L'action nationale, 1 novembre 2005, Novembre - Décembre
[" NATIONALE Volume XCV numéros 9 et 10 NOVEMBRE/DÉCEMBRE 2005 Éditorial Un mandat de transition -Robert Laplante\t2 Articles Le plancher des vaches -Pierre Vadeboncoeur\t14 La royauté perdue du legs : de Pour la suite du monde à Horloge biologique -Carl Bergeron\t18 Michaëlle Jean et le poste de gouverneur général -Louis CiH\t36 Actualité et éloquence de témoignages d\u2019hier sur les Canadiens-Français -Jean-Marc Léger\t39 La montée récente de l\u2019option souverainiste dans l'opinion publique -Michel Roche\t42 Dénationalisation manifeste -Robert Laplante\t47 Judiciarisation des identités, multiculturalisme et échec de la gauche (2e partie) -Guillaume Rousseau\t55 La Cour suprême du Canada et le droit à l\u2019école publique anglaise au Québec -Henri Brun Le prophétisme de George Grant -Caston Laurion Remarque sur la disparition des intellectuels -Alexis Lapointe 75 88 110 Dossier Gomery : l\u2019aide-mémoire Kommandites et {Corruption {Canadienne (1ère partie) -Édouard Cloutier\t124 Lire les essais Livres reçus Index des auteurs 2005 Index des annonceurs Lire Y~V5- V Éric Laplante Point de fuite 2001 Acrylique/toile 121cm x 91cm collection de lArtothèque L'A sites 1215, rue de la Visitation, bureau 101, Montréal (Québec) H2L 3B5 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 revue @action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure d\u2019histoire ; Richard Gervais, philosophe', Lise Lebrun, animatrice communautaire; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales -, Pierre Noreau, Centre de recherche en Droit public, Université de Montréal ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue, Université Laval; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti; Alain Laramée, professeur, TÉLUQ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc-Urbain Proulx, économiste, UQÀC ; Pierre-Paul Proulx, économiste.Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain; Jean-Claude Tardif, conseiller syndical.Prix André-Laurendeau, Membres du jury : Luc Bouvier, professeur de littérature ; Lucia Ferretti; Daniel Thomas, professeur, UQAT.Prix Richard-Arès, Membres du jury : Andrée Lajoie ; Simon Langlois ; Michel Seymour.Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock-Côté. 2 ÉDITORIAL Robert Laplante UN MANDAT DE TRANSITION Avec près de 54 % des suffrages le nouveau chef du Parti québécois a remporté une victoire qui lui confère pleine légitimité.Son mandat, néanmoins, reste un mandat de transition.Le PQ nouveau n\u2019est pas sorti de cette course.Le travail reste à faire pour qu\u2019il se place à la hauteur des exigences de la conjoncture historique.Un référendum le plus tôt possible dans le mandat ?Un argumentaire qui repose davantage sur les exigences des relations internationales ?Une démarche qui laisse encore bien du flou quant au sens du prochain mandat électoral.Rien n\u2019est vraiment novateur dans ce qui sera désormais porté par une figure nouvelle à la barre.Le PQ reste prisonnier de ses vieux démons.Le plus tôt possible ?Et en attendant on gouverne avec les moyens que le Canada nous laisse ?Des moyens qu\u2019on dénonce comme insuffisants tout en répétant que l\u2019indigence ne nous empêchera pas d\u2019agir avec confiance et conviction pour se rapprocher de la date fatidique ?Une campagne électorale pour promettre une campagne référendaire après quatre mandats ?Les incantations sur le projet de pays peaufiné jusqu\u2019à la plus extrême minutie mais rien d\u2019énergique sur le Canada réel, pas de changement de posture ni même de position ?Cela fait des années que ça dure.Cela a fait paraître encore 3 bien plus longue cette course déjà longue.Et bien minces les acquis stratégiques et politiques de l\u2019exercice.Le PQ, en effet, n\u2019a pas réussi avec cette course à combler les lacunes qui avaient fait de la Saison des idées, un exercice si décevant.L\u2019opération, on le voit plus clairement maintenant, avait d\u2019abord été occupationnelle.Menée dans un parti anémié, dévitalisé - il comptait alors à peine une cinquantaine de milliers de membres - l\u2019exercice de rajeunissement du programme et de révision en profondeur de la démarche politique est resté prisonnier d\u2019un cadre et d\u2019une culture politiques dominés par l\u2019incapacité de situer le combat pour l\u2019indépendance dans le Canada tel qu\u2019il est.Une incapacité qui induit la minimisation systématique des obstacles qu\u2019Ottawa a semé devant nous.Alors que le Québec subit la plus féroce, la plus implacable offensive depuis l\u2019Acte d\u2019Union, cette course n\u2019a pas permis de prendre la mesure du péril, encore moins de se mettre d\u2019accord sur l\u2019étendue des dégâts subis depuis 1995 et sur les moyens de contrer la politique d\u2019Ottawa.Une politique, c\u2019est-à-dire, des intentions, des objectifs et des moyens ordonnés rigoureusement en vue de briser la cohésion nationale par un effort constant et systématique de déstabilisation.C-20, asphyxie fiscale, mépris arrogant des juridictions, piétinement de la démocratie québécoise, c\u2019est une politique qui s\u2019accorde mal avec la démarche réitérée lors de cette course en pleine « actualité Gomery », en pleine manoeuvre de racolage budgétaire orchestrée par un Goodale absolument décidé à piétiner toutes les compétences québécoises pour se rendre là où Ottawa veut aller.En se soudant au programme et en se réfugiant derrière des incantations sur « le travail formidable des membres », les principaux concurrents de la course ont contribué à ver- 4 rouiller la réflexion.La rhétorique a pris le relais et elle a largement dominé.En partant, Bernard Landry avait placé son parti dans une situation extrêmement difficile.Le programme adopté, la charrue se trouvait là où elle ne devait pas être et cela condamnait les candidats à labourer les limbes.Et cela conférait une importance démesurée aux questions d\u2019image et de personnalité, transformant cette campagne en pure bataille d\u2019organisation.Malgré les coquericos de circonstance, il n\u2019est pas du tout certain que cette course ait redonné au PQ le tonus qui lui faisait défaut lors de la Saison des idées.II s\u2019est vendu beaucoup de cartes de membres, c\u2019est vrai.Mais le total reste en-deça des niveaux historiques de grande mobilisation.Les nouvelles recrues deviendront-elles des militants ?Les circonstances le feront voir.Il serait dangereusement naïf de penser que le rejet du gouvernement Charest suffira à donner une victoire électorale permettant de reprendre sereinement la voie référendaire.Ottawa est décidé à tout mettre en œuvre pour battre et abattre le PQ et il est clair que c'est de là que se planifieront les opérations les plus névralgiques.Les deux prochaines années vont nous en faire voir de toutes les couleurs.Ottawa ne veut pas du PQ au pouvoir, pas même d\u2019un PQ velléitaire.Il ne négligera rien pour parvenir à manipuler l\u2019opinion, pour renforcer la tentation déjà vive chez une partie de l\u2019élite d\u2019affaires de se mobiliser derrière une autre hypothétique voie de compromis.Une voie qui permettrait de continuer de refuser de voir que la polarisation est consommée, qu il n\u2019y a plus moyen de moyenner.On la devine en train de s\u2019esquisser, cette voie, derrière les arguties sur le péril démographique - le coup des pensions de vieillesse revampe pour nous dire que cette fois nous avons besoin du Canada pour prendre soin des grabataires.Le PQ n\u2019évoluera pas dans un 5 paysage électoral bucolique.Ce qui se dessine sur sa gauche ne fera que compliquer sa réponse à ce qui se trame sur sa droite au nom du réalisme marchand et canadien.Le parti est sorti de la Saison des idées et de cette course plus persuadé que jamais que la lutte pour l\u2019indépendance est une affaire interne au Québec, une affaire d\u2019argumentation et de travail sur l\u2019évolution des mentalités.Le programme de juin 2005 reste tout entier orienté sur la séparation du travail interne (à faire sur la société québécoise) et de la discussion avec le Canada, posant que l\u2019on puisse penser le premier comme un moment séparé et séparable du second.C\u2019est l\u2019essentiel du paradigme étapiste.C\u2019est une pensée qui procède d\u2019une peur panique du conflit (la chicane crée du bruit qui complique l\u2019évolution des mentalités) ; mais surtout, c\u2019est une pensée qui s\u2019inscrit en continuité parfaite avec le type de domination qui s'exerce sur le Québec.C\u2019est une pensée politique qui accepte de garder séparé ce que le Canada divise.La réalité de notre situation nationale tient pourtant tout entière dans cette séparation.La domination Canadian s'exerce dans l\u2019espace qui subsiste entre la négation institutionnelle et la réalité sociologique.C\u2019est dans cet espace que la question nationale rabougrit au point de devenir un question de statut constitutionnel.C\u2019est dans cet espace que les pseudo-pragmatiques peuvent toujours prétendre que le Québec peut néanmoins continuer d\u2019avancer en dépit de son statut.C\u2019est cette séparation qui produit des leaders velléitaires et le bon-ententisme, chez tous les nationalistes mous, au PQ et ailleurs.C\u2019est dans cette séparation que se pense la gestion provinciale et la gouvernance pré-réferen-daire. 6 La vérité, c\u2019est que la négation institutionnelle et le façonnement de la réalité sociologique procèdent d\u2019un seul et même moment politique.La société québécoise va continuer d\u2019évoluer, même à l\u2019intérieur du Canada.Elle y a même fait des progrès remarquables.Mais ils se sont faits dans un cadre dépendant, selon une logique de l\u2019hétéronomie où une majorité qui nous nie nous impose des façons de faire et de penser en nous enfermant dans des choix qui sont définis non pas seulement sans nous mais contre nous.Dans ce Canada, rien de ce que nous avons n\u2019est pérenne, surtout pas ce que nous avons gagné de haute lutte.Les progrès de la société québécoise, enserré dans l\u2019étau fédéral, ne sont reconnus et tolérés que dans la mesure où ils servent à mieux nier le Québec, à mieux oblitérer sa réalité nationale.C\u2019est ce qu\u2019il y a plus pervers dans cet écart entre le droit et le pays réel, il produit une espèce de trompe l\u2019œil où se dressent des murs au bout des avenues où nous pensons nous engager à notre pas.Le droit et le fait sont pourtant indissociables dans le combat national.Ceux-là qui sacrifient à la rectitude politique en tentant de se donner bonne bouche à répéter comme une incantation que le Québec va faire son indépendance pour lui-même parce qu\u2019il n\u2019est contre personne se paient de mots.Il se trouve que l\u2019État Canadian se dresse contre le Québec, contre le projet d\u2019indépendance et qu\u2019il ne recule devant rien pour en ruiner la possibilité.Il se trouve qu\u2019Ottawa, de son côté, pense toujours son action en unissant le droit et le fait, le droit qui nous nie et le fait dont il se sert pour enrober la négation.Sheila Copps a multiplié les exemples de cela avec ses programmes à Patrimoine Canada ; les chaires du Canada, les fondations procèdent de la même logique au service du nation building.Ceux-la qui s\u2019imaginent que poser l\u2019existence du conflit nous déporte 7 vers l\u2019intolérance pensent combattre des démons qu\u2019on nous invente.Ils s\u2019imaginent combattre le ressentiment alors qu\u2019ils entretiennent l\u2019amnésie.Faire l\u2019indépendance correctement, cela voudra toujours dire la faire en se posant dans toute la droiture de sa force pleinement assumée.Il n\u2019y aura pas d\u2019indépendance sans une politique du conflit ouvert avec Ottawa pour la simple et bonne raison qu\u2019Ottawa la réfute et nous en nie même le droit.En refusant de nommer les choses et surtout en refusant de les situer dans le bon registre, les péquistes se font les instruments d\u2019une politique qui consiste à mener l\u2019offensive en niant le conflit inhérent au choc de deux nations et en engluant dans le registre administratif ou politicien ce qui relève de l\u2019agression constitutionnelle menée contre la nation.Le déséquilibre fiscal n\u2019est pas un « effet de système », c\u2019est une politique.C-20 n\u2019est pas une reconnaissance de l\u2019obligation pour Ottawa de négocier, c\u2019est la confiscation de la démocratie québécoise.Il faut dès aujourd\u2019hui quitter le terrain de l\u2019opposition provinciale.Il ne sert à rien de faire le procès du gouvernement Charest sans le situer là où il se trouve vraiment.Ce gouvernement ne gouverne pas en fonction des nécessités internes à la société québécoise.Il intériorise la défaite qu\u2019il a déjà concédée par son attachement inconditionnel au Canada.Il nous canadianise de force en nous contraignant à nous adapter à une indigence téléguidée.Tel est désormais le seul rôle possible du gouvernement de la province de Québec.Et ce sera le rôle d\u2019un gouvernement péquiste s\u2019il ne parvient pas à s\u2019emparer de la conjoncture.Il peut encore le faire, à condition d\u2019unir ce qu\u2019Ottawa veut que le Québec garde séparé, la gouverne et le débat sur la souveraineté.Pour sortir de l\u2019étau stratégique dans lequel cela l\u2019enferme, un étau 8 qu\u2019Ottawa va tout faire pour resserrer, il lui faudra une pensée forte de la nation - une doctrine de l\u2019émancipation nationale, pourrait-on dire dans un autre langage - qui lui permettrait de mobiliser sur une lecture conforme à la réalité de la domination.Le Québec est à jamais minorisé et cela fait camper notre peuple sur le bord d\u2019un péril existentiel sans précédent.L\u2019actuel programme ne pense pas dans, ni même devant ce fait brutal.Cela reste à faire pour se présenter devant le peuple avec le projet de faire l\u2019indépendance.Cela seul permettra de casser la rhétorique de propagande qui fait écran, elle rendrait possible une définition de la situation apte à contrer la manipulation de l\u2019opinion dans un univers médiatique où la concentration de la propriété sert bien le militantisme ouvert des propriétaires.Elle permettrait de déconstruire au quotidien non pas seulement le discours mais les pratiques de négation et de déstabilisation orchestrées par Ottawa.La nécessité de rompre n\u2019en paraîtra que plus urgente.Il faut en finir avec la pensée annexée et se donner une pensée nationale qui refuse de dissocier le présent et l\u2019avenir, la parole et les actes.Il faut penser souverainement la nécessité d\u2019en finir avec la vie agonique.Et cela imposera d\u2019agir en conséquence.Une telle posture politique permettrait de réunir les militants souverainistes et les citoyens dans un programme d\u2019action où l\u2019avenir prendrait forme non pas dans le virtuel projet de pays mais le combat du présent pour redevenir maître de nos finalités.Une pensée forte de la nation est la seule pensée politique féconde puisqu\u2019elle nous redonne le contrôle sur la définition des termes même de notre réalité, des paramètres de notre combat.Sans s\u2019arracher à la logique Canadian, sans ressaisissement de son projet dans une poli- 9 tique visant à casser les contraintes et à forcer le jeu, le Parti québécois s\u2019expose à la plus grave des dérives, celle qui finit par séparer le possible de l\u2019action.Un idéal dont on ne réussit pas à amorcer la mise en œuvre en répondant aux urgences du présent finit par se dessécher.Le passage à l\u2019acte trop souvent reporté induit l\u2019intériorisation des contraintes et fait basculer dans l\u2019univers du fantasme les aspirations indéfiniment différées.On peut évoquer toutes les priorités à mettre en œuvre le lendemain d\u2019un oui, ce sont les gestes posés aujourd\u2019hui qui traduisent le véritable engagement, la valeur qu\u2019on leur accorde s\u2019établissant à la hauteur du risque qu\u2019on accepte d\u2019encourir pour les réaliser.Il en va ainsi pour tous les objets de la gouverne, de l\u2019éducation à l\u2019environnement, de la culture à la démographie.Le PQ se trouve devant une tâche terriblement exigeante.Ou bien il se défile ou bien il entreprend de faire ce qu\u2019il faut pour sortir du carcan.L\u2019idée d\u2019indépendance est plus forte que jamais.Notre peuple ne demande pas mieux que de se mettre en marche pour réaliser les grands gestes de dépassement.Dans l\u2019état actuel des choses, les risques sont grands que l\u2019écart ne se creuse entre le Parti et ces dispositions qu\u2019inspirent à notre peuple une situation déprimante et une conjoncture angoissante.On ne brandit pas impunément l\u2019idéal de la souveraineté.Et c\u2019est le devoir de tous d\u2019être exigeant à l\u2019égard de ceux-là qui aspirent à s\u2019en faire les opérateurs.Le rêve du pays ne doit pas devenir un rêve compensatoire.Le Québec subit les assauts les plus graves de son histoire et il en va de sa survie en tant que nation.En quelques années à peine, son formidable potentiel peut être dilapidé, non pas anéanti mais inféodé et retourné contre lui-même par un régime déterminé à compléter, sur sa négation même, sa TO modernisation unitaire.C\u2019est devant cette menace que se pose désormais le Parti québécois, qu\u2019il le reconnaisse ou pas, qu\u2019il vacille ou non devant ce que cela exige de lui.Ou bien il réussira à se penser dans l\u2019audace de l\u2019affranchissement ou bien il se perdra dans l\u2019évocation d\u2019une souveraineté comme idéal évanescent, comme projet souhaitable mais pas nécessairement vital.Le plus tôt possible ?C\u2019est encore une fois s\u2019en remettre aux circonstances.André Boisclair et le PQ ont du pain sur la planche pour éviter que ce parti ne devienne une espèce d\u2019Union nationale post-moderne.Un parti où 1 option serait agitée comme un hochet électoral qu\u2019on agite pour couvrir le bruit des gestes de démission, les murmures de résignation.Avant le prochain rendez-vous électoral, il y a un rendez-vous avec l\u2019audace de la pensée.Il n y aura pas moyen de l\u2019éviter.On ne fait pas l\u2019unité sur le vide et le virtuel.On ne mobilise pas en marchant au pas de l\u2019adversaire.Ce parti joue sa pertinence historique. CURIEUX UN JOUR.CURIEUX TOUS LES JOURS.-«- ABONNEZ-VOUS 1r I Ml >tH ?On n\u2019est jamais trop curieux ? Mettez vos valeurs en action Réalisez vos projets en gérant vos besoins financiers de manière socialement responsable tout en participant à un développement solidaire du Québec.Au service de milliers de Québécoises et Québécois des réseaux coopératif, communautaire, culturel et syndical depuis plus de 30 ans Desjardins Caisse d'économie solidaire www.cecosol.com Partout au Québec (numéros sans frais) : Québec 1 877 647-1527 / Montréal 1 877 598-2122 / Joliette 1 866 753-7055 ARTICLES \t \t \t IfiliBI\t pagpiMM\t ifiriSiiB\t \t HBB\t ||||B|\t mW\t jjg\t |H\t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t Pierre Vadeboncoeur LE PLANCHER DES VACHES Ce qui maintenant domine la guerre en Palestine aussi bien qu\u2019en Irak et en Afghanistan, ce sont les représailles : terrorisme et guérilla d\u2019un côté, et, de l\u2019autre, dévastations perpétrées par les armées.En Irak et en Afghanistan, les nouveaux gouvernements, créations de l\u2019envahisseur, sont installés par lui pour consacrer la défaite du pays et normaliser la conquête impérialiste.Dans le cas palestinien, le gouvernement est la forme que prend l\u2019échec de la résistance après plusieurs années d\u2019intifada.Ce gouvernement n\u2019est que la suite des choses et, à la merci d\u2019Israël, il est en place, au fond, pour signer la défaite et donner la victoire à l\u2019ennemi.Il n\u2019y a d\u2019ailleurs peut-être pas d\u2019alternative.En Palestine, l\u2019armée israélienne, par représailles et aussi par volonté d\u2019expansion ultérieure des colonies, pilonne par exemple Gaza sitôt après l\u2019avoir évacuée et pour s\u2019en prendre aux « insurgés » en écrasant le voisinage.En Irak et en Afghanistan, les armées pratiquent contre les « insurgés » des offensives de guerre.Les SS allemands, eux, prenaient des otages, les exécutaient, et ils lançaient des opérations contre les maquis.Ce n\u2019était guère différent des raids américains et israéliens d\u2019avions et de chars sur des populations urbaines, effectués dans le but de tuer au hasard, dans 15 le nombre, des résistants, aussi bien que de terrifier le peuple et donc d\u2019affaiblir la rébellion.Mais on oublie cela, on n\u2019y pense même pas.L\u2019Amérique est démocratique, n\u2019est-ce pas ?C\u2019est un fameux alibi.Les gouvernements fantoches nouveaux portent cette même étiquette.L\u2019impérialisme, antidémocratique par essence, considère certainement que la « démocratie », dans les pays nouvellement soumis, est un instrument grâce auquel la perte de la souveraineté réelle aux mains de l'envahisseur peut le mieux s\u2019accomplir.C\u2019est pourquoi les États-Unis promènent un peu partout dans le monde un tel cheval de Troie.Cependant le machin ne fonctionne pas aussi bien que prévu.Il n\u2019y a pas de paix jusqu\u2019à présent dans ces contrées et c\u2019est un euphémisme que de le dire.Troubles incessants, embuscades, répression, opérations militaires sur des régions ; le désordre assassin est partout et l\u2019instabilité économique et politique règne.La conquête s\u2019annoncerait-elle comme un fiasco ?Il n\u2019est pas facile de traverser des peuples.Peut-être l\u2019impérialisme américain, mené d\u2019abord tambour battant par M.Bush, conduit-il à des situations inextricables ?La guerre, dans la perspective développée en Afghanistan et en Irak, mène-t-elle à l\u2019impasse ?En d\u2019autres termes, est-ce une erreur, une erreur politique de première grandeur, donnant lieu à des problèmes à peu près insolubles ?En tout cas, la suite des conquêtes des « pays voyous » est pour le moins retardée, malgré les rodomontades de Bush en 2003, qui annonçait dix ans de guerre.Naturellement, la puissance américaine peut soutenir longtemps une situation impossible et, d\u2019autre part, elle ne sau- i6 rait reculer sur l\u2019acquis.Le gouvernement peut résister également à l\u2019opinion domestique et au besoin la conditionner.La force, qu\u2019il rêvait d\u2019employer à des progrès impérialistes bien plus étendus, lui sert pour l'heure à se maintenir en terrain conquis.C\u2019est d\u2019ailleurs sans doute sous les diktats des multinationales, en particulier les pétrolières.L\u2019armée américaine, qui pour l\u2019instant semble ne plus pouvoir se porter ailleurs, ne doit cependant pas faillir là où elle se trouve déjà.Bush ne cesse de le répéter devant une opinion publique moins fiable qu\u2019avant.On est dans une guerre de position visant à tenir le pas gagné.Cette suite n\u2019est pas glorieuse.Au milieu du désordre et des défis locaux, une puissante armée presque inemployée, une super-puissance humiliée : la réalité dans sa rigueur réapparaît après les vantardises d\u2019il y a trois ans.Ce n\u2019est plus la même chose.L\u2019impérialisme américain semble avoir trouvé certaines limites.L\u2019irréalisme ne pardonne pas.Qu\u2019en sera-t-il maintenant ?Il s\u2019agit de savoir si les Américains tireront ou non la leçon des événements et dans quelle mesure leur politique s\u2019ajustera à la réalité, une réalité enfin rencontrée sur le terrain.Ils ne pensaient pas beaucoup au terrain.Ils se fiaient sur la force outrancièrement.La force elle-même est relativement peu de chose à comparer aux forces géopolitiques et nationales qui en dernière analyse s\u2019opposent à la force ne serait-ce en partie que par leur masse.Voilà une coordonnée négligée dans les calculs de la puissance.La situation présente mesure avec pas mal d\u2019exactitude l\u2019écart entre les entreprises de la force et les possibilités objectives de celle-ci.Cela est assez inattendu.Une loi de la politique, méconnue, ressort ici avec relief de la curieuse déconvenue des Américains en Irak.On peut l\u2019exprimer 17 dans une formule à laquelle les Grands devraient faire attention, ce qui est peu le cas.Cette formule parle de la résistance indépendante et foncière des faits, qui est bien loin des illusions de la puissance fascinée par sa propre image.On peut l\u2019énoncer par une expression toute faite appartenant au bon sens populaire : le plancher des vaches.Il s\u2019agit d\u2019en tenir compte.Cela n\u2019a l\u2019air de rien mais ne pas le faire explique bien des erreurs des grands États à travers l\u2019histoire, causées par le fait que la puissance obnubile facilement le sens des réalités.Le 2 octobre 2005 i8 ARTICLES Carl Bergeron* LA ROYAUTÉ PERDUE DU LEGS : DE POUR LA SUITE DU MONDE À HORLOGE BIOLOGIQUE Tout règne s\u2019inscrit dans une durée qui dépasse l\u2019existence individuelle de ses sujets.Il puise son autorité dans les sources de l\u2019histoire et trouve son inspiration dans l\u2019appel de la suite du monde.Le film de Pierre Perrault et de Michel Brault, qui date de 1963, contient dans son titre une promesse sérieuse et très grave pour le jeune spectateur québécois de 2005.On prononce à voix basse ce merveilleux titre, Pour la suite du monde, et soudain on se sent délesté d\u2019un grand poids, comme si une voix caverneuse et très ancienne s\u2019adressait au tréfonds de notre conscience et nous disait : « Tu n\u2019es plus seul ».Dès les premières images en noir et blanc, une amère étrangeté émane de la langue parlée par ces hommes : on entend un vieux dire turluter, on se dit qu\u2019on ne connait pas ce mot, et en même temps on est convaincu de le connaître, de l\u2019avoir entendu quelque part.Mais où ?Quand ?Était-ce dans cette vie ou dans une autre ?Et voilà notre spectateur embarqué malgré lui dans la plus fascinante des quêtes : celle des origines.Je dis « malgré lui » car il y a résistance.Remonter le cours du passé ne se fait pas facilement.Cette tension redouble du fait qu\u2019elle est présente entre les personnages du film, qui * L\u2019auteur est étudiant en littérature française à l\u2019Université de Montréal 19 remontent eux aussi le cours du passé, les plus jeunes interpellant les plus vieux pour raviver la tradition de la pêche aux marsouins.Première embûche : le spectateur ne sait pas à quoi ressemble un marsouin, il comprend que c\u2019est un poisson ; plutôt que d\u2019interrompre le film pour se saisir d\u2019un dictionnaire illustré, il attend que le film le lui révèle.Tous attendent, chacun prostré dans son cagibi temporel, que son aîné lui transmette ce qui lui appartient et qu\u2019il est en droit de connaître.1890,1915,1980, les dates de naissance de nos héros se confondent.Mais Alexis, l\u2019un des vieux à qui l\u2019on demande de partager sa connaissance d\u2019une tradition éteinte une quarantaine d\u2019années plus tôt, se fait tirer l\u2019oreille.Dans ses paroles, il est clair que la pêche aux marsouins ne s\u2019offre pas d\u2019elle-même, qu\u2019elle doit se gagner.Ce n\u2019est pas pour n\u2019importe qui.Il répète aux prétendants qu\u2019il « faut avoir du coeur » et, entre deux sentences, il dit ces paroles magnifiques : « Il faut avoir l\u2019ambition de la beauté ».Sainte-Marie ! L\u2019ambition de la beauté ! On sent passer un vent de grandeur.Un silence s\u2019installe comme une brume épaisse se déployant à travers le temps jusqu\u2019à rejoindre le jeune spectateur, qui, devant cet ancêtre irradiant que la doxa lui avait appris à considérer comme un primitif révolu, se trouve fortement ébranlé.Alexis Tremblay de l\u2019île-aux-Coudres vient de remettre les pendules à l\u2019heure pour tout le monde : pour ses amis du même âge qui, trop centrés sur leur corps vieillissant, doutaient de leur capacité à reprendre la tradition ; pour son fils Léopold, qui pensait que la pêche aux marsouins lui était acquise ; et, enfin, pour le jeune spectateur, qui de son gratte-ciel moderne se croyait jusque-là dissocié de la réalité de ces insulaires.En effet, pour des raisons qu\u2019il s\u2019explique encore mal, il fait désormais corps avec leur quête, il la fait sienne ; elle prend, dans ces retrouvailles où morts et vivants s\u2019étreignent, une dimension identitaire profonde. 20 Les images défilent.Il lui devient difficile de nommer toutes les émotions qui s\u2019entrechoquent en lui, comme si son esprit était le théâtre d\u2019un drame dont les répliques ne lui étaient pas personnelles.Il n\u2019en est pas encore à 1 étape de la réflexion, mais de l\u2019absorption : voix, mots, élocution, gestuelle, des milliers de variations microscopiques et de formes s\u2019impriment dans son esprit, le secouent comme une vieille barque.Des affects inconnus répondent en écho à la quête des personnages.Une toile complexe se tisse, il s y laisse prendre et reste, telle l\u2019araignée au travail, infiniment concentré et vulnérable, agile et anonyme.Il peut alors se laisser surprendre par la moindre brise, la moindre goutte qu\u2019il n\u2019attendait pas, telle cette scène, en apparence anodine, où Alexis et son fils Léopold vont livrer le marsouin capturé et vivant à un aquarium de New York.Les premières images du New York des années soixante, dans lequel roulent ses deux ancêtres, provoquent chez notre jeune spectateur québécois un curieux sentiment de familiarité, comme s\u2019il avait déjà parcouru cette ville en rêve.La familiarité cède à la stupéfaction quand l\u2019hôte américain reçoit les deux pêcheurs en français, et la stupéfaction à l\u2019attendrissement pur lorsque, pour une photo de groupe, ils se passent le bras autour des épaules avec un sourire resplendissant.Le respect, la dignité, la fraternité qu\u2019exhale cette scène d\u2019où est exclu le colonisateur parasitaire sont tout simplement inouis, et en font l\u2019une des plus belles de notre cinéma.À l\u2019Américain qui lui dit : « vous dire merci de nous.à vous.à 1 île-aux-Coudres ! », Léopold répond : « et nous.le marsouin parlera de nous à vous, à l\u2019Amérique ! », pour répéter, enthousiaste : « de nous, à l\u2019A-mé-rique ! » Bon sang ! Quelle chaleur ! Poésie d\u2019autant plus remarquable qu\u2019elle est involontaire.Est-on seulement assez conscient du poids anthropoli-tique de ces paroles ? 21 De retour après une longue absence, le marsouin prend des proportions mythiques (le vieux Abel s\u2019exclamera, donnant des petites tapes sur sa peau visqueuse : « Ça fait trente-huit ans que je t attendais, mon gars ! »).Il a l\u2019âge de la mémoire locale.Les pêcheurs entretiennent avec lui un rapport charnel, cordial, empreint d'affection : le marsouin, comme la lune qui les guide, sont pour eux des créatures de « l\u2019Être suprême ».Touchante est la scène, lors de la capture dans le Saint-Laurent, où Léopold invite les autres pêcheurs à se recueillir pour saluer la venue du marsouin en apposant tous à la fois leur main sur sa croupe.Touchante, et surtout significative du rôle unifiant de la nature : elle unit l\u2019homme à Dieu, et l\u2019homme à l\u2019homme.De fait, ils investissent leur marsouin de leur identité : il ne fait aucun doute qu\u2019il est canadien et qu\u2019il parle le français.Alexis, de retour de son voyage à New York, confiera d\u2019ailleurs à Abel son désir de lui trouver une « belle fille du Canada », intention plus ou moins affichée de perpétuer le legs canadien.Les pêcheurs ne 1 oublieront pas, et lui rendront visite en famille quelques années plus tard dans Le règne du jour.Communiquer avec les animaux semble naturel, que ce soit d\u2019une manière plus émotive, comme avec le marsouin, ou humoristique, comme lorsque le vieux Louis fait croire aux enfants que les moutons bêlent parce qu\u2019ils veulent de l\u2019eau de Pâques.Les symboles, consolidés par toute une série de rituels, sont reliés les uns aux autres avec une grande fluidité.Pour la suite du monde fait le portrait d\u2019un monde cohérent, incarné, habité par des hommes qui ont la maîtrise de toutes choses sur leur territoire, et réponse à toutes les questions.Bien que leur valeur scientifique soit souvent nulle, les réponses qu\u2019ils apportent sont fondées sur la foi et l\u2019espérance, les deux piliers métaphysiques du tortueux génie canadien-français sans lequel, il est bon de le rappeler, notre résistance sur plus de quatre siècles aurait été impossible.Cela, il 22 me semble, exige de nous, modernes, un minimum de respect et de loyauté.Car à entendre une conversation entre le vieux Louis et un autre villageois sur la genèse du monde, le premier expliquant que chaque nuit qui suit la pleine lune voit celle-ci se défaire d\u2019un morceau pour le donner à la Terre, et le second renchérissant avec une belle synthèse (« la lune est la nourriture de la Terre »), on a envie de tout sauf de se moquer d\u2019eux.C\u2019est que les vieux de Pour la suite du monde sont impressionnants.Ils ne sont pas idiots.Ils sont parfaitement conscients de réalités plus objectives dont témoigne la science, qui imprègne peu à peu de scepticisme l\u2019esprit des plus jeunes de Tile.Pourtant, qu\u2019est-ce qui trouble notre jeune spectateur québécois de 2005, imbibé jusqu\u2019à la moelle du rationalisme scientifique, qui en vient, le film terminé, à faire dévier son doute méthodologique pour interroger les sceptiques eux-mêmes plutôt que les croyants, comme il est d\u2019usage ?Il n\u2019y a qu\u2019une raison, et voilà le gros mot refoulé depuis le début : c\u2019est l\u2019admirable royauté qu\u2019affichent sans le savoir Alexis, Abel, Louis et leurs heureux comparses.Elle l\u2019ensorcelle.Le spectateur, rendu exsangue par une blessure atavique qui suppure depuis plus de deux siècles - la Conquête -, en présence d\u2019ancêtres souverains régnant sur un royaume - tout minuscule et idyllique puisse-t-il être -s\u2019écrie : « Mais la royauté est en moi ! Le sang d\u2019Alexis coule dans mes veines.Il est en moi ! » Oui, et ce n\u2019est pas la moindre des révélations pour un jeune Québécois d\u2019apercevoir de la souveraineté dans une histoire enténébrée d\u2019humiliations et de défaites.Le lien héréditaire ne devient plus un abattement mais une réjouissance, un moment de grande émotion, une réconciliation : une fierté fragile.Imaginons-le se repasser le film en esprit, et, en plein délire maniaque, à repérer ici et là tel geste, telle intonation, tel 23 mot vieilli qui lui rappelle un grand-père, un oncle, un père qui, à plusieurs degrés, l\u2019avaient déçu et qu\u2019il avait relégués à des catégories inférieures de sa mémoire affective.Sous l\u2019impulsion de la royauté et de la beauté que donne Pour la suite du monde, les cadavres colonisés de son histoire personnelle reprennent vie pour lui rappeler leur honnête quoique dévitalisant passage.Sa subjectivité moderne, dérisoire et souffrante tempère son emprise et se laisse enchâsser dans un ensemble plus grand, le destin collectif, qui pour une fois l\u2019élève et ne le pousse pas au désespoir.Après des années d\u2019anesthésie acharnée, s\u2019ouvrir au legs québécois redevient intéressant.D\u2019un royaume à l\u2019autre Là où le titre Pour la suite du monde charme et intrigue, Horloge biologique sème angoisse et méfiance.« Tu n\u2019es plus seul », nous disait la voix caverneuse de tout à l\u2019heure ; ici ce serait plutôt l\u2019inverse, « Tu es plus que seul, tu es emmuré dans ton corps », nous dirait la voix neutre d\u2019un ordinateur central.Les cloisons se referment sur notre imagination.On nous dit Horloge biologique, mais c\u2019était comme si on nous disait Détonateur nuclièaire : même fatalisme, même froideur.Le corps ne semble déjà plus énoncer la voix de la nature, mais le cri grinçant de la mécanique.Les protagonistes évoluent dans un monde où la technique se substitue à la nature pour occuper la fonction nourricière des hommes, signe de sa pleine et parfaite expansion.Les trois principaux protagonistes masculins du film tirent leur revenu de la technique : on présume que Paul est un technicien en architecture ou en design industriel (il se promène un plan sous le bras) ; Sébastien travaille dans un Canadian Tire ; tandis que le dernier, Frédéric, est vendeur d\u2019automobiles.Leur environnement matériel en impose par sa richesse et 24 sa diversité : l\u2019homme a-t-il jamais autant possédé d\u2019outils pour maîtriser son destin ?Il suffit d\u2019entendre Frédéric décliner à son client, avec fluidité et compétence, les nombreuses caractéristiques d\u2019une automobile pour être saisi de l\u2019illusion que cet homme contrôle parfaitement ce qui l\u2019entoure.Pourtant, dans leur monde édénique post-industriel, ces trois hommes sont l\u2019antithèse de l\u2019artifice de la force que véhicule l\u2019hypertechnologie structurant leur vie et leurs rapports sociaux.Le contraste de la force matérielle et de la faiblesse morale, spirituelle et affective n\u2019est que le premier d\u2019une série de paradoxes (ou d\u2019équations ?) que devra dénouer notre spectateur, qui, ne l\u2019oublions pas, sort tout droit d\u2019un visionnement de Pour la suite du monde.Dans le sillage de ce premier paradoxe, l\u2019écart entre le format de sa télévision 19\u201d où il a regardé le film de 1963 et celui, immense, de l\u2019écran où il regarde le film de 2005, lui suggère une mise en abyme trop forte pour qu\u2019il ne se sente pas aspiré par la réalité d\u2019un film dont il voudrait à tout prix préserver le caractère (science-)fictif.Car le royaume d'Horloge biologique n\u2019a rien de rassurant : il n\u2019y a pas de roi.On le cherche en vain.Les hommes d'Horloge biologique, ne maîtrisant que maladroitement le réel et manquant de confiance en eux-mêmes, tentent par plusieurs moyens de se lier entre eux, dans des mises en situation où leur virilité pourrait trouver un moyen de s\u2019affirmer et d\u2019être reconnue par son semblable.Mais tour à tour, le masque se lève sur leur lâcheté et leur manque d\u2019assurance.La chasse, rituel autrefois sacralisé, n\u2019est plus révélateur d\u2019un lien transcendant où l\u2019homme ressentirait la plénitude de son unité ; détournée de sa fonction traditionnelle, elle devient un simple plaisir hédoniste, sans ancrage, emprunt mélancolique à une époque révolue où ce n\u2019était pas le plaisir qui poussait l\u2019homme à agir, mais le besoin. 25 Sans véritable assise existentielle, la chasse entraîne une régression infantile, et devient l\u2019occasion de sublimer leur impuissance.Le plus inapte d\u2019entre eux, Sébastien (dont la copine lui rappelle qu\u2019il ne sait pas chasser et qu\u2019il n\u2019a jamais rien capturé), poussera l\u2019absurde jusqu\u2019à tenter d\u2019obtenir un prêt de plusieurs milliers de dollars pour aller à l\u2019île d\u2019Anticosti, « paradis de tous les chasseurs », destination qu\u2019a choisie la majorité pour leur voyage annuel « entre gars ».Il continue de jouer au baseball même si, étant de toute évidence peu doué pour ce sport, il n\u2019en retire que frustration.Ses amis le raillent en privé, mais ne l\u2019excluent pas ; ils ont besoin de lui, et l\u2019inverse est tout aussi vrai.Ils ne peuvent pas exclure le faible, tout simplement parce qu\u2019ils sont tout aussi faibles que le faible, même s\u2019ils savent chasser et bien frapper la balle au baseball.Leur solidarité est presque filiale : ce ne sont pas des hommes indépendants qui choisissent de risquer l\u2019échec et l\u2019exclusion sur le terrain objectif de la compétition, ce sont des frères qui se pardonnent tout.Ce pourrait être une vertu, mais ce n\u2019en est pas.La preuve en est que malgré leurs bassesses répétées ils ne se dégoûtent jamais.La honte comme l\u2019estime leur sont étrangers.Ils s\u2019acceptent inconditionnellement, tels qu\u2019ils sont.On sent les antagonismes couver sous leurs remarques cyniques et mordantes, on désespère qu\u2019il y en ait un qui se lève pour désavouer le groupe et, ce faisant, créer une brèche dans ce carcan malsain.Mais non : s\u2019il y a certes de la pression, le couvercle en émail ne bouge pas d\u2019un iota.Ils forment une petite communauté bigarrée et soudée depuis l\u2019école secondaire, cimentée par une peur commune de rompre les amarres pour entrer dans le monde adulte, reconfiguré, impitoyable, dans lequel responsabilité et devoir sont des réalités permanentes.Leur cercle d\u2019amis forme un écheveau précaire de représentations narcissiques qui n\u2019a d\u2019autre motif que de les maintenir dans la complai- 26 sance plutôt que de les amener vers une confrontation libératrice.Il faut avoir l\u2019assentiment des autres, le regard d\u2019autrui étant primordial dans la conduite de leur existence.Sébastien tente de négotier, de convaincre, de persuader ses amis ignorants de reconnaître la validité de sa nouvelle vie de père, pleine de richesses insoupçonnées, cependant qu\u2019il oublie qu\u2019un vrai père n\u2019a pas à se justifier.Il n\u2019a pas non plus à se prouver, ce qu\u2019il fait lors d\u2019une soirée dans une discothèque quand il fait la conquête sexuelle d\u2019une jeune femme pour répliquer à une provocation de son ami.Cet autrui sous le regard duquel ils vivent et ajustent leur comportement, qui est-il ?Il faut d abord noter que la grande vedette d\u2019Horloge biologique est une génération.Tous les personnages du film sont dans la même tranche d\u2019âge.Non seulement n\u2019y voit-on pas des personnages plus vieux (ou plus jeunes, à part les filles que l\u2019on voit à la discothèque), mais il n\u2019y a aucune référence à un passé arborescent.Il n\u2019y a pas de grand-parents, pas d\u2019oncle, de parenté enfin, que le cercle microscopique d\u2019une bande d\u2019amis qui vivent dans un présent autonome, détaché, apparemment isolé.Ce schéma anormal interdit tout regard latéral prompt à contrer leur repli générationnel.Ils sont prisonniers d un reflet qu ils se retournent sans cesse.Plutôt que de prendre appui sur ce qui les a précédé, de faire l\u2019expérience de l\u2019étrangeté du passé, ils réaffirment la préséance absolue de leur vie individuelle et indivise sur la venue d\u2019un nouveau-né, tout à coup menaçant en ce sens qu\u2019il transforme de facto leur vie conjugale en vie familiale, et consomme la dissolution définitive de leur destin individuel dans un seul et même destin familial.Une ambiguité dans la définition du couple qui semble se cristalliser, dans le film, par 1 absence de tout référent marital : on présume que personne n\u2019est marié, en tout cas en temps de crise ni l\u2019un ni l\u2019autre ne le rappelle.Il n\u2019y a pas 27 de cadre clair pour justifier l\u2019arrivée d\u2019un plus jeune et les confirmer dans leur statut de plus vieux.C\u2019est pourquoi faire un enfant devient tout à coup un problème inoui, exceptionnel, terrifiant : on leur a tellement dit qu\u2019ils étaient en droit de tout attendre de la vie, qu\u2019ils n\u2019imaginent pas en quoi le sacrifice de leur liberté individuelle au profit d\u2019une autre vie que la leur peut être naturel et enrichissant.Parvenus à l\u2019étape de la vie où on leur demande de faire oeuvre de legs, de transmission, ils bloquent.Ils sont, sur le plan moral et spirituel, si démunis, si déformés, que poser la question de leur refus de se perpétuer, c\u2019est y répondre.Se reproduire, mais pourquoi ?Que dire à l\u2019enfant lorsqu\u2019il sera là ?Quel sera l\u2019enseignement moral qu\u2019ils pourront lui transmettre ?Seront-ils à la hauteur ?Ils ne veulent pas passer à l\u2019étape supérieure parce que, justement, à leurs yeux elle n a pas une valeur supérieure.Ils se savent immatures, et c\u2019est bien le plus incroyable : ils ne s\u2019en indignent pas et ne voient pas pourquoi ça devrait changer! La jeunesse n\u2019est-elle pas la valeur suprême ?N\u2019y ont-ils pas droit ad vitam etemam ?Comment réagit notre jeune-spectateur-québécois-de-2005, assis en solitaire dans un coin de la salle, devant ce film qui met en scène des hommes (et femmes) qui ont sept ans de plus que lui ?Il ne réagit pas.Il n\u2019a pas été touché, il n\u2019a pas ri une seule fois, mais constate qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un produit professionnel mené par des gens qualifiés.Tout en restant assis sur son siège après la projection, sa perplexité se prolonge indûment, une pensée cherche son objet, et l\u2019objet fuit, ne se laisse pas circonscrire, non pas à cause d\u2019une saturation, mais d\u2019une trop grande clarté du sens qui le tient à une désagréable distance, à 1 écart.Il se dit que sa présence est incongrue, que ce film, bien que classé 13 ans et plus, ne s\u2019adresse en réalité qu aux 30 ans et plus et aux 40 ans et moins.Il 28 a d\u2019ailleurs eu un sourire cynique lors des passages sans sous-titres où Sébastien regarde assez longuement des info-pubs en anglais, comme si le réalisateur faisait du bilinguisme une chose entendue, et qu\u2019il présumait que chaque spectateur répondait à l\u2019archétype du trentenaire bilingue, amateur de téléséries américaines et affranchi des vieilles frontières entre le français et l\u2019anglais.Ni royauté ni beauté ne sont venues recouvrir son jeune esprit d\u2019une brume épaisse et lactescente, capable de traverser le temps et l\u2019espace.Il constate avec regret que les Alexis, Abel et Louis n\u2019y ont pas de descendants, et que le seul legs véritable dans ce film consacré à la paternité est représenté par un ours en peluche qu\u2019offre Paul, par l\u2019intermédiaire d\u2019une infirmière, pour demander une audience à sa copine qui vient d\u2019accoucher.Elle refuse de le voir et garde l\u2019ours en peluche, qui devient le premier jouet dans la vie du nouveau-né, symbole du socle conjugal lézardé et de l\u2019ambition familiale morte-née.Absence de roi, absence de legs : l\u2019enfant naît dans un monde en suspens, poussé au bout de son impasse, lui-même d\u2019ores et déjà perdu dans les ravins de la stérilité et de la souveraineté fantomatique.Remonter le courant Comment peut-on passer de tel extrême à l\u2019autre ?Que s\u2019est-il passé pour que la royauté d\u2019Alexis se soit à ce point diluée dans le sang de Paul, de Sébastien et de Frédéric (ou « Fred » pour les intimes) ?Quel maillon a-t-il manqué ?Jean Bouthillette, dans son bel essai Le Canadien français et son double, pose à sa manière la question : « Comment un peuple si sain, fort, viril, a-t-il pu à travers le temps devenir si veule, faible et lâche ?» La question est brutale et large, elle déborde sans aucun doute le sujet de cet article et le champ de ma compétence, et c\u2019est pourquoi je rien garderai 29 que l\u2019esprit : il y a bel et bien eu, lors de notre passage à la modernité, une dilapidation pernicieuse de l\u2019héritage cana-dien-français, un détournement névrotique du récit national qui jusque-là tenait le fil de notre continuité.Dans la tradition des cultivateurs de Pour la suite du monde, le legs n\u2019est pas un traumatisme mais un devoir, une quête que le doyen partage avec les plus jeunes, comme cette scène où Alexis, lisant des passages des Brefs récits de Jacques Cartier, en dispute l\u2019interprétation avec son fils Léopold.Dans Le règne du jour, à la recherche de ses origines en France, Alexis insistera, malgré les récriminations de sa femme qui le prévient de l\u2019indifférence de ses petits-enfants, pour ramener des cadeaux qui témoigneront de leur passage en terre de France.Sa femme garde un horizon à court terme et interprète leur indifférence comme si elle était pérenne, tandis qu\u2019Alexis sait fort bien que ses petits-enfants ne verront la signification et l\u2019intérêt véritables de ces artéfacts que lorsqu\u2019ils auront quitté le royaume de l\u2019enfance et qu\u2019ils ressentiront le besoin de conquérir le royaume de l\u2019adulte.Il sait surtout qu'il est de sa responsabilité de ne tenir compte ni des saillies de leur humeur d\u2019enfant ni de la compromission de sa femme et de voir plus loin, pour anticiper sur leur devenir.Conteur, il cherche à leur donner des repères pour qu\u2019ils puissent reconstituer à leur façon le récit de leurs origines, étape nécessaire pour affermir leur identité de chef de famille, dont la moindre des choses est qu\u2019il ou elle connaisse mieux que quiconque le passé de sa lignée.En revanche, dans le monde à'Horloge biologique, la tradition des cultivateurs a été déclassée : ces hommes sont le produit d\u2019un système d\u2019éducation moderne, implanté dans les années soixante, et qui en l\u2019espace de quarante ans a fait de la société québécoise une des plus scolarisées du monde occidental.Instruits, ils s\u2019expriment pourtant plus mal, moins richement que les cultivateurs de Pour la suite du monde, qui 30 avaient d\u2019ailleurs un humour beaucoup plus étincelant.Ils n\u2019ont probablement jamais entendu parler des écrits de Jacques Cartier ni de Pierre Perrault, parties intégrantes de notre culture populaire (au sens le plus noble).Déconnectés du récit national, encouragés en cela par une pédagogie de l\u2019amnésie, ils ont réduit leur appartenance d\u2019une nation à une génération, et finalement d\u2019une génération à une « époque », qu\u2019ils restreignent de force dans le présent perpétuel de leur jeunesse.Évidemment ils ne peuvent que s\u2019autodétruire dans cette insoutenable tension entre la réalité du temps qui passe, et la réalité de la jeunesse qui fuit.Ce resserrement radical du cadre par lequel filtre leur compréhension du monde déteint sur leur langue, leur posture, leur attitude, qui toutes sont des manifestations décaties de leur inadéquation à une réalité autre qu\u2019ils portent en eux, mais qui reste inachevée, asséchée, abandonnée.C\u2019est pourquoi le motif de la fête est si péniblement intégré à la vie des personnages à\u2019 Horloge biologique.On y fête souvent, partout et en toutes circonstances, pour le seul plaisir d\u2019exalter la partie égotiste de l\u2019être au détriment d\u2019une conscience augmentée du réel.Paul, qui vient d\u2019apprendre que le fils d\u2019un collègue est à l\u2019urgence pour une défaillance cardiaque, a l\u2019ingénuité de se demander si ce dernier se présentera tout de même au cinq à sept.Le même accablement prend Sébastien : après une défaite lors d\u2019une partie de baseball, ses coéquipiers décident de se rendre chez lui, où les attendent plusieurs poches de blé d\u2019inde.On y avait préparé une épluchette dans l\u2019hypothèse d\u2019une victoire.Un coéquipier, déçu de la défaite et ressentant la contradiction d\u2019aller célébrer en pareille circonstance, demande à Sébastien : « Est-ce qu\u2019on va toujours chez toi ?», question à laquelle Sébastien répond sèchement par l\u2019affirmative, lui faisant remarquer qu\u2019il ne peut manger tout ce blé d\u2019inde à lui 3i seul.Que ce soit dans un voyage de chasse, au bar de danseuses, à la discothèque, sur le terrain de baseball, ils fêtent entre gars de même âge, et créent un tourbillon artificiel destiné à substituer l\u2019ivresse de la fuite au noyau de la mémoire.En l\u2019absence de leur femme, qui, agitée par l\u2019appel de la maternité, joue le rôle spectral de l\u2019implacable nature (elles les rappellent constamment à leur devoir de consentir à ses besoins légitimes), ils mettent la fête au centre de leur amitié pour souder davantage le fantasme partagé de l\u2019oubli.Dans Pour la suite du monde, mémoire et fête sont inextricables.Selon le souvenir que j\u2019en garde, on n\u2019y fête vraiment qu\u2019une fois, et c\u2019est pour célébrer la capture du marsouin.Mais quelle fête ! Costumes, musique et joie, humanité vigoureuse, plaisir non-feint.Dans ce contexte, la fête a un double rôle : i- permettre à toute la collectivité d\u2019exprimer sa joie et sa fierté ; 2- marquer d\u2019un sceau indélébile, tant dans la mémoire individuelle que collective, un événement important.Elle se situe à l\u2019opposé de la conception postmoderne de la fête, dont on entend souvent, dans la bouche de nos contemporains, la définition : soirée où on s\u2019est tant saoulé ou drogué qu\u2019on ne se souvient plus de rien.Quand quelqu\u2019un raconte le récit d\u2019une telle soirée, et qu\u2019il en arrive à la conclusion fatale du black-out festif, ses auditeurs libèrent un rire complice : ils accréditent une même conception de la fête, qui décharge l\u2019Objet de sa fonction ontologique traditionnelle, et fait du Sujet l\u2019unique tenant et aboutissant du rapport au réel.La fête est d\u2019autant plus réussie et mémorable qu\u2019on ne se souvient même plus pourquoi on a commencé à fêter.Est-ce à dire que la fête réflète ce que nous sommes devenus et consacre la mort de ce que nous ne sommes plus ?C\u2019est ce que semble croire Nathalie Petrowski, qui, aux lendemains de la mort de Pierre Perrault, le 24 juin 1999, a saisi 32 l\u2019opportunité de nous offrir un état des lieux quant à la question nationale : En regardant le défilé bigarré [de la Saint-Jean] et en écoutant les spectacles endiablés sur les plaines d\u2019Abraham à Québec et au parc Maisonneuve à Montréal, une évidence s\u2019est imposée.Le Québec a beaucoup changé ces derniers temps.Changé de visage, de peau, de paroles, de musiques et peut-être même d\u2019âme1.Le paraître est l\u2019être.Une fois ce décret démiurgique proclamé, on ne peut s\u2019arrêter en chemin, il faut aller jusqu au bout, ce qu\u2019elle fait sans difficulté apparente.Elle ne retient pas le fait que Perrault soit mort un 24 juin, mais qu\u2019il se soit éteint le jour de la dernière Fête nationale avant l\u2019an 2000 : « Pierre Perrault s\u2019est éteint avec son siècle mais surtout avec une certaine idée qu'il nous a donnée du Québec ».Cette idée du Québec dont elle parle, comme si Pierre Perrault n\u2019était qu\u2019un politicien de seconde zone plutôt qu\u2019un artiste fondateur, ne cadrerait plus avec le Québec d\u2019aujourd\u2019hui, « coloré, métissé, polymorphe, urbain et cosmopolite » dans lequel, nous dit-elle, « Alexis Tremblay, ce Québécois de souche mythique, apparaîtjrait] comme le lointain ancêtre d\u2019une autre société, peut-être d\u2019un autre monde ».On a envie de répondre : et alors ?Pourquoi refuser l\u2019étrangeté du passé ?Ce raisonnement cantonne la culture à la stérilité la plus débilitante, et la conquête intellectuelle à une activité autistique.Est-ce que les Espagnols se refuseraient à un contact avec Cervantès parce que son Don Quichotte n\u2019est pas habillé comme eux, qu\u2019il ne parle pas le même dialecte, et qu\u2019il ne prend pas d ecstasy ?Pourquoi lire Shakespeare, dont plusieurs des personnages puisent dans le patriotisme la source de leur action, si notre époque « polymorphe et cosmopolite » n\u2019en a cure ?Pourquoi conti- 33 nue-t-on de lire ces classiques, de monter Shakespeare à travers le monde, si ce n\u2019est qu\u2019ils n\u2019ont jamais cessé de parler à la partie la plus intime de notre être ?Pourquoi, si on consent à admettre la valeur initiatique des classiques étrangers, on n\u2019admet pas que le film de Perrault puisse jouer le même rôle ?Petrowski conclut son article sans se rendre compte de l\u2019insoluble contradiction sur laquelle s\u2019appuient ses propos : « Je dis enfin que ce pays mythique dont il nous a fait cadeau pour la suite du monde, est en quelque sorte parti avec lui ».Pierre Perrault, l\u2019homme, est mort le 24 juin 1999 et Pierre Perrault, 1 artiste, continue de vivre à travers ses oeuvres.Que je sache, lorsqu\u2019on donne un cadeau pour la suite du monde, on ne peut pas le reprendre, ce serait en renier la nature même.Si le descendant dit que le cadeau est parti avec celui qui 1 a donné, c\u2019est pour ne pas dire que le cadeau est toujours là, et qu\u2019il feint de croire qu'il n\u2019existe plus.L énumération à laquelle se livre Petrowski a quelque chose de macabre : « Je dis que Pierre Perrault est mort comme Gaston Miron, Pauline Julien, Fernand Séguin et Gérald Godin, à l\u2019aube d\u2019un nouveau siècle et d\u2019une suite qu\u2019il n\u2019avait pu prévoir ni envisager ».Sont-ils morts, eux aussi, avec une certaine « idee du Québec » ?Madame Petrowski n\u2019aime pas le passé, témoin gênant, mais sortons tout de même Patrice de La Tour du Pin des boules à mites : « tous les pays qui n ont plus de légende / seront condamnés à mourir de froid ».Faut-il rappeler que ces vers, enfin, ont été à l'origine de l\u2019engagement poétique de Miron, qui y a vu une prémonition de ce qui arriverait au Québec s\u2019il ne s\u2019attelait à la tâche héroïque de lui offrir une légende ?Toute la démarche de Miron, comme celle de Perrault, avait pour but de nous éviter la mort, de nous donner matière à enseignement, de jeter les bases mythiques d\u2019une réconciliation 34 entre notre réalité individuelle et notre réalité collective, à partir de laquelle serait possible la vie libre.Un des petits-enfants d\u2019Alexis Tremblay, qui était tout jeune lorsqu\u2019ont été tournés les films de Perrault à l\u2019île-aux-Coudres, avait fait le voyage pour lui rendre hommage à ses funérailles.Profondément ému, il avait expliqué sa reconnaissance par ces mots simples qui résonnent près du coeur : « Il nous a donné notre passé ».Oui, c\u2019est vrai, le passé n\u2019est-il pas une généreuse offrande ?Encore faut-il accepter de le recevoir sans trahir la vérité, ce qui n\u2019est pas sans demander un effort, solliciter un désir exigeant.Il s\u2019agit d\u2019une réappropriation qui ne doit rien à la nostalgie2, mais à la volonté de se remettre les deux pieds dans l\u2019histoire qui est la nôtre, un préalable qui, comme l\u2019avait vu Aquin, est incontournable si l\u2019on cherche à faire une expérience intégrale de l\u2019universel.Toutes les initiatives d\u2019Alexis, que ce soit par rapport à sa quête des origines ou à la tradition de la pêche aux marsouins, convergent vers une visée : nourrir la vie et l\u2019action de ceux qui suivent.Attitude lumineuse, souveraine, qui n\u2019a rien à voir avec l\u2019inertie grise et mortifiante du folklore.Pour faire l\u2019indépendance, il faut d\u2019abord retrouver la royauté du legs, c\u2019est ce que ne veulent pas comprendre, malheureusement, une bonne partie des politiciens entre les mains desquels repose le destin de notre combat historique.Est-il possible que si notre peuple bloque à l\u2019heure du legs, de l\u2019indépendance, c\u2019est qu\u2019il ressent une panique similaire à celle des personnages d'Horloge biologique devant l\u2019arrivée d\u2019un nouveau-né ?Est-il possible qu\u2019à trop vouloir dissocier l\u2019indépendance de son sens historique, nos politiciens ne font qu\u2019entrenir l\u2019ivresse de la fuite au détriment du noyau de la mémoire ?À les entendre parfois, on a l\u2019impression qu\u2019il 35 faut fuir le Canada plutôt que conquérir le Québec.C\u2019était comme si l\u2019ambition de la beauté, tel que le disait Alexis du fond de son île qu'on se plait à ignorer, n\u2019avait plus rien à voir avec notre projet.Si on retrouvait la royauté du legs, cette fois dans le cadre moderne et technique qui est le nôtre (il n\u2019a jamais été question de retourner en arrière), on comprendrait peut-être que, non seulement ces grands mots d\u2019Alexis contiennent le secret de notre liberté, mais qu\u2019ils n\u2019existent et ne prennent toute leur portée que s\u2019ils sont transmis et entendus.1\tNathalie Petrowski.« Pour la suite du monde», La Presse, 29 juin 1999, p.B5.(je souligne) je tiens à attirer l\u2019attention du lecteur sur l\u2019ironie atroce du titre de l\u2019article.2\tII est intéressant de remarquer que, de leur position moderne et par définition anti-folklorique, les personnages d'Horloge biologique versent à l\u2019excès dans la nostalgie ; de leur jeunesse qui ne reviendra plus, de leur liberté, etc. 36 ARTICLES Louis Gill* MICHAËLLE JEAN ET LE POSTE DE GOUVERNEUR GÉNÉRAL Le débat relatif à la nomination de Michaëlle Jean au poste de gouverneur général est apparu comme un débat se déroulant essentiellement entre souverainistes et fédéralistes.Pourtant cette question interpelle tous les républicains du Canada, qu\u2019il soient du Québec ou des autres provinces, qu\u2019ils soient francophones ou anglophones, nés au Canada ou d\u2019origine étrangère.Pour s\u2019en convaincre, rappelons d\u2019abord quelques faits historiques.On oublie trop souvent que le mouvement des patriotes de 1837-1838 n\u2019avait rien d\u2019un mouvement exclusif au Québec d\u2019alors, qu\u2019on appelait le Bas-Canada.La révolution démocratique et nationale de 1837-1838 a au contraire été un mouvement simultané mené de manière indépendante mais en solidarité par la population anglophone du Haut-Canada et la population francophone du Bas-Canada.Les revendications des révolutionnaires anglophones comme celles des révolutionnaires francophones étaient la fin de l'allégeance à la Grande-Bretagne, l\u2019instauration de la République, la reconnaissance des droits et libertés de tous les citoyens, l\u2019abolition des discriminations à l\u2019égard des autochtones, la rupture des liens entre l\u2019Église et l\u2019État, l\u2019expropriation des * Économiste, professeur retraité de l'UQAM 37 terres dites de la Couronne, du clergé et des spéculateurs privés, l\u2019élection de délégués du peuple à une Assemblée constituante afin d\u2019élaborer démocratiquement une constitution.Ces aspirations des deux peuples ont été écrasées par l\u2019Empire britannique qui leur a imposé trente ans plus tard, en 1867, la structure constitutive de l\u2019État fédéral canadien consignée dans l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique (AANB), loi adoptée par le parlement de Londres sans consultation de la population et qui ne faisait droit à aucune des aspirations démocratiques du mouvement de 1837-1838.Ceux qui ont été appelés les « Pères de la Confédération » et qui agissaient au nom de l\u2019Empire ne laissaient aucun doute quant à la nature du projet.Pour John MacDonald, il fallait qu\u2019il soit adopté par le parlement britannique sans créer d écho au sein d une population qui apprendrait vite à s\u2019y faire, une fois adopté sans possibilité de recours.Pour Georges-Étienne Cartier, le principe monarchique devait être le principal caractère de la fédération, à l\u2019inverse du principe démocratique implanté aux États-Unis affranchis de la Couronne britannique, où régnait désormais ce qu\u2019il appelait avec crainte et mépris « le pouvoir de la populace ».Ce principe monarchique, il va sans dire, s\u2019incarne toujours aujourd hui au plus haut niveau dans la personne du chef d État, qui est non pas un Canadien ou une Canadienne, mais le roi ou la reine d\u2019Angleterre.Il est difficile d\u2019imaginer qu\u2019une telle anomalie ne constitue pas un affront pour tous les républicains canadiens, c\u2019est-à-dire pour tous les héritiers, anglophones et francophones, du mouvement démocratique de 1837-1838, et non pour les seuls souverainistes du Québec.La fonction de gouverneur général, tout insignifiante quelle soit en tant qu\u2019elle se résume à un futile rôle de figuration, de caution et d\u2019exécution béate de décisions prises ailleurs, demeure la plus éclatante expression d\u2019une 38 révolution démocratique anticoloniale inachevée et de la soumission des Canadiens à un roi ou à une reine, d\u2019un pays étranger par surcroît.Ce fait est d\u2019autant plus frappant lorsqu\u2019on constate que celle qui occupe maintenant le poste de gouverneur général est originaire d\u2019un pays dont l\u2019immense gloire est d\u2019avoir renversé en 1804 le joug colonial français et de s\u2019être constitué en république indépendante.Le peuple haïtien est en effet le premier peuple noir à avoir conquis son indépendance nationale, en même temps qu\u2019il abolissait l\u2019esclavage.C\u2019est en prenant constamment appui sur cette victoire historique qu\u2019il a réussi à survivre comme État indépendant face aux convoitises impérialistes et à maintenir la flamme de l\u2019aspiration démocratique à travers deux siècles de lutte contre des régimes dictatoriaux.N\u2019est-il pas paradoxal de voir aujourd\u2019hui une représentante du peuple haïtien monter aux barricades pour soutenir l\u2019institution réactionnaire que son peuple a si courageusement renversée il y a deux cents ans ?N\u2019est-il pas tout aussi étonnant de voir des Haïtiens héritiers de cette glorieuse lutte d\u2019émancipation nationale et sociale considérer comme un honneur qu\u2019une de leurs compatriotes soit appelée à porter le flambeau de la monarchie et de la soumission nationale qui, chez eux, font désormais partie de la préhistoire ?Q Le 27 septembre 2005 39 ARTICLES Jean-Marc Léger ACTUALITÉ ET ÉLOQUENCE DE TÉMOIGNAGES D\u2019HIER SUR LES CANADIENS-FRANÇAIS « Le lien du langage est peut-être le plus fort et le plus durable qui puisse unir les hommes » .Ne croirait-on pas entendre ou lire l\u2019un des inspirateurs ou des animateurs contemporains de la Francophonie.C\u2019est bien pourtant Alexis de Tocqueville qui s exprimait ainsi en 1831, après avoir passé quelques mois parmi nous.Il estimait aussi que « les Français du Canada devaient reconquérir complètement leur nationalité », c\u2019est-à-dire en clair dans le langage d\u2019aujourd\u2019hui, assumer complètement la maîtrise de leur destin.Tocqueville avait observé ceci chez nous: « Les Anglais et les Français se fondent si peu que les seconds gardent exclusivement le nom de Canadiens, les autres continuant à s\u2019appeler Anglais » (tome 1 des Voyages en Sicile et aux Etats-Uni.s).Il y disait encore : « Le plus grand et le plus irrémédiable malheur pour un peuple, c\u2019est d\u2019être conquis ».Ceci encore dans le tome 1 de La Démocratie en Amérique (son oeuvre la plus célèbre, un classique aujourd\u2019hui encore) : Je ne conviendrai jamais que des hommes forment une société par cela seul qu \u2019ils reconnaissent le même chef et obéissent aux mêmes lois.Il n\u2019y a de société que quand des hommes considèrent un grand nombre d\u2019objets sous le même aspect ; lorsque sur un grand nombre de sujets, ils 40 ont les mêmes opinions ; quand enfin les mêmes faits font naître en eux les mêmes impressions et aussi les mêmes pensées.Comment ne pas reconnaître l\u2019intérêt primordial de ces quelques propos, extraits de l\u2019ouvrage Tocqueville au Bas-Canada, ouvrage présenté et préfacé par Jacques Vallée, aux Editions du Jour en 1973.Mais davantage, il faut lire et relire le livre capital de Guy Frégault, au tout premier rang de nos grands historiens : La civilisation de la Nouvelle-France 1713-1,744 qui constitue sans doute la meilleure description de notre nation dans ces quelque trente années décisives à moult égards.Je suis persuadé que la grande majorité des nôtres, y compris les intellectuels et les universitaires, y compris de que l\u2019on appelle « le grand public cultivé », découvriraient réellement, avec étonnement puis admiration, cette société active et diverse, ardente et créative, où déjà s\u2019inscrivait la nation canadienne-française.Frégault cite en particulier et longuement l\u2019ouvrage capital du naturaliste suédois Pehr Kalm, qui est le récit de son long séjour en Nouvelle-Angleterre et en Nouvelle-France, le Québec principalement.Dans ce journal de route, traduit par Jacques Rousseau et Guy Béthune dans les années 1970, Kalm s\u2019intéresse non seulement à la nature dans tous ses aspects mais aussi, en véritable humaniste, à la société elle-même, à l\u2019instar de son maître Linné.Ainsi, par exemple, il décrit longuement les types et les formes des habitations et des fermes, les vêtements des diverses couches et des divers âges de la population ou encore diverses cérémonies religieuses dont la procession de la Fête de l'Assomption, alors très grande fête chez les peuples catholiques, le mode de vie des diverses classes sociales, le système scolaire, etc.Dans l\u2019ensemble, Kalm souligne la relative prospérité de ce pays. 41 la bonne humeur et le savoir-vivre dans tous les milieux, y compris la paysannerie, l\u2019élégance et les distractions de la bourgeoisie et de la petite noblesse, etc.Les comparaisons qu\u2019il est amené à faire, au moins implicitement, avec la Nouvelle-Angleterre, sous ces divers aspects, sont nettement favorables à la Nouvelle-France.Voilà, parmi bien d\u2019autres certes, des témoignages du plus vif intérêt sur la Nouvelle-France, le Québec et le Canada français, propres à entretenir la fierté des origines et la connaissance d\u2019une période centrale de notre histoire.On ne saurait assez souhaiter la lecture, la relecture de pareils témoignages et, tout simplement le renforcement de la place de 1 histoire nationale dans les programmes d\u2019étude, aux niveaux primaire et secondaire mais aussi au collège.Peut-on supposer que la plupart des professeurs d\u2019histoire nationale aux divers niveaux ont déjà lu et relu des témoignages comme cerrx de Kalm et de Tocqueville, et surtout les oeuvres de Frégault, dont La civilisation de la Nouvelle-France.Je voudrais le croire.je n\u2019en suis hélas pas réellement certain.Q 42 ARTICLES Michel Roche* LA MONTÉE RÉCENTE DE L\u2019OPTION SOUVERAINISTE DANS L\u2019OPINION PUBLIQUE: UN SIMPLE FEU DE PAILLE?Au cours des dix dernières années, le baromètre de l\u2019opinion publique québécoise a connu de fortes variations.Les enquêtes d'opinion qui ont suivi le référendum du 30 octobre 1995 révélaient que l\u2019appui à l\u2019option du OUI demeurait sur une pente ascendante au cours de l\u2019année 1996, les sept sondages réalisés cette année-là lui donnant une moyenne de 56 %.Puis, ce fut la descente aux enfers, marquée par l\u2019attentisme des « conditions gagnantes » : de 1997 à 2003, l\u2019appui moyen à la souveraineté a diminué constamment, pour atteindre les 40 % au cours des trois dernières années du gouvernement péquiste.Mais depuis, les sondages font état d\u2019une remontée de l\u2019option souverainiste.En effet, dès l\u2019automne de 2004, un sondage CROP réalisé pour le très fédéraliste Conseil de recherche et d\u2019information sur le Canada (CRIC) indiquait que l\u2019appui au projet souverainiste se situait alors à 49 %.En 2005, le taux de réponses positives à la question posée en octobre 1995 a franchi les 50 %, allant même parfois jusqu à dépasser de manière significative ce seuil psychologique qui permet d\u2019espérer une victoire1.L'auteur détient un doctorat en science politique et enseigne à l\u2019Université du Québec à Montréal à titre de chargé de cours.On peut le contacter à l'adresse suivante : roche.micheltgruqam.ca. 43 L\u2019état actuel de l\u2019opinion publique québécoise sur la question nationale n\u2019a pas été sans alarmer les scribes fédéralistes conscrits par Ottawa et les milieux financiers.Leur stratégie consiste naturellement à minimiser la situation en mettant sur le compte des révélations de la commission Gomery et de l\u2019impopularité du gouvernement Charest le contexte apparemment favorable au camp souverainiste.En somme, la hausse significative de l\u2019appui à la souveraineté serait de nature artificielle et donc appelée à un retournement aussi spectaculaire en faveur du fédéralisme.Qu\u2019en est-il exactement ?Dans une étude publiée en 2002, les sociologues Gilles Gagné et Simon Langlois ont procédé à une analyse des sondages réalisés après le référendum de 19952.Ils ont notamment découvert que le OUI avait progressé dans certains segments de la population, mais régressé dans ce qu\u2019ils appellent le « groupe porteur du projet », c\u2019est-à-dire les francophones de 18 à 54 ans, actifs sur le marché du travail - incluant chômeurs et étudiants - et gagnant au moins 20 000 dollars par année3.Ainsi, chez les allophones, la souveraineté, qui n\u2019aurait recueilli que 14,5 % dans le dernier sondage4 précédant le référendum de 1995, aurait progressé à 22,2 % en 2001.Dans la communauté anglophone, cet appui serait passé de 6 % à 12,3 % au cours de la même période.Chez les francophones de 55 ans et plus, inactifs, l\u2019augmentation est également notable : de 31,8 %, il aurait grimpé à 37,4 %.Par contre, les changements constatés auprès du groupe porteur du projet ont annulé ces effets positifs, l\u2019appui à la souveraineté ayant reculé de 66,9 % lors du même sondage qui a précédé le référendum à 53,9 % en 2001.Gagné et Langlois mettent en parallèle la baisse marquée chez le groupe porteur avec les politiques impopulaires du gouvernement péquiste de Lucien Bouchard.Pour ces 44 auteurs, « se pose la question de savoir si les électeurs de ce groupement ne seraient pas en train de sanctionner un gouvernement en exprimant leur défection envers l\u2019option constitutionnelle dont il est le promoteur »5.Dans les semaines qui ont suivi le référendum du 30 octobre, des spécialistes du comportement politique et des changements démographiques de l\u2019Université de Montréal ont publié les conclusions d\u2019une étude au sujet de l\u2019impact du vieillissement de la population sur l\u2019appui à la souveraineté dans un proche avenir6.Un certain sens commun soutient que le vieillissement amène les individus à devenir plus réfractaires au changement, notamment pour des raisons économiques.Les auteurs de l\u2019étude estiment que les préférences politiques seraient plutôt déterminées « en fonction de la période où ils ont été initiés à la politique ».Au Québec, c\u2019est la Révolution tranquille qui opère une rupture entre les générations, les individus ayant connu leur période de socialisation politique avant i960 ayant davantage tendance à s\u2019identifier comme « Canadiens français », les autres se considérant plutôt comme « Québécois ».Les données sur lesquelles ils s\u2019appuient révèlent que les jeunes électeurs de 1980, qui constituent l\u2019essentiel du segment des 35-54 ans en 1995, ont conservé et même accru leur appui au OUI.Chez les plus de 55 ans, même si le OUI n\u2019est pas majoritaire, il s\u2019est nettement accru par rapport à 1980.Enfin, les jeunes de 18-34 ans ont davantage voté pour le OUI en 1995 (57 0/°) 9ue ^es jeunes qui les ont précédés 15 ans plus tôt (51 %).En somme, l\u2019étude démontre que le remplacement des générations plus fédéralistes par des générations plus souverainistes a fait passer le OUI, 15 ans après le référendum de 1980, à environ 45 %, le reste de la progression (entre 4 et 5 %) étant attribuable aux changements de préférences des électeurs. 45 Les auteurs en concluent, après de multiples mises en garde d\u2019ordre méthodologique, que dans la mesure où les préférences politiques sont principalement déterminées par un effet de génération, le remplacement des générations devrait se traduire par une augmentation de l\u2019appui au OUI d\u2019environ 0,24 point par année.« À ce rythme, l\u2019option du OUI deviendrait majoritaire avant l\u2019an 2000 (dès 1998 ou I999)- » En 2006, le OUI atteindrait 52 %, par le seul effet du changement démographique, dans la mesure, évidemment, où se maintiennent les données relatives au changement de préférence des électeurs, mesurées lors du référendum de 1995.Si ces deux études reflètent une bonne part de la réalité, ce n\u2019est plus l\u2019augmentation récente de l\u2019appui à la souveraineté qui apparaît comme un phénomène purement conjoncturel mais bien la chute que cet appui a subi de 1997 à 2003, c\u2019est-à-dire pendant que le Parti québécois était au pouvoir.Dans les circonstances, si tout cela est vrai, les sondages de 2005 indiquent bien davantage un retour à la normale qu\u2019une saute d\u2019humeur temporaire.Le fil rompu en 1996 est renoué.Il en est ainsi parce que le scandale des commandites et les politiques impopulaires du gouvernement Charest travaillent à faire oublier les rancoeurs suscitées par la recherche des « conditions gagnantes » dont les milliers d\u2019organisations communautaires, les personnes qui travaillent au salaire minimum, les universités sous-financées, le personnel hospitalier, les malades, ont fait les frais.En somme, le OUI mesuré par les sondages de 2005 n\u2019est pas artificiellement élevé : c\u2019est sous la gouverne péquiste de Bouchard-Landry qu il était artificiellement bas.Le « groupe porteur du projet » semble rentrer au bercail.Il est appuyé par ces milliers de jeunes issus des communautés culturelles qui ont franchi les cap des 18 ans au cours des 10 dernières années 46 et qui, du fait de la loi ioi, ont étudié à l\u2019école française et tendent à épouser davantage les comportements politiques de leurs camarades dits « de souche » que ceux de leurs parents.Il reste maintenant à voir si les dirigeants du mouvement indépendantiste - et en particulier le chef du PQ - gaspilleront cette conjoncture favorable.L'histoire récente nous a appris, encore une fois, qu\u2019un gouvernement qui accorde la priorité à « l\u2019amélioration de la situation économique » dans les termes néolibéraux avec enrobage bonbon proposés par l\u2019élite du pouvoir ne peut que mener à l\u2019impasse.Pour accroître les chances d\u2019obtenir un OUI vraiment majoritaire, il faut que la population participe activement au processus de résolution de la question nationale, de manière à ce que « projet de pays » et « projet de société » se fondent et se confondent dans un même élan collectif.A défaut, seul un référendum rapide, comme ce fut le cas en 1995, peut permettre d\u2019espérer une victoire, avant que l\u2019élite du pouvoir n\u2019ait eu le temps de se faire détester par la fraction la plus active de la base sociale du mouvement indépendantiste.Le 14 octobre 2005 1\tSelon CROP, en 2005, le OUI à la question de 1995 a atteint 47% en avril, 52 % en mai, 55% en juin 50% en août et 50% en septembre.Quand à la firme Léger Marketing, elle a obtenu le résultat de 54% en avril et en mai 2005.2\tCilles Gagné et Simon Langlois, Les raisons fortes.Nature et signification de l\u2019appui à la souveraineté du Québec, Montréal, Presses de l\u2019Université de Montréal, 2002.3\tIbid., p.28.4\tPour des raisons méthodologiques, les auteurs refusent de comparer les résultats du référendum avec ceux des sondages subséquents.Ils comparent la moyenne des OUI fermes (c\u2019est-à-dire avant répartition des indécis) mesurés dans les sondages qui ont précédé et suivi le référendum.5\tIbid.p.66.6\tRichard Nadeau, Norbert Robitaille et Christine Noël, « Si la tendance se maintient.», La Presse, 25 novembre 1995, p.64. 47 ARTICLES Robert Laplante DÉNATIONALISATION MANIFESTE* Une question nationale se résout ou elle pourrit tout.À commencer par la pensée, par la capacité de se représenter dans le réel de la condition nationale.Lucien Bouchard et les autres notables qu\u2019il a réunis autour de son manifeste nous en ont donné une preuve aussi éclatante que pathétique la semaine dernière.Le premier ministre démissionnaire, désormais avocat d\u2019affaires, a fait une courte pause dans sa carrière pour lancer au bon peuple une grande et solennelle imprécation.Notre modèle de société serait épuisé, inadapté aux exigences du futur qui souffle sur notre destin les vents froids du déclin démographique et de la menace asiatique.Pas un mot sur le péril que fait courir au Québec un statut politique qui le tient sous le joug d\u2019un État qui le nie, qui lui impose un régime constitutionnel illégitime et vers qui sont dirigés la plus grande part de ses revenus.Pas même une petite protestation contre les manoeuvres de déstabilisation financière, à peine une allusion au déséquilibre fiscal pour aussitôt la désamorcer et nous dire que la vérité est ailleurs.Pas un mot sur la corruption endémique du régime libéral, sur le gaspillage honteux et l\u2019incompétence crasse d\u2019un appareil d\u2019État confisqué par un parti qui ne doit son hégémonie qu\u2019à l\u2019em- * Bulletin du lundi 24 octobre 2005 48 prise qu\u2019il maintient sur le Québec avec la complicité active d\u2019une cinquième colonne d\u2019inconditionnels.C\u2019est tout vu, les lucides le disent, il faut que les Québécois « cessent de s\u2019en prendre aux autres » pour faire face à leurs problèmes.On l\u2019aura compris, il faudra donc commencer par leur dire qu\u2019ils n\u2019ont qu\u2019à s\u2019en prendre à eux-mêmes.Ces inquiets confondent l\u2019immobilisme social et l\u2019impasse politique.Ils s\u2019en prennent aux syndicats et groupes de pression qui, paraît-il, jettent l\u2019anathème sur toute idée nouvelle et empêchent de débattre des vrais défis collectifs.Le thème est usé, mais toujours séduisant pour renouveler la garde-robe des habits neufs de la résignation provinciale.Car c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit.Les « lucides «préfèrent le procès de l\u2019héritage au combat nécessaire pour briser les forces qui sont en train de le corrompre et de le dénaturer.Ils sont davantage inquiets de la persistance d\u2019un discours de la continuité que de la concentration de la presse qui nous vaut un récit médiatique qui n\u2019en finit plus de nous dissoudre dans une représentation émiettée de nous-mêmes.Les changements sociaux qu\u2019ils estiment nécessaires au nom de l\u2019avenir qu\u2019ils lisent dans les grands périls, le peuple ne les désire pas, paraît-il, parce qu\u2019il y « trouve son aise », victime de son propre hédonisme à courte vue et des discours corporatistes des tenants du statu quo.La belle affaire ! Le coup du peuple envoûté par des rêveurs irresponsables, cela fait plus de deux siècles qu\u2019on nous le sert.Les inconditionnels du Canada se voient toujours avec les yeux des dominants.C\u2019est pitié de voir ici les souverainistes qui signent ce texte se penser dans le plus pervers registre du minoritaire annexé.Ce manifeste fait fausse route en s\u2019imaginant tenir dans le redressement moral un substitut au combat politique.Le 49 rigorisme dans lequel se drapent Lucien Bouchard et ses acolytes, n\u2019a rien à voir avec la réalité.C\u2019est un fantasme de contournement des exigences de la lutte pour l\u2019émancipation nationale.En essayant de penser le Québec en dehors du cadre qui fixe son sort de nation empêchée, ces lucides auto-proclamés sont engagés dans une recherche stérile, ils tentent de faire croire à l'existence d\u2019une troisième voie apolitique d\u2019où émergeraient des choix sociaux s\u2019imposant par une quelconque nécessité sui generis.Ils laissent entendre que les choix essentiels peuvent se faire sans égard à notre statut politique.Financer notre marginalisation Les auteurs de ce texte font l\u2019impasse sur le Canada réel et ce qu il signifie pour le Québec.Ils évoquent la souveraineté pour mieux la banaliser en la présentant comme une matière à préférence, un choix accessoire plutôt qu\u2019une nécessité fondamentale.Une nation se gouverne ou elle est gouvernée.Et en cela, la lucidité impose la rigueur - et non pas d\u2019abord la rigueur du moralisme culpabilisateur, mais bien celle de l\u2019exigence éthique de la dignité.Penser le Québec comme une torpeur flottant sans ancrage Canadian entre le péril asiatique et le monde, c\u2019est, au mieux une lassitude, au pire une démission.Les lucides piétinent dans une impasse qu\u2019ils refusent de nommer.L\u2019intérêt collectif qu\u2019ils disent vouloir servir n\u2019est rien s\u2019il n\u2019est l\u2019intérêt national.Il n\u2019est même pas l\u2019intérêt du minoritaire puisqu\u2019il n\u2019ose ouvertement se penser dans la capacité de manoeuvrer le compromis avec la majorité.Et ce n\u2019est pas pour rien, puisque cette majorité nous nie et que les lucides refusent de prendre acte et d\u2019en tirer les conclusions.Ce manifeste, c\u2019est celui de la pensée de l\u2019oblitération. 50 Ils ont beau se défendre de n\u2019avoir pas de programme et prétendre n\u2019obéir qu\u2019à l\u2019urgence, rien dans les solutions proposées n\u2019est pensé dans le réel.Le Québec évoqué là, c\u2019est celui du fantasme de la province qui peut progresser par elle-même et pour elle-même alors qu\u2019elle est de plus en plus -et de plus en plus brutalement - gouvernée par d\u2019autres et de l\u2019extérieur.On nous propose des moyens d\u2019aménager notre marginalisation, pis encore, de la financer.Réduction de la dette ?Tout le monde est pour la vertu, mais nos lucides ne pensent qu\u2019aux revenus de la province, pas à l\u2019ensemble des impôts que nous payons.Reconfiguration de l\u2019État ?Il n\u2019est jamais question que du gouvernement du Québec.Quand il y a trop d\u2019État ici, c\u2019est toujours du nôtre qu\u2019il s\u2019agit.Investir massivement dans l\u2019éducation, soutenir la recherche et l\u2019innovation ?Il faut le faire, mais nos lucides reconnaissent que « Le niveau d\u2019investissement requis pour atteindre ces objectifs dépasse les capacités financières de l\u2019État québécois ».Et voilà, nous y sommes : mieux vaut s\u2019accommoder des moyens que le Canada nous laisse et prôner le dégel des frais de scolarité ! Il vaut toujours mieux créer des tensions dans notre propre société que de se battre pour reprendre nos impôts et les faire servir nos intérêts nationaux.« Au cours des dix dernières années, le gel a privé les universités québécoises de plus 3 milliards par rapport aux ressources financières dont elles auraient disposé si les droits avaient augmenté au même rythme qu\u2019ailleurs au Canada.» Big deal ! C\u2019est à peu près ce que nous ont coûté la corruption et l\u2019incompétence Canadian : scandale de Ressources humaines Canada, scandale des armes à feu, scandale des commandites, caisses secrètes pour l\u2019industrie de l\u2019unité nationale.Et cela sans compter les sommes refusées pour l\u2019harmonisation de la taxe de vente, sans tenir compte des promesses reniées sur les programmes de finan- 51 cement des mesures d\u2019adaptation au libre-échange, sans calculer les iniquités dans le financement et la répartition des infrastructures de recherche et des fonds de recherches fédéraux qui privent le Québec d\u2019infrastructures névralgiques, sans tenir compte des distorsions induites par le financement fédéral des universités anglophones qui pénalise toutes les universités francophones du Québec.Et la liste n est pas exhaustive.Mais les lucides ne voient pas de défis à se battre pour que ça cesse.Coupables toujours Ce n est pas dans la dure réalité de la domination structurelle et de ses effets sur la nation que se trouve la hauteur morale dont ils se réclament mais bien dans la culpabilisation culturelle.Non seulement nous n\u2019avons pas les moyens d\u2019être ce que nous sommes, mais encore, les lucides trouvent-ils que nous sommes le principal obstacle à notre propre épanouissement.Les épanchements sur le français et la société distincte ne servent qu\u2019à dresser le fond de scène : il leur fallait bien redire que le français ne suffit pas.Il y a toujours un manque à être quelque part, dès lors qu\u2019il s\u2019agit de s\u2019inscrire dans le monde ! Et les voilà partis à proférer des insanités sur la maîtrise de l\u2019anglais et cela au mépris des faits : le Québec a le plus haut taux de bilinguisme individuel d\u2019Amérique du Nord, un taux de trilinguisme impressionnant et ses performances en ces matières dépassent largement celles de nations exportatrices beaucoup plus populeuses et puissantes, mais cela ne suffit toujours pas pour les inquiets.L idéal sous-jacent, on l\u2019aura compris, c\u2019est le bilinguisme intégral, la réalisation fantasmatique de notre existence caméléon.Enfin la différence québécoise pourrait exister sans heurter par sa densité propre, nous pourrions toujours nous traduire nous-mêmes, circuler dans le monde et exister dans le Canada dans la plus pure évanescence ! 52 Coupables de ne pas âtre assez bilingues, les Québécois seraient même affectés d\u2019une ingratitude éprouvante pour nos élites d\u2019affaires dont nous ne respecterions pas suffisamment la fortune et le prestige.Nous resterions méfiants des lumières du secteur privé et incapables de faire confiance à une élite qui a pris en main l\u2019économie de la province et qui nous dit que le partenariat public-privé est un passage obligé.Nous resterions trop sceptiques devant des patrons que notre État et notre solidarité nationale ont mis au monde et qui voudraient aujourd\u2019hui cracher dans la soupe et nous dire que ce même État n\u2019est plus aussi nécessaire depuis qu\u2019il leur a fait, à eux, la courte échelle.Coupables et inaptes, coupables et ingrats, coupables toujours, de ne pas souscrire aux discours de ceux-là qui voudraient faire passer pour de l\u2019audace entrepreneuriale la mise à l\u2019encan des acquis de la province pour mieux se féliciter de la lucidité de ne pas céder à l\u2019urgence du pays.Personne ne niera qu\u2019il y a une énorme tâche à accomplir, mais c\u2019est une tâche de reconstruction nationale, pas de recomposition de nos avantages concurrentiels.Le développement régional, la politique de population, la réforme de la fiscalité, la reconfiguration des infrastructures en réseaux nationaux, la restauration de l\u2019environnement, tout cela exige des moyens, une cohérence et une cohésion désormais impossibles à réunir dans le contexte Canadian.Les solutions à la pièce prônées par ces visionnaires du progrès qui voudraient redonner de la grandeur à la politique provinciale, le peuple en connaît d\u2019avance le résultat : c\u2019est lui qui en paiera le prix, qui en paie déjà le prix.Et voilà que les lucides lui disent qu\u2019il ne travaille pas assez, qu\u2019il s\u2019amuse trop !!! On entend déjà les propos sentencieux sur les mythes dépresseurs.L\u2019avenir de nos enfants, c\u2019est d\u2019avoir un pays.Ils n\u2019ont pas besoin de se faire empoisonner le présent par 53 des sermonneurs et des courtiers en catastrophes.Ils grandiront mieux devant l\u2019exemple d\u2019aînés capables d'aller au bout de quelque chose, de finir la besogne sans se défiler, de s'assumer enfin dans l\u2019effort des gestes d\u2019achèvement.Le Québec est plus fort que jamais, d\u2019une force qui reste à canaliser pour briser les carcans, pour rompre les entraves qui le retiennent depuis trop longtemps.Le report des échéances La méfiance que ces notables inspirent est fondée : le bris de la cohésion nationale, les risques à prendre sur l\u2019accroissement des inégalités sociales, la lâcheté de se laisser couler dans la condition de minorité niée, tout cela ils voudraient le présenter comme une avenue politique praticable, comme une façon de nier et d\u2019échapper à la polarisation désormais inévitable.C\u2019est un manifeste de la dénationalisation du Québec.Un texte tout entier construit sur la nostalgie d\u2019un bricolage provincial désormais impossible.Autant dire un aveu de consentement à la minorisation.Cet opuscule n\u2019est pas qu\u2019un collage de lieux communs et une version revam-pée des thèmes néo-libéraux qui trament dans l\u2019air du temps depuis trop longtemps déjà.C\u2019est la recherche d\u2019un alibi nouveau pour une démission ancienne.Le pragmatisme duquel il se réclame n\u2019a rien à voir avec l\u2019action historique.C\u2019est une rhétorique de camouflage qui cache la furieuse envie de se soustraire aux exigences de l\u2019Histoire, de reporter encore les échéances.Et de les reporter sur les épaules des enfants sur lesquels ces prédicateurs font du pathos.Ces lucides prêchent pour des choix radicaux tant et aussi longtemps qu\u2019ils ne mettent en danger que nous-mêmes.C\u2019est leur manière de ne pas déranger le confort des maîtres.Ils dénoncent « la république du statu quo »pour 54 mieux habiller la honte et l\u2019inconfort d\u2019habiter une province réduite à l\u2019impuissance.Le passéisme qu\u2019ils combattent, c\u2019est celui qu\u2019inventent depuis toujours, ici, ceux-là qui s\u2019accommodent de ce qui bloque le futur en se proclamant porteurs des lumières de l\u2019avenir.Cela fait des siècles que notre peuple vit dans les ombres chinoises qu\u2019ils nous font.Le catastrophisme de Lucien Bouchard et ses acolytes n\u2019est fondé que dans une seule posture : celle que recherche une partie de l\u2019élite fatiguée de faire le combat national.La société québécoise n\u2019est pas prisonnière de l\u2019immobilisme, elle est prisonnière du Canada.L'impasse politique actuelle ne tient qu\u2019à une seule chose, l\u2019incapacité et le refus d une partie de l\u2019élite économique et d\u2019affaires de s\u2019assumer comme élite nationale.Le peuple est prêt pour son indépendance, ce sont ses partis politiques et une trop grande partie de sa classe d\u2019affaires qui sont déphasés par rapport à l\u2019expérience nationale.Le peuple est plus avancé que ses élites et ses conclusions sont tirées sur la nécessité de s\u2019affranchir du carcan Canadian.Il n\u2019y a plus moyen de moyenner et les Québécois savent bien que des gestes radicaux s imposent.Et ils savent qu\u2019ils doivent se faire dans le bon ordre : il faut commencer par le commencement et s assumer comme nation libre.C\u2019est la première chose à faire pour redonner de la cohérence à une société que la domination désarticule et qu\u2019une volonté nationale étrangère tente par tous les moyens de refaçonner.? 55 ARTICLES Guillaume Rousseau* JUDICIARISATION DES IDENTITÉS, MULTICULTURALISME ET ÉCHEC DE LA GAUCHE: COMMENT SORTIR DE L\u2019IMPASSE ?Deuxième partie d\u2019un article publié en deux parties Après avoir vu dans la première partie de cet article (voir L\u2019Action nationale, vol.xvc no.8, octobre 2005) les causes et les effets de la division de la gauche politique, entre d\u2019une part la nouvelle gauche identitaire et d\u2019autre part la bonne vieille gauche travailliste, cette deuxième partie portera sur la question suivante : Quelles leçons peut-on tirer de la situation de la gauche en Occident et au Québec ?Vers un retour aux sources, un réalignement stratégique et un bond en avant Maintenant que nous savons à quel point la gauche des cols blancs nuit aux partis politiques de gauche sur le plan électoral, il convient de rechercher des solutions pour sortir de cette impasse.Une des premières avenues possibles est celle d'un retour aux sources, qui consisterait à accorder priorité à la gauche travailliste sur la gauche identitaire.Concrètement, cela pourrait signifier que les sociaux-démocrates devraient faire de l\u2019amélioration des conditions de vie et de travail une priorité, et reléguer derrière les causes morales chères à la nouvelle gauche.Pour les militantes féministes oeuvrant au sein de partis de gauche cela pourrait * Candidat à la maîtrise en droit comparé, spécialisation en droits de la personne et diversité culturelle, Université McGill 56 se traduire par un retour au féminisme classique dit libéral, réactualiser en féminisme social-libéral, et par une relégation du féminisme radical.Ces militantes pourraient promouvoir prioritairement les mesures universelles, par exemple en matière de conciliation travail-famille, qui visent de jure autant les hommes que les femmes, mais qui, de facto, profitent d\u2019abord à ces dernières et plus particulièrement à celles qui en ont besoin.À l\u2019inverse, les idées féministes radicales, telle la parité au parlement par décret, pourraient être considérées comme de moindre importance, notamment parce qu\u2019elles sont généralement moins prisées par l\u2019électorat et que souvent, c\u2019est le cas avec cette parité, leur application profiteraient surtout aux femmes plus aisées, alors que la gauche doit renouer avec les classes populaires.Selon le contexte, les partis de gauche pourraient faire de l\u2019avancement des causes identitaires un enjeu secondaire ou, simplement, ne pas se prononcer sur celles-ci, laissant le parlement en disposer dans le cadre d\u2019une démarche non-partisane par un vote libre.De cette façon, une réforme délicate mais justifiée, comme celle permettant les mariages civils gais, pourrait voir le jour sans nuire aux partis de gauche sur le plan électoral.À la limite, un parti représentant la gauche des cols bleus pourrait même combattre les idées de la gauche identitaire.En effet, qui a dit qu\u2019il est impossible, par exemple, d\u2019être pour l\u2019éducation gratuite et contre les mariages gais ?On pourrait alors parler d un certain conservatisme de gauche.Ceci dit, considérant que la nouvelle gauche compte tout de même un nombre appréciable d\u2019adhérents et que ses thèses peuvent être compatibles avec celles de la gauche classique, cette dernière hypothèse semble peu porteuse.Par contre, la première piste de solution mentionnée, soit la priorisation de la cause des tra- 57 vailleurs et des programmes sociaux universels, nous semble fort intéressante.D\u2019ailleurs, il semble que ce soit cette recette qui fonctionne pour la gauche sud-américaine.Rappelons que cette dernière constitue l\u2019exception à la règle en Occident, puisqu\u2019elle accumule les succès électoraux les uns après les autres.Effectivement, après le Venezuela, l\u2019Argentine, le Chili et le Brésil, voilà que l\u2019Uruguay a élu un président de gauche pour la première fois depuis 170 ans.Qu\u2019est-ce qui a rendu possible cette vague de victoires ?Des partis recherchant l\u2019union plutôt que la division et ayant comme objectifs prioritaires d\u2019appliquer des réformes favorables aux masses.L\u2019élection de Tabare Vasquez en Uruguay est particulièrement pertinente pour notre propos, puisqu\u2019elle a été rendue possible grâce à une coalition regroupant des syndicalistes, des socialistes et des communistes, mais aussi des démocrates-chrétiens.La présence de cette dernière composante a permis l\u2019obtention de l\u2019appui d\u2019électeurs modérément conservateurs et épris de justice sociale sans lequel la victoire aurait pu échapper à Vasquez.La question est donc de savoir si la recette latino-américaine peut être exportée à l\u2019ensemble de l\u2019Occident.D\u2019un côté, on peut penser que oui car, même si la pauvreté est moins aiguë au Nord qu\u2019au Sud, le surmenage et la précarisation croissante, qui touchent aussi les travailleurs des pays occidentaux, favorisent un retour aux sources de la gauche politique.Ainsi, l\u2019élargissement du concept juridique de « travailleur » ou de « salarié », afin de faire en sorte qu\u2019un nombre toujours croissant d\u2019employés à contrat soit protégé par les normes du travail, et la lutte en faveur du droit à la syndicalisation, pouvant être encouragée notamment par l\u2019introduction d\u2019une clause interprétative dans les codes du 58 travail précisant que ceux-ci ont pour but non seulement de permettre mais de favoriser l\u2019association des travailleurs, devraient être des priorités de la gauche partout en Occident.À l\u2019opposé, il faut avouer que les thèmes proposés par la nouvelle gauche semblent plus populaires dans les pays riches, qui ont généralement une longue tradition de valorisation des droits de la personne, qu\u2019en Amérique du Sud.Par exemple, alors qu\u2019il existe un influent lobby homosexuel dans presque tous les pays riches, on ne retrouve pas un tel phénomène au sud du Rio Grande.De plus, la présence de populations immigrantes change aussi la donne dans de nombreux pays en posant des défis particuliers, tels celui du multiculturalisme ou de l\u2019intégration1.Donc, si l\u2019idée de redonner à la cause des travailleurs la place qui lui revient semble parfaitement applicable partout en Occident, celle de reléguer les réformes néo-progressistes loin derrière est moins évidente et devrait donc être évaluée à la lumière de considérations stratégiques, telles la puissance des différents groupes de pression et des tiers partis ainsi que l\u2019appui de l\u2019opinion publique aux causes particulières.Autrement dit, tout réalignement stratégique devra se faire en tenant compte du contexte propre dans lequel oeuvre chaque formation politique.Cependant, au-delà de l\u2019aspect stratégique, c\u2019est pour des raisons de politique publique que ce changement de cap est nécessaire.En effet, l\u2019adoption de l\u2019agenda progressiste-identitaire par les partis de gauche, concomitante à la relégation de l\u2019agenda de la gauche traditionnelle, a eu pour effet, outre de faire de ces derniers les défendeurs de causes particulières parfois bonnes parfois mauvaises, de favoriser la domination des idées libérales au plan économique.Concernant l\u2019économie, outre le fait que ce nouvel agenda contribue à faire perdre la gauche et, par conséquent, à faire 59 triompher la droite néolibérale, il faut remarquer à quel point la gauche politique ne défend plus les principes pourtant à la base de son projet d\u2019État au service de la justice sociale.Par exemple, il est rare d\u2019entendre un politicien progressiste plaider en faveur d\u2019une hausse d\u2019impôt pour les riches, alors que cette éventualité est parfois nécessaire considérant notamment l\u2019augmentation des coûts reliés à la santé et l\u2019importance de l\u2019accès à l\u2019éducation dans une économie du savoir2.On a même vu des partis de gauche baisser les impôts, notamment au Québec et en France.Il semble donc qu'il suffit d\u2019être un promoteur de l\u2019égalitarisme identitaire pour se donner bonne conscience, alors même que l\u2019on sape les fondements de la solidarité.À l\u2019inverse, la droite ne se gêne pas pour réclamer la tarification massive des services publics, une mesure évidemment désastreuse pour les classes populaires.Il est donc temps que la gauche politique remette ses priorités dans le bon ordre, soit en commençant par défendre les services gratuits et les programmes sociaux universels qui, en plus d\u2019être populaires et de profiter à tous, ce qui les rend plus difficiles à démanteler pour la droite, sont particulièrement bénéfiques pour les individus dans le besoin, soit souvent ceux qui appartiennent à des groupes visés par les politiques prônées par la nouvelle gauche.À ce chapitre, il est clair que la gratuité de l\u2019éducation, de la pré-matemelle au post-doctorat, doit être une priorité de la gauche.De plus, la gauche doit aussi critiquer globalement le capitalisme en prônant le passage de l\u2019économie de marché à l\u2019économie avec marché, entre autres grâce à des réformes telle la nationalisation de l\u2019eau3.Une fois cette première étape franchie, l\u2019analyse non dogmatique des différentes idées néo-progressistes, et leur règlement via une procédure non-partisane lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019enjeux moraux, devrait faire l\u2019affaire.Cette démarche en deux temps est tout à fait logique, puisque ce n\u2019est que dans 6o l\u2019éventualité où les politiques universelles échouent que des mesures spécifiques doivent être envisagées pour des groupes particuliers^ Bref, la prochaine grande bataille de la gauche politique doit être celle de la défense et de l\u2019expansion de la gratuité des services publics et non celle de la légalisation de la polygamie.Cela dit, si l\u2019on doit combattre le multiculturalisme et offrir une alternative inclusive, entre autres à cause des visées anti-nationalistes et des discriminations contre les femmes et les dissidents que cette idéologie justifie, il ne faudrait en aucun cas que la gauche laisse le monopole des droits de la personne à la droite.Au contraire, afin de se les approprier tout en diminuant les effets pervers de la judiciarisation des identités, il convient de réclamer l\u2019accession des droits économiques et sociaux, soit les droits dits de la deuxième génération comme le droit à des conditions de travail raisonnables, au statut de droits fondamentaux.Rappelons qu\u2019à l\u2019heure actuelle, ces droits sont inscrits dans de nombreuses lois fondamentales, telles la Charte québécoise et le préambule de 1946 de la Constitution française.Par contre, ils sont généralement considérés comme des droits qui doivent être joints à d\u2019autres pour produire des effets ou comme des outils d\u2019interprétation ou, encore, comme des invitations à intervenir à l\u2019intention du législateur, mais très rarement comme des droits pouvant engendrer directement des obligations pour ce dernier.Leur accès au statut de droits fondamentaux constituerait un bond en avant considérable, en faisant d\u2019eux des droits pouvant contraindre directement l\u2019État à agir.Ainsi, les forces du progrès pourraient se servir des chartes ou déclarations relatives aux droits et libertés pour faire avancer leurs causes sans toujours invoquer le droit à l\u2019égalité qui, comme on le sait, mène à l\u2019égalitarisme identitaire.En effet, comme les droits sociaux favorisent bien évidemment les plus démunis, tout en étant généralement universels, ils offriraient une alternative crédible à la judiciarisation des identités.Cependant, pour que cela soit vraiment efficace, les droits sociaux énumérés dans les chartes devraient être plus nombreux, afin d\u2019inclure notamment le droit à un logement décent et le droit d\u2019apprendre la langue nationale.Il va sans dire que cette réforme poserait des problèmes au niveau démocratique en permettant, par exemple, à des juges de forcer les gouvernements à mettre en place des programmes sociaux lorsque ces derniers s\u2019avéreraient nécessaires pour respecter le droit-créance fondamental d\u2019un citoyen.Il conviendrait donc de profiter de cette réforme de nos instruments de protection des droits de la personne pour revoir la clause dérogatoire, soit celle qui permet au législateur de restreindre un droit fondamental malgré un jugement ayant déclaré qu\u2019une telle restriction entraînait l\u2019inapplicabilité de la loi.Cette modification est essentielle car cette clause dérogatoire, telle que rédigée actuellement, est très difficilement applicables.En effet, avec son libellé actuel, cette clause permet théoriquement au législateur de faire primer la volonté du peuple sur celle des tribunaux, mais pour ce faire il doit avouer commettre ainsi une violation des droits de l'Homme.Or, on sait que rares sont les parlements qui osent voter une loi qui mentionne noir sur blanc qu\u2019elle viole une liberté fondamentale.On peut comparer cette clause à une opération ayant pour but de redonner la parole à un enfant (le législateur) n\u2019ayant pas surmonté son complexe d\u2019Œdipe et dès lors incapable de dialoguer avec son père castrateur (le judiciaire).Pour éviter que le législateur se sente obligé de toujours suivre les diktats des juges, et afin qu\u2019il puisse au contraire surmonter son complexe d\u2019Œdipe, il suffirait de stipuler que la clause non- 62 obstant, plutôt que de permettre la restriction d\u2019un droit fondamental, autorise le parlement à réinterpréter ce droit de façon à rendre sa loi conforme à ce dit droit et, par conséquent, applicable6.Pour poursuivre notre analogie freudienne, disons que dans le ça du législateur comme dans le ça du judiciaire se trouve une volonté d\u2019hégémonie.Le problème réside dans le fait que, suite à l\u2019adoption des chartes, le législateur a développé un sur-moi libéral puissant alors que le judiciaire ne s\u2019est jamais doté d\u2019un sur-moi démocrate suffisant, du fait de la clause nonobstant actuelle trop favorable à sa prédominance.Il faut donc cette nouvelle clause dérogatoire, qui pourrait s\u2019appeler la clause réinterprétative, afin de forcer le judiciaire à se préoccuper davantage de la volonté populaire ou, autrement dit, à développer son sur-moi démocrate.Mentionnons qu\u2019en plus d\u2019être démocratique, car elle donne la primauté aux assemblées d\u2019élus sur les tribunaux formés de non-élus, cette nouvelle clause dérogatoire serait bénéfique pour les droits collectifs des travailleurs qui, du fait qu\u2019ils sont consacrés dans des lois ordinaires, sont trop souvent menacés par les droits individuels contenus dans les Chartes.De même, elle faciliterait le renversement par le parlement des décisions judiciaire excessivement libérales, comme celle de la Cour suprême ouvrant la porte à la médecine à deux vitesses par exemple7.Au final, cette double réforme (constitutionnalisation des droits sociaux et modification de la clause dérogatoire) élargirait la protection des droits de la personne tout en conservant l\u2019obligation pour le législateur d\u2019expliciter ses décisions délicates en matière de droits de la personne, puisque même une clause dérogatoire modifiée rendrait incontournable une telle explicitation.En gros, le but serait donc de passer du gouvernement des juges libéraux au gouvernement avec juges démocrates. 63 Cela dit, il importe de souligner que même la relégation des causes identitaires au profit de celle des travailleurs, la constitutionnalisation des droits sociaux et le rétablissement de la souveraineté du parlement ne suffiront pas à créer un véritable un projet politico-éthique englobant.En effet, la lutte démocratique des classes et les droits des chartes, qui même lorsqu'ils sont sociaux n\u2019en demeurent pas moins individuels, peuvent nuire à la cohésion sociale.Dès lors, il convient de chercher un nouveau schéma d\u2019analyse assez global pour remplacer le marasme tout en étant susceptible de rapprocher les différents points de vue plutôt que d\u2019engendrer des conflits.Il semble que cette matrice pourrait être celle du développement durable, car il s\u2019agit là d\u2019un vaste concept qui a émergé à la fin des années 1980, soit au moment de la chute du socialisme soviétique.Rappelons que le développement durable a d\u2019abord été défini par la commission Brundtland comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs »8.Puis, à ces éléments d\u2019équité intergénérationnelle et de souci pour l\u2019environnement, a été ajouté la constatation que, les processus écologiques, économiques et sociaux étant interdépendants, pour satisfaire les besoins de chacun une économie à la fois prospère et solidaire est nécessaire.Ainsi, le développement durable tente de concilier efficacité économique et justice sociale.Cette recherche d\u2019équilibre inhérente au développement durable, du fait de sa quête d\u2019harmonisation de deux principes apparemment contradictoires, l\u2019immunise en quelque sorte contre les dérapages dans un sens comme dans l\u2019autres C\u2019est donc dire qu\u2019une fois imposée cette doctrine dans l\u2019espace public, il sera plus difficile, d\u2019une part, pour la droite ultra-libérale de faire accepter ses idées et, d\u2019autre part, pour les écologistes extrémistes proches de la nouvelle gauche, qui prônent la crois- 64 sance zéro ou même de la décroissance, d en faire autant.D\u2019où l\u2019intérêt pour la gauche modérée de se l\u2019approprier.Il va sans dire par contre que le développement durable demeure un concept assez vague, au point où il peut faire l\u2019objet de récupération politique.Comment la gauche pourrait-elle imposer ce principe dans l\u2019espace public et préciser son contenu ?En adoptant une charte du développement durable, qui constitutionaliserait ses grands principes, comme en France il y a une charte constitutionnelle de l\u2019environnement.Bref, depuis trop longtemps la devise révolutionnaire française « Liberté, Égalité, Fraternité »'° a été bafouée car son dernier principe, celui de la fraternité, a été systématiquement oublié.Le résultat de cet oubli fut le passage du « tous pour un et un pour tous » au « chacun (et surtout chaque groupe) contre tous ».Il convient donc de remettre le parlement au cœur du politique, comme lors de la Révolution française, et de favoriser les rapports fraternels entre les individus et les générations.En plus de revaloriser la fraternité, nous croyons que le réalignement stratégique en faveur des travailleurs et des services publics joint à la réforme des droits de la personne ainsi qu\u2019à celle du développement durable constituent ensemble un vaste programme à la fois innovateur et loyal aux idéaux de la gauche.La combinaison de ces deux qualificatifs ne devrait pas nous surprendre car, comme le disait Jean Jaurès, père du socialisme français : « C\u2019est en se jetant dans la mer que le fleuve est fidèle à sa source ». 65 Vers une primauté relative de la question nationale au Québec Si les pistes de solutions esquissées précédemment peuvent être applicables dans l'ensemble de l\u2019Occident, il n\u2019en demeure pas moins que chaque contexte national a ses particularités qui font en sorte que d\u2019autres facteurs peuvent venir compliquer la problématique et, a fortiori, la mise en oeuvre des solutions.À cet égard, le cas québécois est révélateur puisque tout le débat entre la gauche et la droite au Québec ne peut être analysé sérieusement sans tenir compte de la question nationale.Cela dit, il y a d\u2019autres spécificités québécoises qui méritent notre attention.Certes, ici comme ailleurs la cause des travailleurs doit primer sur les causes particulières.À cet effet, il est impératif de rappeler que les thèmes de la gauche identitaire sont des idées en provenance du monde anglo-saxon qui ont été importées au Québec, et qui doivent donc être adaptées au contexte pour préserver une quelconque pertinence.Par exemple, il peut être inapproprié d\u2019appliquer des mesures favorables aux minorités sans tenir compte du fait qu\u2019au Québec le groupe majoritaire francophone a été historiquement défavorisé et que, malgré la Révolution tranquille, son déficit scolaire notamment perdure, en comparaison des minorités anglophone, allophone ou même d\u2019origine immigrée11.Et ce constat n\u2019est pas seulement dû au fait que les immigrants adultes sont sélectionnés en fonction de leur bagage académique souvent impressionnant.En effet, ce déficit scolaire des francophones existe aussi si l\u2019on compare l\u2019espérance d\u2019accès à un diplôme, une statistique qui concerne les personnes grandissant au Québec.Cette statistique nous révèle qu\u2019au début des années 1990, soit bien après la Révolution tranquille, les anglophones avaient plus 66 de chance d\u2019obtenir un diplôme universitaire, les allophones arrivaient deuxième et les francophones derrière, dans une proportion de plus de trois fois moindre dans le cas des études doctorales12.Et ce déficit est loin d\u2019être confiné au niveau scolaire car, comme l\u2019a écrit Denise Helly au milieu des années 1990 : « Globalement, la situation socio-économique de la population d\u2019origine autre que française ou britannique semble plus favorable que celle de la population native d\u2019ascendance française (qui regroupe la majorité des francophones) ».Il semble donc qu\u2019au Québec, encore plus qu\u2019ailleurs, le chemin vers la justice sociale doit passer par des mesures universelles, qui aideront tant la majorité francophone que les minorités désavantagées, plutôt que par des mesures spécifiques, sauf exception.Par exemple, en matière d\u2019éducation, il convient de prioriser l\u2019instauration d\u2019une véritable gratuité et son extension à tous les échelons, plutôt que l\u2019aide financière ciblée ou la discrimination positive.Ainsi, considérant sa situation démographique précaire et les frais de scolarité élevés ailleurs en Amérique du Nord, le Québec pourra, à défaut de se payer une nouvelle revanche des berceaux, repasser à l\u2019attaque grâce à une revanche des cerveaux.N\u2019est-ce pas Fernand Dumont qui, il n\u2019y a pas si longtemps, écrivait que : « [.] l\u2019éducation devra revenir au premier rang des préoccupations, prendre la tête des utopies des années prochaines.Ce sera une heureuse façon de renouer avec les plus hautes aspirations d\u2019autrefois.Ce sera raccorder ce que la survivance avait dissocié, réconcilier la communauté nationale avec un grand projet politique.1} » ?Par contre, certains pourraient être tentés d\u2019affirmer que les Québécois sont favorables aux idées avancées par la gauche identitaire.Certes, il est vrai qu\u2019ils le sont généralement plus que les Canadiens, mais le support reste habituellement 67 somme toute modeste, par exemple de 56 % dans le cas des mariage entre conjoints de même sexe'4.Là où l\u2019appui est plus substantiel, c\u2019est lorsqu\u2019il est question d\u2019investissement dans les programmes sociaux, on parle alors de 65 % de réponses favorables'5, Enfin, le sommet est atteint en matière d\u2019alourdissement des peines pour les criminels, avec 83 % d\u2019appui'6.Évidemment, la nouvelle gauche, éprise pour les marginaux en tous genres, désapprouverait une telle mesure susceptible d\u2019aggraver la domination propre à notre « société disciplinaire », pour reprendre les termes de Foucault.Or, il semble qu\u2019une gauche désirant rester en contact avec le peuple devrait voir la chose autrement, notamment en se demandant si cette volonté de réprimer le crime n\u2019est pas particulièrement présente chez les classes populaires, plus vulnérables au crime que les gens aisés qui résident généralement dans des quartiers sécuritaires.Il me semble possible de mener une telle réflexion tout en tenant compte des succès minces mais réels de la réhabilitation, particulièrement chez les jeunes contrevenants.Malheureusement, trop souvent les leaders de gauche sont justement des personnes assez fortunées pour se payer le luxe de croire aveuglément que la réhabilitation peut toujours tout régler.Jusqu\u2019à un certain point, cela illustre le fossé qui sépare le travailleur moyen du politicien de gauche moyen, fossé d\u2019où découlerait la faiblesse de la gauche aux élections.Le fait que de plus en plus de petits salariés se tournent vers la très populiste et néolibérale Action démocratique du Québec, comme l\u2019a confirmée la victoire de ce parti lors de l\u2019élection partielle de septembre 2004 dans Vanier, une circonscription où vivent nombre d\u2019ouvriers, semble prouver la justesse de cette hypothèse.Néanmoins, cela ne répond pas à la question fondamentale en l\u2019espèce : quelle place la gauche doit-elle accorder à la 68 question nationale ?À l\u2019heure actuelle, il semble y avoir trois options.La première est celle de la très médiatique Françoise David qui a fondé un mouvement politique du nom d\u2019Option citoyenne (ci-après OC).On peut résumer l\u2019action de cette formation en deux mots : division et tergiversation.Le caractère divisif de ce regroupement est évident du fait qu\u2019il fut fondé au moment même où plusieurs petits partis d\u2019extrême gauche s\u2019étaient réunis sous l\u2019égide de l\u2019Union des forces progressistes (ci-après UFP).Au lieu de joindre cet embryon de parti politique, Françoise David et ses acolytes ont préféré fonder leur propre groupe, sous prétexte que l\u2019UFP avait une plate-forme électorale ressemblant plus à une liste d\u2019épicerie qu\u2019à une vision globale^.Considérant qu\u2019à l\u2019époque OC était indécise sur la question nationale, ce reproche était peu crédible.Évidemment, depuis, OC a pris position en faveur de la souveraineté.Toutefois, elle en a fait sa trente et unième priorité après la taxation des gras trans et la reconnaissance des identités multiples (J\u2019exagère à peine).De plus, elle conditionne la réalisation du projet souverainiste à une longue démarche de démocratie participative visant à engendrer un large consensus.Par contre, pour l\u2019application de son projet social aucun processus interminable de ce genre n\u2019est prévu.Il y a donc deux poids, deux mesures, et une absence de détermination en matière de résolution de la question nationale.La deuxième option correspond à celle de l\u2019UFP qui a pris un virage indépendantiste à l\u2019automne 2004.Cette formation a profité des élections partielles pour mettre de l\u2019avant l\u2019idée d\u2019indépendance, son slogan étant « Souverainement à gauche », ce que le PQ n\u2019avait pas osé faire.Cela explique sans doute pourquoi elle a obtenu des scores intéressants 69 dans les circonscriptions montréalaises de Gouin (8 %) et Laurier-Dorion (5 %).Cependant, plus révélateur encore est le fait que, lors du conseil de l\u2019Union tenu en septembre dernier, les membres de l\u2019UFP ont fait passer la question nationale du quatorzième rang au deuxième rang dans leur programme'8.De plus, on apprenait à la fin de 2004 que Denise Veilleux, porte-parole féminine de l\u2019UFP, pense que la gauche doit mettre le combat national et le combat social sur un pied d\u2019égalité'9.Malheureusement, la fusion à venir entre l\u2019UFP et l\u2019OC risque de réduire à néant cette récente évolution.Ce tour d\u2019horizon de la gauche québécoise ne saurait être complet sans mentionner la troisième option que constitue le club politique Syndicalistes et Progressistes pour un Québec Libre (ci-après SPQLibre).Ce groupe, formé de personnalités et de membres de gauche, a comme particularité d avoir choisi de contribuer à unir la gauche plutôt qu\u2019à la diviser et ce, en oeuvrant au sein du PQ afin de faire adopter par ce dernier davantage de positions favorables aux travailleurs.Un autre mérite de ce groupe est, comme son nom l\u2019indique, de placer la cause des salariés avant les causes particulières propres à la nouvelle gauche20.De plus, il a suffisamment de lucidité pour ne pas épouser toutes les idées de la gauche identitaire, préférant par exemple le nationalisme ouvert au multiculturalisme.Fait à souligner, son maître-penseur, Pierre Dubuc, s\u2019inspire de la gauche sud-américaine et plus particulièrement de son réalisme.Considérant les ravages causés par la division de la gauche en Occident, il va de soi que le SPQLibre constitue l\u2019option la plus stratégique pour la gauche québécoise, d\u2019autant plus qu\u2019il est efficace comme le démontre son influence sur le récent programme du PQ nettement marqué à gauche, particulièrement sur la question ouvrière.Il est donc souhaitable que les leaders 70 crédibles de l\u2019UFP se joignent au SPQLibre, plutôt que de se laisser phagocyter par l\u2019OC.Par contre, il faut garder à l\u2019esprit que même avec le SPQLibre, il sera toujours à la fois nécessaire, certes, mais aussi risqué d\u2019accueillir des éléments de la gauche identitaire dans la grande coalition souverainiste qu\u2019est le PQ.En effet, tous se souviennent que pendant la campagne référendaire de 1980, les propos féministes de Lise Payette avaient grandement nuit au camp du OUI lors du fameux épisode des « Yvettes ».Le mot d\u2019ordre doit donc être clair : l\u2019indépendance d\u2019abord, et tout ce qui peut lui nuire doit être tu.Ceci dit, au-delà de l\u2019aspect stratégique, la priorisation de la cause souverainiste est d\u2019une logique implacable car même si un parti d\u2019extrême gauche prenait le pouvoir à Québec, il serait impossible pour lui d\u2019appliquer des politiques de gauche dignes de ce nom.En effet, il n aurait guère de marge de manœuvre aux commandes d\u2019une province sans voix au niveau international, égorgée par le déséquilibre fiscal et n\u2019ayant même pas la compétence de régir les relations industrielles de tous ses travailleurs, le fédéral ayant son propre Code de travail, plus favorable aux employeurs, qui s\u2019applique aux employés des secteurs fédéraux tels 1 aviation et les télécommunications.À moins que la priorité de cette dite extrême gauche soit non pas d\u2019aider les travailleurs, mais plutôt de mettre en œuvre des réformes gauchistes identitaires qui, comme dans le cas du droit familial, relèvent des pouvoirs provinciaux.Peut-être cela explique-t-il la tentation fédéraliste de certains militants d\u2019OC ?Plus sérieusement, pour unir la gauche sous la bannière souverainiste, il faut sans cesse refaire la démonstration qu\u2019aucun projet de société n\u2019est réalisable sans un Québec souverain.De plus, lors de la prochaine campagne référendaire, il faudra trouver des arguments équivalents à celui de 1995 selon 71 lequel la souveraineté devait nous protéger contre le vent de droite qui soufflait de l\u2019ouest.Par exemple, nous pourrions dire que seule l\u2019indépendance nous permettra de préserver notre système public de santé, menacé par le déséquilibre fiscal et les visées libérales de la Cour suprême du Canada, et d\u2019imposer la gratuité scolaire à tous les niveaux.Cela dit, s\u2019il importe d\u2019accorder une certaine place au social dans le projet souverainiste, il ne faut pas trop préciser pour ne pas perdre les nationalistes de droite.C\u2019est pourquoi nous parlons d\u2019une primauté relative de la question nationale.Pour l\u2019instant, ce qu\u2019il faut retenir, c\u2019est que le PQ a tout intérêt à mettre l\u2019indépendance au premier plan, notamment afin de rallier ses troupes et de combattre l\u2019UFP qui joue dans ses plates-bandes, à garder son préjugé favorable aux travailleurs et à ne pas faire écho à toutes les revendications identitaires.Ainsi, il saura éviter à la fois le piège de la division et celui de la nouvelle gauche.Mais, la grande question demeure celle de la place exacte des enjeux sociaux dans le projet souverainiste.Nous sommes confiants que les Québécois finiront par trouver la bonne réponse car, si chaque nation a son génie propre, celui du Québec consiste sûrement à allier de façon originale projet de société et projet de souveraineté à l\u2019heure de la mondialisation libérale.Conclusion Bien que notre analyse ait cerné plusieurs éléments de la problématique relative à l\u2019émergence d'une gauche identitaire en Occident et au Québec, en plus de proposer des pistes de solutions, il semble que plusieurs autres aspects méritent d\u2019être abordés tant le sujet est vaste et important.Au premier chef, il importe d\u2019étudier la propension de certains penseurs de la nouvelle gauche à dénigrer l\u2019État natio- 72 nal pour mieux faire la promotion de la multination ou de la supranationalité.Des auteurs vont jusqu\u2019à dire qu\u2019un certain progressivisme transnational constitue la plus grande menace à l\u2019État démocratique21.Il s\u2019agit là d\u2019un phénomène inquiétant car l\u2019État-nation est le cadre qui a rendu possible l\u2019avancement de la cause des travailleurs tout au long des deux derniers siècles.De même, c\u2019est en prenant le contrôle d\u2019États nationaux que la gauche politique pourra continuer ce combat et lutter contre la mondialisation libérale.Par ailleurs, comme en vertu de ce courant de pensée postnationale le concept d\u2019indépendance est dépassé, il n\u2019y a rien de bon là-dedans pour les souverainistes du monde entier, à commencer par ceux du Québec.Espérons donc que le présent article constituera une contribution à la défense de la social-démocratie et de la liberté des peuples qui sera suivie par d\u2019autres, car, sur le front idéologique, ces causes ne manquent pas d\u2019adversaires.surtout depuis que l\u2019on retrouve certaines d\u2019entre elles là où on s y attendait le moins.Si vous avez des questions ou des commentaires, n\u2019hésitez pas à les faire parvenir à l\u2019adresse suivante : guillrousseau@hotmail.com 1\tPar ailleurs, il faut dire que par ses pratiques fascistes quand elle est au pouvoir (voir Pinochet) ou anti-démocratiques lorsqu\u2019elle ne l\u2019est pas, qu\u2019on pense à l'opposition vénézuélienne, la droite sud-américaine se différencie de la droite ailleurs en Occident.Cela change le contexte.et suggère que la droite sud-américaine devrait se préoccuper davantage des droits de la personne.2\tBien que les hausses des impôts soient impopulaires, on peut penser qu\u2019une taxe dédiée à la santé serait acceptable pour l\u2019électorat dans plusieurs États où la population est vieillissante.Dans le cas du Québec, il 73 convient toutefois de récupérer les sommes d\u2019argent bloquées à Ottawa avant d'envisager cette éventualité.3\tCette réforme devrait toutefois s\u2019accompagner de la reconnaissance d\u2019un droit à l'eau potable gratuite.Néanmoins, même jumelé à cette reconnaissance, la nationalisation de l\u2019eau serait combattue par une partie de la nouvelle gauche qui préfère rêver à un traité international déclarant I eau « patrimoine commun de l\u2019humanité », avec tous ce que cela suppose en frais d\u2019attentisme.Par contre, il serait possible de rallier les éléments modérés de la gauche des cols blancs, par exemple en confiant à la Société d État un mandat en matière d\u2019aide humanitaire.Comme quoi la gauche altermondialiste peut être un facteur positif, pour autant qu'on distingue sa frange réformiste, avec qui il convient de s\u2019allier, de sa frange anarchiste, qu'il faut combattre.4\tII y a toutefois des exceptions à ce principe.Par exemple, il est clair que les immigrants ne parlant pas la langue du pays d'accueil ont besoin de mesures spécifiques, dont des cours de langue et des séances d\u2019informations, afin de pouvoir réclamer les bénéfices découlant des programmes sociaux universels auxquels ils ont droit le cas échéant.5\tH.Brun et G.Tremblay, Droit constitutionnel, 3e édition, Yvon Blais, 1997, P- 891.6\tII est aussi possible de concevoir une clause nonobstant à géométrie variable.Par exemple: un vote en chambre à la majorité simple permettrait de déroger à un droit, alors qu'un vote à la majorité renforcée (les deux tiers des députés ou 60% des parlementaires des deux chambres réunies etc.) permettrait de réinterpréter ce droit.7\tChaoulli c.Québec (Procureur général), 2005 CSC 35.8\tCommission mondiale sur l\u2019environnement et le développement (CMED 1988).9\tC\u2019est un peu comme si dès les premières déclarations sur les droits de I Homme, il avait été question des « droits et responsabilités de la personne » plutôt que des « droits et libertés de la personne ».îo Constitution du 4 octobre 1958, art.2 al.4.11 M.McAndrew, «Immigration, pluralisme et éducation», dans A.G.Gagnon, dit., Québec.Étot et société, Montréal, Québec Amérique p 345-358.t2 D.Helly, Le Québec face à la pluralité culturelle 1977-J994, Un bilan documentaire des politiques, Sainte-Foy, Les Presses de l\u2019Université Laval, 1996, à la p.294.13\tF.Dumont, Genèse de la société québécoise, Montréal, Boréal, 1996.14\tSondage CROP-L\u2019actualité (effectué du 9 au 19 décembre 2004, au moyen de 1003 entrevues téléphoniques).Voir le numéro de L\u2019Actualité d\u2019avril 2005 p.27.15\tIbid.Cela ne signifie toutefois pas que la gauche doive investir aveuglément dans les services publics.Lefficacité et l'imputabilité, notamment grâce à 74 une plus grande décentralisation, sont de mise en matière d\u2019administration publique ne serait-ce que pour maximiser les effets des programmes.16\tIbid.17\tP.Bougeois, « Option citoyenne tergiverse sur la question nationale » Le Québécois (Volume 4, numéro 5 Décembre 2004/)anvier 2005), à la p.12.18\tP.Dubuc, « Qui a peur d'une victoire référendaire ?» L'aut'joumal (no 235, décembre 2004 - janvier 2005), à la p.9.19\tp.Bougeois, « Indépendance et projet social.sur un pied d\u2019égalité» Le Québécois (Volume 4, numéro 5, Décembre 2004/janvier 2005), à la p.17.20\tPar exemple, ce club politique place les revendications typiques de la gauche identitaire au douzième et treizième rang parmi ses quinze priorités.21\tj.Fonte, Liberal Democracy vs.Transnational Progressivism : The Future of the Ideological Civil War Within the West, Orbis, Summer 2002. 75 Henri Brun* LA COUR SUPRÊME DU CANADA ET LE DROIT À L\u2019ÉCOLE PUBLIQUE ANGLAISE AU QUÉBEC** Le 31 mars 2005, la Cour suprême du Canada a rendu deux importantes décisions concernant le droit des parents de faire instruire leurs enfants au Québec dans des écoles de langue anglaise financées par l\u2019État.Avant de rendre compte de ces arrêts et d\u2019en commenter la teneur il faut rappeler brièvement le contexte juridique et historique dans lequel ils se situent.Le contexte Jusqu\u2019au milieu des années 70, le principe unique qui s'est appliqué en la matière fut celui du libre choix des parents.L\u2019importance croissante de l\u2019immigration, conjuguée à la tendance alors manifestée par les nouveaux Québécois d\u2019opter pour l\u2019école anglaise, ont toutefois à cette époque convaincu le législateur québécois qu\u2019il y avait lieu d\u2019intervenir.La Loi sur la langue officielle, de 1974, réserva alors l\u2019accès à l\u2019école anglaise aux seuls enfants ayant de la langue anglaise une « connaissance suffisante » pour recevoir leur instruction en cette langue.La difficulté de jauger le niveau de cette connaissance, entre autres via l\u2019administration de * Henri Brun, LL.D., avocat, professeur de droit constitutionnel, Université Laval ** Ce texte a été rédigé à la demande de UAnnuaire du Québec 76 tests, eut vite fait cependant de prouver l\u2019inadéquation de ce critère.La Charte de la langue française prit le relais en 1977, en réservant l\u2019école publique anglaise à la minorité anglophone du Québec : seul le parent qui a reçu son enseignement primaire en anglais au Québec peut faire instruire son enfant dans des écoles anglaises financées par l\u2019État.Ce critère, qui reçut le nom commun de « clause Québec », fut remplacé par une « clause Canada » en 1982.Cette dernière n\u2019était toutefois pas l\u2019oeuvre du parlement du Québec, seul législateur compétent au Québec en matière d éducation.Elle fut plutôt, tout au contraire, adoptée par le constituant canadien malgré l\u2019opposition formelle du parlement du Québec, c\u2019est-à-dire, en réalité, par les autorités fédérales du Canada approuvées en cela par les neuf provinces anglaises de la fédération.C\u2019est l\u2019article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés qui énonce dans la Constitution du Canada cette « clause Canada » et la Cour suprême du Canada est venue confirmer en 1984 que l\u2019article 23 avait bel et bien remplacé la « clause Québec », puisque tel était sa seule raison d\u2019être.La « clause Canada » de l\u2019article 23 de la Charte canadienne s\u2019exprime de deux manières.D une part elle reprend la phraséologie de la « clause Québec », en y substituant les mots « au Québec » par les mots « au Canada ».Ainsi le parent qui a reçu son enseignement primaire en anglais au Canada peut au Québec faire instruire son enfant dans des écoles anglaises financées par le gouvernement du Québec.L\u2019article 23 énonce d\u2019autre part ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler une « clause grand frère », selon laquelle le parent dont un enfant a reçu ou reçoit son enseignement primaire ou secondaire en anglais au Canada peut également au Québec 77 faire instruire tous ses enfants dans des écoles anglaises financées par le gouvernement.L\u2019existence de ces normes constitutionnelles, qui lient juridiquement le parlement du Québec, n\u2019empêche pas complètement celui-ci de légiférer de manière à encadrer l\u2019accès à 1 école anglaise au Québec.Mais encore faut-il que ses interventions n\u2019affectent ce droit constitutionnel à l\u2019école anglaise qu à 1 intérieur de limites qui seraient jugées raisonnables, ce qui laisse beaucoup d\u2019espace à la discrétion judiciaire.Ainsi, par exemple, l\u2019article 73 de la Charte de la langue française ajoute aux deux aspects de la «clause Canada » le critère de « la majeure partie ».Le parent qui allègue avoir reçu son enseignement primaire en anglais doit selon 1 article 73 avoir reçu la majeure partie de cet enseignement en anglais ; celui qui invoque qu\u2019un de ses enfants a reçu ou reçoit son enseignement primaire ou secondaire en anglais doit être en mesure de démontrer que cet enfant a reçu la majeure partie de cet enseignement en anglais.De même, l\u2019article 73 prévoit que l\u2019enseignement reçu au Québec dans des écoles anglaises privées et non subventionnées, où prévaut le libre accès, de même que l'enseignement reçu dans des écoles anglaises publiques ou subventionnées, par application des exceptions prévues pour les cas de séjours temporaires ou de problèmes familiaux ou humanitaires, ne compte pas pour l\u2019application de la « clause grand frère ».Ce sont là les éléments essentiels du contexte dans lequel la Cour suprême a été amenée à se prononcer le 31 mars.L\u2019arrêt Gosselin L affaire Gosselin est d\u2019une grande simplicité juridique.La Cour supérieure et la Cour d\u2019appel du Québec ont d\u2019abord 78 rendu à son égard des décisions tout à fait correctes et concordantes et il peut sembler étonnant à première vue que la Cour suprême du Canada ait senti le besoin d accorder la permission d\u2019en appeler à elle de ces décisions.Il faut croire qu\u2019elle tenait à les confirmer, car il est inimaginable à nos yeux qu\u2019elle aurait pu accueillir l\u2019appel des appelants.Les appelants, dans cette affaire Gosselin, étaient tous des parents faisant partie de la majorité francophone du Québec: aucun d\u2019entre eux n\u2019avait reçu son enseignement primaire en anglais, comme l\u2019exige l\u2019article 73 de la Charte de la langue française pour avoir le droit de faire instruire ses enfants au Québec dans des écoles publiques de langue anglaise.Néanmoins, comme ils désiraient que leurs enfants fréquentent au Québec des écoles publiques anglaises, ils ont plaidé que l\u2019article 73 était discriminatoire à leur endroit.Ils ont invoqué à cette fin le droit à l\u2019égalité énoncé aux articles 10 et 15 des Chartes québécoise et canadienne des droits respectivement.La Cour suprême, évidemment, n a pas éprouvé plus de difficulté que la Cour supérieure et la Cour d\u2019appel à constater que l\u2019article 73 de la Charte de la langue française devait s\u2019apprécier en rapport avec l\u2019article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés dont il ne fait sur ce point qu\u2019énoncer la même règle, soit celle de l\u2019obligation du parent d avoir reçu son enseignement primaire en anglais.Si le droit à l\u2019égalité des Chartes québécoise et canadienne devait, par rapport au droit d\u2019accès à l\u2019école anglaise, obliger le législateur québécois à traiter tous les parents de la même façon, sans tenir compte de la langue dans laquelle ceux-ci ont reçu leur enseignement primaire, c\u2019en serait fait du compromis constitutionnel adopté en 1982 et formulé à l'article 23 de la Charte canadienne.Or il est un principe constitutionnel 79 bien reconnu, par la jurisprudence et par le gros bon sens, qui veut qu\u2019une partie de la Constitution ne puisse rendre inopérante une autre partie de la Constitution.Le droit de faire instruire ses enfants dans des écoles anglaises financées par l\u2019État, nous dit la Cour suprême, est « un droit qui n\u2019est garanti au Québec qu'à la minorité anglophone » (paragraphe io).Il s\u2019agit donc d\u2019un de ces quelques droits collectifs enchâssés dans la Constitution du Canada dans le but de protéger certaines minorités au Canada.Il est à ce titre, par nature, une exception au droit individuel et universel à l'égalité, prévue dans le but de favoriser dans ces cas une égalité davantage réelle que purement formelle.Or il importe de noter que pour la Cour suprême la minorité qu\u2019il s\u2019agit de protéger, par le respect des normes constitutionnelles encadrant le droit d\u2019accès à l\u2019école publique anglaise au Québec, est d\u2019abord la minorité anglophone du Québec, mais aussi la majorité francophone du Québec qui demeure en même temps partie d\u2019une minorité linguistique dans 1 ensemble du Canada (paragraphe 31) : Au Québec, une autre dimension s\u2019ajoute au problème en ce que la présence décoles destinées à la communauté linguistique minoritaire ne doit pas servir à contrecarrer la volonté de la majorité de protéger et de favoriser le français comme langue de la majorité au Québec, sachant que le français restera la langue de la minorité dans le contexte plus large de l\u2019ensemble du Canada.L\u2019arrêt Solski L affaire Solski soulève une question plus difficile à résoudre.Elle a fait 1 objet d un jugement de la Cour supérieure, que la Cour d\u2019appel a renversé unanimement.La Cour suprême du Canada a pour sa part rendu à son sujet 8o un jugement élaboré, qui l\u2019a amenée à accueillir en partie l\u2019appel interjeté contre la décision de la Cour d\u2019appel.L\u2019appelante, dans Solski, conteste la constitutionnalité du critère de « la majeure partie » qu\u2019énonce l\u2019article 73 de la Charte de la langue française afin d\u2019encadrer le droit d\u2019accès à l\u2019école anglaise découlant de la « clause grand frère » de l\u2019article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés.Comme un de ses enfants a reçu une partie de son enseignement en anglais en Ontario l\u2019appelante satisfait à la seule condition qu\u2019impose l\u2019article 23 afin d\u2019avoir le droit d\u2019inscrire ses enfants dans des écoles publiques anglaises au Québec.Mais comme cet enseignement reçu en anglais ne représente pas la majeure partie de l\u2019enseignement primaire ou secondaire de l\u2019enfant, ce droit lui est refusé en vertu de l\u2019article 73.Elle prétend donc que cet aspect de l\u2019article 73 est incompatible avec l\u2019article 23.La Cour supérieure a ainsi jugé que l\u2019article 73 était incompatible avec l\u2019article 23, du seul fait qu\u2019il limite la catégorie de personnes admissibles à l\u2019école anglaise en vertu de la « clause grand frère », et cela sans qu'il soit possible de se demander si cette limitation ne serait pas raisonnable.La Cour d\u2019appel, au contraire, a jugé que le critère de « la majeure partie » était en lui-même compatible avec l\u2019article 23, parce qu\u2019il est nécessaire que la « clause grand frère » soit encadrée, afin qu\u2019elle ne puisse justement pas rendre l\u2019ensemble de l\u2019article 23 sans objet en permettant, grâce au bref détour d\u2019un enfant dans une école anglaise privée ou extérieure, un accès quasi automatique à l\u2019école publique anglaise au Québec.Pour la Cour d\u2019appel le critère de « la majeure partie » est bien adapté à cette fin.La Cour suprême du Canada, dès le départ de son analyse, nous apprend que le droit à l\u2019école publique anglaise au 8i Québec, énoncé à l\u2019article 23 de la Charte canadienne des droits, est d\u2019abord et avant tout un droit individuel, bien qu\u2019il présuppose l\u2019existence d\u2019une collectivité de langue anglaise susceptible d\u2019en bénéficier (paragraphe 23).De cette assertion découle la suite de son jugement.S\u2019agissant en l\u2019espère de la partie de l'article 23 qui traite de la « clause grand frère », la Cour s\u2019emploie par la suite à donner à celle-ci un sens individualiste distinct de l\u2019objectif constitutionnel de protéger la minorité anglophone du Québec.Si la « clause grand frère » a pour objet immédiat et précis de favoriser la continuité dans la langue d\u2019enseignement, de préserver l\u2019unité familiale et de favoriser la liberté de circulation et d\u2019établissement interprovinciaux, ce n\u2019est pas tant dans le but ultime de protéger la minorité anglophone que pour donner effet à un « engagement authentique à cheminer dans la langue de la minorité » anglophone (paragraphe 28).À partir de là, toute la question est de savoir identifier les facteurs les plus susceptibles de permettre de reconnaître cet « engagement authentique », abstraction faite précise la Cour de l\u2019existence (ou inexistence) de tout lien réel entre le parent et l\u2019enfant d\u2019une part et la collectivité anglophone d\u2019autre part (paragraphe 31).Ce n\u2019est donc plus la minorité anglophone du Québec qu\u2019il s\u2019agit de protéger, mais bien la volonté individuelle de parents manifestée par certains gestes, dans certains contextes.Pour mener à bien cette entreprise de reconnaissance d\u2019un engagement parental authentique envers l\u2019anglais, le critère de « la majeure partie » en tant que tel ne convient pas.Déterminer quantitativement si un enfant a reçu la majeure partie de son enseignement primaire ou secondaire en anglais n\u2019est pas la façon de connaître la nature de l\u2019engagement des parents de cet enfant à faire cheminer leurs 82 enfants dans cette langue.Le critère de « la majeure partie », nous dit la Cour suprême, ne peut donc être sauvegardé que si l\u2019on donne à l\u2019adjectif « majeure » un sens qualitatif plutôt que quantitatif (paragraphe i).Pour une juste application de la « clause grand frère » il faut examiner avec souplesse et relativisme un certain nombre non limitatif de facteurs, dont quatre sont exposés par la Cour en détail.La Cour suprême résume finalement sa pensée dans une avant-dernière section de ses motifs, qu\u2019elle intitule « Sommaire ».Elle y affirme que dans la majorité des cas l\u2019enfant inscrit dans un programme d\u2019enseignement en langue anglaise, et qui le suit régulièrement, est en mesure de poursuivre ses études dans cette langue.Changer l\u2019enfant de programme ne serait dans l\u2019intérêt ni de l\u2019enfant ni de la minorité anglophone.Néanmoins, poursuit la Cour, « il est justifié de procéder à une évaluation qualitative de la situation pour déterminer s\u2019il existe une preuve d\u2019engagement authentique à cheminer dans la langue d\u2019enseignement de la minorité » anglophone (paragraphe 45).Le fait d\u2019une seule inscription en cours à un programme reconnu d\u2019enseignement en anglais suffit donc à faire naître une présomption d\u2019« engagement authentique », lui-même suffisant pour que la « clause grand frère » engendre le droit à l\u2019école anglaise pour tous les enfants d\u2019une famille.La présence d\u2019un enfant dans une école anglaise fait porter sur le gouvernement le fardeau de prouver que cet enfant et ses frères et soeurs n\u2019ont pas le droit de recevoir leur instruction dans des écoles publiques anglaises au Québec.Par le dispositif de son jugement la Cour suprême accueille enfin l\u2019appel de l\u2019appelante.Les enfants de cette dernière ont le droit de fréquenter des écoles anglaises financées par le Québec, car l\u2019un d\u2019entre eux a participé à un programme 83 d immersion en français dans une école anglaise de 1 Ontario, ce qui doit être considéré selon la Cour comme de l\u2019enseignement en anglais.Et, fait pour le moins inusité, la Cour, dans ce même dispositif, donne également raison à une personne qui n\u2019était pas appelante devant elle.Les enfants de cette personne ont eux aussi le droit de fréquenter des écoles publiques anglaises étant donné que l\u2019une d\u2019entre elles a passé une année dans une école privée et non subventionnée, ou 60 % de l\u2019enseignement se donnait en anglais.Commentaires Il faut d abord dire que l\u2019arrêt Gosselin apparaît sans reproches.Ce jugement allait de soi pourrait-on prétendre.Mais encore n\u2019était-il peut-être pas complètement inutile que la Cour suprême du Canada vienne confirmer expressément certaines évidences, comme celle voulant qu'un droit individuel à 1 égalité constitutionnalisé ne puisse servir à neutraliser un droit collectif également constitutionnalisé, soit celui de la minorité anglophone à des écoles à elle, qui est aussi celui de la majorité francophone à ce que ces écoles ne servent pas à angliciser le Québec.L\u2019existence de ce jugement relève peut-être aussi d\u2019une sorte de compromis, destiné à faire passer l\u2019arrêt Solski inaperçu.Le jugement Solski est en effet davantage critiquable, à plusieurs égards.Il l\u2019est d\u2019abord en ce qui regarde sa prémisse de base voulant que le droit de faire instruire ses enfants au Québec dans des écoles anglaises financées par l\u2019État est avant tout un droit individuel.Cette assertion est à notre avis sans fondement.Elle ne repose que sur une courte phrase, dans laquelle la Cour mentionne que l\u2019article 23 de la Charte canadienne attribue un droit à des « personnes appartenant 84 à des catégories particulières de titulaires ».Or ce constat ne fait que rappeler que des droits collectifs, contrairement aux droits individuels, n\u2019appartiennent qu\u2019à des catégories spécifiques de personnes, qu\u2019il faut de quelque manière pouvoir identifier.Le fait que l\u2019article 23 indique les moyens de reconnaître les membres de la collectivité titulaire du droit n\u2019a pas pour effet de faire de ce droit un droit avant tout individuel.Celui-ci demeure au contraire un droit d\u2019abord et avant tout collectif de par sa raison d\u2019être, mais dont la mise en oeuvre implique secondairement une dimension individuelle.Le droit à des écoles publiques anglaises au Québec n\u2019existe en effet que parce qu\u2019existe au Québec une minorité historique anglophone le justifiant et parce que fut élaboré un jour un compromis politique reconnaissant ce droit.Il s\u2019agit essentiellement d\u2019un droit collectif, qui n\u2019a rien à voir avec les droits civils et politiques, individuels et universels, qui se rattachent aux attributs fondamentaux de la nature humaine.L\u2019être humain n\u2019a pas davantage droit à des écoles publiques anglaises au Québec qu\u2019il n\u2019a droit à des écoles publiques chinoises à New-York.S\u2019il en va autrement pour certaines personnes au Québec ce ne peut être que parce que celles-ci font de quelque manière partie de la minorité anglophone qui s\u2019y trouve.Et cela devrait valoir tout autant pour la « clause grand frère » de l\u2019article 23 de la Charte canadienne des droits que pour l\u2019ensemble de l\u2019article 23 dont cette clause fait partie intégrante.L\u2019effort généreux qu\u2019il convient de déployer doit avoir pour objet la reconnaissance des membres de cette collectivité minoritaire, et non l\u2019extension du droit de l\u2019article 23 aux Québécois qui ne présentent pas ou présentent peu de signes d\u2019appartenance à la collectivité anglophone.La Cour suprême elle-même, dans l\u2019arrêt Gosselin, reconnaît que le droit d\u2019accès à l\u2019école publique 85 anglaise au Québec est « un droit qui n\u2019est garanti au Québec qu\u2019à la minorité anglophone » (paragraphe io).Surtout dans le contexte québécois, où la langue de la majorité se trouve sous la continuelle menace de l\u2019anglais, l\u2019école anglaise ne devrait pas pouvoir être conçue comme poursuivant d\u2019autres fins que la protection de la minorité anglophone du Québec.Le principe de l\u2019école française n\u2019a au Québec rien de capricieux ; il est vital.Parce qu\u2019elle considère que la « clause grand frère » attribue un droit individuel, la Cour suprême est au contraire amenée à chercher à identifier l\u2019objet de ce droit.Tous les critères qu\u2019elle évoque de manière non limitative semblent en définitive pointer vers un objet se situant quelque part entre le respect d\u2019une certaine volonté parentale et la protection de l\u2019enfant lui-même, ce qu\u2019elle appelle l\u2019« engagement authentique » à cheminer en langue anglaise.Et, bien sûr, lorsqu\u2019on a affaire à un droit individuel d\u2019une telle nature intime, le nuancement et le relativisme des critères d'application apparaissent de bon aloi.La Cour suprême s\u2019évertue dans Solski à trouver les moyens de connaître la vraie volonté des parents et le meilleur intérêt de l\u2019enfant, alors que la question était de savoir si les personnes en cause pouvaient raisonnablement être considérées comme des membres de la collectivité minoritaire qu\u2019il s\u2019agit de protéger.Or il faut bien admettre que l\u2019appelante, de même que l\u2019autre personne qui obtient gain de cause sans avoir porté sa cause en appel, n\u2019affichent pas en l\u2019espèce, selon les faits rapportés, grand lien d\u2019appartenance à la collectivité anglophone du Québec.Dans ces conditions, le sort des dispositions de la Charte de la langue française qui depuis 2002 écartent du décompte, pour les fins de la « clause grand frère », l\u2019enseignement reçu en anglais dans une école privée non subventionnée, ou à l\u2019occasion d\u2019un séjour temporaire ou pour des raisons humanitaires, apparaît pour le moins compromis. 86 Le jugement Solski est également critiquable en ce qu\u2019il prétend agréer le critère de « la majeure partie » comme norme d\u2019application de la « clause grand frère ».La Cour suprême prétend en effet s\u2019adonner à de l\u2019interprétation constitutionnelle: le critère de l\u2019article 73 est constitutionnel, et il continue de s\u2019appliquer, à la simple condition de lui donner un sens qualitatif et relatif.C\u2019est sur la base de cet aspect déclaratoire du jugement Solski que celui-ci est dit n\u2019accueillir l\u2019appel qu\u2019« en partie ».Or plus on progresse dans la lecture du jugement plus on se rend compte que tout cela n\u2019est qu\u2019illusion et que le critère de « la majeure partie » est appelé en définitive à signifier tout autre chose que ce qu\u2019implique son vocable.Un peu comme dans la célèbre Loi de clarification, adoptée par le parlement fédéral à la suite au jugement de la Cour suprême sur la sécession du Québec, où la notion de majorité est dite pouvoir signifier tout autre chose que la majorité.Comme on l\u2019a vu la Cour en vient même à établir une présomption en faveur du droit à l\u2019enseignement en anglais, si tôt qu\u2019existe une inscription en cours à un programme anglais, ce qui nous situe fort loin de l\u2019exigence qu\u2019une majeure partie de l\u2019enseignement ait été suivie en langue anglaise.C\u2019est à se demander quelle interprétation sera donnée au même critère, employé dans la partie principale de la « clause Canada » pour qualifier l\u2019enseignement primaire que doit avoir reçu en anglais le parent requérant.En réalité la Cour suprême du Canada se montre ici beaucoup plus ratoureuse qu\u2019elle ne l\u2019avait été en 1988 dans l\u2019affaire Ford, où elle avait déclaré inconstitutionnelle la norme générale de l\u2019affichage commercial en langue française.Au lieu de heurter la norme, ici elle se transforme en législateur si pointilleux et si nuancé que la norme s\u2019en trouve vidée de sa substance.Il est vrai qu\u2019une déclaration d\u2019inconstitutionnalité n\u2019aurait pas heurté que la norme, car le parlement du Québec n\u2019aurait pas pu écarter le jugement de 87 la Cour suprême comme il le fit en 1988 à l\u2019aide de la disposition de dérogation de l\u2019article 33 de la Charte canadienne, celle-ci ne s\u2019appliquant pas à l\u2019article 23.De façon plus générale, le jugement Solski est aussi critiquable à ce chapitre en raison du parti pris individualiste dont il fait preuve, qui l\u2019amène à relativiser à l\u2019infini une norme élaborée avec soin par le législateur compétent, après débats et longue réflexion.Et cela au point d\u2019en faire une non-norme, dont il devient impossible de saisir la portée pratique.Or en matière de droit à l\u2019école anglaise au Québec la preuve a pourtant déjà été faite que des normes trop relatives sont impraticables, comme ce fut le cas pour le critère de la « connaissance suffisante » de l\u2019anglais avant la venue de la Charte de la langue française.Le discutable labeur de législation auquel s\u2019adonne la Cour suprême, en rendant le critère de « la majeure partie » insaisissable, réjouira peut-être quelques avocats, en multipliant les litiges.Mais il aura certes et surtout pour effet d\u2019engendrer de la tension sociale, en autorisant des personnes à croire qu\u2019elles jouissent d'un droit individuel fondamental à l\u2019école publique anglaise au Québec, droit qui à ce titre devrait s\u2019ajuster à leur credo personnel.Cette propension de la Cour suprême du Canada à vouloir régler tous les problèmes au cas par cas, quelle qu\u2019en soit la nature, semble en définitive relever d\u2019une culture socio-juridique de common law, ou de case-law, qui est bien davantage canadienne que québécoise.Cet individualisme exacerbé entraîne d\u2019ailleurs parfois la dissidence des juges québécois de la Cour, mais dans les deux affaires présentes cette dernière s\u2019est exprimée unanimement et anonymement.Le 20 juin 2005 88 ARTICLES Gaston Laurion LE PROPHÉTISME DE GEORGE GRANT: QU\u2019EN VA-T-IL DU QUÉBEC ?George Grant était, à plus d\u2019un point de vue, un prophète.Son oeuvre, et en particulier Lament for a Nation\\ contient des vues prémonitoires et de précieuses réflexions sur notre époque de doute et d\u2019incertitude.Mais comment un livre de philosophie politique écrit en 1965, pensera-t-on, peut-il encore nous éclairer et à quoi nous servent des prophéties qui, s\u2019étant réalisées, n\u2019en sont plus ?D\u2019abord à mieux situer les événements contemporains et à ne pas considérer certains d\u2019entre eux comme de simples innovations ; enfin, à voir que beaucoup de mesures prises aujourd\u2019hui par nos dirigeants ont été préparées de longue date et qu\u2019ainsi, nous ne pouvons espérer nous défendre de celles-ci en un tournemain ou les récuser sans effort.Dans les pages qui suivent, j\u2019essaierai de résumer aussi fidèlement que possible les grandes lignes du livre de George Grant, en insistant sur ce qui, dans sa pensée, me semble prémonitoire et sans trop me laisser influencer par l\u2019admiration que je voue à ce grand homme.Des trois premiers chapitres, je retiendrai surtout les propos qui servent à justifier l\u2019emploi, dans le titre, du mot « lament » (lamentation) que la traduction a conservé en sous-titre.Ce terme est d\u2019autant plus important que l\u2019auteur écrit (p.2) : « Il faut établir un rapport entre cette recherche et le titre de la présente réflexion.Se lamenter, c\u2019est crier sa 89 douleur à la mort d\u2019un objet aimé ou quand il se meurt.Ma lamentation pleure la fin du Canada en tant qu\u2019État souverain ».Cette perte de la souveraineté canadienne est liée, pour George Grant, à l\u2019inaptitude de John Diefenbaker2 à gouverner le Canada, dans une optique nationaliste, malgré un authentique patriotisme ; à contrer la vague continenta-liste et la domination de la « culture homogénéisée de l\u2019Empire américain »(p-5).Je ne m\u2019étendrai pas ici sur l\u2019éloge critique que fait George Grant de l\u2019action de Diefenbaker, dont la sincérité et le patriotisme ne peuvent être mis en doute.Il s\u2019agit là d\u2019un élément ponctuel de la pensée de l'auteur, dont je ne nie pas l\u2019importance historique, mais qui concerne peu le point de vue que j\u2019ai adopté.Ce qui m\u2019intéresse surtout, en effet, à ce moment de mon exposé, c\u2019est qu\u2019en 1965 déjà, George Grant, comme nous venons de le noter, parle du continenta-lisme et de l\u2019Empire américain.Or cette réalité géopolitique était alors peu connue.Pendant longtemps, on a pu traiter ceux qui utilisaient cette expression d\u2019antiaméricains primaires ou de visionnaires détraqués.Ce n\u2019est que ces dernières années que l\u2019on s\u2019est rendu compte de l\u2019existence de l\u2019Empire et de la domination qu\u2019il exerce sur le monde.Au reste, George Grant, conscient des difficultés que pouvait susciter sa terminologie, a senti la nécessité de s\u2019expliquer dans une note, qui aujourd\u2019hui serait superflue (p.8, n.i) : L\u2019utilisation du concept d\u2019« Empire américain » est souvent refusée et, en particulier, par ceux qui pensent que l\u2019époque des empires est révolue.Ils associent l\u2019empire à des modèles anciens (le britannique, l\u2019espagnol et le français) qui remontent à l\u2019époque où les Européens dominaient certaines parties éloignées du monde, grâce à leur supériorité militaire et à leur maîtrise de la mer.Mais il n 'est pas go nécessaire qu 'un empire exerce une domination politique directe sur des colonies.La Pologne et la Tchécoslovaquie font partie autant de l\u2019Empire soviétique que l\u2019Inde faisait partie de l\u2019Empire britannique ou le Canada et le Brésil, de l\u2019Empire américain.Un empire, c\u2019est la domination d'un État par un autre et, en ce sens, les États-Unis d'Amérique disposent d\u2019un empire.Il est impossible de mettre en doute, de nos jours, l\u2019existence d\u2019un empire américain et la domination qu\u2019il exerce progressivement sur le monde.Cette idée est au centre de la pensée de George Grant3.C\u2019est, entre autres, à ce concept que se rattache celui de continentalisme: « Depuisiçôo, écrit-il (p.8), le Canada est devenu un prolongement de l\u2019économie continentale.Cette situation est la conséquence des décisions prises par C.D.Howe et ses hommes ».Or C.D.Howe était ministre du Commerce dans le cabinet libéral de Mackenzie King4.Dans ces conditions, n\u2019est-il pas curieux que l\u2019on attribue au « conservateur » Brian Mulroney5 le mérite (?) d\u2019avoir fait entrer le Canada dans l\u2019ALENA, alors qu\u2019en réalité, le tout avait été préparé, de longue date, par les libéraux ?Si ces derniers s\u2019y sont opposés, il est probable que ce fut pour des raisons purement formelles ou pour des questions de détail.Au demeurant, peut-on vraiment dire que M.Mulroney, ancien président de la multinationale Iron Ore, était un conservateur ?Par ailleurs, les conservateurs n\u2019étaient-ils pas, déjà à cette époque, des libéraux qui voulaient donner le change pour ce qui est de l\u2019essentiel : la libre entreprise, le libre-échange et cet individualisme exacerbé6 qui prend sa source dans la philosophie de Locke et dont nous subissons toujours les effets ?7.Les conservateurs, en somme, mises à part leurs affinités avouées avec leurs homologues américains et de vagues tendances décentralisatrices, ne se distingueraient-ils des libé- 91 raux en titre, encore de nos jours, que sur des points bien particuliers de morale individuelle et ne se démarqueraient-ils de ces derniers que par la franchise qu\u2019ils mettent à reconnaître la soumission fondamentale de leur politique étrangère à celle des États-Unis ?L\u2019une des questions majeures qui se pose encore aujourd\u2019hui est de savoir si le Canada jouit d\u2019une souveraineté réelle, surtout en matière de défense nationale.La pertinence de cette question ne date pas d\u2019hier puisque, comme nous le fait remarquer George Grant (p.25 et suiv.), Diefenbaker fut battu par Pearson8 en 1963, en grande partie, pour avoir défendu l\u2019autonomie militaire canadienne.Voici ce qu\u2019il écrit au sujet de la controverse qui opposa ce dernier à Kennedy en 1962: « Il ne critiqua pas la politique internationale des États-Unis, mais il maintint que la politique de défense du Canada ne devait pas être décidée à Washington » (p.28).Et plus loin: « Dans le discours qu\u2019il prononça à la dissolution des Chambres (1963), il apparut clairement que s\u2019il y avait une chose qu\u2019il ne tolérerait pas, c\u2019était que le gouvernement américain définît la politique de défense du Canada » (p.29).C\u2019est pourquoi Diefenbaker refusait, en particulier, d\u2019armer d\u2019ogives nucléaires les missiles Bomarc qui étaient disposés sur le sol canadien, s\u2019opposant ainsi aux volontés de Kennedy.En revanche, le libéral Pearson, prix Nobel de la Paix, y consentit.Ce sont là des faits qu\u2019il aurait été utile de ne pas ignorer, il y a deux ou trois ans, lorsqu il fut question de s\u2019opposer à la présence, sur le sol canadien, des missiles Cruise, qui ont remplacé les Bomarc dans l\u2019arsenal américain.Ils se leurraient alors bellement ceux qui croyaient que leurs protestations pouvaient avoir quelque influence que ce fût sur une entreprise qui, en somme, était le fruit d\u2019une longue préparation de plus de quarante ans.C\u2019est d\u2019ailleurs pour les mêmes raisons que se 92 leurrent encore ceux qui pensent actuellement que le Canada, qu\u2019il soit libéral ou conservateur, pourra éviter longtemps de contribuer au bouclier antimissile des États-Unis.Ce n\u2019est pas d\u2019aujourd\u2019hui que le Canada, malgré quelques frondes passagères qui donnent le change, est devenu, sous l\u2019impulsion des libéraux, un obéissant serviteur de son voisin du Sud.Cette soumission tire, d\u2019ailleurs, sa source de l\u2019adoption du système économique de ce voisin, dont dépend notre niveau de vie.Sur le plan économique, en effet, explique George Grant, les libéraux ont compris que le Canada ne pouvait se développer qu\u2019à l\u2019aide de capitaux américains, l\u2019économie canadienne s\u2019inscrivant « dans l\u2019ensemble des ressources nord-américaines » (p.38).Cette politique libérale a eu comme conséquence que le Canada est devenu, de fait, un satellite des États-Unis.George Grant a bien raison de dire des libéraux: Ils étaient au pouvoir durant les années où toute assise possible pour notre nationalisme se désintégra ; ce fut sous un régime libéral que le Canada se constitua en « société de filiales » ; sous la direction des libéraux également que l'on eutfinalement raison de notre indépendance en matière de défense nationale et d\u2019affaires étrangères.Si l\u2019on veut comprendre les rouages de fonctionnement des relations canado-américaines, il faut analyser comment s\u2019opère le processus : Le pouvoir qu\u2019exerce le gouvernement américain sur le Canada ne réside pas principalement dans sa capacité de faire des pressions directes9 ; ce pouvoir réside dans le fait que les classes dominantes du Canada se considèrent comme faisant corps avec le continent, pour toutes les ques- 93 fions essentielles.Or les classes dominantes obtiennent le genre de gouvernement qu 'elles veulent.Il y aurait encore beaucoup à dire sur l\u2019analyse que fait George Grant de la manière dont les classes dominantes légitiment le pouvoir et lui donnent assise, en particulier à l\u2019aide des journaux et de la télévision.Tel n\u2019est pas mon propos, car je veux surtout mettre en lumière l\u2019aspect prophétique de la pensée de l\u2019auteur.C\u2019est dans cet esprit qu\u2019il faut insister sur les liens qu\u2019il établit entre les décisions conti-nentalisantes prises dans les années quarante et les politiques adoptées en matière de défense nationale et d\u2019affaires étrangères, celles-ci étant inspirées par l\u2019idéologie capitaliste et libérale.Dans cet ordre d\u2019idée, il faut retenir avant tout que, d\u2019ores et déjà dans les années soixante, et cela depuis même C.D.Howe, le Canada est annexé, sur le plan économique, aux Etats-Unis.Aussi ne doit-on pas s\u2019étonner, dans ces conditions, qu\u2019il n\u2019ait plus, à proprement parler, de politique étrangère et de politique de défense territoriale autonomes10.Ce n'est donc plus un État souverain, et les quelques protestations verbales des dirigeants ne changeront rien à l\u2019essentiel.Au-delà des mots, au-delà des intentions exprimées, il faut toujours considérer les faits et les actes si l\u2019on veut comprendre où mène la politique.Les intentions et les voeux n\u2019ont strictement aucune importance.D\u2019autre part, pour en finir avec le parti libéral, il est bon de savoir qu\u2019il est étroitement lié au monde des affaires, dont « l\u2019activité la plus importante consiste à faire des profits » (p.46).Or, comme je l\u2019ai mentionné ci-dessus, la meilleure manière de parvenir à ce résultat est de participer à l\u2019entreprise continentaliste du capitalisme libéral américain.Aussi le Parti libéral s\u2019emploie-t-il, avec ses moyens politiques, à effectuer cette participation.C\u2019est de cette manière qu\u2019il s\u2019as- 94 sure de recevoir l\u2019appui des classes dirigeantes et de rester au pouvoir : « la grande découverte de Mackenzie King, selon George Grant, [fut] que, si son gouvernement se liait avec le monde des affaires, le Parti libéral était assuré de conserver le pouvoir presque indéfiniment» (p.47).On pourrait ajouter aujourd\u2019hui que ce n\u2019est pas le scandale des commandites qui y changera quoi que ce soit, à moins bien entendu que le Parti conservateur n\u2019adopte l\u2019idéologie et les pratiques de son adversaire, ce qui ne lui serait probablement pas très difficile, et reçoive alors l\u2019appui des « classes dirigeantes ».Le Chapitre V de Lament for a Nation est consacré à un phénomène qui se rattache au concept d\u2019Empire américain, car il est, pour ainsi dire, une modalité de celui-ci, et ses débuts ne datent pas d\u2019hier11 ; il s\u2019agit de l\u2019édification par les États-Unis de ce que George Grant appelle l\u2019« État universel et homogène» (p-53)- Toujours en 1965, voici comment il explique cette appellation : « L\u2019adjectif universel implique un État à l\u2019échelle du monde, dont l\u2019existence éliminerait la malédiction de la guerre entre nations ; l\u2019adjectif homogène, lui, signifie que tous les hommes seraient égaux et que la lutte des classes disparaîtrait.» Cette société, ajoute George Grant, [.]forme la matière de la rhétorique mise en oeuvre tant par les communistes que par les capitalistes.L'Etat en question sera établi au moyen de la science moderne \u2014 une science qui mène à la conquête de la nature.[.] Depuis 1945, la société uniforme et à l\u2019échelle du monde n 'est plus un rêve se projetant dans un avenir lointain ; elle est devenue une possibilité immédiate (p.53-54)- Il est aisé, dès lors, de comprendre la disparition progressive des cultures locales, devenues anachroniques, et notam- 95 ment celle du Canada : « [.] presque tous les Canadiens, écrit George Grant, croient que la modernité est bonne, si bien que rien d\u2019essentiel ne les distingue des Américains » (p.54).Or les États-Unis sont, sans nul doute, le «fer de lance » de cette modernité, que George Grant appelle le « progrès ».Pour prouver son point, il procède à une analyse comparative rapide du marxisme et du capitalisme, en insistant sur ce qui oppose fondamentalement ces deux philosophies.La première, selon lui, contient « une doctrine relative au bien humain (que l\u2019on peut appeler, si l\u2019on veut, bonheur), d\u2019après laquelle l\u2019évolution technologique apporte aux hommes le moyen de réaliser ce bien » (p.55).La philosophie politique de l\u2019ère du progrès, quant à elle, refuse « toute réalité à n\u2019importe quelle conception du bien imposant des limites à la liberté humaine », puisque l\u2019essence de l\u2019homme, et ici nous rejoignons Sartre, est sa liberté: « À mesure que les libéraux deviennent plus conscients des implications de leur propre doctrine, ils conviennent qu\u2019aucun appel au bien de l\u2019homme pour le présent ou pour l\u2019avenir, ne doit restreindre leur liberté de modeler le monde comme ils l\u2019entendent.» « Pour les marxistes, la technique demeure un instrument au service du bien humain.» Pour les libéraux capitalistes, l\u2019homme doit être « libre de faire ce qu\u2019il veut quand il veut» (p.56).N\u2019entrons pas ici dans les méandres de cet individualisme que nous connaissons bien puisque, grâce aux multiples chartes des droits qui le protègent, il domine le monde occidental contemporain, où tout est permis, à condition de ne pas porter atteinte à la « vie publique » (p.57).George Grant conclut de sa comparaison entre les deux systèmes politiques que « l\u2019idéologie libérale concilie le pouvoir politique des élites avec la satisfaction des désirs individuels chez les masses.Ainsi, ajoute-il, le capitalisme d\u2019État et le libéralisme sont des manifestations beaucoup plus avancées de l\u2019âge du progrès que le système sovié- 96 tique avec son marxisme officiel »(p-59)- De là à prédire la victoire finale de celui-là sur celui-ci, ou du moins à la pressentir, il n\u2019y a qu\u2019un pas que George Grant n\u2019aura cependant pas eu le temps de faire12.Disons cependant, toujours pour montrer sa lucidité et la justesse de son analyse, que, pour lui, ce culte intempestif de la liberté individuelle qui sous-tend le libéralisme mène à la domination de la nature: « En croyant que l\u2019essence de l\u2019homme est sa liberté », les penseurs qui se prévalent de Rousseau « prônèrent la maîtrise progressive, grâce à cette liberté, de la nature humaine et non humaine » (p.6o).Croyons-nous, dans ces conditions, que l\u2019on interdira, pendant longtemps encore, les expériences sur les embryons humains, qui, d\u2019ailleurs de toute façon, se poursuivent de nos jours, en secret.Or ce n\u2019est là qu\u2019un aspect de la domination qu\u2019exerce le système américain et ses relais occidentaux sur 1 homme, en s\u2019appuyant sur « d\u2019énorme firmes privées et publique.Ce régime agit de pair, écrit encore George Grant, avec les scientifiques, dans leurs efforts pour dominer la nature et remodeler les hommes.» Et il ajoute: « Sur le plan international, la puissance impériale de ces grandes entreprises détruit les cultures autochtones, dans tous les coins du monde » (p.63).L\u2019analyse précédente invite George Grant à considérer ce qui fait défaut pour que les deux peuples qui composent le Canada puissent s\u2019unir afin de conserver ce pays, dans un esprit commun, à savoir la « détermination généralisée de ne pas devenir une partie de la grande République » (p.69).Selon lui, il y avait, chez les deux peuples du Canada, des points communs et, en particulier, « un sens de l\u2019ordre social » et de l\u2019importance des valeurs collectives.George Grant nous livre alors une étude des sources des traditions 97 britannique et française.La première n\u2019a pu, à son avis, résister à la civilisation industrielle d\u2019outre-frontière: « Les Canadiens ressentirent tout particulièrement les bienfaits de la technique, dans un environnement si difficile à maîtriser qu\u2019il fallait du courage pour y parvenir.Mais le conservatisme doit s\u2019étioler là où se développe la technique » (p.75).Et plus loin: « Depuis 1945, les forces qui façonnent notre avenir, en Occident, s\u2019avèrent être celles du capitalisme bureaucratique d\u2019État ».Après avoir écarté sommairement les socialistes, qui, « d\u2019une façon générale, [.] se conduisirent comme des alliés de gauche du Parti libéral »n, il ajoute, non sans ironie: « Les dirigeants socialistes au Canada sont, pour une très large part, des vestiges aimables du XIXe siècle britannique: le temple protestant devenu libéral » (p.76).L\u2019exposé sur la tradition canadienne-française, qui fait pendant, s\u2019ouvre sur ces mots, révélateurs de la sympathie qu\u2019éprouvait George Grant pour notre peuple: « Passons maintenant à la plus admirable des deux traditions.Les Canadiens français, eux, sont déterminés à demeurer une nation » (p.76).Je rappelle ici que l\u2019auteur écrit en 1964-65.Accordant une importance particulière au catholicisme des Québécois^, il affirme: « Par conséquent, ils édifièrent une société dans laquelle le droit du bien commun limite la liberté individuelle.» (p.76).On peut toutefois se demander si l\u2019influence du catholicisme s\u2019exercera encore longtemps au Québec et si le souci du bien commun qui caractérise notre nationalisme résistera encore longtemps aux attaques de cette nouvelle religion qu\u2019est le libéralisme matérialiste et du « partenariat public-privé ».George Grant, lui, croit que notre nationalisme « constitue une ultime résistance » (p.76) et que notre culture ne pourra longtemps nous protéger : 98 Il existe différentes solutions au problème de savoir comment l\u2019on peut maintenir une culture autonome au Québec, mais toutes les réponses mènent au même dilemme : ceux qui veulent promouvoir la séparation veulent également jouir des avantages de l\u2019âge du progrès.Or ces deux jins sont incompatibles, car la poursuite de l une nie celle de l\u2019autre.On ne peut défendre le nationalisme avec succès qu \u2019en l\u2019identifiant avec le progrès technique, mais le progrès technique suppose précisément la disparition de ces différences culturelles distinctives qui confèrent sa substance au nationalisme.Dans ces conditions, je crains que George Grant n\u2019ait fondamentalement raison.Si nous continuons à tergiverser sur la question de l\u2019indépendance, viendra un jour où la grande majorité des nôtres, satisfaite de sa vie moelleuse de Nord-Américains, aura renoncé à être un peuple libre.Lorsque c\u2019est urgent, écrivait Talleyrand, il est déjà trop tard.Quelque contradictoires qu\u2019elles soient, les différentes solutions proposées par les principaux dirigeants qui se sont succédé au Québec, au XXe siècle, méritent une présention.C\u2019est ce que fait George Grant, en évoquant Duplessis, qui offrit des conditions accueillantes au capital américain, et surtout René Lévesque, qui tenta «d\u2019édifier une société semi-socialiste, dans les limites de la province » (p.77) : Il s'agit de s\u2019assurer que l\u2019élite des managers soient de culture française et que la direction de l\u2019économie demeure fermement en des mains autochtones'^.Un tel plan fait du maintien de la Confédération une simple question de commodité.Si l\u2019on peut protéger la civilisation française au Québec, en conservant à celui-ci le statut de province au sein de la Confédération, alors tout est pour le mieux.Si cette entreprise s\u2019avère impossible alors le séparatisme 99 devient une nécessité.La brillante description que fait Lévesque de Laurier comme « roi nègre » montre le sérieux de ses intentions.Il ne faut pas se cacher les difficultés que soulève la réalisation de ce plan au Québec.George Grant, qui évidemment ne se place pas dans l\u2019optique indépendantiste, à son époque, croit qu un « système fédéral de gouvernement affermit le pouvoir des grandes sociétés », car « un gouvernement décentralisé et les sociétés continentales ne peuvent mener ensemble que dans une seule direction », c\u2019est-à-dire, en particulier, engendrer « l\u2019absence de toute restriction des investissements étrangers » (p.78).Et ce n\u2019est pas, toujours selon lui, en nommant des francophones à des postes de direction dans les grandes entreprises qu\u2019on assurera la main mise du Québec sur son économie et la protection de sa culture : Mais peut-on s\u2019attendre à ce que les nouvelles élites qui sont a la direction des grandes sociétés maintiennent, pendant bien longtemps, leur culture française ?Si les membres de cette élite travaillent pour des sociétés continentales, ne s\u2019identifieront-ils pas avec ces dernières, votant pour des gouvernements qui ne s'intéressentpas à garder une emprise nationale sur l\u2019économie ?[.] Même dans une économie socialisée en grande partie, les cadres supérieurs ne se distingueront plus de leurs homologues internationaux (P- 79)- Peut-on concevoir, dans ces conditions, que ces cadres voteront un jour pour l\u2019indépendance du Québec ?Ce sont, pour la plupart, des suppôts du Parti libéral et des partisans du bilinguisme français-anglais, avant que ce ne soit de l\u2019anglais tout court.Il se peut qu\u2019ils continuent à parler français, du moins en famille, mais, de fait, ils ont déjà renié leur cul- TOO ture française, au nom d\u2019une prétendue nord-américanité.George Grant affirme à juste titre: « Une élite formée à la moderne pourra parler français pendant des générations, mais quelle autre tradition conservera-t-elle ?» Il va jusqu\u2019à devenir grinçant en notant : « La Nouvelle-Orléans est une ville agréable pour les touristes » (p.79-80), comme s\u2019il prévoyait ce que nous pourrions devenir, si nous persistons à refuser l\u2019indépendance16.Mais le mal identitaire dont souffrent un grand nombre d\u2019entre nous n\u2019aurait-il pas atteint déjà une gravité quasi irréversible ?'7 D\u2019ailleurs, prédit George Grant, les jeunes intellectuels de la grande bourgeoisie abandonneront progressivement leur nationalisme existentialiste pour occuper les places qu 'on leur aura réservées au sein des grandes sociétés continentales.[.] La majorité des jeunes y sont progressivement modelés pour occuper la place qui leur revient dans les bureaucraties.(p.8o).Le catholicisme ne peut-il freiner ce mouvement ?George Grant se pose cette question, tout en s\u2019interrogeant sur la survie de la religion de nos pères, dans le contexte plus vaste de « la relation qui existe entre le catholicisme et la technologie » (p.83) : « Qu\u2019advient-il de la vision catholique de l\u2019homme lorsque l\u2019on demande aux catholiques de façonner la société en se servant des nouvelles sciences que sont la biochimie, la psychologie physiologique et la sociologie ?» Cette question est particulièrement préoccupante au Québec : « Si le catholicisme libéral se développe au Québec, ne ressemblera-t-il pas à celui de Cushing et de Spellman18, qui repose solidement sur les postulats de l'Empire américain ?» (p.83) George Grant nous rappelle alors, non sans pertinence, que c\u2019est un président américain catholique TOI (Kennedy) qui exerça des pressions pour que le Canada acquît des armes nucléaires.Pour lui, c'est un catholicisme à l\u2019américaine qu\u2019insensiblement l\u2019on édifie au Québec, avec, comme conséquence, que celui-ci « se fondra bientôt dans le tout continental et cessera d\u2019être une nation, sauf pour ce qui est de la préservation de formes linguistiques résiduelles et d\u2019habitudes personnelles ».(p.83) Revenant alors à la pensée de René Lévesque, il écrit que celui-ci était « conscient de la difficulté de préserver la réalité française sur notre continent », mais que « les libéraux canadiens-français qui plaident en faveur du maintien de la Confédération et de l\u2019expansion du fédéralisme coopératif semblent plus naïfs » (p.83-84).Notre auteur fonde ce jugement sur une brève analyse de la pensée des intellectuels libéraux canadiens-français telle qu\u2019on la trouve dans une déclaration publiée dans Cité Libre de 1964*9 et qu\u2019il qualifie de confuse, la commentant ainsi : La foi des auteurs dans l\u2019universalisme légitime l\u2019appellation de libéraux qu on leur attribue.Mais comment une foi dans l'universalisme peut-elle se concilier avec le désir que le Canada continue à exister?La foi dans la pérennité du Canada fut toujours incompatible avec l\u2019universalisme.Elle s\u2019oppose en particulier à une loyauté qui serait à l échelle du continent.Si l universalisme est « la tendance moderne la plus valable-», alors n\u2019est-il pas juste que les Canadiens accueillent favorablement leur intégration à l\u2019Empire ?Le nationalisme canadien constitue unefoi plus universelle que le nationalisme canadien-français, mais si l\u2019on est universaliste, pourquoi s\u2019arrêter à ce niveau de particularisme ?(p.8j) Il est clair, comme il a déjà été noté, que, pour George Grant, le Canada a cessé d\u2019être un pays distinct des États-Unis20, 102 mais ce qui importe ici, c\u2019est de constater que ses propos sur les libéraux restent d\u2019actualité.On pourrait même en conclure que la pensée de ces derniers, telle qu il la met en lumière, inspire aujourd\u2019hui l\u2019action de bon nombre de Québécois, fédéralistes ou indépendantistes, qui se veulent d\u2019avant-garde en adoptant les vues du libéralisme américain.Les lignes qui suivent gardent la même lumineuse pertinence: De nombreux libéraux canadiens-français semblent élire l\u2019«humanisme éclairé» et l\u2019universalisme, en opposition au catholicisme de clocher qui les inhiba personnellement et politiquement lorsqu \u2019il dominait leur société.[.] Mais ne savent-ils pas que le libéralisme, dans sa forme la moins équivoque (c\u2019est-à-dire ne comportant aucune trace de souvenirs de traditions passées), contient non seulement l idée d'universalisme, mais aussi celle d \u2019homogénéité ?[.] Mais si les auteurs veulent être de vrais libéraux, ils ne peuvent faire abstraction du fait que le but de leur philosophie politique est l\u2019édification de l\u2019État universel homogène (p.8j).Seulement, comme nous ne pouvons plus en douter de nos jours, l\u2019État en question n\u2019est pas innocent21 ; aussi George Grant poursuit-il: « Seuls ceux qui rejettent la validité de ce but et proclament que l\u2019État universel sera une tyrannie, c\u2019est-à-dire une société qui détruit l\u2019excellence chez l\u2019homme, peuvent affirmer, en toute cohérence, qu\u2019il faut se battre pour préserver les nationalismes de clocher » (p.84-85).Il est dès lors aisé de tirer la conclusion qui s\u2019imposait à notre sujet : « Le libéralisme des Canadiens français ne semble donc pas être le moyen grâce auquel leur nation aurait pu être préservée ».Pour ce qui est du Canada, George Grant croit qu\u2019il « ne peut survivre en tant que nation souveraine » et que ce sont les 103 politiques des libéraux, nous l\u2019avons vu plus haut, qui ont contribué à 1 acceptation de cette destinée, à condition, ajou-te-il, non sans amertume, « qu\u2019ils dirigent eux-mêmes le gouvernement pendant que notre souveraineté se dissipe ».Sa conclusion, sur ce thème, n\u2019est certes pas sans intérêt pour notre gouverne : Le Canada a cessé d\u2019être une nation, mais son existence politique formelle mettra du temps à disparaître.Notre fusion sociale et economique dans l \u2019Empire se poursuivra avec rapidité, mais il est probable que l\u2019union politique sera retardée.Il se peut qu une catastrophe internationale ou quelque mouvement important dans l\u2019exercice du pouvoir accélère le processus[.] Les forces dominantes de la république américaine n ont pas besoin de nous incorporer.Un satellite de typefiliale, qui a montré, dans le passé, qu 'il ne tiendrait pas à faire des difficultés sur des questions de politique étrangère ou de défense territoriale, représente un heureux arrangement pour ce qui est de la frontière septentrionale.Si les négociations relatives à l'unification incluent le Québec, il y aura d\u2019importants éléments aux États-Unis qui ne verront pas l'admission de celui-ci d\u2019un bon œil.[.] Disons pourtant qu \u2019il est possible que lafin du Canada sur le plan formel soit précédée d\u2019une période pendant laquelle le gouvernement américain devra résister au puissant désir qu auront les Canadiens anglais d\u2019être annexés (p.86-8y).Le Chapitre VII, tait office de conclusion.Il s\u2019ouvre par des considérations sur la distinction que l\u2019on doit faire entre nécessité et bien.Nous sortons du domaine du prophétisme.Toutefois, à une époque où l\u2019on tend à arguer de la nécessité de la mondialisation pour justifier n\u2019importe quelle mesure, il serait peut-être utile de conserver un certain 104 sens critique et des idées claires sur ces deux notions.Ainsi on peut alors se demander, pour ne prendre qu\u2019un seul exemple, si l\u2019obligation de l\u2019apprentissage précoce de l\u2019anglais et l\u2019imposition d\u2019un bilinguisme généralisé à sens unique sont un bien pour le peuple québécois ou simplement la funeste conséquence d\u2019une aveugle démission de nos dirigeants.« Je n\u2019identifie pas nécessité et bien », écrit George Grant, avec conviction (p.89).De fait, notre auteur fait une nette distinction entre la nécessité inhérente à certains événements comme la fin du Canada, à l\u2019âge du progrès et de la continentalisation, et le fait que ceux-ci soient bons ou doivent être considérés comme tels : « Par conséquent, la question de savoir si la disparition du Canada est un bien doit rester distincte de l\u2019étude de sa nécessité » (p.90).Il expose alors les «arguments que l\u2019on apporte pour affirmer qu\u2019il est bon que le Canada disparaisse [.] », insistant, en particulier, sur celui qui consiste à soutenir que, si « la consommation est le but de la vie, la frontière devient anachronique ».C\u2019est là, en effet, la doctrine des bienfaits du continentalisme, qui assure au Canada un niveau de vie comparable à celui des Etats-Unis : « Au fur et à mesure que la consommation acquiert une importance primordiale, la frontière apparaît comme anachronique et, de surcroît, comme une source de frustration » (p.91).Par ailleurs, les Etats-Unis donnent l\u2019image d\u2019« une société de masse orientée vers la prospérité [.], une société de liberté, d\u2019égalité et de chance [qui] continuera à émouvoir de nombreux coeurs » (p.92).Cette vision idyllique conforte les continen-talistes, qui pensent qu\u2019à l\u2019aide « de plus grandes unités de gouvernement, on se dirige vers le règne de l\u2019ordre dans le monde.Refuser cette orientation pour les Canadiens, c\u2019est éviter la tâche fondamentale d\u2019établir la paix dans le monde » (p-93)- On reconnaît là les arguments que proposent, encore aujourd\u2019hui, les internationalistes de toutes i°5 obédiences et dont se sont servis récemment les partisans du « oui » à la nouvelle constitution européenne.À cet égard, l'observation suivante de George Grant est capitale : « Il se peut [.] que l\u2019époque des rivalités continentales soit plus féroce que celle des nationalismes » (p.93).Cette remarque devrait nous aider à juger les événements contemporains, avec un surcroît de lucidité, et nous permettre de ne pas accepter aveuglément les arguments des thuriféraires de la mondialisation et des grands ensembles.George Grant invite, en somme, ses lecteurs à ne pas se laisser duper par l\u2019action, dans le monde, des États-Unis, dont le but est l\u2019établissement de l\u2019« État universel homogène », que nous avons évoqué plus haut22.C\u2019est à tort que l\u2019on attribue à celui-ci, dans certains milieux, la faculté de résoudre tous les principaux problèmes de l\u2019humanité, et en particulier celui que soulève la guerre.Pour sa part, George Grant partage l\u2019avis des philosophes de l\u2019Antiquité classique, qui, selon lui, « affirmaient que l\u2019État universel homogène serait tyrannique »23.Tyrannie d\u2019une police mondiale faisant fi des lois internationales et du droit des gens, au nom de la sécurité ; tyrannie également d\u2019une science « qui vise à conquérir la nature » et dont les adeptes refusent toute entrave à leur liberté, au mépris des dangers que peut provoquer leur position, dans le domaine du nucléaire2*, bien entendu, et de la conquête spatiale, mais aussi, en particulier, dans celui de la génétique : S\u2019ingérer dans la nature humaine semble, pour les tenants de la modernité, porter l\u2019espoir d\u2019une espèce supérieure dans l\u2019échelle progressive de la vie ; pour d\u2019autres, il peut sembler que l\u2019homme, dans son orgueil, pourrait avoir la capacité de pervertir son être même.Le degré d\u2019efficacité qu\u2019atteint de nos jours la manipulation génétique25 peut io6 laisser présager l\u2019avènement de la tyrannie la plus complète que l\u2019on puisse imaginer.À tout le moins, il est possible de se demander si les prémisses de la modernité ne seraient pasfondamentalement inhumaines (p-ÿj).A ce sujet, au lieu, de refuser systématiquement tout ce qui nous vient de l'Église, nous ferions peut-être mieux, au Québec, de considérer, avec objectivité et sans prévention, la doctrine du respect de la vie humaine que celle-ci nous propose, même si les idées reçues de notre époque n\u2019y trouvent pas leur compte.Il faut parfois savoir projeter sa pensée dans l\u2019avenir pour prévoir les conséquences de mesures ou de décisions prises aujourd\u2019hui.C\u2019est ce à quoi nous invite George Grant.Sa pensée en effet s\u2019élève toujours au-dessus du sujet qu\u2019il étudie.Dans Lament for a Nation, il s\u2019efforce de déterminer s\u2019il est nécessaire et bon que le Canada disparaisse culturellement dans le grand tout continental.Mais, pour tenter de répondre à cette question, il se livre à des considérations sur le libéralisme, dont il nous dit qu\u2019après avoir signifié, à l\u2019origine, « critique du vieil ordre établi, [.] il est devenu l\u2019expression même des pouvoirs établis »2^ ; ce constat 1 amene tout naturellement à faire une comparaison philosophique entre le marxisme et le libéralisme capitaliste ; suit une analyse historique du nationalisme canadien-français, pour lequel il ne cache pas son admiration.Cette reprise d\u2019ensemble des thèmes développés au cours de l\u2019ouvrage s\u2019achève par une réflexion éclairante sur le continentalisme, l\u2019État homogène universel et la domination de l\u2019Empire américain dans le monde, pour finir par un bref exposé de la pensée des philosophes grecs27 ; car, selon lui, ceux-ci croyaient que l\u2019État universel ne pouvait être que tyrannique.Tous ces points, on le voit à l\u2019évidence, ne peuvent qu\u2019alimenter notre 107 réflexion sur des faits contemporains capitaux et nous inciter à aller au-delà de l\u2019aspect événementiel de ceux-ci pour considérer le mouvement d'ensemble qui les anime.Ainsi notre jugement risquera moins de s\u2019égarer à l\u2019écart de l\u2019essentiel.Est-il utile de le redire ?Nous avons là un grand livre.En dépit de son petit nombre de pages (97), Lament for a Nation est d une densité exceptionnelle et nous éclaire sur de nombreux sujets d\u2019une grande importance pour notre santé politique, laquelle pourrait aller fort mal si nous négligeons certains diagnostics.La présente recension n\u2019a pas d\u2019autre but que d\u2019inciter ceux qui l\u2019ont lue à prendre connaissance de la pensée de George Grant et à en tirer les conséquences qui s\u2019imposent.Juillet 2005 1\tGeorge Grant, Lament for a Nation, The Defeat of Canadian Nationalism, Toronto/Montréal, McClelland and Stewart, 1965, 97 p.(réimpressions avec une introduction de l'auteur: McClelland and Stewart, 1970 et 1971 ; Gage, 1978 et 1980; Carleton University Press, 1986).Traduction française par Gaston Laurion, sous le titre de Est-ce la fin du Canada ?Lamentation sur l'échec du nationalisme canadien, préface de Jacques-YVan Morin, Éd.Hurtubise HMH, 1986, XXI-97 p.Nos citations renvoient à cette traduction.2\tJohn George Diefenbaker, premier ministre du Canada, de 1957 à 1963.3\tLire aussi, mais non traduit, Technology and Empire; Perspective on North America, Toronto, House of Anansi, 1969.4\tWilliam Lyon Mackenzie King, premier ministre libéral du Canada (1921-1930 et 1935-1948.Il signa, soulignons-le, un important traité de commerce avec les États-Unis en 1935.5\tPremier ministre conservateur du Canada, de 1984 à 1993.6\tII faut entendre ici le mot individualisme dans la première acception que donne le Petit Robert, à savoir «Théorie ou tendance qui voit dans l\u2019individu la suprême valeur dans le domaine politique, économique, moral ».Ce qui suppose évidemment que les droits collectifs, dont relève la langue en particulier, sont relégués au second plan. io8 7\tC\u2019est cette philosophie qui inspire tous les partis politiques américains (ils sont tous libéraux) et que les États-Unis veulent répandre, sous le nom de démocratie, afin de dominer le monde à leur profit 8\tPremier ministre du Canada de 1963 à 1967 ; prix Nobel de la paix (1957).9\tII ne faudrait cependant pas omettre, à ce propos, l'action ponctuelle des ambassadeurs des États-Unis au Canada, qui ne se sont pas privés, dans le passé, d\u2019intervenir dans les affaires canadiennes, sans que nos journalistes eussent crié à l\u2019ingérence, comme cela eût été le cas s'il se fût agi d un ambassadeur de France, par exemple.ro Le récent refus de Jean Chrétien, à la fin de sa carrière, d\u2019envoyer des troupes en Irak ne doit pas faire oublier que des troupes canadiennes se trouvent en Afghanistan pour y aider les Américains à occuper cette partie du monde jouxtant le Proche-Orient.Par ailleurs, il a été récemment décidé d\u2019envoyer de nouvelles troupes dans ce pays, non pas, cette fois, pour y effectuer de simples opérations policières comme par le passé, mais bien pour y combattre les talibans.L\u2019armée canadienne est-elle en passe de devenir une armée de mercenaires ?11\tVoir plus haut, le concept d'Empire américain 12\tGeorge Grant est mort, à Halifax, le 27 septembre 1988.13\tLes néo-démocrates d\u2019aujourd'hui nous ont donné et continuent de nous donner, nous avons pu le constater encore récemment, des exemples manifestes de leurs affinités avec les libéraux fédéraux, qu\u2019ils appuient volontiers lorsque ces derniers sont en difficulté.14\tII faut sans doute garder en mémoire la distinction qu'il est normal faire entre l\u2019aspect cultuel d\u2019une religion et sa dimension culturelle, à laquelle George Grant accordait, avec raison, une importance de premier ordre.15\tCe mot « autochtone » doit être pris ici dans son premier sens, c\u2019est-à-dire « qui est issu du sol même où il habite [.] «(Petit Robert), et non pas pour désigner les Amérindiens.16\tMichel Brunet donnait à ce triste destin le nom de « louisiamsation ».Ce grand historien du Québec, dont la lucidité est sans faille, estimait «qu\u2019un peuple conquis et occupé perd sa liberté collective et les moyens d\u2019assurer lui-même son développement normal » (cité par Kenneth Landry, recension de l\u2019essai de Michel Brunet intitulé «Les Canadiens après la conquête, 1759-1775 ».in Dictionnaire des Oeuvres littéraires du Québec, t.IV, p.116-117).17\tj\u2019invite le lecteur à lire, en particulier, toutes les pages (p.76-86) que George Grant consacre à notre nationalisme.Il sera peut-être choqué par le pessimisme de l'auteur sur la survie de notre culture, mais la lecture que fait celui-ci de notre avenir le persuadera peut-être enfin, si ce n'est déjà fait, de |'« Urgence de choisir» (titre d\u2019un livre de Pierre Vallières, paru en 1971), car, comme d\u2019autres peuples, le nôtre n'est pas nécessairement éternel.Afin toutefois d\u2019éviter de sombrer dans le pessimisme, il est bon de lire la préface de Jacques-Yvan Morin qui précède la traduction française.18\tDeux cardinaux américains du XX' siècle. 19\tCette déclaration, intitulée Un appel au réalisme en politique, et dont l'un des signataires était Pierre Elliott Trudeau, fut publiée simultanément, en français, dans Cité Libre et, en anglais, dans The Canadian Forum 20\tVoir plus haut 21\tLes Vietnamiens, entre autres, s'en sont rendu compte et les Irakiens le comprennent certainement, de nos jours.C'est pourquoi, par ailleurs, il ne faudrait certainement pas envisager un départ prochain des troupes américaines d\u2019Irak : au mieux, un autre Guantànamo.Quant à l\u2019État tyrannique, de même que l\u2019État policier chez nous, il est bel et bien en train de s'installer, sous prétexte de protéger notre mode de vie d\u2019exploiteurs contre le terrorisme.22\tVoir plus haut, l\u2019explication que George Grant donne à cette expression.23\tVoir plus haut 24\tOppenheimer lui-même, lorsqu\u2019il a pu constater la puissance de destruction de sa bombe atomique, éprouva des remords: la question est de savoir si, au nom de la liberté scientifique, on peut tout se permettre.25\tLes expériences des médecins nazis qui oeuvraient dans les camps de concentration n'auraient peut-être été qu'un modeste prélude à ce qui se prépare, et se fait même, sans doute, dans le secret de certains laboratoires Voir aussi p.6 ci-dessus.26\tp.94.N\u2019est-ce pas là précisément le sort du Parti libéral du Québec, qui, après avoir été l\u2019instrument dynamique du renouveau de la Révolution tranquille, est devenu aujourd\u2019hui un parti conservateur à la solde des nantis et de la haute finance.27\tGeorge Grant était fondamentalement platonicien. no ARTICLES Alexis Lapointe* REMARQUE SUR LA DISPARITION DES INTELLECTUELS Autour du livre d\u2019Éric Méchoulan, Le crépuscule des intellectuels.De la tyrannie de la clarté au délire d\u2019interprétation, Montréal, éditions Nota bene, collection « Nouveaux Essais Spirale », 2005, 234 p.Depuis la disparition de la dite « chaîne culturelle » radio-canadienne, quelques-uns ont régulièrement posé ce qu\u2019il convient de désigner comme « la question de l\u2019intellectuel ».Où est-il, alors que nous avons tant besoin de lui ?Pourquoi se sort-il pas plus fréquemment de l\u2019université, où on l\u2019imagine enfermé ?Que lui prend-il de se confiner aux obscurités de son jargon ?Existe-t-il encore ?C\u2019est l\u2019un des horizons \u2014 certainement pas le seul \u2014, sur lequel s\u2019inscrivent le dernier essai d\u2019Éric Méchoulan, professeur au département d\u2019études françaises de l\u2019Université de Montréal, et la réponse que lui fit Louis Comellier le 2 avril dernier dans les pages du Devoir La mauvaise humeur de Méchoulan : Vacher contre Nietzsche Du propre aveu de Méchoulan, son livre « fait partie de ces textes qu\u2019on dit d\u2019humeur, ce qui signifie en clair de mauvaise humeur» (p.y)1.C\u2019est la lecture de la chronique complai- * Étudiant, Université de Montréal in santé que Louis Cornellier a consacrée, le 24 avril 2004, au livre de Laurent-Michel Vacher, Le crépuscule d\u2019une idole.Nietzsche et la pensée fasciste, qui est à l\u2019origine de l\u2019exaspération de Méchoulan.Le professeur y vit « un excellent exemple de l\u2019anti-intellectualisme le plus horripilant, l\u2019anti-intellectualisme savant, par où l\u2019on gagne sur tous les tableaux : dominer, de l\u2019intérieur du cénacle philosophique, le maître-penseur que l\u2019on démolit ; séduire, à l\u2019extérieur, les badauds qui méprisent a priori le travail intellectuel [.] » (p.7-8).La critique de Méchoulan mord ainsi non seulement la méthode gangrenant le traitement que fait Vacher de l\u2019oeuvre nietzschéenne, la complaisance dont fit preuve Cornellier à l\u2019endroit du Crépuscule d\u2019une idole, mais aussi et, peut-être surtout, une attitude perverse, d\u2019autant plus vile qu\u2019elle est latente, à l'égard des intellectuels?.Dans son court ouvrage sur Nietzsche et la pensée fasciste, Vacher cherche à répondre à la question suivante : « Le noyau générateur de la pensée nietzschéenne est[-il] d\u2019orientation fascisante ?».La question, nous dit-on, est d\u2019autant plus pertinente que Nietzsche fait partie de ces auteurs qui, dans certains milieux philosophiques, font l\u2019objet d\u2019un culte.Or ceux qui lisent le maître de Leipzig comme un grand philosophe de la libération de l\u2019homme, de la souveraineté sur soi et de la critique des idéologies oublient, selon Vacher, l\u2019extrême violence de sa pensée, son caractère autoritaire, voire potentiellement fasciste.Pour tenter d\u2019illustrer son propos, Vacher entend procéder en trois étapes.D abord, établir une liste des « positions, thèses, valeurs, idées et opinions représentatives de la conception fasciste du monde ».Ensuite, exhiber les preuves textuelles, les étaler, sans condamner ni juger, à côté de la liste des thèses associées à la conception fasciste du 112 monde.Finalement, « établir qu\u2019à partir de ces positions on peut dériver, justifier, tirer ou expliquer (généalogiquement, comme [Nietzsche] l\u2019aurait dit lui-même) la plupart des autres théories nietzschéennes »4.Méchoulan a raison, me semble-t-il, de souligner le caractère tout à fait primaire de cette approche méthodologique.Tout d\u2019abord, la question de la constitution historique du discours fasciste est complètement éludée.Vacher traite du fascisme comme d\u2019un corps doctrinaire hypostasié, se référant de surcroît à un nombre réduit d\u2019études historiques pour établir un portrait-robot de la pensée fasciste.La même désinvolture est remarquable dans le traitement que fait Vacher de la question du primat de la force et de la vie - primat que partagent Nietzsche et le fascisme -, en omettant de contextualiser, tant sur les plans de l\u2019histoire politique que de l\u2019histoire des idées, les textes et les idéologies, le tout dans l\u2019ignorance la plus complète de la difficile question du style chez Nietzsche.Contrairement à ce que laisse entendre Vacher, il n\u2019y a pas de consensus clairement établi sur le contenu conceptuel de « la pensée fasciste ».Selon Méchoulan, trois éléments sont écartés de manière arbitraire de la caractérisation de la pensée fasciste dans Le crépuscule d\u2019une idole : l\u2019État autoritaire, le nationalisme raciste et l\u2019antisémitisme.Sans prétendre rétablir la vérité de l\u2019idéologie, il se livre à un nécessaire exercice de contextualisation, retraçant un certain nombre de conditions historiques d\u2019émergence du fascisme fondatrices d\u2019une forme de généalogie conceptuelle : « L\u2019histoire de la philosophie parviendra à devenir histoire quand elle mettra sa finesse de lecture au service des configurations multiples dans lesquelles apparaissent les textes que l\u2019on appelle philosophiques et réciproquement l\u2019histoire intellectuelle arri- \u201d3 vera à donner une intelligence des événements et des discours lorsqu\u2019elle adossera à l\u2019usage des concepts la frange d\u2019images et la somme de relations discursives qui en permettent les effets » (p.167).Si l\u2019histoire de la philosophie devrait apprendre de l\u2019histoire, l\u2019histoire intellectuelle, elle, gagnerait à compter dans son jeu l\u2019étude du style et de la rhétorique.Mais l\u2019entreprise de Vacher alimente une critique de la philosophie autrement plus spéculative et plus audacieuse.La méthode qui est la sienne, la définition de « portraits-robots » des thèses nietzschéennes et fascistes et leur superposition supposée révéler leur quasi-coïncidence s\u2019inscrit dans une démarche plus large qui s\u2019attaque au principe d'interprétation ou, pourrions-nous dire, à la dérive surinterprétative : [¦¦¦] mes motivations relèvent en partie de tout un aspect de ma critique pédagogique de l\u2019 «histoire de la philosophie » en tant qu\u2019entreprise débridée et irresponsable de délire interprétatif : on pourrait croire pafois que toute l\u2019exégèse de 1\u2019 «histoire de la philosophie » n \u2019est secrètement qu 'une machination destinée non seulement à nous donner l\u2019illusion de comprendre ce que les philosophes ont écrit d\u2019incompréhensible, mais également de nous empêcher de comprendre ce qu \u2019ils ont écrit de plus clair»}.À certains égards du moins, cette critique est juste.Il est vrai que nous avons parfois l\u2019impression que l\u2019interprétation en histoire de la philosophie est non plus une pratique d\u2019étude des textes, mais une mécanique de systèmes platoniciens où l\u2019interprète cherche à montrer le bon fonctionnement des thèses, leur ajustement et leur précision suisse.L\u2019auteur -étant donné la grandeur qu\u2019on lui suppose - ne peut ni avoir laissé s\u2019échapper des incohérences, ni même s\u2019être carré- 114 ment trompé.Dans certains cas, on voudrait prouver que malgré ses idées en apparence primaires et rétrogrades, l\u2019auteur était tout de même « gentil », que ce qu\u2019on y trouve de « méchant » n\u2019est qu\u2019ironie ou allégorie.On se lance, pour illustrer nos thèses, dans les interprétations débridées qui visent à montrer la perfection de la machine.La philosophie est alors une forme d\u2019onanisme intellectuel moregeometrico.Méchoulan nous rappelle cependant à quel désastre - et surtout à quelle utopie - nous serions commis si nous poussions la révolte au point de vouloir jeter le principe d\u2019interprétation carrément par-dessus bord.Il présente deux objections à Vacher qui réaffirment la nécessité d\u2019une certaine interprétation.Tout d\u2019abord, en éludant la question du style et en refusant de considérer ce qui, dans le texte, ne tomberait pas immédiatement sous le regard du lecteur, Vacher s\u2019emmêle dans une conception du langage hautement contestable.En effet, suivant les prémisses qui sont les siennes, Vacher semble contraint à postuler une différence de nature entre le monde des significations et le monde du langage.Plus d\u2019un ont déjà critiqué cette conception du langage comme médium entièrement transparent, traversé par le sens comme la lumière traverse la vitre.À partir de cette posture critique, Méchoulan se demande si l\u2019on peut vraiment séparer le monde des significations de la communication des significations.Le second piège dans lequel tombe la critique du principe d\u2019interprétation est encore plus redoutable.Vacher semble croire, nous dit Méchoulan, que la sous-interprétation mène forcément du côté de la rationalité.Or rien ne justifie effectivement que le moins d\u2019interprétation soit la clé de la voûte de la vérité d\u2019un texte.Une fois cette conception primaire de l\u2019interprétation écartée, on ne peut plus simplement super- 1^5 poser la pensée d\u2019un auteur et une idéologie politique.Il faut expliquer ce qui les relie l\u2019une à l\u2019autre.Crépuscule des intellectuels ?Remarquons que cette discussion du principe d\u2019interprétation dépasse le cadre érudit de l\u2019herméneutique littéraire.Car par-delà les conflits d\u2019interprétation et les querelles de méthodes, c\u2019est de la pratique intellectuelle dont il est question.Certains s\u2019en réclament, d\u2019autres la décrient.Les sources de la condamnation sont certainement multiples mais, selon Méchoulan, le refus ou la crainte des interprétations jouent un rôle majeur.« [Cj\u2019est plutôt en prenant ce type de risque, écrit Méchoulan, [.] que l\u2019on peut appréhender la richesse d\u2019une pensée.On s\u2019appauvrit intellectuellement en appauvrissant une oeuvre.Au contraire, on s\u2019enrichit de ce qu\u2019on y développe » (p.183).Voilà un aspect de l\u2019activité intellectuelle dépeinte dans Le crépuscule des intellectuels.Mais si nous cherchons, à partir du débat Méchoulan-Vacher-Comellier, un éclairage sur l\u2019état de la pratique intellectuelle au Québec, c\u2019est autre chose qui devrait nous intéresser.L\u2019intellectuel est, par la nature du travail qui est le sien, déphasé.Pour expliquer ce déphasage, l\u2019intellectuel oppose habituellement sa pratique à celle du journaliste.Car l\u2019essentiel du travail du journaliste consiste à se tenir dans la contemporanéité aux événements (avant même que ceux-ci soient devenus des événements, alors qu\u2019ils ne sont que des faits), d\u2019acheminer - après un classement sommaire - le flot monstrueux d\u2019informations voyageant sur les réseaux planétaires à ses lecteurs ou auditeurs, de rendre compte des nouveautés, dans leur factualité, dans leur déroulement bêtement chronologique : « contrairement à ce que l\u2019on n6 pense ordinairement, le journalisme ne s\u2019occupe pas des événements, mais de la nouveauté » (p.io).L\u2019intellectuel, lui, chercherait plutôt à faire surgir le sens associé à l\u2019événement, « d\u2019en saisir les enchaînements, d\u2019en suivre les subtils legatos, et non de le couper en fragments de trois minutes ou de 1500 signes » (p.10).On concevra donc, par contraste, l\u2019intellectuel comme un gardien, comme le gardien de la fragilité des textes.Platon déjà s\u2019inquiétait, une fois l\u2019auteur disparu, du sort que la postérité réserverait aux écrits.Lorsque l\u2019autorité - la figure du père, de l\u2019auteur - qui a le monopole du sens de l\u2019oeuvre pour l\u2019avoir créée, n\u2019est plus, qu\u2019est-ce qui retient désormais la bride qui doit guider l\u2019interprétation ?Quelle assurance désormais avons-nous contre les interprétations subversives ou révolutionnaires ?Pour Méchoulan, la réponse est claire : c\u2019est la tâche de l\u2019intellectuel de se porter à la défense des textes.Non seulement d\u2019en défendre et d\u2019en préserver la lettre dans une pratique d\u2019antiquaire, mais d\u2019en faire circuler les valeurs, de penser moins contre eux qu\u2019à partir d\u2019eux.C\u2019est cet intérêt qui distingue l\u2019intellectuel dit « chasseur » de l\u2019intellectuel dit « gardien ».Le premier oeuvre au déboulonnage, identifie les raisonnements fallacieux, tend des pièges, capture puis met à mort : « dans son fauteuil de cuir ou sur sa chaise ergonomique, l\u2019intellectuel retrouve les vertiges anciens de l\u2019homme face à sa proie : sous le visage bien rasé de l\u2019homo sapiens sapiens réapparaît soudain la face prognathe du Cro-Magnon » (p.19).Le second, l\u2019intellectuel-« gardien », oeuvre dans un univers de lenteur.Il ne traque pas, il n\u2019appâte pas, il est attentif, laisse advenir les faits pour constituer par la suite l\u2019événement.En ce sens, l\u2019intellectuel « gardien » pratique la pensée.Et parce qu\u2019il pratique la pensée, il est tout le contraire du journaliste. 117 Le Crépuscule des intellectuels dont parle Méchoulan, c\u2019est le crépuscule de cette forme d\u2019activité de pensée.La dévalorisation et le confinement à l\u2019exotisme d\u2019une pratique de déphasage d\u2019avec le monde, non pour se confiner dans la contemplation, mais pour porter un regard sur le monde qui échappe aux diktats du clip et de la capsule d\u2019information : « [.] le journalisme ne consiste pas seulement à gaver d\u2019informations le premier venu, mais surtout à produire du pathos en se fondant sur un design des émotions » (p.211).Non plus comprendre l\u2019événement donc, mais le faire vivre, en quasi-simultané aux auditeurs.Cette proximité émotive fait obstacle à la pensée sérieuse et rigoureuse.Mais quel sens donner aux propos de Méchoulan dans le contexte québécois ?Car son essai semble être une contribution à ce que certains désignent comme la « crise de l\u2019intellectuel au Québec ».Méchoulan est en même temps assez avare de références au contexte social qui est le nôtre.Comme s\u2019il critiquait « le monde contemporain » du point de vue de « la tradition occidentale ».Et un symptôme des transformations de ce « monde contemporain » serait une forme d\u2019anti-intellectualisme, et tout particulièrement (mais pas seulement) de l\u2019anti-intellectualisme québécois.On ne gagne rien cependant à décrire l\u2019intellectuel universel et à condamner un anti-intellectualisme abstrait.Toute sa réflexion est fort intéressante et, pour donner à l\u2019essai tout son sens, quelques remarques sur notre condition particulière - seule porte d\u2019entrée de l\u2019universel - s\u2019imposent.Il serait déplorable de réduire, comme certains sont tentés de le faire, ce phénomène complexe en posant une forme de ressentiment anti-intellectuel du peuple, produit de « l\u2019enfermement » des intellectuels dans leurs « systèmes ».Prenant le problème dans l\u2019autre sens, on a parfois accusé les intellectuels de négliger l\u2019intervention sur la place publique.Lors d\u2019un débat organisé par l\u2019Association des sociologues et anthropologues de langue française à la librairie Olivieri à l\u2019hiver 2005, quatre conférenciers (Robert Laplante, Florence Piron, Michel Seymour et Georges Leroux) étaient invités à répondre à la question « les intellectuels ont-ils peur du débat ?».Comme on pouvait s\u2019y attendre, la question fut rapidement dépassée par les propos des conférenciers, la « peur du débat » ne pouvant prendre son sens - s'il en est un - que sur le fond des transformations de l\u2019espace public.Sans épuiser l\u2019enjeu, certains éléments peuvent être mentionnés.On a parfois l\u2019impression que les médias ont trouvé en l\u2019expert le remplaçant idéal de l\u2019intellectuel.Veut-on comprendre un peu mieux cet événement moyen-oriental ?On fait appel au professeur Sami Haoun.Veut-on un commentaire autorisé sur la politique américaine ?On convoque Donald Cuccioletta.Sans se poser en intellectuels (ce que certains sont, mais pas tous), les universitaires ne se présentent plus sur les tribunes que du haut de leur expertise.Ils nous donnent les faits bruts, puis il appartient à chacun de juger, le bon sens étant la chose du monde la mieux partagée.L\u2019expert noie le débat avant même que celui-ci ait lieu.Du côté de la presse écrite, le tableau n\u2019est guère réjouissant.Nombre d\u2019intellectuels sont tentés de dire que Le Devoir est leur dernière planche de salut.Et encore, la page Idées, en plus de constituer un cadre passablement rigide, a ses mauvais jours.C\u2019est peut-être du côté des revues que se trouve se principal espoir de revitalisation du débat intellectuel au Québec.Malheureusement, celles-ci sont aussi confinées -ou se confinent elles-mêmes, c\u2019est selon - à la marginalité.Ce refus obstiné de conférer à la revue l\u2019importance qui lui n9 revient dans le paysage intellectuel québécois est tout à fait symptomatique de la difficulté qu\u2019ont certains de penser à partir de la tradition, par la voie des institutions qui sont l\u2019héritage du peuple québécois.On fonde alors de nouvelles revues, comme Argument, et on se surprend de leur difficulté à percer dans l\u2019espace public.Chez Argument, on a parfois l\u2019impression qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un problème de réseau.On y trouve certes certains des intellectuels les plus admirables, comme Jacques Beauchemin, Joseph-Yvon Thériault, Marc Chevrier, Serge Cantin et Gilles Labelle, mais - diffusion déficiente ou enfermement ?- les débats ont rarement des échos au-delà de l\u2019espace restreint de la revue elle-même.La revue Liberté, qui fut longtemps un joueur important dans le paysage intellectuel québécois, a ajouté, au mois de mai 2005, sa voix au cri de désespoir généralisé en publiant un numéro thématique ayant pour thème « L\u2019intellectuel sans domicile fixe »6.On y fait état de la disparition des intellectuels, tributaire du rétrécissement de l\u2019espace public, dont la disparition de la chaîne culturelle de Radio-Canada constitue une étape décisive.Autant de textes qui nous renvoient au constat terrible de la domination de l\u2019information-spectacle et de la médiocrité médiatique, en criant haro cependant sur une institution dont la mission n\u2019est pas, et ne fut jamais, de faire fleurir la culture québécoise.Il est temps que le public un tant soi peu intéressé à la chose pensante comprenne qu\u2019il n\u2019y a rien à attendre de Radio-Canada.C\u2019est peut-être le constat qu\u2019ont fait certains des universitaires qui mirent fin, il y a plusieurs semaines, à un boycott de la radio-télévision publique dont personne n\u2019avait parlé, qui visait à protester contre le retrait des ondes de l\u2019émission Zone libre.L\u2019indifférence générale leur donne aujourd\u2019hui la preuve de leur instrumentalisation, de l\u2019illu- 120 sion de penser que Radio-Canada serait un terreau de la culture québécoise.La dure réalité, c\u2019est celle de la médiocrité - que l\u2019on croirait volontaire - de la radio-télévision canadienne, instrument d\u2019abrutissement plutôt que d\u2019émancipation.La revitalisation de l\u2019espace public ne passe donc pas par l\u2019abolition d\u2019Espace musique, mais par le développement de liens entre les revues québécoises.C\u2019est peut-être la grande erreur des intellectuels eux-mêmes d\u2019avoir confiné ce médium à un rôle spécialisé de publication savante.C est seulement au prix d\u2019une nouvelle ouverture des revues que les intellectuels retrouveront le lieu qu\u2019ils croient avoir perdu depuis la disparition de la chaîne culturelle.Ces lieux seront accessibles lorsque des publications comme Spirale, Argument, Liberté, L'Action nationale, L\u2019Aut\u2019joumal et Combats, d\u2019une part, développeront des thèmes qui ont un sens dans la situation qui est la nôtre et, d\u2019autre part, lorsqu elles cesseront de vivre comme si elles étaient seules au monde.C\u2019est d\u2019abord par les revues que s\u2019opérera la revitalisation de l'espace public.On ne peut s\u2019empêcher de penser que bon nombre d\u2019intellectuels se confinent eux-mêmes à la marginalité, en refusant de se penser et d\u2019interroger les choses dans des catégories historiquement significatives pour notre société.Ils le font ou bien en se repliant sur leur rôle d\u2019expert - position confortable entre toutes puisqu\u2019elle est incontestable - ou bien en refusant de s\u2019inscrire dans la tradition qui est la leur.Méchoulan affirme, dans Le crépuscule des intellectuels, que l\u2019intellectuel - l\u2019intellecteur comme il le désignera à la fin de son ouvrage pour marquer « ce lien intime de l\u2019intellectuel et du lecteur » (p.230) - doit être le gardien des grands textes.Il faudrait y ajouter, pour rendre compte de manière 121 plus adéquate du rôle de l\u2019intellectuel, « gardien de la tradition ».Soyons clairs : il ne s\u2019agit pas de renier le progrès, mais plutôt de redéfinir quel doit être le point de départ de la pensée.Pour qu\u2019une question ait un sens dans le monde des idées que nous habitons, il n\u2019importe pas seulement que quelqu\u2019un l\u2019ait déjà posée, mais aussi qu\u2019elle ait une portée existentielle et historique assez forte pour que nous puissions en ressentir la pertinence.Parce que les idées qu\u2019il défend ont un passé, l\u2019intellectuel doit être avocat de l\u2019histoire.Et Platon, Aristote ou Kant font tout autant partie de cette histoire que Papineau, Tardivel, Fréchette, Groulx, Chaput, Angers, Dumont, Ferron et Perreault.Q 1\t« Lettre d\u2019un intellectuel-chasseur à un intellectuel-gardien », Le Devoir, samedi 2 avril 2005, p.Fil.2\tLes références dans le corps du texte renvoient à Méchoulan, Éric, Le crépuscule des intellectuels.De la tyrannie de la clarté au délire d'interprétation, Montréal, éditions Nota bene, collection « Nouveaux Essais Spirale », 2005.' 3\tLe philosophe Laurent-Michel Vacher est décédé le 8 juillet dernier.Il convient de souligner sa contribution controversée, courageuse et considérable au débat intellectuel québécois.Voir, entre autres ouvrages, Un Canabec libre.L'illusion souverainiste, Montréal, Liber, 1990.Histoire d'idées, Montréal, Liber, 1994.Dialogues en ruine, Montréal, Liber, 1996.La passion du réel : la philosophie devant les sciences, Montréal, Liber, 1998.4\tLaurent-Michel Vacher, Le crépuscule d'une idole.Nietzsche et la pensée fasciste, Montréal, Liber, 2004, p.13.5\tIbid., p.22.6\tAvec des contributions de Pierre Lefebvre, Jean-Philippe Warren, Anne-Marie Régimbald, Christian Nadeau, Philippe Gendreau, Philippe Gajan, Micheline Cambron, Serge Noël et Olivier Kemeid. Mouvement national des Québécoises et Québécois Le réseau de la fierté québécoise 2207, rue Fullum, Montréal (Québec) H2K 3P1 Tél.: (514) 527-9891 Télécopieur : (514) 527-9460 Courriel : mnq@mnq.qc.ca Site internet : mnq.qc.ca La Société Saint-Jean-Baptiste du Centre-du-Québec 449 rue Notre-Dame, Drummondville (8ig) 478-2519 ou 1 800 945-2519 Organisme d\u2019entraide et de fierté québécoise ! Plus de 31 000 membres au Centre-du-Québec Souveraineté du Québec üanyue fra rancaise Tète nationale Assurance vie Société Saint-Jean-Baptiste ^ MAU RI CIE üSMSMüt.99 j bocur A C i ® .*3C \u2022 c® 375-Wi O î-000-021 DOSSIER Gomery : l\u2019aide-mémoire KOMMANDITES ET KORRUPTION KANADIENNE (ière partie) \t \t \t \t \t \t 124 DOSSIER Édouard Cloutier* Gomery : l\u2019aide-mémoire KOMMANDITES ET KORRUPTION KANADIENNE (première partie) La réponse la plus souvent donnée par les témoins aux enquêteurs de la commission du juge Gomery sur le scandale des commandites fut : Je ne me souviens pas.Il s\u2019agit sans doute là de la véritable devise de ces indéfectibles promoteurs du Canada.Nous, souverainistes québécois, avons le devoir de ne jamais oublier cette colossale agression commise à l\u2019égard de notre pensée et de notre action.D\u2019où cet aide-mémoire dont la première partie a été rédigée entre la mi-septembre et la fin octobre 2005, soit avant la publication du rapport de Gomery.Une seconde partie suivra Gomery.En attendant Gomery Depuis d\u2019innombrables mois, les commandites nous sont tombées en flots continus dans les yeux et les oreilles, jusqu\u2019à plus soif.Et maintenant, en cette mi-septembre de 2005, après quelques trois mois de relâche estivale, nous sommes en mode d\u2019attente.Le juge Gomery a annoncé récemment qu\u2019il déposera, tel que prévu, son rapport d\u2019enquête factuel sur le scandale le ier novembre prochain mais qu\u2019il a dû repousser le dépôt de ses recommandations au Ier * Jongleur et professeur retraité de science politique à l\u2019Université de Montréal 125 février 2006 pour rendre correctement compte de la très grande participation du public aux consultations qu\u2019il a tenues en privé au mois d\u2019août.Nous attendons donc que l\u2019honorable juge nous fasse part de ce qui s\u2019est passé dans cette affaire des commandites et de ce qu\u2019il faudrait faire pour ne plus que ça se reproduise.Cela nous accommode bien car nous n\u2019avons généralement ni le temps ni les ressources matérielles pour nous confectionner une synthèse personnelle de ce scandale, comme devrait le faire le citoyen responsable dans une démocratie idéale.Gomery, lui, a pu disposer d\u2019un an, d\u2019un personnel nombreux et compétent ainsi que de la rondelette somme de 74 millions de dollars pour faire enquête, analyser et faire rapport.D\u2019ici à ce qu\u2019on veuille bien nous convoquer à voter quelque part au début de mars 2006, soit 30 jours après le dépôt du second rapport Gomery selon la promesse du chef libéral Martin, nous, les citoyens, joueurs fondamentaux de la démocratie, semblons relégués au rang de simples spectateurs.Dans cette affaire des commandites cependant, nous aurions tort d\u2019attendre passivement que la commission, puis le gouvernement, jouent leurs cartes.Il convient plutôt que nous nous efforcions de penser indépendamment de Martin et de Gomery, car nous avons toutes les raisons de nous méfier du gouvernement du Canada.C\u2019est bien ce gouvernement, après tout, qui a créé, en 1992, une caisse occulte dotée de plusieurs centaines de millions de dollars pour promouvoir secrètement son point de vue en matière constitutionnelle ; c\u2019est bien lui qui a institué, en 1997, le programme des commandites en assurant son financement ini- 126 tial précisément à partir de cette caisse occulte ; c\u2019est bien lui qui a administré ce programme de façon secrète de 1997 à 2004 ; c\u2019est bien lui enfin qui a créé la commission Gomery en février 2004, pour enquêter sur ce programme, après que les journaux eurent, à compter de mai 2001, dévoilé la nature secrète et frauduleuse de son administration.Il ne s\u2019agit pas ici de mettre en cause la probité du juge Gomery lui-même, ni celle de la commission dans son ensemble, mais bien de prendre acte du fait qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une créature d\u2019un gouvernement dont on sait, de manière absolument certaine, qu\u2019il a opéré de façon occulte, secrète et frauduleuse et qu\u2019il y a, par conséquent, tout lieu de craindre qu\u2019il ait conçu la commission comme une entreprise qui doit servir autant, sinon plus, à camoufler qu\u2019à révéler pleinement ses inavouables activités, et ce indépendamment de la bonne foi de Gomery et de ses acolytes.À cet effet, notons tout d\u2019abord que le mandat de la commission a été interprété par Gomery comme étant strictement circonscrit au programme des commandites en tant que tel.Or, selon les explications mêmes de monsieur Chrétien, les commandites n\u2019étaient qu\u2019un élément d\u2019une vaste offensive stratégique pour contrer le mouvement souverainiste.Il est, par conséquent impossible de comprendre le fonctionnement de ce programme sans le rattacher aux autres éléments de la stratégie, ce que le mandat de la commission lui interdit de faire.Illustrons les conséquences de cette limite.Dans le second de ses rapports sur les commandites, rendu public le 10 février 2004, la vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser, s\u2019est aussi penchée sur la gestion générale de toute la publicité du gouvernement canadien en dehors des com- 127 mandites impliquant la modique somme de 793 millions de dollars pour 2200 activités de publicité entre 1998-1999 et 2002-2003.Elle a constaté à ce sujet que la gestion de l\u2019ensemble de la publicité gouvernementale était tout aussi scandaleuse que celle du programme des commandites : « À quelques exceptions près, les mêmes fonctionnaires ont violé les mêmes règles dans l\u2019adjudication des contrats aux mêmes sociétés ».Au sortir de la conférence de presse qu\u2019elle a donnée à l\u2019occasion du dévoilement de son rapport, elle a même affirmé n\u2019avoir «montré que la pointe de l\u2019iceberg ».Elle est revenu à la charge concernant cette publicité hors commandites en enjoignant le juge Gomery de s\u2019y intéresser, à chacune des deux fois qu\u2019elle a comparu devant lui.Rappelons ici, pour souligner d\u2019avantage combien le lien entre la publicité générale et celle des commandites était on ne peut plus pertinent, que Charles « Chuck » Guité, le fonctionnaire chargé de mettre en œuvre le Programme des commandites, agissait en fait à titre de directeur général de la Direction générale des services de coordination des communications (DGSCC), soit l\u2019organisme dont toute la publicité gouvernementale relevait ! Finalement, Mme Fraser réussira peut-être à convaincre Gomery qu\u2019il lui faut considérer les commandites dans le contexte beaucoup plus large de toute la publicité gouvernementale canadienne.Gomery refusera toutefois de prendre en compte l\u2019ensemble des activités d\u2019enquêtes, de sondages, d\u2019études de groupes témoins et d\u2019élaborations stratégiques qui accompagnent inévitablement toutes les campagnes de publicité.11 saute cependant aux yeux qu\u2019il est impossible de comprendre les opérations d\u2019émissions de messages à l\u2019intention des populations en ignorant tout le travail de préparation intellectuelle qui sert à établir les objectifs de la campagne, les groupes 128 cibles, les messages spécifiques destinés à chacun des groupes, les canaux choisis pour acheminer les messages ainsi que l\u2019échéancier et l\u2019intensité des émissions de messages.En omettant d\u2019étudier ces considérations d\u2019ordre stratégiques, Gomery s\u2019est interdit de comprendre le sens véritable des commandites.Autre illustration, encore plus significative, de ce phénomène d\u2019enfermement de la commission Gomery.Le 24 février 2004, en suivi de sa promesse de déposer tous les documents secrets du cabinet en rapport avec le programme des commandites, le premier ministre Paul Martin a rendu publics les procès-verbaux des rencontres du cabinet et de celles du comité du Conseil du trésor (un sous-groupe du cabinet) où il a été question du controversé programme.Or, la correspondante du Devoirs.Ottawa, a constaté à ce sujet : « À la lecture de ces documents, on ne peut que tirer deux conclusions possibles : ou bien ils ne sont pas complets (!), ou alors le programme n\u2019a jamais été discuté en profondeur par les ministres » (« Commandites : les silences du cabinet », Hélène Buzzetti, Le Devoir, 25 février 2004).Pourtant, Le Devoir nous informe, le 30 décembre 2004, que : La commission Gomery a déjà révélé à l\u2019automne que le conseil des ministres formé en 1996 ne pouvait pas plaider l\u2019ignorance complète en ce qui a trait au programme des commandites.Tous les ministres en poste au début de l\u2019année 1996, y compris Paul Martin, Pierre Pettigrew, Stéphane Dion, Lucienne Robillard, Ralph Goodale et Anne McLellan, ont discuté de la stratégie à employer pour éviter un nouveau référendum et convenu de créer ce qui allait devenir le programme des commandites, qui n 'avait toutefois pas encore de nom à l'époque.Débutfévrier 1996, le Comité ad hoc sur l\u2019unité nationale, présidépar Marcel 129 Massé, remet son rapport final sur la stratégie à utiliser pour promouvoir le fédéralisme.Auparavant, tous les ministres ont été consultés durant plusieurs semaines, ce qui permet au comité de parler en leur nom.Les ministres présents ont une excellente idée de ce qui sera mis en place.[.] Le degré de connaissance des évènements à venirpar les ministres était très élevépuisque c\u2019est sur leurs recommandations que le programme des commandites a vu le jour et s'est mis en branle.(« Pettigrew, Dion et Robillard comparaîtront », Alec Castonguay, Le Devoir, 30 décembre 2004).Il est donc évident que, dès le début de l\u2019enquête de la commission, le gouvernement du Canada a tenté de maquiller le plus possible son implication formelle dans le processus de mise en place du programme des commandites.Entre temps, le Ier décembre 2004, le procureur-chef de l\u2019enquête, Bernard Roy, s\u2019est plaint du fait que des documents déposés dans le cadre de l\u2019investigation en cours semblaient avoir été modifiés pour en faire disparaître certains éléments d\u2019importance, ce malgré la promesse du gouvernement Martin de tout mettre en oeuvre afin de faire la lumière sur le scandale et d\u2019assurer que la commission ait accès à tous les documents dont elle avait besoin pour ses travaux.En particulier, M.Roy a signalé que des documents en provenance du bureau du Conseil privé avaient été modifiés sous prétexte d\u2019en retirer des éléments non pertinents aux fins de l\u2019enquête, bien qu\u2019une vérification de ces documents en passant par d\u2019autres sources avait permis de constater que les éléments éliminés étaient bel et bien pertinents (« Le procureur de la commission Gomery se plaint du gouvernement », Jim Brown, Le Devoir, 2 décembre 2004). 130 Le 24 janvier 2005, c\u2019est le juge Gomery lui-même qui envoie une lettre à Alex Himelfarb, le greffier du Conseil privé (l\u2019équivalent du sous-ministre du premier ministre) dans laquelle il accuse le gouvernement de Paul Martin d\u2019entraver les travaux de la commission et de nuire à l\u2019indépendance du processus d\u2019enquête en refusant de dévoiler la totalité des documents secrets du cabinet (« Gomery accuse le gouvernement Martin d\u2019entraver ses travaux », Alec Castonguay, Le Devoir, 28 janvier 2005).Le gouvernement canadien a donc utilisé son droit absolu au secret pour empêcher que soient connues des données essentielles concernant le programme des commandites.Nous avons, par conséquent de très bonnes raisons de nous méfier de sa soi-disant volonté de faire toute la lumière sur cette affaire.Et ce, d\u2019autant plus que Le Devoir a révélé, le 25 mai 2005, l\u2019existence d\u2019une opération secrète de 1 M$ menée à partir du bureau du premier ministre Martin pour contrôler les retombées de la commission Gomery (« Le PLC a monté une opération secrète pour contrer la commission », Presse canadienne, 25 mai 2005).Il convient aussi de tenir compte, dans notre évaluation de la limite des travaux de Gomery, du fait que des forces obscures ont souvent tenté de manipuler les personnes appelées à témoigner concernant les commandites.Ainsi, un ancien vice-président de Groupaction, Alain Richard, a reçu des menaces de mort qui l\u2019ont forcé à quitter le pays et à placer sa famille sous la protection de la Sûreté du Québec, avant qu\u2019il ne se présente devant le comité des Comptes publics des Communes, le 5 avril 2004 (« Commandites : menacé de mort, un témoin-clé quitte la pays », Geneviève Otis-Dionne, Le Devoir, 29 mars 2004).De même, Warren Kinsella, ancien chef de cabinet du ministre David Dingwall, 131 a affirmé qu\u2019il avait reçu un coup de fil, dont il a nettement laissé entendre qu\u2019il venait directement du bureau du premier ministre Martin, pour le mettre en garde et l\u2019intimider juste avant qu\u2019il ne se présente devant le même Comité le 18 avril 2005 (« Martin : nouveau coup dur ».Alec Castonguay, Le Devoir, 19 avril 2005).De telles tentatives de manipulation des témoins se sont aussi produites à au moins trois reprises devant la commission Gomery elle-même.(1) Boulay (Everest) aurait incité Brault (Groupaction) à se parjurer concernant les 50 000 $ versés au PLQ (« Claude Boulay aurait incité Jean Brault au parjure », Brian Myles, Le Devoir, 22 avril 2005 ; « Des contributions dissimulées en transactions immobilières », Karim Benessaieh, La Presse, 22 avril 2005).(2) Benoît Corbeil, ex-directeur-général du PLC-Q, a affirmé avoir reçu un appel « inquiétant » de la part de l\u2019ex-ministre Gagliano, de même qu\u2019un téléphone anonyme d\u2019intimidation (« Benoît Corbeil accuse Gagliano d\u2019avoir tenté de l\u2019intimider », Karim Benessaieh, La Presse, 10 mai 2005).(3) Daniel Dezainde, autre ex-directeur-général du PLC-Q, a demandé la protection de la GRC parce qu\u2019il craignait les menaces de Joe Morselli, adjoint de Gagliano (« Gomery witness asked for protection », Tu Thanh Ha, The Globe and Mail, 13 mai 2005).On est donc parfaitement justifié, dans un tel contexte maf-fieux, de craindre que tout n\u2019ait pas été dit devant Gomery.« Beaucoup plus que des affiches, des drapeaux, des marques de commerce » Assez curieusement, ni la commission Gomery ni les journalistes qui l\u2019ont couverte ne se sont intéressés aux com- 132 mandites à proprement parler.Des heures et des heures d\u2019interrogation, des pages et des pages de reportage ont été consacrées à l\u2019administration des commandites et à la comptabilisation des heures travaillées et des produits publicitaires fournis par les agences de publicité.En règle générale cependant, on s\u2019est très peu questionné sur la nature même des commandites.On a tout simplement supposé que le gouvernement du Canada avait obtenu, moyennant une somme d\u2019argent déterminée, le droit d\u2019afficher son logo, ses pancartes et son drapeau à l\u2019occasion de la tenue d\u2019un évènement spécifique ou de la parution de certaines publications.Pour bien comprendre de quoi il s\u2019agissait, au juste, il importe de se référer à la façon dont son créateur et administrateur en chef, le premier ministre Jean Chrétien, les concevait.Voici ce qu\u2019il en disait lors de sa comparution devant Gomery le 8 février 2005 : Les commandites, c\u2019est beaucoup plus que des affiches, des drapeaux, des marques de commerce.C\u2019est aussi la collaboration avec les organisateurs des évènements communautaires, avec des gens qui sont souvent des meneurs d\u2019opinion dans leurs milieux, et il s'agit de leur faire savoir qu 'il existe aussi un gouvernement du Canada proche de ses citoyens, que le gouvernement du Canada ne fait pas que percevoir des impôts tandis que le gouvernement du Québec offre des services.Ce type de présence fédérale auprès des dirigeants communautaires faisait partie intégrante de notre stratégie globale.Voilà ce dont il s\u2019agissait surtout : avoir accès aux meneurs d\u2019opinion dans leurs communautés locales respectives.Voilà ce à quoi veillaient méticuleusement le premier If PgoS&At>£ CommAn5iT-C5 PLC.Wto«» (Le Devoir, 23 février 2004) ministre Chrétien et son chef de cabinet, Jean Pelletier.Ils sélectionnaient, bien sûr, les évènements à financer en fonction de l\u2019impact politique que pourrait avoir la propagande fédéraliste auprès des publics cibles, soit prioritairement les populations francophones qui avaient tendance à soutenir le Parti québécois et/ou le Bloc québécois.Mais surtout, ils sélectionnaient des leaders locaux aux prises avec d\u2019incessants problèmes de financement.Dis-moi qui te finance et je te dirai de quel côté tu seras porté à pencher.Il suffit de se rappeler l\u2019angoisse avec laquelle des leaders communautaires ont lancé leur cri d'alarme, après que le gouvernement canadien eut annoncé la fin de son programme de commandites en février 2005, pour comprendre comment ce financement leur était vital.En d\u2019autres termes, le gouvernement du Canada les tenait par là où ça peut faire mal.Mais il y a plus.Il y a fort à parier que le gouvernement canadien était, dans la plupart des cas, le principal, sinon l\u2019unique, commanditaire.Le commanditaire principal jouit habituellement de toutes sortes de privilèges.Il peut, par exemple, exiger que tout compétiteur soit exclu de la commandite, ce qui dans le présent cas, aura servi à garantir l\u2019absence du gouvernement du Québec aux évènements communautaires commandités par le Canada.Il peut aussi influencer grandement divers paramètres de l\u2019évènement : choix des thèmes, du maître de cérémonie, des invités, des musiciens, de l\u2019agencement des lieux, etc.Ces paramètres auront évidemment pu servir à donner à l\u2019évènement une coloration nettement fédéraliste mais aussi, il ne faut pas l\u2019oublier compte tenu des pratiques frauduleuses généralisées du gouvernement canadien en matière de commandites, à récompenser les petits amis et à garnir la caisse électorale libérale.Une vaine propagande ?À peu près tous les analystes et commentateurs ont souligné à doubles traits le caractère grossier et futile de cette manipulation de la pensée des Québécois par le gouvernement du Canada, en évoquant comme preuves de leurs dires que 54 députés bloquistes ont été élus à Ottawa en juin 2004 et que les sondages montraient, fin 2004, début 2005, un appui à la souveraineté qui frôlait, et dépassait même à l\u2019occasion, les 50 %.Certains sont allés jusqu\u2019à décréter qu\u2019il s\u2019agissait là du noyau central du scandale des commandites : Le véritable scandale, c\u2019est que quelqu\u2019un ait pu penser qu 'en placardant le Québec d\u2019affiches à feuille d\u2019érable où en ensevelissant les terrains de golf sous des tonnes de balles rouges, on puisse influencer d'une manière quelconque les 135 sentiments politiques des Québécois.Ce ne sont ni des publicitaires ni des organisateurs de foire véreux et cupides qui accouchent de cette stratégie ridicule, ce n 'est pas le président du Festival de la crevette, c\u2019est la crème des politiciens fédéraux québécois, le premier ministre lui-même, son chefde cabinet, le ministre des travaux publics et sûrement d\u2019autres ministres qui, ne serait-ce qu \u2019une seconde, ont pensé qu \u2019on peut transformer un indépendantiste en fédéraliste en lui faisant manger une crevette de Matane canadienne.C\u2019est là que réside le véritable scandale: 2jo millions de bêtise et d\u2019ignorance politiques.(« Le véritable scandale des commandites », Gil Courtemanche, Le Devoir, 6 mars 2005).Il ne convient manifestement pas de juger de l\u2019effet des commandites par des évènements survenus après que le scandale eût éclaté.Il faut plutôt se rappeler ce qui s\u2019est passé entre le moment où le programme des commandites a été secrètement institué (1997) et celui où son fonctionnement nauséabond a été porté à la connaissance du grand public (vers mai/juin 2001), soit notoirement : (1) l\u2019incapacité du gouvernement du Québec de mobiliser l\u2019opinion publique québécoise à l\u2019encontre de la Loi sur la clarté (1999-2000) et des coupures drastiques effectuées par le gouvernement canadien et le ministre Martin dans son financement des programmes provinciaux en santé et en éducation au cours des années précédentes, lesquelles ont engendré une grave crise des finances publiques québécoises puis, à terme, la démission même du premier ministre Lucien Bouchard ; (2) le résultat des élections fédérales de 2000 où le Parti libéral du Canada a reconquis la majorité des voix exprimées au dépend du Bloc québécois, 136 lequel a subit un recul marqué en terme de sièges, même s\u2019il en a conservé la majorité par la peau des dents.Il y a tout lieu de croire que les commandites, conjuguées avec les innombrables autres activités de l\u2019offensive stratégique du gouvernement canadien, ont substantiellement contribué à ces importantes mises en échec des forces souverainistes, ce au moment même où, après leur quasi victoire au référendum de 1995, elles avaient le vent dans les voiles.Les frasques de Dingwall Le 28 septembre 2005, le président de la Monnaie royale canadienne, David Dingwall, a démissionné de son poste après avoir été pris en flagrant délit de dépenses somptuaires de toutes sortes aux frais des contribuables.Durant la dernière année de son mandat écourté, le président Dingwall, qui touchait un salaire de 241 000 $ plus une prime de 36 000 $, avait accusé un compte de dépenses de près de 155 000$, incluant 10 395 $ en frais de restaurant, 142 725 $ en coûts de déplacement, 3 200 $ pour la réparation de sa voiture personnelle et 1 235 $ pour son abonnement à un club de golf.Même s\u2019il ne voyait pas de problème à propos de ses dépenses, « reliées à ses responsabilités et.divulguées au conseil d\u2019administration qui a jugé le tout approprié », il a démissionné pour ne pas « distraire les employés de la Monnaie royale du travail qu\u2019il ont à faire », selon lui.Le président du Conseil du trésor, Reg Alcock, a tenté en vain de persuader M.Dingwall de rester en poste, soutenant qu\u2019il faisait « un excellent travail ».Quant au premier ministre Paul Martin, plutôt que de condamner les agissements de M.Dingwall, il a rappelé qu\u2019il avait « dédié la majeure partie de sa vie au service public », en soulignant 137 que sous sa présidence, « la Monnaie royale fait maintenant des profits » (« Dingwall démissionne de la présidence de la Monnaie royale canadienne », Alec Castonguay, Le Devoir, 29 septembre 2005).Aucun membre de la Chambre des communes, ni aucun journaliste d\u2019ailleurs, n\u2019a cependant jugé opportun de rappeler les curieux rapports que M.Dingwall a entretenus avec les fameuses commandites.Ainsi, lors de sa comparution devant la commission Gomery le 21 janvier dernier, cet ancien ministre des Travaux publics de novembre 1993 à janvier 1996 et fidèle partisan de Jean Chrétien, a fortement insisté sur le fait que Charles Guité était un « modèle » à suivre, qui avait suscité l\u2019admiration de tous pour son « travail exceptionnel » pendant la campagne référendaire de 1995, où en tant que responsable de la publicité du gouvernement fédéral, il avait dépensé pas moins de 8 millions $ pour acquérir tous les panneaux publicitaires disponibles au Québec, et ainsi empêcher les souverainistes d\u2019afficher leurs publicités.C\u2019est ce « travail de première classe » qui avait valu à M.Guité de devenir le directeur du programme des commandites en 1996.Toutefois, même si M.Guité était un employé de son ministère, M.Dingwall a juré devant Gomery qu\u2019il n\u2019avait pas été impliqué dans les agissements référendaires de Guité puisque ce dossier était sous la responsabilité du Conseil privé, soit du ministère du premier ministre Chrétien (« Charles Guité, un modèle à suivre », Isabelle Rodrigue, Le Devoir, 22-23 janvier 2005).Il importe aussi de rappeler que Jean Lafleur a témoigné devant Gomery qu'il avait, par l\u2019entremise d\u2019une de ses compagnies, Gescom, payé 133 547 $ à David Dingwall pour que celui-ci fasse du lobbying auprès de ses anciens collègues du cabinet libéral au profit de Via Rail, l\u2019un des principaux 138 clients de Lafleur (« Au cœur du scandale », Bryan Myles, Le Devoir, 5-6 mars 2005).Également pertinentes sont les révélations parues dans La Presse du 21 avril 2004 où on apprend que, selon des documents obtenus par TVA, le ministère de Finances, alors dirigé par Paul Martin, a bafoué les directives du Conseil du Trésor en octroyant entre 1993 et 1995, des contrats de publicité à Earnscliffe et à Anderson Consulting, des firmes impliquées dans les deux campagnes au leadership de M.Martin, pour un total de 525 000 $.Or, c\u2019est le chef de cabinet du ministre des Travaux public d\u2019alors, M.Dingwall, qui avait demandé, dans une note de service datée du 24 juillet 2005, à Chuck Guité, responsable des services de publicité et des sondages d\u2019opinion publique, des explications sur cette série de contrats accordés par le ministère des Finances à Earnscliffe et Anderson.Dans sa lettre, M.Guité affirme que le ministère des Finances aurait, pour un contrat d\u2019une valeur de 219 000 $, lancé un appel d\u2019offre de manière à favoriser un fournisseur unique, soit Earnscliffe.Ces révélations ont d\u2019ailleurs amené Stephen Harper, chef de l\u2019opposition conservatrice, à accuser M.Martin d\u2019être « le père du scandale des commandites » parce qu\u2019il « avait créé le précédent pour enfreindre les règles » en faveur de ses amis politiques (« Martin accusé d\u2019être \u201cle père du scandale\u201d », Joël-Denis Bellavance, La Presse, 21 avril 2004).Par contre, si le fait de contourner les règles du Conseil du trésor en faveur de ses petits copains politiques peut conférer le titre de père des commandites, il faut bien admettre que cette paternité doit être partagée par plusieurs autres géniteurs, dont M.Dingwall lui-même.En effet, M.Georges Clermont, ex-président-directeur général de Postes Canada a affirmé devant Gomery avoir reçu des appels du bureau du 139 ministre des Travaux publics de l\u2019époque, M.Dingwall, dès la première semaine de l\u2019entrée en poste des ministres libéraux, en novembre 1993 : « Son adjoint, Warren Kinsella, m\u2019a téléphoné pour me dire qu\u2019il fallait changer d\u2019agences de publicité, qu'il fallait donner les contrats à BCP, qu\u2019il fallait leur fournir une liste de firmes d\u2019avocats.Pour être sûr que ce soit les bons ».M.Clermont a ajouté que des « demandes spéciales pour promouvoir telle ou telle idée politique, pour promouvoir le gouvernement fédéral, ou le Parti libéral » avaient aussi été formulées par l\u2019ex-ministre des Travaux publics, M.Gagliano, afin d\u2019augmenter la visibilité du gouvernement fédéral au Québec, suite aux résultats serrés de référendum de 1995.Enfin, M.Clermont a gardé « les plus mauvais souvenirs » des ingérences d\u2019André Ouellet, alors président du conseil d\u2019administration de Postes Canada, lequel invoquait les volontés du premier ministre Chrétien pour faire pression sur lui (« L\u2019ingérence des libéraux aurait commencé dès 1993 », Isabelle Rodrigue, Le Devoir, 25 janvier 2005).On a enfin appris, début octobre, que le gouvernement de M.Martin envisageait de payer une prime de départ de 500 000 $ à cet exemplaire serviteur de l\u2019État canadien.et du Parti libéral du Canada (« Dingwall pourrait recevoir une indemnité de départ de 500 000 $ », Hélène Buzetti, Le Devoir, 4 octobre 2005).Rien de trop beau pour la classe ouvrière rouge.Un procès politique On imagine généralement que les procès politiques ne peuvent se produire que dans les pays totalitaires, fascistes ou communistes.Pourtant, il s\u2019en est déroulé un sous nos yeux, ici même au Canada, sans que personne ne semble s\u2019en être 140 TR«?SPENDS SouùtPS A CMuttlt-.3ut CfiJX D£ JfAN CHR£T.fN?O
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