L'action nationale, 1 octobre 2004, Octobre
[" '-\\T\u201c ¦\\W* \\ ' I*.\t¦ Hr.Volume XCIV numéro 8 OCTOBRE 2004 Éditorial Une nécessité vitale ¦Robert La plante\t2 Articles Retour du folklore ou nouvelle folklorisation ?¦Serge Gauthier\t10 Arundhati Roy : une voix indienne pour l\u2019Altermondialisation ¦Jean-Louis Bourque\tr6 La nostalgie des empires ¦Benoît Dubreuil\t26 L\u2019indépendance, un devoir autant qu\u2019un droit -Jean-Marc Léger\t40 Les élections du 14 mars 2004 en Espagne : une leçon de communication démocratique -Alain Laramée\t43 Les idées mènent le Québec, essai sur une sensibilité historique -Mathieu Bock-Côté\t58 Hommage à Luc-André Godbout -André Gaulin\t77 Dossier FINANCEMENT DES UNIVERSITÉS : LE NON-DIT -Frédéric Lacroix Patrick Sabourin\t86 Lire Les essais\t108 Livres reçus\t143 Index de nos annonceurs\t151 * mm _v * IT* :¦ /?/> fef V'.'* *4aJV; Université de Montréal Diane Jutras 1996 Bibliothèque Nationale du Québec 425, boul.de Maisonneuve Ouest, bureau 1003, Montréal (Québec) H3A 3C5 Téléphone : 514-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue(g)action-nationale.qc.ca administration@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directrice adjointe : Laurence Lambert.Comité de rédaction : Sylvain Deschênes, rédacteur et conseiller en communication ; Lucia Ferretti, professeure d\u2019histoire ; Henri Joli-Coeur, administrateur ; Robert Laplante ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales ; Pierre Noreau, Centre de recherche en Droit public, Université de Montréal ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue, Université Laval ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, TÉLUQ; Chrystiane Pelchat, enseignante; Marc-Urbain Proulx, économiste, UQÀC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain; Jean-Claude Tardif, conseiller syndical.Prix André-Laurendeau, Membres du jury : Monique Dumais, théologienne, Université du Québec à Rimouski ; Lucia Ferretti ; Daniel Thomas, professeur, UQAT.Prix Richard-Arès, Membres du jury : Andrée Lajoie ; Simon Langlois ; Michel Seymour.Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock-Côté.Envoi de Poste -Publications - Enregistrement N° 09113 « Nous reconnaissons l\u2019aide financière du gouvernement du Canada, par l\u2019entremise du Programme d'aide aux publications (PAP) pour nos dépenses d'envoi postal » Canada « Retourner toute correspondance ne pouvant être livrée au Canada à notre adresse ». 2 ÉDITORIAL Robert Laplante UNE NÉCESSITÉ VITALE Nous en avions eu un avant-goût particulièrement répugnant dans Vanier, Mario Dumont et l\u2019Action démocratique pratiquent sans vergogne un clientélisme effronté.Avec sa nouvelle étiquette autonomiste, l\u2019ADQ s\u2019affirme désormais comme le parti du troisième créneau du marché électoral bien davantage que de la troisième voie.Tout respire l\u2019opportunisme, en effet, dans ce nouveau revirement constitutionnel où la part de la conviction reste essentiellement calquée sur les possibilités offertes par l\u2019état de l\u2019opinion dans les zones friables des segments électoraux les moins stables.Plus que jamais ce parti apparaît comme le solde résiduel de notre question nationale non résolue.Le retour à une rhétorique nationaliste, les discours apparemment intransigeants avec un Canada devant lequel il semble plus utile de s\u2019affirmer que de faire des courbettes partenariales, une approche plus volontariste de l\u2019action plus soucieuse d\u2019efficacité que de conformité procédurales et constitutionnelles, tout cela ne changera rien au fait que le Canada considère avoir réglé la question du Québec.Rien ne changera de son attitude à l\u2019égard d\u2019un parti qui prétend tout à la fois vouloir s\u2019en affranchir et y demeurer en s\u2019imaginant pouvoir le faire à ses conditions et selon des modalités qu\u2019il a, mille fois plutôt qu\u2019une, déjà rejeté catégoriquement. 3 Position politique molle dans une rhétorique plus affirmative, la nouvelle doctrine de l\u2019ADQ ne conduira nulle part.Cela ne veut pas dire cependant qu\u2019elle n\u2019attirera pas un certain électorat que le fédéralisme inconditionnel rebute et qu\u2019un discours péquiste encore trop englué dans la finasserie technocratique ne réussirait pas à rejoindre.À court terme cependant, cette position arrive à point nommé pour fournir aux militants souverainistes des paramètres fort utiles.Aussi artificiel soit-il, le nouveau nationalisme de l\u2019ADQ a au moins le mérite de barrer la route aux factions mollassonnes qui resurgissent toujours lorsque le P.Q.tente de réfléchir à son action politique et qui cherchent à y faire triompher une approche clientéliste qui le « libérerait » enfin du poids de son option et des exigences de mobilisation qu\u2019elle lui impose.Au jeu du marketing politique, ceux-là viennent de se faire coiffer par l\u2019ADQ.La dérive autonomiste sera plus compliquée à formuler et à faire valoir pour cette aile de johnso-nistes/bouchardistes qui sévit chez plusieurs apparatchiks et dans une partie du caucus.Ceux-là qui voudraient faire de la souveraineté un idéal à atteindre mais sans liaison avec un programme de gouverne, ces tenants d\u2019une renonciation du parti à jouer son rôle historique en le transformant en caisse de résonance de la société civile à qui il reviendrait de faire la mobilisation politique et d\u2019en informer les élus par un référendum d\u2019initiative qui dirait que l\u2019heure est venue, ces vertueux sans cesse disposés à différer le moment d\u2019agir, auront désormais la partie plus difficile.Il leur faudra trouver autre chose que le discours de l\u2019affirmation et les mesures cosmétiques à proposer pour travestir un mandat de gouverne provinciale en apparent gouvernement souverainiste. 4 En occupant le créneau autonomiste, l'ADQ vient réduire à néant la tentation électoraliste qui pourrait amener le Parti Québécois à s\u2019imaginer pouvoir se présenter devant le peuple avec un étapisme revampé.Il lui faudra solliciter un mandat pour faire l\u2019indépendance; pour la faire, non pas pour en parler en attendant un éventuel référendum consultatif pendant que la gouverne provinciale occupera députés et ministres à gérer le démembrement de nos solidarités et la dissolution de nos intérêts nationaux.Il faut le reconnaître, les rapports de la Saison des idées n\u2019ont pas porté des fruits particulièrement appétissants.Le débat fondamental concernant le cadre stratégique et la nature du mandat électoral à solliciter n\u2019a pas été, loin de là, mené à son terme.Les militants ne s\u2019y sont guère trompés, eux qui continuent de s\u2019activer dans les instances pour éviter que la procédure et la manipulation des règles ne viennent court-circuiter la réflexion.Ils ne se rangent pas tous derrière une même position, certes, mais la très vaste majorité de ces militants sont en phase avec les indépendantistes qui ont quitté le parti et qui hésitent encore massivement à y revenir.Plus ou moins confusément, ils expriment une même conviction : il ne vaut pas la peine de militer et de mobiliser si le programme reste le moindrement flou sur le passage à l\u2019acte : la prochaine fois doit être la bonne ! Ces militants redisent une vérité élémentaire et fondamentale : la souveraineté est une nécessité vitale pour le Québec.Le carcan Canadian est en train de broyer non seulement nos intérêts mais encore et surtout nos institutions et notre réalité nationales.La gouverne provinciale ne signifiant plus rien d\u2019autre que l\u2019aménagement des mesures de consentement à la minorisation, il ne saurait être question, pour un parti souverainiste, d\u2019y aspirer.C\u2019est fini la politique des 5 lamentations.Toute la tâche de mobilisation consistant désormais à faire la démonstration qu\u2019il n\u2019y a plus moyen de moyenner, il faut que les souverainistes aient le courage de leur conviction et qu\u2019ils mettent leurs sièges en jeu pour la souveraineté.Cela veut dire qu\u2019ils doivent accepter de se présenter devant l\u2019électorat sans ambigüité aucune quant à leur intention de se faire élire sur un programme de mise en place des institutions du Québec indépendant.Il doit être clair qu\u2019un vote pour le Parti Québécois sera un vote pour le mandater à mettre le Québec sur la seule voie qui apparaisse compatible avec son développement national.?NOUVELLE ADRESSE à compter du ier novembre 2004 L\u2019ACTION NATIONALE 1215, rue de la Visitation, bureau 101, Montréal (Québec) H2L 3B5 Téléphone : 514-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 Courriels pour joindre : - la rédaction : revue@action-nationale.qc.ca - l\u2019administration : administration@action-nationale.qc.ca Site : http://www.action-nationale.qc.ca 6 MARIO DUMONT A CHOISI SON POU» L'AUTONOMISME Grâce au cahier THYTi FAITES LE POINT DE L'ACTUALITÉ DE LA SEMAINE.Plongez dans le monde de la finance, de la culture et des livres.Rêvez de voyage, de décoration.Préparez vos sorties et vos soirées télé AVEC LE GUIDE LE PLUS COMPLET QUI SOfT, LE DEVOIR lin journal indépendant; Abonnements : 514.985,3355 ou 1 800 463.7559 www.ledevoir.com La passion des êtres () Desjardins Caisse d'économie Desjardins des Travailleuses et Travailleurs (Québec) «(.) avec la perspective de contribuer à un Québec plus juste et plus solidaire, soutenir le développement de l'économie solidaire en misant sur l'entrepreneuriat collectif, tout particulièrement au sein des quatre réseaux, soit le syndical, le coopératif, le communautaire et le culturel.» Lanaudière 190, rue Montcalm Joliette (Québec) J6E 5G4 (450) 753-7055 Sans frais : 1 866 753-7055 Télécopieur : (450) 752-5589 Québec 155, boul.Charest Est, bureau 500 Québec (Québec) G1 K 3G6 (418) 647-1527 Sans frais: 1 877 647-1527 Télécopieur : (418) 647-2051 Montréal 1601, avenue De Lorimier Montréal (Québec) H2K 4M5 (514) 598-2122 Sans frais: 1 877 598-2122 Télécopieur : (514) 598-2496 Articles ARTICLES Retour du folklore ou nouvelle folklorisation ?¦Serge Gauthier\t10 Arundhati Roy : une voix indienne pour l\u2019Altermondialisation ¦Jean-Louis Bourque La nostalgie des empires ¦Benoit Dubreuil\t26 L\u2019indépendance, un devoir autant qu\u2019un droit -Jean-Marc Léger\t40 Les élections du 14 mars 2004 en Espagne : une leçon de communication démocratique ¦Alain Laramée\t43 Les idées mènent le Québec, essai sur une sensibilité historique ¦Mathieu Bock-Côté\t58 Hommage à Luc-André Godbout -André Gaulin\t77 Dossier \t \t \t \t \t \t Serge Gauthier* RETOUR DU FOLKLORE OU NOUVELLE FOLKLORISATION ?Qu\u2019il s\u2019agisse de la campagne publicitaire « folklorique » de Bell, du retour périodique des groupes musicaux de folklore québécois (surtout à l\u2019occasion du « jour de l\u2019an ») ou des références fréquentes au passé national ou régional dans la mise en valeur touristique au Québec, la notion de folklore demeure très présente dans notre quotidien.Mais sait-on en saisir toutes les conséquences parfois pernicieuses ?Vivons-nous un retour du folklore ou une nouvelle folklorisation ?Avec l\u2019exemple de la région de Charlevoix que nous avons étudié dans notre thèse de doctorat en folklore, nous pouvons penser que nous subissons souvent - et tout particulièrement en milieu régional - une nouvelle folklorisation qui n\u2019est pas sans réduire les aspirations des milieux régionaux et rendent caduques les efforts menant à une véritable régionalisation de l\u2019État québécois.De l\u2019histoire et du folklore L\u2019histoire n\u2019est pas le folklore.Or, une méconnaissance programmée de l\u2019histoire nationale découlant de son peu d\u2019enseignement au niveau scolaire rend plus facilement possible Détenteur d\u2019un Doctorat en ethnologie historique de l\u2019Université Laval.Président de la Société d\u2019histoire de Charlevoix. n au Québec une certaine confusion entre histoire et folklore.Convenons que très peu de Québécois ont une juste connaissance des données actuelles concernant l\u2019histoire nationale ou encore régionale.La plupart d\u2019entre eux ont une vision folklorisée de leur histoire découlant d\u2019images médiatiques véhiculées à grands traits sans pouvoir vraiment référer en contrepartie à une documentation ou à une information plus solide ou sérieuse à ce sujet.Il suffit, lors d\u2019enquêtes orales, de demander à des citoyens de la rue quelles sont par exemple leurs perceptions d\u2019un « Amérindien » ou d\u2019un « habitant » de région rurale pour comprendre qu\u2019ils retiennent davantage le « folklore » rattaché à la question que la représentation plus globale que pourraient en dégager des recherches plus documentées.Mais tout cela est-il bien du folklore ?L\u2019expérience historique des chercheurs de folklore au Québec à la suite du folkloriste Marius Barbeau (1883-1969) n\u2019est pourtant pas celle-là.Tant Barbeau que ces disciples Luc Lacourcière et Félix-Antoine Savard des Archives de Folklore de l\u2019Université Laval n\u2019ont pas cherché une image historique du folklore mais bien à recueillir des faits de folklore.Ces faits de folklore étant l\u2019illustration d\u2019une tradition culturelle ancienne, parfois même disparue, qu\u2019ils tentaient de sauvegarder avant qu\u2019il ne soit trop tard.Ces folkloristes n\u2019ont pas voulu que ce folklore soit emblématique, mais il l\u2019est toutefois devenu avec les années i960 et 1970 notamment alors que ces traditions devenaient un drapeau, une définition de la culture du pays, ce qui, sur le fond, était tout naturellement faux comme l\u2019a prouvé la suite des choses.Le Québec des années 1980-1990 et jusqu\u2019à aujourd\u2019hui a cessé de miser sur une image folklorique pour se définir et a voulu d\u2019autres effets rassembleurs comme les 12 enjeux économiques par exemple.Mais cela nous a-t-il extirpé du risque de la folklorisation face à nous-mêmes et face aux autres ?En fait, les idées ne disparaissent pas si facilement et lorsqu\u2019on les méconnaît ou les éludent, elles reviennent le plus souvent sous d\u2019autres formes comme c\u2019est le cas de la question de la régionalisation au Québec.L\u2019état de fait d\u2019une folklorisation Notre étude sur l\u2019histoire de la région de Charlevoix semble éclairante sur l\u2019état de fait d\u2019une folklorisation régionale.Depuis 200 ans, cette région est soumise à une mise en marché touristique qui présente une certaine image folklorique qui, du voyageur anglophone en croisière du XIXe siècle au francophone motorisé du XXIe siècle, viennent encore chercher en cette région à peu près le même cadre naturel imbibé de folklore.Les descriptions touristiques associées à la région de Charlevoix depuis le XIXe siècle sont en fait, sur le fond, demeurées les mêmes : cadre naturel attirant, « beaux paysages », population pittoresque et sans revendication, survivance de traditions et de pratiques dites « anciennes », isolement ou éloignement du lieu, de fait ou sublimé pour la circonstance touristique.Toutes ces descriptions ne sont pas fausses mais seulement elles étaient véhiculées par les hommes d\u2019affaires du XIXe siècle à la sauce folklorique à des fins mercantiles et touristiques.Toutefois, l\u2019étude des guides touristiques régionaux du XIXe, du XXe ou du XXIe siècle ne comportent que peu de différences à ce sujet, si ce n\u2019est sur la forme graphique plus développée d\u2019aujourd\u2019hui.Comment se fait-il donc alors qu\u2019il soit possible que des développeurs anglophones du XIXe siècle aient la même vision régionale que des entrepreneurs locaux du XXIe siècle ?C\u2019est ce que 13 nous appelons une « nouvelle folklorisation » car une perception inadéquate des données historiques et folkloriques se maintient ici.Afin de résumer le tout, disons que l\u2019entrepreneur régional de Charlevoix du XXIe siècle a tout simplement maintenu dans sa description touristique les éléments folkloriques essentiels du discours de l\u2019affairiste anglophone des grandes croisières du XIXe siècle.Faute d\u2019avoir bien compris sa « réalité régionale » ce développeur du XXIe siècle a plutôt prolongé le regard de l\u2019Autre sans faire l\u2019effort de bien saisir le sien.Il en va ainsi lorsque le folklore et l\u2019histoire d\u2019une région se confondent et, plus encore, lorsque l\u2019un et l\u2019autre ne sont pas bien connus par leurs habitants eux-mêmes.L\u2019existence d\u2019un esprit de folklorisation Cette vision folklorisée de soi-même en milieu charlevoisien ou régional n\u2019est pas que dommageable sur le plan de l\u2019interprétation touristique, elle l\u2019est aussi sur plan politique.Dans un contexte où il faut penser une régionalisation réelle du territoire québécois, elle nous amène à concevoir ces milieux en termes folkloriques plutôt qu\u2019en termes historiques ou économiques.Ainsi dans Charlevoix, les demandes socioéconomiques prédominantes au cours des années i960 à nos jours l\u2019ont été en fonction du développement du tourisme : salle de concert, musées, centres de ski, casino etc.Pendant ce temps, l\u2019offre culturelle et économique à la population résidante à l\u2019année dans Charlevoix est demeurée peu développée et l\u2019exode des jeunes du milieu atteint des niveaux importants.Que vient donc faire le folklore dans ce contexte me direz-vous ?Tout cela semble en fait très en lien avec une nouvelle folklorisation où le maintien d\u2019une perception de soi folklorique H amène à résumer le développement de sa région en « termes folkloriques » c\u2019est-à-dire comme l\u2019Autre nous a perçu et souhaite que l\u2019on soit et non pas comme nous sommes ou voudrions être.Sans porter un regard non-folklorique sur sa réalité, une région comme Charlevoix se condamne à n\u2019être en fait qu\u2019une illustration folklorique d\u2019elle-même.Souvenons-nous d\u2019Alexis Tremblay de l\u2019île aux Coudres des films de Pierre Perreault ! Il portait des revendications sur le développement du grand fleuve Saint-Laurent mais qui les a entendues ?Le tourisme florissant des années qui suivirent la diffusion des films a plutôt retenu l\u2019image d\u2019un certain folklore, de traditions désuètes et quelque peu fabriquées.C\u2019est comme si Alexis Tremblay devenait une simple reproduction folklorique de lui-même, une miniature ou un santon pas très inquiétant et si attachant ?Ainsi en est-il parfois des gens des régions apprenant à se folkloriser plutôt qu\u2019à connaître leur folklore véritable et à être inoffensif ou peut-être folklorique plutôt qu\u2019à réclamer réellement leur juste part du développement économique.Un Québec folklorique ?Ainsi en est-il aussi un peu du Québec tout entier il nous semble.Sans apprendre à mieux connaître et à mieux situer historiquement son folklore, il se condamne peut-être à le subir.Ainsi renaîtront sans cesse de publicités de Bell, des séries historiques voire des sites internet folklorisés sans que la plupart d\u2019entre nous sachent bien se situer face à cela.Le risque étant, par méconnaissance, de perpétuer les images folkloriques nous provenant d\u2019hier sans pouvoir les comprendre aujourd\u2019hui.N\u2019est-ce pas le cas de la problématique actuelle des régions au Québec presque toujours perçues de manière plutôt folklorique que moderne par les 15 urbains, ce qui les maintient sans doute dans une marginalité économique injustifiée ?N\u2019est-ce pas le risque d\u2019un Québec devenu folklorique par sa faute au sein d\u2019une Amérique du Nord soumise à d\u2019autres enjeux ?Les images folkloriques ne sont pas anodines ; il faut penser plus que jamais une nouvelle interprétation de notre folklore avant que cette lacune nous empêche de mieux comprendre ce nous sommes et ce que nous avons été.? i6 ARTICLES Jean-Louis Bourque ARUNDHATI ROY : UNE VOIX INDIENNE POUR L\u2019ALTERMONDIALISATION Depuis la fin du 4e FSM, on voit sortir de plus en plus de documentaires et de reportages sur l\u2019Inde où se tenait le grand événement altermondialiste.L\u2019Inde se révèle comme étant le lieu où s\u2019exacerbent les tensions qui menacent l\u2019équilibre du monde.Deux grandes voix féminines s\u2019y sont élevées pour crier l\u2019urgence de la lutte contre l\u2019impérialisme de l\u2019économie mondialisée.Vandana Shiva et Arundhati Roy.Je les ai entendues en direct, profondément bouleversé par leur courage et leur lucidité.Dans mon dossier « Voyage au cœur de la mondialisation » (L'Action nationale, sept 2002), je citais le livre de Vandana Shiva, « Le terrorisme alimentaire ou Comment les multinationales affament le tiers-monde » (Ed.Fayard, 2001).Titulaire du Prix Nobel Alternatif en 1993, elle a osé affronter les multinationales Monsanto, Avantis et Novartis qui manœuvraient pour s\u2019attribuer un monopole sur les semences brevetées, les herbicides et les pesticides, ruinant ainsi les modes de production traditionnels des paysans.Luttant avec acharnement, elle a réussi à obliger le gouvernement de l\u2019Inde à mettre à la porte la multinationale Monsanto.Le précédent existe maintenant.Il est prouvé que la société civile peut faire pression sur son gouvernement et Politologue. 17 résister aux tentatives de destruction des cycles vitaux hérités d\u2019un savoir-faire millénaire.Il est possible de gagner des batailles dans cette guerre économique déguisée en « opération de développement » plus ou moins philanthrope.L\u2019autre grande figure de la résistance à la mondialisation en Inde m\u2019était inconnue : Arundhati Roy, écrivaine et ardente militante, auteure à succès du roman « Le Dieu des petits riens » (Booker Prize en 1997) a proclamé haut et fort, devant des milliers d\u2019altermondialistes réunis sur la grande place du Nesco Grounds lors de son discours d\u2019ouverture, qu\u2019un nouvel impérialisme défini par G.W.Bush comme étant « le projet d\u2019un nouveau siècle américain » est en gestation à Washington, soi-disant pour répondre aux aspirations de l\u2019humanité et réguler un monde en désordre.Cet impérialisme américain, fort d'une hégémonie économique sans précédent dans l\u2019histoire de l\u2019humanité et d\u2019un arsenal militaire capable de détruire la planète toute entière en un après-midi, a créé un état de guerre mondiale qui ne dit pas son nom, mais qui, en Inde, a déjà fait plusieurs millions de victimes ! Cet empire de la mondialisation capitaliste est contrôlé essentiellement par la Banque Mondiale et les grandes compagnies américaines qui financent largement les campagnes présidentielles.Elles contrôlent ainsi les leviers politiques et parviennent à influencer considérablement la politique étrangère des États-Unis d\u2019Amérique, en matière de commerce et de soutien armé aux gouvernements qui les accueillent.Les compagnies et les « politiques » fonctionnent main dans la main pour forcer la signature de contrats de millions de dollars.Tout cela avec la complicité des médias qui publient leurs exploits sans rapporter les désastres locaux qui en découlent : personne ne s\u2019intéresse au dénuement total de quelques millions de paysans privés de terre et d\u2019eau.Arundhati Roy a déclaré la guerre à cet Empire, ce nouvel impérialisme qui dicte sa loi urbi et orbi.Ses écrits politiques se trouvent rassemblés dans un livre intitulé « L\u2019écrivain-militant » (Éd.Gallimard, 2003).Elle y dénonce crûment la nucléarisation de la planète, la construction des grands barrages qui détruisent l\u2019environnement et le tissu social de populations entières, la mainmise des grandes compagnies privées sur les infrastructures essentielles comme l\u2019eau et l\u2019électricité.L\u2019histoire des barrages de la vallée de la Narmada représente « la tentative d\u2019exploitation d\u2019un bassin fluvial la plus ambitieuse au monde .projet qui prévoit la construction de 3,200 barrages (dont 30 grands, 135 de taille moyenne et, pour le reste, des plus petits) qui reconfigureront la Narmada et ses 41 affluents en une série de réservoirs à degrés » (cf.p.144).Parmi ces barrages il y a le Sardar Sarovar, financé par la Banque mondiale, le plus grand désastre écologique programmé de l\u2019Inde.Malgré toute la contestation et les manifestations inspirées des principes non-violents de Gandhi et les nombreuses commissions d\u2019enquêtes, le gouvernement a fini par signer les contrats, préférant sauver les intérêts économiques de quelques-uns au détriment des intérêts vitaux du plus grand nombre.Toutes les commissions indépendantes ont dénoncé la mascarade de la réinsertion des personnes affectées par les projets (PAP).Pour beaucoup, se laisser submerger par les eaux du barrage semblait moins pire que d\u2019être réduit à la mendicité et au dénuement total dans les bidonvilles, eux- 19 mêmes menacés de démolition par les « services des salubrité » du gouvernement.On a donné leurs terres à des étrangers sans compensation .comme on pourrait donner l\u2019eau du Québec à des multinationales pour quelles la revendent aux Québécois.Plus de 55 millions de personnes ont été dépossédées pour permettre à quelques compagnies de développer à leur façon l'énergie hydro-électrique et de la vendre ensuite à un prix inaccessible à la plupart des petites entreprises indiennes obligées de déclarer faillite.D\u2019ailleurs, en dépit des grands barrages, 70 % des foyers en région rurale n\u2019ont toujours pas d\u2019électricité.Ceci n\u2019empêche pas la multinationale Enron de réclamer à l\u2019Office Régional de l\u2019Électricité du Maharastra (ORE), 10 milliards de roupies (300 $ millions) par an pendant 40 ans en paiement de sa dette pour les infrastructures construites.Depuis le Texas, sans même devoir se déplacer en Inde, la multinationale contrôle aussi l\u2019infra-structure de développement d\u2019environ 500 millions d\u2019habitants.Bien évidemment, la multinationale Enron, le groupe Bechtel, WorldCom, Arthur Andersen, PDG d\u2019Union Carbide devenu, depuis peu et très discrètement, la Dow Chemical, après avoir causé la mort de 16 000 personnes à Bhopal en 1984 jouissent de l\u2019appui inconditionnel des médias.Or les modes de fonctionnement des chaînes de télévision et des grands journaux sont intrinsèquement néo-libéraux.Iles ne peuvent que vanter les succès du développement et légitimer l\u2019économie du libre-marché forcé.Pour que des compagnies européennes et américaines puissent investir dans le développement hydroélectrique de l\u2019Inde, les organismes mondiaux (OMC, FMI, BM) ont fermé les yeux sur le massacre de 80 000 musulmans au Cachemire 20 en 1989, et de 2,000 autres dans les rues de Gujarat, capitale d un État situé au Nord-Ouest de Mumbai, en mars 2002.Ces massacres étaient appuyés par les autorités indiennes et les administrations locales.Pour moins que cela, le Président américain, Georges W.Bush, a délogé Saddam Hussein, jugé dangereux en raison des fameuses armes de destruction massives.Il s\u2019est arrogé le droit de tuer plus d\u2019un demi-million de femmes et d\u2019enfants innocents, victimes des sanctions économiques, des mines et des bombes américaines.Qui pourrait nier qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019armes de destruction massives ?Soixante dix-neuf milliards de dollars ont été engloutis dans la guerre contre l\u2019Irak .et cette somme n\u2019inclut naturellement pas les dégâts collatéraux .souvent inestimables, la destruction d\u2019œuvres d\u2019art, de centre de recherches et d\u2019institutions d\u2019enseignement supérieur, d\u2019hôpitaux, etc.Or l\u2019Inde, qui se vante d\u2019être la plus grande démocratie au monde, possède la bombe atomique, une arme de destruction massive s\u2019il en est.Pour créer « un bon climat d\u2019investissement », exigé par l\u2019OMC, le FMI et la BM, le gouvernement de l\u2019Inde s\u2019est donné une loi nouvelle, la loi de la Prévention des actes de terrorisme (PAT) qui fait en sorte que tout opposant ou « militant » soit considéré comme un terroriste potentiel et donc passible d\u2019arrestation et d\u2019emprisonnement.Arundhati Roy crie au monde entier que le libre-marché met en danger la démocratie, et pas seulement en Inde ! Elle étale sans ménagement les dangers de la privatisation.Prônée comme alternative à la corruption et à l\u2019inefficacité de l\u2019État, la privatisation fait inévitablement monter les prix.De plus, ce qui est plus grave, elle dissocie marché et politique : la seule arme dont disposent les pauvres en pays 21 démocratique, c\u2019est leur vote.Cette arme est inopérante face aux « contrats » sacro-saints qui lient les gouvernements, quels qu\u2019ils soient.Quand l\u2019entreprise privée, (en Inde comme ailleurs) contrôle les politiques et les investissements, elle s\u2019approprie la terre, les forêts, l\u2019eau, l\u2019air, puis les revend à fort prix dans un processus de dépossession humaine incroyable et inacceptable.La grande multinationale américaine de Houston (Texas), Enron, de connivence dans un premier temps avec le gouvernement du Maharashtram a siphonné l\u2019Inde de plusieurs milliards de dollars.et cela pour plusieurs années.Quand le gouvernement de l\u2019État a décidé de ne plus acheter l\u2019électricité d\u2019Enron, G.W.Bush a menacé de ne plus faire d'investissements majeurs en Inde.Pression, chantage.tout est bon pour la prospérité américaine.« RÉSISTONS À L\u2019EMPIRE ! » Arundhaty Roy voudrait que le monde sache tirer les conséquences de ce que vit l\u2019Inde.On pourrait se réjouir du fait que l\u2019industrie des nouvelles technologies de l\u2019information et des services (centres d\u2019appel, r.&d., entreprises de services, de construction de logiciels à distance, etc.), est en train de déménager à Mumbai, à Bangalore, à Chennai [anciennement Madras], à Delhi, etc.Là, des jeunes indiens affublés de noms anglais et entraînés à parler avec l\u2019accent « british » ou en argot américain, répondent aux questions des citoyens de ces pays.Ils sont bien payés certes, mais dix fois moins que leurs homologues anglais ou américains.Ils participent d\u2019un extraordinaire boom technologique, ce qui constitue un autre danger pour l\u2019Inde, car les infrastructures de base ne suivent pas.Un fossé énorme se creuse entre les puissants et les faibles.si 22 bien qu\u2019ils finissent par ne plus rien avoir en commun, ni langue, ni même un pays.Les riches parlent anglais, la langue du colonisateur numérique, les autres.L\u2019Inde a des choses à enseigner au monde, même si elle vend son identité à bas prix et ses infrastructures aux multinationales qui privatisent absolument tout, l\u2019eau, l\u2019électricité, le pétrole, le charbon, l\u2019acier, la santé, l\u2019éducation et les télécommunications.« Se taire est un acte politique au même titre que protester ».Il faut à tout prix faire connaître les méfaits de la mondialisation capitaliste.Il faut mondialiser la contestation et développer la solidarité de la résistance.Car on résiste un peu partout ! En Amérique latine, à Cochabamba en Bolivie, à Arequipa au Pérou et au Venezuela avec Hugo Chavez, en dépit des efforts de la CIA pour le déloger de son poste de Président démocratiquement élu.Au Brésil, Lula s\u2019oppose systématiquement à la ZLÉA.Le FSM 2004 de Mumbai a renforcé le réseau mondial de la protestation : le spectacle de l\u2019Inde a de quoi décupler les énergies.Les sans-voix étaient là, très nombreux.« Notre stratégie, précise Arundhati Roy, ne doit pas se limiter à résister à l\u2019Empire, mais bien à en faire le siège.À le priver d\u2019oxygène.À lui faire honte.À le ridiculiser.Avec notre art, avec notre musique, notre littérature, notre opiniâtreté, notre joie de vivre, notre éclat, notre implacable détermination - et notre aptitude à raconter nos histoires à nous.Et pas celles dont on nous matraque quotidiennement.La révolution de la mondialisation échouera si nous refusons d\u2019acheter ce qu\u2019elle a à vendre - ses idées, sa version de l\u2019Histoire, ses guerres, ses armes, sa notion de l'inéluctable.Et souvenez-vous d\u2019une chose : nous sommes 23 nombreux, et ils ne sont qu\u2019une poignée.Et ils ont besoin de nous plus que nous n\u2019avons besoin d\u2019eux ».(cf., p.292).Les solutions ?Unir les représentants de la société civile pour donner la parole aux sans voix, aux démunis et aux pauvres ; ne pas laisser les médias orienter l\u2019information en ne rendant compte que d\u2019une seule version des faits et des événements, nous détournant ainsi de l\u2019essentiel.Il faut dénoncer le fanatisme hindou envers l\u2019islamisme même si certains pensent que « partout où il y a des musulmans, aucune paix n\u2019est possible ».Fermer les yeux sur les crimes commis en Inde contre les musulmans pourrait mener à un holocauste nucléaire Indo-Pakistanais.Il faut dénoncer l\u2019Empire de l\u2019OMC de la BM et du FMI qui séduit les élites indiennes à coup de milliers de dollars.Combien de milliers de victimes faudra-t-il sacrifier avant que l\u2019on ne prenne conscience des méfaits de cette mondialisation aveugle sur l\u2019emploi, l\u2019environnement et les droits démocratiques ?Personne n\u2019est à l\u2019abri, pas même les États-Unis qui frémissent devant l\u2019exode des emplois vers les pays où la main d\u2019œuvre est meilleur marché.Déjà le système se retourne contre ceux qui l\u2019ont exploité ! La résistance doit s\u2019appuyer sur l\u2019information et l\u2019éducation, par tous les moyens possibles.Tôt ou tard, la force du nombre aura raison des maîtres de la mondialisation : ils sont puissants, mais beaucoup moins nombreux.On parle déjà d\u2019alliances potentielles entre le Brésil, la Russie, l\u2019Inde et la Chine .les grands marchés de l\u2019avenir, pour combattre le pouvoir tentaculaire de la mondialisation.L\u2019altermondialisation est devenue une force mondiale considérable qui s\u2019enracine et s\u2019exprime de plus en plus.Bientôt, aucun gouvernement, aucune institution mondiale ne pour- 24 ra se permettre de l\u2019ignorer ! Déjà le prochain FSM de Porto Alegre est en active préparation ! ARUNDHAT1 ROY NOUS PARLE ! Les discours et les écrits d\u2019Arundhati Roy secouent les consciences endormies de notre monde de richesse et d\u2019opulence.Nous sommes aux portes de l\u2019Empire.N\u2019oublions pas que le nouveau premier ministre canadien Paul Martin était favorable à la guerre en Irak pour gagner les faveurs du gouvernement américain.Soyons lucides : la « réingéniérie » libérale du gouvernement de Jean Charest ouvre la voie de la privatisation des infrastructures du Québec.Les accords de partenariat avec le secteur privé risquent d\u2019entraîner les conséquences néfastes que l\u2019on connaît.Ce n\u2019est peut-être pas encore une privatisation tous azimuts des services publics et une ouverture inconditionnelle de nos marchés, mais il n\u2019en demeure pas moins que Charest a clairement entrouvert la porte à notre puissant voisin du sud.Heureusement, grâce à la résistance de certains pays de l\u2019Amérique latine, l\u2019AGCS (Accord Général sur le Commerce et les Services) de la ZLÉA est sévèrement critiqué et même fortement remis en question notamment par le Brésil.Cette réingéniérie tente d\u2019affaiblir les syndicats et les instruments de solidarité, de ronger les acquis sociaux que le Québec s\u2019est donné au fil des ans, la gratuité des soins médicaux et de l\u2019éducation, avec la complicité et plus ou moins tacite de nos grands médias.Le Parti Québécois, « réformiste et social-démocrate » à ses heures, s\u2019est lui aussi laissé séduire par les promesses du « marché mondial ».Il a défendu et mis de l\u2019avant les politiques néo-libérales et libre-échangistes de l\u2019ALÉNA pendant 25 plusieurs années, pour tenter de plaire aux investisseurs reniant ainsi provisoirement ses principes sociaux-démocrates, tout en cherchant confusément un moyen terme entre Davos et Porto Alegre.Jacques Parizeau a eu le courage de reconnaître qu\u2019il s\u2019est trompé et que les traités de l\u2019ALÉNA et de la ZLÉA comportent des risques pour l\u2019environnement et pour le développement politique, économique, social et culturel de notre société.Il est permis d\u2019espérer que le Chef de l\u2019Opposition officielle, Bernard Landry, saura nuancer son enthousiasme d\u2019économiste et avancer un point de vue plus critique sur la mondialisation.Même si le contexte québécois est bien différent de celui de l\u2019Inde, Arundhati Roy, une grande voix indienne pour l\u2019altermondialisation nous parle, donnons-nous la peine de l\u2019écouter ! ? 26 ARTICLES Benoît Dubreuil* LA NOSTALGIE DES EMPIRES C\u2019est une grande découverte qu\u2019ont fait les post-modernes en nous indiquant que les nations, loin d\u2019être des objets naturels ayant existé de tout temps, sont en réalité des constructions sociales issues de la modernité.Puisqu\u2019elles n\u2019ont pas d\u2019essence particulière, elles sont propres à être construites et déconstruites.Comme le remarquait avec justesse Giorgio Agamben, l\u2019idée de peuple a perdu depuis longtemps toute réalité substantielle.1 Comme pour l\u2019ordre aristocratique, la famille et, plus récemment, les identités sexuelles, la modernité ne pouvait pas ignorer plus longtemps que la nation n\u2019était rien d\u2019autre que le résultat de processus historiques en bonne partie contingents.Toute consciente de formuler ainsi une pensée libératrice, la post-modernité a trouvé édifiant de déconstruire la jonction historique de l\u2019État, de la culture et du territoire, afin de jeter ses lumières sur la multiplicité des possibles détruits par l\u2019institution de la nation moderne.Cette pensée critique ne pouvait pas ne pas voir que la réunion du système politique et du groupe culturel dans un espace national avait institué, à travers la modernité, ce qu\u2019il faut bien appeler une « nouvelle forme de domination ».La Doctorant en science politique, Université libre de Bruxelles.Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Édition Payot et Rivages, 2002, p.77. 27 critique post-moderne de la nation se veut donc doublement libératrice.Sur le plan théorique d\u2019abord, elle met en lumière l\u2019ineptie d\u2019une lecture de l\u2019histoire humaine à travers le prisme national.Mais la critique ne se veut pas uniquement théorique, elle souligne également l\u2019émancipation possible derrière la rupture annoncée de l\u2019ordre national, car ce n'est qu\u2019en rompant en un point quelconque la chaîne : existence du langage-grammaire (langue)-peuple-État, que la pensée et la praxis seront à la hauteur des temps.[.] Dans tous les cas, il est clair que l\u2019enjeu n'est pas simplement linguistique ou littéraire, mais avant tout politique et philosophique.2 En liant l\u2019État au peuple, puis le peuple au territoire, la modernité a détruit la possibilité d\u2019un ordre humain qui ne serait pas basé sur la triade nationale.Pour les nouveaux critiques de la nation, tout ce qui était devenu « a-normal » dans l\u2019ordre moderne redevient de nouveau possible.Des peuples sans État, des États sans peuple, des peuples sans territoire ou des territoires sans État.Tout ce qu\u2019on accusait autrefois de rompre la monotonie de l\u2019ordre « inter-national » est aujourd\u2019hui célébré comme nous délivrant de la domination nationale.La modernité se voit maintenant hantée par ce avec quoi elle nous promettait de rompre.Selon la pensée critique, les révolutions bourgeoises, en nous délivrant des dominations traditionnelles, ont institué une nouvelle forme de domination que l\u2019on peut observer dans le droit civil, le parlementarisme ou l\u2019intégration culturelle sur lesquels se fonde l'ordre national.Cette remise en question qui, il y a quelques années seulement, ne trouvait d\u2019autres articulations que celles d\u2019un cosmopolitisme marxiste, trouve désormais ses formulations les plus élégantes dans l\u2019appréhension d\u2019un monde « post-souverain », « post-westphalien » et, bien entendu, « post-national ».2 Ibid., p.80-81 28 Cette critique des institutions modernes se fait habituellement à partir de leur contingence historique, de leur apparition comme construction sociale.Or, lorsqu\u2019on a dit d\u2019une institution quelle est construite socialement, on n\u2019a encore rien dit.La société est construite socialement.Voilà qui n\u2019est pas une grande découverte.Ravis d\u2019avoir trouvé l\u2019anguille cachée sous la roche de la nation (que celle-ci n\u2019a pas d\u2019essence), les post-modernes sont rapides à réclamer son dépassement.« Dépassement », le mot est bien mal choisi, car souvent le travail d\u2019émancipation ne consiste qu\u2019à revoir les modes de vie sociale ayant précédé l\u2019État-nation pour démontrer comment, même à la lumière des droits et libertés modernes, ils demeurent en bonne partie acceptables.Manifestement, il n\u2019y a pas eu de « grande noirceur » de l\u2019humanité dont la Nation nous aurait enfin sortis.Non, il y a une pluralité de possibles et la nation n\u2019est que l\u2019un d\u2019eux.Armée du principe d\u2019autonomie individuelle, la nouvelle critique se devait un jour ou l\u2019autre d\u2019en appeler à la destruction de la dernière médiation qui séparait encore le citoyen de l\u2019homme tout court.Puisque l\u2019acceptation d\u2019une forme de « socialisation » est déjà l\u2019acceptation d\u2019une forme de « violence », la quête d\u2019autonomie de l\u2019individu bourgeois devait nécessairement déboucher sur le rejet du mode d\u2019intégration culturelle et politique proposé par la nation moderne.Cela devient patent lorsque les droits de l\u2019homme, prenant conscience de leur genèse culturelle moderne dans la nation, réclament le maintien de formes de vie pré-moderne précisément au nom de l\u2019autonomie des personnes impliquées et ce, afin d\u2019éviter la soumission à un nouvel ordre de domination (celui de la nation moderne).La bonne conscience de l\u2019Occident civilisé n\u2019est plus capable de critiquer les formes de vie traditionnelles pourtant incompatibles avec le droit et la démocratie.Confrontée à la non-moderni- 29 té, la pensée moderne ne trouve rien de plus authentique que de célébrer les modes de vie traditionnels tout en critiquant les pratiques inhérentes à ces modes de vie (par exemple, la place de la femme).Derrière ces pirouettes, le véritable enjeu consiste à réconcilier les sociétés traditionnelles avec ce qu\u2019elles nient expressément, à savoir l\u2019autonomie de l\u2019individu par rapport à tout ordre naturel.On pourrait difficilement chercher davantage à garder le beurre à l\u2019argent du beurre : critiquer les formes de domination propres à la modernité (technocratie, consumérisme et stupidité médiatique) au nom d\u2019un principe de liberté institué par celle-ci (l\u2019autonomie individuelle).On lit chez Francis Dupuis-Déri : Devant ces manifestants qui chérissent par-dessus tout la liberté, l'autonomie et la responsabilité individuelle, les policiers semblent pareils à des robots.Signe évident que se font face deux conceptions opposées de la justice, de la liberté, de l'égalité, bref de l\u2019être humainJ Comme si l\u2019autonomie des manifestants était possible dans un monde sans policiers, c\u2019est-à-dire dans un monde où un système de contrôle des corps humains ne s\u2019est pas d\u2019abord différencié autour d\u2019une logique techico-administrative.La manifestation, la forme d\u2019engagement la moins engageante, l\u2019implication qui n'engage à rien, est le lieu politique par excellence où s\u2019exprime l\u2019individu parfaitement autonome, c\u2019est-à-dire incapable de supporter un ordre auquel il n\u2019a pas consenti expressément : Les jeunes n\u2019accepteraient plus de se faire imposer par un parti ou une association un type d\u2019engagement citoyen construit sur mesure.Les jeunes veulent pouvoir choisir leur implication en fonction de leur horaire, de leurs idées et de leurs autres implications personnelles J Comme si on pouvait se magasiner une dignité sur mesure.3\tFrancis Dupuis-Déry, Révolte au cœur de l'Empire : Pourquoi?L'esprit radical du mouvement « antimondialisation », dans Argument, Vol.5, numéro 2, 2003, p.130.4\tMadeleine Gauthier et Pierre-Luc Gravel, Les Cahiers du 27 juin, Février 2003, vol.1, no.i, p.37 30 À l\u2019heure du militantisme à la carte, la déconstruction de 1 ordre national n était qu\u2019une question de temps.L\u2019individu autonome devait un jour se retourner contre les processus de socialisation 1 ayant libéré des formes de vie traditionnelles.C\u2019est ce que Marcel Gauchet a justement appelé La démocratie contre elle-même, reprenant ici un vieux thème toc-quevillien.Puisque le lien du peuple au territoire n\u2019était pas inscrit dans 1 ordre naturel, il pouvait être remis en question.C\u2019est ce que nous permet de faire la figure du tsigane et du réfugié : Si le réfugié représente dans la structure de l\u2019État-nation un élément aussi inquiétant, c\u2019est avant tout parce que cassant l\u2019identité entre homme et citoyen, entre nativité et nationalité, il met en crise la fiction originaire de la souverainetéJ Cette fiction avait pour but de nous présenter comme inaltérable le lien du peuple à l\u2019espace.Dans l\u2019État national, le peuple se confond avec le territoire qu\u2019il habite, pourquoi cela devrait-il être ?Nombreux sont ceux qui voient la solution aux problèmes de la démocratie dans la Fin des territoires5 6 7.Ce nouveau programme peut prendre diverses formes.Il se présente parfois sous la forme d\u2019une revalorisation de deux entités longtemps éclipsées par la nation, à savoir la ville et la région.D\u2019aucuns aimeraient les voir de nouveau disjointes.Aux yeux du nouveau critique, la ville est une réalité sociale au moins aussi solide que la nation.Par la structure démographique qu\u2019on y retrouve, par son architecture et par son organisation spatiale, n\u2019est-elle pas un objet évident pour l\u2019observateur ?Les villes, multiculturelles et animées, ont souvent davantage en commun qu\u2019avec leur arrière-pays respectif.Or, l\u2019« union des métropoles » est porteuse d'un 5\tGiorgio Agamben, Moyens sons fins, Édition Payot et Rivages, 2002, p.32.6\tBertrand Badie, La fin des territoires, Fayard, 1995, 276 p.7\tAssociation des cités marchandes de la Baltique et de la mer du Nord (du XIIe au XVIIe siècle. 31 nouveau cauchemar, celui d\u2019une Ligue hanséatique?post-moderne, où des cités marchandes cosmopolites (Singapour, Luxembourg) exploitent tranquillement leur Hinterland.Il en va de même de la région qui, selon un certain populisme régionaliste, pourrait sans perte être coupée de son cœur.C\u2019est ici qu\u2019apparaît la « décentralisation comme rapprochement », alors que la nation prétendait précisément introduire une médiation à la fois historique et politique.C\u2019est sans doute là une variante de ce que Marc Chevrier a appelé le « piège de la mimésis » : La vie ne loge ni du côté de l\u2019idéal ni de celui du Même ; elle se manifeste grâce à la tension entre les deux.La bêtise de l\u2019homme fini est d\u2019avoir pensé que, pour vivre, il faut abolir cette distance,s L\u2019idéologie de la décentralisation s\u2019inspire de la tension fondamentale de la démocratie moderne, celle provoquée par la tension nécessaire entre l\u2019État et le citoyen.Si tous les États modernes sont centralisés, c\u2019est parce que la mise en place d\u2019une structure de pouvoir anonyme est la seule manière d\u2019éliminer la corruption et le népotisme.C\u2019est le travail du démagogue que de toujours remettre en question cette fracture.Le lien entre l\u2019État, le peuple et le territoire, s\u2019il peut être menacé par la tension entre la ville et la région, est généralement rompu par la différence culturelle.Le processus de construction de l\u2019État national apparaît avec le recul comme un processus de destruction de la diversité culturelle.On le voit dans le cas de la Érance ou de la Grande-Bretagne, où c\u2019est à coups de bâton que Bretons et Gallois se sont convertis à la langue nationale.Pour l\u2019État national digne de ce nom, le maintien en son sein d\u2019une différence culturelle durable est toujours un échec politique.La raison en est simple, c\u2019est que la démocratie déteste l\u2019incompréhension.8 Marc Chevrier, Le temps de l'homme fini, dans Argument, Vol.5, numéro 2, 2003, p.109. 32 Or, la différence culturelle apparaît toujours comme une certaine forme d'incompréhension.Lorsque l\u2019État national fait la promotion de la diversité, c\u2019est toujours pour mieux la reléguer à l\u2019espace privé.On a fait du XIXe siècle celui des Empires et du capitalisme, puis du XXe celui des totalitarismes.On aurait bien pu voir dans les deux la poursuite d\u2019une seule même lutte des nations pour leur indépendance.La lutte contre le nazisme aurait aussi bien pu être comprise comme la lutte des Français, des Belges, des Polonais ou des Serbes pour leur indépendance nationale ; la lutte contre le communisme aurait aussi pu être la lutte des Slovaques, des Lettons ou des Hongrois contre l\u2019impérialisme grand russe.Comme le remarquait déjà Alain Finkelkraut dans ses entretiens avec Antoine Robitaille9 10, il fallait que tout cela soit compris à travers le prisme libéral, ignorant les véritables intentions qui animent l\u2019histoire.Le grand récit du XXe siècle n\u2019a pas fait des 500 000 soldats soviétiques entrant en République tchèque des envahisseurs russes (comme ils ont de facto été accueillis), mais bien les représentants d\u2019un système totalitaire incapable de respecter les libertés civiles.Milan Kundera fait dire à un de ses personnages dans son dernier roman : « Si horrible qu\u2019elle soit, une dictature fasciste disparaît avec son dictateur, si bien que les gens peuvent garder l\u2019espoir.Par contre, le communisme, appuyé par l\u2019immense civilisation russe, pour une Pologne, pour une Hongrie (et ne parlons même pas de l\u2019Estonie !), est un tunnel qui n\u2019a pas de bout.Les dictateurs sont périssables, la Russie est étemelle.»IQ Ce qu\u2019il y a de tragique dans l\u2019invasion soviétique, ce n\u2019est pas uniquement qu\u2019elle implante une dictature, mais qu\u2019elle soit le fait d\u2019une civilisation étrangère, sur laquelle l\u2019individu n\u2019a, de toute manière, aucune prise.9 Alain Finkelkraut, L'ingratitude, Gallimard, 1999.10 Milan Kundera, L'ignorance, Gallimard, 2003, p.17. 33 On peut dire avec Kundera que ce qu\u2019il y a de vraiment beau dans la vie d\u2019un peuple, c\u2019est la lutte pour l\u2019indépendance.Voilà, les Tchèques accèdent à l\u2019indépendance en 1918 grâce au travail formidable d'hommes comme T.Masaryk ou E.Benes.En 1938, ils la perdent de nouveau.Ils la regagnent en 1945, jusqu\u2019à la révolution de 1948, appuyée par Moscou.Ils conservent une certaine autonomie jusqu\u2019au printemps de Prague, puis de 1968-1989, vivent sous la tutelle directe des Russes.Quelle histoire ! Celle des peuples ayant acquis leur indépendance assez tôt est beaucoup moins palpitante : Les Scandinaves, les Hollandais, les Anglais jouissent du privilège de n\u2019avoir connu aucune date importante après 1945, ce qui leur a permis de vivre un demi-siècle délicieusement nul.11 Si la durée de la lutte pour l\u2019indépendance détermine la beauté du geste, alors l\u2019accession du Québec ou de l\u2019Écosse à l\u2019indépendance serait vraisemblablement quelque chose de très beau.Peut-être sommes-nous d\u2019abord des esthètes et seulement des patriotes par procuration.C\u2019est peut-être cette monotonie de la vie dans l\u2019État moderne qui rend la critique des mouvements de libération nationale si acerbe.Une fois l\u2019indépendance nationale réalisée, l\u2019histoire devient « délicieusement nulle ».Les défauts qui ne nous apparaissaient pas au moment de la lutte prennent alors tout leur éclat et la politique apparaît peu à peu dans sa nudité.La réconciliation du peuple avec lui-même, tant attendue à travers l\u2019indépendance nationale, ne survient pas, le conflit demeure, le peuple se déchire.C\u2019est après l\u2019indépendance que les peuples s\u2019aperçoivent que la démocratie nationale représente elle aussi une médiation.Une médiation par le biais de la loi, de l'État, du parlement.Une médiation par le biais d\u2019un système judiciaire nécessairement anonyme, par le biais de policiers qui semblent pareils à des 11 Ibid., p.16. 34 robots.Pour les peuples indépendants, ceux qui vivent dans l\u2019histoire « délicieusement nulle », le passage à l\u2019État n\u2019a pas libéré le peuple de toute forme de domination.Le lien juridique qui lie le peuple au territoire et le territoire à l\u2019État ne se laisse pas réduire à l\u2019idée d\u2019une communauté de vie parfaitement intégrée.La conscience post-moderne, constamment à la recherche d\u2019une sortie de secours, s\u2019acharne sur ce lien juridique, sur son arbitraire.Il devient idéologie, structure de domination, que celui qui prononce le mot nation s\u2019acharne à reproduire.Aussitôt que je prononce le mot « frontière », je pose la hache dans une réalité beaucoup plus complexe.Aussitôt que je nomme les choses, je leur fais violence.Nommer la nation, c\u2019est à la fois détruire toutes les autres configurations nationales possibles.Parler, c\u2019est exclure.Exclure, c\u2019est dominer.Dominer, c\u2019est mal.Faut-il se taire ?La conscience post-moderne est trop rusée pour nous conduire à cette conclusion.Elle laisse survivre la possibilité d\u2019un nouveau langage.D\u2019un langage dont le conflit serait finalement exclu.Il faut bien le reconnaître, le langage de l\u2019État moderne est porteur de violence et d\u2019exclusion.En effet, le langage du droit, le langage du territoire, est aussi celui des camps de concentration : Le camp comme localisation disloquante est la matrice secrète de la politique dans laquelle nous vivons toujours que nous devons apprendre à reconnaître à travers toutes ses métamorphoses, dans les zones d\u2019attente de nos aéroports comme dans les banlieues de nos villes.Il est le quatrième et inséparable élément venu s\u2019ajouter, en la brisant, à la vieille trinité État-nation (naissance)-territoire.12 Inséparable de l\u2019État moderne, le camp de concentration ne cesse de le hanter et de nous rappeler ce péché originel toujours susceptible de 12 Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Édition Payot et Rivages, 2002, p.54-55. 35 renaître.Le transfert dans le monde technico-administratif de la gestion du monde humain, de l\u2019appartenance à une communauté (citoyenneté), des normes (droit), de l\u2019organisation spatiale (territoire), voilà ce qui rend possible l\u2019instrumentalisation à grande échelle des corps humains, à la source des génocides et des nettoyages ethniques.Pour la nouvelle conscience critique, l\u2019État moderne demeure donc l\u2019horizon à dépasser.Il doit l\u2019être de manière précise, par la rupture du lien État-peuple-territoire, où il trouve sa source : L\u2019appropriation de l'historicité ne peut revêtir encore une fois une forme étatique [.], mais doit laisser le champ libre à une vie humaine et à une politique non étatique et non juridique, qui restent encore entièrement à penser.1^ C\u2019est dans la destruction du lien étatique et juridique qu\u2019apparaîtra finalement la figure de l\u2019homme libéré.C\u2019est ici qu\u2019on peut retracer la source de l\u2019engouement pour les théories de la « post-souveraineté » (M.Keating, B.Badie) ou, plus largement, pour les théories de la « post-nationalité » (Habermas), dont les théories du « fédéralisme asymétrique », de la « gouvernance à plusieurs paliers », de la « souveraineté partagée » ne sont que des variantes.Dans tous les cas, le lien de l\u2019État au territoire et au peuple se désagrège dans les sphères technique et juridique des administrations publiques.Puisqu\u2019elle se croit débarrassée de la souveraineté, c\u2019est-à-dire de la possibilité pour une volonté politique de s\u2019imposer par la force, la critique postmoderne se croit libérée du camp de concentration.C\u2019est donc dans l\u2019Europe que l\u2019Allemagne pourrait finalement se débarrasser de l\u2019ombre de la Shoah.Pour les postnationaux, la consécration de la citoyenneté européenne par le traité de Maastricht en 1993 est une date beaucoup plus importante que la réunification allemande de 1990, grâce à 13 Ibid., p.124. 36 laquelle, pour la première fois de l\u2019histoire, tous les Allemands sont rassemblés dans un même État démocratique.Pourtant, sur le plan politique, la réunification fut beaucoup plus lourde de conséquences que l\u2019ajout d\u2019une ligne aux passeports européens.Néanmoins, dans la mémoire officielle, l\u2019acquisition par les Allemands d\u2019un véritable État national cède la place au petit pas fait en faveur de l\u2019Europe.La raison en est très simple : le principe d\u2019autonomie contenu dans la conscience moderne parvient mal à se réconcilier avec la violence contenue dans l\u2019État national qui l'a pourtant fait naître.La nouvelle conscience critique se donne pour objectif de mettre à jour la face honteuse de la souveraineté étatique : La souveraineté est le gardien qui veille à ce que le seuil indéci-dable entre violence et droit, nature et langage, ne soit pas mis en lumière.1* La distinction entre violence et droit, entre la violence du souverain et le droit des individus, mis à jour dans les régimes tyranniques, n\u2019est plus qu\u2019implicite dans les démocraties modernes.L\u2019État de droit fait alors figure de simulacre.Il est ce qui empêche la distinction entre la violence et le droit de se révéler.La police et l\u2019administration se présentent sous la forme du droit, mais elles sont avant tout violence.C\u2019est dans les moments de forte agitation que la violence du souverain peut soudainement réapparaître au peuple, autour d\u2019un sommet économique, d\u2019une manifestation pour la paix, d\u2019une grève.Ce sont ces moments que l\u2019anarchisme saisit pour retourner l\u2019exigence d\u2019autonomie moderne contre l\u2019arbitraire de l\u2019action étatique.C\u2019est dans ce souci de clarté et de transparence que s\u2019opère le plus étrange des revirements.La nouvelle conscience critique est incapable de masquer son inconfort vis-à-vis de la face cachée de l\u2019État moderne.Puisqu\u2019il joint le droit à la vio- 14 Ibid., p.125. 37 lence, l\u2019État moderne tire son origine d\u2019une tromperie.C\u2019est ainsi que redevient possible la valorisation de systèmes politiques pré-modernes, où le lien entre droit et violence avait pour avantage d\u2019être élucidé.La « tribu », l\u2019« empire » ou la « ville-État » redeviennent des lieux d\u2019organisation privilégiés de la vie humaine.Ils ont tous pour avantage de dissocier l\u2019État, le peuple et le territoire.Le système des millets, sur lequel était basé l\u2019ancien Empire ottoman, est devenu une référence stable de la « post-territorialité ».Une organisation centrale, contrôlée par les Turcs, et des structures communautaires, basées sur un système de cooptation des élites ethniques.Conscients des limites du système des millets, les nouveaux critiques de la naüon se plaisent néanmoins à nous rappeler la durabilité de l\u2019Empire ottoman.Ainsi, même si celui-ci se basait sur la négation de l\u2019autonomie politique des peuples grec, bulgare, kurde ou serbe, il offrait néanmoins un certain respect des libertés civiles.C\u2019est-à-dire que le grand vizir ne tuait pas toujours les gens pour rien.Contrairement à l\u2019État national, le système impérial ne serait pas hanté par le péché du « camp de concentration », ce qui n\u2019a pas empêché les Ottomans de massacrer les Arméniens (1894-1896).En créant en Turquie un État moderne, marqué par la triade État-peuple-territoire, Atatürk aurait mis fin à une structure impériale dont il faudrait aujourd\u2019hui avoir la nostalgie.Pour les nouveaux critiques de la nation, l\u2019Empire, par la dissociation qu\u2019il entretient entre le peuple, l\u2019espace qu\u2019il occupe et le système politique qui le gouverne, est une forme tout à fait appropriée pour une époque marquée par la dite « mondialisation ».En renonçant à faire du peuple la source du pouvoir politique, le modèle impérial ouvre de vastes possibilités que la modernité prétendait pourtant avoir détruites.C\u2019est ainsi que l\u2019Autriche-Hongrie redevient elle 38 aussi peu à peu un modèle pour la nouvelle gouvernance'L Les horreurs du XXe siècle, les extraditions dans les Sudètes, les nettoyages ethniques en Bosnie ou l'extermination des Juifs et des Gitans par les nazis, tant de souffrances pour universaliser le modèle de l\u2019État national.Cela n\u2019aurait-il pas pu être évité si on avait conservé l\u2019Empire austro-hongrois ?D\u2019où l'intérêt des nouveaux critiques pour les théories qui aspiraient à l\u2019époque à sauver la couronne autrichienne.C\u2019est ainsi qu\u2019on redécouvre Otto Bauer et la pensée des marxistes autrichiens10.La manière de concilier l\u2019unité étatique avec la pluralité des appartenances nationales consiste à refonder le principe des « personnalités », c\u2019est-à-dire la mise en place d\u2019une citoyenneté différenciée, où le citoyen choisit d\u2019appartenir à un groupe national (tchèque, allemand, juif) qui organise sa vie interne sur une base non territoriale.L\u2019empire se contente alors d'intervenir dans la gestion des relations entre les groupes.On croit ainsi réconcilier la pluralité des appartenances particulières avec la nécessité de la souveraineté étatique.Bien entendu, la stratégie de dissociation entre le peuple et l\u2019État est vouée à l\u2019échec.En bout de ligne, c\u2019est soit le peuple, soit l\u2019État qui remporte le combat.Si c\u2019est le peuple, on assiste à la mise en place d\u2019un gouvernement fantoche, transformé en outil de domination pour un groupe ethnique particulier.Si c\u2019est l\u2019État, on assiste alors au repli des identités communautaires dans la sphère privée et à leur disparition inévitable.En d\u2019autres mots, les tentatives de dissociation entre peuple et État mènent soit à la destruction de la différence culturelle par la privatisation des appartenances, soit à l\u2019eth- 15\tVoir à cet effet François Fejtô, Histoire de la destruction de l'Autriche-Hongrie, Édima/Lieu Commun, 1992.16\tGeneviève Nootens, par exemple, s'est intéressé à la pensée d\u2019Otto Bauer et Karl Renner dans son article « État et nation : fin d\u2019un isomorphisme », publié dans Politique et Sociétés, Vol.21, no 1, 2002. 39 nicisation du pouvoir et à la marginalisation des groupes dominés.Les empires hésitent toujours entre ces deux stratégies.S\u2019ils sont inclusifs, ils cherchent à renvoyer la différence dans la sphère privée, que ce soit par des politiques de multiculturalisme ou par une intégration républicaine plus agressive.S\u2019ils ne le sont pas, ils consacrent l\u2019ethnicisation du pouvoir politique et la mise en tutelle des peuples conquis.D\u2019un côté comme de l\u2019autre, la dissociation tend naturellement à s\u2019effacer.Le récit hégémonique qui comprend notre époque comme un processus de « mondialisation » tend à entretenir cette confusion au sujet de la démocratie.Les analystes les plus perspicaces nous rappellent que le processus de « globalisation » s\u2019accompagne aussi d\u2019un mouvement de « localisation ».Les Anglo-Saxons ont eu la mauvaise idée d\u2019inventer le mot « glocalisation ».Pour plusieurs, comprendre le monde aujourd\u2019hui revient à dire que les poussées « intégratrices » s\u2019accompagnent de processus de « fractionnement ».Or, dire que la mondialisation se caractérise à la fois par des processus d\u2019intégration et de fragmentation, c\u2019est un peu comme de dire que tous les tons de gris se trouvent entre le blanc et le noir.Bref, ce n\u2019est rien dire du tout.Derrière cette fuite vers l\u2019avant, derrière ce refus de la souveraineté et de l\u2019État moderne, se cache l\u2019incapacité à apprécier la démocratie et le fragile équilibre qu\u2019elle procure entre la violence et le droit.Construction fragile, l\u2019État nation n\u2019avait aucune raison de naître.Or, ce n\u2019est qu\u2019à travers lui, à travers sa froide technocratie et l\u2019anonymat de son appareil bureaucratique, qu\u2019est apparue une vie humaine un tant soit peu à l\u2019abri de l\u2019arbitraire humain.À l\u2019abri des mésusages du pouvoir, propres aux communautés traditionnelles, de même qu\u2019à l\u2019abri des dominations impériales, dont il serait absurde aujourd\u2019hui d\u2019avoir la nostalgie.? 40 ARTICLES Jean-Marc Léger* L\u2019INDÉPENDANCE, UN DEVOIR AUTANT QU\u2019UN DROIT Inscrite dans notre histoire et, surtout, dans notre évolution récente, commandée par notre situation, l\u2019indépendance ne représente pas seulement une aspiration normale et légitime : elle est désormais la condition même de la survie collective.Elle n\u2019est pas uniquement de l\u2019ordre du droit, elle est de l\u2019ordre de la nécessité.Sans elle, la nation québécoise n\u2019est pas seulement privée des instruments essentiels à son épanouissement ; elle est promise inéluctablement à l\u2019assimilation.Cette vérité doit être inlassablement proclamée, démontrée, répétée, jusqu\u2019à entraîner la conviction de la majorité de nos compatriotes.L\u2019indépendance, une idée neuve La nouvelle démarche pour l\u2019indépendance doit faire apparaître celle-ci comme essentielle aussi bien sous l\u2019angle économique et social, que sous l\u2019angle politique et culturel.Il faut qu\u2019elle soit progressivement ressentie par l\u2019ensemble des citoyens comme une étape aussi normale que naturelle et nécessaire dans la démarche historique de la collectivité québécoise.Il convient donc, à certains égards, de « dédramatiser » la notion d\u2019indépendance : ce n\u2019est pas une rupture ni un bouleversement mais une étape, majeure il est vrai, Journaliste. 41 dans l\u2019accomplissement de notre action, une étape appelée par notre histoire (élément de continuité), une option ouvrant sur l\u2019affranchissement et l\u2019innovation pour les citoyens comme pour la communauté, un choix pleinement accordé aux aspirations et aux caractéristiques de notre époque ; émancipation et coopération (élément d\u2019insertion dans l\u2019universel).C\u2019est en somme, la « révolution tranquille, acte II », qu\u2019il importe d\u2019engager maintenant.St l\u2019acte I a pu, pour l\u2019essentiel, se jouer dans le présent cadre constitutionnel (non sans difficultés, non sans tensions ni déceptions), c\u2019est que la plupart des problèmes alors à résoudre, étaient de l\u2019ordre de nos compétences : bâtir une fonction publique, rénover et développer le système éducatif, mettre en place une politique sociale, faire jouer à l\u2019État un rôle d\u2019impulsion dans l\u2019économie, protéger et conforter la langue commune, assainir le fonctionnement du régime des partis et moderniser le système électoral, etc.Déjà, pourtant, dans plusieurs cas, sont tôt apparues les limites de nos compétences et la modicité de nos moyens, ce qui a conféré à nombre de nos grandes initiatives ou de nos grandes réformes un caractère d\u2019inachevé ou de vulnérable.La souveraineté, inéluctable De tout cela, découlent deux leçons.La première, c\u2019est qu\u2019une société distincte, qui entend à la fois préserver et affirmer son identité et ses valeurs propres et s\u2019inscrire dans le mouvement du progrès économique et scientifique, ne peut strictement pas y parvenir si elle ne détient pas les grands leviers de décision que seule garantit l\u2019indépendance.La seconde, c\u2019est que la distinction et la répartition des compétences entre deux ordres de gouvernement, dans un régi- 42 me fédéral, aura de moins en moins de signification et que l\u2019État central, parce qu'il est, lui, détenteur de la souveraineté et des pouvoirs majeurs d\u2019arbitrage, sera conduit de fait à être le maître du jeu dans tout les domaines importants et que les gouvernements provinciaux et régionaux deviendront fatalement des instances décentralisées d\u2019application et d\u2019exécution des orientations et des politiques définies par le gouvernement central.L\u2019invocation de la constitution et le partage théorique des juridictions ne pourront rien contre cette énorme transformation suscitée et accélérée par l\u2019évolution économique, technologique et sociale et singulièrement favorisée par les ressources du gouvernement central.C\u2019est pourquoi « l\u2019acte II » de la révolution tranquille ne peut être que celui de la prise en charge intégrale de son destin par le peuple québécois ; davantage, sans cet « acte II », le premier n\u2019aurait guère de sens et ses acquis ne tarderaient pas à être remis en cause.Avec le risque évident que le grand élan des années i960 à 1980 ne perde à posteriori toute signification et, pour reprendre un propos impitoyable de Thierry Maulnier, n\u2019aille terminer sa course « dans l\u2019immense cimetière des métamorphoses avortées ».? 43 ARTICLES Alain Laramée LES ÉLECTIONS DU 14 MARS 2004 EN ESPAGNE : UNE LEÇON DE COMMUNICATION DÉMOCRATIQUE Le 14 mars 2004, à peine quelques jours après que tous les sondages aient donné le Parti Populaire (PP) de droite de José Maria Aznar confortablement gagnant, le peuple espagnol a renversé la vapeur et placé à Madrid, à la tête de son gouvernement, le parti de José Luis Zapatero, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE).À peine quelques jours après l\u2019avènement de l\u2019inverse en Grèce, qui aurait pu nous faire croire à une lente et progressive extension de la droite dans l\u2019Europe élargie, les Espagnols ont sonné la fin du parcours linéaire que, jusque là, une presse plutôt ronronnante, se plaisait à qualifier de sans faille d\u2019un gouvernement qui avait réussi, au cours des deux mandats, à faire baisser de plus de la moitié le taux de chômage (de 25 à 11.7 % entre 1996 et 2004), à maintenir une croissance économique de 2,4 % en 2003 contre 0,5 % pour la moyenne européenne et ainsi, à se faire considérer, par une France, plutôt condescendante jusque là, comme modèle à imiter pour la droite européenne.À peine quelques jours avant ces élections, on pouvait lire, dans le prestigieux journal Le Monde, que l\u2019Espagne de Aznar avait peut-être trouvé la fameuse recette de la troisième voix poli- * Professeur, Télé-Université. 44 tique claironnée par Tony Blair pour assurer une prospérité économique tranquille pour l\u2019Europe.L\u2019ampleur de cet événement, son étendue et ses répercussions, mérite donc qu\u2019on s\u2019y arrête un peu.D\u2019abord les faits.Que s\u2019est-il passé pour qu\u2019il y ait un tel revirement ?Description des faits constitutifs de l\u2019événement Il faut savoir d\u2019abord que l\u2019Espagne était en campagne électorale pour les élections nationales depuis déjà quelques semaines.Les enjeux portaient certes sur le bilan social du gouvernement au pouvoir depuis plus de 8 ans, puisque le bilan économique paraissait passablement satisfaisant, et sur les gestes du gouvernement en politique extérieure.Il faut savoir que le Gouvernement espagnol, après celui de l\u2019Angleterre, est celui qui s\u2019est le plus manifesté en accord très ouvertement et très explicitement avec la Guerre en Irak et ce, à l\u2019encontre de plus de 90 % de sa population.On doit savoir également, que ce gouvernement a été fortement critiqué de toutes parts pour sa mauvaise gestion de la catastrophe du Prestige, un cargo de pétrole qui a échoué au nord de la Galice et déversé des tonnes de fuel dans la mer causant des dommages incalculables à l\u2019environnement et, évidemment aux industries qui en vivent, la pêche, le tourisme de littoral.Mais l\u2019électorat, ayant souvent la mémoire courte et privilégiant souvent la stabilité d\u2019un confort économique aux préoccupations environnementales et sociales, semblait en tirer un bilan malgré tout suffisamment satisfaisant pour reconduire le PP au pouvoir.Peu d\u2019enjeux profonds et peu de débats politiques transparaissaient dans l\u2019espace public et médiatique de sorte que, tout en ne percevant pas vraiment de différences majeures en terme de programmes électoraux entre un parti de type centre gauche 45 (PSOE) et un autre de type centre droite (le PP), l\u2019électorat naviguait apparemment vers une stabilité, un conformisme tranquille, vers la réélection du PP sans grande conviction et surtout sans grande participation au scrutin.Même les différences de position des deux partis dominants sur la problématique basque paraissaient plutôt confuses à une opinion publique qui appuie les positions communes des deux parties concernant la lutte au terrorisme de l\u2019ETA.Jusqu\u2019à jeudi matin le n mars donc, la campagne électorale allait se terminer un peu comme elle avait commencé sans grande déclaration et sans grand éclat avec quelque points de pourcentage de moins pour le PP mais le donnant toujours gagnant le 14 mars avec une avance de 7,5 points dans les sondages.Mais voilà qu\u2019un certain n mars, vers les 7I100 de la matinée, un attentat terroriste, dont tous les médias occidentaux on fait largement écho, est perpétré à Madrid, au centre de l\u2019Espagne, de la capitale, de la métropole, un attentat à la bombe sur les voies ferrées entrant dans Madrid, à la gare centrale Attacha, faisant plus de 200 morts et de 1400 blessés.La presse et les médias on fait grand écho pendant plusieurs jours et à toute heure de l\u2019évolution de la catastrophe, du décompte progressif des blessés et des morts, des causes et surtout des responsables du crime.Dès le début de la catastrophe, le gouvernement a décrété un arrêt de la campagne électorale (annonces, manifestations publiques partisanes, propagandes.) sans toutefois reporter la date des élections.Puis, par la voix de ses ministres responsables de la gestion de la crise ainsi provoquée, le gouvernement a attribué immédiatement et avec certitude la paternité de ce crime au groupe terroriste ETA et l\u2019a claironné de manière intensive dans l\u2019espace médiatique et ce de plusieurs manières.D\u2019abord en faisant circuler des infor- 46 mations qui donnaient à croire que c\u2019était exactement le même genre d\u2019explosifs utilisés, les mêmes détonateurs, les mêmes camionnettes même si un fait détonnait dans l\u2019opinion publique à savoir que ETA s\u2019en prenait toujours à des symboles de l\u2019autorité qui était défavorable à la cause nationaliste basque et jamais à la population civile innocente.Les seules fois où il y avait eu des dégâts dits collatéraux, ETA s\u2019en était excusé publiquement.De plus, on ne visait jamais un nombre si grand de victimes ni la destruction d\u2019infrastructures publiques d\u2019une telle envergure.Le gouvernement a rétorqué à toutes ces possibilités d\u2019interprétation en faisant circuler la thèse d\u2019une vengeance de grande envergure suite aux coups juridiques et assauts politiques importants que ETA a subi ces dernières années et à sa volonté de faire valoir dans l\u2019opinion publique qu\u2019il n\u2019était pas sur le point de disparaître ni qu\u2019il était affaibli par toutes ces mesures mais qu\u2019au contraire, il voulait, par ce geste d\u2019éclat, manifester sa résistance, sa force et surtout sa détermination à affronter le gouvernement du PP qui a été au cours de son mandat le gouvernement qui a coupé les ponts à toute discussion non seulement de la question basque mais également de tout fait différentiel en Espagne à commencer par celui de la Catalogne.En faisant croire qu\u2019il avait la certitude que c\u2019était ETA le gouvernement calculait à tout le moins conserver l\u2019électorat qui lui était acquis et, au mieux, en gagner un peu, puisque d\u2019une part, l\u2019opinion publique est très hostile aux attentats terroristes de ETA en Espagne et manifeste constamment en sortant et en manifestant massivement et pacifiquement dans la rue contre ces attentats et d\u2019autre part, cette même opinion s\u2019est montrée plutôt favorable à plusieurs mesures qui ont été prises par le gouvernement pour réprimer politiquement, économiquement et juridiquement l\u2019organisation ETA. 47 De plus, en recentrant les derniers jours de la campagne sur cette thématique plutôt que sur ses déboires en gestion de crise environnementale, en gouvernance sociale et en politique extérieure, et en ne permettant plus d\u2019expressions politiques reliées aux élections, il comptait redorer son image auprès de l\u2019électorat récalcitrant, faire oublier le rejet massif de sa position à propos de la guerre en Irak et ainsi sortir gagnant aux élections.Ce qui par la suite aurait pu lui permettre d\u2019interpréter les résultats comme un plébiscite de son appui aux USA dans la guerre en Irak et de sa position ferme et répressive par rapport aux faits différentiels catalans mais surtout basques.La perspective d\u2019Al - Qaeda lui donnait beaucoup moins de marge de manœuvre politique et interprétative puisque cela pouvait servir à l\u2019adversaire à savoir que la faute de cette vengeance de ce mouvement terroriste pouvait être imputée au gouvernement qui avait décidé contre la volonté de sa propre population d\u2019aller en guerre contre Irak avec les USA.La tactique gouvernementale s\u2019est manifestée de plusieurs manières à la fois dans l\u2019espace politique et médiatique.En effet, au cours des journées du vendredi et du samedi, le gouvernement maintenait envers et contre tous sa version qui accusait ETA en diffusant continuellement des informations qui provenaient supposément du ministère des affaires intérieures, des services secrets et des services de sécurité et qui, selon leur dire, corroboraient sa version même si, la version incriminant le réseau Al-Qaeda prenait de plus en plus de force dans les médias électroniques et écrits mais aussi sur l\u2019Internet.Dans les premiers vingt quatre heures la stratégie avait tellement bien fonctionné que le gouvernement a réussi à faire voter une résolution au Conseil de sécurité de l\u2019ONU condamnant ETA (il s\u2019est 48 rétracté dans les jours suivants) et des déclarations du président des USA dans ce sens.Par contre, le lendemain des attentats, la population espagnole est sortie par millions dans les rues et sur les \u201cplaza mayor\u201d (place publique, agora central dans toutes les villes espagnoles) pour manifester, comme elle le fait régulièrement en pareille circonstance, son désarroi, sa tristesse, sa solidarité et son rejet de toute forme de terrorisme.Le gouvernement a tenté de s\u2019approprier la popularité de ces manifestations en faisant circuler l'idée qu\u2019il en était l\u2019organisateur et qu\u2019il sympathisait profondément avec la population tout en réaffirmant que le peuple doit être solidaire dans la lutte contre le terrorisme d\u2019ETA.Ces manifestations spontanées, facilitées, notamment au moyen de la téléphonie cellulaire, se sont répétées également toute la journée du samedi mais en évoluant graduellement vers une forme de rejet de plus en plus marqué et explicite de la stratégie interprétative de l\u2019État.Il faut savoir, que parallèlement à l\u2019information officielle plusieurs médias ont commencé dès jeudi matin à émettre des informations et surtout à travailler activement autour de l\u2019hypothèse Al-Qaeda allant progressivement jusqu\u2019à infirmer les arguments du gouvernement voire lui prêter des intentions tendancieuses en ne dévoilant pas tout ce qu\u2019il savait, et en laissant croire que c\u2019était ETA.C\u2019est ainsi que le journal quotidien El Pais et la chaîne radiophonique Cadena Ser diffusaient tant dans leurs médias qu\u2019auprès de la presse écrite et électronique étrangère, des informations provenant de dizaines de journalistes qui, d\u2019heures en heures, de minutes en minutes, faisaient progresser la thèse imputant l\u2019attentat à Al-Qaeda et invalidaient celle du gouvernement. 49 De plus, les accusations de rétention d\u2019information, de désinformation voire de manipulation de l\u2019opinion publique ont progressivement occupé l\u2019espace médiatique national et international, l\u2019Internet et les réseaux sociaux autour de la téléphonie cellulaire (le taux de pénétration de cette technologie étant de 90 % en Espagne).La circulation de ces informations se faisait à une telle vitesse et avec une telle intensité que seulement suivre les événements sur l\u2019Internet nous permettait de vibrer à la fébrilité extraordinaire de la population.C\u2019est comme si tout un peuple s\u2019était mis en même temps à occuper tous les espaces et tous les moyens de communication disponibles pour débusquer, harnacher, découvrir et diffuser avec une obsession, une fascination, une passion incroyables la vérité sur les événements, SA VÉRITÉ.Il fallait suivre cela d\u2019heures en heures et de minutes en minutes sur l\u2019Internet pour sentir, même à distance la fébrilité et l\u2019énergie de l\u2019expression de la soif de justice et de vérité du peuple.C\u2019est ainsi qu\u2019on est parvenu à informer la population du geste, qualifié de scandaleux, du gouvernement de modifier la programmation du samedi soir du poste de télévision de la Société d\u2019État qui devait diffuser le film \u201cShakespeare in love\u201d pour passer des documentaires sur les victimes d\u2019anciens attentats terroristes de ETA ; du geste du gouvernement de demander à toutes ses ambassades à travers le monde de diffuser par tous leurs moyens la thèse de la culpabilité de ETA ; du geste du gouvernement d\u2019exiger des médias en lien avec son orientation politique de diffuser la même thèse et enfin, d\u2019interdire toute manifestation devant les bureaux du PP, manifestations qui se faisaient de plus en plus pressantes dans plusieurs villes du pays.Par contre, les effets de la pression médiatique contradictoire ont contribué à modifier la réaction de la population et le 50 discours officiel.Les manifestations du samedi, particulièrement celles du samedi soir, n\u2019étaient plus passives et compatissantes mais accusatrices face au gouvernement.On n\u2019y entendait les mêmes slogans que dans les manifestations contre la guerre en IRAK soit \u201cmentiras\u201d (mensonges), \u201case-sinos\u201d (assassins).Le samedi soir le gouvernement a commencé à laisser aller de l\u2019information laissant planer le doute mais réaffirmant toutefois son maintien de la thèse d\u2019ETA.Le dimanche matin, sous la pression rendue intenable, le gouvernement reconnaît que la piste d'Al-Qaeda est devenue plus probable puisqu\u2019on vient d\u2019arrêter un suspect possédant du matériel similaire à celui utilisé par Al Qaeda, tout en maintenant l\u2019hypothèse jugée encore la plus probable du point de vue gouvernemental, celle d\u2019ETA.El Pais et les journaux internationaux (souvent en relayant l\u2019information de El Pais et de Cadena Ser) développaient de plus en plus, au moyen de nombreux commentateurs, experts et analystes des stratégies politiques, des analyses imputant la démarche du gouvernement à des techniques de manipulation de l\u2019opinion publique voire à du mensonge, de la malhonnêteté scandaleuse en démocratie.Le scrutin s\u2019est tenu dimanche toute la journée dans ce climat informationnel et d'une fébrilité extraordinaire.Vers iohoo le soir on apprenait que, contre toute prévision, le PSOE sortait gagnant du scrutin avec un taux de participation électorale de près de 9 % supérieur à celui de l\u2019an 2000.Le PSOE avec 164 sièges et 42,64 % des votes reprenait le pouvoir à Madrid contre le PP qui en a obtenu 148 et 37,64 % des votes. 51 Quelques éléments d\u2019analyse Cet événement exceptionnel et extraordinaire fournira du matériel pour de nombreuses thèses politiques et communicationnelles pendant longtemps.Loin de nous l\u2019idée d\u2019en faire l\u2019exégèse.Cependant pour avoir une compréhension de cet événement susceptible de nous permettre d\u2019en tirer quelques leçons, il importe de présenter brièvement les principales interprétations qui ont cours.On peut, dans un premier temps, attribuer le revirement de l\u2019électorat aux erreurs du gouvernement qui ont été doubles à savoir d\u2019avoir conduit une partie importante de la population à interpréter ses stratégies comme étant de la manipulation inacceptable voire scandaleuse et d\u2019autre part d\u2019avoir accusé, en apparence toujours, des innocents (ETA) dans cet événement.Le sentiment de vivre une double situation d\u2019injustice de la part de son gouvernement, celle d\u2019être doublement trompé sur les informations et sur les causes des attentats aurait fait pencher les indécis mais surtout accru le vote de plus ou moins 9 %.Ces indécis et ces électeurs imprévus, qui sont surtout des jeunes, y ont vu un véritable enjeu électoral, non pas de la nature de ceux qui ont été débattus durant la campagne mais plutôt des enjeux qui leurs sont « universels », des enjeux concernant les valeurs fondamentales de la démocratie soit la vérité, la justice et la confiance dans les gouvernants.Une autre interprétation consiste à attribuer la différence des votes au fait qu\u2019un nombre non négligeable d\u2019électeurs auraient fini par interpréter la menace terroriste de Al Qaeda, par ces attentats, comme étant une menace réelle et pouvant se répéter si on maintient le même gouvernement en place car ce dernier est toujours officiellement associé à la guerre contre l\u2019Irak et sert donc ainsi de prétexte à la ven- 52 geance aux factions islamiques radicales et terroristes.D\u2019où un déplacement du vote par mesure de prévention sécuritaire afin d\u2019éviter de s\u2019exposer à de futures représailles.Une autre thèse attribue le changement à une certaine sympathie qui serait apparue au fil des événements pour le fait basque, problématique faisant partie du programme du PSOE et non du PP, et qui serait revenue en priorité des enjeux électoraux pour une catégorie d\u2019électeurs sensibles aux fausses accusations qu\u2019indirectement le gouvernement leur lançait en incriminant sans preuve et faussement ETA d\u2019un crime qu\u2019il n\u2019aurait pas commis.Par solidarité avec les Basques, les nationalistes basques, par souci de justice, et par espoir que le PSOE fera mieux, on aurait déplacé ainsi un certain nombre de votes importants.Une dernière thèse conduit à considérer qu\u2019une partie des 90 % de la population qui s\u2019était déjà exprimé contre l\u2019entrée du gouvernement dans la guerre contre l\u2019Irak, mais qui avait quand même accepté de reconduire le PP au pouvoir pour ses autres réalisations, serait revenue sur sa décision et aurait reconnu dans le geste de manipulation manifesté lors de la crise les mêmes gestes de mépris et de non écoute de la population que ceux posés lors de la décision du gouvernement d\u2019appuyer les USA et, ainsi, de donner préséance au rejet de cette attitude sur les autres enjeux et retirer ainsi l\u2019appui préalablement attribué un peu plus d\u2019un an au PP et le donner au PSOE.Des clés interprétatives et quelques commentaires Nous pensons en fait qu\u2019il existe un peu de toutes ces raisons pour expliquer le résultat.Peut-être que les transferts de vote du PP au PSOE sont plutôt faibles mais que ce sont d\u2019une part les indécis, et surtout ceux qui ne considéraient 53 pas que les enjeux et les différences entre les partis étaient suffisamment importantes pour justifier qu\u2019ils se donnent la peine de voter.Ce sont surtout ces derniers, majoritairement des jeunes, qui ont démontré que leur intérêt pour la chose politique portait un peu moins sur le contenu que sur le contenant, sur la manière de faire la politique que sur les programmes, sur les valeurs de la démocratie que sur le contenu de son application.Ce sont également majoritairement ces jeunes électeurs qui sortent massivement dans les rues et qui manifestent et qui se font influencer par les mouvements de masse.Mais ce qui nous importe le plus de comprendre c\u2019est la réaction collective, vive et spontanée de la société civile face à une machine politique et bureaucratique huilée, hiérarchisée et organisée de manière extrêmement efficace.En effet, cette réaction en masse tant dans les rues que dans les médias et dans la boîte de scrutin est une manifestation de communication d'un peuple avec ses institutions.C\u2019est on ne peut plus surprenant à l\u2019ère du marketing politique, de la massification médiatique, de la téléréalité préfabriquée, des \"spins doctors\u201d et d\u2019experts professionnels de la communication politique de tout acabit, de constater qu\u2019une société civile par sa mobilisation citoyenne puisse reprendre sa place publique, occuper physiquement son espace public, redonner son plein sens politique historique à ses \u201cplaza majors\u201d et s\u2019en servir, par effets de miroir, comme moyen d'expression masse médiatique pour modifier totalement et en quelques heures toute une planification savamment orchestrée par tous ces experts et stratèges du marketing politique.On observe ce même phénomène dans l\u2019utilisation de la téléphonie cellulaire par le passage de messages codés la journée des élections sous forme de listes commutées et diffusées instantanément à des millions d\u2019usagers 54 transformant ainsi un moyen de communication dyadique en instrument de communication de masse.Quelle inversion de l\u2019histoire de la communication politique ! Bien sûr, ce phénomène s\u2019est déroulé grâce au travail exceptionnel des moyens de communications, d\u2019enquête et de pression informationnel de El Pais et de Cadena Ser qui, en plus de servir de chiens de garde, ont alimenté de manière importante la fabrication d\u2019un contre discours de crise face à la machine gouvernementale qui servait les intérêts du PP dans la campagne.Mais le PSOE y a été pour peu dans ces derniers dénouements.Le peuple a moins voté pour une option et un programme politique, celui du PSOE, que contre une certaine manière de vivre en démocratie ; moins un espoir politique envers le PSOE qu\u2019une discréditation du faire politique du PP.Ce ne sont pas tant les attentats terroristes qui ont fait la différence du vote mais la crise politique qu\u2019ils ont provoquée.Ce sont les manières du PP méprisantes, arrogantes, trompeuses, obscurcissantes, manipulatrices et condescendantes que le peuple a rejetées drastiquement.On ne pourra jamais si bien dire en terme électoral que « Le peuple a parlé ».Le peuple a parlé à ses institutions et à sa démocratie.Cette prise de conscience collective subite, brusque, profonde, sans équivoque et extrêmement rare en démocratie de masse a pris tout le monde par surprise, tous les partis politiques, celui au pouvoir comme celui de l\u2019opposition et les tiers partis.Le 14 mars, le peuple espagnol, dans un très rare moment de conscience et de vérité politique dans nos démocraties de masse, a dit clairement et sans équivoque qu\u2019il ne voulait plus de cette vision élitiste, distante, manipulatrice.Il a saisi l\u2019occasion unique que lui offrait l\u2019histoire, que lui offrait son histoire, pour rappeler à la face de ses dirigeants, 55 bien sûrs, mais aussi au reste du monde qui croit en l\u2019idéal démocratique, pour nous rappeler à tous et toutes les fondements et les valeurs de la démocratie, fondements et valeurs qui sont la plupart du temps enfouis sous des tonnes de documents bureaucratiques, bafoués par une petite politique d\u2019intérêts privés et asservis à une professionnalisation technocrate du politique distante des citoyens, quand ils ne sont tout simplement remplacés par une nouvelle « éthique » de la corruption judiciarisée.Plusieurs conditions étaient réunis pour faire émerger cet événement : la tension vive et permanente face au terrorisme ; la frustration présente dans l\u2019opinion publique face au refus de son gouvernement de l\u2019avoir respecté dans la guerre contre l\u2019Irak ; la pratique rituelle exceptionnelle du peuple espagnol d\u2019exprimer son opinion par des manifestations monstres sur la place publique ; l\u2019existence d\u2019une presse d\u2019opinion diversifiée, polarisée, politisée et forte ; le processus de révision historique des années de franquisme très présents dans l\u2019imaginaire collectif et dans les médias ; la sensibilité particulière du peuple à la liberté que lui a apportée la démocratie ; la place de l\u2019événement dans le calendrier électoral (à 3 jours de la date du scrutin).,.Certes, ces conditions ont constitué une conjoncture favorable à cette réaction mais on doit tout de même rendre grâce à l\u2019histoire que cet événement se soit passé dans un pays qui est sorti de 40 ans de dictature il y a à peine 30 ans pour que ses soifs de démocratie, de justice, de vérité, de transparence, de liberté et de solidarité soient encore suffisamment grandes, et que son appréciation de la vie démocratique soit suffisamment vive pour activer les réflexes de sa défense de manière extraordinairement vive et nous donner ainsi de profondes leçons de politique et de démocratie 56 de masse.Le peuple a parlé à ses institutions.L\u2019Espagne a parlé au monde de la démocratie et a donné ainsi une leçon de morale politique et d\u2019émancipation sociale exemplaire.Le 14 mars 2004 l\u2019Espagne a grandi et la démocratie occidentale peut l\u2019en remercier vivement.Conclusion Cet événement et les résultats de cette élection auront des impacts importants tant pour la politique intérieure de l\u2019Espagne, pour l\u2019Union Européenne que pour l\u2019échiquier géopolitique international.Le PSOE avait signifié dans son programme électoral sa volonté d\u2019établir un climat de dialogue avec les communautés autonomes basques et catalanes.Il a également promis de ne plus faire obstruction à l\u2019adoption de la Constitution européenne, de privilégier l\u2019axe européen à l\u2019axe atlantique dans sa politique extérieure et de retirer prochainement ses troupes militaires de l\u2019Irak en affirmant clairement son intention de voir reprendre le leadership de l\u2019ONU dans cette problématique.Certes les défis de la mise en application de ces politiques nécessiteront un certain courage que le futur premier ministre a déjà manifesté par les déclarations qu\u2019il a faites en faveur de ses promesses électorales.La mise en application de ces engagements conduira les USA à avoir de moins en moins d\u2019alliés dans sa stratégie au Moyen Orient puisqu\u2019il comptait beaucoup sur cet appui pour à la fois maintenir les alliés existants et obtenir éventuellement le soutien d\u2019autres pays.Par ailleurs, la Grande Bretagne va aller en élection prochainement de même que les USA.Le geste de l\u2019Espagne en rapport avec son rejet massif du mensonge et de la manipulation de son opinion publique, incluant celui qui été perpétré au sujet des motifs d\u2019entrer en guerre contre l\u2019Irak par les trois 57 principaux pays de la coalition, risque de servir d\u2019exemple aux autres peuples qui iront aux urnes prochainement, à tout le moins de sérieusement teinter les enjeux de leur future campagne électorale.Ces bouleversements géopolitiques extérieurs et intérieurs constituent donc des défis importants pour le nouveau gouvernement, des défis également à la hauteur des attentes de la population en matière de réforme de la démocratie de masse tant dans les manières de considérer la volonté collective que dans celles de concilier les tensions centrifuges du pays à l\u2019intérieur d\u2019une certaine unité à repenser et fédérer.Toutefois, le haut niveau de puissance démocratique dont a fait preuve le peuple espagnol ne pourra que servir de garantie politique au nouveau gouvernement et surtout d\u2019appui inconditionnel à toute réforme visant la réification institutionnelle des principes et les valeurs fondamentales de la démocratie.Quant aux leçons à tirer de cet extraordinaire événement pour la démocratie canadienne et québécoise, nous n\u2019avons qu\u2019à espérer que ce geste de refus massif du mensonge organisé, de la tromperie professionnalisée, du marketing de politiciens, du maquillage d\u2019incompétences et de mépris de l\u2019intelligence de la société civile puisse servir d\u2019exemple.Pourrons-nous nous élever aux niveaux de dignité, de conscience et d\u2019authenticité auxquels nous invite l\u2019Espagne ?C\u2019est ce que je nous souhaite vivement mais aussi, au reste du monde démocratique.? 58 ARTICLES Mathieu Bock-Côté\u2019' UNE PROPOSITION HISTORIOGRAPHIQUE QUI INTERPELLE LA CONSCIENCE HISTORIQUE DE NOTRE PEUPLE LES IDÉES MÈNENT LE QUÉBEC, ESSAIS SUR UNE SENSIBILITÉ HISTORIQUE* 1 L\u2019histoire des habitants francophones de la vallée du Saint-Laurent peut se résumer par une quête inlassable mais jusqu\u2019ici toujours vaine d\u2019une patrie.Michel Brunet La tâche de renouvellement de la conscience historique québécoise à laquelle sont attelés plusieurs intellectuels interpelle la jeune génération de chercheurs en histoire et en sciences sociales.Dans son introduction au deuxième ouvrage des Idéologies au Canada français qui porte sur la période 1900-1929, Fernand Dumont écrivait que « la reconstitution du passé canadien-français est alors moins la recherche empirique d\u2019un donné [.] que le dégagement et le rappel d\u2019une continuité de sens, d\u2019un retour à des archétypes qui puissent fonder un destin ».Il semble que notre histoire nous conduise à reprendre inlassablement une telle tâche d\u2019interprétation du parcours national.De vieilles questions, laissées autrefois sans réponses, renaissent en interpellant dans ses couches les plus profondes la conscience historique de notre peuple, qui peine à se redéployer en dégageant - ou générant - un récit susceptible de surmonter l\u2019échec de la Révolution tranquille et de la lutte nationale pour l\u2019indépendance politique * Étudiant, UQAM.1 Stéphane Kelly (dir.), Les Presses de l\u2019Université Laval, 2003, 219 p. 59 qu\u2019elle devait mener à terme.Car le vieux sentiment d\u2019incapacité collective a refait surface et on cherche de nouveau, encore et toujours, à s\u2019approprier un passé cloîtré dans l\u2019altérité radicale, empêchant ainsi une continuité fondamentale de se déployer dans l\u2019histoire de notre peuple.« Le passé n\u2019éclairant plus l\u2019avenir, l\u2019esprit marche dans les ténèbres ».Tocqueville, encore une fois, aura dit juste.Pour reprendre une très juste réflexion de Richard Gervais, « un peuple ne perd pas deux référendums sur son autodétermination politique sans que d\u2019anciennes interrogations reviennent le hanter ».C\u2019est dans ce contexte politique et historique que se situe selon nous le travail de renouvellement de la conscience historique qui cherche à penser selon de nouveaux paramètres.C\u2019est dans l\u2019interaction de la réalité politique et de la réflexion historiographique que celle-ci en vient à s\u2019investir dans la conscience historique d\u2019un peuple pour y définir de nouvelles finalités, de nouvelles orientations, pour dégager le champ des possibles où déployer l\u2019intentionnalité qu\u2019on peut y retracer.La conscience historique d\u2019un peuple se noue et se déploie à la frontière de l\u2019historiographie et de la politique.Historians as nation builders, disait Seton-Watson.L\u2019expression était juste pour le XIXe siècle.Elle le demeure.Un récent livre, recueil de différentes contributions, mais dont l\u2019unité ne fait nul doute, est porteur de l\u2019amorce d\u2019une nouvelle proposition historiographique, peut-être une ouverture inédite pour appréhender la conscience historique de notre peuple en extrayant de son passé une mémoire obscurcie par le récit « hégémonique » d\u2019une Révolution tranquille qui aurait porté tous ses fruits et qui nous condamnerait aujourd\u2019hui à la célébration d'un moment fondateur qui n\u2019aurait rien fondé.Une mémoire qui remonterait en amont 6o de la Révolution tranquille pour y retrouver la trace du Canada français.Les idées mènent le Québec, c\u2019est le nom du présent livre, regroupe une série d\u2019essais qui convergent dans la poursuite d\u2019une entreprise historiographique portée par plusieurs jeunes historiens et chercheurs en sciences sociales, implicitement liés par une commune préoccupation pour l\u2019avenir d\u2019une tradition et pour certains thèmes de recherche relativement absents de nos principales institutions académiques, et qui se sont démarqués ces dernières années, notamment, en mettant en relief les origines personnalistes de la Révolution tranquille.Ce livre est un manifeste historiographique, si la chose est possible.On tentera de le lire en tant que contribution à ce travail jusqu\u2019ici évoqué, celui d\u2019une conscience historique en plein redéploiement vers on ne sait trop où pour ouvrir les chemins de l\u2019avenir de notre peuple.Ce qui veut dire que nous en ferons une lecture politique.Les principales contributions D\u2019abord, disons-le, nous avons affaire à des historiens sérieux, des vrais, qui illustrent par contraste la pauvreté intellectuelle et morale de ces réflexions de cabinet sur les identités multiples, la complexité des appartenances et le charabia post-moderne qu\u2019une autre frange de la jeune génération semble privilégier comme principale rampe d\u2019accès à la carrière académique et à l\u2019espace public.Ici, nous nous tenons enfin sur du solide.On nous parle du Québec, de son peuple, de son histoire, de sa mémoire.Nous voilà avec des gens qui contribuent positivement à l\u2019étude du Québec et de son passé, et qui ne se contentent pas de rééquilibrer de manière fantaisiste les récits et contre-récits qui s\u2019y croiseraient.Cela méritait d\u2019être souligné de façon préalable. 6i Dans un essai introductif, Stéphane Kelly tente de situer la nouvelle sensibilité dans les débats historiographiques et politiques qui ont marqué le Québec depuis le début de la Révolution tranquille.Contre la sensibilité moderniste, qui aurait noirci à outrance le Canada français pour légitimer la mise en forme d\u2019un nouveau modèle de société fondé sur le déploiement de l\u2019État providence, et contre les révisionnistes, qui ont normalisé tout le passé canadien-français pour l\u2019identifier généralement aux grandes dynamiques continentales, occidentales et modernes, quitte à gommer la spécificité de cette trajectoire, la nouvelle sensibilité fait le pari de sa réhabilitation pour engager un dialogue avec la tradition, toute la tradition.Selon Kelly, la nouvelle sensibilité fait remarquer que certains des problèmes de la société québécoise actuelle sont aussi graves que ceux qui ont mené une génération à faire la Révolution tranquille.C\u2019est à une critique de l\u2019historiographie moderniste et révisionniste que s\u2019attellent Éric Bédard et Xavier Gélinas dans un texte intitulé Critique d\u2019un néo-nationalisme en histoire.Non seulement ces deux écoles historiographiques seraient-elles coupables d\u2019un manque de « gratitude envers les anciens », mais, suggèrent-ils, « cette approche laisse dans l\u2019ombre des pans entiers de notre réalité historique et réduit l\u2019accès des contemporains à une meilleure compréhension de leur passé »'.Pour reprendre l\u2019expression populaire, la Révolution tranquille nous aurait laissé la mémoire courte.Nous ne serions plus capable de baliser l\u2019histoire autrement qu\u2019à travers sa marche cadencée vers le présent.Bédard et Gélinas déclinent en trois moments leur critique de l\u2019historiographie néo-nationaliste.D\u2019abord, il y a l\u2019obses- i Éric Bédard, Xavier Gélinas, Critique d\u2019un néo-nationalisme en histoire, Les idées mènent le Québec, essais sur une sensibilité historique, Les Presses de l'Université Laval, 2003, p.73. 62 sion du territoire, qui consacre l\u2019évacuation de la référence canadienne-française et d\u2019une certaine subjectivité capable de comprendre l\u2019histoire comme lieu de formulation d\u2019une intentionnalité collective particulière.Ce que nos deux auteurs appellent « le fétichisme du territoire ou l'illusion de la neutralité ».Neutralité, on le voit bien, par rapport à la communauté nationale canadienne-française, neutralité par rapport aux différents groupes, aux différentes références, qui cohabitent sur le territoire québécois.Certes, nos deux auteurs n\u2019y voient pas qu\u2019un mal, l\u2019appropriation canadienne-française du territoire québécois allant de pair avec un projet d\u2019autodétermination collective qui ne pouvait s\u2019effectuer qu\u2019à travers la médiation d\u2019institutions politiques situées et juridiquement délimitées.On ne peut abolir les particularismes dans le territoire, et on ne peut non plus oublier que le territoire lui-même ne se réduit pas à un espace administrativement borné, mais qu\u2019il est chargé symboliquement et politiquement institué et délimité.Le mirage d\u2019une identité purement civique, universelle sans médiations particulières, ne tient donc pas la route.C\u2019est là la première tare remarquée dans l\u2019historiographie néo-nationaliste.La seconde est conséquente.Il s\u2019agit, on l\u2019a entrevu, de l\u2019évacuation de la référence française dans la nouvelle définition de l\u2019identité commune proposée par les historiens néonationalistes.Pour le dire avec polémique, Bédard et Gélinas accusent les néo-nationalistes d\u2019une déculturation de l\u2019identité québécoise dans une citoyenneté formelle, incapable de récapituler l\u2019expérience historique de la nation dans une mémoire de l\u2019Amérique française.L\u2019ethnicisation récurrente de la mémoire canadienne-française dans l\u2019historiographie néo-nationaliste priverait celle-ci de sa portée universelle, pourtant déjà reconnue par ceux, nombreux, qui firent le 63 pari de s\u2019y joindre, qu\u2019ils soient d\u2019origine irlandaise, écossaise, italienne ou chilienne.La troisième impasse de l\u2019historiographie néonationaliste concerne l\u2019oubli du « passé catholique », selon l\u2019expression de Gilles Labelle, de la nation canadienne-française.Fausse conscience, manifestation de contrôle social, la foi catholique n\u2019aurait jamais été ici qu\u2019une mascarade.Autrement dit, nous n\u2019aurions jamais vraiment été catholiques.Or, cela ne tient pas la route, selon Bédard et Gélinas.Si on peut à loisir laïciser l\u2019avenir, on ne peut en faire de même du passé, sans en gommer une part essentielle de vérité2.C\u2019est aussi à la question religieuse que s\u2019attache le texte de E.-Martin Meunier, comme la plupart de ceux qui suivent.La plupart des auteurs de la nouvelle sensibilité croient trouver dans la religion catholique le principe de continuité jusqu\u2019ici manquant à 1 histoire québécoise.L\u2019expression revient souvent : la nation canadienne-française aurait été une nation à vocation catholique.Meunier se questionne sur les traits communs des auteurs de la nouvelle sensibilité.Il y découvre, on l\u2019a dit, une commune participation à un certain héritage catholique en lambeaux, une appartenance générationnelle, au sens fort du terme.Les intellectuels de la nouvelle sensibilité sont les derniers à avoir été socialisés dans la culture catholique du Canada français.S\u2019ils ont appris le grand récit de la Révolution tranquille, ils se gardent d\u2019y participer.« Irritée par les discours dominants qui accentuent unilatéralement une dimension de la Révolution tranquille au détriment des autres et certes moins blessée par le règne de la « Grande Noirceur », la « jeune recherche » semble à plusieurs faire preuve de révisionnisme »3.2 Éric Bédard, Xavier Gélinas, Critique d'un néo-nationalisme en histoire, Les idées mènent le Québec, essais sur une sensibilité historique, Les Presses de l'Université Laval, 2003, p.88. 64 Le mythe de la Révolution tranquille ne tient plus.Son échec est patent.Meunier a des propos d\u2019une dureté très marquée pour ce qui en reste dans l\u2019historiographie officielle.« On prétend qu\u2019il est toujours dangereux d\u2019attaquer un mythe fondateur.Le détruire, c\u2019est non seulement détruire une part du récit qui constitue la trame de notre identité, mais c\u2019est parfois altérer jusqu'à notre faculté de mémoire collective.Autrement dit, qui s\u2019attaque au réel peut ruiner le symbolique.Or, le symbolique qui ne porte plus de sens n\u2019est plus un signe, mais bel et bien une simagrée.Et si la Révolution tranquille ne se solde que par une gigantesque techno-bureaucratie patronnée par une péquisterie, avec sa culture d\u2019entreprise sans culture, ses commissions bavardes, ses sommets sans cime et son projet juste pour rire, pourquoi dès lors préserver le mythe d\u2019une Révolution tranquille qui nous aurait supposément apporté une modernité laïque, socialiste, participative et quasi républicaine ?3 4 Derrière le masque de la célébration, on trouve, selon Meunier, une vaste « technobureaucratie », façon comme une autre de parler de l\u2019État-providence mis à nu.S\u2019il est possible de sauver quelque chose de la Révolution tranquille, ce sont ses lointaines origines personnalistes, le réformisme chrétien qu\u2019on y trouve en amont.Les idéaux du personnalisme sont à rescaper.Mais les institutions qui ont tenté de les médiatiser, non.Ainsi, la nouvelle sensibilité communie dans une déception envers les institutions de la solidarité québécoise, et cherche apparemment dans le passé canadien-français 3\tE-Martin Meunier, Un nouvelle sensibilité pour les enfants du Concile, in Les idées mènent le Québec, essais sur une sensibilité historique, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2003, p.95.4\tE-Martin Meunier, Un nouvelle sensibilité pour les enfants du Concile.Les idées mènent le Québec, essais sur une sensibilité historique, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2003, p.95-96. 65 une intention éthique qui soit autre chose qu\u2019un prologue à la prise en charge bureaucratique de la question sociale.De là l\u2019intérêt pour le personnalisme, sûrement, dirions nous, en dépassant clairement ce qui est affirmé par Meunier.Le rapport à la modernité du Canada français est l\u2019objet du texte de Jean-Philippe Warren.Si la thèse officielle veut que le passage à la modernité du Canada français soit contemporain de la Révolution tranquille, Warren y propose un amendement.Le Canada français était déjà une société moderne, régi par le principe d\u2019institution.Le Québec contemporain serait post-moderne, plongé dans la gestion scientifique du social, une classe de managers assurant et assumant le maintien de la technobureaucratie.À travers le cas de l\u2019institutionnalisation de la sociologie, Warren livre une critique de la Révolution tranquille qui s\u2019inscrit, semble t-il, dans la continuité des analyses pionnières de Jean-Jacques Simard.Cette critique de la raison cybernétique vient en couple avec le langage et la théorie freitagienne, qui permet de dissoudre l\u2019expérience québécoise dans les grands mouvements sociétaux qui traversent la civilisation occidentale, la société d\u2019ici ayant tout au plus le loisir de définir les modalités de son adaptation à cette logique qui se déploie un peu malgré elle.Les trois textes qui suivent, ceux de Marc Chevrier, Jean Gould et Stéphane Kelly tentent de tirer certaines conséquences politiques de la nouvelle sensibilité.Chevrier, dans un des textes les plus intéressants de l\u2019ouvrage, se fait critique d\u2019une dégénérescence du droit qui, en se délestant des humanités et de la tradition historique dans lequel il devenait une authentique discipline de l\u2019esprit, devient l\u2019agent de la judiciarisation tant du politique que des rapports sociaux, au point même de sacrifier l\u2019idée de Bien commun aux pro- 66 cédures et arguties juridiques.À lire Chevrier, on est bien tenté de citer ce passage de Marcel Gauchet à propos de l\u2019absorption des rapports sociaux par le droit.Le droit, c\u2019est ce qui remplace les formes, c\u2019est ce qui prend la relève des normes incorporées destinées à régler d\u2019avance la coexistence des êtres.L'individu hypercontemporain leur préfère des règles explicites permettant de négocier des modalités de cette coexistence dans l\u2019après-coup.Le droit gagne en nécessité dans notre culture à la faveur du mouvement de détraditionnalisation ; il s'installe contre et à la place de la civilitéh Ce genre de propos reçoit un écho particulier de la part de Chevrier.Critique de l\u2019inflation réglementaire propre à l\u2019État moderne, il affirme ainsi : En conséquence de leur zèle pour la légalité, les juristes en sont venus à penser que le seul droit qui mérite quelque étude est celui produit par l\u2019État et ses agents.Ce faisant, ils ont fini par oublier que les femmes et les hommes, au sein de leur communauté, ont aussi la capacité, en dehors des forums officiels, de se donner des normes qui les aident à dénouer les conflits et à départager les obligations de chacun.L'État, si démocratique, si légitime soit-il, n\u2019a pas le monopole de la justice ; le droit appliqué par les tribunaux est une justice seconde qui vient combler les défaillances d\u2019une justice première5 6.La fin de la tradition vient de pair avec l\u2019effacement de la civilité et du bien commun.Et la démocratie échoit lorsque 5\tMarcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, Gallimard, 2003, p.248.6\tMarc Chevrier, Nos ancêtres, les Gallo-Romains.La perte des humanités chez les juristes québécois, in Les idées mènent le Québec, essais sur une sensibilité historique, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2003, p.157. 67 s\u2019évacue son substrat éthique.Chevrier, en pensant la technicisation du droit, nous invite ainsi à définir un espace public qui soit aussi un monde commun, un lieu où se déploie l\u2019intention éthique qui permet à la société de se mettre en projet.C\u2019est dans son essai plus qu\u2019ailleurs qu\u2019on peut remarquer, discrètement, l\u2019empreinte de Hannah Arendt sur les orientations de la nouvelle sensibilité.Jean Gould, quant à lui, explore « la genèse catholique d\u2019une modernisation bureaucratique ».Il y présente l\u2019Église comme l\u2019institution structurante de la communauté nationale cana-dienne-française, et trouve en elle la source du déploiement d\u2019une logique technobureaucratique dominée par une classe de managers, de gestionnaires, qui quadrilleraient la société actuelle d\u2019une organisation dominée par une rationalité instrumentale devant s\u2019achever dans la complète absorption des rapports sociaux par la bureaucratie.L\u2019État aurait donc pris le relais de l\u2019Église dans le parachèvement du quadrillage administratif de la société québécoise, préparant ainsi la gestion scientifique du social, selon les impératifs de la technobureaucratie post-moderne.Stéphane Kelly conclut ce chapitre politique par une critique de la société thérapeutique qui serait tout à la fois le ferment de la déresponsabilisation individuelle et d\u2019une perversion de la démocratie, celle-ci passant de l\u2019idéal civique d\u2019une communauté animée par le principe d\u2019auto-gouvernement à la gestion d\u2019une société confiée au monopole des experts qui traitent la société comme un corps malade dont la guérison ne se trouve pas dans le principe de délibération mais dans la professionnalisation de sa classe gouvernante, formée à la gestion d\u2019une totalité trop complexe pour entretenir encore le mythe soi-disant débilitant de la liberté et de la démocratie.Le Québec aurait ainsi cédé, dans la dynamique de la 68 Révolution tranquille, à la tentation thérapeutique, engageant une centralisation administrative confiant aux experts le soin de planifier la vie collective, passant à la trappe dans un même mouvement l\u2019idéal libéral de l\u2019autonomie individuelle, celui d\u2019un homme capable de s\u2019autodéterminer, de choisir par lui-même ses propres engagements, sans la tutelle pesante des technocrates et autres ingénieurs sociaux.Kelly transpose certaines analyses de Christopher Lasch, notamment celles qu\u2019on retrouve dans La trahison des élites, dans l\u2019interprétation du processus de modernisation qui a transformé la société québécoise au tournant des années 60.Évoquons quatre autres textes qui ne se confondent pas avec les écrits de la nouvelle sensibilité mais qui se trouvent quand même dans ce recueil.D\u2019abord, celui de Ronald Rudin, qui reprend sa comparaison désormais classique entre l\u2019historiographie irlandaise et québécoise, dans leur commune tentative d\u2019une dédramatisation du passé national.Gérard Bouchard se propose quant à lui, dans un texte dont l\u2019intérêt ne fait nul doute, d\u2019explorer la crise de la conscience historique dont serait symptomatique la nouvelle sensibilité, et Louis Rousseau, dans un texte plus intimiste, rend compte de son parcours universitaire comme chercheur en sciences des religions et du mépris porté à l\u2019objet religieux dans le petit univers des sciences sociales québécoises.Le texte de Christian Roy vient conclure l\u2019ouvrage en proposant une comparaison entre ses recherches sur les origines du mouvement personnaliste européen et l\u2019inquiétude propre à la démarche interprétative des militants de la nouvelle sensibilité.Il intègre à son texte un commentaire sur la notion d\u2019uchronie, en tant que démarche exploratoire des idéaux et des utopies du passé pour rendre compte des virtualités insoupçonnées de la mémoire comme siège d\u2019une refondation de la société en dehors de la téléologie progressiste. 6g 1=1 ?a ?a Déconstruire le mythe de la Révolution tranquille n\u2019est pas chose nouvelle.Plusieurs y ont fait carrière, en se proposant de déboulonner ce qui semblait prendre la forme d\u2019un nouvel icône national, relais des anciens qui meublaient l\u2019historiographie traditionnelle canadienne-française.Déjà, Gilles Paquet nous invitait à oublier la Révolution tranquille.D\u2019autres, avec autrement plus de réserve et de mesure, ont malgré tout marqué leur distance avec une révolution déroutée, pour reprendre les termes de Léon Dion.Comme l\u2019ont démontré Éric Bédard et Xavier Gélinas, l\u2019historiographie révisionniste a pratiqué quant à elle une normalisation généralisée du passé canadien-français.Ce qui est inédit avec les historiens de la nouvelle sensibilité, c\u2019est qu\u2019ils reconnaissent clairement la rupture entre le vieux Canada français catholique et le Québec moderne.Mais si la distinction refait surface entre les vieux jours et le triste aujourd'hui, c\u2019est pour nous rappeler que quelque chose s\u2019est perdu, une certaine éthique, une certaine sensibilité communautaire, qui se serait dévoyée dans la construction de l\u2019État-providence québécois.Quelle critique de l\u2019État-providence ?La Révolution tranquille, on l\u2019aura compris, est présentée par les historiens de la nouvelle sensibilité comme une modernisation en accéléré de la société canadienne-française qui a déployé partout sur le territoire une rationalité administrative et bureaucratique.Mais les intellectuels de la nouvelle sensibilité assimilent un peu trop rapidement l\u2019État moderne à la technobureaucratie, à la gestion scientifique du social ou encore à l\u2019arrivée d\u2019une classe d\u2019experts, de managers, s\u2019appropriant les institutions communes pour les 70 soumettre à la froide rationalité bureaucratique.Qu\u2019importe la figure du cauchemar, la Révolution tranquille aurait permis, et peut-être même reposerait, nous dit-on, sur le saccage institutionnel du Canada français et des institutions organiques à travers lesquelles il enracinait sa présence au monde.Or, s\u2019il est une critique légitime de la technocratie, il faut se garder de confondre l\u2019action de l\u2019État qui prend en charge les affaires nationales - et la question sociale, au moins partiellement - et la dérive gestionnaire d'une certaine politique contemporaine.Comme le faisait remarquer en un autre contexte le critique Louis Cornellier, il est un humanisme bureaucratique possible et nécessaire.« La distribution bureaucratique des chèques de BS, quand on y pense, est une victoire de l\u2019humanisme sur le paternalisme et les arbitrages nationaux placent les groupes communautaires à l\u2019abri du favoritisme politicien quant à leur financement »7.C\u2019est dans le déploiement de l\u2019appareil d\u2019État qu\u2019est rendue possible la mise en projet de la société par elle-même, et c\u2019est par ses principales institutions politiques qu\u2019un peuple peut en venir à exercer chez lui quelque autorité, qu\u2019il peut être, selon le beau précepte qu\u2019il ne faudra tout de même pas renier, maître chez lui.Jacques Beauchemin a anticipé cette critique dans un court essai consacré à la nouvelle sensibilité, rappelant que le corollaire d\u2019une prise en charge politique de la question sociale est une certaine bureaucratisation des rapports sociaux.Tout est question de savoir où poser une borne que ne devront pas franchir les ingénieurs sociaux.Mais les intellectuels de la nouvelle sensibilité ne font pas toujours ces nuances.S\u2019il est impératif de dégager un espace de délibération démocratique où les finalités ne s\u2019épuisent pas dans les moyens qui rendent possible leur médiatisation, comme le rappelle très justement Stéphane Kelly, il 7 Louis Cornellier, « La décentralisation est l\u2019une des idées les plus réactionnaires de l\u2019heure », Le Devoir, lundi 31 mars 2003, p.A9. 71 faut toutefois se garder d\u2019une critique totale, sans nuance, dont les conséquences pratiques rejoignent une philosophie politique trop exclusivement libérale qui veut réduire au minimum les institutions qu\u2019un peuple se donne pour avoir une emprise sur lui-même.Il faudrait aussi se rappeler, mais ne faisons pas ici un mauvais procès, que s\u2019il y a trop d\u2019État au Québec, c\u2019est parce qu\u2019il y en a deux.Et que la compétition entre deux ordres de gouvernement à la recherche de la légitimité sur le même territoire national n\u2019est pas pour rien dans l\u2019inflation bureaucratique et administrative du dernier demi-siècle.Tradition politique et tradition religieuse Passons à la question du passé catholique et de la mémoire religieuse du Canada français, qui traverse chacune des contributions présentes dans cet essai.La continuité dans l\u2019histoire québécoise est nationale et politique.On a l\u2019impression quelquefois que les historiens militants de la nouvelle sensibilité la voudraient catholique et religieuse.Pourtant, n\u2019y avait-il pas dans l\u2019adhésion massive des Canadiens français à l\u2019Église quelque chose comme un choix national compensatoire, devant l\u2019échec des rébellions de 1837-38, un refoulement de l\u2019identité collective dans le religieux, comme le rappelait déjà Gabriel Dussault dans les premières pages de sa magnifique monographie sur le curé Labelle8 ?Dans l\u2019histoire politique québécoise, l\u2019Église n\u2019est-elle pas d\u2019abord une institution qui s\u2019est déployée, pour le meilleur et pour le pire, sur les ruines des institutions publiques qui auraient permis à notre peuple d\u2019assumer dans un cadre complet sa pleine existence politique ?Il est à craindre qu\u2019en faisant l\u2019histoire d\u2019une nation catholique avant de faire l\u2019histoire 8 Gabriel Dussault, Le curé Labelle, Messianisme, utopie et colonisation au Québec, 7850-1900, H.M.H, 1983. 72 d\u2019une nation dominée, les historiens de la nouvelle sensibilité passent sous silence la trame de fond de la conscience historique québécoise, le souvenir de l\u2019oppression nationale et incidemment, le vieux désir d\u2019achèvement identifié par Jacques Beauchemin qui se déploie jusqu\u2019à aujourd\u2019hui et qui motive encore la lutte pour l\u2019indépendance du pays ?Est-ce vraiment en retraçant le passé catholique du Canada français que l\u2019histoire nationale sortira de l\u2019impasse qui la destine tout au mieux à un avenir muséologique ?Le problème de la conscience historique franco-québécoise est-il soluble dans le catholicisme et la mise en retrait du politique ?Peut-être faudrait-il suivre la piste politique et la question nationale pour ressaisir la dimension spécifiquement québécoise de la Révolution tranquille ?N\u2019y a t-il pas autre chose, dans ces quelques années québécoises, que la simple modernisation d\u2019une société catholique ?Quelle place y a-t-il pour l\u2019histoire politique et constitutionnelle dans les travaux de la nouvelle sensibilité, pour la question nationale et ses différentes expressions dans l'histoire québécoise ?Il semble bien que les idées menant le Québec dont nous parlent les auteurs de la nouvelle sensibilité ne soient pas celles dont a débattu sans relâche le peuple québécois pendant un siècle et demi autour de son statut politique en tant que nation française en Amérique.Il y a ici quelque chose comme une désertion politique et un refus d\u2019assumer les débats fondamentaux qui se posent dans la société québécoise et tels qu\u2019ils s\u2019y posent.En cela, la tradition politique du Canada français, comme sa pensée politique, se dissipent quand toute l\u2019attention est portée à l\u2019histoire religieuse et à la question sociale. 73 La Révolution tranquille et l\u2019indépendance Il faut être critique envers la Révolution tranquille.Il faut aussi être indulgent.Guy Frégault, dans sa Chronique des années perdues, écrivait de belles paroles sur la profonde aspiration au ressaisissement national qui s\u2019y est déployée pendant ses années les plus dynamiques.« Maintenant qu\u2019elle est finie depuis longtemps, je dois tenir la Révolution tranquille pour ce qu\u2019elle fut : une mutation exceptionnelle, apparemment née d\u2019un hasard improbable, mais en réalité, créée un peu mystérieusement dans la patience d\u2019une longue et obscure attente, et fragile.Fragile et indestructible comme l\u2019espoir »9.La Révolution tranquille était un sursaut national qui venait de loin, qui n\u2019en finissait plus de s\u2019annoncer depuis la fin du XIXe siècle, avec le merciérisme, d\u2019abord, puis la renaissance du nationalisme dans les années précédant la première guerre, dans les travaux de L\u2019Action française de Montréal puis dans l\u2019agitation politique des années 30.La Révolution tranquille était une révolution nationale.Et c\u2019est une révolution nationale qui s\u2019est contentée d\u2019une demi-tâche, qui n\u2019a pas su faire aboutir le combat qui donnait sens à tous les autres.À long terme, on paye le prix d\u2019une indépendance qu\u2019on ne fait pas, qu\u2019on reporte sans cesse, d\u2019une souveraineté qu\u2019on donne aux autres la charge d\u2019exercer pour nous.Un peuple ne passe pas à côté de ce qui lui prescrivait son histoire sans connaître des désorientations fondamentales.Nous commençons tout juste à en prendre la pleine mesure.Comme l\u2019a écrit Robert Laplante, « on ne brandit pas impunément un idéal aussi engageant que la souveraineté.Un peuple qui a assumé son aspiration à l\u2019indépendance en s\u2019en faisant le projet porté par un parti politique ne peut y renoncer sans piétiner ce qui fait en lui la dignité des peuples.Il se peut cependant qu\u2019il n\u2019ait pas le 9 Guy Frégault, Chronique des années perdues, Léméac, 1976, p.157. 74 courage de sa force et se contente de vivre en-deça de ce que sa propre histoire exige de lui.Il arrive parfois que le nécessaire se perde dans l\u2019inaccompli, et c\u2019est alors plus dévastateur que la défaite »10.Les réflexions de Frégault et de Laplante se font écho à trente ans de distance.Le premier témoigne de l'aspiration profonde qui s\u2019est déployée jusqu\u2019à la Révolution tranquille, en constatant comment elle venait, pour reprendre ses mots, « d\u2019une longue et obscure patience », ce que Jacques Beauchemin appellera le vieux désir d\u2019achèvement inscrit dans la conscience historique québécoise.Robert Laplante, quant à lui, prend la mesure de l\u2019échec sans s\u2019y résigner, en cherchant comment ce qui devait être fait peut encore se faire, en anticipant aussi ce qui risque bien de se passer si « quatre siècles d\u2019histoire se terminent sur un non-lieu ».La Révolution tranquille n\u2019a pas été au bout d\u2019elle-même, l\u2019indépendance ne s\u2019est pas faite, alors qu\u2019elle aurait dû se faire.Un peuple qui n\u2019a pas les ressources vitales pour assumer pleinement son existence risque de connaître une tutelle politique plus ou moins douce comme destin.Il faut avouer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une possibilité inscrite dans l\u2019histoire québécoise.Critique de la Révolution tranquille ou d\u2019une modernité devenue folle ?Mais revenons-en aux historiens de la nouvelle sensibilité, plus directement, et au regard qu\u2019ils portent sur l\u2019héritage social, institutionnel et moral de la Révolution tranquille.Leur questionnement rejoint ici plusieurs interrogations qui se posent présentement dans l\u2019espace public.Cela est tant mieux, du moins peut-on le supposer.Car un peuple doit veiller à ce que ses institutions n\u2019étouffent pas ses énergies, io Robert Laplante, Chronique de l'enfermement, Éditions de l\u2019Action nationale, p.247, 2004. 75 sa vitalité, sa capacité à se donner un nouvel élan.Mais s\u2019il est un malaise face à cet héritage problématique, il en est un autre possible face à cette modernité en fin de parcours, agonisante et congestionnée, qui est notre lot.Les historiens de la nouvelle sensibilité semblent confondre quelquefois l\u2019un et l\u2019autre.Comme le remarquait Jacques Beauchemin : Ne doit-on rien repenser du projet de la Révolution tranquille ?Certes pas.Le taux de décrochage scolaire et la culture de la facilité qui régnent sur l\u2019école disent à eux-seuls que tout l\u2019argent du monde conjugué à tous les pédago-gismes d\u2019avant-garde sont incapables de ressusciter l\u2019idéal de culture que portaient les humanités.Mais n\u2019est-ce pas justement la critique de la société de consommation que l\u2019on vise à travers celle de la Révolution tranquille, de l\u2019ineptie de la culture de masse, de la marchandisation de l\u2019existence ?Et si tel est bien ce qui est mis en procès, vise-t-on le bon canard en tirant sur la Révolution tranquille ?\" Avec les auteurs de la nouvelle sensibilité, la Révolution tranquille porte un bien grand chapeau.Déconfessionnalisation, bureaucratisation, passage de l\u2019institution à l\u2019organisation, et quoi d\u2019autre ?Les misères de la modernité ne sont pas une exclusivité québécoise, même si la Révolution tranquille incarne aussi, comment le nier, le point de passage entre l\u2019ancien Canada français conservateur et la modernité québécoise.Dans tout cela, il faudra faire le tri, sans bazarder les acquis historiques de notre peuple.Tout cela est et sera question de jugement politique, éclairé à la fois par le sens commun et une claire conscience de nos intérêts nationaux.?U Jacques Beauchemin, La Révolution tranquille, le temps du désenchantement, in La Révolution tranquille, 40 ans plus tard : un bilan, VLB éditeur, 2000, p.102. 76 On brosse ici un tableau d\u2019ensemble de l\u2019amorce d'une critique de la nouvelle sensibilité du point de vue de la conscience historique.Une critique qui repose sur les mêmes questions qu\u2019elle mais qui se refuse à révoquer d\u2019un coup l\u2019héritage institutionnel de la Révolution tranquille, et qui tente de retracer sa signification dans l\u2019histoire du nationalisme québécois.Une critique, surtout, qui ne fasse pas l\u2019impasse sur le politique et la lutte nationale.Il est possible et nécessaire de préserver la portée symbolique de la Révolution tranquille tout en refusant d\u2019en faire l\u2019année zéro de l\u2019histoire québécoise.Il est possible de la dire inachevée -même inaccomplie - sans la réduire à une vaste mise à sac de l\u2019héritage canadien-français.Il n\u2019y avait pas de grande noirceur avant i960.Ce serait une grave erreur de la faire débuter en i960.Ce n\u2019est pas en déplaçant la part honteuse de notre mémoire collective que nous engagerons le dialogue avec la tradition auquel nous invitent les auteurs de la nouvelle sensibilité.? 77 ARTICLES André Gaulin* HOMMAGE À LUC-ANDRÉ GODBOUT Lundi passé, le 6 septembre 2004, était inhumé monsieur Luc-André Godbout bien connu dans les milieux populaires de la Capitale nationale du Québec.Quelques centaines de personnes s\u2019étaient rendues à ses funérailles, présidées par l\u2019ancien curé Pierre-André Fournier, à Saint-Roch.Des témoignages lui étaient alors rendus par Paul-Yvon Blanchet des groupes populaires, Agnès Maltais, députée de Taschereau, Jeanne Lalanne d\u2019Action-Chômage et le soussigné, un proche de Luc-André et ancien député qui lui trouvait jadis un camion de déménageur.Qui est Luc-André Godbout ?Enfant de Duplessis, placé d\u2019abord à la Crèche de Saint-Vincent de Paul à Québec, il est envoyé vers deux ans dans un asile de Baie Saint-Paul où il ne reçoit pas d\u2019instruction publique.Estimant finalement qu\u2019il n\u2019est somme toute pas fou, on le retourne à la vie courante vers 19 ans ! L\u2019orphelin floué revient vers Québec pour y trouver un petit emploi.Un jour, à l\u2019occasion d\u2019un incendie causé par un poêle encrassé (on disait un « pot » à l\u2019époque), il voit une Ex-député à l\u2019Assemblée nationale, Président de la SNQ Chaudière-Appalaches. 78 mère pleurer la mort de ses deux enfants.Il décide alors, sous le choc, de consacrer sa vie au nettoyage et au ramonage de poêles des gens moins bien nantis, ce qui lui vaut le titre consacré de « ramoneur des pauvres ».Pendant plus de deux dizaines d\u2019années, il ramone et nettoie gratuitement les poêles, n\u2019acceptant tout au plus qu\u2019un café par grand temps froid.Il devient par la suite, les conditions de chauffage changeant, le « déménageur des pauvres ».Sa vie en est entièrement une de dévouement.Vivant de la sécurité du revenu, il remet aux gens tout son temps, son argent et son travail, ayant un agenda serré ainsi qu\u2019une vie exigeante et austère.C\u2019est à la fois un anachorète et un cénobite modernes ayant cependant des préoccupations essentiellement solidaires.Pour ses convictions sociales et indépendantistes, il marche en maintes occasions et des jours durant pour toutes les causes, le chômage, la pauvreté, les expropriés de Mirabel.faisant des centaines de kilomètres avec sa peüte charrette de ramoneur, expliquant en cours de route et de combat le sens de son engagement et de notre vie collective.Tout cela, avec les mots simples d\u2019un presque illettré.Par conviction, il refuse l\u2019Ordre du Canada.Il refuse également qu\u2019on rende interchangeables les mots charité et justice.Son existence toute entière en est une de solidarité.Longtemps logé modestement dans des locaux du Comité de citoyens de Saint-Sauveur, en la basse ville de Québec, il est hébergé à la fin de sa vie, pour la modique somme de ioo $, dans un petit logement qu\u2019une jeune citoyenne l\u2019admirant, madame Nathalie Paquet, met à sa disposition.C\u2019est là que récemment, s\u2019inquiétant de ne pas le voir, elle le trouve paralysé.Il meurt à 71 ans, n\u2019ayant rien reçu de naissance mais ayant tout donné. 79 À Luc-André Godbout Un homme est passé Né à la croisée des vents Laissé aux hasards des rencontres Sans feu ni lieu Sans le visage d\u2019une mère Crèché sous Saint-Vincent Sans père qui s\u2019oppose à ce qu\u2019on en fasse un fou Dans un grand hospice de l\u2019anonymat Banni de l\u2019instruction publique Homme sans nom dans un monde innommable Qu\u2019on renvoie vers la vingtaine Dans la galère de sa vie Il revient vers Québec Comme une anguille au lieu de sa naissance Son père et sa mère deviennent toutes gens Comme lui de l\u2019arrondissement des misères Et lui que la vie n\u2019a pas gâté Devient prodigue de son temps Donné à la semaine à qui tend la main Pas d\u2019esprit à la rancune Pour sa chienne de vie Mais de grands yeux ouverts sur la vie populaire Son lieu son gîte son avancée Une mère pleurant la mort de deux enfants brûlés En fait un ramoneur des pauvres Et ramone et ramone et ramone Le nouvel homme libéré Devenu Luc-André Godbout Devenu la fierté debout Comme un cheval de trait Il s\u2019attelle à la tâche quotidienne 8o Ses journées sont remplies La misère ne fait jamais relâche Il fréquente la confrérie des maisons serrées de basse ville Qui se tiennent ensemble dans l\u2019histoire La leur et la sienne Il connaît les grands loyers d\u2019hiver Dont le cœur est un petit poêle vaillant Mais aussi menaçant Il se fait tout à tous Dans son chemin de croix charbonneux Il vit beaucoup d'eau fraîche Refuse argent sauf un café par les grands froids Il est à l\u2019heure des rendez-vous Sa vie ne lui appartient guère Celui qui a si peu reçu Donne beaucoup Et sa seule exigence C\u2019est de redonner aux mots leur vrai sens C\u2019est de remplacer La charité par la justice C\u2019est là son mot fétiche Avec le mot Solidarité Avant qu\u2019on le mélange À toutes les sauces Il se dit illettré Mais sa lecture du monde en est une de conscience Pour défendre sa cause derrière les siens Il ne dédaigne pas les déclarations Les entrevues aux journalistes C\u2019est un homme du théâtre de la vie Le voilà noir du fusain des poêles Le voilà parti avec sa charrette 8i Il veut franchir le Rubicon Au nom de ceux qui n\u2019en ont pas Que sa voix qui s\u2019élève indocile Que ses marches par étapes de luttes Pour les dépossédés de Mirabel Pour les dépossédés de Forillon Pour les dépossédés par Tit-Cul Lachance Le sous-ministre inventé par Vigneault Comme aurait dit Aragon « Sa vie est un étrange et douloureux combat » Il trime dur pour tous ses proches Ses maintenant frères et soeurs À grands coups de tête bêcheuse Miron Le voilà exerçant successivement deux métiers L\u2019un de verticalité Comme ramoner Nettoyer le monde de bas en haut L\u2019autre d\u2019horizontalité Comme déménager Ces deux directions Verticale et horizontale Sont comme sa croix aux carrefours de la ville Salut, Luc-André Harangueur des tribunes populaires Avec les mots simples de ta droiture Avec aussi ton flair Tel le chien de saint Roch Qui levait les chacals Faisant curée des plus faibles Salut, Luc-André Marcheur de ton chemin de croix Dans la douleur des autres 82 Malgré tout Le monde est meilleur après toi qu\u2019avant Te voilà maintenant entré dans ton destin Ta demeure est désormais pérenne Elle a la luminosité d\u2019une étoile Car tu continues de briller Pour celles et ceux qui lèvent encore la tête Dans leur inusable espérance Étoilé, tu continues aussi de guider tes compagnons de lutte Qui ne désemparent pas Dans tous les groupes communautaires Roi mage aux couleurs de la suie Grand ramoneur de la cheminée du ciel Carillonneur des quartiers populaires Nous te disons maintenant au revoir De la voix lactée de ta nouvelle naissance Nous sommes maintenant et ton père et ta mère Nous continuons de construire ce peuple solidaire cette patrie Dont tu rêvais dans ton réel absolu Nous te quittons sur ce poème de Saint-Denys Garneau Mis en musique par le groupe Villeray : « Je veux ma maison bien ouverte, Bonne pour tous les miséreux.Je l\u2019ouvrirai à tout venant Comme quelqu\u2019un se souvenant D\u2019avoir longtemps pâti dehors, Assailli de toutes les morts Rejusé de toutes les portes Mordu dejroid, rongé d\u2019espoir 83 Anéanti d\u2019ennui vivace Exaspéré d\u2019espoir tenace Toujours en quête de pardon Toujours en chasse de péché Je veux ma maison bien ouverte Bonne pour tous les miséreux Je l\u2019ouvrirai à tout venant Comme quelqu\u2019un se souvenant » vous sentirez bien conseillé.1 mâ Slll Les conseillers d\u2019OPTIWM PLACEMENTS*' mettent toute leur compétence à votre profit.Un grand principe guide leur façon de travailler : le respect de vos objectifs de placement, dans un souci permanent de transparence et d\u2019écoute.Votre patrimoine financier constitue votre bien le plus précieux.Ia-s conseillers d\u2019OPTIMUM PLACEMENTS^ peuvent vous aider à le gérer de façon optimale et 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DOSSIER FINANCEMENT DES UNIVERSITÉS : LE NON-DIT \t \t \t \t \t \t \t 86 DOSSIER Frédéric Lacroix* Patrick Sabourin** FINANCEMENT DES UNIVERSITÉS: LE NON-DIT Introduction Selon une étude conjointe de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) et du ministère de l\u2019Éducation du Québec (MEQ), les universités québécoises seraient sous-financées si on compare les ressources dont elles disposent par étudiant avec la moyenne des universités canadiennes.Pour l\u2019année 2002-2003, le sous-financement serait de l'ordre de 375 millions de dollars par année, dont 261 millions en frais de fonctionnement généraux et 114 millions en fonds de fiducies.S\u2019appuyant sur ces conclusions, plusieurs personnes1 ont appelé de leurs vœux une augmentation majeure des frais de scolarité, leurs arguments les plus courants se résumant ainsi : 1) les frais de scolarité seraient « anormalement » bas au Québec comparativement à la moyenne canadienne (1862 dollars comparativement à 4000 dollars par étudiant par année en moyenne, sans compter les frais afférents et autres frais qui peuvent faire gonfler cette facture de 50 %) ce qui affecterait la « compéti- * Ph.D en génie électrique, chercheur à l'Université Louis-Pasteur, Strasbourg.** Étudiant à la maîtrise en biologie.1 Voir J.Facal, Les Affaires du 12 février 2004 ou M.Yavlovsky, Le Devoir du 22 avril 2004, entre autres. 87 tivité » des universités québécoises et 2) le « taux d\u2019accessibilité » aux études supérieures au Québec serait inférieur à celui de la Nouvelle-Ecosse, bien que les frais de scolarité du premier soient les plus bas au Canada et les frais du deuxième soient les plus hauts.Nous devrions donc rejoindre la « moyenne canadienne » préconisent-ils, ceci apportera plus d\u2019argent aux universités, leur permettra de retrouver leur compétitivité et n\u2019aura pas d\u2019effets délétères sur le tissu social.Pourtant, examinés de plus près, ces arguments se révèlent soit beaucoup plus faibles que l\u2019on veut bien nous le faire croire, soit carrément faux.Les chiffres concernant le « taux d\u2019accessibilité », quand on gratte la fine couche de vernis à la surface des données, ne démontrent pas que celui-ci soit plus bas au Québec.Au contraire, le Québec est dans une situation enviable comparativement aux autres provinces canadiennes2.De plus, le système universitaire québécois se distingue nettement, de par sa structure et sa clientèle, de celui des autres provinces canadiennes.La comparaison à la « moyenne canadienne » qui constitue la base de l\u2019étude du CREPUQ-MEQ, ne tient pas compte de cette importante particularité.Enfin, il ne paraît pas justifiable d\u2019augmenter les frais de scolarité pour l\u2019ensemble des étudiants québécois avant d\u2019ouvrir le débat plus fondamental, que constitue le niveau de financement accordé aux institutions universitaires anglophones du Québec.Ce niveau dépasse de loin celui justifié par la proportion d\u2019anglophones au Québec et, de plus, est complètement hors-normes comparativement aux pratiques en vigueur dans les autres provinces canadiennes.2 Voir « L\u2019Institut Economique de Montréal, les frais de scolarité, l\u2019accessibilité et les médias : Une analyse », à paraître sur le site de L\u2019Action Nationale. 88 Cette question est importante car le niveau de support financier accordé aux institutions des groupes minoritaires est susceptible d\u2019influer sur la vitalité de ces communautés.Au cours de ce texte, nous dresserons le portrait du système universitaire québécois et l\u2019éclairerons par rapport au contexte canadien en nous attardant à la dimension linguistique.Le débat portant sur le sous-financement du système universitaire québécois et l\u2019augmentation des frais de scolarité proposée actuellement nous servira de mise en contexte et fournira des balises à la discussion.L\u2019étude du CREPUQ-MEQ Commençons par dire que les détails de l\u2019étude du CREPUQ-MEQ sur le sous-financement ne sont pas disponibles.Les hypothèses de travail sont fournies dans le document publié, mais les détails du calcul ne sont pas donnés.Il est noté que certains membres du comité appartenant au MEQ se sont opposés à l\u2019utilisation de certaines des hypothèses de travail contenues dans le document?, mais on ignore cependant l\u2019impact financier de ces dissensions.Seule la conclusion nous est communiquée (le fameux chiffre de 375 millions).Le rapport est en outre signé par un grand cabinet de services financiers (Raymond Chabot Grant Thornton).Voilà une étude dont la portée pédagogique est fort limitée et qui ne permet guère de valider la réalité et l\u2019ampleur du sous-investissement de façon indépendante.Les auteurs du rapport choisissent de considérer le système universitaire québécois en bloc et le comparent à une « moyenne canadienne » fictive.Cette façon de procéder est douteuse.Le système universitaire québécois est en effet 3 Notamment la question de l\u2019inclusion des bourses et la façon de comparer les systèmes universitaires entre provinces. 8g constitué de deux filières linguistiquement distinctes.Le système d\u2019enseignement anglophone, langue de la minorité au Québec, offre un éventail de programmes couvrant tous les domaines et compte les établissements les plus réputés.Ailleurs au Canada, seul le Nouveau-Brunswick finance adéquatement4 le système universitaire de sa minorité de langue officielle.Les autres provinces financent généralement un seul système universitaire complet : les franco-ontariens qui sont numériquement presque aussi nombreux que les anglo-québécois5 n\u2019ont accès qu\u2019à la bilingue université d\u2019Ottawa et à quelques petits collèges offrant un choix limité de programmes de premier cycle alors que les anglo-québécois ont accès à deux grandes universités de recherche (McGill et Concordia) et à une université favorisant les programmes de premier cycle (Bishop\u2019s).Voilà une caractéristique qui différencie un peu le Nouveau-Brunswick et beaucoup le Québec de la « moyenne canadienne » et qui influe grandement sur les coûts structurels du système universitaire québécois.Cela est pourtant passé sous silence dans l\u2019analyse du CREPUQ-MEQ.Ceci constitue à nos yeux une erreur méthodologique.Réduisons la situation à sa limite asymptotique pour illustrer la précarité de la comparaison à la « moyenne canadienne » : si le Québec devait la rejoindre non seulement en termes de frais de scolarité mais en termes de coûts structurels, il faudrait fermer la majorité des universités anglo- 4\tNous considérons comme un financement adéquat un pourcentage du budget de l'éducation destiné aux universités équivalent au poids démographique de la minorité de langue officielle (soit les francophones au Nouveau-Brunswick) dans une province.Ceci semble un critère acceptable étant donné que que les universités reçoivent des subventions publiques au prorata du nombre d\u2019étudiants les fréquentant.5\tSelon le recensement de 2001 il y avait 493 630 franco-ontariens en Ontario contre 572 085 anglo-québécois au Québec. 90 phones et financer un seul système d\u2019enseignement supérieur6.Les économies d\u2019échelle seraient importantes.Car cette présence en territoire québécois d\u2019un important réseau universitaire de langue anglaise conduit à un curieux phénomène : un grand nombre d\u2019étudiants canadiens non-résidents viennent étudier dans les universités anglo-québécoises et bénéficient de places d\u2019études largement financées par le Québec.S\u2019il faut mentionner que les étudiants non-résidents s\u2019acquittent de frais de scolarité supérieurs à ceux en vigueur pour les résidents, ils sont tout de même subventionnés à la hauteur d\u2019environ 7000 dollars7 par étudiant par année.Vu le nombre d\u2019étudiants en question8, les coûts structurels sont importants pour l\u2019État québécois.Au Québec Commençons par une banalité : le recensement de 2001 indique qu\u2019il y a 82 % de francophones, 7,9 % d\u2019anglophones et 10,1 % d\u2019allophones au Québec (selon la langue maternelle).Ces chiffres devraient guider notre réflexion sur le financement des systèmes universitaires au Québec.Une répartition équitable des sommes entre systèmes anglophone et francophone devrait refléter la proportion relative de francophones et d\u2019anglophones au Québec.6\tNous pourrions, pour faire bonne figure, garder Bishop's et bilinguiser Concordia pour adopter un profil similaire à celui de l'Ontario, 7\tSoit 9255 $ de subvention (EETPJ-2350 $ de frais supplémentaires = 6905 S.Source : Ministère de l\u2019éducation du Québec.Calcul des auteurs.8\t15495 étudiants canadiens non-résidents en 2002.Un calcul grossier (amalgamant les temps pleins et les temps partiels) donne 15495 étudiants fois 7000 dollars par année égale 105 millions de frais estimés imputables aux non-résidents par année. Un texte précédent9 avait déjà permis d\u2019établir qu\u2019en 2002-2003, le gouvernement du Québec versait 76,8 % du financement pour l\u2019enseignement supérieur aux universités francophones et 23,2 % aux universités anglophones.Les universités anglophones sont financées presque au triple du poids démographique des anglophones au Québec.De son côté, le gouvernement fédéral faisait encore mieux, la « Canadian Foundation for Innovation » versait en 2002-2003, 33 % du financement québécois aux universités anglophones en termes de fonds de recherche.Les anglophones récoltent plus du quadruple de leur poids démographique en subventions du gouvernement fédéral Ce déséquilibre est également présent dans l\u2019attribution des chaires de recherche du Canada.Les universités francophones obtiennent 230 chaires sur 302, soit 76,1 % du total tandis que les anglophones obtiennent 72 chaires sur 302, soit 23,8 % du total en 200210.On constate que le système universitaire anglo-québécois est financé à un niveau qui dépasse de loin la proportion d\u2019anglophones au Québec.Le système universitaire francophone quant à lui, est financé en-dessous du poids démographique des francophones.Tant les gouvernements fédéral que provincial cautionnent ce sous-financement (en termes de poids démographique) du système franco-québécois.Comparons les proportions d\u2019étudiants non-résidents dans les universités du Québec pour tenter de cerner quelles clientèles bénéficient de ces fonds publics.9 Frédéric Lacroix, « La place du français en sciences au Québec », L'Action Nationale, Vol.XCIV, Numéro 2, Février 2004.10 Soit en espèces ($) : Secteur anglophone : 10,1 millions, soit 21,3 % Secteur francophone : 37,3 millions, soit 78,7 % 92 Graphique i Proportion d\u2019étudiants canadiens non-résidents pour DIX UNIVERSITÉS DU QUÉBEC EN 200211 40% -, 35% 30% - 5% - Nous constatons que les étudiants non-résidents ne sont pas également distribués dans les universités québécoises.Les universités anglophones accueillent une proportion très importante d\u2019étudiants non-résidents.Ceux-ci constituent une partie majeure de leur clientèle (35 % à Bishop\u2019s, plus de 25 % à McGill).Par contre, les universités francophones n\u2019accueillent presque pas d\u2019étudiants canadiens hors-province.On peut conclure qu\u2019en l\u2019absence des étudiants canadiens non-résidents, la taille et donc le coût des universités anglophones seraient bien moindres.L\u2019argent ainsi économisé 11 Source : Classement annuel des universités selon le Magazine Maclean\u2019s, Statistiques Canada et Ministère de l\u2019éducation du Québec (document de consultation pour la Commission parlementaire sur la qualité, l\u2019accessibilité et le financement des universités).Calculs des auteurs. 93 pourrait être utilement mis en œuvre pour combler le sous-financement des universités et éviter une augmentation des frais de scolarité, si sous-financement il y a réellement.Au Canada Voyons quelle est la proportion du financement pour l\u2019éducation universitaire attribuée à la minorité de langue officielle selon la province de résidence.Le tableau i donne dans la première colonne la taille de la population minoritaire de langue officielle (de langue maternelle) dans les différentes provinces canadiennes.Notons qu\u2019au Québec la minorité est considérée comme étant la population de langue anglaise alors que dans les autres provinces, le chiffre se référé aux populations de langue française.La deuxième colonne donne le poids de cette minorité dans la population totale (en pourcentage).La troisième colonne fournit le pourcentage du budget destiné aux institutions universitaires attribué aux institutions destinées à la minorité selon la province (ce seront les universités anglophones au Québec et les universités francophones ailleurs au Canada).Notons que les institutions définies comme étant « bilingues » (par exemple, l\u2019Université d\u2019Ottawa) sont présentées séparément pour peindre un portrait plus précis de la situation.Comme le statut de ces dernières n\u2019est pas réglementé (par exemple, « bilingue », pour les universités Laurentienne et de Sudbury en Ontario signifie posséder une connaissance « passive » du français, ce qui est un critère ne dénotant pas une quelconque égalité des langues au sein de l\u2019institution), on aurait tort de considérer ces sommes comme étant investies à plein ou même à moitié dans les institutions de la communauté francophone, d\u2019où la nécessité de les indiquer séparément.La dernière colonne indique le ratio du pourcentage du budget 94 de l\u2019éducation universitaire sur le pourcentage de la population minoritaire afin de fournir une idée de l\u2019équité de la distribution des fonds publics dans les systèmes universitaires destinés aux francophones et aux anglophones canadiens.Le calcul est effectué en faisant le ratio des chiffres des colonnes (4) sur (3), soit par exemple, pour le Québec, on divise 0,23 par 0,08 pour obtenir 2,9 (arrondi).Notons que le point d\u2019équilibre, soit celui où le pourcentage du budget consacré aux institutions de la minorité de langue officielle est égal au pourcentage de la population minoritaire de langue officielle dans la population totale, équivaut à un ratio de 1.Tableau 1 Taille de la population minoritaire de langue officielle, POURCENTAGE DE CETTE MINORITÉ DANS LA POPULATION TOTALE, POURCENTAGE DU BUDGET ALLOUÉ AUX INSTITUTIONS DANS LA LANCUE OFFICIELLE DE LA MINORITÉ SELON LA PROVINCE ET RATIO DU POURCENTAGE DU BUDGET SUR LE POURCENTAGE DE LA POPULATION TOTALE12.Provinces (i)\tTaille de la population minoritaire de langue (2) officielle\tPourcentage de la population totale (3) (%)\tPourcentage du budget (4) (%)\tRatio colonne 3/4 Québec\t572090\t8,0\t23,0\t2.9 Ontario\t493630\t44\t4.5\t1,0 Nouveau-Brunswick\t236770\t33.0\t31,0\t0,9 Nouvelle-Écosse\t34155\t4-1\t1.5\t04 Alberta\t59735\t2.5\t0,6\t0,2 Manitoba\t44775\t54\t1,2\t0,2 Terre-Neuve\t2180\t04\t0,0\t0,0 Ile du Prince Edouard\t5670\t4.5\t0,0\t0,0 Saskatchewan\t18030\t2,2\t0,0\t0,0 Colombie- Britannique\tCb O O\t14\t0,0\t0,0 95 Le graphique 2 résume les données du tableau 1.Graphique 2 Ratio du pourcentage du budget alloué aux institutions UNIVERSITAIRES SUR LE POURCENTAGE DE LA POPULATION MINORITAIRE SELON LES PROVINCES CANADIENNES.?Réseau bilingueB Réseau unilingue (minorité 1\t1\t 1\t\t J\tJU\t¦ ] 1 «'V ?¦s?c; On remarque tout de suite que le Québec se démarque de l\u2019ensemble des autres provinces canadiennes par ses investissements très élevés dans le système universitaire pour sa minorité anglophone (presque trois fois supérieurs au ratio de 1 nécessaire pour garantir l\u2019égalité entre pourcentage du budget et pourcentage de la population minoritaire).Les autres provinces canadiennes, sauf le Nouveau-Brunswick, investissent bien moins que le pourcentage de francophones l\u2019exigerait.L\u2019Ontario est bloquée à un ratio de 0,19 si on compte les institutions unilingues, ce qui veut dire, simplement, que l\u2019Ontario investit seulement le cinquième de la somme exigée par la taille de sa minorité francophone dans son réseau francophone ! Ce ratio remonte à 1,0 si on inclut les institutions « bilingues », mais rappelons que l\u2019université d\u2019Ottawa, « bilingue », n\u2019est pas l\u2019équivalent de McGill, car 12 Pourcentages calculés par les auteurs.Sources : Statistiques Canada pour (2) et (3) et Ministères des finances et de l\u2019éducation des provinces canadiennes pour (4). 96 un franco-ontarien fréquentant l\u2019Université d\u2019Ottawa doit absolument parler anglais pour pouvoir suivre tous ses cours, alors qu\u2019un étudiant fréquentant McGill ne se trouve dans aucune obligation ou nécessité de connaître le français.En clair, le Québec investit presque six fois plus dans le système universitaire (unilingue) pour sa minorité que l\u2019ensemble des autres provinces canadiennes pour les leurs (400 millions de dollars par année au Québec contre 72 millions par année pour l\u2019ensemble des autres provinces canadiennes) ! Notons que selon le recensement de 2001, il y a 955 33° francophones hors-Québec contre 572 085 anglophones québécois.Rappelons que l\u2019instruction en anglais ou français est un droit garanti en vertu de l\u2019article 23 de la Charte des droits et liberté canadienne.Mais dans la pratique, l\u2019éducation postsecondaire dans la langue de son choix est garantie seulement pour la minorité anglophone du Québec et les francophones du Nouveau-Brunswick.L\u2019écart entre la déclaration de principe et l\u2019application est de taille.Comparons la proportion d\u2019étudiants hors-province pour 10 grandes universités canadiennes : (Graphique 3) On voit que c\u2019est une université anglo-québécoise qui décroche la première place.McGill détient le record d\u2019accueil d\u2019étudiants canadiens non-résidents au Canada.Elle accueille presque deux fois plus d\u2019étudiants hors-province que Queen\u2019s (en Ontario) et dix fois plus que l\u2019Université de Montréal.Les universités francophones, par contre, accueillent nettement moins d\u2019étudiants hors-province que leurs équivalentes canadiennes (l'Université de Montréal fait nettement moins bien que UBC par exemple). 97 Graphique 3 Proportion d\u2019étudiants canadiens non-résidents pour DIX GRANDES UNIVERSITÉS CANADIENNES EN igg8-iggg13 On constate que les universités anglo-québécoises font figure d\u2019anomalie à la fois parmi leurs consœurs canadiennes et leurs consœurs québécoises en ce qui a trait à l\u2019accueil d\u2019étudiants non-résidents.Conséquences Les effets pernicieux découlant du sur-financement du réseau d\u2019universités anglophones au Québec sont nombreux.Financièrement Les universités anglo-québécoises sont financées à un niveau qui dépasse de loin la proportion d\u2019anglophones au Québec.Ceci étant le cas, ces institutions ratissent large et 13 Derniers chiffres disponibles de Statistiques Canada.Les pourcentages sont calculés par les auteurs. 98 vont garnir leurs bancs en recrutant ailleurs que dans les rangs de la communauté anglo-québécoise.À la vue du graphique 3, on peut constater que les étudiants canadiens non-résidents représentent une proportion importante de la clientèle du système anglo-québécois.Ceux-ci sont massivement concentrés dans trois universités : Bishop\u2019s, McGill et Concordia.Environ 79 % des étudiants hors-province sont accueillis dans les universités anglophones.Cette situation est sans équivalent ailleurs au Canada.On peut calculer grossièrement14 que sans cette présence d\u2019étudiants non-résidents, la part des universités anglophones descendrait à 18,6 % du financement total (au lieu de 23,2 %), ce qui correspond à une diminution de 20 % en termes relatifs et environ 82 millions de dollars par année en termes absolus.Cette somme correspond grosso modo au tiers du sous-financement des universités québécoises en termes de fonds de fonctionnement généraux selon l\u2019étude du CREPUQ-MEQ.L\u2019impact financier des non-résidents est donc important.Le sur-financement de la fillière anglophone est en partie lié à l\u2019importante présence d\u2019étudiants canadiens non-résidents.Notons que ces étudiants semblent partir une fois leurs études complétées.Ainsi, selon le dernier recensement^, même si on ne peut distinguer les étudiants des autres membres de la population, 53 300 anglophones ont quitté le Québec de 1996 à 2001, 70 % de ceux qui quittent s\u2019installant en Ontario.Les anglophones comptent grosso modo pour la moitié des départs du Québec, alors qu\u2019ils en constituent moins de 10 % de la population.14\tEn retranchant le pourcentage d\u2019étudiants canadiens non-résidents selon les universités du budget de fonctionnement total de l'université en question.15\tStatistiques Canada, Le Quotidien 10 décembre 2002 99 En partant, ces étudiants emportent avec eux leurs connaissances génératrices de richesse : une étude récente de Montréal International indiquait que les universités montréalaises avaient un impact économique de 4,214 milliards de dollars par année au Québec et de 5,979 milliards de dollars par année au Canada, c\u2019est-à-dire qu\u2019il y avait plus de 1,765 milliards de dollars par année de retombées économiques qui n\u2019avaient pas lieu au Québec mais ailleurs au Canada.Les auteurs de l\u2019étude de Montréal International passent très rapidement sur cette différence et ne la justifient pas.Ce résultat nous semble pourtant intéressant.Il faudrait une étude pour cerner la part de responsabilité imputable aux universités anglophones du fait du profil de leur clientèle10.À défaut de chiffre précis, on peut cependant affirmer sans trop de risques qu\u2019une partie significative de cette somme leur est attribuable.Une partie des sommes investies dans les universités anglo-québécoises profite donc aux autres provinces canadiennes, et à l\u2019Ontario au premier rang.Le Québec se trouve donc doublement pénalisé du point de vue économique : non seulement il investit dans les universités anglo-québécoises des sommes qui dépassent largement la taille de la communauté anglophone, ce qui donne un poids et un pouvoir à cette communauté qui dépasse largement son importance numérique (ceci se reflète par exemple dans les statistiques sur la langue de travail au Québec17), mais les retombées économiques de ces investissements profitent largement à d\u2019autres provinces que le Québec (majoritairement l\u2019Ontario).16\t« L\u2019effet du capital humain » selon les mots des auteurs de l\u2019étude.17\tVoir par exemple, Pierre Serré, « Portrait d\u2019une langue seconde :1e français comme langue de travail au Québec au recensement de 2001 », L\u2019Action Nationale, Vol.XCIII, Numéro 9, Septembre 2003. TOO Certains chiffres sont particulièrement choquants : le Québec continue d\u2019assigner 25 % des places en médecine à l\u2019université McGill (soit trois fois le poids démographique des anglophones), mais les gradués de cette université représentent 57 % des départs de médecins du Québec et seulement 10 % des médecins qui pratiquent au Québec18.La perte financière pour le Québec est énorme : les frais de formation d\u2019un médecin sont de 125 000 à 150 000 dollars pour un généraliste.De plus, le gouvernement du Québec vient d\u2019autoriser la construction du McGill University Health Center (MUHC) et du Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM) au coût de 800 millions de dollars chacun.De facto, on accorde ainsi à McGill University la moitié des nouveaux investissements en santé à Montréal.L\u2019Université de Montréal reçoit le même montant que McGill bien qu\u2019elle forme quatre fois plus de médecins pratiquant au Québec que McGill, soit 40 % du total comparativement à 10 %19.Culturels Contrairement aux étudiants québécois qui quittent pour aller étudier dans les autres provinces canadiennes et qui vont se frotter à la culture et à la langue anglo-saxonne, les étudiants canadiens viennent majoritairement au Québec étudier dans un milieu qui reproduit leur langue et leur culture d\u2019origine.Les études en français intéressent peu les anglophones canadiens et ceci se reflète dans les statistiques sur le bilinguisme au Canada : seulement 9,0 % des anglophones canadiens déclarent être bilingues comparativement 18\tSource : Canadian Institute for Health Information.19\tLe Devoir, « Construction de deux hôpitaux universitaires - Le CHUM et le CUSM devront absorber tout dépassement de coût, prévient Couillard », vendredi 25 juin 2004. à 43,4 % des francophones.Et le taux de bilinguisme est à la baisse chez les jeunes anglophones20.Ces mouvements migratoires et le coût financier relié au financement des études des étudiants hors-province seraient avantageux si le Québec contribuait ainsi à l\u2019épanouissement et au développement de la francophonie canadienne.Mais la situation est opposée : le Québec contribue plutôt à développer ce qu\u2019on pourrait appeler « l\u2019anglophonie canadienne » en permettant aux Canadiens anglais d\u2019étudier dans leur langue partout au pays.Les francophones eux, doivent se contenter du Québec et du Nouveau-Brunswick s\u2019ils veulent faire leurs études en français.Notons encore que le taux de diplomation du Québec est tiré à la hausse par les anglo-québécois, ceux-ci étant historiquement beaucoup plus éduqués que les francophones.Ainsi, le recensement de 2001 indiquait qu\u2019au Québec, 23 % des francophones âgés de 25 à 34 ans détenaient un diplôme universitaire comparativement à 31 % des anglophones de la même classe d\u2019âge.Les francophones se trouvent encore en deuxième place malgré trois décennies d\u2019amélioration remarquable.Selon le chercheur Jean-Pierre Corbeil de Statistiques Canada21, le sur-financement du système universitaire anglophone au Québec est lié à la domination historique des anglophones montréalais au Québec.Cette « tendance lourde » est encore présente aujourd\u2019hui.Un sous-financement réel ?Nous avons déjà mentionné que l\u2019étude du CREPUQ-MEQ ne permettait pas de se convaincre de la réalité du sous- 20\tSource : Statistiques Canada.21\tCommunication personnelle. 102 financement de façon indépendante.Comme épreuve, il est intéressant de confronter les résultats de cette étude avec les résultats du magazine Maclean\u2019s qui établit chaque année un classement de la performance relative des universités canadiennes.Logiquement, l\u2019affirmation que les universités québécoises ne peuvent maintenir leur compétitivité face à leurs concurrentes canadiennes à cause du sous-finance-ment chronique devrait se refléter dans le classement du magazine Maclean\u2019s.La richesse des bibliothèques, le niveau du corps professoral, la « qualité » des étudiants recrutés22 étant des variables affectées par le sous-finance-ment et prises en compte dans le classement du Maclean\u2019s.Graphique 4 Classement des universités québécoises dans leurs CATÉGORIES RESPECTIVES SELON LE MAGAZINE MACLEAN\u2019S EN I994-2OO323 1994\t1995\t1996\t1997\t1998\t1999\t2000\t2001\t2002\t2003 Curieusement, on constate que les universités anglophones ont toutes amélioré leur position dans le classement au 22\tDomaines dans lesquels le sous-financement a des effets tangibles et importants selon le mémoire soumis par McGill à la Commission parlementaire sur la qualité, l'accessibilité et le financement des universités.23\tNotons que Concordia est classée dans le catégorie « Comprehensive », et Bishop\u2019s dans « primarily undergraduate » et les autres dans « Medical Doctoral ». 103 cours des dix dernières années tandis que dans les universités francophones répertoriées, seule Sherbrooke a notablement amélioré son rang, l\u2019Université de Montréal ayant chuté d\u2019une place.On remarque également que les universités francophones étudiées (UdeM, Sherbrooke, Laval) se retrouvent derrière l\u2019université anglophone de la même catégorie (McGill) dans le classement.Au Québec même, les universités anglophones sont plus « performantes » et « compétitives » que leurs homologues francophones selon le classement de Maclean\u2019s.Cette constatation couplée aux données sur le financement du système anglophone au Québec amène logiquement la question suivante : seraient-ce plutôt les universités francophones qui souffriraient de sous-financement au Québec ?Conclusion Nous avons pu constater plusieurs faits importants : -\tLes universités anglo-québécoises sont financées à un niveau bien supérieur au pourcentage d\u2019anglophones dans la population du Québec.-\tLes étudiants canadiens non-résidents représentent une partie importante de la clientèle des universités anglo-québécoises.-\tAucune province ne finance un système universitaire complet pour sa minorité de langue officielle hormis le Nouveau-Brunswick et le Québec. 104 En termes clairs, le Québec finance, sans aucune contrepartie, une part disproportionnée du système d\u2019éducation postsecondaire destiné à la communauté de langue anglaise du Canada.Si le Québec était dans la « moyenne canadienne » et si McGill accueillait la même proportion d'étudiants non-résidents que l\u2019université de Toronto environ 7000 places d\u2019études devraient être retranchées du total accordé à McGill (soit 23,6 % du total des places d\u2019études en 2002 et à peu près 45 millions sur 200 millions du budget total de l\u2019établissement).De par la récente décision de construire le MUHC, le gouvernement du Québec accorde à la communauté anglophone le même poids qu\u2019à la communauté francophone à Montréal en ce qui concerne le financement de la santé, alors que les anglophones ne constituent que 25 % de la population de l\u2019île de Montréal.Ceci est injustifiable.S\u2019attarder aussi longuement à disséquer le financement des institutions n\u2019est pas frivole, car le financement des institutions et la vitalité des communautés minoritaires sont liés.Certaines données sont éloquentes à cet égard, par exemple : une étude basée sur les données du recensement de 2001 portant sur la langue de travail24 indique que l\u2019anglais est largement sur-utilisé au travail eu égard au poids démographique des anglophones et demeure la langue de la mobilité sociale ascendante au Québec2*.D\u2019autres études26 font état du fait que les transferts linguistiques des allophones au 24\tPierre Serré, « Portrait d'une langue seconde : le français comme langue de travail au Québec au recensement de 2001 », L'Action Nationale, septembre 2003.25\tFait intéressant, la proportion de places d'études dans le réseau anglophone québécois augmente avec le niveau de scolarité.Elle passe de îo % au primaire et au secondaire, à 15 % dans les CEGEP, à 25 % dans les universités (calcul des auteurs basé sur les chiffres du MEQ).Plus on s\u2019élève dans l\u2019échelle du savoir, plus on offre de places d\u2019études en anglais au Québec.26\tCharles Castonguay, « Analyse critique de l\u2019amélioration de la situation du français observée en 2001 - Quelle est la force d\u2019attraction réelle du français au Québec ?», Le Devoir, 10 décembre 2003. 105 Québec se font vers l\u2019anglais à un niveau cumulatif voisinant les 63 %, soit à un niveau ne permettant pas de maintenir le poids relatif des francophones dans la population sur le long terme.Le sur-financement du système universitaire anglophone, en accordant un poids effectif à la communauté anglophone proche de 25 % au Québec (et de 50 % à Montréal où se concentre l\u2019immigration), est-il partiellement responsable du fait que la communauté anglophone jouit d\u2019un pouvoir sur la langue de travail et les taux de transferts linguistiques largement supérieur à sa taille réelle ?Inversement, le taux d\u2019assimilation des francophones est corrélé au financement des institutions universitaires tel qu\u2019illustré au graphique 2 : de seulement 1 % au Québec et 10\t% au Nouveau-Brunswick selon le recensement de 2001, 11\tpasse à plus de 40 % pour le reste des provinces avec des pointes au-dessus de 70 % en Saskatchewan et en Colombie-Britannique (là ou le financement des institutions universitaires francophones atteint un joli ratio de o).La disparition tendancielle27 des communautés francophones partout au pays n\u2019est-elle pas liée au grave sous-financement des institutions francophones à l\u2019extérieur du Québec ?Si c\u2019est bien le cas, et tout pointe dans cette direction, il serait temps de juger les provinces et le gouvernement canadien aux actes et non aux paroles et de comprendre que le refus de financer adéquatement les institutions francophones dissimule en fait une volonté de voir périr les communautés qui devraient en profiter.?27 Charles Castonguay, « Tendances de la langue française au Canada », L\u2019Action Nationale, août 1999. Claude Boucher Député de Johnson Deputy ofJohnson Le désir de voir le Québec accéder à la pleine reconnaissance de sa différence par l\u2019accession à l\u2019Indépendance est pour moi la raison fondamentale, le cœur de mon engagement politique.C\u2019est avec des partenaires tels que L\u2019Action Nationale que le Québec réussira enfin se donner une place à la table des nations.Claude Boucher Porte-parole de l\u2019Opposition officielle en matière d'industrie et Commerce Membre de la Commission parlementaire « Économie et travail » Official Opposition Critic for Industry and Trade 32, rue Principale Nord Windsor (Québecc) JiS 2C2 Téléphone : (819) 845-3694 Sans frais : 1-800-969-2912 Télécopieur : (819) 845-2372 1029, rue du Marché Acton Vale (Québec) JoH 1A0 Téléphone : (450) 546-3251 Sans frais : 1-800-969-3793 Télécopieur : (450) 546-5794 Hôtel du Parlement, bureau 2.42 Québec (Québec) GiA 1A4 PASSEZ À L\u2019HISTOIRE ! Depuis 1985, Cap-aux-Diamants vous présente les multiples facettes de l\u2019histoire du Québec.Chaque parution explore une thématique captivante.Découvrez la grande ou la petite histoire d\u2019ici racontée par des auteurs choisis pour leur compétence.De plus, retrouvez une multitude de photographies et illustrations d\u2019époque.Alors.Passez à l\u2019histoire et abonnez-vous ! JE M\u2019ABONNE\t(Taxes incluses) Pour 1 an ?(4 N°s 30$), pour 2 ans ?(8 Nos 55$) ! L/AP-AUX-JJ IAMANTS NOM ______________________________________ ADRESSE __________________________________ VILLE ___________________PROV._________ CODE POSTAL ______________________________ TÉL.: (\t) _____________________________ (Vous recevrez le prochain No : Mars, juin, septembre ou décembre) POUR VOUS ABONNER Par téléphone :\t(418) 656-5040 Par télécopieur : (418) 656-7282 Par la poste : C.P.26, suce.Haute-Ville Québec QC G1R4M8 I\tLes essais La dictature internationale -Pierre Vadeboncœur\t108 Le Régent, troisième tome -Pierre Duchesne\tno La démographie québécoise.Enjeux du XXIe siècle -Victor Piché et Céline Le Bourdais\t115 L\u2019Algonquin.Gabriel Commandant.Biographie romancée d\u2019un pionnier de l\u2019Abitibi -Jean Ferguson\t126 Le droit en partage : le monde juridique face à la diversité ethnoculturelle -Pierre Noreau\t130 Faire société.La politique de la ville aux États-Unis et en France -Jacques Donzelot avec Catherine Mével et Anne Wyvekens\t136 Livres reçus Livres reçus Index de nos annonceurs M3 151 io8 LIRE LES ESSAIS PIERRE VADEBONCŒUR La dictature internationale, Montréal, Lux Éditeur, 2004, Coll.Lettres libres, 132p.L\u2019auteur reprend dans cet ouvrage des textes qui ont été publiés de décembre 2002 à avril 2004 dans Le Devoir, Le Couac, L'Action nationale et L\u2019Inconvénient.Il le présente dans son avant-propos comme « une sorte de journal en forme d\u2019articles rédigés au fil de l\u2019actualité depuis un an et demi ».L\u2019actualité qui l\u2019intéresse et le préoccupe, c\u2019est la guerre en Irak, et le nouvel ordre international, dont elle est l\u2019effet, soit l\u2019hégémonie des États-Unis.Vadeboncœur ne tient pas un journal détaillé des faits, mais s\u2019efforce avant tout de saisir le sens des événements qui se produisent sur la scène internationale.Le fait central qui la domine, c\u2019est « la dictature internationale » des États-Unis, l\u2019avènement d\u2019une hégémonie, d\u2019un impérialisme tels que l\u2019humanité n\u2019en avait jamais connu jusqu\u2019ici.Cette hégémonie américaine se présente comme une forme de démocratie.Les États-Unis se reconnaissent le droit d\u2019intervenir partout où la démocratie est menacée, au nom de la démocratie mais au mépris de toutes les normes, de tous les principes de la démocratie.Une vaste duperie qui n\u2019arrive pas à cacher îog les véritables motivations de cette croisade, le contrôle des ressources pétrolilfères.Les conséquences de cette « dictature » américaine sont difficiles à mesurer.Au moment où la surpopulation, le développement multiple des communications entraînent le rapprochement des peuples de la planète et leur imposent d\u2019établir des règles dans leurs relations multiples, la politique d\u2019hégémonie américaine ridiculise l\u2019ONU, bafoue le droit international, substitue le fait au droit, la force au droit, mine l\u2019ordre international et la démocratie dans leur principe.D\u2019ailleurs, comme l\u2019explique Vadeboncœur, aux États-Unis mêmes, la démocratie est bien déficiente.Il n\u2019y existe pas de véritable opposition et les médias se préoccupent beaucoup plus de rapporter les faits que de les interpréter et de les critiquer.La perception de Vadeboncœur est-elle alarmiste ?Elle me semble au contraire juste et réaliste, mais tragique, du fait non des états d\u2019âme de Vadeboncœur, mais de la situation internationale.Quand le pays le plus puissant au monde appelle ses guerres de conquête des « guerres préventives », quand il invente toutes sortes de prétextes pour dominer la politique internationale, quand il ne se soucie aucunement des conséquences écologiques de l\u2019exploitation barbare des ressources de la planète, quand il est dominé par les intérêts des grandes multinationales qui ont de tout autres soucis que ceux de sauver la planète, on peut s\u2019inquiéter.Vadeboncœur fait état d\u2019une résistance qui s\u2019organise, mais elle est encore bien faible.C\u2019est sur elle pourtant qu\u2019il faut compter car si elle devait se taire, l\u2019avenir de l\u2019humanité serait compromis.Un petit livre très dense, d\u2019une lucidité brûlante, auquel la société aurait tout intérêt à porter attention.Paul-Émile Roy no PIERRE DUCHESNE Le Régent, troisième tome, Québec-Amérique, 2004 J\u2019invite tous les souverainistes et même les fédéralistes de bonne volonté (en reste-t-il encore beaucoup ?) à se précipiter immédiatement dans une libraire, à la recherche de l\u2019ouvrage de Pierre Duchesne Le Régent, troisième tome d\u2019une monumentale biographie d\u2019un personnage qui l\u2019est tout autant.En Pierre Duchesne, Jacques Parizeau a trouvé son Las Cases : aucun grand homme, et peut-être est-ce leur propre de les produire, n\u2019a jamais pu se passer d\u2019un bon chroniqueur, donnant moins peut-être aux événements une tournure « romanesque » que d\u2019aucuns pourraient trouver simplement fausse, que révélant après coup, précisément par le traitement littéraire qu\u2019il lui donne, la vérité qui émergera pour longtemps du temps passé, après l\u2019avoir arrachée au chaos primitif des faits.Dans Le Régent, Pierre Duchesne fait certainement entrer Jacques Parizeau non seulement dans notre plus haute histoire, mais encore presque déjà dans la légende : par la tournure qu\u2019il leur donne, les faits qu\u2019il rapporte ressortissent à l\u2019épique et donneront sans doute dans l\u2019avenir matière à bien des récits, poèmes, commentaires.Pour quantité de gens en effet, et plus encore à mesure qu\u2019on s\u2019en éloignera, les événements du début de 95 apparaîtront grâce à Duchesne comme des moments dorés : oui, pour une fois le Québec est sorti de sa torpeur et a donné une direction bien sienne à son avenir, à cause de la présence à sa tête d\u2019un vrai grand homme, ce dont notre histoire a toujours été si avare ! C\u2019est ce qu\u2019il faut nous rappeler aujourd\u2019hui impérieusement, alors que le Québec est retombé dans son avachissement quotidien et pourrait parfois nous faire désespérer de lui.En ce qui me concerne, le livre m\u2019a dessillé les yeux : il m\u2019a fait revivre des événements que je n\u2019avais d\u2019abord vécus que vaguement, perdu que j\u2019étais in dans les brumes de l\u2019adolescence quand ils avaient lieu, à mon plus grand dam : j\u2019aurais tout tenté alors pour qu\u2019ils ne connaissent pas le dénouement qu\u2019ils devaient avoir.Il me redonne pleinement la fierté d\u2019être Québécois, le sentiment qu\u2019il existe encore quelque chose comme l\u2019histoire et la possibilité d\u2019agir ; plus encore, il me montre l\u2019existence d\u2019une très grande individualité, encore vivante, ce qui me comble de joie et me porte spontanément à la vénération.J\u2019exposerai ici quelques réflexions sur Parizeau qui sont me venues pendant ma lecture du Régent ; je renvoie les lecteurs à la lecture même du livre (ils ne sauraient en faire l\u2019économie) pour de plus amples détails sur les événements de 1985-1995.Je reprends à mon compte en effet l\u2019idée de Baudelaire, à savoir que les considérations morales qui naissent de la fréquentation d\u2019une œuvre en rendent mieux compte qu'une simple description.Pour qui n\u2019est familier qu\u2019avec l\u2019histoire récente et donc ignore la filiation bien réelle qui le rattache à tout un pan de notre passé : Esdras Minville, François-Albert Angers et, sur le plan strictement politique.Honoré Mercier, son « idole », la figure de Jacques Parizeau apparaît dans le paysage politique du Régent comme une singularité inexplicable.Singularité, au sens où les astrophysiciens emploient ce mot : pour désigner un comportement de la matière sans précédent, où toutes les lois traditionnelles n\u2019ont plus aucune valeur.D\u2019où vient donc un tel homme, surgi tout droit dirait-on d\u2019un temps ancien où les hommes étaient d\u2019une autre taille, d\u2019un sol où ils étaient plus grands, d\u2019une race où ils étaient meilleurs ?Parizeau est, entre 1985 et 1995, comme un géant parmi une foule innombrable de nains.Comment le Québec, pourraient alors se demander certains, a-t-il pu donner naissance, quand on sait quelle a été son histoire, à un pur grand seigneur, et cependant un des plus 112 grands amis de son peuple qu\u2019il y ait jamais eus (on connote souvent mal l\u2019expression grand seigneur, et tout ce qui en général a trait à l\u2019aristocratie ; on oublie que si l\u2019aristocrate vit richement, il a en contrepartie une série de devoirs auxquels s\u2019astreindre, contrairement au bourgeois son frère : un code rigide de morale et une fidélité indéfectible au sol et aux âmes dont il a le soin) ?Dans tout ce que fait Parizeau, on aperçoit toujours une inévitable grandeur : Parizeau est noble jusqu'au bout des doigts.De là vient qu\u2019il ne comprend pas la rectitude politique : il n\u2019est pas capable de concevoir la politique étroitement, en fonction de clientèles électorales dont il faut combler les attentes les plus immédiates.Comme pour De Gaulle, avant les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes, les homosexuels et les hétérosexuels, il y a la nation et son intérêt supérieur, qui transcende les particularismes et au sein de laquelle tous trouvent leur place.Un sondage vient-il montrer que la population ne veut pas de sa politique, Parizeau n\u2019en conclut pas qu\u2019il faut l\u2019abandonner : il faut plutôt travailler à plier sa volonté pour qu\u2019elle aperçoive que son bien est là ; la politique n\u2019est pas être à l\u2019écoute des gens ; elle est les amener quelque part : c\u2019est « l\u2019art de formuler des objectifs », dira Parizeau.Parizeau est l\u2019anti-démagogue ; c\u2019est le grand politique (le terme même de politicien ne lui conviendrait pas et Parizeau a toujours avoué son malaise d\u2019appartenir à la classe politicienne).En Jacques Parizeau, comme le rapporte Duchesne, résident deux hommes.L\u2019un est la froide intelligence rationnelle, d\u2019une acuité impressionnante, qui le situe tout droit dans la lignée des génies économiques de son siècle.Celle-ci, si elle n\u2019avait côtoyé dans Parizeau un autre homme, aurait pu le mener à une carrière de magnat ou de professeur dans quelque grande école européenne ; utilisée comme elle l\u2019a été, elle a fait de lui un stratège politique que René Lévesque 113 n\u2019a pas hésité à qualifier de « napoléonien ».L\u2019autre homme, et qui donne à Parizeau son entière valeur, est le patriote, l\u2019homme au grand cœur pour qui trahir sa patrie est impensable.Jacques Parizeau ne donnera jamais suite à ce souhait formulé explicitement par Paul Desmarais : « Si tu étais fédéraliste, tu ferais un sacré bon ministre des Finances.» Contrairement au Stéphane des Invasions barbares, il n\u2019est pas allé à Londres pour y spéculer sur les cours de la Bourse et probablement y couler le reste de ses jours ; il est allé y puiser le savoir pour en faire ensuite bénéficier tout un peuple.Combien la fidélité à la patrie est une chose rare chez nos gens qui vont se former à l\u2019étranger ! Il faut absolument par ailleurs ôter de l\u2019esprit des gens que Parizeau est un homme froid.Parizeau est seulement noble : il a voulu apporter dans nos mœurs ce qui nous fait tant défaut et qui permet seule la communication : la sainte distance ! Comme tous les grands sensibles, Parizeau a la parole de Valéry : « J \u2019ai besoin de me cacher pour sentir.» Parizeau a l\u2019attitude virile qui convient à un conducteur de peuple ; il ne saurait pleurer dans l\u2019adversité ni perdre la raison alors qu\u2019il doit conduire son navire sur les flots mugissants de notre époque, assailli par les frégates anglaises, menacé sans cesse d\u2019un mutinerie au sein de son équipage.Si à bon nombre de gens René Lévesque est celui qui a donné la fierté d\u2019être Québécois, Parizeau est incontestablement celui qui l\u2019a donnée aux gens d\u2019exception, qui ont trop souvent eu tendance à trahir le peuple, soit au profit de la France, soit au profit du Canada anglais, parce qu\u2019ils ne se reconnaissaient pas ou ne voulaient pas se reconnaître comme d\u2019éternelles victimes.Plus que Lévesque, Parizeau fut à même d\u2019enthousiasmer la jeunesse.Il jouit encore d\u2019une popularité qui en étonnent certains auprès des jeunes, alors qu\u2019on l\u2019a souvent associé à la vieille garde et qu\u2019il a 114 aujourd\u2019hui plus de 70 ans.Cette popularité ne fait pourtant aucun mystère : Parizeau est plus jeune par ses idées que nombre de jeunes au physique, aujourd\u2019hui par exemple tenants d\u2019un étapisme impossible ou d\u2019une souveraineté pragmatique à l\u2019excès.Je citerai ici Jean Larose : « On se lamente : les jeunes n\u2019en veulent plus (de la souveraineté).C\u2019est que la jeunesse est l\u2019époque de la vie où l'on est le plus exigeant sur la souveraineté, le moins tolérant envers les compromis serviles ou utilitaires » (cf.La Souveraineté rampante).Qui lira la biographie de Parizeau verra que c\u2019est précisément la définition qu\u2019avait Parizeau de la souveraineté.On verra contre combien d\u2019adversaires, tant dans son camp que dans le camp fédéraliste, il a dû défendre cette idée.Son principal adversaire à ce sujet n\u2019a été nul autre que Lucien Bouchard, un vrai mou, une âme de « négociateur », dira Parizeau.Parizeau n\u2019a jamais accepté de transiger sur l\u2019essentiel, et Le Régent est gros d\u2019un aveu qui en scandalisera peut-être certains, mais qui en réjouira certains autres, à savoir que Parizeau, en employant le terme de souveraineté, n\u2019a jamais recherché que la seule et entière indépendance.Il y aurait encore tant à dire sur ce si grand homme (ce n\u2019est malheureusement pas le lieu de ce compte rendu), encore aujourd\u2019hui si étrangement méconnu, dont la mémoire est encore si injustement ternie, à cause principalement des propos qu\u2019il tenus le soir de la défaite de 95.Duchesne rend bien compte du contexte dans lequel Parizeau les a tenus, rappelle son premier mariage avec une Polonaise et son engagement récent au Mali, et surtout nous rappelle des gestes et des paroles autrement plus graves de Trudeau et de Chrétien, dont nous ne leur tenons pourtant pas rigueur.L\u2019impopularité persistante de Parizeau dans la population et dans la gent médiatique laisse tout de même songeur et donne à réfléchir sur l\u2019état du ressentiment dans notre socié- té, pour autant que nous ne soyons pas victimes, là comme ailleurs, d\u2019une autre vue de l\u2019esprit médiatique masquant la réalité.Rappelons en terminant le travail vraiment exceptionnel de Pierre Duchesne dans cette biographie ; Duchesne ne s\u2019y situe rien moins qu\u2019au premier rang de nos auteurs épiques d\u2019aujourd\u2019hui.J\u2019ai vu dans Le Régent, pour autant qu\u2019on ne considère pas cette comparaison trop forte et passée de saison, l\u2019embryon d\u2019une Chanson de Roland québécoise.Cette lecture m\u2019a laissé songeur sur l\u2019état de notre littérature, dont on dirait parfois ces temps-ci qu\u2019un homme pourrait la lire sans rien savoir de l\u2019histoire politique, croyant tous les habitants reclus dans un étrange intimisme.J\u2019espère que l\u2019exemple de cette biographie donnera quelques idées à nos jeunes romanciers, dont Victor Lévy-Beaulieu lui aussi se plaignait récemment qu\u2019ils avaient tendance à délaisser le Québec pour lui préférer l\u2019étranger, l\u2019international - toute cette vogue des récits de voyage.On vient de leur montrer avec Le Régent qu\u2019une éclaircie est toujours possible dans la grisaille et qu\u2019il suffit parfois, pour parler avec Claudel, de poser à la réalité immédiate les bonnes questions, c\u2019est-à-dire d\u2019en extraire la lumière secrète, pour que le monde change.Le Québec est à raconter.Jean-François Cloutier SOUS LA DIRECTION DE VICTOR PICHÉ ET CÉLINE LE BOURDAIS La démographie québécoise.Enjeux du XXIe siècle, Les presses de l\u2019Université de Montréal, Montréal, 2003, 319 p.Comme il me semble que le Québec fait trop souvent dans le jovialisme débonnaire, c\u2019est avec empressement que je me suis procuré ce livre dans l\u2019espoir d\u2019y trouver un certain n6 nombre de constats lucides.En effet, s\u2019il y a un domaine où cette tendance naïve qui consiste à dédramatiser ce qui est grave, à défaut de vouloir en tirer toutes les conséquences, est à proscrire c\u2019est bien celui de la démographie.Ce livre est un ouvrage collectif du Centre interuniversitaire d\u2019études démographiques qui regroupe les contributions de professeurs et de chercheurs de l\u2019Université de Montréal et de l\u2019Institut national de la recherche scientifique.Bien que son titre évoque le futur, il s\u2019agit en fait essentiellement d\u2019un bilan de l\u2019évolution démographique qu'a connue la population québécoise au cours du dernier siècle.À ce sujet, dans l\u2019introduction les directeurs n\u2019hésitent pas à parler de « révolution démographique ».Malheureusement, comme c\u2019est souvent le cas avec ce genre d\u2019œuvre, la suite contient une pléthore de données et de tableaux mais très peu d\u2019analyse politique digne de ce nom.Dans le premier chapitre qui porte sur la baisse de la mortalité on y apprend beaucoup.La principale constatation qu\u2019on retrouve est que l\u2019espérance de vie a grimpé de plus de 30 ans au début du siècle grâce à la baisse de la mortalité infantile, puis plus récemment grâce au combat contre les maladies de l\u2019appareil circulatoire et les traumatismes.Cela dit, plus percutant encore est ce passage sur les inégalités où, en plus d\u2019y lire que l\u2019espérance de vie dépend de la condition sociale, on découvre que : «Au milieu des années 1970, Loslier (1982) constatait que Montréal était la métropole canadienne où les oppositions en matière de mortalité étaient les plus frappantes.Selon son étude, le niveau de la mortalité était 46 % plus élevé chez les femmes et 86 % plus élevé chez les hommes, lorsque l\u2019on comparait les populations plus aisées du West Island (majoritairement anglophones) avec les popula- 117 tions plus pauvres des municipalités du centre et de l\u2019Est de Montréal (généralement francophones).» Fait surprenant, des études plus récentes démontrent que les francophones ont toujours une espérance de vie sensiblement plus courte que celle des autres groupes linguistiques et que Montréal est encore aujourd\u2019hui la capital des inégalités sociales au Canada.Cela devrait nous amener à réaliser que loin d\u2019avoir réglé tous nos problèmes, la Révoluüon tranquille n\u2019aura permis qu'un rattrapage limité dans certains domaines.Pour sa part, le deuxième chapitre qui concerne la fécondité est plus troublant.En effet, comment qualifier autrement la chute du nombre moyen d\u2019enfants par femme de 5 à 1.6, soit sous la barre de 2 pourtant nécessaire pour assurer le remplacement des générations.Les causes pour expliquer cette baisse sont nombreuses : modernisation et démocratisation des moyens de contraception, entrée des femmes sur le marché du travail mais surtout, montée de l\u2019individualisme au dépend des valeurs traditionnelles.Cela dit, il me semble que certains démographes accordent trop d\u2019importance à l\u2019approche économique, pour ne pas dire économiciste, en vertu de laquelle on peut comprendre ce phénomène grâce à la loi de l\u2019offre et de la demande, le désir d\u2019avoir des enfants devenant « la demande » et l\u2019enfant « un bien de consommation durable ».J\u2019ose croire qu\u2019avoir un enfant est une choix existentiel qui dépend plus de sa foi en l\u2019humanité que d\u2019un froid calcul comptable.Par ailleurs, on comprend à la lecture de ce chapitre que le facteur qui influence le plus le nombre de naissances est le nombre de femmes en âge de procréer.C\u2019est donc dire que même si une politique nataliste était appliquée en 2005 par exemple, ses résultats seraient probablement fort limités simplement parce qu\u2019il y n8 a eu peu de naissances au tournant des années 80.On peut en déduire que la dénatalité nous entraîne dans une spirale, à un tel point que les auteures parlent de « rupture irréversible » avant de conclure que « le régime de faible fécondité semble solidement ancré désormais ».Le troisième chapitre portant sur le mariage dévoile une série de tendances somme toute déjà connues : déclin de la nuptialité, hausse de la divortialité et arrivée en force de l\u2019union libre.Par contre, il se distingue en mentionnant, en plus des facteurs sociologiques, le rôle joué par les législateurs qui ont encouragé ces tendances.Il y a eu notamment la Loi sur le divorce de 1968 qui en a facilité l\u2019accès, l\u2019octroi en 1969 du droit d\u2019adopter aux personnes non-mariées, l\u2019interdiction de la discrimination fondée sur l\u2019état matrimonial contenue dans la Charte des droits et libertés de la personne de 1975 et la neutralisation du droit social par rapport au choix du mariage ou de l\u2019union libre.Même si chacun de ces changements pris un à un était souhaitable, selon moi il se dégage à la fin un tout malsain car les personnes unies librement jouissent de tous les avantages légaux jadis conférés aux mariés seulement sans devoir supporter les obligations du mariage.Par exemple, le législateur a fait l\u2019erreur de ne pas étendre aux couples vivant en union libre les dispositions du patrimoine familial en vertu desquelles la valeur d\u2019une grande partie des biens accumulés pendant l\u2019union est divisée entre les époux lors de la rupture.De ce fait, il a alourdi les responsabilités inhérentes à l\u2019union matrimoniale, favorisant du coup la baisse de la nuptialité.Conséquence : de plus en plus de femmes se retrouvent sans protection aucune en cas de rupture d\u2019union libre, ce qui en entraîne plusieurs dans la pauvreté, alors que le but du patrimoine familial était justement d\u2019assurer l\u2019égalité économique entre les conjoints en cas de rupture.Bref, il est grand temps que le 119 législateur agisse pour que l\u2019union libre offre un équilibre entre droits et devoirs afin notamment de réduire la pauvreté chez les femmes et de revaloriser le mariage qui, rappe-lons-le, favorise davantage la stabilité et la fécondité.Mais il s\u2019agit sans doute là d\u2019une idée insuffisamment progressiste pour l\u2019auteur du chapitre, Yves Peron, qui préfère proposer rien de moins que la disparition pure et simple du mariage, cette institution qui, après avoir été pendant plusieurs millénaires à la base de l\u2019organisation sociale, serait maintenant dépassée.En effet, ce spécialiste de l\u2019évolution de la famille canadienne écrit que, et je cite : « .les politiques gouvernementales devraient être neutres vis-à-vis de tous les styles de vie impliquant une interdépendance économique entre adultes.Seraient ainsi placés sur le même plan les couples, les fratries, les autres groupes de parents, les colocataires non apparentés, etc.Traité de la même façon que les partenariats non conjugaux, le couple cesserait d\u2019être considéré comme la cellule structurante de la société.On pourrait alors incorporer le mariage dans une nouvelle institution civile regroupant tous les partenaires reconnus par la loi, c\u2019est à dire l\u2019abolir en tant qu institution distincte.» Comme si cela ne suffisait pas, il cite ensuite N.Desrosiers, la présidente de la Commission du droit du Canada, qui nous explique que : «.cette insistance à considérer le mariage comme concept fondamental contribue au sentiment de perte, de tristesse et même de désastre des enfants lorsque leurs parents se séparent.C'est comme si le droit renforçait l\u2019image de l\u2019échec.Si, au lieu de positionner les rapports matrimoniaux au centre de la vie de famille, on proposait que les rapports 120 parentaux, ou même le réseau de proches, deviennent le paradigme fondamental, le point de mire passerait de l\u2019échec matrimonial à l\u2019évolution d\u2019arrangements pour procurer des soins attentifs.La séparation et le divorce des parents pourraient être vus comme une réorganisation des horaires plutôt que comme une brisure familiale ».Enfin, il conclut que « c\u2019est au nom de l\u2019intérêt de l\u2019enfant que pourrait disparaître un jour une institution civile que l\u2019on croyait destinée à la socialiser et à le protéger ».Comme si c\u2019était dans l\u2019intérêt de l'enfant d\u2019être élevé par un colocataire, un voisin ou pourquoi pas un quidam, le « etc » contenu dans la première citation de Peron laissant la porte ouverte à cette possibilité et à bien d\u2019autres.Après la monoparentalité et l\u2019homoparentalité, un concept que monsieur-madame tout-le-monde commence à peine à apprivoiser, nous voici maintenant rendus à l\u2019âge de l\u2019extraparentalité, puisque pour Madame Desrosiers c\u2019est désormais le réseau de proches qui doit devenir le paradigme fondamental.Exit la parentalité d\u2019autrefois, une notion aux relents d\u2019autoritarisme qui ne saurait répondre aux désirs de l\u2019enfant, cet être post-moderne qui n\u2019a point besoin de la chaleur et de la stabilité que seul un couple uni saurait lui apporter.Franchement, il est difficile d\u2019imaginer plus manifeste et irresponsable fuite en avant.En effet, devant les difficultés que connaissent les deux institutions fondamentales que sont le mariage et la famille, nos comparses proposent explicitement l\u2019abolition de la première et plus subtilement la disparition de la seconde.Plutôt que de relever les manches en renouant avec certaines valeurs tout en ayant le souci de les concilier avec l\u2019impératif de l\u2019égalité, ils veulent faire de notre société un laboratoire d\u2019ingénierie sociale pour apprentis sorciers.C\u2019est désolant ! 121 Pour sa part, le démographe Jacques Légaré traite du vieillissement de la population et apporte une contribution originale à l\u2019avancée de la science en examinant quelle aurait été l\u2019évolution de la population du Québec n\u2019eut été du baby-boom.Sa conclusion est à l\u2019effet que le vieillissement serait survenu plus tôt et beaucoup plus progressivement.Donc, il y aurait tout de même eu des difficultés reliées au vieillissement, mais elles auraient été plus facilement gérables.Or, la réalité historique étant ce qu\u2019elle est, nous nous retrouvons maintenant avec de graves problèmes.Une statistique suffit à illustrer l\u2019ampleur du phénomène : alors qu\u2019en 1940 il y avait 10 travailleurs par pensionné et qu\u2019aujourd\u2019hui il y en 3, en 2040 il n\u2019y en aura plus que 1.5 environ.L\u2019urgence est telle qu\u2019on peut se demander pourquoi l\u2019opinion publique québécoise en est si peu au fait, alors qu\u2019en France par exemple les effets à venir de ce qu\u2019on nomme là-bas le papy-boom sont mieux connus et font l\u2019objet de débats politiques majeurs.Il va sans dire que les médias d\u2019ici, qui ont tendance au mieux à dédramatiser l\u2019enjeu et au pire à s'en servir pour faire la promotion de réformes néolibérales, ont leur part de responsabilités.De son côté, Légaré se contente de proposer comme solution l\u2019augmentation de l\u2019âge de cessation d\u2019activité ou de l\u2019âge donnant droit à des pensions de l\u2019Etat et de permettre aux futurs pensionnés de payer maintenant des cotisations plus élevées.Cela est certes intéressant, mais ne concerne que les pensions alors que ce qui est plus inquiétant c\u2019est la survie de notre État providence.À ce sujet, selon moi il ne suffira pas de piger davantage dans nos poches, le déséquilibre fiscal devra être aboli le plus tôt possible.Autrement dit, puisqu\u2019un règlement à ce sujet est impossible dans le cadre fédéral, la nécessité de sauver nos services publics s\u2019ajoute à la longue liste des raisons pour réaliser la souveraineté. 122 Un autre chapitre sur la population active est inutilement long quoique assez pertinent.Les auteurs démontrent que les deux principaux phénomènes ayant touché le monde du travail sont l\u2019arrivée des femmes et la tertiarisation.C\u2019est donc dire que la féminisation de la main-d\u2019œuvre s\u2019est produite au moment même où le nombre d\u2019emplois traditionnellement féminins augmentait.On peut donc conclure que l\u2019entrée des femmes sur le marché du travail fut très bénéfique non seulement d'un point de vue sociologique mais tout autant au plan économique.Autre fait à noter, les auteurs affirment que le chômage ne serait plus causé par un écart entre l\u2019offre et la demande de travail, mais plutôt par une inadéquation entre l\u2019offre et la demande.Dans ce contexte, l\u2019État ne pourrait plus résoudre le problème par une politique de création d\u2019emplois indifférenciés et devrait se contenter d\u2019aider les citoyens à acquérir une formation répondant aux besoins du marché.Bien qu\u2019il y ait du vrai dans ce constat, j\u2019ajoute que l\u2019État doit encore favoriser la création d\u2019emplois dits indifférenciés en plus de miser sur l\u2019éducation et la formation permanente car souvent, en régions particulièrement, une aide massive et multiforme est nécessaire.Le septième chapitre, signé Victor Piché et intitulé Un siècle d\u2019immigration au Québec : de la peur à l\u2019ouverture, vaut vraiment le détour.D\u2019abord, il raconte l\u2019histoire de l\u2019immigration qui se diviserait en deux grandes périodes.La première moitié du siècle correspond à la première période et est marquée par l\u2019émigration vers les États-Unis et une politique d\u2019immigration canadienne favorisant les Britanniques afin d\u2019assimiler les Canadiens-français.La deuxième moitié du siècle est celle du retour de la forte immigration et du changement des critères de sélection, les qualifications professionnelles devenant plus importantes que les préférences 123 ethniques.C\u2019est au cours de cette période que le Québec commence à intervenir dans le domaine de la sélection et de l\u2019intégration : création du ministère de l\u2019Immigration en 1968, fixation de niveaux d\u2019immigration à partir de 1983 et adoption d\u2019une politique en 1992.Cependant, le bilan de ses interventions demeure mitigé.D\u2019abord, au niveau quantitatif il est clair que le Québec est une terre d\u2019accueil généreuse mais tirant de l\u2019arrière par rapport au reste du Canada.Par exemple, en 2000 nous avons eu 30 352 immigrants, alors que l\u2019objectif se situait entre 35 200 et 38 300.La même année, le Canada en recevait plus de 200 000.C\u2019est donc dire que le Québec, qui représente près de 25 % de la population canadienne, accueille à peine 15 % des nouveaux arrivants.Il va sans dire que ces données traduisent une tendance qui favorise notre minorisation à l\u2019intérieur du Canada et une autre qui augmente le pluralisme au sein de la société québécoise.D\u2019où l\u2019intérêt pour la question de la redéfinition de l\u2019identité nationale, que Piché aborde à la fin de son chapitre.À ce propos, il vaut la peine d\u2019être cité : « Plusieurs réponses ont été tentées.Dans tous les cas, le scénario est le même et procède en trois actes.Le premier acte consiste à présenter l\u2019ancien nationalisme ethnique, représenté par exemple par Dumont (1993), pour ensuite conclure qu\u2019il n\u2019est plus approprié aujourd\u2019hui dans un Québec pluraliste.Le deuxième acte présente la position extrême : soit l\u2019anti-nationalisme des fédéralistes centralisateurs, et ici Pierre Elliot Trudeau est la cible commune, soit la version ultra-universaliste du nationalisme civique.Entre les deux extrêmes, la plupart des auteurs cherchent une troisième voie où il y aurait une place pour un nationalisme civique non vidé de tout son contenu culturel (ou ethnique) : c\u2019est là le troisième acte.Évidemment, il y a presque toujours un épilogue politique à la pièce, à savoir 124 le contexte politique le plus approprié pour réaliser le « bon » nationalisme : ces solutions vont du fédéralisme pur et dur à la souveraineté politique en passant par le statut particulier ou le fédéralisme asymétrique.» Premièrement, il me semble que les auteurs en question font fausse route en considérant que le nationalisme de Dumont forme la thèse, celui de Trudeau l\u2019antithèse et qu\u2019il suffit d\u2019effectuer une synthèse.À mon avis, le nationalisme culturel constitue l\u2019affirmation, le multiculturalisme sa négation et il nous faut donc procéder à la négation de la négation.Il faut certes tenir compte du pluralisme croissant, mais de là à renier une tradition plusieurs fois centenaire il y a un pas que je me refuse à franchir.Plutôt que de tenter de réinventer la roue en créant une troisième voie, il est préférable de poursuivre et d\u2019actualiser l\u2019œuvre de Fernand Dumont en faisant la promotion d\u2019une culture nationale ouverte et inclusive.Deuxièmement, en ce qui concerne l\u2019épilogue politique, qu\u2019il me suffise de mentionner que le choix du type de modèle identitaire conditionne le choix du statut politique pour le Québec, les adeptes du multiculturalisme étant généralement fédéralistes et les nationalistes majoritairement souverainistes.Enfin, je ne peux passer sous silence le dérapage de la fin du chapitre où on nous raconte que : « .l\u2019État-nation serait voué à disparaître au profit d\u2019un modèle multinational qui dissocierait l\u2019État et la nation et serait davantage capable de relever les défis du pluralisme croissant reliés à l\u2019immigration.Ce modèle serait d\u2019ailleurs davantage en congruence avec les travaux récents sur les perceptions identitaires des groupes minoritaires qui font écho à des conceptions plurielles et multiples de l\u2019identité et de la citoyenneté.» Ici aussi, il est inutile de s\u2019étendre, puisqu\u2019il est clair que l\u2019auteur a succombé à la tentation de reprendre une théorie à la mode, sans faire une 125 analyse scientifique de son contenu qui tienne compte de la réalité vécue par l\u2019immense majorité des humains, soit celle d\u2019une identité nationale singulière.Décidément, de l\u2019abolition du mariage à celle de l\u2019État-nation, il semble que le réel n\u2019ait aucune prise sur les auteurs de ce livre.Heureusement, le dernier chapitre portant sur la démolinguistique est une œuvre lucide de Marc Termote qui en vaut la peine.On y apprend que si le pourcentage de francophones a augmenté entre 1971 et 1986, il est en régression depuis approchant la barre des 80 %, soit le niveau de 1971.Cette baisse est attribuable à la chute de la fécondité chez les francophones, à l\u2019accroissement du nombre d\u2019immigrés allophones et à la fin de l\u2019instabilité politique qui favorisait le départ d\u2019anglophones.Par contre, l\u2019effet des transferts linguistiques serait marginal quoique favorable à l\u2019anglais.Certes, la diminution est lente mais elle n\u2019en demeure pas moins importante, surtout à Montréal où son rythme est beaucoup plus rapide.En effet, sur l\u2019île la part des francophones est passée de 61,2 % à 55,6 % entre 1971 et 1996.Si les statistiques du passé sont inquiétantes, les perspectives d\u2019avenir sont carrément alarmantes.Selon le scénario retenu par le professeur Termote, la population du Québec commencera à décroître dès 2021 et celle de ses régions, soit tout ce qui est situé en dehors du grand Montréal, dès 2016.Et ce, en supposant que le Québec atteigne ses objectifs en matière d\u2019immigration ce qui, comme nous l\u2019avons vu, n\u2019est pas toujours le cas.À ces prédictions s\u2019ajoute celle de la quasi-inéluctable minorisation des francophones à Montréal qui surviendra, elle aussi, en 2016.Donc, à partir de cette année fatidique, nous devrons choisir entre une Métropole où nous serons minoritaires et des régions qui se vident.Remarquez qu\u2019avec le dépeuplement des régions et ce que cela suppose au plan du dynamisme économique, nous 126 n\u2019aurons peut-être même pas le choix.À ce stade-ci, à douze ans de l\u2019échéance, nous pouvons déjà nous résigner et penser en termes de gestion de la décroissance.Mais une autre voie est possible : celle du ressaisissement collectif favorisant une série de réformes musclées comprenant notamment un renforcement de la législation linguistique, une augmentation du nombre d\u2019immigrants francophones ou francotropes, une massification de l\u2019aide à la création d\u2019emplois en régions et, bien sûr, l\u2019indépendance nationale.Malheureusement, plutôt que de nous convier à cette tâche titanesque, les directeurs de cet ouvrage se contentent de conclure en proposant une série de dichotomies simplistes du genre : décroissance ou élargissement des bases démographiques à une échelle mondiale, néolibéralisme ou émergence d\u2019organisations supranationales en faveur des droits et libertés, ouverture ou repli identitaire etc.On aura compris qu\u2019ils ont choisi la fuite en avant et le non-combat.Heureusement, les données contenues dans ce livre pourront être interprétées différemment par des patriotes québécois qui y verront une nouvelle gamme d\u2019arguments et une motivation supplémentaire pour poursuivre leur lutte séculaire mais plus que jamais nécessaire.Guillaume Rousseau JEAN FERGUSON L\u2019Algonquin.Gabriel Commandant.Biographie romancée d'un pionnier de l\u2019Abitibi, Septentrion, Sillery, 2003.En entreprenant de rédiger la biographie romancée de Gabriel Commandant Jean Ferguson faisait un pari audacieux.Son entreprise est à marquer d\u2019une pierre blanche 127 dans la très courte histoire de la littérature abitibienne.Elle n\u2019a pas beaucoup d\u2019équivalent non plus dans la littérature québécoise.L\u2019Algonquin marque un effort de rupture important.C\u2019est une œuvre qui tente de penser l\u2019impensé en faisant une place à un Amérindien dans le récit fondateur d\u2019une région où, aujourd\u2019hui encore, les Algonquins vivent en marge mais surtout en exil dans leur propre pays.Jean Ferguson a tenté de cerner le destin d\u2019un homme exceptionnel, le mot étant entendu aussi bien pour désigner le caractère atypique de son parcours que pour souligner l\u2019admiration qu\u2019il a inspirée à ses contemporains et qui, plusieurs décennies plus tard, subsiste manifestement chez tous ceux qui peuvent encore témoigner de lui et de ce qu\u2019il a fait.Refusant de souscrire à une certaine histoire régionale qui s\u2019intéresse aux grands et aux puissants, Ferguson veut témoigner du rôle de Commandant dans l\u2019histoire de l\u2019Abitibi en le situant dans la cohorte des obscurs et des modestes, des guides, des prospecteurs et autres aventuriers dont le travail aura été indispensable à la construction des empires financiers qui ont déporté la richesse et la prospérité dans les goussets des actionnaires lointains et étrangers, pour l\u2019immense majorité.Son personnage aura beau avoir évolué parmi les humbles, il n\u2019en est pas moins un être d\u2019exception, un authentique héros populaire, une figure inspirante.Ferguson nous l\u2019affirme bien davantage qu\u2019il ne le démontre cependant, mais sont travail reste néanmoins convainquant par les intuitions dont il fait preuve et par les évocations qu\u2019il fait lever dans un exposé qui reste, malgré cela - ou plutôt à cause de cela - assez laborieux.L\u2019auteur a beau s\u2019en défendre, il est manifestement subjugué par l\u2019anishnabe natif de la rivière Désert et qu\u2019il nous décrit comme le premier véritable habitant de Val d\u2019Or, son 128 fondateur en quelque sorte, étant donné le rôle qu\u2019il a joué dans la découverte des principales mines qui sont à l\u2019origine de la ville.« Il n\u2019était pas question d\u2019idéaliser le personnage mais plutôt de lui donner une consistance, l\u2019imaginaire suppléant aux manques et me laissant libre de récréer les périodes de la vie de Commandant qui n\u2019ont pas laissé de traces.» (p.16).L\u2019opération, il faut le reconnaître, n\u2019est pas réussie.Le projet de Ferguson reste, en effet, prisonnier d\u2019une espèce d\u2019entre-deux.Le travail monographique perce constamment sous le récit qui, par ailleurs, en reste continuellement entravé.L\u2019insistance de l\u2019auteur à coller les faits, à marquer la vraisemblance des événements pour mieux témoigner du parcours le condamne à faire primer l\u2019anecdote sur l\u2019intériorité, à faire une trop grande place au trivial là où l\u2019admirable devrait frôler l\u2019épopée.Gabriel Commandant apparaît néanmoins comme un être fascinant.C\u2019est un passeur entre des mondes, un homme qui refusé de vivre le destin de la réserve pour risquer sa liberté dans un univers où le grand capital asservissait les hommes d\u2019où qu\u2019ils vinssent.L\u2019Algonquin fier et libre est en effet, resté pris dans les rêts de la grande Histoire, celle qui jetait des centaines et bientôt des milliers d\u2019aventuriers à la recherche de l\u2019or et des métaux précieux.Sa connaissance intime du territoire que lui avait value une culture millénaire aura été le matériau de sa liberté de guide et de prospecteur pour fuir une vie de sédentarisation forcée dans les réserves se retournait en quelque sorte contre cette culture même dans la mesure où les succès de l\u2019exploration accroissaient les menaces sur le mode de vie algonquin.Cruel point d\u2019intersection de l\u2019histoire et de la biographie, le destin du prospecteur était tout 129 entier enfermé dans cette contradiction.Jean Ferguson nous le laisse entrevoir.On aurait aimé qu\u2019il s\u2019affranchisse davantage des faits pour donner plus libre cours à un récit qui aurait fait une meilleure place à l\u2019empathie qu\u2019il témoigne à Commandant, donné un écho plus tragique à la brutalité du choc des cultures.On le devine derrière les quelques allusions qui parsèment le texte, Ferguson avait la sensibilité requise pour lire ce que dessinait le parcours de cette vie, pour approcher les secrets de l\u2019intériorité de l\u2019Algonquin et les déchiffrer dans les contradictions de l\u2019Histoire.Il nous laisse néanmoins approcher un tant soit peu de la chaleur de son personnage dans la reconstitution de la trame de sa sociabilité.Gabriel Commandant circulait tout aussi aisément dans le monde cosmopolite des immigrants qui passent de l\u2019Ontario à l\u2019Abitibi à la recherche de la prospérité que dans celui des Canadiens français qui finiront par donner au pays son visage et son destin.L\u2019épisode de sa vie à Colombière, un petit village près de Val d\u2019or, maintenant rayé de la carte, est particulièrement intéressant.L\u2019on y découvre un univers de solidarité où l\u2019Algonquin n\u2019est pas le Sauvage mais bien un homme qui a un nom, des qualités, des amis, une histoire.C\u2019est en cela que la démarche de Ferguson est importante : on devine dans son récit quelques unes des voies dans lesquelles ont pu circuler les influences et l\u2019ouverture à l\u2019Autre.On en voit plus clairement les limites, par ailleurs, Commandant ayant vécu la deuxième moitié de sa vie dans une grande solitude, assumée et choisie, certes, mais marquant aussi les limites de ses choix.Commandant aura vécu libre mais à la marge des mondes entre lesquels il refusait de choisir.Le dernier chapitre, celui qui décrit l\u2019arrachement de Commandant à son 130 milieu abitibien, son retour à Maniwaki est le mieux réussi de l\u2019ouvrage.Est-ce un hasard, un homme vieilli, aveugle et diminué est ici salué dans ce qui aura été le dernier livre de Jean Ferguson, mort en 2003, dans des pages qui comptent sans doute parmi les plus belles que l\u2019écrivain de Val d\u2019Or aura écrites ?Un écrivain malade, se sachant condamné, a su ici rendre compte de la douleur de l\u2019arrachement.La littérature québécoise s\u2019est enrichie en ces pages.Étrange écho au personnage de Bill Wabo du récit de Claude Henri-Grignon, l\u2019Algonquin de Jean Ferguson pousse plus loin l\u2019exploration de la place et du lien amérindien dans l\u2019imaginaire québécois.Cela reste, malgré tout, un travail inachevé.Mais dont Ferguson a laissé entrevoir toute la fécondité.Le chercheur d\u2019or n\u2019a pas épuisé la quête.Robert Laplante PIERRE NOREAU Le droit en partage : le monde juridique face à la diversité ethnoculturelle, Les Éditions Thémis, Montréal, 2003, 270 p.Ce livre est le fruit d\u2019une vaste enquête socio-juridique portant sur les relations entre le droit québécois et la diversité ethnoculturelle.Plus précisément, les données qu\u2019il contient ont été recueillies via des sondages et des entrevues réalisés auprès de Québécois issus de l\u2019immigration et d\u2019acteurs du système judiciaire.À ce sujet, on peut d\u2019emblée déplorer que l\u2019enquête ait été limitée à la région de Montréal.En effet, il aurait suffit d\u2019un petit échantillon supplémentaire de répondants, provenant de l\u2019extérieur de la Métropole et étant immigrants ou en contact avec des immigrants, pour que cette enquête reflète 131 la réalité de l\u2019ensemble du Québec.Compte tenu que c\u2019est du droit québécois dont il est question, il s\u2019agit là d\u2019une lacune importante, voire d\u2019une manifestation de ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler le « montréalocentrisme ».Cela dit, cette œuvre a bien des mérites.Premièrement, on remarque l\u2019utilisation de l\u2019expression « diversité ethnoculturelle » plutôt que « diversité culturelle ».Ce choix m\u2019apparaît fort approprié considérant que la deuxième expression nous vient du droit international public et devrait être réservée à cette sphère.De même, l\u2019auteur parle habituellement de « Québécois issus de l\u2019immigration » et de « groupes ethnoculturels », alors que l\u2019expression consacrée est celle de « communautés culturelles ».Ici aussi, le choix est judicieux car, comme nous apprend cet ouvrage, 51 % des immigrants se disent éloignés de toute « communauté culturelle ».À la lumière de cette statistique, il est temps de repenser notre modèle d\u2019intégration encore trop pétri de la pensée multi-culturaliste.Heureusement, l\u2019auteur échappe à ce piège qui consiste à employer une phraséologie trudeauiste.Par contre, il n\u2019en fait pas autant en regard du pluralisme juridique, ce cheval de Troie des juristes antinationalistes.En effet, à mon grand étonnement Noreau mentionne ce concept dans son chapitre sur la mise en contexte de l\u2019analyse.Ce compterendu n\u2019étant pas l\u2019endroit pour faire la critique de cette idéologie, nous y reviendrons à une autre occasion.Toujours dans ce chapitre sur la mise en contexte de l\u2019analyse, on y dénombre les facteurs facilitant l\u2019intégration et ceux qui la limite.Parmi les premiers, on retrouve la langue qui est très appréciée par les immigrants francophones.Concernant les facteurs limitant l\u2019intégration, on mentionne.la langue ! Comme quoi il serait intéressant de hausser la proportion de francophones parmi les cohortes d\u2019immi- 132 grants reçus au Québec.Enfin, parmi les limitations, on y mentionne les difficultés liées à la reconnaissance des expériences de travail et des diplômes.À ce sujet, personnellement j\u2019estime qu\u2019il est scandaleux que beaucoup d\u2019immigrants hautement qualifiés soient ainsi exclus du marché du travail.Il faudra bien un jour qu\u2019un gouvernement soucieux de nos intérêts nationaux et du respect des droits de la personne mette fin à cette situation, quitte à entrer en conflit direct avec de nombreux corporatismes.Par ailleurs, le deuxième chapitre, intitulé « Des rapports diversifiés au droit », nous apprend que les Québécois issus de l\u2019immigration ont une perception généralement positive de l\u2019ordre et de l\u2019institution juridique.Par contre, ils sont critiques envers les acteurs du système, méconnaissent le droit et la justice et ont des rapports difficiles avec la culture administrative, plus particulièrement avec l\u2019excès de réglementation dans certains domaines.D\u2019ailleurs, ils sont plus attachés à leur vie privée et voient donc d'un mauvais œil certaines intrusions de l\u2019État, par exemple en ce qui à trait à la famille.Le témoignage d\u2019une immigrante algérienne est révélateur à ce propos : « .je trouve qu\u2019il y a des lois qui exagèrent quand même.Comme par exemple par rapport aux enfants.Vous les protégez trop, on n\u2019a pas le droit de leur crier après, ni de les frapper, fe ne vois pas comment ils peuvent connaître leurs limites.».Ceci dit, les immigrants ne forment pas un bloc monolithique.Il y a donc des nuances d\u2019un groupe ethnique à l\u2019autre, notamment.Mais, plus intéressantes encore sont les différences qui existent entre ceux qui sont proches de leur groupe ethnoculturel et ceux qui ne le sont pas.En effet, les premiers sont plus nombreux à faire d\u2019abord confiance à un juriste de leur groupe et à vouloir régler au sein de leur com- 133 munauté les différends les opposants à un de leur « semblable ».De plus, ils ont davantage confiance aux tribunaux et croient en plus grand nombre à l\u2019égalité de tous devant la loi.Par ailleurs, la section sur la discrimination nous apprend que ceux qui se considèrent victimes de ce phénomène sont plus enclins à envisager de quitter le Québec.Voilà un constat qui mérite réflexion, considérant les difficultés chroniques de notre société à retenir ses nouveaux arrivants.Cela dit, il existe aussi des différences marquées entre les réponses des immigrants de la première génération et celles de ceux de la deuxième génération, car en général les enfants d\u2019immigrants ont des opinions beaucoup plus semblables à celles des Québécois d\u2019origine.Si cet effet de l\u2019intégration ne nous surprend guère, il en va autrement en ce qui a trait aux résultats de la comparaison entre immigrants d'origine occidentale et immigrants d\u2019origine non occidentale.En effet, l\u2019enquête nous révèle que les changements de mentalité d'une génération à l\u2019autre sont plus marqués chez les non Occidentaux, à un tel point que ces derniers entretiennent des perceptions qui les rapprochent davantage des Québécois d\u2019origine et ce, dès la deuxième génération.L\u2019auteur voit là le résultat d\u2019un effet « de contraste », les enfants d\u2019immigrants non occidentaux étant contraints de choisir entre des valeurs opposées, alors que ceux d\u2019immigrants occidentaux peuvent conserver les valeurs de leurs parents somme toute peu différentes de celles de la société d\u2019accueil.Cette révélation m\u2019amène à constater deux choses.D\u2019une part, que l\u2019idée, assez répandue en Europe, selon laquelle certains types d\u2019immigrants seraient impossibles à intégrer car trop différents, est fausse.Et, d\u2019autre part, que l'hypothèse selon laquelle l\u2019immigration en provenance de pays semblables au nôtre serait préférable est discutable. 134 Le troisième chapitre qui porte sur la diversité du point de vue du système judiciaire mérite quelques brefs commentaires.Outre les anecdotes d'un juge, qui raconte que les Asiatiques sont polis et réservés alors que les « Latinos » sont volubiles et exubérants, on y retrouve des passages intéressants sur la diversité linguistique.Plus précisément, on y apprend qu\u2019il existe de nombreux problèmes liés à la fonction d\u2019interprète.En effet, dans certains cas les traductions sont approximatives, dans d\u2019autres il y a manipulation par l\u2019interprète et parfois, ce dernier est perçu comme faisant partie du système judiciaire, ce qui ne favorise pas nécessairement la collaboration des justiciables allophones.De plus, il y a des coûts associés aux services de traduction.|\u2019en conclus que l\u2019insuffisance de l\u2019offre en matière de cours de francisation, aggravée par les coupures du gouvernement Charest, n\u2019a pas fini de coûter cher à notre société, tant sur le plan pécuniaire que sur celui de la justice.Toujours dans le même chapitre, l\u2019auteur souligne la problématique de la faible présence de Québécois issus de l\u2019immigration dans la communauté juridique.Il affirme notamment que cela peut contribuer à la perception d\u2019un système élaboré par la majorité pour juger les minorités.Puis, il mentionne qu\u2019en plus d\u2019une plus grande représentation des groupes ethnoculturels parmi les acteurs du droit, une des solutions passerait par la formation, soit celle des intervenants en matière de diversité et des immigrants en matière de droit québécois, car ce dernier est un outil d\u2019intégration sociale.L\u2019auteur prend d\u2019ailleurs le soin d\u2019énumérer les domaines et les lois importantes pour les Québécois issus de l\u2019immigration.Malheureusement, il oublie de mentionner la Charte de la langue française.Enfin, il est question dans ce chapitre de l\u2019ajustement du droit en fonction de la diversité.On y apprend entre autres qu\u2019en général les nouveaux arrivants pensent que le droit doit s\u2019adapter à la diversité ethnocultu- 135 relie, mais que c'est prioritairement les immigrants qui doivent s\u2019adapter au droit.Par exemple, la plupart d\u2019entre eux sont contre le port du kirpan à l\u2019école.Par contre, les opinions concernant le port du voile sont plus partagées.Fait intéressant, au sujet de l\u2019adaptation du droit, dans l\u2019ensemble les opinions exprimées par les acteurs du système ne sont pas tellement différentes de celles des immigrants.Au surplus, comme le souligne très justement l\u2019auteur : « Une lecture longitudinale de tous les champs du droit substantif révèle une adaptation continue de la norme juridique aux changements sociaux ».Selon ce dernier, le vrai dilemme se trouverait ailleurs puisque, écrit-il : « La question est surtout de savoir dans quel forum - législatif, réglementaire, judiciaire - ces ajustements doivent être apportés.» Pour le bien de notre démocratie, espérons que ces adaptations seront élaborées au Parlement dans un esprit de collaboration, plutôt que par les tribunaux dans un esprit de confrontation où le « chacun contre tous » n\u2019est jamais bien loin.Enfin, le dernier chapitre est consacré aux recommandations pour l\u2019avenir.Outre celles déjà mentionnées, on y retrouve notamment celle d\u2019un plus large recours aux sciences humaines par les tribunaux dans les enquêtes concernant des immigrants et une attention plus poussée aux conditions particulières des nouveaux arrivants.À l\u2019heure des débats sur les signes religieux à l\u2019école et les tribunaux confessionnels, ce livre est certainement un outil utile à la compréhension des enjeux liés à la diversité ethnoculturelle dans une société bien encadrée par le droit étatique.Parce qu\u2019il donne la parole aux principaux intéressés et fournit des analyses pertinentes, il est une source de données fiables et permet d\u2019aller au-delà des lieux communs.Il faut donc, malgré les critiques mentionnées précédemment, 136 saluer le travail de l\u2019auteur et souhaiter que les débats se poursuivent en s\u2019inspirant du ton respectueux et de la rigueur de cet ouvrage.Guillaume Rousseau JACQUES DONZELOT AVEC CATHERINE MÉVEL ET ANNE WYVEKENS Faire société.La politique de la ville aux États-Unis et en France, Seuil, Paris, 2003, 366 p.Sous l\u2019angle des politiques urbaines et des transformations sociales, le livre de Donzelot et coll.explore deux modes de « faire du social » : l\u2019étasunien (un pouvoir à conquérir quand des gens veulent se faire mutuellement confiance) et le français (un devoir à accomplir quand les gens consentent à l\u2019institution à laquelle ils désirent se convertir).La lecture d\u2019un ouvrage qui compare des formes d\u2019exercice de la citoyenneté peut nourrir la réflexion à propos de la citoyenneté québécoise.Au fond, en l\u2019absence d\u2019une citoyenneté véritable, cet ouvrage peut fournir les éléments de base en vue d\u2019effectuer des recherches et développer une citoyenneté au Québec.L\u2019introduction du livre retrace la mise en oeuvre depuis le XIXe siècle jusqu\u2019à maintenant de « barrières » constitutives de la société bourgeoise en Occident : celles qui protègent les quartiers bourgeois du reste de la ville, celles qui séparent moralement ceux qui travaillent de ceux qui sont dangereux, celles qui placent les institutions du pouvoir à l\u2019abri des pressions populaires.À travers l'analyse de ce qui contribue à l\u2019installation de telles « barrières » politiques, les auteurs nous introduisent à deux questions réflexives qui traversent 137 le livre.La « question sociale » touche aux tensions entre une minorité aisée et une majorité qui l\u2019est beaucoup moins et aspire à une reconstruction politique qui la favorise.La « question ethnique » porte sur l\u2019immigration et, plus particulièrement, la place donnée aux nouveaux venus dans les sociétés.En ne perdant pas de vue les clivages susceptibles de surgir dans la société et la fragmenter (parfois jusqu\u2019au point de rupture), la question « comment faire société ?» permet aux auteurs de confronter l\u2019action publique dans la perspective de surmonter les fractures sociales.La première partie propose de considérer une réponse aux problèmes de dégradation urbaine et de mixité sociale (à savoir l\u2019influx de l\u2019immigration et la ségrégation plus ou moins ouverte) dans la ville.Deux grandes options se dégagent des modèles étudiés.La première est l\u2019action publique « sur les lieux et les ressources qui y sont disponibles ».La deuxième est l\u2019action politique « sur la population de façon à la mobiliser et à la rendre mobile ».L\u2019État fédéral américain ayant entrepris de financer des opérations locales de rénovation urbaine durant les années soixante délaisse ce moyen parce qu\u2019il requiert trop d\u2019investissements dans une sphère où il n\u2019a pas de contrôle et qu\u2019il redoute d\u2019alimenter des aspirations sécessionnistes.Il met donc ensuite de l\u2019avant une politique de l'affirmative action incluant des programmes de déségrégation en vue de faciliter la mobilité des personnes.Ce ne sont plus les pouvoirs publics mais les personnes qui doivent prendre charge de leur milieu quand celui-ci se détériore.Le gouvernement français suit le chemin inverse.Après avoir favorisé le développement des capacités tant individuelles que collectives (les dynamiques de quartier qui résultent parfois en émeutes), le gouvernement fait le choix de « refaire la ville sur place » et mettre de l\u2019avant une politique volontaire de mixité. 138 Au centre de ces deux options et des modèles stratégiques qui en découlent, on trouve un élément singulier : « le lieu de manifestation de l\u2019unité de la société ».L\u2019orientation suivie par les stratégies gouvernementales à propos d\u2019un tel lieu (ici la Ville) diffère en ce sens que le modèle étasunien favorise le franchissement des « barrières » qui opposent les personnes habitant le lieu alors que le modèle français travaille sur les territoires qui ne favorisent pas un principe d\u2019homogénéité sociale.Une telle différence entre les modèles renvoie directement à ce qui s\u2019oppose au premier chef dans chacune de ces sociétés et ce qui freine la recomposition sociale.En d\u2019autres mots, c\u2019est le mode de formation de la nation politique qui permet le mieux d\u2019expliquer le principe qui sous-tend chacun des modèles.Les États-Unis ont été formés par des immigrants aspirant à un régime de liberté à distance de l\u2019autorité : une logique de fuite en avant au cours de laquelle les aspiration fusionnent.L\u2019amalgame des personnes se prête alors à l\u2019auto-organisation.Quant à la France, son modèle d\u2019intégration s\u2019élabore sous l\u2019Ancien Régime et perdure au-delà de la Révolution : il fonctionne plutôt par l\u2019usure des différences sur le territoire où la souveraineté est détenue par un gouvernement fort qui cherche à prévenir les décrochages de zones périphériques.La deuxième partie du livre plonge le lecteur au centre de la participation.Les auteurs nous y apprennent que l\u2019action française n\u2019assigne aucun rôle politique au communautaire (qui est relégué à la sphère publique) alors que la stratégie étasunienne fait de la nation une sorte de « communauté des communautés ».En France, donc, une conception républicaine de la citoyenneté favorise le passage à l\u2019espace public sur la base d\u2019une « relation disjonctive » dont la raison est d\u2019éteindre les sources communautaires initiales.Pour ce faire, une politique sociale de l\u2019égalité vise à ne lais- 139 ser personne à l\u2019abandon, sans droits et replié sur sa seule « ethnicité ».Aux États-Unis, par contre, une conception communautaire de la vie sociale soutient une « relation conjonctive » où la citoyenneté s\u2019appuie sur les appartenances originelles.La promotion de la vie communautaire sera donc au centre de la politique étasunienne.L\u2019exercice de la citoyenneté est donc directement lié à la vie associative et les politiques incitatives des deux gouvernements encouragent cette vitalité mais selon des modalités qui different notamment quant aux rapports entre l\u2019État et la société.En France, la participation relève d\u2019un devoir (une « injonction d\u2019en haut » qui encourage la participation en faisant valoir une philosophie re-distributive) alors qu\u2019aux États-Unis elle relève d\u2019un pouvoir (une « pression d\u2019en bas » qui engendre l\u2019augmentation des chances de l\u2019individu et des bénéfices de la communauté).Cette différence prend une couleur particulière, notamment sur le plan de l\u2019éducation et du développement local.Aux États-Unis, le choix de la bonne école est au centre des préoccupations des parents alors qu\u2019en France c\u2019est l\u2019amélioration de la qualité de l\u2019école de leur enfant qui prend le pas.Quant au développement urbain, les auteurs s\u2019attachent à montrer le rôle assigné aux participants dans chacune des structures d\u2019action.Les community development corporations sont des entreprises privées à but non lucratif administrées et opérées par les habitants qui agissent directement sur les questions urbaines qui les touchent.C\u2019est l\u2019émancipation des gens, une latitude dont ils peuvent se saisir, qui est visée.Le développement social urbain est plutôt l\u2019objet d\u2019équipes qui œuvrent sous l\u2019autorité de l\u2019État et des pouvoirs locaux.En France, il s\u2019agit plutôt « de la construction d\u2019un pouvoir spécifique sur eux » tout autant que de la participation à une amélioration dont l\u2019État prend l\u2019initiative. 140 La troisième partie du livre aborde la dimension des contrôles sociaux ou de la solidarité, selon l\u2019angle depuis lequel on pose le problème de la politique locale de la sécurité.Les auteurs dégagent des études sociales consultées que les deux modèles visent la prévention contre le crime.Mais, alors qu\u2019aux États-Unis la solidarité est un combat en ce sens que la communauté cherche à élever des barrières contre les contrevenants, en France elle est plutôt affaire d\u2019État et on cherche à empêcher l\u2019émergence du crime.Aux États-Unis, la communauté et la police travaillent ensemble, le présupposé étant que la dégradation du quartier découle de la négligence des gens.Or, ici la répression apparaîtrait comme une pratique de contrôle social.En France, on n\u2019incrimine pas les gens qui abandonnent un quartier dégradé, c\u2019est plutôt l\u2019abandon où se trouvent les gens qui est mis en lumière et l\u2019État est interpellé pour intervenir.La police est ici un dernier recours quand les autres institutions ont échoué.L\u2019éducation est ici une voie privilégiée en vue de restaurer le lien social.Le lieu de l\u2019unité sociale, le rôle des participants dans les structures et l\u2019institution collective des normes sont donc placés au centre de ce livre dont le propos est de rendre compte de deux politiques, deux formes d\u2019exercice de la citoyenneté et de vie associative.La méthode comparative est ici utile pour sortir le lecteur d\u2019évidences auxquelles certaines notions donnent lieu.En conclusion, les auteurs effectuent un retour sur l\u2019ensemble et poussent leur réflexion tant à propos de la citoyenneté que de la vie associative qui la sous-tend.Si aux États-Unis la citoyenneté est une dynamique de construction sociale à partir de la communauté, en France elle est plutôt installée comme un idéal à atteindre qui s\u2019oppose i4i aux communautés de base.Le community building (une mise en chantier du collectif) est un mode d\u2019initiation à la citoyenneté : un pouvoir minimal est présupposé sur lequel s\u2019appuient la mise en mouvement, la construction de la confiance réciproque et la mise en œuvre des réalisations.Dans cette option, la dimension civique de la communauté vise la promotion d\u2019individus qui se font confiance plutôt que l\u2019appartenance ethnique en tant que telle.La mixité sociale n'est donc pas visée : elle ne serait que le produit dérivé et occasionnel d\u2019une démarche de mobilité ascendante.D\u2019ailleurs, dans cette option, le choix de l\u2019école des enfants par les parents permet d\u2019éviter la mixité.La citoyenneté à la française, quant à elle, se fabrique plutôt par l\u2019éducation ou la formation d\u2019un « sujet de raison ».Elle exige un déplacement qui tend à éliminer les particularités et les sensibilités au profit d\u2019une figure « élevée » à laquelle tous sont formés.La participation des gens est interpellée (par l\u2019État) plutôt que suscitée par eux-mêmes (les gens) : elle ressemble à un travail dirigé où la mixité consiste à « contrer la tendance à l\u2019entre-soi des classes et des ethnies ».Les auteurs terminent le livre en faisant ressortir que la force et les limites de ces deux modèles de vie associative sont issues du mode de formation de la nation politique et de sa transformation par l\u2019industrialisation.C\u2019est en rapprochant les formes d\u2019exercice de la citoyenneté de l\u2019histoire de la nation politique qu\u2019on aperçoit les éléments de base qui contribuent à opposer et comparer ces modèles.En France, le « contrat » consiste à consentir à la force de l\u2019État (sa souveraineté), les citoyens renonçant alors à produire une force ou à susciter des conflits.Une telle perspective ressort quand on met en lumière (comme l\u2019a fait Tocqueville) la continuité de certaines institutions d\u2019Ancien régime au-delà de la Révolution dont la visée a été de faire des égaux.Aux 142 États-Unis, les membres de la société civile ont plutôt souhaité mettre fin à un tel pacte (symbolisé par le roi) pour instituer un « contrat » d\u2019alliance entre les personnes.Dès leur arrivée en Amérique, la confiance mutuelle constitue pour eux une fondation que la Révolution va en quelque sorte sanctionner.Or, l\u2019industrialisation met à mal ces modèles en introduisant un mode d\u2019organisation sociale hiérarchisée qui individualise les travailleurs.Dans le contexte industriel, les solidarités dépendaient de plus en plus du modèle étatique (français) pour se reconstituer.Si la réorganisation industrielle met actuellement en place une forme d\u2019organisation du travail en réseau qui déplace l\u2019ancienne forme pyramidale, il faudra alors se questionner à propos du meilleur modèle social à mettre en œuvre.Au-delà de cette lecture, je demeure perplexe.Pas de citoyenneté sans des dynamiques sociales propres qui touchent le développement économique et relèvent de la façon dont les gens se prennent en charge.Pas de citoyenneté sans un État qui se positionne en interpellant ou en invitant les gens, en structurant ou en déstructurant des antécédents sociaux.Pas de citoyenneté non plus sans des institutions politiques propres qui reflètent une façon d\u2019entrer en relation et de se tenir ensemble qu\u2019on peut repérer dans l\u2019histoire.Enfin, pas de citoyenneté sans une extériorisation du soi qui aille dans le sens d\u2019une vie associative, d\u2019un développement social égalitaire par le bas.En définitive, une citoyenneté s\u2019institue de l\u2019intérieur d\u2019une société, ce qui permet de questionner toute démarche coloniale qui cherche à l\u2019imposer.André Campeau M3 LIVRES REÇUS Jean-Guy Allard Le dossier Robert Ménard, Pourquoi Reporters sans frontières s\u2019acharne sur Cuba, Lanctôt éditeur, 119 p.Damien-Claude Bélanger, Sophie Coupai et Michel Ducharme Les idées en mouvement : perspectives en histoire intellectuelle et culturelle du Canada, Presses de l\u2019Université Laval, 2004, 282 p.Michel Cormier Louis Robichaud, La révolution acadienne, Leméac, collection Présent, 2004, 325 p.Fernand Couturier Un Peuple et sa Langue, Essai de philosophie et de l\u2019histoire pour l\u2019avenir du Québec, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004, manuscritdepot.com, 393 p.Léo-Paul Lauzon Contes et comptes du Prof Lauzon II, comment décoder le discours des affairistes et de leurs porte-queue sans se fatiguer, Lantôt éditeur, 2004, 424 p. 144 Michel Leblond Si Trois-Pistoles m\u2019était conté et autres fariboles, Éditions Trois-Pistoles, 2004.Frère Marie-Victorin Mon miroir, Journaux intimes 1903-1920, Fides, 2004, 816 p.Martin Pouliot Open house, Éditions Trois-Pistoles, 2004, 72 p.Rodrigue Tremblay Le nouvel empire américain, causes et conséquences pour les États-Unis et pour le monde, l\u2019Harmattan, 2204, 316 p. La Société Saint-Jean-Baptiste du Centre-du-Québec 44g rue Notre-Dame, Drummondville (8ig) 4y8-2pg ou 1 800 g4j-2jig Organisme d\u2019entraide et de fierté québécoise ! Plus de 31 000 membres au Centre-du-Québec Le réseau de la fierté québécoise Mouvement national des Québécoises et Québécois 2207, rue Fullum, Montréal (Québec) H2K 3P1 Tél.: (514) 527-9891 Télécopieur : (514) 527-9460 Courriel : mnq@mnq.qc.ca Site internet : mnq.qc.ca Souveraineté du Québec Langue française Tête nationale Assurance vie F Société y' Saint-Jean-Baptiste deh MAURICIE «9«m9.*sJb««ur&cA
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