L'action nationale, 1 janvier 2011, Janvier
[" L\u2019Action NATIONAL^ volume CI numéro 1 JANVIER 2011 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 Janvier 2011 vol.CI no 1 L\u2019Action NATIONALE La tragédie du CHUM L'impuissance d'une élite aliénée Premier épisode 1948-1958 René Lévesque : 38 ans de surveillance policière fédérale Tradition et progrès Bilan du souverainisme officiel Horatio Walker (1858-1938) Les coupeurs de glace 1904, Huile sur toile, 60,9 x 91,5 cm Musée des beaux-arts de Montréal, Don de Mme F.S.Smithers à la mémoire de Charles Francis Smithers Photo : Musée des beaux-arts de Montréal, Brian Merrett Natif de Listowel en Ontario, Horatio Walker est marqué à douze ans par la beauté et la fraîcheur de la vieille capitale lors d'un voyage à Québec avec son père et il manifeste le désir d'y habiter un jour.En 1880, il s'installe dans le village de L'Épiphanie où il commence ses esquisses et cultive une vie de simplicité.Walker a l'habitude de faire de longues marches entre Portneuf et Charlevoix et tisse des liens avec les Canadiens français.En 1883, il réalise son rêve en s'installant à Québec, ouvrant un atelier à l'hôtel Clarendon.Il est admis dans la société des artistes américains en 1887 et dans le National Academy of Design en 1891.Sa peinture idéalise la vie rurale québécoise dans un art pastoral, exprimant la dignité de l'habitant.Lors d'une exposition à Londres en 1901, le ArtJournal le compare à Jean-François Millet (Les glaneuses) en raison de son attachement aux valeurs de l'école de Barbizon.Il reçoit les éloges des critiques Sadakichi Hartman et Gilbert Parker et devient, au cours des années 1900, le plus célèbre des peintres canadiens.Il habite à Londres, mais revient à l'île d'Orléans tous les étés pour peindre.Walker se lie d'amitié avec le peintre Clarence Gagnon.Il étudie les œuvres des jeunes artistes canadiens qui ne le connaissent pas en personne comme Octave Bélanger, Georges Duquette, Ozias Leduc, Guido Nincheri, Robert Pilot et Gordon Pfeiffer.Très dévoué envers l'éducation artistique au Canada, il accepte temporairement de diriger l'École des beaux-arts de Québec à la demande d'Athanase David et de Charles-Joseph Simard et il cherche à ce que ses peintures restent au Québec.S'étant retiré définitivement à l'Île d'Orléans dans les années 1920, il travaille dans son petit studio jusqu'à la fin de ses jours.Location d'outils Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 Heureuse de participer à la construction de la référence québécoise 40 succursales pour mieux vous servir simplex, ca \u2022\tMontréal : 1.800.361.1486 \u2022\tQuébec : 1.800.284.7571 \u2022\tOttawa : 1.888.408.8807 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Dave Anctil, chercheur postdoctoral, Chaire Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie (UQAM) ; Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, pro-fesseure (UQTR) ; Richard Gervais, philosophe ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue (Université Laval) ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQÀC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean-Louis Bourque (politologue) ; Julien Goyette (UQTR), Paul Sabourin (Université de Montréal) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval) ; Michel Seymour (Université de Montréal).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock Côté.L\u2019Action NATIONALE curieux un jour.CURIEUX TOUS LES JOURS.\u2014?\u2014 abonnez-vous Yage B \"V \" On n\u2019est jamais trop curieux Éditorial Ne plus rien souhaiter du tout -Robert Laplante\t4 Articles Promenade dans la littérature québécoise en compagnie de Pierre Vadeboncoeur -Paul-Émile Roy\t11 La laïcité québécoise : un projet inachevé et menacé -Louise Mailloux\t20 La Révolution tranquille : une révolution déracinée -Émile Robichaud\t32 L\u2019Asulf, 25 ans durant -Gaston Bernier\t40 Bourgault ou le romantisme en politique -Matthias Rioux\t48 Les Cercles des jeunes naturalistes et les loisirs scientifiques -André St-Arnaud\t55 Bilan du souverainisme officiel -Mathieu Bock-Côté\t62 iRené_Lévesque^8,ans_de.Sürïâil!âü£e policière fédérale (1er épisode:iQ48-iQ5 La chasse aux communistes est ouverte ! -Pierre Cloutier\t84 Lire Note critique La tragédie du CHUM L'impuissance d'une élite aliénée -Robert Laplante Lire les essais Michèle Tribalat Les yeux grands fermés.L\u2019immigration en France Jean-François Simard (dir.) L\u2019œuvre de Camile Laurin.La publique comme instrument l\u2019innovation sociale 113 politiqu Livres reçus 126 134 Hommage Jean-Paul Fillion (1927-2010) 137 4 ÉDITORIAL Robert Laplante NE PLUS RIEN SOUHAITER DU TOUT Que peut-on souhaiter de bon pour le Québec en ce début de l\u2019An nouveau ?La question a été ressassée mille et mille fois dans les fêtes de famille.Un grand ménage, une commission d\u2019enquête sur l\u2019industrie de la construction, sur le financement des partis politiques, sur le délabrement de la démocratie municipale ?Un regard plus exigeant sur le simulacre de démocratie scolaire ?Une bonne volée de bois vert à la Conférence des recteurs des universités ?La mise à mort des PPP du CHUM, le renoncement à celui du MUHC ?Le redressement des rapports minorité/majorité et la reconfiguration des institutions pour donner un financement équitable aux universités françaises, pour mettre fin aux passe-droits dans les garderies confessionnelles et au financement des écoles du même statut ?Pour abolir les écoles-passerelles ?Le retour à une loi 101 aussi incertaine que la détermination qui nous relègue dans l\u2019éternelle résignation minoritaire ?L\u2019affirmation d\u2019une conscience nationale forte chez une élite velléitaire ?Les médias, toujours en mal de copie durant la période des Fêtes nous auront servi la recette classique : un sondage sur une question hypothétique comme disait le très honorable Jean Chrétien ! Et le public sondé a répondu : des élections ! C\u2019était vraiment la trouvaille du siècle.Qu\u2019est-ce qu\u2019il en a à faire des élections notre premier sous-ministre ?Il est bien en selle, soutenu par un parti aussi muet qu\u2019à son congrès dispo- 5 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 sant d\u2019une proposition de commission d\u2019enquête.Il ne quittera qu\u2019une fois la besogne terminée à la satisfaction de ceux qui l\u2019emploient.Il est question ici de verrouiller un carcan.Les affaires de la province font de mauvais hors-d\u2019œuvre.Il n\u2019a plus manqué que le projet de société pour achever d\u2019épuiser le sac de souhaits entre les croquignoles et la tarte au sucre ! Le Québec n\u2019est pas malade de cynisme, il souffre d\u2019une logorrhée chronique.Voilà des siècles que les abus de rhétorique tiennent lieu de parole publique.Hormis quelques épisodes aussi brefs que mémorables, le peuple québécois reste enfermé dans les « temples de parole » (Félix Leclerc) où ses élites de la dépendance officient avec l\u2019hypocrisie des encanteurs animant des enchères bidon.Hier le fer de la Côte-Nord, aujourd\u2019hui le vent du Nord, le gaz, les gisements miniers, les ressources hydrauliques et ce qu\u2019il reste des forêts.Demain, ce qui reste de projets en perpétuel devenir, ce qui traîne au fond d\u2019une espérance qui se refuse, ce qui se cramponne dans une persévérance devenue sourde à ses propres élans.Il faut arrêter de se souhaiter quoi que ce soit.Le langage ici ne sert plus que d\u2019engrais à jeter en vain sur la terre brûlée.Il n\u2019y pousse déjà plus que des chimères et des alibis.Exit les discours compensatoires, les envolées oratoires pour exister par procuration.Il faut désormais pratiquer une surdité active, se faire les artisans d\u2019un silence subversif.Laisser le babillage aux amuseurs qui n\u2019ont pas encore compris.Retourner contre les bonimenteurs, le bruit de fond d\u2019un big bang de la soumission inaugurale.Il faut exiger.Exiger l\u2019intransigeance.Refuser la complaisance.Exiger le service de l\u2019idéal.Rompre avec la perpétuelle minimisation 6 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 des pertes.Exiger de chacun.Partout, toujours.Refuser de plier l\u2019échine.Exiger de la vie.Défaire la résignation.Ne plus jamais pactiser avec l\u2019impuissance apprise.Agir sur la moindre parcelle du réel pour élargir le champ de notre liberté.Semer les couacs dans l\u2019ordre Canadian, ouvrir partout des fronts.Il n\u2019y aura pas de pays sans confrontation.La crainte de la chicane est le paravent des faibles.Il est ici question d\u2019un combat national, pas d\u2019un chamaillage provincial.Il ne sert plus à rien de se peaufiner les argumentaires, de s\u2019épuiser dans les mises à jour qui ne serviront qu\u2019à regarnir de peaux de chagrin les derniers vestiges de ce qui fût naguère un grand dessein.La classe politique du souverai-nisme éventuel ne comprend pas que c\u2019est sa parole même qui est atteinte.Elle ne trouve plus les mots parce qu\u2019elle n\u2019a pas su tenir sa place.On ne déçoit pas impunément.La hauteur de vue ne se décrète pas.Le courage se prouve.Il faut en finir avec les souhaits parce qu\u2019ils ne servent qu\u2019à retourner l\u2019impuissance contre elle-même.La pratique politique qui s\u2019impose désormais, c\u2019est celle de l\u2019économie de mots, de la clarté du langage et de la droiture du raisonnement.Les astuces rhétoriques, les formules creuses qui donnent de si beaux clips au téléjournal ne servent plus à rien d\u2019autre qu\u2019à faire perdurer le carnaval des insignifiances.La pratique politique qui s\u2019impose désormais n\u2019est pas d\u2019abord celle des politiciens, c\u2019est celle du combat de chacun.De qui refuse de se faire exproprier de ses propres idéaux.Il ne faut plus rien souhaiter.Il faut passer aux actes.Partout, en tout lieu, chacun à sa manière, au plus loin de sa portée.Il faut se remettre en mouvement, en finir avec l\u2019hébétude catatonique.Il faut recommencer à saper le régime, en cessant de tolérer l\u2019imposture pour casser ses alibis.Il 7 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 faut briser le silence dans lequel s\u2019enveloppe l\u2019acceptation de l\u2019ordre Canadian et ne plus rien laisser d\u2019espace à ceux qui le servent ou l\u2019excusent et qui par leur bavardage lui permettent de se prolonger et d\u2019étendre son emprise.Le fonds de commerce des souhaits ne vaut plus rien.Le peuple québécois en a eu plein sa besace des superlatifs, des grandes envolées pour des victoires morales, des projets de société et des utopies messianistes recyclées dans les délires variables selon les engouements du moment.Il faut défaire la défaite.Passer aux actes pour ne réaliser que le millième de ce qui a été souhaité en vain donnerait déjà un programme politique si radical que la classe politique elle-même ploierait sous le fardeau des grands gestes sans cesse reportés.Il ne faut plus rien souhaiter.Seulement se comporter dans l\u2019intransigeance de ce qu\u2019il faut faire pour être.Ce sont les actes qui nous tiendront loin de l\u2019hydre de la survivance résignée.? * FONDS de solidarité FTQ Contient des antioxydants et des investissements des 571 000 propriétaires du Fonds de solidarité FTQ.Toutes les régions du Québec tirent profit des 6,4 milliards de dollars que les milliers de Québécois confient au Fonds de solidarité FTQ avec un double objectif : créer des emplois ET FAiRE TOURNER L\u2019ÉCONOMiE D\u2019iCi.\twww.fondsftq.com Située à New Richmond, en Gaspésie, Serres Jardins-Nature est le plus important producteur de tomate biologiques dans l\u2019est de l\u2019Amérique. 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Groulx m\u2019apparaissait comme un des témoins les plus importants de la première moitié du XXe siècle.Ce que je trouvais de * Écrivain, membre émérite de la Ligue d'action nationale.** L\u2019auteur a entretenu une correspondance avec Pierre Vadeboncoeur pendant plusieurs années.À la suite de la parution de l\u2019essai La dernière heure et la première (1970), il lui faisait parvenir ce texte analysant les oeuvres d\u2019auteurs de l\u2019époque sous l\u2019angle que l\u2019essayiste lui inspirait.Nous le publions aujourd\u2019hui pour souligner le premier anniversaire de la mort de Pierre Vadeboncoeur qui avait alors incité l\u2019auteur à le faire. 12 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 plus remarquable dans cette existence active, c\u2019était cette obstination à survivre coûte que coûte, cette foi en la permanence de la collectivité nationale, cet attachement sans défaillance, indiscutable, solide comme un phénomène national, à la famille canadienne-française.Et pourtant, cet homme qui trouve un langage si juste et si convaincant quand il parle du régime français, de la Confédération, de nos vertus artisanales, ne fait que balbutier quand il parle de l\u2019économie ou de la révolution technologique.C\u2019est que Groulx était vraiment l\u2019homme québécois de la première moitié du XXe siècle.Il appartenait à cette période de notre histoire que Vadeboncoeur décrit si bien, période pendant laquelle « notre attachement au pays fut un attachement de végétation », et notre « existence politique assurée par simple adhésion au pays ».Dans ce contexte, les discours de Groulx sur la fierté, l\u2019exaltation des petites vertus paysannes, la dévotion aux ancêtres gardent toute leur signification.Tel passage de Vadeboncoeur, celui-ci par exemple, pourrait constituer un commentaire très pertinent de l\u2019oeuvre de Groulx : « Nous avons décidé que nous formions, à bord d\u2019un bâtiment anglais et protestant, un équipage catholique et français.Nous avons réduit l\u2019histoire à rien.Nous avons dit : l\u2019histoire, c\u2019est nous.C\u2019est notre présence.Nous ne pouvons rien faire d\u2019autre.C\u2019était tout ce qu\u2019il fut possible de tenter, et ce tout était alors suffisant.» La description des Canadiens français que trace Vadeboncoeur rappelle on ne peut mieux les images de Groulx : [.] nous étions en quelque sorte un peuple libre, un peuple indépendant : quand on regarde ces paysans que nous fûmes, on n\u2019a pas l\u2019impression qu\u2019ils étaient esclaves.On les voit plutôt fiers, plutôt libres, épanouis, maîtres chez eux. 13 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 « Le pays, la culture, la religion, la langue » étaient tout pour nous.Nous n\u2019avions pas le pouvoir politique ni l\u2019argent, mais en un sens nous pouvions nous en passer.Et on comprend pourquoi Groulx n\u2019avait pour les politiciens que du mépris.Il avait bien conscience qu\u2019il ne se faisait rien de sérieux de ce côté par les nôtres, que c\u2019était un domaine qui nous était interdit et que mieux valait nous replier sur ce qui constituait notre patrimoine.Dans cette optique, ce qui constitue la limite de l\u2019oeuvre de Groulx et ce qui fait qu\u2019elle est dépassée, c\u2019est qu\u2019il n\u2019a pas compris que cette réalité québécoise statique ne pouvait durer, que l\u2019héritage français ne pourrait pas survivre par la simple force d\u2019inertie, que « le pays, la culture, la religion, la langue », qui constituait autrefois notre pouvoir ne représentait plus désormais un pouvoir et que notre identité nationale aurait désormais besoin du pouvoir politique pour durer.Groulx, qui était pourtant un historien, ne semblait pas avoir compris que la situation des Canadiens français avait changé du tout au tout avec la guerre et l\u2019avènement de la société technologique.C\u2019est pourquoi, à la fin de sa vie, ses exhortations à la fierté, à la fidélité au passé, semblent vaines et si inopportunes.Alors que nous sommes envahis de partout par les médias, que le Québec, de rural qu\u2019il était, est devenu urbain, Groulx continue à préconiser une « politique assurée par simple adhésion au pays », ou à prêcher un « attachement au pays » qui ressemble à un « attachement de végétation ».Tout ceci, non pour déprécier l\u2019abbé Groulx qui m\u2019apparaît comme le témoin important d\u2019une époque et d\u2019un moment important de notre tradition culturelle, mais pour indiquer que la réflexion de Vadeboncoeur nous aide à saisir le paysage intellectuel de Groulx et les impasses dans lesquelles sa pensée se retrouvait et ne 14 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 pouvait plus que tourner en rond.Vadeboncoeur libère en quelque sorte l\u2019impulsion intellectuelle qui traverse toute l\u2019oeuvre de Groulx, et nous permet de refaire de celle-ci une lecture nouvelle et tonifiante.Tout ceci, on me comprendra, par mode d\u2019éclairage indirect, parce que Vadeboncoeur ne parle jamais directement de Groulx dans son essai.En considérant la description du Québec d\u2019avant 1960 que nous propose Vadeboncoeur, je ne pensais pas seulement à Groulx.Je pensais surtout à Germaine Guèvremont, à Ringuet, à Félix-Antoine Savard.Et cette fois, je me disais que ces trois écrivains avaient déjà dit dans leur langage de romanciers et de poètes, ce que l\u2019essayiste formulait dans sa réflexion politique.L\u2019univers de ces trois auteurs correspondait exactement au monde canadien-français dont nous parle Vadeboncoeur, monde dans lequel « le pays, la culture, la religion, la langue » constituent notre pouvoir.Mais ce que ces auteurs proclamaient, bien avant 1960, c\u2019est que ce pouvoir était maintenant insuffisant, qu\u2019il était menacé radicalement et qu\u2019on était arrivé à la fin d\u2019un chapitre de l\u2019histoire du Québec.Parlons d\u2019abord de Germaine Guèvremont.Le monde du Chenal-du-Moine répond exactement à l\u2019image du Québec traditionnel que nous donne Pierre Vadeboncoeur.On est ici dans une espèce de paradis où les hommes travaillent sans se fatiguer, font la chasse, la pêche, se fréquentent, s\u2019aiment, se laissent parfois aller à des actes de brutalité, mais sans que cela ne dépasse la mesure qui convient à des personnages instinctifs en contact permanent avec les puissances primitives de la nature.C\u2019est le parfait tableau d\u2019une vie qui se suffit à elle-même, une expérience réussie.Une existence pacifique à l\u2019écart de l\u2019histoire, loin des tracas de la vie politique. 15 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Mais ce que montre le roman, et ce qui constitue le drame qui le traverse d\u2019une extrémité à l\u2019autre, c\u2019est que ce monde édénique ne peut plus se perpétuer.Il est menacé de l\u2019intérieur comme de l\u2019extérieur.La grande obsession du Père Didace, c\u2019est qu\u2019il n\u2019a pas de petit-fils.Il craint que la dynastie ne s\u2019éteigne.Quand sa bru est enceinte, il croit enfin qu\u2019il aura un héritier.Mais c\u2019est une fille qui naîtra et Amable mourra en emportant tous les espoirs de son père.Il faut admettre d\u2019ailleurs que la famille Beauchemin était déjà assez malheureuse de ne pouvoir compter que sur ce rejeton paresseux, sans initiative, vaincu par la vie.À ce point de vue, l\u2019oeuvre de Germaine Guèvremont c\u2019est l\u2019effondrement par l\u2019intérieur d\u2019un certain Québec traditionnel.L\u2019incapacité, pour ce Québec en miniature, non seulement de se renouveler, mais même de se maintenir.Et cet univers ne fait pas que crouler de l\u2019intérieur, il est fortement menacé de l\u2019extérieur.Aussi longtemps que le Chenal-du-Moine était fermé sur lui-même, il pouvait toujours se payer l\u2019illusion de la sécurité et de la suffisance.Mais que passe un juif colporteur de produits frelatés et toutes les femmes du patelin perdent leur sens de l\u2019économie et de la modération.Devant l\u2019étalage de sa camelote, elles redeviennent des enfants.Comme si la présence d\u2019un étranger constituait à elle seule une mise en question de tout le système de valeurs de ces bonnes gens.Le système tient à condition non seulement que personne ne le mette en cause, mais qu\u2019on ne connaisse rien d\u2019autre.Cela, chacun le sait instinctivement, chacun le sent.Et c\u2019est pourquoi on redoute et recherche à la fois tout ce qui est étranger.Très curieux, à ce point de vue, le personnage du Survenant dans les deux romans de Germaine Guèvremont.Un homme dont on ignore l\u2019identité, qui arrive comme cela L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 et repart sans avertir, qui séduit tout le monde par sa force physique, sa beauté, ses chansons, son dévouement, son habileté à tout faire, son indépendance, son côté secret.Il envoûte et scandalise à la fois.Tout le monde reproche à Didace d\u2019avoir hébergé le personnage, mais tout le monde l\u2019envie.Tout le monde admire cet étranger et le redoute.Quand les malheurs fondront sur la maison de Didace, on lui rappellera qu\u2019il n\u2019aurait pas dû héberger le Survenant.En l\u2019acceptant chez lui, il a trahi le clan.Les étrangers sont des « méchants », des êtres dangereux, comme le fait remarquer le Survenant lui-même, avec malice.Il est très amusant de voir aussi comment Didace s\u2019ingénie à défendre son visiteur.Il ne veut pas admettre qu\u2019il soit autre chose qu\u2019un fils de paysan, comme les gens du Chenal-du-Moine.C\u2019est une façon de se donner bonne conscience.C\u2019est une justification de l\u2019illusion qu\u2019il entretient, selon laquelle le Survenant jouerait le rôle de ce fils qu\u2019il souhaite et qu\u2019Amable ne peut assumer.Didace se projette dans le Survenant, il s\u2019appuie sur lui et cela lui permet de vivre comme si tout allait bien.Mais cet arrangement est bien précaire puisque le Survenant disparaît sans laisser de trace.Le recours à l\u2019Acayenne est lui aussi compromis dès le point de départ.Didace n\u2019a même plus le sens du ridicule.Au lieu de lui donner l\u2019héritier qu\u2019il souhaite tant, Blanche va précipiter le désastre en forçant Amable à quitter la maison, à s\u2019en aller à l\u2019étranger, où il va trouver la mort.Il n\u2019y a vraiment pas de salut pour le clan du Chenal-du-Moine.Si on quitte le clan, on est brisé par des forces étrangères.Si on y reste, on est assailli de toute façon.La petite vie heureuse et confortable du Chenal-du-Moine est compromise et condamnée à disparaître.Ses jours sont comptés.À la fin du double roman de Germaine Guèvremont, la dynastie des Beauchemin est éteinte, et avec elle, c\u2019est une époque du Chenal-du-Moine qui est terminée. 17 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Trente arpents exprime aussi, d\u2019une manière aussi radicale, le sentiment de la fin de la société québécoise traditionnelle, et cela non en passant ou par allusion, mais par la signification qui se dégage tout naturellement du roman.Euchariste Moisan hérite de la terre de son oncle, la cultive, se marie, élève sa famille.Il représente exactement ce type de paysan que nous décrit Vadeboncoeur, qui était à l\u2019aise sur sa terre, y menait une vie paisible loin des grands problèmes du monde, en parfait accord avec les rythmes des saisons et les grandes lois cosmiques de la vie et de la mort.Le roman expose longuement cette réussite exemplaire qui semble participer de la pérennité même du cosmos.Mais ce à quoi nous assistons dans la deuxième moitié du livre, c\u2019est à l\u2019émiettement de cet univers statique, à son éclatement systématique et définitif.Le type d\u2019expérience humaine qui était vécue dans la première partie du roman ne sera plus jamais possible et Euchariste Moisan, qui aurait rêvé de mourir sur sa terre, comme sa femme, ira finir sa vie en exilé aux États-Unis auprès de son fils qui a trahi non seulement la terre, mais la religion, la langue et la mentalité des Canadiens français.On pourrait y voir comment la portée mythique du roman prend tout son sens dans cette perspective, mais nous ne voulons pas allonger démesurément ces réflexions.Le roman de Félix-Antoine Savard, Menaud maître-draveur, s\u2019ouvre sur les paroles rituelles de Maria Chapdelaine : Nous sommes venus il y trois cents ans et nous sommes restés [.] Nous avions apporté d\u2019outre-mer nos prières et nos chansons : elles sont toujours les mêmes [.] au pays du Québec rien n\u2019a changé [.] Rien ne changera parce que nous sommes un témoignage.Le souhait de Menaud serait que le récit dise vrai, mais son angoisse, c\u2019est que cette réalité à laquelle il adhère de tout L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 son être est menacée.Elle est menacée par la présence des étrangers qui accaparent le territoire qui nous appartient.Mais même le destin semble jouer contre nous puisque c\u2019est lui qui vient ravir le fils même de Menaud en qui il mettait tout son espoir.J\u2019ai parlé de « destin ».On pourrait aussi bien dire « la nature », ou « le territoire », ou « le pays ».Ce pays que Menaud veut sauver et qui contient les montagnes, les rivières, la forêt, c\u2019est lui qui emporte Joson, comme si l\u2019entreprise de Menaud n\u2019était pas avenue, ou comme si elle était mal engagée.Le drame de Menaud est très près de celui de Didace Beauchemin.Toute cette réalité à laquelle il croit et qui constitue l\u2019héritage historique d\u2019un petit peuple oublié par l\u2019histoire est radicalement menacée et même irréversiblement vouée à la disparition à moins que quelque chose n\u2019arrive.Menaud a tenté l\u2019impossible, mais il n\u2019était vraiment pas de taille.Ses tentatives de sensibilisation et de mobilisation des siens n\u2019ont rien donné et à force de broyer du vide, Menaud a fini par sombrer dans la folie.Il n\u2019est plus vrai que rien ne doit changer au pays du Québec.Au contraire, si on veut que le Québec continue, il faut qu\u2019un grand changement se produise.C\u2019est la leçon de Menaud maître-draveur.Il ne suffit plus « d\u2019adhérer au pays » pour prendre les termes de Vadeboncoeur.Il ne suffit plus d\u2019entretenir « un attachement de végétation ».Au problème que pose Menaud, il ne peut y avoir de réponse que sur un plan politique.« Il ne s\u2019agit plus seulement de langue et de culture, dit Vadeboncoeur, il s\u2019agit désormais et surtout de liberté et de pouvoir.» Si nous restons à l\u2019attitude de conservation nationale que, faute de mieux, nous avons adoptée pendant deux siècles, les Euchariste Moisan continueront à vivre et à mourir en exilés, les Didace Beauchemin chercheront en vain à faire 19 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 durer un ordre de réalité qui croule de toute part, et les Menaud sombreront progressivement dans l\u2019aliénation la plus totale.Au fond, ce que Vadeboncoeur nous dit maintenant explicitement, Guèvremont, Ringuet et Savard l\u2019avaient proclamé bien haut, de façon implicite, ce qui montre la portée d\u2019anticipation des oeuvres d\u2019art authentiques.Ce qui montre aussi qu\u2019une tradition culturelle est en train de se former chez nous et que nous avons tout intérêt à l\u2019inventorier.? 20 ARTICLES Louise Mailloux* LA LAÏCITÉ QUÉBÉCOISE: UN PROJET INACHEVÉ ET MENACÉ** Bien que les écrits se fassent rares sur l\u2019histoire de la laïcité au Québec, celle-ci n\u2019en est pas moins liée à notre histoire et depuis fort longtemps.Les premières revendications laïcistes nous sont venues des Patriotes (1837-1838) qui, dans leur Déclaration d\u2019indépendance, réclamaient la liberté de conscience, l\u2019abolition de la dîme et la séparation stricte de l\u2019Église et de l\u2019État alors que les parlementaires libéraux, pour leur part, s\u2019opposaient à ce que des subsides soient versés aux hôpitaux et aux organisations caritatives catholiques et demandaient à ce que l\u2019État ne verse aucune subvention aux écoles confessionnelles.Les laïques d\u2019alors ont perdu et c\u2019est l\u2019Église catholique qui, devenant le porte-parole des Canadiens français, a exhorté ceux-ci à la loyauté et à la soumission face aux autorités britanniques, excommuniant les Patriotes, en échange de quoi, l\u2019Église a obtenu des Anglais le droit de conserver ses propres écoles pour propager sa foi catholique et éviter aux Canadiens français l\u2019assimilation au protestantisme.Récompensée par les colonisateurs britanniques pour son dévouement exemplaire, l\u2019Église catholique obtiendra sa reconnaissance officielle en 1840 et une loi sera adoptée en * Professeure de philosophie au Cégep du Vieux-Montréal.** Allocution présentée dans le cadre de l'Université d'été du Mouvement national des Québécoises et des Québécois (MNQ ), le 25 septembre 2010 à Victoriaville. 21 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 1841 en vertu de laquelle les protestants et les catholiques auront droit à des écoles séparées.En 1867, une protection spéciale pour ces deux confessions sera inscrite à l\u2019article 93 de la Constitution canadienne.Cette biconfessionnalité définira le système scolaire québécois pendant plus d\u2019un siècle, soit jusqu\u2019en 2005.Désormais, le clergé catholique imposera son temps liturgique et nommera le territoire.Croix de bois, croix de chemin.Dans le calendrier, chaque jour aura son saint dont les noms pleuvent sur les rues et les villages.Alors que les curés contrôlent le sexe en ordonnant aux femmes de se laisser violer par leur mari, ils baptisent les nouveaux nés à la pelletée passant outre à la liberté de conscience.Chaque mois, les femmes espèrent ne pas être enceintes, mais pondent chaque année des tralées de petits catholiques.C\u2019est l\u2019œuvre de Dieu.La famille s\u2019agrandit et les hommes travaillent comme des damnés pour nourrir toutes les bouches.Qu\u2019importe leur calvaire.L\u2019assemblée des fidèles s\u2019accroît.Les curés sont contents, il va y avoir du monde à la messe, plus qu\u2019à l\u2019école devenue obligatoire en 1943 malgré l\u2019opposition de l\u2019Église.Oubliez les livres, le théâtre et les films, le minuit chrétien et le missel suffiront.Dans les écoles unisexes, les religieuses en burqa mesurent la longueur des jupes et les frères en soutane jouent au hockey avec une croix dans le cou.Ces religieux travailleront sans relâche à nous inculquer le catéchisme et les sept péchés capitaux, l\u2019histoire du père Brébeuf, celle des méchants Iroquois et la morale chrétienne pendant que le cardinal Léger et Maurice Duplessis combattaient les syndicats et le communisme athée.C\u2019est ainsi que le catholicisme fut lié à notre destin et devint un des vecteurs principaux de notre identité et de notre culture, et qu\u2019il demeurera jusqu\u2019à la Révolution tranquille, le lieu par excellence de l\u2019expression du nationalisme québécois. 22 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Puis, vint cette fameuse Révolution tranquille où, en une décennie, souffle un vent de changement sur le Québec qui s\u2019industrialise et qui a besoin d\u2019une main-d\u2019œuvre qualifiée, un Québec où la pilule « anticonceptionnelle » fera des petits en révolutionnant les mœurs sexuelles, libérant les femmes du fardeau des maternités, leur permettant dorénavant l\u2019accès aux études, au travail et à la vie publique, sapant ainsi le socle de la famille traditionnelle, courroie privilégiée de transmission entre l\u2019Église et la nation.Les femmes boudent les cours de préparation au mariage et préfèrent lire de Beauvoir.Elles revendiquent leurs droits, d\u2019abord des droits civils concernant le mariage et la famille afin de ne plus être considérées comme des mineures soumises à leur mari et devenir, pour la première fois dans l\u2019histoire, des citoyennes à part entière.Vint ensuite, dans les années 1970, la dure bataille pour l\u2019obtention des droits sociaux tels la contraception, l\u2019avortement et le droit à des garderies populaires permettant aux femmes de disposer de leur corps, de ce corps qui appartenait aux prêtres et aux médecins, faisant de leur biologie non plus un destin comme la religion le voulait, mais une situation sur laquelle elles ont prise.Ce sera le coup de Jarnac à la grande noirceur.En l\u2019espace de quelques décennies, les femmes québécoises feront tomber l\u2019Église catholique.Le féminisme aura transformé la vie de ces femmes et leur aura permis de devenir des actrices importantes dans toutes les sphères d\u2019activité du Québec d\u2019aujourd\u2019hui.Ces progrès-là, vous le savez, n\u2019ont pas été obtenus grâce à la religion.Bien au contraire, c\u2019est plutôt en s\u2019éloignant de la balustrade et du confessionnal que l\u2019égalité entre les hommes et les femmes a pu devenir une réalité tangible pour toutes les femmes du Québec en même temps qu\u2019un des vecteurs incontournables de notre identité nationale.C\u2019est d\u2019ailleurs 23 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 ce que bon nombre de Québécois, hommes et femmes, ont exprimé publiquement lors des audiences de la commission Bouchard-Taylor.Avec cette Révolution tranquille, une nouvelle classe moyenne prendra le relais des religieux dans les institutions et l\u2019État affirmera sa primauté dans la sphère publique.Nous assisterons alors à une séparation de l\u2019Église et de l\u2019État avec la laïcisation des actes de naissance et des mariages, laïcisation des services sociaux et de la santé, la démocratisation de la culture avec la mise sur pied du ministère des Affaires culturelles, le rapport Parent et la création en 1964 du ministère de l\u2019Éducation, la création de cégeps laïques issus des collèges classiques et la laïcisation des universités.Cependant, un compromis majeur sera consenti par l\u2019État aux catholiques et aux protestants en maintenant un enseignement confessionnel dans les écoles publiques du Québec.C\u2019est donc sur le terrain de l\u2019éducation que la bataille pour la laïcité va se concentrer avec pour principale revendication, la déconfessionnalisation des écoles publiques québécoises.1961 verra naître le Mouvement laïque de langue française (MLLF), l\u2019ancêtre de l\u2019actuel Mouvement laïque québécois (MLQ), dont le principal objectif est la déconfessionnalisation des écoles publiques.S\u2019ensuivront différentes demandes, de la part de syndicats (FTQ et Alliance des professeurs de Montréal) poursuivant les mêmes objectifs.1995 sera l\u2019année des États généraux sur l\u2019Éducation dont la grande recommandation fut de poursuivre la déconfessionnalisation des commissions scolaires pour les remplacer par des commissions scolaires linguistiques.Deux ans plus tard, un groupe de travail présidé par Jean-Pierre Proulx sera formé pour examiner la place de la religion à l\u2019école.L\u2019une de ses recommandations a été l\u2019abolition du statut confessionnel des écoles alors qu\u2019une autre recommandait l\u2019abolition de tout enseignement 24 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 confessionnel, voire de privilèges accordés aux catholiques et aux protestants.Il fallut attendre 2005 pour que ces deux recommandations soient adoptées par le gouvernement et que le système scolaire québécois soit enfin laïcisé.La même année, à la suite d\u2019une tentative d\u2019intégristes musulmans voulant instaurer des tribunaux de la charia en Ontario, une motion unanime de l\u2019Assemblée nationale du Québec fut adoptée contre l\u2019implantation de tribunaux islamiques.La coïncidence est ahurissante et laisse pantois.Alors que l\u2019on croyait en avoir fini avec Rome, c\u2019est maintenant La Mecque qui débarque et ce ne sont pas des bénitiers qu\u2019ils demandent, mais des lavabos.Juste au moment où l\u2019on vient de remiser notre religion dans un cabanon Fontaine, voici qu\u2019il y en a d\u2019autres qui se mettent en ligne avec leur voile, leur niqab, leur turban et leur kirpan pour cogner à la porte d\u2019en avant, vous savez, celle par où jadis entrait le curé pour sa visite paroissiale et qui donne maintenant sur la cour, la Cour suprême.Sous l\u2019effet de la mondialisation et de son immigration, le Québec connaît un regain de ferveur religieuse alors que ses églises sont transformées en condos et qu\u2019il vient tout juste d\u2019achever la déconfessionnalisation de ses écoles publiques.Une nouvelle ferveur religieuse dans laquelle bon nombre de Québécois ne se reconnaissent pas.Depuis quelques années, la caravane du pluralisme religieux prospère parmi nous, dans nos garderies, nos écoles, nos universités, nos hôpitaux, nos cafétérias, nos piscines, nos services publics, nos rues, dans les fenêtres givrées ou mieux les femmes de noir givrées.Elle a pour noms la tolérance, le pluralisme, la différence, le vivre-ensemble, le respect de l\u2019autre, l\u2019ouverture à l\u2019autre, l\u2019identité de l\u2019autre, la communauté de l\u2019autre, la culture de l\u2019autre, les traditions de l\u2019autre et bien évi- 25 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 demment la religion de l\u2019autre.Cet « autre » que l\u2019on nous demande d\u2019accepter comme si nous étions dans Le Petit Prince de St-Exupéry.Les Québécois ne veulent pas que la religion, ni la leur ni celle des autres, ne revienne à l\u2019avant-plan de nos institutions publiques parce que nous n\u2019avons pas oublié le prix de l\u2019emprise politique d\u2019une religion sur un peuple, le prix de cette soumission des corps et des esprits et celui plus exorbitant encore qu\u2019ont dû payer nos mères et nos grands-mères et toutes ces femmes pour qui la religion fut un calvaire.Au Québec, nous ne voulons plus de cela.Nous voulons continuer de goûter cette vie librement sans qu\u2019aucune religion ne vienne la rapetisser à nouveau.C\u2019est la liberté qui nous fait protester, c\u2019est la liberté qui nous fait se lever, pas l\u2019intolérance, le racisme ou la xénophobie.Les religions n\u2019ont jamais accepté que la laïcité les confine à l\u2019espace privé pas plus qu\u2019elles n\u2019ont accepté l\u2019émancipation des femmes.De sorte que la résurgence et la persistance du religieux dans nos sociétés doivent être comprises comme une tentative politique pour les religions de vouloir contester la laïcité, reconquérir l\u2019espace public et contrer la révolution féministe.Et les catholiques ne font pas exception à la règle.N\u2019ayant jamais digéré notre laïcité, ces conservateurs y voient une opportunité pour revenir à la charge en disant se porter à la défense de l\u2019identité québécoise face aux religions minoritaires.C\u2019est la majorité de catholiques pure laine dont nous a tant parlé Mgr Ouellet devant la commission Bouchard-Taylor.C\u2019est aussi ce dont a parlé le pape la semaine dernière lors de sa visite en Grande-Bretagne quand il a déclaré : « J\u2019élève ma voix contre la marginalisation de la 26 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 religion chrétienne, même dans les pays où il y a une grande tolérance.» En clair, il faudrait plus de christianisme dans les pays où celui-ci n\u2019est pas toléré, mais surtout plus de christianisme dans les pays chrétiens et, pourquoi pas, dans cette Angleterre anglicane, multiculturelle et hypertolérante où il n\u2019y a pas moins de 57 tribunaux de la charia.Ce retour du religieux, qui vient cogner aux portes de nos institutions publiques ou privées, n\u2019est pas propre au Québec.Il doit être envisagé dans un contexte international où les intégrismes religieux, particulièrement celui de l\u2019islam radical, exercent des pressions et des menaces éhontées sur les institutions de l\u2019ONU et y mènent une offensive soutenue et concertée pour détruire l\u2019universalisme des droits de l\u2019Homme qui est au fondement de la laïcité républicaine.C\u2019est dans cette perspective plus globale qu\u2019il faut envisager la situation du Québec devant cette offensive antilaïque qui porte un nom, celui de « laïcité ouverte », et une politique, celle du multiculturalisme.Aménager, négocier une ouverture pour que les religions puissent à nouveau réinvestir le champ public en nous présentant la chose comme une nouveauté, un nouveau type de laïcité plus souple, plus respectueux des identités et mieux adapté au pluralisme des sociétés modernes.Nous laissant ainsi croire qu\u2019il y a désormais deux types de laïcité.La dure tout en béton et l\u2019autre en gomme balloune pour que chacun vive dans sa bulle.Mais il n\u2019y a pas deux sortes de laïcité, l\u2019une qui serait ouverte et l\u2019autre fermée.Ça, c\u2019est de la poudre aux yeux pour mélanger tout le monde.Non, il y a la laïcité qui subit en ce début de siècle, une offensive sans précédent venant des religions, particulièrement celle de l\u2019islam pour qui la séparation du politique et de la religion demeure une 27 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 hérésie.Son objectif?Remettre le religieux sur les rails du politique en décloisonnant le privé et le public dans le but de reconfessionnaliser l\u2019espace civique et redonner aux religions une visibilité et une légitimité dans la sphère publique.Cette bataille est politico-religieuse et elle menace directement la laïcité de nos institutions.L\u2019enjeu ultime ?Reconnecter la créature à son Créateur et sortir la Bible et le Coran pour moraliser la vie dans ses moindres recoins, renvoyer les femmes à la maison et les homosexuels dans le placard.C\u2019est à cela fondamentalement que va servir l\u2019« ouverture ».Et que vous priiez en direction de Rome ou de La Mecque, c\u2019est toujours dans la même direction.Le secret pour « ouvrir » cette laïcité ?Le libéralisme anglo-saxon qui affirme que l\u2019individu est plus important que l\u2019État.C\u2019est de nous faire croire que le Québec n\u2019est qu\u2019une somme d\u2019individus, que les Québécois ne sont que des individus qui s\u2019additionnent comme des smarties avec des rouges, des bleus et des jaunes sans qu\u2019une histoire et une culture communes les rassemblent, sans qu\u2019une identité nationale les unisse, ne reconnaissant pas à cette majorité francophone le droit à l\u2019affirmation identitaire, le droit à une appartenance que l\u2019on n\u2019accorde qu\u2019aux minorités, nous obligeant à n\u2019être qu\u2019une majorité de smarties ethniques parmi les minorités bleues, blanches, rouges, tout juste des immigrants dans notre propre pays.Alors pourquoi pas le hidjab et le turban dans la fonction publique puisque nous sommes de nulle part et de partout en même temps ?Cette laïcité ouverte au port de signes religieux dans la fonction publique ne fait pas que violer la neutralité de nos institutions et contester nos valeurs, c\u2019est aussi une ouverture au multiculturalisme encourageant 28 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 l\u2019affirmation des signes qui renforcent la différenciation et l\u2019exclusion.Après on viendra nous dire que la religion, ce n\u2019est pas de la politique ! Pulvériser l\u2019État et la collectivité en nous faisant croire qu\u2019il n\u2019y a que des individus qui ont tous les droits en vertu des chartes, mais qui ne sont citoyens de rien parce qu\u2019on n\u2019est pas citoyen d\u2019une charte, mais bien citoyen d\u2019un État, d\u2019un État qui défend des valeurs communes comme la laïcité, le fait français et l\u2019égalité des sexes.Ces chartes qui en matière d\u2019accommodements religieux font peser plus lourd dans la balance la Commission des droits de la personne que l\u2019Assemblée nationale où se retrouvent nos députés et nos ministres, les représentants élus de l\u2019État.Ce qui, en matière de droit, fait peser plus lourd les droits individuels que les droits collectifs, fait donc peser plus lourd la liberté religieuse que les droits des femmes.Plus lourd le hidjab que son sexisme outrageant.C\u2019est encore une fois nous faire croire qu\u2019il n\u2019y a que l\u2019individu, électron libre devant Dieu et dont la religion est personnelle, comme si une religion pouvait être personnelle et nous faire oublier combien ils sont nombreux à être personnel de la même façon.L\u2019intérêt d\u2019une telle astuce ?Justifier le caractère subjectif de la croyance et faire de la sincérité du croyant un critère suffisant pour fonder sa liberté de religion.Il suffit d\u2019être sincère pour que n\u2019importe quoi devienne sa religion.C\u2019est jusqu\u2019à maintenant l\u2019interprétation généreuse qu\u2019ont privilégié les juges de la Cour suprême et qui a pour effet de donner préséance à la liberté religieuse.C\u2019est aussi de nous présenter le smartie religieux comme étant seul avec son Dieu, rempli de foi, sans idéologie sexiste et homophobe, sans organisation et sans financement, sans la moindre possibilité d\u2019appartenir au mouvement islamiste 29 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 qui milite pour que la loi religieuse prime nos lois civiles.Je me permets de vous rappeler que se tient aujourd\u2019hui à Montréal un congrès islamique dont certains organisateurs et conférenciers sont liés à la mouvance intégriste des Frères musulmans.La laïcité ouverte, c\u2019est l\u2019absolue négation du collectif.Négation de la nation, négation des droits des femmes et négation de l\u2019intégrisme politico-religieux.On comprend mieux pourquoi ses partisans ne parlent jamais de sexisme, de nationalisme ou d\u2019intégrisme.Rien de collectif, rien qui pourrait offrir une quelconque résistance.Cette laïcité ouverte aux religions est un bijou de néo-libéralisme.Notre laïcité n\u2019est pas qu\u2019inachevée, elle est aussi grandement menacée.Et c\u2019est en demeurant fidèle à notre héritage laïque que nous réussirons à la préserver.C\u2019est le seul passé qui nous garantisse un avenir.Se ranger du côté des catholiques, ce serait non pas défendre notre identité, mais défendre des valeurs catholiques auxquelles le Québec moderne a tourné le dos depuis les années 1960.Contre la contraception, contre l\u2019avortement, contre l\u2019homosexualité, contre le divorce, contre l\u2019ordination des femmes.Est-ce cela que nous souhaitons défendre ?Il est révolu le temps où la religion catholique structurait nos vies de la naissance jusqu\u2019à la mort.Le Québec est sorti de la religion et la foi des croyants doit demeurer une affaire privée et ne plus s\u2019imposer dans la vie publique.Voilà le véritable avenir auquel la grande majorité des Québécois aspire.Certains d\u2019entre vous souhaiteraient peut-être une laïcité sélective qui soit favorable à la majorité catholique.Une telle laïcité ne peut exister parce que dans son essence même la laïcité est républicaine et non nationale, qu\u2019elle s\u2019inspire de l\u2019universalité des Droits de l\u2019Homme dont elle est contempo- 30 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 raine et garantit à chaque citoyen les mêmes droits, un État neutre qui ne favorise aucune religion et qui les maintient toutes à bonne distance du politique.Il ne faut pas être dupe.Lorsqu\u2019au printemps dernier le cardinal Ouellet s\u2019est rendu à Ottawa pour convaincre les députés conservateurs d\u2019interdire l\u2019avortement même en cas de viol, ce n\u2019était certes pas pour défendre l\u2019identité québécoise.Trois ans après la crise des accommodements religieux où les Québécois se sont majoritairement prononcés contre le retour du religieux dans l\u2019espace public, le Québec, inféodé aux décisions de la Cour suprême, est en voie de devenir une société multireligieuse.Et c\u2019est une aberration qu\u2019à l\u2019heure actuelle, ce soient les avis juridiques de la Commission des droits de la personne qui définissent les orientations du Québec en matière de laïcité.Quelle place voulons-nous donner à la religion dans nos institutions publiques et notre espace civique ?Cette question primordiale n\u2019est pas juridique, mais bien politique et appelle une réponse appropriée.La classe politique a donc une responsabilité et elle doit agir.La population attend des décisions et nombreux sont les gens qui réclament une Charte de la laïcité.Dans cette bataille cruciale, les nationalistes et les souverainistes ont un rôle important à jouer, mais tout comme la gauche et les féministes, ils sont divisés sur cette question.D\u2019un côté, il y a la position multiculturaliste en faveur d\u2019une laïcité ouverte tous azimuts qui est défendue par le Bloc québécois et qui trouve même des échos chez certains péquistes.Leur argument ?Il est stratégique et se résume à ceci : on ne doit pas se mettre à dos la communauté musulmane parce que le temps venu, ces gens ne voteront pas pour l\u2019indépendance.Autant dire que l\u2019on brade la laïcité du Québec contre des votes.Et que tout cela va se faire sur le dos des femmes parce que la religion veut les femmes à la 31 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 maison et que ce sont elles qui vont en payer le gros prix.On vend ses sœurs, ses filles et sa mère et on se fout de quoi le pays aura l\u2019air, pourvu qu\u2019il soit indépendant ! Le Parti québécois, pour sa part, défend une position républicaine et propose de faire adopter une Charte de la laïcité qui interdirait tout port de signes religieux chez les employés de l\u2019État de même que la liberté de religion ne pourrait être invoquée pour enfreindre le droit à l\u2019égalité entre les femmes et les hommes en plus de mettre fin aux subventions publiques pour les écoles privées ethnoreligieuses.Cette position peut freiner l\u2019offensive antilaïque, dont le multiculturalisme est l\u2019armature, en plus de répondre aux attentes de bon nombre de Québécois.Elle réconforte comme de la soupe aux pois à l\u2019automne parce que c\u2019est ce que nous avons eu de mieux depuis Bouchard-Taylor.Et vous les nationalistes, quelle position défendrez-vous ?Appuyer les catholiques pour des raisons identitaires, historiques et vous cramponner au crucifix de l\u2019Assemblée nationale en l\u2019opposant au hidjab et au kirpan ?Pour ma part, je suis profondément convaincue que seule une laïcité ferme et exigeante vis-à-vis toutes les religions peut contrer cette offensive multireligieuse et nous garantir un avenir qui soit en continuité avec notre histoire et notre identité avec une croix sur le Mont-Royal, une croix sur notre drapeau, une croix au carrefour des villages et pour illuminer tout ça, des sapins de Noël d\u2019Hérouxville jusqu\u2019au Plateau.? 32 ARTICLES Émile Robichaud* LA RÉVOLUTION TRANQUILLE: UNE RÉVOLUTION DÉRACINÉE** L\u2019avènement fulgurant de la Révolution tranquille en a fait oublier la genèse, la longue germination.Cette approche a engendré de lourdes conséquences pour la nationalité canadienne-française.Convaincus d\u2019être les deus ex machina de l\u2019évolution accélérée du Québec, beaucoup des artisans de la Révolution tranquille et de leurs héritiers en ont oublié la longue gestation au point de vouloir en nier l\u2019enracinement dans une histoire et dans des institutions nourricières.Le déracinement du Québec anémiera rapidement sa personnalité et, par la même, son originalité comme nation de culture française en Amérique du Nord et dans le concert des nations.L\u2019humanisme affronte le constructivisme radical, lequel risque de saper notre capacité de durer comme nation.D\u2019entrée de jeu, je ferai deux aveux.D\u2019abord pour avouer que, historien de formation, je suis un pédagogue de * Émile Robichaud fut le directeur-fondateur de l\u2019école secondaire Louis-Riel, dans l\u2019est de Montréal, qu\u2019il a dirigée de 1972 à 1990 et dont on a dit qu\u2019elle était « l\u2019école privée du secteur public ».Maître ès arts en histoire, Émile Robichaud œuvre en éducation depuis cinquante-trois ans.Auteur de plusieurs volumes portant sur l\u2019éducation, il a siégé, pendant quatre ans, au Conseil supérieur de l\u2019éducation.** Conférence prononcée à l\u2019Université d\u2019été du Mouvement national des Québécois, le samedi 25 septembre 2010. 33 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 carrière, aveu compromettant à l'époque.des compétences transversales ! Deuxième aveu, celui-là beaucoup plus pénible : je suis un pur produit.de la Grande Noirceur ! Cultivateur et fils de cultivateur, mon grand-père Robichaud m\u2019a laissé en héritage ce petit livre : Télémaque de Fénelon dont il me faisait la lecture.C\u2019était à l\u2019époque de ce que d\u2019aucuns ont appelé la Grande Noirceur ! Il avait fait ses études classiques au collège Sainte-Anne-de-la-Pocatière, fondé en 1832 par l\u2019abbé Painchaud qui correspondait avec.Chateaubriand ! Mon grand-père élevait du bétail de race Canadienne.J\u2019ai conservé les livres de généalogie du bétail de cette race : on y apprend qu\u2019un de ses taureaux s\u2019appelait Mentor du sable et l\u2019une de ses vaches Vénus du sable.Le taureau bellement nommé Astyage du sable appartenait à la même dynastie.Un taureau du Kamouraska qui porte le nom du roi des Mèdes ! Je vous dis cela, d\u2019abord pour remettre en question le mythe du cours classique « réservé à une élite » : un fils de cultivateur qui fréquente un collège classique dans le Bas-du-Fleuve1 est un exemple qui doit remettre en question surtout le mythe de la génération spontanée de la Révolution tranquille.Il y a quelques années, une intervieweuse de la télévision m\u2019a posé une belle question : « Comment avez-vous vécu la Révolution tranquille ?» Je lui ai répondu : « Vous me posez là une question qui me trouble métaphysiquement.C\u2019est la question suivante : « Comment de telles lumières ont-elles pu émaner d\u2019une si grande noirceur ?» Je veux donc vous parler de la longue genèse, de la longue germination de la Révolution tranquille.Croire que la Révolution tranquille 1 Claude Galarneau, dans ses travaux sur les collèges classiques, a montré que la composition des classes était loin d\u2019être élitiste. 34 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 est une sorte de miracle, c\u2019est-à-dire « un événement extraordinaire qui ne peut se produire naturellement » (Le Petit Robert) a engendré de lourdes conséquences pour la nation canadienne-française.En effet, le plus grand danger de ce que j\u2019appelle le spontanisme, c\u2019est.de finir par y croire ! Et y croire tellement qu\u2019on l\u2019on arrive à l\u2019appliquer partout ! L\u2019éducation, où j\u2019œuvre depuis cinquante-trois ans, est un beau cas de spontanisme appliqué.Les élèves vont tout redécouvrir par eux-mêmes et se bâtir leur propre monde sous l\u2019œil admi-ratif de « guides » discrets dont on s\u2019attendait, jusqu\u2019en août dernier, non pas à ce \u2019ils fussent compétents dans un champ disciplinaire, mais bien plutôt à ce qu\u2019ils fussent de discrets accompagnateurs dans le dédale des compétences transversales.Le bambou chinois Mais comment en sommes-nous arrivés là ?La leçon du bambou chinois, un petit texte sans prétention, pose la question fondamentale.Si on veut faire pousser un bambou, on plante la semence, on l\u2019arrose, on la fertilise.La première année, rien ne se produit.La deuxième année, on l\u2019arrose et la fertilise, et de nouveau, rien ne se produit.On répète les mêmes opérations la troisième et la quatrième année, et il ne se produit toujours rien.Au cours de la cinquième année, en moins de six semaines, le bambou pousse de quatre-vingt-dix pieds.Le bambou a-t-il poussé de quatre-vingt-dix pieds en six semaines ou en cinq ans ?Il faut répondre : cinq ans ; parce que la semence serait morte, si n\u2019importe quand pendant ces cinq ans, on avait cessé de l\u2019arroser et de la fertiliser. 35 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 La question fondamentale est donc : le bambou a-t-il poussé de trente mètres en six semaines ou en cinq ans ?La Révolution tranquille a-t-elle « poussé » en quelques mois, en quelques années ou en 352 ans, c\u2019est-à-dire de 1608 à 1960 ?N\u2019est-elle pas plutôt une « résurgence » comme ces eaux souterraines qui surgissent dans la Fontaine de Vaucluse et dont l\u2019origine est si complexe que même le valeureux capitaine Cousteau n\u2019a pas réussi à en expliquer l\u2019origine ?Tout est calme, presque sec dans la grotte de Vaucluse et voilà que, tout à coup, l\u2019eau surgit, remplit la grotte et coule en abondance dans la rivière qu\u2019elle grossit ! S\u2019il y a résurgence, c\u2019est qu\u2019il y avait des énergies accumulées.Mais cette énergie qui a surgi en 1960, d\u2019où vient-elle ?C\u2019est le grand mystère des civilisations qui naissent, atteignent des sommets et meurent.L\u2019astrophysicien Hubert Reeves a défini un principe qui peut nous aider à comprendre un peu cette dynamique, à saisir comment se constitue le « substrat historique ».Il s\u2019agit du principe de complexité.La vie progresse par complexification et non par addition.Exemple : l\u2019eau, H2O.La capacité de dissolution de l\u2019eau.Apparaît à un deuxième niveau, une propriété qui n\u2019est contenue d\u2019aucune façon dans les parties constituantes.À l'école Louis-Riel, dans notre dépliant de présentation, nous avions inscrit : « L\u2019humanisme croit en la capacité qu\u2019a l\u2019être humain de se transformer lui-même s\u2019il plonge ses racines dans un sol riche qui nourrit son cœur, son esprit, son âme.» Il en va ainsi pour une nation, pour notre nation.Ce sol, ce substrat historique a été, jusqu\u2019à tout récemment, l\u2019humus de la nation canadienne-française.Nous l\u2019entretenions, nous l\u2019enrichissions.Or voici que le constructivisme radical veut nous convaincre de renoncer à cela.Pire encore, il s\u2019en prend même aux racines qui nous permettaient de 36 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 puiser dans ce sol, dans ce substrat historique et l\u2019on prétend remplacer ce sol historique par les abstractions que sont les chartes.Face, par exemple, à la civilisation musulmane, à son ardeur, nous nous donnons des chartes désincarnées, coupées des racines de notre civilisation, celle-là même qui les a rendues possibles ! Sans cet enracinement dans la culture, dans la civilisation occidentale et, pour ce qui nous concerne dans notre propre substrat historique, les chartes et les lois sont des coquilles vides qui, bien sûr, régissent la vie de la société mais ne lui donnent aucun souffle, aucune énergie vitale.Le multiculturalisme, ardent promoteur des chartes comme culture publique commune entend bien en arriver à tout désincarner, des lois aux programmes d\u2019études et à culpabiliser toute volonté d\u2019enraciner ces lois, ces programmes d\u2019études dans une démarche respectueuse de notre histoire, de notre culture majoritaire, bref de notre substance historique.Le multiculturalisme, c\u2019est le constructivisme radical appliqué à notre vie collective : il rêve de rebâtir notre société à sa base même comme il a voulu rebâtir l\u2019école québécoise en en excluant toutes les disciplines.Les peuples, les nations ont une âme : ce dont rêvent les artisans du multiculturalisme, c\u2019est d\u2019une « âme désarmée » pour reprendre le titre de la traduction de l\u2019œuvre remarquable qu\u2019Allan Bloom a consacrée à la défense de l\u2019humanisme.D\u2019ailleurs, il est hautement significatif que le multiculturalisme dissimule ses intentions sous des prétentions d\u2019ouverture à tout et à tous : le titre anglais de l\u2019œuvre d\u2019Allan Bloom, The Closing of the American Mind, est éloquent à cet égard2.2 Alan Bloom (1930-1992), philosophe américain, défend, dans L\u2019âme désarmée (Paris, Julliard, 1987) la l\u2019humanisme en éducation contre la nouvelle éducation « libérale » et la tendance qui voudrait accorder en éducation la prédominance aux productions de l\u2019industrie culturelle la plus actuelle [NDLR]. 37 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Conclusion Un pays, notre pays est le fruit d\u2019une longue et parfois silencieuse gestation.Un pays est un être vivant : le multiculturalisme, avec ses chartes, veut le transformer en un produit de synthèse.Le pays que le multiculturalisme entend construire de toutes pièces est donc un pays.synthétique ! On essaie de nous vendre une société synthétique.Le substrat historique de notre nation est beaucoup plus que l\u2019addition de lois, d\u2019événements, de vies personnelles et de vies politiques.C\u2019est, pour reprendre l\u2019approche de Reeves, une complexification qui est l\u2019essence même de la vie.Le grand historien Henri-Irénée Marrou écrit, dans De la connaissance historique : Nous portons ce trésor dans des vases d\u2019argile : la vérité philosophique, et toute vérité (la vérité révélée de la foi religieuse m\u2019est transmise à travers une Église, une tradition, un Livre : fides ex auditu), ne s\u2019offre pas à nous sous la forme de parcelles de métal natif à l\u2019état pur, mais à l\u2019état d\u2019alliage ou de combinaison avec une réalité humaine.La compréhension d\u2019une doctrine sera d\u2019autant plus authentique et plus profonde que nous la saisirons mieux au sein de cette réalité originelle ; en droit on peut toujours l\u2019en abstraire, en fait l\u2019opération chirurgicale est si délicate que beaucoup des finesses, des nuances les plus délicates, -celles où réside la vérité -, risquent d\u2019être meurtries ou détruites en cours d\u2019opération.Il en va de même pour l\u2019histoire de notre nation.Pour reprendre la formule de Marrou, nous la comprendrons mieux si nous la saisissons au sein de sa réalité originelle.On comprend pourquoi les promoteurs de la « société synthétique » ont édulcoré, au point de les rendre insignifiants, les programmes d\u2019histoire et de français, entre autres.D\u2019ailleurs ils ne s\u2019en cachent pas, certains d\u2019entre eux allant 38 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 même jusqu\u2019à dire qu\u2019il faut « ébranler notre socle identitaire » (il s\u2019agit bien d\u2019une citation, tirée de l\u2019un des promoteurs et concepteurs du cours Éthique et de culture religieuse.).L\u2019étude de Joëlle Quérin sur le programme d\u2019Éthique et de culture religieuse, publiée par l\u2019Institut de recherche sur le Québec, sous le titre : Le cours Éthique et culture religieuse : Transmission des connaissances ou endoctrinement ?, est, à cet égard, d\u2019une remarquable lucidité.Elle a bien montré que ce programme vise à préparer les jeunes à vivre dans une société.que le programme contribue lui-même à créer de toutes pièces.Gandhi a écrit : « La fin est dans le moyen comme l\u2019arbre est dans la semence ».Ce programme d\u2019éthique et de culture religieuse est, comme l\u2019a si bien démontré Joëlle Quérin, le cheval de Troie du multiculturalisme.La fin avait des airs de noblesse : favoriser le « vivre-ensemble ».Expression un peu barbare, mais on saisit ce qu\u2019elle cherche à signifier.Or le moyen cachait autre chose et la fin qui se dissimulait dans le moyen était la création d\u2019un « vivre-ensemble » défini sur de nouvelles assises, et donc d\u2019une « société synthétique » tout à fait étrangère à ce que nous avons toujours été et, je l\u2019espère, souhaitons toujours être.L\u2019Institut Marie-Guyart3, que je dirige depuis 1992, avait proposé, dans le mémoire qu\u2019il a présenté à la commission Bouchard-Taylor, Petite histoire d\u2019une grande inquiétude, que l\u2019on impose « un programme de type culturel qui rende 3 Pendant plus de 20 ans, l\u2019Institut Marie-Guyart a, en collaboration avec l\u2019Université de Montréal, formé des maîtres.La qualité de ces études universitaires a été reconnue par le baccalauréat en éducation préscolaire et enseignement primaire décerné conjointement par l\u2019Université de Montréal et l\u2019Institut Marie-Guyart.Depuis 2006, l\u2019Institut a changé de vocation : fort de son expertise et de sa longue expérience dans le domaine de la formation des maîtres, l\u2019Institut Marie-Guyart poursuit sa mission éducative en épaulant les enseignants qui ont besoin de soutien à un moment ou l\u2019autre de leur carrière.L\u2019Institut veut, aussi, devenir un lieu de réflexion et d\u2019approfondissement pour tous ceux et celles que préoccupent les enjeux, fondamentaux pour notre société, que sont l\u2019histoire du Québec, la foi et la culture chrétiennes, la laïcité et la liberté. 39 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 justice à notre histoire et à notre héritage chrétien ».Le ressentiment de plusieurs Québécois envers le christianisme les a amenés à oublier la mise en garde de Marrou : « la vérité ne s\u2019offre pas à nous sous la forme de parcelle de métal à l\u2019état pur, mais à l\u2019état d\u2019alliage », j\u2019insiste sur ces mots, « à l\u2019état d\u2019alliage ou de combinaison avec une réalité humaine ».Notre héritage chrétien fait partie de notre substrat historique.Le cinéaste Bernard Émond, tout en se disant non croyant, a mis en évidence l\u2019apport, disons social, du christianisme à la société québécoise.Il disait que si le Québec est plus à gauche que d\u2019autres sociétés, par exemple quand il s\u2019agit du mouvement coopératif, des mesures sociales comme les garderies, les congés parentaux, etc., il le doit à ses origines chrétiennes.C\u2019est un héritage à assumer et à exploiter.Dans le domaine scolaire, à travers la question du bulletin notamment, la société québécoise a réagi et obligé le ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport à faire machine arrière pour revenir aux connaissances de base.Puisse-t-elle avoir le courage de revenir, de même, aux assises de notre culture, de notre culture nationale.Autrement, le déracinement du Québec anémiera rapidement sa personnalité et, par là même, son originalité comme nation de culture française en Amérique du Nord et dans le concert des nations.L\u2019humanisme affronte le constructivisme radical.Il n\u2019existe aucune charte qui défende les intérêts et l\u2019histoire d\u2019une nation.La loi 101, votée avant l\u2019existence de la Charte de 1982, ne pourrait plus l\u2019être maintenant.Une nation ne puise pas sa volonté de vivre et sa force dans des chartes : elle les puise dans son histoire : à nous de faire de notre histoire, de notre civilisation, la seule culture publique commune qu\u2019un peuple digne de ce nom doit se donner.? 40 ARTICLES Gaston Bernier* L\u2019ASULF, 25 ANS DURANT L\u2019Association des usagers de la langue française (Asulf)1 a été mise sur pied il y maintenant 25 ans.C\u2019était en 1986.Elle n\u2019est pas connue de la majorité des Québécois, mais elle intervient sans désemparer, depuis sa naissance, en faveur de la qualité de la langue2.Elle mène des campagnes généralisées3, mais elle ne refuse pas les duels amicaux avec les professionnels de la parole ou de l\u2019écrit, lesquels, à son point de vue, font preuve de laxisme et donnent, peut-être inconsciemment, le mauvais exemple à l\u2019ensemble des locuteurs et scripteurs.En territoire québécois, la plus grande partie de l\u2019intérêt porté à la langue française l\u2019est à l\u2019égard de son statut.Les éléments qui, de prime abord, attirent et retiennent l\u2019attention sont l\u2019évolution démographique des locuteurs, le sort * Président de l\u2019AsuIf 1\tDepuis 1998, l\u2019appellation est Association pour le soutien et l\u2019usage de la langue française.Elle maintient un présentoir électronique (www.Asulf.ca) et publie un bulletin trimestriel (L'Expression juste) dont les récentes livraisons sont consultables à distance.2\tL\u2019Asulf propose une norme pragmatique en la matière : « Un texte est écrit en français de qualité lorsqu\u2019il est conforme aux codes orthographiques, grammatical, syntaxique ou lexical contenus dans les grammaires françaises courantes, dans les dictionnaires tant prescriptifs que généraux ».3\tMise au ban du mot « place » pour désigner un centre commercial ou un complexe immobilier, prononciation à la française des toponymes mixtes (Saint-Joseph-de-Coleraine) ou d\u2019origine étrangère (Waterloo, Ohio). 41 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 réservé à l\u2019affichage français, à la langue de l\u2019enseignement, à la priorité du français, à l\u2019obligation ou non faite aux nouveaux arrivants de l\u2019apprendre, à la francisation des entreprises, etc.Des organismes dynamiques et des plus utiles, le Mouvement Montréal Français, Impératif français à Gatineau, le Mouvement estrien pour le français et, depuis peu, le Mouvement Laval français, mènent le combat sur un terrain voisin, mais différent de celui choisi par l\u2019Asulf : la qualité de la langue.Dans un passé plus lointain, avant les années 1960, la qualité de la langue semblait retenir l\u2019attention des militants et des intervenants conscientisés.Les auteurs de lexiques correctifs du XIXe siècle conseillaient tout simplement de ne pas dire telle ou telle expression, mais de dire.À son origine, même l\u2019Office de la langue française se préoccupait davantage de qualité.La préoccupation n\u2019est pas absente de nos jours, mais elle retient moins l\u2019attention.Cependant, les travaux de l\u2019Office et les instruments qu\u2019il met à la disposition du public constituent les fondements de l\u2019entreprise d\u2019amélioration de la langue.La défense de la qualité depuis un quart de siècle est menée avant tout par des linguistes, par des comités internes d\u2019entreprises et par l\u2019Association pour le soutien et l\u2019usage de la langue française.L\u2019Asulf a été mise sur pied en 1986 grâce à l\u2019initiative du juge Robert Auclair, spécialiste des relations du travail, de collègues, de connaissances de la fonction publique et du monde syndical.Monsieur Auclair s\u2019était intéressé, depuis le début de sa carrière dans les années 1950, aux conventions collectives rédigées uniquement en anglais.Il a alors recommandé la traduction des ententes et même leur rédaction en français.Il a établi des contacts avec des organismes français et européens afin d\u2019obtenir des textes de conventions collectives et des descriptions de métiers.Au ministère 42 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 du Travail, il a été appelé à réviser tous les décrets de conventions collectives et les règlements adoptés par le ministère.En la matière, on peut dire que la fonction publique québécoise a servi de couvoir ou d\u2019incubateur à l\u2019Asulf.On a dit et on dit encore que le peuple est souverain en matière de langue.Personne ne peut aller à l\u2019encontre de l\u2019affirmation.Les choix et les pratiques des locuteurs sont des faits.Les dictionnaires, au moins ceux qu\u2019on dit d\u2019usage, s\u2019efforcent d\u2019en être le reflet ou le miroir.À l\u2019occasion, on ajoutera des marques d\u2019usage qui pourront influencer les locuteurs ou leur indiquer une préférence.En eux-mêmes, les dictionnaires constituent un frein à la libre évolution de la langue : si le mot n\u2019y est pas, il n\u2019existe pas pour nombre de locuteurs ; s\u2019il y est, impropriété ou barbarisme, on peut juger qu\u2019il possède un sceau d\u2019authenticité ou de qualité.Inévitablement, la présence des dictionnaires limite le pouvoir souverain des locuteurs et scripteurs : « on canonise l\u2019usage en l\u2019exposant4 ».L\u2019Asulf, depuis 1986, s\u2019identifie aux locuteurs volontaristes et prône le bon usage ou l\u2019amélioration de la langue des Québécois.Elle a mené de nombreuses batailles.Elle a remporté des victoires, mais pas toutes.L\u2019Association, au départ, et son président fondateur en particulier se sont penchés sur la langue des conventions collectives d\u2019entreprises phares du milieu : celles des journalistes du Soleil, de La Presse et du Devoir, du milieu de l\u2019enseignement, des fonctionnaires de l\u2019État ou de villes importantes.Sur ce front, les progrès sont lents, mais ils sont perceptibles.Avec les années, des expressions telles « heures supplémentaires », « jours fériés », « avantages sociaux », « indemnité de départ » ou « semaine normale » 4 Philippe Barthelet, Baraliptons, Paris, Éditions du Rocher, 2007, p.270. 43 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 ont remplacé les calques5 dont le milieu du travail se contentait.Dans l\u2019ensemble, cependant, les progrès sont lents.Les négociateurs ont des préoccupations immédiates souvent éloignées du bon usage.De plus, une certaine prudence ou une certaine pusillanimité leur fait craindre, sans raison, que le remplacement d\u2019un mot par un autre puisse mettre la paix syndicale en péril.Pendant son premier quart de siècle d\u2019existence, l\u2019Association a suggéré de nombreux changements à la langue de l\u2019État et à la langue publique en général, celle de projets de loi, celle des indications routières, etc.On l\u2019ignore habituellement, mais l\u2019expression « déclaration de revenus » s\u2019est imposée à la suite de ses démarches.On fait de plus la distinction entre « champs d\u2019application » et « juridiction ».Elle a mené des opérations de harcèlement contre les fausses « places » (centres commerciaux, immeubles) et elle a contribué à embellir le paysage linguistique (à Québec, le Palais de justice.).Elle dénonce encore l\u2019emploi du mot « viaduc » pour désigner les ponts routiers qui sont en fait des « sauts-de-mouton ».Elle incite l\u2019État à distinguer un « détour » et une « déviation ».L\u2019Association est parvenue, après beaucoup d\u2019efforts, à convaincre les gestionnaires d\u2019inscrire « Gare d\u2019autocars » au fronton de l\u2019immeuble sis angle Maisonneuve et Berri (à Montréal).Les changements sont faits depuis 2009.L\u2019Asulf ne connaît pas des succès à tous les coups.Les attitudes sont nombreuses face aux mots allogènes, face aux « moindres maux » ou aux compromis que sont les calques.Les mots étrangers ont parfois l\u2019avantage, il faut bien le reconnaître, d\u2019avoir un sens univoque pour les franco-locuteurs (« tailgate », « boxing-day » par exemple6).Des 5\t« Temps supplémentaire », « congé statutaire », « bénéfices marginaux », etc.6\tFête d\u2019avant-match, soldes d\u2019après-Noël. 44 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Québécois sont fiers de nombreux calques (« tracel », à Cap-Rouge, « bécosse » sur l\u2019ensemble du territoire, « pinero » à Nicolet7) qu\u2019on peut aller jusqu\u2019à considérer comme de petits chefs-d\u2019œuvre.Certains ne s\u2019expliquent pas pourquoi un mot comme « viaduc », pourtant bien français, ne peut pas s\u2019appliquer à un « saut-de-mouton », pourquoi le mot « place », bel et bien dans les dictionnaires, ne peut désigner un immeuble, un complexe immobilier ou un centre commercial, pourquoi l\u2019expression « service de valet » devrait être remplacée par « service de voiturier ».Les sensibilités sont nombreuses et il faut compter avec les habitudes et leur poids.Le citoyen lambda n\u2019analyse habituellement pas son langage, sa prononciation ou les mots qu\u2019il utilise.Les locuteurs font appel aux expressions qui viennent des parents, qu\u2019ils entendent quotidiennement à la télévision ou à la radio, de la bouche des vedettes du sport, des mono-loguistes et des animateurs laxistes, et que le milieu répète sans réfléchir.On parle d\u2019instinct, spontanément.Les scies et les virus langagiers (« bon matin », « on organise des événements », « au niveau de.») se répandent parfois comme des pandémies.L\u2019Asulf n\u2019est pas seule sur le front du bon usage même si le Conseil de la langue française a reconnu qu\u2019elle était le seul groupe dont la vocation principale était d\u2019en faire la promotion8.Elle a ses membres et ses protecteurs, mais elle compte aussi sur les spécialistes qui définissent les normes du français que l\u2019on devrait enseigner et parler ici ou qui s\u2019efforcent de débusquer les mauvais usages et de proposer des solutions de rechange.Dans ce groupe, les militants du bon usage incluent l\u2019équipe des linguistes de l\u2019Office québécois de la langue française, à la source du Grand Dictionnaire 7\tDéformation des expressions anglaises : trestle, backhouse et pine road.8\tLa Qualité de la langue : un projet de société, 1999, p.275. 45 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 terminologique (GDT) et de la Banque de dépannage linguistique9 (BDL), celle du Multidictionnaire10.dirigée par Marie-Éva de Villers, celle de Termium du Bureau fédéral de la traduction, celle du dictionnaire en gestation à Sherbrooke, Franqus (Français québécois, Université de Sherbrooke), sans oublier les linguistes (Robert Dubuc et Jean-Claude Corbeil en particulier), chroniqueurs ou remarqueurs (Guy Bertrand de Radio-Canada par exemple).En amont, on a, bien sûr, les dictionnaires d\u2019usage qu\u2019il ne faut pas négliger.L\u2019Asulf compte aussi sur les organismes de l\u2019État, sur les syndicats, sur les entreprises, sur les enseignants et sur le monde des médias.L\u2019amélioration de la langue parlée et écrite dépend d\u2019un effort généralisé et, pourrait-on dire, « universel ».Un effort individuel est toujours admirable, mais il est souvent emporté par les vagues répétées de la télévision ou de la radio.Un mot anglais inutile dans une manchette de journal tiré à 100 000 exemplaires a beaucoup plus d\u2019influence que la recommandation d\u2019un partisan de la qualité de la langue.L\u2019Asulf souhaite aussi que les milieux qui favorisent et militent en faveur de la fierté québécoise se rendent compte qu\u2019une langue de bonne tenue et soignée, sans pédanterie, est une condition de survie du Québec comme territoire francophone, une condition sine qua non de son rayonnement et de son insertion dans la francophonie.De manière plus prosaïque, on peut considérer que le statut et la qualité de la langue s\u2019épaulent mutuellement.Il ne servirait à rien d\u2019améliorer la qualité d\u2019une langue en voie de disparition ou sur son déclin.D\u2019où l\u2019importance des mesures législatives et réglementaires.Par ailleurs, l\u2019État hésiterait de plus en plus 9 Tant le GDT que la BDL sont consultables à distance.10 Marie-Éva de Villers, Multidictionnaire de la langue française (5e éd.), Montréal, Québec Amérique, 2009.1701 p. 46 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 à protéger une langue qui irait s\u2019effilochant, se contaminant, perdant ses réflexes de renouvellement et sa force d\u2019intégration ou de xénoplasie des mots étrangers nécessaires.En somme, les Québécois doivent jouer à la fois sur le statut de la langue et sur sa qualité.Aussi l\u2019Asulf travaille-t-elle dans un terroir dont elle doit tenir compte.L\u2019état de la langue dépend pour beaucoup de la croissance démographique de la population, de la force économique du Québec et du dynamisme de ses dirigeants.Cela posé, l\u2019Asulf considère qu\u2019on doit favoriser une approche holistique en matière de bon usage.Il est inefficace d\u2019exiger des efforts d\u2019une catégorie de personnes et d\u2019en laisser d\u2019autres, souvent plus puissantes en raison de leur impact, les saboter.L\u2019Association mise également sur la conscientisation des locuteurs, lesquels ont le dernier mot en matière de qualité : ils sont les locuteurs souverains et ils ne doivent pas hésiter à faire valoir leur influence en donnant la note juste.Il faut compter, cela va de soi, sur les modèles proposés par les relayeurs et les « haut-parleurs ».Le relâchement de certaines vedettes médiatisées annule bien souvent l\u2019exemple des parents, des enseignants ou des professeurs ou même des entreprises gouvernementales chargées de la protection de la langue et de sa qualité.La qualité du français au Québec dépend aussi pour beaucoup de la présence et du rayonnement de la littérature francophone dans le milieu et même des médias français d\u2019outre-mer.On pourra bien dénoncer le snobisme hexagonal qui permet une utilisation exagérée de mots anglais inutiles, mais il n\u2019en reste pas moins que la France constitue le pôle le plus important sur lequel les Québécois peuvent s\u2019appuyer s\u2019ils veulent persister dans leur être.La proximité de l\u2019anglais continuera d\u2019influencer le français européen comme il le fait en territoire laurentien d\u2019une manière plus 47 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 profonde et souvent subreptice.Le contexte international rend l\u2019anglais incontournable.Mais les Québécois doivent chercher les moyens d\u2019enrichir leur langue, de la faire rayonner, d\u2019en généraliser l\u2019usage tout en multipliant leur connaissance d\u2019autres langues de culture ou tout simplement véhiculaire.L\u2019intérêt pour les langues, dans une société de plus en plus structurée et autonome, devrait déteindre sur l\u2019intérêt individuel envers le français et sur sa qualité.? 48 ARTICLES Matthias Rioux* ** 50e anniversaire du RIN BOURGAULTOU LE ROMANTISME EN POLITIQUE Remarques introductives Le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale (RIN) est né par la volonté d\u2019un groupe d\u2019indépendantistes désireux d\u2019organiser politiquement la lutte nationale.Parmi eux, on retrouve des pionniers, ceux qui ont successivement présidé aux destinées de ce mouvement : Marcel Chaput, l\u2019homme du jeûne historique, André d\u2019Allemagne, l\u2019intellectuel organique du Rassemblement, Me Guy Pouliot, le discret et combien efficace avocat de Québec, Rodrigue Guité, architecte, émanant d\u2019une famille gaspésienne légendaire et concepteur du bélier inversé, logo symbolisant le Québécois débarrassé de sa réputation moutonnière pour devenir un bélier fonçant vers l\u2019avenir, Pierre Bourgault, le journaliste qui va naître politiquement grâce au RIN et redonner vie à ce jeune parti au milieu des années 1960.À ne pas oublier, en ce jour anniversaire, le rôle marquant d\u2019une femme hors du commun, madame Andrée Ferretti, la Rosa Luxembourg du mouvement indépendantiste québécois.* Doctorant en sociologie politique à l\u2019Université Laval.Journaliste et syndicaliste de carrière, l'auteur a été député de Matane de 1994 à 2003.** Allocution prononcée à Montréal à l'occasion du 50e anniversaire de fondation du Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale (RIN), 10 septembre 2010 49 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Un rappel de certains faits aidera à comprendre que le mouvement indépendantiste n\u2019est pas sorti de la cuisse de Jupiter.En 1966, alors que débute la Révolution tranquille et pour la première fois au Québec, deux partis indépendantistes participent de plein droit à la campagne électorale.Le Ralliement national (RN), parti de droite, disparaîtra à la suite de l\u2019élection.Le RIN, par ailleurs, y fit bonne figure avec 4 % des suffrages nationaux et près de 8 % dans les circonscriptions où il présentait un candidat.Son chef, Pierre Bourgault, candidat dans Duplessis sur la Côte-Nord, est crédité de 4 392 voix, le libéral Coiteux, de 6 673 et l\u2019unioniste Haince, de 2 709 sur les 13 969 électeurs ayant participé au scrutin.Pour une première tentative, les chiffres sont éloquents.Contre toute attente, et à la faveur d\u2019une carte électorale désuète, l\u2019Union nationale est portée au pouvoir avec 40,9 % des suffrages (56 députés) et les libéraux défaits avec 47 % (50 députés).Une défaite libérale que d\u2019aucuns ont attribuée, en partie, à la bonne performance des candidats du RIN dans certaines circonscriptions de la grande région de Montréal.La victoire étonnante du candidat de l\u2019Union nationale dans la circonscription de Saint-Henri accrédite cette prétention.Dès lors, le RIN devient une nouvelle force politique et un acteur incontournable dans le développement du mouvement souverainiste québécois.Pour succincts qu\u2019ils soient, ces faits invitent à prendre conscience de la place que le RIN et Pierre Bourgault occuperont dans notre histoire nationale.Le sort du RIN et sa mémoire, de même que l\u2019espace réservé à Bourgault dans les livres d\u2019histoire, dépendent de nous.Nous sommes les fiduciaires de son œuvre ; nous avons le devoir de perpétuer sa mémoire.Réaliser l\u2019indépendance est le geste que devront poser les Québécois pour garder vivant le souvenir 50 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 de Bourgault et donner à ce personnage emblématique, la place qui lui revient dans l\u2019histoire de notre nation.Permettez moi de vous présenter Pierre Bourgault, l\u2019homme magnifique que j\u2019ai connu et admiré et avec qui j\u2019ai rêvé de changer le monde.Pierre Bourgault ou le romantisme en politique Trois sources ont inspiré mon propos : d\u2019abord, les nombreux discours de Pierre Bourgault alors que je militais à ses côtés.S\u2019ajoutent les multiples entrevues qu\u2019il a données pour la radio et la télévision et les émissions radiophoniques, qu\u2019il a coanimées avec Marie-France Bazzo à Radio-Canada.Enfin, les écrits qu\u2019il a laissés en héritage.De toutes les étapes ayant marqué sa trop brève vie, soit celles de journaliste, d\u2019ardent militant, de leader politique charismatique, de professeur émérite et de communicateur chevronné, se dégage une constance du parcours exceptionnel de cet homme hors du commun : une rage de liberté et un amour presque charnel du Québec.Pierre Bourgault a quitté ce monde sans avoir réalisé son rêve.Un départ qui donne à penser que ce marchand de rêves, ce passeur de mémoire, n\u2019a pas eu le temps d\u2019habiter et de vieillir en son pays.Il incarnait les idéaux d\u2019une jeunesse mordant dans la vie, la force mobilisatrice qui emballait les foules.Comme le grand sociologue Fernand Dumont, il avait la noble ambition d\u2019élever l\u2019homme au-dessus de lui-même.Bourgault aura marqué son époque.Certes, on a toujours en mémoire le talent de l\u2019orateur puissant, à la voix gutturale et sans pareille qui séduisait par son éloquence, convainquait par son verbe et, par sa superbe, 51 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 ajoutait du panache à son discours.Son savoir éclectique et la polyvalence de son talent, il en a fait bénéficier des générations de Québécoises et de Québécois grâce à la télévision certes, mais aussi, et surtout, par la radio.Sans oublier son enseignement universitaire qui aura contribué à former des centaines de jeunes désireux de devenir journalistes ou d\u2019œuvrer dans les communications.Pierre Bourgault a plaidé avec un zèle incomparable, l\u2019idéal qui nous rassemble encore aujourd\u2019hui.Jamais avant lui les fédéralistes n\u2019avaient été combattus avec autant de force et d\u2019efficacité.Son discours était péremptoire, le jugement sans appel, la charge à l\u2019emporte-pièce atteignait la cible et les réactions engendrées étaient très vives.S\u2019il est toujours vivant dans notre esprit, c\u2019est que son message était profond, crédible et percutant.Tel un cri de l\u2019âme : « On est capable » était plus qu\u2019un slogan.C\u2019était comme son leitmotiv implicite à l\u2019endroit d\u2019un peuple marqué par un syndrome d\u2019échec.Ce n\u2019est offenser personne d\u2019affirmer que Bourgault a fait prendre son envol à la cause indépendantiste lors de l\u2019élection générale de 1966.Avec lui est apparu un nationalisme québécois moins timoré, plus affirmé, voire revendicateur ; un nationalisme d\u2019avant-garde teinté d\u2019un romantisme politique jamais vu auparavant.On peut comprendre ce romantisme pour la bonne raison que Bourgault était un lettré, qu\u2019il aimait la littérature, les romanciers, les poètes et la poésie.Il ne séparait jamais la lutte indépendantiste de son lien essentiel avec la langue et la culture françaises.Répétons-le, Bourgault impressionnait par sa culture savante et son immense talent.Il l\u2019a manifesté autant par l\u2019écriture que par la prise de la parole.Au sens bergsonien du terme, 52 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 il avait une intuition géniale.Il sentait venir les choses.Avec lui, le nationalisme québécois accouchait de son expression contemporaine, une certaine noblesse lui conférant une forme de romantisme porteur de changement.S\u2019agissant du romantisme, je ne fais pas référence exclusivement au mouvement littéraire et artistique qui prend naissance en France à la fin du Siècle des Lumières et qui se développe au XIXe siècle.Je veux surtout mettre en évidence que le romantisme de Bourgault s\u2019inspirait principalement d\u2019une mouvance révolutionnaire soucieuse de briser les formes et les pratiques conventionnelles du nationalisme québécois afin de mieux éclairer la marche vers la libération des esprits.Un romantisme de la révolte en somme, doublé d\u2019un idéal humaniste.Ce que j\u2019appelle le romantisme politique de Bourgault tient au fait qu\u2019il était porteur d\u2019une nouvelle idéologie sociale et politique annonçant « le début d\u2019un temps nouveau », le virage vers la modernité, la conscience de la responsabilité à porter la lutte jusqu\u2019à son achèvement.Une tâche colossale certes, aussi lourde qu\u2019emballante, que seuls les chefs charismatiques, idéalistes, courageux et flamboyants peuvent accomplir.A l\u2019évidence, il avait lu Baudelaire, Victor Hugo, la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau et gardait précieusement en mémoire le romantisme qu\u2019incarnait notre historien national, François-Xavier Garneau.Et n\u2019allons pas croire que les émules de Bourgault étaient des fantaisistes, tant s'en faut ; chacun ayant vécu le romantisme à son corps défendant.Tout comme Garneau, Bourgault va assumer le lot de sa nation avec une fougueuse sensibilité.D\u2019aucuns y ont vu un épanchement romantique.Certes, il a souffert dans sa chair pour le Québec et son esprit s\u2019est exalté à l\u2019idée d\u2019un meilleur destin pour son peuple.De là « l\u2019imagination lyrico-épique » qui teintait son plaidoyer libérateur. 53 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Sachant que le romantisme inclut presque toujours une part de lyrisme, j\u2019affirmerai, avec la prudence qui s\u2019impose, que Bourgault, à la manière d\u2019un héros national, conscient de sa singularité et de son pouvoir magique sur les masses populaires, a plaidé avec une ardeur peu commune le rejet de l\u2019ordre constitutionnel canadien pour qu\u2019émerge l\u2019identité québécoise, la nécessité d\u2019affirmer son originalité et d\u2019assurer sa pérennité par l\u2019indépendance.Au début des années 1960, Bourgault, homme de parole au discours riche et convaincant, a su parler avec respect à notre peuple, sachant que ce dernier avait peur des mots.Le leader indépendantiste nous a réappris que les mots ont été inventés pour nommer les choses.Il a relevé, avec brio, le défi de parler de liberté, d\u2019égalité, de justice et de souveraineté avec un vocabulaire nouveau à un peuple fragile, sans sombrer dans la banalité.Bourgault, le polémiste, le communicateur, a inventé une rhétorique politique qui nous a permis de prendre conscience de notre NOUS collectif et d\u2019intérioriser notre identité.Ce fut sa façon de nous inviter à le suivre sur la voie de l\u2019émancipation et de la durée.Comme c\u2019est souvent le cas pour les êtres d\u2019exception, il a subi les affres de certains de ses compagnons d\u2019armes et les suspicions des théoriciens de l\u2019indépendantisme.Il a vécu dans la tristesse l\u2019exil au sein de sa famille politique.Hélas, on a sous-estimé et peut-être craint l\u2019importance de son rayonnement populaire et la force persuasive de son discours lors des grands rendez-vous référendaires.Heureusement, son legs va lui survivre, car il transcende la politique consommée au jour le jour.Encore longtemps résonnera à nos oreilles - et dans notre mémoire collective - la voix chaude et puissante du grand orateur.Cette maxime de Georges Dor convient bien à Pierre Bourgault, « notre frère et notre ami » : « Le plus beau des monuments, c\u2019est un homme debout ». 54 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Je m\u2019inspire des derniers mots du Chevalier De Lorimier (Jean-Mari-Thomas) avant sa pendaison, le 15 février 1839, pour dire avec émotion en ce jour anniversaire : Vive Bourgault ! Vive la liberté ! Vive l\u2019indépendance ! ? 55 ARTICLES André St-Arnaud* 1931-2011 LES CERCLES DES JEUNES NATURALISTES ET LES LOISIRS SCIENTIFIQUES Cette année, les Cercles des jeunes naturalistes (CJN) fêtent leur 80e anniversaire.Quatre-vingts années au service de l\u2019éducation, des sciences et de l\u2019environnement.Quatre-vingts années au cours desquelles les CJN n\u2019ont cessé d\u2019innover : premiers organismes d\u2019éducation et de loisir scientifique au Canada français, ils ont été les premiers à faire sortir la science des laboratoires, à écrire une chronique de vulgarisation dans un grand quotidien, à encourager les carrières scientifiques chez les femmes, à sonner l\u2019alarme face à l\u2019environnement menacé, à faire connaitre la nature aux tout-petits (4 à 7 ans), à faire des documents éducatifs sur les sciences naturelles, à concevoir des logiciels sur la nature et à organiser des camps de vacances voués aux sciences.Voyageons dans le temps pour retracer l\u2019histoire de cette véritable institution québécoise et pour en faire un portrait contemporain.Ce mouvement qui en réalité existait depuis 1925 sous l\u2019égide de la Société canadienne d\u2019histoire naturelle fondée par le frère Marie-Victorin s\u2019était affilié à l\u2019Association cana- * L\u2019auteur est membre bénévole des CJN depuis 1987.Il a été jeune naturaliste, animateur de cercle et de camp, formateur et membre du conseil d\u2019administration à divers postes au cours des dernières années.Historien des CJN, il a été également co-responsable de l\u2019organisation du 60e anniversaire de l'organisme en 1991, vice-président de L\u2019ESSAIM (Les Services d\u2019Animation de l\u2019Insectarium de Montréal) en 1992 et président de 1992 à 1993. 56 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 dienne-française pour l\u2019avancement des sciences (Acfas) en 1931.Son lancement avait suscité l\u2019intérêt dans le grand public et était mentionné d\u2019une manière exceptionnelle en grande manchette dans les journaux de l\u2019époque, comme étant « l\u2019Éveil scientifique de la jeunesse canadienne-française ».En 1936, le gouvernement du Québec avait reconnu les CJN comme organismes d\u2019utilité publique.Les CJN sont fondés le 27 février 1931 par un frère de Sainte-Croix, le frère Adrien Rivard (1890-1969), sous l\u2019aile protectrice du frère Marie-Victorin.Leur objectif : initier les jeunes membres à l\u2019étude et à l\u2019observation de la nature par des activités théoriques, du travail en laboratoire et des activités en nature.Les fondateurs partent en croisade pour intéresser éducateurs et jeunes aux sciences et le succès est presque instantané : quatre mois, 50 cercles sont formés.Ont fait connaître les CJN par des chroniques régulières dans plusieurs journaux par des conférences et des émissions de radio.Les cercles apparaissent d\u2019abord dans les écoles normales et les collèges, puis dans les écoles primaires, les écoles de rang et ailleurs comme dans les groupes de scouts et à l\u2019hôpital Sainte-Justine, ainsi qu\u2019à l\u2019extérieur du Québec, comme au Nouveau-Brunswick (1931), en Alaska (1931), au Yukon (1931), en Ontario (1932), au Manitoba (1932), en Égypte (1932), aux Indes (1932) à l\u2019Île-du-Prince-Édouard (1933), aux îles-de-la-Madeleine (1933), en Saskatchewan (1938), en France (1938), premier cercle adulte (1949), en Belgique (1957), au Cameroun et au Togo (1958), au Rwanda (1984), en Haïti (1989), au Mali (1990), en Espagne (1991).En 1932, il y a 300 cercles et en 1947 il y en a un millier.Environ 1 million de Québécois et Québécoises ont un jour été un (ou une) jeune naturaliste et encore aujourd\u2019hui, les CJN travaillent activement à accroître la diffusion des connaissances scientifiques et techniques auprès de milliers de jeunes Québécois et auprès du grand public.C\u2019est ainsi 57 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 J ,trr-^ :¦ Éradication de l\u2019herbe à poux par un cercle de jeunes à Montréal, Circa 1955.(Archives CJN) que le mouvement des CJN avec ses partenaires représente depuis bientôt 80 ans, l\u2019image d\u2019une jeunesse québécoise assoiffée de science, de découverte et sensibilisée dans la sauvegarde de son environnement.Le frère Marie-Victorin exhorte la population à créer des cercles tandis que de son côté, frère Adrien Rivard se promène d\u2019école en école pour faire la promotion du mouvement.Il y avait des CJN sur les cinq continents, à la grandeur du Canada, qu\u2019il y a encore des CJN dans l\u2019Ouest canadien, au Nouveau-Brunswick, en Australie et en France, que nous avons encore 8000 membres en Belgique, qu\u2019il y a eu 33 000 abonnés à la revue Les Naturalistes.En ce qui concerne la devise, elle a été donnée par le frère Marie-Victorin, le président fondateur, elle est initialement 58 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 confessionnelle.C\u2019est la parole du Christ aux hommes : « Voyez les lis des champs, comme ils croissent.» C\u2019est une invitation à observer la nature pour en comprendre les secrets et en tirer des leçons pour notre épanouissement.C\u2019est aussi une incitation à faire confiance à la providence qui veillerait toujours sur les jeunes naturalistes ! Notre emblème, le lis des champs, fleur odoriférante jaune orange tigré, pousse partout dans les champs, le long des routes, et autres endroit.Les jeunes naturalistes, à l\u2019exemple du lis des champs, doivent partout êtres visibles comme la fleur proéminente du lis au bout de sa tige.Ils doivent découvrir les merveilles de la création du Grand Créateur qui leur a donné la vie et une planète, notre Mère la terre, qu\u2019ils doivent protéger.À noter que la devise et l\u2019emblème sont incrustés sur le plancher de l\u2019entrée centrale de l\u2019édifice administratif du Jardin botanique de Montréal.Dans les années 1950, le mouvement consolide ses assises et se décentralise.On nomme des coordonnateurs par régions ou par communautés religieuses, selon le cas.On met sur pied un comptoir de livres, des grands concours pour les membres, des cours d\u2019été.En 1957, les CJN deviennent un organisme sans but lucratif, indépendant de la Société d\u2019histoire naturelle (S.C.H.N.) À la fin des années 1950, les réalisations se multiplient : le bulletin des directeurs est publié mensuellement, le journal Tour d\u2019Horizon diffuse l\u2019information concernant le mouvement, le manuel des CJN soumet des épreuves pour l\u2019obtention de brevets correspondant aux programmes annuels d\u2019apprentissage.En 1954, 96 % des cercles sont sous la responsabilité des communautés religieuses.Avec la restructuration et la laïci- 59 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 sation du système scolaire des années 1960, les nombres de cercles diminue rapidement : il y en a 532 en 1960 et il n\u2019y en a plus que 175 en 1969.La direction des CJN s\u2019interroge alors sur son orientation, rajeunit sa présentation et installe trois paliers décisionnels dans sa structure : l\u2019assemblée générale des membres, le conseil d\u2019administration et le comité exécutif.En 1968, on forme « Les amis de la nature », pour les adultes et le « Club des jeunes naturalistes » par correspondance pour les jeunes qui n\u2019ont pas de cercle près de chez eux.Les années 1970 voient l\u2019accroissement de la popularité du secteur des loisirs et de l\u2019écologie.La formation de cercles de loisirs et de cercles paroissiaux en dehors des écoles est favorisée.Le début de la publication des feuillets du club (devenus feuillets du naturaliste) date de 1970, alors que celle de la revue Les naturalistes (qui existe encore aujourd\u2019hui) remonte à 1975.Le bulletin des directeurs et les tracts continuent d\u2019être publiés régulièrement, on procède à la nomination du et de la naturaliste de l\u2019année et on décerne des trophées Desjardins et de l\u2019environnement.Dans les années 1980, les CJN réalisent des outils d\u2019animation au goût du jour : la série de cahiers d\u2019activités Le Naturaliste, une série de diaporamas sur les écosystèmes québécois, des logiciels d\u2019identification des arbres, des insectes et des roches, le guide de sensibilisation aux sciences naturelles, la série l\u2019Évolution, les Ateliers, une publication présentant aux animateurs des jeux à réaliser avec les jeunes sur différents thèmes des sciences naturelles.C\u2019est aussi le 50e anniversaire des CJN.L\u2019implantation d\u2019un programme de sciences de la nature à l\u2019école primaire donne un regain de popularité aux cercles : les professeurs veulent du matériel et de la formation pour les aider dans leur tâche. 60 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 La vague écologiste bat son plein au début de la décennie et les CJN continuent de parler d\u2019environnement aux jeunes de façon originale.Début 1990, une affiche des CJN propose aux cercles et aux écoles un questionnaire, des ateliers, des discussions et un concours de dessin sur l\u2019environnement.Un nouveau programme de formation d\u2019animateurs débutants et avancés est créé.Création des cercles familiaux et dans les écoles défavorisées de Montréal.À une certaine époque, les CJN comptaient jusqu\u2019à 70 000 jeunes.Au cours de sa longue histoire, bien des visages connus ont fait partie des CJN : Pierre Bourque, ex-maire de Montréal ; Jean Coutu, fondateur des pharmacies du même nom ; Georges Brossard, célèbre entomologiste et fondateur de l\u2019Insectarium de Montréal ; l\u2019ex-ministre Guy Chevrette ; l\u2019animateur Michel Jasmin, l\u2019ex-ministre Louise Harel ; Jean Deschamps, ex-ambassadeur du Québec à Bruxelles ; l\u2019ex-lieutenant-gouverneur du Québec, l\u2019honorable Lise Thibault ; le sénateur Pierre-Claude Nolin ; l\u2019ancien président du Mouvement des Caisses Desjardins, Joseph-C.-Émile Girardin ; André Lafond, ancien doyen de la Faculté de foresterie et de géodésie de l\u2019Université Laval de 1971 à 1979, Robert Prévost, journaliste, historien et ancien directeur de l\u2019Office du Tourisme du Québec et Pierre Dansereau, écologiste.Mais, la raison d\u2019être des cercles demeure la même que celle qu\u2019énonçait le Frère Marie-Victorin en 1931, avec la belle éloquence qu\u2019on lui connaît : [.] les jeunes naturalistes vont apprendre à admirer les violettes, dont ils épelaient machinalement le nom dans leur abécédaire, ils vont se lier avec l\u2019insecte qui passe et la couleuvre qui fuit, avec le poisson qui brille et l\u2019oiseau qui vole vers le soleil.Ils vont même interroger les pierres de la route et leur arracher le secret du cristal et du fossile. L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Pour information à propos des CJN, consultez le site www.jeunesnaturalistes.org Les Cercles des Jeunes Naturalistes Jardin botanique de Montréal 4101 rue Sherbrooke Est, bureau 262 Montréal (Québec) H1X 2B2 Téléphone : (514) 252-3023 62 ARTICLES Mathieu Bock-Côté* BILAN DU SOUVERAINISME OFFICIEL Le 4 août 2010, au moment d\u2019annoncer la tenue de l\u2019Université d\u2019été des jeunes souverainistes, organisée par le Forum jeunesse du Bloc québécois, le président du Parti québécois Jonathan Valois disait craindre la « folklorisation de la souveraineté ».Reprenant son diagnostic de 2004, alors qu\u2019il avait piloté la tournée des « mousquetaires » destinée à renouveler le projet souverainiste à « l\u2019heure de la mondialisation », il en arrivait à la même conclusion : le souverainisme doit désormais prendre la forme d\u2019un projet de société « progressiste », associé à la recherche d\u2019une société verte formulant un modèle original de développement durable, ce qui lui permettrait de se raccrocher aux exigences de la jeunesse militante, celle qui s\u2019investit aujourd\u2019hui dans les nombreuses causes de l\u2019humanitarisme mondialisé.Ils seront peu nombreux, évidemment, à être surpris d\u2019une telle affirmation, symptomatique du progressisme bon chic bon genre hégémonique dans les milieux associés au souve-rainisme officiel.On croirait même y retrouver les banalités d\u2019usage qui ont défini le discours politique post-référendaire, principalement voué à dénationaliser la lutte pour l\u2019indépendance, pour mieux en faire la poursuite du progressisme par d\u2019autres moyens.Le souverainisme prenait alors * Doctorant en sociologie, UQAM 63 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 la manie de la repentance à travers une valorisation ostentatoire du pluralisme identitaire.On s\u2019en souvient, c\u2019est dans cette période marquée par une déconstruction explicite de l\u2019identité nationale que Jonathan Valois pouvait écrire que « rattachée à la survie de la langue et du peuple québécois, on voit mal en quoi la souveraineté peut être une réponse aux problèmes sociaux qui se vivent au jour le jour1 ».Personne ne contestera que le souverainisme soit en crise, enfoncé dans une impasse, bien plus profonde, que celle des années 1980.Depuis 2008, avec l\u2019annonce du Plan Marois, le Parti québécois s\u2019est délié de toute obligation référendaire - ce qu\u2019on ne saurait lui reprocher vu les minces chances d\u2019une victoire référendaire à court ou moyen terme.Le Bloc québécois, quant à lui, en est venu à se définir exclusivement dans les paramètres du parlementarisme canadien.Aux yeux des Québécois, et même d\u2019un nombre considérable de souverainistes, la résolution de la question nationale ne semble plus impérieuse et on envisage sa mise entre parenthèses pour une période indéfinie, quand on ne souhaite pas explicitement sa neutralisation.La commémoration des quinze ans du référendum de 1995 permet d\u2019ailleurs de prendre conscience de la régression contemporaine de la question nationale et devrait susciter dans la mouvance souverainiste une réflexion en profondeur sur l\u2019avenir de l\u2019idée d\u2019indépendance.Mais on connaît l\u2019adage de Bossuet : Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes.Le dépérissement du souverainisme s\u2019explique par des raisons inverses à celles avancées par Jonathan Valois.Ce n\u2019est pas parce qu\u2019il s\u2019est déchargé de son contenu progressiste que le souverainisme a l\u2019allure d\u2019une idée fanée servant de sup- 1 Jonathan Valois, Stéphan Tremblay et Alexandre Bourdeau, La tournée des mousquetaires, Juin 2004. 64 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 plément d\u2019âme à la génération boomer, à la manière du dernier « rêve » d\u2019une époque qui a souhaité mettre l\u2019imagination au pouvoir.Ce n\u2019est pas non plus parce qu\u2019il se serait insuffisamment approprié la sensibilité diversitaire, écologiste et altermondialiste.Bien plutôt, il faut faire l\u2019hypothèse que c\u2019est parce qu\u2019il s\u2019est éloigné de ses principes les plus fondamentaux en plus de s\u2019enfermer dans un ghetto électoral de moins en moins fréquenté, associé à la base sociale du modèle québécois, que le souverainisme connaît aujourd\u2019hui une crise beaucoup moins conjoncturelle que structurelle.Et les grandes figures du souverainisme officiel devraient se questionner sur leur responsabilité dans la débâcle de l\u2019idée dont ils sont les mandataires.Genèse du souverainisme officiel Pour comprendre la crise du souverainisme, il faut revenir sur sa genèse et voir en quoi elle n\u2019est pas sans lien avec certaines contradictions portées par la Révolution tranquille.Car la crise actuelle du souverainisme est moins conjoncturelle que structurelle.On pourrait définir le souverainisme comme l\u2019expression moderniste, progressiste et technocratique du nationalisme québécois tel qu\u2019il s\u2019est métamorphosé à partir de la fin des années 1960, et tel qu\u2019il fut principalement porté par le Parti québécois.Si la génération des fondateurs du Parti québécois n\u2019était pas étrangère au vieux nationalisme québécois, et s\u2019en est pour cela toujours tenue à une définition historique et existentielle de la nation, comme on peut le voir à la relecture des premières pages d\u2019Option Québec, celle de ses premiers ralliés, dont la formation politique était pétrie du mythe de l\u2019émancipation radicale associé à la deuxième vague de la Révolution tranquille, a vite associé le projet souverainiste à un modernisme technocratique et libertaire 65 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 caractéristique du climat idéologique des années 1970.Pour cette dernière, l\u2019appartenance au Québec a d\u2019abord pris la forme d\u2019une appartenance à la modernité québécoise.Ceux qui assimilent aujourd\u2019hui l\u2019identité québécoise et la social-démocratie sont les héritiers de cette perspective.La création du Parti québécois en 1968 était en cela annonciatrice de son ambiguïté doctrinale, à la fois héritier du vieux nationalisme d\u2019inspiration groulxienne tel que relayé par l\u2019école de Montréal, et porteur d\u2019un projet de modernisation sociale plus ou moins radical qui l\u2019amènera à situer la poursuite de la souveraineté dans la réalisation d\u2019un projet de société progressiste.Cette vision du projet souverainiste ne sera pas exclusive au courant « socialisme et indépendance », mais caractérisera aussi la mouvance dominante du souverainisme, qui a confondu dans un même projet l\u2019émancipation nationale du Québec et sa modernisation sociale et culturelle (et souvent contre-culturelle).D\u2019ailleurs, le Parti québécois attirera les jeunes élites modernisatrices qui trouveront dans la poursuite de la souveraineté et la construction du modèle québécois à la fois un moyen de promotion sociale et une manière de redéfinir le nationalisme en le désinvestissant de ses contenus traditionnels.On trouve probablement là une des causes lointaines de la crise actuelle de la conscience historique québécoise.La chose s\u2019explique en bonne partie par l\u2019acceptation de l\u2019imaginaire de la Grande Noirceur par les souverainistes, et plus encore, par leur intériorisation d\u2019un certain utopisme qui les amenait à radicaliser la rupture avec l\u2019expérience historique canadienne-française.Pour bien des souverainistes, il s\u2019agissait non seulement d\u2019affranchir le peuple québécois de la subordination politique, mais aussi de l\u2019affranchir de sa propre culture aliénante, une perspective qui sera renforcée par la diffusion du paradigme de la décolonisa- 66 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 tion.Ceux qui situent la naissance de l\u2019idée souverainiste en 1960 marquent bien leur volonté de la délier du vieux nationalisme historique qui n\u2019était pourtant pas étranger à l\u2019indépendance2.En faisant du RIN le pionnier de l\u2019indépendantisme moderne, on oblitère la présence d\u2019un vieux désir d\u2019indépendance qui traverse l\u2019histoire du Québec.Surtout, on enferme l\u2019idée d\u2019indépendance dans les paramètres exclusifs de la modernisation québécoise en dissociant radicalement le nationalisme « québécois » et le nationalisme « canadien-français », comme si le premier ne devait rien devoir au second.Il faut dire toutefois à sa décharge que si le souverainisme a pris dès sa naissance un pli progressiste, il n\u2019était pas exclusivement à gauche.Au moment de la fondation du PQ, René Lévesque a préféré faire alliance avec le nationalisme conservateur et régional du Ralliement national de Gilles Grégoire plutôt qu\u2019avec l\u2019indépendantisme gauchiste du RIN version 1968, avec Pierre Bourgault à sa tête.À travers cette alliance, c\u2019est un nationalisme plus traditionnel qui se voyait réhabilité et reconduit dans l\u2019espace politique mis en place par la Révolution tranquille, un nationalisme inscrivant l\u2019indépendance dans une certaine continuité québécoise, qui l\u2019associait aussi davantage à un imaginaire de l\u2019enracinement plutôt qu\u2019à un imaginaire de la rupture radicale, tourné tout à la fois contre le Canada anglais et contre le Canada français.De la même manière, durant son premier mandat, René Lévesque n\u2019a pas hésité à restaurer et rendre publique la statue de Maurice Duplessis, non plus qu\u2019à rendre hommage au chanoine Lionel Groulx, ce que peinent à admettre aujourd\u2019hui ceux qui ont transformé le fondateur 2 Sur les origines « prérévolutionnaires » de l\u2019idée d\u2019indépendance, on consultera de Charles-Philippe Courtois, Robert Comeau et Denis Monière (dir.), Histoire intellectuelle de l\u2019indépendantisme québécois, Montréal, VLB éditeur, 2010. 67 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 du PQ en icône d\u2019un nationalisme civique ne devant absolument rien aux vieilles luttes canadiennes-françaises, certains jouant même une version épurée de sa mémoire contre la réaffirmation du nationalisme « identitaire » depuis la crise des accommodements raisonnables - comme l\u2019a fait Lucien Bouchard en février 20103.Mais la tendance lourde est pourtant là : le souverainisme a pris dès sa naissance un pli progressiste, d\u2019autant plus que ses nombreux passages au gouvernement l\u2019ont amené à promouvoir une nouvelle classe technocratique assurant son ascension sociale à travers la mise en place et le pilotage du modèle québécois4.Cela n\u2019est pas sans effet sur la définition de la question nationale.L\u2019attachement des souverainistes au modèle québécois est tel qu\u2019ils ont souvent assimilé sa remise en question à une tentative de déconstruction intérieure de la société québécoise, les « valeurs québécoises » étant apparemment assimilables à une forme d\u2019égalitarisme 3\tSur la sympathie manifeste de René Lévesque pour le nationalisme traditionnel, on consultera les textes de Xavier Gélinas et d\u2019Éric Bédard dans Alexandre Stefanescu (dir.), René Lévesque.Mythes et réalités, Montréal, VLB éditeur, 2008, p.37-49 et p.147-159.4\tIl suffit d\u2019ailleurs d\u2019inspecter un organigramme des grands partis souverainistes pour s\u2019en convaincre, le Parti québécois correspondant à la voie de promotion politique pour les milieux traditionnellement bénéficiaire du modèle québécois, la chose étant encore plus vraie pour le Bloc québécois, avec une note syndicale encore plus vive, le journaliste Normand Lester l\u2019ayant d\u2019ailleurs qualifié de « sénat de la CSN », une formule appropriée qui nous rappelle d\u2019ailleurs que le Bloc québécois a servi à la promotion sociale dans le milieu souverainiste d\u2019une bonne partie de l\u2019extrême-gauche des années 1970, qui a conservé de ses années militantes un internationalisme intransigeant, souvent révolutionnaire, et qui a d\u2019ailleurs conservé une culture de la purge idéologique, surtout envers les éléments du parti accusés de « dérive droitière », comme on l\u2019a vu à quelques reprises dans l\u2019histoire du Bloc sous la direction de Gilles Duceppe.Sur le Bloc, on lira Normand Lester, « Gilles Duceppe et le Bloc, 20 ans déjà.Jouent-ils trop bien le jeu du fédéralisme ?», 16 août 2010, texte disponible à l\u2019adresse suivante » : http ://qc.news.yahoo.com/indepth/ chroniques/s/yahoocanada/100816/canada/lester___gilles_duceppe_et_le_ bloc_20_ans_d_j___jouentjls_trop_bienje_jeu_du_f_d_ralisme 68 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 économique et social dont la social-démocratie serait la meilleure gardienne.On peine à s\u2019en souvenir, mais en 1999, dans le contexte politique post-référendaire, où les souverainistes cherchaient à affranchir leur argumentaire des références identitaires traditionnelles, même Lucien Bouchard avait présenté les adversaires du modèle québécois comme des ennemis du Québec.Cette conviction est répandue chez les souverainistes et a servi à plus d\u2019une reprise à contester la légitimité nationaliste de l\u2019ADQ, même si ce parti, à tout le moins sous la gouverne de Mario Dumont, s\u2019est réclamé constamment du Québec d\u2019abord.Parce qu\u2019il n\u2019était pas à gauche, Mario Dumont n\u2019était apparemment pas vraiment Québécois.D\u2019ailleurs, dans le discours souverainiste, la « droite » sera souvent présentée comme une référence étrangère, propre à un conservatisme anglo-saxon aussi matérialiste que borné, l\u2019imaginaire de la Grande Noirceur disqualifiant toute référence au conservatisme dans l\u2019espace public5.Avec la mutation du progressisme occidental dans les années 1990, une bonne partie du milieu souverainiste, particulièrement actif dans les milieux intellectuels, médiatiques et technocratiques, s\u2019est convertie au multiculturalisme et aux différentes causes associées à l\u2019idéologie diversitaire, le Bloc québécois sous la direction de Gilles Duceppe représentant l\u2019exemple le plus radical de ce néo-souverainisme définitivement affranchi du nationalisme historique, ce qu\u2019on reconnu certains ses partisans les plus déclarés dans un ouvrage récent qui reconnaissait au Bloc québécois le rôle historique d\u2019avoir dépris le souverainisme des liens qui l\u2019accrochaient 5 Sur la question, je me permets de référer à mon article Mathieu Bock-Côté, « La mémoire du duplessisme et la question du conservatisme au Québec », dans Xavier Gélinas et Lucia Ferreti (dir.), Duplessis, son milieu, son époque, Sillery, Septentrion, 2010. 69 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 encore au vieux nationalisme québécois6.Sous la direction de Gilles Duceppe, le Bloc a ainsi joué le rôle d\u2019un vecteur de désubstantialisation d\u2019un nationalisme québécois qui était apparemment encore trop accroché à son substrat historique, à la majorité française.Le parcours intellectuel de Gérard Bouchard, de La nation québécoise au futur et au passé jusqu\u2019au rapport Bouchard-Taylor est exemplaire de cette mutation idéologique du souverainisme qui s\u2019est engagé depuis une quinzaine d\u2019années dans la multiculturalisation de l\u2019identité nationale.On pourrait ainsi parler de la mutation soixante-huitarde du souverainisme qui déclasse les formes les plus traditionnelles du sentiment national.L\u2019utopisme modernitaire hérité de la Révolution tranquille s\u2019est radicalisé sous la figure de la « diversité », à travers le passage aujourd\u2019hui bien documenté d\u2019un nationalisme « ethnique » fantasmatique à un nationalisme « civique » rédempteur.Pour le sou-verainisme officiel, l\u2019imaginaire diversitaire remplace moins l\u2019imaginaire moderniste qu\u2019il ne le radicalise en liquidant la référence même au substrat historique à partir duquel devrait prendre forme l\u2019identité québécoise.La Révolution tranquille est réinterprétée dans le paradigme diversitaire et la conversion du Québec à l\u2019inter/multiculturalisme en représente son point d\u2019aboutissement.C\u2019était à tout le moins la relecture de la Révolution tranquille que proposait récemment le rapport Bouchard-Taylor.La Charte des droits de 1975 en est même venue à représenter le texte fondateur 6 Ainsi, dans un ouvrage récent, Manon Cornellier reconnaissait qu\u2019« une grande contribution du Bloc : la définition civique de la nation.Le Bloc a beaucoup contribué à l\u2019ouverture et à la diversité et ça, c\u2019est un acquis pour tout le mouvement souverainiste.D\u2019ailleurs, le BQ met en place un discours orienté sur la diversité, l\u2019ouverture et l\u2019inclusion et je sais pour avoir parlé à des gens issus des communautés culturelles qu\u2019ils trouvent le Bloc moins nationaleux, cou bleu, qu\u2019il y a au PQ une tranche forte de ça ».Cité dans Marie-France Charbonneau et Guy Lachapelle, Le Bloc québécois, 20 ans au nom du Québec, Les éditions Richard Vézina, 2010, p.99. 70 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 d\u2019une société recadrée dans l\u2019idéologie diversitaire, même si ce texte ne dispose pas d\u2019une force symbolique particulièrement forte dans la conscience nationale.La référence à la Charte de 1975 a surtout une valeur stratégique : elle vient déculpabiliser la reconstruction pluraliste de l\u2019identité québécoise en la dissociant officiellement du multiculturalisme canadien - elle lui serait même antérieure.Par cette astuce stratégique, la modernisation pluraliste de l\u2019identité québécoise trouve ainsi sa légitimité dans le cadre politique québécois7.La chose n\u2019est pas sans conséquence : le souverainisme officiel parvient de plus en plus mal à exprimer politiquement le sentiment national.Ses intellectuels fournissent une définition de la nation correspondant à une construction idéologique déréalisée.Michel Venne, une figure majeure du souverainisme officiel, écrivait ainsi il y a quelques années que « les Québécois partagent des valeurs qui fondent des lois.Les libertés fondamentales, les droits individuels et collectifs sont énoncés dans la Charte québécoise des droits de la personne depuis 1975.La Charte de la langue française, les déclarations adoptées par notre Assemblée nationale contre le racisme ou reconnaissant les nations autochtones balisent les rapports entre majorité et minorités8 ».Et même lorsque le souverainisme officiel cherche à en revenir à un « discours identitaire » axé sur la majorité francophone, ses supporteurs parviennent au mieux à ressaisir partiellement l\u2019identité québécoise telle qu\u2019elle fut reformatée dans la matrice de la Révolution tranquille, à travers une synthèse de nationalisme linguistique et de laïcité plus ou moins militante.Le souverainisme officiel ne semble plus capable d\u2019interpeller le patriotisme ordinaire des Québécois.7\tSur la question, je réfère à mon article « La mémoire de la Révolution tranquille et la gauche multiculturelle », à paraître.8\tMichel Venne, « Dumont dérape », Le Devoir, 20 novembre 2006, p.A7. 71 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Malgré le virage identitaire de 2007-2008, qui relevait surtout d\u2019une stratégie de survie dans le cadre de la crise des accommodements raisonnables, le souverainisme officiel ne semble plus capable d\u2019exprimer le sentiment national des Québécois.Un souverainisme neutralisé Résumons la chose ainsi : le souverainisme n\u2019a jamais été un mouvement faisant exclusivement la promotion de l\u2019indépendance du Québec.C\u2019est une mouvance beaucoup plus vaste qui a en bonne partie transformé le nationalisme en instrument de consolidation de l\u2019État social-thérapeutique.Ce n\u2019est qu\u2019en ayant à l\u2019esprit cette genèse du souverainisme qu\u2019il nous est possible de comprendre la culture politique qui lui est aujourd\u2019hui associée et qui génère un malaise indéniable dans une portion croissante de la société québécoise.Le souverainisme québécois n\u2019est pas seulement « social-démocrate » au sens classique du terme.Il n\u2019est pas seulement à gauche économiquement, mais il l\u2019est tout autant socialement et culturellement, ce qui explique son ralliement au multiculturalisme de 1995 à 2007.Et l\u2019émergence de plus en plus massive des enjeux culturels, sociaux et identitaires liés à la mutation thérapeutique de l\u2019État social vient confirmer ce diagnostic.Par exemple, la chose est visible dans l\u2019attachement du Parti québécois à la réforme scolaire et plus généralement, à une forme d\u2019égalitarisme radical soutenu par l\u2019expertocratie pédagogique du ministère de l\u2019Éducation.On peut aussi la remarquer avec son soutien constant à la discrimination positive et aux programmes « d\u2019accès à l\u2019égalité », le sou-verainisme officiel reconnaissant la validité théorique et technocratique de la sociologie victimaire et de l\u2019idéologie « antidiscriminatoire » dont elle est l\u2019expression.Il ne vien- 72 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 drait jamais à l\u2019esprit des leaders du souverainisme officiel de contester les nombreux discours portant sur la « discrimination systémique » dont seraient « victimes » certains « groupes minoritaires ».D\u2019ailleurs, on ne compte plus le nombre d\u2019experts-en-diversité qui ont colonisé les instances du souverainisme officiel.Il viendrait encore moins à l\u2019idée du souverainisme officiel de remettre en question la bureaucratie de la diversité de la CDPDJ et les nombreux lobbies identitaires qui gravitent autour d\u2019elle.Non seulement ils se laissent aisément intimider par les théoriciens de la gauche multiculturelle - ils sont normalement d\u2019accord avec eux.Le souverainisme officiel n\u2019envisage pas d\u2019avenir pour le Québec en dehors d\u2019un modèle québécois en pleine mutation thérapeutique.Le souverainisme officiel accouche évidemment d\u2019un souverainisme hygiénique que la seule accusation de « dérive droitière » suffit à neutraliser, ce qui l\u2019amène souvent à se détourner de ses propres intérêts électoraux.On l\u2019a vu au moment de la controverse entourant la publication du rapport Quérin en décembre 2009, qui dévoilait l\u2019orientation multiculturaliste du cours Éthique et culture religieuse - un cours qui de l\u2019aveu même de ses concepteurs, se présente comme une thérapie pluraliste administrée à la société québécoise.Après que Pierre Curzi, à ce moment responsable du dossier, en ait conséquemment appelé à l\u2019abolition du cours ECR, une proposition qui aurait du aller de soi dans un parti vraiment nationaliste, Pauline Marois l\u2019a poliment rappelé à l\u2019ordre, d\u2019autant plus que les concepteurs du programme, associés au moins partiellement au Parti québécois, multiplièrent les démarches pour amener la direction du PQ à condamner un député qui n\u2019avait pas encore une connaissance intime des usages et des interdits du souverai-nisme officiel.L\u2019événement était révélateur de la pesanteur de certaines alliances au sein du souverainisme officiel, et 73 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 surtout de la puissance d\u2019un dispositif inhibiteur l\u2019empêchant de sortir des paramètres du progressisme sans avoir immédiatement l\u2019impression de transgresser son propre catéchisme.Le Parti québécois a pleinement intériorisé les prescriptions de la rectitude politique et s\u2019interdit plus ou moins consciemment de s\u2019aventurer sur les questions piégées par le système médiatique.Sa remise en question du multiculturalisme est strictement rhétorique, le souverainisme officiel ne voulant pas en assumer les conséquences.Et depuis le battage médiatique qui a entouré la présentation du projet de loi 195 qui proposait la création d\u2019une citoyenneté québécoise, on devine bien que les souverainistes ne se risqueront pas de sitôt à une revalorisation de la « question identitaire ».Les gesticulations sur la souveraineté sont là pour servir d\u2019alibi.Autrement dit, le discours identitaire tourne à vide.L\u2019appel sans cesse relancé au « pays » est le dernier résidu nationaliste du souverainisme officiel, l\u2019enveloppe qui reste quand la substance n\u2019est plus là.On le voit de manière particulièrement radicale à Ottawa où le Bloc québécois a cessé depuis longtemps de défendre l\u2019autonomie constitutionnelle du Québec pour se convertir à la promotion des « valeurs québécoises », ce qui l\u2019a amené, en décembre 2008, à soutenir le projet de coalition qui aurait entraîné une centralisation politique à Ottawa dans une dynamique de crise économique.Mais il fallait coûte que coûte bloquer le Parti conservateur de Stephen Harper, même s\u2019il se montrait généralement plus favorable que les partis de la coalition envers l\u2019autonomie des provinces et la réduction de l\u2019État fédéral.D\u2019ailleurs, comme l\u2019a noté Chantale Hébert au moment de la célébration des vingt ans de carrière politique fédérale de Gilles Duceppe, le Bloc en est venu à s\u2019institutionnaliser dans les paramètres du 74 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 parlementarisme canadien, où il fait valoir un programme progressiste qui l\u2019amène la plupart du temps à s\u2019aligner sur le Parti libéral du Canada et sur le Nouveau Parti démocratique9.Le BQ représente certainement la forme achevée d\u2019un souverainisme neutralisé, où la contradiction fondamentale entre le nationalisme et le progressisme s\u2019est soldée au bénéfice du second.Par ailleurs, l\u2019exemple le plus caricatural de ce préjugé progressiste électoralement contre-productif du leadership souverainiste se trouve dans la complaisance affichée pour Québec solidaire.En continuant à chercher les bonnes grâces de Québec solidaire plutôt que celles d\u2019un électorat conservateur passé du PQ à l\u2019ADQ puis à l\u2019abstention, les souverainistes nous rappellent qu\u2019ils préfèrent désormais perdre cent votes à droite plutôt qu\u2019un vote à gauche.Il faudrait pourtant se rappeler que Québec solidaire est un phénomène groupusculaire qui n\u2019existerait pas sans l\u2019amplificateur radio-canadien, alors que la mouvance conservatrice est un courant populaire significatif susceptible d\u2019entraîner une dynamique de réalignement politique dans la société québécoise.Mais une bonne partie de l\u2019élite souverainiste fréquente des milieux où Québec solidaire est considéré comme une référence politique sérieuse, à tout le moins, comme un interlocuteur légitime dans le débat public.Dans ces mêmes milieux, on hésite peu à assimiler l\u2019ADQ sous Mario Dumont à une mouvance semblable à la droite populiste à l\u2019européenne.La question du nationalisme « conservateur » Il ne faut donc pas confondre le souverainisme tel qu\u2019il est devenu et l\u2019idée d\u2019indépendance qu\u2019il est parvenu à confis- 9 Chantale Hébert, « Hébert : Harper's agenda stokes Duceppe's fire », The Toronto Star, 13 août 2010. 75 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 quer.Mais chose certaine, le souverainisme moderne tel qu\u2019il existe comme courant social est de plus en plus indissociable d\u2019un modèle québécois dont il est finalement devenu une des composantes.Tout cela porte à conséquence dans les lignes de polarisation politique, qui se déplacent.En fait, c\u2019est un nouvel axe idéologique qui semble se dévoiler dans l\u2019espace politique québécois.Si le clivage entre le souverainisme et le fédéralisme n\u2019est évidemment pas effacé, il s\u2019est toutefois considérablement relativisé.Il encombre davantage l\u2019espace public davantage qu\u2019il me structure une polarité réelle dans le Québec actuel.Quand le président du Parti québécois dit que « notre adversaire, c\u2019est le fédéralisme », on devrait l\u2019amener à nuancer son propos.Son adversaire, c\u2019est cette synthèse de fédéralisme et de conservatisme qu\u2019il assimile à la « droite ».Pourtant, depuis le rapport Alarie, commandé par le Bloc en 2006 pour faire la lumière sur la percée conservatrice dans la région de Québec, les souverainistes ne peuvent plus faire semblant de ne pas savoir qu\u2019une frange significative de l\u2019électorat nationaliste les boude et les boudera longtemps10.L\u2019élection de mars 2007 a confirmé cette tendance, et surtout, a démontré que le décrochage entre le souverainisme officiel et l\u2019électorat ne se limitait pas à la région de la capitale nationale.La question du conservatisme resurgit dans le Québec actuel.Et elle devrait naturellement interpeller le nationalisme québécois.Cet électorat conservateur cultive sa méfiance envers le souverainisme officiel, non pas parce qu\u2019il est « frileux » ou « fermé au changement », encore moins parce qu\u2019il est « fédéraliste », mais tout simplement parce qu\u2019il en est venu à développer une aversion pour un consensus progressiste auquel le souverainisme est identifié.Cet électorat ne rejette pas le Québec en rejetant les souverainistes, mais rejette 10 Hélène Alarie, Ni mystère, ni énigme.Surtout pas « mou » ni « tranquille ».Ou comment le modèle montréalais ne passe pas à Québec, 30 mai 2006, 76 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 ce que les souverainistes veulent faire du Québec - et il ne faut pas d\u2019abord penser ici à la souveraineté.Cet électorat ne renie pas son appartenance au Québec, mais ne se reconnaît certainement pas dans la version très idéologisée de l\u2019identité québécoise que formule le souverainisme officiel, dans sa synthèse d\u2019écologisme, de multiculturalisme et de social-démocratie - une vision de l\u2019identité québécoise qui est souvent déchargée, faut-il le dire, de tout substrat occidental et qui n\u2019a plus qu\u2019un vague rapport avec le sentiment national ordinaire que ressentent naturellement une majorité de citoyens, qui s\u2019identifient au Québec comme à leur patrie naturelle sans avoir le besoin de s\u2019identifier à tout ce que la gauche officielle cherche à investir de force dans l\u2019identité québécoise11.Dans la situation politique actuelle, marquée par la relativisation de la question du statut politique, l\u2019éloignement de tout horizon référendaire et la résurgence de plus en plus évidente du clivage « gauche-droite », il est naturel, et même normal, que l\u2019électorat conservateur reprenne ses billes et cherche à se déprendre de la fausse adéquation proposée par le souverainisme officiel entre l\u2019identité québécoise et le « modèle québécois ».Pourtant, cet électorat, le souve-rainisme officiel exprime un certain dédain à l\u2019idée de le regagner.Le courtiser relèverait d\u2019un populisme en contradiction avec la démocratie pluraliste.Il y aurait même là un flirt avec l\u2019inacceptable, la chose n\u2019étant pas sans surprendre 11 Toutefois, une certaine frange de cet électorat en est même venue à confondre cette aversion pour le consensus progressiste de nos élites avec une aversion pour le Québec même, que l\u2019on présente de plus en plus comme une enclave progressiste qui limiterait l\u2019horizon de ceux qui y habitent.Cette critique du progressisme qui vire à l\u2019antinationalisme primaire s\u2019accompagne souvent d\u2019une forme d\u2019américanophilie vulgaire qui fait du bilinguisme sa principale revendication, comme si la critique de la gauche devait désormais s\u2019accompagner d\u2019une forme d\u2019expatriation mentale, un travers idéologique que l\u2019on pourrait associer à une partie de la « droite postmoderne » qui se déploie dans la région de Québec et qui flirte avec l\u2019idéologie libertarienne, lorsqu\u2019elle ne s\u2019en réclame pas tout simplement. 77 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 quand on sait qu\u2019une bonne partie de cet électorat conservateur était historiquement affilié au camp national.Et lorsque la raison électorale amène le souverainisme officiel à chercher certaines formules rhétoriques pour ramener chez lui ceux qu\u2019on présente de plus en plus comme des nationalistes conservateurs, il entretient alors avec eux un rapport qui varie entre l\u2019instrumentalisation et le mépris.On le voit notamment lorsque les leaders souverainistes mettent de l\u2019avant la question de la laïcité, qu\u2019ils ne semblent pas capables d\u2019accoupler avec l\u2019héritage catholique du Québec.Il n\u2019est pas rare de les entendre confier à micro fermé leur malheur d\u2019avoir à reconnaître certains symboles associés à l\u2019héritage catholique du Québec auxquels ils n\u2019accordent une considération minimale que pour éviter d\u2019avoir à subir le désaveu d\u2019une population manifestement attachée aux symboles chrétiens dans la définition de son identité, d\u2019autant plus qu\u2019ils en sont venus à représenter la dimension plus traditionnelle d\u2019une culture nationale irréductible aux seuls paramètres de la Révolution tranquille.Ce malaise est particulièrement visible dans le débat entourant la place du crucifix à l\u2019Assemblée nationale.Pourtant, le fait dominant de la politique québécoise contemporaine est la réactivation, à travers la « question identitaire », d\u2019un certain nationalisme conservateur.Pendant des décennies, la question du conservatisme québécois a été passée sous silence.Le Québec progressiste ne pouvait tolérer l\u2019hypothèse de la reconstitution d\u2019un conservatisme moderne, reconnaissant l\u2019héritage de la Révolution tranquille, mais souhaitant le désinvestir de son utopisme technocratique.L\u2019espace public, surtout, ne pouvait accueillir la manifestation d\u2019un conservatisme cherchant moins à restaurer « l\u2019ancien régime » qu\u2019à poser un regard critique sur la modernité québécoise.Désormais, si les progressistes pren- 78 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 nent la peine de nommer le conservatisme, c\u2019est pour mieux assurer son exclusion délibérée de l\u2019espace public, en traçant autour de lui un cordon sanitaire, en le présentant comme une reproduction de la droite populiste à l\u2019européenne, qui investirait dans le débat public une charge « xénophobe » associée au « repli identitaire ».Pour cela, la gauche multiculturelle plaide explicitement pour la reconstitution de l\u2019espace public contre le nationalisme conservateur et plus généralement, contre toutes les manifestations politiques d\u2019un sentiment national plus traditionnel et moins idéologisé.Le nationalisme conservateur exprime le malaise d\u2019un nombre considérable de Québécois, désormais en rupture avec les grands partis.Ce malaise témoigne confusément d\u2019un refus de poursuivre la rééducation thérapeutique de la société québécoise, dans des domaines aussi variés que l\u2019éducation, la « gestion de la diversité » ou la reconstruction des pratiques sociales traditionnelles.Le « nationalisme conservateur » cherche à exprimer une réalité de plus en plus évidente : l\u2019identité québécoise n\u2019est plus exclusivement menacée par le cadre canadien, mais aussi par le système idéologique qui domine chez les élites québécoises et qui s\u2019est retourné principalement contre la majorité historique québécoise.Le nationalisme conservateur prend forme ainsi, non pas seulement contre le multiculturalisme canadien qui diffère bien peu pratiquement de l\u2019interculturalisme québécois, mais contre la mutation postnationale du Québec officiel, auquel le souverainisme officiel participe.Autrement dit, le nationalisme conservateur représente l\u2019altérité la plus manifeste à l\u2019État multiculturel.On « comprend » la gauche multiculturelle dans sa tentative de censure politique, et même juridique : elle reconnaît dans le nationalisme conservateur non pas une force qui cherche à s\u2019insérer dans le débat 79 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 public, mais bien une mouvance qui cherche à reconfigurer en profondeur l\u2019espace politique québécois.En cela, le nationalisme conservateur est un nationalisme de rupture avec le système idéologique dominant.On pourrait assimiler le nationalisme conservateur à une forme de patriotisme occidental trouvant dans le Québec son cadre d\u2019expression politique.En fait, la vieille identité canadienne-française se renouvelle aujourd\u2019hui dans une mise en scène de l\u2019identité occidentale du Québec.Ce n\u2019est que de ce point de vue qu\u2019on peut comprendre la réactivation d\u2019un vieil héritage identitaire qui précède la Révolution tranquille et auquel les Québécois accèdent aujourd\u2019hui par la revalorisation des symboles religieux associés à leur héritage catholique.Et ce n\u2019est pas sans raison que se déclenche chaque année une controverse sur le « Joyeux Noël » ou que l\u2019opinion s\u2019est crispée lorsque la ministre Courchesne a proposé de vider le calendrier scolaire de toute référence identitaire au christianisme au nom d\u2019une école sans discrimination.Ce vieil héritage n\u2019est pas joué contre celui de la Révolution tranquille, aujourd\u2019hui fixé sur la poursuite de la laïcité, mais cherche plutôt à s\u2019accoupler avec elle, comme si le nationalisme conservateur était porteur d\u2019une tentative de synthèse identitaire appelée à transcender la fracture radicale de 1960 en reconstruisant une conscience historique de la continuité québécoise.Pour une portion significative des Québécois, la philosophie de l\u2019accommodement raisonnable a l\u2019allure d\u2019une démission identitaire qui consacre l\u2019inversion du devoir d\u2019intégration, d\u2019autant plus qu\u2019elle s\u2019accompagne d\u2019une pédagogie pluraliste du vivre-ensemble qui relève de la propagande d\u2019État.La gauche multiculturelle entend ainsi privatiser la culture nationale, la refouler dans les marges de l\u2019espace public et fabriquer de toutes pièces un nouveau peuple, 8o L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 que l\u2019on nommera « québécois » par convenance, mais qui sera manifestement étranger à l\u2019expérience historique québécoise.Le nationalisme conservateur exprime un profond malaise qui tient à une certaine déliquescence du lien social québécois, au sentiment d\u2019enraiement des mécanismes de transmission culturelle ainsi qu\u2019à celui d\u2019une neutralisation de la souveraineté populaire par de nouveaux pouvoirs post-démocratiques.Il surgit par ailleurs dans un vacuum politique qui rend l\u2019espace politique disponible pour une recomposition en profondeur.Évidemment, le malaise québécois révélé par l\u2019émergence du nationalisme conservateur n\u2019est pas réductible à sa seule dimension identitaire.Il s\u2019alimente aussi d\u2019un sentiment d\u2019exaspération devant les ratés de la social-technocratie, de la bureaucratisation de la société, de la crise des finances publiques et du sentiment de plus en plus exacerbé d\u2019un blocage politique causé en bonne partie par une collusion bureaucratique et syndicale au cœur même du modèle québécois.Pourtant, la question identitaire est fondamentale dans la mesure où elle permet à ce courant de se manifester politiquement, de s\u2019exprimer, de se coaguler et de s\u2019investir dans le domaine public.La question identitaire permet au nationalisme conservateur de se cristalliser, de passer du statut de sensibilité diffuse à celui de courant politique12.Et c\u2019est la vertu de la crise des accommodements raisonnables 12 On pourrait dire autrement que la crise du modèle québécois ne porte à conséquence dans la définition de l\u2019espace politique qu\u2019au moment où elle quitte le registre exclusivement économique pour révéler une crise plus profonde de la société québécoise, qui révèle l\u2019impasse dans laquelle elle se retrouve historiquement.La question identitaire vient en cela fournir la matière idéologique nécessaire pour ceux qui voudraient réaligner l\u2019espace politique dans une perspective conservatrice.De ce point de vue, le « centre-droit » qui cherche à se constituer politiquement dévoile une sensibilité idéologique carencée, qui se situe exclusivement dans les paramètres de la Révolution tranquille, mais qui cherche à libéraliser la société québécoise sur le plan économique sans remettre en question aucunement le progressisme culturel et social associé au modèle québécois. L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 d\u2019avoir dévoilé la fragilité du système partisan québécois et la disponibilité électorale indéniable d\u2019un électorat susceptible de répondre à une offre politique bien articulée, se plaçant en contradiction avec le système idéologique dominant.La formation politique qui parviendra à récupérer ce nationalisme conservateur en l\u2019intégrant dans sa coalition sera durablement le parti majoritaire dans la politique québécoise.L\u2019effondrement de l\u2019ADQ rend ce courant à nouveau disponible électoralement et les rumeurs entourant la création d\u2019un nouveau parti autour de François Legault témoignent bien de l\u2019inadéquation actuelle entre l\u2019offre et la demande politiques au Québec.Mais on l\u2019a vu, le souverainisme officiel peut difficilement envisager une stratégie d\u2019ouverture « à droite » - on parlerait plus exactement d\u2019une stratégie de rassemblement national, ou de recomposition de la coalition nationaliste au centre-droit.Il aurait pourtant tout à gagner à envisager une politique de polarisation qui permettrait de briser certaines alliances devenues pesantes, d\u2019en nouer de nouvelles, et surtout, d\u2019en finir avec le climat d\u2019impuissance politique qui noie la société québécoise dans le culte des valeurs molles.Ce sont les termes du débat public qui doivent être changés, ce sont les paramètres de la respectabilité idéologique qui doivent se métamorphoser.On sous-estime la valeur de la transgression idéologique en tant que stratégie politique dans les sociétés qui subissent la censure de la rectitude politique.Recomposer l\u2019espace politique québécois C\u2019est un bilan du souverainisme officiel qui s\u2019impose aujourd\u2019hui.Le souverainisme québécois est en fin de cycle politique.Il semble prisonnier de la conjoncture historique qui l\u2019a engendré et modèle de société auquel il s\u2019est accroché.La crise du souverainisme est l\u2019expression politique la plus 82 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 radicale d\u2019un certain « malaise dans la modernité » québécoise, d\u2019une crise des institutions héritées de la Révolution tranquille et de la conscience historique dont elles étaient investies.Ajoutons que si l\u2019idée d\u2019indépendance se retrouve aujourd\u2019hui dans une telle impasse, c\u2019est en bonne partie parce que le souverainisme l\u2019a mal servie.Si l\u2019idée d\u2019indépendance demeure l\u2019expression la plus fondamentale de notre appartenance au Québec, il faut néanmoins convenir que le souverainisme officiel tel qu\u2019on le connait la sert bien mal.En fait, l\u2019idée d\u2019indépendance ne parvient plus à se traduire en projet politique crédible susceptible de rassembler une majorité de Québécois.De la même manière, il faut enregistrer leur mutation idéologique sur le plan de la défense de l\u2019identité nationale.Les souverainistes ne parviennent plus aujourd\u2019hui à mettre en forme politiquement l\u2019identité québécoise telle qu\u2019elle semble se recomposer à travers la réactivation de son substrat culturel occidental.Poser la question identitaire dans les termes exclusifs de la relation Canada-Québec est devenu anachronique.Cela ne veut pas dire que la question nationale soit entrée dans une phase de dislocation objective.Mais si les indépendantistes ne parviennent pas à voir de quelle manière la mutilation de l\u2019identité nationale est un problème en bonne partie interne à la société québécoise, ils ne parviendront jamais à réactiver le sentiment national et à le charger des contenus nécessaires pour reprendre la lutte pour la souveraineté.Évidemment, ce diagnostic ne préjuge pas de la stratégie à poursuivre pour les nationalistes québécois d\u2019autant plus qu\u2019on trouve certainement dans les grands partis un nombre significatif de militants, de cadres et de députés qui travaillent ardemment à la promotion de l\u2019indépendance dans la mesure où malgré leurs imperfections, ces forma- 83 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 tions sont les seules présentes sur le marché politique.La présentation du projet de loi 195 à l\u2019automne 2007 montre ainsi qu\u2019il est possible de manière circonstancielle de permettre au courant national de se manifester dans les instances du souverainisme officiel.Et il n\u2019est pas impossible que l\u2019on assiste, lors d\u2019une éventuelle course à la direction dans un des deux grands partis souverainistes, à un réaménagement interne si profond qu\u2019il s\u2019accompagnerait alors d\u2019une véritable refondation idéologique du mouvement national.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qu\u2019ont compris les conservateurs canadiens pendant leur traversée du désert au long des années 1990 : il leur était nécessaire de transformer leur parti pour transformer leur pays.Mais il faut aussi admettre les limites de l\u2019action politique dans la configuration politico-idéologique actuelle.Et de la même manière qu\u2019il fut nécessaire, au moment de la Révolution tranquille, de désinvestir le nationalisme d\u2019un traditionalisme désuet qui l\u2019entravait, il est nécessaire aujourd\u2019hui de le dissocier du progressisme thérapeutique qui l\u2019a détourné et dénaturé.Si le souverainisme ne se transforme pas radicalement, il ne parviendra jamais à mener les Québécois à l\u2019indépendance.? 84 ARTICLES Pierre Cloutier* \t \t 1\t 1er épisode : 1948-1958 LA CHASSE AUX COMMUNISTES EST OUVERTE ! Le 8 novembre 2007, un article paru dans un journal anglophone nous apprend que René Lévesque, le fondateur du Parti québécois et ex-premier ministre du Québec de 1976 à 1985, a été l\u2019objet de surveillance policière de la part de la Gendarmerie royale du Canada (la GRC) pendant plusieurs décennies.Son dossier de surveillance, déposé à Bibliothèque et Archives Canada, contient 2 520 pages, réparties en 25 volumes.Neuf volumes ne contiennent que des coupures de presse tandis que les seize autres contiennent de nombreux documents obtenus par des méthodes vraisemblablement intrusives et clandestines.Le dossier a été rendu public en vertu de dispositions de la Loi d\u2019accès à l\u2019information, L.R.1985 c.A-i (la Loi d\u2019accès) et de la Loi sur la protection des renseignements personnels, L.R.1985, c.P-21, qui permettent la divulgation de renseignements personnels détenus par l\u2019administration fédérale concernant des personnes décédées depuis plus de vingt ans.Malgré cet accès, le 4/5 des documents obtenus par des méthodes intrusives et clandestines de la part de la GRC fait l\u2019objet d\u2019une censure basée sur le paragraphe i5 (i) de la Loi d\u2019accès, rédigé en termes suffisamment larges et ambigus pour favoriser cette non-divulgation et qui se lit comme suit : * Avocat, ll.m 85 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 15 (1) Le responsable d\u2019une institution fédérale peut refuser la communication de documents contenant des renseignements dont la divulgation risquerait vraisemblablement de porter préjudice à la conduite des affaires internationales du Canada, à la défense du Canada ou d\u2019États alliés ou associés avec le Canada ou à la détection, à la prévention ou à la répression d\u2019activités hostiles ou subversives, notamment [.] Malgré cette censure omniprésente, il est quand même possible de donner un sens à l\u2019histoire de cette surveillance.La voici donc.9 septembre 1948 Nous sommes le 9 septembre 1948.René Lévesque, qui a 25 ans à l\u2019époque, travaille depuis trois ans comme journaliste pour le service international de Radio-Canada.Il vient de se marier il y a un an et demi avec Louise L\u2019Heureux, déjà sa fiancée avant la guerre, fille d\u2019Eugène L\u2019Heureux, directeur du journal L\u2019Action catholique de Québec.Le couple vient d\u2019avoir un fils, Pierre, né le 21 avril 1948, et demeure au 3355, avenue Barclay à Montréal.Un document, daté du 28 juillet 1954, signé par l\u2019inspecteur G.H.Asley, de la « Special Branch » de la GRC et adressé à M.Marcel Carter, directeur du personnel de la Société Radio-Canada, dont le siège social est situé alors au 140 rue Wellington à Ottawa, nous apprend qu\u2019une demande de filtrage de sécurité a été faite par Radio-Canada, le 9 septembre 1948, concernant le journaliste René Lévesque.La veille, le 8 septembre 1948, René Lévesque, avait rempli un questionnaire sommaire de deux pages qui sera le premier document déposé au dossier de cette « Special Branch » de la GRC.Mais qu\u2019est-ce que cette « Special Branch » ? 86 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 La Sous-direction des affaires spéciales de la GRC Campons le décor.En 1946, un chiffreur de l\u2019ambassade soviétique à Ottawa, Igor Gouzenko, fait défection et révèle la présence d\u2019un réseau d\u2019espionnage soviétique au Canada.Cet incident contribuera en partie à la naissance de la guerre froide entre le bloc occidental et le bloc soviétique.Le gouvernement canadien panique.On adopte un décret en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, cette loi qui a permis au Canada de déplacer plus de 20 000 Japonais en 1941 et qui sera réutilisée par le gouvernement Trudeau en 1970 pour arrêter plus de 500 personnes et procéder à 2 500 perquisitions au Québec lors des événements d\u2019octobre 1970.Une commission royale reçoit des témoignages et publie un rapport désignant 24 personnes comme traîtres au profit d\u2019une puissance hostile.Le gouvernement fédéral en profite pour mettre en place un appareil de sécurité nationale en temps de paix, prévoyant des enquêtes de sécurité à l\u2019égard des fonctionnaires et plus tard des immigrants et des candidats à la citoyenneté ainsi qu\u2019une vaste surveillance intérieure1.Ce travail est confié à la GRC.On crée donc en 1946, la Sous-direction des affaires spéciales (la « Special Branch »), chargée expressément de fournir au gouvernement des renseignements sur l\u2019espionnage et la subversion et de s\u2019assurer que les institutions fédérales sont pourvues d\u2019un personnel loyal et fiable2.Cette sous-direction deviendra en 1956, la Direction générale des affaires spéciales, puis le Service de 1\tVoir à ce sujet : Responsabilité des services de renseignement de sécurité au Canada, Document de référence rattaché au Document de consultation de la Commission, Commission d\u2019enquête sur les actions des responsables canadiens relativement à Maher Arrar, 10 décembre 2004 2\tPhilip ROSEN, Le Service canadien du renseignement de sécurité, Bibliothèque du Parlement, Direction de la recherche parlementaire, Bulletin d\u2019actualité no 84-27F, page 2. 87 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 sécurité sous le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau, avec à sa tête le premier directeur civil, John Starnes, qui entrera en fonction le 1er janvier 1970.Le questionnaire du 8 septembre 1948 Le questionnaire du 8 septembre 1948 rempli et signé par René Lévesque lui-même ne contient rien de nouveau de ce que nous connaissons déjà, à l\u2019exception d\u2019un petit ( ?) détail concernant l\u2019identité de sa vraie mère.Selon sa biographie publiée dans le site de l\u2019Assemblée nationale du Québec, il est né à Campbellton au Nouveau-Brunswick le 24 août 1922, fils de Me Dominique Lévesque et de Mme Diane Dionne-Pineault.Pourtant sur le questionnaire qu\u2019il remplit le 8 septembre 1948, il indique que le nom de sa mère est une « Mrs A.Pelletier » née à Victoriaville en 1896.Voilà un détail qui saura sans doute intéresser les historiens.Il indique qu\u2019il a un fils, Pierre, né le 21 avril 1948, deux frères, Fernand, né en 1924, et André, né en 1926, et une sœur, Alice, née en 1928.Il indique qu\u2019il a habité à New Carlisle, en Gaspésie, de sa naissance jusqu\u2019à 1939, puis au 965 chemin Saint-Louis à Québec, pendant ses études d\u2019abord pour l\u2019obtention d\u2019un baccalauréat ès arts suivies de deux années en droit à l\u2019Université Laval.Il écrit aussi qu\u2019il a été announcer-scriptwriter pour Radio-Canada en 1942-1943, War Correspondent pour la US Army and OWI en 1944-1945, puis Announcer-Producer pour le « CBC Intl.Service » depuis 1945.Le 22 avril 1949, on apprend que le dossier est transmis par la Sous-direction des affaires spéciales du quartier général de la GRC à Ottawa, à la division « C » du Québec, située à Montréal.La division « C » commence son enquête et le 23 juin 1949, elle envoie son premier rapport au Bureau du commissaire à Ottawa. 88 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 On mentionne que plusieurs voisins dans le quartier où réside M.Lévesque ont été interrogés, mais que l\u2019enquêteur n\u2019a réussi à obtenir (failed to obtain) aucune information qui lui serait préjudiciable.Il semble cependant qu\u2019on ait contacté une personne travaillant à Radio-Canada qui décrit M.Lévesque comme un personnage « rebelle » et qui s\u2019opposait à toutes les suggestions faites durant les réunions de Radio-Canada.L\u2019enquêteur mentionne toutefois, dans son rapport, qu\u2019à moins de recevoir d\u2019autres directives, il considère que ce dossier est fermé.Cependant, le document souligne qu\u2019une enquête sera aussi effectuée par la division « S » de Québec et que le commissaire en sera informé.Le 15 juillet 1949, un rapport de la division « S » de Québec précise que des enquêtes discrètes ont été menées à Québec sur la personnalité, le passé et la loyauté de M.Lévesque.Les enquêtes révèlent, selon le rapport, que M.Lévesque a fait des études en droit pendant les années académiques 1941-43, qu\u2019il a raté ses examens, qu\u2019il a abandonné ses cours et s\u2019est trouvé du travail à la radio de Radio-Canada à Québec.On mentionne qu\u2019à l\u2019Université Laval, il était un élève honnête, mais pas très intéressé par ses études et n\u2019était pas reconnu pour ses « tendances subversives » On écrit également qu\u2019une personne interrogée à Radio-Canada le décrit comme un employé stable et fiable et qu\u2019il n\u2019a aucune raison de croire qu\u2019il puisse avoir des « idées subversives ».Le rapport mentionne aussi que le quartier général de la GRC s\u2019est trompé de René Lévesque, mais un passage 89 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 censuré nous empêche d\u2019en savoir plus à ce sujet.On peut raisonnablement conclure que les censeurs d\u2019Ottawa considèrent que la divulgation de cette erreur « risquerait vraisemblablement de porter préjudice », en 2007-2008, à la conduite des affaires internationales, à la défense du Canada ou d\u2019États associés ou alliés avec le Canada, ou à la détection, à la prévention ou à la répression des activités hostiles ou subversives ! Quoi qu'il en soit, poursuit le rapport, le vrai René Lévesque n\u2019apparaît pas sur nos listes de personnes subversives et les personnes interrogées ne sont pas d\u2019opinion qu\u2019il puisse avoir des penchants subversifs (subversively inclined).Encore là, dit l\u2019enquêteur, à moins de recevoir des directives à l\u2019effet contraire, le dossier doit être considéré comme clos.Une note complémentaire du commandant R.J.Bélec de la division « S » de Québec, ajoute qu\u2019il n\u2019y a rien de préjudiciable concernant M.Lévesque ni rien qui indique qu\u2019il a déjà exprimé des opinions subversives (subversive views).La note prend soin de préciser que la personne ciblée n\u2019est pas le René Lévesque qui habite au 95 avenue Bougainville, à Québec.Le 26 juillet 1949, l\u2019inspecteur J.A.Stevenson de la division « C » écrit au commissaire de la GRC à Ottawa que des enquêtes effectuées à Québec n\u2019ont pas réussi (failed) à démontrer rien de préjudiciable concernant la personnalité et la réputation de René Lévesque et qu\u2019il considère que ce dossier doit être fermé.Le 11 août 1949, un officier de la Sous-direction des affaires spéciales écrit à M.R.P.Landry, directeur du personnel 90 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 et des services administratifs de Radio-Canada, pour lui mentionner qu\u2019à la suite de la requête formulée par Radio-Canada, René Lévesque a été le sujet d\u2019une enquête en relation avec son emploi et qu\u2019aucune information de nature dérogatoire n\u2019a pu être mise en lumière.Un trou noir de 5 ans ! On aurait pu croire en lisant ces premières pages que la « Special Branch » de la GRC aurait normalement dû terminer là son enquête comme le recommandait les dirigeants de la division « C » et de la division « S ».Mais non, la GRC a la réputation de ne jamais lâcher son « homme ».Le dossier nous plonge ainsi dans un « trou noir » de 5 ans (1949-1954) constitué de 14 pages censurées, toujours en vertu du paragraphe 15 (1) de la Loi d\u2019accès d\u2019où on en ressortira le 21 juillet 1954 avec un document manuscrit envoyé à un certain inspecteur Ashely qui mentionne qu\u2019une enquête conduite en 1949 avait révélé une information dérogatoire sur M.Lévesque, mais que, selon l\u2019auteur de cette note, la GRC (the Force) était réticente à donner des informations à Radio-Canada.L\u2019auteur mentionne à l\u2019inspecteur Ashley qu\u2019il désirerait peut-être réviser les informations et les envoyer à Radio-Canada.L\u2019information en question semble être un passage où il était mentionné en 1949 que René Lévesque, selon un de ses supérieurs, était enclin à des comportements rebelles et était généralement opposé aux suggestions faites par ses supérieurs dans le cadre de son travail.Ce supérieur, ajoute le document, n\u2019avait pas de preuve que René Lévesque s\u2019adonnait à des activités subversives, mais il doutait néanmoins de sa loyauté ! 91 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Le 28 juillet 1954, l\u2019inspecteur Ashley envoie un mémo à M.Marcel Carter, directeur du personnel et des services administratifs de Radio-Canada, et y joint tous les renseignements recueillis sur René Lévesque en précisant que ces informations sont pour son usage personnel et celui de son responsable de la sécurité.Un autre petit trou noir Dame Censure fait son œuvre.À la suite du mémo de l\u2019inspecteur Ashley qui « relance » le dossier de René Lévesque et permet de le garder ouvert « au cas où », on retrouve quatre autres pages censurées d\u2019où on ressort, le 16 septembre 1955, avec une lettre du président du « Joint Intelligence Committe », un certain M.G.G.Crean du ministère des Affaires extérieures adressée au secrétaire du « Joint Intelligence Committee » du ministère de la Défense nationale.Un voyage en URSS Ce document indique les détails d\u2019un voyage que s\u2019apprête à faire en URSS, le ministre des Affaires extérieures d\u2019alors Lester B.Pearson du 30 septembre 1955 au 13 octobre 1955.On y apprend qu\u2019une dizaine de journalistes accompagneront M.Pearson, dont René Lévesque, commentateur de Radio-Canada.Suit un autre trou noir de 10 pages d\u2019où on ressort seulement deux ans plus tard, le 3 août 1957.Encore là, les censeurs doivent probablement juger que la surveillance de René Lévesque à Moscou ou la visite de M.Pearson en URSS en 1955, soit plus de 52 ans après les faits, « risqueraient vraisemblablement de causer un préjudice » aux affaires internationales du Canada, selon le paragraphe 15 (1) de la Loi d\u2019accès. 92 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 René Lévesque dénoncé comme communiste Le 3 août 1957, la revue Canadian Intelligence Service publie un article faisant état qu\u2019un certain Pat Walsh3, secrétaire-trésorier de la Ligue anticommuniste pancanadienne, va soumettre un mémoire au gouvernement canadien concernant l\u2019infiltration communiste des réseaux anglais et français de Radio-Canada.En fait, M.Walsh s\u2019en prend surtout au réseau français.On y lit ce qui suit : For the past fifteen years the Communist and pro-Communist infiltration of the French-Language network of the CBC has grown to alarming proportions.It has long been public knowledge in Montreal and Quebec City that only two types of people have been welcomed to CBC programs : Reds or pro-Communists on one hand with emphasis on persons having made one or several trips to the Soviet Union or other Iron Curtain countries (Gerard Filion, Jacques Hébert, Wilfrid Lemoyne, Pierre Elliott Trudeau, René Lévesque, etc.) and on the other hand a surprisingly large numbers of known homosexuals (many of them with criminal convictions) who have been protected and promoted to various CBC programmes on the strength of their perverted sexual conduct [.].Vous avez bien lu.Le futur premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, celui-là même qui a lancé la « Special Branch » rebaptisée Service de sécurité, sous les traces des méchants « séparatistes » québécois, le 17 décembre 19694 3\tDans une lettre découverte à Bibliothèque et Archives Canada, Walsh avoue qu\u2019il était un agent de la GRC, chargé d\u2019infiltrer les organisations communistes.Voir : http ://www.hartford-hwp.com/archives/44/o87.html Écouter aussi : http ://archives.cbc.ca/IDCC-o-i7-i58i-i070o/politique_ economie/communisme_canada/ 4\tVoir à ce sujet le Mémorandum de P.E.Trudeau, au Comité du Cabinet sur la sécurité et le renseignement, daté du 19 décembre 1969, près d\u2019un an avant la crise d\u2019octobre 1970 et intitulé : « Current threats to National Order and Unity : Quebec Separatism », dont nous reparlerons plus loin. 93 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 en exigeant qu\u2019on les traite comme on le fait avec les communistes, était lui-même un communiste ! Et son copain, le futur sénateur Jacques Hébert ! Et l\u2019illustre Gérard Filion, futur directeur du Devoir.Et Wilfrid Lemoyne, célèbre journaliste et animateur de Radio-Canada.Et évidemment René Lévesque, le futur premier ministre du Québec ! Tous des communistes ! À Radio-Canada, on ne badine pas avec ce genre de renseignement sérieux ! Le 20 août 1957, M.C.E.Stiles, directeur du personnel et des services administratifs envoie le mémo suivant à la GRC : Ottawa, August 20, 1957 The Commissioner R.C.M.P.Ottawa, Ontario Attention : Mark McClung, Esq.Dear Sir, As discussed I am enclosing herewith Page Four of the Canadian Intelligence Service, for your perusal.Yours faithfully C.E.Stiles Director of Personnal and Administrative Services Le 3 octobre 1957, l\u2019inspecteur W.Milligan, au nom du directeur de la sécurité et du renseignement, envoie un mémo à M.C.H.Stiles, directeur du personnel des services administratifs de Radio-Canada qui dit ceci : SECRET Dear Mr.Stiles : Rene LEVESQUE was, you may recall, among the persons mentioned as a Communist suspect linked with your organiza- 94 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 tion in the August issue of the Canadian Intelligence Service.In accordance with our letter to you of 22 August, 1957, we have made a check, (censure), with the results reported below in the case of RENE LEVESQUE.A report was sent to your organization date 28 July 1954 stating in effect that (censuré) there was no advers information about Rene LEVESQUE.Suivent trois longs paragraphes censurés.Puis le document conclut de la manière suivante : We have no other (censuré) information on Rene LEVESQUE.À la GRC, on ne lâche pas facilement.On pourrait croire en présence de toutes ces enquêtes négatives et ces allégations farfelues et hystériques que le dossier serait fermé à tout jamais.Non.On continue la surveillance.L\u2019Inspecteur « Clouzot » prend les choses en mains ! Le 12 février 1958, l\u2019inspecteur D.E.McLaren, inspecteur de la « Special Branch » affecté à la Division « C » du Québec, basée à Montréal, envoie un rapport contenant un implacable syllogisme d\u2019une rigueur intellectuelle au dessus de tout soupçon.Il raconte que le 2 février 1958, Jean-Marc Léger, écrivain et journaliste québécois fort bien connu, qui allait devenir, entre autres, premier directeur de l\u2019Office de la langue française du Québec, est invité comme commentateur à la célèbre émission télévisée Point de mire animée par René Lévesque.Durant l\u2019émission, nous raconte l\u2019inspecteur « Clouzot » McLaren, René Lévesque présente Jean-Marc Léger comme un expert de la situation politique au Moyen-Orient et la discussion porte sur le Pacte de Badgad, soit le Traité d\u2019Organisation du Moyen-Orient signé le 24 février 1955 par l\u2019Irak, la Turquie, le Pakistan, l\u2019Iran et le Royaume-Uni, un traité de coopération, de protection et de non-intervention dans 95 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 les affaires des autres, auquel les Etats-Unis refusèrent de participer pour ne pas s\u2019aliéner les pays arabes.Laissons parler l\u2019inspecteur « Clouzot » McLaren : [.] During the ensuing discussion LEGER followed what appeared to be the Communist « line » on the present situation in the Middle East.He stated the Bagdad Pact is doomed because the Western Powers represented in the Pact are there only to protect their interests in the petroleum of those Midle East countries and what they have done to improve their material standing is negligable.This discussion gave a strong impression that Jean Marc Leger and Rene LEVESQUE are very good friends.The above are the views of the writer as formed when vieweing the program.Suivent deux paragraphes censurés où l\u2019inspecteur « Clouzot » McLaren fait ses commentaires.Un syllogisme est un raisonnement qui contient trois propositions : une majeure, une mineure et une conclusion, et tel que la conclusion est déduite de la majeure par l\u2019intermédiaire de la mineure.Ici, la « majeure », c\u2019est que Jean-Marc Léger suit ce qui semble être la « ligne » communiste en disant que les « puissances occidentales » représentées dans le Pacte (seule la Grande-Bretagne est présente) l\u2019ont signé seulement pour protéger leurs intérêts dans le pétrole au détriment des pays du Moyen-Orient dont elles n\u2019améliorent pas le niveau de vie.La « mineure », c\u2019est que Jean-Marc Léger et René Lévesque « donnent l\u2019impression » qu\u2019ils sont de très bons amis.La conclusion c\u2019est que René Lévesque suit lui aussi la ligne communiste.On peut raisonnablement comprendre qu\u2019avec de tels raisonnements, les censeurs n\u2019ont pas voulu que les com- 96 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 mentaires subséquents de l\u2019inspecteur « Clouzot » McLaren soient divulgués de crainte qu\u2019ils risquent vraisemblablement de porter préjudice, même en 2007, aux affaires internationales, à la défense du Canada ou à la détection, à la prévention ou à la répression d\u2019activités hostiles ou subversives ! En effet, avec de tels fins limiers, l\u2019image du Canada risque d\u2019être irrémédiablement ternie.Après un autre « trou noir » de neuf pages, le dossier contient un autre mémo, en partie censuré, de l\u2019inspecteur « Clouzot » McLaren qui dit ceci : 4 [.] (censure) On the contrary, I would suggest that the persons involved are likely co-ordinated by a very loose arrangement controlled by sympathy for the communist cause.As circumstances permit, our investigation will be extended.Copies to the O.C.«O» Division (D.E.McLaren) Insp.Officer i/c S.I.B.Voilà.On décide d\u2019étendre la surveillance de M.Lévesque parce qu\u2019il fait partie d\u2019un groupe de personnes, dont Jean-Marc Léger, « coordonnées » par une entente très souple (« a very loose arrangement ») suscitée par une sympathie pour la cause communiste.Très fort ce « Clouzot » McLaren, ce fin limier dont « la Force » ne saurait se passer ! Le 5 juin 1958, un autre inspecteur de la Division « C » du Québec, un certain H.J.Spanton envoie un mémo « urgent » au bureau du commissaire de la GRC à Ottawa.Dans ce mémo, encore là à moitié censuré, il souligne que René Lévesque donne l\u2019impression, dans sa série télévisée, que le seul salut du « Canada français » repose sur l\u2019appui du mouvement syndical parce que c\u2019est la seule force capable de prévenir l\u2019exploitation des « Canadiens français », tant sur le plan politique qu\u2019économique. 97 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 L\u2019inspecteur se sent l\u2019obligation d\u2019admettre toutefois qu\u2019il y a toujours de la place pour des différences d\u2019interprétation, mais ajoute qu\u2019il a personnellement écouté une émission radiophonique à la station de radio CFCF, au cours de laquelle René Lévesque et d\u2019autres personnes « jouaient » avec les questions et réponses d\u2019une manière qui laisse suggérer qu\u2019elles suivent la stratégie communiste habituelle.Le dossier contient ensuite un document de quatre pages contenant une analyse d\u2019un journaliste anglophone, Herbert Steinhouse, sur une série télévisée de deux épisodes d\u2019une heure chacune portant sur les changements survenus au Canada français après la Deuxième Guerre mondiale à travers le personnage d\u2019un certain Roger Latour, un ancien soldat devenu chômeur.René Lévesque est le coauteur de cette série, avec l\u2019écrivain Réginald Boisvert et Florent Forget en assure la réalisation.Ce document fait partie d\u2019un rapport envoyé par le quartier général de la GRC à la Division « C » de Montréal contenant plusieurs pages et 44 paragraphes dont les 4/5 sont censurés.On croit comprendre en lisant le rapport charcuté par la censure que le quartier général de la « Special Branch » de la GRC considérait la série télévisée comme étant de nature « communiste ».À l\u2019avant-dernier paragraphe, on souligne toutefois le fait que plusieurs politiciens, dont le ministre de la Justice lui-même, se posent de sérieuses questions sur l\u2019application des mesures de sécurité à l\u2019endroit des personnes travaillant dans le secteur des communications publiques canadiennes.Cependant, le rédacteur anonyme du rapport ajoute ceci : 98 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 [.] If the present report serves no other purpose, it does establish beyond reasonable doubt the presence of Communists in the CBC ant their active conspiracy to use its facilities for Communist purposes.It would, therefor, give some measure of reassurance to the Minister that there is at least a proven intended threat to security on the part of such persons as [censuré] and perhaps others as yet unknown to us.It is, therefore, recommended that a suitably revised version of this report be transmitted to the Minister.Le dossier sur cette période se termine par quatorze autres pages censurées.Conclusion Que faut-il conclure de cette première partie ?La première observation à faire est celle concernant la censure.On se demande en lisant les passages non censurés si la censure pratiquée en 2007-2008 par l\u2019administration fédérale n\u2019a pas pour but de camoufler la bêtise plutôt que de protéger les intérêts supérieurs de l\u2019État canadien ! On se demande légitimement ensuite comment des faits survenus il y a plus de 50 ans risqueraient en 2007-2008 de porter préjudice aux affaires internationales, à la défense du Canada ou d\u2019États alliés ou associés avec le Canada ou à la détection, à la prévention ou à la répression d\u2019activités hostiles ou subversives.On peut se demander également pourquoi on a insisté pour poursuivre la surveillance de René Lévesque alors que les premières enquêtes réalisées à Montréal et à Québec démontraient qu\u2019il n\u2019avait aucune tendance subversive.La seule note discordante était une remarque d\u2019un de ses supérieurs qui n\u2019avait aucune preuve d\u2019idées subversives, 99 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 mais qu\u2019il estimait qu\u2019il n\u2019était pas loyal ! Pas loyal à qui ?Au Canada ?À Radio-Canada ?À son supérieur ?René Lévesque était un journaliste.Il posait des questions.Il voulait informer les gens, comme c\u2019était son métier de le faire.Ce premier chapitre relève de la pure hystérie.Il suffit de penser à tout l\u2019argent du public gaspillé par un prétendu appareil de sécurité aussi ridicule que bête.? Les Cahiers de lecture de L'Action nationale Pour tout savoir sur les essais publiés au Québec 25 $ par année 45 $ pour deux ans taxes et expédition comprises Commande par la poste : L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 À la boutique internet www.action-nationale.qc.ca 36 pages couleurs format tabloïd 3 numéros par année Points de vente Montréal Renaud-Bray St-Denis (Champigny) 4380, rue St-Denis Renaud-Bray Du Parc, 5117, avenue du Parc Renaud-Bray Fleury, 1691, rue Fleury Est Renaud-Bray Côte-des-Neiges, 5252, chemin de la Côte-des-Neiges Librairie de l\u2019Université de Montréal, 3200, rue Jean-Brillant Québec Librairie Pantoute St-Roch, 286, rue Saint-Joseph Est Zone Université Laval, 2305, rue de l\u2019Université Librairie Laliberté, 2360, chemin Sainte-Foy Sherbrooke COOP Université de Sherbrooke, 2500, boul de l\u2019Université T rois-Rivières COOPSCO UQTR, 3351, boul des Forges Rimouski Librairie L\u2019Alphabet, 120, rue Saint-Germain Ouest T ERREBONNE Les CaHiers\u201diie lecture Ae L'Action nationale de L\u2019Action! FORTES TÊTES, SfM! Librairie Lincourt, 191, rue Saint-André LIRE \t \t \t \t \t \t \t \t \t 102 NOTE CRITIQUE Robert Laplante La tragédie du CHUM L'IMPUISSANCE D'UNE ÉLITE ALIÉNÉE ROBERT LACROIX, LOUIS MAHEU Le CHUM.Une tragédie québécoise, Montréal, Boréal, 2010, 309 pages C\u2019est un gâchis inqualifiable, plus personne n\u2019en doute.Le site du 1000 Saint-Denis a toutes les allures d\u2019un prix de consolation dont les coûts explosent et dont on ne sait plus quand il finira par prendre forme.L\u2019affaire du Centre hospitalier de l\u2019Université de Montréal est un désastre.Robert Lacroix, qui a été recteur sur la montagne, et Louis Maheu, qui a représenté l\u2019Université de Montréal aux diverses instances vouées à l\u2019implantation du CHUM, reviennent sur les événements pour tenter de comprendre le parcours vers la catastrophe.Ils présentent ce cuisant échec comme une tragédie québécoise, manière pour eux de dire que c\u2019est tout le Québec qui écope, certes, mais manière aussi d\u2019en faire une partie prenante.Insistant pour rappeler qu\u2019avant le CHUM quatre autres projets de centre hospitalier universitaire ont échoué, les auteurs n\u2019annoncent pas seulement qu\u2019ils vont tenter de reconstituer et comprendre la séquence des événements et le jeu des acteurs, ils placent leur entreprise sous un double questionnement. 103 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Politique d\u2019abord, qu\u2019ils évoquent pour mieux l\u2019évacuer : « Cela tient-il à la situation politique du Québec ou de Montréal ?Difficile de le croire, car le pendant anglophone du CHUM, le MUHC, a déjà discrètement mis en chantier son nouvel hôpital sur le site Glenn Yards.En outre, depuis 1920, McGill a son hôpital universitaire, le Royal Victoria ».On l\u2019aura tout de suite compris, le dédoublement des filières universitaires et hospitalières va de soi.A matter of fact ! Les auteurs vont donc composer avec ce qu\u2019ils posent comme un fait d\u2019évidence et, du coup, nous le verrons, passer à côté de l\u2019essentiel.Et comme cela arrive souvent quand on refuse de situer les choses dans leur champ de forces, les réflexes de minoritaires nous rattrapent et les voilà donc dans le questionnement culturel, au bord de l\u2019introspection : « Est-ce une incapacité, chez les Québécois francophones, que de ne pouvoir se doter d\u2019une institution aussi essentielle qu\u2019un hôpital universitaire de première catégorie ?» (p.11) Ce peuple serait-il donc incapable de se tenir à la hauteur de ce qu\u2019attend de lui son élite ?Nos universitaires se gardent tout de même une petite gêne : « Nous refusons de voir là une forme de fatalité, mais force est de constater que c\u2019est le prestige de Montréal comme grand centre de savoir francophone qui est menacé, donc le rayonnement du Québec lui-même sur le plan international » (p.11).Le glissement est subtil : le savoir est francophone (!) et c\u2019est d\u2019abord de mal paraître que cela fait souffrir.De là à se mettre à la recherche des travers de notre mentalité.il n\u2019y a pas loin pour croiser les ruines cité-libristes et les anxiétés de Lucien Bouchard.Le désastre du CHUM aura donc été une occasion ratée pour l\u2019Université de Montréal et ce qu\u2019elle aurait pu faire pour pousser « Montréal à consolider sérieusement sa position de ville de savoir et men[er] le Québec à poursuivre sa 104 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 transformation économique dans l\u2019économie du savoir ».L\u2019affirmation n\u2019est pas dénuée de fondement, mais la lecture de l\u2019ouvrage laissera plutôt perplexe à cet égard tant la dynamique nationale y est absente, noyée dans les mots fétiches et les lieux communs sur les défis du XXIe siècle et les besoins de se doter d\u2019une université de « classe mondiale », expression chérie des adeptes de la compétition mondialisée.En réduisant sa perspective au seul jeu des acteurs, l\u2019ouvrage reste anecdotique en dépit de sa prétention à nous présenter les choses dans le registre de la tragédie.Pour bien décoder le tragique, il faut savoir s\u2019en référer au destin.Et en cette matière, le livre est bien loin du compte.Les auteurs filent la métaphore, tout au plus.Le récit est présenté en trois actes, mais aucun destin ne s\u2019y joue.L\u2019échec n\u2019est qu\u2019une occasion ratée, et sa chronique ne débouche que sur le ressentiment dépité parce que le politique y est de part en part réduit au politicien et que rien n\u2019est dit sur l\u2019inscription du CHUM et de sa dynamique institutionnelle dans les rapports du Québec avec la puissante nébuleuse du complexe universitaire anglophone.C\u2019est un livre qui n\u2019éclaire rien, sinon peut-être que les manœuvres auxquelles se sont livré des factions d\u2019une élite provinciale tout entière engluée dans ses microchicanes et ses jeux de coulisse pour dresser les clans les uns contre les autres autour des disputes d\u2019intendance.Trois actes donc : le premier, pour relater le passage d\u2019un projet éclaté en trois sites (Notre-Dame, Saint-Luc et Hôtel-Dieu) à la proposition d\u2019un seul CHU sur le site du 6000 Saint-Denis ; le second tout entier défini par les manœuvres lancées à l\u2019occasion de l\u2019arrivée au pouvoir des libéraux pour recadrer le projet, effectuer un virage à 180 degrés et relancer le débat sur le site et le type de 105 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 construction ; le troisième, enfin, où va se jouer le sort du site Outremont et du projet de technopole de la santé et du savoir.Le récit suit l\u2019ordre chronologique.D\u2019un acte à l\u2019autre, les auteurs reconstituent la séquence des événements et décortiquent les manœuvres qui ont enclenché une logique infernale conduisant au dénouement que l\u2019on sait.Leur thèse : une lutte féroce conduite par les technocrates du ministère de la Santé qui font alliance avec Philippe Couillard pour s\u2019assurer du contrôle absolu sur le projet, le façonner comme ils l\u2019entendent en attisant les dissensions entre les divers groupes en présence, pour finalement mieux marginaliser et neutraliser l\u2019Université de Montréal.Plaidoyer pro domo, en partie, sûrement, mais pas sans fondement.Le projet aurait dérivé d\u2019autant plus allègrement que la technocratie aurait su jouer des faiblesses du politique et des tensions inhérentes au fonctionnement du pouvoir exécutif.Tensions sous les péquistes, empêtrés dans les choix budgétaires d\u2019une province déstabilisée et incapables de se résoudre à passer aux actes ; tensions sous les libéraux, partagés entre les batailles de prestige, l\u2019affairisme puant et les luttes de clan.L\u2019ouvrage est consacré à la micro-analyse des choix tactiques et des conduites des acteurs.Il n\u2019est pas inintéressant de voir démonter les positions hypocrites, de prendre connaissance du contenu des rapports de complaisance avec lesquels les Daniel Johnson et Brian Mulroney de ce monde ont fait dérailler le projet ou encore de voir comment la manipulation des règles peut transformer une commission parlementaire en arme de destruction.Du récit, il ressort évidemment que Philippe Couillard a été à la hauteur de la dignité avec laquelle il a mijoté sa sortie.La chronique est méticuleuse, elle se lit comme un rapport d\u2019autopsie. L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Il faut savoir gré aux auteurs de revenir sans complaisance sur leurs erreurs de parcours - et elles sont nombreuses.Ils posent un regard assez lucide sur l\u2019échiquier et la façon dont ils reconstituent le mouvement des pions est instructive sur la portée et l\u2019effet des logiques instrumentales entre les instances en cause.On leur passe néanmoins un peu moins bien leur candeur en ce qui concerne la compréhension de l\u2019ensemble du contexte et le positionnement global du dossier du CHUM dans l\u2019avenir national.En effet, leur analyse reste prisonnière d\u2019une logique provinciale aussi indigente qu\u2019inadéquate.Jamais, ils ne remettent en cause le cadre même dans lequel le dossier des centres hospitaliers universitaires a été enfermé.Le partage à 50-50 de l\u2019enveloppe budgétaire est une aberration qu\u2019ils n\u2019évoquent même pas.Ils ne consacrent aucun effort à situer le rôle et les fonctions que devraient remplir l\u2019université et son centre hospitalier dans le système québécois de santé et de formation médicale.Alors que cette répartition budgétaire défie toute rationalité et la pénalise à tous égards, quels que soient les paramètres sur lesquels on la reporte, les auteurs ne relèvent rien de l\u2019inégalité structurelle qu\u2019elle consacre entre McGill et l\u2019Université de Montréal.Jamais la discussion n\u2019a lieu sur l\u2019extrême étroitesse de la marge budgétaire que cela entraîne et sur les pressions que l\u2019indigence induit dans le processus décisionnel et dans la dynamique des rapports entre les acteurs.Tout attardés à chercher les mécanismes qui ont sapé ou empêché la cohésion des divers groupes d\u2019intérêt autour de la proposition du CHUM, les auteurs n\u2019abordent qu\u2019indirectement et par allusions furtives le partage du champ institutionnel entre les deux universités.Ils font bien mention, par exemple, de la grogne qu\u2019avait provoquée le choix d\u2019un CHU en trois sites alors que McGill, 107 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 qui avait déjà son hôpital universitaire, se voyait octroyer un nouvel équipement tout neuf (p.31).Mais c\u2019est pour mieux minimiser la chose en la replaçant dans le seul registre du dépit à l\u2019égard des acteurs qui ont mal joué les règles du jeu qu\u2019ils acceptent sans se demander si elles ne les donnent pas pour perdants d\u2019avance.Il arrive parfois qu\u2019on évoque l\u2019injustice en commentant l\u2019évolution des coûts des multiples versions du CHUM qui rétrécit comme une peau de chagrin et qui doit subir des compressions qui n\u2019affectent pas le projet de McGill (p.79, p.123), mais c\u2019est dit sans être repris dans l\u2019analyse.Question d\u2019habitude, sans doute.C\u2019est une description affligeante qui se déroule au fil des pages, une description qui a tout pour donner le dégoût de la politique et engraisser le cynisme le plus enragé.On ferait un mauvais procès aux auteurs en les accusant de faire exprès.Mais force est de constater que c\u2019est l\u2019effet que produit leur propos.En situant leur analyse dans le seul cadre des interactions entre les groupes reliés au CHUM, oblitérant la question du partage inéquitable des ressources, en omettant de poser la question du financement et de l\u2019organisation d\u2019un double réseau et en évitant de prendre en compte les effets de ces choix sur l\u2019univers de contrainte que cela a imposé au projet du CHUM, les auteurs acceptent un ordre des choses qui n\u2019est rien moins qu\u2019un consentement à la logique de minorisation dans laquelle s\u2019est enfermée l\u2019Université de Montréal.C\u2019est dans l\u2019analyse du sort qui a été fait au projet de technopole que cela transparaît le plus clairement.Ce projet, il apparaît au moment où il est désormais évident que l\u2019appui de l\u2019Université au projet du site du 6000 Saint-Denis ne servira plus à rien.Couillard, qui a bien manœuvré et réussi à se faire plusieurs alliés pour appuyer le choix du site de Saint-Luc, vogue vers une victoire.Un concours de L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 circonstances, nous dit le recteur Lacroix, va permettre de changer la donne.Le Canadien Pacifique serait prêt à vendre le site de la gare de triage d\u2019Outremont.Paul Desmarais père aurait fait bénéficier l\u2019Université de ses bons offices et tout à coup un autre projet devenait envisageable : celui de régler les problèmes de locaux du secteur des sciences de la santé, de fournir un nouveau site pour le CHUM et de le bonifier d\u2019une possibilité d\u2019expansion incomparable, facilitant d\u2019autant les rapprochements entre les laboratoires et les divers satellites de valorisation de la recherche qui facilitent les transferts technologiques et la création d\u2019entreprises.Lacroix se lance à fond de train dans la préparation du projet.C\u2019est une perspective enthousiasmante qui s\u2019ouvre, voilà désormais que l\u2019Université parle de « projet de société ».Aux dires du recteur, Jean Charest est ravi, « il s\u2019agissait du plus beau projet qu\u2019il avait reçu en plus de vingt ans de carrière politique » (p.190), ce qui ne l\u2019empêchera pas de s\u2019écraser devant Couillard quelques mois plus tard.Un beau projet, certes, mais une affaire bien différente de celle du CHUM tel qu\u2019il était engagé.C\u2019était une entreprise qui devait mobiliser des ressources financières considérables et qui supposait une vision du développement qui n\u2019avait de sens que dans une perspective nationale.Cela, l\u2019Université ne l\u2019a pas compris.Ou plutôt elle n\u2019en a pas saisi les implications et les exigences.Nos auteurs non plus, même après le cuisant échec, même au terme de leur chronique éplorée.Parce qu\u2019il faisait éclater le cadre financier et qu\u2019il aurait dû forcer la réflexion sur la reconfiguration des institutions et le partage des responsabilités et du travail dans le système de santé et dans le monde médical, le projet d\u2019Outremont ne pouvait devenir une proposition intéressante que dans le cadre d\u2019une discussion large sur la mission nationale d\u2019un tel équipement.Choisir Outremont cela aurait signifié doter 109 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 le Québec d\u2019un navire amiral et consacrer la direction de l\u2019Université de Montréal, lui conférer la place et le rôle de pierre angulaire dans le système de santé et dans le système universitaire.Cela aurait obligatoirement redéfini la place, les responsabilités et les ressources attribuées à l\u2019Université McGill et remis en cause la pertinence du MHUC dans la forme où il avait été autorisé.La technopole ne pouvait avoir qu\u2019une envergure et une responsabilité nationales.Or, le dossier du CHUM restait enfermé dans la logique de la double filière clivée par la langue et organisée non pas en fonction de la majorité, mais bien sur l\u2019égalité des institutions anglophones et francophones.C\u2019est pour n\u2019avoir pas compris cela que les auteurs sont restés médusés - en tant qu\u2019acteurs à l\u2019époque, et en tant que rédacteurs après coup -par l\u2019accueil et les réactions suscitées par le projet.Ils n\u2019ont rien compris des réticences soulevées par les appuis du clan Desmarais.Leur registre d\u2019interprétation reste ethnique : Il [Paul Desmarais] jouait pour l\u2019Université de Montréal un rôle nettement moindre que celui joué alors par l\u2019ancien président-directeur général de l\u2019Alcan, David Culver, et une brochette d\u2019hommes d\u2019affaires dans la conception, la promotion et la défense du projet de l\u2019Université McGill dans la cour Glen.Dans ce cas, cependant, personne n\u2019y avait jamais vu un puissant lobbying du principal et vice-chancelier de McGill.Ce que l\u2019on voyait comme l\u2019engagement normal de l\u2019élite du milieu anglophone pour la défense des intérêts de son université devenait un méchant lobbying des puissants pour le projet de l\u2019Université de Montréal (p.201).Ici, pas de logique nationale, pas de rapport de minorité à majorité, seulement la solidarité ethnique autour des institutions.Les Desmarais dont l\u2019acharnement antinational n\u2019est plus à démontrer sont vite devenus des alliés encombrants. 110 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Par les soupçons que leur présence pouvait nourrir quant aux enjeux fonciers et financiers du projet.Par l\u2019impossibilité que leur appui dressait de sortir du cadre minoritaire pour faire passer le débat dans le registre de l\u2019organisation nationale du système et de l\u2019intérêt supérieur du Québec.Le récit des événements entourant la mise à mort du projet Outremont est sans doute le plus affligeant de tout le bouquin.Le ratatinement du projet CHUM, l\u2019impossibilité de nommer les choses correctement, la censure sur la formulation de l\u2019intérêt national, la résignation devant l\u2019ordre des choses et la puissance hégémonique inquestionnée de McGill, tout y est.Et comme il se doit, nous aurons même eu droit aux lamentations de Lucien Bouchard, que le dossier avait fait sortir de son nouveau plan de carrière : Sommes-nous vraiment résignés à subir pendant des générations la comparaison d\u2019un CHUM de compromis avec le complexe médical et hospitalier de McGill, déployé, lui, sur une superficie vaste et dégagée, totalement construit à neuf et agrémenté de verdure, conçu selon les normes les plus modernes et les plus exigeantes du continent ?Si oui, c\u2019est un choix qu\u2019on ne pourra reprocher qu\u2019à nous-mêmes (p.2I6).Mais quel nous ?Celui d\u2019Elvis Gratton ?On reconnaît bien là le politicien de Saint-Cœur-de-Marie, toujours prompt à nous tâter le « nous » de la réprimande, sans jamais même se demander si lui-même, alors qu\u2019il en avait le pouvoir, n\u2019aurait pas pu poser le dossier dans ses paramètres nationaux.L\u2019esprit minoritaire dans toute sa prégnance.Tout au long de ce troisième et dernier acte, les auteurs poussent à sa limite leur cadre d\u2019analyse : ils insistent sur l\u2019emprise des technocrates de Québec, sur la veulerie poli- 111 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 ticienne, sur l\u2019impitoyable mécanique procédurière qui a fourni tous les trucs pour faire triompher les fausses perceptions et réduire à néant les considérations des experts.Tout cela pour mieux redire, au fond, que l\u2019erreur de l\u2019Université de Montréal aura été de trop faire confiance en l\u2019expertise et aux exigences de la rationalité.Point de vue technocratique s\u2019il en fut, il culminera dans les lamentations sur les lacunes des stratégies de communications que l\u2019Université aurait déployées avec des moyens bien insuffisants.On comprend aussi, à demi-mot, que les choses auraient pu évoluer autrement si l\u2019Université avait traité avec moins de condescendance certains de ses partenaires.Ces admissions faites, les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, « nous restons sur notre faim » (p.301).Nous avons découvert comment, de conflits en commissions, on en était arrivé à la décision de construire le CHUM au 1000 Saint-Denis.En ce qui a trait au pourquoi, nous pensons avoir identifié des facteurs qui nous semblent indubitables, comme la fragilité et le manque de rigueur de plusieurs analyses.D\u2019autres facteurs ont peut-être marqué cette tragique odyssée et son malheureux point d\u2019arrivée : nous laissons d\u2019autres que nous les identifier (p.301).Étrange démission.Aveu d\u2019impuissance ou refus de nommer l\u2019éléphant qui pacage dans la cour Glenn ?L\u2019Université de Montréal a perdu.Le Québec a perdu.Mais les auteurs ne parviennent pas à clairement identifier ce qui s\u2019est perdu réellement.Une occasion exceptionnelle pour laquelle « tous les ingrédients étaient là pour en faire un succès » (p.294).On veut bien le croire, mais il en manquait un et il est essentiel : la mobilisation nationale.Or celle-ci n\u2019était possible qu\u2019à la condition de situer le projet de technopole de la santé et du savoir dans son cadre national, un cadre qui exige la reconfiguration des institutions et des 112 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 rapports avec la minorité anglophone.Les ressources financières sont limitées et les règles de leur partage ne peuvent souffrir de traiter sur un même pied d\u2019égalité des réseaux institutionnels qui fonctionnent comme si deux majorités se partageaient le Québec.Ce qui s\u2019est joué là, c\u2019est la marginalisation de la médecine en français et de la faculté de médecine de l\u2019Université de Montréal.Ce qui s\u2019est joué là, c\u2019est une formation à deux vitesses financée par les fonds publics au détriment des étudiants de la majorité.Ce qui s\u2019est perdu là, c\u2019est la capacité de faire du CHUM le centre de gravité du système de santé québécois.La résignation des auteurs qui se défilent devant les raisons de ce dérapage n\u2019a d\u2019égale que celle d\u2019une certaine élite qui s\u2019accommode trop bien de la marginalisation des institutions qui leur donnent, encore pour un temps, l\u2019occasion de faire carrière à rationaliser l\u2019indigence et à s\u2019imaginer dans le coup en faisant des discours enflammés sur les projets de « classe mondiale ».Ils ne le savent peut-être pas encore, mais c\u2019est là le signe le plus sûr de leur enfermement dans la bourgade.? 113 LIRE LES ESSAIS MICHÈLE TRIBALAT Les yeux grands fermés.L\u2019immigration en France, Éditions Denoël, 222 pages La démographe française Michèle Tribalat flirte bien malgré elle avec la controverse.Son attitude critique envers l\u2019immigration en France a fait d\u2019elle la bête noire des chantres de l\u2019immigration tous azimuts.Bien qu\u2019elle soit directrice de recherche à l\u2019Institut national d\u2019études démographiques (INED), Tribalat travaille chez elle, hors unité et sans budget : « mes articles ne sont même pas cités dans les publications de la maison » se désole-t-elle.Certains de ses livres sur l\u2019immigration, tels Faire France et De l\u2019immigration à l\u2019assimilation, ont soulevé les passions et c\u2019est dans cette lignée que s\u2019inscrit son plus récent ouvrage Les yeux grands fermés, publié en France aux éditions Denoël au printemps 2010.L\u2019ouvrage reçut un accueil mitigé, situé quelque part entre l\u2019enthousiasme retenu des uns qui, comme Tribalat, dédaignent l\u2019obscurantisme ambiant et les hauts cris outrés des autres qui regimbent dès lors que l\u2019on met de côté la langue de bois.En France comme ici, la question de l\u2019immigration est explosive.Les yeux grands fermés s\u2019articule autour d\u2019une grande thèse : l\u2019immigration en France, désormais sacralisée, doit être positivée en tout lieu et en toute occasion par les élites 114 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 médiatiques et politiques, quitte à saboter les collectes de données et les analyses, ou bien à rendre impossible l\u2019accès au contenu des variables à caractère « ethnique », dites sensibles.L\u2019objectif avoué est d\u2019éviter à tout prix que les données servent de carburant dans la machine de rhétorique raciste et xénophobe des élites populistes.Cet état d\u2019esprit véhiculé en haut lieu a inévitablement fini par torpiller les organismes responsables de la statistique officielle, organismes dont le manque de rigueur dans la documentation et l\u2019analyse du phénomène de l\u2019immigration est devenu patent : absence de données longitudinales, questions d\u2019enquête manquantes ou ambigües, indicateurs douteux ou erreurs d\u2019analyse suspectes.En conséquence, le discours sur l\u2019immigration en France est devenu vaporeux, éthéré, et flotte dans l\u2019atmosphère étouffante des bons sentiments et de la rectitude politique, faute de données fiables sur lesquelles prendre appui.Tribalat ajoute même : « Ce livre met en évidence une certaine préférence pour l\u2019ignorance.» C\u2019est tout dire.D\u2019entrée de jeu, Tribalat expose la déficience des outils statistiques pour évaluer l\u2019ampleur de l\u2019immigration sur le territoire français.On ne connaît même pas l\u2019importance des flux migratoires en France ! Les ministères et organismes gouvernementaux naviguent à vue, la plupart ayant refusé d\u2019aligner leur définition de l\u2019immigration sur celle de l\u2019ONU.Chacun y va de ses propres hypothèses et de sa propre méthode de calcul.Les estimations varient ainsi du simple au double, selon le ministère ou l\u2019organisme de référence.L\u2019Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) a quant à elle choisi d\u2019avoir recours au solde migratoire net qui correspond à la somme des entrées des immigrants moins la somme des sorties des émigrants.Pour calculer ce solde migratoire, on doit donc être en mesure de dénombrer à la fois ceux qui entrent au pays et ceux qui en sortent.Or, l\u2019INSEE ne possède pas de données fiables sur les sorties ii5 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 des individus hors du territoire français.Le solde migratoire est donc condamné d\u2019avance à être un indicateur bancal, une donnée essentielle, soit le flux d\u2019émigration, demeurant incertaine, voire inconnue.Pourquoi l\u2019INSEE n\u2019a-t-il pas rapporté les seules données fiables à sa disposition, soit les flux d\u2019entrées des immigrants au pays ?Cherche-t-on à masquer cette donnée en la dissimulant dans un indicateur composite ?Le solde migratoire net, en plus d\u2019être hautement approximatif, occulte une autre réalité : ceux qui sortent du pays ne détiennent pas forcément les mêmes caractéristiques que ceux qui y entrent.On soustrait des Français « de souche », proportionnellement plus nombreux à quitter la France qu\u2019à y entrer, à des immigrants fraîchement arrivés.On annule « statistiquement » l\u2019arrivée d\u2019un immigrant par le départ d\u2019un Français.Comment s\u2019y retrouver dans une telle confusion des genres ?Ainsi, selon toute vraisemblance, les flux d\u2019immigration en France sont sous-estimés.La démographe met toutefois le lecteur en garde : même révisés à la hausse, les flux d\u2019immigration ne seraient pas nécessairement plus élevés que ceux qu\u2019a connus la France au cours du XXe siècle.Ce qui a drastiquement changé, en revanche, ce sont les motifs sous-jacents à l\u2019immigration.Beaucoup moins d\u2019immigrants qu\u2019auparavant entrent en France spécifiquement pour trouver du travail.En 1970, pour chaque immigrant qui entrait pour motif familial, près de deux immigrants entraient pour motif de travail.En 2007, la situation était complètement renversée : pour chaque immigrant qui entrait pour motif de travail, 11 entraient pour motif de réunification familiale.Tribalat poursuit au chapitre suivant en expliquant pourquoi la politique migratoire française échappe au débat démocratique et en montrant comment certains changements légaux ont contribué au passage d\u2019une immigration économique à L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 une immigration de regroupement familial.Elle dénonce le glissement de la politique migratoire hors de la sphère politique vers la sphère juridique via la Cour européenne de justice ou la Cour européenne des droits de l\u2019Homme.La scientifique déplore le manque de rigueur dont fait preuve la France en matière d\u2019immigration, manque de rigueur ne provenant pas à coup sûr des contraintes imposées par les règles de l\u2019Union européenne.En l\u2019occurrence, certains pays sont plus rigoureux dans leur politique migratoire, en dépit de leur appartenance à l\u2019UE.Aux Pays-Bas, par exemple, les enfants d\u2019immigrants qui souhaitent rapatrier un époux d\u2019origine étrangère doivent, entre autres, assumer eux-mêmes les coûts liés à l\u2019apprentissage du néerlandais.Pour la France, les immigrants doivent plutôt faire un test linguistique à l\u2019étranger.Le demandeur qui échoue au test voit l\u2019État français lui payer un cours de langue et de citoyenneté.Personne n\u2019est refusé : l\u2019important, c\u2019est de participer.En somme, Tribalat déplore que l\u2019élite politique adhère aveuglément à une idéologie progressiste transnationale où l\u2019immigration est systématiquement présentée comme un phénomène gagnant-gagnant.Les États deviennent impuissants : ils s\u2019ajustent à l\u2019univers globalisé du migrant au lieu de le contraindre ou le réglementer.L\u2019auteure délaisse les lacunes de l\u2019appareil statistique et politique français pour s\u2019attaquer le temps de deux chapitres à ce qui apparaît comme deux des plus grands mythes liés à l\u2019immigration.Elle déboulonne d\u2019abord un premier mythe, de nature démographique, selon lequel l\u2019immigration contribuerait à maintenir sur le marché du travail une proportion suffisante de citoyens pour payer les retraites et les programmes sociaux d\u2019une population vieillissante.Cette croyance est fausse, dit la démographe.D\u2019abord, l\u2019immigration est incapable de stabiliser le rapport de dépendance, indicateur qui mesure le nombre de citoyens 117 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 inactifs, supposés bénéficiaires des programmes sociaux, relativement au nombre de citoyens actifs qui paient des impôts.Le maintien du rapport de dépendance à un niveau constant requerrait l\u2019apport annuel de plusieurs millions d\u2019immigrants, ce qui représente une charge insoutenable pour une société d\u2019accueil comme la France.En outre, les volumes d\u2019immigration ne racontent pas toute l\u2019histoire.L\u2019efficacité économique des flux migratoires est assurée par les taux d\u2019emplois des immigrants et non par leur nombre.Pour payer des impôts, un individu doit d\u2019abord travailler.Dans un système social-démocrate de redistribution de la richesse, les moins nantis bénéficient des programmes sociaux, alors que les travailleurs les plus qualifiés y contribuent.Or les taux d\u2019emploi des immigrants sont beaucoup plus faibles que ceux des natifs.Privilégier uniquement une immigration hautement qualifiée serait une solution intéressante, mais difficilement applicable dans le contexte français.En fait, selon Tribalat, il serait peut-être plus efficace d\u2019instaurer des programmes de réinsertion des natifs non actifs plutôt que de compter sur une main-d\u2019œuvre immigrante mal adaptée.Au final, selon tous les scénarios et les hypothèses envisagés, l\u2019impact fiscal, ou la contribution nette des immigrants aux programmes sociaux, est probablement faible, voire nul.Ce qui fait dire à Lee et Miller, chercheurs américains cités dans l\u2019ouvrage : « La conclusion peut-être la plus importante et sur laquelle la plupart des analystes sont d\u2019accord est que l\u2019effet global d\u2019un changement de volume de l\u2019immigration sur les finances publiques ne devrait pas être un enjeu politique majeur ».Le second mythe mis à mal par la démographe stipule qu\u2019un apport de l\u2019immigration à la force de travail est indis- ii8 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 pensable aux économies des pays aux prises avec une forte dénatalité.Ce deuxième mythe s\u2019avère plus complexe à démonter.D\u2019abord, les théories économiques sur la question manquent encore de cohérence.Ensuite, les vérifications empiriques des modèles économiques sont difficiles à effectuer.En France, les études empiriques sur le sujet sont rarissimes, puisqu\u2019aux défis techniques s\u2019ajoute le tabou entourant l\u2019immigration.Faute de données et d\u2019études pour la France, Tribalat doit donc se rabattre sur une revue de la littérature internationale sur l\u2019apport des immigrants à la prospérité économique, littérature particulièrement abondante pour les États-Unis et certains pays d\u2019Europe.Tribalat se penche d\u2019abord sur l\u2019effet de l\u2019immigration sur le produit intérieur brut (PIB), indicateur représentant la richesse créée par un pays durant une année.La doxa « immigrationniste » affirme que l\u2019on doit recourir à une main-d\u2019œuvre immigrante pour assurer la croissance du PIB des pays aux prises avec une forte dénatalité.Le raisonnement est simple : moins d\u2019enfants, moins de travailleurs, moins de richesse.L\u2019injection d\u2019une main-d\u2019œuvre immigrante abondante augmente la population, stimule la création de richesse et tire à la hausse le PIB.Toutefois, même si la logique interne de ce raisonnement est indéniable, celui-ci rate carrément la cible.L\u2019augmentation du PIB total n\u2019est pas ce qui détermine la véritable richesse des individus.Pour ce faire, il faut plutôt se tourner vers l\u2019augmentation du PIB par habitant.Ce n\u2019est pas la grosseur de la tarte qui compte, mais bien la grosseur de la part à laquelle chacun aura droit.Or, lorsque l\u2019on se penche sur l\u2019impact de l\u2019immigration sur le PIB par habitant, la plupart des études ne sont pas concluantes.Dans un important rapport sur l\u2019impact de l\u2019immigration en Grande-Bretagne, la Chambre des Lords concluait en 2008 qu\u2019à l\u2019instar de l\u2019impact de l\u2019immigration sur la fiscalité, l\u2019impact de l\u2019immigration sur le PIB par habi- 119 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 tant était faible ou nul.Selon de grossières estimations, en bout de compte, l\u2019immigration n\u2019apporterait que quelques pence par semaine aux citoyens britanniques.Qu\u2019en est-il de l\u2019effet de l\u2019immigration sur les salaires et l\u2019emploi ?Selon Borjas, expert incontournable de l\u2019économie de l\u2019immigration dont les travaux sont cités abondamment par Tribalat, « la théorie économique prédit, sans ambiguïté, que l\u2019effet à court terme de l\u2019immigration sur les salaires sera négatif et numériquement important ».Les immigrants augmentent l\u2019offre de main d\u2019œuvre et la compétition entre les travailleurs, tirant ainsi les salaires à la baisse.Lorsque l\u2019immigration est peu qualifiée, ce sont les travailleurs les moins nantis qui souffrent de la compétition sur le marché du travail, alors que les plus qualifiés bénéficient de la baisse des salaires par une augmentation de la marge de profit.Borjas souligne qu\u2019un travailleur américain ayant gagné 25 000 $ au début de l\u2019an 2000 avait vu son salaire réduit d\u2019approximativement 1800 $ en raison de la compétition provenant des travailleurs immigrants.En contrepartie, des travailleurs immigrants plus qualifiés abaisseraient le salaire des plus riches, réduiraient les inégalités et contribueraient aux finances publiques, retombées que plusieurs pourraient considérer comme souhaitables.Mais encore faudrait-il que les immigrants qualifiés trouvent un emploi à la hauteur de leurs compétences.La déqualification est malheureusement un phénomène courant chez les travailleurs immigrants.Par ailleurs, l\u2019immigration s\u2019avère impuissante à enrayer les pénuries de main-d\u2019œuvre.Selon Borjas, l\u2019idée que la main-d\u2019œuvre immigrante occupe les emplois dont les natifs ne veulent pas est un mythe qui a la couenne dure.Croire cela, c\u2019est ignorer les règles de base d\u2019une économie de marché.Que les natifs ne veulent pas d\u2019un emploi signifie simplement que les salaires offerts sont trop bas.Dans une écono- 120 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 mie de marché, les pénuries de main-d\u2019œuvre constituent un phénomène normal et contribuent au mécanisme de hausse naturelle des salaires, d\u2019innovation et d\u2019incitation à la formation de haut niveau.En ayant recours à l\u2019immigration pour combler des pénuries conjoncturelles, les gouvernements, de mèche avec les employeurs, empêchent l\u2019ajustement des marchés et la hausse des salaires.À ce sujet, il est ironique que les milieux d\u2019affaires, généralement plus libéraux, réclament avec insistance l\u2019intervention du gouvernement pour augmenter les flux d\u2019immigration.Bon pour l\u2019économie, l\u2019immigration ?On ne sait pas vraiment.Tout dépend des caractéristiques des immigrants et de l\u2019économie dans laquelle ils s\u2019insèrent.À ce propos, Tribalat rappelle qu\u2019il ne faut pas confondre l\u2019immigration d\u2019aujourd\u2019hui avec les grandes vagues d\u2019immigration du début du XXe siècle : le marché d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est pas le même, les besoins en main-d\u2019œuvre peu qualifiée sont moins importants et les programmes sociaux sont plus développés.Le contexte actuel augmente grandement la charge fiscale des immigrants mal intégrés économiquement.Tribalat réserve tout un chapitre au très important thème de la concentration spatiale des immigrants et du peuplement des territoires.Encore une fois, elle s\u2019insurge au passage contre le manque de données ethnoculturelles en France comparativement aux pays scandinaves ou aux Pays-Bas.En France, même quand les données sont disponibles, leur signification est ambigüe ou imprécise.Dans certaines bases de données, par exemple, on enregistre le pays de naissance, mais pas la nationalité : il est donc impossible de distinguer les rapatriés des véritables immigrants.Certaines autres contiennent la nationalité de naissance, mais pas l\u2019origine des parents : on peine donc à identifier les enfants d\u2019immigrants.Officiellement, pour les autorités, les données sur l\u2019origine 121 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 ethnique et la nationalité ne doivent servir qu\u2019une seule fin : la lutte à la discrimination.Utiliser des données ethnoculturelles pour étudier la ségrégation spatiale et les enclaves ethniques, comme le souhaite Tribalat, apparaît donc inacceptable pour plusieurs organismes, dont la Commission nationale de l\u2019informatique et des libertés (CNIL).Le simple fait de dénombrer est jugé d\u2019emblée comme préjudiciable.Malgré ces obstacles, la démographe réussit à dresser un portrait de la répartition spatiale des jeunes âgés de zéro et 17 ans avec antécédents migratoires à l\u2019aide du fichier SAPHIR, une base de données remplie d\u2019informations, mais peu valorisée par l\u2019INSEE et amputée de nombreuses variables pertinentes dans sa version publique.Tribalat étudie entre autres la répartition de la population d\u2019origine étrangère en Île-de-France.Au premier chef, elle constate que la composition ethnique a beaucoup changé de 1968 à 2005 : la proportion d\u2019immigrants en provenance d\u2019Afrique et de Turquie a sensiblement augmenté.Ensuite, la concentration des immigrants est en croissance : pour l\u2019Île-de-France, la proportion d\u2019immigrants est passée de 16 à 37 % de la population en 37 ans.Localement, la concentration peut atteindre des proportions encore plus élevées, allant jusqu\u2019à 57 % dans le département de Seine-Saint-Denis.Ces données nous rappellent une réalité importante : l\u2019évolution modérée de l\u2019immigration au niveau national occulte des évolutions territoriales importantes.Les immigrants sont concentrés localement, l\u2019assimilation spatiale est inopérante.La concentration des personnes d\u2019origine étrangère dans les grands centres urbains ne serait-elle pas due à la fuite xénophobe des natifs hors de la ville, fuite analogue au « white flight » qui fut observé aux États-Unis il y a quelques décennies ?Il semblerait que non.Les natifs n\u2019ont pas une propension plus élevée à quitter les grands centres 122 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 urbains lorsque la concentration des immigrés augmente.Par contre, ils ont moins tendance à revenir s\u2019y installer.La concentration ethnique résulte non pas d\u2019une fUite, mais d\u2019un phénomène d\u2019évitement.Les gens aiment vivre avec leurs semblables, qu\u2019ils soient immigrants ou natifs.Selon Tribalat, il serait naïf de croire que l\u2019élimination totale de la discrimination enrayera par magie la ségrégation spatiale.Par ailleurs, la ségrégation spatiale peut émerger de choix rationnels exempts de discrimination raciale ou de pensées xénophobes.La démographe fournit à titre d\u2019exemple le choix d\u2019une école par les parents.Il a été amplement démontré que la réussite scolaire des jeunes dépend aussi des capacités des autres étudiants qui les entourent.Il apparaît donc « rationnel » que les parents soucieux du succès scolaire de leurs enfants cherchent à les inscrire dans les meilleures écoles.Or, ces institutions sont souvent difficiles d\u2019accès pour les clientèles immigrantes en difficulté.La ségrégation peut ainsi résulter de simples calculs individuels rationnels, cela dit sans nier l\u2019apport de la discrimination et de la xénophobie.Plusieurs forces sont à l\u2019œuvre et la réalité ne se résume pas simplement à un vice moral atavique de la population native.Alors, quelle solution apporter à la ségrégation spatiale ?La conclusion de Tribalat est claire : il faut limiter les flux des immigrants familiaux dont l\u2019intégration économique et spatiale est particulièrement difficile.Comme dans les cas de l\u2019économie et de la fiscalité, une main-d\u2019œuvre qualifiée doit être privilégiée.Au chapitre final, Tribalat mène une charge à fond de train contre les sondages annuels sur le racisme de la Commission nationale consultative des Droits de l\u2019Homme (CNCDH).Selon la démographe, ces sondages au contenu non scientifique n\u2019ont d\u2019autres objectifs que de débusquer les racistes réels ou présumés et d\u2019améliorer l\u2019image de l\u2019immigration en édifiant des stéréotypes positifs.« La dénoncia- 123 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 tion des stéréotypes dépréciatifs peut conduire, en l\u2019absence de connaissances précises, à recourir à des stéréotypes motivés par une bonne intention visant à positiver l\u2019image des victimes de stéréotypes négatifs.» Or, un stéréotype, même positif, demeure une idée toute faite.Le sondage du CNCDH, fondé sur les bons sentiments plutôt que sur des comportements réels, comporte mille et une lacunes qui le rendent pratiquement inutilisable à des fins scientifiques.Même le sous-comité Sondage du CNCDH avait recommandé la suspension de cette enquête sur le racisme.Sa recommandation fut rejetée par le conseil d\u2019administration.Les tares de l\u2019enquête sont nombreuses.La définition du racisme est floue.Certaines questions sont fortement orientées, comme celle qui sonde le répondant sur son appréciation du nombre d\u2019immigrants : y en a-t-il « pas assez », « juste comme il faut » ou « trop » ?Que veut dire « trop » ou « juste comme il faut » ?Comment comparer la réponse d\u2019un individu qui vit à Seine-Saint-Denis entouré d\u2019une importante proportion d\u2019immigrants à celle d\u2019un autre qui vit dans un endroit où la concentration est moins forte ?Autre exemple : les questions du sondage sont les mêmes pour tous, immigrants ou natifs.On demandera donc à tous les répondants, chrétiens ou musulmans, leurs opinions par rapport aux pratiques religieuses des musulmans.Quelles informations nous apporte l\u2019opinion d\u2019un musulman sur ses propres pratiques religieuses et sur sa propre culture ?Il est pourtant possible de faire mieux.Aux Pays-Bas, un sondage semblable, mais mieux ficelé fait varier les questions en fonction des caractéristiques du répondant (musulman ou natif).En procédant ainsi, les sondeurs ont pu montrer qu\u2019une majorité de natifs n\u2019aiment pas la manière dont sont traités les enfants et les femmes dans la culture musulmane, mais que la réciproque est également vraie.Les préjugés ne sont pas l\u2019apanage des populations d\u2019accueil. 124 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 En guise de conclusion, Tribalat rappelle une réalité trop souvent oubliée : l\u2019immigration est un enjeu de société dont il est impératif de débattre ouvertement et démocratiquement.Elle doit cesser d\u2019être un objet sacralisé et intouchable.L\u2019immigration avec un grand « I », présentée comme un tout indifférencié bon-en-soi, est une illusion, un mirage.Il est crucial de pouvoir discuter la tête froide des bons et des mauvais côtés de l\u2019immigration sans craindre l\u2019opprobre du racisme.Ce livre de Tribalat est fort intéressant, quoique aride par moment.On reprochera à Tribalat d\u2019avoir parfois manqué d\u2019esprit de synthèse.L\u2019auteure se lance à quelques reprises dans de fastidieuses énumérations de statistiques (comme dans le chapitre sur la ségrégation résidentielle) ou de résultats d\u2019analyses récoltés dans la littérature scientifique (comme dans le chapitre sur l\u2019économie) sans qu\u2019il s\u2019en dégage une structure claire.Autant de chiffres ne sont pas faits pour être insérés dans le corps même d\u2019un texte.Pourquoi ne pas les avoir organisés en tableaux synthèses ?Tout au long du livre, l\u2019enchevêtrement de deux propos nuit parfois à la bonne compréhension des idées.D\u2019un côté, Tribalat dénonce l\u2019absence ou la mauvaise qualité des études et des données françaises sur l\u2019immigration.De l\u2019autre, elle critique les mythes liés à l\u2019immigration à l\u2019aide d\u2019études parfois étrangères, parfois fondées sur des données françaises partielles ou difficilement accessibles.On finit par s\u2019embrouiller.Quelles sont les données manquantes ?Quelles sont celles qui sont inaccessibles ?Pour quelles périodes ?Il aurait été préférable que Tribalat sépare clairement sa critique de l\u2019appareil statistique français de sa critique de la politique d\u2019immigration comme telle.Malgré ces quelques défauts de forme mineurs, Les yeux grands fermés constitue une véritable manifestation de 125 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 courage et de persévérance dans l\u2019adversité.En dépit des accusations de racisme, de xénophobie et de « Front nationalisme », Tribalat persiste et signe, au nom de la science.Pour mieux comprendre le sort qui lui est parfois réservé, il faut avoir vu le débat surréaliste entourant son livre à l\u2019émission L\u2019objet du scandale sur France 2.Alors que la démographe, placide, tentait d\u2019expliquer l\u2019importance de disposer de variables claires afin d\u2019étudier l\u2019intégration des enfants d\u2019immigrants à la société française, Gérard Miller s\u2019offusquait que lui, enfant d\u2019immigrants polonais parfaitement intégré, ne soit pas considéré comme un pur Français.« Combien de temps me rappellera-t-on que je suis un enfant d\u2019immigrant ?», disait-il, le ton pleurnichard.Tribalat avait beau expliquer que le fait d\u2019être un enfant d\u2019immigrant dans les statistiques ne l\u2019empêchait nullement d\u2019être un « vrai Français », rien n\u2019y faisait.Le « débat » atteignit le paroxysme du délire quand, devant une Tribalat visiblement excédée, Gérard Miller déclara que la véritable donnée manquante, c\u2019était le nombre d\u2019étrangers morts pour la France lors de la Deuxième Guerre mondiale ! Voilà donc le grand mérite de Michèle Tribalat : avoir su durant toutes ces années garder le cap de la raison dans les eaux troubles de la rectitude politique française.Au Canada, pays où l\u2019identité nationale s\u2019articule fondamentalement autour du multiculturalisme et de la Charte des droits et libertés, l\u2019immigration est sacralisée au même titre qu\u2019en France.Néanmoins, les situations des deux pays diffèrent sur un point crucial : contrairement à la France, le tabou qui sévit dans le débat public au Canada n\u2019a pas empêché la statistique officielle de faire son travail.Beaucoup de données pertinentes sont disponibles dans le recensement et dans les différentes enquêtes de Statistique Canada.Plusieurs études de bonne qualité ont été réalisées.Il est vrai qu\u2019en général les médias laissent surtout filtrer les résultats 126 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 positifs sur l\u2019immigration ou ceux mettant en évidence les comportements discriminatoires des natifs.Néanmoins, des voix critiques s\u2019élèvent lentement et remettent en question les objectifs d\u2019immigration annuels (quelque 250 000 par année au Canada) ainsi que la politique de sélection des immigrants.En 2008, un ouvrage collectif de l\u2019Institut Fraser (The Effects of Mass Immigration on Canadian Living Standards and Society) a eu le mérite d\u2019aborder de front la question de l\u2019immigration au Canada, mais souffrait à plusieurs égards d\u2019un déficit de qualité et de crédibilité.Quant au Québec, aucun ouvrage majeur n\u2019a remis en question les politiques d\u2019immigrations.Il y a ici de la place pour un sérieux débat.Les yeux grands fermés version Québec reste encore à écrire : espérons qu\u2019il ne tardera pas.Patrick Sabourin Candidat au doctorat, Centre Urbanisation Culture Société de l'Institut national de la recherche scientifique.JEAN-FRANÇOIS SIMARD (DIR.) L\u2019œuvre de Camile Laurin.La politique publique comme instrument de l\u2019innovation sociale, Presses de l'Université Laval, 2010, 240 pages À l\u2019heure de l\u2019adoption de la loi 115 sous le bâillon et des manifestations qui en découlent, le collectif L\u2019œuvre de Camille Laurin.La politique publique comme instrument de l\u2019innovation sociale tombe à point.Il nous permet de constater l\u2019ampleur du fossé entre le courage politique du psychiatre et la naïveté coupable du gouvernement actuel en matière linguistique.Sous la direction de Jean-François Simard, ex-ministre péquiste et professeur à l\u2019Université du Québec en Outaouais, 127 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 le livre reprend principalement les actes d\u2019un colloque qui s\u2019était tenu au printemps 2009 dans la foulée des activités soulignant le dixième anniversaire de la mort de Camille Laurin.Les auteurs sont pour la plupart d\u2019ex-collaborateurs du père de la Charte de la langue française.Disons-le d\u2019emblée : il s\u2019agit là d\u2019une œuvre de qualité.Ne s\u2019agissant pas d\u2019une biographie de l\u2019homme, nous n\u2019en voyons pas moins, au fil de la lecture, se dessiner un portrait de l\u2019homme politique complémentaire à la magistrale biographie de Camille Laurin par Jean-Claude Picard (L'homme debout, Boréal, 2003) et de l\u2019intéressant portrait de Robert Fillion ( Une saison chez Camille Laurin, Isabelle Quentin, 2005).Le pari était en cela audacieux, le livre tente de jouer sur trois fronts : faire comprendre la logique de Laurin en tant qu\u2019individu, faire saisir l\u2019ampleur et la pérennité des transformations profondes dont il fut le père, et mener à une réflexion plus large sur le rôle du ministre dans la mise en place des politiques publiques et leur acceptation au caucus, dans l\u2019opinion publique, etc.Nous sentons également que les concepteurs du collectif semblent s\u2019être imposé le défi de nous faire connaître d\u2019autres dimensions du bilan politique de Laurin que la simple Charte de la langue française.L\u2019ouvrage est divisé en huit chapitres : une introduction explicative, une description de la logique psychanalytique du Dr Laurin, quatre chapitres décrivant les principales politiques mises en place par Laurin (ainsi que leur genèse) et deux témoignages personnels.Pour terminer, nous avons droit à une bibliographie détaillée des écrits de Laurin, pour ceux qui souhaiteraient approfondir leur connaissance du personnage. 128 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Le chapitre d\u2019introduction, signé par Jean-François Simard, nous expose sa théorie de l\u2019administration publique québécoise faisant de l\u2019acteur politique le personnage central dans la conception des différentes mesures gouvernementales.Partant de cette logique, l\u2019idéologie personnelle et les caractéristiques individuelles du ministre sont logiquement des facteurs clés dans l\u2019élaboration et la planification stratégique d\u2019une politique.C\u2019est pourquoi Simard survole ensuite l\u2019itinéraire intellectuel de Camille Laurin, lequel fit déboucher le docteur sur une pensée intégrant des éléments provenant à la fois du nationalisme groulxien et de l\u2019anticolonialisme.Ainsi, la double influence de Lionel Groulx et d\u2019Albert Memmi fut des plus importantes, à l\u2019instar de la formation médicale et psychiatrique de Laurin.Par ses études et sa pratique, il en vint en analyser la société québécoise à travers une logique psychanalytique offrant à l\u2019anticolonialisme une caution intellectuelle solide et au nationalisme une certaine dose de modernisme.Le nationalisme de Laurin en est un d\u2019affirmation : reprenant la thèse de Groulx selon laquelle la Conquête est le point de rupture fondamental de l\u2019histoire du Québec, il estime que le Québécois a par la suite intériorisé les complexes du dominé et du vaincu.Pour le libérer de lui-même, une thérapie de choc provenant de l\u2019État est vitale.Cependant, contrairement à d\u2019autres illustres anticolonialistes, cette libération ne doit pas se traduire par la négation de la culture historique du peuple colonisé, mais au contraire par son affirmation (ou sa libération).Simard conclut son chapitre par un survol des grandes politiques réalisées sous la gouverne de Laurin.Relevons cependant un procédé malhonnête, utilisé dans le but de justifier la thèse la moins convaincante du chapitre, voulant que le nationalisme civique de Laurin diffère du nationalisme ethnique de Groulx.Simard utilise une citation affir- 129 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 mant que la langue « est l\u2019âme d\u2019une nation » et « est la capitalisation du travail symbolique d\u2019une nation ».Tout d\u2019abord, non seulement cette citation ne peut tout simplement pas renvoyer à une différenciation fondamentale entre la pensée nationale du chanoine et celle du psychiatre, mais ce passage « qu\u2019aurait facilement pu signé [sic] Camille Laurin » (p.36) n\u2019est pas de ce dernier, mais de l\u2019abbé Wilfrid Morin.Ce détail mérite d\u2019être relevé, car il vient entacher l\u2019ensemble du procédé scientifique de l\u2019auteur.Il aurait été beaucoup plus judicieux de s\u2019intéresser à l\u2019évolution du nationalisme groulxien, passant de canadien-français à québécois, et d\u2019éviter les étiquettes caricaturales d\u2019ethnique et de civique.Le nationalisme de Laurin ne serait-il pas l\u2019adaptation du nationalisme groulxien à travers les paramètres du Québec moderne post-Révolution tranquille ?Voilà une question qui mériterait d\u2019être analysée en long et en large et qui pourrait être l\u2019objet de futures études qui seraient des plus intéressantes.Le chapitre suivant est signé du célèbre sociologue Guy Rocher, qui, avec son étudiant Fernand Dumont, a travaillé de près avec Camille Laurin dans la conception de ce qui deviendrait par la suite la loi 101.Contrairement à ce qu\u2019on aurait pu être porté à croire, Rocher ne traite pas de la genèse de la politique linguistique du gouvernement péquiste, lui qui en fut un témoin privilégié, mais bien de la pensée de Laurin et de la logique derrière elle.Si Simard nous l\u2019expliquait brièvement dans son introduction, Rocher pousse la réflexion beaucoup plus loin, se basant principalement sur les écrits de Laurin.Pour ce dernier, il n\u2019y avait pas de barrières entre les domaines socio-économique et identitaire, pas plus qu\u2019il n\u2019y en avait entre langue et culture.Pour Laurin, la langue était l\u2019expression de la culture, elle-même héritée du passé ; une approche similaire à celle qui traversa l\u2019œuvre de Fernand Dumont. 130 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Or, le peuple canadien-français était, comme nous l\u2019avons dit, victime à la fois d\u2019une situation sociale et économique et des réflexes psychologiques auto-imposés qui en découlent.Permettre l\u2019affirmation de la culture française consisterait à libérer les individus qui y adhèrent, enclenchant ainsi la réduction constante des inégalités socioéconomiques qui prévalent entre francophones et anglophones.C\u2019est pourquoi l\u2019épanouissement culturel est derrière l\u2019ensemble des mesures mises en place par Laurin tout au long de sa carrière ministérielle, comme nous l\u2019explique Guy Rocher.Les quatre chapitres suivants traitent des quatre grandes politiques dont Laurin fut le maître d\u2019œuvre.Tous se livrent à une fine analyse de l\u2019élaboration de la politique constituant le sujet du chapitre.Dans l\u2019ensemble de ceux-ci, nous voyons Laurin comme un ministre méthodique et rigoureux, s\u2019entourant de gens qualifiés, compétents et brillants pour enquêter tout d\u2019abord sur la situation, puis pour concevoir la politique salvatrice.C\u2019est Jean-Claude Corbeil qui est en charge du chapitre sur l\u2019illustre Charte de la langue française.Le texte est certes intéressant, nous livrant la conception qu\u2019avait le docteur Laurin de la Chartre (qui la voyait comme une thérapie de choc), nous décrivant la démarche et le rôle personnel que le ministre joua dans son élaboration (dirigeant activement les travaux des Rocher et Dumont) et se terminant par un bilan de la loi 101 après 30 ans de transformations imposées par la Cour suprême du Canada.Cependant, aucune mention n\u2019est faite de l\u2019opposition initiale de René Lévesque.Il aurait été intéressant, surtout pour un ouvrage qui aspire à nous mener à une réflexion plus large sur les politiques publiques, de pouvoir analyser cette situation, mettant en scène un ministre qui réussit à obtenir gain de cause (avec quelques 131 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 compromis) malgré le refus de son chef.Le chapitre est également relativement court comparativement aux autres.En dépit de la volonté ressentie de nous faire découvrir d\u2019autres aspects de la carrière politique de Laurin que la simple loi 101, cette dernière n\u2019est pas étudiée à sa juste valeur.Nous aurions pu nous attendre à un chapitre plus détaillé sur la question.C\u2019est là une autre déception de l\u2019ouvrage.Yvon Leclerc est en charge du chapitre portant sur la politique québécoise de développement culturel.On retiendra entre autres que, bien que Laurin ne niait aucunement le droit à la diversité des différentes composantes de la société québécoise, la culture française devait en être une de « convergence » au sein d\u2019un interculturalisme qui n\u2019a rien à voir avec le sens que revêt ce mot aujourd\u2019hui.Leclerc explique justement que le rapport Bouchard-Taylor a oublié une donne fondamentale, celle de l\u2019intégration à une culture majoritaire, ce qui était pourtant considérée comme étant la distinction entre interculturalisme et multiculturalisme.On retiendra également de ce texte le rôle fondamental de l\u2019État dans la relance et dans la protection de cette culture nationale, conception devant se traduire dans l\u2019ensemble des actions gouvernementales.Le chapitre suivant, signé par Alain Bergeron, porte sur la politique de la recherche scientifique.Le texte est passionnant à bien des égards, notamment parce que le lecteur habituel des sciences sociales n\u2019est que rarement porté à se pencher sur le domaine scientifique.Il nous permet ainsi d\u2019en apprendre sur des questions sur lesquelles nous nous penchons rarement.On retiendra notamment que l\u2019initiative québécoise en cette matière s\u2019inscrivait tout autant dans 132 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 une logique de rattrapage international que dans un objectif de réappropriation de la science comme bien culturel.Pierre Lucier traite quant à lui de la question de l\u2019éducation et de la vaste réforme que Laurin tenta d\u2019implanter.Si certaines dispositions n\u2019aboutirent tout simplement pas, d\u2019autres ont des portées encore bien réelles aujourd\u2019hui.Le ministre voyait l\u2019éducation comme une richesse collective dont l\u2019ensemble de la société était responsable.L\u2019éducation devait être centrée sur l\u2019exploitation des qualités du jeune, impliquant discipline et effort, dans le but de conjuguer le développement de l\u2019esprit critique avec la transmission du savoir.Puis, les deux derniers chapitres, plus brefs, sont des témoignages personnels.Le premier, de Fernand Daoust, où ce dernier rappelle l\u2019action de la FTQ lors de la mise en place de la loi 101.Le second, d\u2019Arthur Amyot, se traduit par un portrait du psychiatre en dehors de la vie politique.Se dessine à travers cet ouvrage le portrait d\u2019un Camille Laurin guérisseur de l\u2019âme québécoise et d\u2019un agent initiateur et proactif ouvrant un grand nombre de chantiers partout là où il est passé, chacun d\u2019eux s\u2019inscrivant dans une logique de redressement national dont ils constituaient les pierres à poser.Une vision également d\u2019un État dont les citoyens sont responsables collectivement, et qui est leur reflet et leur outil le plus précieux.Psychiatre et analyste de la condition québécoise, il devint finalement l\u2019instigateur des changements profonds qu\u2019il imaginait.Le penseur devint acteur. 133 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Cependant, il ne faudrait pas voir en Laurin un des pères de l\u2019État thérapeutique au Québec dans ses dimensions les plus dirigistes et ses prétentions à l\u2019omniscience : si la logique de Camille Laurin était bel et bien thérapeutique (ce qui est indéniable), sa conception de la psychiatrie consistait justement à soutenir l\u2019individu à acquérir l\u2019autonomie nécessaire pour s\u2019accomplir pleinement.De plus, sa vaste entreprise de transformation sociale n\u2019allait pas de le sens d\u2019une réingénierie identitaire, mais au contraire dans celui de l\u2019affirmation de l\u2019identité nationale réelle du peuple québécois.Le véritable État thérapeutique est né au Québec dans les années 1980 et 1990 lorsque les élites québécoises se convertirent à un multiculturalisme qui n\u2019en porte pas le nom.Nous sommes en mesure de dire que les constructeurs de l\u2019État thérapeutique furent justement les débâtisseurs de l\u2019œuvre de Laurin.Nous pouvons relever une fois de plus un thème qui mériterait d\u2019être approfondi dans des travaux ultérieurs sur Camille Laurin, un des rares hommes politiques du Québec contemporain à s\u2019être véritablement construit une pensée intellectuelle authentique.Un homme dont le peuple québécois ne se rappelle pas à sa juste valeur.Il s\u2019agit néanmoins d\u2019un livre utile à notre mémoire collective, et plus particulièrement à celle qui renvoie à un passé rapproché.Pour qu\u2019on n\u2019oublie pas qui furent les vrais bâtisseurs.Simon-Pierre Savard-Tremblay Président, Forum jeunesse du Bloc québécois 134 LIVRES REÇUS Michel Métayer Petit guide d'argumentation éthique, PUL, 2010, 164 pages Diane Lamoureux Pensées rebelles.Autour de Rosa Luxembourg, Hannah Arendt et Françoise Collin, Éditions du remue-ménage, 2010, 201 pages Danny Miller et Isabelle Le Breton-Miller Réussir dans la durée.Leçons sur l\u2019avantage concurrentiel des grandes entreprises familiale, PUL, 2010, 376 pages Mario Proulx Vivre jusqu'au bout, Bayard, 2010, 311 pages Marie-Pierre Boucher Sexe inc., Les Éditions Poétes de brousse, 2010, 81 pages Michel Lévesque À la hache et au scalpel : 70 éditoriaux pour comprendre Le Devoir sous Gérard Filion 1947-1963, Septentrion, 2010, 450 pages Frédéric Boily Le conservatisme au Québec.Retour sur une tradition oubliée, PUL, 2010, 144 pages Christian Harvey Ce n\u2019était pas le temps d\u2019une paix.L\u2019histoire du conflit au manoir Richelieu, Éditions Charlevoix, 2010, 154 pages 135 L'ACTION NATIONALE - janvier 2011 Jacques Michon Histoire de l\u2019édition littéraire au Québec au XXe siècle, vol.3.La bataille du livre 1960-2000, Fides, 2010, 511 pages Jacinthe Tremblay Entretiens avec Henry Mintzberg, Curieuse Limitée, 2010, 157 pages Raymond Vaillancourt Le temps de l'insécurité, Changer au-delà des apparences, PUQ, 2010, 136 pages Robert Bernier (dir.) L\u2019espace canadien.Mythes et réalités, PUQ, 2010, 530 pages Pier-Luc Migneault Les gouvernements minoritaires au Canada et au Québec.Historique, contexte électoral et efficacité législative, PUQ, 2010, 138 pages Pierre-Alain Clément (pré.Barthélémy Courmont) G.I.contre Jihad.Le match nul, PUQ, 2010, 282 pages Jocelyn Létourneau Le Québec entre son passé et ses passages, Fides, 2010, 250 pages \u2022Souveraineté du Québec Langue française ( Assurance vie .Société Saint-Jean-Baptiste y ** MAU RI CIE www.ss Jferagyrici«.es 37s=4©ai o i~a®®~©2i~^œa Sansregret, Taillefer & Associés inc.Cabinet en assurance collective de personnes info@sta-conseil.com www.sta-conseil.com 178, rue Sainte-Marie\tTéléphone : (450) 471-2662\tTélécopieur : Terrebonne (Québec)\t(514) 355-7869\t(450) 471-0026 J6W 3E1\t(800) 782-5799\t(514) 355-7923 Allard CA inc.Comptable agréé Pierre Allard, c.a.8175, boul.St-Laurent, 3e étage, Montréal (Québec) H2P 2M1 Téléphone : (514) 385-6601 \u2022 Fax : (514) 385-6177 Courriel : allardp@qc.aira.com 137 HOMMAGE JEAN-PAUL FILION (1927-2010) « Ti-Jean Québec C\u2019est vous c\u2019est moi c\u2019est nous Ti-Jean Québec c\u2019est le bon Québécois » Jean-Paul Filion En passant à Sainte-Anne-de Beaupré où habitait Jean-Paul Filion, souvent je pensais à cet héritage si négligé de notre folklore québécois et dont il avait été autrefois un remarquable porte-étendard.Mais il n\u2019est plus là désormais.Mort, quelques jours avant le Jour de l\u2019An, interpellant ainsi une dernière fois « La Parenté » comme dans son immortelle chanson qui fut un si grand succès populaire.Que reste-t-il de lui ?Que reste-t-il de notre folklore ?J\u2019ai acheté récemment un de ses vieux disques dans une librairie d\u2019occasion.J\u2019ai écouté sa belle chanson « Ti-Jean Québec », un appel si personnel et entraînant à un « Québec libre », au cœur d\u2019une Révolution tranquille déjà bien loin de nous.Je me suis senti un peu seul, avec lui cependant, mais comme d\u2019un autre âge.un peu.Il reste de lui des disques pour qui parvient à les trouver, ses livres remarquables et si méconnus, un air de violon, sans doute, surtout le monologue en hommage à son père intitulé « La grondeuse ».Voilà qui est beaucoup et si peu.Il se faisait discret.De nos jours, Ti-Jean Québec ne se voit plus beaucoup sur les places publiques.Est-ce qu\u2019on y peut vraiment quelque chose ?Je crois que Jean-Paul Filion aurait affirmé que oui.À titre d\u2019ethnologue québécois, je dirais qu\u2019il restera de lui surtout sa belle interprétation bien moderne de notre folklore.Jean-Paul Filion n\u2019était pas l\u2019homme des chapelles, celles des folkloristes refermés sur une forme pure bien peu accessible.Il était ouvert, vivant.Et maintenant, c\u2019est bien triste qu\u2019il ne soit plus là.Mais peut-on arrêter un air de violon de s\u2019élancer ?Peut-on empêcher la Parenté de célébrer sa joie, son envie de vivre ?Peut-on retenir encore ce Ti-Jean Québec qui sommeille en nous depuis si longtemps ?Pour moi, Jean-Paul Filion est de cette race qui ne sait pas mourir.Un Ti-Jean Québec dont il faut se souvenir.Et surtout qu\u2019il importe encore de faire vivre en nous pour aujourd\u2019hui et surtout pour demain.Et puis : « La Parenté est arrivée, tout comme au Jour de l\u2019An.» Serge Gauthier, historien et ethnologue La Malbaie, 3 janvier 2011 Gestion François Beaudoin (évaluation d^ntrepHses faisabilité.Transfert familial.Rachat pai^ cadres.Ventes - .Achats - Rusions.Services conseils en financement.Une éqnipe >«iAltid\\scipli»'a\"'e offrant tons les services requ, 11\t,\t.^,-tion v^cus: p0./w*j*ee T, uis ction réussie.¦ /7Con gfb@tlb.sympatico.ca Prévenez le coût ! 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