L'action nationale, 1 février 2009, Février
[" Le faisan - Chantal Gilbert (2004) Argent sterling, or 18k, plume de faisan L\u2019Action nationale! volume XCIX numéro 2 FÉVRIER 2009 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L'ACTION NATIONALE volume XCIX numéro 2 février 2009 février 2009 vol.XCIX no 2 L\u2019Action NATIONALE Se soumettre à l'anglais Option Louisiane Deux chemins vers l'indépendance Le Québec et le Groënland Entrevue Retour sur Mai 68 avec Jean-Pierre Le Goff En couverture Les Deux grâces Bronze, argent, loupe d'amboine Lames en acier damassé 24 cm chacun 2002 Quatrième de couverture Le Faisan - My Precious Argent sterling, or 18k, plume de faisan 16.5 cm 2004 Chantal Gilbert est d'abord joaillière, métier d'art qui lui vaut une notoriété nationale dans les années 80.Elle se consacre à la coutellerie depuis 1992, ce qui lui ouvre la porte à une diffusion internationale.Elle aborde la création de ses couteaux comme une orfèvre, autant par le choix des matériaux que des techniques utilisées.Son travail actuel se concentre sur la sculpture.Elle continue ainsi à questionner l'ambiguïté de la lame, outil ou arme.Une des rares coutelières au monde, Chantal Gilbert s'est mérité de nombreuses bourses et distinctions.En 1994, elle recevait le prix Coup de cœur du Salon international de la coutellerie d'art de Paris (France).En 1998, elle s'est vu attribuée coup sur coup le prix Colpo di fulmine du Salon international de Milan (Italie) et le Grand Prix des Métiers d'art du Québec.En 2000, elle recevait le prix du Rayonnement International remis par la Ville de Québec.En 2006, le prix Autour du Couteau du Salon international de la coutellerie d'art de Paris (France).En 2008, elle se voit décerner le prix de la Gouveneure générale en art visuel et art médiatique ainsi que le prix Best collaboration au Salon international de coutellerie d'art d'Atlanta, USA.Chantal a été invitée à plusieurs reprises en France comme invitée d'honneur lors de manifestations artistiques dans le domaine de la coutellerie d'art et de collection.Son travail est présenté régulièrement aux Canada, aux Etats-Unis et au Japon dans différentes galeries d'art contemporaines.Le Musée national des beaux-arts du Québec, le Musée canadien des civilisations d'Ottawa, le Musée des maîtres et artisans du Québec ainsi que Le Cirque du Soleil sont acquéreurs de plusieurs de ses œuvres.\t\t Chantal Gilbert DÉMARCHE ARTISTIQUE Ce qui intéresse davantage Chantal Gilbert relève du non-dit.Par diverses représentations du couteau, elle témoigne de son impact psychologique et du rôle qu'a joué cet outil indispensable dans l'évolution du monde et de l'imaginaire humain.Une partie de sa production repose sur le désir de codifier autrement le couteau.Cette appropriation toute personnelle transforme l'objet utilitaire en véritable objet d'art.De l'indispensable à l'indésirable, la marge est mince.Sa préoccupation consiste principalement à explorer une dimension trop souvent occultée du couteau : celle du rituel, qui ajoute à la perception physique de l'objet un aspect spirituel, pour en donner un niveau de lecture multiple.www.chantalgNbert.com Location d'outils ÊMPLEJ^ 35 succursales \u2022 50 000 outils Québécoise depuis 1907 1.800.361.1486 www.simplex.ca lestas 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Dave Anctil, chercheur au Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal, Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Richard Gervais, philosophe ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal), ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue (Université Laval) ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQÀC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean-Louis Bourque (politologue) ; Julien Goyette (UQTR), Paul Sabourin (Université de Montréal) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval) ; Michel Seymour (Université de Montréal).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock Côté. curieux un jour.CURIEUX TOUS LES JOURS.\u2014»\u2014 abonnez-vous On n'est jamais trop curieux ARTICLES Éditorial Le procès du régime -Robert Laplante\t4 Articles Le pays de l\u2019ambiguïté -Pierre Vadeboncoeur\t11 Option Louisiane -Charles-Philippe Courtois\t15 Le Québec et le Groenland -André Binette\t42 La démocratie représentative fait peur -Mathias Rioux\t51 Affirmation nationale et identité collective (1951-2007) -Jean-Yves Dugas\t58 Chronique internationale Les raisons de la guerre -Dave Anctil\t67 Entrevue Retour sur Mai 68 avec Jean-Pierre Le Goff -Mathieu Bock-Côté\t76 Lire \t \t \t Courrier des lecteurs 133 4 ÉDITORIAL Robert Laplante LE PROCÈS DU RÉGIME Le Bloc peut toujours faire du tapage, il ne fera pas de ravage ! C\u2019est bien ainsi que se peut résumer l\u2019épisode de la grande frousse qui vient de se clore sur le vaudeville budgétaire.Il fallait la candeur désespérée de Stéphane Dion pour que puisse émerger cette idée de coalition.Il a défendu sa peau et l\u2019aura perdue par là même où il avait été si utile.Le pauvre, il s\u2019était imaginé que le parlement Canadian fonctionnerait sans procès de légitimité en pensant que le Bloc y siégeait en toute normalité.Le Canada, et pas seulement Stephen Harper, n\u2019a pas tardé à lui rappeler que les séparatistes peuvent toujours s\u2019agiter sur les banquettes, mais qu\u2019il est hors de question qu\u2019ils s\u2019approchent de l\u2019État.Feue la coalition.Ajoutant le scandale à la candeur, Dion le démocrate avait poussé l\u2019inconscience jusqu\u2019à jeter son parti dans les bras des socialistes du NPD : pour un parti endetté et si redevable à Bay Street, c\u2019était littéralement cracher dans la soupe.Exit Dion.Il a fallu compter sur Jean Pelletier pour finir la besogne avec un témoignage d\u2019outre-tombe.Le Clarity bill, c\u2019était l\u2019idée de Chrétien, Dion n\u2019aura été qu\u2019un simple livreur.Too bad for the Great Canadian, le député de Saint-Laurent n\u2019aura même pas droit à sa chaire du Canada à Moose Jaw.Il n\u2019aura été qu\u2019un scribe de plus, conscrit pour faire des phrases pour laisser croire qu\u2019il y avait encore une place, même 5 L'ACTION NATIONALE - février 2009 une doctrine pour faire une place au Québec dans le plus meilleur pays du monde.Il aura produit l\u2019équivalent politique du PCAA : il n\u2019y avait pas et il n\u2019y a toujours pas d\u2019actif adossé aux thèses du destin canadian du Québec.La partie est jouée.Le Canada fonctionne pour lui-même, et il n\u2019est plus question de faire semblant d\u2019accommoder le Québec.La minorisation est consommée, il n\u2019y a plus d\u2019autre voie que la soumission.Les Québécois qui s\u2019aventurent dans les partis fédéraux n\u2019y vont plus que pour jouer les pions dans un jeu qui les dépassent.Stéphane Dion n\u2019aura été que le dernier faux-jeton.L\u2019arrivée d\u2019Ignatief n\u2019aura fait qu\u2019accélérer les choses et faire converger les stratégies, libérale comme conservatrice ou néo-démocrate : le Québec n\u2019est plus qu\u2019une pâte électorale, une clientèle à courtiser pour conforter des positions « nationales », c\u2019est-à-dire pour conduire des politiques qui ne concernent que le Canada.Le Bloc québécois se sera fait servir une autre fois la leçon du fair play à la Canadian en s\u2019imaginant - comme Dion, du reste - que le jeu parlementaire et les principes démocratiques se déploieraient dans le ciel des pures intentions.Il aura, une fois encore, négligé le cadre stratégique fondamental dans lequel la raison d\u2019État Canadian décode sa présence et son rôle à la Chambre des Communes : il y est instrumentalisé et traité comme un accessoire encombrant, un rappel que se fait à lui-même le Canada de sa grande tolérance à l\u2019égard d\u2019une minorité geignarde qu\u2019il endure et utilise comme faire-valoir.Quelles que soient la noblesse de ses intentions, sa volonté de bien servir le Québec en s\u2019efforçant de limiter les dégâts, le Bloc ne peut contribuer que dans la mesure où ses propositions servent de matériau aux autres partis.C\u2019est parfois une force d\u2019appoint à rayon d\u2019action court, mais le plus souvent un obstacle électoral que personne ne désespère d\u2019éroder dans la course clientéliste. 6 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Le budget Flaherty vient d\u2019en faire une autre fois la démonstration.Le Québec ne compte pour rien sinon que pour une sous-entité régionale dans laquelle les députés conservateurs sont chargés de découper des segments de clientèle pour renchausser les assises conservatrices et servir la stratégie de conquête de l\u2019électorat ontarien.Le Québec a été largué a-t-on lu sous la plume de nombreux commentateurs qui n\u2019en finissent plus de s\u2019étonner de découvrir le bouton à quatre trous.Flouée, la province, dans le calcul de la péréquation, flouée par la volonté d\u2019imposer une commission des valeurs mobilières unique, flouée par le saupoudrage des mesures de soutien à l\u2019industrie, flouée par le traitement différentiel entre Hydro-One et Hydro-Québec, flouée tant et plus.Au point que Gilles Duceppe n\u2019arrivait plus à placer son clip pour les médias, la simple déclinaison des pertes dépassant la durée moyenne des capsules médiatiques.Flouée la province au point que Monique Jérôme Forget a bafouillé en ravalant sa superbe de matamore, forcée de ranger dans sa sacoche les sarcasmes condescendants qui, hier encore, lui servaient de discours électoral.Flouée la province, le déficit va se creuser mais ce n\u2019est toujours pas encore assez grave pour dire : « Assez, c\u2019est assez.».Flouée la province, mais elle a néanmoins droit à des prix de consolation, un peu d\u2019argent pour les infrastructures, un bref allongement des périodes d\u2019assistance pour les « chanceux » qui seront admissibles au régime d\u2019assurance-emploi dont Ottawa a détourné les fonds, modifié les règles et détourné les objectifs.Le Québec n\u2019y est pas complètement perdant, il doit vivre avec les compromis, continuer de se chamailler, s\u2019accommoder de ce qu\u2019on lui laisse.Elle vaut au moins ça, la grande aventure Canadian.Flouée la province, mais néanmoins encore et toujours bien confortablement engluée dans la politique des lamen- 7 L'ACTION NATIONALE - février 2009 tations.Pauline Marois qui reproche à Jean Charest d\u2019avoir failli à la tâche, d\u2019avoir gaspillé son rapport de force pour aller quémander, d\u2019avoir fait une campagne électorale aussi inutile que cynique.Bref, la rengaine provinciale.La chorale des dénonciations et les sparages politiciens n\u2019auront servi qu\u2019à mieux laisser la province se faire imposer des moyens et surtout des finalités.Ottawa a ses réponses à la crise.Le Québec n\u2019aura qu\u2019à s\u2019ajuster et tant pis si c\u2019est insuffisant, tant pis si c\u2019est inadéquat, le gouvernent fédéral gouverne pour tout le Canada.Ce budget qui ne fera que donner un sursis au gouvernement Harper devrait au moins donner une leçon de chose aux partis souverainistes.Le cadre canadian a désormais ruiné toute possibilité de dégager une marge de manœuvre dans la gouvernance provinciale pour tenter d\u2019y maintenir des politiques nationales au service de l\u2019avenir du Québec.Les défis posés par la crise économique et ceux qu\u2019impose désormais une dynamique politique qui se construit sur la minorisation assumée de la province auront achevé d\u2019abolir toute prétention à penser solliciter un mandat de bon gouvernement provincial.Le bon gouvernement comme moyen de ruser avec le régime, ce n\u2019est plus possible.Il n\u2019y a plus moyen de moyenner.Gouverner la province c\u2019est consentir à faire rapetisser le Québec.Le PQ n\u2019ira nulle part à essayer de nous refaire le coup de l\u2019alternance provinciale.Le Bloc ne peut plus se contenter de « faire valoir les intérêts du Québec à Ottawa » car ceux-là ne s\u2019y trouvent répercutés que d\u2019une manière tronquée, déformée et dénaturés par les relais médiatiques et politiques des inconditionnels du Canada.Ces partis n\u2019ont plus désormais qu\u2019un seul espace politique, celui dans lequel ils n\u2019auront de pertinence et d\u2019utilité qu\u2019à faire sans relâche le procès du régime. 8 L'ACTION NATIONALE - février 2009 À toutes fins utiles, plus le temps passe et plus la province de Québec se trouve de facto administrée par Ottawa, qui lui impose ses choix, lui dicte les moyens et agit comme bon lui semble sans égard au respect des champs de compétence.Il faut en finir avec les mesures compensatoires et les faux prétextes.Il faut transposer le combat politique dans un autre langage, dans d'autres catégories de pensée et un autre cadre.Le procès du Canada doit être refait de façon systématique et constante, ce régime nous englue et ruine notre capacité de nous projeter.Pour faire l'unité nécessaire autour d'un projet national mobilisateur, il faut d'abord s'entendre sur la nature et le poids de ce qui nous empêche de rendre fécondes les idées que nous nous faisons de nous-mêmes et de l'avenir.On ne peut éternellement se gaspiller à essayer de labourer la mer.?agirp ' our notre monde Ensemble, nos actions nous inscrivent dans un développement durable et solidaire.Près de 10 000 membres dont 2536 entreprises collectives, organisations et associations.y Desjardins Caisse d'économie solidaire Montréal\t514\t598-2122\t1\t877\t598-2122 Québec\t418\t647-1527\t1\t877\t647-1527 Joliette\t450\t753-7055\t1\t866\t753-7055 www.cecosol.coop Une épargne entreprenante Une finance socialement responsable FOND/CTO/V CSN POUR LA COOPÉRATION ET L'EMPLOI www.fondaction.com \u2022 www.REERvert.com 11 ARTICLES Pierre Vadeboncoeur LE PAYS DE L'AMBIGUÏTÉ -« Êtes-vous pour ou contre l'indépendance ?» -« Ça dépend » Le Québec est comme enserré dans des limites dont on peut se demander s'il en sortira : démographiques, politiques, constitutionnelles, historiques, mais peut-être surtout psychologiques.Malgré tous nos efforts et nos progrès, notre comportement, dont nous ne sentons pas très bien les lacunes, reste essentiellement le même.Je fais cette hypothèse, qui est plutôt le fruit d'une intuition : une certaine insuffisance, peu consciente, nous habite et aussi nous entrave.Nous allons notre bonhomme de chemin.J'ai l'intime conviction qu'il y a, dans notre manière d'être et notre caractère, un côté négatif et hésitant qui nous échappe.Nos échecs sont comme récurrents.Une sorte d'anomalie, inapparente et sur laquelle personne ne s'avise de mettre le doigt, semble fausser chroniquement notre destin, d'ailleurs à notre insu.Nous n'allons pas au bout de nos possibilités.Nous sommes retenus pour ainsi dire par nous-mêmes.Il faut essayer d'expliquer ce qui devrait finir par apparaître là comme un singulier facteur de stagnation.Pourquoi ce 12 L'ACTION NATIONALE - février 2009 qu\u2019on espère, ce qu\u2019on escompte avec ferveur, finalement n\u2019arrive-t-il pas ?Pourquoi l\u2019histoire, en ce qui nous concerne, semble-t-elle marquer le pas ?Il y a eu toute l\u2019activité déployée depuis quarante ans, la prise du pouvoir en 1976, l\u2019agitation entourant deux référendums, mais le Canada résiste, imperturbable, comme une puissance inamovible.Il absorbe tout.Des forces importantes, agissantes, sont constituées contre lui.Il y a le PQ, il y a le Bloc.Des populations, nombreuses, se pressent dans ces cadres-là, dans ces partis.Elles ont des députés, en grand nombre, tant au fédéral qu\u2019au provincial.Ces partis ont du personnel, bien organisé, et des militants.Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais la situation demeure obstinément statique.Les conditions d\u2019une histoire qui finirait par s\u2019accomplir paraissent de loin en loin réunies.Tout semble alors prêt pour des actions déterminantes, pour une issue enfin en vue, mais celle-ci n\u2019a pas lieu et s\u2019éloigne de période en période comme l\u2019horizon.On a l\u2019habitude de commenter cela en invoquant des causes tout extérieures ; mais s\u2019il s\u2019agissait plutôt de nous-mêmes, qui, en fait, serions notre propre obstacle ?Le problème que je m\u2019efforce d\u2019élucider ici a quelque chose de surréel.Nos partis occupent des positions sûres, mais malgré des phases plus actives, tout au fond le souverainisme demeure comme un idéal immobile.L\u2019adversaire fédéraliste attend et le temps est son allié.Nous avons connu des moments assez fébriles et même, deux ou trois fois, des élans dont on espérait beaucoup.Mais ils ont abouti à des échecs dont on a le curieux sentiment 13 L'ACTION NATIONALE - février 2009 qu\u2019ils nous ressemblent.On serait tenté d\u2019y voir un sort.Peut-être s\u2019agit-il plutôt d\u2019une faille ?On devrait s\u2019interroger un peu sur ce qu\u2019on peut en effet appeler une sorte de syndrome.Tout se passe comme s\u2019il y avait pour nous une frontière invisible.Je me risquerais à dire qu\u2019elle est un peu en nous.On explique d\u2019habitude cette frontière par des causes prétendument objectives.Mais, je le répète, si cette frontière était en nous-mêmes, au moins en partie ?Si l\u2019obstacle était, dans la même mesure, intérieur ?Avons-nous hérité de notre histoire séculaire à ce point-là ?Notre pensée, à ces égards, est paresseuse et peu hardie.Une sorte de convention inexprimée voile une réalité que je tente de tirer au clair ici.Nous ne faisons guère d\u2019autocritique sérieuse à ce propos.Notre action, quelque peu routinière, se poursuit.En 1980, en 1995, nous avons échoué, soit ! Mais ces échecs furent suivis par des périodes d\u2019atonie beaucoup trop longues, donc symptomatiques.Peut-être le sentiment, répandu mais inavoué, de la grande difficulté du projet souverainiste explique-t-il pareil flottement ?Mais cette difficulté n\u2019explique que la moitié du phénomène.L\u2019autre moitié correspond probablement à la psychologie que j\u2019essaie d\u2019analyser.Notre histoire, depuis la Conquête, forcément fut ambiguë.Il reste sans doute pas mal de séquelles de cela, en particulier un certain esprit d\u2019indécision.La Révolution tranquille avait secoué ces dispositions.Il faudrait faire un deuxième pas, tout aussi ambitieux que le premier.Une 14 L'ACTION NATIONALE - février 2009 seconde étape s\u2019imposerait en effet.Sans quoi de minables politiciens prendront la relève, comme c\u2019est déjà plus que commencé.?15 ARTICLES Charles-Philippe Courtois* Se soumettre à l'anglais OPTION LOUISIANE** « Notre État français, nous l\u2019aurons ! » Lionel Groulx « Faire du Québec un État aussi français que l\u2019Ontario est anglais » Camille Laurin « On pourra faire de l'enseignement en anglais sur les mathématiques, l'histoire ou la géographie », dixit madame Pauline Marois, le 17 novembre 20081.Alors que la situation est critique pour l\u2019avenir du français à Montréal, comme le montrent de plus en plus de démographes et d\u2019études, le Parti québécois n\u2019a rien de mieux à proposer que de faire de tous les Québécois de « parfaits bilingues ».Projet aux forts accents trudeauistes, certes.Mais en pratique, de deux choses l\u2019une : soit il est farfelu, parce que son application est irréaliste, soit il est radicalement assimilateur, advenant qu\u2019il s\u2019applique avec efficacité.* Charles Courtois est chercheur postdoctoral à l\u2019UQTR.** Une première version de cet article faisait partie d\u2019une conférence prononcée à Rimouski, à l\u2019invitation de la Société nationale de l\u2019Est du Québec, le 19 avril 2008, intitulée « Doit-on renforcer la Charte de la langue française ?Les principes républicains d\u2019intégration et de prédominance du français de la loi 101 et la situation actuelle » .1 Guillaume Bourgault-Côté, Le Devoir, 18 novembre 2008. L'ACTION NATIONALE - février 2009 Comment en est-on arrivé là ?Comment un parti qui est né en défendant Option Québec en arrive-t-il à nous proposer une sorte d\u2019Option Louisiane, c\u2019est-à-dire la voie de la bilin-guisation intégrale des habitants de « la province » et donc l\u2019assimilation à terme ?L\u2019état des lieux : désorientation et incohérence du PQ en matière de langue et d\u2019identité Faisons d\u2019abord le diagnostic de la situation actuelle.L\u2019ambition de la loi 101 est de nous assurer un État français, à sa manière (tout comme le projet d\u2019indépendance dans un autre registre).Ce rêve ancien n\u2019a jamais été évident dans la condition géopolitique qui est la nôtre depuis la Conquête.Mais la loi 101 lui a fait faire des gains considérables.Plus de trente ans plus tard, il faut néanmoins reprendre le collier.Le défi grave auquel ce grand dessein est maintenant confronté est de refaire en sorte que le mouvement nationaliste, y compris les partis nationalistes et les intellectuels souverainistes, adhère aux objectifs et à l\u2019esprit de la loi 101.Oui, le PQ, depuis 1996, a en partie démissionné sur le plan de la langue et surtout, il manque de cohérence - on jurerait que la plupart des dirigeants et des apparatchiks sont inconscients de l\u2019esprit de la loi 101 et de son importance pour notre avenir.Je dis bien inconscience et incohérence.Incohérence : comment expliquer sinon que le PQ de madame Marois présente le projet de loi 195 à l\u2019automne 2007, projet de loi qui réaffirme des principes d\u2019intégration en français, tout à fait dans l\u2019esprit de la loi 101, puis propose en février 2008 et à nouveau en novembre 2008 de transformer l\u2019école primaire en école d\u2019immersion anglaise ?Ces incohérences affectent tout le programme : madame Marois voudrait étendre la loi 101 aux PME, mais pas aux cégeps, tout en favorisant l\u2019immersion anglaise pour tous et l\u2019objectif de faire de tous 17 L'ACTION NATIONALE - février 2009 les Québécois de parfaits bilingues.De même, le projet de loi 195 affirmait un principe d\u2019intégration culturelle et politique (qu\u2019on peut par conséquent qualifier de républicain2), tandis que l\u2019appui, sans réserve significative, aux propositions du PLQ d\u2019augmenter les seuils d\u2019immigration nuirait en pratique à l\u2019amélioration de l\u2019intégration.Inconscience : au beau milieu de la controverse entourant les cachotteries de l\u2019OQLF et du gouvernement à l\u2019hiver 2008, au milieu de gaffes de la ministre Saint-Pierre qui allaient peut-être entraîner sa démission, Pauline Marois a fait une déclaration fracassante qui a immédiatement détourné l\u2019attention des erreurs du gouvernement et qui a insinué le doute dans l\u2019opinion quant à la cohérence des idées et le bon sens nationaliste de la chef péquiste.Mais l\u2019inconscience la plus grande tient bien sûr aux conséquences qu\u2019une telle mesure de bilinguisation intégrale aurait sur notre avenir national.Le Parti québécois veut refonder la loi 101, mais dans quel esprit ?Il ne l\u2019a pas explicité et le message est brouillé.La chef du PQ a en effet déclaré, dans une série d\u2019entrevues aux médias en février, qu\u2019elle était contre l\u2019extension de la loi 101 aux cégeps.Puisque plusieurs cégépiens font leur cursus en anglais pour devenir bilingues, madame Marois propose d\u2019ajouter aux missions de l\u2019école québécoise celle de former de parfaits bilingues.Elle a suggéré d\u2019enseigner plusieurs matières en anglais, comme dans une école d\u2019immersion, y compris l\u2019histoire et la géographie, pour garantir à tous ce bilinguisme, dont elle a même fait une question d\u2019équité 2 J\u2019élabore sur cette question dans « Histoire, identité et démocratie », in François Charbonneu et Martin Nadeau (dir.), LHistoire à l\u2019épreuve de la diversité culturelle, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes - Peter Lang, 2008, p.71-92. L'ACTION NATIONALE - février 2009 pour les régions très francophones3.Malheureusement, elle a réitéré cet objectif durant la campagne électorale de l\u2019automne 2008.Comme le dit si bien Christian Dufour, dans Les Québécois et l\u2019anglais.Le retour du mouton, faire de tous les Québécois des « parfaits bilingues » est un objectif trompeur et néfaste, qui ne ferait que paver une voie royale à l\u2019assimilation.Christian Dufour rappelle que le bilinguisme ne pose pas problème ; ce qui est crucial pour l\u2019avenir de la nation québécoise, c\u2019est de rétablir avec fermeté et cohérence le principe de claire prédominance du français.C\u2019est pour la même raison que je dénonce cette folie que promeut madame Marois, l\u2019objectif de faire de tous les Québécois des parfaits bilingues par la généralisation de l\u2019immersion : c\u2019est ni plus ni moins nous proposer la voie louisianaise comme avenir collectif.C\u2019est en vue de répondre à ce faux problème du bilinguisme que la chef du Parti québécois nous propose cette idée saugrenue.Car augmenter la maîtrise de l\u2019anglais par des activités extrascolaires, augmenter l\u2019enseignement de l\u2019anglais et aussi d\u2019une troisième langue sont des choses faciles à faire.Tout comme apprendre l\u2019anglais en cas de volonté ou de nécessité demeure chose aisée au Québec, probablement plus aisée que n\u2019importe où dans le monde.En effet, partout au Québec, rien n\u2019est plus facile que d\u2019écouter un poste de radio en anglais ou une chaîne de télé anglophone.De plus, tous les élèves québécois apprennent des rudiments d\u2019anglais à l\u2019école.Si jamais leur profession exigeait une maîtrise supérieure de l\u2019anglais, ils auront déjà en main les atouts pour progresser vite en la matière.Les autres n\u2019auront jamais une ignorance totale de l\u2019anglais, comme cela peut 3\tRobert Dutrisac, « Entrevue au Devoir - Marois veut des élèves bilingues », Le Devoir, 5 février 2008.19 L'ACTION NATIONALE - février 2009 exister ailleurs dans le monde, mais sauront se débrouiller à la hauteur de leurs besoins.En revanche, cette proposition fait totalement fi des effets pervers qu\u2019une telle immersion générale engendrerait.Ces effets pervers sont simples à identifier : si tous les Québécois étaient « parfaits bilingues », la francisation des immigrants s\u2019en ressentirait dramatiquement, tout comme le bilinguisme des Anglo-Québécois, sans parler de la consommation de culture francophone qui subirait une concurrence accrue d\u2019autant.À terme, c\u2019est l\u2019identité même de la majorité, identité francophone, qui cèderait à une identité de plus en plus assimilée à la culture dominante en Amérique du Nord.La distinction entre bilinguisme individuel mur à mur et bilinguisme collectif ne tient donc pas la route, de par le fait même que les francophones, une fois tous bilingues, feraient du bilinguisme collectif une réalité de facto.À un faux problème, donc, madame Marois avance une solution radicale et menaçante pour la perpétuation de notre identité nationale.Suite au tollé suscité par sa déclaration, notamment après les sorties de VLB4, madame Marois a dû reculer5 - mais ce n\u2019était que de circonstance.Ses déclarations de novembre 2008 montrent qu\u2019il s\u2019agit bien d\u2019une idée qui lui est chère.Elle paraît tenir à l\u2019Option Louisiane qui s\u2019est trouvé quantité de défenseurs au sein de nos élites.4\tVictor-Lévy Beaulieu « La traîtrise de Pauline Marois », Le Devoir, 12 février 2008.Mathieu Boivin, « Plus d\u2019anglais à l\u2019école - mauvaise idée », Le Journal de Montréal, 7 février 2008.Christian Rioux, « Full bilingue », Le Devoir, 15 février 2008 et « En passant par Bruxelles », Le Devoir, 29 février 2008.Voir également Paul-Émile Roy, « Le faux débat sur le bilinguisme.Le vrai débat est celui-ci : le Québec veut-il oui ou non exister comme État français ?», www.vigile.net, 25 février 2008.5\tPauline Marois, « Non à un Québec bilingue », Le Devoir et La Presse, 13 février 2008. 20 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Les chantres de l\u2019Option Louisiane C'est ainsi que VLB, de même que les plus fermes défenseurs du français, tel le Mouvement Montréal français, se sont attiré entre-temps des critiques extrêmement virulentes6.Un nombre impressionnant de journalistes et d\u2019intellectuels se sont même dressés pour exprimer leur appui aux propos de Marois, sans compter les habituels « quémandeurs de maroquins7 ».Et ils ont défendu l\u2019Option Louisiane8.Ils ont tous défendu l\u2019idée selon laquelle faire du Québec un État français normal serait soi-disant un projet « intégriste ».La Presse a soutenu que VLB, en dénonçant le projet de madame Marois, défendait le « Québec ancien » voué à disparaître9.D\u2019autres ont même poussé la logique anti-affirmation nationale jusqu\u2019à donner en exemple le cas irlandais, c\u2019est-à-dire d\u2019une nation qui n\u2019a pas su éviter l\u2019assimilation avant d\u2019accomplir son indépendance, et ce, soi-disant au nom du souverai-nisme10.Ce fut notamment le cas dans le numéro spécial de la revue Liberté : Québécois, encore un effort11.6\tAlain Dubuc, « La game », La Presse, 8 février 2008.7\tYves Michaud, au sujet de Sylvain Simard : « Une grave erreur de jugement d\u2019André Boisclair », vigile.net, 9 novembre 2005.8\tLysiane Gagnon, « Une majorité unilingue ?», La Presse, 19 février 2008.9\tAndré Pratte, « Pour un Québec multilingue », La Presse, 15 février 2008.10\tUn mot sur l\u2019extrapolation du cas irlandais au cas québécois, au risque de rappeler certaines évidences.L\u2019Irlande, malgré une forte assimilation à la culture britannique et à la langue anglaise, maintient une identité de peuple distinct, grâce à un enracinement millénaire, à une identité ethnique celtique, dont le patrimoine est toujours très vivant de plusieurs façons, appuyée aussi sur le catholicisme, une forte homogénéité catholique de la République indépendante au moment de l\u2019indépendance, et une géographie insulaire.En revanche, le Québec, malgré un enracinement séculaire, de par sa géographie, une fois assimilé linguistiquement, ne manquerait pas de se fondre dans un grand tout canadien, comme la Louisiane l\u2019a fait dans un grand tout du vieux sud.Cela n\u2019est qu\u2019encore plus vrai avec la forte immigration exogène que connaît le Québec depuis des décennies.11\tCatherine Mavrikakis, « Trahir la race: portrait de l\u2019intellectuel québécois en Judas », Liberté, no 279, dossier « Québécois encore un effort », février 2008, p.35-44.21 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Au vrai, l\u2019invocation du cas irlandais se répand12 parmi ceux qui prétendent voir une opposition entre le nationalisme culturel et le souverainisme politique.Obnubilés par la mode bien pensante de l\u2019heure13, qui est au libéralisme pluraliste, ils ne se rendent pas compte qu\u2019ils suivent docilement le Canada trudeauiste.Qui pis est, leur parti pris antinationaliste, fondé sur une fausse conception de ce qui est « progressiste », empêche totalement leur pensée de saisir et de rendre compte des réalités québécoises.En effet, si la dimension culturelle de la nation n\u2019a aucune importance, pourquoi est-ce spécifiquement la seule province à dominante française de la Confédération qui recherche son indépendance ?Pourquoi pas l\u2019indépendance du Manitoba ?De plus, comment justifier un projet qui, défini en ces termes, ferait du Québec un État bilingue, multiculturel, plurinational et autres pantalonnades, quand non seulement c\u2019est ce que nous propose le Canada, surtout depuis 1982, mais qu\u2019en plus le meilleur moyen de réaliser cet idéal délétère serait justement de se plier à l\u2019ordre canadien tel que redéfini par Trudeau ?En fait, plusieurs de ces intellectuels veulent l\u2019indépendance du Québec en vertu d\u2019un patriotisme élémentaire, mais ce nationalisme leur est inadmissible et inavouable.Ils préfèrent s\u2019enferrer dans de pareilles contradictions plutôt que de lui reconnaître sa pleine légitimité.Évidemment, 12\tOn pourrait citer, comme une des premières occurrences de cette jobardise (dans le cas de Catherine Mavrikakis), en tout cas la première que j\u2019aie recensée, le dernier texte de Michel Venne au Devoir avant de se lancer à la tête de l\u2019Institut du Nouveau Monde, où la comparaison entre l\u2019Irlande et la Catalogne insinuait cette idée que Mavrikakis déclare tout de go.13\tComme on se le rappelle, Marcel Gauchet dénonçait déjà cette mode dans « Les droits de l\u2019homme ne sont pas une politique », en 1982.C\u2019est en effet depuis le début des années 1980, avec l\u2019effondrement du marxisme et le triomphe de la mondialisation, que s\u2019impose cette mode du libéralisme pluraliste.Toutefois, au Québec, elle avait atteint une bonne partie de la classe intellectuelle beaucoup plus tôt, dès l\u2019époque de Cité libre. 22 L'ACTION NATIONALE - février 2009 la défense et l\u2019illustration de l\u2019identité québécoise, de sa francité, deviennent source de malaise pour autant de bien-pensants.Comme devant la crise des accommodements raisonnables, ils ont honte de ceux qui se dressent pour l\u2019État français.On l\u2019a vu au moment où VLB critiqua vertement le rêve bilingue de madame Marois.Le Québec français de VLB serait un Québec rétrograde, fermé, dépassé, une vieillerie provinciale vouée à céder la place au progrès étincelant - qui est multicolore et parle anglais.On a beaucoup dit que le Québec n\u2019était pas seulement français dans son identité.Cependant, le Québec se définit d\u2019abord et avant tout par sa francité nord-américaine.André Pratte est venu appuyer madame Marois et proposer un Québec moins français - nous devrions encourager selon lui les allophones et les francophones à faire leur cégep en anglais, clame-t-il14.En d\u2019autres mots, l\u2019assimilation canadienne.C\u2019est aussi ce que venait proposer la commission jeunesse du PLQ en 2008, voyant le Québec comme bilingue et multiculturel et rejetant l\u2019esprit de la loi 101.Peu de temps auparavant, à l\u2019automne 2007, Jean-François Lisée, dans Nous, avançait qu\u2019il fallait maintenir l\u2019équilibre identitaire du Québec, entre français et anglais, y incluant même des identités issues de l\u2019immigration.Voilà une idée plus que curieuse.L\u2019aboutissement normal d\u2019une intégration réussie de l\u2019immigration, après quelques générations, est l\u2019assimilation.Il n\u2019y a pas de raison que le Québec ne vise pas lui aussi cette réussite.Si le taux d\u2019assimilation frise les 100 % ailleurs et ne frôle que les 50 % ici, cela exprime bien la mesure de nos forces et de nos faiblesses.Une politique nationale doit viser à renforcer notre nation.14 André Pratte, article cité.23 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Puis, au printemps 2008, la Commission Bouchard-Taylor livrait son rapport.Que préconise-t-il ?Comme le dossier que lui a consacré L\u2019Action nationale l\u2019a montré, le rapport Bouchard-Taylor propose d\u2019aborder le Québec avant tout en fonction d\u2019une identité bilingue - la dualité - et d\u2019y favoriser le développement du multiculturalisme, sinon en nom, du moins en esprit15.Or, en modifiant le sens de l\u2019interculturalisme, que prônent Bouchard-Taylor, sinon le modèle canadien en pratique ?Au-delà des termes, ce qu\u2019il faut expliciter en ce qui a trait au multiculturalisme, c\u2019est que le Québec rejette et le mot et la chose, que ce modèle ne lui convient pas.Bouchard et Taylor sont allés jusqu\u2019à recommander aux Québécois de se refuser le rôle de majorité et de peuple fondateur qui leur revient, en bannissant l\u2019appellation « de souche ».En définitive, tout ce rapport est une entreprise d\u2019affaiblissement de la nation québécoise et d\u2019alignement sur le modèle canadien, un refus de l\u2019objectif de « normalité » pour cette nation dans son État.Soit l\u2019objectif de l\u2019État français.L\u2019Option-Lousiane se porte donc bien auprès d\u2019une frange de la classe médiatique et de l\u2019intelligentsia, y compris l\u2019intelligentsia souverainiste, sans oublier les jeunesses libérales de l\u2019heure.Ni non plus le privé : il suffit de rappeler une sortie de la Chambre de commerce de Québec qui demandait de suspendre la loi 101 pour faciliter l\u2019importation de main-d'œuvre bon marché - qu\u2019il faut supposer calquée dans ses origines sur celle du Commonwealth qui immigre au Canada anglais.Et combien de nos institutions québécoises ne sont-elles pas alignées sur le modèle canadien, plutôt que québécois, 15 Si j\u2019avais enjoint, peu avant le dépôt du rapport, la Commission d\u2019offrir des directives pour renforcer le modèle québécois dit interculturaliste plutôt que le multiculturalisme (« Un Québec multiculturel ou multiethnique ?», Le Devoir, 21 mai 2008), c\u2019était dans l\u2019optique d\u2019un renforcement du principe de convergence culturelle, à l\u2019exact contraire de la refonte du modèle interculturaliste que prône ce rapport. 24 L'ACTION NATIONALE - février 2009 de bilinguisme et de multiculturalisme ?Outre les services de nos ministères, aux individus comme aux entreprises, ne faut-il pas relever également la généralisation de la conception multiculturaliste, dans nos municipalités qui font des règles spéciales pour les minorités religieuses, à la SAAQ, ou encore dans tous nos établissements d\u2019enseignement, depuis la décision de la Cour suprême sur le kirpan - sans oublier la Commission des droits de la personne ?Prenons un exemple des plus éloquents sur le plan politique.Nous avons beaucoup voté dernièrement ; qui peut voir une différence entre les cartons envoyés aux électeurs par le Directeur général des élections du Québec et Élections Canada ?Les deux sont également bilingues.Mis à part l\u2019adresse qui n\u2019est pas « bilinguisée », les documents du DGE n\u2019expriment pas plus que ceux du fédéral la claire prédominance du français.La réponse confuse du PQ au réveil qui s\u2019amorce Des voix commencent cependant à s\u2019élever contre notre démission béate en matière linguistique, dans la foulée de la fondation du Mouvement Montréal français.Ces voix qui réveillent nos chairs alanguies et dégrisent nos esprits pour nous rappeler à nos responsabilités collectives ne trouvèrent pas d\u2019emblée, à l\u2019écoute de leurs mauvaises nouvelles, une oreille sympathique et attentive dans la classe médiatique, relais incontournable de toute question publique.Mais le message perce de plus en plus.Suite aux articles de Noée Murchison dans Le Journal de Montréal, et à ceux de Robert Dutrisac dans Le Devoir16, les interventions du Mouvement 16\tDe Noée Murchison, voir notamment « I don\u2019t speak French - Le français pas important », LeJournal de Montréal, 14 janv.2008.De Robert Dutrisac, voir notamment « Québec s\u2019adresse en anglais aux trois quarts des allophones », Le Devoir, 8 avril 2008 et « Québec bafoue la Charte de la langue.L\u2019État communique en anglais avec les entreprises établies au Québec », Le Devoir, 17 avril 2008.25 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Montréal français ont obtenu davantage d\u2019attention, tout comme la dissension des analystes mise sous le boisseau par la présidente de l\u2019OQLF.Depuis, sont notamment parus les ouvrages de Jean-Claude Corbeil et de Christian Dufour, mais aussi de démographes comme Charles Castonguay, et l\u2019IRFA a été fondé en réponse aux veuleries de France Boucher et du gouvernement qui l\u2019appuie17.Toutefois, le PQ n\u2019offre pour toute réponse qu\u2019un programme incohérent en 2008.Quand un homme aux opinions stipendiées, tel qu\u2019André Pratte, renchérit sur les propositions linguistiques des chefs souverainistes, sans oublier les roucoulements de The Gazettel8, ces derniers auraient lieu de s\u2019interroger sur celles-ci.Un ressaisissement s\u2019impose, tant au niveau national, devant des élites de plus en plus égarées dans la négation de notre intérêt national, qu\u2019au niveau politique, devant des partis nationalistes désorientés, spécialement en ce qui concerne l\u2019État français.Depuis les années 1990, le Québec a glissé de plus en plus vers l\u2019idéalisation du bilinguisme et du multiculturalisme au Québec même, et ce, sous gouverne péquiste.Sur le simple plan de la claire prédominance du français, le PQ n\u2019a pas voulu revenir sur la loi 178 ni proposer quelque mesure que ce soit de renforcement du français, entre 1996 et 2003.Au contraire, il a favorisé le développement d\u2019un comportement insidieux au sein des services publics québécois : comme le journaliste Robert Durtrisac l\u2019a montré, la logique qui 17\tJean-Claude Corbeil, L Embarras des langues.Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Québec/Amérique, 2007 ; Christian Dufour, Les Québécois et l\u2019anglais.Le retour du mouton, LER, 2008 ; Charles Castonguay, Avantage à l\u2019anglais.Dynamique actuelle des langues au Québec, Renouveau québécois, 2008.Pour l\u2019IRFA (Institut de recherche sur le français en Amérique), cf.www.irfa.ca 18\tDon MacPherson, « Charest and Marois both face their language hardliners », The Gazette, 9 février 2008. 26 L'ACTION NATIONALE - février 2009 prévaut dans nos services publics n\u2019est pas la prédominance du français.C\u2019est le bilinguisme à volonté, conçu comme un droit strictement individuel à la canadienne, même que l\u2019idée de favoriser le français peut être vivement découragée au sein de certains bureaux.L\u2019État québécois ne se comporte pas avec les immigrants, les allophones ou les entreprises comme si le français était la langue officielle du Québec, mais traite en État bilingue.Or les pratiques dévoilées par Le Devoir19, et j\u2019insiste sur ce point, n\u2019ont pas été instituées par les libéraux de Charest.Non, elles datent des années 1990.Ce sont les péquistes qui ont laissé s\u2019implanter cette logique de bilinguisme à la Trudeau.Cette désorientation, qui dévoile une faiblesse doctrinale, a des effets déplorables.Notre État québécois ne se comporte pas de manière à envoyer le message que le français est la langue commune, mais bien comme une province bilingue d\u2019un pays bilingue.À cela on peut ajouter la folie des deux CHU à Montréal, financés à égalité : accorder 50 % du financement à une institution anglaise à Montréal est non seulement inéquitable pour la majorité, mais très dangereux pour le français.À quoi s\u2019ajoute aussi le financement universitaire qui dépasse même 50 % pour les universités anglophones de Montréal, comme Marc Chevrier l\u2019a soulevé dans L\u2019Action nationale d\u2019octobre20.Comme Mario Beaulieu vient de le rappeler, pour 8 % d\u2019anglophones au Québec, 25 % du financement universitaire québécois et 35 % des subsides universitaires fédéraux au Québec, vont aux établissements anglophones21.Les effets de ces folies seront gravissimes si nous ne redressons pas la barre rapidement.19\tVoir Robert Dutrisac, articles cités.20\tMarc Chevrier, « La petite politique d\u2019un naufrage annoncé », dans le dossier « Le chaos universitaire », L\u2019Action nationale, p.108-129.21\tMario Beaulieu, « Les partis doivent s\u2019engager à prendre des mesures sérieuses pour le français », Le Devoir, 1er décembre 2008.27 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Ce qui menace, comme le souligne Christian Dufour, c\u2019est la créolisation de notre culture chez nous.En d\u2019autres mots, la louisianisation, pilotée puis soutenue - c'est un comble ! - par le parti souverainiste ! En somme, la désorientation et l\u2019incohérence affichées par madame Marois en ce qui a trait à l\u2019État français affectent le PQ au moins depuis l\u2019époque de Lucien Bouchard.Du côté de l\u2019intégration des immigrés, en choisissant le nom de ministère de l\u2019Immigration et de la Citoyenneté, le PQ affirmait d\u2019un côté des principes d\u2019intégration républicains, de « convergence culturelle ».Ces principes favorisent l\u2019intégration de l\u2019immigré comme membre de la communauté politique nationale, donc en tant que citoyen d\u2019abord et non pas membre d\u2019une minorité ethnique.Bref, ces principes affirment clairement que l\u2019objectif de notre politique d\u2019immigration est d\u2019augmenter le nombre de Québécois (intégrés culturellement et politiquement), pour des raisons démographiques et économiques ; pas de créer de nouvelles demi-nationalités en notre sein comme le seraient de véritables « communautés culturelles ».Mais de l\u2019autre le PQ sapait cette intégration en pratique en abolissant les COFIS et tout le mouvement souverainiste à la fin des années 1990 s\u2019engageait dans une logique multi-culturaliste, comme Mathieu Bock-Côté l\u2019a relevé dans La dénationalisation tranquille.Pour ne citer qu\u2019un exemple éloquent, mentionnons les fortes orientations multiculturalis-tes de la réforme pédagogique initiée sous madame Marois : les nouveaux programmes veulent transmettre une image du Québec bilingue et multiculturel22.22\tPour de plus amples développements sur cette situation d\u2019ensemble de la réforme, voir Charles-Philippe Courtois, « Introduction », Le nouveau cours d\u2019histoire du Québec au secondaire : l\u2019école québécoise au service du multiculturalisme ?, rapport de recherche de l\u2019IRQ (Institut de recherche sur le Québec), à paraître en décembre 2008.Voir le collectif dirigé par Robert Comeau et J.Lavallée, Contre la réforme pédagogique, VLB, 2008. 28 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Les mesures du Parti québécois manquent trop souvent de cohérence et sont à demi-mélangées de principes trudeauis-tes conçus pour les défaire, depuis une bonne douzaine d\u2019années au moins.Après le sursaut de 2007 - qui ne lui a sûrement pas nui le 8 décembre -, le PQ de 2008 paraît atteint d\u2019une sévère rechute.Il ne se montre pas prêt à confronter les vrais enjeux de notre avenir national.Sans la pression d\u2019un PQ cohérent en la matière, le PLQ a pu se permettre une réponse toute superficielle à la crise linguistique, tout comme l\u2019effondrement de l\u2019ADQ dans les sondages a permis au PLQ de ne présenter qu\u2019un « contrat moral » vide d\u2019effets concrets en guise de réponse aux défis de l\u2019intégration23.Le PQ a le devoir de présenter une solution cohérente à la question de la claire prédominance du français et de la francisation de notre immigration.Et le Québec a grand besoin de partis nationaux qui le fassent.Mais en donnant sa caution au gouvernement libéral qui voulait augmenter les seuils d\u2019immigration, le PQ n\u2019a pas offert une réponse sérieuse à ces enjeux, bien qu\u2019il prétende vouloir améliorer la francisation en augmentant les cours donnés aux nouveaux arrivants.Pareille amélioration exigerait des conditions minimales pour ne pas qu\u2019une immigration accrue joue en défaveur du français : accroître davantage la proportion d\u2019immigrants parlant déjà français, ainsi que ceux issus d\u2019origines dites francotropes (pays de la Francophonie ainsi que ceux de langue latine), répartir strictement les quotas de l\u2019immigration en fonction d\u2019emplois partout sur le territoire, de manière à réduire radicalement la proportion de l\u2019immigration qui s\u2019installe à Montréal, etc.Mais le Québec, en l\u2019état actuel, a-t-il les pouvoirs d\u2019orienter ainsi 23 Mais même ce contrat moral était de trop pour certains beaux esprits.Voir Joseph Facal,« Les donneurs de leçons », Le Journal de Montréal, 5 novembre 2008.29 L'ACTION NATIONALE - février 2009 son immigration ?Voilà qui exigerait d\u2019obtenir des responsabilités accrues en la matière.En attendant l\u2019obtention de ces moyens, et la clarification de ces orientations fermes favorables à la francisation, une augmentation des seuils paraît irresponsable, comme le premier colloque de l\u2019IRFA l\u2019a exposé avec éloquence24.De l\u2019affirmation nationale au diktat du pluralisme Mais comment expliquer cet égarement, cette désorientation des partis souverainistes ?Le Parti québécois, porteur de l\u2019idéal souverainiste, dévoyé de l\u2019affirmation nationale, s\u2019est plié au nouveau culte des bien-pensants : le diktat du pluralisme.Pareil retournement appelle une récapitulation de l\u2019évolution amenant le Parti québécois de la promotion de l\u2019État français à celle d\u2019un Québec bilingue et multiculturel.En effet, lorsqu\u2019on veut dresser le bilan de la situation actuelle du français au Québec, l\u2019attitude incohérente et plus que timide du Parti québécois depuis la démission de Jacques Parizeau en 1996 apparaît comme un facteur politique crucial.Car outre les égarements actuels qui font que la cause du français peine à trouver un défenseur politique, l\u2019action du Parti québécois au pouvoir durant ses deux derniers mandats a affaibli le projet d\u2019État français, qui s\u2019affirmait depuis des décennies.Le résultat aujourd\u2019hui est que le français et la perpétuation de notre identité nationale se retrouvent dans une situation extrêmement précaire et que, malgré un immense sursaut de l\u2019opinion en 2006-2007, les politiques tardent à offrir une réponse décidée et cohérente à ces défis, les partis souverainistes au premier chef.Ils ne parviennent pas à se désembourber des avenues dans les- 24 Lisa-Marie Gervais, « Premier colloque de l\u2019Institut de recherche sur le français en Amérique - Québec devra prendre les grands moyens pour sauver le français dans la métropole », et Michel David, « Les mains liées », Le Devoir, samedi 29 novembre 2008. 30 L'ACTION NATIONALE - février 2009 quelles ils se sont fourvoyés depuis 1996 - car le Bloc loge à la même enseigne25.Or l\u2019égarement des partis souverainistes depuis 1996 exige une explication plus poussée : à mon avis cela s\u2019explique par un double affaiblissement du nationalisme.Les échecs référendaires créaient les conditions matérielles de cet affaissement tandis qu\u2019une faiblesse doctrinale devant un assaut idéologique institutionnalisé et amplifié par la mode progressiste post-68 en créait les conditions spirituelles.D\u2019une part, le coup de 1982, d\u2019autre part, la progression du libéralisme progressiste parmi les souverainistes, suite aux pressions du modèle gouvernemental trudeauiste appuyé par les attaques de la presse Canadian contre l\u2019affirmation nationale québécoise ainsi qu\u2019à la nouvelle mode bien pensante qui est au libéralisme pluraliste en Occident.L\u2019exposé de ces phénomènes exige de récapituler l\u2019élan de cette affirmation nationale que ces facteurs, couplés aux échecs référendaires, sont venus saper.Issu de l\u2019élan d\u2019affirmation nationale de la Révolution tranquille, le PQ, en principe, devrait demeurer fidèle à cette logique plus encore que le PLQ ou l\u2019ADQ.Durant les années 1960 et 1970, les trois principaux partis à l\u2019Assemblée nationale ont cependant participé à cette affirmation nationale26.Le PLQ proclamait l\u2019État du Québec, gagnait une campagne dont le slogan était 25\tLe BQ semble par contre avancer une vision plus cohérente en proposant de retirer le Québec de l\u2019application de la loi sur le multiculturalisme et l\u2019extension de la loi 101 aux compagnies sous charte fédérale.Seulement son action politique d\u2019ensemble, au moment d\u2019écrire ces lignes, ne paraissait pas davantage empreinte de cohérence.La crise politique à Ottawa, la possibilité de renverser le gouvernement minoritaire conservateur par un autre de coalition libérale-néo-démocrate n\u2019avait pas, en toute apparence, suscité chez le Bloc d\u2019exigences de dévolution en échange de son appui nécessaire pour asseoir un gouvernement minoritaire.26\tVoir notamment l\u2019article de Lucia Ferretti, « La Révolution tranquille », L\u2019Action nationale, novembre 1999, p.60-91.31 L'ACTION NATIONALE - février 2009 en 1962 « Maîtres chez nous ».Après un secrétariat initié par le PLQ suite à une motion de l\u2019U.N., le gouvernement de Daniel Johnson créa un ministère de l\u2019Immigration pour que le Québec prenne en main l\u2019intégration de celle-ci chez lui - ce dont les émeutes de Saint-Léonard en 1968 allaient rappeler l\u2019urgence.Johnson fit aussi de notre Assemblée une Assemblée nationale, notamment.Ensuite, le PLQ de Robert Bourassa passait la loi 22 et surtout le PQ établissait la Charte de la langue française en 1977.Ces ambitions n\u2019étaient pas nouvelles.Il faut se souvenir des actions d\u2019affirmation nationale d\u2019Honoré Mercier et de tentatives, à son époque et plus tard, par exemple à l\u2019initiative d\u2019Olivar Asselin, d\u2019augmenter la part d\u2019immigration francophone, parmi celle venant d\u2019Europe ou grâce aux rapatriements, comme de tentatives sous Maurice Duplessis, déjà, de faire du français la langue de référence en matière de législation québécoise (durant son premier mandat).Néanmoins, avec la Révolution tranquille cette affirmation nationale a pris de nouvelles proportions.L\u2019action politique de la Révolution tranquille faisait figure d\u2019un aboutissement en promettant de réaliser enfin cet objectif d\u2019abord défendu par les nationalistes de l\u2019entre-deux-guerres, à l\u2019instigation de L\u2019Action française et de Groulx, qui défendaient l\u2019idée d\u2019un État français - c\u2019est-à-dire l\u2019assomption de l\u2019État québécois comme l\u2019État d\u2019une majorité canadienne-française.La logique de la loi 101 l\u2019exprime le plus clairement : faire du Québec un État aussi français que l\u2019Ontario est anglais.En somme, faire du Québec un État « normal » dans sa relation avec sa majorité et sa culture.De fait, la combinaison de politiques d\u2019immigration favorisant l\u2019intégration à la culture nationale commune, ce qu\u2019on a appelé la « convergence culturelle », des succès de l\u2019affirmation nationale dans 32 L'ACTION NATIONALE - février 2009 divers domaines, notamment l\u2019économie, et de la loi 101, a considérablement accru la proportion de notre immigration qui est francisée et intégrée à la majorité.L\u2019anglicisation, en pratique, serait passée de 80 % des immigrés avant 1977 à environ 50 % aujourd\u2019hui.Seulement, 50 % n\u2019a rien d\u2019une situation « normale ».L\u2019anglicisation en Ontario dépasse de beaucoup les 90 %.Une foule de domaines échappent à l\u2019action de la loi 101, sans compter la nouvelle constitution de 1982 et les invalidations de la Cour suprême.Seulement, au lieu de trouver les moyens de continuer à avancer, le Québec recule désormais : le coup de 1982, conforté par 1995, semble avoir porté.Une troisième grande défaite, 1982?La victoire en 1995 aurait, tout porte à le croire, fait triompher chez nous notre modèle, notre ordre, notre langue, sans complexe.Mais un peu comme 1840 approfondit les effets de la Conquête, le résultat de 1995, toute demi-victoire qu\u2019il fût, ne fit rien pour renverser ce nouvel ordre canadien.Au contraire, il lui permettait d\u2019approfondir son action délétère sur notre collectivité.Après la Conquête, et l\u2019Acte d\u2019Union, le Québec a-t-il été atteint d\u2019une troisième grande défaite, au milieu d\u2019un élan d\u2019affirmation nationale sans précédent dans son succès politique ?Car le Québec n\u2019était évidemment pas seul à avancer sur la voie du nation-building dans la Confédération canadienne.La centralisation fédérale est un axe capital d\u2019affirmation du nationalisme Canadian, au minimum depuis les premiers gouvernements de MacKenzie King et la commission Rowell-Sirois.Trudeau a renouvelé ce nationalisme d\u2019une manière très astucieuse.Il a proposé une formule qui soit en accord avec la tradition de libéralisme constitutionnel centré sur la liberté individuelle et qui en même temps aide 33 L'ACTION NATIONALE - février 2009 à distinguer le Canada non plus tellement de la Grande-Bretagne - ce que quelques nouveaux symboles nationaux récupérés du Québec allaient le faire, tels la feuille d\u2019érable et l\u2019Ô Canada - mais des États-Unis, face auquel le Canada anglais doit maintenir une forme de distinction.Cette distinction n\u2019est pas seulement faite de telle ou telle politique sociale pancanadienne.Non, sur le plan identitaire, le Canada se présente comme multiculturel et bilingue.Mais comme il ne s\u2019agit pas de reconnaître des droits collectifs comme ceux de la nation québécoise, cela instaure en réalité un rapport de droits individuels entre le citoyen minoritaire et l\u2019État central, à travers sa charte qui favorise une forme de nationalisme politique, en même temps qu\u2019en pratique la nette prédominance de l\u2019anglais favorise une assimilation culturelle à la majorité dans la plupart des cas, très fortement hors Québec, et dans de bonnes proportions malgré tout au Québec même.Les apparences multiculturelles favorisent, en définitive, une adhésion au Canada sans handicaper l\u2019assimilation à l\u2019anglais et le Canada se dote au surplus d\u2019une distinction renouvelée par rapport aux États-Unis, aggiornamento du loyalisme à la monarchie britannique.En face du projet Canadian renouvelé par Trudeau, le Québec affirmait un objectif clair de construction nationale lui aussi, et ce, jusqu\u2019au milieu des années 1990.Après certaines mesures adoptées par Duplessis - tels les points d\u2019impôt québécois - la Révolution tranquille donnait sa pleine ampleur à cette affirmation nationale par les moyens que nous avons brièvement décrits.Cependant, les nationalistes Canadians, Pierre Trudeau le premier, ont décrié toutes les mesures québécoises de la manière la plus sombre possible.En particulier, au nom d\u2019une conception de la liberté dite « négative » ou plus strictement libérale, ils ont voulu 34 L'ACTION NATIONALE - février 2009 dépeindre la loi 101 comme une atteinte aux droits individuels.Celle-ci incarne une mesure favorable à la liberté comprise selon une conception dite « positive » ou plus strictement démocrate (républicaine), c\u2019est-à-dire que le citoyen est libre en tant que membre d\u2019une communauté politique libre.En l\u2019occurrence, cela signifie que la nation québécoise a le droit de prendre des mesures légitimes en faveur de son intérêt national bien compris.Elle le fait d\u2019ailleurs sans aucune injustice, mais au contraire avec générosité - ce que représentait bien la loi 101 dans son intégrité en 1977.Elle ne retirait rien en effet aux droits minoritaires des anglophones et des autochtones.Pourtant, les attaques contre la loi 101 et l\u2019affirmation nationale, en particulier le projet souverainiste, furent nombreuses à tenter de dépeindre le Québec comme une terre liberticide et une collectivité encline à la discrimination raciste.Alors que Trudeau n\u2019hésitait pas à qualifier la souveraineté du Québec de « crime contre l\u2019humanité », on n\u2019avait pas de mots assez durs, dans beaucoup de médias anglophones, pour les lois du Québec en faveur du français.Toujours au nom d\u2019une conception libérale étroite et d\u2019une bonne dose de mauvaise foi, on feignait par ces attaques de croire que le Québec persécutait sa minorité anglaise et les libertés individuelles.Le modèle québécois n\u2019a rien d\u2019antidémocratique, au contraire, il repose sur une conception plus démocratique, au sens de self-governement, alors que le modèle de nationalisme Canadian est plus strictement libéral et individualiste dans ses choix institutionnels et moins démocratique, en niant l\u2019autodétermination québécoise, comme en 1982.35 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Un complexe ?Le poids de la mode bien-pensante et des institutions canadiennes Force est d\u2019admettre que ces attaques incessantes, ces dénigrements par Pierre Trudeau et d\u2019innombrables tribunes dans les médias canadians, ont paru affecter une partie des dirigeants péquistes qui ne défendent pas avec fermeté l\u2019esprit de la loi 101.Sous le choc après les déclarations Parizeau, beaucoup de péquistes se sont laissés convaincre par ceux qui avaient eu honte de la loi 101 depuis le début, et qui ont adhéré aux arguments présentés par les anglophones pour décrier la loi - des arguments libéraux qui masquent mal, en réalité, un chauvinisme profond qui refuse le droit au Québec d\u2019être aussi français que les États à majorité anglophone sont anglais27.Les souverainistes n\u2019ont pas toujours solidement défendu le modèle québécois, avec la conviction d\u2019avoir raison, mais ont plutôt commencé à hésiter à nous affirmer, de peur d\u2019affronter ce barrage d\u2019opprobre et de mauvaise foi.Le discours du Centaur et le « Congrès du Miroir », sous la direction de Lucien Bouchard, le révélaient.Le Parti québécois et, plus généralement, le mouvement souverainiste laissaient l\u2019affirmation nationale et l\u2019ambition d\u2019État français s\u2019affaisser en cédant au diktat du pluralisme.Avant un sursaut à l\u2019automne 2007, où le PQ semblait vouloir tirer les leçons de l\u2019échec de l\u2019élection de mars 2007 et du succès de l\u2019ADQ, les partis souverainistes semblaient avoir développé un véritable complexe par rapport à l\u2019affirmation nationale et à l\u2019État français.Je l\u2019ai noté, Mathieu Bock-Côté a éloquemment illustré dans La dénationalisation tranquille, l\u2019affaiblissement doctrinal 27 Idéal qui n\u2019empêche aucunement de bien enseigner les langues étrangères à l\u2019école québécoise ni non plus de respecter les droits des minorités, mais commande de nous respecter nous-mêmes. 36 L'ACTION NATIONALE - février 2009 interne qui s\u2019est manifesté avec le plus de force après 1995.Il faut mentionner cependant une conjonction de facteurs, outre le lendemain de référendum : le poids systémique du modèle canadien qui prévaut sur le modèle québécois et a été renforcé depuis 1982 en même temps que le triomphe, à gauche, de ce qu\u2019on a appelé la « gauche culturelle », et plus généralement, d\u2019une réduction de la démocratie à une administration en fonction de « droits de l\u2019homme » différenciés selon des identités culturelles minoritaires, sans oublier un contexte général de mondialisation.Le cas de la gauche culturelle sur lequel insiste Mathieu Bock-Côté est d\u2019importance : il explique qu\u2019autant d\u2019intellectuels souverainistes se soient convertis eux-mêmes au projet trudeauiste pour le Québec, même dans leurs visées souverainistes.C\u2019est un phénomène que je qualifie de « nouvel opium des intellectuels ».De fait, une portion importante des intellectuels souverainistes, façon Cahiers du 27 juin, sont d\u2019ardents défenseurs du libéralisme pluraliste à la Trudeau28.Le rapport Bouchard-Taylor n\u2019est qu\u2019un des plus récents exemples de cette logique d\u2019alignement sur le modèle canadien, de normalisation du Québec dans le fédéralisme canadien, encouragé cette fois par une série d\u2019intellectuels, dont une forte proportion de souverainistes déclarés, qui jouent, mutatis mutandis, le rôle que jouaient ceux de l\u2019École des sciences sociales du père Lévesque dans les années 1950 et que dénonçait Michel Brunet29.Seul élément rassérénant, ce rapport qui favorise une conception bilingue et multiculturelle du Québec s\u2019est attiré une sérieuse volée de bois vert.28\tJocelyn Maclure l\u2019exprime très clairement dans «Les raisons de la laïcité ouverte», Le Devoir, 24 novembre 2008.Il y qualifie sa position, favorable aux cours d\u2019Éthique et de culture religieuse, de libérale pluraliste, et l\u2019oppose aux positions conservatrices et républicaines qui ont en commun un nationalisme certain.29\tMichel Brunet, Canadians et Canadiens, Fides, 1954.À ce sujet, consulter Jean Lamarre, Le Devenir de la nation québécoise, Septentrion, 1993.37 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Toutefois, il est impossible de négliger l\u2019importance déterminante des institutions canadiennes redéfinies par Trudeau qui agissent au Québec avec valeur de suprématie sur les lois québécoises, nonobstant le fait que le Québec n\u2019ait pas adhéré à la constitution de 1982.D\u2019ailleurs, comme MBC l\u2019indique lui-même ainsi que plusieurs autres30, si l\u2019affaissement fut aussi brutal après 1995, c\u2019est en raison d\u2019une faiblesse plus ancienne.Cette faiblesse n\u2019était certes pas celle de Camille Laurin.Mais l\u2019ensemble du mouvement, mis devant les attaques virulentes, et les nouvelles institutions canadiennes créées par Trudeau, s\u2019est laissé contaminer par l\u2019idéal de son principal adversaire.C\u2019est ce qu\u2019Éric Bédard a qualifié de « trudeauisation des esprits ».Ces deux facteurs idéologiques se conjuguent : le poids des institutions canadiennes et la mode bien pensante du pluralisme, « nouvel opium des intellectuels », qui en devient l\u2019allié objectif, que ces intellectuels bien pensants se déclarent souverainistes ou non.En contrepartie, l\u2019aile politique du mouvement souverainiste n\u2019est pas armée d\u2019une doctrine aussi forte, et clairement énoncée, de nationalisme que ne le sont les Canadians avec le modèle trudeauiste.La doctrine nationale étant moins fermement établie du côté souverainiste que du côté Canadian, les souverainistes ont pu montrer une certaine vulnérabilité devant les offensives de critique libérale et nationaliste canadian, spécialement après 1995.Voilà un problème de fond.30\tVoir notamment : Éric Bédard, « Souveraineté et hypermodernité - La trudeauisation des esprits », Argument, vol.10 no 1, aut.2007 - hiv.2008, p.101-126.Mathieu Bock-Côté, La dénationalisation tranquille, Boréal, 2007.Danic Parenteau, « La pensée nationaliste québécoise à l\u2019épreuve du multiculturalisme canadien », communication présentée au Colloque de l\u2019Institut d\u2019études canadiennes de l\u2019University of Alberta, Les nationalismes au Canada : état des lieux, 21 novembre 2008.Charles-Ph.Courtois, « Retour historique sur l\u2019échec du souverainisme », communication présentée au Colloque organisé par le MNQ à l\u2019occasion de son 60e anniversaire, Bilan et avenir du nationalisme québécois, 18 octobre 2008. 38 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Le nécessaire redressement doctrinal En somme, la question centrale qui se pose est celle de la faiblesse doctrinale des mouvements politiques souverainistes, spécialement des partis.Les fédéralistes, en particulier les libéraux, profitent d\u2019une doctrine très clairement articulée par Trudeau, libérale, multiculturaliste, qui anime un patriotisme canadien fort avec des principes clairs.La pensée de Trudeau, exprimée dans Cité libre avant sa prise du pouvoir, instituée une fois premier ministre, s\u2019adossait au surplus sur l\u2019engagement d\u2019une pléthore d\u2019intellectuels nationalistes Canadians, non seulement ses proches tels Frank Scott, mais tous ceux qui avaient appuyé la centralisation depuis Mackenzie King, phénomène noté alors par Michel Brunet.Les néo-démocrates souscrivent à cet idéal, tout comme le parti vert d\u2019Elizabeth May.Les conservateurs actuels s\u2019appuient sur l\u2019École de Calgary.En face de quoi les péquistes, avec la loi 101 et la laïcisation des commissions scolaires, ont poursuivi, et paraissent encore poursuivre une logique d\u2019affirmation de la communauté politique nationale, et donc de sa culture commune, y compris dans le domaine de l\u2019intégration, logique plus républicaine, que le nationalisme québécois a de plus en plus développée à Québec à partir de la Révolution tranquille.Je l\u2019ai relevé, ce sont d\u2019ailleurs tous les gouvernements de la Révolution tranquille qui ont œuvré à faire de notre État un véritable État français, mais, depuis 1976, le Parti québécois s\u2019en faisait le fer de lance.Pour autant, comme je l\u2019ai souligné, depuis 1996, ce sont les péquistes eux-mêmes qui ont initié des politiques dans l\u2019administration de l\u2019État québécois qui allaient dans le sens de l\u2019harmonisation avec le multiculturalisme et du bilinguisme canadiens.Les politiques officielles du Québec, 39 L'ACTION NATIONALE - février 2009 en pratique, vont de plus en plus dans la direction du libéralisme pluraliste à la canadienne au lieu d\u2019affirmer haut et fort les principes républicains d\u2019intégration et de laïcité, les principes de l\u2019État français, que l\u2019affirmation nationale québécoise construisait jusqu\u2019au milieu des années 1990.Partant, un immense effort de cohérence est à refaire pour les souverainistes.Au vrai, c\u2019est en ce domaine qu\u2019il est le plus urgent d\u2019agir en vue d\u2019espérer à terme un redressement et une réponse aux défis actuels posés à notre dessein d\u2019État français.L\u2019opinion publique a montré la voie en posant la question de l\u2019intégration carrément, avec la polémique des accommodements raisonnables et l\u2019intérêt pour la francisation qui s\u2019ensuit logiquement.C\u2019est vraiment à une carence doctrinale au sommet des partis souverainistes qu\u2019on a affaire, où les souverainistes convertis au trudeauisme semblent avoir pullulé dans l\u2019appareil et la direction, en contradiction avec la base, mais en accord avec beaucoup de journalistes - avec des exceptions, ceux de Quebecor principalement - et beaucoup d\u2019universitaires et d\u2019intellectuels.Or, la démission d\u2019André Boisclair, qui avait affiché une conception multi-culturaliste de l\u2019intégration au moment de la décision de la Cour suprême sur le kirpan, ne règlera pas à elle seule le problème, les déclarations de madame Marois en 2008 le démontrent.Pour résister au diktat du pluralisme, qu\u2019imposent à la fois les institutions canadiennes depuis 1982 et une certaine mode de bien-pensants parmi les intellectuels, les nationalistes doivent reconstituer une doctrine forte et claire.Cette doctrine doit dissiper toutes les timidités liées aux accusations d\u2019 « illibéralisme » en rappelant que l\u2019objectif québécois est un objectif parfaitement légitime, d\u2019autodétermination, laquelle est au fondement même de la démo- 40 L'ACTION NATIONALE - février 2009 cratie.Autodétermination qui doit permettre au Québec, dans ses champs de compétence, de faire prévaloir ses choix, et d\u2019autant plus ceux qui sont essentiels à son avenir national, comme la claire prédominance du français.Cette doctrine doit congédier toute timidité devant les accusations de fermeture ou de discrimination dues à une mode « droit-de-l\u2019hommiste », ou multiculturaliste, qui confond diversité culturelle et multiculturalisme, en rappelant que la diversité culturelle de l\u2019humanité repose sur l\u2019existence de peuples aux cultures diverses, et non sur une politique de diversité ethnicisée interne.Cette doctrine doit rappeler la légitimité de l\u2019idéal de l\u2019État français, légitimité démocratique, et ambition « normale » de faire du Québec un État « normal », ni plus, ni moins.L\u2019Action nationale, fidèle à sa mission, y travaille depuis plusieurs années maintenant, en particulier depuis que Robert Laplante a dénoncé la logique de minorisation à l\u2019œuvre dans sa Chronique de l\u2019enfermement31.Si le parti qui doit porter l\u2019affirmation du Québec français, qui devrait le faire s\u2019il représentait bien son électorat, ne le fait plus de manière cohérente, il s\u2019ensuit qu\u2019à présent, le plus urgent est de restituer l\u2019esprit de la loi 101, par le biais d\u2019une cohérence doctrinale.C\u2019est la condition préalable au rétablissement d\u2019une direction nationale à la tête de notre gouvernement.Les nationalistes, armés de cette pensée cohérente que j\u2019appelle de mes vœux, doivent faire pression sur tous les partis politiques, et sur les partis nationalistes 31 Robert Laplante, tout en critiquant la « langue de l\u2019imposture » du bilinguisme et du multiculturalisme fédéraux adoptés en refus du biculturalisme (Chronique de l\u2019enfermement, L\u2019Action nationale éditeur, 2004), fut l\u2019un des rares au début des années 2000 à rappeler l\u2019objectif fondamental de l\u2019État français.L\u2019Action nationale a notamment dénoncé la folie des deux centres hospitaliers universitaires à Montréal.Depuis, une quantité de penseurs sont intervenus dans la revue sur les questions de l\u2019affirmation nationale, de la langue, de l\u2019intégration et de la transmission (en lien avec l\u2019enseignement de l\u2019histoire).Plusieurs jeunes penseurs se sont d\u2019ailleurs joints à l\u2019équipe à travers les séminaires de lecture de la revue, lesquels sont des cénacles d\u2019élaboration de cette pensée nationale renouvelée.41 L'ACTION NATIONALE - février 2009 au premier chef, pour qu\u2019ils retrouvent et renouent avec cette logique de la Charte de la langue française et de l\u2019affirmation nationale.Pensée nationale cohérente qui est essentielle pour faire du Québec un État français.? 42 ARTICLES André Binette* Deux chemins vers l\u2019indépendance LE QUÉBEC ET LE GROENLAND Le 25 novembre 2008, le Groenland a tenu un référendum qui était la dernière étape vers l\u2019indépendance.Plus de 75 % des électeurs ont voté en faveur d\u2019une autonomie accrue et d\u2019un partage des revenus des ressources naturelles avec la puissance coloniale, le Danemark.Il est à prévoir qu\u2019un nouvel État souverain apparaîtra d\u2019ici quelques années dans le voisinage du Québec.Dans un reportage récent sur le Groenland, une personnalité politique de l\u2019île a résumé la situation en déclarant en français à un journaliste du quotidien Le Monde : « Vive le Québec libre ! » Ces événements risquent d\u2019avoir d\u2019ici quelques années des conséquences sérieuses sur le Québec, y compris sur son territoire.Le Groenland est l\u2019une des plus grandes îles du monde.Sa superficie de plus de deux millions de kilomètres carrés est supérieure à celle du Québec, mais sa population est de moins de soixante mille personnes, dont une grande majorité d\u2019Inuits.Son territoire terrestre et maritime, jusqu\u2019ici enfoui sous les glaces, contient d\u2019immenses ressources naturelles.Selon l\u2019Institut géologique américain, la zone arc- * Avocat et co-président de la Commission d\u2019étude sur l\u2019autonomie gouvernementale du Nunavik (1999-2001) 43 L'ACTION NATIONALE - février 2009 tique renfermerait des réserves inexplorées de 90 milliards de barils de pétrole, sans compter le gaz naturel, soit 22 % des réserves potentielles d\u2019hydrocarbures dans le monde.De plus, le Groenland regorge de minéraux.Aucun gisement pétrolier n\u2019a encore été confirmé, mais quelques multinationales ont entrepris des forages au large de l\u2019île.Géographiquement, le Groenland fait partie de l\u2019Amérique du Nord.Culturellement, il fait partie de l\u2019aire historique inuite qui s\u2019étend depuis la Sibérie autour du pôle Nord.Sur le plan politique, il est rattaché à l\u2019Europe occidentale.Les peuples autochtones d\u2019Amérique du Nord, qui dénomment notre continent l\u2019Île de la Tortue, considèrent que le Groenland est la Tête de la Tortue.Visuellement, avec un peu d\u2019imagination, on peut trouver l\u2019image de cette tête sur les cartes géographiques.Selon la tradition autochtone, les pattes de la Tortue mythique sont formées par la Floride, l\u2019Alaska et la Baja California, au Mexique.Les Laurentides font partie de son épine dorsale supérieure.Le Groenland était autrefois habité par les Vikings qui y ont rencontré les Inuits venus d\u2019Asie et ont fini, après cinq siècles de cohabitation difficile, par leur céder le terrain.Il est devenu une colonie danoise au début du dix-huitième siècle.Après la Seconde Guerre mondiale, le Danemark a résolu d\u2019en faire un État-providence à la scandinave.En 1979, il accorda l\u2019autonomie politique à l\u2019île tout en maintenant le contrôle sur sa politique étrangère et sa défense.Le Groenland a exercé son autonomie en 1985 en se retirant de l\u2019Union européenne, dont le Danemark est membre.Il s\u2019agit du seul cas connu jusqu\u2019ici de retrait de l\u2019Union européenne.Malgré cela, Nuuk, la capitale, maintient des rapports avec Bruxelles et d\u2019autres organisations intergouver- 44 L'ACTION NATIONALE - février 2009 nementales, principalement le Conseil de l\u2019Arctique.Dans ce Conseil, le Groenland siège aux côtés du Danemark en compagnie de cinq autres États souverains, dont le Canada, et des organisations autochtones.La personnalité internationale du Groenland est à certains égards plus affirmée que celle du Québec.Le mouvement indépendantiste groenlandais est bien connu dans le nord de l\u2019Europe et dans la région de l\u2019Arctique.La chanteuse islandaise Bjork, récemment interdite de séjour en Chine pour avoir exprimé son appui à la cause tibétaine lors d\u2019un concert à Shanghai, avait auparavant tourné un vidéo démontrant un appui identique à l\u2019indépendance du Groenland.Peu de gens savent que le Canada partage sa frontière avec trois autres États souverains : les États-Unis, bien sûr, la France (à Saint-Pierre et Miquelon) et le Danemark (au Groenland).Il n\u2019existe pas d\u2019eaux internationales entre les eaux de l\u2019Arctique canadien et celles du Groenland.Les forces armées canadiennes et danoises sont appelées à collaborer régulièrement dans cette région.Le régime politique qu\u2019on trouve actuellement au Groenland ressemble à celui du Québec.Le chef d\u2019État est la Reine du Danemark.Le haut-commissaire danois représente symboliquement la souveraineté danoise et joue un rôle comparable à celui du gouverneur général à Ottawa et du lieutenant-gouverneur à Québec.Le parlementarisme danois et groenlandais est proche de celui dont nous avons hérité du Royaume-Uni.Le parlement de Nuuk compte trente-et-un (31) membres.Le premier ministre du Groenland et ses ministres sont tous des Inuits, mais de nombreux cadres et sous-ministres qui dirigent l\u2019administration publique sont d\u2019origine danoise.Le gouvernement est de nature publique, 45 L'ACTION NATIONALE - février 2009 ce qui signifie que tous les habitants adultes détiennent le droit de vote et ont droit aux services publics, quelle que soit leur origine ethnique.Le niveau de vie est l\u2019un des plus élevés de la région arctique et se compare favorablement à celui des Inuits du Canada (au Nunavut) et du Québec (au Nunavik).L\u2019aide financière du Danemark s\u2019élève à près de 700 millions de dollars américains annuellement (60 % du PIB groenlandais).Malgré cela, le mouvement indépendantiste groenlandais est très vigoureux.Les partis politiques diffèrent surtout sur leur stratégie d\u2019accès à l\u2019indépendance.Comme les autorités danoises ont fait savoir il y a quelques années qu\u2019elles ne s\u2019opposeraient pas à l\u2019indépendance, mais que le soutien financier de Copenhague prendrait alors fin, le débat a surtout porté sur la capacité du futur État à maintenir le niveau de vie et les programmes sociaux auxquels tous les habitants sont maintenant habitués.Le référendum du 25 novembre a été le point culminant de ce débat.L\u2019accord sur le partage des revenus des ressources naturelles avec le Danemark prévoit essentiellement un partage à parts égales jusqu\u2019à concurrence de l\u2019aide financière annuelle danoise.Au-delà, tous les revenus reviendront au Groenland.A ce stade, on comprendra que la question de l\u2019indépendance sera posée définitivement.Le Groenland compte l\u2019une des rares sociétés qui se réjouissent du changement climatique.Les fouilles géophysiques ont permis d\u2019ailleurs d\u2019apprendre que de tels changements s\u2019y sont produits naturellement à de nombreuses reprises dans le passé.Groenland signifie Terre verte et les Vikings y tenaient des fermes fertiles pendant le réchauffement naturel de l\u2019an mille.Les Groenlandais sont non seulement heureux de voir la température s\u2019adoucir à nouveau et les 46 L'ACTION NATIONALE - février 2009 récoltes se diversifier une fois de plus, mais ils constatent que la fonte des glaces permettra d\u2019avoir accès aux ressources pétrolières et minérales de leur sous-sol et des eaux environnantes.Ils auront les moyens de l\u2019indépendance, ce dont ils rêvent depuis longtemps.Or, tous savent ce que sera l\u2019importance stratégique que prendra l\u2019Arctique au cours des prochaines décennies.Le réchauffement planétaire lui donnera une importance sans précédent sur les plans commercial, énergétique, environnemental et militaire.Il est probable que la souveraineté canadienne elle-même dans cette région sera de plus en plus contestée, même par nos amis américains qui n\u2019ont jamais reconnu cette souveraineté sur les eaux entourant les îles du Grand Nord canadien.Les autres questions faisant l\u2019objet du référendum Le référendum du 25 novembre ne portait pas uniquement sur l\u2019accord de partage de revenus.Le traité signé avec le Danemark le printemps dernier et approuvé par les électeurs prévoyait un rapatriement progressif de 32 champs de compétence, dont la sécurité publique et la garde côtière.Les ressources naturelles appartiendront au Groenland et le gouvernement de l\u2019île décidera comment et à qui attribuer les permis d\u2019exploitation.De plus, le traité prévoit que le Groenland pourra, de son propre chef, engager le processus d\u2019accession à l\u2019indépendance.Enfin, le traité reconnaît le Groenlandais, très proche de l\u2019inuktitut québécois, comme la langue officielle, et le peuple groenlandais comme un peuple au sens du droit international.Que devrait faire le gouvernement du Québec?Le Québec est la seule province arctique de la fédération canadienne, mais il ignore généralement cette composante 47 L'ACTION NATIONALE - février 2009 de son identité.Selon la Constitution canadienne, le territoire d\u2019une province s\u2019arrête au rivage, ce qui fait que de nombreuses îles, situées à quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres, et fréquentées depuis des temps immémoriaux par les Inuits du Nunavik, ne se trouvent pas au Québec.Les Inuits n\u2019ont jamais cessé de les fréquenter, ce qui a pour conséquence qu\u2019ils détiennent des droits ancestraux sur des territoires situés à l\u2019extérieur du Québec.Il ne fait toutefois aucun doute que le territoire maritime du Québec souverain serait plus important que celui de la province de Québec.Le droit international donnerait en principe au nouvel État souverain une bande côtière de 12 milles marins et des droits exclusifs majeurs sur une zone additionnelle de 188 milles marins, pour un total de 200 milles.Voilà qui changerait considérablement la donne dans cette région, sur le plan de la pêche, de la protection de l\u2019environnement et de l\u2019exploitation des ressources naturelles, par exemple.Le Québec souverain aurait droit à la moitié de la baie d\u2019Hudson et des prétentions sérieuses sur le détroit d\u2019Ungava (sans compter le golfe Saint-Laurent, mais c\u2019est une autre question).En attendant, le Québec, même s\u2019il n\u2019est toujours pas souverain, pourrait demander de siéger au sein du Conseil de l\u2019Arctique, au même titre que le Groenland.Cela raffermirait sa personnalité internationale, après son entrée plus ou moins réussie à l\u2019UNESCO.Le Conseil de l\u2019Arctique est habitué à la présence active d\u2019un État non souverain.Le précédent a été créé depuis longtemps.Le gouvernement canadien s\u2019exposerait à une critique bien sentie s\u2019il s\u2019y opposait.Par ailleurs, le Québec devrait être extrêmement prudent dans ses négociations en cours sur l\u2019autonomie du Nunavik.La réforme des institutions issues de la Convention de la 48 L'ACTION NATIONALE - février 2009 baie James et du Nord québécois est tout à fait justifiée et aurait dû être réalisée depuis longtemps, car elles sont trop lourdes et souvent peu fonctionnelles pour une aussi faible démographie (dix mille personnes).Toutefois, tout accroissement significatif de l\u2019autonomie du Nunavik doit maintenant tenir compte de la force d\u2019attraction d\u2019un futur Groenland indépendant, particulièrement si ce nouvel État devait s\u2019enrichir grâce aux pétrodollars.Une note plus personnelle Sur une note plus personnelle, j\u2019ai eu le privilège exceptionnel de visiter le Groenland en 2000, à l\u2019invitation et aux frais du gouvernement canadien, lors de mon mandat à la Commission sur l\u2019autonomie gouvernementale du Nunavik.J\u2019ai alors pu rencontrer de nombreuses personnalités politiques de l\u2019île, et de m\u2019entretenir longuement avec elles.Parmi ces personnes se trouvaient le haut-commissaire danois, le président du parlement (qui était le frère du premier ministre), un chef historique du principal parti indépendantiste (alors le principal parti de l\u2019opposition), et la sous-ministre des Affaires étrangères.Ces personnes étaient bien renseignées sur la question constitutionnelle canado-québécoise et sur les revendications des Inuits du Nunavik sur le territoire québécois lors de la campagne référendaire de 1995.Ces conversations m\u2019ont convaincu de la volonté généralisée du peuple groenlandais de passer à l\u2019indépendance dans un avenir rapproché, malgré la présence d\u2019un État colonisateur relativement éclairé.Mes échanges avec un diplomate canadien en poste à Copenhague m\u2019ont également permis de constater que cette question préoccupait le gouvernement canadien, en raison de l\u2019effet d\u2019entraînement possible sur les Inuits du Nunavut et du Nunavik.49 L'ACTION NATIONALE - février 2009 De plus, lors des assemblées générales que j\u2019ai coprésidées dans la douzaine de villages du Nunavik québécois et lors de mes conversations avec des dirigeants politiques de cette région, il est vite devenu évident que pour de nombreux Inuits du Québec, le rêve de la patrie unique composée du Groenland, du Nunavut et du Nunavik était bien réel, et que l\u2019indépendance du Groenland, la création du Nunavut en 1999 et la mise en place d\u2019un futur gouvernement autonome au Nunavik étaient perçues comme des étapes majeures dans cette direction.Ces échanges ont suscité en moi une inquiétude relative à l\u2019intégrité territoriale du Québec.Je me sentais déchiré entre mon coup de coeur pour la culture inuite doublée d\u2019une sympathie spontanée pour une aspiration légitime à l\u2019autonomie, et le désir d\u2019éviter de contribuer au morcellement futur du territoire du Québec.Je demeure à ce jour convaincu que le principal défi à l\u2019unité territoriale du Québec souverain viendrait du Nunavik.Les événements des dernières années au Kosovo et ailleurs ont renforcé cette opinion.Ma pratique actuelle en droit autochtone m\u2019a fait voir qu\u2019il n\u2019existe aucune volonté réelle de sécession du Québec ou du Canada chez les autres Premières Nations, malgré l\u2019usage fréquent du vocabulaire souverainiste dans le but de faire respecter les droits fondamentaux.Finalement, après une longue réflexion, j\u2019ai décidé de ne pas signer le rapport de la Commission du Nunavik.Cette décision fut la plus difficile de ma carrière, mais j\u2019en suis venu à la conclusion que le modèle d\u2019autonomie gouvernementale proposé par le rapport de la Commission comportait des risques trop élevés pour l\u2019intégrité territoriale du Québec.Un ministre péquiste a fait pression pour que je change d\u2019avis, mais il a rapidement compris qu\u2019il n\u2019en serait rien. 5° L'ACTION NATIONALE - février 2009 Je savais que la décision de ne pas signer le rapport ne compromettrait pas sa publication, mais j\u2019ose espérer que ma décision a pu allumer un voyant rouge et susciter une réflexion dans certains milieux gouvernementaux chargés du dossier.La Commission comptait deux coprésidents et six commissaires.Une commissaire inuite a également refusé d\u2019apposer sa signature pour des motifs différents.Depuis la publication du rapport en 2001, des négociations ont eu lieu entre les gouvernements du Québec, du Canada et la Société Makivik, qui représente les intérêts de la nation inuite, en vue de la création d\u2019un gouvernement autonome.Ces négociations ont donné lieu à une entente de principe signée par le gouvernement Charest, mais pas encore à une entente finale.J\u2019estime qu\u2019un débat public aurait dû avoir lieu sur cette question, et devrait se tenir avant la signature d\u2019une entente finale.Je me ferai un devoir de comparaître devant une éventuelle commission parlementaire à ce sujet.?Le 16 janvier 2009 51 ARTICLES Mathias Rioux* LA DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE FAIT PEUR Les parlementaires québécois d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui ont peur de la démocratie représentative.Pourtant, tous les partis politiques ayant siégé à l\u2019Assemblée nationale ont, un jour ou l\u2019autre, manifesté leur intention de modifier le mode de scrutin pour y inclure des éléments de proportionnelle, donnant ainsi à l\u2019Institution une représentativité plus respectueuse du choix des électeurs.Sans aller dans les détails entourant cette interminable saga, certaines étapes importantes méritent qu\u2019on s\u2019y attarde.Après avoir débarrassé le Québec des caisses électorales occultes, René Lévesque voulait modifier le mode de scrutin déficient, hérité du système parlementaire britannique qu\u2019il qualifiait de « démocratiquement infect ».Il avait sûrement en tête le souvenir de l\u2019élection générale de 1966 au Québec.À la faveur d\u2019un mode de scrutin injuste et d\u2019une carte électorale favorisant les milieux ruraux et semi-urbains, l\u2019Union nationale était portée au pouvoir avec 40,9 % des suffrages exprimés et avait fait élire 58 députés sur 110.Les libéraux, récoltant pourtant 47 % des voix, retournaient dans l\u2019opposition.L\u2019injustice crevait les yeux.Mais la culture du bipar- * Enseignant, journaliste et syndicaliste, l'auteur a été élu député du Parti québécois à l'Assemblée nationale en 1994 et 1998. 52 L'ACTION NATIONALE - février 2009 tisme, dominante à cette époque, avait tôt fait de banaliser en quelque sorte le mécontentement des militants libéraux.Le résultat des élections de 1970 et de 1973 sonne pour sa part le réveil des souverainistes.Avec des pourcentages d\u2019appui de 24 et 30 % auprès de l\u2019électorat, le Parti québécois faisait élire successivement seulement 7, puis même 6 députés.Rappelons que 1973 est l\u2019année des 102 libéraux élus avec 54,7 % du vote populaire et 93 % des sièges à l\u2019Assemblée! La « prime au vainqueur » est à l\u2019évidence disproportionnée, voire gênante.Elle illustre éloquemment les distorsions engendrées par un mode de scrutin obsolète.René Lévesque, battu dans sa circonscription, et craignant que l\u2019opposition se retrouve dans la rue, est convaincu de l\u2019urgence d\u2019agir.Dès son arrivée au pouvoir, il confie à son ministre d\u2019État à la réforme électorale et parlementaire, Robert Burns, le mandat de s\u2019attaquer à cette vache sacrée, calquée sur les vestiges de Westminster.Entouré d\u2019experts, le ministre étudie différents modes de scrutin en usage dans plusieurs pays pour finalement déposer en avril 1979 un Livre vert favorable à un mode de scrutin mixte maintenant pour l\u2019essentiel le système en cours et intégrant des éléments de représentation proportionnelle.Rien de révolutionnaire, mais la proposition est une embellie qui fournit au Parti québécois une proposition crédible l\u2019incitant à respecter sa promesse électorale.Fervent défendeur d\u2019une plus grande démocratisation du Parlement avant les élections, les péquistes perdent de leur détermination une fois arrivés au pouvoir de sorte que l\u2019aile parlementaire, refuse de s\u2019engager dans la voie tracée par leur gouvernement.Pour contrer l\u2019immobilisme de ses troupes, le premier ministre s\u2019en remet à M.Pierre F.Côté et à la Commission 53 L'ACTION NATIONALE - février 2009 de la représentation électorale qui ont mandat de procéder à des consultations publiques sur le mode de scrutin et de faire des recommandations à l\u2019Assemblée nationale.Le directeur général des élections propose alors un modèle de « proportionnelle territoriale » comparable à celui proposé par le gouvernement.René Lévesque est une foi de plus victime du manque de volonté politique de son entourage sur une question pourtant vitale à ses yeux.Reportés au pouvoir en 1998 avec 42,9 % des voix, mais battus aux urnes par les libéraux qui obtiennent 43,5 % des votes exprimés, les péquistes s\u2019installent à nouveau dans « le confort et l\u2019indifférence ».La démocratie représentative est disparue de leur écran radar.Peu soucieux du poids de l\u2019électeur dans le processus électoral, les deux partis dominants se soucient peu de l\u2019injustice criante faite alors à l\u2019Action démocratique par ce mode caduc de scrutin.Un seul député élu pour représenter un demi-million d\u2019électeurs.Une aberration ! Légions sont alors les Québécois éminents qui crient au scandale et demandent à nouveau une réforme du mode électoral.Hélas, ceux dont la majorité parlementaire à l\u2019Assemblée permettrait de corriger rapidement cette incongruité n\u2019osent pas lever le petit doigt.On préfère la facilité, offrant à Mario Dumont un peu d\u2019argent pour améliorer le fonctionnement de son bureau de chef de parti à l\u2019Assemblée.On s\u2019en tient aux anciennes règles établies sur le pourcentage ainsi que sur le nombre d\u2019élus pour reconnaître officiellement un parti.Saluons à ce chapitre le volontarisme de Jean-Pierre Charbonneau.Devenu ministre responsable de la Réforme des institutions démocratiques dans le gouvernement de Bernard Landry en 2002, il voit grand et veut moderniser l\u2019ensemble du système de représentation.Le ministre confie alors à une instance citoyenne et multipartite la tâche de 54 L'ACTION NATIONALE - février 2009 dégager à nouveau un consensus sur la question au sein de la population québécoise.Ce remue-méninges est mené de main de maître par Claude Béland, président des États généraux.Sa réussite suscite de l\u2019espoir.L\u2019activisme du ministre, les pétitions déposées à l\u2019Assemblée, les audiences à la commission parlementaire qui suit, les consensus locaux dégagés lors des consultations et l\u2019adhésion massive des participants à ces États généraux en faveur d\u2019un système électoral incluant des éléments de proportionnelle, tout cela ne changera rien.Fidèles à eux-mêmes, les péquistes ne bougeront finalement pas.Prétexte : la proximité des élections.En vérité, c\u2019est le contrôle de l\u2019agenda référendaire qui préoccupe les péquistes.Donc au diable « le pouvoir aux citoyens et aux citoyennes ».En campagne électorale, mars 2003, les souverainistes s\u2019engagent du bout des lèvres.Pour eux, le problème se réglera avec l\u2019indépendance.De leur côté, les libéraux surprennent en promettant de réformer le système électoral.Comment comprendre ce grand parti social-démocrate, fondé par un chef hors normes, porteur d\u2019une cause noble, dont les gouvernements ont fait avancer le Québec sur tous les fronts, d\u2019être aussi frileux face au scrutin proportionnel ?Les péquistes analysent mal l\u2019importance que revêt pour eux, l\u2019arrivée de nouvelles formations politiques à l\u2019Assemblée nationale.Les députés de ces petits partis, généralement progressistes, pourront convenir, à l\u2019occasion, de participer à des stratégies parlementaires au nom des intérêts de la nation, ou encore intégrer un gouvernement de coalition éventuel pour devenir ultimement des alliés objectifs du Parti québécois dans sa quête d\u2019indépendance.De tous les partis politiques, ce sont les libéraux qui font preuve d\u2019audace en matière de réforme des Institutions.Le 55 L'ACTION NATIONALE - février 2009 premier ministre Charest respecte ses engagements en l\u2019espèce.Le 17 juin 2004, le ministre délégué à la Réforme des institutions démocratiques dépose à l\u2019Assemblée nationale un avant-projet de loi visant à « régir le processus électoral et toutes les activités et opérations qui s\u2019y rattachent ».Un effort considérable de modernisation du système est annoncé par le ministre Jacques Dupuis, notamment en regard du droit de vote des électeurs et de l\u2019égalité des chances pour tous les candidats et partis lors des élections.Cependant, c\u2019est la mise en place d\u2019un nouveau mode de scrutin de type proportionnel mixte qui retient surtout l\u2019attention et suscite le débat.Après avoir écouté les citoyens et analysé tous les mémoires déposés devant la Commission parlementaire spéciale chargée de l\u2019étude de l\u2019avant-projet de loi, en janvier 2006, le parti ministériel, majoritaire à l\u2019Assemblée, fait fi des promesses faites à la population et refusent de régler la lancinante question du mode de scrutin ?En confiant au Directeur général des élections et à la Commission de la représentation électorale le mandat d\u2019évaluer la pertinence d\u2019agir en la matière, les libéraux commençaient à se défiler.Non seulement avaient-ils toutes les cartes en main pour légiférer, mais ils n\u2019écoutaient pas les spécialistes de la question qui prétendaient que le mode de scrutin proposé leur était favorable.Avec sa sagesse et sa rigueur, le directeur général des élections affirmait au ministre Benoît Pelletier, le 21 décembre 2007, que leur projet était bon.Les libéraux avaient la chance de réussir là où les péquistes avaient échoué.Ils préféraient pourtant la fuite en avant.C\u2019est aussi triste qu\u2019impardonnable ! Aucun prétexte ne peut justifier une telle diversion.Non sans plaisir, on apprend maintenant que le ministre responsable de la réforme des institutions parlementaires, monsieur Pelletier, vient de rejeter les modifications proposées 56 L'ACTION NATIONALE - février 2009 par le Directeur général des élections à la carte électorale.Le ministre s\u2019inquiète avec raison de l\u2019affaiblissement du poids politique des régions au sein du Parlement.Son inquiétude est telle qu\u2019il bouscule le Directeur général des élections, dont le poste relève de l\u2019Assemblée nationale, et menace de modifier la Loi électorale.Dommage que cette fougue ne se soit pas manifestée en regard du mode de scrutin.Outre des parlementaires, il se trouve encore aujourd\u2019hui quelques dinosaures pour se réjouir et banaliser ces ratés et ces espoirs déçus.Certains, plus lucides encore, affirment sans broncher que ces velléités récurrentes de réformer le système électoral ne sont que « dérisoires agitations ».Mieux, les Québécois ne veulent pas changer un mode de scrutin qui, somme toute, les a bien servis.Voilà un point de vue un tantinet méprisant, qui laisse planer un doute sur la capacité de nos compatriotes à faire des choix collectifs À ceux qui ont tendance à donner leurs qualités aux autres, Jean-Pierre Charbonneau, sans poser en expert, faisait une observation fort pertinente comme conférencier au congrès de l\u2019ACFAS en mai 2002.Il affirme que les Québécois n\u2019ont jamais eu l\u2019occasion de se prononcer sur la gouvernance démocratique de la société et soumet que d\u2019instinct qu\u2019 « ils sont d\u2019accord pour que lors des élections, la répartition des sièges à l\u2019Assemblée nationale se fasse en fonction de la volonté populaire et que si un parti a recueilli 40 % d\u2019appuis, il devrait avoir à peu près 40 % de sièges à l\u2019Assemblée, quelles que soient les modalités ».Il ajoute qu\u2019 « une majorité de gens souhaitent que ça se fasse » L\u2019ex-ministre ne doute pas des réflexes démocratiques des Québécois et de leur gros bon sens en pareille matière ?Finalement, l\u2019argument ultime des obsédés du statu quo veut que la proportionnelle engendre l\u2019insécurité, voire le chaos, alors que le scrutin majoritaire uninominal à un tour 57 L'ACTION NATIONALE - février 2009 a le grand mérite de produire des gouvernements majoritaires, stables et efficaces.Le simplisme est édifiant.L\u2019élection de gouvernements minoritaires au Québec et à Ottawa démontre la fausseté de cette prétention puisque le mode de scrutin actuel, malgré « ses vertus », fait mentir ses plus fervents défenseurs.Le regretté Claude Ryan, défenseur des valeurs libérales, parlant aussi au congrès de l\u2019Acfas, affirme que « les nombreux pays qui ont appliqué la proportionnelle n\u2019ont pas connu l\u2019instabilité gouvernementale dont parlent ses détracteurs ».Il donne l\u2019exemple de l\u2019Allemagne qui a « bénéficié d\u2019une remarquable stabilité gouvernementale, au cours du dernier demi-siècle » Que dire de plus ?Les spécialistes se sont penchés sur le moribond et leur diagnostic est implacable.Notre mode de scrutin est malade, très malade ! Les parlementaires refusent de le soigner, préférant remettre à d\u2019autres, des non-parlementaires, la responsabilité de trouver le remède approprié.C\u2019est proprement désolant ! ? 58 ARTICLES Jean-Yves Dugas* Brève histoire des gentilés IV AFFIRMATION NATIONALE ET IDENTITÉ COLLECTIVE (1951-2007)** Le second volet de l\u2019histoire des gentilés au XXe siècle marque sans l\u2019ombre d\u2019un doute une expansion notable du phénomène des gentilés québécois.Si l\u2019on considère qu\u2019en un peu plus de quatre siècles (1535-1950) une cohorte de 229 gentilés ont été attestés pour la première fois, alors que sur une période d\u2019à peine plus de 30 ans pas moins de 470 formes nouvelles, soit plus du double, ont été créées, force est de reconnaître la fécondité d\u2019une tranche historique au cours de laquelle les grandes manœuvres pour doter le Québec d\u2019un patrimoine dénominatif collectif n\u2019ont pas encore véritablement été mises en place.Certains facteurs peuvent être dégagés pour éclairer ce début de prise de conscience identitaire qui va connaître son apogée dans le dernier quart du siècle précédent.La forte prise de conscience de l\u2019identité québécois vécue ici au détour des années 1960 et 1970 a joué un rôle de premier plan dans l\u2019amplification observée du phénomène gentiléen.Suite à des bouleversements de diverses natures, l\u2019homo quebecencis a vu sa conscience culturelle comme politique et même ethnographique se forger au coin d\u2019une fusion intime avec le pays.Il s\u2019agit, en quelque sorte, d\u2019une macro- * Auteur, entre autres, du Répertoire de gentilés du Québec, Québec, Publications du Québec, 1987.** Quatrième d'une série de cinq articles sur l'histoire des gentilés au Québec 59 L'ACTION NATIONALE - février 2009 identification dont Robert Major a rendu compte dans une fort pertinente étude qu\u2019il a menée sur les dénominations Québécois et Canadien français dans un article publié dans Contemporary french civilization, sous le titre « Québécois ou Canadien français : note sur l\u2019identité québécoise et la forme d\u2019un vocable » (vol.II, 1977) et à laquelle on se reportera pour plus de détails.Si la personnalisation par le gentilé s\u2019est surtout effectuée au niveau de la province, il ne faudrait pas y en restreindre exclusivement l\u2019application.En effet, cette identification au « pays » s\u2019est accompagnée d\u2019une multitude de micro-identifications à son environnement immédiat avec lequel on fait corps, qu\u2019il s\u2019agisse de sa région, de sa ville, de son village, de sa localité, de son quartier, etc., qui amènent l\u2019individu à s\u2019y reconnaître étroitement par le nom qui marque son appartenance profonde, d\u2019où jaillira un foisonnement dénominatif identificateur exceptionnel.Les débuts d\u2019une prospection structurée et systématique allaient également contribuer à une prise de conscience identitaire à nulle autre pareille.La mise sur pied d\u2019une vaste enquête épistolaire effectuée en 1978 auprès de l\u2019ensemble des municipalités d\u2019alors, afin de connaître, le cas échéant, le ou les gentilés en usage couplée au dépouillement de plusieurs types de sources (ouvrages lexicographiques, historiques, monographiques, toponymi-ques ; articles journalistiques ou de périodiques ; données d\u2019enquêtes ethnographiques ou linguistiques ; etc.) a permis de dresser un modeste corpus d\u2019un peu plus d\u2019une centaine de gentilés, marquant le coup d\u2019envoi d\u2019une grande aventure déonomastique.Notre intégration au personnel de la Commission de toponymie (du Québec), en février 1979, va permettre à la préoccupation définitoire gentiléenne, d\u2019une part, de se voir attribuer un statut reconnu par l\u2019intégration aux activités 6o L'ACTION NATIONALE - février 2009 courantes de l\u2019organisme la recherche, le traitement et la diffusion de l\u2019information relative aux gentilés et, d\u2019autre part, de bénéficier d\u2019un précieux canal de diffusion sans lequel le domaine des gentilés québécois n\u2019aurait pu connaître un aussi fulgurant développement.Notre minuscule Répertoire de gentilés (noms des habitants) du Québec, paru en 1981, va contribuer à canaliser les efforts en matière gentiléenne, fournissant 428 désignations et sensibilisant les Québécois et les Québécoises à l\u2019importance de cette facette de leur patrimoine linguistique que constitue la désignation collective en relation avec leur milieu de vie.Les facteurs précédemment évoqués, auxquels il faut rajouter quelques articles publiés à compter de 1978 dans des périodiques ou des journaux de même que des entrevues accordées à des médias de différents horizons expliquent la soudaine expansion du corpus des gentilés qui croît de pas moins de 266 appellations entre 1978 et 1981.Autre facteur explicatif de taille, l\u2019intérêt que commencent à démontrer les conseils municipaux à l\u2019égard de l\u2019identification de leurs administrés et qui va se traduire par l\u2019adoption de 26 résolutions municipales consacrant un gentilé défini entre septembre 1980 et octobre 1981.Ce type de sanction, une première en Amérique du Nord, allait entourer la démarche créatrice d\u2019une importance et d\u2019un sérieux qui a assurément contribué pour une bonne part à la croissance « champignonnesque » d\u2019un corpus qui allait éclater tous azimuts par la suite, mais nous y reviendrons.Avec le Dictionnaire général de la langue française au Canada (1957) de Louis-Alexandre Bélisle, commence la consignation véritable des gentilés d\u2019ici, quoique encore de manière assez modeste.Sur les 13 formes qu\u2019il a retenues, neuf L'ACTION NATIONALE - février 2009 concernent le substantif et l\u2019adjectif (Canadien, Gaspésien, Laurentien, Madelinot, Mascoutain, Montréalais, Québécois, Saguenéen et Trifluvien) alors que quatre sont relatives uniquement à l\u2019adjectif géographique (beauceron, labradorien, mauricien, outaouais).À noter qu\u2019il reprendra ces articles, sans variation, dans son Petit dictionnaire canadien de la langue française, en 1969.Dans ses Chroniques de français, parues en 1961, le linguiste René de Chantal, dans le cadre d\u2019un chapitre intitulé « Les noms propres et leurs dérivés », se livre à l\u2019examen des suffixes formateurs de gentilés au Canada et au Québec et met à contribution les dérivés Madelinot, Montréalais et Trifluvien.Du côté des ouvrages essentiellement lexicographiques, on assiste, dans les années 1960, à une lente et circonspecte intégration de formes gentiléennes.Témoin, le Dictionnaire canadien.The Canadian Dictionary, de Jean-Paul Vinay, Pierre Daviault et Alexander Henry, paru en 1962, qui n\u2019intègre que Laurentien, Outaouais et Trifluvien en entrée alors que Gérard Dagenais, dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada (1967) ne disserte que sur la prononciation de Québécois et que le Dictionnaire encyclopédique universel de Grolier (1967) ne comporte que Canadien, Québécois et Trifluvien comme gentilés et laurentien comme adjectif.Si la lexicographie québécoise se montre réservée quant à l\u2019accueil des gentilés du Québec, on comprendra que les dictionnaires français de cette époque démontrent encore moins de générosité.Ainsi, Louis Guilbert, dans le Grand Larousse de la langue française (1971-1977) ne traite, en entrée, que les inévitables Canadien et Québécois pendant que le Dictionnaire du français vivant (1972) de Maurice Davau, Marcel Cohen et 62 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Maurice Lallemand s\u2019en tient à Québécois comme rubrique et à Canadien et Québécois dans une annexe comportant une liste de dérivés gentiléens.Sous ce chapitre, le Larousse de la langue française : Lexis (1979), dans une annexe intitulée « Ethniques », mentionne Canadien, Montréalais et Québécois, formes auxquelles s\u2019ajoutent Labradorien et Québécois (ville et province) dans un même type d\u2019annexe figurant au Dictionnaire du français contemporain (1980).Seul le Petit Robert : Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (millésime 1978, publié en 1977) se montre davantage réceptif à la désignation des Québécois avec Canadien, Montréalais, Québécois, en rubrique, et Canadien, Gaspéen (sic), Hullois, Labradorien, Madelinot, Mascoutain, Montréalais, Saint-Fidéen (forme erronée pour Fidéen) et Trifluvien, signalés dans une liste en annexe.De retour au Québec, soulignons l\u2019effort de Sinclair Robinson et Donald Smith dans leur Practical Handbook of Canadian French.Manuel pratique du français canadien (1973) qui font état de Madelinot, Mauricien, Outaouais, Saguenéen et Trifluvien et de leurs équivalents anglais, le cas échéant.Pour sa part, Louis-Alexandre Bélisle signale plusieurs gentilés, en annexe, de son Dictionnaire général de la langue française au Canada (1974).Voici que les Publications Éclairs ont décidé, en 1974, dans l\u2019Almanach moderne 1975, de signaler 12 gentilés du Québec dans une liste totalisant 161 entrées et répertoriant des dénominations de partout dans le monde.On y relève, entre autres, Lévisien, Nicolétain, Eustachois et Campivalencien.Cette liste sera reprise ne varietur dans les éditions de 1977 (1976) et de 1982 (1981).À nouveau, Louis-Alexandre Bélisle, dans la version 1979 de son dictionnaire, intitulé Dictionnaire nord-américain de la 63 L'ACTION NATIONALE - février 2009 langue française, inclut divers gentilés du Québec, adjoignant à la liste des 13 formes consignées en 1957 (voir plus haut) les dérivés abitibien, chicoutimien, estrien, lévisien, sherbrookois ou sherbroukois, sorelois et ungavien.Pour sa part, le controversé Dictionnaire de la langue québécoise (1980) de Léandre Bergeron ne fera guère preuve de plus d\u2019originalité, bien au contraire, en traitant de seulement cinq dérivés gentiléens que l\u2019on retrouve partout, tout en y adjoignant Sagamien dans un supplément à cet ouvrage, publié l\u2019année suivante.Dans le prolongement de plusieurs enquêtes ethnographiques effectuées dans les années i960 et 1970, Gaston Dulong et Gaston Bergeron publiaient en 1980, Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines : Atlas linguistique de l\u2019Est du Canada.Parmi la multitude de questions posées aux personnes rencontrées, celle portant le nffl 1736 concernait le gentilé ou nom des habitants d\u2019un endroit.Pas moins de 43 gentilés du Québec ont pu ainsi être recueillis, parmi lesquels plusieurs constituaient des désignations inédites.La parution de notre Répertoire de gentilés (nom des habitants) du Québec (1981), avec ses 428 appellations, a véritablement contribué à l\u2019expansion du phénomène gentiléen, comme on le verra plus loin.À cette époque, aucun document, comme on a pu le constater à satiété, n\u2019avait fait la part aussi belle à un phénomène encore en émergence dont la facture même de l\u2019ouvrage, liste d\u2019appellations assorties de peu de commentaires, reflétait bien la nature pionnière, voire expérimentale, d\u2019une recherche qui allait prendre une ampleur insoupçonnée.En ce qui a trait aux considérations périlexicographiques prenant pour base un gentilé particulier, la période i95i-i98i se révèle moins riche tant par le nombre d\u2019articles ou de documents publiés que par la variété des sujets abordés qui ont tous déjà été plus ou moins traités auparavant. 64 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Le régionyme Estrie a fait l\u2019objet de nombre de discussions depuis les années 1940 et, par voie de conséquence, le gen-tilé Estrien auquel il a donné naissance.Ainsi, on ne sera pas étonné de voir Jean Mercier revenir sur le sujet dans Le Borroméen d\u2019avril-mai 1952 en soutenant qu\u2019Estrie doit être substitué à Cantons-de-l\u2019Est, car il produit un dérivé adjectival plus bref et plus harmonieux que cantonnier qui « frappe plus durement ».René de Chantal plaide aussi en faveur d\u2019Estrien dans ses « Considérations sur la toponymie du Québec.Sherbrooke, Cherbourg, Sherbourg » (La Tribune, 17 mars 1958) par le filtre de l\u2019analyse des noms de régions Estrie et Cantons-de-l\u2019Est, et le journaliste-politicien Pierre Laporte abonde dans le même sens en soutenant Estrie contre Cantons-de-l\u2019Est « en raison de la formation du gentilé Estrien alors que Cantons-de-l\u2019Est ne suscite pas d\u2019adjectif correspondant » (Laporte 1961, p.4).Enfin, Jean Mercier reprend, dans son livre L\u2019Estrie, publié en 1964, les arguments déjà évoqués précédemment et qui militent en faveur d\u2019Estrie et d\u2019Estrien ; il écarte les appellations Cantonnier et Appalachien.Le toponyme Sillery, compte tenu de la finale -y, suscite des difficultés de dérivation et l\u2019éditeur J.Mouzet du Progrès de Sillery (vol.1, nffl 8, 27 mars 1952) rejette le recours à Sillerotin, qui identifie déjà les habitants de la commune française de Sillery (Marne), étant donné son caractère non officiel et sa basse fréquence d\u2019utilisation, préconisant plutôt Silleryen.Sous le pseudonyme de Citadin, un collaborateur au Bulletin des recherches historiques (nffl 59) s\u2019interroge, l\u2019année suivante, sur les désignations Sillerien et Sillerinois qui s\u2019ajoutent à Sillerais, Sillerois, Silleryen qui ont émaillé la chronique municipale silleroise.Bien que les années 1960 aient davantage été propices aux luttes antagonistes entre tenants de Canadiens français ou de Québécois pour identifier les habitants du Québec, 65 L'ACTION NATIONALE - février 2009 les questions orthographiques ont continué de hanter les promoteurs de Québécois.Le second e devrait-il être accentué, se demande René de Chantal, dans le journal Le Droit du 16 juin 1960, question à laquelle il répond « oui » sans ambages.Le botaniste, géographe et ethnographe Jacques Rousseau abonde dans le même sens, soit la double accentuation, tributaire de l\u2019usage qui a formellement tranché (Les cahiers des dix, nffl 34, 1969).Même le sérieux Comité de terminologie de l\u2019Université Laval (Québec) a consacré une rubrique à Québécois face à Québecois, dans le Bulletin de terminologie (vol.VI, nffl 4, 28 mars 1974).La question du fameux h absent de Térésien, déjà évoquée, refait surface sous la plume du politicien Lionel Bertrand dans un article paru dans La Voix des Mille-Îles, le 30 août 1972, sous le titre « Faut-il écrire « Térésien » ou « Thérèsien » ?».Selon lui, la tradition séculaire milite en faveur de la forme sans h plus élégante à écrire et plus douce à l\u2019oreille.En outre, la revue Les Annales Térésiennes a adopté cette graphie dès 1880.Si d\u2019aventure on restituait le h, il faudrait orthographier le gentilé Thérèsien et non Thérésien « comme on le relève souvent ».La marche de tout un peuple vers l\u2019identification collective (1982-2007) Nous abordons maintenant la période faste de l\u2019histoire des gentilés d\u2019ici, riche en publications de toutes sortes dont le foisonnement nous oblige à opérer des choix , parfois douloureux, afin de nous en tenir à l\u2019essentiel, soit celles à caractère lexicographique ou dont la contribution à la connaissance des gentilés mérite qu\u2019on s\u2019y arrête.En conséquence, contrairement à la méthode adoptée jusqu\u2019à présent, on ne retrouvera pas de développement consacré à des textes qui portent sur un seul ou quelques gentilés.Surtout 66 L'ACTION NATIONALE - février 2009 à compter de 1986, ce type de références se comptent par plusieurs centaines, voire dépassent le millier et il aurait été physiquement impossible de rendre justice à cette masse d\u2019informations issues de journaux majoritairement.Nous avons plutôt opté pour une présentation systématique de ces documents pour la période plus ancienne documentée auparavant, celle-ci demeurant méconnue et les documents qui s\u2019y rattachent peu accessibles.De 1982 à 2007, pas moins de 1173 gentilés ont été recueillis, ce qui représente soixante-deux virgule sept pour cent du corpus en son entier.Sans conteste, on peut soutenir que l\u2019ossature du cadre gentiléen s\u2019est formée en l\u2019espace de 25 ans à peine, ce qui ne laisse pas d\u2019être exceptionnel en cette matière.Au cours de la même période, 1073 désignations collectives ont reçu la sanction de la part du conseil municipal concerné, passé ou présent.Il s\u2019agit d\u2019un phénomène exceptionnel, par son ampleur ou son importance, dont nous ne connaissons pas d\u2019équivalent, à ce jour, dans toute la francophonie, sinon dans le monde entier.?67 CHRONIQUE INTERNATIONALE Dave Anctil* LES RAISONS DE LA GUERRE Un lecteur de L\u2019Action nationale, Monsieur Lagarde, m\u2019a récemment écrit pour me poser diverses questions sur les guerres contemporaines.Avec raison, Monsieur Lagarde constate que la guerre semble avoir changé de nature depuis les années 1980.Il s\u2019inquiète en outre de certains phénomènes qui entourent les conflits armés auxquels nous assistons et auxquels les Québécois participent en tant que membres de la fédération canadienne.La brutalité de l\u2019intervention israélienne en Palestine m\u2019incite aussi à croire qu\u2019il n\u2019est pas inutile de réfléchir collectivement sur la guerre.Si la guerre a toujours suscité les mêmes passions, elle a pourtant changé de forme et de portée.Pensons à l\u2019asymétrie des guerres d\u2019aujourd\u2019hui : elles opposent souvent des États à des groupes armés capables de tuer malgré leur faible organisation matérielle.C\u2019est la réalité de notre guerre afghane, mais aussi celle de conflits récents en Irak, au Liban et en Palestine.Dans ces zones violemment instables, des puissances militaires hyper-organisées ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs affichés de pacification et de reconstruction.Et le prix à payer pour ces interventions - du côté de l\u2019occupant, mais surtout chez les populations civiles * Chercheur postdoctoral à la Chaire Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie (UQÀM) 68 L'ACTION NATIONALE - février 2009 occupées - semble largement dépasser les gains effectués, au final, par l\u2019ensemble des acteurs impliqués.Je voudrais ainsi partager avec les lecteurs de L\u2019Action nationale quelques-unes des questions lucides qui m\u2019ont été posées par mon sympathique correspondant.Mes réponses sont nécessairement insatisfaisantes.Elles visent davantage à stimuler la discussion qu\u2019à clore un débat aussi important.Vivons-nous à une époque plus guerrière qu\u2019auparavant ?Le temps des grandes guerres semble heureusement terminé.Hormis les cas d\u2019interventions militaires sanctionnées par l\u2019ONU, il est bien connu que les guerres contemporaines opposent moins les États entre eux que des groupes rivaux à l\u2019intérieur des frontières des États.Les guerres interétatiques sont devenues très rares.De nos jours, c\u2019est la guerre civile qui est au cœur du phénomène de la violence organisée.Annuellement, des dizaines d\u2019études, de plus en plus sophistiquées, tentent d\u2019expliquer la multiplication et l\u2019intensification des guerres civiles contemporaines1.Peu de pays africains ont échappé au fléau de la guerre civile; les Balkans furent, jusqu\u2019à tout récemment, le théâtre de conflits internes sanglants; l\u2019Amérique du Sud commence à peine à sortir d\u2019un état de guerre quasi-permanent.Comment faire sens de tous ces conflits ?Malheureusement, se sont principalement les labels « ethnique », « identitaire » et « religieux » qui servent aujourd\u2019hui de cadre interprétatif aux conflits civils des dernières décen- 1 Pour se familiariser avec ces études sophistiquées, on peut consulter l\u2019un des meilleurs spécialistes de la question : Stathis N.Kalyvas, professeur à l\u2019Université Yale.En français, voir « Les guerres civiles à la fin de la Guerre Froide », dans Pierre Hassner et Roland Marchal (éds), Guerres et sociétés.Etat et violence après la Guerre froide, Paris: Editions Karthala, 2003, p.107-135.69 CHRONIQUE INTERNATIONALE - février 2009 nies.Le nouveau chef du Parti libéral du Canada, Michael Ignatieff, a d\u2019ailleurs bâti sa carrière universitaire sur cette hypothèse de recherche2.Ignatieff, comme beaucoup d\u2019autres, attribuent les inclinations hostiles des groupes armés sur la base de l\u2019identité dont ils se réclament.Le fanatisme attribué aux « sectarismes religieux » et aux « nationalismes ethniques » occupe dès lors l\u2019avant-scène des explications proposées par nos médias et par nos analystes.La manifestation de ces haines irrationnelles, par exemple au Rwanda ou en Palestine, est devenue si visible qu\u2019elle monopolise le sens que l\u2019on donne aux conflits sanglants qui meublent les bulletins télévisuels.Mais est-ce la bonne manière de se retrouver dans le labyrinthe de la violence militaire ?Car les perceptions et les sensibilités morales sont souvent trompeuses lorsque vient le temps d\u2019analyser le phénomène de la guerre.En compilant statistiquement le nombre de guerres civiles des dernières décennies, on découvre par exemple que la croissance du nombre de ces conflits est plutôt marginale.Dans un livre percutant, la politologue américaine Ann Hironaka a ainsi démontré, statistiques à l\u2019appui, que la quantité de nouvelles guerres civiles est négligeable3.La variable pertinente - celle qui a véritablement changé depuis 1989 - n\u2019est pas tant l\u2019augmentation numérique des conflits civils que leur durée.Ainsi la plupart des conflits violents des années 1990-2000 sont nés dans les années 1970-1980, bien avant la fin de la Guerre froide.Certains pays, tels le Congo, la Palestine, Haïti ou le Darfour sont dans un état de guerre quasi-permanent.2\tVoir, par exemple, Michael Ignatieff, L\u2019honneur du guerrier.Guerre ethnique et conscience moderne, trad.de J.des Chênes, Québec et Paris, Les Presses de l\u2019Université Laval et La Découverte, 2001.3\tCf.Ann Hironaka, Neverending Wars: The International Community, Weak States, and the Perpetuation of Civil War, Harvard University Press: Cambridge, Mass., 2005. 70 L'ACTION NATIONALE - février 2009 La caractéristique véritablement nouvelle des conflits civils contemporains est donc qu\u2019ils sont larvés et perpétuellement renaissants.Par exemple, une majorité de pays africains sont ou bien en guerre ou bien considérés comme à risque.La majorité de ces sociétés ravagées par les conflits internes semble en effet porter un même « pathogène » favorable au développement d\u2019intenses violences civiles.Au-delà de la particularité de chaque contexte de guerre, il est toutefois difficile d\u2019en décrypter la nature exacte chez les populations qui en souffrent.Quelles sont les causes de ces conflits internes ?Les causes de la guerre contemporaine sont complexes et multiples.Mais ce qui frappe aujourd\u2019hui l\u2019observateur attentif n\u2019est pas tant la nature des « raisons » qui sont évoquées par les belligérants pour justifier leurs guerres, que leurs capacités à les poursuivre.En premier lieu, il y a la faiblesse de plusieurs États : leur manque de ressources, d\u2019organisation et d\u2019infrastructures sont des facteurs qui facilitent l\u2019apparition de forces rivales et armées, souvent situées en périphérie des capitales mieux contrôlées.Les spécialistes qualifient ces États de « faibles » ou de « faillis » (de l\u2019anglais failed states) car ils ont en commun de n\u2019avoir jamais pu développer la capacité matérielle d\u2019imposer une seule loi sur le territoire dont ils ont la charge.Le manque de ressources mine également l\u2019autorité de ces États faibles sur les populations civiles.Il suffit d\u2019observer les conditions de misère dans lesquelles vivent les populations les plus affligées par le fléau de la guerre civile : des zones souvent marquées par la famine, une économie de survivance et des infrastructures quasi-inexistantes.L\u2019honnête citoyen se demande inévitablement comment de telles conditions incertaines peuvent laisser place au « luxe » monstrueux de la guerre.71 CHRONIQUE INTERNATIONALE - février 2009 L\u2019explication tombe pourtant sous le sens : si des groupes vivant parmi des populations déshéritées sont en mesure de s\u2019organiser suffisamment pour faire la guerre, c\u2019est qu\u2019ils bénéficient la plupart du temps d\u2019une aide extérieure.Au temps de la Guerre froide, les deux côtés du Rideau de fer se livraient indirectement bataille en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud.Par l\u2019entremise de factions rivalisant pour le contrôle d\u2019États instables, ils armaient les factions rivales qui n\u2019hésitaient pas, de leur côté, à changer d\u2019allégeance pour bénéficier des subsides de leurs puissants mécènes.Bien que la Guerre froide soit aujourd\u2019hui terminée, les groupes belligérants ont trouvé de nouvelles sources de revenus pour soutenir leurs dispendieuses activités militaires.Même si plusieurs États financent toujours des milices étrangères pour diverses raisons dites « stratégiques », ce sont les activités criminelles qui prennent aujourd\u2019hui le relai dans plusieurs régions du monde.Le crime organisé a globalisé l\u2019offre et la demande de stupéfiants et d\u2019armes, de prostitution et d\u2019extorsion des personnes.La mondialisation baisse les prix et facilite l\u2019accès à toutes les marchandises, y compris l\u2019accès aux biens illicites.L\u2019opium d\u2019Afghanistan, les diamants africains, la cocaïne sud-américaine, les prostituées et même les « actrices » porno d\u2019Europe de l\u2019Est participent tous, d\u2019une manière ou l\u2019autre, de l\u2019économie mondiale de la guerre4.Si la criminalité et la guerre n\u2019ont jamais été aussi étroitement associées qu\u2019aujourd\u2019hui, c\u2019est que l\u2019intégration économique de la planète a décuplé le contexte d\u2019opportunités des criminels.La demande des biens illicites, rendue disponible à l\u2019échelle globale, est sans commune mesure avec les réseaux locaux ou régionaux d\u2019antan.Et les États bien ordonnés mettent du temps à adap- 4 Voir l\u2019étude remarquable de R.T.Naylor, professeur à McGill : Patriots and Profiteers : Economic Warfare, Embargo Busting, and State-Sponsored Crime, Montréal, McGill-Queen\u2019s University Press, 2008. 72 L'ACTION NATIONALE - février 2009 ter leurs moyens de surveillance et de punition pour contrer les légions d\u2019entrepreneurs criminels.Une autre variable mérite d\u2019être mentionnée - particulièrement aux lecteurs de l\u2019Action nationale.La communauté internationale est en effet marquée par un préjugé manifeste à l\u2019égard de l\u2019issue principale des guerres civiles dans l\u2019Histoire : la séparation des États multinationaux en plusieurs nations souveraines.Ce préjugé anti-sécessionniste est étonnant, dans la mesure où l\u2019ère de la décolonisation n\u2019est pas terminée.Les frontières de plusieurs États ont peu à voir avec le découpage des populations et des communautés.Ces frontières furent arbitrairement créées par les puissances coloniales sans tenir compte de la distribution géographique des populations.Engagées depuis la fin de la Guerre froide à lutter contre la « fragmentation des États », les instances et les élites internationales s\u2019entêtent aujourd\u2019hui à forcer des populations à coexister sous la tutelle d\u2019États corrompus et souvent incapables d\u2019imposer ne serait-ce que la paix sur les vastes territoires qu\u2019ils ont hérité de la démesure impériale du XIXe siècle.C\u2019est ce contexte qui explique que, pour plusieurs groupes organisés sur des bases vaguement ethniques ou religieuses, le contrôle du pouvoir étatique légal représente un enjeu de survivance.Car contrôler l\u2019État permet d\u2019accéder légalement au marché des armes, à l\u2019aide internationale et au droit d\u2019emprunter des subsides.Et cette course devient vite acrimonieuse, car si un parti rival prend le pouvoir (par les armes ou par le vote), le victorieux met alors en danger les groupes rivaux qui se retrouvent soumis légalement à une autorité hostile et mieux positionnée pour asseoir sa domination.Le fracas des passions ethniques et religieuses ne sont que l\u2019effet immédiat d\u2019un processus politique qui parait limpide à tout groupe minoritaire : se retrouver dans 73 CHRONIQUE INTERNATIONALE - février 2009 une posture où ses intérêts collectifs ne sont pas représentés - ou seulement pris en compte - revient à subir la domination des intérêts d\u2019un autre groupe, et en payer le prix! Pour les élites bien pensantes des métropoles du monde libre, reconnaître cette logique politique reviendrait toutefois à justifier les ambitions « tribales » et immorales des seigneurs de guerre.On préfère protéger les fictions juridiques que d\u2019admettre ce fait : les acteurs violents et honnis obéissent à la même logique instrumentale qui organise nos vies démocratiques, les armes en moins.L\u2019intervention humanitaire est-elle en mesure de guérir le fléau mondial de la guerre civile ?La criminalisation de la guerre et le préjugé anti-sécessionniste de la communauté internationale ne sont pas les seules variables pertinentes pour comprendre le cycle infernal de la guerre civile.La croissance de l\u2019interventionnisme humanitaire augmente aussi les incitatifs et la durée des conflits internes5.Car l\u2019un des effets inattendus de l\u2019aide humanitaire est de soutenir la capacité des belligérants à persévérer dans le temps.Bien que les organismes chargés d\u2019apporter vivres et médicaments aient pour mission de soulager la misère induite par la guerre, les ressources injectées dans les zones violentes aident en même temps les groupes armés à se maintenir à flot.Bien entendu, les belligérants détournent souvent cette aide à leur profit.Mais durant les périodes de paix relative, les factions victorieuses peuvent aussi s\u2019attendre à ce que la communauté internationale injecte des fonds pour la reconstruction de l\u2019État et de la société mis à feu et à sang.Les gouvernements occidentaux préfèrent alors adopter des mesures simplistes pour aborder le fléau de la guerre civile.5 Voir Hironaka, op.cit., p.138-148. 74 L'ACTION NATIONALE - février 2009 La fameuse « guerre au terrorisme », lancée au lendemain du 11 septembre 2001, n\u2019a aucune chance de favoriser la paix dans le monde.En réalité, à l\u2019exemple de la guerre contre le narcotrafic lancée dans les années 1980, les dépenses engagées dans cette lutte favorisent plutôt la consolidation des réseaux subversifs et armés.Le terrorisme, comme le crime, est l\u2019arme du pauvre et du faible6.C\u2019est ainsi qu\u2019en Israël les roquettes du Hamas obtiennent leur principal objectif, soit le même que poursuivait le Hezbollah en 2006 : susciter une réponse disproportionnée de l\u2019État hébreu pour coaliser les populations civiles contre l\u2019agresseur.La violence massive déployée par Israël a ainsi pour double effet de réduire encore plus les capacités étatiques du Liban et de la Palestine, tout en divisant la communauté internationale dans ses efforts de pacification.Conclusion : La guerre a ses raisons que nos politiciens ne connaissent pas Les groupes armés qui rivalisent pour le pouvoir savent que la puissance et la richesse stimulent l\u2019arrogance des élites gouvernementales.Cette arrogance se traduit à son tour par des interventions grandioses qui finissent par humilier les puissants occupants tout en renforçant le désespoir et la colère des populations occupées.L\u2019Iran l\u2019a très bien compris, car la nation chiite n\u2019hésite pas à aider les milices sunnites de Palestine.Ce faisant, le régime répressif des barbus augmente son influence à faible coût et en toute impunité.Dans sa rage, Israël entraîne ensuite les États-Unis et le Canada dans le royaume de l\u2019absurde, détruisant en quelques semaines ce que des années de travail diplomatique et humanitaire avaient permis de construire.6 Voir Dipak K.Gupta, Understanding Terrorism and Political Violence.The life cycle, growth, transformation, and demise, Londres et New York, Routledge, 2008.75 CHRONIQUE INTERNATIONALE - février 2009 C\u2019est de la sorte que des forces destructrices qui vivent du chaos de la guerre dictent aujourd\u2019hui le jeu souterrain des relations internationales.Malgré toutes leurs ressources et leur sophistication, les pays démocratiques sont réduits malgré eux à des réflexes réactifs, indignes de civilisations prétendant dicter la marche du monde.Et cette imposture minera avant longtemps tout espoir de pacification et de démocratisation chez les déshérités de la Terre.Il serait donc grand temps que les peuples libres reprennent le contrôle de leurs charges en matière de conflits armés.? 76 ENTREVUE Mathieu Bock-Côté RETOUR SUR MAI 68 AVEC JEAN-PIERRE LE GOFF Auteur de plusieurs ouvrages concernant l\u2019école, (La barbarie douce, La Découverte, 1999) la démocratie (La démocratie post-totalitaire, La Découverte, 2002) ou le management (Les illusions du management.Pour le retour du bon sens, La Découverte, 1996), Jean-Pierre Le Goff a aussi publié un ouvrage très remarqué sur Mai 68 (Mai 68 : l\u2019héritage impossible, La Découverte, 1998).Son travail porte sur tous les problèmes traversant les sociétés contemporaines et questionne la déliquescence des institutions sociales qui assuraient traditionnellement une certaine transmission de l\u2019héritage culturel et institutionnel à partir duquel une société s\u2019aperçoit et peut se projeter.C\u2019est avec une grande générosité qu\u2019il a accepté de répondre aux questions de Mathieu Bock-Côté.Q : Votre dernier livre (La France morcelée, Gallimard, 2008) trouve facilement un écho au Québec.La crise politique française recoupe la crise politique québécoise, et les deux sociétés semblent connaître en ce moment une révision critique d\u2019un certain héritage idéologique associé aux dernières décennies.Régulièrement, l\u2019Occident entreprend un retour sur Mai 68, pour questionner ses effets durables et ses conséquences, positives ou dommageables.Cela témoigne du fait que Mai 68 en est venu à symboliser le basculement d\u2019une civilisation qui ne se reconnaît plus aucunement 77 L'ACTION NATIONALE - février 2009 dans sa tradition fondatrice.Croyez-vous que l\u2019héritage de Mai 68 soit appelé à constituer durablement un critère de polarisation significatif dans la démocratie occidentale, que la gauche et la droite se repositionneront politiquement à partir de leur rapport à ce que vous avez appelé cet héritage impossible, comme on l\u2019a vu lors de la dernière campagne présidentielle française ?Ou croyez-vous plutôt qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un clivage appelé à s\u2019effacer à partir de nouvelles questions qui émergeraient du temps présent ?Jean-Pierre Le Goff L\u2019héritage de Mai 68 me paraît désormais faire partie d\u2019un nouvel air du temps transversal à la droite et à la gauche.Depuis les années 80, la gauche en crise de doctrine et de projet a intégré l\u2019héritage de Mai 68 sans examen critique, substituant largement la question culturelle à la question sociale.Mais, s\u2019il est vrai que la gauche a été le principal porteur de cet héritage, nombre de postures et de thèmes post-soixante-huitards, comme ceux des rapports à l\u2019État, aux institutions, à l\u2019histoire ou encore ceux de la sexualité et de la filiation sont désormais intégrés par la droite moderniste en France.Le discours de Nicolas Sarkozy appelant à remettre en cause Mai 68 ne doit pas faire trop illusion.Il a été en partie dicté par un calcul politicien : en attaquant Mai 68 Nicolas Sarkozy faisait non seulement plaisir à son électorat de droite traditionnel, mais aux couches populaires et à une partie de la jeunesse qui en ont assez de l\u2019hégémonie du gauchisme culturel post-soixante-huitard.Celui-ci reste largement présent dans un certain nombre de grands médias audiovisuels, dans la presse, l\u2019édition et au sein de l\u2019université, tout particulièrement dans le domaine des sciences humaines.Mais le discours anti-68 de Nicolas Sarkozy ne doit pas faire oublier que sa vie privée, son style de gouvernement, le rapport à la fonction présidentielle, la désacralisation qu\u2019il opère de l\u2019État.portent la marque de cet héritage. 78 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Parmi les nouvelles questions qui émergent, celles du mariage des couples homosexuels, de l\u2019homoparentalité, du statut des « mères porteuses », de l\u2019euthanasie, font apparaître des contradictions qui ne recoupent pas mécaniquement le clivage droite-gauche traditionnel.À Paris, des représentants d\u2019une partie de la droite étaient présents à la Marche interassociative lesbienne, gaie, bi et trans.Les conceptions modernistes, qu\u2019ils soient de droite ou de gauche, ne sont pas sans rapport avec l\u2019héritage impossible de Mai 68 dans sa prétention à faire table rase du passé sur le plan de la culture, de la politique et des moeurs.Aujourd\u2019hui, ce courant moderniste reprend à son compte d\u2019une façon bien particulière la thématique de la discrimination et tend à instrumentaliser la loi, les institutions et l\u2019État en les mettant au service des désirs individuels.Q : Daniel Cohn-Bendit, dans une récente conférence à Montréal, répétait ce que l\u2019on pourrait appeler un de ses grands points de doctrine : les soixante-huitards ne voulaient pas le pouvoir, mais cherchaient plutôt à s\u2019y dérober.Au nom d\u2019un idéal libertaire, il s\u2019agissait de se soustraire à l\u2019autorité de la tradition et aux institutions qui la transformaient en norme sociale.Et Cohn-Bendit d\u2019enchainer avec un deuxième point de doctrine : nul besoin de souhaiter une nouvelle révolution culturelle, car les soixante-huitards ont gagné.Pourtant, il me semble qu\u2019il y a dans cette victoire bien plus qu\u2019une victoire culturelle, mais bien une victoire politique.Arrivés au pouvoir, les soixante-huitards en ont fait un usage massif pour déconstruire une société qui leur résistait.On l\u2019a vu avec le multiculturalisme qui s\u2019est imposé un peu partout en Occident, les soixante-huitards ne résistaient aucunement à l\u2019usage du pouvoir pour déconstruire les « stéréotypes » et les «préjugés » qu\u2019ils jugeaient contraires à leur interprétation très particulière des droits de l\u2019homme.Dans leur lutte contre les « discriminations » et pour niveler toutes les normes sociales, il me semble encore une fois que les soixante-huitards n\u2019ont pas 79 L'ACTION NATIONALE - février 2009 hésité à prendre le pouvoir pour changer la vie, d\u2019autant plus que leurs catégories de référence en sont venues à s\u2019imposer aux administrations publiques qui ont entrepris une gestion de tous les rapports sociaux à partir d\u2019un nouvel idéal, celui de l\u2019égalitarisme différencié.Croyez-vous que l\u2019usage du pouvoir par la génération 68 relève de ce qu\u2019on pourrait appeler une forme d\u2019autoritarisme thérapeutique, pour construire contre ceux qui y résistent une société « tolérante » envers tous les modes de vie ?Jean-Pierre Le Coff Après avoir rejeté le pouvoir en le considérant comme un instrument de domination et d\u2019aliénation, la génération soixante-huitarde contestataire a su l\u2019utiliser à son profit pour diffuser ses valeurs à une large échelle.Cet usage du pouvoir intervient au terme d\u2019une évolution marquée par l\u2019échec de la prétention révolutionnaire et de ses archaïsmes.Avec la crise des grandes idéologies et de l\u2019idée révolutionnaire, le gauchisme culturel centré sur le désir et la recherche du bien-être dans le présent l\u2019a emporté.La montée des thèmes féministes et écologistes dans la seconde moitié des années 70 est significative de cette évolution.Une partie du mouvement écologiste rejoint le féminisme fondamentaliste dans sa prétention à être le porteur de nouvelles valeurs qui doivent à terme éradiquer l\u2019agressivité et pacifier la civilisation.Ces nouvelles valeurs ne peuvent s\u2019imposer par la violence ou la révolution, mais par la « douceur » d\u2019une persuasion et d\u2019une pédagogie imbues d\u2019une volonté de combattre le mal et de faire le bien.C\u2019est ainsi que le mouvement contestataire s\u2019est transformé en une « gauche morale » particulièrement présente au sein de l\u2019université et dans les grands médias.La gauche médiatique a le plus grand mal à se débarrasser d\u2019un imaginaire post-soixante-huitard qui est rapidement passé de la mythologie du prolétariat et des luttes contre l\u2019impérialisme 8o L'ACTION NATIONALE - février 2009 à un gauchisme culturel de bon aloi.Elle considère toujours les couches populaires comme des « beaufs » et ne cesse de leur donner des leçons de morale pour qu\u2019elles changent de mentalité et de mœurs.Incapable de sortir de son ghetto mental et mondain, elle s\u2019indigne à chaque élection, rejoue la énième version de la lutte contre la montée de la xénophobie, du racisme, du fascisme rampant., ce qui lui permet de perdurer sur une scène médiatique avide de bons sentiments.Ses représentants incarnent un type de comportement faussement gentil.Ils se veulent tolérants, pacifistes et festifs, se soucient d\u2019éducation et de pédagogie pour transformer les mentalités, tout en n\u2019hésitant pas à dénoncer les récalcitrants.Chez eux coexistent un « look cool », ouvert sur les autres cultures, et une intolérance extrême contre qui ne rentre pas dans leur cadre de pensée basé sur la certitude aveugle d\u2019être le dépositaire du Bien.Cette forme de nouvelle radicalité me paraît plus insidieuse, plus répandue et plus difficile à déraciner que l\u2019ancienne.Une idéologie révolutionnaire se prête plus facilement à la critique qu\u2019un discours patchwork à base de posture victimaire, de bons sentiments et de modernisme branché.Dans un cas, on se trouve face un discours repérable, structuré et relativement cohérent, dans l\u2019autre on est condamné à « boxer contre des édredons » pour reprendre une expression de C.Castoriadis et l\u2019on se trouve d\u2019emblée disqualifié si l\u2019on n\u2019entre pas dans les nouvelles normes, quitte à passer ensuite devant les juges.Q : Quelle vision du pouvoir héritons-nous avec la culture politique post-soixante-huitarde ?Jean-Pierre Le Coff L\u2019occupation du pouvoir par la génération soixante-hui-tarde ne suffit pas à rendre compte de ce qui s\u2019est passé et les soixante-huitards ne sont pas responsables de tous les maux.En fait, Mai 68 fait apparaître au grand jour des 81 L'ACTION NATIONALE - février 2009 aspirations et des contradictions qui étaient déjà présentes dans les années soixante et il est suivi très rapidement par un autre événement décisif : la fin des Trente glorieuses.La conjugaison de la crise culturelle ouverte en Mai et de la fin des Trente glorieuses, avec la montée du chômage de masse, ouvre une période historique particulièrement critique dont nous ne sommes pas sortis.Le retournement qui s\u2019est opéré a débouché sur une logique de victimisation et de ressentiment qui érode l\u2019éthos des sociétés démocratiques.Chacune à leur façon, la droite et la gauche ont été amenées à faire du surf sur ces évolutions.L\u2019un des traits marquants de l\u2019héritage impossible de Mai 68 consiste à réduire le pouvoir à un simple phénomène de domination et d\u2019aliénation et en même temps à ériger l\u2019exigence d\u2019autonomie de la société et des individus en absolu.À travers cette critique radicale des pouvoirs et des institutions, c\u2019est la dimension anthropologique du vivre-ensemble qui a été mise à mal.Toute collectivité humaine a en effet besoin d\u2019une instance qui se détache d\u2019elle pour figurer sa cohésion et sa perpétuation, pour se penser comme sujet collectif capable d\u2019agir ; l\u2019écart entre le pouvoir et la collectivité, la dissymétrie entre dirigeants et dirigés sont constitutifs de la vie en société1.L\u2019érosion de cette dimension a abouti au développement d\u2019un pouvoir informe n\u2019assumant pas clairement son rôle, se présentant sur le même plan que ceux qu\u2019il dirige et dont les choix et les décisions ne seraient que l\u2019émanation des évolutions de la société dans tous les domaines.Avec le développement du chômage de masse, ce pouvoir informe est l\u2019une des sources de désorientation et de morcellement de la société qui ne trouve plus en face d\u2019elle une instance cohérente et stable qui lui permette de se structurer, face 1 Marcel Gauchet, « La dette du sens et les racines de l\u2019État », Libre, n° 2, Petite bibliothèque Payot, Paris, 1977, repris dans La condition politique, Gallimard, Paris, 2005. 82 L'ACTION NATIONALE - février 2009 à laquelle elle pourrait se situer.Il en ressort un mal-être généralisé dans les rapports sociaux et une victimisation qui devient l\u2019une des principales modalités de l\u2019affirmation de la société et des individus qui demandent à l\u2019État de les reconnaître dans leur statut de victime ayant des droits.Ainsi, s\u2019est installé depuis des années un jeu de miroir délétère entre un État gestionnaire des évolutions et compassionnel et une société victimaire.Q : Un des clivages fondamentaux qui traversent la société contemporaine est celui entre les élites et le peuple.Évidemment, ainsi présenté, ce clivage relève d\u2019une sociologie grossière, à peine capable d\u2019aller au-delà de son constat.Mais je pose la question ainsi : se pourrait-il que ce clivage entre les élites et le peuple réfère au fait que les premières et le second n\u2019évoluent plus dans le même univers de référence, dans le même espace de représentation ?Si les élites s\u2019imaginent désormais au sein d\u2019un univers mondialisé tissé de métropoles détachées les unes des autres de leur espace national, les classes moyennes et populaires semblent encore aujourd\u2019hui se représenter la nation comme une évidence historique et politique devant naturellement servir de monde commun à partir duquel intégrer la pluralité sociale.J\u2019ajouterais que les élites ont défini leur rapport au peuple sur le mode de l\u2019antifascisme dans la mesure où du point de vue soixante-huitard, le fascisme n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019expression radicalisée de la société qui les a précédées, ce qui n\u2019est pas pour améliorer le climat général de la démocratie.Pensez-vous que le rapport à la nation et à son univers mental et institutionnel soit déterminant dans le conflit entre le peuple et les élites partout visibles en Occident et croyez-vous qu\u2019il soit possible de travailler durablement à son atténuation, à la réparation de la relation gouvernants-gouvernés ?Et s\u2019il tel n\u2019est pas le cas, envisagez-vous une forme d\u2019implosion politique qui contribuerait encore plus à la dégradation de la fabrique sociale ?83 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Jean-Pierre Le Coff L\u2019abandon de la référence à la nation est une source importante de la coupure entre les élites et les couches populaires.La façon dont se construit l\u2019Union européenne et les rejets qu\u2019elle suscite en attestent.L\u2019accélération de l\u2019élargissement les pourparlers avec la Turquie ont donné l\u2019image d\u2019une sorte d\u2019emballement échappant aux peuples et à leurs représentants, entraînant l\u2019Union dans un mouvement effaçant les frontières et les identités.Une nouvelle culture européenne réduite à un universalisme abstrait des droits de l\u2019homme verse dans les bons sentiments.En se voulant détaché de toute filiation historique et du cadre national, on en arrive à un relativisme culturel de bon ton qui présente l\u2019avantage de se parer des vertus de la tolérance et de la démocratie.Il est ainsi une manière éthérée de faire valoir la « reconnaissance de l\u2019altérité » et le pluralisme culturel qui rend ces idées insignifiantes, faute de savoir qui l\u2019on est.Comment reconnaître l\u2019altérité et s\u2019ouvrir à l\u2019autre si l\u2019on évite soigneusement toute affirmation consistante, et si l\u2019on ne dit rien du contenu de cette « altérité » ?La rencontre se doit d\u2019être nécessairement souriante et bonne enfant, et les fêtes en tout genre sont censées incarner un brassage des sensibilités.Cette façon angélique de faire valoir les valeurs démocratiques peut ainsi laisser entendre que tout peut être affaire d\u2019ouverture culturelle en dehors de toute affirmation de ce à quoi l\u2019on tient dans notre propre héritage.Tel me paraît être le danger auquel se trouve confrontée la démocratie dans les pays européens marqués par le syndrome post-totalitaire de la culpabilité et de la mémoire pénitentielle vis-à-vis des guerres et de la barbarie ayant eu lieu au cœur même de l\u2019Europe.Le danger qui guette les pays démocratiques est moins celui des contradictions et des conflits comme on en a connus dans 84 L'ACTION NATIONALE - février 2009 le passé, qu\u2019un processus de délitement et de repli par lequel chacun tient à affirmer sa différence et sa distinction alors que le creuset commun se dissout.Ce creuset est lié à un héritage culturel et politique, fruit d\u2019une longue histoire à l\u2019intérieur d\u2019une nation donnée qui demeure le lieu de la citoyenneté.Ce qui fait que les contradictions et les conflits peuvent être reconnus et ne débouchent pas sur la négation de l\u2019autre.Il ne s\u2019agit pas de nier l\u2019écart entre dirigeants et dirigés, de faire comme si les différences et les contradictions sociales, politiques de formation, de statut.pouvaient se dissoudre, mais ces différences et ces contradictions ne prennent sens qu\u2019à partir d\u2019un fond commun duquel elles émergent Le divorce entre les élites et le peuple ne renvoie pas seulement à des facteurs d\u2019ordre socio-économique.Il traduit aussi des changements profonds dans les visions du monde et les comportements.Une partie de ce qu\u2019on appelle encore les élites est déculturée et vit dans un isolement.En France, l\u2019ancien corpus de formation accordait une place centrale aux « humanités » qui valorisaient l\u2019histoire, la littérature, la philosophie.La montée en puissance d\u2019une culture technocratique à base d'expertises, d\u2019audits, de conseils s\u2019est accompagnée du développement d\u2019une sous-culture managériale qui déstructure le langage et les significations.Cette sous-culture avec son bric-à-brac d\u2019outils en tout genre a pénétré l\u2019ensemble des sphères de l\u2019activité sociale, ce qui fait qu\u2019une partie des dirigeants et le peuple ne parlent plus le même langage.En France, les deux principales institutions qui permettaient à la fois la rencontre des différentes catégories sociales et la formation du sentiment national ne jouent plus ce rôle aujourd\u2019hui.L\u2019une, le service militaire, a disparu.L\u2019autre, l\u2019école républicaine, est en crise depuis longtemps.La structuration des villes et des banlieues joue dans le même sens : elle ne regroupe pas des populations d\u2019origines sociales et de 85 L'ACTION NATIONALE - février 2009 cultures diverses, elle les sépare et les enferme dans des ghettos.Comment un responsable peut-il comprendre la « mentalité » de ceux dont il a la charge s\u2019il n\u2019a pas eu l\u2019occasion dans son parcours de vie et de formation de les fréquenter de près, d\u2019avoir partagé avec eux des expériences humaines qui sont le lot commun ?Q : Vous avez beaucoup écrit sur l\u2019idéologie du management.Vous y voyez la réponse idéologique à une forme de monde dédoublé, sans direction et sans institutions susceptibles de lui en imprimer une par l\u2019expression d\u2019une volonté collective.Ou pour le dire autrement, la conséquence d\u2019un monde éclaté dans lequel aucune autre conduite que l\u2019adaptation ne nous serait autorisée.En quoi considérez-vous que cette idéologie du management a été influencée ou portée par cet autre phénomène que vous décrivez bien, le gauchisme culturel ?Y a-t-il entre ces deux phénomènes une interaction véritable ou doit-on les voir comme deux tendances contradictoires au sein d\u2019un même système dépris de ce que l\u2019on pourrait appeler la version plus traditionnelle de la modernité occidentale ?Jean-Pierre Le Coff Un nouveau courant managérial a intégré nombre de thèmes soixante-huitards en les mettant au service de l\u2019optimum productif.L\u2019autonomie et la responsabilité sont décrétées par en haut et érigées paradoxalement en nouvelles normes de bon comportement.L\u2019utopie soixante-huitarde d\u2019un collectif horizontal sans hiérarchie, composé d\u2019individus pareillement autonomes et responsables a trouvé à se redéployer sous une forme nouvelle.L\u2019entreprise moderne, débarrassée des scories du passé, doit enfin permettre à l\u2019individu de s\u2019épanouir pleinement dans un collectif supposé débarrassé de toute contrainte et hiérarchie dominatrice.Comme si on avait voulu effacer les signes bien visibles d\u2019un pouvoir et d\u2019une hiérarchie qui n\u2019en continuent pas moins d\u2019exister. 86 L'ACTION NATIONALE - février 2009 De nouveaux cadres ont tendance à se considérer comme les émancipateurs de l\u2019ère nouvelle devant amener une rupture radicale dans les façons de gérer et de travailler ensemble, transformant les mentalités et les comportements, façonnant une sorte de nouvel « homme nouveau » dont l\u2019entreprise moderne est censée avoir besoin.Ils en appellent à une sorte de révolution culturelle permanente, font valoir l\u2019autonomie, le désir, l\u2019imagination.Le « pouvoir informe », caractérisé par l\u2019absence de toute hiérarchie claire et un management par le flou et l\u2019ambiguïté, sert toujours les manipulateurs et les démagogues qui soumettent les individus à un pouvoir d\u2019autant plus despotique qu\u2019il est masqué.Ce type de management déborde l\u2019entreprise et développe une vision chaotique du monde et des évolutions.Tout devient mouvant et instable, emporté dans un mouvement de changement perpétuel, autoréférentiel, sans but ni sens, sans repères fixes et durables auxquels s\u2019accrocher.Les évolutions dans tous les domaines s\u2019accélérant sans cesse, la course effrénée pour rattraper le retard est sans fin.La société et le monde dans lequel nous vivons perdent leur familiarité et leur humanité, ils ne sont plus reconnaissables.Et il ne semble guère exister d\u2019autre solution que la remise en cause radicale de façons de vivre et de penser qui s\u2019étaient transmises tant bien que mal à travers les générations.Cet activisme managérial me paraît précisément symptomatique d\u2019un présent coupé d\u2019un passé considéré comme obsolète et d\u2019un avenir indéfini que personne ne paraît en mesure de maîtriser.L\u2019important c\u2019est d\u2019en être ou pour reprendre un ancien slogan de Mai 68 : « Cours, camarade le vieux monde est derrière toi », mais pour aller où ?Cette fuite en avant me paraît symptomatique d\u2019une déconnexion des pays occidentaux avec leur propre histoire.87 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Q : Dans la France morcelée, vous faites bien ressortir comment la dernière campagne présidentielle française était d\u2019une certaine manière le point d\u2019aboutissement de contradictions et de tensions qui traversaient la société française depuis plusieurs décennies.Dans son discours de Bercy, Nicolas Sarkozy annonçait l\u2019intention de liquider l\u2019héritage de Mai 68.Il y avait évidemment une bonne part de simplisme dans un tel discours.On ne révoque pas un héritage historique par décret.Pourtant, Nicolas Sarkozy posait là une question fondamentale - ou du moins, Henri Guaino lui permettait de la poser : Est-il possible d\u2019entreprendre une sortie délibérée de cette société marquée par le progressisme identitaire et culturel, et de renouer avec le vieux monde qui a été disqualifié par les soixante-huitards ?Une telle politique est-elle envisageable ?Est-elle même souhaitable ?Jean-Pierre Le Coff Les soixante-huitards ne sont pas responsables de tous les maux et l\u2019on ne retournera pas en arrière.En réalité, Mai 68 a fait apparaître au grand jour des aspirations et des contradictions qui étaient déjà présentes dans les années soixante et il a été suivi très rapidement par un autre événement décisif : la fin des Trente glorieuses.La conjugaison de la crise culturelle ouverte en Mai et de la fin des Trente glorieuses, avec la montée du chômage de masse, ouvre une période historique particulièrement critique dont nous ne sommes pas sortis.Le retournement qui s\u2019est opéré a débouché sur une logique de victimisation et de ressentiment qui érode l\u2019éthos de la démocratie.Le repli individualiste et l\u2019effritement des solidarités sont symptomatiques d\u2019une désaffiliation et d\u2019une désorganisation des liens d\u2019appartenance qui structuraient l\u2019identité individuelle et collective : décomposition des rapports familiaux pudiquement dénommée « familles monoparentales », affaiblissement de la solidarité dans les collectifs de travail, des sentiments d\u2019appartenance de classe et à la nation tout 88 L'ACTION NATIONALE - février 2009 particulièrement chez les jeunes générations.L\u2019incapacité des politiques à expliquer clairement la nouvelle situation historique, à réguler efficacement l\u2019économie et à tracer un avenir discernable qui donne envie à l\u2019ensemble du pays de s\u2019y engager, favorise pareillement les replis multiples et le morcellement de la société.Il ne s\u2019agit pas simplement de dysfonctionnements ou de l\u2019expression d\u2019intérêts particuliers, catégoriels, corporatistes.Plus fondamentalement, il s\u2019agit de l\u2019érosion du creuset culturel et politique du pays à partir duquel les différences, les contradictions et les conflits pouvaient s\u2019exprimer tout en gardant le sentiment d\u2019une appartenance commune.Nicolas Sarkozy, à sa façon, accompagne ce glissement de terrain et l\u2019accentue fortement, au profit d\u2019un modèle à l\u2019anglo-saxonne qui n\u2019a pas d\u2019ancrage solide dans la tradition française et risque en retour de favoriser le morcellement.Nous vivons une période critique de l\u2019histoire où tout un passé n\u2019en finit plus de se décomposer sans qu\u2019on voie resurgir sur un plan d\u2019ensemble les signes d\u2019un renouveau.Mais il existe un décalage entre la surreprésentation médiatique d\u2019un gauchisme culturel et l\u2019état de la société.La commémoration du 40e anniversaire de Mai 68 en France en est un exemple.Elle a donné lieu à une profusion d\u2019émissions, d\u2019articles, de livres, de films, de DVD, de CD, de bandes dessinées et de gadgets divers.Pour un visiteur étranger, la France tout entière vivait à l\u2019heure de Mai 68.En fait, cette campagne médiatique de quelques semaines s\u2019est arrêtée net en juin et les livres sur Mai 68 ne se sont pas vendus, mis à part quelques rares titres, dont le livre Le jour où mon père s\u2019est tu de Virginie Linhart, fille d\u2019un ex-dirigeant maoïste.Ce livre rompt avec la belle histoire des soixante-huitards, en montrant la façon dont des soixante-huitards ont pu traumatiser et délaisser leurs enfants.En France, l\u2019élection de Nicolas Sarkozy a joué 89 L'ACTION NATIONALE - février 2009 le rôle de « catharsis pour un changement d\u2019époque ».La déception est aujourd\u2019hui à la hauteur des espoirs de renouveau que ce dernier a pu susciter chez ceux qui ont voté pour lui.Les contradictions s\u2019exacerbent et des conflits de grande ampleur sont possibles sans que pour autant ceux-ci soient porteurs d\u2019une alternative.Quand la société ne trouve plus à s\u2019insérer dans une histoire collective et un ordre institutionnel stable, les individus sont autocentrés et les rapports sociaux sont dominés par les affects et les sentiments.Cette déculturation débouche sur l\u2019expression débridée d\u2019un sentiment victimaire qui peut trouver des boucs émissaires à bon compte dans une logique de ressentiment.Cela ne veut pas dire que n\u2019existent pas des résistances, des lieux de libre réflexion, des convictions sensées et des réflexions prospectives à travers des associations, des clubs, des revues, des réseaux.Après trente ans de chômage de masse, de gauchisme culturel, d'érosion des corps intermédiaires, de l'autorité de l'Etat et des institutions, le travail de reconstruction n'est pas facile.Cela prend du temps.Mais c'est, à mon sens, la condition pour que le pays retrouve la confiance et l'estime de lui-même, en dehors desquelles il n'est guère de renouveau.Retisser les fils de la transmission implique de réinterroger et de se réapproprier ce qui dans notre héritage religieux, culturel et politique constitue des ressources pour affronter les nouveaux défis du présent.C\u2019est précisément parce que nous vivons dans un monde qui n\u2019est plus structuré par une autorité et une tradition qui s\u2019imposeraient d\u2019elles-mêmes qu\u2019il nous est possible d\u2019entretenir un rapport plus libre, plus lucide à cette tradition.Une civilisation, un pays qui rendent insignifiant leur passé se condamnent à ne plus inventer un avenir porteur d\u2019espérance.Cette opération de « recreusement » correspond, je crois, à une attente 90 L'ACTION NATIONALE - février 2009 diffuse parmi les nouvelles générations et elle est la condition pour rebâtir un avenir commun.En fin de compte, « il dépend de nous que l\u2019espérance ne mente pas dans le monde », disait justement Péguy.?De quoi Jean Charest rêve-t-il pour son nouveau mandat?MlCHOU Pour tout savoir sur les essais publiés au Québec Les CoWêrsJfJecture FONDATEUR DE QUÉBEC: UE MYSTERE PERSISTE.entrevue avec DENIS VAUGEOIS UA CHANSON COMME UN BARIL DE POUDRE MALADE IMAGINAIRE 25 $ par année 45 $ pour deux ans taxes et expédition comprises Commande par la poste: L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone: 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 36 pages couleurs format tabloïd 3 numéros par année Disponible en kiosque : \u2022\tLibrairie L\u2019Ecume des jours, 125, rue Saint-Viateur Ouest, Montréal \u2022\tLe Service scolaire Buro Plus, 150, rue Perreault Est, Rouyn-Noranda \u2022\tLa Librairie de l\u2019Université de Montréal, 3200, rue Jean-Brillant, Montréal \u2022\tLibrairie Renaud-Bray, 5117, avenue du Parc, Montréal \u2022\tLibrairie Clément Morin, 4000, boulevard des Forges, Trois-Rivières \u2022\tCOOP UQAM, 405, rue Sainte-Catherine Est, Montréal On peut également se procurer les Cahiers de lecture ou s'abonner en passant à la boutique de L'Action nationale www.action-nationale.qc.ca LiRE \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t 94 NOTE CRITIQUE Joëlle Quérin* À L\u2019ÉCOLE DU MULTICULTURALISME GEORGES LEROUX Éthique, culture religieuse, dialogue.Arguments pour un programme, Éditions Fides, 2007,120 pages Libéraux et péquistes s\u2019apprêtent à faire ce que même le pire des gouvernements libéraux fédéraux n\u2019aura jamais réussi : la « trudeauisation » de nos écoles dans chacun de nos villages et chacune de nos villes du Québec.Mario Dumont, 15 décembre 2007 Noyé parmi les étagères débordantes des ministères et gommé de jargon technocratique, le nouveau programme scolaire d\u2019éthique et culture religieuse aurait très bien pu passer inaperçu si ce n\u2019était de la tribune offerte par les forums de la commission Bouchard-Taylor aux parents inquiets, et de la récupération habile de leurs revendications par Mario Dumont.Sa demande de moratoire ayant été rejetée par les libéraux et les péquistes, le programme a fait son entrée dans nos écoles en septembre 2008.Heureusement pour ceux qui répugnent à lire un document ministériel, l\u2019essai de Georges Leroux, Éthique, culture religieuse, dialogue.Arguments pour un * Doctorante en sociologie à l'UQAM 95 L'ACTION NATIONALE - février 2009 programme résume en une centaine de pages les ancrages idéologiques et les visées pédagogiques de ce programme qui pourrait être rebaptisé «Multiculturalisme 101».L\u2019ouvrage est divisé en deux parties, la première situant le nouveau programme dans le parcours historique de la laïcisation des institutions scolaires et dans le cadre normatif du pluralisme, la seconde abordant le contenu du programme lui-même et les arguments historique et politique justifiant sa mise en œuvre, l\u2019argument politique reprenant la démonstration présentée en première partie voulant qu\u2019il soit nécessaire d\u2019inculquer le pluralisme à nos enfants.En effet, la première section, intitulée «Accueillir le pluralisme : les défis de la laïcité dans l\u2019école»», est essentiellement un plaidoyer en faveur du pluralisme et de son enseignement.À maintes reprises, il est question des « exigences de la diversité »», comme si le fait que le Québec accueille des immigrants venus des quatre coins du globe avait pour conséquence nécessaire l\u2019adhésion au multiculturalisme.Il s\u2019agit alors de « tenir compte du pluralisme de fait qui caractérise la société 1 »», ce qui implique que sa « jeunesse »» soit « éduquée à la richesse de ce pluralisme et à ses exigences 2 »».Le point de départ du raisonnement, la diversité religieuse de la société québécoise, est en soi contestable.Au recensement de 2001, 83 % de la population du Québec se déclarait catholique 3.La saga Hérouxville nous a également rappelé 1\tLeroux, Georges.Éthique, culture religieuse, dialogue.Arguments pour un programme.Montréal : Fides, 2007, p.12 2\tIbid., p.13 3\tStatistiques Canada.Québec : plus importante proportion de catholiques romains.[En ligne].Adresse URL : http ://wwwi2.statcan.ca/francais/ census0i/Products/Analytic/companion/rel/qc_f.cfm.Les données du recensement de 2006 sur la religion n\u2019avaient pas encore été rendues publiques au moment de rédiger cette recension. 96 L'ACTION NATIONALE - février 2009 que la diversité religieuse est à peu près absente à l\u2019extérieur du Montréal multiculturel.Toutefois, le problème ne réside pas tant dans cette affirmation de l\u2019auteur que dans les conclusions qu\u2019il en tire, soit, dans un premier lieu, que le pluralisme de fait appelle une adhésion au pluralisme normatif et, dans un second lieu, que cette idéologie doive être inculquée à l\u2019école.Selon Leroux, «la société québécoise commence à peine à comprendre qu\u2019elle doit faire le deuil de son ancienne unanimité : elle découvre la richesse de la différence, mais aussi les exigences de la diversité et de la liberté4».Il y aurait ainsi un processus inéluctable allant de la diversité à sa célébration, en passant par son enseignement, cette conversion des masses impliquant une prise de conscience graduelle de la richesse que représente toute diversité, ce que Taguieff a si justement qualifié de «dernière utopie fataliste des bien-pensants 5 »».Or, pour emprunter au langage constructiviste, le pluralisme ne découle pas de la diversité, mais au contraire, il la « produit »» en créant des identités ethniques à l\u2019intérieur de la nation qui devient alors strictement civique.La fatalité décrite par Leroux n\u2019est que pure idéologie, et c\u2019est cette idéologie qu\u2019il propose d\u2019enseigner à nos enfants.Leroux l\u2019admet d\u2019ailleurs dans un passage qui vient contredire ses affirmations répétées sur les « exigences »» de la diversité.Le pluralisme normatif, qui était au départ une conséquence naturelle du pluralisme de fait devient plus tard une exigence de la modernité : « Notre société demeurerait homogène sur le plan des convictions et des croyances 4\tLeroux, G., Op.cit., p.44 5\tTaguieff, Pierre-André.Les contre-réactionnaires : le progressisme entre illusion et imposture, Denoël, 2007 97 L'ACTION NATIONALE - février 2009 que ce principe ne s\u2019en appliquerait pas moins »», puisqu\u2019il résulte du « principe fondamental de l\u2019égalité »».Ainsi, « il émerge comme le seul principe capable de régler notre rapport à la diversité 6 »».Nouvelle argumentation, même fatalisme.Tout au long de son argumentation, Leroux prend bien soin d\u2019utiliser le terme « pluralisme »», qu\u2019il distingue du communautarisme et du multiculturalisme.On peut comprendre qu\u2019il souhaite se dissocier d\u2019idéologies ayant mauvaise presse au Québec, mais la distinction conceptuelle qu\u2019il opère apparaît boiteuse, sinon trompeuse.Alors que le pluralisme est présenté comme un « foyer intégrateur »», le « modèle communautarien »» serait « le lieu d\u2019une division 7 »» et favoriserait « la séparation et l\u2019exclusion 8 »».Ces deux approches sont présentées comme radicalement différentes, l\u2019auteur affirmant même que, « pour que le pluralisme normatif évolue harmonieusement, l\u2019approche multiculturaliste apparaît désormais comme une impasse 9 »».Ce que Leroux qualifie tour à tour de « communautarisme »» et de « multiculturalisme »» renvoie à l\u2019idée de pluralisme structurel, soit le fait de favoriser la création d\u2019institutions séparées pour chacun des groupes ethniques présents sur un même territoire.Or, le multiculturalisme canadien, qui s\u2019appuie sur la Charte des droits et libertés, encourage l\u2019adaptation des institutions communes aux demandes des minorités plutôt que la création d\u2019institutions séparées.Le pluralisme prôné par Leroux s\u2019oppose peut-être à une forme de communautarisme qui n\u2019a jamais été pratiquée au 6\tLeroux, G.Op.cit., p.36-37 7\tIbid., p.23 8\tIbid., p.39 9\tIbid., p.45 98 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Canada, mais il correspond en tous points au multiculturalisme libéral hérité de Trudeau.La deuxième section de l\u2019essai, intitulée « Le choix du Québec », entre davantage dans le vif du sujet: le programme d\u2019éthique et culture religieuse.Le premier argument en sa faveur, qualifié d\u2019historique, résiderait dans l\u2019importance de transmettre aux générations futures le savoir moral et religieux qui s\u2019est développé au fil de l\u2019histoire du Québec.Pour reprendre à son compte cet argument généralement invoqué par ceux qui souhaitent conserver l\u2019enseignement religieux catholique, Leroux procède à une réécriture de l\u2019histoire.Ainsi, le Québec serait l\u2019héritier d\u2019un savoir moral marqué par les valeurs d\u2019égalité et de tolérance et d\u2019un savoir religieux issu, bien sûr de religions diverses.S\u2019il s\u2019agit bien de transmettre un «patrimoine10», celui-ci ne peut être que pluriel, puisque, aux dires de l\u2019auteur, «tous [l]es aspects moraux et spirituels de l\u2019histoire chrétienne du Québec, nous devons aussitôt les compléter par les aspects qui proviennent de son histoire amérindienne et de son histoire juive, qui représentent les partenaires indissociables d\u2019un récit dont ils ont été trop souvent exclus 11 ».Le contenu historique du cours d\u2019éthique et culture religieuse se veut ainsi au diapason de celui du nouveau cours d\u2019histoire du Québec et du Canada, tous deux ayant passé par le filtre pluraliste qui substitue à l\u2019histoire nationale LES histoires de différents groupes plus ou moins nombreux et de leur cohabitation sur le territoire du Québec.Quant à l\u2019argument politique, il s\u2019agit d\u2019une traduction dans les termes de la pédagogie issue de la réforme de l\u2019éducation de l\u2019apologie du pluralisme répétée inlassablement par l\u2019auteur.Le nouveau programme est présenté comme un 10\tIbid., p.91 11\tIbid., p.70 99 L'ACTION NATIONALE - février 2009 moyen pour les élèves de développer une « compétence » prescrite par le ministère : celle de « pratiquer le dialogue 12 ».Le programme d\u2019éthique et culture religieuse apparaît alors comme l\u2019aboutissement du projet de la réforme de l\u2019éducation et constitue l\u2019exemple le plus flagrant des dangers qu\u2019elle comporte.On a souvent, et à juste titre, dénoncé le nivellement par le bas qui accompagne l\u2019approche par compétences en raison du rôle secondaire accordé aux savoirs, mais rares sont ceux qui s\u2019en sont pris au contenu des « compétences » elles-mêmes.Avec le programme d\u2019éthique et culture religieuse, on constate que les « compétences » que l\u2019on se propose d\u2019enseigner ne comportent pas uniquement des habiletés, mais également des postures normatives.Lorsque l\u2019auteur nous apprend qu\u2019en plus de l\u2019instruction et de la qualification, l\u2019une des missions de l\u2019école primaire et secondaire est de « socialiser dans un monde pluraliste 13 », on comprend ce que signifie la « compétence relative à la pratique du dialogue dans un horizon de vivre-ensemble 14 ».Il s\u2019agit finalement de former de bons petits pluralistes.L\u2019ancrage idéologique du programme ne saurait être plus clair.Leroux l\u2019admet lui-même : ce programme reçoit « de la réforme de l\u2019éducation un cadre normatif et une philosophie de l\u2019éducation avec laquelle il doit apprendre à travailler 15 ».Ce cours, avec celui d\u2019histoire du Québec et du Canada, représente l\u2019aboutissement du projet idéologique de la réforme de l\u2019éducation.Convertir les masses, transformer la société, voilà le rôle que l\u2019on veut voir jouer par l\u2019école.12\tIbid., p.68 13\tIbid., p.96 14\tIbid., p.90 15\tIbid., p.110 100 L'ACTION NATIONALE - février 2009 À défaut de passer par le processus démocratique pour faire valoir leur point de vue, les pluralistes ont décidé que la fin justifiait les moyens.«L\u2019urgence d\u2019une éthique» se présente comme une réponse aux «dérives extrémistes»» qui se manifestent dans la population.Vite! Sauvons les enfants de l\u2019intolérance de leurs aïeux pendant qu\u2019il en est encore temps ! L\u2019école doit former les esprits à penser selon les termes du multiculturalisme pour s\u2019assurer que les citoyens de demain, contrairement à ceux d\u2019aujourd\u2019hui, accepteront avec enthousiasme les politiques multicultura-listes du Canada.Selon les termes mêmes de Leroux, il faut « reconfigurer un vivre-ensemble fondé sur les principes 16 »» du pluralisme normatif, « mettre à la place des anciennes orthodoxies et des anciens pouvoirs un nouvel exercice de la pensée et de la parole 17 »».C\u2019est sans détour que l\u2019auteur révèle le véritable projet des concepteurs du programme d\u2019éthique et culture religieuse à l\u2019égard du multiculturalisme trudeauiste : « L\u2019école pourrait [.] concevoir sa mission comme une responsabilité dans le processus qui fait passer chaque jeune de la constatation du pluralisme de fait à la valorisation du pluralisme nor-matif18 »».Aussi déconcertante que puisse apparaître cette affirmation, on ne pourra pas reprocher à Leroux d\u2019avoir dissimulé ses intentions.Les concepteurs de la réforme de l\u2019éducation nous ont répété qu\u2019il fallait non seulement que les enfants apprennent, mais qu\u2019ils « apprennent à apprendre »».On constate, à la lecture de cet ouvrage, qu\u2019il s\u2019agit finalement de leur apprendre comment penser.La conclusion, intitulée « Enjeux de la réussite pour le programme », consiste en une série de défis qui attendent les 16\tIbid., p.73 17\tIbid., p.16-17 18\tIbid., p.14 101 L'ACTION NATIONALE - février 2009 défenseurs du nouveau programme, notamment les réticences qu\u2019il suscite.D\u2019une part, les enseignants sont invités à développer « des convictions civiques 19 », c\u2019est-à-dire à accepter de subir eux-mêmes un lavage de cerveau avant d\u2019endoctriner les enfants à leur tour.Quant aux parents, il s\u2019agit tout simplement de les bâillonner, le programme devant « se situer à bonne distance [.] des seules exigences de la majorité 20 » et résister à « la poussée de facteurs qui, comme la mondialisation, l\u2019économisme et, en général, la promotion des modèles de l\u2019individu triomphant, contaminent de l\u2019extérieur le projet contemporain de l\u2019éducation 21 ».En dépit des objections fusant de toutes parts, les promoteurs du projet éducatif multiculturaliste gardent le cap sur leurs objectifs.Eux savent ce qui est bon pour nos enfants ! On peut s\u2019inquiéter de l\u2019impact qu\u2019un tel programme aura sur les enfants qui recevront à l\u2019école une éducation radicalement différente de celle qu\u2019ils recevront à la maison, la première ayant tendance à délégitimer la seconde.Ils apprendront que leurs parents sont des intolérants, qu\u2019ils manquent d\u2019ouverture d\u2019esprit, qu\u2019ils s\u2019accrochent à une vision dépassée du Québec.Et ils finiront bien par y croire.?19\tIbid., p.114 20\tIbid., p.110 21\tIbid., p.117 102 LIRE LES ESSAiS LOUISE DECHÊNE Le Peuple, l\u2019État et la Guerre au Canada sous le Régime français, Boréal, 2008, 664 pages.À la mort de Louise Dechêne, en juillet 2000, le bureau de l\u2019historienne demeurait couvert des feuillets destinés à constituer un ouvrage d\u2019une grande ampleur sur la société canadienne et son rapport au pouvoir militaire sous le régime français.La monographie prévue était plus qu\u2019avancée, avec onze des douze chapitres pour ainsi dire complétés.La mort fut cependant plus rapide que l\u2019auteure et c\u2019est à titre posthume que paraît l\u2019ouvrage qui, aux côtés de ses études sur l\u2019histoire économique de la Nouvelle-France (Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle, 1974 ; Le partage des subsistances au Canada sous le régime français, 1994), représentera l\u2019essentiel de l\u2019héritage de Louise Dechêne.Si ce dernier livre est le résultat de deux décennies de recherche et de réflexion, il n\u2019aurait pu aboutir sans le travail des enfants et des anciens étudiants de l\u2019auteure, qui ont regroupé les dernières pièces du casse-tête et lui ont ainsi rendu un ultime hommage.Le Peuple, l\u2019État et la Guerre se présente d\u2019abord comme une somme sur la relation entre le Canadien et la chose militaire pendant les 150 ans du régime français.Au-delà des enjeux interprétatifs, le lecteur y trouvera une présentation et une discussion exhaustives de la documentation disponible sur 103 L'ACTION NATIONALE - février 2009 la question.Il y trouvera également une tentative minutieuse de reconstruire l\u2019évolution de l\u2019institution militaire, à partir de sa mise en place lente et incertaine au XVIIe siècle, de sa consolidation graduelle au cours des guerres iroquoises et dans les décennies suivantes, puis à son expansion rapide dans les années précédant la Conquête.Dechêne s\u2019attarde à décrire les contraintes structurelles auxquelles sera confronté le pouvoir militaire français pendant toute la période : l\u2019ampleur des distances à parcourir dans un Empire en expansion, la motivation limitée des autorités royales à investir dans la défense de la colonie, la nécessité de recourir aux alliances indiennes pour toute opération militaire d\u2019envergure, la faiblesse du peuplement et la difficulté d\u2019offrir un encadrement militaire à une population rurale dispersée.L\u2019ouvrage montre l\u2019impact de ces contraintes sur l\u2019évolution des troupes, à travers les guerres iroquoises et les engagements de plus en plus nombreux avec les colonies anglaises.Le lecteur tirera profit du traitement détaillé des « partis de guerre » franco-indiens lancés sur l\u2019ennemi.La discussion est l\u2019occasion de rappeler l\u2019importance des alliés indiens dans la stratégie française de harcèlement des colonies anglaises.Dechêne porte une attention particulière à la composition des actifs militaires et à son évolution.À côté des alliés amérindiens, généralement dominants par le nombre sinon par l\u2019audace, elle trace le portrait des troupes de la Marine, militaires professionnels et colonne vertébrale des forces françaises, et des volontaires, généralement issus d\u2019une jeunesse urbaine, capable d\u2019affronter la fatigue des voyages et attirée par les gages, le rançonnement ou la fidélité aux organisateurs des partis.À côté des volontaires et des troupes de la marine, l\u2019ouvrage de Dechêne présente aussi un examen approfondi de la 104 L'ACTION NATIONALE - février 2009 milice, de son rôle et de son évolution sous le régime français.L\u2019analyse se veut nuancée, l\u2019auteur prenant bien le temps de distinguer les différentes périodes.Elle examine la fondation de la milice en 1669, sa participation à la défense de la colonie pendant les guerres iroquoises, mais surtout la difficulté d\u2019en faire un rouage efficace dans la guerre de partis menée contre les tribus ennemies ou les colonies anglaises.Le portrait de la milice naissante est peu flatteur, comme en témoigne cette description de l\u2019état des effectifs lors de l\u2019expédition de Denonville en 1687 : [.] les miliciens dans l\u2019ensemble n\u2019ont reçu aucun entraînement militaire avant de se mettre en marche.On ne leur a pas appris à nettoyer leurs armes avec le tire-bourre, à faire feu au commandement et dans l\u2019ordre, un rang ou une colonne à la fois, à ne pas tirer pour rien le long de la route et dans les champs, à observer le silence, à se laver, à raccommoder leurs souliers à ménager les vivres et les munitions, enfin, à obéir aux ordres.Une armée de 50 000 hommes ferait moins de bruit, note Baugy (p.133).Dechêne s\u2019en prend explicitement au stéréotype du milicien canadien indépendant et insoumis, ayant adopté les méthodes indiennes et portant avec audace la guerre aux quatre coins de l\u2019Amérique.L\u2019efficacité des miliciens est contrastée avec celle beaucoup plus grande des Indiens, des volontaires et des troupes franches de la Marine.Le portrait de la milice canadienne n\u2019est cependant pas entièrement négatif.Dechêne insiste sur son rôle dans le gouvernement de la colonie, particulièrement dans les campagnes.Alors que les villes se trouvent sous le contrôle immédiat du gouverneur, l\u2019organisation des paroisses rurales devient progressivement l\u2019affaire des milices.Le pouvoir de l\u2019officier, en principe d\u2019ordre militaire, s\u2019y transforme peu à peu en pouvoir civil.En dehors des centres, les « capitaines de côtes » deviennent les véritables auxiliaires de la justice.Le portrait tracé par Dechêne est celui d\u2019un milieu rural rela- 105 L'ACTION NATIONALE - février 2009 tivement égalitaire et autonome où l\u2019officier de milice joue le rôle d\u2019un primus inter pares, tirant son autorité de son âge, de son mérite et de ses habiletés politiques.Dechêne se montre, comme dans ses ouvrages précédents, préoccupée par la reconstruction des rapports socio-économiques entre les groupes dans la colonie.La défense et la guerre représentent une charge importante sur la colonie et la contribution des paysans et des citadins est étudiée en détail.Le portrait n\u2019est pas celui d\u2019un Canadien étouffé par les élites coloniales, ni celui d\u2019un habitant entièrement libre de l\u2019emprise étatique.Dechêne examine les charges qui s\u2019appliquent à l\u2019habitant ou au bourgeois : corvées de fortification, logement des gens de guerre, réquisition d\u2019équipement, de bétail ou de blé, etc.Bien que ces charges sont susceptibles de provoquer de l\u2019opposition, particulièrement si elles surviennent pendant les temps forts de l\u2019agriculture, elles rencontrent en règle générale peu de résistance.L\u2019habitant sait aussi profiter des temps de guerre, soutient Dechêne, que ce soit en tirant un meilleur prix de ses récoltes ou par les services ponctuels qu\u2019il sait offrir aux troupes en déplacement.La Guerre de Succession d\u2019Autriche, et particulièrement la déclaration de guerre à la Grande-Bretagne en mars 1744, annonce un tournant pour la milice canadienne.Jusqu\u2019à la conquête, le rôle de la milice dans la stratégie militaire coloniale ira croissant.Les chapitres 8 à 11 sont consacrés à cette période pendant laquelle les levées deviennent de plus en plus importantes et l\u2019encadrement militaire se professionnalise.Dechêne décrit ainsi la transformation de la milice montréalaise : « Entre la troupe excitée et maladroite de l\u2019île de Montréal qui poursuit les assaillants agniers en 1747 et le bataillon d\u2019élite des années 1759-1760, il y a un travail de formation de longue haleine qui tranche avec la négligence initiale » (p.311).La participation de plus en plus nombreuse L'ACTION NATIONALE - février 2009 des miliciens aux déplacements à travers la colonie finit par en faire une troupe d\u2019une efficacité respectable et, à la veille de la Conquête, c\u2019est la presque totalité de la population adulte qui participe à la défense de la colonie.L\u2019écroulement des troupes françaises en 1759-1760 est raconté en détail dans le chapitre intitulé « L\u2019invasion ».L\u2019auteure y décrit aussi bien les efforts défensifs des paroisses que le désarroi des conscrits devant la destruction imminente de leurs biens.Partout où elle le peut, Dechêne tente de reconstruire les enjeux militaires du point de vue des participants, cherchant à comprendre la motivation de ceux qui, d\u2019une manière ou d\u2019une autre, ont contribué à l\u2019entreprise militaire française.La pauvreté des sources documentaires rend cette entreprise ardue et Dechêne doit exploiter au maximum les éléments contextuels pour établir les raisons qu\u2019ont eu les Canadiens d\u2019accepter le rôle militaire qu\u2019on a voulu leur faire jouer.Loin d\u2019accepter l\u2019idée d\u2019une population insoumise, Dechêne soutient qu\u2019« au-delà des ruses individuelles pour échapper à la conscription ou pour éviter les emplois dangereux, au-delà des cas d\u2019insubordination, des murmures et des mauvais propos, la milice, celle des campagnes en particulier, fait preuve dans l\u2019ensemble d\u2019une grande docilité » (p.429).Le portrait des motivations demeure évidemment complexe.Pendant la plus grande partie de l\u2019histoire de la colonie, la guerre demeure affaire de partis, où la milice joue un rôle mineur et l\u2019appât du gain une motivation déterminante pour ceux qui s\u2019y engagent, généralement sur une base volontaire.La peur de l\u2019ennemi, amérindien d\u2019abord puis anglais, a probablement aussi joué un rôle important chez les conscrits, même si les témoignages à cet effet demeurent extrêmement rares.La guerre offensive menée par le Canada contre les colonies anglaises n\u2019allait pas sans s\u2019accompagner d\u2019une crainte des représailles qui, selon l\u2019auteur, a contribué à faire 107 L'ACTION NATIONALE - février 2009 accepter un effort militaire de plus en plus lourd.À côté de ces intérêts proprement matériels, Dechêne ajoute les motivations que pouvaient tirer les paysans de leur loyauté et de leur fidélité à la couronne française.Malgré la démission de la milice devant la défaite imminente, Dechêne questionne l\u2019idée d\u2019une population s\u2019étant déjà détachée de la France : Si la société rurale tend ainsi à se replier sur elle-même, elle est en même temps sollicitée et investie par des expériences et des institutions d\u2019origines extérieures qui sont intégrées à sa vision du monde.Pourquoi faudrait-il que cette vision s\u2019arrête à Québec ?[.] Parce qu\u2019il s\u2019agit précisément d\u2019un rapport symbolique, la distance ici compte pour peu et nous ne voyons pas pourquoi le paysan canadien ne partagerait pas avec le paysan auvergnat cette foi politique en la bonté royale (p.441).L\u2019interprétation de Dechêne se présente en porte-à-faux avec celle promue par un Guy Frégault qui voyait dans les dernières années du régime français apparaître une distance croissante entre la colonie et sa métropole, Vaudreuil et Montcalm.Selon Dechêne, la rupture entre Canadiens et Français était cependant loin d\u2019être consommée et la population canadienne conserva jusqu\u2019au dernier moment sa fidélité au Roi et son identité d\u2019abord française.Si l\u2019auteure démontre avec aisance les faiblesses de l\u2019interprétation de Frégault, la pauvreté des sources documentaires l\u2019empêche de démontrer pleinement la sienne.La question d\u2019une rupture précoce entre Canadiens et Français risque ainsi de demeurer ouverte à jamais.L\u2019ouvrage de Dechêne ne clôt pas les débats interprétatifs, mais il représente certainement une somme colossale du savoir disponible sur la relation entre la population canadienne et le pouvoir militaire pendant les 150 ans du régime français.Il est désormais un ouvrage incontournable pour l\u2019étude de cette période.Benoit Dubreuil Chercheur postdoctoral, UQAM L'ACTION NATIONALE - février 2009 MARC-ANDRÉ BERNIER ET RÉAL OUELLET Nouvelles françaises du XVIIIe siècle, Québec, L\u2019Instant même, 2005, 483 pages.Ce recueil est original à plusieurs égards.C\u2019est une œuvre d\u2019édition québécoise qui, faite de manière à ne pas faire double emploi avec d\u2019autres recueils de nouvelles françaises du XVIIIe siècle, sera d\u2019intérêt autant pour les Québécois que les francophones d\u2019ailleurs.La nouvelle ou le conte est le genre emblématique du XVIIIe siècle, aux yeux de la postérité, un genre souple, aux contours flous, qui exprime au mieux sa personnalité.Le recueil rassemble ainsi des œuvres brèves présentées comme nouvelle, conte, historiette ou anecdote.Si le genre des historiettes était déjà prospère au XVIIe, au XVIIIe il incarne par contre à la fois l\u2019innovation littéraire et les débats idéologiques propres au siècle des Lumières.Les nouvelles retenues sont donc représentatives de la variété des contes du XVIIIe siècle, car elles illustrent bien les principales thématiques qui caractérisèrent alors le genre : l\u2019ouverture au voyage, d\u2019Orient et de Chine surtout, mais aussi du Nouveau Monde, spécialement de Nouvelle-France, le conte pédagogique, la nouvelle philosophique et engagée, la nouvelle libertine.À cela, les éditeurs ont même ajouté des contes représentatifs de l\u2019ère révolutionnaire, tel « Le ci-devant, qui épouse une sans-culotte », de Rétif de la Bretonne.Les auteurs choisis sont autant des classiques (Marivaux, l\u2019abbé Prévost, Voltaire, Rousseau, Sade, Rétif de la Bretonne, Mme de Staël) que des bons représentants de ces thématiques aujourd\u2019hui oubliés.Mentionnons aussi les voyageurs du siècle, tel Challe (« Histoire de M.Martin »), qui voyagea tant en Extrême-Orient qu\u2019en Nouvelle-France.Les œuvres des auteurs classiques sont cependant reprodui- 109 L'ACTION NATIONALE - février 2009 tes en version souvent nouvelle, basée sur le manuscrit autographe, par exemple, et non la version imprimée (Rousseau, Sade).Bernier et Ouellet ont aussi mis en valeur l\u2019importance des femmes écrivains et du médium caractéristique, la gazette littéraire.Citons parmi la sélection retenue, quelques éléments particulièrement originaux et intéressants.La consécration des Mille et une nuits comme classique des lettres arabes en Europe remonte à leur première traduction en français.Bernier et Ouellet nous offrent ici quelques contes de cette première traduction par Galland.Au rayon des contes philosophiques engagés, « Le Noble, conte moral » de Mme de Charrière offre peut-être l\u2019image la plus frappante des combats idéologiques du siècle : l\u2019héroïne, fille de noblesse ancienne, veut épouser un jeune homme par amour ; puisqu\u2019il est nouveau noble, son père s\u2019y oppose fermement.Elle décide de s\u2019échapper de nuit du château-fort familial, et utilise les portraits de ses nobles aïeux amoncelés un lit d\u2019atterrissage pour sauter de sa tour.Elle crève leurs portraits pour s\u2019émanciper des contraintes des ordres d\u2019Ancien Régime.« Azakia » de Bricaire de la Dixmerie, illustre ainsi la fortune du Huron comme personnage littéraire.Et, quoi de mieux qu\u2019un conte oriental exclusif à la Gazette littéraire de Montréal pour illustrer la littérature des pages périodiques ?Chaque nouvelle est précédée d\u2019une brève notice sur l\u2019auteur.Le choix est non seulement original, mais très varié et vivant.Le tout est naturellement transcrit dans la graphie moderne, sans modification linguistique, et donc accompagné d\u2019un lexique utile en fin de volume.Charles Courtois Chercheur postdoctoral à l'UQTR 110 L'ACTION NATIONALE - février 2009 PIERRE MONETTE Rendez-vous manqué avec la révolution américaine.Les adresses aux habitants de la province de Québec diffusées à l\u2019occasion de l\u2019invasion américaine de 1775-1776, Montréal, Québec Amérique, collection « Dossiers et documents », 2007, 552 Pages.Cet ouvrage rassemble dix-huit lettres et adresses aux habitants de la province de Québec, émanant de différents camps, qui furent diffusées entre 1774 et 1780.Parmi ces documents, les auteurs s\u2019attardent plus particulièrement aux trois communications officielles du Congrès continental, qui datent du 26 octobre 1774, du 27 mai 1775 et du 24 janvier 1776.À celles-ci s\u2019ajoutent des adresses qui émanent de colonies particulières, des mandataires du Congrès continental et les répliques loyalistes, mandements de l\u2019évêque de Québec, textes publiés dans La Gazette de Québec et la lettre de Simon Sanguinet aux « Habitants du Canada ».Dans un dernier chapitre intitulé « Post-scriptum », Monette et ses collaborateurs1 incluent trois documents diffusés après l\u2019invasion ratée de 1775-1776, « qui ont en commun de porter la signature de personnalités françaises » (p.21).Bien qu\u2019ils n\u2019occupent pas une place très importante dans le récit historique québécois, les événements sont connus : à la veille de la déclaration d\u2019indépendance du 4 juillet 1776, les treize colonies rassemblées au sein du Congrès continental s\u2019efforcèrent, par les moyens que nous savons, de gagner le Québec à leur cause.Montréal fut occupée de novembre 1775 à juin 1776, et il s\u2019en fallut de peu que Québec ne tombât aux mains des rebelles américains.Ce livre ne prétend pas revisiter l\u2019histoire militaire de l\u2019invasion, mais son 1 L\u2019ouvrage a été réalisé avec la collaboration de Bernard Andrès et d\u2019une équipe du groupe de recherche ALAQ (Archéologie du littéraire au Québec, UQÀM, département d\u2019études littéraires) : Julie Alix, Julie Arsenault, Nancy Desjardins, Nova Doyon, Nathalie Ducharme, Paul A.Lefebvre.111 L'ACTION NATIONALE - février 2009 histoire littéraire.Il s\u2019agit de définir les contextes sociopolitique et rhétorique de l\u2019époque, de recomposer les échanges d\u2019idées, les modalités de la mise en circulation des adresses et leur réception.S\u2019ajoute une intention philologique : « nul n\u2019avait identifié et rassemblé la totalité des adresses à la population de la province de Québec diffusées au cours du conflit [.] ; personne ne s\u2019était [.] donné la tâche d\u2019établir avec exactitude la teneur de ces textes » (p.13).Une contribution incontestable de cet ouvrage à l\u2019histoire québécoise est de rendre accessibles des documents qui n\u2019avaient jamais été rassemblés2.En ce qui concerne la méthode de l\u2019analyse littéraire, Monette et ses collaborateurs se réclament de Michel Foucault, se réappropriant le projet d\u2019élargissement de l\u2019archéologie qui passe par l\u2019inclusion des « artéfacts socioculturels », par une appréhension du passé qui soit sensible aux « événements discursifs » (p.14) : « le récit ou le poème de circonstance ne nous apprennent pas seulement ce qui se passait, se pensait et s\u2019argumentait alors, mais aussi le mode de pensée, les stratégies d\u2019argumentation, les sensibilités et les formes de discours à l\u2019œuvre et à l\u2019épreuve dans un « espace public » embryonnaire » (p.17).Ils affirment prendre le parti de « laisser parler les textes », « de donner accès à ces écrits dans une forme la plus proche possible de leurs versions originales et de reproduire ces documents dans leur intégralité » (p.17).Il y a en effet un souci de présenter au lecteur les textes intégraux, sans aller au-delà des corrections éditoriales minimales exigées par notre époque (substitution des « s courts » aux « s longs », etc.).On aurait cependant tort de croire à une innocence herméneutique qui n\u2019existe pas.Car il est possible 2 Un certain nombre de documents présentés par Rendez-vous manqué avec la révolution américaine se trouvent également dans le livre de Marcel Trudel, La Tentative américaine, 1774-1783.La Révolution américaine et le Canada : textes commentés, Sillery, Les éditions du Septentrion, 2006. 112 L'ACTION NATIONALE - février 2009 que les textes nous parlent et que nous ne les comprenions pas.Ces lettres ne sont rien sans leurs contextes.Monette est sensible à cela, mais peut être un peu présomptueux dans sa volonté de restituer des contextes parfaits, entiers et purs de toute interférence d\u2019hier ou d\u2019aujourd\u2019hui, lorsqu\u2019il affirme, par exemple, que « [l\u2019] archéologie de l\u2019invasion que propose le présent ouvrage se veut une description exhaustive des événements discursifs qui ont marqué le cours de cette entreprise » (p.15, nous soulignons).Il convient de signaler quelques caractéristiques des lettres qui, sans en épuiser le contenu, sont d\u2019un intérêt certain.La première adresse est remarquable en ce qu\u2019elle fait une place importante à certains principes politiques républicains : le gouvernement représentatif, le jugement par les pairs, l\u2019habeas corpus, la répartition des terres en franc-alleu et la liberté de presse (p.65-66).À l\u2019appui de ces principes, le Congrès cite Beccaria et Montesquieu, lequel est présenté aux Canadiens comme un « [a]uteur illustre & un de vos compatriotes ».L\u2019habitant moyen découvrit sans doute, dans cette première adresse, non seulement un compatriote, mais également des principes qui, selon certains, écloront en 1837, après un peu plus d\u2019un demi-siècle de germination.C\u2019est cette inchoative transformation des esprits, cette lente pénétration des idées que décrit le livre de Monette : « Avant octobre 1774, personne dans cette colonie ne parlait de tyrannie ou de despotisme.La majorité illettrée des Canadiens n\u2019avait sans doute même jamais entendu parler de ces concepts.À peine un an et demi après que la première Lettre du Congrès continental a initié les Canadiens à ces nouvelles notions [.] les habitants du Canada savent désormais ce que c\u2019est que la tyrannie » (p.322).Mais l\u2019analyse de Monette met également en scène le jeu des ressemblances et des différences avec notre époque.113 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Tout d\u2019abord, contrairement à ce que l\u2019on a cru et pourrait toujours croire aujourd\u2019hui, il semble que les questions religieuses et linguistiques aient pesé bien peu dans le jeu d\u2019alliances.C\u2019est du moins ce que les auteurs des lettres laissent entendre, donnant l\u2019exemple des Cantons suisses où catholiques et protestants vivent « en paix & en bonne intelligence » (p.71).Comme l\u2019affirment les représentants du Congrès continental dans la seconde adresse : « il nous a paru que le sort des Colonies Protestantes & Catholiques etoit etroit ement [sic] lié ensemble », parce que toutes sous le même joug, soumises à un commun esclavage (p.163).Mutatis mutandis, les mêmes considérations semblent permettre de minorer les différences linguistiques.C\u2019est, selon Monette, un élément fondamental qui distingue notre situation de celle des habitants d\u2019alors, et l\u2019une des raisons pour lesquelles nous devrions nous garder d\u2019inscrire nos luttes pour la survie de la langue française en continuité avec les leurs : « une génération après la Conquête, la question linguistique semblait bien moins préoccuper les populations anglaise et française de la province de Québec qu\u2019elle ne le fait de nos jours » (p.125).Ce sont plutôt les différences de classes qui divisent la population.« Il est donc faux, comme il arrive de le lire dans nombre de prises de position nationalistes, d\u2019affirmer que depuis la Conquête de la Nouvelle-France, les Québécois et leur élite cléricale ont « toujours » été préoccupés par la sauvegarde de la langue française » (p.372).On peut cependant penser que le Congrès continental tenait alors un double discours et que ces propos conciliants en matière de langue et de religion étaient alors dictés par ses intérêts stratégiques plutôt que par un principe de tolérance et les idéaux des Lumières.Il faut en effet rappeler les adresses du Congrès à la population de la Grande-Bretagne, où 114 L'ACTION NATIONALE - février 2009 le Congrès s\u2019étonne que le Parlement ait pu, par l\u2019Acte de Québec, « consentir à établir [.] une religion qui a inondé votre île de sang, et fait se répandre de par le monde entier l\u2019impiété, la bigoterie, la persécution, le meurtre et la rébellion » (p.57-58).Non seulement l\u2019Acte de Québec garantit-il la fidélité à la couronne britannique des principaux représentants du clergé, mais il leur fit mettre à son service toute leur puissance rhétorique.En témoigne le mandement de Mgr Briand « Au sujet de l\u2019invasion des Américains au Canada », réponse directe à la propagande du Congrès continental auprès des habitants de la Province de Québec.L\u2019évêque de Québec s\u2019adresse à ses ouailles en ces termes : « [v]os serments, votre religion, vous imposent une obligation indispensable de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et votre Roi.Fermez donc, Chers Canadiens, les oreilles, et n\u2019écoutez pas les séditieux qui cherchent à vous rendre malheureux, et à étouffer dans vos cœurs les sentiments de soumission à vos légitimes supérieurs [.] » (p.148).À l\u2019aube du retrait des Américains de la Province de Québec, de nombreux habitants ayant été tentés par la révolution américaine, Mgr Briand enfonce le clou de la damnation dans le cercueil de la culpabilité : « [.] de combien de péchés ne vous êtes pas rendus coupables devant Dieu ! 1° Péché de désobéissance à la puissance légitime, or celui qui y résiste s\u2019acquiert la damnation.2° Péché de parjure, qui est un crime de premier ordre [.].3° Vous êtes coupables de vols, d\u2019assassinats et des incendies arrivés » (p.357).Mgr Briand ne semble pas faire grande distinction entre les habitants restés fidèles à la couronne britannique et ceux qui se joignirent aux rebelles américains, ce qui indique, selon Monette, que les sympathisants à la cause révolutionnaire ne furent pas quantité négligeable.115 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Toujours d\u2019après Monette, la réaction des habitants à l\u2019invasion et le peu d\u2019effet que semble avoir eu la rhétorique déployée par le clergé pour préserver la fidélité des habitants à la couronne britannique montre [.] qu\u2019il fut une époque où les Canadiens n\u2019étaient pas aussi aveuglément soumis à l\u2019autorité de leurs curés qu\u2019une certaine vision traditionnelle de notre histoire a voulu jusqu\u2019à récemment le faire croire.Le Québec d\u2019alors n\u2019était pas tout à fait une [.] société dirigée par des prêtres ; elle le deviendra graduellement au cours des décennies suivantes (p.372).Dans l\u2019interprétation qu\u2019il donne de la réaction de l\u2019habitant à l\u2019invasion américaine, Monette donne la priorité aux considérations d\u2019intérêt « de classe » plutôt qu\u2019aux considérations idéologiques.À l\u2019appui de cette thèse, on peut mentionner qu\u2019au moment de la diffusion par le Congrès continental de la première adresse aux habitants de la province de Québec, les couches populaires ont observé une certaine neutralité, ce qui fait dire à Monette qu\u2019« [u]ne partie de la population issue des milieux populaires a donc délibérément choisi de faire passer ses intérêts de classe avant la solidarité ethnoreligieu-se la liant aux membres des classes possédantes » (p.105).Parmi les éléments significatifs, on mentionnera également que les habitants exigèrent de se faire payer en espèces sonnantes, en pièces d\u2019or et d\u2019argent, pour éviter de se retrouver « les poches pleines de papier-monnaie sans valeur, que les Américains ne pourront ou ne voudront pas honorer » (p.250).On passe de la prudente neutralité aux « allégeances incertaines » de la population après l\u2019échec d\u2019un groupe de rebelles colonistes dirigé par Ethan Allen à prendre Montréal au mois de septembre 1775.La situation se renverse lorsque les troupes du général Montgomery menacent Montréal à la mi-novembre 1775.Une délégation composée de notables francophones et anglophones présente un acte de capitulation, demandant notamment la protection des biens, le libre exercice des religions et l\u2019établissement de cours de justice L'ACTION NATIONALE - février 2009 dont les juges seront élus par le peuple, « un droit dont non seulement [les habitants de Montréal] ne profitaient pas avant la capitulation [.], mais contre l\u2019application duquel ils se battaient encore quelques heures auparavant » (p.265).L\u2019état d\u2019esprit général semble changer encore une fois à la mort de Montgomery, lors de la défaite de l\u2019armée continentale au pied des murs de Québec cette fois, le 31 décembre 1775.Cette défaite sème le doute parmi la population canadienne quant aux chances de succès des Américains.S\u2019ajoutent à cela les ennuis que commencent à causer à la population locale les soldats américains, suite à la désorganisation de l\u2019armée.Le doute s\u2019installe chez l\u2019habitant.Ces éléments et plusieurs autres, commentés attentivement par Monette, remettent en cause « l\u2019interprétation que l\u2019historiographie québécoise continue de faire de cette courte mais néanmoins significative période de notre histoire » (p.435).Nous aurions jusqu\u2019à maintenant mal évalué les motivations et les comportements des protagonistes d\u2019alors, plus déterminés par les tensions sociopolitiques que par une solidarité de survivance que Monette associe aux interprétations de la « doxa historiographique québécoise nationaliste » (p.438).Mais les textes en disent-ils autant ?Monette et ses collaborateurs dévoilent-ils des faits que le pathos nationaliste nous empêchait jusqu\u2019alors d\u2019apercevoir ?La plus grande prudence s\u2019impose.Les textes ne se révèlent à nous que dans leurs contextes, et ici les contextes nous manquent.Il est difficile de se faire une idée claire de la sympathie de l\u2019habitant à l\u2019égard des révolutionnaires américains, d\u2019évaluer la réception dont bénéficièrent les adresses et les lettres.Il faut également distinguer les considérations stratégiques sous les effets rhétoriques, ce qui n\u2019est pas toujours facile lorsqu\u2019on étudie des textes épistolaires, où le destinataire détermine virtuellement l\u2019économie de la composition.Il semble cepen- 117 L'ACTION NATIONALE - février 2009 dant légitime d\u2019affirmer que l\u2019explication idéologique (pour ou contre la liberté républicaine) ne couvre que très partiellement les raisons de la conduite des habitants de la Province de Québec.Des intérêts de nature socio-économique furent déterminants dans l\u2019attitude des habitants à l\u2019égard de l\u2019armée des colonies unies3.Cela étant convenu, sous la volonté de corriger l\u2019interprétation d\u2019une partie de notre histoire, on sent poindre un antinationalisme non nécessaire en certains passages du livre de Monette : on critique par exemple en conclusion, sans plus de précision, « une certaine vision étroitement nationaliste » (p.448) et « [l]es historiographes de la \u201c survivance \u201d canadienne-française » (p.437).Peut-on pour autant dire que les événements de 1775-1776 furent un « rendez-vous manqué » ?L\u2019idée de rendez-vous implique une rencontre annoncée, prévue, souhaitable ou souhaitée.Comme l\u2019affirme Monette, « plusieurs ressentiront un certain malaise devant l\u2019idée de ce rendez-vous manqué » (p.11).On ne peut, en effet, faire l\u2019histoire des rendezvous manqués.Ce qui importe dans ces adresses n\u2019est pas tant l\u2019histoire contrefactuelle qu\u2019elles nous permettent de faire que la première pénétration des idées républicaines sur notre territoire, et leur fortune un demi-siècle plus tard lors des rébellions de 1837-1838.Alexis Lapointe Doctorant à l'Université de Montréal et à l'Université de Paris X - Nanterre 3 Dans un ouvrage récent sur le même sujet, Jean-Paul De Lagrave soutient une position différente : «[.] \" l\u2019adhésion au mouvement révolutionnaire fut quasi générale \u201d au sein de la population d\u2019ici.En choisissant le camp anglais, les seigneurs et le clergé ont trahi le peuple et fait échouer l\u2019entreprise de libération menée par ces grands hommes que furent Arnold, Montgomery, Frankin et Mesplet ».Voir le compte rendu de Louis Cornellier, Le Devoir, 8-9 décembre 2007, « Les raisons de la défaite », p.F13, à propos du livre de Jean-Paul De Lagrave, Les trois batailles de Québec.Essai sur une série de trahisons, Trois-Pistoles, Éditions Trois- Pistoles, 2007. L'ACTION NATIONALE - février 2009 ALAIN DUBUC À mes amis souverainistes, Éditions Voix Parallèles, 2008, 232 pages.Prenons le diagnostic de ce livre d\u2019Alain Dubuc à froid : la souveraineté n\u2019adviendra pas.Deux référendums sont là pour nous en convaincre, en plus du constat fait par le leadership souverainiste de l\u2019impossibilité d\u2019un troisième.Jamais dans l\u2019histoire politique du dernier demi-siècle, les souverainistes ne sont parvenus à rallier les Québécois à leur option, sauf après l\u2019échec de l\u2019Accord du Lac Meech, où s\u2019est dégagée pendant quelques années une majorité qui aurait pu aboutir dans une victoire référendaire, ce que confirment d\u2019ailleurs toutes les enquêtes d\u2019opinion publique.Alain Dubuc montre sans trop de difficulté que les souverainistes vraiment résolus, ceux qu\u2019on nomme les indépendantistes, sont minoritaires au Québec et comptent pour un peu moins de 25 % de l\u2019électorat.Si d\u2019autres segments de la population adhèrent à différents degrés au projet souverainiste, on ne trouve plus chez eux la même détermination à placer la question nationale au-dessus de tout et à faire de la souveraineté la seule réponse qui y soit appropriée.Le pli naturel de l\u2019électorat québécois serait l\u2019autonomisme, même si l\u2019immense majorité des francophones se représente d\u2019abord dans une appartenance prédominante au Québec.Il s\u2019agirait alors de renoncer à forcer la marche vers la souveraineté en misant sur des circonstances exceptionnelles.La décomposition progressive du vote péquiste depuis le dernier référendum serait le symptôme le plus évident de cette régression de la cause de l\u2019indépendance qui aurait perdu son dynamisme et qui ne survivrait qu\u2019à la manière d\u2019une habitude politique ou d\u2019un beau rêve auquel on ne saurait comment renoncer.La lutte pour la souveraineté n\u2019aurait finalement été qu\u2019une parenthèse dans l\u2019histoire du Québec.119 L'ACTION NATIONALE - février 2009 La guerre est finie.« Dans le fond, il ne s\u2019agit pas, pour les souverainistes, d\u2019abandonner, de démissionner, de concéder une victoire qui était à portée de la main, de perdre parce qu\u2019ils ont baissé les bras.Car la défaite a déjà eu lieu.Ce qu\u2019on demande aux souverainistes, c\u2019est plutôt d\u2019accepter le verdict que leur impose déjà la réalité » (p.201).Ce n\u2019est pas le fédéralisme qui devrait les amener à déposer les armes, mais le réalisme.Car tendre le nationalisme québécois vers la souveraineté alors qu\u2019elle serait irréalisable serait la meilleure manière de dilapider l\u2019énergie collective qu\u2019il génère dans des luttes stériles, toutes faites pour gagner après coup une guerre terminée avant-hier.D\u2019une certaine manière, la souveraineté serait devenue une comédie, une figure de rhétorique imposée traduisant un idéal avec une certaine noblesse mais de moins en moins un projet politique.L\u2019impasse de la souveraineté conduirait à une impasse qui favoriserait notamment une culture politique victimaire où le Québec n\u2019en finirait plus de quémander à Ottawa des pouvoirs qui lui seront refusés dans l\u2019espoir de créer une crise que les souverainistes pourraient instrumentaliser au nom de leur option.Ce souverainisme de l\u2019impuissance générerait aussi paradoxalement un basculement fantasmatique où l\u2019idéalisation du pays rêvé prendrait la place du pays réel.C\u2019est toute l\u2019histoire du Québec qui se déprendrait ainsi de sa question fondatrice.« C\u2019est ce que j\u2019appellerais le cycle des plaines d\u2019Abraham, parce qu\u2019il était fondamentalement le prolongement du combat entre Canadiens français et Canadiens anglais » (p.28-29).À tout le moins, le cycle politique ouvert avec la Révolution tranquille se terminerait.Nous serions déjà dans une ère post-souverainiste.La question nationale terminerait ainsi sa dislocation et ne parviendrait plus à polariser significativement l\u2019espace politique québécois.« Par rapport [aux] questions majeures 120 L'ACTION NATIONALE - février 2009 qui prennent une place croissante dans nos préoccupations, le projet souverainiste n\u2019est ni positif, ni négatif, il est plutôt neutre, parce qu\u2019il n\u2019est tout simplement pas dans le paysage » (p.77).Dubuc cherche alors à en tirer les conséquences.Si la souveraineté n\u2019est pas possible pour un bon moment, pourquoi ne c-onsentirait-on pas à un redécoupage de l\u2019espace public qui sacrifierait de vieux clivages stériles pour en faire naître de nouveaux, plus conformes à la dynamique réelle de la société québécoise?Pourquoi ne pas en finir avec la question nationale, demande Dubuc, à ses amis souverainistes, qu\u2019il croit disposés à entendre ce message difficile ?Je ne suis probablement pas l\u2019un des amis souverainistes d\u2019Alain Dubuc.Si je prends la peine de cette précision, c\u2019est pour rendre justice à l\u2019auteur : il le dit explicitement, à aucun moment il n\u2019a cru possible de convaincre les souverainistes convaincus.Ceux qu\u2019il désire rallier à sa cause sont les souverainistes « épris de modernité » qui partagent avec lui un bloc massif de convictions et qui ne renonceraient à rien de fondamental en ne cherchant plus à faire du Québec un pays.Ceux qu\u2019il désire convaincre, en un sens, sont les souverainistes post-nationalistes, les souverainistes moder-nitaires, qui se sont imposés depuis le dernier référendum et qui ont proposé une vision du Québec pareille à celle de Dubuc, si ce n\u2019est du souci qu\u2019ils avaient encore d\u2019articuler cette vision avec l\u2019éventuelle mise au monde d\u2019un nouveau pays.Je ne sais rien du carnet d\u2019adresse d\u2019Alain Dubuc, mais je devine ainsi que ses amis souverainistes s\u2019appellent André Boisclair ou Daniel Audet.Il y aurait ainsi entre les « souverainistes modernes et les fédéralistes modernes » un consensus qui devrait désormais se traduire politiquement.Ce consensus serait celui d\u2019un profond désir de modernité, qui s\u2019exprimerait dans 121 L'ACTION NATIONALE - février 2009 trois dimensions fortes : une plus grande recherche de prospérité, une réinvention de la solidarité et une adhésion résolue au multiculturalisme.Ce projet, Dubuc le présente comme une nouvelle Révolution tranquille permettant à terme d\u2019accoucher d\u2019un miracle québécois soulageant les Québécois sur le plan identitaire en les présentant pour la terre entière comme un modèle à suivre d\u2019innovation et de créativité.Les succès individuels des Jacques Villeneuve, Céline Dion et Guy Laliberté préfigureraient ceux d\u2019un Québec de gagnants.Il faudrait multiplier de tels succès qui seraient bien plus significatifs pour le Québec qu\u2019un gain de pouvoir politique.« C\u2019est important pour nous.Assez pour vouloir multiplier les occasions de succès et même ériger consciemment en stratégie la recherche de triomphes à travers le monde.[.] Pour qu\u2019à travers le monde, on fasse Wow en pensant à nous » (p.228).Pour cela, Dubuc qualifie son projet de « joyeux », d\u2019autant plus qu\u2019il empêcherait une régression identitaire et une grande dérive vers un nationalisme de survivance qui minerait secrètement la société québécoise.C\u2019est pourquoi Dubuc nous dit que ce nouveau « combat national » ne se fera pas contre le Canada mais bien contre les forces qui au Québec même, entravent le plein accomplissement de la modernité.Dubuc nous donne une idée de son Québec idéal en faisant la liste des débats qui devraient l\u2019animer.Tous portent sur son adaptation plus ou moins volontaire aux mesures mises de l\u2019avant dans Éloge de la richesse, et qui devraient permettre la réalisation d\u2019un miracle québécois, susceptible de fournir à la collectivité un nouveau socle fondateur pour remplacer l\u2019espace vacant d\u2019un souverainisme vaincu.Disons-le autrement : Alain Dubuc nous propose ainsi la boboïsation comme projet de société.Car s\u2019il y a un camp du progrès et de la modernité au Québec, il y aurait aussi un camp de la réaction, de la 122 L'ACTION NATIONALE - février 2009 régression.Ce courant remuerait « les boues nauséabondes de l\u2019intolérance » (p.206).C\u2019est contre l\u2019influence de ce courant « qui devrait rester dormant » ( p.129) dans la politique québécoise que Dubuc mobilise des formules qui se veulent incisives dans un chapitre voué au procès de la « dérive identitaire » de la société québécoise.De quelle dérive parle-t-on ?De celle qui aurait pris forme à travers les accommodements raisonnables et qui aurait entrainé tous les grands partis québécois à ranimer une définition de la nation en contradiction avec le progrès, avec la modernité, dont Dubuc se veut l\u2019interprète et le gardien.Tout l\u2019ouvrage prend sens, ici.On pourrait même dire que le véritable pivot de cet ouvrage est celui divisant la société québécoise entre les forces de l\u2019obscurantisme réactionnaire et celles du progressisme identitaire.Évidemment, une telle vision des choses fera grincer bien des dents.Parmi celles-là, les miennes.Car il me semble bien que la vision de Dubuc hérite d\u2019un manichéisme qui n\u2019est pas sans rappeler les vieilles lubies de l\u2019extrême-gauche des années 1970, avec son internationalisme sans prolétariat.Ce n\u2019est plus la révolution qui mobilise.C\u2019est le progrès avec une majuscule.Un progrès associé au multiculturalisme, comme le reconnait Dubuc en écrivant que « partout dans le monde, le respect des minorités est devenu une question centrale.Les valeurs d\u2019ouverture, d\u2019inclusion, de tolérance, d\u2019acceptation des autres représentent un défi majeur pour les sociétés avancées et sont devenues un test pour mesurer leur modernité » (p.134).On comprend que Dubuc est candidat au poste d\u2019évaluateur et qu\u2019il entend bien recaler les mauvais élèves, et cela à n\u2019importe quel prix.On les insultera, s\u2019il le faut, en multipliant les anathèmes.Je préviens ici mon lecteur que je ferai une longue énumération, malheureusement nécessaire pour bien comprendre l\u2019univers mental du procureur Dubuc, d\u2019autant plus que la plupart des commentateurs de l\u2019ouvrage ont jusqu\u2019ici négligé cette 123 L'ACTION NATIONALE - février 2009 dimension, comme si elle allait de soi, comme si personne ne devait questionner.Allons-y donc avec cet acte d\u2019accusation.Ainsi, les nationalistes conservateurs sont accusés de « nous faire régresser, justifier l\u2019exclusion et nourrir l\u2019intolérance » (p.130), Yves Michaud est accusé « d\u2019élucubrations sur la question juive » (p.131), Mario Dumont d\u2019entretenir « la méfiance à l\u2019égard de l\u2019immigration » (p.131), le PQ de « glisser à droite » et de manquer d\u2019« ardeur pour défendre les grands principes démocratiques » contre le soulèvement de Hérouxville (p.131), le PQ de chercher à « séduire les vieux bleus et flirter avec le nationalisme frileux » (p.132), Jean-François Lisée, qui est pourtant un « essayiste moderne » de fournir un argumentaire « se rapprochant dangereusement de celui du nationalisme traditionnel » où « la logique du nous » rejoignait celle du repli (p.133).Le PQ serait ainsi coupable de s\u2019associer avec des « souverainistes pressés, intransigeants sur les questions linguistiques » qui seraient « d\u2019authentiques réactionnaires » (p.133), Loco Locass de chanter des « hymnes racistes » (p.135), et d\u2019être « sans doute sans le savoir, profondément réactionnaire » (p.136), le projet de loi 195 de fournir « une caution morale à une certaine forme d\u2019intolérance » (p.138), les adversaires du dédoublement des hôpitaux universitaires d\u2019une « incroyable étroitesse illustrant la persistance des réflexes de repli » (p.141), les adversaires d\u2019une conversion de l\u2019école au bilinguisme normatif de représenter « les forces de l\u2019intégrisme » (p.141) et d\u2019incarner « un nationalisme timoré, qui prône le repli » et qui serait symptomatique d\u2019un « refus de la modernité » (p.142), les « péquistes modernes et modérés » de faire alliance avec des vétérans de la cause québécoise qui pratiqueraient « un nationalisme fortement teinté par des idées qui, dans d\u2019autres pays, seraient qualifiées de réactionnaires » (p.143), L\u2019Action nationale de pratiquer en compagnie du SPQ Libre 124 L'ACTION NATIONALE - février 2009 un « retour au nationalisme ethnique » (p.143), le PQ de « minimiser les progrès linguistiques et donc, de nourrir l\u2019insécurité et l\u2019impuissance » (p.143), de cultiver « l\u2019insécurité identitaire et linguistique [qui] provoque des réflexes d\u2019ethnocentrisme et de repli sur soi, comme la peur du bilinguisme, qui nous éloignent du progrès » (p.144) et « d\u2019associer l\u2019immigration aux reculs du français, en glorifiant le « nous », ce qui favorise la peur de l\u2019autre, les comportements d\u2019exclusion, qui sont en fait la définition même de ce qu\u2019est la droite dans une société avancée » (p.144).Note finale, Alain Dubuc soupçonne « la propension qu\u2019ont les Québécois francophones, surtout des régions, à s\u2019inquiéter du français à Montréal est notre façon à nous de dire qu\u2019il y a trop d\u2019immigrants » (p.139).Résumons le tout : il y a les bons et les méchants, les vertueux et les salauds, les progressistes et les réactionnaires.Il y a les modernes et les antimodernes, les épris de progrès et les obscurantistes.Dirait-on les choses excessivement en disant qu\u2019une telle vision manque de nuances et qu\u2019à tout classer sous le signe d\u2019un crypo-fascisme à la québécoise, Dubuc pratique une forme de violence idéologique héritière des pires aspects du dernier siècle.Alain Dubuc ne fait évidemment pas parti de ceux qui pratiqueraient le terrorisme idéologique au-delà de la violence verbale.Il y a chez lui la civilité des inquisiteurs à la voix douce.Mais on sera néanmoins surpris par une telle pratique d\u2019intimidation.Comment peut-on pratiquer un tel terrorisme idéologique tout en se réclamant de la tolérance, sinon en croyant incarner soi-même la tolérance, à la manière d\u2019une avant-garde éclairée de la raison plurielle ?C\u2019est à croire que l\u2019architecture intellectuelle de Dubuc, celle héritée de sa jeunesse, l\u2019a prédisposé à toujours traquer le salaud, à stigmatiser le réactionnaire.On me permettra de noter que ces propos délateurs se trouvent réunis sur une quinzaine de pages 125 L'ACTION NATIONALE - février 2009 seulement, et qu\u2019il m\u2019aurait été possible d\u2019en citer deux fois plus en les glanant dans tout l\u2019ouvrage.On pourrait ainsi reproduire une liste qu\u2019Alain Dubuc semble rédiger pour l\u2019opinion publique en la prévenant contre des groupes et individus dangereux pour la démocratie.Kundera, dans L\u2019art du roman, écrivait que « les empires totalitaires ont disparu avec leurs procès sanglants, mais l\u2019esprit de procès est resté comme héritage, et c\u2019est lui qui règle les comptes ».Mao parlait de la ligne juste.Dans une forme qu\u2019il lui empreinte probablement involontairement, Dubuc dit des «élans du nationalisme » qu\u2019ils doivent « sans cesse être balisés et gérés, pour éviter les dérives et pour l\u2019amener dans la bonne direction, celle du progrès » (p.130).Ce nationalisme de progrès devrait se distinguer d\u2019un « nationalisme alimenté par l\u2019histoire », selon Dubuc, ce qui l\u2019amène d\u2019ailleurs à suggérer que le Québec devrait se défaire de sa devise « Je me souviens » (p.95).Le moins qu\u2019on puisse dire, c\u2019est que Dubuc souhaite à tout prix être moderne et dans le sens de l\u2019histoire.Une telle disposition idéologique a conduit une bonne partie des intellectuels occidentaux à se tourner vers les sectes totalitaires au vingtième siècle, dont les maoïstes et les trotskystes ont donné probablement parmi les pires incarnations.Alain Dubuc, qui n\u2019aime pas l\u2019histoire, sera déçu : de ce point de vue, c\u2019est un héritier.J\u2019ai consacré un long passage de cette recension à la technique de dénonciation de Dubuc pour bien montrer comment au-delà d\u2019un seul appel au réalisme pour les souverainistes, son livre en appelle plutôt à la diabolisation du nationalisme québécois, pour bien montrer comment sa fascination pour le progrès et la modernité l\u2019entraine en fait à souhaiter une configuration de l\u2019espace politique sur le modèle de la lutte antifasciste.Son livre ne fait pas un mauvais diagnostic sur le pourrissement de la question nationale.Les souverainistes devront en méditer les premiers chapitres en se demandant 126 L'ACTION NATIONALE - février 2009 à quel point ils croient encore suffisamment à l\u2019exigence vitale de l\u2019indépendance pour trouver un nouveau chemin qui nous y conduise, maintenant que nous savons qu\u2019il n\u2019y a plus de ligne droite pour s\u2019y rendre.Aussi sévère soit-il, ce diagnostic n\u2019en demeure pas moins en bonne partie exact et pose une question simple à laquelle les souverainistes ont trop souvent cherché à se dérober : que vaut le souverai-nisme tel qu\u2019il existe sans souveraineté à la clef ?Est-il responsable de se dire à la poursuite d\u2019une souveraineté imminente si les faits confirment l\u2019impossibilité de sa réalisation dans un horizon historique significatif ?Ces questions souvent soulevées par Jean-François Lisée et Christian Dufour, Alain Dubuc les reprend désormais à son compte dans la construction d\u2019un nouvel argumentaire fédéraliste.Mais ce livre se discrédite dans une désolante chasse à l\u2019homme qui n\u2019est pas loin d\u2019un maccarthysme progressiste.En croyant prophétiser un miracle, Alain Dubuc invite surtout à de nouvelles persécutions publiques contre ses concitoyens qui ne partagent pas son enthousiasme hypermoderne.Mathieu Bock-Coté Doctorant en sociologie, UQAM 127 L'ACTION NATIONALE - février 2009 MARTIN CHAPUT Dieppe ma prison ; Récit de guerre de Jacques Nadeau, Athéna éditions, 2008, 140 pages.Les militaires francophones québécois des 20e et 21e siècle ont rarement bonne presse.On revalorise les soldats de Montcalm et les miliciens de la Nouvelle-France.Et bien sûr, ces « soldats populaires » que furent les Patriotes de 1837.Mais règle générale, nos historiens préférèrent oublier les nombreux volontaires de chez nous qui, au cours de la Première Guerre mondiale et de la Seconde, combattirent quelques-uns en Asie (Hong Kong) ou en Afrique du Nord, la grande majorité sur les champs de bataille européens, pour ne pas dire français.Quand on a commencé à rectifier le tir, ce fut surtout pour parler des héros connus, les Ménard, Triquet, Allard et Dextraze, ou encore pour parler des sacrifiés de Dieppe, lors d\u2019un raid qui, du moins de la façon dont il avait été conçu, n\u2019aurait pas dû avoir lieu.Il en est donc qu\u2019on a oublié.Sans doute parce qu\u2019ils se sont eux-mêmes rarement exprimé tant l\u2019horreur qu\u2019ils ont vécu leur a fait vivre des cauchemars que même aujourd\u2019hui, plus de soixante-cinq ans plus tard, les rares survivants n\u2019arrivent pas à surmonter.Il s\u2019agit des prisonniers de guerre.Ceux de Hong Kong en Asie, qui furent prisonniers des Japonais de décembre 1941 à l\u2019été 1945, dans des conditions qui dépassent l\u2019horreur.Parmi eux de nombreux francophones.Et les nombreux membres des Fusiliers Mont-Royal capturés à Dieppe en août 1942 et libéré des geôles nazies qu\u2019au printemps 1945.Ces hommes se racontent peu.Comme l\u2019écrit l\u2019historienne Béatrice Richard, de nombreuses études l\u2019attestent.Sans forcément être aux prises avec un choc post-traumatique, les combattants les mieux aguerris, et à plus forte raison 128 L'ACTION NATIONALE - février 2009 ceux qui ont vu leurs compagnons se faire tuer ou estropier à leurs côtés, ceux qui ont vécu l\u2019horreur des camps de concentration, oublient difficilement les images lancinantes de leurs montées aux extrêmes.Même si leurs corps ont survécu, une part d\u2019eux-mêmes est morte au champ d\u2019honneur.Pas pour rien que ma mère, veuve d\u2019un officier tué à Dieppe le 19 août 1942, m\u2019a tojours dit que mieux valait que mon père y ait laissé la vie que de revenir traumatisé après 32 mois de détention dans un camp nazi.Jacques Nadeau, lui, s\u2019est raconté à Martin Chaput, un étudiant en histoire de l\u2019Université du Québec à Montréal, passionné d\u2019histoire militaire.Nadeau n\u2019est pas une vedette.C\u2019est un Québécois, né dans un milieu populaire à Saint-Henri en 1922 et qui à l\u2019âge de six ans fut placé dans un orphelinat à la mort de sa mère, avant de revenir à la maison quelques années plus tard lorsque son père se remaria.Lorsque la guerre se déclara, sa belle-mère lui avait lancé : « Tu n\u2019as pas de travail, va donc t\u2019enrôler ».Officiellement, lui et ses compagnons s\u2019en allaient combattre l\u2019hydre nazie, mais dans le fond, comme le note Béatrice Richard dans sa préface et comme je l\u2019ai moi-même écrit dans Héros oubliés, paru en 1995, nombre d\u2019entre eux cherchaient à joindre l\u2019utile à l\u2019agréable : s\u2019assurer un salaire et trois repas par jour, tout en découvrant d\u2019autres horizons.Après les années de vaches maigres de la Grande Dépression, pour beaucoup, cette guerre représentait un salut.Qui a le droit de les blâmer ?Nadeau s\u2019enrôla dans les Fusiliers Mont-Royal, traversa en Angleterre en mars 1941, fit de l\u2019entraînement et de la garnison pendant près d\u2019un an et demi, puis participa au raid de 129 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Dieppe en août 1942 où il perdit son meilleur ami, Robert Boulanger, tué à ses côtés et vit de nombreux camarades se faire estropier, mourir en criant « maman », bref tout le banc d\u2019horreur maintes fois raconté.Martin Chaput, étudiant en histoire à l\u2019Université du Québec à Montréal et passionné d\u2019histoire militaire, a rencontré Nadeau qui s\u2019est raconté à lui.Nadeau a été conduit en Allemagne.Il faisait partie des centaines d\u2019hommes qui furent entassés à cinquante dans des wagons de bestiaux et qui traversèrent ainsi, lentement une partie de l\u2019Europe, avec un seul seau au milieu du wagon pour leurs excréments, leurs vomissements, puis furent enfermés et menottés ou ligotés pendant trois mois au début, même pour aller en groupe à la toilette ou un autre détenu devait leur torcher le cul puisqu\u2019on refusait de les détacher même dans ces moments les plus intimes.A-t-on idée de ce que ça représente pour la dignité humaine ?Et au début de 1945, il prit part à la fameuse « marche de la mort », où les Allemands firent marcher plus de 1000 kilomètres pendant trois mois des milliers de prisonneirs devant leurs troupes en déroute fuyant la montée des Russes et exécutaient ceux qui étaient trop faibles pour parcourir ainsi des centaines de kilomètres dans la neige et le froid.Et enfin, « libérés » par les Russes, témoins de viols et de meurtres de civils par des « libérateurs » saouls et plus sanguinaires souvent que les S.S.nazis.Ce livre n\u2019est pas l\u2019apologie de la guerre ou une nouvelle version du héros mythique à l\u2019américaine, du genre proposé dans Il faut sauver le soldat Ryan.C\u2019est le récit d\u2019un homme ordinaire.confronté à des situations extraordinaires.Et qui à l\u2019instar de milliers d\u2019autres, a tenté de survivre et y a réussi. 130 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Si l\u2019histoire doit être un miroir, où tout doit être raconté, les bons comme les mauvais coups, il fallait que ce livre soit écrit.Pour que l\u2019on sache ce qu\u2019ont vécu des centaines des nôtres, dont on ne parle pour ainsi dire jamais.Pierre Vennat Journaliste-historien 131 LIVRES REÇUS Pierre Beaudet On a raison de se révolter, Écosociété, 2008, 247 pages.André Beauchamps Environnement et église, Fides, 2008, 167 pages.Gilles Routhier Penser l\u2019avenir de l\u2019Église, Fides, 2008, 255 pages.Normand Seguin et René Hardy La Mauricie, PUL, 2008, 196 pages.Louis Lesage Et Dieu dans tout ça ?, Fides, 2008, 248 pages.Jacques Lemay Parcours d\u2019une coopérative agroalimentaire.Purdel 1928-2008, Septentrion, 2008, 218 pages.Denise Bombardier Au risque de déplaire, VLB, 2008, 329 pages.Yvon Roberge Histoire des TCA au Québec.Connaître le passé pour façonner l\u2019avenir, Faculté des sciences sociales, Presses de l'Université Laval, 2008, 182 pages.Collectif pour un Québec sans pauvreté Tenir parole ! Trajectoires et paroles citoyennes autour d\u2019une affiche, PUL, 2008, 288 pages. 132 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Robin Philpot Derrière l\u2019État Desmarais: Power, Les Intouchables, 2008, 208 pages.Roberto Perin Ignace de Montréal.Artisan d\u2019une identité nationale, Boréal, 2008, 312 pages.Dumont de Montigny Regards sur le monde atlantique, Septentrion, 2008, 476 pages.Samuel de Champlain Les Fondations de l\u2019Acadie et de Québec, Septentrion, 2008, 290 pages.John Armoy Knox Croisière d\u2019un Américain, Septentrion, 2008, pages.Samia Amor L\u2019Islam, Novalis, 2008, 142 pages.Paul-André Linteau et Serge Joyal (dir.) France-Canada-Québec.400 ans de relations d\u2019exception, PUM, 2008, 328 pages.Guillaume Pinson Fiction du monde.De la presse mondaine à Marcel Proust, PUM, 2008, 372 pages.133 COURRIER DES LECTEURS GAZPROM RÉVÈLE LE VRAI VISAGE DE RABASKA : LES MASQUES TOMBENT Ile d\u2019Orléans et Lévis, 13 janvier 2009.Son mariage avec Gazprom avait d\u2019abord forcé Rabaska à sortir du placard et avouer ce qu\u2019il avait toujours nié : sa raison d\u2019être serait d\u2019abord une ouverture vers le marché des Etats-Unis De plus en plus, la présence du partenaire russe permet de lever le voile et de découvrir le vrai visage du controversé projet.Affecté par la situation économique mondiale actuelle, Gazprom ne pourra livrer l\u2019approvisionnement en gaz naturel de Rabaska avant 2017, voire 2020.Disparue donc cette «urgence» ayant « forcé » le gouvernement Charest à outrepasser ses lois et règlements, notamment la Loi sur la protection du territoire agricole.De plus, la création prochaine d\u2019un cartel des pays producteurs de gaz vraisemblablement mené par Moscou fixera dorénavant un prix mondial pour le gaz naturel.«L\u2019ère du gaz bon marché est révolue », affirme le premier ministre russe, Vladimir Poutine.Ainsi s\u2019envole le mirage d\u2019un prix de faveur pour le Québec, tel que promis par Gaz Métro. 134 L'ACTION NATIONALE - février 2009 Enfin, cette fâcheuse tendance qu\u2019a la Russie de mêler la politique à ses contrats d\u2019énergie, allant jusqu\u2019à « violer tous les accords passés.ce qui est totalement inacceptable » aux dires du premier ministre français François Fillon, n\u2019augure rien de bon pour les États dépendant de Gazprom et leur approvisionnement gazier.Les actuelles et répétitives coupures dans l\u2019acheminement du gaz russe vers l\u2019Europe le démontrent clairement : la Russie n\u2019est pas un partenaire fiable.Alors que son approvisionnement n\u2019est pas menacé et que le Québec est en voie de devenir lui-même producteur de gaz naturel, comment faut-il comprendre cet acharnement qu\u2019a mis le gouvernement libéral à favoriser la création de cette nouvelle dépendance énergétique et envers la Russie de surcroît ?Tel des masques qui tombent, disparaissent une à une les justifications de Gaz Métro pour tenter de légitimer la construction d\u2019un terminal méthanier en zone habitée face à l\u2019île d\u2019Orléans.Suite à ces révélations, comment Gaz Métro peut-il encore plaider pour son projet destructeur d\u2019environnement et dangereux pour la population, si ce n\u2019est pour son seul profit au mépris du reste?Et surtout, comment le gouvernement québécois pourra-t-il seulement continuer de tolérer le projet Rabaska, sachant désormais que les justifications n\u2019existent plus, que les controverses l\u2019entourant sont de plus en plus évidentes et l\u2019opposition de plus en plus affirmée ?Dans ce contexte, le Collectif Stop au méthanier fait une fois de plus appel à la raison : Gaz Métro doit retirer son projet définitivement et le gouvernement annuler le décret l\u2019ayant autorisé.Jacques Levasseur et Normand Gagnon, Coordonnateurs, Collectif Stop au méthanier 135 L'ACTION NATIONALE - février 2009 CAP AUX DIAMANTS ET PETITE RUE CHAMPLAIN La Commission de toponymie du Québec et les comités locaux ont fait un excellent travail de normalisation par le passé.Mais il reste de nombreux chancres à corriger.À l\u2019occasion, les autorités toponymiques ont donné leur sceau à des expressions douteuses sous de fallacieux prétextes.Retenons deux cas ici : celui du prétendu « cap Diamant » et celui de la rue faussement nommée «Petit-Champlain ».À l\u2019époque de la Nouvelle-France, on avait nommé « cap aux diamants » le promontoire sur lequel est bâti la ville et l\u2019une des rues sises en contrebas s\u2019appela successivement rue Jacques de Meulle, rue Champlain puis « Petite rue Champlain » après 1876.Aujourd\u2019hui, la plupart des gens disent « Cap Diamant » et « Rue du Petit-Champlain ».Les deux toponymes ont été alignés au XIXe siècle sur les façons de dire de la communauté anglophone.Au moment où les anglophones se sont installés en grand nombre à Québec, on disait « cap aux diamants ».Les nouveaux arrivants rendirent l\u2019appellation par « Cape Diamond » en respectant les pratiques de leur langue.Mais, avec le temps, les francophones oublièrent l\u2019appellation d\u2019origine et traduisirent littéralement, il faudrait dire bêtement, le toponyme anglais et ils en vinrent à « Cap Diamant ».En 1925, la Commission de géographie du Québec a approuvé, aussi bêtement, le calque sous le prétexte qu\u2019il était d\u2019usage courant (Noms et lieux du Québec, 2006).Dire ou écrire « cap Diamant », c\u2019est supposer qu\u2019on aurait nommé le promontoire en l\u2019honneur d\u2019une personnalité dont le patronyme serait Diamant.Or les découvreurs et les pionniers avaient parlé de « cap aux diamants » parce 136 L'ACTION NATIONALE - février 2009 qu\u2019ils avaient vu des reflets qu\u2019ils croyaient provenir de « diamants ».Le quiproquo est évident.Aux îles de la Madeleine, on ne dit pas « Cap Meules » mais Cap-aux-Meules.On ne dirait pas « Cap Roche » pour désigner un cap de roches.Écrire « Cap Diamant », c\u2019est désinformer les citoyens, les mettre sur une fausse piste : on y rend un objet (des diamants) par un nom patronymique (Diamant).En Gaspésie (Gaspé-Nord), une dérive du même ordre a mené de « Pointe à la faim » à « Fame Point » et, enfin, à « Pointe à la Renommée » ! Et il y en a d\u2019autres, des classiques (Baie des Molues, Molues Bay, Mal-Bay, Malbaie; etc.) et des contemporaines (de rivière Franquelin à rivière Franklin).L\u2019odonyme « Petite Rue Champlain » a connu une évolution semblable au cours des décennies.La rue fut appelée ainsi pour la distinguer de la rue Champlain qu\u2019on avait construite dans les années 1870.En anglais, on traduisit correctement par « Little Champlain Street ».Ici encore, les Québécois négligèrent l\u2019odonyme de départ et adoptèrent une traduction littérale.Comme l\u2019a écrit Pierre Caron (Promenades à Québec; VLB éditeur, 2008 : 64) : « Alors que la rue est l\u2019un des emblèmes du caractère français de la ville., son nom résulte de la mauvaise traduction de l\u2019expression Little Champlain Street ».Qu\u2019on y réfléchisse deux secondes : il n\u2019y a pas un petit Champlain et un grand Champlain, mais une petite rue Champlain et une grande rue Champlain, c\u2019est-à-dire le boulevard Champlain.On ne dirait pas l\u2019aéroport Petit-Trudeau ou la rue Petit-Lévesque.Il est clair que les Québécois ont cédé aux façons de dire du milieu anglophone.Ils en subissent encore les mêmes pressions, entourés qu\u2019ils sont de populations qui utilisent la langue de Shakespeare.Le mimétisme linguistique est fort 137 L'ACTION NATIONALE - février 2009 compréhensible.Mais, ce qui l\u2019est moins, c\u2019est le laxisme des équipes chargées de la toponymie.Comment a-t-on pu entériner les deux mauvaises traductions ?L\u2019État ni les autorités municipales n\u2019ont à approuver de telles fautes.Elles n\u2019ont pas non plus à les justifier, comme on l\u2019a déjà fait : Les noms de lieux consacrés par un usage ancien possèdent une grande valeur patrimoniale.Les écarts qu\u2019ils peuvent afficher par rapport aux normes linguistiques y sont courants et font souvent partie de l\u2019attachement observé à leur endroit.Exemples : Cap Diamant.et Rue du Petit-Champlain (Le Toponyme, vol.12, no 1, mars 1998 : 1).Ne pourrait-on pas reconnaître que les appellations d\u2019origine ont plus de valeur patrimoniale que les rejetons ?Au demeurant, le patrimoine français de Québec et du Québec serait mieux apprécié et mieux interprété si on avait gardé les toponymes de départ pour l\u2019usage officiel.Les professionnels de la langue, journalistes ou traducteurs, n\u2019exciperaient pas des fautes entérinées par les autorités administratives ou gouvernementales pour persévérer dans les mauvaises habitudes.Gaston Bernier Article publié dans Le Pro actif, journal officiel de l'Association de professionnelles et professionnels retraités du Québec (A.P.R.Q.), Hiver-printemps 2008-2009 : 16-18.6 octobre 2008 \u2022Souveraineté du Québec ùmaue française 'fête nationale )( Assurance Saint-Jean-Baptiste y deh MA U RI CIE cKm9.s9jheauricliz.qc.ee 375=«1 ° l=M=®2i=«î La Société Saint-Jean-Baptiste du Centre-du-Québec 449 rue Notre-Dame, Drummondville (819)-478-2519 ou 1 800 943-2519 Organisme d\u2019entraide et de fierté québécoise ! Plus de 31 000 membres au Centre-du-Québec Allard CA inc.Comptable agréé Pierre Allard, c.a.8175, boul.St-Laurent, 3e étage, Montréal (Québec) H2P 2M1 Téléphone : (514) 385-6601 \u2022 Fax : (514) 385-6177 Courriel : allardp@qc.aira.com Sansregret, Taillefer & Associés inc.Cabinet en assurance collective de info@sta-conseil.com www.sta-conseil.com 178, rue Sainte-Marie Téléphone : (450) 471-2662 Terrebonne (Québec)\t(514) 355-7869 J6W 3E1\t(800) 782-5799 Télécopieur : (450) 471-0026 (514) 355-7923 L'Action nationale en format pdf Plus verte et moins chère que la version papier ! Chaque numéro dès sa parution dans votre boîte courriel ! 50,79 $/an 90,30 $/deux ans Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 Disponible à la boutique internet www.action-nationale.qc.ca ENREGISTRÉ ISO 9001 flrmotec Gamme de produits standards fabriqués pour l'industrie mondiale du meuble et de la cuisine.Spécialistes de l'injection et du formage sous-vide des plastiques.Conception et fabrication de moules pour les deux procédés.«SS-! sa ______________\u2022 1 \u2022£ SSZii! i-\u2019\t~ Armotec inc.2250, rue Sigouin Drummondville (Québec) Canada J2C 5Z4 Tél.: (819) 478-4024 Téléc.: (819) 478-3456 tec@dr.cgocable.ca www.armotec.qc.ca 141 CLUB DES 100 ASSOCIÉS Fernand Allard Patrick Allen ' François-Albert Angers ' Gaston-A.Archambault ' Jean-Paul Auclair Paul Banville Thérèse Baron ' François Beaudoin Gaston Beaudry ' Dominique Bédard ' Yvan Bédard Henri Blanc Antoinette Brassard Henri Brun Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Robert Côté Louis-J.Coulombe Gérard Deguire Bob Dufour Yves Duhaime Nicole Forest Léopold Gagnon Henri-F.Gautrin ' Claude Ghanimé Paul Grenier Michel Grimard Yvon Groulx Marcel Henry Henri Joli-Cœur Lucie Lafortune ' Anna Lagacé-Normand Bernard Lamarre Denis Lazure ' Richard Leclerc Clément Martel Jacques-C.Martin Yvon Martineau Roger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin ' Reginald O'Donnell Arthur Prévost ' René Richard ' Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ivan Roy Claudette Thériault Marcel Trottier ' Réal Trudel Cécile Vanier André Verronneau Claude-P.Vigeant Madeleine Voora Liberté d\u2019expression L'Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d'expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l'avenir de la nation.La Rédaction assume la responsabilité de tous les titres d'articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 2500 mots, le compte rendu d'un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots et un article sollicité peut comprendre de 3000 à 8000 mots.Les textes sont généralement reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d'écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L'index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis i984,dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction totale ou partielle des textes publiés dans L'Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur 143 LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Mission Être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d'indépendance et d'engagement, à partir des situations d'actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.Président\tMembres Denis Monière\tDave Anctil Secrétaire\tJean-Louis Bourque Gilles Lavoie\tCharles-Philippe Courtois Myriam D'Arcy Trésorier\tPierre de Bellefeuille Robert Ladouceur\tBenoît Dubreuil Conseillers\tGeneviève Dugré Mathieu Bock-Côté\tHenri Laberge Christian Gagnon\tJosée Lacourse Isabelle Le Breton\tAlain Laramée Jacques Martin\tAnne-Michele Meggs Ex Officio\tJacques-Yvan Morin Pierre Noreau Robert Laplante\tAndré Poupart Joëlle Quérin Guillaume Rousseau Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Jean-Jacques Chagnon, Hélène Chénier, Pierre Dupuis, Lucia Ferretti, Delmas Lévesque, Yvon Groulx, Léo Jacques, Yves Michaud, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon, Gilles Rhéaume Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jean Genest |, Jean-Marc Léger, Georges Meyers, Paul-Émile Roy Nouveaux tarifs d'abonnement à compter de septembre 2008 ABONNEMENT\tGRILLE TARIFAIRE\t \t1 an\t2 ans \t10 numéros\t20 numéros Abonnement régulier\t73,37 $ (65 $ + taxes)\t135,45 $ (120 $ + taxes) Abonnement de soutien\t175 $\t300 $ Étudiant\t42,89 $ (38 $ + taxes)\t76,75 $ (68 $ + taxes) Institution\t129,81 $ (115 $ + taxes)\t220,11 $ (195 $ + taxes) Autres pays irrrii\t150 $\t275 $ gSSS5** Abonnement PDF\t50,79$ 45 $ + taxes\t90,30$ 80 $ + taxes \tTVQ 1012563392\tTPS 11901 9545 Trois façons de régler votre abonnement \u2022\tpaiement internet sécurisé Desjardins dans notre site \u2022\tpar la poste \u2022\tpar téléphone Paiement par chèque ou carte de crédit visa ou mastercard L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L'Action nationale est membre de la SODEP : www.sodep.qc.ca Envoi de Poste - 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