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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Janvier
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2010-01, Collections de BAnQ.

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[" L\u2019Action NATIONAL^ volume C numéro 1 JANVIER 2010 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L'ACTION NATIONALE volume C numéro 1 - janvier 2010 janvier 2010 vol.C no 1 L\u2019Action NATIONALE , .fMdM, m&i \\Â j//y -J».\u2014 .* ilf.\u2022 * 1 Dossier Éthique de l'hospitalité Élections Montréal 2009 Tempête parfaite, Tremblay réélu Caisse de dépôt L'immodeste, la loyauté et la dépendance En couverture Michel Belleau Je rêve encore Acrylique sur masonite, 2001, (H 102 x L 102 x P 2 cm) © Collection Loto-Québec /I /t i chel Belleau (i960) a étudié les techniques / I / I graphiques pour très rapidement se tourner vers / V\tle dessin, la lithographie, la gravure et, depuis quelques années, la peinture.Il expose depuis 20 ans et ses oeuvres font partie de plusieurs collections de prestige publiques et privées.« L'artiste démontre la subtilité de son propos en intégrant dans le même cadre un collage, une gestuelle soutenue et un graphisme qui transforment l'étendue de la toile en une zone de choc, un lieu de contraste et d'affirmation qui s'impose avec tout son dynamisme.Il prolonge ce mouvement initial dans des toiles apparemment abstraites où un rendu épuré n'en conserve pas moins ce trait énergique et soutenu qui est, à peu de chose près, sa signature.» (Jules Arbec, Parcours, Vol.6 no 5) Pour plus d'information : Galerie MX 333, avenue Viger Ouest Montréal QC H2Z 0A1 514-315-8900 www.galeriemx.com Location d'outils Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 Heureuse de participer à la construction de la référence québécoise.38 succursales pour mieux vous servir simplex, ca \u2022\tMontréal : 1.800.361.1486 \u2022\tQuébec : 1.800.284.7571 \u2022\tOttawa : 1.888.408.8807 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Dave Anctil, chercheur postdoctoral, Chaire Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie (UQAM) ; Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, pro-fesseure (UQTR) ; Richard Gervais, philosophe ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue (Université Laval) ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQÀC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean-Louis Bourque (politologue) ; Julien Goyette (UQTR), Paul Sabourin (Université de Montréal) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval) ; Michel Seymour (Université de Montréal).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock Côté.L\u2019Action NATIONALE curieux un jour.CURIEUX TOUS LES JOURS.\u2014?\u2014 abonnez-vous Yage B \"V \" On n\u2019est jamais trop curieux Éditorial Cela se paie comme ça se vend -Robert Laplante\t4 Articles Des origines juridiques multiculturalistes du cours d\u2019éthique et de culture religieuse -Guillaume Rousseau\t9 Le cégep français pour tous -Henri Laberge\t13 Seule l\u2019indépendance du Québec peut contrer l\u2019anglicisation de Montréal -Pierre Craveline\t18 Les élections municipales à Montréal en novembre 2009 : Tempête parfaite, Tremblay réélu -Pierre Serré\t29 L'intégration monétaire pour relancer le secteur manufacturier ?-Mario Seccacceria\t50 Dossier Éthique de L'hospitalité Les effets du temps sur la politique et le défi de l\u2019hospitalité -Entretien de Dominic Desroches avec Daniel Innerarity\t56 Étude critique de Éthique de l'hospitalité -Dominic Desroches\t73 Lire Note critique L\u2019immodeste, la loyauté et la dépendance -Robert Laplante\t102 Lire les essais Nino Ricci Pierre Elliott Trudeau\t120 Réjean Pelletier Le Québec et le fédéralisme canadien.Un regard critique\t125 Courrier des lecteurs Quand on sait compter, on compte tout !\t132 Livres reçus 134 4 ÉDITORIAL Robert Laplante CELA SE PAIE COMME ÇA SE VEND En fin de session, juste avant son départ pour Copenhague, Jean Charest s\u2019est surpassé.On l\u2019a vu en conférence de presse-bilan nous étaler tout son talent.Du grand art.L\u2019employé du Parti libéral joue bien sa partition.Il connaît la musique.Et il est bien décidé à faire danser la province entière sur les rigodons de la démanche.Il est payé en cachette depuis des années ?Il avoue et se cabre devant l\u2019évidence.C\u2019est une affaire privée entre lui et son employeur, il a besoin de cet argent, c\u2019est ce qu\u2019il lui faut pour vivre, a-t-il sèchement répondu aux journalistes trop insistants.Une affaire privée ?Quelle outrecuidance ! Notre premier sous-ministre n\u2019a pas le moindre respect pour nos institutions.Qui nous dit qu\u2019il est le seul inscrit de son gouvernement sur la liste de paie discrète du Parti libéral du Québec ?Quand on sait l\u2019aptitude de ce parti à garnir ses coffres, il est bien difficile de croire qu\u2019il soit le seul à avoir négocié « ce qu\u2019il lui faut pour vivre ».On est pris de compassion pour tous ceux-là qui vont devoir casquer lors des prochaines négociations du secteur public.Ils vont servir, eux aussi, à une autre diversion, bien mise en scène par le roman-panique sur les finances publiques.Où se tourneront-ils pour obtenir ce qu\u2019il faut pour vivre ?On l\u2019aura compris, il est des besognes où il faut ce qu\u2019il faut.Et ça se paie. 5 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Jean Charest se cramponne et gagne du temps.Il ne veut pas d\u2019enquête publique et il est prêt à payer cher politiquement pour tenir sa position.Il le sait, une telle chose lui fera perdre tout contrôle sur l\u2019agenda politique.Le jeu en vaut donc la chandelle.Il a tant à faire pour normaliser la province.Il n\u2019a donc rien à perdre à tenter la diversion.Copenhague lui en a fourni une occasion inespérée, le calendrier jouait en sa faveur.La fin de session avait été difficile.Rien de mieux que le numéro du roquet nationaliste pour vous refaire une vertu.On l\u2019a vu en piste.Presque crédible avec son histoire des deux Canada.Presque, seulement.Car, bien sûr, cela n\u2019était que rhétorique : il est un inconditionnel du Canada et rien ne sera jamais trop cher payé pour continuer de s\u2019y dissoudre.Le désastre albertain, subventionné à bloc depuis des lustres à même nos impôts, les pertes gigantesques occasionnées par le changement de l\u2019année de référence pour le calcul des émissions de carbone, l\u2019humiliation subie de voir le Québec rangé parmi les plus sinistres, rien n\u2019y fait.Jean Charest gagne du temps.Il faudrait être bien naïf pour imaginer que son cabinet se tourne les pouces en attendant que la tempête se calme.Ils sont déjà à l\u2019œuvre les hommes de l\u2019ombre pour concocter une solution de repli.Si jamais la chose devenait absolument inévitable tout devra être prêt pour s\u2019assurer que le mandat de l\u2019enquête soit assez étroit et le mandataire assez sûr pour éviter tout débordement.En ces milieux on a beaucoup appris de la commission Gomery.La guerre de clans qui opposait les partisans de Martin à ceux de Chrétien aura somme toute été bien inoffensive.C\u2019est vrai que l\u2019image du parti en a pris tout un coup, mais l\u2019essentiel a été préservé : pas de responsables politiciens mis en cause, pas de vue d\u2019ensemble du système de financement, rien de clair sur la mise en œuvre et le financement 6 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 des pratiques illégales et clandestines pour casser le Québec.Que de la belle ouvrage.Une preuve de plus qu\u2019il faut faire confiance aux institutions Canadian.Et quelle bouille ce bon juge ! La vertu fédérale incarnée.On n\u2019a aucun mal à le voir en mentor du prochain mandataire de secours.Jean Charest gagne du temps.C\u2019est une denrée précieuse dans l\u2019univers de la corruption.Le temps de se pousser.Le temps de détruire des preuves.Le temps de couvrir les pistes.Le temps d\u2019en fabriquer de fausses.Le temps de mettre au point des alibis.Le temps de se mettre en bouche les bons discours.À l\u2019heure où le gouvernement du Québec se lance dans des chantiers de plus de 40 milliards de dollars, les écarts de 25 à 35 % dans le coût des travaux ne sont pas des vétilles.Il y aura beaucoup de monde autour de l\u2019auge.Et pas que la mafia.Cela devrait suffire pour allumer tous les feux rouges.Et pourtant, l\u2019indignation reste une affaire de conversation de cuisine.Le cynisme bon chic bon genre remplace le courage.Les coûts des projets de mégahôpitaux explosent, les appels d\u2019offres pour les travaux publics ressemblent à des simulacres, la Caisse de dépôt s\u2019enlise, Hydro-Québec se prend pour le Enron du Nord, les élections municipales se négocient, notre gouvernement est aux affaires ! La chose semble difficile à envisager mais c\u2019est pourtant la vérité.La corruption est un mécanisme fort efficace de folklorisation.La normalisation Canadian du Québec passe par la destruction de sa capacité de cohésion nationale et par la déliquescence de notre État, notre principal instrument.C\u2019est ce que fait la corruption.Qu\u2019elle soit planifiée, encouragée ou simplement tolérée ne change rien à l\u2019affaire.Seul 7 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 le résultat importe ici.Et ce résultat se dessine déjà, comme il se lisait aussi entre les lignes du rapport Gomery et dans ce qui a fait la trame du scandale des commandites : tout est permis et tout est accepté pour mettre le Québec au pas.C\u2019est la ligne qui a été franchie en 1995.Les inconditionnels du Canada ne reculeront devant rien.Surtout pas devant le pourrissement de nos institutions nationales.Si la corruption peut s\u2019installer comme elle semble l\u2019avoir fait, c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a plus de projet suffisamment fort pour donner à la vie politique son sens, son code d\u2019honneur et son élan.Gérer la normalisation tranquille ne conduira nulle part ailleurs que dans l\u2019univers glauque de la médiocrité des patroneux.Le sens de l\u2019État sera bradé pour les calculs de boutiquier.Un peuple aura été poussé à la dérive.Gouverner le Québec dans le Canada est devenu un projet ouvertement liberticide.Cela se paie.Comme ça se vend.? Une épargne entreprenante Une finance socialement responsable FONDACTION POUR LA COOPÉRATION ET L'EMPLOI www.fondaction.com \u2022 www.REERvert.com 9 ARTICLES Guillaume Rousseau* DES ORIGINES JURIDIQUES MULTICULTURALISTES DU COURS D\u2019ÉTHIQUE ET DE CULTURE RELIGIEUSE Depuis la publication du rapport de la sociologue Joëlle Quérin, le débat sur le cours d\u2019éthique et de culture religieuse (ECR) a repris de plus belle.Il faut dire que ce rapport fait l\u2019objet de critiques vives, voire violentes, de la part des concepteurs de ce cours.Leur principale critique veut que ce rapport associe injustement ce cours au multiculturalisme.Or, l\u2019histoire du droit nous révèle qu\u2019il existe bel et bien un lien indéniable entre le multiculturalisme et le cours ECR.Pour comprendre l\u2019origine de ce cours, il faut savoir que l\u2019enseignement religieux confessionnel dans les écoles est soupçonné d\u2019être inconstitutionnel non pas depuis l\u2019adoption de la Charte québécoise, mais depuis celle de la Charte canadienne des droits et libertés.Et, en l\u2019absence d\u2019une clause dérogatoire, il est officiellement inconstitutionnel depuis l\u2019arrêt de la Cour d\u2019appel de l\u2019Ontario dans l\u2019affaire Re Corporation of the Canadian Civil Liberties Association et al.c.Ontario (Minister of Education) datant de 1990.Évidemment, cette cour s\u2019est basée sur la Charte canadienne des droits et libertés pour conclure que cet enseignement religieux confessionnel est inconstitutionnel.Plus précisément, elle a invoqué l\u2019article 2 a) sur la liberté * Candidat au doctorat en droit à l\u2019Université de Sherbrooke et à l\u2019Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. 10 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 de religion et l\u2019article 27 qui prévoit que : « Toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l'objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens.» La Cour d\u2019appel de l\u2019Ontario a également fondé sa décision sur des précédents, principalement celui établi par la Cour suprême du Canada dans l\u2019arrêt Big M Drug Mart.Or, dans cet arrêt le plus haut tribunal canadien déclare inconstitutionnelle la Loi sur le dimanche au nom de la liberté de religion, mais aussi parce que selon elle : « imposer l'observance universelle du jour de repos préféré par une religion ne concorde guère avec l'objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens [ce qui] est donc contraire aux dispositions expresses de l'art.27.» En toute logique, dans l\u2019affaire Re Corporation of the Canadian Civil Liberties Association, c\u2019est en se fondant sur cet article qui constitutionnalise le multiculturalisme que la Cour d\u2019appel de l\u2019Ontario interprète la liberté de religion et en vient à la conclusion que les cours d\u2019enseignement religieux confessionnel sont inconstitutionnels.En effet, on peut lire dans ce jugement que l\u2019enseignement religieux confessionnel dans les écoles: « amouts to violation of s.2(a) of the Charter, especially when viewed in the light of s.27 of the Charter ».Plus intéressant encore, cette cour précise que si cet enseignement religieux confessionnel est inconstitutionnel, en revanche l\u2019enseignement religieux pluraliste et non confessionnel dans ces mêmes écoles est parfaitement conforme à la liberté de religion interprétée à la lumière du multiculturalisme.Comme ce jugement de la Cour d\u2019appel de l\u2019Ontario n\u2019a pas été infirmé en Cour suprême, il a créé un précédent valable pour l\u2019ensemble du Canada.C\u2019est d\u2019ailleurs depuis ce jugement que des cours d\u2019enseignement religieux pluraliste et non confessionnel se multiplient au Canada.Et le Québec ne fait pas exception, puisque le cours 11 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 ECR remplace justement l\u2019ancien cours d\u2019enseignement religieux confessionnel de manière à respecter la liberté de religion au sens du droit constitutionnel canadien, et ce afin d\u2019éviter que le Québec ait à invoquer à nouveau la clause dérogatoire prévue par la Charte.À la lumière de cet historique du droit, il est indéniable qu\u2019il existe un lien direct entre le multiculturalisme canadien et le cours ECR.Est-ce à dire que toute autre option que le retour de l\u2019enseignement religieux confessionnel serait inévitablement multiculturaliste ?Non, puisque ce qui rend le cours ECR multiculturaliste ce n\u2019est pas tant le fait qu\u2019il remplace l\u2019enseignement religieux confessionnel déclaré inconstitutionnel au nom de la Charte et de son multiculturalisme, mais plutôt le fait qu\u2019il adopte la solution proposée par la jurisprudence canadienne en conformité avec cette charte.En effet, le cours ECR est un cours d\u2019enseignement religieux pluraliste et non confessionnel.D\u2019ailleurs, et c\u2019est ce qui est particulièrement problématique, le cours ECR a notamment pour but d\u2019expliquer et de justifier les accommodements raisonnables créés par cette même jurisprudence, qu\u2019on pense à celui permettant le port du kirpan à l\u2019école.Or, légalement les accommodements raisonnables sont directement liés au multiculturalisme, comme l\u2019illustre l\u2019arrêt de la Cour suprême dans l\u2019affaire Multani c.Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys où cette cour mentionne que : « L\u2019argument selon lequel le port du kirpan devrait être interdit parce qu\u2019il représente un symbole de violence [.] ne tient pas compte des valeurs canadiennes fondées sur le multiculturalisme.» À l\u2019inverse, si le Québec choisissait plutôt d\u2019enseigner des connaissances sur les religions à travers des cours d\u2019histoire en prenant le soin de préciser que les diverses croyances ne sont pas au dessus des lois, comme cela se fait en France 12 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 dans le respect de la laïcité, cette solution ne pourrait être qualifiée de multiculturaliste, et ce même si elle serait valide constitutionnellement.Est-ce donc là la solution au dilemme de l\u2019enseignement religieux à l\u2019école ?Peut-être que oui, mais il n\u2019est pas certain que cela répondrait suffisamment à l\u2019impératif de la transmission du patrimoine culturel québécois, que plusieurs veulent voir assurée par l\u2019école.Si le rapport Quérin a mis le doigt sur un malaise réel autour du cours ECR, c\u2019est sans doute entre autres parce que ce dernier est bel et bien un produit du multiculturalisme canadien, une politique à laquelle n\u2019adhère pas une majorité de Québécois.Dès lors, ce rapport justifie pleinement que ce cours soit scruté à la loupe et que d\u2019autres solutions soient envisagées, par exemple dans le cadre d\u2019une commission parlementaire.Ainsi, les Québécois pourraient trouver une forme originale d\u2019enseignement du religieux, à la fois laïque et respectueuse du patrimoine culturel québécois et de la place qui lui revient, bref une alternative qui soit véritablement autre chose que du multiculturalisme.? 13 ARTICLES Henri Laberge* LE CÉGEP FRANÇAIS POURTOUS Dans son chapitre sur la langue d\u2019enseignement, la Charte de la langue française établit la règle générale que l\u2019enseignement se donne en français dans les écoles publiques ou subventionnées de niveaux primaire et secondaire.Ainsi, l\u2019école française est consacrée école commune, donc école de l\u2019intégration en français des enfants issus de l\u2019immigration.Selon la version initiale de 1977, la Charte réservait l\u2019anglais comme langue d\u2019enseignement aux enfants des familles qui, avant son adoption, avaient été scolarisés en anglais au Québec selon les règles alors en vigueur.Les droits acquis ne sont pas des absolus, mais, en ce cas-ci, le législateur a cru sage de les reconduire, en précisant toutefois que les élèves ayant droit à l\u2019école anglaise ont aussi le droit fondamental à l\u2019école française (voir articles 6, 72 et 73).L\u2019Assemblée nationale a choisi, en 1977, de ne pas légiférer spécialement sur la langue d\u2019enseignement au collégial.Il faut noter toutefois que l\u2019article 6 qui établit de façon générale le droit à l\u2019enseignement en français crée au gouvernement l\u2019obligation de rendre le cégep français accessible dans toutes les régions et pour les Québécois de toutes * L\u2019auteur était conseiller politique du ministre Camille Laurin lors de l\u2019élaboration de la Charte de la langue française en 1977. 14 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 origines.L\u2019article 6 s\u2019applique aussi au niveau collégial.Il énonce clairement que « toute personne recevant de l\u2019enseignement au Québec a le droit de recevoir cet enseignement en français ».Si le législateur n\u2019a pas cru nécessaire d\u2019aller plus loin, c\u2019est sans doute qu\u2019on pouvait raisonnablement penser que les élèves ayant reçu tout leur enseignement en français de la première année du primaire jusqu\u2019à la fin du secondaire allaient, en grande majorité, choisir spontanément et tout naturellement de poursuivre leurs études en français.Ce calcul ne tenait pas compte des jeunes immigrants qui arrivent au Québec à l\u2019âge d\u2019entrer au cégep et qui, eux, choisissent majoritairement le cégep anglais.De plus, on constate que les enfants de l\u2019école française sont proportionnellement plus nombreux à fréquenter le cégep en anglais que les enfants de l\u2019école anglaise à fréquenter le cégep français.D\u2019où la pression de plus en plus forte pour qu\u2019on légifère aussi sur la langue d\u2019enseignement au collégial.Le débat sur la pertinence de légiférer sur la langue d\u2019enseignement au cégep ne doit jamais perdre de vue les objectifs globaux déclarés qu\u2019on retrouve dans le préambule de la Charte de la langue française: « faire du français la langue de l\u2019État et de la loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l\u2019enseignement, des communications et des affaires.» En d'autres mots, il s'agit de faire du français une vraie langue nationale, commune à tous les citoyens par delà la légitime diversité des langues maternelles et des langues dont chacun pourra décider librement de faire l'apprentissage.L'État et, tout spécialement, le système scolaire doivent 15 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 avoir la constante préoccupation de préparer les citoyens à travailler en français, à communiquer et à délibérer en français.Cette préoccupation des pouvoirs publics doit être constante à l'égard de tous les citoyens, quelles que soient leur origine ou leur langue maternelle.Ne pas prendre les moyens nécessaires pour préparer tous les citoyens à vivre dans une société fonctionnant en français, ce serait une aberration et une injustice.On raisonne trop souvent comme si l'objectif de francisation et d'intégration ne concernait pas tous les Québécois, comme si les anglophones de souche n'étaient pas des Québécois à part entière.La proposition mise aujourd'hui de l'avant par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, appuyée par le Mouvement national des Québécoises et des Québécois, est à l'effet d'appliquer au niveau collégial les critères autorisant la dispensation de l'enseignement en anglais.Le cégep français serait reconnu comme complémentaire de l'école primaire et secondaire française et comme le lieu de l'intégration des immigrants.L'un des effets bénéfiques de cette orientation serait le rééquilibrage en faveur du cégep français de l'importance relative des deux réseaux linguistiques.Un autre effet bénéfique serait d'amener au cégep français les immigrants arrivés à l'âge adulte.L'inconvénient majeur de la formule consiste dans le fait qu'elle garde à l'écart du cégep français le groupe de celles et de ceux qui ont été scolarisés en anglais depuis le début du primaire.Or, c'est précisément ce groupe qui devrait avoir le plus grand besoin d'intégration linguistique avant d'aborder l'université ou le marché du travail.Sans doute que l'école anglaise a l'obligation d'enseigner le français.Mais si on estime que cet enseignement du français à l'école anglaise L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 est suffisant pour préparer ces élèves à vivre et à travailler en français, comment peut-on soutenir que les enfants de l'école française ont besoin du cégep français pour compléter leur adaptation à une société fonctionnant en français ?N'a-t-on pas l'air de pratiquer sélectivement de l'acharnement thérapeutique ?Pour que le français devienne vraiment la langue normale et habituelle du travail, des communications, du commerce et des affaires, il ne suffit pas que la majorité (voire la très grande majorité) des Québécois aient étudié en français au primaire et au secondaire et continuent de le faire au collégial ; il faudrait que tous les Québécois aient eu l'occasion, quelque part dans leur curriculum scolaire, de recevoir de l'enseignement en français.Si on voulait maintenir la distinction entre deux réseaux linguistiques de cégeps, il me semble que c'est aux personnes n\u2019ayant pas reçu leur enseignement primaire et secondaire en français qu'on devrait donner obligation de fréquenter le cégep français alors qu'on pourrait laisser le libre choix aux enfants de l'école française.La formule idéale consisterait cependant à faire de tous les cégeps des institutions québécoises accessibles à tous les Québécois sans distinction de langue ou d\u2019origine, mais fonctionnant en français et dispensant leur enseignement en français.C'est la formule que préconisaient, en 2001 devant la commission Larose, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et le Mouvement national des Québécoises et des Québécois.Le cégep français pour tous contribuerait à la rétention au Québec des jeunes anglophones qui font ici leurs études postsecondaires.La formule profiterait donc aux familles 17 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 anglophones de souche qui veulent garder leurs enfants ici.En même temps, elle aurait un impact considérable sur la francisation des milieux de travail et contribuerait au rapprochement de tous les groupes constitutifs de la nation québécoise.? i8 ARTICLES Pierre Graveline* SEULE L\u2019INDÉPENDANCE DU QUÉBEC PEUT CONTRER L\u2019ANGLICISATION DE MONTRÉAL Fondée par les Français en 1642 et longtemps considérée comme la deuxième grande ville française du monde après Paris, Montréal - la métropole du Québec et sa véritable « frontière », où se joue dans une large mesure son avenir linguistique, culturel et socio-économique - n\u2019est déjà plus vraiment, aujourd\u2019hui, une ville française.Elle est désormais, dans les faits, une ville « bilingue » qui s\u2019anglicise à vue d\u2019œil et à une vitesse fulgurante.Une anglicisation irréversible ?Incapable d\u2019assurer son renouvellement démographique par elle-même - le taux de fécondité se situe, les meilleurs années récentes, à 1,8 enfant par femme alors qu\u2019il devrait être à 2,1 simplement pour maintenir la population actuelle -, la nation québécoise s\u2019est tournée vers l\u2019immigration au cours des dernières décennies, espérant ainsi contrer son déclin démographique et répondre aux besoins de main-d\u2019œuvre de ses entreprises.Environ 45 000 personnes immigrantes - près d\u2019un million en 20 ans ! - arrivent chaque année, la plupart d\u2019entre elles s\u2019établissant à Montréal.Rappelons que 40 % de ces personnes immigrantes arrivent par le biais des programmes canadiens d\u2019accueil de réfugiés * Écrivain et éditeur. 19 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 et de réunification des familles, programmes sur lesquels le Québec n\u2019a aucun contrôle.Ni le Canada ni le Québec n\u2019exigeant une connaissance minimale de la langue française comme condition préalable à l\u2019immigration, la moitié de toutes les personnes immigrantes - un demi million en 20 ans ! - n\u2019ont aucune notion de cette langue à leur arrivée.40 % d\u2019entre elles ne s\u2019inscrivent à aucun cours de français et, parmi celles qui suivent de tels cours, le tiers abandonne avant la fin.C\u2019est au bas mot plus de 100 000 immigrants allophones qui, chaque décennie, optent dans les faits pour l\u2019anglais comme langue d\u2019usage à Montréal.N\u2019étant pas souverain, l\u2019État québécois ne peut obliger les immigrants à apprendre le français, en en faisant une condition d\u2019obtention de la citoyenneté.C\u2019est l\u2019État canadien qui accorde la citoyenneté et, à ses yeux, la connaissance de l\u2019anglais suffit amplement.Pour bon nombre de personnes immigrantes qui ne savent pas avec certitude si elles demeureront au Québec ou si elles se déplaceront ailleurs en Amérique du Nord, il paraît préférable, dans ce contexte, d\u2018apprendre l\u2019anglais et de l\u2019utiliser comme langue de communication.D\u2019autant plus que l\u2019État québécois n\u2019arrive même pas à offrir, en quantité suffisante et dans des délais convenables, des cours de français aux personnes immigrantes qui le demandent.D\u2019autant plus qu\u2019il est parfaitement possible de vivre à Montréal en ne parlant que l\u2019anglais.Les entreprises de moins de 50 employés n\u2019ayant pas l\u2019obligation de mettre en place des programmes de francisation, 20 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 on y travaille de plus en plus en anglais.Aujourd\u2019hui, près d\u2019un demi million de personnes travaillent principalement dans cette langue à Montréal.Un « unilingue » anglais peut aisément se faire servir dans cette langue dans la plupart des commerces dont les affiches sont au mieux bilingues.Il peut recevoir tous les services gouvernementaux en anglais.La Charte de la langue française ne s\u2019appliquant ni aux cégeps ni aux universités, il peut suivre sans difficultés des études supérieures en anglais.Mentionnons en passant que le plus grand cégep de Montréal et du Québec est le cégep Dawson, un collège anglais, et que les trois universités québécoises de langue anglaise - McGill, Concordia et Bishop - reçoivent 30 % des fonds publics québécois consacrés aux universités et 40 % des investissements du gouvernement fédéral canadien dans les universités québécoises, alors que les Québécois dont la langue maternelle est l\u2019anglais représentent 8,2 % de la population québécoise.Qui plus est, suite au jugement de la Cour suprême invalidant en 2009 la loi 104 - pourtant adoptée à l\u2019unanimité par l\u2019Assemblée nationale du Québec -, il est désormais possible « d\u2019acheter » le droit à l\u2019éducation primaire et secondaire en anglais en inscrivant ses enfants pendant quelques années à une école privée anglaise non subventionnée.Un « unilingue » anglais peut de surcroît recevoir tous les soins de santé dans cette langue à Montréal où, rappelons-le, la moitié des investissements en cours dans les nouvelles infrastructures de santé de la métropole ira à des établissements de langue anglaise, alors que les Québécois dont la langue maternelle est l\u2019anglais constituent 12,5 % de la population du Montréal métropolitain.Enfin, sur le plan culturel, un « unilingue » anglais a accès à tous les services et tous les produits dans cette langue à 21 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Montréal où la majorité des stations de télévision et près du tiers des stations de radio accessibles émettent en langue anglaise.Il n\u2019a pas besoin de participer à la culture québécoise et, de fait, toutes les études montrent qu\u2019il ne la connaît pas et ne s\u2018y intéresse pas.Soit dit en passant, même les caisses populaires Desjardins et l\u2019Église catholique de Montréal ont désormais choisi l\u2019anglais comme langue de communication avec les personnes immigrantes.Et, comble absolu de « bonheur », un « unilingue » anglais peut « communier » sans traduction avec les grandes équipes sportives de Montréal - notamment le Canadien et les Alouettes -dont les joueurs, à de rares exceptions près, non seulement parlent anglais mais sont incapables de dire un traître mot en français ! Résultat de cette immigration incontrôlée et mal gérée, de l\u2019incapacité de la nation québécoise à franciser un grande partie des nouveaux arrivants, de l\u2019aveuglement, de l\u2019incurie et du laxisme linguistiques et culturels des institutions québécoises et des gouvernements - aussi bien péquistes que libéraux - qui se sont succédés à Québec ?La population de langue maternelle française est passée de 61 % en 1971 à 50 % en 2006 à Montréal.Si ce n\u2019est déjà fait, elle sera très bientôt minoritaire.Et la langue anglaise devient progressivement, autant que la langue française, la langue d\u2019usage dans la métropole du Québec.Quiconque vit à Montréal peut en témoigner : il devient de plus en plus difficile pour un Montréalais de langue française de travailler et de se faire servir dans sa langue à Montréal.Tous les indicateurs le disent, tous les signes sont là : demain, la langue anglaise y sera dominante.Cette anglicisation rapide de Montréal se trouve facilitée par le départ vers les banlieues des Montréalais de langue mater- 22 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 nelle française.Seulement depuis 1986, quelque 200 000 d\u2019entre eux ont fait ce choix.N\u2019eut été du fait que, de 1961 à 2000, plu de 300 000 Montréalais de langue maternelle anglaise ou immigrants anglicisés ont migré vers le Canada ou les États-Unis, les Montréalais de langue maternelle française seraient depuis longtemps minoritaires dans cette ville.Devant cette implacable réalité de l\u2019anglicisation de Montréal, combien de temps pourra-t-on maintenir le mythe de la prédominance de la langue française à Montréal d\u2019abord, au Québec ensuite ?Il y eut autrefois une autre grande ville française en Amérique du Nord.Elle s\u2019appelait la Nouvelle-Orléans.Du jour où elle s\u2019est anglicisée, il aura suffi d\u2019une seule génération pour que, dans toute la Louisiane, la langue et la culture françaises s\u2019éteignent, ne subsistant que dans quelques enclaves folkloriques.Une bataille perdue d\u2019avance dans le contexte canadien L\u2019anglicisation de Montréal - qui risque d\u2019entraîner à plus ou moins brève échéance celle de tout le Québec - peut-elle être contrée sans que la nation québécoise sorte du carcan canadien et réalise son indépendance politique ?Personne ne peut sérieusement croire que l\u2019actuel gouvernement libéral courra le risque d\u2019indisposer sa base électorale en s\u2019attaquant à ce problème.Mais on peut toujours imaginer qu\u2019un éventuel gouvernement du Parti québécois, manifestant un courage politique dont ce parti n\u2019est pas coutumier, adopte rapidement un plan d\u2018action dans ce but en modifiant, pour la partie que le Québec contrôle, la politique d\u2018immigration, en mettant en place des mesures efficaces de francisation, en appliquant les dispositions de la Charte de la langue française aux entreprises de moins de 23 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 50 employés, aux écoles privées non subventionnées ainsi qu\u2019aux centres de la petite enfance, aux collèges et aux universités, en limitant l\u2019accès aux services gouvernementaux en anglais aux seuls Québécois dont la langue maternelle est l\u2019anglais, en finançant les systèmes d\u2019éducation et de santé garantis à la minorité anglo-québécoise en fonction du poids démographique réel de cette minorité, en mettant aussi en œuvre des politiques fiscales et d\u2018habitation pour contrer le départ vers les banlieues des Montréalais de langue maternelle française.On peut même imaginer qu\u2019un gouvernement péquiste dote le Québec de sa propre constitution et établisse une citoyenneté québécoise qui crée, pour qu\u2019une personne immigrante puisse l\u2019obtenir, l\u2019obligation d\u2019apprendre le français.Il ne fait toutefois aucun doute que la plupart de ces mesures seraient contrées par les actions de l\u2019État canadien, inévitablement contestées devant les tribunaux et soumises en bout de course au jugement de la Cour suprême du Canada qui les invaliderait largement.Combien de secondes de délibérations cette cour prendrait-elle, croyez-vous, avant de déclarer que les règles de la constitution et la citoyenneté canadiennes priment sur celles du Québec ?Tout serait alors à recommencer.Combien de fois les Québécois auront-ils le courage de refaire les mêmes combats, perdus d\u2019avance dans le contexte canadien, avant de se décourager, de se résigner et d\u2019abandonner ?Pour la nation québécoise, aujourd\u2019hui confrontée à la brutale réalité de l\u2019anglicisation de sa métropole, le statu quo politique est porteur de tous les dangers.Seule la réalisation de son indépendance politique peut lui rouvrir les chemins de l\u2019avenir. 24 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Vivre, travailler et créer en français La diversité linguistique est une des composantes fondamentales de la diversité culturelle qui constitue la plus grande richesse du patrimoine de l\u2019humanité.La Terre, dirait un poète, est un jardin où s\u2019épanouissent d\u2019innombrables fleurs.Qui voudrait d\u2019un jardin où une seule variété fleurirait ?Qui voudrait d\u2019un monde où une seule langue et une seule culture auraient annihilé toutes les autres ?La volonté de l\u2019humanité de préserver sa diversité culturelle a été exprimée clairement et solennellement par l\u2019adoption de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles lors de la conférence générale de l\u2019Organisation des Nations unies pour l\u2019éducation, la science et la culture (UNESCO) tenue à Paris en 2005.Loin d\u2019être marginal et ringard, le combat des Québécois pour leur langue et leur culture s\u2019inscrit donc parfaitement, au contraire, dans un grand mouvement mondial tout à fait actuel.Il est terriblement ironique et immensément triste que le Québec - qui, rappelons-le, a été avec la France à l\u2019origine de cette convention sur la diversité culturelle - n\u2019ait pas pu en voter l\u2019adoption à l\u2019UNESCO, son statut de province du Canada le reléguant encore une fois dans les coulisses de l\u2019histoire.La nation québécoise a la chance et le privilège d\u2019appartenir, par sa langue, à l\u2019une des grandes communautés du monde.Le français est aujourd\u2019hui la langue officielle ou l\u2019une des langues officielles dans près de 30 pays.Elle est l\u2019une des six langues officielles des Nations unies.On estime à quelque 400 millions de personnes le nombre actuel de locuteurs français, réels ou occasionnels, ce qui fait du français l\u2019une des six principales langues aujourd\u2019hui parlées sur la Terre.Seule la réalisation de son indépendance politique pourra permettre à la nation québécoise d\u2019instaurer vraiment le 25 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 français comme langue officielle de son État, son parlement, ses tribunaux, ses institutions publiques, langue d\u2019éducation de sa jeunesse, langue de communication de ses citoyens et principale langue de travail.Les Québécois ne devront ressentir aucun scrupule à agir ainsi comme ils ne devront manifester aucune hésitation à faire de la connaissance du français une condition d\u2019immigration sur leur territoire et une condition d\u2019obtention de la citoyenneté québécoise.Ce faisant, ils ne feront qu\u2019assumer leurs responsabilités à l\u2019égard de toutes les nations qui luttent aujourd\u2019hui pour la préservation de leur langue et de leur culture et contribuer ainsi à la promotion de la diversité culturelle de l\u2019humanité.La création d\u2019un Québec indépendant et français est non seulement légitime mais elle est tout à fait réalisable.Pour ne citer que deux exemples, si les Danois, avec leurs cinq millions de locuteurs dans le monde, et les Suédois, avec leurs neuf millions de locuteurs au total, arrivent à vivre, à travailler et à créer dans leur langue - ce qui n\u2019a empêché ni Copenhague d\u2019accueillir en 2009 la grande conférence internationale sur les changements climatiques, ni IKÉA de s\u2019imposer depuis longtemps comme la plus grande multinationale dans son domaine ! -, pourquoi les huit millions de Québécois, appartenant à une communauté de centaines de millions de locuteurs francophones, ne pourraient-ils eux-mêmes vivre, travailler et créer en français dans leur pays ?Devenu indépendant, l\u2019État québécois pourra, de surcroît, exercer pleinement son leadership au sein de la francophonie internationale où il joue déjà, en dépit de l\u2019opposition larvée constante du Canada, un rôle de premier plan.Il pourra en particulier mieux assumer ses responsabilités à l\u2019endroit des autres francophones d\u2019Amérique - nation 26 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 haïtienne, nation acadienne, minorité franco-canadienne et communauté franco-américaine - en soutenant, avec des politiques plus cohérentes et des moyens plus substantiels leurs efforts d\u2019éducation, de communication et de création culturelle en langue française.Précisons-le, la création d\u2019un État indépendant de langue française en Amérique du Nord ne constituera en rien une menace pour les droits linguistiques des 11 nations autochtones - Abénakis, Algonquins, Atikameks, Cris, Hurons, Innus (Montagnais), Innuits, Malécites, Micmacs, Mohawks et Naskapis - qui vivent sur son territoire.D\u2019ores et déjà, les droits de ces nations autochtones - qui regroupent quelque 70 000 personnes, c\u2019est-à-dire moins de un pour cent de la population du Québec - sont mieux respectés que les droits des autochtones qui vivent au Canada, aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Suède et dans plusieurs pays latino-américains.Par exemple, le Québec, dont l\u2019Assemblée nationale a officiellement reconnu ces nations en 1985, est la seule de toutes les provinces canadiennes à reconnaître des droits linguistiques explicites aux nations autochtones, tant dans la Charte de la langue française, dans la Loi de l\u2019instruction publique que dans les conventions et les traités signés avec ces nations.Elle est la seule à soutenir réellement l\u2019enseignement des langues amérindiennes dans les écoles primaires et secondaires autochtones.Cela explique que les langues et les cultures autochtones soient toujours vivantes au Québec alors qu\u2019elles sont en voie d\u2019extinction partout ailleurs au Canada et dans la plupart des autres pays.La reconnaissance de leurs droits dans la constitution d\u2019un Québec indépendant ne pourra que contribuer davantage au développement de ces nations.Un Québec indépendant et français ne représentera pas non plus un danger pour les droits linguistiques de la minorité 27 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 anglo-québécoise qui, rappelons-le, constitue environ huit pour cent de sa population.Outre le fait qu\u2019ils bénéficient de la force d\u2019attraction mondiale de la langue anglaise et, de par la situation géographique du Québec, d\u2019un environnement culturel nord-américain où l\u2019anglais est et demeurera nettement dominant, les Anglo-Québécois disposent déjà de droits qui font l\u2019envie de la plupart des minorités sur la planète, notamment de la minorité franco-canadienne qui ne peut même pas rêver d\u2019en obtenir autant.Non seulement l\u2019État québécois leur assure-t-il l\u2019usage de leur langue au parlement, dans les tribunaux et dans tous les services publics mais il reconnaît et finance un ensemble impressionnant d\u2019institutions qui leur sont dédiées, qui les protègent de toute discrimination et qui garantissent leur pérennité comme minorité nationale reconnue.Certes, les Anglo-Québécois devront assumer - ce qu\u2019ils sont nombreux à refuser aujourd\u2019hui - leur statut de minorité.Ils devront accepter de respecter la prédominance du français au Québec, y compris à Montréal, et se résigner à l\u2019intégration des personnes immigrantes à la langue et à la culture de la majorité.Ils devront aussi admettre que l\u2019État québécois corrige cette injustice que constitue le surfinancement de leurs établissements d\u2019éducation et de santé au détriment des institutions de langue française.Mais ils verront leurs droits consacrés à long terme dans la constitution québécoise.Ayant enfin assuré le caractère français du Québec et sa sécurité linguistique, la nation québécoise reconnaîtra avec d\u2019autant plus de bonne grâce leur indéniable apport à son développement.Enfin, l\u2019instauration du français comme langue officielle du Québec indépendant, et - des centres de la petite enfance aux universités-, comme langue de son système d\u2019éducation, ne compromettra d\u2019aucune façon, bien au contraire, 28 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 le nécessaire apprentissage d\u2019une deuxième, voire d\u2019une troisième langue, pour les Québécois qui, pour des raisons de travail, de commerce, de culture, de recherche scientifique ou simplement de voyage et de tourisme, doivent communiquer dans leur langue avec leurs collaborateurs ou leurs hôtes étrangers.Les deux principaux partenaires économiques du Québec - les États-Unis et le Canada - étant anglophones, il va de soi que l\u2019enseignement de l\u2019anglais demeurera une priorité de son système d\u2019éducation.Mais le développement des échanges de toutes natures du Québec avec les autres nations qu\u2019entraînera la déclaration de son indépendance politique - ne serait-ce que par l\u2019ouverture d\u2019ambassades dans les autres pays et de délégations dans les institutions internationales - décuplera les occasions pour les Québécois d\u2019œuvrer sur la scène mondiale et donnera une impulsion extraordinaire à l\u2019enseignement et à l\u2019apprentissage au Québec des autres grandes langues de communication que sont, notamment, le mandarin, l\u2019espagnol, l\u2019arabe et le russe.? 29 ARTICLES Pierre Serré* Les élections municipales à Montréal en novembre 2009 TEMPÊTE PARFAITE, TREMBLAY RÉÉLU Les élections municipales de novembre 2009, notamment celles qui se sont tenues dans l\u2019Île de Montréal, ont mis en lumière des questions fondamentales en politique municipale.Elles ont d\u2019abord remis en cause les valeurs et les attitudes de l\u2019électorat face à des situations de corruption grave, largement médiatisées et condamnées publiquement, puis elles ont mesuré l\u2019adhésion des partis à l\u2019idée d\u2019un intérêt commun d\u2019une valeur supérieure à la somme des intérêts particuliers.Les valeurs et les attitudes devant ces brefs énoncés fondamentaux se sont traduites en comportements variables selon l\u2019identité nationale de chaque individu.Il est vrai que les frontières entre les communautés ne sont pas aussi étanches qu\u2019on peut le prétendre a priori, mais il reste aussi vrai que les deux grandes communautés linguistiques déterminent les grands comportements électoraux.Et les brèches que l\u2019on constate dans les rangs francophones et anglophones correspondent effectivement à des percées de l\u2019autre langue.Les élections de 2009 ont par ailleurs mis en cause les liens entre les partis et l\u2019élite financière et commerciale d\u2019une * Ph.D.science politique.Auteur de Deux poids, deux mesures : l'impact du vote des non-francophones au Québec, VLB, 2002.pspedrito9@gmail.com 30 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 part, puis entre eux et l\u2019élite sociale et intellectuelle d\u2019autre part.Ces liens ne sont pas sans conséquence pour les partis provinciaux et fédéraux.Ils avaient valeur de test pour ces derniers.Les élections La mairie Après huit années baignées de corruption, le maire Gérald Tremblay s\u2019est présenté devant l\u2019électorat montréalais le 1er novembre dernier.Contre toute attente, celui qui avait déjà été élu deux fois à la mairie fut réélu pour un troisième mandat.Son mandat s\u2019avère cependant extrêmement faible : compte tenu du taux général de participation de 38,6 %, les 159 020 voix qu\u2019il a récoltées correspondent à environ 14.6\t% des inscrits (résultats provisoires).Il s\u2019agit d\u2019un faible recul de 3,6 % par rapport à 2005, seulement 43 282 voix de moins.Louise Harel n\u2019a pas vraiment fait mieux que son principal rival : obtenir 12,6 % des inscrits (136 022 voix) est somme toute bien modeste.Fait surprenant, elle a obtenu à peu près le même résultat que son prédécesseur, l\u2019ineffable Pierre Bourque, qui récoltait 12,3 % des inscrits en 2005 et un total à peu près identique de 136 769 voix.Quant à Richard Bergeron, il a au moins eu la consolation d\u2019augmenter la part du vote et le nombre de ses voix, passant de moins de 3 % en 2005 à 9,9 % en 2009, de 32 126 voix à 106 839 voix.Trois arrondissements sur les 19 ont suffi à doter à M.Tremblay d\u2019une majorité à la mairie de 21 719 voix : Côte-des-Neiges, Saint-Léonard et Saint-Laurent lui ont procuré une majorité de 26 754 voix sur Mme Harel.Quant au nombre de votes valides, M.Tremblay a donc obtenu 37,9 % des voix contre 32,6 % pour Mme Harel et 25.6\t% pour M.Bergeron.Voilà donc un premier accroc démocratique de taille puisque les pouvoirs étant concen- 31 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 très à la mairie, ils sont maintenant confiés à un Gérald Tremblay largement minoritaire aux voix, faisant face à 62,1 % des électeurs qui ont appuyé un autre candidat que lui.En somme, là où l\u2019on devrait trouver une coalition portée au pouvoir, ce qui aurait traduit adéquatement les résultats du vote, on trouve le pouvoir exercé par un maire légitimement faible et élu par une minorité.Le conseil municipal Dans le système municipal québécois, le conseil municipal n\u2019est pas le lieu ultime du pouvoir.S\u2019il n\u2019est pas majoritaire au conseil, le maire peut toujours puiser dans les députations adverses et offrir des postes aux conseillers les plus intéressants.De toute façon, au municipal, le pouvoir est extrêmement concentré entre les mains de l\u2019exécutif, lui-même entière création du maire.Comme l\u2019a montré l\u2019exemple éloquent de l\u2019ex-mairesse de Québec, Andrée Boucher, élue sans équipe, il n\u2019est même pas nécessaire de disposer de l\u2019appui d\u2019un parti, et encore moins d\u2019une majorité des élus.Le conseil municipal demeure toutefois le principal lieu de contre-pouvoir au maire puisque c\u2019est de là que le chef de l\u2019opposition tire sa force.Concrètement, avec 39 conseillers (dont lui-même et 12 autres maires d\u2019arrondissement), M.Tremblay dispose d\u2019une confortable majorité parmi les 65 membres du conseil municipal.Vison Montréal, parti de Mme Harel, n\u2019en a que 16 tandis que Projet Montréal, parti de M.Bergeron, n\u2019en a que 10.La faible minorité de 38 % des voix de M.Tremblay s\u2019est donc transposée en une majorité de 60 % des conseillers.Malgré toute la corruption qui a entouré son deuxième mandat, le mode de scrutin majoritaire a récompensé l\u2019équipe de M.Tremblay par une surreprésentation de 22 %.Cet avantage indu, ce sont évidemment les autres partis qui en ont fait les frais : malgré 33 % des voix, 32 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Mme Harel n\u2019a que 26 % des sièges tandis que les 25,5 % des voix de M.Bergeron ne donnaient que 15,4 % des sièges.Les différences entre voix et conseillers se sont traduites par des sous-représentations de 7 % pour Vision Montréal, de 10 % pour Projet Montréal et d\u2019environ 6 % pour l\u2019ensemble des autres partis et candidats.La situation était encore pire dans les anciennes villes de banlieue de Montréal : malgré une faible majorité de 51 % des voix exprimées, Union Montréal a néanmoins remporté la totalité des 24 postes de conseillers disponibles.On le constate, l\u2019unanimité hors des limites de l\u2019ex-ville de Montréal est une pure construction du mode de scrutin majoritaire.L\u2019électorat y est on ne peut plus parfaitement divisé en deux.En termes démocratiques, ce ne sont que les distorsions de représentation illégitimes du mode de scrutin majoritaire qui ont procuré au parti de M.Tremblay une majorité des sièges au conseil municipal.Si ces distorsions sont, pour une vieille routière comme Mme Harel, relativement bien intégrées dans son schème d\u2019action politique, elles sont, de manière surprenante, bien acceptées également par un jeune parti comme Projet Montréal.Les mairies d\u2019arrondissement On peut considérer la conquête des mairies d\u2019arrondissement comme un enjeu plus important que la conquête d\u2019une majorité au conseil municipal.Les mairies d\u2019arrondissement ont en effet un rôle important dans la passation des contrats à l\u2019externe.Ce que veut l\u2019administration centrale, mais qui ne se fait pas par elle, peut se faire par les administrations locales, ainsi que le législateur (Mme Harel) l\u2019avait initialement prévu.Ce rôle important, beaucoup plus discret parce que beaucoup plus éloigné des médias, permettait aux administrations des anciennes villes de banlieue de poursuivre leurs relations plus ou moins licites avec leurs parte- 33 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 naires du privé.En ce qui concerne les élections de 2009, M.Tremblay et son parti Union Montréal ont remporté 13 des 19 mairies d\u2019arrondissements, soit 68 % des mairies.Encore une fois, conformément aux effets inhérents du mode de scrutin majoritaire, Union Montréal a obtenu une prime à la représentation (du fait de la taille supérieure des arrondissements) de 30 % à son résultat aux voix.Le parti de Mme Harel, avec quatre mairies, et le parti de M.Bergeron, qui n\u2019en obtient que deux, sortent de ces élections gravement sous-représentés.Le contrôle des arrondissements Le contrôle des arrondissements dote les maires d\u2019arrondissement de l\u2019instrument par excellence permettant la ratification des décisions prises par l\u2019exécutif local.Dans onze de ces treize arrondissements, soit Anjou, Côte-des-Neiges, Lachine, LaSalle, L'Île-Bizard-Sainte-Geneviève, Montréal-Nord, Outremont, Pierrefonds-Roxboro, Saint-Laurent, Saint-Léonard et Verdun, Union Montréal a raflé 57 du total des 58 conseillers, soit 98 %, alors que le parti ne récoltait que 52 % des voix exprimées.La distorsion est, encore une fois, extrême, et la légitimité, très faible.Autres enjeux montréalais Tout autour de Montréal se sont tenues d\u2019autres élections locales.Deux autres groupes de municipalités valent la peine d\u2019être mentionnés en ce qu\u2019elles bonifient le poids de Montréal dans l\u2019ensemble du Québec.À Laval, malgré l\u2019évocation dans la presse de soupçons de malversations et de collusion dans l\u2019attribution des contrats municipaux, Gilles Vaillancourt fut réélu pour un sixième mandat à la tête de la municipalité et son parti détient désormais 21 des 21 sièges disponibles.Dans l\u2019Île de Montréal, 13 des 15 villes défusionnées ont aussi tenu des élections.Quatre d\u2019entre 34 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 elles ont élu sans opposition leur maire sortant (Westmount, Beaconsfield, Côte-Saint-Luc, Dorval, Kirkland).Dans les autres, tous les maires sortants ou leur équipe ont été réélus, qui plus est le plus souvent par de très larges marges malgré de très faibles taux de participation.D\u2019autres municipalités situées dans la partie ouest de la métropole ont été témoins d\u2019élections de même nature.Toutes présentent un profil linguistique semblable, c\u2019est-à-dire avec une minorité anglophone suffisante pour favoriser substantiellement les candidats libéraux.Ces municipalités incluent Brossard, Saint-Lambert, Châteauguay, Pincourt, L\u2019Île-Perrot et Notre-Dame-de-l\u2019Île-Perrot, Vaudreuil-Dorion, Hudson, Saint-Lazare, Deux-Montagnes et Rosemère.Il s\u2019agit d\u2019autant de points d\u2019ancrage solides pour les libéraux.Le nombre total d\u2019électeurs de toutes ces municipalités représente près de 2,5 millions de personnes.D\u2019autres municipalités d\u2019Ou-taouais, de Montérégie, Estrie et des Laurentides présentent des caractéristiques semblables.Comprendre les élections : élites contre élites Les résultats des élections de Montréal en 2009 s\u2019expliquent d\u2019abord par le clivage ex-banlieues/ancienne ville de Montréal, par la proportion de non-francophones, et par la lutte opposant les élites fédéralistes et les élites nationalistes.Reprenons ces facteurs un à un.Sur les 54 postes à pourvoir dans les ex-municipalités de banlieue (maires d\u2019arrondissement, conseillers municipaux et conseillers d\u2019arrondissement), 52 candidats d\u2019Union Montréal ont été élus.Les deux derniers postes, des conseillers d\u2019arrondissement, ont été remportés par des candidats indépendants.Notons que parmi les postes à pouvoir dans les ex-banlieues, 29 comptaient plus de 59 % de francophones, et 8 entre 70 % à 82 % de francophones ; malgré cela, tous ont été remportés par Union Montréal. 35 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Il n\u2019y eut de pluralisme que dans l\u2019ancienne ville de Montréal.En effet, sur les 48 postes à pourvoir, 15 ont été remportés par Union Montréal - tous ayant moins de 72,5 % de francophones -, 19 par Vision Montréal et 14 par Projet Montréal.Compte tenu de ce qu\u2019Union Montréal est parvenue à faire élire 11 candidats sur les 13 postes qui comptaient moins de 55 % de francophones, le pluralisme était associé à l\u2019ancienne ville de Montréal et essentiellement francophone.Un total de 35 postes à pourvoir comptaient 55 % de francophones ou plus.Projet Montréal et Vision Montréal se sont partagé 31 de ces postes, à raison de 13 pour le premier et 18 pour le second.Union Montréal n\u2019a réussi à y faire élire que 4 de ses candidats.Chez les 19 postes comptant 75 % de francophones et plus, Vision Montréal fut gagnante 13 fois contre 6 pour Projet Montréal - aucun siège pour Union Montréal.Chez les francophones, le pluralisme laissait donc Union Montréal loin derrière les deux autres partis.Les arrondissements du Plateau-Mont-Royal (7 postes), de Rosemont (5 postes), de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (5 postes) ont été les chasses gardées des partis de Mme Harel et de M.Bergeron, Union Montréal n\u2019y ayant fait élire qu\u2019un seul candidat.Quatre arrondissements de l\u2019ancienne ville de Montréal ont présenté des résultats comprenant au moins un élu du parti de M.Tremblay : Ahuntsic-Cartierville (2 postes sur 5), Sud-Ouest (1 poste sur 5), Ville-Marie (1 poste sur 3, excluant le maire lui-même), Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension (3 postes sur 5).Un seul et dernier s\u2019est révélé être un château-fort d\u2019Union Montréal, soit Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce (5 postes sur 6).Les 35 postes les plus francophones de l\u2019ancienne ville de Montréal se sont divisés entre partis en fonction de leur composition socio-économique.Parmi eux, 17 comptaient 36 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 au moins 25 % de leur population active dans des emplois « associés » à l\u2019élite sociale et intellectuelle (soit les sciences sociales, le droit, l\u2019enseignement, l\u2019administration publique, la religion, les arts, la culture et les sports, les sciences naturelles, le génie, les soins infirmiers et les autres professionnels de la santé excluant les médecins).De ces 17, on comptait 11 élus de Projet Montréal, 5 de Vision Montréal et 1 d\u2019Union Montréal.L\u2019ancienne ville de Montréal comptait 5 autres postes associés à l\u2019élite sociale et intellectuelle, ceux pour lesquels les francophones représentaient moins de 55 % : 4 ont été remportés par Union Montréal et 1 par Projet Montréal.Les ex-banlieues ajoutaient seulement 10 postes à cette même élite (dont seulement 2 à moins de 55 % francophones), tous évidemment remportés par Union Montréal sauf un, indépendant.(Mentionnons que l\u2019élite sociale et intellectuelle présente généralement un niveau de scolarité élevé, mais des revenus généralement moins élevés que l\u2019élite financière et commerciale.Celle-ci présente aussi un niveau de scolarité élevé, mais des caractéristiques économiques nettement plus favorables.) Ce même groupe de 35 postes pour lesquels les francophones représentaient 55 % ou plus de l'électorat dans l\u2019ancienne ville de Montréal comptait 2 (l\u2019un d\u2019Union Montréal, l\u2019autre de Projet Montréal) des 4 postes (les deux autres postes moins francophones étant représentés par Union Montréal) associés à l\u2019élite financière et commerciale, c\u2019est-à-dire dont au moins 25 % de la population active travaille dans les domaines de la gestion, de l\u2019administration, de l\u2019immobilier et de la finance, des assurances et des professionnels de la santé (incluant les médecins) et du commerce.Les ex-banlieues de Montréal comptaient 16 autres postes associés à l\u2019élite financière et commerciale, dont 11 représentaitent des francophones à plus de 55 % ; dans l\u2019ensemble, Union Montréal y a fait élire 19 candidats, laissant le dernier à 37 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Projet Montréal (pour un poste représentant 72 % de francophones, Ahuntsic, qui comptait 40 % de sa population active associée à l\u2019élite financière et commerciale mais davantage, 57 %, associée à l\u2019élite sociale et intellectuelle).Parmi les 26 postes de l\u2019ancienne ville de Montréal qui ne comptaient ni l\u2019une ni l\u2019autre de ces élites, 18 avaient 55 % de francophones ou plus : on y comptait 13 élus de Vision Montréal, 3 d\u2019Union Montréal et 2 élus de Projet Montréal.L\u2019ancienne ville de Montréal comptait 8 autres postes similaires avec moins de 55 % de francophones : 7 ont été remportés par Union Montréal et 1 par Vision Montréal.Les ex-banlieues comptaient pour leur part 36 postes de ce type, 35 remportés par Union Montréal et 1 par un candidat indépendant.En somme, l\u2019élite sociale et intellectuelle de Montréal, nettement plus francophone, était manifestement associée à Projet Montréal tandis que l\u2019élite financière et commerciale, massivement non francophone, était associée à Union Montréal.Vision Montréal s\u2019est retrouvée maîtresse dans les postes les plus francophones de l\u2019ancienne ville non associés à l\u2019une ou l\u2019autre de ces élites.L\u2019appartenance linguistique, l\u2019immigration et le vote Il y a d\u2019abord lieu de modérer les énoncés de départ : si, en pourcentage du vote exprimé, les candidats d\u2019Union Montréal ont obtenu entre 27 % et 70 % ; en proportion des électeurs inscrits, leur vote a varié entre 5 % et 27 %.Les candidats victorieux ont pour leur part obtenu entre 11 % et 22 % dans l\u2019ancienne ville et entre 12 et 27 % dans les ex-banlieues.Seulement 23 candidats d\u2019Union Montréal ont obtenu au moins 20 % des inscrits, dont 21 dans l\u2019ex-banlieue et 2 dans l\u2019ancienne ville.Même lorsque le vote est reporté sur le vote exprimé, la victoire d\u2019Union Montréal reste modeste : seulement 26 des 67 élus d\u2019Union Montréal ont obtenu au 38 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 moins 50 % des votes exprimés, ce qui laisse les 41 autres minoritaires aux voix.Rappelons également que, chez Vision Montréal, seulement trois élus sur 48 candidats ont obtenu de légères majorités des suffrages exprimés, contre un seul chez Projet Montréal.En d\u2019autres termes, les appuis donnés à Union Montréal sont loin de l\u2019unanimité que l\u2019on a abondamment soulignée dans les analyses à chaud de l\u2019élection.Le vote reporté sur les inscrits montre que ces élections n\u2019ont pas été marquées par des balayages d\u2019ampleur par Union Montréal.Cela dit, même en supposant que seule la variable linguistique expliquait le vote, l\u2019abstention rendait quand même l\u2019exercice d\u2019explication/prédiction du vote périlleux.Un vote parfaitement monolithique chez des non-francophones qui se seraient par contre abstenus en masse n\u2019aurait pu renverser celui de francophones, même divisés, si ceux-ci avaient participé massivement de façon à permettre à un parti alternatif de ravir le pouvoir.De fait, une corrélation relativement forte existe entre proportion de non-francophones et abstention, tant dans l\u2019ancienne ville (-0,68) que dans les anciennes banlieues (-0,59) ; les anglophones ont nettement moins participé que les francophones.En conséquence, un vote francophone plus solidaire et une participation encore plus élevée auraient radicalement changé les résultats.Quelques constats restent à faire.On dit qu\u2019Union Montréal et M.Tremblay auraient été tenus en échec dans l\u2019électorat francophone et seraient parvenus à remporter les élections grâce à l\u2019appui des non-francophones et.des immigrés.Doit-on conclure que l\u2019ensemble de l\u2019électorat non francophone a rejeté le parti de Mme Harel et qu\u2019il a voté aveuglément en faveur d\u2019Union Montréal ?À la première partie de cette question, nul doute qu\u2019il faut répondre par l\u2019affirmative : tant dans l\u2019ancienne ville de Montréal que dans les anciennes banlieues, les non-francophones (selon la langue 39 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 parlée à la maison) ont franchement rejeté Vision Montréal (ce qu\u2019indiquent les corrélations entre Vision Montréal et les proportions de non-francophones : -0,77 dans l\u2019ex-ville, -0,80 dans la banlieue, -0,79 au total ; précisons qu\u2019une association parfaite entre deux facteurs est égale à 1 tandis que 0 indique l\u2019absence d\u2019association).Des associations positives existent aussi entre le vote de Projet Montréal et la proportion de francophones (0,49 dans l\u2019ex-ville et 0,37 dans les banlieues).En contrepartie, Union Montréal était fortement et négativement associée avec la proportion de francophones dans l\u2019ancienne ville (-0,53) ; étonnamment, il n\u2019existait aucune association entre le parti de M.Tremblay et la proportion de francophones/non-francophones dans les anciennes banlieues (-0,01).La reconstitution des options privilégiées par les non-francophones, soit le total du vote d\u2019Union Montréal (en proportion des inscrits) et de l\u2019abstention, fournit l\u2019explication : les corrélations entre ce bloc et la proportion de francophones (corrélations inverses pour les non-francophones) étaient de -0,66 dans les ex-banlieues et de -0,79 et dans l\u2019ancienne ville (-0,73 pour l\u2019ensemble).Par ailleurs, sur la question du vote immigré, l\u2019utilisation de définitions qui augmentent la taille du groupe francophone, en incluant d\u2019abord les francophones de langue maternelle, puis les francophones de langue parlée à la maison qui ont adopté le français comme langue d\u2019usage et finalement les allophones qui proviennent de pays résolument tournés vers le français, a des effets contraires selon que l\u2019on se trouve dans l\u2019ex-ville de Montréal (corrélation positive de 0,79, supérieure à la corrélation de 0,76 impliquant les seuls effectifs de langue maternelle française) ou dans les ex-banlieues (corrélation positive de 0,76 inférieure à la corrélation de 0,81 impliquant les seuls effectifs de langue maternelle française).Ainsi, dans l\u2019ancienne ville, une augmentation moyenne de 10 % de la taille du groupe francophone (néo- 40 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 francophones) par rapport aux effectifs francophones de langue maternelle a des effets favorables envers le vote de Vision Montréal et défavorables envers le vote d\u2019Union Montréal et celui de Projet Montréal tandis que dans les anciennes banlieues, une augmentation d\u2019ampleur similaire (8 %) de la taille du groupe francophone a des répercussions négatives sur le vote de Vision Montréal et de Projet Montréal.En d\u2019autres termes, pour expliquer le vote dans l\u2019ancienne ville, l\u2019utilisation des néo-francophones s\u2019avère plus intéressante en termes de pouvoir explicatif, tandis que dans les anciennes banlieues, l\u2019utilisation de ce même concept cède le pas à la langue parlée et même.à la langue maternelle pour expliquer le vote.Projet Montréal, en particulier, semble être un parti pour les francophones de langue maternelle, un parti qui demande une intégration plus profonde pour les immigrés que Vision Montréal, autant dans l\u2019ancienne ville que dans ses anciennes banlieues (dans les ex-banlieues : corrélations de 0,29 entre Projet Montréal (vote sur inscrits) et effectifs néofrancophones, augmentant à 0,46 chez les francophones de langue maternelle ; dans l\u2019ex-ville, corrélation de 0,46 entre Projet Montréal et néo-francophones, augmentant à 0,50 chez les francophones de langue maternelle).Le handicap des candidats nationalistes d\u2019Union Montréal Poussés devant l\u2019extrême, les non-francophones auraient donc voté en masse pour Union Montréal ou se seraient abstenus de voter.En cela, ils auraient suivi à la perfection le double mot d\u2019ordre de The Gazette : d\u2019abord, « faute de mieux » (ce qui favorisait du coup l\u2019abstentionnisme), appuyer Union Montréal, puis, au cas par cas, appuyer des candidats le méritant individuellement.C\u2019est ce qui explique que, de manière générale, conséquents avec leur propre attitude envers Louis Harel, les non-francophones 41 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 aient rebuté à appuyer Union Montréal lorsqu\u2019il s\u2019agissait de candidats reconnus indépendantistes.C\u2019est ce qui aurait largement contribué à la défaite de : Diane Lemieux, candidate au poste de conseillère dans Ahuntsic-Cartierville, ex-députée puis ministre du Parti québécois, à qui M.Tremblay réservait vraisemblablement le poste de présidente du comité exécutif de la ville ; Nicole Boudreau, candidate à la mairie du Sud-Ouest, exprésidente de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal ; André Lavallée, candidat à la mairie de Rosemont-Petite-Patrie, ex-chef de cabinet de Louise Harel mais tout de même numéro trois du comité exécutif de M.Tremblay ; Gilles Grondin, candidat au poste de conseiller dans Vieux-Rosemont, employé permanent au Mouvement national des Québécoises et des Québécois.Tous ont connu la défaite, d\u2019autant plus serrée que la proportion de non-francophones était plus élevée.Durant les réflexions qui ont accompagné la constitution du nouveau comité exécutif, on put par ailleurs entendre des critiques des milieux anglophones voulant que M.Tremblay allait s\u2019entourer de souverainistes (Pierre Lampron, candidat élu de Vision Montréal et bras droit de Louise Harel, Richard Bergeron, chef de Projet Montréal, et Diane Lemieux).Or ces personnes ne représentaient que trois élus comparativement aux 67 élus d\u2019Union Montréal.Du reste, dans la constitution de son comité exécutif, M.Tremblay s\u2019est bien gardé de nommer quelque indépendantiste encombrant : M.Bergeron a démontré qu\u2019on peut parfaitement être capable d\u2019urbanisme sans être le moindrement nationaliste, et la députée de Vision Montréal qu\u2019il a repêchée, Lyn Thériault, est une ex-candidate libérale qui s\u2019est d\u2019ailleurs opposée publiquement à la venue de Louise Harel à la tête de son parti ! 42 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Francophones marginalisés au comité exécutif et président plus fort que jamais Les observateurs n\u2019ont pas manqué de souligner le départ du comité exécutif de certains poids lourds de l\u2019ancienne administration (Sammy Forcillo, Claude Dauphin, Luis Miranda), laissant entendre qu\u2019un vent de renouveau avait décoiffé M.Tremblay.En réalité, le nouveau comité exécutif accorde toujours un poids disproportionné aux élus représentant les non-francophones : outre M.Tremblay, six élus des ex-banlieues (dont deux anciens députés libéraux), trois conseillers de l\u2019ancienne ville de Montréal provenant tous de quartiers massivement non francophones, Lyn Thériault, ancienne candidate libérale, et M.Tremblay, lui-même ancien ministre libéral.Les postes les plus francophones sont ceux de Lyn Thériault (75 %), Trudel (66 %), Bergeron (60 %) et Fotopoulos (55 %), et tous les autres comptent moins de 50 % de francophones.Si M.Bergeron croit que des changements radicaux de gouverne se préparent ou que des discussions franches permettront de recentrer l\u2019action de l\u2019administration sur le bien commun grâce à sa venue au comité exécutif.À un contre douze.Plus encore, le choix de « prendre davantage de responsabilités », notamment en se nommant lui-même président du comité exécutif, permet à M.Tremblay de contrôler beaucoup mieux le travail de l\u2019administration en refoulant dans l\u2019ombre quelques personnalités inquiétantes ou quelques dossiers à vocation discrétion.Là où aurait dû se trouver plus de lumière - un pouvoir législatif (des élus) plus fort -, on retrouve plutôt un exécutif affaibli par la puissance grandie du numéro un de l\u2019administration municipale. 43 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Expliquer la défaite de Mme Harel Pour l\u2019équipe de Mme Harel, deux facteurs ont causé sa perte : la trahison et la division.Par trahison, ses proches ont évidemment fait allusion à l\u2019ex-candidat déchu et ex-chef de Vision Montréal, Benoît Labonté.Les propos de ce dernier sur les réseaux d\u2019affaires qui utilisent la corruption pour faire valoir leurs intérêts impliquaient M.Tremblay aussi bien que Mme Harel elle-même.En guise de riposte, cette dernière s\u2019en est prise aux bâilleurs de fonds de M.Labonté, vraisemblablement irrités des menaces de dévoilement de ce dernier de leur florissant commerce.Pourtant, en choisissant de prendre le contrôle de Vision Montréal et de faire équipe avec lui, a de son côté rappelé M.Labonté, Mme Harel avait délibérément choisi de fermer les yeux sur ses accointances avec les milieux de la construction et de l\u2019ingénierie.L\u2019affaire rendue publique au cours de la campagne électorale, Mme Harel perdait non seulement un joueur important en la personne de M.Labonté mais aussi sa réputation de pureté et de probité.La division des francophones, selon son fidèle lieutenant Réal Ménard, aurait causé la perte de Mme Harel devant les libéraux unis de M.Tremblay.Projet Montréal aurait ainsi provoqué l\u2019échec de Vision Montréal d\u2019une part en faisant élire ses candidats, d\u2019autre part en divisant le vote de l\u2019opposition et en permettant l\u2019élection des candidats d\u2019Union Montréal.Lui-même formé auprès de Mme Harel, M.Ménard tenait en cela un certain discours valorisant l\u2019union sacrée dans l\u2019imminence du grand rendez-vous référendaire promis dans le programme du parti.Cette union sacrée n\u2019est possible que de manière ponctuelle puisqu\u2019elle exige la mise entre parenthèses des revendications sociales de tout un chacun - a fortiori sur la scène municipale. 44 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Or, chez M.Ménard et plusieurs autres du même sérail, après 40 ans d\u2019échec, ladite exigence demeure envers et contre tout pour tous ceux qui, déçus ou ravalés dans le silence, ont plutôt choisi d\u2019exprimer leurs vues en choisissant eux-mêmes leur propre véhicule partisan.Tous ceux qui n\u2019appuient pas activement Mme Harel deviennent des renégats et portent la lourde responsabilité de provoquer l\u2019élection du diable.Il est vrai que l\u2019addition des votes de Projet Montréal à celles de Vision Montréal aurait permis à ce dernier parti d\u2019augmenter le nombre de ses élus à 56 au lieu de 33 mais : -\tles non-francophones qui ont appuyé Projet Montréal rejetaient aussi fermement Vision Montréal que ceux qui ont voté pour Union Montréal ou qui n\u2019ont pas voté ; n\u2019ayant même pas voté pour des candidats indépendantistes dans leur propre parti, ils n\u2019ont pas ni n\u2019auraient pas davantage voté pour Mme Harel ; -\tle vote du total des postes électifs obtenu par Vision Montréal n\u2019était que de 15,2 %, laissant 85,8 % des électeurs dans d\u2019autres options ; -\tles partisans de Projet Montréal, francophones et concentrés dans l\u2019élite sociale et intellectuelle québécoise, ont choisi de bâtir un parti qui leur ressemblait et qui véhiculait de véritables projets pour la ville.En comparaison, Vision Montréal n\u2019était que les restes défraîchis d\u2019un parti voué à satisfaire les ambitions personnelles du précédent chef, Pierre Bourque.Mme Harel ayant choisi d\u2019opter pour ce dernier plutôt que de se joindre à un parti démocratique et jeune, on ne peut que constater qu\u2019elle a choisi la facilité, le chemin apparemment le plus court plutôt que le patient travail de construction d'un parti et le travail d\u2019équipe.En choisissant Vision Montréal et Benoît Labonté, Mme Harel a elle-même creusé l\u2019écart la séparant de l\u2019élite sociale et intellectuelle. 45 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Les conceptions de la politique de Mme Harel Dans d\u2019une entrevue postélectorale (7 novembre), Mme Harel avouait être de ceux qui sont allergiques au militantisme et qui détestent les programmes de parti.La chef de Vision Montréal disait « aimer avoir le contrôle » dans tout ce qu\u2019elle fait.Comme bien d\u2019autres chefs, elle préfère s\u2019appuyer sur le travail des spécialistes de la communication politique.Chez ces derniers, la politique s\u2019appréhende par le marketing politique.L\u2019approche est celle de la segmentation : l\u2019électorat est un chapelet de groupes hiérarchisés selon leur pouvoir politique et financier.Son travail de chef est de trouver la combinaison qui permette de former une coalition capable de prendre le pouvoir le plus rapidement possible au plus bas coût politique possible.Ce clientélisme rejette ce qui est l\u2019essence du politique : la proposition et la promotion d\u2019un projet de société compatible avec les valeurs communes, où les intérêts collectifs ont une valeur supérieure à la somme des intérêts individuels, et où la solidarité a priorité sur l\u2019individualisme forcené.Mme Harel a ainsi refusé de porter quelque projet politique.Un exemple : la chef de Vision Montréal s\u2019est sentie obligée de rassurer les anglophones et les allophones de l\u2019ouest de Montréal quant à ses velléités de réformes politiques advenant son accession au pouvoir.Pour plaire aux groupes dominants, elle n\u2019hésite pas à sacrifier le français et la situation des francophones de l\u2019ouest et du nord de Montréal - ce qu\u2019elle a d\u2019ailleurs fait quand elle a laissé les libéraux s\u2019organiser pour définir le système électoral de la nouvelle ville fusionnée.De même, elle n\u2019a jamais osé aller à l\u2019encontre des intérêts privés en supportant des visions citoyennes du développement local.Bref, Mme Harel ne s\u2019est jamais prononcée lors de la campagne sur ces rapports entre l\u2019anglais, dominant, et le français, langue seconde, 46 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 entre les intérêts des développeurs et ceux des citoyens, sur les rapports nés des déformations engendrées par le système électoral et la répartition antidémocratique du pouvoir.Se reconnaissant elle-même piètre oratrice, mauvaise en débats et haïssant ceux-ci, Mme Harel préférait la campagne terrain ; la campagne électorale à Montréal n\u2019était ni plus ni moins, disait-elle, qu\u2019une campagne dans une grosse circonscription.Sur l\u2019autel de ses ambitions personnelles, elle a perdu de vue les valeurs de justice et de solidarité au cœur du mouvement indépendantiste et qui, la désertion de l\u2019élite sociale et intellectuelle le montre maintenant, se pointent de-ci, de-là, chez Projet Montréal, Québec solidaire et dans l\u2019abstention.et aussi dans le courant politique qui cherche à s\u2019affranchir des anciennes formations à Québec et dans le reste du Québec massivement francophone.Inutile de blâmer Projet Montréal - tout comme il l\u2019est de blâmer Québec solidaire - pour expliquer son échec de novembre 2009.Responsable de ses choix, Mme Harel est d\u2019une ancienne génération politique aux valeurs usées par le système politique qui l\u2019a créée et qui a tenté, baroud d\u2019honneur !, de s\u2019accrocher au pouvoir.La signification pour l\u2019ensemble du Québec On n\u2019aurait pu trouver tempête plus parfaite pour chasser M.Tremblay de la mairie de Montréal.Les résultats de 2009 ont démontré que ce dernier est à toutes fins utiles indélogeable de l\u2019Hôtel de Ville.Ainsi en ont décidé les non-francophones et l\u2019élite financière et commerciale.Dans la mesure où le parti de pouvoir qu\u2019est Union Montréal tient ensemble, il apparaît impossible de surmonter ce vote en bloc pour le parti municipal montréalais pro-libéral, aussi faible soit-il. 47 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 La première conséquence de cette situation est extrêmement grave pour la démocratie : d\u2019une part, l\u2019électorat non francophone n\u2019a pas atteint son seuil d\u2019intolérance à la corruption ; d\u2019autre part, l\u2019élite financière et commerciale applaudit devant le triste spectacle de corruption et de népotisme de l\u2019administration Tremblay et en réclame davantage, comme dans le cas du désastre de la Caisse de dépôt et placement et même dans le cas de la troisième élection du Parti libéral du Québec (PLQ) de Jean Charest (l\u2019élection de trois gouvernements successifs en 2003, 2007 et 2008 est entièrement redevable aux non-francophones).Il est clair qu\u2019une enquête approfondie des relations de pouvoir entre cette élite et les gouvernants en place à Montréal, mais aussi à Québec et à Ottawa, permettrait d\u2019en apprendre davantage sur l\u2019existence de systèmes généralisés et de plus en plus sophistiqués de détournement des fonds publics.Force est de constater qu\u2019à Montréal, en attendant la venue d\u2019une commission d\u2019enquête qui ne viendra pas et d\u2019une coalition éventuelle des forces d\u2019opposition, le système de partis actuel est capable de légitimer davantage de banditisme, de corruption et de pillage du bien commun.Il faut dire qu\u2019une telle chose est possible dans la mesure où elle dispose de la bénédiction du gouvernement libéral provincial, lui-même bénéficiaire du même vote non francophone, à l\u2019image des régimes à parti unique qui fleurissent dans les banlieues.Les élections municipales de Montréal ont par ailleurs montré que les indépendantistes de Vision Montréal ont eux aussi perdu l\u2019appui de l\u2019élite sociale et intellectuelle de la région métropolitaine : à l\u2019instar de Québec solidaire, Projet Montréal occupe le créneau.Après 40 ans de stratégie référendaire dénationalisant les enjeux politiques, Vision Montréal a permis et encouragé la 48 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 dissociation entre les revendications sociales et intellectuelles défendues par l\u2019élite et les revendications nationales fondées sur le rétablissement d\u2019une justice envers la communauté francophone.Parallèlement à cette dissociation chez les francophones, le vote immigré n\u2019a pas été aussi monolithique qu\u2019on l\u2019a dit à l\u2019issue des élections.Si les anglophones et les allophones anglicisés sont d\u2019une hostilité à la limite du racisme et qu\u2019ils menacent le droit à l\u2019autodétermination du Québec et les droits culturels de la minorité francophone, les « néo-francophones », qui incluent des immigrés et des allophones évoluant dans la sphère française, ont de leur côté exprimé un appui sensible envers Vision Montréal et plus discret envers Projet Montréal.Les premiers ont vraisemblablement causé la défaite de Vision Montréal dans plusieurs postes tandis que les seconds ont favorisé au contraire leur victoire.L\u2019élection montréalaise apparaît emblématique de la situation politique à l\u2019échelle du Québec.Elle légitime tout d\u2019abord le fait que chacun est libre de faire ce qu\u2019il veut pour améliorer son sort, au risque de compromettre le bien commun.Cette élite financière et commerciale assoit d\u2019autant plus facilement sa direction politique qu\u2019elle défend sans réserve la primauté des droits individuels, qui se trouve elle-même au cœur du discours de la communauté anglophone.L\u2019élite financière et commerciale étant elle-même massivement anglophone, son identification nationale - un produit dérivé de l\u2019assimilation linguistique -, est canadienne et non québécoise.Il s\u2019agit d\u2019un principe unique et suffisant pour fonder un vote monolithique, à tout le moins le rejet des partis francophones. 49 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 De manière plus large, une proportion croissante des circonscriptions du Québec, c\u2019est-à-dire 35 % et plus, n\u2019est plus soumise à la compétition entre partis en vertu du vote en bloc des non-francophones.Le PLQ et le Parti libéral du Canada, Union Montréal et combien d\u2019autres partis municipaux tels celui du maire Gilles Vaillancourt à Laval ont conséquemment récolté le pouvoir là où les non-francophones constituaient une minorité de blocage.Chacun a par la suite constitué autant de verrous bloquant la route du pouvoir aux francophones là où ils en avaient pourtant le plus besoin (Île de Montréal et ses banlieues, Outaouais, Estrie, parties de la Montérégie, des Laurentides et d\u2019Abitibi-Témiscamingue, de Québec, de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, de la Côte-Nord).Ces roitelets associés aux « intouchables » libéraux ont forgé et actualisé le régime d\u2019« English Rule » qui a succédé à l\u2019omnipuissance du régime « partis politiques (Duplessis)/église/patronat » d\u2019avant les années soixante et l\u2019avènement d\u2019une carte électorale plus égalitaire.À la recherche de solutions à ses difficultés économiques, une autre tranche de 10 % des circonscriptions menées par la ville de Québec se montre par ailleurs disponible à l\u2019occasion pour accompagner la faction libérale dans sa marche vers le pouvoir et en retirer quelque avantage.Il arrive également que les régions ressources, pourtant chasse gardée des souverainistes, se montrent prêtes à appuyer les libéraux pour se sortir elles aussi de leur marasme (forêts, pêches, énergie éolienne, mines, industries manufacturières et agriculture).En conséquence, la marge de manœuvre permettant l\u2019élection du Parti québécois devient de plus en plus ténue.? 50 ARTICLES Mario Seccacceria* L'INTÉGRATION MONÉTAIRE POUR RELANCER LE SECTEUR MANUFACTURIER ?Dans les années 1990, le problème pour l\u2019industrie manufacturière au Canada consistait, selon certains, en un huard trop faible par rapport au dollar américain.En effet, le secteur manufacturier canadien bénéficiant d\u2019un taux de change très favorable, nos exportateurs étaient peu enclins à améliorer leur productivité, ce qui à brève échéance devait les rendre non concurrentiels quand le dollar canadien entamerait sa remontée face au dollar américain.Certains économistes affirmaient alors que l\u2019intégration monétaire avec les États-Unis, soit par un taux de change fixe ou par l\u2019adoption du dollar américain (la dollarisation), était le moyen de contrer la baisse tendancielle du taux de croissance de la productivité du secteur manufacturier.Depuis environ 2005 le discours a changé.Ceux qui désirent que la Banque du Canada abandonne son régime de taux de change flottant affirment maintenant que la hausse substantielle de notre devise a pour effet de détruire les emplois dans l\u2019industrie manufacturière.Dans notre jargon on parle du « syndrome hollandais », c\u2019est-à-dire ce phénomène survenu aux Pays-Bas dans les années 1960 lorsque * Département de sciences économiques, Université d\u2019Ottawa.Conférencier invité au colloque organisé par l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) intitulé « Le dollar, la politique monétaire et la relance du secteur manufacturier » le 1er décembre 2009 à Montréal. 51 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 le florin hollandais s'est fortement apprécié face aux autres devises.Cette appréciation est survenue à cause de la forte augmentation de la valeur des exportations de leur pétrole de la mer du Nord, ce qui a entraîné en contrepartie un effondrement du secteur manufacturier, rendu beaucoup moins compétitif.Paradoxalement, ces arguments contradictoires appellent tous deux à une intégration monétaire avec nos voisins du Sud.Chaque argument a des éléments de vérité mais la réalité est beaucoup plus complexe.Soulignons tout d'abord que la part des emplois dans l\u2019industrie manufacturière au Canada est en chute libre depuis les années 2000 mais cette tendance, si l\u2019on fait abstraction des variations cycliques, est à la baisse depuis les années 1950.La raison bien connue de ces pertes d\u2019emploi dans le secteur manufacturier est la mondialisation, avec l\u2019entrée des pays émergents comme la Chine et l\u2019Inde dans le commerce international.S\u2019ajoute à ceci l'accroissement du prix des matières premières, et tout particulièrement celui du pétrole, qui pousse à la hausse le dollar canadien.Le Canada étant reconnu pour son abondance en pétrole, notre devise se comporte maintenant comme un pétrodollar.Il n'est plus une devise dont l'évolution de la balance commerciale devrait guider les fluctuations à la hausse ou à la baisse, comme dans la théorie classique.Dans le contexte de l\u2019ALÉNA le syndrome hollandais joue sur notre performance manufacturière et nous amène à rechercher des façons de résoudre les problèmes structurels de l\u2019économie canadienne.1- Pour faire face à la mondialisation voulons-nous nous imposer une valeur très faible de notre devise, comme le font les Chinois, en appauvrissant les consommateurs canadiens et en augmentant davantage la quantité de devises étrangères dans les coffres de la Banque du Canada ? 52 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 2-\tPour faire face au syndrome hollandais devons-nous imposer une politique pancanadienne de taux de change fixe ?3-\tSommes-nous prêt à accepter une perte de contrôle de la politique monétaire, et probablement aussi de la politique budgétaire, pour favoriser le secteur d\u2019exportation au Canada ?Premièrement, une politique à la chinoise, qui fixe un taux de change à un niveau artificiellement bas, n\u2019est pas désirable car le secteur des exportations serait nécessairement favorisé au détriment du secteur des importations.Alors pourquoi choisir l\u2019un contre l\u2019autre lorsque les pertes d\u2019emplois peuvent être des deux côtés ?En outre, lorsque nous savons qu\u2019une importante partie des exportations dépend des importations d\u2019inputs, le gain net pour les exportateurs serait beaucoup moins significatif.Bien que les emplois créés dans le secteur de l\u2019exportation soient importants, il faut noter que ce sont avant tout les importations qui augmentent notre niveau de vie en tant que consommateurs.Deuxièmement, depuis le 18e siècle nous savons en économique que la compétitivité doit s'acquérir d\u2019abord par la productivité et non par un taux de change faible, car cette seconde solution, au moins selon certains experts, rendra l\u2019industrie d\u2019exportation moins concurrentielle à très long terme.Troisièmement, avec le problème du syndrome hollandais, nous avons d\u2019abord un problème régional entre les provinces productrices de pétrole et les provinces dominées par l\u2019industrie manufacturière.Il faudrait davantage penser aux transferts interrégionaux comme mécanisme privilégié pour faire face au syndrome hollandais.Présentement, les provinces productrices de pétrole veulent éliminer les 53 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 recettes pétrolières du calcul de la péréquation fédérale.Au contraire, je crois qu\u2019il faudrait taxer encore davantage le secteur énergétique pétrolier, lequel a des effets externes négatifs non seulement à travers le mécanisme du taux de change (le syndrome hollandais) mais aussi en raison de l\u2019impact défavorable de ses activités sur l'environnement planétaire (gaz à effet de serre)! Quatrièmement, nous ne devrions pas perdre le contrôle de la politique macroéconomique et nous aligner de façon permanente sur les politiques américaines par une intégration monétaire accrue.Des politiques macroéconomiques autonomes peuvent contribuer à stabiliser l\u2019économie, comme c\u2019est de toute évidence le cas pendant la crise actuelle.? aqir* __t-'~, t our notre monde Ensemble, nos actions nous inscrivent dans un développement durable et solidaire.Près de 10 000 membres dont 2536 entreprises collectives, organisations et associations.mm \u2022TOTfï Bld.| ÿ-YŒE Desjardins Caisse d'économie solidaire Montréal\t514\t598-2122\t1\t877\t598-2122 Québec\t418\t647-1527\t1\t877\t647-1527 Joliette\t450\t753-7055\t1\t866\t753-7055 www.cecosol.coop DOSSIER ÉTHIQUE DE L\u2019HOSPITALITÉ Dossier Éthique de L'hospitalité Les effets du temps sur la politique et le défi de l\u2019hospitalité -Entretien de Dominic Desroches avec Daniel Innerarity\t56 Étude critique de Éthique de l'hospitalité -Dominic Desroches\t73 Lire Note critique L\u2019immodeste, la loyauté et la dépendance -Robert Laplante Lire les essais Nino Ricci Pierre Elliott Trudeau Réjean Pelletier Le Québec et le fédéralisme canadien.Un regard critique Courrier des lecteurs Quand on sait compter, on compte tout ! Livres reçus 102 120 125 132 134 56 DOSSIER Entretien de Dominic Desroches avec Daniel Innerarity LES EFFETS DU TEMPS SUR LA POLITIQUE ET LE DÉFI DE L\u2019HOSPITALITÉ* Dominic Desroches : .Vous êtes actuellement professeur de philosophie à l\u2019Uni- \u2022 versité de Saragosse et vous écrivez des articles dans deux i, idiens espagnols.Vous êtes professeur invité à la Sorbonne et à l\u2019Université de Bordeaux IV.Vos ouvrages sont traduits en plusieurs langues et vos propositions sont fort discutées.Nous vous savons lecteur assidu de Jürgen Habermas, de Ulrich Beck et de Niklaus Luhmann.Or, vous avez traduit des auteurs romantiques allemands et vous vous êtes intéressés à l\u2019esthétique et à la littérature.Y a-t-il un fil conducteur qui relie ces différents champs d\u2019intérêt ?Sommes-nous dans l\u2019erreur en pensant que votre travail s\u2019inspire d\u2019une réflexion fondamentale sur la nature des conflits dans les sociétés démocratiques ?Daniel Innerarity : R .Aucun parcours biographique n\u2019est le resultat d\u2019une \u2022 planification ; sa cohérence est plutôt reconstructive.* Entretien réalisé par courriel, en langue française, le 1er septembre 2009.Il porte sur la publication de Le futur et ses ennemis (Climats, 2008) et l\u2019Éthique de l\u2019hospitalité (Presses de l\u2019Université Laval, 2009).Daniel Innerarity, que nous avons rencontré à Montréal à deux reprises, les 27 et 28 septembre, maintenait l\u2019essentiel des réponses données ici.Il était l\u2019un des invités du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité du Québec (CRIDAQ) qui organisait, à l\u2019Université du Québec à Montréal, un colloque sur le thème du fédéralisme multinational.La communication d\u2019Innerarity portait le titre « L\u2019innovation politique de l\u2019Union européenne ».La Chaire du Canada en études québécoises et canadiennes l\u2019a invité à présenter, aussi à l\u2019UQAM, le 28 septembre, une grande conférence intitulée « Une politique sans héros ». 57 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER Malgré son exagération un peu cynique, il est bon de ne pas oublier l\u2019affirmation de Schopenhauer suivant laquelle les justifications rationnelles ne sont souvent que des reconstructions intéressées a posteriori, où les choses s\u2019harmonissent trop bien et où il n\u2019y a ni échecs ni improvisations.Je considère néanmoins que le fil conducteur de mes recherches se laisse comprendre dans l\u2019objectif d\u2019élaborer une philosophie de la raison publique qui réfléchit sur les problèmes de l\u2019intersubjectivité et de l\u2019espace commun.Vous avez déjà publié plusieurs livres en espagnol.Or, dans La Démocratie sans l\u2019État, votre premier livre traduit en français et le second de votre trilogie éthico-politique, vous soutenez que l\u2019État ne peut plus se penser aujourd\u2019hui dans sa forme moderne.Pouvez-vous rappeler brièvement à nos lecteurs pourquoi la « nouvelle logique sociale » débouche sur une remise en question de l\u2019État-nation ?R, Cette nouvelle logique sociale conduit à l\u2019idée qu\u2019il \u2022 conviendrait de passer de l\u2019idéal du gouvernement fort à ce que l\u2019on pourrait nommer le « gouvernement faible du changement social ».Toute forme de gouvernement fort (souverain, procédant du centre vers la périphérie, de haut en bas, direct) est présomptueuse et peu réaliste.Or, dans ce contexte, la politique ne disparaît pas pour autant.Il n\u2019est certes plus possible de recourir, pour résoudre tous les problèmes, aux mécanismes traditionnels de la politique, que sont le contrôle, la protection uniformisante ou la domestication sociale.La richesse d\u2019un gouvernement est ailleurs, notamment dans sa capacité à promouvoir la coopération, dans l\u2019attention qu\u2019il porte à des critères comme la viabilité et la compatibilité.Sur cette voie, il paraît possible de donner un sens à la politique dans une société où se sont multipliés les processus d\u2019autoorganisation et de fractionnement.Les États conserveront un rôle, mais ils devront renoncer à leur prétention à l\u2019exclusivité.Il n\u2019est pas possible DOSSIER 58 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 d\u2019absolutiser l\u2019alliance historique entre l\u2019État national, le système économique et la démocratie parlementaire, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une nécessité indépassable.Car la mondialisation ne se réduit pas à l\u2019internationalisation de l\u2019économie.Elle inaugure aussi une conception déterritorialisée du social, un monde où s\u2019acquiert une signification en dehors du cadre déterminé par l\u2019État.Il ne s\u2019agit pas de renoncer au concept de gouvernement et de faire de la politique une activité totalement irrationnelle vouée à l\u2019échec ou engendrant nécessairement des effets non intentionnels.Il faut plutôt reconnaître que l\u2019intervention politique a perdu de son innocence et ne peut se redéfinir qu\u2019au sein de relations réticulaires, comme une manière de coordonner par la délibération, et à partir de stratégies inédites d\u2019action indirecte.Le grand défi consiste donc à imaginer des formes de gouvernement qui, dans les conditions d\u2019une politique profondément décentralisée, soient efficaces tout en respectant les exigences démocratiques.Q.Nous sommes bien d\u2019accord pour dire que le rôle des États \u2022 a beaucoup changé.Mais dans le même ouvrage, vous affirmez que « l\u2019État ne peut être souverain qu\u2019en renonçant à la souveraineté » (p.175).Qu\u2019entendez-vous précisément par cette formulation paradoxale ?R, Le concept de souveraineté compris comme l\u2019exercice illimité et exclusif du pouvoir politique cède progressivement la place à l\u2019idée d\u2019une souveraineté répartie entre diverses institutions - locales, régionales, nationales, étatiques et globales - et est, de ce fait, limité.Cela ne signifie pas que les frontières n\u2019aient pas de signification politique ou symbolique, mais que l\u2019idée selon laquelle elles sont le principal moyen de la délimitation spatiale est devenue extrêmement problématique.Dans un monde de relations globales, les communautés programment aussi peu leurs actions et leurs politiques que les gouvernants ne déterminent ce qui convient à leurs citoyens. 59 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER Cela vaut spécialement pour l\u2019Europe ; dans un paysage politique post-westphalien, il n\u2019existe pas de quantité fixe de participation démocratique et de responsabilité qui pourrait être répartie entre l\u2019Union européenne, les États et les institutions infra-étatiques.La démocratie ne se convertit en jeu à somme nulle que si l\u2019on suppose que le pouvoir politique se confond avec une unité définie territorialement : si le pouvoir a sa seule origine dans l\u2019État, il est clair que le renforcement des institutions européennes ne peut qu\u2019affaiblir le parlement de chaque État.Mais si l\u2019on part de l\u2019idée que les sociétés ont besoin d\u2019une pluralité de scènes pour faire valoir leurs droits démocratiques, alors l\u2019exercice du pouvoir politique aux niveaux supra-étatique, étatique et infra-étatique peut être compris davantage comme un élargissement que comme une limitation.Le problème du temps politique .Le temps est un problème majeur aujourd\u2019hui.Dans Le \u2022 futur et ses ennemis (2008), vous montrez, en reprenant des arguments déjà avancés dans l\u2019Ethique de l\u2019hospitalité (PUL, 2009), que le temps ne peut être négligé lorsque l\u2019on réfléchit sur les conflits sociaux.Si l\u2019interprétation du temps est difficile (nos pronostics échouent souvent), elle est néanmoins nécessaire à l\u2019établissement d\u2019une politique responsable.En accord avec la théorie des systèmes de Niklaus Luhmann (le développement se fait par différenciation et les systèmes s\u2019auto-organisent eux-mêmes), comment, dans l\u2019avenir, pourrons-nous composer avec les nombreuses « diachronies » qui attaquent le temps collectif?Si les sphères sociales se donnent des temps différents, nous sommes alors victimes des urgences de toutes sortes et nous devenons « malades du temps », pour parler comme la sociologue et psychologue Nicole Aubert (Le culte du temps, 2003).Nous passons ici de la politique à la psychologie et nous réalisons alors que le temps « éclaté » (pour reprendre le titre d\u2019un livre du psychanalyste André Green) est devenu le problème politique le plus important.Qu\u2019en pensez-vous ? DOSSIER 60 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 R, La pénétration globale du temps abstrait a mis le \u2022 temps au centre des préoccupations politiques et elle est un facteur susceptible d\u2019expliquer une bonne partie des conflits de notre monde désynchronisé.La vitesse des processus sociaux représente une menace pour les sociétés démocratiques.C\u2019est pourquoi la politique est obligée de se penser comme un gouvernement des temps, comme une chronopolitique1.Elle n\u2019a pas seulement affaire à des espaces, à des ressources naturelles ou au travail, elle doit également gérer le temps, avoir une influence sur les conditions temporelles de l\u2019existence humaine, équilibrer dans la mesure du possible les vitesses des divers systèmes sociaux et configurer un rythme démocratique.Une théorie critique des temps collectifs peut aussi aider à redéfinir l\u2019idéal démocratique d\u2019un autogouvernement régissant les conditions de l\u2019existence sociale, qui sont envahies par des dynamiques de dépolitisation.Q.Vous soutenez que l\u2019apprivoisement de l\u2019incertitude est \u2022 la nouvelle tâche de la culture politique.Or l\u2019urgence et la prospective ne sont-ils pas de même nature ?L\u2019avenir n\u2019est-il pas déjà l\u2019affaire du présent ?Comment sortir de la fusion et de la confusion entre les impératifs du présent et la sauvegarde de l\u2019avenir ?R, Dans le contexte de la complexité actuelle, la rénovation de la politique passe par une reformulation de l\u2019anticipation cognitive du futur et de sa configuration.Il n\u2019y aura de futur meilleur que si nous parvenons à nous en faire une image.Quand on désire modifier réellement le monde, le premier pas consiste à analyser correctement le présent, de manière à pouvoir se représenter les divers futurs possibles à partir de celui qui est considéré comme souhaitable.1 La chronopolitique est « le gouvernement des rythmes sociaux ».Pour Innerarity, elle doit être comprise comme le gouvernement des temps (le pluriel importe ici).Pour cette notion, voir le troisième chapitre du Futur et ses ennemis (2008) où l\u2019auteur étudie les modalités de la chronopolitique démocratique.(D.D.) 6i L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER Il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019observer avec exactitude un environnement auquel il faudrait simplement s\u2019adapter.Il faut aussi explorer toutes les possibilités d\u2019anticipation et de configuration.Parler aujourd\u2019hui, à une époque qui déguise son manque d\u2019idées en improvisation intelligente, de gouvernement du futur, c\u2019est prendre le risque d\u2019être accusé de favoriser un étatisme planificateur.Les évidences collectives actuelles parlent de logique de la concurrence, de dynamique du marché et de contingence de l\u2019évolution.Mais un tel monde, apparemment dérégulé, exige une planification et une anticipation, et ce, dans une proportion jusqu\u2019ici inconnue.L\u2019idée traditionnelle de l\u2019État souverain est certainement aujourd\u2019hui très affaiblie, mais cela ne signifie pas que les sociétés doivent renoncer à leur désir de construire leur propre avenir.Le problème est que la configuration du futur doit maintenant être menée à bien de façon plus réflexive et avec la conscience de ses propres limites, c\u2019est-à-dire d\u2019une manière coordonnée et flexible, davantage par des régulations que par des interventions directes.Pour une telle conception de la complexité du futur, l\u2019opposition entre marché et hiérarchie n\u2019est plus d\u2019aucune utilité, dans la mesure où elle requiert des systèmes de coopération entre acteurs multiples.Ce qui se perd en matière de souveraineté est alors récupéré sous forme d\u2019initiatives et d\u2019interventions.Pour élaborer un projet concerté, il n\u2019est pas nécessaire d\u2019avoir une idée déterministe de l\u2019avenir.La perte du contrôle absolu de la société ne signifie pas qu\u2019aient disparues les possibilités de la configurer en relation avec un futur souhaitable, ce qui implique que cette aspiration doit maintenant être menée à bien d\u2019une autre manière, peut-être même plus démocratiquement et efficacement que ne l\u2019étaient les planifications d\u2019autrefois, soi-disant souveraines. DOSSIER 62 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 La société post-héroïque et le nouvel homme politique .Nous vivons dans des sociétés complexes dominées par les \u2022 spectacles et les gâteries.Or, le temps des héros - et Peter Sloterdijk est d\u2019accord avec vous - est terminé.Achille et Hector sont loin, de même que Périclès.« Avons-nous déjà été révolutionnaires », demande non sans ironie Sloterdijk ?Les « Pères de la nation », les grands leaders et les experts arrivent à leur crépuscule.Si l\u2019épique disparaît de la politique et que celle-ci est menacée par l\u2019indifférence et l\u2019insignifiance, sa tâche, qui demeure primordiale, apparaît moins prestigieuse et moins intéressante.N\u2019y a-t-il pas ici un risque que l\u2019économie, plus sérieuse et engageante, gère la politique ?Sommes-nous condamnés à vivre avec une « politique ironique », tout en renonçant aux efforts qu\u2019implique tout combat pour la liberté ?R, Une société post-héroïque a besoin d\u2019une politique \u2022 qui s\u2019exerce au-delà de l\u2019alternative emphatique du pouvoir et de l\u2019impuissance.Aussi bien dans le discours idéologiquement volontariste que dans le défaitisme néolibéral résonne l\u2019écho des temps héroïques pour lesquels diriger signifiait commander absolument, où le pouvoir était une disposition souveraine, sans véritables interlocuteurs, sans aucun respect de la complexité sociale.Mais il y a bien encore une vie politique dans le pouvoir limité et dans l\u2019impuissance bien gérée.L\u2019échec de la politique, célébré par certains et regretté par d\u2019autres, est une thèse qui ne peut être ni accréditée historiquement, ni mesurée empiriquement.Il arrive souvent qu\u2019on discrédite la politique parce qu\u2019on la rapporte au modèle d\u2019une compétence inaltérable, comme si nous n\u2019avions pas d\u2019autre choix que de résoudre les problèmes sociaux par un pouvoir souverain ou de les abandonner à leur sort.Il faut interpréter l\u2019espace politique comme un espace qui doit être régi, plus encore que les autres, par une culture du provisoire, de l\u2019essai et de la reconnaissance des divergences.Une politique ainsi comprise permet de configurer un domaine pour la résolution des problèmes au moyen de la thématisation continuelle des différences et de l\u2019accepta- L'ACTION NATIONALE janvier 2010 63 DOSSIER tion du caractère contingent de ses opérations.Plutôt que de disqualifier l\u2019adversaire politique au nom d\u2019une prétendue supériorité, l\u2019objectif d\u2019une politique post-héroïque doit être de développer le goût de l\u2019apprentissage, de l\u2019autocritique et de l\u2019exploration de nouvelles possibilités.La nouvelle citoyenneté post-héroïque a été très bien résumée dans le portrait que fait Rorty de citoyens à la fois engagés et conscients de la contingence de cet engagement.Q.À l\u2019« ère » post-héroïque, quelles seront selon vous les « qua-\u2022 lités » du politicien du futur ?R.Tout cela exige un changement radical dans la manière de comprendre la politique, qui doit passer d\u2019un style normatif à un style cognitif, c\u2019est-à-dire d\u2019une attitude idéologique à une disposition à l\u2019apprentissage.La reconnaissance de la contingence n\u2019a pas pour résultat le manque de conviction mais l\u2019articulation du savoir et du non-savoir, la relativisation du savoir disponible, de manière à ce que s\u2019ouvre un espace pour de nouvelles connaissances.Il s\u2019agit de transformer cette cécité latente face à la contingence en une conscience transparente de celle-ci.Un tel résultat ne peut être obtenu à l\u2019aide de modèles prédéterminés, mais seulement à partir de structures de réflexion capables d\u2019identifier les problèmes, d\u2019éviter la redondance et d\u2019établir des alternatives.Il n\u2019y aura plus de sauveur du peuple, tandis que la gauche \u2022 et la droite présentent désormais une fausse alternative, comme vous le montrez dans La Démocratie sans l'Etat.Or comment concilier, dans la sphère politique, le besoin d\u2019attention médiatique et la fin des héros ?Le nouveau politicien - Sarkozy et Obama par exemple - est-il une « star » inopérante dans un monde devenu spectacle ?Pierre Rosanvallon a mis l\u2019accent non sans raison sur la « contre-démocratie » (la politique à l\u2019âge de la défiance repose sur l\u2019omniprésence des mécanisme de surveillance), tout en s\u2019intéressant récemment au problème de la légitimité démocratique.Un politicien, selon vous, dût-il apprendre quelque chose de son expérience, peut-il vraiment être crédible aujourd\u2019hui ? DOSSIER 64 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 R, De la politique, il ne faut espérer ni la solution \u2022 définitive de tous les problèmes, ni le salut de nos âmes, mais quelque chose de beaucoup plus modeste et non moins décisif que ce qu\u2019offrent d\u2019autres professions très honorables : canaliser nos conflits sociaux les plus profonds pour, dans la mesure du possible, les résoudre ou, dans le pire des cas, ne pas les aggraver et attendre une meilleure opportunité.La politique est une activité civilisatrice dont la fin est de canaliser raisonnablement les conflits sociaux, elle n\u2019est donc pas un instrument pour parvenir à la pleine harmonie sociale ou au consensus total, ni pour donner sens à la vie ou garantir la pleine liberté et son bon usage.Dans la transition d\u2019une société héroïque vers une société qui ne l\u2019est plus, il est nécessaire d\u2019élaborer une nouvelle culture politique qui apprenne à apprécier la politique au point de ne pas lui demander ce qu\u2019elle ne peut pas garantir.La désillusion qui naît du constat que des idéaux politiques peu réalistes ou mal formulés restent inaccomplis est, comme l\u2019affirmait Bernard Crick, l\u2019un des accidents du travail les plus fréquents en politique, dont nous devrions nous protéger par un usage circonspect de notre confiance.Par ailleurs, la fin de l\u2019époque héroïque est particulièrement visible dans le domaine de la direction et du leadership politiques, dont les limites se font sentir très nettement.Mais c\u2019est justement dans cet espace que l\u2019on doit penser une nouvelle manière de gouverner.Face à une politique obsédée par l\u2019ordre, malgré toutes les demandes de contrôle et de sécurité suscitées par la modernité, il faut reconnaître que l\u2019ordre social n\u2019est pas le produit de la volonté politique mais le résultat émergent d\u2019une évolution sociale qui est à la fois autonome et configurée politiquement. DOSSIER 65 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 Éthique de l\u2019hospitalité, climatologie politique et écologie Q.Confrontés aux problèmes écologiques d\u2019une planète en \u2022 crise, les politiciens ressembleront bientôt à des météorologues.On peut les imaginer, en 2030, condamnés à légiférer pour maintenir un climat sain et respirable dans leur région électorale.Vu de manière climatique ou atmosphérique (Sloterdijk), le problème de l\u2019hospitalité a de l\u2019avenir.Or, si on suit l\u2019argumentaire que vous présentez dans l\u2019Ethique de l\u2019hospitalité - qui ne traite pas la question du climat politique -, les politiciens ne devront-ils pas avouer les limites de leur action directe (ce que nous appelons nos politiques sont en fait des compromis) sur le monde et s\u2019intéresser davantage aux hommes oubliés (aux tiers) par leurs politiques ?Que devrait retenir le politicien qui lira votre Éthique de l\u2019hospitalité ?R, Nous nous trouvons au milieu de ce qu\u2019on pourrait \u2022 nommer « un monde sans alentours ».Quand les environs existaient, il existait aussi un ensemble d'opérations qui permettaient de disposer de ces espaces marginaux.Il fallait fuir, se désintéresser, ignorer, protéger.Elles avaient un sens, l'exclusivité du propre, la clientèle particulière, les raisons d'État.Et presque tout pouvait être résolu par la simple opération d\u2019externalisation du problème, le passage à un « autour », hors de portée de la vue, dans un lieu éloigné ou vers un autre temps.Un « autour » est précisément un endroit où déposer pacifiquement les problèmes non résolus, les gaspillages, une décharge.Peut-être peut-on formuler, avec l\u2019idée de la suppression des environs, le visage le plus bénéfique du processus civilisateur et la ligne de progression dans la construction des espaces du monde commun.Sans la nécessité que quelqu'un le sanctionne expressément, il est toujours plus difficile de « passer le mot » aux autres, aux régions lointaines, aux générations futures, à d'autres secteurs sociaux.Sans environs, avec une distance potentiellement supprimée, le monde est articulé en une espèce d\u2019immédiateté universelle.Les êtres humains n'ont jamais été si près les uns des autres autant qu\u2019aujourd'hui, pour le meilleur et DOSSIER 66 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 pour le pire.De la même manière que la protection de la sécurité se voit obligée de développer des stratégies plus intelligentes dans un monde qui n'est plus menacé depuis les alentours, la vigilance doit être aussi plus attentive à nos mécanismes d'exclusion.Pour être à la hauteur d'un monde agrandi (qui pourrait servir comme référant substitutif à l'idée de progrès, en substituant ainsi le critère du temps par celui-là de l'espace), il faudrait toujours se poser la question des exclusions que nos pratiques sociales pourraient être en train de provoquer.Le progressisme d'autrefois qui essayait de soutenir le cours du temps est aujourd'hui une spacialisation qui lutte pour maintenir la forme d'un monde sans environs, c'est-à-dire sans décharge, sans païens, ni tiers, ni absents.Cela dit, l\u2019un des chapitres de votre livre à paraître s\u2019intéresse \u2022 à l\u2019altérité d\u2019un point de vue temporel.Vous soutenez que l'e est différent de moi en raison de son utilisation du temps.Vous innovez : vous dites que l\u2019altérité n\u2019est pas dans l\u2019espace mais dans le temps, et que le temps peut expliquer en partie nos conflits moraux.Vous avez lu Levinas.Pouvez-vous dire en quelques mots concernant le problème du temps pour l\u2019éthique ?R, L\u2019importance de ces questions apparaît clairement si nous prenons en compte la différence existant, quant à la configuration du temps, entre une société traditionnelle et une société moderne.Même si le pouvoir s\u2019y exerçait aussi d\u2019autres manières, les sociétés traditionnelles étaient structurées par les temporalités de la nature et de la religion.Dans une société moderne, en revanche, il n\u2019y a plus de coordination naturelle, c'est-à-dire spontanée et objective, des temps.Au début de la modernité se constituent de nouveaux « générateurs de temps » (Rinderspracher2), comme l\u2019économie, la communication, la technique ou le travail, qui impriment comment votre Ethique de l\u2019hospitalité se distingue d\u2019autres éthiques 2 Innerarity se réfère à l\u2019article de Jürgen P.Rinderspracher « Wege der Verzeitlich », in Henckel, D (dir.)., Arbeitzeit, Betriebszeit, Freizeit, Stuttgart, Kohlhammer, 1988 (D.D.). 67 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER un rythme à la société et supposent une standardisation et une homogénéisation du temps à l\u2019intérieur de chacun de ces systèmes.Le temps est désormais plus étroitement lié au pouvoir, qui le configure expressément, dans la mesure où il n\u2019est plus régi par des cycles naturels ou des desseins divins.Parallèlement, la société industrielle différenciée se définit non pas seulement par sa grande capacité d\u2019organisation, mais aussi par un haut degré d\u2019exigence de synchronisation.C\u2019est pourquoi le temps est devenu le grand thème de la modernité.C\u2019est aussi pourquoi la maîtrise du temps reflète les structures de pouvoir d\u2019une société.La discrimination entre les sexes, les conflits d\u2019intérêts, les exclusions sociales, les formes subtiles de pouvoir s\u2019articulent davantage en regard d\u2019une domination du temps que d\u2019une possession de l\u2019espace.À présent, en effet, il ne s\u2019agit plus tant de conquérir des pays exotiques que de contrôler les ressources temporelles des autres.La maîtrise de l\u2019espace a cédé la place au contrôle du temps : la chronopolitique est devenue plus importante que la géostratégie.On peut dire qu\u2019aujourd\u2019hui, les mécanismes d\u2019exclusion sont moins des occupations territoriales que des appropriations du temps des autres, sous la forme de l\u2019accélération, de l\u2019impatience ou de l\u2019absence de ponctualité.Voilà le nouvel axe des conflits sociaux : imposer le temps.Même si nous n\u2019en sommes peut-être pas entièrement conscients, nous ne luttons plus pour nous approprier des espaces déterminés, pour tracer des frontières ou pour occuper des places, mais pour enlever du temps à d\u2019autres, pour établir notre hégémonie sur le temps.Les frontières se créent par la vitesse et non plus par l\u2019établissement, elles sont franchies par l\u2019accélération et non plus par le déplacement.Si cette hypothèse est exacte, il faudrait reformuler notre conception de l\u2019exclusion, que nous avons l\u2019habitude DOSSIER 68 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 d\u2019exprimer par des métaphores plus spatiales que temporelles.Les nouveaux étrangers ne sont pas ceux qui vivent loin, mais ceux qui vivent dans un autre temps.Les marges ne sont pas un domaine territorial, mais une catégorie temporelle.Quand la gestion du temps est une exigence importante, par exemple dans une société où il faut arriver à temps, se synchroniser, prévoir, décider au moment adéquat, etc., le temps devient une sphère d\u2019opportunités sociales.Un exclu est quelqu\u2019un à qui l\u2019on ne permet pas d\u2019ajuster son temps à un temps public dans lequel circulent les opportunités vitales, comme le pouvoir, l\u2019emploi ou la reconnaissance.Le marginal n\u2019est pas à la périphérie spatiale, mais il vit littéralement dans un autre temps.Q.Reconnaissant le rôle décisif des médias en démocratie et \u2022 la fascination contemporaine pour la catastrophe (certains écrivent sur la « civilisation panique », d\u2019autres sur la « survie », d\u2019autres encore sur la « manière américaine de faire la guerre »), peut-on envisager que des politiciens créent ou favorisent un « climat politique » spécifique ?R, Carl Schmitt disait que le souverain est celui qui peut determiner l\u2019état d\u2019exception, au sens où il a en son pouvoir la dernière décision, qui est de suspendre la normalité constitutionnelle.Cette idée peut aujourd\u2019hui être reformulée de la manière suivante : est souverain celui qui bénéficie de l\u2019état d\u2019exception, celui qui réagit bien aux circonstances exceptionnelles.En fait, si nous regardons l\u2019agenda politique sous l\u2019angle des questions qui ont attiré le plus notre attention, ce qui a suscité les débats les plus virulents, nous retrouvons les circonstances catastrophiques, comme les incendies, les inondations, les sécheresses, et c\u2019est sur les désastres de ce genre que s\u2019agite le travail de toute opposition politique.Ceux qui exercent le métier ingrat d\u2019opposition officielle savent bien qu\u2019ils n\u2019ont à leur disposition qu\u2019une catastrophe mal gérée par le gouvernement et sur laquelle il convient de mettre en scène sa propre alternative.L\u2019absence d\u2019un véritable antagonisme idéologique a fait en sorte que la politique soit devenue L'ACTION NATIONALE janvier 2010 69 DOSSIER une gestion de l\u2019exceptionnalité ; autrement dit, ce qui est normal reste une affaire de bureaucrates, car là ne peut apparaître rien de politiquement rentable.Nous arrivons désormais à la dernière question.Nous avons \u2022 beaucoup parlé du temps.Or, en admettant, on l\u2019a vu plus I , l\u2019accélération du temps et notre passion pour l\u2019aérien, il est devenu difficile de concilier la mission des écologistes avec les agendas des politiciens.Si l\u2019homme a gagné sa course contre la nature (la nature restera limitée par ses cycles), l\u2019homme n\u2019est-il pas condamné à vivre en opposition à celle-ci ?Du coup, l\u2019écologie responsable n\u2019exige-t-elle pas un ralentissement ou une adaptation de notre chro-nopolitique, de nos rythmes sociaux, afin de retrouver un équilibre essentiel au sentiment d\u2019hospitalité ?R, Le problème de l\u2019écologie est celui de la \u2022 désynchronisation des temps des écosystèmes avec celui de la consommation.La destruction de l\u2019environnement vient du fait que les cycles naturels de régénération se trouvent surchargés.Mais la question écologique ne pourra pas se resoudre avec l\u2019hypothèse d\u2019une nature absolument extérieure aux humains, mais en la considérant comme une partie du monde humain, c\u2019est-à-dire d\u2019un monde qui n\u2019a plus d\u2019« alentours », comme je l\u2019ai expliqué plus haut.Savoir ce qui est naturel, quelle nature mérite d\u2019être conservée, jusqu\u2019à quel point la nature est compatible avec le bien-être et le progrès social, ce sont là des questions sur lesquelles nous devons aujourd\u2019hui nous pencher et que nous devons chercher à résoudre en prenant en compte de nombreuses autres considérations.La nature ne peut plus être représentée comme étant située hors du champ de la politique, et cela précisément parce qu\u2019on ne peut la définir qu\u2019à partir de la multiplicité des natures possibles concurrentes.Le monde commun n\u2019est plus le fondement indiscutable de nos accords, mais un objectif risqué et controversé que nous nous efforçons d\u2019atteindre.Comme le disait Bruno Latour, le « livre de la nature », dont Galilée croyait qu\u2019il était écrit en caractères mathématiques, est en réalité un ensemble de protocoles d\u2019expérimentation que DOSSIER 70 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 nous devons écrire dans de multiples langages, juridique, moral, politique et mathématique, etc.La nature doit faire l\u2019objet d\u2019une discussion publique, car discuter est justement ce que nous faisons lorsque nous ne savons pas avec exactitude ce qu\u2019il faut faire, lorsque le travail des experts est terminé et qu\u2019il reste encore beaucoup à faire.Montréal, septembre 2009.Biographies Né à Bilbao en 1959, Daniel Innerarity est un philosophe espagnol original dont l\u2019œuvre connaît, depuis quelques années déjà, un écho important.S\u2019il propose une interprétation stimulante des transformations de la politique, il s\u2019est aussi intéressé à la Théorie critique, à la sociologie des systèmes, au Romantisme allemand, ainsi qu\u2019à certaines questions relevant de l\u2019éthique, de l\u2019esthétique et de la théorie littéraire.Il a publié une dizaine d\u2019ouvrages, une somme importante d\u2019articles scientifiques et publie encore, sur une base régulière, des analyses politiques dans deux quotidiens espagnols.Dominic Desroches est professeur de philosophie au collège Ahuntsic.Il a publié en avril 2009 sur La Vie des Idées un article intitulé « La politique du temps ».Il y discutait les contributions de Sloterdijk (Colère et temps, 2007) et d\u2019Inne-rarity (Le Futur et ses ennemis, 2008) au problème du temps politique.Ce thème a été ensuite retenu pour un débat auquel il participera avec Innerarity (Sloterdijk ne s\u2019est pas montré disponible pour répondre à l\u2019invitation répétée des organisateurs), à Lille, le 23 novembre 2009, lors de l\u2019évé-nenent Citéphilo. 71 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER Bibliographie de Daniel Innerarity (monographies seulement) Le futur et ses ennemis, Flammarion-Climats, Paris 2008.(Version espanola ampliada : El futuro y sus enemigos.Una defensa de la esperanza polüica, Paidos, Barcelona, 2009 ; version reducida en euskera : Etorkizuna ezagutu eta taxut-zea, Servicio de Publicaciones del Gobierno Vasco, Vitoria, 2009 ; trad.inglesa en preparacion, Stanford University Press).El nuevo espacio publico, Espasa, Madrid, 2006.(Traduccion italiana : Il nuovo spazio pubblico, Meltemi, Roma, 2008) La sociedad invisible, Espasa, Madrid, 2004 (XXI Premio Espasa de Ensayo).(Traduccion italiana: La società invisible, Meltemi, Roma, 2006 ; A sociedade inviswel, Teorema, Lisboa, 2009 ; traduction française en préparation, Presses de l\u2019Université Laval, Québec, Canada).La transformation de la polüica, Peninsula, Barcelona, 2002 (III Premio de Ensayo Miguel de Unamuno y Premio Nacional de Literatura, modalidad Ensayo 2003).(Traduccion portuguesa : A trasformaçao da politica, Teorema, Lisboa, 2005 ; traduction française : La démocratie sans l'État : essai sur le gouvernement des sociétés complexes, Flammarion-Climats, Paris, 2006, préface de Jorge Semprun ; traduccion inglesa : The Transformation of Politics.Governing in the Age of Complex Societies, ed.Peter Lang).Ética de la hospitalidad, Peninsula, Barcelona, 2001 (Traduction française : Éthique de l'hospitalité, Presses de l\u2019Université Laval, Québec, Canada, 2009). DOSSIER 72 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 La filosofia como una de las bellas artes, Ariel, Barcelona 1995.(Traduction portuguesa : A filosofia como uma das belas artes, Teorema, Lisboa 1996).La irrealidad literaria, Eunsa, Pamplona, 1995.Hegel y el romanticismo, Tecnos, Madrid, 1993.Dialéctica de la modernidad, Rialp, Madrid, 1990.Praxis e intersubjetividad.La teona cntica de Jürgen Habermas, Eunsa, Pamplona 1985. 73 DOSSIER Dominic Desroches ÉTHIQUE DE L'HOSPITALITÉ DANIEL INNERARITY, Éthique de l\u2019hospitalité, trad.B.Navarro Pardinas et L.Vigneault, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2009, 250 pages.« L\u2019autre grande conséquence du caractère épisodique de l\u2019existence humaine est le fait que ses fins ne sont pas définitives, que l\u2019homme est davantage quelqu\u2019un qui interrompt le cours du temps que quelqu\u2019un qui achève quelque chose.L\u2019homme est un animal provisoire qui termine avant son temps de la même façon qu\u2019il a commencé trop tard.» Daniel Innerarity La société démocratique avancée est complexe et se reconnaît entre autres à sa capacité à générer des « gâteries » et des surprises.La société libérale, en effet, se distingue des précédentes en ce que sa propension au savoir, au lieu d\u2019assurer la stabilité, favorise le confort, le mouvement et les nouveautés.Ce phénomène nouveau d\u2019apparence paradoxal que les sociologues appellent l\u2019émergence de la société du risque (« Risikogesellschafi » pour Beck ou « Risk Society » pour Giddens) peut s\u2019expliquer aisément par le fait que les découvertes scientifiques et les applications techniques, propulsées à grande vitesse par les réseaux d\u2019information, nous DOSSIER 74 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 poussent à composer de plus en plus rapidement avec des innovations qui, renversantes, testent nos capacités d\u2019adaptation - ce qui pose des problèmes et des défis inédits.Vivre dans la société libérale postmoderne, constate Innerarity, ne va pas sans provoquer un sentiment d\u2019insécurité et d\u2019étrangeté au monde qu\u2019ignoraient nos parents.De l\u2019urgence à la crise, de l\u2019erreur à la catastrophe, nous sommes bousculés par les rythmes sociaux et confrontés à notre richesse, certes, mais aussi à notre fragilité croissante.L\u2019atmosphère générale est pour ainsi dire devenue celle du vertige en raison des effets de l\u2019accélération du temps humain.Apprendre à vivre dans nos démocraties en transformation appelle selon Innerarity une éthique de l\u2019hospitalité.Cette éthique se présente comme une réflexion qui porte sur nos comportements moraux et nos actions politiques confrontés à l\u2019étrangeté, c\u2019est-à-dire à ce qui échappe à nos prévisions : Avec la catégorie d\u2019hospitalité, je prétends offrir un refuge conceptuel aux événements qui échappent à la prévision et face auxquels se mesure notre véritable stature morale.[.] L\u2019éthique de l\u2019hospitalité est l\u2019apprentissage du commerce productif avec l\u2019altérité, la capacité à être à portée de la réalité de façon à ce qu\u2019elle puisse, comme un visiteur autonome, contredire notre savoir et dépasser notre vouloir.Riche catégorie anthropologique, l\u2019hospitalité vient articuler l\u2019éthique et la politique.Cette éthique, ouverte à l\u2019apprentissage, se démarquera des autres par l\u2019intérêt qu\u2019elle voue au temps et par sa volonté d\u2019intégrer l\u2019esthétique dans la réalité sociale.Dans l\u2019économie de l\u2019œuvre d\u2019Innerarity, nous avons ici affaire à la traduction française du premier livre de sa trilogie (Etica de la hospitalidad, 2001).Le second (La transformation de la politica, 2002) est paru sous le titre La démocratie sans l\u2019État (2006) alors que le dernier n\u2019existe que dans sa version originale (La sociedad invisible, 2004). 75 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER Avant de discuter l\u2019argumentaire, il convient de présenter la structure du livre.L\u2019ouvrage se divise en deux parties.La première balise le domaine de la réception, qui appelle une réflexion sur l\u2019identité, la valeur, le bonheur, le temps et le sens de la vie.La seconde montre que toute réception humaine implique une herméneutique de l\u2019étrange (xénolo-gie), dont les conséquences pour notre sensibilité (qui porte le sentiment de pitié) sont à étudier dans le pluralisme libéral, notre interprétation temporelle de l\u2019altérité, une esthétique de la nature, une poétique de la compassion et un retour désabusé sur la crise économico-politique de l\u2019État providence.Dans ce texte, nous proposons une relecture axée sur le problème du temps pour l\u2019hospitalité.Nous verrons d\u2019abord que les humains sont fragiles en raison de leur rapport conflictuel au temps, car celui-ci pèse sur leurs actions et leur art de vivre ensemble (I).Avec la promesse, nous étudierons ensuite l\u2019intersubjectivité au centre de l\u2019éthique de l\u2019hospitalité.La position de Innerarity se comprendra mieux en la distinguant de celles de Sloterdijk, de Derrida et de Levinas, surtout lorsqu\u2019il pense le temps comme xénologie.(II).Nous étudierons enfin comment l\u2019auteur parvient à relier l\u2019hospitalité à la libéralité, à la nature et à la compassion.Cette discussion nous permettra de dévoiler l\u2019originalité d\u2019Innerarity qui cherche, contrairement à Taylor ou Honneth, à penser l\u2019éthique de l\u2019hospitalité avec l\u2019esthétique (III).I.Sur la force des événements dans le résultat de nos identités Participant du retour de l\u2019anthropologie dans la philosophie, l\u2019auteur nous convoque d\u2019entrée de jeu à un vieux devoir d\u2019humilité : reconnaître que les événements agissent sur nous et qu\u2019il ne viendrait à l\u2019esprit de personne de prétendre contrôler son destin.Notre identité est le fruit d\u2019une récep- DOSSIER 76 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 tion.En invitant la tragédie, les Grecs savaient déjà que nous recevons davantage du monde que nous agissons sur lui.S\u2019il n\u2019existe pas d\u2019« action pure », c\u2019est parce que tout arrive la plupart du temps en dépit de notre consentement et que nos actions, souvent, sont des compromis.Nous sommes tous confrontés à l\u2019imprévisible - animaux de réception donc -, dont l\u2019identité est ouverte aux événements.L\u2019idée d\u2019une action pure ou la volonté de calculer tous les effets de nos actions par exemple - pensons aux utilitaristes - conduit à une absurdité.Rapporté à l\u2019échelle historique, l\u2019argument d\u2019Innerarity en faveur d\u2019une identité « pathétique » et ouverte devient clair : Ce qui résulte de l\u2019histoire n\u2019est pas ce que l\u2019on voulait, bien que dans l\u2019histoire les agents fassent le plus souvent ce qu\u2019ils veulent.Ceci est particulièrement évident dans le cas de l\u2019identité personnelle.Avec nos actions et nos omissions, l\u2019on collabore de façon décisive à devenir qui on est, mais personne ne doit son identité à la volonté de produire ce qu\u2019il est.L\u2019identité n\u2019est pas à proprement parler quelque chose qui soit à notre disposition.Ce rappel vise à limiter les ambitions utilitaristes et idéalistes en éthique.Si nos vies ne sont pas des causes et qu\u2019elles ne se calculent pas, c\u2019est parce qu\u2019elles sont plutôt le résultat d\u2019événements qui échappent à notre volonté de pouvoir et de contrôle.Ce qui importe, estime Innerarity, ce n\u2019est pas tant ce que l\u2019on a pu faire, mais pourquoi l\u2019on a pas fait ce qu\u2019on voulait faire.Force est ici d\u2019admettre que nous sommes des êtres « en jeu » à l\u2019intérieur d\u2019une trame qui nous dépasse, et que notre volonté (consciente) demeure « en retard » sur ce qui nous arrive, pour reprendre ici le mot de Levinas.Or, nous trouvons plus dans la vie que ce nous y mettons nous-mêmes, un peu comme le bonheur apparaît là où on ne l\u2019attend pas.Jamais le fruit d\u2019une action pure, délibérée, 77 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER plus souvent l\u2019effet de la fortune, le bonheur se présente loin de notre domination.En vertu du caractère événementiel de son bonheur, l\u2019homme doit se concevoir comme un animal pathétique qui, limité, ressent plus les effets de la vie qu\u2019il ne parvient à les conjurer : Dans tout ce que nous faisons, nous faisons plus que ce que nous prétendons faire.De manière involontaire et parfois inconsciente, nous mettons en marche une chaîne d\u2019actions dont les conséquences ont plus de poids que ce que nous avons produit intentionnellement.[.] Ce qui était pensé comme automouvement actif se traduit par un mouvement acharné dépassant tout projet contrôlable.Toute action entre dans un jeu d\u2019interactions qui échappe à l\u2019intention et à la volonté de ses auteurs.Autant critique de l\u2019utilitarisme que de l\u2019idéalisme, l\u2019auteur épingle aussi au passage le romantisme qui a oublié la sagesse des Anciens.Quand l\u2019individu prétend se choisir lui-même afin de devenir un moi authentique, pour parler comme Fichte1, il doit savoir que la réception des actions est aussi décisive, peut-être plus, que les actions produites elles-mêmes.Lorsqu\u2019il nuance le romantisme, l\u2019auteur ne peut pas ne pas penser aux excès d\u2019une psychologie humaniste qui élevait, au siècle dernier, la volonté et le choix au rang de panacée contre toutes les faiblesses morales, excès déjà dénoncés par anticipation par Kierkegaard (le choix de soi implique, d\u2019après l\u2019écrivain danois, une réception de soi), de qui, pourtant, ces psychologues américains s\u2019inspiraient ouvertement.L\u2019éthique s\u2019établira sur les limites de l\u2019autodétermination et retiendra un enseignement du fait que la vie est brève, que le temps conditionne nos actions, que l\u2019essentiel échappe 1 Nous pensons ici à Die Bestimmung des Menschen qui a marqué le Romantisme allemand.Voir la trad.fr sous le titre La destination de l\u2019Homme, Flammarion, Paris, 1995. DOSSIER 78 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 à la plupart de nos pronostics et qu\u2019une vie sans risque est appauvrie.Dans notre incapacité à contrôler le sort du monde se tient également notre liberté potentielle, parfois chanceuse, celle de nous corriger nous-mêmes et de tirer profit de la suite des choses nous concernant.Comme une seconde chance, le temps est là pour nous aider à réinterpréter ce qui nous arrive et nous perturbe.Suivons pas à pas Innerarity : Pour toute vie orientée vers la vérité et le bien, la possibilité de correction de ce mode de vie à une signification centrale.La rationalité éthique est une tentative de conduire notre propre vie de telle manière qu\u2019elle puisse se corriger en cours de route, être modifiée pour les bonnes raisons.L\u2019autodétermination [.] c\u2019est la capacité à déterminer le cours de notre action à partir d\u2019une expérience et d\u2019une réflexion qui nous sont propres.Après avoir reconnu la fragilité à l\u2019origine de nos identités et montré comment les événements agissent sur nous sans pour autant nous condamner à l\u2019indétermination, il importe de saisir que cette fragilité est un problème de temps.En effet, c\u2019est notre incapacité à contrôler le déroulement du temps, le jeu des événements, qui nous place « en retard » sur celui-ci.Notre vie se résume souvent à l\u2019attente d\u2019une reprise, à l\u2019espoir d\u2019une correction de ce qui nous a égologi-quement déplu, dérangé ou désavantagé.Dans le temps de l\u2019attente, de la réparation ou du futur, et Kierkegaard l\u2019avait bien montré2, il est possible de réorienter sa vie en reprenant le trajet personnel qui a connu un intermède en raison de l\u2019imprévisible ou de l\u2019impondérable.2 Cf.Kierkegaard, S., L\u2019Alternative, in Œuvres complètes, Éditions de l\u2019Orante, 1966-1986.Cet auteur, critique du romantisme aurait pu servir la cause d\u2019Innerarity, mais ce dernier ne le mobilise pas. 79 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER L\u2019hospitalité dans la réception / sur la reconnaissance mutuelle Si l\u2019herméneutique repose sur la dialectique de la question et de la réponse, l\u2019éthique de l\u2019hospitalité s\u2019établit sur celle du visiteur et de l\u2019hôte, à l\u2019intérieur d\u2019un espace libéral.La société libérale est ouverte à l\u2019engagement hospitalier en vertu de sa conception de la liberté individuelle et de l\u2019État.Loin de se construire sur ses initiatives seules, l\u2019individu se comprend dans un rapport aux autres encadré par le droit.Vulnérable et incapable de prévoir tous les risques, il a alors besoin de la reconnaissance des autres, en même temps qu\u2019il profite de la chance appréciable d\u2019apprendre des autres et de ce qui lui « tombe dessus ».Dans le sillage évident de Taylor et de Honneth, le philosophe espagnol pense l\u2019éthique dans le cadre de la démocratie libérale ouverte en assumant sans conteste le passage, relevé par Nancy Fraser, des politiques de la redistribution vers celles de la reconnaissance : La perception de nos droits et de nos devoirs a lieu dans un espace défini par la reconnaissance, que j\u2019ai nommé hospitalité.Se découvrir comme l\u2019invité ou l\u2019hôte, comme celui qui offre ou reçoit (peut-être mieux : comme celui qui fait les deux choses dans des mesures ou dans des moments différents), c\u2019est découvrir une identité jumelée à des expectatives et qui est à l\u2019origine d\u2019obligations et de responsabilités.L\u2019accent mis sur l\u2019invité permet de décentrer le sujet éthique afin de l\u2019ouvrir à l\u2019autre, celui qui tire sa valeur et sa dignité dans l\u2019acte de reconnaissance3.Ainsi, l\u2019hospitalité n\u2019ira pas sans obligation ni responsabilité.Un autre enjeu se profile derrière la promotion de l\u2019invité, à savoir celui qui consiste 3 Innerarity utilise souvent le mot « reconnaissance » sans proposer de références ou d\u2019arguments de Taylor ou de Honneth.Le lecteur curieux lira de Honneth, A., La lutte pour la reconnaissance (2000) et La société du mépris (La Découverte, Paris, 2006, 2008).Quant au rapport à Taylor, nous l\u2019expliciterons plus loin. DOSSIER 80 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 à saisir la liberté qu\u2019offre la démocratie libérale dans la construction de l\u2019identité 4.Si l\u2019auteur cite Ley, Hitzler et Giddens, il paraît négliger Honneth.Pourtant, c\u2019est ce dernier qui a démontré que la société libérale repose aussi sur des formes confuses de l\u2019identité qui peuvent culminer dans le mépris.La liberté n\u2019existe que si les individus se reconnaissent et se reçoivent mutuellement.Quand on abandonne l\u2019opposition nulle entre la nécessité et la liberté - le destin peut se transformer en liberté -on voit apparaître l\u2019hospitalité.Celle-ci compose avec les imprévus du destin dans une forme d\u2019ouverture à l\u2019étrange.Elle est un espace de jeu éthico-politique se trouvant à mi-chemin entre l\u2019improvisation pure (qui mène à une spirale des malheurs par manque de détermination) et la folie pure consistant à vouloir tout calculer (qui mène à l\u2019absurdité d\u2019une vie technique reliée à la prévision parfaite).Dans l\u2019avant-propos, « Attention à tout le reste », Innerarity présentait le concept : Il y a une certaine supériorité morale des manies sur l\u2019autosuffisance, de l\u2019amour vulnérable sur le contrôle et la modération, de la générosité sur la passion face à la prudence rationnelle, de l\u2019excès face à la simple réciprocité.[.] Une éthique de l\u2019hospitalité, dans la mesure où elle implique la générosité, l\u2019ouverture et la disposition favorable vers ce qui est complexe, est nécessairement une éthique de l\u2019instabilité, comme la situation vulnérable de l\u2019hôte dont les prévisions sont toujours menacées par une visite inopportune.4 Dans les dialectiques utiles pour situer l\u2019instauration de l\u2019hospitalité, il y a celle de P.Rosanvallon à laquelle réagit Innerarity.Si Rosanvallon propose une « contre-démocratie » assise sur la défiance et les mécanismes de surveillance dans la démocratie, Innerarity, en lecteur libéral de Foucault, ne justifie pas le contrôle.Pour cette discussion, Ronsavallon, P., La contre-démocratie, Seuil, 2006 et notre « Dialectique du chat et de la souris » dans Spirale, Montréal, novembre 2007, 18-19. 8i L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER Loin du contrôle, l\u2019hospitalité s\u2019avère une disposition qui accepte la montée de l\u2019étrange.Elle apparaît comme un jeu, un combat contre le vieillissement, sous la forme d\u2019une remise en question de nos tendances naturelles.Ce jeu trouvera son sens lorsque l\u2019on s\u2019ouvrira à la possibilité que l\u2019étrange vienne nous déranger, pour ensuite nous aider à « reconfigurer » nos vies risquées.Les limites du constructivisme et le bricolage de l\u2019identité Car vivre, c\u2019est anticiper et saisir les chances.Ce n\u2019est pas calculer les possibilités de bonheur, mais se débrouiller avec ce qui arrive, accepter ce que la vie fait de nous, se confectionner, à même le temps qu\u2019on se donne, une vie qui nous ressemble.Le sport d\u2019ailleurs imite la vie : en lui, on doit composer avec des règles déjà établies et la force du hasard.Quand on joue, on ne sait pas si la chance nous favorisera, mais voilà aussi pourquoi on prend plaisir à jouer.Si l\u2019auteur dessine une phénoménologie du sport, c\u2019est pour protéger le hasard et rappeler le rôle de la chance à l\u2019intérieur de règles de jeu acceptées par tous les participants.Et s\u2019il réhabilite l\u2019art de la réception face aux constructeurs d\u2019identités, et il n\u2019est pas le premier, c\u2019est parce que notre liberté consiste à nous mettre en jeu, à nous « bricoler » une existence dans les limites dernières du hasard.Avec Ley et Giddens, il écrit : Le bricoleur est une métaphore plus heureuse que celle du constructeur pour caractériser le mode contemporain d\u2019organiser notre propre vie.[.] Le bricoleur est quelqu\u2019un qui monte sa vie tout en travaillant à différentes choses à temps partiel.Quand il étudie la liberté du bricoleur d\u2019identité, l\u2019auteur cherche d\u2019un côté à sauver la liberté individuelle, alors qu\u2019il veut, de l\u2019autre, réinscrire l\u2019individu dans une société utile à DOSSIER 82 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 la compréhension qu\u2019il a de lui-même.L\u2019insécurité biographique - et Honneth est d\u2019accord - demeure liée aux effets pervers de l\u2019individuation contemporaine, d\u2019où l\u2019intérêt, dans le cadre d\u2019une pensée de l\u2019hospitalité, de rappeler le rôle à la fois structurant et premier du social.Si nous appartenons tous à une société qui s\u2019ouvre sur le jeu de la vie bonne, le bonheur ne dépend pas seulement de nous.L\u2019individu accepte la société et s\u2019inscrit en elle, tout en espérant connaître le bonheur.À une saine distance de lui-même, cet individu sait ne pas pouvoir oublier les autres, ni la fortune ; il navigue alors entre les contrariétés, les instants de bonheur et l\u2019apprentissage de la déception.Notre biographie devra reconnaître qu\u2019avoir plus de liberté, c\u2019est augmenter les chances de réalisation de soi, mais aussi les risques de se tromper soi-même.On n\u2019oubliera pas la leçon de Cioran : la vie vient aussi avec des inconvénients ! Si certains refusent les risques de la liberté, ils imitent les autres, alors que ceux qui acceptent les « inconvénients d\u2019être ce qu\u2019ils sont » intègrent une communauté les aidant à composer avec leurs fragilités5.Dans la société des individus, bref, l\u2019individuation engendre la fragilisation, le mouvement crée de l\u2019interdépendance, ce qui explique que les réseaux sociaux électroniques, par exemple, au lieu de favoriser l\u2019amitié, nous renvoient l\u2019image que nous sommes plus isolés que jamais.II.La parole du temps à venir : de la promesse à la xénologie Comprendre la société du risque ne va pas sans l\u2019étude de l\u2019identité des êtres de promesses, ces « animaux élevés afin qu\u2019ils puissent promettre » (Nietzsche).Les individus postmodernes doivent anticiper l\u2019avenir avec une parole qui, élevée au rang de conscience, reconnaît les dangers, les valeurs et 5 Pour Cioran, que commente aussi Sloterdijk, lire De l\u2019inconvénient d\u2019être né, Gallimard, Paris, 1973. DOSSIER 83 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 la responsabilité envers les autres.Cette étude identitaire place Innerarity en dialogue avec Sloterdijk dans la mesure où les deux auteurs discutent des thèmes communs : l\u2019accélération du temps, l\u2019incertitude, les inconvénients d\u2019être là, l\u2019étrangeté du monde, la conduite de soi et la promesse.Un petit parallèle servira à mettre en lumière deux réceptions de Nietzsche.Pour Sloterdijk, la promesse vient avec le néant du monde lui-même.Si l\u2019homme arrive trop tôt (néotonie), la promesse illustre l\u2019inconfort entre l\u2019arrivée inquiétante dans le monde et l\u2019espérance formulée envers la vie.De l\u2019hiatus entre la naissance et les conditions d\u2019arrivée, entre l\u2019accouchement et la parole de réconfort présentée aux nouveaux arrivants, chaque naissance est une promesse ambitieuse vouée à l\u2019échec puisqu\u2019elle renferme quelque chose d\u2019intenable.Dans La mobilisation infinie, il écrit : Tout individu apprend suffisamment tôt que l\u2019ombre portée par des promesses qui ne peuvent être tenues se projette sur la vie humaine et que l\u2019existence comporte, non seulement une gestion et une conduite de la vie sur la base des promesses tenues, mais aussi un égarement de la vie et une mauvaise gestion de la vie - à cause d\u2019un manque de point d\u2019appui pour ce qui a été promis (164).L\u2019intéressant, ce n\u2019est pas tant le fait que la promesse organise la vie, mais que son cadre anthropologique suppose l\u2019expérience de l\u2019incertitude et l\u2019inquiétant, c\u2019est-à-dire une xénologie, un discours sur l\u2019étrange.L\u2019homme aux yeux de Sloterdijk apparaît comme cet être léger destiné à faire des projections langagières qu\u2019il ne parviendra pas à respecter.La promesse du monde battant dans le cœur de l\u2019homme se projette dans le calculable et, se renversant en sa dialectique, prend en Grèce antique le nom de « raison » : DOSSIER 84 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 Ces circonstances font comprendre pourquoi la vie ne parvient qu\u2019involontairement et sous une contrainte extrême à rendre compte de son étrangeté première.N\u2019est-ce pas l\u2019utilité habituelle des « comptes rendus » de montrer la vie comme une chose calculable, sensée, familière, comme une chose qui donne un appui, une consistance ?La promesse originaire de la vie, qu\u2019on appelle philosophiquement raison, consiste à protester contre la non-tenue des promesses et à exiger de la raison qu\u2019elle tienne ce qu\u2019elle promet - la raison, n\u2019est-ce pas autrefois aussi une expression qui désignait l\u2019afflux de fondements prometteurs pour notre existence toujours menacée ?C\u2019est pourquoi la raison a pour nous la structure d\u2019une promesse qui se tient elle-même, et l\u2019irruption du déraisonnable est perçu comme si scandaleuse et si catastrophique parce que manquer à la promesse de la raison fait naître le pressentiment que les promesses du monde et de la vie ne valent tout bonnement rien.(Ibid) Émule de Nietzsche et de Cioran, critique du sujet, Sloterdijk place l\u2019échec au centre du concept.La raison s\u2019avère la réponse pulsionnelle à l\u2019intenable et l\u2019Histoire est le résultat de fausses promesses : l\u2019animal humain, avorté et confronté au lendemain, se « donne un monde » à partir du moment où il se voit comme le destinataire de ce qui ne pourra être tenu (166).La xénologie négative de Sloterdijk n\u2019est pas celle de Innerarity.Ce dernier ne s\u2019intéresse pas à « l\u2019effort que je suis » ou à l\u2019acte de naissance obsédant la philosophie.Mettant l\u2019accent sur le virtuel inscrit dans toute promesse, il rappelle que la parole présuppose la responsabilité à venir à l\u2019intérieur de l\u2019incertitude.La liberté est coextensive à la capacité de promettre, de risquer, et la xénologie qui en résulte tablera sur les opportunités du temps.Il y aura chez Innerarity la capacité positive d\u2019anticiper et de se donner une vie adaptée au hasard. DOSSIER 85 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 La promesse renforce la liberté parce qu\u2019elle élargit notre identité, écrit-il, en faisant de nous ce que nous sommes ; elle nous apporte quelque chose comme une identité virtuelle consistant à disposer maintenant de ce que nous serons dans le futur.La promesse est une manière de prendre en charge ce qui n\u2019est pas encore.Promettre, c\u2019est anticiper, subvertir l\u2019ordre du temps en s\u2019appropriant le futur.Elle altère la relation du tout avec les parties, car elle manipule la totalité de la vie bien que nous n'en ayons vécu qu\u2019une partie.Si les deux auteurs relisent Nietzsche et acceptent l\u2019anthropologie de l\u2019incertitude, ils aboutissent à des résultats différents : d\u2019un côté, Sloterdijk voit une faiblesse se transformer en monde, alors qu\u2019Innerarity, de l\u2019autre, fait de l\u2019imprévisibilité de la promesse un gage de liberté liant l\u2019individu au social.L\u2019ouverture à l\u2019échec apparaît comme une force dans sa xénologie, une possibilité de grandir et d\u2019accueillir l\u2019autre tel qu\u2019il est dans sa finitude.La promesse traduit donc la capacité de se projeter dans le temps de l\u2019autre, de s\u2019adapter à un temps différent du sien - un futur ouvert à autrui.Si l\u2019obligation opère dans l\u2019incomplétude, l\u2019un des enjeux consistera à accueillir le visiteur de minuit.Or, qui est ce visiteur ?C\u2019est celui qui arrive à une heure tardive, qui n\u2019a pas appelé et qui, par sa seule apparition, teste notre fatigue.Ce visiteur imprévisible emprunte un présent qui semblait le nôtre et qui ne le sera plus.Questionner nos habitudes et nos lassitudes, telle est la tâche hospitalière pour laquelle le visiteur incarne l\u2019« autre » comme altérité temporelle.Si nous suivons la métaphore, nous déduirons la qualité de l\u2019hôte à la manière dont il reçoit la visite et s\u2019adapte à elle, au fait que son temps devra cohabiter avec « le temps de l\u2019autre » (Levinas).La métaphore s\u2019élargira et traduira l\u2019idée qu\u2019il n\u2019y a pas que les visiteurs qui surgissent, mais aussi les tragédies, les chances, les malheurs, voire la beauté du monde. DOSSIER 86 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 L\u2019anachronie, l\u2019apparition de l\u2019autre et le fantôme Si l\u2019éthique et la politique doivent reconnaître le tragique, c\u2019est parce que dans toute vie il y a quelque chose qui nous échappe, qui achoppe, et qui dépasse notre présent.Le temps des héros est terminé (un refrain dit qu\u2019on entre dans le posthéroïque), car nous avons dépassé la modernité historique.Sortis de la quête des héros, du Père et de l\u2019Histoire - les époques se croisent désormais -, nous devons dorénavant apprendre des visiteurs, des absents et des minorités.Contre le narcissisme, l\u2019individualisme et le culte du présent destructeur et producteur d\u2019inégalités, il faut repenser le spectral (Derrida) produit dans l\u2019anachronisme du présent.Il convient peut-être de rappeler aux lecteurs les mots de Derrida qu\u2019Innerarity connaît bien, à propos de l\u2019altérité temporelle et de l\u2019apparition éthique des spectres.Se posant le problème de la contemporanéité, Derrida est mené au concept de spectre pour expliciter notre rapport au temps et à autrui.Si on s\u2019y arrête, on verra que l\u2019entreprise de déconstruction opérée par Derrida sur la « disjointure du temps » éclaire fort bien le propos de Innerarity.Commentons Derrida.Si « le passage de ce temps du présent vient de l\u2019avenir pour aller vers le passé, écrit-il dans Spectres de Marx, vers l\u2019allé de l\u2019en aller », c\u2019est parce que le présent ne peut pas se penser au présent et que tout présent est anachronique.Il n\u2019y a de présent que par rapport à un passé qui, passé ou dé-passé, ne peut plus servir de mesure au présent et nous rendre contemporains d\u2019autrui.Sous le thème shakespearien du « Time is out of join » (Hamlet) et de la disjointure du présent, Derrida précisera le lien entre l\u2019anachronie et le spectral ainsi : « la disjointure du présent dans la présence même du présent, cette sorte de non-contemporanéité du présent présent à lui-même (cette intempestivité ou cette anachronie radicales à partir des- 87 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER quelles nous essaierons ici de penser le fantôme) » appelle une évidence : nous ne vivons pas au présent, mais en des temps pluriels.Autrui n\u2019est pas là au présent, il est soit passé, soit à venir.De même - Derrida et Levinas empruntent la même route -, les Autres (anachroniques pour eux-mêmes et encore plus pour moi) demeurent à proximité.Ils sont les spectres de nos vies, car le temps éthique (le devoir, la promesse) n\u2019est pas un présent, mais une attente, une dette ou un retour.L\u2019Autre m\u2019apparaît à travers le tiers me visitant, empruntant mon présent, et si les autres me visitent, c\u2019est parce qu\u2019ils vivent dans des temps différents du mien.Pour Innerarity et Derrida, l\u2019anachronie rend positive l\u2019expérience de l\u2019étrange et justifie l\u2019hospitalité.Le spectre me regarde et m\u2019oblige, il échappe au présent visible en obéissant au soudain.Le fantôme est donc un tiers précieux pour inventer une autre société attentive à l\u2019absent et à l\u2019avenir.Le sentiment hospitalier, sensible aux tiers, se traduira plus tard dans les institutions comme l\u2019État providence.Innerarity note après Parsons que ce ne sont pas les hommes qui sont individualistes, mais les institutions, et que si l\u2019on imagine un tiers pour nous voir, il nous apprendra à relativiser notre point de vue.Ce n\u2019est pas pour pointer les limites du dialogue qu\u2019on tente de s\u2019installer dans la position tierce, qu\u2019on joue au fantôme de l\u2019autre temps et de l\u2019autre lieu, mais pour se confronter à la structure potentiellement injuste des institutions qui tentent de répondre au présent à nos demandes de soins.Prendre en compte le tiers, c\u2019est chercher à ne pas aggraver la situation morale des absents6.6 L\u2019éthique de l\u2019hospitalité, si elle ne peut améliorer les choses, insiste « pour ne pas nuire » Sans le dire explicitement, elle est de tradition hippocratique.Hippocrate, à qui l\u2019on attribue un serment fondateur de la médecine rationnelle et éthique, enseignait que le but de l\u2019acte est de rétablir l\u2019équilibre et que, souvent, le succès de celui-ci dépend du temps, du moment et du climat dans lequel il est posé. DOSSIER 88 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 Or celui qui nous hante, qu\u2019on ne peut posséder ni oublier malgré son absence, mérite sans doute notre compassion.Tenir compte des absents dans les négociations, c\u2019est savoir mettre en jeu les exclus, les êtres à venir : Le fantôme est le lieu d\u2019une survie : de ce que l\u2019on ne peut pas s\u2019approprier, de l\u2019inaccessible, de tout ce dont on ne peut se libérer et qui s\u2019approche de nous en tant que tel.Le fantôme est ce qui empêche le présent - l\u2019unité, l\u2019identité - de se fermer sur lui-même ; c\u2019est l\u2019empreinte de l\u2019ouverture, le lieu où apparaît le non-présent, l\u2019altérité qui s\u2019installe dans le présent.[.] Il y a dans notre civilisation une occcupation totale dans le temps présent, un instantanéisme orphelin de mémoire et de projection.Ce présentisme, qu\u2019il dénonce dans Le futur et ses ennemis, accomplit l\u2019exclusion de tout ce qui ne se fait valoir dans le monde actuel.Innerarity veut sortir de l\u2019obsession du présent pour situer le lieu de l\u2019autre, car la fixation sur le présent engendre la peur et renie l\u2019espérance.L\u2019espace temporel du tiers à inclure, en s\u2019inspirant de Derrida et de Levinas, pose une ontologie de l\u2019imperfection et de l\u2019avenir.Levinas, peu cité par Innerarity, n\u2019avait-il pas raison de voir une fracture dans la temporalité et critiquer, au nom d\u2019une éthique de la différence, la synchronie ?Dans Autrement qu\u2019être ou au-delà de l\u2019essence, il proposait la diachronie (comme mise à l\u2019envers du temps) pour traduire le temps irrécupérable de la mémoire et du silence de l\u2019Autre.En lecteur de Levinas, Innerarity sait que seul le respect envers l\u2019absent, celui qui est en dette et en retard, l\u2019homme de l\u2019autre temps, permet de comprendre le principe du tiers inclus - non du tiers exclu : Le système de sécurité sociale suit le principe que l\u2019on peut augmenter de manière illimitée les droits de ceux qui sont dedans tout en nuisant à ceux qui sont dehors.[.] La considération spectaculaire de la morale implique la nécessité d\u2019un tiers, ce tiers homme qui, d\u2019après Levinas, interrompt le face à face, suspend le dialogue, comme transaction intéressée, et introduit une dimension potentiellement universelle. DOSSIER 89 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 Les tensions inhérentes à la vie morale : Kant vs Nietzsche L\u2019auteur adapte aussi sa réflexion à la vie postmoderne confrontée à la perte du sens.Consacré à la recherche du bien dans une vie limitée, dont la donation du sens n\u2019est plus évidente, il s\u2019interroge pour savoir si la vie bonne et la bonne vie peuvent coïncider.L\u2019opposition suggère un débat entre Kant et Nietzsche.« Ce qui est moralement juste se trouve uniquement, écrit Innerarity, dans la confrontation entre les normes morales et les aspirations personnelles de bonheur.» La pensée reconnaîtra que, d\u2019après Innerarity, « la morale ne doit pas prétendre escamoter cette confrontation ; elle doit reconnaître - et, parfois, favoriser - cette tension dont la simple existence a été pour certaines traditions un signe d\u2019immortalité ».Plaçant dos à dos Kant et Nietzsche (le premier est rigide, le second méprisant), Innerarity estime que la morale, minimale et indépassable, s\u2019avère un espace de tension entre des règles et un idéal, et qu\u2019il est illusoire de chercher l\u2019osmose entre la vertu et le bonheur.Ce vieux problème est insensé.La temporalité de notre vie brève conditionnera nos choix et nos fins.Voilà pourquoi nous sommes des êtres de retard qui « attendons » la mort et pour qui vivre ne consiste qu\u2019à participer, sans illusion, à ce qui se déroule devant nous.Tel un stoïcien postmoderne, Innerarity critique ceux qui espèrent une synchronie idéale : L\u2019homme est l\u2019être qui commence trop tard et qui finit trop tôt.[.] L\u2019homme est un être partiellement incompétent pour commencer et pour résoudre [sic].Le temps discourt et glisse ; il est caduc et expire ; il triomphe et devient pour nous un bref délai qui nous est accordé et dont nous ne disposons plus à un moment donné.Nous vivons la pression du temps.Il faut décider de certaines choses dans un délai précis, avant qu\u2019elles ne se décident sans nous.Les choses ont leur moment opportun, où nous pouvons arriver trop tard et perdre définitivement. DOSSIER 90 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 L\u2019animal provisoire cherchera une vertu temporellement déterminée.Car le bonheur peut arriver, mais sans être prévisible : il ne sera certainement pas le résultat harmonieux entre la morale et ses règles exigeantes.Quant au bien, il est fragile, c\u2019est pourquoi l\u2019homme cherche un sens à sa vie.Ce sens ne sera pas absolu - le bonheur ne peut être total -, mais partiel : il est à trouver dans les petites actions de ceux qui acceptent de jouer le jeu de la moralité, laquelle est et demeurera un « consensus implicite dans toute société ».Une xénologie pour expliquer les conflits moraux et sociaux Après avoir justifié la vie prosaïque (la vie n\u2019est autre que celle que nous vivons tous au quotidien), le projet de l\u2019éthique de l\u2019hospitalité glissera imperceptiblement vers la seconde partie - les dimensions de la pitié.Notre fragilité, dont témoignent nos sens, nous oblige à vivre avec les autres et à reconnaître le temps et la nature.Innerarity sera ici conduit à l\u2019établissement d\u2019une xénologie reposant sur notre interprétation du temps.Si nous sommes différents des autres et leur semblons parfois si étranges, tels des étrangers, c\u2019est parce que nous ne vivons pas tous le temps de la même manière.Cette intuition, on l\u2019a dit, se trouve déjà chez Derrida.Le spécialiste du contretemps s\u2019est non seulement intéressé à l\u2019hospitalité, à l\u2019amitié, mais aussi au problème du temps.Il écrivait dans Marx en jeu des lignes fécondes sur l\u2019impossibilité d\u2019un temps commun qui influenceront Daniel Innerarity.L\u2019actualité objective est une illusion pour Derrida, car le contemporain de notre temps n\u2019existe pas, du moins pas dans une perfection par rapport à un temps de référence, un présent pur.Derrida dénonce ce que l\u2019on veut nous faire passer pour « contemporain », comme la mondia- 91 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER lisation et l\u2019événement historique notamment, car cela a la forme unique de « l\u2019homogénisation, de l\u2019homohégémonie, qui tente d\u2019imposer le même ordre et donc la même contemporanéité » à tous, même si d\u2019évidence « les hommes et les cultures vivent dans des temps très différents » et que « ces temps ne s\u2019adjointent pas.» On pourrait affirmer, en anticipant Innerarity lorsqu\u2019il parle du temps social, que le temps vécu « n\u2019appartient pas au temps » et que le temps objectif est un phantasme, « qui est tout sauf contemporain », c\u2019est-à-dire « tout sauf son propre temps » (Derrida, Politiques de l\u2019amitié).Une éthique de l\u2019altérité temporelle : une alterchronie ?Ce que Derrida a vu et qui est développé par l\u2019éthique de l\u2019hospitalité, c\u2019est l\u2019idée que l\u2019étrange ressemble à ce qui défie notre idée du lieu et de la présence.« On peut apprendre de l\u2019étrange ce qui est notre propre », écrit Innerarity en souvenir du spectre de Derrida.Une xénologie sensible aux temps montrera que l\u2019étrange occupe de plus en plus de place dans nos vies accélérées et que, loin de refouler nos fatigues, elle peut établir la valeur positive de l\u2019étrange pour nous.L\u2019étrange ne provient pas - contrairement à ce que l\u2019on croit - de la diversité culturelle et de la multitude des langues, mais de la façon dont nous rencontrons la présence.Or l\u2019impossibilité d\u2019un présent pur fondera l\u2019éthique comme herméneutique de l\u2019altérité temporelle, comme alterchronie.Au cœur de l\u2019éthique de l\u2019hospitalité, cette xénologie permettra par exemple de réaliser que nous sommes devenus étrangers à nos voisins immédiats, car ils vivent dans des temps différents du nôtre, alors qu\u2019un individu, pratiquant notre métier, de l\u2019autre côté de la Terre, nous comprend mieux puisqu\u2019il vit dans un temps similaire.Si nos biographies sont temporellement bricolées, on l\u2019a vu, le rapport aux autres le sera aussi : DOSSIER 92 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 Les autres sont ceux qui sont plus lents ou plus rapides que nous, ceux qui habitent une temporalité qui, pour une raison quelconque, nous semble étrange ou inappropriée.Avec la perte de signification du territoire, l\u2019espace a cédé au temps le rôle central dans les disputes humaines.Les nouveaux étrangers ne sont pas ceux qui habitent loin, mais plutôt ceux qui vivent dans un autre temps.[.] Le marginal n\u2019est pas à la périphérie spatiale ; il vit littéralement dans un autre temps.Malades du temps pour parler avec les penseurs chrétiens engagés qu\u2019étaient Augustin, Pascal et Kierkegaard (que l\u2019auteur ne cite pas), nous devenons, par notre interprétation temporelle, différents, voire des étrangers les uns pour les autres.Tout le défi de cette éthique réside dans notre capacité à comprendre nos différences issues de nos usages diachroniques du temps.La pluralité des rythmes sociaux et le défi de l\u2019hospitalité Être d\u2019incomplétude, l\u2019 homo brevis est confronté aux « diachronies », aux déphasages des temps, le temps du travail n\u2019étant pas le temps du chalet, le temps de l\u2019attente à l\u2019hôpital ne coïncidant pas avec l\u2019Internet, etc.Dans Le futur et ses ennemis, l\u2019auteur précisait les enjeux de la chronopolitique (le gouvernement des rythmes sociaux) à partir du fait que les hétérochronies se multiplient dans un monde désynchronisé, ce qui menace le temps commun : Dans les sociétés modernes, le temps s\u2019est profondément pluralisé.Du fait des changements culturels qui s\u2019y sont produits, certaines des manières de traiter le temps, qui étaient liées à des constantes vitales, ont perdu de leur valeur.Notre manière de gérer le temps se libère, aujourd\u2019hui plus que jamais, du poids de la tradition, et il en résulte une plus grande hétérogénéité des temps observables.La pluralité de notre architecture temporelle n\u2019a jamais été plus grande qu\u2019aujourd\u2019hui, où nous vivons dans une polychronie particulière (99-100). 93 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER De l\u2019illusoire contemporanéité du présent rendant complexe le défi de l\u2019hospitalité et indépassables les problèmes de la chronopolitique, l\u2019auteur, au lieu de commenter Derrida, nous trompe avec Koselleck : Jamais n\u2019ont coexisté autant d\u2019hétérogénéités, dans un réseau spatial et temporel aussi dense.L\u2019idée de Koselleck d\u2019une « contemporanéité du non-contemporain » se vérifie particulièrement dans cette réalité des temps dispersés qui caractérise notre société.Koselleck n\u2019invalide pas Derrida et accepterait sans doute l\u2019idée que la vie est meublée d\u2019entre-temps, d\u2019attentes et de courses effrénées.Les conflits sociaux modernes reposent sur l\u2019accroissement des diachronies : si la vitesse augmente, certains décrochent et ne profitent plus du temps.Les gagnants de la « guerre du temps » (J.Rifkin) sont ceux qui profitent des opportunités sociales.Les mécanismes d\u2019exclusions sociales seront les « accélérateurs du temps » (J.Rinderspracher) qui génèrent des formes de domination et de discriminations temporelles.Sans contredire les travaux d\u2019Ehrenberg, Laïdi, Aubert et autres critiques de la confusion temporelle, Innerarity a vu que la privatisation de l\u2019agenda provoque des crises, d\u2019où l\u2019importance que prend la coordination du temps dans la réussite des entreprises collectives7.Même la politesse, un mode de l\u2019accueil de l\u2019autre dans l\u2019Éthique de l\u2019hospitalité, repose sur la coordination du temps : Dans ce contexte, on comprend pourquoi la ponctualité est la vertu caractéristique d\u2019un temps coordonné.C\u2019est une vertu spécifiquement moderne, urbaine.Elle a un sens dans une civilisation où la coordination serait impossible sans l\u2019usage d\u2019instruments pour planifier le temps, comme le calendrier, et pour mesurer, comme la montre.7 Les études récentes sur les effets du travail sur le temps social sont légion, en France comme aux Etats-Unis et en Allemagne.Alain Ehrenberg travaille dans la perspective de la dépression sociale, Zaïki Laïdi dénonce la sacralisation du présent, tandis que Nicole Aubert, sociologue et psychologue, adopte un point de vue « managerial » pour dénoncer le culte du présent. DOSSIER 94 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 Le pluralisme libéral et les limites de l\u2019État providence Le livre le plus philosophique d\u2019Innerarity ne renie jamais l\u2019héritage chrétien (on pourra expliquer la fatigue par la Bible et accueillir un Dieu.) des démocraties occidentales.En s\u2019appuyant sur les valeurs de cette tradition, il prouve que le libéralisme favorise les différences et nous engage dans la tolérance.Or, ce qui nous frappe dans les sociétés multiculturelles, ce n\u2019est pas seulement que les membres vivent en diachronie, mais également que les particularités questionnent l\u2019universel abstrait.Limitons les universalités, dit Innerarity, au nom des meilleures particularités, les plus démocratiques et les plus reconnues ; l\u2019universalité de la Révolution de 1789 n\u2019est plus à l\u2019ordre du jour parce qu\u2019elle était trop absolue.Inévitablement conflictuelle certes, la libéralité peut tout de même réclamer un versant positif postrévolution : elle invite à l\u2019accueil de ceux qui désirent participer à une société ouverte.L\u2019éthique de l\u2019hospitalité tentera de dépasser l\u2019État national, la tolérance naïve du multiculturalisme pour lequel les individus, indifférents les uns les autres, se tolèrent, s\u2019acceptent, en s\u2019ignorant mutuellement.Répondant au Taylor de Multiculturalisme.Différence et démocratie (1994), l\u2019auteur ne retiendra que le meilleur du multiculturalisme, dont les bienfaits reposent sur une vision postnationale et l\u2019ouverture des identités.Si Taylor estimait que le libéralisme, contrairement à la communis opinio, n\u2019est pas un espace neutre dans lequel se rencontreraient les cultures, il avait raison de reconnaître la diversité culturelle.Taylor a bien voulu transformer le multiculturalisme en une éthique de l\u2019hospitalité, mais sa tentative vieillit mal face aux critiques.Que Taylor par exemple ne puisse éviter le piège des communautés singulières qui se referment sur elles-mêmes, s\u2019élevant contre la majorité et demandant le droit à une suprême reconnaissance, soit, mais cela prouve qu\u2019il 95 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER importe de dépasser une position idéologique qui l\u2019oblige à justifier, au nom de la tolérance, tous les monologues isolés et exclusifs.Si certains passent de la tolérance à la reconnaissance, Innerarity est déterminé à faire un pas de plus.Pour y arriver, il fait porter le regard sur la montée de l\u2019étrange dans l\u2019État postnational.L\u2019acceptation de l\u2019étranger passera ici par une traduction des différences, pas par un nivellement tolérant ou une théorie de la reconnaissance.Il précise son rapport à Taylor en ces termes : Si tout pouvait être autrement de la même façon, tout serait en fait indifférent, équivalent.Puisque toutes les cultures ont réalisé une précieuse contribution, ces contributions ne peuvent pas être alors identiques ni incorporer tout simplement les mêmes valeurs (Taylor, 1994, 77.) Si c\u2019était le cas, il n\u2019y aurait rien à apprendre de leur rencontre.Pour apprendre des autres, il faut présupposer que les différentes cultures se complètent et s\u2019enrichissent mutuellement, c\u2019est-à-dire qu\u2019elles ne sont pas indistinctes et de valeur égale, mais que l\u2019une est meilleure que l\u2019autre selon un point de vue donné.Le multiculturalisme devra reconnaître les limites du pluralisme culturel qui rend certaines de ses politiques obsolètes et inhospitalières.S\u2019il faut associer le multiculturalisme à une réalité, ce ne sera pas celle des flux migratoires - il y eut des époques plus actives à ce chapitre - mais plutôt à l\u2019urgence réelle de concrétiser une xénologie capable de traduire le sentiment croissant d\u2019étrangeté au monde.S\u2019il faut prendre acte de l\u2019État multiculturel, il faut aussi lutter contre la ghettoïsation, voilà pourquoi Innerarity infléchit l\u2019utopie multiculturaliste vers une hospitalité qui rencontre, apprend et s\u2019engage envers l\u2019étrangeté.La libéralité relèvera le défi de son ouverture, croit-il, en se donnant des outils nouveaux pour accueillir le visiteur de minuit, celui qui apparaît et questionne mes manières habituelles de voir le monde et qui, prenant mon temps, m\u2019oblige à me réconcilier avec le sien. DOSSIER 96 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 III.Le passage à l\u2019esthétique : la beauté de l\u2019action morale Grâce à une esthétique de la nature, Innerarity innovera en réhabilitant le naturel contre l\u2019effort dans les exigences morales.Par le lien entre la vie bonne et la beauté - la force de la morale réside dans les situations belles -, l\u2019auteur pense que Kant a tort contre Schiller : ce qui se fait naturellement est supérieur à ce qui s\u2019accompagne d\u2019efforts.Si la connaissance de la nature favorise un espace pour la connaissance de soi et que la culture n\u2019a plus à s\u2019opposer à la nature, on revalorisera cette dernière, car elle nous devance en beauté, nous fait plaisir et nous rappelle que nous habitons en elle.L\u2019idée de séparer nature et culture conduit à une mécompréhension de la situation de l\u2019homme-dans-le-monde.Cette attention à l\u2019esthétique précise l\u2019importance des sens pour atteindre l\u2019hospitalité et illustre la volonté de dépasser les politiques qui négligent certaines facettes de l\u2019homme.Dire cela renforce aussi l\u2019idée que l\u2019éthique de l\u2019hospitalité, lorsqu\u2019elle dépasse les tentatives éthico-politiques précédentes, en passant par exemple du sens à la beauté des situations morales, ne va pas au bout de son projet, car elle devrait jeter les bases d\u2019une « écologie de l\u2019hospitalité » établissant des liens entre l\u2019étrange et le sort que nous réservons à la planète, ce qu\u2019elle présuppose toujours.On retrouvera le caractère tragique de la vie dans le chapitre consacré à la compassion, cette tâche qui consiste à comprendre l\u2019incompréhensible et à le prendre en charge.Contre le triomphalisme, l\u2019auteur, en dialogue avec les avancées rousseauistes de Nussbaum et de Honneth, nous sensibilise aux limites humaines et à la place de la dignité, de la souffrance et de la misère.Ces thèmes chrétiens le conduiront à la crise de l\u2019État-providence à laquelle doit absolument se mesurer une éthique de l\u2019hospitalité digne de ce nom. 97 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER On peut résumer le défi en citant Innerarity lui-même : Les discussions sur le partage du travail et sur d\u2019autres questions semblables ont mis sur la table un problème, qui pourrait se traduire par la métaphore suivante : comment passer d\u2019un atelier de réparation sociale à une économie de l\u2019hospitalité.Il faudrait donc explorer les possibilités d\u2019un nouveau droit à l\u2019insertion, d\u2019une sorte d\u2019hospitalité économique.Le manque de courtoisie dans les relations personnelles trouve son parallèle économique dans le phénomène de l\u2019exclusion systématique des sans-emplois.Les chômeurs ne forment pas un groupe déterminé, ils sont virtuels, car les nouveaux conflits n\u2019ont pas d\u2019espaces délimités pour être résolus.Si nous ne disposons pas d\u2019une baguette magique pour fonder l\u2019économie de l\u2019hospitalité, il faudra, conclut l\u2019auteur, se montrer sensible à la faillite des strutures rigides (patronat, syndicats, État, etc.).Si l\u2019économie de marché produit des exclusions sociales, l\u2019économie de l\u2019hospitalité, en attendant l\u2019écologie de l\u2019hospitalité, est promise à un bel avenir.Elle mettra l\u2019accent sur la souplesse et l\u2019innovation.Daniel Innerarity aura le mérite d\u2019être clair au sujet des enjeux importants à venir lorsqu\u2019il pose les questions suivantes : « Comment passer d\u2019une société de l\u2019indemnisation à une société de l\u2019insertion ?Comment passer d\u2019une logique de la réparation des dommages à une action sur la matière même du social ?» Si l\u2019auteur ne donne pas les réponses, il note que l\u2019opposition entre l\u2019économique et le social accentue d\u2019autres séparations, comme celle du citoyen et la collectivité ou celle du travailleur et la société civile.S\u2019il ne convient pas de reprendre le projet d\u2019une « allocation universelle »8, il faudra repenser l\u2019inclusion de tous les membres dans un même État postnational et posthéroïque.8 Ce projet d\u2019un revenu de citoyennenté a été présenté et défendu entre autres, au début des années 1990, par Philippe Van Parijs et Jean-Marc Ferry.À ce sujet, lire Van Parijs, Sauver la solidarité (Cerf, 1995) et Refonder la solidarité (Cerf, 1996) et Jean-Marc Ferry, L\u2019Allocation universelle (Cerf, 1995). DOSSIER 98 L\u2019ACTION NATIONALE janvier 2010 Cela dit, le lecteur trouvera davantage de précisions sur la façon dont Innerarity repense l\u2019État providence dans La démocratie sans l\u2019État, un livre qui avait pour but d\u2019expliquer les raisons pour lesquelles la mondialisation relativise le rôle de l\u2019État et l\u2019oblige à se réinventer.La nouvelle logique sociale, entraînant dans son mouvement la nouvelle culture politique, devra reconnaître la pertinence d\u2019une éthique de l\u2019hospitalité répondant au besoin de concilier modernité et conservation, croissance, prudence et protection.Concernant la théorie éthique que nous venons de présenter, illustrée par des images, des concepts et des histoires témoignant d\u2019une vaste culture littéraire (Euripide, Lessing, Dickens, Holderlin, Hofmannstal, Beaudelaire, Yourcenar, etc.), elle est aussi rigoureuse dans sa construction que dans son application.Quand on referme le manuscrit, on ne peut que reconnaître les qualités de son auteur, qui réussit le tour de force de présenter une pensée profonde, en étroit dialogue avec les conceptions éthiques actuelles, sans renoncer à affronter la complexité de nos sociétés technologiques en crise.Avec cet opus magnum, le philosophe espagnol le plus traduit de l\u2019heure s\u2019inscrit dans la lignée des penseurs les plus stimulants de sa génération.En plus d\u2019avoir le mérite insigne de défendre la solidarité, il ne refuse jamais de proposer des idées originales pour amoindrir les problèmes inédits posés par l\u2019accélération du temps dans nos sociétés postmodernes.Cette éthique, pour l\u2019ensemble des raisons exposées ici, nous donne de bonnes raisons d\u2019espérer que le futur, qui reste à inventer, sera à la hauteur de l\u2019homme qui a appris à accueillir l\u2019inattendu, l\u2019étrange, la différence et la fragilité.? 99 L'ACTION NATIONALE janvier 2010 DOSSIER Bibliographie Derrida, J., Spectres de Marx, Galilée, Paris, 1993._____, Politiques de l\u2019amitié, Galilée, Paris, 1994.Ehrenberg, A., La fatigue d\u2019être soi, Odile Jacob, Paris, 1998.Ferry, J.-M., L\u2019Allocation universelle.Pour un revenu de citoyenneté, Paris, 1995.Fichte, J.G., La destination de l\u2019homme, Flammarion, Paris, 1995.Hippocrate, Airs, eaux, lieux, Rivages, Paris, 1996.Honneth, A., La société du mépris, La découverte, Paris, 2006, 2009.__, La lutte pour la reconnaisance, Cerf, Paris, 2000.Innerarity, D., La démocratie sans l\u2019État, Climats, Paris, 2006._____., Le futur et ses ennemis, Climats, Paris, 2008._____., Éthique de l\u2019hospitalité, PUL, Québec, 2009.Kierkegaard, S., L\u2019Alternative, in Oeuvres complètes, Édition de l\u2019Orante, Paris, 1966-1986.Laïdi, Z,.Le sacre du présent, Flammarion, Paris, 2000.Lévinas, E., Autrement qu\u2019être ou au-delà de l\u2019essence, Nijhoff, LaHaye, 1978.Robert, N., Le culte de l\u2019urgence, Flammarion, Paris, 2003.Sloterdijk, P., La mobilisation infinie, Christian Bourgeois, Paris, 2000.Taylor, C., Multiculturalisme.Différence et démocratie, Aubier, Paris, 1994.Van Parijs, P., Sauver la solidarité, Paris, Cerf, 1995._____Refonder la solidarité, Cerf, Paris, 1996. Pour tout savoir sur les essais publiés au Québec < )N l\u20191 I 1 M DIRE VïE jTSfV-E^TEK Les CaÈrjJe frgÉi M commémoration ou RÉPLIQUÉ?nourrir SA FAIM ^8 \u2022 BteT s \" -¦ « 25 $ par année 45 $ pour deux ans taxes et expédition comprises Commande par la poste: L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 36 pages couleurs format tabloïd 3 numéros par année Montréal Librairie de l'Université de Montréal Pavillon Jean-Brillant 3200, rue Jean-Brillant\tRenaud-Bray St-Denis (Champigny) 4380, rue St-Denis Renaud-Bray Côte-des-Neiges 5252, chemin de la Côte-des-Neiges\tRenaud-Bray Fleury 1691, rue Fleury Est Renaud-Bray Du Parc 5117, avenue du Parc\tTerrebonne Librairie Lincourt 191, rue Saint-André Québec\t Zone Université Laval 2305, rue de l'Université, Pavillon Desjardins, Local 1100\tLibrairie Pantoute St-Roch 286, rue Saint-Joseph Est Trois-Rivières\t COOPSCO Université du Québec à Trois-Rivières 3351, boul des Forges, Local 1255 Pavillon Albert-Tessier\tLibrairie Clément Morin 4000, Boul.des Forges Sherbrooke\tRimouski COOP Université de Sherbrooke 2500, boul de l'Université, B5-012 Pavillon multifonctionnel\tLibrairie L'Alphabet 120, rue Saint-Germain Ouest On peut également se procurer les Cahiers de lecture à la boutique de L'Action nationale www.action-nationale.qc.ca LIRE \t \t \t \t \t \t \t \t 102 NOTE CRITIQUE Robert Laplante L\u2019IMMODESTE, LA LOYAUTÉ ET LA DÉPENDANCE MARIO PELLETIER La Caisse dans tous ses états, Montréal Les Éditions Carte blanche, 2009, 368 pages.On s\u2019en souviendra, la Caisse de dépôt et placement du Québec s\u2019était déshonorée en lançant une mise en demeure pour empêcher la parution de ce livre.La manœuvre était grossière et ne visait, en fait, qu\u2019à retarder la sortie de l\u2019ouvrage afin de laisser le champ libre à Henri-Paul Rousseau qui devait comparaître en commission parlementaire pour rendre compte de sa désastreuse gestion de notre institution phare.La fatuité du personnage n\u2019a pas suffi : il a été malmené, mais ce fut sans conséquence et sans lendemain.Il est parti, gras dur, porter les valises des Desmarais, nous sommes restés avec des pertes de 40 milliards, la fierté en berne et toujours tenus dans l\u2019ignorance de ce qui s\u2019est réellement passé.L\u2019incident avait néanmoins une haute valeur symbolique en ce qu\u2019il illustrait bien la dérive malsaine de cette institution et surtout la conduite odieuse d\u2019une certaine élite qui ne recule devant rien pour la dévoyer.Cela s\u2019était déjà manifesté à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain où le même Rousseau, sous le regard admiratif et complaisant de Lucien Bouchard, s\u2019était mérité une ovation pour avoir expliqué à grand renfort de graphiques qu\u2019il n\u2019y était pour 103 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 rien.La lecture de La Caisse dans tous ses états donne une bonne idée de la mesure de la catastrophe institutionnelle qui a précédé et rendu possible la débâcle financière.L\u2019ouvrage de Mario Pelletier n\u2019est pas totalement neuf, l\u2019auteur y recycle, en effet, la matière de deux livres qu\u2019il a fait paraître antérieurement sur l\u2019histoire de la Caisse, La machine à milliards (1989) et Dix milliards par jour (2002).On ne lui reprochera pas d\u2019avoir voulu profiter des circonstances, l\u2019ampleur du scandale justifiant amplement que l\u2019on braque à nouveau les projecteurs sur l\u2019institution.La perspective historique est ici essentielle et, à cet égard, il vaut mieux ne pas trop tenir compte du conseil de l\u2019auteur lui-même qui recommande aux lecteurs familiers avec la Caisse de sauter directement aux derniers chapitres pour mieux connaître le régime Rousseau et ses effets délétères.Il faut situer les choses dans leur contexte, se donner une claire mémoire de ce qui a fait l\u2019institution pour bien saisir ce que l\u2019immodeste dirigeant lui a fait subir.Il faut surtout lire le récit dans un registre que Pelletier lui-même n\u2019aborde pas avec suffisamment de force.La création de la Caisse aura été le révélateur d\u2019un processus essentiel de construction de la nation, elle aura amené la classe d\u2019affaires et le Québec tout entier à réfléchir et à penser ses rapports avec l\u2019économie dans une référence explicite à l\u2019intérêt national.Les événements récents donnent à penser qu\u2019une régression majeure est en cours.Des gestes d\u2019une extrême gravité ont, en effet, été posés qui ont infligé à la culture de l\u2019organisation des séquelles durables.Les mauvais résultats ne représentent hélas qu\u2019une partie de la catastrophe « L\u2019investissement excessif dans des produits dérivés douteux [.] n\u2019est pas tombé du ciel par accident.Il résulte d\u2019une orientation, d\u2019une politique, en somme du changement de culture radical qui s\u2019est produit à la caisse avec l\u2019arrivée d\u2019Henri-Paul Rousseau en 2002 ».Les pertes 104 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 les plus lourdes ne sont pas financières.C\u2019est un joyau qu\u2019on a vandalisé.Pelletier en fait une démonstration convaincante : il s\u2019agit bien d\u2019une rupture et non pas d\u2019une dérive.Il faudra bien davantage que de nouveaux paramètres de gestion du risque pour redresser le navire.La Caisse a été atteinte dans sa fibre même.Ce ne sont pas là des choses qui se réparent facilement - en supposant même que la volonté de le faire s\u2019y manifeste, ce qui est loin d\u2019être acquis.La conjonction d\u2019une volonté politique déterminée à lui imposer un changement de mission, alliée à la mise en œuvre d\u2019une stratégie de gestion hyper-idéologisée par un Rousseau décidé à en mettre plein la vue, ont jeté la Caisse dans un marécage dont elle ne sortira pas aisément.Notre institution n\u2019est plus que l\u2019ombre d\u2019elle-même.Il est loin le temps des pionniers que nous relate avec passion un Pelletier manifestement admiratif du travail et de la fougue des artisans de l\u2019ombre - les Dupont, Marier et autres collègues de Jacques Parizeau - qui ont trimé dur pour concevoir une institution originale susceptible de servir au mieux les intérêts du Québec.C\u2019est avec un dossier inattaquable qu\u2019ils ont convaincu Jean Lesage d\u2019aller de l\u2019avant.Passes d\u2019armes avec Ottawa, escarmouches entre experts, le récit haletant retrace les péripéties qui mèneront Jean Lesage à présenter le projet de loi 51 créant la Caisse de dépôt et placement du Québec.Le 9 juin 1965, le premier ministre prononcera un discours mémorable (rédigé par Jacques Parizeau) qui consacrera le caractère solennel de ce qu\u2019il veut être un geste fondateur.La Caisse « est appelée à devenir l\u2019instrument financier le plus important et le plus puissant que l\u2019on ait eu jusqu\u2019ici au Québec » (p.29).L\u2019institution aura une double mission : la sécurité du rendement et le développement économique du Québec.C\u2019est clair, le Québec se donne un instrument d\u2019émancipation. 105 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Refaisant le parcours de chacun des présidents, relatant les points forts de chacun de leurs mandats, décrivant en particulier les transactions et les décisions qui ont constitué des jalons importants, Pelletier organise une matière aride dans un récit palpitant.Le monde financier vit sous sa plume au rythme trépidant du Québec de la Révolution tranquille.Les débuts sont modestes, mais la croissance est continue et elle ne cessera d\u2019aller en s\u2019accélérant.La Caisse change le visage du Québec : « Après seulement deux ans d\u2019existence, la Caisse de dépôt et placement du Québec s\u2019était fait des muscles.Elle était de plus en plus à même de stabiliser le marché de la dette publique au Québec et de réduire la dépendance du gouvernement québécois face au grand capital anglophone » (p.42).Claude Prieur d\u2019abord et Marcel Cazavan après lui jettent des bases solides.Cela ne se fait cependant pas sans craquements.L\u2019establishment anglophone grogne et ne veut pas lâcher prise, le Québec est un juteux morceau et personne à Montréal, et encore moins à Toronto, n\u2019est disposé à voir arriver des Québécois se comporter autrement qu\u2019en domestiques à qui on ne concède que des grenailles.Les libéraux au pouvoir sont faciles à intimider, Raymond Garneau, alors ministre des Finances, tient à son image de smart guy.L\u2019audace politicienne vacille, mais les choses se compliquent, car même si les mécontents s\u2019agitent, la Caisse ne cesse de croître : les rendements sont bons, le nombre de déposants augmente et les placements ont des effets structurants qui commencent à changer le paysage financier et économique.L\u2019élection du Parti québécois en 1976 va précipiter bien des événements.Jusque-là, la Caisse grandit sans que sa croissance ne pose trop explicitement la question de l\u2019intérêt national.Certes, depuis les tout débuts, procès et mises en garde lui sont régulièrement servis quant aux risques de « politisation » L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 de ses choix, mais ce ne sont là que des échos de la grogne anglaise ou des réflexes d\u2019intendants serviles.Les vrais enjeux ne sont guère posés.Tout est absorbé dans la rhétorique de la croissance et ramené à des lieux communs du langage de l\u2019argent.La classe d\u2019affaires qui lui donne son contexte et ses références est encore trop surprise de se voir elle-même aborder des horizons plus larges que ceux des boutiquiers.Elle fonctionne dans l\u2019orbite de Toronto, s\u2019active à son rythme et ne se voit, trop souvent, que par ses yeux.Mais le Caisse est portée par son mouvement propre, un développement qui lui impose de réfléchir de plus en plus dans des termes stratégiques : son développement lui impose de façon pressante de se penser dans une vision de l\u2019économie du Québec et pas seulement dans les perspectives de croissance des affaires.La Caisse est appelée à réfléchir au modèle de développement économique que ses interventions soutiennent de facto.Quand Parizeau, au pouvoir, nomme André Marier au conseil de la Caisse, les choses ne traînent pas en longueur.Chargé de faire le point sur l\u2019institution, il constate rapidement que la Caisse se laisse porter par une neutralité technique qui sert peut-être la croissance économique, mais pas nécessairement le développement.« Il lui apparaît clair que la Caisse n\u2019a pas de sensibilité pour une perspective québécoise » (p.89).Désormais détentrice du plus gros portefeuille d\u2019actions au Canada, l\u2019institution a tout ce qu\u2019il faut jouer dans la cour des grands.L\u2019achat de Domtar lui en fournira l\u2019occasion.La transaction lance un signal.Jean Campeau qui accède aux commandes va donner une impulsion décisive.Avec lui va prendre forme tangible la notion d\u2019intérêt national comme cadre de référence.Il tient à en finir avec la mentalité d\u2019exécutant, la Caisse a des moyens, elle manque d\u2019ambition ou plutôt elle est trop complaisante avec les ambitions des autres.Faire des affaires, gagner de 107 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 l\u2019argent, se développer, certes, mais surtout Campeau veut le faire avec une volonté ferme d\u2019orienter le cours des choses, de se tracer une voie.Se référant sans cesse aux volontés exprimées dans le discours de Lesage, Campeau va faire prendre à la Caisse un « changement radical, une sorte de révolution coperni-cienne » (p.104).L\u2019institution va désormais prendre des initiatives au lieu de se contenter de tirer parti des événements.Le nouveau président veut que la Caisse provoque les choses « au lieu d\u2019investir dans les dettes (obligations, hypothèques), se dit-il, plaçons dans des valeurs d\u2019actifs (actions, immeubles.Cessons d\u2019être locataires, devenons propriétaires » (p.104).Et ça ne manquera pas de rapporter, c\u2019est sous Campeau que la Caisse réalisera le plus haut rendement annuel de son histoire : 32,8% en 1982.Un exploit.Et un signal fort, très bien décodé à Toronto.Ce sera l\u2019épisode du projet de loi S-31, une manœuvre ourdie à Ottawa pour empêcher la Caisse de prendre le contrôle du Canadien Pacifique, l\u2019un des symboles forts de l\u2019establishment Canadian.Une partie de bras de fer va se jouer qui finira par faire dérailler la transaction grâce en partie aux bons offices d\u2019un Paul Desmarais qui ne reculera devant rien pour saquer la Caisse.Déterminé à tout mettre en œuvre pour se faire accepter dans les cercles feutrés du canadian establishment et se croyant sur le point d\u2019y parvenir en se faisant offrir un siège au conseil du CP, Desmarais fera là une grande prestation anti-québécoise.S\u2019y dévoilera son style, une manière de rôder dans l\u2019ombre et un talent particulier pour manipuler les institutions québécoises, pour les retourner contre elles-mêmes et dans son propre intérêt.L\u2019affaire S-31 aura eu un caractère inaugural : la classe d\u2019affaires québécoises sera désormais mise en demeure de faire valoir sa loyauté canadian.Toronto n\u2019entend pas céder L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 un pouce, cette bourgeoisie d\u2019affaires qui se pointe le nez, il entend bien la remettre à sa place, c\u2019est-à-dire sous sa botte.La bataille pour le contrôle de l\u2019économie du Québec va s\u2019intensifier.Le gouvernement péquiste ne cache pas ses intentions, Jacques Parizeau le répète inlassablement, le Québec est capable et équipé pour assumer son destin national et cela passe par le contrôle de son économie.Les péquistes, sur ce sujet, ont toujours le mauvais rôle, on les accuse d\u2019incompétence en affaires, on leur reproche d\u2019entretenir l\u2019instabilité, de nuire à la prospérité.Ce chantage économique a joué un rôle déterminant dans la campagne référendaire de 1980.Entravé par cet échec politique, le Québec continue néanmoins de voguer sur un élan économique puissant.Une classe montante s\u2019est révélée et elle a de plus en plus d\u2019appétit.La perte de plusieurs entreprises d\u2019envergure - la vente de la papetière Consolidated Bathurst en particulier où Desmarais, encore une fois, n\u2019a pas hésité à marchander la loyauté - et le fort mouvement de fusions et acquisitions devant lequel le gouvernement de Robert Bourassa semble indifférent poussent la Caisse à réagir vigoureusement.Campeau appelle à la concertation la classe d\u2019affaires et les institutions financières québécoises.C\u2019est par le recours à la technique dite des « noyaux d\u2019actionnaires » qu\u2019il entend désormais mobiliser : « Il s\u2019agit d\u2019actionnaires importants qui tacitement, par complicité naturelle une communauté de pensée, forment bloc afin de conserver au pays le contrôle d\u2019un groupe » (p.156).S\u2019alliant avec la Banque Nationale et le Mouvement Desjardins, la Caisse réunit des fonds considérables et crée des instruments financiers pour se donner les moyens de garder le contrôle des entreprises stratégiques.« Ainsi le trois plus grandes institutions financières du Canada français se mettent au même diapason, au moment où le Québec se retrouve, dans le contexte de libre- 109 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 échange et de mondialisation des marchés, face à des défis économiques et culturels sans précédent » (p.156).Jamais la société québécoise n\u2019a-t-elle franchi un tel seuil.Une partie importante de sa classe d\u2019affaires commence à s\u2019unifier autour d\u2019une vision commune de ce que pourrait être l\u2019économie du Québec.Les nouveaux entrepreneurs qu\u2019on va bientôt réunir sous le vocable de « Québec inc.» ne font pas seulement l\u2019apprentissage des affaires, ils commencent à découvrir plus ou moins confusément ce qui, ailleurs, dans n\u2019importe quelle économie normale se donne pour une évidence : l\u2019intérêt national.C\u2019est un cheminement malaisé car, précisément, devant leur progression se dressera l\u2019establishment Canadian et sa conception du national interest - qui n\u2019est évidemment pas le nôtre.L\u2019économie du Québec doit-elle se définir et évoluer de son mouvement propre ou n\u2019est-elle qu\u2019un sous-ensemble, une réalité régionale qui vit dans l\u2019orbite de la métropole du Canada ?Chaque décision de la Caisse, chacune de ses orientations la place au cœur de ce dilemme politique et des rapports de force et d\u2019intérêt qui le structurent.Chaque fois qu\u2019une grande transaction touche une entreprise stratégique, chaque fois que la Caisse franchit un seuil de croissance, ce dilemme structure les débats, teinte les interprétations et, surtout, conditionne le jeu des acteurs.Lorsque Jean Campeau quitte la Caisse, l\u2019institution a atteint une taille impressionnante et développé des compétences exceptionnelles, reconnues par tous, y compris par ceux-là qu\u2019elle indispose.Elle occupe désormais une place incontournable dans l\u2019économie du Québec et elle compte dans l\u2019économie Canadian qui doit composer avec elle.Les libéraux, revenus au pouvoir à Québec, sont de plus en plus tiraillés par les réactions que suscitent le géant qu\u2019elle est en passe de devenir.Incapable d\u2019assumer franchement son parti-pris pour l\u2019intérêt national qu\u2019elle incarne tout autant 110 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 qu\u2019elle contribue plus que tout autre à expliciter (remplisant ainsi une fonction de substitution, en lieu et place de l\u2019État) le gouvernement libéral est tenté par une réponse idéologique susceptible de satisfaire Toronto.Plusieurs ténors libéraux et de nombreux hommes d\u2019affaires liés par intérêt autant que par soumission aux intérêts Canadian, bien relayés par une certaine presse économique, commencent à trouver que la Caisse est trop grosse.Le pas est vite franchi, plusieurs parlent ouvertement de la scinder.La proposition est tout à fait anachronique dans un monde économique où les géants se forment au même rythme que se structurent les grands ensembles.Elle aurait néanmoins le mérite de calmer les impatiences de l\u2019establishment canadian.Les plus cyniques vont aussi ajouter que le fractionnement en plusieurs unités aurait aussi l\u2019avantage de créer des postes pour les amis du régime.Leurs craintes seront nourries par la nomination de deux présidents à la tête de la Caisse, deux amis du régime qu\u2019on récompense en modifiant la structure et le mode de gestion.La nomination du tandem Delorme-Savard prendra vite les allures d\u2019une embardée.Trop médiocre, cette solution va, d\u2019elle-même, faire mourir la discussion sur la scission de la Caisse.C\u2019est le retour au pouvoir du Parti québécois qui va tuer définitivement cette affaire.La Caisse - et le Québec ! -l\u2019a échappé belle.C\u2019est la force de sa culture d\u2019organisation qui lui aura permis de traverser cette période de turbulence.L\u2019arrivée de Jean-Claude Scraire à la présidence en 1995 consacre la victoire de la continuité sur l\u2019aventurisme idéologique.Cela n\u2019est pas un hasard, le Québec aura un grand rendez-vous et le premier ministre Parizeau sait le rôle que la Caisse sera appelée à jouer.L\u2019institution avait les compétences requises pour faire ce qu\u2019il y aurait eu à faire en cas de victoire.Elle était prête.Le rendez-vous n\u2019a pas eu lieu, mais la Caisse n\u2019en a pas moins cessé d\u2019être confrontée à des défis majeurs. 111 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 La marginalisation économique du Québec va en effet s\u2019accélérer au lendemain du référendum.Ottawa et Toronto vont agir de connivence sur plusieurs fronts et la Caisse s\u2019y retrouvera encore une fois un peu trop encombrante.C\u2019est Montréal comme place financière qui sera d\u2019abord visé.Le mouvement de centralisation des services financiers vers Toronto va s\u2019accélérer - il culminera avec la fermeture de la Bourse de Montréal.Pour tenter de contrer cette marginalisation de Montréal dans le système canadien, Scraire et le Caisse vont entreprendre une série de mesures pour développer le secteur financier de Montréal en attirant sur place des sociétés de gestion et en créant des fonds spécialisés.Ils vont également déployer des efforts considérables sur l\u2019internationalisation des opérations, en particulier dans le domaine immobilier et dans celui de la gestion d\u2019actif pour des tiers.La manœuvre est habile et elle donne des résultats.Mais ce sont surtout les dossiers locaux qui vont attirer l\u2019attention.C\u2019est la vente de Provigo à des intérêts Canadian (Loblaw) qui va prendre une tournure dramatique et révéler de façon non équivoque l\u2019extrême vulnérabilité de l\u2019économie québécoise en dépit du chemin parcouru.La Caisse était actionnaire principal de Provigo, un groupe épicier qui était en difficulté.C\u2019est pourtant elle qui l\u2019avait mis au monde au début des années 60, mais en dépit de ses interventions, l\u2019entreprise était restée poussive, son rendement stagnait et elle ne parvenait pas à agrandir ses parts de marché.Le conseil d\u2019administration décide alors de la mise en vente dans un contexte qui vaut la peine d\u2019être cité : La Caisse qui est l\u2019actionnaire principal de Provigo, n\u2019est pas informée de l\u2019évolution du dossier.Elle continue d\u2019étudier la possibilité d\u2019une fusion avec Métro, alors même que les dirigeants de Provigo ont déjà jeté leur dévolu sur Loblaw.Qui plus 112 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 est, ceux-ci ont déjà pris des engagements irrévocables avec l\u2019épicier ontarien.Celui qui pilote le dossier pour Provigo est nul autre que Guy Savard, l\u2019ex-président de la Caissse devenu directeur général de Merrill Lynch au Québec.C\u2019est lui qui met la Caisse devant le fait accompli le 30 octobre (1998), quelques heures à peine après que les administrateurs de Provigo eurent signé une lettre d\u2019intention de vente à Loblaw (p.54).La transaction provoquera stupeur dans l\u2019opinion publique.Toute la filière agro-alimentaire québécoise s\u2019en trouvera fragilisée.Il est pour le moins révélateur que le dossier Provigo ait été piloté par celui-là même qui aura le mieux incarné la dérive idéologique que le gouvernement libéral avait fait subir à la Caisse.La manière dont s\u2019est déroulée la transaction ne laisse aucun doute quant aux allégeances en cause et au bri de loyauté.Ceux-là qui se sont livrés à la manœuvre avec ce Savard, n\u2019ont en rien tenu compte de l\u2019intérêt national.Cette perte de contrôle d\u2019une entreprise stratégique va prendre valeur de symbole : le Québec inc.ne parvient pas à maintenir sa cohésion.Un malheur ne venant jamais seul, ce sera autour de Gérald Lacoste, un autre Québécois de circonstance conscrit à l\u2019intendance, de refaire le coup, mais cette fois-ci à la Bourse de Montréal.Il agira dans l\u2019intérêt de Toronto.Et Montréal ne se retrouvera plus qu\u2019un joueur secondaire dans la réorganisation du secteur financier canadian avec une Bourse des dérivés qui finira par être absorbée quelques années plus tard par celle de Toronto sous les bons offices de Luc Bertrand, un autre « frincophône » bien utile.Décidément, les affaires commencent à se décliner de plus en plus dans une logique de succursalisation.Les choses vont se corser avec la mise en vente de Vidéotron, propriété de la famille Chagnon.C\u2019est une entreprise que la Caisse connaît bien puisque ce sont ses interventions qui ont rendu possible la québécisation de cette industrie.Les 113 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Chagnon et Sirois de cette province ne seraient pas devenus des acteurs de premier plan dans l\u2019industrie des communications sans le soutien direct et les interventions de la Caisse.De moins en moins à l\u2019aise dans une concurrence féroce et un marché en voie de globalisation accélérée, la famille Chagnon (le père a depuis peu passé les rennes à son fils) décide de se retirer.Elle décide de vendre et a choisi son acheteur : « les Chagnon ont décidé de mettre tous leurs œufs dans le panier Rogers.Et ils vont manoeuvrer pour que rien, ni Dieu ni Caisse, ne fasse obstacle à cette volonté » (p.271).Ici encore, la loyauté est molle, la mémoire courte et ingrate.La Caisse va réussir à conserver le contrôle québécois dans ce secteur stratégique en s\u2019alliant avec Quebecor.La transaction va susciter la controverse car elle survient à la toute veille de l\u2019éclatement de la bulle technologique.Plusieurs reprocheront à Scraire et à la Caisse d\u2019avoir payé trop cher.D\u2019autres, se faisant l\u2019écho des ténors torontois, en profiteront pour dénoncer le « nationalisme économique » de la Caisse et l\u2019accuseront d\u2019agir aux ordres du gouvernement péquiste.Les événements subséquents donneront raison à la Caisse, la transaction a été une bonne affaire sur le plan financier.Comme dans le cas de la transaction Provigo, ce qui aura été en cause, c\u2019est la notion d\u2019intérêt national.Quand cet intérêt heurte celui de Toronto, l\u2019establishment le qualifie de nationalisme économique.Et les inconditionnels du Canada qui s\u2019activent au Québec y renoncent de plus en plus ouvertement pour se draper dans la rhétorique du marché et mieux s\u2019installer dans la logique de dépendance et le discours des retombées économiques.Peu importe le vin, pourvu qu\u2019on ait l\u2019ivresse, répètent-ils avec les accents pâteux d\u2019un ivrogne aux portes de l\u2019assommoir.La controverse entourant le sauvetage de Vidéotron va laisser des traces profondes.Scraire en paiera chèrement 114 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 le prix.On lui fera un procès sommaire pour l\u2019investissement dans Montréal-Mode, un projet qui a mal tourné et qui aura englouti quelques dizaines de millions de dollars, une somme plus modeste pour la Caisse dont l\u2019actif dépasse désormais les cent milliards.Mais qu\u2019importe, les choses commencent à se déglinguer pour le président Scraire : cet échec mais surtout la construction de l\u2019édifice de la Caisse lui sont reprochés au point de jeter un véritable voile sur des résultats plus que satisfaisants.L\u2019arrivée au pouvoir de Bernard Landry et la nomination de Pauline Marois au poste de ministre des Finances n\u2019arrangent pas les choses.Les relations sont mauvaises, Scraire choisit de démissionner dans des circonstances que Pelletier n\u2019élucide guère.Henri-Paul Rousseau lui succède, nommé par un Bernard Landry enthousiaste.Le dirigeant de la Banque Laurentienne a été président des économistes pour le Oui en 1980, il a été secrétaire de la commission Bélanger-Campeau, il a une excellente réputation.C\u2019est sans doute ce qui lui vaut d\u2019être embauché au salaire quatre fois supérieur à celui de son prédécesseur ! Sa nomination est généralement bien accueilli, ils sont nombreux à penser que c\u2019est la consécration de la montée en puissance du Québec inc.Les événements vont les détromper cruellement.Le technocrate immodeste se présente comme le grand redresseur.Deux jours après son entrée en poste, il congédie Michel Nadeau, le vice-président et alter ego de Scraire.Il convoque quelques jours plus tard tout l\u2019état major de la Caisse et demande qu\u2019on lui dresse un état des lieux.Il laisse passer les exposés et termine la journée en se levant pour asséner à l\u2019assemblée un verdict qui n\u2019a rien à voir avec le contenu qu\u2019on lui a présenté.« Il ne nous avait pas écoutés » rapporte Jean-Claude Cyr qui avait coordonné les présentations » (p.306).Le patron annonçait ses couleurs, il n\u2019en ii5 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 ferait qu\u2019à sa tête.Et sa tête, elle est bien faite de littérature d\u2019aéroport.Aussitôt en poste, en effet, Rousseau fait distribuer aux principaux cadres un best seller américain From Good to Great.L\u2019anecdote est aussi révélatrice que pathétique : l\u2019immodeste n\u2019a que faire de la mémoire et de l\u2019héritage de l\u2019institution.Américanophile au point qu\u2019il confiera à « la firme américaine Mckinsey au prix de plusieurs millions en honoraires pour trouver des idées de restructuration et rendre la CDP plus efficace »(p.308), le même Rousseau passe ensuite à la purge.Il annonce le « congédiement de 19 dirigeants, l\u2019abolition de 138 postes, la fermeture de 8 bureaux sur 11 à l\u2019étranger et la suppression de 5 filiales » (p.308).Les manchettes de journaux se succèdent, Rousseau prétend faire le grand ménage.En vérité, il vient d\u2019entreprendre le plus formidable détournement d\u2019institution que le Québec aura connu.Il s\u2019en prend à l\u2019institution avec une rage de petit caporal de l\u2019armée rouge maoiste.Rousseau noircit le portrait, accable la gestion de Scraire, il fait le grand numéro du gestionnaire rigoureux.Et le voilà dans une scène qu\u2019on dirait tout droit extraite du film Le temps des bouffons de Pierre Falardeau en apparaissant à la soirée des Fêtes des employés de la Caisse : [.] déguisé en shérif, s\u2019amusant à tirer dans tous les coins de la salle avec ses pistolets jouets, comme s\u2019il était l\u2019incarnation de la justice courroucée.Mais son zèle a peut-être entraîné le justicier au-delà de la justice.Car il a été à l\u2019origine de manipulations de données et de chiffres qui ont jeté encore plus de discrédit sur l\u2019administration sortante (p.311).Dévaluation excessives d\u2019actifs, manipulation de l\u2019information au sujet des coûts et de la gestion du dossier du nouvel immeuble, Rousseau joue habilement de toutes les règles pour accentuer le contraste et faire mieux paraître les résultats de sa première année en poste.La technique est aussi odieuse que connue. L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Le shérif aime le spectacle qu\u2019il donne.Il tient à plaire à ses patrons qui s\u2019agitent à Québec et qui vont bientôt modifier la loi : la Caisse désormais fera primer le rendement sur toute autre considération.C\u2019est un banquier et le discours de l\u2019argent, il connaît.Il en connaît aussi les méthodes et surtout il en admire les gourous.Il pense la restructuration de l\u2019institution dans les catégories que lui suggèrent la firme américaine Mckinsey, il fera plusieurs voyages aux États-Unis pour s\u2019enquérir des best practices.Il s\u2019entiche des méthodes de gestion des produits dérivés et ne jure plus bientôt que par des méthodes quantitatives qui viennent heurter de front les pratiques et l\u2019expérience de la Caisse.Le saccage de la mémoire de l\u2019organisation va donc s\u2019intensifier et les nouveaux gadgets méthodologiques primer sur la culture entrepreneuriale de la maison.Ils sont nombreux à ne plus s\u2019y reconnaître, la Caisse passe à la culture de cupidité et se comporte désormais comme un hedge fund, loin de ce qui faisait sa force et son originalité.Rien de mieux pour atténuer la grogne que de distribuer de généreuses primes -elles atteindront 47 millions de dollars en 2007.Et comme par hasard, les modèles lui diront d\u2019investir ailleurs que dans sa bourgade.Les traders se lanceront à l\u2019assaut des marchés mondiaux, prêts à barguigner les produits les plus sophistiqués.La province était bien trop petite pour ceux-là à qui elle offrait de si belles carrières.À ceux qui s\u2019inquiétaient de la baisse des placements au Québec, La ministre Jérôme Forget, pour sa part, laissait entendre, qu\u2019investir dans les entreprises québécoises n\u2019était pas assez rentable.Tous ceux qui ont bien suivi la Caisse savent pourtant que les placements privés dans les entreprises, et au Québec en particulier, ont été historiquement l\u2019une des catégories d\u2019investissements les plus rentables.Et cela s\u2019est vérifié encore en 2008, l\u2019année catastrophique (p.330).Mais rien n\u2019arrête la fureur idéologique. 117 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Plus grave encore que le recul des investissements dans l\u2019économie du Québec, est la décision de l\u2019auguste technocrate de confier à la Banque de développement du Canada la gestion des fonds pour l\u2019investissement dans les PME du Québec.Michel Nadeau situe bien les choses : « la décision de placer l\u2019argent de nos rentes dans nos PME est prise par un organisme fédéral, qui est dirigé d\u2019Ottawa, par des Ontariens en majorité » (p.333).Un seuil a été franchi - et qui n\u2019est pas seulement celui de la bêtise - l\u2019immodeste a poussé la régression historique jusqu\u2019à réintroduire la logique du syndicat financier que la Caisse avait justement contribué à casser.L\u2019intérêt national s\u2019est volatilisé.Les jeunes Québécois qui voudront faire carrière dans le financement de PME déposeront leur CV à Ottawa ! On ne sera pas surpris non plus de voir Rousseau donner suite aux recommandations de McKinsey et d\u2019exporter à New-York les activités de gestion des actions internationales.Finis les jours où la Caisse tentait de renforcer le secteur financier de Montréal.Ses cadres touchent des primes, le président joue au banquier privé avec les fonds publics et n\u2019hésite pas à emprunter des sommes astronomiques pour spéculer et obtenir du rendement.Le Québec inc.?Plus même pertinent comme notion.Ses interlocuteurs ne sont plus ici, ne sont plus d\u2019ici.Lorsqu\u2019éclatera la crise des PCAA, le conseil de la Caisse découvrira avec stupéfaction que le prestidigitateur a échappé le lapin et son chapeau.Il nous en coûtera 40 milliards de dollars et nous ne savons toujours pas ce qui s\u2019est passé.Il faut, en effet, s\u2019en remettre à un rapport rédigé par le professeur John Chant de l\u2019Université Simon Fraser en Colombie britannique, pour avoir un commencement d\u2019explication.On ne s\u2019est toujours pas pourquoi le Québec s\u2019est retrouvé avec 65 % des PCAA non bancaires (les ii8 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 plus toxiques) au Canada.On ne parvient toujours pas à comprendre le rôle de la Caisse qui était le plus important actionnaire de Coventree, la firme qui distribuait ces produits financiers.On ne sait pas non plus la nature des liens qui unissaient Coventree à Alter Moneta une firme montréalaise dont la Caisse et la Banque Nationale étaient d\u2019importants actionnaires.On ne sait rien du rôle qu\u2019ont joué les représentants de la Caisse aux divers conseils d\u2019administration des firmes associées à ce naufrage financier.Il y avait là des notables bien en vue qui devraient nous faire bénéficier de leurs lumières.Mais nous n\u2019en savons toujours rien, car ce désastre et ce qui arrive de la Caisse ont achevé de repousser dans les limbes la notion d\u2019intérêt national qui avait commencé d\u2019apparaître pour cimenter nos institutions et charpenter notre débat politique.Le dossier de la Caisse est en train de paver des voies de carrière pour intendants et hommes liges.Jacques Parizeau l\u2019a maintes fois déploré, le Québec inc.n\u2019existe plus.Il a implosé et le détournement de mission de la Caisse de dépôt y est pour beaucoup.Cela nous expose, collectivement, à de graves périls.Les hommes d\u2019argent qui ont fait main basse sur la Caisse ne sont pas tous disparus avec l\u2019immodeste qui a humblement touché sa prime et trouvé refuge chez les courtiers en loyauté.La façon dont Michael Sabia a été nommé tient du vaudeville tragique.Voir ainsi Robert Tessier, ami du régime d\u2019abord et président du conseil ensuite, nous présenter le candidat Sabia comme le produit enchanté de la révélation qu\u2019il en a eu dépasse l\u2019entendement.Les assemblées de marguillers de jadis faisaient preuve d\u2019une plus grande rigueur pour choisir le concierge de la salle paroissiale.Cela défie l\u2019entendement de voir ainsi notre plus puissante institution gérée de la sorte.Power rôde, c\u2019est évident.Et il ne faudrait guère se surprendre de voir revenir les débats sur la scission de la Caisse, sur la nécessité de confier 119 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 une partie de son portefeuille au secteur privé pour mieux répartir le risque, pour créer de la saine émulation et autres insanités.Et déjà l\u2019on s\u2019étonne de ne pas voir la Caisse faire la bataille de la commission des valeurs mobilière unique.Et encore on s\u2019inquiète de la voir proposer la gestion indicielle à ses déposants pour mieux se rendre inutile et coûteuse.Une certaine « élite gestionnaire » a entrepris de dévoyer l\u2019héritage.Indifférente à l\u2019intérêt national, prisonnière du fétichisme managerial qui la pousse à une vision désincarnée de ce que nous avons bâti, elle se comporte de plus en plus comme une élite de pacotille qui se fait l\u2019agent d\u2019un rapport de subordination que Toronto et l\u2019establishment sont bien décidés à restaurer.La Conquête du love-in se poursuit.Une partie de la classe d\u2019affaires se comporte comme une race de concierge qui se bombe le torse et n\u2019en revient pas de se trouver admise à placoter avec de plus grands qui lui promettent de fabuleux rôles d\u2019intermédiaires et les encourage à mimer la puissance en dilapidant le fruit du travail de générations entières.Cette élite a pu se conduire en toute impunité à la Caisse de dépôt.Il faudrait voir à ce qu\u2019elle ne fasse pas de même à Hydro-Québec et dans le mouvement Desjardins.Le Québec n\u2019a pas à se laisser abuser par leur orgueil, leur vanité peut nous rendre extrêmement vulnérables.Et la dépendance économique dont ils se font les agents et les promoteurs peut nous repousser rapidement dans une existence folklorique.Il faut lire l\u2019ouvrage de Mario Pelletier pour saisir jusqu\u2019à quel point l\u2019immodeste Rousseau pourrait bien faire office de figure de proue d\u2019un pathétique radeau de la Méduse.? 120 LIRE LES ESSAIS NINO RICCI Pierre Elliott Trudeau.Montréal, Boréal, 2009, 210 pages Il n\u2019y a pas dans ce livre de révélation inédite sur la vie de Trudeau.Nino Ricci propose plutôt un portrait de l\u2019homme, qui synthétise en quelque 200 pages les faits marquants de sa vie, puisés dans d\u2019autres ouvrages qui lui ont été consacrés.Ce petit livre ne s\u2019adresse donc pas au connaisseur, mais plutôt au grand public qui souhaite découvrir ou redécouvrir Trudeau à travers le récit de ses études, de ses années cité-libristes, et des moments les plus marquants de sa carrière politique.S\u2019il ne prétend pas apporter de nouvelles informations sur l\u2019homme, Ricci propose en revanche une interprétation particulière de la vie de Trudeau et de ses idées.Dès les premières pages, rédigées sur le mode du témoignage, Ricci nous explique qu\u2019en tant que fils d\u2019immigrant, il s\u2019identifie à l\u2019ancien premier ministre qui lui a fourni une identité canadienne qui correspondait à ce qu\u2019il ressentait.Pour Ricci, Trudeau était authentiquement canadien parce qu\u2019il était porteur de deux cultures.Ainsi, il « cautionnait nos propres contradictions, validait nos espoirs (p.20) ».En donnant aux Canadiens « un sens de l\u2019identité nationale qui leur convenait enfin (p.18) » , Trudeau aurait « répondu à un besoin dont nous n\u2019étions pas conscients avant qu\u2019il l\u2019ait créé (p.13) » . 121 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Ricci ne tarit pas d\u2019éloges à l\u2019égard de Trudeau, dont il admire les convictions antinationalistes.Il lui est reconnaissant d\u2019avoir défendu le fédéralisme, un système dont la répartition équilibrée des pouvoirs permettrait de « parvenir à une sorte d\u2019État utopique (p.152) », capable d\u2019agir à l\u2019abri des « dangers du nationalisme ethnique (p.99) ».Ce nationalisme ethnique, bien entendu, c\u2019est celui du Québec.Un nationalisme tellement dominant pendant la « Grande Noirceur » que même Trudeau y aurait adhéré pendant sa jeunesse.Ricci nous apprend alors qu\u2019à l\u2019époque où Trudeau étudiait à Brébeuf, le clergé québécois « aspir[ait] à un État indépendant, catholique et sans mélange ethnique, qui fonctionnerait comme une théocratie », à la manière des « dictatures fascistes qui émergent en Europe (p.58) ».Rien de moins ! Chaque fois qu\u2019il est question du Québec d\u2019avant la Révolution tranquille, l\u2019auteur amalgame ainsi nationalisme, antisémitisme et fascisme, comme s\u2019il s\u2019agissait plus ou moins de synonymes, ce qui semble être une marque distinctive de cette collection publiée sous la direction de John Saul.L\u2019objectif de Ricci, avec cette description du Québec, est de montrer que même une personne issue d\u2019une famille biculturelle comme Trudeau n\u2019était pas en mesure de résister à cet épouvantable nationalisme qui détruisait tout sur son passage.Endoctriné par les clercs, l\u2019adolescent Trudeau « ne comprend pas la contradiction irréconciliable entre son côté anglais et son allégeance à un nationalisme ethnique anti-Anglais (p.61) ».C\u2019est le fait de quitter le Québec qui aurait permis à Trudeau de se dégager de ce cet environnement malsain.Une fois à l\u2019étranger, « Trudeau ne met pas longtemps à saisir toute l\u2019étroitesse de l\u2019univers où il a passé ses premières années (p.76) ».La conversion de Trudeau à l\u2019antinationalisme est présentée comme une révélation.Enfin à l\u2019abri de cet 122 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 affreux Québec, « les écailles lui tombent des yeux et il comprend qu\u2019il a été aveuglé par son nationalisme (p.76) ».Au cours des années que Trudeau a passées aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne, « les frontières entre nous et les autres se sont désintégrées, et c\u2019est ainsi qu\u2019il est devenu un vrai citoyen du monde (p.82) ».Ricci nous présente ainsi le cheminement de Trudeau comme un passage de l\u2019ombre à la lumière.Le Québec de la Révolution tranquille ne trouve pas davantage de grâce aux yeux de Ricci.En effet, si la province est devenue selon lui « une société moderne, urbaine et industrialisée (p.97) », elle ne s\u2019est toujours pas débarrassée de son incorrigible nationalisme.Ricci souligne que Trudeau était à l\u2019époque le seul à avoir compris que « la montée en puissance [des nationalistes] à la faveur de la Révolution tranquille n\u2019est en fait que la perpétuation de l\u2019insularité et de l\u2019étroitesse d\u2019esprit de la Grande Noirceur (p.38) » et à s\u2019inquiéter du fait que Lesage adopte le « vieux jargon nationaliste (p.101) ».Ricci offre donc une critique radicale du nationalisme québécois, que ce soit dans sa version traditionnelle ou dans celle issue de la Révolution tranquille.On aurait pu s\u2019attendre à ce qu\u2019une critique aussi vive s\u2019accompagne d\u2019un ton agressif, d\u2019accusations très dures à l\u2019égard des Québécois.Ce n\u2019est pourtant pas le cas.Ricci lance ces affirmations non pas comme des attaques, mais comme des évidences, que Trudeau avait comprises depuis longtemps, et que tout a monde a fini par accepter avec le temps.En fait, il semble que pour Ricci, le nationalisme québécois est tout simplement mort.Ce qu\u2019il critique fait partie d\u2019un passé, que les Québécois ont de toute façon rejeté.Pour Ricci, « la province est devenue le contraire de ce qu\u2019elle a été.Après avoir été recluse et puritaine, elle s\u2019est transformée 123 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 en une société laïque, cosmopolite, progressiste et ardemment démocratique (p.183) ».Critiquer le nationalisme, même celui de la Révolution tranquille, c\u2019est donc critiquer l\u2019ancien Québec, avec lequel les Québécois ont définitivement rompu.Comme Ricci l\u2019affirme lui-même, au Québec comme ailleurs, « Trudeau a gagné (p.183) ».Les Québécois devraient donc se réjouir d\u2019avoir pu compter sur Trudeau pour les avoir enfin débarrassés de leur nationalisme.Selon Ricci, une des preuves de la victoire de Trudeau, c\u2019est que même le souverainisme québécois peut aujourd\u2019hui être pensé à l\u2019extérieur du nationalisme.Ricci souligne en effet que « la création de Québec solidaire, un nouveau parti souverainiste qui se dissocie de tout nationalisme ethnique (p.190) » et qui a fait élire un premier député à l\u2019Assemblée nationale, défend une identité québécoise fondée sur des valeurs progressistes plutôt que sur l\u2019histoire et la culture.Cet argument est d\u2019ailleurs utilisé par Ricci pour appuyer l\u2019un des rares reproches qu\u2019il adresse à Trudeau, soit son intransigeance envers le Québec.En effet, pourquoi s\u2019en prendre au Québec, alors que la province s\u2019est trudeauisée ?Ricci pense d\u2019ailleurs sans doute nous faire plaisir en soulignant que « les Québécois n\u2019ont sûrement pas manqué de remarquer qu\u2019il a fallu quelqu\u2019un de chez eux, de cette province traditionnellement rétrograde, pour extraire le Canada des ténèbres (p.39) ».Merci, merci, c\u2019est vraiment trop de compliments ! On pourrait croire qu\u2019une phrase aussi naïve témoigne tout simplement d\u2019une incompréhension profonde du Québec, de la part d\u2019un fier Canadien qui n\u2019y a jamais mis les pieds.Et pourtant, Ricci a vécu quelques années à Montréal.L\u2019auteur raconte en effet que c\u2019est Trudeau qui, à lui seul, a réussi à lui donner envie d\u2019apprendre le français et d\u2019aller vivre à Montréal.Porté par le rêve d\u2019un Canada bilingue et 124 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 multiculturel, Ricci est donc venu s\u2019installer dans la métropole pour vivre en français.en étudiant au département d\u2019études anglaises de Concordia (p.173) ! On a déjà vu mieux en matière d\u2019immersion française ! Malgré son enthousiasme pour le bilinguisme de Trudeau et sa curiosité pour la langue française, dont il connaissait déjà les rudiments à son arrivée, Ricci a passé sa vie montréalaise en anglais, comme il l\u2019aurait fait dans n\u2019importe quelle autre grande ville du Canada.Après avoir vécu quatre ans à Montréal, il en est arrivé à la conclusion suivante : « ce qui m\u2019avait semblé insensé à mon arrivée - que des gens puissent vivre toute leur vie à Montréal sans jamais parler un seul mot de français - me semblait tout à fait normal quand je suis reparti (p.174) ».Le bilinguisme de Trudeau permet aux Britanno-Colombiens de recevoir chez eux des documents gouvernementaux en français et aux Terre-neuviens de regarder un bulletin de nouvelles à Radio-Canada.Il permet aussi à des centaines de milliers de Nino Ricci de vivre uniquement en anglais à Montréal, malgré l\u2019existence de la loi 101.Pas de doute : Trudeau a gagné.Joëlle Quérin Doctorante en sociologie, UQAM 125 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 RÉJEAN PELLETIER Le Québec et le fédéralisme canadien.Un regard critique, Québec, PUL.2008, 250 pages Pour quelqu\u2019un qui veut se faire une idée d\u2019ensemble sur l\u2019objet le plus cher aux politiciens québécois, le professeur de science politique à l\u2019Université Laval, Réjean Pelletier, offre un petit livre de 250 pages, clair et concis, ses qualités premières Il porte sur des traits de base du fédéralisme canadien : les conditions d\u2019implantation du « compromis fédéral de 1867 », son évolution jusqu\u2019au rapatriement de 1982, la place du Québec, et une dernière partie sur les mécanismes de représentation des provinces.Cette division de l\u2019ouvrage est intelligente et permet de sérier des problèmes essentiels.Cependant, chacune des parties, contenue dans une approche institutionnelle classique, invite quelques questionnements supplémentaires.Je les aborderai dans le même ordre que l\u2019auteur.Une mise au point doit alors être formulée.En effet, dès le départ, le terme fédéralisme s\u2019impose comme une évidence sans questionner son adéquation avec les théories du fédéralisme.Dans les débats locaux, on a toujours pris pour une évidence le terme fédéralisme pour désigner le régime politique qui organise et distribue les relations entre les ordres de gouvernement, provinces et centre.Or, un des critères fondamentaux des théories du fédéralisme stipule qu\u2019en termes de pouvoir, aucun de ces ordres ne devrait avoir préséance sur les autres.Les conditions historiques bien connues de formation du régime qu\u2019a défini la constitution canadienne ont induit un modèle de fédéralisme qui ne respecte pas cette règle de base.Pelletier les évoque, mais il ne tient pas compte de leurs conséquences sur les liens politiques du Québec avec le gouvernement fédéral. 126 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 La juriste Andrée Lajoie, lors d\u2019un débat récent sur le fédéralisme organisé par les Intellectuels pour la souveraineté (IPSO), illustrait à juste titre cette anomalie par la métaphore suivante : quand il n\u2019y a pas d\u2019immeuble, il n\u2019y a pas de porte.Quand il n\u2019y a pas de fédéralisme, il ne peut donc y avoir de « fédéralisme d\u2019ouverture », par exemple.Alors, s\u2019il n\u2019y a pas de fédéralisme, qu\u2019y a-t-il ?Selon elle, le fédéralisme au Canada fonctionnerait comme une idéologie, c\u2019est-à-dire un mode de représentation qui tente de déguiser les rapports réels de pouvoir.Sans faire ici un exposé sur l\u2019impact que peut avoir ce mythe d\u2019un quelconque fédéralisme canadien, retenons qu\u2019une idéologie est une forme d\u2019occultation ou de justification des rapports de force réels.L\u2019ouvrage de Réjean Pelletier, vu sous cet angle, fournit donc les principaux faits selon lesquels les rapports de pouvoir entre les ordres de gouvernement sont institués.Revenons-en à la cause principale qui est historique.Je cite Pelletier : « [.] la Confédération canadienne a été un compromis entre ceux qui désiraient une forte intégration des colonies et une forte centralisation des pouvoirs et ceux qui insistaient sur la décentralisation afin de préserver la diversité des cultures et des intérêts régionaux (p.14) ».Prenant acte de « l\u2019esprit centralisateur (reconnu par John A.Macdonald) qui domine le compromis fédératif auquel a abouti la Conférence de Québec », le résultat est ainsi décrit par Pelletier : « sans entrer dans le détail du partage des compétences, on peut souligner que les constituants ont confié au gouvernement fédéral \u201ctous les pouvoirs inhérents à la souveraineté\u201d [sic] et toutes les affaires d\u2019importance nationale ou d\u2019intérêt général.Aux législatures provinciales, on a confié toutes les affaires d\u2019intérêt purement local, comme le secteur municipal, l\u2019éducation, le domaine social, le droit civil de même que les questions d\u2019ordre culturel et linguistique (p.15) ». 127 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Alors qu\u2019aujourd\u2019hui, les juridictions accordées aux provinces relèvent de plus en plus d\u2019enjeux mondialisés, le gouvernement fédéral n\u2019a cesse de s\u2019approprier ces champs en intervenant de toutes les manières.Le domaine social est manifestement le maillon faible qui lui sert pour faciliter l\u2019intégration nord-américaine ; les interventions en éducation jouent le même rôle avec, en plus, l\u2019avantage d\u2019ajouter un rappel symbolique fort et renouvelé à l\u2019appartenance au Canada.Dans le même sens, les interventions fédérales dans les domaines du droit civil, de la culture et de la langue sont mises au service du one-nation-building-process, à la fois effort de construction d\u2019une seule société nord-américaine marchandisée et donc uniformisée (réalisée ici à travers ce que certains reconnaissent comme l\u2019américanité du Québec) servant d\u2019appui à cette puissance unificatrice que cherche à être l\u2019État (le one-state-building-process).À côté de ces enjeux de nature politique, les éternelles disputes constitutionnelles sont les maquillages formels de cette démocratie des apparences.Il faut rappeler que ce déséquilibre dans la répartition des compétences est contraire à toute définition du fédéralisme et que plusieurs experts, à propos du Canada, parlent de « quasi fédéralisme ».Pelletier en fournit les nombreuses illustrations.Ainsi, il reconnaîtra que [.] ces compétences de nature générale traduisent l\u2019idée d\u2019un gouvernement supérieur au palier central, disposant d\u2019un éventail plus large de pouvoirs et ainsi d\u2019une capacité plus grande d\u2019intervention, et de gouvernements inférieurs pour ce qui est des provinces.Qui plus est, l\u2019esprit centralisateur qui a prévalu finalement dans le partage des compétences se trouve renforcé par l\u2019idée d\u2019une subordination des provinces à l\u2019égard du gouvernement central, selon le modèle colonial qui avait marqué jusque là les rapports entre les colonies et les autorités britanniques (p.18). 128 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Compte tenu de ces prémices plutôt réalistes, on aimerait que l\u2019ouvrage mette clairement en lumière les conséquences de ces origines sur le déséquilibre du rapport de force qui sous-tend la place du Québec dans le cadre canadien.Si l\u2019auteur fournit un certain portrait de ce déséquilibre, il aurait été intéressant de reconnaître que c\u2019est là le problème propre du Canada.L\u2019auteur a préféré rester dans les marges d\u2019une terminologie neutre et détachée qui, sans l\u2019expliciter clairement, n\u2019enlève rien à la vérité d\u2019une situation qui serait intolérable pour tout autre peuple.Cependant, le lecteur avisé pourra saisir de cet ouvrage que les débats constitutionnels sont en effet un prétexte qui sert d\u2019autres intérêts.Le fédéralisme veut en effet que les parties réunies soient constituées en « entités fédérées » au sein d\u2019un même État.Par contraste, on sait qu\u2019une confédération est l\u2019union de divers États au sens réel du terme (et non pas définis comme une quantité de juridictions), qui forment une communauté d\u2019intérêts unis par une convention.Dans le cas du Canada, l\u2019expression « États fédérés » pour désigner les provinces est un abus de langage de même que le sont, pour désigner le Québec ou son gouvernement, les expressions « l\u2019État du Québec » ou « l\u2019État québécois ».Dans un régime fédéral, c\u2019est l\u2019ensemble, non pas la somme des parties mais leurs relations, qui constituent l\u2019État, seul reconnu en tant que tel comme ayant la pleine légitimité pour agir comme sujet de droit dans les relations internationales.La doctrine Gérin-Lajoie le stipule clairement puisqu\u2019elle n\u2019attribue aux provinces que les compétences internationales qui relèvent de leur juridiction.La défense, la politique étrangère, la monnaie, etc., nerfs de l\u2019État, relèvent des juridictions du gouvernement central qui a pour tâche d\u2019assurer l\u2019unité de l\u2019ensemble.Pourtant, mis au service de rapports de pouvoir défavorables au Québec, le régime fédéral canadien continue à 129 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 être représenté à travers des termes et des concepts qui confondent tout, qui occultent la domination du centre (qui n\u2019est pas seulement celle du palier fédéral mais aussi celle de l\u2019État canadien sur l\u2019ensemble, domination consentie par le recours au droit et à toute autre forme de discours de légitimation) et en même temps la subordination des gouvernements provinciaux à la logique de l\u2019ensemble, asservie à la consolidation de l\u2019 « unité canadienne ».Toute opération politique qui consiste à extraire une partie du tout et à la considérer comme partie autonome par rapport à l\u2019ensemble contribue à occulter les processus d\u2019unification, œuvre qui s\u2019opère dans la construction renouvelée d\u2019un seul État.De façon concrète disons, par exemple, que tout premier ministre du Québec et ce, malgré ses vœux et des ambitions contraires, est et doit être un rouage de cette domination d\u2019ensemble.S\u2019il n\u2019acceptait pas de jouer son rôle comme étant un rouage de l\u2019ensemble, il briserait le lien de consentement à appartenir à l\u2019État en cause et susciterait une grave crise politique, soit une perte de légitimité de cet État.Aucune de ces perspectives ne peut être envisagée en exerçant la fonction de premier ministre d\u2019une province qui doit, par définition, consentir et contribuer à l\u2019exercice du pouvoir sur l\u2019ensemble avec tous les autres premiers ministres, moment indispensable des processus de légitimation de l\u2019autorité de l\u2019État au Canada.Tous les premiers ministres du Québec ont pratiqué ce lien de dépendance absolu (la marge de manœuvre est ténue), ce qui illustre en effet clairement que le Canada n'est ni une confédération ni une fédération mais un arrangement constitutionnel inégal dans l\u2019exercice du pouvoir d\u2019un seul État.(C\u2019est d\u2019ailleurs pourquoi la stratégie d\u2019accession à la souveraineté conçue par Jacques Parizeau distinguait nettement les étapes de cette rupture en l\u2019appuyant tout d\u2019abord sur un recours obligé à la volonté populaire avant d\u2019engendrer tout bris de légitimité du Canada.) 130 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 L\u2019ouvrage de Réjean Pelletier se donne pour objet d\u2019esquisser un « regard critique » sur « la place du Québec » et sa représentation dans le fédéralisme canadien.Il fournit quantité d\u2019arguments qui démontrent le difficile statut du Québec dans ce soit disant compromis.Dans une section consacrée au « fédéralisme asymétrique » où il se demande s\u2019il constitue une forme de « reconnaissance du Québec », il est forcé de conclure « nous ne trouvons aucune asymétrie d\u2019ordre constitutionnel qui accorderait au Québec, comme nation minoritaire, des pouvoirs que les autres provinces n\u2019auraient pas (p.141) ».Quant à toute asymétrie de type administrative obtenue par le Québec, distinction qu\u2019il faut faire, « les autorités fédérales [.] n\u2019y ont consenti qu\u2019à la condition de les rendre accessibles aux autres provinces, et non pas dans le but de reconnaître le caractère distinct et spécifique du Québec (p.145)».De plus, Ottawa ne consent (c\u2019est-à-dire, généreusement accepte !) à quelque asymétrie administrative que dans la mesure où il s\u2019agit d\u2019un geste unilatéral et réversible qui ne met pas en danger l\u2019hégémonie du gouvernement central.Enfin, questionnant de façon concrète les mécanismes de consultation et de prise de décision entre les ordres de gouvernement au Canada, l\u2019auteur se penche en dernier lieu sur le Conseil de la confédération, cénacle des relations fédérales/provinciales, créé en 2003, et dernier effort de coordination des provinces face au gouvernement fédéral.Le bilan fait ressortir que ce que l\u2019auteur appelle « le piège de la prise de décision conjointe (p.221) » entre des partenaires si éloignés, qui agit comme un frein réducteur qui conduit au « plus petit commun dénominateur ».Afin de palier à cette limite, la Confédération révèle un fédéralisme « exécutif».Mais devrait-on s\u2019en étonner puisqu\u2019il n\u2019y a qu\u2019un seul État ?Les Québécois et les Canadiens sont dotés d\u2019un régime politique bancal qui a réussi jusqu\u2019à maintenant, sous le 131 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 couvert de débats constitutionnels, à masquer la légitimation des pouvoirs d\u2019un État unitaire.Le philosophe François Jullien a choisi le terme Transformations silencieuses (titre d\u2019un de ses derniers ouvrages paru chez Grasset en 2009) pour désigner les processus invisibles, insensibles presque, qui ont cours sans qu\u2019on les reconnaisse.C\u2019est ainsi que le Canada advient, par des transformations silencieuses, muettes, qui ne disent pas leur nom, et qui conduisent les Québécois à oublier qu\u2019ils participent à leur propre subordination.Anne Legaré Professeur associé, UQAM 132 COURRIER DES LECTEURS QUAND ON SAIT COMPTER, ON COMPTE TOUT ! La ministre Normandeau s'en est prise la semaine passée au Parti québécois qui s\u2019oppose à la réfection de la centrale Gentilly-2 sous prétexte que ce rejet mènerait 800 familles au chômage dans la région.Ce qu\u2019elle oublie de rappeler, toutefois, c\u2019est que ce projet coûtera au minimum deux milliards de dollars, soit 2 500 000 $ par travailleur sur deux ans.Si nous utilisions autrement la moitié de cette somme, nous pourrions soutenir la création de 11 000 emplois dans des PME, puisqu\u2019il en coûte moins de 18 000 $ pour ce faire, à l\u2019encontre des grandes entreprises, dont chaque emploi coûte en moyenne plus d\u2019un million de dollars.Avec le milliard restant, nous pourrions éponger une partie de l\u2019énorme dette que la réponse à la récession du gouvernement Charest est en train de nous laisser.Il est vrai que cette dette pourrait baisser encore plus, sans augmentation des tarifs d\u2019électricité comme le planifie ce gouvernement, si les contrats de construction de routes et de viaducs n\u2019étaient pas entachés de corruption et si leurs coûts baissaient au même prix que dans les autres provinces, épargnant ainsi plusieurs milliards par année.Et les tarifs bas ne peuvent qu\u2019encourager l\u2019arrivée de nouvelles entreprises avides d\u2019énergie, créant encore plus d\u2019emplois. 133 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Ajoutons à ces sommes les trois ou quatre milliards pour le démantèlement de cette centrale dans vingt ans et plus de dix milliards pour gérer les déchets nucléaires durant plusieurs centaines d\u2019années, tout cela pour moins de 2,4 % de la production énergétique au Québec.Avec ces dizaines de milliards, ce sont des milliers d\u2019emplois qui pourraient être créés avec la rénovation des bâtiments mal isolés, la construction de plus d\u2019éoliennes et la multiplication des panneaux solaires sur tous les édifices gouvernementaux ; ou encore, ce sont d\u2019autres économies fantastiques pour payer la dette.Et toute cette stratégie diminuerait le risque attaché à toute centrale nucléaire, comme on l\u2019a vu avec les accidents de Chalk River en 1952, de Windskale en 1957, de Détroit en 1966, de Three Miles Island en 1979, de Pickering en 1983, de Tchernobyl en 1986, dont certains continuent à tuer systématiquement du monde.Quand on compte, Madame la Ministre, on inclut tous les chiffres.Sinon, cela s\u2019appelle de la manipulation.Pierre-André Julien Docteur en économie Institut de recherche sur les PME Université du Québec à Trois-Rivières 134 LIVRES REÇUS Paul Beaucage Gilles Groulx, cinéaste résistant, LUX, 2009, 280 pages Bernard Émond et Simon Galiero La perte et le lien.Entretiens sur le cinéma, la culture et la société, Mediaspaul, 2009, 176 pages Monique Dumais Femmes et mondialisation, Mediaspaul, 2009, 144 pages Jean-René Milot Egalité Hommes et Femmes dans le Coran.L'interprétation audacieuse de Mahmoud Mohamed Taha, Mediaspaul, 2009, 224 pages Bertrand Blanchet La bioéthique repère d'humanité, Mediaspaul, 2009, 224 pages Leigh Oakes, Jane Warren Langue, citoyenneté et identité au Québec, PUL, 2009, 340 pages Gaëtan Lafrance Quel avenir pour la recherche?, Multimondes, 2009, 257 pages Vijay Prashad Les nations obscures.Une histoire populaire du tiers monde, Écosociété, 2009, 360 pages 135 L\u2019ACTION NATIONALE - janvier 2010 Jean-Francois Beaudet Dans les filets du Diable., Mediaspaul, 2009, 128 pages Julie Lemieux Avez-vous peur du nucléaire ?, Multimondes, 2009, 224 pages Yvon Desloges À table en Nouvelle-France, Septentrion, 2009, 229 pages Gilles Boulet, Jacques Lacoursière, Denis Vaugeois Le Boréal Express.Journal d'histoire du Canada (1524-1760), Septentrion, 2009, 276 pages Jean Faucher Jean Faucher et Edgar Fruitier Mémoires : Edgar Fruitier, Québec Amérique, 2009, 176 pages Gilles Marcotte La littérature est inutile, Boréal, 2009, 240 pages Souveraineté du Québec Langue fm française 'Tête nationafe Assurance vie\t\u2018 ( /~\\1W1 Société j}1 Saint-Jean-Baptiste & delaMA URICIE MM.nJbfMurieU.qe.ee 373-mêi o i~a®®~©2i~4a®i \t^STA^ Sansregret, Taillefer & Associés inc.\t Cabinet en assurance collective de personnes\t 178, rue Sainte-Marie Terrebonne (Québec) J6W 3E1\tinfo@sta-conseil.com www.sta-conseil.com Téléphone : (450) 471-2662\tTélécopieur : (514) 355-7869\t(450) 471-0026 (800) 782-5799\t(514) 355-7923 Allard CA inc.Comptable agréé Pierre Allard, c.a.8175, boul.St-Laurent, 3e étage, Montréal (Québec) H2P 2M1 Téléphone : (514) 385-6601 \u2022 Fax : (514) 385-6177 Courriel : allardp@qc.aira.com *n>é,0So1e :CeMBrE' IONALE < < O JZZ Les numéros spéciaux de L\u2019Action nationale de même que la plupart des autres numéros sont disponibles à la boutique internet www.action-nationale.qc.ca Pour commander par téléphone 514-845-8533 ou sans frais 1-866-845-8533 Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d'Action nationale ; tous les dons qu'elle reçoit sont d'une grande importance puisqu'ils permettent d'offrir à nos abonnés une revue de qualité et ce, sans s'éloigner, même après 90 ans d'existence, de notre mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?-\tLes dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d'Action nationale dès qu'ils sont faits et ; -\tles dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d'Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d'assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d'assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l'avis d'un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l'option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d'Action nationale comme bénéficiaire, faites-le nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous émettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d'Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale - Programme de dons planifiés a/s : Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 (514) 845-8533 ou, sans frais , au 1-866-845-8533 L'Action nationale vit grâce à vous ! Gilles Pelletier Président d'honneur de la campagne de financement 2009 Merci ! L'Action nationale émet des reçus fiscaux pour les dons qu'elle reçoit en vertu de son statut d'organisation d'éducation politique (OEP/002) Gestion François Beaudoin ^ Svalua+ion d'eni^epi*ises\tfaisab Transfert familial.RacKat par cadres.^ Ventes - /\\ckats - Rusions.^ Services conseils en financement.Une équipe multidisciplinaire afrant Vous les se^ices-q- pT une tmnsacton reussie.819-397-4920 \t Fernand Allard\tHenri Joli-Cœur Patrick Allen 'j'\tLucie Lafortune ' François-Albert Angers '\tAnna Lagacé-Normand ' Gaston-A.Archambault '\tBernard Lamarre Jean-Paul Auclair\tDenis Lazure ' Paul Banville\tRichard Leclerc Thérèse Baron '\tClément Martel François Beaudoin\tJacques-C.Martin Gaston Beaudry '\tYvon Martineau Dominique Bédard '\tRoger Masson Yvan Bédard\t \tDaniel Miroux Henri Blanc\t \tLouis Morache Antoinette Brassard\t \tRosaire Morin ' Henri Brun\t \tReginald O\u2019Donnell Jean-Charles Claveau\t \tArthur Prévost ' Roch Cloutier\t Robert Comeau\tGhislaine Raymond-Roy René Richard ' Robert Côté\t Louis-J.Coulombe\tJacques Rivest Gérard Deguire\tJean-Denis Robillard Bob Dufour\tIvan Roy Yves Duhaime\tPaul-Émile Roy Nicole Forest\tClaudette Thériault Léopold Gagnon\tMarcel Trottier ' Henri-F.Gautrin '\tRéal Trudel Claude Ghanimé\tCécile Vanier Paul Grenier\tAndré Verronneau Michel Grimard\tClaude-P.Vigeant Yvon Groulx\tMadeleine Voora Marcel Henry\tAndré Watier Le Club des 100 associés regroupe les donateurs de 1000 $ et plus. L\u2019Action NATIONALE Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Collaboration à la révision Jacques Brousseau Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur 143 LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Mission Être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.Président\tMembres Denis Monière\tDave Anctil Membres honoraires Christiane Bérubé, Jacques Boulay |, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Jean-Jacques Chagnon, Hélène Chénier, Pierre Dupuis | , Lucia Ferretti, Delmas Lévesque, Yvon Groulx, Léo Jacques, Yves Michaud, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon, Gilles Rhéaume Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jean Genest |, Jean-Marc Léger, Georges Meyers, Paul-Émile Roy Secrétaire Charles-Philippe Courtois Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Mathieu Bock-Côté Christian Gagnon Isabelle Le Breton Jacques Martin Ex Officio Robert Laplante Jean-Louis Bourque Myriam D\u2019Arcy Pierre de Bellefeuille Robert Comeau Benoît Dubreuil Geneviève Dugré Henri Laberge Josée Lacourse Gilles Lavoie Alain Laramée Anne-Michele Meggs Jacques-Yvan Morin Pierre Noreau Joëlle Quérin Guillaume Rousseau ABONNEMENT\tGRILLE TARIFAIRE\t \t1 an\t2 ans \t10 numéros\t20 numéros Abonnement\t73,37 $ (65 $ + taxes)\t135,45 $ (120 $ + taxes) Abonnement de soutien\t175 $\t300 $ Étudiant\t42,89 $ (38 $ + taxes)\t76,75 $ (68 $ + taxes) Institution\t129,81 $ (115 $ + taxes)\t220,11 $ (195 $ + taxes) Autres pays\t150 $\t275 $ Abonnement PDF\t50,79$ 45 $ + taxes\t90,30$ 80 $ + taxes \tTVQ 1012563392\tTPS 11901 9545 Trois façons de régler votre abonnement \u2022\tpaiement internet sécurisé Desjardins dans notre site \u2022\tpar la poste \u2022\tpar téléphone Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD L\u2019ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP : www.sodep.qc.ca Envoi de Poste-Publications - Enregistrement N° 09113 « Nous reconnaissons l\u2019aide financière du gouvernement du Canada, par l\u2019entremise du Programme d'aide aux publications (PAP) pour nos dépenses d'envoi postal» Canada « Retourner toute correspondance ne pouvant être livrée au Canada à notre adresse »."]
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