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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Novembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2001-11, Collections de BAnQ.

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[" L'Action Volume XCI, numéro 9, novembre 2001 Fusions municipales Les cités rouges I INI AT I ON ALE Directeur\tRobert Laplante Directrice adjointe\tLaurence Lambert Secrétaire administrative\tClaire Caron Comité de rédaction François Aquin, avocat Henri Joli-Cœur, administrateur Robert Laplante Lise Lebrun, animatrice communautaire Yvon Martineau, avocat Denis Monière, politicologue, Université de Montréal Pierre Noreau, Université de Montréal Michel Rioux Marie-Claude Sarrazin Pierre Serré Comité de lecture Claude Bariteau, anthropologue, Université Laval Jean-Jacques Chagnon Lucia Ferretti, professeure d'histoire, UQTR Alain Laramée, professeur, TÉLUQ Chrystiane Pelchat, enseignante Marc-Urbain Proulx, économiste, UQÀC Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal Paul-Émile Roy, écrivain Jean-Claude Tardif, conseiller syndical Prix André-Laurendeau, Membres du jury Monique Dumais Lucia Ferretti Daniel Thomas, professeur, UQAT Prix Richard-Arès, Membres du jury Roland Arpin Gérard Bouchard, directeur de l\u2019IREP, professeur UQAC Simon Langlois, sociologue, Université Laval Comptes rendus Paul-Émile Roy Couverture Françoise Bujold, Rêve 7, la ville, 1959, Musée des beaux-arts de Montréal, don de Mme J.C.Elliott Trudeau.Photo : Musée des beaux-arts de Montréal.425, boul.de Maisonneuve Ouest, bureau 1002, Montréal (Québec) H3A 3G5 Téléphone: 514-845-8533 - Télécopieur: 514-845-8529 Courriel: revuefë\u2019action-nationale.qc.ca - Site: http://www.action-nationale.qc.ca Envoi de Poste - Publications - Enregistrement N° 09113 « Nous reconnaissons l\u2019aide financière du gouvernement du Canada, par l'entremise du Programme d'aide aux publications (PAP) pour nos dépenses d'envoi postal » Volume XCI, numéro 09 novembre 2001 in LU OC /LU in UJ a IDITORIAL La confiance et le doute Robert Laplante Eh primeur Les porteurs de liberté Michel Venue 91 Débats Vers un projet souverainiste progressiste Gilbert Paquette Dossier Fusions municipales Les cités rouges Pierre Serré 99 Reprenons notre argent.Et changeons ainsi la donne politique.André Gaulin 15 Pour une Académie québécoise des sciences Cercle Godin-Miron 23 L'œuvre de Marcel Rioux La tentation de la totalisation Jean-Philippe Warren 27 Comptes rendus de lecture Folklore Louis Comellier, Éric Comellier, Dominique Comellier Éloge de la fragilité Pierre Bertrand Le catholicisme québécois Raymond Lemieux, Jean-Paul Montminy 139 140 141 Lectures 145 «Je me souviens», la construction d'un mythe Gaston Deschênes 47 116' anniversaire de sa mort Louis Riel ou le rêve inachevé Isrnène Toussaint 63 Le bulletin du lundi Courrier des lecteurs 151 159 2 in DC o LU u 97 Allard, Pierre, C.A.149 Bijouterie emblématique Lamond & fils 149 BLC Valeurs mobilières 46 Caisse d'économie des travailleurs de Québec 144 Cap-aux-Diamants 62 CSN 144 Collectif pour une loi sur l'élimination de la pauvreté 21\tDevoir, Le 22\tFondAction C4 Fonds de solidarité 161 Laboratoire Dr Renaud 90 Loto-Québec 97 Mouvement national des Québécoises et Québécois 150 Optimum, Gestion de placements C3 Optimum placements 167 Optimum, Société d'assurance 161 Poitras, Larue & Rondeau inc.161 Sansregret, Taillefer et Associés 97 Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal 97 Société Saint-Jean-Baptiste du Centre du Québec 149 Syndicat des employés de magasins et de bureaux de la SAQ 149 Translatex Communications + 167 Veilleux, Marc, Imprimeur Inc.2 \u2022\u2022\u2022 L\u2019ACTION NATIONALE La confiance et le doute Robert Laplante Il y a vingt-cinq ans le Parti Québécois prenait le pouvoir.La chose avait fait l'effet d'un coup de tonnerre dans le plus meilleur pays du monde, semé la stupéfaction dans l'élite anglo-montréalaise et déclenché chez les souverainistes une vague d'enthousiasme sans précédent dans l'histoire politique de la province de Québec.Il y avait bien eu l'élection de Jean Lesage et l'épisode de la nationalisation de l'électricité Mais là, les choses étaient différentes, elles prenaient une autre dimension : le nationalisme canadien-français venait de muter.On peut bien vouloir établir une continuité avec la Révolution tranquille en ce qui concerne l'administration des choses, mais une rupture venait bel et bien de se produire dans la représentation de notre peuple.La Charte de la langue française allait agir comme un puissant catalyseur de la mutation identitaire et susciter l'émergence d'une perception de majoritaire chez soi qui allait profondément bousculer la culture jusque-là marquée du fer rouge de l\u2019humiliation minoritaire.Cette rupture allait permettre à L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 3 toute une génération de naître et grandir dans la quasi-normalité de sa langue.Mais tout cela n'était que temporaire et bien fragile.Le gouvernement Lévesque, qui a lancé de nombreuses réformes pour pallier aux urgences d'une société que les défilades de Robert Bourassa avaient conduit dans des impasses glauques, allait vite se heurter aux limites de la marge de manœuvre autorisée au gouvernement de la province.Il est très tôt devenu évident que le «bon gouvernement » était condamné à s'agiter sur l'accessoire et qu'il ne pourrait guère toucher aux dimensions stratégiques de la minorisation dans laquelle le Canada n'a jamais cessé de vouloir enfermer le Québec.Le gouvernement Canadian n'a donc eu de cesse de tout mettre en œuvre pour saper les bases juridiques de la Charte et de s'allier aux groupes et composantes les plus hostiles au Québec français pour monter à l'assaut de sa légitimité afin d'éroder sa charge symbolique.Il y a toujours eu un décalage entre le rythme des effets de la Charte sur la génération montante et celui des manœuvres de mise en échec.Mais l'écart ne doit abuser personne : le statut de province est inconciliable avec la normalité du français au Québec.Les contorsions du Rapport Larose ne sont que l'illustration ultime de ce qui s'est enclenché avec la promulgation de la Charte elle-même.Le gouvernement Lévesque aura eu beau essayer, le Canada allait brutalement lui faire sentir que sur l'essentiel, sur les dimensions stratégiques, il ne reculerait devant rien.C'est avec les dépenses faramineuses de la campagne référendaire de 1980 et le mépris de la loi québécoise sur les consultations populaires que le Parti Québécois allait cruellement l'éprouver et se faire enfermer dans la logique provinciale.Le mouvement souverainiste aura eu d'autant plus de mal à prendre toute la mesure des conséquences sur son action de cet enfermement que les fédéralistes québécois ont toujours refusé de prendre acte de ce que le référendum 4 \u2022\u2022\u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Éditorial de 1980 avait inauguré.Avec l'échec de Meech, et surtout avec la réaction du Parti libéral au Rapport Allaire qui en découlait, il est devenu évident que pour l'establishment des partis et pour une part importante de l'élite d'affaires, il n'y a aucun prix, aucun coût assez élevé, aucune perte assez grave pour remettre en cause le lien canadien.Cette démission devant les intérêts nationaux du Québec allait culminer avec la sale campagne référendaire de 1995 où rien n'a répugné aux fédéralistes.Et surtout, elle allait profondément marquer les lendemains : Lucien Bouchard aura été l'incarnation même de ce refus de composer avec cette démission tragique.Sa gouverne velléitaire, toujours à la recherche du compromis pour courtiser l'establishment pour mieux tenter de séduire les «mous», n'aura eu d'effet que d'enfermer son gouvernement dans l'accessoire.Un accessoire où les fédéralistes se complaisent et dans lequel ils étaient satisfaits de le voir s'agiter pendant qu'Ottawa déployait son plan B pour une bataille à finir.Pendant surtout que tous les partis fédéralistes acceptaient la chose, pliaient l'échine, consentaient.Avec C-20 il paiera le prix de sa candeur : la logique provinciale ne fait que donner prise à la minimisation des pertes.Loin de mobiliser les citoyens hésitants, elle les conforte dans la banalisation du renoncement à leurs propres attentes.La résignation que sa politique a induite aura fini par avoir raison de lui.Les souverainistes l'auront suivi trop loin et trop longtemps.Le gouvernement Landry doit vivre avec un lourd héritage, englué dans un mandat provincial qui a littéralement fait éclater la conjoncture de mobilisation de 1995.On attend encore les actes de dépassement, les gestes qui nous permettront de croire qu'il s'affranchira.Il faut espérer qu'il le fera parce que la conjoncture politique est fort inquiétante.Le Parti Libéral du Québec est d'une inqualifiable vacuité.Et le Québec ne peut plus souffrir L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 5 plus longtemps de s'enliser dans la logique provinciale.C'est une logique contraire à nos intérêts nationaux.Il y a quelque chose de scandaleux à voir les commentateurs et analystes politiques s'épivarder dans les médias en qualifiant de boulet l'option du PQ sans s'émouvoir du péril que fait courir au Québec un PLQ sans autre programme que celui de la soumission inconditionnelle à l'ordre Canadian.Un PLQ vénal au point de ne même plus chercher à nous ménager les honneurs de la guerre.Un parti qui se contentera de tirer sa part de frime dans la minorisation définitive du Québec que nous prépare d'ores et déjà un Canada plus décidé que jamais à ne plus se laisser remettre en cause par notre différence.Toute la culture politique du Québec est marquée par cette hypocrite et cynique posture de l'Opposition officielle, tout cela dénature vicieusement la saine alternance des partis au pouvoir.Cela inflige, en outre, des distorsions malsaines au débat public en brouillant sans cesse les perspectives dans lesquelles doit se définir l'intérêt collectif.Il aura fallu vingt-cinq ans pour que le mouvement souverainiste éprouve, sur le terrain, toutes les limites de ses propres ambivalences à l'égard de la gouverne provinciale.La chose n'aura pas été vaine puisque ses appuis n'ont cessé d'augmenter et de se solidifier.Ces dures expériences n'auront pas été sans meurtrissures.Nous sommes mieux à même maintenant de prendre la mesure du grand arrachement qu'il faudra collectivement parvenir à accomplir pour accéder à la plénitude de notre destin.C'est dans les derniers mètres de l'ascension, tout prêt du but, que l'alpiniste éprouve les incertitudes les plus cruelles.Il n'en vient à bout qu'à force de courage et en misant sur la confiance dans les moyens qui, malgré la difficulté de la position qu'il occupe au plus fort de son doute, lui ont néanmoins permis de s'y rendre.0 6 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Vers un projet souverainiste progressiste Gilbert Paquette* Le départ de Lucien Bouchard a replacé de nouveau le Parti québécois face à son option et à son projet de société.Plutôt que d'imposer une nouvelle stratégie démissionnaire à son parti, M.Bouchard a eu l'honnêteté et la lucidité de poser un geste qui nous interpelle tous et qui peut mobiliser de nouvelles énergies, voire de nouveaux et nécessaires engagements.Le problème est de taille ! Cinq années de gestion de l'État québécois depuis le référendum de 1995 ont permis certes, un rétablissement indispensable autant que difficile des finances publiques, particulièrement dans un contexte provincial, mais en laissant dans son sillage des clivages de société, un désengagement et une certaine méfiance envers la politique en général.Le recul apparent du Bloc québécois au * Co-auteur de l\u2019ouvrage L'Option, membre du comité de stratégie de la campagne référendaire de 1980 et ministre de la Science et de la Technologie dans le gouvernement Lévesque, l\u2019auteur dirige actuellement le Centre inter-universitaire de recherche sur le télé-apprentissage.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 7 Débats dernier scrutin fédéral, un des éléments déclencheurs de la décision du premier ministre, s'explique par cette désaffection à l'égard de la politique et l'absence d'enjeux véritablement mobilisateurs.Devant cette situation, inquiétante si elle devait perdurer, comment faire progresser le Québec vers le contrôle de son avenir collectif, dans le nouveau contexte de mondialisation, de l'économie comme de la pauvreté, de ce début de XXIe siècle ?L'illusoire sortie de secours Je suis étonné que, comme en 1985, certains se mettent à la recherche d'une sortie de secours, en quelque sorte, un « beau risque » renouvelé.Il n'y a plus aucune ouverture au Canada anglais sur cette question : l'égalité des provinces, les programmes « nationaux » dans les champs de compétence des provinces, le refus de reconnaître le peuple québécois, reçoivent l'appui majoritaire de la population hors Québec et cette situation ne changera pas ! Toute recherche de fédéralisme renouvelé, de rapatriement partiel de pouvoirs ou de statut particulier, n'est tout simplement plus crédible.C'est ce que Jean Charest a très bien compris, lui qui ne vise rien d'autre que d'éphémères « arrangements administratifs».Que dire alors d'une telle proposition venant d'un gouvernement issu d'un parti indépendantiste ?Celui-ci aurait l'air de camoufler un agenda caché.En fait, ce serait une démission qui enlèverait toute crédibilité à notre option.Nous n'avons pas à chercher une sortie de secours ! S'il faut sortir de quelque chose, c'est bien de notre statut actuel de dépendance politique qui bloque l'essentiel des démarches solutions à nos problèmes de société.La souveraineté n'est pas un cul-de-sac, encore moins une idée dépassée.Deux mouvements 8 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Débats parallèles régissent toutes les régions du globe : l'émancipation nationale des peuples et la constitution de grands ensembles économiques.Partout dans le monde, les fédérations créées au XXIe siècle se défont, cédant la place aux associations d'États souverains.À ces États d'agir selon les besoins de leur population, sur le plan national, comme sur le plan supranational.La souveraineté: option positive Reconnaissons un certain désintérêt de la population à l'égard du politique en général et de la question nationale en particulier.Cette situation est réversible.Elle n'est que le résultat de cinq années, occupées principalement à l'assainissement des finances publiques, ponctuées à l'occasion de professions de foi souverainistes et de critiques des empiètements d'Ottawa dans les champs de compétence du Québec.Mais cette critique négative ne démontre pas en soi la nécessité de la souveraineté.Elle finit à la longue par apparaître davantage comme une querelle de politiciens, une querelle de drapeaux.Notre situation de dépendance place automatiquement tout gouvernement du Québec, même souverainiste, sur la défensive.Or, il faut reprendre l'offensive.Ceux qui, au Parti québécois, caressent l'idée d'une sortie de secours axée sur le rapatriement d'un ensemble partiel de compétences cherchent honnêtement à dénouer l'impasse actuelle en recentrant le débat sur le contenu de la souveraineté, sur les outils collectifs requis pour s'attaquer à la solution de nos problèmes de société.Ils ont raison sur ce point II faut en effet reprendre la pédagogie de la souveraineté comme option positive.Que peut-on faire, dans un contexte d'État souverain, qu'il est difficile ou impossible de faire maintenant ?L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u20229 Il faut contrer par l'action gouvernementale et la mobilisation du parti, le refrain fédéraliste « le peuple ne veut plus entendre parler de constitution, il veut entendre parler des vrais problèmes ».Cette tentative de dissocier la question du statut du Québec de la solution de problèmes réels a été reprise à satiété, parfois jusque dans nos rangs.La population ne voudrait plus entendre parler de souveraineté, alors parlons d'autre chose, comme s'il n'y avait pas de lien entre cet « autre chose » et nos moyens collectifs d'action ! C'est aussi ce qu'on disait avant le référendum de 1995 et pourtant, avec une participation record de 94%, nous avons recueilli plus de 49% des appuis.Alors, il est plus que temps de reprendre la pédagogie de la souveraineté d'une façon positive, en démontrant qu'elle est non seulement possible, mais nécessaire et indissociable d'un progrès de société.En politique, deux ans est une éternité et il est possible de renverser la situation, à certaines conditions évidemment.Un projet collectif progressiste est incontournable Nous n'avons pas à remettre en question un produit, ou plutôt un projet, qui n'a pas été mis de l'avant depuis trop longtemps et que beaucoup ne connaissent pas ou ne reconnaissent plus.Le projet, ce n'est pas la souveraineté « statue », mais la souveraineté statut politique, la souveraineté comme moyen d'orienter nos ressources financières collectives, de gérer nos capacités législatives, d'assurer notre présence sur le plan international à l'heure de la mondialisation.Quelle que soit la génération de souverainistes, mais particulièrement chez les jeunes, on retrouve 10 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Débats une saine impatience face au sur-place actuel, face à l'absence de plan de lutte à la pauvreté, face à la fuite de l'épargne québécoise ou à la diminution du contrôle québécois dans plusieurs secteurs de son économie, face aussi à certains effets négatifs de l'économie libérale.11 n'est pas suffisant de dire qu'il faut remobiliser le Parti québécois.Il suffit d'ailleurs de consulter le site Internet du PQ pour constater que beaucoup d'efforts ont été faits en ce sens.Mais ces efforts risquent de rester sans lendemain si le gouvernement du Québec n'arrive pas à renouer avec les forces vives du Québec, à offrir, comme dans les quinze premières années de l'histoire du parti, un véhicule politique aux projets de société qui émergent dans divers secteurs de la population, à leur offrir surtout des moyens de les réaliser ! À partir de maintenant, chaque projet de loi.chaque politique, chaque ensemble de mesures pour- rait être construit dans la perspective d'un projet national et non d'un projet provincial.On pourrait mettre en marche les mesures qui peuvent être engagées dès maintenant, dans le cadre provincial, tout en mettant en évidence ce qui ne peut être fait que dans le cadre d'un État souverain.Non pas des demi-mesures, mais des actions qui ne franchiront que la moitié du chemin jusqu'à ce que nous ayons les moyens de les réaliser pleinement.À commencer par la lutte à la pauvreté ! La marche internationale des femmes de l'automne dernier a fait la preuve qu'il est possible de créer un vaste mouvement de mobilisation et de solidarité sociale autour d'une question fondamentale comme celle-là.Le « cahier de sensibilisation et d'éducation aux revendications québécoises » représente un ensemble impressionnant de propositions qui méritent autre chose L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 11 qu'une hausse de 10% du salaire minimum.Il faut une véritable politique gouvernementale anti-pauvreté, laquelle se trouve d'ailleurs inscrite dans le programme du Parti québécois.Notre gouvernement devrait y répondre par un vaste programme rejoignant tous les secteurs de notre vie collective.La solution de ce problème d'équité sociale passe par un ensemble de mesures dont on parle depuis longtemps : politique de plein emploi, support à l'économie sociale, mesures agressives de formation et de recyclage, politiques fiscales et revenu minimum garanti.Ces mesures demandent une concentration de ressources financières et de capacités législatives largement inaccessibles à un État provincial qui confie la moitié de ses impôts à un gouvernement fédéral, gaspillés dans des dédoublements coûteux et des politiques contradictoires.Pouvons-nous imaginer un seul instant que le Canada anglais de Jean Chrétien et de Stockwell Day pourra le faire à notre place ?La lutte à la pauvreté passe par le développement de l'économie.Des mesures importantes de développement scientifique et technique, de formation de nouvelles compétences, de développement de la nouvelle économie, de revitalisation des régions, ont été entreprises.Cette démarche nécessite des investissements considérables publics et privés, ainsi qu'un contrôle direct de nos compétences internationales.Un État québécois souverain pourrait participer directement aux forums internationaux, non seulement pour développer l'économie, mais aussi pour contribuer à orienter, avec d'autres États progressistes, le mouvement irréversible de mondialisation vers le maintien du rôle des États, vers des préoccupations d'équité sociale et de protection des ressources et des milieux de vie, vers un respect de la diversité culturelle.12 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Débats Lier la souveraineté à un projet de société progressiste, c'est placer la souveraineté au cœur de l'évolution d'un peuple dont le projet de société se construit dynamiquement, à travers le processus démocratique, à partir des plans de route proposés par un grand nombre d'intervenants.Le Parti québécois a son programme qu'il élabore et transforme à chaque congrès depuis sa fondation.Les autres partis politiques, les associations syndicales ou patronales, les organismes communautaires, le mouvement féministe, les groupes écologiques ont également le leur.Il y a cependant des questions qui font un large consensus, dont celles que je viens d'évoquer.La vraie question est la suivante : quel régime politique est le plus adéquat pour réaliser l'une ou l'autre des visions qui sont proposées par différents groupes dans la société ?Une démarche mobilisatrice Cela m'amène à la question de la démarche.Il serait contre-productif d'avancer maintenant un échéancier précis.Cela peut se faire par référendum, avant, après ou en même temps que la prochaine élection.Une chose est certaine toutefois : il faut éviter que le Parti québécois ne recommence à faire des élections comme si la bonne gestion du Québec était indépendante de la question nationale.Le discours « voter maintenant pour un bon gouvernement, on vous consultera plus tard sur notre raison d'être comme parti politique » marginalise la seule voie d\u2019avenir possible pour le Québec.La seule façon d'élargir les appuis à la souveraineté est de la proposer, avant, pendant et après les élections, en liaison avec des projets concrets de progrès social, économique, culturel et démocratique.L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 13 L'association économique plus large dont fait partie le Québec via l'ALENA, et la décision de la Cour suprême sur la légitimité de la sécession du Québec, sont certes des éléments favorisant notre option.Pour convaincre les Québécois et les Québécoises qui s'opposent à la centralisation à Ottawa et rêvent d'une mythique troisième voie, il faut aller plus loin et permettre l'expression du large consensus qui existe sur la question des pouvoirs du Québec, et ce au delà des lignes de parti.Nous avons une liste complète de pouvoirs à rapatrier.D'autres ont une liste plus courte qu'ils sont bien incapables d'obtenir.C'est là-dessus, sur le contenu des compétences nationales, que l'on peut tenir un référendum gagnant.Il faut proposer une démarche qui garantisse de faire aboutir la question nationale.Le seul choix qui ne dépende que de nous, c'est celui de la souveraineté.Notre société est devant un choix qui pourrait être le dernier qui lui soit offert.Les questions qui confrontent les nations aujourd'hui nécessitent, plus que jamais, une étroite coordination des relations internationales, des politiques de développement économique, social et culturel, ainsi qu'une cohérence dans les investissements publics.Demain, en l'absence d'un statut d'État souverain, les pressions de la société de l'information, de la mondialisation de l'économie, seront telles qu'on s'habituera très vite à voir nos problèmes principaux réglés à Ottawa ou ailleurs.La question posée il y a quelques années par Jacques Parizeau est toujours d'actualité.Où voulons-nous mettre notre capitale : à Ottawa ou à Québec ?De la réponse à cette question dépend notre avenir, soit comme minorité de plus en plus coupée des grands centres de décision, ou soit comme peuple, capable d'exercer un contrôle sur son avenir.0 14 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Reprenons notre argent.Et changeons ainsi la donne politique.André Gaulin* Je suis de ceux et celles qui sont pressés de régler la question nationale.Quelqu'un m'a même reproché d'avoir affirmé que j'avais hâte que nous soyons un pays souverain pour que nous parlions d'autre chose, que nous puissions bouger, vivre en toute exclusivité et pas comme dans un film états-unien se passant au Texas avec doublage français de l'Hexagone.Peut-on imaginer plus grande distorsion ?Pourtant, je dois constater à la lumière des dernières partielles que l'avenir est un peu bouché.Et « bushé » aussi, si l'on tient compte des événements internationaux et de l'immense état de peur que la presse dite libre est en train de créer.Le proverbe, lui, dit de « faire contre mauvaise fortune bon cœur» soit de tirer le meilleur profit d'une situation québécoise et internationale qui ne semble pas nous favoriser ou qui, du moins, nous rejette momentanément * Écrivain L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202215 dans l'ombre.Encore plus dans la marge de l'histoire que d'habitude.Constatons en premier lieu qu'une majorité de Québécoises et de Québécois ne semblent pas vouloir à court terme d'un troisième référendum.Une majorité, c'est une majorité.Pour nous comme pour Ottawa, le mauvais joueur, c'est 50% plus une voix.Or il y a la farouche et militante opposition des fédéralistes purs et durs qui tourne autour de 40% dans laquelle figurent pour l'instant tous les députés libéraux du Québec - le Bloc canadien de l'Assemblée nationale - et ceux de Jean Chrétien.Ils sont ainsi aux antipodes des souverainistes ou indépendantistes convaincus et pressés par le temps, mais beaucoup plus critiques et exigeants, gens d'idées plus que d'intérêts, qui forment aussi un autre 40% de la population québécoise.Entre les deux, plus ou moins 20% de nos compatriotes appartiennent au vote fluctuant, - appelé « mou » par des sondeurs, - la balance du pouvoir, c'est le cas de le dire ! Des citoyens et citoyennes qui n'ont pas toujours le temps ou l'envie de lire les lettres de Stéphane Dion, qui aiment bien Félix (Leclerc) et René (Lévesque) sans avoir la profonde conviction qu'il aurait fallu leur dire oui.Du moins pas tout de suite.Comme le laissait à entendre Éric Schimmer dans son très bel essai sur le Syndrome des Plaines d\u2018Abraham, la vie de ceux-là et celles-là, ce 20% de citoyens qui ne veulent pas maintenant d'un autre référendum, serait tellement facilitée si le Canada les mettait tout simplement à la porte comme le proposait d'ailleurs Reed Scowen dans son essai trop mal reçu et intitulé le Canada sans le Québec.De la façon, ces honnêtes citoyens indécis, dont l'ambivalence est ballottée par la publicité subliminale du fédéral ou par l'actualité politique québécoise, tantôt plus portés sur la souveraineté et tantôt refaisant acte d'amour aux symboles canadiens, ceux-là même qu'ils ont donné à l'Autre qui voulait se différencier du voisin du sud, n'auraient pas à 16 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Reprenons notre argent.Et changeons ainsi la donne politique choisir.Oui, oui, enfin, eux et les leurs du Québec qui ne sont jamais contents, eux qui boudent les conscriptions, eux qui se veulent toujours un peu distincts, on les virerait tout simplement.On leur dirait clairement et une fois pour toutes : « On ne vous aime pas.Vous nous donnez de l'urticaire - c'est pourtant la bonne couleur ! On vous offrait une assimilation gentille, sans brusquerie, qui vous rendait supérieurs ainsi que le proposait Lord Durham.Vous ne voulez jamais rien comprendre.Vous êtes de mauvais coucheurs.Dehors ! » Exactement comme cela se fit, avec beaucoup plus de tataouinage et d'hypocrisie, en juin 1990, quand le Canada anglais, par personnes interposées, disait non aux timides conditions de Meech, pourtant celles de la rhétorique forcée du retour du Québec qui signerait son adhésion au Canada Bill infâme de 1982, « dans l'honneur et la dignité ».Et cela sur l'air connu « Tra la la la, crotte de chat ! » des mots du bel hymne séculaire donné à l'Autre, ne coïncidant plus dans les deux langues officielles dont l'une est plus officiellement officielle, bien entendu.Il aurait suffi que Robert Bourassa fut fâché lui aussi de cet affront pour que, main dans la main de Jacques Parizeau qui lui avait dit quelque chose comme « Monsieur mon premier ministre», il récolte plus de 70% de oui à un référendum victorieux.Pour que les deux corps étrangers d'un pays juridique deviennent le Canada et le Québec, deux pays riches et correspondant mieux à leur population respective, deux voisins qui se respecteraient enfin, classés l'un et l'autre parmi les 15 plus puissants de la planète, deux pays au nord de l'Amérique qui auraient enfin fini de se tirer dans les jambes et de s'emmerder mutuellement.Mais tel n'est pas l'avènement des choses, puisque Robert Bourassa was a Canadian first and for ever.Il continuerait de naviguer dans l'indécision qui lui avait toujours fait gagner du temps, il ne serait pas le père de la nation québécoise malgré sa vive intelligence.Il y avait déjà renoncé en refusant de joindre René Lévesque qu'il fréquentait de nuit à L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202217 l'époque il jouait les Nicodème ! Avant 1970, cette année-là d'ailleurs où il ne répondait pas à la lettre de Pierre Laporte et en appelait à la Canadian Army.De sorte que nous en sommes toujours comme peuple à jouer dans la porte, à attraper des courants d'air de l'est et de l'ouest, - le nord, on s'en accommode, le sud, on y va en hiver -, à nous demander si nous allons « déménager ou rester là » comme le chantait Pauline Julien.« Le Canada, c'est-y ben not' maison ou ça l'est-y pas ?» Stéphane nous dit oui, Jean nous assure que c'est même « la plus meilleure au monde » alors que quelque chose au fond de nous, une voix qui parfois nous parle en des moments solennels nous fait douter de la naturalité d'une tel pays, beau sans doute, mais tellement différent de nous et prêt à nous accepter seulement si nous devenons lui, la belle affaire ! Bref, le choix de ne pas choisir si tentant ! Et si en plus on nous faisait le cadeau de nous donner notre bleu - c'est notre couleur, non ?De sorte que, faute de choisir et faute de se faire renvoyer à nos fleurs de lys, Baptiste et Marie-Anne continuent de payer des impôts exorbitants comme prime de leur indécision.C'est là la fluctuation du dollar dans la société distincte, un dollar qui ne vaut même plus « la piasse à Lévesque » sur le marché international.Aussi, en attendant que nous nous branchions une bonne fois et pour pas qu'on nous ait à l'usure (c'est bien le bon mot !), pourquoi n'irions-nous pas entre temps chercher la partie de nos impôts (dé)versés à Ottawa ?Si on leur laissait seulement leurs taxes dont la TPS, ça leur ferait déjà plus ou moins sept milliards, c'est vraiment assez pour les services que tonton Fédéral nous donne (leurs bureaux de postes fermés, leurs quais démolis, leurs milliers de kilomètres de voie ferrée abolis sans compensation, leur propagande, leur envahissement de nos champs de juridiction.) Et combien irions-nous chercher en ne leur versant plus nos sous ?Le savez-vous ?Près de trente milliards ! L'argent que les fédéraux ne retournent pas pour la santé, l'argent 18 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Reprenons notre argent.Et changeons ainsi la donne politique.que les fédéraux ne retournent pas pour l'éducation, l'argent que les fédéraux ne retournent pas pour le logement social, l'argent que les fédéraux placent ailleurs, dans d'autres provinces - dont la vampire Ontario - qui bénéficient de plus de retombées pour la recherche, la haute technologie, pour les dépenses militaires et quoi encore ! Alors, pourquoi pas, par exemple, sans surtout retirer la souveraineté de notre champ de vision, faire un référendum sur la récupération de nos impôts.Changer la donne et passer du quémandeur de NOTRE ARGENT au rôle de celui qui paie pour des services et au mérite à une supposée confédération.Si Baptiste et Marie-Anne en ont assez de payer, si Baptiste et Marie-Anne veulent des meilleurs soins de santé, si Baptiste et Marie-Anne veulent une éducation plus accessible, un service complet de garderie, un plus grand soutien à la famille dont un régime d'assurance parentale, plus de solidarité sociale, moins du presse-citron sur le contribuable, demandons-leur s'ils ne sont pas tannés de faire gérer la moitié de leur argent par un Sugar Dady qui leur fait les poches en accusant en plus le Gouvernement du Québec qui porte toujours l'odieux de la première ligne déficitaire ! Ne serait-ce pas là un sacré beau débat démocratique?Où se positionnerait les libéraux de Jean Charest ?Pourraient-ils sans flétrissure s'en aller militer dans le parapluie du non ?Et puis, faisant un tel référendum, nous parlerions aussi d'argent, il n'y a pas de honte à ça, surtout quand on nous a pris un pouvoir d'imposition à la faveur des guerres, surtout quand il nous en manque à tous, de l'argent dans un système qui nous anémise depuis 1867 et nous maintient plus pauvre comme grand territoire dans le Dominion of Canada dont nous contribuons pourtant à la richesse.Et si à cette dernière assertion, l'on nous répond que non, alors la belle affaire, nous leur demanderons pourquoi on nous garde?Sûrement pas par désintérêt! On peut bien nous mentir, mais pas à ce point là.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202219 Aussi, peut-être est-il temps de parler d'argent et de demander des comptes sans passer pour des faiseurs de chicane.Administrons-nous nous-mêmes, retirons nos billes d'un jeu où nous sommes éternellement perdants, puisque nous sommes capables plus que jamais de gérer notre richesse collective.Là-dessus, les Québécois et les Québécoises tombent majoritairement d'accord.Nous ferions ainsi un premier pas vers une plus grande responsabilisation de nous-mêmes, nous nous donnerions les moyens de nos besoins, sans aller quêter notre argent faute de l'avoir gardé.Nous pourrions aussi prendre rapidement le goût de parler pour nous-mêmes et de nous représenter nous-mêmes dans le monde, à toutes les tables internationales où ça compte, sans pour cela renoncer à appartenir à de grands marchés et à des coalitions par décision autonomes et non plus déléguées.Et si nous donnions les moyens, et si nous parlions maintenant d'argent, le nôtre qu'ils ont fait le leur ! 0 20 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE %\t*** wrumt, éO % sur le prix en kiosque : Economisez [ ï Recevez Le Devoir 1 A VOTRE PORTE du lundi au samedi pour seulement 3,7 4$ v-/ par semaine (taxes en sus) Abonnez-vous par téléphone, c\u2019est facile et rapide ! Composez le (514) 985-3355 pour la région de Montréal, ou le 1 800 463-7559 pour l\u2019extérieur.t Prix basé sur l\u2019abonnement de 52 semaines, dans les secteurs où il y a livraison par camelot.'WAitêàlfL Tfai L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 21 J'aime l'action! Avec Fondaction, je travaille plus facilement pour ma retraite.J\u2019épargne plus vite grâce à la réduction d\u2019impôt pour contribution à un REER et aux deux crédits d\u2019impôt totalisant 30% de mon placement dans un fonds de travailleurs.Plus qu\u2019un REER, un fonds de travailleurs Outillez-vous dès aujourd\u2019hui avec Fondaction pour demeurer actif demain! 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un Ordre national; il y a une Cinémathèque québécoise, le Musée du Québec et les Prix du Québec; mais il n'y a pas d'Académie des sciences.Nous nous contentons apparemment de voir nos scientifiques cooptés par la Royal Society of Canada, pâle copie de la vieille Royal Society de Londres.La France a son Académie des sciences et les États-Unis leur National Academy of Sciences qui demeurent des institutions prestigieuses sur le plan de l'éthique et de la politique scientifique.Dans le cas de la première, elle intervient dans des débats de société comme sur la question de l'expérimentation animale.Pour la seconde, c'est l'exemple plus récent du clonage humain qui vient à l'esprit, certaines déclarations faites L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 23 devant le U.S.National Academy of Sciences ayant fait la manchette des journaux.Même le Vatican s'est doté d'une Académie pontificale des sciences, dont le recrutement est international et de très haut niveau, pour le conseiller sur les enjeux éthiques de la science et pour l'éclairer sur les rapports entre la religion et la science.On peut également citer l'exemple de la Suède, un petit État jouissant d'une solide tradition scientifique en raison de l\u2019importance de l'Académie suédoise des sciences et de son rôle dans l'attribution des Prix Nobel.Enfin, dans un État fédéral comme l'Allemagne, qui a hérité de la place que l'on sait dans l'histoire des sciences et dont l'institution la plus connue est la célèbre Académie des sciences de Berlin, il y a aussi une excellente Académie bavaroise des sciences.Pourquoi n\u2019y aurait-il pas aussi place chez nous pour une Académie québécoise des sciences ?Mais qu'est-ce qu'une académie des sciences et pourquoi nous faudrait-il en instituer une au Québec?Historiquement, ce fut l'Académie royale des sciences de Paris qui servit de modèle à la constitution des académies du XVIIIe siècle, de l'Académie prussienne à celle de St-Pétersbourg en Russie.En plus des fonctions d'information, de reconnaissance mutuelle, de prestige et de sociabilité, les académies permirent la légitimation des pratiques extra-universitaires et extrascolastiques comme la défense de la langue vulgaire ou encore le recours à l'expérimentation et à une certaine spécialisation.À cet égard, elles constituèrent un instrument d'autonomisation par rapport à l'Université et dans une certaine mesure à l'égard des mécènes.Sociologiquement parlant, une académie est un corps officiel, une « compagnie », avec des statuts définissant ses objectifs, la procédure à suivre pour l'élection et le mode de rétribution de ses membres, la convocation et le déroulement des séances et dont les travaux et activités peuvent comprendre la publication de comptes rendus, d'études et de rapports rédigés par des comités d'experts, l'administration de concours, de prix et autres distinctions.C'est une institu- 24 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Pour une Académie québécoise des sciences tion démocratique exerçant des fonctions politiques et hautement symboliques, intervenant dans les débats de société, contribuant aussi bien à déterminer les priorités de la recherche qu'à établir les normes de la langue scientifique.En tant que couronnement du réseau des établissements universitaires et dans son rôle de représentation de l'ensemble de la composante scientifique de la société, une Académie québécoise des sciences servirait à l'édification d'une identité nationale forte.En se constituant en interlocuteur privilégié des autres nations dans le domaine de la coopération scientifique, elle favoriserait une plus grande affirmation de la personnalité internationale du Québec et de sa volonté d'ouverture sur le monde.Le rayonnement d'un pays est aussi celui de sa culture et de son potentiel scientifique qui lui permet d'être un producteur de connaissances.De plus la reconnaissance de la qualité de la production scientifique d'un pays n'est jamais une donnée négligeable.L'ACFAS l'a bien compris en ajoutant à la liste de ses prix annuels le Prix Adrien-Pouliot de coopération scientifique avec la France créé au printemps de l'an 2000 et commandité par le ministère des Relations internationales du Québec et par le Consulat général de France à Québec.C'est aussi une dimension essentielle de la nouvelle politique québécoise de la science et de l'innovation.Cette politique se présente comme « une vision qui inscrit la société québécoise dans le concert culturel des nations par la contribution de ses chercheurs et de ses créateurs à l'idéal universel de compréhension des phénomènes humains et de l'univers physique.» (Savoir changer le monde: politique québécoise de la science et de l'innovation, Québec, ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie, 2001, p 4) Et elle précise: «La science est une entreprise essentiellement internationale.Chaque pays apporte sa contribution au patrimoine mondial des connaissances et en contrepartie, puise à ce patrimoine.Les chercheurs du Québec sont déjà activement L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 25 inscrits dans de multiples réseaux de collaboration internationale.Ces initiatives doivent se multiplier», (p.14) Une Académie des sciences régie par une loi québécoise, agissant en toute indépendance par rapport à l'appareil gouvernemental tout en bénéficiant du soutien de l'État, pourrait exercer un rôle de leadership dans « l'appropriation » dont parle la nouvelle politique, notamment en ce qui concerne la diffusion des connaissances et la réflexion sur les enjeux éthiques.Elle serait un acteur important dans la démocratisation des rapports entre l'État et la société civile, et pourrait aider à construire une passerelle entre les citoyens et les scientifiques.Sur la scène internationale et plus particulièrement dans le domaine de la coopération scientifique, elle canaliserait l'expression d'un point de vue proprement québécois tout en favorisant une plus grande ouverture du Québec sur le monde.Le Québec, pour affirmer son identité, a besoin d'un réseau d'institutions qui couvre tous les secteurs de l'activité humaine.La science est un domaine névralgique pour l'avenir des sociétés et il n'y a aucune raison pour nous priver d'une institution de prestige.C'est à travers ses institutions qu'un peuple se reconnaît et enracine son appartenance.0 26 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE La tentation de la totalisation1 Considérations générales sur l'œuvre de Marcel Rioux Jean-Philippe Warren* MARCEL RIOUX (1919-1992) Après avoir été anthropologue au Musée national du Canada (plus tard musée de l\u2019Homme) à Ottawa (1947-1958), Marcel Rioux fut engagé au Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal (1961), Sociologue engagé, il a commis des articles critiques dans Cité libre dans les années 1950, des articles socialistes dans Socialisme dans les années 1960, des articles en faveur de l\u2019autogestion dans Possibles (dont il fut le fondateur) dans les années 1970.Il a présidé la Commission d\u2019enquête sur l\u2019enseignement des arts au Québec (1966-1968) et a participé aux travaux de la Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme.Un des introducteurs de la pensée marxiste au Québec, il fut un ardent indépendantiste.Son livre La Question du Québec (1969, plusieurs rééditions) a marqué une génération.* Membre de la revue Argument.Chargé de cours en sociologie à l'Université Laval.Coordonnateur de la Chaire Mgr de Laval.Étudiant au 3e cycle en sociologie, Université de Montréal.Auteur d'un livre sur la pensée de Fernand Dumont.1.Je voudrais remercier Gilles Gagné pour l\u2019aide inestimable qu\u2019il m\u2019a apportée dans l\u2019élaboration des idées de ce texte.Cet article est une version largement remaniée d\u2019une conférence donnée à un colloque du CIRCEM sur la citoyenneté, à Ottawa, en novembre 2000.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202227 1.\tLa notion de communauté dans la tradition sociologique Il existe une insistance particulière sur la notion de communauté dans la tradition de la sociologie européenne, du moins durant le cours particulièrement fécond et déterminant du XIXe siècle.La société humaine n'est pas seulement, n'est pas d'abord conçue par cette tradition comme une entité abstraite et juridique, composée, à l\u2019image d'une mécanique rationnelle, de rouages, de ressorts et de fonctions - mais comme un groupement tenu par des devoirs conférés, des sensibilités particulières, des traditions et une morale commune.Ce qui est vrai de la sociologie européenne du XIXe siècle l'est a fortiori de la sociologie canadienne d'expression française, puisque celle-ci s'élabore, dès les monographies de Léon Gérin, à partir d'une vision du monde catholique qui refuse, et le polypier humain de la société libérale et le totalitarisme de type communiste.La théorie particulariste que Gérin emprunte à ses maîtres Demolins et Tourville est tempérée par son refus de rompre avec l'idéal d'un Canada français puissamment uni et solidaire.Le corporatisme dont Minville s'est fait le propagandiste devait permettre à la nation canadienne-française de se soustraire à l'influence dissolvante de l'individualisme occidental.Le mot sous lequel se rassemblent les engagements du Père Georges-Henri Lévesque pourrait reprendre le titre de la revue dont il fut le fondateur: Ensemble! La quête utopique d'une société fraternelle n'a jamais cessé d'habiter les travaux les plus abstraits de Fernand Dumont2.Il peut sembler étonnant que la sociologie québécoise francophone des années soixante ait fait tourner ses questionnements scientifiques autour d'une interrogation sur le 2.\tLire Jean-Philippe Warren, Un supplément d'âme.Les intentions primordiales de Fernand Dumont, Québec, PUL, 1998 ; et Fernand Dumont, L'avenir de la mémoire, Québec, Nuit Blanche, 1995.28 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Marcel Rloux sort des liens affectifs et fraternels dans un monde ayant rompu avec la tradition, alors que, contestant la référence englobante de la religion et brisant un encadrement clérical devenu étouffant, elle invoquait la liberté inaliénable des individus et la fin de l'unanimité.La Révolution tranquille est habituellement décrite comme le Grand soir d'une libération des institutions « cléricalo-nationalistes » qui s'appropriaient les consciences et s'asservaient les esprits.Selon cette image commune, elle symbolise le libre déploiement des talents en art (avec la publication du manifeste Refus global), la critique de la pensée dogmatique par la science (avec la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval) et la participation aux bienfaits de la société de consommation (avec le relèvement du niveau de vie, sensible dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, et la pénétration des idéaux de Y American way of life).Cependant, cette grande émancipation des individus des pouvoirs adventices de l'Église (cléricaliste) et de l'État (duplessiste) n'était, dans l'esprit des sociologues des années soixante, qu'une étape intérimaire avant un rassemblement inédit des hommes qui sache emprunter aux libertés de la modernité sans défroquer du rêve de la solidarité organique propre au christianisme.Jean-Marc Piotte a su démontrer à quel point le marxisme le plus militant et le plus intransigeant des praticiens des sciences sociales québécois faisaient leur miel d'une tradition catholique; il a su souligner également à quel point la chaleur de la communauté trouvait refuge dans le communisme marxiste-léniniste.« En remplaçant le christianisme par le marxisme, j'avais ignoré que je conservais de celui-là les trois vertus théologales (la charité ou le dévouement, la foi et l'espérance), et, dans mes engagements, je ne savais pas que je reproduisais la communauté vécue dans la ruelle de mon enfance.»3 Les sociologues refusaient avec détermination le désenchantement du monde et le repliement des individus sur une vie 3.Jean-Marc Piotte, La communauté perdue.Petite histoire des militantismes, Montréal, VLB, 1987, p.50.L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202229 privée morcelée et isolée et, ainsi que ce fut le cas pour la sociologie européenne du XIXe siècle, ce refus déterminait le choix de leurs concepts et l'adoption de leurs méthodes.À ce chapitre, la pensée sociologique de Marcel Rioux ne fait pas exception.« Peut-être, avoue Marcel Rioux peu avant sa mort, y a-t-il un lien entre certaines aspects théoriques et normatifs de ce que j'ai écrit et le scandale qu'a toujours été pour moi le fait que les hommes, dans les grandes villes, s'ignorent les uns les autres, vivent des vies émiettées et deviennent les spécialistes d'une infime partie de ce qui compose la vie sociale.»4 2.Les notions de communauté et de totalisation dans l'œuvre de Marcel Rioux Il est possible de faire remonter les préoccupations de Marcel Rioux pour l'évolution de la socialité, la solidarité et la communauté aux monographies qu'il entreprend au cours des années 1950, et qui s'inscrivent dans une tentative de comprendre le Québec en en étudiant l'élément le plus élémentaire possible.C'est en travaillant à analyser les villages reculés de l'île-Verte et Belle-Anse qu'il découvre une loi selon laquelle la socialité décroîtrait en proportion inverse de l'isolement et de l'homogénéité culturelle d'un groupement humain.Par contraste, l'impression d'anonymat des grandes villes lui pèse et le heurte ; l'estrangement aux autres qu'elles consomment l'effraie.L'idéalisation du passé rend plus vivace et soudaine la dislocation des liens humains des villages, l'effritement de la culture suscité par l'envahissement de la culture capitaliste.Elle rend plus implacable encore, aux yeux de Rioux, le développement d'un univers symbolique éclaté, brisé, défait, sans véritable cohésion humaine d'ensemble.Car la première caractéris- 4.Marcel Rioux, Un peuple dans le siècle, Montréal, Boréal, 1990, p.414.30 \u2022\u2022\u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Marcel Rloux tique de la société contemporaine, pour Rioux, c'est un monde où les liens que l'individu tisse avec tous s'effilochent au fur et à mesure qu'il les noue, c'est un espace social où l'être humain n'est plus en mesure d'être quelque peu assuré de soi-même face au mouvement incessant des choses et des êtres.Et tandis que l'individu se noie dans la mer de la « foule solitaire », lançant des cris désespérés dans la totale cacophonie de tous les cris lancés par chacun, la société se peuple d'un nombre infini de solitudes qui l'habitent moins qu'elles la hantent.«L'homme solitaire dans la foule, c'est l'expression qui résume le mieux la condition humaine contemporaine ; cet homme est séparé de la nature, des autres hommes, de son corps, de ses sens, de l'Etat, de ceux qui prennent les décisions pour lui, de ceux qui produisent des biens symboliques.Tout est devenu séparé et cloisonné; l'homme contemporain chemine dans un labyrinthe, dans un monde qu'il ne comprend pas, sur lequel il n'a aucun pouvoir, où il se sent isolé et dans lequel il se sent manipulé par des forces inconnues et contraignantes.»5 Cette description effroyable du présent, d'un présent où l'homme est livré aux contraintes des institutions, de même qu'à la segmentation de son existence en différentes sphères (professionnelles, sociales, éducatives, récréatives, etc.) sur lesquelles ces institutions exercent leur pouvoir, Rioux la reprend sans cesse, de manière obsessionnelle.C'est qu'il lui apparaît que le véritable problème des années 1960 et 1970 concerne l\u2019aliénation progressive des citoyens, ceux-ci étant de plus en plus étrangers aux prises de décisions économiques, à la législation politique et aux avancées de la science.Non seulement l'individu des sociétés modernes est devenu étranger à ses compatriotes, non seulement il s'est aliéné à lui-même par la multiplication des rôles différents qu'il épouse tour à tour, mais il est devenu un pion négligeable dans la mécanique du pouvoir.Quel contraste avec le village de TÎle-Verte où les habitants S.Marcel Rioux, «Les jeunes et leur désir de «changer la vie»», Concilium, 106 1975, p.41.L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202231 se confiaient tout, où les enfants, à la bornante, allaient « faire du carreau » et espionner les activités qui se déroulaient dans les maisons en regardant discrètement par les carreaux des fenêtres, où la vie sociale était instituée au quotidien dans l'incessant partage des habitudes et des valeurs ! Puisque se sont irrémédiablement perdues la totalité économique des communautés autarciques d'autrefois, la totalité politique des sociétés baignant encore dans l'univers du mythe ou la totalité culturelle des communautés qui participaient, fût-ce de manière très précaire, de valeurs unanimes, Rioux ne voit pas d'autre choix que de parvenir à une nouvelle totalisation des univers disloqués par le mode de vie contemporain.Puisque les factions et les intérêts divisent la politique, puisque les statuts et les fonctions ne sont plus fusionnés par en haut dans des valeurs partagées, puisque les modes d'intégration traditionnels ne donnent plus cohésion aux différents milieux sociaux et puisque la bureaucratie a déraciné les derniers vestiges des institutions traditionnelles d'encadrement social, il ne reste plus, à qui ne peut accepter l'esseulement d'un monde livré au brouillage et aux conflits des valeurs, qu'à rechercher les avenues d'une recomposition d'un cercle commun du sens par delà ces antagonismes.Par exemple, ce qui fascine Rioux dans le projet autogestionnaire (de même que dans les mouvements de contestation de la jeunesse ainsi que les contre-cultures émergentes), c'est la possible re-totalisation d'un être humain écartelé entre une multitude de sollicitations contraires.L'autogestion permet de croire à la réconciliation de l'homme avec les pouvoirs économiques et politiques qui lui échappent.Elle permet de croire au rapatriement, dans une sphère accessible aux simples individus, des mécanismes de décision qui ont été peu à peu confiés aux grandes organisations anonymes.32 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Marcel Rioux 3.La question du politique chez Marcel Rioux Les craintes et les espoirs de Rioux sont partagés par une frange de ses collèges sociologues, en particulier par ceux qui adhèrent au mouvement nationaliste.Le témoignage de Fernand Dumont est particulièrement éclairant, lui qui a été à la fois le complice et l'ami de Rioux durant sa longue et fructueuse carrière.Dumont faisait lui aussi le constat de l'éclatement de la façade d'unanimité du Canada français avec les bouleversements de la Révolution tranquille, et déjà bien avant, par suite des transformations économiques et culturelles de l'après-guerre.Autant le cadre de la vie traditionnelle d'autrefois avait semblé fixe, immobile, autant les années soixante semblaient happées par un mouvement endiablé, trouble, chaotique.Seulement, répétait Dumont avec Rioux, une société ne saurait exister comme société sans perpétuer dans ses métamorphoses l'essence en quelque sorte de son être, sans refaire sans cesse, en d'autres termes, le lieu et le fondement de son unité.Une société qui évolue et se transforme « doit assimiler de quelque façon, déclarait Dumont, l'évolution désordonnée qu'elle subit ».Il est vrai que des civilisations qui reposent sur des traditions anciennes, établies et profondes, n'ont pas à s'inquiéter d'une évolution qui ne peut se faire que dans une certaine continuité avec le passé dans lequel elles plongent de nombreuses racines.Mais cette assertion ne saurait s'appliquer au cas du Québec dont la jeunesse et la fragilité sont trop criantes.Dumont s'interroge donc sur l\u2019élaboration d'un « modèle d'ensemble du développement collectif» qui puisse incarner les ambitions assez abstraites des réformistes des années soixante et celles plus concrètes des classes populaires.Il s'interroge sur les conditions du vouloir-vivre-ensemble d'une société projetée sans profonde préparation dans le contexte technique (technocratie, pragmatisme, rationalisation, etc.) et éthique (individualisme, poursuite du bonheur, etc.) nord-américain.Il pose ainsi les jalons, lui aussi, d'une réflexion sur la re-totalisation de l'espace privé et public.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202233 Seulement, à trop insister sur les rapprochements entre les réflexions de Dumont et Rioux, il serait malheureux de négliger les différences irréductibles qui demeurent.Si l'un et l'autre auteur évoquent le morcellement de l'existence contemporaine, s'ils sont jusqu'à un certain point nostalgiques des communautés villageoises de naguère (et là-dessus il faut relire les pages que Dumont consacre à sa paroisse natale de Montmorency dans ses mémoires), ils sont séparés par une conception divergente de l'action à entreprendre pour réaliser la dite re-totalisation de l'univers moderne.Cette divergence est paradoxale car elle ne départage pas ces auteurs comme d'aucuns auraient pu s'y attendre en relevant, de manière superficielle, le catholicisme de l'un et le marxisme de l'autre.Alors que Dumont est un auteur, disons, culturaliste (dans un sens très large), il ne s'est jamais imaginé que la totalisation espérée puisse être réalisée en dehors du champ politique; tandis que Rioux, auteur appartenant au courant de pensée socialiste, plus sensible normalement aux phénomènes des classes sociales et des structures, a écrit de nombreuses pages sur la totalisation en s'abstenant de s'appesantir sur la question politique.C'est ainsi que Dumont a cherché à recomposer un vouloir-vivre-ensemble dans l'ordre politique sans revenir à l'unanimité traditionnelle et sans adopter les vieux réflexes autoritaires.«Nous ne recréerons pas une cohésion du Québec par un retour en arrière ou par une religion nouvelle.Quand un peuple a accédé à la diversité jusque dans sa vie quotidienne, il doit porter le consensus qui le rassemble jusqu'au niveau du projet politique.»6 Ni épanouissement uniquement culturel, ni planification économique déliée des symboles et des référents communs, mais alors quoi, si ce n'est un projet politique au sens fort du terme en tant que le politique propose justement en démocratie « un lieu de cohérence pour les conflits, 6.Fernand Dumont, « Ce qui a fait défaut et manque encore au Québec : un modèle de développement qui lui appartienne en propre», dans: Claude Ryan (dir.), Le Québec qui se fait, Montréal, Hurtubise-HMH, 1971, p.173.34 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Marcel Rioux un espace légitime des affrontements et des réconciliations»7.Dumont rêve à un plan de développement qui représente autre chose qu'un rapport de techniciens ou une compilation de statistiques dressées par des technocrates, c'est-à-dire à un inventaire dynamique des nécessités et des désirs entre les éléments hétérogènes qui composent la société.Quant à Rioux, il continue de réitérer tout au long de son oeuvre l'exigence d'une totalisation qui surgisse d'abord au ras de la vie sociale.Tout en n'hésitant pas à appuyer la consolidation de l'État québécois dans la mesure où il servait les intérêts des francophones, Rioux n'a cessé d'émettre sur ce sujet de sérieuses réserves.L'investissement massif de l'État à partir des années 1960, s\u2019il ne saurait être condamné entièrement, a eu pour conséquence, selon Rioux, d'exclure des couches de la population de la participation politique, de même que de remplacer les lieux de la participation par des paliers ministériels où la voix citoyenne était étouffée sous les pages des rapports, les procédures du code Morin et les méandres de la bureaucratie.Le projet du Bureau d'Amé-nagement de l'Est du Québec symbolise ce genre d'expériences conduites par l'État et qui, parties d'intentions louables, tournent finalement contre les objectifs initiaux qu'elles devaient réaliser et servir.Rioux considère que l'État crée la dépendance à force de créer des programmes qui sont supposés servir le relèvement économique de populations-cibles, qu'il épuise la vitalité des cultures à trop vouloir les soumettre à des impératifs utilitaires et fonctionnels, qu'il empêche l'affirmation des collectivités et des individus en cherchant à leur substituer des instances décisionnelles bureaucratiques.Le pouvoir finit par phagocyter dans sa logique les résistances régionales qu'il avait pour mandat d'appuyer et de soutenir de sa sollicitude.Il ne saurait donc être question, pour Rioux, d'investir un État de type libéral ou quoi que ce soit qui passe à tra- 7.Ibidem.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 35 vers la grille des instances bureaucratiques.Dans son œuvre, le sujet civique existe par une incarnation concrète dans le terreau de la communauté.Ou, plutôt, il n'y a pas, de l'avis de Rioux, de sujet civique, mais un sujet de culture qui parvient à se hisser charnellement et immédiatement à la hauteur des prises de décisions symboliques, politiques, économiques et sociales.Rioux imagine l'homme un être de culture qui peut gérer une entreprise en dehors des calculs de l'économique, qui peut soutenir un projet collectif sans se mouler dans les structures parlementaires et qui peut rêver à une communion à des valeurs partagées sans les fixer dans des Chartres, des lois ou des constitutions.La manière dont Rioux parle de la fête trahit cette conception apolitique de la citoyenneté.Plus que l'État moderne, organisme froid et anonyme, structure distante et aliénante, la fête favorise, selon l'auteur de La Question du Québec, le partage vivant de valeurs et de croyances et la création de liens vivants.Elle est un élément de la solidarité primaire du groupe; elle est une sorte d'élection, non pas de candidats à la députation mais de valeurs humaines, et ce non pas dans le secret de l'isoloir mais dans le grand jour du consensus spontané.« Pour la conserver [la solidarité qui les caractérisent], les Québécois, sans attendre les dirigeants, ni les sociologues encore moins, peuvent, par la fête, se parler, se rebâtir une solidarité avec le passé et faire renaître l'espoir dans une société autogestionnaire, où les collectivités ne seraient pas totalement sous la botte de l'État, des technocrates ou des fonctionnaires et pourraient rapatrier leur pouvoir à l'instar de la culture populaire.»8 Rioux pouvait difficilement, en aussi peu de mots, résumer mieux la perspective étonnante qui est la sienne.Car, chez lui, le sentiment de la collectivité, la totalisation à laquelle aspire le peuple québécois après avoir rompu avec les unanimités factices du clérico-nationalisme, les liens d'en- 8.Marcel Rioux, « La fête populaire : souvenir et espoir », dans : Diane Pinard (dir.), Que la fête commence, Montréal, La Société des Festivals populaires du Québec, 1980, p.92.36 \u2022\u2022\u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Marcel Rioux traide et de charité, les appartenances communautaires, tout cela ne sera pas recomposé par un investissement du politique, puisque cela ne ferait, somme toute, que reporter plus loin, dans un univers abstrait, opératoire et technique, les aspirations de ceux et celles qui ont quitté la chaleur de leur village pour la froideur et l'anonymat des villes.La totalisation à laquelle consent Marcel Rioux semble revêtir le masque de la communauté, c'est-à-dire de la Gemein-schaft (communauté) par opposition à ce que Tonniës nommait la Gesellschaft (société) : une communauté sans véritable Etat, ou avec un Etat qui épouserait rigoureusement les formes de la société civile (et là-dessus Rioux va jusqu'à proposer une division des ministères qui suivrait, dieu sait comment, les catégories concrètes de personnes -jeunes, vieux, femmes, Gaspésiens, chômeurs, etc!), une communauté dotée d'une économie et d'une politique autogestionnaires, sans tête et sans centre, toujours renouvelée et toujours neuve, et heureuse dans un « nous » jamais fracturé, parce que jamais « cristallisé » dans des « structures ».Il y a donc un paradoxe logé aux tréfonds de l'œuvre de Marcel Rioux.Car celui-ci a sans cesse dénoncé les velléités d'unanimité des années cinquante, il a condamné sans appel les tentatives de réaliser l'homogénéité (linguistique, ethnique et religieuse) et la fermeture (à l'abri des murailles élevées autour de la Laurentie) de la société canadienne-française.Rioux est incapable de tolérer tout ce qui est figé dans le moule d'une doctrine.Dans un de ses textes publiés au milieu des années cinquante dans les pages de Cité libre, il est prompt à dénoncer le repliement des esprits sur un univers de certitudes qui entrave le libre déploiement de la pensée et brime l'épanouissement de la personne.Et pourtant, d'un autre côté, hanté par le morcellement des existences humaines et la dérive anomique de la civilisation moderne, il aspire à une sociabilité plus forte et une communauté plus assurée dans l'ordre spécifique des valeurs et de la culture.Il incite les individus à s'émanciper de la chape de plomb de la collectivité et s'effraie de l'individua- L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202237 lisme qui bouleverse les mœurs et les relations personnelles.Il s'impatiente que les Québécois « arrivent enfin en ville » et n'entrevoit l'avenir du Québec qu'à refaire un village - comme cette commune qu'il a beaucoup aimé habiter, dans les années 1970, et qu'il a justement appelé « son » «village ».Il est révélateur à cet égard qu'il applique la thèse du retard historique (élaborée par Trostky pour expliquer que la première révolution prolétarienne a été réalisée dans le pays le plus retardé industriellement de l'Europe) au cas du Québec, d'une manière d'ailleurs aussi curieuse qu'originale.Rioux s'imagine que l'archaïsme de son organisation sociale permet au Québec d'accéder en quelque sorte directement au stade le plus avancé de la civilisation, en sautant les stades intermédiaires.Cette affirmation surprenante se comprend si l'on conçoit comme Rioux que la civilisation occidentale, et les États-Unis en particulier, font retour vers le communitarisme et le « holisme »9, ce qui ferait du Québec, épargné par l'atomisation moderne et resté assez semblable à un gros village ayant pris les dimensions d'une province, une société ayant dépassé, par un grand bond en avant qui est en même temps une non moins parfaite stagnation en arrière, toutes les sociétés nord-américaines ! Rioux paraît ainsi consommer la rupture d'avec le Canada français en projetant celui-ci à l'horizon de l'histoire du Québec.S'il est difficile de biffer le nom de Rioux de la liste des bourreaux du Canada français, il faut concéder que le Québec qu'il invente, dans les années qui suivent la Révolution tranquille, prend imperceptiblement et insensiblement le visage de la « communauté perdue ».D'autant plus, dirons-nous, qu'il ne cherche pas à récupérer le sens du Canada français défunt par un détour politique, qui transcenderait, comme dans l'œuvre dumontienne, la communauté vécue pour la faire parvenir à la discussion publique, mais 9.Marcel Rioux, « La nouvelle culture : un effort de retotalisation des pouvoirs de l'homme.», Entretien entre Edgar Morin et Marcel Rioux, Forces, n° 52, 1980, p.15.38 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Marcel Rioux qu'il traite le débat sur la totalisation au strict niveau culturel.Pourquoi donc Rioux a-t-il résisté à l'investissement du domaine politique ?Comment se fait-il que les contradictions dont est parsemée son œuvre n'ont pas débouché sur une solution politique et citoyenne ?Quelle posture savante, quelles influences intellectuelles et quelles idéologies ont pu renforcer une conception du sujet civique qui ne s'élève guère, pour ainsi dire, au-dessus des pâquerettes ?Est-ce l'heureux village de son enfance qui lui fait regretter le temps où chacun connaissait les activités des maisons les plus reculées ?Est-ce la vision du monde de l'Église catholique qui l'obsède par-delà son rejet du catholicisme et son engagement marxiste ?Est-ce un nationalisme qui élève le groupement national en lieu d'unité et de synthèse, serait-il conflictuel et sans cesse recomposer, qui entretient chez lui la tentation d'une totalisation directement culturelle ?Sans avoir l\u2019ambition d'être exhaustif, il m'a semblé devoir relever, pour les besoins de ce trop court article, quatre motifs de la méfiance que Rioux entretient envers le politique, à savoir son métier d'anthropologue, son marxisme de type anarchiste, l'histoire du Canada français et la tradition intellectuelle québécoise.Ces motifs n'ont certes pas empêché Rioux, j'y insiste, de faire de l'État, dans les années soixante, le « le seul levier collectif » du relèvement des Québécois (francophones) ni d'y investir plusieurs espérances ; mais sa définition de l'État a peu à voir, et c'est ce sur quoi je veux insister ici, avec la définition moderne et rationnelle de l'État, de même que sa conception du politique déroute le lecteur formé dans un strict esprit libéral.4.Quelques motifs du refus du politique chez Rioux Le soupçon que Rioux fait peser sur le politique procède sans doute de la méfiance bien paysanne que celui-ci entretient envers 1 État.Mais le métier d'anthropologue enga- L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202239 geait également Rioux à considérer la société comme une totalité de sens, dans la lignée des études de Marcel Mauss, lequel n'envisageait jamais la magie ou les rites d'initiation isolément, mais comme des faits sociaux totaux qui recelaient tout un monde, concentrant en eux à la fois la diversité pratique et métaphysique de l'ordre tribal.Et de même, pour Rioux, qui fut d'abord engagé comme ethnologue au Musée National du Canada et conduisit des monographies sur les communautés rurales canadiennes-françaises, les faits villageois représentent des unités complètes, fonctionnelles et significatives.Les communautés traditionnelles ne jaillissent pas, selon lui, du politique, mais elles sont tenues par la culture, dans la culture, c'est-à-dire dans les rites et les coutumes ancestrales, comme il a pu l'observer à l'île-Verte.Dans des sociétés peu développées du point de vue économique et technique, la culture et la religion semblent recouvrir tout le champ des consciences, et c'est donc à elles que Rioux a consacré son attention d'anthropologue.Devenu sociologue, il n'a guère modifié son biais interprétatif; dans ses études sur la société canadienne, il insiste chaque fois, moins sur les structures que sur la culture qui les enveloppe, c'est-à-dire sur les valeurs et les attitudes de la vie commune10.Une société est pour lui une manière d'être au monde, car l'ordre social s'ordonne infailliblement, en dernière instance, pour user d'une expression marxiste, sur certaine philosophie implicite.Le politique qui occupe une place congrue dans la vie des sociétés dites primitives n'en aura pas une bien plus grande lorsque le regard de Rioux se tournera vers la société cana-dienne-française, pourtant industrialisée et urbanisée.L'autre raison du refus, chez Rioux, d'envisager la question politique (et principalement étatique) dans une pers- 10.«Toute société, en effet, avant d'être un ensemble de réalisations matérielles est d'abord un ensemble d'idées et de valeurs, qui, tout en ne tombant pas sous le sens, forment le cœur de la société et en sont le moteur caché et déterminant.» (Rioux, Marcel, Le besoin et le désir.Ou le code et le symbole, Montréal, L'Hexagone, 1984, p.115.) 40 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Marcel Rioux pective libérale peut être cherchée dans l'influence du courant de pensée marxiste.Dans l'oeuvre de Karl Marx, le détour par le politique constitue une aliénation propre à la société bourgeoise.Les hommes de son siècle lui apparaissent incapables de réconcilier leur essence : ils délèguent à un État formel et abstrait la tâche d'assurer une liberté formelle et idéelle.L'État bourgeois est l'objet de la critique de l'auteur du Capital non seulement parce qu'il sert d'instrument à l'exploitation des prolétaires par la classe des dominants, mais parce qu'il consacre la déchirure de la société civile d'avec le pouvoir, du réel d'avec le politique, de l'homme d'avec l'homme.Marx caresse l'utopie d'un ordre social sans médiation politique, pas plus que monétaire ou religieuse, un ordre social institué de manière diaphane et authentique.Or, cette intention du marxisme, Rioux l'a reprise en la poussant jusqu\u2019au bout, c'est-à-dire en rejetant l'idée d'une nécessité du Parti et de l'appareil bureaucratique.Son anarchisme l'a conduit à vouloir réconcilier la société avec elle-même dans la spontanéité de ses aspirations unanimes.L\u2019idée que la fête, les valeurs et la culture populaire, soit tout ce qui gît au ras de la vie sociale, constituent l'essence de la culture, renforçait en contrepartie la conception de l'État comme le plus froid des monstres froids.Fernand Dumont disait croire que les valeurs ne sont pas créées mais qu'elles sourdent de la terre.Rioux aurait pu en écrire autant de l'État.Mais alors que le premier insistait sur la mémoire et des traditions vivantes, l'anthropologie de Rioux reposait sur le postulat d'une nature humaine auto-créatrice, toujours poussée à se surpasser, à se dépasser et à créer des aires de possibles.Ce qui frappe chez Rioux, c'est cette foi absolue, qui frôle l'obsession, dans le mouvement, dans le mouvement pur, en tant que positivité propre, providentielle, critique des institutions conçues a priori comme des machins réifiés et désincarnés.Il semble à la recherche désespérée d'une société qui serait « en permanence un lieu d'expérimentation et de création»11.L'État ne peut être, dans une telle pensée, L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202241 qu'une institution désâmée et désincarnée, dont il faut au mieux se servir avec une extrême méfiance quand on en critique pas sans relâche le caractère abstrait et aliénant.L'histoire du Canada français jouait contre une conception citoyenne de l'État.Même si l'expression peut sembler mal choisie, puisque les débats partisans y ont toujours tenu une grande place, il existe une certaine tradition a-politique au Canada depuis la Confédération.Le Canada, créature du grand capital, fut élaboré en majeure partie en réaction au républicanisme américain et aux méfaits supposés de la démocratie.Il fallait, disaient MacDonald et les Pères de la Confédération, se garder d'une liberté trop lâche et trop universelle, source de dérapages politiques, de maux sociaux et de troubles populaires.La fédération serait guidée par « le principe monarchique » et non « la volonté de la foule», selon les propos de Georges-Étienne Cartier en Chambre d'assemblée.En outre, si sa fonction n'était pas d'assurer l'élargissement de la liberté de tous mais d'en prévenir les abus, l'Acte de 1867 semblait opérer une division des pouvoirs assez simple : ramené à une caricature, le fédéral obtenait les chemins de fer, le provincial la voirie et les institutions catholiques les écoles et les oeuvres de bienfaisance.Du côté du Québec, par conséquent, la recomposition d'un vivre-ensemble était laissée à la charge de l'Église, autrement dit à une institution transnationale, à caractère privé et située directement dans la culture.Elle laissait le champ libre à la construction d'une référence canadienne-française qui s'élaborait en dehors de l'État (à moins de s'avouer sujets britanniques, ce que les Canadiens français avaient peine à confesser).Même le Québec indépendant imaginé par Jules-Paul Tardivel, en 1895, ne suivait pas les frontières de la Province de Québec mais finissait par épouser en bonne partie les frontières de l'Église canadienne-française.Rioux ne fut ni catholique, ni nationaliste 11.Marcel Rioux, «L'autogestion, c'est plus que l'autogestion», Possibles, IV, 3-4, printemps-été 1980, p.21.42 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Marcel Rioux canadien-français, à l'évidence.Son engagement indépendantiste consomme, bien au contraire, l'éclatement par provinces de la référence canadienne-française et l'affirmation nationale du Québec (qui fut d'abord affirmation, sous Lesage, de l'État du Québec).Et pourtant, chez Rioux, le lecteur retrouve cette idée, propre à l'Église catholique, que la communauté se définit par des valeurs et des conduites communes.Cela n'aura jamais été plus clair que dans les pages de La Question du Québec, où les Québécois désignent les francophones, et la question du Québec une résistance culturelle.Dans le chapitre de cet ouvrage intitulé « Vers un Québec libre ?», Rioux parle de l'indépendance comme d'un moment où les Québécois (francophones) pourraient redevenir eux-mêmes, dans l'authenticité native de leur culture et le spontanéisme de leur personnalité.Enfin, il est évident que, dans le mouvement même de rupture brutale avec l'ancien ordre canadien-français, Rioux prolonge certains traits du nationalisme traditionnel et exauce l'idéologie religieuse de l'entre-deux guerres.Toute minorité nationale, sans institutions politiques propres, redoute la conflictualité interne et invoque la nécessité de cesser les « luttes fratricides » ; surtout si, comme ce fut le cas au Québec, cette idéalisation du « non-conflit » est renforcée par l'organicisme de la doctrine sociale catholique.Ainsi, chez Rioux, l'espérance d'une unité sociale fait écho aux velléités de chrétienté ou d'unanimité nationale des nationalistes; sa hantise d'une progressive défection de la culture commune rejoint la critique de l'américanisation des mœurs ou de l'émiettement des traditions ancestrales; sa crainte sourde de l'État reprend des méfiances émises par la pensée ultramontaine et la pensée corporatiste; sa définition ethnique de la nation fut celle du chanoine Lionel Groulx (quoique les caractères spécifiques de cette définition soit fort différents, ai-je besoin de le dire) ; son messianisme de la nation canadienne-française (dont le privilège du retard historique, après avoir été le privilège de n'avoir pas suivi les sociétés occidentales L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202243 dans leur marche décadente, se transforme chez lui en privilège d\u2019être en avance dans la marche de la civilisation vers une plus profonde solidarité) fut partagée par les catholiques ultramontains et les nationalistes groulxiens; son hésitation à considérer les conflits sociaux en termes de lutte des classes (le prolétariat devenant chez Rioux, soit le peuple québécois francophone, soit la génération montante des jeunes) se retrouve sous la plume des catholiques (les conflits étant interprétés dans le schème, intemporel, de la lutte du Bien et du Mal, de l'Ange et de la Bête) et des nationalistes (les luttes des races supplantant les luttes entre bourgeois et prolétaires), avec cette première conséquence que les uns et les autres sont frappés d'incapacité à penser les rapports de classes à l'intérieur de la nation (Rioux décrit non seulement la société du XIXe siècle comme une société sans classes, ce qui ne laisse pas de surprendre, mais même la société québécoise qui lui est contemporaine, ce qui est incompréhensible, sinon parfaitement loufoque12).De quelque côté que le lecteur l'aborde, l'œuvre de Rioux semble traversée par la pensée traditionaliste qu'il récuse, comme si la situation historique particulière du Canada français obligeait à créer, au sein même de la communauté culturelle, le territoire de sa libération.000 00 Pour les raisons susnommées, Rioux ne pouvait vraiment concevoir le projet indépendantiste québécois en termes politiques.La société idéale de Rioux est une société du « nous », attachée à un idéal communautaire et tentée par une totalisation culturelle de l'univers socio-politique.Allons plus loin et disons franchement notre pensée: Rioux résumait en lui toutes les contradictions d'un projet 12.« Nous sommes un peuple qui se parle encore.11 n'est chez nous pas ou peu de stratifications sociales.Nous ne sommes pas émiettés.Nos prêtres et nos médecins sont nés habitants.» (Marcel Rioux, « Culture.Une interview avec Marcel Rioux», Loisirs et sports, n° 92, avril 1980, p.21) 44 \u2022\u2022\u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Marcel Rioux politique indépendantiste qui s'abolissait politiquement dans son projet lui-même.En saisissant, dans les fêtes populaires et les grandes célébrations nationalistes des années soixante, une occasion d'affirmer autrement sa protestation contre l'anonymat de la modernité, il se condamnait à reproduire le Canada français dans l'acte même de son dépassement.Dans la monographie de l'île-Verte, c'était la totalité culturelle qui intéressait Rioux, c'est encore la totalité qui l'intéresse dans les années 1960-70, mais avec un brin de nostalgie, en songeant à l'émiettement des cultures opéré par le développement de la civilisation technique.Il se console en pensant que les relations sociales, chez les Québécois de langue française, ont été en partie préservées du mouvement général d'érosion et de morcellement.Par conséquent, conclut Rioux, « au lieu d'aller au bout de l'émiettement et de l'aliénation, il faut plutôt conserver cette texture sociale forte qui nous caractérise.»13 Le concept justement célèbre de « classe-nation » venait enclore, dans l'oeuvre de Rioux, ses craintes et ses espérances : la population québécoise n'est pas fracturée par des classes sociales, elle est une nation homogène, elle est incarnée dans la praxis par son caractère prolétaire et dans un « ethos » par des valeurs concrètes, elle ne doit pas évoluer vers le changement « hors de soi » mais revenir à une sorte de solidarité originelle, à un communautarisme natif, dynamique et ouvert, qui s'annonce à l'horizon de l'histoire.À cet égard, il serait trop facile de se rallier de la perspective de Rioux et de la rejeter du revers de la main.Dans ses contradictions et ses insuffisances, elle n'en est pas moins porteuse d'une réelle exigence : car une société ne saurait exister sans la tension d'un vouloir-vivre-ensemble, sans l\u2019impression de faire communauté, sans le défi de refaire jour après jour le lieu sans cesse contesté des rêves collectifs.Reste à savoir si le chemin emprunté par Marcel Rioux était le bon, ou à tout le moins s'il peut encore être le nôtre.0 13.Marcel Rioux, « La fête populaire : souvenir et espoir », op.cit., p.92.L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202245 La passion des etres Caisse d'économie Desjardins des Travailleuses et Travailleurs (Québec) Desjardins 1601, av.De Lorimier Montréal (Québec) H2K 4M5 514.598.2122 877.598.2122 155, boul.Charest Est, suite 500 Québec (Québec) G1K 3G6 418.647.1527 800.626.5166 46 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE La devise «Je me souviens» La construction d'un mythe Gaston Deschênes * Dans un texte intitulé « The Pandora's box known as \"Je me souviens'' » (« La boîte de Pandore appelée \"Je me souviens\" ») et publié dans le Globe and Mail le 24 janvier 1991, Stephen Godfrey soutenait que la devise qui figure sur les plaques d'immatriculation du Québec depuis 1978 doit gêner terriblement les nationalistes québécois qui connaissent l'histoire (« must be a terrible embarrassment to Quebec nationalists who know history») car «Je me souviens» ne serait que le début d'une devise qui n'aurait pas le sens revanchard qu'on lui donne habituellement.D'après Godfrey, la version complète de la devise du Québec serait: «Je me souviens que, né sous le lys, je crois [sic] sous la rose ».Loin de témoigner d'un sentiment nostalgique ou revanchard, la devise, écrivait-il, « pays explicit tribute to both the province's English and French roots ».Mieux encore : « Grammatically, the principal clause being where it is [Je me souviens que.je crois [sic] sous la rose»], this would 'Historien L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202247 seem to place the emphasis on the growth under the rose ».Etonné de cette « découverte », et pour expliquer comment le Québec avait pu se donner, en 1883, «a slogan whose origins were so blatantly favourable to the British influence », Godfrey se référa au président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM), une institution chargée de défendre les intérêts nationaux du Québec (« Québec's national interests »), qui lui expliqua la théorie de la « conquête providentielle » : en 1759, la Providence a voulu que la civilisation britannique vienne préserver les Canadiens français de grands malheurs, dont la Révolution française.Et le chroniqueur de conclure : « The fact that [the motto] was forged by a man who seemed to believe in cultural equilibrium is not nearly as important, in the end, as the fact that memory is a selective thing, and grievances are seldom forgotten ».Questionné sur ses sources, Godfrey cita une fiche d'information obtenue de la SSJBM.Les cinq lignes d'explication étaient exactes, mais elles étaient suivies du nota bene suivant : « Il semblerait que l'expression se compléterait comme suit: «Je me souviens que né sous le lys, je crois sous la rose ».Cette information fut donnée par un membre à Gilles Rhéaume».L'ancien président de la SSJBM avait donc fait consigner cette « précision » (en dépit de la fragilité de sa source) qui s'est retrouvée chez le chroniqueur avec ses fautes de syntaxe (virgule esseulée) et d'orthographe (« crois » au lieu de « croîs »).La « découverte » de Godfrey était étonnante.Sept ans plus tôt, j'avais été coauteur d'un texte sur la devise et aucun des documents consultés à l'époque n'avait fait la moindre allusion au complément dont parlait Godfrey.11 faut dire que nous n'avions utilisé que des textes rédigés en français mais, avec le recul du temps et à la lumière des recherches ultérieures, force est de constater que les allusions à une présumée « devise complète » sont extrêmement rares avant 1984, en français comme en anglais.48 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE La devise «Je me souviens» En fait, il apparaît évident que nous sommes en présence d'un mythe, probablement appuyé sur une tradition entretenue dans la famille Taché, ou, pour employer un terme contemporain, une légende urbaine qui ne peut s'appuyer sur aucune source historique sérieuse.Les origines de la devise Ernest Gagnon semble être le premier à avoir donné l'essentiel des origines du «Je me souviens» dans un appendice au rapport annuel du ministère des Travaux publics en 1896 : « M.Eugène Taché avait dressé le projet de la façade du Palais Législatif de Québec et y avait introduit les armes de la province avec cette devise: «Je me souviens, », dont il est l'auteur, et qui était alors inconnue.Les plans et devis préparés par M.Taché, architecte, M.J.-B.Derome, ingénieur, et MM.Cousin, Trudelle, Saint-Michel et autres, dessinateurs, servirent de base et furent annexés au contrat relatif à l'érection du Palais législatif, - contrat qui fut passé devant M.Cyrille Tessier, notaire, le 9 février 1883, sous l\u2019autorité d'un arrêté du Conseil exécutif du 22 janvier de la même année [.].Les parties signèrent aussi les plans annexés au contrat, sur lesquels étaient dessinées les armes de la province et la devise «Je me souviens».On peut donc dire que c'est à partir du 9 février 1883, date de la signature du contrat relatif à la construction de cette portion de l'Hôtel du Gouvernement qui est appelée le Palais Législatif, que cette devise : « Je me souviens » a revêtu un caractère officiel.» On peut soutenir que c'est seulement avec l'adoption des nouvelles armoiries, en 1939, que cette devise est devenue officielle.Ou encore que c'est Gagnon qui a inspiré Taché.Mais la « paternité » de ce dernier et les circonstances dans lesquelles sa devise s'est retrouvée au-dessus de la porte principale de l'Hôtel du Parlement sont incontestables.Secrétaire des Travaux publics, Gagnon (1834-1915) L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202249 connaissait très bien Taché (1836-1912) qui était sous-ministre des Terres de la Couronne.Son explication a été souvent reprise, par lui et par d'autres, et plusieurs fois du vivant de Taché qui aurait pu rectifier le tir s'il n'avait pas été juste.La signification de la devise La première interprétation citée dans l'article de 1984 était celle d'Ernest Gagnon : cette devise, écrivait-il en 1896, «résume admirablement la raison d'être du Canada de Champlain et de Maisonneuve comme province distincte dans la confédération».L'historien Thomas Chapais avait précédemment donné une interprétation plus explicite dans un discours prononcé le 24 juin 1895 : «[.] la province de Québec a une devise dont elle est fière et qu'elle aime à graver au fronton de ses monuments et de ses palais.Cette devise n'a que trois mots: \"fe me souviens\"; mais ces trois mots, dans leur simple laconisme, valent le plus éloquent discours.Oui, nous nous souvenons.Nous nous souvenons du passé et de ses leçons, du passé et de ses malheurs, du passé et de ses gloires.» Vingt-cinq ans plus tard, l'historien Pierre-Georges Roy soulignait le caractère « symbolique » de cette devise « qui dit si éloquemment en trois mots, le passé comme le présent et le futur de la seule province française de la Confédération ».Les propos de Roy ont ensuite été souvent répétés ou paraphrasés mais, après le milieu du XXe siècle, les textes sur ce sujet se font plus rares.On cherche plutôt désespérément à quel endroit Taché aurait puisé ces trois mots.D'après l'ethnologue Conrad Laforte, Taché aurait tiré sa devise de la chanson Un Canadien errant («Va, dis à mes amis/ Que je me souviens d'eux »), ou encore d'un poème de Victor Hugo, Lueur au couchant.Pour l'écrivain André Duval, la réponse se trouve dans le vestibule de l'Hôtel du Parlement, sous les armoiries du marquis de Lome qui avait 50 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE La devise « Je me souviens » pour devise «Ne obliviscaris» («Gardez-vous d'oublier»).Selon Duval, « la devise du Québec est à la fois la traduction de la devise du marquis de Lome et la réponse d'un sujet canadien-français de Sa Majesté à cette même devise».On notera qu'il n'y a rien encore pour appuyer les thèses du chroniqueur du Globe.Outre Chapais et Roy, d'autres auteurs précisent que cette devise « n'a que trois mots » : Boucher de la Bruère, lors d'une fête donnée en l'honneur de Taché le 13 novembre 1911, le propre gendre de Taché, Étienne-Théodore Pâquet, dans une lettre adressée au ministre des Travaux publics en 1939, etc.Les sources de langue anglaise Des recherches effectuées depuis 1984 dans des ouvrages en langue anglaise donnent des résultats semblables.Ainsi, en 1934, le rapport annuel de l'Association des arpenteurs ontariens reprend sensiblement les propos de Chapais au sujet de la devise, « the full significance of which cannot perhaps be readily expressed in English words but which may be paraphrased as conveying the meaning \"We do not forget, and will never forget, our ancient lineage, traditions and memories of all the past\".» En 1955, dans The French Canadian, Thistorien Mason Wade ajoutait une nouvelle dimension aux interprétations précédentes et pourrait bien être à l'origine, sinon un relais, de la connotation revancharde qui est souvent associée à la devise du Québec chez les anglophones : « When the French Canadian says « Je me souviens », he not only remembers the days of New France but also the fact that he belongs to a conquered people» («Quand le Canadien français dit \"Je me souviens\", il ne veut pas seulement dire qu'il se souvient des beaux jours de la Nouvelle-France, mais aussi qu'il appartient à un peuple vaincu ».).L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202251 Les encyclopédies et les dictionnaires de citations repérés entre 1935 et 1979 ne vont pas plus loin que les trois mots attribués à Taché, que ce soit chez Wallace (Encyclopedia of Canada), Hamilton (Canadian Quotations), Colombo's Canadian Quotations (première édition) ou Hamilton et Shields (Dictionary of Canadian Quotations and Phrases).Seul Colombo apporte un élément d\u2019interprétation : cette devise « is an allusion to the glory of the Ancien Régime».Comme on peut le constater, avant 1978, personne, dans les sources que nous avons trouvées jusqu'à maintenant, tant chez les francophones que chez les anglophones, n'a fait la moindre allusion à une devise qui aurait plus que trois mots ou qui proviendrait d'un quelconque poème.Un tournant en 1978 Le vent a tourné radicalement à la fin des années soixante-dix, quand le ministère des Transports, un peu plus d'un an après la victoire du Parti québécois, a décidé de remplacer le slogan touristique « la belle province » par la devise «Je me souviens» sur les plaques d'immatriculation.Cette décision a suscité des commentaires dont un article du Montreal Star, au début de 1978, et une lettre ouverte intitulée «Je me souviens, just part of it».Selon cette lectrice, Hélène Pâquet, une petite-fille d'Eugène Taché, «Je me souviens» n'est que la première ligne de la devise qui se lit comme suit : Je me souviens/Que né sous le lys/Je croîs sous la rose.I remember/That born under the lily/I grow under the rose.Contactée en juillet 1992, par téléphone et par courrier, madame Pâquet, aujourd'hui décédée, n'a pu préciser l'origine de ce texte de Taché.On notera que ses propos ne concordent pas avec ceux de son père, Étienne-Théodore Pâquet, pour qui la devise n'avait que trois mots 52 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE La devise « Je me souviens » L'opinion de madame Pâquet était-elle répandue dans les milieux anglophones ?Difficile à dire.On a vu que les ouvrages de références les plus connus n'y faisaient pas allusion.Un article publié dans The Gazette en 1986 porte à croire que la « devise complète » n'était pas de commune renommée.Dans cet article, Don MacPherson traitait encore des plaques d'immatriculation.Il se posait la même question que le journaliste du Star en 1978 («Quebecers remember - but what ?») et y répondait de façon plutôt légère.Il s'attira cependant les commentaires de généreux lecteurs, ce qui l'amena à revenir sur le sujet.Entre-temps, il avait lu la brève explication de Colombo (déjà citée), mais les propos des lecteurs lui parurent plus intéressants.Le journaliste cita d'abord, pour l'écarter aussitôt, l'opinion un peu fantaisiste d'une première lectrice qui disait avoir vu, 50 ans plus tôt, sur le pupitre de l'institutrice de sa tante, une illustration montrant un chien (représentant les Français) tenant un os (représentant les Anglais) accompagnée du poème du Chien d'or («Je suis le chien qui ronge l'os.») et de la devise «Je me souviens» qui aurait été celle des Patriotes de 1837.Un autre lecteur lui raconta une histoire plus agréable qui lui permit, comme Godfrey et d'autres plus tard, d'ironiser sur la décision de mettre la devise sur les plaques d'immatriculation : « The story confirmed by Quebec historians is as follows, écrit-il (citant Jean-Pierre T[.] de Montréal).During the construction of the legislature [sic] in Quebec City, the deputy minister of Public works [sic], Eugène E.Taché, had stonemasons carve under a shield the first line of a statement he had written earlier.The statement read: Je me souviens /Que né sous le lys /Je crois sous la rose, which translates to: \"I remember that while bom under the fleur de lys (of France) I grow under the rose (of England)\".» L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 53 Une lectrice de l'Ile Perrot, Jane S[.] ajouta que cette devise était souvent utilisée autrefois dans des discours : « When a speech was started, or towards the end of a speech, the speaker started with je me souviens (and) the room would respond with the other (words) which were supposed always to be ensemble.It was taught in many French Catholic classical colleges until approximately 1940, when changing courses, etc., caused it to be dropped from the instruction.» MacPherson concluait en disant que le PQ n'avait probablement pas l'intention de rappeler aux Québécois « that they had flourished under the rose of England ».Rejoint par téléphone le 8 février 1995, T.n'avait plus d'historiens à citer.Il prétendit que la « devise complète » était inscrite dans la façade de l'Hôtel du Parlement (ce qui est évidemment inexact) ; une semaine plus tard, il reconnut que sa seule source était une entrevue télévisée avec une descendante de Taché.Quant à Mme S., aujourd'hui décédée, il n'a pas été possible de la rejoindre.Si ce qu'elle prétend est exact et que la « devise complète » était si connue dans les collèges classiques, comment se fait-il qu'on ne puisse en trouver aucune trace dans la documentation en langue française ?Et c'est ainsi qu'après avoir écarté l'information exacte obtenue du dictionnaire de Colombo, au profit de l'opinion d'un lecteur qui ne pouvait s'appuyer sur aucune source fiable, Don MacPherson relaya la rumeur qui s'amplifia et gagna en notoriété car Colombo rédigea une entrée plus élaborée dans la nouvelle édition de son dictionnaire, en 1987, cette fois sous le titre «Je me souviens /Que né sous le lys, /Je crois [sic] sous la rose » : « Eugène Taché, architect, selected the first three words of the twelve-word motto to be inscribed beneath the coat of arms on the National Assembly building in Quebec City, 9 Feb.1883.The inscription « Je me souviens » (I remember) 54 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE La devise « Je me souviens » recalls the glory of the Ancien Régime, the language, laws, and religion of Quebec before the Conquest of 1759.However, as columnist Don MacPherson noted in The Gazette of Montreal, 19 Aug.1986, the full passage, of unknown origin, runs : \"I remember/that while under the fleur de lys [of France]/, I grow under the rose [of England]\".» Don MacPherson était donc devenu la source.Sept ans plus tard, Colombo récidiva dans un autre ouvrage et y ajouta un commentaire plus politique: le poème « of unknown origin [.] implied co-existence; but in the motto the words suggest separate existence » ! Voilà donc un poème d'origine inconnue (et non de Taché ?) qui inviterait à la co-existence tandis que la devise qui en serait issue évoquerait la séparation ! Il serait trop long d'énumérer ici tous les articles qui, depuis dix ans, ont colporté ces propos, particulièrement dans les médias de langue anglaise : Toronto Star, Globe and Mail, Citizen (Ottawa), Edmonton Journal, la Gazette, etc.Le plus souvent, en remontant vers la source, on rencontre Godfrey ou MacPherson pour tomber finalement sur une source anonyme, un lecteur ou une lectrice, ou un descendant de Taché.D'un média à l'autre, le message se déforme parfois au point où l'on obtient des propos qui tiennent du roman, comme ceux que la Gazette a publiés, sous la plume de Nick Auf der Maur le 27 juillet 1997 : « What are we supposed to remember ?Everybody thinks it was the Plains of Abraham or something like that.In fact, our motto was coined for the opening of the legislative buildings in Quebec City in the 1860s.\" Under the French regime, Quebec was a colony under the monarchy.It was under the British that responsible government and democracy were introduced.And so when they opened the legislative building, today called the National Assembly, they read a poem : Je me souviens /que né sous le lis,/Je fleuris sous la rose.L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 55 I remember, that born under the (French) lily; I grew under the (English) rose.» Voilà maintenant que le poème a été lu à titre de reconnaissance à l\u2019inauguration de l'édifice du Parlement, une cérémonie dont on ne trouve aucune trace ! L'autre devise D'où vient alors ce pseudo complément?D'une autre devise conçue par la même personne, Eugène-Étienne Taché, plusieurs années plus tard.Ernest Gagnon est encore la source obligée.Dans Le fort et le château Saint-Louis, paru en 1908, il annonçait qu'on pourrait peut-être lire bientôt, sur un monument conçu par Taché, « cette autre devise si poétique et si vraie : « Née dans les lis, je grandis dans les roses ».» Dans la Revue canadienne, publiée la même année, il précisait son information : « On a parlé, il y a quelque temps, d'une œuvre d'art représentant une femme, une adolescente gracieuse et belle, symbole de la Nation canadienne.Cette allégorie de circonstance, qui est encore inédite, devrait être accompagnée de la devise : Née dans les lis, je grandis dans les roses.Bom in the lilies, I grow in the roses ».Le projet de monument ne s'est pas concrétisé, mais Taché a « recyclé » son idée sur la médaille commémorative qu'il a conçue pour le troisième centenaire de la ville de Québec en 1908.On peut en effet y lire: «Née sous les lis, Dieu aidant, l'œuvre de Champlain a grandi sous les roses ».L'existence de cette autre devise, et la paternité de Taché, est aussi mentionnée par Blanche Gagnon qui l'a entendue, vers 1910, lors d'une conférence sur God save the King, cet hymne anglais dont les origines seraient françaises.Le conférencier aurait fait un rapprochement avec «Née dans les lis, je grandis dans les roses», cette 56 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE La devise « Je me souviens » devise, « moins connue » qui « est également de M.Taché, l'architecte du Palais législatif de Québec ».David Ross McCord (1844-1930) confirme les propos des deux Gagnon dans une note écrite entre 1898 et 1907 et intitulée « French sentiment in Canada » : « However mistaken may be the looking towards France as a desintegrating factor operating against the unification of the nation - it may be perhaps problematic - no one can gainsay the beauty and simplicity of Eugene Taché's words \"Je me souviens\".He and Sitnéon Lesage have done more than any two other Canadians towards elevating the architectural taste in the Province.Is Taché not also the author of the other motto - the sentiment of which we will all drink a toast \"Née dans les lis, je croîs dans les roses\".There is no désintégration there.(Traduction : Sentiment français au Canada - Aussi mal avisé que puisse être l'attachement à la France, qui constitue un facteur négatif pour l'unité nationale -il y a peut-être lieu de s'interroger à ce sujet -, personne ne peut nier la beauté et la simplicité du \"Je me souviens\" d\u2019Eugène Taché.Siméon Lesage et lui ont fait plus que quiconque au Canada pour accroître le goût de l'architecture dans la province [de Québec].D'ailleurs, Taché n'est-il pas aussi l'auteur de l\u2019autre devise, \"Née dans les lis, je croîs dans les roses\", à laquelle nous lèverons tous nos verres.Celle-là ne crée pas de division.) » Par la suite, on perd la trace de cette «autre devise».Comme on l'a vu précédemment, aucune des sources connues ne l'associe à la devise du Québec et on la cherche en vain dans les dictionnaires de citations ou de mots historiques québécois.Quelles étaient les intentions de Taché?Il ne fait aucun doute que «Je me souviens» et «Née dans les lis, je grandis dans les roses » sont deux devises distinctes et personne n'a fourni la moindre preuve sérieuse L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202257 que Taché les aurait jointes, de son vivant, pour en faire une seule.Pourquoi, d'ailleurs, l'aurait-il fait?Ce présumé poème serait une injure au bon goût de cet homme instruit et cultivé.Ce n'est pas, d'un point de vue formel, le genre de poésie que Taché aurait produit à cette époque.Son « Née dans le lis.» est une belle trouvaille, complète en elle-même, qui existe parfaitement sans le «Je me souviens» qu'on lui accole.Cet homme était un héraldiste accompli qui savait qu'on ne peut concevoir des armoiries avec une devise de douze mots.À quel moment, alors, ces deux devises ont-elles été accolées ?Et pourquoi la présumée « devise complète » et ce « poème d'origine inconnue » ont-ils resurgi depuis une vingtaine d'années, particulièrement au milieu des années 1990?C'est un mystère.Il manque un chaînon, mais on peut aisément déceler un fil conducteur, de McCord à Colombo : un Je me souviens suivi de «Né sous le lys., ou tiré du mythique poème dont personne ne trouve (évidemment) la trace, constitue une séduisante hypothèse.McCord aurait préféré que la devise du Québec soit «Née dans les lis.» au nom de l'unité nationale.Croyant découvrir, près d'un siècle plus tard, l'origine du Je me souviens, Godfrey y voit «a motto we can all enjoy».Colombo (1994) sent un appel à la coexistence.Ajoutons William D.Gairdner, auteur de Constitutional Crack-up (1994) pour qui le « poème » rappelle « the peacefull blending of peoples in early Canada ».Et si Taché avait expliqué sa devise?Peut-on penser qu'il n'en a jamais senti le besoin ?Le message qu'il voulait transmettre est trop simple quand on sait dans quelles circonstances cette devise a été créée, ce que plusieurs ont oublié.58 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE La devise « Je me souviens » Taché a tout de même laissé un texte qui laisse percer son intention.11 s'agit d'une lettre adressée au sous-ministre Siméon Lesage, le 9 avril 1883, en réponse au mémoire de Napoléon Bourassa sur la décoration de l'Hôtel du Parlement.Dans cette lettre, qui n'a jamais été publiée précédemment, Taché explique comment il veut faire de la façade un véritable Panthéon.Il propose de dédier « le campanile et les avant-corps qui le flanquent [.] aux trois grandes personnalités qui s'identifient avec l'origine de notre histoire » : Jacques Cartier, Champlain, et Maisonneuve; d'accorder ensuite une large place aux «hommes les plus marquants de nos annales religieuses : Laval, [Brébeuf], Marquette et Olier»; de réserver les niches du premier étage aux « grands capitaines : Frontenac, Wolfe, Montcalm et Lévis » et une des niches du rez-de-chaussée à lord Elgin «dont la mémoire sera toujours vivante au milieu de nous ».Enfin, une place prépondérante est accordée, devant l'entrée principale, aux « nations sauvages, la plupart disparues de cette terre que nous habitons, autrefois leur domaine ».Présumant que les générations futures voudraient « payer leur tribut de reconnaissance à ceux des hommes de notre siècle qui ont le plus contribué au bonheur et à la grandeur de notre pays », Taché prévoit huit piédestaux « lesquels, avec la niche correspondante à celle vouée à Lord Elgin, qui n'a pas encore de destination, pourront être remplis par une autre génération avec beaucoup plus de justice, de discernement et avec moins de parti pris que nous ne le saurions faire aujourd'hui».En plus des statues, Taché propose de faire sculpter dans la façade «les armes des principaux gouverneurs du régime français », celles « des gouverneurs anglais les plus sympathiques à notre nationalité : Murray, Dorchester, Prévost et Bagot », ainsi que les noms de plusieurs autres personnages de la Nouvelle-France : Iberville, Joliette, Lasalle, Boucher, Nicolet, Beaujeu, Hertel et Lavérendry.«Telle est, conclut-il (et nous soulignons), cette partie de l'ensemble des souvenirs que je veux évoquer, tout en laissant à nos descen- L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202259 dants l'occasion et le soin de le compléter».Ce passage laisse-t-il des doutes sur le sens de la devise qu'il avait inscrite sur les plans approuvés un mois plus tôt ?C'est parce qu'on ignore ou qu'on oublie dans quelles circonstances précises la devise a été conçue qu'on se pose encore des questions sur sa signification.Le devoir de mémoire Ce texte de Taché contient plusieurs « nous » et, lorsqu'il mentionne « les gouverneurs anglais les plus sympathiques à notre nationalité », on comprend que ce « nous » fait référence aux Québécois de souche française.On ne peut cependant attribuer à un esprit nationaliste étroit une décoration qui place Wolfe et Montcalm côte à côte, exactement au-dessus du «Je me souviens» (ce qui règle le cas de la connotation revancharde qu'on lui associe parfois), ni l'hommage fait aux Amérindiens (un cas unique dans les édifices parlementaires canadiens), ni l'appel fait à « une autre génération » qui a répondu en installant plusieurs personnages du Régime français sur les piédestaux vacants, mais aussi l'homme politique haut-canadien Robert Baldwin (une situation qui n'a sûrement pas d'équivalent à Queen's Park), et plus récemment, de Lesage et Godbout aux côtés des Mercier, Duplessis et Lévesque.«Je me souviens» doit-il avoir un complément précis?En a-t-il déjà eu un, même dans l'esprit de Taché?En créant cette devise, Taché n'a-t-il pas tout simplement résumé ce qu'il a suggéré d'inscrire dans la pierre, le bois et le bronze, tout en laissant les générations futures continuer son projet?La devise «Je me souviens» invite tout simplement à.se souvenir notamment de ce que la décoration de la façade de l'Hôtel du Parlement évoque.En ce sens, la devise du Québec est ouverte et ne comporte pas de jugement de valeur (contrairement à l'autre devise où plusieurs 60 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE La devise « Je me souviens» ont vu les bienfaits de la Conquête).C'est une invitation à se souvenir que chacun peut interpréter à sa guise en toute liberté, ou, comme l'écrivait récemment le journaliste Antoine Robitaille, « une forte apologie de la mémoire qui se maintient au cœur de l'espace public ».0 Une version complète comprenant également les notes de bas de pages se trouve dans l\u2019encyclopédie virtuelle Agora (http://agora.qc.ca/ reftext.nsf/Documents/Quebec_-_Etat-LA_DEVISE_JE_ME_ SOUVIENS_par_Gaston_Deschenes).L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202261 S'il est venu le temps de se donner un pays, il importe de savoir ce que nous en ferons.L'Action nationale a accompagné le Québec tout au long de ce siècle.Elle apporte à nouveau une pièce majeure dans la patiente construction de notre projet collectif.La C5N salue cette initiative qui contribue à la qualité de nos débats.62 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve inachevé 116e anniversaire de sa mort HP* «*»>\u2022 * ' r - U Ismène Toussaint1 au sous-commandant Marcos, enfant spirituel de Louis Riel au Mexique Comme il m'est impossible de vous raconter toute l'histoire de Louis Riel et que vous la trouverez dans mon livre-hommage, Louis Riel, le Bison de cristal (Éditions Stanké), j'ai choisi de vous présenter quelques aspects de sa personnalité, de sa vie et de son œuvre.J'ai divisé cette communication en trois parties : 1 ) Louis Riel ou l'être inachevé, au cours de laquelle je vais évoquer les souffrances liées à sa condition de Métis, la maladie qui l'a poursuivi toute sa vie et son mysticisme mal assumé.2) Louis Riel ou une oeuvre politique inachevée, dans laquelle je vais vous exposer les tribulations de la vie militante de 1.Née en Bretagne, Ismène Toussaint a vécu plusieurs années au Manitoba.Elle est docteur ès Lettres, chroniqueur et spécialiste de littérature francophone de l'Ouest.Enfant spirituelle de Louis Riel, elle a publié Louis Riel, le Bison de cristal (Stanké) et Les Chemins secrets de Gabrielle Roy - Témoins d'occasions (idem).Conférence prononcée le 13 mars 2001 à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal pour commémorer le début de la résistance métisse en Saskatchewan, en mars 1885.Photo: Louis Riel (1844-1885), Saint-Boniface, Regina.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202263 Riel, en quoi L'Acte du Manitoba n'a jamais été respecté, ainsi que les conséquences humaines, linguistiques et juridiques qu'a entraînées sa pendaison sur le Manitoba d'aujourd'hui.3) Louis Riel ou une œuvre littéraire inachevée: le chef métis étant l'auteur d'une oeuvre en quatre volumes quasiment inconnue, j'ai choisi de vous retracer, en quelques grandes lignes, son parcours de poète, de polémiste et de penseur religieux qui n'a jamais pu s'épanouir en raison de ses courses et de ses exils perpétuels, puis de sa mort brutale à l'âge de quarante et un ans.I) Louis Riel ou l'être inachevé Je tiens tout d'abord à préciser que l'épithète « inachevé » n'est en rien péjoratif sous ma plume et qu'il n'induit aucune connotation d'infériorité, bien loin de là.J'entends par « inachevé » le fait que Louis Riel a subi trop de tracas et de persécutions pour se réaliser pleinement en tant qu'indi-vidu, écrivain et chef spirituel des Métis, et qu'il est mort trop jeune pour avoir pu donner sa pleine mesure de chef politique.Le drame intérieur de Louis Riel, la question qui a tapissé la toile de fond de son être et déterminé son cheminement de vie, c'est la question de son identité et de son métissage.Chaque jour, c'est un homme qui a été hanté par la grande interrogation pascalienne: «qui suis-je?».Il se l'est posée dès sa plus tendre enfance; elle a tourmenté son adolescence; elle a occupé une place prédominante dans ses activités politiques et dans son œuvre littéraire; elle l'a conduit jusqu'à la dépression nerveuse, jusqu'à la fameuse crise spirituelle du 8 décembre 1875 où il a eu - ou cru avoir car je vous laisse, bien sûr, croire ou ne pas croire en lui - la révélation de sa mission de « prophète du Nouveau Monde ».Mais même après cet événement et jusqu'au mois de juin 1884, époque où Gabriel Dumont, ancien 64 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve inachevé président de la nation métisse en Saskatchewan, est venu le chercher au Montana pour l'emmener dans son pays, il a continué à douter de son rôle sur terre et à s'interroger sur le sens de sa destinée.Ce n'est peut-être qu'à la veille de monter sur l'échafaud qu'il a compris qu'il était un mis-sionné, un de ces êtres exceptionnels élus par les hommes et peut-être par une force supérieure pour montrer la voie à leur peuple.Il a compris que son sacrifice n'était pas vain et que d'autres viendraient après lui poursuivre son œuvre et perpétuer sa mémoire.De même, c'est un homme qui, toute sa vie, a cherché désespérément sa place dans le monde, dans son pays, dans la société.Et qui ne l'a jamais vraiment trouvée: pas plus au sein de la nature démesurée de ses plaines natales qu'en celui de la colonie de la rivière Rouge; pas plus au giron de sa famille que dans celui du peuple métis; pas plus à l'école que dans le monde de la politique, des lettres ou du clergé; pas plus au Manitoba qu'au Québec, aux Etats-Unis ou en Saskatchewan, pays qu'il a pourtant aimés chacun à sa manière.Tout au long de son existence, il est demeuré cet éternel incompris, le vilain petit canard du conte d'Andersen, un asocial et un marginal - puisqu'il n'aura jamais de métier bien défini.Une situation douloureuse accusée, bien évidemment, par ses démêlés avec le Canada anglais qui, en l'exilant et en le persécutant, a fait de lui un véritable souffre-douleur, un bouc émissaire,un apatride et un hors-la-loi.On ne peut pas comprendre Louis Riel si on n'a pas bien en tête ces éléments-là.Louis Riel est né le 22 octobre 1844 à Saint-Boniface, au cœur même du Canada actuel.« Presque tout mon sang vient de France, j'en ai de l'Irlande et j'ai du sang sauvage » proclamera t-il fièrement dans un texte intitulé Révélations contre Beauport (22 mai 1876).On pense que le berceau de sa famille se trouve en Bretagne, plus exactement dans la région de Saint-Malo.D'après le généalogiste manitobain L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 65 Antoine Champagne, auteur de La Famille de Louis Riel, les origines irlandaises sont plus douteuses, mais Patrick Riel, un arrière-petit-cousin du chef métis, évoque volontiers un aïeul de Saint-Pierre de Limerick qui aurait émigré en Canada à la fin du XVIIIe siècle.Pour le reste : sa grand-mère paternelle, Marguerite Boucher, épouse du marchand de fourrures Jean-Baptiste Riel, est une Métisse franco-chippeyenne de Saskatchewan; sa grand-mère maternelle, Marie-Anne Gaboury, est, quant à elle, une Métisse de Maskinongé, au Bas-Canada, et notons-le au passage, la première femme pionnière à s'être établie dans l'Ouest avec son mari, le trappeur Jean-Baptiste Lagimodière.Le petit Louis Riel, aîné d'une famille de onze enfants, coule une jeunesse heureuse entre son père, Jean-Louis Riel, commerçant de fourrures et meunier, un homme instruit, pieux et droit, et sa mère, Julie Lagimodière, une femme dont la pratique religieuse confine à la bigoterie.C'est un petit garçon un peu sauvage mais plein de vie, plein d'imagination, qui adore les histoires, courir la campagne avec ses camarades et qui manifeste une foi particulièrement ardente.C'est aussi un enfant très intelligent, très éveillé, qui se pose beaucoup de questions sur son entourage et fait très tôt le douloureux apprentissage de sa différence.En effet, il sait parfaitement que, dans son pays, la Compagnie de la Baie d'Hudson détient le monopole du commerce des fourrures depuis près de deux siècles et que les Métis, ces descendants des premiers pionniers blancs et des Indiennes, qui forment 82% des résidents de la colonie de la rivière Rouge, ne sont pas tout à fait les maîtres chez eux.D'abord, on les a volontairement divisés: il y a d'un côté, les Métis francophones, chasseurs de bisons et marchands de peaux pour la plupart, et de l'autre, les Métis anglophones qui vivent essentiellement du travail de la terre.Par le passé, ils se sont fait la guerre.Ensuite, ils n'ont aucune représentation au sein du conseil de l'Assiniboia 66 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve Inachevé qui, de concert avec la Compagnie, dirige la colonie d'une main de fer.Enfin, c'est une population souvent méprisée, déconsidérée et exploitée : par exemple, on tente de les empêcher de vendre leurs produits aux Américains et de garder un seul article pour eux.En 1849, Louis, qui a cinq ans, est témoin de la fameuse « Affaire Sayer » qui va le marquer énormément : Guillaume Sayer, un jeune marchand de peaux métis est déclaré coupable de commerce illicite et emprisonné.Le jour du jugement, le père de Louis décide alors de prendre les armes et accompagné de plusieurs centaines de Métis, investit les locaux du tribunal, au fort Garry.Au terme de plusieurs heures de palabres, le prévenu est acquitté et la liberté de commerce définitivement rétablie.Le petit Louis va garder de cet épisode une immense admiration pour son père, mais aussi développer un sentiment à la fois de culpabilité et d'orgueil d'être Métis.Dès lors, il va traîner tout au long de sa vie cette sensibilité ambivalente, ce mélange de honte et de fierté qui se traduira notamment par des fuites, des fugues.Au collège des sulpiciens de Montréal, mal à l'aise parmi les jeunes gens de la bonne bourgeoisie, il tente de se rehausser à leurs yeux en inventant des histoires d'indiens et de chasses de bisons dont il est le héros puis, après la mort de son père, va se sauver de l'école.Dans le domaine sentimental, où il se montre plutôt timoré et complexé vis-à-vis des femmes canadiennes-françaises, il réagit aux déceptions ou aux refus de proposition de mariage qu'on lui oppose en se jetant dans une misérable vie d'errant.Il finira par épouser, en 1881, une jeune Métisse de vingt-quatre ans, Marguerite Monet-Bellehumeur, dont il aura deux enfants.Même chose dans le domaine professionnel : pour des raisons liées à ses problèmes de métissage et d'instabilité, il quitte les rares professions qui lui ont permis de se fixer (clerc d'avocat à Montréal, agriculteur en Nouvelle-Angleterre, instituteur dans le Montana) et vivotera de petits métiers L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202267 sans éclat en dépit de son niveau universitaire très élevé pour l'époque (licence ou baccalauréat).Son parcours politique est également ponctué d'actes imprévisibles : pour ne citer qu'un exemple, en 1873, alors qu'il vient d'être élu pour la première fois député par les Manitobains et qu'il s'apprête à siéger à Ottawa, il quitte précipitamment le Parlement, par crainte des orangistes, certes, mais aussi parce qu'il se sent incapable de parler devant des députés qu'il imagine plus savants et meilleurs orateurs que lui.Cette conviction d'être un être à part, maudit, marqué par une fatalité de héros romantique, s'accompagne, paradoxalement, d'un fort complexe de supériorité.Elle explique en partie le fait qu'il ait pris la tête de son peuple à l'automne 1869, lorsque les premiers arpenteurs canadiens-anglais débarquent à la rivière Rouge et sans avoir consulté la population métisse, se mettent à diviser en champs carrés leurs longues bandes de terrains, situés au bord de la rivière, afin d'y implanter des colons anglophones et de construire le chemin Dawson qui doit relier l'Ontario au lac des Bois.Mais ce qu'il faut bien voir, c'est que si les Métis admirent l'intelligence, l'instruction de Riel et lui confieront la direction du gouvernement provisoire en février 1870, beaucoup d'entre eux le considèrent comme un Canadien français en raison de son éducation montréalaise, et ne le reconnaissent pas comme un véritable Métis car il ne peut justifier que d'un huitième de sang indien.Il lui faudra donc faire ses preuves, d'une certaine façon, et travailler à gagner son identité, sa nationalité.Avec le temps, cet objectif va devenir une véritable obsession chez Riel qui n'aura jamais de cesse de bâtir un pays pour ses frères, de faire reconnaître officiellement leurs droits, de défendre leur terres et de proclamer, dans de multiples écrits, l'existence de leur nation.À tel point qu'il finira par s'identifier totalement au peuple métis et à en incarner la cause.Le rejet dont il est la victime de la part de certains Métis, il va le rencontrer à d'autres niveaux sur sa route.Il 68 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve inachevé éprouve des difficultés relationnelles avec ses propres compatriotes francophones et anglophones : l'homme idéaliste et généreux qu'il est va donner un pays à ces gens, le Manitoba, puis sa vie pour eux, et pourtant une fraction de la population de cette province et de la Saskatchewan ne lui pardonnera jamais d'avoir pris les armes.Il est également le souffre-douleur préféré du premier ministre John Macdonald qui, obnubilé par la conquête économique de l'Ouest et la construction de son chemin de fer, ne veut pas de la « république métisse » de Riel et va tenter par tous les moyens d'éloigner, de corrompre, de manipuler et de briser ce « vulgaire sang-mêlé », comme il le qualifie.Il devient la bête noire des Canadiens anglais et en particulier des orangistes qui se serviront de l'exécution de Thomas Scott, perpétrée par le tribunal militaire de Riel, pour attiser les haines anti-Métis et anti-francophones.Enfin, élu trois fois député, il est désavoué par ses propres confrères, dont plusieurs Canadiens français qui voteront à trois reprises, en 1873, 1874 et 1875, son expulsion du Parlement; partie pour des raisons politiques et électorales, partie par lâcheté vis-à-vis des Canadiens anglais, partie parce qu'il aurait été inconvenant qu'un Métis, donc un « Sauvage », siège à leurs côtés à l'Assemblée.Honoré Mercier, futur premier ministre du Québec, dénoncera un jour leur responsabilité dans l'horrible crime racial.Les problèmes d'identité et de métissage de Louis Riel sont multipliés du fait qu'il souffre, pense-t-on, de crises maniaco-dépressives - aujourd'hui, on appelle cela des troubles bipolaires.Quoiqu'il en soit, il faut prendre ce diagnostic avec beaucoup de prudence car, comme vous le savez, les ennemis de Riel ont exploité ses douleurs morales et ses névroses de manière à ce qu'anglophones comme francophones ne retiennent de lui que l'image d'un fou qu'on a pendu.Sa prétendue folie a été aussi le grand thème de son procès et de la campagne qui a divisé tout le continent entre rielliens et anti-rielliens au moment de sa pendaison.L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 69 La revue médicale française Visages de la dépression définit les troubles bi-polaires comme suit : « les personnalités cycloïdes se présentent sous deux aspects: un aspect hypo-maniaque avec euphorie, surexcitation, recherche des contacts, harmonie des sentiments et des rapports avec l'environnement; un aspect dépressif avec un pessimisme permanent, insatisfaction, une vision noire des événements et des tendances suicidaires.Il existe une alternance entre ces deux aspects.» Il semble bien que Louis Riel, qui passait régulièrement de périodes de profonds abattements à des phases d'exaltation religieuse au cours desquelles son « moi » prenait une dimension démesurée et où il recherchait de manière compulsive la compagnie des prêtres, ait été atteint de cette maladie.Elle se manifeste parfois de manière inexpliquée chez lui mais est le plus souvent liée aux événements malheureux qui surviennent sur son chemin.Déjà, les sulpiciens avaient remarqué que le petit Louis Riel n'était pas tout à fait comme les autres : il était agité en classe, nerveux, irritable, hypersensible, prompt à se rebeller contre la discipline.Les premières atteintes de la dépression apparaissent chez lui à la mort de son père, en 1864 : Louis, qui a vingt ans, plonge dans un désarroi profond, puis dans une activité fébrile.La dépression le frappe encore quand les parents de la jeune Montréalaise qu'il aime, Marie-Julie Guernon, s'opposent à leur mariage.On note des dépressions subséquentes aux bouleversements politiques qui l'entourent: l'exécution de Thomas Scott; ses expulsions du Parlement; sa condamnation à un exil de cinq ans aux États-Unis.Certaines dépressions ont un rapport évident avec sa pauvreté, la fatigue des voyages incessants, ses courses à l'emploi, les persécutions du gouvernement d'Ottawa et la paranoïa engendrée par les menaces de mort des orangistes.Mais la plus terrible s'abat sur lui à l'hiver 1875, lorsqu'il échoue, auprès du président américain Ulysses Grant, dans son exposé d'un projet de reconquête du Manitoba - vous en trouverez le plan dans mon livre.Cette fois, il comprend qu'il a définitivement perdu 70 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Rlel ou le rêve inachevé le pouvoir dans son pays et ne le supporte pas.Il craque très sérieusement et est interné à l'asile des aliénés de Longue-Pointe, près de Montréal, où son état s'aggrave -conséquence des mauvais traitements qu'il reçoit -, puis à l'hôpital des lunatiques Saint-Jean-de Dieu, à Québec, où, en l'espace de quelques mois, il recouvre la santé.Néanmoins, même si ses troubles vont s\u2019espacer et s'amenuiser avec le temps, la maturité et la prière aidant peut-être, c\u2019est un homme qui restera toujours extrêmement fragile, instable, écorché vif, souvent brouillon et mal organisé.Son état de santé a certainement nui a son épanouissement intérieur, comme à la cause qu'il servait et à l'application de ses idees politiques.Et étant donne qu'il n'existait pas de traitements à base de lithium à l'époque, ce sont les prêtres qui feront office de psychanalystes à son endroit.Justement, la religion - autre problème chez Riel - a joué un rôle particulièrement ambigu dans son existence.D'un côté, elle a été son refuge, elle l'a aidé à supporter sa destinée chaotique, à sortir de ses dépressions.De l'autre, elle l'a totalement aliéné et conduit aux pires excès.Dès sa plus tendre enfance, éleve par une mère bigote jusqu'à la superstition, Louis manifeste, comme je l'ai dit tout à l'heure, une foi très fervente et presque anormale chez un garçon aussi jeune.À l'adolescence, M?r Taché, Tevèque de la colonie, l'envoie à Montréal pour en faire un prêtre, mais la mort de son père, jointe aux élans amoureux qu'il ressent pour Marie-Julie Guernon, provoquent une crise de vocation et l'abandon de la voie sacerdotale.Cependant, il restera toujours très proche des milieux du clergé et jusqu'au printemps 1885, époque où il décide de se séparer de l'Église catholique, apostolique et romaine, il ne prendra jamais de décision, n'agira jamais sans prendre conseil auprès des prêtres auxquels il rendra fidèlement compte de ses moindres faits et gestes.Durant sa vie entière, d'ailleurs, Riel va éprouver vis-à-vis de sa famille, de son peuple, de l'Église et de lui-même, L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202271 une honte profonde d'être un prêtre manqué.C'est en grande partie la raison pour laquelle il choisit de consacrer son temps aux autres, qu'il fait une retraite de vocation au printemps 1873, après la guérison miraculeuse de sa sœur, la religieuse Sara, atteinte de tuberculose, et qu'il n'hésitera jamais a se suostituer aux représentants de l'Église eux-memes.Un comportement qui lui sera sévèrement reproche.Par exemple, dans sa cellule de malade, à Longue-Pointe, il célébré la messe pour les autres patients et pour lui-même, comme au plus fort de la bataille de Batoche, en Sakatchewan, il se promène avec un crucifix pour soutenir 1?moral de ,;es troupes et officie dans la salle du conseil métis, les missionnaires obiats étant passés dans le camp ennemi.Cette frustration sacerdotale est certainement à l'origine de la prise de conscience ou'il fait, le 8 décembre 1875, de son rôle de «prophète du Nouveau Monde».En pleine messe, dans une eglise de Washington, il est saisi d'une véritable crise de nerfs, doublée d\u2019une étrange expérience mystique, qui va le faire basculer dans la grave dépression précédemment évoquée.11 entend des voix ; il a des visions - je précise: des visions intérieures et non des hallucinations il se sent galvanise par les paroles de son confesseur, Mgr Ignace Bourget, l'évêque de Montréal, qui l'a conforté l'année précédente dans sa mystérieuse mission.Suite à cette révélation, Riel va verser dans un mysticisme de plus en plus excessif.Il va se proclamer chef spirituel des Métis ; il va bâtir sur le papier les plans d'un monde théocratique dirigé par les prêtres, dont son ami Mgr Bourget serait le nouveau pape - les états pontificaux de Rome étant en pleine décadence en cette fin de siècle - et la nation métisse, la nation élue de Dieu.À l'heure de la révolte en Saskatchewan, au printemps 1885, il ira jusqu'à créer une nouvelle religion, une sorte de synthèse du catholicisme et du protestantisme destiné à rapprocher les Métis francophones et anglophones.Accrédité par ÏExovi-dat, son second gouvernement provisoire, son système 72 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve inachevé théologique s'écroulera toutefois avec la défaite de Batoche, l'opposition farouche du clergé et son arrestation.Mais si la religion a valu à Louis Rie) d'écrire parmi les plus belles pages de son œuvre, de puiser la force de survivre à ses déboires, et lui a ouvert les portes d'un monde invisible - où il communiquait avec des êtres spirituels imaginaires ou réels -, on sent qu'elle a malheureusement contribué à emmêler, à emprisonner et à compliquer l'écheveau de son âme agitée, torturée, pétrie de doutes et de questionnements.Il) Louis Riel ou une œuvre politique inachevée Dans son essai Louis Riel, écrivain des Amériques, Jean Morisset nous présente le leader comme « un des grands libérateurs du Nouveau-Monde et de l'Amérique franco-métisse ».Argument repris par Robin Philpot qui, dans le numéro d'hiver 1999 du Bulletin de la Société Saint-Jean-Baptiste, n'hésite pas à le faire figurer aux côtés des grands libérateurs de peuples : Simon Bolivar en Hispano-Amérique.Tiradentès au Brésil.Toussaint-Louverture en Haïti.Zapata au Mexique.René Lévesque au Québec, et j'en passe.Toutefois, son révoltant assassinat, perpétré le 16 novembre 1885 par le premier ministre Macdonald, pour qui il représentait un frein dans son entreprise de colonisation de l'Ouest du Canada, a privé Louis Riel de faire fleurir dans les prairies une mosaïque unie d'ethnies métisses et européennes et de travailler, tant sur le plan temporel que spirituel, à tisser des liens d'harmonie, de concorde et de fraternité entre les nations de la terre.Comme il m'est évidemment impossible de vous raconter ici toute la vie militante et politique de Louis Riel, je me limiterai à en rappeler les principaux événements.Dès 1865, le gouvernement du Canada, la Compagnie de la Baie d'Hudson et le Parlement britannique avaient L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202273 entamé des négociations en vue d'annexer le Nord-Ouest au Canada.Et ce, sans en aviser les habitants de la colonie de la rivière Rouge.Or, dans un texte daté de 1889, La Vérité sur la question métisse au Nord-Ouest, Adolphe Ouimet, avocat et président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, fera la preuve qu'en vertu des accords que la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson avait jadis passes avec les Amérindiens pour le commerce des fourrures, celle-ci n\u2019avait aucun droit de propriété légal sur ces régions.Toute l'histoire du transfert des territoires du Nord-Ouest au Canada repose donc sur une vaste supercherie, sur le vol et sur la trahison.À l'automne 1868, les premiers arpenteurs débarquent avec brutalité et arrogance à la colonie de la rivière Rouge pour s\u2019emparer des terres des Métis.Cette dépossession s'avère d'autant plus aisee que les habitants, qui se transmettent les terres de père en fils depuis des générations, ne peuvent justifier aucun titre de propriété écrit.Toutefois, les choses vont changer lorsque le 1 1 octobre 1869, Louis Riel, excédé par ces agissements, pose le pied sur la chaîne qui sert à mesurer les terres de son cousin, au village de Tointe des Chênes, et dit : « Non ! » Et les événements se précipitent : Un Comité national des Métis se forme afin d'empêcher le nouveau lieutenant-gouverneur envoyé par Ottawa d\u2019entrer dans le pays ; ce qui n'empêche pas ce dernier de prendre illégalement possession du territoire, au nom du Canada, le 1er décembre 1869.Le 2 novembre, Louis Riel et ses hommes se sont emparés du fort Garry.Le 29 janvier 1870, Riel rédige sa Déclaration des droits des habitants de la rivière Rouge qui contient en germe le futur Acte du Manitoba et le 10 février, après maints débats houleux entre Métis francophones et Métis anglophones, un gouvernement provisoire est mis sur pied.Présidé par Louis Riel, il a pour dessein de main- 74 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve inachevé tenir la paix dans la colonie jusqu'à l'établissement de la nouvelle administration canadienne et de négocier l'entrée du territoire dans la Confédération.Comme on le voit, Riel ne fait preuve d'aucune attitude sécessionniste en regard du gouvernement et n'est nullement opposé à la venue d'un dirigeant à la rivière Rouge.Les 23 et 24 mars suivants, ses délégués prennent la route d'Ottawa.Cependant, Louis Riel se heurte à de multiples oppositions dans la colonie.Le 18 février, son gouvernement essuie une tentative de « coup d'État », fomentée par le Dr Schultz, un Ontarien orangiste.Les hommes de main du fanatique sont faits prisonniers.Parmi eux, un certain Thomas Scott, un voyou de vingt-huit ans, d'origine irlandaise, qui, depuis le début du mouvement, tente de mettre la région à feu et à sang en dressant les anglophones contre les francophones et qui s'est rendu coupable du meurtre d'un jeune Métis.Sa violence est telle qu'il est traduit devant une cour martiale présidée par l'adjudant Ambroise Lépine.Il fut condamné à mort et exécuté le 4 mars.Une bavure énorme, sans doute.Toujours est-il que Louis Riel protestera toujours de son innocence, dans cette affaire, en faisant valoir : 1)\tque la légalité de son gouvernement provisoire avait été reconnue dès décembre 1869 par Donald Smith, un émissaire du ministre Macdonald, et que par conséquent, le tribunal militaire avait toute autorité pour juger un assassin.2)\tqu'à plusieurs reprises, lui, Riel, était allé rendre visite à Thomas Scott dans sa cellule pour lui offrir la liberté en échange de son départ pour les États-Unis, mais que le forcené avait refusé et l'avait même agressé.Néanmoins, cette exécution va sonner le début de la perte de Riel.Le comploteur Dr Schultz va réussir à soulever contre lui une grande partie de Topinon canadienne-anglaise en Ontario et le ministre Macdonald préférera lui L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 75 livrer le jeune chef métis en pâture plutôt que de perdre son électorat.En attendant, les délégués de Riel obtiennent gain de cause à Ottawa.Le 12 mai, le Parlement vote la loi qui annexe la rivière Rouge à la Confédération sous le nom de «province du Manitoba».Manito signifie le vent, le Grand Esprit, celui qui dispense le souffle de vie aux hommes et baw, le passage ; en un mot, Manitoba symbolise le « lieu où souffle l'Esprit».Le 24 mai, l'Assemblée législative ratifie le traité et le 15 juillet 1870, l'Acte du Manitoba - dont vous trouverez l'intégralité dans mon livre - entre officiellement en vigueur.Très en avance sur son temps, chef-d'œuvre et reflet du génie de Louis Riel, celui-ci prévoyait, entre autres, la reconnaissance du français et de l'anglais comme langues officielles au pays et le principe de la séparation entre écoles catholiques et écoles protestantes.Il va, hélas, être bafoué sur bien des points : 1) La question de l'amnistie : L'article 19 de Y Acte du Manitoba stipulait l'octroi d'une amnistie aux habitants de la rivière Rouge qui avaient participé au mouvement de revendication de leurs droits.Or, Riel a la désagréable surprise de voir ses délégués revenir avec de simples promesses verbales.En fait, sous couvert d'une mission de paix, Macdonald dépêche, l'été suivant, une expédition punitive, conduite par le terrible général britannique Garnett Wolseley, qui venge la mort de Scott et laisse les soldats commettre les pires exactions dans la colonie.Gabriel Dumont, guerrier métis et chasseur de bisons hors pair, avait bien proposé d'organiser une guérilla qui serait rapidement venue à bout de cette armée mais Riel, hostile à toute forme de violence, s'y était opposé.Commence alors, pour le chef métis enfui aux États-Unis, un long calvaire : jeux du chat et de la souris entre 76 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve inachevé Macdonald et lui, mandats d'arrestation, menaces de mort des orangistes, campagnes électorales poursuivies dans la clandestinité, et j'en passe.Désormais, le terme « amnistie » va devenir le maître-mot de l'existence de Riel : 11\trevient un nombre incalculable de fois sous sa plume qui, durant cinq ans, ne va cesser de produire lettres, articles, pétitions, pamphlets, etc, réclamant l'application de l'article 19.De quoi donner une véritable indigestion à Macdonald.Finalement, l'amnistie est accordée le 12\tfévrier 1875 à tous les Métis, sauf à Riel et à deux de ses compagnons.Le résistant est condamné à cinq ans d'exil au États-Unis.Nouveau chemin de croix qui ne l'empêchera pas, toutefois, de se dépenser sans compter pour ses Métis - il jouera même le rôle d'un travailleur social auprès d'eux - car son rêve et de fonder un jour une grande Confédération des Métis et des Indiens.2) La question des terres : Les articles 31 et 32 de l'Acte du Manitoba préconisaient la distribution de 560 000 hectares de terres aux enfants des Métis - soit 97 par tête - et des titres de propriété aux agriculteurs établis le long des rivières Rouge et Assiniboine.Mais le gouvernement complique et fait tellement traîner les choses que la région se retrouve livrée à la fièvre des spéculateurs fonciers et le peuple métis, littéralement submergé par un flot de colons anglophones.Spoliés, ruinés, chassés de leurs terres, les Métis vont dès lors se transformer en un peuple d'errants qui se dissémineront entre les plaines du Manitoba, le nord des États-Unis, la Saskatchewan et les réserves du pays.En 1870, il y avait 82 pour cent de Métis à la rivière Rouge ; seize ans plus tard, ceux-ci ne forment plus que 7,5 cent de la population.Nous arrivons à la seconde partie de la vie politique de Louis Riel.Nous sommes en 1884 : Riel a quarante ans et il lui reste un an et demi à vivre.Il est instituteur auprès de jeunes Métis à la mission Saint-Pierre, dans le Montana.Mais il s'ennuie, il rêve, il écrit.Il caresse toujours son L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202277 grand projet d'établir, dans l'Ouest canadien, une nation idéale, d'inspiration républicaine, et aspire à voir naître une nouvelle race, fruit de l'union de ses Métis avec des immigrants européens, et soumise à une Église catholique régénérée dont il serait l'inspirateur.L'occasion idéale se présente, croit-il, lorsque son ami Gabriel Dumont, ancien président de la nation métisse en Saskatchewan, vient le chercher pour l'aider à rédiger une sorte de « Déclaration des droits des habitants de la Saskatchewan.» En effet, les Métis de cette région - qui relèvent pourtant de la juridiction du Manitoba - se trouvent confrontés exactement aux mêmes problèmes qu'il y a quinze ans à la rivière Rouge : aucune représentation officielle, aucun titre de propriété, un mauvais découpage des terres, des taxes excessives et le risque de se voir encore chassés de leurs terres par l'afflux des nouveaux colons.Quant aux Indiens, ils manquent de tout et meurent littéralement de faim dans les réserves qu'on leur a assignées après traités en 1871.Depuis douze ans, les Métis envoient pétition sur pétition à Ottawa : sans résultat.Le ministre Macdonald est occupé à chercher des fonds pour construire le chemin de fer transcontinental, le Canadian Pacific, qui doit relier Montréal à Vancouver, et pour lui, les Métis constituent un obstacle à son projet.En juillet, Riel part pour la Saskatchewan où il est accueilli en héros.Après avoir pris le pouls de la situation, il rédige une pétition réclamant des titres de propriété pour les Métis, un meilleur traitement pour les Indiens, un gouvernement responsable, une représentation au Parlement et la constitution des districts en province.Mais une fois de plus, les choses traînent en longueur et apprenant la présence de Riel en Saskatchewan, Macdonald renforce la sécurité dans les Territoires.De plus, Riel entre en guerre ouverte avec les prêtres de la région qui, jaloux du contrôle absolu qu'ils exerçaient jusqu'alors sur 78 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Rlel ou le rêve inachevé leurs ouailles, l'accusent de vouloir fomenter une révolte et vont jusqu'à essayer d'acheter son départ.Cependant, le 15 février 1885, Riel, à la demande générale, devient le chef officiel des Métis de la Saskatchewan.Le 18, sur la foi d'une rumeur stupide annonçant l'arrivée de cinq cents hommes de troupes dans la région, la situation dégénère : les magasins d'armes sont dévalisés, les lignes télégraphiques coupées.Dumont fait des prisonniers.Riel, quant à lui, s'empare de la petite église de Batoche, proclame sa séparation de l'Église catholique et crée son Exovidat - qui signifie en latin « celui qui est sorti du troupeau » -, un gouvernement provisoire d'inspiration religieuse dont il est le prophète.Le 21, il tente vainement de s'emparer du fort Carlton ; le même jour, les Métis anglophones se désolidarisent de son mouvement et il se tourne alors vers les Indiens dont peu le soutiendront, préférant mener leur propre révolte.D'ailleurs, il ne s\u2019agira de leur part que d'actes de terrorisme ponctuels, la faim dont ils souffrent, les prêtres et les militaires ayant eu rapidement raison de leur rébellion.Pendant ce temps, à Ottawa, Macdonald, qui manque de fonds pour achever la construction de son train, va utiliser de manière diabolique la tentative de défense des trois cents fermiers métis en la présentant comme une grave insurrection qui nécessite l'envoi d'un déploiement de six mille militaires dans le Nord-Ouest.L'affrontement va se dérouler en quatre phases : 1)\tLe 26 mars, après provocation et tuerie de la part des Canadiens anglais, la bataille du lac aux Canards oppose, en un face-à-face serré, les cavaliers de Dumont à une escouade policière.Elle fait cinq morts du côté des Métis, et douze morts du côté des forces de l'ordre.2)\tLe 24 avril, la colonne du général Middleton, responsable de l'expédition, tombe dans une embuscade à l'Anse aux Poissons.Grâce au génie de guérillero de L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 79 Dumont, une dizaine de Métis astucieusement dissimulés au cœur d'une vallée vont tenir toute la journée en échec une armée de cinq cents tuniques rouges.3)\tLe 9 mai, les artilleurs de Dumont gagnent une bataille navale contre le vapeur Northcote, en décapitant son poste de pilotage avec un câble en acier tendu entre les deux rives de la Saskatchewan sud.4)\tDu 9 au 12 mai, Dumont et une cinquantaine de Métis livrent une véritable guerre de tranchées à Batoche.Guerre qu'ils auraient probablement gagnée si Riel avait laissé son lieutenant la mener comme il l'entendait et s'ils avaient disposé d'une réserve de munitions suffisante.Mais les soldats parviennent à pénétrer dans le village, font un douzaine de victimes et au moins soixante-treize blessés.Quelques jours après les hostilités, Riel se rend au général Middleton.On connaît la suite.Traduit devant le tribunal de Regina, il est condamné à mort le 1er août, au terme d'un simulacre de procès qui comprenait six irrégularités majeures : 1)\tRiel a été jugé selon une loi britannique datant de 1352 qui prévoyait dans tous les cas la peine de mort, et non selon la loi canadienne de 1868 qui l'aurait condamné à la détention à perpétuité pour atteinte à la sûreté de l'État.2)\tChoisi au sein du Conseil des Territoires du Nord Ouest et non à la Cour suprême, le juge chargé de l'affaire était un juge anglophone stipendiaire, c'est à dire révocable en tout temps par le fédéral, et peu au fait de la question métisse.3)\tLes six jurés étaient anglophones.4)\tIl y avait absence de témoins et de documents, les papiers de Riel ayant été saisis et déclarés propriété de l'État.5)\tLa recommandation de clémence des jurés n'a pas été retenue par le juge.80 \u2022\u2022\u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve inachevé 6) Le médecin chargé d'examiner Riel n'a pu s'entretenir qu'une demi-heure avec lui.Le 16 novembre 1885, après avoir bénéficé de trois sursis et que Macdonald ait ignominieusement trafiqué les rapports des derniers médecins chargés de diagnostiquer son état mental, Louis Riel meurt dignement sur l'échafaud.Sa disparition aura des conséquences irréparables sur l'Ouest francophone : l)au niveau linguistique: en 1890, la loi Greenway supprime l'article 22 de Y Acte du Manitoba qui garantissait la séparation des écoles catholiques et protestantes, au profit d'un enseignement laïc et unique.En 1916, la loi Thornston abolit l'enseignement du français dans les écoles et il faudra attendre 1970 pour que notre langue soit de nouveau étudiée au même titre que l'anglais.De la même manière, en 1890, est aboli l'article 23 de YActe du Manitoba qui prévoyait l'usage des deux langues dans les tribunaux, les textes de loi et les documents publics.Cette fois, il faudra attendre 1980 pour que la loi unilingue anglaise soit reconnue inconstitutionnelle.Résultat : aujourd'hui, lorsque vous vous promenez dans Saint-Boniface, vous entendez bientôt plus parler anglais que français, surtout parmi les jeunes.Beaucoup de gens sont mal dans leur peau car leurs parents sont francophones, eux aussi se sentent francophones mais sont incapables de parler correctement leur langue.D'autres ont inconsciemment honte d'être Canadiens français.Le niveau du français dans les écoles est souvent désastreux.Les noms de rues, les publicités, les traductions de l'anglais au français sont bourrés de fautes d'orthographe, d'anglicismes et de tournures grammaticales lourdes.Quarante pour cent des organismes affichant «bilingue» n'offrent aucun service en français et il faut se battre jusque dans les autobus pour se faire servir dans sa propre langue.L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u2022 81 Maintenir un niveau de français acceptable relève du parcours du combattant : l'on se demande, par exemple, si la création de l'Association de municipalités bilingues du Manitoba, en 1994, n'est pas une manœuvre destinée à revenir un jour à l'unilinguisme anglais et à trahir de manière pernicieuse les idéaux du chef métis.2) au niveau de la population métisse : Appauvris, dispersés, persécutés, les Métis n'ont pas eu d'autre choix, pour survivre, que de s'assimiler à la population anglophone.Actuellement, sur 3 à 500 000 Métis répertoriés dans l'Ouest, seulement 20 à 24 pour cent auraient conservé leur français.De même, malgré les efforts de toute une vie, Riel n'a jamais réussi à réconcilier Métis francophones et Métis anglophones.D'ailleurs, beaucoup de Métis anglophones ne le reconnaissent pas comme leur héros ou sont divisés à son sujet.En outre, le problème de leurs terres n'est toujours pas réglé: depuis 1981, la Fédération des Métis du Manitoba attend la déclaration d'invalidité constitutionnelle des lois fédérales et provinciales relatives à la mise en application de l'article 31.En 1982, La Loi sur le Canada a réaffirmé les droits ancestraux issus des traités des autochtones, dont ceux des Métis (article 35), mais le gouvernement les renvoie systématiquement aux territoires déjà reconnus comme réserves indiennes.C'est le serpent qui se mord la queue.En septembre 1884, pressentant peut-être qu'il était perdu et ne pourrait jamais donner un pays indépendant à ses enfants, Riel avait créé l'Union nationale métisse Saint-Joseph afin de leur donner un début d'identité.Mais cent vingt-sept ans plus tard, ces derniers se heurtent à un même problème de reconnaissance, à des reports administratifs sans fin et à la mauvaise foi d'un gouvernement hypocrite et moqueur.82 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve Inachevé III) Louis Riel ou une œuvre littéraire inachevée Peu de gens savent que Louis Riel est l'auteur d'une oeuvre en quatre volumes, réunie, depuis 1985, sous le titre Les Écrits complets de Louis Riel (Les Presses universitaires de l'Alberta).Pourtant, depuis son adolescence jusqu'à sa mort, le fondateur du Manitoba s'est essayé à tous les genres : poésie, roman, correspondance, plaidoyer, essai, prière, journal intime, articles, mini-mémoires, etc.Malheureusement, celui que l'Ouest considère aujourd'hui comme l'un des auteurs les plus importants du XIXe siècle, et Jean Morisset comme « le plus grand poète québécois de portée internationale », n'a jamais eu l'heur d'attirer l'attention de la critique québécoise : il ne figure dans aucun ouvrage de référence, excepté dans le Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord (Fidès) de Reginald Hamel, le Dictionnaire encyclopédique des poètes d'ici de 1606 à nos jours (Guérin) du même, et dans L'Encyclopédie du Canada 2000 (Stanké) - où j'ai eu le plaisir de lui consacrer un article.Quand je dis que l'œuvre de Louis Riel est inachevée, j\u2019entends par là que les poursuites dont il était l'objet l'ont véritablement privé de liberté d'expression tout au long de son existence : il a très peu publié de son vivant.Sa destinée cahotée, ses exils, ses voyages, ses fuites permanentes, puis sa mort prématurée ont empêché son œuvre d'atteindre sa maturité et de s'épanouir en ce vaste système poétique, politique et religieux qu'il nous destinait.Perpétuellement traqué par des ennemis réels ou imaginaires, Riel écrivait le plus souvent dans le train ou au rythme des voitures à chevaux, dans des cellules de monastère, dans les minables chambres où il se cachait ou sous la tente des chasseurs de bisons qui le recueillaient.De ce fait, il n'avait pas toujours le temps ni les conditions matérielles pour corriger ses écrits, les développer ou leur donner une touche plus personnelle.En outre, une partie L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202283 de ses papiers s'est perdue, une autre a sans doute été volontairement détruite.Enfin, son système théologique, dont le Massinahican - qui signifie « Le Livre » en cri -, une Bible écrite à l'intention des Métis, n'existe qu'à l'état de fragments.Ce que je tiens à souligner, en tout cas, c'est que les écrits de Louis Riel, même les plus désespérés ou les plus exaltés, ne portent pas la moindre trace d'incohérence, de délire ou de folie.Voyons quelques aspects de cette œuvre où poétique, politique et mystique se mêlent étroitement : 1) L'œuvre poétique : nourri de littérature classique, Louis Riel commence à rimer des vers dès ses premières années de collège.Il écrit des odes, des chants, des hymnes, ainsi que des fables imitées de La Fontaine qui révèlent déjà son sens aigu de la morale, de la droiture et de la justice.Certains de ses textes dénotent une remarquable dextérité, tels Le Serpent qui déroule harmonieusement les anneaux de sa centaine d'alexandrins.D'autres sont plus boiteux ou plus superficiels.Au sortir de l'adolescence, une forte inspiration romantique anime ses poèmes, ce qui lui vaut à l'école le surnom de « Victor Hugo de la classe».Les thèmes sur lesquels il brode traduisent l'état de son âme, pessimiste et mélancolique: l'amour trahi, l'exil et la nostalgie du pays natal, la maladie, la crainte de la mort, etc.Notre poète est très influencé par Lamartine qui avait mis à la mode le type du jeune homme marqué par la fatalité du destin.Voici quelques vers de Louis Riel extraits de Au milieu de la foule (1866): Le malheur a sur moi fêté sa main pesante Et je subis sa loi ! Mon âme frémissante Supporte ses rigueurs silencieusement Dans les profonds ennuis d'un noir isolement 84 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve inachevé Je médite le deuil qui couvre ma jeunesse Et la douleur m'oppresse Lors de son entrée en politique, dans les années 1868-70, les poèmes de Riel vont prendre une résonance nettement nationaliste et patriotique.Je pense à l'hymne La Métisse (1870).Le ton devient moqueur, narquois, sarcastique même, à l'égard des Canadiens anglais et surtout de son ennemi personnel, le premier ministre Macdonald.Voici les premiers vers de À Sir John Macdonald (1878) : Sir John A.Macdonald gouverne avec orgueil les provinces de la Puissance Et la mauvaise foi veut prolonger son deuil Afin que son pays l'applaudisse et l'encense 2)\tL'œuvre politique : La verve ironique et cinglante de Riel va trouver sa pleine expression dans la prose et en particulier à travers la série d'essais, de plaidoyers, de plaidoiries et de memorandums qu'il peaufinera toute sa vie jusqu'à l'obsession.Elles constituent la part la plus achevée de son œuvre.Je pense à des textes comme Mémoires sur les difficultés de la rivière Rouge (1872), Amnistie.Mémoire sur les causes des troubles du Nord-Ouest (1874), Les Métis du Nord-Ouest (1885) ou Mémoires sur les troubles du Nord-Ouest (1885).Destinés à justifier ses révoltes, à proclamer les droits des Métis et à dénoncer la supercherie et les horreurs dont ils ont été les victimes, ceux-ci sont teintés d'un esprit polémique.Mais plus que dans la haine, on sent que c'est à même ses blessures et une indignation parfois naïve que Louis Riel a trempé sa plume.3)\tL'œuvre mystique : La crise spirituelle du 8 décembre 1875 va marquer une rupture dans la manière et le style de Riel.À la suite de cette expérience, il plonge dans un mysticisme exacerbé.Prières, litanies, hymnes à la gloire de Dieu, de Jésus-Christ, de la Vierge, des prophètes et des saints, oraisons, apologies des membres du clergé, etc, se succèdent comme si Riel voulait recomposer un paradis universel dont les évêques et ses amis prêtres L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202285 seraient les nouveaux saints ou les martyrs.Son roman, Le Massinahican, devait former la plus belle rosace de sa cathédrale intérieure.Sorte de Bible métissée de culture judéo-chrétienne et de mythologie indienne, elle débute par une condamnation du « monstrueux empire britannique » et de l'Église corrompue ; elle se poursuit par une apologie de l'Irlande et un appel à la fraternité entre les peuples; elle raconte les origines mythiques de l'humanité et des Métis, puis s'ouvre sur une cosmogonie dans laquelle Riel rebaptise de manière très poétique les continents, les montagnes, les fleuves, les astres, les signes du Zodiaque, les jours de la semaine, etc.Ces textes d'inspiration biblique n'ont malheureusement pas toujours de liens entre eux et le gibet de Regina a privé Riel d'achever la construction de son royaume littéraire.4) Les journaux : outre des confessions, des carnets, des souvenirs, hélas, eux aussi interrompus, le réformateur a laissé deux émouvants journaux intimes datés de 1885: le Journal de Batoche et Le Journal de Regina, ce dernier tenu en prison, qui se présentent sous la forme de notes personnelles, de visions, de rêves, de symboles jaillis des légendes indiennes de son enfance, d'adresses ou de supplications à Dieu, de dialogues avec les anges et la mort.En dévidant ce chapelet ou ce rosaire des états d'âme de Riel, l'on est frappé de voir que c'est davantage contre lui-même, contre ses ennemis intérieurs, que contre les Canadiens anglais qu'il se battait.Ce qu'il faut retenir de cette œuvre, ce sont : -\tses grandes qualités de style : certaines pages, surtout de la correspondance de Riel avec les membres du clergé, sont des modèles de littérature classique et romantique.-\tson caractère tourmenté : elle abonde en points d'interrogation, en exclamations, en répétitions, en implorations, reflet du tempérament angoissé de son auteur.86 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve Inachevé -\tsa profonde sincérité : Louis Riel écrit ce qu'il pense et ne mâche pas ses mots, quoique dans une langue toujours élégante.-\tson aspect imprécatoire : à la manière des prophètes de la Bible, Riel use de menaces, d'exhortations, d'images fortes destinées à frapper les esprits et à effrayer l\u2019ennemi.-\tses fins pamphlétaires : la dénonciation des méfaits du gouvernement d'Ottawa auquel Riel oppose le monde plus juste des Métis constitue le fondement de son écriture, en perpétuelle quête de vérité.-\tsa perspective visionnaire : non seulement Riel avait entrevu le Manitoba moderne - qui regroupe actuellement le plus grand nombre d'ethnies au Canada - mais il a fait des révélations plus que surprenantes sur les événements historiques des XXe et XXIe siècles.Je vous laisse les découvrir dans mon livre et dans ses Écrits complets.Louis Riel être inachevé, homme politique ou défenseur d'une cause inachevé, mystique inachevé.Comment aurait-il pu ne pas l'être, cet homme que l'injustice de quelques-uns avait condamné à une existence de Métis errant, lui ôtant ensuite arbitrairement la vie à l'âge de quarante et un ans?Louis Riel n'en demeure pas moins pour nous, ses enfants spirituels, un modèle achevé de courage, de resistance, de dignité.Autant de qualités qu'il nous importe d'entretenir si nous voulons réussir un jour à le hisser au rang de symbole de la francophonie internationale et à le faire entrer dans le panthéon de l\u2019Histoire au titre de libérateur des Amériques métisse et indienne.Autant de qualités qui vous permettront, à vous, auditeurs, sinon d'achever, du moins de poursuivre et de parfaire vos idéaux : la conservation de la langue française, la libération des peuples, de votre peuple, et, pour quelques uns d'entre vous, la défense de vos frères et soeurs canadiens-français éparpillés à travers le continent.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202287 Bibliographie 1.\tOuvrages Champagne, Antoine.La famille de Louis Riel, notes généalogiques et historiques, Saint-Boniface, Manitoba, 1969 Charlebois, Alfred.La vie de Louis Riel, VLB éditeur, Montréal,1991 Hamel, Réginald.Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord, Éditions Fides, Montréal, 1988 ______________.Dictionnaire des poètes d'ici de 1606 à nos jours, Éditions Guérin, Montréal, 2001 Les Écrits complets de Louis Riel (réunis sous la direction de George Stanley), Presses de l\u2019Université de l'Alberta, Edmonton, Alberta, 1985 (5 volumes) Martel, Gilles.Le messianisme de Louis Riel, Wifrid Laurier University Press, Éditions SR, Waterloo, Ontario, 1984 Morisset, Jean.Mathias Carvalho: poèmes amériquains, suivi de Louis Riel, écrivain des Amériques, Éditions des Trois-Pistoles, Québec, 1997 Ouimet, Adolphe.La vérité sur la question métisse au Nord-Ouest, Éditions Desclez, Montréal, 1887 (repris par Gilles Boileau dans Louis Riel et les troubles du Nord-Ouest: de la rivière Rouge à Batoche, collection « mémoire québécoise », Éditions du Méridien, Montréal, 2000) Siggins, Maggie.Louis Riel, une vie de révolution, Éditions Québec-Amérique, Montréal, 1997 (traduit de l'anglais) Stanley, George.Louis Riel, Ryerson Press, Toronto, 1963 Toussaint, Ismène.Louis Riel, Le Bison de cristal - Hommage, Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, 2000 Trémaudan, Auguste de.Histoire de la nation métisse dans l'Ouest canadien, Éditions Lévesque, Montréal, 1936 (rééd.Éditions du Blé, Saint-Boniface, Manitoba, 1979) 2.\tArticles Philpot, Robin.Louis Riel n'est pas un criminel à réhabiliter, dans Hommage aux patriotes, Bulletin de la Société Saint-Iean-Baptiste de Montréal.vol.12, n° 4, juin 1999, p.6 Toussaint, Ismène.Le Manitoba francophone: un incertain sourire, L'Action nationale, numéro spécial « Le Sommet de l'Acadie», août 1999, p.15 ______________.Louis Riel (1844-1885), écrivain proscrit, Bulletin de la Société Saint-lean-Baptiste de Montréal, vol.3, n° 2, juin 2000, p.14 88 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Louis Riel ou le rêve Inachevé _______________.Louis Riel, un phare dans la tourmente, L'Action indépendantiste n\u201c 18, Montréal, juillet-août 2000, p.5 _______________.Remerciements à la Société Saint-)ean-Baptiste de Montréal et à L'Action indépendantiste : au nom d'un héros, Louis Riel, L'Action indépendantiste n 18, Montréal, juillet-août 2000, p.4 _______________.Louis Riel, écrivain (1844-1885), L'Encyclopédie du Canada 2000 (sous la direction de Jean-Louis Morgan), Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, 2000 _______________.Louis Riel dans La littérature d'expression française dans l'Ouest canadien - Trois siècles d'écriture, L'Encyclopédie du Canada 2000.Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, 2000 _______________.115e aniversaire de la mort de Louis Riel, frère de lutte des Québécois et père du Maiütoba, L'Action indépendantiste n\" 21, Montréal, décembre 2000, p.8 Visages de la dépression, revue médicale française, Paris, années 1990 (archives I.Toussaint) Louis Riel ¦¦ a L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202289 Tntgi UN ATOUT ÊONOMIE QUÉBEC jpg ¦ loto-québec e» ; 90 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Mittnud MICHEL VIENNE Les porteurs de liberté Sommes-nous Irlandais ou Catalans?Extrait Michel Venue Dans cet essai publié chez VLB Éditeur et disponible en librairie depuis le 12 novembre, Michel Venne explore les raisons pour lesquelles tant de Québécoises et de Québécois, qui, comme lui, n\u2019éprouvent ni ressentiment ni peur, veulent réaliser la souveraineté du Québec.Michel Venne est directeur de l'information au quotidien Le Devoir où il a rempli auparavant les fonctions de correspondant à l\u2019Assemblée nationale et d\u2019éditorialiste.Il est l\u2019auteur de Vie privée et démocratie à l\u2019ère de l\u2019informatique (1994) et de Ces fascinantes inforoutes (1995).Il a aussi dirigé des ouvrages collectifs dont Penser la nation québécoise (1999).Journaliste réputé, il s\u2019est vu décerner le prix Judith-Jasmin (mention presse écrite, 1994) et la bourse Michener (1997).V A quel choix les Québécois font-ils face quand les souverainistes organisent un référendum ?J'ai dit, dans le chapitre précédent, qu'il existe ici une nation québécoise qui a suffisamment débattu et réfléchi sur elle-même pour acquérir la conscience de former une L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202291 En Primeur communauté politique enracinée dans une culture et une histoire.Postuler ainsi l'existence de la nation québécoise peut être vu comme un obstacle à la souveraineté, aussi paradoxal que cela puisse paraître.Gilles Labelle, en tout cas, pose la question: pourquoi fonder quelque chose de nouveau si le « peuple d'ici » est déjà fondé ?Selon lui, l'adversaire principal de l'indépendantisme au Québec est peut-être bien un certain nationalisme qui suppose que le peuple n'a pas à s'instituer, n'a pas à se fonder, puisqu'il est d'ores et déjà tout entier présent à lui-même.J'ai reçu au Devoir, en décembre 1999, une lettre de James Leavy qui, de son poste d'observation à Paris, posait la question autrement.Les Québécois, demandait-il, sont-ils Irlandais ou Catalans ?L'Irlande est un petit pays comparable au Québec par sa population, qui a obtenu l'indépendance en 1922.À cette époque, l'Irlande affrontait une situation semblable à celle du Québec d'aujourd'hui.La vaste majorité des Irlandais étaient nationalistes, mais ils n'étaient pas séparatistes.Ils voyaient l'avenir de l'Irlande en tant que pays autonome au sein d'un ensemble britannique qui était lui-même le centre d'un empire.Il a fallu le soulèvement de Pâques 1916, organisé par une minorité républicaine et séparatiste à la faveur de la guerre 1914-1918 qui tenait l'Angleterre occupée ailleurs, et la répression brutale de cette insurrection, pour mobiliser l'opinion nationaliste et la faire pencher du côté d'une solution séparatiste.En fait, l'Irlande a acquis son indépendance progressivement, sur une longue période au cours de laquelle le nationalisme irlandais a maintes fois changé de coloration.D'abord mouvement autonomiste inspiré par les colons anglo-irlandais désireux de s'affranchir de la tutelle de Londres, puis mouvement d'émancipation des catholiques traités en citoyens de seconde zone, il a traversé une phase romantique centrée sur la renaissance gaélique avant de se transformer en mouvement républicain partagé longtemps 92 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Les porteurs de liberté entre deux revendications : l'autonomie interne de l'Irlande au sein du Royaume-Uni et l'indépendance pure et simple.Si on voulait absolument établir un parallèle, on pourrait dire que le nationalisme a connu un parcours similaire chez nous, puisqu'il a traversé diverses phases : du républicanisme des Patriotes du début du XIXe siècle, à l'antiimpérialisme britannique au début du XXe, en passant par un nationalisme de survivance canadien-français qui s'est mué, au milieu du XXe siècle, en un mouvement préconisant une plus grande autonomie pour le Québec au sein du Canada, ce mouvement s'étant scindé durant les années soixante pour donner naissance à un mouvement souverainiste qui en est venu à fédérer les divers courants indépendantistes qui émergeaient à cette époque.Les Irlandais ne sont donc pas devenus souverains tout de suite.En 1922, après la guerre d'indépendance, la Grande-Bretagne octroya à l'Irlande le même statut qui avait été accordé au Canada en 1867, celui de dominion, ce qui lui donnait une autonomie interne complète et une personnalité internationale mais dans le giron impérial.Les indépendantistes irlandais les plus militants étaient en désaccord avec ce statut qui était à leurs yeux insuffisant.Ce désaccord a entraîné le déclenchement d\u2019une guerre civile, opposant cette fois les Irlandais entre eux, guerre qui dura près d'un an et fit quelque 1000 morts.Les indépendantistes durent s'incliner.Le négociateur irlandais Michael Collins, dont la vie a fait l'objet d'un excellent film, estimait que l'offre de Londres était convenable parce que l'accord donnait suffisamment de liberté pour atteindre la liberté complète (« freedom to achieve freedom »).En 1931, l'Irlande, ainsi que tous les dominions de l'Empire britannique, y compris le Canada, virent leur autonomie s'accroître avec l'adoption du statut de Westminster.En 1949, l'Irlande devint république.Pour franchir une première étape vers l'indépendance, les Irlandais ont dû employer des moyens exceptionnels.L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202293 Dans leur cas, ce fut le recours à la violence guerrière.Une guerre d'indépendance au Québec est une hypothèse farfelue.Mais si l'on s'en tient au précédent irlandais, il faudrait, pour que les autorités canadiennes reconnaissent au Québec un statut différent de celui qui est le sien aujourd'hui, que ce soit au sein ou en dehors de la fédération, que les Québécois recourent à des moyens exceptionnels.En clair, rien ne va changer si les Québécois ne répondent pas majoritairement OUI dans un référendum sur la souveraineté.À la différence des Irlandais, convertis au séparatisme, les Catalans ont essayé tout au long du XXe siècle de poursuivre un projet autonomiste sans se séparer de l'ensemble espagnol.La Catalogne est aujourd'hui une région autonome au sein de l'Espagne.Leavy estime que l'une des différences importantes entre les projets irlandais et catalan est que le premier était un projet indépendantiste dans lequel les préoccupations culturelles étaient présentes, mais sans plus, alors que la Catalogne poursuivait pour sa part un projet d'autonomie au sein de l'Espagne inspiré essentiellement par des préoccupations linguistiques et culturelles.Le projet collectif catalan a pourtant, lui aussi, été durement réprimé, sans toutefois que cela suscite de ferveur séparatiste comme en Irlande.La langue catalane a été interdite sous Franco.Depuis la restauration démocratique, en 1976, la Catalogne essaie de concilier sa volonté de reconnaissance culturelle avec l'appartenance à l'Espagne.Comme c'est le cas au Québec avec la minorité cana-dienne-anglaise, l'importante minorité non catalane vivant en Catalogne, issue de l'immigration notamment du sud de l'Espagne, ne se sent guère concernée par le projet catalan, explique Leavy.Elle apprend la langue catalane sans grand enthousiasme, tout en insistant sur le droit d'utiliser la langue espagnole dans la vie publique.Le gouvernement catalan dispose de pouvoirs, comme l'éducation, qui servent à protéger la langue et la culture.Mais il n'existe pas de 94 \u2022\u2022\u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Les porteurs de liberté citoyenneté catalane à laquelle pourraient adhérer l'ensemble des habitants de ce territoire.Le parallèle avec le Québec d'aujourd'hui est frappant, à la différence que l'État québécois jouit de pouvoirs constitutionnels plus étendus que la Catalogne en Espagne et qu'il existe au Québec un puissant mouvement souverainiste qu'on ne trouve pas en Catalogne.Il faut dire aussi que la situation économique n'est pas la même, la Catalogne étant la région la plus riche d'Espagne.En l'absence d'un État souverain catalan, l'appartenance à ce peuple est purement volontaire et sans conséquences juridiques, même si l'apprentissage de la langue catalane est obligatoire à l'école.En revanche, à cause de l'existence d'un État souverain en République d'Irlande, l'appartenance au peuple irlandais est automatique pour tous ceux qui ont ou qui acquièrent la citoyenneté irlandaise parce que celle-ci entraîne des conséquences juridiques immédiates.Leavy observe que la Catalogne a réussi, sans la souveraineté, à préserver sa langue, tandis que l'Irlande indépendante a réalisé son projet républicain, mais a échoué à juguler le recul de la langue gaélique au profit de la langue anglaise.Il faut dire que le déclin du gaélique était déjà bien entamé en 1922.Alors, est-ce que les Québécois sont des Irlandais ou des Catalans ?On pourrait penser que les Québécois francophones semblent préférer une solution «à la catalane» pour atteindre un objectif essentiellement culturel, à savoir la sauvegarde de la langue française en Amérique du Nord.Cette préférence s'exprime dans l'attachement des Québécois francophones à leur langue, dans leur appui à la loi 101, dans le fait qu'ils souscrivent très majoritairement à la notion de société distincte.La préférence des Québécois francophones pour une démarche à la catalane se vérifie également dans l'appui que donne la majorité d'entre eux L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202295 à des solutions qui consistent à attribuer plus de pouvoirs au Québec, mais au sein de la fédération canadienne.Le défi que les souverainistes ont à relever est d'amener un plus grand nombre de Québécois francophones aujourd'hui « catalans » à opter pour la solution irlandaise.Je dis « un plus grand nombre » parce que, au référendum de 1995, déjà 60% d'entre eux ont voté OUI à la fondation d'un nouveau pays souverain.A vrai dire, je pense que le défi que doivent relever les souverainistes est plutôt de réconcilier les deux approches, catalane et irlandaise, c'est-à-dire de présenter le projet souverainiste comme une démarche qui vise à sauver et à perpétuer une culture, mais dont l'aboutissement sera la création d'un nouveau pays doté d'une citoyenneté dont tous les habitants du Québec pourront se réclamer sans réserve.Les Québécois sont un peu catalans et un peu irlandais.Comme Catalans, ils tiennent à leur culture et à leur langue et cherchent le meilleur moyen politique de les protéger.Mais comme Irlandais, ils veulent être maîtres chez eux.Les Porteurs de liberté de Michel Venne.Coll.« Partis pris actuels ».Essai, 2001.VLB Éditeur.ISBN 2-89005-767-4 96 \u2022\u2022\u2022 L'ACTION NATIONALE Pierre Allard Comptable agréé Pierre Allard, c.a.8175, boul.St-Laurent 3e étage Montréal (Québec) H2P 2M1 Téléphone: (514) 385-6601 Télécopieur: (514) 385-6177 La Société Saint-Jean-Baptiste du Centre-du-Québec 449 rue Notre-Dame, Drummondville (819) 478-2519 ou 1 800 943-2519 Organisme d'entraide et de fierté québécoise ! Plus de 31 000 membres au Centre-du-Québec \tSOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL A\tMaison Ludger-Duvernay M/*\t SS JB /AN\t ?\t82, rue Sherbrooke Ouest, Montréal H2X 1X3 \tTél.: (514) 843-8851\tTélécopieur: (514) 844-6369 Mouvement national des Québécoises et Québécois Le réseau de la fierté québécoise 2207, rue Fullum, Montréal (Québec) H2K 3P1 Tél.: (514) 527-9891 Télécopieur: (514) 527-9460 Courriel: mnq@mnq.qc.ca Site internet : mnq.qc.ca L'ACTION NATIONALE \u2022\u2022\u202297 Icrivei-^81 VOS JDÉE5 ET VOS OPINIONS MOUS IMTÉRESSEMT ! L'Action nationale ouvre ses pages depuis plus de 84 ans à un grand nombre de collaborateurs jeunes ou experts.Envoyez-nous vos commentaires, vos réactions, vos textes.Ils seront peut-être publiés dans le prochain numéro ! Par courriel à revue@action-nationale.qc.ca par courrier au 425, boni, de Maisonneuve O.bureau 1002, Montréal, H3A 3G5 accompagné d'une disquette en format Word ou Word Perfect.98 »»» L'ACTION NATIONALE c û Les cités rouges Les fusions municipales modifient la structure du pouvoir au Québec srr* - l' ÏO 3 E e c/5 CTS S ï-2 a: ^ 05 d)'c c CT S ® = \u2022= ® CT™t (O ni- O =* >'\u2022\u201c CO J cr _ c/s o\" ai£« CO o + Il CO W O- + Il C/5 O ?03 3 « 126 L'ACTION NATIONALE \tSS o o\t100%\ta* o o\t\t100%\t100%\t\t100%\t100%\t100%\t«£ o o\t\t100%\t100%\t100%\t\to' O O\t100% \u2014\t100%\t71%\t50%\t\t100%\t100%\t\to o\t67%\t74%\t79%\t\t%0\t25%\t26%\t\t100%\t76% \t100%\tI\t43%\t38%\t\t100%\t100%\t\t100%\t33%\t35%\t32%\t\tas o\t%0\tS® LO\t\ta?o o\t52% 1\t8Ï%\t|\to'' o\tCO\t31%\t\tI 100%\t100%\t\t%0\ts?\t22 % |\tCD\t\to\tO\to\t\tsP o' O O\tOO \t\t\t\t100%\t\t\t90%\t\t\t\t\taS CNJ O)\t\t\t\t83%\t\t |\t380800 | 84% | 81% |\t\tr-»\t42\t\t-\tr-»\t\t-\tCD\t23\tCT3\t\t-\tCO\t39\t\t-\tCM \t\t\t\t83%\t\t\tI 94% | 92%\t\t\t\t\tSS r^~ CTî oo 03\t\t\t\t80% | 78% |\t\t \t\t\t\t|\t224 000\t\t\tCNJ CO ¦o- CO O\"\t\t\t\t\t504 000\t\t\t\t326395 |\t\t Nouvelle Lonyueuil\tMaire\tPrésidents d\u2019arronoissement\tConseillers oe la ville ^conseillers d arrondissement)\tNouvelle Gatineau\tMaire\tConseillers de la ville\tNouvelle Sherorooke\tMaire\tPresiaerits d\u2019arrondissement |\tConseillers o arrondissement |\tConseillers de la ville\tNouvelle Uuebec*\tMaire\tPresidents d arrondissement |\tConseillers de la ville ^conseillers d\u2019arrondissement)\tLaval (cane de 1998)\tMaire\t| Conseillers de la ville V ™ ° Z >* v in \u2014 [/-) v \u2014 C- p in o a aJ -C n c 9-oo 2 -> -o ?,n 0- ^Ô) m q c 1/ _c *o .a.T3 n o -3 2 s ° ë £ S a.M c o £ o U -S' £Z - ^ Cl r ¦v O» \u2022i= n m 0) o 2 § tn\tc ai
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