Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Novembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichier (1)

Références

L'action nationale, 1974-11, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
[" L'ACTION NATIONALE Volume LXIV, Numéro 3 Novembre 1974\t$1.00 SITUATION DE DROIT DU FRANÇAIS François-Albert Angers LOI 22, FRANGLAIS OU SCHIZOPHRÉNIE ?Viateur Beaupré L\u2019AUTOGESTION Jean Genest LA RÉVOLUTION ÉTUDIANTE Jules-Bernard G in gras LETTRE DE CHINE (traduite par Gabriel Brossard) POUR VOS ACHATS CONSULTEZ NOTRE RÉPERTOIRE D\u2019ANNONCEURS CLASSIFIÉS TABLE DES MATIÈRES pages François-Albert ANGERS : Situation de droit du français\t207 Viateur BEAUPRÉ : Loi 22, franglais ou schizophrénie\t229 Jean GENEST : L\u2019autogestion .239 Jules-Bernard GINGRAS : Révolution étudiante : démission de l\u2019autorité .266 Lettre de Chine .281 (À reporter au mois d\u2019octobre 1974 : Madame Paul Normand : La planification humaine de l'éducation, pages 111 à 129).Dépôt légal \u2014 2e semestre 1974 Bibliothèque nationale du Québec hommages de UQUEBECOiSE notre cigarette à nous Courrier de la deuxième classe Enregistrement no 1162 L\u2019ACTION NATIONALE Volume LXIV, Numéro 3 Novembre 1974 La situation linguistique au Québec après la loi 22 \u2014 / La situation de droit $1.00 par François-Albert Angers 208 L\u2019ACTION NATIONALE Quand Léon Lorrain nous enseignait le français à l\u2019École des Hautes Études commerciales de Montréal, il disait de notre bilinguisme de colonisé québécois : « Il consiste à parler les deux langues à la fois.» Autrement dit, il constatait et déplorait la confusion des langues résultant au Québec des contacts avec le milieu anglicisant et l\u2019enseignement prématuré de l\u2019anglais, d\u2019où un français farci de mots anglais plus ou moins francisés et surtout de tournures syntaxiques et de constructions appartenant à l\u2019esprit de l\u2019anglais.De la loi 22, on pourrait dire parallèlement que c\u2019est l\u2019exemple parfait d\u2019un peuple en train de se biculturaliser, c\u2019est-à-dire de vivre dans la confusion deux cultures à la fois.Le phénomène serait intéressant \u2014 il intéressera sûrement les observateurs étrangers \u2014 s\u2019il n\u2019était pas tragique pour ceux qui tiennent à un certain esprit de civilisation ; et qui, sans pour autant mépriser la culture des autres, notamment la culture d\u2019esprit britannique, aiment leur culture fondamentale, la culture française, et voudraient que notre peuple en soit le rejeton en terre d\u2019Amérique.Le droit d\u2019un peuple constitue toujours le réceptacle ultime des fruits de sa civilisation, car il en exprime les us et coutumes à la fine pointe de la création des institutions qui les supportent et les perpétuent.Aussi bien est-ce dans les systèmes de droit qu\u2019on voit le mieux combien l\u2019esprit français et l\u2019esprit britannique se distinguent et se caractérisent de la façon la plus nette.L\u2019esprit français, avec son sens de la logique et des situations claires, s\u2019est donné aussitôt que ses principes de vie sociale coutumiers furent devenus assez clairs, un code de lois, un code des principes qui régissent la vie sociale, laissant ensuite aux tribunaux le soin d\u2019appliquer ces principes aux situations particulières selon l\u2019esprit général du droit.C\u2019est ainsi que nous avons, nous du Québec, un Code civil.Il faut le redire, car beaucoup de gens qui le savent finissent par l\u2019oublier et beaucoup ne l\u2019ont jamais su et LA SITUATION DE DROIT 209 s\u2019imaginent que chez les Anglais tout se passe comme chez nous : la Common Law des Britanniques n\u2019est pas un Code inscrit dans les lois.L\u2019esprit pragmatique des Britanniques n\u2019aime pas les situations trop clairement établies ni les positions de principe trop nettes et trop définitives.La Common Law, qui est pourtant la loi du pays des provinces anglaises, c\u2019est du droit non écrit, que les tribunaux interprètent au fur et à mesure des événements, d\u2019où l\u2019importance majeure de la jurisprudence en droit britannique.À quoi s\u2019ajoute le droit statutaire, dont la fonction est de statuer par des lois sur des cas ou des situations particulières ; et très généralement en forme d\u2019énumération de situations à prévoir et à régler, non pas en forme de principes qui régiront dans l\u2019ensemble le domaine concerné.L\u2019astuce ou l\u2019inconscience de la loi 22 \u2014 et c\u2019est pourquoi elle constitue une immense duperie pour les deux éléments linguistiques concernés \u2014 c\u2019est qu\u2019elle pratique les deux systèmes de droit à la fois pour chacun des deux groupes (dans la même loi).Et par le fait même, elle concourt à établir définitivement au Québec, et le bilinguisme officiel et la biculturalisme communautaire.Les Anglais ne s\u2019y sont pas trompés qui, à la grande surprise de beaucoup de francophones, se sont élevés vigoureusement contre une loi qui leur confère « quatorze » droits nouveaux : ils n\u2019ont que faire de ce qui tout à coup s'écrit en leur faveur et qu\u2019ils exercent déjà en pratique ; dans leur complexe de conquérant et leur instinct du droit à la britannique, ils voient surtout ce qui est limitatif dans l\u2019écrit statutaire et peut mettre obstacle à la réalisation du grand rêve de toujours, l\u2019assimilation des Canadiens-Français et le triomphe de l\u2019unilinguisme anglais même au Québec.À un moment donné, il y a cinq ans, un obstacle à cette extension s\u2019était produit par l\u2019abcès que menaçait de faire crever « l\u2019affaire de Saint-Léonard » ; et ils avaient fini par obtenir du gouvernement Bertrand une loit statutaire (d\u2019esprit britannique) \u2014 la loi 63 \u2014 qui 210 L'ACTION NATIONALE levait l'obstacle en leur faveur, leur redonnant le champ libre pour exercer le droit de la force contre le Québec francophone sous le prétexte du respect du libre choix.Ils tenaient à en rester là ; et ils voient bien qu\u2019effective-ment la loi 22 est venue mettre certaines limites à l\u2019extension indéfinie de l\u2019anglais.Chez les francophones, l\u2019opposition a été vive aussi, mais pas aussi bruyamment unanime qu\u2019il aurait fallu pour faire peur au gouvernement.Les esprits français ont effectivement partout beaucoup de difficultés à saisir les perspectives juridiques d\u2019une situation de droit britannique.Le gouvernement a misé, pour se gagner une partie suffisante de l\u2019opinion publique franco-québécoise, sur un article 1 qui proclame le principe du français langue officielle du Québec.Quand l\u2019opposition a proposé, pour que cela soit bien clair, d\u2019inscrire dans l\u2019article « seule langue officielle », le gouvernement s'y est refusé en jouant sur les mots et en prétendant, avec raison sur le plan linguistique, que le mot « seul » n\u2019était pas nécessaire puisque la proposition était en forme universelle \u2014 « le français est la langue officielle.» \u2014 Mais c\u2019était faux sur le plan juridique, étant donné la portée des articles d\u2019inspiration juridique britannique en faveur de l\u2019anglais dans la même loi ; si bien que même l\u2019inscription du mot « seule » dans l\u2019article 1 n\u2019aurait d\u2019ailleurs fait qu\u2019embêter davantage les tribunaux sans pour autant donner avec certitude au français le caractère de seule langue officielle.Il y aurait eu contradiction entre l\u2019article 1 et le reste de la loi.Ce qui ressort finalement de l\u2019ensemble de la loi, c\u2019est d\u2019une part \u2014 maintenant que c\u2019est écrit \u2014 que les Anglais vont être obligés de reconnaître que le français est aussi (mais pas seul) une langue officielle au Québec, ce qu\u2019ils ont toujours récusé à l\u2019encontre de nos propres constitutions mais en profitant de ce que ce n\u2019était pas écrit pour l'ignorer.Mais d\u2019autre part, la même loi confère \u2014 en forme d\u2019énumération donc dans l\u2019esprit juridique britannique \u2014 des droits si étendus à l\u2019anglais LA SITUATION DE DROIT 211 (et tous nouveaux par rapport au vrai sens de nos constitutions mêmes comprises selon l\u2019interprétation britannique du droit), que l\u2019anglais est devenu légalement et donc juridiquement \u2014 ce qu\u2019il n\u2019était pas avant la loi 22 \u2014 aussi officiel que le français en droit, sauf quant à une certaine priorité.C\u2019est pourquoi ceux qui ont compris la question chez les francophones s\u2019opposent si fortement à cette loi et refusent de la reconnaître.Pour sûr, elle a pour effet de limiter les prétentions des anglophones à avoir tous les droits au Québec, notamment celui de supprimer complètement le français éventuellement si le jeu des forces dans le libre choix le leur permet.Mais elle crée au Québec, en droit, un État bilingue qui n\u2019existait pas comme tel avant le vote de la loi.Jusqu\u2019à la loi 22, en vertu de l\u2019évolution historique de nos différentes lois constitutionnelles, le français était juridiquement la seule langue officielle au Québec.L\u2019article 133 de l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique avait accordé finalement des privilèges importants sur le plan personnel, mais très limités dans l\u2019exercice pratique de la vie communautaire courante, aux descendants des conquérants dans Québec.Les circonstances du développement économique après le tournant du 20e siècle ont fait que la langue anglaise s\u2019est taillé une place importante dans la vie des affaires ; et nos gouvernements, affolés par les problèmes du sous-développement du Québec et de l\u2019émigration des nôtres, ont trop laissé faire.Ce n\u2019est pas que cette tolérance, bêtise ou générosité, de gens trop polis et trop gentils ou trop peureux, ait créé des « droits acquis », comme les anglophones se sont empressés de le prétendre et comme trop des nôtres ont consenti à avaler la couleuvre \u2014 c\u2019est un anglophone de la Commission Gendron qui a heureusement pourfendu ces sottes prétentions.Ce qui a été grave en la matière, c\u2019est que dans la situation politique confuse où nous nous trouvions, les générations nouvelles \u2014 oublieuses 212 L\u2019ACTION NATIONALE de l\u2019histoire et des situations antérieures \u2014 ont fini par croire et quasi accepter l\u2019idée propagée par les anglophones et par nos politiciens à leur solde, que le Québec est déjà bilingue depuis la Conquête.Ce qui encore une fois est faux : le Québec devient bilingue avec la loi 22.Ce que réclamait donc ceux qui étaient bien au courant des situations et des droits, c\u2019était la proclamation claire du caractère français du Québec, de façon à mettre fin à toutes ces confusions et à solder définitivement les séquelles de la Conquête, qui s\u2019éternisent depuis trop longtemps déjà et qui risquent de nous aveugler nous-mêmes sur nos propres droits.Ce que la loi apporte de limite aux prétentions des anglophones, prétentions non fondées en droit, ne peut pas suffire et être acceptable à l\u2019opinion francophone, si du même coup on reconnaît la majeure partie de ces prétentions et si on les légalise en une espèce de marchandage de faiblard qui abandonne la majeure partie de ses droits pour conserver celui de vivoter dans un coin.Reconnaître l\u2019anglais comme langue officielle du Québec \u2014 alors qu\u2019il ne l\u2019est pas \u2014 pour obtenir des Anglais qu\u2019ils reconnaissent que la langue française l\u2019est aussi \u2014 alors qu\u2019elle l\u2019est déjà \u2014 constitue le marché inacceptable qu\u2019a légalisé la loi 22.* * * Que le lecteur en soit bien convaincu, je suis le premier à sentir que mes explications ne sont peut-être pas encore assez claires.Comment, en effet, expliquer clairement quelque chose de foncièrement confus, d\u2019une confusion créée ou entretenue à plaisir ou par ignorance par nos politiciens, à plaisir en partie je crois de la part du premier ministre Bourassa, par ignorance crasse et coupable de la part du ministre François Cloutier.C\u2019est que notre situation n\u2019a jamais été facile de peuple conquis obligé, avec sa mentalité française, de vivre dans le cadre d\u2019institutions britanniques administrées conjointement par une majorité anglaise et des politiciens cana-diens-français arrivistes encadrés par les grands partis canadiens. LA SITUATION DE DROIT 213 Dans le cas de la loi 22, nous sommes effectivement en face de deux lois d\u2019inspiration différente emboîtées l\u2019une dans l\u2019autre.Une première loi, d\u2019inspiration française, pour établir le français comme langue officielle, comme l\u2019une des langues officielles en le disant ; l\u2019autre, d\u2019inspiration britannique dans sa facture, pour conférer à l\u2019anglais, sans le dire clairement, par l\u2019énumération d\u2019une série de cas, un caractère d\u2019officialité assuré.La première des deux lois 22 est courte, comme le permet, à la façon française, l\u2019exposé des principes élémentaires, dont découlent les applications qui ne susciteront de conflits qu\u2019en cas de contestation de tel ou tel point particulier.On lit dans la loi : « 1.Le français est la langue officielle du Québec.« 6.Doivent être rédigés en français les textes et documents officiels émanant de l\u2019administration publique.«11.Les organismes gouvernementaux sont désignés par leur seule dénomination française.« 12.La langue officielle est la langue de communication de l\u2019administration publique.« 14.Nul ne peut être nommé, muté ou promu à une fonction administrative dans l\u2019administration publique s\u2019il n\u2019a de la langue officielle une connaissance appropriée à l\u2019emploi qu\u2019il postule.« 18.Les entreprises d\u2019utilité publique et les corporations professionnelles doivent faire en sorte que leurs services soient offerts au public dans la langue officielle.« 19.Les entreprises d\u2019utilité publique et les corporations professionnelles doivent utiliser la langue officielle pour s\u2019adresser à l\u2019administration publique.« 20.Les entreprises d\u2019utilité publique et les corporations professionnelles doivent émettre dans la langue officielle les avis, communications, formulaires et imprimés qu\u2019elles destinent au 214 L'ACTION NATIONALE public ; le présent article s\u2019applique également aux titres de transport.«21.Nulle corporation professionnelle ne peut délivrer un permis à une personne qui n\u2019a pas une connaissance d\u2019usage de la langue française .« 24.Les employeurs doivent rédiger en français les avis, communications et directives qu\u2019ils adressent à leur personnel.« 25.Le français est la langue des relations du travail, dans la mesure et suivant les modalités prévues au Code du travail.« 30.La personnalité juridique ne peut être conférée à moins que la raison sociale adoptée ne soit en langue française.« 33.Doivent être rédigés en français les contrats d\u2019adhésion, les contrats où figurent des clauses types-imprimées ainsi que les bons de commande, les factures et les reçus imprimés.« 34.L\u2019étiquetage des produits doit se faire en français, sauf dans la mesure prévue par les règlements ; il en est de même des certificats de garantie, et des notices qui accompagnent les produits, ainsi que des menus et cartes de vins.« 35.L\u2019affichage public doit se faire en français, ou à la fois en français et dans une autre langue, sauf dans la mesure prévue par les règlements.Le présent article s\u2019applique également aux annonces publicitaires écrites, notamment aux panneaux-réclame et aux enseignes lumineuses.« 40.L\u2019enseignement se donne en langue française dans les écoles régies par les commissions scolaires, les commissions scolaires régionales et les corporations de syndics.» S\u2019il n\u2019y avait eu dans la loi que ces articles, qui s\u2019y trouvent, on pourrait vraiment en dire qu\u2019elle est la loi du français langue officielle, seule langue officielle au LA SITUATION DE DROIT 215 Québec.Du point de vue de sa facture, on pourrait dire aussi que c\u2019est une loi d\u2019inspiration bien française, mais qui se ressent de la présence de citoyens d\u2019esprit britannique, pour qui il est nécessaire d\u2019expliciter par cas particuliers un certain nombre de choses, si on veut être sûr qu\u2019ils ont compris .ce que jusqu\u2019ici ils ont refusé de comprendre.En effet, dans un pays normal, l\u2019article 1 à lui seul aurait suffi.Dans tous les pays normaux du monde on sait ce que parler veut dire ; et ce que signifie pour une langue d'être la langue officielle du pays.On n\u2019a vraiment qu à s\u2019en remettre aux tribunaux pour interpréter ensuite toute situation où un citoyen se verrait léser dans ses droits linguistiques.Ce qui de toute façon ne se présente guère.En ce sens, les articles 6, 11, 12, 14, 18 à 21 et 40, sont tout à fait inutiles.Cela va de soi juridiquement à partir de l\u2019article I.Les articles 24 et 25, et 33 à 35 inclusivement, ne seraient pas non plus nécessaires dans un pays normal ; même s\u2019il est moins clair, parce que nous sommes dans le domaine des relations privées ou semi-sociales, que l\u2019article 1 à lui seul suffirait juridiquement à les couvrir.Dans un pays normal, qui songerait à imposer aux habitants du pays d avoir à parler une langue étrangère pour gagner leur vie ?La nécessité de ces articles de loi au Québec souligne la présence perpétuée du problème créé par la Conquête et de la morgue prolongée des conquérants dans leurs descendants devenus inconscients ou ignorants des constitutions et des lois du pays dans lequel ils vivent.Il est à noter qu\u2019une loi comme celle-là, au surplus, n interdit rien aux anglophones de ce qui peut être pratique courante et ne contrevient pas spécifiquement à la loi.Même si tout se fait officiellement en français en France, I administration publiera librement des versions en langue étrangère de ses documents si elle y voit un avantage.Et dans les relations publiques autant que privées, la loi de la langue officielle n\u2019empêche pas et 216 L\u2019ACTION NATIONALE n'a jamais empêché qu\u2019on écoute des personnes parlant dans d\u2019autres langues et qu\u2019on leur réponde dans leur langue.Le seul point, c\u2019est que les étrangers ne peuvent pas imposer leur langue si, pour une raison ou pour une autre, on ne juge pas approprié d\u2019accepter qu\u2019ils parlent dans leur langue, ou de s\u2019obliger à leur parler dans leur langue.Sauf en matière scolaire où se posait un problème plus particulier à débattre, il n\u2019était donc pas nécessaire de légiférer sur l\u2019anglais à propos d une loi sur le français, langue officielle.Cette loi était rendue nécessaire par l\u2019attitude des anglophones eux-mêmes, leur refus de reconnaître le droit du français parce qu\u2019il n\u2019était pas clairement écrit dans une loi à laquelle ils s\u2019opposent en raison même de leur négation de nos droits.Vu l\u2019attitude au contraire toujours large et généreuse de la population et de tous les gouvernements du Québec en faveur de la minorité anglophone, c\u2019est une insulte qu\u2019on nous a faite que de créer des droits nouveaux aux anglophones sous prétexte qu\u2019il fallait protéger une certaine situation concrète de leur langue qui, jusqu\u2019à ce jour, n\u2019a jamais encore été menacée.C\u2019est là que prend toute sa signification et toute la gravité de sa portée, la deuxième loi que contient la loi 22, loi établissant des droits à l\u2019anglais de s\u2019imposer et de nous être imposé, donc d\u2019avoir un caractère officiel au Québec, puisque c\u2019est au cœur même du domaine de l\u2019officialité, l\u2019administration publique, qu\u2019il vient rivaliser avec le français.Une annexe de la loi avait défini très largement l\u2019expression administration publique.Elle englobe le gouvernement et ses ministères, les organismes municipaux et scolaires, les entreprises d\u2019utilité publique (c\u2019est-à-dire les services de santé, les services sociaux, le téléphone, le télégraphe, les transports, les entreprises relatives à l\u2019eau, au gaz et à I électricité, etc.), et les corporations professionnelles.Autant cette vaste définition prescrivait un vaste champ d'application au français langue proclamée officielle, autant les droits spécifiques consacrés viennent mutiler l\u2019officialité exclusive du fran- LA SITUATION DE DROIT 217 çais et établir une officialité parallèle de l\u2019anglais par législation de type statutaire, c\u2019est-à-dire énumérative.Un premier point crucial et significatif : par l\u2019article 133 de l\u2019AANB, les anglophones s\u2019étaient vu conférer le droit de parler anglais à l\u2019Assemblée nationale.Maintenant, en vertu de l\u2019article 15 de la loi 22, « en assemblée délibérante dans l\u2019administration publique » (c\u2019est-à-dire dans tout le vaste domaine précédemment décrit), « les interventions dans les débats officiels peuvent être faites en langue française ou en langue anglaise, au choix de ceux qui interviennent.» Dans le fonctionnement de l\u2019administration publique elle-même, au plan des communications externes, le français n\u2019est la langue officielle que pour communiquer avec les autres gouvernements du Canada et les personnes morales, en vertu de l\u2019article 10.« Toute personne a le droit de s\u2019adresser à l'administration publique en français ou en anglais, à son choix », ce qui implique presque forcément que toute personne physique qui s\u2019adressera à l\u2019administration publique en anglais aura droit de s\u2019attendre à une réponse en anglais.(Encore une fois, que cela se fasse par courtoisie, n\u2019est jamais interdit, ce qui est inadmissible, c\u2019est le droit de l\u2019exiger).D\u2019ailleurs, par l\u2019article 8, la loi affaiblit l\u2019article 6 quant aux documents officiels émanant de l\u2019administration : ici on a voulu créer une base de droit à la revendication (« les textes et documents officiels peuvent être accompagnés d\u2019une version anglaise »), alors que cela pouvait parfaitement être fait par courtoisie sans aucune présomption d\u2019obligation légale.Devant un tribunal tout cela devient significatif en faveur de l\u2019anglais en droit statutaire pour l\u2019interprétation des lois.Quant aux contrats et sous-contrats, ils peuvent être ou en français, ou en français et en anglais (art.17).Sur le plan des communications internes dans l\u2019administration publique, la portée de l\u2019article 12 a été aussi singulièrement restreinte par la partie de la loi relative à l\u2019anglais.D\u2019après l\u2019article 13, le français et l\u2019anglais 218 L'ACTION NATIONALE sont mis sur un pied d\u2019égalité dans les organismes municipaux et scolaires dont la majorité des administrés sont de langue anglaise.Et l\u2019article 10 sur les communications externes ne s'applique pas à eux pour ce qu\u2019il contient d\u2019obligation au français.Et il suffira qu\u2019il y ait au moins 10% d\u2019administrés anglophones dans un de ces organismes pour qu\u2019ils soient obligés de continuer à publier tous leurs documents officiels en anglais si telle était leur pratique avant la loi.Ils doivent seulement les avoir dans les deux langues s\u2019il se trouve qu\u2019ils ne les faisaient jusque-là qu\u2019en anglais (article 9).Autant dire que le principe est reconnu que tous les organismes municipaux et scolaires ayant plus de 10% d\u2019administrés anglophones doivent être bilingues.En ce qui concerne le fonctionnement interne de toutes les administrations, le principe de la connaissance du français pour être « nommé, muté ou promu » (article 14) n\u2019est spécifiquement applicable qu\u2019aux administrations municipales et scolaires à majorité française, en vertu d\u2019un paragraphe spécial du même article.Et un autre paragraphe spécial, s\u2019appliquant celui-là à toutes les administrations publiques telles que définies à l\u2019annexe, permet d\u2019exclure de la portée du principe général du français, toutes « les fonctions qui n\u2019entraînent pas de contacts directs avec le public », c\u2019est-à-dire en définitive, une bonne majorité des fonctions.Relève aussi de l\u2019administration publique, puisqu'il dépend des organismes scolaires, l\u2019enseignement qu\u2019ils administrent.Le gouvernement achoppait ici au fameux bill 63 et au principe du libre choix.Nous avons vu l\u2019article 40 proclamer que l\u2019enseignement se donne en français dans le système public.Mais au paragraphe suivant du même article est contredite carrément une bonne partie du principe général posé : On avait dit de la façon la plus générale que « l\u2019enseignement se donne en langue française » ; d\u2019une façon presque aussi générale, le paragraphe suivant formule : « Les commissions scolaires, les commissions scolaires régionales et les LA SITUATION DE DROIT 219 corporations de syndics continuent de donner l\u2019enseignement en langue anglaise ».Si les,.« continuent » de donner l\u2019enseignement en langue anglaise, comment peuvent-elles le donner en français, puisque toutes (« les »), c\u2019est ce qu\u2019elles doivent faire d\u2019après le paragraphe précédent ?Et d\u2019ailleurs, puisque toutes (« les ») d\u2019après le paragraphe suivant doivent continuer à le donner en anglais, comment pourront-elles continuer si elles ne le faisaient pas auparavant.C\u2019est à travers cette logomachie et ces contradictions linguistiques françaises des deux langues parlées à la fois (ce texte est vraiment écrit dans l\u2019esprit du droit anglais, jusqu\u2019à se demander s\u2019il n\u2019a pas été rédigé par des anglophones et traduit), que l\u2019on comprend ce qui a voulu être exprimé : « Les .qui n\u2019ont jamais eu de classes anglaises doivent s\u2019en tenir, à partir de l\u2019entrée en vigueur de la présente loi, à donner l\u2019enseignement en français.Quant aux autres, elles continuent de maintenir les classes anglaises qu\u2019elles offrent déjà.» Voilà l\u2019économie du nouvel article.Tel quel c\u2019eût donc été arrêter les conséquences du bill 63 à ses effets actuels en nombre de classes et de places disponibles pour un enseignement en anglais au Québec.C\u2019eût été la suppression du libre choix absolu ; mais le maintien du libre choix relatif au nombre de places.Pour pouvoir soutenir devant l\u2019opinion anglophone qu\u2019il conservait le libre choix absolu, le ministre a ajouté à l\u2019article 40 une disposition en vertu de laquelle toute commission scolaire qui veut commencer ou cesser, accroître ou réduire renseignement en langue anglaise, doit obtenir l\u2019autorisation préalable du Ministre.Il y a là une impasse pour le Ministre qui prétend respecter le libre choix : il ne saurait refuser si les parents le demandent vraiment.À cela, la loi pose quand même une entrave : le ministre ne peut donner son autorisation que « s\u2019il est d\u2019avis que le nombre d\u2019élèves de langue maternelle anglaise relevant de la compétence de l\u2019organisme le justifie ».« S\u2019il est d\u2019avis .» qu\u2019est-ce que cela veut dire ?Mais enfin un certain principe est là posé que '\u2019ouverture d\u2019une classe anglaise exige un 220 L\u2019ACTION NATIONALE besoin en vertu d\u2019un nombre minimum d\u2019enfants de langue maternelle anglaise.Mais il peut aussi tenir compte, dit la loi, « du nombre d\u2019élèves autrement admissibles » ; ce qui peut vouloir dire à l\u2019inverse que si un nombre d\u2019enfants de langue maternelle anglaise était techniquement trop faible pour une classe, ce pourrait être une raison pour favoriser l\u2019inscription en classe anglaise d\u2019enfants non anglophones.Charabia et confusion toujours.L\u2019ensemble de ces droits conférés à l\u2019anglais dans l'administration publique ne permet sûrement pas d\u2019affirmer que le français est effectivement la langue officielle du Québec au sens universel de la formule.Il faut bien dire qu\u2019il n\u2019est formellement la langue officielle, même si seul il est désigné comme tel, que dans la mesure où le reste de la loi n\u2019a pas accordé à l\u2019anglais des droits qui lui confèrent aussi les caractères d\u2019une langue officielle, sans toutefois lui accoler l\u2019expression.Et ce domaine est vaste, car après avoir pris un tel espace dans l\u2019administration publique, il ne peut que s\u2019élargir en passant au domaine privé ; les anglophones n\u2019ayant pas de raison de considérer qu\u2019ils n\u2019ont pas droit à autant d\u2019égard au moins que dans l\u2019administration publique ; et sûrement plus en raison de leur force économique, partout où ils sont soit en majorité, soit au moins 10% d\u2019un secteur ou d\u2019un cadre donné.Effectivement, nous l\u2019avons vu, les articles concernant le français dans le secteur privé ou semi-social des affaires ou du travail ne peuvent pas aller aussi aisément au cœur du problème parce qu\u2019il y a une limite à respecter, et qui n\u2019est pas facile à définir si on veut légiférer, pour que soient respectées les libertés privées.Aussi bien voit-on les chapitres de la loi consacrés à ces sujets tourner plus ou moins autour du pot pour essayer de saisir quelques manifestations extérieures touchant surtout aux communications avec le public.Même sur ce plan, en matière de travail, le tout est finalement remis au Code du travail, parce qu\u2019il y a tout de même le LA SITUATION DE DROIT 221 problème des relations des travailleurs anglophones avec des patrons anglophones, etc.C\u2019est la situation créée dans l\u2019administration publique qui donnera finalement le ton pour les relations privées ; et les relations publiques sont basées sur le principe du bilinguisme, d\u2019un bilinguisme où l\u2019on essaie seulement d arrêter les empiétements de l\u2019anglais sur le français.Finalement, les articles sur le système scolaire, clef de l\u2019interprétation culturelle de l\u2019officialité, posent le principe d une égalité, dans le droit de se perpétuer de deux communautés reconnues, avec des limitations seulement pour empêcher (et encore combien vaguement) que l\u2019immigration permette à la communauté anglophone de faire tache d\u2019huile aux dépens de la communauté francophone.On voit donc maintenant les deux systèmes de loi dont il a été question au début.Seize articles qui affirment l\u2019existence d\u2019un principe d\u2019officialité du français et en tirent certaines conséquences ; douze articles qui créent des droits nouveaux pour l\u2019anglais (il y en avait quatorze dans le projet original, mais deux ont été éliminés par une référence au Code de Travail où on les retrouvera vraisemblablement).Mais tous les autres articles comptent \u2014 et il y en a 123 en tout du point de vue de l\u2019interprétation de la loi.Et tous les articles supplémentaires viennent en somme de ce que la loi crée une situation de bilinguisme officiel et qu\u2019il faut toute une batterie d'articles pour tâcher d\u2019engendrer un équilibre où la langue française deviendra au moins prioritaire.Cette volonté même que manifeste la loi de ne rendre le français effectivement plus officiel que l\u2019anglais que par des mesures incitatives plus ou moins pressantes et des organismes pour les administrer, témoigne en définitive d\u2019une conviction qu\u2019aurait le législateur de l\u2019impossibilité de nier le caractère de I anglais d être aussi officiel que le français.Cette confession officielle que le Québec n\u2019est pas français, mais bilingue, dont la première manifestation dans notre histoire a été la loi 63 que la loi 22 confirme en l\u2019élargissant, est d'autant plus grave qu\u2019elle tend à mettre un point final à 214 ans 222 L\u2019ACTION NATIONALE de lutte pour un Québec français ; et dans le sens d\u2019une capitulation définitive.* * * Il faut bien nous convaincre de la réalité de ce fait historique et juridique, sans quoi la loi 22 pourrait tout au contraire apparaître comme un succès par l\u2019accroissement de la part juridique du français dans un Québec déjà bilingue à dominance anglaise.Trop de nos gens croient qu\u2019effectivement le Québec est officiellement bilingue depuis la Conquête, ou au moins depuis la Confédération ; et que les partisans du Québec français travaillent à déposséder les anglophones québécois de leurs droits « acquis ».Ceux qui pensent ainsi, et que les anglophones on l\u2019imagine bien encouragent à persévérer dans leur conviction, ne peuvent naturellement pas réagir comme s\u2019ils avaient la vive conscience qu\u2019ils sont en train de se faire déposséder de leurs droits séculaires chèrement gagnés par les luttes de leurs ancêtres.Revoyons encore, pour bien les remettre en place, les éléments de cette question difficile pour nous parce que nous les avons vécus dans un cadre d\u2019institutions constitutionnelles britanniques, à l\u2019intérieur desquelles nous n\u2019avons trop souvent pas cessé de raisonner à la française.Par exemple, en disant : il n\u2019y a rien eu d\u2019écrit depuis 1760 qui a dit clairement que la langue française est la seule langue juridique officielle du Québec, donc .Pour déranger un peu, ceux-là, il faut commencer par leur dire qu\u2019il n\u2019y a rien d\u2019écrit non plus qui fasse de la langue anglaise la ou une langue officielle du Québec.C'est justement parce que finalement rien n\u2019a été écrit de clairement définitif que la situation est si embrouillante, surtout pour nos esprits français, peu à l\u2019aise de ces états de droit coutumier qui sont typiquement britanniques.Il y a eu le fait de la conquête.Nous étions alors français.Peut-être présumons-nous trop aujourd\u2019hui que de ce fait nous devenions anglais officiellement.Nos ancêtres n\u2019ont pas réagi ainsi, ni l\u2019Angleterre.Rien n\u2019est LA SITUATION DE DROIT 223 venu dire officiellement après 1760 que l\u2019anglais devenait la langue officielle, etc., parce que langue de l\u2019empire, ou autrement, etc., même si des personnes ont pu en émettre l\u2019opinion.Puis en 1763, le roi d\u2019Angleterre s\u2019est essayé par une Proclamation royale qui établissait le droit anglais et faisait sans le dire spécifiquement de la langue anglaise la langue des tribunaux comme de l\u2019administration coloniale.C\u2019est à cette occasion que des formulations importantes du droit qui devait régir le Québec ont été précisées.Les juristes ont blâmé le Roi.Ils lui ont dit que selon le droit international accepté par les Britanniques, un peuple français comme le Québec restait régi par ses us et coutumes (par son droit propre autrement dit) tant que le Conquérant ne votait pas des lois spécifiques poui les changer (La Proclamation n\u2019était pas une loi du Parlement) ; et que de toute façon, il serait abusif, oppressif, de voter des lois pour les changer brutalement.Le droit de conquête, spécifiaient les juristes, donnait au Roi le droit à l\u2019administration du pays, pas le droit d\u2019y changer les coutumes et les institutions.C'est ainsi qu\u2019en 1774 l'Acte de Québec annulait la Proclamation et rétablissait la colonie dans ses lois françaises, dans ce qui avait été changé par la Proclamation, sans rien dire du reste.Encore une fois, tout cela se passe à la Britannique.L\u2019Acte de 1774 est une loi statutaire britannique, qui devient pour nous une base constitutionnelle d\u2019interprétation de notre constitution alors non écrite.Elle est d\u2019ailleurs encore non écrite pour une bonne part.La loi de 1774 dit seulement en substance: «Ce que le roi a fait pour changer une situation de fait (coutumière pour les Français du Québec) d\u2019un Québec français, nous le déclarons nul et de nul effet ».Rien de plus.Le plus important finalement, ce sont les avis juridiques qui motivent cette action du Parlement.Ils établissent clairement que la présence des Anglais, occupants au Québec, leur comportement de conquérant, ne peut pas leur donner de droits acquis et ne peut pas faire coutume au sens juridique du terme.La coutume qui a droit de cité, 224 L'ACTION NATIONALE c\u2019est celle des occupants réels du pays depuis déjà 150 ans à ce moment-là.Et c\u2019est l\u2019évolution de leurs coutumes à eux qui sont la loi du pays, sauf s\u2019il y a loi imposée par le Conquérant ou finalement loi votée par eux-mêmes (d\u2019où le caractère déviant du bill 22 par rapport à toute notre histoire).Car aucune loi du conquérant n\u2019est venue modifier cette base fondamentale de notre histoire française après l\u2019annulation de la Proclamation de 1763.L\u2019étape suivante est 1791.La séparation du Québec en Haut- et Bas-Canada.On la fait PARCE QUE LE QUÉBEC EST FRANÇAIS.Ce n\u2019est pas ce que veulent les Anglais du Canada : ils veulent l\u2019anglicisation de tout le Canada.Si la séparation se fait, NOUS ENLEVANT LA PLUS BELLE PARTIE DU TERRITOIRE FRANÇAIS QUÉBÉCOIS OU CANADIEN, c\u2019est pour permettre la création d\u2019une province anglaise pour les Anglais sans changer le caractère français du Québec.Un débat sur la langue que nos hommes politiques gagnent dès les premières séances de la nouvelle assemblée du Bas-Canada, revendique très haut notre droit de nous gouverner nous-mêmes dans notre langue et selon nos lois.Londres n\u2019acceptera pas totalement les conséquences de ce débat en ce qui concerne les relations entre l\u2019Assemblée et le gouvernement colonial du Bas-Canada, qui n\u2019est pas un gouvernement responsable.Le Conquérant, en son gouvernement au Québec, ne veut pas accepter de parler une autre langue que la sienne et exige de recevoir en anglais les communications de l\u2019Assemblée.Mais de toute façon cela ne donne lieu qu\u2019à un compromis, non à une loi ; et la relation entre un gouverneur et un exécutif occupants, et les administrés, ne change pas le caractère officiel de la langue du pays.Le français reste la langue reconnue du pays, elle est la langue officielle de fait, « en possession d\u2019État », selon l\u2019expression de Thomas Chapais.Et nous arrivons ainsi en 1837 sans que rien ait été changé au statut fondamental des langues au Québec.Avec 1840, nous avons l\u2019Union des Deux-Canadas. LA SITUATION DE DROIT 225 On peut s\u2019attendre qu\u2019à l\u2019assemblée le bilinguisme va être officiel, a cause des deux pays, l\u2019un anglais, l\u2019autre français, participants.La loi de l\u2019Acte d\u2019Union, loi statutaire britannique encore une fois, tente de faire de l\u2019anglais la seule langue des documents officiels.La disposition n\u2019interdisait même pas l\u2019usage du français dans les débats.Parce que statutaire et spécifique encore, cette loi réglait un cas et ne remettait rien en cause du reste, du statut général du français, ni d\u2019ailleurs des lois françaises au Québec.En une seule assemblée, les deux colonies restaient régies par leur droit respectif.Les limites imposées au français devaient d\u2019ailleurs disparaître en 1848.Mais le bilinguisme de l\u2019Assemblée des deux provinces, ne faisait nullement de chacune une province bilingue, pas plus du Bas- que du Haut-Canada.Au moment de la Confédération, Québec est donc toujours un pays français, même si dans la pratique les marchands et les fonctionnaires anglais parlent anglais entre eux, exercent leur privilège de Conquérant de parler anglais devant les tribunaux et de tenter d imposer leur langue dans leurs relations avec les Canadiens-Français, au gré des intérêts en jeu.La loi du pays, toujours coutumière, jamais modifiée, reste le français comme langue en possession d\u2019État.Avec la Confédération survient l\u2019article 133, toujours une loi statutaire qui ne change que les points spécifiques auxquels elle touche, se trouve votée la première loi qui modifie un peu le statut de la langue française au Québec.Un échange est fait entre les participants des deux groupes : le français sera accepté dans le gouvernement du Canada pour permettre aux députés français de parler en français aux Communes et d\u2019obtenir les lois et documents officiels en français, de même aux francophones en général de plaider en français devant les tribunaux fédéraux.En retour, l\u2019Assemblée du Québec, qui se gouvernera dorénavant par la majorité française avec gouvernement responsable, se laissera prescrire par l\u2019AANB de laisser parler les députés anglais 226 L'ACTION NATIONALE en angiais à l\u2019Assemblée législative, obtenir les documents officiels en anglais, et aux anglophones du Québec le droit de continuer à exercer le privilège de plaider en anglais devant les tribunaux du Québec.Ce changement statutaire, nous, à notre façon française nous l\u2019avons interprété comme le principe posé du bilinguisme officiel du Canada.Et sans nous occuper de la situation du Québec qui n\u2019était nullement critique à ces époques, nous avons entrepris d\u2019obtenir l\u2019institution d\u2019un véritable bilinguisme \u2014 favorable alors aux droits du français \u2014 dans tout le Canada, y compris dans les provinces.Nous avons souvent mené ces campagnes au nom du « droit » qui en découlerait de l\u2019article 133.Mais du côté anglophone, personne n\u2019a jamais admis cela, parce que ce n\u2019était pas conforme à l\u2019interprétation qu\u2019il faut donner à une loi statutaire votée par un Parlement britannique.Ils n\u2019ont cessé de nous répéter : Vous avez le droit de parler en français aux Communes, d\u2019obtenir les procès-verbaux et les lois en français et de plaider en français devant les tribunaux fédéraux.Et c\u2019est tout.Tout le reste \u2014 les timbres bilingues, la monnaie bilingue, les publications non officielles dans les deux langues \u2014 ce sont des concessions que vous obtenez par pression politique sans aucun fondement de droit.\u2014 Et ils avaient juridiquement raison.Ce qu\u2019ils ne nous disaient pas \u2014 ils laissaient les Anglais du Québec affirmer l\u2019existence du bilinguisme officiel au Québec et s\u2019en prévaloir librement sans rencontrer d\u2019opposition de notre part \u2014 c\u2019est que la même situation juridique existait au Québec, où le français restait toujours la seule langue officielle, la seule langue en possession d\u2019État.Il n\u2019y avait de changé, par rapport à toute la situation de la langue depuis la Conquête, que l\u2019exercice des privilèges garantis aux Anglais par l\u2019article 133, sans rien de plus.* * * La loi 22 constitue donc une véritable révolution politique et culturelle dans notre histoire, un véritable coup d\u2019État ; et un coup d\u2019État de trahison de tout un LA SITUATION DE DROIT 227 passé de fidélité et de lutte pour la conservation et l\u2019épanouissement d\u2019un Québec français.Il faut nous bien pénétrer de tout cela et agir vite, car maintenant NOUS SOMMES FACE À UNE LOI VOTÉE PAR UN PARLEMENT ÉLU PAR NOUS ! Il nous faut donc accorder nos attitudes et nos stratégies à cette situation toute nouvelle.Jusqu'ici, nous étions dans une situation de droit coutumier, non écrit, en vertu duquel la langue française était juridiquement la langue officielle effective du Québec, avec depuis 1867 la concession légale de certains privilèges limités aux anglophones.Dans ce cadre s\u2019était établie une situation de fait qui donnait à l\u2019usage de la langue anglaise une large place dans nos vies quotidiennes, une liberté presque totale d\u2019expression aux anglophones, y compris l\u2019organisation et l\u2019administration de leur propre réseau scolaire exclusivement en anglais.Les anglophones essaient, à partir de là, de parler de « droits acquis », mais cela ne tient pas debout.Une tolérance qui n\u2019a pas de fondement en droit ne saurait devenir un droit acquis à l\u2019encontre même du droit existant.Cela M.Mc Whinney à la Commission Gendron l\u2019a fort bien dit.Il a même ajouté que dans la tradition du droit britannique, même une loi ne crée pas de droits acquis, le Parlement étant souverain en tout, et les citoyens devant s\u2019attendre que toute loi peut être changée.Il reste que l\u2019exercice de droits légaux comme ceux que confère la loi 22, dans une matière aussi délicate et en paraissant donner crédit à une interprétation bilingue de notre situation de toujours, présente d\u2019énormes dangers socio-psychologiques et politiques.C\u2019est un seuil majeur que nous passons, et non pas seulement une phase de plus dans un processus évolutif continuel.Seule une loi pouvait changer la situation de droit français toujours en place malgré la Conquête.Cette loi spoliatrice que tant de nos persécuteurs ont mijotée depuis deux cents ans sans oser jamais la proclamer, voilà qu\u2019elle nous est votée par une Assemblée élue par le peuple même du Québec.Si nous ne voyons pas à sa transformation rapide sous peu par d\u2019incessan- 228 L'ACTION NATIONALE tes protestations, elle risque de s\u2019incruster dans notre vie pour la détruire à terme.Il nous fallait à nous une loi pour proclamer publiquement l\u2019état du français d\u2019avoir été et de demeurer la langue nationale du pays de Québec.Il nous fallait une loi qui, à partir de ce principe proclamé, aurait précisé ce qui doit être fait et respecté pour que ce principe passe dans la pratique selon ce qui est normal, plus spécialement en s\u2019appliquant à amener la rectification des situations intolérables d\u2019abus et de prétentions au contraire.Il s\u2019agissait de faire du Québec un pays normal, normalement français sans plus ; et I anglais, comme toute autre langue, mais au Québec plus que d\u2019autres langues en raison de sa situation particulière, aurait lui-même trouvé le moyen de prendre aisément sa place en tout ce que la loi n\u2019aurait pas rendu obligatoirement français.Mais il fallait éviter à tout prix de donner une base légale à cette emprise qui suffit amplement à asseoir l\u2019atmosphère anglaise de tout un continent.N\u2019étant donc plus dans une situation de fait dont on peut surveiller et orienter l\u2019évolution sans qu\u2019il résulte de notre patience une aliénation de nos droits, mais devant une loi qui a chambardé notre propre situation et qu\u2019il faut rectifier au plus vite pour retrouver les droits déjà perdus, il nous faut donc agir maintenant pour montrer que nous contestons la légitimité de cette loi, que nous n\u2019en permettrons pas l\u2019application dans ce qui lèse nos droits, que nous refusons de reconnaître aux anglophones l\u2019exercice des pratiques prévues en termes de droit, même si nous serions disposés à les tolérer en situation de faits.Telle est la situation de droit de la langue française au Québec après la loi 22.Et en pareille matière les questions de droit doivent être prises au sérieux, car elles jouent un rôle majeur dans l\u2019évolution des faits.Dans un prochain article, nous examinerons de plus près la situation de fait qui est susceptible de résulter de la loi 22 et ses conséquences possibles sur l\u2019avenir d\u2019un Québec français. La loi 22, le franglais ou la schizophrénie par Viateur Beaupré 230 L\u2019ACT'iON NATIONALE Le franglais est une langue souple ; souple comme les réflexes d\u2019un schizophrène hésitant entre deux personnalités, sans avoir jamais besoin de faire un choix entre ces deux aspects de son personnage déséquilibré, fendu en deux.La franglaise Loi 22 perpétue la schizophrénie du peuple québécois ; mieux : elle l\u2019institutionnalise.Elle veut consacrer juridiquement que le Québec est bilingue.Hypocrite, elle commence par déclarer solennellement que le français est la langue officielle du Québec ; exactement comme le mot franglais, par ses deux premières lettres, donne la priorité au français, pour ensuite se transformer en mot hybride où l\u2019anglais reprend tous ses droits et impose à son partenaire un accouplement monstrueux.Il ne sera pas inutile, dans un rapport qui vise à dénoncer la schizophrénie de la Loi 22, de rappeler en bref les caractéristiques de cette maladie mentale.Ceux qui veulent faire voter la loi en vitesse, seront probablement agacés par ces considérations qu\u2019ils jugeront hors de propos.Mais après avoir attendu 214 ans pour décider quelle langue est la sienne, un peuple peut sans doute se permettre d\u2019examiner pendant quelques mois la loi qu\u2019on lui propose pour régler ce problème bicentenaire.Le défunt Bill 63, imposé de force au Québec par un gouvernement majoritaire, soutenu en cette circonstance par une opposition aussi étrangère que lui aux intérêts du peuple québécois, a connu un avortement historique, qui a contribué pour beaucoup à la mort du parti politique qui l\u2019avait engendré.Le Rapport Gendron, engendré par la même mentalité hybride et gélatineuse, passera lui aussi à l\u2019histoire comme un sous-avorton du Bill 63.La Loi 22 peut connaître le même sort.Évidemment, il est possible de l\u2019injecter de force dans l\u2019organisme du peuple québécois.Avec deux conséquences prévisibles : ou bien le Québécois injecté assimilera le virus et de- LA LOI 22, LE FRANGLAIS OU LA SCHIZOPHRÉNIE 231 viendra plus bâtard ; ou bien il le vomira à la suite d\u2019une crise salutaire.Ceux qui veulent injecter trop vite le patient québécois doivent prendre en sérieuse considération que ce patient est devenu singulièrement impatient sur cette question de la langue.Son impatience réclame une intervention rapide ; mais pas n\u2019importe quelle intervention, surtout pas une piqûre supplémentaire de schizophrénie.Qu\u2019est-ce donc que la schizophrénie ?C\u2019est une maladie mentale « caractérisée par la dysharmonie et l\u2019incohérence mentale ».L\u2019incohérence mentale, elle est partout évidente dans la Loi 22.Cette loi donne d\u2019une main, et retire de l\u2019autre, louche à gauche, louche à droite, sans parvenir à regarder le problème bien en face.Sans compter que les multiples règlements prévus par la Loi 22 instaurent l\u2019imprévisible ou l'arbitraire en règles de conduite.Après deux, trois ans, la Loi 22, d\u2019incohérente qu\u2019elle était dans son principe, deviendra un monument historique d\u2019incohérence, aussi éloquent aux yeux des nations que la démocratie des colonels grecs.Dans la schizophrénie telle que décrite par Le petit Larousse, « l\u2019affectivité est toujours diminuée ».Autrement dit, le schizophrène a des passions engourdies, pour ne pas dire endormies.Les promoteurs de la Loi 22 aiment-ils passionnément leur peuple ?Ont-ils même un peuple ?Sont-ils des engourdis qui se décernent les titres de modérés, de réalistes ?Falstaff dirait d\u2019eux qu\u2019ils ont le sang froid et engendrent des femmelettes.Ils sont de la race qui perpétue l\u2019image, et la réalité, d\u2019un Québec inconsistant, d\u2019un peuple inconscient et mou, incapable de dire un oui ou un non francs.Élite de no-ouilles qui nous vend depuis plus de deux cents ans.Des promoteurs de cette loi, on peut dire ce que Jules Fournier, en 1908, disait dans une lettre ouverte au Prince de Galles.Le gouverneur général du temps, de concert avec nos politiciens québécois et nos autres corps d\u2019élite, avait réussi, sur le dos des Québécois, un exploit comparable à celui de la Loi 22 : il avait réussi à transformer 232 L'ACTION NATIONALE le tricentenaire de Québec en apothéose de Wolfe et de l\u2019impérialisme anglais.C\u2019était pas mal trouvé.Aussi bien trouvé que ce que les gens de Kingston ont imaginé, l\u2019an dernier, pour fêter le tricentenaire de Cataracoui ou Fort Frontenac ; ils ont invité Élizabeth II.Il ne leur est pas venu à l\u2019idée d\u2019inviter la France ou le Québec à ces fêtes.Toujours la même arrogance, le même mépris pour notre peuple ; et toujours le même concours empressé de nos « élites » à gage.Fournier pouvait donc écrire : Mais il y a une chose que vous ne pouvez pas savoir : c\u2019est que ces Canadiens français avec qui vous avez causé, et que vous avez décorés, ne reflètent à aucun degré les sentiments ni le caractère de leurs concitoyens de même origine.Quand vous les aurez vus, il ne vous faudrait pas croire que vous nous connaissez.Dieu merci ! nous valons mieux que ces gens-là.Ce n\u2019est pas eux, la race.Dernière caractéristique de la schizophrénie : « Les fonctions intellectuelles sont également perturbées, entraînant rapidement l\u2019aliénation.» Le petit Larousse n\u2019a rien de marxiste, que je sache.Pourtant, il parle ici d'aliénation.La Loi 22 est une loi d\u2019authentiques aliénés culturels, un produit authentique d\u2019aliénation et un facteur authentique d\u2019aliénation.Avec elle, nous serons encore ce peuple qu\u2019a décrit Gaston Miron : .Je sais, comme une bête dans son instinct de conservation, que je suis l\u2019objet d\u2019un processus d\u2019assimilation, comme homme collectif, par la voie légaliste (le statu quo structurel) et démocratique (le rouleau compresseur majoritaire).Je parle de ce qui me regarde, le langage, ma fonction sociale comme poète, à partir d\u2019un code commun à un peuple.Je dis que la langue est le fondement même de l\u2019existence d\u2019un peuple, parce qu\u2019elle réfléchit la totalité de sa culture en signe, en signifié, en signifiance.Je dis que je suis atteint dans mon âme, mon être, je dis que l\u2019altérité pèse sur nous comme un LA LOI 22, LE FRANGLAIS OU LA SCHIZOPHRENIE 233 glacier qui fond sur nous, qui nous déstructure, nous englue, nous dilue.Je dis que cette atteinte est la dernière phase d\u2019une dépossession de soi comme être, ce qui suppose qu\u2019elle a été précédée par l\u2019aliénation du politique et de l\u2019économique.Accepter CECI c\u2019est me rendre complice de l\u2019aliénation de mon âme de peuple, de sa disparition en l\u2019altérité.Je dis que la disparition d\u2019un peuple est un crime contre l\u2019humanité, car c\u2019est priver celle-ci d\u2019une manifestation différenciée d'elle-même.Je dis que personne n\u2019a le droit d\u2019entraver la libération d\u2019un peuple qui a pris conscience de lui-même et de son historicité.Ainsi parle Miron.Ainsi parlent au Québec d\u2019aujourd\u2019hui tous les poètes et les penseurs vivants.Des poètes, des artistes, des penseurs, ça ne pèse pas lourd dans les balances des politiciens ; et ça peut les faire rire, de ce rire pesant, satisfait, majoritaire, dont Lomer Gouin voulut enterrer Jules Fournier et tout ce qui pensait librement au Québec, vers 1910.Ce rire pesant, satisfait, majoritaire dont notre actuel Journal des débats nous apporte chaque semaine les échos humiliants.Ceux donc des Québécois qui ne sont pas aliénés attendent d\u2019un gouvernement québécois qu\u2019il restitue le peuple québécois dans son autonomie politique, économique, linguistique.Mais une fois de plus une élite artificielle veut trahir ce peuple par une loi qui maintient l\u2019aliénation.« Sa Majesté, de l\u2019avis et du consentement de l\u2019Assemblée nationale du Québec, décrète ce qui suit.» L\u2019aliénation, elle est là, écrite en majuscules et couronnant la Loi 22 comme toutes les lois de cette Assemblée nationale servilement soumise à la benne volonté d\u2019une domination étrangère dont Sa Majesté, symbolique tant qu\u2019on voudra, nous rappelle continuellement la présence.« Sa Majesté » décrète donc que notre aliénation culturelle doit continuer et, cette fois, avec toutes les garanties de la loi. 234 L'ACTION NATIONALE Avec une telle conception abâtardie de la langue d\u2019un peuple, il est naturel qu\u2019on qualifie d\u2019>< extrémistes » tous ceux qui sont mécontents de l\u2019hybride Loi 22.Les immigrants non anglophones, parce que, comparés aux immigrants anglophones, ils sont l\u2019objet d\u2019une discrimination.Les anglophones, parce que, bien loin d\u2019être majoritairement disposés à accepter un Québec français, ils ne le sont même pas à devenir bilingues ; ce qu\u2019ils veulent, encore et toujours, c\u2019est de rester Anglais dans une province bilingue, bilingue à l\u2019image du Canada anglais hypocritement bilingue.Quant aux « extrémistes » francophones, ils ont l\u2019impudence de réclamer que le Québec soit français, comme l\u2019Ontario et la Colombie dite britannique sont anglais.Aux yeux des esprits schizophrènes, une telle revendication apparaît d\u2019une intransigeance comparable à celle des terroristes, des Oran-gistes ou des Ku-klux-klanistes.* * * Un Québec bilingue, avec le français comme langue officielle, c\u2019est pas mal trouvé comme formule souplement bâtarde1 Voyons, entre autres, les articles 11.e* 43., et tirons-en les conclusions, si notre esprit n\u2019est pas aussi schizophrène que cette bâtarde de loi.11.Toute personne a le droit de s\u2019adresser à l\u2019administration publique en français ou en anglais, à son choix.Si toute personne a le droit de s\u2019adresser à l\u2019administration publique en français ou en anglais, il en résulte, il me semble, que cette administration devra être bilingue.Les ministres, les sous-ministres, les députés et les secrétaires devront être bilingues, non ?Autrement, comment pourront-ils répondre au citoyen qui choisira de s\u2019adresser à eux en anglais ?Auront-ils toujours des interprètes ?N\u2019importe quel Anglais du Québec ne pourra-t-il pas engueuler n\u2019importe quelle secrétaire, si cette secrétaire dit qu\u2019elle ne parle pas l\u2019anglais et que la langue officielle du Québec est le français ?Et si tout ce beau monde n\u2019est pas bilingue, il faudra dédoubler LA LOI 22, LE FRANGLAIS OU LA SCHIZOPHRENIE 235 tout le personnel pour répondre aux exigences de la Loi 22.Si ce n\u2019est pas là institutionnaliser le bilinguisme, je me demande ce qu'il faudra faire pour le rendre institutionnel ?Affichage, annonces publicitaires écrites, panneaux-réclame et enseignes lumineuses pourront être bilingues ; et, soyez sans crainte, ils le seront, d\u2019un bout à l\u2019autre du Québec.43.L\u2019affichage public doit se faire en fançais, ou à la fois en français et dans une autre langue, sauf dans la mesure prévue par les règlements.Le présent article s\u2019applique également aux annonces publicitaires écrites, notamment aux panneaux-réclame et aux enseignes lumineuses.Tout le monde comprend que tout cela sera bilingue.Là où, présentement, ils sont uniquement en anglais, ces affiches et panneaux deviendront bilingues ; là où, actuellement, ils sont en français (ou plutôt en petit nègre), ils deviendront bilingues, c\u2019est-à-dire en anglais et en petit nègre : Simard Esso Service.Pour cette dernière opération, on peut compter sur la servilité mercantile de ceux qui font de la réclame.On peut aussi compter sur les pressions de l\u2019élément anglophone pour que tout devienne bilingue.Oh ! la belle province que nous aurons alors ! Aussi belle que le Nouveau-Brunswick dit bilingue.Encore une fois, nous aurons voulu jouer à la largeur d\u2019esprit, sans nous rendre compte que nous jouons à la bouillie mentale.Encore une fois, nous aurons voulu donner l\u2019exemple de la bonne entente, du réalisme nord-américain, en y mettant le prix de notre identité.La même démarche, parfois généreuse, le plus souvent irresponsable ou bassement servile qui nous a portés jadis à vouloir un Canada bilingue \u2014 avec le résultat que l\u2019on voit \u2014, portera à faire du Québec, le seul point sur lequel nous avons encore une prise réelle, le lieu privilégié de notre assimilation. 236 L'ACTION NATIONALE Et toute cette opération de génocide, menée, non plus par des Craig, des Colborne ou des Diefenbaker, mais par ceux des nôtres élus pour nous protéger.Au début du siècle, on a vu Laurier et la députation québécoise à Ottawa voter pour la suppression des écoles françaises en Ontario et dans l\u2019Ouest.Au nom de la bonne entente, et parce que l\u2019unité du parti, d\u2019un océan à l\u2019autre, l\u2019exigeait.Nous avons donné, sur le continent nord-américain, des preuves éclatantes d\u2019une générosité collective imbécile ; nos politiciens, eux, ont donné, de façon presque continue, sur ce même continent, l\u2019exemple d\u2019une servilité innommable, au service d\u2019une minorité ou d\u2019une majorité étrangère arrogante, sûre de ses positions, assurée, avec Lord Durham, qu\u2019elle pouvait nous assimiler grâce à deux facteurs surtout : en nous noyant sous une immigration anglophone massive et en s\u2019assurant les bons offices de notre « élite ».En ces jours où l\u2019on discute de la Loi 22, il faut relire le Rapport Durham.Les Anglais du Canada et du Québec ne l\u2019ont pas oublié, eux, ce fameux rapport : c\u2019est leur credo politique depuis 1840.Il est fort utile de nous rappeler ce que pensent de nous ceux de « la race supérieure » et les moyens qu\u2019ils entendent prendre pour nous intégrer en douce à cette race supérieure.Craig, Colborne, Lord Durham, Diefenbaker voteraient pour la Loi 22 ; avec des amendements, bien sûr, pour assurer davantage les privilèges anciens et nouveaux de la minorité dominante.Eux aussi feraient semblant d\u2019être égorgés par la Loi 22.Eux aussi, on les taxerait d\u2019Orangistes ; pour la forme.Ils feraient semblant d\u2019être indignés, mais sauraient fort bien, dans leur sagesse politique, qu\u2019on les sert grassement.Leurs députés, avec un certain nombre d\u2019autres députés libéraux, pourront même aller jusqu\u2019à voter contre la loi, avec cette tranquille assurance que la majorité libérale l\u2019emportera tout de même haut la main.Ces mascarades démocratiques impressionnent la galerie des badauds, sont élec-toralement rentables et sauvent les apparences de la vertu.Elles ne sauvent pas le peuple québécois. LA LOI 22, LE FRANGLAIS OU LA SCHIZOPHRÉNIE 237 Sans compter que nos politiciens, députés, ministres, premier ministre, s\u2019ingénieront à faire comprendre aux Anglais d\u2019ici et d\u2019ailleurs que la Loi 22 n\u2019a rien de compromettant.Nos politiciens iront leur dire, en anglais, naturellement, que la Loi 22 est très réaliste, très souple, qu\u2019elle demande aux anglophones un tout petit effort d\u2019adaptation ; moyennant quoi, le Québec sera bilingue, comme la ville d\u2019Ottawa est bilingue, sans déranger personne ; sans autre obligation pour les politiciens anglophones en quête du vote québécois que celle de baragouiner le français.Et les anglophones comprendront.Ils comprendront, par exemple, que pour se faire élire dans un comté anglophone du Québec, un Québécois devra faire son élection en anglais, comme auparavant.Ils comprendront que le ministre québécois de l\u2019Industrie et du Commerce devra, après tout comme avant l\u2019adoption de la Loi 22, s\u2019adresser en anglais à un auditoire bilingue d\u2019hommes d\u2019affaires québécois et Canadian réunis en congrès à Montréal.Ils comprendront qu'au soir des élections le premier ministre élu devra s'adresser au peuple québécois en français d\u2019abotd, mais obligatoirement en anglais ensuite.Ils comprendront qu\u2019avec les budgets ridicules accordés à l\u2019immigration et aux affaires culturelles le gouvernement du Québec est très souple et très réaliste quand il parle de « souveraineté culturelle ».Ils comprendront, les anglophones, qu\u2019un Anglais monophone pourra continuer à être président de l\u2019Orchestre symphonique de Montréal, groupant une majorité de musiciens américains affiliés à un syndicat américain.À mille autres signes de ce genre, ils comprendront que la Loi 22 a été conçue pour calmer les Québécois, sans rien changer à la situation. 238 L\u2019ACTION NATIONALE Enfin, quand un ministre québécois les mettra en garde contre la possibilité d\u2019une rupture de la Confédération si la Loi 22 n\u2019est pas adoptée, ils comprendront, les anglophones, que pour conjurer ce péril, il suffira que I électorat anglophone du Québec vote en bloc pour ce ministre et ses collègues hypocritement alarmés.Autrement dit, les anglophones monophones du Québec savent que, grâce au lien confédératif, ils sont majoritaires, même au Québec.Ils savent, pour les avoir vus à l\u2019oeuvre depuis 1841, que les politiciens québécois ne les « trahiront » pas.Ils savent qu\u2019avec l\u2019argent on contrôle la langue de bien du monde.Ils savent tout cela.Et nous, Québécois, avec notre Bill 63, notre Rapport Gendron et notre Loi Twenty-deux, nous patinons sur l\u2019asphalte ou dans les bancs de neige, donnant ainsi au monde l\u2019un des spectacles les plus bouffons du XXe siècle.Et, pour finir par des mots de passe devenus obligatoires quand on est en bonne compagnie au Québec : Vive Sa Majesté ! Vive le Canada anglais ! Vive le Québec bilingue ! ¦ \u2022 ¦ L'autogestion par Jean Genest 240 L\u2019ACTION NATIONALE La plus grosse pierre d\u2019achoppement entre les partis communistes et les socialistes, demeure toujours la gestion de l\u2019entreprise.Dans la nuit du 26 au 27 juin 1972, quand les deux partis français remirent aux agences de presse leur programme conjoint en vue de leur lutte commune aux prochaines élections françaises, nous avons vu les communistes, de plus en plus dégagés de l\u2019emprise historique du communisme-style-URSS, faire des compromis que beaucoup de gens interprétèrent comme une admission du pluralisme dans le communisme même et comme des adaptations aux réalités occidentales.Mais le cas le plus net de divergence entre les communistes et les socialistes reste le cas de la gestion des entreprises.Les premiers veulent soumettre toutes les entreprises nationalisées (soit treize groupes industriels, pour le moment) « dans le développement permanent de la gestion démocratique ».Lorsque vous demandez aux chefs du communisme français de bien vouloir donner une exégèse de ces mots, ils n\u2019y vont pas par quatre chemins pour vous dire qu\u2019il s\u2019agit du pouvoir de l\u2019État, « agissant comme représentant des classes ouvrières ».En clair, cela veut dire que l\u2019État gouverne toute la vie économique importante, que la bureaucratie gérera la production, les prix et les salaires, comme en URSS.C\u2019est le capitalisme d\u2019État intransigeant, sans imagination et, à la longue, stérilisant.Le parti socialiste, par contre, insiste que toutes les nationalisations se fassent dans la perspective de l\u2019autogestion.De plus en plus, les socialistes du monde entier font de l\u2019autogestion le signe propre de leur mouvement.Tous les socialistes et les communistes du monde s\u2019entendent assez bien quand il s\u2019agit de condamner les situations économiques et industrielles existantes.L\u2019embêtant ce n\u2019est pas de détruire mais de construire.Que proposaient-ils de faire après la révolution menée à bout ou après la prise du pouvoir ?Le marxisme-léninisme n\u2019avait proposé que la « dictature du prolétariat ».Soix- L'AUTOGESTION 241 ante ans de ce régime en URSS n'a pas donné la libération de la classe ouvrière mais son asservissement.La liberté syndicale n\u2019existe plus.Les classes privilégiées sont réinstallées.Le tsarisme d\u2019antan a été remplacé par un néo-tsarisme dont l\u2019étoile s\u2019appelle Staline ou Brejnev.Malgré tout l\u2019endoctrinement du monde et le conditionnement des esprits par le travail en « cellule », les ouvriers n\u2019ont pas été long à s\u2019apercevoir que leur sort n\u2019était pas beaucoup plus brillant dans le monde communiste que dans le monde capitaliste au point de vue économique et encore plus désastreux en ce qui regarde les libertés individuelles.Ce problème fondamental n\u2019a pas échappé aux socialistes du monde qui en sont arrivés à proposer comme fondamental à leur programme la formule de « l\u2019autogestion ouvrière ».De plus en plus, dans le monde, nous entendrons parler de l\u2019autogestion comme moyen de commander « la transformation effective de la société et d\u2019ouvrir la voie au socialisme ».L\u2019autogestion, à elle seule, serait la panacée qui mettrait fin aux injustices et aux incohérences du régime actuel.Elle permettrait un développement conjoint de la démocratie économique et de la démocratie politique, de sorte que « chaque travailleur, chaque citoyen aurait, à tous les niveaux, la possibilité et les moyens d\u2019être partie prenante à l\u2019élaboration des décisions, au choix des moyens, au contrôle de l\u2019exécution et des résultats » (Le Monde, sélection hebdomadaire, 29 juin-5 juillet 1972, p.6-7).On voit, par ces quelques lignes du programme conjoint, qu\u2019il s\u2019aqit d\u2019une véritable conception du monde que le parti socialiste propose aux travailleurs français et, par là, aux ouvriers du monde entier.Bien davantage l\u2019autogestion pris dans son sens le plus large s\u2019adresse à tout citoyen et propose une réforme en profondeur de la société telle que nous l\u2019avons connue en Occident.Notons en passant l\u2019immense évolution du parti communiste français.Il accepte dorénavant les élections libres, la succession des partis au pouvoir au rythme 242 L'ACTION NATIONALE des verdicts électoraux.Il demande des nationalisations mais ne veut pas d\u2019étatisation, bien que la différence soit assez mince, surtout si les communistes sont au pouvoir.Il semble donc mettre un terme aux appels à la révolution, à la violence et à la guérilla organisée.Il entre dans une période de réforme et de conservatisme limité.Il va vers l\u2019électorat et il croit que par l\u2019organisation et la force de son programme, il arrivera à vaincre et à s\u2019emparer du pouvoir au profit des travailleurs mais sans que les autres citoyens soient exclus de la vie civique et économique.Tout cela, ce sont des promesses pré-électorales.Il resterait à voir ce qu\u2019elles vaudront quand les communistes seront au pouvoir.Néanmoins le seul fait de ces admissions signale une évolution importante.Elle devient un signe des temps quand on se rappelle que le 6 avril 1934, Maurice Thorez, chef du parti communiste français, déclarait : « Nous n\u2019avons rien de commun avec le parti socialiste, principal soutien social de la bourgeoisie ».Et il ajoutait que le parti communiste français avait pour tâche de diriger la révolution et de promouvoir le pouvoir des Soviets.Cette dépendance des communismes internationaux, par l\u2019intermédiaire du Komintern, à l\u2019égard de l\u2019URSS, est maintenant chose du passé et, à partir de la pensée de Marx, chaque parti communiste national peut interpréter et appliquer cette pensée au meilleur de sa connaissance.Nous voyons donc proliférer les partis communistes dans le monde et la doctrine commune est interprétée de façons de plus en plus contradictoires.Nous n\u2019avons ici à rappeler que les exemples de Mao et de l\u2019URSS.Il semble que, dans l\u2019univers entier, si les partis communistes, à cause du poids de l\u2019histoire, sont portés à revendiquer tous les pouvoirs pour l\u2019État, à penser en termes de capitalisme d\u2019État, à instaurer « la dictature du prolétariat » et à imiter les voies de Lénine et de Staline en faveur d\u2019une société hiérarchisée, rendue rigide par la bureaucratie et une orthodoxie dirigée, il semble, dis- L'AUTOGESTION 243 je, que les partis communistes seront de plus en plus inclinés à assumer la formule socialiste et à se faire le champion, partout où il y aura des plans conjoints, de l\u2019autogestion.Ce serait une transformation majeure.Elle est devenue probable.C\u2019est pourquoi il devient de plus en plus important de comprendre l\u2019autogestion, d\u2019en connaître les avantages et les ambiguïtés, d\u2019y séparer ce qui est vision humaine et sociale de ce qui relève encore de l\u2019utopie des vieux réformateurs.L\u2019unité de la « gauche constructrice » est à ce prix.I \u2014QU'EST-CE QUE L'AUTOGESTION?L\u2019autogestion est une vieille idée qui n\u2019arrivait pas à se formuler.On pourrait remonter facilement à la Révolution française avec ses idées d\u2019égalité et de fraternité entre tous les hommes.Mais il fallut plus d\u2019un siècle pour que les conséquences pussent être tirées.On peut alors considérer deux étapes principales : celle de l\u2019entreprise autogérée, surtout avec la Yougoslavie de Tito qui, le 26 juin 1950, lançait le slogan de « l\u2019usine aux ouvriers » et dont tous les socialistes du monde (distingués des communistes) feront leur doctrine réformatrice ou « révisionniste » ; puis ce sera l\u2019étape de la société autogérée avec les Tchécoslovaques du « Printemps de Prague» en 1968 et avec les socialistes français qui, grâce à des penseurs remarquables, ont entrepris d\u2019universaliser et de proposer une véritable conception du monde par la démocratie autogestionnaire, par une société autogérée par ses citoyens.A \u2014LES FONDEMENTS DE L\u2019AUTOGESTION.\u2014 L\u2019absurdité du travail « à la pièce » où l\u2019ouvrier ne comprend plus ce qu\u2019il fait, ni pourquoi, rend l\u2019usine vraiment inhumaine.Il n\u2019y a plus de satisfaction à travailler.L\u2019impression d\u2019être un rouage infinitésimal devient accablante : l\u2019ouvrier sombre dans l\u2019ennui.Le sentiment du vide de la vie s\u2019empare de lui.Il lui paraît que la société, en le vidant de vrais motifs de vivre et de travailler, n\u2019a réussi qu\u2019à lui donner la sensation d\u2019être devenu mar- 244 L\u2019ACTION NATIONALE ginal, aliéné, c\u2019est-à-dire sans racines nulle part, feuille morte destinée à être à la merci de l'arbitraire, du chômage, de l\u2019insécurité, d\u2019un petit salaire, au gré des vents qui traversent le monde économique et industriel où il ne comprend rien.Désespérance d\u2019être homme et d\u2019être réduit à n\u2019être qu\u2019une chose qui dure et vivote.Les penseurs du monde du travail n\u2019ont cessé de réfléchir sur ces millions de vies profondément dégradées par leur travail professionnel.Il fallait trouver de nouvelles formules qui remplaceraient le taylorisme, le behaviorisme et toutes ces formules inventées par un capitalisme si assoiffé de profits qu\u2019il réduisait l\u2019ouvrier à n\u2019être qu\u2019un instrument.La matière sortait transformée de l\u2019usine et l'ouvrier en restait dévalorisé.L\u2019usine devenait un pourrissoir d\u2019humanité.Friedrich Engels, dans son volume La révolution scientifique de Monsieur E.Dühring ou l\u2019Anti-Dühring, écrit en 1878, sut mettre en relief ce problème fondamental.Il évoque ce temps où ni les capitalistes ni l\u2019État ne seraient plus nécessaires vu, dit-il, que « l\u2019auto-administration des travailleurs se substituerait à l\u2019administration des personnes ».Ne plus être traité comme une chose, comprendre son travail, respecter la dignité du travailleur, voilà les profondes aspirations qui ont inspiré le socialisme.Boukharine, chargé par Lénine, de préparer la nouvelle constitution de l\u2019URSS, voulait « la constitution la plus démocratique du monde ».Mais comment traduire cette aspiration fondamentale en une formule qui permettrait la transformation de l\u2019usine et de la vie ouvrière ?L\u2019humanisme socialiste est là.Il était très fort dans ses dénonciations et ses revendications mais comment transformer les relations patronales-ouvrières ?Cette partie constructive n\u2019est pas venue du jour au lendemain.B \u2014 L\u2019ENTREPRISE AUTOGÉRÉE EST PLUS QUE LA COGESTION.\u2014 Entre les deux grandes guerres, la France connut un essor extraordinaire dans le sens de la cogestion.Souvent les formules cachaient à peine le paternalisme de patrons sincères et généreux mais qui L'AUTOGESTION 245 suivaient mal l\u2019essor de la pensée marxiste-léniniste auprès des syndicats et de la mentalité ouvrière.Il y eut un effort réel vers l'actionnariat ouvrier, vers la participation ouvrière à la direction des entreprises, vers la participation aux bénéfices.Plus que cela, il y eut des hommes qui esquissèrent des rénovations audacieuses en mettant en question la gestion capitaliste elle-même et en voulant introduire la démocratie dans la gestion de l\u2019entreprise.Alexandre Dubois, Louis Maire, François Perroux, Émile Romanet, Max Turman, J.B.Kenkel et combien d\u2019autres en Angleterre, aux États-Unis et ailleurs.L\u2019esprit de réforme tenaillait beaucoup de patrons à l\u2019intérieur même du capitalisme.La cogestion, en particulier, fit du chemin.En Allemagne, toute entreprise de plus de 500 ouvriers doit admettre des représentants ouvriers au Conseil de l\u2019entreprise.De même en Angleterre, les Trade-Unions envisagent une participation ouvrière à la gestion des entreprises nationalisées ou d\u2019intérêts privés (Le Devoir, 12 août 1974).Les entreprises industrielles ne sont plus envisagées comme des bergeries gouvernées par un patron au pouvoir absolu ou par des managers inamovibles.Tant chez les syndicats que chez les patrons, l\u2019idée d\u2019entreprise évolue et l\u2019idée de démocratie appliquée à l\u2019industrie mettait en branle l\u2019ingéniosité humaine.C\u2019est en 1950 que la Yougoslavie se lança à corps perdu dans l\u2019autogestion.La situation, dans les Balkans, était devenue explosive.En effet l\u2019URSS, fortement éprouvée par les conséquences de la deuxième grande guerre, voulut récupérer de deux façons : d\u2019abord les richesses, ensuite le pouvoir.En invoquant les droits du vainqueur et les paiements de guerre, l\u2019URSS démantela de nombreuses usines qu\u2019elle importa sur ses territoires ravagés et qui provenaient de la Pologne, de la Tchécoslovaquie, de la Roumanie et de tous les territoires foulés par ses armées triomphantes.Ces liquidations appauvrissaient les pays balkaniques, eux-mêmes dévastés.Bien davantage, l\u2019URSS ma- 246 L'ACTION NATIONALE nifesta une véritable manie impérialiste en requérant à Yalta, en 1945, les Balkans comme zone d\u2019influence.Les États baltiques et les États balkaniques devinrent, du coup, des colonies ou plutôt des satellites de l\u2019URSS qui ne se fit pas faute de les exploiter par les pressions les plus inimaginables.Le principe communiste de la zone d\u2019influence entre l\u2019Europe et l\u2019URSS rencontra le principe national.Ces pays auxquels une longue tradition avait donfié une forte identité nationale, ne pouvaient pas accepter facilement l'asservissement à l\u2019URSS.Il y eut les événements de Pologne, de Hongrie, de Tchécoslovaquie, le révisionnisme de Roumanie, etc., toutes étapes qui, sans affaiblir l\u2019URSS, l\u2019obligèrent à montrer les dents et firent paraître que les intérêts du pouvoir impérialiste n\u2019allaient pas dans le sens des intérêts de la classe ouvrière.La Yougoslavie, mieux située au point de vue géographique, pouvait afficher une indépendance plus réelle.Pour éviter d\u2019être menée, comme les autres pays balkaniques, par des fonctionnaires soviétiques et pour éviter le sabotage de son économie, elle courut les risques d\u2019une brisure avec l\u2019URSS.Sans laisser l\u2019idéologie communiste, elle prétendit apporter un véritable développement au marxisme-léninisme.L\u2019URSS taxa ces prétentions de « révisionnisme ».Mais le point faible de l\u2019URSS était précisément là : en parlant de la doctrine de Marx et de Lénine, on y avait russifié l\u2019industrie en transférant la gestion des usines aux mains de l\u2019État.Les ouvriers n\u2019étaient plus que des fonctionnaires de la machine de l\u2019État, du capitalisme d\u2019État.La classe ouvrière n\u2019était plus exploitée par des patrons mais par un seul patron qui s\u2019appelait l\u2019État et dont l\u2019instrument de domination était devenu la bureaucratie.Tito n\u2019eui pas de difficulté pour montrer que la dictature de l\u2019État prolétarien n\u2019était pas une libération mais un emprisonnement de la classe ouvrière.Il décida de remettre la gestion de l\u2019entreprise aux ouvriers.Toute la nation fut ainsi intéressée à défendre la production na- L\u2019AUTOGESTION 247 tionale contre l\u2019envahissement des directives et des contingentements imposés par l\u2019URSS.Avec l\u2019indépendance, la Yougoslavie entrait dans un communisme qui donnait sa place à l\u2019idée de nation.Le communisme monolithique évoluait vers la diversité dans l\u2019unité idéologique.Au marxisme russifié, les Yougoslaves opposaient un socialisme purifié.À l'étatisation de la propriété succède ici la socialisation véritable de la propriété.Plus fort encore, les Yougoslaves prétendirent changer les nationalisations d\u2019industrie en socialisations progressives.Ainsi les travailleurs deviendraient les maîtres de la production sous l\u2019égide de l\u2019État.L\u2019autogestion yougoslave prit, du jour au lendemain, une importance incroyable.L\u2019URSS parlait de « déviationnisme » et de trahison mais les penseurs marxistes plus indépendants y virent un moyen de mettre fin à l\u2019expansion de l\u2019impérialisme de l\u2019URSS dans les Balkans, d\u2019introduire le communisme au respect des nationalités et de permettre dans le bloc effroyablement durci du marxisme-stalinien le droit d\u2019opposition.On ne voulut pas parler d\u2019opposition mais de participation, d'autogestion et du droit des ouvriers de gérer leurs propres affaires.L\u2019opposition à la bureaucratie était évident dans le but de faire naître un véritable « esprit d\u2019entreprise socialiste ».La planification centrale pourrait dorénavant compter avec la collaboration ouvrière.La cogestion est indiscutablement une mesure sociale proposant une réforme en profondeur dans le système capitaliste.Les patrons la proposent ou les syndicats la revendiquent mais, jusqu\u2019à maintenant, la cogestion a rarement été totale invitant les représentants ouvriers à participer aux décisions sur l\u2019entreprise.La direction de l\u2019entreprise leur a plutôt « concédé » cette partie du pouvoir qui concerne les aspects «sociaux» de l\u2019entreprise comme l\u2019hygiène, le mieux-être du personnel, les vacances, l\u2019emploi ou le renvoi du personnel.Elle se réservait et se réserve encore l\u2019aspect économique et le pouvoir de la dernière décision.L\u2019autoges- 248 L'ACTION NATIONALE tion consiste plutôt dans la remise de toute l\u2019usine au collectif ou au conseil ouvrier élargi, incluant même les salariés ou les ingénieurs et les cadres.L\u2019autogestion suppose une très grande mesure d\u2019autonomie pour le collectif ouvrier qui a la responsabilité de l\u2019usine.Nous entrons là dans un autre monde.Les socialistes, distincts en cela des communistes, présentent l\u2019autogestion comme la mesure par excellence, la formule distinctive de leur mouvement.Il s\u2019agit d\u2019une réforme en profondeur qui, en peu de temps, transformerait tout le milieu ouvrier.C \u2014 VERS LA SOCIÉTÉ AUTOGÉRÉE.\u2014 La conduite de la Yougoslavie, face à l\u2019URSS, a beaucoup fait réfléchir tous les partis communistes sous la férule soviétique.Dès 1954, Imre Nagy, de Hongrie, présentait son parti communiste comme un organe de dialogue et de participation.Si en Yougoslavie, la création des conseils ouvriers et la mise en marche de l\u2019autogestion dans les entreprises, s\u2019est faite par en haut, par une décision des autorités suprêmes du parti, il n\u2019en fut pas ainsi dans les autres pays balkaniques.En Pologne, surtout en Tchécoslovaquie, « l\u2019initiative est venue des éléments d\u2019avant-garde de la classe ouvrière, en contact avec les intellectuels et étudiants.Ce sont les révisionnistes des pays de l\u2019Est qui ont mis en circulation cette idée d\u2019autogestion » 1.On voit dans l\u2019autogestion le moyen par excellence de corriger la gestion ultra-cen-tralisée que l\u2019URSS s\u2019impose à elle-même et à toutes ses colonies.On rejette le capitalisme privé mais, après avoir connu les imbécillités et le pouvoir dictatorial de la bureaucratie d\u2019un gouvernement totalitaire, on vit qu\u2019il fallait dépasser le capitalisme d\u2019État, si on voulait en arriver à un « socialisme à visage humain ».Maintenant c\u2019est toute la société qu\u2019il faut repenser en fonction de l\u2019autogestion.Non seulement il faut envisager de nouveaux rapports de production à l\u2019usine mais il faut envisager de nou- 1.François Fejtô : L'héritage de Lénine, Casterman, 1973, p.199. L'AUTOGESTION 249 veaux rapports entre l\u2019État et le peuple.Le modèle URSS est rejeté.On remonte donc d\u2019une réforme économique à une réforme politique.Ces idées ont tellement effrayé les dirigeants de l\u2019URSS et leur intelligence monolithique du marxisme, ils y ont vu une telle menace pour I hégémonie soviétique, que nous nous expliquons facilement pourquoi le Politburo envoya l\u2019armée et les tanks russes en Pologne, en Hongrie et surtout en Tchécoslovaquie en 1968.Mais ces idées n\u2019ont cessé de s\u2019enrichir dans tous les partis socialistes du monde, surtout en France où de grands esprits commencèrent à esquisser ce que serait la société autogérée.Marx avait refusé de décrire la société future où le prolétariat, débarrassé des patrons et de l\u2019État, recevrait en échange de son travail tout ce dont ii aurait besoin.Depuis lors, combien de marxistes se contentaient d\u2019une œuvre toute teintée de négativisme, sans rien offrir en compensation à leurs destructions complaisamment étalées.On aboutissait à la stérilité.Vint l\u2019URSS où les marxistes pourraient enfin montrer au monde les éléments d\u2019une société paradisiaque.Il n\u2019en fut rien : la stérilité de la pensée officielle, les abus d\u2019une bureaucratie envahissante, la mise au pas d\u2019une classe ouvrière plus prisonnière que libre, les écrasements successifs de la Pologne, de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et de tous les intellectuels envoyés au camp de concentration ou dans les hôpitaux psychiatriques, la volonté de faire servir le marxisme aux intérêts de l\u2019URSS avant ceux de la classe ouvrière, tout cela indiquait piétinement sur place.Enfin, les socialistes proposèrent la grande idée de l\u2019autogestion ou de la démocratisation dans la société socialiste.Au communisme primitif de l\u2019URSS, les socialistes opposaient le communisme évolué.L\u2019autogestion démocratique vaincrait l\u2019étatisme bureaucratique.On en finirait avec la dictature révoltante de l\u2019URSS, capable d\u2019écraser tous les partis ouvriers désireux de participer à la vie civique de leurs pays.Le marxisme officiel était atteint de sclérose : l\u2019autogestion vint montrer que le marxisme était encore une idéologie créatrice.Les corn- 250 L'ACTION NATIONALE munistes dissidents n\u2019y allaient pas par quatre chemins : « En URSS, c\u2019est l\u2019ancienne Russie des tsars qui continue à se développer.Le parti communiste soviétique c\u2019est l\u2019état-major de l\u2019impérialisme russe » 2.Partis à la recherche d\u2019un régime qui assure aux travailleurs la liberté la plus large et où ils pourraient participer, de façon réelle, à la direction de la vie sociale, les socialistes ont débouché sur l\u2019autogestion généralisée.De plus en plus on propose la société autogérée comme un modèle original.On a dépassé la fixation trop encombrante sur le modèle soviétique, comme Togliatti le signale dans son testament de 1964: «Une réflexion plus profonde sur la possibilité d\u2019accéder au socialisme par une voie pacifique, nous oblige à préciser ce qu\u2019est la démocratie pour nous, dans un État bourgeois, comment on peut élargir les frontières des libertés et des institutions démocratiques ».On peut affirmer que, depuis au moins 1965, les partis socialistes et plusieurs partis communistes du monde ont rejeté le monopole idéologique de l\u2019URSS et, partis à la recherche d\u2019une formule originale, ils se sont concentrés sur l'idée de l\u2019entreprise et de la société autogérée.On ne reviendra plus au modèle figé et sclérosé de la société soviétique et, devant l\u2019ampleur prise auprès des foules du monde entier par l\u2019idée d\u2019autogestion, il est probable que les communistes les plus orthodoxes finissent par y être gagnés.Le programme commun exposé par les partis communistes et socialistes de France montre avec force que si le parti communiste n\u2019a pas encore adhéré à la vision d\u2019une société autogérée, il ne s\u2019y oppose plus d\u2019une façon aussi dogmatique et définitive.Le poids de l\u2019histoire le fait pencher pour la méthode autoritaire et centralisée mais il lui faudra bien un jour accepter la décentralisation et servir vraiment la démocratie politique.Didier Motchane, dans un volume très intéressant intitulé Clefs pour le socialisme, a trouvé plusieurs for- 2.François Fejtô : L\u2019héritage de Lénine, Casterman, 1973, p.205. L'AUTOGESTION 251 mules pour bien mettre en relief l\u2019idée de société autogérée 3.Ainsi il dira : « Lénine définissait son socialisme par les soviets et l\u2019électricité.Aujourd\u2019hui, le socialisme c\u2019est l\u2019ordinateur autant que l\u2019autogestion » (p.20).Il veut montrer par là l\u2019importance de partir de la base, d\u2019écouter le peuple.Si l\u2019ordinateur aide à la planification générale d\u2019un pays, c\u2019est l\u2019autogestion qui fera le pays.Voilà ce qu\u2019est la socialisation, c\u2019est différent de ce marxisme durci et russifié qu\u2019on nous présente en URSS.La gestion de l\u2019entreprise et de l\u2019État doit être démocratique et il est indispensable que la collectivité participe à l\u2019élaboration de son avenir professionnel et civique.Les conseils d\u2019entreprise et de collectivités formeront les pierres de base de la société future.Cette large décentralisation permettra à tous de prendre part à la vitalité du pays vivant.Ces conseils populaires supposent la plus large liberté d\u2019expression et le pluralisme des partis.L\u2019État n\u2019aura plus à s\u2019identifier à un seul parti mais à se considérer comme au service de l\u2019ensemble des travailleurs, quelles que soient leurs options philosophiques et religieuses (p.33).Les syndicats récupéreront leur capacité de contestation et de proposition.Ce sont les travailleurs eux-mêmes qui s\u2019exprimeront et ce processus graduel devrait nous donner, sous la protection de l\u2019État, un socialisme humain.Ce socialisme humain ferait disparaître les classes entre les hommes et en supprimant les possibilités d\u2019exploitation nous en arriverions, sinon à l\u2019égalité parfaite, du moins à la fraternité acceptable.Le socialisme, en proposant aujourd\u2019hui l\u2019autogestion, revient de loin : « En tant qu\u2019armature intellectuelle d\u2019un pouvoir d\u2019État, dit Motchane, le dogmatisme que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui stalinien mais dont les racines sont bien plus anciennes que le pouvoir de Staline, a frappé pendant cinquante ans la pensée marxiste d\u2019une stérilité dont elle commence à peine à guérir.Ce n\u2019est 3.Didier Motchane : Clefs pour le socialisme, Seghers, 1973, 310 pp. 252 L\u2019ACTION NATIONALE pas par hasard qu\u2019elle n\u2019avait continué de progresser, depuis quelques générations, que dans les pays où la révolution n\u2019a pas eu lieu .Les marxistes dogmatiques prétendent qu\u2019achevé en tant que méthode \u2014 le matérialisme dialectique \u2014 le marxisme ne doit connaître d\u2019autre développement que celui d\u2019une axiomatique fixée une fois pour toutes » (p.82).Cela n\u2019est plus vrai.Il ajoute : « Ayant arrêté la Révolution au stade du capitalisme d\u2019État, le régime de l\u2019Union soviétique est devenu un adversaire objectif de la révolution, parce qu\u2019il présente l\u2019exemple d\u2019un socialisme dénaturé et qu\u2019il écrase par la force, comme jadis à Budapest et naguère à Prague, les tentatives de libération communiste qui se font jour dans les pays qui sont sous son empire » (p.105).« L\u2019Union soviétique a été le pays de la révolution.Elle n\u2019est pas devenue le pays du socialisme ».Ces jugements très perspicaces de la part d\u2019un penseur socialiste permettent de comprendre la passion nouvelle que l\u2019on met à explorer l\u2019idée de la société autogérée.L\u2019autogestion devient le socialisme en lui-même.A l\u2019oppression de la classe bourgeoise il ne faut pas substituer l\u2019oppression de la nouvelle classe bureaucratique.Pour en sortir il faut remettre à toute la société les moyens de se faire.On aboutit ainsi à une définition très large de l\u2019autogestion : une organisation de la société qui abolit toute division entre gouvernants et gouvernés, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une production autogérée ou d\u2019une société autogérée.Les modules régionaux ou cellulaires ne sont pas indépendants mais interdépendants par une série de conseils hiérarchisés des travailleurs, partant de l\u2019entreprise locale et du conseil de faubourg jusqu\u2019au conseil ou parlement national, avec toutes les variantes qui s\u2019imposeront suivant les nécessités et les demandes.« Nous désignons donc bien par autogestion le socialisme réalité, dira encore Motchane, c\u2019est-à-dire une société caractérisée par la disparition de la propriété du pouvoir, comme celle du pouvoir de la propriété, l\u2019abolition du salariat, la fin de l\u2019économie marchande.Il vise sous L'AUTOGESTION 253 toutes ses formes et dans ses aspects les plus concrets, l\u2019abolition de l\u2019exploitation de l\u2019homme par l\u2019homme» (p.247).D\u2019où la conclusion : « l\u2019autogestion ne se distingue pas de la démocratie véritable ».L\u2019autogestion veut dire démocratie vraie.Il \u2014COMMENT FONCTIONNE-T-ELLE?Pour bien comprendre l\u2019autogestion, telle que la décrivent les socialistes, il faut commencer par l\u2019expérience yougoslave qui, bien que cantonnée à I autogestion des entreprises, a été le plus intéressant laboratoire de l\u2019idée et de la praxis de l'autogestion.Pays formé de trois minorités, où le sentiment national s\u2019oppose parfois violemment au parti ou à la Ligue des communistes, la Yougoslavie, malgré ses difficultés propres, est restée très ouverte aux études entreprises par les Occidentaux.C\u2019est pourquoi ce pays est si sympathique et que de nombreux penseurs se sont penchés sur cet essai d\u2019une société nouvelle.Personne n\u2019attend de miracle et tous veulent tirer parti de cette expérience.En particulier nous avons les magistrales études d\u2019Albert Meister et celles d\u2019auteurs yougoslaves qui, sous la direction de Rudi Supek4, ont publié Étatisme et autogestion.De nombreux articles de revues socialistes ont popularisé l\u2019autogestion yougoslave permettant ainsi une prise de conscience réaliste qui va du refus à l\u2019admiration.A \u2014 L\u2019EXPÉRIENCE DU SOCIALISME YOUGOSLAVE.\u2014 Les Yougoslaves n\u2019ont pas inventé l\u2019élément fondamental de l\u2019autogestion des entreprises.Depuis que les socialistes existent, ils ont pensé former des conseils ouvriers.Dès qu\u2019un groupe s\u2019oppose à l\u2019État et à sa bureaucratie, les membres s\u2019unissent en conseils pour mieux expliciter leur point de vue et mieux le faire valoir.Le besoin d\u2019éclaircissement et la nécessité de la 4.Rudi Supek (sous la direction de) : Étatisme et autogestion, Bilan critique du socialisme yougoslave, Éditions Anthropos, 1973, 386 pp.(une douzaine d'études remarquables). 254 L\u2019ACTION NATIONALE stratégie ouvrière font naître, dans la collectivité ouvrière, la nécessité de s\u2019unir.Aussi la lutte pour la nouvelle société socialiste ne commence que là où se forment des conseils ouvriers.La Yougoslavie de Tito, ayant décidé de s\u2019éloigner du Komintern et de l\u2019encerclement ou de l\u2019étouffement par l\u2019URSS, généralisa dans toutes les entreprises industrielles la formule des conseils ouvriers.Là était le point neuf : un État remettant aux travailleurs la propriété de leur usine et de grands pouvoirs à l\u2019intérieur de cadres nationaux.L\u2019audace était vraiment incroyable.Il y avait un véritable départ vers l\u2019inconnu, vers l\u2019aventure.Est-ce que ce fut un succès ?Les socialistes yougoslaves ne sont pas encore sûrs d\u2019eux-mêmes.Les difficultés les ont mûris.Ljubomir Tadic écrira avec franchise : « Aujourd\u2019hui les conseils ouvriers cherchent encore leur voie.Parfois, ils reviennent sur leurs pas, en se demandant s\u2019ils constituent vraiment une meilleure organisation de travail économique que l\u2019organisation capitaliste, ou s\u2019ils représentent quelque chose de plus.Dans cette pénible hésitation entre aujourd\u2019hui et demain se cache le problème le plus ardu du socialisme contemporain.Dans de nombreux pays, la bourgeoisie a disparu en tant qua force sociale dirigeante, mais l\u2019on n\u2019a pas vu disparaître en même temps cet état aliéné qui caractérise la société bourgeoise.De même est resté le règne de la marchandise et de l\u2019argent que produit l\u2019objectivisme bourgeois, le règne des faits, l\u2019État, le droit et le réalisme politique » 6.Très tôt on s\u2019est aperçu que les conseils ouvriers appliqués aux relations de production au seul niveau de l\u2019entreprise et des organismes locaux n\u2019avaient vraiment pas de liberté tant que la bureaucratie les mettait au pas.Et dépasser la bureaucratie supposait l\u2019accomplissement total de l\u2019autogestion, « c\u2019est-à-dire la conversion des organismes centraux de l\u2019État en institutions 5.Étude parue dans le volume de Rudi Supek, op.cit., p.59-60. L'AUTOGESTION 255 autogérées » 6.Par là seulement en arrivera-t-on à abolir toutes les formes d\u2019oppression humaine afin que la vie communautaire soit l\u2019affaire de tous.Par là la politique devient philosophie sociale.Les uns voudraient en faire un programme applicable immédiatement, comme par décrets de l\u2019État.Les autres, plus clairvoyants, précisent que l\u2019essentiel c\u2019est de toujours tendre à l\u2019autogestion bien plus que l\u2019urgence de sa réalisation 7.Les conseils ouvriers sont formés des représentants des unités de travail formées dans l\u2019entreprise qui devient ainsi une communauté de ces unités de travail.Parfois ces conseils ouvriers élisent les directeurs, parfois ces directeurs leur sont imposés soit par l\u2019État, soit par la banque qui a investi dans l\u2019entreprise.La propriété de l\u2019entreprise ne relève plus de l\u2019État mais du conseil ouvrier : nous avons donc ici un rejet de l\u2019étatisation et de la nationalisation au profit de la socialisation de l\u2019entreprise.Il y a participation aux bénéfices dans la mesure où l\u2019État le permet soit par sa politique des prix, des salaires ou des investissements.Tito n\u2019a pas essayé de leurrer les ouvriers en leur disant qu\u2019il leur laisserait un « certain argent de poche ».Suivant la taille de l\u2019entreprise on a une autogestion à un, deux ou trois paliers.Dans les grandes entreprises comme les chemins de fer, la construction, les mines, il est difficile de convier tous les ouvriers à la démocratie directe mais généralement l\u2019ensemble des travailleurs élit le conseil ouvrier au scrutin secret.Dans l\u2019usine SAVA, 3000 ouvriers, qui fabrique des pneumatiques et des articles en caoutchouc, le conseil ouvrier comprend treize organismes d\u2019exécution.Aux aciéries de Jessenice, 6000 ouvriers, le conseil ouvrier forme le quatrième palier et est composé de 69 membres.Le groupe de travail est la cellule de base et le premier palier de l\u2019autogestion : on en compte 254 composés de 6.\tMihailo Markovic : Socialisme et autogestion, paru dans Rudi Supek, op.cit., p.130.7.\tidem, p.133. 256 L'action nationalë 8 à 50 membres chacun.Toutes les réunions ont lieu pendant les heures de travail.Les réunions sont longues.L\u2019absentéisme fréquent.Aussi la démocratie menace-t-elle la productivité et le rendement général.Par ailleurs le sens des responsabilités et d\u2019identification sociale avec l\u2019entreprise ne peut aller qu\u2019en augmentant, pas tellement à cause des répartitions de bénéfices qu\u2019à cause d\u2019une nouvelle intelligence du travail de chacun dans l\u2019ensemble de l\u2019entreprise.La complexité économique et sociale est parfois telle que l\u2019ouvrier répond par le désintéressement et l\u2019apathie.D\u2019où l\u2019immense problème que tous les observateurs et les économistes de la Yougoslave relèvent avec Albert Meister : « Il faut faire vivre ces structures, ce qui, dans le long terme, apparaît comme le problème fondamental » 8 La plupart des entreprises yougoslaves autogérées ont des organes d\u2019autogestion à deux paliers, ce qui est facile à comprendre.Parfois la complexité effraie même les experts.Ainsi « les Établissements Crvena Zastava, de Kragujevac (23,000 ouvriers produisant 110,000 automobiles par an) ont 14 conseils ouvriers, 15 comités de gestion, 19 conseils dans les organisations de travail associé, 134 présidences de réunions de travailleurs, soit 1431 élus siégeant dans les organes de gestion (pour la durée d\u2019un seul mandat), sans compter les membres des commissions permanentes ou temporaires » 9.À l\u2019entreprise de savons et détergents Saponija, 319 travailleurs sur 1400 font partie des organes d\u2019autogestion et des organes auxiliaires.Le conseil ouviier élit le comité de gestion qui en est son organe d\u2019exécution.Il est élu chaque année et est généralement composé de 9 à 11 membres.Le directeur fait obligatoirement partie du comité de gestion.Au-dessus de la collectivité du travail, du conseil ouvrier et du comité de gestion, il y a le directeur qui 8.\tMilojko Drulovic : L\u2019autogestion à l\u2019épreuve, Fayard, 1973, p.52 et sq.\u2014 Le texte de Meister est cité dans Le Devoir, samedi, 3 août 1974, p.5.9.\tMilojko Drulovic : L\u2019autogestion à l\u2019épreuve, Fayard, 1973, p.57. L'AUTOGESTION 257 jouit d\u2019une très large autonomie.Si des difficultés surgissent entre lui et le conseil ouvrier, c\u2019est le conseil de la commune qui règle le différend.Car en dehors de l\u2019entreprise, il y a des conseils représentant une région, une commune, tous autogérés.Il est élu ordinairement par le conseil ouvrier pour quatre ans et, s\u2019il n\u2019y a pas d\u2019empêchements, pour un autre quatre ans.Souvent le directeur essaie de minimiser l\u2019influence du conseil ouvrier et il s\u2019appuie alors sur les compétences des cadres techniques et économiques.D\u2019où une tension entre la démocratie à l\u2019usine et le rendement.Les tensions qui existaient hier entre le patron et les ouvriers en régime capitaliste, se retrouvent sous une autre forme en régime socialiste.L\u2019autogestion leur permet d\u2019affleurer avec vigueur.Une conséquence prévisible de l\u2019autogestion est celle-ci : plus on monte dans les paliers de l\u2019autogestion, plus on passe de l\u2019entreprise à la région et des régions aux nations (il y en a six en Yougoslavie) et des nations à une espèce de parlement ouvrier pour tout le pays, plus on observe certains phénomènes comme les suivants : le nombre d\u2019ouvriers et de producteurs diminue pour faire place à des fonctionnaires du gouvernement, à l\u2019intelligentsia qui fournit les cadres.Le caractère prolétarien s\u2019efface devant la nécessité des compétences.Or les membres élus ont tendance à se faire réélire, ce qui augmente la stabilité du système et en même temps son durcissement.Ce qui a pour effet d\u2019expliquer la passivité et l\u2019indifférence d\u2019un bon nombre d\u2019ouvriers dans les unités de travail, devant l\u2019impossibilité de se faire entendre et de modifier les politiques établies.Impression d\u2019impuissance qui submerge la base.De sorte que les grandes initiatives viennent encore d\u2019en haut.Et le cycle de l\u2019aliénation peut recommencer indéfiniment.Les socialistes sont très sensibilisés à ce danger et ils déclarent hautement que l\u2019autogestion ne vaut rien si elle ne sert qu\u2019à augmenter le mieux-être ouvrier plutôt que son plus-être. 258 L'ACTION NATIONALE La franchise des penseurs yougoslaves et des statistiques de l\u2019État fait de ce pays un véritable chantier d\u2019une société nouvelle.De nombreux obstacles empêchent de croire dans l\u2019autogestion comme dans une panacée à tous les maux.Mais la vision d\u2019une nouvelle société à construire est tenace.Les motifs de tension sont nombreux.Mais qui peut refuser sa sympathie à ce pays ouvert, consacré à une tâche aux répercussions si humaines ?Les correctifs apportés aux erreurs massives des Soviétiques vont dans le sens d\u2019une société plus humaine, où la participation de tous n\u2019est pas un vain mot.On rencontre l\u2019humaine nature, celle que tous les faiseurs de plans oublient trop facilement.Là comme ailleurs, les ouvriers en grand nombre préféreront à une réunion obligatoire le spectacle d\u2019une bonne partie de « soccer ».L\u2019esprit du trade-unionisme, si tenace chez un grand nombre d\u2019ouvriers qui ne demandent à toutes les institutions où on veut l\u2019enrégimenter, qu\u2019un meilleur salaire, ne débouche pas facilement sur le socialisme convaincu des dirigeants.B \u2014 LES DIFFICULTÉS DE L\u2019AUTOGESTION.\u2014 En 1973, à Paris, eut lieu un colloque sur l\u2019autogestion, puis une nouvelle rencontre les 16 et 17 février 1974.L\u2019ancien utopisme socialiste, celui de Babeuf, (1760-1797), de Saint-Simon (1760-1825), de Fourier (1772-1837), etc., est définitivement dépassé.Cependant l\u2019autogestion qui représente un changement profond, comme celui de ne plus se sentir intégré dans une structure hiérarchique, exige beaucoup de réalisme.Et ici les tempéraments se donnent libre cours : les uns verseront vers le pragmatisme anglo-saxon et les autres vers l\u2019imaginatif suivant que la tendance de l\u2019un va vers l\u2019économique ou que la tendance de l\u2019autre oscille vers le politique.Le goût du changement est là mais on ne marche plus sur le seul enthousiasme délirant des fondateurs du socialisme : il s\u2019agit d\u2019un univers à faire qu\u2019il est encore bien difficile de décrire avec suffisamment de précision. L'AUTOGESTION 259 1 \u2014 CLASSE OUVRIÈRE ET PARTI OUVRIER.\u2014 La dfficulté la plus fondamentale provient de la distinction entre la classe ouvrière et le parti ouvrier.Marx et Engels ont souvent souligné une sorte d\u2019identité entre la classe et le parti.Mais il est évident que la classe ouvrière dépasse largement le parti.Le parti est nécessairement formé d\u2019une certaine élite, il représente la conscience du mouvement de classe, il se fait le porte-parole de la classe ouvrière.Au début ces considérations paraissaient claires mais aujourd\u2019hui elles ne le sont plus.N\u2019est-ce pas en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie que les ouvriers se sont révoltés contre le parti ?Bien loin d\u2019avoir identité de nature, bien loin d\u2019être la conscience et le porte-parole objectif des ouvriers, le parti s\u2019est souvent présenté comme le manipulateur, le dogmatique et le colonisé de l\u2019URSS.La classe ouvrière peut-elle s'élever par elle-même à des préoccupations qui dépassent les positions économiques et sociales (meilleures conditions de vie, de salaire et de travail) ?Comment la classe ouvrière prendra-t-elle conscience de l\u2019idéologie socialiste ?Nombreux sont les marxistes et les socialistes selon qui cette idéologie doit provenir de l\u2019extérieur, c\u2019est-à-dire de l\u2019intelligentsia bourgeoise, sous forme d\u2019étudiants ou d\u2019universitaires : « L\u2019intelligentsia, en entrant dans le mouvement, doit offrir au prolétariat le savoir politique, lui donner une compétence politique, l\u2019armer pour l\u2019action, l\u2019organiser politiquement et le conduire des formes de lutte trade-unionistes instinctives à la lutte révolutionnaire consciente » 10.Les conséquences de ce point de départ c\u2019est que l\u2019autogestion n\u2019est vraiment prolétarienne que dans les unités fondamentales de travail.À tous les échelons supérieurs, il faut faire intervenir une bureaucratie qui relève de l\u2019intelligentsia ou du parti bien plus que de la classe ouvrière.L\u2019intelligentsia, à cause de responsabi- 10.Ljubomir Tadic: Le prolétariat et la bureaucratie, Étude parue dans le volume de Rudi Supek déjà mentionné, 1973, p.63. 260 L'ACTION NATIONALE lités plus grandes, s\u2019attend à recevoir un salaire supérieur à celui des manœuvres ou des ouvriers spécialisés.Les inégalités naturelles aboutissent à des inégalités politiques et économiques.De là des frictions entre l\u2019idéalisme de ceux qui ont rêvé l\u2019autogestion et de ceux qui l\u2019appliquent.Rosa Luxembourg, contre Lénine, avait bien prévu cette naissance (inévitable ?) d\u2019une bureaucratie, d\u2019une nouvelle classe privilégiée où le comité central, est surtout formé par des cadres venus de l\u2019intelligentsia.Devant le parti, la classe ouvrière a la nette sensation de n\u2019être qu\u2019un organe exécutif plus ou moins impuissant.L\u2019autogestion devient alors une organisation plus politique qu\u2019économique, ce qui constitue un frein au développement de l\u2019entreprise ou du pays.Au moins cela demeure une menace.À quoi servirait la disparition de la propriété privée et sa socialisation si la classe ouvrière n\u2019en a pas vraiment la gestion ?2 \u2014 L'AUTOGESTION ET L\u2019ÉTAT.\u2014 Plus grave, parce que plus protonde et constante, se révèle l\u2019action de l\u2019État face aux entreprises autogérées.Il est exact de dire que les Yougoslaves ont voulu l\u2019autogestion pour débarrasser la classe ouvrière de toute bureaucratie pesante, soviétique ou yougoslave.Ils ont voulu l\u2019autogestion pour remettre toute la production entre les mains de la classe ouvrière.Cette volonté de décentralisation, cette volonté d\u2019extirper dans la classe ouvrière les vieilles habitudes d\u2019obéissance et de servilité, cette volonté d\u2019instiller dans la conscience ouvrière la responsabilité de l\u2019entreprise entière, cela est excellent.On a donc voulu la démocratie dans l\u2019entreprise mais on l\u2019a refusée au sens politique.La Yougoslavie se débat dans cette contradiction fondamentale : une dictature qui veut la liberté de l\u2019entreprise.Rosa Luxembourg écrivait : « Sans les élections générales, sans une liberté totale de la presse, et de réunion, sans liberté de la lutte et des idées, la vie meurt dans toutes les institutions publiques.Elle ne devient qu\u2019apparence de vie, et la bureaucratie est le seul élément qui demeure actif. L'AUTOGESTION 261 C\u2019est une loi à laquelle nul ne peut échapper.La vie publique se réfugie peu à peu au sommet ; quelques dizaines de chefs de parti, avec une énergie inépuisable et un idéalisme sans borne, dirigent et régnent.La direction de la vie publique se trouve en fait entre les mains d\u2019une dizaine d\u2019hommes d\u2019une éminente intelligence, tandis que l\u2019élite de la classe ouvrière est invitée de temps à autre à se rassembler pour applaudir aux discours des chefs, et pour voter à l\u2019unanimité ce qu\u2019ils lui soumettent.Il s\u2019agit donc au fond d\u2019un gouvernement de coterie, d\u2019une dictature certes, mais pas celle du prolétariat : celle d\u2019une poignée de politiciens, autrement dit une dictature au sens bourgeois, au sens de domination jacobine » n.L\u2019État contrôle les entreprises de différentes façons : par les prix lorsqu\u2019il fixe par exemple le prix des chaussures ou celui des logements ; par les impôts au prorata des bénéfices accomplis par les entreprises ; par les achats à l\u2019étranger pour un équipement neuf ; par les banques qui, par les crédits ou l\u2019investissement, imposeront des dirigeants-surveillants ; par la Ligue communiste dont les membres, ouvriers de chaque usine, fournissent des renseignements aux autorités politiques ; par les syndicats qui peuvent s\u2019opposer aux dirigeants d\u2019une entreprise ; par la concurrence entre les entreprises autogérées ; par le jeu d\u2019influence entre les régions et les six nationalités présentes en Yougoslavie (les Croates contre les Serbes, ou les Slovènes, etc.).3 \u2014 L\u2019AUTOGESTION VS LA COGESTION ET LA COOPÉRATIVE.\u2014 Albert Meister, qui tient compte à la fois de l\u2019esprit créateur et du réalisme en parlant de l\u2019autogestion yougoslave, arrive mal à classer l\u2019autogestion dans son inspiration originale.Il trouve qu\u2019elle pen- 11.Rosa Luxembourg: La révolution russe.Ed.Spartacus, Paris, 1946, p.42.Elle a écrit aussi cette belle pensée: «La liberté réservée aux seuls membres du gouvernement, aux seuls membres d'un parti, si nombreux soient-ils, ce n\u2019est pas la liberté.La liberté est toujours la liberté de celui qui pense autrement » (p.39). 262 L\u2019ACTION NATIONALE che actuellement vers une sorte de cogestion entre l\u2019entreprise et l\u2019État.L\u2019entreprise représenterait l\u2019élément démocratique et l\u2019État l\u2019élément dictatorial.L\u2019équilibre, entre les deux régimes, permettrait à l\u2019autogestion de s\u2019implanter mais pas de se développer toujours avec succès.Plus l\u2019entreprise est prospère, plus l\u2019autogestion connaît de liberté.Mais si les difficultés économiques s\u2019accumulent, alors l\u2019État intervient et dirige au point que la démocratie d\u2019entreprise se trouve sérieusement limitée.Enfin, M.Meister trouve une ressemblance frappante entre l\u2019autogestion yougoslave et la formule coopérative.Bien sûr, il y a des différences : en régime d\u2019autogestion la propriété est sociale tandis qu\u2019en régime de coopération la propriété, divisée en parts sociales, reste individuelle.En régime coopératif, chacun est entièrement libre d\u2019en faire parti et la liberté de chaque coopérative est en principe, face à l\u2019État, complète.L\u2019autogestion est une idéologie qui proclame la transformation de la société.La coopération est aussi une idéologie qui proclame un changement de la mentalité et des mœurs d\u2019un pays mais l\u2019accent n'est pas mis sur les mêmes rouages.On veut, dans les deux institutions, corriger le capitalisme mais la part d\u2019idéologie et de politisation est beaucoup moins forte dans le mouvement coopératif.Pour tout dire, elle me paraît, dans l\u2019activité coopérative, beaucoup plus réaliste, plus gradualiste.L\u2019autogestion cherche avant tout des transformations structurelles de la société, l\u2019abolition de la propriété privée.Elle est impatiente.Mais elle n\u2019a pas encore vaincu l\u2019autoritarisme dans la production et dans la politique.Introduire l\u2019autogestion dans l\u2019administration est-ce que cela est possible ?ou utopique ?Alors, si l\u2019autogestion a profondément pensé la transformation de l\u2019entreprise, elle n\u2019a pas encore pensé la transformation de l\u2019État autogéré.CONCLUSION La création progressive d\u2019une démocratie autogérée fait appel aux plus nobles instincts des citoyens et doit L\u2019AUTOGESTION 263 rester un idéal au cœur des hommes.Chacun, avec tous les autres, maître de son sort, de son avenir, voilà une vision qui touche le cœur de l\u2019homme, qui l\u2019appelle à une dignité encore inconnue.Il nous reste à départager le bon grain de ce qui ne l\u2019est pas.L\u2019autogestion en Yougoslavie n\u2019a pas dit son dernier mot.Il est possible, qu\u2019après Tito, elle connaisse une recrudescence ou un étouffement plus ou moins généralisé.Quoi qu\u2019il en soit, la Yougoslavie, comme chantier de l\u2019idée, nous a montré le plus beau côté du socialisme humain.« Les institutions de la société, dira Milojko Drulovic 12, n'acquièrent pleinement leur sens que si elles créent les conditions dans lesquelles l\u2019homme, au lieu de les revendiquer, se conférera lui-même les droits qui lui sont nécessaires ».Si Lénine et Staline ont dit : politique d\u2019abord ! voici que le socialisme de l\u2019autogestion dit : l\u2019homme d\u2019abord ! Comment ne pas l\u2019honorer pour cet idéal, pour cette incessante recherche, depuis plus d\u2019un siècle, vers une formule qui enfermerait son esprit ?Le marxisme, par son centralisme appuyé sur l\u2019armée et la police secrète, a stérilisé cette recherche d\u2019un humanisme plus plénier.Trop doctrinaire, il a oublié la présence de l\u2019homme.Il a servi une doctrine incomplète, fascinante mais combien limitée, plutôt que les hommes.Il ne les a pas conduits au bonheur mais dans une prison où le lavage des cerveaux est quotidien.Ne nous faut-il pas préférer la grande pensée d\u2019un Robert Aron 13 lorsqu\u2019il déplore jusqu\u2019à quel point ces grandes doctrines, ces grands plans qui veulent écraser l\u2019homme, sont vidés de l\u2019homme réel.« On ne peut pas vivre toujours dans un monde peuplé d\u2019absents .La révolution marxiste, faisant sa part à l\u2019Histoire mais l\u2019exprimant en schéma, croit enfermer nos existences dans un système dialectique.Le citoyen, le prolétaire, l\u2019homme des urnes, l\u2019homme des masses, le consommateur, le producteur, le mobilisable, le contribuable.autant d\u2019apparences qui masquent les réalités, autant d\u2019alibis fournis pour ca- 12.Milojko Drulovic : L\u2019autogestion à l\u2019épreuve, Fayard, 1973, p.232. 264 L\u2019ACTION NATIONALE moufler une absence.L\u2019homme (comme Dieu, d\u2019ailleurs, qui lui est consanguin, intime) ne s\u2019incarne que dans l\u2019Histoire et non pas dans les idées.Dans les réalités complexes et lourdes, confuses et contradictoires, de l\u2019existence sur terre et non dans la facilité bien peignée, bien ordonnée des conceptions théoriques, même matérialistes ou techniques.Dans la vie et non dans les livres.Dans les matrices des femmes, non dans des urnes ou dans les cerveaux artificiels des machines électroniques.Croire en l\u2019homme .c\u2019est accepter sa présence et même toutes ses présences.» L\u2019autogestion, en nous délivrant de la violence révolutionnaire, est un pas réel vers un monde plus fraternel ou, au moins plus humain.Comme la C.F.D.T., de France, le signale : « Elle est un projet-révolution par ses objectifs et une remise en cause permanente de sa réalisation, afin de ne pas se figer dans des structures bureaucratiques.En cela, elle n\u2019est pas sécurisante mais imaginative et ouverte sur le changement.C\u2019est de la lutte elle-même que surgiront les expériences les plus significatives en matière d\u2019autogestion, à condition toutefois de susciter une conscience ouvrière éclairée sur ce problème » 14.BIBLIOGRAPHIE : François Fejto : L\u2019héritage de Lénine, Casterman, 1973, 400 pp.Livre remarquable.Semaine sociale de France, Chrétiens et églises dans la vie politique, Lyon, 1973, 320 pp.Didier Motchane : Clefs pour le socialisme, Seghers, 1973, 310 pp.Rudi Supek : Étatisme et autogestion (une douzaine d\u2019études) Anthropos, 1973, 386 pp.Milojko Drulovic : L\u2019autogestion à l\u2019épreuve, Fayard, 1973, 234 pp.13.\tRobert Aron : Le socialisme français face au marxisme, Grasset, 1971, p.265-266.14.\tMaire, Krumnow et Detroz : La C.F.D.T.et l\u2019autogestion, Cerf, 1973, p.78. L\u2019AUTOGESTION 265 Maurice Cliquet : Dialogues et participation dans l\u2019entreprise, Ed.Chancelier, 1963, 150 pp.Robert Aron : Le socialisme français face au marxisme, Grasset, 1971, 280 pp.Georges Lefranc : Le socialisme réformiste, PUF, 1971, 126 pp.François Houtart et André Rousseau : L\u2019Église et les mouvements révolutionnaires.Éd.Vie Ouvrière, 1972, 174 pp.Georges Hourdin : Catholiques et socialistes, Grasset, 1973, 272 pp.La revue ESPRIT: L\u2019utopie ou la raison dans l\u2019imaginaire, avril 1974, passim.Milovan Djilas : Une société imparfaite, Calman-Lévy, 1969, 296 pp.Jacques Droz : Histoire générale du socialisme, PUF, Tome 1 (des origines à 1875), 1972, 658 pp.Tome 2 (de 1875 à 1919), PUF.Tome 3 (de 1919 à nos jours), PUF.Roy Medvedev: De la démocratie socialiste, Grasset, 1972, 390 pp.Edmond Maire, Alfred Krumnow, Albert Detraz : La C.F.D.T.et l\u2019autogestion.Cerf, 1973, 96 pp.Yvon Bourdet : La délivrance de Prométhée.Pour une théorie politique de l\u2019autogestion.Éd.Anthropos, Paris, 1970, 290 pp.Bonne bibliographie. La Révolution étudiante -f- 5e Démission générale de l'autorité par Jules-Bernard Gingras DÉMISSION GÉNÉRALE DE L\u2019AUTORITÉ\t267 Laissons d\u2019abord la paroi© au Dr Clark Kerr, ex-président et chancelier de l\u2019Université de Californie à Berkeley, celui qu\u2019on a appelé aux États-Unis « le plus fameux éducateur de la nation » : « Quand on dit : qu\u2019est-ce qui ne va pas chez la jeune génération ?on devrait demander : qu'est-ce qui ne va pas dans le pays ?Les étudiants de n\u2019importe quel pays marchent ordinairement dans la même direction que le pays.Seulement, les étudiants vont un peu plus vite et un peu plus loin.Si donc vous voulez comprendre les étudiants, vous devez chercher à comprendre le pays.» 1 En d\u2019autres termes, nous dirons que la jeunesse ne fait qu\u2019incarner le pays actuel, que mettre en relief ses traits fondamentaux.Mais le raccourci ainsi créé, à cause de l\u2019exagération émotive propre à la jeunesse, \u2014 fait saillir les points caractéristiques d\u2019une étape particulière de l\u2019histoire.Quand on fait un tour d\u2019horizon et se donne la peine de lire attentivement l\u2019énorme in-folio des réclamations et protestations étudiantes sur le continent, on ne tarde pas à s\u2019apercevoir, qu\u2019à travers le fatras, une idée surnage, qui semble synthétiser tous les griefs : la déshumanisation de la vie sociale.« Nous sommes, disent-ils, \u2014 condamnés à vivre dans un monde déshumanisé.» Ici, on ne peut s\u2019empêcher de leur donner raison.Mais il faut s\u2019arrêter là, car des solutions qu\u2019ils proposent, bien peu méritent d\u2019être retenues.Elles visent, pour la plupart, à tout détruire.Si on les mettait en pratique, elles résulteraient en une hécatombe sans précédent, dont l\u2019humanité n\u2019aurait pas trop d\u2019un siècle à se relever.À une conférence tenue en août 1957 au «Centre pour l\u2019étude des institutions démocratiques » de Santa Barbara en Californie, l'un des meneurs de la révolte dans son université, fit la déclaration suivante : « Je crois qu\u2019il y a quelque chose de fondamentalement mauvais dans 1.Pour les articles précédents de cette série, voir L\u2019Action nationale, déc.1973, février, mars et octobre 1974. 268 L'ACTION NATIONALE ce pays et le mal est causé par les institutions de ce pays.Je crois sincèrement que les institutions de ce pays doivent être détruites.1 2 D\u2019autres sont allés beaucoup plus loin.Une société déshumanisée ! Le reproche me paraît beaucoup mieux fondé, que les jeunes, dans leur ignorance et leur inexpérience, peuvent le penser.Non seulement, comme ils disent, sont-ils condamnés à vivre dans un monde déshumanisé, mais sans qu\u2019ils en aient conscience, ils sont eux-mêmes le produit de cette déshumanisation et la preuve vivante qu\u2019ils ont raison sur ce point.À vrai dire, c\u2019est par un mouvement insensible que nous avons été amenés où nous sommes et seul le philosophe social pourrait en indiquer clairement les étapes.Cependant, en ces dernières années, la vitesse s\u2019est accrue au point qu\u2019un homme au cours de sa propre vie, peut en mesurer la progression.On peut donc considérer la déshumanisation de la culture occidentale comme un facteur de subversion et même de nihilisme, comme le note le Dr Sydney Ahl-strom, dans un récent article des « Annals » (janvier 1970).Il est certain qu\u2019il éclaire certaines découvertes du domaine familial et scolaire.Déshumanisation est un terme générique terriblement étendu.Il inclut de nombreux aspects, dont nous examinerons les principaux.Pour nous en tenir aux facteurs culturels, cette déshumanisation semble être, au premier chef, le résultat : 1)\td\u2019une démission générale de l\u2019autorité politique et judiciaire ; 2)\tdu moratorium accordé à l\u2019adolescence ; 1.\tPsychology Today, Oct.1967, p.27.2.\tRapport publié en 1968, p.26. DÉMISSION GÉNÉRALE DE L\u2019AUTORITÉ 269 3)\tdes exagérations de la publicité et des média de communication ; 4)\tde la décadence de la moralité publique et de la religion ; 5)\tdu conflit des générations.Les autres facteurs semblent n\u2019avoir été que secondaires dans leurs effets.Sans méconnaître pour autant la valeur motivante de quelques-uns d'entre eux, ils peuvent être rangés soit parmi les occasions, soit parmi les prétextes ou mécanismes psychologiques d\u2019auto-justification.Ce sont, bien entendu : 1)\tL\u2019urbanisation exagérée, imposant la vie de masse ; 2)\tles luttes raciales ; 3)\tl\u2019organisation technocratique de la société ; 4)\tl\u2019immobilité de l\u2019appareil éducatif ; 5)\tla guerre du Vietnam.Le présent article ne traitera que du premier des facteurs primaires.Les autres seront traités dans des articles subséquents.* * * DÉMISSION GÉNÉRALE DE L'AUTORITÉ POLITIQUE ET JUDICIAIRE Le législatif L\u2019autorité est avant tout un facteur essentiel d\u2019unité.Lorsqu\u2019elle fait défaut, dans quelque société que ce soit, la masse se fractionne et il est bien à craindre qu\u2019avant longtemps, les fractions ne deviennent des factions.C\u2019est dire que, lorsque les liens de sujétion se relâchent, la dissension apparaît.C\u2019est bien ce qui est arrivé aux États-Unis, dont le bloc compact, à la fois idéologique et culturel, fit pendant longtemps l\u2019étonnement des nations.Idées et conduites plus ou moins stéréotypées. 270 L'ACTION NATIONALE Même sentiment de supériorité que l\u2019on retrouvait jusque chez l\u2019enfant de 12 ans.Aujourd\u2019hui, nous sommes en face d\u2019un pays profondément divisé.Il faut aller au delà des individus et des contingences historiques pour en trouver les raisons profondes.Le Dr Keniston, de l\u2019Université Yale, compare à ce sujet son pays avec les pays européens, en particulier l\u2019Allemagne : « Dans ce pays, \u2014 les États-Unis, \u2014 dit-il, il y a quelque chose dans la structure institutionnelle, qui rend les chefs moins autoritaires que les sujets, \u2014 plus haut vous montez, moins vous trouvez d\u2019autorité.Dans cette société, plus haut vous montez, plus les gens sont libéraux.» 3 Il insiste sur le fait que ce n\u2019est pas une question de personnalité, mais plutôt de structure : « Les institutions d\u2019une société déterminent la sorte de gens qui accède au pouvoir.» 4 Sans attaquer directement le régime démocratique, Keniston nous incite à croire qu\u2019il ne favorise pas l\u2019accession au pouvoir des plus capables.Ce qui justifierait le reproche du Dr Richard Flacks à la démocratie jeffer-sonnienne, qu\u2019il qualifie de « monkey on our back ».Quant à moi, je parlerais plutôt des exagérations et des abus de la démocratie, dont nous verrons plus loin les néfastes effets.Mais il y a plus.Non seulement bien souvent les élus ne sont pas de vrais chefs, mais il semble que, dans bien des cas, lorsqu\u2019ils arrivent au pouvoir, ils perdent le pouvoir.Ils pouvaient disposer d\u2019une certaine puissance comme chef de la majorité ou de la minorité dans les assemblées délibérantes, mais lorsqu\u2019ils parviennent au rang suprême, ils sont en butte à tellement d\u2019opinions contradictoires et de demi-dieux politiques, qu\u2019ils en sont réduits à suivre plutôt qu\u2019à frayer la voie.Que peut faire, par exemple, un Président Nixon, républicain, en 3.\tK.Keniston, The Psychology of Student activists, p 20.4.\tIdem, p.20. DÉMISSION GÉNÉRALE DE L'AUTORITÉ 271 face d\u2019un Congrès démocrate ?Il ne peut même choisir ses collaborateurs immédiats sans l\u2019agrément des partis qui l\u2019opposent.Les hommes qu\u2019il nommera ne seront donc pas les meilleurs, mais les moins offensifs.Nominations de compromis conduisant à une politique de compromis.L\u2019acuité du problème est encore accrue du fait de l'égalitarisme, qui se généralise de plus en plus, grâce à la puissance du journalisme.Un égalitarisme d\u2019un genre à part ; qui n\u2019inclut pas les noirs, malgré la nouvelle législation et son étroite et décevante application, non plus que les étrangers en général, d\u2019après une récente enquête du Dr Harvey Harristein de l\u2019Université Columbia.Un égalitarisme paradoxal qui se marie à l\u2019exclusivisme.Ici, il faut bien distinguer entre égalité et égalitarisme.L\u2019égalité humaine, basée sur l\u2019identité de la personne humaine chez tous les individus est une chose ; l\u2019égalitarisme en est une autre.L\u2019égalitarisme consiste à rendre artificiellement égal ce qui est naturellement inégal.C\u2019est un défi au bon sens et son application conduit à i\u2019absurde.On l\u2019a bien vu lors de la publication de l\u2019encyclique « Humanum Genus ».La déclaration pontificale, présentée en regard de ses opposants, sur un pied d\u2019égalité sans aucun fondement dans la réalité, à cause de la confusion des domaines ou de la disproportion frappante entre les qualifications des opinants.Un journal américain, par exemple, présentait sur la même page, avec photos, la thèse de Paul VI et l\u2019opposition d\u2019un collégien, comme simplement deux opinions.Cette attitude est cause de confusion même dans l\u2019Église, mais surtout elle consacre le sacrifice de la qualité au profit de la quantité.La quantité devient alors à la fois une attitude mentale et un mode de vie.En cas de conflit, la quantité a toujours le dernier mot.Ainsi dans le domaine éducationnel aux États-Unis, tous devaient faire les mêmes études, même s\u2019ils en étaient incapables.Tout le monde devait conquérir les mêmes diplômes, même l\u2019ar- 272 L'ACTION NATIONALE riéré mental et l\u2019apathique.Le conflit ne pouvait être réduit que par des sanctions pires que le mal : promotion automatique, abaissement du niveau académique, médiocrité généralisée, etc.Le régime politique, lui, pouvait peut-être se révéler efficace lorsque les principes initiaux, légués par les fondateurs, qui n\u2019étaient pas égalitaristes, étaient encore vivaces et donnaient le ton, mais aujourd\u2019hui, les principes ayant cédé devant le pragmatisme, on ne trouve plus qu\u2019un émiettement de l\u2019autorité, dont les parcelles s\u2019annulent l\u2019une l\u2019autre.La corruption démocratique donne naissance à un autre problème : la quasi impossibilité pour l\u2019homme public de dire la vérité au peuple.Les exigences de I électoralisme généralisé ont donné naissance, non seulement à la démagogie de la part des gouvernants, mais à un autre phénomène que j\u2019appellerais négatif.Nous sommes en face d\u2019une masse populaire habituée à la flatterie depuis plus de cent ans.Pour obtenir son vote, les candidats aux mandats publics ont pratiqué la surenchère de l\u2019adulation.La levée de boucliers qui a salué certains discours a prouvé encore une fois que l\u2019oreille populaire ne peut tolérer le reproche, ni même la réticence dans la louange.Malheur au politicien qui ose dire ce qu\u2019il pense, qui ose signaler une erreur populaire ou heurter un préjugé ! Son sort est vite réglé.La loi de l\u2019électoralisme, c\u2019est que l\u2019électeur a toujours raison.Si le négociant habile sait que le client a toujours raison, combien plus le candidat ou l\u2019élu en quête de nouveaux suffrages ! Comme résultat, une législation, elle aussi de compromis ou de médiocrité, où le bien du peuple est souvent sacrifié à des intrigues partisanes ou des chantages politiques ou encore à l\u2019égalitarisme sacré.L\u2019absence de principes se retrouvera encore assez souvent dans les relations entre les « États » et le gouvernement central, dont les lois et les idéaux seront souvent en opposition.À la faveur de ce conflit, d\u2019innom- DÉMISSION GÉNÉRALE DE L\u2019AUTORITÉ 273 brables abus pourront se glisser et les seuls à en bénéficier seront en définitive les membres de la pègre et les exploiteurs publics.Le cas de la pornographie est maintenant classique.Le judiciaire La lutte pour la décence a bien montré que le mal touche un autre aspect de l\u2019autorité que le législatif, c est le judiciaire.À ce propos, il faut parler, non pas seulement d\u2019exagération, mais d\u2019abus d\u2019électoralisme.L indépendance est, à l\u2019égal de la compétence, le bien suprême de la magistrature.En principe, cette indépendance doit s\u2019étendre jusque dans les relations avec les organes gouvernementaux.C\u2019est un article sacré de la Constitution.Or, la magistrature américaine n\u2019est pas indépendante.Non seulement la plupart des juges sont-ils élus, mais encore le procureur de l\u2019État dans chaque district.Si vous ajoutez à cela que la force policière est elle-même élue, le Shérif dans chaque comté et le chef de police dans la plupart des villes, vous comprendrez beaucoup de choses autrement inexplicables.C\u2019est que les magistrats aussi bien que les policiers, sont forcément des politiciens.À ce titre, ils dépendent des partis, de la caisse électorale et de ceux qui veulent bien l\u2019alimenter.Ils ont donc, par la force des choses, des partisans et des opposants.À leurs partisans, ils sont plus ou moins liés par des promesses électorales.Quant à leur opposants, s\u2019ils ne peuvent les rallier par des compromis, ils seront souvent enclins à leur faire expier leur opposition, lorsque l\u2019occasion s\u2019en présentera.On verra des avocats démocrates refuser de plaider, et pour cause, devant des juges républicains et vice-versa.Au Canada cependant, la police semble être plus consciente de l\u2019importance de l\u2019ordre public, puisqu\u2019à son congrès de juillet 1971, elle s\u2019est plainte de l\u2019inutilité de son travail devant l'indulgence exagérée des tribunaux.Elle a déclaré : « La police recherche les criminels et la cour les acquitte.» La raison, c\u2019est sans doute 274 L'ACTION NATIONALE qu\u2019elle est moins politisée, moins soumise à l\u2019électoralisme.Cette attitude de la magistrature qui se généralise de plus en plus, est-elle le résultat de convictions personnelles ?ou de la peur de l\u2019opinion ?ou du conditionnement par les grands media d\u2019information, en général sympathiques aux révolutionnaires et hostiles aux forces policières ?Autant de questions qu\u2019il est permis de se poser.En tout cas, le résultat n\u2019est pas douteux, c\u2019est l\u2019impunité.Bien avant nos temps, il y eut des révoltes.Celle des étudiants parisiens au Moyen-Âge, celle des suffragettes en Angleterre, celle des Doukobors, des Patriotes de 37 et de Louis Riel au Canada, celle du Sud contre le Nord aux États-Unis.La différence fondamentale entre hier et aujourd\u2019hui n\u2019est pas du côté des insoumis, mais dans l\u2019attitude de ceux qui représentent l\u2019ordre.Le Nord a vaincu le Sud rebelle par la force des armes et en sacrifiant des milliers de vies humaines.L\u2019Angleterre a fait donner le fouet aux suffragettes et le Canada, aux Doukobors.Les Patriotes sont morts ou se sont exilés.Enfin, Riel a été exécuté.Napoléon lui aussi pensait qu\u2019une rébellion n\u2019est matée que par la force.À ceux qui le questionnaient au sujet du dilemme de Louis XVI, il répondait: «J\u2019aurais fait mitrailler cette canaille.» La violence appelle la violence : ainsi parlait le bon sens autrefois.Aujourd\u2019hui, en dépit de l\u2019avis d\u2019éminents psychologues (comme le Dr Richard Flacks, président de l\u2019American Psychological Association), il tient un autre langage.Est-ce parce que nous sommes plus civilisés et répugnons aux moyens de répression ?L\u2019argument est spécieux, car en fait, la violence n\u2019a pas cessé d\u2019exister, mais elle est devenue unilatérale.Elle est toute du côté des factieux et elle prend d\u2019autant plus de force qu\u2019elle ne soulève aucune représaille.Il y a donc en fait plus de violence et de plus dangereuse, car au lieu de jouer en faveur de l\u2019ordre, elle joue en faveur du désordre. DÉMISSION GÉNÉRALE DE L'AUTORITÉ 275 Ne sont-ce pas plutôt les fibres morales qui sont affectées ?Mgr Sheen pensait de ses compatriotes qu\u2019ils avaient perdu la capacité de s\u2019indigner devant le mal.Le Dr Greenson, psychiatre de l\u2019Université de Californie, disait dernièrement aux membres de l\u2019Association Nationale pour la santé mentale des États-Unis, « qu\u2019on doit enseigner aux enfants que haïr est normal.Tout dépend de ce que vous haïssez et pour quelle raison.» Il expliquait encore que ne pas haïr ce qui doit être haï, le mal par exemple, constitue une source de troubles émotifs et de conduite désordonnée.Il terminait par cette affirmation surprenante : « Si nous ignorons la haine, nous ne préparons pas nos enfants pour le monde dans lequel nous vivons maintenant.Les gens qui ne peuvent rien haïr du monde extérieur, finissent d\u2019habitude par se haïr eux-mêmes » 6.Sommes-nous encore capables de distinguer entre l\u2019innocent et le coupable, entre violence justifiée et violence injustifiée, entre violence légitime et violence illégitime, violence offensive et violence défensive ?J'appelle légitime, la violence qui se déploie pour éviter de plus grands excès, une plus grande violence, une plus grande injustice.La violence comme remède quand tous les autres sont épuisés.Blâme-t-on le corps médical de la violence chimique ou chirurgicale de certains traitements ?Que penser de gouvernements, qui n\u2019ont qu\u2019une stratégie, celle du repli ?Que penser de gouvernants, qui ayant accepté le mandat de gardiens de l\u2019ordre public, n\u2019ont pas le courage de le défendre quand il est attaqué ?Que pourraient-ils répondre à ce peuple qui souffre du désordre dans sa chair, dans ses biens, et même dans sa santé mentale ?Qu\u2019a-t-il fait, ce peuple paisible, pour être condamné au supplice de la peur ?à vivre sous la menace des bombes et du vandalisme ?à ne plus même pouvoir célébrer sa fête nationale dans la paix ?5.Behavior Today, 30 novembre 1970. 276 L'ACTION NATIONALE L\u2019Université, à son tour, est devenue une arène.On peut présumer que la majorité des étudiants y est allée dans le désir de s\u2019instruire.Eux-mêmes, les étudiants et leurs parents ont travaillé pour qu'ils puissent acquérir connaissances et qualifications.Et voilà que, sans aucun mandat, des factieux transforment les institutions de haut-savoir en autant de champs de bataille.Les cours sont arrêtés, l\u2019étude est impossible.Les non-participants sont en butte aux invectives, à l\u2019ostrascisme et même aux voies de fait, s\u2019ils refusent d\u2019entrer dans la danse.Est-il si difficile de voir là une injustice ?Injustice envers élèves et parents.On pourrait aller plus loin et se demander : Quand le calme est revenu, qui paie les dommages, qui répare les pots cassés ?Sont-ce, comme il se doit, ceux qui les ont cassés ?La réponse, nous la connaissons.C\u2019est le bon public, qui n\u2019a été que le spectateur impuissant.Il faudra en effet puiser dans les fonds civiques.Si, chaque année, les Commissions scolaires et les institutions d\u2019enseignement sont obligées de prévoir dans leurs budgets des milliers de dollars seulement pour le vandalisme, cela veut dire que les impôts augmenteront.Le fardeau sera plus lourd pour le travailleur.En d autres termes, aux jeunes criminels, on accordera l\u2019indulgence réservée à l\u2019irresponsabilité et ce seront les parents qui paieront.Est-ce juste ?Est-ce logique ?Est-ce éducatif ?Or quelle a été la réaction de l\u2019autorité universitaire ?Même lorsqu\u2019il a été publiquement reconnu que les activités révolutionnaires constituaient une menace directe à la liberté des non-participants, les autorités s\u2019en sont pour ainsi dire lavé les mains, refusant de suivre le conseil du Dr Richard Flacks, qui écrit : « Les gens qui nuisent aux autres et refusent de suivre les règles doivent être giflés .» 6 Ils ont répondu à la violence et à l\u2019injustice par des paroles, se désintéressant du sort de ceux qui en souffraient.À peu près uniformément, la dissension a été tolérée sans représailles punitives, au 6.Ibidem, p.18. DÉMISSION GÉNÉRALE DE L\u2019AUTORITÉ\t277 point que les programmes ont été chambardés ou suspendus, à cause d\u2019actes de violence et de coercition, écrit le Dr Rubenstein.7 La coercition a été du côté de la révolte, non du côté de l\u2019ordre.Le président de l\u2019Université de Rochester, le Dr Allen Wallis s\u2019en explique ainsi : « À une communauté dédiée à la vie de l\u2019esprit, entretenue par le discours raisonné, la persuasion et le dialogue, rien n\u2019est plus répugnant que la coercition.Même l\u2019usage de la coercition pour prévenir la coercition est abhorré par nous .Nous devons reconnaître cependant, que nous pouvons nous trouver face à face avec le même dilemme qui, à travers les âges, a été celui de groupes consacrés à une vie libre et paisible.Le dilemme est qu\u2019un petit groupe, qui est déterminé à faire prévaloir ses vues même au prix de l\u2019obstruction et de la coercition, puisse fournir la preuve que la liberté et la paix ne peuvent coexister.Un groupe aussi déterminé peut certainement détruire l\u2019une ou l\u2019autre temporairement.» 8 L\u2019exemple le plus frappant de cet état d\u2019esprit chez certains intellectuels, vous le trouvez dans l\u2019aventure récente du Dr Benjamin Spock.Si l\u2019on en juge par le volume des ventes de ses ouvrages, dont l\u2019un a battu tous les records mondiaux après la Bible, le Dr Spock était reconnu comme le plus fameux de tous les pédiatres du monde.Or le Dr Spock pour entrer corps et âme dans la danse de la révolution admet franchement qu\u2019il a dû mettre en veilleuse, plusieurs de ses théories médicales psychologiques, en d\u2019autres termes, qu\u2019il agit en contradiction avec ce qu\u2019il a enseigné tout au long de sa carrière.Pour comble, l\u2019Université de Princeton conférait en juin 1970, un doctorat honorifique à Bob Dylan « le symbole vivant de la désaffection juvénile » pour les institutions de haut savoir.Et quand par hasard il se rencontrait un président ayant assez de cran pour ne pas céder à la violence et à l\u2019intimidation, ce sont des professeurs 7.\tIbidem.8.\tDéclaration publique, citée par Rubenstein, ib., p.135. 278 L\u2019ACTION NATIONALE qui poussaient à la vendetta contre lui.C\u2019est ce qui est arrivé à Columbia contre le président Grayson en 1968, quand des professeurs dits libéraux réussirent à faire du chef des insurgés, Mark Rudd, une personnalité nationale.Le problème est précisément là.Cette horreur de la violence est loin d\u2019être partagée par les activistes.Une portion de la « Nouvelle Gauche » en effet a fait son éducation politique sous l\u2019influence du Marxisme extrémiste.« Un groupe est fortement influencé par les notions de guérillas et les écrits de Debray, de Guevara et de Mao Tse-Tung, » \u2014 écrit le Dr Keniston,9.La plupart sont convaincus que Marx a raison, lorsqu\u2019il prétend que la révolution est le moteur du progrès.Situation paradoxale.La violence destructive a libre cours parce que l\u2019autorité, académique réprouve la violence ! L\u2019autorité politique partage peut-être ce noble sentiment, mais ici, il s\u2019y mêle un facteur encore plus puissant, la peur d\u2019un électorat conditionné par la presse et les média d\u2019information.La partialité en faveur de la révolution, dont ces derniers ont été accusés par le vice-président des États-Unis en 1969, semble un fait indéniable.Cette tendance semble encore plus marquée au Québec.(L\u2019explication définitive ne peut se trouver en réalité que dans la confusion philosophique, qui prévaut dans le monde adulte, au sujet des notions édulcorées de liberté et de démocratie.) L'expérience a prouvé que si nous sommes plus humains que les marxistes au point de départ, notre conception globale de la liberté n\u2019est guère meilleure, puisque nous ne savons pas où nous arrêter, nous ne savons plus où placer la frontière entre la liberté et l\u2019anarchie, entre l\u2019usage et l\u2019abus.En conséquence, l\u2019expression « le monde libre » n\u2019évoque plus des pays où ordre et liberté se complètent mutuellement dans l\u2019harmonie, mais des pays d\u2019abus de la liberté et d\u2019où l\u2019ordre est banni.9.K.Keniston, ibidem, p.18. DÉMISSION GÉNÉRALE DE L\u2019AUTORITÉ 279 Cette mésestime de l\u2019ordre, l\u2019ordre pourtant si nécessaire à l\u2019équilibre personnel et social, ne peut trouver son origine que dans un glissement vers une conception totalement matérialiste du rôle de l\u2019État.La tendance à faire de la moralité une affaire subjective, soumise au seul bon plaisir de l'individu ou de la foule, a singulièrement infirmé la notion d\u2019ordre public.Si l\u2019État n\u2019a d\u2019autorité que sur les éléments purement matériels de la vie sociale, quelle protection reste-t-il à ce bien commun, qui s'appelle la moralité publique et sans lequel l\u2019ordre n\u2019a plus d\u2019assises ?La moralité n\u2019est qu\u2019une conséquence de la nature.Or, quelle autorité l\u2019individu a-t-il pour changer sa propre nature ?La nature est un absolu, qui échappe au libre arbitre.C\u2019est un fait éternel.L\u2019homme possède donc un droit naturel à la paix publique, qui seule lui permet de se développer et de s\u2019épanouir selon sa nature.Mais ce droit devient caduc, du moment qu\u2019on en retranche l'aspect moral, car la paix a besoin de normes, et ces normes, ce sont précisément les exigences de la nature.Le refus des adultes constitués en autorité d\u2019intervenir efficacement et par des moyens idoines résulte donc en une injustice flagrante vis-à-vis de la majorité et un encouragement au désordre.C\u2019est ce qui arrive à chaque fois que, pour des considérations d\u2019égoïsme ou d\u2019opportunisme, l\u2019autorité, quelle qu\u2019elle soit, est infidèle à son mandat.Cet encouragement au désordre constitue lui-même une injustice vis-à-vis des auteurs mêmes du désordre, car il y a, outre le bien commun à procurer, le bien de la jeunesse elle-même.Les fauteurs de désordre n\u2019étant pas des adultes mais des adolescents, le devoir du monde adulte à leur égard prend un autre aspect et une nouvelle urgence.Si l\u2019on admet que l\u2019adolescent a le droit de devenir à son tour un adulte normal et équilibré et qu\u2019il ne puisse y parvenir sans secours de l\u2019adulte, il a donc le droit 280 L'ACTION NATIONALE d\u2019être redressé, lorsqu\u2019il s\u2019écarte du chemin qui y mène.Il a le droit de vivre dans un monde favorable à son développement, et il n\u2019y a pas de formation véritable dans le désordre.Il a donc droit à ce que l\u2019ordre soit maintenu, même contre son gré, car son opposition présente n\u2019est due qu\u2019à un choix irrationnel, fruit d'une émotivité adolescente incontrôlée, qu\u2019il sera le premier à déplorer au jour de sa maturité.Cette inconséquence, cette irresponsabilité sont normales chez l\u2019adolescent.Ce qui ne l\u2019est pas, c\u2019est la réaction ou l\u2019absence de réaction de l\u2019adulte responsable.À cette réaction logique et en définitive bénéfique, l\u2019adolescent a droit, même si, à ce stade, il ne l\u2019admet ni la comprend.Si l\u2019autorité avait dans le passé pris la même attitude, l\u2019adolescence, dont la nature n\u2019a pas changé, aurait été en perpétuelle rébellion et le nombre des ratés, des déséquilibrés et des criminels aurait sensiblement augmenté. L'ACTION NATIONALE 281 Liberté et restrictions Extrait de LETTRES D\u2019ASIE No 11.\u2014 Avril 1974 DISCIPLINE TOTALE : la CHINE Ceux qui n\u2019ont jamais vécu dans un pays communiste, ou un pays gouverné par une autorité totalement centralisée, peuvent difficilement s'imaginer ce à quoi ressemble la vie dans ce milieu.La Chine était un pays où il y avait peu d\u2019ingérence gouvernementale dans la vie privée de chaque individu.Existaient cependant beaucoup de règles sociales traditionnelles.Ces règles étaient presque imperceptibles, des règles si élastiques qu'elles étaient à peine remarquées par les non-initiés.Les bonnes manières à table en est un exemple classique.Un étranger a l\u2019impression qu'il n\u2019existe pas de règles d'étiquette à table en Chine.Son hôte, pour le mettre à i'aise, l\u2019encouragera à manger de la façon qui lui plaira.Il faudra un certain temps pour le visiteur innocent à découvrir qu\u2019il y a beaucoup de règles d'étiquette à table, que, par exemple, manger beaucoup des quelques premiers plats servis à un banquet semble un peu stupide, et prendre beaucoup de riz à la fin du dîner est considéré comme une preuve qu\u2019il n'y avait pas suffisamment à manger.Il y avait beaucoup de règles profondément ancrées dans la vie sociale ; pour l\u2019éducation des enfants, il n\u2019existait pas de strictes rengaines telles que « tu dois faire ceci » ou « tu ne dois pas faire cela » ; les motifs de bonne conduite étaient patiemment expliqués.Cependant l\u2019éducation était sévère et les enfants craignaient leurs parents.Dans la vie sociale il y avait une grande latitude et une grande liberté.Les gens n\u2019intervenaient pas dans les affaires des autres et le gouvernement ne s\u2019immisçait pas dans la vie privée de l'individu. 282 L\u2019ACTION NATIONALE PERTES La discipline totale et rigide amenée par le communisme à la Chine est quelque chose de nouveau et d'inattendu.Ce que signifie la liberté n\u2019est compris que lorsqu'elle est perdue.Il existe une grande et longue série de libertés humaines qui peuvent se perdre une à une.La perte d\u2019une liberté peut ne pas être très ressentie, mais l\u2019effet accumulé de la perte de séries entières de libertés peut devenir décourageante.RÉSIDENCE L\u2019endroil de votre travail est important sous plus d\u2019un aspect.Votre carte de résidence est donnée là où vous travaillez.Si vous quittez et vous rendez ailleurs, vous n'aurez pas de carte de résidence dans votre nouvel endroit.Et sans carte de résidence, il est difficile de survivre.Votre billet de rationnement pour la nourriture et celui pour la pièce de cotonnade et beaucoup d\u2019autres billets de ration vous sont donnés d\u2019après votre permis de résidence.Sans permis vous n\u2019aurez aucun billet pour la plupart des choses nécessaires essentielles.L\u2019ORGANISATION Désirez-vous être transféré, vous devez en faire la demande à l\u2019organisation.Le mot organisation en Chine devrait de no3 jours s'écrire avec un « O » majuscule.C\u2019est la toute-puissante Organisation qui détient votre soit.L\u2019Organisation pratiquement signifie le Comité du Parti qui y est inclus.Lorsque vous parlez avec des gens venus du Continent vous percevez par la façon de prononcer le mot « Organisation » combien importante elle est, et combien c\u2019est votre sort qui en dépend entièrement.QU\u2019ÊTES-VOUS ?Dans des circonstances normales, et si votre besogne vous plaît, ceci n\u2019importe pas beaucoup.Mais quand arrivent les campagnes politiques \u2014 et les 25 années d\u2019histoire de la République Populaire de Chine » ont été un enchaînement de campagnes politiques \u2014 l'Organisation alors devient très importante.Quand une vague anti-intellectuelle balaye le pays \u2014 comme cela s\u2019est produit jadis en 1957-58, et de nouveau durant la révolution culturelle, et cette année reprend encore avec la critique de Confucius \u2014 c\u2019est alors qu\u2019un grand nombre de professeurs d'université sont envoyés dans les LIBERTÉS ET RESTRICTIONS 283 villages pour y devenir paysans.Vous ignorez combien de temps vous resterez là, pour six mois ou pour la vie.Au moment où vous vous y attendez le moins, quand change le vent politique de Pékin, vous pourrez bien réintégrer votre chaire.Mais une année après vous pourrez bien être renvoyé pour devenir un ouvrier industriel, et encore une fois vous ignorez combien cela durera.Un tel professeur a dit qu'il importe peu combien vous gagnez.Combien vous mangez et comment vous vous habillez ; le fait le plus dur est de ne pas savoir ce que vous êtes, ni ce que vous serez demain.Vous êtes un impuissant, une non-personne au service d\u2019une grosse machine.CEUX QUI ABANDONNENT Il y a un flot constant de réfugiés sortant de Chine.Plusieurs milliers, la plupart des jeunes, risquent leur vie pour nager jusqu'à Hong-Kong.Ce sont des étudiants envoyés aux villages.Ils s\u2019enfuient parce que, comme ils le disent, Ils n\u2019ont aucun avenir en Chine.L\u2019année dernière, pour la première fois en plusieurs années, une grande quantité de gens reçurent des permis de sortie (d'exil) et quittèrent la Chine légalement ; plusieurs d\u2019entre eux venaient de familles vivant dans les pays du Sud-Est asiatique.Quelques-uns d\u2019entre ces nouveaux arrivés avaient de solides positions en Chine.Plusieurs étaient médecins ou ingénieurs.Pourquoi ont-ils quitté ?La réponse universellement donnée est, à cause de l'atmosphère d\u2019oppression et de restrictions de toutes sortes.Quand ils étaient jeunes, ils étalent revenus dans la « Patrie de leurs Pères >-avec enthousiasme et de grandes espérances.Ils terminèrent leurs études en Chine, obtinrent des emplois avec un salaire minimum \u2014 entre temps ils se sont mariés et ont élevé des enfants \u2014 mais pour les 15 dernières années leur salaire est demeuré le même.À L\u2019INTÉRIEUR DE LA FAMILLE Les restrictions qu\u2019ils trouvèrent oppressives ne concernaient pas seulement leur mode de vie.Les chaînes spirituelles ou morales étaient encore plus difficiles à supporter.D'aucuns disent que ça ne vaut pas la peine d\u2019avoir des enfants parce que les enfants ne vous appartiennent pas.S\u2019ils sont jeunes, vous et votre femme n\u2019osez pas parler devant eux.Peut-être écoutez-vous des émissions étrangères pour 284 L'ACTION NATIONALE savoir ce qui se passe dans le monde, mais vous n\u2019osez pas le dire à vos enfants.Si vous êtes d\u2019une famille chrétienne vous n\u2019osez pas dire un mot de religion à vos enfants, parce qu\u2019ils pourraient en faire mention à l\u2019école et toute la famille pourrait en être inquiétée.Une fois parvenus à l\u2019âge de 15 ou 16 ans, plusieurs de ces enfants sont envoyés dans les villages.Non seulement les parents ne peuvent protester mais encore doivent-ils dire combien ils sont heureux de les laisser partir.En théorie, ils sont partis définitivement pour s\u2019établir dans les villages pour toute la vie.Les parents doivent dire \u2014 de telles paroles sont même parfois radio-diffusées \u2014 qu\u2019ils sont heureux de voir leurs enfants ainsi sous les soins du Parti Communiste.Mais le fait demeure que beaucoup d\u2019enfants retournent illégalement dans les villes ; et alors ils n\u2019ont pas de permis de résidence et pas de billets de ration pour la nourriture, et deviennent ainsi un fardeau de surcroît pour la famille.LES YEUX QUI VOUS ÉPIENT De nos jours il y a très peu de privauté en Chine.Trop de gens vous surveillent.Il n'y a pas que l\u2019Organisation ; il y a le Comité de Rue et l\u2019organisation du Parti qui surveillent ceux qui vous visitent et ce que vous faites jour et nuit.Et il y a la station de police du quartier qui travaille avec la coopération du Comité de Rue.CULTURE Même la musique que vous écoutez ne passe-t-elle pas inaperçue.Il y eut un temps, il y a quelque dix ans déjà, quand les gens pouvaient garder des disques de musique classique occidentale.Mais la révolution culturelle a prohibé tout cela comme musique bourgeoise occidentale.En 1972-73, il y eut une certaine détente assez visible.Mais en janvier 1974, la musique occidentale, Beethoven et Schubert, fut de nouveau condamnée.Vos lectures sont aussi restreintes.On trouve très peu de livres, excepté les histoires révolutionnaires et les livres d\u2019interprétation marxiste de l\u2019Histoire de Chine.Ces livres, récemment publiés, servent d'outillage dans la lutte politique actuelle.Un livre sur l\u2019histoire de la littérature chinoise publié il y a 10 ans a été réimprimé sous une forme revisée, pour en ajuster le contenu à la tonalité de la politique actuelle.Il LIBERTÉS ET RESTRICTIONS 285 y a dix ans le livre disait que dans son temps Confucius était « progressif ».Cette remarque positive a été tout simplement renversée pour la négative et la nouvelle édition dit que Confucius est un « réactionnaire ».PENSÉES Derrière tout cela se cache la question importante : vos pensées et le degré de votre loyauté politique.Pas nécessaire de connaître beaucoup le Marxisme, mais il vous faut savoir la dernière ligne de conduite politique publiée dans les journaux.Le peuple en Chine lit les journaux surtout pour savoir ce qu\u2019il faut dire et ce qu\u2019il ne faut pas dire.Il y a trois ans, auriez-vous dit un seul mot de blâme au sujet de Lin Piao que vous vous seriez trouvé en difficultés ; aujourd hui c est le contraire.Il y a trois ans il fallait montrer un visage en colère quand vous entendiez mentionner les États-Unis.Puis cela fut changé et l\u2019on vous a dit de vous montrer polis pour tous les étrangers.Mais aujourd\u2019hui vous ignorez ce que vous devez faire exactement.Avec tous ces changements, vous n\u2019êtes pas supposés avoir un seul doute sur le grand chef le Président Mao.Mais ses Pensées sont aussi une menace, un danger.Si l'on vous soupçonne de déviation politique, le premier pas pris contre vous est de vous appeler à étudier les Pensées.Le peuple en Chine s'est bien adapté à ces conditions de vie.Les gens préfèrent ne pas parler et ne pas penser politique pour n\u2019avoir pas à penser ou à dire des erreurs.Ils sont très circonspects quand ils causent avec les amis et ils ne traitent pas de choses importantes devant les enfants.Rencontrent-ils des étrangers, ils disent les choses 'correctes'.Ils sont convaincus que l\u2019étranger sait qu'ils ne pourraient parler autrement.Ce qui est étrange, c'est que l\u2019étranger ignore que leurs langues sont liées.Traduit par Gabriel Brossard ¦ \u2022 ¦ Nos annonceurs participent à la vie de la revue.Nos lecteurs sont tous intéressés à leur succès .Ils les consultent d'abord .RÉPERTOIRE DES RUBRIQUES Assurances générales\tCoopératives Assurance vie\tÉditions Avocats\tFer Banque\tImprimeries Cigarettes\tMercerie Comptables\tPlacements Construction Quincaillerie Il Répertoire des Noms Alliance Banque Provinciale du Canada Bélanger, Lorenzo & Associés Bellefleur, Gustave Bertrand, Guy Bilodeau, Réal Brabant, Aurèle Brassard, Jean Buffet Louis-Quinze Camus, Raymond Canuel, Germain Chabot, Pierre Charbonneau, Yves Charron, Gabriel Chevrier, J.-Normand Cossette, Jean-Marie DeGrandpré, Colas, Deschênes, Godin Desforges, Beaudry, Germain & Associés Desjardins, Gilles Doray, Pierre Éditions Bellarmin Fédération des Magasins Co-op Filion, Roland Gauvreau, Charles-A.Grenier, Paul Houde, G.-E.Jacques-Cartier (Imprimerie) Janin Construction Jasmin.Alban Journal OffSet Lanqe, Émilien Lanthier, Roger La Québécoise La Solidarité L\u2019Économie Mutuelle Létourneau, Bernard Maillé, Gilles Mainville, George Maranda, Jean-Hubert Marcil, Pierre-Paul Michaud, Robert Montréal Oxygène Morais, André Pelletier, Jean-François Poirier, Fernand Prévost, Maurice Rheault, Fernand Richard, Clément Robillard, Michel Robillard, Pierre Roy, Édouard Roy, Robert Senécal, Yvan Thérien Frères Vachon, Robert Viau, Lucien & Associés Ill SOCIÉTÉ NATIONALE DE FIDUCIE L'ÉCONOMIE MUTUELLE D'ASSURANCE SOCIÉTÉ NATIONALE D'ASSURANCES À VOTRE SERVICE DANS LE GROUPE DE POINTE \u2022\tAssurance-vie régulière et variable \u2022\tAssurance collective \u2022\tRentes viagères \u2022\tRevenu-épargne variable C ° N O M I E mutuelle d\u2019assurance Agences et unités DRUMMOND VILLE \u2022 GRANBY \u2022 JOLIETTE \u2022 LAVAL \u2022 LONGUEUIL MONTRÉAL \u2022 OTTAWA \u2022 QUÉBEC \u2022 SHERBROOKE 385 est, rue Sherbrooke, Montréal H2X 3N9, tel.: 844-2050 IV ASSURANCES GÉNÉRALES ROGER LANTHIER & FILS 655,chemin Bord de l\u2019eau, 878-2455 \u2014 671-6102 St-Lambert ASSURANCE-VIE l\u2019essentiel d\u2019abord tance mutuelle-vie AVOCATS GUY BERTRAND &\tde Grandpré, Colas, Amyot, CLÉMENT RICHARD, avocats\tLesage, Deschênes & Godin.\tAvocats 42, rue Ste-Anne, suite 200\t2501, Tour de la Bourse Québec\tPlace Victoria \u2014 Montréal 115 Téléphone : 692-3951\tTéléphone : 878-4311 François-Albert Angers LA COOPÉRATION \u2022 Le premier tome vient de paraître aux éditions Fides (245 est, bout.Dorchester, Montréal \u2014 861-9621).Le deuxième tome paraîtra cet automne.Il s'agit d\u2019une oeuvre d\u2019envergure internationale et la plus importante aussi pour construire le Québec nouveau. BANQUE Le mieux-vivre, îCV contagieux.Venez ^l\u2019attraper chez nous.I banque provincials LA BANQUE DU MIEUX-VIVRE COMPTABLES LUCIEN VIAU & ASSOCIÉS comptables agréés Charles Gauvreau, C.A.Fernand Rheault, C.A.Robert Roy, C.A.Pierre Doray, C.A.Yves Charbonneau, C.A.210 ouest, boul.Crémazie, suite 4 Montréal 351\t388-9251 Lorenzo Bélanger et Associés comptables agréées 2055, rue Peel, bureau 1025 Montréal, Québec H3A 1V4\t(514) 849-9167 COOPÉRATIVES îcooprixsîî _C\u2019EST LA SOLUTION Desforges, Beaudry, Germain & Associés Comptables agréés 210 ouest, boul.Crémazie, suite 2 Montréal 354 \u2014 Tél.\u2022 388-5738 VI DES LIVRES ACTUELS Richard Arès, S.J.: Nos grandes options politiques et constitutionnelles.1) Canada, 2) Canada bilingue, 3) Canada français 4) Québec.Tome IV de la série
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.