L'action nationale, 1 février 1977, Février
[" L'ACTION NATIONALE Volume LXVI, Numéro 6 Février 1977 $1.50 JEAN-YVES CHOUINARD L\u2019autodétermination et les Laurentiens MAURICE LEBEL La culture dans notre âge de transition ANDRÉ GAULIN Réponse au P.Légaré PATRICK ALLEN Au fil de l\u2019actualité POUR VOS ACHATS CONSULTEZ NOTRE RÉPERTOIRE D'ANNONCEURS CLASSIFIÉS TABLE DES MATIÈRES pages EDITORIAL : Trois nouvelles (Jean Genest).403 Jean-Yves CHOUINARD : L\u2019autodétermination et les Laurentiens.410 Fr.-A.ANGERS : Pour un Québec clairement et définitivement français.423 Maurice LEBEL : La culture dans notre âge de transition.454 André GAULIN\t:\tRéponse au P.Légaré.470 Patrick ALLEN\t:\tAu fil de l'actualité.473 Desforges, Beaudry, Germain & Associés Comptables agréés 210 ouest, boul.Crémazie, suite 2 Montréal H2P 2S4 \u2014 Tél.: 308-5738 F.X.LANGE INC.ACIER DE STRUCTURE SECOND TIGE À BÉTON \u2014 PLAQUES 11580 est, boul.Henri-Bourassa MONTRÉAL H1C 1C6 - 648-7445 de Grandpré, Colas, Amyot, Lesage, Deschênes & Godin.Avocats 2501, Tour de la Bourse Place Victoria \u2014 Montréal H4Z 1C2 Téléphone : 878-4311 GUY BERTRAND & CLÉMENT RICHARD, avocats 42, rue Ste-Anne, suite 200 Québec G1R 3X3 Téléphone : 692-3951 388 5781\t8125, rue Saint-Laurent IMPRIMERIE JACQUES-CARTIER INC.Imprimeurs-lithographes Service d\u2019artistes Montréal, Qué.H2P 2M1 8477, 8e ave, Mtl H1Z 2X2 729-1851 Dépôt légal \u2014 2e semestre 1976 Bibliothèque nationale du Québec Courrier de la deuxième classe Enregistrement no 1162 ISSN-0001 -7469 L\u2019ACTION NATIONALE Volume LXVI, Numéro 6\tFévrier 1977 ÉDITORIAL Trois nouvelles $1.50 par Jean Genest 404 L'ACTION NATIONALE Jamais, depuis la révolution de 1837, l\u2019arrivée au pouvoir d\u2019Honoré Mercier en 1887, l\u2019avènement de Jean Lesage et de la révolution tranquille, le Québec n\u2019a connu une aussi forte dose d\u2019éducation nationale qu\u2019avec la montée au gouvernement de l\u2019État du Québec par le PARTI QUÉBÉCOIS.Depuis le 15 novembre 1976, d\u2019un bout de la province à l\u2019autre, les conversations sur l\u2019indépendance du Québec, possible ou probable, selon telle ou telle modalité, devant tel ou tel obstacle, ont comme saisi les Québécois « aux tripes ».Se savoir Québécois, devant un destin formidable, est devenu un fait de conscience qui a émergé avec fierté chez la plupart ou prudence chez plusieurs.La réaction d\u2019un Jean-Noël Lavoie, devant la lecture du discours du Trône en français seulement, a bien montré comme l\u2019arrière-garde est déphasée par rapport à l\u2019ensemble du pays.Nous ne naviguons plus d\u2019élection en élection mais, subitement, avec vigueur, le cap a été mis sur une nouvelle conception du Québec.L\u2019éducation nationale ne pouvait trouver terrain plus fertile.C\u2019est en 1922 que l\u2019abbé Groulx, directeur de la revue L\u2019ACTION FRANÇAISE, ancêtre de L\u2019ACTION NATIONALE, lançait sa fameuse enquête sur NOTRE AVENIR POLITIQUE où, pour une des premières fois, s\u2019engageait le débat sur une éventuelle autonomie qui pourrait s\u2019appeler une indépendance.Déjà l\u2019abbé Groulx s\u2019avérait, au Québec, le grand initiateur des recherches en sciences sociales, économiques et politiques.Il allait au coeur des problèmes de notre groupe français : il interrogeait, définissait et orientait.Voici qu\u2019à peu près cinquante-cinq ans plus tard apparaît une réponse factuelle \u2014 on ne pourra plus jamais nier qu\u2019elle s\u2019est faite \u2014 dans l\u2019arrivée au pouvoir du PARTI QUÉBÉCOIS.Inutile de dire que nous sommes favorables à la SOUVERAINETÉ-ASSOCIATION : souveraineté pour le Québec et association avec le Canada de l\u2019Est comme de l\u2019Ouest.Fini les folies ! Fini l\u2019irréalisme buté ! Fini le fédéra- TROIS NOUVELLES 405 lisme qui traitait les provinces en colonies.L'aveuglement et l\u2019entêtement du gouvernement fédéral, surtout depuis la Deuxième Grande Guerre, ont favorisé la naissance et l\u2019accession au pouvoir du parti québécois.Et aussi tous ces événements cruels et despotiques ou mesquins et racistes comme les règlements qui abolissaient le français dans les provinces à majorité anglaise, comme les conscriptions qui permettaient à l\u2019ARMÉE CANADIENNE de devenir une officine d\u2019anglicisation, comme les milliers d\u2019incidents (la Calpa) que nous avons dû accepter \u2014 dans l\u2019humiliation \u2014 depuis cent dix ans de Confédération.Ont remonté à la surface, depuis le 15 novembre 1976, tous ces mépris exprimés et imposés que nous avons dû subir dans ce Canada invraisemblable.Le nationalisme québécois, qui exprime cette volonté tenace de survivre en Amérique du Nord, a pénétré les intelligences et les cœurs.Cette œuvre d\u2019éducation nationale s\u2019est faite avec une rapidité qui donne le vertige : quelque chose a changé au Québec, sinon au Canada tout entier, ne fût-ce que la psychologie de supériorité et de privilège des Anglo-Canadiens.Un doute leur est venu.Une fois implantée, l'idée d\u2019indépendance qui peut l\u2019arrêter ?Le parti québécois, bête noire de Pierre-Elliott Trudeau, est devenu sa pierre tombale.Il est aussi le triomphe de nos universités canadiennes-françaises.N'est-ce pas en 1917 que M.Édouard Montpetit inaugurait la revue L\u2019ACTION FRANÇAISE par un article retentissant en faveur de la formation universitaire, seule apte à nous donner les spécialistes, les chercheurs et les planificateurs dont notre peuple et notre État du Québec ont besoin.Les universitaires, par les élus, se sont mis au service de la nation canadienne-française et mieux que d\u2019autres ils ont capté les impératifs de notre situation toujours difficile.Avec John F.Kennedy, les universitaires qu\u2019il avait recrutés n\u2019ont pas toujours su montrer un réalisme décisif mais si on I oppose au réalisme des gens d'affaires, nous voyons que leurs intérêts sont moins immédiats et à long terme.Ici nos universitaires et les dirigeants ont véritablement inauguré un PROJET : le projet de bâtir un État 406 L\u2019ACTION NATIONALE français en Amérique du Nord qui aura toutes les souverainetés (fiscales, économiques, sociales, internationales, etc.) pour affermir notre destin et ne plus le soumettre, même en partie, à des équipes anglo-canadiennes d\u2019Ottawa ou d\u2019ailleurs.À ce titre, le PARTI QUÉBÉCOIS a besoin de notre appui éclairé.Les Trudeau, les Lavoie, et leurs semblables, dans ces perspectives, sont devenus marginaux.Toute cette éducation nationale doit aboutir à un éclairage puissant et décisif en tout ce qui concerne le futur référendum sur la volonté majoritaire des Québécois, et surtout des Québécois-Français, à accepter la SOUVERAINETÉ-ASSOCIATION.* * * * La deuxième nouvelle est aussi bonne : L\u2019ACTION NATIONALE, fondée en janvier 1917, fête son soixantième anniversaire en janvier 1977.L\u2019abondance de matière nous a empêché de le signaler dans notre numéro de janvier mais ce fait, rare pour les revues du Québec, mérite d\u2019être dit.Sept ans après la fondation du DEVOIR par Henri Bourassa, la Ligue des droits du français qui groupait des hommes de grande valeur, décidait de publier une revue consacrée aux intérêts généraux et pratiques de notre groupe français en Amérique du Nord.La revue parut : abonnement de un dollar pour douze numéros de trente-deux pages.Partout il n\u2019est question que de dépassement de soi, d\u2019appel à la solidarité nationale, de formation des compétences et de rayonnement par l\u2019action intellectuelle.« La question nationale est une question économique » dira M.Édouard Montpetit.La priorité des priorités doit être une action avant tout intellectuelle, dira l\u2019abbé Groulx.Et pendant soixante ans la revue invita un grand nombre des meilleurs penseurs du pays à exposer une pensée qui serait une action dans tous les domaines exigés par le développement d\u2019une nation presque sous-développée.À lire les premières années de la revue et à comprendre par les descriptions la situation de notre nation aux en- TROIS NOUVELLES 407 virons de 1920, nous restons attristés.Ne fallut-il pas la loi Lavergne pour « imposer » le français dans les transports publics ?Lord Shaughnessy, président du Canadien Pacifique, répondait qu il acceptait volontiers la loi Lavergne et il insistait pour que, partout dans le Québec, l\u2019enseignement du français et de l\u2019anglais devînt obligatoire ! Ou encore à Rigaud, les étudiants du collège Bourget refusent de remettre au percepteur leurs billets de chemin de fer tant qu\u2019il ne les leur demanderait pas en français.Ce geste fit la manchette des journaux.Il n\u2019y avait déjà pas si longtemps que pour le concours du Prince de Galles, le finissant du collège Sainte-Thérèse, Lionel Groulx, refusa d y participer parce que la thèse à développer allait dans le sens d\u2019une trahison (intellectuelle) de la nation.L\u2019espoir ne vient qu'en voyant le chemin parcouru.Nous croyons que la revue L\u2019ACTION NATIONALE y fut pour quelque chose.Avec bien d\u2019autres facteurs : tant mieux ! Mais quand nous voyons un Gérard Pelletier refuser au Québec la câblodiffusion québécoise ou un Jean Marchand vouloir nous vendre .l'invendable, nous nous apercevons qu\u2019il nous reste beaucoup de chemin à accomplir et qu\u2019une équipe, comme celle de L\u2019ACTION NATIONALE, est encore nécessaire dans le renouveau politique et social qui soulève présentement l\u2019État du Québec.Au-delà des anglicisés d\u2019Ottawa, de la RCMP et des soldats de Trudeau, il y a un grand projet qui prend forme : il faut le mener à bien : un rassemblement de toutes les forces nationalistes ne sera pas de trop.La troisième nouvelle n\u2019est pas réjouissante : elle vise à être efficace.En bref : depuis janvier 1977 l\u2019abonnement ordinaire de la revue est de quinze dollars et l\u2019abonnement de soutien est de vingt dollars.Pourquoi cette hausse?Depuis 1972 notre abonnement était de dix dollars mais, depuis lors, chaque année, nous avons connu une hausse des dépenses de l\u2019ordre de 5 à 10%.Parfois c\u2019était à cause du papier, à cause des sa- 408 L'ACTION NATIONALE laires et parfois c\u2019était à cause de l\u2019expédition et des frais de courrier.Nous avons absorbé chacune de ces hausses alors qu\u2019autour de nous les revues disparaissaient comme des mouches et que les meilleures ne survivaient que par des subventions gouvernementales, directes ou indirectes, fédérales ou provinciales.Comment avons-nous pu absorber toutes ces hausses ?Pour deux raisons très simples : 1) 50% de nos abonnés, pour marquer leur approbation à la revue, nous envoyaient spontanément le prix d\u2019un abonnement de soutien, soit $15 par année ; 2) la montée surprenante de la FONDATION MINVILLE nous a permis, ces dernières années, de joindre les deux bouts.De plus il ne faut pas oublier le loyer de faveur que nous accorde la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal car tous savent que directeurs et collaborateurs de la revue ne reçoivent aucun salaire et que tous leurs travaux sont offerts gratuitement.Seules ces générosités additionnées nous ont permis de franchir cette période d\u2019inflation.Maintenant nous voilà encore au bout de la corde ! Dès janvier 1977, l\u2019imprimerie hausse son prix d'impression de 25%.Puis les postes .Le réalisme demande l'abonnement à $15.À l\u2019occasion des fêtes, nos lecteurs, dans leurs emplettes, ont dû toucher du doigt la hausse universelle et phénoménale des prix.Cette dévalorisation de la monnaie explique tant de grèves ! Quant à nous, notre force nous vient de nos lecteurs.Nous vous avons particulièrement choyés avec nos numéros spéciaux sur MINVILLE et les COMMUNICATIONS.D\u2019autres sont en préparation sur LES LIMITES TERRITORIALES DU QUÉBEC et sur le MOUVEMENT COOPÉRATIF.Ces numéros spéciaux ne nous ont pas fait oublier les numéros ordinaires qui contiennent des articles de première valeur et une relecture de l\u2019actualité assez piquante.Nos lecteurs comprendront, certes.Ils nous appuieront en nous trouvant de nouveaux abonnés ou ils participeront à la solidité de la FONDATION MINVILLE par un don substantiel ou par un legs à finalité sociale. TROIS NOUVELLES 409 À tous, notre souhait que le Québec, dirigé par une équipe nouvelle, devienne une inspiration, un axe de ralliement.Le projet du nouveau Québec doit trouver une large unanimité : cette tâche politique et sociale exige une concentration des forces.Cette équipe ne doit pas nous tromper dans notre attente, longue de plus de deux siècles ! La revue veut assurer ce surcroît d\u2019âme nécessaire durant ces heures d\u2019affrontement qui viennent.JEAN GENEST, directeur.Hommage de GUSTAVE BELLEFLEUR BIJOUTERIE PCMPONNETTE inc.J.Brassard, prés.256 est, rue Ste-Catherine Montréal H2X 1L4 - 288-3628-29 BUFFET LOUIS QUINZE inc.Banquets - mariages 7230, 19e avenue, Rosemont Montréal H2A 2L5 - 376-8660 GERMAIN CANUEL, avocat 31 ouest, rue St-Jacques suite 400 Montréal H2Y 1K9 - 842-9403 GABRIEL CHARRON 563, 45e avenue LaSalle - 366-9116 NORMAND CHEVRIER opticien d\u2019ordonnances lentilles cornéennes 537, rue Cherrier Montréal - 845-2673 2033, De Salaberry 336-6459 Hommage de JEAN-MARIE COSSETTE GILLES-H.DESJARDINS Case postale 40 Rapide-des-Joachims Comté de Pontiac K0J 2H0 Dr ALBAN JASMIN 7541, boulevard LaSalle Un sympathisant de toujours CLAUDE LACOSTE, C.G.A.5325, rue Hubert Guertin Saint-Hubert, Québec Téléphone : 678-2947 LAINE PAUL GRENIER Enrg.Spécialité : Laine du Québec 2301 est, rue Fleury Montréal H2B 1K8 - 388-9154 Jean-Hubert Maranda, avocat 325 est, boulevard St-Joseph Montréal - 288-4254 Dr ROBERT MICHAUD 241 ouest, rue Fleury Montréal H3L 1V? L\u2019autodétermination et les Laurentiens par Jean-Yves Chouinard L'AUTODÉTERMINATION ET LES LAURENTIENS 411 Le 25 janvier 1977, il y a eu déjà vingt ans, était fondée à Montréal, l'Alliance Laurentienne qui relançait le débat séculaire de la lutte du peuple québécois pour l\u2019indépendance par l\u2019exercice de son droit à l'autodétermination.Jean-Yves Chouinard, membre de l\u2019Alliance dès 1959, résume dans ce qui suit l\u2019essentiel de la pensée des Lau-rentiens sur le droit à /\u2019autodétermination.Pendant les cinq ans et quelques mois au cours desquels l\u2019Alliance Laurentienne, animée par son fondateur Raymond Barbeau, fit un intense effort d\u2019éducation et de formation de ses membres et sympathisants, elle publia vingt numéros de la revue Laurentie et son président M.Barbeau publia trois volumes traitant directement de tous les aspects de l'indépendance du Québec.La publication la plus importante de l\u2019Alliance Laurentienne fut sans doute la thèse de doctorat de l\u2019abbé Wilfrid Morin, rédigée en 1937, alors qu\u2019il était étudiant à l\u2019Institut Catholique de Paris.Publiée une première fois en 1938 et intitulée : « Nos droits à l\u2019indépendance politique », l\u2019ouvrage bientôt épuisé fut réédité en 1960 par l\u2019Alliance sous le titre : L\u2019Indépendance du Québec.C\u2019est dans ces quelque deux mille pages de texte publié par l\u2019Alliance Laurentienne que nous allons essayer de déceler la pensée des « Laurentiens » sur le droit à l\u2019Autodétermination.Comme le but ultime de l\u2019Alliance est la pleine « souveraineté nationale » pour le Québec, les principes du droit à l\u2019Autodétermination et ceux du droit à l\u2019indépendance se côtoient, se chevauchent et parfois se confondent surtout quand on se réfère aux principes des nationalités qui est le fondement de la thèse de Wilfrid Morin.Résumer l\u2019ouvrage de l\u2019abbé Morin n\u2019est pas tâche facile car c\u2019est une « somme » idéologique fort dense d\u2019où il est difficile de tirer des citations sans risques de les sortir de leur contexte.Aussi nous nous en remettons aux appréciations de deux auteurs.Voici ce qu\u2019en dit Séraphin Marion dans un article paru dans « Le Travailleur » de Worcester le 8 décembre 1960: « Deux parties, la première d\u2019ordre théorique, la deuxième d\u2019ordre pratique, confèrent à l\u2019ouvrage une belle ordonnance ainsi que, au sein d\u2019une 412 L'ACTION NATIONALE agréable diversité, une unité organique.Le droit pour la nation « Laurentienne » de disposer d\u2019elle-même et de jouir d\u2019une indépendance politique complète : telle est la thèse de l\u2019auteur.Dans la première partie de son travail où sont souvent invoqués les principes du thomisme et des principaux sociologues et juristes du XXe siècle, l\u2019abbé Wilfrid Morin définit clairement les mots Nationalité, Nation et État.Une fois établies les distinctions entre ces trois concepts, l\u2019auteur fait «l\u2019anatomie de ce corps composé qu\u2019est la nation ».Il y découvre deux catégories d\u2019éléments : intégrants et distinctifs.Les premiers se répartissent en quatre entités : la race, le cadre géographique, la religion, la langue ; les seconds se résument en un vouloir-vivre et un pouvoir-vivre collectifs.La deuxième partie s\u2019ouvre sur une distinction qu\u2019ignorent généralement spécialistes et grands clercs en la matière : le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes est non pas absolu mais relatif ; il est assujetti à certaines conditions ; il ne saurait, par exemple, s\u2019exercer au détriment du bien commun de l\u2019humanité.Armé de ce distinguo qui n\u2019a rien d\u2019une ingénieuse casuistique, l\u2019abbé Morin s\u2019efforce de démontrer que le Québec peut bel et bien devenir la Laurentie, c\u2019est-à-dire, un État français et indépendant.Société humaine politiquement organisée sur un territoire déterminé, elle est depuis longtemps animée du vouloir-vivre collectif.A l\u2019horloge de l\u2019Histoire a sonné pour elle l\u2019heure du pouvoir-vivre collectif.En outre, elle se conforme \u2014 au sentiment de l\u2019auteur tout au moins \u2014 aux trois conditions que pose le Droit International pour l\u2019accession à l\u2019Indépendance : elle peut alléguer des griefs justifiés ; son émancipation ne violerait aucun droit authentique et aucune obligation de justice ; elle serait viable comme puissance indépendante, (cf.revue Laurentie février 1961, no.111, pp.619 et 620).Pour sa part Julia Richer dans NOTRE TEMPS, le 7 janvier 1961, écrit: «Toute la première partie est un exposé de principes où les notions fondamentales de nationalité sont établies.L\u2019enquête de M.Morin pénètre ensuite les « mystérieuses arcanes de l\u2019âme qui informe L\u2019AUTODÉTERMINATION ET LES LAURENTIENS 413 une collectivité ».Il s\u2019agit d\u2019établir la signification réelle de la nation, son unité sociale, son unité politique, puis son vouloir-vivre collectif qui peut faire de la nation un État, avec ce que tout ce mot comporte de responsabilités juridiques.L\u2019auteur apporte ici des distinctions sur la race, le cadre géographique, la religion, la langue.Il pose les prémisses, en somme, d\u2019une thèse qui veut prouver que les Canadiens français forment une nation adulte possédant un droit réel à l\u2019autonomie et capable d\u2019y accéder juridiquement, et politiquement, (cf.Revue Laurentie, juin 1961, no.113, p.698).On retrouve dans une interview du journal « Le Quartier Latin, du 21 mars 1961 » un aperçu de la pensée lau-rentienne dans l\u2019opinion de l\u2019avocat et journaliste de grande réputation qu\u2019est Jean-Marc Léger.À la question, « Que pensez-vous de l\u2019indépendance politique pour le Québec ?» M.Léger répond : « J\u2019estime que c'est là une possibilité à envisager, au moins théoriquement, et qui doit être en tous cas une hypothèse de travail et un thème de réflexion.Le droit d\u2019une nation à l\u2019autodétermination et à la souveraineté est aujourd\u2019hui universellement reconnu, et s'étend conséquemment à la nôtre comme à toutes les autres.Cette éventualité s\u2019inscrit dans le sens de l\u2019évolution de tous les peuples.À chacun d\u2019apprécier s\u2019il est opportun de se réaliser dans et par l\u2019indépendance, et à quel moment de son évolution il convient de le faire.Seuls les intéressés sont juges, entendons la nation elle-même et sa décision est essentiellement affaire de volonté.» (cf.Revue Laurentie, sept.1961, no.114, p.737).À la septième session des cours de formation nationale de la Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste du Québec tenue à Montréal les 30 septembre et 1er octobre 1961, Raymond Barbeau fut invité comme « panelliste » pour expliquer ce qu\u2019est la souveraineté du Québec.Peu avant de conclure son exposé M.Barbeau aborde la question du Droit à l\u2019Autodétermination en ces termes : « La nation postule la nécessité de la souveraineté.Elle amène aussi bien des responsabilités que des droits.C\u2019est la consécration historique et juridique de la valeur d\u2019une civi- 414 L'ACTION NATIONALE lisation.Toute nation possède le pouvoir suprême de s\u2019autodéterminer ».1 On remarque que, si dans l\u2019esprit de M.Barbeau, les termes autodétermination et souveraineté ne sont pas synonymes, les deux sont toujours mis en parallèle comme si les notions de droit afférant à l\u2019un et à l\u2019autre de ces termes étaient indissociables.De là à confondre autodétermination et souveraineté (ou indépendance) il n\u2019y avait qu\u2019une bien fragile distinction que les membres et sympathisants laurentiens n\u2019ont pas retenue.Et, il en est encore de même pour la grande majorité des militants de la base chez les indépendantistes.Le peuple canadien-français, dira encore M.Barbeau dans le même exposé, aura probablement l\u2019occasion de décider, par un référendum, s\u2019il veut rester dans la Confédération, et cela d\u2019ici quelques années.Inversement, ajoute-t-il, il pourra décider de former un État Libre du Québec et de jouir de la plénitude de ses droits nationaux.2 On constate que M.Barbeau comme tous les laurentiens de l\u2019époque croit que la modalité technique d\u2019exercice du droit à l\u2019autodétermination est la consultation populaire par voie de référendum.D\u2019ailleurs dans au moins deux de ses livres3 Raymond Barbeau propose la tenue d\u2019un référendum peu après avoir abordé le droit du Québec à disposer de lui-même, (en accédant à l\u2019indépendance).Marcel Chaput, qui était un sympathisant de l\u2019Alliance et qui était « laurentien », du moins en ce qui concerne le droit du Québec à disposer de lui-même, répondait à la question : «Comment se fera l\u2019indépendance?» par ce qui suit : « Que le peuple du Québec affirme sans équivoque sa volonté d\u2019indépendance, et il n\u2019est pas une force au monde pour l\u2019empêcher de l\u2019obtenir.Cette volonté d\u2019indépendance s\u2019exprimera, le temps venu, par l\u2019élection d\u2019un 1.\tL\u2019État du Québec, Edition Alerte, St-Hyacinthe, mars 1962, compte rendu de la septième session.2.\tIbid.pp.119 et 120.3.\tDans Québec est-il une Colonie, Édition de l\u2019Homme 1962, p.157 et dans La Libération Économique du Québec, même éditeur en 1963, p.149. L'AUTODÉTERMINATION ET LES LAURENTIENS 415 parti souverainiste, ou par voie de référendum »4 5.On peut dire que cette pensée laurentienne, quant à la modalité d\u2019exercice du Droit à l\u2019Autodétermination, s\u2019est établie comme un principe dans tous les mouvements ou partis indépendantistes.Dès octobre 1962, le Rassemblement pour l\u2019Indépendance Nationale (RIN) réuni en congrès, adoptait un article à son programme qui se lit comme suit : « Utilisation du référendum pour les mesures urgentes d\u2019importance nationale ».Beaucoup plus tard cette idée sera reprise par le Parti Québécois, lors de son congrès de novembre 1974.Mais il y a plus, et cela en surprendra plusieurs aujourd\u2019hui, car à la septième session de la Fédération des SSJB, M.Barbeau dira : « En 1867, nous n\u2019avons pu nous exprimer collectivement, les conquérants refusant alors d\u2019organiser un référendum sur la Confédération.(.).Je souhaite donc que le Québec, avec l\u2019aide des Nations-Unies et des plus grandes autorités du Droit International, organise un référendum avant 1967 à travers le Canada, parmi les Canadiens-Français.On verra la démocratie à l'œuvre.(.).Avec ce référendum, nous prouverions à l\u2019univers que nous sommes une nation adulte».6.Tous les Laurentiens avec Raymond Barbeau reviendront souvent sur le fait que le peuple « canadien-français » n\u2019a pas eu le pouvoir d\u2019exercer son droit à l\u2019Autodétermination.Dans son livre, «j\u2019ai choisi l\u2019Indépendance» (1961) Barbeau réfute la pensée anti-indépendantiste d'Henri Bourassa.Rappelant l\u2019enquête de l\u2019Action française de 1922 à laquelle Bourassa fait allusion, Barbeau dira : « Ces intellectuels de premier plan avaient fait scandale en proposant une solution aussi osée que l\u2019État français d\u2019Amérique à une société fermée, à un peuple pauvre qui ne comprenait pas grand-chose à toutes ces questions d\u2019autodétermination ».(p.19).« Il (Bourassa) niait carrément le droit à la souveraineté à sa nation ; le droit à la libre disposition des peuples, le droit à l\u2019Autodétermination, le principe des nationalités, tout cela ne pouvait pas s\u2019appliquer au 4.\tPourquoi je suis Séparatiste, Les Éditions du Jour, 1961, p.82 5.\tL'État du Québec, Édition Alerte, 1962, op.Cit. 416 L'ACTION NATIONALE Canada français ! ».(p.29).À la page suivante il écrit ; « Si l\u2019on étudie les indépendances acquises par les colonies britanniques, on verra que l\u2019Angleterre a toujours reconnu la souveraineté de ses anciennes colonies ».(.).« Là encore Bourassa n\u2019a pas prévu le Statut de Westminster qui fait du Québec un État indépendant de l\u2019Angleterre».Plus loin, Barbeau souligne que : « Même en 1945, sept ans avant sa mort, Bourassa aurait pu entendre la déclaration du Conseil National de l\u2019Épiscopat canadien qui, réuni à Québec les 17 et 18 janvier, soulignait ces vérités: « TOUTES les nations ont droit à la vie et à l\u2019indépendance.Cela signifie la liberté politique, le développement économique et la protection de la neutralité.La violation de ces droits appelle une réparation, suivant les lois de la justice et de l\u2019équité réciproque ».(C\u2019est Barbeau qui cite l\u2019Épiscopat canadien), (p.87).Dans la pensée laurentienne, sur le droit à l\u2019Autodétermination, tous les principes sont mis à contribution ; principes moraux, principe des nationalités, principe de droit, etc.On met également dans la balance l\u2019inconstitutionna-lité de l\u2019Acte de l\u2019Amérique Britannique du Nord (loi anglaise qui tient lieu de constitution canadienne).Essayons de voir comment la pensée des Laurentiens fait le lien entre toutes ces notions.Disons tout de suite que si les chefs ne confondent pas droit naturel et droits sociaux, il n\u2019en est pas de même pour la plupart des membres et sympathisants de l'Alliance Laurentienne.Pour la très grande majorité de ceux-ci, le droit à l\u2019indépendance et le droit à l\u2019Autodétermination c\u2019est du pareil au même et le droit de libre disposition des peuples est pour eux un droit naturel en vertu du principe des nationalités.Sur ce point l\u2019éducation populaire des mouvements nationalistes au Québec a toujours laissé à désirer car encore aujourd\u2019hui il se trouve une très forte proportion (d\u2019un million et plus d\u2019indépendantistes) qui confond encore ces notions de références, sur le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes.Quoi qu\u2019il en soit, on sait que l\u2019idéologie indépendantiste des Laurentiens et de leurs héritiers est issue de la thèse « Wilfrid Morin », qui repose sur le principe des nationalités.Cependant, rappelons-nous que l\u2019abbé Morin pose L'AUTODÉTERMINATION ET LES LAURENTIENS 417 comme « règles essentielles » au droit à l\u2019indépendance politique : a) il faut constater sur un territoire déterminé l\u2019existence d\u2019une société humaine ; b) une société humaine politiquement organisée.Ensuite viennent les conditions préalables : a) il faut qu\u2019elles puissent alléguer des griefs justifiés ; b) il faut que l\u2019émancipation ne viole aucun droit authentique et aucune obligation de justice.Ces règles et conditions préalables, dit l\u2019abbé Morin, ont été formulées par l\u2019Institut de Droit International, à la cession de Bruxelles en 1936 et le P.Yves de La Brière les avait déjà étudiées et énoncées dans son ouvrage « La Communauté des Puissances ».M.Morin en cite un extrait que nous reproduisons ici : « L\u2019émancipation nationale d\u2019une population, écrit-il, aboutissant à l\u2019indépendance politique, sera pleinement légitime et louable, du point de vue philosophique et juridique, si des griefs justifiés rendaient intolérable et inadmissible l\u2019état de choses antérieur, si l\u2019émancipation ne viole aucun droit authentique et aucune obligation de justice, et enfin si la communauté politique qui va se constituer est réellement viable comme puissance indépendante, c\u2019est-à-dire, apte à procurer et à garantir à ses ressortissants le bien commun temporel qui est la raison d\u2019être essentielle et providentielle de tout État légitimement constitué ».6.Or, dans «J\u2019ai choisi l\u2019indépendance» (p.104) Raymond Barbeau, reprend cette citation et, à la page 122, il démontre, dans ce qui suit, que le Québec dans sa situation constitutionnelle actuelle remplit toutes les conditions.« D\u2019ailleurs, écrit Barbeau, le territoire du Québec nous appartient et les droits de conquête de l\u2019Angleterre ont été abandonnés par l\u2019abrogation du Colonial Laws Validity Act de 1865.Le Statut de Westminster fait du Québec un État souverain au même titre que l\u2019Angleterre.Nous n\u2019avons plus affaire qu\u2019à Ottawa, et comme le pacte a été violé dans son esprit et dans sa lettre, ce bris de contrat entraîne la nullité des obligations que nous avons contractées en 6.L'indépendance du Québec, op.cit., p.232, (cf.La communauté des puissances p.74). 418 L'ACTION NATIONALE 1867.En démocratie, c\u2019est la volonté du peuple qui est suprême.Quand la majorité des électeurs du Québec le voudra, nous deviendrons une république.» Dans son livre « Le Québec est-il une Colonie ?», Raymond Barbeau, déplore encore une fois que, « De nombreuses pétitions pour obtenir un référendum furent rejetées impitoyablement », et il cite notre historien national Lionel Groulx : « Une proposition de M.Cameron pour demander un appel au peuple se vit défaite par 84 voix contre 35 ; une autre de M.Holton pour obtenir que l\u2019Acte fédéral ne fût pas mis en vigueur avant une révision de l\u2019œuvre du parlement impérial par le parlement canadien, obtint le même sort.Enfin le vote final, recueilli le 10 mars 1865, donna 91 voix au gouvernement contre 33 à l\u2019opposition.Le Haut-Canada vota presque en bloc avec le ministère.Mais, dans le Bas, les députés français se partagèrent presque en nombre égal, 27 contre 22 ».(cf.Abbé Lionel Groulx, la Confédération canadienne, Montréal, 1918, p.120).Tout au long de cet ouvrage, Raymond Barbeau démontre qu\u2019en fait Québec est à toutes fins utiles, traité comme une colonie.Il conclut (p.156) en exposant encore une fois les « griefs justifiés » du Québec et réaffirmant le droit du Québec à l\u2019Autodétermination en ces termes : « Devant l\u2019attitude d\u2019Ottawa, il est facile d\u2019admettre que les engagements pris en 1867 par les Canadiens français s\u2019annulent, et que le Québec est moralement dissocié de la Confédération.Le caractère inviolable des souverainetés provinciales dans plusieurs domaines, notamment l\u2019enseignement, n\u2019a pas impressionné outre mesure les Anglo-Canadiens.Et à ne retenir que la condition de martyrs des minorités canadiennes-françaises, il y a lieu de soutenir l\u2019annulation du pacte de 1867.En fait, le Québec ne s\u2019est jamais senti à l\u2019aise dans la Confédération, qui n\u2019est, somme toute, que la suite de l\u2019Acte d\u2019Union, le prolongement et la conséquence de la défaite militaire de 1760.Le Québec a un droit certain à la sécession, et il devra exercer le plus tôt possible son droit légitime à l\u2019Autodétermination.Il est délié de tout devoir envers la L'AUTODÉTERMINATION ET LES LAURENTIENS 419 Confédération, et il possède un degré suffisant de maturité politique, une civilisation et des institutions qui assureront à son indépendance un plein succès.Il remplit toutes les conditions que le droit international exige des nations nouvelles avant de leur reconnaître un statut international de pays libre ».D\u2019ailleurs, dès novembre 1957, dans la revue Lau-rentie (no.102) l\u2019Alliance Laurentienne affirmait que le Québec avait droit à la souveraineté, non seulement de par «la loi naturelle» (principe de l\u2019Autodétermination des peuples), mais aussi de par la constitution elle-même : « Le parlement d\u2019Ottawa est une superstructure juxtaposée et opposée aux dix États canadiens.En 1867, il n\u2019y a pas eu de Pacte avec l\u2019Angleterre ou avec Ottawa, mais bien un « fundamental compact » conforme aux principes de la Grande Charte, de la Pétition de droit et du Bill of Rights, un « pacte interprovincial » selon la récente définition des Lords anglais.Le parlement d\u2019Ottawa n\u2019est pas celui d\u2019un État, d\u2019un Royaume ou d\u2019une République, mais celui d\u2019un « Dominion », ce qui ne veut rien dire en termes constitutionnels ou en science politique ».L\u2019Autonomie, (ajoute la revue Laurentie) a été accordée par l\u2019Angleterre à ses colonies lors de la formation des Dominions qui sont juridiquement des fédérations de colonies autonomes.Québec était membre de la fédération des colonies autonomes.Depuis 1931, Québec est membre de la Fédération des États autonomes du Canada.(.) L\u2019Angleterre a concédé la souveraineté territoriale à l\u2019État du Québec ad vitam æternam, elle lui a remis les pleins pouvoirs ».Cette optique légaliste qui, dans la dialectique laurentienne, semble faire corps avec le principe des nationalités, donne prise à la critique des opposants qui sont surtout l\u2019équipe de « Cité libre » et du directeur du « Devoir » de l\u2019époque, André Laurendeau.En juin 1962, dans la revue Laurentie (no.119) Raymond Barbeau oppose le bouclier de sa rhétorique aux flèches que lui décochent ses adversaires : « Au moment où l\u2019univers entier, par ses représentants aux Nations-Unies vient de dénoncer toute 420 L'ACTION NATIONALE forme de colonialisme, M.P.E.-Trudeau tente de justifier le colonialisme anglo-canadien dont les Canadiens français sont victimes depuis deux siècles.Submergée de toutes parts par la montée de l\u2019idée souverainiste, Cité Libre cherche à renflouer l\u2019idée rétrograde du pancanadianisme.Les arguments employés relèvent d\u2019une méthode pseudoscientifique, d\u2019une méconnaissance de l\u2019histoire et d\u2019un manque de réalisme confondant.Les néo-colonialistes perdent leur temps : on ne peut plus prêcher la servilité à un peuple devenu adulte ».Les Laurentiens n\u2019ont jamais soutenu que toutes les nationalités doivent être souveraines.Nous ne sommes pas partisans du principe jacobin des nationalités.Nous nous réclamons du principe des nationalités justement compris, tel qu\u2019admis par le droit international et tous les penseurs sérieux.S\u2019ils n\u2019ont jamais souscrit à la thèse absolutiste des nationalités, les Laurentiens, toutefois, ont toujours prétendu que la nation authentique, avec tout ce que cette notion comporte a un droit certain à l\u2019indépendance.L\u2019indépendance d\u2019un peuple n\u2019est pas uniquement « une affaire de volonté », comme le prétendent certains.Il y a toutes sortes de conditions à remplir dont la possession d\u2019un État ; c\u2019est en effet l\u2019État qui se verra doté de la souveraineté internationale.Les Laurentiens ne reconnaissent donc pas n\u2019importe quelle sorte de principe des nationalités.Plusieurs nationalités ou pays ont pu obtenir l\u2019indépendance sans posséder d\u2019État ou de gouvernement.Ce sont là des faits qu\u2019il ne nous appartient pas de discuter.Pour rester sur un terrain idéologique très sûr les Laurentiens affirment le droit à l\u2019indépendance de toutes les véritables nations, au sens politique du mot.C\u2019est ce principe-là des nationalités que nous reconnaissons pleinement.» « C\u2019est en ce sens que nous écrivions en 1960 dans une réponse à M.André Laurendeau : « Aucun pays ne veut abandonner sa souveraineté.L\u2019autonomie provinciale dont vous vous réclamez découle du principe des nationalités qui est reconnu dans l\u2019univers entier sauf par certaines personnes dans et pour le Québec .Non pas que les L'AUTODÉTERMINATION ET LES LAURENTIENS 421 Laurentiens fassent du droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes un absolu, applicable dans tous les cas, partout et n\u2019importe comment.Mais parce que vous refusez de reconnaître la légitimité de l\u2019application du principe des nationalités dans le cas bien spécifique de la véritable nation canadienne-française, vous serez considéré comme un patriote sentimental et superficiel» (Laurentie, no.108, p.436).En février 1963, quelque trois mois avant la dissolution officielle de l\u2019Alliance en faveur du Parti Républicain de Marcel Chaput, Raymond Barbeau publie aux Éditions de l\u2019Homme, «La Libération Économique du Québec».Dans cet ouvrage, il réfute les arguments antisouverainistes que l\u2019économiste André Raynauld avait développés devant l\u2019Association des hommes d\u2019affaires de Pointe-aux-Trembles et de Montréal-Est.Cet exposé a été reproduit dans les journaux du 20 février et la revue Cité-libre d\u2019octobre 1962.Dans son introduction Raymond Barbeau cite Olivar Asselin qui soutenait avec raison « qu\u2019un peuple qui ne jouit pas de la liberté économique est condamné à la servitude politique ».Plus loin Barbeau écrit « Il n\u2019y a rien d\u2019étrange à réclamer l\u2019indépendance du Québec ».En principe, toutes les nations authentiques sont souveraines et toute nation réelle possède un droit immanent à disposer d\u2019elle-même par l\u2019Autodétermination ».Point n\u2019est besoin de résumer ce livre qui traite d\u2019économie dans le contexte d\u2019un Québec indépendant versus un Québec colonie économique dans le Canada, dit Barbeau.Peu avant d\u2019exposer une liste des mesures que pourrait prendre le Québec pour sa libération économique Raymond Barbeau écrit : « La société québécoise a atteint le degré de développement organique requis pour être admise dans la communauté des nations souveraines, et son héritage culturel européen la place parmi les nations qui ont un rôle à jouer dans le monde.Les Nations-Unies ont accueilli plus decin-quante nouvelles nations libres depuis une vingtaine d\u2019années et la place naturelle du Québec y est tout indiquée ». 422 L\u2019ACTION NATIONALE « Notre situation dans la Confédération est celle d\u2019un peuple inférieur et nos griefs contre le système confédératif et le régime politique qui nous régit depuis près d\u2019un siècle sont franchement intolérables et rendent inadmissible l'état de choses actuel.(.) (p.148).Le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes a été formellement proclamé le 14 décembre 1961 dans une résolution de l\u2019Assemblée générale des Nations-Unies, et cette résolution affirme même que « le manque de préparation politique, économique, sociale ou en matière d\u2019éducation, ne doit en aucun cas, servir de prétexte pour retarder l\u2019indépendance», (p.149).On constate ici que M.Barbeau se réfère au troisième article de la Déclaration sur l\u2019octroi de l\u2019indépendance dont le Canada fut l\u2019un des 89 signataires.Enfin, comme manne en carême, le 10 avril, un mois avant la dissolution de l'Alliance les journaux annoncent l\u2019encyclique « Pacem in Terris » de Jean XXIII, et tous les Laurentiens, avec les Rinistes, reprendront en chœur cet extrait : « Plus de peuples dominateurs ni de peuples dominés, toutes les nations ont constitué ou constituent des communautés politiques indépendantes».RAYMOND CAMUS INC.Courtier en valeurs mobilières 500, place 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non pas un Québec vaguement ou à moitié, ou aux trois quarts bilingue.Il y a là un certain nombre de trappes ou pièges à éviter au sujet desquels les débats sur la langue à l\u2019intérieur du parti québécois, au cours des dernières années, sont de nature à laisser planer des inquiétudes.Inquiétudes d\u2019autant plus cruciales cette fois qu\u2019une législation votée par le parti québécois revêtira, pour notre avenir, une signification psychologique et morale considérablement plus grande que sous les gouvernements précédents.Il serait bien sûr désastreux que la ou les lois linguistiques que votera le gouvernement actuel obligent les organismes qui ont été représentatifs de la pensée québécoise à se dissocier de ces lois pour ne pas avaliser des droits qui se trouveraient reconnus acquis aux anglophones, ou à qui l\u2019on aurait conféré des bases nouvelles \u2014 tel dans la loi 22 \u2014 , et qui donneraient prise à des revendications ayant toutes les apparences de la légitimité au moment de l\u2019avènement du Québec à l\u2019indépendance.Cette question est plus sérieuse que d\u2019aucuns affectent de le croire.Il a été de mise pendant un temps, pour fins tactiques apparemment, de dire quelque chose comme ceci : ne nous attardons pas plus qu\u2019il ne le faut à cette question; tout cela se réglera de soi-même une fois l\u2019indépendance faite.Mais tout n\u2019est pas si simple comme le prouve notre propre histoire.De même que la Conquête ne nous a pas fait perdre nos droits linguistiques \u2014 ce que le Conquérant a dû finalement reconnaître \u2014 de même l\u2019indépendance ne fera pas disparaître, s\u2019il en existe (et il en existera sûrement si on en a reconnu par des lois), les droits des communautés (si on reconnaît l\u2019existence au POUR UN QUÉBEC.425 Québec de communautés justifiant des droits collectifs ou nationaux).C\u2019est ce qui m\u2019a fait écrire il y a déjà six ou sept ans \u2014 au moment du bill 63 \u2014 que si nous n\u2019y prenons pas garde, nous nous réveillerons dans un Québec indépendant dont nous aurons fait une seconde Belgique, avec sa Wallonie à l\u2019est \u2014 et une Wallonie moins puissante que la Wallonie belge \u2014 et des Flandres dans la région de Montréal, et des tendances à fédéraliser le Québec en deux provinces d\u2019appartenance culturelle différente, anglaise et française.Situation d'autant plus à craindre que l\u2019indépendance repoussée plus loin par la stratégie du parti québécois, laisserait s\u2019incruster plus longtemps un état de chose ouvrant la voie à la revendication de droits acquis.Jusqu\u2019ici, il n\u2019y a qu\u2019un gros problème à la francisation intégrale du Québec : c\u2019est l\u2019article 133 de l\u2019AANB.Nous en reparlerons plus loin.Quant au reste, la situation linguistique est restée au Québec ce que l\u2019avait faite l'Acte de 1774, consacrant la souveraineté de la coutume française comme droit fondamental.Cela jusqu\u2019aux deux lois 63 et 22 qui créèrent des droits nouveaux pour les anglophones du Québec.Mais ces deux lois n\u2019ont pas encore engendré de « droits acquis » parce que, d\u2019une part elles ont été dénoncées par tous les éléments représentatifs de la population, et que d\u2019autre part les deux gouvernements qui les ont votées ont été tous les deux répudiés dès l\u2019élection suivante.Les grandes responsabilités du parti québécois De plus, il y a bien un bon trois-quarts de siècle que la population dans son ensemble est consciente que nos gouvernements québécois, bleus ou rouges, ne sont pas vraiment, d\u2019une fois à l\u2019autre, notre gouvernement, mais des gouvernements élus en fonction de notre situation de peuple conquis et de notre peur d\u2019être écrasés par la majorité anglo-canadienne de tout le Canada si nous allions oser lever la tête.C\u2019est notre situation de groupe minoritaire à Ottawa qui a conditionné toute la politique provinciale depuis 1867, même après les injustices et les amorces de révolte psychologique et intellectuelle qui se manifestent à 426 L'ACTION NATIONALE partir du début du XXe siècle, après celles plus virulentes des années \u201930 du XIXe siècle.La nécessité de ne pas nous ériger trop fortement contre la majorité anglo-canadienne a été effectivement le thème constant des partis traditionnels pour convaincre les Canadiens-Français de ne pas s\u2019embarquer dans l\u2019aventure de quelque tiers parti nationaliste que ce soit à Québec comme à Ottawa.La « crèche » aidant, le système a parfaitement réussi jusqu\u2019à l\u2019élection du 15 novembre dernier, où de toute façon pas plus de la moitié du vote francophone a osé sortir des sentiers battus de la résignation au système établi par la majorité canadienne.Cela donne toute son importance aux gestes que va poser, en matière de langue, le parti québécois.Espérons que tous ses membres vont se sentir saisis de cette immense responsabilité et laisser de côté les discussions tactiques des temps d\u2019opposition sur ce sujet vital.LES PIÈGES À ÉVITER Les réactions récentes d\u2019un Camille Laurin, ministre délégué au développement culturel, sont sûrement encourageantes à ce sujet.Mais comment s\u2019exprimeront-elles ?comment se résoudront-elles dans la législation concrète ?C\u2019est ici que commencent les pièges à éviter et qui vicieraient les meilleures intentions.Ils sont de deux ordres : conceptuels, et pratiques au plan juridique.Nous comporter à la française, et non à l\u2019anglaise.D\u2019une façon générale, nous n\u2019en sortirons pas « français » si nous continuons de nous laisser entraîner à raisonner à l\u2019anglaise, en réglant les problèmes d\u2019une façon pragmatique (statistique aujourd\u2019hui), c\u2019est-à-dire en procédant par cas à régler un à un et au fur et à mesure des circonstances.Il est à remarquer que les Anglo-Saxons s\u2019en tirent bien avec ce procédé parce qu\u2019ils l\u2019appliquent en ne s\u2019occupant toujours que de la défense et de la promotion de leurs intérêts envers et contre tout, y compris toute morale \u2014 « à chacun de voir à ses affaires ».Mais nous sommes POUR UN QUÉBEC 427 trop latins pour agir ainsi.Nous sommes toujours mus par quelque principe même quand nous nous en défendons.À défaut d'avoir réfléchi sur les principes pour nous raffermir, nous nous laissons prendre, dans le pragmatisme, à nous créer de faux cas de conscience sur les intérêts des autres aux dépens même de nos droits à protéger.Cela est particulièrement aigu au Québec en raison des 200 ans et plus d\u2019occupation que nous avons subis.Il en est résulté toutes sortes de situations du fait des politiques du conquérant que nous n\u2019avons pu enrayer, ou même auxquelles nous avons collaboré pour les raisons précédemment indiquées, essayant de tirer le meilleur parti possible d\u2019une mauvaise position à coup de compromis acceptés faute de pouvoir obtenir notre pleine mesure de justice même élémentaire.Au moment où notre propre développement et l\u2019ensemble des conditions historiques canadiennes et mondiales nous donnent la possibilité d'assumer notre propre destinée, le jeu de l\u2019Anglo-Saxon est de nous enchaîner dans les états de fait qu\u2019il a créés en sa faveur, comme étant autant de droits acquis.En nous faisant raisonner pragmatiquement à partir de là, nous devenons évidemment prisonniers des volontés de l\u2019étranger dans notre propre pays.Nous venons d\u2019avoir un exemple parfait de ce que cela donne dans les recommandations du Comité pour la restructuration scolaire de Montréal.On constate l\u2019existence de groupes non francophones importants.On les décore du titre de communautés ayant droit à leur entité culturelle sans aucun souci de considérer l\u2019existence ou non de racines historiques appropriées à la revendication d\u2019un tel droit.On déclare qu'il y a lieu de bâtir le système scolaire à Montréal afin de reconnaître et de perpétuer cet état de choses.Et beaucoup des nôtres tombent dans le piège de ce pragmatisme insinuant.Ce n\u2019est pas d\u2019aujourd\u2019hui qu\u2019on le fait d'ailleurs, puisque tant des nôtres, et non des moindres, se font des scrupules d\u2019agir dans la crainte de supposées violations de supposés « droits acquis » dont nous deviendrions coupables du seul fait d\u2019exiger tout uniment et simplement le respect de nos droits à un Québec français. 428 L\u2019ACTION NATIONALE La question de la langue d\u2019un pays est du type de celles qu\u2019on ne saurait régler ainsi, même si on estime le procédé valable pour différents autres problèmes pratiques.En règle générale et pratique, il faut une langue à un pays ; non pas plusieurs.S\u2019il doit y en avoir plusieurs ce ne peut être qu\u2019en fonction même des principes qui décident quelle est la langue d\u2019un pays quand il n\u2019y en a qu\u2019une, c\u2019est-à-dire des droits historiques en quelque sorte inaliénables, maintenus et soutenus par les peuples qui les avaient et qui se sont trouvés confondus avec un ou d\u2019autres peuples sur le même territoire par les jeux de l\u2019histoire.Le Québec a-t-il oui ou non le droit d\u2019être français ?Dans le cas du Québec, nous avons donc aujourd\u2019hui à décider si le pays est de droit, français ; et s\u2019il doit le rester.Ou si nous devons, par obligation du genre ci-dessus indiqué, partager avec d\u2019autres peuples des héritages culturels communs et également valables.Et c\u2019est ce que la législation linguistique fondamentale doit refléter d\u2019une façon claire et nette, libre de toute ambiguité.Pour les consciences encore inquiètes, soulignons tout de suite que cela n\u2019a rien à voir, en termes de contradiction possible, avec le respect des droits individuels, ou même une généreuse tolérance d\u2019expression culturelle des gens d\u2019autres origines venus vivre en territoire québécois.Il n\u2019y a là rien d\u2019incompatible, pas plus au Québec qu\u2019en France, en Angleterre, aux États-Unis ou ailleurs.Le premier problème relève d\u2019une situation de droit ayant certaines conséquences juridiques, politiques et pratiques quant au français seule langue établie et ayant priorité partout où il peut y avoir conflit ; le second concerne une situation de fait relative à la vie privée, et même sociale entre gens de même appartenance, de non francophones vivant sur le territoire québécois.C\u2019est là un point où il faut dire si oui ou non le Québec est français et tirer les conséquences qui s\u2019imposent de cette décision.Le « noui », les lois de compromis dont la loi 22 a été le type parfait, signifient que le Québec n\u2019est pas vraiment considéré comme français, qu\u2019il pourra peut être le devenir en fait quoique ne l\u2019étant pas en droit ; mais qu\u2019il POUR UN QUÉBEC 429 pourra tout aussi bien devenir autre chose, puisque déjà reconnu en partie juridiquement, selon le jeu des forces politiques.Cette option pour un Québec français, avons-nous le droit de la prendre et le loisir d\u2019en poursuivre les conséquences sans léser les droits de quelque autre groupe ?Les droits, et non pas les sensibilités, car en tombant dans cette forme de sensiblerie qui nous est trop coutumière, la solution du problème d\u2019un Québec français risque d\u2019être sans issue.Les sensibilités, en effet, peuvent avoir des fondements psychologiques qu\u2019on peut toujours ménager dans une certaine mesure si elles sont sincères ; mais jamais jusqu\u2019à l\u2019abdication des droits, car elles sont aussi le lieu par excellence de la stratégie, de la tricherie et de l\u2019exploitation politiques.Le droit de conquête fait-il des anglophones une communauté culturelle ayant légitimement des droits nationaux ?Le Québec est français de par ses origines \u2014 sous réserve de la situation des Indiens qui est autre chose \u2014 et en termes de civilisation occidentale, de nature spécifiquement et exclusivement française.Il est vrai qu\u2019il fut conquis.Donc premier problème : la Conquête a-t-elle créé un droit nouveau qui postule abandon ou partage des droits anciens ?Le conquérant a lui-même répondu explicitement à cette question par l\u2019Acte de Québec et les événements qui y ont conduit.La réponse fut, comme il se devait, un non retentissant pour la confusion, jusque dans leurs arrière-boutiques, des marchands et des fonctionnaires anglais au Québec dans le temps.Nous ne reviendrons pas ici sur toute cette histoire dont les faits ont été suffisamment exposés dans le volume intitulé Les droits du français au Québec, et qui aurait pu aussi bien être titré Les droits du Québec au français.Ce qui gêne certaines consciences sensibles au pragmatisme anglo-saxon, c\u2019est qu\u2019en fait les Anglo-Canadiens de Montréal en particulier, et du Canada en général, ont toujours refusé de reconnaître les décisions de Londres en la matière.Ils ont continué de se comporter dans la colonie, 430 L'ACTION NATIONALE puis au Canada dans le Commonwealth, dont le Québec évidemment, comme si la Proclamation royale de 1763 n\u2019avait pas été révoquée et comme s\u2019ils étaient en pays anglais.On connait le fameux motto, « After all, this is a British country ».Et cela en dépit du fait que la décision de 1774 fut sans cesse reconfirmée \u2014 sauf pour un court intervalle en 1840 \u2014 dans les constitutions successives de 1791 et 1867.La base même de toutes ces constitutions votées au Parlement de Londres comporte l\u2019existence d\u2019un Québec français dans un Canada anglais.Que malgré cela nous ayons subi les politiques d\u2019oppression des fonctionnaires coloniaux ou de leurs successeurs au gouvernement, les Anglo-Canadiens ! Que sous le coup de cet état de dominé, nous ayons laissé des situations de fait se créer, comme les écoles publiques anglaises ! Comment peut-on arriver à voir là, alors qu\u2019aucun support de droit ne l\u2019autorise, une source de « droits acquis » ?Nous faisons la partie belle à tous les agresseurs, à qui nous concédons en somme, à la mode prussienne, que la force fait le droit après un certain temps .Il est à noter que les juristes de la Couronne britannique avaient aussi répondu à cette question dès 1774 : le droit coutumier du Québec est le droit français, et le reste tant que des lois (qui seraient oppressives, signale-t-on) ne le changent pas, donc en dépit de toute situation de fait pouvant résulter des comportements anglais au Québec.Le paradoxe a été qu\u2019en nous empêtrant dans une fausse notion de droits acquis, les anglophones du Québec ont finalement obtenu que ce soit deux gouvernements élus par nous qui nous dépouillent d\u2019une partie de nos droits par des lois à leur avantage.En termes de simple bon sens, si le droit de conquête ne supprime pas les droits culturels d\u2019un peuple conquis, en quoi une présence imposée, quelle que soit sa durée, pourrait-elle engendrer des droits capables d\u2019enlever à un peuple le droit à l'intégrité de sa patrie ?Tout ce que nous ferons en écrivant une ou des lois qui préciseront la position d\u2019exclusivité du français au Québec, ce sera de créer une obligation plus formelle aux étrangers dans la Cité de respecter des droits déjà existants mais trop outrageusement violés.Des gens en seront POUR UN QUÉBEC 431 ennuyés en raison des privilèges dont ils ont joui.Personne ne sera lésé.Qu\u2019en est-il des immigrants venus depuis au Québec ?Mais alors survient la question des immigrants.Ici les consciences sensibles se laissent, encore pragmatiquement, impressionner par le fait que, dans l\u2019exercice de leur domination, les Anglo-Canadiens ont mal informé ces personnes, leur laissant croire que seule la connaissance de l\u2019anglais importait pour venir n\u2019importe où au Canada.Ne doit-on pas alors considérer que ces gens ont des droits acquis de vouloir rester anglophones ?Mais nom d\u2019un chien ! avons-nous ou non des droits au français ?Et si quelqu\u2019un doit être lésé, pourquoi serait-ce nous puisque nous le serons en devant composer sur nos droits ?Ce serait à croire qu\u2019ils ne nous tiennent guère à cœur.Ces immigrants ont ainsi d\u2019abord appris l\u2019anglais?Comme fils d\u2019immigrants, ils ont ensuite fréquenté l\u2019école anglaise ?Et puis après ?Le cas des immigrants catholiques est encore plus complexe, mais moins contraignant puisqu'ils ont eu conscience bien plus vite de la réalité française québécoise.Pourquoi aujourd\u2019hui auraient-ils quelque droit d\u2019exiger l\u2019école anglaise pour leurs enfants dans un pays ayant fondamentalement le droit d'être français ?il y a là pour eux certains inconvénients, bien sûr.C\u2019est pour eux comme s'ils venaient d\u2019émigrer pour la deuxième fois en deux générations.Mais est-ce que cela doit vraiment prévaloir pour toutes les générations à venir contre les droits d\u2019un peuple à sa liberté et à sa vie culturelle propres dans son propre pays ?D\u2019où sort ce nouveau droit que nous tendons à reconnaître à l\u2019immigrant de pouvoir figer un pays dans la situation où il était lors de son arrivée, si bien que les nouvelles législations fondamentales ne s\u2019appliqueraient jamais à lui ?Pourquoi cette conception serait-elle spéciale à la langue, surtout qu\u2019il ne s\u2019agit pas de sa langue maternelle quand il n\u2019était pas anglophone ?Fut-ce un crime contre la démocratie que d\u2019exiger d\u2019eux l\u2019anglicisation ?Pourquoi en serait-ce un de leur demander maintenant de se franciser ? 432 L'ACTION NATIONALE Anglais conquérants et immigrants groupés doivent-ils être perçus comme des communautés culturelles ayant des droits collectifs ?Ce sont nos doutes, à mon sens aberrants, qui expliquent tant de nos hésitations.Et effectivement, si nous devons reconnaître des droits culturels à une communauté anglaise, et avec eux le droit à cette communauté d\u2019exiger le libre choix pour les immigrants, soyons bien conscients que le Québec ne nous appartient plus, qu\u2019il ne saurait être un Québec français.Et alors, pourquoi indépendant ?Le plus grave, c\u2019est qu\u2019au fond ce ne sont pas tant des doutes que nous avons dans la conscience, mais des confusions dans l\u2019esprit toujours en raison de démarches pragmatiques.Nous voulons, à la fois, comme si c\u2019était possible, un Québec français et pouvoir y arriver en contentant « tout le monde et son père ».Comme si le fait de reconnaître certains droits pouvait être sans autre conséquence que de satisfaire nos consciences timorées.Ou si c\u2019est de la ruse, nous mésestimons peut-être un peu trop la force de notre adversaire.Notre démarche n\u2019éliminera pas les principes sous-jacents ; et celui-ci se chargera en temps et lieu de nous les faire éclater à la face.Il n\u2019y a pas de demi-droits communautaires.Si les « droits » d\u2019autres communautés existent au Québec, ou si les semences en sont jetées par notre faiblesse, IL N\u2019Y AURA PAS DE QUÉBEC FRANÇAIS.S\u2019il doit y en avoir un parce que c\u2019est de notre droit de le vouloir et de le faire, alors ne jouons pas avec le feu des confusions.Affirmons clairement notre plein droit et prenons les moyens légitimes de le faire respecter.Ces moyens légitimes incluent la législation nécessaire pour situer le français dans sa position normale de droit exclusif en tant que langue officielle avec tout ce que cela comporte de seule langue reconnue comme ayant le droit de s\u2019imposer là où il est légitime qu\u2019il en soit ainsi dans un pays d\u2019unilinguisme officiel.Les minorités et leurs droits, ou au besoin nos générosités à leur endroit, ne sont pas pour autant supprimés.Mais ils se jugent au niveau des droits personnels de portée générale (chartes des POUR UN QUÉBEC 433 droits de l\u2019homme) ou de circonstances historiques dont la majorité veut bien tenir compte sans y être le moindrement obligée.x x x La valeur des lois Cela nous conduit à la deuxième série des pièges à éviter : ceux qui sont d\u2019ordre pratique ou juridique.Nous sommes tombés trop facilement, ces dernières années, dans le scepticisme de l\u2019inutilité ou du peu d\u2019importance des lois ; nous montrant portés à insister plutôt sur les aspects sociologiques des problèmes, même culturels.Par exemple, l\u2019ancien débat entre «langue officielle» et « langue de travail », quand l\u2019un tendait à exclure l\u2019autre, ce qui a été heureusement corrigé largement grâce au MQF.Alors on ne fait pas de lois, ou on n\u2019attache qu\u2019une importance secondaire à leur facture, « car une loi ça ne résout pas tout et ça peut toujours se changer».Attitude fort anglo-saxonne encore où la tradition attache plus d\u2019importance au droit non écrit qu\u2019aux lois ou droit écrit.Mais à partir de laquelle nous raisonnons fort inopportunément à la française.L'affirmation précitée n\u2019est en effet relativement juste que dans la perspective du droit anglais, où le droit écrit, statutaire, ne porte que sur des détails d\u2019application du droit coutumier.Relativement juste, parce que quand, en définitive, on légifère selon cette tradition, c\u2019est parce que l\u2019écrit est devenu indispensable pour empêcher les errances que le droit non écrit permet plus facilement.En droit anglais, il n\u2019est pas vrai que l\u2019on change facilement ce qui y est essentiel, même non écrit.Et ce ne l\u2019est pas davantage dans le droit français où la tendance est de tout écrire en posant les principes du droit, que les tribunaux interpréteront.On ne change pas si facilement que cela des lois constitutionnelles qui mettent en cause les droits et libertés essentiels des populations .Ce qui s\u2019est passé au Québec sur la langue devrait d\u2019ailleurs suffire amplement à nous convaincre maintenant, et de l\u2019impor- 434 L'ACTION NATIONALE tance de faire des lois sur des questions de ce genre dans des situations critiques où la loi peut vraiment seule remettre de l\u2019ordre, et sur l\u2019importance aussi de les bien faire sans quoi on risque de rester pris dans des situations inextricables.Sans loi, nous le savons par deux cents ans d\u2019expérience, il n\u2019y avait pas de respect de la langue française au Québec.La loi 63 a commencé par tout gâter, une mauvaise loi étant évidemment pire que pas de loi.Et Dieu sait maintenant, parce que cette loi a créé des droits aux anglophones, combien il s\u2019est révélé difficile de la changer.Pour s\u2019y être essayé, Bourassa, en raison des pressions.qui en sont résultées et des complications qu\u2019il a introduites dans l\u2019espoir de contenter tout le monde, s\u2019est jeté dans des impasses dont nous ne sommes pas encore sortis.Le changement de la loi qui a établi les structures scolaires à Montréal nous fournit les mêmes leçons : deux gouvernements s\u2019y sont en partie usés, sur deux projets, les « bills » 62 et 28, qui n\u2019ont pu être votés.Une loi engendre des effets dont les conséquences créent de nombreux obstacles à sa révocation ou à sa modification quand elle touche à des sujets vitaux ou délicats.Cela fait toute sa valeur, et tous ses dangers si elle est mal faite.Déjà la loi 22, dans ce qu\u2019elle a de bon, a fait avancer certains points en permettant aux tribunaux de définir d\u2019une façon plus certaine la situation du français au Québec.Mais les jugements se sont heurtés, quant à l\u2019application intégrale de l\u2019article 1 sur le français langue officielle, aux articles mauvais ou mal rédigés, par exemple quand il s\u2019est agi de la décision d\u2019une commission scolaire que des enfants francophones doivent aller à l\u2019école française.Vu la loi, l\u2019insistance des parents à réclamer l\u2019école anglaise obligeait la commission scolaire à vérifier la connaissance suffisante de l\u2019anglais avant d\u2019en arriver à une telle détermination.Ainsi se révèle l\u2019importance de faire des lois et de les faire bonnes en fonction de l\u2019objectif poursuivi.Si tout en voulant un Québec français, nous faisons comme Bourassa une loi équivoque qui permet des interprétations bilingues, POUR UN QUÉBEC 435 ou même y oblige, nous aboutirons à un Québec bilingue, avec toute une série de décisions jurisprudentielles que l\u2019on brandira ensuite, à l\u2019encontre de tout changement, comme autant de « droits acquis ».Le parti québécois au pouvoir ne peut pas décevoir l\u2019attente d\u2019un vrai Québec français L\u2019abbé Groulx proclamait, au Colisée de Québec en 1934, sa foi dans l\u2019avenir : « Notre État français, nous l\u2019aurons! » Le parti québécois a bien évidemment la mission et le devoir d\u2019être l\u2019aboutissement véritable de cette attente.Nous attendons de lui une grande législation fondamentale, deuxième étape majeure vers le Québec souverain après l\u2019établissement du symbole que fut le drapeau en 1948.Mais pour que cela puisse être, il faut que le gouvernement s\u2019extirpe au plus vite de l\u2019infection que peut facilement constituer la loi 22 si on tente de la bonifier.Seul l\u2019article 1 en est valable.Tout le reste est si plein de contorsions pour éviter que cet article 1 porte toutes ses conséquences qu\u2019en tentant déjà de proposer des amendements, le parti québécois dans l\u2019opposition avait lui-même succombé à l\u2019infection de parler de l\u2019anglais dans une loi destinée à établir le français.Finalement, la loi 22 faisait du Québec un État bilingue où le français retrouvait seulement sa part d\u2019égalité, et un minimum de priorité.Nous ne voulons pas de cela ! Personne n\u2019a jamais songé, comme les Anglo-Canadiens l\u2019ont tellement fait pour le français en dehors, et même à l'intérieur du Québec (souvenons-nous du fameux «speak white»), à bannir tout usage de l\u2019anglais au Québec.On n\u2019a jamais demandé que le respect normal du français, là même où cela prenait la forme d\u2019une élimination de l'obligation de l\u2019anglais là où il ne devrait jamais en être question.La loi 22, qui s\u2019ingéniait à garantir sous l\u2019égide du droit, l\u2019usage possible de l\u2019anglais dans un champ étendu de la vie collective québécoise a constitué en fait une insulte à la population du Québec qui n\u2019a jamais persécuté les Anglais.Il sera toujours temps de légiférer en la matière s\u2019il y avait vraiment lieu au nom des droits de l\u2019homme. 436 L'ACTION NATIONALE Les Anglo-Saxons, quoique pragmatiques par tempérament, savent être aussi logiques, aussi cartésiens, que n\u2019importe quel Français quand il y va de leurs intérêts.Aussi ont-ils été, à bon droit, loin d\u2019être satisfaits des nouveaux droits que leur reconnaissait la loi 22.À quoi bon, en effet, inscrire dans une loi comme des droits, des éventualités d\u2019usage de l\u2019anglais qui restent possibles du seul fait que la loi relative au français ne les interdit pas ?Si on leur reconnait des droits à de tels égards, c\u2019est donc qu\u2019il y aurait un fondement de droit à l\u2019usage de l\u2019anglais au Québec.Et alors pourquoi des limites ?Pour les Anglo-Saxons, c\u2019est tout ou rien qui les intéresse, le rien n\u2019excluant nullement qu\u2019ils se débrouillent et utilisent en fait l\u2019anglais partout où le français ne sera pas obligatoire.\u2014 Il \u2014 La législation linguistique qu\u2019il nous faut Quand le Mouvement Québec français soumit son premier mémoire au premier ministre Bourassa, en janvier 1971, dans la crise provoquée par le bill 63, il avait limité ses demandes au strict essentiel : a)\tune loi constitutionnelle qui proclamerait le français la seule langue officielle au Québec, sans plus ; b)\tun amendement à la loi de l\u2019instruction publique qui abolirait le bill 63, lui-même un amendement de cette loi, et par suite ferait disparaître le libre choix des parents à l\u2019école anglaise.Comme il ne pouvait cependant être question de revenir au simple libre choix qui était auparavant laissé aux commissions scolaires faute de dispositions légales, le MQF avait fait son unanimité sur l\u2019acceptation de laisser aux anglophones leurs privilèges, mais pour euxseulement ; de créer des écoles anglaises, à condition bien sûr qu\u2019on y enseigne le français de façon que les anglophones puissent l\u2019utiliser couramment avec la fin du secondaire.« Anglophones » devait signifier : personnes de langue maternelle anglaise domiciliées au Québec au moment où serait votée la nouvelle loi : dès la session de 1971, POUR UN QUÉBEC.437 espérait-on alors.Et pour simplifier les choses au plan de I application politique, le MQF avait ajouté un accommodement : pouvaient aussi se diriger vers l\u2019école anglaise, les enfants des parents non-anglais qui avaient déjà commencé à envoyer leurs enfants à ces écoles au moment où la nouvelle loi serait votée.Le MQF avait mis près d\u2019un an de fréquentes réunions avant de réaliser son unanimité sur ce minimum, car certaines des associations membres souhaitaient, depuis assez longtemps déjà, une solution beaucoup plus radicale de la question scolaire : l\u2019élimination de toute école anglaise dans une période de cinq à dix ans.Alors que d\u2019autres, qui hésitaient sur cet extrême, souhaitaient une législation beaucoup plus élaborée sur les différents aspects de la question linguistique, en particulier sur la langue du travail.Mais cela mettait en jeu un ensemble de propositions dont la teneur variait avec chaque association et aurait appelé de plus longues discussions avant d\u2019aboutir à des rédactions unanimes.Tous avaient fini par convenir qu avec la déclaration pure et simple du français seule langue officielle, un processus général serait mis en marche qui permettrait des interventions auprès des tribunaux, des décisions de ces tribunaux, en attendant la préparation des lois plus complexes, qui pourraient se révéler non nécessaires si les Anglo-Canadiens se soumettaient enfin à l'esprit de nos lois, droit maintenant écrit, et laissaient le français s\u2019établir.Les événements modifièrent le cours des choses prévues au MQF, car contrairement à ce que Monsieur Bourassa nous avait laissé entendre lorsqu\u2019il nous rencontra alors \u2014 la seule fois que nous pûmes le voir dans les cinq années qui suivirent \u2014 les choses traînèrent.Il nous avait dit alors que ce que nous demandions dans nos projets de loi modèles paraissait fort raisonnable et donc susceptible d\u2019être appliqué rapidement en attendant les décisions sur une législation plus complète.Mais une fois revenu à Québec, il se retrancha derrière la Commission Gendron pour ne rien faire.La lutte dut être continuée contre le bill 63, dont l\u2019application prolongée risquait de s\u2019incruster et de renforcer la thèse des droits acquis. 438 L'ACTION NATIONALE À l\u2019élection de 1973, la pression exercée par l\u2019action du MQF fut telle, malgré le désir de silence de tous les partis sur la question de la langue, que M.Bourassa finit par promettre, au cours de la campagne, que le règlement de la question du français au Québec constituerait la première priorité de son deuxième mandat.C\u2019est le monstre que constitue la loi 22 qui tint lieu de réalisation de cette promesse.Rappel des faiblesses qui rendaient la loi 22 fondamentalement vicieuse et équivalente à trahison.L\u2019article 1 de la loi 22 se donnait l\u2019air de satisfaire aux demandes du MQF.Pour la première fois, il était écrit dans un texte de loi canadien : « Le français est la langue officielle du Québec ».C\u2019est l'article 1 de la loi dont M.Bourassa n\u2019a cessé de se vanter à l'encontre des accusations de trahison que nous portions contre lui.Quand l\u2019opposition, vu l\u2019encombrement de tous les autres articles de cette loi, demanda qu\u2019on précise dans le texte « la seule langue officielle », M.Bourassa les accusa de ne pas connaître leur français, le texte tel quel voulant déjà dire cela selon lui.Le hic c\u2019est que cela était juridiquement faux, vu que tout le reste de la loi limitait l\u2019article 1 dans son étendue en définissant toute une série de cas où l\u2019anglais avait le droit d\u2019être imposé en parité avec le français.Le titre de la loi n\u2019était d\u2019ailleurs pas Loi du français langue officielle, mais bien « Loi de la langue officielle », ce qui dans l\u2019universalité de l\u2019article défini ne signifie pas nécessairement que la loi n\u2019établit qu\u2019une langue officielle.Finalement, la loi en établissait deux, à des degrés parfois variables, mais avec quand même tellement d étendue dans des droits nouveaux conférés à l\u2019anglais en sus de ceux de I article 133 de l\u2019AABN, que finalement la loi 22 est une loi de bilinguisme officiel.Qu\u2019était-il arrivé?Sans doute, un réel désir de M.Bourassa, fût-ce pour pouvoir s\u2019en donner du crédit électoral, de ne pas s\u2019en tenir à la demande du MQF sur la langue officielle ; et de pouvoir prétendre qu\u2019il avait fait plus pour le français dans une législation plus détaillée POUR UN QUÉBEC 439 concernant la langue de l\u2019étiquetage, la langue de l\u2019affichage, la langue des affaires, la langue de travail, etc.D\u2019ailleurs, il y avait un projet du genre prêt dans les bureaux de la Régie de la langue française du temps.Mais alors intervint son souci de ménager le vote anglophone et de pouvoir se donner à leurs yeux, le rôle de protecteur de la minorité contre les extrémistes.Il semble lui avoir échappé qu\u2019il ne pouvait pas juridiquement procéder ainsi sans détruire la portée même de l\u2019article 1 sur le français.Je puis témoigner en tout cas qu\u2019il ne parut en prendre conscience qu\u2019après la présentation du mémoire du MQF devant la Commission parlementaire, si bien qu\u2019il en fut, ou affecta de paraître en être, sidéré.Ses conseillers juridiques, autant que je sache, donnèrent raison à la thèse du MQF.Mais il était trop tard pour reculer face aux anglophones.Il fit front en essayant de substituer, par ses déclarations, des convictions psychologiques que la loi voulait dire « le français seule langue officielle » même si les tribunaux devaient confirmer plus tard qu'il n\u2019en était rien.LE GOUVERNEMENT ACTUEL DEVRA SOIGNEUSEMENT ÉVITER DE TOMBER DANS LA MÊME TRAPPE EN SE DISANT BIEN QUE CE DONT IL S\u2019AGIT POUR LE MOMENT, C\u2019EST D\u2019ÉTABLIR LA SITUATION DU FRANÇAIS, ET NON DE PROTÉGER UNE MINORITÉ QUI N\u2019A JAMAIS ÉTÉ LE MOINDREMENT OSTRACISÉE AU QUÉBEC.Ce même souci de ménager les Anglais, fit que la loi 22 ne tint pas compte non plus des dispositions déjà très généreuses que le MQF était prêt à accepter quant à l\u2019école anglaise.On y maintint fondamentalement le libre choix \u2014 ce qui constituait une contradiction flagrante de l\u2019article 1 \u2014 en l\u2019assortissant, pour donner l\u2019impression de corriger le bill 63, de limites pédagogiques : la connaissance suffisante de l\u2019anglais pour avoir accès à l\u2019école anglaise, selon les niveaux scolaires.En cours de discussions, la portée du libre choix se trouva atténuée, par voie d\u2019amendements, d\u2019une part en ce que la règle de la connaissance suffisante ne s\u2019appliquerait pas pour l\u2019accès à I école française, et d\u2019autre part par l'amendement relatif 440 L'ACTION NATIONALE au contingentement que le ministre Choquette imposa au ministre Cloutier.Cependant le texte final de l\u2019article comportait assez de vague pour laisser du jeu dans l\u2019interprétation que le ministre de l\u2019Éducation donnerait de son application.x x x Quels sont maintenant les choix devant lesquels se trouve le gouvernement actuel pour révoquer la loi 22 et la remplacer par la législation attendue sur la langue française au Québec.Comme il a été indiqué précédemment le parti québécois doit donner au Québec sa première grande loi fondamentale sur la situation de la langue française comme seule langue officielle et nationale (ce dernier terme n\u2019ayant pas besoin d'apparaître dans une loi et s\u2019établissant de lui-même par le statut de langue officielle unique et exclusive).Il faut tout recommencer à neuf, en partant d\u2019en haut, des principes et des droits, pour ensuite y accorder les détails s\u2019il y a lieu de légiférer sur certains d\u2019entre eux.Une ou deux lois ?Le MQF avait bel et bien recommandé deux lois : une loi constitutionnelle pour établir le statut fondamental du français et une autre qui serait un simple amendement à la loi de l\u2019instruction publique pour régler le cas d\u2019écoles éventuelles dans la langue de la minorité anglaise.Cette formule nous paraît devoir être retenue et appliquée même si la nouvelle législation doit dépasser le cadre d\u2019une simple proclamation générale, et si l\u2019on statue sur plusieurs autres points au-delà et y compris la question scolaire.Le juriste McWhinney, commissaire à la commission Gendron, signalait dernièrement que l\u2019économie de toute la loi 22 s\u2019était trouvée mise en danger par la multitude des questions traitées, les unes plus contestables et plus contestées que les autres, notamment en rapport avec l\u2019affirmation incontestable qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019abord d\u2019établir le caractère du français seule langue officielle.C\u2019est un POUR UN QUÉBEC 441 aspect pratique à ne pas négliger.Mais il y a un aspect plus fondamental, qui est celui du caractère solennel qu\u2019il faut donner à la proclamation du français seule langue officielle.Cela suppose qu\u2019on procède pour ce point selon le mode constitutionnel de proclamation et non selon le mode strictement statutaire, même s\u2019il réside des ambiguités à ce sujet dans les modes législatifs selon l'AANB.Il apparaît clair alors qu\u2019un texte constitutionnel doit s\u2019en tenir à l\u2019essentiel, aux principes des droits en vertu desquels les tribunaux trancheront les questions pratiques ou d\u2019autres lois, purement statutaires celles-là, préciseront la portée de la loi constitutionnelle sur certains des détails.Comme on le sait, ce procédé est déjà prévu dans l\u2019AANB où, en vertu de l\u2019article 92, paragraphe 1, les provinces se sont vu reconnaître le droit, que n\u2019avait pas le gouvernement fédéral, de modifier leur propre constitution, c\u2019est-à-dire les parties qui les concernaient seules dans l\u2019AANB, autant d\u2019ailleurs que les parties non écrites qui forment l\u2019ensemble du droit constitutionnel proprement provincial.Il apparait donc parfaitement loisible à toute province de décréter la langue officielle de son territoire, ce dont s\u2019est d'ailleurs prévalu le Manitoba pour faire disparaître le français comme langue officielle reconnue au moment de l\u2019entrée de cette province dans la Confédération.IL IMPORTE DONC QUE LE GOUVERNEMENT DU QUÉBEC PROCLAME CONSTITUTIONNELLE SA LOI SUR LE FRANÇAIS SEULE LANGUE OFFICIELLE, loi qui ne fera qu\u2019écrire d\u2019ailleurs dans notre constitution ce qui y est déjà par droit coutumier depuis la fondation de la Nouvelle-France et y fut restauré en 1774 par l\u2019abrogation de la Proclamation royale de 1763.LA DIGNITÉ DU QUÉBEC ET L\u2019HONNEUR DU NOUVEAU GOUVERNEMENT FONDÉ SUR LE PARTI QUÉBÉCOIS EXIGENT CE TYPE DE RECONNAISSANCE SOLENNELLE DU QUÉBEC FRANÇAIS.La question de l\u2019article 133 À l\u2019occasion de ses premières recommandations, le MQF, pour assurer la constitutionnalité de la loi et éviter qu\u2019on ne l\u2019attaque devant les tribunaux, s\u2019était rallié à l\u2019idée 442 L'ACTION NATIONALE de ne proclamer le français langue officielle de Québec que sous réserve des dispositions de l\u2019article 133, qui resterait en vigueur pour le moment, du moins tant que le Québec resterait dans la Confédération.Comme nous l\u2019avons démontré déjà, cet article n\u2019avait pas rendu le Québec, pas plus que le Canada, vraiment bilingues.Il autorise simplement le libre choix de l\u2019anglais dans les débats de la Chambre des Communes et de l\u2019Assemblée nationale du Québec, et dans les plaidoiries devant les tribunaux fédéraux et les tribunaux du Québec, de même qu\u2019il oblige de publier en anglais et en français les textes des lois du Canada et du Québec et les documents officiels des deux Chambres.Il n\u2019y avait donc pas eu là de brèche qui puisse remettre en cause le droit coutumier français du Québec, pas plus que le droit coutumier anglais du Canada fédéral et des autres provinces.Les termes mêmes dans lesquels la disposition est rédigée et les considérations qui ont présidé à son élaboration constituaient au contraire une reconnaissance nouvelle de l\u2019état français du Québec comme de l\u2019état anglais au Canada.Dans l\u2019entente qui s\u2019effectuera à la Conférence de Québec entre le groupe anglais et le groupe français dans le futur Canada, un échange réciproque de droits s\u2019est fait sur la base, en quelque sorte de leur souveraineté réciproque dans le cadre d\u2019un régime colonial.Le groupe anglais, qui serait largement majoritaire au Parlement fédéral, acceptait de garantir au groupe français, le droit pour ses membres et leurs représentants d\u2019utiliser le français à la Chambre des Communes et devant les tribunaux fédéraux.Le groupe français, qui serait largement majoritaire au Québec, acceptait de garantir l\u2019équivalent aux membres et représentants du groupe anglais au Québec.On peut soutenir que c\u2019était là un marché de dupes et que la règle de parité eût été la reconnaissance du droit d\u2019utiliser le français dans toutes les provinces.Mais attention ! La façon dont les choses se sont passées est beaucoup plus significative, quoi qu\u2019en dise M.Trudeau, d\u2019un pacte entre deux nations associées, et de la consécration du Québec comme n\u2019étant pas une province comme les autres, située à parité avec le gouvernement POUR UN QUÉBEC 443 fédéral représentant l\u2019ensemble des autres provinces du Canada.Le problème qui se posait au MQF en 1971 était de savoir s\u2019il était utile de proclamer le français seule langue officielle sans réserver les droits couverts par l\u2019article 133, au risque de voir pour cela la loi générale invalidée parce qu\u2019ayant effectivement pour effet d\u2019éliminer ou d\u2019impliquer l'élimination de l'article 133.Depuis, le MQF a modifié son attitude sur ce point parce que les études faites sous l\u2019égide de la Commision Gendron ont vu la grande majorité des juristes opiner que la partie de l\u2019article 133 concernant le Québec fait partie de la constitution du Québec et peut donc être amendée par le Québec en vertu de l\u2019article 92 (1 ) de l'AANB.Avant 1949, le Parlement fédéral, quant à lui, n\u2019aurait pas eu le pouvoir de voter, par exemple, la loi des deux langues officielles.C\u2019est la thèse que soutenait le juge Thorson et que rejeta la Cour Suprême du Canada.De toute façon, l\u2019amendement de 1949 qui a donné au Fédéral également le pouvoir de modifier sa constitution seul dans ce qui le concerne exclusivement lui avait permis de retoucher d\u2019une façon ou de l\u2019autre les prescriptions de l\u2019article 133 en les étendant sinon en les restreignant.À partir de cette situation, le MQF formula unanimement l\u2019avis qu\u2019il fallait amender la constitution pour que le français devienne sans réserve la seule langue officielle au Québec.Il y a alors deux façons de le faire : a)\tproclamer le français langue officielle du Québec nonobstant toute loi qui pourrait antérieurement présupposer ou impliquer le contraire, et laisser les tribunaux interpréter la disposition quant à l\u2019article 133 de l\u2019AABN ; ou b)\tajouter à l\u2019article 1 proclamant le français langue officielle du Québec, un article 2 supprimant les parties de l'article 133 concernant le Québec.Dans l\u2019état actuel des choses, il faut favoriser nettement cette deuxième solution, qui dissipera tout de suite toute ambiguité quant aux intentions du Québec.Quelle 444 L\u2019ACTION NATIONALE peut en être la conséquence ?Celle-ci : que dans le Canada anglais on dise, à bon droit, l\u2019agencement de l\u2019article 133, quant aux droits du français au Fédéral, conditionnel à l\u2019équivalence accordée à l\u2019anglais dans Québec.Si telle conséquence est tirée, cela montrera encore plus qu\u2019il n\u2019y a pas de place au Canada pour un statut normal ou véritable du français.Car dans la perspective d\u2019une nouvelle association possible, il est clair que les droits du français devront être automatiquement reconnus dans toute superstructure fédérale, confédérale ou de marché commun, indépendamment de la situation au Québec comme dans les autres provinces.Dans cette nouvelle association, les droits linguistiques que les Anglais voudraient avoir dans Québec devraient comporter l\u2019équivalent pour les francophones dans toutes les provinces du Canada, en raison du fait qu\u2019elles ne forment ensemble que l\u2019entité anglophone en négociation avec l\u2019entité francophone qui ne se trouve être majoritaire, donc vraiment chez elle, que dans Québec.Le moyen d\u2019y arriver est chose à laquelle nous n\u2019avons pas à nous attarder ici, mais il faut voir que l\u2019existence de neuf provinces n\u2019a rien à voir avec le fond d\u2019un pareil problème, qui ne doit pas être vu en termes de 9 contre 1, mais bien de deux ensembles face à face.Les caractères de la nouvelle législation : l\u2019aspect constitutionnel.La nouvelle législation doit donc avoir deux volets, ou peut-être plusieurs.L\u2019un concernerait l\u2019aspect constitutionnel.Le ou les autres, les aspects pratiques relatifs à l\u2019application de la loi constitutionnelle.Comment se présente le premier ?La loi comportera-t-elle seulement les deux articles précédemment indiqués : proclamation du français langue officielle et abolition des parties de 133 concernant le Québec, ou formulera-t-elle un certain nombre de principes secondaires découlant du premier pour en préciser le sens ?Théoriquement, la première formule serait de beaucoup préférable, car on connaît la tendance des règles POUR UN QUÉBEC 445 d\u2019interprétation du droit en milieu britannique, qui nous restent et resteront nôtres encore longtemps avant que toutes nos habitudes ne changent : tout ce qu\u2019on ajoute à un texte de portée générale tend en droit à en limiter le sens et à inciter les tribunaux à interpréter le texte général par rapport aux cas particuliers envisagés, qui deviennent comme autant d\u2019exemples de ce que veut dire et ne veut pas dire le texte général.Si donc, on opte pour un texte plus élaboré, les juristes devront voir à rédiger tous autres articles de façon qu\u2019ils n\u2019aient pas une portée limitative par rapport aux domaines qu\u2019on aura ou paraîtra avoir oubliés.Or sur le plan politique, il semble bien qu\u2019il faudra un texte plus élaboré que les deux seuls articles indiqués, qui en théorie devraient suffire.L\u2019opposition tenterait d\u2019abuser des termes pour comparer ce texte avec la loi 22 et prétendre qu\u2019on a réduit ainsi la protection que le français paraissait recevoir en vertu de la loi 22.Le gâchis qu\u2019a engendré cette loi et la confusion qu\u2019elle a jetée dans l\u2019esprit du public, souvent satisfait de voir des dispositions garantir des droits au français sans voir que c\u2019était des droits dans un Québec officiellement bilingue, risquerait de se continuer.Cela doit évidemment être évité, et plus de risques pris à la rédaction d\u2019une loi plus élaborée.Le soussigné avait préparé, pour discussion au MQF, un projet de telle législation qu\u2019il soumet à titre de formulation concrète des idées précédemment émises.Il y aurait d'abord à cette loi constitutionnelle un certain nombre d\u2019« attendus » rappelant les droits du français au Québec : ATTENDU QUE le Québec est pays français de par sa fondation au nom du roi de France par Samuel de Champlain en 1608 ; et son administration, de 1608 à 1760, comme colonie française jouissant de son régime propre de gouvernement et ayant développé les caractéristiques d\u2019une société proprement québécoise ; ATTENDU QUE la conquête de la Nouvelle-France par l\u2019Angleterre en 1760 ne pouvait pas interrompre le droit des habitants du Québec de vivre en français ; 446 L'ACTION NATIONALE ATTENDU QUE la Proclamation royale de 1763, qui avait tenté d\u2019établir une situation contraire, fut pour cette raison révoquée comme étant nulle et de nul effet par une loi du Parlement de Londres, dite l\u2019Acte de Québec, en 1774 ; et que la Couronne britannique reconnut par là le droit des Québécois de continuer à vivre en français dans l\u2019Empire britannique ; ATTENDU QUE cette charte des droits du français au Québec s\u2019est trouvée reconfirmée à l\u2019occasion de l\u2019Acte constitutionnel de 1791, par le fait supplémentaire de la division du Canada en deux colonies, le Haut \u2014 et le Bas-Canada, aux fins justement d\u2019établir par législation appropriée le droit anglais dans le Haut-Canada pour les colons anglais, tout en reconfirmant aux habitants du Bas-Canada la perpétuation de leurs droits garantis par l\u2019Acte de 1774 ; ATTENDU QUE par cette loi de 1791, Londres donnait à chacune des deux colonies une législature démocratique où régnerait la règle de la majorité, française dans le Bas-Canada, anglaise dans le Haut-Canada ; ATTENDU QUE le régime de l\u2019Union de 1840, tout en réunissant les représentants des deux colonies en une seule Chambre, laissa survivre les institutions et le droit propre à chacune et fonctionna selon le principe de la double majorité, donc sans altérer le moindrement les fondements du droit coutumier de chaque colonie ; ATTENDU QUE l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique a de nouveau séparé les deux Colonies pour en faire deux provinces distinctes dans la Confédération, chacune munie de son Parlement propre, avec ses institutions et son droit particuliers conservés ; ATTENDU QUE l\u2019article 133 de cette constitution avait ainsi pour effet de garantir certains droits à la langue française dans certaines institutions du Canada fédéral, et certains droits à la langue anglaise dans certaines institutions équivalentes du Québec, POUR UN QUÉBEC 447 en raison même du fait que la majorité anglaise au Canada et la majorité française au Québec avaient quant au reste tous les droits ; ATTENDU QUE le Québec, par l\u2019article 92, par.1 de cette constitution a le droit d\u2019amender toutes les parties de la Constitution qui ne concernent que le Québec.» Il restera à voir, quant à de tels « attendus », psychologiquement désirables, quelle influence ils peuvent jouer sur l\u2019interprétation que les tribunaux peuvent donner aux articles qui suivraient.Mon souvenir est que les « attendus » sont indicatifs de l\u2019esprit dans lequel la loi est conçue, mais qu\u2019ils n\u2019interviennent pas et ne comptent pas pour l\u2019interprétation de la loi proprement dite.Quant à la loi, elle aurait les articles suivants : 1.\tLe français est la langue officielle du Québec.2.\tL\u2019article 133 de l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique est amendé en éliminant les mots suivants : (ceux qui concernent le Québec).3.\tLe français est la langue de l\u2019administration publique tant pour les communications internes et externes que pour l\u2019authenticité des textes et documents officiels.4.\tLa langue normale ou courante des affaires et des relations du travail est le français.Nul citoyen ne doit subir de discrimination, notamment au moment de requérir un emploi, du fait qu\u2019il ne connaît pas d\u2019autre langue que le français, sauf si l\u2019accomplissement même de sa tâche exige des contacts avec des personnes non domiciliées au Québec.Il sera loisible au lieutenant-gouverneur en Conseil d\u2019établir les règlements nécessaires pour trancher les cas difficiles à cet effet.5.\tLe système des écoles publiques au Québec donne l\u2019enseignement en français.L\u2019Assemblée nationale pourra cependant édicter des lois pour permettre rétablissement de classes bilingues, ou dans une 448 L'ACTION NATIONALE autre langue avec enseignement du français, pour faciliter l\u2019intégration à la communauté québécoise de personnes dont la langue n\u2019est pas le français.6.Rien dans la présente loi ne doit être compris comme limitant la portée de l\u2019article 1 pris isolément.On notera tout particulièrement l\u2019article 5 de ce projet sur les principes qui doivent régir la langue d\u2019enseignement.Il ne détaille pas davantage la question \u2014 ce qui devra relever d\u2019une autre loi, statutaire celle-là, justement parce qu\u2019il ne s\u2019agit dans une loi de caractère constitutionnel que de prévoir le principe d\u2019une dérogation possible au principe général.Il ne s\u2019agit que d\u2019autoriser le gouvernement à légiférer selon cette dérogation, dans les limites indiquées, sans quoi aucune loi ne pourrait être envisagée en ce sens.Il restera à établir ensuite la politique appropriée en fonction de cette autorisation.Le caractère de la nouvelle législation : les aspects pratiques.Sous ce chapitre se pose la question de savoir dans quels détails il peut être estimé opportun d\u2019entrer pour préciser ce que veulent dire les règles générales établies dans la loi constitutionnelle.Cette nécessité ne peut venir que de la mesure dans laquelle il y a eu empiétements de la part de la minorité et conviction qu\u2019il faut maintenant lui spécifier en clair un certain nombre de choses qu\u2019on ne lui laissera plus faire.Il suffit à un pays normal d\u2019avoir les indications constitutionnelles ou même aucune loi pour que le tout ou le reste aille de soi.Ainsi, sauf erreur, il n\u2019y a pas dans la constitution de la France, de proclamation du français comme étant la langue officielle.Au contraire, en Angleterre, pays par excellence du droit non écrit, il a fallu légiférer pour introduire l'anglais, puis le rendre obligatoire devant les tribunaux parce qu\u2019après la Conquête par les Normands, la coutume s\u2019était établie de rendre la justice en français.Encore ici deux procédés peuvent être envisagés : soit une loi statutaire générale « d\u2019application de la loi constitu- POUR UN QUÉBEC 449 tionnelle sur la langue officielle», soit au contraire introduire plutôt dans chaque loi appropriée \u2014 loi des conventions collectives, loi de l\u2019instruction publique, loi des corporations professionnelles, etc.\u2014 les dispositions statutaires relatives à l\u2019usage du français.Cette dernière méthode paraîtrait préférable au soussigné parce qu\u2019elle semble moins faire concurrence à la loi constitutionnelle et paraît moins susceptible d\u2019engager les tribunaux à limiter la portée de celle-ci.À tout événement, l\u2019important ici, par rapport aux réflexes qui ont amené la loi 22 et qu\u2019elle a contribué à développer, c\u2019est que dans chacun des articles d\u2019une loi statutaire d\u2019application ou des amendements à des lois spécifiques à des domaines particuliers de l\u2019activité, on ne parle que du français, et qu\u2019on laisse l\u2019anglais établir de lui-même sa situation de fait, sans création de droits, sans dispositions légales, par rapport à tout ce qui ne se trouve pas interdit par la définition des droits du français.Prenons dans la loi 22, le ou les articles concernant la langue des commissions scolaires.Que la langue officielle y soit le français n\u2019empêche personne de parler anglais aux assemblées.Si la totalité des contribuables ou une bonne majorité d\u2019entre eux est de langue anglaise, si tous les échevins élus sont de langue anglaise, rien n\u2019empêchera qu\u2019on parle anglais aux réunions des commissaires.Mais bien sûr on devra parler français si des contribuables ou aes échevins de langue française l\u2019exigent ; et n\u2019est-ce pas normal dans un pays français ?L'anglais ne se trouverait vraiment interdit que si la loi spécifiait que la langue française étant officielle au Québec, on doit obligatoirement parler français, etc.Mais personne n\u2019a jamais demandé de telles mesures.Et tout le reste est à l\u2019avenant.Cependant ce sont les mesures de cette nature, de ce caractère obligatoire et dans la limite de l\u2019obligation requise, sur lesquelles il faudra s\u2019interroger.Vu les habitudes de nos tribunaux, peut-être sera-t-il bon de préciser par loi que seul le texte français des lois a valeur d\u2019authenticité.Mais pourquoi spécifierait-on le droit que soit fournie une version anglaise au besoin ?Si 450 L'ACTION NATIONALE nous le voulons, que des instructions administratives soient données sur le sujet.C\u2019est suffisant.Si l\u2019on croit cependant nécessaire, pour éviter toute méprise, que les versions anglaises soient séparées des versions officielles pour ne pas perpétuer l\u2019impression de bilinguisme officiel, il pourra être nécessaire de le mettre dans la loi, de l\u2019interdire en somme.Mais il n\u2019est pas nécessaire pour cela de procéder à la façon de la loi 22 en disant d\u2019abord que les versions anglaises peuvent être réclamées mais qu\u2019elles devront être distinctes.Il s\u2019agira de dire positivement par rapport au français, que la version officielle des documents (ce qui n\u2019interdit pas qu\u2019il y ait d\u2019autres versions) ne doit pas simultanément comporter de traduction en d\u2019autres langues.Etc.La question scolaire Il y a cependant la question scolaire au sujet de laquelle nous en étions à peu près tous venus à convenir d\u2019accorder aux anglophones un droit personnel nouveau.En conséquence, il faudra bien que la Législature, en fonction d\u2019un type d\u2019article constitutionnel comme l\u2019article 5 du projet modèle précédent, définisse les droits des personnes concernées.Et cela devrait se faire par amendement à nos lois scolaires ; même pas, s\u2019il y en a une, dans une loi générale d\u2019application de la loi constitutionnelle sur la langue officielle.Or à ce sujet, les propositions du MQF doivent être rigoureusement considérées comme un maximum des concessions de droit possibles.Elles étaient rappelées comme suit dans une conférence de presse du 16 avril : a)\tseuls les parents de langue maternelle anglaise se voient reconnaître un droit formel de réclamer des écoles anglaises, s\u2019ils sont domiciliés au Québec au moment du vote de la loi, droit qui s\u2019étendrait à leur descendance ; b)\tpar accommodement transitoire, les parents de langue maternelle autre que le français ou l\u2019anglais, qui ont commencé à envoyer leurs enfants dans des écoles anglaises, pourront continuer à le faire ; POUR UN QUÉBEC 451 c)\ttous les enfants des autres parents dont la langue maternelle n\u2019est ni le français ni l\u2019anglais doivent fréquenter les écoles françaises s\u2019ils sont à l\u2019école publique ; d)\tles enfants de tous les nouveaux arrivants au Québec quelle que soit leur langue maternelle n\u2019ont accès qu\u2019à l\u2019école française s\u2019ils sont dans des écoles publiques ; e)\tles subventions prévues par la loi pour les écoles privées ne sont pas accessibles aux écoles anglaises qui reçoivent des enfants non admissibles dans les écoles publiques anglaises.Il faut bannir toute formule qui n\u2019oblige à l\u2019école française que ceux qui ont le statut d\u2019immigrant, à l\u2019exclusion des citoyens canadiens.Ou qui tente le compromis de se replier sur l\u2019abandon aux écoles anglaises de tous les citoyens canadiens et de tous les immigrants déjà installés au pays.Ces formules postulent toutes, en fonction des considérations discutées dans la première partie de cet article, l\u2019existence d\u2019une mauvaise conscience sur des droits qui existeraient ou des doutes que nous aurions qu\u2019il en puisse exister et que nous serions en train d\u2019enlever.Encore une fois, si de tels droits existent ou si nous croyons qu\u2019ils existent et qu\u2019il faut les respecter, IL N\u2019Y A PLUS DE PLACE NI DE POSSIBILITÉ POUR UN QUÉBEC FRANÇAIS.Encore une fois aussi, résolvons nos doutes et si nous faisons le Québec français faisons le clairement pour que personne ne s\u2019y trompe.Si nous voulons, en raison de la série des circonstances historiques qui passent par la Conquête, accorder certains droits minoritaires spéciaux aux descendants des conquérants chez nous et à leurs associés de toujours, les Irlandais et les Écossais, faisons-le.Mais de la façon qui montre clairement que nous accordons un privilège ; et que tout Canadien qui vient d'ailleurs au Canada, ou tout Anglais qui vient d\u2019ailleurs dans le monde y compris États-Unis ou Angleterre, ou tout anglophone qui vient de quelque part dans le Commonwealth et qui est des Indes ou de Malaisie, n\u2019a pas tous ces droits dès qu\u2019il entre au Québec parce qu\u2019il parle anglais. 452 L'ACTION NATIONALE Si nous voulons nous montrer gentils pour les immigrants ou descendants d\u2019immigrants non francophones et non anglophones, et laisser à la génération actuelle des parents la possibilité de continuer les habitudes scolaires acquises (ce qui est autre chose que des droits acquis), c\u2019est notre affaire, et cela se défend.Mais il n\u2019y a aucune raison historique ayant la moindre validité qui justifie que nous continuions indéfiniment l\u2019octroi du même privilège, à la famille par exemple de ces enfants qui auront fréquenté l\u2019école anglaise (eux pourront commencer en français avec le premier enfant).Déjà la formule de la langue maternelle abandonne à l\u2019école anglaise tous ceux qui se sont angli-fiés dans le passé, c\u2019est plus qu\u2019assez.Rien ne justifie que nous allions plus loin et que nous abandonnions à l\u2019école anglaise les immigrants ou descendants d\u2019immigrants non français non anglais sous les prétextes connus des informations qu\u2019ils avaient reçues au départ.De toute façon, ils n'ont pas encore commencé à envoyer des enfants aux écoles anglaises ; et s\u2019ils ont eu des enfants, ils sont à l\u2019école française.Pourquoi permettre aux uns et aux autres le transfert ?Il y a bien plus.Dans l'énoncé des règles, nous avons parlé pour l\u2019accommodement à l\u2019égard des non anglophones non francophones, des « habitudes acquises ».Or on ne peut pas employer cette expression pour ceux qui, sous la pression des anglophones ou de certains de leurs chefs alliés aux anglophones, profitent depuis sept ans de la trahison des Bertrand, Bourassa, Cloutier et compagnie pour diriger leurs enfants vers l\u2019école anglaise.Ceux-là se sont consciemment servis de leurs enfants comme de soldats dans une bataille contre le Ouébec français.Méritent-ils qu\u2019on leur laisse maintenant le fruit de leur rapine ?À son congrès de juin dernier, le Mouvement national des Ouébécois a pris une position plus ferme sur le sujet.Il fallait arrêter cette hémorragie.Avertir les intéressés que leur effronterie ne passerait pas ainsi.Le MNO a donc déclaré, à ce moment-là, que dans la formule du MCF « droit à l\u2019école anglaise à partir du vote de la loi rémédiatrice au bill 63 », elle entendait la session de 1970 qui aurait POUR UN QUÉBEC 453 renvoyé à l\u2019école française les transferts linguistiques résultant de la loi 63.Ce qui impliquait que tous les enfants passés indûment au secteur anglais depuis, avec la loi 22 aussi bien, devraient revenir au secteur français.En fait ce ne serait là qu\u2019élémentaire justice rendue à la collectivité québécoise trahie par ses politiciens, et manipulée par les leaders de l\u2019offensive anti Québec français dans le milieu anglophone.Peut-être pourra-t-on passer au parti québécois l\u2019obligation de rebrasser tout ce fumier s\u2019il nous donne vraiment une bonne et définitive loi pour l\u2019avenir du français au Québec.Mais la prise de conscience de ces problèmes montre combien les propositions qu\u2019avaient formulées le MQF et dont la revision pour des mesures plus strictes était commencée, sont à la limite de la générosité raisonnable et possible.Combien il est impossible d\u2019imaginer qu\u2019un parti québécois voué à la libération et à l'épanouissement d'un Québec français puisse envisager d\u2019aller plus loin dans la voie des compromis ! COMPLIMENTS DU Mouvement National des Québécois ET DES SOCIÉTÉS MEMBRES: SNQ ABITIBI-TÉMISCAMINGUE SNQ CENTRE DU QUÉBEC SNQ CÔTE-NORD SNQ EST DU QUÉBEC SNQ DES HAUTES RIVIÈRES SNQ DU LANAUDIÈRE SSJB DE MONTRÉAL SNQ OUTAOUAIS-NORD SNQ RÉGION DE L\u2019AMIANTE SNQ RÉGION DE LA CAPITALE SNQ DES LAURENTIDES SNQ SAGUENAY-LAC ST-JEAN SNQ RICHELIEU-YAMASKA SSJB DE ST-JEAN La culture dans notre âge de transition par Maurice Lebel, professeur à la Faculté des Lettres Université Laval. LA CULTURE DANS NOTRE ÂGE DE TRANSITION 455 I \u2014 LA CULTURE ET L\u2019HUMANISME Dans notre époque de transition les quatre principales sources de la formation des jeunes et de la culture de l\u2019esprit pour les masses sont : le foyer, le quartier et ses rues, l\u2019école, les moyens de communication sociale.Le foyer est souvent aujourd\u2019hui un vrai bric-à-brac des produits culturels disparates à la mode et à l\u2019image de la culture du jour.Le quartier et ses rues constituent une modeste mais importante cité éducative, un centre de culture et de formation dont l\u2019empreinte est indélébile.L\u2019école traditionnelle, le mot étant pris ici dans son acception la plus large, qu\u2019elle soit accordée à notre temps, intégrée à la communauté ou mal ajustée à notre taille, reste encore, malgré les apparences contraires, la maison de l\u2019esprit, la serre-chaude par excellence, où la crise sociale de notre temps, si profonde parce qu\u2019elle est avant tout une crise de l\u2019esprit et une crise des mœurs, est perçue et ressentie par les jeunes et leurs maîtres avec autant d\u2019acuité que de violence.La presse-radio-télévision, dont l'influence est autrement continue et subtile, totalitaire et tyrannique que celle de l\u2019Église ou de l\u2019État, est omniprésente et toute-puissante, formant une école parallèle, une puissance dans l\u2019État, unique, partout efficiente et visible au foyer, dans le quartier et à l\u2019école traditionnelle.De sorte que ces trois sources de culture, sous l\u2019impact des media, prennent une autre dimension et sont chargées de résonance multiple, ce qui modifie l\u2019art de vivre et la qualité de la vie.La culture, qui est vie de l\u2019esprit, ne connaît point de frontières.Toujours active et vivante, elle n\u2019est jamais finie.Les esprits cultivés, qu\u2019on appelle ainsi à tort, n\u2019existent point ; seuls existent les esprits qui se cultivent.Ils ont beau être perdus ou noyés dans la masse, ils tranchent d\u2019emblée sur le commun des mortels.Différents des autres, ils rompent ainsi la grisaille de l\u2019uniformité.Ils ont existé de tout temps ; il est même probable qu'ils existeront toujours, du moins aussi longtemps que soufflera l\u2019esprit.Ils ont toujours constitué jusqu\u2019ici une minorité dans une nation, dans un pays ; une minorité tantôt adulée ou enviée, tantôt mé- 456 L'ACTION NATIONALE prisée ou négligée, tantôt pourchassée ou redoutée, selon les milieux et selon les siècles.L\u2019analyse critique de la culture à travers les âges est un véritable problème historique.À l\u2019instar de plusieurs autres entreprises économiques, la culture a récemment donné lieu à une véritable orgie de production.Le mythe de son progrès continu est difficile à déraciner, comme le mythe de son déclin, dont on parle beaucoup de nos jours, me paraît dénué de fondements.On semble oublier, par exemple, que le XVIIe siècle a vu paraître en Angleterre et en France une pléthore de romans extrêmement médiocres, et que c\u2019est seulement au XIXe que le roman a atteint en Europe un sommet sans précédent.Que de pacotille dans la poésie romantique et la poésie victorienne des deux côtés de la Manche ! LeXXe siècle est loin d\u2019avoir le monopole de la médiocrité et de la pacotille.La culture évolue, se modifie et produit des résultats variables au cours des siècles.Elle n\u2019est pas seulement historique.Elle est aussi, en partie du moins, historienne, fondée qu\u2019elle est sur la connaissance du passé et du présent.C\u2019est en effet par la connaissance de l\u2019histoire, qui décrit et raconte les mille et une aventures de la caravane humaine \u2014 les Égyptiens ont bâti des pyramides il y a 5000 ans et connu des innovations technologiques en tout point comparables à celles de l\u2019homme du XXe siècle, qui est loin d\u2019en avoir le monopole \u2014 c\u2019est par cette connaissance que les esprits peuvent se situer, se connaître, se mesurer, se juger, se développer, se cultiver ; l\u2019étude de l\u2019histoire, accompagnée sans doute de celle de la géographie, doit servir de base à celle de l\u2019homme, de son développement et de ses créations, de ses grandeurs et de ses misères.Il faut toujours recourir à l\u2019histoire pour prendre la mesure de sa taille, pour mieux assumer le présent et chercher à orienter l\u2019avenir.Le concept même de culture a évolué rapidement depuis un quart de siècle.À tort ou à raison, on parle aujourd\u2019hui beaucoup plus de culture de masse que de culture de classe.Or, la poursuite de la culture a toujours été jusqu\u2019ici l\u2019apanage d\u2019un nombre restreint d\u2019esprits, LA CULTURE DANS NOTRE ÂGE DE TRANSITION 457 avides de savoir, d\u2019étude et de lecture, de volontés énergiques et tenaces ; à vouloir la rendre accessible aux masses, comme on cherche à le faire de nos jours, on en modifie du coup le contenu et les méthodes de diffusion.Reste à savoir si l\u2019on réussira jamais à atteindre pareil objectif.Ce qu\u2019il y a de sûr, c\u2019est qu\u2019on a déjà atteint en peu de temps, comme au cinéma, le nivellement par le bas.La plupart des gens oublient que même la lutte des classes, dont on nous rebat sans cesse les oreilles, se déroule pardessus la tête des masses, dans les limites étroites d\u2019une mince couche de la population.Il saute aussi aux yeux que la culture est de plus en plus orientée par la technologie ou les techniques.Il est manifeste que l\u2019ensemble de la société s\u2019intéresse de plus en plus à certaines formes de culture populaire, de culture amusement-jeu-divertissement, et croit dur comme fer que celles-ci sont le nec plus ultra de la vie de l\u2019esprit.Si la séparation de l\u2019Église et de l\u2019État est un fait accompli presque dans tous les pays du monde, en revanche l\u2019État lui-même est loin d\u2019être séparé de la culture ou indifférent à la culture ; si l\u2019autonomie de l\u2019Église ou de l'État est consommée un peu partout, l\u2019autonomie de la culture par rapport à celle de l\u2019État est encore une chose à venir.Il existe toujours, cela va de soi, un élément d\u2019actualité et de moderne dans la culture.Ainsi la culture des Athéniens des Ve et IVe siècles, à l\u2019époque de Périclès et de Platon, était bien différente de celle de la période hellénistique, disons au temps de Polybe, si bien connu de Paul Pédech, le grand spécialiste de l\u2019historien grec.La culture des Romains, du temps de l\u2019empereur Hadrien et de Pline le Jeune, n\u2019était pas du tout la même que celle de l\u2019âge d Horace et de Virgile.Pourquoi celle d'aujourd'hui serait-elle identique à celle d\u2019il y a un demi-siècle ?Le moderne, par définition, est relatif, puisqu'il vient du mot mode, et que la mode joue un rôle non négligeable dans la culture contemporaine.Hier et aujourd\u2019hui se ressemblent à cet égard.La culture est devenue un outil politique d\u2019importance.En notre siècle, Hitler et Mussolini, qui ont si mal tourné leur chevauchée, furent des adversaires acharnés du concept traditionnel de la culture ; ils ont tout fait, chacun à 458 L\u2019ACTION NATIONALE sa façon, en Allemagne et en Italie, sinon pour l\u2019étouffer, du moins pour la brider, l'enrégimenter, la plier à leur idéal politique.De même, les communistes, où qu\u2019ils se trouvent, ne prisent guère la culture, telle qu\u2019on l\u2019entend dans les régimes démocratiques.C\u2019est qu\u2019elle comporte trop de liberté d\u2019expression et de force explosive pour leur régime et leur sécurité ; elle est trop imprévisible et primesautière pour leur goût et leur tranquillité ; on ne sait jamais de quel côté souffle l\u2019esprit, l\u2019âme même de la culture.Les dictateurs croient sage de parer au danger éventuel de son explosion en essayant de la canaliser dans le sens unique de l\u2019unique parti au pouvoir.La guerre des cultures découle de la guerre politique.Et c\u2019est une création du XXe siècle, ce qui lui assure peut-être une place toute particulière dans l\u2019histoire morale de l'humanité.Au fond, la culture varie d\u2019un siècle à l\u2019autre et d\u2019un pays à l\u2019autre.Chaque culture ressemble à un homme, qui a une enfance, une jeunesse, une maturité et une vieillesse.Mais le biologique et le culturel sont tout à fait différents l\u2019un de l\u2019autre.C\u2019est surtout par la culture que l\u2019homme est autre chose qu\u2019un accident de l\u2019univers ; l\u2019homme, telle une plante, a besoin d\u2019être bien cultivé pour croître.Les Grecs, et tout particulièrement Sophocle, Protagoras et Isocrate, Thucydide, Platon et Aristote, sont les premiers en Occident à avoir décrit et défini l\u2019homme et la culture de l\u2019esprit.Ce sont eux qui, avec les poètes et les artistes, les historiens et les orateurs, les pré-socratiques, Hippocrate et les savants d\u2019Alexandrie, ont jeté les fondements de l\u2019humanisme occidental, dont nous vivons encore sans toujours le reconnaître.L\u2019humanisme, loin d\u2019être dépassé ou mort, comme certains scientifiques essaient de nous le faire croire, est en évolution et à la recherche d\u2019autres valeurs.D\u2019ailleurs il a toujours évolué à travers les siècles depuis le miracle grec.L\u2019histoire nous enseigne que si le terme d\u2019humanisme remonte à 1850, la réalité qu\u2019il recouvre est plusieurs fois millénaire.L\u2019humanisme ancien, qui va d\u2019Homère aux Pères de l\u2019Église inclusivement, est bien différent de l\u2019humanisme de Byzance et de la Renaissance.Au temps de LA CULTURE DANS NOTRE ÂGE DE TRANSITION 459 Marguerite de Navarre, sœur de François 1er, qui unissait l\u2019humanisme et le mysticisme, la poésie et le zèle moraliste, au temps de Montaigne, dont les Essais sont le couronnement de l\u2019humanisme français comme au temps de Milton, dont le Paradis Perdu est le couronnement de l\u2019humanisme anglais, on vit à la fois une réaction contre le formalisme de la scolastique du Moyen Âge et un retour aux lettres grecques, latines et hébraïques de l\u2019Antiquité païenne et chrétienne.Désireux d\u2019élever la dignité de l\u2019esprit humain et de le mettre en valeur, de répandre le meilleur de la sagesse grecque et latine, païenne et chrétienne, ils se livrèrent à un vaste effort de renouvellement dans l\u2019art et l\u2019érudition, la pensée et la spiritualité.Ils adoptèrent Platon pour leur maître et remplacèrent l\u2019esprit de soumission par l\u2019esprit d\u2019examen et d\u2019observation, par la recherche critique sans limites ni restrictions.Au point de vue philosophique, l\u2019humanisme moderne, qui prend pour fin l\u2019homme, la personne humaine et son épanouissement, qui s\u2019attache à mettre en valeur l\u2019homme par les seules forces de l\u2019homme, a pour ancêtre le sophiste grec Protagoras qui a écrit : « L\u2019homme est la mesure de toutes choses.» Entretenir le culte de l\u2019homme, de tout ce qui vient de lui, l\u2019élever à la dignité d\u2019une valeur morale et supérieure, expliquer l\u2019homme par l\u2019homme seul en dehors de toute croyance religieuse : voilà en quoi consiste, pour nombre d\u2019esprits, le pur humanisme du jour.L\u2019existentialisme est un humanisme athée mais non sans espoir.Or un homme, animé par l\u2019espoir et conscient de l\u2019être, appartient déjà à l\u2019avenir.Cet humanisme philosophique, qui prend l\u2019homme pour objet et pour fin, est bien différent de celui de la Renaissance, pour qui Dieu, comme le pensait et le disait Platon, est la mesure de toutes choses.Au point de vue scolaire, plus étroit ou plus restreint, on entend par humanisme la formation des aptitudes et des qualités de l\u2019esprit par les études littéraires et scientifiques.Il comprend une acquisition de connaissances historiques et scientifiques, une initiation aux études littéraires, à l\u2019art de penser, de s\u2019exprimer, de sentir et de 460 L'ACTION NATIONALE vouloir, une réflexion sur la personne humaine et sur les divers aspects qu\u2019elle présente.Voilà en quoi consiste l\u2019humanisme au sens scolaire, telle est la signification du mot.Aussi un humanisme, même s\u2019il est dépourvu de la culture gréco-latine, se doit-il de conserver ce caractère humain et de réserver une place d\u2019importance aux études littéraires.Faute de quoi, c\u2019est une piperie de mots.Que la culture et l\u2019humanisme soient en crise est l\u2019évidence même.Il \u2014 LA CULTURE DE CLASSE La culture, qui est avant tout vie de l\u2019esprit et effort de perfectionnement de la vie, libère l\u2019homme en le rendant davantage présent à son milieu et au monde, conscient et maître de sa destinée.Elle lui fournit aussi un supplément d\u2019existence, mais à condition qu\u2019il se livre à un travail personnel de l\u2019esprit sur lui-même.Il s\u2019agit ici d\u2019un travail réciproque, car si la culture dépend de la volonté, la volonté dépend dans une large mesure de la culture elle-même ; on peut en dire autant de la foi et de la prière : on prie parce qu\u2019on a la foi, on a la foi parce qu\u2019on prie.La culture n\u2019est ni une affaire scolaire, ni une matière d\u2019enseignement, ni un produit, ni une marchandise, ni une école, ni une religion, ni une grâce, ni un luxe, ni un ornement, ni un décor, ni un vernis, ni un savoir lourd et paralysant, ni une panacée, ni un miracle, mais c\u2019est l\u2019activité constante et présente de l\u2019esprit dans l\u2019homme, grâce à quoi chacun se bâtit un fond naturel d\u2019expérience humaine ; c\u2019est une nourriture, une substance, qui fertilise et remue l\u2019esprit, le fait sortir de sa torpeur et le met en quête de lui-même.C\u2019est l\u2019avers ou le contre-poids de l\u2019inculture, de la barbarie, de la sauvagerie qui consiste à faire spontanément, à tout moment, ce qui plaît sans discernement, sans limite, sans méthode, sans pensée, sans plan.C\u2019est l\u2019éveil, le désir, l\u2019élan, le souci d\u2019être présent et de s'ouvrir au monde, de connaître, de progresser, de s\u2019instruire, de se modifier, de se perfectionner, de se dépasser.C\u2019est un travail continu, sans fin, chaque jour recommencé, toujours perfectible et jamais achevé.La culture repose fondamentale- LA CULTURE DANS NOTRE ÂGE DE TRANSITION 461 ment sur l'effort et le progrès de la vie de l\u2019esprit dans l\u2019homme.Elle est action ambivalente et polyvalente.Elle incite l\u2019homme à se penser lui-même et à se voir tel qu\u2019il est, avec ses forces et ses limites.Elle appartient aux volontaires, d\u2019où qu\u2019ils viennent.Ils forment la classe des gens laborieux et tenaces, l\u2019unique classe qui vaille.Les ouvriers tiennent la culture pour un adversaire de classe, pour le fief de la bourgeoisie et de la classe moyenne, ce qui est une vue un peu trop simple des choses et de l\u2019histoire pour être vraie.Les uns hésitent à la revendiquer pour tous, les autres se bornent à la qualifier de bourgeoise ; ils croient, à tort, être les seuls à mener une existence étroite, comme si les employés, les fonctionnaires, les techniciens, la plupart des artistes et des intellectuels n\u2019étaient pas leurs frères à cet égard.Le travail, intellectuel ou manuel, n\u2019a rien de méprisable.La valeur de l\u2019homme vient du travail, intellectuel ou manuel, peu importe.Une terre abandonnée incarne l\u2019inculture ; une terre cultivée incarne la vie, comme un esprit cultivé incarne la vie, tandis qu\u2019un esprit inculte ressemble à une terre en friche.Tout travail, quel qu\u2019il soit, implique une certaine résonance culturelle, une potentialité culturelle.Le travail manuel peut être l\u2019affaire de tous ; le travail intellectuel est l\u2019affaire d\u2019une minorité.Le travail manuel, qui exige : observation, réflexion, intelligence de la matière, adresse, endurance, dextérité des mains, produit une culture noble.Le travail intellectuel contribue à libérer l\u2019esprit en ce sens qu\u2019il permet à celui qui fait effort pour se cultiver de se situer lui-même et de se situer dans le milieu, dans le temps, de faire des comparaisons et de trouver des points de repère, de se rendre compte de sa destinée au lieu de la subir passivement, d\u2019arriver à une maîtrise relative de soi et à une vision plus cohérente de l\u2019existence ; l\u2019esprit devient alors plus curieux, plus observateur, plus pénétrant, plus informé, plus nuancé, plus lucide, plus réfléchi, plus sensible, mais aussi plus inquiet et plus interrogatif.Tous les pays et tous les siècles ont connu et connaissent encore la culture de classe, qu\u2019on appelle ainsi, faute d\u2019un meilleur terme, et qui est celle d\u2019une minorité, 462 L'ACTION NATIONALE c\u2019est-à-dire d\u2019un petit nombre, que ce soit un groupe, un clan, une famille, une catégorie sociale, un métier, une corporation, une profession.La culture de l\u2019esprit a toujours été celle d\u2019une élite par rapport à l\u2019ensemble, à la masse, au peuple.Je sais bien que les mots : classe et élite déplaisent à beaucoup de gens, qui raffolent de nivellement et de l\u2019idéologie de l\u2019égalité.Sans doute doit-on travailler à réduire les inégalités devant l\u2019école et la culture, tout en sachant bien qu\u2019on n\u2019y arrivera jamais ; l\u2019unique égalité que je reconnaisse à la condition humaine est celle de la naissance et de la mort.Quant à l\u2019égalité des chances, c\u2019est un mythe démagogique, cher aux socialistes et aux rêveurs en couleurs.La vie se charge de les contredire, lourde qu\u2019elle est d\u2019inégalités criantes : inégalités fiscales, salariales, professionnelles, syndicales ; inégalités des enfants, des parents, des milieux, des écoles, des enseignants, des talents, des intelligences ; inégalités des avoirs, des idéaux, des objectifs, des ambitions, des désirs, des besoins, des positions, des santés, des volontés.Toutes les vies sont inégales de longueur et de valeur.Mais le bien dire, le bien écrire, le bien penser, le bien faire seront toujours le lot, la norme, l\u2019expression d\u2019une certaine classe ou d'une certaine catégorie de gens qui font plus d\u2019efforts que les autres.Les plus fracassantes déclarations, les rêves les plus utopiques des idéalistes et des socialistes ne changeront jamais un iota à cet état de fait.Les citoyens d'Athènes et de Rome à l\u2019époque classique vivaient dans un univers différent de celui des esclaves, des artisans et des paysans.Seuls les garçons fréquentaient les gymnases et les palestres ; l\u2019Académie, le Lycée, le Cynosarge et la Stoa recrutaient seulement quelques happy few ; rares étaient les livres, et les bibliothèques étaient presque inexistantes.Au Moyen Âge et à la Renaissance, les chevaliers et les aristocrates ne pratiquaient guère les arts, les lettres et les sciences ; c\u2019étaient plutôt les gens du peuple, les clercs, les érudits et les savants qui s\u2019en occupaient ; distincts étaient le mérite de la naissance et le mérite de l\u2019esprit.Les écoles étaient alors aussi rares que les livres.Les enfants s\u2019élevaient surtout au contact des aînés et des parents.C\u2019est seulement dans la LA CULTURE DANS NOTRE ÂGE DE TRANSITION 463 seconde moitié du XVIe siècle et au XVIIe siècle que les enfants ont commencé à fréquenter des écoles.La culture scolaire est donc un fait assez récent.L\u2019école est devenue depuis 1550 l\u2019institution par excellence, sinon de la création et de la substance, du moins de la présentation et de la diffusion de la culture.La culture s\u2019est puérilisée, scolarisée avec le temps ; elle a fini par se confondre, à tort, dans l\u2019esprit de beaucoup de gens avec l\u2019école et le temps des études ; c\u2019est un je ne sais quoi que tout enfant bien né attrape d\u2019ordinaire au passage à un certain âge comme la méningite ou la rougeole et dont il est débarrassé pour le reste de sa vie.En la circonscrivant à l\u2019école et à la scolarité, on l'a quelque peu sclérosée, codifiée, archivée, figée, détachée de la vie courante.Le fossé s\u2019élargit de plus en plus entre la vie et la culture de classe ; les étudiants \u2014 il n\u2019y a plus d\u2019élèves il n\u2019y a plus de collégiens ; il y a seulement des étudiants aujourd\u2019hui ; tout le monde est donc étudiant, mûr avant l\u2019âge, il n\u2019y a plus de jeunesse \u2014 les étudiants, dis-je, ne s\u2019intéressent plus à la culture professorale ; elle intéresse surtout les professeurs.Pourquoi ?parce qu\u2019elle leur paraît trop loin de la vie courante ; elle est devenue poussiéreuse, une matière scolaire, une fleur à la boutonnière, un ornement, un costume d\u2019apparat, dont ils n\u2019ont que faire.Aussi refusent-ils-de la reconnaître et d\u2019en accepter les maximes, les qualités et les valeurs.Au fond, ils ne veulent plus du passé, du dépaysement, du retour en arrière ; ils ne veulent plus savoir ce que leurs aînés ont pensé et senti, créé et vécu.Seuls le présent et l\u2019avenir immédiat les intéressent ; ils sont bien les fils de la presse-radio-télévision, des média, qui se nourrissent de l\u2019actualité.Numériquement forts et faisant peur à leurs maîtres, ils veulent imposer leurs façons de voir et de faire, de penser et de vivre aussi bien à leurs parents qu\u2019à leurs professeurs.Leurs réactions sont lucides et saines dans une certaine mesure, car ils ne voient plus de rapports entre leur vie et leur culture.Mais ils ont tort de vouloir l\u2019imposer à tous en croyant que c\u2019est la seule qui compte et qu'il n\u2019en existe point d\u2019autre, comme si on pouvait se 464 L\u2019ACTION NATIONALE donner une véritable culture, une véritable éducation, en s\u2019en tenant strictement à l\u2019actualité, en s\u2019intéressant seule-nent à ce qui se passe autour de soi.À vivre uniquement dans le présent, on se meurt d\u2019ennui, on se met des œillères, on s\u2019enferme dans un cadre étroit ; on manque de perspective, de repère, de recul, de point de comparaison ; on se croit le nombril du monde, on pourrit d\u2019orgueil et de vanité, on ignore la mesure de sa taille, on crie au chef-d\u2019œuvre à la vue de la première toile d\u2019un peintre du dimanche, à la parution de n\u2019importe quel roman ou d\u2019un vague recueil de poèmes, surtout en prose, où le blanc, c\u2019est-à-dire le vide ou l\u2019espace libre est souvent ce qu\u2019il y a de mieux.Il faut donc se garder de confondre la culture avec l\u2019actualité, l\u2019instantanéité.Sans doute en fait-elle partie.Mais partie seulement ; loin d\u2019être tout ou de comprendre tout, elle n\u2019est que l\u2019éphémère, le transitoire, le passager, le vite oublié et laissé pour compte.Qui donc se donne la peine de lire le journal d\u2019hier ou d\u2019avant-hier ?Il existe autre chose que l\u2019actualité, si importante soit-elle.Fils de bourgeois, fils d\u2019ouvriers-bourgeois et fils d\u2019ouvriers authentiques, qui fréquentez l\u2019école, le collège et l\u2019université, rappelez-vous qu\u2019il n\u2019existe plus de classes dirigeantes dans notre monde absurde et cassé, car elles sont toutes atteintes de « démissionnite ».Mais, en dépit de cette trahison des gens en place, gardez-vous de confondre la culture pour tous, ouverte, accessible à tous, comme la presse-radio-cinéma-télévision, avec la véritable culture, qui est la vie de l\u2019esprit en profondeur, qui a toujours été et sera toujours une culture de classe, c\u2019est-à-dire limitée à des élites ou à des minorités parce qu\u2019elle demande trop d\u2019effort soutenu pour les masses populaires.Ill \u2014 LA CULTURE DE MASSE Le mot masse \u2014 du grec masse de pâte \u2014 occupe une place de choix depuis quelques décennies dans le langage courant et la presse quotidienne.On y parle sans cesse de société de masse, de communication de masse, de production de masse, de consommation de masse, de LA CULTURE DANS NOTRE ÂGE DE TRANSITION\t465 culture et de civilisation de masse, de christianisme de masse, comme il y est question de la mobilisation, de la révolte, voire de la destruction des masses par la bombe nucléaire.Existent les masses laborieuses, populaires, salariées, silencieuses, prolétariennes, comme on en voit d\u2019autres oisives, inoccupées, en chômage.Les démagogues et les dictateurs savent flatter et exploiter la crédulité et les passions des masses, versés qu\u2019ils sont dans la psychologie des masses.Il leur arrive souvent aussi de subir la pression des masses et d\u2019y céder.Ainsi la masse des enseignants ou des ouvriers est-elle loin d\u2019être négligeable pour un chef d\u2019État.Dans tout pays on oppose même d\u2019ordinaire le rôle de fortes individualités à celui de la masse des citoyens.Bref, le mot masse est à la mode.Il fait partie de l\u2019inflation générale des mots, voire des prix et des salaires, dont on nous rebat sans cesse les oreilles, sans doute pour nous faire oublier celle des loyers et des profits.La culture de masse, qui est en voie d\u2019implantation et de réalisation sous nos yeux, n\u2019est pas cependant une invention du XXe siècle.Les Grecs du temps de Périclès et de Platon l\u2019ont pratiquée, comme le prouvent éloquemment leurs vastes théâtres de plein air où 15,000, 18,000, voire 25,000 personnes assistaient régulièrement, accomplissant par là un devoir civique et religieux, aux spectacles des grands drames d\u2019Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, aux comédies insurpassables d\u2019Aristophane.Sans débourser un sou et même sans perdre une seule syllabe du texte par suite de la perfection extraordinaire de l\u2019acoustique, sans haut-parleur ni microphone.Et dire qu\u2019on n\u2019a pas encore trouvé, malgré d\u2019inlassables recherches, le secret de cette innovation technologique d\u2019importance.Les grandes villes de la Grèce ancienne possédaient chacune son théâtre de masse, où des foules immenses, assises en rangs serrés sur les gradins, communiaient religieusement aux grands spectacles que leur offraient les maîtres de la scène.Encore plus près de nous, au Moyen Âge, l\u2019Angleterre et la France, pour me limiter à deux pays, ont connu le théâtre de masse sur la place publique, qu\u2019on essaie de ranimer ou d\u2019imiter depuis le début du siècle en Europe et en Amérique.Sur notre continent le cinéma, un autre mot 466 L'ACTION NATIONALE d\u2019origine grecque comme le théâtre, s\u2019appelle communément « théâtre ».À tort sans doute.Mais ce faux emploi du mot est tout de même révélateur et symptomatique, quand on songe aux centaines de millions de personnes qui voient défiler chaque jour sur les écrans de salles obscures les images d\u2019acteurs ou d\u2019actrices en train de vivre une tragédie ou une comédie.La culture de masse est aujourd\u2019hui de plus en plus reconnue dans le monde.Nous assistons même depuis quelque temps à une véritable orgie de production en ce domaine.On cherche par tous les moyens à hausser le niveau d\u2019instruction des masses et leur degré d\u2019aptitude à lire, voire à écrire.C\u2019est à peu près l\u2019unique objectif sur lequel les gouvernements démocratiques et totalitaires s\u2019entendent d\u2019un commun accord.Ils sont convaincus que les masses, grâce à la lecture de livres et de périodiques rendus accessibles à tous, finiront, sinon par connaître un nouvel âge d\u2019or, du moins par vouloir rendre la société meilleure et par acquérir un certain degré de sagesse.La religion du livre ou le culte de l\u2019écrit n\u2019a pas perdu de ferveur, à en juger par le nombre astronomique de volumes qui paraissent chaque année, ce qui contribue à l\u2019enrichissement et à la prolifération des bibliothèques, mais pas nécessairement à la production de livres de qualité.Là est le hic.On constate aussi un peu amèrement que l\u2019élargissement de l'instruction en général par la lecture n\u2019a pas encore abouti à l\u2019amélioration de la qualité de l\u2019éducation.Sans doute l\u2019expérience est-elle trop jeune ou récente en ce domaine pour qu\u2019on puisse en juger les résultats avec impartialité et pertinence.Peut-être les maîtres sont-ils mal préparés à cette nouvelle tâche d\u2019envergure et ne peuvent-ils compter sur des méthodes éprouvées.Il serait aussi illusoire de s\u2019imaginer que les finances de l\u2019État puissent amener les masses à penser leur destin au lieu de le subir, car c\u2019est là le nœud du problème : il s\u2019agit de faire passer les masses par la culture du stade de l\u2019inconscience à celui de la conscience.Le problème de la culture est donc loin d\u2019être simple.La culture de masse, au rebours de la recherche scientifique dont la fonction et l\u2019influence échappent à la LA CULTURE DANS NOTRE ÂGE DE TRANSITION\t467 compréhension de la plupart des gens, est dispensée par l\u2019instruction publique, les media, les bibliothèques et les musées, la presse-radio-télévision, les concerts, les fêtes et les pièces de plein air.Elle se pique de faire un avec le public, voire de s\u2019identifier à quelques maisons vénérables, comme si ces dernières avaient existé de tout temps.On semble oublier que toute culture, qu\u2019elle soit de masse ou populaire, de classe ou privilégiée, supérieure ou inférieure, élevée ou basse, bourgeoise ou prolétarienne, est beaucoup plus passagère, transitoire, momentanée, éphémère, qu on ose le penser.Ainsi la plupart des universités datent du XXe siècle, tandis que l\u2019enseignement secondaire fut l\u2019enfant chéri du XIXe.Le Prado n\u2019existerait pas sans Goya (1746-1828).La Vaticane, la Bibliothèque Nationale, le British Museum, la Library of Congress, le Musée métropolitain de New-York, le Louvre, Versailles et Florence, Saint-Pierre de Rome et l\u2019Ermitage de St-Petersbourg, Kyoto et Istanbul, le Caire et Mexico, tous ces centres de culture, et j'en passe, loin d\u2019avoir toujours existé dans leur état actuel, se sont considérablement enrichis au cours des âges.En bref, les écoles publiques, les musées, les conservatoires, les opéras, la presse-radio-télévision, les centres culturels, les maisons de la culture, les ministères des Affaires culturelles, tous ces organismes sont, pour la plupart, de fondation assez récente.La culture de masse, comme l\u2019éducation et la santé, est extrêmement coûteuse.Que les ministères des Affaires culturelles possèdent des budgets de pitance ne doit pas trop nous surprendre ; ce sont un peu partout les parents pauvres des régimes politiques à qui cependant on demande de faire des miracles avec les miettes de la table.Mieux vaut ne pas compter uniquement sur les finances de l\u2019État en ce domaine.Si l\u2019on veut, par exemple, créer et développer un public liseur, garder un public ami des livres et friand de lecture, si l\u2019on veut répandre le goût de la musique, des beaux-arts et des sciences naturelles dans le public, il faut s\u2019appuyer, non seulement sur l\u2019État, mais aussi sur I initiative privée, le dévouement personnel, la générosité des philanthropes, des maisons d\u2019affaires, des industries, des sociétés financières, des banques et des 468 L'ACTION NATIONALE corporations.D\u2019autre part, l\u2019économie a ses limites.La surabondance et la surproduction ont augmenté la concurrence et le chômage ; la pénurie et l\u2019inflation consécutives ont influé sur les revenus personnels.Les dons faits aux bibliothèques, aux musées, aux symphonies, aux théâtres, aux universités, aux fondations sont même devenus si inadéquats que l\u2019avenir de ces institutions est en jeu.Il ne s\u2019agît donc pas uniquement de goût personnel et de valeur marchande.La culture elle-même est altérée dans son contenu par les impôts, les taxes, les moyens de transport, les attitudes des fondations et les prises de position des gouvernements.La culture de masse, authentique ou contrefaite, fausse ou de bon aloi \u2014 les deux formes d\u2019expression existent côte à côte \u2014 n\u2019est pas arrivée à la fin de ses difficultés et de ses incapacités.Elle se confond trop souvent avec le culte de la modernité, qui n\u2019est pas sans faille ni risque d\u2019importance; les réalités qui tendent aujourd hui à être surtout économiques et psychologiques, n\u2019incarnent pas nécessairement des idées et des valeurs de qualité.Les différentes classes sociales ne jugent pas la vulgarité, il est vrai, de la même façon, mais toutes sont portées à adopter la méthode au lieu de la substance, la forme au lieu du fond, le moyen au lieu de la fin, l\u2019instrument au lieu de la réalité elle-même.La culture de masse, habilement maniée par des commerçants et des hommes d\u2019affaires, est devenue aujourd\u2019hui, en grande partie, une forme frivole et triviale de distraction, de divertissement, de plaisir, voire de nivellement par le bas, qui comble le vide du train-train quotidien ; banale et populaire à l\u2019extrême, aussi neutre et vide que possible, elle se pique même, du moins en certains milieux, d\u2019être vulgaire, destructive et stridente.Mais il n'en a pas toujours été ainsi dans tous les pays.La culture peu élevée, artisanale, au XIXe siècle et jusqu en 1920, était un complément nécessaire de la haute culture, un antidote contre la culture supérieure.En fait, elle s\u2019est toujours comportée ainsi dans le passé jusqu\u2019au début du XXe siècle ; ce qui n\u2019était pas sans comporter de précieux avantages ; il en va toujours ainsi, par exemple, en France LA CULTURE DANS NOTRE ÂGE DE TRANSITION 469 où l'on compte aujourd\u2019hui près de 2,000,000 d\u2019artisans.Ainsi I artisanat était jadis goûté à la fois de ceux qui ne s'étaient jamais donné une éducation définie ou formelle \u2014 on se donne une éducation, on ne la reçoit pas \u2014 et du grand public lui-même.Aujourd\u2019hui, l\u2019artisanat intéresse surtout les connaisseurs et les collectionneurs, les commerçants et les spéculateurs, les galeries d\u2019art et les musées.La culture de masse est devenue, en bien des milieux du moins, si commercialisée, irrationnelle et irrespectueuse de tout, qu on se demande où peut bien résider sa valeur créatrice, formatrice et productive ; elle va mourir de sa belle mort, de satiété et de saturation, comme l\u2019érotisme, dont le grand public a déjà commencé de se lasser ; l\u2019ennui naquit un jour de l\u2019uniformité.D'ailleurs, tout finit par mourir, même les mots doivent mourir.Mais il ne suffit pas de constater l\u2019abaissement des valeurs, la diffusion d'idées fausses et d\u2019habitudes culturelles fort discutables ; il faut identifier et proposer d\u2019autres solutions plus acceptables à notre conscience et à notre société chrétienne.La culture de masse, en dépit de ses faiblesses et de ses lacunes évidentes, reste une force majeure dans le monde politique du XXe siècle.Son élan est irréversible.En expulsant Alexandre Soljénitsyne de l\u2019U.R.S.S., les dirigeants soviétiques ont dû admettre publiquement que quelques idées sont plus fortes que la dictature.Le gouvernement de Pékin lui-même, en lançant sa violente et extraordinaire attaque contre ses propres mandarins et ses propres organismes culturels, prouve de toute évidence qu\u2019il était parfaitement conscient de la force des idées dans les masses populaires.Je me demande même si la culture de masse ne tiendra pas une place de choix dans les débats publics au cours du prochain quart de siècle.En tout cas, elle fend l\u2019air aujourd\u2019hui comme un avion dans le vent de l\u2019espoir. Brève réponse au P.Romain Légaré.par André Gautin P RÉPONSE AU P.LÉGARÉ\t471 Mon révérend père, Je vous remercie de l\u2019attention que vous avez portée à mon article sur Pierre Baillargeon, article paru dans l'Action nationale de janvier 1976.Je regrette que vous ayez été mal cité, et là-dessus, je vous fais mes excuses.Une autre erreur s\u2019est aussi glissée à la page 350, 3è ligne, où il faut lire juriste plutôt que jusrisprudence.Quant au reste de votre lettre, elle appellerait de très longs commentaires que je ne peux faire, faute de place.Vous pourrez lire bientôt, j\u2019espère, tout un volume sur Pierre Baillargeon, l\u2019homme et l\u2019œuvre.En attendant, je vous rappelle que mon article sur Philippe Boureil, image de l\u2019intellectuel sous la société duplessiste, ne retenait que la critique de la Neige et le feu venue du milieu clérical et du milieu politique.Je n\u2019ignore pas pour autant, dans mon étude à paraître, l\u2019ensemble de la critique littéraire.J\u2019ai pourtant voulu montrer ici, dans cet article, la structure césaro-papiste de la société duplessiste.Je reconnais par ailleurs que vous avez admiré le style de Pierre Baillargeon.Vous et beaucoup d\u2019autres.Là n\u2019était pas le point de vue de mon article.Ce qui m\u2019apparaissait significatif, c\u2019est qu\u2019on a quand même rejeté globalement l'œuvre de Pierre Baillargeon.Il écrivait bien, mais .il ne disait pas ce que cette société duplessiste voulait qu\u2019il dise.La plupart des critiques lui reprochent Claude Perrin et Philippe Boureil.On ne reconnaissait donc pas son droit à la création romanesque.Ce que fit de façon non équivoque le romancier et critique belge Hellens.En quoi est-ce discriminatoire de l\u2019avoir cité ?Les critiques québécois de l\u2019époque qui se sont rapprochés du point de vue de Hellens sont Guy Jasmin du Canada et Jérôme Séverin du Clairon.Peut-être bien, finalement, mais après 1960 surtout, Marcel Valois de la Presse.Vous me donnez, à la fin de votre lettre, le point de vue de Jean Ménard.Pourtant, monsieur Ménard qui a écrit de belles choses sur Baillargeon a « viré capot » à la suite du témoignage négatif de Paul Toupin (Voir mon article Pierre Baillargeon intime dans Voix et images, P.U.Q., septembre 472 L'ACTION NATIONALE 1975.).Je me rallie beaucoup plus volontiers au point de vue de ce jésuite effacé et influent que fut le père Robert Bernier.Or, le préfacier de l\u2019ouvrage posthume de Baillar-geon Le Choix voit en l\u2019auteur moraliste montréalais un optimiste « fondamental ».Si Baillargeon a été pessimiste, il a été ce que Camus fut, « un pessimiste constructif » et non pas « constitutif ».Voilà, mon révérend père, quelques réflexions que m\u2019inspire votre lettre dont je vous remercie.C est pourquoi, vous ne serez pas étonné de voir que je diffère d avis avec vous sur la nécessité de rééditer La Neige et le feu, comme je crois que la réédition des Demi-civilisés a permis de faire avancer, au Québec, l\u2019étude de la technique romanesque (historiquement j\u2019entends).Nous en sommes au point où il faut tout autant faire le bilan des œuvres parues que l\u2019étude des conditions historiques qui les ont entravées ou favorisées.Dans cette optique-là, Pierre Baillargeon n\u2019a pas été porté aux nues parce qu\u2019il a donné de la société québécoise une image d\u2019elle-même que cette société n\u2019a pas voulu reconnaître?Ce que Blain appelle le «vice impuni » des « vérités désagréables ».Un drôle de vice et une drôle d\u2019« impunition » ! Je vous prie de croire en ma considération distinguée.André Gaulin Au fil de l\u2019actualité par Patrick Allen 474 L'ACTION NATIONALE La francisation des entreprises : un nouveau départ ?À partir du principe que le gouvernement Bourassa avait surestimé la difficulté de la francisation des entreprises, qu\u2019il accordait trop d\u2019importance aux implications économiques adverses et pas assez aux valeurs d\u2019un ordre supérieur, le ministre d\u2019État aux affaires culturelles, M.Camille Laurin, a pensé qu\u2019il pressait de donner à la majorité francophone du Québec les postes de direction auxquels ils ont droit et qu\u2019il est temps de s\u2019occuper de la langue de travail.Une équipe se penchera donc sans délai sur la question et déterminera quelle forme prendra la nouvelle loi Elle devrait être présentée vers le mois de février 1977.Le patronat, qui avait consenti avec hésitation à d'autres aspects moins contraignants de la langue, a riposté avec vigueur.Espérons que le nouveau gouvernement, avec le tact et l\u2019étapisme qu\u2019il faut, donnera justice à toutes les catégories d\u2019intéressés.Enfin une politique d\u2019achat au niveau du gouvernement Le gouvernement Lévesque entend obliger les ministères, les agences gouvernementales et les municipalités du Québec à donner préférence et priorité dans leurs achats à des biens manufacturés et produits dans la province, même s\u2019il pourrait en coûter un peu plus cher que sur d\u2019autres marchés.Cette nouvelle politique est conçue pour aider la petite et la moyenne entreprise du Québec qui pourront désormais compter sur une plus large part d un marché de quelque $2.5 milliards par an qui répond à la demande des organismes publics et parapublics pour biens et services.Les autres provinces du Canada, l\u2019Ontario surtout, s\u2019inquiètent de ce qui va leur arriver dans ce nouveau contexte québécois.Elles ont depuis longtemps adopté chez elles la même attitude protectionniste, à la différence qu\u2019elles n\u2019en parlent pas.Le PDG de la BCN, M.Germain Perreault, vient d\u2019exprimer publiquement son accord avec cette politique réaliste du gouvernement québécois.Il a même déclaré qu\u2019il est temps que le Québec se donne une politique industrielle dont la politique d\u2019achat-Québec est un premier pas. AU FIL DE L'ACTUALITÉ 475 D\u2019autres chefs d\u2019entreprises au Québec pensent ainsi, même s\u2019ils n\u2019ont pas le courage de le dire ouvertement.On attend cependant toutes sortes de boycottages et de pressions en sens contraire même d\u2019Ottawa, qui mettront à l\u2019épreuve la fermeté, la loyauté du gouvernement Lévesque dans ce domaine comme dans d\u2019autres.Suivons de près la chose d\u2019ici dix mois.La liberté et la concurrence se heurtent parfois durement dans notre régime fédéraliste.Pire que la séparation du Québec du reste du Canada ?Le front commun des ministres des finances des dix provinces canadiennes à Ottawa, en décembre 1976, a paru pire que la séparation éventuelle du Québec du reste du Canada aux yeux du ministre fédéral des finances, Donald Macdonald.Comme s\u2019il n\u2019y avait qu\u2019un gouvernement, le fédéral, capable d\u2019avoir une pensée originale et capable de défendre l\u2019intérêt national ! « La bureaucratie centrale, qui identifie ses intérêts à ceux d\u2019un Canada souvent abstrait, pense ainsi et fait une maladie à la simple idée que les choses peuvent aller différemment qu\u2019elles ont été depuis le dernier conflit mondial.» Ces « ronds de cuir » devraient se souvenir que sans les provinces, le pouvoir central n\u2019existerait pas, n\u2019aurait évidemment plus de raisons d\u2019être.Ce n\u2019est pas l\u2019inverse qui est vrai.Autre argument qui plaide en faveur d\u2019une réforme en profondeur du fédéralisme canadien ou à sa désintégration ! Attitudes-chocs et volte-face du ministre Claude Charron Comme ministre responsable de la Régie des installations olympiques, M.Claude Charron a opposé son véto à un contrat qu\u2019il jugeait trop avantageux pour les Expos dans la location du stade.Et c\u2019était bien de ne rien précipiter dans ce type de décision.Il a imposé aussi son véto à la nomination, pour la ville de Montréal, du maire Drapeau au comité spécial créé pour aviser le gouvernement sur le mode d\u2019utilisation le plus rationnel des installations.Le gouvernement et la ville de Montréal en sont ensuite venus à une entente : ni M.Drapeau ni M.Charron ne siégeront au comité, afin de dé- 476 L'ACTION NATIONALE politiser l\u2019affaire et de discuter avec plus d\u2019impartialité les problèmes et les solutions en cause.Quant au parachèvement des installations olympiques, il ne se fera pas avant que le dossier complet de toutes les solutions possibles, y compris celle du toit-mât conçu par l\u2019architecte Taillibert, n\u2019ait été étudié avec soin.On peut regretter que le style de décision de M.Charron soit d\u2019abord apparu comme trop précipité et comme un règlement de compte entre lui et M.Drapeau, mais il faut lui donner le crédit de sa volte-face, d\u2019avoir essayé d\u2019agir dans une affaire qui ne pouvait plus traîner.Conférence fédérale-provinciale pas comme les autres des premiers ministres La rencontre historique du 13 décembre 1976 à Ottawa n\u2019a trouvé qu\u2019un menu plutôt maigre, quelques nouveaux points d\u2019impôt.Le front commun des provinces se lézarde cette fois.Ottawa a imposé à peu près ce que le ministre des finances voulait.« Nouvelle preuve que le fédéralisme est un handicap », commente M.Lévesque.« Je ne serai jamais assez flexible pour lui, » a répliqué M.Trudeau.M.Macdonald a commenté l\u2019INTRANSIGEANCE fédérale ainsi : « Le gouvernement ne veut pas céder autant de points d\u2019impôt, parce que cela l\u2019empêchera soit de réduire les impôts au prochain budget, soit de s\u2019engager dans de nouveaux programmes ».M.Lévesque alors a accusé Macdonald de vouloir soit préparer un « budget préélectoral » soit s\u2019engager plus avant dans les programmes auxquels il voudra associer DE FORCE les provinces en garantissant chez elles la PRÉSENCE fédérale.M.Lévesque a même accusé le gouvernement Trudeau de vouloir « faire le généreux avec l\u2019argent qui ne lui appartient strictement pas ».N\u2019est-ce pas faire injure à l\u2019intelligence des provinces que de les agenouiller une ou deux fois par année au pied d\u2019Ottawa pour leur faire entériner des marchés de dupe ?Le procès du fédéralisme ouvrira sans doute plus grands les yeux sur beaucoup d\u2019autres mesquineries et procédés d\u2019accaparements progressifs. AU FIL DE L\u2019ACTUALITÉ 477 La loi 82 sur le déficit olympique : Montréal sursaute, puis s\u2019apaise L\u2019objet de cette loi est de faire payer aux Montréalais la part qu\u2019ils doivent assumer des immobilisations qui leur reviennent.Le précédent gouvernement avait fixé la part de la Ville à $200 millions, mais des frais de $14 millions s\u2019y sont ajoutés depuis que les intéressés n\u2019ont pas voulu donner suite aux premières dispositions.À ce montant de $214 millions que l\u2019on dit « arbitraire », parce que pas un gouvernement n\u2019a voulu le justifier publiquement, se sont ajoutés, dans la loi 82, d\u2019autres prescriptions dans le but non avoué de briser la résistance du maire Drapeau «qui a toujours refusé tout aussi arbitrairement tout déficit et toute taxe olympique pour les Montréalais ».M.Drapeau a publié dans les journaux une lettre auto-justificative qu\u2019il y aurait eu lieu de méditer un peu plus longuement parce qu\u2019elle défend des principes très valables et fondamentaux que le projet de loi 82 balaye sans justifications évidentes.Selon plusieurs observateurs, l\u2019opposition que constitue le RCM à la Ville avait un point de vue que le gouvernement aurait sans doute dû examiner plus en profondeur, tout autant que les conditions imposées par les financiers de New York.La loi 82 rend inopérant un pouvoir démocratique fondamental des conseillers élus, en ce sens qu\u2019elle donne à la Commission municipale la faculté d'établir le taux de l\u2019impôt foncier olympique et les catégories de contribuables qui seront touchés.On a parlé, à Montréal, de tutelle abusive ou de quasi-tutelle et même de règlement de compte par les nouveaux élus.C\u2019est une autre exagération dans laquelle il ne faut pas trop vite tomber.Jusqu\u2019à preuve du contraire, il fallait tirer une ligne, mettre un cran d\u2019arrêt vite et quelque part.Laissons à l'expérience le soin de décanter la controverse qui aurait pu s\u2019éterniser et dégénérer en politicailleries. 478 L\u2019ACTION NATIONALE Bilan impressionnant de ce qui s\u2019est passé depuis le 15 novembre « Ce qui retient d\u2019abord l\u2019attention, au moment de dresser un bilan de ce qui s\u2019est passé à Québec depuis l\u2019élection du 15 novembre, c\u2019est en effet le travail presque inhumain qu\u2019a abattu la nouvelle équipe péquiste au cours des trente premiers jours de son mandat.Un travail qui s\u2019est concrétisé par des interventions dans à peu près tous les domaines de l\u2019activité », a écrit Jean-Claude Picard dans Le Devoir du vendredi 24 décembre.Dans une conférence de presse du mercredi 22 décembre, M.Lévesque a fait un tour d\u2019horizon dont la plupart des quotidiens ont au moins souligné les domaines qui ont été touchés : moralité publique, réforme électorale, finances publiques, matières économiques, affaires sociales, domaine culturel, problèmes administratifs, etc.À travers cela, la mini-session a été d\u2019une grande densité et a duré une dizaine de jours.M.Lévesque a clairement indiqué qu\u2019il jugera ses ministres à leur efficacité dans l\u2019action.Il leur a rappelé qu\u2019ils sont d\u2019abord députés et les a invités à la prudence dans leurs interventions publiques, même s\u2019ils ont déjà donné la preuve qu\u2019ils entendent vraiment réaliser leurs promesses de la dernière campagne électorale.René Lévesque : HOMME DE L\u2019ANNÉE au TORONTO GLOBE AND MAIL L\u2019édition financière, REPORT ON BUSINESS, du Toronto Globe and Mail, a fait du premier ministre du Québec, René Lévesque, son « Homme de l\u2019année.» Pourquoi ce choix ?Parce que cet homme et son Parti élevés au pouvoir ont « secoué la bourse et le marché obligataire ; ils ont eu des répercussions sur la valeur du dollar et ils pourraient changer la structure du Canada ».Parmi les déclarations que rapporte, de Lévesque, le Report on Business, on peut retenir que le nouveau premier ministre ne se battra pas pour changer le présent régime fédéral-provincial de partage des impôts et qu\u2019il s\u2019efforcera plutôt de prouver aux Québécois que le régime fédéral est du GASPILLAGE AU FIL DE L\u2019ACTUALITÉ 479 et leur est NUISIBLE, avant la tenue d\u2019un référendum.M.Lévesque aurait aussi déclaré que les réactions adverses à sa victoire ne sont pas venues des États-Unis mais de Toronto.Finies les pirouettes : au Parti Québécois de s\u2019affirmer sans ambiguité I La politique linguistique du gouvernement Bourassa en matière d\u2019enseignement n\u2019était qu\u2019une succession de pirouettes, une farce tragique pour l\u2019avenir des francophones du Québec, après deux siècles de lutte coûteuse pour la conservation de leur identité française.Le Parti québécois, élu pour donner un bon gouvernement et sortir la province de l\u2019ambiguïté et de l\u2019ordinaire risée du patinage de fantaisie des lois 63 et 22 des gouvernements précédents, a devant lui un train de réformes toutes prêtes parce que déjà réfléchies, discutées et appuyées par un consensus suffisant de la population la plus évoluée du Québec.Ce train de réformes peut se ramener aux quatre points suivants : 1.\t« L\u2019école du Québec doit être, au départ et en principe française ; 2.\tun droit à l\u2019école anglaise serait reconnu, pour le présent et l\u2019avenir, aux citoyens canadiens de langue anglaise domiciliés au Québec au moment de l'adoption de la loi et à leurs descendants ; 3.\tà titre d\u2019accommodement, les parents qui avaient des enfants inscrits aux classes anglaises, de quelque appartenance ethnique ou linguistique qu'ils soient, au moment de l'adoption de la loi, pourraient continuer de maintenir leurs enfants aux classes anglaises ; 4.\tconséquemment, et pour préciser les conséquences de l\u2019application de ces trois articles, tous les enfants non autorisés au libre choix en vertu des dispositions (1) et (2) ne sont admissibles qu\u2019à l'école française ». 480 L\u2019ACTION NATIONALE Selon le président du MQF, M.F.-A.Angers, qui a rappelé ces points essentiels dans sa déclaration du 8 octobre 1976, l\u2019unanimité entre les tendances s\u2019était faite à ce sujet au sein de groupes aussi variés que la CEQ, la CSN, la FTQ, l\u2019UAP, le MNQ, l\u2019AQPF, la SSJBM et l\u2019APM.C\u2019est là « le MINIMUM d\u2019affirmation digne d\u2019un Québec français et qui soit compatible avec le sens de l\u2019honneur et de la dignité : c\u2019est aussi le MAXIMUM de générosité envers la minorité des véritables anglophones ».Il est bon de noter que ces propositions sont généreuses.Elles n\u2019ont aucun précédent ni aucun exemple dans ce que les provinces anglaises ont fait à nos minorités françaises.Si la présence d\u2019écoles anglaises dans le Québec continue de servir d\u2019instrument d\u2019assimilation des immigrants, le Parti Québécois devra parer à cette menace de survie et envisager l\u2019instauration d\u2019une seule école publique exclusivement française dans la province.C\u2019est un défi de taille à prévoir et à relever.Les tests linguistiques : M.Morin n\u2019avait pas le choix À Mme T.Lavoie-Roux, députée de L\u2019Acadie à l\u2019Assemblée Nationale, M.Jacques-Yvan Morin a indiqué que c\u2019est pour éviter toute forme de « discrimination linguistique » qu\u2019il entend obliger les 250 enfants qui n\u2019ont pas encore passé les tests imposés par la loi 22 à le faire prochainement.Doit-on lui reprocher de traiter sur un pied d\u2019égalité trois groupes d\u2019enfants à l\u2019intérieur d\u2019une même année d\u2019inscription : ces 250 qui ne se sont pas encore soumis, comme les 920 qui ont échoué aux tests, et qui fréquentent illégalement l\u2019école anglaise, et les quelque 2,000 qui ont échoué et qui se sont conformés à la loi en fréquentant l'école française?M.Morin aurait été blâmé, avec raison, s\u2019il avait ignoré la loi pour se conformer au programme du Parti Québécois qui répudie ce style de tests.Il n\u2019y a pas que les politiciens qui humilient le français Avec raison, l\u2019Association québécoise des professeurs de français (AQPF) a critiqué avec virulence les chefs de partis politiques qui « humilient le français », AU FIL DE L'ACTUALITÉ 481 pendant la dernière campagne électorale, pour tendre la perche au vote anglophone, comme le rapportait Montréal-Matin dans son édition du 1er décembre 1976.À écouter l\u2019éloge intempestif de l\u2019anglais comme la clé du succès dans la vie, de la bilinguisation de l\u2019école primaire, on pouvait croire que trois chefs de partis opposés à M.Lévesque avaient perdu tout sens de fierté et qu\u2019ils avaient signé d\u2019avance le suicide de la majorité francophone.L\u2019AQPF dont la réunion avait attiré plus de 700 participants, a eu raison de condamner ces politiciens opportunistes et devrait continuer d\u2019une façon constructive et énergique la lutte en faveur du respect du français dans les programmes d\u2019enseignement, dans la vie active au sein de la famille, de l\u2019école, du milieu de travail, de la presse électronique et des loisirs.Le français n\u2019est pas humilié par les seuls politiciens : il l\u2019est par trop de parents, de professeurs, de journalistes, d\u2019animateurs à la radio et à la télévision, d\u2019écrivains, de romanciers et de professionnels du théâtre, de scribouilleurs d\u2019annonces et de panneaux-réclame.L\u2019AQPF devrait afficher plus de leadership entre les périodes électorales pour REVALORISER le français parlé et écrit afin que les francophones et les néo-canadiens cessent de penser, souvent avec raison, que le français n\u2019est bien enseigné au Québec que dans les écoles anglophones.Elle devrait devenir le CHIEN DE GARDE de l\u2019excellence du français sous toutes ses formes et dans tous les media.Sans pour cela nier l\u2019avantage de l\u2019anglais et même d\u2019une troisième langue vivante.Ne vivons-nous pas en Amérique où nous trouvons 225 millions d\u2019anglophones et 300 millions de gens qui du Mexique à l\u2019Argentine parlent l\u2019espagnol ou le portugais ?Croisade de M.Trudeau contre l\u2019idée d\u2019indépendance Lors de l\u2019entrevue diffusée par Télémétropole, le 26 décembre 1976, M.Trudeau paraît avoir décoché ses premiers boulets rouges contre l\u2019idée d\u2019indépendance.Par un effort de constante sensibilisation des Québécois en faveur 482 L'ACTION NATIONALE des bienfaits du régime fédéral, il veut riposter au procès du fédéralisme que veut bientôt commencer le Parti Québécois.M.Trudeau a certes fait ressortir l\u2019aspect capital du débat qui s\u2019annonce en déclarant qu\u2019il quitterait son poste de premier ministre du Canada s\u2019il arrivait que les Québécois, lors du référendum, se prononcent en faveur de l\u2019indépendance.Du point de vue de plusieurs francophones et anglophones, il ne devrait pas attendre cette éventualité pour se défaire de sa rigidité de légaliste, de son manque d\u2019imagination et de son refus traditionnel d\u2019essayer de comprendre la fierté qui veut s\u2019exprimer depuis si longtemps chez les Québécois.Le mépris même d\u2019un nationalisme modéré et ouvert chez les francophones qu\u2019il a toujours affiché, pourrait tourner contre le nationalisme, pancanadien artificiel, qu\u2019il veut imposer en échange.Comment M.Trudeau peut-il affirmer que l\u2019obsession de l\u2019indépendance peut être une façon de se cacher les vrais problèmes et de courir après les solutions miracles ?Pourquoi parler de nationalisme isolationniste alors que les Québécois veulent en réalité sortir de l\u2019hermétisme d\u2019un fédéralisme-étau qui stérilise l\u2019initiative, provoque et attise les tensions au lieu de les rendre fécondes?Pourquoi sortir les machines à faire peur comme les affrontements sanglants au Liban, en Irlande, à Chypre, au Pakistan, etc.?Pourquoi, au contraire, ne pas avoir rappelé le cas heureux de pays comme la Belgique, la Suisse, la Suède, la Norvège, la Finlande, la Hollande, le Danemark, qui sont sortis un jour du complexe de l\u2019Europe continentale, se sont organisés selon leurs aspirations, ont vécu et continuent de vivre à côté de puissances comme l\u2019Angleterre, la Russie, la France ?Mais toute la vérité sur ce genre de chose n\u2019est pas bonne à révéler ! L\u2019arsenal apparemment sophistiqué de M.Trudeau contre le Québec, à la recherche d\u2019un statut d\u2019État associé, ne convient plus à un chef d\u2019État qui prétend s\u2019adresser à des adultes.Cet arsenal fait figure d\u2019une batterie démodée, plus propre à irriter qu\u2019à apaiser et à donner confiance.Les cinq articles parus dans le Toronto Star AU FIL DE L'ACTUALITÉ 483 dont nous parlons ailleurs ont une portée plus sereine et plus positive, même s\u2019ils ne vont pas au fond des choses et ne présentent pas de solutions durables.Autour de lettres de M.Charles Bronfman et d\u2019autres du même genre À la veille des élections au Québec, ils sont trop nombreux les chefs d\u2019entreprises qui, directement ou indirectement, tentent d\u2019influencer les électeurs selon leurs convictions politiques partisanes et leurs intérêts immédiats.Il suffit de sondages sommaires auprès de leurs employés pour découvrir quel style de directives leur sont données la veille d\u2019un scrutin.Puisque l\u2019attitude de Charles Bronfman, président de la Compagnie Seagram, a déjà fait le tour du monde, comme nous l\u2019avons rappelé dans le numéro précédent, il convient ici de rouvrir le dossier même s\u2019il a été convenu de passer l\u2019éponge .Que penser, en effet, de la lettre ci-dessous, non datée et non signée, distribuée aux employés de Seagram, le vendredi qui a précédé les élections provinciales du 15 novembre au Québec ?« Tous les employés et les membres de leurs familles ont un enjeu personnel dans les résultats de l\u2019élection provinciale.Les implications qui pourraient survenir pour la Compagnie et ses employés si l\u2019élection avait comme résultat un Québec séparé devraient être considérées sérieusement par tous.
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