L'action nationale, 1 septembre 1983, Septembre
[" //Action NATIONALE Volume LXXIII, numéro 1, septembre 1983 ROBERT RUMILLY 1897-1983 HISTORIEN DE L\u2019ÉTAT DU QUÉBEC La Ligue (TAction Nationale Président: François-Albert Angers Vice-président: Ruth Paradis Secrétaire: Gérard Turcotte Trésorier: Charles Poirier Directeurs: Richard Arès René Blanchard Paul-André Boucher Jacques Boulay Guy Bouthillier Michel Brochu Louise Collin-Brochu Marcel Chaput Roger Duhamel Pierre Dupuis Jean Genest Yvon Groulx Anna Lagacé-Normand Marcel Laflamme Jean-Marc Léger Delmas Lévesque Denis Monière Jean-Marcel Paquette Thérèse Dionne-Picard Gilles Rhéaume Léonard Roy Pierre Trépanier Claude Trottier Action Nationale revue d\u2019information nationale qui lutte pour l'indépendance du Quebec Fondation Esdras Minville société recueillant des fonds destines a des activités nationales Clubs de la République association de jeunes réunis pour préparer l\u2019indépendance du Québec r- Editions françaises société de publication de dossiers destinés à un cercle de lecteurs abonnés Enquête nationale recherche par fies spécialistes sur l\u2019avenir constitutionnel du Québec Assises nationales convocation des forces vives du Québec pour réaliser la cohésion nécessaire 82, rue Sherbrooke ouest Montréal H2X 1X3 (5141-337-7244 r ActlOn NATIONALE Volume LXXIII, numéro 1, septembre 1983 TABLE DES MATIÈRES FR.-ALBERT\tL\u2019exposition du cinquantenaire.\t5 ANGERS: PIERRE\tRobert Rumilly, historien engagé .\t9 TRÉPANIER: DENIS MONIÈRE:\tDynamique de l\u2019inégalité économique au Canada.42 ROGER DUHAMEL:\tEscalade laborieuse d\u2019un sommet!.\t55 Une maille à l\u2019endroit, une maille à l\u2019envers.62 JEAN GENEST:\tM.Albert Rioux (1899-1983).67 JEAN-D.\tDossier Gérard Filion.73 ROBILLARD: MARCEL LAFLAMME:\tÉconomie ouvrière israélienne \u2014 II\t83 DIANE\tLe plein emploi: pourquoi?.90 BELLEMARE LISE POULIN-SIMON: PATRICK ALLEN:\tDeux actualités.95 HOMMAGE de la SOCIETE SAINT-JEAN-BAPTISTE de Montréal ELLE FAIT PARTIE DU MOUVEMENT NATIONAL DES QUÉBÉCOIS L\u2019ACTION NATIONALE revue d\u2019information nationale Directeur: Jean GENEST Photographe: Paul HAMEL Collaborateurs: Patrick Allen François-Albert Angers Viateur Beaupré René Blanchard Odina Boutet Guy Bouthillier Claude Collin Roger Duhamel Jean-Baptiste Giroux André Joyal Pierre-André Julien Marcel Laflamme Delmas Lévesque Jeannine McNeil Denis Monière François Morneau Gilles Rhéaume Jean-D.Robillard Abonnement:\t1 an\t2 ans \t( 10 numéros)\t(20 numéros) Quebec, Canada\t$25.00\t$45.00 Autres pays\t30.00\t50.00 Abonnement de soutien\t35.00\t Les articles de la revue sont répertories et indexés dans l'Index des périodiques canadiens, publication de l'Association canadienne des bibliothèques, dans Périodex publié par la Centrale des Bibliothèques et dans Radar, répertoire analytique d\u2019articles de revues du Quebec, publié par la Bibliothèque nationale du Québec.Prière de joindre à toute correspondance relative au service de la revue le numero-code figurant sur la derniere adresse d'envoi.82, rue Sherbrooke ouest Montréal H2X 1X3 845-8533 ISSN-0001-7469 iSBN-2-89070 Depot legal Bibliothèque nationale, 2lerne semestre 1981 Courrier de la deuxieme classe Enregistrement numéro 1162 Les immenses ressources hydroélectriques du Québec Classée parmi les plus importantes entreprises d'électricité au monde, Hydro-Québec est en excellente position sur le marché énergétique, parce qu'elle a l'avantage de tirer parti des immenses ressources hydroélectriques du Québec, donc de ressources renouvelables.Plus de 99 % de l'énergie qu'elle fournit est hydroélectrique.Suivant son mandat, Hydro-Québec prévoit les besoins d'électricité de ses abonnés et les moyens d'y satisfaire, tout en augmentant la part de cette forme d'énergie dans le bilan énergétique du Québec.Hydro-Québec travaille également à la mise au point d'énergies nouvel les et à l'intégration de celles-ci aux ressources énergétiques déjà exploitées commercialement au Québec. L\u2019ASSURANCE-VIE DESJARDINS GRANDIT AVEC CEUX QU ELLE PROTEGE.Sa croissance reflète celle des caisses populaires et d'économie, celle des entreprises dont elle assure le personnel, celle des gens qui réalisent des projets et savent l'importance de la sécurité financière.L'Assurance-vie Desjardins a diversifié ses services pour mieux répondre aux besoins de tous ses assurés.Elle protège l'épargnant ou l'emprunteur de la caisse, les membres de centaines de groupes et des milliers d'autres personnes qui ont recours aux services de ses assureurs-vie.Elle met à la portée de toutes les bourses une protection financière qui répond aux besoins de chacun.L'Assurance-vie Desjardins grandit avec tous ses assurés pour mieux les servir à un meilleur coût.Assurance-vie Desjardins L\u2019EXPOSITION DU CINQUANTENAIRE 5 Éditorial L\u2019exposition du cinquantenaire par FRANÇOIS-ALBERT ANGERS, président de la Ligue d\u2019action nationale Il y a eu 50 ans en janvier que paraissait le premier numéro de la revue L'Action nationale.Ce n\u2019était pas à proprement parler un début, mais plutôt une reprise.En 1912, donc il y a eu 70 ans l\u2019an dernier, le Père Papin Archambault avait fondé La Ligue des droits du français, en vue d\u2019entreprendre la refrancisation de Montréal.Entouré d\u2019hommes comme Orner Héroux, Léon Lorrain, le Père Charlebois, le Dr Joseph Gau-vreau, ils se lancèrent dans l\u2019action.Ils aboutirent, en 1917, à la nécessité de fonder une revue qui prit le nom de L'Action française.Bientôt, l\u2019abbé Lionel Groulx vint rejoindre le groupe et s\u2019y imposa comme le grand maître d\u2019une pensée nationale.Jusqu\u2019en 1929, il dirigea vigoureusement la revue, dont les travaux firent époque et donnèrent ses assises modernes à la pensée nationale, au Canada français.La publication de L'Action française avait cessé en 1929, pour des raisons financières.Mais le groupe, la Ligue elle-même, était restée en activité.Elle s\u2019était transformée pour accueillir des éléments des nouvelles générations, dont Esdras Minville.Au moment de la disparition de L'Action française, la fin de la crise de la conscription dans la guerre 14-18 et l\u2019élan d\u2019une prospérité économique comme on n\u2019en avait jamais connu, avaient créé une situation d\u2019euphorie qui distrayait la population des préoccupations nationales.On se reposait sur le parti libéral et sa majorité appuyée sur le Québec, qui avait promis que le Canada ne participerait pas aux guerres de l\u2019Empire et qu\u2019il n\u2019y aurait jamais plus de conscription.Et d\u2019autre part, les couches petites bourgeoisies de la population étaient engagées dans la spéculation boursière, pour s\u2019enrichir au plus vite.Pourtant, quatre ans plus tard, le pays, et le Québec de la façon la plus grave, se retrouvaient au fond de la pire crise économique depuis l\u2019avènement du capitalisme.Le désarroi est 6 L\u2019ACTION NATIONALE apparu, aux membres de la Ligue, comme d\u2019une si funeste portée sur l\u2019avenir des Canadiens-Français, qu\u2019Esdras Minville décida de relancer la revue, qui parafait cette fois sous le nom de L\u2019Action nationale.La revue est donc née dans des conditions qui ressemblent étrangement à celles que nous vivons aujourd\u2019hui; et en vue d\u2019engager une vigoureuse campagne pour engendrer les réformes politiques et sociales qui consolideraient le sort et l\u2019avenir du peuple canadien-français.Qu\u2019était, qu\u2019a été, qu\u2019est L\u2019Action nationale?Son but n\u2019a jamais été d\u2019être ou de devenir un mouvement populaire.Dans son domaine propre, il y avait déjà pour cela les Sociétés Saint-Jean-Baptiste.Le chanoine Groulx avait défini le mode d\u2019être du groupe en le disant «d\u2019action intellectuelle».Il s\u2019agissait donc essentiellement de réunir des personnes décidées à réfléchir sur nos problèmes et à tirer les conséquences de leurs réflexions sans compromissions, au-dessus et au-delà de tout parti ou de tout intérêt particulier, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019intérêts pécuniaires ou d\u2019intérêts arrivistes.Une revue qui élaborerait des idées orientées vers l\u2019action après réflexion, et qui n\u2019hésiterait pas à les jeter dans le public dans le plus total franc-parler.Il est sans doute difficile de mesurer l\u2019influence d\u2019un tel organe, qui par sa nature même ne connaît pas les grands tirages.Pourtant, un premier indice de son importance est sans aucun doute qu\u2019il ait vécu ses 50 ans et soit toujours bien vivant; et cela par ses propres moyens, sans avoir jamais joui des subventions gouvernementales ou du support d\u2019une institution bien pourvue de fonds.L\u2019Action nationale, de même, est présente dans les bibliothèques de nombreuses institutions prestigieuses, partout en Amérique du Nord et même ailleurs dans le monde.Les rares collections complètes qui existaient encore il y a quelques années ont toutes été recherchées, parce que c\u2019est l\u2019instrument par excellence des chercheurs qui veulent retrouver, avec quelque continuité, le développement du nationalisme canadien-français.L\u2019analyse de son contenu dans le temps démontre d\u2019ailleurs que L\u2019Action nationale fut effectivement le laboratoire d\u2019idées en fonction desquelles a évolué la pensée politique au Québec depuis un demi-siècle.À venir jusqu\u2019à l\u2019arrivée de L\u2019EXPOSITION DU CINQUANTENAIRE 7 Claude Ryan au Devoir, la pensée de L\u2019Action nationale était largement diffusée par le journal; en même temps qu\u2019elle inspirait ses rédacteurs, qui en étaient d\u2019ailleurs souvent les collaborateurs.Après l\u2019épuisement de l\u2019équipe mise sur pied par Henri Bourassa, ce sont des gens de L\u2019Action nationale \u2014 Gérard Filion, André Laurendeau \u2014 qui prendront la succession à la direction du Devoir.Quand on examine l\u2019évolution de la composition de la Ligue d\u2019Action nationale, qui publiait la revue, on s\u2019aperçoit vite qu\u2019y ont passé un bon nombre des personnages qui ont été influents, à la fois au Devoir, à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, au parti de Paul Gouin, L\u2019Action libérale nationale, ainsi qu\u2019au Bloc Populaire.Et en tout temps, hier comme aujourd\u2019hui, L\u2019Action nationale a exercé une influence certaine par le truchement de lecteurs intéressés et fidèles qui ont véhiculé ses idées.Ce sont d\u2019ailleurs ces lecteurs, amis autant qu\u2019abonnés, dont le soutien, avec le bénévolat largement offert des collaborateurs, expliquent ces cinquante années de vie, phénomène sinon quasi unique, du moins plutôt inusité, dans l\u2019histoire des revues et périodiques au Québec.Et L\u2019Action nationale vit toujours.Moins largement connue aujourd\u2019hui peut-être qu\u2019autrefois.Avec l\u2019abandon du champ du combat nationaliste par Le Devoir, sa présence dans le milieu s\u2019est faite moins manifeste.Mais son activité ne s\u2019est pas moins continuée.L\u2019équipe de ses collaborateurs n\u2019a cessé de se renouveler.Elle a toujours sa cohorte de lecteurs qui font circuler les idées.Elle reste l\u2019unique organe intellectuel de combat spécifiquement consacré à la lutte nationale.Aussi bien, l\u2019histoire de L\u2019Action nationale est-elle aussi le reflet de l\u2019évolution de l\u2019idée nationale au Québec.Par ses racines dans L\u2019Action française, elle a contribué, avec les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, à cristalliser d\u2019abord le combat pour la langue; et on peut suivre, à ce sujet, son action et son influence, jusqu\u2019à la victoire finale de la loi 101.Mais en même temps, elle a été l\u2019instrument principal par lequel a été véhiculée la prise de conscience d\u2019une existence nationale commandant le droit de revendiquer, pour le peuple canadien-français, un droit à l\u2019autodétermination.C\u2019est, en effet, L'Action fran- 8 L\u2019ACTION NATIONALE çaise qui a été le médium par lequel le chanoine Groulx a mené ce combat, dont il avait puisé la justification dans l\u2019histoire.C\u2019est en pleine possession de toute cette doctrine et de sa tradition, et en se proclamant ouvertement le disciple de Groulx, qu\u2019Esdras Minville releva le flambeau, en fondant L\u2019Action nationale.Avec Minville, c\u2019est d\u2019abord la lutte pour la réforme économique et sociale qui est amorcée, de concert plus spécialement, à ce moment-là, avec l\u2019École sociale populaire.Mais bientôt, la crise et la guerre vont engendrer le grand courant de centralisation, complot ourdi à la faveur des événements pour détruire la structure fédérale du Canada et réaliser le gouvernement unitaire rêvé par John-A.MacDonald.L\u2019Action nationale va, alors, devenir le fer de lance des idées les plus cohérentes en faveur de l\u2019autonomie provinciale.À cette époque des années 1940 à 1960, L\u2019Action nationale sera classée parmi les extrémistes, parce qu\u2019elle s\u2019opposera à toute compromission à ce sujet, et réclamera au moins le respect intégral des garanties constitutionnelles inscrites dans la Constitution de 1867.Elle restera le témoin que tout a été fait pour faire comprendre aux Anglo-Canadiens que le respect scrupuleux du «pacte» pouvait seul leur permettre de conserver l\u2019adhésion du Québec au système confédératif canadien.La preuve aura été ainsi faite du refus total des Anglo-Canadiens d\u2019assurer ce respect.En 1967, c\u2019est L\u2019Action nationale qui lança l\u2019idée, qui se révéla efficace, qu\u2019il fallait boycotter la célébration du centenaire de la Confédération.Le nouveau pacte qu\u2019elle proposait, en guise de célébration, était une démonstration de bonne foi chez les Anglo-Canadiens, dont la forme ne pouvait être que le consentement à négocier une nouvelle constitution, où seraient pleinement reconnus les droits du Québec à toute la mesure de souveraineté nécessaire à son plein épanouissement.Devant la réponse négative d\u2019Ottawa, L\u2019Action nationale, qui avait en 1965 demandé pour le Canada une constitution d\u2019Ëtats-Asso-ciés, est entrée résolument dans le combat pour l\u2019indépendance totale du Québec. ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 9 Quand il suit son temps, il n\u2019est qu\u2019historien.Quand il suit son génie il est promu mémorialiste et chroniqueur.\u2014 Péguy.Robert Rumilly, historien engagé par PIERRE TRÉPANIER, professeur agrégé, Université de Montréal.Pour s\u2019étonner du rapprochement des mots engagé et historien, il faut ne pas être familier de l\u2019historiographie, depuis, autant dire, l\u2019Antiquité classique.L\u2019histoire, la sociologie sont des «instruments d\u2019idéologie politique», selon l\u2019expression de Pierre Barrière dans sa remarquable étude sur la Vie intellectuelle en France.Cette condition est un asservissement et une force.Rien n\u2019est simple.D\u2019ailleurs, tous les degrés se rencontrent, du détachement le plus olympien \u2014 ou qui se veut tel \u2014 à l\u2019esprit le plus partisan, parfois dans la même oeuvre, à des moments différents, qui obéissent ou non aux appels plus ou moins pressants qui résonnent dans une vie d\u2019homme.Chez l\u2019historien, dans les choix, les omissions, les déformations, les filtrages idéologiques, comment déterminer ce qui est inconscient, subi, à demi voulu, tout à fait volontaire?Les convictions profondes, les prudences que dictent une carrière, des intérêts, le souci de ne pas nuire, le respect humain, les modes, autant de facteurs à pondérer.Il y a en outre la contamination des genres, de l\u2019écrit de doctrine à la polémique, de la polémique à l'histoire.Ce qui compte, c\u2019est l\u2019effort sincère dans le sens de la vérité, ou du moins de sa vérité.L\u2019histoire \u2014 comme toute construction humaine?\u2014 n\u2019est pas justiciable d\u2019une justice sommaire.L\u2019engagement \u2014 refusé, feutré, déclaré \u2014 s\u2019impose tôt ou tard, souvent dans la jeunesse, quitte à s\u2019accommoder, la maturité venue, de tous les reniements.Choisir, parier \u2014 avec Pascal ou contre lui, \u2014 c\u2019est la loi de la vie.Si dans votre existence, sans vous, rien ne se fait, tout peut très bien se défaire.Mais gardons-nous de tout dogmatisme.L\u2019expérience enseigne que toutes les attitudes sincères (de l\u2019extrême réserve 10 L\u2019ACTION NATIONALE à l\u2019activisme le plus fiévreux) ont leurs heures de fécondité, toutes donc se défendent.Homme de droite, nationaliste, journaliste, polémiste, historien, Robert Rumilly avait choisi l\u2019engagement et la fidélité à ses idées.* * * Lorsque je le vis pour la première fois, M.Rumilly avait 74 ans.Je l\u2019attendais devant le restaurant le Castel du Roi, à Montréal, où il m\u2019avait donné rendez-vous.Quoiqu\u2019un peu effarouché par certaines de ses idées, j\u2019admirais ses travaux historiques et, comme j\u2019étais à la recherche d\u2019un sujet de thèse, j\u2019avais manifesté le désir de faire sa connaissance: peut-être, avec sa collaboration, pourrais-je étudier sa carrière, ses idées et son oeuvre?Je le revois encore, ce vendredi 5 mai 1972, s\u2019avançant vers moi, maigre, flottant dans ses vêtements, dans son ample manteau brun, le pas rapide, trottinant plutôt que marchant, avec de curieux petits mouvements en avant de la tête et du cou, séquelle d\u2019une blessure de guerre à l\u2019omoplate.De ses yeux bridés derrière ses lunettes épaisses, il me fait passer un rapide examen, puis me pose quelques questions.Et l\u2019atmosphère se détend.Il fait les frais d\u2019une conversation à bâtons rompus qui m\u2019éblouit.Je m\u2019attendais à un personnage un peu solennel.J\u2019ai devant moi un causeur enjoué, se prêtant de bonne grâce à toutes mes questions.Notre entretien se poursuit chez lui, dans son vaste bureau, à l\u2019étage de sa maison de style canadien, à Ville Mont-Royal.Je me souviens qu\u2019un coup de téléphone nous a interrompus.On annonça à M.Rumilly l\u2019assassinat, au Brésil, de Jacques de Bernonville, dont alors j\u2019ignorais tout.L\u2019affaire Bernonville avait eu un certain retentissement au Québec de 1948 à 1951.M.Rumilly en avait été un des protagonistes.Elle a refait surface dans les média, quelques jours avant son décès, à la suite de l\u2019extradition en France du criminel de guerre Klaus Barbie.Avec beaucoup de générosité, M.Rumilly accepta de m\u2019accorder un entretien hebdomadaire.Nous nous sommes ainsi revus douze fois, du samedi 13 mai au samedi 12 août 1972.Finalement, j\u2019ai choisi un autre sujet de thèse, mais nous n\u2019avons ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 11 jamais perdu tout à fait contact, grâce à une correspondance tantôt irrégulière, tantôt plus suivie.Les lignes que voici s\u2019inspirent de ce que m\u2019a confié M.Rumilly, de ce que m\u2019ont appris mes lectures et mes recherches, avec l\u2019éclairage personnel de quelqu\u2019un qui a vu d\u2019un peu près un homme que tous ses intimes s\u2019accordent à reconnaître charmant et profondément humain.Pourtant des erreurs peuvent se glisser, se glisseront sans doute.Je saurai gré au lecteur qui voudra me corriger ou compléter ma documentation.1.Les années de préparation Robert Rumilly est né le 23 octobre 1897 à Fort-de-France, chef-lieu de la Martinique, une des Petites Antilles, où son père, officier des troupes coloniales, était en garnison.Il ne garde aucun souvenir de l\u2019île, qu\u2019il a quittée tout bébé.Suivant son père dans ses affectations, il passera en Indochine plus de cinq ans, en deux séjours.À Hanoï, il est élève des frères des Écoles chrétiennes, d\u2019excellents éducateurs, aimait-il répéter.Un empoisonnement assez mystérieux emporte son père.L\u2019orphelin poursuit ses études à Paris, au lycée Buffon (baccalauréat mention sciences), puis au lycée Louis-le-Grand.Travailleur, il y remporte le premier prix de philosophie.Quand la guerre éclate, il a seize ans.Il désire devenir avocat et s\u2019inscrit à la faculté de droit.Conscrit en 1917, il est caporal dans le 131e régiment d\u2019infanterie.Il est cité à l\u2019ordre du jour du 28 novembre 1917 (125e division d\u2019infanterie): - Excellent chef de pièce.Après l\u2019opération du 21 novembre 1917, attaqué par les grenadiers allemands sur un point avancé de la position conquise, a repoussé l\u2019attaque allemande à coups de mitrailleuse, de mousqueterie et de grenades.» Promu aspirant, il est cité une seconde fois, le 6 novembre 1918: «Blessé pendant la nuit du 13 octobre 1918 à la tête de sa section qu\u2019il conduisait à l\u2019attaque, a refusé de laisser évacuer, donnant ainsi le plus bel exemple de bravoure et d\u2019abnégation.» Il deviendra sous-lieutenant de réserve, puis lieutenant de réserve.Après la convalescence, l'heure de la démobilisation venue, l\u2019aspirant Rumilly commet une erreur, celle de ne pas retourner en faculté poursuivre ses études de droit.Il tente sa chance dans le commerce, en société avec son beau-frère: les Impri- 12 L\u2019ACTION NATIONALE meries Rumilly, fabricants français de papier carbone, 9, rue de Varize, Paris (16e).C\u2019est à cette époque qu\u2019il adhère au mouvement de l\u2019Action française.Simone Bove, qu\u2019il épouse en 1921, en est aussi.On ne saurait exagérer l\u2019influence de l\u2019Action française sur une partie notable de la génération contemporaine de M.Rumilly, \u2014 l\u2019élite de la jeunesse française, disait-il.Les adversaires du mouvement le qualifiait d\u2019école de haine; ses admirateurs, d\u2019école de grandeur morale.On ne peut douter ni du rayonnement du mouvement, ni de l\u2019hostilité qu'il déclenchait non seulement à gauche, mais aussi chez beaucoup de modérés.Cela se comprend, avec des intellectuels de la classe de Charles Maurras ou de Jacques Bainville, des polémistes de la force de Léon Daudet, fils d\u2019Alphonse, à la plume truculente, rabelaisienne.L\u2019Action française organisait intellectuellement la réaction royaliste.Contre la Réforme, le Romantisme et la Révolution, elle dressait un idéal «classique», fondé sur la foi en l\u2019intelligence, en la raison, avec ses conséquences pratiques d\u2019ordre et de discipline dans la vie personnelle et dans la nation.Robert Rumilly, que le goût du travail intellectuel et de l\u2019étude n\u2019avait jamais quitté, y trouve un milieu stimulant, en accord avec sa sensibilité et ses exigences.Son esprit en subira l\u2019empreinte indélébile.Le nationalisme intégral de l\u2019Action française revendiquait la restauration de la monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée.Bien que son fondateur fût athée, l\u2019Action française considérait le catholicisme comme partie intrinsèque de l\u2019âme française.Son audience auprès des catholiques conservateurs \u2014 laïcs, bas clergé, hiérarchie \u2014 était immense.On peut se faire une idée de la doctrine en parcourant l\u2019outrancier, amusant et très fort pamphlet de Léon Daudet, le Stupide XIXe Siècle.Fondamentalement, l\u2019Action française participait d\u2019une sorte de choc en retour \u2014 qui avait fait sentir ses effets dans beaucoup de milieux intellectuels, même opposés, et dont l\u2019inspiration première était, pourrait-on dire, une esthétique classique.Il fallait en finir avec le Romantisme, né au XVIIIe siècle, épanoui dans la première moitié du XIXe, prolongé dans la seconde et dans les premières décennies du XXe, que traduisait à sa manière l\u2019oeuvre d\u2019un ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 13 Bergson, par exemple.Julien Benda aurait pu signer ces lignes de son adversaire Charles Maurras (préface du Chemin de Paradis, 1895): «Le prodigieux épaississement des esprits, depuis trois quarts de siècle de culture barbare, amène une sorte de nuit, tout à fait comparable à celle qui précède l\u2019an mil, tant les facultés de frémir et de sentir ont seules prévalu et crû.» Ce mouvement, si admirable à tant d\u2019égards, comportait des excès condamnables, tel un antisémitisme virulent, mais qu\u2019on ne peut assimiler à la variété que mettra sauvagement en pratique le nazisme.Léon Daudet n\u2019en était pas moins l\u2019ami d\u2019Édouard Drumont.Admirer le chef du parti antisémite est en soi tout un programme.On ne peut non plus taxer l\u2019Action française de fascisme, en dépit de certaines convergences: le goût de l\u2019autorité, une condamnation sans appel de la démocratie et du communisme.L\u2019anticommunisme, avec l\u2019évolution socio-politique, ne fit d\u2019ailleurs que s\u2019amplifier.Ainsi les positions politiques de Robert Rumilly, réduites à l\u2019essentiel, à la caricature si l\u2019on veut, tiendraient dans ces deux consignes: nationalisme et anticommunisme, celui-ci servant de contenu social à celui-là et le balisant.À ses yeux, tout nationalisme gauchisant déméritait, seul le nationalisme de droite pouvait être sincère.Voilà la clé de la pensée, des attitudes et de l\u2019action de Robert Rumilly.Ce qui ne signifie nullement qu\u2019il n\u2019y ait eu évolution sur un point ou l'autre.M.Rumilly m\u2019a avoué combien la pensée maurrassienne, non dans ses sources théoriques, son esprit, mais plutôt dans son programme pratique, comme le retour à la monarchie, lui paraissait désormais inadaptée aux conditions sociales du XXe siècle finissant.La démocratie lui semblait toujours une aberration, le «grand mensonge des temps modernes», mais quand était soulevée la question du régime par quoi le remplacer, il n\u2019avait pas de solution.De même, lorsqu\u2019il appelait de ses voeux une réforme intellectuelle et morale, il proférait un mot d\u2019ordre, mais rien que cela.Son antisémitisme s\u2019était atténué au point de reconnaître en Israël, depuis Y arabisation du Liban, le dernier bastion de la civilisation occidentale au Moyen Orient.Robert Rumilly était raciste en ce sens que la race lui paraissait avoir joué un rôle en histoire, parmi d\u2019autres facteurs.N\u2019a-t-il pas écrit dans ses Chefs defile, p.155: «Je crois que, tous tant que nous sommes, nous nous rattachons à notre culture plus qu\u2019à 14 L\u2019ACTION NATIONALE notre race.» S\u2019il a varié, il n\u2019en est pas moins resté de droite, d\u2019extrême droite, comme on voudra: ne lisant pas Aspects de France, il était abonné au Rivarol.Tout au long de cet itinéraire, plutôt rectiligne d\u2019ailleurs, il n\u2019a cessé de vouer un culte à Charles Maurras, «créateur d\u2019un nouvel humanisme», à qui ses camarades et lui avaient dû «à la fois des satisfactions intellectuelles et une exaltation de valeurs morales, c\u2019est-à-dire, à leurs yeux, un idéal complet».2.L\u2019émigration La situation de notre imprimeur tarde à devenir prometteuse.Discipliné, énergique, très ambitieux, il rêve d\u2019un autre destin.La lutte des classes empoisonne le climat social.Pendant que les canulars que montent les Camelots du roi, dont il fait partie, dérident tout le monde, à l\u2019exception sans doute des victimes, la tragédie guette.La bataille politique s\u2019envenime, risque de passer, passe parfois des horions à 1 assassinat.En 1924, c\u2019est la déroute électorale pour l\u2019Action française.Même Léon Daudet ne peut garder son siège.L\u2019apogée du mouvement \u2014 surtout intellectuel \u2014 se situe en 1925-26, alors que le tirage du journal dépasse les 100 000 exemplaires.Mais à la fin de 1926, une nouvelle tempête s\u2019abat sur l\u2019Action française, brise net son élan.Pie XI la condamne, pour freiner le nationalisme, pour contrer la hiérarchie intégriste héritée du pontificat de Pie X, pour assurer l\u2019essor de l\u2019Action catholique.Dans ces conditions, l\u2019Action française, aux prises avec d\u2019autres problèmes, ne peut que se marginaliser.Elle ne prendra jamais le pouvoir.Aussi Robert Rumilly pense-t-il à l\u2019émigration, pour se faire une situation tout autant que pour échapper à une société dont le pourrissement lui pèse.Chez beaucoup de catholiques, la condamnation papale entraîne une déchirante crise de conscience.Certains se soumettent, d\u2019autres opposent un non possumus.Pour bien comprendre, pensons, chez nous, à la crise sentinelliste, au désarroi d\u2019âmes droites forcées, par le magistère, à choisir entre des convictions également sacrées.Il faudrait aborder ici la question délicate de la foi chez Robert Rumilly.On ne peut prétendre sonder les reins et les coeurs.D autre part, s agissant d\u2019un écrivain, il est impossible d\u2019éluder ce genre de question, à moins bien sûr de s\u2019en tenir au portrait officiel, de s\u2019interdire ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 15 la compréhension véritable.Sans doute à la suite des événements que je viens de rappeler, Robert Rumilly s\u2019est, pour un temps, éloigné de la pratique religieuse, mais sans jamais se départir du respect \u2014 largement répandu dans les rangs des maurrassiens \u2014 envers l\u2019Eglise catholique.Dans le tome premier de son Histoire de la province de Québec, il observe: «On a dit que les moines ont formé le peuple français; il est bien plus vrai encore que le clergé a formé le peuple canadien-français, qui lui doit tant, le vénère, et le plus souvent lui obéit.Disons que la race française au Canada n\u2019a point prétendu s\u2019émanciper de sa mère spirituelle, la religion catholique; toutes deux ont maintenu leur alliance, si étroite et si intime qu\u2019elle semble avoir un caractère de nécessité»1.Dans quelle mesure le catholicisme de M.Rumilly dépassait-il la vénération à l\u2019égard d\u2019une institution aussi éminemment civilisatrice?On ne peut conclure à la ferveur religieuse de ce qu\u2019il ait écrit Marie Barbier, mystique canadienne, un peu mièvre, Marguerite Bcmrgeoys, Kateri Tekakwitha et, chez Flammarion, dans la collection «Les Pèlerinages», Sainte-Anne-de-Beaupré, trois livres dont le convenu est trop patent.Outre un concours de circonstances, il y a là un peu d opportunisme de la part d\u2019un jeune auteur, à l\u2019époque où 1 Eglise au Québec était encore une puissance sociale, où la foi était vive \u2014 ou le paraissait.On ne peut rien inférer non plus des lignes suivantes, que peut très bien approuver un homme irréligieux, mais observateur honnête: -On n'a jamais mieux éprouvé [que dans l\u2019histoire acadienne] les résultats positifs de la prière, qui développe la faculté de résistance, physique et morale, des hommes et des peuples.» De mes conversations avec M.Rumilly, j ai gardé l\u2019impression qu\u2019il était, comme on dit, un catholique à gros grain.Émigrer, mais où?Robert Rumilly choisit le Canada, plus précisément le Québec, parce que c\u2019est déjà l'Amérique et que c\u2019est encore la France.Un pays traditionaliste et néanmoins moderne, en plein essor économique et technique, jeune, où on peut faire son chemin.Sa femme et lui s\u2019embarquent donc sur un vieux îafiot du Canadien Pacifique, le Marloch, qui accoste au port de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, le 12 avril 1928.Un interminable voyage en train les mène jusqu\u2019à Montréal.1.C\u2019était en 1940, il y a bien longtemps. 16 L'ACTION NATIONALE On peut imaginer le choc culturel de ces Parisiens, au spectacle du pauvre Nouveau-Brunswick, alors plutôt une forêt qu\u2019un pays de civilisation.Pour gagner sa vie, Robert Rumilly se lance dans un commerce de «fournitures et fantaisies pour mode et couture» \u2014 «les toutes dernières nouveautés parisiennes».Ce n\u2019est pas le pactole.D\u2019ailleurs la Grande Dépression viendra tarir de bien plus considérables sources d\u2019enrichissement.À cette époque, le couple habite au 3436, rue Durocher.Le mari cherche sa voie, heureux d\u2019accepter toutes occasions de faire un peu d\u2019argent et d\u2019accumuler des expériences diverses, tel un remplacement à l\u2019Université McGill, où en 1931-32 il donne des leçons de littérature française, surtout aux jeunes filles.3.Le coup d\u2019envoi d\u2019une carrière Un jour, rue Saint-Denis, Robert Rumilly découvre la Librairie de l\u2019Action française.Sa curiosité est piquée, naturellement.Il entre, fait la connaissance d\u2019Albert Lévesque, le directeur, qui sera son premier éditeur et à qui il doit, probablement, son initiation au petit monde des lettres canadiennes-françaises et à la question nationale au Québec.Lévesque le détrompe: il ne faut pas confondre l\u2019Action canadienne-fran-çaise de Montréal et l\u2019Action française de Paris.M.Rumilly n\u2019a jamais cru, malgré les démentis, officiels ou non, à 1 absence de tout lien entre les deux mouvements.Il estimait beaucoup Lévesque et, dans nos entretiens, en parlait toujours avec considération: esprit délicat, scrupuleux, il avait des idées, qu il exprimait bien, mais ce n\u2019était pas un homme d\u2019affaires.Plus tard, ce sera Bernard Valiquette qui éditera les livres de Robert Rumilly.Valiquette avait d\u2019abord été chez Lévesque, où M.Rumilly l\u2019avait rencontré: intelligent, très vif, avec des conceptions assez nettement différentes des siennes.De temps à autre, Albert Lévesque réunissait quelques écrivains.À l\u2019un de ces rendez-vous, il invite Robert Rumilly à parler des vedettes de la littérature française.Il y a Jean Bruchési, Hairy Bernard, Jovette Bernier, Robert Choquette, d\u2019autres encore.Intéressé, Lévesque suggère à Robert Rumilly d\u2019étoffer tout cela et d\u2019en faire un livre, qu\u2019il éditerait.C\u2019est ainsi qu\u2019est né Littérature française moderne (1931), le premier ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 17 ouvrage de Robert Rumilly et le seul qui ne soit pas un sujet canadien.Ce petit livre fait remarquer son auteur.Roger Maillet demande à Robert Rumilly d\u2019entrer au Petit Journal, surtout comme critique littéraire.M.Rumilly gardait un très bon souvenir de Maillet, qu\u2019il portraiturait en original, bohème, un peu paresseux, mais très fin, et excellente plume.Auparavant, Robert Rumilly avait donné quelques articles au Canada, journal libéral, grâce au juge Gonzalve Desaulniers, poète, très féru de tout ce qui était français.Je remarque dans le Canada du 10 février 1931 une critique de Robert Rumilly sur les Bois qui chantent, oeuvre de.Desaulniers, évidemment.Au Petit Journal, où il restera de 1932 à 1935, il se lie d\u2019amitié avec Fernand Denis, à l\u2019intelligence pétillante.Depuis son arrivée au pays, notre critique entend beaucoup parler de Wilfrid Laurier.C\u2019est presque de l\u2019adulation.Pourtant, une dizaine d\u2019années après sa mort , le grand homme attend toujours sa biographie en français, sujet en or dont s\u2019empare Robert Rumilly.Ainsi paraît en 1931 Sir Wilfrid Laurier, Canadien, sorte de biographie légèrement romancée, dans le goût du jour.C\u2019est un ouvrage plutôt flagorneur, médiocrement nationaliste et qui trahit une certaine méconnaissance des réalités canadiennes-françaises.A sa décharge, reconnaissons que l\u2019auteur, en début de carrière encore, voulait percer.Il avait été fort bien reçu par la famille Laurier, en particulier Mme Marie-Louise Brodeur, épouse en premières noces d\u2019Henri Laurier, frère de Wilfrid.Dans cette espèce de légende dorée, Wilfrid Laurier apparaît comme «le type d\u2019homme le plus parfait qu\u2019ait produit la race française en Amérique».Quoi qu\u2019il en soit, la biographie de Laurier a connu un réel succès \u2014 de publicité et de librairie \u2014 et a eu pour résultat d\u2019orienter définitivement son auteur vers l\u2019histoire.Les liens avec le parti libéral ne se distendront pas avant plusieurs années.Entre-temps, échanges de bons procédés, et pour faire plaisir à Mme Brodeur, le biographe accompagnera le neveu de son héros dans une de ses campagnes électorales.Les livres se multiplient, à un rythme pressé: Sainte-Anne-de-Beaupré (1932), La Vérendrye, découvreur ca nadien (1932), Papineau (1933, réédité par- Valiquette en 1944), Chefs de file 18 L'ACTION NATIONALE (1934), Marguerite Bourgeoys (1935), Marie Barbier (1935), Mercier (1935), MgrLaflèche et son temps (1936), certainement le plus fouillé de tous.Cultivant ses relations libérales, pénétrant dans les milieux nationalistes, en particulier la Société Saint-Jean-Baptiste (où alors les libéraux n\u2019étaient pas rares), Robert Rumilly travaille toujours beaucoup, comme en témoigne son abondante production.Mais ses succès ne lui attirent pas que des félicitations.On le jalouse.Une pointe de xénophobie aidant, on l\u2019éreinte allègrement.L\u2019un des textes les plus durs, signé Carmel Brouillard, O.F.M., est inséré dans la livraison de janvier 1937 de l\u2019Action Nationale: «Il ne faut pas oublier que M.Rumilly se livre à une véritable débauche de papier imprimé [.] M.Rumilly oublie qu\u2019il n\u2019a que du talent et cette exploitation forcenée tourne au galvaudage et au gâtisme.» Cette prose paraît presque gentille à côté de la volée de bois vert administrée par Claude-Henri Grignon, dans les Pamphlets de Valdombre, 1er février 1937, sous le titre «Un biographe en gros».Le pamphlétaire ne blaire pas du tout «l\u2019émigré»; «Lorsque je vis cette tête de masseur, ce nez de fouine et ce menton allongé vers l\u2019arrivisme et toutes les brises des compromissions, je me suis rendu compte que j\u2019avais affaire à un écrivassier de l\u2019espèce la plus extraordinaire et à un zigue qui portait le physique de son métier; vendeur de corsets, de bas de soie ou de pâte épila-toire.» Voilà qui devait soulager tous les indolents de nos lettres, réfractaires à la besogne et à la discipline, et pour qui chaque parution était un reproche.Et pour faire bonne mesure, une autre invective, de la même encre; «Il reste que ce jeune fat, doublé d\u2019un faquin notoire, nous apparaît tel le plus grand faiseur de livres, le plus habile exploiteur du sentiment religieux, social et politique qui ait jamais arrêté le cours du Saint-Laurent.» C\u2019est ainsi qu\u2019a commencé la légende voulant que Robert Rumilly ait fait fortune en littérature! Il y avait bien enrichissement, mais d\u2019un autre ordre: l\u2019écrivain consolidait son érudition canadienne, pratiquait nos archives, acquérait son métier d\u2019historien, épurait son style, se corrigeait de sa propension au cliché et mûrissait à part soi un grand projet.Robert Rumilly s\u2019attirait d\u2019ailleurs l\u2019estime de plus d\u2019un.Dans un compte rendu de son Papineau paru dans le Canada français de décembre 1934, Alphonse Désilets prend sa défense; ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 19 «Quand on porte un nom comme le sien, on peut être fier et se gausser des quelconques roquets qui jappent en grimpant les avenues de notre domaine littéraire.Robert Rumilly est un modeste et sincère écrivain.« Mais notre écrivain veut améliorer ses finances, avoir plus de loisirs pour écrire et se rapprocher des archives.Un emploi de traducteur au Parlement fédéral lui offrirait tout cela.Il a dû faire jouer ses relations, et il n\u2019est pas impossible que René Doumic ait glissé un bon mot en sa faveur auprès du sénateur Rodolphe Lemieux.En 1936, le ménage s\u2019installe au 96, avenue Russell, à Ottawa.Appliqué, Robert Rumilly apprend vite son métier.Il se classe premier, en mai 1937, au concours pour le poste de traducteur principal.C\u2019est un labeur perpétuel.Après avoir expédié sa besogne quotidienne de traduction, il s\u2019enferme dans la bibliothèque du Parlement, très riche, ou aux Archives publiques.Par la même occasion, il oublie un peu la vie assez étriquée d\u2019Ottawa, ville de fonctionnaires, qui ne lui plaît guère.Avec l\u2019éclatement du second conflit mondial, les choses ne peuvent qu\u2019empirer.Maurrassien et, par conséquent, pétainiste, il est mal vu.Il brûle d\u2019ailleurs de conquérir son indépendance.De judicieuses transactions immobilières, entreprises à Ottawa, poursuivies à Montréal, lui donnent cette liberté convoitée.En même temps, à Ottawa, il parachève son éducation nationaliste, témoin qu\u2019il est de la centralisation et du mépris à l\u2019égard du Québec français.Une conviction s\u2019enracine en lui: la nécessité absolue de l\u2019autonomie provinciale.Dans le tome 39 de son Histoire de la province de Québec, c\u2019est l\u2019ancien fonctionnaire qui remarque que «pour les esprits les plus larges de l\u2019administration fédérale, le problème canadien-français est un problème de traduction.Et c\u2019est là une donnée majeure pour ceux de nos lecteurs qu\u2019intéresse \u2014 qu\u2019angoisse peut-être \u2014 l\u2019avenir du Canada français.Un peuple de traducteurs ne s\u2019épanouit pas.» De retour à Montréal en 1948, les Rumilly font construire leur belle maison du 118, avenue Lazard, à Ville Mont-Royal.4.L\u2019Histoire de la province de Québec Le grand projet de Robert Rumilly, c\u2019est sa monumentale Histoire de la province de Québec, depuis 1867, en 41 tomes, publiée de 1940 à 1969.L\u2019auteur en a extrait une sorte de sy- 20 L\u2019ACTION NATIONALE nopsis dans un manuel paru en 1953 au Centre de Psychologie et de Pédagogie.La volumineuse biographie de Maurice Duplessis (1973) complète en quelque sorte l\u2019Histoire de la province de Québec, en la menant de 1945 à 1959.Cette immense fresque qu\u2019est l\u2019Histoire de la province de Québec est l\u2019oeuvre maîtresse de Robert Rumilly, son principal titre de gloire, et qui lui a valu le prix Duvernay en 1967.Avec ses copieux index, elle constitue une véritable encyclopédie historique du Québec.Depuis quarante ans, on la loue ou on la critique.L\u2019unanimité se refait quand il s\u2019agit de la piller, trop souvent en oubliant de signaler les emprunts.Sa parution marque une date dans notre historiographie.La grande nouveauté était d\u2019oser écrire l\u2019histoire du Québec après la Confédération.Jusque-là il était entendu que l\u2019histoire du Canada français s\u2019arrêtait en 1867; après, c\u2019était l\u2019affaire des journalistes.Comme jadis Rameau de Saint-Père pour les Acadiens, il a fallu un Français pour révéler aux Québécois leur histoire contemporaine.Cette fois, si Valdombre n\u2019applaudissait pas, tant pis pour Valdombre! Des contemporains ont fait la fine bouche, ont cru faire de l\u2019esprit, tel Gérard Martin, bibliothécaire en chef aux Archives de la province de Québec: «Monsieur Trudel fait de l\u2019Histoire, et monsieur Rumilly, des histoires.Monsieur Trudel remonte au document, monsieur Rumilly redescend de la presse.Monsieur Trudel croit que le passé est une imbrication du religieux, du militaire, du culturel, du racial, etc.; monsieur Rumilly simplifie et réduit tout cela à la politique ou plutôt aux politiciens» (Bulletin des recherches historiques, juill.-sept.1953).D\u2019autres, comme Dostaler O\u2019Leary qui pense que l\u2019histoire de Rumilly est «vivante et impartiale», y trouvent plutôt matière à réflexion (La Patrie, 17 sept.1941).Ces «annales-fleuves de nos disputes d\u2019avant-hier», selon le mot d\u2019André Laurendeau dans VAction catholique du 7 novembre 1940, consternent des lecteurs: «Il se dégage de ces pages beaucoup d\u2019amertume.Que de temps perdu [dans les sept ou huit années qui ont suivi la Confédération]! [.] Des chefs vitupèrent au Parlement, se flagellant les uns les autres sur la place publique; les ministères pratiquent l\u2019équilibrisme; les financiers et les marchands de bois font danser les écus.Pendant ce temps, des caravanes de fuyards se mettent silencieusement en route et s\u2019apprêtent à quitter un pays jeune, incapable de les nourrir, incapable de créer un ave- ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 21 nir à leurs fils.Telles sont les réflexions auxquelles nous conduit le livre de monsieur Rumilly.Encore une fois, c\u2019est à moitié sa faute: il a promené sa lanterne sur les misères d\u2019une époque qui, elle-même, manque de grandeur.» Habitués à l\u2019histoire solennelle de Thomas Chapais ou épique de Groulx, des critiques n\u2019ont pas eu la perspicacité de Laurendeau et ont voulu y voir, à l\u2019instar du dominicain A.Saint-Pierre, la «chronique scandaleuse de la politique canadienne-française» (Revue dominicaine, janv.1941).Un autre dominicain, historien celui-là, Thomas Charland, salue les six premiers tomes comme une contribution utile, bien qu\u2019il ait quelques réserves: «On a beau voir sans enthousiasme ce Français naturalisé sujet canadien exploiter les plus beaux filons de notre passé, on doit convenir qu\u2019il y met un acharnement qui n\u2019est pas monnaie courante chez nous, et que la lecture de ses bouquins est fort captivante, pour ne pas dire passionnante [.] Évidemment, son genre tient plus de la chronique que de la grande histoire.Mais il faut bien commencer par là [.] Au vrai, il ne manque pas une occasion de relever un trait de moeurs pittoresques, d\u2019épingler une répartie fine, une anecdote piquante.Mais tout cela ne peint-il pas à merveille une société, un homme?» (Revue dominicaine, janv.1942).Ce qui, soit dit en passant, correspondait tout à fait à 1 idéal de M.Rumilly: vérité historique, mouvement et couleurs de la vie.Il s\u2019en est donc trouvé, et non toujours des moindres, pour prendre Robert Rumilly au sérieux: le jésuite Léon Pou-liot, qui, conscience délicate, déplore cependant les anecdotes trop personnelles (Relations, août 1941); l\u2019oblat Henri Moris-seau (Revue de l'Université d'Ottawa, 1943); l\u2019abbé Georges-Éd.Demers (Culture, 1941); plus encore, le franciscain Archange Godbout, grand érudit (Culture, 1942); le clerc de Saint-Viateur Marcel Foisy (Carnets viatoriens, oct.1941); même l\u2019abbé Arthur Maheux (Canada français, sept.1941)2.Mais c\u2019est peut-être surtout à Michel Brunet que revient l\u2019honneur d\u2019avoir fait tomber les préventions dans un long compte rendu de la Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, en juin 1953.Il faudrait présenter une analyse sérieuse de ce grand ouvrage.Le lecteur me permettra-t-il de le renvoyer au Dic- 2.On aura remarqué l\u2019importance des ordres religieux dans la vie intellectuelle de cette époque au Québec. 22 L\u2019ACTION NATIONALE tionnaire des oeuvres littéraires du Québec, où j\u2019ai signé sur le sujet une étude assez longue?Je me contenterai ici de soulever rapidement trois points.D\u2019abord, ce que j\u2019appellerais l\u2019ombre de Groulx.Robert Rumilly, à partir de Papineau, Laflèche et Mercier devenait un historien nationaliste, pénétrait sur le territoire que Groulx dominait incontestablement.Sur le plan proprement historique comme sur le plan national, M.Rumilly et son Histoire de la province de Québec ont été éclipsés par le rayonnement, la gloire de Lionel Groulx.Autant que je sache, les relations ont toujours été cordiales (mais jamais intimes) entre les deux hommes.M.Rumilly avait pour Groulx une très haute considération.Groulx lui a ouvert les portes de l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Amérique française.Je crois néanmoins que chez M.Rumilly, il y avait à l\u2019égard de Groulx un soupçon de jalousie et une certaine impatience devant le grand cas que l\u2019on faisait de lui en tant qu\u2019historien.Ce dernier titre, M.Rumilly le marchandait, le refusait à Groulx, tout en reconnaissant en lui un excellent professeur et un grand maître de pensée et d\u2019énergie nationale.M.Rumilly considérait qu\u2019est historien celui-là seul qui a derrière soi une abondante et sérieuse production historique.Pour lui, le seul vrai livre d\u2019histoire qu\u2019ait jamais écrit Groulx était l En-seignement français au Canada.Je le répète, je crois que M.Rumilly souffrait un peu de n\u2019être pas sacré historien national, comme Groulx et, avant lui, Gameau.Mais il aurait dû se rendre compte que son Histoire de la province de Québec n\u2019avait ni la manière, ni l\u2019organisation, ni le ton qui haussent un auteur au rang d\u2019historien national.M.Rumilly était simplement lui-même dans son Histoire, et il y a eu des contemporains pour s\u2019en féliciter, tel André Janoël: «L\u2019on saura gré à l\u2019auteur de ne pas éclairer les événements qu\u2019il rapporte de la lumière des conséquences qui en ont découlé: certains historiens aiment se donner des allures de «petits prophètes», en faisant mine de découvrir par anticipation des choses que seul leur accomplissement pouvait révéler.M.Rumilly se borne à raconter, sans poiter de jugement, sans prendre parti, bien que parfois l\u2019on croie deviner certaine préférence ou une approbation tacite.Et si d\u2019aventure il décerne des éloges à tel ou tel des personnages en scène, éloges d\u2019ailleurs confirmés par la postérité, l\u2019on reste ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 23 sceptique et l\u2019on se demande quelquefois s\u2019il s\u2019agit bien d\u2019une admiration sentie ou simplement d\u2019une douce ironie» (Lectures, oct.1946).Deuxième point, qui découle d\u2019ailleurs de ce que l\u2019on vient de dire: on n a pas assez vu, me semble-t-il, que l\u2019Histoire de la province de Québec a puissamment contribué à fonder historio-graphiquement le nationalisme québécois moderne et, par voie de conséquence, l\u2019actuel État du Québec.Elle a beaucoup fait, à sa façon, pour recentrer intellectuellement notre élite sur le territoire québécois, en dégageant clairement, non à partir de la doctrine, mais à partir des données de l\u2019histoire même, quelques notions aussi indispensables que simples, mais trop souvent perçues comme à travers un brouillard: le Canada français est une nation; le Québec est son État national.Enfin, l Histoire de la province de Québec n\u2019éclaire pas seulement une situation de domination nationale, elle projette une lumière crue sur la domination économique.Le tome 27 décrit ainsi le système bancaire canadien en 1924: «Trois d\u2019entre elles: la Banque de Montréal, la Banque Royale du Canada et la Banque Canadienne de Commerce, exerçaient une quasi-dictature.Une quinzaine d\u2019hommes, à Montréal et à Toronto, contrôlaient le crédit, favorisaient ou étouffaient à volonté les entreprises canadiennes [.] Dans ces très hauts conseils, plus fermés que la Chambre des pairs, siégeaient deux Canadiens français [.]» En symbiose avec le système financier, la grande industrie: «La compagnie d\u2019aluminium, les compagnies Price et les intérêts Duke pourraient former un groupe.À vrai dire, les contours des groupes financiers-industriels sont mal définis et plutôt mouvants.Par les relations variées existant entre leurs filiales, les tiusts se trouvent à la fois rivaux, clients, associés.Batailles de pieuvres, aux tentacules emmêlés.L\u2019ensemble peut encore nous apparaître comme un filet \u2014 sous lequel la province est prise.» En 1944, survient dans la vie de M.Rumillv un événement heureux, autant dire un grand bonheur, dont trente ans plus tard il parlait encore avec émotion et gratitude.Cette année-là, Victor Barbeau fonde l'Académie canadienne-française et invite Robert Rumilly à y siéger, avec les représentants les plus éminents de notre élite intellectuelle: Marius Barbeau, 24 L'ACTION NATIONALE Roger Brien, Robert Charbonneau, Robert Choquette, Marie-Claire Daveluy, Léo-Paul Desrosiers, Guy Frégault, Alain Grandbois, Lionel Groulx, François Hertel, Louis Lachance, Gustave Lamarche, Rina Lasnier, Philippe Panneton et, l\u2019année suivante, Léopold Richer.C\u2019était plus que la reconnaissance officielle, c\u2019était l\u2019acceptation dans la grande famille cana-dienne-française.Ouvrons une parenthèse.Il est heureux pour notre honneur, à nous Québécois, que la Société Saint-Jean-Baptiste ait décerné à M.Rumilly son prix Duvernay et que Victor Barbeau lui ait offert un siège à l\u2019Académie.Sans quoi, nous aurions à rougir de notre ingratitude.Les prix et distinctions n\u2019ont pas plu: en 1978, le Comité d\u2019histoire régionale de la Société historique du Canada lui décerne un certificat de mérite pour ses publications sur Montréal et sa banlieue, et, en 1980, le Conseil de la Société historique de Montréal décide de lui attribuer la médaille de la Société.5.Le combat d\u2019un nationaliste de droite La réflexion nationale de M.Rumilly s\u2019est poursuivie dans des ouvrages de combat: en 1948, l'Autonomie provinciale \u2014 un formidable réquisitoire, actuel et opportun, contre les centralisateurs, juge Groulx (Revue d'histoire de l'Amérique française, 1948) \u2014 et, en 1961, le Problème national des Canadiens français.L\u2019historien pousse aussi loin que possible l\u2019idée de l\u2019autonomie provinciale, mais à l\u2019exclusion du séparatisme: «l\u2019indépendance de l\u2019État québécois dans une communauté canadienne».Non que l\u2019idée de l\u2019indépendance du Québec soit à ses yeux une aberration ou une lubie.Elle lui paraît intéressante, normale, noble même.Mais il est sensible aux obstacles qui peuvent la rendre irréalisable, impraticable, aux conséquences économiques et socialement déstabilisatrices que comportent toujours d\u2019aussi profonds changements.Surtout, l\u2019idée de l\u2019indépendance lui est devenue suspecte du jour où la «gauche» s\u2019en est emparée.Pour lui, nous l\u2019avons vu, gauchisme et nationalisme sont des contraires qui tendent à s\u2019exclure; aussi le nationalisme de gauche est-il presque forcément une imposture visant à faciliter la prise du pouvoir.On rejoint l\u2019autre aspect de la lutte du polémiste qu\u2019était aussi M.Rumilly: l\u2019antigauchisme, l\u2019anticommunisme.Ses cahiers contre l''Infiltration gauchiste au Canada français (1956 ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 25 et 1959) sont dans cette veine.Ils ont fait beaucoup de bruit à l\u2019époque.Pour bien des gens, ils ont classé à tout jamais leur auteur dans la catégorie des esprits bornés, obtus.Des ecclésiastiques n\u2019ont pas du tout apprécié que ce laïc sermonne les catholiques de la tendance «Esprit», les catholiques de gauche qui «sont toute indulgence, toute bienveillance pour les communistes, considérés comme des frères un peu avancés, comme une avant-garde qu\u2019il faudra sans doute rejoindre avant longtemps» (L\u2019Infiltration., 1956, p.10).Pour Jacques Cousineau, jésuite, la parution de ce pamphlet est «un événement sinistre» (Relations, avril 1957).La réplique, cinglante, du Père Cousineau mérite d\u2019être citée car elle reflète bien l\u2019acrimonie du débat: «[.] l\u2019Infiltration gauchiste se révèle plus qu\u2019une autre démonstration publicitaire de vendeur d\u2019imprimé à tant la ligne ou tant la page, c\u2019est un facteur de trouble social qu\u2019il faut dénoncer.Pour la première fois, de façon systématique, un auteur veut diviser notre chrétienté en deux camps tranchés, s\u2019arroger les pouvoirs d\u2019une espèce de jugement final en plaçant à sa gauche les boucs à damner et à sa droite les brebis promises.aux «bénédictions» qu\u2019on devine.Faut-il rappeler que dans l\u2019Église les condamnations relèvent de la seule hiérarchie?Faut-il ajouter surtout que les Canadiens ne toléreront pas que leur situation soit actuellement embrouillée par l\u2019importation de notions françaises qui, même en France, «nées dans le contexte électoral et parlementaire du siècle dernier, .ne cadrent plus avec les réalités du siècle présent», selon un observateur pertinent, Joseph Folliet?Ma génération a été ennuyée pendant toute sa jeunesse par des pseudo-intellectuels qui venaient lui parler de l\u2019Action française, de Maurras et de la monarchie; nous ne permettrons pas à leurs successeurs, devenus intégristes, d\u2019embaucher nos forces vives pour vider ici des querelles qui ont dépassé leur courage là-bas.La Providence a préservé notre peuple de la Révolution française et de la division profonde qu\u2019elle a laissée; nous nous unissons de coeur et de prière à nos frères de France qui en souffrent.Mais nous avons nos propres problèmes de chrétienté que nous entendons régler, avec la grâce de Dieu, à notre manière et dans les cadres de notre histoire.Si nous accueillons bien l\u2019étranger qui veut collaborer, s\u2019intégrer au milieu tout en y apportant sa richesse intérieure, nous jugerons malfaisante 26 L'ACTION NATIONALE toute action d\u2019un hôte qui voudrait troubler l\u2019organisation chrétienne: cet homme deviendrait alors le métèque, étymologiquement celui qui habite à côté de nous, qu\u2019on ne reçoit pas et qu\u2019on repousserait, s\u2019il persistait en son attitude.» Voilà un morceau qu\u2019il n\u2019est pas sans intérêt de relire un quart de siècle plus tard.Il y avait du donquichottisme dans les pamphlets de Robert Rumilly, mais, comme dans ceux de Valdombre (c\u2019est la loi du genre), peu, très peu de nuance.Cependant ses mises en garde et ses dénonciations, dans les domaines politique, social et religieux, étaient-elles invariablement et absolument sans fondement?Michel Brunet ne le croit pas, lui qui disait, dans son éloge funèbre de Robert Rumilly: «Son patriotisme et son sincère désir de servir ses compatriotes québécois ont inspiré quelques-unes de ses interventions dans les polémiques des premières années de la Révolution tranquille.Il a voulu protéger la société québécoise contre la lutte des classes que préconisaient certains théoriciens qui répétaient servilement leurs maîtres étrangers.Les divagations marxisantes de quelques intellectuels, universitaires, cadres et chefs syndicaux qui ont perturbé stérilement notre itinéraire collectif contemporain démontrent qu\u2019il avait vu juste.Ici encore, il a bien mérité de la patrie.» En 1965, Robert Rumilly récidivera en publiant une sorte de synthèse polémique de la pensée: Quel monde! Communisme! Socialisme! Séparatisme! C\u2019est dans ces années que se situe l\u2019expérience du Centre d\u2019information Nationale (1956-1966), fondé en septembre 1956 par Robert Rumilly, Anatole Vanier, André Dagenais, Raymond Barbeau et quelques autres intellectuels et militants de droite.Le Centre \u2014 espèce de contre-réseau \u2014 a tenté de regrouper des individus et des périodiques opposés à la montée du gauchisme et unis par une commune inspiration, \u2014 socialement conservatrice et politiquement nationaliste.Il entretenait des liens étroits avec Notre Temps de Léopold Richer, Tradition et Progrès d\u2019Albert Roy, les Cahiers de Nouvelle-France du Père Gustave Lamarche, c.s.v., etc.Ce petit mouvement d\u2019élite se révèle complexe dans ses orientations (plutôt réactionnaire socialement, plutôt radical politiquement) et a souffert du tiraillement des tendances qui se sont fait jour en ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 27 son sein.Un groupe plus nationaliste qu\u2019antigauchiste s\u2019en est détaché: c\u2019est ainsi que Raymond Barbeau a fondé son Alliance laurentienne.En fait, la dernière manifestation du Centre remonte à janvier 1962, alors qu\u2019il présente un mémoire à la Commission royale d\u2019enquête sur l\u2019enseignement (Rapport Parent).Il se survit plus ou moins par la suite jusqu\u2019à ce que, le 6 février 1966, il se transforme en Comité pour l\u2019unité nationale et chrétienne du Québec, qui se veut un «centre de liaison entre des personnalités et groupes décidés à résister à la marée gauchiste».Les activités du comité ne me sont pas connues.En 1958, le Centre d\u2019information Nationale (c\u2019est-à-dire une poignée d\u2019intellectuels qui se réunissaient dans le bureau de M.Rumilly) publie son Manifeste.C\u2019est un document important, représentatif d\u2019une étape du nationalisme québécois: \u2022 Le Centre d\u2019information Nationale, fondé en 1956, groupe des Canadiens français qui se préoccupent de l\u2019avenir de leur nation.Les membres du Centre d\u2019information Nationale peuvent entretenir des nuances dans leurs opinions et différer d\u2019avis sur des points de détail.Ils tombent d\u2019accord sur les principes suivants: 1.\tQuébec est l\u2019État national des Canadiens français.2.\tLa centralisation fédérale met cet État en péril.3.\tIl faut refaire la Confédération.4.\tQuébec doit reprendre et exercer sa pleine souveraineté dans tous les domaines de sa juridiction.1 QUÉBEC, ÉTAT NATIONAL DES CANADIENS-FRANÇAIS Les membres du Centre d\u2019information Nationale sont satisfaits d\u2019être canadiens.Mais ils estiment plus important d\u2019être canadiens-français, parce que cela implique une communauté de civilisation, une communauté de choses qui touchent au fond de l\u2019âme, plus importante que la simple communauté d\u2019allégeance politique.Un peuple ne peut vivre, et à plus forte raison s\u2019épanouir, sans l\u2019encadrement d\u2019un État.C\u2019est un droit naturel pour une nation que d\u2019avoir un État national.La nation canadienne-française vit essentiellement dans les cadres et grâce aux cadres de l\u2019État québécois. 28 L\u2019ACTION NATIONALE Québec est notre patrie naturelle; le Canada, notre patrie légale.Québec est l\u2019État national des Canadiens français: le seul État où les Canadiens français jouissent de la plénitude de leurs droits.Toutes les grandes questions qui se sont débattues à Ottawa depuis la Confédération: affaire des écoles du Nouveau-Brunswick; affaire Riel; affaire des écoles du Manitoba; affaire des écoles du Nord-Ouest; conscription en 1917; conscription en 1942; centralisation, toutes ont été résolues contre la volonté ou l\u2019intérêt du Canada français.Le plébiscite de 1942, où le gouvernement fédéral s\u2019est fait dégager par les provinces anglaises d\u2019un engagement pris envers la province de Québec, en matière grave, fournit un exemple typique de la volonté anglo-canadienne imposée aux Canadiens français.Québec est bien le seul État où les Canadiens français peuvent s\u2019assurer une législation et une administration conforme aux désirs et à l\u2019intérêt de leur nation.2 LA CENTRALISATION Or, la centralisation fédérale, systématiquement conduite par les deux partis qui alternent au pouvoir, sape cet encadrement indispensable.L\u2019histoire intérieure du Canada, depuis un quart de siècle, est l\u2019histoire d\u2019une guerre acharnée conduite par l\u2019État fédéral contre la province canadienne-française.L\u2019État fédéral a créé des ministères comme le ministère de la Santé, qui s\u2019occupent de matières réservées aux provinces par la constitution.Il s\u2019est emparé de ressources fiscales revenant aux provinces.Il accapare des domaines comme la sécurité sociale, d\u2019ordre entièrement provincial.Il commence, par des mesures comme la création du Conseil canadien des Arts et les subventions aux universités, son empiétement sur le terrain de l\u2019éducation.Les centralisateurs agissent comme si l'État fédéral était souverain, et seul souverain, dans tous les domaines.Ils relèguent les États provinciaux au rang d\u2019administrations locales.Cette centralisation peut n\u2019entraîner que des inconvénients mineurs pour les Anglo-Canadiens, qui passent graduellement d une administration anglo-canadienne à une autre administration anglo-canadienne.Elle constitue un danger majeur pour les Canadiens français.Sous couleur d\u2019unité nationale, on travaille à notre assimilation.Ce qui annule tous les avantages que notre peuple pourrait tirer de la Confédération.Il est déjà tard pour réagir.Un changement radical s\u2019impose, d\u2019urgence.La centralisation à outrance, en présageant notre assimilation, nous accule à un choix décisif. ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 29 3 REFAIRE LA CONFÉDÉRATION Le Centre d\u2019information Nationale veut donc fortifier l\u2019État québécois, en faire un État pleinement souverain, membre d\u2019une Confédération canadienne.Il faut revenir à l\u2019esprit de la Confédération, et pour cela refaire la Confédération.Le gouvernement confédéral, jouissant, dans son domaine, d\u2019une souveraineté déléguée, doit être réduit à son véritable rôle, et s\u2019en tenir aux services de sa compétence: armée, douanes, postes, monnaie, transports interprovinciaux, politique extérieure, droit de déclarer la guerre et de signer la paix avec l\u2019accord de toutes les provinces.L\u2019Etat québécois doit reprendre entière et exclusive possession de la législation sociale, de tout ce qui relève de l\u2019éducation, de tout ce qui relève de l\u2019hygiène publique, de tout ce qui touche aux ressources naturelles.Le Conseil canadien des Arts doit être fractionné et remis aux provinces.Radio-Canada doit être remplacée, dans notre province, par Radio-Québec.Les droits de succession, l\u2019impôt sur le revenu des particuliers et des compagnies doivent être entièrement laissés à la province de Québec.Le droit fédéral de désaveu doit disparaître de notre constitution.La nomination des sénateurs, celle des juges de la Cour Supérieure et de la Cour d\u2019Appel doivent être faites par le cabinet québécois.Seuls les juges de droit québécois devraient juger les causes du Québec à la Cour Suprême du Canada.Dans les conflits d\u2019ordre constitutionnel entre le pouvoir fédéral et les Provinces-États, le tribunal devrait être composé des juges de la Cour Suprême et d\u2019un nombre égal de juges nommés par les Provinces-États concernés.Les matières de gouverne interne, comme l\u2019observance du dimanche et des fêtes d\u2019obligation, les loteries, etc., ne doivent plus être du ressort de la loi pénale.La loi des faillites doit relever des législatures provinciales.Une commission interprovinciale permanente doit être constituée, pour décider de l\u2019aide que les provinces riches peuvent apporter aux provinces moins fortunées, et pour préparer les rencontres au sommet avec le gouvernement fédéral. 30 L\u2019ACTION NATIONALE 4 EXERCICE DE LA SOUVERAINETÉ QUÉBÉCOISE La Province de Québec doit prendre le nom d\u2019État du Québec.Elle doit pouvoir proclamer sa non-belligérance en cas de conflit et pouvoir se déclarer, dès le temps de paix, zone désatomisée3.L\u2019État du Québec doit exercer pleinement tous ses droits.Il installera des bureaux d\u2019immigration partout où cela paraîtra nécessaire.Il doit adopter une vigoureuse politique familiale, sous l\u2019égide d\u2019un ministère.Il étudiera, de concert avec les grands corps intéressés, la possibilité d\u2019une réorganisation corporatiste de l\u2019économie nationale, selon les principes de la doctrine sociale de l\u2019Église.Il doit provoquer, autant qu\u2019il paraîtra sage, la transformation de nos matières premières sur le territoire du Québec plutôt que leur exportation à l\u2019état brut.Il créera un Office de la Langue française et accordera à l\u2019Académie canadienne-française un rôle éminent dans les matières de sa compétence.Il nommera des attachés culturels dans les pays où leur présence lui paraîtra opportune.» On le voit, il serait intéressant de dégager les convergences et les divergences entre ce manifeste de 1958 et le nationalisme des années 1960.On découvrirait aussi plus d\u2019une similitude avec la Souveraineté-Association ou, du moins, avec la «vraie confédération» de M.René Lévesque.6.La politique partisane Chez Robert Rumilly, le partisan a nui à la crédibilité sinon de l\u2019historien, au moins du nationaliste et du polémiste, surtout en raison du discrédit où étaient tombés l\u2019Union Nationale et son chef, usés par le pouvoir, aux yeux de beaucoup d\u2019intellectuels québécois.Deux raisons principales motivaient cet appui à l\u2019Union Nationale: elle était autonomiste et anticommuniste.Duplessis n\u2019était pas à proprement parler un nationaliste, et M.Rumilly en convenait , mais il représentait à la fois la résistance à la centralisation et le conservatisme.3.Cette idée porte la marque d\u2019André Dagenais.Elle ne correspond pas du tout aux conceptions de M.Rumilly, qui en souriait. ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 31 En 1956, M.Rumilly se fait publiciste.En vue des élections générales québécoises, il publie à compte d\u2019auteur Quinze années de réalisations, Les faits parlent, une défense et illustration de l\u2019Union Nationale, un éloge du premier ministre.En privé, M.Rumilly admettait volontiers que le premier gouvernement Duplessis (1936-39) n\u2019avait pas été un grand ministère, contrairement au second, de 1944 à 1959.Un jour, il m\u2019a même avoué qu\u2019il n\u2019avait pas toujours voté pour Duplessis, sans doute, par élimination, aux élections de 1935.Quoi qu\u2019il en soit, l\u2019ouvrage fait sourciller dans bien des milieux, nationalistes ou non.Jean Blain, dans l'Action Nationale de juin 1956, soutient que la louange est «manifestement trop servile pour n\u2019être pas vénale [.] Monsieur Rumilly est bien peu respectueux pour son oeuvre.On lui pardonnerait de louer son talent, mais on aimerait qu\u2019il le fasse avec moins d\u2019impudeur.On souhaiterait qu\u2019il prenne toutes les précautions pour dissocier dans l\u2019esprit du lecteur le Rumilly historien du Rumilly publiciste.» En octobre, Anatole Vanier, un ancien de VAction Nationale, protestera contre les accusations de Jean Blain et contre le noyautage de la revue, que déplore aussi Robert Rumilly, par la gauche nationaliste des Jean-Marc Léger et autres ejus,dem farinae.Que n\u2019a-t-on pas dit sur la participation de M.Rumilly à la politique partisane?Des amateurs de science politique-fiction se sont plu à l\u2019imaginer en éminence grise de l\u2019Union Nationale et en historiographe officiel \u2014 donc stipendié \u2014 de Maurice Duplessis.Les dénégations les plus expresses n\u2019ont rien pu y faire.En réalité, M.Rumilly n'a rencontré Duplessis que quelques rares fois.C\u2019est plutôt avec Camilien Houde, maire de Montréal, qu\u2019il était intime (encore ne faut-il rien exagérer).Il était aussi lié avec Sasseville Roy, député fédéral de Gaspé \u2014 un conservateur national, \u2014 et René Chaloult, député provincial indépendant.La principale intervention politique de la part de M.Rumilly au cours du second ministère Duplessis visait à endiguer la centralisation.Un groupe de nationalistes \u2014 la Ligue de l\u2019Autonomie des provinces \u2014 a pensé refaire l\u2019expérience du Bloc populaire, mais sans commettre l\u2019erreur, comme lui, de combattre sur deux fronts.Duplessis était autonomiste, on 32 L\u2019ACTION NATIONALE pouvait se cantonner sur la scène fédérale, là où il y avait péril.Pour réussir, il faudrait l\u2019appui de Duplessis.Quant au chef, il était tout trouvé: le populaire Camilien Houde.Or Duplessis et Houde étaient brouillés.M.Rumilly s\u2019est donc employé à réconcilier les deux hommes.Cette réconciliation réussie est racontée dans Maurice Duplessis et son temps (p.199ss).Elle remonte à 1947.La stratégie portait sur les élections générales provinciales de 1948, et fédérales de 1949.En échange de son appui, le groupe de Houde aiderait Duplessis de deux façons: d\u2019une part, la réconciliation avec Houde permettrait à ce dernier de mettre toute son influence à Montréal derrière les candidats de l\u2019Union Nationale; d\u2019autre part, une entente Chaloult-Duplessis assurant la réélection du premier et une campagne électorale axée sur l\u2019autonomie provinciale amadoueraient les nationalistes.La décision de Duplessis d\u2019adopter le fleurdelisé allait dans le même sens.Ce qui fut dit, fut fait, avec pour résultat un triomphe pour l\u2019Union Nationale et, pour les libéraux, la pire défaite de leur histoire.Restait maintenant à préparer les élections fédérales.Duplessis fit en quelque sorte faux bond et ne s\u2019engagea pas vraiment dans la lutte, pour ne pas nuire aux conservateurs et pour ne pas affronter carrément les libéraux fédéraux sur leur terrain.Ce fut un échec presque total.Camilien Houde, élu de justesse, humilié, fut nul à la Chambre des communes, où, autant dire, il ne siégea pas.M.Rumilly avait payé de sa personne par des causeries à la radio, réunies en brochure sous le titre Pages d\u2019histoire politique.7.Le service des régions et de la diaspora Deux autres dimensions de l\u2019oeuvre de Robert Rumilly doivent être soulignées: l\u2019une, très connue, est son tavail en vue de mettre en lumière l\u2019histoire des Acadiens et des Canadiens français de la diaspora; l\u2019autre, assez ignorée, est son engagement au service du développement régional.En 1955, pour le deuxième centenaire de la déportation, Robert Rumilly publie son Histoire des Acadiens, qui lui vaudra un doctorat honorifique de l\u2019Université Saint Joseph, au Nouveau-Brunswick (maintenant Université de Moncton).Après Rameau de Saint-Père, après Émile Lauvrière, il était ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 33 le troisième Français à offrir aux Acadiens une synthèse de leur histoire.Les dernières années de la vie de l\u2019historien seront d\u2019ailleurs consacrées à une nouvelle édition de cette histoire, complètement refondue et considérablement augmentée.Deux volumes ont paru: l'Acadie française en 1981 et l\u2019Acadie anglaise, dont l\u2019achevé d\u2019imprimer est du 7 mars 1983, veille de sa mort, à 85 ans.Quant à V Histoire des Franco Américains (1958), elle reste unique.Elle est, ou sera sous peu, traduite en anglais pour les jeunes générations franco-américaines.Signe des temps.Les Franco-Américains en sont réduits à la situation des Louisianais, telle que la décrivait Robert Rumilly: assimilation linguistique, mais fidélité folklorique \u2014 ou de ces Acadiens qui, anglicisés, restent Acadiens de coeur.L\u2019historien ne pouvait évoquer l\u2019asphyxie de la diaspora canadienne-française hors Québec sans que l\u2019émotion ne lui étreigne le coeur.M.Rumilly a aussi fait paraître des études régionales.Il a visité à peu près toutes les régions du Québec, même la Côte-Nord \u2014 même l\u2019Abitibi, avec son ami Ernest Laforce, grand colonisateur devant l\u2019Éternel.En 1945, il écrit pour le Soleil un reportage sur «la Beauce, une région de progrès» (25 août-7 sept.).Il s\u2019intéresse à un projet de canalisation du Richelieu et donne à la Presse, à l\u2019automne 1947, une série d\u2019articles sur le sujet, fait des causeries, essaie d\u2019intéresser les autorités.Mais ses régions de prédilection étaient la Gaspésie et les îles-de-la-Madeleine.Sur la Gaspésie, il prépare pour le Nouvelliste, de Trois-Rivières, puis le Soleil un grand reportage en plusieurs articles intitulé «Il faut développer la Gaspésie» (sept.1943-janv.1944).C\u2019est l\u2019origine d\u2019un livre publié en 1944: la Gaspésie, enquête économique.On sait que, pendant le premier ministère Duplessis, l\u2019économiste Esdras Minville a été chargé d une enquête sur les ressources des différentes régions du Québec, en commençant par la Gaspésie.On peut voir, dans l\u2019ouvrage de Robert Rumilly, comme une suite, un complément à cette enquête.Robert Rumilly a vraiment été de ceux qui ont tenté de sortir la Gaspésie de son isolement.Le 28 juin 1944, il témoigne à la Chambre des communes, devant le Comité spécial de la Restauration et du Rétablissement.Il vante le potentiel de la Gaspésie, attire l\u2019attention sur le problème numéro 1, celui des communications, lance un cri d\u2019alarme.Les échos s\u2019en 34 L\u2019ACTION NATIONALE répercutent dans l\u2019Histoire de la province de Québec: «Une autre région végète: la Gaspésie.Tristesse, pour l\u2019historien, de constater, de recensement en recensement, de répéter de volume en volume: En 1861, en 1871, en 1881, en 1891, en 1901, en 1911, en 1921, la Gaspésie végète» (t.25, p.37-38).En 1951, c\u2019est au tour des Îles-de-la-Madeleine, essai où sont présentées en 200 pages l\u2019histoire des îles et surtout l\u2019époque contemporaine, avec ses problèmes, ses défis.L'Histoire de la province de Québec dénonce elle aussi la misère, le servage des Îles-de-la-Madeleine.8.Les grandes études historiques Cette activité de polémiste, de grand reporter, d\u2019essayiste ne paraît nullement contrarier le labeur de l\u2019historien, qui reste d\u2019une admirable fécondité.En 1952, il fait paraître à l\u2019intention du public français, en quelque 500 pages, une synthèse de l\u2019Histoire du Canada.Deux bonnes biographies encadrent ce travail: le Frère Marie-Victorin et son temps (1949) et Henri Bou-rassa, la vie publique d\u2019un grand Canadien (1953, réédité en 1969).Il démontre dans ce dernier travail que le nationalisme de Bourassa était plus canadien que québécois, et qu\u2019il est arrivé à Bourassa d\u2019entretenir l\u2019équivoque.De nombreux travaux secondaires jalonnent aussi la période qui suit la seconde guerre mondiale: la Plus Riche Aumône (1946), une histoire de la Société Saint-Vincent de Paul au Canada; une Histoire de Saint-Laurent (1969), de Longueuil (1974), d\u2019Outremont (1975); une Histoire de l\u2019École des Hautes Études commerciales de Montréal (1967) et une autre du collège Notre-Dame, Cent ans d\u2019éducation (1969); Boscoville (1978), étude née de l\u2019estime de l\u2019auteur pour le fondateur, le P.Albert Roger, c.s.c.En 1975, paraît enfin Y Histoire de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, Des Patriotes au Fleurdelisé, 183^-19^8, dont le manuscrit attendait depuis longtemps de voir le jour.Puis viennent les grands ouvrages, dont l\u2019historien souhaitait qu\u2019ils fussent comme le couronnement de sa carrière.La biographie de Duplessis a déjà été mentionnée.Une nouvelle biographie de Mercier sort des presses en 1975.On a quelquefois reproché à Robert Rumilly d\u2019avoir consulté, pour écrire ses études historiques, les collections de journaux anciens et, plus ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 35 ou moins, imaginé le reste.C\u2019est là pure calomnie, dont fait justice une note placée par l\u2019auteur au début de la seconde édition de Mercier: «La première édition de Mercier date de 1936.L\u2019édition actuelle reprend des compléments apportés dans divers volumes de Y Histoire de la province de Québec et utilise un certain nombre de documents nouveaux.Les faits relatés sont entièrement authentiques, entièrement historiques.Rien n\u2019est inventé dans les scènes qui peuvent paraître prises sur le vif.En préparant la première édition, j\u2019ai beaucoup fréquenté et interrogé des contemporains de Mercier, parmi ses anciens secrétaires comme Arthur Bruneau, parmi ses anciens lieutenants et amis comme Raoul Dandurand et Rodolphe Lemieux, parmi ceux qui lui ont adressé des avertissements comme Calixte Lebeuf, parmi ses adversaires comme Thomas Cha-pais.J ai connu et interrogé son fils Honoré Mercier II, qui a laissé une réputation de gentilhomme.Je cite encore P.-A.Choquette, le juge Rivet, ancien député, Montarville B.de La Bruère, Arthur Delisle, ancien député mort quelques mois avant la première édition, Victor Morin qui a assisté, jeune notaire, à la rédaction du testament de Mercier et a bien voulu me communiquer ce qui ne dépassait pas le secret professionnel.» Le second Papineau (1977) transforme un livre de jeunesse paru en 1934 en une oeuvre de maturité, tout à fait caractéristique de la manière de l\u2019auteur.L\u2019historien a aussi raconté en détail 1 Histoire de Montréal (1970-74, 5 volumes), puis celle de la Compagnie du Nord-Ouest (1980), entreprise liée de si près à l\u2019essor de la métropole.Malgré la vue qui faiblissait, la fatigue qui commençait à peser, les inquiétudes que lui inspirait la santé de sa femme, l\u2019historien, plus qu\u2019octogénaire, ne pouvait s\u2019arracher à sa table de travail.En septembre 1980, un infarctus le cloue sur un lit d\u2019hôpital, puis le confine dans un fauteuil roulant.De se voir ainsi partiellement paralysé, condamné à l\u2019inaction, devait être une sorte d\u2019enfer pour lui, jusque-là si plein d\u2019allant et de tempérament si indépendant.9.Les relations avec VAction Nationale Si des collaborateurs de l\u2019Action Nationale ont traité assez durement Robert Rumilly, surtout au début de sa carrière, la majorité, la plupart du temps, appréciaient son oeuvre, en reconnaissaient la valeur et l\u2019utilité.Ainsi Arthur Laurendeau, 36 L\u2019ACTION NATIONALE esprit cultivé, souple, brillant, fait très bon accueil à l\u2019Histoire de la province de Québec dans la livraison de novembre 1941.On pourrait multiplier les exemples.Récemment, Jean Genest et Patrick Allen saluaient avec beaucoup de sympathie la parution, l\u2019un de Mercier, l\u2019autre de la Compagnie du Nord-Ouest.Cet intérêt est naturel et, jusqu\u2019à un certain point, réciproque.Le nationalisme et l\u2019anticommunisme rapprochaient Robert Rumilly et l'Action Nationale.Le radicalisme nationaliste de celle-ci \u2014 jusqu\u2019à l\u2019indépendance \u2014 l\u2019intransigeance antigauchiste de celui-là, prompt à découvrir en maints quartiers le pullulement sinon toujours de cryptocommunistes, au moins d\u2019inconscients fourriers de la révolution sociale, rétablissaient les distances.Chez M.Rumilly, elle était bien réelle la préoccupation suscitée par l\u2019effritement de la vieille société cana-dienne-française, le glissement à gauche de ses institutions et de ses intellectuels, toutes choses où il lisait les prodromes de bouleversements sociaux.Aussi a-t-il jugé parfois sévèrement les évolutions de la revue et de la ligue qui l\u2019édite.Dans l\u2019Infiltration gauchiste, il a dénoncé le noyautage de la revue et de la ligue: «Les gauchistes ont apporté la division, le désarroi dans la Ligue d\u2019Action Nationale comme partout où ils s\u2019introduisent.Et les patriotes doivent savoir qu\u2019en encourageant L'Action Nationale, comme en encourageant Le Devoir, ils ne servent plus, mais parfois desservent les causes qu\u2019ils aiment» (p.102).Il faut savoir que le drame de l'Action Nationale (comme de bien d\u2019autres publications indépendantes d\u2019action intellectuelle, désargentées par définition) est d\u2019avoir à chercher constamment un équilibre entre le désir légitime d\u2019assurer la survie et un plus grand rayonnement par la diversification des collaborateurs, d\u2019une part, et, d\u2019autre part, la nécessité de maintenir la cohérence doctrinale par la cohésion d\u2019un groupe trié sur le volet.Et cet exercice est encore compliqué par le conflit des générations, l\u2019opposition des modes intellectuelles et des sensibilités.M.Rumilly n\u2019ignorait rien de tout cela.On trouve, dans Chefs de file, un échange de vues intéressant, au sujet de l'Action Nationale, entre Lionel Groulx et Robert Rumilly: «J\u2019aurais pour ma part souhaité, dit ce dernier, une revue qui tout en cherchant à répandre une doctrine n\u2019en eût pas fait l\u2019objet unique de ses articles.Quelque chose comme la Revue Universelle de Jacques Bainville et d\u2019Henri Massis.On ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 37 n\u2019y perd pas une occasion de prêcher la bonne parole, mais les lecteurs y trouvent aussi une grande variété d\u2019articles: littérature, reportages, etc.On attire ainsi un plus grand public, des gens qui cherchent dans la lecture une détente.Et l\u2019on fait de nouvelles recrues; on fait acte de propagande.Alors qu\u2019un organe purement patriotique ne touche que les partisans, les convaincus.Ainsi l\u2019on manque de communication avec le peuple.» \u2014 «Eh bien, répond Groulx, cela aurait présenté des inconvénients.Cette formule nous eût privés de concours précieux.Pour recruter des partisans lointains, nous aurions peut-être failli à notre intention de grouper l\u2019élite et de la tenir en haleine.» 10.Les Muses Quand le vieux Marloch s\u2019est éloigné des côtes de la douce France, Robert Rumilly les a contemplées pour la dernière fois.Jamais il n\u2019a retraversé l\u2019Atlantique.Pourtant, ce n\u2019est pas faute d\u2019avoir voyagé.Il a sillonné le Québec, vu le Canada de Terre-Neuve à la Colombie Britannique.Il s\u2019est rendu aux États-Unis.L\u2019Amérique latine l\u2019a attiré: le Pérou, le Chili, le Brésil, où il a rendu visite au comte de Bernonville.S\u2019il n\u2019est jamais retourne en France, il a entretenu quelques belles amitiés avec des Français et des Françaises qui ont séjourné plus ou moins longtemps au Québec.L\u2019une de ces personnes a eu son heure de célébrité: Marie Le Franc, morte en 1964, dont le livre le plus connu ici est sans doute la Rivière Solitaire, dépeignant la vie d\u2019une famille de colons au Témis-eamingue, les Trépanier, pendant la Grande Dépression.Plus heureuse que son confrère en littérature, Marie Le Franc avait trouvé grâce devant Claude-Henri Grignon, ce qui n\u2019est pas peu dire.À l\u2019occasion, surtout dans sa jeunesse, M.Rumilly taquinait la Muse.De ces exercices d\u2019écriture, n\u2019est rien sorti de bien considérable.Pièces de circonstance, épîtres badines, petits morceaux héroï-comiques, chants d\u2019amour ou d'amitié, amu-settes de salon: peu nombreux, la plupart sont restés inédits.Les journaux en ont tout de même inséré quelques-uns, le Soleil, le Canada, qui, le 2 mars 1929, reproduit des vers offerts au juge Desaulniers.Tout cela manque d\u2019imagination, de souffle et de technique.M.Rumilly ne se faisait pas d\u2019illusions: 38 L'ACTION NATIONALE Ce sont vers de mirliton, Dira-t-on.Qu\u2019importe, puisqu\u2019on s\u2019en amuse.Faudrait-il que ma muse, Trottant par monts et par vaux, Montât sur ses grands chevaux?Mais parmi ces poésies, quelques-unes sont assez belles.A titre d\u2019exemple, ce poème, daté du 16 mai 1933 et dédié à Marie Le Franc.Ne l\u2019ayant trouvé publié nulle part, je le donne ici d\u2019après une copie dactylographiée que j\u2019en ai: UNE PIERRE DANS MON JARDIN Est-ce par jeu ou par colère, Par amitié ou par dédain, Que vous lançâtes une pierre Dans mon jardin?C\u2019était un galet de votre île, Que l\u2019océan avait roulé Pendant des milles et des milles, Comme dans ma tête indocile Craintes, projets, rêves mêlés, Les nuits blanches, en longue file, Font, défont, refont, pas à pas, Un chemin qui n\u2019en finit pas.Il était tout rond et tout lisse, Tout luisant aussi de reflets; Il avait un air de malice, Votre galet.N\u2019importe; à l\u2019endroit de sa chute Il est resté dans mon jardin; Loin de la rumeur et des luttes De l\u2019océan qui, parfois, brute, Se rue en un accès soudain, L\u2019écume au vent comme crinière D\u2019un étalon fou qui hennit, À l\u2019assaut des femmes de pierre, Des Ouessantines4 de granit.4.Allusion sans doute à Dans Vile, roman d'Ouessant, publié en 1932, chez Fasquelle, par Marie Le Franc, qui lui en avait offert un exemplaire avec ces mots: «A Robert Rumilly, à qui on peut écrire n\u2019importe quelle dédicace.En amie, Marie Le Franc.» Ouessant vient du breton Enez-Eussa, c\u2019est-à-dire île de l\u2019épouvante.Cf.Madeleine Ducrocq-Poirier, Marie Le Franc, Au-delà de son personnage, p.59-61. ROBERT RUMILLY, HISTORIEN ENGAGÉ 39 Dans mon jardin fleuri de roses, Parfumé de thym et de miel, Le galet, avant toute chose, Fut lavé, à petites doses, Par l\u2019eau du ciel.Et voici que, d'abord timides, Puis vivaces, drus et vaillants, Du coeur de ce caillou aride Surgirent en verdoyant Tige, branches, bourgeons et feuilles.\u2014«Vite, dites-vous, que j\u2019en cueille.» \u2014Pardon, il n\u2019est pas encor temps; Il faut que l\u2019arbuste barbare D\u2019une fleur de pourpre se pare; Et non pas au prochain printemps, Car cette fleur d\u2019amitié rare S\u2019épanouit tous les cent ans.Puis il y faut main délicate, Car, cet arbuste né soudain D\u2019une pierre que vous lançâtes Dans mon jardin, Ressemble fort à l\u2019églantine; Il y pousse aussi des épines.* * * Voilà un survol des plus superficiels.Dans le cas d\u2019une vie aussi bien remplie, on comprendra qu\u2019il ne pouvait en être autrement.Je n\u2019ai rien dit de deux ou trois livres; Canada (album bilingue préparé en collaboration avec Paul Bertin pour la Librairie Larousse); Artisans du miracle canadien (1936), en deux tomes, régime français, régime anglais.J\u2019ai passé sous silence une foule de collaborations à la Petite Revue, à la Revue Moderne, à Tradition et Progrès, au Journal d\u2019Agriculture, aux Cahiers de Nouvelle-France, au journal Notre Temps, et la liste pourrait s\u2019allonger.Des brochures encore; la Venté sur la Résistance et l\u2019épuration en France (1949), la Position des Nationalistes (1956), À propos d\u2019un mémoire «confidentiel», Réponse à MM.les abbés Dion et O\u2019Neill (1956). 40 L\u2019ACTION NATIONALE Renan souhaitait que l\u2019on mît sur sa tombe: Veritatem dilexi (J\u2019ai chéri la vérité).«Oui, j\u2019ai aimé la vérité; je l\u2019ai cherchée; je l\u2019ai suivie où elle m\u2019a appelé, sans regarder aux durs sacrifices qu\u2019elle m\u2019imposait» (Oeuvres complètes, t.1, p.850).C\u2019est la gerbe que nous laisserons sur celle de Robert Rumilly, l\u2019ami ou l\u2019adversaire loyal.Il s\u2019était donné une mission au service de la patrie québécoise, à laquelle il en était venu à s\u2019identifier si parfaitement.L\u2019honneur de sa vie aura été de l\u2019avoir remplie, telle qu\u2019il la voyait, avec constance et courage, jusqu\u2019au bout.Il a enrichi notre historiographie d\u2019une oeuvre abondante bien qu\u2019inégale, où ne manquent pas les études précieuses.Nous avons contracté envers lui une dette de reconnaissance, pour tout cela, et d\u2019abord pour nous avoir choisis. SOCIÉTÉ NATIONALE D\u2019ASSURANCES 425, ouest, boulevard de Maisonneuve, suite 1500 Montréal H3A 3G5 288-8711 CLAUDE-PIERRE VIGEANT traducteur et publiciste 604, rue Waterloo London \u2014 Ontario N6B 2R3\t\tJACQUES POITRAS YVES POITRAS Poitras.Larue Rondeau Inc courtiers en assurances 7190, bout St-Michel Bureau 101 Montréal H2A 2A5 376-1280 \t\t BIJOUTERIE POMPONNETTE Inc.Jean Brassard près\t\tHOMMAGE 256, rue Ste-Catherine Est Montréal H2X 1L4 288-3628\t\tD\u2019UN AMI \t\t BRISSON, GUERIN & ASSOCIES comptables agréés\t\tLAINE PAUL GRENIER ENR Spécialité lame du Quebec 5835 bout Léger Bureau 200 Montréal-Nord H1G 6E1 323-8602\t\t2301 est, rue Fleury Montréal H2B 1K8 388-9154 \t\t GUY BERTRAND, avocat BERTRAND, OTIS, GRENIER, BLANCHET\t\tEDOUARD ROY & FILS LTEE Quincaillerie en gros exclusivement 42 rue Ste-Anne, Suite 200\t\t4115, rue Ontario Est Montréal H1V 1J8 524-7541 42 L\u2019ACTION NATIONALE L\u2019imposture des libéraux fédéraux La dynamique de l\u2019inégalité économique au Canada par DENIS MONIÈRE, professeur en Sciences politiques à l\u2019Université de Montréal.Jadis, les intellectuels de Cité libre dénonçaient l\u2019immoralité politique de Duplessis, parce que ce dernier utilisait les ressources de l\u2019État et les services publics pour se faire du capital politique.Duplessis donnait à sa province des routes, des ponts, des hôpitaux.Il omettait de dire que cette générosité provenait des taxes des contribuables et que dans un État bien géré, ces services allaient de soi.De la même façon aujourd\u2019hui, les libéraux fédéraux tentent d\u2019acheter le soutien des Québécois au régime fédéral en faisant passer pour des faveurs et des privilèges des allocations de ressources qui sont normales et pour lesquelles nous payons des impôts.Ils pratiquent l\u2019achat de consciences à haute échelle.Il y a imposture car, derrière le miroir aux alouettes des avantages du fédéralisme, ils dissimulent le fait que les investissements stratégiques pour le développement économique se font ailleurs qu\u2019au Québec, ces choix stratégiques répondant à la logique de l'intérêt «national», c\u2019est-à-dire celui de la majorité, logique qui, jusqu\u2019à présent, a surtout profité à l\u2019Ontario.Je n\u2019ai pas l\u2019intention de présenter un bilan comptable du fédéralisme, car cette démarche occulte les rapports de pouvoir.L\u2019analyse coût-bénéfice est incapable de rendre compte de phénomènes complexes où s\u2019entremêlent des variables historiques, sociologiques, politiques et psychologiques.Elle ne permet pas de comprendre la dynamique de l\u2019inégalité économique au Canada.Il faut plutôt examiner les décisions relatives aux secteurs clefs de l\u2019économie, celles qui entraînent des effets structurels.S\u2019il faut en croire deux politicologues anglophones qui ne peuvent être taxés de partisanerie, Messieurs Posgate et DYNAMIQUE DE L\u2019INÉGALITÉ ÉCONOMIQUE AU CANADA 43 McRoberts, depuis le début du take off industriel au Canada, le Québec n\u2019a jamais réussi à rattraper son retard économique sur l\u2019Ontario.Cette inégalité s\u2019est manifestée par un taux de chômage plus élevé au Québec qu\u2019en Ontario et des salaires plus élevés en Ontario qu\u2019au Québec.1 D\u2019après les dernières statistiques fiscales, on peut constater qu\u2019au Québec, les Anglophones ont encore aujourd\u2019hui un revenu supérieur aux Francophones.L\u2019écart est considérable puisque la ville anglophone qui a le revenu imposable moyen le plus élevé est Hampstead avec $32,809, alors que la ville francophone qui a le revenu moyen le plus élevé est Cap Rouge, avec seulement $21,714.2 À chaque génération, on a proposé des solutions miracles pour changer notre situation économique.On nous a expliqué que pour combattre cette infériorité économique, il fallait parler anglais; nous avons appris l\u2019anglais.Il fallait former des élites économiques, nous avons formé des élites.Il fallait accumuler des capitaux, on a épargné.Il fallait devenir compétent, on s\u2019est instruit.Et aujourd\u2019hui, on se retrouve au même niveau d inégalité qu\u2019au début du siècle.On a tout essayé pour corriger cette situation, tout sauf le changement de régime politique.Alors qu on sait que dans toutes les économies modernes, c\u2019est le contrôle des ressources publiques qui permet d\u2019orienter le développement économique; au Canada, on nous dit que la nature du système politique, la distribution du pouvoir n\u2019est en aucune façon responsable des déséquilibres structurels entre les régions.Pour les fédéralistes, la dépendance politique ne peut être responsable du sous-développement économique du Québec.Mais ils sont incapables d\u2019expliquer pourquoi rien ne change.À bout d\u2019argument, les libéraux du Québec ont essayé depuis 1973 de se raccrocher à une thèse irréfutable.Nous étions victimes de la crise.Ils ne pouvaient rien fame pour le Québec, car la crise était mondiale, la relance économique ne dépendait pas d\u2019eux, il fallait attendre une conjoncture meilleure.Mais à la longue, cet argument, à force d\u2019être répété, perdait de son 1.\tK.McRoberts et D.Posgate, Développement et modernisation du Québec, Montréal, Boréal Express, 1983.2.\tLa Presse, 27 mai 1983. 44 L\u2019ACTION NATIONALE efficacité persuasive.Après dix ans on commençait à murmurer, à s\u2019impatienter et à remettre en cause leur compétence comme gestionnaires.Il fallait trouver un autre bouc émissaire.Les députés libéraux du Québec, après une longue réflexion, ont eu un éclair de génie.C\u2019était simple, mais il fallait y penser.Si l\u2019économie se détériorait au Québec, c\u2019était la faute aux péquistes et au gouvernement du Québec, qui avec son projet d\u2019indépendance faisait peur aux capitaux.La défense du fédéralisme méritait bien une bêtise ou une duperie de plus, peu importe que dans les faits ce soit le gouvernement fédéral qui contrôle les grands leviers de commande comme le budget, la politique fiscale, la politique monétaire, la politique tarifaire et j\u2019en passe.Ils avaient enfin compris la dialectique de leur chef, qui fonctionne à l\u2019inversion et à la diversion.La tactique de M.Trudeau consiste à renverser les rôles pour prendre ses adversaires en déséquilibre.Cette tactique l\u2019a bien servi au référendum.Souvenez-vous de la célèbre équation: un non = un oui, et on a pris des vessies pour des lanternes.Trois ans après le référendum, nous sommes obligés de constater que la manoeuvre des promesses référendaires n\u2019a été qu\u2019un écran de fumée.Les Québécois ont été trompés par les représentants du Canada.On leur a fait des «accroires» pour les amener à renoncer à leur émancipation.En disant non merci les Québécois n\u2019ont rien eu, merci.Les libéraux fédéraux ont trompé la population québécoise aussi bien sur le plan de la réforme de la constitution que sur les avantages économiques que devait procurer le fédéralisme.Les Québécois n\u2019ont eu ni la liberté ni la prospérité qu\u2019on leur avait promises.Non seulement le rapatriement de la constitution s\u2019est-il fait de façon unilatérale sans l\u2019accord du Québec, non seulement la nouvelle constitution prive le Québec de son droit de véto et refuse de reconnaître le caractère distinct de la société québécoise, mais de plus, au coup de force constitutionnel, a succédé le coup de force économique du gouvernement fédéral, qui s\u2019ingénie à affaiblir l\u2019économie du Québec, comme on a pu le constater récemment dans les dossiers de Québécair, de Madelipêche et avec le projet de loi S-31.Depuis le référendum, la dynamique de l\u2019inégalité économique continue à fonctionner au détriment du Québec.Dans le DYNAMIQUE DE L\u2019INÉGALITÉ ÉCONOMIQUE AU CANADA 45 système politique canadien, les régions économiquement en avance jouissent d\u2019un poids politique décisif qui ne cesse de s accroître, ce qui leur permet d\u2019influencer les décisions à leur avantage.Les décisions se prennent à Ottawa en fonction de 1 intérêt national et au nom d\u2019une stratégie économique qui vise la maximisation de la croissance nationale, ce qui a provoqué un processus cumulatif de croissance centré sur l\u2019Ontario.La présence de francophones au pouvoir à Ottawa n\u2019a pas empêché les disparités régionales de s\u2019accroître.Ce que nous investissons dans le système fédéral ne nous revient pas sous forme de développement économique mais sous forme d\u2019aide ou de compensation au sous-développement.Ce n'est pas tant au niveau des paiements de transfert aux individus que le Québec est défavorisé, car ces politiques s\u2019appuient sur des critères identifiables: être chômeur, être retraité.Ces politiques nous avantagent dans la mesure où nous sommes défavorisés par les disparités économiques.Autrement dit, Ottawa donne aux Québécois pour compenser les effets de sous-développement engendrés par ses politiques économiques.L\u2019économiste Pierre Fortin écrit à ce propos: «Il faut se rendre compte que la stratégie de développement industriel a pu créer des distorsions sérieuses dans les patterns régionaux de la croissance économique et qu\u2019elle a plus aidé à transformer le Québec en assisté social plutôt qu en une économie génératrice de son propre développement.» Les Québécois, pour ainsi dire, financent par leurs impôts les «cadeaux» que le fédéral prétend leur donner pendant que les élus du Québec à Ottawa soutiennent des politiques qui orientent le développement économique en faveur de l\u2019Ontario et des provinces de l\u2019Ouest.C\u2019est au niveau des politiques qui déterminent la structure économique du Canada que le Québec n\u2019a pas sa juste part.Ces politiques se traduisent par de nouvelles usines, une baisse du taux de chômage, la croissance des revenus des particuliers, ce qui rend moins nécessaires les paiements de transfert aux individus.Les politiques financières, commerciales et industrielles ne sont pas soumises aux débats publics.Elles sont élaborées en fonction des pressions discrètes des milieux d\u2019affaires.C\u2019est sur la face cachée des jeux de pouvoir que s\u2019oublient les intérêts du Québec.Au Canada, l\u2019État central détient les principaux 46 L\u2019ACTION NATIONALE instruments qui permettent d\u2019articuler une stratégie de développement économique.C\u2019est par la manipulation des dépenses publiques, de la taxation et de la masse monétaire que l\u2019État intervient comme régulateur de l\u2019économie.Ces interventions ne sont pas neutres.Elles favorisent les groupes sociaux et les régions qui comptent le plus politiquement.Cette dynamique de l\u2019inégalité économique qui confine le Québec au sous-développement et à la dépendance peut être illustrée par des exemples concernant les secteurs clés de l\u2019activité économique et les interventions stratégiques de 1 État fédéral.On pourra constater par cet examen que le gouvernement d\u2019Ottawa pratique une politique économique qui favorise le déplacement des activités productives vers l\u2019Ontario et l\u2019Ouest et qui laisse le Québec se débrouiller avec les méfaits de la désindustrialisation: le chômage.Dans de nombreux secteurs, le fédéral emploie deux poids, deux mesures, c\u2019est-à-dire qu\u2019il subventionne l\u2019activité économique à l\u2019Ouest de l\u2019Outaouais et il subventionne les chômeurs au Québec et dans les Maritimes.Il aggrave ainsi notre état de dépendance et maintient notre niveau de sous-développement.Il favorise le développement inégal.Voilà un des effets de la centralisation politique pratiquée par le gouvernement d\u2019Ottawa.Le favoritisme économique du fédéral L\u2019Ontario, plus souvent qu\u2019à son tour, obtient un traitement de faveur de la part des responsables fédéraux de la politique économique canadienne.Ce phénomène est très bien illustré par l\u2019action du ministère de l\u2019Industrie et du Commerce dans le dossier Volkswagen.Le gouvernement canadien, pour inciter cette entreprise à s\u2019établir en Ontario, lui a accordé une exemption de frais de douane représentant une perte de revenus annuels de 25 $ millions pour le Trésor canadien.Même les députés libéraux fédéraux ont été obligés d\u2019admettre que les hauts fonctionnaires de ce ministère avaient favorisé 1 Ontario au détriment du Québec.Ce favoritisme entraînera 1 $ milliard de ventes pour l\u2019Ontario et une perte de 2 000 emplois directs et 4 000 emplois indirects pour le Québec.Voilà une façon bien étrange de partager la prospérité du fédéralisme. DYNAMIQUE DE L\u2019INÉGALITÉ ÉCONOMIQUE AU CANADA 47 L\u2019industrie automobile L industrie de l\u2019automobile est un des secteurs où l\u2019inégalité est la plus flagrante.95% de l\u2019industrie automobile sont concentrés en Ontario.Ce déséquilibre est dramatique, car ce secteur économique est industrialisant.Il a des effets multiplicateurs, car il engendre d\u2019autres entreprises.Alors que le Québec consomme 25% des autos vendues au Canada, il y a au Québec seulement 5 520 emplois reliés à l\u2019industrie, comparativement à 95 039 emplois en Ontario (chiffres de 1976).Les récentes subventions accordées par Ottawa aux multinationales de l\u2019automobile ont accentué cette tendance à la concentration de cette industrie en Ontario.Au moment même où le gouvernement fédéral versait une subvention de 400 $ millions à Chrysler pour moderniser ses usines installées à Windsor, il refusait de financer deux projets d\u2019usines de pièces automobiles au Québec.3 Il faut aussi rappeler qu\u2019une subvention de 40 $ millions a été accordée à la compagnie Ford en Ontario et qu\u2019Ottawa a encouragé Volkswagen à s\u2019installer en Ontario.Pendant ce temps, le Québec se désindustrialise.Et pourtant, ces subventions à l\u2019Ontario proviennent en partie des taxes qui sont prélevées au Québec.Dans la logique du fédéralisme, nous finançons le développement économique des autres et nous obtenons en échange de l\u2019assu-î ance-chômage.Voilà pourquoi le fédéralisme encourage le développement inégal.Les dépenses en recherche-développement Ottawa privilégie aussi injustement l\u2019Ontario par ses dépenses dans le domaine scientifique.Ainsi, 52,6% des dépenses scientifiques fédérales se font en Ontario, comparativement à 10,2% dans le Québec.Ces dépenses ont des effets d\u2019entraînement considérables sur 1 économie, car elles créent des emplois lémunérateurs, des recettes fiscales, des innovations scientifiques et des investissements industriels.Le Québec est nettement défavorisé dans ce secteur, car selon les statistiques fédéiales publiées par le ministère d'État aux sciences et à la 3.La Presse, 10 juillet 1982. 48 L'ACTION NATIONALE technologie, le fédéral, en 1978-79, a dépensé per capita en Ontario 87,90 $ et seulement 36,39 $ au Québec.4 Il y a d\u2019autres exemples de cette iniquité.Ainsi, une étude des dépenses faites à l\u2019intérieur des établissements scientifiques fédéraux montre que le Québec reçoit une part encore plus faible des dépenses fédérales, soit 16,47 $ per capita, par rapport à 61,11 $ per capita dépensés en Ontario.Une étude récente démontre que c\u2019est au niveau du financement public de la recherche exécutée dans les laboratoires d\u2019État que la partie se joue, car les fonds publics que le fédéral investit dans les laboratoires de recherche représentent 0.37% du produit intérieur brut de l'Ontario, comparativement à 0.12% pour le Québec, qui arrive au dernier rang, après les Maritimes (0.48%) et les provinces de l\u2019Ouest (0.16%).5 6 Selon les auteurs de cette étude, la localisation des laboratoires de recherche est un facteur lourd qui influence de façon déterminante les disparités régionales dans le financement public de la recherche.1\u2019 Cette inégalité se traduit en termes d\u2019emplois.Sur les 22 775 personnes travaillant dans les établissements fédéraux, l\u2019Ontario reçoit 13 008 emplois, contre seulement 2 368 pour le Québec.7 Dans la distribution des contrats de recherche la part du lion revient aussi à l\u2019Ontario.Les derniers chiffres publiés révèlent une inégalité flagrante: «en 1981-82, le Québec a reçu moins de la moitié de la part ontarienne.»8 En mars 1982, l\u2019Ontario avait reçu 70% des sommes dépensées par Ottawa, ce qui équivaut à 8 fois la part du Québec.On peut aussi constater que 75% des contrats de recherche attribués par Ottawa à des Québécois vont à des anglophones.Ainsi les chercheurs francophones se retrouvent en chômage, parce que le Québec ne reçoit pas sa juste paît des dépenses fédérales pour la recherche 4.Le Devoir, 30 décembre 1981.5 Voir Robert Lacroix et Louise Seguin-Dulude, Les disparités intematio-' nales et nationales dans les efforts deR.-D: une explication de la situation canadienne et québécoise, Fonds FCAC, 1983, p.49.6.\tIbid., p.21.7.\t«La province française se classe même au dernier rang de toutes les régions canadiennes au chapitre des dépenses scientifiques effectuées à l\u2019intérieur de l\u2019appareil du gouvernement central.» Le Devoir, 9 octobre 1981.8.\tLe Devoir, 18 mai 1982. DYNAMIQUE DE L\u2019INÉGALITÉ ÉCONOMIQUE AU CANADA 49 scientifique.On doit aussi remarquer qu\u2019il y a une quasi absence de centres de recherche fédéraux établis en sol québécois.Malgré ce fait, dernièrement, le fédéral a décidé de déménager l\u2019Institut national de recherche en hydrologie de Hull à Saskatoon.9 La politique énergétique Dans un autre domaine stratégique pour le développement économique, celui de la politique énergétique, le bilan du fédéralisme est négatif si on examine les tendances à long terme qui révèlent les effets structurels de l\u2019inégalité des pouvoirs régionaux au Canada.Les ministres fédéraux ont utilisé l\u2019argument du pétrole, ressource non renouvelable, pour convaincre les Québécois des avantages du fédéralisme.Les discours référendaires des représentants du Canada ont occulté la réalité.Il faut savoir que de 1961 à 1973, les Québécois ont payé plus cher les produits du pétrole pour maintenir un prix pancanadien.Au lieu de payer le prix international plus bas pour le pétrole importé au Québec, les Québécois devaient payer le prix fixé par le fédéral, qui était plus élevé pour équivaloir à celui du pétrole de l\u2019Ouest canadien.Si les Québécois pendant douze ans ont payé leur pétrole 25 pour cent plus cher, depuis neuf ans ils le paient moins cher que le prix mondial.C\u2019est un juste retour des choses qui ne justifie nullement les discours dithyrambiques du ministre Lalonde, d\u2019autant plus qu\u2019il faut se rendre à l\u2019évidence: le prix du pétrole canadien ira rejoindre à brève échéance le prix international10.Il ne faut pas être grand clerc pour conclure que les élus libéraux à Ottawa ont aliéné nos droits collectifs pour un plat de lentilles.La fourberie du fédéralisme consiste à masquer la logique du système derrière les avantages à court terme.Les investissements du gouvernement fédéral dans le secteur énergétique défavorisent aussi le Québec et accroissent 9.\tLe Devoir, 22 novembre 1982.10.\tCette tendance a été confirmée par l\u2019annonce du prix du «nouveau» pétrole canadien, qui pourra atteindre 46,65 $ le baril brut, rendu à Montréal.Ainsi le pétrole albertain reviendra plus cher que Y Arabian light de l\u2019Arabie Saoudite, dont le prix au cours actuel de la devise canadienne serait de 40,20 $.Le Devoir, 31 décembre 1981. 50 L\u2019ACTION NATIONALE les inégalités dans le partage des richesses.Alors qu\u2019en matière énergétique rien n\u2019est fait pour le Québec, la manne d\u2019Ottawa apportait 8,4 $ milliards dans les provinces de l\u2019Atlantique et un Fonds de développement de 2 $ milliards pour l\u2019Ouest canadien.11 Les Québécois ont pourtant, en 1979-80, payé 500 $ millions pour développer les richesses naturelles de l\u2019Ouest, mais n\u2019ont rien reçu pour développer la Baie de James.Les députés libéraux ont utilisé à répétition dans leurs campagnes électorales la promesse de construire un super-port pétrolier à Gros-Cacouna pour relancer l\u2019activité économique en Gaspésie.Mais leur parole ne pèse pas lourd à Ottawa et il est fort probable que ce projet ne verra jamais le jour.La politique fédérale de l\u2019énergie fondée sur les méga-projets n\u2019a été qu\u2019un autre miroir aux alouettes, un mirage sur les glaces polaires.Elle n\u2019aura servi que de faire-valoir référendaire pour garder le Québec dans le Canada.Depuis, il y a eu l\u2019échec du Candu, la mort de Cold Lake, l\u2019abandon d\u2019Allsands, l\u2019échec de Syncrude, l\u2019arrêt du projet de pipeline de l\u2019Alaska.D\u2019autres belles promesses s\u2019envolent en fumée, puisqu\u2019Ottawa avait promis au Québec 2,2 $ milliards de retombées économiques.Le dernier lambeau de cette politique énergétique, Dome Petroleum, n\u2019a pu éviter la faillite que grâce à une injection de 500 $ millions de capital-actions du gouvernement fédéral.12 Cet investissement, décidé par le gouvernement, est en fait financé par les Canadiens et les Québécois qui paient une taxe d\u2019un cent sur chaque litre d\u2019essence.En aidant Dome, le gouvernement vient à la rescousse des banques canadiennes, qui risquaient d\u2019avoir à éponger une faillite de 8 $ milliards.Lorsqu\u2019il s\u2019agit des intérêts des multinationales, des banques ou de l\u2019économie de l\u2019Ouest, le fédéral est prompt à délier les cordons de sa bourse.Mais lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019entreprises du Québec comme Sidbec ou Québécair, le robinet des subventions ou des crédits se ferme ou on impose des conditions inacceptables.Pendant ce temps, au Québec, deux raffineries ferment leurs portes: Texaco et BP, ce qui réduit de 25% la capacité de raffinage du pétrole et fait perdre 1 000 emplois directs et indirects.Ainsi le Québec est progressivement privé de sa capacité 11.\tM.Nadeau, Le Devoir, 29 octobre 1980.12.\tLe Devoir, 20 mai 1982. DYNAMIQUE DE L\u2019INÉGALITÉ ÉCONOMIQUE AU CANADA 51 d\u2019auto-suffisance en produits pétroliers raffinés.Nous serons désormais obligés d\u2019importer ces produits.Selon les travailleurs unis du pétrole (local 9), cette diminution de capacité est une conséquence du Programme énergétique national du Canada13, qui tend à rapprocher les lieux de transformation des lieux d\u2019extraction.Pétro-Canada est responsable de la fermeture de BP.Cela signifie des pertes d\u2019emplois pour le Québec et des gains pour l\u2019Ontario.En 1970, le Québec possédait 55% de la capacité canadienne de pétro-chimie primaire.En 1981, il ne possède plus que 19,4% de cette capacité.Pendant ce temps, la part de l\u2019Ontario passait à 59%.Que s\u2019est-il donc passé pour que l\u2019Ontario devance ainsi le Québec dans ce domaine?Il s\u2019est passé que la Corporation de développement du Canada, société de la couronne fédérale qui a pour objectif de créer des entreprises dynamiques au Canada, a décidé, sous l\u2019oeil bienveillant de Marc Lalonde, que les investissements qu\u2019elle ferait iraient massivement dans les entreprises ontariennes de pétro-chimie.La CDC a donc investi dans les entreprises ontariennes, soit 800 $ millions dans Petrosar et 766 $ millions dans Polysar, ce qui a créé 3 000 nouveaux emplois en Ontario.Il semble bien que lorsqu\u2019il s\u2019agit de poser des gestes concrets pour stimuler l\u2019économie canadienne, le Québec ne fasse jamais partie du Canada.Les investissements importants se font toujours ailleurs qu\u2019au Québec.Alors qu\u2019en quelques semaines Ottawa a trouvé un milliard de dollars pour renflouer Dome, Québec attend depuis cinq ans le remboursement de 200 $ millions pour l\u2019usine d\u2019eau lourde de Laprade.Toutes ces injustices se commettent avec nos impôts.Mentionnons-en une dernière, pour conclure ce volet.Énergie Atomique Canada, qui est une entreprise fédérale, profite presque essentiellement à l\u2019Ontario.En effet, 76,6% des emplois de cette entreprise sont en Ontario, alors qu\u2019il y a seulement 230 employés au Québec, dont 80 sont francophones.Dans la période de récession que nous vivons, les impôts que les Québécois paient à Ottawa servent à créer des emplois à l\u2019extérieur du Québec.13.Mémoire soumis au gouvernement du Québec, novembre 1982. 52 L\u2019ACTION NATIONALE Le coup du F-18 Parlons maintenant du contrat du siècle accordé pour la construction des avions de combat F-18.Encore une fois, nous avons été trompés.En pleine campagne référendaire, alors que les Québécois étaient appelés à choisir leur avenir politique, les partisans du NON menèrent une opération d\u2019achat des consciences en mettant sur un des plateaux de la balance le contrat pour l\u2019achat des F-18.Les ministres Lalonde et Lamontagne promettaient des retombées de 1,57 $ milliard au Québec.Par un engagement solennel, on disait octroyer 50% des retombées totales au Québec, comparativement à 40% qui devaient aller à l\u2019Ontario.L\u2019industrie aéronautique était un des rares secteurs où le fédéralisme avait été rentable pour le Québec.Ce léger décalage reflétait notre avance sur l\u2019Ontario.Nous recevions notre juste part, compte tenu de notre position dans ce secteur.Mais les lendemains de référendum furent amers.Trois ans après la signature du contrat, on peut constater qu\u2019en dépit des engagements pris par les politiciens fédéraux, le programme d\u2019achat des F-18 qui, ne l\u2019oublions pas, est financé en partie par nos impôts, a finalement servi à renforcer l\u2019industrie ontarienne au détriment du Québec.Les dernières informations indiquent que les retombées au Québec seront de 25%, contre 70% à l\u2019Ontario.Les Québécois attendent toujours que le fédéral livre la marchandise promise, car compte tenu des promesses référendaires, le Québec accuse un déficit de $500 millions à ce chapitre.Pendant ce temps, les députés du Québec à Ottawa applaudissent à la dépossession de nos droits collectifs.Par leur inertie et leur soumission béate, ils participent à l\u2019affaiblissement politique et à la déstabilisation économique du Québec.A leurs yeux les intérêts du Canada passent avant ceux du Québec, à tel point que certains députés, élus au Québec, préfèrent payer leurs impôts en Ontario.Au nom des intérêts légitimes des Québécois, au nom de nos droits collectifs, nous devons combattre les partisans du Canada Bill, les responsables du sous-développement économique du Québec et les chantres de notre subordination collée- DYNAMIQUE DE L\u2019INÉGALITÉ ÉCONOMIQUE AU CANADA 53 tive.Si on veut mettre fin à la dynamique de l\u2019inégalité, si on veut être un jour un peuple souverain, il faut engager le combat sur la scène fédérale et donner à nos concitoyens l\u2019occasion de voter pour le Québec à la prochaine élection fédérale.Tant que nous resterons absents de ce champ politique, nous contribuerons à renforcer les adversaires de la souveraineté.Si nous luttons pour l\u2019émancipation politique du Québec, c\u2019est parce que nous croyons qu\u2019il y a un lien entre la structure politique et la structure économique et que la répartition des pouvoirs dans le système politique canadien est la principale entrave au développement du Québec.Si nous sommes souverainistes, c\u2019est parce que nous croyons que la domination politique entraîne des effets structurels qui ne peuvent être corrigés sans un changement de système.Tant que nous n\u2019aurons pas comme collectivité le contrôle des ressources publiques et du pouvoir politique, nous serons incapables de corriger les déséquilibres structurels de notre économie et d\u2019être responsables de notre développement. 54 L'ACTION NATIONALE HOMMAGE de la SOCIETE NATIONALE DES QUÉBÉCOIS DES HAUTES-RIVIERES ELLE FAIT PARTIE DU MOUVEMENT NATIONAL DES QUEBECOIS IMPRIMEURS LITHOGRAPHES CONCEPTIONS GRAPHIQUES L'atelier qui donnera à vos imprimés un caractère de distinction THÉRIEN FRÈRES LIMITÉE 8125.BOUL.ST LAURENT MONTRÉAL QUÉBEC H2P2M1 388 5781 Guy Bertrand, avocat Bertrand, Otis Grenier, Blanchet 42, rue Sainte-Anne, Suite 200, Québec \u2014 G1R 3X3.LES VOYAGES HONE INC.Albert Ricard, président et directeur général 1460, avenue Union «Heureux qui, comme Ulysse,\tMontréal H3A 2B8 a fait un long voyage»\t(514) 845-8221 ESCALADE LABORIEUSE D\u2019UN SOMMET! 55 Au pays de Québec Escalade laborieuse d\u2019un sommet! par ROGER DUHAMEL Il y a des querelles inscrites dans la nature des choses, elles sont en quelque sorte objectivement inévitables, malgré le souci de conciliation des partenaires en cause.Telle n\u2019est pas de toute évidence l\u2019opposition hargneuse des autorités fédérales qui s\u2019efforcent malicieusement de gommer le fait français en Amérique, en paralysant toute initiative québécoise visant à nouer des liens organiques et permanents avec la France.Est-il besoin de souligner que ce ne sont pas tellement les Canadiens de langue anglaise qui s\u2019emploient à cette besogne mesquine, mais nos propres compatriotes, désireux de faire oublier leurs lâchetés en entraînant tout un peuple dans la voie de leur démission et de leur reniement.Retour du serpent de mer On l\u2019aurait cru à jamais remisé aux oubliettes, le fameux projet d\u2019un Sommet francophone! C\u2019eût été compter sans la ténacité perverse du premier ministre canadien, toujours vigilant à maintenir le Québec dans l\u2019humiliation.C\u2019est donc à la conférence de Williamsburg que le serpent de mer a refait surface.Au cours d\u2019un entretien privé, MM.Mitterrand et Trudeau ont abordé la question; une source outaouaise a même laissé entendre qu\u2019une décision devait être prise incessamment sur la tenue de ces assises.Nous apprenions par la même occasion que M.Régis Debray, frère d\u2019armes du Che Guevara, promu conseiller du président français, s\u2019était rendu à Ottawa au début de l\u2019année afin de mettre au point les conditions de notre participation.On sait que l\u2019initiative d\u2019un tel rapprochement francophone revient à M.Léopold Senghor, ancien président du Sénégal devenu récemment le premier académicien français issu de la négritude dont il est l\u2019admirable chantre.Cette suggestion, 56 L\u2019ACTION NATIONALE lancée en 1980, a fait long feu, devant la position ferme de M.Giscard d\u2019Estaing qui soutenait que le Québec devait être un membre à part entière de l\u2019organisme en gestation.Il va de soi que le rouleau compresseur d\u2019Ottawa s\u2019apprêtait à laminer cette spécificité reconnue au Québec.Et l\u2019on parla d\u2019autre chose.L\u2019offensive est reprise aujourd\u2019hui.M.Trudeau, imperturbable, prévient qui veut l\u2019entendre qu\u2019il «ne discutera jamais de la représentation du Québec avec la France», ajoutant que «si on veut que le Québec soit là comme pays souverain, ce sera un obstacle.» Un obstacle créé de toutes pièces, bien entendu, et avec la plus mauvaise volonté du monde.Une nouvelle manoeuvre Pour mieux réduire l\u2019influence de notre province, une astuce commence à se faire jour.Nous avions toujours compris qu\u2019il s\u2019agissait à l\u2019origine d\u2019un Sommet centré sur la culture et la civilisation françaises.Le gouvernement central laisse maintenant entendre que cette rencontre de chefs d\u2019État ou de gouvernement inscrirait à son programme des problèmes de politique étrangère et d\u2019économie internationale.Il deviendrait ainsi plus facile d\u2019invoquer la constitution et la répartition des pouvoirs pour nous repousser en bout de table.Ce qui s\u2019appelle noyer le poisson! En face de ce nouvel assaut, le premier ministre Lévesque a réagi avec prudence et modération, espérant que son voyage en France lui offrirait l\u2019occasion de clarifier la situation.À son avis, il y aura lieu de décider de notre participation éventuelle ou de notre abstention, selon la façon dont les choses se présenteront, une fois dissipé le flou actuel.L\u2019attitude réservée de M.Lévesque s\u2019explique dans une bonne mesure par le silence de Paris au lendemain du battage fait au Canada au sujet des conversations de Williamsburg.Les vacillements suspects Sur ces entrefaites, la presse publie avec grand renfort de manchettes un document émanant du délégué général du Québec en France.Ce n\u2019est au fond que le rapport que tout chef de service doit transmettre chaque année à ses supérieurs sur son activité.Dans ce texte, M.Yves Michaud croit deviner chez ses interlocuteurs français de l\u2019agacement et de l\u2019impatience du ESCALADE LABORIEUSE D\u2019UN SOMMET! 57 fait que notre gouvernement s\u2019intéresse plus à la crise économique qu\u2019à notre avenir politique, c\u2019est-à-dire à l\u2019indépendance du Québec.Le délégué fait part à son ministre des ravages inquiétants qui résultent de l\u2019offensive fédérale en France et il redoute l\u2019émergence de cet élément nouveau dans la dynamique de nos relations avec Paris.Il devient urgent, lui semble-t-il, de définir une stratégie qui se consacre à maintenir nos positions présentes et à préparer un avenir conforme à nos voeux et à nos intérêts.M.Michaud fait-il preuve d\u2019un pessimisme excessif en décelant «des vacillements suspects» à la perspective du prochain Sommet?Dans les circonstances, l\u2019avertissement équivaut à un acte de salubrité.Au cours de son séjour officiel, M.Lévesque a récolté des assurances pondérées de la part de ses hôtes.La vérité oblige à reconnaître que le premier ministre Mauroy a été moins chaleureux et moins affirmatif que l\u2019année dernière.Bien entendu, il a réitéré gentiment qu\u2019il existe entre nos deux communautés «des liens qu\u2019aucune péripétie ne peut remettre en cause», mais la formule, vague à souhait.et à dessein, n\u2019est guère compromettante.Et puis, était-il opportun que M.Mauroy insiste sur l\u2019appartenance du Québec et de la France à «des ensembles géo-politiques différents», ce qui n\u2019a rien appris à personne, ou qu\u2019il rappelle lourdement que nos liens de famille ne doivent nuire en rien aux rapports franco-canadiens?Une esquive de M.Mauroy Des pressions ont dû s\u2019exercer sur l\u2019homme d\u2019État français, des pressions peut-être en provenance de l\u2019Élysée.Sans modifier son attitude circonspecte, il a su néanmoins se garder de tout faux pas.Il a jugé adroit, en conférence de presse, de noter que pour la France le Sommet n\u2019est pas un problème d\u2019actualité:
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