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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 1970-04, Collections de BAnQ.

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[" L'ACTION NATIONALE Volume LIX, Numéro 8\tAvril 1970\t75 cents LES NATIONALISMES L\u2019ÉCOLE CONFESSIONNELLE UNE BOUTEILLE À LA MER! LA PARTICIPATION LE CONSEIL D\u2019EXPANSION ÉCONOMIQUE JORGE VOLIO (1882-1955) Julia Richer Henri Métivier Marcelle Létourneau POUR VOS ACHATS CONSULTEZ NOTRE RÉPERTOIRE D'ANNONCEURS CLASSIFIÉS TABLE DES MATIÈRES ÉDITORIAL : Les nationalismes .705 Mgr Gérard-Marie CODERRE; L\u2019école confessionnelle 718 XXX : Une bouteille à la mer ! .725 Claude COLLIN : Signification humaine de la participation 734 Germaine BERNIER : Des écoles à la religion qui s\u2019en va .741 Rosaire MORIN : Les objectifs du Conseil d\u2019expansion économique .745 Jean GENEST : Jorge Volio (1882-1955) .749 Julia RICHER : En ce temps-là la Bible .783 L\u2019édition québécoise en quelques lignes .\t786 Henri MÉTIVIER : Le combat, d\u2019Albert Camus .791 Marcelle LETOURNEAU : Montherlant, moraliste .792 Julia RICHER : Histoire de la littérature du Québec par De Grandpré .-.805 Dépôt légal \u2014 Premier semestre 1970 Bibliothèque nationale du Québec TEXTES ET DISCUSSIONS (Sujets nationaux) Père Gustave Lamarche de l'Académie Canadienne française Non pas un ouvrage de protestation, de revendication et de contestation, mais de pensée profonde, dans un style vivant et vigoureux.Un ouvrage d'un genre rare chez nous; qui va aux profondeurs de notre problème national et que tout nationaliste doit avoir lu et doit méditer.Un volume de 330 pages $5.00 Courrier de la deuxième datte Enregistrement no 1162 I Les chrétiens soucieux de fidélité en ces temps nouveaux, ont besoin d\u2019être au courant de la vie de l\u2019Eglise et de la vie du monde dans la perspective de l\u2019Eglise.A cette fin, nous recommandons instamment à nos lecteurs l\u2019abonnement à deux journaux de France dont l\u2019équivalent n\u2019existe pas chez nous et qui tous deux se complémentent et se complètent.LA FRANCE CATHOLIQUE (hebdomadaire d\u2019information et de culture chrétienne) \u2022\tDes articles éditoriaux chaque semaine sur l\u2019actualité religieuse et des chroniques sur le cinéma, la littérature, la politique internationale, les problèmes économiques, les grands congrès intellectuels et religieux, l\u2019actualité scientifique.\u2022\tDe fréquentes contributions signées par des collaborateurs extérieurs prestigieux tels Etienne Gilson, Jean Guitton, Henri Cruitton, Andre Piettre, le cardinal Journet, le cardinal Daniélou, le cardinal Garrone, le Pere de Lubac, Jean Daujat, etc.Prix de l\u2019abonnement: 60 francs Adresse administrative: 12, rue Edmond-Valentin, Paris 7e, France L\u2019HOMME NOUVEAU (bi-mensuel dont le rédacteur en chef est M.Marcel Clément) \u2022\tAvec aussi des chroniques littéraires et artistiques, fait la part plus large a 1 analyse et à la discussion des grands courants de pensee pastorale ou théologique qui traversent actuellement 1 Eglise.\u2022\tLes éditoriaux bi-mensuels du directeur, M.l\u2019abbé André Richard, et du rédacteur en chef portent généralement sur des points de doctrine theologiques ou moraux d\u2019actualité.\u2022\tUne importante chronique du \u201cPour et du Contre\u201d fait la place large aux échangés de vue avec les lecteurs.\u2022\t\u201cLa Revue de Presse\u201d renseigne sur tout ce qui s\u2019écrit d\u2019important un peu partout dans le monde sur l\u2019actualité religieuse.\u2022\t\u201c.Eîî direct de Rome\u201d nous renseigne sur les déclarations officielles du Pape.\u2022\tEt en temps de Concile ou de Synode, un correspondant du journal, le plus souvent son rédacteur en chef même, offre un rapport élaboré et obj'ectif de ce qui s\u2019y passe.Prix de l\u2019abonnement: $6 Adresse administrative : Mlle Anita Charon, 2215 est, bout.Saint-Joseph, Montréal. Il DEUX GRANDS SPÉCIAUX François-Albert Angers POUR ORIENTER NOS LIBERTÉS Volume de 280 pages.Il assemble les meilleurs articles de M.Angers, écrits entre 1939 et 1969.Pour la première fois le public a à sa disposition les grandes lignes de la pensée de M.Angers.Livre essentiel pour connaître les orientations et les appuis rationnels de ce maître du nationalisme québécois.($5.) LES ASSISES NATIONALES DES ÉTATS GÉNÉRAUX Volume de 650 pages contenant les discours, les travaux des groupes d'étude, les résultats des ateliers de travail, les débats de l'Assemblée, les votes, les résolutions finales, les discussions dans les journaux et tout le recensement des présences aux célèbres Assises nationales tenues à l'hôtel Reine Elizabeth, du 5 au 9 mars 1969.Volume indispensable à tous ceux qu'intéresse la marche du Canada français et à tous les cercles d'études sur la pensée socio-économique et politique du Québec.($5.) On se procure ces volumes en écrivant au Secrétariat de L'Action nationale, 235 est, boulevard Dorchester, suite 504, Montréal.Ou en téléphonant à ce même secrétariat entre 14 et 18 heures: 866-8034. L\u2019ACTION NATIONALE Volume LIX, Numéro 8\tAvril 1970\t75 cents Editorial LES NATIONALISMES En février 1970, M.Jean Marchand donnait une conférence à l'École Polytechnique de l\u2019Université de Montréal.Il y déclarait aux étudiants stupéfaits : » Je suis antinationaliste ! » Pour savoir ce que peut bien signifier cette phrase négative, il faut aller à son contraire et l\u2019on obtiendrait : * Je suis internationaliste ! » Est-ce bien ce que M.Marchand a voulu dire ?Nous savons tous qu\u2019il est ministre à Ottawa de quelque chose dans le cabinet de nous savons trop qui.Il ne peut se déclarer d'abord et avant tout internationaliste quand il doit promouvoir les intérêts d\u2019un pays.Quel ministre, dans l'univers entier, oserait se dire internationaliste avant tout ?Même les ministres de l'URSS qui chantent / Internationale, sont avant tout des patriotes chargés de promouvoir les intérêts de la grande patrie russe.M.Marchand doit donc être pensé comme patriote de quelque chose et de quelque partie du monde avant d'être déclaré internationaliste.Il doit être pensé comme faisant partie de quelque nation avant d'être pensé comme un apatride.Pourtant il a bien dit comme un témoignage qu il voulait retentissant auprès de notre jeunesse uni versitaire : * Je suis antinationaliste ! » 706 ACTION NATIONALE Si nous comprenons bien les méandres d'un esprit venu d'Ottawa, nous n\u2019aurions pas affaire à un ministre internationaliste, sans patrie et sans nation, mais nous aurions affaire à une expression valable comme expression locale.M.Marchand voudrait dire qu'il est un antinationaliste canadien-français mais qu\u2019il est avant tout un nationaliste canadien.Quand il s affirme comme anti-canadien-français, c'est-à-dire mettant comme objet de deuxième importance son appartenance à sa patrie du Québec et son appartenance à sa nation canadienne-française, il a bien le droit de I affirmer mais qu il ne s'étonne plus si la réaction à une telle déclaration c est celle d'un public qui le considère comme un « vendu » (car la notion de traître n\u2019a pas cours vraiment en un pays où les notions sont si floues et les définitions si complexes) ou comme un étranger.C'est lui qui pratique le séparatisme le plus absolu car il ne se sépare pas de sa nation propre seulement quant à une allégeance politique mais il se sépare aussi par tout ce qui fait sa personnalité et sa culture.Il affirme qu'on ne peut être à la fois patriote canadien-français et patriote canadien.Il rejette tout ce qui le rattache à ses racines canadiennes-françaises, comme canadiennes-françaises, pour ne se rattacher qu'à ce qui le fait canadien.Ces reniements sont à étudier de près.Les immigrants, qui ne comprennent pas grand-chose au fédéralisme, parlent comme M.Marchand.Ou M.Marchand parle comme un importé de fraîche date.Mais qu'est-ce qu'un nationalisme canadien ?En pratique il se définit par ses oppositions.Il est ce nationalisme qui se détache de l'empire anglais et qui demande au Canada de marcher par ses propres pouvoirs.Les insignes et les portraits de la Reine disparaissent peu à peu (car M.Diefenbaker veille au maintien des servitudes impériales) et M.Marchand revendique d être canadien d'abord.En pratique aussi, le nationalisme canadien se définit par son milieu, ses influences et sa conception.Il n'est pas un milieu de culture mais un milieu politique : n'est-ce pas là tout ce qu'est Ottawa ? LES NATIONALISMES 707 Ce nationalisme d'Ottawa devient le centre où pèse toute l'influence du Canada anglais (à 80%) et celle du Canada français (à 20%).Le phénomène de la majorité anglo-saxonne produit une annexion ethnique et spirituelle à laquelle presque personne ne peut échapper à Ottawa : le nationalisme canadien est un nationalisme anglo-saxon.Aussi quand M.Marchand affirme qu'il renie le nationalisme canadien-français il affirme implicitement du même coup qu'il abonde dans le sens du nationalisme canadien à prédominance anglo-saxonne.Il nous devient deux fois étranger : il est celui qui crie aux jeunes qu il n est plus avec eux ni de leur nation et il est celui qui leur laisse conclure avec force qu'il est devenu un nationaliste imprégné et dirigé aux fins anglo-saxonnes.Ou bien M.Marchand ne sait pas ce qu'il dit.Mais M.Marchand sait bien ce qu'il dit : il ne veut pas du nationalisme québécois et il donne sa vie au nationalisme canadien.Nous comprenons donc que les Anglo-Saxons ont trouvé un Canadien-Français parfaitement adapté à leur service et qui, service appréciable, saura remettre, des miettes aux Canadiens-Français.M.Marchand n'est pas original : il est dans la lignée des serviteurs bien stylés qui, depuis cent ans de Confédération, ont monté dans l'échelle sociale pour ensuite, nous répudier comme nation dont le nationalisme canadien-français n'est que le porte-parole normal.L'antinationaliste québécois est le meilleur serviteur du nationalisme anglo-saxon.M.Marchand a choisi son nationalisme.Mais nous aussi nous avons choisi le nôtre.Le sien écoeure nos jeunes.La même chose se passe au journal LA PRESSE.Hier, parmi les éditorialistes, nous trouvions Mlle Renaude Lapointe.Sa plume avait du mordant et ses positions fédéralisantes étaient si connues qu'elle ne pouvait convaincre personne d'autre que les fédéralisants.Nous nous prenons à regretter son départ.Pourquoi ?C'est qu'avec elle nous savions où nous allions.Et elle était intelligente.La Power Corporation qui dirige les destinées de LA PRESSE a résolu de lutter contre tout nationalisme 708 ACTION NATIONALE québécois, même contre tout autonomisme, en plantant comme nouvel éditorialiste un Jean Pellerin.C'est un autre nationaliste canadien.Mais il l'est au point d'être un militant contre tout ce qui est vraiment canadien-français.Ancien collaborateur de CITÉ LIBRE, libéral fédéralisant comme on peut le croire, il a écrit un petit volume où il a voulu définir son nationalisme canadien.Écoutons-le nous définir son nationalisme en 1966 : « N'est-il pas vrai qu'isolés, les groupes ethniques au Canada ne pourraient rien faire d'autre que d\u2019essayer de maintenir ou de recréer tant bien que mal leur identité d'origine ?Et si par miracle ils y parvenaient, quels avantages pourraient-ils tirer d'une poussière de cultures déracinées et folkloriques face à la puissance assimilatrice des États-Unis ?N'y aurait-il pas lieu de songer à quelque chose de plus original et de plus sûr, comme par exemple : créer une identité et une culture canadienne ?\t.Une chose semble évidente : même s'ils se croient très forts, les deux groupes fondateurs ne referont pas, chacun de leur côté, la culture anglaise et la culture française en Amérique du Nord.Mais ensemble, ils peuvent créer une culture canadienne » (Lettre aux nationalistes québécois, 1966, Ed.du Jour, p.141).En avez-vous assez lu sur cette thèse du melting-pot canadien ?Quelle théorie plus néfaste que celle qui propose à un peuple la perte de son identité au profit d'une fusion qui ne peut être qu'une assimilation au groupe anglo-canadien ?C'est toujours la même théorie, mais en termes plus intelligents, qui gouvernait les «¦ penseurs » de Cité Libre lorsqu\u2019ils nous proposaient, dans leurs moments constructeurs, l\u2019intégration lucide.C\u2019est encore celle-là qui fait le fond des offensives de Pierre Elliott-Trudeau, Gérard Pelletier, Jean Marchand et Jean-Louis Gagnon.Aujourd'hui ils ont le pouvoir * prépondérant ».Aujourd'hui ils ont I argent.Aujourd\u2019hui ils plantent un des avocats les plus réactionnaires de l\u2019assimilation lucide.M.Jean Pellerin.Aujourd\u2019hui encore plus qu\u2019hier, le mépris générai est la seule ré- LES NATIONALISMES 709 ponse à ces assauts contre notre dignité collective de nation.A l'intérieur du Québec Nous pouvons croire que le nationalisme canadien n\u2019est qu'un nationalisme de périphérie apte à saisir les sans-idées ou ceux qui veulent bien se laisser corrompre en abandonnant Québec, axe centripète normal de leur nation.Mais les nationalistes québécois, hier si unanimes dans leurs buts et leurs luttes, ont révélé durant la révolution tranquille une division qui va en s'approfondissant.Le point de départ de cette division est la conception que chaque groupe se fait de la nation et de l'État.Les uns insistent davantage sur la nation.Ils y voient « la projection particulière, sur un sol déterminé, de la civilisation et de la culture » dont ils sont les héritiers.Ce nationalisme relève plutôt de l'ordre de la civilisation et de la culture.Ils s'attachent aux valeurs qui permettent à une communauté d'être créatrice et féconde.Nous l\u2019appellerions le nationalisme communautaire.Les autres insistent plutôt sur l'État.L\u2019idée de l'État national, sécrété par la nation, est dans l'air ambiant.Non seulement l'État serait appelé à faire l'indépendance mais il serait appelé à prendre en charge la nation, à modifier la nation, à sécréter une nouvelle nation, même au point de la rendre infidèle aux valeurs qu\u2019elle a toujours respectées et chéries.Les besoins d'un État fort seraient tels qu'ils amèneraient l\u2019État à laisser de côté tout ce qui se présenterait comme continuité et fidélité au passé, considéré alors seulement comme folklorique, au profit d'une nouvelle nation à imaginer suivant des théories.Des assauts non voilés nous laissent prévoir que cette nation de l'avenir, façonnée par le nouvel État des Canadiens-Français, donnerait une nation française 710 ACTION NATIONALE mais non catholique.Il y aurait comme un renversement des valeurs.La première serait celle de l'indépendance.Les autres n'auraient aucune importance.Ainsi peut-on lire dans le volume d'André d'Allemagne, le penseur de l'indépendantisme, « Le colonialisme au Québec » (1966, Ed.R.-B., p.176) : «Indépendantisme et socialisme (un socialisme québécois qui doit inventer ses propres modalités) correspondent d'ailleurs à des sentiments profonds de la population qui ont pris des formes nouvelles : le nationalisme et le collectivisme .pour s'orienter vers la planification économique et l'utilisation croissante de l\u2019État national ».Ce paragraphe, que nous venons de citer, est éloquent par son insistance sur l'État et aussi par les silences du volume tout entier qui taisent les valeurs à promouvoir auprès des personnes, des familles et des groupes culturaux qui forment notre nation.A certains indices il semble que l\u2019État devrait s\u2019imposer aux croyances, aux familles et aux sociétés dans la nation.Le Parti Québécois, envers lequel nous sommes profondément sympathique pour une foule de raisons, ne manque pas de faire surgir certaines hésitations et certaines interrogations.Il offre un courant profondément québécois, vraiment enraciné dans notre histoire mais il offre aussi un courant radical, sinon totalitaire.La présence de certains hommes n'est pas pour nous rassurer.Qu'on ne s'y trompe pas.C'est René Lévesque que la population veut entendre à cause de ses dons qui en font chez nous une des plus grandes personnalités politiques de l\u2019heure.Mais tous les autres restent suspects à bien d'autres groupes.L\u2019anticléricalisme de Camille Laurin, alimenté par un historicisme simpliste, ne dit rien qui vaille.Le socialisme flou de Pierre Bour-gault, à la fois imbu de pensée vraiment sociale et de dirigisme étatique, ne rassure personne.Que le docteur Serge Mongeau puisse se présenter pour être candidat du Parti québécois dans le comté de Taillon, alors qu'il est connu pour sa profonde politique antifamiliale, même antinataliste et antichrétienne, laisse croire au peuple LES NATIONALISMES 711 de la province que le parti fait bon marché de la famille et de ses droits imprescriptibles.Ce résumé de la situation, nous le savons, n\u2019est pas totalement vrai mais il n'est pas totalement faux : il s'appuie sur des tendances, présentes en de nombreux discours, conformes à de nombreux actes et articles de plusieurs de leurs membres importants.Le Parti québécois veut nous donner un État national.Nous ne savons pas encore si ses chefs auront le courage de respecter la nation.Par exemple son programme dans le domaine de l'éducation n'est qu'un acheminement vers l'étatisme le plus cru.La réaction de toute la population au projet de loi 62 voulant nous donner des commissions scolaires neutres, et qu'il devait voter avec les libéraux et les membres de l'Union nationale, s'il se conformait à son programme, devrait le renseigner.Son dirigisme n'affirme pas assez le respect et le service de la nation comme telle, soit comme démocratie de participation, soit comme groupe de croyants.De même nous voyons difficilement un Serge Mongeau respecter les valeurs fondamentales de la famille car, à suivre ses idées, l'État serait présent dans toutes les chambres de la nation.Ses attitudes anti-natalistes seraient désastreuses pour le Québec et la nation.Il ne relèverait pas la nation, il l\u2019organiserait.A ce même nationalisme étatique se rattache l'opposition du parti libéral lorsqu'il acquiesce à tous les éléments essentiels du projet de loi 62 qui impose à la nation des commissions scolaires neutres, détournant l'attention du peuple, grâce à d'immenses efforts, vers des amendements secondaires.A ce nationalisme étatique se rattache aussi M.Jean-Guy Cardinal, ministre actuel de l'Éducation lorsqu'il prépare un projet de loi 62, sorte de blueprint, entièrement conçu en laboratoire, et imposé de force à une nation qui y voit la camisole de force où étoufferont à la longue toutes ses écoles confessionnelles auxquelles elle tient.M.Cardinal dépouille la nation et l\u2019immense majorité des communautés de croyants de tout pouvoir et de tout représentant man- 712 ACTION NATIONALE daté comme croyant, en vue de promouvoir leurs chances d'une culture imprégnée et illuminée par le christianisme.L'État ici dévore la nation et détourne la pédagogie de ses fins propres.La pédagogie devient alors un instrument de l'État (l'État est-il éducateur ?) plutôt qu'un instrument de la communauté ou des communautés au sein de la nation.L'État doit respecter ces volontés et ces valeurs.Depuis le Rapport Parent nous sommes dominés par des courants qui donnent à l'État la prépondérance sur la nation.L'État, avec le plus grand aveuglement du monde, impose ses idées et son système à une nation : il y étouffe des valeurs qui, loin d'être du folklore, demandent à être conservées à cause de leur dynamisme et de leur universalisme.La nation se verrait-elle trahie par ses moyens de communications sociales (journaux, radio, télévision) ?Et par ses représentants gouvernementaux (technocrates, députés et ministres) ?Il ne faut pas fausser la notion de l\u2019État.Il est là pour servir la nation, pour mettre en valeur tout ce qui peut servir le bien commun, tout ce qui peut lui permettre de s'épanouir dans son être propre.Le rosier pousse toujours dans le sens de la rose.Ainsi d'une nation qui pousse l'identité d'une collectivité aux surprenantes expressions de ses biens nationaux, où il y a vigueur et beauté, au lieu d\u2019être entraînée à l\u2019aliénation.Le nationalisme étatique, en autant qu'il obéit à ses faiseurs de plans et à des idéologues dépourvus du sens de la continuité, ne peut nous entraîner qu\u2019à l'aliénation collective.A quoi servirait l'indépendance, si par le truchement de l'État, elle nous entraînait à nous trahir nous-mêmes ?Il faut qu'une nation ait un État national, que cet État national nous délivre de toute trace de colonialisme, soit vis-à-vis du gouvernement fédéral, soit vis-à-vis de la soumission à l'emprise anglo-saxonne qui, par 10% de ses membres au Québec, arrive à accaparer 90% de notre économie québécoise.Mais que cet État n'aille pas toucher aux valeurs humaines et chrétiennes qui sont enracinées dans notre histoire et qui disent notre être, encore bien plus que le capitalisme et le neutralisme. LES NATIONALISMES 713 A ceux qui s'opposent aux valeurs spirituelles, ou qui simplement n'en tiennent pas compte, pour le destin de la nation, pour la formation des hommes et la pros périté des familles, il ne reste qu'une seule chose à promouvoir, la force de l'État québécois ou de l'État canadien.Les promoteurs de l'État canadien appellent directement ou indirectement au déracinement spirituel.Les promoteurs excessifs de l'État québécois nous engagent dans les modes mouvantes et les renouveaux instables qui appellent toujours des correctifs.Seuls ceux qui savent promouvoir un État au service de la communauté nationale, en appellent à la fidélité.Celle-ci ouvre de son étrave puissante des chemins qui continuent dans la même direction.Nous ne sommes plus invités aux importations rapides, aux ersatz, comme le Rapport Parent qui demande à l'État de s'imposer pour importer de l'étranger des structures et des pédagogies qui nous mettront au niveau du vingtième siècle, paraît-il.Le seul point, c'est que les immenses polyvalentes, invoquées comme le pivot de la réforme, sont d'abord valables comme concasseurs des valeurs spirituelles en faveur du melting-pot américain.Aux rongeurs de racines s'opposent les grands intendants de la nation, les vrais créateurs, les vrais continuateurs.Si la nation ne s'est pas encore totalement aliénée à elle-même, elle doit les écouter.C'est en ce sens que le message de l'archevêque de Montréal, Mgr Grégoire, à propos du projet de loi 62, est si important.Comme le dit le P.Delos, en son livre désormais classique (La Nation, II, p.194) : « La fonction réelle de l'État est d'établir un ordre juridique qui protège tous les droits.De même que la paternité, le travail, la foi religieuse font apparaître des droits que protège l'État, de même l'existence des valeurs ethniques est-elle le fait-condition qui trace à l'État sa ligne de conduite.Elle consiste à assurer le respect des droits de l'homme et garantir les libertés nationales.» 714 ACTION NATIONALE Voilà le genre de nationalisme communautaire qu'il nous faut, où l'État n'établit pas un ordre juridique qui efface les libertés mais qui les respecte et les garantit.Il ne doit pas se servir des mots pour masquer ses emprises réelles.Et que M.Cardinal ne parle plus de démocratie quand le réalisme de ses desseins vise à une mainmise de l'État sur tout le système scolaire (Le Devoir, 2 mars 1970).Il devient alors une menace pour la nation.Jean Genest NOUVELLE TOILETTE DE LA REVUE Nos amis seront peut-être surpris en recevant leur revue de voir la minceur du numéro.Aurions-nous des difficultés financières ?Aurions-nous décidé de diminuer le nombre d'articles ?Le mystère est pourtant simple à éclaircir.Vous savez tous qu'il existe quelque part dans l'empyrée des dieux spécialisés dans l'art d'embêter les citoyens, un tel homme qui s'appelle M.Kierans.On lui a confié le ministère des Postes.Dans le but d'aider à l'inflation générale, les frais de poste ont augmenté au point que les revues autour de nous tombent comme des mouches.Nous avons décidé qu'il fallait absolument réduire le poids de chaque numéro.Nous y sommes arrivés en choisissant un autre papier qui nous permettra de profiter du tarif postal propre aux 3 Va onces plutôt qu'aux 4'A onces.Le prix d'envoi du numéro par le courrier revient alors à huit sous plutôt qu'à onze sous.L'économie nous permettra de rejoindre les deux bouts plus facilement.Que nos amis nous aident en nous trouvant de nouveaux lecteurs.Et les prises d'étranglement de M.Kierans contre les petites revues ou les journaux indépendants ne prévaudront pas ! H J 717 ILS NE NOUS ONT PAS LÂCHÉS ! Que de fols nous avons entendu de bonnes gens de notre province nous demander ce que faisaient les Évêques ?Pourquoi ne parlaient-ils pas si le projet de loi 62 était si important pour l'avenir de nos écoles confessionnelles ?Ils secouaient la tête.Un sentiment d'abandon envahissait la province entière.Mais non ! À la onzième heure ils étaient là ! Unanimes, ils ont appuyé l'archevêque de Montréal, Mgr Grégoire.Courageusement ils ont décidé de faire face aux journalistes, aux technocrates et aux ministres et ils ont dit : « Ce projet de loi 62 est dangereux car il menace l'avenir entier de nos écoles confessionnelles.Il faut assurer des commissions scolaires confessionnelles à ceux qui en veulent comme des commissions scolaires non confessionnelles à ceux qui préfèrent un enseignement neutre.» Égalité de chances aux croyants et aux incroyants ! La situation devenait invraisemblable : l'immense majorité des Canadiens-Français, à 80% dans Montréal et à 90 ou 95% dans le reste de la province, désirait garder des commissions scolaires confessionnelles (malgré les lâchetés des commissaires eux-mêmes qui par leur Fédération consentaient à n'importe quoi I).Or par le projet de loi 62 l'État, par l'intermédiaire du ministre de l'Éducation, avait décidé que les catholiques n'auraient pas plus de chances dans les structures que les neutres et même davantage, que toutes les structures seraient neutres.Les croyants étaient ainsi plongés dans une situation civique d'infériorité.La population était bafouée.L'État passait le bulldozer de ses lois uniformisatrices sans nul respect des valeurs spirituelles (ou seulement pour la forme).Les Évêques sont venus à la rescousse du petit peuple, de tous les pauvres qui, spirituellement, demandent du pain et demandent des institutions qui leur assurent ce pain de la vérité religieuse pour eux et leurs enfants.Les grands intellectuels de nos universités et d\u2019Outremont se sont-ils protes-tantisés ?Ont-ils mis leur foi dans le libre-examen ?Il est certain qu'embarrassés de toutes sortes de fausses idées comme un oecuménisme mal placé, comme un pluralisme à respecter aux dépens même des valeurs personnelles, ils ont fait lamentablement obstruction à une intelligence claire de la situation.Ils n'ont pas été une élite mais une démission faite corps.Nos Évêques, eux, ne nous ont pas déçus.Ils ne nous ont pas lâchés.Merci à nos Évêques.Dans l'insécurité où nous sommes, ils ont notre confiance. L\u2019école confessionnelle1 par Mgr G.-M.Coderre, Evêque de Saint-Jean-de-Québec L\u2019ombre de Lionel Groulx me hante.Il nous avait habitués, de son vivant, à parler de tous les événements qui pouvaient marquer profondément notre nation et transformer l\u2019entité que nous constituons.C\u2019est pourquoi cet après-midi, tout en continuant la réflexion que j\u2019ai entreprise, il y a quinze jours, je voudrais expliciter et approfondir ma réflexion sur « L\u2019école confessionnelle >*.C\u2019est un sujet, j\u2019en suis certain, que Lionel Groulx aurait traité en disant toute sa pensée.Dernièrement, un journal titrait : « L\u2019école confessionnelle agonise, elle n\u2019est plus qu\u2019une étiquette ».Et ce journal, la plus vaste association d\u2019éducateurs de notre province, d'après les informations que nous ont transmises les journaux, vient de le patronner et le soutient de son argent.Permettez-moi d\u2019affirmer fermement que je demeure convaincu que si l'on avait eu le courage de créer à temps des écoles pour ceux qui ne se sentaient pas chez eux dans une école relevant du Comité catholique, ou dans une école relevant du Comité protestant, nous n\u2019en serions probablement pas rendus au point où nous en sommes, dans la confusion, et nous n\u2019aurions pas, catholiques, un travail immense à accomplir, un défi douloureux à relever.La situation, qui s\u2019en est ensuivie, divise déjà, hélas ! bien trop de familles, et plusieurs catholiques 1 _ Allocution, à l\u2019école Lionel-Groulx, à l\u2019occasion de l\u2019inauguration de cette école, à Longueuil, le 1 février 1970. L'ÉCOLE CONFESSIONNELLE 719 prennent des options, sans trop mesurer les conséquences qui en sortiront nécessairement.Il se trouvera, dans notre histoire, des personnes qui porteront une grande responsabilité sur l\u2019avenir religieux des jeunes de notre province, et même sur l'épanouissement humain et équilibré des jeunes d\u2019aujourd'hui, les adultes de demain.Il faut savoir prendre en temps des positions claires et constructives.Il ne s\u2019agit pas cependant de larmoyer sur la situation actuelle, mais de prendre nos responsabilités, comme je l\u2019ai rappelé clairement le 18 janvier dernier.À mon sens, il est encore temps d\u2019arriver à clarifier la situation et d\u2019obtenir les objectifs que les catholiques avaient, en demandant et possédant des écoles relevant d\u2019un comité catholique.À tout homme fort et convaincu tout est possible.Il faut nous encourager, travailler dans la charité et dans l\u2019unité, je dis bien dans l'unité, et non pas comme dans des « clans ».L\u2019heure est grave, je l\u2019admets, elle est difficile, mais l'oeuvre à accomplir est digne de nous.C\u2019est pourquoi, cet après-midi, mon allocution prendra un autre style que celui de la dernière fois.C\u2019est une série de questions que je pose, réalistes à mon sens, et que je récolte en entendant des parents, des enseignants, des jeunes de toute condition et de tout milieu social.Ces questions s\u2019avéreront un examen de conscience fécond, si nous le voulons.Les soucis administratifs, la plaie de l\u2019argent, en un certain sens, ne nous ont-ils pas mis sur une voie tout autre que celle prévue dans les plans initiaux et dans notre volonté ?Pour permettre à tous les jeunes d\u2019accéder à l'instruction et à l'éducation, pour appliquer les programmes et vivre la manière d'être de l\u2019école nouvelle, il a fallu construire des édifices pour recevoir tous les enfants et 720 ACTION NATIONALE réaménager les édifices qui existaient.C\u2019était juste et nécessaire, et nous devons nous en féliciter.Mais ces nécessités administratives et la plaie de l'argent, toujours latentes, n'ont-elles pas travaillé contre le développement, je dirais « matériel », de l\u2019école confessionnelle ?Toutes les écoles ont-elles eu les locaux appropriés, le matériel didactique nécessaire, le nombre voulu de responsables indispensables, tant pour un véritable enseignement religieux : professeurs de religion, et j\u2019ajoute, coordonnateurs de religion, que pour une pastorale scolaire valable, capable d\u2019insuffler des expériences réelles de vie chrétienne, dans un climat scolaire global propice aux exigences fondamentales de cette expérience de vie chrétienne ?Jusqu\u2019où pour arriver dans les budgets a-t-on accepté de sacrifier en ce domaine, pour un domaine que l\u2019on ne jugeait pas aussi immédiatement productif ?\u2014 Il \u2014 Les discussions idéologiques ne nous ont-elles pas aussi conditionnés et affaiblis dans notre conviction d\u2019avoir et de développer dans les faits des écoles de droit confessionnelles ?On se questionne, par exemple : la religion a-t-elle encore sa place à l'école ?Ou encore, pourquoi nous catholiques, devons-nous mettre de l\u2019argent en faveur de la religion et de la pastorale, et réserver des heures pour elles dans l\u2019horaire, alors que les non-catholiques utilisent cet argent et ces heures pour d\u2019autres disciplines, et ont plus d'heures, on me le dit, pour former l\u2019homme ?Pourtant la religion demeure un élément constitutif de l\u2019homme.On se questionne encore : la pastorale doit-elle être financée par l\u2019État ?Elle l\u2019est actuellement et par entente explicite, et sans préjudice de personne. L'ÉCOLE CONFESSIONNELLE 721 constaterions probablement absence de convictions fortes et peut-être négligence malheureuse.\u2014 Ill \u2014 Les différences sociologiques ne nous ont-elles pas amenés à désirer dans les faits une tout autre école qu'une école confessionnelle ?En face du pluralisme religieux, des degrés divers et différents de la vie de foi des parents catholiques; la foi c\u2019est une vie qui a ses âges, ses hauts et ses bas et son cheminement; en face des degrés divers de la vie de foi des parents catholiques et des enseignants, n'y aurait-il pas eu défaitisme ?Alors ne serions-nous pas portés à permettre que le maître se confine à sa classe, les parents à leurs foyers, fuyant des révisions nécessaires de la vie.Le résultat, en est que l\u2019enfant est ainsi écartelé entre deux sources normales de son éducation de la foi, de la vie pratique et concrète de sa foi : la famille et l\u2019école.Tout à l\u2019heure on parlait d'ateliers pédagogiques, c\u2019est très bien, c\u2019est une force, mais existent-ils ?Des questions que je pose, parce que je regarde et écoute ! Les maîtres eux-mêmes dans une même école ont-ils vraiment travaillé ensemble, ont-ils eu une politique commune, propice à l\u2019existence en fait d\u2019une école confessionnelle, telle que les règlements le stipulent ?Les familles se sont-elles rencontrées en groupe ?ont-elles dialogué avec les maîtres de leurs enfants, précisément pour découvrir la qualité de l\u2019esprit conforme à une école confessionnelle ?N\u2019y aurait-il pas eu trop de repliement sur soi ?Mais repliement qui fait que de nombreuses familles de milieux plus défavorisés, plus pauvres ou moins instruits se trouvent en face de l'évolution scolaire, isolées, faibles, angoissées, incapables seules d\u2019éduquer la foi de leur enfant, de le comprendre même. 722 ACTION NATIONALE On se demande également : le professeur de religion : qui est-il ?quel est son statut réel ?existe-t-il même ce professeur ?peut-il franchement exister à côté des autres professeurs sans paraître un être à part, non productif ?Et, encore, à l'élémentaire où le professeur est moins spécialisé, plus généraliste, on se demande : faut-il imposer au professeur d\u2019enseigner la religion, alors qu\u2019il ne croit plus à la valeur de cet enseignement, faudrait-il trouver un spécialiste ?Si oui, comment organiser le travail du spécialiste en religion dans l'école nouvelle, dans l\u2019école qu\u2019on bâtit, dite « coopérative » ?Qui cherche à situer là le professeur de religion ?A-t-on suivi toutes les exigences déterminées par les règlements pour le choix de professeurs qualifiés pour l\u2019école confessionnelle ?D\u2019aucuns m\u2019ont même affirmé : « C\u2019est impossible ».Est-ce bien vrai ?A-t-on vraiment tenté tout pour réussir ?À cause de toutes ces questions, des doutes peuvent s'ensuivre : une question non résolue crée le doute.Avons-nous toujours eu de réels professeurs de religion, compétents, animateurs, éveilleurs d\u2019âmes adultes et témoins ?Avons-nous eu aussi des maîtres qualifiés pour maintenir l\u2019esprit qui se trouve inclus dans une école titrée « école confessionnelle » \u2014 « école de la commission scolaire catholique de X .» ?Avons-nous toujours permis au professeur de religion de jouer tout son rôle ?et je l\u2019explique, la religion c\u2019est une doctrine, d\u2019où un enseignement qu\u2019il faut qualifier et apprécier, comme tout autre enseignement; mais aussi une vie, d\u2019où une expérience religieuse à vivre non pas individuellement, mais en communauté scolaire en union intime avec le service de pastorale.Avons-nous accepté de ne pas négliger cet aspect ?L\u2019avons-nous négligé; et peut-être décrété d\u2019avance dans la pratique, dans les faits, l'impossibilité de l'existence d\u2019écoles confessionnelles ?Comme je vous l\u2019ai dit ce sont des questions que je pose pour notre examen.Les réponses données nous surprendraient peut-être ! et nous L'ÉCOLE CONFESSIONNELLE 723 Le milieu, étant difficile et n'étant plus homogène, au point de vue religieux; n\u2019avons-nous pas succombé souvent à une tentation latente et délaissé, je ne dis pas toujours et tout le temps, mais délaissé parfois, l'enseignement religieux et d\u2019autres fois, laissé à la seule paroisse la pastorale se satisfaisant d\u2019instruire l\u2019enfant, dans toutes les disciplines à 100% le mieux possible, sans trop se préoccuper de connaissances religieuses et de l'épanouissement de la vie chrétienne des jeunes ?N'avons-nous pas ainsi traité l\u2019enfant comme une « chose » et non pas comme un « être vivant » parce que l'enfant « être vivant », c'est celui qui intègre toute sa personne, qui réalise l\u2019unité de son être, par un exercice vrai et pratique de toutes ses vies : sa vie physique, sa vie intellectuelle, sa vie affective, sa vie morale, sa vie religieuse et sa vie sociale.Qu\u2019on manque le développement d\u2019une de ces vies et on n'aura pas un homme épanoui pleinement.Tous ces problèmes administratifs et cette plaie de l\u2019argent, ces points d\u2019interrogations idéologiques, cette absence d\u2019homogénéité religieuse ne nous ont-ils pas amenés petit à petit, à douter, dans les faits, de la possibilité pratique d\u2019avoir, partout et toujours des écoles confessionnelles ?Et comme conséquence pratique nous n\u2019en n\u2019avons pas eu .en maints endroits.Quelques-uns peuvent ne pas partager mon opinion parce qu'ils ont déjà la leur, d'autres me trouveront peut-être pessimiste, tout ce que je veux aujourd\u2019hui c'est simplement nous imposer un examen de conscience, je ne dis pas simplement à ceux qui sont ici, mais à tous les catholiques du diocèse, pour que nous sachions très bien ce que nous voulons et pourquoi nous le voulons afin que tous le sachent.Il faut que nous nous rappelions, à moins que nous cessions d'être, que la religion est un élément constitutif de l'homme et qu\u2019il est impossible de séparer artificiellement ce qui dans la vie ne peut qu\u2019être profondément uni. 724 ACTION NATIONALE Nous réfléchirons là-dessus, parce que si actuellement nous ne savons pas vraiment ce que nous voulons, un jour, on nous reprochera de ne pas l\u2019avoir su.Et il sera alors trop tard pour éduquer les enfants comme nous aurions voulu qu\u2019ils le soient.Il ne s\u2019agit pas dans ce texte d\u2019un réquisitoire, c\u2019est plutôt pour les catholiques que nous sommes un examen de conscience profond.Je voudrais que nous réfléchissions.Il me semble que Lionel Groulx nous envoyait des fois des injections qui nous faisaient mal, mais qui pouvaient nous stimuler, revivifier.Il me semble que c\u2019est mon devoir, moi, de poser cette grande question.Nous avons des possibilités, nous pouvons éduquer les enfants comme nous le voulons.Est-ce que nous le voulons ?Si oui, prenons nos responsabilités, exerçons nos droits, remplissons nos devoirs.Et vous verrez qu\u2019un peuple, un diocèse, qui s'unit, est capable d\u2019atteindre le but de la véritable éducation que nous croyons devoir désirer pour nos enfants, nos jeunes d\u2019aujourd\u2019hui les adultes de la société de demain.M.ANGERS NOUS REVIENDRA Plusieurs lecteurs ont remarqué, avec combien d'admiration, la griffe du maître dans son article de février 1970: « Deux cent dix ans après : une nouvelle capitulation de Québec ! » L'inspiration et la facture étaient d'une rare élévation et puissance.Cet article fait partie d'une série qui continuera le mois prochain avec l'analyse du débat sur le proiet de loi 63 à l'Assemblée nationale.Ne manquez pas oe numéro qui s'annonce percutant.Il faut bien que quelqu'un sauve notre honneur ! UNE BOUTEILLE À LA MER! par XXX' Chers lecteurs, Je crois bien que c\u2019est sous forme de lettre que je m adresserai à vous puisque c\u2019est la forme littéraire qui est le plus à ma portée.Voilà, on me demande de vous parler d\u2019un sujet très en vogue, très discuté, et sur lequel il y a autant d\u2019opinions que de personnes concernées ou presque.Mais il doit y avoir un point de vue objectif sur lequel on peut s entendre.Il s'agit de la drogue.Ne voyez-vous pas venir la discussion ?Évidemment, je ne prétends pas vous apporter ce point de vue objectif.Scientifiquement je suis très peu renseignée sur le sujet.Cependant je suis I une des jeunes qui s'y sont lancées à corps perdu.Et cela me donne, je suppose, droit au chapitre.Disons d\u2019abord que depuis quatorze mois je n'ai plus absorbé aucune drogue et que j\u2019ai même cessé de fumer la cigarette par la même occasion, ce qui est presque un titre de gloire à mon actif.Hum ! Enfin, j\u2019ai cru devoir prendre cette mesure comme assurance-avenir.Avenir de mes projets et même avenir de ma vie.1\u2014Comme ce récit est autobiographique nous avons omis le nom de I auteur.Il s agit d une jeune fille, très intelligente, très sincère dont le témoignage existentiel sur l'immense problème de la drogue qui affecte une grande partie de notre jeunesse, nous ouvre de nou-velles perspectives sur les problèmes de fond que notre époque doit affronter: est-ce celui d'une décomposition des sociétés prospères ?est-ce celui de la non-formation des caractères ?est-ce celui d une société trop libérale et trop permissive ?Lisez 726 ACTION NATIONALE Au moment où j'ai pris cette décision, je m'étais perçue comme étant fort avancée dans la déjection et en danger assez imminent de maladie mentale.De là est venu un choc à peu près salutaire.Par quel bout devrais-je commencer ?Celui-ci est plutôt le bout de la fin dans mon expérience de la drogue.Disons que, autant que possible, je parlerai uniquement de ce qui a trait à cette dernière.À dix-neuf ans, je fumais la marijuana pour la première fois.Expérience à peu près nulle au point de vue impressions.Ma curiosité était satisfaite, je n\u2019y avais rien vu d\u2019extraordinaire, ce n'était pas désagréable du tout, mais je n\u2019étais pas intéressée à en reprendre, croyais-je.L\u2019été suivant je descendis au Mexique.À l\u2019occasion de ce voyage j\u2019ai fumé deux fois de la marijuana.L\u2019expérience apparemment fut pour moi positive, mais négative pour d'autres membres du groupe.Encore en cette occasion je n'eus pas de kick extraordinaire, comme on dit, ni l\u2019envie de m\u2019en procurer de nouveau.J\u2019ignorais que l'on pouvait littéralement vivre de marijuana.J'étais un peu naïve et ignorante.De retour au Québec, pendant l\u2019année qui suivit, j\u2019eus à plusieurs reprises l\u2019occasion d\u2019en prendre et d\u2019en acheter.De fil en aiguille, chaque fois que l\u2019occasion se présentait ou presque, j\u2019en prenais.Cela constituait un événement en même temps qu\u2019un moyen d\u2019échange avec le groupe de ceux qui s\u2019y adonnaient.C\u2019est pendant cette année que j'ai commencé à vraiment y prendre goût et à croire qu il y avait là-dedans quelque chose de très positif.L\u2019espèce d\u2019euphorie psychologique que la drogue me procurait toujours, me faisait croire qu\u2019il y avait progrès dans ma manière de sentir la vie.C\u2019est là ce que je cherchais : comme une capsule d\u2019optimisme en même temps qu'une expérience enrichissante, car je croyais vraiment que cela m\u2019enrichissait UNE BOUTEILLE À LA MER ! 727 beaucoup.D\u2019abord et surtout dans la connaissance de moi-même.Je savais ne pas être très saine psychologiquement, ayant plutôt tendance à être malheureuse qu\u2019heureuse.Je cherchais la clef du bonheur dans la psychanalyse puisque c\u2019était le remède le plus connu de ce genre d'affection.Enfin je croyais que la psychologie disait vrai et qu\u2019elle m'amènerait à surmonter mes faiblesses en me les faisant prendre par le bon bout.Ce n'est pas tout à fait ce qui est arrivé.À ce moment, et depuis longtemps, j\u2019avais perdu la foi.Avais-je déjà vraiment goûté à la vraie lumière du Christ ?Je ne crois pas.J\u2019avais des tas d\u2019objections contre l'Église, je ne pratiquais aucun culte envers Dieu, auquel cependant je croyais parfois.Disons plutôt que la question de la vie ne se posait pas à moi nullement sous cet angle.C\u2019est aussi simple que cela.Je cherchais la porte qui me donnerait accès au bonheur.Pour la découvrir, la manière la plus sûre était de chercher à connaître la vérité.J\u2019en faisais profession.Rien d\u2019autre ne comptait pour moi.C\u2019est aussi au cours de cette fameuse année que je pris mon premier cap d'acide (que Dieu me pardonne), puis mon deuxième.À partir de ce moment je ne les ai plus comptés.Je prenais du L.S.D.C\u2019était décidé.C\u2019est tout ce que je voulais savoir.Alors le monde m\u2019apparaissait transformé.La vie n\u2019était plus la même et ne serait plus jamais la même.Une fois sur cette voie de la découverte, on ne pouvait plus reculer.Quiconque entreprend de faire une recherche et est stimulé par la découverte, n\u2019a pas de raison de revenir en arrière, n\u2019est-ce pas ?Ce que j'ignorais c\u2019est que ce même quelqu\u2019un pouvait aussi un jour découvrir que cette même recherche n\u2019en valait plus la peine et quelle pouvait changer radicalement de visage.Mais alors, je croyais être sur la voie de la vérité. 728 ACTION NATIONALE L\u2019été suivant, il y eut un tournant décisif par rapport à la drogue.C'était entendu : cela valait la peine d\u2019en prendre continuellement, de poursuivre cette recherche sans s\u2019interrompre.Cela, d\u2019ailleurs, allait de soi.Donc me voilà rendue vraiment dans le monde de la drogue.Dans le milieu où l\u2019on en cherche, où l'on en vend, où l\u2019on en achète, où l\u2019on a des contacts réguliers et des occasions de plus en plus belles, où l\u2019on commence à avoir accès aux onces et même aux kilos.Adieu les pochettes à dix dollars et les caps du même prix.Tout devint meilleur marché.On peut maintenant en acheter en grosses quantités.Avec volonté de les revendre ?Quant à moi et à ceux de mon groupe, nous ne l\u2019avons jamais fait.Un peu par mesure de prudence, un peu par désintéressement, nous trouvant plutôt à l\u2019aise financièrement.Au début de l'automne, trois de mes amis et moi-même décidons de laisser nos emplois, de fermer boutique et de partir au Mexique.Passons sur les détails.Ce voyage allait durer trois mois, dont deux, pour ainsi dire, entièrement consacrés à la marijuana.Dès que nos moyens nous l\u2019ont permis, nous nous sommes mis à sa recherche.Quand nous l\u2019avons trouvée, pendant un mois nous avons été immobilisés dans un appartement de Mexico à la fumer.Nos provisions étant épuisées, nous sommes partis vers Acapulco, croyant y trouver de meilleurs contacts pour en acheter.Nous y sommes restés jusqu\u2019à la fin, ayant toujours tout ce qu\u2019il nous fallait pour fumer et cherchant à nous en procurer de grosses quantités, ce qui s\u2019est avéré pour nous plus difficile que pour d\u2019autres.Bref, nous étions au septième ciel (à part tout ce qui n\u2019allait pas .) dans ce petit village paradisiaque des environs d\u2019Acapulco.Plusieurs jeunes amis, américains et européens, vivaient dans les environs, quelques-uns installés déjà depuis longtemps. UNE BOUTEILLE À LA MER ! 729 Qu\u2019allions-nous faire ?Nous ne le savions pas.Nous avions de multiples projets.Un jour, à la suite de nombreuses fausses manoeuvres et d\u2019activités plutôt illicites de la part de ces hippies américains, je crois que les habitants de la place en ont eu assez de notre présence et ont réclamé notre départ.Un beau matin, la police fédérale s\u2019amène, en grande pompe, d\u2019Acapulco et met la main sur tout le groupe que nous formions (à l\u2019exception de quelques-uns qui échappèrent pour une raison ou pour une autre).Onze en tout, dont « nous trois *> Canadiens-Français.Arrestation en règle pour possession de marijuana.Nous voilà à la prison d\u2019Acapulco.Bref ! le lendemain après-midi nous étions expulsés du pays après avoir passé par toutes les formalités nécessaires, mais sans armes ni bagages, c'est-à-dire sans avoir pu récupérer le moindre de nos vêtements ou objets ou même l\u2019argent que nous pouvions avoir à l'hôtel.Plusieurs d\u2019entre nous étaient en costume de bain au moment de l\u2019arrestation et le sont restés.Quant à moi, je suis arrivée à Montréal en shorts et sandales, en plein mois de février.Pour faire suite à cette aventure, j\u2019ai passé six mois aux États-Unis, où cette fois je me suis essayée à une drogue d\u2019un autre acabit : le speed ou méthadrine.Ce n\u2019est pas n\u2019importe quel speed ! La méthadrine est une drogue décidément asservissante : elle se prend la plupart du temps par injection.On peut aussi la prendre par le nez ou la bouche, si on veut éviter le plus possible l\u2019asservissement complet.J'ai vécu alors quelque chose de terrible au point de vue mental et psychologique et je n\u2019ai pas voulu poursuivre cette expérience.Autour de moi des gens s\u2019injectaient continuellement à eux-mêmes de la méthadrine et même de la cocaïne et de la morphine.De retour au Canada me revoilà à la recherche de la marijuana.J\u2019avais décidé à ce moment de m\u2019en tenir 730 ACTION NATIONALE à cela, par mesure de prudence, craignant un peu et pas mal, la puissance du L.S.D.Je commençais à être plus craintive et plus défaite, mais je croyais toujours que la marijuana était utile et agréable.Ma recherche intérieure semblait s'intensifier.C\u2019était tout simplement, je crois, le malheur, ou le sentiment du malheur, qui en moi s\u2019épaississait.Je ne savais pas trop où donner de la tête.Que devais-je faire ?Travailler ?Mais non, ça n\u2019avait aucun sens ! C\u2019était même ridicule.Je ne pouvais pas me plier à cela ! Je ne voulais pas vivre ainsi comme une esclave ! C\u2019était pourtant bien ce que j'étais ! Ayant la possibilité de me faire vivre cette fois encore, je pris ce parti.Grâce aux mêmes personnes qui m\u2019avaient accompagnée au Mexique, j'allais pouvoir continuer à vivre bien tranquille.Peu de temps après, je fis une rencontre formidable : de la mari à profusion et de la meilleure qualité ! En réalité c\u2019était le commencement de la fin, du moins pour moi.Dans l'espace de trois semaines mes amis avaient quitté leurs emplois et avaient investi leur avoir dans des transactions infructueuses.Après une période de grande abondance, nous avions tous tout perdu encore une fois.Pendant trois mois nous avions fumé presque jour et nuit, ne nous arrêtant que pour nous reposer quelques heures.De jour ou de nuit, car il n\u2019y avait plus aucune différence.Mais de plus en plus la mari semblait nous fuir et le nécessaire nous manquait.Nous ne pouvions en acheter sans sacrifier la nourriture.Enfin nous en vînmes à la limite où ne pouvant plus ni manger ni fumer, nous avons dû envisager une solution.Mais là je mélange peut-être un peu les cartes, tant de choses se sont passées pendant ces trois mois.Disons que pour moi, ce qui semblait ressortir de plus en plus de l'affaire c\u2019est que je n\u2019aboutissais à rien.J\u2019élaborais une philosophie de la destruction et ceux qui m'entouraient n\u2019avaient rien d\u2019autre à m\u2019offrir non UNE BOUTEILLE À LA MER ! 731 plus, sinon des mirages.Plus j\u2019essayais de trouver le filon des relations humaines, plus je me heurtais aux mêmes désespérantes impossibilités.Finalement plus rien ne semblait possible.Mais était-il possible justement que rien ne fût possible ?Non ! je n\u2019aurais pas existé s\u2019il n\u2019y avait eu une véritable voie d\u2019accès entre les êtres humains.Tout mon problème était psychologique et se formulait d\u2019une manière philosophique, trop complexe pour que je l\u2019explicite ici.Je pensais beaucoup et de plus en plus au suicide.Ne fallait-il pas me suicider ?Ne trouverais-je pas la liberté de l\u2019autre côté de la mort ?Et je ne sais plus trop à quelles insanités encore.Toujours l\u2019absurdité fondamentale d\u2019un tel geste me retenait.Non ! se détruire soi-même c\u2019est l\u2019ultime renoncement à la liberté.Il ne se peut pas que nous soyons ainsi faits.Cela va contre les valeurs positives de la vie : l\u2019amour, la maternité et tout ce qui constitue la vie.Enfin, j\u2019y renonçais, mais quelle terrible tentation.Quelle terrible attraction que celle du néant ! Un soir, j\u2019ai vu à l\u2019évidence et, d'une certaine manière dans son ensemble, toute l\u2019absurdité dans laquelle je m\u2019étais fourvoyée, toute l'erreur que j\u2019avais commise.Ce fut un choc tel que j\u2019ai eu peur de perdre l'esprit pour vrai.La solution vers laquelle je me suis tournée à ce moment était la seule possible.J'ai pris un taxi pour la maison de mes parents.Tout de suite.Je ne les bénirai jamais assez d'avoir été là à ce moment.Je leur ai demandé l\u2019hospitalité.Comme ils savaient qu\u2019il se passait quelque chose de grave ils ne m'ont posé aucune question et m\u2019ont reçue à bras ouverts.Qu\u2019ai-je fait encore ?Eh bien ! j\u2019ai prié.Pour la première fois depuis bien des années, j'ai fait l'effort de me mettre à genoux et de prier : « Du fond de l'abîme et des ténèbres, Seigneur, je crie vers toi.Ne me laisse 732 ACTION NATIONALE pas périr.Je t'en supplie Dieu de bonté, viens me chercher, car Toi seul peux me sauver, toi seul peux me pardonner, et, puisque rien ne t\u2019est impossible, Seigneur, sauve-moi ».Voilà sur quoi j'ai misé exactement : « Rien ne t'est impossible, mon Dieu, car si une chose t\u2019était impossible, ce serait de me pardonner et de me sauver ».J\u2019avais tout simplement vu mon péché en face, je crois.À ce moment j\u2019ai découvert le sens de ce mot péché, car auparavant je n'y croyais pas.La notion que j\u2019en avais reçue étant toute chargée de peur et d\u2019agressivité.Ce jour-là j\u2019ai compris que j\u2019étais exactement ce pécheur, cette pécheresse que moi-même je fustigeais.J\u2019avais moi-même trempé jusqu'au cou dans tout ce que je trouvais le plus abject : l\u2019injustice, le mépris, l\u2019égoïsme, l\u2019embourgeoisement, le jugement des autres et j'en passe et j'en oublie.C\u2019était mon fait.C'était moi.J\u2019étais brisée, face à moi-même.Et Dieu, que ferait-il ?Normalement II aurait dû me jeter au feu en tant que figuier stérile, que sépulcre blanchi, en tant que sarment qui ne porte aucun fruit encore une fois.Que s\u2019est-il passé ?Dieu m\u2019a répondu immédiatement.Il m\u2019a apaisée.Sachant que cette fois je m'étais tournée du bon côté, j\u2019ai cru que je pourrais encore dormir et encore vivre.Par la suite j\u2019ai suivi cette voie et je demande la grâce de continuer à la suivre jusqu\u2019au bout.Cette voie est celle d\u2019une totale dépendance envers Dieu sans qui je ne suis rien.Je me demande parfois maintenant, ou d'autres se le demandent à ma place, mais pour moi ce n\u2019est pas vraiment une question, si j\u2019aurais jamais pu retrouver la foi sans la drogue.Certains constatent une relation entre le mysticisme et la drogue.Beaucoup de ceux qui en prennent, pensent être à la découverte de Dieu.Pour ma part, je ne crois absolument pas que cela soit indispensable ni même utile pour cette découverte de Dieu.Mais le monde étant ce qu\u2019il est, cela peut l'être par un certain revirement des UNE BOUTEILLE À LA MER ! 733 choses, et pour une certaine catégorie d'individus extrêmement intellectualisés, émotivement anémiques et bien souvent bouillants de révolte.Enfin, en aucun cas, je ne voudrais revivre cette espèce de psychose ni avoir à refaire le chemin que j\u2019ai dû parcourir pour devenir quelqu'un d\u2019à peu près sain et équilibré.C'est là une tâche gigantesque et c\u2019est pourquoi je ne souhaite pas aux autres de passer par la même épreuve.Reconstruire entièrement un psychisme, ce n\u2019est pas une mince affaire, cela est même impossible sans le secours constant de l\u2019amour de Dieu et de la charité du prochain.Effectivement il s\u2019agit, dans mon cas, d\u2019une conversion au sens littéral, même si elle semble être d\u2019un type un peu particulier.Qu\u2019est-ce que je pense de la drogue ?Qu'elle est un terrible dissolvant mental.Mettez du sel dans l\u2019eau, il va fondre.Prenez de la drogue, vos structures mentales et psychiques iront s\u2019amollissant, mais votre état de conscience demeurera toujours le même.Comme c\u2019est agréable de relaxer, de paresser, de prendre de la drogue ! Quelle jouissance à se laisser ainsi aller ! Mais il faut toujours en remettre, se laisser aller de plus en plus d\u2019une drogue à une autre plus forte encore.Nous devenons spirituellement dystrophiques, c'est-à-dire profondément blessés en notre esprit par ce dont nous l\u2019avons nourri.La science n\u2019a encore découvert aucun remède à la dystrophie.Il ne me reste plus qu\u2019à mettre fin à mon épître.Elle n\u2019est probablement ni la première ni la dernière que vous aurez lue à ce sujet.Puisse-t-elle vous servir, amis lecteurs, à quelque chose.Une bouteille que l'on jette à la mer avec un message, a la chance d\u2019atteindre un jour quelqu\u2019un, et c'est un geste d'espoir que de la lancer. Signification humaine de la participation par Claude Collin I \u2014 Introduction.Ce n\u2019est pas par hasard que l\u2019idée de participation commence à s\u2019imposer à la conscience moderne avec beaucoup d\u2019intensité et de retentissement.Plusieurs, confortablement installés depuis toujours dans la possession tranquille de la Vérité, expliquent ce phénomène, par une espèce de démission générale de l'autorité et le conçoivent comme la cause principale du désarroi actuel de la société.Que ce soit sur le plan politique, économique ou religieux, on craint comme un fléau, tout autant que jadis le socialisme ou toute forme de collectivisme, ce leitmotiv de la jeunesse actuelle, qui devient un véritable levain au sein des classes dites inférieures de la société.On voit déjà s'effondrer dans un chaos indescriptible, tout l\u2019ordre social, fruit de l'expérience et de la sagesse des générations passées.Les valeurs sur lesquelles se sont édifiées toutes les sociétés s\u2019évanouissent, et ces nouveaux barbares, pense-t-on, ne savent même pas ce qu\u2019ils veulent construire sur les ruines de l'ordre ancien.Mais si nous réfléchissons quelque peu sur cette idée de participation, non seulement pouvons-nous y voir autre chose qu\u2019une velléité ou un caprice d'une époque gâtée par la facilité, mais au contraire, un moment étrangement prometteur de l\u2019évolution de l\u2019humanité, un bond en avant aussi considérable, peut-être, que les premières victoires de l\u2019homme sur la nature par la technique.Car SIGNIFICATION HUMAINE DE LA PARTICIPATION 735 la participation d\u2019une part, plonge ses racines dans l\u2019être même de l\u2019homme, puisque l\u2019homme est conscience et que celle-ci révèle sa participation essentielle; et, d\u2019autre part, elle constitue l\u2019unique voie vers la « désaliénation » de l\u2019homme et l'humanisation de la société.L'idée de participation d\u2019ailleurs, n\u2019est pas nouvelle.Elle apparaît dès que l\u2019homme s\u2019interroge sur son être et ses rapports avec le monde, soit sur le plan de la connaissance ou de l\u2019action.Il serait peut-être fastidieux, quoique non dépourvu d\u2019intérêt, de faire l\u2019histoire de cette idée; encore faudrait-il à tout moment, tenir compte de l\u2019histoire des religions, du travail, de l'art, des sciences et des techniques, principales manifestations de la culture humaine, où l\u2019on pourrait découvrir la progression de la participation de l\u2019homme à l'être.Une telle recherche pourrait bien s\u2019inspirer de la méthode historique de Arthur Lovejoy.Mais, dans les limites de cet article, je voudrais tout simplement essayer de cerner les fondements ontologiques de la participation pour en dégager mieux la signification humaine.Il \u2014 La conscience, fondement de la participation.Sans aucun doute, le phénomène primordial chez l\u2019homme, est celui de la conscience.Tout part de là et y revient comme à sa source, puisque rien n\u2019existe sans elle, et que tout prend un sens par elle.Le rapport sujet-objet qu'englobe la conscience, est unique : essentiellement corrélatif et dynamique.En tant que relatif, il implique déjà l\u2019idée d\u2019une participation, puisque le sujet n\u2019est tel que par son rapport à l'objet; mais ce rapport implique de plus une action réciproque influençant I être de chacun.Donc, dépendance et dynamisme réciproque dans la jonction sujet-objet, au sein de la conscience.On aurait tort de penser que ce double rapport n\u2019existe que dans l'ordre de la connaissance.Car la conscience est non seulement ce qui définit l\u2019homme, c\u2019est aussi 736 ACTION NATIONALE ce qui le constitue et lui permet d\u2019achever son être.C\u2019est pourquoi une réflexion bien menée sur la conscience a permis, depuis Descartes, d\u2019accentuer l\u2019action de l'homme sur l\u2019univers.Pour Bergson, l\u2019intelligence est une faculté essentiellement orientée vers l\u2019action, par opposition à l'intuition qui serait une faculté orientée vers l'esprit, mais par laquelle « le sujet coïncide avec l'objet comme de l'intérieur ».Ce qui n\u2019enlève rien du tout à l'aspect dynamique que l\u2019on découvre au sein de la conscience au moment de l\u2019intuition : tout au plus, la possibilité de l\u2019intuition ne fait que révéler la connaturalité sujet-objet, parenté qui implique une origine et un destin commun.Pour Teilhard de Chardin, la différence de degré entre les deux, n\u2019est que la capacité de survol qui, au surplus, rend possible l\u2019agir conscient.Autrement, nous ne saurions comprendre comment le sujet s\u2019assimile l\u2019objet, comment il le fait participer à son être en devenant cet objet, et comment, éventuellement, il le met à son service en lui donnant son sens.L'en-soi, pour employer une terminologie sartrienne, tend inéluctablement, par l\u2019action du pour-soi, à devenir pour-soi.Dans cette optique, l\u2019histoire du cosmos, serait l'histoire de l\u2019évolution de cette tendance, s\u2019actualisant graduellement vers le pour-soi total, absolu, terme de toute évolution.En d\u2019autres mots, ce serait l\u2019histoire de la participation à l\u2019être, par la connaissance et l\u2019amour, jusqu\u2019à la pleine identification.C\u2019est pourquoi nous pouvons dire justement que la participation plonge ses racines dans l\u2019être même de l\u2019homme.Nous pouvons affirmer que participer, c\u2019est à la fois être « part » et prendre « part », mais en le sachant et en le devenant par son propre vouloir, c'est-à-dire avec toute la puissance de son être libre.Ce qui comporte une auto-possession et une domination agissante qui organise non seulement les constituants de l'être (soi), mais aussi, les éléments du monde extérieur avec lesquels il est en contact. SIGNIFICATION HUMAINE DE LA PARTICIPATION Le premier moment est la possession de soi, le second consiste dans un survol d\u2019abord de soi, ensuite des choses, le troisième moment réside dans l\u2019appropriation et la domestication de l\u2019extérieur qui résultent en un accroissement de la conscience.En d'autres termes, les dimensions de l\u2019homme grandissent au fur et à mesure qu\u2019il découvre, qu\u2019il prend, qu\u2019il crée, qu\u2019il invente sa véritable place dans l\u2019univers.La participation est ainsi au centre de l\u2019être et de l\u2019agir de l'homme.Dans la participation, entendue en ce sens, se résout l\u2019antinomie, la dichotomie de l\u2019être et de l\u2019avoir, de la pensée et de l\u2019action, du néant et de l\u2019évolution.C\u2019est aussi, par là, que s\u2019expliquent et se comprennent la finitude de l\u2019être participant et son élan vers la complétude; c\u2019est péniblement, graduellement, que l\u2019homme, en participant de plus en plus, s\u2019éloigne du néant et accède au plus-être.Refuser de reconnaître cette loi de l\u2019être, c\u2019est refuser l\u2019homme.Ill \u2014 Signification humaine de la participation.L'homme est donc essentiellement, non seulement un « animal social » comme l\u2019affirmait déjà Aristote, mais un être participant.Or, le phénomène le plus significatif de notre époque, réside précisément dans cet élan incoercible de participation, qui commence à se manifester au niveau de la masse, hier encore si amorphe et passive.Aucune forme d\u2019organisation sociale de type traditionnel ne saurait, semble-t-il, enrayer cette marche en avant.Car, la participation, c\u2019est l\u2019homme qui tend à la maîtrise de sa propre conscience, c\u2019est le refus de l\u2019homme d\u2019être considéré comme objet, c\u2019est la restitution de la dignité humaine dans la responsabilité, c\u2019est la découverte du sens humain de la technique et de la science, c'est l\u2019ouverture par en haut et en avant, décuplant les énergies créatrices et inventives de l\u2019homme.En effet, une conscience universelle est en train de naître au moyen des médiums de l\u2019ère électronique. 738 ACTION NATIONALE La distance et le temps se rejoignent pour favoriser la socialisation de l'homme.Désormais, il est engagé dans sa conscience par tout ce qui le concerne, où que ce soit et de quelque valeur humaine qu'il s'agisse : un peu comme si l\u2019univers formait un immense organisme, dont toutes les parties deviennent de plus en plus conscientes, où l\u2019isolement ou le refus de participation ne peut être qu\u2019artificiel.La participation se présente, ainsi, comme un mode d évolution de la condition humaine vers un « cosmisme intégral ».L'homme moderne souffre d aliénation chronique, parce qu'il n\u2019est pas maître de sa conscience.Marx en rendait responsable la religion « conscience inversée de l\u2019homme »; Max Stirner, pour corriger ce mal, s'efforçait de restituer à l\u2019individu son autonomie dans une liberté arrogante (il fut peut-être le vrai initiateur du mouvement de pensée existentialiste) et l\u2019absurdité du monde de Camus nous faisait découvrir l\u2019étrangeté de l\u2019homme, à sa façon, aussi bien que Marcuse et Huxley.Dans cette société de consommation, il est évident que I homme est étrange autant qu\u2019étranger : il est dominé par la magie des chiffres, des formules toutes faites, des idées (?) \u2014 forces de la publicité d\u2019affaires ou de la propagande politique.Il est « organisé » au sens strict du terme.Il est devenu une conscience sans contenu propre; ce qui est la marque de la plus pure absurdité.Le contenu de sa conscience est fabriqué de toutes pièces par la superstructure de la société qui lui échappe totalement.Une conscience sans contenu propre n en est plus une: elle est objet.A la limite, l\u2019homme en vient à n'attendre que d en-haut (État ou Dieu) toute solution aux problèmes qui l\u2019assaillent.Ainsi, au Québec, environ 9% de la population fait partie des dépendants chroniques de l\u2019État.Conséquence évidente d'une organisation sociale fortement aliénante.N\u2019est-ce pas d\u2019ailleurs, cette force aliénante qui se révèle à travers notre expérience quotidienne ?Personnellement, je suis, aux yeux de mes employeurs, le 0715; pour le gouvernement, je suis le 222 102 667; aux yeux SIGNIFICATION HUMAINE DE LA PARTICIPATION de tous les maîtres du régime actuel, je suis celui qui doit respecter l\u2019ordre établi, le seul, selon eux, compétent pour juger de mes besoins et y répondre.A mes propres yeux, je me demande ce que je viens faire dans cette galère.Est-il possible d'échapper à cette pression qui me nie continuellement dans ma réalité humaine ?Le seul moyen d\u2019en sortir serait de me libérer de cette surconscience étrangère à moi-même, en exigeant partout de n\u2019être pas manipulé comme un objet inerte, en repensant le monde dans lequel je suis forcément partie intégrante, et cela à tous les niveaux de son activité.Autrement dit, le moyen de se désaliéner, consiste à exiger partout une participation qui seule peut nous permettre d\u2019être conscients.Pour le moment, bien sûr, c\u2019est peine perdue, mais bientôt la soif d\u2019être, qui réside au fond de tout homme, se communiquera à l\u2019ensemble des couches sociales, sises à la base de la société, et rien n'y résistera.Car déjà la monde étudiant, et une bonne partie du monde syndical, ont entrepris cette lutte.La participation se présente donc à la fois comme instrument et signe de « désaliénation » de l\u2019homme.Elle est aussi moyen et signe d'humanisation de la société.On prétend que le politique, l'économique, la technique, ne sont pas, en eux-mêmes, de l\u2019ordre des valeurs humaines.Ils ont l\u2019autonomie et l\u2019objectivité de l\u2019intention scientifique.« Les affaires sont les affaires » et « il ne convient pas de mêler morale et politique » sont des lieux communs de notre société, qui justifient toutes les lâchetés (par exemple, le génocide Biafrais, ne pouvait justifier l\u2019intervention d\u2019un pays civilisé) et permettent les plus grands crimes contre l'humanité et la dignité humaine (l\u2019impérialisme et le colonialisme sous toutes leurs formes).Or, dans un monde de participation, cette dichotomie serait beaucoup moins marquée, et disparaîtrait peu à peu totalement dans l\u2019ordre pratique.Car, la présence consciente de l'homme à tous les niveaux de décisions politiques ou économiques, permet- 740 ACTION NATIONALE trait de construire un monde, non pas à la mesure d\u2019une minorité d'exploiteurs, mais à l\u2019image authentique de l'homme conscient.La politique et l\u2019économique n'ont que faire des valeurs humaines, parce que ce n\u2019est pas l\u2019homme « participant » qui conçoit et décide, mais celui qui possède la puissance de l'argent.Il n'est pas nécessaire de creuser beaucoup pour découvrir cette vérité dans notre vie quotidienne.Nous vivons dans un pays où nous n\u2019avons même pas de constitution écrite (« La Constitution du Canada n\u2019existe pas, n\u2019est pas un document écrit et signé » in Inside Canada, R.Rogers Smith, Ottawa, 1939, p 42) qui n\u2019a jamais fait l'objet d\u2019un référendum; nous n\u2019avons eu aucune influence sur une décision politique mettant en jeu l\u2019avenir de notre nation (projet de loi 63); au niveau de l\u2019entreprise, les patrons et les ouvriers se livrent une lutte sans merci, et sur le plan concret du travail de tous les jours, c\u2019est l\u2019homme qui doit s\u2019adapter au cerveau électronique et non l\u2019inverse.Quand l\u2019homme participera à toute la vie de l'entreprise, et rien ne prouve que ce soit impossible, (il s\u2019agit de mettre en place les structures nécessaires) quand il existera des partis politiques vraiment démocratiques, par la force des choses, les valeurs humaines prendront leur véritable place : le bien commun ne sera plus un mirage et l\u2019homme commencera à croire en lui-même, parce que son activité aura un sens, celui qu'il voudra bien lui donner.En ce sens, et pour ces raisons, la participation est sans doute l\u2019espoir de notre temps, parce quelle situe l\u2019homme au centre de toutes les valeurs, en le restituant à lui-même dans sa conscience, et par le fait même, en donnant au monde son véritable sens. Des écoles qui disparaissent à la religion qui s\u2019en va par Germaine Bernier S\u2019il est une chose, un problème qu'il était à peu près impossible de prévoir, il y a encore une vingtaine d\u2019années au Québec, c\u2019était bien l\u2019avènement de l\u2019école neutre, du collège neutre et de l\u2019université neutre.Il y a pourtant encore tant d\u2019institutions confessionnelles en Europe et ailleurs.Le problème est pourtant là actuellement dans toute son ampleur, son appauvrissement en connaissances diverses, son rétrécissement de frontières et d\u2019horizons.Avant la publication du Rapport Parent on avait tout promis aux parents quant à l\u2019instruction de leurs enfants : enseignement gratuit, choix de l\u2019école par catégories d\u2019enfants doués d\u2019une façon ou d'une autre, compétence accrue des professeurs et des maîtres, préparation au marché du travail en même temps qu'à la vie et quoi encore ! « Les parents vont avoir droit de parole ! » « Les parents vont enfin pouvoir se faire entendre » ! « Les parents vont pouvoir même dire aux maîtres comment conduire leur école » ! Et l\u2019on fonda les « ateliers pédagogiques » ! Depuis que ces pronostics ont été faits, ils parlent les parents, ils réclament, ils dénoncent, ils discutent et pour ça ils se déplacent vers .l\u2019école ! A la suite de notre chronique du 2 décembre, parmi d\u2019autres témoignages, une mère de famille m\u2019écrit ce qui suit, que j extrais de sa longue lettre : « Depuis onze ans, j'ai suivi avec assiduité, et seule puisque mon mari travaille presque tous les soirs, les réunions auxquelles nous convoquaient les principaux et directrices des écoles où 742 ACTION NATIONALE nos cinq enfants étudient.Le seul avantage que cela a rapporté, je crois, ce fut de démontrer à nos petits l\u2019intérêt que nous portons à leurs études et à leur comportement à l\u2019école.Car jamais nous n\u2019avons eu à régler de problèmes entre les enfants et leurs professeurs.» Un peu plus loin elle ajoute : « La semaine dernière j ai dû me rendre à quatre réunions ! Je crois qu\u2019il est temps que je me censure moi-même et que j'arrête de courir ces assemblées et ce sans me sentir coupable d\u2019indifférence envers mes enfants.» En dépit de tout ce mouvement et ces échanges .l\u2019école catholique est en train de glisser des mains des catholiques même les plus convaincus.Pourtant des parents catholiques qui ont droit à des écoles catholiques dans un État à majorité catholique et qui les veulent ont même fondé, de peine et de misères, un journal : « Plein Jour » dirigé par M.Louis Bouchard.Je venais de lire les deux derniers numéros de cette publication spécialisée, numéros vraiment instructifs et frappants, avec le compte rendu des « Assises de l'École » (congrès qui a eu lieu en fin d'année \u201969) avec les textes de Monseigneur Paul Grégoire et du Père Richard Arès, S.J., quand j\u2019aperçois, dans le journal de mardi 27 janvier \u201970, la nouvelle suivante intitulée : « Quatre écoles fermeraient cette année à Québec ».Jusqu à présent nous manquions d'écoles au Québec et notre peuple n ayant aucun goût spécial pour l\u2019effort intellectuel, le Canadien-français n\u2019a pas un rang très élevé parmi les peuples instruits dans le monde.Que l\u2019on doive fermer quatre écoles en septembre prochain à Québec apparaissait déjà comme une mauvaise nouvelle.La raison de ces fermetures d'école : le nombre restreint d élèves inscrits aux cours.« En effet, dit la nouvelle, la baisse du taux de natalité de même que la démolition d\u2019un grand nombre de maisons, notamment dans certains secteurs de la haute-ville de Québec, serait à l\u2019origine de la recommandation apportée par la direction des écoles élémentaires.Et ces écoles, actuellement par qui sont-elles fréquentées ?Par des Néo-canadiens, de jeunes Juifs, des en- DES ÉCOLES À LA RELIGION QUI S'EN VA 743 fants anglophones, des élèves de parents agnostiques ?Mais non, ce sont des écoles canadiennes-françaises catholiques : quatre qui fermeraient du même coup ! Ce n\u2019est qu\u2019une coïncidence évidemment.qu\u2019on va dire comme explication finale.Et les catholiques se battent actuellement pour avoir des commissions scolaires catholiques et des écoles confessionnelles améliorées ! Dans « Relations », (janvier \u201970) le Père Richard Arès explique : « Il faut choisir : ou l\u2019école étatique (avec le projet de loi 62) ou l\u2019école communautaire avec un nouveau projet, mais alors c\u2019est un tout nouveau projet que les catholiques devraient exiger ou présenter eux-mêmes, s'ils veulent pour leurs enfants des écoles qui soient vraiment et pleinement confessionnelles ».Y a-t-il encore possibilité de choisir ?Si vous n'avez pas le temps de lire tout ce qui s écrit dans les quotidiens sur ce problème fondamental de I école confessionnelle, au Québec, procurez-vous au moins les deux derniers numéros (sept.-oct.'69 \u2014 nov.-déc.\u201969) de « Plein Jour », journal spécialisé de l\u2019Association des parents catholiques.Ce congrès, très justement nommé, et qui a été en réalité deux jours d'études sérieuses, a réuni plus de 1,000 membres.Dans son discours d\u2019ouverture, M.Bouchard a remarqué avec combien de raison : « On nous dira peut-être : « Vous faites des Assises de l'École pour les catholiques de langue française.Mais avez-vous pensé aux autres : les non-catholiques, protestants, Juifs, orthodoxes, agnostiques .Pensez-vous aux catholiques anglophones ?L'école publique, n\u2019est-ce pas l\u2019école de tous ?» « Voici notre réponse : les droits et libertés que nous réclamons pour nous, nous les voulons aussi pour tous ces autres.Voilà pourquoi nous ne voulons pas parler en leur nom; nous les savons capables de parler pour eux-mêmes. 744 ACTION NATIONALE « Plus encore ! Si nous, catholiques de langue française, qui formons la majorité au Québec, permettions à l\u2019État d\u2019envahir les droits individuels, fondamentaux de la personne, dans le domaine scolaire, il est certain que les minorités faibles en nombre ne pourraient pas se protéger.Notre majorité nous confère une plus grande responsabilité.Nous avons donc le devoir de créer chez nous d\u2019abord, comme catholiques, l\u2019union, pour utiliser à bon escient notre pouvoir de pression, et, je le dis, sans aucune partisanerie politique, notre pouvoir électoral.Parmi les grands problèmes d\u2019intérêt public, l\u2019éducation est le numéro 1 dans l'esprit de la masse des parents qui vivent et travaillent pour assurer l'avenir de leurs enfants.« Le système scolaire qui conviendra le mieux aux catholiques de notre province sera sûrement, aussi, le système qui respectera davantage les droits des autres groupes, de religion et de langue différentes.Dans tous les pays du monde, présentement, quand les catholiques se protègent et se défendent eux-mêmes, ils protègent et défendent en même temps les autres : ils protègent et défendent des valeurs et des libertés essentielles, permanentes, ils défendent la personne humaine, ils défendent l'humanité.» Comment dire mieux et ne pas souhaiter que tous les catholiques québécois prennent conscience totalement de ce problème, de ces vérités et de ces valeurs du christianisme catholique, d\u2019instruction, d\u2019éducation, de culture et de civilisation ?Il y a tant d\u2019étrangers à notre foi qui les ont déjà reconnus.Si nous connaissions un peu mieux l\u2019histoire de l\u2019Église et l\u2019Histoire tout court! Les objectifs du Conseil d\u2019expansion économique par Rosaire Morin En notre milieu et en notre époque, pour favoriser le relèvement économique des Canadiens-Français, le C.E.E.a décidé de vulgariser cinq idées majeures dont la compréhension et l'acceptation actuelles sont nettement insuffisantes au plein développement économique du Québec.Nous n\u2019avons pas la prétention d'élaborer le programme de l\u2019avenir économique.Notre effort tend plutôt à inspirer des idées, à susciter des initiatives, à suggérer des projets et à persuader la population de son concours nécessaire.Pouvoir de dépenses Le premier objectif du C.E.E.consiste en la maîtrise de notre pouvoir d\u2019achat.Les dépenses des Canadiens-Français, en biens et en services, dépassent les $11 milliards.80% de ce pouvoir d'achat sont dépensés en des biens fabriqués et en des services dispensés par des Canadiens-Anglais et des Américains.En agissant ainsi, les Québécois grandissent les usines de Toronto et développent les commerces des autres provinces et des autres pays.Au même moment, au Québec, le nombre des emplois diminue, les chômeurs se multiplient, les assistés sociaux croissent en nombre et les établissements canadiens-français ferment leurs portes.En 1970, l'achat préférentiel de $1 milliard de produits fabriqués par des Canadiens-Français donnerait de 746 ACTION NATIONALE l'emploi à 50 000 travailleurs.Pour atteindre cette conversion du pouvoir d'achat, le C.E.E.s\u2019adresse particulièrement aux institutions gouvernementales, municipales, scolaires et religieuses.Ces centres de décisions sont facilement accessibles et peuvent comprendre la gravité des dangers sociaux qui menacent le Québec.Aux activités institutionnelles, le C.E.E.joint la poursuite d\u2019une campagne populaire d\u2019éducation économique.Pouvoir d\u2019épargne Le deuxième objectif du C.E.E.réside en la ressaisie et en la mobilisation de l\u2019épargne populaire.Les Canadiens-Français ont confié près de $20 milliards d\u2019épargnes à des institutions étrangères : banques, compagnies de placement, compagnies d\u2019assurance-vie et générales, sociétés de fiducie, de fonds mutuels, d\u2019épargne et de crédit.Ces étrangers administrent nos épargnes à leurs profits et dans le sens de leurs intérêts personnels et collectifs.Lorsque les économies d'une région, d'une province ou d'une communauté ethnique sont canalisées vers d\u2019autres territoires ou vers d\u2019autres groupes ethniques, il en résulte l\u2019appauvrissement du milieu des épargnants et l\u2019enrichissement des administrateurs étrangers.Il devient urgent de voir l\u2019épargne populaire être gérée par des centres de décisions qui l\u2019utiliseront dans le sens des intérêts communautaires.L'accomplissement de ce voeu dépend de la volonté de chaque institution financière.Les rencontres avec des dirigeants du monde financier laissent entrevoir des réformes radicales, en certains secteurs.La ressaisie de l'épargne populaire doit profiter à toute la communauté.Aussi, nous entendons déployer toutes nos énergies à la coordination des capitaux, afin qu'ils servent à la réalisation de projets utiles aux hommes et à la société.Conjointement, nos institutions canadiennes-françaises sont capables de répondre aux besoins et aux exigences du Québec; individuellement, elles demeurent faibles et sans perspectives d\u2019avenir. LES OBJECTIFS DU CONSEIL D'EXPANSION.747 L\u2019entreprise canadienne-française Le troisième objectif du C.E.E.vise au développement de l\u2019entreprise canadienne-française.Il va de soi que l\u2019achat massif de nos produits grandirait la taille de nos entreprises.Le recours à la technologie moderne et la recherche scientifique activeraient davantage le développement industriel et commercial.L\u2019association et la coordination des hommes, des capitaux et des entreprises demeurent toutefois prioritaires et urgentes.Mais sans le concours populaire, il devient impensable d\u2019accomplir les transformations nécessaires et de provoquer les réformes indispensables.Les capitaux étrangers Le quatrième objectif du C.E.E.veut situer l\u2019intervention du capital étranger dans le rôle qui doit lui être dévolu.Il est illogique que les Québécois paient les Américains pour qu\u2019ils nous achètent.Les subventions à l\u2019implantation de nouvelles industries doivent d'abord favoriser les capitaux nationaux.L\u2019apport et la venue de techniciens, de spécialistes, d\u2019experts et d\u2019administrateurs étrangers peuvent nous être plus bénéfiques que la seule venue de capitaux étrangers.Les stages de nombreux Québécois dans de grandes entreprises américaines ou autres peuvent revaloriser notre capital humain et le rendre capable de mieux utiliser le capital argent du Québec.Le marché extérieur Le cinquième objectif du C.E.E.consiste à promouvoir la spécialisation de l\u2019industrie canadienne-française à la demande des marchés extérieurs.Le financement des surplus de production représente un investissement non lucratif.Désormais, il faut tenir compte des limitations du marché local.Avant de déterminer la production, il faut analyser la concurrence des produits étrangers et rechercher les besoins du marché international.Cette analyse nous fera connaître les secteurs industriels à développer de préférence à d\u2019autres. 748 ACTION NATIONALE Conclusions Ces trois derniers objectifs doivent faire l\u2019objet de recherches scientifiques.La population doit participer à la conception des priorités majeures du développement économique.Au dialogue qui débute, le C.E.E.invite les industriels, les commerçants et les financiers.D\u2019ici le 1er juin, plus de 60 réunions convieront les hommes d\u2019affaires à la réflexion concrète, à la détermination nécessaire et à l\u2019action vitale.Car les jeunes n'accepteront plus longtemps l\u2019héritage de la pauvreté.Les hommes de notre génération ont pu affirmer qu\u2019un peuple pauvre demeurait un peuple faible.Ils ont pu déplorer que la culture d\u2019une nation qui vit sous la tutelle économique de l\u2019étranger était une culture prolétaire.Ils ont dénoncé l\u2019infériorité matérielle de notre collectivité dont l\u2019aboutissement consiste en l\u2019organisation d'une vie sociale médiocre et d\u2019une vie politique dépendante.Mais les jeunes semblent ne plus vouloir se limiter à de tels jugements d\u2019intellectuels.Ils n\u2019accepteront plus les conditions de vassalité qui mettent en graves dangers la réussite de leurs carrières et le développement du Ouébec.Pendant que la lucidité peut encore nous guider, efforçons-nous de bâtir véritablement une société où « le genre de vie qu\u2019ils mènent, c'est en plein le genre de vie qu'ils aiment ».Le président et directeur général, ROSAIRE MORIN AMÉRIQUE LATINE Jorge Volio (1882-1955) par Jean Genest En février 1969, profitant d\u2019une mine de renseignements oraux et écrits, j\u2019ai écrit pour les lecteurs de L\u2019ACTION NATIONALE une assez longue étude sur Camilo Torrès, ce prêtre et ce guérillero de Colombie, que plusieurs voudraient transformer en chevalier de légende.Cet article intéressa beaucoup de gens pour des raisons diverses.En particulier il attira l'attention de Mlle Marina Volio Brenes, avocat de San José, Costa Rica, qui préparait une thèse sur « Jorge Volio et le parti réformiste de Costa Rica », en vue de sa maîtrise en histoire (l>.Elle m\u2019envoya une copie de sa thèse, fruit d\u2019un grand travail, au style dépouillé, d\u2019esprit vraiment universitaire et d\u2019une documentation remarquable.Son investigation lui permet de mettre en valeur des documents ignorés et de nous présenter la personnalité si attachante de Jorge Volio comme celle d\u2019un grand protagoniste dans la lutte pour la justice sociale en Amérique centrale.Grâce à cette thèse et à quelques détails obtenus d\u2019autres sources, je puis aujourd'hui présenter la personnalité de Jorge Volio, comme celle d\u2019un lutteur qui découvre en son corps et en son esprit tous les problè- 1.Nos remerciements les plus sincères à Mlle Marina Volio Brenes et nos félicitations pour ce travail magistral quelle a mené à bon terme.L Université de Costa Rica s'honore et acquiert une renommée internationale par la présentation de thèses de cette qualité 750 ACTION NATIONALE mes d\u2019Amérique latine et qui les vit avec un style et une grandeur d'âme tout à fait rares.Incompris durant sa vie, il acquiert aujourd\u2019hui une renommée qui dépasse beaucoup les frontières de Costa Rica, pays si sympathique et si beau à visiter.Il devient une figure de proue, une figure classique de ces leaders qui, au vingtième siècle, se levèrent ici et là au secours des masses et cherchèrent les solutions à l\u2019étouffante situation qui les écrase.Ces chevaliers d\u2019idéal, ces réformateurs, prennent figure de héros à juste titre.Jorge Volio a le mérite d'avoir été l\u2019un des premiers réformateurs et d\u2019avoir indiqué la route aux autres.A suivre les différentes péripéties de sa vie nous verrons mieux la psychologie et les problèmes d'un continent tout entier.A mieux le connaître puisse-t-il nous devenir plus proche, plus vrai, plus amical.I - QUI EST JORGE VOLIO?t \u2014 Sa jeunesse Jorge Volio naquit le 26 août 1882, à Cartago, ancienne capitale de Costa Rica, située dans une vallée au pied d\u2019une chaîne de montagnes.Tout le monde y vivait de l\u2019agriculture et de quelques petits commerces.Vie tranquille, troublée seulement par des tremblements de terre comme celui de 1910 qui anéantit pratiquement la ville.Elle se trouve à une quinzaine de milles de San José, capitale actuelle.Il est le quatorzième enfant d'une famille qui en comptera quinze.Son père Don Carlos Volio Llorente et sa mère Matilde Jimenez Oreamuno représentent bien cette aristocratie des vieilles familles qui sont à I aise, sans être riches, qui possèdent des principes religieux et qui croient dans la meilleure éducation pour leurs enfants.Hélas, les fils ne vivront pas vieux; quatre mourront en bas âge et en 1923 il ne restera plus à Jorge que ses frères Arturo et Claudio.Le plus vieux JORGE VOLIO (1882-1955) 751 deviendra Jésuite et mourra en Californie en 1910, deux furent avocats, un médecin, Claudio devint évêque au Honduras, Arturo devint président de la Chambre législative, bref une famille remarquable par la variété des carrières, par l\u2019ouverture aux idées et par le souci de jouer un rôle social dans le pays.C'est dans cette ambiance familiale que grandit Jorge.Les caractères forts s\u2019y forment dans une vie patriarcale où le travail quotidien et la vie chrétienne sont intimement mêlés, Ses études élémentaires et secondaires, il les poursuit dans des écoles privées ou publiques car, très vif de tempérament, il fut probablement obligé de changer plusieurs fois de maîtres et d'école.Il ira au Colegio San Luis Gonzaga puis au Liceo de Costa Rica où il obtiendra son baccalauréat le 8 janvier 1901.Déjà on peut lire dans son journal intime ses préoccupations philosophiques et religieuses.Il aimait l'étude.Il aimait l\u2019action.Il aimait commander.Il fonde en 1900, à 17 ans, la Sociedad El Taburete où, trois fois la semaine, on parlera de sujets de philosophie, de religion et de littérature.Vitalité remarquable dans une ville aussi tranquille que la Cartago du temps.Il se préoccupa aussi, je ne sais sous quelle influence, de pourvoir avec quelques amis à l'instruction religieuse et morale du peuple, d\u2019expliquer aux petites gens le catéchisme et l\u2019Évangile.Cela leur paraissait une action éminemment apostolique car venaient d\u2019arriver quelques pasteurs protestants envoyés à Cartago par la Biblical Society of London.Face à cette invasion imprévue, il se cabre comme patriote, catholique et militant, et fonde La Jeunesse catholique de Cartago.On y discute passionnément des conséquences pour Costa Rica de cette invasion étrangère à la culture de l\u2019Amérique latine.Cette Association imposait une heure d\u2019adoration devant le Saint Sacrement, chaque jeudi.C\u2019est probablement là que mûrit sa vocation sacerdotale.Mais en terminant ses études secondaires, son père l\u2019envoya travailler à la grande ferme familiale où il apprit le travail des mains, le petit peuple des fermiers et des peones.Il en profite pour contempler la nature, 752 ACTION NATIONALE lire ses auteurs favoris : Lamennais, Chateaubriand, Daudet, Dostoyevski, Virgile, Aristote, Platon, Spencer, etc.A vingt ans il entre comme collaborateur au nouveau journal qui vient de paraître, le 16 septembre 1902, La Justicia Social et qui durera jusqu\u2019au 29 avril 1904.C\u2019est là pour la première fois qu'il prend fait et cause pour la justice sociale, qu'il découvre ce qu\u2019est la masse humaine et ses besoins fondamentaux.Pour lui le triomphe de la justice sociale c\u2019est le triomphe du christianisme.Les jeunes du journal ne craignent pas d\u2019attaquer les puissants, les idées libérales du temps.Il y a des anticléricaux, il y a des francs-maçons en place que ces attaques des jeunes commencent à inquiéter : y a-t-il là un commencement d'opposition politique ?Il n'en fallait pas plus pour que le journal devînt non seulement un journal d\u2019opinions mais surtout un journal de combat.Ardent, fougueux, Jorge Volio prend part, suit les événements de France où l\u2019ex-séminariste Emile Combes, en arrive à lutter pour la séparation de l\u2019Église et de l\u2019État et à imposer les écoles neutres à toute la France, pas tellement neutres qu'anticléricales.2 \u2014 À Louvain Sa vocation au sacerdoce se précisait.Grâce à sa famille et à son frère Claudio qui l'avait précédé, il part pour la Belgique, vers l\u2019Université de Louvain, où il poursuivra les études de philosophie et de théologie au Séminaire Léon XIII.Il restera sept ans en Europe, soit du 2 mai 1903 au 9 mai 1910.A son retour il débarquera à Puerto Limon, petit port de Costa Rica sur la côte atlantique, et il y apprendra qu'un tremblement de terre a pratiquement détruit sa ville natale, Cartago, et que sa famille a dû se transporter, avec ce qu\u2019elle put sauver des ruines, à Alajuela située à une quinzaine de milles au nord de la capitale San José.Son frère Claudio y séjournait comme curé de la paroisse.Avant ces événements, suivons-le à l'Université de Louvain. JORGE VOLIO (1882-1955) 753 Il étudiera aussi à l\u2019Université de Fribourg et à l'Université de Paris mais c est Louvain qui le marqua davantage.Louvain était, à cette époque un centre en pleine fermentation de la pensée catholique.En philosophie les étudiants connaissaient le renouveau des études thomistes.En sociologie, ils vivent intensément les grands remous dus à I encyclique Fterum Novarum publiée par Léon XIII en 1891.Le cardinal Mercier qui dirige les destinées de la Belgique catholique imprime au jeune clergé une impulsion pour l\u2019action intellectuelle, vraiment remarquable.En février 1906, à vingt-trois ans, Jorge Volio reçoit à I institut supérieur de philosophie, de Louvain, sa licence en philosophie, magna cum laude.Puis commencent les études de théologie.Il est ordonné prêtre le 25 juillet 1909 dans la chapelle des Missionnaires de Sheut.Il terminera d\u2019excellentes études en 1910 et reviendra au pays.Il aurait pu chercher un doctorat en théologie mais la mort a frappé une personne qui lui est chère et la nostalgie du pays lointain le prend aux entrailles.Il décide de laisser l\u2019Europe.L'expérience européenne vécue durant sept années I a ouvert à toutes les idées du continent.Il rêve de créer à Costa Rica une université catholique d'un niveau intellectuel aussi élevé que celui de Louvain ou de Fribourg.Pourquoi Cartago ne deviendrait-elle pas un Fribourg ?Il dévore Lamennais dont il partage l'idéal démocratique et la généreuse inclination à aller au peuple avant tout.La condamnation romaine n\u2019a pas de sens, dit-il.Il s\u2019enthousiasme pour Léon Tolstoï et la répartition de ses terres aux moujiks.Il refait toute son histoire avec le célèbre Père Mandonnet comme professeur.Il apprend de lui la rigueur de la méthode scientifique et l\u2019esprit de discernement dans les motivations qui dirigent les hommes de l\u2019histoire.Bien au-delà de toutes ces études, il pense à Costa Rica.Il va faire partie d\u2019une Église bien réduite en nombre, bien en marge de la marche du monde.Ne faudrait-il 754 ACTION NATIONALE pas apporter de grandes transformations à l\u2019Église de Costa Rica, la faire entrer dans le courant des transformations sociales ?Par Costa Rica gagner toute I Amérique latine.Que Costa Rica devienne comme un modèle pour le continent tout entier.Pour cela il faudrait un clergé intelligent, bien ouvert, pas seulement sensibilisé au culte mais aussi et surtout aux questions sociales, affamé de justice et de charité pour le peuple.Les pauvres, les petites gens, les colons doivent savoir que le prêtre est leur ami.Bien davantage il faudrait alerter les économistes, les sociologues, les politiciens à l\u2019importance des grands problèmes sociaux et économiques de l\u2019Amérique latine.On le voit : la fermentation intellectuelle et apostolique de toutes ses rencontres et de toutes ses recherches intellectuelles révèle une intelligence très riche et un goût de I action fait d absolu et de don total de soi : « J\u2019ai passé sept ans en Europe, les meilleures de ma jeunesse, comme intensité de vie intellectuelle, sociale et artistique.J ai connu I Espagne, la France, la Belgique, la Suisse et I Allemagne du sud.J\u2019ai été en contact avec les hommes les plus remarquables de cette époque et avec les courants idéologiques d\u2019alors.» 3 \u2014 Le retour Comment sa patrie va-t-elle le recevoir ?Il sait très bien que, grâce à son exceptionnelle formation, il est mieux préparé que la plupart de ses confrères dans le sacerdoce.Enseignera-t-il au Séminaire et donnera-t-il ses énergies à la préparation de jeunes prêtres pour la rénovation de tout le pays ?Se consacrera-t-il à une action sociale catholique ?Ce serait un rêve.Jorge Volio n\u2019avait oublié, semble-t-il, qu\u2019une seule chose : l\u2019Église de Costa Rica le voyait revenir avec joie, certes, mais aussi avec une certaine défiance.Ces jeunes-retour-d\u2019Europe n\u2019ont-ils pas des idées peu adaptées au pays ?N\u2019ont-ils pas perdu contact ?Leur expérience est assez courte.Ne faut-il pas contrôler leur valeur ?On verra mieux leur valeur réelle après quelques années JORGE VOLIO (1882-1955) 755 d obéissance et d\u2019humble service paroissial! Pour un jeune prêtre aussi idéaliste que Jorge Volio, aussi impatient d\u2019action, c\u2019était le brusquer et quasi le détruire.Sans aucun dialogue, avec sympathie, avec curiosité aussi, l\u2019archevêque de Costa Rica, Mgr Stork, le nomme cure de la paroisse de Notre-Dame-du-Carmel à Hérédia, située entre Alajuela où s\u2019est réfugiée sa famille et San José où I archevêque pourra garder un oeil paternel sur ce nouveau prêtre aux idées de réformateur.La déception est grande pour Jorge Volio.Encore la politique de boucher-des-trous.On l\u2019enfouit dans une petite paroisse, sans horizon.Un intellectuel s\u2019y désespérerait.Toute sa préparation littéraire, scientifique et culturelle lui paraît bien perdue en ce petit coin pastoral.Désorienté, désillusionné, il accepte.Ses forces vives vont-elles connaître par cette épreuve, bien de son temps et pas tout à fait intelligente, une érosion fatale ?Un événement va contribuer à le troubler grandement et à troubler davantage les autorités.En novembre 1910, Léon Tolstoï meurt.Auteur de Anna Karénine, de Guerre et Paix, Résurrection, il avait enthousiasmé Jorge Volio durant ses études à cause de sa profonde humanité et de son christianisme si proche du peuple.Le dimanche suivant, il monte donc dans la chaire de Saint-François-de-Paul et demande aux fidèles de prier pour le repos de lame «de notre frère Tolstoï».Le clergé devient subitement inquiet.Les autorités se félicitent d\u2019avoir temporisé avec ce rénovateur : a-t-il le jugement nécessaire ?L evêque Mgr Stork lui demande de lui envoyer son texte.En le lui envoyant Jorge Volio lui écrit qu\u2019il est prêt à prêcher de nouveau son panégyrique, qu\u2019il aurait aimé que soient récitées des prières dans toutes les églises du monde en faveur de Tolstoï car « il a aimé la vérité, il a aimé la beauté, il a aimé l'intelligence mais par dessus tout il a aimé la bonté ».Les autorités n\u2019aiment pas beaucoup ce ton ni cette suspecte désinvolture.Elles voient en Tolstoï plutôt la part d\u2019anarchie, de modernisme chez lui bien plus que son message.D\u2019ailleurs 756 ACTION NATIONALE combien avaient lu Tolstoï dans le Costa Rica de 1910 ?Le louanger en chaire, c'est osé, c est manquer de jugement.Incartade qui augurait mal.Plus son stage de curé se prolongeait, plus Jorge Volio craignait que la paresse intellectuelle s\u2019emparât de lui.Le 23 septembre 1911 il fonde une revue littéraire et sociale La Nave (Le Vaisseau) dont le but est de mettre en circulation les trésors des grandes idées européennes et qui peuvent nourrir des intelligences catholiques éprises de lumière.Les trois grands thèmes sont I Église, la patrie et le peuple.On y parle d associations ouvrières à fonder, des problèmes sociaux des petits agriculteurs.Tout cela est bien beau et bien désintéressé mais la vie de Jorge Volio va bientôt prendre un autre chemin : celui de Nicaragua.4 \u2014 À Nicaragua Les sujets politiques deviennent brûlants.Le président de Costa Rica, Ricardo Jimenez Oreamuno, est un esprit libéral qui cherche à maintenir la paix dans son petit patelin.L'unité des latins d\u2019Amérique centrale, il lui est favorable en principe mais il ne bougera pas s il s\u2019agit d\u2019une rencontre frontale avec les États-Unis.Or le Nicaragua, à la frontière du nord, connaît une véritable tourmente politique.Les partis conservateurs et libéraux sont aux prises et I anarchie est partout.On s'y déchire entre les familles dans une guerre civile qui ne paraît pas devoir arrêter.Les États-Unis, sous prétexte de protéger la vie et les biens de leurs concitoyens, dans le but aussi de se ménager une solution de rechange au canal de Panama (une tranchée par Nicaragua créerait un canal aussi formidable que celui de Panama), et finalement à l\u2019appel des francs-maçons nicaraguayens aux francs-maçons américains, les Etats-Unis envahissent le Nicaragua en débarquant le 4 août 1912, près de 2500 soldats.Toute l\u2019Amérique centrale JORGE VOLIO (1882-1955) 757 garde encore rancoeur de ce coup de force de l'impérialisme yankee.Jorge Volio a trente ans.Ces événements le galvanisent, le traumatisent.Ses frères du Nicaragua perdent la liberté et la souveraineté.Tout cela à cause de l\u2019impérialisme nord-américain.Si les États-Unis s'emparent du Nicaragua, ils pourront s'emparer de toute I\tAmérique latine.Il n y a qu\u2019une seule solution à un tel asservissement c est que chaque pays d\u2019Amérique latine fasse l\u2019union sacrée et accourre à l\u2019aide du Nicaragua.II\tproteste énergiquement auprès du gouvernement de Costa Rica de ne pas se solidariser avec « nos frères du Nicaragua ».La perte de la souveraineté est un drame terrible.Si le président de Costa Rica manque de coeur et d idéal, lui, Jorge Volio n\u2019en manquera pas.Il laisse donc sa cure et part vers le Nicaragua « à rougir avec son sang ce qu\u2019il a écrit avec de l\u2019encre ».On imagine son émotion.On imagine facilement l\u2019émotion que ce départ souleva dans tout Costa Rica : un curé qui part au secours des frères du Nicaragua contre les Yankees.Les uns le portent aux nues.Les autorités religieuses n en reviennent pas et parlent de décret d\u2019excommunication pour tout prêtre qui prend les armes.Les autorités civiles craignent que ce volontaire ne provoque une crise dans les relations internationales avec les États-Unis.Les États-Unis ny vont d'ailleurs pas de main morte.Ils ont les armes et les soldats aguerris : ils prétendent gagner cette guerre en vitesse.Jorge Volio harangue avec passion la population.Il participe aux batailles de Santa Rosa de Léon et de Paz Centro.On le voit fusil en main lancer une attaque contre une mitrailleuse et, complet miracle, il s\u2019en empare.Il tombe sérieusement blessé.C\u2019est un de ses compagnons d\u2019études à Louvain, le curé Azarias Pallais, qui le ramasse, lui offre refuge et le remet en santé.Les troupes qui l'accompagnaient, follement enthousiastes de cette menue victoire sur une troupe yankee, l\u2019acclament comme général sur le champ de bataille.Le récit de ces escarmouches le 758 ACTION NATIONALE rend fameux autant au Nicaragua qua Costa Rica.Le sentiment de l\u2019unité des latins d'Amérique centrale a reçu une injection de triomphalisme dont les courages avaient bien besoin.On compare le nouveau général Jorge Volio à Hidalgo, ce prêtre mexicain qui participa à la guerre d\u2019indépendance de son pays contre les Espagnols.Il doit revenir à Costa Rica.Le peuple l\u2019adore.L\u2019État joue l\u2019indifférence.L\u2019Église le suspend de ses fonctions.Le clergé le critique, pour irrégularité en prenant les armes.Mais non sans quelque sympathie car Mgr Stork lui-même demandera sa réhabilitation à Rome.Il répond à ses critiques dans un sermon qui indique bien le cheminement de ses pensées : « Vous entendrez des gens dire que j\u2019ai laissé la cause du Christ pour aller défendre d\u2019autres brebis qui ne sont pas les miennes.Il est possible aussi que, avec cette constante persécution de l\u2019envie et des intrigues bien ourdies de mes ennemis, vous me voyiez mis de côté du service et du ministère de la sainte Église catholique.Peu importe.Ceci ne doit pas nous alarmer.Soyez certains, absolument certains, que quel que soit l\u2019état où vous me rencontrerez et la cause que je défendrai à un moment donné, je le ferai recherchant non mon intérêt personnel mais bien l\u2019intérêt supérieur de la Cause du Christ et de son Église .Vivre pour la grande Cause du Christ qui est la Cause de la Patrie, de la Liberté, de la Justice, du Bien, de l\u2019intelligence.» Tant que dure sa suspension, avec la permission de Mgr Stork, il étudie le droit.En mai 1913, il est relevé par Rome de l\u2019irrégularité encourue et il est nommé curé de Santa Ana, à une dizaine de milles de la capitale San José.Mais une certaine tension continuait d\u2019exister, à la fois intérieure et extérieure.Avec le consentement de son Évêque, en juillet 1915, il décida d'abandonner la fonction sacerdotale.Il avait près de trente-trois ans.Son évêque connaissait bien ce tempérament très latin de Jorge Volio : excellent prêtre comme dévouement, accordé à son peuple par la prédication JORGE VOLIO (1882-1955) 759 mais rebelle par le caractère et aux saillies brusques et trop franches.Il lui fallait maintenant commencer une nouvelle vie.Que lui réservait l\u2019avenir ?Tout son être voulait se lancer dans la politique, milieu où brûlent les hommes comme Volio à la fois préparés pour la pensée et l'action.Il a des idées qu\u2019il veut voir rayonner.Il est connu déjà du peuple qui le suivrait s\u2019il le lui demandait.Peut-être pourrait-il être élu président de Costa-Rica ?Quelle révolution ne pourrait-il pas alors entreprendre pour le bien du peuple et de toute l\u2019Amérique latine ?La fougue, le rêve, l\u2019idéalisme, l\u2019intuition du pratique, la volonté d'aller jusqu'au bout, voilà des composantes remarquables du héros d\u2019Amérique latine.5 \u2014 La situation politique de Costa Rica De 1910 à 1914 le président de Costa Rica se nomme Don Ricardo Jimenez Oreamuno.C'est un grand propriétaire qui, consacré à la politique, dirige le Parti Républicain.À cette époque, un parti c\u2019est avant tout un homme et cet homme donne le programme et le style requis au parti.On dira alors que la politique est personnaliste parce que rien n'est pensé en équipe mais tout est dirigé suivant les intuitions d'un homme.Or Don Ricardo Jimenez Oreamuno, selon la mentalité du libéralisme européen, se fait le protecteur des libertés individuelles.Son programme d\u2019ordre et de paix donne à son gouvernement une allure patriarcale, avertie mais souple.Il n\u2019est pas passionné par les oeuvres de justice et son programme ne cherche que vaguement à améliorer la situation des classes pauvres.N\u2019y aurait-il pas toujours des pauvres parmi nous ?À quoi servent les riches sinon à faire la charité aux pauvres ?Ainsi doit se régler la question sociale.Aller au-delà, c'est rêver, c\u2019est verser dans l\u2019illuminisme.L\u2019unité de l\u2019Amérique centrale, il est en faveur pourvu que cela laisse tranquille la république de Costa Rica.Et surtout, ne rien faire qui puisse mécontenter les États-Unis.De 1914 à 1918 le nouveau président sera un avocat de Hérédia, Don Alfredo Gonzalez Flores, qui avait bien 760 ACTION NATIONALE connu Jorge Volio et ses idées.À peine élu président voilà qu\u2019il entreprend ce que les grands propriétaires terriens appellent une révolution.Son programme comprend un vaste plan de réformes économiques, un système d\u2019impôts directs sur les revenus et sur la propriété afin que les riches et les pauvres soient taxés suivant leurs moyens.Mesures dangereuses car en Amérique centrale, en 1916, si le président ne plaît pas, on en change ! Son ministre de la Guerre est Don Federico Tinoco.Appuyé en sous-main par les oligarques, celui-ci provoque une émeute.L\u2019armée doit intervenir.Don Federico Tinoco s\u2019empare du gouvernement le 27 janvier 1917.Il nomme son frère, ministre de la Défense et il s installe comme président.Devant l'animosité générale des gens qui l\u2019accusent de pronunciamento et d\u2019usurpation illégitime, sa présidence devient une dictature qui révèle son visage avec la suspension des droits civils des citoyens, la torture, la déportation, etc.Don Ricardo Jimenez Oreamuno, sollicité de faire partie du nouveau gouvernement, refuse poliment de prendre part à ce gouvernement tyrannique.On accuse la Costa Rica Oil Corporation d\u2019avoir travaillé en faveur de ce régime en échange de concessions outrageuses pour la souveraineté de Costa Rica.Jorge Volio n\u2019avait pas attendu si longtemps pour condamner le régime Tinoco.Il le fait d une façon si éloquente qu\u2019il doit fuir le pays, le 1er décembre 1917, vers Panama.Là il n\u2019a qu\u2019un but, celui de trouver l\u2019argent, les hommes et les armes nécessaires pour le renversement du régime dictatorial.Son action est telle qu'il gagne le représentant des États-Unis à Panama à appuyer sa demande de ne pas reconnaître le régime usurpateur des Tinoco.Succès diplomatique majeur, du moins pour le moment, dû, semble-t-il, aux suites néfastes de la conquête du Nicaragua pour la politique internationale des États-Unis.Mais Panama refuse d\u2019aider les émigrés en train de se transformer en guérilleros.Des espions rensei- JORGE VOLIO (1882-1955) 761 gnent Tinoco sur les préparatifs de l'invasion par Panama.Tinoco obtiendra du gouvernement des États-Unis que son représentant invite Jorge Volio à quitter Panama (ne pas oublier que le canal de Panama vient d\u2019être terminé en 1914 par les États-Unis qui s'y sont fait concéder les terrains en bordure du canal).Si Tinoco en a plein les bras avec des soulèvements intérieurs qui éclatent à Atenas, Rio Trande, San Ramon, Escazù, Ocho-mogo, Turrialba, etc., Jorge Volio n\u2019est pas dans une situation plus brillante.Il doit abandonner l\u2019invasion par la frontière du sud et il gagne Corinto, port de mer du Nicaragua sur le Pacifique, d'où il pourrait envahir Costa Rica par le Nord.Mais Nicaragua ne veut pas avoir de difficultés avec Tinoco.Volio doit partir pour le Honduras, vers la capitale Tegucigalpa.Sans argent, sans troupes, il accepte d\u2019enseigner à l\u2019Institut national de Tegucigalpa comme professeur de géographie et d\u2019histoire universelle.Toute sa vie il restera passionné par la littérature, la philosophie et l\u2019histoire.Ce professeur ne fait pas que préparer ses leçons, il prépare aussi son retour à Costa Rica, et par les armes.C est en effet le seul moyen de redonner les libertés constitutionnelles à Costa Rica.Au début de 1919, il fait partie de la Junte révolutionnaire qui groupe tous les réfugiés.Il écrit un manifeste : le Manifeste de Sapoà par lequel il légitime la révolution sanglante devant l\u2019usurpateur tyrannique.Puis il part en campagne avec ses compagnons.Le 8 mai, escarmouches.Le 26 mai, autres rencontres et les troupes de Tinoco gagnent sur toute la ligne.Les révolutionnaires, mal armés, sont abattus ou doivent fuir avant d'être cernés.Tout n est pas perdu.Pendant que l\u2019armée de Tinoco est à la frontière, l\u2019opposition des citoyens grandit à San José : le journal officiel est brûlé, le ministre de la Défense, frère du président, est assassiné.Le consul des États-Unis à Costa Rica intervient pour protéger les intérêts américains.On trouve un ex-vice-président auquel on confie la tâche de préparer les élections.Tinoco fuit.Les révolutionnaires, ne rencontrant plus d\u2019obsta- 762 ACTION NATIONALE clés, arrivent à San José, la capitale, où ils reçoivent une apothéose.L\u2019ordre constitutionnel est rétabli et la liberté retrouvée.Jorge Volio appuie la candidature de Julio Acosta, à la présidence.Il se trompe lourdement sur le compte de cet homme car celui-ci, loin d\u2019adopter un programme de justice sociale, se consacre à refaire l'union de la nation et incorpore à son cabinet quelques participants du gouvernement odieux des Tinoco.Le 24 mai 1920, à 37 ans, Jorge Volio est nommé par le Congrès de la République, général de division des milices.6 \u2014 Vers les élections de 1923 En 1920, Costa Rica compte environ 485,000 habitants.Chose curieuse, ce pays ne connaît pas de mélanges de races.Il n\u2019y a pas de descendants d\u2019Aztèques ou de Mayas venus du Nord ou d\u2019incas et de Quéchouas venus du Sud.Pourtant le pays est très beau, très doux, très riche en pâturages et en terres cultivables.Des volcans le secouent de temps en temps mais pas plus souvent que les autres pays d\u2019Amérique centrale, comme le Salvador par exemple.Il n\u2019y a pas eu d\u2019immigration noire.Ainsi Costa Rica possède une population blanche, formée de quelques grandes familles, sans secousses historiques, où les gens ont appris que leur pays était indépendant de l'Espagne par les nouvelles venues du Mexique et de Guatemala.Le pays ne possédait pas, non plus, une classe ouvrière ou une classe de chômeurs de la terre, qu\u2019il vaille la peine de signaler.C\u2019est un pays qui peut très bien nourrir 500,000 personnes.Évidemment, il y a des pauvres, il y a des riches.Ne faut-il pas affronter le problème aujourd'hui même avant qu\u2019il ne soit trop tard et que les excès n\u2019aient jeté le pays dans des troubles dangereux ?C\u2019est là qu\u2019apparaît l\u2019homme de vision qu'est Jorge Volio.Prophète en avant de son temps.Cinquante pour cent des exportations de Costa Rica, en 1920, sont représentées par le café qui rapporte près de $57,000,000 de pesos.Excellent revenu national pour JORGE VOLIO (1882-1955) 763 une si petite population.Mais Costa Rica avait participé à la Première Guerre Mondiale et les problèmes sociaux commençaient à prendre corps et l\u2019instruction obligatoire exigeait des dépenses toujours plus élevées.Éduquer ne suffit pas, il faut créer un milieu économique où chacun puisse avoir sa part des biens terrestres, sans qu\u2019il y ait exploitation des pauvres en moyens et en intelligence, par ceux qui sont mieux pourvus ou trop habiles.Jorge Volio a pu rétablir sa santé et mettre au point un plan d\u2019ensemble des réformes nécessaires.En 1922 le parti régionaliste indépendant de San Ramôn lui offre de l'élire comme représentant au Congrès de San José.Son frère Arturo était alors président du Congrès.Jorge Volio accepte.Il y attaque les riches.Sa famille, ou ce qui lui en restait, surtout son frère Arturo, s\u2019oppose à ses idées dites « révolutionnaires ».Mais très vite, Jorge Volio devient le porte-parole des ouvriers et des petits.On le trouve extrémiste.On rappelle son passé.Mais on l\u2019écoute.Il réunit autour de lui plusieurs personnes qui participent à la fois de son idéalisme et de son réalisme.La fonction de la politique ne consiste-t-elle pas à traduire des idées en actes et en lois ?Le 23 janvier 1923, Jorge Volio fonde le Parti Réformiste.La Confédération générale des travailleurs présente sa candidature comme président pour la période 1924-1928.Le nouveau parti a quatre mois pour préparer les élections.Jorge Volio a quarante ans.Il est en pleine maturité.Le voici à la tête d'un parti qui va connaître une histoire remuante et dont l\u2019influence s\u2019inscrira tôt ou tard dans toute la législation costaricaine.Le parti durera dix ans, soit de 1923 à 1933.Les péripéties, de plus en plus palpitantes, sont comme un résumé de toutes les crises généreuses qui se produisent en Amérique latine.Bien avant Ché Guévara ou Camilo Torrès, Jorge Volio a vécu les grands problèmes sociaux de l\u2019Amérique latine et a voulu leur apporter une solution.Ce prêtre s\u2019est fait guérillero et aujourd\u2019hui il devient chef d\u2019un parti politique, candidat à la présidence de 764 ACTION NATIONALE son pays au nom d\u2019un idéal que les autres trouvent extrémiste, loufoque ou que sais-je.Mais Jorge Volio est très connu.On le compare à Bolivar, libérateur de la Colombie.Que va-t-il arriver ?Le moins que l\u2019on puisse dire c\u2019est que la politique tranquille de Costa Rica va connaître des remous et des turbulences qui ne laisseront personne indifférent.Il n\u2019y a pas de parti doctrinaire à Costa Rica.Un parti politique c\u2019est un groupe d\u2019amis autour d\u2019un chef qui cherche à s'emparer du pouvoir et à répartir les postes lucratifs entre les clairvoyants qui l\u2019ont bien secondé.Mais en 1923 il en va autrement.Il y a d\u2019abord le Parti Agricole formé des riches propriétaires de plantations et des industriels du pays.Son programme propose le développement économique du pays par le progrès de l'agriculture et de l\u2019élevage.Il y a le Parti Républicain qui est en faveur du statu quo et qui aura pour chef Don Ricardo Jimenez, habile manoeuvrier, volontiers anticlérical.Et il y a le Parti Réformiste.Les trois évêques de Costa Rica, pour prévenir les faux pas, demandent à tous les prêtres de s\u2019abstenir de toute intervention dans la lutte politique.Autant demander l'impossible à un prêtre de Costa Rica ! Premier coup d\u2019éclat : le 23 février paraît à San José le programme en dix-huit points du Parti Réformiste pour ces élections présidentielles.J\u2019ai en main une copie de ce document qui fut affiché partout et qui connut un succès formidable.Le portrait et la signature de Jorge Volio apparaissent dans le coin supérieur gauche.Bel homme, jeune, intelligent, aux traits fins, genre avocat plus que genre ouvrier.Bouche bien dessinée capable d\u2019efforts extraordinaires pour porter ses convictions au peuple.Regard droit.Front ferme et bien dégagé : un homme qui couve un feu intérieur que rien ne fera reculer.Homme sympathique.Que contient ce fameux programme qui enfiévrera le pays ?On peut résumer les dix-huit points ainsi : 1) aussitôt élu au pouvoir le parti devra modifier la constitution et la mettre en accord avec les besoins JORGE VOLIO (1882-1955)\tJfr5 sociaux modernes, (cet article deviendra réalité en 1970); 2)\treconnaître le référendum comme moyen d\u2019inviter le peuple à participer au gouvernement du pays; 3)\tadopter des lois sur les accidents de travail, sur le logement salubre, sur la formation des sociétés coopératives, sur les centres de culture populaire à travers tout le pays; 4)\tfin au centralisme de l\u2019État par plus d'autonomie accordée aux municipalités; 5)\ttout étranger, après deux ans de séjour, devient citoyen à part entière (ceci pour favoriser l'unité entre les citoyens d\u2019Amérique centrale); 6)\tmodifier le système pénal et éduquer les délinquants; 7)\tnationaliser les richesses du sous-sol national et toutes les richesses naturelles qui ne sont pas encore distribuées; 8)\ttoute entreprise étrangère qui viendra s'installer à Costa Rica, sera considérée comme costaricaine, sans quelle puisse invoquer la protection d\u2019une autre nationalité; 9)\tune loi agraire sur la division des propriétés et limitation aux accaparements exagérés des terres; 10)\tremise à l'État de toute terre en friche depuis quinze ans; 11)\texpropriation gratuite des terrains requis pour le passage des routes et des voies de chemin de fer d\u2019intérêt public; 12)\tréforme fiscale par l\u2019introduction des impôts directs sur les revenus et les propriétés; 13)\textinction de la dette publique et interdiction d\u2019en contracter d'autres; 14)\tsolution honorable au problème des frontières avec Panama; 766 ACTION NATIONALE 15)\tloi pour préparer les fonctionnaires de l'État à une administration compétente et indépendante de la politique; 16)\tenseignement secondaire obligatoire pour tous; création d\u2019une Université nationale; soin particulier apporté à l\u2019éducation rurale, aux écoles d\u2019agriculture, d\u2019arts et métiers; 17)\trespect absolu de la conscience religieuse; 18)\tpas de fusion ni de pacte avec aucun autre parti politique étranger à ces principes.Le Parti Réformiste se présente donc avec un programme anti-impérialiste, fortement nationaliste, profondément imbu de démocratie, plein d'idées nouvelles depuis l'importance des technocrates au service du gouvernement jusqu'au prolongement de l\u2019éducation secondaire pour tous.Aujourd\u2019hui ce programme ne paraît comporter rien de révolutionnaire.Mais alors et à Costa Rica, il violentait bien des intérêts.Même un évêque ne pourra résister à l\u2019attaquer.Que dire des adversaires politiques ! Mais le peuple sentait que ce programme était en sa faveur, dirigé vers la mise en valeur de l\u2019intelligence, des ressources nationales et de la répartition des richesses.Jorge Volio croit que c\u2019est là du christianisme en action.Nous dirions ; une démocratie sociale chrétienne.Ce programme, en la majeure partie de ses articles, était vingt à trente ans en avance sur le Canada.Il est beaucoup mieux pensé et plus équilibré que le Manifeste présenté en 1965, à Médellin, par Camilo Torrès.Jorge Volio offre plus de maturité.7 \u2014 Les élections de 1923 et ses conséquences Le programme clair, les hommes sans le sou et pleins de feu font de cette élection une campagne d\u2019éducation populaire peu ordinaire.Les vieux partis doivent rajuster leur tir.Il y a des représentants des trois partis qui parlent partout à la fois.Le pays s\u2019enfièvre, certain qu\u2019à cette élection se joue son avenir.Le Parti Réfor- JORGE VOLIO (1882-1955) 767 miste doit multiplier ses efforts car il affronte à la fois la coalition de l\u2019argent, des pouvoirs publics et d\u2019une partie du clergé.Il attaque le programme du Parti Agricole en disant qu'il vise les intérêts d\u2019une classe plutôt que les intérêts de la nation.Aussi l\u2019agressivité des uns réveille l\u2019agressivité des autres.L\u2019élection permet de vivre de belles heures.Jorge Volio visite les villages et les foyers de tout Costa Rica.Ses frères Arturo et Claudio, se sont enrôlés dans le Parti Républicain.Que Jorge Volio se soit séparé ainsi de ses frères, est un fait rare.Cela lui méritera les cris de Judas, Luther, Pancho Villa, etc.Il faut avoir présent à l\u2019esprit la verdeur des attaques, les fatigues inusitées de cette campagne pour comprendre ce qui va suivre.Certains riches menacent d\u2019expulsion leurs fermiers et leurs ouvriers s\u2019ils se montrent sympathiques à la cause de Volio.Un évêque menace d\u2019excommunication les prêtres qui recevraient Volio dans leur presbytère.La fièvre atteint à son plus haut degré mais il n'y a pas d echauffourées ni de pertes de vie, comme cela est si fréquent en Amérique latine.Jorge Volio a voulu une élection d\u2019idées plutôt que d\u2019intérêts : on se passionne mais on discute plutôt que de tirer du révolver.Le jour de la votation, le 2 décembre 1923, arrive.Sur les 500,000 habitants, environ 90,000 ont droit de vote, c'est-à-dire les hommes de vingt-et-un ans qui savent lire et écrire.Les résultats accordent 29,238 votes à Don Ricardo Jimenez Oreamuno, chef du Parti Républicain.Le Parti Réformiste obtient 14,063 votes.Jorge Volio a perdu mais le résultat fait de lui la clé de la victoire parce que personne n'ayant obtenu la majorité absolue, c\u2019est lui qui apportera cette majorité absolue et permettra le choix du futur président.L'article 18 du programme exigeait que le Parti Réformiste ne s'alliât avec aucun autre parti qui n'adopterait pas ses idées.Que faire ?Personne n\u2019avait prévu cette situation de perdant et de gagnant à la fois.Dans le Parti Réformiste il y a les durs qui ne veulent rien concéder mais il y a aussi tous les autres qui, en 768 ACTION NATIONALE ces difficultés, envoient des messages à Jorge Volio pour s\u2019en remettre à son jugement.Un Lorenzo Cam-bronero, « un furioso volista » est si déçu de voir que son parti n\u2019a pas obtenu la majorité absolue qu\u2019il opère une levée d\u2019armes dans les villages de Miramar, Esparta et San Ramôn.Les forces gouvernementales mirent fin à ce soulèvement local, le 24 décembre, en s\u2019emparant des principaux chefs.Il y a eu quelques fraudes électorales.Les esprits sont surexcités et 1924 apparaît alors que le Parti Réformiste tient encore la balance du pouvoir.Le 28 janvier 1924, les principaux chefs du Parti Républicain et du Parti Réformiste se réunissent pour étudier les possibilités d\u2019un accord.Évidemment Don Ricardo Jimenez Oreamuno obtiendra d'être élu président de la République de Costa Rica pour le terme de 1924-1928.Mais le Parti Républicain fait diverses concessions importantes : 1)\tAcceptation des points essentiels du programme du Parti Réformiste et attribution de deux ministères à des Réformistes; 2)\tJorge Volio sera nommé vice-président de la République et président de la Chambre législative.Jorge Volio ne s\u2019intéressait que très peu aux postes qu\u2019on lui promettait et qui signifiaient pour lui l\u2019aisance et une influence non négligeable.Cela seul l\u2019intéressait : l'avenir du programme des réformistes.Il développa la thèse que l\u2019adoption du programme réformiste par le Parti Républicain était nécessaire mais que tout l\u2019avenir dépendait des garanties que le Parti Républicain offrirait pour montrer la constance de sa bonne volonté.Tous les postes offerts n\u2019apportaient pas cette garantie.Jorge Volio ne voyait qu\u2019un moyen de sortir de cette impasse et c\u2019était de confier le ministère de la Guerre aux Réformistes.Les représentants du Parti Républicain jetèrent aussitôt les hauts cris.Il y aurait là une division des fonc- JORGE VOLIO (1882-1955) 769 tions qui empêcherait le président d\u2019exercer sa charge.Ce serait la formation d'un État dans l\u2019État.Tous les soulèvements contre le gouvernement pourraient toujours se légitimer.Bref, la proposition était inacceptable.Chacun assura Jorge Volio que le Parti Républicain était de bonne foi, que personne ne voulait le tromper et que les promesses deviendraient des faits, sans qu\u2019il soit nécessaire de bouleverser la marche de la république.La patrie avait besoin de paix, sans elle la justice deviendrait impossible.Si Jorge Volio s\u2019entêtait, tout était à craindre, même les émeutes dans les rues de San José, et dès le lendemain.C est à ce moment que Jorge Volio montra sa vraie stature.Après avoir gardé le silence pendant quelques instants, il prit la parole, dans la tension générale, en disant qu\u2019une seule chose importait : l\u2019adoption du programme réformiste.Tout dépendait des garanties.Les garanties doivent être plus sérieuses quand on doute de son prochain, c est pourquoi il avait demandé le ministère de la Guerre.Mais les garanties sont encore plus sérieuses lorsqu\u2019on s\u2019en remet à la fois à l\u2019honneur du futur président et à la transcendance des motifs moraux acceptés par les représentants de tout un parti.Vous avez besoin de moi pour obtenir la présidence.Je vous apporte mon concours, sans aucun marchandage de postes ou de prébendes.Mais il y va de votre honneur de garder votre promesse quant au programme réformiste, il y va de votre dignité devant l\u2019histoire.Moment démotion intense.Personne ne s\u2019attendait à une telle attitude, à la fois fière, chevaleresque, digne de l\u2019histoire.On s\u2019embrassa avec émotion.Comment le pays va-t-il recevoir une telle entente ?Le Parti Agricole est en fureur.Certains Réformistes auraient préféré que leur parti s abstînt de collaborer avec le Parti Républicain.D autres auraient voulu plus de garanties précises et plus de postes publics.Jorge Volio doit se justifier non seulement devant ses partisans mais devant toute la nation en expliquant les motifs de sa conduite Il a voulu respecter les décisions de la démocratie \u2022 Don 770 ACTION NATIONALE Ricardo Jimenez Oreamuno avait reçu le plus grand nombre de votes.Nous avons été les suprêmes arbitres de la nation mais nous ne pouvions pas fausser le jeu des institutions démocratiques.Attendre plus longtemps aurait été dangereux pour la paix de la République.Notre désir de la sauver nous a obligés à trouver la solution que nous avons cru la meilleure.Nous, les Réformistes nous avons obtenu une victoire morale, nous ne pouvions pas la ternir en ne trouvant pas une solution honorable et droite.Nous avons fait notre devoir car le nouveau Président a accepté tout l\u2019essentiel de notre programme et de gouverner avec I appui du parti Réformiste.Tout ce que nous avons fait, nous I avons fait pour la Patrie.J\u2019ai si peu soif d'honneurs et d\u2019avantages qu'à la prochaine convention du Parti Réformiste, je me propose de démissionner comme chef, ne demeurant que simple soldat de la cause qui nous a tous réunis dans un même élan.Un certain José Maria Zeledon, I attaque le 10 février dans le Diario del Comercio et met en doute sa bonne foi.Jorge Volio ne perd pas de temps, il lui envoie une mise en demeure : l\u2019honneur doit être réparé par un duel.Zeledon se rappelle qu\u2019il a affaire à un général qui a beaucoup tiré durant sa vie, alors .il envoie une rétractation et se retire.Le point principal devra bientôt être éclairé.Il est vrai qu\u2019en échange de son élection comme président, Don Ricardo Jimenez Oreamuno a promis d\u2019accepter les points essentiels du Parti Réformiste, mais quels sont ces points essentiels ?Personne ne peut rester dans le vague s'il veut conduire son pays honnêtement.Les comptes clairs font les bons amis.Don Ricardo Jimenez est un homme d\u2019État éprouvé, habile, généralement honnête mais Jorge Volio est un curieux idéaliste .il s en remet complètement à Don Ricardo Jimenez pour I accomplissement de ses promesses.Mais quelles promesses précises ?On dirait Sancho Pancha et Don Quichotte qui se rencontrent. JORGE VOLIO (1882-1955) 771 Dans une lettre du 15 février 1924, Jorge Volio signale comme essentiels les articles 3, 6, 7, 9, 10, 12, 15, 16 et 17 du programme.C\u2019est tout l\u2019aspect social mais il y a là quelques articles qui vont de nouveau soulever tout le parti Agricole et les riches hacienderos, lesquels ont recueilli 25,758 votes sur 69,059.C\u2019est un point à se rappeler.Don Ricardo Jimenez Oreamuno donne à entendre qu\u2019il est plein de bonne volonté mais qu\u2019il n'a rien signé, qu\u2019il ne veut pas de marchandage.Il est en faveur de la nationalisation des richesses naturelles et des cours d\u2019eau dont le débit pourrait servir à l\u2019électrification du pays.Cependant la division des terres pose des problèmes.Ou le gouvernement s'empare des terres et alors il vole les propriétaires ou il les achète mais où va-t-il se procurer l\u2019argent ?Tant qu\u2019aux autres points, en autant que ce sera possible, il y apportera sa collaboration.Don Ricardo Jimenez Oreamuno multiplie les affirmations : il est libre, il n\u2019y a aucun compromis entre lui et Jorge Volio.D\u2019ailleurs Jorge Volio, homme éminent et esprit si élevé, ne pourrait accepter aucun marchandage.On le voit, il prenait ses distances.Jorge Volio se voit-il roulé ?Il avait mis comme condition à l\u2019élection de Don Ricardo Jimenez l\u2019accomplissement des points essentiels de son programme.Maintenant que Don Ricardo Jimenez est élu, que va-t-il rester de ses promesses ?Jorge Volio a placé ses garanties sur I honneur du nouveau président élu.Que vaudront ces garanties morales, prises devant la nation, dans un mois, dans le tourbillon des intérêts que Don Ricardo Jimenez Oreamuno devra affronter.Vieux routier de la politique, celui-ci ne voudra rien affronter pour ne rien briser mais il cherchera à contourner et à s'exécuter avec les plus grands ménagements de l\u2019opinion des gens qui comptent.Le chemin choisi par Jorge Volio fut certes le plus noble; fut-il le plus sûr ?Il est certain qu\u2019avec le recul historique, nous pouvons savoir que les garanties furent nulles et que le Parti Réformiste ne se relèvera pas 772 ACTION NATIONALE facilement de s\u2019être engagé de cette façon imprécise.Le Parti Agricole, lui, est mécontent d'être le perdant de toute l\u2019affaire et il menace d\u2019en appeler aux États-Unis si on ostracise ses membres, de quelque façon que ce soit.Don Ricardo Jimenez voit la menace : s\u2019il exproprie des terres ou nationalise les bouts de terres nécessaires aux grandes routes nationales sans dédommagement, il risque de toucher à des intérêts qui préféreraient l\u2019émeute et l\u2019appel aux États-Unis, comme le Nicaragua d\u2019hier.La situation n\u2019est pas rose et Jorge Volio fatigué, inquiet, voit toutes ses réformes mises en question et sa vie arrivée dans une impasse.Il a voulu la révolution par les moyens légaux.Faudra-t-il prendre les armes pour obtenir ce qui a été promis ?Ce sera le chemin choisi par Camilo Torrès mais Jorge Volio a trop parlé de paix et de justice pour lancer sa patrie dans les déchirements d'une guerre civile.Têtu, il foncera et prendra tous les moyens légaux à sa disposition.Il jouera le jeu.Il donne le mot d\u2019ordre à ses partisans : « Rien qui irait contre l\u2019ordre public ! » Le 1er mai 1924, Don Ricardo Jimenez Oreamuno est élu président avec 27 votes.La session commence.On discute du Code Pénal.Jorge Volio demande qu\u2019on le réforme et qu\u2019on permette le droit à la grève.C'est un droit de l'homme.La répression policière des grèves ne fait qu\u2019aggraver le problème social.« Je ne suis pas un homme mauvais mais franchement, si un briseur de grève se présentait, je ne sais si je pourrais me retenir de lui briser la tête ! » On donne le ministère des Travaux publics et celui de l\u2019Éducation à deux membres du Parti Réformiste.Le discours inaugural annonce plusieurs mesures tirées du programme réformiste : l\u2019impôt direct sur les propriétés et sur les revenus, l\u2019aide aux petits fermiers, la répartition des terres abandonnées, création d\u2019écoles d\u2019arts et métiers, ouverture de chemins, d'écoles, de dispensaires, vote secret aux élections, suffrage féminin, etc.Vraiment l\u2019accent est mis sur des questions sociales. JORGE VOLIO (1882-1955) 773 Dans la pratique, Jorge Volio, vice-président de la République, devient impatient.Il attaque durement le gouvernement.Il surveille les dépenses de l\u2019État.Il l'accuse de détournements.Il en a contre les ministres réformistes parce qu'ils ne vont pas assez vite, assez loin, dans les réformes.Bref, il constitue à lui seul une opposition par trop originale qui indispose même ses meilleurs amis.Il se met si souvent en colère qu\u2019autour de lui on commence à soupçonner une fatigue psychologique excessive.L\u2019année 1923 et 1924 l\u2019ont porté au bout de ses forces.Il a eu des décisions difficiles à prendre où un esprit noble et nerveux comme lui s'épuise facilement.Il a été attaqué par sa famille, ses ennemis.On lui a jeté comme injure suprême qu'il était un exprêtre.Bref c\u2019est tout le passé, c\u2019est tout le présent, c est I inquiétude de manquer « sa réforme » qui pèse sur lui.Il lui faudrait du repos.Il croirait manquer à son devoir que de s\u2019accorder une minute de répit.Dans cette situation politique et psychologique, le problème du Nicaragua revient sur le tapis : ce pays se débat dans des crises aiguës.Costa Rica doit-il aider à la restauration du gouvernement légitime ?C\u2019est un thème cher au coeur de Jorge Volio, celui du gouvernement démocratique des peuples, celui de l\u2019unité de I Amérique centrale.L orateur est à son meilleur mais ce que l'éloquence gagne en émotion, le sens politique y perd en réalisme.En terminant son discours, Jorge Volio annonce que si les membres de la Chambre législative ne veulent pas aider « nos » frères du Nicaragua, lui, il ne les abandonnera pas, il ira aider le gouvernement légitime de Nicaragua contre des pirates et des gens soumis à l\u2019influence yankee.Don Ricardo Jimenez Oreamuno, qui a le sens politique, voit dans cette mise en demeure le moyen de faire disparaître du panorama politique un allié vraiment encombrant.Il envoie au commandant militaire de Liberia, ville par où devra passer Volio en chemin vers Nicaragua, le télégramme suivant : « Le Général Volio part aujour-d hui de San José vers le Nicaragua avec des intentions 774 ACTION NATIONALE révolutionnaires.Le Général n'a pas tous ses moyens et pour cela il ne cesse d\u2019être dangereux.Quand il passera par Liberia, arrêtez ses compagnons pour violation de la neutralité costaricaine et quant au Général, laissez le passer avec un ou deux compagnons.» Télégramme habile par lequel Costa Rica montrait ses intentions de neutralité.Nicaragua ne pourrait jamais l'accuser de s\u2019être immiscé dans les problèmes intérieurs.Mais en même temps le président de Costa Rica se débarrassait du Général Volio.Un point sur lequel Don Ricardo Jimenez ne se trompait pas : le Général Volio fait une dépression nerveuse.Ses impatiences sont nombreuses.Ses paroles dépassent la normale.Ses actes paraissent d\u2019un homme poussé à bout et qui ne se contrôle plus.Les faits se succèdent d\u2019une façon vertigineuse.Volio arrive à Liberia.Les troupes veulent l\u2019arrêter.On semble n\u2019avoir pas prévu que Volio ne se laisserait pas faire.Il ne se rendra qu'après avoir tiré toutes les balles à sa disposition.Malgré son titre de vice-président de Costa Rica, le commandant, qui le trouve dangereux, le met en prison et là, son état aboutit à de l'exaltation.Il est épuisé physiquement et mentalement.Les témoins se regardent avec tristesse.Don Ricardo Jimenez, d accord avec les deux frères, Arturo et Claudio, décide que vu « le délicat état de sa santé >¦ il conviendrait de conduire Jorge Volio hors du pays.On le ramène de Liberia à San José en secret, et là, des médecins (partisans ?) diagnostiquent « une hypersensibilité nerveuse ».Grâce à un narcotique on le conduit au Port Limon d où il part le 1er octobre 1926, à 44 ans, vers la Belgique.Sur le bateau, il travaille comme un simple matelot mais arrivé à Bruxelles, par l\u2019intermédiaire du consul de Costa Rica en Belgique et sur les ordres du gouvernement de Costa Rica, on I interne à I asile de Fort-Jacco.On imagine mal un chef de gouvernement comme Don Ricardo Jimenez Oreamuno se débarrassant de ses ennemis de cette façon.Il ne s\u2019agissait que d\u2019une dé- JORGE VOLIO (1882-1955) 775 pression nerveuse : quelques mois de repos auraient suffi à remettre complètement Jorge Volio.Sa robuste constitution avait traversé des périodes trop intenses de luttes.Il s\u2019était toujours donné sans compter, et il venait de dépasser les limites permises.Le chef de Costa Rica en profite pour le faire interner comme un homme définitivement perdu et que le pays ne veut plus revoir.De plus il demande à la Chambre législative (le 20 octobre 1926) de retirer à Jorge Volio son titre de vice-président et ses droits de député.On ne pouvait être plus malpropre.On imagine sans difficulté l'effet que les nouvelles de Liberia, de sa dépression, de son exil forcé puis de son internement en Belgique, eurent sur le public de San José et dans toute la république.Son frère Arturo trouva tout de même la mesure comble et il prit la défense de son frère : « C\u2019est la peur du général Volio qui vous fait agir ! ».8 \u2014 Le retour du Général Volio Jorge Volio a traversé dans sa vie des sommets de joie et des abîmes d\u2019amertume.Durant l\u2019absence de son chef, le parti réformiste perd son élan mais il s\u2019organise et se consolide.Aux élections partielles de 1926, il fait élire deux autres députés.Mais les événements de Libéria ont quelque peu assombri les chances d\u2019avenir du parti.Les remplaçants n\u2019ont pas la même force ni la même poigne que le Général.Ils ont même décidé, pour les élections de 1928, d'unir les forces du Parti Réformiste au Parti de l'Union nationale lequel s'engage à poursuivre le programme du Parti Réformiste en échange de la présidence pour son chef.Après six mois de captivité à l\u2019asile, Jorge Volio obtint de parler à son bon ami et compagnon d\u2019études à Louvain, le chanoine Simons, ancien directeur du Séminaire Léon XIII.Le chanoine demande au ministère de la Justice belge d\u2019intervenir devant cet abus flagrant fait à la liberté et à la personne humaine.Les médecins belges reconnaissent le parfait état psychologique de Jorge Volio et le ministère ordonne sa mise en liberté 776 ACTION NATIONALE immédiate.La Belgique n\u2019aime pas être complice des menées invraisemblables d'un Don Ricardo Jimenez Orea-muno, ni servir ses intérêts.Jorge Volio recouvre sa liberté le 16 avril 1927.Il a près de quarante-cinq ans.Quel supplice plus profond que celui qu'il vient de connaître.Jorge Volio n\u2019en veut à personne.Il profite de son séjour en Europe pour voyager un peu et étudier les problèmes économiques et sociaux contemporains.Pendant ce temps, le 12 février 1928 eurent lieu les élections présidentielles pour la période 1928-1932.Le Parti Réformiste uni au Parti de l'Union Nationale obtient 42,348 votes et le Parti Républicain, 29,188.Le parti de Don Ricardo Jimenez qui a obtenu à peu près le même nombre de votes qu'en 1923, est battu par la coalition de ses adversaires.Le 15 février, les Réformistes se réunissent pour préparer la réception qui s\u2019impose à son chef Jorge Volio dont on annonce le retour de Belgique.Jorge Volio, sur son bateau, se demande comment le recevra son pays : aura-t-il perdu tout crédit ?quelle sera son action dans l\u2019avenir ?serait-il préférable de se retirer ?Lorsque le bateau accoste au Port Limon, il y a là des milliers de personnes, des troupes de musiciens, des arcs de triomphe, des discours, des carrosses et c\u2019est comme porté par tout le peuple qu il entre à San José.Le nouveau président élu le reçoit à bras ouverts.Toute la population de San José lui fait une ovation.Excepté, bien entendu, ceux qui ont machiné son exil forcé.Jorge Volio accepte les discours et les louanges de réparation.Mais il revient changé; il a perdu ses illusions, il est plus triste, il n\u2019a plus les mêmes ambitions, il est déçu par la politique et par sa famille, il rêve de se retirer à l'écart, de revenir à la bonne terre, celle qui offre contemplation, travail et récompense à ceux qui la chérissent.En attendant, les partisans réformistes l\u2019accaparent et veulent, par sa présence, donner un regain de vie au parti.Le 1er mai 1928, les députés réformistes signent JORGE VOLIO (1882-1955) 777 un document, qui deviendra public, dans lequel ils affirment leur volonté tenace de consigner dans les lois du pays tous les points du programme réformiste.Pourtant le Parti Réformiste est atteint de mort.Le parti communiste est déjà implanté à Costa Rica et sa politique athée et extrémiste gagne une partie de ceux qui avaient fait campagne avec les réformistes.La dernière campagne présidentielle à laquelle participera le Parti Réformiste fut celle de 1932 où il appuie le Parti de I Union républicaine.La situation du campesino costa-ricain s\u2019était détériorée à cause de l\u2019inactivité des deux précédents gouvernements.Il y a un certain malaise dans la population qu\u2019atteint la propagande communiste.Le Parti républicain national, dirigé par Don Ricardo Jimenez Oreamuno, gagne les élections.Pourtant Jorge Volio est élu député réformiste.Il est attaqué par les communistes qui cherchent à lui enlever sa clientèle chez les ouvriers et la main-d\u2019oeuvre des haciendas.L\u2019indifférence des uns, la condamnation et même l\u2019excommunication des autres, les attaques personnelles, le manque d argent obligèrent les chefs du parti réformiste à prendre une décision : le Parti Réformiste avait écrit une page d'histoire mais le 14 janvier 1934 il publia un manifeste annonçant qu il se retirait provisoirement de la politique active et favoriserait une oeuvre d'éducation populaire.Jorge Volio fut un précurseur.Toutes ses idées revinrent hanter les élections suivantes.Tous les partis durent lui emprunter des idées.Avec Volio elles étaient trop neuves, elles menaçaient trop d\u2019intérêts établis, elles secouaient trop de consciences et de torpeur.Néanmoins son Parti Réformiste avait apporté à Costa Rica un nouveau style, un nouvel esprit politique et une nouvelle conception du bien commun.En Amérique latine, Jorge Volio fut un des premiers penseurs et un des premiers leaders à entreprendre, par le fond, la réforme sociale.En 1940, il a 57 ans : on inaugure l\u2019Université de Costa Rica, celle qu\u2019il avait demandée dès 1923.On l\u2019invi- 778 ACTION NATIONALE te à faire partie du professorat.On le nomme doyen de la faculté de philosophie et littérature et il y enseignera la philosophie et l\u2019histoire de Costa Rica, charge qu\u2019il abandonnera vers 1948.A cette époque le vieux guerrier se réveille en lui et il s\u2019oppose par les armes à quelque entreprise illégale du Parti de libération nationale.En 1953 il sera nommé député du Parti Républicain national.C\u2019est en 1955, à 73 ans, un 20 octobre, qu\u2019il rendra son âme au Seigneur, comme un catholique têtu, pleinement réconcilié avec l\u2019Église, dont le travail incessant et les luttes continuelles ont fait avancer la pensée sociale de toute l\u2019Amérique latine.Jorge Volio demeure non seulement une grande personnalité politique de plein droit et un géant dans l\u2019histoire de Costa Rica mais il a droit de recevoir les hommages des hommes qui voient en lui un de ces rares prophètes et voyants.Au prix d\u2019imprévisibles choix dans sa vie, il a su poser les vrais problèmes et chercher avec toute son âme les solutions pratiques qui s\u2019imposaient pour son temps et son pays.Son sort le plus terrible fut de n\u2019avoir pas toujours rencontré des hommes à sa taille qui auraient pu le comprendre et le seconder.Sa vie, loin d\u2019être une faillite, aura été une aurore pour son pays et une inspiration pour combien de jeunes par toute I Amérique latine ! Ce sont les jeunes que l\u2019on voit le plus fréquemment comme pèlerins à sa tombe dans le beau cimetière de San José, perle entourée de montagnes douces et sombres.Même mort, le Général Jorge Volio reste une source d\u2019inspiration.Il a aimé l\u2019intelligence et il a voulu de toutes ses forces d'homme qu elle serve la justice, jusqu'au bout. 779 PLAYBOY ET L'HOMME CONTEMPORAIN Comme Miss Amérique pour la femme, le Playboy semble b:en être le symbole de l'homme américain de notre temps.Harvey Cox, théologien protestant, nous présente une étude de ce magazine.« Il faut que l'homme ait et qu'il utilise tous les derniers biens de consommation, mais il ne peut pas se permettre d'y tenir trop car le style ne va pas tarder à changer et il faut qu'il soit toujours prêt à s'adapter.Angoissé à l'idée de préparer un « drink » de façon incorrecte, d'aimer un orchestre de |azx qui n'est plus dans le vent, de porter une cravate à la mode de l'année dernière, il se sent rassuré par l'accent péremptoire de Playboy, en comparaison duquel les encycliques papales sont indécises.« N'hésitez pas.lui dit-on, ce veston dernier cri est ce que tout homme de bon goût por-tera la.saison prochaine».Si le lecteur a quelque doute sur sa virilité il en sera débarrassé en sachant que « les hommes vraiment hommes réclament cet arôme âpre et masculin » (d'une marque de cigare).Une veste de chasse doublée de fourrure est décrite comme la chose la plus masculine depuis l'homme des cavernes.« Etre un mâle suppose nécessairement une relation quelconque avec les femelles».Playboy aborde ce problème-là sans hésitation.Et il le résout de la même façon.Le sexe devient une de ces questions que le consommateur de loisirs traite, s'il est avisé, avec son adresse et son détachement habituel.La fille devient l'accessoire désirable _ et d'ail- leurs indispensable \u2014 du Playboy.« Il faut à tout prix maintenir la sexualité dans les limites du divertissement.Ne jamais la laisser dégénérer en chose sérieuse.Quand le temps des jeux est passé, la fonction de la compagne de jeu cesse, par conséquent il faut qu'elle comprenne les règles du jeu.Comme le dit si bien le jeune homme d'une caricature de Playboy à la jeune fille à demi-vêtue qu'il embrasse passionnément : « Pourquoi parles-tu d'amour à un moment pareil ?».« Ce qui amène réellement des lecteurs à Playboy, c'est la peur d^être engagé, cette peur de l'engagement avec une femme qui paralyse beaucoup d'Américains, qui sur d'autres plans sont adultes.Cette crise d'identité du mâle a ses racines dans la peur du sexe, une peur curieusement combinée avec la fascination.Playboy s'efforce de pallier cette anti-nomie en réduisant les proportions de la sexualité, sa puissance et sa passion, à une denrée de consommation courante Aussi, dans l'iconographie de Playboy, la femme nue symbolise une facilité totale d'accès à la sexualité.Mais n'exige rien ae I observateur ». 780 ACTION NATIONALE LE CARDINAL SUENENS ET L'ÉCOLE CATHOLIQUE « Tout comme il y a un climat de certitude familiale ou de certitude sociale sans lequel une éducation ne peut réussir, il doit aussi exister un climat de certitude religieuse.L enfant y a droit dès le berceau, comme il a le droit de trouver le soleil qui est là; le soleil n'a pas attendu, pour donner sa lumière et sa chaleur, que nous fassions appel à lui; le soleil est là, il éclaire, il réchauffe.« De la même manière.Dieu est présent pour l'enfant, dès sa naissance, qu'il le sache ou non.Dès son arrivée dans la vie, il est son Père, et le Christ est son Rédempteur.C'est en leur nom qu'il a été baptisé aussitôt après la naissance.Au nom de la pédagogie, faite de certitude et de sécurité, au nom de la logique du baptême qui requiert une école chrétienne pour l'enfant chrétien, il faut livrer toutes ces richesses dès le départ, pour un bon départ ! a Les parents ont le droit et le devoir de retrouver en l'école l'atmosphère de leur foyer, l'accueil de foi chrétienne et de profondes traditions humaines, faites de grandeur et de beauté.Une chance unique est offerte aux parents de repenser leur foi en fonction de l'enfant.« Que l'école soit vraiment chrétienne dans toute l'acception du terme, non pas en raison de l'inscription de la façade __ école saint X ou saint Y \u2014 mais parce que réellement cette école vit chrétiennement, par tous ses pores, par tout ce qui respire en elle.Sans doute faut-il la théorie, les cours de religion.mais à condition qu'ils imprègnent toute la vie de l'école et que le christianisme y soit vécu dans toutes ses dimensions, dans toutes ses épaisseurs humaines.« En un mot, c'est une atmosphère chrétienne qui doit caractériser une école chrétienne : le style chrétien des relations entre le maître et ses élèves, l'esprit de charité que l'on essaie d'inculquer aux enfants, le style chrétien de tout l'environnement, la respiration de chacun des cours, même les plus profanes.Dans ce sens-là, rien n\u2019est profane, tout est sacré.Il n'y a pas deux mondes juxtaposés.Cette sorte de dualisme qui rangeait autrefois la religion dans un casier à part, nous l'avons résolument écarté pour offrir à l'enfant un christianisme vécu dans tout l'implicite de la vie.» Allocutions du Cardinal Suenens aux enseignants, les 22 et 27 septembre 1969.\u2014 Extraits de l'AMOUR ET LA VIE, feuilles familiales.Bruxelles, Janvier 1970, p.23. ( < En ce temps-là la Bible par Julia Richer La Bible en parution hebdomadaire.Merveilleuse idée d\u2019André Frossard, Grand Prix de littérature catholique 1969, réalisée par le groupe Femmes d'aujourd'hui de Belgique, sous la direction de Georges Defosse.Ces fascicules dont on entend parler depuis déjà quelque temps en Europe sont maintenant accessibles au Canada.Imprimé sur papier glacé, sous la forme d\u2019un magazine en couleurs, le texte de la Bible est présenté avec toutes les ressources de la technique moderne.Le texte intégral de I Ancien et du Nouveau Testament a été principalement établi par André Frossard à partir de la Vulgate, « chef-d\u2019oeuvre de la langue latine, disait Paul Claudel, source inépuisable d\u2019enseignement, d\u2019enthousiasme, de consolation et d\u2019illumination .le langage même de notre entretien avec Dieu ».Les fascicules de la Bible se présentent sous deux aspects : d abord le texte sacré \u2014 24 pages au centre du magazine avec de très belles illustrations qui le resitue visuellement dans la vie actuelle; puis, au début et à la fin, huit pages d explications, de présentation, de témoignages, ceux-ci recueillis auprès des plus hautes personnalités des églises chrétienne, juive, protestante et orthodoxe.Une chronique de questions et réponses à propos de la Bible accroche, à chacun des numéros, I intérêt du lecteur.Et il va sans dire que les fascicules « En ce temps-là la Bible » sont naturellement soumis à l\u2019Imprimatur. 784 ACTION NATIONALE L\u2019initiative d'André Frossard a déjà créé en Europe un profond remous.L\u2019intérêt soulevé autour de l\u2019événement démontre que l\u2019homme moderne qu on pouvait croire hostile à ce genre de publication paraît avide de redécouvrir la Bible.Doit-on attribuer cette nouvelle faveur dont jouit la Bible à la présentation typographique du texte ?Aux illustrations très bien choisies de chefs-d\u2019oeuvre de l\u2019art sacré ?Aux explications nombreuses qui éclairent le texte ?Sans doute.Ce qui importe toutefois c\u2019est que le texte biblique redevient populaire et atteint ainsi le coeur des hommes de notre époque.Car par la Bible Dieu parle.« Le livre parle et tout mon être l\u2019écoute, dit Pierre Emmanuel dans un fort beau texte publié dans « En ce temps-là la Bible », celui-ci est espace mystérieusement en éveil où les mots du Livre deviennent souffle, sa langue Parole \u2014 commensurable, incommensurable, avec l\u2019intelligence que j en ai.Je ne lis le Livre que pour l\u2019entendre, le toucher, le saisir de tous mes sens : et plus encore être saisi par lui.« Le coeur de Dieu bat tout au long de cette histoire souvent affreuse et toujours sainte : pas un instant il ne s'arrête, elle ne tient ensemble que par lui.Le Coeur : la plus haute conscience qu ait I homme de son néant, de sa réalité ».Reprendre la Bible, la réapprendre ou, pour certains, la découvrir, c\u2019est ouvrir sur l\u2019ineffable un puits de lumière.Bien sûr la Bible renferme quelques longueurs, bien sûr la Bible nous est parfois obscure.Aujourd\u2019hui pourtant la science en révèle l'authenticité et le chercheur même y puise une documentation historique, géographique et autre dont la source se perd dans la nuit des temps.Mais la Bible nous révèle bien autre chose que la réalité trop souvent nécessaire aux esprits sceptiques de ce temps; elle transmet la parole de Dieu, compatissante et miséricordieuse.Et ces accents, I homme traqué du 20e siècle, sans l\u2019avouer, espère les entendre.« Dieu n\u2019est pas une idée, une abstraction, mais un être vivant, écrit André Frossard.Dans cette optique, EN CE TEMPS-LÀ LA BIBLE 785 le langage des images, si dédaigneusement traité par certains, vaut aussi bien pour les intellectuels de notre temps que pour les ignorants présumés des temps anciens, pour peu qu\u2019ils admettent avec tous les grands spirituels que le vocabulaire pour ainsi dire le plus concret, le plus matériel, en un mot le plus « humain » est, dans son insuffisance, plus près d\u2019exprimer la prodigieuse densité du réel divin que les abstractions des philosophes ».C est I originalité de «En ce temps-là la Bible».Dans I amoncellement d\u2019imprimés qui attirent l\u2019oeil à I étalage ce magazine nouveau se présente revêtu, comme eux, de couleurs vives mais il offre un texte à nul autre pareil.« Je ne saurais personnellement dire trop grand bien, soit du projet, soit de la façon dont on en a conçu la réalisation, déclare S.E.le Cardinal Garonne, préfet de la Congrégation de l\u2019enseignement catholique.Nous avons maintenant de quoi rendre à la Parole de Dieu^ un cadre capable d\u2019y introduire et de lui permettre d irradier dans une conscience.» S.E.le Cardinal Liénard, à son tour, écrit : « Votre initiative m'intéresse vivement car je crois que le monde a tout à gagner à lire ce Livre .Pour nous, croyants, c\u2019est la Parole de Dieu .Mais j\u2019espère que tous vos lecteurs e comprendront de mieux en mieux à mesure qu\u2019ils liront le texte lui-même dans la bonne traduction française que vous leur offrez, et qu\u2019ils verront à quel point il laisse le champ libre aux découvertes de la science et de l\u2019histoire, qu\u2019il ne prétend nullement contredire.Vous en faites état très heureusement et j\u2019apprécie beaucoup cette méthode.».En ce temps-là la Bible » sera distribué au Canada par trois voies différentes.Vente en librairie, distribution exclusive : les Éditions Fides; vente au kiosque : L.M.P.I.et abonnements : Périodica. L\u2019Édition québécoise en quelques lignes par Julia Richer André Laurendeau dramaturge Dans la collection « L\u2019Arbre », les Éditions HMH viennent de publier le Théâtre d'André Laurendeau.C\u2019est une initiative qui enchantera les amis de ce journaliste, trop tôt disparu, remarquablement doué et dont I influence joue encore autour de nous.André Lanrendeau était un artiste dans toute la signification du terme.Délicat, sensible, supérieurement intelligent, il avait le don de l\u2019éloquence parlée et écrite.Son style, tout en nuances, impressionniste, se rapproche souvent dune musicalité qui avait totalement imprégné sa jeunesse, son père Arthur Laurendeau étant musicien de carrière.Meilleur romancier sans doute que dramaturge Une vie d'enfer le prouve bien \u2014 André Laurendeau avait tout de même des qualités inhérentes au theatre.On se souvient de l\u2019échec de « Deux femmes terribles » en 1961 ?A la lecture on se demande les raisons de cette faillite.Pourquoi ce texte ne passa-t-il pas la rampe ?Trop littéraire peut-être ?Trop statique .Pourtant il s\u2019y trouve des temps forts qui auraient du retenir le spectateur.Ces deux femmes, en vérité, semblent deux aspects d\u2019une même personne; d\u2019un côte I épouse fidèle, sereine, sacrifiée et agrippée à son bonheur; de l\u2019autre la femme révoltée, agressive et tragique.Agnes et Hélène finissent par se fondre l\u2019une dans I autre, L'ÉDITION QUÉBÉCOISE EN QUELQUES LIGNES 787 après le suicide de Renault, alors que la première enfin conquérante reprend sa place légitime et que l\u2019autre, la maîtresse, se fait évanescente dans son désir de recommencer une nouvelle aventure.Réal Benoit nous dit, dans sa préface, que Marie-Emma sera reprise à la télévision.Je ne l\u2019avais pas vue en 1958 mais j imagine qu\u2019avec les moyens sensationnels dont dispose maintenant les techniciens du petit écran cette pièce, tout entière tournée vers le rêve, saura nous conquérir.C\u2019est le texte le plus impressionnant des trois pièces de Laurendeau « La vertu des chattes » y apparaissant de très loin le plus faible.Marie-Emma évoque un nom connu \u2014 Emma Bovary qu on oublie toutefois parce que Laurendeau traite son sujet d\u2019une façon très personnelle; Emma Bovary jouait sa vie sur le rêve, désenchantée par un mariage qui ne répondait en rien à ses aspirations sentimentales.Marie-Emma joue sa vie entière dans un rêve éveillé qui prend le visage, la voix, les gestes d\u2019un homme qu elle seule perçoit.Vie manquée d\u2019une petite fille, trop tôt orpheline, vouée à la solitude.Laurendeau rend fort bien cet état d\u2019hypnose qui conduit Marie-Emma aux bords du suicide.Même le tableau final qui évoque Marie-Emma souriant à son mari ne parvient pas à nous détacher de I image d un fantôme dangereusement séduisant.Celui-ci demeure présent.Comment cette femme, si mal accrochée au quotidien, parviendra-t-elle à échapper à son emprise ?Histoire de Saint-Laurent Après son Histoire de la Province de Québec terminée récemment par le 41e volume qui parut aux Éditions Rdes en décembre 1969, Robert Rumilly se remet à la tâche en écrivant des monographies : « Cent ans d\u2019éducation, le collège Notre-Dame 1869-1969 », Éditions Fides et « Histoire de Saint-Laurent », Éditions Beauchemin, dont nous parlerons aujourd\u2019hui.Une histoire de Montréal 788 ACTION NATIONALE devrait sortir incessamment des presses aux Éditions Fides.De son écriture alerte Robert Rumilly retrace I histoire d\u2019une localité sise à proximité de la rivière des Prairies, concession de terrains de « cinq arpents de front sur quinze de profondeur », faite en 1687 aux trois fils de Jean Descaries, défricheur du début de la colonie, ami de Maisonneuve et de Jeanne Mance.C est une terre, pour la bien situer, qui s étendait de la rue Namur actuelle à la Côte-des-Neiges, jusqu\u2019à la Côte Notre-Dame-de-Vertu, de chaque côté du boulevard Décarie ».On juge l\u2019isolement des premiers habitants de Saint-Laurent, qui devaient envisager \u2014 à cause de la rivière des Prairies, chemin naturel des guerriers iroquois, \u2014 la menace constante de cruels ennemis.Il faut attendre 1700 pour que s\u2019ajoutent aux noms des trois frères Descaries dix-neuf autres familles.Autour d\u2019eux et de leurs successeurs, des prêtres, curés des paroisses naissantes; l'un d'entre eux, Jean-Baptiste Gaultier dit Saint-Germain, parvient à convaincre les autorités ecclésiastiques de l\u2019urgent besoin de religieux et de religieuses enseignantes dans sa paroisse.En 1847 le rêve devient une réalité et les Pères et Frères de la Congrégation de Sainte-Croix arrivent au Canada, assistés très peu de temps après par une équipe de Soeurs de la même congrégation.Le collège et le couvent qui naîtront plus tard deviennent le centre de Saint- Laurent.La petite ville ne cesse de grandir.Montréal, la métropole, y jette des yeux gourmands.Déjà en 1907 on parle d\u2019annexion ! Mais Saint-Laurent résiste.E le devient peu à peu une ville industrielle dynamique, celle que nous connaissons aujourd\u2019hui.Conséquence d'une évolution collective le collège des Pères de Sainte-Croix, transformé en CEGEP, passe à l\u2019État provincial et le Collège Basile-Moreau devient Ecole normale.Malgré tout cependant, conclut M.Rumilly, Saint-Laurent garde toujours cet esprit « des vieilles familles » qui donne le ton à une agglomération de ce genre. L'ÉDITION QUÉBÉCOISE EN QUELQUES LIGNES 789 Un index des noms cités, une liste des maires de la ville, des maires de la paroisse, des curés, des présidents de la municipalité scolaire terminent le volume.Maria de l\u2019Hospice Madeleine Grandbois est la soeur de notre grand poète.Elle lui ressemble par plus d\u2019un aspect.Excellent écrivain, sa prose poétique captive par des nuances, une profondeur, des accents émouvants.Les contes de « Maria de I Hospice » publiés aux Presses Libres évoquent tous un passé où ressuscitent des paysans, nos paysans, tels qu\u2019ils sont encore dans certaines campagnes québécoises.Leurs récits sont étonnants.« C\u2019est en les écoutant jadis, nous dit le narrateur, qu\u2019il m\u2019arriva de réfléchir pour la première fois sur ces redoutables forces aveugles que l\u2019homme porte en son coeur et qui orientent parfois son destin d\u2019une aussi étrange façon ».Maria de l\u2019Hospice, pauvre fille qui se laissa pendre pour sauver son vaurien de mari; le Père couleuvre, faiseux d histoires, détruit par ses propres mensonges; le lac au ver d\u2019où surgissaient les fantômes; le sacrifice de l\u2019abbé Léger qu\u2019on ne croyait pas digne de Saint-Pancrace; la misère du pauvre Philémon Détreilles; la bague du chercheur d\u2019or : voilà les histoires que raconte Madeleine Grandbois avec un sens inné du suspense, de la vérité psychologique, et une aisance d\u2019écrivain racé.Les parlementaires et l\u2019administration au Québec Les phénomènes socio-politiques québécois ont fait, depuis quelque temps, le sujet de plusieurs études.Deux ont été publiées aux Presses de l\u2019Université Laval : Quatre élections provinciales au Québec, 1956-1966, dont nous avons parlé ici en janvier dernier, et Les parlementaires et Iadministration au Québec, livre qui retient maintenant notre attention. 790 ACTION NATIONALE Ces documents contribuent à expliquer un système qui, pour certains, demeure difficilement assimilable.L\u2019analyse des rapports des parlementaires et de l\u2019administration au Québec a eu, comme point de départ, un séminaire qui s\u2019est tenu durant l\u2019année 1965-1966 au département des Sciences politiques de Laval.Une cinquantaine de députés se prêtèrent volontiers au questionnaire élaboré par une quinzaine d'étudiants.Le milieu où se recrutent les parlementaires, leur rôle au sein de l\u2019Assemblée Nationale, leurs contacts avec les fonctionnaires : autant de sujets qui éclairent le lecteur sur un milieu très particulier.La montée de la technocratie, l'un des faits les plus caractéristiques de l\u2019évolution actuelle de notre système parlementaire, est aussi étudiée dans l'optique de ces rapports entre parlementaires et fonctionnaires : ceux-ci en place et protégés par une stabilité d\u2019emploi; ceux-là élus par le peuple, et dont le court passage, parfois, à l\u2019Assemblée nationale ne permet aucune action en profondeur.Le questionnaire soumis à nos parlementaires pour éclairer le débat nous est donné en annexe et ajoute à l'intérêt de l'ouvrage. LE COMBAT, D'ALBERT CAMUS 791 LE COMBAT D\u2019Albert Camus Textes établis, annotés et présentés par Norman Stokle* 5 artieles et éditoriaux d'Albert Camus publiés dans «COMBAT» entre 1944 et 1947, avec une introduction de Norman Moitié, professeur à I université de Washington, de nombreuses notes, une bibliographie de Camus et une liste chronologique complète de ses écrits dans «COMBAT».Inédits pour la plupart, les écrits journalistiques présentés dans cet ouvrage constituent une partie intégrante de l'œuvre de Camus, en meme temps qu'un compte rendu d'une des périodes les plus bouleversées de l'histoire de l'humanité.Dans I histoire des lettres, il est peu d'écrivains de l'envergure de Camus qui, comme lui, aient offert à la postérité l'exemple quotidien d une éthique en action.A mesure que nous le voyons affronter une multiplicité de problèmes complexes, nous pouvons comprendre d autant plus facilement comment ces mêmes problèmes, è sur tour, influençaient son développement moral et lui fournissaient la matière de son œuvre créatrice.Ces éditoriaux et ces articles constituent un morceau de « Camusiana » d'une émouvante fascination.Mais ils témoignent aussi du passage torturé de la France, se libérant des serres nazies pour se jeter dans l'univers sinistre de laqe nucléaire.\t3 Comme le dit Norman Stokle dans son introduction, ces écrits « peuvent être considérés comme le diagnostic de la maladie de I homme moderne en même temps qu'une liste des remèdes dont il a ,,eso',n.i un.5lmPle manuel de recommandations pour le règlement et I amelioration des relations de l'homme avec ses semblables.Mais ils sont aussi le témoignage angoissé de la mission d'un Sisyphe qui voulait imposer un sens à la vie humaine dans un univers qui en semblait dépourvu.Dans cette mission, il trouva sa raison de vivre».Henri Métivier * Les Presses de l'Université Laval, Québec.376 pages, Montherlant moraliste d\u2019après ses romans par Marcelle Létourneau La littérature du XXe siècle présente une pléiade de moralistes qui veulent offrir à leurs lecteurs un art de vivre.Camus, Gide, St-Exupéry, Malraux et Mon-therland ont manifesté particulièrement cette préoccupation.Chacun d\u2019eux, à sa façon, a voulu donner un sens à la vie et indiquer la meilleure attitude à prendre devant elle.Montherlant, par exemple, a insisté beaucoup sur la notion d\u2019alternance, qui consiste à adopter, avec lucidité, des attitudes contradictoires.C'est ainsi qu\u2019il voudra jouer le jeu de la vie le plus noblement possible, même s\u2019il sait que cette dernière est un non-sens.Une telle morale s\u2019exprime généralement dans une oeuvre du genre didactique : Montherlant aurait donc pu choisir d'écrire des maximes, des pensées, des essais ou des propos.Il a opté pour les essais.C est ainsi qu\u2019on a vu paraître : -Aux Fontaines du désir, La Petite Infante de Castille, Un Voyageur solitaire est un diable, La Relève du matin, Les Olympiques, Mors et Vita, Service Inutile et les Carnets.Pourtant, Montherlant ne se limite pas à ce genre littéraire, il deviendra aussi romancier, et ses romans seront d\u2019un nombre presque égal à celui de ses essais.Le moraliste s\u2019effacera-t-il complètement pour faire place au romancier?On peut en douter: quand un homme s\u2019est penché longuement sur les problèmes que pose l\u2019existence, il lui est difficile d\u2019oublier les réponses ou les éléments de réponse qu'il MONTHERLANT, MORALISTE 793 a trouvés.Il est plus vraisemblable de croire que les romans de Montherlant subiront l\u2019influence du moraliste.Ce dernier voudra donc profiter des services du romancier pour illustrer l'art de vivre qu'il avait suggéré à ses lecteurs dans les essais.Pour cette raison, le roman prendra une forme particulière : le genre du roman, sa composition et son style laisseront deviner la présence du moraliste.L'auteur tiendra compte aussi de la morale qu\u2019il veut exposer, quand il choisira l'époque et le milieu dans lesquels évolueront ses personnages.Ces derniers, enfin, dans l\u2019évolution de leur conscience, découvriront par leur expérience, les grandes idées du moraliste.En étudiant deux romans de Montherlant, Les Célibataires et Le Chaos de la nuit, il sera possible d\u2019établir, dans une certaine mesure, quelle est l\u2019influence du moraliste sur le romancier.* Cette influence s\u2019exercera d\u2019abord sur le choix du genre de roman.En tant que moraliste, Montherlant éliminera immédiatement le roman d\u2019intrigue, d\u2019aventure, et le roman tourné vers la peinture du monde extérieur : dans ces oeuvres, l'homme joue un rôle secondaire, et c\u2019est l\u2019homme qui intéresse le moraliste.Pourrait-il écrire un roman historique ou policier ?L\u2019histoire, on le sait, peut dégager une morale.Mais, ou bien cette morale est collective, et la morale de Montherlant est individuelle, ou bien elle exige un héros qui est très engagé dans une cause à laquelle il croit fortement, et la morale de Montherlant refuse un tel engagement.Quant au roman policier, ce n\u2019est qu\u2019accidentellement qu\u2019il suggère une morale autre que celle du criminel qui finit toujours par être puni.Le roman de mystère, pour sa part, est trop éloigné de la réalité pour permettre à un lecteur d'y trouver un art de vivre.Reste le roman psychologique qui, lui, est susceptible d\u2019intéresser le moraliste qu est Montherlant.Ce genre de roman veut, en effet, évoquer toute I âme d un personnage dans son 794 ACTION NATIONALE évolution.Les deux romans que nous étudions auront donc pour objet de nous montrer l\u2019évolution de la conscience de Léon de Coantré, dans les Célibataires, et le Célestino Marcilla, dans Le Chaos de la nuit.Plusieurs possibilités s\u2019offrent encore au romancier, quand il arrive à l\u2019étape de la composition du roman.Il peut se fonder sur l\u2019unité de l\u2019expérience humaine et paraître se laisser conduire par les exigences de la vie de ses héros qui se forment peu à peu.Stendhal a procédé de cette façon, dans Le Rouge et le Noir.Mais si Montherlant agissait ainsi, il risquerait de s'éloigner de l\u2019art de vivre que veut illustrer le moraliste.Il préférera donc ordonner son oeuvre à partir d'une crise qui provoquera des attitudes particulières chez le personnage, attitudes qui correspondront à celle que préconise le moraliste.La crise que vivra Célestino sera celle de la vieillesse; elle l\u2019obligera à porter des jugements de valeur sur sa vie : a-t-il une raison de s'engager avec autant de conviction dans la question sociale et politique ?L'Espagne, telle qu'elle était devenue, méritait-elle qu'il lui ait consacré toute sa vie ?Comment aurait-il dû vivre ?Cette crise l\u2019obligera aussi à choisir les attitudes à prendre devant la mort qui approche : peut-on accepter la mort aussi courageusement dans sa vieillesse que dans sa jeunesse ?Quelle est la nature des relations qu'on doit avoir avec ceux qui nous entourent quand la mort s\u2019annonce ?Telles sont les principales questions que la crise vécue par Célestino fera surgir.Le moraliste n\u2019est-il pas celui qui tente d'apporter une réponse à toutes ces interrogations ?Léon de Coantré, lui, vivra une crise causée par la mort de sa mère et la ruine qu\u2019apportera la succession.Peut-on vivre et mourir noblement dans le dénuement et l'isolement absolus ?Quelles attitudes doit-on prendre pour y parvenir ?« Moraliste, à toi de répondre », dit le romancier.Le style que choisira Montherlant sera celui qui lui permettra de s\u2019exprimer le plus souvent et le plus directement possible en tant que moraliste.Il ne s'effa- MONTHERLANT, MORALISTE 795 cera pas derrière ses personnages comme le fait Flaubert, par exemple, dans L'Éducation sentimentale et Madame Bovary.Il se réservera, au contraire, une place importante dans le roman, en tant que narrateur.Et ce narrateur ne se contentera pas de rapporter des faits, il y ajoutera un jugement personnel.Vient-il de raconter comment Léon de Coantré a refusé de se marier à des jeunes filles de familles riches ou renommées ?Aussitôt il portera un jugement de valeur sur l'époque dans laquelle vit son personnage : « ambition et cupidité sont les deux jambes de l'homme du siècle; celui qui ne les a pas est un cul-de-jatte dans la foule ».Léon a donc eu tort de refuser ces mariages ?Ce n\u2019est pas ce que pense Montherlant, et il le fait savoir de façon non équivoque : « Nous cependant, qui écrivons ceci, nous tirons notre chapeau à ce cul-de-jatte »\\ On ne peut être plus clair : la morale de Montherlant exige qu\u2019on ne suive pas, sans réflexions préalables, les idées et les façons de vivre de son époque.Ces interventions permettent aussi à l\u2019auteur de souligner le fait qu\u2019il ne peint pas un individu particulier, mais un individu typique, qui possède les traits de son espèce.Ainsi, par cette phrase : « c\u2019est un état que nous ne souhaitons à personne que celui d\u2019être le richard de la famille »1 2 3, Montherlant fait de M.Octave le type même du richard de la famille.Or, nous n\u2019ignorons pas que le moraliste se refuse à peindre des individus particuliers .N\u2019est-ce pas le moraliste, encore, qui suggère au romancier les maximes ou les proverbes dont sont parsemés ses romans ?\t« Les rats fuient le radeau qui sombre .», écrira-t-il dans Les Célibatairess.« Ce qui est tragique chez les anxieux, c\u2019est qu'ils ont toujours raison de l\u2019être »4, affirmera-t-il, à deux reprises, dans le même roman.Le quatrième chapitre de Le Chaos et la nuit commencera ainsi : « L'amour rend les gens niais; la 1\t\u2014 Montherlant, Henry.«Les Célibataires».Paris, Gallimard 1954 p.35.(«Le livre de poche»), 2\t\u2014 Op.cit.: p.95.3\t\u2014 Op.cit.: p.60.4\t\u2014 Op.cit.: pp.73-112. 796 ACTION NATIONALE haine les rend bêtes, l\u2019amertume les rend fous »5.De telles phrases trouveraient facilement place dans un essai.Pourtant, quand il est sur le point de livrer l\u2019essentiel de sa morale, Montherlant n'intervient plus directement.C\u2019est ainsi qu'il fera intervenir les haut-parleurs de la mort pendant l\u2019agonie de Célestino : « Rien n\u2019a d\u2019existence, diront-ils, puisque tout va cesser d\u2019exister quand vous allez cesser d'exister.tout ce que vous faites n\u2019est raisonnable que si vous le tenez pour un jeu; autrement vous êtes dupes .Il n'y a pas de « tâche d\u2019homme »; il ne s\u2019agit que de passer le temps »6.Les haut-parleurs de la mort sont nés, bien sûr, de l\u2019imagination propre au romancier, mais, quelle belle occasion n'offrent-ils pas au moraliste de s\u2019exprimer.Cette possibilité d'expression, Montherlant voudra encore la donner au moraliste quand il choisira le cadre dans lequel évolueront ses personnages.Ce n\u2019est pas sans raison que Léon, Élie et Octave vivent à l\u2019époque de la décadence de la noblesse française.Ils seront ainsi amenés à faire un choix; agir comme si rien n\u2019avait changé ou s\u2019adapter à la nouvelle mentalité que l\u2019époque veut leur imposer.Nous l'avons déjà vu, Léon n\u2019est pas de son époque, puisqu\u2019il n\u2019a pas manifesté d\u2019ambition ou de cupidité au moment où il aurait pu se marier.Et le moraliste l\u2019approuve.C\u2019est encore ce dernier qui s\u2019élève contre le goût de la nouveauté : « c'est là signe de barbarie »; dans toute société, ce sont toujours les éléments d\u2019intelligence inférieure qui sont affamés « d\u2019être à la page ».Incapables de discerner par le goût, la culture et l\u2019esprit critique, ils jugent le problème automatiquement d\u2019après ce principe, que la vérité est la nouveauté.»7 Octave est l\u2019un de ces personnages qui se nourrissent de nouveauté.Et il faut lire le portrait que Montherlant fait de lui, pour comprendre que ce genre de personnage ne représente pas son idéal .5\t\u2014 Montherlant, Henry.«Le Chaos de la nuit».Paris, Gallimard, 1963, p.102.6\t\u2014 Op.cit.: pp.270-71.7\t_ Montherlant, Henry.« Les Célibataires ».Paris.Gallimard, 1954.p.118.(«Collection livre de poche»). MONTHERLANT, MORALISTE 797 Montherlant, en tant que moraliste, refuse d'entrer dans le monde contemporain.Élie et Léon réaliseront cet idéal.Célestino en fera autant dans Le Chaos de la nuit; quand il aura remis ses dernières volontés à sa fille, il expliquera : « Ce que je veux, tu m\u2019as bien compris ?C est échapper à la société en mourant comme je lui ai échappé à peu près toute ma vie ».s Cette société contemporaine, dans laquelle refusent d\u2019entrer Montherlant et ses héros, est influencée surtout par la nation américaine.C\u2019est pourquoi le moraliste qu\u2019est Montherlant ne manquera pas de porter des jugements très sévères sur les États-Unis.Dès la première page du roman Le Chaos et la nuit, Célestino déclare : « J\u2019aime encore mieux le Pape que I Amérique.»e Et l\u2019on sait que ce personnage rêvait de détruire tout ce qui restait au monde de catholicisme .A son heure dernière, une musique américaine viendra le déranger : « une chansonnette nord-américaine, sur un rythme hystérique, un trémoussement hideux de singes et de singesses ivres »10 Et Célestino de se passer la réflexion suivante : « Le catholicisme n\u2019a pas fait en deux mille ans autant de mal que les États-Unis en moins de deux cents ».\u201c Il était donc important que les personnages de Montherlant vivent à l\u2019époque moderne, pour permettre à ce dernier de juger moralement cette époque.Mais il était important aussi que les héros refusent cette époque; c\u2019est pourquoi Léon continue à vivre comme un noble quand la noblesse disparaît; c est pourquoi Célestino demeure anarchiste et persiste à vouloir sauver l\u2019Espagne alors que la majorité des Espagnols sont satisfaits de leur sort.De même qu\u2019ils résistent à la société de leur temps, les héros de Montherlant résisteront à leur milieu.Et I auteur, de ce fait, pourra porter un jugement moral sur la valeur de ces milieux.La première partie du roman 8\tMontherlant, Henry.«Le Chaos de la nuit».Paris, Gallimard 1963.p.121.\t' 9\t\u2014 Op.cit.: p.15.10\t\u2014Op.cit.: p.264.11\t\u2014 Op.cit.: p.266. 798 ACTION NATIONALE Les Célibataires est de composition symphonique, c'est-à-dire que l\u2019auteur peint non seulement un héros, mais toute une famille.Ce sera le cas tant que Léon et Élie n'auront pas quitté leur maison d\u2019Arago.Les liens qui unissent les membres de cette famille sont à la fois très forts et très fragiles : Léon et Élie ne sont liés l'un à l\u2019autre que par l\u2019habitude qu\u2019ils ont de vivre ensemble depuis des années.Tous les deux, ils méprisent Octave, qui le leur rend bien.Quels sont donc les raisons pour lesquelles ces personnes restent unies ?L'argent et la renommée.Élie et Léon ne verraient probablement jamais Octave s\u2019ils ne devaient compter sur lui pour subsister, et ce dernier ne les aiderait pas s\u2019il n\u2019avait peur qu\u2019on reproche à un homme de sa renommée et de sa richesse de laisser périr les membres de sa famille.Le milieu familial dans lequel vivent ses personnages permettra donc à Montherlant de manifester son mépris pour l\u2019argent et le « qu\u2019en dira-t-on » : Léon ne parviendra à vivre pleinement selon la morale de Montherlant que lorsqu\u2019il aura accepté de rompre avec les membres de sa famille et de renoncer à l'argent.C'est à cette condition aussi que Célestino parviendra à la lucidité à laquelle tient tant Montherlant.Il ne verra clair qu\u2019au moment où il aura rompu avec sa fille, sa soeur et son beau-frère.Il avait aimé la première pendant son enfance, mais alors elle n\u2019habitait pas avec lui.Pendant qu\u2019ils vécurent ensemble, sa présence lui devint de plus en plus pénible; il la supportait parce quelle le libérait de plusieurs travaux d\u2019ordre pratique et parce qu\u2019elle pourrait l\u2019assister à sa mort.Même s\u2019il n\u2019était pas obligé de vivre avec son beau-frère, il n\u2019avait jamais pu le supporter parce qu'il ne partageait pas les mêmes idées politiques que lui.Il avait passé vingt ans de sa vie sans le voir, quand il apprit, par télégramme, qu\u2019il devait partager avec Vicente la succession d\u2019Élie qui venait de mourir.« Il n\u2019y avait pas plus d\u2019un an que Célestino s'était mis en tête d\u2019aimer l\u2019argent », nous apprend Montherlant; et il ajoute : « c\u2019était la peur de MONTHERLANT, MORALISTE 799 manquer dans ses derniers jours, signe classique de sénescence ».12 Par contre, si les héros de Montherlant doivent rompre avec leur milieu familial, ils doivent se montrer dignes de leur classe sociale.Les Célibataires, nous l'avons vu, font partie de la noblesse française.Et la noblesse occupe une place importante dans la morale de Montherlant.Bien sûr, il ne prétend pas que le titre est synonyme de noblesse, il reprochera à Chandelier de faire cette confusion : « car, ce qu\u2019il visait toujours, c\u2019était la particule, selon l\u2019usage du peuple, qui ignore que, autant il y a de gens à particule, et qui ne sont pas nobles, autant fou presque) il y a des gens qui ne l\u2019ont pas, et qui le sont ».13 Aux yeux du moraliste qu'est Montherlant, le noble doit posséder les qualités traditionnelles du chevalier et du gentilhomme.Il doit donc être généreux; de tous les personnages qui vivent dans ces deux romans, seul Octave et Vicente font preuve d\u2019une certaine mesquinerie.Le premier essai d\u2019aider son frère et son neveu en sauvant le plus d'argent possible et en se donnant le moins de trouble possible.Vicente, lui, essaie de tromper Célestino afin d\u2019obtenir une part plus grande de la succession qu\u2019ils doivent se partager.Léon, par contre, alors qu'il fait cadeau des meubles qu'il aurait pu vendre à sa mère.Cette générosité implique le dédain des intérêts matériels : l\u2019argent doit être méprisé, de même que le travail qui permet d\u2019en gagner et les tâches domestiques ou d\u2019ordre pratique.M.Octave, par modernisme, raconte qu\u2019il cire lui-même ses chaussures.Élie accepte facilement de laisser Léon emballer ses objets personnels, quand vient le temps de déménager.« Il faut dire que le vieillard n\u2019attendait que cela, explique le narrateur, à la fois par paresse, parce que personne n\u2019était comme lui empoté de ses mains, et parce qu\u2019il était content de voir son neveu faire à son profit une besogne d'inférieur ».14 Cé- 12\t\u2014 Op.cit.: p.135.13\t\u2014Montherlant, Henry.« Les Célibataires ».Gallimard, 1954, p.206 («Le livre de poche»), 14\t\u2014 Célibataires, p.182. 800 ACTION NATIONALE lestino affiche le même mépris du travail : « Célestino Morcilla, écrit Montherlant, voulait \u2014 voulait énergiquement \u2014 ne s\u2019occuper de rien.De rien, du moins hormis les choses sublimes ».15 Mais un homme peut avoir toutes les qualités précitées sans être noble.Il lui faut encore, et surtout, de la fierté, de la dignité, de la grandeur d'âme.C'est cette fierté qui pousse Léon à chasser, avec colère, la revendeuse qui lui offre quarante francs pour un lot de bricoles qu'il s'était décidé à vendre.Célestino aussi possède cette qualité.L\u2019auteur l\u2019affirme clairement dans sa conclusion de la description des matadors et de leurs assistants : « Il y a en eux quelque chose qui dégrade la dignité humaine, cette dignité humaine pour laquelle don Célestino s\u2019est battu ».16 Nous constatons facilement à quel point, en se montrant dignes de la classe sociale à laquelle ils appartiennent, les personnages de Montherlant aident le moraliste à illustrer son art de vivre.\u2022 \u2022 \u2022 S\u2019ils pratiquent cet art de vivre, les principaux personnages de Montherlant deviendront-ils des héros ou des modèles à imiter ?Dans un premier mouvement, on serait porté à croire le contraire : Léon et Célestino nous sont présentés, dans la plus grande partie des romans que nous étudions, comme des vaincus, des faibles, des ratés.Quand on lit ces lignes, au sujet de Célestino :\t« Vaincu de tous temps parce qu\u2019il était Espagnol, vaincu parce que d\u2019un parti, vaincu dans la guerre, vaincu parce qu\u2019un anarchiste est toujours un vaincu, vaincu parce que réfugié, vaincu parce qu\u2019en vingt ans il n\u2019avait pas pu apprendre le français.Vaincu parce qu\u2019il allait cesser d\u2019exister ».17 On est loin d\u2019être encouragé à suivre les traces de ce personnage.Léon est-il un personnage plus intéressant à imiter ?Comment suivre l\u2019exemple d\u2019une personne qui, se voyant ruinée, ne tente à peu près rien pour refaire sa situation et 15\t\u2014 Chaos de la nuit, p.57 16\t\u2014 Chaos de la nuit, p.233. MONTHERLANT, MORALISTE 801 remet son sort entre les mains d\u2019Octave qu'il flatte autant qu\u2019il le méprise ?Comment admirer un homme qui se sait trompé par son notaire et qui le laisse faire ?Si au moins ces deux personnages étaient courageux ! Mais ils sont sans cesse minés par la peur et l\u2019angoisse : à deux reprises, nous l\u2019avons vu, Léon est présenté comme un anxieux : « ce qu\u2019il y a de tragique chez les anxieux, c\u2019est qu\u2019ils ont raison de l\u2019être ».18 Célestino, lui, est « coincé entre l\u2019horreur de mourir, et l\u2019horreur de vivre ».19 Malgré toutes ces faiblesses, Léon et Célestino demeurent des héros de l\u2019énergie et de la volonté.Leur héroïsme ne leur vient pas de ce qu\u2019ils ont entrepris, il ne leur vient pas de leur audace, ni de leurs exploits extraordinaires.Il leur vient de ce qu\u2019ils ont su demeurer tels qu\u2019ils étaient, sans renoncer ni se démentir.Léon, bien sûr, quand il s\u2019est vu ruiné, a connu une période de désarroi et de faiblesse.Mais même pendant ce temps, il avait des sursauts de noblesse; il savait encore montrer de la répulsion devant la vulgarité, quand il voit agir les « éphèbes suspects » qui « mangèrent des sandwiches en les tenant à deux mains, et en arrachant comme de jeunes chiens »20; « Si l\u2019un d\u2019eux était monté dans un tramway qu\u2019attendait le noble comte, affirme l\u2019auteur, le noble comte eût attendu le tramway suivant.»21 Ces « geysers » comme dit Montherlant en parlant des accès de fierté de Léon, vont apparaître régulièrement jusqu'à ce que ce dernier aille s\u2019installer à Fréville.L'isolement dans lequel il se trouvera à cet endroit l\u2019aidera à prendre conscience de ce qu\u2019il est.Il n\u2019acceptera pas, par exemple, qu\u2019un médecin de campagne le fasse attendre trop longtemps; et, quand il aura quitté le bureau en claquant la porte, il dira : « Maintenant j\u2019ai compris.»22 Qu\u2019y a-t-il de changé ?L\u2019idée qu\u2019il se fait de lui-même : « il se rebiffe au lieu d\u2019accepter \u2014 explique l\u2019auteur, et tout son paysage 18\t\u2014 Célibataires, p.73-112.19\t\u2014 Chaos, p.118.20\t\u2014 Célibataires, p.155.21\u2014Célibataires, p.156 22 \u2014 Célibataires, p.230. 802 ACTION NATIONALE intérieur passe de l'ombre au soleil.»23 Un homme qui décide, par fierté, de rompre avec le médecin, qui pouvait lui sauver la vie, et avec son oncle, qui pouvait l\u2019aider financièrement, n\u2019agit-il pas héroïquement ?Et quand il invente un tel héros, le romancier ne risque-t-il pas d\u2019être fortement influencé par le moraliste qui veille en lui ?Pourtant, l\u2019influence de ce dernier sur le romancier se fait sentir de façon plus évidente encore dans Le Chaos de la nuit.Célestino, comme Léon, résistera énergiquement à son destin par fierté.Cette dernière, comme chez le comte de Coantré, se manifestera surtout à l\u2019approche de la mort.Lorsqu\u2019il assiste à la course de taureau, Célestino s\u2019identifie, ou du moins se compare, au taureau, et ce n\u2019est pas sans raison que Montherlant décrit ainsi la mort de l\u2019animal : « Et, alors qu\u2019il avait l\u2019échine basse quand il était debout, une fois couché pour mourir il releva la tête et la tint haute avec fierté.»24 Son agonie se déroulera, comme celle de Léon, dans l\u2019isolement le plus complet : dès le début du roman il a renoncé à revoir ses amis, Ruiz et Pineda.Peu de jours avant sa mort, il a rompu avec sa fille et son beau-frère.Chacune de ces ruptures a eu lieu quand Célestino constatait que ces personnes ne partageaient pas ses convictions politiques.L\u2019Espagne dont il rêvait était le pays du courage, de l\u2019honneur et de la noblesse.Et à ses yeux, tous ceux qui ne luttaient pas, comme lui, pour réaliser ce rêve, étaient lâches et sans noblesse.Il lui était donc impossible de continuer de vivre avec eux.Mais, si cet isolement, lui permet de mourir dans les mêmes conditions que Léon, il est donc, lui aussi, un héros de l\u2019énergie et de la volonté.Dans cet isolement, il atteindra de façon encore plus complète à l\u2019essentiel de la morale de Montherlant : pour lui, en ce moment, la mort devenait la seule chose importante : il ne lui importe plus d\u2019être anarchiste et de vouloir sauver l\u2019Espagne.\u2022< Et voici, écrit l\u2019auteur, qu'avec ces quelques minutes de tardive indifférence il aurait eu quand même, sa petite goutte de 23\t\u2014 Célibataires, p.230.24\t\u2014 Chaos, p.258. MONTHERLANT, MORALISTE 803 paradis, si la vérité est le paradis.»25 Quelle est cette vérité ?« Rien n\u2019a d\u2019existence, puisque tout va cesser d'exister quand vous allez cesser d\u2019exister.tout ce que vous faites n\u2019est raisonnable que si vous le tenez pour un jeu .Il n\u2019y a pas de « tâches d\u2019homme >\u2022;.Feignez si cela vous plaît, faites « celui qui ».Mais au fond de vous-même désertez.»26 Enfin, Célestino découvre l\u2019importance de l'alternance : « Au rebours de ce qu'il avait toujours pensé, il n\u2019y avait pas de « oui » et de « non »; tout était « oui » et « non » à la fois.Et c\u2019étaient ce « oui » et ce
de

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