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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Décembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 1939-12, Collections de BAnQ.

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[" L'ACTION NATIONALE L\u2019Action nationale Pour la Noël.217 F.-Antoine Savard, ptre Aux jeunes.218 Léon Gérin\tLa paroisse rurale.226 Lionel Groulx, ptre\tJacques Marquette.232 Louis Lachance, O.P.Le droit de la majorité.238 Anatole Vanier\tL\u2019État du Québec.258 Gustave Lamarche, C.S.V.Vierge noire de Pologne 263 \u2022 Chroniques Dans la cité Frs-Albert Angers\tLa guerre ne tuera pas le chômage.270 Roger Duhamel\tLes jeux de la politique.284 \u2022 Vie de l\u2019esprit Jean Morande\tMozart parmi nous.291 * * *\tLes livres.296 Jean Drapeau\tCourrier de guerre.297 Table des matières 303 L'ACTION NATIONALE REVUE MENSUELLE \u2022 Directeur: André LAURENDEAU \u2022 L\u2019Action nationale, publiée par la Ligue d\u2019Action Nationale, est un organe de pensée et d\u2019action au service des traditions et des institutions religieuses et nationales de l\u2019élément français en Amérique.Elle paraît tous les mois, sauf en juillet et en août.Les directeurs de la Ligue sont: MM.Esdrat Minville, président; Roger Duhamel, secrétaire; l\u2019abbé Lionel Croulx, Mgr Olivier Maurault, P.S.S., Pierre Homier, Eugène L\u2019Heureux, Anatole Vanier, Arthur Laurendeau, l\u2019abbé Albert Tessier, René Chaloult, Albert Rioux, Dr Philippe Hamel, Léopold Richer, André Laurendeau, Maximilien Caron, François-Albert Angers, Cérard Filion.ADMINISTRATION: 3516, ave de Lorimier, case postale no 1524 Place d\u2019Armes, Montréal.DIRECTION: 3472, rue Hutchison, Montréal.Le directeur de la revue, M.André Laurendeau, reçoit sur rendez-vous.Téléphone: ELwood 6777.L\u2019abonnement est de $ 2.0 0 par année Abonnement de soutien $5.00 par année Tous droits réservés, Ottawa, 1933 Pour la Noël O hommes et femmes assis à cette table, soudain courbant le front, l\u2019oeil fixe, et les doigts immobiles et arrêtés et légèrement tremblants sur le morceau de pain, Les doigts agités d\u2019un léger tremblement, la respiration arrêtée, Vous écoutez passer Votre ancienne âme (Charles Péguy).Celle de votre enfance: celle de ces jours lointains, si chargés de poésie religieuse et familiale, qu\u2019il suffit d\u2019un son de cloche pour en faire renaître le mirage.Ces jours si purs, si neufs, si frais, qu\u2019ils se confondent avec le souvenir de la première neige, des premiers flocons blancs de l hiver.Cette petite âme d\u2019autrefois, si dénuée d\u2019amertume, si légère et naïve, si riante et franche, où abondait l\u2019espérance, c\u2019est vers cette petite chose, indélébile au fond de nous-même, que nous nous tournons en ce moment.C\u2019est elle seule qui peut nous guérir de notre lâcheté et de notre angoisse.Il y a des temps où le courage consiste à parler: d\u2019autres où il consiste à se taire.Dans ce silence forcé où se tient l\u2019âme canadienne-ftançaise, il faut qu\u2019elle retrouve ses assises religieuses et nationales, qu\u2019elle se retrempe à la chaleur du Christ, a la force du genie de sa race.Tout embrasser dans ta plénitude de l\u2019espérance.Tenir bon jusqu\u2019au bout: jusqu\u2019aux jours meilleurs qui viendront aussi sûrement que l\u2019aurore après la nuit.L\u2019ACTION NATIONALE Lire un bas de page important, page 225. Aux jeunes Le Bloc Universitaire tenait son congrès annuel le mois dernier, on sait avec quelle ferveur et quel souci de l\u2019actualité profonde.C\u2019est l\u2019abbé Félix-Antoine Savatd qui a prononcé la conférence inaugurale.Nous extrayons de son texte les passages suivants: Les graves problèmes de l\u2019heure sont, avant tout, des problèmes d\u2019âme.Il faut, à tout prix, ramener l\u2019homme vers son intérieur et ramener le peuple à ses traditions.Toute économie qui ne mettra point l\u2019âme dans le centre des choses humaines est anarchique et machine à détruire.L\u2019état d\u2019inquiétude où nous sommes a son origine profonde dans ce brusque abandon des moeurs du passé, moeurs où s\u2019alimentait la vie de nos pères, où ils puisaient cette force, cette sorte d\u2019allégresse, cette vertu de rebondissement par quoi les peuples sont supérieurs à leurs adversités.Il est grand temps de réfléchir à ceci: que les vrais chefs, tant ceux d\u2019hier que d\u2019aujourd\u2019hui, lorsqu\u2019ils ont voulu relever leurs peuples et les pousser à de grands desseins, leur ont moins exposé de thèses que proposé de grandes images où ils ont fièrement reconnu les idées, le sang, le visage et l\u2019oeuvre de leurs pères.J\u2019ai toujours été frappé de l\u2019usage que les anciens ont fait des grandes pages de leur histoire et de leurs nobles légendes pour exalter les vertus de leurs compatriotes. AUX JEUNES 219 Le théâtre grec, aussi longtemps que le peuple voulut etre atttentif à ses leçons, n'a-t-il pas joué contre les barbares un rôle qui peut se comparer à celui des grands généraux eux-mêmes?Certaines nations de notre temps, quelques réserves que l\u2019on doive faire sur la moralité de leur politique, n'ont-elles pas composé une unanimité redoutable autour des héros, des glorieux souvenirs que la poésie, l\u2019histoire et tous les arts ne cessent de tenir vivants devant elles?Ces exemples présents à tout esprit cultivé nous autorisent à croire que, si, un jour, en notre province, nous avions notre bureau des affaires culturelles, si, sous sa direction, l\u2019école et l\u2019enseignement à tous les degrés, les arts, le cinéma, le livre, la musique, le théâtre, faisaient chez nous un appel profond, provoquaient une exaltation de l\u2019âme collective, on verrait la volonté du peuple régler d\u2019elle-même beaucoup de problèmes où s\u2019épuisent dangereusement les moyens de l\u2019Etat.Cette psychologie élémentaire que l\u2019on retrouve chez toutes les races à 1 origine de ces mouvements qui nous étonnent, je crois qu il est temps plus que jamais d\u2019y recourir chez nous, où l\u2019individualité profonde, en plus d etre atteinte par une révolution énonomique, est gravement menacée par les moeurs et les idées de l\u2019étranger.Il semble donc qu\u2019une oeuvre d\u2019éducation s\u2019impose qui s\u2019adresse à l\u2019homme tout entier, qui fasse pénétrer dans le coeur des jeunes surtout les généreux ferments du passé.Le salut de l\u2019avenir n\u2019est pas à d\u2019autre prix.C\u2019est là seul qu\u2019une province comme la nôtre, qui a juré de se 220 L\u2019ACTION NATIONALE souvenir, trouvera le soutien de son oeuvre de fidélité, le ressort des redressements que les lois seules sont impuissantes à opérer.Colonisation, agriculture, retour à la paysannerie, éducation culturelle, ô jeunes, que votre ministère est grand! Dans ce chantier immense où tant de matériaux gisent épars, il y a de quoi dérouter les intelligences les plus lucides, énerver les coeurs les plus forts.Préoccupez-vous du nécessaire.Etudiez l\u2019économie merveilleuse de ce monde, les grandes lois naturelles, les volontés positives de Dieu.Xout ce qui, en économie, s\u2019éloigne de la nature est violent.Quand l\u2019organisation de ce monde est violente, c\u2019est par la violence que la nature ramène l\u2019homme à ses lois.La mort, la révolution, la guerre ont une hypothèque sur tout ce qui est contre la nature.Etudiez, pour l\u2019aimer, votre pays.Le pays, pourrait-on dire, notre pays, \u201ccet inconnu\u201d! Je n\u2019ai point le droit de poser au savant devant vous.Mais laissez-moi vous dire qu\u2019ayant voulu voir certaines choses de mes propres yeux, je suis scandalisé du nombre de ceux qui parlent sans rien connaître et souvent parlent d\u2019autant plus fort et plus souvent qu\u2019ils connaissent moins.J\u2019estime que c'est un devoir et un honneur d\u2019atteindre la réalité par les chemins de la science.Il faut prêcher à tous nos théoriciens dans l\u2019espace que le contact profond et sympathique avec le réel est chose dont la sottise seule peut se dispenser.Lorsqu\u2019il s\u2019agit de sciences naturelles, AUX JEUNES 221 je sépare difficilement l\u2019idée de connaissance de certaines images assez prosaïques de bottes et de boue.Il y a une sève qui fleurit dans l\u2019idéal, les grandes pensées de cime, les immortels poèmes tout frissonnants dans le haut azur de l\u2019air, mais je prétends que tout cela vient du sol et passe d\u2019abord, avant de monter dans le coeur et l'esprit, par nos mains et nos pieds charnels.Patiemment, avec amour, interrogez la terre de chez nous, les choses de chez nous, végétaux et minéraux de chez nous; écoutez les pulsations de ce grand coeur de vie, tout en pensant au blé, à vos frères, à la maison, au clocher, écoutant au fond de cette terre je ne sais quel appel que Dieu et les grands morts de ce pays y font parfois entendre.Allez au peuple.Il aime ceux qui l\u2019aiment.Le peuple qui souffre est peut-être ce qui ressemble le plus au Christ.Vous apprendrez beaucoup de choses d\u2019un pauvre misérable qui va de gatte en gatte avec son paqueton sur le dos, beaucoup de choses que vous ne trouverez pas dans vos manuels.Mêlez-vous au peuple.Faites de la clinique.La clinique des oeuvres sociales, elle est au milieu des pauvres, des vagabonds, des méprisés de ce monde.Gaudere cum gaudentibus.Flere cum flentibus.Mise-reoc.Faites-vous tout à tous.Quand vous aurez dans le coeur la peine et la misère de ceux qui souffrent, votre oeil aura toute limpidité pour démêler les voies économiques. 222 l\u2019action nationale C\u2019est dans le peuple qu\u2019est cette somme de sagesse, de gros bon sens sans lequel depuis longtemps le monde se serait détruit lui-même.Mais pour trouver ces choses, on ne pénètre pas dans le coeur du peuple par la morgue, le mépris, l\u2019amour des richesses.Il faut voir sur le front de ses frères, quels qu\u2019ils soient, non le signe de piastre, mais le signe du salut, le signe de la Croix.La paix sociale, elle viendra par ceux qui aiment humblement.Ne pensez pas que vous réussirez un jour à faire tourner cette machine parfaitement.Les trois concupiscences feront le désordre jusqu\u2019à l\u2019avènement définitif du grand ordre éternel.Ne pensez pas que vous convertirez beaucoup de riches.Tournez-vous vers le pauvre.Mais pour cela, il faut que vous soyez détachés vous-mêmes.Peuplez l\u2019imagination des pauvres des splendeurs et des richesses de l\u2019espérance.Voyez le Christ, comment des choses les plus humbles il tire comparaison du bonheur de son royaume.\u201cLe royaume des cieux est semblable.Le royaume des cieux est semblable.\u201d Une balayeuse, un pasteur, un vigneron, un pêcheur, une boulangère lèvent la tête.Ils ignoraient tous que le royaume des cieux fût si proche.Si vous donnez au peuple de vaines recettes de richesses, vous le condamnez au désespoir.Si vous lui apportez l\u2019image en vous du royaume de Dieu, il saura bien endurer ses sacrifices.Allez au peuple, aux jeunes, à ceux qui sont, par la violence de l\u2019état social actuel, frustrés des espérances nécessaires. AUX JEUNES 223 Il y a des milliers et des milliers de jeunes vagabonds sans feu ni lieu et personnel personne pour leur tendre la main.Si le Bon Pasteur est sorti pour la centième brebis, que ne sortez-vous pour le troupeau tout entier?Prenez le chemin des ronces et des épines.Faites vos propres enquêtes.Ecoutez, questionnez.Le champ est immense de la douleur et de l\u2019abandon.Aussi longtemps que vous n\u2019aurez vu la douleur que dans les livres et non dans les os et dans le sang, vous ne connaîtrez pas la douleur et vous n\u2019aimerez vraiment pas ceux qui souffrent.Mise or: misère, et cette désinence or, orient, qui signifie quelque chose qui se lève dans l\u2019âme, un grand amour, un matin de sacrifice, une aurore tant attendue du peuple de compassion et de tendresse.Ne vous consumez pas en désirs trop étendus.Ayez soin de votre propre lumière.Chaque étoile se préoccupe de son feu et tout le ciel en est illuminé.Quand vous aurez tout parcouru les livres et bien assimilé toutes les thèses, si vous n\u2019aimez pas, dites-vous bien que tout est à commencer.Ne soyez révoltés que contre le mal.Il y a, en tout homme, si déchu soit-il, une flamme secrète que votre souffle d\u2019amour peut ranimer.Il y a beaucoup moins d\u2019anarchistes et de communistes que de malheureux qui cherchent la paix et le pain dans les mirages du désert ou dans la sombre forêt des mortelles idéologies.Semez la bonne parole de Jésus-Christ, inlassablement, sillon après sillon.Il y a la route, la pierre, les ronces; mais il y a une âme, une bonne terre que vous ne 224 l\u2019action nationale connaissez pas.C\u2019est d\u2019elle que peut sortir celui qui sauvera le peuple.Soyez fidèles à l\u2019Eglise, l\u2019Eglise au sein de ce désordre, toujours sûre d\u2019elle-même, toujours prête à reconstruire, à donner à ce monde confus les règles divines du nombre, du poids et de la mesure, à enseigner les divins canons des saintes architectures de l\u2019Evangile.Soyez fidèles à votre pays.C\u2019est Dieu qui le veut.Et qu\u2019on se garde bien d\u2019opposer jamais religion et patriotisme.C\u2019est Dieu qui a mis au coeur de l\u2019homme l\u2019amour de la patrie et cet amour est sacré, intangible; il n\u2019a jamais commandé ni silence ni abdications.N\u2019oubliez jamais que le plus grand trésor d\u2019un peuple, c\u2019est son indépendance et que la civilisation qu\u2019il nous faut sauver, c\u2019est celle de nos pères.Vous discuterez demain de graves problèmes.Je sais que l\u2019avenir vous inquiète.Mais une race vit par l\u2019excellent.C\u2019est en vous perfectionnant vous-mêmes, en ayant cet \u201cintelletto d'amore\u201d dont parle Dante, c'est-à-dire en consacrant votre intelligence et votre coeur à la connaissance de la vérité et à l\u2019amour viril de la vérité que vous sauverez ce cher pays.Nos pères ont voulu que ce pays vous appartienne.Gardez-le, préservez-le des grandes hypocrisies internationales.L\u2019heure vient où il faudra se tenir debout ou mourir.L'heure vient où il faudra dire courageusement à ceux qui empiètent: \u201cHalte là, vous n\u2019irez pas plus loin.\u201d L\u2019heure vient où des hommes debout devront dire dans les Parlements: \u201cNous voulons vous respecter; mais AUX JEUNES 225 rcspectez-nous.Nous ne voulons ni sentimentalisme ni fanatisme, mais la justice.\u201d Non, notre rempart, ce n\u2019est pas un homme, si grand soit-il, c\u2019est la justice.Non, notre muraille, ce n\u2019est pas un parti, si fort soit-il, c\u2019est la justice.C\u2019est la justice seule qui garde la paix.C\u2019est par elle que nos pères ont vaincu.C\u2019est elle qui nous rendra invincibles.Félix-Antoine SAVARD, ptre Si votre ABONNEMENT se terminait avec ce numéro, vous aurez trouvé à l\u2019intérieur de la revue un compte et une enveloppe qu\u2019il s\u2019agira seulement de nous réexpédier après y avoir glissé votre contribution.Nous comptons sur votre amitié pour obtenir une REPONSE IMMEDIATE.Peut-être nous consentirez-vous un ABONNEMENT DE SOUTIEN ($5.00).Au sujet de la censure, on se rappellera que la liberté d\u2019expression n\u2019existe plus au Canada.Il ne nous est plus permis d\u2019exprimer toute notre pensée sur certains sujets. La paroisse rurale La Paroisse rurale du Canada français, fermement assise sur la Famille de l\u2019Habitant, nous apparaît aujourd\u2019hui comme le plus solide rempart de notre édifice social.Mais n\u2019oublions pas que ce résultat n\u2019a pas été obtenu sans travail ou sans luttes.Il a fallu d'abord installer chez nous l\u2019Habitant, c\u2019est-à-dire le petit cultivateur indépendant, et, pour y arriver, plus d\u2019un grand siècle s\u2019est dépensé.Oui, suite des convoitises allumées dans les coeurs des paladins de la Renaissance, suite aussi des rancoeurs personnelles, des haines sectaires qui s\u2019agitaient sous le couvert de la Réforme; suite de la frivolité des mignons d\u2019Henri III; enfin, digne pendant de l\u2019impéritie des cavaliers servants de Marie de Médicis, après l\u2019assassinat d\u2019Henri IV, et de la veulerie de ses vieux barbons de ministres, rien de durable ne se fit dans l\u2019une ou l\u2019autre France entre le coup de boutoir donné par le roi François, le périple trois fois répété de son capitaine malouin dans le golfe du Saint-Laurent (1534) et le débarquement des colons défricheurs dépêchés du Perche sous l\u2019égide de Richelieu, un siècle après (1634).L\u2019installation dans l\u2019estuaire du Saint-Laurent et en bordure à la spacieuse péninsule acadienne de contingents de cultivateurs du sol recrutés dans les régions les plus foncièrement agricoles du royaume de France, c\u2019est bel et bien le recommencement de l\u2019histoire de la Jeune LA PAROISSE RURALE 227 France, la nôtre, en terre neuve d\u2019Amérique.Ce qui avait précédé n\u2019avait été que vains préparatifs entrecoupés de désastres.Mais désormais de la bonne besogne allait s\u2019accomplir, sérieuse et durable.A la surprise des contemporains, les vaillants mais humbles devanciers de nos habitants canadiens et acadiens ont réussi et prospéré là où, avant eux, et dans un déploiement beaucoup plus prestigieux, avaient piteusement échoué marchands, rois, gentilshommes, grands seigneurs.Qu\u2019est-ce à dire?Qu\u2019apportaient-ils donc dans leurs besaces, ces hardis pionniers de notre race en Amérique, qui, laissés à eux-mêmes ou peu s\u2019en faut, osèrent avec leurs faibles ressources pénétrer dans la froide forêt du nord, où rôdaient fauves et naturels, sous un climat variable et rigoureux à l\u2019extrême?Comment ont-ils pu y installer leurs familles, ces campagnards qui avaient dit adieu à la Belle France, sans esprit et sans espoir de retour?Ce qu\u2019ils apportaient?Assez peu de chose: leurs hardes, quelques meubles, des outils pour travailler la terre ou le bois: le tout transporté à leurs frais au plus prochain port d\u2019embarquement de Bretagne ou de Normandie.Mais n\u2019allons pas oublier ce qui était le plus précieux de leur avoir sous sa forme intangible: leur formation préalable de bûcherons, de défricheurs, de laboureurs en sol tenace, embroussaillé.Et, au surplus, les habitudes de frugalité, de sobriété, de persévérance contractées au pays natal et qu\u2019ils allaient mettre en oeuvre au pays d\u2019adoption. 228 l\u2019action nationale Notamment, ce pionnier de l\u2019agriculture dans nos grands bois apportait de son pays la tradition et la pratique d un type renforcé de famille paysanne, où tout, à peu près tout, se confectionnait au foyer même, sans recours au commerçant ou à l\u2019artisan du dehors.Les hommes maniaient tour à tour la cognée du défricheur, la grande hache ou l\u2019erminette du charpentier, le rabot du menuisier, le jabloire ou le paroir du tonnelier, alternant avec la charrue, la herse et le brise-mottes du cultivateur en sol compact et rebelle.De son côté, 1 industrieuse épouse, dans les moments où elle n\u2019était pas appelée à prêter main-forte aux hommes en temps de presse pour les semailles ou les récoltes, actionnait au foyer le rouet ou le métier à tisser.Même au début de l\u2019installation en pays neuf, il lui arrivait de braquer l\u2019arme à feu sur un fauve de passage, sur un rôdeur, sauvage ou autre, survenu à contretemps, en attendant que les \u201cjeunes\u201d eussent atteint l\u2019âge où ils pourront se faire valoir à leur tour.Bref, la famille de l\u2019Habitant est une ruche de travailleurs de tout sexe, de tout âge, de toute capacité où jeunes et vieux, hommes, femmes, enfants, vieillards, infirmes même ont leur emploi et leur utilité, chacun y trouvant la satisfaction de ses divers besoins et la récompense des services rendus.Type de groupement familial unique en son genre, combinant le rôle de la famille et celui de l\u2019atelier de travail, admirablement adapté à la satisfaction des besoins d\u2019une population aux moeurs sobres, aux exigences modestes; le seul qui fût pratique et viable au début LA PAROISSE! RURALE 229 de notre vie coloniale et resté jusqu\u2019à nos jours la pierre angulaire de notre survivance dans le Nouveau monde.Eh bien! ce petit domaine rural, taillé à la mesure des besoins de l\u2019activité, des ambitions d\u2019une famille ordinaire d\u2019habitant, marque aussi le terme ultime de la croissance de cette famille en force et en richesse, et, par ricochet, de toute la structure sociale qui s\u2019y surajoute et en dépend.Que cette mesure soit excédée dans le cours d\u2019une existence humaine, vite, dès la génération suivante, tout y retombe.Autant notre habitant a déployé d\u2019énergie, de souplesse, de patience, pour arriver à constituer pièce par pièce ce domaine qui sera pour lui comme une citadelle, autant il se montre hésitant et timide pour en sortir et s'aventurer au dehors.Cet homme, que n\u2019a jamais intimidé peut-être la lutte contre les obstacles matériels ou les forces brutes de la nature, animées ou inanimées, hésite à s\u2019aventurer dans la sphère des choses intellectuelles ou morales.Il lui faut alors le soutien, la tutelle, la haute direction de spécialistes, d\u2019auxiliaires qualifiés.Or, entre tous ceux qui l\u2019entourent, il n\u2019en est pas en qui il repose une plus entière confiance que dans le prêtre, son curé.Sans doute, dans cet entourage foncièrement catholique, la mission essentielle du prêtre, source même de son prestige et de l\u2019autorité de sa parole, reste la prédication de l\u2019évangile et l\u2019administration des sacrements.Mais la nature particulière du milieu social où s\u2019exerce son action va l\u2019amener, qu\u2019il le désire ou non, à élargir singulièrement le champ de ses préoccupations et de ses intérêts. 230 l\u2019action nationale De-ci de-là, ses ouailles viennent faire appel à ses connaissances, solliciter son intervention, soit pour la mise au point des relations familiales dans quelque recoin de la paroisse; soit en vue de quelque fondation ou entreprise d\u2019utilité locale ou régionale.Au jugement de tous, à cause de ses lumières et de ses relations étendues, le curé est mieux en état que tout autre dans la paroisse de procurer l\u2019heureuse solution de la difficulté, d\u2019assurer le succès de toute affaire d'ordre privé ou public, de caractère religieux, profane ou mixte.Situation qui nulle part ailleurs peut-être ne se présente sous des traits aussi accusés que chez nous.Dans ce couple social étroitement uni, Famille de l\u2019Habitant, Paroisse rurale, tandis que le rôle du facteur premier, la Famille, s\u2019en tient strictement à l\u2019organisation et à la mise en oeuvre des moyens d\u2019existence du groupement, la fonction du deuxième facteur, la Paroisse, consiste dans la coordination de l\u2019activité des divers organes de la vie collective et locale, maisons de commerce, d\u2019enseignement, associations diverses d\u2019intérêt commun, de bienfaisance, ou mixtes.La Paroisse a donc ce double aspect: à part de compléter, de corroborer l\u2019action tutélaire de la Famille, elle fournit une première ébauche des institutions de la vie collective et de la vie publique locale, en étendant et fortifiant l\u2019action des mesures prises dans la vie privée, qu\u2019elle revêt parfois de force coercitive, ce qui ménage la transition aux grands groupements de la vie publique proprement dite: la Province, l\u2019Etat, etc. LA PAROISSE RURALE 231 Pour conclure, la Paroisse canadienne, à la lueur blafarde des premières réverbérations de la guerre actuelle, élève sur les ruines accumulées tout autour de nous par les ambitions et les convoitises des puissants de la terre, les flèches de ses clochers qui chantent et scintillent dans l\u2019horizon infini.Oui, la Paroisse rurale du Canada français renferme dans le trésor de ses reliques un élixir merveilleux, gage de pérennité pour le groupe vivant et progressant sous la sauvegarde de sa maternelle sollicitude.Léon GERIN Crédit social et socialisme On avait accusé le système de Douglas d\u2019être plus ou moin socialiste.Une Commission d\u2019étude de théologiens et de sociologues, présidée par le R.P.Joseph-P.Archambault, S.J., fut chargée d\u2019étudier le Crédit Social de ce point de vue.Elle a fait justice de l\u2019accusation.Voici sa conclusion, dont toutes les parties sont à retenir, et qui ne préjuge rien du problème strictement économique posé par le Crédit Social.La Commission répond donc négativement à la question¦ \u201cLe Crédit Social est-il entaché de socialisme.\u201d 1 Elle ne voit pas comment on pourrait condamner au nom de l\u2019Église et de sa doctrine sociale les principes essentiels de ce système.Elle tient à rappeler cependant que le Crédit Social, dont elle n\u2019avait pas à juger l\u2019aspect purement économique ou politique, ne reste toujours qu\u2019une réforme monétaire.Il ne faudrait pas oublier, en effet, que ce qui importe surtout, c\u2019est une réforme des institutions par l\u2019organisation corporative appuyée sur une réforme des moeurs, selon les recommandations explicites de Pie XI. Jacques Marquette On connaît en Jacques Marquette le découvreur du Mississipi.On connaît moins le héros des missions, plus grand que l\u2019explorateur.Dans la galerie des missionnaires Jésuites, qui pourrait être la frise héroïque d\u2019un Panthéon religieux, la figure de l\u2019apôtre des Illinois occupe une place éminente.Peu de vocations furent plus précoces ni plus fortes.Petit étudiant en philosophie à l\u2019Université Jésuite de Pont-à-Mousson, l'adolescent, nature d\u2019élite, cède déjà au rêve des missions indiennes.Plus que tout autre motif, cet attrait le conduit, à dix-sept ans, vers la Compagnie de Jésus.A l\u2019été de 1666, il n\u2019a pas encore trente ans, il obtient de partir pour le Canada.Il s\u2019embarque à la Rochelle, leste, l\u2019âme tendue au vent comme le voilier qui l\u2019emporte, ne sachant comment exprimer à son Général l\u2019étendue de sa joie.Dès lors, l\u2019on peut percevoir le rythme de sa vie.N\u2019étaient sa calme énergie, la forte disicipline de son ordre, on dirait ce jeune jésuite emporté par l\u2019élan maladif de trop d\u2019hommes d\u2019action: la passion de se projeter au delà de ses forces, par bonds démesurés, la tendance à brûler les étapes, à se consumer en quelques flamboiements, comme un feu tourmenté.De Québec on le dirige aux Trois-Rivières où, pendant deux ans, il devient l\u2019élève en langue algonquine d\u2019un grand homme des missions et d\u2019un homme au grand coeur: le Père Druillettes.En 1669 il fait son noviciat JACQUES MABQUETTE 233 de missionnaire dans un des postes les plus durs.Pour son premier bond, le voici à l\u2019ultime point des missions de la Compagnie, au fond du lac Supérieur, à la Pointe du Saint-Esprit.Au milieu de sauvages grossiers et revêches, il trouve à souffrir plus qu\u2019à convertir.Nous savons comment, en 1671, il opère une sorte de retraite vers Michilimakinac, mais pour reprendre un autre élan.Dès cette heure, ses rares dons ont commencé d\u2019opérer.Il apprend vite les langues indiennes et les parle avec facilité.Lui que si souvent l\u2019on nous a représenté malingre et frêle, il en impose par sa mine, sa force, viriles, mais plus encore par la gentillesse conquérante de ses manières, le charme puissant de toute sa personne.A Michilimakinac, de son propre aveu, il lui suffit d\u2019un mot de désapprobation pour ramener à la prière les récalcitrants.Ces dons naturels, il les relève par d\u2019admirables qualités de religieux: une piété angélique envers la Vierge Immaculée, une foi ardente en la souffrance rédemptrice, son penchant à l\u2019habituelle tension héroïque.Sur sa carte du Mississipi, il donnera au fleuve le nom de \u201crivière de la Conception\u201d.Il donnera aussi le nom de \u201cConception\u201d à sa mission des Illinois.De la Pointe du Saint-Esprit il écrit ces lignes: \u201cIl ne faut point espérer de pouvoir fuir les Croix dans toutes nos Missions; et le meilleur moyen d\u2019y vivre content est de ne point les craindre, et d\u2019attendre de la bonté de Dieu, dans la jouissance des petites, d\u2019en avoir de beaucoup plus grandes\u201d.Le premier contact entre les missionnaires et les Illinois s\u2019établit à la Pointe du Saint-Esprit.Chassés de leur pays, comme tant d\u2019autres, par les Iroquois, et pour n\u2019y 234 l\u2019action national® revenir que vers 1672, les Illinois sont allés, pour une part, chercher refuge au delà du Mississipi, dans la région de l\u2019Iowa d\u2019aujourd\u2019hui.A l\u2019exemple de beaucoup d\u2019indiens du sud, ils montent, pour la traite à la Pointe.Le Père Allouez, le premier en ce lieu à faire leur connaissance et qui devait en retrouver d\u2019autres bandes chez les Maskoutins, nous a décrit leur pays de vastes et grasses prairies, abondantes en gibier, pays chaud où l\u2019on fait du blé d\u2019Inde deux fois l\u2019année.Il a aussi noté quelques traits de leurs moeurs: leur esprit belliqueux, leur ignorance du canot, leur danse du calumet, une extraordinaire vénération pour leurs chefs.Il les avait trouvés affables, humains, dociles, singulièrement hospitaliers à l\u2019étranger, et, comme toutes les nations du sud, et plus que toutes peut-être, épris du désir du surnaturel, de la passion de voir Dieu, se soumettant à de longs jeûnes dans l\u2019espoir d\u2019une apparition de la divinité.Les Illinois appartiennent à ces rares tribus américaines qui ont souhaité, sollicité le missionnaire.Comme Allouez, c\u2019est à la Pointe du Saint-Esprit que Marquette a vu, pour la première fois, des Illinois.Le contraste de ces Sauvages simples et pacifiques avec les Outaouais charnels, grossiers et querelleurs, l\u2019a fait s\u2019éprendre, pour cette nation du sud, d\u2019un amour de prédilection.L\u2019apôtre prépare son deuxième bond.Il se met à l\u2019étude de la langue illinoise.Il brûle d\u2019aller évangéliser ces \u201cbrebis égarées qu\u2019il faut chercher parmy les brossailles et les bois, puisque principalement elles crient si fort qu\u2019on les aille retirer de la gueule du Loup.\u201d JACQUES MARQUETTE 236 Après la Pointe du Saint-Esprit, ce serait Michilima-kinac.Mais la petite île du lac Michigan, ce serait aussi le point de départ du grand voyage avec Jolliet.Dieu, par ce circuit, amenait Marquette à sa mission.A l\u2019aller et au retour de la découverte, il s\u2019arrêtait chez les Illinois de Péouaréa, puis il passait trois jours à évangéliser les Illinois de Kaskaskia, qui lui faisaient promettre de revenir.La permission d\u2019y aller lui arrive à la Baie des Puants le 25 octobre 1674.Il ne nous a pas dit, cette fois, la joie de son départ.On la devine.Cette mission répond si bien aux besoins profonds de sa nature.Il part seul, pour un rôle d\u2019éclaireur.Il va porter la foi plus loin qu\u2019on ne l\u2019a encore portée.Parti en novembre avec deux \u201cdonnés\u201d, la maladie \u2014 une dysenterie aiguë \u2014 le force à hiverner sur les rives de la rivière de Chicago.Mal guéri, il arrive, le 7 ou le 8 avril, à Kaskaskia sur la rivière des Illinois pour y commencer sa mission: court séjour qui ressemblera plutôt à une brève apparition.Pour l\u2019apôtre, avant l\u2019épreuve suprême qui le guette, ce seront des journées de vie et de joie intenses: l\u2019accueil presque triomphal au village illinois, la tournée des cabanes pleines à déborder d\u2019un peuple ivre de la parole divine, et, le jeudi saint, la prédication en plein air et en plein soleil, dans une séance de grand conseil, le Père parlant au centre d\u2019une prairie jonchée de nattes de jonc et de peaux d\u2019ours, 500 chefs et vieillards assis autour de lui, 1,500 jeunes Indiens, les femmes, les enfants, buvant debout ses paroles.Hélas! tout de suite après Pâques commence le retour forcé du missionnaire, déjà marqué 236 l\u2019action nationale pour la mort.Au milieu de l\u2019escorte d\u2019honneur d\u2019une bande d\u2019Illinois qui l\u2019accompagne plus de trente lieues, quel fait tout simple mais de quel pathétique que la remontée de ce canot français vers Michilimakinac ! Une fois franchi l\u2019estuaire de Chicago l\u2019embarcation a pris son chemin par la rive orientale du lac Michigan route encore inconnue aux avironneurs.La distance à franchir est de plus de cent lieues.Mais déjà ils ne sont plus que deux qui pagaient.Le troisième, couché au fond du canot, presque moribond, est le prédicateur d\u2019hier à Kas-kakia, l\u2019explorateur du Mississipi.Les forces du Père ont décliné si rapidement qu\u2019il ne peut plus s\u2019aider; il faut le porter comme un enfant.Michilimakinac, où il espérait aller mourir parmi ses frères, \u2014 encore un bond dans sa vie \u2014 est trop loin; il se prépare à sa fin.Il le fait avec la stoïcité humble et sereine de l\u2019homme de foi.Il règle lui-même, avec minutie, les détails de son ensevelissement et de sa sépulture: la position à donner à ses pieds, à ses mains, à son visage.Il fait l\u2019eau bénite dont, l\u2019heure venue, on l\u2019aspergera; il prescrit qu\u2019on le porte en terre au son de la clochette, que, sur sa tombe, on élève une croix.Le canot vient à passer près d\u2019une éminence, à l\u2019embouchure d\u2019une petite rivière; il veut que ce soit le lieu de sa sépulture.Ses compagnons le débarquent, lui dressent \u201cune meschante cabane\u201d, lui allument un peu de feu.Toujours calme, le mourant prononce des mots qui, en ces derniers jours, lui sont revenus fréquemment aux lèvres: Credo quod redemptor meus vivit.Mater Dei, memento mei.L\u2019agonie approche.A sa demande, on lui tient son crucifix à portée de JACQUES MARQUETTE 237 la vue.Il meurt doucement, les lèvres collées à l\u2019objet sacré, le regard extatique.C\u2019était le dix-sept mai 1675.Une mort dans l\u2019abandon presque absolu, dans la solitude immense; une tombe solitaire au bord du grand lac, devant un panorama prestigieux.Capable de calculs humains, l\u2019explorateur, le compagnon de Jolliet, eût-il pu souhaiter rien de mieux approprié, de plus saisissant?A cette fin d\u2019un poétique grandiose, ne manquerait pas même l\u2019épilogue à souhait: l\u2019exhumation du corps du missionnaire, deux ans plus tard, jour pour jour, par des Kiskakons, ses néophytes de naguère à la Pointe du Saint-Esprit, et, par leur convoi de trente canots, la translation solennelle des ossements à Saint-Ignace de Micbilimakinac.Jacques Marquette était mort à trente-huit ans, dans la neuvième année seulement de son séjour au Canada.Mais il lui était réservé de faire un dernier bond, et celui-ci dans la gloire humaine.Le souvenir de sa vie pleine, l\u2019incomparable poésie de sa fin, le charme et la noblesse de cet homme agiront si bien après sa mort que le modeste jésuite est devenu l'une des plus pures gloires de l\u2019Amérique.Lionel GROULX ptre Cette année, donnez des livres en étrennes Le droit de la majorité Les temps de malaise et de convulsion que nous traversons depuis quelques années ont eu l\u2019effet de donner l'essor aux esprits et de provoquer l\u2019expression d\u2019opinions et d\u2019idées de toute nuance et de toute dimension.Jamais le marché de notre province n\u2019a été si encombré.Si toutes rayonnaient le moindre effluve de clarté, ce serait à augurer que nous sommes près de sortir du brouillard.Les idées ont une étrange fortune.On dit couramment qu\u2019elles mènent le monde.C\u2019est dur à croire.On en émet de si banales et de si extravagantes, qu\u2019on a du mal à imaginer qu\u2019elles vont révolutionner l\u2019univers.Il faut pourtant admettre qu\u2019elles ont un rapport certain, encore que mystérieux, avec la vie.Tôt ou tard, en vertu de je ne sais quelle logique latente et sournoise, elles exercent une poussée et produisent une modification d\u2019attitude.Et le difficile, c\u2019est de prévoir de quel côté se portera leur pression et en quel sens se produira cette modification.Cela est particulièrement vrai des idées à caractère de défi, de chantage ou d\u2019épouvantail.On n\u2019en peut jamais prévoir avec certitude le résultat.Si d\u2019aventure on allait ou accepter le défi, ou refuser de chanter, ou ne pas prendre du tout la poudre d\u2019escampette, qu\u2019est-ce qu\u2019il adviendrait?Les théories à double jeu, les solutions à bascule ont un destin suspect.Il y a toujours danger qu\u2019elles se mettent à jouer contre leurs inventeurs, et surtout qu\u2019elles causent un tort considérable à la collectivité. LB DROIT DE LA MAJORITÉ 239 Ainsi, à l'heure présente, le sentiment est assez universellement répandu chez les Canadiens français, \u2014 à quelque circonscription politique qu\u2019ils ressortissent, \u2014 que le régime actuel est mal assorti à leur caractère et ne leur rend pas justice.Les faits qui supportent ce sentiment sont clairement établis, admis même par ceux-là qui en sont responsables.Sans doute, nos concitoyens n\u2019ont pas tous 1 outrecuidance de publier dans les feuilles anglaises de Montréal leur propos de nous \u201caffamer\u201d, mais les mieux éclairés d\u2019entre eux concèdent que l\u2019état de choses qui sévit est certainement préjudiciable à l\u2019unité canadienne.Alors, au lieu de tâcher à prévoir où conduira ce sentiment si on le laisse développer toute sa virtualité, au lieu de chercher un remède à cette situation, on essaie en certains quartiers de nous désarçonner; on lance sur notre compte des théories désobligeantes.On agite dérisoirement l\u2019épouvantail du nationalisme, voire du racisme, épouvantail qui n\u2019épouvante personne, si ce n\u2019est peut-être ceux qui le manient.On prétend charitablement que nous sommes dominés par la \u201cloi de la haine\u201d et que nous souhaitons \u201cbalkaniser\u201d notre beau pays, comme si, de ce côté-ci des mers, nous étions tenus d\u2019être d\u2019essence impassible et comme si c\u2019était le privilège des minorités balkaniques de ne pas se laisser brimer.Le racisme, préconisé en instrument d\u2019intimidation, est d\u2019un choix douteux.Un peu de psychologie eût fait prévoir à ses auteurs qu\u2019il n\u2019aurait jamais morsure sur l\u2019opinion canadienne-française.Peu des nôtres savent exactement ce que le mot signifie; et puis ils imaginent assez difficilement que pareille ineptie puisse germer ailleurs 240 l\u2019action natibnale que dans le cerveau en ébullition d\u2019Hitler.Ensuite, en vertu de quelle miraculeuse métamorphose psychologique nous serions-nous soudainement élevés à ce degré extrême d\u2019exaltation collective?On nous a tellement humiliés, tellement traités de sauvages, d\u2019ignorants et de dégénérés, qu\u2019il serait inouï que nous nous avisions tout d\u2019un coup de nous considérer issus de la cuisse de Zeus.En vérité, l'imputation est dépourvue de sérieux.Nous estimons toutefois qu\u2019elle n\u2019est pas sans nocivité.L\u2019insulte a toujours été considérée, chez les peuples civilsés, comme un piètre moyen de cimenter l\u2019unité.Surtout, elle n\u2019est peut-être pas le sédatif que l\u2019on pense: on n\u2019insulte pas en vain les gens qui ont encore quelque sens de l\u2019honneur.Non moins déplorable nous apparaît l\u2019emploi fait en ces derniers temps d\u2019un certain principe, dit principe \u201cdu droit de la majorité\u201d, et exhumé de la logomachie démocratique du XVIIIème siècle.Epouvantail d\u2019un nouveau genre, assez propre à servir de bâillon aux minorités, mais s\u2019inspirant, hélas! d\u2019une philosophie plutôt trouble.Ce principe, on l\u2019imagine aisément, n\u2019a pas toujours été formulé dans les mêmes termes.Il a assumé, suivant les circonstances, des formes multiples et diverses.Il a d'abord revêtu celle, bien connue, que lui prête le loup de la fable, lorsqu\u2019il se met en frais de plaider la cause du \u201cplus fort\u201d.Ce ne sera pas sans étonnement qu\u2019on le rencontrera dans le discours sur la monnaie bilingue de M.R.-B.Bennett.L\u2019orateur, pour lui donner un tour plus spécieux, a soin de le présenter sous la forme négative: \u201cAffirmer, dit-il, que la volonté de la minorité LE DROIT DE LA MAJORITÉ 241 l\u2019emportera sur la volonté de la majorité du peuple canadien, c'est créer une situation aussi dangereuse qu\u2019il est possible.\u201d En dépit de l\u2019artifice, on se rend facilement compte que le principe invoqué est le suivant: en démocratie, il est normal que ce soit la volonté générale qui fasse loi.Dans le même sens, un auteur considéré quasi classique par nos concitoyens, M.Hamilton-Fish Armstrong, écrit que \u201cle principe démocratique, c\u2019est que la majorité a le droit de gouverner et que la minorité a le droit de critiquer et de s\u2019opposer à la majorité.La liberté de la majorité est limitée par le droit de la minorité de différer de la majorité: de ce droit tous les autres droits du citoyen tirent leur origine.Mais le droit qu\u2019a la minorité de différer est limité par le droit de la majorité de gouverner.\u201d1 2 Lisez bien: \u201cLa liberté de la majorité est limitée par le droit de la minorité de différer de la majorité: de ce' droit tous les autres droits du citoyen tirent leur origine.\u201d Quelle lumière sur les origines du droit! Quelle révélation philosophique! Et pourtant, on ne se gêne pas, par les temps qui courent, pour nous rabâcher cette doctrine sous ses formes les plus tendancieuses.C\u2019est vraiment scandaleux.Bien que nous ayons déjà signalé l\u2019erreur et le danger impliqués dans ce principe-, nous ne croyons pas qu\u2019il soit hors de propos d\u2019y revenir.Et cela, \u2014 on voudra bien le noter, \u2014 dans l\u2019unique dessein de préciser les données qui doivent servir de base à notre unité politique.1\tDans Eux et Nous, cité par M.L.Richer dans son excellent ouvrage sur Notre Problème politique, p.132.2\tRevue dominicaine, mars 1939: \u201cNotre Problème politique\u201d. 242 l\u2019action nationale 1.\u2014 Infiltrations germaniques Personnellement, nous n\u2019éprouvons aucune aversion à l\u2019endroit de la démocratie.Nous la préférons même à beaucoup d\u2019autres régimes politiques.Surtout s\u2019il s'agit de la démocratie représentative ou parlementaire, fondée sur le système électif.Nous pensons qu\u2019il y a grand avantage à ce que le peuple désigne lui-même ses gouvernants.Il peut être mal préparé et s\u2019avérer trop fréquemment inférieur à la tâche, mais cette pratique est pour le moins de nature à le faire prendre conscience que la chose publique est sienne, qu\u2019elle a été instituée dans le but de promouvoir et de protéger ses intérêts à lui, ses intérêts les plus hauts et les plus sacrés.Ce qui lui échappe totalement lorsqu\u2019il ne participe en aucune façon à l\u2019administration du pays.Au surplus, l\u2019aménagement de l\u2019autorité et de l\u2019appareil exécutif selon la formule démocratique produit généralement une meilleure répartition des avantages découlant de la vie commune.Tous les régimes sans doute prétendent au désintéressement et se présentent comme les défenseurs-nés du peuple, \u2014 sans quoi ils ne pourraient se faire tolérer, \u2014 mais il est incontestable qu\u2019aucun n\u2019est contraint au même degré que la démocratie de s\u2019intéresser aux besoins des classes inférieures.N\u2019étant pas fermée, elle n\u2019est pas, ainsi que l'ont été au cours de l'histoire les autres modes de gouvernement, l\u2019affaire ou le patrimoine d\u2019une classe en particulier.Elle repose sur toutes et il faut bien qu\u2019elle ait cure de toutes.Elle permet même l\u2019accession des humbles à la participation du pouvoir.De quelles montées vertigineuses et de quelles dé- LE DROIT DE LA MAJORITÉ 243 gringolades à allure hallucinée ne fournit-elle pas l\u2019exemple! Somme toute, la démocratie nous agrée dans la mesure où elle se révèle plus propre que les autres formes politiques à couvrir le tout de la collectivité, à satisfaire aux requêtes de la totalité de la nation.On ne manquera pas de nous faire observer qu\u2019elle jouit aussi du privilège de sauvegarder nos libertés.Franchement, il y a plusieurs années que nous réfléchissons sur cette prétendue prérogative et nous ne sommes pas encore parvenus à des données concluantes.Assurément, l\u2019on dit et fait ce que l\u2019on veut en démocratie, mais rien n\u2019em-peche qu\u2019on n\u2019a pas plus qu\u2019en d\u2019autres régimes le droit de dire et de faire ce que l\u2019on veut.L\u2019état de faits ne se confond pas nécessairement avec le droit.La peste demeure la peste et la perversité, la perversité.Si l\u2019on laisse leurs franchises aux coquins et aux chenapans, je ne crois pas que ce soit en raison de ce que cela est impliqué dans 1 essence du régime.Ça n\u2019est pas non plus au crédit de ceux qui en sont responsables.Je ne crois pas davantage que les principes démocratiques, tels qu\u2019approuvés par la raison, autorisent toute liberté d\u2019initiative sur le plan économique.A l\u2019instar de tout autre régime, la démocratie a été instituée pour établir l\u2019ordre et promouvoir la prospérité commune.Or, 1 ordre de la raison et le bien-être des classes populaires exigent qu\u2019on tienne en bride la passion, la cupidité, la volonté d\u2019asservir et d\u2019exploiter les faibles.Je dirais même qu\u2019il incombe plus à la démocratie qu\u2019aux autres régimes de mater les égoïsmes tout-puissants et monstrueux, étant donné qu\u2019elle fait profession de protéger 244 l\u2019action nationale le peuple et qu\u2019elle tire de cette volonté présumée le gage de sa supériorité sur eux.Par conséquent, nous ne voyons pas qu\u2019elle puisse différer beaucoup, à ces égards, des autres formes de gouvernement avisé et honnête.Nous admettons toutefois qu\u2019il y a en démocratie des libertés théoriques.Si le peuple était plus cultivé, mieux éclairé sur les exigences et les possibilités de la vie commune, plus conscient des aspirations profondes de son âme, mieux renseigné sur ses destinées historiques, les tribuns et les démagogues sans vergogne ne réussiraient pas si aisément à le chloroformer et il y aurait, de la part de ceux qui ont acquis quelque compétence, la liberté de préconiser et de faire prévaloir des mesures propres à rendre la législation de plus en plus adéquate à la mentalité nationale, de plus en plus conforme aux aspirations matérielles et spirituelles des masses populaires.En droit, le régime démocratique est plus adapté que tout autre au caractère de la collectivité qu\u2019il organise.Comme ce n\u2019est pas de la volonté des gouvernants, mais de l\u2019âme des foules qu\u2019est censée venir l\u2019inspiration des lois, il y a plus de chance que le décalage entre l\u2019une et les autres soit réduit au minimum.Hélas! il faut reconnaître que ces conditions sont encore d\u2019ordre idéal, sinon chimérique, et que la démocratie continue d\u2019être chez nous comme ailleurs \u201cle culte de l\u2019incompétence\u2019\u2019, l\u2019idolâtrie d\u2019une liberté fantôme et le nivellement par en bas de la vie publique.On se sera déjà rendu compte par le sens de nos remarques que le type de démocratie que nous approuvons n\u2019est pas précisément celui qui prend la volonté de la LE DROIT DE LA MAJORITÉ 245 majorité comme critère suprême de la justice.Nous estimons au contraire que, du fait qu\u2019elle est un mode particulier d\u2019aménagement de la vie collective, la démocratie ne peut se dispenser de poursuivre les fins de la vie, vécue en cité ou autrement.Elle n\u2019est pas une fin en soi, mais 1 organisation d\u2019une communauté en vue de la poursuite de ses fins humaines.Quand des individus ou des groupes d\u2019individus, conscients de leur faiblesse ou de leur impuissance, se forment en société politique (ou en personne morale), ce n\u2019est pas pour renoncer à leurs droits individuels ou collectifs, mais pour disposer, en prix de leur union, d\u2019un support matériel et spirituel, d'un milieu social propre à rendre l\u2019exercice de ces droits plus facile, plus libre et plus intégral que s\u2019ils étaient restés dans la solitude et l\u2019isolement.Ce n\u2019est pas non plus pour renoncer à la source du bien privé: le bien public.Comprenant que, lorsque le bien humain est excellemment et immuablement réalisé sous modalité de bien commun, les individus qui naissent et les groupes qui s\u2019agglomèrent par la force attractive d\u2019intérêts particuliers, ont plus de chance de parvenir à la réalisation convenable de leurs desseins, ils acceptent la solidarité politique et les servitudes qu\u2019elle comporte.Lorsqu\u2019on désire l'effet, force est de vouloir la cause.De sorte que le bien public est incontestablement le ressort suprême de la vie communautaire sous quelque forme qu\u2019elle cristallise, puisque, sans sa causalité universelle, le bien particulier n\u2019atteindrait pas le développement dont il est capable.Il va sans dire par conséquent que nous sommes loin de prôner \u201cle droit de la majorité\u2019\u2019, la force du nombre. 246 l\u2019action nationale en règle suprême de la vie vécue en démocratie.Nous considérons au contraire que cette conception constitue une erreur de taille: elle pèche contre la philosophie la plus élémentaire de la vie politique.Elle est même d\u2019un matérialisme qui sent le nazisme à plein nez.Nous voulons, donc nous avons le droit.Plus nous sommes à vouloir, plus notre droit est fort.\u201cChacun a autant de droit qu\u2019il a de puissance\u201d, disait déjà Spinosa.\u201cLe droit n\u2019est que la mesure de la puissance de chacun\u201d, reprenait Schopenhauer.\u201cLa notion de droit n\u2019est pas une conception logique, c\u2019est une conception de la pure force\u201d, notait à son tour Von Ihering.Pareillement, devant la force de la majorité, il ne reste plus à la minorité qu\u2019à s'incliner.Tel est son droit.Contre ces prétentions inconcevables, nous maintenons qu\u2019en démocratie aussi bien qu'en tout autre régime, la force de la majorité, \u2014 car elle représente plutôt une force qu\u2019un droit, \u2014 est conditionnée par le droit divin et naturel des individus et des groupes à leur perfection matérielle et spirituelle, sous sa modalité de bien commun d\u2019abord, et puis, par rejaillissement et participation, sous celle de bien personnel.Nous maintenons ensuite que cette force est encore conditionnée par les droits historiques des groupes, et tout particulièrement s\u2019ils ont été juridiquement sanctionnés.Nous maintenons enfin que la puissance de la majorité est conditionnée par les droits constitutionnels garantis aux groupes ou à la collectivité tout entière.Nous sera-t-il permis d\u2019ajouter que, pour notre part, nous ne serions pas du tout intéressé à faire partie d\u2019une LE DROIT DE LA MAJORITÉ 247 réalité canadienne où prévaudraient de tels principes et une telle mentalité.Nous sommes sans doute en faveur de l\u2019unité, mais de l\u2019unité souple, diversifiée, organique qu\u2019ont consacrée le pacte de la Confédération et le Statut de Westminster.Seule cette forme élastique s\u2019avère apte à assurer l'épanouissement harmonieux de tous les groupes en notre pays.Nous souhaitons aussi que les moyens à prendre pour la réaliser soient imposés aux volontés particulières par la vertu de prudence politique, laquelle s\u2019enracine dans l\u2019amour du bien public et s\u2019ingénie à dispenser à chaque groupe la part proportionnelle qui lui en revient.Au cas où l\u2019on nous suspecterait de parti pris à l\u2019égard de sa majesté la majorité, on nous permettra d\u2019apporter à l'appui de notre manière de voir le témoignage de quelques autorités.On sera sans doute édifié, par exemple, d\u2019apprendre que S.S.Pie IX, dans son syllabus du 8 décembre 1864, a explicitement condamné la souveraineté du nombre.1 2 Contre elle, le grand Pape élève la souveraineté de la justice et du droit naturel.2 Cette condamnation, il va sans dire, ne concerne que les abus.\u201cSi la forme démocratique du pouvoir n\u2019est pas atteinte par cette censure, observe le Père Schwalm, elle frappe du moins, par voie de conséquence, un certain abus du pouvoir, qui est la tentation de la démocratie.Le nombre a 1\tVoici la proposition condamnée: Auctoritas nihil aliud est nisi numeri et virium naturalium summa, prop.60.Elle se trouve déjà censurée en propres termes dans l\u2019allocution Maxima quidam du 9 juin 1862.2\tV.Maumur: L\u2019Eglise et la France moderne, Paris, 1897, p.286; Goyau: Autour du catholicisme, 2e série, pp.313-314. 248 l\u2019action nationale son orgueil, ses courtisans qui l\u2019exploitent, politiciens qui lui persuadent sa toute-puissance\u201d.Balfour, dans un discours prononcé à Limerhouse, ne fait pas preuve de plus d\u2019indulgence que nous: \u201cc\u2019est, dit-il en parlant du droit de la majorité, une tyrannie non moins néfaste que celle des despotes.\u201d1 2 3 \u201cLe droit de la majorité, dit à son tour Herbert Spencer, est sans valeur au delà de certaines limites.C\u2019est comme si, dans le comité de surveillance d\u2019une bibliothèque, la majorité décidait d\u2019employer les fonds à l\u2019achat de cibles et de munitions\u201d.2 Prins fait également preuve de bon sens lorsqu\u2019il déclare: \u201cLa minorité doit, au nom de l\u2019ordre légal, s\u2019incliner devant la majorité: mais celle-ci doit, au nom de la justice, s\u2019incliner devant l\u2019intérêt de tous\u201d.3 La mode est à l\u2019arbitraire et, si nous entre-bâillons la porte à certains principes, il y a danger de nous trouver du jour au lendemain à la merci de la force matérielle d\u2019une majorité qui se prend pour le critère suprême du droit des citoyens du Canada.Aussi jugeons-nous qu\u2019il est du devoir de ceux qui peuvent tenir une plume de préciser que si l\u2019appel à la majorité est une \u201cinvention pratique\u201d, un moyen commode de décider des mesures à prendre pour la détermination et l\u2019application de la loi, elle ne saurait cependant constituer en soi la source du droit.1\tTimes, 12 juin 1903.2\tContemporary Review, 1884.3\tDe l\u2019Esprit du gouvernement démocratique, Bruxelles, 1902, pp.120-121 LE DROIT DE LA MAJORITÉ 249 2.\u2014 La prime origine de la lézorde Le principe de la \u201cvolonté générale\u201d offre chez nous des inconvénients particuliers.Même si l\u2019on consent à le situer, dans l\u2019échelle des valeurs, au-dessous des institutions démocratiques, au-dessous du droit, de la justice sociale et du bien public, il ne réussira jamais à nous rapprocher.Même alors, nous nous sentirons encore loin des uns des autres.Et la raison de cela est que tous ces grands et nobles mots revêtent chez nous le caractère de pures équivoques.Ils masquent des réalités différentes.Sous une écorce apparemment la même, ils renferment une substance nettement différenciée.A travers l'émission de sons identiques, glissent des significations diverses.Ce n\u2019est pas simplement l\u2019accompagnement d'harmoniques qui diffère, mais la résonance de fond.Ce n\u2019est pas une question de nuances qui nous sépare, mais le sens obvi, substantiel des moules verbaux.Et, ma foi, bien superficiels nous apparaissent ceux qui font résider le tragique de notre situation dans le fait de notre appartenance à des nationalités différentes.Selon nous, ce fait est très secondaire; la cause véritable du dissentiment est autrement profonde et autrement dramatique.La vie humaine est en substance un mode de comportement progressivement généralisé dans un groupe et s\u2019amorçant en un complexe de croyances, d\u2019idées, d\u2019opinions, de sentiments, d\u2019aspirations et de volontés.Ces facteurs se retrouvent au fond de tous les régimes politiques, encore que sous des modalités diverses.Ils agissent à la manière d\u2019un ferment, d\u2019une force sous-jacente, et exercent sur le cours des événements politiques une action 250 l\u2019action nationale beaucoup plus impérieuse que les régimes eux-mêmes.Il faut aller jusqu\u2019à soutenir que ce ne sont pas ceux-ci qui font les civilisations, mais le contenu des événements psychologiques ci-baut mentionnés et leur manière de se combiner.De sorte que si l\u2019on veut chercher quels sont les ressorts qui commandent secrètement le mouvement des nations ou des groupes allogènes dont elles résultent, il importe de découvrir les postulats de la conduite commune.Tant qu\u2019on n\u2019a pas décelé les principes inconsciemment admis par un groupe, principes acquis par la connaissance empirique et précédant chez lui la réflexion aussi bien que la délibération, principes acceptés d\u2019instinct comme des vérités premières et forcément impliqués dans sa faculté de penser, de sentir et de vouloir, tant, dis-je, qu\u2019on n\u2019a pas levé le voile sur ce ciel intérieur, on ne s\u2019est pas encore formé une idée précise des causes de l\u2019accord ou du conflit pratique des hommes.Ce qui revient à dire que la question d\u2019idéologie prime, qu\u2019elle est décisive par rapport à tout le reste.C\u2019est elle qui est en dernière analyse responsable des mentalités collectives.Une position de sentiments entraîne fatalement une position d'attitude et d\u2019actes, mais une position de sentiments est toujours la résultante plus ou moins consciente d\u2019une position de pensée, -\u2014 tant il est vrai que l\u2019homme est un être raisonnable, un être qui se gouverne par des principes.L\u2019identité de principes est génératrice d\u2019unité collective, de groupements particuliers au sein de la grande famille humaine.Les idées de fond sont un peu comme les vagues de fond, elles produisent sûrement, bien que subrepticement, des modifications dans la course des na- LE DROIT DE LA MAJORITÉ 251 vires.Elles font encore penser à ces grandes chaînes de montagnes qui imposent à un pays ses bornes géographiques, le régime de ses eaux, ses relations économiques et politiques et même son génie propre.Ces prémisses posées, il nous reste à nous demander quels sont ces rudiments puissants qui ont été déposés à notre insu (tcadere, tradition) dans notre conscience de Canadiens français.Se confondent-ils avec ceux dont ont hérité nos concitoyens anglo-protestants?En supposant qu'à l'origine, ils se soient identifiés, avons-nous l\u2019assurance qu\u2019ils ont passé par le même creuset et subi les mêmes refontes?Par suite, obéissons-nous à la même force propulsive, \u201cà la même idée directrice\u201d?Avons-nous les mêmes traditions et le même destin historique?Par suite encore, pouvons-nous nous livrer, mains et pieds liés, aux ordres de la même volonté, fût-elle majoritaire?Je me rends parfaitement compte que je soulève une très lourde question.Aussi, voudrais-je appeler à ma rescousse tous ceux qui aiment à réfléchir sur notre problème canadien, et en particulier les jeunes universitaires, qui, à l\u2019heure où j\u2019écris, travaillent si intelligemment et si consciencieusement à notre unité politique.Afin de les aider à découvrir ce que je considère la source du mal, je me hasarde à quelques analyses.Quelle signification, par exemple, attachons-nous les uns et les autres au mot Canadien, Evoque-t-il chez tous le même concert d\u2019idées et de sentiments?Serait-ce par hasard que, jusqu\u2019à ces derniers temps, il a été exclusivement consacré à nous désigner?Pourquoi nous, 252 l\u2019action nationale aimions-nous à nous dire canadiens et nos compatriotes y répugnaient-ils?Est-ce parce que nous étions français et eux anglais?Je ne le crois pas.C\u2019est plutôt parce que dans notre conscience et la leur, le Canada et nous, ça ne faisait qu un, et puis que, à leur sentiment, conquérir et exploiter ce pays impliquait nous conquérir et nous exploiter.Ils s\u2019estimaient l\u2019étranger muni du droit de conquête; nous, nous continuions à nous considérer citoyens et possesseurs de ce beau domaine.Le mot canadien est donc chargé de toute une histoire, de tout un passé; et cela ne va pas sans répercussions psychologiques.Son retentissement dans l\u2019âme des uns et des autres est forcément différent.L\u2019on fera tout ce que l\u2019on voudra, l\u2019on ne parviendra jamais à le dégager de ce lest.Pratiquement, nous rêvons de bâtir l\u2019avenir de notre pays comme nous avons largement contribué à bâtir son passé.Nous voulons bien que d\u2019autres nous aident et consentons volontiers à les aider, mais lorsque, encore sourdement influencés par un résidu d\u2019idées européennes, ils prétendent qu\u2019il est de notre devoir de nous dévouer à l\u2019expansion de la civilisation anglo-protestante et de maintenir la suprématie de l\u2019Angleterre dans le monde, ils nous blessent profondément.Ils s\u2019attaquent à toute une structure mentale.Car, contrairement à ce qu\u2019on pourrait croire, nos réactions contre l'idéologie impérialiste ne proviennent pas d\u2019une vague sentimentalité ou d\u2019un réflexe racial, mais de la force d\u2019une autre idéologie.La notion de Canada et de Canadien, enracinée en notre esprit depuis que nos ancêtres sont venus s\u2019établit au pays,\u2014notion qu\u2019une politique d'affranchissement pro- LE DROIT DE LA MAJORITÉ 253 gressif a, depuis lors, grandement contribué à consolider, \u2014 joue implacablement dans l\u2019élaboration de notre pensée politique, la formation de nos sentiments et la position de nos actes.Etant littéralement inviscérée en notre personnalité collective, elle s\u2019affirme dans toutes ses manifestations.Prenons encore le terme démocratie.En peut-on trouver qui ait aussi considérablement dévié depuis la démocratie aristocratique des Grecs jusqu\u2019à celles de la France et de 1 Angleterre?Les démocraties modernes, force est bien de le reconnaître, sont nées d\u2019idées qui n\u2019ont rien de commun avec celles qui font la substance de notre pensée.\u201cIl est, écrit M.Louis Le Fur, une démocratie foncièrement individualiste, forme dissolvante de toute autorité, qui cadre parfaitement avec le protestantisme, dont l\u2019idée maîtresse est le libre examen, l\u2019autonomie de la personne.La démocratie n\u2019est autre chose que cette idée maîtresse transposée en politique.C'est ce que voulait exprimer M.Waldeck-Rousseau dans son mot bien connu au pasteur de Saint-Etienne: \u201cIl existe une entente naturelle entre le régime républicain et le culte protestant, car l\u2019un et l\u2019autre reposent sur le libre examen\u201d.1 Il n\u2019y avait qu\u2019un pas à faire pour tomber dans le libéralisme politique le plus franc.La doctrine du libre examen et de l\u2019exaltation de l\u2019individu entraîne logiquement la ruine des bases naturelles de la société.Ce lien logique n\u2019a pas échappé à Rousseau et à Kant.L'un et l\u2019autre, chacun à sa manière, donnent à plein dans l\u2019individualisme et le subjectivisme.Le premier fonde la 1 Démocratie et Catholicisme, pp.5-6. 254 l\u2019action nationale société sur la liberté individuelle et recourt pour lui donner vie à l\u2019artifice du \u201ccontrat social\u201d.En elle-même, elle n\u2019est rien, si ce n\u2019est une invention pour fin de commodité, et ses droits, que sont-ils, si ce n\u2019est ceux que lui concèdent les individus.Le second, avec sa doctrine de l\u2019autonomie de la volonté comme règle suprême, achèvera l\u2019oeuvre de libération de la personne humaine, et en fera une fin en soi.Le libéralisme absolu, qui fait de la liberté une fin en soi, aura désormais, surtout en Angleterre, droit de cité dans la vie publique.Par la force des choses, nos concitoyens anglo-protestants en sont imbus jusqu\u2019à la moelle des os, leur pensée étant immédiatement dérivée de cette philosophie vermoulue.Ils s\u2019en font même un titre singulier de gloire.Il n\u2019y a qu\u2019à entr\u2019ouvrir l\u2019appareil récepteur pour les entendre proclamer avec emphase le caractère britannique et libertaire de nos institutions.Et cela a le don de nous offusquer.Nous, qui avons été détachés de la France monarchique et qui, depuis, nous sommes pénétrés des enseignements de Léon XIII et de Pie XI, nous tempêtons contre le libéralisme sous toutes ses formes chaque fois que l\u2019occasion nous en est offerte.Quand nous parlons de démocratie, nous n\u2019entendons pas confondre cette forme politique avec le libéralisme.Sans être fascistes ou nazistes, nous voyons clairement qu\u2019il n\u2019y a aucune solidarité naturelle entre ces deux termes.Et donc, là encore, conflit d\u2019idéologie.Une autre équivoque non moins lourde de conséquences pratiques se produit lorsque nous discutons ensemble de droit et de justice.Dans notre esprit, le droit, c\u2019est LE DROIT DE LA MAJORITÉ 255 avant tout, sur le plan de la raison, le droit naturel.Il constitue tout ensemble la base sur laquelle d\u2019instinct nous nous appuyons et le critère auquel nous nous référons tacitement dans l\u2019énoncé de toutes nos revendications.Il est le principe animateur de notre conception de la vie en communauté.Or, sommes-nous bien sûrs d\u2019être entendus lorsque nous réclamons au nom de ce droit?Ne savons-nous pas que le dogme fondamental de la Réforme, c\u2019a été de professer que la faute originelle a porté atteinte à la nature humaine jusqu\u2019en son essence métaphysique et que la grâce ne produit rien en elle, si ce n\u2019est un effet d\u2019enveloppement tout extérieur?Ne savons-nous pas que, si l\u2019on ne croit pas à la valeur et à 1 intégrité de la nature, il est impossible d\u2019accepter un droit étayé sur elle et jouissant, comme elle, d\u2019universalité et d\u2019imprescriptibilité?La négation de l\u2019une entraîne de nécessité celle de l\u2019autre.Bien plus, l\u2019idéal chrétien de justice s\u2019effondre.Sur quoi, en effet, faire reposer la justice, si elle n\u2019est plus fixée à un critère commun et invariable?Elle dégénère en calcul d\u2019intérêts plus ou moins grossiers et plus ou moins habilement camouflés.Il n\u2019y a donc pas à se surprendre que des philosophes de l\u2019envergure de Bentham, de Hobbes et de Mill écrivent, le premier: \u201cPesez les peines, pesez les plaisirs, et, selon que les bassins de la balance inclineront de l'un ou de l\u2019autre côté, la question du tort et du droit devra être décidée\u201d; le second: \u201cle droit doit reposer sur l\u2019intérêt, mais bien entendu\u201d; le troisième, \u201csi on me demande pourquoi la société a le droit, je ne puis donner d\u2019autre raison que l\u2019utilité générale\u201d.Il n\u2019y a pas non plus à se 256 l\u2019action nationale scandaliser outre mesure de la politique d\u2019équilibre que l\u2019Angleterre a tenté de faire prévaloir à la S.D.N.Elle est dans la ligne de ses principes.Enfin, s\u2019il est de notre devoir irrécusable d\u2019endiguer les pratiques anticonceptionnelles, le divorce et le reste, il convient toutefois de ne pas trop nous abandonner à l\u2019indignation, car nos concitoyens ne croient plus à la nature et à ses droits.Nous pourrions poursuivre l\u2019analyse de nos idéologies respectives; nous pourrions continuer de souligner ce qu\u2019offrent de décevant, de part et d\u2019autre, des termes tels que ceux de liberté, de famille, de culture, mais il nous tarde de conclure.Sommes-nous engagés dans un conflit implacable, sans la perspective d\u2019en venir à entente?Sommes-nous voués à cette dure fatalité?Certes oui! et aussi longtemps qu\u2019on voudra prôner le principe du \u201cdroit de la majorité\u201d, car nous n\u2019avons aucune velléité de renoncer à nos droits d\u2019hommes et de catholiques, fussent-ils récusés par une écrasante majorité.Qu\u2019on sache que notre psychose est une psychose humaine et notre mystique, une mystique catholique.Certes non! si nos concitoyens veulent pratiquer une intelligente compréhension de notre idéal et se rendre compte qu\u2019i?y a des valeurs qui nous sont plus chères que l\u2019unité, étant donné que c\u2019est pour leur entière réalisation que nous avons consenti à nous fédérer.Sans doute, il n\u2019est aucune puissance comparable à celle de l\u2019esprit pour faire tomber les frontières, aucune ne pouvant à son égal se réclamer de l\u2019universalité.Aucune, non plus, n'est au même degré réalisatrice d\u2019unité. LB DROIT DE LA MAJORITÉ 257 L\u2019homogénéité de la pensée joue un rôle capital dans la vie des peuples.Elle jouit d\u2019une vertu d'aggrégation unique, brisant à la longue les volontés réfractaires et usant tous les obstacles.Et si nous avons à déplorer de ne pas encore entrevoir l\u2019avenir où nous pourrons la réaliser, nous avons au moins l\u2019alternative de rechercher la communauté de compréhension et de respect.Si jamais nos concitoyens arrivent à percer les nobles motifs de notre résistance à l\u2019uniformité, ils seront déjà bien près de nous admirer et de nous applaudir.C\u2019est pourquoi il nous semble qu\u2019il ne peut rien y avoir, à l'heure présente, de mieux inspiré que le mouvement universitaire en faveur de l\u2019unité canadienne.Nos jeunes sont conscients que la bonne entente fondée sur un vague et sot sentimentalisme a fait faillite.Ils sont conscients aussi que, chez nous, les intérêts sont aussi souvent propres à diviser qu\u2019à unir.Dans leurs congrès, ils cherchent au delà, s\u2019efforcent d\u2019atteindre à la cause radicale du malaise.Souhaitons qu\u2019ils y réussissent: un immense pas sera accompli dans le sens de l\u2019unité canadienne.Louis LACHANCE, O.P.Vous vous demandez quelles étrennes vous allez faire à votre ami?Abonnez-le à L\u2019Action Nationale: outre qu\u2019il vous en saura gré, vous aurez contribué au rayonnement d\u2019idées qui vous sont chères. L'Etat du Québec Oui, l\u2019Etat du Québec, comme on dit l\u2019Etat du Vermont.On verra pourquoi tout à l\u2019heure.Le terme, le concept de \u201cprovince\u201d a souvent un sens péjoratif, surtout en ces temps où les fédéralistes font effectivement évoluer le pacte de 1867 dans le sens de l\u2019union législative.D\u2019ailleurs, en soi, une province n\u2019est pas un Etat.Les anciennes provinces romaines n\u2019en menaient pas large.Les Etats volés par le Reich, l\u2019Autriche, la Tchécoslovaquie \u2014 la Pologne n\u2019est encore qu\u2019occupée au regard du droit international \u2014 sont-ils même des provinces?Ils ne ressemblent en rien, en tout cas, aux anciens royaumes de l\u2019Allemagne de Guillaume II, qui avaient à l\u2019étranger leurs propres représentants diplomatiques.Les vieilles provinces de la France unifiée ont encore un charme exquis.Elles tiennent à bon droit au coeur des provincialistes.Mais elle ne jouissent d\u2019aucune prérogative politique et leurs dialectes, tout vénérables qu\u2019ils soient, n\u2019ajoutent rien à la culture d\u2019aucun Français.Au contraire, la province de Québec n\u2019est pas à proprement parler une province ni au point de vue historique, ni au point de vue juridique, et elle est notre première patrie au point de vue philosophique.Bien plus, si elle a des griefs à l\u2019endroit du pouvoir fédéral, elle a même de fort légitimes aspirations sous le soleil d\u2019Amérique.Le Québec, c\u2019est la Nouvelle-France.Et l\u2019année de sa fondation, 1608, en fait une institution politique appartenant au groupe des doyennes du Nouveau-Monde. L\u2019ÉTAT DU QUÉBEC 259 De nos jours la grande mer humaine anglo-saxonne que constituent les Etats-Unis et les provinces anglaises du Canada tout à la fois, est en quelque sorte la Nouvelle-Angleterre.Au sud, le Mexique, et plus au sud encore, tous les Etats latins moins le Brésil, forment la Nouvelle-Espagne.Le Brésil, lui, est le Nouveau-Portugal.Sur les bords du Saint-Laurent, le Québec demeure la Nouvelle-France.Et cette Nouvelle-France, quoique considérablement diminuée après le traité de Paris de 1763, existe toujours politiquement, alors que la Nouvelle-Hollande (New-York et New-Jersey), que la Nouvelle-Suède (Delaware), que la Nouvelle-Russie (Alaska) ont disparu de la carte.Entendons cette haute leçon que ne cesse de donner l\u2019histoire.Nos pères, qui ne se sont pas toujours laissé dominer par les événements, Dieu merci, ont fait reconnaître juridiquement la Nouvelle-France par la Loi constitutionnelle de 1774, puis par celle de 1791, qui n\u2019a rien changé à la première.Après l\u2019épreuve de 1840, on les a vus gagner brillamment la victoire de 1848.Enfin la loi de 1867 fut non une union législative mais une confédération à cause du Québec, et elle lui reconnaît des droits refusés au pouvoir central.Malgré les vicissitudes qui ont suivi, les règlements de la naturalisation exigent de tout nouveau citoyen canadien la connaissance du français ou de l\u2019anglais, la circulation des timbres-poste, des timbres d\u2019accise et du papier-monnaie bilingues sont des rayonnements de récentes prérogatives légales de la Nouvelle-France en Amérique.Pourquoi ne pas voir tout cela? 260 l\u2019action nationale La Nouvelle-France, actuellement connue sous le nom du Québec, a donc des droits historiques et juridiques qui en font autre chose qu\u2019une province.On en vient à la même conclusion en s\u2019arrêtant à méditer sur notre devoir d\u2019ordre moral à l'endroit de la patrie.Saint Thomas classe l\u2019amour de la patrie au chapitre de la piété par ce raisonnement: tout homme a des devoirs de piété envers Dieu, ses parents et sa patrie, parce que tout homme est ce qu\u2019il est à cause de Dieu, de ses parents, de sa patrie.En France et dans tous les pays unifiés, le concept de la patrie, la terre de ses pères, est bien simple.Dans les pays bilingues ou confédérés, l\u2019idée de patrie se multiplie deux, trois, quatre fois.Ainsi, en Belgique, il y a la patrie belge, il y a aussi la patrie flamande et la patrie wallonne.Le même phénomène existe en Suisse et au Canada.Quelle patrie nous a faits, nous Canadiens français, ce que nous sommes au point de vue culture, formation morale, etc.?Evidemment le Québec, la Nouvelle-France, et non le Canada confédéré, qui est aussi une patrie pour nous.Notre première patrie, la doyenne, celle pour laquelle nous avons les premiers devoirs, puisqu\u2019elle nous a donné notre formation essentielle, c\u2019est donc le Québec.Si nous pensions à cela, nous aurions moins honte dans certains milieux de notre provincialisme, qui n\u2019en est même plus lorsqu\u2019on va au fond des choses.La confédération canadienne est notre patrie depuis 1867 et elle pourrait se disloquer demain sans que disparaisse notre peuple, enraciné avec ses morts à sa patrie primitive sur les bords du Saint-Laurent.Dans le domaine moral le l\u2019État DU QUÉBEC 261 Québec n\u2019est donc pas davantage une \u201cprovince\u201d ordinaire.L\u2019ancienne Action Française (de Montréal) a été une pionnière dans la pratique de dire et d\u2019écrire: \u201cle Québec\u201d au lieu de \u201cla province de Québec\u201d.Au début il y eut un peu de confusion, cela en a dérouté plusieurs qui ne voyaient pas très bien l\u2019avantage, pourtant réel, de donner à la province de Québec\u201d le prestige d\u2019un Etat.Maintenant que la coutume de dire \u201cle Québec\u201d est courante, pourquoi ne ferions-nous pas un pas de plus et ne dirions-nous pas: \u201cl\u2019Etat du Québec\u201d, comme on dit l\u2019Etat du Texas?Nos prérogatives historiques, juridiques et philosophiques sont d'accord pour le réclamer.Et d\u2019ailleurs, notre volonté, ce levier tout-puissant, ne serait-elle pas là pour y suppléer?C\u2019est le Devoir qui nous a valu les beaux noms de Parc La Fontaine, de Parc Jeanne-Mance, de Pont Jacques-Cartier, par l\u2019usage de ces noms en marge des noms officiels, Ferme Logan, Fletchers Field, Pont du Havre de Montréal.Allons-y donc pour l\u2019Etat du Québec.Et, de grâce, ne nous occupons pas des autres provinces! Au surplus une confédération de provinces, ce n\u2019est guère une confédération.En réalité c\u2019est une confédération d\u2019Etats qui fut organisée en 1867 avec l'Etat du Québec, ceux de l\u2019Ontario, du Nouveau-Brunswick et de l\u2019He du Prince-Edouard.Ces Etats ne frappaient-ils pas leur propre monnaie jadis?Les provinces nouvelles, créées dans la suite, auraient dû s\u2019appeler des Etats, comme nos Etats primitifs et ceux des Etats-Unis.Il est toujours temps de commencer et même de recommencer quel- 202 l\u2019action nationale que chose.Nous avons déjà obtenu, après beaucoup d\u2019efforts, hélas! que notre fête nationale devînt un jour férié, le 24 juin.Le panache du nouveau terme proposé en ce moment hâtera à son tour chez nous la reconnaissance légale du drapeau fleurdelisé, pendant que le pouvoir central couvre pieusement nos dettes publiques de l\u2019Union Jack.La guerre finie, il nous faudra reprendre une à une les prérogatives de notre Etat qu\u2019Ottawa nous a enlevées.Et, pour punir le coupable, nous pourrions peut-être empiéter ensuite systématiquement sur les prérogatives fédérales.N\u2019en tient-il pas pour cela qu\u2019à l\u2019Etat du Québec?Anatole VANIER \"Guerre sainte\"?On a pu lire dans Aujourd\u2019hui un article reproduit de Temps présent où Jacques Maritain, repoussant l\u2019idée séduisante de croisade, proclame que la guerre actuelle est une guerre juste, rien de plus, rien de moins.Le chanoine Jacques Leclercq défendait une thèse analogue dans l\u2019un des derniers numéros de la Cité chrétienne (voir notre livraison d\u2019octobre).Et voici que la Vie intellectuelle, définissant le rôle de l\u2019Eglise dans le conflit, conclut fortement: \"Il ne convient pas d\u2019embrigader Dieu dans nos armées, encore que nous ayons le droit et le devoir d\u2019invoquer sa justice et, s\u2019il le faut, sa punition contre les responsables de la guerre\u201d.Il faut dénoncer sans relâche, au nom de ces valeurs mêmes, toute \u201cconscription\u201d arbitraire des valeurs religieuses! Vierge noire de Pologne Polonaise en vers d\u2019après l\u2019opus 26, No 2 de Frédéric Chopin1 \u201c.Votre immortel Chopin, dont la musique a réalisé ce prodige de faire de la joie profonde avec nos pauvres larmes humaines.\u201d S.S.Pie XII aux pèlerins polonais, le 30 septembre dernier après l\u2019effondrement de leur nation./ (doux) Des sanglots et des glas.Des glas, des sanglots.Des sanglots dans ces cloches, C\u2019est tout ce qu\u2019on entend.(subito, criant) Ils ont renversé le Pèlerinage, Ils ont fait crouler la Montagne noire, La Vierge est tombée, La Vierge est couchée, le visage en l'air! (Pause) (doux) Des pas lourds de uhlans, Des pas, des talons d\u2019Allemands, C\u2019est tout ce qu\u2019on entend.(en renforçant) Des canons, des canons! 1 Si on récite ce morceau à haute voix, on devra tenir compte des rythmes propres à la \u201cpolonaise\u201d, reproduits dans les vers par le pied anapestique (deux brèves, une longue).\u2014 Note de l\u2019auteur. 264 l\u2019action nationale (cri) Varsoviel Ils ont renversé notre Cathédrale! Ah! Vierge obscure, Regina Poloniae, Vous tombez, et le Christ glisse de vos brasl Vous n\u2019étiez pas tombée au Calvaire, Mais vous voici dos sur terre, visage en l\u2019air! Et votre enfant heurte de la tête Contre les saillies de la pierre! Ah! commandante de nos bataillons, Vierge rangée dans notre bataille, Vous êtes confondue, vous êtes vaincue! (Après l\u2019attaque du second thème, sourdement et vite) Et nous, Polonais, nous, nous, que faisons-nous?Ce Vase de Poésie, que nous portons comme un calice, Ce Vase de Martyre, que nous tenons en sacrifice, Allons-nous l'offrir?(Ironiquement) Allons L\u2019offrir encore un peu, avec douceur,, avec délices! (En violente protestation) Ah non! C\u2019est assezl Non, cela suffit! On fait ce jeu pendant un siècle ou deux, Pas plusl Chacun son tout à l\u2019agonie! Allons, vieux de la Foudre, debout l Frappe la caisse, et brandis le carquois d eclairs! Aux portes! La troupe des taureaux danse Tout autour! Le musulman Satan bat la cadence De son fuligineux bâton, La fuscine de feu de Plutonl VTEBGE NOIRE DE POLOGNE 265 Polonaise infernale dans nos champs, Polonaise des centaures allemands, Des cosaques qui s\u2019échappent des vieux khans, Des aurochs qui galopent dans le sangl Riposte! Mitraille! Assaille! Ah! (Prolongé.Mimique d\u2019effondrement.) Ecrasement! Renversement! Tout est tombé avec le faite du Monumentl (Solo de l\u2019instrument: la transition do bémol ré) (pianissimo) Des sanglots et des glas.Des sanglots dans ces cloches.(Avec désespoir, puis morendo) C\u2019est fini du Pèlerinage.C\u2019est fini des saintes murailles.Et de toi, ville de nos rois! Et du grand duché, et du haut château, Et de tout, et de tout, et de tout! C\u2019est fini! C\u2019est fini! II (Après l\u2019attaque du meno mosso) Voix du Frère en Croix au désespéré.Ah! ah! mon parent, viens, je te consolerai! J\u2019ai pâti sur ma Croix à mon gré, J\u2019ai pâti deux mille ans et pleuré. 206 1/ACTION NATIONALE Viens, viens, monte jusqu\u2019à ces clous, Jusqu\u2019à ces trous que les licorn(es) m\u2019ont infligés.De lourds marteaux dans ma Montagne ont résonné.Et tu te trompes si tu peux croire Que ma Mère, la Femme Noire,1 A mon supplic(e) n\u2019est point tombée.Car c\u2019est ensemble, Mère et Fils, Que tout leur sang ils l\u2019ont saigné! Monte à ma sueur d\u2019agonie, Parmi les oliviers transis, Et mes fidèles endormis! Et mes vigilants ennemis! Monte à ma potence élargie, où j'ai place Pour tous mes chers Membres meurtris! (bras en croix) Repose, ah, repose bien sur ce lit! (Pause) O Fille orientale, épousée choisie, Vase élu d\u2019infortune, Urne de Poésie! (avec intimité) J\u2019avais besoin de ta folie, Aux temps anciens, tu t\u2019en souviens, Contre la Horde d\u2019Or, à Kleck, Contre tous ces bandits.A Morava, à Choczim, contre Mohammed Et ses caravanes funèbres, mais surtout Ni£ra sum sed formosa. VIERGE NOIRE DE POLOGNE 267 Au champ clos, qu\u2019il t\u2019en souvienne, Au beau champ clos du Saint Nom de Marie, Pour lancer les soldats de Lorraine, Et de Saxe, et de Bavière, et de Hongriel Là mon Grand Chevalier, quatorze heures de nuit1 Sans répit, foule ses brûlants étriers,\u2014 Comme j\u2019ai foulé ma montée En quatorze pas bien comptés! Et quand l\u2019aube arrive, il s\u2019endort Au pied d\u2019un marronnier tranquille Et laisse le vol des bannières Porter le baiser à saint Pietreel J\u2019avais besoin de ta folie Entre le schisme et l\u2019hérésie, Pour être mon Glaive et ma Prophétie, Pour être ma Face qui luit, Soleil de splendeur.et d\u2019ignominiel J\u2019avais besoin de ta folie Contre les démons d\u2019aujourd\u2019hui, Contre l\u2019artiste issu de Germanie, Qui tapisse en lambeaux sanglants Les murs vacillants de l\u2019Histoire! Contre le boucher noir de Moscovie Qui lève en riant sur le monde Des bras luisants de crime et de honte! Ahl laisse-la-moi ta folie, 1 Sobieski resta quatorze heures à cheval, à la bataille de Vienne; la nuit du combat passée il s\u2019endormit tranquillement au pied d\u2019un arbre après avoir donné l\u2019ordre de porter les drapeaux au Pape ! 268 l\u2019action nationale Encore un jour encore une heure, Laisse-la-moi, car il me faut Le cri de la victime la plus pure Contre le plus impur bourreau! III (à la reprise du maestoso) Les sanglots des pleureurs.Aux abords du tombeau.La morte dort en ce caveau.Elle meurt en attendant l\u2019heure.En attendant le jour nouveau! (au second thème, subito e crescendo) Quels sont à l\u2019horizon ces soudains éclairs?Quels sont ces grondements Et ces roulements de tonnerre?Quels sont ces bruits des deux, de la terre et des mers?.(écoutant) J\u2019entends venir des chevaux d\u2019Angleterre, J\u2019entends monter des chansons d\u2019espérance, J\u2019entends chanter des Chevaliers de France, J\u2019entends des galops héroïques Ebranler le sol d\u2019Amérique!.Polonaise en rafale dans nos champs, Polonaise triomphale d\u2019Occidentl VIERGE NOIRE DE POLOGNE 269 (regard en haut) Et voici dans l\u2019éclair abyssal Voici monté sur son cheval, Le FIDELE et le VERITABLEl Voici l\u2019armée terrible des vengeurs!.Et l\u2019Angé crie dans le soleil, ET MOI DORMEUSE JE ME REVEILLE! Victoire! Le Prophète et la Bête Ont piqué du front dans le gouffre, Jusqu\u2019au puits de feu et de soufre! (subito, très tendre) O Vierge renversée, C\u2019est donc vous qui vous relevez! Et vous ranimez nos foyers! Et dans vos yeux de deuil et de nuit, O Femme, vous nous laissez lire L\u2019aurore d\u2019un levant sourire, Et, par delà la longue offrande expiatoire, L\u2019entrée ardente dans la Gloire! Gustave LAMARCHE, C.S.V.H.B.\u2014 L\u2019auteur proteste par avance contre toute interprétation tendancieuse qu\u2019on voudrait faire de ce poème dans un sens impérialiste.Il a simplement voulu dire sa profonde sympathie pour un peuple opprimé qui est le plus beau de l\u2019Europe.C\u2019est le langage d\u2019un frère dans les fers à un frère dans les fers.\u2014 G.L. CHRONIQUES Dans la cité La guerre ne tuera pas le chômage! La guerre fournira vraisemblablement du travail à des milliers de gens, dans l\u2019armée, dans les industries diverses suscitées ou activées par la guerre; elle absorbera le contingent actuel de chômeurs, en supprimera quelques-uns; elle laissera pourtant intact le problème du chômage: les travailleurs que l\u2019activité économique de guerre dévorera, elle les vomira fatalement un jour, après la paix venue.si nous ne savons pas prévoir.Mais comment prévoir?Qui peut déterminer aujourd\u2019hui, dans le détail, la politique économique à suivre dans cinq ans?Aussi ne saurait-il s\u2019agir ici que d\u2019insister sur quelques vérités fondamentales et sur les mesures d\u2019ordre général prévisibles, la crise d\u2019après-guerre devant, selon toute probabilité, conserver les deux caractéristiques principales de celle d\u2019après 1914-18: un trait permanent, la question sociale; un excitateur virulent: le suroutillage, fruit de la guerre.Régler le problème du chômage, c\u2019est donner du travail à tout le monde.Cela n'est plus possible, disent les théoriciens de l\u2019abondance; la machine permet de satisfaire le consommateur sans autant d\u2019ouvriers, de sorte qu\u2019il existe un chômage permanent.C\u2019est une affirmation.non prouvée, comme le montre M.Bertrand No-garo dans L\u2019Actualité Economique de décembre.Quoi qu\u2019il en soit, la définition ci-dessus reste quand même juste.Répartir le travail de façon à donner plus de loisirs à chacun pourrait être une solution: organiser l\u2019oisi- CHRONIQUES 271 vcté d\u2019une certaine classe, vivant des fruits du travail des autres, n\u2019en saurait être une saine; le travail reste la loi générale.Et comme le chômage technologique est loin d\u2019être le seul,1 ni même le plus important, au Canada, je le laisse de côté pour le moment afin de m\u2019attaquer au problème central.D\u2019où qu\u2019on parte, à ce sujet, on retombe toujours sur une notion première, trop souvent oubliée, de l\u2019économie politique: ce qui fait d\u2019une chose une richesse, c\u2019est, entre autres qualités, qu\u2019elle est nécessaire à la satisfaction d'un besoin.L\u2019abondance n\u2019est donc pas une quantité illimitée de produits; c'est une quantité de marchandises exactement égale à la somme totale des besoins.Tout ce qui est au delà n\u2019est pas abondance, mais surabondance, on dit économiquement surproduction; mal d\u2019autant plus grave qu\u2019il ne frappe pas seulement le surproducteur; il se répand chez tous les producteurs d\u2019un même bien par la baisse des prix et empoisonne l\u2019organisme économique tout entier par la diminution du pouvoir d'achat de ces gens.Attention ici toutefois! Il faut distinguer deux sortes de surproduction: l\u2019absolue, qui dépasse les possibilités absolues de consommation des citoyens et excède donc le besoin-désir: la relative, qui résulte de l'incapacité des citoyens à acheter les biens désirés et se trouve conditionnée par le besoin-revenu.La première s'identifie assez bien avec le suroutillage de guerre; la seconde, avec la question sociale.Dans les deux cas, il saute aux yeux que 1 Voir L\u2019Action Nationale, septembre 1939.\u201cNotre mal est-il monétaire ?\u201d 272 l\u2019action nationale dans un pays où la quantité de travail est convenablement répartie, une politique d\u2019orientation de la production en vue de l\u2019adapter aux besoins de la population doit fatalement mettre tout le monde au travail, puisque chacun ayant la possibilité de travailler et exerçant son activité sur une production désirée à un prix convenable sera certain de trouver acheteur pour ses produits.Cela ne signifie pas, pour le moment, que tout le monde aura de tout à satiété; tout le monde gagnera au moins un minimum: c\u2019est le premier stade.Sans négliger l\u2019autre objectif, qui est la solution de la question sociale, c\u2019est plutôt à atteindre celui-ci que nos hommes d\u2019Etat auraient dû et devront surtout s\u2019atteler après la prochaine guerre: c\u2019est le plus pressant.Et c\u2019est d\u2019abord \u2014 bien que pas entièrement \u2014 un problème de surproduction absolue.1 Je m\u2019y attacherai donc exclusivement, réservant la question sociale pour le mois prochain.Notre problème d'exportation Un problème de surproduction nationale absolue trouve une solution dans la découverte de marchés extérieurs capables d\u2019absorber les produits surabondants.C\u2019est la solution classique, la seule à vrai dire à laquelle on ait accordé quelque attention chez nous.Mais une attention mal dirigée! Il nous eût fallu une vigoureuse politique commerciale visant à multiplier nos clients afin de minimiser notre dépendance d\u2019un pays en particulier; pour des raisons politiques on nous a, au contraire, liés davan- 1 Voir L\u2019Action Nationale, septembre 1939.\u201cNotre mal est-il monétaire ?\u201d CHRONIQUES 273 tage aux deux pays avec lesquels nous effectuons 90 p.c.de notre commerce extérieur: les Etats-Unis et l'Angleterre.Mais le problème va plus loin que cela: il faut savoir de quels principes va s'inspirer cette politique commerciale et pour cela nous demander pourquoi nous devons exporter.D abord parce que nous sommes incapables de nous suffire à nous-mêmes, notre sol, notre sous-sol et notre organisation économique n\u2019étant pas en mesure de satisfaire à tous nos besoins de biens de consommation et de capital.De même, nous pouvons trouver avantage à consacrer nos efforts à un certain produit pour en importer un autre que nous pourrions fabriquer, mais qui exigerait de nous plus d\u2019efforts que de l\u2019étranger: à condition que le voisin veuille bien accepter cet arrangement, il en résultera des économies avantageuses aux deux nations.Nous devons donc importer où nous y avons intérêt; il nous faut, pour payer ces achats, exporter des biens et des services.C\u2019est là la vocation propre du commerce d exportation: il est un moyen de suppléer aux déficiences nationales \u2014 jamais une fin en soi: et dans toute cette mesure il nécessite une politique d\u2019exportation vigilante et agissante dans le sens indiqué précédemment, une politique consciente du fait que s\u2019il faut pouvoir vendre à l\u2019étranger pour pouvoir y acheter, il faut aussi acheter si l\u2019on veut vendre: le commerce suppose toujours un échange.Cette conception de la production pour le commerce international, qui me paraît la seule saine, suggère que les ressources nationales du pays vont être exploitées à fond, en vue de satisfaire autant que possible, natio- 274 l\u2019action nationale nalement, les besoins nationaux; elle exige aussi que les autres pays acceptent l\u2019échange; deux conditions importantes qu\u2019il convient d\u2019examiner.Or, pour ce qui est de la première, il faut voir que le Canada n\u2019a guère été exploité en fonction des besoins nationaux.Pays riche en matières premières et peu peuplé, pays directement d\u2019abord, puis indirectement colonial, jl a été mis en valeur par les deux grandes nations qui le colonisent en fonction de leurs besoins industriels.Au lieu de consacrer ses efforts à transformer lui-même ses ressources naturelles pour ses besoins, il les applique à vider son sous-sol ou à épuiser son sol pour exporter des matières premières et les importer manufacturées.Fait plus grave encore: non seulement la transformation de ses matières premières apporte la prospérité à des ouvriers étrangers, mais il s\u2019outille en vue de répondre à des besoins étrangers anormaux: les besoins de guerre (1914-1918 et 1939-?).Dans les deux cas, il résulte une surproduction nationale absolue, nécessitant une exportation intense, sous peine d\u2019une crise appelée fatalement à déferler sur tout le pays.1 Cette exportation, fût-elle possible, n\u2019est pas nécessairement désirable: il faut orienter davantage nos efforts vers la transformation de nos propres matières premières.Mais, il y a plus: l\u2019exportation ne sera pas possible, dans toute la mesure où le Canada est devenu grand exportateur pour satisfaire des besoins anormaux.Nous pourrons essayer d\u2019utiliser le suroutillage chronique dont 1 L\u2019Action Nationale, septembre 1939, \u201cNotre mal est-il monétaire?\u201d CHRONIQUES 275 nous avons été ainsi dotés en poussant la production pour 1 exportation, comme on l\u2019a fait après 1919 pour notre blé notamment.Ce sera une entreprise chimérique, fondée sur des rêves de paix universelle et de générosité internationale dépourvus de tout réalisme1: les pays étrangers eux-mêmes nous le rappelleront en n\u2019achetant pas de nous ou en n\u2019acceptant nos produits qu\u2019à des prix ruineux pour nous.Allons-nous nous entêter à produire quand même ?Le faire conduit là où nous sommes allés de 1929 à 1939.A quoi bon?Ne plus exporter, c\u2019est ne plus pouvoir importer: rappelons-le; je l\u2019ai souligné tout à l\u2019heure: le commerce international ne peut être que si les deux parties le veulent.Si l\u2019autre ne veut pas, à quoi sert de continuer à produire pour lui, de gaspiller des efforts pour nous trouver incapables d\u2019en vendre le fruit, donc d\u2019acheter ensuite nous-mêmes à l\u2019étranger ce que nous avons failli de produire par suite de cette orientation de nos énergies vers l\u2019extérieur?Ne vaut-il pas mieux, même au risque de payer un peu plus cher, réembaucher dans une industrie nationale les travailleurs engagés dans une telle industrie exportatrice que de ne rien avoir du tout?La réponse est évidente.Réadopter notre économie Ce qui s\u2019impose, en même temps qu\u2019une politique commerciale sensée, c\u2019est donc une opération de bien plus grande envergure: rien moins que la réadaptation com- 1 Cf.\u201cLe blé et notre politique agricole fédérale\u201d, L'Actualité Economique, juin 1939. 276 l\u2019action nationale plète de notre économie.La guerre actuelle pourra en retarder la nécessité, en en aggravant d\u2019ailleurs l\u2019ampleur: ce sera presque fatalement notre problème de demain, comme c\u2019était celui d\u2019hier! Réadapter notre économie, c\u2019est-à-dire cesser de surproduire certaines marchandises, pour produire davantage de celles dont nous n\u2019avons pas suffisamment, car la surproduction n\u2019a jamais été encore, dans l\u2019histoire du monde, générale: il y a surproduction de certains biens, ce qui veut presque toujours dire qu\u2019il existe quelque part dans l'économie d\u2019un pays sous-production de certains autres biens.Problème à vrai dire plus facile à régler sur le papier que dans la vie.Eût-on même parfaitement établi les besoins nationaux, les points de surproduction et de sous-production nationale, on ne passe pas des uns aux autres en criant holà! En pareille matière, la ligne droite, c\u2019est-à-dire les solutions radicales, ne sont pas toujours le plus court chemin.On ne taille pas dans la vie économique comme dans une pièce d\u2019étoffe.Les intérêts qu\u2019on heurte par toute mesure, si désirable soit-elle en théorie, provoquent des réactions; et si elle est trop radicale, ces réactions peuvent en détruire les bons effets.D\u2019ailleurs on ne transforme pas, d\u2019un seul coup de pouce, une fabrique d\u2019obus en fabrique de chaussures.Le capital engagé dans la première industrie \u2014 usine, machines, etc.\u2014 peut n\u2019être utilisable qu\u2019en partie ou être même tout à fait inadaptable à la production de tel autre produit.La réorganisation d\u2019une économie ainsi bâtie comporte donc la perspective de formidables pertes de capital. CHRONIQUES 277 Le pays eût-il d\u2019ailleurs le moyen d\u2019absorber ces pertes et de reconstruire les nouveaux capitaux nécessaires qu il ne suffirait pas de regarder notre commerce extérieur, de se dire: \u2018 Nous avons perdu telle exportation; voilà tel produit importé que nous pourrions produire; imposons un droit de douane.\u201d Agir ainsi trop brutalement risquerait de froisser des clients, de provoquer des représailles et d affecter, par un choc en retour, le commerce d exportation qui reste, créant ainsi de nouveaux problèmes.C est toute notre politique douanière qui doit être remise en question, étude conjuguée a une politique commerciale souple et habile afin de sauvegarder nos intérêts à l\u2019étranger.Tâche énorme et d\u2019une délicatesse extrême, à laquelle notre Commission du tarif (Ottawa) pourrait se mettre.Même si nous supprimions ces obstacles et imaginions un dictateur parfaitement renseigné sur nos besoins, sa tâche ne serait pas simple d\u2019assigner à chacun les besognes appropriées, si complète que fût la collaboration de ses sujets.Il ne suffit pas, en effet, de dire à tel individu: \u201cTu vas occuper telle fonction, dans telle industrie\u201d; ou même: \u201cTu vas occuper une fonction quelconque dans telle industrie\u201d; encore faut-il qu\u2019il en ait la capacité.Problème de réadaptation professionnelle, problème de techniciens et d\u2019ouvriers qualifiés! Si important qu\u2019à un moment donné il peut être urgent de recourir à l\u2019immigration pour obtenir certains techniciens sans qui des masses d\u2019ouvriers non qualifiés seraient condamnés au chômage.Qui va étudier tous ces problèmes? 278 l\u2019action nationale Un office d'orientation professionnelle L\u2019exemple du dictateur n\u2019a été pris que pour souligner davantage la difficulté du problème, car comment celui-ci pourrait-il lui-même connaître tous les éléments nécessaires à mener à bien pareille entreprise?Ce dont un pays moderne a absolument besoin pour résoudre un problème comme celui-là, prévenir autant que possible le chômage dû à la surproduction et corriger celui qui résulte temporairement du progrès technique, c\u2019est d\u2019un Office permanent d\u2019orientation professionnelle, assis sur un système d\u2019écoles techniques, professionnelles ou d\u2019ateliers d\u2019apprentissage rendus accessibles à quiconque aurait le goût, le talent et la possibilité économique de réussir dans tel métier ou profession.Son premier travail serait de poursuivre d\u2019abord l\u2019inventaire de nos forces productives et de nos besoins.Son second, de découvrir ensuite les individus aux goûts ou aux aptitudes nécessaires et de les diriger vers les écoles ou ateliers appropriés afin d\u2019en faire les techniciens et ouvriers indispensables à la mise en valeur des ressources indiquées.Inutile de dire qu\u2019il ne s\u2019agirait pas de forcer qui que ce soit: les vocations forcées ne valent rien: il ne manquerait pas de gens heureux de se préparer à une carrière quelconque si l\u2019occasion leur en était fournie et s\u2019ils y voyaient les chances sérieuses de succès que l\u2019Office serait en mesure de leur offrir.Une fois l\u2019ordre rétabli, la besogne de l\u2019Office consisterait à prévenir autant que possible le retour d\u2019un état de surproduction: et cela exigerait, pour obtenir des résultats efficaces, l\u2019organisa- CHRONIQUES 279 tion de la vie économique en corporations fermées, accessibles au concours à un nombre de candidats à déterminer par l\u2019Office, ce dernier étant tout-puissant à ce sujet afin d éviter les abus de privilèges des corporations.Quoi qu\u2019on en dise en certains milieux, nous ne pouvons admettre, comme attentatoire à la liberté, la limitation de l\u2019exercice d\u2019une occupation à ceux qui ont la compétence voulue et à un nombre de ceux-là approximativement suffisant pour les besoins nationaux; d'autant moins qu il n\u2019est nullement question de supprimer la liberté de critiquer les mesures prises par les autorités compétentes.Une banque d'affaires A côté de cet Office, il serait indiqué de créer une banque d\u2019affaires, dont l\u2019Etat pourrait prendre l\u2019initiative, mais dans le conseil d\u2019administration de laquelle il devrait avoir la sagesse de placer un petit nombre de représentants autorisés seulement, laissant les actionnaires, dont on limiterait par ailleurs le dividende, administrer I affaire sous sa surveillance.Le rôle de cette banque serait de mobiliser l'épargne populaire, contre des obligations, afin de pouvoir ensuite avancer les capitaux \u2014 sans se porter actionnaire des entreprises, ni s\u2019installer à leur conseil d administration \u2014 a des entrepreneurs sérieux, honnêtes et compétents, sur les possibilités de succès de qui l\u2019Office apporterait des garanties sérieuses par ses renseignements sur le marché \u2014 production, travail et consommation. 280 l\u2019action nationals Prendre le problème por un bout: le retour à lo terre A cause de toutes les difficultés d\u2019une oeuvre comme celle-là, on peut difficilement compter sur une réadaptation directe, brusque et rapide.Il faut prendre le problème par un bout; et le bout simple, à mon sens, c\u2019est de renvoyer à la terre, selon un plan de colonisation convenable1, les chômeurs des industries en surproduction; non pas tellement, au début en tout cas, pour les installer sur des exploitations payantes que pour leur permettre de s\u2019assurer, par leur travail, ce à quoi ils n\u2019arrivent pas en ville: les choses indispensables à la nourriture, au vêtement et au logement, qui allégeraient le budget de l\u2019Etat à leur endroit.Certains travaux publics utiles et peu coûteux en matériaux pourraient maintenir dans les centres urbains ceux qui seraient le moins aptes à la culture et dont on prévoirait la réabsorption rapide.Mais c\u2019est pour les agriculteurs dans le besoin seuls que peut être justifié le secours direct, à condition que ces agriculteurs cherchent au moins à tirer de leur ferme ce qu\u2019elle peut leur donner et ne s\u2019entêtent pas à y produire une marchandise pour laquelle il n\u2019existe pas de marché (je pense à nos agriculteurs de l\u2019Ouest canadien).On objecte à cela, surtout dans les milieux anglo-saxons: \u201cc\u2019est là demander des paysans et abaisser le niveau de vie\u201d.Argument assez peu sérieux, car après tout, quel est le niveau de vie d\u2019un chômeur des villes?Bien misérable, nous 1 Cf.L\u2019Actualité Economique, avril 1939, \u201cColonisation agricole.\u201d CHBONIQUES 281 l\u2019avons vu1; et même, s\u2019il lui arrive, en ville, de dépenser un 10 cents au cinéma de temps à autre, de vivre davan-tage quand même la vie des villes modernes en se privant de nourriture ou de vêtement, comment prétendre que son niveau de vie est supérieur à celui d\u2019un paysan, plus solitaire mais au moins capable de manger à sa faim?Une économie plus notionale Les villes étant ainsi décongestionnées et l\u2019indispensable assuré au minimum de frais à ceux qui n\u2019ont rien, alors commencera, dans une vue plus nette de la situation, la grande tâche de l\u2019adaptation de notre production à nos besoins.Le Canada, sans verser dans un nationalisme outrancier, devra orienter son économie vers la satisfaction des besoins nationaux d\u2019abord, dans toute la mesure où cela est géographiquement et économiquement possible.Immense effort de reconstruction évidemment, effort indispensable si le Canada doit devenir une nation; au statut juridique de nation, il est plus urgent que jamais d\u2019ajouter un statut économique nettoyé de toute teinte de colonialisme.Une fois déjà les circonstances nous ont mis dans l\u2019obligation vitale de le comprendre: plutôt, nous avons préféré tergiverser pendant 10 ans.Nous avons bien souffertl Aurons-nous seulement compris?Oftawq ou Québec ?Dans un pays comme le nôtre, on ne peut parler d\u2019un pareil projet sans voir tout de suite des difficultés cons- 1 Cf.L\u2019Action Nationale, septembre 1939, \u201cLa plaie de notre siècle\u201d. 282 l\u2019action nationale titutionnelles.Je laisse aux avocats d\u2018en discuter pour insister seulement sur ce qui me paraîtrait convenable, dans l\u2019intérêt du Canada comme des Canadiens français.Cela me paraît d\u2019ailleurs en accord avec notre Constitution actuelle.Le fait que la politique commerciale reste un élément important de tout effort de restauration montre tout de suite qu\u2019il nécessite la collaboration du fédéral.Mais je dis bien la collaboration! Pour le reste, les problèmes à étudier\u2014adaptation de la production aux besoins, étude des ressources naturelles et humaines et de leur utilisation\u2014sont d\u2019abord provinciaux; et c\u2019est à Québec, pour nous, que je vois l\u2019Office d\u2019orientation et la banque d\u2019affaires.Les mesures immédiates Enfin, ce programme, qui aurait pu être appliqué hier, le pourrait difficilement aujourd\u2019hui.La politique actuellement appliquée consiste à coordonner toutes les forces productives du pays en vue de l\u2019effort de guerre.Il ne saurait être question, à l\u2019heure actuelle, d\u2019en rejeter le principe, quoi qu\u2019on en pense.Le problème du chômage pourra s\u2018en trouver temporairement résolu; et loin de réussir le retour à la terre, nous assisterons peut-être à une nouvelle crise de désertion des campagnes.En un mot, la réadaptation de notre économie à une production en vue de satisfaire d\u2019abord les besoins nationaux irait à l\u2019encontre de la politique de guerre: c\u2019est dire qu\u2019il n\u2019y a pas à y songer.Mais l\u2019Office d\u2019orientation professionnelle pourrait et devrait être mis en marche immédiatement; il pourrait d\u2019ici la fin de la guerre accumuler la CHRONIQUES 283 documentation, préparer le terrain, passer la période d\u2019hésitations inévitable dans une nouvelle organisation.Si nous savons prévoir et nous préparer, il est évident qu\u2019au moment de la crise\u2014et une politique prévoyante pourrait même arriver à en arrêter certains développements\u2014-nous serons mieux en mesure de nous épargner les tragédies que nous avons vécues pendant les dix dernières années.François-Albert ANGERS Vous vous demandez quelles étrennes vous allez faire à votre ami?Abonnez-le à L\u2019Action Nationale: outre qu\u2019il vous en saura gré, vous aurez contribué au rayonnement d\u2019idées qui vous sont chères.Cette année, donnez des livres en étrennes 284 l\u2019action nationals Les jeux de la politique Le nouveau gouvernement Pour de nombreuses gens, le régime de l\u2019Union nationale n\u2019aura été qu\u2019un bref cauchemar, un mauvais moment à passer.Après trois années de jeûne, les voilà qui hantent de nouveau les antichambres, soucieux de regagner les faveurs d\u2019autrefois.Le parti se souviendra-t-il de leur fidélité à la cause?Oubliera-t-il quelques petites trahisons, des flirts sans conséquence, des passades, quoi! Car le parti, si haut qu\u2019on le place, si pur qu\u2019on le veuille, n\u2019est tout de même qu\u2019une institution humaine, qui participe de nos faiblesses, et qui se rappelle plus aisément les défections passagères que les dévouements.Ah! certes, penchons-nous avec sympathie sur le sort des partisans, de tous ces braves individus qui attachent leur espoir à une étoile, souvent filante.Pendant son rayonnement, même furtif, ils essaient de bénéficier des largesses du ministre.Un mot de sa bouche, une signature de sa plume, et la vie leur paraît digne d\u2019être vécue.Depuis son arrivée au pouvoir, le cabinet Godbout a fait scrupuleusement son devoir: il s\u2019est employé à démettre les hommes mis en place par l\u2019administration précédente et à leur donner pour successeurs, dans la majorité des cas, ceux que le gouvernement de M.Duplessis avait destitués.C\u2019est la règle du jeu, et nous n aurons pas la candeur de nous en scandaliser.Un parti vainqueur, c\u2019est avant tout une équipe d\u2019hommes qui ont besogné dur afin de s\u2019assurer des avantages matériels.Selon l\u2019es- CHRONIQUES 285 prit actuel de nos institutions, deux solutions s\u2019offrent aux gouvernants: ne déplacer personne et ajouter d\u2019innombrables surnuméraires, ou substituer ses amis à ceux de l\u2019adversaire.Le parti libéral incline à utiliser le second procédé, et il faut reconnaître que c\u2019est le moins dispendieux pour les contribuables.A considérer la composition du nouveau ministère, il est juste de noter une amélioration sur le cabinet Taschereau.On y trouve moins de vieux rouliers de la politique, de ces incompétences notoires qui affligent une génération de leur omniprésence.Si l\u2019on ne distingue parmi les ministres aucun esprit de la famille de Sully ou de Colbert, on se console en pensant que le génie est une longue patience.Un point à signaler à nos amateurs de petite histoire: y a-t-il eu un ministre qui fut membre de deux cabinets successifs sous des étiquettes absolument opposées?C\u2019est le tour de force accompli par M.Oscar Drouin: c\u2019est une réussite de l\u2019acrobatie parlementaire.Installé à nouveau au conseil de la nation, M.Drouin, qui n\u2019est point sot, doit rire sous cape et songer à la parabole de l\u2019Enfant prodigue.Vraiment, on a tué le veau gras.Un autre monsieur, qui ne fut pas toujours conformiste, c\u2019est M.T.-D.Bouchard.Tempérament irruptif, parlementaire rompu aux us et coutumes de la Chambre basse, doué au demeurant d\u2019un sens aigu de l\u2019organisation, le doyen d\u2019âge du ministère Godbout exercera sûrement une influence prépondérante.Son chef lui reconnaît volontiers de nombreuses qualités et ses collègues aimeront se fier à sa vaste expérience. 286 l\u2019action nationale Il faut déplorer une fois de plus que l'on n\u2019ait pas voulu mettre fin à une tradition pénible: un trésorier de langue anglaise.Nous ne nous lassons pas de répéter le même propos.Nous ne voulons en aucune façon priver nos compatriotes anglais de la représentation à laquelle ils ont droit, mais nous nous refusons à croire que la Trésorerie provinciale leur est due.Il ne s\u2019agit pas là d'un fief inaliénable, d\u2019une chasse gardée.Rien de pire pour accréditer la légende fausse que les Canadiens français sont inaptes à gérer leurs propres finances.La présence permanente d\u2019un anglophone au poste de trésorier équivaut à un brevet d\u2019incompétence financière décerné gratuitement aux Canadiens français.Nous faisons cette remarque sans acrimonie et nullement dans le but de critiquer mesquinement le gouvernement.Au reste, ce reproche s\u2019adresse à toutes nos administrations provinciales depuis de nombreuses années.Le ministère le plus important, si l\u2019on considère les intérêts profonds de notre nationalité, c\u2019est le Secrétariat.Il est dévolu à un nouveau venu dans nos querelles politiques, M.Henri Groulx.Nous n\u2019ignorons pas que le titulaire s\u2019intéresse personnellement à la cause de l\u2019éducation.Il n\u2019a pas négligé, durant sa campagne électorale, de témoigner sa sollicitude à l'égard de 1 Université de Montréal.Sans doute à ce moment était-il éloigné de penser que c\u2019est à lui-même qu\u2019il incomberait d assumer la plus lourde responsabilité dans cette oeuvre de redressement.Ceux qui le connaissent intimement s\u2019accordent à reconnaître sa probité et son esprit dégagé des servitudes partisanes.Sans précipitation, il s\u2019emploiera à suggérer CHRONIQUES 287 les moyens et à diriger les efforts du gouvernement afin de découvrir un modus vivendi définitif pour cette maison en qui on a voulu voir avec raison \u201cune école de haut savoir et de directives sociales\u201d.Nous accueillons le second ministère Godbout, on s\u2019en rendra compte, avec le préjugé favorable.Nous lui prêtons généreusement des intentions pures, nous réservant de le juger à l\u2019usage.Dans son message à la population, M.Godbout a énoncé les trois grands principes dont il veut s\u2019inspirer: a) économie rigoureuse: b) coordination parfaite: c) efficacité pratique.Même si ce dernier est exprimé sous sa forme de pléonasme, nous ne ferons pas grief à un homme d\u2019Etat d\u2019exagérer dans le sens de la modernisation des différents services de l\u2019administration.M.Godbout est allé à Ottawa discuter du chômage avec les autorités fédérales.Il n\u2019a pas laissé entendre quels résultats s\u2019ensuivront d\u2019une collaboration que l'identité des sentiments politiques devrait faciliter.Attendons patiemment que le gouvernement s\u2019attaque sans arrière-pensée à ce problème que nous sommes plusieurs à considérer plus essentiel que la poursuite de la guerre sacrée.Paroles de ministres Nous ne sommes pas de ceux qui accordent une importance extrême aux propos des ministres.Non que nous mésestimions la portée de leurs déclarations, mais nous savons fort bien qu\u2019ils doivent tenir compte d\u2019innombrables facteurs dont ils tentent d\u2019obtenir une résultante convenable, qu\u2019ils doivent, en toute rigueur de termes, faire la part du feu.Leur pensée véritable ne coïncide 288 l\u2019action nationale pas toujours avec les discours où ils sacrifient aisément aux désirs de leurs auditeurs.Dis-moi devant qui tu parles et je saurai ce que tu dis.Il est cependant nécessaire de prendre note de la faconde de M.Crerar, délégué à Londres par le gouvernement King.Durant son séjour en Angleterre, il n\u2019a manqué aucune occasion de manifester à nos alliés notre ardeur combative, notre volonté de vaincre.\u201dLe Canada restera jusqu\u2019au bout aux côtés de la Grande-Bretagne comme la Grande-Bretagne restera jusqu\u2019au bout aux côtés du Canada\u201d (discours du 3 novembre).Nous ne craignons aucunement que l'Angleterre fasse une paix séparée avec l'Allemagne et nous laisse seuls en face du péril nazi.Fidèle aux directives qu\u2019il avait reçues, M.Crerar a répété, dans chacune de ses allocutions, que \u2018\u2018notre décision fut absolument volontaire\u201d (discours du 17 novembre), \u201cà la suite de la libre décision d\u2019un Parlement souverain\u201d (discours du 3 novembre).Il a également souligné, comme nous l\u2019avions prévu depuis longtemps, que ce geste \u201ca été depuis magnifiquement confirmé par le vote de la population de la deuxième des provinces du Canada, une province dont la population se compose entièrement de Canadiens de langue française\u201d.Les auditeurs de la B.B.C.ont dû être édifiés de notre loyauté.Le délégué canadien a voulu fournir une explication de cette détermination \u201cpratiquement unanime\u201d.Il y voit deux causes.D\u2019abord, une raison sentimentale: \u201cnotre désir naturel d\u2019être aux côtés de la Grande-Bretagne, d\u2019où viennent les ancêtres d\u2019une majorité considéra- CHRONIQUES 289 ble des Canadiens\u201d.Faisons respectueusement remarquer à l\u2019honorable ministre qu'il déforme sensiblement les faits.Il oublie que l\u2019élément britannique n\u2019atteint plus au Canada 50 pour cent de la population; et, sur ce nombre, il y a une forte proportion d\u2019Anglo-Canadiens qui sont nés sur le sol canadien, ce qui les place dans la même situation que les Canadiens français vis-à-vis la France.Cette simple constatation numérique affaiblit un peu la recherche des causes entreprise par M.Crerar.L\u2019autre motif, \u201cce sont les questions en jeu dans cette guerre telles que nous les comprenons au Canada\u201d.Il y a lieu de distinguer, car c\u2019est beaucoup se leurrer que soutenir qu\u2019il existe dans notre pays une opinion unanime sur le conflit en cours.Une fois la guerre déclarée, ceux qui ne pensent pas comme le gouvernement ont dû taire leurs voix; ils respectent les lois.Ils n\u2019ont pas pour autant abdiqué leur jugement.S\u2019ils sont impuissants à discuter le fait de la guerre, il leur est encore permis de défendre telle ou telle forme de participatino.M.Crerar parlait aux Anglais, sauf une fois où il s\u2019est adressé directement aux Allemands.M.Ralston, pour sa part, s est fait entendre du peuple canadien.Il n\u2019a pas essayé de farder la réalité, il n\u2019a pas tenté de dissimuler les sacrifices que les gouvernants exigeront de nous.II a voulu que nous sachions bien que ce qui nous sera demandé, c\u2019est \u201cle maximum dont nous sommes capables\u201d.Pour illustrer de façon concrète la générosité de notre participation, il a donné en pâture aux roquets loyalistes un bel os à ronger: le programme de guerre du gouvernement King coûtera S315 millions pour la première 290 l\u2019action nationale année des hostilités, c\u2019est-à-dire jusqu\u2019au premier septembre prochain.Cette somme dépasse d\u2019à peu près 50 pour cent le montant global de nos dépenses militaires jusqu'en mars 1916.C\u2019est dire qu\u2019il ne s\u2019agit pas de lésiner sur les dépenses, mais de jeter dans la balance toutes les ressources du Canada.Cette ligne de conduite est logique.Après avoir décidé de faire la guerre, il va de soi que le seul but à atteindre soit la victoire finale.Pour ne pas compromettre l\u2019unité nationale, le parti libéral assaie bien de freiner le zèle des mouches du coche, type Hepburn.Y réussira-t-il longtemps?Saura-t-il résister aux pressions qui lui viennent de tous côtés?Voudra-t-il assumer des responsabilités canadiennes, plutôt que sacrifier de gaîté de coeur l\u2019avenir moral et économique du pays?A mesure que les préparatifs s\u2019accentuent, nous nous posons ces questions avec une inquiétude grandissante.Et qui ne conviendrait qu\u2019en ces dernières années notre confiance a été soumise à de bien rudes épreuves?Roger DUHAMEL Cette année, donnez des livres en étrennes CHRONIQUES 291 Mozart parmi nous.Un article sur André Mathieu ne semblera pas déplacé dans cette revue d\u2019action nationale, si l\u2019on songe qu\u2019un enfant visité par l\u2019inspiration illustre davantage son pays que maints discours et agitations vaines.Des âmes de choix (après tant d\u2019obscurs dévouements) un jour forceront notre race à prendre définitivement conscience de sa valeur et de sa mission spirituelle.Agé de neuf ans, André Mathieu a déjà derrière lui un passé enviable de pianiste-compositeur.Depuis l\u2019âge de cinq ans, il donne des récitals, d\u2019abord à Montréal, au Ritz-Carlton, puis à Paris, aux salles Chopin-Pleyel et Gaveau, avec un succès de plus en plus retentissant, et des recitals de ses propres oeuvres, les premières, écrites à quatre ans, impeccables et savoureuses, actuellement éditées et enregistrées sur disques.Encore petit enfant, il connaît la célébrité et surtout les joies de l\u2019artiste, maître de son instrument, et créateur.Sans m\u2019attarder à des détails trop connus, je me contente ici, à la suite de critiques officiels, de répéter les mots \u201cprodige\u201d, \u201cgénie\u201d, et d\u2019évoquer Mozart enfant.Tel nous le révélaient quelques photographies, tel il nous est apparu, en concert, à l\u2019Auditorium du Plateau, le 23 novembre au soir, vêtu de blanc, assez grand pour son âge (mais si petit quand même!), robuste, et dans une figure sérieuse deux yeux sombres, chargés de rêve.Un instant auparavant, flottait dans la salle une sorte d'étonnement, d\u2019appréhensions, amusée chez les hommes, attendrie chez les mamans, se surprenant là, réunis en si 292 l\u2019action nationale grand nombre, uniquement pour entendre un enfant, et doutant un peu en secret que cet enfant puisse soutenir longtemps l\u2019attention générale par le seul jeu de ses doigts, ou seulement ce millier de regards braqués sur sa petite personne.Mais voici André Mathieu sur la scène; il salue gentiment et s\u2019installe au piano avec tant de simplicité et d\u2019assurance que l\u2019auditoire, déjà conquis, acclame.Que fallait-il admirer le plus; le pianiste ou le compositeur?Par sa seule tenue au piano le petit musicien s\u2019affirme déjà pianiste de grand style, par cette sobre aisance du corps, ces bras aux cadences harmonieuses, cette allégresse des mains; comment exécuter avec un toucher plus doux, un phrasé plus sûr de lui-même et surtout cette spontanéité de l\u2019imagination, la fine clarté des Images de Jacques de la Presle et du Coucou de Da-quin, cette virtuosité tantôt légère, tantôt véhémente du Deuxième Impromptu de Schubert ou le naïf Petit âne blanc de Jacques Ibert, ainsi que la plasticité vaporeuse des Danseuses de Delphes et le Debussy du Children's Corner, mélange d\u2019humour et de poésie?Je considère cette interprétation du Golliwogg\u2019s Cake-walk comme une pure création rythmique.Maussade le critique qui reprocherait au jeune pianiste ses apparentes précipitations, et injuste: un jeu officiellement lent et calculé aurait été assombri par l\u2019ombre des professeurs, tandis que la vivacité trahit le jaillissement de la source, et le temps intérieur d\u2019un petit gars, autrement accéléré que le nôtre.C\u2019est dire que le petit Mathieu rend ses propres pièces à la perfection, comme personne ne les rendra, comme CHRONIQUES 293 lui-même peut-être ne saura plus les rendre, le jour où d perdra ce don privilégié de l\u2019enfance, qui jamais ne se répété.mais se renouvelle indéfiniment en inventions immédiates.Ecoutant les morceaux composés et joués par ce lutin blanc, c'est alors, et je l'avoue en toute sincérité, que je fus le plus bouleversé.Et d\u2019abord par la beauté de cette musique parlant à l\u2019âme sans détours, séduisante par ses richesses et ses délicieuses fraîcheurs, avec des grâces à la Mozart (particulièrement dans 1 Hommage) et des charmes à la Debussy, entrecoupée de soudains accents passionnés ou d\u2019envols azurés, et des Vagues lourdes sur la solennité de la mer, les battements d\u2019ailes argentées des Mouettes qui planent, virent et fuient, et des Champs où l\u2019on court, et après c\u2019est le Repos au chaud soleil, mais l\u2019Orne gronde et voici tout a coup les tonnerres et les éclairs; et toujours du mouvement, ce rythme qui mord au clavier dès la première Etude, bariolé comme une Dame sauvage endiablée, s exaspérant sous l\u2019essaim tourbillonnant des Abeilles piquantes, qui s\u2019amortit au martèlement mat d\u2019une Procession d\u2019Eléphants qui passe et s\u2019éloigne, et qui s\u2019inquiète et attend Dans la Nuit; entendez-vous encore cette voix d\u2019enfant s\u2019épancher dans la seconde Etude et dans le Repos de la Suite pour deux pianos, pleurer sa Tristesse et rêver mélancoliquement à Y Andante du Concertino, et la très suave Berceuse.! Puis, en plein enchantement, subitement je me ressouviens que ces compositions les premières, plutôt pittoresques et suggestives, les dernières, plus savantes et s\u2019acheminant vers la musique pure\u2014, cette poésie sonore, ce travail organisé jusqu\u2019à 294 l\u2019action nationale l\u2019achèvement, ce rythme parfois hallucinant, ces harmonies qui subtilisent, se font âpres, puis se résolvent en tendresse, ce chant qui émeut des hommes et des femmes, tout cet art inspiré était l\u2019oeuvre d'un petit garçon, qui, lorsqu'il se trouvait plus petit encore, alors qu\u2019à pareil âge, assis gravement dans la cour du voisin, nous cuisinions de vagues pâtés de sable, se recueillait pour concentrer au fond de lui-même ses visions, ses désirs fugaces, ses émotions profondes, et les traduire en musique, cherchait à prendre possession d\u2019une vie intérieure naissante afin de la transposer dans le monde idéal de la Beauté! Et c\u2019est bien ce qu\u2019exprimait cette stupeur admi-rative et troublée de l\u2019assistance qui applaudissait inlassablement, et à la fin envahit silencieusement la scène.Choix privilégié des Muses et conscience miraculeusement précoce de l\u2019élu qui répond si tôt au premier appel, là est le prodige.Quel mystère que cette cohabitation dans une âme de l\u2019esprit d\u2019enfance et de la maturité créatrice.Car André Mathieu, malgré ses dons exceptionnels et ses succès, demeure ce qu\u2019il est: un petit gars, et sans affectation comme sans sauvagerie, mais d\u2019une ravissante simplicité et débordant de la joie de vivre.C\u2019était plaisir de le voir: il allait droit au piano et, à peine assis, attaquait, sans profiter d\u2019un silence avantageux: puis, la dernière note frappée, il bondissait de son banc, s\u2019appliquait consciencieusement aux saluts rituels, droit et rapide comme un soldat, et se sauvait avec cette désinvolture enjouée du garçon qui, sa pratique enfin terminée, court au jardin.Et en ceci, notre petit Canadien est bien CHRONIQUES 295 de son temps: non seulement en produisant ces rythmes d'une complexité ardente, ces modulations, ces audaces harmoniques, cette expression spontanément raffinée qu\u2019il interprète rêveur ou impérieux, mais aussi par cette façon toute simple de se présenter en public, si loin des poses surannées chères aux fantoches échevelés du siècle romantique.Dans 1 esprit de ces enfants en flots pressés qui assistèrent à leur tour à la matinée du 25, achevée par les paroles délicatement vibrantes de Mgr Maurault, recteur de l\u2019Université, et dans une sorte d\u2019apothéose, un double souvenir se gravera inaltérable: l\u2019image d\u2019un petit héros qui se prête volontiers à la foule de ses petits compatriotes enthousiastes, qui sourit et, insouciant des grandes personnes s efforçant de l'emmener, plonge sa main sans relâche à travers des centaines de bras tendus vers lui, et serait sans doute encore à jouer au milieu de son jeune peuple si son papa après quelque temps n\u2019était venu le ravir de force, et 1 image d\u2019un prince enfant que servent empressés les génies de l\u2019inspiration au royaume enchanté de la Musique.Jean MORANDE Nous publierons en janvier une critique littéraire de Roger Duhamel sur le dernier livre de Léo-Paul Desrosiers.Cette année, donnez des livres en étrennes LES LIVRES Histoire de lo musique Par l\u2019abbé Adélard Desrosiers, licencié ès lettres de l\u2019Université de Paris, officier d\u2019Académie, ancien principal d\u2019école normale.Imprimé au Devoir, Montréal, 1939.D\u2019Histoire de la musique de l\u2019abbé Adélard Desrosiers mérite d\u2019être signalée.La musique est un art démocratique que la radio a popularisé jusqu\u2019à la démagogie.On nen finirait pas d\u2019indiquer les mauvaises influences dune I.o.r.non dirigée.Le manuel de l\u2019abbé Desrosiers constitue une réaction en ce qu\u2019il indique théoriquement les choix essentiels pour maintenir un niveau formateur de l\u2019art sonore.En cent pages, l\u2019auteur a trouvé le moyen de résumer l\u2019essentiel.Ancien principal d\u2019école normale, rompu au métier de l\u2019enseignement, il a l\u2019habitude des analyses sommaires.Le professionnel de la musique est gêné par ses préférences et il lui arrive de créer des grossissements involontaires; l\u2019historien impartial évite les rivalités d\u2019écoles, les passions de personnes.Le manuel de l\u2019abbé Desrosiers montre, par ses références, une large enquête depuis l\u2019antiquité jusqu\u2019à l\u2019époque actuelle.La matière, qui est immense, y supporte une compression experte et judicieuse.On n\u2019a qu\u2019à jeter un coup d\u2019œil sur la nomenclature bibliographique où les cinq gros volumes du dictionnaire de Lavi-gnac, ceux de Riemann et de Combarieu, sont condensés, pour se rendre compte de la difficulté d\u2019une glane aussi étendue.\t,.\t, , Pour les bibliothèques privées et publiques, 1 Histoire de la musique de l\u2019abbé Desrosiers est une mine de renseignements indispensables.\tArthur L Courrier de guerre Mêmes couses: mêmes effets?De tous les sujets de conversation, actuellement, il n\u2019en est certes pas de plus souvent remis sur le tapis que celui de la conscription.Est-elle probable?Est-elle possible?Sera-ce seulement en 1940?Sous un gouvernement d\u2019Union?Une foule d\u2019autres questions se posent et sont résolues tant bien que mal.Ce qui nous frappe le plus au cours des discussions relatives à la conscription, c\u2019est l\u2019ignorance plus ou moins totale dans laquelle nous sommes tous des événements qui ont entouré l\u2019adoption du bill No 75, en 1917.J\u2019ai dit \u201cdans laquelle nous sommes tous\u201d.C\u2019est que la génération des moins de trente-cinq ans peut difficilement se souvenir de faits dont elle n\u2019a été que le témoin inconscient, et la génération plus âgée a peine à se rappeler les faits, déclarations ou circonstances qu\u2019elle n a pas eu le temps de \u201cdigérer\u201d même après vingt-deux ans.Il n\u2019est donc pas sans utilité de consulter les journaux de la Chambre des Communes, à cette époque.Cette lecture nous instruit, nous surprend, nous amuse et nous dégoûte tour à tour.Certains demi-dieux ne le sont plus après lecture de quelques pages et, par contre, d\u2019obscurs et inconnus ouvriers sans panache rapporté deviennent bientôt des êtres auxquels nous nous attachons, et nous nous prenons à leur dire tout le long de leurs remarques: Bravo!.Merci!. 298 l\u2019action nationale Nous n\u2019avons pas tous sous la main les Débats de la Chambre des Communes, il est vrai; aussi permettez-nous de vous citer quelques passages que nous relevons à l\u2019intention de tous ceux qui ne veulent pas discuter dans le vide.Nous ne pourrons certes pas publier tout ce qui s\u2019est dit en Chambre sur cette question de la conscription, mais si nous réussissions à vous donner le goût d\u2019en connaître davantage, nous aurions atteint notre but.Et maintenant, pour commencer par le commencement, lisons ensemble quelques-uns des plus \u201cbeaux\u201d paragraphes du discours que Sir Robert Borden a prononcé le 11 juin 1917 à l\u2019occasion du dépôt de son bill relatif au service militaire.Cf.\u201cLe Hansard\u201d, vol.III, page 2240 (1917): Chambre des Communes Présidence de l\u2019hon.Edgar-N.Rhodes Lundi, 11 juin 1917.Dépôt d'un bill relatif au service militaire: Le très bon.Sir Robert Borden (premier ministre) demande à déposer un projet de loi (bill No 7f) relatif au service militaire.Monsieur l\u2019Orateur, la proposition de loi que je présente aujourd\u2019hui à la chambre ayant intéressé grandement le public, on me permettra peut-être d\u2019en exposer un peu plus longuement qu\u2019on n\u2019a l\u2019habitude de le faire en pareil cas les dispositions ainsi que les circonstances qui l\u2019ont fait naître.Je rappellerai d\u2019abord ce qui est survenu il y a près de 3 ans.Il serait oiseux de faire un bien long examen des causes de la guerre ou des mobiles qui l\u2019ont inspirée.(ici, un résumé des causes de la guerre).Il n\u2019y a jamais eu de doute sur la résolution du Canada de faire son devoir.Notre peuple était uni dans une volonté commune.Les chefs de tous les partis se sont déclarés dans COURRIER DE GUERRE 299 les termes les plus nets et les plus véhéments prêts à mener la guerre à bonne fin et à la couronner d\u2019une paix durable.Tout le monde COMPRENAIT QUE L\u2019AVENIR DE LA CIVILISATION ET DE LA DEMOCRATIE ÉTAIT EN JEU.Moins de 6 semaines après la déclaration de la guerre, nous avions 33,000 soldats complètement armés, bien entraînés et parfaitement équipés, prêts à quitter nos rives.Le 7 novembre 1914, notre effectif autorisé était porté à 30,000 hommes; il fut porté à 150,000 hommes en tout, le 8 juillet 1915 et à 250,000 le 30 octobre 1915.En 1915 et aussi en 1916, plusieurs délégations de toutes les parties du Canada sont venues à Ottawa exposer la nécessité d\u2019établir un service militaire obligatoire.Ils ont exposé avec beaucoup de force les désavantages du volontariat et le besoin de nouvelles troupes.Le premier jour de janvier 1916, j\u2019adressai un message au peuple canadien, dans lequel j\u2019annonçais que nos forces autorisées allaient être portées à 500,000 hommes.Voici ce que je disais dans ce message: \u201cIl faudra mesurer nos efforts futurs à la grandeur du besoin\u201d.Le décret de circonstance a été rendu le 12 janvier 1916 et il a été déposé sur le bureau de la chambre.PAS UNE VOIX ne s\u2019est élevée au Parlement contre la dé cision que le cabinet venait de prendre, rien n\u2019a été proposé contre cette décision et les crédits nécessaires ont été unanimement votés.On a merveilleusement répondu à cet appel; en moins de 3 mois et demi, plus de 100,000 hommes se sont enrôlés.Cela a paru satisfaire aux besoins du moment.Plus tard il devint manifeste que la lutte dépasserait en durée toutes nos prévisions.Une deuxième division était partie pour les lignes de feu, puis une troisième et finalement, une quatrième.Le besoin de renforts se faisait de plus en plus sentir alors que pendant l\u2019automne de 1916 les engagements s\u2019étaient faits moins nombreux.Parti pour l\u2019Angleterre dans les premiers jours du mois de février 1917, j\u2019ai vu au front en mars dernier un corps d\u2019armée canadien de 4 divisions au lieu de l\u2019unique division que j\u2019avais vue en juillet 1915.Nos forces en France comptaient alors près de 130,000 hommes dans toutes les armes du service.IL DOIT PARAITRE MANIFESTE A TOUT LE MONDE QUE 4 DIVISIONS EXIGENT 4 FOIS 300 l\u2019action nationale PLUS DE RECRUES QU\u2019UNE SEULE, et les enrôlements à l\u2019heure présente ne suffisaient plus à combler les vides.Il ne nous reste plus que l\u2019alternative de laisser nos forces décroître de 4 divisions à trois, de trois à deux, et peut-être de deux à une, ou DE LES RENFORCER PAR D\u2019AUTRES MOYENS QUE CELUI D\u2019UN APPEL AU SERVICE VOLONTAIRE.Voilà le problème en présence duquel le Canada se trouve aujourd\u2019hui.Permettez-moi de dire un mot de la situation militaire en général.La députation comprendra sans doute qu\u2019il ne m\u2019est pas possible de parler trop librement.L\u2019effort de l\u2019Empire a été merveilleux; celui de notre dominion a été remarquable.AUCUN EFFORT CEPENDANT NE SUFFIT S\u2019IL N\u2019ASSURE LA VICTOIRE, LA LIBERTÉ, LE SALUT, et LA PAIX.Au cours de l\u2019année terminée le 31 mars 1917, le total des ENROLEMENTS s\u2019est élevé à 85,306.Durant la même année, NOS PERTES se sont élevées à 75,492.Depuis le commencement de la guerre, nos PERTES TOTALES ont atteint le chiffre de 99,639.Pendant les mois d\u2019avril et de mai, nous avons enrôlé 11,790 hommes et dans les mêmes mois, nos PERTES ont été de 23,939.Au cours des 7 mois prochains, nous avons besoin de renforts au nombre d\u2019au moins 70,000; pour pouvoir maintenir cinq divisions nous avons besoin de 84,000 hommes, principalement de l\u2019infanterie dans les deux cas.page 2251: On a dit que ce bill allait provoquer la désunion, la discorde et les conflits; on a dit qu\u2019il paralyserait les efforts de la nation.Tous les citoyens ont un droit égal à la protection des lois et une ÉGALE OBLIGATION leur est imposée.Sans l\u2019observance de ce principe, nulle unité nationale possible.Je ne puis croire qu\u2019une classe, ou UNE PARTIE QUELCONQUE DU PAYS voudra S\u2019ARROGER LE DROIT OU LE POUVOIR DE DÉFIER LA LOI et de se faire des obligations différentes de celles qui sont imposées à toute la nation.J\u2019ai désiré fortement arriver à une union de tous les partis, afin d\u2019éviter les discordes ou les conflits que l\u2019on appréhende; effort absolument sincère que je ne regrette pas, bien que le délai qui en est résulté puisse avoir donné à certaines gens une occasion d\u2019augmenter l\u2019agitation ou l\u2019excitation qu\u2019un malentendu a suscitées. COURRIER DE GUERRE 301 .Si nous n\u2019adoptons pas ce bill, si nous n\u2019envoyons pas des renforts, si nous ne tenons pas la promesse que nous avons faite, qu\u2019aurons-nous à leur dire au retour?(aux soldats canadiens).Ils ont vu leurs amis et leurs camarades défigurés et étouffés par les gaz asphyxiants à Ypres; ils ont vu décimer les régiments et tomber leurs frères et leurs camarades.Ils ont résisté dans le saillant d\u2019Ypres, ils se sont cramponnés à leurs tranchées, malgré le nombre supérieur des forces ennemies et le feu dévastateur de l\u2019artillerie allemande; manquant de canons et de munitions ils ont escaladé les hauteurs de Vimy et en ont chassé les Allemands; ils ont répondu à l'appel du devoir; ils ont combattu et sont morts pour le salut du Canada, pour que jamais notre sol ne connaisse les horreurs et la désolation de la guerre, ils sont partis pleins de courage, confiants dans leur jeunesse et leur force, ils reviendront avec le mutisme, la décision et la détermination d\u2019hommes qui, non pas une ou deux fois, mais cinquante fois ont franchi les parapets pour aller à la rencontre de la mort.Si les survivants de ces 400,000 hommes reviennent au Canada avec la conscience d\u2019avoir été trahis, d\u2019avoir été abandonnés, quelle réponse leur ferons-nous quand ils nous en demanderont compte ?Ce qui me préoccupe, ce n\u2019est pas tant le jour où ce projet deviendra loi, que celui où reviendront ces hommes s\u2019il est rejeté.Il est facile de soulever une clameur contre l\u2019imposition DE DEVOIRS ÉGAUX, D\u2019OBLIGATIONS PAREILLES POUR TOUS LES CANADIENS, devoirs et obligations qui ont pour but de sauver LEUR pays.Mais ceux qui ainsi sèment le vent pourraient BIEN RECOLTER UNE TEMPETE DONT ILS N\u2019ONT PAS IDÉE AUJOURD\u2019HUI.J\u2019espère que cette mesure sera accueillie de façon que ceux qui, outre-mer, gardent les retranchements, luttent pour votre salut et pour nos libertés, sachent que leur confiance en nous n\u2019est pas vaine.Il y a cet après-midi 125,000 Canadiens qui aident à repousser l\u2019envahisseur hors de la France et de la Belgique.Montrons-nous dignes de leur donner le nom de camarades.A l\u2019heure où je parle, il se peut que quelques-uns aient fait pour le Canada le suprême sacrifice.Rappelons à notre pensée ces braves camarades, fermes de cœur, énergiques de dessein, ceux qui ont combattu et ceux-là, oui, qui ne combattront plus, appelons-les en esprit à partager nos délibérations; parlons et décidons comme s\u2019ils étaient au milieu de nous. 302 l\u2019action nationale Voilà certainement une pièce oratoire à conserver avec soin.On y trouve de tout: des chiffres, des faits, un pathos approprié aux circonstances.Après avoir lu et relu puis disséqué le discours ci-haut, ne sommes-nous pas en droit de nous demander, avec une légitime angoisse, si les mêmes causes, dans les mêmes circonstances, ne produiront pas les mêmes effets?Et alors, avec quelle force ne souhaiterons-nous pas que la victoire des Alliés ne fasse jamais aucun doute, car il ne manquerait probablement pas de membres du Parlement canadien pour \u201crééditer\u201d le discours de Sir Robert Borden! Veillons et prions!.Jean DRAPEAU 7ème année (2ème semestre) Vol XIV Table des matières SEPTEMBRE La guerre \u2014- L\u2019Action nationale.3 Réflexions sur le Canada français dans son cadre américain \u2014 Auguste Viatte.11 L\u2019âme à nu \u2014 François Hertel.19 La rencontre des flots (poésie) \u2014 Charles Doyon.30 Le Canada, annexe anglaise\u2014-Roger Duhamel.31 Les jeux de la politique \u2014 Roger Duhamel.53 La plaie de notre siècle \u2014- Frs-Albert Angers.57 \u201cSuggestions pratiques sur notre enseignement\u201d\u2014 Arthur Laurendeau.66 Les livres.71 Courrier de guerre.80 OCTOBRE Prendre la démocratie au sérieux \u2014 L\u2019Action nationale 89 Conflits internes du christianisme social \u2014 Jacques Leclercq, ptre.91 De la belle ouvrage \u2014 François Hertel.99 Poèmes \u2014 J.L\u2019Arche vêqüe-Duguay.120 Points suspensifs \u2014 L\u2019Action nationale.124 Les jeux de la politique \u2014 Roger Duhamel.125 Sonnes-nous des lâcheurs 1 \u2014 Frs-Albert Angers.132 L\u2019agora du dimanche \u2014 Arthur Laurendeau.141 Les livres.145 Courrier de guerre.149 304 l\u2019action nationale NOVEMBRE Encore et toujours l\u2019éducation \u2014 L\u2019Action nationale.153 Que faire ?\u2014 Arthur Laurendeau.154 Méditation (poésie) \u2014 Félix-Antoine Savard.165 Pour avoir confiance \u2014 Léopold Richer.167 Les jeux de la politique \u2014 Roger Duhamel.181 Participer \u2014 Frs-Albert Angers.191 Sur deux congrès \u2014 Pierre Dansere au.205 Les livres.209 Courrier de guerre.212 DÉCEMBRE Pour la Noël \u2014 L\u2019Action nationale.217 Aux jeunes \u2014 Félix-Antoine Savard, ptre.218 La paroisse rurale \u2014 Léon Gérin.226 Jacques Marquette \u2014 Lionel Groulx, ptre.232 Le droit de la majorité \u2014- Louis Lachance, O.P.238 L\u2019État du Québec \u2014 Anatole Vanier.258 Vierge noire de Pologne \u2014 Gustave Lamarche, C.S.V.263 La guerre ne tuera pas le chômage \u2014 Frs-Albert Angers.270 Les jeux de la politique \u2014 Roger Duhamel.284 Mozart parmi nous \u2014- Jean Norande.291 Les livres.296 Courrier de guerre \u2014 J.Drapeau.297 Table des matières.303 "]
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