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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Avril - Mai
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 1974-04, Collections de BAnQ.

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[" L'ACTION NATION ATF! Volume LXIII, Numéros 8-9 Avril-mai 1974\t$2.00 Numéro spécial double LA LANGUE FRANÇAISE *\tASPECT CONSTITUTIONNEL *\tASPECT POLITIQUE *\tASPECT CULTUREL (Correspondance : Guy Rocher \u2014 Jean Genest) (Lectures: Jean Tétreau \u2014 Hermas Bastien) POUR VOS ACHATS CONSULTEZ NOTRE REPERTOIRE D'ANNONCEURS CLASSIFIES TABLE DES MATIÈRES ÉDITORIAL : La langue officielle du Québec, c'est le français (Jean Genest)\t609 François-Albert ANGERS : 1774-1974\t618 Marcel PÉPIN : Le français au travail, une lutte ouvrière et nationale\t629 Richard ARÈS : Le Québec peut-il proclamer le français seule langue officielle de son territoire?\t645 Gilles DORION : Les professeurs de français : coupables !\t675 Laurier RENAUD : Entre le 29 octobre et l'avènement d'une politique linguistique\t680 Viateur BEAUPRÉ : Quand on y pense\t686 Louis-Paul BÉGUIN : Le bilinguisme\t697 Christian VANDENDORPE : Les multinationales\t707 MOUVEMENT QUÉBEC FRANÇAIS: Mémoire à M.Robert Bourassa, premier ministre\t711 Charles GASTONGUAY et Jacques MARION : L'anglicisation du Canada\t733 Gaston LAURION : La langue seconde ou Des langues étrangères\t750 André GAULIN : Entre l'exil et la parole\t758 CORRESPONDANCE : Guy Rocher \u2014 Jean Genest 779 LECTURES : Jean TÉTREAU \u2014 Hermas BASTIEN 781 U ACTION NATIONALE Volume LXIII, Numéro 8-9\tAvril-Mai\t$2.00 ÉDITORIAL La langue officielle du Québec c'est le français 610 L'ACTION NATIONALE Documentation toujours actuelle Il y a cinq ans, dès mars 1969, quand LE DEVOIR tergiversait, que les politiciens s\u2019activaient à obscurcir les données et que les législateurs enfantaient le servile bill 63, l\u2019Action nationale formulait avec clarté et vigueur l'unique position raisonnable et possible pour un Québec qui veut se développer dans la dignité et dans le sens de ses forces historiques.En septembre 1969, nous publiions une série de statistiques que d\u2019autres ont améliorées avec le temps mais qui, déjà, posaient le problème dans son aspect sociologique et politique.Nous avons raconté en décembre 1969 la réunion du 25 octobre au Sambô quand se forma le Front Commun et le Mouvement du Québec français.Ces articles eurent leur retentissement : ils éclairèrent les esprits, déblayèrent le terrain des idées et des arguments, aidèrent à creuser la tombe de l\u2019Union nationale (elle s\u2019est vraiment tuée toute seule avec le bill 63 et la médiocrité de ses chefs de file) et débusquèrent les politiciens plus portés à l\u2019esprit de parti qu\u2019à l\u2019esprit national.\ti Puis durant toute l\u2019année 1970 nous publiâmes toute une série d\u2019articles de M.François-Albert Angers sur le problème du français au Québec.Arriva le Rapport Gen-dron et de nouveau ce furent des articles lumineux en avril et en mai 1973 qui aidèrent à déboulonner ce qu\u2019il y avait de saugrenu dans ce rapport pour n\u2019en garder que les éléments utilisables par une nation assiégiée.Justice pour les minorités Tout cela pour montrer comme la revue L\u2019Action nationale est engagée à fond dans cette lutte.Le Québec est notre première patrie \u2014 et notre seule patrie quand se réalisera notre indépendance.Nous l\u2019avons bâti ce pays.Nous y avons accepté des minorités et des immigrants mais de quel droit pourraient-ils nous déposséder ou nous laisser croire à des droits égaux ?À cause de la situation de fait acquise par la minorité anglo-saxonne LA LANGUE OFFICIELLE DU QUÉBEC, C\u2019EST.611 depuis 1760, nous ne prétendons nullement leur enlever les privilèges à leurs écoles et à leur culture.Ceci bien mis en lumière, nous n\u2019acceptons pas qu\u2019ils anglicisent les immigrants et autochtones (Esquimaux, Indiens).Ils n y ont aucun droit.Parce qu\u2019ils ont poussé trop loin, par le fédéral et leurs commissions scolaires locales, leur impérialisme linguistique, nous nous réveillons (bien tard I) et nous osons esquisser les grandes lignes d\u2019une nouvelle personnalité pour le Québec: c\u2019est un État français où la seule langue officielle est le français.Nous acceptons une exception, celle de la minorité anglo-saxonne.Quant aux Esquimaux et aux Indiens que le gouvernement fédéral a déjà anglicisés, nous reconnaissons leurs droits à développer leur culture propre et à améliorer leur langue comme prioritaire.Pourtant, pour toutes ces minorités, le français deviendra une langue seconde obligatoire.Fini les abus Ces quelques grandes lignes d\u2019une politique réaliste nous paraissent à la fois justes pour les minorités et iustes pour la majorité.Elles ne violentent personne et disent, une bonne fois, que les politiques du laisser-faire et que les politiciens sans honneur et sans valeur à la recherche du vote chez les minorités, doivent apprendre quelles sont les limites du jeu: la majorité n\u2019est pas prête à se laisser assimiler en Amérique du Nord ni à se laisser gruger pour une mort en douceur.Le plus invraisemblable est que pour déclarer le français unique langue officielle du Québec, il nous faut nous élever contre un grand nombre de familles canadiennes-françaises.En 1974, près de 30,000 élèves dont la langue maternelle est le français, fréquentent l\u2019école élémentaire ou secondaire anglophone.La raison fondamentale est que la langue des promotions et des emplois mieux rétribués est l\u2019anglais.La course à la prospérité plus facile fait que de nombreux Canadiens-Français envoient leurs enfants aux écoles anglaises, lesquelles, prétextant du nombre chaque année plus élevé des élèves inscrits, 612 L\u2019ACTION NATIONALE surtout dans la région de Montréal, ne cessent de conquérir des quartiers français et deviennent ainsi une perpétuelle sollicitation à l\u2019anglicisation pour nos gens, du moins pour ceux qui n\u2019ont pas trop de racines ou de fierté nationale ou chez qui les préoccupations pécuniaires obnubilent toutes les autres.Le français, seule langue officielle du Québec, mettra une limite aux droits individuels afin de faire respecter par tous les droits collectifs et le bien commun de la nation.Il arrive un temps où les démissions des familles prises une par une finissent par s\u2019additionner et créer un problème national.L\u2019État chargé du bien commun doit intervenir et son programme devient clair : il doit obliger tous les Canadiens-Français à fréquenter l\u2019école française et il doit améliorer le milieu du travail pour que le français ne soit plus un obstacle aux promotions et aux salaires élevés.Dix pour cent de la population ne peuvent maintenir 80% des habitants de cette province dans une infériorité économique invraisemblable.Il appartient à l\u2019État de construire une situation économique nationale qui soit plus équilibrée.Cela prendra du temps mais il faut que nous commencions aujourd\u2019hui.C\u2019est donc maintenant que le Québec doit proclamer le français comme unique langue officielle.Exemple des provinces anglaises L\u2019Ontario et les neuf autres provinces du Canada n\u2019ont, à ce point de vue, aucun problème de conscience car elles prennent pour acquis qu\u2019elles sont anglaises et que tous les immigrants doivent s'assimiler à l\u2019anglais.Les campagnes de la presse canadienne où les cris du Montreal Star et de la Gazette se répercutent et nous représentent comme anti-anglais, sont essentiellement hypocrites.Bien davantage elles n\u2019obéissent qu\u2019à des calculs intéressés où le racisme et l\u2019impérialisme anglo-saxon du fédéral se manifestent avec acuité.C'est l\u2019oreille de l\u2019âne qui se manifeste sous la peau du lion. LA LANGUE OFFICIELLE DU QUÉBEC, C'EST.613 Érosion continue à Montréal En particulier, Montréal est menacé de devenir une ville à majorité anglaise si nous ne faisons pas attention.C'est là que se concentrent les immigrants et la minorité anglo-saxonne.C\u2019est là que le plus grand nombre d\u2019élèves francophones fréquentent les écoles anglophones.Si le mouvement continue, Montréal qui n\u2019est une ville française qu\u2019à 61%, deviendrait rapidement une ville à majorité anglaise, avec tout l\u2019impact que cela représenterait pour le reste de la province.La situation est impossible par ses menaces implicites et ses désastres à long terme.Exemple du Mexique Pensons au Mexique.Comme nous il est voisin des États-Unis.Comme nous il ressent la formidable pression de la culture anglo-américaine.Pensez-vous que ce peuple, pour attirer des capitaux, accepterait la plus minime part de bilinguisme officiel, qu'il accepterait que ses Indiens soient éduqués en anglais ou que ses familles envoient leurs enfants à des écoles anglaises ?Les Mexicains trouveraient, avec raison, ces questions absurdes.Elles ne peuvent se poser que dans un pays comme le Québec où les confusions historiques sont devenues des confusions mentales.Notre situation économique et politique est devenue un tel terrain de compromissions quotidiennes et de recul spirituel que plusieurs parmi nous ont perdu le sens de l\u2019orientation normale d\u2019un peuple.Les faiblesses de notre éducation nationale ont fait boule de neige au point que notre activité professionnelle ou législative est entachée de petites trahisons dont notre conscience ne tient nul compte.Ceux qui ont proposé le bill 63 sont un clair exemple du fait que la médiocrité de la pensée nationale finit par engendrer des calculs de trahison ou, disons préférablement, de maladie mentale.On finit par ne plus penser au statut politique d\u2019une petite nation de 5,000,000 de Canadiens-Français entourés par 240,000,000 d\u2019Anglo-Américains.On croit plutôt que 614 L'ACTION NATIONALE d'étroits calculs d\u2019intérêts électoraux et que la vassalisation des masses suffiront à nous sauver.Question de vie ou de mort Faut-il le dire ?Nos législateurs, nos politiciens, trop de nos hommes d\u2019affaires, depuis 1969, n\u2019ont pas eu le sens de la grandeur ni le sens de l\u2019éducation nationale d\u2019un peuple.Nous ne pouvons plus accepter que des esprits malades ou des esprits infirmes nous conduisent là où 300 ans d\u2019histoire nous ont appris qu\u2019étaient les régions de la mort et de l\u2019assimilation.C\u2019est le peuple qui a raison.C\u2019est le peuple qui s\u2019est levé.C\u2019est le peuple qui est descendu dans la rue.Il sait, il « sent », plus ou moins obscurément, que tout son avenir est engagé comme groupe collectif.Il en a assez de toutes les démissions.Bref, notre peuple retrouve un sursaut, comme chez les Mexicains, les Africains, les Balkaniques ou tous les peuples libres.Ce sursaut c\u2019est de dire non ! à la mort, c\u2019est de dire non ! aux petits manœuvriers aux formules plus tortueuses que vraies.Il arrive un temps où il faut oublier la rentabilité d\u2019un bill.Il arrive un temps où il faut rejoindre l\u2019histoire.Il arrive un temps où il faut se rendre solidaires de tout un peuple.Il arrive un temps où notre groupe canadien-français demande qu\u2019on définisse son pays et sa personnalité.Le temps est là : il nous faut définir, sans équivoque, que le Québec est un État français.Le reste n\u2019est qu\u2019insignifiance par rapport à cet énoncé clair et ferme.Après cela, nous pourrons progresser comme nation, comme entreprise collective.Si les Anglo-Canadiens nous demandent : « What Quebec wants ?» c\u2019est que, dans le fond, ils se demandent toujours : « What Quebec is and will be ?» C\u2019est en définissant qui nous sommes et quel pays nous habitons que nous mériterons, dans une fierté restaurée, à parler d\u2019égal à égal et à demander qu\u2019on respecte notre être et notre présence en Amérique du Nord.Quand nous voyons le monde des ouvriers, des enseignants, revenir aux idées fondamentales du nationalisme, quand nous assistons à ce rema- LA LANGUE OFFICIELLE DU QUÉBEC, C\u2019EST.615 ri age du social et du national en 1974, nous nous disons que l'élan serait formidable si la politique faisait corps avec la nation.Qui sait ?C\u2019est peut-être vrai pour une fois depuis Honoré Mercier ! JEAN GENEST 616 NOUS PUBLIONS CE NUMÉRO DOUBLE (AVRIL-MAI) SUR LE FRANÇAIS LAN QUE OFFICIELLE DU QUÉBEC.Il est urgent que les élites fassent corps avec tout le peuple Canadien-Français et puisent dans cette documentation que nous mettons au service de tous.Aidez-nous à le répandre et à le faire connaître L\u2019ACTION NATIONALE LE SENS DE LA LUTTE POUR LE FRANÇAIS « La langue n\u2019est qu\u2019un prétexte ; le véritable enjeu de la lutte est l\u2019honneur de l\u2019homme, qui ne peut se concevoir dans l\u2019abaissement d\u2019un peuple au profit d\u2019un autre» \u2014 JACQUES FERRON : La Tête du roi, p.84.« Je ne cacherai pas qu\u2019en matière de linguistique, après avoir assidûment fréquenté Saussure, Chomsky, Guillaume, Sapir, Jakobson, Whorf et Martinet, je n\u2019ai finalement retenu qu\u2019un seul maitre : Gaston Miron.Sa doctrine est plutôt simple, il me l\u2019a expliquée en trois points, comme il l\u2019explique tous les jours à ceux qui veulent bien l\u2019entendre : 1.\tToute considération sur l\u2019état linguistique du Québec qui ferait abstraction des conditions proprement politiques d\u2019exercice de la langue doit être tenue comme nulle et non avenue, sinon comme une fumisterie.2.\tNotre langue, dans son exercice quotidien, est le reflet de notre asservissement social, politique et économique non moins quotidien.3.\tEn conséquence de quoi, toute tentative de renverser l\u2019ordre existant des choses et de transformer notre aliénation collective en libération collective doit faire apparaître la transmutation de notre expression linguistique comme un processus particulièrement révolutionnaire.» \u2014 JEAN-MARCEL PAQUETTE, tiré du Jouai de Troie. La langue française au Québec (1774-1974) par François-Albert Angers 1774-1974 619 160 ans d'établissement C\u2019est, bien sûr, en 1608 que commence pour vrai la grande aventure de la langue et de la civilisation françaises en Amérique.Et c\u2019est cela qui établit les lettres de noblesse de la langue française au Québec, son droit moral de se perpétuer jusqu\u2019à la fin des temps si elle le peut en vertu de son dynamisme propre.Car un peu moins de 160 ans d\u2019établissement, d\u2019enracinement, de création d\u2019une nouvelle nation transplantée de France, fondent un droit inaliénable à l\u2019occupation d\u2019un territoire alors à peu près vierge et à la perpétuation d\u2019une vie nationale.La rupture d'allégeance Pourtant, il y eut 1760.Une conquête! Suivie de la signature d\u2019un traité de Cession du Canada à l\u2019Angleterre en 1763.Ce jour-là, écrit Thomas Chapais, «une chose était frappée de mort : le (régime) français ; une chose était menacée de mort : la nationalité française.» D\u2019un trait de plume, Georges III entreprit d\u2019abord par proclamation de supprimer la nationalité française au Canada, de substituer au pays les lois et la langue anglaises aux lois et à la langue française.Dès lors commence au Québec la lutte pour la survivance de la nationalité française.Lutte qui sera gagnée en moins de quinze ans, tout d\u2019abord à cause de la volonté tenace de nos pères, mais aussi grâce à la bienveillance d\u2019un gouverneur anglais, Murray, et parce que des juristes anglais devront dire à Sa Majesté que son geste en avait été un d\u2019intolérable oppression, vu ce droit moral résultant des circonstances de la fondation de Québec et de la colonisation de la Nouvelle-France.Le recommencement C\u2019est pourquoi on peut dire que la vie du français, morte après 1763 dans ses droits juridiques, recommence 1.Cours d\u2019Histoire du Canada, vol.I, pp.20-21. 620 L'ACTION NATIONALE en 1774, par le rétablissement des lois et de la langue françaises qu\u2019effectue l\u2019Acte de Québec.Et pour nous, cet « acte » constitutionnel (même si c\u2019est une loi du Parlement britannique, son caractère constitutionnel n'est pas contestable) est ce qui importe et ce à quoi il faut rapporter nos droits.Ce jour-là, le Souverain d\u2019Angleterre, notre conquérant, a reconnu que s\u2019imposait à lui la validité des 160 ans de vie française au Québec.Son Acte de Québec est, pour nous, pour nos libertés, l\u2019équivalent de la Charte de Jean-Sans-Terre de 1215 pour les libertés des citoyens anglais d\u2019Angleterre.Elle souligne définitivement la mauvaise foi dont ont toujours fait preuve les Anglo-Canadiens à notre endroit et l\u2019absence de tout fondement de droit à leurs prétentions au Québec, sauf en ce qui concerne les prescriptions très limitées de l\u2019article 133 de l\u2019AABN, venues plus tard comme élément d\u2019un pacte entre les deux peuples du Canada.Leur résistance aux lois de leur propre Souverain à l\u2019endroit d\u2019un peuple conquis par lui ne peuvent, en effet, en aucune façon constituer un fondement de droit.Elles sont tout simplement provocantes et oppressives.Nous les avons déjà depuis trop longtemps tolérées \u2014 puisque justement elles sont en train, par oubli du fondement de nos propres droits, de prendre une allure de droits ; et puisque aussi bien elles donnent aux Néo-Québécois établis chez nous l\u2019impression qu\u2019ils ont aussi le droit de revendiquer les mêmes privilèges que cette minorité arrogante et que c\u2019est nous qui serions en train de violer les règles de jeu d\u2019un pays qui serait officiellement bilingue.Devant l'arrogance, notre dignité ! Tout cela indique qu\u2019il ne faut plus tergiverser, qu\u2019il faut en finir avec cette situation ! Que notre gouvernement de Québec doit sans plus tarder établir clairement dans nos lois le statut du français qui découle des dispositions constitutionnelles sous lesquelles nous vivons ! Car c\u2019est un fajt \u2014 je l\u2019ai démontré assez clairement je pense dans le livre intitulé Les droits du Français au Québec \u2014 que 1774-1974 621 jamais les dispositions de 1774 n\u2019ont été substantiellement changées, sauf pour la partie du Québec d\u2019alors \u2014 c\u2019est-à-dire l\u2019Ontario d\u2019aujourd\u2019hui et les États américains de la Haute-vallée du Mississippi \u2014 qui ont été subséquemment soit cédées aux États-Unis ou, en 1791, données aux Anglo-Canadiens (Acte constitutionnel) pour qu\u2019ils y puissent vivre sous un régime de lois et de langues anglaises que l\u2019on créait pour eux par suppression des lois et de la langue françaises et établissement des lois et de la langue anglaises dans cette région.Nos droits n'ont pas été modifiés Chacun de ceux qui connaissent encore assez notre histoire \u2014 à combien de nos jeunes la fait-on maintenant vraiment connaître dans nos écoles ?\u2014 aura la tentation de me dire: «Que faites-vous de 1840 et de 1867 ?.» Ni en 1840, ni en 1867 n\u2019a été touché ou rescindé l\u2019Acte de Québec.Ces lois constitutionnelles n\u2019ont fait qu\u2019ajouter des dispositions particulières à cette Charte première de nos libertés, qui reste la loi fondamentale des droits du Québec.En 1840, la loi de l\u2019Union ne fait qu\u2019effectuer l\u2019union des Deux-Canadas et n\u2019a guère qu\u2019une portée administrative, en spécifiant d\u2019ailleurs que chacun des Deux-Canadas reste sous son régime propre de lois et de langue, sauf en ce qui peut se trouver spécifiquement modifié par la loi de l\u2019Union elle-même.On a essayé mais en vain Effectivement, l'Acte d\u2019Union introduit, au sujet de la langue, une disposition particulière et limitée : la langue anglaise sera seule la langue officielle des organes gouvernementaux.Mais cette disposition sera rescindée en 1849 et l\u2019usage des deux langues redeviendra libre à l\u2019Assemblée.De toute façon, le changement ne concernait que l\u2019usage et le caractère des deux langues dans les « documents originaux », ainsi que l\u2019avait spécifié Lord Russell lors de la passation de l\u2019Acte d\u2019Union.Rien ne se trouvait changé quant au reste du caractère fon- 622 L'ACTION NATIONALE damentalement et exclusivement français du Québec, malgré l\u2019ambiguïté introduite par la pratique des lois criminelles anglaises et l\u2019usage libre de l\u2019anglais devant les tribunaux, libre parce que rien ne l\u2019interdisait, ni ne le prescrivait ou ne le garantissait.Nous ne sommes pas une province bilingue En 1867, tout fut précisé, si l\u2019on peut dire, à la façon emprique anglo-saxonne, claire pour un Anglais de bonne foi mais vague pour un Latin logique.Contrairement à ce que trop de nos gens continuent d\u2019affirmer sur la foi de toutes sortes de confusions dont les principales sont soigneusement entretenues par les Anglo-Canadiens, l\u2019AABN n\u2019a pas fait du Québec un pays bilingue.Il a tout simplement greffé sur les dispositions constitutionnelles déjà en vigueur une prescription particulière qui donne des privilèges (dorénavant transformés en droits garantis) à la langue française sur le plan de la compétence fédérale jusque là inexistante et à la langue anglaise sur le plan québécois, les mêmes exactement pour les deux cas.Ces privilèges devenus des droits garantis par rapport aux majorités des deux sociétés (la société fédérale canadienne \u2014 qui se distingue des provinces où seuls les gouvernements provinciaux peuvent définir de tels droits \u2014 et la société québécoise) se limitent, pour chaque minorité, à pouvoir utiliser librement sa langue « dans les Chambres du Parlement du Canada et de la législature du Québec » et « dans tout procès porté devant un tribunal du Canada .ou devant un tribunal du Québec » ; alors que « les registres et les procès-verbaux des chambres susdites » et les « lois du Parlement du Canada et de la législature du Québec devront être tenus ou imprimés et publiés dans l\u2019une et l\u2019autre langue ».Fin aux abus Les différences qui s\u2019en sont suivies viennent de notre générosité et de notre tolérance.Que les Anglo-Canadiens d\u2019aujourd\u2019hui veuillent en abuser pour se 1774-1974 623 prétendre des « droits acquis » relève de la plus incroyable outrecuidance.Heureusement, c\u2019est un Anglophone à la Commission Gendron qui aura dit bien clairement que rien de tel n\u2019existe.Il est assez clair qu\u2019après 1867, pleins d\u2019espoir que fut vraie la formule du « ni vainqueurs, ni vaincus », nos Pètes ont décidé de faire un essai loyal du régime confédératif et de se montrer sans cesse de la plus extrême gentillesse et de la plus grande générosité à l\u2019égard de la minorité anglaise du Québec.Nous les avons laissés se donner des écoles anglaises à leur guise dans le secteur protestant où ils étaient l\u2019immense majorité ; et dans le secteur catholique où nous étions la majorité, nous les avons également laissés se créer un secteur scolaire anglais, alors que les protestants refusaient systématiquement l\u2019équivalent aux francophones jusqu\u2019à tout dernièrement.Ils n\u2019y avaient aucun droit ni strict, ni acquis ; et quand nous avons voulu obtenir la même mesure de générosité dans les autres provinces, nous avons connu nos premières grandes déceptions confédératives (Les Écoles du Manitoba, les Écoles du Nord-Ouest, le Règlement XVII de l\u2019Ontario, etc.), parce que là non plus aucune disposition constitutionnelle ne garantissait d\u2019écoles françaises et que notre générosité au Québec ne trouva pas réciprocité dans le reste du Canada.Générosité ou lâcheté ?Par « courtoisie », nous n\u2019avons cessé de nous fendre en quatre, en dix, en cent, pour parler aux Anglais leur langue et leur faciliter la vie au Québec.Loin de nous en savoir gré et de faire l\u2019effort pour nous rendre la même courtoisie, les Anglo-Canadiens en ont pris fait et argument pour oublier plus facilement les dispositions de 1774, se convaincre qu\u2019 « after all this is a British country», formule qu\u2019ils nous opposaient généreusement à toute plainte, et pour se justifier de nous imposer l\u2019anglais en pratique.Pas une réunion même où, dès qu\u2019un Anglais se présentait, tout le monde n\u2019estimait pas devoir se mettre à parler anglais par « courtoisie », alors que 624 L'ACTION NATIONALE l\u2019Anglais estimait qu\u2019on ne faisait que respecter son dû de descendant des conquérants en ce pays.(Vous savez, cette formule que d\u2019aucuns continuent encore à mettre de l\u2019avant aujourd\u2019hui : « Qui a gagné la bataille des Plaines d\u2019Abraham ?» à quoi il faudrait savoir rétorquer : « Qui a gagné la bataille définitive de 1774 ?»).Et ainsi est allée à l\u2019eau la cruche de nos droits.qu\u2019à la fin elle est en train de se casser sur les prétentions des Néo-Québécois, surtout les Italiens, qui font aujourd\u2019hui la bataille pour la défense des « droits » de l\u2019anglais à travers leurs supposés « droits acquis ».par notre générosité.Ici, ça devient i\u2019histoire du malheureux que vous avez accepté de recevoir dans votre maison, que vous avez par gentillesse et générosité laissé s\u2019y conduire à sa guise (et parfois à votre détriment) par largeur de vues et effort de compréhension de sa situation et qui, lorsque vous vous décidez à lui faire certaines remarques, se prétend chez lui chez vous et muni du droit de vous imposer sa présence selon ses vues à lui, sans plus tenir compte des vôtres.La Grande Charte sous-estimée Et c\u2019est ainsi que les premiers 25 ans de fol espoir et de désarmement moral (les Anglo-Saxons sont forts dans ce genre de prédication .pour les autres) dans la Confédération nous ont fait oublier toute notre histoire, au point que pour beaucoup de ceux qui en savent au moins quelque chose, l\u2019Acte de 1774 est considéré comme un texte sans grande valeur parce qu\u2019en définitive l\u2019Angleterre ne l\u2019aurait voté que pour toutes sortes de motifs secondaires.Comme si ce qui importait pour nous tenait dans la pureté des intentions britanniques, et non dans la substance des droits reconquis par nos pères et reconnus par leur conquérant ! Comme si on se mettait à mépriser David de n\u2019avoir, vu la faiblesse de son armement, tué Goliath que par chance ! Mentalité de quêteux ! Et avec tout cela, quand nous avons commencé à nous réveiller, avec les déceptions qui vinrent à la fin 1774-1974 625 du XIXe siècle, puis ne firent que s\u2019accentuer à travers le XXe, nous avons perdu le sens de notre histoire.Nous nous sommes retrouvés convaincus que le Québec était bilingue, et que tout ce que nous pourrions gagner ne pourrait venir que de la générosité des Anglo-Canadiens, d\u2019où la nécessité de ne pas les « choquer », de continuer d\u2019être de plus en plus gentils.Comme la gentillesse n\u2019a jamais désarmé un Anglo-Saxon quand ses intérêts sont en jeu, cela a permis aux Anglo-Canadiens de se faire de plus en plus arrogants et d\u2019entraîner les Américains de leur côté lorsqu\u2019ils vinrent en quelque sorte assurer le développement du Québec, réduit à l\u2019état de terre en friche par le fait de la politique confédérative.(La prospérité que nous a valu la Confédération, quelle blague I).Le bonententisme L\u2019incroyable est alors survenu.Dans l\u2019oubli de notre histoire, nous avons ratifié, par notre attitude et notre facilité à avaler les croisades bon-ententistes de nos politiciens intéressés à se bien placer du côté de l\u2019assiette au beurre, le slogan du « after all this is a British Country ».Si incroyable que cela puisse paraître aujourd\u2019hui aux jeunes, encore en 1940, ce qu\u2019on distillait dans nos écoles, c\u2019était la formule : « Que voulez-vous, nous appartenons à l\u2019Angleterre».Ce qui voulait dire, à quoi bon lutter, (d\u2019ailleurs pour des droits qu\u2019on estimait ne plus avoir.depuis la Conquête, en oubliant 1774, 1791, 1837 et même 1867 bien interprété).Et on disait cela encore pour se justifier de tout accepter de la morgue des descendants des conquérants, malgré la conquête du gouvernement responsable en 1840, l\u2019autonomie canadienne dans l\u2019Empire et l\u2019autonomie québécoise dans le Canada réalisées en 1867, et l\u2019indépendance même du Canada réalisée par le Statut de Westminster en 1931.* * * 626 L'ACTION NATIONALE Nation libre et française Cela doit finir ! Cela doit être fini ! Sûrs de nos droits bien établis \u2014 et d\u2019autant plus fermes maintenant dans nos déterminations que nos droits ont été plus violés \u2014, il faut tout simplement profiter de ce 200e anniversaire de l\u2019Acte de Québec pour retrouver l\u2019esprit de nos ancêtres, l\u2019esprit de 1766 à 1774, l\u2019esprit des conquêtes qu\u2019ils ont réalisées pour que nous restions une « nation » (le mot est d\u2019eux), « libre » (le mot est également d\u2019eux) et «française», l\u2019esprit de 1837 aussi c\u2019est-à-dire l\u2019esprit d\u2019« indépendance » (le mot est d\u2019eux encore) en évitant leurs erreurs de trop d\u2019impatience face à une insuffisance de moyens, mais avec toute leur fermeté pour l\u2019utilisation maximum de toutes les armes qu\u2019ils nous ont gagnées à travers leur défaite : le gouvernement libre et responsable aux mains de toute majorité qui veut s\u2019en servir et, finalement, après la phase de l\u2019Union, un Québec « souverain », même s\u2019il s\u2019agit encore de souveraineté partagée.Oui ! Monsieur Pelletier, SOUVERAINETÉ.Et ce n\u2019est pas les «séparatistes» qui ont inventé cela (d\u2019ailleurs, voulant la pleine souveraineté, ils ont plutôt tendance à vous donner raison et à mépriser cette « souveraineté » dans le cadre fédéral).Ce n\u2019est pas un gouvernement québécois aux abois, qui l\u2019invente pour tâcher de voler la vedette à un parti indépendantiste québécois montant.C\u2019est le Conseil Privé de Londres qui l\u2019a officiellement dit dans un jugement de Cour ! Oui ! Monsieur ! Québec souverain Et au sujet de ce jugement, M.Hardy, notre ministre des Affaires culturelles, a malheureusement eu un lapsus de mémoire quand il vous l\u2019a jeté en pâture à votre assez évidente déconfiture \u2014 au programme télévisé du « Choc des Idées ».Il a dit que le gouvernement du Québec dans sa sphère était aussi souverain que le gouvernement d\u2019Ottawa dans la sienne.Mais le Conseil privé avait dit bien mieux.Il avait dit que le gouvernement 1774-1974 627 « provincial » au Canada dans sa sphère est aussi souverain que le Parlement de Westminster lui-même.Ce qui peut facilement laisser entendre \u2014 et à juste titre \u2014 qu\u2019il est plus véritablement souverain dans sa sphère que le gouvernement d\u2019Ottawa lui-même dans la sienne, celui-ci ne détenant ses pouvoirs que par transfert d\u2019une partie de la souveraineté fondamentale des provinces à un gouvernement central « pour la prospérité des provinces », selon les termes mêmes du préambule de l\u2019AABN.Un geste s'impose qui sera un nouveau départ.Oui ! en ces heures de 1974, c\u2019est le sens de la plénitude de ses droits que le peuple du Québec doit retrouver afin de mettre ordre, sans plus aucune hésitation, aucune tergiversation, à une situation qui ne peut, si on n\u2019y met ordre, que se détériorer rapidement, que pourrir en moins d une décennie à notre désavantage.Que le peuple se réveille pour que son gouvernement se réveille ! Le moment n\u2019est plus de se demander si ., d\u2019espérer que .d\u2019estimer que.le danger n\u2019est pas si grave, et que des mesures incitatrices suffiraient peut-être, etc.Les données du problème sont claires pour tous ceux qui ne cherchent pas à se payer de mots parce qu\u2019ils ont peur d\u2019agir.Il faut tout de suite régler, dans ce qui est essentiel à une clarification nette de la situation du français au Québec, le problème des langues au Québec, sans entourloupettes pour faire croire à « la promotion du français » par des mesures qui ménagent surtout les susceptibilités électorales des Anglos ou des Néo-Québécois.Qui pourrait trahir la nation ?Comme premier ministre du Québec ! Comme premier ministre qui dit reconnaître au moins qu\u2019une mission spéciale lui incombe pour assurer la perpétuation et l\u2019épanouissement d\u2019une civilisation française d\u2019Amérique dans le seul État où cela est possible, le Québec ! Corn- 628 L'ACTION NATIONALE me chef politique élu d\u2019une nation dont les droits sont incontestables et sans bavures autres que celles de nos peurs ou de nos compromissions louches, le premier ministre actuel du Québec n\u2019a plus le choix.S\u2019il n\u2019agit pas d\u2019une façon ferme et claire pour l\u2019établissement du français langue officielle du Québec, langue d\u2019usage courant au Québec donc langue de travail usuelle, langue en somme unique d\u2019enseignement de base au Québec sous réserve de prescriptions spéciales pour une minorité bien définie, il trahit purement et simplement.N\u2019ayons pas peur des mots, il trahit ! Que le peuple québécois tout entier se lève pour l\u2019en empêcher ! Le français au travail, une lutte ouvrière et nationale par Marcel Pépin, président général, Confédération des syndicats nationaux 630 L'ACTION NATIONALE Il est curieux, et anormal, que le problème de la langue de travail au Québec ait fait, jusqu\u2019à présent surtout, l\u2019objet de certaines revendications, et très peu le sujet d\u2019analyses.Le sens profond de la question de la langue de travail et sa grande importance pour les travailleurs n\u2019ont pas été beaucoup mis en lumière jusqu\u2019ici.Cela est assez extraordinaire.Pour expliquer cette carence, il est sans doute nécessaire de rappeler que nous sommes encore bien colonisés : ce qui nous défavorise, nous avons appris malheureusement à y voir l\u2019ordre normal des choses.Sans prétendre à autre chose que d\u2019effleurer le sujet, je vais tenter avec vous d\u2019aborder tout de même des points qui me paraissent essentiels, quitte à les traiter d\u2019une manière encore très insuffisante.Je le ferai en réfléchissant un peu sur cinq thèmes distincts.Je vous parlerai donc de la question linguistique en milieu de travail à partir des cinq propositions suivantes : 1° La langue est une condition de travail, voire une des conditions de travail parmi les plus importantes.2° L\u2019anglais, dans les milieux de travail, constitue un moyen de domination et un instrument de subordination aux mains du patronat.3° L\u2019anglais, à l\u2019intérieur des entreprises, constitue, du moins à partir d\u2019un certain niveau, un instrument d\u2019abaissement psychologique de la majorité, quand il ne sert pas purement et simplement de moyen de discrimination « raciale ».4° L\u2019anglais est la langue du dominateur, dans le domaine économique comme dans le domaine politique et social.La lutte pour le français peut donc constituer un des points d\u2019appui de la lutte contre le dominateur.5° L\u2019avenir des travailleurs québécois francophones est lié dans une très large mesure à leur avenir national et linguistique. LE FRANÇAIS AU TRAVAIL, UNE LUTTE .631 Antécédents Déjà la CSN, depuis sa fondation, francisait en bonne partie le vocabulaire syndical, lequel devait longtemps encore subir par ailleurs l\u2019influence américaine, mais qui, grâce aux sources françaises du syndicalisme catholique d\u2019alors, introduisait ici des termes qui sont maintenant passés dans l\u2019usage québécois : syndicat, ancienneté, convention collective, atelier syndical, délégués d\u2019atelier, et nombre d\u2019autres mots courants dans notre domaine, malgré la concurrence de l\u2019anglais.A la CSN, d\u2019ailleurs, les travailleurs ont de tout temps entretenu des relations étroites et constantes avec des représentants syndicaux francophones, ce qui, pendant des dizaines d\u2019années, ne fut pas toujours le cas chez nombre de syndicats américains.La CSN à ses débuts était d\u2019aveu nationaliste, jusqu\u2019à l\u2019époque de Cité libre, au cours de laquelle notre centrale a pris un éloignement marqué par rapport aux questions nationales, pour ne renouer avec celles-ci que dans la seconde moitié des années \u201960, sous l\u2019influence certaine des mouvements néo-nationalistes et de leur pénétration non moins évidente en milieu populaire.Des revendications quant au français n\u2019avaient pas cessé, d\u2019ailleurs, mais elles n\u2019avaient pas, avant la Révolution tranquille, la même ampleur qu\u2019aujourd\u2019hui.On insistait cependant dans un certain nombre de cas pour négocier en français et pour faire reconnaître le français comme langue principale et même unique de la convention collective.C\u2019est il y a plus de vingt ans que les ouvriers des alumineries ont exigé et obtenu que les termes désignant les occupations dans leur convention collective soient traduits en français.C\u2019est il y a douze ans que les ouvriers de l\u2019industrie chimique de Shawini-gan ont imposé au plus gros employeur de l\u2019endroit l\u2019unilinguisme français en matière de convention collective.Depuis quelques années, nombre de syndicats ont inscrit dans leurs programmes de négociation les ques- 632 L'ACTION NATIONALE tions de langue.La CSN et la FTQ font un effort parallèle en ce sens.Quant aux exigences relatives à la langue des cadres, du moins au niveau des contremaîtres, elles ne sont pas d\u2019hier non plus, et les employeurs ont été forcés d\u2019en tenir compte.Evidemment, les luttes politiques pour la langue française, dans la seconde moitié des années '60 et depuis, n\u2019ont pas été sans influencer profondément le monde syndical, tout au moins au niveau des principes.C\u2019est ainsi que la CSN, pour sa part, a adopté, il y a quelques années, le principe général de l\u2019unilinguisme français.Cependant, il faut bien dire que ni les antécédents que j\u2019ai mentionnés, ni l\u2019accent plus récent que l\u2019on a mis sur cette question, n\u2019ont encore donné lieu, dans les milieux syndicaux, à un approfondissement du problème en tant que problème syndical, ou en tant que problème des travailleurs.Nous, à la CSN, avons bien fait une enquête en 1965 et un sondage en 1968 sur la langue de travail, et ces recherches ont permis de mieux cerner les données de la situation du français dans les lieux de travail.Mais, d\u2019une part, c\u2019est encore peu, et, d\u2019autre part, une meilleure connaissance des faits n\u2019est pas tout : il faudrait voir d\u2019une manière encore plus précise et plus étendue non seulement la menace évidente qui pèse sur l\u2019avenir du français comme langue nationale, mais voir en quoi le règne de la langue anglaise dans bien des milieux de travail porte préjudice aux travailleurs, les empêche d\u2019avancer comme ils y auraient droit, tend à saper leur culture et à les inférioriser par conséquent dans leur personnalité profonde, et nous amène collectivement vers un état de chose où, comme masse, nous nous sentirons un jour prolétarisés par rapport à une domination de plus en plus marquée non seulement des puissances d\u2019argent, mais des éléments allogènes de la population, LE FRANÇAIS AU TRAVAIL, UNE LUTTE ., .633 qui finiront par prendre le dessus dans notre propre maison.Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019un racisme que nous prétendrions exercer.Il s\u2019agit simplement de penser qu\u2019un certain racisme peut en effet se mettre à jouer à fond contre nous dans cette mer anglo-saxonne si nous ne parvenons pas à régler convenablement notre problème national en général et le problème de la langue en particulier.Ceci dit en guise d\u2019introduction, essayons maintenant d\u2019examiner la question de la langue de travail à l\u2019intérieur des cinq thèmes que je définissais au début.A \u2014 La langue, une condition de travail La langue de travail est indubitablement une condition de travail.Cette condition de travail se rapporte directement aux qualifications de l\u2019employé et aux exigences de l\u2019employeur en matière d\u2019embauche, d\u2019assignations et de promotions.Selon l\u2019usage qu\u2019on fait de l'anglais dans les entreprises, soit pour les communications internes verbales (ce qui est de moins en moins fréquent), soit pour les communications internes écrites, soit pour la consultation des manuels techniques, et ainsi de suite, cette condition de travail est importante à des degrés divers.Elle est importante au niveau des travailleurs ordinaires et elle le devient doublement dès qu\u2019ils accèdent ou veulent accéder à des postes de cadres, même aux postes de cadres inférieurs dans bien des cas.Il ne fait pas de doute que le fait que la langue de travail ne soit pas devenue de droit le français au Québec entraîne à longueur d\u2019années des conséquences plus ou moins sérieuses, plus ou moins graves même, pour les travailleurs francophones du Québec, qui forment la très grande majorité des travailleurs d\u2019ici.Combien de milliers de travailleurs québécois se sont vu refuser un emploi au Québec parce qu\u2019ils ne connaissaient pas l\u2019anglais ou ne le connaissaient pas suffisamment?Combien de travailleurs, de milliers de 634 L'ACTION NATIONALE travailleurs, se sont vu refuser des promotions, même en deçà du niveau de cadres, faute de posséder suffisamment l\u2019anglais, ou sous le prétexte qu\u2019ils ne le possédaient pas suffisamment ?Combien de milliers de Québécois ont perdu des chances dans leur vie professionnelle, faute d\u2019avoir eu le temps ou le moyen de se donner une double qualification : la compétence technique et la double compétence linguistique ?Combien auraient pu acquérir une connaissance technique très aisément s\u2019ils n\u2019avaient eu pour ce faire à apprendre un autre parler que le leur ?Rien qu\u2019à poser ces questions, on sent que le dommage a dû jusqu\u2019ici être immense.La question qui se pose est nette et c\u2019est la suivante : accepterons-nous que le dommage continue ?Plus on se penche sur cette question, plus on s\u2019étonne que la langue française ait tout de même été jusqu\u2019à présent fort peu considérée comme une des premières conditions de travail à réclamer.Les personnes se sont contentées de compromis boîteux, le plus souvent individuels, et qui n\u2019entamaient pas le fond du problème et, singulièrement, ne l\u2019entamaient pas collectivement.On apprenait un peu d'anglais sur le tas, ou même dans les écoles, on améliorait peut-être ainsi un peu ses chances personnellement ; mais l\u2019ensemble de ces compromis ne faisaient pas une politique, et le problème restait le même pour la généralité des gens.Par défaut d\u2019action collective, qui aurait pu être puissante, on se trouvait ainsi à se priver soi-même des avantages d\u2019un changement radical de politique de la part des entreprises.Sauf exceptions, on n\u2019avançait pas du tout, ce qui allait s\u2019avérer désastreux, comme on put le voir à la façon dont le gouvernement traite le problème de la langue depuis quelques années.Comment, d\u2019ailleurs, aurait-on pu réagir autrement à l\u2019époque ?Un peuple tout entier s\u2019en allait dans une dérive tranquille, avant qu\u2019il ne se ressaisisse dans les années \u201960.L\u2019histoire aussi avait été longtemps tranquille et lente ; elle ne s\u2019est brusquement accélérée que depuis LE FRANÇAIS AU TRAVAIL, UNE LUTTE .635 la guerre, et surtout depuis quinze ans.Nous paraissions installés à demeure dans l\u2019histoire.La question nationale n\u2019avait pas l\u2019acuité qu\u2019elle a aujourd\u2019hui.En outre, dans les syndicats, nous allions au plus urgent : luttes pour la reconnaissance syndicale, luttes pour les salaires et autres questions directement rattachées à l\u2019organisation et à la rémunération du travail, car il y avait tant à faire ! Enfin, tout le monde avait un peu l\u2019habitude d\u2019admettre que les patrons étaient anglais ou américains, gros capitalistes, le dessus du panier social, et que tel était l\u2019ordre des choses dans un régime social qu\u2019on ne remettait pas fondamentalement en question.Il y avait, malgré les revendications, une mentalité de subordination à un ordre de choses.On a pensé d\u2019abord aux conditions de travail des individus et des groupes ; on n\u2019a pas beaucoup pensé à des conditions de travail d\u2019envergure nationale, comme la langue de travail.Les temps pour cela n\u2019étaient pas prêts.De toute façon, le problème de la langue de travail a une telle envergure qu\u2019il serait enfantin de croire qu\u2019il relève d\u2019abord de la responsabilité des syndicats.Il est clair que les dimensions de ce problème sont politiques et que sa solution exige l\u2019intervention du gouvernement, mais une intervention d'une puissance telle qu\u2019elle ne iaisse aucun doute aux employeurs, étrangers ou du pays, sur les intentions de la nation et du pouvoir à cet égard.La condition nationale de travail qu\u2019est la langue de travail ne devra pas être négociée.Elle devra être imposée.B \u2014 La langue de travail comme moyen de domination et de subordination aux mains du patronat.Je respecte la langue anglaise et je respecte les anglophones.Je veux être très net là-dessus.Il n\u2019y a pas dans mon esprit la moindre trace de fanatisme.Cepen- 636 L\u2019ACTION NATIONALE dant, je n\u2019admets pas non plus que la nation à laquelle j\u2019appartiens par toutes mes fibres et par trois siècles d\u2019histoire soit taxée de fanatisme parce qu\u2019elle refuse de se soumettre.On me permettra donc d\u2019être clair et catégorique.Il ne fait pas de doute, à mon avis, que l\u2019anglais, langue de travail constitue un moyen de dominer la main-d\u2019œuvre.J\u2019ai déjà commencé d\u2019indiquer comment.Mais c\u2019est aussi qu\u2019à partir d\u2019un certain niveau, là où l\u2019on passe surtout à l'anglais, soit dans le domaine technique, soit dans le domaine administratif, il y a filtration, plus ou moins au gré de l\u2019employeur, de ceux qui passeront dans les emplois un peu supérieurs et de ceux qui ne passeront pas.Il y a là une barrière.Il y a là ce qu\u2019on pourrait appeler une sorte d\u2019« initiation ».D\u2019ailleurs, comme cela s\u2019est vu combien de milliers de fois au Québec, très souvent ils ne passeront pas.L\u2019anglais, langue de travail et ambiance aussi, gardera les lieux du pouvoir comme on disait autrefois chez nous que la langue française était gardienne de la foi.Il y a là un phénomène de discrimination culturelle ou raciale contre lequel, dans l\u2019état actuel des choses, l\u2019individu ne peut rien, ou pas grand\u2019chose.Au niveau de la main-d\u2019œuvre ordinaire, l\u2019anglais langue de travail est également, aux mains de l\u2019employeur, un instrument de filtration.C\u2019est par là, par ce biais-là, que l\u2019employeur peut exercer et exerce souvent sa domination et fait jouer ses préférences.Il faut se déculturer pour échapper à cet arbitraire, et encore ce n\u2019est pas un moyen sûr.Le jeu est faussé dès qu\u2019on introduit dans le système de relations du travail un élément important qui échappe au contrôle syndical.Or, la langue anglaise, que ce soit la langue utilisée dans la technique ou celle utilisée dans les communications écrites, rapports, analyses, instruments commerciaux, et autres, la langue anglaise, dis-je, étant en place et souverainement protégée par l\u2019appareil LE FRANÇAIS AU TRAVAIL, UNE LUTTE .637 directionnel de l\u2019entreprise, maintient dans l\u2019entreprise un tel élément, sur lequel le syndicat n\u2019a en effet guère de prise.Il ne s\u2019agit plus de compétence professionnelle; il ne s\u2019agit plus non plus d\u2019égalité des droits entre les employés; il ne s\u2019agit plus de conditions normales et générales d\u2019emploi; il s\u2019agit d\u2019une condition en quelque sorte extérieure au travail, véritablement imposée par une classe économique et sociale au peuple et qui réduit et souvent annihile les chances de ce dernier.L\u2019extrémisme n\u2019est pas où le docteur Cloutier dit qu\u2019il se trouve.L\u2019extrémisme consiste à vouloir faire passer tout un peuple par la contrainte directe ou indirecte que lui impose une minorité de richards, une minorité de richards et d\u2019étrangers protégés et couvés par un gouvernement dénaturé et par un ministre de l\u2019éducation nationalement déshonoré! Le mot n\u2019est pas trop fort, quand on pense que le ministère de l\u2019Éducation adapte maintenant ses politiques en matière d\u2019enseignement de l\u2019anglais aux politiques gouvernementales visant au triomphe de l\u2019anglais sur les droits les plus sacrés des autochtones! C \u2014 La langue de travail comme instrument d'abaissement psychologique Le docteur Cloutier est psychiâtre, mais on ne le dirait pas.Ce monsieur-là, qui est aussi un commerçant bien nanti, n\u2019est pas très fort en psychologie collective, c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire.Il y a des conditions absolument indispensables à la santé et à la vigueur morales d\u2019un peuple.De telles conditions sont universellement reconnues comme des valeurs de base, des valeurs essentielles.Parmi ces conditions, et parmi les plus indispensables sans doute, il y a les valeurs culturelles.Je dirai donc un mot de la culture, de l\u2019intégrité de la culture d\u2019un peuple, et en particulier de l\u2019importance qu\u2019il y a pour lui d\u2019imposer sa propre langue dans toutes ses activités.Il ne semble y avoir personne, pas même un psychiatre, dans ces politiciens qui nous gouvernent, pour s\u2019aper- 638 L\u2019ACTION NATIONALE cevoir du pouvoir d\u2019abaissement qu\u2019exerce sur un peuple toute domination, bien sûr, mais la domination linguistique en particulier.J\u2019ignore si notre docteur en une foule de branches ayant quelque rapport à la psychologie est un peu au courant des travaux qui se sont faits depuis une vingtaine d\u2019années sur la mentalité des nations dominées, autrement dit colonisées, et s\u2019il a par exemple lu des auteurs qui ont comme Albert Memmi l\u2019avantage, sur bien des diplômes des écoles de psychologie et de psychiatrie, d\u2019être de profonds psychologues.Mais une chose en tout cas me semble acquise hors de tout doute, dans l\u2019univers où nous vivons: c\u2019est que les peuples économiquement colonisés et soumis à un processus de déculturation sont des peuples atteints dans leur vitalité morale, ce qui se traduit par un sentiment d\u2019abaissement que les individus finissent eux-mêmes par intérioriser, au point d\u2019en venir à se définir selon l\u2019idée que le dominant se fait d\u2019eux.Ils se perçoivent avec les yeux du dominant.Ils se diminuent, en quelque sorte.Nous refusons cette condition de citoyens de seconde zone.Nous refusons l\u2019asservissement économique, mais nous refusons aussi, dans le même mouvement qui nous fait combattre celui-ci, l\u2019asservissement culturel, l\u2019asservissement linguistique et l\u2019asservissement politique.Nous refusons toute idée d\u2019abaissement.Il faut sans doute ajouter aux considérations de cet ordre, le fait que l\u2019anglais, tel qu\u2019il est installé notamment dans les bureaux d\u2019un grand nombre d\u2019entreprises importantes, semble une source de discrimination raciale pure et simple dans bien des cas, outre le fait bien avéré qu\u2019il donne, aux unilingues anglais, des chances disproportionnées à leur importance numérique au Québec.Je n\u2019ai malheureusement pas à ma disposition les études approfondies qu\u2019il faudrait pour se faire une juste idée de cet aspect très particulier mais très important de la situation.Un gouvernement qui aurait le moindre courage ordonnerait une enquête sur ce problème et l\u2019on verrait alors quelle place précise se sont taillés les anglophones LE FRANÇAIS AU TRAVAIL, UNE LUTTE .639 dans les dizaines de milliers d\u2019emplois qu\u2019offre l\u2019administration des sociétés industrielles et des sociétés d\u2019affaires en général au Québec.D \u2014 Le français, langue de travail, un instrument de lutte sociale Est-ce que, devant la situation dont je n\u2019ai fait qu\u2019ébaucher une description, nous pouvons rester passifs?Je n\u2019ai pas dit un mot encore du sentiment national, du simple sentiment national, ni de la fierté québécoise, ni du respect que nous devons avoir envers nous-même.Je n\u2019en parlerai pas non plus, et ce n\u2019est pas parce que les réalités de cet ordre-là ne sont pas importantes.Les humains en effet ne sont pas des machines, bien que notre époque tende à les considérer comme tels et, à la limite, à tout faire pour qu\u2019ils finissent par se considérer comme tels.Non, je laisse de côté cet aspect des choses, confiant que d\u2019autres le ressaisiront.Je me place, quant à moi, sur le terrain particulier des syndiqués, des travailleurs.Et je dis ceci.Je dis que la lutte pour la langue française, langue de travail, n\u2019est pas seulement une lutte nécessaire à l\u2019agrandissement des perspectives pratiques des travailleurs et à l\u2019obtention de conditions de travail plus favorables à ces derniers; elle est aussi une lutte, un levier parmi d\u2019autres de la lutte québécoise contre les forces de domination économique, politique et sociale.Elle est une lutte, un levier de la lutte contre la domination capitaliste.Je lisais, l\u2019automne dernier, les lignes suivantes, dans LE NOUVEL OBSERVATEUR du 15 octobre, sur les multinationales: « Le pouvoir, c\u2019est elles.L\u2019argent, c'est elles.La guerre ou la paix, c\u2019est elles aussi.Et le bonheur ou le malheur des hommes.Plus puissantes que ne le furent jamais rois, empereurs ou chefs de 640 L\u2019ACTION NATIONALE gouvernement, quelque trois cents firmes, les « multinationales », qui produisent, vendent, spéculent, embauchent ou débauchent à travers le monde entier, ont mis les États à leur service.Trois fois plus riches que toutes les banques centrales des pays, industrialisés, elles dominent l\u2019économie mondiale et sont aujourd'hui la négation du libéralisme économique dont elles sont nées.» Faudrait-il aussi citer le rapport Fantus, que le gouvernement cachait dans ses tiroirs ?Cela n\u2019est pas nécessaire, il est assez odieusement connu.Eh bien ! ce que je dis, c\u2019est que la lutte contre de telles puissances n\u2019exige rien de moins que toutes les forces qui sont nécessaires pour relever la tête et refuser de se soumettre.Toutes les forces démocratiques sont indispensables.Toutes les forces de contestation de la machine et de chacune des pièces de la machine sont nécessaires.Parmi les forces auxquelles il faut faire appel, il y a les forces nationales.Je ne sous-estime pas leur importance.Plusieurs cependant les sous-estiment.Bien sûr, les forces nationales peuvent être tournées par l\u2019adversaire.On peut finir par leur donner satisfaction.On peut même finir par en faire des forces réactionnaires un jour.Cependant, tant qu\u2019elles ne sont pas satisfaites \u2014 et il n\u2019y a pas apparence qu\u2019elles le seront bientôt \u2014 elles demeurent un réservoir immense de forces contre tout ce qui menace de nous envelopper et de nous réduire.Je suis donc convaincu que le nationalisme québécois actuel et les luttes pour la langue française, dans la position où nous nous trouvons, constituent à l\u2019heure présente des moyens puissants de contestation de toute domination, et singulièrement de la domination que l\u2019appareil économique fait peser sur le Québec. LE FRANÇAIS AU TRAVAIL, UNE LUTTE .641 E \u2014 L'avenir des travailleurs québécois et l'avenir national J\u2019ajouterai enfin quelques brèves remarques, ou plutôt une question.En plus des différents problèmes que j\u2019ai abordés dans ce discours, il y a effectivement une question que je me pose fréquemment, sans pouvoir y apporter de réponse bien précise, mais qui vaut certainement la peine d\u2019être posée.Elle n\u2019est pas compliquée, mais elle va peut-être au fond d\u2019un sujet qu\u2019il nous importe, en tant que travailleurs, de clarifier.C\u2019est la suivante : si le Québec francophone, c\u2019est-à-dire le Québec moins les minorités, n\u2019arrivait pas à régler son problème national, dont fait partie son problème linguistique, quel serait le sort éventuel des travailleurs québécois qui feraient alors partie d\u2019un groupe vaincu par l\u2019histoire et investi par l\u2019étranger?Je ne puis pas encore répondre à cette question par des hypothèses bien fermes.Mais je pense que le pouvoir, quant à lui, n\u2019oserait même pas y répondre, bien plus : n\u2019oserait même pas poser la question.Je dois vous dire cependant ceci : je crains pour les travailleurs le statut d\u2019appartenance à un peuple qui serait un jour vaincu par l\u2019histoire.Notre peuple ne se résorberait pas facilement dans un grand tout envahisseur.Il garderait longtemps ses marques distinctives.Ne connaîtrait-il pas alors le sort d\u2019une minorité que les ethnies dominantes, après avoir longtemps travaillé à sa perte, achèveraient de refouler?Je le crains fort.L\u2019histoire est pleine d\u2019exemples de masses humaines directement frappées par suite de l\u2019effondrement de leur organisation politique.Je ne vois pas de raisons pour qu\u2019il en soit beaucoup autrement ici, si ce malheur nous arrivait.Il faut donc résister, et en tant que patriotes, et en tant que travailleurs.Les forces de trahison, nous savons où elles sont, et nous savons ce qu\u2019elles trahissent : elles trahissent tout ! Les travailleurs, la culture, la nation, et même, quoique fédéralistes, la province ! Il y a peut-être 642 L\u2019ACTION NATIONALE lieu de résister.Ces trahisons ne sont au fond qu\u2019une trahison globale.Il y a peut-être lieu d\u2019y opposer une résistance globale ! C\u2019est pourquoi j\u2019ai cru de mon devoir de venir m\u2019entretenir avec vous de tout cela.Nous sommes encore un peuple, heureusement.Et nous sommes un peuple de travailleurs, au surplus.Comment pourrais-je cependant terminer sans dire quelques mots du discours du Trône, dont les premières nouvelles n\u2019ont cependant paru qu\u2019hier dans les journaux.Mais vu que ce discours du Trône, comme c\u2019est la coutume, n\u2019indique que des intentions vagues, exprimées dans un style qui, dans le passé, s\u2019est révélé maintes fois trompeur sur les volontés réelles du gouvernement, je me contenterai de faire quelques observations, réservant pour plus tard, quand nous connaîtrons les projets de loi, d\u2019ajouter au fur et à mesure les remarques qui s\u2019imposeront.Pour le moment, permettez-moi de dire ceci à propos du discours du Trône émanant d\u2019un gouvernement dans lequel l\u2019expérience a prouvé qu\u2019il n\u2019y a pas lieu d\u2019avoir raisonnablement confiance.Ce gouvernement s\u2019est révélé si souvent l\u2019ennemi des travailleurs, le serviteur complaisant et obséquieux des capitalistes, le liquidateur empressé des biens nationaux et des droits culturels des Québécois, c\u2019est un régime qui de plus s\u2019est tellement avéré de la plus haute faiblesse en matière de droits constitutionnels, même dans l\u2019optique fédéraliste, que je ne verrais pas pourquoi le discours du Trône, qui contient d\u2019ailleurs des vides étonnants dans les domaines de l\u2019économique, du social, du culturel et de la langue, pourrait en quoi que ce soit nous rassurer.Ce n\u2019est pas un gouvernement national que nous avons, c\u2019est un gouvernement antinational, en vérité le premier gouvernement activement et ostensiblement antinational de notre histoire, si l\u2019on excepte la brève période du régime Bertrand et de la loi 63. LE FRANÇAIS AU TRAVAIL, UNE LUTTE .643 On aura remarqué, entre autres, dans ce discours, que du point de vue linguistique et culturel, qui fait l\u2019objet de ma conférence d\u2019aujourd\u2019hui, il n\u2019y est indiqué aucune intention ferme du gouvernement en ce qui touche la langue de l\u2019enseignement et du travail.Du moins, c\u2019est ce que nous rapportaient hier les journaux du matin, alors que je mettais la dernière main au texte que je vous livre aujourd\u2019hui.Seulement de vagues allusions aux droits culturels de la « communauté francophone ».Nous voici, entre parenthèses, non plus un peuple, non plus le peuple-fondateur du Québec, non plus le propriétaire historique de ce sol, non plus la nation au moins tricentenaire qui s\u2019y est établie comme dans son pays, pour ainsi dire, mais une « communauté francophone », comme on dit la communauté italienne, la communauté chinoise, la communauté grecque, dans une grande ville où des minorités se sont tardivement établies.Le style trahit son auteur.Ce gouvernement nous envoie dans la figure l\u2019expression de son ultime et dangereuse démission historique ! Il n\u2019y a que la langue officielle sur laquelle le Discours donne quelques précisions.Mais la langue officielle, qui est, je le reconnais, quelque chose d\u2019important, n\u2019est pas la langue quotidienne du peuple.C\u2019est là qu\u2019est l\u2019important.Qu\u2019est-ce que le gouvernement va faire ?On en est réduit aux conjectures.Qu\u2019est-ce qu\u2019il va faire ?On se le demande.On sait cependant ce qui se passe.Dans la seule journée de jeudi, deux nouvelles : le projet de la CECM d\u2019une «immersion » anglaise des élèves finissants du secondaire, rien que ça, « immersion », autrement dit opération-noyade ; puis, au Saguenay, une résolution d\u2019une Commission scolaire en vue de la fondation d\u2019une polyvalente anglaise, sur un territoire à 95% français où, dans les écoles anglaises il y a, dit-on, déjà plus de 40% d\u2019élèves francophones.Est-on en train de procéder à l\u2019étouffement accéléré du français dans ce Québec qu\u2019on est en train littéralement de vendre à l\u2019encan, âmes et biens ?Qu\u2019est-ce que le gouvernement cherche ?Veut-il encore une fois, de concert avec les dominateurs du continent et 644 L'ACTION NATIONALE du fédéral, pousser tellement à bout les Québécois qu\u2019il en résulterait une agitation voulue par ceux qui espèrent, d\u2019une répression éventuelle, une manipulation renouvelée de la majorité silencieuse ?Cela fait-il partie des calculs des multinationales ?Ce sont de graves questions.Mais il est temps qu\u2019on se les pose dans leur acuité et dans leur envergure, qui est continentale.Le Québec résistera au rouleau-compresseur de la conspiration anglo-saxonne et capitaliste, ou bien il passera dessous.Il y a deux forces majeures sur lesquelles la liberté peut encore compter : les syndicats et le mouvement nationaliste.Il n\u2019est pas dit que trois ou quatre cents ans d\u2019histoire, de travaux ardus, de luttes auront été perdus par la faute et par la honte d\u2019une poignée de politiciens à gages.J\u2019avertis seulement que les temps pressent et qu\u2019il faut à tout prix réussir à rallier ce peuple, ce peuple de travailleurs comme je l\u2019ai dit, contre la violence qui s\u2019organise contre lui.Je ne doute pas que nous réussirons ! (16 mars 1974) Le Québec peut-il proclamer le français seule langue officielle sur son territoire?La réponse de la commission Gendron Richard Arès 646 L'ACTION NATIONALE Instituée par un arrêté en conseil en date du 9 décembre 1968, la Commission d\u2019enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, communément appelée commission Gendron, du nom de son président, remettait son rapport à la fin de décembre 1972.Parmi les nombreuses demandes et suggestions qui lui avaient été faites, soit de vive voix, soit par écrit, il en était une de particulièrement importante et délicate qu\u2019elle devait considérer et à laquelle il lui fallait donner une réponse : celle de faire du français la seule langue officielle sur le territoire du Québec.La Commission ne s\u2019est pas dérobée à la tâche qui l'attendait.Après avoir consulté une demi-douzaine d\u2019experts, elle a pris position.Plus nettement sur ce point de la langue officielle, auquel elle a consacré presque tout son deuxième volume, que sur celui de la langue de travail, objet du premier volume, et que sur celui de la langue de l\u2019enseignement pour les immigrants, traité dans le troisième.La langue officielle d\u2019un pays, c\u2019est, en général, la langue de l\u2019État, la langue que l\u2019État fait sienne, celle qu\u2019il emploie dans ses rapports avec ses citoyens et qu\u2019il reconnaît par une loi.C\u2019est donc à la fois la langue d\u2019usage de l\u2019État et la langue qui a reçu de ce dernier une reconnaissance légale, officielle.Tel n\u2019est pas le cas de tous les pays, car, là où tous les habitants ne parlent qu\u2019une seule langue, l\u2019État utilise cette langue tout naturellement sans qu\u2019il soit nécessaire de la reconnaître officiellement ; dans les pays multilingues, par contre, la question d\u2019une ou des langues officielles se pose, et parfois d\u2019une façon cruciale, comme en témoigne l\u2019histoire de ces pays.À cette question la commission Gendron a cherché à donner une réponse pour le Québec.Je me propose ici de faire connaître cette réponse en quatre étapes : les données du problème, les opinions des experts consultés, la prise de position des commissaires et la valeur de leur principale recommandation. LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS .\tg47 Les données du problème Le problème des langues au Québec est un des plus complexes qui soient, il touche à tous les aspects de la réalité et de la vie quotidienne.Il a longtemps, par exemple, comporté un aspect religieux : les catholiques, en général, étaient de langue française, les protestants et les autres, de langue anglaise.Il ne peut se comprendre, encore moins se résoudre, sans tenir compte du triple aspect géographique, historique et démographique : le Québec constitue la seule enclave du continent nord-américain où la majorité de la population est encore de langue française, après avoir subi l\u2019incorporation dans un empire étranger et la pression, depuis plus de deux siècles, d\u2019un environnement massivement anglophone et d\u2019une population quarante fois plus nombreuse.Ce problème comporte aussi un aspect socio-économique : bien que minoritaires au Québec, les anglophones, Canadiens ou Américains, occupent les plus hauts postes de l\u2019économie, du commerce et de la finance, ils forment une classe à part, la classe dominante en ce domaine par rapport à la communauté francophone pourtant majoritaire.Il y a aussi en ce problème un aspect politique : le Québec fait partie d\u2019une fédération à majorité anglophone, majorité longtemps indifférente sinon hostile aux besoins et aux aspirations de la communauté francophone, et de plus ce même Québec doit tenir compte des anglophones sur son propre territoire, sinon de leurs « droits acquis », du moins de leur puissance, de leur volonté de conserver leur situation privilégiée ainsi que leur liaison économique, culturelle et politique avec l\u2019ensemble du pays canadien.Tous ces aspects se retrouvent dans la réalité linguistique québécoise.En dépit de leur intérêt, il me faut cependant les laisser de côté pour me borner à un autre qui les couronne tous : l\u2019aspect juridique.C\u2019est le seul qui nous concerne ici, le seul mis en cause par la question de savoir jusqu\u2019à quel point le Québec possède le 648 L\u2019ACTION NATIONALE pouvoir de proclamer le français seule langue officielle sur son territoire.D\u2019où vient qu\u2019il y ait problème ?La réponse tient en quelques mots : du fait de la constitution de 1867, plus précisément d\u2019un double fait : d\u2019abord, de la présence dans cette constitution de deux textes qui paraissent difficilement conciliables, ensuite de certains gestes posés dans le passé par les gouvernements à ce sujet, gestes qu\u2019on peut considérer comme des précédents.L\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique, qui nous sert de constitution, contient, en effet, deux dispositions fondamentales prêtant à controverse relativement à cette question du pouvoir du Québec sur la ou les langues officielles.D'une part, il y a l\u2019article 133 qui garantit l\u2019usage de l\u2019anglais et du français dans les principaux organismes gouvernementaux (Parlements et tribunaux) tant du Canada que du Québec 1 ; d\u2019autre part, en vertu de l\u2019article 92,(1) de ce même Acte de 1867, le Québec possède le pouvoir exclusif de modifier sa propre constitution, « sauf les dispositions relatives à la charge de lieutenant-gouverneur » 2.Mis en présence de ces deux textes, on ne peut pas ne pas se poser la question : lequel a la priorité sur 1.\tVoici le texte de cet article 133 : « Dans les Chambres du Parlement du Canada et les chambres de la Législature de Québec, l\u2019usage de la langue française ou de la langue anglaise, dans les débats sera facultatif ; mais, dans la rédaction des registres, procès-verbaux et journaux respectifs de ces chambres, l\u2019usage de ces deux langues sera obligatoire.En outre, dans toute plaidoirie ou pièce de procédure devant les tribunaux du Canada établis sous l\u2019autorité du présent acte, ou émanant de ces tribunaux, et devant les tribunaux de Québec, ou émanant de ces derniers, il pourra être fait usage de Tune ou l\u2019autre de ces langues.Les lois du Parlement du Canada et de la Législature de Québec devront être imprimées et publiées dans ces deux langues.» 2.\tVoici le texte de cet article 92 (1) : « Dans chaque province, la législature pourra exclusivement légiférer sur les matières entrant dans les catégories de sujets ci-dessous énumérés, savoir : 1.À l\u2019occasion, la modification (nonobstant ce qui est contenu au présent acte) de la constitution de la province, sauf les dispositions relatives à la charge de lieutenant-gouverneur.» LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS .\t649 l\u2019autre ?Plus précisément, les dispositions de l\u2019article 133 relativement aux langues font-elles partie de ces matières qui entrent dans « la constitution de la province » et que le Québec, en conséquence, peut modifier ?Allant plus loin, on peut se demander si le Québec peut se comporter comme s\u2019il avait le pouvoir de supprimer les garanties octroyées à l\u2019anglais par l'article 133 et en venir à proclamer l\u2019unilinguisme officiel sur son territoire ?Sans doute, en ce cas, se poserait-il un problème politique de première grandeur, mais cela, c\u2019est une autre question.Le problème se complique encore davantage par suite de deux précédents en la matière : le premier posé par le gouvernement manitobain en 1890, le second, par le gouvernement fédéral en 1969.En 1870, le Manitoba entrait dans la Confédération canadienne et recevait une constitution adoptée d\u2019abord par le Parlement fédéral et sanctionnée ensuite, en 1871, par le Parlement de Westminster.L\u2019article 23 de cette constitution reproduisait presque mot pour mot l\u2019article 133 de l\u2019Acte de 1867.Or, vingt ans plus tard, soit en 1890, la législature manitobaine décrétait que seul l\u2019anglais serait désormais la langue officielle de la province, tout en prenant la précaution d\u2019ajouter que cette loi ne s\u2019appliquerait que pour autant que la législature a juridiction pour l\u2019adopter* 1 2 3.Or, la loi en question n\u2019a jamais été directement contestée devant les tribunaux, lesquels 3.Voici le texte de cette loi manitobaine : « An Act to Provide that the English Language shall be the Official Language of the Province of Manitoba.Her Majesty, by and with the advice and consent of the Legislative Assembly of the Province of Manitoba, enacts as follows : 1.\tAny statute or law to the contrary notwithstanding, the English language only shall be used in the records and journals of the House of Assembly for the Province of Manitoba.The Acts of the Legislature of the Province of Manitoba need only be printed and published in the English Language.2.\tThis Act shall only apply so far as this Legislature has jurisdic- tion so to enact, and shall come into force on the day it is assented.» (Assented to 31st March, 1890.Statutes of Manitoba, 1890, c.14). 650 L'ACTION NATIONALE n\u2019ont pas eu, en conséquence, l\u2019occasion de se prononcer sur sa constitutionnalité.C\u2019est là un précédent qu\u2019on invoque volontiers au Québec en disant : ce que la législature manitobaine a pu faire impunément à l\u2019égard du français, pourquoi l'Assemblée nationale ne pourrait-elle pas le faire à l\u2019égard de l\u2019anglais, et ainsi se proclamer officiellement unilingue ?De son côté, le gouvernement fédéral allait en 1969 poser un geste dont il faut tenir compte dans le présent débat.Cette année-là, en effet, il proclamait l\u2019anglais et le français « langues officielles du Canada pour tout ce qui relève du Parlement et du gouvernement du Canada » 4.Tout en légiférant dans le même domaine, il faisait, en somme, le contraire de ce qu\u2019avait fait le gouvernement manitobain en 1890 : au lieu d\u2019abolir l\u2019usage du français, il l\u2019élevait au statut de langue officielle.Or, ce geste a été contesté, au nom même du droit constitutionnel.En 1949, en effet, le Parlement fédéral avait obtenu de Londres le droit de modifier la constitution canadienne, sauf en certaines matières, comme, par exemple, « en ce qui regarde l\u2019emploi de l\u2019anglais ou du français » 5.Ottawa avait-il le droit de faire cela, le droit d\u2019augmenter les privilèges reconnus au français et à l\u2019anglais par la constitution de 1867 ?Québec, semble-t-il, pourrait le faire pour son propre territoire, mais Ottawa, objecte-t-on, est lié par l\u2019amendement de 1949, lequel lui interdit de modifier l\u2019usage de l\u2019anglais ou du français.L\u2019objection est allée jusqu\u2019à la Cour suprême, qui aura à se prononcer6.4.\t« L\u2019anglais et le français sont les langues officielles du Canada pour tout ce qui relève du Parlement et du gouvernement du Canada ; elles ont un statut, des droits et des privilèges égaux quant à leur emploi dans toutes les institutions du Parlement et du gouvernement du Canada » (art.2 de la Loi concernant le statut des langues officie Iles du Canada, 1969).5.\tCf.Article 91, paragraphe 1 de l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique, paragraphe ajouté après l\u2019amendement de 1949 (2) et qui a fait descendre l\u2019ancien paragraphe no 1 au rang no 2.6.\tOn annonce la réponse de la Cour suprême pour le mois de juin prochain. LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS.Ç51 Telles sont les grandes données du problème auquel la commission Gendron avait à faire face quand elle entreprit son enquête sur la situation de la langue française au Québec et sur la possibilité pour le gouvernement québécois de décréter que seul le français serait à l\u2019avenir sa langue officielle.Pour l\u2019aider dans cette difficile entreprise, elle fit appel à une demi-douzaine d\u2019experts, spécialistes en droit constitutionnel, surtout francophones, mais aussi anglophones, universitaires pour la plupart, provenant de cinq universités différentes : Laval, Montréal, McGill, Ottawa et Sherbrooke.À ces experts elle envoya un questionnaire très précis, leur demandant, entre autres choses, de donner leur opinion sur la notion de langue officielle d\u2019après le système constitutionnel canadien, ainsi que sur la capacité du Québec de légiférer en matière de langue officielle.À propos du choix d\u2019une langue officielle, elle leur posait, en particulier, ces deux questions : « a) le Québec a-t-il la compétence constitutionnelle pour déclarer une langue, seule langue officielle ?b) si oui, quelles seraient les implications constitutionnelles et les champs d\u2019application d\u2019une telle mesure et quels amendements constitutionnels cela supposerait pour ce faire ?» 7.Les opinions des experts consultés La commission Gendron a cru opportun de publier en entier les réponses des experts qu\u2019elle a consultés au sujet de cette question des langues officielles, non pas à part, en annexes comme les autres études, mais comme faisant partie intégrante de son deuxième volume intitulé Les droits linguistiques 8.De ces réponses fort 7.\tOn trouvera le texte intégral de ce questionnaire aux pages 29 et 30 du deuxième volume du rapport de la Com/nission : Les droits linguistiques, Québec, 1972.8.\tCes opinions ont été publiées à l\u2019appendice B de ce même deuxième volume, aux pages 199 à 330.Il faut les compléter par celles qu'on retrouve à l\u2019appendice C sur la question de la langue de travail, en particulier par le texte des professeurs Henri Brun et Jean-K.Samson de l\u2019Université Laval, aux pages 371 à 383. 652 L'ACTION NATIONALE élaborées je ne retiens ici que ce qui concerne la question de savoir si le Québec a le pouvoir de proclamer le français seule langue officielle sur son territoire.L\u2019opinion de Me Gérald Beaudoin Professeur à l\u2019Université d\u2019Ottawa, Me Baudoin suit de très près, dans sa réponse, le plan du questionnaire.Selon lui, il n\u2019existe pas, au sein même du texte constitutionnel de 1867, de concept de langues officielles véritables, mais seulement un embryon de bilinguisme officiel, « de mesure de protection pour le français et l\u2019anglais en certains milieux»9.Sans doute, le gouvernement fédéral a-t-il proclamé en 1969 le français et l\u2019anglais langues officielles du Canada, mais il ne s\u2019agit que d\u2019une simple loi et encore ne s\u2019appliquant qu\u2019aux institutions fédérales.Quant au Québec, il a certainement le pouvoir de déclarer l\u2019anglais et le français langues officielles de la province.L\u2019a-t-il de proclamer une langue, par exemple, le français, seule langue officielle ?Il n\u2019est pas facile de répondre à cette question, car elle pose le problème de l\u2019amendement de l\u2019article 133 de la constitution canadienne.Cet article, dit-il, comporte une partie « fédérale » et une partie « provinciale », laquelle concerne le Québec.L\u2019amendement de 1949, devenu le paragraphe 1 de l\u2019article 91, interdit au pouvoir fédéral de modifier l\u2019article 133, mais le Québec, lui, n\u2019est pas lié par une disposition semblable.Toute la question se résume à ceci : en vertu des pouvoirs que lui confère l\u2019article 92 (1), le Québec peut-il amender la partie de l\u2019article 133 qui le concerne ?En d\u2019autres termes, les dispositions protectrices accordées au français et à l\u2019anglais au sein de la législature et devant les tribunaux québécois par l\u2019article 133 font-elles partie de la « constitution de la province » au sens de l\u2019article 92 (1) ?9.L\u2019opinion de Me Beaudoin va de la page 199 à la page 217 du deuxième volume. LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS .\t653 Dans sa réponse, le professeur de l\u2019Université d\u2019Ottawa distingue entre la jurisprudence et la doctrine.La première, remarque-t-il, ne présente rien de concluant, si l\u2019on excepte la remarque du juge Beck dans l\u2019arrêt Ulmer en 1923.Selon ce juge, en effet, qui avait à se prononcer dans une affaire portant sur le pouvoir de la province de l\u2019Alberta de légiférer en matière d\u2019éducation, le pouvoir qu\u2019a la province de modifier sa constitution ne peut s\u2019exercer qu\u2019en rapport avec les matières contenues dans la section V de l\u2019Acte de 1867, section intitulée précisément « Constitutions provinciales ».Accepter cette conclusion, ajoute le professeur Beaudoin, c\u2019est nier au Québec le pouvoir de modifier la partie de l\u2019article 133 qui le concerne.Faut-il l\u2019accepter ?Deux écoles s\u2019affrontent du point de vue doctrinal.Une première école veut que l\u2019article 133 soit intangible et qu\u2019il soit à l\u2019abri de toute atteinte par la législature québécoise.À ceux qui invoquent le précédent manitobain de 1890, les tenants de cette école répondent que la loi manitobaine était invalide.L\u2019article 133 est de droit fondamental et ne fait pas partie de la constitution provinciale.Non, soutiennent les partisans de la deuxième école, tel n\u2019est pas le cas.La partie provinciale de l\u2019article 133 entre dans la « constitution de la province » et, en conséquence, le Québec, en vertu de l\u2019article 92 (1) de l\u2019Acte de 1867, peut la modifier.Il pourrait alors prévoir qu\u2019à l\u2019Assemblée nationale et devant les tribunaux seul le français est officiel (sauf peut-être pour les procès criminels, à cause de la présence de l\u2019article 91 (27), lequel confère juridiction au Parlement fédéral sur le droit criminel).La conclusion du professeur d'Ottawa ouvre au gouvernement québécois un vaste champ d\u2019initiatives : Le Québec peut adopter une loi sur les langues officielles ; (il) pourrait, s\u2019il le désire, décréter l\u2019unilinguisme dans les secteurs qui tombent sous 654 L'ACTION NATIONALE sa compétence législative aux termes de l\u2019Acte de 1867, sous réserve, toutefois, de l\u2019article 133 pour les tenants de la première théorie, et, sans aucune réserve (sauf pour les procès au pénal) pour les protagonistes de la seconde école ; enfin, le Québec, en vertu de la théorie « qui peut le plus peut le moins », peut, sous les mêmes réserves, reconnaître à sa minorité anglophone les droits qu\u2019il croit devoir lui reconnaître, et, sous lesdites réserves, peut reconnaître tantôt l\u2019exclusivité, tantôt la prépondérance de la langue française.Le cadre constitutionnel laisse donc place à beaucoup de jeu 10.L'opinion de Me Louis M.Bloomfield.Avocat de Montréal, Me Bloomfield divise sa réponse en deux grandes parties : d\u2019abord, des définitions et une analyse du régime linguistique créé par le système constitutionnel canadien, puis le partage des compétences législatives en matière de droits linguistiques d\u2019après le fédéralisme canadien n.Une langue officielle, écrit-il, est la langue de l\u2019État, celle qui fait l\u2019objet de garanties fondamentales, assurant son utilisation, sa permanence et sa promotion au niveau de l\u2019ensemble des activités de l\u2019État.On parle aussi de langue nationale : la Suisse, par exemple, reconnaît trois langues officielles et quatre langues nationales.Ce type de reconnaissance, semble-t-il, « a pour but avant tout d\u2019assurer le groupe auquel appartient la langue dite « nationale » qu\u2019il n\u2019est pas considéré comme une minorité linguistique, mais bien comme un groupe dont la langue fait partie du patrimoine culturel de la nation ».Dans le droit constitutionnel canadien, il n\u2019est pas fait mention du concept de « langue officielle » et la portée de l\u2019article 133 est très restreinte.Tout ce que l\u2019on peut dire, c\u2019est qu'il existe, dans le système constitutionnel 10.\tIbid., p.217.11.\tIbid., pp.219-255. LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS .\t655 canadien, deux langues fondamentales, chacune en possession d'État sur son territoire historique.Si l\u2019on excepte l\u2019article 133, la constitution canadienne n\u2019attribue à aucun gouvernement la compétence sur les langues ; celle-ci est donc quelque chose d\u2019« accessoire » et, par conséquent, partagée entre les deux niveaux de gouvernement, chacun pouvant statuer sur les droits linguistiques dans tous les domaines relevant de sa compétence.Depuis l\u2019adoption de l'amendement de 1949, no 2, le Parlement fédéral ne peut modifier l\u2019article 133.Cette restriction ne s\u2019applique pas au Québec, lequel jouit d\u2019un pouvoir très large en vertu de l\u2019article 92 (1) et de la clause « nonobstant ce qui est contenu au présent Acte».Pourrait-il aller jusqu\u2019à amender l\u2019article 133 et abroger les garanties accordées à la minorité anglaise ?Les juristes ne sont pas d\u2019accord sur la réponse à donner à cette question : les uns disent oui, d\u2019autres hésitent, d\u2019autres répondent par la négative.Mais il existe un précédent : le précédent manitobain.Reconnaître la validité de ce précédent, c\u2019est admettre que la modification de l\u2019article 133 entre dans le champ de l\u2019article 92 (1) et, par conséquent, dans la compétence de l\u2019Assemblée nationale du Québec.En conclusion, Me Bloomfield répond ainsi aux questions posées : le Québec a compétence pour déclarer deux langues officielles, tout comme le Parlement fédéral l\u2019a fait.Pourrait-il déclarer que l\u2019une serait inférieure à l\u2019autre ?L\u2019entreprise serait difficile à réaliser, car la langue officielle est la langue de l\u2019État à tous les niveaux.A-t-il la compétence pour déclarer une langue, seule langue officielle ?Oui, sous réserve de l\u2019article 133, « si, par hypothèse, cet article n\u2019est pas abrogé \u2014 ou ne peut être abrogé \u2014 par l\u2019Assemblée du Québec ».Le problème, s\u2019il s\u2019agit de faire du français la seule langue officielle, est beaucoup plus politique que juridique.Le Québec pourrait aussi déclarer le français seule langue officielle et accorder un statut moindre à l\u2019anglais, 656 L'ACTION NATIONALE le statut, par exemple, de « langue à protection limitée, langue nationale ou même langue supplétive ».Bref, « les possibilités d\u2019action de la législature québécoise en matière de statut linguistique, et, notamment, de langue officielle, sont, dans l\u2019état actuel du droit constitutionnel canadien, illimitées, sous réserve des garanties établies par l\u2019article 133 de Y A.A.N.B., si tant est que le Québec ne puisse abroger cet article » (p.255).L\u2019opinion de Jean-Charles Bonenfant.Le professeur de l\u2019Université Laval commence par préciser deux points : la langue officielle est la langue dans laquelle s\u2019exprime l\u2019État, c\u2019est lui qui donne un caractère officiel à une langue et il parle par des lois ; dans le système canadien, le français et l\u2019anglais sont langues officielles uniquement dans les structures législatives et judiciaires fédérales et québécoises12.La loi fédérale de 1969 concernant le statut des langues officielles du Canada n\u2019a pas changé fondamentalement la situation et « on peut affirmer qu\u2019il n\u2019y a pas véritablement de langue officielle au Canada au sens complet du mot ».Au Québec, le bilinguisme exigé se limite strictement à la législature et aux tribunaux ; dans les autres domaines, il n\u2019est plus perçu comme Ottawa, si bien qu\u2019une foule de documents ne sont plus traduits en anglais ou le sont après de longs délais.De fait, l\u2019anglais, langue officielle, a reculé dans le Québec pour se limiter souvent aux strictes exigences de l\u2019article 133.« On peut même se demander s\u2019il n\u2019est pas possible de transformer silencieusement le français en seule langue officielle pratique du Québec en ne faisant des traductions en anglais que lorsque cela est vraiment nécessaire.Ce serait efficace mais le procédé manquerait évidemment de panache et ne pourrait satisfaire l\u2019émotivité collective».Que peut faire le Québec au sujet de l\u2019article 133 ?Jusqu\u2019ici, on a cru que cet article était intangible et que 12.Ibid., pp.257-291. LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS 657 seul le Parlement britannique pouvait l\u2019abroger ou le modifier.Mais, est-ce bien sûr ?Après avoir pesé le pour et le contre, le professeur Bonenfant déclare qu\u2019il partage l\u2019opinion de deux de ses collègues, Henri Brun et J.-K.Samson, qui ont rédigé un avis sur le français, langue de travail 13, et qu\u2019en conséquence, dans la pratique, l\u2019Assemblée nationale peut faire du français la seule langue officielle du Québec.En vertu de l\u2019article 92 (1), le Québec a le pouvoir de modifier sa propre constitution.Que faut-il entendre par ces mots « la constitution de la province » ?Au sens matériel ou large, il s\u2019agit de l\u2019ensemble des dispositions qui prévoient l\u2019organisation et le fonctionnement de l\u2019État provincial, quel que soit l\u2019endroit où l\u2019on trouve ces dispositions ; au sens formel ou restreint, ces mots visent les dispositions précises adoptées par le législateur.Le professeur soutient que, dans l\u2019Acte de 1867, le mot « constitution » doit être pris au sens le plus large et que le pouvoir reconnu au Québec par l\u2019article 92 (1) ne vise pas seulement les dispositions énoncées dans la partie V intitulée « La constitution des provinces » \u2014 partie qui va de l\u2019article 58 à l\u2019article 90 \u2014 mais encore d\u2019autres articles, comme l\u2019article 128 et l\u2019article 133.En 1890.le Manitoba a aboli le statut du français comme langue officielle.Sa loi était-elle ultra vires ?Le gouvernement fédéral ne jugea pas opportun de la désavouer et les tribunaux ne furent pas saisis du problème.Quoi qu\u2019il en soit du point de vue politique, il n\u2019en reste pas moins que, sur le plan légal, « la législature du Manitoba avait strictement le droit d\u2019abolir le français comme langue officielle parce que la disposition à ce sujet faisait 13.Henri BRUN et Jean-K.SAMSON, « La compétence constitutionnelle et juridique pour instituer une langue de travail au Québec », Ibid., pp.371-383.Selon ces deux auteurs, « le Québec pourrait librement se donner la langue officielle de son choix.Les organes étatiques québécois pourraient, par décision législative du Parlement québécois, ne devoir plus s\u2019exprimer que par l\u2019entremise de l\u2019une ou I autre langue.Sauf en ce qui regarde les tribunaux, dans une certaine mesure » (p.376). 658 L\u2019ACTION NATIONALE partie d\u2019une constitution qui, malgré la ratification du Parlement impérial, demeurait une loi canadienne ou parce que la législature d\u2019une province peut toujours modifier sa constitution, sauf pour ce qui a trait à la fonction du lieutenant-gouverneur ».En conclusion et en réponse directe à la question de savoir si le Québec peut proclamer le français, seule langue officielle sur son territoire, le professeur Bonenfant affirme que l\u2019article 133 peut se subdiviser et que sa partie québécoise appartient à la constitution du Québec et peut être, par conséquent, modifiée par la législature de la province.Celle-ci peut proclamer que le Québec possède deux langues officielles, n\u2019en possède aucune ou n\u2019en possède qu\u2019une seule.En ce dernier cas, c\u2019est-à-dire si elle proclamait le français seule langue officielle, pour qu\u2019un tel geste n\u2019ait pas qu\u2019une portée académique, il faudrait que d\u2019autres lois viennent mettre en acte dans tous les domaines les conséquences de cette proclamation.« En réalité, le français prendrait surtout sa valeur officielle non pas tant par les textes législatifs eux-mêmes mais plutôt en devenant une langue de travail, la langue de travail de l\u2019État et de tout ce qui dépend de lui.» Quant à l\u2019anglais, même en devenant une langue de traduction, il garderait une valeur considérable.Il faudrait même lui donner un statut spécial de langue d\u2019accès, c\u2019est-à-dire de langue dans laquelle on peut s\u2019adresser à l\u2019État quitte à en recevoir une réponse officielle en français.« Le Québec a le pouvoir et les moyens d\u2019en arriver à une telle solution à l\u2019intérieur des moules constitutionnels actuels.» L\u2019opinion de François Chevrette Autre expert consulté et professeur à l\u2019Université de Montréal, François Chevrette, après avoir défini les termes en cause et décrit la conception de la langue officielle dans le système canadien, en vient à se demander qui a compétence sur la question linguistique.Il répond que, à l\u2019exception de l\u2019article 133, rien n\u2019est prévu au LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS.359 texte constitutionnel à ce sujet.Comme il existe un principe reconnu voulant que le partage de la puissance législative au Canada entre les deux ordres de gouvernement soit total et plénier, on en déduit aisément que la question linguistique en tant que matière de législation est incluse quelque part dans les compétences de l\u2019un ou l\u2019autre ordre de gouvernement ; d\u2019où « la nécessité de qualifier constitutionnellement chaque mesure linguistique particulière en vue de la rattacher à telle ou telle compétence législative, fédérale ou provinciale ».Pour ce qui est du Québec, il est évident qu\u2019il pourrait instituer le bilinguisme officiel français-anglais au niveau provincial.Pourrait-il proclamer le français seule langue officielle?Tout dépend de l\u2019interprétation que l\u2019on donne à l\u2019article 133, article qui consacre un régime de bilinguisme officiel et qui lie autant les provinces que le Parlement central.« La seule question pertinente est celle de savoir quels sont exactement les institutions et organismes provinciaux qui y sont visés.Pour le reste le Québec demeurerait libre de statuer comme il l\u2019entend en matière d\u2019usages linguistiques au niveau des institutions et services publics provinciaux ».Il pourrait aussi légiférer sur les usages linguistiques des entreprises privées relevant de sa compétence, de la même façon qu\u2019il le peut pour les autres conditions de travail.Et c\u2019est en vain qu\u2019on parlerait de discrimination dans le cas d\u2019une politique favorisant le français comme langue de travail, « car la discrimination suppose la prise en considération de caractères, tels la race, le sexe ou l\u2019origine nationale, sur lesquels leur porteur n\u2019a aucun contrôle et dont la prise en considération s\u2019avère sans justification rationnelle.Ce ne serait pas le cas d\u2019une politique visant à favoriser l\u2019emploi d\u2019une certaine langue, son apprentissage étant ouvert à tous et son statut privilégié s\u2019expliquant par des motifs de conservation d\u2019un patrimoine linguistique et culturel et de protection à accorder au groupe national qui en est l\u2019héritier» 14.14.Rapport Gendron, vol.Il, pp.293-315. 660 L\u2019ACTION NATIONALE L\u2019opinion de Pierre Patenaude Ce professeur de l\u2019Université de Sherbrooke, dans sa réponse à la demande d\u2019avis de la commission Gen-dron, déclare que l'Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique ne fait aucune mention explicite à une ou deux langues officielles pour le Canada et que seuls y sont prévus certains droits linguistiques, d\u2019ailleurs très limités, à l\u2019article 133.La portée de ces garanties linguistiques est restreinte : l\u2019administration publique en général, les communications entre l\u2019État et les citoyens, l\u2019administration municipale et scolaire n\u2019y sont aucunement soumises ; bien plus, la vie économique et sociale pourrait être unilingue 15.En conséquence, « le Québec pourrait réglementer la langue d\u2019usage sans porter atteinte à l\u2019article 133.Il pourrait même, à notre avis, déclarer le français langue officielle du Québec sans atteintes à l\u2019article 133 : il suffirait de conserver textuellement les garanties linguistiques prévues à cette disposition .En faisant un pas de plus, nous soumettons que le Québec, par une simple loi, pourrait déclarer unilatéralement qu\u2019il ne sera plus soumis désormais aux impératifs de l\u2019article 133».Selon lui, l\u2019article 133 ne crée pas le bilinguisme officiel au Québec.Si l\u2019on remonte dans l\u2019histoire, on s\u2019aperçoit qu\u2019en 1867, l\u2019usage voulait que le français fût langue nationale du Québec, avec certaines restrictions quant au bilinguisme parlementaire.C\u2019est cette situation qu\u2019a consacrée l\u2019article 133 de VActe de l\u2019Amérique du Nord britannique.Cet article, le Parlement fédéral ne peut le modifier unilatéralement.Le Québec, lui, le peut-il ?Deux questions se posent à ce sujet : a) la question des langues parlées et écrites à la législature québécoise est-elle du ressort de la constitution interne de la province ?b) si oui, la législature québécoise pourrait-elle décider de ne plus être soumise à l\u2019article 133?À ces 15.Rapport Gendron, vol.Il, pp.317-330. LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS .gg-J deux questions, le professeur Patenaude répond par l\u2019affirmative.Le statut des langues anglaise et française au Parlement fédéral, dit-il, fut considéré comme une question de constitution interne fédérale, modifiable unilatéralement par le pouvoir central jusqu\u2019en 1949, date où, pour protéger le bilinguisme parlementaire au fédéral, on a jugé essentiel d\u2019enlever au Parlement cette possibilité d\u2019altérer l\u2019article 133.Mais, on ne l\u2019a pas fait pour le Québec, dont le Parlement, en vertu de l\u2019article 92 (1), conserve la compétence de modifier tout ce qui entre dans la constitution interne de la province, de modifier, par conséquent, le statut des langues française et anglaise.Le Manitoba, en 1890, a opté pour l\u2019unilinguisme anglais et n\u2019a pas été désavoué.De plus, pour étayer cette thèse, on peut mettre de l\u2019avant trois autres arguments : 1.\tLes lois constitutionnelles canadiennes sont modifiables par simple vote majoritaire des députés de la législature concernée, sauf exceptions.Or, l\u2019article 133 ne spécifie pas qu\u2019il faille suivre des normes spéciales pour le modifier et, comme l\u2019article 92 (1) permet aux provinces de modifier leur constitution, il s\u2019ensuit que la législature québécoise pourrait devenir unilingue ; 2.\tC\u2019est un principe de droit constitutionnel anglais que la souveraineté parlementaire ne doit pas être battue en brèche implicitement : celle du Parlement fédéral en ce qui regarde la question des langues a été explicitement limitée par l\u2019amendement constitutionnel de 1949, mais non pas celle du Parlement québécois ; 3.\tL\u2019article 92 (1) permet aux provinces de modifier leur constitution et ce, nonobstant toute autre disposition de l\u2019Amérique du Nord britannique.N\u2019est-il pas alors permis de croire que cette clause nonobstante permet à la législature concernée de modifier l\u2019article 133 ? 662 L'ACTION NATIONALE Si on avait voulu protéger cette obligation au bilinguisme, n\u2019aurait-on pas ajouté une clause similaire dans la phraséologie de l\u2019article 133?En conclusion, le professeur Patenaude soutient que le Québec n\u2019est pas lié par l\u2019article 133 et qu\u2019il est compétent pour légiférer quant à la langue employée dans les domaines de juridiction à lui confiés exclusivement par les articles 92 et 93.L\u2019opinion de Stephen Allan Scott Ce professeur de l\u2019Université McGill donne sa réponse en anglais 16.Selon lui, l\u2019anglais et le français ont au Canada primauté sur les autres langues, mais n\u2019ont pas, constitutionnellement, le rang de langues officielles.On peut légiférer de bien des manières sur les langues, par exemple, leur conférer un statut purement symbolique ou aller jusqu\u2019à adopter des dispositions qui interfèrent carrément dans les communications les plus personnelles.Si on reconnaissait à une, à deux ou même à plusieurs langues un statut purement symbolique, par exemple, celui de « langue officielle », pareille législation, selon le professeur Scott, ne susciterait pas de controverse judiciaire, parce qu\u2019elle se contenterait de créer un statut sans « incidences », d\u2019énoncer des « vérités théoriques » sans édicter des « directions sociales », et ne violerait, en conséquence, les droits de personne 17.Étant donné le partage des compétences législatives au Canada et vu que chacune de ces compétences com- 16.\tRapport Gendron, vol.Il, pp.331-352.17.\t« Such legislation could only be said to affect anyone\u2019s rights on the hypothesis that some person could have a right to insist that only a language « competently » made official should be so described.A purely symbolic status for one or more languages as « official » would have no such incidents, and for this reason no proceedings could properly be maintained by anyone to obtain even a bare declaration that executive or legislative action purpoting to confer such status is « void » or « unlawful » (pp.344 et 346). LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS .\t663 porte des « incidences » dans le domaine des langues, il ne suffirait pas qu\u2019une législature déclare qu\u2019une seule langue est officielle, il faudrait qu\u2019elle précise le domaine des applications pratiques, car de son côté, dans les matières qui relèvent de sa compétence, le Parlement fédéral a aussi le droit de déterminer quelles langues seront employées.Si les législatures provinciales en venaient à utiliser leur droit de manière à priver de tout effet légal les communications en anglais ou en français, elles se heurteraient assez tôt aux limites constitutionnelles 18.L\u2019article 133 de la constitution canadienne confère à l\u2019anglais et au français une primauté conjointe ; ni le Parlement du Canada ni la législature du Québec ne peuvent, en se conformant à cet article, attribuer la primauté à un texte sur l'autre.Le Québec, en vertu du pouvoir qui lui est conféré par l\u2019article 92 (1) de modifier sa propre constitution, pourrait-il abolir les dispositions qui le concernent dans l\u2019article 133 ?La question revient à celle-ci : l\u2019article 133, pour autant qu\u2019il s\u2019applique à la législature et aux tribunaux du Québec, fait-il partie de « la constitution de la province » au sens de l\u2019article 92 (1) ?En un sens très large, tout fait partie de la constitution de la province, mais le pouvoir octroyé à l\u2019article 92 (1) doit tenir compte de la constitution du Canada en général.Il se réfère d\u2019abord et surtout aux articles compris dans la partie V intitulée « Constitutions provinciales ».Qu\u2019en est-il de l\u2019article 133 : est-il une simple partie 18.« If the abrogation went so far as to deprive of legal effect all or some communications in the French or the English language, the constitutional limits might well be exceeded, for two reasons.First, it would be anomalous that a communication could be made through the courts in such language (B.N.A.Act, s.133), but not extrajudicially.Again, given the composition of the population and the drastic impact on the life of the community, and of Canada as a whole, it might be said that all federal matters \u2014 not least citizenship, the general national commerce, and the general peace, order and good government of the country \u2014 would inevitably be substantially involved » (p.348). 664 L\u2019ACTION NATIONALE de « la constitution de la province » ou appartient-il à la constitution du Canada en général ?À cette question fort difficile, le professeur Scott répond que, selon lui, il s\u2019agit là d\u2019une garantie fondamentale faisant partie de la constitution générale du pays et qu\u2019en conséquence il ne peut être modifié ni par le Parlement du Canada ni par la législature du Québec, mais seulement par le Parlement du Royaume-Uni 19.La prise de position des commissaires Armée des opinions exprimées par ces experts, la commission Gendron entreprit de se prononcer sur le droit pour le Québec d\u2019adopter une politique linguistique vraiment québécoise.Ce droit existe, mais, en l\u2019exerçant, le Québec doit tenir compte à la fois du régime constitutionnel fédéral et de ses propres pouvoirs législatifs.Doit-il aussi tenir compte des « droits acquis », des « droits collectifs » ou des « droits des groupes » ?Les Commissaires répondent par la négative : « Pour ce qui est du droit constitutionnel canadien et québécois, déclarent-ils, les « droits acquis » et les notions connexes sont du domaine de la spéculation politique.Ils ne reposent sur aucun fondement juridique»20.Qu\u2019y a-t-il dans le droit constitutionnel canadien qui concerne les langues ?Certains recourent à l\u2019article 93 de \\\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique, mais dans cet article il est question non de langue mais de religion, 19.\t« I think it is a fundamental guarantee forming part of the general constitution of the country.Certainly that portion dealing with the Parliament and courts of Canada is part of the general constitution of the country.If another view is to be taken of the section so far as it concerns Québec, we are already engaged in splitting up one provision into two.Second, the legislative history of the language section of the Union Act of 1840 .suggests that this sensitive matter was dealt with in the Confederation scheme as part of the general constitutional settlement for Canada, intended to secure at once to the respectives minorities at both levels of government the stated guarantees » (Ibid., p.352).20.\tRapport Gendron, vol.II, p.19. LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS 665 d\u2019écoles confessionnelles et de sujets catholiques ou protestants ; on ne saurait donc lui prêter de signification ou de portée linguistique.Quant à l\u2019article 133, il comporte des dispositions assez précises sur l\u2019emploi du français et de l\u2019anglais, dispositions exclusives et exhaustives.C\u2019est tout : aucune autre protection des intérêts linguistiques ne saurait être inférée de l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique.Sommes-nous en face de langues officielles, c\u2019est-à-dire de « langues que l\u2019État a estimé à propos d\u2019appuyer de sa puissance pour l\u2019usage public, soit par une loi constitutionnelle soit le plus souvent, par une loi ordinaire »?21.Les Commissaires répondent que, même si VA.A.N.B.ne renferme nulle part la mention de langue officielle, l\u2019article 133 peut être considéré comme traitant d\u2019une réalité équivalente.Quant à l\u2019expression langue nationale, la constitution canadienne et même la loi fédérale de 1969 qui a proclamé l\u2019anglais et le français langues officielles du Canada l\u2019ignorent totalement22.Venant aux options qui s\u2019offrent au Québec en matière de « langue(s) officielle(s) », la Commission en conserve quatre, qu\u2019elle estime pratiques et applicables, dont les deux suivantes comme étant les plus probables : 1) le français et l\u2019anglais, langues officielles du Québec ; 2) le français, seule langue officielle du Québec.Elle commence par faire remarquer que les juristes qu\u2019elle a consultés et qui proviennent de milieux ethnoculturels variés sont, en somme, d\u2019accord sur des points 21.\tIbid., p.22.22.\t« D\u2019un point de vue juridique, la langue nationale peut être considérée comme appartenant à une catégorie un peu moins élevée que ia langue officielle.Désigner une langue ou des langues comme nationales par une loi constitutionnelle ou ordinaire, c'est simplement attacher à ces langues certains privilèges juridiques au profit de l\u2019usager.Elles se trouvent à recevoir de l\u2019État une sorte de sanction, qui est purement facultative, mais sans pour autant recevoir l\u2019appui de ses ressources et de ses deniers » (p.23). 666 L'ACTION NATIONALE essentiels touchant la compétence du Québec pour légiférer en matière de langue.Ainsi, il y a accord général pour soutenir que le Québec aurait, sur le plan constitutionnel, pleine compétence pour faire du français et de l\u2019anglais, par voie législative, les deux langues officielles de la province.Un accord assez général existe aussi pour reconnaître au Québec la compétence pour faire du français ou de l\u2019anglais la langue officielle de la province, à condition que soient respectées les dispositions de l\u2019article 133.Enfin, ajoutent les Commissaires, abordant directement la question de savoir si le Québec pourrait proclamer le français seule langue officielle, la majorité des juristes (MM.Bloomfield, Bonen-fant, Patenaude et probablement Beaudoin), tout en reconnaissant une certaine divergence des opinions en la matière, semblent estimer que le Québec pourrait, en vertu de l\u2019article 92 (1) de YA.A.N.B., modifier l\u2019article 133 de cette loi pour abolir les restrictions relatives au champ d\u2019application qu\u2019il attribue au français et à l\u2019anglais, et faire de l\u2019un ou l\u2019autre la langue officielle du Québec sans restriction quant à sa sphère d\u2019emploi.M.Chevrette ne s\u2019est pas prononcé sur ce point23.Les juristes qui soutiennent que le Québec a le droit d\u2019agir ainsi argumentent de la façon suivante : l\u2019article 133 fait partie de la constitution de la province, du moins quant à la partie qui concerne le Québec ; or, celui-ci, comme les autres provinces, possède la compétence, en vertu de l\u2019article 92 (1), de modifier sa propre constitution (la fonction de lieutenant-gouverneur mise à part).Donc 23.Ibid., p.31.\u2014 Même si les Commissaires n\u2019y font pas allusion, je rappelle que les deux professeurs de l\u2019Université Laval, Henri Brun et Jean-K.Samson, qui ont travaillé sur la question de la langue de travail, confirment de leur autorité l\u2019opinion exprimée par la majorité des juristes (voir p.376). LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS .gg7 il pourrait modifier la partie qui le concerne dans cet article.Sans doute, la question n\u2019a jamais été tranchée par le Conseil privé ni par la Cour suprême du Canada, mais il existe de nombreux précédents : la chambre haute du Québec (le conseil législatif) a été abolie ; de même, les circonscriptions électorales privilégiées, visées par l\u2019article 80, ont été abolies ; l\u2019on a modifié les exigences de l\u2019article 128 touchant le « serment d\u2019allégeance » par les députés à l\u2019assemblée législative du Québec ; et surtout il y a le précédent établi par le Manitoba, quand, en 1890, il a «aboli, par voie législative, les privilèges des francophones en matière d\u2019enseignement » (sic, p.32).D\u2019un autre côté, il s\u2019est trouvé un juriste (M.Scott) pour soutenir que le Québec n\u2019a pas le droit d\u2019abolir l\u2019article 133, parce que cet article a le caractère d\u2019une garantie fondamentale, transcende la constitution de la province, fait partie de la constitution générale du Canada et, à ce titre, ne pourrait être modifié ou aboli que par une loi du Parlement britannique.Pour récapituler, dit la Commission, nos juristes consultés nous disent que le Québec a pleins pouvoirs pour attribuer un statut officiel à deux langues dans la province ainsi que pour promulguer une langue officielle, en accordant ou non à l\u2019autre un statut spécial mais inférieur à celui de langue officielle.De plus, « le Québec a probablement compétence, en vertu de l\u2019article 92 (1), pour abolir, de son initiative, l\u2019article 133 quant à la province, si c\u2019était souhaitable ou nécessaire pour la mise en œuvre d\u2019une politique linguistique.Dans les deux cas, bien entendu, la province devra veiller à ce que sa politique linguistique, au stade de la législation ou de l\u2019application, n'empiète pas sur les domaines de compétence attribués exclusivement au gouvernement fédéral par l\u2019A.A.N.B.; néanmoins, celui-ci n\u2019a pas le pouvoir de légiférer en matière de langue » 24.24.Ibid., p.33.\u2014 La dernière phrase de ce texte n'est pas claire et semble contredire d\u2019autres affirmations faites précédemment. 668 L'ACTION NATIONALE Parlant maintenant en son nom propre, la Commission en vient à formuler les conclusions auxquelles elle est arrivée dans le domaine des droits linguistiques ; deux seulement nous intéressent ici.1.\tL\u2019assemblée du Québec possède les pouvoirs souverains nécessaires pour instaurer par des mesures législatives toute politique linguistique qu\u2019elle jugerait conforme à l\u2019intérêt public, sous réserve qu\u2019elle respecte les domaines de compétence d\u2019attribution strictement fédérale en vertu des articles 91 et 92 de VA.A.N.B., ainsi que les garanties constitutionnelles très étroites prévues par les articles 93 et 133 de cette loi.2.\tLes matières visées par la garantie constitutionnelle créée par l\u2019article 133 de VA.A.N.B.sont limitées; elles ne devraient donc pas faire gravement obstacle à une politique linguistique générale, quelle qu\u2019elle soit.(Selon certaines opinions constitutionnelles, les limitations prévues par l\u2019article 133 pourraient être abolies par le Québec, de sa propre initiative, par une simple majorité de voix à l\u2019Assemblée nationale)25.A partir de ces deux conclusions, la Commission va élaborer ses recommandations, celle, en particulier, que le gouvernement du Québec, sans porter atteinte au caractère de langues «publiques » accordé à l\u2019anglais et au français par l\u2019article 133 de VA.A.N.B.aux fins y énoncées, proclame par une loi le français langue officielle du Québec, d\u2019une part, et le français et l\u2019anglais langues nationales, d\u2019autre part.Elle souhaite aussi que le gouvernement énumère les domaines où, au cours de ces 25.Ibid., pp.62-63.Dans une autre conclusion, la Commission opine que « le Québec, s\u2019il le jugeait à propos, pourrait probablement établir une différenciation constitutionnelle entre les citoyens canadiens de naissance domiciliés au Québec et les citoyens naturalisés et, à plus forte raison, entre les premiers et les étrangers non naturalisés, en ce qui concerne la mise en œuvre d\u2019une politique linguistique » (p.63). LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS.669 dernières années, le français a été constitué de facto langue officielle ou langue nationale du Québec26.Cette recommandation, qui est la première de toutes les autres, voici en quels termes la commission Gendron l\u2019a formulée à la fin du deuxième volume de son rapport : La Commission recommande au gouvernement de proclamer immédiatement le français langue officielle du Québec, et le français et l\u2019anglais langues nationales du Québec \u2014 sans porter atteinte au caractère particulier de langues publiques fédérales dont jouissent censément le français et l\u2019anglais en vertu de l\u2019article 133 de l'Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique aux fins y énoncées.Ainsi le français deviendrait la langue officielle, et le français et l\u2019anglais les langues nationales du Québec 27.Recommandation pleinement conforme à celle que la même Commission avait faite dans le premier volume de son rapport comme principal moyen à prendre pour que le français devienne la langue commune des Québécois 28.La valeur de cette recommandation A première vue, cette recommandation paraît audacieuse et apte à satisfaire les plus exigeants des francophones.Il faut, cependant, l\u2019examiner de plus près pour en déterminer la véritable portée pratique et, en consé- 26.\tIbid., p.68.27.\tIbid., vol.Il, p.78.28.\tVoici le texte de cette recommandation faite au premier volume : « Nous recommandons au gouvernement du Québec \u2014 tout en conservant l\u2019article 133 de l'A.A.N.B.\u2014 de proclamer dans une loi-cadre le français langue officielle du Québec, ainsi que le français et l\u2019anglais langues nationales du Québec, et de maintenir l\u2019anglais comme langue d\u2019enseignement dans les écoles anglo-protestantes et anglo-catholiques, et comme une des deux langues de communication des individus avec l'État» (p.155). 670 L\u2019ACTION NATIONALE quence, nous poser la question : a-t-elle une valeur symbolique ou une valeur réelle ?Une valeur symbolique ?Elle a certainement, tout d\u2019abord, une valeur symbolique et de prestige.La Commission avait déjà dans son premier volume beaucoup insisté sur ce point de vue29.Elle y revient dans son volume sur les droits linguistiques et se laisse aller à reconnaître que, « quant à la proclamation du français comme langue officielle et du français et de l\u2019anglais comme langues nationales du Québec, elle aurait surtout une valeur symbolique et de prestige qui faciliterait la mise en œuvre \u2014 par l\u2019incitation psychologique, notamment, plutôt que par l\u2019institution de sanctions pénales \u2014 des diverses mesures en faveur du « fait » français dans le commerce, l\u2019industrie et les domaines connexes » 30.A-t-elle une valeur purement symbolique ?Si on l\u2019isole des autres recommandations, on pourrait être tenté de le penser, et cela pour deux raisons, inscrites dans le texte même de cette recommandation : la proposition de faire de l\u2019anglais, au même titre que le français, la langue nationale du Québec et celle de ne pas toucher à I article 133 de l\u2019Acte de 1867.J\u2019ai déjà dit pourquoi il me paraissait inconvenant, voire dangereux, vu les circonstances actuelles de conférer à l\u2019anglais le statut de langue nationale du Québec31 ; je n\u2019insiste pas ; d\u2019ailleurs, le président lui-même de la Commission ne vient-il pas publiquement d\u2019abandonner cette partie de sa recommandation ?Quant à la deuxième proposition : ne pas porter atteinte à l\u2019article 133, elle pose radicalement tout le problème de la valeur réelle, pratique, contraignante, d\u2019une proclamation du français seule langue officielle du Québec.29.\tIbid., vol.I, pp.154-155.30.\tIbid., vol.Il, p.70. LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS .671 Une valeur réelle ?Au moins, deux des experts consultés ont touché à ce point précis : Jean-Charles Bonenfant et Stephen Allen Scott.Le premier, après avoir reconnu que la législature québécoise peut proclamer dans une loi que seul le français est la langue officielle du Québec, s\u2019empresse d\u2019ajouter : « Mais cela n\u2019aurait à mon sens qu\u2019une portée académique et ne ferait pas en particulier disparaître ipso facto les exigences de l\u2019article 133.Après avoir proclamé qu\u2019une langue est officielle, il faut, en effet, légiférer spécifiquement pour mettre en acte dans tous les domaines les conséquences de cette proclamation .En définitive, il faut des lois précises qui reconnaissent ou permettent avec des conséquences juridiques l\u2019usage de la langue dans des domaines variés ».Bref, « la proclamation pure et simple du français comme langue officielle est possible mais elle ne serait qu\u2019un geste académique et cocardier»32.De son côté, le professeur Scott a soigneusement distingué entre le statut symbolique et le statut à conséquences pratiques (« Status carrying definite incidents »).Le premir statut, écrit-il, ne soulèverait pas de controverse judiciaire, parce qu\u2019il ne violerait les droits de personne et ne ferait qu\u2019affirmer des «vérités théoriques ».Le second, lui, se heurterait assez vite aux compétences du Parlement fédéral et surtout à l\u2019article 133, lequel constitue une garantie fondamentale de notre régime fédératif.Ce point de vue du professeur Scott pourrait facilement devenir celui de la communauté anglophone du Québec : pas d\u2019opposition à une proclama- 31.\tVoir mon étude, Le rapport Gendron.Sa position sur le trançais-langue-de-travail au Québec, Montréal, Betlarmin, 1973, p.43.32.\tRapport Gendron, vol.Il, pp.289-290.Le même ajoute : « Le premier procédé efficace, pas le seul mais le plus essentiel, serait d\u2019adopter une loi décrétant que seul le texte français des lois a une valeur officielle et doit être interprété par les tribunaux, comme cela fut esquissé en 1937.L\u2019anglais ne deviendrait qu\u2019une langue de traduction qui cependant pourrait continuer d\u2019être utilisée comme aujourd\u2019hui sauf dans les cas de divergence importante avec le texte français .» (p.290). 672 L\u2019ACTION NATIONALE tion du français seule langue officielle du Québec, pourvu qu\u2019elle n\u2019ait qu\u2019une valeur symbolique, mais contestation des lois qui viseraient à donner une valeur réelle et contraignante à cette proclamation, surtout si ces lois allaient à l\u2019encontre des exigences et des garanties de l\u2019article 133 de la constitution canadienne.On peut dire que, en définitive, tout tourne, du point de vue constitutionnel, autour de l\u2019article 133 et du sort que l\u2019avenir lui réserve.La commission Gendron à cet égard reconnaît que la majorité des juristes qu\u2019elle a consultés semblent estimer que le Québec pourrait, en vertu de l\u2019article 92 (1), modifier cet article et abolir, de sa propre initiative, par une simple majorité de voix à l\u2019Assemblée nationale, les garanties linguistiques qu\u2019il contient.Elle-même, cependant, considère que les limitations imposées par l\u2019article 133 ne sont pas de nature à faire gravement obstacle à une politique linguistique générale entreprise par le Québec et, en conséquence, en recommandent au gouvernement québécois de proclamer le français seule langue officielle, elle lui demande de ne pas « porter atteinte au caractère particulier de langues publiques fédérales dont jouissent censément le français et l\u2019anglais en vertu de l\u2019article 133» En deux mots, elle reconnaît que le Québec pourrait le faire, c\u2019est-à-dire abolir la partie de l\u2019article 133 qui le concerne, mais elle n\u2019ose pas lui recommander de le faire, lui dire qu\u2019il doit le faire.Dans les circonstances, la proclamation du français seule langue officielle du Québec risque fort de ne lui conférer qu\u2019un statut symbolique et de n\u2019être, comme dit le professeur Bonenfant, « qu\u2019un geste académique et cocardier », si pareille proclamation ne s\u2019accompagne pas de mesures précises qui en déterminent les champs d\u2019application et la force contraignante.Pour ma part, je vois mal comment elle pourrait laisser subsister une loi \u2014 la loi 63 \u2014 qui accorde à chaque citoyen québécois le droit de choisir entre l\u2019école anglaise et l\u2019école française : si le français devient la seule langue officielle du Québec, il faudrait aussi qu\u2019il le soit non seulement de LE QUÉBEC PEUT-IL PROCLAMER LE FRANÇAIS .\tQ73 l\u2019État, mais aussi de l\u2019école.Je vois mal encore comment le gouvernement québécois pourra atteindre à la « souveraineté culturelle », tant que subsistera pour lui l\u2019obligation de respecter le bilinguisme que lui impose l\u2019article 133: proclamer le français seule langue officielle, c\u2019est dire que le français sera désormais la seule langue de l\u2019État, sinon on n\u2019aurait fait que poser un geste académique, un geste qui donnera satisfaction aux idéalistes mais n\u2019apportera aucun changement substantiel à la situation présente 33.33.Me plaît assez le programme esquissé par le professeur Jean-Charles BONENFANT pour donner à la proclamation du français comme langue officielle une valeur réelle et efficace.Après avoir suggéré, comme je l\u2019ai rappelé à la note 32 qui précède, que le gouvernement adopte une loi décrétant que seul le texte français des lois a une valeur officielle, il ajoute : « D\u2019autres lois, analogues en certains cas à celles adoptées naguère par le Manitoba, devraient suivre.Sans faire un examen systématique de ces lois possibles, on peut en imaginer quelques-unes aboutissant aux résultats suivants : le français seule langue de la procédure parlementaire ; le français seule langue officielle de la législation déléguée, celle du gouvernement, des organismes gouvernementaux et paragouvernementaux, des municipalités ; le français seule langue des avis requis par la loi dans la Gazette officielle et dans les journaux ; le français seule langue des contrats de travail ; le français seule langue d\u2019expression officielle des tribunaux.En réalité, le français prendrait surtout sa valeur officielle non pas tant par les textes législatifs eux-mêmes mais plutôt en devenant une langue de travail, la langue de travail de l\u2019État et de tout ce qui dépend de lui.Or à notre époque, l'État pénètre de plus en plus dans tous les domaines » (Rapport Gendron, vol.Il, p.290). 674 L\u2019ACTION NATIONALE BIBLIOGRAPHIE Vu l\u2019actualité et l\u2019importance de la question, il me paraît opportun de signaler ici quelques-uns des principaux ouvrages et articles qui en traitent.RAPPORT DE LA COMMISSION ROYALE D\u2019ENQUÊTE SUR LE BILINGUISME ET LE BICULTURALISME.Introduction générale.Livre I, Les langues officielles, Ottawa, 1967.RAPPORT DU COMITÉ MIXTE PARLEMENTAIRE SUR LA CONSTITUTION DU CANADA (Rapport Molgat-McGuigan).Chapitre 10, Les droits linguistiques, Ottawa, 1972.ANGERS, François-A., Les droits du français au Québec, Montréal, 1971.BELCOURT, M.A., « The Status of the French Language in Canada », dans La Revue du Barreau canadien, 1924, no 2.BONENFANT, Jean-Charles, « La dualité linguistique au Manitoba », dans Mémoires de la Société royale du Canada, 1970, p.140 et sv.CHEVRETTE F., MARX H.et TREMBLAY A., Les problèmes constitutionnels posés par la restructuration scolaire de /\u2019/7e de Montréal, Québec, 1972.GARANT, Patrice, « Les droits fondamentaux en matière d\u2019enseignement : la question linguistique », Revue du Barreau du Québec, 1970, p.320 et sv.GÉRIN-LAJOIE, Paul, « Du pouvoir d\u2019amendement constitutionnel », La Revue du Barreau canadien, 1951, p.1136 et sv.HONSBERGER, J.D., « Bilinguism in Canadian Statutes », La Revue du Barreau canadien, 1965, n.43.HOULE, Guy, Le cadre juridique de l'administration scolaire locale au Québec, Québec, 1966 (annexe au rapport de la commission Parent sur l\u2019enseignement).MARX, H., « Language Rights in the Canadian Constitution », La Revue juridique Thémis, 1967, no 2, p.269 et sv.de MESTRAL, A.L.C.et FRAIBERT, W., « Language Guarantees and the Power to Amend the Canadian Constitution », McGill Law Journal, 1966-1967, p.502 et sv.NANTEL, M., « La langue française au Palais », Revue du Barreau du Québec, no 5, mai 1945.PARADIS, J.B., « Language Rights in Multicultural States : A Comparative Study», La Revue du Barreau canadien, 1970, p.651 et sv.SCOTT, F.R., Civil Liberties and Canadian Federalism, Toronto 1959.SUSSMANN, F.B., « Bilingualism and the Law in Canada », dans Travaux du sixième colloque international de droit comparé, Ottawa, 1969, p.11 et sv.SHEPPARD, Claude-A., The Law of Languages in Canada.Studies of the Royal Commission on Bilinguism and Biculturalism, no 10, Ottawa, 1972.SHEPPARD, Claude-A., Inventaire critique des droits linguistiques au Québec.Étude réalisée pour le compte de la Commission d\u2019enquête sur la situation de la langue française et les droits linguistiques au Québec, 3 vol., Québec, 1973. Les professeurs de français: COUPABLES! par Gilles Dorion président de l\u2019Association québécoise des professeurs de français, professeur de lettres à l'Université Laval. 676 L'ACTION NATIONALE L\u2019enseignement d\u2019une langue est fondé sur l\u2019usage qu\u2019on fait et fera de cette langue.Cet aphorisme souligne le problème particulièrement aigu que posent l\u2019enseignement et l\u2019usage du français au Québec.Les implications socio-politiques de ce problème restent cruciales pour la survie de l\u2019ethnie québécoise, quand on se rappelle la formule déjà usée \u2014 hélas ! \u2014 de « la langue, support de la culture ».Or, à partir de l\u2019instant où le problème de la langue d\u2019enseignement a été posé, il l\u2019a été sur des a priori nettement tendancieux et dangereusement négatifs.Pour en rester dans des limites bien définies, remontons à 1969, année significative entre toutes, où la loi 63 a été promulguée et où le programme-cadre de français a été lancé.La loi 63 offre aux parents le libre choix de la langue d\u2019enseignement pour leurs enfants, nous le savons.Sous quelle perspective les rédacteurs du programme-cadre se sont-ils placés ?Dans l\u2019optique corrective.On axe la réforme du français sur la qualité de la langue.Voilà qui est fort bien.« L\u2019enseignement du français à l'école secondaire, de même qu\u2019à l\u2019école élémentaire, se propose comme objectif de faire de la langue de l\u2019élève un instrument de plus en plus perfectionné au service de la communication et de la pensée.» (Programme-cadre du secondaire, p.6).« L\u2019objectif du programme de français de l\u2019enseignement secondaire tend à la formation de la personne sur le plan de la langue et de la pensée.» (p.8).Mais, au lieu d\u2019appuyer longuement sur le perfectionnement de la langue des élèves et de la formation des maîtres, on s\u2019étend exagérément et d\u2019une façon presque masochiste sur l\u2019incorrection de la langue française au Québec, sur les détériorations qu\u2019elle a subies dans son vocabulaire, son articulation, sa prononciation et ses structures.Dans la notule d\u2019introduction, on affirme que le programme-cadre de français « répond aux exigences d\u2019une société en perpétuel devenir et correspond aux désirs des professeurs de français qui s\u2019inquiètent LES PROFESSEURS DE FRANÇAIS : COUPABLES ! 677 de voir la langue maternelle se détériorer.» (p.4).C\u2019est juste.Les professeurs de français ont manifesté ces inquiétudes, avant la parution des programmes-cadres et ont demandé à cor et à cri une réforme en profondeur.Ils ont, par la suite, en 1970, dénoncé avec une vigueur qui en a choqué plusieurs, dans Le Livre noir, l\u2019impossibilité (presque totale) d\u2019enseigner le français au Québec.Ces choses devaient être dites, ces dénonciations devaient être faites.Tout cela peut paraître bien négatif.Soit.Mais, quand les « praticiens de l\u2019enseignement » ont conçu et élaboré le programme-cadre, ils auraient dû être davantage sur leurs gardes et poser le programme-cadre non pas spécifiquement sur l\u2019aspect négatif de la réforme, mais sur l\u2019aspect positif du perfectionnement de la langue et de la formation des maîtres.Prendre pour acquis que notre langue était mauvaise, mal structurée, mal articulée, pauvre et incorrecte, posait une prémisse discutable.Elle culpabilisait le monde québécois de l\u2019enseignement : les enseignants et les étudiants.Elle développait \u2014 inconsciemment sans doute, car bien des fonctionnaires du ministère de l\u2019Éducation et bien des professeurs de français ne s\u2019en étaient jamais rendu compte \u2014 une nuisible psychose de la faute, tellement propre à la mentalité québécoise, qui a si longtemps tenu les esprits dans l\u2019asservissement irraisonné et craintif.Le rapport de la Commission Gendron n\u2019était pas fait pour rassurer les Québécois.Nous le déclarions devant les professeurs de français réunis en congrès, en novembre dernier : « Malgré la « clef de lecture » que le président de la Commission nous a fournie, ce rapport nous apparaît tiraillé dans toutes les directions, péniblement confus, misérablement timide et servilement rampant.» Quand il se prononce sur la langue d'enseignement, il favorise à toute fin utile la bilinguisation de l\u2019école, ce qui nous « apparaît comme le prix du retrait de la loi 63 ».On avait lancé prématurément le programme-cadre de français avant même d\u2019avoir prévu et mis en place un 678 L\u2019ACTION NATIONALE programme cohérent de formation des maîtres de français langue maternelle.Or, voilà que quatre ans après, en 1973, le ministère de l\u2019Éducation lance, à grands renforts de publicité, un « Plan de développement de l\u2019enseignement des langues », dont même une lecture rapide révèle les affirmations tendancieuses, la philosophie boiteuse et les lacunes inexplicables.L\u2019introduction, par exemple, est un modèle patent de chantage éhonté : on y revient avec insistance, dans le paragraphe consacré à l\u2019apprentissage de la langue anglaise, sur les risques que les Québécois courent à s\u2019enfermer dans une sorte de ghetto linguistique, en ignorant l\u2019anglais.(Notons aussi que, lorsqu\u2019on y parle des langues, il ne semble en exister que deux qu\u2019on puisse apprendre : le français et l\u2019anglais.) Ceux qui ne suivront pas ces sages conseils sont gravement coupables, individuellement et collectivement.Bien plus, dans le quatrième volet, consacré à l\u2019accueil des enfants d\u2019immigrants, l\u2019accusation est à peine voilée : l\u2019école française ne leur a pas été accueillante.Dans une récente conférence de presse réservée aux journalistes, le ministre de l\u2019Éducation résumait les cinq premiers mois d\u2019application du Plan de développement de l\u2019enseignement des langues.Les tableaux et les innombrables statistiques ont servi, somme toute, à prouver que le plan n\u2019avait rien, strictement rien donné en ce qui concerne l\u2019enseignement du français langue maternelle.Le programme de perfectionnement des maîtres de français langue maternelle n\u2019est pas encore en marche, l\u2019hémorragie des francophones vers les écoles anglaises continue, les immigrants profitent des classes d\u2019accueil francophones et des centaines de professeurs de langue seconde ont déjà la chance de participer à un programme spécial et intensif de formation des maîtres de français ou d\u2019anglais langues secondes.Devant cette situation pour le moins déconcertante, les francophones se blottissent encore une fois dans leur coin, se demandant ce qu\u2019ils ont bien pu faire qu\u2019on ne s\u2019occupe d\u2019eux.D\u2019ailleurs, le clou est bien rivé par le ministre LES PROFESSEURS DE FRANÇAIS: COUPABLES! 679 Cloutier, qui affirme sans ambages que les professeurs de français sont mal préparés à enseigner le français convenablement et qu\u2019ils parlent une langue déplorable.Les coupables, c\u2019est eux ! Pas le ministère, qui a placé « la charrue avant les bœufs » et a faussé en quelque sorte l\u2019esprit du programme-cadre, qui continue de retarder le plan PERMAFRA, qui rejette ses fautes sur les autres.Le complexe de culpabilité, ç\u2019a toujours bien marché.Ce serait une erreur que de changer de tactique ! Les coupables, ce n\u2019est pas le gouvernement avec sa loi 63, ce n\u2019est pas le ministère de l\u2019Éducation, ce ne sont pas les grands financiers anglophones ou les petits financiers francophones vendus, ce ne sont pas les sociétés multinationales, les coupables, ce sont les professeurs de français ! Entre le 29 octobre.et l'avènement d'une politique linguistique par Laurier Renaud, professeur de français au CEGEP de Jonquière. LES PROFESSEURS DE FRANÇAIS : COUPABLES ! 681 Il est toujours difficile de se résigner à sa propre dépossession collective.Même dans le sillage d\u2019une élection qui s\u2019est soldée par un raz-de-marée susceptible de nous donner tort.A plus forte raison quand on est sous l\u2019impression que le problème essentiel a été mis en veilleuse.Etait-ce trop demander, pourtant, de mettre en cause la langue nationale des Québécois au cours de cette intense période de réflexion qu\u2019est censée être une campagne électorale ?Les connotations passionnées d\u2019un tel sujet risquaient peut-être de faire exploser des polémiques suffisamment acerbes ! Mais le débat n\u2019est pas vidé pour autant.Et il faudrait être aveugle pour ne pas en saisir la particulière acuité que la récente confrontation électorale est loin d\u2019avoir atténuée.Aussi, à mi-chemin entre ce fatidique 29 octobre et l\u2019imminente implantation d'une politique linguistique globale, je cède à la tentation d\u2019émettre mes propos sur la détérioration d\u2019une question aussi vitale.Il semble bien évident, au départ, que le problème linguistique fut à peu près ignoré, à la grandeur du Québec, au cours des mois de septembre et d\u2019octobre derniers.Parmi les 102 porte-étendards élus de la vague rouge, quels sont ceux qui ont abordé la question de la langue en exposant son exceptionnelle importance ?Les sujets d\u2019ordre économique ont de toute évidence monopolisé les énergies concertées des candidats et l\u2019attention docile des électeurs.Pourtant, une population qui n\u2019est pas totalement démunie sur le plan monétaire, qui a poussé jusqu\u2019à un degré exaspérant la mentalité américaine de consommation effrénée (au point d\u2019y passer maître en plus d\u2019un domaine), qui s\u2019est donné l\u2019instruction gratuite et un généreux programme d\u2019assurances sociales, n\u2019en est plus au stade du « primo vivere ».En conséquence, il est difficilement justifiable qu\u2019on passe sous silence des valeurs culturelles et linguistiques en péril auxquelles se greffent l\u2019identité du peuple, le véhicule de sa culture, voire sa façon de concevoir te 682 L'ACTION NATIONALE monde.Ces valeurs, éléments-clés de la personnalité du peuple québécois, sont forcément reliées aux impératifs les plus pressants.Toutes les statistiques les plus officielles témoignent sans appel de notre assimilation galopante encouragée par la politique trop libérale des récents gouvernements que le Québec a connus.Or, une société responsable ne peut se permettre impunément de faire la sourde oreille devant une situation aussi alarmante.Les aspects même de son existence et ses démarches vers un mieux être (« qualité de la vie ») risquent d\u2019en être perturbés.Dès lors, s\u2019il est vrai que toute politique est pour l\u2019homme, pas un citoyen et, à plus forte raison, pas un politicien n\u2019a le droit d\u2019ignorer ou de mésestimer l\u2019excessive provocation que constitue notre actuelle assimilation linguistique.Pas plus le whip en chef du parti ministériel que le ministre de l\u2019Éducation lui-même.Il faut donc que le premier se fasse rappeler à l\u2019ordre immédiatement et publiquement par ses propres coéquipiers s\u2019il répète une seule fois que « le problème linguistique, c\u2019est pour les pelleteux de nuages ».En ce qui concerne le deuxième, je souhaite que les Québécois francophones ne connaissent plus jamais l\u2019aberration de voir élire le titulaire d\u2019un tel ministère dans un comté à forte proportion anglophone.Il y a tout de même une limite à se livrer soi-même en otage.Faut-il préciser que je n\u2019en ai pas du tout contre les anglophones.J\u2019en ai contre les promoteurs de la bêtise, contre ceux qui s\u2019acharnent à accumuler les courbettes et à octroyer les passe-droits devant une minorité ethnique cossue qui est déjà grassement favorisée par tout un continent et débonnairement privilégiée sur le plan local au détriment de la majorité qui y perd son identité collective.C\u2019est la langue française au Québec qui est en voie de dangereuse régression ; ce n\u2019est pas la langue anglaise.Au nom de quel fallacieux plat de lentilles électorales faut-il encore voir inverser cette déconcertante évidence ?C\u2019est pourquoi, faute de politiciens suffisamment étoffés, je souhaite une levée de boucliers de la part des LES PROFESSEURS DE FRANÇAIS : COUPABLES ! 683 citoyens qui ont à cœur le sens de la dignité nationale.Et j\u2019espère que ces derniers ne verront plus saboter leurs efforts par un organe d\u2019information qui s\u2019est acquis une confiance et une autorité exceptionnelles en raison même des énergies constantes qu\u2019il a déployées depuis ses débuts pour promouvoir le comportement nationaliste de notre groupe ethnique.Bien sûr, il est question du Devoir qui, malheureusement, a changé d\u2019attitude.Il n\u2019a pas su, dans le contexte actuel, déceler et proposer à l\u2019électorat québécois la formation politique la plus sérieuse, la plus compétente, la plus authentiquement québécoise qu\u2019on ait jamais vue au cours du tragique cheminement de notre destin collectif.Porte-parole de plusieurs générations qui ont vainement espéré un véritable instrument de libération nationale et qui touchaient du doigt le fruit de tant d\u2019efforts généreux, passés et actuels, Le Devoir a proposé en fin de compte de pactiser avec l\u2019aberration fédéraliste sous le discutable couvert de l\u2019archidiscutable compétence libérale.J\u2019estime que c\u2019est une imposture.Il n\u2019avait pourtant pas raté l\u2019occasion de dénoncer cette autre « imposture » (selon sa propre expression) que représentait la présence de tel personnage à la tête d\u2019un certain tiers parti.En ce qui me concerne, imposture pour imposture, je préfère la dernière.On sait au moins à quoi s'en tenir.Et je crois que Le Devoir devrait être relégué dans l\u2019ombre à plus ou moins brève échéance, quitte à ce que Le Jour soit davantage fidèle à ses responsabilités nationalistes.Pour la promotion de ma langue maternelle, qui y est toujours perdante, je souhaite aussi qu\u2019on coupe court le plus rapidement possible au mythe du bilinguisme pancanadien que j\u2019ai vu entretenir, entre autres, par plus d\u2019un journaliste qui alimente les hebdomadaires de province.J\u2019ai trop entendu ces marchands d\u2019illusion qui n\u2019ont cessé de m\u2019affirmer que le fait français avait le vent dans les voiles partout en Amérique anglo-saxonne.Ils s\u2019étaient fait servir un repas en français quelque part en Louisiane.Ils ont vu, ma chère, des indications bilingues au Parlement d\u2019Ottawa ! Bernés par le miracle de 684 L'ACTION NATIONALE la survivance ethnique, ils véhiculent à qui mieux mieux la chimère d\u2019une présence française dynamique et prospère « from coast to coast ».Comme si les facteurs qui ont assuré cette survivance n'étaient pas historiquement dépassés.Comme si, au Québec, les forces d\u2019assimilation de l\u2019Amérique moderne n\u2019étaient pas sans commune mesure avec les piteuses campagnes de fierté de la langue et les sporadiques velléités de survie culturelle nonchalamment soutenues dans une triste perspective de rentabilité électorale.Question de se donner bonne conscience, sans doute ! Mais qui en a profité ?Je suis même à peu près assuré que tous ces colporteurs de mythes et de chimères ajoutent obséquieusement foi aux propos du ministre de l\u2019Éducation qui conçoit les mariages mixtes (sic) comme un important facteur d\u2019assimilation et qui propose une nouvelle revanche des berceaux pour refranciser le Québec.Comme si on n\u2019en avait pas soupé de ce genre de sornettes, anachroniques et cousues de fil blanc, ressassées par nos politicailleurs anglomanes qui dilapident sans vergogne les forces vives de notre précaire homogénéité culturelle.Comme s\u2019il n\u2019y avait rien à améliorer du côté de la langue de travail.Comme s\u2019il n\u2019y avait aucun geste à poser au niveau du commerce et de l\u2019affichage.Comme si on était obligé de payer de nos propres deniers l\u2019anglicisation de la grande majorité de nos immigrants.Comme si c\u2019était une aberration de penser à un Québec authentiquement français, sans pour cela, évidemment, négliger les minorités et les cours de langues secondes ! ! ! Le ministre fédéral Pelletier vient de nous le rappeler mot à mot.Ce n\u2019est donc pas une hérésie, même pour les fédéralistes à l\u2019échelle provinciale! En somme, des attitudes responsables à l\u2019endroit de la langue française devraient porter sur un avenir épanouissant, sur un retour à l\u2019allégresse d\u2019antan, sur une sorte d\u2019auréole qui symboliserait à perpétuité le prestige florissant de l\u2019esprit latin et de la civilisation française en terre américaine.Mais j'ai dit que ça suffisait pour ENTRE LE 29 OCTOBRE ET L'AVÈNEMENT .685 les chimères.Donnons donc à la langue française la place et l\u2019importance qui lui reviennent en toute justice.Ni plus, ni moins.Qu\u2019on mette un terme à l\u2019agression fondamentale dont elle est l\u2019objet en la dotant d\u2019une législation saine, cohérente et ferme, dans le contexte d\u2019une politique globale marquée au coin de l\u2019efficacité.Mais je perçois déjà les épithètes que ces propos vont attirer sur ma tête.Les faux prophètes colonisés, rêveurs ou vendus, vont rétorquer en me qualifiant de chasseur de sorcières.Bien sûr, ils vont faire appel aux récents engagements du gouvernement québécois de mettre sur pied pour bientôt des mesures linguistiques à l\u2019échelle de la province.Bravo, alors ! J\u2019ai de quoi me taire.Le gouvernement québécois va s\u2019engager; il va devenir solidaire du peuple québécois.L\u2019effritement culturel tire à sa fin.La loi 63 sera rappelée et on va nous proposer enfin la seule solution valable sur le plan linguistique dans notre contexte : l\u2019unilinguisme français officiel.Les immigrants, de quelque nationalité qu\u2019ils soient, seront tenus de fréquenter l\u2019école française.Les privilèges seront équitablement répartis entre anglophones et francophones.Nous en avons fini avec l\u2019humiliation d\u2019une langue aliénée.Nous pourrons travailler en français.Ma langue maternelle aura de l\u2019avenir.C\u2019est à suffoquer de satisfaction. Quand on y pense par Viateur Beaupré professeur à Sept-lles QUAND ON Y PENSE 687 I.Aux têtes de nos chefs Quand on y pense, on s\u2019explique très bien pourquoi notre langue les laisse si indifférents.Voyez leur généalogie.Lomer Gouin engendra Alexandre Taschereau, Alexandre engendra Adélard God-bout, Adélard engendra Maurice Duplessis, qui engendra Jean Lesage, lequel engendra Jean-Jacques; Jean-Jacques Bertrand n\u2019engendra rien, puis Paul Desrochers engendra Bourassa.Nous en sommes rendus là ! Regardez bien cet arbre généalogique, et dites, en toute franchise et simplicité : lequel de ces engendrés avait une tête capable de comprendre ce que la langue représente pour un peuple ?« Je dis que la langue est le fondement même de l\u2019existence d'un peuple.» Qui a dit cela ?Alexandre Taschereau ?Jean-Jacques Bertrand ?Robert Desrochers ?Non.C\u2019est Gaston Miron, simple et honnête citoyen jeté en prison par Robert Bourassa.Ce Robert avait de bonnes raisons généalogiques : son arrière-grand-père spirituel, Lomer Gouin, en 1910, faisait jeter en prison Jules Fournier, le meilleur écrivain québécois.A la même époque, quand Jules Fournier lui demandait pourquoi les petites institutrices du Québec ne gagnaient que $150 par année, pension non payée, le gros Lomer levait les bras au ciel, disait que les temps étaient durs, que la Province de Québec n\u2019avait pas d\u2019argent.A la même époque toujours, le gros Lomer valait ses 5 millions, alors que dix ans plus tôt, quand il était entré en politique, il valait sa chemise et ses souliers.Quand Fournier, en toute simplicité, demandait à ce gros millionnaire où il avait bien pu trouver 5 millions à lui tout seul dans une province aussi pauvre, Lomer levait au ciel ses gros yeux pleins de scandales et disait que les nationalistes avaient un langage violent et qu\u2019ils ne respectaient rien.Vous connaissez cette chanson.Jules Fournier avait bien raison d\u2019écrire : 688 L'ACTION NATIONALE Je ne parlerai plus que par périphrase ; je dirai, pour désigner un voleur : M.le député ; en parlant d\u2019un parfait crétin : l\u2019honorable ministre.Et ailleurs, en parlant de ses loisirs en prison : Et quand on ne peut jouer au billard avec les ministres, on joue au base-bail comme on peut, avec des voleurs ordinaires.* * * De Gaulle, Churchill, Malraux, Senghor comprenaient, avec leur instinct et leur raison, que la langue est le fondement de l\u2019existence d'un peuple.Mais il est évident qu\u2019un Robert Bourassa et un François Cloutier se trouvent perdus à ce niveau de la pensée.Autant demander à Jérôme Choquette d\u2019initier son chef Hallman à la poésie d\u2019Alain Grandbois ! Comprenez-vous pourquoi des gens de cette race s\u2019intéressent à la langue des Québécois à peu près comme moi je m\u2019intéresse aux jarretières de M.Cloutier ?Demandez à l\u2019honorable premier ministre, à l\u2019honorable ministre et à leurs 100 collègues quelle est la langue des Québécois, et vous m\u2019en direz tant.Moi je connais bien leur réponse : le français et l\u2019anglais sont la langue des Québécois.Quant à savoir si le français est la langue nationale, officielle, dominante, prioritaire, indigène, d\u2019usage, comment voulez-vous qu\u2019ils le sachent ?Les commissaires du Rapport Gendron, après d\u2019interminables consultations locales, régionales, provinciales, internationales, et disposant d\u2019un joli budget de 4 millions, n\u2019ont pas réussi à le dire ; et tu voudrais, misérable, qu\u2019un député, un ministre ou même un premier ministre puissent trouver ça tout seuls ?C\u2019est bon pour les peuples grossiers, comme les Japonais ou les Français, d\u2019avoir tranché, au sabre ou à l\u2019épée, une question si délicate et complexe ; Québec, lui, sait faire. QUAND ON Y PENSE 689 Est-ce à dire que les hommes politiques d\u2019ailleurs soient plus passionnés que les nôtres par les problèmes de la langue ?Sans doute se trouve-t-il passablement de peuples où les hommes politiques sont plus civilisés que chez nous, où les débats à l\u2019Assemblée nationale ont une autre tenue intellectuelle que celle de notre Journal des débats.Mais enfin, l\u2019homme politique d\u2019ailleurs brille rarement par son amour du langage.S\u2019il est attaché à sa langue, c\u2019est à la manière d\u2019une remorque attachée à une automobile.Au total, il se préoccupe moins de sa langue que de sa nourriture et de son vêtement.Dispensé de réfléchir à sa langue, il peut consacrer toutes ses énergies aux choses sérieuses : la voirie, la pollution, le commerce, la crise du pétrole.Ce n\u2019est pas lui qui éprouvera jamais les scrupules d\u2019un Mallarmé travaillant quinze ans à un petit poème ou les angoisses de Miron s\u2019interrogeant sur l\u2019à-propos de boucane dans un poème.Cet homme pratique-efficace-rentable des autres pays n\u2019est donc pas très différent de nos Louis-Philippe Lacroix, Jérôme Choquette, Camil Samson, Donald Gal-lienne, et je vous en passe.Comme ces derniers, il est tout à fait étranger aux problèmes de la langue.La différence n\u2019est donc pas là.La différence, c\u2019est qu\u2019au Japon et presque partout ailleurs, la langue est une chose acquise, indiscutable comme les frontières, les montagnes, les fleuves ; alors qu\u2019ici, au Québec, la langue est en état de crise, comme aux Indes ou en Egypte l\u2019alimentation est en état de crise.La différence, c\u2019est qu\u2019au Québec la langue est menacée, comme au Chili, en Grèce et en Tchécoslovaquie la démocratie est étranglée.Comme en Russie, la pensée de Soljénitsyne est menacée par Staline et Kossyguine Incorporés.Comme aux Etats-Unis et au Canada les multinationales menacent la liberté des gouvernements.Devant cette menace, comment réagissent les Québécois ?Comme partout ailleurs dans le monde, la majorité silencieuse se tient tranquille, pense le moins possible, se préoccupe de survivre au jour le jour : le frigidaire, 690 L'ACTION NATIONALE la bière, les assurances, le tapis mur à mur.Une minorité débrouillarde, besogneuse, cynique, intelligente, vorace, s\u2019affaire à faire de l\u2019argent, à contrôler les manettes du pouvoir rentable.Ces rusés se moquent sereinement de la langue ; en période électorale, ils parleront de la langue, si la langue est électoralement rentable.Une autre minorité, plutôt minable, faite de gens sans prestige \u2014 les prestigieux, eux, se mouillent rarement les pieds \u2014, se sent atteinte dans son âme et proteste à la façon dérisoire des gens de Prague protestant contre les blindés russes, à la façon des Noirs protestant avec des negro spirituals contre les barbares du capital.Ce qui veut dire que notre gouvernement actuel est très représentatif : il représente cette accablante majorité pour qui le pain et le beurre sont autrement impératifs que la langue.Et c\u2019est vrai que ventre affamé n\u2019a pas d\u2019oreilles.C\u2019est non moins vrai qu\u2019un peuple de millionnaires n\u2019aurait pas d\u2019oreilles, parce qu\u2019il n\u2019aurait pas de cœur, et parce qu\u2019il aurait prostitué son intelligence aux soucis les plus vulgaires.Nos députés et nos ministres ne sont pas tous millionnaires ; mais plusieurs sont en bonne voie de le devenir et la plupart des autres sont sur la voie qui mène aux millions et autres alléchantes futilités.Alors, si on conçoit bien un De Gaulle, un Malraux lisant avec ferveur et intelligence les meilleurs écrivains de leur race et des autres races, on n\u2019arrive pas, sinon par un pur jeu gratuit de l\u2019imagination, à se représenter un Bourassa, un Dupuis, un Loubier, un Cloutier annotant Gaston Miron ou Baudelaire.Et ce serait le comble de l\u2019invraisemblable, sinon du ridicule, de s\u2019imaginer un Bourassa traduisant l\u2019œuvre de Platon pour améliorer « la qualité de la vie » des Québécois.Pourtant, Ben Gourion, un homme peut-être aussi pratique et efficace que Bourassa, traduisait Platon en hébreu, avec cette conviction qu\u2019il était aussi urgent d\u2019irriguer les esprits que d'irriguer les déserts de la Judée.Cela suffit, je crois, pour expliquer suffisamment pourquoi nos « élites » politiques ou autres se montrent QUAND ON Y PENSE 691 si obstinément bouchées aux problèmes de la langue des Québécois.Dans une république normale, ces « élites » seraient reléguées au niveau du ventre, comme le voulait Platon.Voilà ma protestation inutile contre l\u2019inertie des politiques gouvernementales face à « la qualité de la vie ».II.Aux têtes bien faites J\u2019aborde maintenant un point plus délicat qui est d\u2019examiner de plus près ce que veut dire « qualité de la vie ».C\u2019est un slogan creux de Desrochers-Bourassa.C\u2019est aussi autre chose.Pour un homme, pour tout homme, avoir une vie de qualité, c\u2019est, je pense, vivre intensément, c\u2019est-à-dire avec intelligence et avec cœur.Toute la dignité de l\u2019homme est dans la pensée, a dit Pascal.Il n\u2019oubliait pas le cœur, puisqu\u2019il disait que le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas.Autrement dit, il n\u2019était pas un logicien sec, qui croit tout régler avec la raison « ordinatrice ».Pour lui, être intelligent, c\u2019était l\u2019être suffisamment pour comprendre qu\u2019il y a d\u2019autres certitudes que celles données par la raison.La poésie, l\u2019amour, la foi, par exemple, ne contredisent pas la raison, mais la dépassent et lui donnent une nouvelle dignité.Cela, pour situer le débat à son vrai niveau, au risque d\u2019égarer les petits spécialistes murés dans leurs cercles vicieux.Partons de ce point, mais sans le perdre de vue, pour nous poser une question bien prosaïque et hors du sujet, semblera-t-il à plusieurs : quel objectif fixer à l\u2019enseignement de la langue maternelle ?Autrement dit, Monsieur Bourassa, que faisait la petite institutrice de votre aïeul Lomer, et que fait le petit enseignant de 1974 quand il enseigne aux petits Québécois cette langue que vous n\u2019arrivez pas à définir?Ça vous étonnera sans doute d\u2019apprendre qu\u2019ils donnent au petit Québécois son 692 L\u2019ACTION NATIONALE outil de pensée, qu\u2019ils travaillent à en faire un homme libre.On demandait un jour à un vieux professeur grec pourquoi, avec toute sa science, il se limitait à enseigner l\u2019alphabet aux enfants ; et le vieux fou fit une réponse qui ferait bien rire notre Assemblée nationale, la FCSQ et peut-être même une bonne partie de la CEQ : « Mais ce n\u2019est pas l'alphabet que je leur enseigne : je leur enseigne à être des hommes.» Apparemment, il avait réfléchi plus longuement sur son métier que bien des ministres de l\u2019éducation.Et plus longtemps que beaucoup d\u2019enseignants, hélas ! La langue, outil principal de la pensée, de la dignité de l\u2019homme.En être convaincu provoquerait de salutaires rajustements dans les activités de l\u2019Assemblée nationale, à tous les niveaux de l\u2019enseignement, dans toutes les disciplines et dans chacune des classes de français.Apprendre à parler, c\u2019est beau.Mais pas besoin d'écoles pour cela.La cuisine, la rue, les champs, les tavernes suffisent largement à cette initiation.C'est pourtant devenu l\u2019un des objectifs principaux de l\u2019école, avec toutes sortes d\u2019activités primaires.Bientôt, on confiera à l\u2019école la tâche d\u2019apprendre à marcher ; déjà la télévision d\u2019avant-garde signale aux abrutis comment ne pas marcher sur un râteau s\u2019ils veulent conserver toutes leurs dents.Apprendre à écrire ?Pour quoi faire ?Bientôt l'ordinateur pensera dans tous les domaines et produira tout ce qu\u2019on veut, même de la poésie, sereine comme le Tang ou ahurissante comme un discours d\u2019Yvon Dupuis.Et Power Corporation n\u2019a-t-il pas tout l\u2019argent et toutes les compétences nécessaires pour subvenir aux besoins d\u2019écriture de tout un peuple ?Alors, pourquoi les étudiants de nos écoles secondaires, de nos collèges et de nos universités devraient-ils apprendre à écrire ?Ils apprennent à écrire pour subvenir à leurs besoins primaires, assez, par exemple, pour réussir leurs examens objectifs.« Et tout le reste est littérature » ! QUAND ON Y PENSE 693 Mais si un jour, dans nos écoles de tous les niveaux, on se donnait pour objectif l\u2019entraînement à la pensée, je crois qu\u2019il se produirait une révolution scolaire dont on pourrait, cette fois, se glorifier.La tendance actuelle est tout à l\u2019opposé.Des préoccupations de tous ordres relèguent au dixième rang la formation de l\u2019esprit.À elle seule, l\u2019organisation matérielle de nos babels démocratiques, décloisonnées et modulaires, mange le meilleur des ressources financières, physiques et intellectuelles.On prend pour acquis que cette formation s\u2019acquiert automatiquement par le seul pouvoir des écoles millionnaires, des bulletins cumulatifs, des examens mécanographiques, des promotions automatiques et de la scolarisation obligatoire et massive.Le tout sur le modèle américain, imité avec une génération de retard.Je caricature un peu, pour accuser les difformités.Dans une telle confusion, comment espérer que la langue maternelle ne soit pas sacrifiée ?Quand une école devient médiocre, c\u2019est toujours la langue maternelle qui est d\u2019abord sacrifiée ; et quand une école veut sortir de la médiocrité, c\u2019est d\u2019abord sur la langue que doivent porter ses efforts de redressement.Si on ne voit pas le rôle privilégié de la langue comme outil de formation et d\u2019expression de la pensée, de l\u2019homme, on la met au même rang que toutes les autres disciplines ; on en fait du verbiage, du collage ; on la soumet aux impératifs des organigrammes, des autobus et de la mécanographie.Apprendre à penser, cela s\u2019apprend dans toutes les disciplines, pourvu qu\u2019on ne les réduise pas, comme on le fait généralement dans les écoles, à des gymnastiques visant à rendre l\u2019esprit habile dans l\u2019utilisation des trucs, des formules.Mais cela s\u2019apprend, d\u2019une façon toute particulière, par l\u2019étude intelligente de la langue maternelle.Non seulement parce qu'elle sert de point de contact avec la pensée des autres, mais aussi, surtout, parce qu\u2019elle met de l\u2019ordre dans le sujet pensant lui-même.Parce qu\u2019elle amène à réfléchir sur les mécanismes mêmes de l\u2019esprit.Comprendre ce qui se passe dans mon 694 L'ACTION NATIONALE esprit quand j\u2019emploie un attribut ou le subjonctif, c\u2019est une opération plus noble, plus humanisante, plus pratique, que celle d\u2019apprendre le fonctionnement des gaz ou de la fusée Apollo.L\u2019affirmation peut faire sourire ; mais qui ?Platon et Einstein ou les petits forts en efficacité primaire ?* * * Et j\u2019en arrive au point qui me semble l\u2019essentiel de cette réflexion.À savoir que l\u2019école, et tout particulièrement la langue maternelle, devraient avoir pour objectif premier de libérer l\u2019homme, en lui donnant cet outil premier de libération qu\u2019est une intelligence souple, forte, donc personnelle et autonome.Il n\u2019est rien de plus urgent, si du moins on croit suffisamment en l'homme pour le préférer aux régimes, au nombre de médailles gagnées aux jeux olympiques, aux réussites spectaculaires des plans quinquennaux, au niveau de vie, au revenu national brut.Des régimes pour enrégimenter l\u2019homme, pour le réduire à son rôle d\u2019humble serviteur de l\u2019idéologie dominante, il y en a toujours eu, il y en aura toujours, jusqu\u2019à la fin des temps.Et ce serait une belle illusion de croire que les régimes contemporains sont moins voraces, chatouilleux et pointilleux que ceux des temps passés.Certes, l\u2019intelligence et le cœur exigent parfois que l\u2019on remplace un régime pourri par un autre ; on le change.Et six mois, deux ans après, s\u2019installe un nouveau conformisme aussi féroce et jaloux que l\u2019ancien.Le régime, de toute la masse de ses montagnes et de ses rouleaux compresseurs, avec toutes les fanfares de sa propagande, avec toutes ses mangeoires offertes à qui veut s\u2019engraisser, avec tout son terrorisme de répression, tend à tout couler dans des moules uniformes.Son idéal, effrontément affiché ou hypocritement camouflé, c\u2019est que le citoyen respectueux achète les uniformes du Régime, uniformes fabriqués par le Régime avec les impôts des citoyens respectueux. QUAND ON Y PENSE 695 Alors, pour sauver leur âme, leur intelligence et leur cœur, les hommes normaux refusent de se laisser immatriculer sur les fesses comme du bétail et entrent dans la Résistance ou d\u2019autres formes de sauvetage.Minoritaires, certes, toujours minoritaires ; comptés parfois, à l\u2019aide d\u2019une équivoque, dans les rangs de la majorité.C\u2019est cette subversion permanente de l\u2019esprit en santé qu\u2019il faut surtout développer dans les écoles, si on décide de les garder.Favoriser l\u2019éclosion d\u2019intelligences libres, capables de se défendre efficacement contre toutes les formes actuelles et futures de l\u2019embrigadement, de l\u2019alignement, de l\u2019abrutissement collectif.De tels hommes intelligents seront tout le contraire de détraqués anarchistes.Un homme en santé, équilibré, n\u2019a pas plus le goût du sang et de la dynamite que le goût de l\u2019insignifiance démocratique.Soljénitsyne n\u2019est pas un anarchiste quand il marque Staline du signe de la bête et quand il dit : «Tout homme a de nombreux problèmes que la collectivité ne peut résoudre ; l\u2019homme est une unité physiologique et spirituelle avant d\u2019être membre de la société.L\u2019écrivain n\u2019a pas moins de devoirs envers l\u2019individu qu\u2019envers la société » ; Tacite ne fait pas œuvre d\u2019anarchiste quand il marque au fer rouge les bandits, empereurs de Rome ; ni Victor Hugo quand il lève le fouet contre Napoléon Le Petit ; pas plus que Socrate ou De Gaulle ne furent des subversifs gratuits et sans cœur.L\u2019homme libre dont je parle, c\u2019est le plus humain, le plus aimable des hommes, du moins pour ceux qui trouvent leurs plus grands plaisirs au niveau de l\u2019intelligence et du cœur.Parmi les actions nationales urgentes, celle-là en est une.Mais elle ne sera probablement jamais inscrite au programme d\u2019un parti politique, ni même sur les murs du Complexe G du ministère de l\u2019Éducation.Elle restera la tâche des obscurs petits professeurs de français méprisés des Lomer et des Robert.Des petits professeurs, des pe- 696 L'ACTION NATIONALE tits poètes, des petits penseurs qui mettent l\u2019homme pensant au-dessus de l\u2019animal économique, embrigadé, consommateur, majoritaire. LE BILINGUISME: son mythe et ses dangers par Louis-Paul Béguin, linguiste 698 L'ACTION NATIONALE Arrangé à toutes les sauces, le bilinguisme est interprété de toutes les façons possibles au Canada.En linguistique, on entend par bilinguisme, la faculté de s\u2019exprimer dans deux langues.Dans le monde entier, des millions d\u2019êtres humains utilisent, selon leurs interlocuteurs, une langue ou une autre.Ce qui ne veut pas dire que tous ces gens parlent deux langues avec la même facilité, la même précision, mais plutôt qu\u2019il existe dans un pays donné deux systèmes phonétiques, syntaxiques et culturels.Vu sous un angle social, le bilinguisme présume donc que deux langues en présence se trouvent sur un pied d\u2019égalité.Ce genre de bilinguisme n\u2019a jamais existé au Québec.Le Québec s\u2019est trouvé depuis toujours dans ce qu\u2019on appelle une situation de diglossie, par laquelle une communauté utilise selon les circonstances, soit deux états de la même langue (savant et populaire), soit deux langues différentes (et c'est le cas du Québec) : un idiome familier et un autre plus savant.Au Québec en effet, sont en opposition : un idiome populaire (le français à tendance plus ou moins dialectale) et une langue dominatrice plus technique et plus motivée, l\u2019anglo-américain.Autrement dit, le français resta longtemps un idiome populaire, de niveau plus relâché, à tendance dialectale et de tradition orale.Tandis que l\u2019anglais, se comportant en véritable langue nationale, remplaçait le français aux niveaux soutenu, technique et professionnel.La langue : vivante entité Une langue est une structure en évolution : c\u2019est une entité vivante.Elle se manifeste de diverses façons.Elle a son organisation particulière.Elle a ses normes, sa manière de contempler la réalité.Chaque langue est un moyen d\u2019exprimer des sentiments, de communiquer des idées.C\u2019est aussi un moyen de compréhension de soi-même et de sa communauté.Il est dit qu\u2019en nommant les choses on les possède.Mais on les possède différemment selon la langue que l\u2019on parle.La langue prend, selon les besoins, un aspect intime et familier, ou alors un niveau élevé qu elle atteint par la précision et le rigo- LE BILINGUISME 699 risme syntaxique, afin d\u2019exprimer des idées profondes, des réalités techniques que l\u2019homme parlant s\u2019efforce de maîtriser.Le niveau soutenu et élevé de la langue est aussi un gage de sa solidité et de sa durabilité.Le français s\u2019est vu privé de cette faculté d\u2019expression des réalités abstraites et techniques au Québec.Coupé de la mère patrie où le français évoluait normalement, par la force des choses le langage québécois s\u2019est dialecta-lisé, sous les contraintes économiques et politiques qui ont imposé l\u2019anglais comme moyen d\u2019expression des connaissances techniques et professionnelles.Dans la diglossie québécoise donc, le premier état de langue (niveaux populaire, naturel, oral relâché, spontané, dialectal, et héréditaire) s\u2019est manifesté surtout en français, tandis que le deuxième état de langue de la communauté québécoise (cultivé, écrit, soutenu, stylisé, national et savant) a surtout été l'anglais.Dans une usine, au bureau, les communications orales et entre ouvriers subalternes et employés se font surtout en français, entre francophones, mais aussitôt que les communications doivent avoir lieu aux échelons supérieurs ou en présence de monolingues anglophones, tout le monde passe à l\u2019anglais qui acquiert un rôle disproportionné avec l\u2019importance numérique des anglophones.Même quand les documents sont traduits en français, le problème demeure le même, s\u2019il est moins évident! Camouflage du texte anglais traduit le plus littéralement possible la plupart du temps pour ne « pas s\u2019éloigner de l\u2019anglais », la mauvaise traduction en français par des amateurs choisis au hasard a été un véritable fléau pour notre langue.Elle a causé la prolifération des anglicismes, barbarismes et charabia qui sont encore, en 1974, déversés avec impunité sur la communauté québécoise en guise de français.Au cours des ans, le français aurait pu retrouver, par la traduction bien faite, son niveau élevé de langue précise et efficace.Il n\u2019en fut rien.C\u2019est que le français n\u2019était pas considéré comme une langue officielle par les directions anglophones qui payaient les 700 L\u2019ACTION NATIONALE frais de la traduction.Ne devant en retirer aucun profit pour leur groupe, ne croyant pas que c\u2019était dans leur intérêt d\u2019encourager les gens à vivre en français, « l\u2019unilinguisme anglais étant un idéal tellement plus raisonnable et plus rentable », les anglophones nantis ne voyaient pas l\u2019utilité, étant donné la duplication des services et l\u2019accroissement de leurs frais généraux que cela causait, de payer des traducteurs professionnels pour consolider et sauvegarder une langue, qui d\u2019après eux, était appelée à disparaître plus ou moins rapidement.Le bilinguisme d'aujourd'hui Même encore aujourd\u2019hui, le bilinguisme québécois (et canadien), qui ne met pas en présence deux langues utilisées sur un pied d\u2019égalité, à tous les niveaux d\u2019utilisation et d\u2019expression, est un faux bilinguisme.Le français n\u2019a ainsi aucune chance de s\u2019épanouir et d\u2019évoluer normalement, dans tout l\u2019éventail de ses possibilités.La carence dont souffre le français quant à l\u2019utilisation de ses moyens d\u2019expression les plus importants de la pensée intellectuelle des Québécois \u2014 de plus en plus instruits et sensibilisés à la vie moderne \u2014 explique la tendance des littérateurs \u2014 surtout les jeunes de la nouvelle vague de penseurs québécois \u2014 à utiliser sans hésiter la langue populaire ou le joual-hybride \u2014 rejeton anglo-français stérile et pathétique \u2014 pour représenter leur pays, le Québec, tel qu\u2019il est, avec sa tragédie d\u2019identité qui affecte son comportement social et culturel.Puisque toute littérature est un miroir d\u2019une communauté distincte qui cherche à être bien particulière, il est compréhensible qu\u2019au Québec cette identité qui se cherche et s\u2019affirme de plus en plus se manifeste par le médium de la langue populaire.Voilà pourquoi l\u2019on qualifie fréquemment, dans certains milieux, de « français de France » (ce que les anglophones du Canada appelle le Parisian French) le français soigné employé par contre par une partie de l\u2019élite québécoise qui est elle aussi de plus en plus influente.Ainsi la langue se polarise et en LE BILINGUISME 701 se polarisant reflète le dilemme qui affecte de plus en plus les Québécois en quête d\u2019une identité bien à eux.Le bilinguisme fonctionnel : une possibilité Dans tous les pays, grâce à certains services de traduction et à l\u2019emploi d\u2019un personnel spécialisé dans les langues étrangères, il existe un « bilinguisme fonctionnel » qui est nécessaire comme moyen de communication entre nations, pour le commerce international, pour les bonnes relations.Cela devrait être admis au Québec, qui ne doit pas s\u2019isoler dans un ghetto stérilisant, au moment où les moyens de communications sont si perfectionnés.Ce bilinguisme ne serait pas seulement anglais-français, mais français-espagnol, français-italien, etc., selon les besoins.Ceci dit, il faut dire la distinction entre ce genre de bilinguisme nécessaire et le bilinguisme d\u2019obstacle qui a imposé aux Québécois un plafond de réussite qu\u2019ils n\u2019ont pas encore réussi à crever.Ils le crèvent parfois, mais ils doivent pour cela passer la « ligne de démarcation » linguistique et s\u2019intégrer à l'anglais.À notre époque de commerce et de besoins d\u2019expansion, nécessitant l\u2019utilisation de techniques poussées, cette intégration à l\u2019anglais est certainement le processus le plus rapide d\u2019assimilation des Québécois à l\u2019ensemble anglophone.Ce processus va s\u2019accélérer si l\u2019on ne fait rien pour le freiner.Car le faux bilinguisme actuel, imposé au travail \u2014 sous prétexte d\u2019enrichissement \u2014 travaille au détriment du français.C\u2019est un « recyclage » dont le résultat serait la création d\u2019une population active formée en anglais qui rejetterait finalement le français, (pourquoi alors utiliser deux langues ?), comme un fardeau inutile et contraignant.En l'espace d\u2019une ou deux générations, le français ne serait plus qu\u2019un dialecte auquel les Québécois seraient sentimentalement attachés, mais la véritable langue nationale du Canada, uni linguistiquement après tant d\u2019années, serait l\u2019anglais.Le mythe du parfait bilingue Expliquons-nous.Le bilinguisme intégral, dans son aspect individuel, est une utopie.Un vrai bilingue serait 702 L\u2019ACTION NATIONALE quelqu\u2019un qui manierait les deux langues aux mêmes niveaux, avec la même précision, la même facilité.Il pourrait exprimer sa pensée, agir sur la réalité par la parole tantôt anglaise, tantôt française, immédiatement et avec les mêmes résultats.Cela est un idéal impossible.On ne peut passer d\u2019une langue à l\u2019autre sans effort.Car une langue n\u2019est pas seulement le fait de mettre des étiquettes sur des choses.C\u2019est un découpage de la réalité, du milieu mouvant qu\u2019est la vie, selon des traditions, des façons de penser, des expériences historiques du groupe.En outre, ce qu\u2019on apprend dans une langue n\u2019est pas automatiquement connu dans l\u2019autre.Cela est d\u2019autant plus vrai que la science apprise est plus abstraite ou plus technique.Devant acquérir leur formation en anglais, les Québécois plus ou moins bilingues ont dû sacrifier leur langue au travail.Il s\u2019agissait de gagner sa vie, de progresser sur l\u2019échelle sociale.L\u2019anglais était donc la langue de la réussite.Chez un bilingue, il n\u2019y a pas de doute, qu\u2019étant donné la puissance économique des anglophones, le français n\u2019est pas suffisant, n\u2019est pas essentiel.Connaissant l\u2019anglais technique, langue de leur formation imposée par les patrons, ignorant les équivalents français, les Québécois ont contribué malgré eux à l\u2019érosion des forces vives de leur langue maternelle.Ce bilinguisme de transition amènerait, si ces progrès n\u2019étaient pas enrayés, la disparition du français.La situation s\u2019améliore un peu puisque nous sommes conscients des dangers.Il reste à prendre les moyens énergiques et renverser la vapeur.Sans rectification de la situation, le français résisterait un certain temps dans les milieux les plus isolés du Québec, à l\u2019exemple des dialectes encore présents en France, pour se résorber et disparaître en définitive sous l\u2019impulsion de la véritable langue d\u2019utilité nationale au Canada, l\u2019anglais.La linguistique, science descriptive, fait, dans maints ouvrages spécialisés, l\u2019analyse de ce phénomène fort connu dans l\u2019histoire des peuples : tout dialecte, langue imparfaite, parce qu\u2019elle n\u2019a pas pu occuper pour des raisons politiques ou autres, le rang de langue nationale, est appelé LE BILINGUISME 703 à dégénérer en patois qui, lui, connaît à la longue un processus de désagrégation qui aboutit à l\u2019élimination des parlers locaux remplacés par la langue nationale plus forte et plus motivée.Le français au Québec, émasculé dans ses niveaux de langue les plus soutenus et techniques pourrait bien devenir un tel dialecte, puis un tel patois, pour enfin expirer sur les grèves de l\u2019assimilation.Voilà comment agonise tout un peuple.Car un peuple sans sa langue, dépossédé de ce qui fait sa particularité, ne peut survivre.En ce moment, peut-on blâmer les Québécois bilingues et les immigrants qui s\u2019intégrent à l\u2019ensemble anglophone ?La motivation, l\u2019intérêt sont de ce côté.Un bilingue qui apprend sa profession en anglais, a tout intérêt à se perfectionner en anglais.Il a tout intérêt à assimiler ses enfants à l\u2019anglais, langue de la réussite.Avons-nous compris ce danger ?Les premiers jalons ont été posés, semble-t-il, pour redresser la situation.Non seulement la langue française est malade au Québec, mais le Québécois est souvent un étranger sur son propre sol.Cela s\u2019explique.La langue sert à la conception d\u2019idées et de projets, à la communication des tâches qui en découlent.La langue agit sur la réalité par la pensée en somme concrétisée.Agir sur le monde voilà le but de l\u2019être parlant.Communiquer le tout à la communauté selon la convention linguistique adoptée par le groupe, voilà le rôle essentiel de la langue.Le bilingue québécois participe mal à la réalisation de cet objectif puisque la conception et la communication des idées ont lieu, encore maintenant, dans une langue qui n\u2019est pas la sienne mais qu\u2019il a dû apprendre suffisamment pour gagner sa vie.Les interférences linguistiques qui s\u2019ensuivent attaquent sa langue maternelle, la stérilisent.Qu\u2019on s\u2019étonne qu\u2019elle soit malade ! Qu\u2019on s\u2019étonne ensuite que le Québécois soit complexé ! Condamné aux travaux forcés d\u2019un faux bilinguisme à sens unique, le Québécois ressent l\u2019aliénation, le sentiment d\u2019impuissan- 704 L\u2019ACTION NATIONALE ce, le malaise que crée cette situation.Le mauvais état de santé du français est causé par la camisole de force d\u2019un bilinguisme mal conçu et aliénant.Le bilinguisme institutionnel Lorsque les valeurs linguistiques seront rendues aux Québécois, lorsqu\u2019il pourra utiliser sa langue dans son intégralité à tous les instants de sa vie sociale et culturelle, l\u2019État pourra envisager l\u2019établissement d\u2019un bilinguisme fonctionnel et institutionnel, reconnaissant ainsi l\u2019existence d\u2019une minorité anglophone, pour profiter de l\u2019apport de cette minorité sans toutefois laisser celle-ci imposer des normes étrangères à la langue française.La minorité anglophone du Québec puise d\u2019ailleurs ses forces et son influence hors des frontières du Québec.C\u2019est un État dans l\u2019État qui est resté à l\u2019écart du milieu dans lequel il se trouvait.Il serait néanmoins possible d\u2019offrir à la minorité anglophone du Québec les services dans sa langue sans danger pour la majorité francophone.Le franco-québécois : une langue démembrée Il est bon de dire quelques mots, car c\u2019est un épiphénomène par rapport au faux bilinguisme canadien, de la tendance actuelle de certains milieux à l\u2019utilisation de la langue populaire comme langue propre au Québec, malgré ses lacunes, son manque de syntaxe et ses différences langagières d\u2019une région à l\u2019autre.Ce qui prouve d\u2019ailleurs qu\u2019il y a dialectalisation du français.Cette réaction se justifie en ce sens que, comme je l\u2019ai dit plus haut, le niveau de langue par lequel les Québécois s\u2019identifient le plus sûrement est, effectivement et pour l\u2019instant, le niveau de langage parlé, dialectal et populaire.Cependant les adeptes de cette langue qu\u2019ils ne craignent pas de qualifier de nouvelle langue, donnent comme exemple de cette éventuelle prise de distance du français québécois par rapport au français de France, la différence qui existe entre l\u2019anglais des Iles britanniques et l\u2019américain.Ce raisonnement ne LE BILINGUISME 705 tient pas.Tout d\u2019abord, comme je l\u2019ai démontré, il n\u2019y a pas de langue québécoise, mais une langue française démembrée, dont seul le niveau populaire évolue librement avec une tendance inévitable à la dialectalisation et au fractionnement, alors que le niveau élevé, technique et soutenu ne peut se développer et est soumis aux contraintes de l'anglais qui le remplace.D\u2019autre part, la divergence qui existait encore hier entre la Grande-Bretagne et les États-Unis en matière de langue, fait place petit à petit à une convergence, phénomène qui s\u2019explique par l\u2019avènement de moyens de communications ultra rapides et multiples.Remarquons en passant, que, dans ce domaine comme dans bien d\u2019autres, c\u2019est le groupe linguistique le plus fort numériquement et économiquement, qui s\u2019impose et c\u2019est donc l\u2019américain qui exerce son influence sur l\u2019anglais britannique, au cœur même du pays où la langue anglaise a pris naissance.Plus les média se perfectionnent, moins il y aura de dialectalisation, et de divergences dans une langue donnée.La réaction des partisans du parler québécois est une réaction momentanée, compréhensible de la part de gens soucieux de l\u2019avenir culturel de leur pays, le Québec, et cherchant à exprimer leur identité québécoise.Mais, dès que les contraintes linguistiques imposées par l\u2019anglais disparaîtront, la langue française retrouvera son unité, son intégralité et sa force, avec certaines variantes par rapport au français universel, mais capable de jouer dans la francophonie un rôle important en fonction de sa force numérique.Les divergences linguistiques entre la France et le Québec seront minimes, normales et qui sait, si un jour le Québec acquiert une force économique, en plus de la force culturelle qu'il commence à avoir, qui soit capable de faire concurrence à l\u2019influence de la France, il lui imposera, grâce aux relations entre les deux pays, certaines tournures qui lui sont propres.Pour conclure, disons que le français doit pouvoir évoluer librement en occupant la position prioritaire qui lui revient.Il doit cesser d\u2019être un dialecte en puissance 706 L'ACTION NATIONALE en devenant la langue nationale du Québec.Il n\u2019y a pas d\u2019autre choix.Il doit aussi être revalorisé, c\u2019est-à-dire qu\u2019il faut lui redonner tous les moyens d'expression et de communication, toute l\u2019utilité dont il fut privé, et cela à tous les niveaux : professionnel, technique, savant, écrit, etc.« L\u2019imperfection du langage met des bornes à l\u2019art de penser » a dit Condillac.Un peuple en pleine possession de sa langue est un peuple capable d\u2019agir et de s\u2019épanouir.C\u2019est un peuple fort, avec une identité précise, qui peut se connaître et qui, se connaissant, peut diriger son avenir et être maître de son destin. Les multinationales par Christian Vandendorpe * secrétaire national de l\u2019Association québécoise des professeurs de français 708 L'ACTION NATIONALE Un impérialisme économique et linguistique La crise du pétrole a attiré l\u2019attention du grand public sur les multinationales.On s\u2019est rendu compte que ces compagnies tentaculaires, disposant de capitaux énormes, infiltrées à tous les paliers de gouvernement, constituaient une puissance redoutable.La puissance de l\u2019argent.Le vrai pouvoir en fin de compte.Et un pouvoir que les États-Unis \u2014 après l\u2019avoir laissé croître longtemps en toute quiétude \u2014 s\u2019étonnent soudainement de ne plus pouvoir contrôler.Des poursuites antitrust avaient finalement été entreprises en juillet 1973.Mais, devant l\u2019ampleur de la crise du pétrole, ces poursuites viennent d\u2019être suspendues : car ces redoutables requins que sont les multinationales constituent encore le plus sûr rempart de la prospérité de l\u2019Empire.Si les grandes puissances commencent à s\u2019inquiéter de ce pouvoir parallèle ( autrement plus eficace que celui des syndicats I), les petits États, eux, sont presque totalement démunis.Depuis longtemps, ils n\u2019ont rien à refuser à ces monstres voraces, bardés de technologie.Faut-il évoquer la United Fruit, exécrée dans tous les États latino-américains ?Ou, plus près de nous, le « cas ITT », tristement célèbre au Chili, et bizarrement favorisée par le gouvernement libéral du Québec ?Quand Ford a laissé entrevoir la possibilité d\u2019installer une usine en Espagne, le gouvernement de Franco s\u2019est empressé de modifier les lois sur les sociétés, de façon à satisfaire ce formidable patron.Et la compétition entre les différentes régions de l\u2019Espagne pour attirer * À la Conférence de Mexico, « les multinationales sont prises à partie » (Le Soleil 23 février 1974, p.72).« L\u2019Amérique latine s\u2019élève contre l\u2019ingérence des sociétés multinationales » (La Presse, 23 février 1974, p.A-10) : Et le Soleil du 15 février 1974 parle de l\u2019ultimatum dirigé contre le Japon par les compagnies multinationales Exxon, Shell, Mobil.Ces trois compagnies géantes du pétrole fournissent environ 34 pour cent des importations totales du Japon en pétrole.Elles menacèrent de cesser leurs livraisons si le Japon persistait dans sa politique de contrôle des prix des produits pétroliers. LES MULTINATIONALES 709 chez elles ce pourvoyeur d\u2019emplois (bradant les sols, rivalisant en exemptions fiscales exorbitantes) constituait un spectacle indécent.C\u2019est que la puissance des multinationales a atteint un tel degré qu\u2019elle confine au mythe, qu\u2019elle touche au fabuleux.Il semble que rien ne doive leur résister, pas même les « sables bitumineux ».Rien d\u2019étonnant, puisqu\u2019elles sont l\u2019incarnation même du capitalisme sous sa forme la plus élaborée : puissance de l\u2019argent, de la technique, de l\u2019organisation pyramidale en un réseau planétaire.La langue de décision à l\u2019intérieur des multinationales est invariablement l\u2019anglais.Rien d\u2019étonnant : presque toutes ces sociétés sont d\u2019origine américaine.La logique de la puissance Les multinationales ne se contentent pas d'exporter leurs capitaux (ce n\u2019est pas ici le moment de démontrer par quels mécanismes subtils ces fameux capitaux sont le plus souvent empruntés à l\u2019intérieur justement des propres pays qui les accueillent).Elles exportent aussi leurs techniques d\u2019organisation et les modes de pensée qui en découlent.Elles exportent leurs coutumes alimentaires, souvent répugnantes et, comme tel, intraduisibles : c\u2019est le sabir des hot-dogs, des hamburgers, du coca-cola, etc.À Bruxelles, une belle annonce invitant les gens à boire Sprite précisait en toutes lettres « prononcez spraite ».Car pour mieux exporter leur façon de vivre, les multinationales veillent d\u2019abord à imposer leur langue.Tout impérialisme économique est aussi un impérialisme linguistique.L\u2019individu qui détient le pouvoir n\u2019admet pas qu\u2019il puisse commander dans une autre langue que la sienne.Il ne I envisage même pas.Il poussera souvent le cynisme jusqu\u2019à prétendre que sa langue et sa culture sont, en soi, supérieures à celles des pays qu\u2019il exploite, vu 710 L\u2019ACTION NATIONALE qu\u2019elles l\u2019ont placé en situation d\u2019exploiteur et non d\u2019exploité.CLAUDE JULIEN, dans L\u2019Empire américain, a montré par quels mécanismes et sur combien d'iniquités cette puissance avait pu se bâtir et se maintenir.Par le jeu combiné de la puissance de l\u2019argent et de la technique, les multinationales sont en train de coloniser la planète, de l\u2019aplanir culturellement.L\u2019anglais n\u2019est pas encore la langue officielle du Marché Commun.Mais derrière les façades vitrées de ces gratte-ciels, presque partout pareils, c\u2019est de plus en plus souvent l\u2019anglais que l\u2019on parle : à Amsterdam, à Bruxelles .«< Une langue ne peut être dominante sans que les idées qu\u2019elle transmet prennent un grand ascendant sur les esprits, et une nation qui parle une autre langue que la sienne perd insensiblement son caractère, » Cité par ETIEMBLE (Parlez-vous franglais ?») Sans être passéiste, et toute passion mise à part, je crois qu\u2019une des grandes questions qui se posent aujourd\u2019hui est de savoir si le village planétaire, annoncé par McLuhan, doit devenir unilingue et perdre l\u2019infinie diversité des langues et des cultures qui le composent. Mémoire à M.Robert Bourassa, premier ministre du Québec Le français, langue officielle du Québec par le Mouvement Québec Français * (27 février 1974) 712 L\u2019ACTION NATIONALE PRÉSENTATION Au moment où le gouvernement de M.Robert Bou-rassa annonce, par la voix du ministre Cloutier (Conférence de presse du 8 février 1974), un projet de politique linguistique globale, il a semblé impérieux au MOUVEMENT OUÉBEC FRANÇAIS de faire le point sur l\u2019évolution de la question linguistique.Cette question a beaucoup évolué depuis notre rencontre avec M.Bourassa le 18 janvier 1972, et à de multiples égards.Pendant que Roger Lemelin demande, de Paris, le retrait de la loi 63, le premier ministre du Canada et le ministre Gérard Pelletier réclament une législation pour un OUÉBEC FRANÇAIS.De leur côté, des commissaires d\u2019écoles, la Fédération des commissions scolaires catholiques du Ouébec, d\u2019une part, de même que les hommes d\u2019affaires, par la Chambre de commerce du district de Montréal, le Conseil du patronat et le Centre des dirigeants d\u2019entreprise, d\u2019autre part, se sont prononcés en faveur d\u2019un OUÉBEC FRANÇAIS.Voilà qui illustre assez bien la direction du vent : la population québécoise est de plus en plus unanime sur la nécessité d\u2019une action législative de suffisante envergure pour l\u2019établissement définitif du français au Ouébec.Mais pendant que nous parlons, la situation se détériore.Ainsi une étude du démographe Louis Duchesne, rendue publique le 8 décembre 1973, indique que présentement plus de 25,000 élèves francophones du Québec fréquentent l\u2019école anglaise, soit 3,000 de plus que l\u2019année précédente.Une enquête menée par la Fédération des commissions scolaires catholiques du Québec auprès des Conseils scolaires, dont les résultats ont été * Le Mouvement Québec Français (MQF) représente 750,000 Québécois dans huit organismes clefs : Confédération des syndicats nationaux.Fédération des Travailleurs du Québec.Centrale de l\u2019enseignement du Québec.Union des producteurs agricoles.Mouvement national des Québécois.Association québécoise des professeurs de français.Alliance des professeurs de Montréal.Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. MÉMOIRE À M.ROBERT BOURASSA, PREMIER.713 communiqués le 12 novembre 1973, révèle que depuis 1970, quelque 13,600 élèves sont passés du secteur français au secteur anglais.D\u2019autre part, des statistiques fournies par la Commission des écoles catholiques de Montréal, en décembre 1972, démontrent que la fréquentation scolaire détermine l\u2019orientation vers la communauté linguistique, dans une proportion de 90%.Comme les immigrants fréquentent l\u2019école anglaise à 89%, il est évident que cette situation privilégie la communauté anglophone.Enfin, l\u2019étude de messieurs Castonguay et Marion (parue dans Le Devoir des 8 et 9 janvier 1974, à partir du recensement de 1971, indique un fléchissement du français à travers tout le Québec et un début d\u2019assimilation des francophones dans la zone bilingue du Québec qui regroupe près de 60% de la population francophone.Face à tout cela, monsieur François Cloutier, le ministre responsable de la question linguistique, promet ouvertement une priorité absolue au français.Cela nous donnerait confiance si le ministre n\u2019allait pas aussitôt affirmer que cette politique linguistique irait dans le sens des orientations déjà prises (cf.Le Soleil, le 9 février 1974, p.1).Une étude attentive du texte de la conférence du ministre François Cloutier prononcée devant la Chambre de commerce de Montréal (le 12 novembre 1973), de même que la réponse qu\u2019il fit en Chambre au chef de l\u2019opposition, M.Jacques-Yvan Morin (cf.le Journal des Débats, le 27 novembre 1973), nous autorisent à faire quelques commentaires et à poser quelques questions.Il nous semble donc important de vous signifier les insuffisances de l\u2019approche linguistique du ministre François Cloutier, pour le cas où elle indiquerait la tendance de la politique linguistique gouvernementale.En deuxième lieu, nous voudrions réinsister sur la nécessité que votre gouvernement tienne un compte rigoureux des propositions du MOUVEMENT QUÉBEC FRANÇAIS, que renforcent certaines mises au point du Rapport Gendron et les conclusions de l\u2019étude capitale de messieurs Castonguay et Marion. 714 L'ACTION NATIONALE | _ approche linguistique de FRANÇOIS CLOUTIER A\u2014LES CONTRAINTES Le ministre reconnaît d'abord des contraintes auxquelles son gouvernement est soumis lorsqu\u2019il veut légiférer en matière linguistique.Pour monsieur Cloutier, le Québec ne constitue pas une « communauté homogène.» Le Québec, « C\u2019est une société où l\u2019on rencontre une majorité de parlants français mais également une très importante minorité de parlants anglais qui se distribuent en un certain nombre de groupes ethniques qui ont été représentés par une immigration depuis le début du siècle et également des Anglo-Saxons d\u2019origine » (Journal des Débats, 27 novembre 1973, p.58).Il faut donc en légiférant ne brimer personne.Une deuxième contrainte affirmée par le ministre, c\u2019est notre appartenance au réseau d\u2019échange nord-américain.Pour le ministre, notre progrès social et culturel est lié au progrès économique.Or « il se trouve que la langue de cette économie, la plus forte au monde, est l\u2019anglais.Il faut donc, tout en prenant toutes les mesures de protection nécessaires envers le français, éviter de nous isoler, nous privant ainsi d\u2019avantages certains et nous condamnant à la stagnation.Ceci nous impose des solutions souples et adaptées au contexte particulier que l\u2019histoire et la géographie nous ont créé » (Conférence du 12 novembre 1973, p.5).Cette manière de voir ressemble étrangement à la philosophie qui imprègne le plan de développement de l\u2019enseignement des langues.On y affirme sans équivoque que : « L\u2019apprentissage de la langue anglaise est aussi essentiel pour les francophones qui sont aslreints à participer à l\u2019activité économique du continent américain.Sans une connaissance suffisante de cette langue, les Québécois n ont aucune chance d\u2019imposer leur présence dans les échanges commerciaux avec les provinces canadiennes ou avec les États-Unis et avec d\u2019autres pays, notamment avec les pays du Marché Commun, tel que maintenant constitué.Ils risquent de ne pas avoir davantage accès aux postes de MEMOIRE À M.ROBERT BOURASSA, PREMIER.715 commande dans les entreprises multinationales établies sur le territoire du Québec.De plus, les groupes ethniques minoritaires n\u2019accepteront d\u2019envoyer leurs enfants dans les écoles françaises que si nous pouvons assurer à ces enfants une connaissance suffisante de la langue anglaise dont ils constatent la valeur économique et qui leur apparaît comme un gage de mobilité et de sécurité.» Par ailleurs, l\u2019apprentissage du français comme langue seconde n\u2019apparaît pas comme une nécessité : « L\u2019apprentissage du français langue seconde par les enfants anglophones est la condition première de la communication et de la compréhension entre les deux principaux groupes linguistiques du Québec.La langue française ne prédominera que si elle est parlée par la majorité des Québécois, quelles que soient leurs origines ».Assez étrangement d\u2019ailleurs, le texte du plan de développement de l\u2019enseignement des langues reprend presque textuellement, en traduction, des extraits du rapport McWhinney qui se termine en souhaitant un système scolaire intégré et bilingue : « Il sera utile de souligner que, suivant un sentiment observé au sein de la Commission, il serait peut-être plus facile, à long terme, de réaliser ce double objectif de la politique linguistique par la création au Québec d\u2019un système scolaire complètement unifié et intégré, offrant un programme complet d'enseignement sur une base complètement bilingue française et anglaise ».Enfin, le ministre ajoute à ces deux contraintes qui «limitent forcément (sa) marge de manœuvre» deux facteurs historiques.Le premier serait « la longue tradition de tolérance et de respect des libertés individuelles qui a toujours eu cours au Québec comme au Canada » même si, affirme le ministre, la Commission Gendron ne reconnaît pas de droits acquis aux anglophones du Québec.D autre part, il ne faudrait pas ignorer « les effets d\u2019entraînement qu\u2019aura inévitablement une politique linguistique proprement québécoise sur les mesures que les autres provinces et le gouvernement fédéral pourraient adopter à l\u2019égard des minorités francophones de l\u2019extérieur» (Conférence du 12 novembre 1973, p.6). 716 L'ACTION NATIONALE B \u2014 COMMENTAIRES ET QUESTIONS a) La non-homogénéité de la communauté québécoise Y a-t-il une seule nation au monde qui soit parfaitement homogène ?Et de quelle homogénéité s\u2019agit-il ?Il est vrai \u2014 et tout le monde le reconnaît \u2014 que les Québécois ne sont pas tous de langue maternelle française.Mais les Britanniques ne sont pas tous de langue maternelle anglaise.Et les Américains non plus.Et pourtant personne ne conteste à la Grande-Bretagne et aux États-Unis le droit de ne reconnaître que l\u2019anglais comme langue nationale et langue officielle sur leurs territoires respectifs.Nous pourrions ajouter que les Français ne sont pas tous de langue maternelle française, que les Italiens ne sont pas tous de langue maternelle italienne et que les Espagnols ne sont pas tous de langue maternelle espagnole.Ce qu\u2019on semble oublier d\u2019autre part, c\u2019est que les Québécois non-francophones ne sont pas tous de langue maternelle anglaise.Il y a au Québec des autochtones (Inuits, Cris, Montagnais, Algonquins, etc.) qui ont conservé leurs langues d\u2019origine.Il y a à Montréal des italo-phones, des Juifs (qui parlent yiddish), etc.S\u2019il fallait définir le statut officiel des langues au Québec à partir d\u2019un parti pris d\u2019hétérogénéité, ce n\u2019est pas deux langues officielles qu\u2019il faudrait reconnaître, mais dix, quinze, vingt.Il ne faut pas oublier que les Québécois d\u2019origine britannique au sens large (Anglais, Gallois, Écossais, Irlandais, etc.) représentent un peu moins de la moitié des Québécois non-francophones.Qu\u2019une forte proportion des allophones se soient assimilés au groupe linguistique anglophone, c\u2019est un fait.Mais l\u2019italien et le yiddish sont encore parlés dans plusieurs foyers de Montréal, même chez des natifs du Québec.En fait, des chiffres récents publiés par la CECM montrent que les non-francophones et les non-anglophones qui fréquentent ses MÉMOIRE À M.ROBERT BOURASSA, PREMIER .717 écoles parlent, même à la maison, à plus de 80% pour les Italiens et à plus de 75% pour les autres, la langue de leur pays d\u2019origine.Le Québec n\u2019est pas homogène quant à la langue maternelle de tous ses habitants.Cela devrait-il l\u2019empêcher de se donner une langue nationale ?S\u2019il fallait attendre une telle homogénéité chez tous les individus composant un peuple ou vivant dans un pays pour établir officiellement la langue de ce peuple ou de ce pays, il n\u2019y aurait de langue nationale ou de langue officielle nulle part.En fait, l\u2019histoire de toutes les grandes nations actuelles montre que c\u2019est par des actions gouvernementales précises en faveur d\u2019une langue choisie que s\u2019est réalisée l\u2019unité linguistique nationale à partir de l\u2019hétérogénéité.Il est important d\u2019établir une nette distinction entre la langue maternelle, bien propre de la famille, et la langue nationale, bien commun d\u2019un peuple, instrument collectif par excellence d\u2019une nation.Le droit d\u2019avoir une langue maternelle, de la conserver et de la transmettre relève des libertés individuelles.Le statut de la langue nationale ou de la langue officielle d\u2019un pays relève d'un choix politique, où doit jouer la règle de la majorité.Plus une nation est hétérogène au niveau des langues maternelles, plus elle sent le besoin pour assurer son unité et sa cohésion d\u2019affirmer sa langue nationale comme langue commune et comme seule langue officielle des institutions politiques et de la vie économique.Quand on soulève le problème de la non-homogénéité de la population québécoise, n\u2019est-ce pas l\u2019existence même de la nation québécoise que l\u2019on remet en question ?On affirme une supposée dualité québécoise pour nier à la majorité québécoise le droit d\u2019agir comme majorité au sein de la nation.Qu\u2019en est-il de cette prétendue dualité ?Aucun texte constitutionnel n\u2019a jamais affirmé ou reconnu une 718 L\u2019ACTION NATIONALE quelconque dualité nationale franco-anglaise sur le territoire actuel de la province de Québec.La province de Québec, telle que constituée en 1774 et reconnue à l\u2019époque comme pays de langue et de tradition juridique françaises, a été scindée en 1791 justement pour donner un pays distinct à la nation anglo-canadienne naissante.L\u2019Acte Constitutionnel de 1791 confirmait donc le Bas-Canada comme le « pays » d\u2019une nation distincte à caractère francophone.L\u2019Acte d\u2019Union n\u2019a pas réussi à homogénéiser les deux Canadas et l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord Britannique a reconstitué en 1867 la province de Québec, comme héritière de la tradition bas-canadienne.On reconnaît alors l\u2019existence d\u2019une minorité, mais en tant que minorité au sein du peuple québécois, non en tant que peuple distinct.Le Québec a toujours été considéré comme une entité.Il est bon de rappeler ici la distinction élémentaire à maintenir entre groupe ethnique et communauté nationale.Le groupe ethnique est un ensemble d\u2019individus et de familles ayant en commun certaines caractéristiques (origine, langue maternelle, traditions familiales, etc.) qui les font se reconnaître et se sentir solidaires.La nation, elle, est beaucoup plus qu\u2019un ensemble d\u2019individus, c\u2019est un organisme collectif ayant sa vie propre en tant que société organisée, un territoire reconnu et des structures socio-politiques propres.Ainsi l\u2019ensemble des francophones du Canada forment un groupe ethnique, l\u2019ethnie canadienne-française.Le peuple québécois constitue une nation, au sein de laquelle les Anglo-Québécois et les Italo-Québécols, par exemple, forment des minorités ethniques.Ce qui fait la nation, ce n\u2019est ni la communauté de race, ni la communauté de langue maternelle, ni la communauté de religion, c\u2019est le fait de constituer sur un territoire défini une société distincte ayant sa propre continuité historique, une tradition socio-politique et des institutions politiques propres, ainsi qu\u2019un projet collectif (culturel, social, économique et politique) propre.Mais MÉMOIRE À M.ROBERT BOURASSA, PREMIER 719 toute nation qui veut survivre considère sa langue nationale comme le moyen par excellence d\u2019assurer l\u2019unité et la cohésion de sa population au-delà d\u2019une certaine hétérogénéité des caractéristiques culturelles propres aux divers groupes ethniques qui la composent.b) L'appartenance du Québec au réseau nord-américain d'échange Le fait pour un peuple comme le nôtre d\u2019être entouré de 200 millions d\u2019anglophones nord-américains nous fait l\u2019obligation d\u2019être encore plus vigilants pour la défense et la protection de notre identité nationale, particulièrement au plan de la langue.Loin d\u2019être une raison suffisante pour nous faire renoncer à l\u2019instauration de l\u2019unilinguisme officiel, ce fait est un argument supplémentaire en faveur de la proclamation du français comme seule langue nationale et officielle.En effet, la reconnaissance à l\u2019anglais, d\u2019un quelconque statut de langue officielle apparaîtrait comme une justification de l\u2019usage prépondérant de cette langue dans tous les secteurs où le capitalisme américano-canadien anglophone se sentira capable de l\u2019imposer.Si le français est clairement reconnu comme la langue du Québec et la seule langue officielle, les entreprises étrangères accepteront de bon ou de mauvais gré de francophoniser leurs opérations au Québec ; mais si nous leur laissons le choix, il est évident qu\u2019elles continueront d\u2019y imposer la « langue de l\u2019Amérique du nord ».Il est temps que votre gouvernement cesse de rester dans les considérations générales et de se faire ainsi l\u2019instrument de notre assimilation progressive.Quand le ministre nous parle de l\u2019anglais comme étant « la langue de l\u2019économie nord-américaine la plus forte au monde » et qu\u2019 « il faut éviter de nous isoler », cela ne peut pas s\u2019appliquer indifféremment à toute la population du Québec, sauf si on accepte de laisser cette langue nous dominer CHEZ NOUS.Le français langue de travail au Québec ne nous isolera pas plus de l\u2019économie nord- 720 L'ACTION NATIONALE américaine que celle-ci ne s\u2019isole du reste du monde en ne parlant pas le russe, le chinois ou l\u2019hindoustani.La connaissance de l\u2019anglais est importante au Québec pour ceux qui devraient établir les liens entre nos deux économies.Pour les autres elle peut être utile mais non indispensable.Il ne s\u2019agit nullement, et il ne s\u2019est jamais agi, de s\u2019opposer à la connaissance des langues chez le plus grand nombre possible des nôtres.Il s\u2019agit d\u2019apprendre à raisonner au Québec français, face à une langue étrangère, comme on le fait dans tous les pays du monde.c) Effet d'entraînement possible sur les politiques linguistiques des autres provinces et du fédéral Le ministre Cloutier nous met en garde contre l\u2019effet d\u2019entraînement possible de notre politique linguistique sur les attitudes que pourraient avoir les autres gouvernements du Canada à l\u2019égard des minorités francophones et du bilinguisme fédéral.Redisons tout de suite qu\u2019il n\u2019a jamais été question de demander à notre gouvernement de persécuter les minorités linguistiques au Québec.Nous demandons au contraire des mesures de protection pour les droits individuels de tous les citoyens sans exception ; nous voulons que toute forme de discrimination fondée sur l\u2019origine ethnique ou sur la langue maternelle soit interdite.Mais les droits individuels ne sont pas en cause lorsque un peuple décide collectivement de reconnaître une langue nationale et de lui accorder le statut de seule langue officielle.Il rie s\u2019agit que d\u2019assumer un droit collectif normal.Or ce droit collectif que nous voulons assumer chez nous, nous admettons que d\u2019autres veuillent l\u2019assumer chez eux.Dans l\u2019ensemble des autres provinces (exception faite du Nouveau-Brunswick, qui constitue un cas très particulier), les francophones ne sont partout qu\u2019une minorité dont l\u2019importance numérique relative va toujours MEMOIRE À M.ROBERT BOURASSA, PREMIER.721 en décroissant, quand elle n\u2019est pas tout simplement négligeable.À Terre-Neuve, le pourcentage des francophones n\u2019a jamais atteint 1%.Il est présentement stationnaire à 7/10 de 1%.En Colombie, les Franco-Canadiens ne représentent que 1.7% de la population de la province, alors que les anglophones y sont pour 82.7% et les autres pour 15.5%.Il serait proprement ridicule de fonder les espoirs de la francophonie sur l\u2019une ou l\u2019autre de ces deux provinces.Quant à l\u2019évolution de l\u2019importance numérique relative des francophones dans les six autres provinces an- glophones, de 1941\tà 1971,\tvoici un\ttableau\t \t%\t%\t%\t% \t1941\t1951\t1961\t1971 île du Prince-Édouard\t11.2\t8.6\t7.6\t6.6 Nouvelle-Écosse\t7.2\t6.1\t5.4\t5.0 Ontario\t7.6\t7.4\t6.8\t6.3 Manitoba\t7.1\t7.0\t6.6\t6.1 Saskatchewan\t4.9\t4.4\t3.9\t3.4 Alberta\t4.0-\t3.6\t3.2\t2.9 Dans les provinces à l\u2019ouest de l\u2019Ontario, les francophones sont depuis longtemps dépassés par les groupes de langues allemande et ukrainienne.Les Franco-Canadiens y sont donc une minorité ethnique à travers d\u2019autres et pour laquelle on ne voit pas pourquoi on devrait ni comment on pourrait accorder un traitement privilégié.En dehors du Québec et du Nouveau-Brunswick, on ne voit pas non plus comment il pourrait être raisonnable 722 L\u2019ACTION NATIONALE de s'opposer à ce que l\u2019anglais soit reconnu comme langue nationale et seule langue officielle du pays « Canadian ».Le Nouveau-Brunswick constitue pourtant un cas particulier.Dans cette province officiellement bilingue, les francophones comptent pour 34% de la population totale.Notons toutefois que ce qui rend le bilinguisme nécessaire au niveau de l\u2019administration provinciale, ce n\u2019est pas le nombre de citoyens bilingues.C\u2019est au contraire le nombre et la forte concentration géographique des francophones unilingues sur un vaste territoire continu couvrant plus d\u2019un tiers de la superficie de la province et où ils constituent une majorité réelle.Si les Acadiens du Nouveau-Brunswick devenaient massivement bilingues, le bilinguisme institutionnel cesserait d\u2019y être indispensable.Ce ne sera donc pas pour récompenser le Québec d\u2019être bilingue que le Nouveau-Brunswick continuera à pratiquer le bilinguisme institutionnel, mais pour répondre à une nécessité intérieure, laquelle dépend essentiellement de la présence de deux populations unilingues fortement concentrées (l\u2019unilinguisme dont il est ici question n\u2019exclut pas la connaissance élémentaire d\u2019une deuxième langue).De la même façon, le bilinguisme officiel du Canada ne pourra se maintenir que dans la mesure où la majorité des Québécois demeureront unilingues français et où le Québec s\u2019affirmera de plus en plus comme « massivement français ».Si donc le gouvernement du Québec veut favoriser le maintien du bilinguisme officiel au niveau fédéral, ce n\u2019est pas une politique de bilinguisme qu\u2019il doit pratiquer à l\u2019intérieur, mais plutôt une politique d\u2019affirmation et de promotion systématique du caractère « massivement français » du Québec.D\u2019ailleurs 84% des francophones du Canada vivent présentement au Québec, 12% vivent au Nouveau-Bruns- MEMOIRE A M.ROBERT BOURASSA, PREMIER 723 wick et en Ontario, moins de 4% vivent dans les sept autres provinces et dans les Territoires du Nord-Ouest.Le fait majeur dont il faut tenir compte, pour ce qui est de la francophonie canadienne, c\u2019est que c\u2019est au Québec que se concentrent de plus en plus les francophones.Encore faudrait-il que sur ce territoire où ils se concentrent de plus en plus, les francophones soient assurés d\u2019augmenter leur importance numérique relative.Si le gouvernement du Québec s\u2019intéresse vraiment au salut de la francophonie canadienne, nous lui rappelons que c\u2019est au Québec qu\u2019il faut la sauver.Il \u2014 DÉTÉRIORATION DE LA SITUATION DU FRANÇAIS AU QUÉBEC Pendant que le ministre de l\u2019Éducation multiplie ainsi les propos lénifiants, et inquiétants pour ceux qui sont conscients des graves dangers qui menacent actuellement l\u2019avenir du français au Québec même ; pendant qu\u2019il traite d\u2019alarmistes et d\u2019irresponsables ceux qui, à partir de faits juridiques et démographiques, tentent d\u2019attirer l\u2019attention de votre gouvernement et de la population sur le sérieux de la situation, celle-ci se détériore rapidement par le fond au Québec en dépit des mouvements de surface qui donnent l\u2019illusion de certains progrès.Votre gouvernement a refusé jusqu\u2019ici de voir que ces progrès de surface n\u2019ont de chance de se perpétuer que si les mouvements de fond eux-mêmes vont dans le même sens.Après avoir voté le « bill 63 » en 1969, dans l\u2019opposition, pour attendre de voir ce que cela donnerait, alors qu\u2019il était évident que toute liberté de choix ne pouvait tourner qu\u2019en faveur de l\u2019anglicisation, votre gouvernement a maintenu cette loi en vigueur depuis lors en prétextant que les chiffres révélant la tendance favorable à l\u2019anglais n'étaient pas suffisamment importants encore pour être significatifs.C\u2019était faire un raisonnement terriblement statique en refusant de voir toutes les 724 L'ACTION NATIONALE études dynamiques de nombreux spécialistes qui, depuis plusieurs années, illustraient la forte tendance de l\u2019assimilation à l\u2019anglais chez les francophones eux-mêmes et encore plus chez les Néo-Canadiens, à travers tout le Canada.En prenant cette attitude, votre gouvernement a assumé de graves responsabilités, car en pareille matière viendra vite un moment où il sera trop tard.Ce fut toujours notre avis que vous n\u2019avez pas le droit, justement dans le contexte nord-américain si puissamment favorable à l\u2019anglicisation que vous invoquez sans relâche, de risquer l\u2019avenir du français au Québec dans un attentisme ou un « incitatisme » dont vous risquez de ne plus pouvoir corriger les dégâts quand vous accepterez d\u2019en prendre conscience.Le MQF vous dit, vous crie de tous ses poumons que le temps est venu à Québec du « gouverner, c\u2019est prévoir ».Le démontrent définitivement, après tous les chiffres partiels qui ont été jetés dans ce débat depuis quatre ans, les récentes données du recensement de 1971 sur la situation des langues d\u2019usage comparées aux langues maternelles.L\u2019étude publiée dans Le Devoir des 8 et 9 janvier 1973, sous la signature de MM.Charles Caston-guay et Jacques Marion, apporte un éclairage que tous devraient considérer comme une indication définitive.Que nous montrent ces chiffres et l\u2019étude qui en découle ?Pour l\u2019ensemble du Québec d\u2019abord, de 1961 à 1971, il y a un gain net de 2850 nouveaux usagers seulement pour le groupe francophone, contre 98,690 pour le groupe anglophone ; ce qui peut être traduit par les coefficients suivants : au Québec même, le français n\u2019attire que selon un taux de 0.06%, alors que l\u2019anglais jouit d\u2019un taux d\u2019attraction de 1.1%.Dans 50 des 74 divisions de recensement du Québec, le taux d\u2019attraction ou d\u2019assimilation de l\u2019anglais l\u2019emporte sur le français ; et 75% de la population québécoise vit dans ces 50 divisions qui englobent le Nord-Ouest, l\u2019Outaouais, Montréal, la Rive-Sud autour de Montréal, l\u2019Estrie, les Laurentides, la Gas-pésie et la Côte-Nord.Seuls la région de Québec, le Lac MEMOIRE A M.ROBERT BOURASSA, PREMIER 725 Saint-Jean, la Mauricie et les Bois-Francs, qui constituent le cœur le plus exclusivement français du Québec, restent encore des foyers d\u2019attraction pour le français ou d\u2019assimilation à ce groupe.Devant ces faits patents, un gouvernement québécois a-t-il le droit d\u2019attendre ce qu\u2019aura donné en 1981 une politique purement incitative en faveur du français, alors qu\u2019au surplus les événements scolaires quotidiens montrent une poussée nette vers l\u2019anglais, si faible qu\u2019elle apparaisse aux yeux de ceux qui ne veulent pas voir ?En allant plus dans le détail, les chiffres du recensement de 1971 démontrent que l\u2019assimilation des francophones eux-mêmes au Québec se poursuit partout dès qu\u2019une division de recensement compte moins de 88% de francophones.Montréal présente un cas plus complexe ; mais il reste que dans 20 des 30 municipalités qui composent l\u2019île de Montréal, il y a assimilation de francophones par les anglophones.Sans doute, le taux de 0.44 d\u2019assimilation qui correspond à ce fait est-il de ceux qui font dire à votre ministre de l\u2019Éducation qu\u2019il s\u2019agirait là d\u2019un phénomène marginal.Mais qu\u2019est-ce que signifie une telle marginalité quand, située dans le temps, elle marque un affaiblissement constant de l\u2019influence du français au Québec même ?Robert Maheu, démographe, l\u2019a bien établi : Premièrement le groupe français baisse au Québec : 1951 \u2014 82% 1961 \u2014 80.6% 1971 \u2014 79% Deuxièmement le groupe de langue maternelle française baisse au Québec : 1951 \u2014 82.5% 1961 \u2014 81.2% 1971 \u2014 80.7% et le fait que les chiffres du groupe de langue maternelle soient supérieurs à ceux du groupe français proprement dit montre qu\u2019il y a assimilation des 726 L'ACTION NATIONALE francophones dans le Québec.Cela se traduit par 68,000 Canadiens-Français du Québec qui ont maintenant l\u2019anglais comme langue maternelle.Poussant son analyse au niveau du détail des transferts linguistiques bruts et nets, Robert Maheu dégage qu\u2019en 1931 seule la langue française bénéficiait de transferts linguistiques par rapport à l'anglais, que ce soit à partir du groupe strictement britannique ou à partir du groupe non-britannique déjà anglicisé.Aujourd\u2019hui, c\u2019est-à-dire déjà en 1961, par rapport aux statistiques de l\u2019origine ethnique que nous n\u2019avons pas pour 1971, les transferts linguistiques nets sont en faveur de l\u2019anglais dans la proportion de plus de 4 vers l\u2019anglais pour 1 vers le français.C\u2019est dans la perspective de cette évolution que se situent les variations de 1% ou autres du genre par année que l\u2019on observe dans les mouvements scolaires et que l\u2019on veut prétendre insignifiantes.Loin d\u2019être marginaux, ces pourcentages viennent s\u2019ajouter à la dégradation constante de notre situation linguistique depuis 1931.On oublie trop facilement que si une politique lucide du français avait été établie plus vite, le groupe anglophone, qui comptait pour 13.8% en 1951 (dont 12.1% de Britanniques), ne se serait pas maintenu à ce taux en 1971 comme c\u2019est le cas (13.1%), alors que l\u2019écart entre britanniques et non-britanniques anglophones s\u2019établit dans la relation de 12.1 à 10.6%.L\u2019avenir du français se trouverait assuré du fait que c\u2019est nous qui nous serions maintenus à environ 82.5% de la population de langue maternelle française, en attendant que s\u2019y joignent les 6.2% d\u2019autres qui viendraient vers le français au lieu de s\u2019en aller vers l\u2019anglais comme à l\u2019heure actuelle.Voilà où se situe toute la gravité des données que l\u2019on tente de minimiser depuis quatre ans.Dans tout le Québec, depuis 1970: transferts de 13,000 élèves de l\u2019école française à l\u2019école anglaise (Enquête de la fédération des Commissions scolaires catholiques du Québec, MÉMOIRE À M.ROBERT BÔURASSA, PREMIER 727 1973).Présence de 25,300 enfants francophones dans les écoles anglaise en 1972-1973 (Enquête du ministère de l\u2019Éducation).À la CECM : 89% des Néo-Québécois sont à l\u2019école anglaise ; or 90% de ceux qui ont fait leur choix chez les Néo-Québécois ont opté pour l\u2019anglais langue d\u2019usage, s\u2019ils sont à l\u2019école anglaise, et pour la langue française, s\u2019ils sont à l\u2019école française (Statistiques de la CECM, décembre 1972, tableaux VI et VII).Sans doute a-t-on prétendu, et c\u2019est exact, que cette situation à Montréal n\u2019était pas la conséquence directe et immédiate du seul « bill 63 ».Il est vrai qu\u2019en dépit des protestations de la SSJB de Montréal, dès les années \u201840, la CECM s\u2019est conduite comme si le « bill 63 » avait été en vigueur.Elle a laissé ainsi la situation se dégrader d\u2019une position, où, en 1939, 43% \u2014 mais déjà 43% seulement \u2014 des Néo-Québécois catholiques fréquentaient l\u2019école française à la situation actuelle, où ce n\u2019est plus le cas que de 11%.Et il faut noter que le « bill 63 » est intervenu au moment même où, à la CECM, des éléments nouveaux envisageaient d\u2019entreprendre des efforts de redressement, qu\u2019ils ont été ainsi empêchés de mettre en œuvre.C\u2019est à Saint-Léonard qu\u2019il faut mesurer l\u2019impact véritable du « bill 63 » sur le transfert de Néo-Québécois du secteur scolaire français ou bilingue, au secteur scolaire anglais.Au 30 septembre 1969, les élèves de cette commission scolaire se répartissaient ainsi : 4,216 élèves au secteur français de la maternelle à la 7e année dont 418 de nationalité italienne ; 1,398 élèves dans les classes bilingues de la 3e à la 7e année dont 1157 de nationalité italienne ; 0 élève dans les classes anglaises.Au 30 septembre 1970, donc dès après le vote du « bill 63 », la situation s\u2019est établie comme suit : 728 L'ACTION NATIONALE 3,231 élèves au secteur français de la 1ère à la 6e année ; 0 élève dans les classes bilingues ; 2,141 élèves dans les classes anglaises.Aux dernières statistiques scolaires, en 1973, la répartition est devenue la suivante : 3,486 élèves au secteur français de la 1ère à la 7e année ; 0 élève dans les classes bilingues ; 2,690 élèves dans les classes anglaises.Laval constitue un autre exemple alarmant des effets du «bill 63».Depuis 1970, le nombre d\u2019élèves qui sont passés du secteur français au secteur anglais a régulièrement augmenté: 40 en 1970-71, 81 en 1971-72, 193 en 1972-73.Cette année 1534 élèves de langue française sont inscrits dans des écoles anglaises, y formant plus du tiers de la clientèle totale ; ce qui représente une augmentation de 245 élèves par rapport à l\u2019an dernier.On note également qu\u2019à Laval, 92% des élèves néo-québécois fréquentent l\u2019école anglaise.Quand on noie ces chiffres dans l\u2019ensemble du Québec pour en réduire la portée en termes de pourcentage, on fausse évidemment toute la question.L\u2019impact du « bill 63 » s\u2019est fait sentir dans toute son ampleur au point même qui en a justifié le vote ; et il faut se boucher l\u2019esprit presque intentionnellement pour ne pas comprendre que cet impact va se propager progressivement à travers tout le Québec.Ill \u2014LE MOUVEMENT QUÉBEC FRANÇAIS RÉCLAME Tous ces faits démontrent l\u2019urgence de solutions globales et fondamentales.Le danger est sérieux.Le temps des tergiversations doit être clos.Il ne peut plus s\u2019agir de tourner autour du pot comme le fait le ministre de l\u2019Éducation en envisageant les diverses possibilités sans conclure, à savoir : MÉMOIRE À M.ROBERT BOURASSA, PREMIER .\t729 1\u2014\tselon la Commission Gendron, il y aurait le français langue officielle, et l\u2019anglais et le français langues nationales ; 2\u2014\tOu bien le français langue officielle, en même temps qu\u2019on définirait un statut particulier à l\u2019anglais ; 3\u2014\tl\u2019unilinguisme intégral, excluant tout statut particulier à l\u2019anglais ; 4\u2014\tl\u2019anglais et le français (c\u2019est l\u2019ordre indiqué par le ministre) tous deux langues officielles, « CE QU\u2019ELLES SONT DÉJÀ EN FAIT », dit-il, et le français langue nationale, ce « qui aurait le mérite de tenir compte de la réalité québécoise et de la réalité canadienne tout en donnant une véritable priorité au français.» Tout d\u2019abord, nous voulons ouvrir une parenthèse pour dénoncer la fausseté de l\u2019affirmation du ministre qu\u2019à l\u2019heure actuelle les deux langues anglaise et française sont « déjà officielles dans les faits ».Ces termes jurent d\u2019ailleurs, puisque le statut de langue officielle est de nature juridique et non pas un état de fait.Si nous nous référons à nos constitutions (article 133 de l\u2019AABN), c\u2019est le français qui est la langue juridique générale (donc officielle) du Québec, avec le privilège pour quiconque de parler anglais à l'Assemblée nationale ou de plaider en anglais devant les tribunaux.Le MQF réclame une législation qui précise dans des termes juridiques clairs et incontestables, le fait que le français soit la seule langue officielle du Québec.Toute autre solution au problème des langues au Québec serait inique, et une trahison des droits conquis pas nos ancêtres et confirmés par Londres dès 1774.Nous ne nions cependant pas qu\u2019il y ait opportunité de ménager à la langue des Anglo-Saxons, et pour eux, un statut particulier.Le MQF n\u2019accepterait pour aucune considération une approche linguistique bilinguisante.Le MQF 730 L'ACTION NATIONALE n\u2019accorderait pas son appui à un gouvernement qui n'affirmerait pas clairement dans les faits que la langue, bien national, est l\u2019élément de cohésion du peuple québécois.Il y a toute une différence entre parler l\u2019anglais comme langue de culture, comme langue de communication nord-américaine, et donner à cette langue un statut de langue nationale (proposition Gendron) ou de langue officielle (proposition Cloutier).Le Québec français n'a d\u2019avenir politique, économique, social et culturel, à long terme, que dans la mesure où le peuple québécois parle le français comme seule langue nationale et officielle.La Commission Gendron a mis au jour, à ce sujet, un principe juridique important : jc\tîjZ J\u2019ai cherché à montrer, dans ces quelques lignes, comment une réflexion libre sur des idées reçues pouvait mettre à jour certains mécanismes cachés et mener à des conclusions diamétralement opposées à celles que l\u2019on offre d\u2019ordinaire.L\u2019anglais nous est présenté, au nom du réalisme, comme l\u2019instrument unique et nécessaire, non seulement de notre croissance économique, mais encore de notre insertion dans le monde, alors qu\u2019en LA LANGUE SECONDE OU DES LANGUES.757 réalité l\u2019exclusivisme étroit qui caractérise les promoteurs de « la langue seconde » provient d\u2019un sentiment d\u2019infériorité culturelle savamment entretenu par ceux qui y ont intérêt.Le concept restrictif de « la langue seconde » ne peut exercer sur notre croissance et sur notre essor culturel qu\u2019un effet néfaste puisqu\u2019il diminue notre ouverture au monde, jauge de la véritable culture, en favorisant notre repliement sur nous-mêmes ou sur une minime portion de l\u2019humanité (le monde anglo-saxon), au lieu de nous épanouir.Il faudrait inviter nos dirigeants à faire un peu de prospective, à regarder loin en avant et à cesser d\u2019imaginer l\u2019homme québécois à la mesure de leur propre médiocrité.Nous voulons faire partie des peuples civilisés, qui œuvrent à l\u2019échelle du monde.Pour y arriver, de plain-pied et sans intermédiaire, nous avons déjà un instrument de communication international, le français.Connaissons-le bien et il nous servira dans beaucoup plus de circonstances qu\u2019on voudrait trop souvent nous le faire croire.Pour le reste, il n\u2019y a qu\u2019à imiter les autres peuples civilisés, en imposant à nos enfants d\u2019apprendre deux ou trois langues étrangères et de lire les grands écrivains qui les ont illustrées.Alors nous comprendrons que la grandeur d\u2019un peuple ne se mesure pas nécessairement au nombre de ses habitants : le « coast to coast » et le « contexte nord-américain » nous sembleront bien modestes pour la réalisation de nos libres aspirations. Entre l'exil et la parole par André Gaulin prof.Univ.Laval Département des littératures ENTRE L\u2019EXIL ET LA PAROLE 759 A) Je nomme la patrie absente.À quatorze ans, j\u2019annotais déjà Nelligan.Ma première musique verbale.Tout son univers qui n\u2019était pas le nôtre était déjà le mien.Je me souviens entre autre chose avoir été charmé par ces vers : Vous êtes morte tristement, Ma muse des choses dorées, Et c\u2019est de vous qu\u2019est mon tourment ; Et c\u2019est pour vous que sont pleurées Au luth âpre de votre amant Tant de musiques éplorées.À la même époque, j\u2019apprenais par cœur des dizaines de vers de Crémazie.Sans maître, sinon un appel profond du dedans de moi-même.Comment un adolescent de 1950 pouvait-il adorer ces vers de Crémazie écrits pour la venue de la Capricieuse ?« Quoi déjà nous quitter ! Quoi sur notre allégresse Venir jeter si tôt un voile de tristesse ?De contempler souvent votre noble étendard Nos regards s\u2019étaient fait une douce habitude Et vous nous l\u2019enlevez ! ah ! quelle solitude Va créer parmi nous ce douloureux départ ! » Je cite de mémoire, sans vérifier le texte, car je me souviens.Notre devise elle-même est au passé.Nous sommes un peuple douloureusement tourné vers en arrière, avec cet inconscient collectif d\u2019une défaite originelle qui a changé le cours de notre devenir national.(Et quand je pense que Keith Spicer nous dit de perdre notre complexe des Plaines d\u2019Abraham ! Ne sait-il pas qu\u2019il y a eu maldonne quand le Québec va aux Anglais ?J\u2019ai perdu mon calme vers 1760).J\u2019espère qu\u2019on ne verra pas dans ces lignes de la haute fantaisie.Je pense avec l\u2019essayiste du Canadien-français et son double que nous avons perdu notre unité de CANADIEN dès le régime anglais.Depuis, l\u2019on nous a 760 L\u2019ACTION NATIONALE dédoublés, l'on a fait de nous un peuple schizophrène.Il est aussi ridicule de se dire Canadien-français que de se dire CanadiAn-français.(Mon nom est Pea Soup dit Miron avec raison).Nous sommes des Anglais-français.Ce qui est rouge à Montréal est bleu à Toronto.Le French Maffia de l\u2019Ouest est l\u2019intelligentsia canadienne-française d\u2019Ottawa, version de l\u2019Est.Pierre Baillargeon voyait déjà cela en décembre 1946.Il voyait déjà la langue mensongère que nous donne notre situation politique, celle de ce député disant en Chambre : « On a apporté une amélioration à la loi de l\u2019immigration sans la modifier de façon appréciable ».(Le texte de la commission Gendron est le plus bel exemple d\u2019une langue française émasculée, qui dit oui en même temps que non, qui dit bleu en même temps que rouge).En 1974, c\u2019est souveraineté culturelle non souveraine de Bourassa et de Hardy.(Malheureusement pour eux, Pelletier sait encore son français).Le Canada français n\u2019est que l\u2019ombre d\u2019un pays.C\u2019est Orphée qui cherche toujours Eurydice dans les enfers.Pour vouloir être grand, d\u2019un océan à l\u2019autre, c\u2019est un pays fantôme.Ceux qui veulent que le Québec soit un pays et qui réussissent ainsi à sortir de la dualité aliénante ont compris cela.Finie LA folie.Nous sommes depuis la défaite anglaise de 1759 des exilés chez nous.Pierre Vadeboncoeur fait très bien remarquer que si nous avons assuré un développement horizontal, nous avons renoncé \u2014 et quel choix était le nôtre ?\u2014 au développement vertical.D\u2019autres ont pris le pouvoir tandis que nous nous sommes repliés dans la position du fœtus.On nous a même prêché que nous avions une vocation spirituelle, celle de convertir l\u2019Amérique matérialiste.Gaston Miron note même quelque part que l\u2019on disait même à ceux que la Conquête avait réduits à une sorte de repliement de se plaindre.Et pourquoi dites-moi avons-nous tellement aimé ce simple poème d\u2019un étudiant de rhétorique de Nicolet qui se chantait comme s\u2019il se fût agi de chacun de nous : « Un Canadien errant, banni de ses foyers .» Étrangers nous le fûmes à nous-mêmes en nous cherchant chez nous, en essayant ENTRE L\u2019EXIL ET LA PAROLE 761 de retrouver cette francité ternie et brisée par L\u2019Anglais.Les Québécois accourus saluer de Gaulle le long du chemin du roi étaient-il différents des Canadiens-Français de 1855 sortant le bleu-blanc-rouge des coffres de cèdre pour saluer I arrivée de La Capricieuse.Nous rêvons toujours comme dit le poète Brault de la fonte des glaciers.Nous en avons assez de cet orphelinat où nous grelottons dans cette Amérique trop vaste comme il dit encore.Ou pour reprendre une belle expression de Lan-gevin, nous en avons assez de notre vie de pénitence en Amérique.Je pourrais donner la référence de tous ces textes.J\u2019avais pensé d\u2019abord faire un article où je tirais de notre univers littéraire tout un tas d\u2019exilés connus ou inconnus.Ils se seraient nommés Claude Perrin, Philippe Boureil, Fabrice Navarin, Claire Peabody, Bérénice Einberg, Jean-le-Maigre ou même Nelligan \u2014 et son équivalent, le Michel des Chambres de bois, ou Saint-Denys Garneau et plus récemment encore Jean-Ethier Blais écrivant Mater Europa.Qui a dit que nous étions d\u2019une race de crucifiés et de bûcherons ?Nous sommes aussi collectivement des orphelins.Notre littérature est celle de la solitude, celle de l\u2019échec.Mais ce qui m\u2019importe ici plus que la fiction de nos fureurs et de nos rêves, c\u2019est ce « génocide culturel larvé, » ce lent génocide « confié à l\u2019économie » expressions de Langevin \u2014 par les pantins d\u2019un pouvoir anarchique.Ces hommes politiques que Viateur Beaupré décrit si bien dans l'article qu\u2019il signe dans le même numéro.Quand je pense que mon ministre de l\u2019éducation \u2014 et il me fait tellement pitié dans sa mollesse \u2014 me demande d\u2019enseigner la littérature.Enseigner quoi, monsieur Cloutier ?Miron que votre gouvernement a emprisonné et que la ville de Montréal a couronné ?Jacques Renaud dont la langue cassée et si bellement poétique appelle depuis longtemps une intervention de l\u2019État en faveur de sa restauration ?Et puis-je, sans me voir menacé de poursuite, enseigner les Grands Soleils de 762 L'ACTION NATIONALE Ferron, car que dirait, monsieur le ministre, votre abbé-commissaire enquêteur ?Et si les investisseurs craignent plus le français que les bombes, comment suis-je perçu en tant que professeur de français par votre gouvernement qui se vautre dans l\u2019économie qui fait la richesse des autres.Comme le demandait déjà André Langevin en janvier 1966, parler français est-il une forme d\u2019extrémisme ?Enseigner, que voulez-vous, reste un geste politique, (comme gouverner) et enseigner le français entre autres tous les autres enseignements.Nous apprenons à lire pour lutter contre l\u2019analphabétisme, contre la publicité qui étouffe l\u2019être pour l\u2019avoir, contre le monde javellisant et chimique dans lequel on voudrait nous empoisonner.Ce n\u2019est pas le capital et son pouvoir anarchique qui doit nous diriger mais notre sens de l\u2019homme d\u2019ici et notre appartenance à la terre.On le connait votre universalisme de multinationales, votre anglais inculte et assassin des cultures nationales, y compris la culture de Shakespeare, votre anglais-langue - des - grands - pétroliers - et - des - faiseurs - de -guerres, la langue inculte et monnayée qu\u2019impose au monde cinq ou six grands quidams d\u2019une oligarchie habillée en démocratie silencieuse.-/ / Nos hommes politiques, la plupart, appartiennent à cette société d\u2019épiciers dont parlait déjà Crémazie qui, de son exil, écrivait à Casgrain.« J\u2019appelle épicier tout homme qui n\u2019a d\u2019autre savoir que celui qui est nécessaire pour gagner sa vie (.) Comme le vendeur de mélasse et de cannelle, ils ne veulent savoir que ce qui peut rendre leur métier profitable.» N\u2019est-ce pas un grand épicier qui disait pendant la dernière campagne électorale que maintenant que nous nous étions occupés d\u2019économie, nous pouvions penser à la vie culturelle des nôtres ?Et cet autre qui nous traitait de « pelleteux de nuages » ?Que mon grand-père qui était épicier me le pardonne, lui qui m\u2019a appris à mesurer le temps, à connaître Raspoutine et à m\u2019ouvrir sur le monde car cet « inculte » écoutait chaque midi ENTRE L\u2019EXIL ET LA PAROLE 763 avec un rituel infiniment respectueux les nouvelles internationales ! Nous sommes d\u2019une race de bûcherons et de crucifiés.C\u2019est Brault qui a dit cela.Et encore : « Il n\u2019a pas de nom ce pays que j\u2019affirme et renie au long de mes jours » ou aussi : « Voici l\u2019heure où le temps feutre ses pas, voici l\u2019heure où personne ne va mourir (.) voici qu\u2019un peuple apprend à se mettre debout (.) debout face aux chacals de l\u2019histoire face aux pygmées de la peur un peuple aux genoux cagneux aux mains noueuses tant il a rampé dans la honte (.) un peuple (.) s\u2019essaie à sa nouveauté ».Keith Spicer ne comprenait pas que nous nous disions humiliés.De bons libéraux nous disent complexés, ils ont réussi eux, ils se sont imposés (et oui et comment) à Québec et à Ottawa.Quand je vois Camille Laurin (ou René Lévesque qui savait très bien qu\u2019il pouvait être un premier ministre libéral), je pense à ces mots de Chamberland : « on m\u2019a offert des visages des contenances des discours à tenir et je fus tenté les noms ne m\u2019auraient pas manqué j\u2019aurais été ambassadeur du red ensign è Chypre ou en Malaisie et au retour Mister Nobel-Pearson m'aurait tendu les bras mais je sentais dans mes chairs la décomposition de mille visages parents je ne sentais grouiller qu\u2019un seul non-visage à mes lèvres à mes joues à mes tempes les mille grimaces pulvérisent jusqu'à mon regard je suis un homme qui a honte d\u2019être homme je suis un homme à qui l\u2019on refuse l'humanité je suis un homme agressé dans chacun des miens et qui ne tient pas de conduite sensée cohérente devant les hommes tant qu'il n'aura pas réussi à effacer l'infamie que c'est d'être canadien-français » (1964) Cela me rappelle \u2014 après tout je suis un homme de lettres ! \u2014 un texte qui date de l\u2019année du Refus global et qui est d\u2019un personnage romanesque de Pierre Baillar-geon.Des écrivains d\u2019ici se demandent s\u2019il faut écrire canadien-français avec un trait d\u2019union et l'un d\u2019eux, Chiron le journaliste, répond : « Ce trait d\u2019union est 764 L'ACTION NATIONALE proprement dit une division ! Bon gré mal gré, messieurs, il faut le conserver : dans nos meilleurs auteurs, si je me souviens bien, canadien veut dire aigre, obscur ; français, clair, doux ; écrivons donc avec un trait canadien-français comme aigre-doux et clair-obscur ».Sous l\u2019ironie se cache la nostalgie de la France et l\u2019absurde du pays.La fin de ce roman La Neige et le feu nous laisse voir un personnage doublement exilé : « Cet hiver-là, il passa toutes ses soirées dans une chambre obscure, sous une horloge normande ou le front contre la vitre jusgu\u2019au vertige, tandis que la neige qui tombait dehors donnait à la fenêtre l\u2019apparence d\u2019un sablier ».Défendre la langue n\u2019est pas facile.C\u2019est plus que la langue que nous défendons.C\u2019est la culture.C\u2019est la vie.Ou plutôt c\u2019est l\u2019homme d\u2019ici.Nous refusons l\u2019anarchie du pouvoir monétaire qui nous empoigne.Nous disons non à l\u2019indignité de ne pas pouvoir être nous-mêmes dans la continuité historique.Nous demandons aussi l\u2019humanité.Nous accuse-t-on d\u2019être sentimental, nous répondons que nous avons cœur d\u2019homme, nous accuse-t-on d\u2019être intolérants ou fanatiques, nous répondons que nous refusons notre suicide.Nous ne faisons notre unité contre personne.Nous nous aimons de façon exigeante en ne maltraitant pas l\u2019esprit.Les épiciers, eux, parlent de niveau de vie et font peur.Le mépris ne dure pas.Nous, nous crions et notre parole a la valeur d\u2019un cri : « Au secours, le Saint-Laurent coule » ! B) J'exorcise ma peur séculaire.J'écris pour vous .J\u2019écris pour vous tous les français d\u2019appartenance en terre-québec ENTRE L'EXIL ET LA PAROLE 765 J\u2019écris pour vous pauvres abjects depuis deux siècles fiers naufragés de mer en glaise car je vous aime résistants drus et tenaces comme on peut l\u2019être en mal logés dans sa demeure en mal nourris dans l\u2019abondance en mal traités dessus nos terres J\u2019écris pour vous illettrés de village qui ne comprenez que les mots J\u2019écris pour vous grande majorité inconnue de Pontiac essaimée le long de la sinueuse route 8 allant par mille méandres à l\u2019arrogante capitale J\u2019écris pour vous ouvriers à la langue inutile dans la calfeutreuse industrie saxonne J\u2019écris pour vous gens tranquilles qui voyez des députés parlant mal défendre la langue anglaise menacée dans ses privilèges toujours insulaire, isolé, albionne et comme Lords jouant les démocrates J\u2019écris pour vous tous les français d\u2019appartenance qui parlez la langue enceinte dans ce Québec châtré et moine J\u2019écris pour vous pour que la vie qui vienne soit viable.et que la jeunesse qui monte vive enfin.André Gaulin 766 L'ACTION NATIONALE Saint-Laurent Le fleuve ne se rend pas.Le seul inexpugnable, en un Québec que nous avons châtré, que nous avons aimé pourtant, et conquis.La terre que nous avons semée essaime en terre anglaise.Le fleuve, lui, ne se rend pas.Fidèle, malgré nos adultères.Terre-Québec debout.Le fleuve envahit la contrée, il ne cède en rien aux modes, en rien à l\u2019argent ; il gronde, il monte, il campe, garde la place, tient feu et lieu il habite ce que nous voulons tant inhabitable.Le fleuve est là, sentinelle impérieuse, Avec son chant rituel, son vent fantasque ; il brave.Le fleuve dure ; il monte.Nous, démontés, nous l\u2019oublions pour les plages du sud.Le fleuve avance, mer immense ; Liberté toujours entre montagnes, Laurentides et Chic-Chocs Il parle, il chante.Il est d\u2019ici.Oh ! nos yeux, nos oreilles ! Et nos pieds vers toi, fleuve imprenable qui irrigue la Métropole, et baigne la Capitale.André Gaulin ENTRE L'EXIL ET LA PAROLE 767 Résurgence La vague du Saint-Laurent taquine mollement la rive ensoleillée il fait beau temps dans un Québec châtré La vague du Saint-Laurent revient obstinément dans sa danse mutine pendant que mon cœur de Pierrot-Jean-qui-pleure accélère battements et angoisse la vague de fond du Saint-Laurent qui monte scande à grands coups d\u2019orchestre le temps qui cogne et l\u2019histoire comme un piano délie ses notes cristallines comme soleil en crête de vagues oh la sérénité des notes en ce monde languissant étouffé et criant ses spasmes pendant qu\u2019un violon apparaît le temps d\u2019un éclair comme humain en neiges éternelles et la voix murmurante du pianiste fredonnant l\u2019agonie que ses doigts racontent pendant que mon cœur apprivoise son mal et retrouve la paix en dépit d\u2019une fin prochaine ah qu\u2019éclate enfin ce viril allégro où le piano sautille à la mort échappé main gauche et main droite retrouvées et autonomes.Québec qu\u2019on veut re-suscité.André Gaulin 768 L'ACTION NATIONALE La dignité et la révolte en moi a le nom de tendresse je suis homme agressé dans ses jeunes amours on viole mon pays au lit de la puissance on dépouille ma femme dans le nid du confort on m\u2019offre de l\u2019argent contre ma délivrance on verse du pouvoir pour prix de liberté je suis un repu confortable j\u2019ai mangé le pain indigne j\u2019ai accepté la paix pour sauver un enfant qui mourra d\u2019abondance dans son corps d\u2019homme ou de femme humiliée je ne verserai pas le sang qui vous montera un jour au visage proxénètes sub judice je tiens mon âme en paix votre putain d\u2019argent n\u2019a pas d\u2019empire en nos entrailles vous êtes de vils puissants sans puissance bientôt vous n\u2019achèterez même plus les nobles filles de trottoir vous ferez l\u2019amour avec vos vieux comptables et nous ne pourrons hélas pas vous vendre la dignité.André Gaulin ENTRE L\u2019EXIL ET LA PAROLE 769 je québécoise encore Chanterai chansons friponnes à la santé qui penche de la belle province chanterai hymne immortel à la mort de nous deux toi enlacée de lacs gelés de montagnes massives où la belle au bois dormant dort toujours et moi qui point ne la réveille et qui m\u2019essouffle en quête de graal qui ne veux pas jouer le chevalier de la charrette hurlerai des chansons douces à la mort de nous deux ma vieille toute jeune encore vierge et rétive ô marâtre nature hurlerai des chansons douces comme vagues aux jours de beau temps des chansons douce France apprivoisées par nous données de bouche à bouche jusqu\u2019à moi j\u2019ai perdu ma maîtresse sans l\u2019avoir mérité « les biens de vous ma dame ma maîtresse sont trop plus grands que ne suis pécheresse » danse mon moine danse j\u2019ai joué de la flûte place du vieux marché les gens ont dit de moi que j\u2019étais insensé gémirai des chansons tristes en ma longue agonie en ma mort épanchée en ta mort inouïe je ne veux point mourir pour ne point t\u2019oublier ohé le vent le joli vent le vent du nord m\u2019appelle ohé le vent 770 L'ACTION NATIONALE le joli vent le vent du nord ma mie m\u2019attend chansons douces, partance pour les roseaux natals et champs de fleurs de lys chansons de remembrance en la haute mémoire pour conquester la fugitive vie passée le temps cogne ma belle « le temps s\u2019en va, le temps s\u2019en va ma dame las le temps non mais nous nous en allons et tôt serons étendus sous la lame » éclateront mes chansons folles françaisement folles en flegmatisme anglais je te plumerai les ailes, et la bouche et le ventre et les pattes et les seins vierge toujours et j\u2019entendrai anglais et italiens massacrant ma langue tertiaire en chantant rauquement en fin de beuverie alouette gentille alouette « amis buvons à nos tonneaux comme des trous comme des trous marbleu l\u2019avenir est à nous marbleu l\u2019avenir est à nous » éclateront mes chansons de demeuré car je hanterai encore ton pays dame blanche ils danseront encore les lutins en ronde tourneront feux-follets autour de la Corriveau et nos envahisseurs invoqueront leurs piastres en criant une fois encore que nous ne savons pas mourir musiqueront nos chansons gaies pour que fidèles en terre austère à notre invincible allégresse nous achevions de mourir bellement oh la belle province, la belle morte qu\u2019elle semble reposer en paix ENTRE L\u2019EXIL ET LA PAROLE 771 elle l\u2019aura enfin sa terre-québec et croque-morts scandalisés voudront faire taire les revenants enlacés pour la gigue et sautant les rigodons ce grand soir-là tous les violoneux de villages et Dieu même ignore combien de clochers l\u2019on a construit ici ce grand soir-là pour notre apothéose tous les violoneux de villages joueront tous les airs qu\u2019ils cachent en eux pour des siècles qu\u2019il y en aura ma belle ce grand soir-là sera long intemporel la province achetée sera folle et les biens capitaux fuiront et nos maquignonneurs commenceront de croire qu\u2019ils ont fait là une bien mauvaise affaire on ne sépare pas Tristan d\u2019Iseut la mort les fait plus unis et tous nos Délié-les-traîtres-nouveaux-riches sécheront d\u2019épouvante iront de mort subite en mort subite et l\u2019on annoncera partout dans le monde que le Québec ne se rend pas une fois de plus deux cent dix ans après une apparente reddition inexpugnable cavalière ma blonde brune forte fière avec tes cheveux de montagne ton ventre comme un lac penché tes hanches où s\u2019invente la vie par où le Saint-Laurent pénètre liquide patrie peuplée d\u2019arbres qui enfante des hommes patients qui perdurent malgré tous tes bourreaux immortelle belle province il n\u2019y a même pas une chance sur treize que tu meures de ton assassinat « écoutez la chanson bien douce 772 L\u2019ACTION NATIONALE qui ne pleure que pour vous plaire elle est discrète elle est légère un frisson d\u2019eau sur de la mousse » oui je chante pour nous pour vous tous qui conjurez la mort vivants de ma patrie comme elle de terre et d\u2019eau et chantez avec moi qui suis fou à lier à celle que je chante car il y a longtemps que je l\u2019aime et je l\u2019aime toujours moderne et neuve vieille et fidèle il y a longtemps que je t\u2019aime jamais je ne t\u2019oublierai André Gaulin ENTRE L'EXIL ET LA PAROLE 773 mon corps nacelle qui chancelle frémit au fil des jours et ma fiévreuse ivresse de vie coule à pic face aux chics chocs au large de cloridorme anticosti dans le brouillard subit l\u2019assaut des cent pirates associés et sa vierge forêt violée crie dans le vent anticosti depuis deux siècles à l\u2019ancre n\u2019a plus de français que le nom en amont québec se meurt montréal hurle sous la ferraille cependant que le corps de mon pays nacelle qui chancelle frémit au fil des jours André Gaulin 774 L\u2019ACTION NATIONALE ma paix a coulé dans le lit creux des heures au fil de l\u2019épée une enfant écorchée le sang arrose notre histoire une liberté défaille une enfant née débile la barbarie joue toujours dans la trame des fous mon pays flotte au vent furieux l\u2019ouest insulte un jour nouveau le soleil meurt l\u2019air est vicié demain les arbres reverdiront-ils ma paix divague dans le grand vide de tourmente je recommence un vieux rêve éternel porterez-vous mes mots comme une femme enceinte André Gaulin ENTRE L\u2019EXIL ET LA PAROLE 775 J\u2019aime vivre ici au pied des heures et du cap en tourmente une oie sauvage centenaire crie en français contre le tueur perfide l\u2019un des miens a creusé la cache pour l\u2019américain nanti le Québec est en joue le fleuve coule l\u2019aïeule a isolé son souvenir comme une île imprenable l\u2019homme d\u2019affaires se vend bien la jeunesse a un nœud dans la gorge le vent de la violence flotte les pantins du pouvoir s'agitent imperturbables les Laurentides sentinellent dans le nord j'aime vivre ici la menace m\u2019a rendu fier et digne enfin André Gaulin 776 L'ACTION NATIONALE Je suis un révolté pacifique fils d\u2019abominable abondance j\u2019ai perdu la paix comme pain j\u2019ai perdu la joie comme vent j\u2019incline vers certains jours drogués de violence mon temps s\u2019abîme dans le confort j\u2019ai gardé les cheveux longs puisqu\u2019on m\u2019a volé l\u2019argile et je marche ma nuit à l\u2019envers du jour violé je suis un révolté pacifique je ne parlerai pas avec un fusil même provoqué je refuse d\u2019écrire la liberté avec du sang les balles tuent ceux qui les tirent je marcherai jusqu\u2019au bout du défi j\u2019appellerai d\u2019un cri l\u2019impavide silence vous tous qui désirez la vie le jour est clair le vent vente le feu brûle la terre sent bon le Saint-Laurent monte toujours les îles ne sont pas noyées je suis un révolté pacifique j\u2019en appelle à la vie André Gaulin ENTRE L'EXIL ET LA PAROLE 777 la vague de la mer taquine ma mémoire il fait passé au fond du cœur et le futur a couleur noire le Saint-Laurent gémit sous l\u2019huile et sous les heures la vague de la mer rapine notre histoire elle a coulé au lit des heures les grands banquiers sont sans mémoire et leur argent a forte odeur divague en son tourment le Saint-Laurent tenace le fleuve est fou sous la clameur le flot anglais bientôt l\u2019enlace l\u2019eau dix-sept cent n\u2019est plus qu\u2019un leurre la vague de la mer se meurt dans ma mémoire un fleuve crie sous les tueurs la barbarie n'a pas d\u2019histoire le désert monte dans mon cœur André Gaulin 778 L\u2019ACTION NATIONALE nous n\u2019avons de culture que quelques rigodons où la joie fut inventée nous n\u2019avons de culture que quelques complaintes où la détresse a nom mélancolie musique géniale de notre vie à l\u2019envers et à l\u2019endroit mélopée comme vague en chamaille victorieuse par la patience de la redite nous n\u2019avons de culture qu\u2019une forte allégresse face à l'austère vie d\u2019un pays vaste en neige nous n\u2019avons de culture qu\u2019une turlute en bouche d\u2019un aïeul qui rit face à la mort nous n\u2019avons de culture qu\u2019une vieille grand-mère restée humaine malgré tout nous n\u2019avons de culture que de vieilles légendes que de vieilels légendes où le génie d\u2019un peuple passait nous n'avons de culture que de vieux mots suaves qui possédaient un sol encore tant habitable nous n\u2019avons de culture que de vieilles sculptures vieux meubles du génie patient nous n\u2019aurons de culture bientôt que la prétention inhumaine des savants sans mémoire en Québec oublié André Gaulin CORRESPONDANCE 779 CORRESPONDANCE LETTRE DE M.GUY ROCHER En janvier 1974, de la page 410 à la page 419, la revue L\u2019Action nationale reproduisait l\u2019enregistrement sur bobine des propos tenus par M.Guy Rocher sur les ondes de Radio-Canada, le 18 novembre 1973.Dans la présentation de ce texte nous déclarions ceci : « Nous reproduisons ici même le texte enregistré sur bobine à cette occasion ».Ce texte a eu beaucoup de retentissement et les commentaires (page 419-423) au moins autant.M.Guy Rocher écrivit alors une lettre à L'Action nationale.Nous sommes heureux de la reproduire.Le 19 février 1974 Monsieur Patrick Allen Bibliothécaire, Ecole des Hautes Etudes Commerciales Université de Montréal Montréal.Cher Monsieur Allen, N'étant pas un lecteur régulier de L'Action nationale dont vous êtes co-directeur, j\u2019ai appris par hasard que je me trouvais le co-signataire d\u2019un article avec M.Jean Genest.Comme j'aime toujours garder quelques exemplaires des articles que j\u2019écris et aussi en envoyer à des amis, je vous serais reconnaissant de me faire parvenir, à titre de collaborateur à votre revue, vingt-cinq (25) exemplaires du numéro dans lequel mon article paraît.Je crois aussi que vous comprendrez qu\u2019il serait honnête à l\u2019endroit de vos lecteurs de dire clairement dans le prochain numéro que c'est à mon insu et sans que j'en aie été avisé que vous avez retranscrit dans le dernier numéro mon entrevue à Radio-Canada.Il faudrait ajouter que je n\u2019ai pas eu non plus l'occasion de reviser ce texte avant sa publication.Je vous prie d\u2019agréer l'expression de mes meilleurs sentiments.GUY ROCHER 780 L'ACTION NATIONALE COMMENTAIRES Ils seront brefs : 1\t\u2014 La cote d\u2019écoute du programme 5-D, de Radio-Canada, un dimanche, donne une moyenne de 350,000 auditeurs.Tous les auditeurs ont le droit d\u2019exercer leur esprit critique.Tous les journalistes peuvent prélever ce qui leur paraît essentiel pour justifier leur information ou leur jugement de valeur.Ici, l'entrevue est si courte et l\u2019enchaînement des idées si nécessaire que, pour établir les contrastes, il fallait reproduire l'ensemble.Le respect de la parole d'autrui et l'objectivité de notre reportage l\u2019exigeaient.Sinon des auditeurs auraient pu nous le reprocher.Ni ajouter, ni retrancher mais le texte même en sa saveur et en son
de

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