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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Septembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2006-09, Collections de BAnQ.

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[" : \u2022 i / Éditorial ! \u2022.RRftil Le fil de l'été -Robert Laplcmte Articles Lutter pour un paysage et s\u2019opposer à l'économisme -Pierre Blouin Pour une mise en valeur équitable et harmonieuse de la filière éolienne -Majella Simard De la réserve folklorique à la nation réelle -Serge Gauthier La démocratie moins le peuple -Pierre Vadeboncoeur 12 NATIONALE 29 35 Dossier m Le français scientifique « Si ce n\u2019est pas rédigé en anglais, ça ne vaut pas la peine d\u2019être lu ! » -Charles Xavier Durand J i Lire Primeur Pour d\u2019heureuses retrouvailles -Andrée Ferretti 90 ê Lire les essais 105 % Livres reçus 134 Courrier des lecteurs 136 Volume XCVI numéro 7 SEPTEMBRE 2006 Index des annonceurs 139 et; kV ; î c mm U *.\u2022.»É1 *\u2022 \u2022\t» « < .ad * » ¦'S s >% -*x-> « * - * Membre de l\u2019APPEL (Association pour la protection de l\u2019wnvironnement de Lévis) www.appellevis.org 13 paysage stylisé à grands coups de brosse vigoureux et optimistes.Le grand fleuve coulait sur l'immense toile, pas un fleuve d'argent, mais un fleuve d'amour et de vie.Le vent soufflait dans cette toile, tout comme il soufflait dans la salle bondée, et célébrait l'espoir.Des tables, des chaises semblaient y attendre on ne sait qui ; peut-être ne faisaient-elles que dire qu'on est invité, que les hommes doivent entrer dans le tableau et prendre place.Les hommes doivent habiter le lieu, en équilibre avec lui.Un habitat n\u2019est pas un carré sur un plan d\u2019investissements, un territoire privé pour usage privé.Luc Archambault a décidé de s'impliquer socialement en s\u2019opposant à la transformation du secteur Beaumont-Lévis (Ville-Guay) en zone industrielle et portuaire, car c\u2019est bien de cela qu\u2019il s'agit avec un innocent projet d'usine cachée par des talus et des arbres.Une installation polluante, dangereuse et inadaptée à ces lieux, tout comme les quelque 40 ou 50 sites qui sont « proposés » aux États-Unis à l'heure actuelle, sur la côte ouest y compris le Mexique, sur la côte est jusqu'aux eaux canadiennes à St-Andrews et dans le golfe du Mexique, où une population traditionnellement passive commence désormais à se questionner sur le foisonnement de ces terminaux sur ses pêcheries et son milieu biologique, au point même de réveiller les gouverneurs de Louisiane et de l'Alabama qui osent désapprouver certaines techniques de réchauffement du gaz des projets au large de leur côte.Les nouveaux rêves des affairistes de l'énergie achoppent sur des obstacles imprévus.Au Rhode-Island, la Chambre a voté unanimement en mai un rejet des méthaniers de la baie de Narrangansett, bloquant ainsi le projet de Fall River.Au Maine particulièrement, l'implantation industrielle attaque un mode de vie, un way of life qui est l\u2019âme des habitants de ces régions et qui fait aussi l'essence même du pays et du paysage. T 4 Qu\u2019arrive-t-il lorsqu\u2019on cesse de voir le paysage comme un milieu humain, équilibré et inspirateur ?Il se passe qu\u2019on substitue une conception purement utilitariste de la vie et de l\u2019Homme, à une conception simplement humaine, avec toutes ses composantes qui poussent au respect et, il faut le dire, au sacré.Tout lieu a quelque chose de sacré, que ce soit notre voisinage, notre ville, notre maison, notre coin de pays.On ne se l\u2019avoue pas.On ressent ce sacré chez Luc Archambault.Cela n\u2019a rien à voir avec les croyances religieuses de l\u2019artiste.C\u2019est le plus profond et le primordial de son être qui s\u2019exprime, un respect devant la grandeur de toute vie.C\u2019est sans aucun doute la force qui l\u2019a amené à s\u2019engager dans une lutte sociale et politique.Le paysage, ce n\u2019est pas un simple décor, c\u2019est un visage qui touche les gens, qui nous émeut.La sensualité du paysage a touché nombre d\u2019artistes.Les impressionnistes ont révolutionné la peinture par le paysage.Ils combattaient l\u2019industrialisation par la redécouverte de la nature et de sa pureté inspiratrice.!¦ Le paysage, même s\u2019il n\u2019a pas de valeur économique en soi, est la vie de la collectivité, la sécurité et la tranquillité de la communauté qui y vit et celle, plus grande, de la communauté nationale et humaine.Le paysage est aussi et surtout l\u2019expression de la vie elle-même, une expression festive, qui célèbre l\u2019humanité de l\u2019être, qui déborde de partout, de fleurs, d\u2019arbres et de champs ondulants.Certes il y a des maisons et des constructions diverses dans ce paysage, mais avant que l\u2019industrialisation sans frein ne l\u2019envahisse, le paysage reste en harmonie avec l\u2019intervention humaine, parce que l\u2019Homme est assez intelligent et sage pour faire la part des choses lorsqu\u2019il développe pour ses besoins et non pour la centralisation financière, les profits de grandes sociétés.{ /\u2022 Ie 1 15 Le sens profond du paysage s'oppose foncièrement à la monopolisation, à F utilitaire, à la cupidité.Le paysage irradie le bien-être, l'équilibre, la joie pour tous.C'est un écrivain cultivateur américain, Wendell Berry, qui disait que les nations « développées » ont donné au « libre marché » le statut d\u2019un dieu et qu'elles sacrifiaient leur agriculture, leurs terres agricoles, leurs forêts, leurs terres humides, leurs prairies, leurs écosystèmes et leurs communautés.Ces nations ont accepté la pollution universelle, malgré les préceptes de Kyoto auxquels elles se plient souvent de mauvais gré, et le réchauffement global comme coûts normaux pour faire des affaires.Berry regardait et regarde encore les étêtements de montagnes que les corporations du charbon font dans les Appalaches du Sud, laissant sur leur passage des déserts, des ruines minérales, des dangers d'avalanche, des cours d\u2019eau détruits et des paysages finis.On ne débarque pas comme cela chez vous, un bon matin, en disant : « Voilà, je vous apporte le Progrès et la Richesse, tassez-vous, parce que chez vous, c\u2019est dorénavant chez nous ! » Une telle attitude rappelle celle de l\u2019armée anglaise qui incendiait les maisons et les fermes des habitants lors de l\u2019invasion de 1759 pour démoraliser la population.Rabaska, c\u2019est aussi le témoignage de la fin d\u2019un monde, celui de l\u2019idéologie industrielle du XIXe siècle, celui de la société des énergies fossiles régnantes.La centralisation à outrance, surtout en matière de production d\u2019énergie, a déjà fait son temps en cette ère marquée par la menace du terrorisme et le souci de sécurité technologique.Nous sommes déjà passés au siècle des énergies propres et douces, de l\u2019énergie responsable, du développement humain équilibré avec le développement financier dictatorial.Devant le silence ou l\u2019acquiescement tacite de nos dirigeants, on assiste à l\u2019incapaci- n / i6 té des élites à poser les vraies questions, comme le disait le philosophe John Saul.Une boutade dit : le seul espace vert que connaisse l'homme d'affaires, c'est un billet de banque.Pour certains d'entre eux, trop liés à la corne d'abondance du pétrole et du gaz, il y aurait moyen d'intervenir dans le paysage sans défigurer le milieu.Par des ajustements et des atténuations, on pourrait s'accommoder d\u2019une installation dangereuse, très polluante, peut-être (sans doute) parfaitement inutile.Or, F environnement de l\u2019est de Lévis et de Beaumont n\u2019est pas un décor de simulation informatique ni un décor de carton pâte agréable à l\u2019oeil, comme le conçoivent des techniciens-experts et des hommes d\u2019affaires ; c\u2019est le milieu où vivent plus de 4000 personnes, c\u2019est un site naturel et patrimonial unique.C\u2019est une sorte de lieu sacré comme il en existe un peu partout et qu\u2019on a le devoir de respecter.C'est un peu l\u2019île de Félix, qu\u2019on a voulu un jour adapter aux centres commerciaux.C\u2019est le lieu d\u2019où on peut caresser du regard cette île, d\u2019où on peut l\u2019aimer, la découvrir dans toute sa noblesse.On peut y scruter les détails de son paysage, les maison des humains et les champs des cultivateurs.On se dit alors : « Quelle sagesse que cette durée et cet enracinement ! Quelle leçon bénéfique pour nos contemporains qui seraient tentés de gaspiller ce territoire sans productivité apparente et vacant ! » industrialo-portuaire sur la Le rêve d\u2019un « développement rive sud semble relever de la nuit des temps, du moins dans l\u2019esprit de la technocratie économique.Ce fantasme d\u2019une « implantation industrielle à grand gabarit pour le plateau de Lauzon », selon l\u2019ex-Société de promotion du Québec métropolitain, ne semble pas démordre.Ce plateau, qui au fond ne serait qu\u2019un désert vacant qui ne sert à rien, serait 17 voué à « de grands projets comme celui d\u2019une usine d\u2019hydrogène liquide que mijotent les Japonais ».Voilà ce qu\u2019on pouvait lire dans Le Soleil du 27 mai 1992.« Comprenons qu\u2019il est question d'un des plus beaux panoramas en Amérique du Nord », disait l\u2019ex-maire Jean Garon (Le Soleil, 8 décembre 2004, à propos d\u2019une politique récréo-touristique à partir du parc de La Martinière, à 1,5 km du site).Une vue semblable et en plus spectaculaire s\u2019étend tout le long de la 132 jusqu\u2019à Beaumont ; des campings, des facilités touristiques, des restes, des résidences d\u2019été, des producteurs agricoles et surtout des gens s\u2019y trouvent.En 2006, à l\u2019ère du réchauffement global, l\u2019argent ne doit pas passer avant la protection de cet environnement qui représente notre milieu et notre choix de mode de vie.Sur le site proposé pour Rabaska se détendent déjà les amateurs de ski de fond.Boisés denses de conifères, champs avec vue sur les contreforts de Charlevoix, sous-bois accueillants, voilà ce qu'offre ce lieu sauvage unique dans une municipalité située dans une couronne urbaine.Ce lieu, une fois aménagé, peut devenir un maillon d\u2019un parc naturel régional spectaculaire et absolument unique au Québec, qui peut s\u2019intégrer à la Route verte et à la réserve écologique de la Grande Plée Bleue, un autre joyau de l\u2019environnement.La Grande Plée est une des rares tourbières du sud du Québec à avoir été conservée intacte.Le promoteur de Rabaska va jusqu\u2019à illustrer la couverture écolo toute en paysages de son dépliant d\u2019études d\u2019impact avec une photo d\u2019un sous-bois d'hiver paisible.En 2004, M.André Hamel, conseiller du Parti des citoyens de M.Garon, affirmait : « La Ville de Lévis serait malvenue de s'aventurer dans un développement récréotouristique d'envergure régionale à i8 et d\u2019être en même temps en faveur d\u2019un port méthanier, à 1,5 km de distance.Il n\u2019est pas question de parler des deux côtés de la bouche et d\u2019appuyer un projet de port méthanier avec tous les impacts négatifs qu\u2019il implique ».Le conseiller Gilles Lehouillier l\u2019avait appuyé en soulignant la « démarche historique de la Ville de redonner le fleuve aux citoyens » (Le Soleil, 8 décembre 2004).! Sécurité, environnement, pollution, zonage agricole et résidentiel, toutes ces questions soulevées par le projet Rabaska ne touchent-elles pas au paysage ?La campagne et le fleuve qui se trouvent à cet endroit émeuvent par leur grandeur, leur calme, leur tranquillité et leur courroux en même temps.Lieux de grandes bourrasques d\u2019hiver, de deux éblouissants d\u2019automne ou de chaleurs d\u2019été qui gonflent les voiles qui sillonnent le grand chenal, ils nous insufflent leur force et leur courage.Nos pères et nos ancêtres y ont vécu et développé le pays, « contre vents et marées ».En plus, bien entendu, de la protection de la population qui habite ce lieu, nous avons le devoir de sauvegarde de ces lieux patrimoniaux, sacrés, qui touchent l\u2019âme des humains qui le fréquentent, qui le côtoient et qui appartiennent à toute la population de Lévis et du Québec.La protection de ce milieu et de l\u2019environnement en général est devenue urgente si on ne veut pas y voir un développement industriel lourd et polluant comme celui qui accompagne un terminal de GNL.Contrairement à ce qu'affirme le milieu des affaires et certains bonzes médiatiques, nous n\u2019avons pas besoin de méga-projets destructeurs du milieu et de l\u2019environnement, parfaitement inutiles et injustifiés par ailleurs, pour « créer de la richesse » et « payer nos généreux services sociaux » (dixit M.Robert Tessier de Gaz Métro).Si tous ces représentants de l\u2019élite économique ont carrément choisi de dénoncer « l\u2019attitude de la population » (Tessier), c\u2019est leur choix.Ils reconnaissent ainsi leur arrogance et leur agressivité.La 19 population crée cette richesse qu\u2019eux s\u2019approprient par maints stimulants fiscaux et une « transfiguration fiscale » qui fait que leur part dans l\u2019impôt a diminué de 42 % en 40 ans alors que leurs bénéfices ne cessent d\u2019exploser (surtout dans le domaine pétrolier et financier).L\u2019étude de Léo-Paul Lauzon de la Chaire socio-économique de l\u2019UQAM, intitulée « L\u2019autre déséquilibre fiscal », aurait pourtant de quoi constituer un beau débat chaud comme nos médias les aiment tellement (quand ils concernent la sphère publique et étatique uniquement).Il y a comme un esprit de revanche dans les propos des dirigeants gaziers québécois, qui s\u2019accorde avec l\u2019air dominant du temps.Il s\u2019agit de venger les affronts qui leur ont été faits par la population ces dernières années dans leurs projets de grandeur avec rendement assuré (dont Le Suroît est le dernier en date).Ils ne tolèrent pas que l\u2019imbécile de citoyen lui résiste, eux qui se croient possédants de l\u2019État, tout comme les promoteurs de la privatisation de GDF et d\u2019EDF en France.Au Québec, il s\u2019agirait ni plus ni moins de privatiser le marché de l\u2019énergie en enlevant la position de leader en planification énergétique intégrée qu\u2019occupe Hydro-Québec, ce dont Gaz Métro ne se cache même plus.Un tel chantage psycho-économique sent la mise au pas.Tous ces gens auraient grand intérêt à quitter leur tribune d\u2019affaires et médiatique et à venir à Lévis, P.Q.(c\u2019est juste en face de Québec, la capitale nationale, facilement accessible depuis l\u2019autoroute Jean-Lesage, la 20, ou par le traverser depuis le Vieux-Québec) et à admirer.le paysage, tout simplement, à admirer les gens qui le font, à leur parler, s\u2019ils ont encore le sens du beau en eux, et à se demander s\u2019ils sont prêts à sacrifier, eux, en tant que personne, leur milieu de vie de banlieue sécurisée et ombragée ou leur chalet sur le bord d\u2019un lac en Es trie ou dans les Laurentides.\u2022 * i 20 Nul besoin de détruire pour créer.Nul besoin d'abolir un milieu et sa joie de vivre pour exister en dignité avec les services collectifs normaux à toute société civilisée.À moins que nous en soyons réduits à la dictature du dollar, de l'argent comme fin en soi, réduits à l'état de paradis fiscal pour les entreprises, comme l'affirme Lauzon à propos du Québec.( i Une réponse intelligente à tout ce baratin corporatif nous vient des élus régionaux de la région elle-même.La Conférence régionale des élus de Chaudière-Appalaches (CRÉCA), dans son Avis de la CRÉCA sur le projet de loi 118, Loi sur le développement durable, du 9 décembre 2005, met le paysage dans l'argumentaire de sa défense du développement durable.Elle souligne la nécessité de maintenir « l\u2019intégrité de milieux sensibles » sur le territoire, de « maintenir l\u2019intégrité de sites d\u2019intérêts esthétiques [sic] et identitaires du territoire » (p.5).Pour la Conférence, la qualité de l\u2019environnement est une préoccupation qui « transcende l\u2019ensemble des actions en développement ».La Conférence considère l'environnement comme la condition du développement, la société comme sa finalité et l\u2019économie comme son moyen.Le droit à vivre dans un environnement sain, désormais inclus dans la Charte des droits et libertés, ne devrait pas être assujetti aux droits économiques et sociaux, mais devrait constituer un droit fondamental.Autrement dit, le développement pour la durabilité, et non le durable en fonction du développement, tel que le discours officiel économique le prétend.Pour le visage du paysage, il vaut la peine de faire entendre notre voix de citoyen et nous impliquer, chacun à notre manière.Aujourd\u2019hui, c\u2019est notre tour ; demain, ce sera peut-être le vôtre de subir l\u2019assaut de ces nouveaux envahis- 7 Z 21 seurs à col blanc des temps modernes.Tout le Saint-Laurent leur est offert désormais.Gens du sud du Québec, rappelez-vous le projet Soligaz à Varennes au début des années 90, où des navires de « liquides de gaz naturel » devaient arriver par bateau pour mettre en réserve dans des cavernes le précieux liquide.? I ARTICLES Majella Simard* POUR UNE MISE EN VALEUR ÉQUITABLE ET HARMONIEUSE DE LA FILIÈRE ÉOLIENNE Le moins que l'on puisse dire, c\u2019est qu\u2019il en a coulé de l\u2019eau sous les ponts depuis l\u2019érection de la première éolienne aux Iles-de-la-Madeleine en 1977 et de l\u2019installation du premier parc, inauguré en 1987, à Cap-Chat, en Gaspésie.Au total, la région de l\u2019Est-du-Québec compte aujourd\u2019hui 202 éoliennes pour une puissance installée de 216 mégawatts.En outre, de nombreux projets sont à l\u2019état de développement, comme c\u2019est le cas dans la MRC des Basques, à Carleton, aux Méchins, à Mont-Louis et à Cloridorme.D\u2019autres sont au beau fixe.Nous pensons, entre autres choses, à celui piloté par le groupe SkyPower qui prévoyait l\u2019installation de 134 appareils dans la MRC de Rivière-du-Loup.Celui-ci devra, par ailleurs, réexaminer son plan d\u2019ensemble à la suite de la décision de la MRC de faire respecter son règlement concernant l\u2019implantation d\u2019éoliennes sur son territoire.De toute évidence, cette ressource représente un potentiel de développement incontestable dans une région comme l\u2019Est-du-Québec.À l\u2019instar des nombreuses ressources que recèle le territoire du B as-St-Laurent et de la Gaspésie, la filière éolienne a contribué, à certains endroits, à la diversification de la structure économique régionale et ce, tant en milieu rural qu\u2019ur- * Ph.D en développement régional.Chercheur à la Chaire de recherche du Canada en développement rural, UQAR 23 bain.À cet égard, le cas de Matane est manifeste.La fermeture de la Consolidated Bathurst, au début des années 1990, a entraîné un ralentissement économique sans précédent qui s\u2019est notamment traduit par une évolution démographique négative au cours des deux dernières décennies.Or, l\u2019arrivée de Marmen et de Composite VCI a contribué à changer la donne en favorisant la création de 200 emplois pour des investissements dépassant les 26 millions de dollars.À Murdochville, l\u2019industrie éolienne a eu pour effet d\u2019insuffler un second souffle à une économie qui périclitait sans cesse depuis la fin des activités de Mines Noranda.À St-Léandre, l\u2019éolien a contribué à apporter du sang neuf à l\u2019économie locale fortement ébranlée par la restructuration des secteurs agricole et forestier.Le secteur éolien a également favorisé l\u2019émergence d\u2019initiatives locales dont les MRC et les municipalités veulent être partie prenante, comme c\u2019est le cas notamment à St-Gabriel-de-Rimouski, où deux producteurs se sont associés pour former une coopérative.Enfin, dans La Matapédia, des leaders locaux sont à élaborer des projets comportant un volet communautaire de façon à maximiser les retombées économiques liées au développement de ce type d\u2019énergie.Mais l\u2019espoir et l\u2019engouement que suscitaient, il n\u2019y pas si longtemps encore, l\u2019expansion de la filière éolienne semblent s\u2019être graduellement estompés pour faire place à de nombreuses inquiétudes dont la presse écrite régionale fait régulièrement écho.Celles-ci se manifestent à plusieurs niveaux.Au plan environnemental, les parcs éoliens, lorsqu\u2019ils sont trop nombreux, peuvent constituer une source de pollution visuelle et sonore.Leur vieillissement prématuré inquiète également de nombreux spécialistes.En effet, les conditions climatiques particulières qui caractérisent la région de l\u2019Est-du-Québec auraient pour effet de réduire considérablement la durée de vie des appareils.En outre, de nombreux flots 24 migratoires d\u2019oiseaux pourraient être perturbés par ces structures de même que les terres agricoles et les milieux humides où elles sont érigées.Au plan économique, force est de reconnaître que l\u2019industrie éolienne n'a pas rempli les promesses de Klondike que certains investisseurs faisaient miroiter.Cela se reflète non seulement au plan de la création d\u2019emplois, mais aussi en termes de niveaux de revenus et de qualité de vie.En effet, si la construction des appareils contribue, à court terme, à générer de nombreux emplois, l\u2019entretien et l\u2019exploitation des parcs nécessitent une main-d\u2019œuvre réduite.De plus, en milieu rural, ces emplois n\u2019ont pas permis de compenser ceux qui ont été perdus au tournant des années 1970 dans les domaines de l\u2019agriculture et de la forêt dont les répercussions continuent toujours à se manifester dans plusieurs localités de l\u2019arrière-pays par des taux de chômage élevés.En ce qui concerne le cas précis de Murdochville, ces emplois n\u2019ont pas favorisé un accroissement substantiel du niveau de vie des individus puisque les salaires offerts par les entrepreneurs sont nettement inférieurs à ceux que l\u2019on retrouvait au sein l\u2019industrie minière.Qui plus est, on ne connaît que très peu de chose sur les implications sanitaires de ces parcs.Le développement de cette industrie provoque aussi des insatisfactions de la part des municipalités, des propriétaires fonciers et de nombreux organismes de développement économique qui réclament des redevances plus élevées.À cela s\u2019ajoutent les impacts en termes d\u2019aménagement du territoire.La confusion qui règne en maître présentement dans le secteur de l\u2019énergie éolienne constitue une belle occasion pour le gouvernement du Québec de revoir sa politique en matière de développement régional notamment en ce qui concerne sa stratégie de diversification économique à l\u2019égard des régions-ressources.Une telle révision nous apparaît particu- 25 lièrement importante dans le cas de l\u2019Est-du-Québec où les ressources, dont la filière éolienne constitue l\u2019une des principales composantes, représentent un avantage comparatif considérable pour le développement de cette région.En outre, il va s\u2019en dire que ces ressources ne semblent pas avoir atteint leur maximum de rendement.Par exemple, la forêt demeure nettement sous-exploitée compte tenu de l\u2019énorme potentiel qu\u2019elle offre dans les domaines de l\u2019acéri-culture, du tourisme, de la flore, de la faune ou encore de tous ces champs nouveaux en émergence autour de créneaux et de filières liés à la deuxième et à la troisième transformation de la matière ligneuse.Dans le secteur agricole, l\u2019agrotourisme, les produits du terroir et ceux d\u2019appellation d\u2019origine contrôlée ne sont qu\u2019à leurs premiers balbutiements comparativement à ce que l\u2019on observe en Europe.Le secteur minier n\u2019est pas en reste si l\u2019on se fie aux découvertes récentes de zinc, de cuivre, d\u2019or et d\u2019argent réalisées dans les MRC des Basques et de La Matapédia sans compter les possibilités d\u2019exploration pétrolière et gazifière qu\u2019offrirait le sous-sol témiscouatain.Des produits associés à une aménité rurale (paysage particulier, patrimoine culturel, ressources naturelles, cadre de vie paisible) peuvent également être développés.Avec la montée de l\u2019idéologie environne-mentaliste, certaines localités qui, par le passé, semblaient condamnées par l\u2019épuisement de certaines ressources traditionnelles se retrouvent maintenant avec un ou des biens rares (air pur, faible densité du bâti, cadre de vie paisible, verdure, etc.) dont la valeur économique n\u2019est certes pas négligeable.La mise en valeur de ce riche patrimoine peut servir à la mise en œuvre de projets locaux de développement.Par ailleurs, elle doit s\u2019inscrire dans la reconnaissance de la nécessité de préserver la sociodiversité de l\u2019être humain comme le concept de biodiversité nous invite à le faire pour les mondes animal et végétal. 26 Toutes ces activités doivent s\u2019insérer dans un contexte plus large de développement qui implique l\u2019élaboration d\u2019une stratégie orientée vers la correction des problèmes structurels qui affectent la région de l\u2019Est-du-Québec depuis plus de 40 ans et ce, dans un souci de rééquilibrage territorial, une variable importante à prendre en compte dans l\u2019organisation efficace des activités de l\u2019État.Cette stratégie doit s\u2019appuyer sur une démarche globale qui conjugue les orientations et les équilibres arrêtés par les instances supérieures d\u2019une part, ainsi que par les aspirations et les demandes émanant des groupes locaux et régionaux de l\u2019autre.Par exemple, en ce qui concerne le développement éolien, les redevances versées par les promoteurs aux municipalités et aux propriétaires fonciers pourraient être complétées par l\u2019élaboration d\u2019un programme destiné à encourager l\u2019éclosion d\u2019initiatives locales en ce qui concerne la mise en valeur des ressources dont les critères d\u2019admissibilité seraient déterminés en considérant des paramètres tels que l\u2019état de la santé socio-économique, le niveau de revenus, l\u2019évaluation foncière, etc.À moyen terme, les sommes ainsi consenties deviendraient un levier important en matière de développement économique régional.En outre, une partie de ce fonds pourrait servir au démantèlement des infrastructures devenues désuètes à la fin de leur vie utile, comme le suggérait d\u2019ailleurs notre collègue de l\u2019UQAR Jean-Louis Chaumel.Il importe que le milieu régional puisse canaliser la majeure partie des redevances versées pour l\u2019exploitation des ressources naturelles dans un fonds destiné à stimuler le développement économique.Une entente spécifique, qui engage le gouvernement du Québec, les diverses instances locales et régionales et les promoteurs, pourrait également être signée entre l\u2019État et les milieux à fort potentiel éolien.Les choix en termes de développement prendraient la forme d\u2019un contrat 27 régional.Ils tiendraient compte de normes définies à un échelon supérieur et des contraintes propres au territoire considéré, mais laissant place à une importante liberté d'interprétation dans le choix des mesures particulières, mais aussi dans la vision même du développement servant de support à l'entente.À l'échelle régionale, la multiplicité des acteurs impliqués dans le domaine de l'éolien peut servir de prétexte au rassemblement des forces vives du milieu afin d'élaborer un plan d\u2019action orienté vers une exploitation rationnelle de la filière éolienne tout en favorisant une meilleure harmonisation avec d'autres types de ressources (notamment l'agriculture et la forêt) et d'activités socio-économiques comme le tourisme ou l'industrie.À cet égard, plusieurs formules sont possibles.On pourrait par exemple tenir des consultations à la base par le biais d\u2019un sommet socio-économique régional.Les représentants de chaque secteur formuleraient leurs propositions pour ainsi dégager une stratégie d\u2019intervention.Si la concertation et le partenariat ne représentent pas des remèdes miracles pour assurer le développement de l'Est-du-Québec, ils constituent néanmoins une manière de penser et de structurer les rapports sociaux.D'ailleurs, des études menées par la Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail ont démontré que la concertation et le partenariat, en complément du rôle des principales mesures d\u2019action politiques, avaient un impact significatif sur les problèmes d\u2019emplois de certaines régions.Bref, le développement de l'énergie éolienne peut constituer une belle opportunité pour assurer la diversification économique de l'Est-du-Québec.Mais un tel développement ne peut s'effectuer de manière isolée.Il implique que les pro- 28 moteurs prennent en compte les préoccupations des territoires concernés.Au surplus, il doit faire partie d'un plan d'action régional, voire national permettant de mettre en valeur toutes les ressources du territoire et, qui plus est, d'un plan d'action concerté qui regroupe l'ensemble des intervenants régionaux.Il doit aussi se faire dans le respect des intérêts locaux, des ressources, des personnes, du monde municipal et de l'aménagement du territoire tout en intégrant des préoccupations d'ordre culturel, environnemental et social autant d\u2019éléments qui constituent les prémisses d'un développement durable.Q 29 ARTICLES Serge Gauthier* DE LA RÉSERVE FOLKLORIQUE À LA NATION RÉELLE Viens faire un tour Avant d'être folklorique \u2014 Sylvain Lelièvre1 Un de mes anciens professeurs d\u2019ethnologie disait en riant : quand les Canadiens français chantent du folklore, les Canadiens anglais les aiment.Voilà bien une vérité toute simple : un peuple ou une nation demeure inoffensif quand il se contente d\u2019être folklorique.Ainsi un chant folklorique comme Alouette - qui fut même le titre d\u2019un recueil de chansons de folklore de l\u2019ethnologue québécois Marius Barbeau (1883-1969) - est trompeur car n\u2019oublions jamais que l\u2019oiseau en question s\u2019y fait plumer joyeusement.Tout est question de contenu et s\u2019en tenir à réclamer une simple reconnaissance de la nation québécoise par le gouvernement fédéral peut tout aussi bien enfermer le Québec dans un cadre culturel ou politique simplement folklorique.La visite de la Saint-Jean à Québec de Stephen Harper, le 23 juin dernier, est à ce chapitre une illustration puissante de cette incapacité de nombreux Canadiens à dépasser le cadre folklorique en ce qui concerne la spécificité culturelle du Québec.Michel C.Auger dans Le Soleil du 26 juin s\u2019éton- * L\u2019auteur est détenteur d'un doctorat en ethnologie historique.Il a publié de nombreux livres et articles sur l\u2019histoire de Charlevoix. 30 to ne « qu'au Canada, il est acceptable de parler des nations autochtones et de la nation acadienne, mais quand il s'agit du Québec, il ne faut surtout pas en parler ».Mais de quelles nations parle le Canada lorsqu'il nomme les nations autochtones ou la nation acadienne ?En fait, de nations présentant un cadre culturel et politique bien éloigné de l'idée même d'une nation réelle.Ici encore une réflexion s\u2019impose sur cette idée de nation acceptable ou pas au Canada et qui sans doute ne ferait que maintenir le Québec dans les limbes d\u2019un folklore culturel qu\u2019il a dépassé depuis longtemps.! d s 1 1 L\u2019exemple des quêtes folkloriques de Marius Barbeau J'en reviens souvent au folkloriste Marius Barbeau.Il a longtemps été au cœur de mes préoccupations de recherche et, même si je suis passé à autre chose depuis un bon moment, son expérience particulière du terrain folklorique demeure encore pour moi une source de réflexion occasionnelle.Je crois que Marius Barbeau représente plus que tout autre chercheur d'ici et avant la lettre, un ardent promoteur d'une culture canadienne multiculturelle et fédéraliste (et en plus.il est originaire de la Beauce !).Il est même évident que son approche de recherche auprès des Amérindiens et des Français d'Amérique (c'est le terme qu'il employait généralement) peut encore nous révéler des choses.En fait, l'approche préconisée par Marius Barbeau pour recueillir du folklore demeure encore peu connue.La plupart des chercheurs en folklore s\u2019étant préoccupés à ce jour d'étudier la matière recueillie lors de ses collectes, plutôt que d'en comprendre le fonctionnement et le sens.Je publierai d\u2019ailleurs prochainement un ouvrage sur cette question qui traite en profondeur de cette problématique2.Retenons ici seulement un aspect plus particulier soit : quelle était l'op- h 31 tique générale de Barbeau lors de ces collectes de folklore et que cela nous révèle-t-il dans la composition qu\u2019il préconise des cultures amérindiennes et française d\u2019Amérique ou plus spécifiquement québécoise ?Il serait possible d\u2019élaborer longuement autour de ce thème.Disons simplement et crûment - tout cela est un peu cru parce que rarement exprimé en toute vérité à cause de la faiblesse et de la mièvrerie de trop de nos chercheurs universitaires - qu\u2019en ce qui concerne la culture des Amérindiens, et aussi des francophones d\u2019Amérique, le folkloriste Barbeau s\u2019y intéressait parce qu\u2019il les considérait comme des cultures mortes ou en voie de disparition.Il n\u2019a rien inventé ici.Il n\u2019a fait que répercuter un évolutionnisme latent lié à une approche anthropologique du 19e et du début du 20e siècle, considérant l\u2019homme blanc dit civilisé et ses réalisations comme le sommet d\u2019une évolution technique faisant nécessairement disparaître les savoirs et les connaissances dites anciennes.D\u2019ailleurs, nous sommes généralement à l\u2019aise avec ces concepts tant qu\u2019ils touchent les Amérindiens.Nous pouvons même comprendre la reconnaissance des nations amérindiennes par nos gouvernements et appuyer cela comme il se doit.Mais l\u2019affaire est plus difficile lorsqu\u2019elle rejoint la culture francophone d\u2019Amérique ou québécoise, il se trouve alors bien des difficultés à accepter l\u2019idée.Ne sommes-nous pas des blancs, des « civilisés », des « évolués » comme les anglophones dominants en Amérique et non des cultures en extinction comme celles des nations amérindiennes ?Marius Barbeau ne se leurrait pas là-dessus.À ses étudiants, dans un cours donné à l\u2019Université Laval dans les années 1940-, il exprime que « le sauvage ou l\u2019indien de la réserve se rapproche de l\u2019habitant des milieux francophones sur le w 32 I plan culturel ».Pour Barbeau, la culture traditionnelle de l\u2019habitant québécois ou francophone d\u2019Amérique est aussi en voie de disparition.Elle témoigne pareillement d\u2019un héritage du passé et non du présent ou de l\u2019avenir.Barbeau confine même, pour les besoins de sa collecte, l'habitant québécois à une sorte d\u2019espace réservé qui ressemble étrangement à celui des réserves amérindiennes.Mais au fond, selon Barbeau, il serait difficile de témoigner d\u2019une culture folklorique autrement qu\u2019en habitant un territoire réservé ou une réserve ?Les habitants de Charlevoix des 19e et 20e siècles par exemple vendaient leur artisanat aux touristes anglais du Saguenay Trip (Croisière du Saguenay) comme le faisaient aussi les Amérindiens dans le même secteur.Charlevoix n\u2019était-il pas à cette époque et peut-être même jusqu\u2019à nos jours une réserve folklorique ?Et qu'en est-il du Québec francophone d\u2019aujourd\u2019hui ?De la réserve folklorique U expérience des réserves amérindiennes au Canada est un triste héritage dont personne ne peut vraiment être fier.À ce titre, la reconnaissance de nations amérindiennes et de leurs cultures propres, après ce ratage s\u2019apparentant souvent à une sorte de génocide, est-il vraiment si significatif que cela ?Que reconnaît-on le plus souvent sinon des cultures mourantes comme le constatait Marius Barbeau ?Faire renaître ce qui n\u2019est plus est sans contredit un travail fascinant mais n\u2019aurait-on pas du sauver les traits culturels recherchés bien avant ?Des chercheurs comme Barbeau n\u2019ont-ils fait que se pencher sur le mourant ?La reconnaissance actuelle des nations amérindiennes par le gouvernement fédéral n\u2019est-elle tout au plus qu\u2019une autre forme de réserve culturelle ou folklorique ?D\u2019ailleurs, dès que les revendications amérindiennes s\u2019extraient de la démonstra- É 33 tion culturelle et entrent dans le champ du politique ne sont-elles pas le plus souvent réprimées ?Cela ne ressemble-t-il pas un peu aussi à la situation historique des Québécois au sein de la confédération canadienne ?Sommes-nous devenus ou deviendrons-nous aussi une réserve un peu folklorique ?e i I Il faut se souvenir des accords du Lac Meech dans ce contexte.Certains y réfèrent aujourd\u2019hui comme un moment presque idyllique de notre histoire récente, alors que cette pauvre entente ne laissait au Québec qu\u2019une simple reconnaissance de société distincte tout au plus.Une société distincte ce n\u2019est certainement pas une nation et peut-être tout au plus une sorte de réserve culturelle.Mais comment les Québécois pourraient-ils se contenter de ce statut réservé quasi folklorique ?Et comment peut-on expliquer que le Canada anglais nous refuse même cet espace si étroit ?Notre culture serait-elle moindre à leurs yeux que celle des nations amérindiennes ?Le bon vieux Marius Barbeau me permet encore de comprendre un peu tout cela.Il exprimait en entrevue à la fin de sa vie avoir contribué à décrire la culture canadienne en étudiant ses facettes multiculturelles qui « étaient anglaises, amérindiennes, écossaises, irlandaises, ukrainiennes, italiennes, chinoises ou française et autres ».Il exprimait bien avant l'époque Trudeau une vision multiculturelle du Canada.Cette approche multiculturelle est bien loin du Canada des deux nations.Elle est celle d\u2019un Canada unitaire anglais pour la majorité présenté comme moderne et où les autres cultures s'y greffent dans un ensemble folklorisé, en des espaces réservés et quasi muséifiés, dans de véritables ghettos culturels subventionnés.Est-ce bien là la reconnaissance nationale que nous recherchons ?Certainement pas. 34 Il faut faire attention et savoir choisir vraiment et en toute connaissance de cause entre la réserve folklorique et la nation réelle.Le vrai pays de l\u2019alouette Que nous révèle alors les propos de Stephen Harper, premier ministre minoritaire et conservateur du Canada, en cette Saint-Jean 2006 alors qu\u2019il refuse de reconnaître la nation québécoise ?Qu\u2019il cherche encore à plumer la gentille alouette et à lui faire accepter son statut d\u2019oiseau minoritaire et dominé ?Mais, il se pourrait bien que l\u2019alouette québécoise qui lui a accordé quelques députés au soir du 23 janvier dernier les lui retire bientôt.si elle comprend que son sort est de n\u2019être qu\u2019une pauvre chanson folklorique au sein d\u2019un Canada multiculturel.i [ 1 I En fait, l\u2019idée d\u2019une reconnaissance de la nation québécoise au sein du Canada actuel ne ferait que maintenir le Québec dans le folklore déclinant des cultures en voie de disparition et l\u2019alouette y perdrait tout simplement le reste de ses plumes.Bien sûr, que le Québec est une nation réelle et cela implique une reconnaissance politique qui n\u2019est pas que folklorique.Inutile d\u2019attendre des miettes de la main du premier ministre Harper ou de ses successeurs et souhaitons plutôt que l\u2019alouette se défolklorise en se servant de ses ailes le plus tôt possible avant qu\u2019elle ne soit déplumée totalement car il lui reste un pays à bâtir.Q 1\tChanson « Lettre de Toronto ».2\tGauthier, Serge.Charlevoix ou la création d\u2019une région folklorique.Étude du discours defolkloristes québécois (1916-1980).Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2006.(à paraître en octobre 2006) 3\tBarbeau, Marius.En quête de connaissances folkloriques et anthropologiques en Amérique du Nord depuis 75777.Document déposé à la Bibliothèque de l\u2019Université Laval.I 35 ARTICLES » »é 4i Pierre Vadeboncoeur I LA DÉMOCRATIE MOINS LE PEUPLE Pierre Trudeau était un démocrate de tête.Ce féru de l\u2019idée de démocratie, passionné même de cette idée, n\u2019a pas vu passer le seul grand mouvement de peuple vers le pouvoir que le Québec ait connu dans son histoire.Trudeau était très intelligent, mais son esprit alerte avait tendance, du moins sur des sujets comme celui-là, à projeter ses lumières sur les choses plutôt que de recevoir de celles-ci la substance de ses idées.En tout cas, il est surprenant que trente ans d\u2019agitation, de ferveur politique, de croissance continue d\u2019une opinion politique majeure, d\u2019un mouvement profondément populaire et démocratique s\u2019il en fut, et, en premier lieu, trente ans d\u2019une nouvelle problématique de la liberté, n\u2019aient pas intéressé ce démocrate de théorie, resté fixé dans son système.Ce statisme correspondait à deux choses, me semble-t-il : à l\u2019immobilité propre aux concepts, abstraits, sur lesquels sa pensée s\u2019était arrêtée une fois pour toutes, mais il correspondait aussi à la condition bourgeoise.Cette dernière était restée la sienne à travers et malgré toutes les expériences que, relativement jeune, il vivait, voyages, 'VJ fk \u2022 V 36 hardiesses et autres fantaisies qu\u2019elle lui permettait.Globalement, dans un espace de liberté, elle l\u2019enfermait dans son état, prison dorée, à l\u2019intérieur d'un conformisme libre si l\u2019on peut dire, ou bien d'un non-conformisme statique # # # Pierre Trudeau était un homme droit, plein de qualités, éminentes quant à certaines.On ne peut parler de lui d\u2019une manière indigne.Je m\u2019en tiens à la critique de sa pensée et de son tour d\u2019esprit.J\u2019insiste, pour qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019équivoque : Trudeau, comme Pelletier d'ailleurs, se conformait honnêtement à sa propre pensée.Ces gens-là étaient intègres.On n\u2019avait pas affaire à des « politiciens », comme on peut dire péjorativement.Il ne faut pas confondre.Jeune, Pierre-Elliott agitait dans son esprit, par jeu, des imaginations « révolutionnaires » : « Agitate! Agitate! », T entends-je encore clamer, qui citait alors je ne sais quel rebelle irlandais.Je tenais ces déclamations pour ce qu\u2019elles étaient : de simples allusions flamboyantes, littéraires, comme en faisaient les jeunes gens, et nous en convenions, naturellement.Mais attention : je ne parle pas ici de l\u2019épisode découvert par Max et Monique Nemni et raconté par eux dans Trudeau fils du Québec et père du Canada, Édition de l'Homme, 2006, récit d\u2019une éphémère absurdité à laquelle Pierre-Elliott s\u2019était livré vers le temps de ses études de droit.De concert avec quelques amis, nous apprennent ces biographes, il organisait une révolution! Qui plus est, une révolution nationaliste! Cela ne tenait pas debout.Je n\u2019ai jamais eu la moindre connaissance de cette activité secrète, bien que je fréquentais quotidiennement Trudeau à l\u2019époque, mon condisciple à la faculté de droit.Ce que j\u2019en sais maintenant, c'est par ce livre. 37 Mm?ï/;f 1 i* Je parle d'autre chose.Non de révolution, en fait, mais d'une espèce de disponibilité générale qui était dans son caractère et dont il usait brillamment.Elle se traduisait comme suit : maniérés « originales », surprenantes, exploits sportifs, voyages parfois risqués, comportements déroutants ou singuliers, ou encore des actes démontrant un réel courage, ou des savoirs dont il ne faisait pas montre, des lectures abondantes mais dont il ne se vantait pas, sans parler de la dialectique étonnante dont il faisait preuve dans la discussion.\u2022 \\ Son esprit fonctionnait à loisir dans une condition qui jusque-là n\u2019engageait à rien, celle de l\u2019étudiant ou du jeune adulte nanti.Mais il y avait là l\u2019annonce d\u2019une gratuité qui plus tard expliquerait en partie le fait que, libre comme l\u2019air, il se tiendrait à l\u2019écart de l\u2019indépendantisme, fait inédit celui-ci, authentique nécessité, mais qui ne se trouverait pas sur le chemin de sa libre errance.À la démocratie québécoise nouvelle, mouvement profond, il opposa des idées extérieures à ce dernier, gratuité donc encore à ce point de vue : fédéralisme canadien, cadre juridique centenaire, où les forces, lourdement inégales, étaient déjà réparties et la domination anglaise bien assise, principes d'immobilité, réaction assurée, sur lesquels Trudeau fit fond.Cela coïncidait avec ses catégories politiques déjà déterminées.Il n'allait plus bouger de là.Esprit agile (dans la discussion) plus que mobile (dans la pensée), il mettrait sur l'histoire le couvercle de sa volonté forte et conséquente.Trudeau avait peut-être un tempérament de héros, mais ce héros resta sans emploi comme le jeune homme plus ou moins dilettante l\u2019avait été.La seule révolution dont il s\u2019occupa finalement, ce fut de travailler contre celle qui se faisait.\u2022 I 38 Le conservatisme anglo-canadien, propre d'une situation nettement dominante, allait pour Trudeau servir de base, comme circonstance, à son propre conservatisme.Il entrerait dans ses institutions.Ce n\u2019était pas calcul mais simple rencontre et compatibilité.Force est de se dire qu\u2019elle devait aller de soi pour lui.îi 1 I Pour Pierre, le mouvement indépendantiste s\u2019incarnait, proche de lui, dans certains de ses amis, par exemple Jean-Paul Geoffroy, le peintre Gabriel Filion, moi-même, et plusieurs autres.Par ailleurs, la plupart des écrivains et des artistes étaient ou devenaient indépendantistes.Le courant était d\u2019une extrême ferveur.Des sommités le dirigeaient ou s\u2019en approchaient rapidement : Lévesque, Laurin, Parizeau, Fernand Dumont, pour ne nommer qu\u2019eux.Trudeau possédait une étrange faculté qui conditionnait même son intelligence : rester sur son quant-à-soi.Ce trait compta pour beaucoup dans le fait qu\u2019avec les deux autres Colombes et sans crier gare il s'envola soudain pour Ottawa, séparatiste à sa manière, quittant notre milieu, laissant tomber la Révolution tranquille inachevée, pour faire obstacle à la direction qu\u2019elle avait fini par prendre et qui était dans la logique de celle-ci et de son dynamisme.Le quant-à-soi de Trudeau! Je me représentais depuis longtemps cette disposition par une sorte d\u2019image.Il jugeait de bien des choses comme depuis un poste d\u2019observation situé en lui-même, d\u2019où il suivait, imperturbable, ce qui se passait à l'extérieur.De là, il contrôlait parfaitement ses réactions, réactions qu\u2019au besoin il commandait tout simplement.Un jour, il m\u2019a expliqué ce mécanisme : la façon dont, par exemple, il lui arrivait d\u2019observer attentivement, objectivement, comme à distance, sans bouger, dans une position 39 retirée, analytique, inaccessible, un adversaire pugnace ou agressif, comme s\u2019il se fût agi d\u2019un simple objet.Il désarticulait alors mentalement ce pantin.Ses attitudes politiques, à mon avis, tinrent jusqu\u2019à un certain point à cette curieuse façon de s\u2019abstraire ou de se dédoubler.Ce n\u2019est pas une très bonne manière pour se laisser gagner par un vaste mouvement politique plein de vie tout autant que de raison, un mouvement dynamique, intuitif, original, - et démocratique.La démocratie, selon Trudeau, correspondait à l\u2019étude académique qu\u2019il avait faite des institutions démocratiques classiques dont les formes, bien établies, la Constitution, entre autres, furent sans doute considérées par lui comme autant de sauvegardes à perpétuer en tous points.Cette pensée était réactionnaire par principe.Elle visait à protéger la révolution passée contre une révolution en cours, assimilée, ma foi!, à une contre-révolution.Parmi les perspectives majeures qui échappaient à Pierre Trudeau, il y avait, de plus, celle d\u2019une défaite historique probable et définitive, à terme, pour le Québec et désastreuse pour les Québécois et les Canadiens français.Les lois positives ou négatives de la dynamique historique ne l\u2019avertissaient pas le moins du monde à ce propos.Ou plutôt j'imagine qu\u2019il devait s\u2019en remettre à l\u2019idée suivant laquelle l\u2019équilibre canadien, sans doute utile à la majorité anglophone, conserverait aux francophones leur statut, inférieur mais stable.Les principes correspondant aux conceptions statiques de la pensée politique chez Trudeau seraient pour nous de suffisants garants.Les lois de la fatalité, la réalité mouvante des forces dans l\u2019histoire, les puissants courants ascendants ou descendants qui entraînent massivement les collectivités selon certains choix qu\u2019elles font ou omettent de J \u2022 % 40 Ca faire, n\u2019avaient apparemment pas d\u2019influence sur les idées de Trudeau, toujours sur son quant-à-soi comme je le dis.0 Il y avait un grand creux dans sa pensée et sa carrière.Ce creux correspond à ce qu\u2019il excluait a priori de son esprit, et singulièrement le phénomène, enfin créateur, de l\u2019indépendantisme.Comparativement à René Lévesque, Trudeau n\u2019était pas un créateur.Son esprit ne l\u2019avertissait pas, dans le cas, d\u2019une création devant laquelle, nous, nous réagissions par l\u2019admiration et l\u2019étonnement, puis par l\u2019adhésion.t h f ri i Tout se tient.Voici un autre aspect de son retranchement.L\u2019œil plutôt fixé sur des abstractions théoriques, Trudeau n\u2019a jamais, à ma connaissance, exprimé de véritable attachement pour notre peuple, ni d\u2019ailleurs pour quelque peuple ou collectivité et groupement que ce soit.Dans les années cinquante, des syndicalistes faisant partie du comité de rédaction de Cité libre partageaient certes avec Trudeau une pensée sociale et anti-duplessiste qui nous rassemblait tous.Mais une authentique fraternité avec les travailleurs est autre chose et un Jean-Paul Geoffroy pour sa part en était imbu, non Trudeau, et cette différence mesure deux types de personnalités.Être pour les ouvriers et étroitement avec eux et parmi eux, pareille empathie n\u2019était pas évidente chez Pierre-Elliott, pourtant social-démocrate à l\u2019époque.; 1 Ses intuitions, pour ce qui concerne le Québec, étaient quelconques.Je répète qu\u2019il n\u2019a, à mon avis, tout simplement pas envisagé les conséquences d\u2019un échec du projet indépendantiste.Il avait des œillères idéologiques.Il devait être incapable de se représenter le lent effondrement probable du peuple québécois livré sans rempart juridique aux suites d'une minorisation inéluctable, d\u2019une dépossession politique permanente et progressive, etc.La dynamique de l\u2019histoire î Il l\u2019oubliait dans notre cas.L\u2019histoire, selon lui, au 4i Canada, n\u2019était guère - ce qu\u2019elle est pourtant partout - dramatique et travaillée par des forces antinomiques: elle était plutôt affaire de forme et de simple gouvernement, balisée par des éléments institutionnels jugés par nous inadéquats.Il devait sans doute la voir sinon se perpétuer, du moins durer assez longtemps comme la construction abstraite qu\u2019elle demeurait, pour des populations poursuivant les rôles qu\u2019elles tenaient depuis 1867.Dans ces conditions, sa vision politique s\u2019avérait bien limitée.Il s\u2019agissait au fond d\u2019un optimisme, un peu benoît et de peu d\u2019intelligence.A cause de ses choix, il n\u2019a jamais trouvé personnellement de rôle à sa mesure.Le héros s\u2019est trouvé sans avenir.En fait, il avait tourné le dos à un tel rôle, vu la mauvaise décision qu\u2019il avait prise touchant l\u2019indépendance du Québec.Sa carrière pleine de succès fut de notre point de vue une vaste erreur dont nous payons les frais.Nous n\u2019avons pas fini et c\u2019est là un euphémisme.Nous commençons plutôt.Parmi les choses qu\u2019il n\u2019était pas apte à se représenter, mentionnons donc en premier lieu, pour le Québec, les conséquences du coup qu\u2019il lui a porté.Si cela continue, elles seront démesurées.Il ne s\u2019en rendait pas compte, en tout cas pour ce qui est de leur ampleur.J\u2019ai écrit jadis deux ou trois livres qui en évoquaient la nature et les dimensions, dont Un génocide en douce.Je ne m\u2019en dédis pas.? «< .Ml '\u2022 ¦ > A ABONNEZ-VOUS 1 «.s .< y T6 * \\ tA K v 0 sX \\ o'*** \\ f J W J ,-:vX .\u2022 rTK/.; V\u2019Xv.A 5c3l3û ?On n\u2019est jamais trop curieux ? d DOSSIER n il Dossier Le français scientifique Si ce n\u2019est pas rédigé en anglais, ça ne vaut pas la peine d\u2019etre lu ! » Charles Xavier Durand « Lire Primeur Pour d\u2019heureuses retrouvailles Andrée Ferretti 90 Lire les essais Il faut achever la Révolution tranquille ! Paul-Émile Roy Les dessous d\u2019Asbestos Suzanne Clavette % Dollard.Ses compagnons et ses alliés Au rélien Boisvert La négation de la nation.L\u2019identité culturelle québécoise et le fédéralisme canadien Eugénie Brouillet K .\u2019VU i°5 .f 109 114 119 r- .'.ni 44 DOSSIER Charles Xavier Durand* Le français scientifique 3 « SI CE N\u2019EST PAS RÉDIGÉ EN ANGLAIS, ÇA NE VAUT PAS LA PEINE D\u2019ÊTRE LU ! »* %\", Une politique officielle en faveur d'une langue étrangère ne peut s'imposer que si des mesures sont prises pour la faire accepter.Aussi, la gestion des perceptions prend autant d'importance que les mesures concrètes prises pour en développer l'usage.1 < * i ?Cet article a pour but de démontrer le bien-fondé de cette assertion à partir de faits facilement observables, plus particulièrement dans le domaine des sciences et des techniques où l'anglais a été clairement imposé par les Anglo-Saxons en collaboration avec les autorités des pays non anglophones de l\u2019Union européenne et d'ailleurs.Or, contrairement à ce que l'on pourrait croire, si le monde scientifique des pays non anglophones a accepté l'anglais aussi facilement dans la communication scientifique - au point où cet usage déborde largement sur les scènes purement nationales - c'est qu'il est très sensible à la propagande et que la manipulation des esprits prétendument scientifiques s\u2019est révélée être très facile en dépit du fait qu\u2019il est aisé de démontrer que cet i » * Directeur, Institut de la Francophonie pour l\u2019informatique, Hanoï, Vietnam Citation d\u2019Eugène Garfield, fondateur de l\u2019Institut américain de l\u2019information scientifique (American Institute of Scientific Information [IS I]), à une conférence sur l'histoire des systèmes d\u2019information scientifique et le patrimoine qu\u2019ils représentent, à Pittsburgh le 23 octobre 1998.I* f t I 4 1 f ?k ¦ fin\u2014 ' ! -i \u2022 I fv \u20221 f lira r \u2022 \u2022\u2022 \u2022 7 \u2022 DOSSIER I' ' \u2022 * f 45 usage est contraire à l\u2019intérêt des peuples et des chercheurs qui ne sont pas des anglophones natifs.\u20221 Cette manipulation des perceptions est faite à très large échelle et elle est efficace car elle s\u2019appuie essentiellement sur l\u2019ignorance de faits dont la connaissance inhiberait automatiquement son action.L\u2019article donne également un aperçu des mesures concrètes prises par la minuscule frange des gens de pouvoir pour promouvoir et imposer l\u2019anglais en Europe continentale aux dépens des intérêts de ceux qui en font usage.Cette élite n\u2019en est probablement pas consciente et la frange des gens de pouvoir est probablement la première à avoir été touchée par la propagande.?Les pressions politiques pour remplacer une langue par une autre peuvent s\u2019exercer de manière brutale.Louis-Jean Calvet1 semble avoir été l\u2019un des premiers chercheurs en sociolinguistique à décrire les méthodes, bien connues aujourd\u2019hui, qui furent utilisées depuis la fin de la seconde guerre mondiale par le système soviétique pour imposer le russe dans les républiques non russophones dans le but qu\u2019il remplace les langues locales.Il explique également le rôle crucial du système éducatif dans ce processus et comment ils furent mobilisés dans ce but.De la même manière, l\u2019une des premières préoccupations des Américains après le départ des Français du Vietnam fut d\u2019encourager les bibliothèques universitaires du sud à retirer de leurs étagères tous les livres en langue française qui y figuraient pour les remplacer de manière systématique par des livres américains.C\u2019est ainsi que, par camions entiers, les livres qui servirent à former l\u2019élite vietnamienne durant la période coloniale disparurent en quelques mois, comme le rapportèrent des témoins oculaires vivant à Saigon au moment où la présen- l vt 1 \u2022 it t.ilhil DOSSIER 46 : t o ce américaine commença à s\u2019y renforcer.Cependant, de nos jours, la volonté politique pour forcer le choix d\u2019une langue consacrée aux échanges internationaux est aussi importante que la manipulation de la population pour laquelle ce choix est fait, de façon à ce qu\u2019elle l'accepte dans le rôle qu\u2019on lui a ainsi conféré.Le système soviétique a clairement échoué dans sa tentative d\u2019imposer le russe dans les républiques non russophones et, aujourd\u2019hui, 15 ans après l'effondrement de l\u2019Union soviétique, le ressentiment à ce propos vis-à-vis de la Russie demeure très vivace.C\u2019est pourquoi l\u2019imposition de l\u2019anglais comme langue de communication internationale par les autorités de Bruxelles, secondées souvent dans ce rôle par la plupart des autorités nationales des pays de l\u2019UE, doit être doublée par un certain nombre de mesures visant à faire accepter par les populations ciblées ce choix comme s'il était de leur propre ressort, comme s\u2019il dépendait de leur propre évaluation faite en toute liberté.Psychologiquement tout autant que socialement, la langue anglaise doit apparaître comme étant le choix naturel et rationnel du peuple si la volonté politique de la promouvoir a des chances d\u2019aboutir.S' / < 1 1 ! : : s » ' f ! * ! Lorsqu\u2019on interroge les scientifiques et les chercheurs à propos des raisons qui semblent avoir fait de l\u2019anglais la lingua franca de la communication scientifique internationale, ils répondent en donnant généralement leur propre interprétation de ce phénomène plutôt que d\u2019essayer d\u2019analyser les causes objectives qui ont abouti à la situation actuelle.Cette situation nous est présentée comme la conséquence d\u2019un accident historique mais, le plus souvent, comme le résultat d\u2019une tendance naturelle, comme le travail d\u2019une main invisible au même titre que celle d\u2019Adam Smith qui, sur la scène économique, est censée synchroniser les marchés avec les besoins individuels.La diffusion de l\u2019anglais est considérée : ?: ' i 2 1 i i I : \u2018 DOSSIER 47 comme le résultat d\u2019une loi naturelle qui s\u2019appliquerait aux systèmes sociaux de manière aussi rigoureuse que les lois de la physique s\u2019appliquent au comportement mécanique et à la trajectoire d\u2019un solide, indépendamment de toute volonté humaine.Gestion des perceptions Dans cet article, je veux expliquer que la diffusion actuelle de l\u2019anglais comme lingua franca de la science et de la technologie n\u2019est pas la conséquence du libre choix de la majorité.Alors que l\u2019usage de la langue anglaise a fait l\u2019objet d\u2019une promotion intense de la part de ses locuteurs natifs, elle a été imposée à la majorité par une toute petite minorité de décideurs en Europe continentale, tandis que l\u2019importance de l\u2019anglais, la prétendue nécessité d\u2019y recourir dans un nombre croissant de situations, ainsi que sa diffusion apparente ont été le résultat d\u2019une gestion habile des perceptions de la population qui a introduit des distorsions dans la manière dont les scientifiques (et bien d\u2019autres catégories sociales) considèrent leur propre communauté et interagissent avec elle.Le recours massif à l\u2019anglais comme moyen de communication internationale entre les scientifiques n\u2019a pas été le résultat d\u2019un vote populaire.Cependant, les habitudes qui se sont construites au cours des trente dernières années ne seront pas facilement inversées lorsqu\u2019on constate que le monde universitaire, plus particulièrement, est notoirement hostile à toute proposition de changement.Toute modification des habitudes établies dans le secteur de la communication scientifique ne pourra provenir que d\u2019une prise de conscience croissante que la situation actuelle désavantage tous les scientifiques qui ne sont pas des locuteurs anglophones natifs. DOSSIER 48 s % t Avant d'entrer dans le détail de la démonstration, il faut tenir compte du fait que les questions linguistiques peuvent facilement déclencher des réactions émotionnelles et que les opinions personnelles peuvent ne pas refléter correctement la réalité, car ces opinions sont émises par des gens qui peuvent indûment généraliser leur propre situation ou avoir des vues partiales basées sur l\u2019attrait ou la répulsion qu\u2019une situation linguistique particulière peut leur inspirer.Par exemple, dans un monde où l\u2019anglais semble triompher, nous pouvons être surpris de découvrir que certaines des personnalités qui ont un énorme pouvoir d\u2019influence dans les cercles intellectuels et politiques, tels que Samuel Huntington2, considèrent que la diffusion de l\u2019espagnol représente une menace directe à l\u2019encontre de l\u2019homogénéité linguistique des États-Unis et de la cohésion de son peuple.A l\u2019inverse, l\u2019homme d\u2019affaires qui prend constamment l\u2019avion en Europe occidentale, pour rendre visite à ses clients ou s\u2019en faire de nouveaux, est en droit de penser que nous basculons rapidement dans un monde ou l\u2019anglais devient la langue mondiale alors que le nombre de locuteurs natifs ne cesse de se réduire depuis une trentaine d\u2019années, passant d\u2019environ 7 % de la population mondiale à 4,84 % en 20053 ! î i î 2 ?! I f r En science et en technologie, nous entendons souvent que si l\u2019anglais est fréquemment choisi comme langue de communication pour les publications et la communication verbale, c\u2019est parce qu\u2019il est la seule langue à disposer du vocabulaire adéquat pour représenter les concepts scientifiques modernes et leurs applications techniques récentes.La presse de langue anglaise s\u2019empresse de rapporter et de souligner tous les commentaires des hauts fonctionnaires et des politiciens en vue dès qu\u2019ils valorisent l\u2019usage de l\u2019anglais pour la communication internationale.Nous pouvons, par ! t ! * 1 I DOSSIER 49 exemple, lire à propos de l'engouement des Sud-Coréens pour l\u2019anglais et qui iraient jusqu\u2019à se faire opérer4 pour améliorer leur prononciation et leur accent tandis que l\u2019auteur de l\u2019article passera sous silence les statistiques concernant l\u2019étude des autres langues étrangères telles que le chinois, le japonais ou même le français5 ! Les professeurs des universités britanniques soulignent toujours aux visiteurs du continent qu\u2019ils sont, eux, les seuls vrais promoteurs de l\u2019Europe par le biais de l\u2019anglais qui permet à tous les étudiants des pays membres bénéficiaires du programme Erasmus de communiquer entre eux et ainsi de construire les « bases sérieuses » de l\u2019Union européenne durant leur séjour en Grande-Bretagne.Ils précisent souvent que l\u2019anglais a donné naissance à un grand nombre de mots prétendument « internationaux » tels que « computer », « software » ou « téléphone6 » tout en faisant remarquer avec condescendance que les Français ont voulu inventer des « équivalents artificiels » tels que « ordinateur » et « logiciel ».Ils ne tiennent pas compte du fait que, à l\u2019extérieur de la famille des langues européennes, une très grande proportion de la population mondiale a créé des mots7 pour désigner des objets ou des concepts de manière beaucoup plus efficace dans le cadre d\u2019autres langues qu\u2019aucun mot anglais non traduit ne pourra jamais le faire8.Ils évoquent le développement et la diffusion de Y « Inglish » aux Indes, une variété d\u2019hindi fortement anglicisé et qui démontre, selon eux, l\u2019intrusion de la culture mondialiste basée sur l\u2019anglais, tandis qu\u2019ils semblent oublier pour les besoins de la démonstration le fait que l\u2019anglais standard n\u2019est pas maîtrisé par plus d\u2019une proportion allant de 2 % de la population de ce pays à 4 % pour les estimations les plus optimistes9 ! D'après Sam Huntington dans son « choc des civilisations », l\u2019usage de l\u2019anglais aux Indes ne va pas au-delà du cercle constitué par une fine élite et cette langue ne peut pas être lu» DOSSIER i : 50 : l \u2022 1 1 considérée comme lingua franca.« La dure réalité, écrit-il, est que, pour un voyageur qui descend du Cachemire jusqu\u2019à l\u2019extrême sud à Kanyakumari, la communication se maintient le mieux par l\u2019usage d\u2019une forme d\u2019hindi »(p.62).Il estime que la chaîne de télévision prétendument internationale CNN a un auditoire d\u2019environ 55 millions de téléspectateurs, c\u2019est-à-dire moins de 1 % de la population mondiale ! En dépit de ces données, les propos les plus délirants à propos de l\u2019anglais continuent à être relayés par le réseau des agences de presse anglo-saxonnes, auxquelles souscrivent un très grand nombre de pays.II F : t c ¦ a ¦ i i Dans son livre intitulé La langue anglaise (The English language), publié en 1985, Robert Burchfield écrivit : Toute personne éduquée dans le monde souffre de privations si elle ne connaît pas l\u2019anglais.Bien sûr, l\u2019extrême pauvreté ou la famine sont reconnues comme étant les formes les plus cruelles et révoltantes de privation.Quand elle s\u2019applique seulement à la langue, on ne la remarque pas mais, pourtant, elle n\u2019en est pas moins significative Dans le contexte asiatique, une telle affirmation n'a aucun sens.La croyance assez répandue que la connaissance de l'anglais apporte la prospérité n'est pas vérifiée par les faits.En Asie du sud-est, par exemple, les Philippins sont de loin ceux qui connaissent le mieux cette langue et, pourtant, 40 % de la population des Philippines vit avec moins d\u2019un euro et demi par jour ! Les compagnies chinoises au Vietnam engagent préférentiellement des Vietnamiens connaissant le chinois.Les Vietnamiens qui veulent travailler sur les projets de grande envergure de développement logiciel pour les Japonais doivent en priorité apprendre le japonais et aussi obtenir certains certificats attestant qu\u2019ils maîtrisent les normes et les exigences de développement japonaises pour l\u2019écriture des logiciels.Dans leurs succursales asiatiques, les : « f : i : 5 \u2022 i I t* £1 f i » 9 * \u2022 » L # tif ifi if t .\u2022 i DOSSIER 5i m f investisseurs japonais et leurs homologues chinois font la promotion de leurs langues respectives, dont la connaissance devient indispensable pour les gestionnaires locaux et le personnel de direction.Il est également intéressant de noter que les étudiants japonais inscrits en premier cycle dans les universités américaines, en science et en technologie, dont les Américains pensent qu'ils y sont pour bénéficier ainsi d'un système éducatif supérieur en qualité, sont en fait ceux qui ont échoué au concours d'entrée des universités nationales japonaises les plus prestigieuses ! Le 8 septembre 2000, La chronique de l\u2019enseignement supérieur (Chronicle of higher education10) rapportait les hésitations et les doutes formulées à propos de l\u2019usage de l\u2019anglais instauré par les universités Scandinaves dans le cadre des études supérieures, et cela en dépit du fait que les Scandinaves en ont généralement une excellente maîtrise comme langue seconde.Louis Schweitzer, l\u2019ancien PDG de Renault, exprima des réserves similaires.En 1999, il imposa l\u2019usage de l\u2019anglais pour la communication entre toutes les succursales au niveau des cadres supérieurs de la compagnie.En avril 2001, il déclara à l\u2019agence de presse AFP qu\u2019il avait dû abolir cette directive et remarqua qu\u2019elle avait constitué un sérieux handicap, responsable d\u2019une baisse de productivité.La même chose se produisit chez Aventis.Lors d\u2019un entretien avec le magazine L'Expansion11, Jean-François Dehecq, PDG de la compagnie géante Sanofi-Aventis, décla- > V mil h>\\\\ ra : La langue de communication chez Sanofi-Aventis n'est certainement pas l\u2019anglais.Dans une multinationale, tout le monde peut parler sa langue maternelle.Dans les réunions, nous avons besoin du meilleur que peut produire la matière grise des participants.Si nous imposons l'usage de l'anglais à tous, les natifs anglophones fonctionneront à ioo % de leur potentiel.Ceux qui le parlent bien en tant que seconde langue DOSSIER 52 % seront à 50 % de leur rendement et ce taux descendra à 10 % avec les autres.Si nous voulons tous devenir des Anglo-Saxons, nous ne devrions pas être surpris que les vrais Anglo-Saxons soient les seuls gagnants.De la même manière, la perception que les succursales des grandes multinationales européennes recrutent forcément des employés parlant anglais est fausse.Récemment, par exemple, Peugeot PSA (le troisième plus grand constructeur automobile européen derrière Daimler-Chrysler) a installé une unité de production à Trnava, en Slovaquie, qui emploiera 3500 personnes à la fin 2005 et tous les cadres ont reçu leur formation en français.P : i n L Ê La propagande qui prétend que l'anglais est considéré comme une bénédiction pour favoriser la communication entre les peuples du monde garde sous silence le fait que, aux Indes, par exemple, l'anglais est devenu la principale cible des nationalistes qui veulent l'éradiquer totalement du pays.Il y a quelques années, M.Mulayam Singh Yadav, qui était alors ministre de la Défense, jura à Chennai (Madras) que lui et ses colistiers ne prendrait pas de repos avant que l'usage de l'anglais soit totalement éliminé du pays.Suivant cette tendance, les anciens noms anglais ont été remplacés par des équivalents indigènes (« Mumbai » pour Bombay par exemple).Le 15 mai 2000, le magazine américain Newsweek osa publier un article remettant en question la croyance d'un engouement universel vis-à-vis de l'anglais.Cet article annonçait la décision prise par les autorités d'État du Bengale de rabaisser l'anglais au statut de langue non officielle dans le cadre de toutes les transactions gouvernementales officielles.De la même manière, le 10 avril 2003 CNN annonça la décision prise par un groupe de professeurs d'université allemands, particulièrement irrités par le déclenchement de la guerre contre l'Irak, de lancer une cam- 2 î ! - ?! i i a a \u2022\u2022 * t \u2022 \u2022 I DOSSIER f.P % 53 f pagne visant à remplacer tous les mots anglais d'usage courant en Allemagne par leurs équivalents français.La connexion entre langue et politique resurgit rapidement en période de conflit ! Aymeric Chauprade12 écrit : Il y a quelques années, le gouvernement irakien décida de remplacer l\u2019anglais par le français comme langue seconde dans l'ensemble du dispositif universitaire irakien, par choix politique.J\u2019ai vu ce que la volonté politique pouvait faire en termes de réorientation des choix linguistiques au Liban, en Irak et en Jordanie D'après les professeurs de français irakiens et les expatriés français vivants en Irak, cette directive aurait commencé à être appliquée à partir de 2000.Quelques années plus tôt, l'Irak avait basculé à l'euro comme devise de référence pour le commerce du pétrole.De toute évidence, l'Irak de Saddam Hussein voulait se débarrasser de toute dépendance vis-à-vis du monde anglo-saxon.Alors que la décision de changer de devise de référence pour le commerce des produits pétroliers peut être aisément justifiée d'un point de vue purement économique, la volonté de se débarrasser de l'anglais comme seconde langue semble avoir été inspirée par la volonté de rendre l'élite irakienne imperméable à l'influence des pays anglophones.Comme en Afghanistan, il est clair que tous les collaborateurs autochtones des forces d'occupation s'expriment couramment en anglais.Il est toutefois difficile de dire si ces facteurs eurent une influence dans la décision américano-britannique de déclencher la guerre d'invasion de l'Irak en 2003.*3 * » # Néanmoins, tout cela indique que le statut de l\u2019anglais là où il semble solidement implanté comme lingua franca est finalement beaucoup plus précaire que ce que nous avons été amenés à penser. DOSSIER 54 En 1996, le concours de Miss Univers qui avait lieu aux Indes déclencha de violentes protestations de la part des nationalistes hindous et des organisations féministes de ce pays.Un tailleur indien s\u2019immola par le feu et, à travers tout le pays, des milliers de manifestants furent arrêtés.En 2002, le même concours au Nigeria attira les foudres des intégristes musulmans mais la véritable raison de ce phénomène de rejet n\u2019était pas liée aux femmes ni au féminisme.Elle était liée à la perception d\u2019intrusion culturelle et de colonisation économique.De plus en plus, les anciennes langues coloniales telles que l\u2019anglais et, dans une moindre mesure, le français, sont associées à l\u2019aliénation culturelle, la marginalisation des langues locales et une occidentalisation indésirable.Encore inexistante il y a quelques années, cette prise de conscience s\u2019accroît, plus spécialement dans les anciennes colonies anglaises d\u2019Afrique.L\u2019anglais est de plus en plus associé à une invasion culturelle indésirable et à l\u2019exploitation économique entraînée par la mondialisation.i s i ! Nous devons également prendre en compte cette autre illusion qui consiste à penser que la connaissance de la langue anglaise, une fois acquise, permettra à ses locuteurs de devenir gestionnaires des grandes multinationales dans le nouvel ordre mondial ou, au moins, accéder à des postes à responsabilité dans les organisations internationales.Or, dans les faits, toute organisation internationale qui fonctionne en anglais retombe automatiquement sous la coupe d\u2019anglophones natifs parce qu\u2019ils sont seuls garants de la qualité de la langue de communication utilisée.Cela peut être aisément vérifié dans les sphères économique, politique et même scientifique.' 1 a i L\u2019autre croyance qui consiste à dire que les informations disponibles en anglais sont de meilleure qualité que les autres i KI *}f \u2022* DOSSIER 55 I «I H mérite d'être comparée à la réalité.À la veille de l\u2019invasion anglo-américaine de l'Irak, en 2003, Donald Rumsfeld déclarait : « Tous les Irakiens veulent devenir américains ! » et les apprentis-conquérants de Washington répandirent l'idée que les troupes américaines seraient accueillies en libératrices par le peuple irakien qui se préparait à les couvrir de fleurs tandis qu'ils marcheraient, triomphants, dans les rues de Bagdad.De toute évidence, cette simple observation suffit à invalider l'opinion que les messages émanant du monde anglo-saxon sont plus fiables que ce que l\u2019on reçoit d\u2019autres sources.Ce serait en fait plutôt le contraire ! Dans le champ scientifique, la gestion des perceptions se préoccupe de la forme aussi bien que des contenus.La science anglo-saxonne est probablement la meilleure après celle de Dieu, constamment et exclusivement citée, tandis que les contributions d'autres pays sont considérées secondaires ou passées sous silence.Durant la guerre froide, les contributions scientifiques russes furent sciemment ignorées par les médias occidentaux.La fusée Soyouz, par exemple, qui fut conçue il y a plus de 40 ans, n'a jamais subi de panne quelconque au décollage et, cela, par tous les temps14.Le réacteur expérimental Tokamak pour la fusion nucléaire fut conçu par les Russes.Les Russes furent pendant longtemps les pionniers en matière d\u2019alliages spéciaux et de mousses métalliques.Toutes les techniques entourant la production et l'utilisation du titane sont d\u2019origine russe.Le laser est une invention russe15.L'achat par la firme Apple des droits d'exploitation des brevets russes16 en reconnaissance des mots manuscrits, en 1991, ne fit pas la une des journaux.Durant de longues années, les super-ordinateurs russes demeurèrent les plus rapides17.Boris Babayan, le père du super-ordinateur Elbrouz (plus rapide que le Cray YM P en 1992), prêta main-forte à Sun Microsystems mais la réputation de ses t 1 » 9'i I DOSSIER ¦ 56 I contributions ne dépassa pas son cercle de travail.L\u2019école russe de mathématiques avec Kantorovitch, Khachyan, Kolmogorov, Korolev, Kourtchakov, Landau, Léontiev, Lifchitz, Markov, Pontriagin, Sakharov, Trathenbrot a laissé une trace indélébile sur cette discipline.Tout cela fut imaginé, conçu et développé ex nihilo tandis que les États-Unis durent importer des scientifiques étrangers, la plupart du temps, pour développer leur propre science t 0 h fi if ?: i p I * * # 1 En aviation, tandis qu\u2019une large majorité pense que l\u2019anglais est une lingua franca indispensable pour le contrôle aérien, le livre de Steven Cushing, Fatal words : Communication clashes and plane crashes18 (Les mots mortels : les incompréhensions et les accidents d'avion) semble avoir été totalement passé sous silence.Dans Fatal words, Cushing explique comment de nombreux vols ont été mis en danger par l\u2019ambiguïté de la langue anglaise19.Il prend des exemples partout dans le monde et propose de remplacer un système de communication oral basé sur l\u2019anglais, et aujourd\u2019hui complètement périmé, par un système de communication visuel informatisé et fiable.Pourtant, des organisations internationales chargées d\u2019améliorer les procédures de contrôle aérien telles qu\u2019Eurocontrol20 refusent de remettre en question le rôle de l'anglais dans ce cadre et ne tiennent aucun compte des nombreuses données que Cushing a accumulées et qui prouvent clairement le bien-fondé de sa position et de ses conclusions.L 1 I ! i 1 i ! Réalités cachées et simple ignorance i Pour les Occidentaux, une autre perception erronée à propos de la demande en langues étrangères tient au fait que, s\u2019ils vivent en Asie, ils ont souvent des difficultés pour distinguer entre des langues qu\u2019ils ne comprennent pas et entre des i : i 1 h f ¦ DOSSIER 57 peuples qui partagent les mêmes traits physiques.Par exemple, il est difficile pour un Occidental venant en visite dans un pays tel que le Vietnam de prendre conscience de l'importance croissante du chinois s'il ne comprend pas déjà le vietnamien.Il est également difficile pour lui quand il voyage de distinguer les Chinois des Vietnamiens et de se rendre compte que la plus grande proportion de touristes au Vietnam vient effectivement de Chine21.Que ce soit pour l'industrie du tourisme ou pour d'autres activités, le chinois devient rapidement l'une des langues étrangères les plus utiles au Vietnam et qui correspond à une demande réelle, tangible, non hypothétique et immédiate.Dans cet environnement, l\u2019enseignement de l'anglais qui devint obligatoire il y a une quinzaine d'années des classes élémentaires jusqu\u2019à l'université, apparaît de plus en plus artificiel et anachronique.Après 1975, les seules langues étrangères enseignées au Vietnam étaient le russe et le chinois.Cette quasi-exclusion des autres langues fut remplacée par une autre, avec l'élimination de la plupart des langues autres que l'anglais des écoles publiques, tandis que les besoins réels en langues étrangères sont nettement plus diversifiés et qu'ils se concentrent autour des autres langues asiatiques pour lesquelles la demande croît rapidement.À Ho Chl Minh Ville (Sàigôn), une nouvelle école d'anglais se crée chaque semaine et les parents acceptent de payer des fortunes, relativement à leurs revenus, pour envoyer leurs enfants dans ces écoles bien que la plupart d\u2019entre eux ne quitteront jamais le pays ! A ce titre, les sommes consacrées à l\u2019apprentissage de l'anglais semblent proportionnelles au niveau d'ignorance des tendances économiques et géopolitiques lourdes qui sont à l\u2019œuvre dans cette région du monde.Il est clair que le statut de l'anglais est, là aussi, davantage basé sur des perceptions que sur des besoins réels ! La taille des agences de presse anglo-saxonnes explique en partie pourquoi ces per- 3 DOSSIER r* 58 captions démesurément exagérées demeurent, puisque tout journal ou magazine souscrivant aux services de presse d\u2019agences telles que AP ou U PI devient le relais inconscient des perceptions d'offres et de demandes dans le domaine des langues qui sont complètement décalées par rapport à la réalité.La pratique instaurée depuis fort longtemps par les divers organismes anglophones qui se chargent d\u2019identifier et de disséminer les nouvelles de conduire tous leurs échanges avec leurs contacts locaux en anglais renforce puissamment la perception de l\u2019importance de cette langue.Plus que dans toute autre langue, tout abonné aux nouvelles fournies directement ou indirectement par les agences de presse anglo-saxonnes adhèrent aux perceptions boursouflées qu\u2019elles véhiculent.Lorsque la nouvelle chaîne télévisuelle internationale chinoise CCTV-E&F22 commença à émettre en français le Ier octobre 2004, aucune agence de presse anglophone ne rapporta la nouvelle.Le simple fait qu\u2019une chaîne internationale non française utilise le français pour diffuser ses messages ne sembla nullement correspondre aux attentes du journaliste moyen, même dans le monde francophone, qui rendit à peine compte de cet événement.En sciences, rien n\u2019est laissé au hasard Je me focaliserai maintenant sur la situation du scientifique individuel, celui qui travaille dans une université ou un laboratoire de recherche en Europe continentale.Je me limiterai à un examen de la situation française qui, j\u2019imagine, peut sans doute être extrapolée à beaucoup d\u2019autres pays, tout au moins sous certains aspects.t \\ Le jeune maître de conférences qui démarre une carrière en enseignement et recherche n\u2019a pas le choix préétabli d\u2019une : t i t \u2022 f i § u U t fm I?\u2022\u2022 I \u2022 # 4 DOSSIER f* It \u2022f » f » *\u2022 1(1» \u2022 «\u2022 59 nivî ?\t\u2022 if langue étrangère comme langue de publication des articles qu'il est censé produire.Il se sent naturellement le plus à l\u2019aise dans sa propre langue.Cependant, en observant seulement l\u2019activité de ses collègues, il découvrira très vite que publier en anglais sera susceptible de lui valoir des promotions plus rapides que s\u2019il publiait dans sa langue.Alors que de nombreuses organisations parrainées par le gouvernement dénoncent inlassablement le déclin de la langue française dans le domaine de l\u2019édition scientifique, personne ne veut suggérer qu\u2019une simple ordonnance ministérielle pourrait renverser la tendance.Tous les jeunes professeurs savent que, à de très rares exceptions près, la reconnaissance internationale vient après que ceux-ci eussent été reconnus sur la scène nationale, et que cette reconnaissance nationale, dont dépend son avancement professionnel devrait avoir pour base la langue nationale qu\u2019il a en commun avec ses évaluateurs.«1 t«l Dans les faits, le passage à l\u2019anglais comme langue de publication a été encouragé discrètement mais efficacement par le ministère de l\u2019Éducation et de la recherche puisque les publications en anglais se sont vues attribuées un poids beaucoup plus important dans l\u2019évaluation des enseignants-chercheurs.Aucune note ministérielle n\u2019a jamais circulé à ce propos et aucune politique linguistique n\u2019a jamais été formellement définie concernant les publications orales et écrites des fonctionnaires des universités et des centres de recherche financés par les contribuables.Pourtant, la volonté très forte de passage au tout-anglais a pu être reconnue après que certaines associations consacrées à la défense de la langue française et que des fonctionnaires eurent demandé au gouvernement d\u2019émettre des directives claires concernant ce problème, dans les domaines de la recherche théorique et appliquée, pour lier la langue de publication aux t I ft DOSSIER 6o ! promotions professionnelles de leurs auteurs23.Quant à la loi Toubon24, ses aspects coercitifs furent abolis par le Conseil constitutionnel avant qu\u2019elle n\u2019entre en vigueur, en 1994, et la plupart des tribunaux ne l\u2019appliquent même pas.c a : ( C Il est erroné de considérer que l\u2019absence relative de directives au niveau linguistique dans les diverses structures de la Commission européenne a conduit petit à petit à des arrangements officieux pour résoudre les problèmes de communication en Europe continentale.Encore une fois, dans le domaine de la recherche scientifique, la volonté d\u2019imposer l\u2019anglais comme unique langue de communication est, au contraire, clairement spécifiée.Quiconque fait une demande de financement européen doit formuler sa demande en anglais, comme le précisent les directives se rapportant à ces programmes.Même si l\u2019argent qu\u2019ils réclament vient en fait de la poche des contribuables, les chercheurs allemands, français ou italiens devront faire la croix sur l\u2019usage de leur langue pour avoir quelque chance de récupérer un octroi de Bruxelles ! Supposons que le professeur Martin, qui travaille à Paris, veuille faire une demande de fonds de recherche à la DG XIII de l\u2019UE à Bruxelles.Pour que sa candidature soit recevable, il devra s\u2019associer au moins à un autre partenaire européen d\u2019un autre pays (le plus souvent deux de deux pays différents).Imaginons que le professeur Lafontaine, un de ses collègues qui travaille pour l\u2019université libre de Bruxelles, fait de la recherche dans un domaine connexe et propose de devenir le partenaire belge de Martin.Bien que Lafontaine communiquera avec ses collègue français en français, l\u2019épais dossier de demande qui sera soumis à la Commission européenne devra être exclusivement rédigé en anglais y compris les CV de tous les partenaires qui seront joints au dossier.Quiconque sera associé de près ou de loin au projet devra fournir une des- : # 4 , 4 I # fl ?I Mtr,:! ifîiT.f4 fl ¦ «i \u2022 fi It# DOSSIER fifl I 61 cription détaillée en anglais de ses activités.Si l\u2019octroi est accordé, tous les rapports ainsi que les bilans financiers et ceux des commissaires aux comptes devront également être fournis en anglais.Le même dispositif s\u2019appliquerait à un scientifique allemand ayant trouvé un partenaire en Autriche, bien entendu.Si nous observons les choses de plus près, nous pourrons voir que Martin, qui vit à Paris, devra obligatoirement communiquer en anglais avec son agent de liaison qui travaille à Bruxelles, pour la Commission, qui s\u2019appelle M.Dupont, qui est non seulement francophone mais aussi français en l\u2019occurrence.M.Dupont exigera que toute communication écrite entre lui, Martin et Lafontaine se fasse en anglais, non seulement les rapports trimestriels mais aussi les télécopies et les courriels et, cela, jusqu\u2019à la fin du projet ! Les employés de la CE ont reçu des directives strictes les enjoignant d\u2019utiliser uniquement l\u2019anglais avec tous les récipiendaires d\u2019argent européen même s\u2019ils partagent avec eux la même langue maternelle.M.Martin a été parfaitement conditionné pour répondre, si la question lui était posée, et elle l\u2019est rarement, que cette mesure est nécessaire car des changements de personnel à la CE peuvent intervenir durant la période du projet et que tout employé peut être remplacé par un autre qui ne comprend pas forcément le français, même s\u2019il vit à Bruxelles, ville à forte majorité francophone ! Pourtant, simultanément, la CE est censée faire la promotion du multilinguisme et exiger pour le personnel la connaissance d\u2019un minimum de deux langues en plus de la langue maternelle ! En dépit de ces contradictions flagrantes, l\u2019usage unique de l\u2019anglais dans les champs scientifiques et techniques n\u2019a jamais été sérieusement remis en question à la CE.A ce titre, la CE peut être considérée comme une machine à aliéner les citoyens européens par :u DOSSIER : 62 rapport à leur langue et à leur culture, les dépouillant de leurs droits linguistiques de base en les faisant payer pour leur propre infériorisation tout en maintenant une incroyable hypocrisie puisqu\u2019elle ne cesse d\u2019affirmer une imposture, celle qui consiste à s\u2019ériger en protectrice de la diversité culturelle et linguistique du continent ! ! Des faits similaires peuvent être observés dans des institutions financées par les États.Au cœur de la Suisse romande, le président de l\u2019EPFL25, Patrick Aebischer, a imposé l\u2019usage exclusif de l\u2019anglais pour les cycles d\u2019études supérieures dans l\u2019espoir d\u2019attirer davantage d\u2019étudiants étrangers et de promouvoir les coopérations internationales dans le domaine de la recherche.Aebischer n\u2019a pas pu faire accepter sa directive par la faculté de Génie civil, puisque les activités d\u2019un ingénieur en génie civil ou d\u2019un chercheur dans cette discipline impliquent toujours une communication dense avec les travailleurs locaux.Ailleurs, Aebischer a créé un nouveau problème pour les étudiants étrangers inscrits au DEA et au doctorat et dont la langue maternelle n\u2019est ni le français ni l\u2019anglais, donc plus spécialement avec ceux pour lesquels le passage à l\u2019anglais était censé faciliter la communication.Ces derniers, en effet, se trouvent dans l\u2019impossibilité d\u2019atteindre un niveau courant que ce soit en anglais ou en français et pour ceux qui demeurent longtemps à Lausanne, la directive d\u2019Aebischer renforce leur isolement en retardant considérablement leur intégration dans la société suisse.Parallèlement, l\u2019EPFL est membre à part entière de l\u2019Agence universitaire de la Francophonie (AUF), dont la raison d\u2019être est la promotion du français dans les activités scientifique et dans la recherche ï / X ! % Tandis que la CE affiche une politique officielle de multilinguisme et de multiculturalisme, n\u2019importe qui peut facile- ! i * i t Ili 63 ment remarquer que les versions en anglais des textes officiels émanant de la CE sont, la plupart du temps, rendus disponible bien avant les versions dans les autres langues officielles de l\u2019union, même s\u2019il s'agit des grandes langues telles que l\u2019allemand ou le français.Des fonctionnaires de la CE, tels qu\u2019Anna-Maria Campogrande26, remarque que le démantèlement insidieux des services linguistiques entrepris par Neil Kinnock, ancien vice-président de la Commission, continue actuellement sous la houlette de fan Figel, commissaire à la culture et au plurilinguisme, par la sous-traitance de plus en plus systématique des services de traduction dans l\u2019objectif de les transférer au British Council qui, à terme, sera l\u2019un des principaux bénéficiaires des fonds européens pour soutenir le multilinguisme ! En utilisant constamment le justificatif de réduire les coûts, le marché des pigistes a également commencé à recevoir une proportion non négligeable du travail de traduction.Alors que ces pratiques tendent à favoriser les privilèges et la corruption, elles aboutiront aussi inévitablement à une baisse de la qualité des traductions, rendant ainsi à terme les traductions plus ou moins inutiles.Le recours à la solution d\u2019une langue unique, c'est-à-dire de l\u2019emploi exclusif de l\u2019anglais trouvera alors sa pleine justification.L\u2019évolution vers une administration européenne qui n\u2019utilisera plus que l\u2019anglais dans toutes ses tâches officielles est parfaitement préparée et anticipée.Perceptions et besoins artificiels La tendance vers l\u2019usage de l'anglais comme langue unique de publication scientifique, tout au moins dans le monde occidental, engendre une surestimation du niveau moyen de connaissance en anglais comme langue seconde en Europe continentale et ailleurs également.On ne se rend généralement pas compte que chaque publication en anglais est le DOSSIER 64 résultat d\u2019un travail pénible de rédaction au-delà des tâches purement scientifiques de compilation et d\u2019interprétation des résultats scientifiques.On a tendance à oublier que chaque article a dû être relu et faire l\u2019objet de corrections attentives par un petit nombre d\u2019enseignants-chercheurs qui maîtrisent bien cette langue, dans les départements qui les produisent.Lorsque je travaillais pour l\u2019UTBM27, j\u2019étais quasiment le seul scientifique, au sein d\u2019un département composé de 24 enseignants-chercheurs, disposant non seulement du bagage scientifico-technique nécessaire mais aussi d\u2019une connaissance suffisante de l\u2019anglais pour me permettre d\u2019effectuer un travail de correction efficace des articles écrits par mes collègues et je fus d\u2019ailleurs très sollicité pour faire ce type de travail.Lorsque je travaillais au Japon, au début des années 90, j\u2019avais été également sollicité par le département de recherche du ministère de la Construction pour corriger un bulletin d\u2019information rédigé en anglais publié trimestriellement pour résumer le travail et les principaux résultats de l\u2019équipe en place.Cependant, ce bulletin n\u2019était pas distribué à l\u2019extérieur mais seulement au Japon et il n\u2019était pas considéré par le ministère comme un instrument de promotion de ses activités à l\u2019étranger.Le rôle de ce bulletin trimestriel était simplement de représenter un exercice d\u2019anglais pour ses rédacteurs et ses lecteurs.Il est déjà difficile pour un Occidental d\u2019imaginer le nombre d\u2019heures de travail que cela demandait aux ingénieurs et chercheurs concernés par la rédaction des divers articles et annonces, mais encore plus difficile d\u2019imaginer les difficultés du correcteur pour comprendre le sens des textes ainsi produits.Quiconque n\u2019a jamais vécu au Japon ne pourra pas comprendre qu\u2019un maigre bulletin d\u2019une quinzaine de pages demandait au correcteur des heures d\u2019entretien les auteurs des articles pour comprendre leur signification et donc les re-rédiger dans un anglais intelligible pour ses i* 1 , I .Ï l : 1 I » 28 avec -ftii »?MMif ' ¦{ .I s \u2022 I T DOSSIER if \u2022.'* -ri win 4 65 lecteurs.La structure du japonais, sa syntaxe et sa grammaire n\u2019ont aucune relation avec ce que l\u2019on trouve dans les langues européennes ce qui fait que l\u2019anglais est une langue extrêmement difficile à maîtriser pour les Japonais.Bien que les cours d\u2019anglais soient obligatoires dans toutes les écoles japonaises, le niveau courant est rarement atteint et, comparativement aux efforts déployés pour apprendre cette langue, les résultats sont incroyablement médiocres.De toute évidence, dans leur forme définitive, les articles que j\u2019avais corrigés ne donnaient pas une représentation fidèle du niveau d\u2019anglais de leurs signataires.Ils représentaient encore moins les compétences moyennes en anglais du reste de la population japonaise.La croyance que des non-natifs peuvent exploiter l\u2019anglais à leur profit au même titre que les natifs anglophones est une pure illusion.Toute organisation qui fonctionne en anglais mais qui emploie des personnes pour lesquelles l\u2019anglais n\u2019est pas langue maternelle est dans l\u2019impossibilité de délivrer les mêmes bénéfices et la même qualité de service qu\u2019une autre organisation similaire mais pilotée par des natifs anglophones, tous autres facteurs restant identiques.C\u2019est particulièrement le cas pour les universités prétendument « internationales » ou pour les instituts installés dans des pays non anglophones et qui emploient du personnel n'ayant pas l\u2019anglais comme langue maternelle pour servir les besoins d\u2019une clientèle du même type.L\u2019Asian Institute of Technology (AIT) de Bangkok29 appartient exactement à cette catégorie.L\u2019AIT est actuellement financé par un consortium de pays non anglophones et il accueille un peu moins de 2000 étudiants, tous au niveau des études supérieures (DEA et doctorat), parmi lesquels on ne trouve pratiquement aucun natif anglophone.L\u2019AIT emploie environ 200 professeurs de 29 pays différents mais seulement 10 % DOSSIER 66 d\u2019entre eux sont des anglophones natifs.L\u2019AIT clame haut et fort l\u2019excellence de ses programmes.Cependant, quiconque visite l\u2019AIT et prend la peine d\u2019assister à quelques cours remarque immédiatement que la langue utilisée à l\u2019intérieur de l\u2019AIT ressemble davantage à un patois qu\u2019à une langue adaptée aux besoins d\u2019une université, avec peu d\u2019exceptions.La triste vérité est que l\u2019AIT officialise des habitudes en communication qui font apparaître ses étudiants et une grande majorité de ses professeurs comme étant mentalement retardés lorsqu\u2019ils font une présentation en anglais à un auditoire de professionnels anglo-saxons.Il est difficile pour quiconque d'être considéré comme un professionnel lorsqu\u2019on utilise un langage qui ne partage pas les caractéristiques du discours professionnel ! Il est difficile d\u2019être considéré comme un expert si l\u2019on n\u2019a pas le discours d'un expert et une complète aisance dans le véhicule linguistique utilisé est une condition absolument nécessaire mais, bien sûr, insuffisante.Même bardé de diplômes, le jeune docteur d\u2019un institut qui semble avoir bonne réputation, a priori, ne peut évider d\u2019être déconsidéré par rapport à ses collègues qui auront terminé leurs études en Angleterre, en Australie ou aux États-Unis, lors d\u2019un entretien.Le désir de mobilité professionnelle est l\u2019une des réponses aux défis de la mondialisation telle qu\u2019elle est perçue.A ce titre, l\u2019AIT n\u2019est pas en mesure d\u2019offrir la mobilité que ses étudiants y sont venus chercher, par le biais d\u2019un enseignement en anglais, mais juste une apparence qui ne résiste pas au test en milieu authentiquement anglophone.« ( l * I r*' ?; ; ; 'iWU' v Dans certaines universités hollandaises ou Scandinaves qui ont imposé l\u2019usage de l\u2019anglais dans les cycles d\u2019études supérieures, et plus spécialement en science et en technologie, les étudiants autochtones se sentent très vite lassés par les cours en anglais.En dépit du fait que les étudiants ont un DOSSIER 67 excellent niveau d\u2019expression et de compréhension dans cette langue, leurs professeurs sont automatiquement bridés par le fait qu\u2019ils ne peuvent dire que ce qu\u2019ils peuvent et non pas ce qu\u2019ils veulent et, par là même, introduisent une barrière totalement artificielle entre les étudiants et les connaissances qu\u2019ils sont censés acquérir.Les restrictions à une flexibilité totale de l\u2019expression obligent les professeurs à simplifier leur logique, dégradent leurs présentations, les forcent à atteindre des conclusions prématurées qui sont souvent dépourvues de nuances.Les matières à étudier sont plus difficiles à appréhender et les cours sont moins attrayants.Cette tendance lourde qui consiste de plus en plus à recourir à l\u2019anglais pour enseigner des cours scientifiques et techniques dans les pays du nord de l\u2019Europe semble accélérer la désaffection des étudiants par rapport aux disciplines scientifiques et aux métiers de l\u2019ingénieur et, à terme, contribue au déclin de la production de nouvelles connaissances par les chercheurs dans ces domaines.A terme donc, une mesure qui était censée corriger la diminution des inscriptions en science et en technologie ne fait, en définitive, que l\u2019accélérer, et accentue le déclin général de la productivité scientifique européenne.Des études complémentaires seraient nécessaires pour déterminer si les étudiants internationaux qui s\u2019inscrivent dans ces universités sont en mesure de compenser la baisse des inscriptions d\u2019étudiants autochtones, mais il ne faut pas être grand clerc pour deviner que les meilleurs étudiants étrangers qui font le choix délibéré - et non imposé - de l\u2019anglais pour continuer en études supérieures, enverront en priorité leurs demandes d\u2019inscription dans les pays anglo-saxons et que les universités Scandinaves ou hollandaises ne constitueront qu\u2019un pis-aller avec tout ce que cela implique Ii*( 4* 9i !:iH Iff: \u2022 \u2022 \u2022 DOSSIER 68 Globalement, le déséquilibre entre les perceptions et les besoins réels en langues étrangères n'a jamais atteint de telles proportions.La langue allemande est de loin la langue qui, en Europe, a le plus de locuteurs.Pourtant c\u2019est devenu l\u2019une de celles qui sont les moins enseignées en Europe en tant que langue seconde.De la même manière, on estime que le français est parlé trois fois plus, par des non natifs, qu\u2019il ne leur est enseigné.Quant à l\u2019anglais, il est enseigné au moins dix fois plus qu\u2019il n\u2019est utilisé et le même type de déséquilibre entre l\u2019anglais et les langues asiatiques semble affecter plusieurs pays asiatiques également.L\u2019anglais est une taxe sur la recherche scientifique René-Marcel Sauvé30 a parfaitement expliqué comment un monopole linguistique constitue f équivalent d\u2019une taxe sur la recherche scientifique en rendant beaucoup plus facile le transfert illicite ou le plagiat de découvertes scientifiques par les membres des comités de lecture des articles soumis à publication, lorsque ces articles sont écrits dans leur propre langue par des scientifiques extérieurs à leur communauté.À ce titre, les meilleurs scientifiques russes et chinois sont beaucoup moins avides de « reconnaissance internationale » pour chercher à publier immédiatement leurs articles dans des revues de langue anglaise.Par exemple, le gène responsable de la sclérose en plaques fut découvert par Lap Tchi Tsoi, un chercheur de Hong Kong.Peu après la diffusion en anglais de cette découverte, un chercheur américain et son partenaire anglais manœuvrèrent pour se l\u2019approprier mais Lap Tchi Tsoi avait pris ses précautions, en publiant initialement sa trouvaille en chinois et il n\u2019eut aucun problème pour prouver l\u2019antériorité de sa propre découverte.Lorsque les Russes commencèrent à produire les turbines Sukhoi pour propulser leurs avions, sa conception avait déjà I : % t » fflf; \u2022I # i Ml H ft Ifll t r \u2022 \u2022 \u2022 4 t \u2022 f* r \u2022 * * * DOSSIER * 69 été protégée par brevet.Les avions Gulfstream, produits aux États-Unis, sont équipées de Sukhoi authentiques et non pas de copies illicites.Si l\u2019institut Pasteur réussit, au tribunal, à prouver l\u2019antériorité de sa découverte, en 1983, du virus du sida au détriment de l\u2019équipe de Robert Gallo, Dominique Stehelin n\u2019eut pas autant de chance lorsque, en 1989, Michael Bishop et Harold Warmus reçurent le prix Nobel pour le travail qu\u2019il avait effectué sur les rétrovirus prouvant qu\u2019ils sont oncogènes.Alexandre Grothendieck31, un mathématicien qui reçut la médaille Fields (en 1966), déclina de recevoir le prix Crafoord, en 1988.Dans sa lettre à l\u2019Académie royale des sciences suédoise, il dénonça vigoureusement le pillage des résultats de la recherche faite par ceux qui ont le moins les possibilités de se défendre.Le désir d\u2019etre publié dans ce qu\u2019ils pensent être des revues scientifiques réputées fait que, souvent, les chercheurs oublient de prendre quelques précautions élémentaires pour éviter que leurs découvertes soient volées.Comment l\u2019obscur petit chercheur, qui vient d\u2019avoir une brillante idée, pourra-t-il prouver que Joe Blogg, un professeur d\u2019une grande université étasunienne a volé son idée et sa découverte lorsqu\u2019il a envoyé à ce même professeur le texte de l\u2019article relatant cette découverte, pour qu\u2019il en approuve la publication, après que Joe Blogg - anonyme au moment de l\u2019évaluation de l\u2019article - lui eut signifié que son article n\u2019avait aucune valeur et qu\u2019il ne serait pas publié ?Le pillage décrit plus haut n\u2019est pas la faute de la langue anglaise.Le problème est de publier dans la langue des pays qui ont acquis, pour des raisons diverses, un quasi-monopole dans le domaine de la science.Publier en anglais ne peut que renforcer ce monopole et pas seulement par le biais de la fraude et du pillage scientifique.En effet, l\u2019usage de l\u2019anglais crée automatiquement les conditions d\u2019existen- I » DOSSIER i 70 ce d\u2019un environnement dans lequel les découvertes scientifiques majeures deviennent de manière presque automatique, associées à la science anglo-saxonne, que ce soit vraiment justifié ou pas.Par exemple, Jean Morlet, un scientifique français qui découvrit la transformée en ondelettes, publia ses trouvailles aux États-Unis et, plus tard, s\u2019associa à Alex Grossmann, un mathématicien français avec lequel il obtint un brevet basé sur son travail de recherche préliminaire.Une des applications du travail de Morlet fut de rendre possible la construction d\u2019algorithmes de compression d\u2019images très efficaces, dont la norme JPEG découle, et qui réduisirent considérablement les tailles mémoire nécessaires pour stocker les images numériques, ce qui permet de mettre à disposition de tout le monde la vidéo numérique à un faible coût, professionnels et amateurs confondus.Au-delà des techniques liées à l\u2019image, il existe un très grand nombre d\u2019autres applications.Il est intéressant de noter que le nom de Morlet apparaît de plus en plus écrit « Morley » dans la littérature scientifique et le changement d\u2019orthographe n\u2019est pas nécessairement mal intentionné.Pourtant en association avec Grossmann, la « découverte de Morley » est devenue une autre contribution scientifique américaine, et cela d\u2019autant plus que toutes les publications essentielles de Morlet ont été faites en anglais, ce qui contribue à masquer son identité véritable.I t I * ; \u2022 \u2022 \u2022 \u2022\u2022 4 < 4 \u2022 1 ,1 !\u2022* i 7 \u2022 r I * \u2022 J 1 De manière équivalente, le travail de Louis Pouzin dans le projet CYCLADES32, en 1972, inspira Vinton Cerf et Bob Kahn, qui sont considérés comme les pères fondateurs d\u2019Internet.Pourtant, ces derniers ne masquèrent jamais le fait qu\u2019il dupliquèrent, dans leur construction, le concept de « datagramme » inventé par Pouzin, mais le nom de Pouzin reste complètement inconnu de la plupart des spécialistes en télécommunication et encore moins des utilisateurs et ne ne 7i court pas le risque d\u2019être mal orthographié ! Encore une fois, le recours à l\u2019anglais pour décrire des résultats de recherche, des découvertes et des inventions, tend à faire oublier l\u2019identité réelle de leurs auteurs puisqu\u2019ils ne sont pas physiquement présents dans l\u2019environnement socio-linguistique dans lequel ils deviendraient naturellement visibles.Pouzin, Grossmann et Morlet ne sont pas connus des informaticiens et ingénieurs télécoms français alors qu\u2019ils sont tous les trois français.Dans le monde anglophone, leur présence est virtuelle, associée à la communauté des chercheurs anglo-saxons mais ils sont physiquement en dehors de cette communauté et ne peuvent recueillir totalement les bénéfices de leurs découvertes.La fierté nationale a-t-elle une place dans le monde de la science, qui ne connaît aucune frontière ?Est-il encore utile de se souvenir de la nationalité d\u2019un chercheur ?Pourtant, comment un pays pourrait-il espérer susciter dans une partie de sa jeunesse des vocations scientifiques alors que les jeunes ne peuvent même plus prendre connaissance de la nature du travail scientifique qui est fait de l\u2019autre côté de la rue dans leur langue ?Lorsque c\u2019est ainsi, la science devient inutilement ésotérique et inabordable par ceux qui seraient susceptibles de s\u2019y intéresser.La vocation d\u2019une carrière scientifique ne se développe pas dans le vide.S\u2019informer en sciences ne doit pas faire appel à des qualités autres que celles qu\u2019il faut pour comprendre la science, mais cela est un problème relativement mineur.Publier en anglais signifie que l\u2019on accepte les critères fixés par les Anglo-Saxons pour la présentation et l\u2019évaluation des résultats.Publier en anglais signifie que l\u2019on accepte implicitement le système de citations et que l\u2019on essaye de maximiser les facteurs d\u2019impact mais, dans ce processus, les scientifiques de la zone périphérique (à l\u2019extérieur des pays anglo-saxons) doivent I tv # a i A V, DOSSIER % 1 72 1 aligner leurs objectifs de recherche avec les sujets à la mode, dans des domaines connexes de ceux sur lesquels leurs évaluateurs travaillent.Le travail de ces chercheurs apparaît donc de plus en plus dans le sillage des travaux des véritables innovateurs, qui sont eux, au centre du système et qui choisissent les sujets et déterminent les tendances.En conséquence, les scientifiques des zones périphériques se mettent à suivre ce qui se passe au centre et n'innovent plus.Lavancement professionnel va à ceux qui sont donc les plus conformistes.Le travail des scientifiques de la zone périphérique ajoute de moins en moins de valeur à la recherche faite par le centre et les plus compétents commencent à se détourner de la recherche scientifique.C\u2019est exactement ce qui se passe actuellement en France avec la recherche universitaire, totalement alignée sur la science anglo-saxonne et, dans une moindre mesure, celle qui se fait au CNRS et dans les autres grands laboratoires financés par l'État.La créativité réelle est en rupture des traditions, s\u2019oppose au conformisme et ne peut pas se mouler dans des contraintes artificielles sans perdre l'essentiel de sa force.Il ne fait aucun doute que le déclin en qualité de la recherche universitaire en Europe continentale est lié au remplacement progressif de talents exceptionnels par une nouvelle génération de conformistes, dont l\u2019émergence est liée à la nécessité de publier en anglais et d'accepter des règles définies au sein d'une autre socio-culture scientifique qui a l\u2019effet d\u2019une camisole de force sur le plan intellectuel.1 I 1 3 I A * .1 .ill : i Créativité et culture Laurent Lafforgue, un mathématicien français qui reçut la médaille Fields en 2002, explique que les scientifiques pensent que les mathématiques françaises continuent à être publiées en français à cause de F exceptionnelle vigueur et de DOSSIER 73 la qualité de l\u2019école française de mathématiques.Il pense que la relation de cause à effet est en fait exactement inverse33.Pour lui, c\u2019est parce que l\u2019école française de mathématiques continue à publier en français qu\u2019elle conserve son originalité et sa force.Cette relation ne peut pas être expliquée par la science mais par les conditions psychologiques, morales et spirituelles qui rendent la créativité scientifique possible.Il écrit : Sur le plan psychologique, faire le choix du français signifie pour l'école française qu'elle ne se considère pas comme une quantité inéluctablement négligeable, qu'elle a la claire conscience de pouvoir faire autre chose que jouer les suiveuses et qu\u2019elle ne se pose pas a priori en position vassale.Bref, ce choix est le signe d\u2019une attitude combative, le contraire de l\u2019esprit d'abandon et de renoncement.Bien sûr, un esprit combatif ne garantit pas le succès, mais il est nécessaire.Comme dit le proverbe chinois, les seuls combats perdus d\u2019avance sont ceux qu\u2019on ne livre pas.Sur le plan moral, c'est-à-dire sur le plan des valeurs qui est plus important encore, le choix du français ou, plutôt, l\u2019attitude détachée vis-à-vis de la langue actuellement dominante dans le monde, signifie qu'on accorde plus d'importance à la recherche en elle-même qu\u2019à sa communication.En d'autres termes, on écrit pour soi-même et pour la vérité avant d\u2019écrire pour être lu \u2014 l'amour de la vérité passe avant la vanité.Il ne s'agit pas de renoncer à communiquer avec les autres : la science est une aventure collective qui se poursuit de siècle en siècle, et même le plus solitaire des chercheurs dépend complètement de tout ce qu\u2019il a appris et continue à recevoir chaque jour.Mais refuser d\u2019accorder trop d\u2019importance à la communication immédiate, c\u2019est se souvenir du sens de la recherche scientifique.Le plan culturel et spirituel est le plus difficile à saisir, le plus hasardeux.Pourtant, il est peut-être le plus important de tous, celui où il y a le plus à perdre mais aussi à gagner.La créativité scientifique est enracinée dans la culture, dans toutes ses dimensions, linguistique et littéraire, philosophique, religieuse même.Werner Heisenberg, fils d\u2019un professeur de grec et l\u2019un des fondateurs de la mécanique quantique, en a témoigné dans ses écrits autobiographiques, où il insiste constamment i I DOSSIER 74 sur l\u2019importance de la culture générale, du rôle qu\u2019ont joué dans sa vie de physicien ses lectures philosophiques, en particulier Platon, qu\u2019il lisait en grec.Alors, gardons la diversité linguistique et culturelle dont se nourrit la science.Tout maître de conférences dans le système d'enseignement supérieur français (et il est loisible de penser que c'est le même cas ailleurs) sait qu'en adoptant le système anglo-saxon de « publish or perish » (publier ou périr), il contribue davantage à la pollution de la littérature scientifique qu enrichissement.De plus, l'obligation de communiquer immédiatement à l'auditoire le plus large possible chaque élément d'une tâche de recherche est utilisée pour justifier l'usage d'une langue unique puisqu'on suppose que tout scientifique, dans n\u2019importe quel domaine de spécialisation, du Kamchatka à Tombouctou, de Hanoï à Mourmansk et de la Terre de feu à l'Alaska, prendra immédiatement les bibliothèques universitaires d'assaut pour avoir le privilège de s'en informer en anglais.Lafforgue pense que cette croyance bloque le développement de la créativité endogène, qui renforce l'hégémonie scientifique exogène et qui transforme petit à petit les ressources scientifiques européennes en sous-traitants de la recherche américaine.Lafforgue dénonce ce prétendu bénéfice de la mondialisation, la dilution du sentiment national et la mobilité qu'elle engendre : Dans notre monde industriel, nous pouvons penser que la science aussi est devenue industrielle et que nous autres scientifiques ne sommes plus que des techniciens interchangeables.Si nous pensons cela, le destin de la science française est clair : elle tendra de plus en plus à ne représenter dans la science mondiale que ce qu\u2019autorise le poids démographique de la France, c\u2019est-à-dire.un pour cent ! Or ce point de vue est faux ou, plutôt, il ne vaut que pour ceux qui y croient.Depuis toujours, la créativité intellectuelle a été le fait d\u2019une proportion infime de la population dans quelques lieux privilégiés.On ne peut contraindre l\u2019esprit à souffler à nouveau sur notre pays, aussi brillant qu\u2019ait été le passé de celui-ci ; mais une condition nécessaire est de faire résolument le choix de la E c \\ : ?\\ a son î w i DOSSIER 75 singularité, de l'approfondissement de notre culture, qui s'est tant distinguée au cours des siècles et dont le cœur est la langue française.Ainsi seulement garderons-nous une chance de rester ou redevenir originaux, de contribuer à la connaissance, et de se maintenir au service de l\u2019universalité.En recherche fondamentale, celle qui mène à la découverte des principes physiques universels, l'importance des découvertes n\u2019a jamais été liée à la taille des équipes de recherche, ni aux budgets, ni à la communication instantanée entre des scientifiques de divers pays, ni à la taille de ces pays ou à leur importance géopolitique.L\u2019Athènes de Périclès, avec ses 40 000 citoyens, a contribué davantage au progrès scientifiques que d\u2019immenses pays.Aux 16e, 17e et 18e siècles, une poignée de Tosacns, de Français, d\u2019Allemands et d\u2019Anglais, ont fait des découvertes d\u2019une portée considérable.Au 19e et au début du 20e siècles, les connaissances scientifiques ont progressé avec des budgets ridiculement bas et des communications souvent difficiles.En 1933, l\u2019Allemagne nazi se retira du reste du monde.Les scientifiques allemands ne se rendirent plus aux congrès scientifiques internationaux et la liberté de déplacement à l\u2019étranger fut restreinte sévèrement pour tous les citoyens allemands.Pourtant, au cours des petites douze années qui suivirent, les progrès scientifiques et techniques de l\u2019Allemagne furent fantastiques.Le programme des V2 sous la direction de Werner Von Braun est bien connu mais les Allemands inventèrent aussi le radioguidage, des dispositifs de détection infrarouge ainsi que d\u2019autres basés sur le radar, la chimie des anneaux à 8 atomes de carbone, etc.Le même phénomène survint dans la France occupée en dépit du fait qu\u2019il ne fut bien évidemment pas suivi d\u2019applications militaires.Les revues scientifiques allemandes, si importantes en physique et en chimie à l\u2019époque, n'arri- DOSSIER T 7 6 1e valent plus qu\u2019au compte-gouttes.Les revues de langue anglaise avaient disparu.La communication interne entre scientifiques et chercheurs français, dans un pays coupé en deux, était devenue difficile.Pourtant, durant cette période, Jacques Monod soutient une thèse qui sera couronnée du Nobel en 1965.Celle de Laurent Schwartz, qui parut à la même époque, allait, sept ans plus tard, valoir la médaille Fields à son auteur.Le biologiste Bernard Halpem, synthétisa le premier anti-histaminique, l\u2019Antergan.Louis Néel, qui obtint le prix Nobel en 1970, et son groupe de recherché, obtint 40 brevets essentiels et publia plusieurs articles incontournables en physique fondamentale.Antoine Lacassagne, de l'Institut du radium, publia 31 articles décrivant des thérapies anti-cancéreuses tandis que ses collègues en produisirent une centaine tout aussi essentiels, durant la même période.Terriblement handicapée dans ses moyens, incapable de communiquer avec quiconque, la recherche scientifique française de cette période sombre de l\u2019histoire nationale n\u2019en obtint pas moins de brillants résultats.Aujourd\u2019hui, cette recherche suit les tendances et, en dépit de budgets adéquats34, elle a fait fuir les esprits les plus brillants.Les jeunes chercheurs sont tenus de travailler dans une unité de recherche travaillant sur un sujet « accrédité ».Ceux qui veulent créer leur propre programme de recherche sont considérés comme des électrons libres et encourent des difficultés professionnelles.S\u2019ils ne sont pas protégés par la titularisation, ils courent le risque de perdre leur poste pour « incompétence professionnelle ».si B P C I i Un examen attentif prouve qu\u2019il n'existe aucune base sérieuse pour qu\u2019un chercheur ou qu\u2019une équipe de chercheurs doive communiquer instantanément ses résultats de recherche à une autre dans une seule langue scientifique.Dans les faits, on constate que cette tendance a pour origine DOSSIER 77 le fait que des chercheurs contemporains, dont les résultats sont souvent insignifiants, essayent de valoriser leur recherche auprès de leur employeur en faisant partager la responsabilité de leurs résultats avec d'autres équipes.Par ce biais, les chercheurs ouvrent ainsi leurs « parapluies » au même titre que des administrateurs incompétents, qui insistent souvent pour que les décisions importantes soient prises ou entérinées par des comités pour se décharger de leur responsabilité ou la diluer auprès de leur direction.Au cours de l\u2019histoire, il n\u2019y a jamais eu de création véritable qui ne soit profondément enracinée dans une culture, une langue, un territoire et une identité.Si le nouvel Airbus A-380 est le résultat du travail collaboratif de plusieurs nations, il n\u2019est certainement pas une invention et encore moins une découverte.Il est simplement le résultat d'une excellente coordination d\u2019activités et d\u2019un ordonnancement optimal d\u2019une série d\u2019opérations techniques de fabrication et d\u2019assemblage.Le programme spatial européen est de même nature ainsi que le CERN de Genève et le réacteur ITER pour la fusion thermonucléaire expérimentale qui sera construit à Cadarache dans un avenir proche.Inégalités linguistiques et conditionnement social François Grin, de l\u2019université de Genève35, estime qu\u2019une égalité totale avec un locuteur d\u2019anglais natif pour atteindre son niveau de compréhension et d\u2019élocution dans un débat ou au cours d\u2019une négociation demanderait à un non natif un investissement d\u2019environ 12 000 heures de cours et d\u2019exercices en anglais.Pour quelqu\u2019un prenant 4 heures de cours par semaines, 10 mois dans l\u2019année, il ne faudrait pas moins de 75 ans ! La décision de faire de l\u2019anglais la lingua franca de l\u2019Europe est probablement la solution la plus injus- DOSSIER 1 78 ti te et la plus dispendieuse pour les locuteurs natifs d\u2019autres langues qui se mettent ainsi constamment dans des situations d\u2019insécurité linguistique, au risque de paraître incompétents faute d\u2019un niveau d\u2019expression insuffisamment fluide et adapté, et au ridicule déclenché par les erreurs involontaires parsemant leurs discours, qu\u2019ils en soient conscients ou non.En abandonnant leurs droits d\u2019usage de leur langue maternelle, les citoyens de l\u2019Europe continentale préparent la marginalisation de leurs représentants à la commission européenne.Ils disqualifient leurs fonctionnaires pour occuper des postes clés dans les organismes européens de pilotage et de réglementation et ils se préparent inconsciemment à devenir des citoyens de seconde classe au sein d\u2019une Europe unifiée.t 1 I ( t ' Uexistence d\u2019une attitude aussi suicidaire ne peut s\u2019expliquer aisément chez des gens qui pensent, au contraire, avoir fait les bons choix linguistiques en toute connaissance de cause.Elle trouve son origine dans un conditionnement social intense et constant.Bandura36 a élaboré la théorie de ce conditionnement et a bien décrit ses éléments, sa structure et la manière dont il est administré.Bandura insiste sur l\u2019importance de l\u2019observation et de la modélisation des comportements, des attitudes et des réactions émotionnelles.Il confirme que l\u2019apprentissage social serait extrêmement long et difficile si les gens devaient déterminer ce qu\u2019ils doivent faire à partir des réactions qu\u2019ils observent suite à leurs propres actions.En fait, le comportement humain est acquis la plupart du temps par l\u2019observation du comportement des autres à travers sa modélisation.A partir de l\u2019observable, un modèle empirique est élaboré qui sert tout simplement de guide pour fixer les comportements individuels.Il suffit donc de placer les modèles de comportement souhaités à la vue du public en monopolisant les moyens de communica- DOSSIER 79 tion et de s\u2019assurer qu\u2019ils n\u2019introduiront aucune contradiction fondamentale avec le reste de ce que l\u2019on cherche à inculquer aux masses.L\u2019exemple le plus facile à trouver de ce conditionnement est bien évidemment celui des publicités qui nous suggéreront que la consommation de tel ou tel produit nous permettra de gagner l\u2019admiration de notre entourage, en nous faisant croire que nous rentrerons dans une catégorie sociale qui suscitera l\u2019envie ou même la jalousie des autres.L\u2019acceptance que l\u2019anglais est la nouvelle lingua franca est assurée de la même manière par le fait qu\u2019elle semble être devenue une norme socio-culturelle à ne plus remettre en question.Les qualités de cette langue, les vertus de son choix et la prétendue utilité qu\u2019elle représente sont constamment renforcées par les médias de masse.Derrière les nouvelles, ses contenus, son formatage, derrière les entretiens, les dépêches, les films, les livres dont on fait la publicité tapageuse, la prétendue importance devient une évidence, voire un dogme, dont la remise en question attire les pires ennuis.Cette croyance est confirmée par le système éducatif qui ne prend plus le risque, comme autrefois, d\u2019inculquer un véritable esprit critique et qui participe, désormais, au renforcement du conditionnement social assuré par les médias.La soumission à l\u2019anglais nous est présentée comme une force, un atout, comme une obligation ou même une norme pour les gens qui sont censés être éduqués et cosmopolites.Cette propagande continue à une échelle gigantesque, relayée par des autorités gouvernementales et un secteur privé totalement inféodé aux intérêts anglo-américains.Annie Lacroix-Riz37 a bien expliqué comment, en finançant certains groupes de presse, certains journalistes et en finançant la publicité des écrits de certains intellectuels à sa solde, Washington, par le biais de fondations écrans ou d\u2019ONG, a acheté son influence dans les milieux politiques et financiers.En braquant le projecteur là DOSSIER 8o \\ f où ils le voulaient, en favorisant la visibilité de certains journalistes et d\u2019écrivains médiocres mais à leur solde, les intérêts anglo-américains ont gagné la plupart des créneaux qu\u2019ils avaient convoités et atteint des résultats remarquables.Ils ont consolidé une tête de pont durable à travers une dépendance vis-à-vis de la langue anglaise qui a pris ainsi, en grande partie, le relais comme poste primordial d\u2019influence puisque l\u2019apprentissage de cette langue et la volonté de se maintenir « au niveau » crée un formidable appel d\u2019air en matériau de propagande et d\u2019endoctrinement à ces mêmes intérêts ! La mondialisation elle-même n\u2019est que l\u2019ixième répétition d\u2019un vaste mouvement d\u2019intégration sous l\u2019égide de la puissance du moment, comme cela a été le cas de Rome jusqu\u2019aux États-Unis, en passant par tous les grands empires du passé.c 1 Cependant, les plans américains pour développer en amont les mécanismes visant à leur apporter la suprématie dans le domaine de l\u2019information et de la gestion des perceptions des masses ne sont un secret pour personne puisque quiconque peut les découvrir facilement en effectuant un minimum de recherche.Le rapport du PITAC38, par exemple, précise les objectifs à atteindre dans ce sens et les moyens pour les atteindre.Le PITAC court-circuite l\u2019administration fédérale, est doté de budgets considérables et n\u2019est responsable que vis-à-vis du président américain.Lorsqu\u2019on prend conscience du fait que le courrier électronique des ambassades des pays alliés suit souvent un parcours qui comprend des relais constitués par des ordinateurs se situant physiquement aux États-Unis, il est difficile de ne pas imaginer que les dirigeants des principales nations occidentales ne sont pas de connivence avec les autorités américaines et surtout avec leurs agences de renseignement.Le PITAC essaye de favoriser la déréglementation des marchés de l\u2019éducation .h* \u2022t 1 DOSSIER 81 à l'échelle mondiale de façon à resserrer l\u2019emprise étasu-nienne sur les esprits et la modélisation des comportements individuels.La mise en accès libre des cours en ligne de quelques grandes universités étasuniennes parmi les plus réputées va également dans la même direction dans la mesure où elle crée une dépendance vis-à-vis des supports éducatifs créés aux États-Unis.De la même manière, la piraterie à grande échelle des logiciels en Asie39 entretient une dépendance vis-à-vis de Microsoft que cette organisation voit plutôt d'un bon œil en dépit des déclarations officielles.De plus en plus de pays commencent à se rendre compte que cette piraterie qui leur profite à court terme obère leur développement à long terme en rendant inutile toute création autochtone dans le domaine logiciel et en les maintenant dans un état de dépendance et d\u2019infériorité durable vis-à-vis du monde occidental.U intérêt croissant vis-à-vis du système d'exploitation LINUX et des logiciels libres est la conséquence directe de la prise de conscience de ce fait.fî Empiètement unidirectionnel sur les cultures locales Gustave Le Bon40 écrivait dans ses livres : « Ce n\u2019est pas le monde réel qui produit l\u2019information mais l\u2019information qui crée ce qui est interprété comme étant le réel.» Dès 1920, en suivant ce précepte, l\u2019industrie américaine du cinéma avait pressenti le potentiel d\u2019influence des techniques audiovisuelles pour préparer et installer une influence américaine durable à l\u2019étranger.Le plan était de rendre populaire le mode de vie américain à l\u2019étranger.Le mode de pensée américain suivrait et cela préparerait le terrain pour faire accepter une hégémonie américaine future.Avant que leurs films ne soient doublés, les producteurs américains devaient les retourner dans une large gamme de langues européennes avec des acteurs étrangers de façon à pouvoir les exporter. DOSSIER 1 T 82 Cependant, il s\u2019agissait là d\u2019une solution terriblement onéreuse.Claude Autant-Lara41 fut l\u2019un des premiers producteurs étrangers a être engagé par la MGM à la fin des années 20 pour retourner en français les films américains.Quelques années après son engagement, la MGM lui demanda d\u2019appliquer et de développer la nouvelle technique du doublage42 qui venait d\u2019être inventée par l\u2019Allemand Jakob Lukas.Le résultat43 fut un succès total.A partir de ce moment là, Clark Gable put faire croire à un Allemand qu\u2019il était allemand, à un Espagnol qu\u2019il était espagnol et à un Français qu\u2019il était français.La MGM offrit à Autant-Lara le poste de directeur du département de doublage en français et on tripla son salaire.La technique du doublage fut cependant toujours utilisée par les Américains pour exporter les films américains, jamais pour importer des films étrangers.Encore aujourd\u2019hui, l\u2019importation de films doublés aux États-Unis demeure strictement interdite quelle que soit leur provenance.Tous les films étrangers, qui ne proviennent pas de pays anglophones, sont sous-titrés en anglais.Cela n\u2019est bien évidemment pas une question de goût et les objectifs sont totalement clairs.Le doublage sert à faire digérer par un auditoire étranger un substitut dont le but est d\u2019empiéter sur les cultures locales et, à terme, de les remplacer par saturation.En complète opposition avec cette directive, les producteurs de films étrangers sont soumis à l\u2019obligation d\u2019importer aux États-Unis seulement des films sous-titrés.Cela permet de maintenir, encore aujourd\u2019hui, les Étasuniens en isolation culturelle presque totale par rapport au reste du monde.*3h 3 ¦ i » .T Le problème était considéré comme si important que, dans le cas de la France, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis annulèrent la dette française en échange de l\u2019instauration d\u2019un quota minimum d\u2019importation de films DOSSIER 83 américains.Ce fut l'objet des accords Blum-Byrnes signés en 1946.Aujourd\u2019hui, la proportion de films américains sur les écrans français ne tombe jamais au-dessous de 60 % alors que la totalité des films étrangers importés non doublés ne représente même pas 4 % des longs métrages qui passent sur les écrans américains.Le but n'est pas l\u2019enrichissement culturel réciproque.De la même manière, on commettrait une erreur stratégique si l\u2019on pensait qu\u2019il s\u2019agit seulement pour les Américains de gagner des parts de marchés.La langue fait partie de l\u2019arsenal stratégique de puissance qui est utilisé pour étendre un réseau d\u2019influence selon un plan préétabli qui s\u2019inscrit clairement dans une logique impérialiste.Si l\u2019on refuse de voir ce problème, il devient invisible.Faire comme si la situation linguistique de l\u2019Europe était le résultat d\u2019une évolution naturelle serait une erreur stratégique dramatique.MV i La fuite vers toujours plus d\u2019intégration européenne sous la houlette d\u2019une fédération, le refus d\u2019accepter l\u2019existence de nations souveraines, de leurs langues et de leurs cultures ne peuvent pas être autre chose que la mise en œuvre de ce plan.?1\tLa guerre des langues et les politiques linguistiques, de Louis-jean Calvet, Payot, 1987.2\tWho are we ?(Qui sommes-nous ?) : le dernier livre d'Huntington, qui a été édité en 2004.3\tThe worldfact book (L\u2019almanach mondial) que l\u2019on peut trouver sur le site Internet de la CIA à http ://www.cia.gov/cia/publications/factbook/geos/xx.html « A snip of the tongue and English is yours ! » (Coupez votre langue et parlez anglais !), par Barbara Demick, Los Angeles Times, 8 avril 2002.5 D\u2019après les chiffres communiqués par l\u2019ambassade de France à Séoul, il y aurait approximativement un million de Sud-Coréens qui auraient une bonne connaissance du français pour une population qui approche 50 millions (2 %), ce qui positionne la Corée du sud bien avant le Vietnam, alors que le Vietnam est membre de l'Organisation internationale de la BHr 4 DOSSIER V 84 Francophonie avec seulement 280000 locuteurs ou 0,34 % de la population ! 6 Bien que l'invention du téléphone soit au crédit de Bell, téléphone » fut construit par le Français Sudré pour désigner un appareil conçu pour envoyer des signaux sous la forme de notes de 1828.e mot « musique en 7 En fait, nul besoin d\u2019aller jusqu\u2019en Asie pour trouver des mots indigènes équivalents, même dans les langues européennes.L\u2019islandais, par exemple, tôlva pour utilise « simi » pour « téléphone » et « simbréf pour « ordinateur », « hugbünaour » pour « logiciel matériel (hardware).Le finnois, qui n\u2019est pas une langue indo-européenne mais qui est de facto une langue d\u2019Europe, utilise « puhelin téléphone », « tietokone « logiciel » chauvinisme » alors qu\u2019il n'est même pas compris par ceux qui n\u2019ont pas une bonne connaissance des langues dans lesquelles il est effectivement employé (le mot indigène étant « _jô_rembigur »).» pour « fax », « », « vélbünaour » » » pour pour « ordinateur » et « ohjelmasto » pour .On entend souvent que le français a fourni au monde le mot « » « 8\tII faut remarquer que, parmi les pays qui ont été soumis à une longue occupation étrangère, européenne ou américaine, beaucoup ont formé leurs propres mots plutôt que de recourir à l'emprunt de mots occidentaux, essentiellement par souci de cohérence et de clarté.9\tSi, parmi ces 2-4 % de la population indienne, nous considérons ceux qui investissent massivement les départements de sciences appliquées des universités américaines en tant qu\u2019étudiants de 2e ou 3e cycles, on peut remarquer que l\u2019accent et la prononciation de cet échantillon d'indiens laissent largement à désirer.10 « The new Latin : English dominates in Academe L\u2019Expansion, 28 octobre 2004.par Burton Bollag.» 11 12\tDocteur en sciences politiques, directeur d\u2019études géopolitiques à l'École de guerre de Paris et professeur à l\u2019École de guerre économique, Éditeur chef de la Revue française de géopolitique.13\tLa France a-t-elle une stratégie de puissance économique ?, par Christian Harbulot et Didier Lucas, Lavauzelle (ISBN : 2-7025-1181-3).14\tDès qu\u2019un nuage apparaît à l\u2019horizon, les lancements à Cap Kennedy sont reportés.15\tBasov et Prokhorov reçurent le prix Nobel pour cette invention en 1964.16\t« oi Informatique », novembre 1991.en 17 Section spéciale sur le High Speed Soviet Computing » (le calcul soviétique de haute performance), publié dans la revue Computers ç.n 1985.« 18\tUniversity of Chicago press, 1977.19\tComme exemple, Cushing cite un accident dont l'origine est l'incompréhension d\u2019une instruction pourtant simple d'un contrôleur : Turn left, right now!» (« Tournez à gauche, immédiatement »).Cela fut interprété par le pilote comme un ordre de tourner à gauche puis à droite immédiatement après.« Li \u2022 é #1 I *.DOSSIER 85 e rôle est de définir et d\u2019améliorer les 20 Consortium européen dont procédures de contrôle aérien à travers l\u2019Europe.21 La moitié approximativement.Voir http://fr.cctv.com/francais/07/index.shtml et http://fr.cctv.com/.CCTV-E&F émet aussi en espagnol.23\tL\u2019un des derniers appels pour republier en langue française les résultats scientifiques français fut rédigé par un groupe de 4 scientifiques dont 2 prix Nobel (François Jacob en médecine et Claude Cohen-Tannoudji en physique), le biologiste qui fut à l\u2019origine du premier bébé éprouvette en France (René Frydman) et le célèbre docteur et politicien Bernard Debré.24\tCette loi constituait une tentative de légiférer contre l\u2019usage de langues étrangères dans le contexte purement français et de limiter les variations linguistiques dans le temps.Cette loi était censée remplacer la loi Bas-Lauriol qui fut votée en 1975 avec des objectifs similaires.Néanmoins, cette loi fut brocardée par une frange assez large de l\u2019élite politico-économique française qui surnomma Jacques Toubon « M.Allgood ».25\tÉcole polytechnique fédérale de Lausanne 26\tFonctionnaire de la CE basée à Bruxelles qui est extrêmement active dans la défense du plurilinguisme dans les institutions européennes et qui a créé plusieurs associations consacrées à la sensibilisation du public vis-à-vis de ce problème.Les actions qu\u2019elle a entreprises sont bien documentées sur Internet et n\u2019importe quel moteur de recherche permet d\u2019en connaître les détails.27\tUniversité de technologie de Belfort-Montbéliard.28\tCes entretiens avaient lieu en anglais.29\tvoir ait_facts_and_figures.pdf disponible sur Internet.30\tCanadien français à la retraite du ministère de la Défense, auteur du livre Géopolitique et avenir du Québec.31\tNé à Berlin en 1928 de parents lithuaniens, il a passé l'essentiel de sa vie professionnelle en France.32\tCYCLADES aurait pu devenir l'ARPANET français et un prototype fut créé et utilisé à l\u2019université à partir de 1974.Cependant, l\u2019absence de financement industriel, conséquence naturelle d\u2019une absence totale de vision, enterra le projet.Pouzin avait beaucoup de contacts aux États-Unis et tous les détails de sa conception furent publiés en anglais.Aujourd\u2019hui le protocole TCP/IP est une version améliorée de CYCLADES mais il en emprunte les caractéristiques les plus intéressantes.33\tPour ia Science, mars 2005.Curieusement, cet article a été publié dans la version française du Scientific American.34\tLes budgets de recherche sont toujours considérés insuffisants, plus particulièrement par ceux qui ne produisent rien.35\t« Coûts et justice linguistique dans l\u2019élargissement de l\u2019Union européenne ».Voir http ://www.sat-esperanto.org/article.php3 ?id_article=657 Z / .1 \u2022 m \u2022 « »v 1, ¦ irwi » \u2022 \u2022 \u2022 » DOSSIER * 86 » 4 1 .4 \u2022 # \u2022 I ¦ l, I à 36\tBandura, A.(1977).Social Learning Theory (Conditionnement social).New York : General Learning Press.37\tL\u2019histoire contemporaine sous influence, Le temps des cerises, 2004.38\t« President's Information Technology Advisory Committee l\u2019adresse http ://www.ccic.gov/ac/report/ 39\tJapon et Corée du Sud exclus.40\tScientifique et sociologue français (1841-1931) aujourd'hui oublié mais extrêmement célèbre en son temps et qui fut même en course pour le prix Nobel.Sa notoriété fut telle que beaucoup de ses ouvrages furent réédités une vingtaine de fois et traduits dans une vingtaine de langues.La psychologie des foules (1895) eut un succès mondial.Dans ses ouvrages Le Bon dévoile les principales techniques de manipulation des foules dont se sont inspirés par la suite les nazis et, après la seconde guerre mondiale, les Américains.Le Bon avait anticipé un certain nombre d\u2019événements et de tendances actuelles avec une lucidité qui laisse le lecteur de nos générations émerveillé par l\u2019exactitude de ses prévisions qui sont totalement vérifiées aujourd\u2019hui.41\tCinéaste français (1901-2000).Il consacra deux ans de sa vie à combattre les funestes accords Blum-Byrnes et fut l'artisan principal de leur « amodiation » ou adoucissement.Élu au parlement européen et à nouveau sous la loupe médiatique en 1989, continuant à défendre farouchement Europe contre l\u2019envahissement culturel américain, il fut très rapidement mis sur la liste noire après son discours d'ouverture du parlement le 24 juillet 1989, à Strasbourg, dans lequel il dénonça en termes virulents l\u2019impérialisme culturel étasunien.Ses adversaires obtinrent rapidement sa démission ainsi que sa radiation du poste de vice-président à vie de I \u2018Académie des Beaux-Arts.42\tEuroparamount, Éditions du Flambeau, 1992.43\tLe premier film doublé fut Dance, fools, dance ! avec Joan Crawford et Clark Gable.La version française, La pente, fut produite la première et sortit en salle en 1932.h ; disponible à » \u2022 I it il I I t i i I mi F i .' I Sansregret, Taillefer & Associés inc.Cabinet en assurance collective de personnes info @ sta-conseil .com www.sta-conseil .com Télécopieur : (450) 471-0026 (514) 355-7923 Téléphone : (450) 471-2662 (514)355-7869 (800) 782-5799 178, rue Sainte-Marie Terrebonne (Québec) J6W 3E1 Allard & Oie CA inc.Comptable agréé Pierre Allard, c.a.8175, boul.St-Laurent, 3e étage, Montréal (Québec) H2P 2M1 Téléphone : (514) 385-6601 \u2022 Fax : (514) 385-6177 Courriel : allardp@qc.aira.com W/t ® OPTIMUM GESTION DE PLACEMENTS INC / * I comme ce \u2022\tGestion active en actions et en obligations \u2022\tGestion équilibrée \u2022\tGestion indicielle \u2022\tGestion privée Le succès de Optimum gestion de placements repose sur l'expertise de ses gestionnaires appuyés par une équipe de spécialistes qualifiés, sur des styles de gestion bien définis et sur une collaboration étroite et durable avec chacun de ses clients.Pour de plus amples informations : Sophie Lemieux, M.Sc., Directrice, Développement des affaires Éric Ouellet, B.A.A., PI.Fin., Directeur, Développement des affaires 425, boul.de Maisonneuve Ouest, bureau 1740, Montréal (Québec) Canada H3A 3G5 Téléphone : (514) 288-7545 Télécopieur : (514) 288-4280 www.groupe-optimum.com ® Marque de commerce de Groupe Optimum inc.utilisée sous licence. A A ^ A / « ' A A /ISSEMBLÉE MATIOMALE Jean-Claude St-André Député de L\u2019Assomption Hôtel du Parlement Bureau 2.16 Québec (Québec) G1A 1 A4 Téléphone: (418) 528-5974 TéléCOpieur: (418) 646-6640 QUÉBEC Oasis du Vieux Palais 259, rue St-Étienne Casier postal 3404 L'Assomption (Québec) J5W 4M9 Téléphone: (450) 589-5579 Télécopieur: (450) 589-0208 Courriel : jstandre@assnat.qc.ca Passem blem en t Pays Souverain Unum Quebec Patria Nostra Est Québec, notre seule patrie le pour un 3 4M I C.P 306, succursale G, Montréal (Québec) H2L4K3 Tel.: (450) 491-5437 Courriel : roy.b@videotron.ca - Site internet :www.rpsquebec.qc.ca TRANSLATEX Communication^ RÉDACTION \u2022 RÉVISION \u2022 TRADUCTION Claude Ghanimé ¦ ' y > / d I V.V K yÿ .;l2 1669, rue Cartier, Longueuil (Québec) J4K 4E2 Téléphone : (450) 463-0204 \u2022 Télécopieur : (450) 463-0227 Courriel : translatex.com@sympatico.ca B v ft> I lei \u2018 LIRE Lire Primeur Pour d\u2019heureuses retrouvailles -Andrée Ferretti 90 fl Lire les essais Il faut achever la Révolution tranquille ! -Paul-Émile Roy Les dessous d'Asbestos -Suzanne Clavette Dollard.Ses compagnons et ses alliés -Aurélien Boisvert La négation de la nation.Lidentité culturelle québécoise et le fédéralisme canadien -Eugénie Brouillet i°5 109 J 114 rutrii\u2019j a» \u2022 r# 4 119 Livres reçus 134 Courrier des lecteurs J 136 Index des annonceurs 139 il? * \u2022 » » V » ê 90 PRIMEUR Andrée Ferretti POUR D\u2019HEUREUSES RETROUVAILLES* Son port altier, plus élégant qu\u2019impérieux la frappa d'abord, c\u2019est un prince, pensa Bérengère, sans s\u2019étonner de la présence insolite d'une personne si haut placée dans la modeste maison de campagne de ses meilleurs amis, Suzanne et Pierre.En cette année 1996, ils l\u2019avaient comme à chaque six février, depuis qu\u2019ils se connaissaient, invitée à fêter chez eux son anniversaire de naissance, le 26e.Outre elle-même et le prince, deux amies de Suzanne étaient déjà là, bien qu\u2019il ne fut pas encore cinq heures, l\u2019heure d\u2019arrivée fixée à tout le monde, « sauf à toi, ma belle Bérengère », lui avait dit l\u2019hôtesse, la priant de se présenter un peu plus tôt, car elle désirait lui faire connaître avant les autres, un ami de Pierre, arrivé à Montréal, la veille, et qui y demeurerait jusqu\u2019au début de l\u2019été.*1 Un peu plus de quatre mois, se dit Bérengère avec plaisir, anticipant celui qu\u2019elle aurait à revoir l\u2019homme à l\u2019air si noble, qui s\u2019inclina profondément devant elle, au moment des présentations, sans lui tendre la main, ni dire un mot, se contentant de lui adresser un sourire lumineux qui accentuait sa beauté.Il se prénommait Ahmet.« Ainsi, Prince, vous êtes Turc », lui dit la jeune femme, au grand ébahissement de Suzanne et de ses amies, et de Pierre qui se tourna * Tiré du recueil intitulé Mon chien, le soleil et moi, à paraître en octobre 2006 aux éditions Trois-Pistoles t ht \u2022 4 r 91 brusquement vers eux, délaissant, l\u2019air contrarié, un nouvel invité qui arrivait à ce moment.Sans paraître troublé le moins du monde, l\u2019homme répondit, doucement moqueur : Si vous le voulez, madame, avec l\u2019espoir que vous n'en profiterez pas pour vous payer ma tête ».Les rires fusèrent si bruyants que personne n\u2019entendit, sauf Ahmet, la réplique à voix basse de Bérengère : « Me la payer, certes pas, mais elle est si belle, Prince, que j\u2019aimerais bien la conquérir.» « Ahmet est Kurde », s\u2019empressa de déclarer Pierre, craignant les impairs à venir de la trop spontanée Bérengère.« Foudroyée par son désir de cet homme, décidée à le fréquenter le plus souvent possible pendant son séjour, Bérengère en avait saisi f occasion dès que celle-ci s\u2019était présentée, soit à peine trois jours après leur rencontre.Sa propriétaire mettait en location, ce jour-là, un des logements de son triplex, suite au départ précipité du locataire qui l\u2019habitait.Elle accueillit donc avec empressement la proposition de Bérengère de lui présenter une personne qui pourrait occuper le logement jusqu\u2019à la fin de juin, au moins en payer le loyer jusque là.Ahmet avait en effet gentiment mais fermement refusé l\u2019invitation de ses amis à habiter chez eux, tout le temps de son long séjour, malgré la profonde et solide amitié qui le liait à Pierre depuis qu\u2019ils s\u2019étaient rencontrés à Paris, il y avait quelques années.L\u2019homme tenait plus que tout à sa liberté, sa seule richesse, celle qu'il avait défendue et défendrait toujours, au péril même de sa vie.Pour la remercier de lui avoir trouvé si vite un appartement, le prince invita Bérengère à souper, le samedi suivant son aménagement.Il la reçut pieds nus, pieds longs et forts, à la peau brune et crevassée, des pieds brûlés par le soleil ou agressés par le w 92 froid, des pieds de paysans ou de nomades qui firent rougir Bérengère de la fragilité urbaine des siens, chaussés dans de délicats souliers italiens.?Il avait confié au vieux berger qui l\u2019accompagnait les moutons qu'il vendrait le lendemain au marché.L'homme, comme des centaines d'autres bergers, dormirait à l'abri dans une des nombreuses tentes montées aux abords du vaste terrain où se tiendrait la foire.Les lieux étaient gardés par des militaires turcs brutaux et arrogants qui, au moindre prétexte, harcelaient les bergers et exigeaient le paiement d\u2019une amende à leur chef, pour une bousculade qu\u2019ils avaient eux-mêmes provoquée.Ahmet, lui, logerait dans la maison d'un parent éloigné, un cousin du deuxième degré de son père, sise dans un quartier voisin, le plus populaire de Diyarbakir, la capitale du Kurdistan turc.C\u2019est ainsi que le prince commença pour Bérengère le récit de sa vie, après qu\u2019ils eurent fait et refait l'amour, fougueusement emportés dans les mêmes transports, mêmement éblouis par l'accord parfait de leur désir, de leur corps et de leur joie.1.1 Issu d\u2019une famille de bergers semi-nomades pendant des générations, son père était le premier à être devenu propriétaire de son troupeau et sédentaire, envoyant ses moutons en pâturage sous la garde d\u2019un berger qu\u2019il rétribuait de diverses manières.Il s\u2019était installé dans les steppes couvertes d\u2019une maigre végétation de la sous-préfecture de Bismil, plus précisément dans le village de Serçeler.Ahmet y était né, comme avant lui ses deux sœurs et après, ses trois frères.Le berger et lui avaient marché pendant trois jours et dormi dans des bergeries ou des étables dans les hameaux où ils \u2022\u2022n 93 arrivaient le soir, avant d'atteindre la ville, comme prévu, en cette veille du grand marché annuel de vente des troupeaux de la région à de riches fabricants de tapis d\u2019Ankara et d'Istanbul qui appréciaient la laine de ces moutons pour l\u2019épaisseur de leurs fibres et leur solidité, aussi pour leur chair, de mauvaise qualité, certes, qu'ils vendaient à bas prix mais avec profit à des bouchers de leur ville qui la revendaient eux-mêmes aux pauvres, innombrables, de ces villes.Ahmet avait alors 16 ans.C\u2019était la troisième année consécutive qu\u2019il venait à Diyarbakir, mais la première fois sans son père, devenu soudainement très vieux, comme cela arrive fréquemment aux montagnards qui, après avoir mené une harassante vie de travail et d\u2019inconfort, ont décidé de lâcher prise.« Tu es un homme, maintenant, à toi de prendre la relève », avait-il déclaré à son fils aîné, quelques semaines plus tôt.: Les nuits sont encore généralement froides, en ce milieu d\u2019avril, mais ce soir-là, la température était exceptionnellement glaciale.Même son épaisse pelisse ne protégeait pas bien le garçon d\u2019un froid qui le transperçait jusqu\u2019aux os, alors qu\u2019il se dirigeait à pas rapides vers la demeure de son parent.À peine avait-il parcouru la moitié du chemin qu\u2019Ahmet vit, arrêté devant un café, un groupe de jeunes gens, des étudiants, pensa-t-il, vêtus à la mode des habitants des grandes villes turques, bien qu\u2019ils fussent manifestement kurdes, ce qui piqua sa curiosité.Ils étaient cinq et même s\u2019ils parlaient à voix basse, ils semblaient discuter âprement, à en juger par leurs expressions tendues et leurs gestes brusques.Quand il fut très près d\u2019eux, Ahmet découvrit qu\u2019ils parlaient moitié en kurmandjî, le kurde de ma région, avait-il précisé pour Bérengère, moitié en français, il le sut plus tard, car, à l\u2019époque, il ne pouvait pas distinguer une langue étrangère d\u2019une autre.Pour mieux les entendre, il s'approcha encore, jusqu\u2019à les toucher, mais ceux-ci, au 11 i 94 If I même moment, s\u2019engouffraient dans l\u2019établissement uniquement fréquenté par les hommes du quartier.Sans la moindre hésitation, le garçon en fit autant et avec la même aisance qu\u2019eux tira une chaise et prit place à la table de ces étranges jeunes gens qu\u2019il salua d\u2019un simple sourire.Le bref moment d\u2019étonnement passé, impressionnés par la liberté de son attitude, ces derniers accueillirent le garçon tout aussi simplement et lui offrirent un café.Ils avaient compris qu\u2019il était descendu des montagnes pour la foire, et même s\u2019ils le trouvaient bien jeune pour être un chef de troupeau et trop à l\u2019aise pour être un berger, ils ne lui posèrent aucune question.Malgré le froid humide du lieu, que n\u2019arrivait pas à réchauffer suffisamment le petit poêle au charbon installé au milieu de la salle, Ahmet, lui, se sentait peu à peu engourdi par une agréable chaleur et regardait avec sympathie ses hôtes qu\u2019il découvrait plus âgés qu\u2019il ne l\u2019avait d\u2019abord cru, tous dans la deuxième moitié de la vingtaine, évalua-t-il.Sans la moindre envie d\u2019y participer, il écoutait leur conversation avec intérêt, néanmoins étonné et déçu par la banalité de leurs propos qu\u2019il avait imaginés plus sérieux, devant l\u2019animation de leurs échanges précédents.Soudainement, les jeunes gens ne se parlèrent plus qu\u2019en français.Ahmet ne comprenait rien, mais parvenait à saisir les deux ou trois mots qui revenaient souvent dans la conversation, même si leur sens lui demeurait mystérieux.Ce qui à la fois l\u2019attirait et l\u2019inquiétait, d\u2019autant plus qu\u2019il avait la conviction au ton et à l\u2019attitude des palabreurs que le propos de leur conversation était important et qu\u2019il le concernait.Ahmet ne se trompait pas.En moins de deux heures, les jeunes gens l\u2019avaient instruit de l\u2019existence du mouvement de libération des Kurdes dont 1 fcZt f I < \u2022l fl \u2022' V \u2022 L.' t H- I f ?*, \u2022 \u2022 \u2022 \u2022 fir.95 ils étaient des militants, et l'y avaient enrôlé.La vie d'Ahmet s'en trouva révolutionnée à jamais.C'était en 1982, un peu plus d'une année avant le début d\u2019une nouvelle énième vague de répression massive de son peuple par le Parlement et l\u2019armée turcs.?Bérengère se réveilla la première, alors que le jour se levait.À la lumière dansante qui filtrait à travers les rideaux mal fermés, elle devina qu\u2019il neigeait et en éprouva un doux plaisir.Ahmet dormait profondément, un bras lourdement abandonné sur elle, ce qui augmenta son contentement.Elle s\u2019éveillait toute entière épanouie dans le silence d\u2019un homme qu\u2019elle ne pouvait qu\u2019aimer, qui ne pouvait que l\u2019aimer.Aucune vicissitude de la vie, et elles étaient nombreuses dans la sienne, ne semblait pouvoir entamer la joie d\u2019être dAhmet.Il en était de même pour elle.Ils avaient parlé et fait l\u2019amour jusqu\u2019à tard dans la nuit, avec un accent de complicité qui faisait résonner leurs paroles et leurs gestes comme une musique prometteuse de lendemains à façonner ensemble.I Pourtant, son beau prince repartirait bientôt pour Paris, puis pour son Kurdistan natal où ses compagnons d\u2019armes menaient farouchement la lutte contre l\u2019oppression et la répression turques plus violentes que jamais, depuis un an.Ahmet y consacrait sa vie, corps et âme, depuis 18 ans, lui qui n\u2019avait même pas encore trente-quatre ans, avec le puissant sentiment de recevoir infiniment plus qu\u2019il ne donnait.Au moment de joindre le PKK, il savait tout juste lire, écrire et compter, ignorait tout du vaste monde.Quelques mois plus tard, il connaissait l\u2019histoire du Kurdistan et des pays où celui-ci se déployait, aussi bien celles de l\u2019Iran et de l\u2019Irak 96 que de la Turquie.« Je lisais dans le texte les grandes œuvres littéraires de nos poètes et celles des poètes de ces pays, et je m'étonnais de leur splendeur et de leur profonde parenté avec les nôtres, alors qu'à tour de rôle, depuis des siècles, leur peuple n\u2019avait cessé de nous opprimer.», avoua-t-il à Bérengère, sur un ton qui laissait deviner une perplexité durable et qui appelait un commentaire.Bérengère le sentit, mais n\u2019intervint toutefois pas, de crainte qu\u2019une discussion éloigne Ahmet du récit de sa vie dont elle voulait déjà passionnément tout savoir.Elle se promit néanmoins de lui dire plus tard combien sa sensibilité à la beauté de la poésie née dans les pays ennemis était naturelle, puisque c\u2019est le puissant attribut de chaque peuple d\u2019engendrer des poètes qui expriment, autrement mieux que les guerriers, ses réelles aspirations et ses sentiments les plus profonds, ceux que partagent l\u2019ensemble des humains de la terre, d\u2019où vient que leur nom et leurs œuvres franchissent siècles et frontières par delà toutes les lignes de feu.Z Les recruteurs d'Ahmet avaient vite décelé la vive curiosité du garçon et son exceptionnelle intelligence.Ils l'avaient donc présenté aux cadres du PKK, un parti des travailleurs fondés en 1973 par un étudiant maoïste, comme un candidat à intégrer dans les rangs de Y « université » du Parti, plutôt que dans ceux de son camp militaire, bien que son évidente intrépidité plût immédiatement au chef.Ainsi, Ahmet ne s'entraînait au combat que deux jours par semaine, alors qu\u2019il étudiait du matin au soir, les cinq autres jours.C\u2019est là qu\u2019il avait appris l\u2019histoire des mouvements ouvriers et celle des luttes des peuples pour leur libération nationale, toutes deux enseignées du point de vue marxiste.C\u2019est là, également, qu\u2019il avait appris le français et découvert avec passion la culture française.Il faut dire, expliqua-t-il, que la France était déjà à ce moment, parmi toutes les nations, celle qui 97 déployait les efforts diplomatiques et financiers les plus considérables pour la cause kurde.C\u2019est elle aussi qui accueillait le plus grand nombre de ses compatriotes obligés de fuir leur terre natale.Bérengère pensa aussitôt qu\u2019Ahmet était un de ces réfugiés, mais avant même qu\u2019elle ait pu le lui demander, il la détrompa.Ses trois séjours, en France, depuis juin 1991, avaient pour but de rencontrer, en tant que représentant du PKK, des intellectuels et quelques autorités politiques de ce pays, afin de leur faire connaître la situation réelle de son Kurdistan et obtenir ou consolider leur appui.La jeune femme ne douta pas de la parole de son amant, mais, au matin, alors qu\u2019en se réveillant, il s\u2019était lentement remis sur le dos, elle s\u2019était interrogée sur la cause des blessures qui avaient laissé plusieurs cicatrices sur son corps.Un sentiment d\u2019amitié sans bornes s\u2019empara d\u2019elle et elle fut prise de l\u2019envie irrésistible de toutes les baiser, mais comme elle approchait ses lèvres de la plus longue et de la plus mauve, celle qui sous le cou traversait le thorax de l\u2019homme d\u2019une clavicule à l\u2019autre, Ahmet arrêta brusquement son geste, se leva, pris ses vêtements, se dirigea vers la salle de bain d\u2019où il ressortit tout habillé, plusieurs minutes plus tard.?-Mr! Ils restèrent trois jours sans se revoir.Intentionnellement, du moins pour Bérengère qui partit pour Québec, le lundi matin et n\u2019en revint que le lendemain soir.Employée à temps partiel dans un laboratoire médical, elle ne travaillait pas ces jour s-là et, profitant de l\u2019occasion, elle s\u2019était rendue à un colloque organisé par un groupe d\u2019universitaires indépendantistes, pour analyser une fois de plus les causes de l\u2019échec du référendum d\u2019octobre 1995 et pour tenter, prétendaient-ils, de dégager des voies nouvelles d\u2019actions.Bien M m * tffrlt 98 qu'elle ne soit pas de la confrérie, celle-ci l'avait invitée, deux mois auparavant, à y faire une communication, ses prises de positions radicales et son ardent militantisme étant appréciés dans de telles circonstances et par de telles instances, là où n'existait nul risque de déranger les pouvoirs, surtout pas celui en exercice du Parti québécois.De plus, les organisateurs de ces réunions comptaient sur des discours comme le sien, pour conférer sans coup férir et sans conséquences un petit halo révolutionnaire à des exposés où triomphaient inéluctablement le plus lamentable conservatisme.Comme très souvent, lorsqu\u2019elle lui venait de tels groupes, Bérengère avait refusé l'invitation à prendre la parole, mais rien ne lui interdisait de s\u2019inscrire à ce colloque, qu'elle considéra alors comme une soupape à sa colère et à son chagrin.Elle comprenait, bien sûr, la fierté de son prince qui n\u2019avait pu accepter qu\u2019elle se croit autorisée à s\u2019approcher d\u2019aussi près de ce qu\u2019il éprouvait comme l\u2019intimité absolument impartageable de son être, ces traces physiques de l\u2019humiliation infligée par la torture.Et pourtant, elle lui en voulait de l\u2019avoir écartée avec une expression d'horreur, comme si elle avait voulu le violer.Elle lui reprochait d\u2019avoir réagi comme s\u2019il la croyait mièvre, seulement capable d\u2019attendrissement, alors qu\u2019elle avait été emportée par une émotion qui l\u2019avait projetée bien au-delà du corps meurtri de l\u2019homme étendu près d\u2019elle, une émotion démesurée qui lui avait fait percevoir la souffrance de tous les suppliciés de l\u2019histoire, et elle avait voulu, en baisant les cicatrices d\u2019Ahmet, se consoler elle-même, et non celui-ci.Elle écoutait les universitaires qui décrétaient savamment que le peuple québécois en avait assez des débats constitutionnels et que le temps était venu de dénationaliser la question nationale en rapetissant la définition de la nation, rame- 99 née à la question citoyenne.Prêtant au peuple leur impuissance à le mobiliser dans une véritable lutte d'indépendance nationale, ils osaient dire de lui qu'il était fatigué et ils le lui diraient, lui renvoyant une image molle de lui-même qui le rendrait plus inoffensif que jamais.Très admirative des œuvres de la pensée créatrice, particulièrement de celles des philosophes qu'elle lisait avec bonheur, elle reconnaissait vite, bien qu'autodidacte, les tâcherons de la connaissance qui ne savent que décortiquer sans originalité et sans audace les phénomènes sociaux qu\u2019ils étudient, moindre mal, pour ensuite répandre comme un véritable cancer leurs déductions et conclusions.Tels étaient ceux qui livraient leur communication à ce colloque.Tels sont aussi ceux qui dominent en nombre dans les universités, les conseils d'administration des sociétés privées et publiques, les médias, les partis politiques, tous ceux-là qui usurpent le beau titre d'intellectuels.Bérengère qui avait passé tout son dimanche après-midi à lire sur la question kurde et qui, en soirée, avait eu avec Pierre une longue conversation téléphonique au sujet d\u2019Ahmet, pensait à la réaction de celui-ci, s'il avait entendu ces démissionnaires, ces pusillanimes pressés d'élaborer une analyse de la situation qui leur permettrait de continuer sans remords à colloquer plutôt qu'à se battre.Elle pensait à la terrifiante histoire des Kurdes de Turquie, à leurs incessantes luttes et à celle, clandestine et armée, menée par le PKK, depuis août 1984, guérilla encore en cours, pour faire face à la guerre de répression massive entreprise par les Turcs, en juillet 1983 : bouclage de régions entières, massacre des populations, emprisonnement, torture et même assassinat de nombreux dirigeants et représentants du peuple, du simple instituteur au maire, sans oublier TOO artistes et écrivains.Tous avaient en commun de s'opposer aux interdictions de parler et d'enseigner la langue kurde, de diffuser sa culture.Malgré l'appui des populations au PKK qui rassemble, aux moments forts de la lutte, jusqu'à 15 000 combattants et dispose de représentants dans toute l'Europe, le conflit fait toujours rage.Un conflit, avait appris Bérengère, la veille, qui, en 1995, avait vu la destruction de 3 500 villages, fait plus de 22 500 morts et des centaines de milliers de réfugiés, dont au moins 200 000 s'entassaient dans Diyarbakir et se trouvaient dans une misère intolérable.Cette militante pour l'indépendance du Québec qui se voulait solidaire de toutes les luttes menées dans le monde contre toutes les formes d'injustice et d\u2019atteinte à la liberté, n'en revenait pas de son ignorance d'une situation tellement inacceptable qu\u2019elle aurait dû faire quotidiennement la une des journaux de la planète.L'indifférence de ceux du Québec la révoltait.Elle n'entendait plus les discoureurs, tant la force de ses pensées imposait le silence autour d'elle.Pierre et Ahmet s'étaient rencontrés par hasard, une première fois à Paris, au printemps de 1991, chez un ami de Pierre, médecin comme lui.L'entente entre Pierre et Ahmet avait été aussi définitive que soudaine, appuyée sur leur conception commune des rapports humains.Ils se rencontrèrent une deuxième fois, en janvier 1993, encore à Paris, d'où Ahmet avait demandé à Pierre de venir le soigner.Il venait d'être libéré de la prison de Diyarbakir, seul survivant de dix-sept détenus sur des centaines qui pendant longtemps, jusqu'à épuisement total, avait fait la grève de la faim pour protester contre les conditions de leur détention.Ahmet avait agi par solidarité, bien sûr, mais aussi, parce qu\u2019après deux séances de torture, il avait préféré mourir plutôt que prendre le risque de finir par parler.Il avait été arrêté au moment où il tentait de contac- loi ter le journaliste et poète, Musa Anter, venu à Diyarbakir pour couvrir un festival des cultures organisé par des organismes culturels kurdes à la solde des Turcs.Y participaient pour l'illusion quelques artistes kurdes dont les œuvres mineures ne risquaient pas de contribuer au renforcement de l'identité kurde, ni même à sa représentation.Ahmet devait informer l'écrivain qu'il était dans la mire des autorités turques de la ville qui n'appréciaient pas ses reportages publiés à l'étranger.Musa Anter fut assassiné le 20 septembre 1992.Le 30 décembre suivant, le PKK échangeait Ahmet contre un militaire de haut rang qu\u2019il détenait prisonnier dans une de ses grottes, entre Savour et Bismil.Comme Ahmet était un de leur meilleur ambassadeur à l\u2019étranger, le Parti avait mobilisé toutes ses ressources pour lui organiser une sortie sécuritaire de Turquie et lui assurer un séjour confortable à Paris où il était arrivé le 2 janvier, et où Pierre l\u2019avait rejoint trois jours plus tard.Bérengère quitta la salle de conférence, pressée de retrouver son nouvel amant, son désormais grand amour, déterminée à le reconquérir, à partager avec lui sa soif de liberté, à puiser auprès de lui le courage de continuer le nécessaire combat.Comme lui, elle n\u2019avait de connaissances que celles apprises dans et pour le militantisme.Elle avait étudié l\u2019histoire politique et économique du Québec et du Canada en fréquentant des militants qui poursuivaient des études en ces matières, en discutant avec eux et en lisant les mêmes livres qu\u2019eux, d\u2019abord pour comprendre le sens de son action, puis pour s\u2019en servir comme armes de combat.Elle s\u2019était instruite auprès des écrivains et des artistes engagés des abondantes et riches expressions formelles de la culture québé- Û 'fl* », 102 coise.Elle était aussi devenue, dans la vie de tous les jours, de plus en plus attentive aux multiples manifestations de la culture populaire de ses compatriotes et à celles des Montréalais venus des quatre coins du monde refaire leur vie et du même coup modifier sans cesse le visage de leur terre d\u2019accueil.Elle savait maintenant jusque dans ses causes les plus lointaines comme les plus proches pourquoi la nation québécoise devait se doter d\u2019un pays bien à elle, d\u2019un pays indépendant, libre et souverain et, comme Ahmet, elle était prête à consacrer sa vie à la réalisation de ce but.Comme lui, elle avait la certitude de recevoir infiniment plus qu\u2019elle ne donnait.Le trajet qui la ramenait auprès de lui, lui parut interminable.Leurs retrouvailles furent simples.Ahmet avait passé ces deux jours avec Suzanne et Pierre qui lui avaient parlé de Bérengère.?« Tu as le cœur à tout comprendre, je le sais maintenant, mais je ne t\u2019en révélerai pas pour autant tous mes secrets.», lui dit d\u2019emblée Ahmet, dans un grand sourire.Bérengère accueillit la déclaration, de la même manière, tant elle était heureuse de trouver son aimé qui attendait son retour, assis sur les marches extérieures de l\u2019escalier menant du premier au deuxième étage de leur immeuble, malgré le froid qui sévissait.Ils entrèrent dans l\u2019appartement de Bérengère, sans prononcer un mot de plus et sans s\u2019embrasser, tous deux sachant désormais que leur désir fulgurant l\u2019un de l\u2019autre ne suffisait pas à la plénitude de leur rencontre, mais exigeait un lent apprivoisement mutuel.Bien qu\u2019il ne lui en ait rien dit, Bérengère ne doutait pas qu'Ahmet était venu au Québec en mission commandée. 103 Laquelle ?Pierre et Suzanne le savaient peut-être.De toute façon, elle ne leur poserait pas la question, par égal respect pour eux et pour lui.Aussi, et elle se l'avouait simplement, parce qu'il lui importait plus que tout que cet homme soit là, qu'elle puisse jouir tout son saoul de sa présence qui serait de courte durée, parce qu'elle aimait cet homme, cet étranger qu'elle découvrait plus proche de ce qu'elle était, que ne l'avaient jamais été ses plus proches parents, ses amis, ses amants, ses compatriotes.Mieux elle connaissait les revendications qui fondaient la lutte du peuple kurde, mieux Bérengère voyait leur identité essentielle avec celles de la majorité canadienne-française du peuple québécois pour l'indépendance du Québec.Bien qu'elle reconnût l'impossible comparaison des conditions qui menaçaient l'existence respective des deux peuples, et, donc, des moyens à prendre pour l'assurer, elle savait de science intime que le combat d'Ahmet et le sien étaient fondamentalement de même nature, parce qu'il se livrait contre des forces adverses parfaitement identiques dans leur refus de reconnaître l'existence nationale de leur peuple respectif, dans leur volonté génocidaire de les annihiler en douce ou brutalement.Ahmet et elle luttaient différemment, mais avec la même détermination, contre l'hégémonie d\u2019un pouvoir étranger, toujours prêt à prendre les moyens appropriés à l'exercice de sa domination, moyens politiques et militaires dans les deux cas, selon les exigences du moment, le plus souvent politiques au Canada, le plus souvent militaires en Turquie.Le jour était là qui les voyait pâles et fatigués d\u2019avoir passé la nuit à se raconter et qui les prenait par la main jusqu\u2019au lit dans lequel ils s\u2019endormirent, heureux de se savoir capables de partager leur destin, sans confondre leur sort. 104 Leur union chamelle, au réveil, retentit de l\u2019éclat de l\u2019entente parfaite de leur être.Le six juin, quatre mois, jour pour jour, après la première soirée de leur vie à jamais commune, le cheval blanc du Prince quitta l\u2019aéroport de Mirabel, sans la belle Bérengère accrochée au dos de son aimé.« Chéri », lui avait-elle murmuré à l\u2019oreille, « chérie » lui avait-il soufflé dans le cou, et la douceur de ce mot, ils l\u2019avaient mêmement senti, serait pour l\u2019un et l\u2019autre l\u2019éperon de leur combat jusqu\u2019à la victoire, puisque celle-ci, et elle seule, était garante de leurs retrouvailles.Juin 2006. LIRE LES ESSAIS PAUL-ÉMILE ROY Il faut achever la Révolution tranquille !, Louise Courteau éditrice, Saint-Zénon, 2006, 107 p.Ce petit livre aurait pu s\u2019intituler Que nous est-il arrivé ?le « nous » renvoyant tantôt aux Québécois tantôt à cette génération qui a vécu intensément la Révolution tranquille.Selon qu\u2019on le lise en référence à l\u2019un ou l\u2019autre de ces deux nous, l\u2019ouvrage se donne dans des perspectives qui en changent singulièrement la portée.Ce choix de lecture, bien entendu, n\u2019est pas celui de l\u2019auteur.Son projet à lui tient tout entier dans l'injonction que fait son titre.Pourtant, l\u2019essentiel de sa démonstration ne porte pas tant sur ce qu\u2019il reste à faire qu\u2019à essayer de comprendre pourquoi cela n\u2019a pas encore été fait.C\u2019est en cela que le livre témoigne davantage de la perplexité d\u2019un acteur que du programme d\u2019action.Paul-Émile Roy appartient à cette génération qui a livré le meilleur d\u2019elle-même au service des idéaux de la Révolution tranquille.Il souhaite mener à son terme ce qui a tenté de se dire dans un ultime effort pour briser les anciens empêchements.Roy ne voit pas dans cette Révolution tranquille un Grand Commencement mais bien plutôt un effort de redres- # io6 4 T * Z* * sement, un moment où la nation s\u2019arc-boute pour mener à son terme une intention longtemps portée à voix basse, sinon refoulée.Il est cependant le premier à déplorer que l\u2019idéologie de la table rase a fait des dégâts et qu\u2019elle a constitué le principal facteur de détournement du sens de cette révolution et la plus grande force d\u2019empêchement de son dénouement.Son point de vue, à cet égard, ouvre une perspective intéressante sur la façon dont s\u2019est donné à vivre ce grand chambardement pour ceux qui l\u2019ont vécu comme transition.I .4 121 MÎ5 * t « .j », 4 « ri if# 4 \u2022 «-4 A * .4 If» Ce livre est traversé par un constat qui revient à plusieurs reprises sous la plume de son auteur sans que ce dernier n\u2019en fasse une notion cardinale de son exposé.Paul-Émile Roy ne cesse de s\u2019en désoler, ce qu\u2019il a vu et ce qu\u2019il estime qu\u2019il y avait de meilleur dans le Révolution tranquille, a été détourné.Quand il invite à compléter la besogne, c\u2019est d\u2019abord à revenir à ce qui en était le sens originel.Pour lui, cela suppose de se raccorder et de redéfinir deux grandes problématiques : celle de la révision des rapports de continuité et de rupture historique qui se sont joué au cours de cette période et celle d\u2019un examen plus nuancé du rôle de l\u2019Église dans notre histoire.Sur ce dernier point, Roy insiste pour dire qu\u2019une lecture moins anticléricale permettrait de comprendre que l\u2019Église a souhaité elle-même et encouragé que l\u2019État prenne le relais d\u2019une mission qu\u2019elle avait occupé par substitution et en quelque sorte par défaut.Mais il estime que les intentions généreuses des promoteurs ont en quelque sorte été retournées contre l\u2019Église elle-même, la déportant aux marges d\u2019un processus de modernisation dont elle avait souhaité faire une restauration.I « I.w hi r t'l t .Vfl 4 1 1 »!ji! ¦4(4 f « 4 i* 4 \u2022 Pour l\u2019essentiel, la stratégie argumentative de Boisvert repose sur le principe suivant : si l\u2019élite intellectuelle de l\u2019époque loua Dollard, celui-ci ne put être qu\u2019« homme de mise et de conduite » (p.142), ses intentions ne purent être que nobles et son dessein, mémorable.Il est vrai que l\u2019on trouve dans les textes d\u2019époque plusieurs superlatifs, mais ces récits pour contemporains des événements qu\u2019ils soient autant d\u2019interprétations de faits dont il n'y eut guère de témoignage au service d\u2019une mémoire collective en % 1 # sont ny construction.Peu de choses de ce qui fut rapporté par la mère Marie de T Incarnation, qui elle-même se fiait à la déposition rédigée par le père Chaumonot du récit du vieux Huron converti Louis Taondechoren, nous permet de présumer des intentions véritables des dix-sept.On peut cependant douter qu'il soit nécessaire d\u2019exhumer de nobles intentions pour faire de Dollard un héros.Ne suffit-il pas que celui-ci témoigne de la difficile installation des colons français à Ville-Marie, de l\u2019épreuve de la Fortune dans un monde échappant quasi-complètement à la maîtrise des hommes ?Quel qu\u2019ait été leur dessein, par-delà la moralité de leur entreprise - dont nous ne pouvons par ailleurs juger qu\u2019en nous donnant une posture impérialiste - ces hommes et ces femmes ont été confrontés à la réalité des choses, à ce monde sans loi hors des murs de Ville-Marie où la vie, selon le mot célèbre de Ffobbes, se déroulait « dans la crainte et le risque continuel d\u2019une mort violente [.], besogneuse, pénible, quasi-animale, et brève »\\ Comment ne pas évoquer l'« expérience de l\u2019altérité » chère aux intellectuels posthégéliens devant les tortures amérindiennes décrites dans la Relation de 1660 ?« Pour la cruauté, je ferais rougir ce papier et les oreilles frémiraient si je rapportais les horribles traitements que les Agniers ont faits sur quelques captifs [.] Ce n\u2019est que gentillesse parmi eux de cerner le pouce à leurs captifs vers la première jointure, puis le tordant, l\u2019arracher de force avec le nerf, qui se rompt d\u2019ordinaire vers le coude ou proche de l\u2019épaule tant est grande la violence dont ils usent.Ce pouce ainsi tiré avec son nerf, ils le pendent à l\u2019oreille du patient en forme de pendant d\u2019oreille ou le lui mettent au cou au lieu de carcan; puis ils feront la même chose à un autre doigt et à un troisième » (p.136).La violence de l\u2019image, par-delà la réalité historique, donne l\u2019esprit u8 I dans lequel se fit cette grande installation en Nouvelle-France.Aujourd'hui, il est certes plus aisé de défendre politiquement le combat pour la liberté des Patriotes que le combat, au pire d\u2019ivrogne vénal, au mieux de croisé catholique, de Dollard des Ormeaux.Mais cette interprétation du « mythe de Dollard est réductrice.En effet, Dollard n'est plus aujourd\u2019hui un symbole de résistance aux Iroquois ou de colonisation.Il est un témoignage de notre résistance Victoria Day.C\u2019est parce qu\u2019elle était le contrepoint au discours du grand colonisateur que la fête de Dollard méritait qu\u2019on s\u2019y attache.Au début du siècle dernier, Bourassa, Bruchési et Groulx virent en Dollard la figure exemplaire d\u2019un héros national, figure qui devait redonner confiance à la jeunesse tentée par l\u2019exode et accablée par une situation socio-économique difficile.Il s\u2019agissait de survivre et de résister à un occupant tout aussi illégitime que nous le fûmes.Il y avait donc un sens à fêter Dollard, au moins tout autant qu\u2019il y en a un à fêter les Patriotes.» au Alexis Lapointe i Hobbes, Thomas, Léviathan, trad.F.Tricaud, Paris, Dalloz 1999, P- 125.y 1 ng EUGÉNIE BROUILLET La négation de la nation, L\u2019identité culturelle québécoise et le fédéralisme canadien, Cahiers des Amériques, Septentrion, Sillery, Québec, 2005, 478 p.Alors que les professeurs de droit public nous ont habitués à des livres destinés à servir presque uniquement à des fins pédagogiques, ce livre passionnant d\u2019Eugénie Brouillet, elle-même professeure de droit constitutionnel à T Université Laval, surprend par sa facture permettant d\u2019intéresser un large spectre d\u2019intellectuels.Bien que dans cet ouvrage l\u2019au-teure porte son attention sur le fédéralisme comme concept juridique et qu\u2019elle utilise surtout les méthodes propres au droit constitutionnel, elle lorgne aussi du côté des sciences sociales.Il faut dire que la question qu\u2019elle pose se prête bien à cette démarche multidisciplinaire.En effet, il serait difficile d\u2019évaluer si le fédéralisme canadien a bien accommodé l\u2019identité nationale québécoise sans avoir recours à des données et des analyses relevant de la science politique ou de l\u2019histoire.C\u2019est surtout dans la première partie de l'ouvrage que l\u2019au-teure puise dans les sciences sociales afin de définir des concepts au cœur de son questionnement, tel celui de nation, et ce le plus souvent avec succès.Elle décrit d\u2019abord la nation sociologique, qualificatif plus approprié que le très équivoque « ethnique », notamment en citant Fernand Dumont pour qui : « La nation est d\u2019abord la communauté d\u2019un héritage historique ».Puis, elle critique cette définition qui néglige l\u2019aspect politique de la nation et conduit à inclure les francophones hors-Québec mais à exclure les Anglo-Québécois et les Néo-Québécois.Par la suite, elle décrit la nation civique qui est assimilée à l\u2019État souverain où les citoyens jouissent de droits, avant de souligner que cette 120 conception peut facilement justifier l'homogénéisation dans les États multinationaux, mais qu\u2019elle peut plus difficilement justifier une démarche d\u2019affirmation québécoise car, écrit-elle : « si la nation c\u2019est la citoyenneté, c\u2019est-à-dire le partage par des individus égaux des mêmes droits et libertés, leur droit de participer activement aux institutions et à tous les aspects de la vie publique, il existe une nation canadienne qui garantit déjà pleinement aux Québécois tous aspects [.] ».Elle enchaîne ensuite en posant la question qui tue : « Pourquoi revendiquer un statut particulier ou désirer l\u2019accession du Québec à la souveraineté si tous les aspects essentiels à l\u2019identité culturelle sont déjà garantis au sein du régime juridique et politique canadien ?» La réponse lui apparaît évidente : « [.] c\u2019est justement parce que l\u2019identité culturelle, en ses aspects essentiels, ne peut se réduire uniquement à l\u2019aspect civique [.] ».Puis, paraphrasant Thériault, elle affirme : « La légitimité d\u2019une revendication de type nationalitaire exige un ancrage identitaire qui s\u2019inscrit dans une continuité historique ».Elle conclut avec une infinie justesse que les nations recèlent toujours un aspect sociologique et un aspect civique.Félicitons l\u2019auteure pour cette réflexion qui, sans être trop complexe, est tellement plus instructive que la dichotomie simpliste entre le nationalisme ethnique et le nationalisme civique auquel on nous avait habitués, dichotomie qu\u2019elle qualifie d\u2019ailleurs carrément de mythe.Il est intéressant de noter au passage qu\u2019un des premiers à avoir popularisé ce mythe fut nul autre que Micheal Ignatieff dans son livre Blood and Belonging.Maintenant que cet homme est député libéral fédéral et candidat pressenti à la succession de Paul Martin, on comprend que cette dichotomie était plus qu\u2019un mythe, c\u2019était un véritable piège dans lequel bien des souverainistes sont tombés.Espérons que les propos de Brouillet contribueront à les en faire sortir avant qu\u2019il ne soit trop tard. 121 Cela dit, la suite du chapitre sur la nation est moins forte.En effet, fauteure aborde la nation multiculturelle, en profite pour dénoncer la politique canadienne du multiculturalisme qui nie la nation québécoise, mais finit par concéder que celle-ci aurait pu être acceptable si elle avait été accompagnée par « une reconnaissance de l\u2019existence de cultures propres à chacune des deux grandes communautés nationales [.].» Autrement dit, au multiculturalisme bilingue, l\u2019auteure aurait préféré un multiculturalisme biculturel, à moins que ce ne soit un biculturalisme multiculturel.Personnellement, je crois que c\u2019est surtout une tentative de concilier l\u2019inconciliable, un cas de logique sacrifiée sur l\u2019autel du politiquement correct et, disons-le, un peu de frilosité.Il me semble qu\u2019il aurait été possible pour elle de critiquer fermement le multiculturalisme, surtout qu\u2019elle passe ensuite en revue une alternative plus inclusive que cette idéologie : la nation sociopolitique.Évidemment, cette dernière est brillamment théorisée par Michel Seymour pour qui il existe une nation québécoise sociopolitique, soit une majorité francophone qui forme, avec la minorité anglophone et les immigrants, une communauté politique.On aurait pu croire que Brouillet se serait ralliée à cette position, mais elle y va plutôt d\u2019une conception de son crue qu\u2019elle qualifie de nation culturelle et qui est particulièrement appropriée au Québec.Pour introduire cette conception, elle rappelle d\u2019abord la valeur de la diversité culturelle qui repose notamment sur l\u2019importance du sentiment d\u2019appartenance renforçant la solidarité et la démocratie.À partir de ce constat, elle définit ainsi la nation culturelle : « une communauté historique particulière, plus ou moins complète institutionnellement, occupant un territoire donné et dont les membres partagent une culture commune ».Fait intéressant, elle mentionne que cette définition est en conformité avec le droit international.Enfin, elle définit le concept de culture 122 commune de manière très large afin d'y inclure des éléments civiques et sociologiques.Le chapitre suivant qui porte sur le fédéralisme est fort pertinent, bien qu'il soit critiquable à plus d'un égard.L'auteure y définit le fédéralisme comme un point d\u2019équilibre entre la centralisation et la décentralisation, une façon de concilier unité et diversité, bref un principe aux milles et une vertus humanitaires dont serait privé l'État unitaire.Or, à mon avis, il serait plus juste de dire que le fédéralisme peut permettre d\u2019allier diversité et unité, mais qu\u2019il favorise davantage la diversité en théorie, alors que l'État unitaire peut aussi permettre la conciliation de la diversité et de l'unité, mais qu\u2019il privilégie plutôt l'unité.De plus, les raisons justifiant le fédéralisme que Brouillet propose, soit la diversité culturelle et la démocratie, sont peu convaincantes.Par exemple, on peut douter que la diversité culturelle ait joué un grand rôle dans le choix du fédéralisme en Australie.De même, on peut être très sceptique en ce qui concerne les vertus démocratiques du fédéralisme, un système qui ne favorise guère l'imputabilité.En effet, de par sa complexité le fédéralisme permet généralement aux différents paliers de gouvernements de se renvoyer la balle lorsqu'un problème persiste, sans que les électeurs ne puissent désigner aisément lequel est responsable.À l'inverse, dans un État unitaire, peu importe qui de l'État, de la région ou de la commune est compétent officiellement, lorsqu\u2019un problème persiste c'est toujours le gouvernement national qui en porte l'ultime responsabilité et les électeurs agissent en conséquence.Par ailleurs, il me semble que d\u2019autres raisons au moins aussi importantes que celles invoquées par Brouillet peuvent justifier le choix du fédéralisme, qu\u2019on pense par exemple à la superficie du territoire qui, lorsqu'elle est grande, favorise ce choix.Encore une fois, l'Australie peut être citée en exemple.» 4 , # I 4 » \u2022: 12] Par la suite, la description des caractéristiques essentielles du fédéralisme faite par l'auteure est généralement juste, mais ici aussi des commentaires s'imposent.Par exemple, elle a raison de dire que le fédéralisme implique un partage de la fonction législative prévu par une constitution.Par contre, lorsqu'elle écrit qu'un tel partage n'existe pas dans les États unitaires et que dès lors la décentralisation à l'intérieur de ceux-ci ne relève pas du droit constitutionnel mais seulement du droit administratif, elle a en partie tort.En effet, il n\u2019est pas rare que dans les États unitaires la décentralisation, bien qu'elle n\u2019aille pas jusqu'au partage de la fonction législative, soit constitutionalisée.C'est le cas en France, pour ne citer que celui-là.Une autre caractéristique du fédéralisme qu'elle mentionne est l'autonomie dans l'exercice des compétences de chaque palier de gouvernement.Ici l'auteure a raison, c'est ce que la théorie du fédéralisme nous apprend depuis toujours.Et ici le mot clé est « théorie », en ce sens que dans les faits ce ne sont pas toutes les fédérations qui correspondent à cette caractéristique.Malheureusement, l'auteure parle trop souvent comme si le fédéralisme correspondait réellement à cette description, alors qu\u2019il s'agit de théorie pure, pour reprendre le terme de Kelsen.D'ailleurs, ce commentaire est bon aussi en ce qui concerne d'autres caractéristiques du fédéralisme mentionnées par l'auteure, que ce soit la suprématie constitutionnelle, en vertu de laquelle un ordre de gouvernement ne peut changer unilatéralement le partage des compétences, ou à plus forte raison la neutralité de l\u2019arbitre constitutionnel.Fait à souligner, une autre caractéristique du fédéralisme, soit la participation des entités fédérées au processus législatif fédéral, autrement dit le bicamérisme fédéral, est qualifiée de non essentielle par l\u2019auteure.Considérant que c\u2019est sur ce point que le Canada apparaît le moins fédéral, on comprend qu\u2019elle prépare déjà la prochaine partie du Il k f K 4 124 livre où elle tentera de prouver que le Canada de 1867 était bel et bien une fédération digne de ce nom.\\ I Mais avant de passer à cette partie, un mot doit être dit sur I le passage où 1\u2019auteure contredit ceux qui critiquent la distinction entre 1\u2019 État fédératif et l\u2019État unitaire.Alors i» que pour ces derniers, l\u2019État fédératif est une notion inutile dépourvue de caractère normatif, Brouillet croit que le concept a une dimension normative et permet de mieux nous expliquer la réalité.Personnellement, j\u2019estime qu\u2019il y a du vrai dans chacune des deux positions.En ce qui concerne la force normative du principe fédéral, il faut convenir que si elle se manifeste dans certaines circonstances en certains endroits, elle peut aussi être ignorée pendant longtemps à un même endroit, la jurisprudence de la Cour suprême du Canada dont il sera question plus loin étant ici l\u2019exemple type.À propos de l\u2019utilité du concept de fédéralisme, disons qu\u2019elle est comparable à celle du concept de nationalisme civique ; les deux pouvant servir à des fins de pédagogie simplifiée, mais ne correspondant pas à la réalité autrement plus complexe.En effet, tout comme les fédérations ont généralement une ou des caractéristiques associée^) à l\u2019État unitaire, qu\u2019on pense par exemple aux juges des cours suprêmes nommés par le chef de l\u2019exécutif fédéral et ce tant aux États-Unis qu\u2019au Canada, les États unitaires ont parfois des caractéristiques associées au fédéralisme, qu\u2019on pense au Sénat français élu par des représentants des collectivités locales.Et ce sans parler des États quasi-fédéraux, comme l\u2019Italie, ou des États qui sont reconnus comme étant fédéraux sans l\u2019être officiellement de jure, tel l\u2019Espagne.Le caractère flou de la distinction est aussi vrai en ce qui concerne la fédération et la confédération, le cas de la fédé- i » « i * ration belge avec ses veto s communautaires aux relents de confédéralisme étant un cas illustrant bien ce flou. 125 La partie suivante, qui porte sur le fédéralisme canadien, débute par un historique fouillé qui va de la Conquête à l\u2019Acte d\u2019Amérique du Nord Britannique (AANB).L\u2019auteure y relate notamment comment la résistance passive des habitants d\u2019origine française leur permit d\u2019éviter l\u2019assimilation et d\u2019obtenir des concessions de la part de l\u2019occupant.Cependant, fidèle à une certaine tradition historiographique québécoise, elle minimise la sévérité de l\u2019oppression qui suivit la Conquête.Par exemple, elle mentionne que le traité de Paris confirmait la liberté de religion dont jouissaient les sujets catholiques du Canada, mais oublie de préciser que cette liberté était garantie sous réserve des lois d\u2019Angleterre, ce qui en limitait considérablement la portée à cette époque bien antérieure à l\u2019adoption du Catholic Emancipation Act.Cela dit, elle décrit très bien comment l\u2019Acte de Québec a réellement accru cette liberté, en plus de rétablir le droit civil français, ce qui contribua à fortifier l\u2019aspect culturel de l\u2019identité « québécoise », auquel s\u2019ajouta un aspect civique avec la création d\u2019une chambre d\u2019élus suite à l\u2019Acte constitutionnel de 1791.Par contre, Brouillet passe très rapidement sur l\u2019épisode des Rébellions de 1837-1838 qui, pourtant, constitue un point tournant de notre histoire.Ce choix de l\u2019auteur e s\u2019explique peut-être par le fait quelle ne voulait pas mettre en lumière l\u2019écart titanesque entre les revendications de cette époque et les « gains » obtenus une trentaine d'années plus tard.En revanche, la description qu\u2019elle fait du fonctionnement du régime de l\u2019Union est à la fois instructive et intéressante.On y apprend notamment qu\u2019à cette époque s\u2019est développé un fédéralisme de facto, du fait que les questions touchant l\u2019identité propre de chacune des composantes de l\u2019Union (Canada-Ouest, Canada-Est) pouvaient être régies de manière différente, et qu\u2019il s\u2019agissait là de l\u2019embryon du partage des compétences qui allait voir le jour en 1867. 126 Suit une description du contexte historique ayant immédiatement précédé FA A N B.Sa thèse centrale veut que grâce à l\u2019insistance des francophones du Bas-Canada qui désiraient préserver leur identité, un régime fédéral fut préféré à une union législative.Considérant, que ces derniers étaient alors minoritaires et que l\u2019homme politique le plus puissant d\u2019alors, John A.Macdonald, prônait un État unitaire, il est permis de douter que l\u2019idée fédérale et la protection de l\u2019identité « québécoise » triomphèrent totalement.D\u2019ailleurs, la suite du livre qui porte sur la lettre du régime de 1867 confirme ce doute.Premièrement, contrairement à ce que croyaient la plupart des leaders Bas-Canadiens de l\u2019époque, dont Cartier que Brouillet semble approuver sur ce point, les nombreuses compétences stratégiques conférées à l\u2019État fédéral, telle la défense, étaient loin d\u2019être sans impacts potentiels sur les identités culturelles.Par exemple, même si F auteur e n\u2019en parle pas, l\u2019armée canadienne devint rapidement une véritable machine à assimiler les francophones.Deuxièmement, F auteur e n\u2019insiste pas sur le fait que l\u2019AANB protégeait les limites de douze circonscriptions anglophones du Québec sans en faire autant à l\u2019égard d\u2019aucune circonscription francophone du Québec ou d\u2019ailleurs au Canada.Sans doute que cet article, qui prouve que l\u2019AANB visait avant tout à protéger l\u2019identité canadienne-anglaise, ne cadrait pas bien avec son analyse.Mais, plus important encore, comme le firent remarquer les frères Dorion à cette époque, l\u2019AANB contenait une série de dispositions qui trahissaient le caractère fortement centralisé du Canada de 1867.On peut mentionner notamment la nomination des lieutenants-gouverneurs par le gouverneur général, le pouvoir de désaveu, le pouvoir de réserve, le pouvoir résiduaire, l\u2019autonomie fiscale incomplète des provinces et le Sénat.Cela dit, pour chacune de ces dispositions, 127 Brouillet s'acharne à prétendre qu'il ne s'agit pas là d'indices d'une centralisation excessive.Au sujet des représentants de la Reine, elle semble se contenter du fait que la jurisprudence a confirmé que les lieutenants-gouverneurs n'étaient pas subordonnés au gouverneur général, comme si la nomination par le fédéral d\u2019une personne pouvant jouer un rôle clé en cas de gouvernement provincial minoritaire n\u2019avait pas de conséquences.Au sujet des pouvoirs de désaveu et de réserve qui permettaient au fédéral d'annuler des lois provinciales, l'auteure mentionne qu\u2019ils sont tombés en désuétude au milieu du XXe siècle après avoir été largement utilisés au XIXe.Toutefois, elle ne mentionne pas que cette désuétude est survenue à peu près au même moment où la Cour suprême du Canada est devenue le tribunal de dernière instance en remplacement du Comité judiciaire du Conseil privé de Londres.Il me semble qu\u2019il y a là un lien à faire puisque ladite Cour suprême, dont les juges sont nommés par le fédéral, a pu à partir de ce moment invalider des lois provinciales sans risquer de voir ses décisions renversées.Autrement dit, au contrôle politique des lois provinciales effectué par l\u2019exécutif fédéral s\u2019est substitué un autre contrôle tout aussi politique, bien fait sous couvert de contrôle de constitutionnalité, celui effectué par la Cour suprême, un organe fédéral.Comme le dit l'adage populaire : « Plus ça change, plus c\u2019est pareil ».Cela dit, les prétentions de Brouillet sont plus convaincantes lorsqu'elle affirme que le pouvoir résiduaire, soit le pouvoir d'adopter des lois dans les domaines non mentionnés par l\u2019AANB, était somme toute limité, puisqu\u2019en vertu de l'article 92 de cette loi il ne pouvait toucher les matières de nature purement locale.Cependant, comme elle l'avoue elle-même, cette limitation ne fait que nuancer la thèse voulant que l'attribution du pouvoir résiduaire au fédéral soit un I 128 indice de centralisation.De même, elle avoue aussi que l\u2019autonomie fiscale incomplète des provinces était un facteur favorisant la centralisation.Ici, il importe d\u2019insister, car l\u2019au-teure nous apprend ni plus ni moins que le fameux déséquilibre fiscal, dont on parle depuis à peine quelques années, existe en fait depuis 1867 et qu\u2019il était même prévisible avant cette date ! En effet, dès cette époque le député Bas-Canadien Hector Langevin avait calculé les revenus et les dépenses anticipés pour la province de Québec, et en avait conclu qu\u2019ils étaient respectivement de 771 823 $ et de 1 237 000 $.C\u2019est donc dire qu'en raison des importants pouvoirs de taxation confiés au fédéral aux dépens des provinces, il était prévu et souhaité que ces dernières allaient devoir compter sur le fédéral pour boucler leurs budgets.Et évidemment, cela n\u2019était pas sans effet sur l\u2019autonomie des provinces dans leurs propres champs de compétences.À l\u2019heure des grandes promesses du gouvernement Harper sur le règlement du déséquilibre fiscal, cet épisode nous rappelle que ce déséquilibre est inhérent à la fédération canadienne et que la seule façon de vraiment le régler consiste à rompre avec la Constitution de 1867.Enfin, un mot sur le Sénat, simplement pour déplorer le fait que l\u2019auteure accepte la position douteuse selon laquelle la préférence des Pères de la Confédération pour un Sénat non-élu ait été motivée par un souci démocratique.Certes, l\u2019idée voulant qu\u2019un Sénat élu ou nommé par les provinces aurait eu la légitimité pour bloquer des lois adoptées par la Chambre des communes, et que cela aurait été contraire au principe du gouvernement responsable, n\u2019est pas fausse.Cependant, la solution à ce problème n\u2019était pas de créer un Sénat nommé par le fédéral, mais plutôt de prévoir dans la Constitution des clauses stipulant qu\u2019en cas de désaccords entre la Chambre haute et la Chambre basse, cette dernière ait le dernier mot.Bref, là encore, il semble que les créateurs de l\u2019AANB ont 129 tout fait pour favoriser la centralisation, à un tel point que, n'en déplaise à Brouillet, l\u2019accumulation des clauses centralisatrices fait apparaître le Canada de 1867 sous son véritable jour : celui d\u2019un État fédéral très centralisé, voire carrément quasi-fédéral.D\u2019ailleurs, cette conclusion préliminaire est confortée par le chapitre portant sur l\u2019évolution du régime.Grosso modo, la thèse de l\u2019auteure au sujet de cette évolution est que la jurisprudence du Comité judiciaire du Conseil privé de Londres (ci-après « Comité judiciaire ») protégeait les compétences provinciales et l\u2019identité nationale « québécoise », alors que celle de la Cour suprême favorise indûment les compétences fédérales depuis 1949, soit depuis que cette dernière est le tribunal de dernière instance.Bien que je sois en grande partie d\u2019accord avec cette thèse, quelques nuances s\u2019imposent.Premièrement, l\u2019auteur e ne mentionne pas les jugements du Comité judiciaire qui furent néfastes pour le fait français au Canada et donc, indirectement, pour l\u2019identité culturelle « québécoise ».Par exemple, dans Maher v.Town of Portland, le Comité judiciaire interpréta restrictivement l\u2019article 93 de l\u2019AANB afin de nier aux minorités francophones hors-Québec le droit à l\u2019éducation en français, alors que le même article protégeait ce droit à l\u2019égard des anglophones du Québec.Deuxièmement, il y a lieu d\u2019être sceptique lorsque Brouillet prétend que l\u2019article 92 (13) de l\u2019AANB qui conférait aux provinces le pouvoir sur les droits civils a été interprété généreusement, et que cela tendrait à prouver que le fédéralisme canadien accommodait bien la différence québécoise.En effet, comment peut-elle passer sous silence le fait que l\u2019AANB a marqué un net recul en matière de droit civil, puisqu\u2019on conférant au fédéral des pouvoirs concernant la faillite, les banques, le mariage et le divorce notamment, la Constitution retirait du domaine des 130 droits civils des pans entiers ?Il faut savoir qu\u2019avant l\u2019AANB tous ces domaines entraient dans le droit civil et étaient donc régis par des lois propres au Canada-Est et ce, en vertu du fédéralisme de facto en vigueur sous le régime de rUnion.D\u2019ailleurs, le Code civil du Bas-Canada adopté 1866 contenait des clauses relatives à ces domaines, lesquels sont devenus de juridiction fédérale l\u2019année suivante à cause de l\u2019AANB.en Par ailleurs, il convient de se demander si la substitution du Comité judiciaire par la Cour suprême en tant que tribunal de dernière instance est le seul facteur qui explique le virage centralisateur qui a transformé le fédéralisme canadien à partir du milieu du XXe siècle.Se peut-il que ce virage s\u2019explique aussi par le fait que c\u2019est à partir de cette époque que le peuple québécois a entrepris d\u2019utiliser son État pour s\u2019affirmer ?Personnellement, je suis tenté de croire que tant que le Québec était perçu par le monde anglo-saxon comme une priest ridden society inoffensive où l'État intervenait peu, il n\u2019était pas nécessaire de limiter ses pouvoirs.Par contre, dès que l\u2019État québécois devint un instrument servant à défendre les intérêts du peuple à l\u2019encontre notamment des forces du marché, alors entre les mains d\u2019élites anglophones, le principe du respect de l\u2019autonomie provinciale avait fait son temps.Bref, on peut supposer que même si le Comité judiciaire était demeuré le tribunal de dernière instance un virage centralisateur aurait eu lieu.Cela dit, là où je suis parfaitement en accord avec Brouillet, c\u2019est lorsqu\u2019elle décrit comment la jurisprudence de la Cour suprême a eu un effet centralisateur.La partie de son livre qui porte sur les principes régissant le partage des pouvoirs est très instructive à ce sujet.Le lecteur y apprend qu\u2019il existe un pouvoir fédéral d\u2019empiéter accessoirement sur les 131 compétences provinciales, lequel pouvait être utilisé seulement en cas de nécessité à l\u2019époque du Comité judiciaire et qui, sous l\u2019empire de la Cour suprême, peut aujourd\u2019hui l\u2019être simplement lorsque c\u2019est plus commode.À cela il faut ajouter le principe de la prépondérance fédérale, selon lequel en cas de conflit entre une loi provinciale et une loi fédérale cette dernière l\u2019emporte, et le fait que la Cour suprême a élargi la notion de « conflit ».De même, elle a interprété largement le principe de l\u2019inapplicabilité des lois provinciales, principe en vertu duquel ces lois, même lorsqu\u2019elles sont valides, ne peuvent affecter des personnes ou des choses qui relèvent du fédéral.De son côté, le pouvoir fédéral de dépenser a été encore moins bien encadré par la Cour suprême qu\u2019il ne l\u2019avait été par le Comité judiciaire.Cependant, le pire du pire demeure la théorie des dimensions nationales qui permet au fédéral d\u2019envahir directement les juridictions provinciales.Alors qu\u2019à l\u2019époque du Comité judiciaire cette théorie devait servir qu\u2019en cas d\u2019urgence nationale, la Cour suprême a permis qu\u2019elle le soit pour combattre l\u2019inflation ou la pollution, des fléaux qui, sans être bénins, étaient loin de l\u2019urgence nationale.Et le reste est à l\u2019avenant.Que ce soit au sujet du commerce, de la conclusion des traités internationaux ou des communications, l\u2019effet centralisateur de la jurisprudence de la Cour suprême est indéniable.On peut en dire autant de son effet néfaste pour la culture québécoise, particulièrement évidente en ce qui concerne les communications, un domaine si intrinsèquement lié à la culture.Seule faiblesse de cette partie, Brouillet prétend que cette jurisprudence a trahi l\u2019esprit de 1867 en insistant sur le fait que l\u2019AANB n\u2019indiquait pas qu\u2019un tel développement était nécessaire.À cela, je réponds que l\u2019AANB ne l\u2019interdisait pas non plus. ]32 Évidemment, l'adoption de la Charte canadienne des droits et libertés n'a fait qu\u2019accentuer la centralisation.Et c\u2019est précisément à ce sujet que Brouillet est la plus incisive.En effet, c'est avec un courage politique hors du commun qu\u2019elle affirme que : « C\u2019est en raison des dangers considérables qu\u2019elle recèle pour tout projet de protection et de promotion de l\u2019identité culturelle québécoise que la Charte canadienne des droits et libertés est, dans sa formule actuelle, tout à fait inacceptable pour le Québec ».Elle poursuit ensuite en décrivant comment la Cour suprême a adopté une approche excessive afin d'invalider en tout ou en partie le plus de lois possible au nom de la sacro-sainte Charte.Parmi ces lois invalidées, on compte bien sûr la loi ioi qui l\u2019a été à plusieurs reprises.À ce sujet aussi l\u2019auteure vaut la peine d\u2019être citée car, alors que dans les milieux universitaires il est de bon ton de penser que la version originale de la loi ioi était trop ferme, Brouillet défend rien de moins que l\u2019interdiction de l\u2019affichage bilingue telle qu\u2019elle était prévue par la loi ioi en 1977.En effet, au sujet du jugement ayant invalidé les clauses de la loi 101 concernant l\u2019affichage unilingue, elle rappelle l\u2019argument du Procureur général du Québec de l\u2019époque, voulant que chaque affiche bilingue envoie comme message qu\u2019il n\u2019est pas nécessaire de comprendre le français au Québec, avant d\u2019écrire ce qui suit : I La question de la survie et de l\u2019épanouissement de la langue française constitue une aspiration commune des Québécois, un droit collectif.Il est surprenant que la Cour n\u2019ait pas jugé raisonnable et justifiable une atteinte à un type d'expression (l\u2019expression commerciale) qui bénéficierait d\u2019une protection moindre que d\u2019autres types d\u2019expression, particulièrement lorsque le législateur cherche à protéger rien de moins qu\u2019un élément essentiel de l\u2019identité collective.Compte tenu du fait que les dispositions invalidées dans l\u2019arrêt Ford avaient particulièrement pour objectif d\u2019amener les immigrants à apprendre et à utiliser le français dans leur vie publique, et compte tenu du fait que la population québécoise se renouvel- C l «\u2022 Ul î » 133 le aujourd'hui presque exclusivement par l'immigration, cette décision a eu et aura un effet important sur la capacité du Québec d'assurer une intégration des immigrants respectueuse de son identité culturelle particulière, donc sur sa capacité d'en assurer la survie et l'épanouissement.Enfin, après avoir évoqué l'échec des tentatives de réformer le fédéralisme, l'auteure termine son oeuvre par un lucide constat : ou bien les Québécois acceptent la centralisation qui mènera à la dissolution de leur identité dans le grand tout canadien, ou bien ils prennent en mains leur destin.Que dire de plus, sinon qu'à défaut de nous avoir convaincu que le Canada de 1867 était le pays des merveilles, Brouillet aura prouvé qu'il est encore possible de fonder un argumentaire souverainiste sur des bases identitaires nationales, autrement dit, sur des bases solides.Guillaume Rousseau \u201934 LIVRES REÇUS Brigitte Caulier et Luc Courtois (dir.), « Québec Wallonie.Dynamiques des espaces et expériences francophones », Ste-Foy, Presses de l'Université Laval, 2006, 407 pages.Pierre Manent La raison des nations.Réflexions sur la démocratie en Europe, éditions Gallimard, coll.« L'esprit de la cité », 2006, 100 p.Pierre Georgeault et Michel Page (dir.) Le français, langue de la diversité québécoise.Une réflexion pluridisciplinaire, Québec Amérique, 2006, 347 p.Claude Verreault, Louis Mercier et Thomas Lavoie (dir.) La Société du parler français au Canada cent ans après sa fondation : mise en valeur d\u2019un patrimoine culturel, Presses de l\u2019Université Laval, 2006, 242 p.Jacques David Du mythe à la réalisté: l\u2019Occident chrétien, Les Éditions de l\u2019étoile polaire, 2006, 150 p.Michel Beauchamp et Thierry Watine (dir.) Médias et milieux francophones, collection Culture française d\u2019Amérique, Presses de l\u2019Université Laval, 2006, 296 p. 135 Solidarité rurale du Québec (ouvrage collectif) Pour une décentralisation démocratique, Presses de PUnisersité Laval, 2006, 215 p.Serge Coulombe Émile Brunet, sculpteur, Écomusée de l\u2019au-delà, 2006, 185 p.1 l Il » if K k if Ut » t 136 COURRIER DES LECTEURS CULTURE DE MORT LINGUISTIQUE ET FRANCOPHONIE CANADIENNE Résident d\u2019Ottawa je vous soumets un indice en réponse à certaine question fondamentale, quant à la nation.Je vous propose une problématique un peu méconnue, quant à l\u2019évolution de la pensée, de la culture et de l\u2019identité québécoise.Il s\u2019agit de la promotion d\u2019une authentique culture de mort linguistique par certaines officines fédérales sous le couvert ¦ de la traduction française de la législation de common law, et mise en œuvre dans le cadre de la francophonie canadienne.Méthode, esprit Tout récemment un article de la revue Novalis relatant une interview du cardinal et archevêque de Québec, Marc Ouellet, m'a proposé toute la simplicité voire la pureté de cette approche du sujet national et linguistique : tout vient d\u2019en-haut, tout est esprit.C'est dans cet enseignement que j'ai choisi d'esquisser l'importance que mérite l\u2019attention à la qualité du français : une langue malade est porteuse de valeurs suicidaires, et, en retour, ces valeurs en sont le miroir.i \u2022 - J t 137 Culture de la mort linguistique et common law en français .ft \u2022 1 f Mes études et mon expérience m\u2019ont averti de la pire avanie qui menace actuellement le français.Il s\u2019agit des versions soi-disant françaises des lois fédérales et des provinces de common law soumises à cette traduction.La common law en français constitue un véritable schisme linguistique, justification à l\u2019anglicisme massif : mutation nominaliste du vocabulaire, style entièrement anglais, omniprésence et omnipotence de la voix passive, qui est la voix shakespearienne par excellence pour l\u2019anglais, mais voix subconsciente de la mort et du sinistre, pour le français.Enfin la déconfiture de la syntaxe couronne le tout, conséquence de la conformité des versions françaises aux textes anglais, agencée dans la servilité stylistique et les phrases kilométriques.Tout ce vandalisme linguistique s\u2019organise autour de la terminologie de la common law en français, telle que codifiée dans le « juridictionnaire » de l\u2019Université de Moncton au cours des années 1970.r Près de quarante ans après Saint-Léonard, la francophonie canadienne mène la nouvelle agression contre la culture québécoise et la langue française.Coiffée de l\u2019appellation « langue française », par le fédéral, cette langue singulière qu\u2019est le « français de common law » est l\u2019espéranto de la francophonie canadienne, manipulation par ethnogenèse linguistique, qui cherche à gagner la fonction publique fédérale à Ottawa au moyen des postes et ministères clés.Au sein de cette francophonie canadienne règne une culture de dénigrement et de hargne envers tout ce qui est Québec, Québécoises et Québécois, dont le nom même est un tabou et dont l\u2019identité doit être supprimée par la répression, la rééducation, etc.Enfin une certaine radio tu: ,r\u2018 138 et télévision d\u2019État vante les mérites de cette francophonie canadienne auprès des Québécois selon une fréquence pavlovienne en consacrant une proportion démesurée de sa couverture à tout ce qui est à la fois canadien de l\u2019extérieur du Québec et soi-disant francophone.Là se trouve le véritable sens de la dénationalisation du Québec telle que planifiée et mise en œuvre au fédéral, complétant ainsi la défrancisation opérée par la common law en français.Raoul Bertrand, Ottawa l I( I 139 INDEX DES ANNONCEURS 87 Allard & Carrière 88 Rassemblement pour un Pays souverain 9 Caisse d\u2019économie solidaire Des jardins 87 Sansregret, Taillefer et Associés 42 Devoir, Le io Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie 88 Jean-Claude St-André, député de l\u2019Assomption io Société Saint-Jean-Baptiste du Centre du Québec io Mouvement national des Québécoises et Québécois 88 Translatex Communications + 87 Optimum, Gestion de placements I A k i y EN HERITAGE V éas 'trbe'mot'We' cb y e Cjc> e£ em /^0/m^e/Kcie/m^\u20ac''ny^ V a bas liVJl M i K LEGUER POUR QUE L'ACTION NATIONAL CONTINUE ¦ 141 CLUB DES 100 ASSOCIÉS Henri Joli-Cœur Lucie Lafortune Anna Lagacé-Normand f Bernard Lamarre Denis Lazure Richard Leclerc Clément Martel Jacques-C.Martin Yvon Martineau Fernand Allard Patrick Allen \"j\" François-Albert Angers | Gaston-A.Archambault y Jean-Paul Auclair Paul Banville Thérèse Baron François Beaudoin Dominique Bédard | Yvan Bédard Henri Blanc Antoinette Brassard Henri Brun Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Côté Louis-J.Coulombe Gérard Deguire Bob Dufour Yves Duhaime Nicole Forest Léopold Gagnon Henri-F.Gautrin Claude Ghanimé Paul Grenier Michel Grimard Yvon Groulx Marcel Henry Roger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin 'j\" Reginald O'Donnell Arthur Prévost René Richard Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ivan Roy Marcel Trottier 'j* Réal Trudel Cécile Vanier André Verronneau Claude-P.Vigeant Madeleine Voora vfl( ¦:r: ! i inn U Liberté d\u2019expression L'Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d'expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l'avenir de la nation.La Rédaction assume la responsabilité de tous les titres d'articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 2500 mots, le compte rendu d'un livre peut compter de 1000 à 1500 mots et un article sollicité peut comprendre de 3000 à 8000 mots.Les textes sont généralement reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L'index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par S DM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction totale ou partielle des textes publiés dans LAction nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.\u2022 y Révision de textes Jacques Brousseau Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur :Ü 143 LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Mission Être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.Président Denis Monière Vice-président Pierre Noreau Secrétaire Gilles Lavoie Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Geneviève Légaré Jacques Martin Membres Dave Anctil Pierre de Bellefeuille Jacques B rousseau Mathieu Bock-Côté Jean-Jacques Chagnon Eric Devlin Benoît Dubreuil Christian Gagnon Alain Laramée Anne Legaré Yves Michaud Jacques-Yvan Morin André Poupart Guillaume Rousseau Paul-Émile Roy t \u2022 w il: , # Ex Officio Robert Laplante Membres honoraires Thérèse Baron, Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Jacques Boulay, Guy Bouthillier, Hélène Chénier, Delmas Lévesque, Pierre Dupuis, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon, Gilles Rhéaume 1 Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jean Genest, Jean-Marc Léger, Georges Meyers Prix Richard-Arès Le prix Richard-Arès a pour objectif de promouvoir la culture nationale.TO 20 numéros numéros Abonnement régulier no $ Prix André-Laurendeau Le prix André-Laurendeau reconnaît les meilleurs articles publiés dans la revue au cours de l'année.6o $ Institution io8 $ 180 $ Abonnement de soutien Fondation Esdras-Minville 150 $ 250 $ Cette fondation recueille des fonds dont les revenus financent en partie les activités de la revue.Étudiants 61 $ 35$ Autres pays ISSN-0001-7469 ISBN-2-89070 120 $ 198 $ Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an Paiement par VISA ou Mastercard accepté L'ACTION NATIONALE 82, me Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 Pour nous joindre par courriel : administration @ action-nationale.qc.ca Site : http ://www.action-nationale.qc.ca Envoi de Poste - Publications - Enregistrement N° 09113 «Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada, par l\u2019entremise du Programme d\u2019aide aux publications (PAP) pour nos dépenses d\u2019envoi postal » CcLnadâ « Retourner toute correspondance ne pouvant être livrée au Canada à notre adresse ». 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