L'action nationale, 1 septembre 2008, Septembre
[" ilàfï&m volume XCVIII numéro 7 SEPTEMBRE 2008 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L\u2019ACTION NATIONALE volume XCVIII numéro 7 NATIONALE Volume XCVIII numéro 7 SEPTEMBRE 2008 Éditorial L'obscénité et le financement de l'apartheid -Robert Laplante\t2 Articles D\u2019où venons-nous ?Que sommes-nous ?Où allons-nous ?-Luc Archambault\t8 Redevenir une coalition nationaliste ou disparaître -Éric Bédard\t13 Impatience I -Martin Lemay\t31 Carnets de campagne -Laurent Mailhot\t46 Chronique internationale ' La Belgique flamingante -Dave Anctil\t56 ^\tDossier y\tBouchard-Taylor .Lectures malcommodes (première partie) Un devoir à refaire -Thérèse-Isabelle Saulnier\t72 \u2014 Du multiculturalisme à Bouchard-Taylor en passant par l'École de Chicago -Daniel Gomez\t9c À défaut de convaincre le peuple, en fabriquer un nouveau -Mathieu Bock-Côté\t107 Primeur Andrée Ferretti Bénédicte sous enquête (extrait) Lire les essais Martin Bureau Hommage à sa Gracieuse Majesté 2008 Fonte et feuille d'aluminium 58 X 58 X 3,5 cm Collection particulière Folie/Culture, organisme voué à la sensibilisation dans le domaine de la santé mentale, a invité 10 artistes de Québec à créer des plaques de trous d'homme fonctionnelles afin de les intégrer de manière permanente au tissu urbain.Parmi eux, Martin Bureau s'est vu refuser la coulée de sa maquette par la Fonderie Bibby Ste-Croix, un geste de censure appuyé par la Ville de Québec.L'oeuvre, qui amalgame les deux faces d'une pièce de 25 cents en reproduisant le portrait de la reine coiffée d'un panache de caribou, était « irrespectueuse », selon eux.La pièce censurée Hommage à sa Gracieuse Majesté sera exposée cet automne au Musée de la civilisation de Québec (dates à préciser) et au Musée national des Beaux-arts du Québec dans le cadre de l'exposition C\u2019est arrivé près de chez vous, L\u2019art actuel à Québec, du 4 décembre 2008 au 12 avril 2009.I nratinn H'niitils 35 succursales \u2022 50 000 outils Québécoise depuis 1907 1.800.361.1486 www.simplex.ca 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Dave Anctil, chercheur au Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal, Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Richard Gervais, philosophe ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal), ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue (Université Laval) ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQÀC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean-Louis Bourque (politologue) ; Julien Goyette (UQTR), Paul Sabourin (Université de Montréal) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval) ; Michel Seymour (Université de Montréal).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock Côté.Martin Bureau Démarche de l'artiste Je considère que le geste de peindre ou de filmer est une action sociale et politique.Je m\u2019intéresse particulièrement aux notions de pouvoir, de surveillance et de contrôle.Mon intention est de créer des scènes qui s'articulent de manière métaphorique, dans des relations de sens instaurées par un clash volontaire d'images.Je cherche à induire un regard ironique et critique vis-à-vis de la rhétorique véhiculée par les différentes représentations du pouvoir.Je dirige mon regard sur les éléments d'une urbanité en mutation, en construction et en déconstruction ; des préceptes qui sont en équation avec ceux inhérents à la peinture.Biographie Martin Bureau habite et travaille à Saint-Jean-de-l'île-d'Orléans.Il est originaire de la région de Portneuf et a grandit au Lac St-Jean.Peintre et vidéaste, il a présenté son travail depuis une dizaine d'années sous la forme de tableaux et d'installations vidéo dans divers lieux d'expositions et événements: Bienal de video y nuevos medios de Santiago au Chili, Symposium international d'art contemporain de Baie-St-Paul, Galeries Lacerte, l'Oeil de poisson, Manif d'art 2 de Québec, Galerie Orange à Montréal, Galeries Drabinsky et Lonsdale à Toronto.Ses tableaux font partie de nombreuses collections publiques et privées.Pour plus d'informations, consultez le site: www.martinbureau.com 2 ÉDITORIAL Robert Laplante L\u2019OBSCÉNITÉ ET LE FINANCEMENT DE L\u2019APARTHEID Le dossier du CHUM n\u2019en finit pas de s\u2019alourdir sans que rien ne parvienne à troubler le silence assourdissant qui le recouvre de toutes les censures.Plombé par le dogmatisme des PPP, lesté par les jeux de coulisses et l\u2019opacité de gouvernance, le projet du CHUM a d\u2019ores et déjà basculé dans l\u2019ordre du scandale.Nous avons appris en plein mois de juillet que les coûts de construction du centre de recherche étaient passés de 280 millions à 320 millions de dollars, que le nouveau ministre s\u2019offrait la tête du directeur général, que la Fondation canadienne pour l\u2019innovation avait rejeté la demande de financement malgré que le Fonds de recherche en santé du Québec ait qualifié d\u2019exceptionnel le dossier du programme de recherche.À cela se rajoutaient les récriminations des architectes et ingénieurs qui veulent récupérer des honoraires pendant que les hypothèses de report d\u2019échéancier nourrissent les paris les plus cyniques.Mais personne ne siffle la fin de la récréation, personne ne demande que lumière soit faite en notre Assemblée nationale.Rien n\u2019ébranlera donc jamais les colonnes du temple de la démission collective.Pendant ce temps, même opacité du côté du CUSM, mais avec de bonnes nouvelles : la Fondation canadienne de l\u2019innovation va lui accorder sa demande de financement.Quelle surprise ! Les scientifiques du CHUM en sont restés pantois, incapables de s\u2019expliquer l\u2019écart d\u2019appréciation entre la FCI 3 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 et le FRSQ.Dans les médias la chose a été présentée comme un simple fait administratif.Canada knows best ! Toronto a fait son choix.La condescendance d\u2019un côté, la résignation de l\u2019autre, ainsi en va-t-il de la logique du consentement à l\u2019auto-mutilation.La médecine francophone et ses institutions se laissent amputer sans mot dire.Et pourtant la Fondation canadienne de l\u2019innovation, ce n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un bidule pour contourner les choix démocratiques du Québec, un instrument d\u2019aliénation, une patente concoctée pour nourrir l\u2019establishment Canadian avec des fonds publics sans reddition de compte pour ce qu\u2019une petite élite cooptée décide de faire avec nos impôts.Un projet majeur pour le devenir de la médecine québécoise est déstabilisé par un conseil étranger et personne ne pose la question de la légitimité de la Fondation ?Too bad.Et puis, après tout ce n\u2019est pas si grave, on a déjà connu de plus grosses pertes, rien ne sert de s\u2019alarmer, on finira bien par trouver un moyen de moyenner.Il y a dans le dossier du CHUM un fatalisme malsain qui tient essentiellement de la conduite hystérique dictée par une censure fondatrice : il n\u2019y a pas de place pour deux centres hospitaliers universitaires de cette envergure à Montréal et rien ne justifie le dédoublement, sinon le refus de poser le dossier dans sa dimension essentielle, la dimension nationale.Le partage des fonds publics à 50-50 entre les projets de McGill et de l\u2019Université de Montréal est une injustice rhodésienne.Le Québec n\u2019a pas les moyens de se payer un tel attelage.Il ne devrait y avoir qu\u2019un seul centre.Nous finançons un apartheid sophistiqué.Rien ne justifie une telle allocation des ressources, une telle surpondération du financement de l\u2019institution anglaise.C\u2019est lui conférer un avantage indu.Il n\u2019y a deux projets que pour perpétuer le développement séparé, pour conforter la minorité dans ses privilèges et lui éviter de se repenser dans le dévelop- 4 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 pement national.Il n\u2019y en a deux que pour laisser McGill en marge et garder les institutions anglophones satellites dans un refus d\u2019intégration.L\u2019argent englouti pour financer deux bureaucraties et des tonnes de béton ne servira pas au développement de la recherche, il ne servira pas à revitaliser un système en voie d\u2019implosion.Il servira d\u2019abord à tenir le CHUM dans l\u2019indigence, à le condamner à mal servir la majorité et à refuser de faire de la médecine francophone le centre de gravité de notre système de santé.Les chiffres ne servent à rien ici : l\u2019Université de Montréal forme plus de médecins qui resteront et pratiqueront au Québec, la démographie ne justifie pas le dédoublement des services pédiatriques, le déséquilibre linguistique qui sera accentué par une telle hypertrophie des institutions anglophones, les tableaux, les graphiques, les tendances, rien n\u2019y fait.Toucher au CUSM, c\u2019est se livrer à quelque chose d\u2019obscène : reconfigurer les institutions en fonction d\u2019une mission nationale charpentée sur le fait français majoritaire, ce serait affirmer une gouverne nationale.La province s\u2019y refuse.En tout cas, une très large part de son élite économique et politique est prête à tout bazarder pour continuer de cacher ce sein qu\u2019on ne saurait voir.Les dépassements de coûts, les retards d\u2019exécution, les conflits administratifs, le gaspillage des dédoublements, rien de tout cela ne suffit à ébranler le refus de voir la seule conclusion qui s\u2019impose.Il n\u2019y aura pas deux centres, les milliards s\u2019envolent trop rapidement pour qu\u2019on puisse y croire.Il finira par n\u2019y en avoir qu\u2019un seul, bien enrobé dans le compromis bilingue et la suprématie accordée à McGill qui aura le fair play de concéder des prix de consolation pour la médecine francophone vouée aux affaires locales.Il y a les institutions de classe mondiale et les autres, you know.Haussements d\u2019épaules dans les 5 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 cocktails, sourires embarrassés et blagues plates pour mieux faire passer l\u2019autodénigrement, il faut bien s\u2019installer dans la médiocrité et le plus tôt sera le mieux.C\u2019est la démission, le refus d\u2019arrêter tout ce cirque avant que l\u2019irrémédiable n\u2019arrive.Il faudrait reprendre tout ça.Assumer les pertes encourues et redresser les choses nous coûterait malgré tout moins cher.Mais c\u2019est trop exiger, c\u2019est déjà trop dire.Les choses ne se passent pas ainsi dans un régime de renoncement à soi-même.Le consensus mou de l\u2019élite servile ou velléitaire se fait plutôt sur une rengaine pour tenter de se convaincre qu\u2019à défaut de servir un destin national, le projet aura au moins généré des occasions d\u2019affaires, quitte à les payer du prix de formidables embardées administratives et financières.Rien n\u2019est trop cher pour préserver la pudeur.Notre existence nationale est vraiment devenue obscène.? Une épargne entreprenante Une finance socialement responsable FONDACTION CSN POUR LA COOPÉRATION ET L'EMPLOI www.fondaction.com \u2022 www.REERvert.com ARTICLES Éditorial L\u2019obscénité et le financement de l\u2019apartheid -Robert Laplante\t2 Articles D'où venons-nous ?Que sommes-nous ?Où allons-nous ?-Luc Archambault\t8 Redevenir une coalition nationaliste ou disparaître -Éric Bédard\t13 Impatience -Martin Lemay\t31 Carnets de campagne -Laurent Mailhot\t46 Chronique internationale La Belgique flamingante -Dave Anctil\t56 Dossier Bouchard-Taylor Lectures malcommodes (première partie) Un devoir à refaire -Thérèse-Isabelle Saulnier\t72 Du multiculturalisme à Bouchard-Taylor en passant par l\u2019École de Chicago -Daniel Gomez\t9c À défaut de convaincre le peuple, en fabriquer un nouveau -Mathieu Bock-Côté\t1C7 Primeur Andrée Ferretti Bénédicte sous enquête (extrait) Lire les essais 14c 8 ARTICLES Luc Archambault* L'arraisonnement de l'Histoire D'OÙ VENONS-NOUS?QUE SOMMES-NOUS ?OÙ ALLONS-NOUS ?Réplique au texte de Jocelyn Létourneau, professeur d'histoire à l'université Laval, publié dans Le Devoir du 19 juin 2008 et intitulé « La raison de Bouchard et Taylor » Le titre du plus célèbre tableau de Paul Gauguin pourrait décrire les différentes composantes des questions débattues en ce moment suite à la publication du rapport Bouchard-Taylor et son décret portant sur les origines de la majorité des Québécois : « D'où venons-nous ?« Qui » sommes-nous ?Où allons-nous ?» M.Jocelyn Létourneau, professeur d'histoire à l'université Laval, justifie le bien fondé de cette nouvelle appellation d'origine contrôlée, en invoquant son caractère utile et subtil dans la recherche universitaire sous prétexte qu'il est « enraciné dans une réalité sociologique qu'il veut expliciter et que l'on ne peut cacher pour servir de cause :» M.Létourneau me semble faire fausse route.La question de nos origines ne doit pas servir à expliciter « une réalité sociologique » identitaire.Cela s'explicite dans la réponse à la * Peintre, sculpteur et céramiste.Québécois souverainiste, Canadien-français (malheureusement encore), Nord-Américain, Occidental, d'origine.française et fier de l'être 1 Jocelyn Létourneau, «La raison de Bouchart et Taylor», Le Devoir, 19 juin 2008 9 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 question de ce que nous sommes ou pas.La question de nos origines, n'est pas de savoir si les souverainistes sont heurtés par cette appellation canadianisante, qu'ils voudraient « cacher pour servir » leur cause.La question est de savoir si les Québécois, si les Canadiens-français habitant le Québec, sont d'origine.canadienne-française, et de savoir si cette description est complète, complètement exacte, suffisante et réciproquement appliquée aux autres groupes d'origine autres.Cela semble douteux et sujet à caution.À sa face même, cette description des origines des Canadiens-français habitant le Québec, des Québécois d'origine française, est peut-être utile mais tout sauf subtile et fine.Il s'agit plutôt d'une grossière confusion des genres, de l'amalgame de l'être et de ses origines.Nous sommes d'origine simiesque.enfin, nous avions un ancêtre commun, cela ne fait pas de nous des singes.D'évidence, le bouchard-taylorisme, que défend le professeur Létourneau, tronque l'arbre généalogique de nos familles en les ratatinant dans un espace-temps canadien qui nous fait être né de la cuisse de Jupiter.Comme si le monde commençait le jour où nos ancêtres venus de France ont posé le pied sur ce paradis terrestre canadien.En fait d'histoire et d'origines, cela me semble tout sauf complet et juste.Messieurs Bouchard, Taylor et Létourneau confondent le « D'où venons-nous ?» et le « Qui sommes-nous ?».Les Québécois d'origine française sont des Canadiens français habitant le Québec, et seraient d'origine.canadienne-française.Ce qui ne décrit en rien les origines de ces Canadiens français d'origine canadienne-française.À moins de s'autoriser à réduire leurs origines à une équation à valeurs circulaires.Les Québécois, ces Canadiens-français habitant le Québec, sont majoritairement d'origine française, point à la ligne, et ce, sous réserve de leur nombreux métissage incluant les 10 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Johnson, et autres O'Neil.Ce qui n'en fait pas des Français au cas où, nous sentant plutôt canadien-français, on aurait l'impression d'y perdre quelque chose.Si nous sommes ce que nous avons été, et si nous serons ce que nous sommes, nous n'en étions pas pour autant, ce que nous sommes devenus.Nos origines ne décrivent pas tout ce que nous sommes.Et nous ne sommes pas que ce décrivent nos origines.Doit-on inventer une quadrature du cercle abstraite qui créerait un tel amalgame ?Et, dans quel but ?La manœuvre ici, sous prétexte d'assujettir le « D'où venons-nous ?» au « Qui sommes-nous ?» (que l'on ne saurait cacher), consiste à enfermer les Québécois, dans un « Où allons-nous ?» qui ne saurait être autre chose que canadien.Une grossière confusion des genres qui consiste à tronquer leur origine, (qu'ils ne sauraient cacher), en les marquant au fer rouge d'un espace-temps du Canada capable de le déformer au point de néantiser l'espace européen partie de notre histoire et de nos gènes.En supposant qu'ils ne sont que d'origine « canadienne-française », les Québécois en choisissant de devenir Québécois, renonceraient en quelque sorte à une partie de leur être « canadien ».La manœuvre est tout sauf subtile, en fait, elle est grossière, mais fort utile quand il est question de passer sous silence le fait que le monde ne commence ni ne se termine que dans l'espace-temps du Canada.Qui veut cacher quoi au juste ?Si les souverainistes sont suspects de vouloir « cacher » qu'ils sont canadiens-français, les bouchard-tayloristes ne sont-ils pas, eux, coupables de biffer d'un trait grossier nos origines.de cacher, nos origines françaises ?Selon cette logique du dévoilement, pourquoi cacher cette partie de nos racines françaises alors qu'il ne leur viendrait pas à l'idée 11 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 de le faire pour les autres groupes d'origine.italienne par exemple, installés ici depuis plusieurs générations, qui seraient selon le nouveau calendrier bouchard-tayloriste, des Italos-québécois d'origine.Italo-canadienne ?Selon ce calcul à polarité circulaire, les Canadiens-français hors Québec seraient d'origine.canadienne-française.les français seraient d'origine.française, les États-Uniens, d'origine états-unienne.Est-ce vraiment utile comme donnée scientifique de ce nouvel ordre historique ?S'il était question de nommer ce que nous sommes, il en serait bien sûr autrement.Mais ce n'est pas de ça qu'il est question.Je ne suis pas historien, ni universitaire, mais il me semble que cet acharnement à nous ravaler à nos seules origines canadiennes, est tout sauf caractéristique de la finesse et de l'exactitude, car il nous coupe de nos racines européennes qui pourtant font de nous, Québécois d'origine.française, ce que nous sommes.Si nous sommes ce que nous avons été, nous n'étions pas ce que nous sommes devenus.Nous ne sommes plus français, malgré le fait de nous dire de cette origine.Nous sommes majoritairement des Québécois, d'origine.française.Quel est le problème ?Et, pour celles et ceux qui le désirent, ils et elles sont des Québécois-canadiens-français, ou tout simplement des canadiens-français, d'origine.française.Que le Canada me veuille partie de lui n'y change rien.Que les historiens et autres savants réduisent mes origines à ce seul Canada français, ça.je ne comprends pas.Je ne comprends pas leur logique circulaire rétro-versée.autrement que par cette phrase de Léo Ferré.« Les gens qui pensent en rond ont les idées courbes ».La table autour de laquelle s'est réunie la commission Bouchard Taylor me semble bien être celle-là que décrit le poète.français.L'ouverture qu'ils invoquent est une mise en abîme de l'espace-temps historique 12 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 typique du Canada, circulaire et refermé sur lui.et sa petite histoire, nous coupant du monde, en l'occurrence, nous coupant du monde européen de nos origines.Québec souverain ou pas, pour ma part, je suis un souverainiste québécois, un Canadien-français (malheureusement encore), un Nord-américain, un Occidental, d'origine.française et fier de l'être.Je ne vois pas pourquoi cela serait différent pour les fédéralistes, parenthèse en moins.Fin de la discussion.À chacun de choisir en attendant que l'on nous permettent de le faire collectivement.Ce ne sont pas les édits savants qui sauront trancher en notre nom.Cet édit est une usurpation d'origine sous couvert de mépris d'identité.La confusion des genres règne en maître.La confusion n'aura qu'un temps, autant que le mépris, en l'occurrence le mépris d'Histoire.La souche tronquée.? 13 ARTICLES Éric Bédard* REDEVENIR UNE COALITION NATIONALISTE OU DISPARAÎTRE Pour les souverainistes, les résultats de l\u2019élection québécoise de mars 2007 ont été une onde de choc.Alors que le gouvernement Charest battait des records d\u2019impopularité, que ses ministres proposaient des politiques maladroites ou inconséquentes (financement des écoles juives, coupures dans l\u2019aide financière aux étudiants, projet du Suroît, etc.), le Parti québécois, fort pourtant d\u2019un nouveau chef, jeune et dans le vent, n\u2019a pas réussi à constituer une alternative crédible aux yeux des électeurs insatisfaits.Pire : une proportion importante de son électorat traditionnel semble lui avoir filé entre les doigts.Si le Parti québécois a réussi à conserver la plupart des circonscriptions des régions périphériques (Saguenay, Abitibi, Côte-Nord), il semble que ce soit en grande partie grâce à un électorat vieillissant, car une proportion très significative de la population active des trentenaires et des quarantenai-res, celle qui vit dans des circonscriptions comme Masson, l\u2019Assomption ou Terrebonne, autrefois des châteaux forts péquistes, lui a carrément tourné le dos en optant pour l\u2019Action démocratique du Québec.Il en est de même d\u2019un certain électorat « bleu », autrefois unioniste ou créditiste, que l\u2019on retrouve dans des circonscriptions comme Bellechasse, Victoriaville ou Portneuf.Avec ses 28 % d\u2019électeurs, non seulement le Parti québécois n\u2019a pas fait le plein des votes * Historien, professeur à TÉLUQ. 14 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 souverainistes, mais il est clair que les appels désespérés au ralliement des « progressistes » lancés par André Boisclair et Gilles Duceppe en toute fin de campagne n\u2019ont pas donné les fruits escomptés.S\u2019il est loin d\u2019être certain que nous assistions à une tendance lourde, que l\u2019élection de mars 2007 en ait été une de « réalignement », semblable à celle de 1970, s\u2019il n\u2019est pas dit non plus que le Parti québécois de Pauline Marois ne saura rebondir, cette élection mérite mieux que des analyses superficielles.Lorsqu\u2019on situe cette élection dans une perspective historique plus large, on constate que les souverainistes ont raison d\u2019être pessimistes.Le Québec traverse peut-être une période charnière de son histoire politique.L\u2019impasse du souverainisme Les souverainistes peuvent être fiers du progrès de leur option.Lorsque l\u2019on regarde le chemin parcouru depuis les années 1960, la montée de l\u2019idée souverainiste est très impressionnante.Toutefois, l\u2019espoir des débuts n\u2019est plus au rendez-vous et il ne serait pas prudent de penser et d\u2019agir comme si les référendums de 1980 et de 1995 n\u2019avaient pas eu lieu.Ces deux référendums perdus ont clairement fait reculer le Québec.Le premier a été immédiatement suivi du rapatriement unilatéral de la constitution canadienne, de l\u2019éclipse du droit de veto pour le Québec, de l\u2019enchâssement d\u2019une charte des droits et libertés dont on commence à peine à mesurer les effets délétères.Dans l\u2019histoire longue du Québec, ce premier échec référendaire fut très lourd de sens, un peu comme le fut, en 1837, l\u2019échec des rébellions.À la manière de Louis-Hippolyte LaFontaine et de Robert Baldwin, Robert Bourassa et Brian Mulroney ont timidement, mais honorablement, tenté de réparer les pots cassés, mais le mal était fait.La très contraignante formule d\u2019amendement léguée par Pierre Elliott Trudeau rendit toutefois les 15 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 tentatives de réforme constitutionnelle quasi impossibles.La seconde défaite référendaire a également fait mal au Québec.La Loi sur la clarté référendaire et l\u2019invasion fédérale sans précédent des compétences du Québec en sont les exemples les plus patents.En éducation, par exemple, la présence fédérale se fait sentir partout.Les étudiants ont eu droit à des « bourses du millénaire » et nos plus brillants universitaires sont désormais titulaires de « Chaire-de-recher-che-du-Canada ».Une telle invasion aurait profondément choqué Honoré Mercier, voire même Maurice Duplessis qui, durant les années cinquante, défendit aux universités québécoises de recevoir un seul sou du gouvernement fédéral, sous peine de voir leurs subventions provinciales diminuées ou carrément coupées.Depuis 1995, le Québec n\u2019ose plus rien demander au reste du Canada, sinon d\u2019organiser périodiquement des conférences interprovinciales dans lesquelles le Québec occupe un siège parmi dix.Les seules ententes possibles entre les gouvernements québécois et canadien sont désormais « administratives » et peuvent être révoquées sans trop de mal.Comme ce fut le cas en 1980, la défaite de 1995 fut perçue par le Canada anglais comme une adhésion des Québécois au statu quo, non comme la quête d\u2019une reconnaissance à laquelle il faudrait bien consentir un jour.Nous sommes donc à des années lumières des revendications « traditionnelles » du Québec, à des années lumières du livre beige de Claude Ryan ou des recommandations de la commission Pepin-Robarts.Si le gouvernement Harper accepte de reconnaître les « Québécois », non pas le « Québec », comme une « nation », ce n\u2019est pas demain la veille qu\u2019une telle reconnaissance aura quelque valeur juridique ou constitutionnelle.Dans un contexte où le poids démographique du Québec ne cesse de diminuer, au profit de provinces comme l\u2019Ontario ou l\u2019Alberta, alors que d\u2019ici peu les Québécois représenteront à peine plus du cinquième de la population canadienne, la question du L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Québec risque de devenir marginale, comme l\u2019est devenue, avec le temps, la question autochtone.Pour faire entendre la cause du Québec, nos arrières petits-enfants devront-ils bloquer des routes ?Malheureusement pour les souverainistes, l\u2019impasse de leur option ne tient pas seulement à ce triste bilan référendaire.C\u2019est que le Parti québécois, ce grand véhicule censé porter la cause, vit l\u2019une de ses plus graves crises depuis sa création en 1968.Cette crise, elle tient à une perte de contact avec un électorat culturellement plus conservateur et au phénomène de « trudeauisation des esprits » que j\u2019ai tenté de décrire ailleurs1.Cette perte de contact avec un électorat culturellement plus conservateur est un phénomène qui reste à analyser.Je me permettrai tout de même quelques hypothèses.La conception résolument « progressiste » de l\u2019école et de la famille défendue par le Parti québécois depuis quelques années n\u2019est probablement pas étrangère au phénomène.La mise en place d\u2019une réforme de l\u2019éducation par le gouvernement du Parti québécois qui laissait croire qu\u2019on pouvait apprendre sans effort grâce aux vertus du « socioconstructivisme », qui privilégiait les « compétences » aux « connaissances » - rendant les bulletins illisibles -, a provoqué une crise de confiance dans l\u2019école chez bien des jeunes parents.Cette grande réforme de l\u2019éducation, censée recentrer l\u2019école autour des matières de base et accorder davantage d\u2019heures à l\u2019enseignement du français, de l\u2019histoire, notamment de l\u2019histoire du Québec, ainsi qu\u2019aux sciences, s\u2019est transformée, grâce à la complicité des ministres péquistes, en « renouveau pédagogique ».Bien des jeunes parents, qui ont subi les expériences douteuses des apprentis sorciers 1 « Souveraineté et hypermodernité.La trudeauisation des esprits », Argument, volume 10, numéro 1, automne 2007 - hiver 2008, p.101-126. 17 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 du ministère de l\u2019Éducation durant les années soixante-dix, ont eu l\u2019impression qu\u2019au final, on avait encore opté pour le nivellement par le bas.En matière de politique familiale, l\u2019optique péquiste fut de tout miser sur un système de garderies à cinq dollars, ce qui ne fut pas une mauvaise chose pour les couples où la femme et l\u2019homme choisissent de travailler à temps plein.On sait cependant que plusieurs couples font d\u2019autres choix.Certains souhaitent qu\u2019un des deux parents, souvent la mère, reste à la maison.Ces couples ne reçoivent aucune forme d\u2019aide de l\u2019État ; pire : ils se sentent souvent jugés par la société.D\u2019autres parents aimeraient que certains centres de la petite enfance aient des horaires moins rigides, qu\u2019ils acceptent leurs enfants trois ou quatre jours par semaine, au lieu de cinq.Dans le cas de la réforme scolaire ou des garderies à cinq dollars, le Parti québécois dit avoir agi par « progressisme », mais à quel prix ?Est-ce réactionnaire que d\u2019assurer à nos petits Québécois une école exigeante, fut-ce en optant pour la bonne vieille dictée ou un enseignement explicite plus magistral ?Est-ce réactionnaire que d\u2019ajuster nos politiques publiques pour que les parents qui font des choix plus traditionnels sur le plan familial se sentent respectés ?En proposant le retour au bulletin chiffré et en s\u2019engageant à fournir une aide directe aux familles qui n\u2019optent pas pour les garderies à cinq dollars, l\u2019ADQ a certainement marqué des points auprès de cet électorat plus conservateur.L\u2019autre crise que traverse le Parti québécois renvoie au phénomène de « trudeauisation des esprits », ou de « dénationalisation tranquille » bien décrit par Mathieu Bock-Côté2.Accablée par la mauvaise conscience occidentale et cherchant à tout prix à faire oublier le malheureux discours de Jacques Parizeau sur les « votes ethniques », l\u2019élite politico- 2 Mathieu Bock-Côté, La dénationalisation tranquille, Montréal, Boréal, 2007, 211 p. L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 intellectuelle souverainiste a voulu fonder le projet national sur de nouvelles bases.Pour y parvenir, il fallait rien de moins que réformer une mémoire collective geignarde, trop axée sur le récit mélancolique d\u2019une survivance à travers les âges.Pour que la souveraineté redevienne « présentable », il devenait impératif de tourner le dos à l\u2019encombrante filiation canadienne-française, trop centrée sur l\u2019ethnie.Délié du passé et de ses lourdeurs, le projet souverainiste pourrait enfin revêtir les habits neufs de la modernité avancée, celle d\u2019une société d\u2019individus aux identités multiples, tous protégés par de bienfaisantes chartes.La souveraineté n\u2019avait plus rien à voir avec la « conservation » de quoi que ce soit.Pour être acceptable, le souverainisme devait en quelque sorte renoncer à son pathos national, ne plus se fonder sur la mémoire des combats difficiles menés par les ancêtres.La souveraineté devait devenir cette grande chance de disposer d\u2019un « coffre à outils » bien à soi qui permettrait enfin de construire cette société plus écologiste, altermondialiste, féministe, d\u2019un mot, plus progressiste.Car pour recevoir le label de « modernity proof», il fallait aussi que le souve-rainisme, en plus de se délester de son ancrage historique, se campe résolument à gauche.Ce progressisme identitaire s\u2019est, dans les faits, traduit par une adhésion à peine voilée au chartisme trudeauiste.La réaction timorée d\u2019André Boisclair et de l\u2019état-major péquiste au jugement favorable de la Cour suprême sur le port du kirpan dans les écoles au nom des valeurs d\u2019ouverture prônées par la Charte, alors même que l\u2019institution et la commission scolaire concernées, ainsi que plusieurs cours québécoises, s\u2019étaient prononcées contre, fut à cet égard tout à fait révélatrice.En refusant de considérer l\u2019enjeu des accommodements raisonnables comme un enjeu identitaire, non pas seulement comme une question légale liée aux droits individuels, Boisclair s\u2019est comporté exactement comme Jean-Jacques Bertrand face à la question linguistique à la fin des années soixante.En agissant de la 19 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 sorte, en faisant des droits individuels une sorte d\u2019absolu, en sacralisant la charte « québécoise », Boisclair a reproduit le credo libéral et trudeauiste rejeté par la majorité des Québécois.Ce qui a fait le succès de Mario Dumont et de l\u2019Action démocratique du Québec lors de l\u2019élection de mars 2007, c\u2019est indéniablement sa position « nationaliste » sur les accommodements « déraisonnables », ses discours sur la défense de notre héritage culturel qui, j\u2019en conviens, n\u2019ont pas encore su s\u2019incarner dans des propositions claires et audacieuses.Depuis qu\u2019il est dans l\u2019opposition, le PQ, peut-être parce qu\u2019il a craint que Québec solidaire lui fasse mal sur son flanc gauche, n\u2019a cessé de répéter qu\u2019il constituait un grand parti social-démocrate, que sa cause restait celle des « exclus », des laissés-pour-compte, c\u2019est-à-dire des bénéficiaires de l\u2019aide sociale, des délinquants, des décrocheurs scolaires, etc.L\u2019impression que laissent ces généreuses préoccupations, c\u2019est que seules les franges les plus marginales de la société intéressent les ténors péquistes.Les parents qui travaillent dur, parfois au salaire minimum, qui élèvent leurs enfants tant bien que mal, paient leurs impôts, tentent de transmettre une véritable éthique du travail, aspirent à devenir propriétaire, épargnent pour laisser un petit pécule, d\u2019un mot, les parents de cette fameuse « classe moyenne » qui en ont plein les bras, n\u2019ont guère le temps de militer à temps plein mais sans qui la société ne serait qu\u2019une collection d\u2019individus anonymes, que méprisent généralement les bourgeois bohêmes et autres bien-pensants des quartiers branchés, ne semblent guère intéresser une certaine élite péquiste.Par ailleurs, l\u2019engouement de certains péquistes pour le chartisme contribue à miner la crédibilité nationaliste du mouvement souverainiste.Résultat : « Mario » devient la seule alternative disponible pour nombre de Québécois qui, jusque là, avait probablement toujours voté pour les candidats du PQ. 20 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Que faire?Face à cette impasse du souverainisme, quelles options s\u2019offrent aux nationalistes ?Elles ne sont pas très nombreuses.Dans le contexte actuel, la lucidité - un concept devenu tabou - est un impératif absolu.Dans un premier temps, il faut se demander si la cause souverainiste/indépendantiste doit être celle d\u2019un parti politique ou d\u2019un mouvement social.Tout comme les souverainistes, les écologistes sont confrontés à un dilemme similaire.Entre un parti vert qui doit développer une plateforme électorale sur d\u2019autres questions que celle de l\u2019environnement, avaler des couleuvres en faisant des alliances avec des partis plus importants qui déçoivent les militants les plus aguerris, ou des groupes de pression comme Green Peace ou Équiterre qui attirent constamment l\u2019attention de l\u2019opinion publique, bien des militants environnementalistes hésitent.Pour les souverainistes, la réponse ne va pas de soi non plus.Lorsqu\u2019on mesure cependant les conséquences des deux échecs référendaires, on comprend les réticences de celles et de ceux qui souhaitent à tout prix éviter que l\u2019on se lance, sans trop réfléchir, dans une troisième aventure référendaire.Une façon d\u2019éviter un troisième psychodrame serait que le Parti québécois se saborde et que la cause souverainiste/indépendantiste redevienne celle d\u2019un grand mouvement social qui œuvrerait en dehors de la dynamique partisane, un peu comme ce qu\u2019avaient envisagé les premiers indépendantistes qui militèrent au sein de l\u2019Alliance lauren-tienne ou du Regroupement pour l\u2019indépendance nationale au tournant des années 1960.Ce grand mouvement social réunirait des militants résolus de l\u2019indépendance qui tenteraient de faire pression sur tous les partis politiques, plutôt que de miser sur un seul.Lorsqu\u2019un contexte historique serait favorable à la tenue d\u2019un référendum, ces militants, 21 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 munis d\u2019une loi sur les référendums d\u2019initiative populaire qu\u2019un prochain gouvernement pourrait faire adopter, se mobiliseraient pour forcer une décision.Un tel mouvement social mobiliserait les vrais militants de la souveraineté, c\u2019est-à-dire celles et ceux qui considèrent que cet enjeu est le plus important de tous, que les questions liées au système de santé, à l\u2019éducation, à la gestion de la dette publique, au vieillissement de la population, au développement économique relèvent de la « gouverne » provinciale, qu\u2019elles sont par conséquent secondaires.Au lieu d\u2019attendre qu\u2019un chef leur présente une stratégie gagnante, d\u2019être constamment déçus par un Parti et des élus qui, une fois portés au pouvoir, doivent bien voir aux affaires courantes du Québec/ province, prennent des décisions qui souvent divisent les troupes, ces indépendantistes auraient les coudées franches et pourraient redevenir, avec le concours de la population, responsables du programme politique.Une telle perspective pourrait même redynamiser la cause.Celle-ci ne serait plus seulement l\u2019affaire d\u2019un appareil partisan, mais de ses militants les plus dévoués.Dans un contexte où les prérogatives de l\u2019Assemblée nationale sont battues en brèche, où la capacité du gouvernement du Québec à défendre notre être collectif est diminuée, il faut envisager toutes les options qui restent, y compris celle du retour au mouvement social.Il est cependant fort à parier qu\u2019une telle option sera rejetée par les souverainistes, que ceux-ci continueront de penser qu\u2019un parti politique est essentiel à la cause.Si tel était le cas, alors un certain nombre de leçons devraient être tirées du passé.La première leçon renvoie à la dynamique partisane elle-même.Un parti politique qui aspire à prendre le pouvoir, à gouverner, à prendre des décisions, est obligé de développer des perspectives sur un certain nombre de questions qui 22 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 ne sont pas nécessairement liées, du moins en apparence, au statut politique du Québec.Militer dans un parti, c\u2019est s\u2019intéresser à toutes ces questions importantes ; c\u2019est surtout accepter qu\u2019un parti politique, pour être efficace, a besoin d\u2019une cohérence, d\u2019une discipline, d\u2019un esprit de corps, d\u2019une direction forte ; c\u2019est reconnaître qu\u2019un parti politique n\u2019appartient pas seulement à ses militants, mais qu\u2019il est d\u2019abord redevable aux électeurs qui l\u2019ont choisi.Le député qui cherche à défendre ses commettants auprès de l\u2019appareil techno-bureaucratique, la ministre qui pousse un dossier ou défend une réforme qui n\u2019a, a priori, rien à voir avec l\u2019indépendance du Québec, ne sont pas de moins bons militants souverainistes, ils ne s\u2019abaissent pas à gouverner une province, ils ne font que leur travail.Bien des militants de l\u2019indépendance n\u2019acceptent pas, dans les faits, les contraintes structurelles imposées par la vie partisane.Ils ont l\u2019impression que chaque heure consacrée à d\u2019autres questions que celle de l\u2019indépendance ou de l\u2019identité est une heure de moins dédiée à la Cause.Cela explique en partie pourquoi la plupart des rassemblements péquistes sont centrés sur des enjeux de stratégies référendaires ou des débats linguistiques.Si les militants de l\u2019indépendance vouent une sorte de culte à Jacques Parizeau, c\u2019est précisément parce qu\u2019ils ont le sentiment qu\u2019il fut le seul chef à ne pas s\u2019intéresser à la gouverne provinciale, qu\u2019il fut le seul à diriger le PQ comme un mouvement social qui, aussitôt porté au pouvoir, enclencha le processus référendaire.Ces admirateurs ont tendance à oublier que l\u2019état-major péquiste choisit de faire porter la campagne de 1994 sur « l\u2019autre façon de gouverner », non sur les vertus de l\u2019indépendance.Ils semblent également oublier qu\u2019alors qu\u2019il s\u2019était engagé à présenter une question claire3, Jacques Parizeau n\u2019eut d\u2019autres choix que de s\u2019enten- 3 « Voulez-vous que le Québec devienne un pays en date de .?».Voilà la question que souhaitait poser Jacques Parizeau alors qu\u2019il était chef de l\u2019Opposition officielle. 23 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dre avec Lucien Bouchard et Mario Dumont, et de proposer au peuple un projet d\u2019entente avec le reste du Canada qui ressemblait à s\u2019y méprendre aux grandes lignes du rapport Allaire.En d\u2019autres termes, le plus déterminé des chefs péquistes a dû faire la démonstration que le Parti québécois était apte à gouverner le Québec/province, qu\u2019il avait des solutions à proposer pour remédier aux listes d\u2019attente dans les hôpitaux ou pour améliorer la formation professionnelle.Au moment de tenir un référendum, Jacques Parizeau a dû renoncer à cette idée claire du Québec qui avait tant exalté ses plus chauds partisans en 1987.Avec le recul, les historiens seront probablement forcés de reconnaître qu\u2019entre « l\u2019autre façon de gouverner » de 1994 et le « bon gouvernement » de 1976, de même qu\u2019entre la souveraineté/partenariat de 1995 et la souveraineté-association de 1980, les différences furent probablement moins fondamentales qu\u2019on l\u2019a souvent cru.S\u2019il en fut ainsi, c\u2019est que Jacques Parizeau et René Lévesque ont dû agir comme les chefs d\u2019un parti qui aspirait à prendre le pouvoir dans un Québec/province et qui souhaitait que les Québécois disent oui à un projet qui corresponde à leurs véritables aspirations.Ni Parizeau, ni Lévesque n\u2019ont « trahi » la Cause pour autant, ce serait évidemment ridicule de l\u2019affirmer ; ils n\u2019ont fait que se soumettre à la logique partisane.Si les militants de l\u2019indépendance n\u2019acceptent pas cette logique, ils doivent en tirer les conséquences et ne plus militer dans un parti politique.S\u2019ils restent, ils doivent serrer les rangs et cesser de jouer aux gardiens de l\u2019orthodoxie.Il ne s\u2019agit évidemment pas, pour ces militants, de perdre leur sens critique mais simplement de réaliser qu\u2019un parti politique n\u2019est pas un mouvement social.La plupart des chefs péquistes ont été d\u2019authentiques nationalistes, ils n\u2019ont divergé que sur les moyens de parvenir à la souveraineté, jamais sur les fins. 24 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 La deuxième « leçon » à tirer de l\u2019histoire récente du Parti québécois est que la cause de l\u2019indépendance doit absolument transcender le clivage droite/gauche.Si les souverainistes souhaitent que la question nationale continue de polariser le débat politique, ils doivent concevoir le Parti québécois comme un vaste rassemblement, comme une grande coalition au service des intérêts supérieurs de la nation, plutôt que comme une formation résolument « sociale-démocrate » ou « progressiste », comme c\u2019est le cas depuis 2003.Certes, René Lévesque disait avoir un préjugé favorable pour les travailleurs, dans la mesure où ceux-ci représentaient 99 % de la population, mais les écrits et les discours qu\u2019il nous a laissés montrent qu\u2019il a toujours hésité à accoler une étiquette idéologique à son parti.Vouloir à tout prix camper le PQ à gauche, tenir mordicus à ce qu\u2019il fasse parti de l\u2019International socialiste, c\u2019est aussi faire fi de son histoire.C\u2019est oublier qu\u2019une partie significative de l\u2019électorat de 1976 avait autrefois voté pour l\u2019Union nationale, voire même pour les candidats du mouvement créditiste.Un certain électorat, plus conservateur, s\u2019est probablement senti rassuré de voir d\u2019anciens bleus comme Reynald Fréchette ou Jérôme Proulx occuper des fonctions importantes au PQ.Peu avant le référendum de 1980, le ralliement du chef de l\u2019Union nationale, Rodrigue Biron, eut son importance à l\u2019époque.L\u2019électorat plus conservateur s\u2019est probablement reconnu dans des personnages comme Jean Garon, Marc-André Bédard ou Lucien Lessard, tous issus du Ralliement national, ce parti indépendantiste plus modéré que le RIN et mieux implanté en région, qui fit alliance avec le Mouvement Souveraineté-Association en 1968.Ces péquistes plus conservateurs n\u2019ont cependant jamais ouvertement assumé leur sensibilité idéologique contrairement aux péquistes de gauche qui, eux, n\u2019ont pas manqué de faire entendre leur voix lors des différents congrès du Parti.C\u2019est à cette gauche péquiste que l\u2019on doit d\u2019ailleurs cette idée du « projet de société » qui devait, 25 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 selon eux, être inscrit au cœur du projet national.Les arguments en faveur d\u2019un tel projet de société étaient nombreux.Certains, surtout pragmatiques, y ont vu un moyen d\u2019expliquer concrètement à quoi ressemblerait le Québec, une fois devenu souverain (l\u2019argument de la « maquette »).D\u2019autres, plus idéologiques, jugeaient que la souveraineté du Québec n\u2019avait, en elle-même, aucun sens.L\u2019autodétermination des peuples, la liberté collective de choisir son destin, ne pouvaient constituer des fins en elles-mêmes.Pour les militants de ce courant de gauche, la souveraineté constituait avant tout un « moyen » de garantir et d\u2019approfondir les acquis sociaux engendrés par la Révolution tranquille, des acquis que menaceraient de faire disparaître un Canada anglais d\u2019essence plus conservatrice.Une telle approche m\u2019a toujours paru dangereuse.D\u2019une part parce qu\u2019elle ne peut que diviser inutilement les souverainistes autour d\u2019hypothèses futuristes et d\u2019autre part parce qu\u2019on donne à penser qu\u2019un Québec souverain n\u2019aurait ni droite, ni gauche, que les questions socioéconomiques seraient résolues à jamais.Si le Parti québécois est un rassemblement plutôt qu\u2019une formation de gauche, alors, me demandera-t-on, quelle doctrine doit guider ses prises de position ?Simple : la doctrine nationale.Cette doctrine nationale doit pouvoir s\u2019incarner dans tous les secteurs de la vie collective.Ce qu\u2019on célèbre dans la Révolution tranquille, c\u2019est précisément ce capitalisme d\u2019État, cette maîtrise technique et cet accès au savoir qui ont permis aux Canadiens français de prendre leur place.À partir des années soixante, être nationaliste, ce n\u2019était plus seulement célébrer le fleurdelisé, protéger son butin, dire non à Ottawa, c\u2019était aller à l\u2019université sans se ruiner, construire la MANIC, conquérir des marchés étrangers.Le combat national s\u2019incarnait dans d\u2019autres sphères que ceux de l\u2019identitaire ou du culturel.C\u2019est ce primat du national, donc du collectif, qui doit orienter les positions 26 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 péquistes, non le « progressisme », qu\u2019il soit d\u2019inspiration sociale-démocrate ou libérale.Pour illustrer mon propos, je prendrai quelques exemples.Faut-il nationaliser les éoliennes ?Peut-être, si on nous fait la preuve qu\u2019Hydro-Québec est plus apte que l\u2019entreprise privée à gérer une telle infrastructure, si on nous assure, surtout, que les retombées économiques de ce nouveau développement seraient plus profitables pour les régions.Lorsque René Lévesque et Jacques Parizeau ont proposé de nationaliser l\u2019hydroélectricité en 1962, ils ne s\u2019étaient pas soudainement convertis aux vertus du collectivisme cubain, ils en étaient venus à la simple conclusion que procéder ainsi était dans le meilleur intérêt du Québec.Faut-il stopper la réforme scolaire ?À coups sûrs, si l\u2019on constate que celle-ci accouche d\u2019un programme d\u2019histoire du Québec qui fait l\u2019impasse sur les événements les plus fondamentaux de notre histoire et si les nouveaux programmes de français entraînent une baisse marquée des résultats des élèves aux examens ministériels.Pour assurer sa mission première, celle de transmettre la grammaire du pays et de la civilisation dont nous sommes les héritiers, une mission fondamentalement conservatrice, surtout pour un peuple minoritaire, l\u2019école ne doit plus être le joujou des pédagogistes progressistes qui, sourds à toutes les études empiriques qui annonçaient l\u2019échec du « socioconstructi-visme », refusent toujours de reconnaître la désespérante faillite de leur réforme.La Caisse de dépôt et placement doit-elle avant tout faire fructifier les épargnes des Québécois ou contribuer au développement économique du Québec ?Doit-elle faire échec aux transactions qui entraînent une perte de contrôle d\u2019entreprises phares comme Domtar ou Alcan ou laisser jouer les règles du libre marché ?Les difficultés de la Caisse lors du tournant du millénaire, largement attribuable à l\u2019éclatement de la bulle financière et quelques mauvaises décisions, ont amené le gouvernement Charest à confiner la Caisse au rôle de bas de laine.Comme le notait, à juste 27 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 titre, l\u2019ancien premier ministre Parizeau, c\u2019est là une grave erreur, à tout le moins si l\u2019on souhaite que le Québec dispose de quelques joueurs clefs dans des secteurs de pointe ou si l\u2019on croit que nos régions doivent être autre chose que de vastes réservoirs de ressources naturelles.C\u2019est précisément pour sortir du misérabilisme d\u2019un certain nationalisme traditionnel que les révolutionnaires tranquilles ont doté le Québec d\u2019institutions capables, dans une certaine mesure, de contrecarrer la dénationalisation de notre économie.Qu\u2019il s\u2019agisse du dossier des éoliennes, de la réforme scolaire ou du mandat de la Caisse, seul le primat du national doit guider les orientations du Parti québécois.Faire primer le national, c\u2019est donc s\u2019ouvrir aux options les plus diverses, prendre le temps d\u2019examiner chaque question, chaque enjeu pour ce qu\u2019il est et se défaire, si la chose est possible, de tout a priori idéologique.C\u2019est généralement ce qu\u2019a fait le Parti québécois, une fois au pouvoir, au plus grand désespoir de la gauche radicale et de la droite néolibérale.Enfin, la troisième et dernière « leçon » à tirer de l\u2019histoire récente, et qui découle tout naturellement de ce qui vient d\u2019être dit : le PQ doit redevenir un parti avant tout « nationaliste ».Qu\u2019est-ce à dire ?Ne l\u2019a-t-il pas toujours été ?Non, surtout depuis 1995.Si tant d\u2019électeurs, pourtant souverainistes, ont été séduits par les discours de Mario Dumont sur l\u2019autonomie et la défense de l\u2019identité québécoise, c\u2019est précisément parce que le souverainisme péquiste en est venu à avoir des accents utopiques.Peu à peu, la souveraineté a été présentée comme la solution à toutes les inquiétudes existentielles des Québécois, le moyen de remédier à toutes les angoisses collectives qui hantent les minoritaires que nous sommes.On n\u2019a cessé de répéter que des enjeux sensibles comme l\u2019immigration, la protection et la promotion de la langue française, la place consentie aux minorités religieuses seraient tous résolus, une fois la souveraineté conquise. 28 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Examiner quelles solutions pourrait mettre de l\u2019avant le Parti québécois pour faire face à ces défis, même avec les moyens restreints dont dispose le Québec comme province canadienne, était devenu un exercice futile, une perte de temps.Idem pour les enjeux reliés aux relations fédérales-provin-ciales et au déséquilibre fiscal.On préféra subir les assauts répétés du gouvernement fédéral comme s\u2019il s\u2019agissait là d\u2019une fatalité contre laquelle on ne pouvait rien.Ceux qui proposèrent de récupérer les pourcentages de TPS se firent rabrouer comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une idée complètement stupide alors que c\u2019était la seule idée qui tenait la route d\u2019un point de vue nationaliste.Ceux qui estimèrent qu\u2019il fallait entrevoir une « sortie de secours », lancer des référendums sectoriels - une idée préconisée par Jacques Parizeau en 1987 - ou une consultation sur le rapatriement des « points d\u2019impôts » furent mis au ban du parti, sinon considérés comme des parias.Le Parti québécois post-1995 n\u2019a pas eu le courage de forcer le retrait du gouvernement fédéral dans certaines sphères qui ne relevaient que du Québec, comme l\u2019avait fait Maurice Duplessis durant les années 1950.Toute l\u2019emphase fut mise sur les « conditions gagnantes », comme si défendre minimalement les intérêts politiques du Québec était impossible dans le cadre actuel, comme si l\u2019État du Québec ne disposait d\u2019aucun moyen pour réagir aux intrusions du gouvernement fédéral.Honoré Mercier, Alexandre Taschereau, Jean Lesage et Daniel Jonhson père n\u2019étaient pas des souverainistes, mais au final, l\u2019histoire retiendra peut-être qu\u2019ils ont mieux défendu les intérêts du Québec que le PQ à certains moments.Agir en parti nationaliste, c\u2019est prendre l\u2019offensive, utiliser tous les moyens dont dispose le Québec actuel pour défendre les prérogatives de l\u2019Assemblée nationale, c\u2019est-à-dire les pouvoirs reconnus par l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique, voire même par la loi constitutionnelle de 1982. 29 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Certes, dans un monde idéal, le Québec disposerait de tous les pouvoirs que confère un État souverain, mais d\u2019ici là, son gouvernement n\u2019est pas complètement démuni.Le Québec peut adopter une nouvelle constitution, signer des traités avec des gouvernements étrangers, occuper tout le champ fiscal qu\u2019il souhaite, invoquer la disposition dérogatoire lorsque des jugements de la cour suprême, fondés sur la charte canadienne des droits et libertés, vont à l\u2019encontre de décisions qui font consensus chez nous, etc.Agir en parti nationaliste, c\u2019est donc éviter la politique du pire.La politique du pire, c\u2019eut été, par exemple, de ne pas adopter la Charte de la langue française, car cela pouvait créer un sentiment de fausse sécurité chez les Québécois, montrer que le cadre fédéral fournissait certains moyens législatifs pour protéger la culture française.Je choisis cet exemple à dessein, car certains souverainistes croient aujourd\u2019hui que la loi 101 aurait nui à la souveraineté, une thèse que je trouve pour le moins farfelu.La politique du pire, ce fut de combattre l\u2019Accord du Lac Meech, sous prétexte que les cinq conditions contenues dans l\u2019entente étaient bien en deçà des revendications traditionnelles du Québec.Au lieu de soutenir le gouvernement national des Québécois, dûment élu par la population, de faire ainsi front commun, d\u2019obtenir quelques gains, minces mais significatifs, le Parti québécois a préféré agir de manière partisane.Lorsqu\u2019il est devenu clair que l\u2019accord était rejeté par le Canada anglais le soir du 23 juin 1990, la main tendue par Jacques Parizeau à « son » premier ministre allait avoir moins de valeur que s\u2019il l\u2019avait loyalement soutenu durant les années précédentes.Agir en parti nationaliste, c\u2019est enfin assumer sereinement une histoire longue de quatre siècles, c\u2019est-à-dire une histoire qui ne commence pas en 1960 ; c\u2019est s\u2019inscrire dans une filiation d\u2019hommes et de femmes qui ont survécu au climat, à la Conquête, à l\u2019infériorité économique, aux migra- 30 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 tions vers les États-Unis.Nous sommes les héritiers d\u2019un peuple qui, en dépit de sa révolution dite tranquille, de son niveau de vie somme toute enviable, est toujours hanté par la possibilité de sa disparition à venir.Tous les diplômes, toutes les conquêtes économiques, toutes les prouesses sportives, techniques, artistiques et intellectuelles, d\u2019un mot, toutes nos réussites individuelles ne viendront jamais à bout de cette hantise de la disparition qui habite plusieurs d\u2019entre nous.Être nationaliste, c\u2019est prendre au sérieux cette crainte lancinante, fatigante, de disparaître, c\u2019est croire que l\u2019expérience française en Amérique vaut la peine d\u2019être défendue, malgré le cynisme qui caractérise notre époque, malgré le pessimisme nihiliste de trop de nos intellectuels, malgré la condescendance des esprits supérieurs qui croient à la fusion des cultures et des nations et qui réduisent les sociétés à des regroupements d\u2019ayants droits unis par des chartes.Le nationalisme québécois est intellectuellement incompatible avec le multiculturalisme d\u2019une certaine intelligentsia progressiste, qu\u2019on ne retrouve malheureusement pas seulement dans le camp fédéraliste, ce qui ne veut évidemment pas dire que notre cause n\u2019est réservée qu\u2019aux descendants des premiers colons français.Je concède que ce poids de l\u2019Histoire, il est souvent lourd à porter.Personne n\u2019est conscrit par cette cause ; nous sommes libres ou non d\u2019assumer cet héritage.Un jour, nous devrons cependant rendre des comptes à nos enfants et à nos descendants, qui méritent mieux qu\u2019une Louisiane du Nord.? 31 ARTICLES Martin Lemay* IMPATIENCE Quel que soit l\u2019avenir de l\u2019humanité, en Amérique du Nord, je suis pour ainsi dire sûr que les Canadiens de langue française, en tout état de cause, seront encore présents au dénouement de l\u2019aventure.Arnold Toynbee, historien britannique (i889-I975): Depuis les quarante dernières années, nous avons tout fait pour nous couper de nos racines historiques.N\u2019ayons pas peur des mots : pour nous faire oublier notre histoire nationale.L\u2019incompétence et l\u2019inculture des anciens dirigeants des festivités entourant le 400e anniversaire de la fondation de Québec en sont la plus récente incarnation.Au fond, ces festivités sont la preuve, si besoin était, de notre incompétence collective à se remémorer notre histoire et à porter la fierté qui va de pair avec elle.Un peuple qui n\u2019assume pas son histoire n\u2019est généralement pas appelé à un très grand avenir.* Député de Ste-Marie-St-Jacques, porte-parole du Parti québécois en matière de citoyenneté, immigration et communautés culturelles.1 Doris Lussier, À propos d\u2019indépendance., Montréal, Stanké, 1992, p.115 et 116. 32 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Pourtant, nous avons une grande histoire et nous devrions être fiers de nos ancêtres qui nous ont permis d\u2019être ce que nous sommes aujourd\u2019hui comme peuple francophone d\u2019Amérique, et ce, dans des circonstances rien de moins qu\u2019éprouvantes et difficiles.Comme l\u2019écrit si bien Guy Frégault : « [.] il n\u2019y a pas de petite histoire, il n\u2019existe qu\u2019une petite conception de l\u2019histoire2.» L\u2019une des méthodes utilisées, consciemment ou non, aura été d\u2019affubler la période antérieure à la Révolution tranquille du vocable de Grande Noirceur.Tant pis pour l\u2019histoire et la mémoire.Le résultat de cette propagande, qui est tout sauf historique, est que les périodes précédentes ne valent plus la peine d\u2019être étudiées.Dans les faits, nous avons remplacé une soi-disant Grande Noirceur par une autre.Donc, selon plusieurs et dans l\u2019esprit de la population, l\u2019année charnière que fut 1960 est l\u2019année zéro du peuple québécois.L\u2019autre critique que nous pouvons nous faire aura été de négliger le fait, pourtant évident, que notre histoire est intimement liée à celle des États-Unis, que cela nous plaise ou pas.L\u2019anti-américanisme primaire de quelques-uns nous a forcés à oublier ces relations historiques très riches avec nos voisins du Sud.Au même titre que la nouvelle Grande Noirceur, ici également, c\u2019est le silence et l\u2019oubli lourds et oppressants.Pendant que nous n\u2019en avons que pour la France et l\u2019Europe, notre peuple, lui, a préféré choisir et assumer sa réelle appartenance nord-américaine.Si cette nouvelle Grande Noirceur n\u2019était qu\u2019un passage à vide momentané, ce que tous les peuples vivent à un moment ou un autre de leur histoire, ce ne serait pas si urgent de changer la tendance.Mais là où le bât blesse, 2 Guy Frégault, La civilisation de la Nouvelle-France 1713-1744, édition de poche, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1990, p.9-10. 33 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 c\u2019est le fait que, pendant que nous déconstruisons notre appartenance historique liée, entre autres, à l\u2019Amérique, le Canada, quant à lui, tente de se construire une personnalité en avalant la nôtre.À ceux qui en doutent, il suffit de suivre les débats surréalistes entourant le 400e anniversaire de la fondation de Québec pour s\u2019en convaincre.Depuis quelque temps, en effet, il ne se passe pas une semaine sans qu\u2019une plaque commémorative Canadian ne soit installée sur un de nos symboles nationaux : le Marché Bonsecours, le Séminaire des Sulpiciens, l\u2019hôpital Royal Victoria et, tout dernièrement, on annonçait une toute nouvelle plaque au Jardin botanique.Pour ajouter l\u2019insulte à l\u2019injure, Parcs Canada a procédé dernièrement à la remise à neuf des plans directeurs des résidences ayant appartenu à Georges-Étienne Cartier et à Louis-Joseph Papineau, rien de moins.À ce sujet, le gouvernement du Parti québécois, en 1982, n\u2019a pas cru bon d\u2019acheter la résidence d\u2019un de nos plus grands hommes politique.C\u2019est dire l\u2019engourdissement historique qui est le nôtre.C\u2019est cet engourdissement que je dénonce dans ce texte, mais je crois qu\u2019il n\u2019est pas trop tard.Nous avons la chance d\u2019avoir des historiens professionnels fort compétents et une population avide, j\u2019en suis convaincu, de retrouver ses racines historiques.La Grande Noirceur idéologique et ses effets Nous, Québécois, avons de la difficulté avec nos héros et, plus largement, comme je l\u2019ai écrit, avec notre histoire.En fait, si on se fie à la génération de la Révolution tranquille, nous n\u2019avons ni l\u2019un ni l\u2019autre.Nos héros doivent être des martyrs des Anglais, si possible, et notre histoire ne commence qu\u2019en 1960, l\u2019oubli étant plus aisé que le souvenir, car la mémoire exige un minimum d\u2019efforts.Pourtant, nos 34 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 ancêtres ont fait preuve d\u2019un grand courage pour occuper ce coin d\u2019Amérique, tant et si bien qu\u2019une grande partie de cette Amérique fut française à une certaine époque.Nous avons préféré tout oublier de cette épopée de notre occupation de l\u2019Amérique parce que l\u2019année 1960 marquerait le début de la vraie, de la belle, de la grande histoire québécoise.« [.] le Québec exorcisant son passé canayen et continental en le jetant par-dessus bord tout en ramenant à quarante ou cinquante ans (les années 1960) quatre ou cinq siècles d\u2019histoire 3 ! » Or, rien n\u2019est plus faux.Plusieurs ont confondu un slogan politique comme l\u2019est l\u2019expression la Grande Noirceur et la rigueur historique.Malheureusement, ce slogan s\u2019est imprégné dans les esprits au mépris de la vérité et y est demeuré depuis.En d\u2019autres termes, on efface tout et on recommence, tel fut le mot d\u2019ordre de cette époque.Le plus triste est que cette stratégie de l\u2019oubli de soi-même est une des plus grandes réussites de notre période moderne.Cela n\u2019est guère édifiant, toutefois, pour nos plus jeunes qui recherchent leurs racines historiques, lesquelles dictent l\u2019appartenance à une communauté, à une langue et à un territoire national.Et je ne parle pas des nouveaux arrivants qui immigrent dans un pays où la « non-histoire » est de mise.Ils immigrent dans une société qui ne s\u2019assume pas.Ce qui rend l\u2019intégration d\u2019autant plus complexe.Mais ça, c\u2019est une autre question.Mon propos n\u2019est pas de diminuer ce moment charnière de notre histoire que fut la Révolution tranquille, car il en fut un.Mais avant ce chapitre incontournable de notre histoire, dans l\u2019esprit de plusieurs, ce fut une période au mieux, inintéressante, au pire, inavouable et méprisable.Ce procédé 3 Jean Morisset, Du continent perdu à l\u2019archipel retrouvé, Québec, Presses de l\u2019université Laval, 2007, p.2 de la note liminaire. 35 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 idéologique qui consiste à recommencer à zéro rappelle, dans une moindre mesure évidemment, celui utilisé par l\u2019Union soviétique après la Révolution de 1917.Il n\u2019est guère avisé de juger le passé avec les yeux d\u2019aujourd\u2019hui, avec les valeurs qui nous sont contemporaines ; ce que l\u2019on fait pourtant allègrement depuis bientôt quarante ans.De plus, l\u2019histoire exige du recul face aux événements et aux personnages.N\u2019est-il pas surprenant de constater que les panégyriques habituels de la Révolution tranquille sont ceux qui l\u2019ont vécue ?Pour ne pas dire qui y ont participé ?Bravo pour le recul historique ! Comment ne pas être en accord avec les propos de l\u2019historien Éric Bédard, qui écrit au sujet d\u2019un énième colloque sur la Révolution tranquille : « Occasion propice pour une certaine élite politico-intellectuelle de se rassurer sur la grandeur d\u2019une période de laquelle serait sorti tout ce qui est valable au Québec [,.]4.» Qui plus est, cette inlassable propagande est fort méprisante pour nos parents, grands-parents et même nos arrière-grands-parents.Eux qui ont sué sang et eau, élevés de très grandes familles et qui ont trimé dur n\u2019ont pas eu le temps ni les moyens financiers, pour se promener à travers le monde, de colloques en congrès pour réfléchir sur la grandeur de leur génération.Non, ils ont travaillé dur justement pour assurer un avenir à leurs enfants et, plus largement, à notre peuple.Il s\u2019avère très injuste de porter un regard aussi condescendant sur l\u2019œuvre de nos ancêtres.Bédard, ajoute, fort justement, dans un autre texte, et ce à propos du nouveau programme d\u2019histoire au secondaire : 4 Éric Bédard, « Préface » de Martin Meunier et Jean-Philippe Warren, Sortir de la grande noirceur, Septentrion, 2002. 36 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Cet attachement au présent reflète aussi l\u2019une des caractéristiques les plus troublantes de notre époque.Nous semblons, nous modernes, si convaincus d\u2019être dans le droit chemin, nous sommes animés d\u2019un tel sentiment de supériorité face à nos devanciers, que nous ne nous tournons plus vers le passé que pour en savoir plus sur le monde d\u2019aujourd\u2019hui 5.Mais revenons à cette supposée Grande Noirceur.Le principal problème posé par ce slogan est que l\u2019on sait quand cette période se serait terminée - avec l\u2019élection de Jean Lesage en 1960 - mais que personne n\u2019a eu la délicatesse de nous informer quand elle aurait réellement commencé.Pour moi, la vraie Grande Noirceur a été d\u2019oublier, justement, 400 ans d\u2019histoire.C\u2019est pourquoi je dis que nous avons substitué une Grande Noirceur à une autre.Est-ce que quelqu\u2019un peut m\u2019expliquer comment il se fait qu\u2019il n\u2019y a pas eu de nouvelle biographie de Maurice Duplessis depuis près de trente ans ?Je tente une réponse qui me vaudra certainement le pilori : ce personnage historique est à l\u2019index.Personne n\u2019a jusqu\u2019à maintenant soulevé cette ironie : ce même index que plusieurs ont dénoncé pour expliquer la Grande Noirceur ! Pourtant, il fut premier ministre du Québec pendant vingt ans et, il va de soi, a pris de bonnes et de moins bonnes décisions.La question n\u2019est pas là, ne parlant pas ici de réhabilitation politique, mais bien de réhabilitation d\u2019un sujet historique d\u2019exception.À cause de son ascendant politique au Québec et face à Ottawa, lui seul pouvait, en 1954, créer un impôt sur le revenu provincial.Probablement l\u2019un des gestes d\u2019autonomie les plus importants de notre histoire.Lors de son discours en Chambre à ce sujet, il affirma : 5 Éric Bédard, « Passé dénationalisé, avenir incertain », dans Michel Venne et Miriam Fahmy (dir.), L\u2019annuaire du Québec 2007, Montréal, Fides, 2006, p.122. 37 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Nous sommes persuadés que le peuple du Québec sera heureux de contribuer au développement de notre province, au progrès de l\u2019éducation et de la santé publique dans la province.L\u2019objet de la présente loi est d\u2019obtenir les revenus nécessaires pour répondre aux besoins de la situation 6.Nous pourrions ajouter le mur de silence qui s\u2019est abattu sur Honoré Mercier, premier ministre de 1887 à 1891, également victime de l\u2019index.Pourtant, selon plusieurs historiens : « Il fut, selon eux, le premier homme politique d\u2019envergure depuis 1867 à limiter ses aspirations politiques au Québec et à considérer le Québec comme l\u2019État national des Canadiens français7.» Mercier a donc été le précurseur d\u2019une tradition politique qui demeure encore aujourd\u2019hui : la défense des intérêts supérieurs de la nation québécoise.Ce n\u2019est quand même pas insignifiant comme réussite.Ce n\u2019est guère étonnant que, dans ce contexte de Grande Noirceur contemporaine, l\u2019histoire n\u2019intéresse pas beaucoup la population.Incidemment, Le Devoir nous informait dernièrement que les cours portant sur l\u2019histoire du Québec n\u2019étaient pas très populaires auprès des jeunes étudiants du cégep, qu\u2019ils seraient même en voie de disparition par manque d\u2019intérêt 8.Compte tenu de ce qui précède, on comprend mieux.Pourtant, notre passé en Amérique du Nord a été rien de moins que glorieux.Dans sa fresque historique Notre grande aventure, le chanoine Lionel Groulx cite le Marquis de Mirabeau, homme politique français du 18e siècle : 6\tRéal Bélanger, Richard Jones et Marc Vallières, Les grands débats parlementaires : 1792-1992, Québec, PUL, 1994, p.172.7\tPierre Charbonneau, Le projet québécois d\u2019Honoré Mercier, Saint-Jean-surRichelieu, Milles Roches, 1980, p.8.8\tAntoine Robitaille, « Le Québec n\u2019a plus la cote au cégep », Le Devoir, 11 mars 2008. 38 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Je doute que l\u2019histoire ancienne ni moderne fasse mention d\u2019aucun exemple d\u2019opiniâtreté, d\u2019audace et de constance qu\u2019on puisse mettre à côté de la découverte et traversée de cet univers du nord au sud, de l\u2019embouchure du fleuve Saint-Laurent à celle du Mississippi par l\u2019intérieur des terres 9.Le Québec et les États Il y a un an, j\u2019ai lu une chronique de Richard Hétu, correspondant du journal La Presse à New York.Dans ce texte10, il faisait référence à un certain Toussaint Charbonneau qui a, avec son épouse Shoeshone Sacageawa, participé à la fameuse expédition Lewis et Clark.Cette lecture, anodine au premier abord, m\u2019a littéralement précipité dans la connaissance de cette formidable épopée que fut la présence canadienne-française dans l\u2019ouest du continent.Ajoutez à cela, les relations toutes particulières et riches que nos ancêtres ont entretenues avec les différents peuples amérindiens présents sur ce territoire depuis des siècles.Moi qui pensais bien connaître notre histoire, je tombais des nues.Je me suis dit que l\u2019aveu d\u2019ignorance était le début de la connaissance.Autre hasard, lors d\u2019un périple à Saint-Louis aux États-Unis, j\u2019ai acheté, en guise de souvenir, un petit livre sur l\u2019histoire de cette ville du Midwest.Les premiers chapitres faisaient état du fait que Saint-Louis avait été fondée par le Français Pierre Laclède et que cette région avait été peuplée, à ses débuts, par des colons voyageurs et trappeurs d\u2019origine canadienne-française.Depuis ce temps, je ne vois plus le Gateway Arch de la même façon.Il y a un peu, beaucoup, de nous là-dedans.9 Lionel Groulx, Notre grande aventure, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1990, p.25.10 Richard Hétu, « En direct de Miami Beach », Cyberpresse, 16 mars 2007, http ://blogues.cyberpresse.ca/hetu/ ?p=703i62ii#more-703i62ii 39 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Enfin, toujours par hasard, je découvre l\u2019excellente émission sur les ondes de la Première Chaîne de la radio de Radio-Canada et si justement intitulée Ces remarquables oubliés11.Cette émission raconte de brillante façon la vie et des péripéties de plusieurs personnages historiques tout aussi fascinants les uns que les autres.Ceux-ci ont non seulement marqué leurs époques respectives, mais toute notre histoire.Comme le dit si bien le titre, ils ont été oubliés par la plupart d\u2019entre nous.La gêne que je ressentais de ne pas connaître tout ce pan de notre histoire s\u2019est transformée en colère, partagée me semble-t-il avec Jean Morisset, qui écrit que « [.] en voyant cette vaste diaspora française, on éprouve soudainement un étrange vertige, une rage, une révolte vis-à-vis une élite ayant dissimulé à ses enfants ses propres aïeux12.» J\u2019aurais aimé entendre bien avant l\u2019avertissement de l\u2019historien et éditeur émérite, Denis Vaugeois, qui nous prévient de ne pas étudier l\u2019histoire du Québec en partant des frontières actuelles.Erreur malheureuse que je reproduisis pendant plusieurs années.Bref, Morrisset, Vaugeois et bien d\u2019autres nous invitent à revisiter l\u2019histoire française, canadienne-française et québécoise en terre d\u2019Amérique.J\u2019ajoute de mon propre chef que le Québec doit prendre acte de sa responsabilité historique, en partie, en tant que mère patrie de cette gigantesque diaspora francophone d\u2019Amérique de plus de vingt millions de personnes13.11\thttp ://www.radio-canada.ca/radio/profondeur/remarquablesoublies/ accueil.html 12\tJean Morisset, Du continent perdu à l\u2019archipel retrouvée, op.cit., note 3, p.2 de la note liminaire.13\tÀ lire : Dean Louder et Éric Waddell (dir.), Franco-Amérique, Sillery, Septentrion, 2008. 40 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Faut-il rappeler que nos ancêtres ont fondé, souvent avec d\u2019autres nations, Green Bay, Milwaukee, Saint-Louis, Détroit et même Los Angeles ! Trente et un des 50 États des États-Unis ont été explorés ou colonisés par des Français ou leurs descendants, après les nations amérindiennes, cela va de soi.En omettant l\u2019étude de notre occupation de ce territoire, nous oublions donc des décennies de notre histoire en Amérique qui ont forgé notre identité.Concernant cette tendance à vouloir recommencer l\u2019étude et la connaissance de notre histoire à partir de nouvelles bases plus acceptables au concept de « modernité », voici un commentaire fort à propos au sujet de cette manipulation de notre histoire et cela laisse la question entière : Reprenons le problème tel qu\u2019il se posait alors : sans contenus historiques particuliers, la nation québécoise risquait de manquer de traits distinctifs par rapport au Canada anglais.Comment lutter pour l\u2019indépendance d\u2019une nation dont on refusait désormais d\u2019assumer l\u2019identité ?Il fallait donc lui en construire une nouvelle [.] 14.Des siècles d\u2019exploration, d\u2019histoires fascinantes des coureurs des bois, des missionnaires et des voyageurs, des relations de nos ancêtres avec des nations amérindiennes et ces ancêtres qui furent des guides émérites et indispensables pour les explorateurs britanniques et américains.Cette histoire commune est le socle sur lequel se sont bâties notre société, nos solidarités et nos divisions, de l\u2019immense empire Français du 17e siècle à aujourd\u2019hui.Nous avons laissé notre empreinte sur cette terre d\u2019Amérique.Mais nous ne la voyons plus ou, plutôt, nous avons décidé de ne 14 Mathieu Bock-côté, « Penser le 26 mars : pour un bilan du souverainisme post-référendaire », revue Argument, Vol.10, No 1, Automne 2007-Hiver 2008, p.58 et 59. 41 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 plus la voir.Comme l\u2019écrit encore Morisset « ce n\u2019est pas une Amérique que nous avons perdue, mais une interprétation de l\u2019Amérique que nous avons refusé de produire 15.» Deux chercheurs décrivent bien cette coupure entre les élites et le peuple, aujourd\u2019hui comme hier : Pendant que les Québécois accueillaient volontiers tout ce qui venait des États-Unis, leurs leaders intellectuels et spirituels condamnaient le matérialisme américain.C\u2019est le peuple qui eut finalement raison de ses élites et qui les amena à prendre conscience de la vocation américaine du Québec l6.Nos liens historiques avec la France, importants, il va de soi, ne doivent cependant pas occulter nos relations centenaires avec nos voisins du Sud.N\u2019avons-nous pas la politique et l\u2019histoire de notre géographie ?Que ce soit l\u2019histoire des voyageurs, religieux, traiteurs et commerçants, l\u2019émigration massive des Canadiens-français au milieu du 19e siècle, ou les dizaines de milliers de nos ancêtres qui ont participé à la guerre de Sécession17 ou, depuis les années 1960, les très nombreux allers-retours en Floride, voilà autant d\u2019illustrations de cette nette coupure entre nos élites et le peuple québécois.Un exemple parmi d\u2019autres : l\u2019expédition Lewis et Clark En fait, comme je l\u2019ai écrit plus tôt, il aura fallu un simple article du correspondant de La Presse aux États-Unis, Richard Hétu, il y a quelques mois pour qu\u2019un chapitre entier de notre histoire se révèle à moi.Comme il l\u2019écrit lui-même dans son roman sur l\u2019expédition Lewis et Clark : 15\tIbid., p.5 de la note liminaire.16\tLouis Balthazar et Alfred O.Hero jr, Le Québec dans l\u2019espace américain, Montréal, Québec Amérique, 1999, p.40.17\tÀ lire à ce sujet : Jean Lamarre, Les Canadiens français et la guerre de Sécession, Montréal, VLB Éditeur, 2006. 42 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Il y avait un trou béant dans ma connaissance de l\u2019histoire, un trou que j\u2019ai tenté de combler au cours des années suivantes en me documentant sur l\u2019expédition et en écrivant ce livre.Plus je me documentais, plus j\u2019écrivais, plus je prenais la mesure du rôle pionnier des descendants de la Nouvelle-France dans l\u2019exploration de l\u2019Ouest américain18.Les Américains n\u2019en parlent évidemment pas ou très peu et, autre douloureuse ironie de l\u2019histoire, nous non plus.À quand une statue de Georges Drouillard et de ses compagnons, chasseurs, trappeurs, guides, bateliers, traducteurs, découvreurs et métis ?Sans oublier la célèbre Sacagawea, la jeune Shoeshone épouse de Toussaint Charbonneau, qui a accouché en pleine expédition du petit Jean-Baptiste Charbonneau.Grâce au fait qu\u2019elle était amérindienne et qu\u2019elle inspirait confiance aux autres Amérindiens que l\u2019expédition devait rencontrer sur son chemin, elle fut d\u2019une aide très précieuse.Pour ces raisons, Sacagawa est devenu une figure mythique de l\u2019histoire américaine.Consécration ultime : en 2001, une pièce de un dollar a même été frappée à son effigie avec le petit Jean-Baptiste sur son dos.J\u2019insiste sur cette épopée que fut l\u2019expédition Lewis et Clark parce qu\u2019elle est exemplaire de la présence canadienne-française aux États-Unis et de notre fâcheuse tendance à l\u2019oubli.Pour les Canadiens, et les Québécois en particulier, c\u2019est l\u2019occasion de se rappeler le rôle primordial que leurs ancêtres ont joué dans la saga de l\u2019Ouest.[.] C\u2019est aussi l\u2019occasion de prendre conscience de notre américanité et de la profondeur de nos racines sur le continent 19.Nos ancêtres ont donc participé directement à une aventure mythique de l\u2019histoire américaine et il n\u2019est pas exagéré 18\tRichard Hétu, La route de l\u2019ouest, Montréal, VLB Éditeur, 2002, p.425.19\tMichel Chaloult, Les « Canadiens » de l\u2019expédition Lewis et Clark, Sillery, Septentrion, 2003, p.146. 43 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 d\u2019écrire que c\u2019est beaucoup grâce à eux qu\u2019elle put être couronnée de succès.De mai 1804 à septembre 1806, l\u2019expédition a parcouru plus de 10 000 kilomètres entre la ville de Saint-Louis et l\u2019océan Pacifique, aller et retour.Nos ancêtres furent engagés tant pour leurs connaissances du territoire que pour leurs relations privilégiées avec les peuples autochtones dont ils parlaient les différentes langues.En d\u2019autres termes, ces ancêtres furent des apôtres de l\u2019interculturalisme avant la lettre.Mais laissons le capitaine Meriwether Lewis expliquer ce qui fut pour lui la découverte de la présence française dans la région de la ville de Saint-Louis : Ils se déplacent constamment et doivent s\u2019absenter de leurs foyers pour 6, 12 ou parfois 18 mois et doivent travailler considérablement, exposés qu\u2019ils sont aux sauvages, aux caprices de la température et dépendant d\u2019un accident ou de la chance pour se nourrir et sujet à la maladie.Ces gens-là sont majoritairement des descendants des Canadiens-français et plusieurs ont le sang mêlé avec les aborigènes20.L\u2019historien Denis Vaugeois, dans son excellent livre America, nous donne une idée de la portée historique de cette expédition : La conquête de l\u2019Ouest est du domaine du rêve.Les obstacles ont été franchis les uns après les autres : les Appalaches, la barrière franco-indienne, le fleuve Mississippi, les Grandes Plaines, les Rocheuses.Rien ne pouvait arrêter cette vague venue de l\u2019Est, froide, implacable, souvent inhumaine, qui se déploya tel un rouleau compresseur 21.Nous avons non seulement oublié cette grande épopée, mais également ce qui l\u2019a permis : les découvreurs incomparables que furent Louis Jolliet, le père Jacques Marquette, Robert 20\tMeriwether Lewis et William Clark, The Journals of Lewis et Clark, Washington, 2002, National Geographic, p.22.La traduction est de l\u2019auteur.21\tDenis Vaugeois, America, Sillery, Septentrion, 2002, p.46. 44 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Cavelier de La Salle, Pierre Le Moyne d\u2019Iberville, la famille La Vérendrye et j\u2019en passe.Dans son livre, Ma petite histoire de la Nouvelle-France, Gilles Proulx nous rappelle un des objectifs qu\u2019il visait en le publiant : « [.] transmettre aux Québécois le goût de connaître leur cher passé français qui est aussi beau et aussi glorieux que n\u2019importe quelle épopée hollywoodienne [,.].22 » Nous sommes d\u2019accord avec lui.Conclusion De tout temps, les récits des grandes explorations et leurs épopées ont fasciné.Des mythes se sont construits à partir de gestes illustrant un courage, une détermination et une capacité d\u2019adaptation hors du commun.C\u2019est ce dépassement qui crée les héros, qui les fait paraître plus grands que nature.Malheureusement, force est de constater que nous sommes obligés, au Québec, de nous contenter des héros des autres.L\u2019histoire de « ces autres » est tellement plus grandiose.Cette tendance à l\u2019oubli est d\u2019autant plus malheureuse que nous, indépendantistes, avons également péché à cet égard.Le sociologue Guy Rocher, faisant référence à l\u2019histoire du nationalisme québécois, a écrit fort justement dans Le Devoir l\u2019année dernière : Il faut le reconnaître : le projet de l\u2019indépendance du Québec n\u2019a de sens que s\u2019il est fondé dans la continuité avec ce passé, encore bien récent, et sur lui.Ce n\u2019est pas dans le reniement de ce passé, auquel on reconnaît les ambiguïtés de son temps, qu\u2019il peut trouver son épanouissement23.22\tGilles Proulx, Ma petite histoire de la Nouvelle-France, Boucherville, Publications Proteau, 1992, p.8.23\tGuy Rocher, « Du nationalisme canadien français au projet souverainiste : quelle continuité ?», Opinion, Le Devoir, 16 avril 2007. 45 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Donc, nous sommes d\u2019avis que nous devons rapidement foutre à la poubelle cette tendance au post-modernisme et à cette dénationalisation imposée d\u2019en haut.Comme indépendantistes, cela implique une réconciliation avec nos racines politiques dans le nationalisme traditionnel, profondément enfoui qu\u2019il est dans notre mémoire et, plus largement, avec notre histoire nationale.Comme l\u2019a écrit Christian Rioux, les Américains peuvent être un exemple à suivre : Le nationalisme de la première puissance du monde n\u2019a certainement pas fini d\u2019influencer la planète.Mais une chose est certaine : les Américains ne participent pas à l\u2019idéologie postmoderne de la fin des nations.[.] Les Québécois devraient en prendre bonne note24.Nous ne parlons pas de grossière propagande, mais plutôt de renouer avec ceux et celles qui ont fait ce que le Québec est aujourd\u2019hui, de notre histoire récente à la plus ancienne, et de leur rendre hommage.En d\u2019autres termes, s\u2019assumer totalement comme nation française d\u2019Amérique.En terminant, comment ne pas être en accord avec le sociologue Jacques Beauchemin quand il écrit, lui aussi, que nous devrions nous réconcilier avec ce nationalisme canadien-français : « [Cette réconciliation] réside dans le fait qu\u2019une collectivité ne devrait pas construire ses représentations collectives sur un refus de soi, sur le rejet d\u2019un passé dont on ne voudrait pas la réitération, mais qui a fait le Québec tel qu\u2019il est 25.» C\u2019est l\u2019attitude et la lucidité que nous nous souhaitons.?24\tChristian Rioux, Carnets d\u2019Amérique, Boréal, Montréal, 2005, p.101.25\tJacques Beauchemin, L\u2019histoire en trop, VLB, Montréal, 2002, p.17. 46 ARTICLES Laurent Mailhot* CARNETS DE CAMPAGNE Le titre de cette chronique a une double connotation.Mes notes sont datées et situées (près du fleuve, au Centre-du-Québec), elles sont aussi engagées, militantes au sens large du terme.Je m\u2019intéresse ici aux petits faits vrais, souvent invraisemblables, de l\u2019actualité sociale, culturelle et surtout (indissociablement) politique.Haine de soi : le Plateau et les plateaux Le Plateau-Mont-Royal a remplacé Outremont comme repoussoir, forteresse du snobisme, aux yeux du bon peuple.À défaut de grands bourgeois, on s\u2019attaque aux petits; à défaut de vrais libéraux, on s\u2019en prend aux faux péquistes; à défaut d\u2019industriels, on se moque des artistes ou prétendus tels.Westmount et le West Island échappent aux regards, donc à la critique.Le Plateau et les quartiers adjacents sont une cible privilégiée des provinciaux et autres visiteurs occasionnels, à travers de multiples petits écrans.Le Plateau revu et déformé par la télévision et les humoristes (c\u2019est la même chose).Le Plateau sans Gérald Godin, Miron, Michel Tremblay, le Matou d\u2019Yves Beauchemin.Le Plateau, cœur francophone de Montréal, où les minorités ethniques s\u2019assimilent naturellement, contrairement à Parc-Extension, * Professeur émérite au département d\u2019études françaises de l\u2019Université de Montréal Al L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Saint-Michel, Montréal-Nord, Rivière-des-Prairies, Saint-Léonard.Tout à coup Montréal finirait par ressembler au Plateau-Mont-Royal ! Ce serait terrible pour DDO (Dollard-des-Ormeaux), NDG, TMR, etc.Malgré la circulation sur Christophe-Colomb, le Plateau-Mont-Royal est l\u2019anti-autoroute métropolitaine, l\u2019anti-CHUM, l\u2019anti-centre-ville des gratte-ciel d\u2019affaires.C\u2019est trop, vraiment trop.Il faut tout démolir au plus sacrant avant que l\u2019embourgeoisement ne gagne Hochelaga-Maisonneuve.Comme antidote à (ou vaccin contre) un sentiment antiPlateau primaire, voir l\u2019analyse sociocritique d\u2019un habitant heureux mais lucide dudit Plateau.L\u2019article de Pierre Popovic (beau nom pour un joueur du Canadien) est le plus long et substantiel du « Dictionnaire politique et culturel du Québec » paru récemment dans Liberté (n° 280, avril 2008).L\u2019entrée s\u2019intitule « Monarcoplatal (n.m.et adj.) ».Citons l\u2019avant-dernier paragraphe : Qu'il est doux d'être haï.Par bonheur pour lui, le monarcoplatal est aujourd\u2019hui haï [.] d\u2019une vraie haine roborative (car elle rassure le monarcoplatal sur sa particularité, celle que lui réservent aujourd\u2019hui les idéologues les plus réactionnaires, qu\u2019ils sévissent dans des lignes ouvertes avilissantes de radios lointaines ou dans les colonnes des quotidiens.Par exemple, chaque samedi, le monarcoplatal se précipite vers Le Devoir dans l\u2019espoir de voir une nouvelle fois madame Bombardier exploser de délire en stigmatisant la clique des gourous illuminés, des gauchistes conformistes, des intellectuels renégats, des étudiants irrespectueux, des féministes fourbes, des homosexuels sans doctorat, des bobos2 parjures et des etc., cette clique qui insulte sa haute vertu en bloquant le retour du véritable humanisme au comptoir de La Binerie Mont-Royal (p.23).Le Plateau n\u2019a rien de plat (sauf géologiquement), ni d\u2019ailleurs de royal (sinon en esprit).1\tQuébécisme encore peu connu, savamment formé du bas latin monarchalus (royal) et de l\u2019ancien français platel (écuelle).2\tBourgeois bohème. 48 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 La littérature québécoise contre (ou sans) la littérature française ?Voulant répondre à une lettre de Jacques Folch-Ribas dans La Presse du 24 janvier - « Incultes et satisfaits ( ?) » -, le directeur de la revue ou magazine Lettres québécoises (n° 130, été 2008) prône la « préséance de la littérature québécoise sur la littérature française », recommande que « la québécoise puisse intégrer la française et ce, pour que l\u2019étudiant ne soit pas constamment divisé entre deux mondes et deux cultures sans lien apparent » (Éditorial, p.3.Je souligne).Sans lien apparent, réel ?Malgré la langue ?À l\u2019appui de sa thèse, André Vanasse cite sa regrettée collègue (à l\u2019UQAM) Eva Legrand, originaire de Prague : « Dans mon pays, on étudie d\u2019abord la littérature tchèque, ensuite la littérature russe.» Différence linguistique : le russe n\u2019est pas le tchèque.Différences (oppositions) culturelles, religieuses, politiques : le tsar, le pope et le moujik sont inconnus en Tchéquie, et les chars français n\u2019ont jamais occupé les rues de Montréal (les chars canadiens, oui, en 1970).« Bien sûr, je reconnais mon appartenance française, mais elle n\u2019est pas indélébile pour moi », écrit Vanasse, qui fit pourtant une thèse sur Proust à Paris-V-Vincennes de 1968 à 1970.Comment peut-il oublier ou effacer la Recherche du temps perdu ?On peut opposer Bonheur d\u2019occasion à d\u2019autres prix Fémina, Une saison dans la vie d\u2019Emmanuel à d\u2019autres prix Médicis.Mais peut-on opposer Miron à Baudelaire et Rimbaud, remplacer Villon ou Ronsard par Nelligan ?Je regrette, comme mon ami Vanasse, qu\u2019Aquin, Ferron et tant d\u2019autres écrivains québécois soient toujours négligés à Paris; je les préfère, moi aussi, à Robbe-Grillet et à Mesdames Angot et Millet.Ce n\u2019est pas une raison pour laisser tomber 49 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Rabelais, « notre ancêtre à tous », comme dit (après Belleau) Folch-Ribas, d\u2019origine catalane.Molière, La Fontaine, Hugo font partie de notre patrimoine, même populaire, de notre mémoire (fût-elle involontaire), de notre imaginaire.Il se publie chaque année environ 500 romans au Québec : faut-il les lire tous avant d\u2019aller voir chez Houellebecq ou chez les écrivains de la Corrèze ou du Cantal ?D\u2019autre part, de très bons, sinon les meilleurs spécialistes de Balzac, de Hugo, de Char, de Ponge, se trouvent actuellement au Québec.Chacun a ses raisons de relire Montaigne ou Pascal.Lise Bissonnette et George Sand sont des amies, des sœurs.Aux dernières nouvelles, les étudiants américains ou australiens n\u2019ignoraient pas Shakespeare et Dickens, les Sud-Américains ne tuaient pas Don Quichotte pour Cent ans de solitude.Ce qui est gênant dans cette position contre la littérature française soi-disant impérialiste - et non contre les best-sellers américains, par exemple -, c\u2019est qu\u2019elle est essentiellement celle des associations d\u2019éditeurs (ANEL) et d\u2019écrivains (UNEQ), qui croient défendre leur commerce, leur métier, alors qu\u2019ils scient le tronc de la branche qui les nourrit.Séparer les littératures française et québécoise est aussi malavisé que d\u2019éloigner, sous prétexte d\u2019accents (alors qu\u2019il s\u2019agit d\u2019autre chose, notamment de syntaxe), la langue française de la soi-disant langue québécoise.Présidentiables et premiers-ministrables Pauline Marois a peut-être quelque chose de Hillary Clinton : expérience et caractère, de grandes amies féministes, de l\u2019argent, un mari parfois encombrant.En revanche, Jean Charest n\u2019a rien de Barack Obama : ni sa culture juridique et politique, ni son courage, ni son charisme, ni son envergure internationale.Quant à Mario Dumont, c\u2019est une sorte de McCain : un vétéran encore jeune, calmement belliqueux; 50 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 un dissident (de Bourassa, comme l\u2019autre de Bush) pâle et intermittent.Le maire Labeaume, agité du bocal, ressemble de plus en plus à l\u2019improvisateur Sarkozy.Ce sera beau au sommet de la Francophonie à Québec/Quebec City.Pour sa troisième carrière, le Dr Couillard hésite entre la vice-royauté (royalties) du pétrole en Arabie saoudite, pays qu\u2019il a bien soigné, et une mission de conciliation entre les présidents Karzaï et Musharraf.VLB devant la « correctitude » politique Le texte sur la « Reine-Nègre » dans L\u2019Aut\u2019Joumal frappait dur mais juste.Si court soit-il, c\u2019est un pamphlet efficace, un coup de massue qui atteint sa cible.Plus proche du manifeste, de la proclamation, que du débat ou de la polémique.Il faut lire jusqu\u2019au bout l\u2019écrivain de La Grande Tribu, et un peu au-delà des titres le pamphlétaire.« Vous avez dit reine-nègre ?» L\u2019article de Stéphane Baillargeon dans Le Devoir du 1er juin commence ainsi : « L\u2019art nègre ?C\u2019est beau.Les dix petits nègres ?Déjà plus douteux.» Déjà.La tueuse Agatha Christie au pilori ! Dans la colonne d\u2019à-côté, Gil Courtemanche, qui se croit peut-être encore au Rwanda, regrette que les médias aient accordé « autant d\u2019importance aux propos déjantés d\u2019un intégriste », lequel aurait, selon lui, « traité Michaëlle Jean de reine-négresse ».Nègre (invariable) et négresse, ici, ce n\u2019est pas la même chose.L\u2019excellent caricaturiste du Soleil, Côté, fait un contresens évident en faisant dire à VLB, représenté en vieil Oncle Sam à la pipe, « Encore un roi-nègre ?», sous le titre d\u2019actualité « Obama a gagné.» Le vainqueur d\u2019Hillary et bientôt (on l\u2019espère) de McCain, est l\u2019exact contraire du « roi-nègre » fainéant, irresponsable et stipendié.Duplessis, en pleine Grande Noirceur, n\u2019avait ni bâillonné ni vilipendé André Laurendeau pour l\u2019emploi de « roi-nègre » à 51 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 son sujet (par rapport à l\u2019exploitation minière des Américains).Soixante ans plus tard, en vraie Grande Grisaille, c\u2019est l\u2019avalanche des corrections, rectifications, rectitudes.Marc Angenot, professeur à McGill, spécialiste international de la sociocritique et du pamphlet, cherche à contextualiser la « petite affaire VLB » (devenue grande affaire MJ).« Si l\u2019expression roi-nègre était déjà archaïque3 en 1958, elle est intolérable maintenant [.] C\u2019est une insulte caractérisée, ça va de soi », dit-il à Baillargeon, qui demande avec bon sens : « N\u2019est-ce pas justement le lot de la politique ?» Et du pamphlet.Sans se fatiguer, Dany Laferrière, qui a déjà craint une émeute à Montréal en cas d\u2019atteinte à la réputation de son amie Michaëlle -, la prochaine fois, il menacera peut-être de s\u2019exiler de nouveau à Miami - parle, lui aussi, d\u2019« insulte »; une « insulte raciste et même sexiste », ajoute, double erreur, une professeure en éducation [ ?] à l\u2019UQÀM, coordonnatrice du pôle « discrimination et insertion » du Centre d\u2019études ethniques.Poète et prosateur habituellement mieux inspiré, le Dr Joël Des Rosiers commence « L\u2019obscurantisme de VLB : un scandale4 » par un hymne au « fleuve géant comme un jugement dernier », au « vide pailleté d\u2019embruns ».Mais la « panique identitaire » menace Trois-Pistoles.Contre ce ciel orageux, l\u2019auteur évoque la « lumineuse, authentique et cultivée » Michaëlle Jean, « qu\u2019on meurtrit sans cesse [sic] depuis sa nomination et avec elle les membres de sa communauté d\u2019origine », dont il est.Plus bas, le psychiatre en appelle à Fanon et à Glissant pour dessiner « l\u2019ancien colonisé » (on sait lequel) en « colonisateur ».Il l\u2019était déjà, car « la traite négrière et l\u2019esclavage ont sévi en Nouvelle-France dès sa fondation ».1608 toujours.3\tEn pleine décolonisation ?4\tLe Devoir, 29 mars 2008, A7. 52 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Des Rosiers prétend qu\u2019à La Rochelle la gouverneure générale a eu le privilège, jugé sacrilège au Québec, « de représenter la nation canadienne-française au rendez-vous historique de réconciliation avec la France ».Réconciliation ?Avec le Poitou-Charente (Raffarin et Royal), Bordeaux (Juppé), les cimetières militaires de Normandie, l\u2019Élysée, l\u2019Olympia ?La conclusion inattendue de l\u2019article est de comparer la nomination arbitraire de Michaëlle Jean à son poste protocolaire (dont elle fait une tribune politique) et la « perspective de l\u2019élection », durement gagnée, de Barack Obama à la candidature démocrate et à la présidence américaine.Où est l\u2019obscur, l\u2019obscurantisme ?Le roman sentimental, historique et à thèse de Michaëlle Jean Michaëlle Jean est une héroïne de roman.Mieux qu\u2019Harle-quin (Esclave et reine), de cape et d\u2019épée, d\u2019amour-passion.C\u2019est une héroïne classique, plus ambitieuse que victime, bien née et bien apparentée, pour qui mille chevaliers servants mettent le genou à terre.De Paul Martin qui l\u2019a nommée (rare geste d\u2019éclat d\u2019un velléitaire) à Harper qui l\u2019inspire, en passant par les Haïtiens de toutes nuances, d\u2019Emmanuel Dubourg, député libéral censeur, à Viviane Barbot, députée bloquiste féministe.Par sa volonté de fer, son intelligence, son élégance, son charme, son charisme, Michaëlle Jean5 est plus proche de Pierre Elliott Trudeau que son fils Justin et ferait une meilleure candidate que lui dans Papineau-Saint-Michel.Elle serait toute désignée pour succéder à Stéphane Dion.Bien d\u2019autres voies royales s\u2019ouvrent cependant devant elle, 5 D'une arrogance beaucoup mieux maîtrisée, subtile, intérieure, qu'on pourrait dire chaleureuse. 53 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 en plus du renouvellement de son mandat à Rideau Hall.Sera-t-elle romancière, dramaturge, traductrice-interprète à l\u2019ONU, cinéaste (comme son vice-prince consort, qui prit un moment l\u2019allure de Jacques Ferron) ?On l\u2019a contemplée de longs week-ends à la télévision, où elle avait une bonne diction et dentition, de beaux yeux humides, où elle levait parfois l\u2019avant-bras droit (comme un sceptre) à la fin du téléjournal.Elle n\u2019y reviendra sans doute jamais - après les déboires de ses consœurs liseuses et animatrices -, préférant le grand écran au petit, que ce soit à Londres, à Hollywood ou en Inde.Dans un registre pas très éloigné, elle pourrait aussi bien devenir, à Paris (New York et Washington), la quatrième ou cinquième épouse de l\u2019exprésident Sarkozy.Tous les espoirs sont permis.En attendant la suite du roman-photo, c\u2019est le roman à thèse (politique, idéologique) qui prévaut.Madame Jean est une redoutable penseuse et passeuse.À côté d\u2019elle, rayonnante, articulée, polyvalente et polyglotte, Belinda Stronach fait fille à papa, Josée Verner séductrice muette de banlieue.Sans parler de la veuve de guerre Julie Couillard.2008, on l\u2019a su à La Rochelle, marque le 400e anniversaire du débarquement de Michaëlle Jean en gouverneure générale du Canada.Jusqu\u2019au Sommet bilingue de la Francophonie à la Canadian, Son Excellence sera aux grandes manœuvres diplomatiques dans sa belle citadelle, près d\u2019un manège militaire à éclairer, sinon à relever.Mais c\u2019est 2009 - 250e anniversaire de la victoire de Wolfe (et d\u2019un ancêtre de J.-P.Blackburn) - qui sera l\u2019année faste, sans partage, de la vicereine et de ses régiments au garde-à-vous. 54 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 L\u2019héritage de Jocelyn Létourneau : l\u2019art d\u2019accommoder les restes Dans une sorte de post-scriptum au Rapport Bouchard-Taylor, qu\u2019il regrette de n\u2019avoir pu cosigner, Jocelyn Létourneau, historien du futur, politicologue, suggère de remplacer par héritage l\u2019ascendance (Jacques Beauchemin) ou origine canadienne-française.À ces notions aux connotations biologiques, il préfère héritage, objet qu\u2019on peut refuser, diviser, détourner.Ainsi, la Capitale nationale a pu confier (une partie de) son héritage à Stephen Harper et son Patrimoine (bibelot désactivé) à Josée Verner.« Par Québécois d\u2019héritage canadien-français, on entend que la population québécoise n\u2019est pas née d\u2019hier ou de la cuisse de Jupiter », écrit Létourneau6, sous-entendant peut-être que c\u2019est la minorité qui a la cuisse (et l\u2019aile).Il ajoute, non moins savamment, obscurément, que cette « majorité » est « l\u2019héritière d\u2019une historicité dont elle est tributaire à défaut, parfois, de s\u2019en faire fiduciaire ».Parfois ?L\u2019historiciste évoque alors « une \u2018francité\u2019 originelle ayant mué, avec le temps, en une \u2018canadianité\u2019 elle-même redéfinie [.] comme une \u2018québécité\u2019 en devenir ».Remarquons que muer indique une transformation plus substantielle que toute redéfinition.Comment résister, s\u2019opposer à « La raison de Bouchard-Taylor » ?Leur accommodement (des restes) est plus que raisonnable, il est la raison même, le bon et vrai sens de l\u2019histoire.The Gazette l\u2019avait bien vu en avant-première.Seuls ceux que Létourneau appelle, sans les nommer, « des violons », « quelques observateurs », certains « milieux nationalistes » enragés s\u2019enferment dans leur aveugle passion.6 « La raison de Bouchard-Taylor », Le Devoir, 19 juin 2008, A7. 55 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 En conclusion, l\u2019historien et didacticien de l\u2019histoire - qui avait participé au débat « envenimé » de l\u2019an dernier - félicite Jean Charest et l\u2019Assemblée nationale d\u2019avoir reconnu dans le crucifix duplessiste un « bibelot patrimonial » et une « référence désactivée ».Le musée est ouvert.Prenant le mot souche (et les racines qui s\u2019y rattachent) au sens forestier, colon et colonisateur du terme, Gérard Bouchard avait naguère suggéré d\u2019en faire un feu de la Saint-Jean.En même temps, il fabriquait un long roman folklorique, Mistouk7 - « Mot indien désignant des arbres en partie inondés, séjournant dans l\u2019eau » -, sur les exploits légendaires de Méo Tremblay, pionnier.Les souches noyées brûlent mal, mais elles mettent du temps à pourrir.De généalogique, l\u2019héritage devient archéologique.Un autre chantier s\u2019ouvre.Deschaillons-sur-Saint-Laurent Juin 2008 7 Montréal, Boréal, 2002. 56 CHRONIQUE INTERNATIONALE Dave Anctil Chercheur au Centre de recherche en éthique de l\u2019Université de Montréal LA BELGIQUE FLAMINGANTE La Belgique est en soi une véritable école de politique.Là-bas, les grands principes et les fictions juridiques doivent laisser place à ce « pragmatisme » si typiquement belge qui fait la part belle aux compromis et aux accords temporaires.Ces tractations constituent la trame normale de la vie civile belge.Aujourd\u2019hui, pourtant, les Belges mettent à l\u2019épreuve comme jamais leur adaptabilité légendaire qui a permis jusqu\u2019ici aux deux grandes communautés linguistiques de se diviser pacifiquement dans une union sans cesse remodelée.En tout cas, le spectacle politique actuel a de quoi animer les éditorialistes en Europe et ailleurs.Et cette fois, le drame n\u2019est pas né d\u2019un canular télévisuel annonçant, impromptu, la sécession de la Flandre.(On se rappellera le faux journal télévisé de la RTBF, diffusé le mercredi 13 décembre 2007, qui annonçait la sécession unilatérale de la Flandre et qui avait créé tout un émoi1.) En effet, le « plat pays » de Brel, qui fonctionne en quelque sorte par défaut depuis deux décennies, est aujourd\u2019hui ingouvernable.Depuis les élections législatives du 10 juin 2007, la Belgique est restée sans gouvernement pendant plus de six mois.Divisé entre nationalistes néerlandopho-nes et francophones, l\u2019improbable royaume connaît actuellement sa pire crise politique des dernières décennies.1 Voir l\u2019événement et les réactions rapportés par le Devoir à l\u2019adresse suivante : www.ledevoir.com/2006/12/18/125199.html 57 CHRONIQUE INTERNATIONALE - septembre 2008 La crise belge Cette crise débute lorsque Yves Leterme remporte le scrutin avec l\u2019aide d\u2019un petit parti séparatiste flamand, la Nouvelle Alliance flamande (NVA), allié au parti chrétien-démocrate flamand (CD&V).Mais le programme pour une Flandre plus autonome heurte bientôt les partis francophones coalisés au gouvernement, qui rejettent alors toute collaboration avec les partis flamands.Une longue paralysie s\u2019ensuit.Ne se laissant pas débouter, Leterme lance alors, au début de l'été, le processus d\u2019une convention entre les communautés afin de reformuler le « pacte fédéral belge ».Mais le projet échoue durant l\u2019été : Leterme démissionne et le roi des Belges, Albert II, ne sait plus où donner de la tête.Depuis, Flamingants (partisans de l\u2019autonomisme flamand) et Belgicistes (partisans du statu quo fédéral) se renvoient la responsabilité pour une crise qui ne semble pas trouver d\u2019issue.En vérité, l\u2019origine de la crise est ancienne et la Belgique a déjà connu pas moins de cinq réformes constitutionnelles profondes (entre 1970 et 1993) pour en arriver au pacte fédéral actuel.La Constitution est décentralisée et confie l\u2019essentiel des responsabilités aux régions et aux communautés.Mais ce pacte, on l\u2019oublie facilement vu d\u2019ailleurs, est le fruit d\u2019une histoire politique tumultueuse entre les deux communautés, francophone et néerlandophone.Sans retourner aux racines historiques complexes du conflit, on comprendra que, de crise en crise, il s\u2019agissait essentiellement d\u2019accommoder le puissant désir d\u2019autonomie de la majorité culturelle et linguistique flamande.Ainsi, la trame de cette histoire constitutionnelle est animée par l\u2019ascension épique de cette Flandre déterminée à renverser l\u2019état de fait arbitraire qui a, jusqu\u2019à tout récemment, favorisé la domination des francophones sur les institutions de la Belgique.Pourtant, 58 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 l\u2019indépendance pure et simple de la Flandre demeure l\u2019option minoritaire chez les électeurs néerlandophones, et c\u2019est probablement pourquoi l\u2019inique royaume persiste à ne pas vouloir mourir.Une phrase de Raymond Aron - qui avait décidément le sens de la formule - décrit admirablement bien la réalité belge de la fin du vingtième siècle : « Scission impossible, cohabitation improbable.» Mais à la lumière de l\u2019actualité politique belge depuis 2006, il faudrait peut-être modifier l\u2019expression du grand Aron par celle-ci : « Scission possible ».En effet, la crise actuelle laisse présager que les capacités de survie de la structure fédérale belge - byzantine et mal adaptée au nouveau siècle, selon certains observateurs - arrivent à terme.Lorsque le quotidien français Libération couvrait les événements, à la fin de novembre 2007, le principal analyste du dossier titrait en posant la vraie question : « Le crépuscule des Belges ?2».Au cours des dernières années, une majorité d\u2019observateurs, en Belgique comme à l\u2019étranger, s\u2019émerveillaient pourtant de la fortitude des institutions fédérales au tournant du nouveau millénaire.Analysant la division entre Flamands et Wallons en 2000, le journaliste du Devoir Christian Rioux suggérait même, dans son bel essai Voyage à l\u2019intérieur des petites nations, que deux décennies de réformes constitutionnelles permanentes avaient peut-être finalement réussi à « réécrire le pacte » unissant les deux principales communautés nationales.Et il concluait : « Il se pourrait aussi qu\u2019en se faisant le plus discret possible, qu\u2019en se retirant des champs de compétence revendiqués par les régions et les communautés, l\u2019État fédéral belge ait trouvé une façon originale et inédite de se rendre.indispensable3.» 2\tLibération, édition du mercredi 28 novembre 2007, pages 2-14.3\tVoir Christian Rioux, Voyage à l\u2019intérieur des petites nations, Montréal, Boréal, 2000, pages.153-164. 59 CHRONIQUE INTERNATIONALE - septembre 2008 Mais l\u2019indispensable devient vite superflu.Si, au fil des siècles, l\u2019ambition et l\u2019esprit d\u2019aventure ont dessiné les cartes par les victoires de quelques nations dominantes, la discrétion et le pragmatisme sont aujourd\u2019hui les pierres angulaires de la conduite des États européens.La clameur des chefs d\u2019État d\u2019autrefois perdant de sa force à mesure que se rétrécissait leur marge de manœuvre politique, on a pu alors entendre les peuples affirmer démocratiquement leurs préférences - et celles-ci ne tolèrent plus aussi facilement certaines structures politiques iniques allant à l\u2019encontre de leurs aspirations.La Belgique typifie cette nouvelle réalité démocratique, de sorte que même le roi des Belges, gardien institutionnel et symbolique de l\u2019unité étatique, n\u2019a eu d\u2019autre choix que d\u2019entériner le nouveau rapport de force entre ses régions de plus en plus antagonistes.Désormais, le monarque n\u2019est plus qu\u2019une figure d\u2019arbitrage parmi tant d\u2019autres, à l\u2019échelle européenne et mondiale.Pour les Belges qui se sentent wallons par défaut, cette crise permettra peut-être de prendre acte de ces transformations.La Wallonie demeure largement belgiciste malgré une évolution notable du sentiment national francophone, surtout parmi les jeunes générations europhiles4.La discussion directe entre régions qui se dessine offre un (probable) avenir confédéral, perspective qui fera vraisemblablement encore perdre à l\u2019État fédéral ses capacités - surtout en matières socio-économiques - pour survivre.Dans tous les cas de figure, les partis nationalistes flamands s\u2019entendent au moins sur l\u2019essentiel de la stratégie : dans l\u2019état actuel des choses, il n\u2019est plus question de laisser fonctionner les institutions fédérales ! 4 Nous avons pu le constater en consultant les tribunes politiques des journaux belges.Voir en particulier les débats citoyens sur le site du quotidien Le Soir (www.lesoir.be).Fait notable que nous avons malheureusement esquivé dans la présente chronique : le débat sur un rattachement éventuel de la Wallonie à la France ! 60 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Un nationalisme du blocage institutionnel La joute constitutionnelle belge aurait de quoi faire pâlir d\u2019envie les autonomistes québécois.En effet, si on compare l\u2019orientation constitutionnelle imposée par les Flamands aux garanties demandées par le gouvernement québécois à l\u2019époque de l\u2019Accord du lac Meech (voire au rapport Allaire qui a structuré la pensée constitutionnelle de l\u2019ADQ), on se rend vite compte de l\u2019abîme séparant les deux réalités.Les nationalistes flamands n\u2019hésitent pas à faire front commun pour bloquer le fonctionnement des institutions tant et aussi longtemps que les partis wallons ne voudront pas sincèrement modifier les termes du pacte 5.Ainsi, l\u2019alliance du CD&V (parti chrétien-démocrate flamand) et du NVA (Nouvelle Alliance flamande) a présenté les conditions minimales suivantes, en forme d\u2019ultimatum, pour la poursuite des négociations sur la réforme de l\u2019État : 1.\tLa majorité fédérale doit s\u2019engager à endosser les conclusions d\u2019un dialogue entre les Communautés, à les traduire en textes de loi ou en modification de la Constitution et à les faire voter par le Parlement fédéral.2.\tLes options fondamentales pour le modèle confédéral doivent être prises avant le printemps 2009.3.\tLes entités fédérées doivent pouvoir déterminer ce qui demeure du domaine de l\u2019Etat confédéral.4.\tLes Parlements des entités fédérées doivent être impliqués dans le dialogue des Communautés.5.\tDes solutions doivent être dégagées avant qu\u2019un problème atterrisse au Comité de concertation.Le Comité de concertation actuel ne fonctionne plus et n\u2019est pas adapté aux structures d\u2019un modèle confédéral 6.5\t« Les partis belges s'orientent vers un nouveau régime confédéral », Le Monde, édition du 16 juillet 2008.6\tLa libre Belgique, édition du 18 juillet 2008. CHRONIQUE INTERNATIONALE - septembre 2008 Autrement dit, la négociation actuelle sur la restructuration de l\u2019État belge vers la confédération doit prendre acte que les acteurs centraux de ces changements sont les communautés constituantes de l\u2019État, soit la Flandre, Bruxelles, la Wallonie et la minuscule communauté allemande de Belgique.Cet agenda confédéraliste s\u2019appuie d\u2019abord sur le régime démocratique belge, proportionnel et très décentralisé au profit des régions.Mais il s\u2019explique aussi par un rapport de force beaucoup plus équilibré entre les constituants belges - du moins si on le compare à ce à quoi nous a habitué la joute constitutionnelle canadienne.Le rapport de force étant, au Canada, systématiquement à l\u2019avantage du gouvernement fédéral (qui peut facilement mobiliser l\u2019ensemble des provinces pour isoler le Québec), le nationalisme québécois s\u2019est plutôt pensé en rupture partielle avec l\u2019ordre constitutionnel canadien.A contrario, le projet pour une Flandre libre s\u2019est paradoxalement mobilisé à travers la reconstruction des institutions fédérales : la Flandre y mène depuis des années une véritable guérilla institutionnelle qui, s\u2019appuyant tout à la fois sur l\u2019incompatibilité des choix entre les principales communautés linguistiques et sur la construction supranationale européenne, a démontré son efficacité.On mesure alors à quel point la dynamique multinationale en Belgique est différente de celle qui prévaut ici : elle exclut d\u2019emblée le scénario constitutionnel canadien dans lequel le premier ministre fédéral monopolise l\u2019initiative - autant que le résultat escompté - des « négociations ».Pas même le monarque belge n\u2019a le pouvoir discrétionnaire d\u2019un premier ministre canadien ! Si la stratégie flamande du blocage institutionnel semble plus que jamais porter fruit, c\u2019est avant tout parce que son élite politique a acquis l\u2019habitude, la patience et les moyens de polariser le débat belge sur la nature structurelle - et donc 62 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 durable - du fonctionnement des institutions.Maintenant les Flamands souhaitent ouvertement une association de nations autonomes et libres, pendant que les Wallons se refusent toujours à une modification substantielle de la Constitution provoquant davantage de décentralisation dans le pays 7.Entre le Flamingant et le Belgiciste se joue donc l\u2019avenir institutionnel incertain de la Belgique, au cœur d\u2019une Europe en construction qui permet aux mouvements nationalistes minoritaires de peser de tout leur poids politique.Le multinationalisme comme horizon politique de l\u2019Europe ?S\u2019entretenant avec le quotidien Le Monde, Philippe Moreau-Defarges, spécialiste des questions européennes à l\u2019Institut français des relations internationales (IFRI), affirmait récemment que la situation belge laissait ainsi présager une refonte constitutionnelle vers un authentique confédéralisme.Selon lui, même si la Belgique est passée maître dans l\u2019art de la refonte constitutionnelle, la perspective du statu quo n\u2019est plus crédible étant donné la profondeur de la crise actuelle.À l\u2019autre extrême, la séparation définitive des communautés exigerait la tenue d\u2019un référendum dont les modalités ne sont pas actuellement définies ; de plus, selon les nombreuses enquêtes d\u2019opinion qui ont été menées à ce sujet, les électeurs ne semblent pas encore prêts à envisager sérieusement ce scénario.Pour Moreau-Defarges, c\u2019est donc le scénario confédéral qui a le plus de chance d\u2019aboutir, c\u2019est-à-dire : [.] une Belgique qui n\u2019aura plus qu\u2019un seul lien, le roi, et de très faibles éléments communs dont la politique étrangère et, sans doute, un statut particulier pour Bruxelles.[.] L\u2019idée étant une séparation totale des dépenses sociales entre Wallons et Flamands 8.7\tVoir les déclarations des partis francophones dans « La Belgique inquiète pour son futur », Le Monde, édition du 15 juillet 2008.8\tVoir l'entretien conduit par Soren Seelow avec Philippe Moreau-Defarges : « L'intégration européenne a un effet désintégrateur sur les Etats », Le Monde, édition du 18 juillet 2008. 63 CHRONIQUE INTERNATIONALE - septembre 2008 La crise belge secoue ainsi l\u2019ensemble des États multinationaux, particulièrement au sein des régimes démocratiques européens.Vu du Québec, il tombe sous le sens que les Flamands ne sont pas plus mal intentionnés que les Wallons, souvent pris en pitié par les commentateurs français et allemands.Une vision conséquente de la démocratie demande un effort considérable chez de nombreux observateurs des métropoles, qui cachent à peine leur effroi contre ce qu\u2019ils associent à un « réflexe communautaire, xénophobe et archaïque9.» La démocratie authentique est, selon l\u2019adage reçu, le gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple.Si les États actuels sont, pour la plupart, composés d\u2019une multitude de peuples, alors la logique démocratique voudrait que la res publica - le lien unissant politiquement les communautés - fasse elle-même intégralement partie du processus de contrôle démocratique.De sorte que la forme des institutions, les pouvoirs attribués aux paliers de gouvernement et les liens de solidarité entre les communautés constituantes ne seront plus considérés comme des essences de l\u2019histoire ; elles apparaîtront pour ce qu\u2019elles sont en réalité, c\u2019est-à-dire des constructions politiques révisables.C\u2019est pourtant une conclusion à laquelle les gouvernements étatiques ne veulent pas arriver, et une thèse foncièrement républicaine que les élites établies associent couramment à une forme ou l\u2019autre de populisme démagogique.Dans la même entrevue citée, Moreau-Defarges, qui est plus lucide sur ces questions que la plupart de ses compatriotes 9 Le lecteur qui veut se faire sa propre idée peut aisément le constater en lisant dans Internet la couverture de la crise belge des dernières semaines, en particulier les éditoriaux de grands journaux comme Le Monde, Libération, Le Monde diplomatique, Frankfurter Allgemeine Zeitung, The New York Times. 64 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 français, élargit ainsi la question à l\u2019ensemble des régimes démocratiques occidentaux : Il y a en effet une tension croissante entre la stabilité des États et le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes.La première cause, c\u2019est la paix, qui favorise la fragmentation des États et la remise en cause des acquis.Mais la question de fond, c\u2019est la transformation radicale du pacte étatique, qui est devenu un instrument entre des groupes aux intérêts divergents.Si un jour les Flamands, les Écossais, les Bretons, les Catalans ou les Québéquois [sic !] disent démocratiquement par un vote qu\u2019ils ne veulent plus faire partie de tel État, au nom de quoi peut-on les en empêcher ?10 On mesure à peine l\u2019ampleur de ce changement de garde dans les discours alors que, par le passé, le secrétaire général de l\u2019ONU Boutros Boutros-Ghali affirmait que la sécession hypothétique du Québec représentait une atteinte aux droits de l\u2019homme.Malgré tout, la crise belge, après les indépendances récentes du Monténégro et du Kosovo, est devenue source de stress supplémentaire pour une classe politique confuse qui avait toujours misé sur une stabilité des frontières étatiques - propriété fondamentale de la prospérité qu\u2019elle associait instinctivement - à tort ! - au projet européen.Nous l\u2019observions récemment : l\u2019indépendance du Kosovo doit plutôt faire prendre conscience aux États dominateurs du système international que l\u2019Union européenne donne un contexte d\u2019opportunités politiques inédites aux minorités nationales sur leurs territoires n.Ainsi, tant que les grands États européens seront contraints de placer la paix et la prospérité au sommet de leurs priorités - en d\u2019autres mots : tant que la raison d\u2019État restera « raisonnable » - alors fleurira ce nouveau printemps des peuples européens.10\tVoir Soren Seelow, op.cit.11\tVoir notre chronique « Québec-Kosovo, aller-retour » du mois d\u2019avril 2008 (L'Action nationale, vol.XVII, no 4) 65 CHRONIQUE INTERNATIONALE - septembre 2008 D\u2019un autonomisme à l\u2019autre.Cantonné sur le territoire d\u2019une fédération qui vient tout juste de lui reconnaître une existence nationale symbolique, le Québec peut-il apprendre de l\u2019expérience belge ?Certes la Belgique n\u2019est pas le Canada, loin s\u2019en faut.Comme nous le disions plus haut, le contexte, les enjeux et la dynamique sociale de la Belgique forment autant de reliefs politiques inappropriés pour repenser la stratégie gagnante du Québec de demain.Toute comparaison expéditive entre les deux réalités se révélera donc trompeuse.Par exemple, le « fédéralisme évolutif» dont se réclament la plupart des confédérés belges est fort éloigné du « fédéralisme d\u2019ouverture » que prétend pratiquer le gouvernement canadien actuel.Au Canada - Stephen Harper l\u2019a souvent répété après Jean Chrétien - le « pacte constitutionnel » - hormis une refonte possible du Sénat - n\u2019est pas négociable.De plus, il est certain que le poids politique comparatif de la minorité insatisfaite chez nous n\u2019est pas le même que celui de nos amis belges.Le Québec a perdu toute sa capacité - s\u2019il l\u2019a jamais eue ! - à forcer la main anglo-canadienne dans une négociation constitutionnelle authentiquement ouverte à ses aspirations.Dans ce contexte, on peut se désoler des illusions adéquistes à ce sujet, eux qui laissent croire aux électeurs qu\u2019un confédéralisme québécois - aussi théoriquement attrayant soit-il - représente une option politique plus porteuse que la mobilisation en vue d\u2019une souveraineté plébiscitaire et fondatrice du pays.Si les scénarios belge et canadien sont incomparables sur ce plan, l\u2019expérience de la Flandre n\u2019est pourtant pas sans intérêt pour les nationalistes québécois.Cette petite communauté de six millions de citoyens mise depuis longtemps sur le développement de ses forces réelles, notamment sur 66 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 un développement économique et culturel exceptionnel que la Flandre a mis en place avec des pouvoirs limités mais perpétuellement reconsolidés.À l\u2019exception d\u2019un parti ouvertement xénophobe, le Vlaams Belang (17 % aux élections législatives de 2007), qui canalise le mécontentement en mépris interculturel, les politiques flamands ont pratiqué une politique des petites victoires.Chose remarquable, c\u2019est en concentrant leurs efforts à gagner ces batailles du quotidien que les Flamands ont conquis le respect des normes linguistiques puis, graduellement, le contrôle des institutions locales, communautaires et régionales.Misant avant tout sur l\u2019efficacité institutionnelle, cette approche a permis d\u2019élaborer un développement économique et urbanistique harmonieux ainsi que l\u2019imposition de contrôles efficaces sur l\u2019intégration des immigrants.Les partis flamands sont aujourd\u2019hui coalisés sur la base d\u2019une mobilisation culturelle en vue d\u2019imposer des contraintes politiques avantageuses pour leurs communautés, et ce afin d\u2019accumuler les dividendes reliées à l\u2019efficacité dans le fonctionnement des institutions.Au fil du dernier siècle, le nationalisme flamand s\u2019est ainsi construit avec, pour seul guide, le sens des réalités.Par le biais de la vision qui prévaut parmi notre classe politique, ces conquêtes - pourtant inimaginables en Belgique il y a quelques décennies seulement - apparaîtront malheureusement comme les fruits d\u2019un hasard heureux.Le nationalisme pragmatique flamand est certes moins flamboyant que la « verve nationale » péquiste : ce que l\u2019un effectue en peu de mots, l\u2019autre le promet en peu de gestes ; là-bas on se préoccupe à occuper le territoire, à créer de l\u2019emploi pour le citoyen néerlandophone et à protéger ses membres contre la dissolution du tissu social et communautaire.Ces préoccupations modestes choquent inévitablement le goût 67 CHRONIQUE INTERNATIONALE - septembre 2008 élitaire pour les formes abstraites.Pourtant, l\u2019entêtement flamand à mener des combats locaux a donné les résultats escomptés : non seulement la Flandre est-elle prospère, totalement décomplexée face à une Wallonie chancelante et démobilisée, elle a même le droit de s\u2019affirmer sur toutes les questions internationales importantes qui ont un impact sur sa vie nationale.Les nationalistes québécois - autonomistes ou souverainistes - pourraient y trouver une inspiration porteuse d\u2019avenir : pratiquer l\u2019autonomisme, à l\u2019exemple de la Flandre, c\u2019est avant tout contrôler ses flux migratoires, développer ses instruments économiques stratégiques et renforcer le ciment culturel qui permet aux institutions d\u2019une communauté de trouver sa cohérence, sa cohésion et sa vitalité.En bref, c\u2019est fonder son avenir collectif sur le pari que chaque individu membre de la communauté percevra la logique de l\u2019appartenance nationale qui est, ultimement, de « faire société ».L\u2019expression « faire société » est d\u2019ailleurs le titre d\u2019un livre récent de Joseph Yvon Thériault qui devrait nous interpeller sur les conséquences, à long terme, du marasme national québécois12.Chez nous l\u2019absence de crise politique visible masque peut-être des fissures sociales qui resteront invisibles aussi longtemps que nous n\u2019aurons pas le courage d\u2019inspecter les fondations de notre vie collective.En outre, les espoirs lyriques auxquels notre élite politique nous a habitués ne compenseront plus bien longtemps les effets délétères de notre inaction chronique sur les dossiers structurels de notre vie nationale : langue, immigration, environnement, culture, développement économique et régional.Les querelles quasi-théologiques sur le « Nous » québécois et les gloses d\u2019une commission bien connue sur l\u2019avenir de 12 Faire société.Société civile et espaces francophones, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2007, 385 pages. 68 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 notre identité altérée par le multiculturalisme ont détourné le Québec du véritable chantier qui l\u2019attend.Si les générations initiatrices de l\u2019affirmation nationale québécoise ont, par le passé, posé les fondations du Québec moderne, ces fondations sont aujourd\u2019hui fissurées parce que l\u2019édifice n\u2019est plus restauré depuis trop longtemps.Les Flamands, eux, ne sont pas demeurés prisonniers des sirènes angoissées de l\u2019ostentation identitaire, symbolisme aussi creux que politiquement intangible.La victimologie politique occupe certes un rôle dans le discours flamingant de l\u2019extrême droite, mais les programmes des partis nationalistes plus modérés s\u2019y orientent essentiellement autour d\u2019objectifs rassembleurs qui escomptent et résultent.Apparaissent aujourd\u2019hui les fruits de ce labeur.Car la modestie flamande d\u2019autrefois est aujourd\u2019hui gage de succès sans précédents : que demain la Belgique meurt ou se confédère, la Flandre demeurera résolument libre, fière et prospère.? Souveraineté du Québec ùmque française 7-êfe nationale )( Assurance .Société i// Saint-Jean-Baptiste & deh MA U RI CIE \u2022ma.«s Jbocurici9.qc.ca 37s-*as@i o 1-000-021-4001 La Société Saint-Jean-Baptiste du Centre-du-Québec 449 rue Notre-Dame, Drummondville (819)-478-2519 ou 1 800 943-2519 Organisme d\u2019entraide et de fierté québécoise ! Plus de 31 000 membres au Centre-du-Québec Allard CA inc.Comptable agréé Pierre Allard, c.a.8175, boul.St-Laurent, 3e étage, Montréal (Québec) H2P 2M1 Téléphone : (514) 385-6601 \u2022 Fax : (514) 385-6177 Courriel : allardp@qc.aira.com /^SÏA^ Sansregret, Taillefer & Associés\t\tinc.Cabinet\ten assurance collective de personnes\t 178, rue Sainte-Marie\tinfo@sta-conseil.com www.sta-conseil.com Téléphone : (450) 471-2662\tTélécopieur : Terrebonne (Québec)\t(514) 355-7869\t(450) 471-0026 J6W 3E1\t(800) 782-5799\t(514) 355-7923 agirp ' our notre monde Ensemble, nos actions nous inscrivent dans un développement durable et solidaire.Près de U) 000 membres dont 2536 entreprises collectives, organisations et associations.J Desjardins Caisse d'économie solidaire Montréal\t514\t598-2122\t1\t877\t598-2122 Québec\t418\t647-1527\t1\t877\t647-1527 Joliette\t450\t753-7055\t1\t866\t753-7055 www.cecosol.coop DOSSIER BOUCHARD-TAYLOR LECTURES MALCOMMODES (PREMIÈRE PARTIE) Dossier Un devoir à refaire -Thérèse-Isabelle Saulnier\t72 Du multiculturalisme à Bouchard-Taylor en passant par l\u2019École de Chicago -Daniel Gomez\t90 À défaut de convaincre le peuple, en fabriquer un nouveau -Mathieu Bock-Côté\t107 Lire Primeur Andrée Ferretti Bénédicte sous enquête (extrait) 136 Lire les essais Pierre Gagnon De la pénombre à Cap-Lumière -\tpar Michel Rioux\t145 Michael Gauvreau Les origines catholiques de la Révolution tranquille -\tpar Paul-Émile Roy\t148 Stéphan Gervais, Dimitrios Karmis, Diane Lamoureux Du tricoté serré au métissé serré ?La culture publique commune au Québec en débats -\tparJoëlle Quérin 150 72 DOSSIER Thérèse-Isabelle Saulnier* UN DEVOIR À REFAIRE Pratiquement tout est à refaire, à ré-écrire, dans ce rapport, sauf, peut-être, ce qui concerne l'immigration et l'aide aux immigrants pour faciliter leur intégration.Je dis peut-être, car à ce chapitre, bien des points restent encore obscurs, dont l'importante question de la reconnaissance et de l'équivalence des diplômes étrangers, qui est certainement loin d'être aussi simple que ne le présentent les commissaires.Je laisserai donc ici de côté toute la question de l'immigration, mais non sans rappeler qu'il s'est souvent dit et écrit, et ce par les commissaires eux-mêmes et leur groupe de 15 experts, que les « accomodements raisonnables » n'étaient pas le fait des immigrants, et encore moins des nouveaux arrivants, mais de Québécois de souche (de religion à forte orthodoxie, généralement), ou d'individus faisant partie de communautés implantées ici depuis longtemps.Or, les commissaires ont, envers et contre toute logique, maintenu ce lien très étroit entre accommodements et immigration.Ils l'ont d'abord fait en élargissant singulièrement le mandat qui leur avait été confié par le gouvernement Charest, ils ont continué à le faire dans leur document de consultation et tout au long de celle-ci et, finalement, ils ont fait de l'immigration le centre de leur rapport en lui * Professeure de philosophie à la retraite, cégep de Victoriaville, et chroniqueure dans Vigile.net 73 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier accordant la plus large place.Il y a donc de quoi s'interroger sur l'importance que les commissaires ont accordé à cette question, d'autant plus qu'ils redoublaient ainsi une autre commission, qui s'est tenue presque en même temps, sur l'immigration elle-même, dans le but de déterminer combien d'immigrants il fallait accepter pour les années 2008-2010.On a beaucoup moins entendu parler de cette commission-là, mais elle a traité de toutes les questions qui ont surgi au sein de la commission Bouchard-Taylor.Un pur redoublement, dont les problèmes soulevés et les solutions suggérées sont pratiquement les mêmes.Et pendant ce temps, que sont les « accommodements problématiques » devenus ?L'impression qui reste de la lecture du rapport, c'est que leur aspect contestable et contesté a été complètement occulté en en faisant une simple question de déformation des faits et de mauvaise perception : simple « crise des perceptions », et non véritable problème de société.C'est exactement ce dont cherchent à nous convaincre plus particulièrement les chapitres 2, 3 et 4 du rapport.Si, maintenant, nous jetons un coup d'oeil sur les 37 recommandations, regroupées sous 8 grands thèmes, on s'aperçoit que 23 sont liées aux problèmes d'immigration et d'intégration des nouveaux arrivants, et 14 seulement aux accommodements, parmi lesquelles 5 touchent la question de la laïcité (section G).Il faut inclure ces 5 dernières dans les « accomodements raisonnables », puisque ceux-ci sont d'ordre essentiellement religieux et, donc, reliés de très près à la laïcité de la société.Or, quelles sont les recommandations sur la laïcité ?Report de la patate chaude au gouvernement, qui devrait produire un livre blanc sur ce sujet (G1), port de signes religieux interdits seulement aux magistrats et procureurs de la Couronne, aux policiers, aux gardiens de prison, aux président et vice-présidents de l\u2019Assemblée dossier 74 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 nationale (G2), promotion de la laïcité « ouverte », déplacement du crucifix de l'Assemblée nationale et fin des prières des conseils municipaux (G3), promotion gouvernementale du nouveau cours d'éthique et de culture religieuse (G4) et publication annuelle d'un calendrier multiconfessionnel indiquant les dates des diverses fêtes religieuses (G5).Ayant ces 5 recommandations sous les yeux, on s'aperçoit qu'il faut enlever la G1, la G4 et la G5, qui ne concernent pas vraiment les « accomodements raisonnables », ce qui fait tomber à 11 sur 37 le nombre de recommandations sur les « accomodements raisonnables », sujet même et raison d'être de cette commission.Si le principal critère d'évaluation d'un travail est celui du respect du mandat donné, messieurs Bouchard et Taylor obtiennent donc la note de 30% ! L'interculturalisme, l'identité québécoise, la laïcité, et.les accomodements raisonnables ?Fermant les yeux bien rapidement sur les « accomode-ments raisonnables » (à croire que le sujet ne les intéressait franchement pas), nos deux sages les ont tournés vers des sujets davantage à la hauteur de leurs compétences et de leur savoir : l'interculturalisme comme modèle québécois de société, qui serait différent du modèle multiculturaliste canadien, le racisme, la xénophobie, l'hétérophobie et la discrimination, une psycho-analyse de l'âme québécoise, c'est-à-dire canadienne-française, l'essence d'une démocratie libérale, l'identité québécoise - mais surtout le « malaise identitaire » -, la laïcité, mais pas n'importe laquelle : la laïcité dite « ouverte », les conflits de droits, les bienfaits de la diversité, et la langue française qui, au Québec, se porterait pas mal mieux que la majorité ne le pense.Je sais que tous ces sujets sont présents dans le rapport, et bien discutables, mais comme je ne peux tous les traiter ici, 75 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier je vais me concentrer sur le sujet même de cette commission, à savoir la crise des accommodements comme telle : ce qui a été identifié comme étant sa cause et sa racine, et j'ai nommé : NOUS.Visons la cible : la crise des accommodements Ce qui est particulièrement à refaire et à ré-écrire, dans ce rapport, c'est l'essentiel concernant le problème des « acco-modements raisonnables » ou, mieux, des « accommodements religieux problématiques », à savoir : 1) la cause de la crise elle-même, donc les chapitres 2 et 3 du rapport, et 2) la racine de cette crise, identifiée comme étant la « crispation identitaire » des Québécois francophones (ceux dits « d'origine canadienne-française »), insécures et inquiets de leur survie, et auquels on reproche sans cesse, de chapitre en chapitre, le manque d'ouverture et le manque de tolérance, alors qu'ils se perçoivent - et sont largement - ouverts, tolérants et hospitaliers.À ces deux manques s'ajoutent fréquemment les accusations de xénophobie, d'islamophobie et d'antisémitisme, quand ce n'est pas tout simplement de racisme et de discrimination.Concentrons-nous sur ce que le rapport identifie comme cause et racine de la crise : une simple question de mauvaise perception des faits, et le malaise identitaire, malaise qui, dans le chapitre 9, devient « la crispation identitaire », « crispation » qui, soit dit en passant, est un mot bien méprisant, choquant, blessant même, et qui semble tout droit sorti du mémoire de M.Touhami Rachid Raffa.(En effet, cette expression ne se trouve pas dans le document de consultation, mais figure, bien en évidence, dans le titre et le contenu du chapitre 9A.) dossier 76 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 1) La cause de la crise La vraie, la réelle cause de cette crise, ce sont certaines communautés culturelles à forte orthodoxie religieuse ou carrément intégristes, dont les deux principales sont - ne nous voilons pas la face - la communauté juive hassidique (Outremont et Val-David), et certains membres de la communauté musulmane.Cela est très visible et d'une évidence claire comme de l'eau de roche quand on regarde tous les cas présentés dans le rapport au chapitre 2 : 26 concernent des musulmans, 26 concernent des juifs, essentiellement hassidiques, 5 concernent des sikhs, 4 concernent des catholiques, 2 concernent des Témoins de Jéhovah, 1 concerne une adventiste du 7e jour et 1 concerne des orthodoxes grecs :.Or, pas un mot là-dessus, dans le rapport Bouchard-Taylor.Vraiment le « motus et bouche cousue » total sur la responsabilité de ces gens-là ! Meu non, c'est nous, les Québécois francophones, les « d'origine canadienne-française », qui avons déformé les faits et avons été bien mal informés par les médias.Car il y aurait « une nette disproportion entre les réactions négatives observées dans le public et les événements qui en ont été la cause » (p.66, où il est question aussi de réactions de rejet).Mais si on se mettait à examiner chacun de ces cas à la lumière de la version dite « documentée », on s'apercevrait que la plupart de ces cas restent discutables et critiquables à la lumière de certains principes et de certaines valeurs, et que la distorsion est bien moins grande que les commissaires le prétendent bien rapidement 1 2.La « médiation parfois alarmiste de la situation », dont parle 1\tVoir tableau à http ://www.geocities.com/philovicto/les-73-cas.html 2\tAu moment de publier ce texte, j'ai commencé cette étude, mais je suis quand même assez avancée pour affirmer que si « distorsion » il y a eue, celle-ci n'est pas aussi grande que les commissaires le prétendent et ne justifie aucunement que l'on parle d'une simple « crise des perceptions », de mauvaises ou de fausses perceptions : le débat reste entier et toujours justifié. 77 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier le document de consultation, est devenue, dans le rapport final, une présentation tordue, erronée, inexacte des faits, et la rumeur a fait le reste.Conclusion : il n'y a pas eu une « crise des accommodements » mais une simple « crise des perceptions ».La discrète note 5 du chapitre 6 (si discrète qu'elle semble bien avoir échappé à tout le monde) précise même qu'il s'agit d'un « dérèglement des perceptions » ! ! ! Un peu de sagesse - surtout politique - aurait donc évité la coûteuse commission elle-même, mais celle-ci a tout de même servi à éclairer le bon peuple, bien mal informé sur la « vraie » réalité, particulièrement celle des immigrants 3.Bref, désinformation, déformation et défiguration des faits, ignorance (en particulier de ce que sont réellement les « accomodements raisonnables », ce qui nous a valu d'ennuyeuses et répétitives leçons inaugurales à chaque forum sur ce sujet), exagérations, préjugés xénophobes, voire racistes, voilà l'explication de cette crise et ce, du document de consultation au rapport final.Dans la conclusion du chapitre 3, les commissaires prétendent que si la population avait bénéficié de la version dite « documentée » des faits, il n'y aurait pas eu de crise des accommodements.Vraiment ?Pourtant, ils parlent de problèmes sérieux et de questions éthiques qui demeurent ou auraient quand même dû être abordés.Ces seuls problèmes et ces seules questions justifient la qualification de « perception jovialiste » qu'en ont eue les commissaires et leurs experts, et que nier le sérieux et le bien-fondé de cette crise ne fait que reporter à plus tard le regard lucide qui permettra une solution permanente au problème.3 Voir cet extrait éloquent de la p.76 du rapport intégral : http ://www.geocities.com/philovicto/extrait-p76-ri.html dossier 78 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 2) La racine de la crise La vraie racine de la crise des « accommodements problématiques religieux », ce n'est pas la « crispation identitaire » ou le « malaise identitaire » des Québécois d'origine canadienne-française, c'est le choc des valeurs qui s'est accentué avec la puissante vague migratoire des dernières années, vague qui a déferlé non seulement sur l'Amérique du Nord, mais sur toute l'Europe 4.Or, sur ce choc des valeurs, il n'y a pratiquement rien dans le rapport, sauf pour le balayer rapido presto sous le tapis et mettre dessus, pour en camoufler les traces, un gros pot de fleurs appelé « le respect des valeurs et des cultures », dont toutes ont droit de cité en toute égalité.Aussi bien dire, même, qu'il est nié ou fortement remis en question, comme on peut le lire au chapitre 6 du rapport : « Est-il certain que les demandes d'accommodement compromettent la culture du groupe ethnoculturel majoritaire ?» (p.124).La note 33 indique que cette question est examinée aux chapitres 9 et 10, lesquels insistent fortement sur le respect et l'égalité de toutes les cultures.Il peut s\u2019avérer, et il s\u2019est avéré, depuis au moins une quinzaine d\u2019années et tout spécialement en 2006-2007, que certains comportements, bien plus souvent culturels ou moraux que religieux, mais la plupart du temps justifiés par des croyances religieuses, fassent problème.La « crise des accommodements » est due à ces comportements qui, qu\u2019on l\u2019admette ou non, heurtent effectivement certaines valeurs de la société d\u2019accueil.Il faudrait désormais les appeler « les accomodements religieux problématiques ».Il faudra, aussi, arrêter de se voiler la face et les aborder enfin de front, ces « éléphants qui trônent au beau milieu du salon, mais que personne n\u2019ose nommer », selon la formule de Joseph Facal (Journal de Montréal, 29 août 2007).4 Sur ce choc des valeurs, voir ma chronique : http ://www.vigile.net/Vous-avez-dit-choc-des-valeurs 79 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier Il est vrai, comme le dit Pierre Anctil (Le Devoir, 2 juillet 2008), que ce qui dérange, chez certains croyants très orthodoxes, c\u2019est le fait de « s\u2019afficher ouvertement comme tels ».Il ajoute : « notamment lorsque venait le temps de réclamer des services de l\u2019État.» Oui, il y a des deux, les réclamations en question tournant précisément autour des « accomode-ments religieux problématiques ».Or, selon les commissaires Bouchard et Taylor, la cause serait, plutôt, la « crispation identitaire » des Québécois francophones (ceux dits « d'origine canadienne-française »).À cette soi-disant « crispation identitaire », à laquelle on ajoute aussi le mot « braquage », on lie de près une « crise identitaire » chez ces mêmes Québécois, dont il est à se demander si elle n'a pas été fabriquée de toute pièce, tellement la majorité de la population ne s'y reconnaît même pas.Et pourtant, bien des gens sont tombés dans le panneau, dont beaucoup de souverainistes et indépendantistes, le PQ en tête.Heureusement qu'il y a eu le sociologue Guy Rocher pour nous rappeler, en juin dernier, que c'est une MAJORITÉ et non une minorité qui s'est exprimée, et qu'il y a une autre voie explicative à explorer, à savoir qu'il s'agirait plutôt d'inquiétudes de majoritaires, et non de minoritaires.Rocher n'insiste pas beaucoup sur cette voie, il ne fait que la suggérer, mais puisqu'il nous invite à l'explorer, c'est ce qu'il nous faut faire ! Imaginez une réécriture du rapport dans cette perspective.Un changement radical, et une tout autre vision de la réalité ! Miroir dans lequel, cette fois, on se reconnaîtrait bien davantage ! Quel modèle de société ?Que faut-il entendre par « intégration » ?Le 5 octobre 2007, à l'émission de Geneviève Asselin sur la commission Bouchard-Taylor, un extrait des audiences dossier 80 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 nous présente un homme défendant l'idée que les nouveaux arrivants doivent s'adapter à nos us et coutumes.Il se fait demander par le commissaire Bouchard : « S'adapter à nos us et coutumes, dites-vous.Qu'est-ce qui va leur rester à eux comme culture qui va les différencier de la société d'accueil ?[.] S'ils prennent nos us et coutumes, qu'ils délaissent leur religion, il leur reste quoi ?» Laissons ici de côté son association incongrue entre s'adapter aux us et coutumes de son pays d'adoption et le fait de délaisser sa religion 5, et concentrons-nous sur l'énoncé de sa première formulation de sa question : « qu'est-ce qui va les différencier de la société d'accueil ?» N'est-ce pas là une bien étrange question et, surtout, pleine de sens pour ce qui est de cette soi-disant grande différence entre interculturalisme et multiculturalisme ?Pourquoi les immigrants devraient-ils donc se différencier de la société d'accueil et, surtout, à ce point, jusqu'à ne pas changer d'un iota ce qu'ils vivaient et pensaient dans leur pays d'origine, - sauf de se retrouver dans de meilleures conditions économiques, voire sociales et politiques ?Voilà un parti-pris (qui n'a d'ailleurs jamais été remis en question, sauf, peut-être, par certains anti-multiculturalistes) en faveur de l'égalité formelle de toutes les cultures, et par conséquent de toutes les valeurs et de toutes les coutumes, en faveur du relativisme culturel.Cet interculturalisme, qu'on nous propose comme modèle de société, est vraiment le jumeau du multiculturalisme, qui risque fort de mener à la ghettoïsation, et non pas un plaidoyer en faveur de l'intégration - et encore moins de l'adaptation.Voilà encore un autre chapitre qui serait complètement à refaire.5 J'ai traité de cette question dans ma chronique « Se débarrasser de sa foi » : http ://www.vigile.net/Vous-avez-dit-se-debarrasser-de-sa 8i L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier Peut-être que les immigrants et les immigrés eux-mêmes sont bien plus portés que nos commissaires à vouloir se fondre dans le tout québécois, à y être bien adaptés et à ne surtout pas se faire achaler par la question qu'on leur pose tout naturellement sur leur origine.À l'émission de Geneviève Asselin mentionnée précédemment, se trouvait Madame Dominique Ollivier.Si elle n'était pas Noire (elle est d'origine haïtienne, elle ou ses parents), personne ne pourrait déceler qu'elle n'est pas une « pure laine » ou une « de souche ».Elle disait que ses enfants et petits enfants se feraient toujours demander « d'où ils viennent », à cause de leur couleur de peau, ce qui ne sera pas le cas d'un Roumain, par exemple, dont le nom « Miron » (prononcer Mironn) deviendra tout bonnement, un jour, Miron, comme Gaston.Si ce n'est pas là vouloir « se fondre dans la masse des Québécois », c'est à se demander ce que c'est ! En passant, petite anecdote loin d'être inintéressante, le rapport Bouchard-Taylor favorise ce qu'ils appellent « un pluralisme intégrateur » (ch.6, p.115), dont on n'a pas entendu parler jusqu'à présent dans les analyses et commentaires, ce qui est déjà, en soi, quelque peu surprenant.Or, dans l'introduction du chapitre 11, à la page 221, on lit ceci, souligné en orange : « Il importe donc d\u2019agir en profondeur sur les rapports sociaux, sur les rapports de pouvoir, en conformité avec les exigences de ce que nous avons appelé le pluralisme intégral.» Lapsus scriptae que cet « intégral » ?Possible et, alors, bien significatif, ne trouvez-vous pas ?Oui, les Québécois sont tenus responsables de cette crise Dans sa mise au point publiée le 10 juin dernier, Gérard Bouchard relève 12 soi-disant « faussetés » ou inexactitudes qui seraient colportées sur le rapport, dont celle qu'il culpabiliserait le groupe majoritaire en l'accusant d'intolérance, et dossier 82 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 qu'il ferait reposer sur la société d'accueil toute la responsabilité de l'intégration des immigrants, notamment l'obligation de s'adapter aux nouveaux venus.Bouchard ne les traite pas dans son texte, mais bien des faits ou des dires peuvent illustrer de belle façon cette « culpabilisation » réelle des Québécois francophones, et qui parcourt tout le rapport.Le premier, c'est cette analyse psychologique qui est faite des Québécois : ils voient mal et perçoivent mal, ils ne sont pas suffisamment ou mal informés, ils sont moitié moins instruits que les immigrants, ils sont frileux, hétérophobes, inutilement inquiets, souffrant du complexe du minoritaire 6, ayant une mentalité de survivance, ce qui les amène au repli identitaire, - repli ?- pas assez net, ce mot : non-non, il s'agit d'un vrai braquage, d'une véritable « crispation identitaire » qui a besoin d'un puissant purgatif pour les en libérer.Et on a cru, naïvement, que ça passerait comme un couteau dans du beurre mou, avec ce rapport dénigrant au possible.Un autre, c'est la manière, assez cavalière merci, dont les auteurs du rapport traitent les cas d'accommodements eux-mêmes.Examinons d'abord ceux concernant la communauté juive hassidique : les incidents d'Outremont et de Val-David (érouvs, synagogues, souccahs, autocars, stationnement, clôture), et le phénomène de la cachérisation.Pour faire bref là-dessus, ce sont de pures et simples accusations d'antisémitisme qu'on a fait pleuvoir sur les Québécois francophones, particulièrement en ce qui concerne l'expansion fulgurante des produits cachères : de l'antisémitisme que le simple fait d'en parler, comme l'a proclamé Bouchard, le 6 Au chapitre 6, on lit : « Il est même assez clair que la crise des accommodements est, en bonne partie, une protestation du groupe ethnoculturel majoritaire soucieux de sa préservation », et que l'accent mis sur le noyau francophone, dans le modèle de la convergence culturelle, « fait écho B l\u2019insécurité culturelle des Francophones, B leur sensibilité de minoritaires » (p.119). 83 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier 2 octobre 2007 au forum de Québec.L'accusation publique est on ne peut plus claire, et elle est reprise dans le rapport, au chapitre 11G sous le titre « La communauté juive et l'antisémitisme ».Il y est question d'une augmentation des actes antisémites, basée sur les dires du B'nai Brith.Or, à y regarder de près, cette augmentation inclut, justement, tout ce qui s'est dit contre la cachérisation.Le rapport mentionne aussi des sondages récents (réalisés en pleine crise des accommodements) « faisant ressortir une perception plutôt négative des juifs auprès des Québécois canadiens-français » (p.233).Le rapport ne le mentionne pas, mais dans ces sondages, une question portait sur le fait de savoir si « les juifs » cherchaient à imposer leur culture, une question posée au moment même où il était question de l'expansion fulgurante des produits cachérisés (75 % au moins des produits alimentaires et connexes) et de l'interdiction de nourriture non cachère pour toute personne se trouvant dans l'hôpital juif de réhabilitation de Laval, dont 80 % des bénéficiaires ne sont pas juifs.Toujours à y regarder de près, il ne s'agit pas des juifs dans l'ensemble, mais du petit 12 % des juifs hassidiques, lesquels, justement, sont impliqués dans 26 cas d'accommodements sur 65.Alors, méconnaissance de la communauté juive, de notre part, ou critiques justifiées à l'égard de la communauté hassidique ?« Accusations injustes » à propos de la certification cachère », affirme le rapport.Vraiment ?Et pourtant, le rapport recommande qu'une recherche indépendante soit conduite sur le sujet « pour en finir avec ce stéréotype ».Un stéréotype ?Voilà qui est déjà bien significatif, de la part de nos deux commissaires, et il est loin d'être sûr que l'enquête indépendante, si jamais elle a lieu, aboutisse à cette conclusion.Quant aux autres faits concernant cette communauté (érou-vs, synagogues, souccahs, autocars, stationnement, clôture), les commissaires n'y voient que des faits divers sans impor- dossier 84 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 tance.L'érouv ?C'est faire tout un plat d'un « simple fil de pêche en nylon transparent fixé à 4,5 mètres de hauteur à des poteaux et aux immeubles de propriétaires consentants » (p.48).Les souccahs sur les balcons ?Quel manque de tolérance pour « une petite cabane de bois ou de toile temporairement érigée entre sept et neuf jours en septembre et en octobre pour célébrer la fête des Souccoth » (p.49).Après moult procès, en 2004, la Cour suprême du Canada se prononçait à 5 juges contre 4 en faveur des hassidiques.L'affaire est donc réglée, et ne disons rien sur cette dissidence suprême.Des synagogues construites illégalement ?À Outremont, le problème est réglé, la Cour supérieure a tranché et exigé la fermeture de cette synagogue.Pas de quoi fouetter un chat, et on ne vérifiera même pas si elle est bel et bien fermée.Pour celle de Val-Morin, dont la cause a été portée jusqu'à la Cour suprême par la communauté hassidique (QUI préfère la voie judiciaire à la négociation tant prônée par nos deux commissaires ?), la cause est toujours pendante.Il y eut aussi cette clôture illégale à St-Adolphe-d'Howard, et les autocars pour juifs hassidiques fonctionnant sans permis et garés dans des rues résidentielles d'Outremont.Ces faits sont simplement mentionnés au chapitre 2, et on n'y revient plus par la suite.Pourtant, le problème des autocars existe toujours.Pourquoi ce silence sur de pures illégalités ?Et pourquoi le simple fait de les relever, et de s'y opposer, serait-il une marque d'intolérance et d'antisémitisme ?Que dire, maintenant, des accusations d'islamophobie, qui sont aussi nombreuses que celles d'antisémitisme.Pour leur part, les musulmans demandeurs sont impliqués, à eux seuls, dans 26 cas d'« accomodements raisonnables », à égalité avec les juifs hassidiques, et tout cela s'expliquerait uniquement par de l'islamophobie ?L'opposition aux tribunaux islamiques (charia), aux locaux de prière dans des institu- 85 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier tions publiques, à la non-mixité de certains lieux comme les piscines, à des exemptions de cours ; les réserves formulées sur le port du foulard islamique (hijab), et encore davantage du niqab et de la burka, et à l'idée de restreindre de plus en plus les rapports hommes-femmes, ne seraient que de l'is-lamophobie ou une forme déguisée, inavouée et inavouable, de racisme ?C'est bien là ce que sous-entendent, en termes à peine voilés, les commissaires, écrivant que le racisme, devenu moins visible, se dissimule souvent, par stratégie, sous des considérations culturelles (p.231).Et nous voici plongés dans l'ethnicisme, le racisme et l'islamophobie, et non dans les revendications féministes et dans la défense du principe de l'égalité pour tous et toutes.Une vision absolument négative et injuste, complètement à revoir.Un autre cas éloquent d'accusation et de culpabilisation est celui de l'équivalence des diplômes.À ce propos, heureusement que les commissaires recommandent « un examen approfondi » (p.226), compte tenu de bon nombre de questions restées dans l'ombre, car ils se sont toujours attaqués, et ce, sans aucune étude préalable, aux ordres professionnels qualifiés de corporatistes, versant ainsi, pieds et poings liés, dans ce pur stéréotype.Or, malgré qu'ils reconnaissent que la situation est loin d'être claire, tout le chapitre 11, intitulé « Inégalités et discrimination », s'évertue à insister sur les « principales déficiences » du système d'intégration québécois pour ce qui est de l'égalité et de l'équité, en mettant l'accent sur le racisme, l'ethnicisme, la xénophobie et la discrimination envers les minorités ethniques, qui obligent celles-ci à la marginalisation et aux replis culturels.On y dit, dans l'intro, que les auteurs ont donné beaucoup d'importance « au malaise (ou à la \"crispation\") identitaire qui s\u2019est manifesté chez plusieurs Québécois canadiens-français », parce que « tant qu\u2019ils éprouveront ce malaise, ils risquent d\u2019être peu sensibles, collectivement, aux véritables problè- dossier 86 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 mes des minorités ethniques » (p.221).Et voilà ! Nous manquons de sensibilité par ignorance et méconnaissance, par manque d'empathie, ce que nos deux commissaires nous amèneront à éprouver pour nous guérir, en nous présentant le sombre tableau de « la condition des minorités défavorisées et la discrimination qu\u2019elles subissent présentement », sur laquelle il faudra toujours et sans cesse revenir (ibid).Bizarrement, les commissaires affirment que « ce qui est déterminant, c\u2019est moins la capacité d\u2019accueil elle-même, laquelle est toujours très difficile à mesurer dans l\u2019absolu, que la volonté d\u2019accueil, c\u2019est-à-dire les perceptions ou l\u2019attitude des membres de la société d\u2019accueil envers l\u2019immigrant et les ressources qu\u2019on est disposé à consacrer à son intégration » (p.223) D'autant plus bizarre qu'ils nous disent, tout de suite après, que des sondages récents ont démontré, chez les Québécois, une grande ouverture envers les minorités ethniques et un fort appui à l'immigration.Si, maintenant, on jette un coup d'oeil sur les 37 recommandations (axées davantage, je le rappelle, sur l'intégration des immigrants que sur les « accomodements raisonnables » comme tels), tout repose sur les épaules de la société d'accueil qui doit accroître ses efforts, non seulement financiers (investir plus), mais aussi pédagogiques : former, informer, expliquer, sensibiliser, conscientiser sur le racisme, l'ethni-cisme, les inégalités et la discrimination, l'islamophobie et l'antisémitisme, promouvoir (l'interculturalisme), éduquer à la diversité, au pluralisme et à la tolérance, encourager et intensifier les contacts interculturels, former, outiller et responsabiliser les acteurs et intervenants auprès des immigrants, en les obligeant à mettre en place « des mécanismes de reddition de comptes fondés sur des indicateurs de performance » (E2).Sans compter la recommandation D4, « créer un Fonds d\u2019histoires de vie des immigrants, placé 87 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier sous la gestion de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.» Résultat attendu : nous deviendrons moins ignorants de leurs difficultés et de leurs efforts d'adaptation ! RIEN, absolument rien sur la part de responsabilité qui revient aux immigrants ou à des membres de communautés culturelles impliqués dans les demandes d'accommodement problématiques qui ont provoqué la crise.Dans tout le rapport, le seul point qui les concerne, c'est d'être, dans certains cas, moins intransigeants et plus disponibles à la réciprocité et à la négociation : « Les demandeurs qui font preuve d\u2019intransigeance, refusent la négociation et vont à l\u2019encontre de la règle de la réciprocité compromettent lourdement leur démarche.Ce serait, par exemple, le cas d\u2019une élève qui refuserait tout compromis vestimentaire pour aller à la piscine.» (point 6, p.21, repris aussi p.179.Ce thème figure d'ailleurs, p.67, dans la liste des « réactions négatives des Québécois canadiens-français ».Réactions négatives, nous avons bien lu !) Conclusion Les deux commissaires ont surtout écouté, d'une oreille très attentive et extrêmement sensible, très largement ouverte, les immigrés et les membres de communautés culturelles voulant des accommodements.Comme le relève Guy Rocher, si les commissaires avaient déjà leur parti-pris explicatif de la crise, ils avaient aussi un parti-pris encore plus évident pour les minorités.Quant aux Québécois de souche, c'est une oreille extrêmement distraite et très largement fermée qui se tendait vers eux, ne s'ouvrant que lorsque se tenaient des propos jugés « offensants » à l'égard des immigrants ou de certaines communautés culturelles.Dans le document de consultation, tout était déjà écrit et même décidé : l'analyse était faite et le jugement des commissaires était déjà pro- dossier 88 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 noncé.Une note (la 6e, p.4) nous y apprend d'ailleurs qu'il y a eu une « pré-consultation » auprès d'experts et de gestionnaires, laquelle a certainement orienté l'officielle et avait déjà établi les conclusions du rapport, lequel n'est pas une synthèse des points de vue exprimés, dont on aurait cherché un juste milieu, une sorte d'entre-deux-extrêmes, mais la reprise de la vision de départ qu'avaient les commissaires et, sans doute aussi, la grande majorité de leurs experts.Il n'en fallait pas davantage pour que tous les opposants soient rabroués et se fassent donner la leçon pédagogique à l'occasion, pendant les forums et audiences, et que ces derniers aient tout simplement servi à écouter et prendre en note les objections pour y répondre dans le rapport final.Il fallait bien que la consultation serve à quelque chose, et elle servirait à cela même : entendre les objections, les noter et les contre-argumenter pour les mieux rejeter.Chose faite.Ainsi, le document de consultation aurait très bien pu, avec quelques retouches, évidemment, servir de rapport final dès septembre 2007 ! Guy Rocher a pensé (propos rapportés le 2 juin dernier par Le Devoir) que la majorité francophone recevra ce rapport comme un blâme et le rejettera, parce que les Québécois ne se reconnaîtront pas dans ce miroir, car ils se perçoivent et se définissent comme des gens tolérants, ouverts et hospitaliers, - ce qui, d'ailleurs, est largement confimé par un grand nombre de Néo-Québécois.Pourtant, ce rapport cherche à nous faire croire le contraire.Ce rapport et, en tout premier lieu, un renommé Québécois francophone de souche ! On ne peut que remercier les commissaires de nous rendre fâchés et rembrunis et, de ce fait, de nous obliger à retrouver notre fierté et de dire haut et fort : ASSEZ, C'EST ASSEZ ! Nous sentons très bien que nous n'avons pas été écoutés et que ce que nous avions à dire n'a pas été pris en considération.Nous avons été méprisés, du début à la fin. 89 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier Il m'est arrivé de penser, depuis que je suis à l'étude systématique de ce rapport, que Gérard Bouchard, membre de la grande famille souverainiste depuis plus de 40 ans, comme il l'a lui-même signalé dans sa mise au point publiée dans Le Devoir, le 10 juin dernier, a cherché un moyen de revigorer la cause de l'indépendance du Québec.Comment y parvenir efficacement ?Je me suis dit qu'il s'était peut-être inspiré des thèses behavioristes de B-F Skinner, que celui-ci a clairement et brillamment exposées dans son livre « Par-delà la liberté et la dignité » (1971) : instaurez dans l'environnement social un élément aversif, que tout le monde cherchera à éviter ou détestera, et vous obtiendrez ce que vous voudrez en tant que « technicien du comportement socialement souhaitable ».Un exemple : faites-vous détester, voire même honnir, en culpabilisant votre groupe, et l'affaire est tigui-dou ! Simple question de psychologie, élémentaire mon cher Watson : à telle action, telle réaction ! M'est avis que je ne suis peut-être pas loin de la vérité.? 90 DOSSIER Daniel Gomez* DU MULTICULTURALISME À BOUCHARD-TAYLOR EN PASSANT PAR L\u2019ÉCOLE DE CHICAGO À l\u2019échelle planétaire, la coexistence des valeurs antagonistes est possible.Sur un territoire donné, certains éléments culturels de base sont incompatibles.Emmanuel Todd (1994) Dans ce texte, j\u2019essaie de démontrer que souhaiter en même temps la participation des immigrants et de leurs descendants dans tous les domaines de leur nouvelle société (comme le proposent les approches inter et multi culturelles) sans acculturation est irréaliste et, à la limite, contre-productif.Pour cela, je fais un bref retour sur la synthèse des travaux de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, afin d\u2019en souligner les limites du cadre paradigmatique dans lequel elle s\u2019est cantonnée.Je précise ensuite les intuitions sociologiques des penseurs de l\u2019École de Chicago en matière de processus migratoire.Je reviens enfin sur les types de gestion canadienne et québécoise de la diversité en en soulignant les limites, les contradictions et peut-être les dangers pour la société québécoise.* Sociologue 91 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier 1.Les flottements de Bouchard-Taylor La poussière retombe lentement sur le grand « Circus Québécus :» que fut la commission Bouchard-Taylor.Chacun, chacune, y est allé de son propos.Qui je te l\u2019encense, qui je te le crucifie.Bref, difficile de s\u2019en faire une idée juste.Ce qui est certain toutefois, c\u2019est que pour les deux sages il n\u2019y avait pas de quoi fouetter un chat.Ils le disent noir sur blanc à la page 13 de leur rapport abrégé : [.] après une année de recherche et de consultations, nous sommes venus à la conclusion que les fondements de la vie collective au Québec ne se trouvent pas dans une situation critique.Si on peut parler d\u2019une « crise des accommodements », c\u2019est donc essentiellement sur le plan des perceptions.Il faut donc modifier nos perceptions et c\u2019est ce que les commissaires font très bien en dédramatisant une quinzaine de cas de « mésaccommodements » mal rapportés par les médias.Cependant, précisent-ils, même s\u2019il n\u2019y a pas péril en la demeure, la vigilance continue à s\u2019imposer.Il faut donc continuer à peaufiner notre mode de gestion de la diversité.Les commissaires poursuivent leur propos en soutenant que, traditionnellement, dans les sociétés où se côtoient plusieurs cultures, l\u2019harmonisation entre elles a été : [.] résolue de façon autoritaire : une culture plus puissante tentait soit de dominer les autres en les marginalisant, soit de les supprimer en les assimilant (p.23).Surprenante affirmation qui tient plutôt du préjugé que de l\u2019observation de la réalité immigrante.S\u2019il est vrai en effet que, dans certaines sociétés l\u2019assimilation des minorités a été forcée par un pouvoir autoritaire, il est tout aussi vrai que, des millions d\u2019immigrants se sont fondus dans leur nouvelle société de façon, dirais-je, naturelle, sans aucune coercition.Il est fallacieux d\u2019accoler ainsi automatiquement l\u2019autoritarisme à l\u2019assimilation.1 Emprunté à Heinrich Jeff, Dufour Valérie, Circus québécus, Montréal, Boréal, 197 pages dossier 92 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Heureusement, continuent les deux intellectuels, les choses ont changé et « ].] en Occident surtout, les mentalités et les droits ont évolué.Davantage respectueuse de la diversité, les nations démocratiques adoptent maintenant des modes de gestion du vivre ensemble fondé sur un idéal d\u2019harmonisation interculturelle » (p.23).Le ton du rapport est déjà donné : il va se situer dans une diabolisation ambiante du concept d\u2019assimilation et, corrélativement, dans un préjugé ouvert pour la philosophie multiculturelle.Il véhicule également une certaine vision manichéenne de la réalité ethnoculturelle en partageant la société entre une culture dominante et des cultures immigrantes dominées.Je reviendrai là-dessus.Et nos compères continuent.Ils déclarent qu\u2019il faut une politique québécoise d\u2019intégration par laquelle : « L\u2019immigrant est invité à apprendre le français et à participer à la vie culturelle, économique et politique de la société québécoise.En retour, l\u2019État s\u2019engage à faciliter son intégration ».Le modèle de cette intégration sera l\u2019interculturalisme.Il y a là un premier flottement.Les commissaires voient bien, puisqu\u2019ils prennent soin de nous le préciser, que : « [.] l\u2019interculturalisme, en tant que politique d\u2019intégration, n\u2019a jamais fait l\u2019objet d\u2019une définition complète et officielle de la part de l\u2019État québécois.» (p.41).C\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire ; ni de la part de l\u2019État, ni de la part des milieux concernés.En fait, à partir de l\u2019émergence de la notion de multiculturalisme dans les années 1980, l\u2019espace conceptuel ethnoculturel a été traversé d\u2019une foule de notions plus ou moins nébuleuses.On a ainsi vu passer l\u2019interculturalisme première version, le pluriculturalisme, la convergence culturelle, puis l\u2019interculturalisme deuxième version, tout aussi obscure que la première version.De 93 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier plus, comme le concept d\u2019assimilation était banni, on a alors parlé d\u2019intégration.Le problème c\u2019est que ce terme signifie tout et son contraire.Tous les dictionnaires consultés mettent dans le même bain intégration, absorption, rapprochement, assimilation, etc.À la notion d\u2019intégration, le dictionnaire Larousse de sociologie commence par : « Le concept d\u2019intégration n\u2019a pas de sens bien fixé et défini en sociologie.[.] On l\u2019applique soit à un système social, soit au rapport individu-système social.Ce dernier usage paraît trop laxiste.» (Laxiste, c\u2019est bien le mot employé).Dans le même ordre d\u2019idée, le Petit Larousse définit le verbe « assimiler » de la façon suivante : rendre semblable, considérer comme semblable.Intégrer des personnes à un groupe social, ex : assimiler des immigrants.Tout ceci pour démontrer qu\u2019il semble y avoir de sérieuses lacunes théorico-conceptuelles, pour ne pas dire épistémologiques, à la base de la démarche de la commission Bouchard-Taylor, une certaine imprécision qui tient au sens même de la notion d\u2019intégration.Cette imprécision se retrouve également dans tout le champ de l\u2019ethnoculturalisme québécois.Encarcanés par la philosophie multiculturaliste et par ses succédanés : pluri et interculturalismes, occupés à réinventer la roue de la gestion de la diversité, nous avons oublié qu\u2019il existe des lois et un déterminisme sociologique auquel, pauvres humains, nous sommes soumis.Nous avons en quelque sorte peut-être perdu de vue certains éléments essentiels du phénomène migratoire.Quoi qu\u2019il en soit, et de façon générale, la commission est plutôt optimiste en ce qui concerne le processus d\u2019intégration2 des immigrants au Québec.Elle ne peut cependant 2 Malgré sa grande imprécision conceptuelle, nous sommes forcés de continuer à utiliser cette notion puisqu\u2019elle est consacrée par l\u2019opinion publique.Le terme d\u2019insertion serait peut-être plus approprié. dossier 94 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 s\u2019empêcher de noter une certaine inquiétude au sein de la population.Cette inquiétude concerne les balises de ladite intégration, c\u2019est-à-dire les grands paramètres qui encadrent cette intégration, ce à quoi les nouveaux arrivants doivent s\u2019intégrer.Disons, pour faire court, que selon Bouchard-Taylor, ceux-ci tournent autour du caractère démocratique et libéral de la société québécoise, de la Charte québécoise des droits et libertés, du français comme langue d\u2019usage commune et évidemment des balises juridiques.Les commissaires reconnaissent que l\u2019intégration et l\u2019interculturalisme constituent un modèle qu\u2019il faut préciser.C\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire ! Aux pages 42 à 45, ils font d\u2019ailleurs une douzaine de propositions dans lesquelles la langue et les dimensions civiques et juridiques prennent une place fondamentale.On y propose de mettre l\u2019accent sur l\u2019intégration, sans préciser vers quel type d\u2019intégration.À préciser ou à définir nous dit-on.Malgré ces hésitations le document est empreint d\u2019une sacralisation des cultures d\u2019origine propre à la vision et à la démarche multiculturelle.Cette sacralisation me semble être la pierre d\u2019assise sur laquelle s\u2019élève tout l\u2019édifice de l\u2019inter et du multiculturalisme.Une des causes de ces flous conceptuels, de ces imprécisions théoriques, réside peut-être dans le fait que la commission a abordé ses travaux sans cadre, ni modèle théorique bien précis, mais avec des biais idéologiques et épistémologiques assez évidents : elle ne pouvait remettre en question les fondements mêmes de la vision multiculturelle de la société canadienne et de la sacralisation des cultures qu\u2019elle induit.Je l\u2019ai dit plus haut, et Taylor lui-même a soutenu : l\u2019interculturalisme, ou même le pluriculturalisme, ou même la convergence culturelle, ne débordent pas tellement de la matrice 95 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier originelle telle que conçue par Pierre Eliot Trudeau en 1982.Bouchard et Taylor auraient pu faire tabula rasa des partis-pris multiculturalistes et entreprendre leur travail avec d\u2019autres approches théoriques du processus migratoire et des relations interethniques, des modèles qui leur auraient peut-être permis de mieux comprendre la réalité interculturelle québécoise.Ils auraient pu, par exemple, s\u2019inspirer des travaux et recherches des sociologues de l\u2019École de Chicago.2.Les intuitions de l\u2019École de Chicago L\u2019École de Chicago représente un des courants sociologiques qui, jusqu\u2019aux années 1980, a le plus influencé les recherches sur les relations interethniques et le processus d\u2019assimilation des immigrants.Ce terme fut par la suite banni du vocabulaire sociologique, victime peut-être d\u2019une rectitude politique dominante dans le monde universitaire.Des noms comme Thomas, Znaniecki, Burgess, Park et plus tard Gordon y sont rattachés.Plus proche de nous, on peut penser à Shmuel Noah Eisenstadt, Thomas Sowell avec son ouvrage éclairant : L\u2019Amérique des ethnies et même Emmanuel Todd avec : Le destin des immigrés, Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales.Historiquement, durant la première moitié du 20e siècle, William Thomas a été un de ceux qui ont ouvert la voie à la sociologie américaine des relations interethniques.Ses études s\u2019attardaient sur les comportements d\u2019immigrants polonais.Il postulait que l\u2019assimilation des immigrants et de leurs descendants était inévitable.Il soutenait également qu\u2019elle était désirable ; non pas au nom d\u2019une prétendue supériorité du groupe WASP dominant (Whyte Anglo Saxon Protestant), mais parce que, d\u2019après lui, un groupe ne peut rester éternellement à l\u2019écart de la société globale 3.Ce point 3 On retrouve cette idée dans l\u2019ouvrage plus récent de Emmanuel Todd, Le destin des immigrés : assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris : Éditions du Seuil, 1994. dossier 96 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 de vue représente une idée forte de ce courant sociologique.On peut ralentir ou hâter le mouvement, mais en aucun cas le stopper.Thomas constatait qu\u2019il existait bien une vie communautaire active chez les groupes ethniques.Il pensait que c\u2019était souhaitable puisque cela facilitait l\u2019assimilation des membres des communautés à leur nouvelle société.Le communautarisme ethnoculturel devient ici un tremplin vers la nouvelle société.Beaucoup plus tard, Eisenstadt fera le même constat en notant toutefois que la pérennité de cette vie communautaire pourrait constituer un frein à l\u2019assimilation des immigrants.Avec des chercheurs comme Thomas, la table est mise pour la sociologie de l\u2019immigration telle que pratiquée par les membres de l\u2019École de Chicago et leurs successeurs.L\u2019idée de cycles, ou d\u2019étapes dans les relations interethniques, ainsi que celle de « melting-pot » (creuset) est centrale dans cette approche.Robert Park (The Nature of Race.Relations) et Milton Gordon (Assimilation in american life) ont tenté, chacun à sa façon, mais à partir des mêmes intuitions, de décrire ce processus d\u2019interpénétration des cultures.En 1995, Shmuel Noah Eisenstadt emprunte la même démarche en parlant d\u2019assimilation sociale.Robert Park et le cycle des relations raciales Pour comprendre la nature des relations « raciales », Robert Park dessine un idéal type de la dynamique de ces relations.Selon lui, quand plusieurs groupes ethniques entrent en contact, il se produit une gradation dans leurs relations.Celles-ci passent tout d\u2019abord par la mise en contact (possiblement conflictuel), puis suivent la compétition, l\u2019accommodation, l\u2019assimilation et enfin l\u2019amalgame (le mariage).Le creuset, ou « melting pot » est le résultat de ce cheminement. 97 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier L\u2019assimilation en est l\u2019étape centrale.C\u2019est un processus d\u2019interpénétration et de fusion de deux cultures par lequel des personnes acquièrent la mémoire, les sentiments et les attitudes d\u2019autres personnes, partageant leur expérience et histoire et se trouvant incorporées dans une culture commune.Avant d\u2019aller plus loin dans le propos, nous pouvons déjà constater que nous sommes très loin de la conception de l\u2019assimilation telle que pratiquée par la commission Bouchard-Taylor ou même par les courants sociologiques dominants au Québec.Mais Park va plus loin ; il s\u2019attarde sur les processus d\u2019accommodation, d\u2019assimilation et d\u2019amalgame.Le premier, avec lequel nous sommes familiers, vise à réduire les effets des conflits, presque inévitables, entre les groupes ; conflits nés de la compétition, mais inhérents au contact.C\u2019est un processus politique par lequel on tente d\u2019atténuer les divergences.Le deuxième est plutôt de l\u2019ordre de l\u2019inconscient ; il procède d\u2019un changement de valeurs, de comportements et d\u2019attitudes.Il se traduit pour l\u2019immigrant par une plus large participation à la vie communautaire générale et aboutit à la formation d\u2019une culture cosmopolite.Cela signifie que l\u2019immigrant et ses descendants s\u2019acculturent, c\u2019est-à-dire qu\u2019ils effectuent un transfert de cultures.Ils subissent évidemment la plus grosse partie du choc des cultures, mais contribuent également à la transformation de la culture « dominante ».Ce processus se situe bien sûr dans le long terme.La troisième étape, l\u2019amalgame, est d\u2019ordre biologique.Cela consiste tout simplement en l\u2019union maritale qui doit entraîner la fusion des « races » et l\u2019extinction des différences, ainsi que la disparition de la ségrégation.Park n\u2019est cependant pas naïf.Il souligne que ce processus peut nécessiter plusieurs générations, qu\u2019il dépend d\u2019une foule de facteurs.Il nous dit entre autres que plus il y a de dossier 98 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 signes extérieurs de différences entre les immigrants et le nouvel environnement, plus le processus sera long.Mais, en dépit des conflits et des chocs de valeurs, l\u2019assimilation est non seulement inévitable, mais souhaitable ; sans cela c\u2019est la marginalisation du groupe.Le sociologue s\u2019opposait à la coercition pour forger ce mouvement.Il soutenait même, comme Thomas, que les organisations ethniques facilitaient ce passage d\u2019une culture à une autre.Je pourrais ajouter que finalement il s\u2019agit pour lui d\u2019une loi sociologique, un espèce de déterminisme social.Il s\u2019agira alors de voir un peu plus loin les effets de politiques multi, pluri ou inter culturelles sur ce déterminisme.Milton Gordon et les étapes de l\u2019assimilation Dans les années 60-70, Milton Gordon reprend à sa façon le modèle cyclique de Park et de l\u2019École de Chicago.Il va disséquer le processus d\u2019assimilation en le systématisant et en en identifiant plusieurs étapes.Il construit lui aussi un idéal type, c\u2019est-à-dire un outil théorique qui nous permet d\u2019analyser la réalité migrante.Il nous propose un modèle du processus d\u2019assimilation en sept étapes : -Assimilation culturelle (acculturation) qui consiste en un changement de valeurs.-Assimilation structurelle : participation aux différentes structures du nouveau système social.-Assimilation maritale : mariages interethniques.-Assimilation d\u2019identification : développement d\u2019un sentiment d\u2019appartenance à la nouvelle société en dehors de toute référence ethnoculturelle.Puis suivent l\u2019assimilation au plan des attitudes, des comportements et finalement l\u2019assimilation civique, qui consiste en l\u2019acceptation des normes civiques de la nouvelle société. 99 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier Dans l\u2019idéal, les types d\u2019assimilations devraient se succéder.Dans la réalité, il n\u2019en est rien.Chaque cas est un cas d\u2019espèce.L\u2019assimilation maritale peut survenir avant les autres types d\u2019assimilation.La structurelle peut précéder la culturelle.Dans les années 1970, les noirs américains étaient estimés partiellement assimilés sur le plan culturel, mais pas tellement structurellement.L\u2019identification à la culture d\u2019origine peut également persister longtemps.Chaque groupe a son propre cheminement.Mais au bout de la route, on aboutit encore au melting-pot ; c\u2019est-à-dire à une fusion de plusieurs cultures, chacune ayant mis de l\u2019eau dans ses valeurs.Cependant, et c\u2019est là que Gordon nous intéresse, il existe un cadre de référence vers quoi vont converger ces cultures.Ce cadre est constitué de la « core society » (noyau dur, libre traduction) de la société d\u2019accueil.Dans le cas des États-Unis, c\u2019est la culture WASP qui constitue l\u2019essentiel de ce noyau.Les nouvelles cultures sont ainsi fusionnées avec ce noyau dur.Elles se transforment, mais transforment, elles aussi, cette culture dominante.C\u2019est un processus bilatéral comme dira plus tard S.N.Eisenstadt en parlant d\u2019assimilation sociale.Les immigrants et leur descendance ne sont pas assimilés par la société d\u2019accueil, ils s\u2019assimilent avec elle.La distinction est de taille.Ils construisent et partagent une mémoire collective ; mais pour cela, il faut qu\u2019il existe déjà des balises, non pas seulement civiques, mais aussi symboliques et historiques.Toutes choses qui sont radicalement absentes du discours multi et inter culturel.Gordon soutient que l\u2019histoire de l\u2019évolution des groupes ethniques aux États-Unis répond à ce processus.Cela va plus ou moins vite selon les caractéristiques du groupe.Certaines variables peuvent bloquer le phénomène : si un groupe est spatialement isolé, comme les Amérindiens, ou économiquement écarté, comme les noirs.Les différences culturelles, selon qu\u2019elles soient internes ou externes peu- dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 vent retarder le processus.Mais en fin de compte, la société est le résultat de cette fusion entre des éléments ethnoculturels d\u2019origine, le noyau dur, et des cultures extérieures qui sont venues s\u2019y greffer.Chacune est absorbée, mais chacune apportant sa touche particulière à ce grand ensemble 4.Munis des outils et des intuitions que nous fournit la sociologie américaine et l\u2019École de Chicago, revenons à la philosophie interculturelle sous-jacente à la démarche de la Commission sur les accommodements raisonnables et du même coup aux politiques multiculturelles canadiennes ainsi qu\u2019à leurs petites sœurs québécoises ; je veux bien sur parler du pluri ou de l\u2019inter culturalisme québécois.3.Le multiculturalisme et la sacralisation des cultures Toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l\u2019objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens.Charte canadienne des droits et libertés, article 27 À partir des années 1970, le paradigme « assimilationiste » bascule assez radicalement.Le concept d\u2019assimilation sera même fortement diabolisé.Il est remplacé par une notion fourre-tout : l\u2019intégration.Simultanément, l\u2019ethnicité et les cultures immigrantes seront sacralisées.Un peu partout, la gestion de la diversité ethnoculturelle devient plus ou moins multiculturelle.Les facteurs à l\u2019origine du « retour de l\u2019ethnicité », comme certains l\u2019ont qualifiée, sont divers.On a parlé des revendications des Afro-Américains dans les années 1960 ; elles auraient fait tache d\u2019huile sur les autres communautés.La montée de l\u2019État providence fut également mentionnée.Cela aurait en effet joué en 4 Thomas Sowell a lui aussi abordé ces thèmes dans son magistral ouvrage : L\u2019Amérique des ethnies, Lausanne : L'Age d'homme.- 326 p. 1 dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 faveur du clientélisme ethnique.Du même coup, certains leaders ethniques auraient vu dans la bannière ethnique l\u2019opportunité de se tailler un instrument plus efficace de revendication et de pouvoir.Des chercheurs comme Herbert Gans ont même parlé d\u2019ethnicité symbolique, ou romantique.Ce phénomène serait apparu chez les descendants d\u2019immigrants, même après les deuxièmes et troisièmes générations, mais ne correspondrait à rien de vraiment profond.Le nouveau visage de l\u2019immigration, plus morphologiquement et culturellement différente, a également été mentionné.Ainsi, alors que pour les théoriciens de l\u2019École de Chicago la philosophie générale semblait être : l\u2019égalité dans l\u2019homogénéité culturelle, chez ceux du multiculturalisme elle devient : l\u2019égalité dans la diversité culturelle.Du même coup, les champs d\u2019études sur l\u2019immigration et les relations interethniques ont connu un essor foudroyant.Certains cyniques ont même parlé de naissance de l\u2019industrie du multiculturalisme tant les institutions et organismes rattachés à ce domaine ont proliféré : chaires de recherches, diplômes, traducteurs, spécialistes de toutes sortes, organismes d\u2019aide subventionnés, mais non gouvernementaux, croissance exponentielle du nombre d\u2019associations ethnoculturelles de toutes sortes (plus de 2 000 au Québec), expansion radicale de lieux de pouvoir « ethnique » et apparition d\u2019un puissant lobby ethnoculturel.Le Canada a été le plus loin dans cette logique multicul-turaliste : il s\u2019est défini, dans son essence même, non pas comme binational ou biculturel, mais comme multiculturel.Aucun pays, même ceux qui pratiquent un multiculturalisme avancé, ne va si loin.Autrement dit, il n\u2019existe pas cette idée de noyau dur, chère à Gordon, qui devait baliser le processus d\u2019assimilation des nouveaux arrivés.Curieusement, cette conception du pays a été acceptée au Canada anglais, dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 mais pas au Québec français.J\u2019ose soumettre alors l\u2019hypothèse selon laquelle le Canada anglais a accepté relativement aisément la vision multiculturalisme de Trudeau à cause d\u2019une certaine absence de noyau dur culturel.Il semble exister peu ou pas de capital symbolique canadien-anglais, ces mythes identitaires forts sur lesquels se constituent les nations.Il est de notoriété que chez les Canadiens anglais le sentiment identitaire canadien a commencé à vraiment se dessiner à partir du début du 20e siècle.À l\u2019échelle des nations c\u2019est peu.En revanche, chez les Québécois francophones, descendants des Canadiens français et même des Canadiens du 19e siècle, ces mythes fondateurs nationaux sont plus présents, le sentiment identitaire semble plus fort.Pas étonnant alors que les gouvernements du Québec aient, en théories du moins, repoussé le multiculturalisme comme type de gestion de la diversité.Je dis en théorie, car dans la réalité la philosophie de gestion est sensiblement la même, excepté bien sûr pour l\u2019assimilation linguistique française qu\u2019impose la loi 101 aux enfants d\u2019immigrants ; assimilation d\u2019ailleurs en partie freinée par l\u2019encouragement verbal et financier de l\u2019apprentissage de la langue de leurs parents pour les enfants d\u2019immigrants.Multiculturalisme oblige (Bouchard-Taylor, p.43).On comprend mieux alors les difficultés que semblent éprouver nos deux commissaires à préciser leur modèle d\u2019intégration et même, oserais-ajouter, à dire à quoi doivent s\u2019intégrer les nouveaux venus.Bien sur, il y a langue française qui semble jouer le rôle de la fameuse « core society » de Gordon, le noyau dur.Qu\u2019elle en constitue l\u2019étape première, nul ne le nie.Mais le processus ne s\u2019arrête pas là.Les commissaires nous disent que les immigrants doivent apprendre le français et participer à la vie culturelle, économique et politique de la société québécoise.En empruntant les approches de Park, Gordon et, plus proche de nous, 103 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier d'Eseinstadt 5, nous pourrions leur répondre que lorsque les immigrants parlent la langue du nouveau pays, qu\u2019ils participent aux activités culturelles, économiques et politiques, et bien ils sont en grande partie assimilés.En restant dans le même cadre analytique, l\u2019on pourrait ajouter que tout cela est fortement corrélé à un phénomène d\u2019acculturation, c\u2019est-à-dire du passage d\u2019un axe culturel à un autre.Mais cela les commissaires ne le disent pas, ou ne veulent pas le dire.Ils préfèrent parler d\u2019intégration, terme fourre-tout.Ils sont peut-être eux aussi prisonniers du syndrome de sacralisation des cultures chers aux multi-culturalistes.On peut alors deviner un modèle dans lequel les immigrants et leurs descendants participeraient à toutes les activités de leur nouvelle société, sans s\u2019acculturer.Ils fonctionneraient alors à deux niveaux : celui de la « culture publique commune », chère à l\u2019interculturalisme, et celui de la culture d\u2019origine, avec toutes les discordances qu\u2019elle peut présenter face à la culture environnante.Les immigrants et leurs descendants pratiqueraient alors une incessante alternance stratégique pour essayer de rendre cohérents des codes culturels qui ne le sont pas toujours 6.Dans l\u2019optique multiculturelle, cela serait quelque chose de souhaitable et de permanent.Les adeptes de la gestion multiculturelle ne semblent pas voir de danger de dysfonctionnement ou de ségrégation dans ce modus opérande.D\u2019autre part, l\u2019intégration interculturelle ou multiculturelle ne fait aucune référence au patrimoine symbolique québécois.Elle s\u2019attache uniquement à des éléments civiques ou communica- 5\tIl existe, selon ce dernier, trois indicateurs de l\u2019assimilation : 1.l\u2019intégration, c.-à-d.la participation à tous les niveaux de la société, 2.la dispersion, professionnelle résidentielle et autre, 3.l\u2019acculturation, c.-à-d.le changement de valeurs.Mais cela n\u2019excluait pas que l\u2019immigrant et ses descendants puissent encore participer à des activités reliées à son groupe d\u2019origine.6\tCe phénomène a très bien été décrit par Carmel Camilléri dans Chocs des cultures., L\u2019Harmattan, 1991. dossier 104 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 tionnels : la démocratie, le droit, les « valeurs communes », la langue, le principe d\u2019égalité des sexes, etc.La « core society » de Milton Gordon c\u2019était plus que ça.Les théoriciens de Chicago n\u2019écartaient d\u2019ailleurs pas cette hypothèse, mais ils voyaient cet état comme transitoire.Leur modèle était assez souple pour prévoir toutes sortes de scénarios.Ils ne prévoyaient cependant pas le cas où la crainte de l\u2019acculturation, avec les dangers de marginalisation et de ségrégation qu\u2019elle entraîne inévitablement, deviendrait politique officielle de l\u2019État.Enfin, l\u2019idée que l\u2019on puisse participer culturellement à la nouvelle société sans s\u2019acculturer leur aurait paru saugrenue.Les commissaires auraient pu contourner la difficulté en précisant que l\u2019intégration peut prendre plusieurs formes, mais qu\u2019elle constitue une étape vers une fusion avec le noyau dur de la société québécoise et le partage, ou même l\u2019appropriation, de la mémoire collective.Ils préfèrent nous parler de « culture publique commune » à partager.Peut-être par pudeur interculturelle.?3.Conclusion L\u2019idée de mon texte était de revoir quelques éléments du rapport de la commission Bouchard-Taylor à la lumière des théories sur les relations interethniques telles que développées par des sociologues inspirés plus ou moins directement par l\u2019École de Chicago.Du même coup, et toujours à la lumière des intuitions de ces chercheurs, j\u2019en ai profité pour revoir quelques idées centrales des philosophies de gestion de la diversité basées sur des visions multi ou inter culturalistes.Les deux procédant, à mon avis, d\u2019un même paradigme pluraliste de la société.Bouchard et Taylor eux-mêmes n\u2019ont jamais tenté de sortir de ce paradigme. 105 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier En lisant la version abrégé du rapport de la commission sur les pratiques d\u2019accommodements me sont apparus deux « flottements conceptuels », deux imprécisions qui me semblaient lourdes de conséquences pour tout le reste du rapport : flottements sur la notion d\u2019intégration et sur celle d\u2019interculturalisme.Les commissaires eux-mêmes reconnaissent que l\u2019interculturalisme reste encore à définir.Je soutiens d\u2019autre part que l\u2019inter et le multi culturalisme partagent la même propension à sacraliser les cultures d\u2019origine, même dans un contexte de changement d\u2019environnement culturel que constitue la migration humaine.Dans le même ordre d\u2019idée, le rapport exprime d\u2019une façon assez claire un préjugé défavorable avoué pour une certaine conception de l\u2019assimilation et parle peu, ou pas, d\u2019acculturation, notion pourtant centrale dans la sociologie de l\u2019immigration.J\u2019ai tenté de démontrer que sociologiquement la notion d\u2019intégration était difficilement opérationnelle ; à moins que, à l\u2019exemple de S.N.Eisenstadt vu plus haut, on ne lui donne un sens précis : la participation de l\u2019immigrant à tous les niveaux de la société.Avec l\u2019acculturation et la dispersion, elle constitue un des trois indicateurs de l\u2019assimilation sociale.Ce qui signifie que vouloir l\u2019intégration sans l\u2019acculturation est peut-être un non-sens.En langage populaire, je dirais « C\u2019est vouloir le beurre et l\u2019argent du beurre ».Cette intégration, puisque c\u2019est le terme consacré, est rendue encore plus ardue par l\u2019absence de références symboliques et historiques autour desquelles graviterait le processus de fusion des immigrants au Canada.Cette société se définit en effet fondamentalement par sa nature multiculturelle.Le Québec se rattache davantage à des mythes fondateurs, mais qui semblent absents de la dynamique interculturaliste, qu\u2019endossent, dans son imprécision, les deux commissai- dossier io6 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 res.À part la langue, tous les référents d\u2019intégration sont de natures civiques et juridiques et pourraient s\u2019appliquer à n\u2019importe quelle société.Finalement, la commission sur les pratiques d\u2019accommodements reliées aux différences culturelles, issues de la philosophie interculturelle de gestion de la diversité, descendant elles-mêmes de la conception multiculturelle de la société canadienne, aurait pu être une excellente occasion de questionner, dans son essence même, ce type de gestion.Il n\u2019en a malheureusement rien été.Il faut constater qu\u2019il existe un certain consensus au Québec pour ce multiculturalisme, façon québécoise (dixit Taylor) ; à moins qu\u2019il s\u2019agisse qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une certaine pudeur interculturelle québécoise.Quoi qu\u2019il en soit, vouloir l\u2019égalité de tous dans la diversité culturelle est certes moralement très défendable ; dans la pratique cela risque d\u2019aboutir à une balkanisation encore plus poussée de la société.Dans le cas du Québec, minorité dans le Canada et en Amérique du Nord, dont les capacités d\u2019absorption et de résilience sont limitées, c\u2019est certainement jouer avec le feu.? 107 DOSSIER Mathieu Bock-Côté* À DÉFAUT DE CONVAINCRE LE PEUPLE, EN FABRIQUER UN NOUVEAU** C\u2019est seulement vers le milieu du XX siècle que les habitants de nombreux pays d\u2019Europe ont été amenés, de façon généralement désagréable, à constater que leur sort pouvait être directement influencé par des livres de philosophie traitant de sujets abscons et quasi impénétrables.Czlelaw Milosz Dès la publication du rapport de la commission Bouchard-Taylor, des commentateurs s\u2019empressèrent d\u2019en célébrer la modération, le bon sens, la perspicacité, au point où s\u2019imposa vite une formule de célébration : il s\u2019agissait d\u2019un rapport de « sages ».C\u2019était notamment le cas d\u2019un chroniqueur vedette de La Presse et de son éditorialiste en chef.Le premier écrivait ainsi : « le premier ministre Jean Charest, pour désamorcer la crise des accommodements raisonnables, avait choisi de confier à deux sages de réfléchir sur les relations entre la majorité et ses minorités.Le résultat ne devait pas nous surprendre ».Le second faisait écho au premier dans un vocabulaire identique.« Souhaitons que tous ceux * Candidat au doctorat en sociologie à l'UQAM, auteur de La dénationalisation tranquille (Boréal, 2007) et codirecteur avec Jacques Beauchemin de La cité identitaire (Athéna, 2007).** Une première version de ce texte fut présentée dans le cadre de la table-ronde de l'Institut de recherche sur le Québec, « Le rapport de la commission Bouchard-Taylor : analyses et critiques », le 3 juin 2008. dossier 108 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 qui sont interpellés par ce plaidoyer, en particulier les élus, sauront être à la hauteur de la sagesse dont ont fait preuve Gérard Bouchard et Charles Taylor :» Mauvais lecteurs, les critiques nationalistes du rapport auraient fait preuve de malveillance envers un document exemplaire dans sa prétention à reconstruire la société québécoise à travers le souci de « l\u2019ouverture à l\u2019autre 1 2».Pourtant, une lecture très attentive du rapport confirme la justesse des critiques initialement formulées contre lui.Il suffisait pourtant de le lire intégralement, malgré son vocabulaire ampoulé, codé, symptomatique de la langue de bois politiquement correcte pour en comprendre les enjeux et le reconnaître pour ce qu\u2019il était, soit une plate-forme idéologique pour achever la conversion du Québec au multiculturalisme, ce qui n\u2019avait rien de surprenant, par ailleurs3.1\tAlain Dubuc, « Apprendre à être une majorité », La Presse, 23 mai 2008.André Pratte, « La sagesse », La Presse, 23 mai 2008.2\tParmi ces critiques, on consultera celles de Jacques Beauchemin, « La question identitaire est mal posée », La Presse, 23 mai 2008, Jean-François Lisée, « Les malades imaginaires », La Presse, 27 mai 2008, Guy Rocher, « Une majorité trop minoritaire », Le Devoir, 12 juin 2008.Joseph Facal, « Une fausse couche », Journal de Montréal, 28 mai 2008.Dans un entretien au Journal de Montréal, Jacques Parizeau a aussi exécuté le rapport Bouchard-Taylor.Yves Chartrand, « Envoyons ça dans la filière 13 - Jacques Parizeau », Le Journal de Montréal, 11 juin 2008.Ces critiques ont été synthétisées par Robert Dutrisac, « Quatre enterrements pour un rapport », Le Devoir, 1415 juin 2008.Je me suis aussi livré à deux critiques complémentaires du rapport Bouchard-Taylor dans les quotidiens québécois.Dans un premier texte, je critique la liquidation de l\u2019identité québécoise que proposaient les commissaires, dans un second, je cherchais à montrer comment ce rapport était traversé par une philosophie autoritaire très inquiétante du point de vue de la préservation d\u2019une société libre.Mathieu Bock-Côté, « Un texte très inquiétant », La Presse, 29 mai 2008.Mathieu Bock-Côté, « Marcuse, inspirateur de la commission Bouchard-Taylor », Le Devoir, 31 mai 2008.3\tDès l\u2019automne 2007, Antoine Robitaille, du Devoir, soulevait cette question en se demandant si « la tournée de la Commission sur les accommodements raisonnables servira à convaincre ou à consulter ?», Antoine Robitaille, « Bouchard à court d\u2019arguments pro-diversité », Le Devoir, 17 août 2007, A1.Il faut dire que Gérard Bouchard avait dévoilé son jeu très rapidement.À la fin de l\u2019été 2007, au moment d\u2019un colloque organisé par l\u2019Institut du Nouveau Monde qui initiait les forums publics de la commission, Charles Taylor et Gérard Bouchard s\u2019étaient réjouis de 109 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier L\u2019inter/multiculturalisme Entrons d\u2019un coup au cœur du rapport de la commission, centré sur la notion « d\u2019interculturalisme », qui serait la réponse québécoise appropriée au pluralisme qui émergerait partout dans les sociétés contemporaines * * * 4.Il y aurait dans ce modèle de « gestion de la diversité » un souci d'intégration sociale absent du multiculturalisme à la canadienne dont les commissaires connaissent la mauvaise réputation au Québec 5.Plusieurs parmi les partisans du rapport ont d'ailleurs critiqué l'amalgame entre les deux modèles d'intégration, le premier favorisant apparemment le métissage des populations alors que le second inciterait à leur ghettoïsation 6.Il suffisait pourtant de lire le rapport pour bien la maturité morale des jeunes générations québécoises qui ne seraient pas atteintes des mêmes réserves envers le pluralisme que celles de leurs parents.La Presse du 25 août rapportait les choses ainsi : « « Mon niveau d\u2019optimisme a grimpé de plusieurs crans », a lancé Charles Taylor à l\u2019issue de l\u2019exercice.« J\u2019avais parfois envie d\u2019applaudir », ajoute Gérard Bouchard, qui souligne la « sagesse » de certains jeunes.« Ils font preuve d\u2019une telle maturité politique que, franchement, on a l\u2019impression que le problème des accommodements n\u2019en est pas un pour eux » ».Katia Gagnon, « Charest devrait rappeler Bouchard à l\u2019ordre », La Presse, 25 août 2007, A18.La composition du comité d\u2019experts de la commission ne laissait pas de doutes non plus sur l\u2019orientation qu\u2019on entendait lui imprimer.Robert Leroux a rappelé suite à la sortie du rapport à quel point ses conclusions reprenaient essentiellement les thèses centrales de l\u2019œuvre de Gérard Bouchard.Robert Leroux, « Bouchard-Taylor : les dés étaient pipés », Le Devoir, 5 juin 2008.J\u2019ai moi-même soulevé ce point à partir de mon étude de la pensée de Gérard Bouchard dans Mathieu Bock-Côté, La dénationalisation tranquille.Mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire, Boréal, 2007, p.47-88.4\tPour un portrait convaincant de cette fragmentation des sociétés occidentales à l\u2019échelle européenne, on lira Walter Laqueur, The Last Days of Europe, Thomas Dunne Books, 2007.5\tOn notera toutefois que les commissaires critiqueront la vision « caricaturale » qui serait entretenue du multiculturalisme canadien au Québec.Gérard Bouchard, Charles Taylor, Fonder l\u2019avenir : le temps de la conciliation, Gouvernement du Québec, 2008, p.121-122.Désormais, nous référerons à ce document en mentionnant simplement le « Rapport Bouchard-Taylor ».6\tCollectif, « L\u2019aveu-vous lu ?», La Presse, 25 juin 2008. dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 voir que les commissaires atténuaient eux-mêmes la différence entre les deux modèles, en reconnaissant qu'ils étaient « deux essais d\u2019application de la philosophie pluraliste 7», Daniel Weinstock affirmant même que l\u2019interculturalisme ne serait rien d\u2019autre que le multiculturalisme canadien doublé - pour ce qui en reste - de la loi 101.L\u2019interculturalisme [.] est la version québécoise de la philosophie pluraliste, tout comme le multiculturalisme en est la version canadienne.Nous recommandons au gouvernement québécois de le promouvoir vigoureusement auprès des diverses composantes de notre société, comme le Canada le fait avec succès depuis près de quarante ans avec le multiculturalisme.Il faut que l'interculturalisme, mis en oeuvre par tous les gouvernements québécois depuis quelques décennies, soit davantage connu et célébré 8.Les commissaires allèrent même jusqu'à affirmer qu'il faudrait prendre exemple sur le multiculturalisme canadien dans l'application de l'interculturalisme pour assurer sa pleine intériorisation par la société québécoise.La législation sur le multiculturalisme canadien a permis de clarifier et de populariser le modèle canadien qui a fait l'objet d'une intense promotion.Il est ainsi devenu une valeur fondamentale ; il a pénétré l'imaginaire et il est maintenant au coeur de l'identité nationale canadienne.Pourquoi ne pas en faire autant avec l'interculturalisme québécois, comme forme originale de pluralisme 9.Au-delà d'un troublant aveu des commissaires reconnaissant que le « pluralisme » ne devient une « valeur fondamentale » qu'à l'aide d'une « intense promotion » gouvernementale, on comprendra que la distinction entre interculturalisme et multiculturalisme a davantage pour eux une portée stratégique que scientifique10.Car si l'on a cherché à distinguer 7\tRapport Bouchard-Taylor, p.122 8\tIbid, p.257 9\tIbid, p.130 10\tDaniel Weinstock, « Bouchard aurait dû s\u2019y attendre », La Presse, 11 juin 2008, Daniel Baril, « En recherche, la distinction entre multiculturalisme et interculturalisme est dépassée, affirme Fasal Kanouté », Forum, 19 juin 2008. dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 artificiellement l\u2019interculturalisme du multiculturalisme en les présentant comme les deux seules options disponibles au Québec pour « gérer la diversité », c\u2019était pour exclure du débat une troisième option correspondant pourtant massivement aux préférences de la population : l\u2019affirmation décomplexée de la culture nationale fondatrice comme culture de convergence dans laquelle devraient se fondre les nouveaux arrivants.Rejetée d\u2019emblée, une telle affirmation serait équivalente à une forme de volonté assimilatrice, fondamentalement antidémocratique.Comme l\u2019auraient « montré nombre d\u2019études historiques et anthropologiques au cours des vingt ou trente dernières années, les nations d\u2019hier devaient souvent leur cohésion à des pouvoirs autoritaires qui opprimaient les différences et ne les toléraient que dans la mesure où elles échouaient à les détruire n».L\u2019alternative est tranchée avec d\u2019un côté le multiculturalisme et de l\u2019autre, un refus de la démocratie.Il s'agit de faire tenir le débat autour de la diversité à l'intérieur du paradigme 11 Rapport Bouchard-Taylor, p.128.Les commissaires se reconnaissent évidemment dans cette autocritique des nations occidentales par leurs intellectuels qui les ont réduit en l\u2019espace de quelques décennies au statut de pures constructions sociales : « Au Québec comme ailleurs, un courant d\u2019idées très influent a fait la critique des identités nationales : la mémoire des hauts faits, la célébration des figures héroïques, les mythes fondateurs nationaux, les représentations collectives qu\u2019on entretient de soi et des autres, etc.Il n\u2019y a aucun doute dans notre esprit qu\u2019une telle critique s\u2019imposait et qu\u2019elle a été bénéfique à plusieurs égards.Par exemple, elle a mis au jour dans les mythologies nationales des distorsions de la réalité, des subterfuges, de simples traits ethnographiques imposés comme des normes, des coutumes et des rituels érigés en absolus ».Rapport Bouchard-Taylor, p.188.On retrouve aussi, évidemment, chez les commissaires, l\u2019habituelle diabolisation du républicanisme français, qui fait figure de lieu commun dans les sciences sociales québécoises, où le réflexe progressiste semble plus fort que tout.« Parmi d\u2019autres, l\u2019exemple de la France du XIXe siècle est éloquent à cet égard.Cette nation a fini par n\u2019admettre les cultures régionales qu\u2019après avoir tout fait pour les éradiquer.Sauf exception, les nations d\u2019Occident se gouvernaient par le haut, dans une grande méfiance - et parfois le mépris - de leur base populaire.Les citoyens qui refusaient d\u2019entrer dans le moule étaient exclus et marginalisés.Qu\u2019a-t-on à envier à ce type de régime gouverné par des oligarchies et que peut-il nous apprendre d\u2019autre que de vouloir à tout prix nous en garder ?».Rapport Bouchard-Taylor, p.128. dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 pluraliste, sans jamais envisager d'en sortir.Comme on l'eut dit autrefois, le multiculturalisme serait l'horizon indépassable de notre temps.D'une manière ou d'une autre, il serait nécessaire de consentir au décentrement des sociétés occidentales qui devraient désormais communier à la mise en procès de leurs parcours historiques, la classe politique devant toujours aller plus loin dans la reconnaissance des « différences », pour peu qu'elles entrent en contradiction avec la vision caricaturale d'une histoire occidentale réduite à la domination des hommes blancs hétérosexuels, bourgeois satisfaits d'une opulence acquise au détriment de « l'autre »12.Il faut garder en tête cette exclusion de principe de toute définition un tant soit peu substantielle de l\u2019intégration à la culture nationale pour comprendre les suites de ce rapport et les prescriptions qui l\u2019accompagnent.12 Cette vision était aussi présente dans la politique québécoise de lutte au racisme, qui s\u2019inscrivait pleinement dans cette philosophie pénitentieNe de l\u2019histoire occidentale qu\u2019auront formulé parmi d\u2019autres Ballibar et Wallerstein dans un classique de la sociologie post marxiste.Étienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe.Les identités ambiguës, La Découverte, 1997.« Des traces de racisme et de discrimination apparaissent dès la période de la Nouvelle-France, en particulier avec l\u2019esclavage des Autochtones et des Noirs.Ce n\u2019est pas un phénomène propre au Québec puisque le racisme des sociétés occidentales modernes s\u2019est développé avec l\u2019aventure coloniale.En cela, les ancêtres des Québécois modernes n\u2019ont fait que partager les idéologies et les pratiques du reste du monde occidental, sous des formes et à des degrés divers en raison de leur contexte économique, social et culturel spécifique ».Gouvernement du Québec, Vers une politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination, Document de consultation, juin 2006, p.9.On notera que le rapport de la commission Bouchard-Taylor se réclame explicitement de cette politique de lutte au racisme qui repose sur une disqualification intégrale de l\u2019expérience historique occidentale.Rapport Bouchard-Taylor, p.272.Charles Courtois a bien démontré comment la référence exagérée et délirante à « l\u2019esclavage en Nouvelle-France » dans l\u2019historiographie québécoise contemporaine servait en fait à disqualifier toute référence fondatrice à la mémoire de l\u2019Amérique française dans la constitution identitaire du Québec.Charles Courtois, « Recension de The Hanging of Angélique.The Untold Story of Canadian Slavery and the Burning of Old Montreal », L\u2019Action nationale, mars 2008. 11 dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 De l'identité pathologique à la « nouvelle identité québécoise » Mais les commissaires ont poussé plus loin ce raisonnement.Non seulement l\u2019affirmation de la culture nationale majoritaire devrait-elle être exclue par principe et cela, au Québec comme ailleurs, mais aussi, parce que la culture québécoise en particulier serait affectée par une sérieuse pathologie identitaire.Ainsi, loin de révéler une société étouffée par l\u2019idéologie multiculturaliste et saturée sur le plan de ses capacités d\u2019intégration, la crise des accommodements raisonnables aurait surtout révélé les carences identitaires de la société québécoise et sa tendance à la crispation devant les nombreuses manifestations de la différence13.C\u2019est ce qui se trouve derrière l\u2019affirmation de nombreuses fois répétée selon laquelle « la crise semble avoir davantage existé dans les perceptions que dans la réalité 14», qui laisse entendre que le véritable problème des deux dernières années se trouvait dans le fait que la majorité était prédisposée à voir une crise là où il n\u2019y avait que l\u2019expression naturelle de la différence dans une société de plus en plus hétérogène.Au sens fort, on pourrait parler de l\u2019inadaptation de la société québécoise aux exigences du pluralisme.« Constamment à la recherche d\u2019homogénéité, de consensus, de solidarité [.] », et traversée par une « nostalgie du monde d\u2019autrefois 15», la pensée québécoise serait 13\tDans le document de consultation de la commission, on diagnostiquait même dans la culture québécoise une forme d\u2019hétérophobie, que l\u2019on définissait comme « une crainte, un malaise, sinon une aversion à l\u2019endroit de ce qui est non pas étranger, mais différent ».Commission de consultation sur les pratiques d\u2019accommodements reliées aux différences culturelles, Vers un terrain d\u2019entente : la parole aux citoyens, Gouvernement du Québec, 2007.p.8.On s\u2019évitera le calembour facile qui nous amènerait à dire que les commissaires, puisqu\u2019ils ont une peur indéniable d\u2019une éventuelle communauté politique homogène ou trop caractérisée par la ressemblance de ses membres, sont.homophobes ! 14\tRapport Bouchard-Taylor, p.39 15\tIbid, p.186 dossier 114 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 habitée par l\u2019idéal d\u2019une société « très intégrée » qui lui ferait ressentir vivement et très négativement la plus simple expression de la différence 16.Mais surtout, l\u2019identité québécoise serait une identité malade, infectée dans ses « vieilles plaies mal guéries 17».Elle serait aussi tentée par « le modèle de la peau de chagrin » ce qui risquerait de la faire « céder au parti de la peur, à la tentation du retrait et du rejet l8,» de là sa disposition au « braquage identitaire 19».C\u2019est aussi ce qui explique l\u2019insistance des commissaires à trouver une tare congénitale chez la majorité francophone, une forme de malaise psychanalytique qui aurait traversé son histoire, une « insécurité du minoritaire 20», manière comme une autre de nier le lien entre le malaise identitaire actuel et les ratés de l\u2019intégration dans la métropole 21.La crise relèverait d\u2019un « mouvement d\u2019humeur 22» à l\u2019intérieur d\u2019une culture fragile, ce que les commissaires appellent un « devenir sous tension 23».Dans la crise actuelle, « cette crispation a pris pour cible l\u2019immigrant qui est devenu, pour une partie de la population, une sorte de bouc émissaire 24».Autrement 16\tIbid, p.113 17\tIbid, p.186.Jean-François Lisée, « Les malades imaginaires », La Presse, 27 mai 2008.Voir aussi Richard Martineau, « Une question de perception », Journal de Montréal, 23 mai 2008.18\tIbid, p.21 19\tIbid, p.l86 20\tIbid, p.185 21\tConseil supérieur de la langue française, Le français, langue de cohésion sociale, Avis à la ministre responsable de l\u2019application de la Charte de la langue française, 2008, 55 p.22\tIbid, p.213 23\tIbid, p.185 24\tIbid, p.186.Les commissaires prennent d\u2019ailleurs la peine de marquer le contraste avec l\u2019ouverture paisible de la minorité anglophone à la diversité, manière comme une autre de dire à la majorité qu\u2019une communauté encore plus faible qu\u2019elle vivrait sans tension avec la fragmentation identitaire contemporaine et qu\u2019elle pourrait ainsi prendre chez elle certaines leçons d\u2019ouverture.Rapport Bouchard-Taylor, p.66, 94. 11 dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dit, les débordements pulsionnels de l\u2019identité québécoise se seraient cristallisés historiquement autour de figures successives négativement perçues, dont celle de l\u2019immigré ne serait que la dernière en date.Une inversion du devoir d\u2019intégration On devine aisément la prochaine étape du raisonnement.Si comme l\u2019ont affirmé les commissaires, la crise serait d\u2019abord symptomatique d\u2019une pathologie culturelle de la majorité francophone, il s\u2019agira donc d\u2019entreprendre une grande thérapie identitaire pour transformer sa représentation d\u2019elle-même.Une telle entreprise serait nécessaire pour assurer l\u2019intégration de la majorité francophone à une nouvelle identité citoyenne et interculturelle « inclusive » reposant justement sur le dépassement de l\u2019héritage fondateur de la société québécoise.La question est même posée telle quelle : « comment peut-elle [la culture majoritaire] se fondre dans la nouvelle identité québécoise nourrie de diversité 25» ?Une nouvelle identité fabriquée en laboratoire par la technocratie pluraliste dont la majorité francophone entraverait pour l\u2019instant la naissance en se posant comme culture de référence alors que les minorités seraient déjà disponibles pour une telle refondation.Car les minorités ethniques seraient composées de « Québécois sans traits d\u2019union 26», manière de dire qu\u2019ils incarneraient déjà concrètement la nouvelle identité québécoise que valorisent les commissaires et qu\u2019ils reprochent à la majorité d\u2019entraver en prétendant encore au rôle de culture de convergence pour l\u2019ensemble de la collectivité.De là le retour de l\u2019expression « canadien-français » pour parler des Québécois, régression symbolique apparemment indispensable pour soustraire à ces derniers toute prétention à se poser comme norme 25\tOp.cit., p.40 26\tIbid, p.124 dossier 116 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 d\u2019intégration identitaire pour l\u2019ensemble de la collectivité.À toujours chercher une nouvelle manière de nommer les Québécois, ne doutons pas que les commissaires auraient bien pu finir par les qualifier de Paléo-Québécois.Il faut dire que Gérard Bouchard avait déjà été très clair sur la question dans son livre d\u2019entretien de 1999, Dialogue sur les pays neufs, alors qu\u2019il se disait « tout à fait d\u2019accord » lorsqu\u2019on lui suggérait qu\u2019il fallait « parler des Canadiens français comme d\u2019un groupe appelé à former la nation québécoise au même titre que les Italiens, les Grecs, les Canadiens anglais ou les Vietnamiens ».Clairement dit, on « conce[vra] la nation québécoise comme un assemblage de groupes ethniques : les Canadiens français ou Franco-Québécois, les Autochtones, les Anglo-Québécois, toutes les communautés culturelles 27».Cette conviction est transposée dans le rapport qui n\u2019aura finalement servi qu\u2019à assumer la prolongation institutionnelle des thèses en circulation dans le petit milieu de l\u2019intelligentsia pluraliste.Pour « éviter toute connotation hiérarchique 28» dans la recomposition de l\u2019identité québécoise, il faudra désormais relativiser l\u2019importance historique du peuple qui l\u2019a générée puis incarnée.Il ne serait plus permis non plus à la nation québécoise d\u2019être à elle-même sa propre référence et de se proposer comme culture de convergence pour la collectivité, car « l\u2019ouverture à l\u2019autre s\u2019incarne dans la volonté de comprendre autrui dans ses propres termes ou dans son propre cadre de référence plutôt que d\u2019interpréter son point de vue en fonction d\u2019un schème préétabli et inflexible 29».Le nouvel arrivant n\u2019a donc plus à prendre le pli de la société qui l\u2019accueille mais dispose plutôt du droit de se faire comprendre en lui-même dans 27\tGérard Bouchard et Michel Lacombe, Dialogue sur les pays neufs, Boréal, 1999, P-177* 28\tOp.cit., p.202 29\tIbid, p.165 11 dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 son propre univers culturel, comme s\u2019il arrivait dans une société sans aucune consistance historique.Encore une fois prédomine l\u2019esprit de la table rase.De toute façon, la culture des « Québécois d\u2019origine canadienne-française » ne serait pas compromise puisque ces derniers seraient encore majoritaires au Québec 3°, leur régression démographique ne soulevant pourtant aucune crainte chez les commissaires31 qui pourraient même s\u2019en réjouir en y voyant un argument de plus pour accélérer la neutralisation de l\u2019influence majoritaire sur la vie collective, véritable obsession qu\u2019on retrouve particulièrement explicitée dans le chapitre consacré à la « laïcité ouverte 32».Une immigration rédemptrice contraindrait par le simple jeu de la pression démographique la déconstruction d\u2019un modèle national trop traditionnel.Car on devrait « à la nouvelle diversité culturelle (celle qui refuse les brimades et réclame ses droits) une critique des anciens mythes fondateurs qui servaient autant à exclure qu\u2019à inclure, un renouvellement de la démocratie et une culture plus vive des droits.Or, cette nouvelle sensibilité aux droits, à la démocratie et à la diversité profite à tous les citoyens 33».Au-delà du fait qu\u2019on retrouve ici un vieux mythe du radicalisme progressiste qui fait porter aux « marges » et aux « exclus » de la collectivité la responsabilité de sa démocratisation, on y voit aussi, et surtout, un rapport stratégique à l\u2019immigration désormais instrumentalisée pour accélérer la conversion des sociétés occidentales au pluralisme identitaire.Plus le Québec s\u2019éloignera d\u2019un modèle centré sur une culture de convergence traduisant politiquement l\u2019expérience historique de la majorité francophone, plus il se conformera aux standards idéologiques du progressisme contem- 30\tIbid, p.212 31\tIbid, p.216 32\tIbid, p.131-154 33\tIbid, p.128 dossier ii8 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 porain avec sa vision de la communauté politique accrochée à l\u2019idéalisme droit-de-l\u2019hommiste qui repose sur l\u2019évidement délibéré de toute substance identitaire dans la définition d\u2019une société.On le voit bien, les progrès démocratiques du Québec seront désormais calculés à partir de sa dénationalisation, l\u2019interculturalisme s\u2019approfondissant comme modèle de « gestion de la diversité » en se déprenant de la prétention de la majorité francophone à se poser comme culture de convergence 34.Et c\u2019est en pratiquant la rhétorique des « valeurs communes » contre la culture majoritaire que les commissaires ont clairement fait comprendre que cette dernière n\u2019était de leur point de vue qu\u2019un communautarisme parmi d\u2019autres.On le voit notamment à travers « la thématique des valeurs communes [présentant l\u2019avantage de se soustraire] à la principale critique à laquelle a été confrontée le modèle de la convergence culturelle des années 1980 (une forme d\u2019assimilation douce à la culture canadienne-française) 35».La thématique des valeurs communes permettrait aussi d\u2019éviter une vision de la citoyenneté trop attachée à la référence nationale, comme s\u2019en était rendu coupable le gouvernement du Québec au début des années 2000 avec une vision de la citoyenneté qui « reléguait à l\u2019arrière-plan les communautés culturelles » parce qu\u2019elle « insistait sur le statut du Québec comme communauté politique distincte, ancrée dans une appartenance culturelle nourrie principalement de l\u2019historicité canadienne-française 36».Il y aurait dans la conversion graduelle du Québec à « l\u2019interculturalisme » un indéniable progrès démocratique : [.] dans l\u2019ensemble, donc, ce parcours fait montre d\u2019une grande continuité quant aux points fondamentaux, assortie de quelques tournants et variantes.Il révèle tout particulièrement une trame très large qui, partie du domaine culturel 34\tIbid, p.117 35\tIbid, p.127 36\tIbid, p.117 11 dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 et teintée d\u2019assimilationnisme, a peu à peu débordé vers le pluralisme, les préoccupations sociales et la lutte contre la discrimination 37.L\u2019identité collective ne sera désormais tolérable que dans la mesure où elle aura pris forme dans la matrice du contrac-tualisme progressiste à travers la sacralisation des chartes de droits qui seront comme on l\u2019a compris les dépositaires des « valeurs communes ».« Le respect de la diversité est ainsi abordé dans la perspective d\u2019un approfondissement de la culture des droits de la personne 38».La société québécoise sera emmaillotée dans une nouvelle représentation d\u2019elle-même conforme « à la règle de droit et aux impératifs du pluralisme » permettant « à une identité de se développer à titre de culture citoyenne 39».Les commissaires ne prennent d\u2019ailleurs pas la peine de s\u2019en cacher.« L\u2019intégration dans le pluralisme, dans l\u2019égalité et dans la réciprocité est de loin le parti le plus louable, le plus raisonnable 4°».À terme, ce sont les chartes qui devront générer une identité collective, enfin « démocratisée » et parfaitement conforme à la religion multiculturelle, et pour cela, programmable selon les exigences idéologiques de la technocratie.C\u2019est par rapport à cette identité, et cette identité seulement, qu\u2019il sera désormais légitime de parler d\u2019intégration des immigrés à la culture québécoise.Il faut donc comprendre que lorsque les commissaires affirment que les « pratiques d\u2019ajustement » permettent d\u2019approfondir l\u2019intégration à la société québécoise, on parle de l\u2019intégration à la culture chartiste et multiculturelle qui repose évidemment sur la désintégration préalable de la culture nationale du Québec historique.Les accommodements raisonnables et les pratiques qui s\u2019en inspirent ne participent donc à l\u2019intégration des immigrés à la société 37\tIbid, p.118 38\tIbid, p.108 39\tIbid, p.125 40\tIbid, p.241 dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 québécoise qu\u2019une fois celle-ci désinvestie de l\u2019identité nationale qui l\u2019a historiquement caractérisée.L\u2019intégration devient ici un mot codé pour masquer la désintégration de l\u2019identité nationale.Un rapport paradoxal?À plus d\u2019une reprise, le rapport aura suggéré qu\u2019une telle métamorphose identitaire était désirée par le Québec qui devrait ainsi consacrer son évolution naturelle vers la diversité dans un cadre institutionnel mieux fait pour l\u2019accueillir.Mais les commissaires sont bien obligés de constater aussi la distance indéniable entre un discours officiel en admiration béate devant le multiculturalisme et les manifestations partout visibles de méfiance envers la philosophie pluraliste qu\u2019ils prennent pour acquis41.Les commissaires en sont bien conscients et reprochent alors aux Québécois de ne pas être à la hauteur des idéaux qu\u2019ils se seraient reconnus et de se dérober aux exigences de l\u2019interculturalisme auquel ils consentiraient par ailleurs officiellement 42.Pire, les Québécois iraient jusqu\u2019à contester les chartes en devinant qu\u2019elles paralyseraient leur pouvoir comme culture de référence 43, les gestionnaires les plus consentants envers le pluralisme identitaire reconnaissant même, à micros fermés, douter des vertus des accommodements raisonnables et du système idéologique les justifiant 44.Les commissaires constatent même péniblement que 56 % des Québécois réclament des immigrés qu\u2019ils abandonnent leurs coutumes pour prendre le pli de la société d\u2019accueil et que 80 % réclament des immigrés qu\u2019ils s\u2019assimilent tout simplement à la culture de la majorité, ce qui laisse croire que leur adhésion aux valeurs « fondamentales » 41\tIbid, p.129 42\tIbid, p.218 43\tIbid, p.124 44\tIbid, p.185 dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 de l\u2019interculturalisme serait pour le moins paradoxale 45.On pourrait ajouter à ces données les sondages qui témoignent de la volonté de diminuer l\u2019immigration qui aurait dépassé depuis longtemps notre capacité d\u2019intégration 46.Comment expliquer alors qu\u2019une société épouse à la fois en profondeur le multiculturalisme tout en le rejetant dès qu\u2019on lui en donne l\u2019occasion ?En quoi les valeurs « communes » sont elles « communes » si elles n\u2019obtiennent l\u2019adhésion que des couches supérieures de la société et que les chartes qui les incarnent sont soumises à une incessante critique ?Ce faux paradoxe qui suggère l\u2019image d\u2019une société ambivalente dans son inévitable transition vers le pluralisme identitaire se dissipe aisément si on reconnait que la société québécoise est loin d\u2019avoir consentie à sa conversion au multiculturalisme en constatant que seules les élites se réclament véritablement du multiculturalisme 47.Ici et là, le rapport Bouchard-Taylor enregistre cette réalité.Ainsi, nous apprend-on que « la philosophie interculturelle a pénétré de larges segments de l\u2019administration publique, inspirant plusieurs politiques de l\u2019État [.] 48».De la même manière, on reconnaît que « cette nouvelle vision ou sensibilité [la sensibilité au pluralisme] qui fonde le principe des pratiques d\u2019harmonisation [.] a fait son chemin progressivement parmi les élites intellectuelles et politiques ainsi que chez les militants qui ont animé les grandes mouvements sociaux de l\u2019Occident 49».Mais l\u2019immense majorité de la population, notamment les classes moyennes et populaires, semble refuser comme on l\u2019a vu une idéologie qui entraînerait la liquidation technocratique d\u2019une 45\tIbid, p.218 46\thttp ://kn.canoe.ca/kn/infbs/national/archives/2008/04/20080425-111946.html consulté le 8 juillet 2008.47\tOp.cit., p.160 48\tIbid, p.203 49\tIbid, p.160 dossier 122 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 identité nationale que ses porteurs veulent poser comme norme pour les immigrants désireux de s\u2019installer au Québec.Cette vérité n\u2019échappe pas aux commissaires, qui témoignent devant elle d\u2019une certaine gêne, sinon d\u2019une honte ostentatoire lorsqu\u2019ils écrivent que « le Québécois canadien-français qui s\u2019est manifesté au cours de la crise des accommodements raisonnables n\u2019a pas toujours rendu justice aux qualités d\u2019entraide, de cordialité et d\u2019accueil qui font également partie de sa culture ?5°».Quoi qu\u2019en disent les accusateurs pressés de taxer de populisme tous ceux qui font le constat de cette réalité, la société québécoise est profondément clivée entre ses élites, surtout intellectuelles et médiatiques, et une immense majorité de la population n\u2019évoluant pas directement dans les circuits de la socialisation de la technocratie progressiste ou de l\u2019intelligentsia médiatique51.Devant une telle contradiction sociologique entre une élite intoxiquée à l\u2019utopie pluraliste et une population réfractaire à sa propre liquidation, on connait la tendance naturelle d\u2019une intelligentsia ravalée par ce qu\u2019on appellera la « mentalité idéologique » : c\u2019est parce qu\u2019une société ne consent pas à sa dissolution dans les catégories prescrites par l\u2019utopie qu\u2019il faudra intensifier l\u2019implantation du projet auquel elle résiste.Les convulsions générées par l\u2019implantation du multiculturalisme justifient ainsi sa radicalisation.C\u2019est parce que le régime pluraliste entre en crise qu\u2019il faut pousser plus loin son implantation en administrant à la société l\u2019idéologie pluraliste comme une thérapie de choc.C\u2019est le propre des utopies malfaisantes de se radicaliser au moment de leur entrée en crise dans la mesure où elles perçoivent dans les résistances qui se posent contre elles le symptôme d\u2019un manque de zèle dans leur administration.Ainsi, pour les pluralistes, ce n\u2019est jamais 50\tIbid, p.189 51\tJ\u2019aborderai cette question dans Mathieu Bock-Côté, « La fabrique du multiculturalisme », L\u2019Action nationale, automne 2008. 123 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier parce que leur vision du monde est allée trop loin qu\u2019elle génère des convulsions sociales, mais parce que ses principes ont été insuffisamment appliqués.Ainsi, on ne compte plus les intellectuels associés à la mouvance pluraliste qui n\u2019en finissent plus de plaider pour une implantation accélérée des cadres institutionnels du pluralisme identitaire, pour éviter un éventuel « retour en arrière ».Pour cela, le rapport de la commission, intégralement, peut être considéré comme la thérapie de choc souhaitée par les milieux pluralistes pour concrétiser la vengeance des élites contre un peuple méprisé pour son adhésion borné à son héritage culturel.Le rapport de la commission invite ainsi à multiplier les campagnes d\u2019éducation à la différence, à la tolérance, pour favoriser l\u2019intériorisation de la philosophie pluraliste par les acteurs sociaux 52, campagnes qui sont tout autant d\u2019entreprises de déconstruction du sens commun devant à terme permettre l\u2019élaboration d\u2019une morale collective, ou d\u2019une éthique, pour emprunter le vocabulaire à la mode, qui relèverait strictement de la programmation technocratique dans l\u2019idéal gestionnaire d\u2019une société transparente et égalitaire.Un nouveau peuple C\u2019est une campagne de propagande active qui est ainsi proposée pour convertir le peuple ou du moins, pour l\u2019inhiber, pour l\u2019empêcher d\u2019exprimer des préférences qui iraient à l\u2019encon- 52 On se souvient qu\u2019au mois d\u2019août 2007, Gérard Bouchard s\u2019était désolé que les intellectuels n\u2019aient jusqu\u2019ici pas pris la peine d\u2019élaborer un argumentaire pour contrer les critiques du multiculturalisme, ce qui explique probablement pourquoi le rapport de la commission se termine avec une actualisation postmoderne du petit catéchisme de l\u2019électeur avec un ensemble de questions/réponses sur la philosophie pluraliste, de toute évidence destiné à un électeur plus ou moins raisonnable avec qui les commissaires ont décidé de jouer aux professeurs.Je cite dans le texte : « Notre procédé sera simple.Nous passerons en revue les principaux arguments formulés et tenterons, pour chacun, d\u2019apporter la réponse ou la réplique qui nous paraît appropriée ».Rapport Bouchard-Taylor, p.277.Au sens propre, les commissaires se sont fait rédacteurs d\u2019argumentaires pour défendre la bonne cause ! dossier 124 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 tre de la religion pluraliste.On n\u2019hésitera donc plus à financer à même les fonds publics des groupes, des organisations, des lobbies, qui travaillent à temps plein à promouvoir le multiculturalisme pour formater l\u2019espace public à partir de ses catégories.Des groupes bien connus des commissaires qui les désignent clairement dans le rapport.C\u2019est notamment le cas de l\u2019Institut du nouveau monde, de la Fondation de la tolérance ou de Vision diversité, ce qui revient à faire usage explicite de l\u2019État pour financer certaines courants politiques plutôt que d\u2019autres, manière de faire les choses qui nous éloigne paradoxalement de la neutralité idéologique autrement exigée des institutions publiques 53.Imagine-t-on la réaction d\u2019effroi qui serait celle de Gérard Bouchard et Charles Taylor si une commission sur la croissance économique mise sur pied par le gouvernement libéral recommandait de financer massivement l\u2019Institut économique de Montréal ?Mais la propagande ne saurait venir seule.Car il ne suffit pas d\u2019inhiber la critique du multiculturalisme par une pédagogie arc-en-ciel présentant une vision idyllique des rapports intercommunautaires, il faut aussi durablement la prévenir et l\u2019éradiquer.Dans cette perspective, c\u2019est l\u2019école qui est visée et plus particulièrement, les programmes scolaires qui permettent l\u2019inculcation massive de nouvelles valeurs aux jeunes générations qui sont appelées à les traverser.Les commissaires aspirent ainsi ouvertement à transformer l\u2019école en fabrique du multiculturalisme en la faisant tourner à plein régime pour que des salles de classe sorte une nouvelle population, un nouveau peuple, qui aura intériorisé une toute autre vision du monde, pleinement conforme à l\u2019idéologie multiculturaliste.« Le grand public [.] devrait s\u2019imprégner davantage d\u2019une sensibilité interculturelle 54».53\tOp.cit., p.250 54\tIbid., p.84 125 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier On comprend que les commissaires affirment alors que « c\u2019est là, dès les premières années du primaire, que doit se former la sensibilité aux différences, aux inégalités, aux droits et aux rapports sociaux, ce qu\u2019on résume en général par la notion de citoyenneté 55».Cette volonté démiurgique de fabriquer un nouveau peuple prend surtout forme autour de l\u2019appel lancé à une « promotion énergique 56» du nouveau programme Éthique et culture religieuse, un programme qui dispose pour l\u2019instant d\u2019une propagande quasi-soviétique 57 de la part du ministère de l\u2019éducation et qui a pour vocation, comme le reconnaissent ses promoteurs les plus visibles, de promouvoir une philosophie de [.] l\u2019éducation où les droits qui légitiment la décision de la Cour suprême [à propos du kirpan], tout autant que la culture religieuse qui en exprime la requête, sont compris de tous et font partie de leur conception de la vie en commun.Car ces droits sont la base de notre démocratie, et l\u2019enjeu actuel est d\u2019en faire le fondement d\u2019une éthique sociale fondée sur la reconnaissance et la mutualité 58.L\u2019appel est clair : dans une société où l\u2019immense majorité de la population aurait été socialisée à l\u2019intérieur d\u2019un cadre scolaire où prédominerait la philosophie pluraliste, il n\u2019y aurait pas eu de controverse des accommodements raisonnables.Il ne sera pas permis non plus de se dérober à ce programme rééducateur, « car l\u2019introduction du pluralisme et en général, la sensibilisation aux vertus de la démocratie qui est un des objectifs principaux de ce programme n\u2019aura plus de sens si on introduit un régime d\u2019exception 59».La nouvelle identité 55\tIbid., p.237 56\tIbid., p.261 57\tMathieu Bock-Côté, « Un utopisme malfaisant », Le Devoir, 25 avril 2008.58\tGeorges Leroux, Éthique, culture religieuse, dialogue.Arguments pour un programme, Fides, 2007, p.46.59\tGeorges Leroux, « Les enjeux de la transmission », dans Stéphan Gervais, Dimitrios Karmis et Diane Lamoureux, Du tricoté serré au métissé serré ?, Presses de l\u2019Université Laval, 2008, p.283. dossier 126 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 québécoise dont souhaitent accoucher l\u2019intelligentsia pluraliste trouvera ainsi une cohorte sociologiquement programmée pour s\u2019y reconnaître en ayant incorporé dès son plus jeune âge une matrice identitaire absolument conforme à l\u2019idéologie pluraliste.L\u2019école construira ainsi la société multiculturelle contre les préférences populaires exprimées par le Québec des adultes, en retournant la jeunesse québécoise contre la culture de ses parents.On interprétera de la même façon l\u2019endossement du nouveau programme d\u2019histoire du Québec par les commissaires qui comprennent bien qu\u2019il faudra effacer puis réécrire complètement le texte fondamental de la conscience historique du peuple québécois pour neutraliser une fois pour toutes chez lui son refus de la conversion multiculturelle60.Une nouvelle tentation totalitaire Ce nouveau peuple dont le Québec officiel devrait accoucher s\u2019incarnera nécessairement dans une nouvelle configuration institutionnelle, un nouveau régime politique trouvant sa légitimité dans une charte des droits qui sera servie par une Commission des droits de la personne et de la jeunesse dont on désire augmenter substantiellement les pouvoirs et les moyens.Les commissaires n\u2019ont pas manqué, d\u2019ailleurs, d\u2019énumérer une série de mesures censées assurer le verrouillage institutionnel de la nouvelle philosophie pluraliste, en proposant notamment d\u2019accélérer la formation d\u2019une bureaucratie militante au service du régime techno-char-tiste.Les commissaires ont aussi proposé l\u2019incorporation à l\u2019État de la philosophie multiculturaliste en plaidant pour la promulgation d\u2019une loi sur l\u2019interculturalisme qui devrait installer au cœur de la société québécoise un logiciel de reprogrammation idéologique accélérant sa conversion au pluralisme identitaire.Mais ce nouveau régime cherchera 60 Op.cit., p.127. 127 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier surtout à se blinder contre d\u2019éventuels contradicteurs en s\u2019annexant l\u2019espace public pour éviter que ne s\u2019y retrouve des mouvements ou partis en dissidence avec son catéchisme.Au sens propre, on devra les en refouler très loin en assurant leur exclusion de la délibération publique, qui devra être intégralement tenue dans les paramètres idéologiques prescrits par le nouveau régime.L\u2019intelligentsia pluraliste se livrera d\u2019ailleurs a une nouvelle théorisation de l\u2019espace public pour le conformer pleinement aux prescriptions de la religion pluraliste61.Le politiquement correct recouvrera ainsi l\u2019espace public en traduisant systématiquement le propos des acteurs politiques qui voudraient y entrer en critiquant le consensus progressiste dans le langage de l\u2019intolérance, de la xénophobie.Sans surprise, ce nouveau régime déterminant ses contradicteurs légitimes sera traversé par la tentation de la censure, comme les commissaires en auront fait la preuve en proposant que « que la charte québécoise interdise l\u2019incitation publique à la discrimination »62.Un tel appel, pourtant passé inaperçu, annonce pratiquement une très significative régression de la liberté d\u2019expression, pour peu qu\u2019on sache l\u2019extension de la signification d\u2019un tel concept dans la pensée contemporaine qui considère toute transgression des points de doctrine du différentialisme égalitaire comme un appel à la discrimination63.À bien lire, il ne sera plus permis d\u2019ex- 61\tJocelyn Maclure « La culture publique dans les limites de la raison publique », dans Stéphan Gervais, Dimitrios Karmis et Diane Lamoureux, De tricoté serré à métissé serré.La culture publique au Québec en débats, Les Presses de l\u2019Université Laval, p.92 62\tOp.cit., p.270.63\tSi l\u2019on remarque qu\u2019il faudrait aussi proscrire les propos « homophobes » - un concept qui réfère à la simple opposition au mariage homosexuel ou au refus de considérer de manière différenciée l\u2019hétérosexualité et l\u2019homosexualité, par exemple, selon le Rapport de consultation du Groupe de travail contre l\u2019homophobie publié par la Commission des droits et libertés de la personne - doit-on considérer que l\u2019appel à la famille dossier 128 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 primer publiquement sa critique des « droits fondamentaux » tels que les interprètent les commissaires et leurs disciples et de critique l\u2019idéologie antidiscriminatoire qui dispose plus souvent qu\u2019autrement du vernis scientifique que lui procurent les « sciences sociales ».Ce sont toutes les expressions publiques de la moralité traditionnelle et des comportements sociaux qui y sont associés qui seront désormais susceptibles d\u2019être criminalisés.Le régime techno-chartiste disposera ainsi d\u2019une protection juridique contre ses contradicteurs en conservant la possibilité de pénaliser l\u2019expression publique de leurs analyses et de leurs propositions.Le conservatisme sera moins considéré comme une philosophie politique que comme une pathologie identitaire à refouler loin d\u2019un espace public à réserver aux partisans du consensus progressiste.Ni le nationalisme, ni le conservatisme social ou culturel ne seront désormais admis dans une délibération publique ayant de plus en plus l\u2019allure d\u2019un club privé pour les abonnés du grand colloque pluraliste.D\u2019ailleurs, si l\u2019on comprend avec les commissaires que le simple appel à placer la culture de la majorité francophone au centre de la société québécoise est un appel à la discrimination - cette forme particulière de discrimination relèverait de « l\u2019ethnicisme » -, doit-on en conclure qu\u2019il sera désormais nécessaire de passer à la censure les écrits tardifs de Fernand Dumont ?Il faudra tout simplement se tourner vers le rapport remis à la commission par Maryse Potvin64, une sociologue à l\u2019Université de Montréal, pour avoir une idée concrète traditionnelle sera désormais à classer sous le label des propos haineux ?Le simple fait de s\u2019opposer au mariage homosexuel, par exemple, devra-t-il être sanctionné par la loi ?De l\u2019égalité juridique à l\u2019égalité sociale : vers une stratégie nationale de lutte contre l\u2019homophobie, Rapport de consultation du Groupe de travail mixte contre l\u2019homophobie, Mars 2007, 107 p.64 Maryse Potvin, Les medias écrits et les accommodements raisonnables.L\u2019invention d\u2019un débat, Rapport remis à M.Gérard Bouchard et M.Charles Taylor, janvier 2008. 129 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 dossier des solutions proposées par l\u2019intelligentsia pluraliste pour confisquer le débat public et le faire tenir dans les catégories qu\u2019ils prescrivent à la conscience collective.Potvin, en assimilant le nationalisme au populisme et ce dernier au racisme, invite à proscrire du débat public un discours comme celui de l\u2019ADQ et à punir les médias qui ne se soumettraient pas à une telle directive au point même de suggérer à l\u2019État d\u2019exercer un plus grand contrôle sur la presse pour l\u2019empêcher de présenter une image négative de la « diversité » et des accommodements raisonnables.Je cite ici Potvin dans le texte, tant on peinerait à croire celui qui se contenterait d\u2019en résumer le contenu : « Sur des questions qui affectent directement la « cohésion sociale » et la dignité des personnes, des sanctions beaucoup plus sévères envers certains médias aux couvertures négatives, ou envers certains journalistes, comme l\u2019interdiction de publier ou de diffuser pendant un certain nombre de jours, devraient être envisagées ou renforcées par le Conseil de Presse ou le CRTC, dont le pouvoir de réglementation est beaucoup plus important 65».Il faut reconnaître que les commissaires ont aussi fait leur cette perspective lorsqu\u2019ils écrivent que « les médias devront apprendre à se discipliner », sans nous dire dans leur cas qui serait chargé du rôle de préfet de discipline s\u2019ils ne parvenaient pas eux-mêmes à s\u2019inhiber suffisamment66.Une discipline nécessaire pour représenter adéquatement les exigences idéologiques du multiculturalisme : « insistons tout particulièrement sur [le travail] des médias, indispensable pour diffuser une information juste dans l\u2019ensemble de la population, pour défaire les fausses perceptions et prévenir la formation des stéréotypes 67».On voit mal comment cet appel à la mission « pédagogique » 65\tIbid., p.213 66\tOp.cit., p.235.67\tIbid., p.208 dossier 130 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 des médias dans la promotion du pluralisme ne pourrait pas être assimilé tout simplement à une vulgaire opération de propagande à grande échelle.Les médias assumeront désormais une fonction idéologique pour le nouveau régime qui se met en place et qui ne veut aucunement voir percer dans le débat public des événements qui faisant boule de neige, pourraient générer une crise entravant son implantation.Nous sommes face à une authentique orwellisation du langage politique qui se dévoile à travers l\u2019inversion systématique de la signification de tous les concepts mobilisés par l\u2019intelligentsia pluraliste dans la mesure où ce détournement de la démocratie libérale s\u2019opère justement au nom de sa concrétisation.Ainsi, la démocratie devient la tyrannie de la majorité, la démocratie libérale justifie le socialisme multiculturel, le droit à l\u2019égalité consacre un régime de privilèges généralisés pour les lobbies victimaires et la liberté d\u2019expression justifie la censure des médias et des citoyens qui ne se conformeraient pas au catéchisme multiculturel.Même le libéralisme sert désormais à transgresser les libertés individuelles au point de justifier une constitutionnalisation des « droits sociaux et économiques », ce qui reviendrait pratiquement à proscrire constitutionnellement le libéralisme économique et le conservatisme fiscal.On neutralise ainsi la souveraineté populaire au nom de l\u2019accomplissement de la démocratie libérale.Il n\u2019y a pas là un paradoxe.Il y a là une fraude.Une élite à dévoiler Les événements des deux dernières années ont entrainé une remise en question très profonde du multiculturalisme à la québécoise.Cela, les commissaires l'ont bien compris.Ils l'ont d'ailleurs écrit mot pour mot : « l'enjeu est important, on ne doit pas revivre les événements des deux dernières 1 dossier L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 années 68».Gérard Bouchard est aussi revenu avec une telle sentence dans un texte aux journaux parus quelques semaines après le dépôt du rapport, pour en assurer la défense contre ses contradicteurs.« Il faut le répéter : le Québec sort à peine d\u2019une période de turbulence, il est peut-être venu très près d\u2019un véritable dérapage et la situation reste très volatile 69».À moins de croire que Gérard Bouchard laisse entendre que le Québec est passé bien près de violences majeures, ce qui serait le signe d\u2019un décrochage de la réalité de la part du sociologue et de son aspiration dans une vision fantasmée de la société québécoise, on doit bien voir que Gérard Bouchard aura constaté comme bien d\u2019autres que le soulèvement populaire contre les accommodements raisonnables traduisait ainsi un refus d\u2019accoupler la démocratie à la philosophie pluraliste au nom d\u2019une défense de moins en moins complexée de l\u2019identité québécoise.Malgré l\u2019injonction de leurs élites, les Québécois auront cherché à congédier un dispositif idéologique mis en place pour métamorphoser leur identité et transformer leur régime politique pour les déposséder pour de bon de la souveraineté démocratique.Mais c\u2019est peut-être la vertu inattendue du rapport Bouchard-Taylor d\u2019avoir dévoilé pour ceux qui en douteraient l\u2019ampleur du travail idéologique et politique actuellement mené par les théoriciens du multiculturalisme.Il faut sortir de l\u2019illusion de la fatalité historique en comprenant que le multiculturalisme est moins une nécessité qu\u2019un projet politique porté par une certaine élite qui cherche à l\u2019imposer de force au peuple québécois.En fait, le rapport Bouchard-Taylor, qui aura surtout représenté la vengeance des élites contre une société qui n\u2019aura pas voulu de ses idées, nous a permis de mieux cartographier l\u2019espace politique québécois 68\tIbid., p.208 69\tGérard Bouchard, « Le débat prend une tournure inquiétante », Le Devoir, 10 juin, 2008 dossier 132 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 en distinguant quelles factions se sont accaparés une part considérable de la puissance publique.Il nous rappelle que la lutte contre le multiculturalisme n\u2019est pas qu\u2019un thème de colloque mais bien une véritable bataille politique pour la définition et le contrôle des institutions qui laisseront une empreinte durable sur la société québécoise.C\u2019est l\u2019espace du pensable qui doit s\u2019élargir pour que les nationalistes prennent conscience de l\u2019ampleur de la tâche à mener pour déprendre le Québec d\u2019un authentique cul-de-sac idéologique.Et cet espace du pensable ne s\u2019élargira pas tant que les nationalistes s\u2019acharneront à penser dans les paramètres prescrits par l\u2019intelligentsia pluraliste.Il faudra donc refuser la définition de la société que proposent les pluralistes en refusant aussi les interdits idéologiques qu\u2019ils se croient en droit de décréter.Un nouveau régime se met en place grâce au zèle d\u2019une nouvelle cléricature idéologique qui s\u2019est retournée contre le Québec historique.Joseph Facal l\u2019a très bien écrit à propos du rapport en disant qu\u2019il émanait des « milieux dont le métier est de dynamiter la société qui les fait vivre, sous prétexte de la faire évoluer 7°».C\u2019est seulement en sachant nommer cette nouvelle élite et en désignant les institutions qu\u2019elle a détourné pour accélérer la neutralisation du Québec historique qu\u2019il sera alors possible pour les nationalistes de sortir d\u2019une rhétorique un peu vaine et d\u2019entreprendre une lutte sérieuse contre le multiculturalisme en démantelant le régime qui l\u2019incarne.?70 Joseph Facal, « Une fausse couche », Le Journal de Montréal, 29 mai 2008 curieux un jour.curieux tous les jours.abonnez-vous fage B \"V \" On n'est jamais trop curieux Les Cahiers de lecture de L\u2019Action nationale is Cahiers de lecture 9 3 pour tout savoir sur l'actualité des essais numéros par an format tabloïd 32 pages couleurs 25 $ par année 45 $ pour deux ans taxes et expédition comprises L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 L\u2019Action nationale publie un magazine entièrement consacre aux essais québécois En choisissant d\u2019augmenter ses moyens pour mieux suivre l\u2019actualité éditoriale québécoise, L\u2019Action nationale fait un choix de croissance témoignant de la vitalité de son projet intellectuel et du dynamisme de ses collaborateurs qui, des quatre coins du pays, en font un forum utile et stimulant.Mais elle fait surtout un choix critique de première importance, celui de contribuer à raffermir la référence québécoise, celui de mettre le travail de la pensée dans les paramètres de sa réalité collective, nationale, et de contrer, ce faisant, l\u2019effet déréalisant, siphonnant et aliénant de la référence canadienne imposée de l\u2019extérieur dans nos institutions de savoir, nos maisons d\u2019édition, nos lieux de création, nos esprits.On peut se procurer les Cahiers de lecture à la boutique de L'Action nationale www.action-nationale.qc.ca Disponible également en kiosque : \u2022\tLibrairie L\u2019Ecume des jours, 125, rue Saint-Viateur Ouest, Montréal \u2022\tLe Service scolaire Buro Plus, 150, rue Perreault Est, Rouyn-Noranda \u2022\tLa Librairie de l\u2019Université de Montréal, 3200, rue Jean-Brillant, Montréal \u2022\tLibrairie Renaud-Bray, 5117, avenue du Parc, Montréal \u2022\tLibrairie Clément Morin, 4000, boulevard des Forges, Trois-Rivières \u2022\tCOOP UQAM, 405, rue Sainte-Catherine Est, Montréal LIRE Lire Primeur Andrée Ferretti Bénédicte sous enquête (extrait) 136 Lire les essais Pierre Gagnon De la pénombre à Cap-Lumière -\tpar Michel Rioux\t145 Michael Gauvreau Les origines catholiques de la Révolution tranquille -\tpar Paul-Émile Roy\t148 Stéphan Gervais, Dimitrios Karmis, Diane Lamoureux Du tricoté serré au métissé serré ?La culture publique commune au Québec en débats -\tpar Joëlle Quérin\t150 136 PRIMEUR Andrée Ferretti BÉNÉDICTE SOUS ENQUÊTE (EXTRAIT)* « Il est vital de lutter, j\u2019ai lutté ; il est essentiel d\u2019aimer ; j\u2019ai aimé ; il est humain de penser, j\u2019ai pensé.» Ainsi se termine le dernier écrit de Bénédicte, philosophe du XVIIe siècle, ayant vécu en Hollande.Qui est-ce ?Au bout d\u2019une enquête riche en péripéties, menée avec son ami Baltazar, Sophie découvrira l\u2019identité de Bénédicte sous les traits d\u2019un philosophe déjà connu des penseurs et des savants de son siècle et aujourd\u2019hui universellement réputé.Mais pourront-ils, aux yeux des connaisseurs, authentifier leur singulière découverte.Dans un style vif et dense, Andrée Ferretti ose redonner vie à une grande figure de la pensée philosophique.Bénédicte sous enquête est le troisième roman d\u2019Andrée Ferretti qui est aussi l\u2019auteure de deux recueils de nouvelles et de quelques essais politiques.Elle a réalisé un recueil en deux tomes des Grands textes indépendantistes dont le premier en collaboration avec Gaston Miron.À paraître chez VLB éditeur 137 PRIMEUR - septembre 2008 Guillaume Bertrand Guillaume Bertrand fut élevé au rang d'architecte naval par Jean-Baptiste Colbert, ministre plénipotentiaire de Louis XIV.Quand je l'appris, je réorientai ma recherche à la lumière de ce fait.Il portait en lui l'explication principale des séjours de mon aïeul à Amsterdam et de son enracinement en Nouvelle-France.Ce titre ne dément pas ceux de navigateur et bâtisseur inscrits dans les registres à son nom.Les bateaux, à cette époque, partout en Europe, qu'ils servent à des fins marchandes ou militaires, étaient le plus souvent conçus à l'œil, et de la même manière construits par des hommes qui avaient l'expérience de la navigation et des métiers du bâtiment.Ils savaient diriger les travaux sans calcul, sans plan dessiné, sans recours à la science de l'architecte, adaptant le navire aux besoins variés et changeants des entreprises qui les leur commandaient.Les quelques Bertrand qui habitent aujourd'hui à Sainte-Marie, dans l'Île de Ré, exercent, à l'instar de la grande majorité de leurs concitoyens, des métiers liés au tourisme : agents d'information et de location, hôteliers, restaurateurs, loueurs de voitures, vendeurs de souvenirs, toutes manières nouvelles de vivre de la mer sur laquelle voguent chaque année, du début du printemps au milieu de l'automne, des milliers de vacanciers, attirés par les beautés de l'île.Y subsistent aussi des agriculteurs et des vignerons.Comme dans les siècles passés, les ouvriers de la construction navale travaillent à La Rochelle, sise à quinze kilomètres en face de cette côte sud de l'île.À la mairie de Sainte-Marie, on me donna l'adresse d'un vieillard, un retraité des chantiers nautiques où ne sont maintenant fabriqués que des bateaux de plaisance.« Il pourra peut-être vous parler de la famille de l'homme que vous cherchez » me dit avec scepticisme la secrétaire des archives, incapable de m'offrir plus de renseignements que ceux qu'elle m'avait fait parvenir à Québec.« Il se prénomme Ambroise, ajouta-t-elle, et comme quelques autres Bertrand de sa famille, il a travaillé au chantier des Minimes à la construction des navires de croisière de la compagnie.» L'homme habitait dans la maison de son enfance, propriété familiale séculaire.« Il en a toujours été ainsi, me dit-il, pour les hommes de bateaux, qu'ils soyent bâtisseurs ou bourlingueurs, ils quittent Sainte-Marie, sitôt que l'âge le permet.Plusieurs n'y reviennent jamais.Moi, je veux mourir ici ».Pendant que le vieux parlait, un cadre de bois finement ciselé, accroché sur un des murs du salon attirait mon attention.Il sertissait non pas un portrait, non plus un tableau, mais un texte.Avec la permission de mon hôte, je m'approchai pour le lire.Il s'agissait 138 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 d'un poème signé du nom de Joost van den Vondel.Le poème, écrit en français du XVIIe siècle, décrivait avec enthousiasme l'activité d'un chantier naval.« À cause de la beauté du cadre, me dit l'homme en riant, il fait partie des biens de famille laissés en legs de génération en génération et précieusement conservé par chaque héritier ».Le ton légèrement moqueur de la voix ne cachait pas la vénération quasi mystique que l'homme vouait à ce poème.Selon lui, il avait été acheté, encadré et rapporté d'Amsterdam par un des ancêtres « qui avait voyagé, dans le temps, par là ».Il ne pouvait malheureusement me dire rien de plus à ce sujet.J'ai vite perçu que mes questions le fatiguaient.Il les éludait en me suggérant à chaque fois de rencontrer quelques Bertrand vivant à La Rochelle, susceptibles, peut-être, d'en connaître plus que lui sur leurs aïeux.Je ne pouvais que me retirer.Je m'approchai à nouveau du cadre et devant mon intérêt manifeste pour l'objet, il finit par déclarer, avec un brin de nostalgie ou de regret dans la voix : « J'en suis probablement le dernier dépositaire, car je n'ai pas d'enfant ».Je lui en proposai l'achat.La négociation fut ardue.Pendant près d'une heure, je tentai de le convaincre que j'étais moi aussi une descendante des Bertrand de sa famille et que je prendrais soin du trésor comme de la prunelle de mes yeux.Il céda, m'en fit cadeau.Son nom l'indiquait, mais je m'assurai que le poète était hollandais, en consultant le petit Robert des noms propres.Il avait été célèbre à son époque, suffisamment pour être traduit.Désireuse de le lui poster, je recopiai le poème pour Baltasar, certaine qu'il en apprécierait le style désuet qui en révèle l'esprit.L\u2019émerveillement tout d\u2019abord saisit l\u2019âme du poète Lorsque sur le chantier de la ville il voit, gisant, la quille, Lorsque les charpentiers, armés de haches et d\u2019herminettes Convertissent en nefs les forêts aux fûts altiers Garnissent de poutres les flancs d\u2019un vide Et font jaillir du bois, telle une épine dorsale, Les côtes d\u2019un squelette qui réservent entre soi Un ample ventre apte à accueillir les entrailles.Puis les aisfixés transversalement.Se voient doublés, garnis, liés, gauchis, redressés, Lardés de boulons, de tenons en bois et en fer, Huilés, passés au galipot, préservés des blessures.Or, voyez, le temps de composer mes vers, et voici l\u2019œuvre miraculeuse Se dressant comme un château ou un vaste temple. 139 PRIMEUR - septembre 2008 Ce poème avait été rapporté d'Amsterdam et encadré par Guillaume Bertrand, je n'en doutais pas.Né à Sainte-Marie, au milieu du XVIIe siècle, il avait, selon la lettre trouvée dans le coffret, séjourné en Hollande, assez longtemps pour rencontrer et s'éprendre de la fille de Bénédicte, suffisamment, me dis-je, pour connaître quelques expressions de la culture néerlandaise.Marin et bâtisseur, disaient les registres, mais ces qualifications ne m'expliquaient pas pourquoi la construction navale passionnait autant cet homme, le faisait s'émerveiller d'un poème inspiré par la vue d'une flûte en train de pendre forme.Je trouvai, sans l'aide des Bertrand de La Rochelle mais avec celle des archives de la ville des documents divers et nombreux dont plusieurs me référaient à d'autres : édits, traités, cartes, lettres de change, annales, gazettes, plans et dessins, correspondances, témoignages, conservés à la Bibliothèque Nationale de France que je consultai à mon retour à Paris, après mon séjour à Amsterdam, d'où j'avais effectué les mille et une démarches nécessaires à l'obtention des autorisations indispensables à l'accès et à l'examen d'écrits aussi anciens.Contrairement à ses prédécesseurs, Louis XIV s'occupait personnellement des affaires de son royaume et de ses colonies, si bien qu'en février 1663, il avait ordonné le rattachement de la Nouvelle-France à la Couronne.Dès le mois de mai de l'année suivante, il cédait son vaste territoire à une compagnie privée, la Compagnie française des Indes occidentales dont il avait autorisé la création sur le modèle de la Compagnie hollandaise du même nom.Le Roi accorda à son ministre tous les pouvoirs propres à favoriser la croissance de la compagnie, en aidant ses marchands et industriels à se constituer une flotte, à recruter des marins, des soldats et des colons dans le but de peupler et de développer les bourgs fondés par Champlain et De Maisonneuve, les considérant comme le point d'appui de l'extension de la puissance française sur toute la partie septentrionale du Nouveau Monde.Colbert qui avait le sens de l'État obéit au roi avec la meilleure grâce, Louis XIV ne prenant aucune décision qui ne soit appuyée sur le conseil de son ministre.Imbu des théories mercantilistes du développement élaborées depuis quelques décennies, Colbert les appliqua avec une telle rigueur qu'elles furent bientôt connues sous le nom de colbertisme.En vertu de ces règles de gouvernement, le ministre prit les mesures nécessaires à la consolidation du pouvoir monarchique, en assurant au Royaume les ressources indispensables à sa suprématie dans le monde.À cette fin, il s'occupa des colonies et du commerce, et travailla à doter la France d'une puissante marine marchande et militaire, puisque tous les 140 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 échanges internationaux reposaient sur le convoyage par voies fluviales et maritimes et que la protection des bateaux marchands, des côtes et des ports dépendait des navires armés.Pour accélérer le développement de la construction de cette marine moderne, Colbert forma deux groupes d'émissaires qu'il chargea de la visite des chantiers navals et des arsenaux de France.Les agents envoyés sur les chantiers navals devaient repérer sur ces lieux les ouvriers les plus inventifs, des hommes épris de leur métier, soucieux de la qualité de leur ouvrage, des hommes à l'intelligence vive et au caractère ferme, des hommes en qui le roi pouvait mettre sa confiance.Guillaume Bertrand compta parmi les premières recrues.Amené à Paris et présenté à Colbert, au début de mai 1666, le jeune homme plût au ministre, à en juger par la mission qui lui échut.En juillet, après avoir pris des cours privés intensifs de néerlandais, Guillaume arrivait à Amsterdam où il s'installa et se fit embaucher par le principal constructeur des navires des flottes de la Compagnie hollandaise des Indes occidentales, sa fonction consistant à découvrir et apprendre les techniques récentes mises en œuvre dans la fabrication rapide de flûtes et frégates, aptes à répondre aux exigences inédites et sans cesse changeantes du trafic marchand, source du développement fulgurant de la puissance économique de la Hollande.Il revint de ce premier séjour, un an plus tard, rapportant en France des centaines de dessins, représentant les nouveaux modèles de bateaux construits à Amsterdam et leurs plans de construction, de même qu'un carnet rempli de notes et de calculs sur leurs techniques, toutes connaissances souhaitées par son employeur.D'imaginer mon aïeul comme un pionnier de l'espionnage industriel m'enthousiasma, redoubla mon ardeur à la recherche de ses faits et gestes.Je découvris peu à peu, avec un profond sentiment de fierté que Guillaume Bertrand avait rempli sa première mission au-delà des attentes de Colbert qui lui conféra le titre, les tâches et les pouvoirs d'architecte naval, en juin 1667.Il exerça son nouveau métier, pendant près de cinq ans, déployant son activité dans les chantiers de La Rochelle, Nantes et Saint-Nazaire.Sans leur faire abandonner d'un seul coup, ni complètement, leurs méthodes de construction artisanale de houques et de caravelles, il apprit peu à peu aux hommes des divers métiers à utiliser plus fréquemment et de mieux en mieux les techniques propres à la fabrication industrielle des flûtes, ces nouveaux navires quatre fois plus longs que larges, à la cale plus profonde et d'un plus grand tonnage.Sur ces mêmes lieux, Guillaume 141 PRIMEUR - septembre 2008 Bertrand formait d'autres recrus de Colbert, qui, sitôt prêts, partaient accomplir le même travail que lui sur les autres chantiers du littoral atlantique.Bientôt, il travailla en collaboration avec la marine militaire et créa avec elle un nouveau modèle de frégates capables de porter de nombreux canons.J'ai admiré ces prodigieuses évolutions, lors de ma visite du Musée de la marine qui en garde la mémoire.La marine marchande française pour autant n'égala pas en puissance celle de la Hollande, mais elle décupla la sienne, en quelques années, grâce en partie à son riche approvisionnement en bois en provenance de sa province du Canada.A la suite des nombreux rapports qu'il recevait de Jean-Talon, son intendant, le ministre en vint à comprendre que le monopole accordé à la Compagnie des Indes occidentales pour l'organisation et l'exploitation de la Nouvelle-France nuisait au peuplement de la colonie, à la création de manufactures et au négoce des colons, nuisait par conséquent au développement de la richesse et de la puissance du royaume.Ne pouvant abolir la Compagnie d'un seul trait de plume, Colbert commença par limiter ses privilèges, en favorisant la concurrence.Il permit aux armateurs français de transporter à nouveau des marchandises et aux colons d'accéder à l'industrie et au commerce, avec l'espoir que la perspective d'un possible enrichissement encouragerait l'accroissement de la population par reproduction naturelle et par l'arrivée de nouveaux colons.Avant de pousser plus loin son projet de dissolution de la Compagnie française, Colbert voulut s'assurer que sa disparition ne contribuerait pas à la présence accrue de la Compagnie hollandaise et à la croissance de ses activités commerciales dans les eaux et territoires où elle livrait une farouche compétition aux établissements français.Le ministre pensa à Guillaume Bertrand.En novembre 1671, il rappelait le jeune homme à Paris et lui confiait une nouvelle mission d'espionnage.Le mois suivant, bien préparé à l'exercice de ses nouvelles fonctions, Guillaume était de retour à Amsterdam où l'attendait Hendrick van Campen, ardent francophile, bourgmestre de la ville et important actionnaire de la Compagnie des Indes orientales qui avait au fil du temps annexé les nombreuses compagnies de même nature, y compris sa principale concurrente, la Compagnie des Indes occidentales, sans toutefois abolir cette dernière, réduisant à peine son autonomie d'action. 142 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 L'ambassadeur de France, le marquis Simon-Nicolas Arnaud de Pompone, avait lui-même préparé l'arrivée de Guillaume Bertrand, en remettant à van Campen une lettre de recommandation signée de la main même du tout-puissant ministre de Louis XIV.Colbert priait ce cher ami de la France de bien vouloir introduire son envoyé auprès des plus hautes autorités d'Amsterdam et de la VOC, souvent les mêmes personnes, et de le guider dans sa recherche des conditions qui seraient les plus favorables à l'augmentation des échanges commerciaux entre les Pays-Bas et la France.Cette mission officielle facilitait la tâche de Guillaume Bertrand, tout en dissimulant son activité principale qui était de découvrir les projets et les plans de la Compagnie des Indes occidentales.Il comprit rapidement que celle-ci était sur son déclin.Mal administrée, son monopole sur le développement de la Nouvelle-Hollande protégeait peu ce prolongement démographique et territorial du pays contre les menaces anglaises, lui nuisait même.Après avoir laissé les Anglais s'emparer de la Nouvelle-Amsterdam, rebaptisée par eux New-York en l'honneur du duc York, frère du roi Charles II, l'activité inconséquente de la compagnie devenait d'année en année une cause plus importante de la perte de prépondérance de la Hollande sur le commerce atlantique.Guillaume comprit rapidement et en informa Colbert, que bientôt la France ne devra plus protéger ses intérêts en Amérique septentrional que contre l'Angleterre.C'est pendant ce deuxième séjour, écrit Guillaume dans sa lettre, qu'il demanda à Bénédicte la permission d'épouser sa fille.Je n'ai encore trouvé aucun document d'aucune nature, qui puisse me permettre d'établir les conditions de cette première rencontre avec notre philosophe, ni l'endroit, ni la date précise.Je ne peux que supposer qu'elle eut lieu dans la première moitié de l'an 1672, avant l'invasion française, en juin, événement qui forçait nécessairement le retour du jeune espion en France.Malgré l'hésitation de la mère, Guillaume semble avoir été confiant d'obtenir la main d'Hanna, car lorsque Colbert le convoqua une nouvelle fois, à la fin de l'été 1673 pour lui annoncer qu'il comptait désormais sur lui pour diriger les chantiers navals de Québec, installés par Jean-Talon sur les rives de la rivière Saint-Charles et où travaillaient encore plus d'une centaine d'ouvriers, Guillaume lui exprima son désir d'auparavant retourner à son compte en Hollande pour y chercher une jeune fille qu'il désirait épouser en France.Le ministre y consentit apparemment de bonnes grâces, puisque l'acte de mariage trouvé dans les archives de Saint-Germain-l'Auxerrois révèle que la cérémonie eut lieu dans la chapelle de la Vierge 143 PRIMEUR - septembre 2008 de cette église, le 31 octobre 1673, sous le Haut Patronage de son Excellence, Jean-Baptiste Colbert, Ministre plénipotentiaire du Roi et Contrôleur général du Royaume.Le contrat de mariage établi au nom de Guillaume Bertrand, fils de Pierre Bertrand, laboureur, et de Jeanne Boutin, d'une part, de Hanna de Hollande, dite Anne Lespines, d'autre part, révèle qu'en plus Colbert dota les époux d'une somme substantielle de 200 livres, et d'une missive adressée au gouverneur Frontenac lui ordonnant de concéder au couple une terre de son choix, déjà défrichée, sur laquelle Guillaume Bertrand pourrait bâtir maison.Quand Guillaume et Anne quittèrent-ils la France, la traversée fut-elle difficile, à quelle date précise mirent-ils pieds à Québec ?Comment furent-ils accueillis par Frontenac qui, alors, assumait aussi la fonction d'intendant, Colbert n'ayant pas encore nommé le successeur de Talon à ce poste ?Pourquoi se sont-ils établis à Neuville, lieu-dit Pointe aux Trembles parce qu'une pointe couverte de trembles s'avance dans le fleuve, plutôt qu'à Saint-Charles ?Peut-être, même si les traces en sont disparues, Frontenac, tout mauvais administrateur qu'il fut, avait-il tenté d'établir un nouveau chantier naval à cet endroit ?J'en suis au stade des conjectures sur toutes ces questions.J'ai en revanche trouvé les baptistères des trois enfants de Guillaume et d'Anne.Bien que fondée plus tard, en 1684, la paroisse Saint-François-de-Sales de Neuville conservent dans ses archives les actes de naissance, de mariage et de décès des premiers habitants du village.En les consultant, j'ai appris que l'aîné avait été prénommé Laurent, soit Lorenzo, en italien, la puînée, Bénédicte et la cadette, Jeanne, sans doute en mémoire de la mère de Guillaume.Le choix des prénoms des deux premiers-nés confirment à mes yeux que cette Anne Lépine, tel qu'orthographié sur les trois documents, épouse de Guillaume Bertrand, est bien la fille de Bénédicte, comme la lettre laissée dans le coffret permettait de le présumer.Quelle fut la suite des événements ?J'en connais encore peu de choses.J'y reviendrai.Baltazar n'en est pas moins impressionné par le résultat de mes recherches et se montre aussi curieux que moi d'en connaître plus, de tout savoir.Pour l'instant, nous terminons ensemble la deuxième lecture des cinq premiers fragments et ajustons nos interprétations, avant de retourner, chacun de notre côté, à une énième reprise de la traduction des fragments VI, VII et VIII des mémoires de Bénédicte sur lesquels nous travaillons d'arrache-pied.Ils nous donnent du fil à retordre.Ils semblent avoir été écrits 144 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 plus précipitamment que les premiers, à en juger par l'inégalité de la calligraphie, une moindre élégance du style, de quelques fautes et nombreuses ratures, probablement parce qu'elle se savait pressée par le temps, ayant d'ores et déjà décidé de remettre son manuscrit à Guillaume, lors de sa deuxième visite.De plus, ils traitent expressément de la pensée de notre philosophe, une pensée si complexe que notre compréhension de plusieurs passages diffère.Nous sommes aussi peu familiers l'un que l'autre avec la philosophie, mais je crois que je comprends mieux que Baltazar celle de Bénédicte.Au fur et à mesure que je la découvre, j'ai le sentiment qu'elle est intimement mienne, que j'aurais pu élaborer une telle vision du monde et de la vie, que mon esprit l'a fait sans s'en rendre compte, comme ma peau respire.Quand je suis seule, je ne me lasse pas de relire le travail effectué sur les fragments et m'apparaît par éclairs la liaison organique et rare entre toutes les composantes de cette pensée, m'apparaît qu'elle n'est pas le résultat d'un simple assemblage d'idées, de concepts, de connaissances, d'analyses et d'explications, mais l'expression systématique parfaitement adéquate dans chacun de ses éléments de l'état entier de l'univers saisi dans son unité et sa multiplicité.Qui êtes-vous, Bénédicte, mère d'Anne Lespines ou Lépine, selon les documents, épouse de Guillaume Bertrand et mère de Laurent, Bénédicte et Jeanne ?Oh ! Mes aïeux ! 145 LIRE LES ESSAIS PIERRE GAGNON De la pénombre à Cap-Lumière, Éditions Carte blanche, 2008, 348 pages.Inusitée et singulière ! Il n\u2019y a pas d\u2019autres mots pour qualifier la trajectoire effectuée par Pierre Gagnon, militant politique dans les premières années du Parti québécois, qui a mené une vie de « barreau de chaise », pour reprendre une expression bien connue, avant d\u2019aboutir à ce Cap-Lumière mythique où, à l\u2019instar de saint Paul sur le chemin de Damas, il a vu la lumière.Ce parcours se présente comme un hommage à la vie sous toutes ses formes.Dans cet « itinéraire politique et spirituel d\u2019un patriote », ce qu\u2019on découvre en premier lieu, c\u2019est un être de passion dont on peut dire qu\u2019il ne fait pas les choses à moitié.Agent d\u2019assurances fort prospère, il quitte l\u2019entreprise avec laquelle il s\u2019était enrichi.C\u2019est un personnage haut en couleur, Adrien Pelland, que Pierre Gagnon présente comme son mentor, qui l\u2019a fait cheminer.« T\u2019as pas honte, lui disait-il, de travailler pour une entreprise étrangère ?Réalises-tu que tes agents ramassent des primes d\u2019assurances en exploitant nos pauvres habitants qui se cassent les ongles sur les maigres flancs des Laurentides pour en tirer leur pitance d\u2019une terre de roches ?Tu devrais laisser cette compagnie et venir travailler pour une entreprise de chez nous.Tu n\u2019auras peut-être pas les mêmes moyens et les mêmes avantages, mais toi qui as tant d\u2019admiration pour René Lévesque, observe-le prendre ses distances des magnats de la finance anglo-saxonne dans son projet d\u2019étatisation des compagnies d\u2019électricité.Prends exemple sur lui.» Les hasards de la vie font en sorte qu\u2019il devient un compagnon de route de René Lévesque.Il est avec lui quand ce dernier quitte le congrès du Parti libéral, en octobre 1967.Le livre présente même une reproduction d\u2019une serviette de table du restaurant Old Homestead sur laquelle ont signé leurs noms les personnes qui ont suivi Lévesque.Il est encore avec lui quand il fonde le Mouvement souveraineté-association.Il est là aussi à la fondation du Parti québécois.Et il accepte, en dépit des problèmes financiers que cela lui cause, de porter les couleurs du Parti québécois dans la circonscription des Îles-de-la-Madeleine en 1970.« Perdre une élection, c\u2019est avant tout se heurter au rejet, au mépris, à l\u2019incompréhension 146 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 d\u2019un électorat trop souvent manipulé par des forces obscures, par des peurs irraisonnées ou par le refus d\u2019affronter les grands vents du large », écrit-il.En 1973, il n\u2019a pas encore fini de payer les quelque 70 000 $ de dettes que lui ont laissé les élections de 1970 qu\u2019il accepte l\u2019invitation pressante de René Lévesque de se présenter dans le comté de Berthier.Une autre défaite l\u2019y attendait.C\u2019est pendant cette campagne électorale qu\u2019il fait la connaissance du président de la CSN, Marcel Pepin, dont il devint le conseiller financier quand ce dernier prit sa retraite.Une grève sévissait à la Great Lakes Carbon, à Berthier.« Êtes-vous avec ou contre les travailleurs ?» lui demande Pepin.« Je suis de tout cœur avec eux », répondit-il.« Alors, dans ce cas-là, je vous le dis : vous serez battu, mais vous venez peut-être de vous faire un ami.» Le livre est d\u2019ailleurs un lieu où on croise une foule de gens qui ont partagé un bout de chemin avec Pierre Gagnon.On pense ici aux Fernand Daoust, Doris Lussier, Jean Campeau, Benoit Lacroix, Jacques Guay, Roger Garaudy, qu\u2019il a « hébergé, admiré et secondé ».Mais très rapidement, cet être entier qui a horreur des tergiversations commence à déchanter.Le congrès du PQ de 1974, qui a consacré l\u2019étapisme, l\u2019a profondément déçu.Il s\u2019en ouvre dans une opinion libre publiée dans Le Devoir à l\u2019été 1976.« Pourquoi le PQ a-t-il vieilli si rapidement ?Pourquoi le PQ s\u2019est-il débarrassé si allègrement de la clarté du défi et de la raison même de sa fondation, l\u2019indépendance ?Pourquoi le mot nationalisme, le mot drapeau ont-ils disparu de notre vocabulaire de militants ?Nos sujets de conversation préférés ne seraient-ils pas devenus financement, organisation, hiérarchisation, bons comtés pour gros candidats, pouvoir, prudence, luttes intestines, intrigues de palais entre les dauphins aspirant au trône du chef ?» En juillet 1984, à Cape Cod où il est en vacances avec sa conjointe et leurs trois filles, une idée l\u2019obsède.« La vague de tristesse qui avait envahi mon cerveau, il y a un instant à peine, vient soudain de se dissiper et voilà que tout s\u2019éclaire comme au seuil d\u2019un matin clair lorsque renaît le soleil.Monte alors en moi un appel, un cri lancinant : PARTIR, m\u2019éloigner de cet univers qui m\u2019oppresse, FUIR vers des ailleurs plus purs, plus aérés.Je sens l\u2019urgence de me retrouver, même si 147 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 je sais qu\u2019en route je risque de tout perdre, et qu\u2019à l\u2019arrivée je serai peut-être déçu de ce que je découvrirai.» Au terme d\u2019une longue chevauchée commencée sur le pouce à Cape Cod, il échoue dans un monastère à Cap-Lumière, en Acadie.Il y reviendra quatre mois plus tard pour y passer cinq semaines au cours desquelles il fera le bilan d\u2019une vie et se découvrira la vocation de « pèlerin de l\u2019absolu », pour reprendre la belle expression de Bernanos.Doué pour créer de la richesse, comme il le dit de lui-même, il se refait une santé financière et, entrant dans la soixantaine, en 1991, il « prend la décision de vivre seul, chastement et, tourné uniquement vers mes enfants, de leur tendre mes bras et avec l\u2019aide de Dieu devenir un bon père, un tendre grand-père et un être transformé par une spiritualité soutenue et exaltante et une pratique religieuse fervente et régulière ».Pierre Gagnon regrette que la nation québécoise ait renié ses racines.« Nous sommes les descendants, écrit-il, de ces 60 000 laissés-pour-compte en terre d\u2019Amérique par la France, mais encadrés par des hommes et des femmes d\u2019un courage exemplaire, ce qui nous a permis de nous développer comme peuple grâce aux ressources de la terre et de la mer et à un labeur soutenu au travail.» Il devient imprécateur face aux inepties ambiantes.« La porte s\u2019ouvre sur une ère de paganisme athée tout en usinant des agnostiques par centaines de milliers.Mais pour nous distraire de nos égarements, nous assistons ici, chez nous, à 700 festivals annuellement dont celui de la galette de sarrasin, du jazz, juste pour rire, des maringouins, pour nous faire oublier le niveau alarmant de suicides dans toutes les catégories d\u2019âge et de statut social, mais surtout chez les jeunes.» Il dénonce « l\u2019acharnement à arracher nos racines et nos valeurs issues du christianisme, pour remplacer celles-ci par les propos des nouveaux barbares sans âme, ni foi, ni loi ».Point n\u2019est besoin de partager toutes les opinions qu\u2019émet Pierre Gagnon sur les chemins qu\u2019il emprunte pour apprécier cette franchise décapante qui est la sienne, de même que l\u2019élégance et le naturel de son écriture.De ce point de vue, la description de la scène d\u2019une démonstration de balayeuse mérite de faire partie d\u2019une anthologie. 148 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 À 78 ans, il salue son corps, « compagnon de vie, des bons comme des mauvais jours, auquel je dois tant de plaisirs et de souffrances, de peines et de joies.Je te comprends de vouloir te reposer en retournant lentement à la terre d\u2019où tu fus tiré et t\u2019y fondre dans la paix.C\u2019est une délicieuse sensation de sentir l\u2019âme en voie d\u2019être libérée de toute lourdeur, charges matérielles, désirs, quêtes de satisfaction, envies.Même l\u2019esprit est ravi de cet élan vers la lumière toute pure ».Michel Rioux MICHAEL GAUVREAU Les origines catholiques de la Révolution tranquille, Traduit de l\u2019anglais par Richard Dubois, Fides, 2008, 459 pages.Voici un ouvrage très documenté sur la Révolution tranquille.Presque une encyclopédie.On peut n\u2019être pas d\u2019accord avec l\u2019interprétation que l\u2019auteur donne des faits qu\u2019il rapporte et analyse, on ne peut que reconnaître l\u2019ampleur de sa démarche et la qualité de la documentation qu\u2019il soumet à notre réflexion.Si je comprends bien, le Québec, vers le milieu du vingtième siècle, était devenu une société sclérosée paralysée par une religion routinière qui n\u2019était qu\u2019hypocrisie, ritualisme, une religion toute sociologique qui n\u2019avait aucune dimension spirituelle.C\u2019est alors que des intellectuels catholiques comme Gérard Pelletier, Pierre Elliot Trudeau et plusieurs autres se firent les prophètes, dans la coulée du personnalisme français, d\u2019une forme de christianisme supérieur très méprisant à l\u2019égard du pauvre peuple ignare.Selon eux, [.] le christianisme intégral ne se rencontrait que chez une petite élite, qui, dans sa vie quotidienne, pouvait donner l\u2019exemple tout en maintenant très élevé son niveau d\u2019engagement et son sens du devoir dans le cheminement de l\u2019histoire.Ceux-là seuls constituaient la communauté chrétienne authentique (p.53).Dans leur critique du christianisme et du conservatisme de la société traditionnelle, ces intellectuels étaient aussi caté- 149 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 goriques, et même aussi dogmatiques que les clercs qu\u2019ils dénonçaient.Si je comprends bien l\u2019auteur, la Révolution tranquille serait née de l\u2019affrontement de ces deux mentalités religieuses, l\u2019une populaire, traditionnelle, conservatrice, l\u2019autre, critique, élitiste, moderne ! Le débat ainsi engagé portera sur la pratique religieuse, la conscience sociale, la famille, la révolution sexuelle, la laïcité, etc.Dans cette profonde mise en question de la société québécoise, le personnalisme français a certes joué un rôle important, mais il me semble bien que l\u2019auteur en exagère la portée.La Révolution tranquille, à mon avis, est l\u2019effet d\u2019une prise de conscience nouvelle du Canada français occasionnée par le passage de la société traditionnelle à la société industrielle, et par le vaste mouvement de décolonisation qui affecte à ce moment la communauté internationale.Vers le milieu du siècle, c\u2019est une cinquantaine de pays qui accèdent à l\u2019indépendance dans le monde, et il faut bien admettre que l\u2019écho de ces perturbations était très ressenti au Québec.Ces événements provoquèrent une prise de conscience qui entraîna une démarche d\u2019affirmation nationale du Québec qui subissait la domination du conquérant depuis deux siècles.Quand on considère l\u2019histoire du Québec dans cette perspective d\u2019ailleurs, on ne peut s\u2019empêcher de penser que nos prophètes « personnalistes » qui dénonçaient les travers de la société québécoise étaient eux-mêmes fortement habités par un esprit colonisé qui les portait à mépriser le peuple auquel ils appartenaient.Ils parlaient de lucidité critique, ils se croyaient autonomes.Mais ils se voyaient en réalité dans l\u2019oeil du conquérant.Ils ne comprenaient pas que le moment était venu de passer de la résistance à l\u2019affirmation.C\u2019était une grave erreur que de rejeter avec les stratégies de résistance ce qu\u2019on avait préservé par ces stratégies.Jean-Charles Falardeau déclarait en 1953 que l\u2019enjeu principal du Canada français était « l\u2019indissolubilité historique de la culture canadienne-française et de la religion catholique » (p.70).C\u2019était là le premier fondement de notre « identité collective ».Or nous avons réussi, dans le processus de la Révolution tranquille, à tellement caricaturer cette identité que nous ne nous reconnaissons plus, ce qui explique et le 15° L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 vide spirituel du Québec actuel, et la faiblesse de l\u2019affirmation nationale.Ce que je reprocherais à ce qu\u2019on appelle le personnalisme québécois, c\u2019est de n\u2019avoir pas compris que le destin spirituel du Québec était et est encore indissociable de son affirmation nationale.Paul-Émile Roy STÉPHAN GERVAIS, DIMITRIOS KARMIS, DIANE LAMOUREUX Du tricoté serré au métissé serré ?La culture publique commune au Québec en débats, Presses de l'Université Laval, 2008, 360 pages.La notion de culture publique commune, tirée des programmes gouvernementaux et repopularisée dans le cadre des débats récents sur l\u2019identité québécoise, est au coeur d\u2019un ouvrage collectif publié aux Presses de l\u2019Université Laval.Les réflexions théoriques des auteurs tournent autour de la question suivante : Qu\u2019est-ce qui constitue cette culture publique commune ?De cette première question en découle une seconde, d\u2019ordre politique : Est-il légitime de se définir collectivement à partir d\u2019une telle culture publique commune ?Bien entendu, la réponse donnée à la première question influence grandement celle que l\u2019on donnera à la seconde.En fait, ce que l\u2019on constate à la lecture des différents chapitres, c\u2019est que les divergences d\u2019opinion entre les auteurs en ce qui concerne la légitimité de la culture publique commune comme fondement de l\u2019identité québécoise ne relèvent pas de désaccords majeurs sur le plan idéologique, mais beaucoup plus de variations dans l\u2019interprétation de la notion même de culture publique commune.C\u2019est ce qui permet par exemple à Micheline Labelle et Michel Seymour d\u2019arriver à des conclusions différentes tout en défendant des principes semblables.Pour Labelle, la culture est à rejeter en raison de sa fluidité et de ses ambiguïtés, et parce qu\u2019elle « sert d\u2019argument à une i5i L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 pensée de droite qui s\u2019affiche ouvertement et cherche à légitimer une intimation de repli sur le \u2018nous\u2019 majoritaire V.Même la notion, somme toute assez inoffensive, de « contrat moral » entre l\u2019immigrant et la société d\u2019accueil est à rejeter selon Labelle, étant donné le rapport inégal entre les deux parties engagées dans le contrat.Seule la notion de citoyenneté serait assez inclusive.Quant à Seymour, il se porte à la défense de la culture publique commune dans laquelle il inclut la langue, les institutions et l\u2019histoire.Toutefois, cette histoire publique commune ne se présente pas comme celle d\u2019un peuple, mais bien comme « l\u2019histoire des institutions publiques communes, c\u2019est-à-dire l\u2019histoire qui se définit par cet objet, et non une histoire particulière entendue au sens d\u2019une trame narrative spécifique 1 2».On peut se demander en quoi cette histoire est commune et surtout rassembleuse si elle ne peut s\u2019exprimer sous la forme d\u2019un récit que les Québécois reconnaissent comme étant celui de leur peuple.De plus, bien que Seymour défende la nation face aux théories postnationales, on distingue mal dans ce chapitre le statut qu\u2019il accorde à la nation parmi la « variété très grande d\u2019allégeances identitaires » possibles, telles que « Montréalais, homosexuel et altermondialiste 3».Le plus étonnant dans le discours de ces deux auteurs est probablement le fait qu\u2019il s\u2019agisse de deux souverainistes.En fait, à la lecture du recueil, on constate que les souverainistes sont souvent les premiers à plaider pour une définition de la québécitude la moins contraignante possible.Il aura fallu un authentique fédéraliste pour donner à ses collègues une bonne leçon de nationalisme québécois.En effet, c\u2019est André Burelle, ancien conseiller de Pierre Elliott Trudeau dont il s\u2019est pas la suite désolidarisé, qui défendra le mieux la nation québécoise dans cet ouvrage.Partisan de Meech et critique du 1\tLabelle, Micheline.« De la culture publique commune à la citoyenneté : ancrages historiques et enjeux actuels » dans Gervais, Stéphane, Dimitrios Karmis et Diane Lamoureux (dir.).Du tricoté serré au métissé serré ?La culture publique commune au Québec en débats.Québec : Presses de l\u2019Université Laval, 2008, p.36 2\tSeymour, Michel.« La nation et l\u2019identité publique commune » dans Gervais, S.et al.Op.cit., p.66 3\tIbid., p.81-82 i52 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 multicuturalisme, Burelle accepte, même s\u2019il reconnaît que ce ne se sera « jamais de tout confort », que le Québec doive « imposer ouvertement aux immigrants par une règle de droit des obligations linguistiques et culturelles que les \u2018grandes nations\u2019 leur imposent en catimini par la force du nombre et les lois du marché 4», une évidence qu\u2019aucun souverainiste n\u2019osera admettre ailleurs dans le livre.Cette affirmation s\u2019accompagne d\u2019une savoureuse anecdote en bas de page, dans laquelle Burelle rapporte s\u2019être fait reprocher par Michel Venne d\u2019utiliser le concept trop « ethniciste » de « nation culturelle » pour désigner le Québec.Burelle conclut qu\u2019« on n\u2019en sort pas : le trudeauisme est une maladie qui atteint même les adversaires les plus convaincus de M.Trudeau 5».Cette défense du Québec comme nation spécifique sur le plan culturel détonne par rapport aux autres chapitres, dans lesquels les nationalistes québécois sont souvent dénoncés, voire même diabolisés.Diane Lamoureux présente les collectivités politiques comme des « totalités complexes dans lesquelles divers groupes sont en compétition et cherchent à créer des positions hégémoniques, ce qui se fait souvent au prix de la domination, de l\u2019oppression et de la discrimination 6».L\u2019affaiblissement des identités nationales serait ainsi la conséquence nécessaire des « exigences d\u2019inclusion sociale qui essaient d\u2019éviter les pièges de la domination et de l\u2019oppression 7».Mis à part l\u2019emploi répétitif des termes « domination », « oppression » et « discrimination » qui donnent au texte un ton particulièrement agressif, on croirait ce chapitre tout droit du rapport Bouchard-Taylor, tant les « exigences » du pluralisme apparaissent comme autant de fatalités dont le monde contemporain doit prendre acte afin de se débarrasser pour de bon d\u2019ancrages identitaires devenus illégitimes.4\tBurelle, André.« Plusieurs « cultures publiques communes » peuvent-elles coexister au sein du Canada « chartiste » et multiculturel de Pierre Elliott Trudeau ?» dans Gervais, S.et al.Op.cit., p.182 5\tIbid.6\tLamoureux, Diane.« Les mouvements sociaux, vecteurs de l\u2019inclusion politique » dans Gervais, S.et al.Op.cit., p.207 7\tIbid., p.213 153 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 Afin de neutraliser ces ancrages identitaires persistants, Jocelyn Maclure propose de les déclarer tout simplement irrecevables.Il propose ainsi de fonder notre culture publique commune sur une « conception politique de la justice », qui devrait obligatoirement être partagée par tous, et qui constituerait une « base publique de justification 8» en cas de désaccord.Seules les positions qui respecteraient la conception pluraliste de la justice -dont découle notamment l\u2019obligation d\u2019accommodement - seraient ainsi admises dans le débat public, les autres étant disqualifiées d\u2019entrée de jeu.Bien qu\u2019il reconnaisse que la « raison publique » qu\u2019il préconise « appartient à une conception normative de la justice et de la démocratie 9», il n\u2019hésite pas à en faire le critère de légitimité ultime auquel devraient répondre l\u2019ensemble des opinions pour être jugées admissibles au débat public.Il souhaite ainsi « impose[r] une certaine discipline à la délibération publique 10», qui consiste à obliger les acteurs à formuler leur opinion à l\u2019intérieur de son cadre de pensée ou à se taire.Il est assez ironique que les pluralistes, qui reprochent sans cesse aux nationalistes d\u2019imposer subtilement la culture majoritaire en refusant d\u2019accommoder les minorités, souhaitent quant à eux imposer sans aucune subtilité leur cadre de pensée en l\u2019érigeant en principe suprême de la délibération publique.Par le biais de sa critique du discours public québécois et d\u2019un document ministériel relatif à la lutte contre le racisme, Maryse Potvin multiplie les accusations à l\u2019endroit des défenseurs de l\u2019identité québécoise.Affirmant que le débat sur les « accommodements raisonnables » n\u2019a été « ni civil, ni civique, ni inclusif11», elle y décèle de nombreuses manifestations d\u2019un « néoracisme » qui serait fondé sur l\u2019infériorisation de l\u2019autre à partir de traits culturels, alors que le racisme classique s\u2019appuyait plutôt sur des éléments biologiques.Ces graves accusations de racisme n\u2019étant pas appuyées par des citations, le chapitre ne permet pas de savoir quels types de 8\tMaclure, Jocelyn.« La culture publique commune dans les limites de la raison publique » dans Gervais, S.et al.Op.cit., p.92 9\tIbid., p.105 10\tIbid., p.104 11\tPotvin, Maryse.« Racisme et « discours public commun » au Québec » dans Gervais, S.et al.Op.cit., p.231 154 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 déclarations sont considérés par Potvin comme étant racistes.Pour le savoir, il faut consulter le rapport de recherche qu\u2019elle a remis à la commission Bouchard-Taylor 12, dans lequel elle analyse notamment des lettres d\u2019opinion publiées dans les pages éditoriales de quotidiens québécois.On y apprend que, parmi l\u2019ensemble des lettres portant sur le « débat général », 50 % comporteraient des « mécanismes racisants ».Cette proportion grimpe à 71 % dans le cas des lettres portant sur le cas spécifique du kirpan et à 75 % dans le cas des cours prénataux pour femmes donnés pas le CLSC de Parc-Extension.Le seul fait d\u2019émettre une opinion négative par rapport à un groupe autre que le sien ou de reprocher à ce groupe de ne pas respecter les normes de la société d\u2019accueil se mérite l\u2019étiquette de « dérapage raciste ».Les opposants aux accommodements raisonnables sont également dénoncés par Dimitrios Karmis dans ses « réflexions sur les limites de l\u2019hospitalité québécoise ».Après s\u2019être fait traiter d\u2019oppresseurs et de dominateurs par Lamoureux, puis de racistes par Potvin, les nationalistes se font reprocher leur attitude « coloniale » à l\u2019endroit des minorités sous la plume de Karmis.Ainsi, les Québécois qui s\u2019opposent au jugement de la Cour suprême sur le port du kirpan à l\u2019école feraient preuve d\u2019une « faible ouverture à l\u2019échange interculturel », considéreraient comme fixes les rôles d\u2019« hôte et d\u2019invité » et manifesteraient un « sentiment de supériorité culturelle », trois caractéristiques qui relèveraient de l\u2019hospitalité coloniale selon le cadre théorique derridien adopté par Karmis13.L\u2019auteur lui préfère une hospitalité postcoloniale dans laquelle l\u2019acceptation de l\u2019autre est inconditionnelle.En comparant ainsi les contextes migratoire et colonial, Karmis soutient finalement que la société d\u2019accueil qui demande à l\u2019immigrant d\u2019abandonner certains éléments de sa culture 12\tPotvin, Maryse et al.Les médias écrits et les accommodements raisonnables : l\u2019invention d\u2019un débat.Rapport remis à M.Gérard Bouchard et M.Charles Taylor.Commission de consultation sur les pratiques d\u2019accommodements reliées aux différences culturelles, janvier 2008.En ligne.Adresse URL : http ://www.accommodements.qc.ca/documentation/rapports/rapport-8-potvin-maryse.pdf 13\tKarmis, Dimitrios.« « Un couteau reste un couteau » ?Réflexions sur les limites de l\u2019hospitalité québécoise » dans Gervais, S.et al.Op.cit., p.258 155 L'ACTION NATIONALE - septembre 2008 pour mieux s\u2019intégrer serait tout aussi illégitime que l\u2019empire colonial qui impose sa culture à un peuple conquis ! Ces accusations adressées aux nationalistes ne sont pas nouvelles dans le milieu intellectuel pluraliste, qui se désole depuis longtemps du manque d\u2019enthousiasme populaire face à leur utopie postnationale.Ce qui est nouveau, toutefois, c\u2019est qu\u2019à cette critique du peuple s\u2019est ajoutée celle des intellectuels nationalistes qui, jusqu\u2019à récemment, n\u2019étaient tout simplement pas pris au sérieux.Peut-être les avait-on ignorés pour éviter de leur donner de la publicité ou pour entretenir l\u2019illusion du « consensus pluraliste » des intellectuels.Cette époque semble désormais révolue.Fernand Dumont, Jacques Beauchemin, Stéphane Kelly et Joseph-Yvon Thériault sont accusés par les auteurs de l\u2019ouvrage de défendre une conception de la nation trop fermée, inadéquate en contexte pluraliste.Parce qu\u2019ils légitiment le nationalisme des Québécois dans leurs thèses, ces auteurs seraient coupables d\u2019entraver le travail de conversion idéologique entrepris par les pluralistes.Beauchemin, en particulier, est choisi comme « tête de Turc » par Lamoureux, qui justifie ce choix comme étant « seulement le reflet de [sa] propre paresse à répertorier tous les tenants d\u2019une telle position14 ».Il y a dans cette justification candide matière à se réjouir : les intellectuels nationalistes sont assez nombreux pour que la recension de leurs thèses représente une charge de travail démesurée pour la politologue.Après avoir lu Du tricoté serré au métissé serré ?, une conclusion s\u2019impose : continuons de la faire travailler ! Joëlle Quérin Doctorante en sociologie, UQAM 14 Lamoureux, D.Op.Cit., p.214 ffii\trrr\t10I\ttec v\t\t\t) ENREGISTRÉ ISO 9001 Gamme de produits standards fabriqués pour l'industrie mondiale du meuble et de la cuisine.Spécialistes de l'injection et du formage sous-vide des plastiques.Conception et fabrication de moules pour les deux procédés.Armotec inc.2250, rue Sigouin Drummondville (Québec) J2C 5Z4 Tél.: (819) 478-4024 Téléc.: (819) 478-3456 tec@dr.cgocable.ca www.armotec.qc.ca 157 CLUB DES 100 ASSOCIÉS Fernand Allard Patrick Allen ' François-Albert Angers ' Gaston-A.Archambault ' Jean-Paul Auclair Paul Banville Thérèse Baron ' François Beaudoin Gaston Beaudry ' Dominique Bédard ' Yvan Bédard Henri Blanc Antoinette Brassard Henri Brun Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Robert Côté Louis-J.Coulombe Gérard Deguire Bob Dufour Yves Duhaime Nicole Forest Léopold Gagnon Henri-F.Gautrin ' Claude Ghanimé Paul Grenier Michel Grimard Yvon Groulx Marcel Henry Henri Joli-Cœur Lucie Lafortune ' Anna Lagacé-Normand Bernard Lamarre Denis Lazure ' Richard Leclerc Clément Martel Jacques-C.Martin Yvon Martineau Roger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin ' Reginald O'Donnell Arthur Prévost ' René Richard ' Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ivan Roy Claudette Thériault Marcel Trottier ' Réal Trudel Cécile Vanier André Verronneau Claude-P.Vigeant Madeleine Voora Liberté d\u2019expression L'Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d'expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l'avenir de la nation.La Rédaction assume la responsabilité de tous les titres d'articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 2500 mots, le compte rendu d'un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots et un article sollicité peut comprendre de 3000 à 8000 mots.Les textes sont généralement reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d'écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans« L'index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis 1984,dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis :985- Reproduction La traduction et la reproduction totale ou partielle des textes publiés dans L'Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur 159 LA LIGUE D'ACTION NATIONALE Mission Être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d'indépendance et d'engagement, à partir des situations d'actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.Président Denis Monière Secrétaire Gilles Lavoie Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Mathieu Bock-Côté Isabelle Le Breton Jacques Martin Christian Gagnon Ex Officio Robert Laplante Membres Dave Anctil Jean-Louis Bourque Charles-Philippe Courtois Myriam D'Arcy Pierre de Bellefeuille Benoît Dubreuil Geneviève Dugré Henri Laberge Josée Lacourse Alain Laramée Anne Legaré Anne-Michele Meggs Jacques-Yvan Morin Pierre Noreau André Poupart Joëlle Quérin Guillaume Rousseau Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Jacques Boulay J\", Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Jean-Jacques Chagnon, Hélène Chénier, Pierre Dupuis, Lucia Ferretti, Delmas Lévesque, Yvon Groulx, Léo Jacques, Yves Michaud, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon, Gilles Rhéaume Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jean Genest J, Jean-Marc Léger, Georges Meyers, Paul-Émile Roy Nouveaux tarifs d'abonnement à compter de septembre 2008 ABONNEMENT Abonnement régulier Abonnement de soutien Étudiant Institution Autres pays Abonnement PDF TVQ 1012563392 GRILLE TARIFAIRE 1 an\t2 ans 10 numéros\t20 numéros 73,37 $\t135,45 $ (65 $ + taxes) 175 $\t(120 $ + taxes) 300 $ 42,89 $\t76,75 $ (38 $ + taxes) 129,81 $\t(68 $ + taxes) 220,11 $ (115 $ + taxes) 150 $\t(195 $ + taxes) 275 $ 50,79$\t90,30$ 40 $ + taxes\t80 $ + taxes TPS 11901 9545 Trois façons de régler votre abonnement \u2022\tpaiement internet sécurisé Desjardins dans notre site \u2022\tpar la poste \u2022\tpar téléphone Paiement par chèque ou carte de crédit visa ou mastercard L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L'Action nationale est membre de la SODEP : www.sodep.qc.ca Envoi de Poste - 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