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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Novembre - Décembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2011-11, Collections de BAnQ.

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[" L\u2019Action NATIONAL^ volume CI numéros 9-10 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2011 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 2011novdecCOUV.indd 1 L'ACTION NATIONALE volume CI numéros 9-10 - Novembre-Décembre 2011 o>A-\\i « O®0 Dossier Conjonctures 2011 Nove^nbre-Déce^nbre 20 11 vol.CI nos 9-10 L\u2019Action NATIONALE 11-11-18 11:08 En couverture René Derouin Le petit territoire baroque No 1, 2011, bois relief polychrome, 183 cm x 122 cm (crédit photo Lucien Lisabelle) La galerie Michel Guimont présente, du 20 novembre au 11 décembre 2011, une exposition exceptionnelle des oeuvres récentes de René Derouin, créateur hors norme qui continue de nous surprendre en présentant des bois relief polychromes et des papiers découpés tels des vitraux.Artiste émérite, René Derouin œuvre en arts visuels depuis plus de 50 ans, parcourant les Amériques, du nord au sud, pour fouiller dans le passé, à la recherche des traces culturelles.Son exploration artistique progresse avec les voyages qu\u2019il entreprend pour sonder l\u2019identité continentale.En quête de ses racines, il creuse ainsi l\u2019idée d\u2019américanité.Sa démarche va de la gravure au dessin, passant par la sculpture, l\u2019installation et l\u2019écriture.Par l\u2019essor de ses recherches pionnières, il contribue au rayonnement de la gravure ; il n\u2019a de cesse d\u2019expérimenter la puissance et la portée de la gravure sur bois - toujours au cœur de son processus -, que ce soient le bois en relief, la céramique ou le travail sur papier.En 1994, René Derouin largue dans le fleuve 19 000 figurines en céramique qu\u2019il a créées à cette fin : « Le largage, c\u2019est un geste qui m\u2019a donné naissance, me permettant de me larguer moi-même.C\u2019est aussi un geste d\u2019enracinement à l\u2019intérieur du Québec.C\u2019est l\u2019œuvre la plus publique, la plus permanente, désormais rien ni personne ne peut la contrôler.» En 1995, il met sur pied chez lui, à Val-David, une fondation vouée aux échanges Nord-Sud et à l\u2019art d\u2019intégration, ainsi qu\u2019un centre d\u2019exposition en plein air, Les Jardins du précambrien.En 1998, il reçoit la Bourse de carrière du Conseil des arts et des lettres du Québec.En 1999, le prix du Québec Paul-Émile-Borduas lui est remis ainsi que la médaille du Palacio de Bellas Artes du consulat du Mexique pour son apport aux échanges culturels.En 2006, le gouvernement mexicain lui décerne l'Ordre de l'Aigle aztèque, la plus haute distinction octroyée à un citoyen étranger.En 2007, il est nommé chevalier de l\u2019Ordre de la Pléiade, section du Québec, par l'Assemblée parlementaire de la Francophonie et il est fait chevalier de l\u2019Ordre national du Québec en 2008.« Je suis arrivé dans ma carrière à l\u2019âge du legs et mes oeuvres en parlent abondamment.» Source : Galerie Michel Dumont et site de l\u2019Ordre national du Québec www.ordre-national.gouv.qc.ca Galerie Michel Guimont 273, rue St-Paul, Québec (Québec) GiK 3W6 418 692 1188 | galeriemichelguimont.com Heures d\u2019ouverture : Mardi au samedi, de 11h à 17h Dimanche, i2h à i7h Pour joindre l\u2019artiste Atelier Derouin-Molleur, 1303, montée Gagnon, Val-David, Québec J0T 1N0 819-322-6899 | www.renederouin.com 2011novdecCOUV.indd 2 Location d'outils Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 '~SssS- Heureuse de participer à la construction de la référence québécoise 40 succursales pour mieux vous servir simplex, ca \u2022\tMontréal : 1.800.361.1486 \u2022\tQuébec : 1.800.284.7571 \u2022\tOttawa : 1.888.408.8807 11-11-18 11:08 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Pierre Graveline, directeur général de la Fondation Lionel-Groulx ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQAC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval) ; Michel Seymour (Université de Montréal).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock-Côté.L\u2019Action NATIONALE curieux un jour.CURIEUX TOUS LES JOURS.-?- abonnez-vous f On n\u2019est jamais trop curieux SOMMAIRE Éditorial Regarder loin, viser haut, trimer dur -Robert Laplante\t4 Articles La gratuité universitaire est possible et socialement productive -Denis Monière\t16 Dossier Conjonctures 2011 Bilan.prospectif -André Poupart\t24 Qu\u2019il est difficile.qu\u2019il est difficile -Pierre-Paul Sénéchal\t31 Les chantres du ratatinement -Pierre Serré\t47 La restructuration politique au Québec et la question nationale -Michel Roche\t68 Que faut-il faire maintenant ?-Michel Seymour\t79 Revisiter la démocratie de représentation au Québec -Denis Monière\t95 Changer la conjoncture ! Changer de cap ! -Gilbert Paquette\t107 Retrouver le chemin de la souveraineté -Anne Legaré\t120 Demain l\u2019indépendance -Richard Le Hir\t136 Un monde qui se défait, un monde à reconstruire -Benoît Lévesque\t157 Penser la politique spectrale -Dominic Desroches\t185 Lire Débats Réflexion à partir du document intitulé L'histoire nationale négligée Histoire politique et histoire nationale au Québec -Jean-Marie Fecteau\t210 Lire les essais\t241 Index des auteurs 2011\t260 4 ÉDITORIAL Robert Laplante REGARDER LOIN, VISER HAUT, TRIMER DUR L\u2019ordre du monde vacille.Les puissances de l\u2019argent se crispent avec la détermination du désespoir.Voilà longtemps que les choses n\u2019étaient pas apparues aussi crûment : les nations se rebiffent, les peuples refusent de se soumettre à un ordre de paupérisation.Cela se préparait depuis longtemps, mais les convulsions désormais se font plus intenses, les secousses plus fortes.Les trois décennies de néolibéralisme débridé sont derrière nous.La bête n\u2019est pas morte, mais elle est mortellement atteinte.Il ne faut pas se laisser abuser par la véhémence de ses réactions, un ordre s\u2019épuise.Les Québécois soumis depuis toujours à d\u2019intenses manœuvres de propagande visant à les faire renoncer à ce qu\u2019ils sont ne l\u2019ont pas encore réalisé, mais ce sont les nations qui sont en train de porter le coup fatal à la bête cupide.La crise en cours le révèle avec une évidence et une assurance inédites depuis des années : c\u2019est la nation qui constitue la force créatrice, qui définit le cadre politique et donne les orientations aux recherches des voies de sortie.Aux adversaires du Québec qui tentent toujours de la faire voir comme dépassée et sans pertinence pour notre développement et le façonnement de notre avenir, les spasmes de la crise financière apportent un démenti formel.L\u2019Europe qui craque est celle des abstractions technocratiques et de la rationalité désincarnée.La raison du capital, la puissance 5 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 cupide plaident en faveur du primat de la raison financière sur la volonté démocratique ?Les peuples se rebiffent.L\u2019indignation n\u2019est que le moment premier.Il n\u2019est pas encore certain qu\u2019il soit inaugural.Mais, pour la première fois depuis longtemps, le fatalisme induit par la propagande et les dogmes des lois naturelles du marché sont en panne : d\u2019autres voies apparaissent possibles, les masses commencent non plus seulement à les espérer, mais bien à les entrapercevoir.La solidarité nationale peut ouvrir d\u2019autres chemins, faire voir d\u2019autres possibles.Rien n\u2019est joué cependant.Il n\u2019est pas acquis que ces voies ne se refermeront pas, que l\u2019horizon ne lèvera pas.Le monde qui naît ne s\u2019installe jamais que dans le monde qui meurt.Entre la recomposition et la décomposition se joue une indétermination que nulle science ne peut abolir.Ce sont les forces de l\u2019espérance bien canalisées dans la solidarité et l\u2019invention qui peuvent faire basculer les choses d\u2019un côté comme de l\u2019autre.L\u2019Histoire n\u2019avance pas en ligne droite et les échecs y ont englouti des nations entières.Cela pourrait arriver.Comme il pourrait se faire qu\u2019une autre logique soit en train de s\u2019incarner sans que la conscience d\u2019elle-même n\u2019en soit encore affleurée dans les perceptions des contemporains.Les choses vont ainsi que les constructions les plus durables naissent parfois d\u2019un bricolage de génie.Et les peuples bien souvent en ont le secret.Les Québécois en doutent aujourd\u2019hui peut-être plus que jamais depuis le gouvernement de l\u2019Union, mais leur lutte est accordée aux grands mouvements du siècle.Nous sommes à ce point contaminés par la propagande adverse, blessés par les échecs et troublés par la démission des élites velléitaires, que nous avons du mal à faire la part des choses.Pourtant, tout dans la conjoncture mondiale nous renvoie les signes et les confirmations de la pertinence et de la légi- 6 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 timité du combat national.C\u2019est la nation qui peut et doit définir les finalités de son développement.C\u2019est un cadre essentiel et nous aurons à le reconstruire.Pas à le rénover.À ceux-là qui voudraient nous faire croire que le consentement au statut de minoritaire serait une voie de développement, il faut retourner le miroir Canadian.Ce que Stephen Harper a compris et ce qu\u2019il est en train de faire, c\u2019est de donner à la nation Canadian le cadre qu\u2019il lui faut pour se développer dans le siècle.Son nation building, même s\u2019il est toxique pour nous, n\u2019est pas d\u2019abord défensif.Le Canada se cherche la forme nationale qu\u2019il estime requise pour jouer son rôle dans le monde, un rôle accordé à ce qu\u2019il est et souhaite devenir.Il se trouve, évidemment, que cela passe par la réduction à néant de notre propre existence nationale.Et il s\u2019avère que cela provoque une espèce de télescopage fort malsain des raisons historiques de parachever la Conquête et des logiques de l\u2019adaptation à un ordre en mutation.Cela donne à la fois une politique du ressentiment et une programmatique de l\u2019oblitération qui se déploient avec une violence feutrée certes, mais d\u2019une intensité féroce.La normalisation du Québec ne renvoie pas seulement à une volonté d\u2019en finir une fois pour toutes, elle est requise pour que le Canada nouveau s\u2019accomplisse.La guerre psychologique conduite contre notre existence nationale avec des moyens faramineux déployés depuis la montée en puissance de l\u2019indépendantisme est entrée dans une nouvelle phase depuis l\u2019arrivée au pouvoir d\u2019un gouvernement conservateur majoritaire.La conduite de cette guerre, l\u2019ouvrage récent de Bouthillier et Cloutier (Trudeau et ses mesures de guerre, Septentrion, 2011) l\u2019a bien montré est une composante essentielle de la raison d\u2019État Canadian.Les élites québécoises velléitaires ne demandaient pas mieux que de se laisser berner par les leurres de la propagande bonne- 7 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 ententiste et elles ont tout fait pour se (nous) convaincre non seulement qu\u2019elle n\u2019avait pas lieu, mais qu\u2019elle n\u2019était pas même de l\u2019ordre du réel.Il aura fallu qu\u2019un voyou se réclame d\u2019elle devant la commission Gomery pour qu\u2019elle affleure à la conscience publique pour qu\u2019elle puisse être pensable.Mais le moment fut vite perdu, l\u2019occasion abolie de la penser à l\u2019occasion du scandale des commandites par toute une batterie de bonimenteurs à gages qui voulaient ne voir dans l\u2019emploi du mot qu\u2019une figure de style dans la bouche d\u2019un grossier personnage.Les mémoires du sinistre Jean Pelletier les détrompent.La logique d\u2019occupation est au cœur de la raison d\u2019État Canadian, elle fixe le cadre et donne ses paramètres politiques à la relation du Canada à sa province récalcitrante.C\u2019est pour avoir été incapable et dans le refus de penser cette adversité programmée que le mouvement indépendantiste a pu se laisser ravir l\u2019initiative politique de sa propre cause.Le vol du référendum, les manœuvres de propagande, la politique de déstabilisation financière et d\u2019asphyxie budgétaire, tout cela a pu se réaliser aisément et pour ainsi dire sans riposte parce que les élites politiques n\u2019avaient même pas les mots pour nommer les choses correctement.Candides, obsédés par l\u2019idée de se faire reconnaître plus vertueux que la vertu et, surtout, incapables de se définir dans l\u2019adversité et la rupture, les politiciens souverainistes ont tout fait pour déporter l\u2019objectif de l\u2019émancipation nationale dans l\u2019ordre du rêve pour mieux le réduire à un changement de statut constitutionnel.Ils ont ainsi désarmé leurs propres troupes à force de se répandre en bons sentiments sur l\u2019amitié entre les peuples et sur l\u2019attachement Canadian à la démocratie.Nous étions trop attachés au fair-play pour qu\u2019on nous veuille du mal.Et c\u2019est ainsi que la réduction de la province au rang de grande agence de livraison de services a pu se faire. 8 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 La conduite de cette guerre psychologique menée sans relâche est facilitée par la mission constitutive de Radio-Canada qui donne un levier formidable d\u2019instrumentalisation des médias de masse et de façonnement du récit médiatique en vue d\u2019imposer la référence minoritaire et le dédoublement identitaire.Une mission à laquelle concoure avec opiniâtreté la nébuleuse Power Corporation qui ne se contente pas de l\u2019empoisonnement de la pensée nationale, mais qui mène aussi une offensive de contrôle et de façonnement des circuits de production et de circulation des élites par la création de think tanks, par des nominations aux conseils d\u2019administration et par un mécénat spectacle bien dirigé.L\u2019État Power n\u2019est pas qu\u2019une affaire d\u2019argent, c\u2019est d\u2019abord l\u2019alliance des intérêts pour le soutien d\u2019un régime.On peut rire des doctorats honoris causa et des médailles que se font décerner les Desmarais par des institutions vassales - et c\u2019est vrai qu\u2019il y a du Ceaucescu là-dedans -, mais il s\u2019agit d\u2019une expression symbolique qui dévoile une emprise et une volonté.Et qui donne le spectacle de son efficacité en nous faisant savoir que l\u2019employé de Talisman se déplace même à Paris pour prendre son rang parmi les courtisans.La cinquième colonne est d\u2019autant plus efficace que le conflit n\u2019est pas nommé dans les termes appropriés.L\u2019objectif de minorisation et de normalisation de la bourgade est aussi poursuivi et encastré dans la rénovation du cadre national à laquelle se livre le gouvernement Harper enfin délesté des nécessités que lui imposait une arithmétique électorale désormais révolue.Non seulement le Canada a-t-il neutralisé la plus grande partie des élites québécoises en se jouant de tous les raisonnements qui les ont amenés à considérer la minorisation comme une voie de développement, mais encore a-t-il entrepris de passer de l\u2019oblitération culturelle et politique à l\u2019assujettissement économique.Le financement du projet du Bas-Churchill, le chantage au financement des 9 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 infrastructures et des ponts, la mise à l\u2019écart des marchés publics pour les projets de construction navale, les contrats militaires, etc., ces mesures visent deux objectifs : la neutralisation et la marginalisation des élites économiques québécoises dans les circuits Canadian et la réorganisation de l\u2019espace économique en fonction d\u2019une logique de développement basée sur l\u2019exploitation pétrolière et l\u2019extraction des ressources naturelles.Il y a là des occasions pour rémunérer la cinquième colonne, certes, mais il y a surtout la mise en place d\u2019un ordre de priorité qui ne laisse aucune place aux intérêts du Québec.L\u2019enthousiasme des libéraux provinciaux pour la signature entre le Canada et l\u2019Europe de l\u2019Accord économique et commercial global, la grande braderie du Plan Nord, l\u2019alignement de la Caisse de dépôt sur les circuits Canadian, tout cela relève d\u2019une même cohérence.Le Canada s\u2019installe, il prend position et le Québec s\u2019inscrit comme exécutant.On peut bien s\u2019indigner de la nomination d\u2019un juge et d\u2019un vérificateur unilingues anglais, tout cela n\u2019est que conséquence.Non seulement la réaction d\u2019indignation des inconditionnels du Canada ne fait-elle pas peur, elle indiffère.Ottawa sait que sur l\u2019essentiel, ils ont déjà cédé et c\u2019est pourquoi il ne s\u2019embarrasse même plus de compromis cosmétiques.Il faut nommer les choses correctement.Le sort du Québec dans le Canada est réglé.Pis encore, il va s\u2019accomplir en ruinant ce qui subsiste d\u2019inachevé.La province va finir en lambeaux parce qu\u2019elle n\u2019est plus que matériau pour un ordre qui se construit sans nous.Et sur des simulacres pour mieux habiller démission, braderie et trahison chez ceux qui s\u2019engraissent à en tentant de nous rendre étrangers dans notre propre maison.Pour les indépendantistes, cela doit être vu, interprété et assumé froidement.Nous ne nous battons pas pour ça.Nous visons la liberté, le pouvoir de 10 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 définir nous-mêmes les finalités du développement, nous voulons agir par et pour nous-mêmes pour être à la hauteur de nos aspirations et dignes des héritages de ceux qui nous ont conduits jusqu\u2019ici.Il n\u2019y a donc aucune raison de céder à la morosité et de désespérer des reculs que subit la province.Ils sont aussi prévisibles que dans l\u2019ordre des choses.Il faut s\u2019y attendre, les agressions vont se multiplier et leur rythme s\u2019accélérer.Car Ottawa et ceux qui le servent savent bien lire les choses : le Canada n\u2019inspire plus grand monde au Québec, les Québécois qui ne s\u2019identifient plus qu\u2019au Québec sont plus nombreux que jamais - et c\u2019est vrai dans toutes les composantes de notre société.Cela ne peut conduire qu\u2019à une fragilisation des loyautés qui pourrait menacer la National Policy dont Harper se fait l\u2019artisan.Le temps joue aussi contre lui.Il faut donc s\u2019attendre à une intensification de la guerre psychologique, à la multiplication des charges frontales contre le Québec et à une formidable offensive de la cinquième colonne.Les pea soup de service vont s\u2019agiter comme jamais.Parce que tel est leur rôle et leur vocation.Et tel est leur intérêt.Ils vont se payer sur la bête à dépecer, c\u2019est dans l\u2019ordre des choses.Tant que les Québécois ne saisiront pas les termes de la logique de prédation qui façonne les discours de renoncement au combat national, ils seront à la merci des pseudopragmatiques qui servent d\u2019ores et déjà d\u2019agent de minorisation.Ils sont déjà fort actifs sur la scène politique provinciale et tout le complexe médiatique les soutiendra pour donner à la bourgade le pathétique spectacle d\u2019elle-même.Nous, les indépendantistes, nous savons que cette logique produit de la pensée molle, de la restriction mentale coupable et des élites velléitaires disposées à tous les compromis, voire les compromissions.C\u2019est une donnée fondamentale de notre 11 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 combat.Nous savons que c\u2019est cela qu\u2019il faut vaincre et que c\u2019est là la composante la plus sournoise du rapport d\u2019adversité dans lequel nous avons à penser notre émancipation.La province se défait.Pour certains, cela provoque de l\u2019effarement.Il faut les rassurer, il n\u2019y a pas lieu de céder à la panique, car l\u2019indépendance ne sera pas la continuation de la logique provinciale.Ce qui se perd de la province ne manquera pas nécessairement dans le combat indépendantiste dont le matériau n\u2019a rien à voir avec l\u2019espace hétéronome de la politique provinciale.Ce matériau c\u2019est l\u2019intérêt national.Et il est incompatible avec le statut et les institutions de la province.Le souverainisme officiel a trop divagué, il s\u2019est perdu dans le clientélisme et le marketing politique d\u2019amateur.Il faudra qu\u2019il se recentre et se recompose dans le paradigme de la rupture.Cela peut prendre un certain temps.Et cela va nécessiter bien des débats que le présent numéro veut alimenter.Les turpitudes politiciennes ne sont pas toujours des mouvements de la pensée.Il faut agir froidement et sans précipitation.Les agités nous ont déjà fait perdre trop de temps et d\u2019occasions.Nous avons toujours situé notre combat à l\u2019échelle historique.Et c\u2019est en le recentrant sur les exigences d\u2019une action menée à cette échelle que nous serons mieux à même de saisir les occasions que l\u2019Histoire ne manquera pas de nous offrir.Et il y en aura, car elle s\u2019accélère et partout, ceux qui alimentent les courants qui la poussent redécouvrent la puissance de la cohésion nationale et la force de la fidélité à ses appartenances.Notre société bouillonne, mais l\u2019écran de propagande et la médiocrité médiatique qu\u2019elle instille nous en rendent la perception confuse.Le Québec est mal accordé à ses dynamismes et à sa créativité.La pensée molle et une politique systématique de brouillage des repères créent des distorsions qui rendent vulnérable à la morosité et au décou- 12 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 ragement.Il n\u2019y a pas pourtant aucune raison d\u2019y céder.Les choses changent quand le présent devient intolérable et que le visage de l\u2019avenir est imprécis.Nous ne sommes pas seuls.L\u2019alliance partout meurtrière du néolibéralisme et des régimes qui s\u2019y complaisent a fait son temps.Dans notre cas, la cinquième colonne et ceux-là qu\u2019elle séduit ne peuvent que se cramponner à un ordre qui ne trouve nulle part ailleurs d\u2019échos vivifiants.Nous allons devoir refaçonner notre économie pour réaliser notre ambition nationale.Et nous ne réussirons à la réaliser qu\u2019en refusant d\u2019y jouer le rôle que le Canada nous dessine.Il faudra trimer dur.? Dix journées \"3ir qui ont fait ie Québec 3e CONFERENCE : Le 4 août 1701.« La grande paix de Montréal : les Français et les Amérindiens concluent une alliance décisive » Date :\tLe 11 janvier 2012 à 19h30 Lieu :\tÀ l\u2019auditorium de la Grande Bibliothèque (BAnQ) 475, boulevard De Maisonneuve Est, Montréal (Métro Berri-UQAM) Conférencier : Denis Delâge, sociologue Animation :\tSébastien Ricard, acteur et membre du groupe Loco Locass JP\" Ej| 14 4e CoNFERENCE Le 10 février 1763.« Le traité de Paris: La France peut être heureuse sans Québec » Date :\tLe 23 février 2012 à 19h30 Lieu :\tÀ l\u2019auditorium de la Grande Bibliothèque BAnQ) 475, boulevard De Maisonneuve Est, Montréal (Métro Berri-UQAM) Conférencier : Denis Vaugeois, historien émérite Animation :\tSébastien Ricard, acteur et membre du groupe Loco Locass RSVP en ligne à www.banq.qc.ca dans la section « Activités - Billetterie » vox F ty n (3a t i o n Liondr Gr aulx Bibliothèque et Archives nationales Québec Cl Cl Cl Cl CHAINE EXCLUSIVE AUX CLIENTS VIDÉOTRON Une épargne entreprenante Une finance socialement responsable FONDACTION CSN POUR LA COOPÉRATION ET L'EMPLOI www.fondaction.com \u2022 www.REERvert.com Située à New Richmond, en Gaspésie, Serres Jardins-Nature est le plus important producteur de tomate biologiques dans l\u2019est de l\u2019Amérique.FONDS de solidarité FTQ Contient des antioxydants et des investissements des 571 000 propriétaires du Fonds de solidarité FTQ.Toutes les régions du Québec tirent profit des 6,4 milliards de dollars que les milliers de Québécois confient au Fonds de solidarité FTQ avec un double objectif : créer des emplois ET FAiRE TOURNER L\u2019ÉCONOMiE D\u2019iCi.\twww.fondsftq.com i6 ARTICLES Denis Monière* LA GRATUITÉ UNIVERSITAIRE EST POSSIBLE ET SOCIALEMENT PRODUCTIVE Le débat sur l\u2019augmentation des frais de scolarité est toujours d\u2019actualité puisque les étudiants ont annoncé la poursuite de la contestation de la hausse décrétée par le gouvernement libéral.Depuis des années, dans une belle unanimité, le gouvernement, le milieu des affaires et les dirigeants universitaires soutiennent que cette hausse est une condition sine qua non pour assurer la compétitivité des universités québécoises et donner une formation de qualité aux étudiants.Ces hérauts de la loi du marché et de l\u2019individualisme forcené fondent leur argumentation sur des comparaisons avec les frais de scolarité dans le reste du Canada et leur but avoué est de rejoindre la moyenne canadienne.Après tout, comme nous sommes au Canada, il faut s\u2019ajuster aux normes canadiennes.Être Canadiens n\u2019a pas que des avantages et en matière d\u2019éducation, il n\u2019y a pas de raison, semble-t-il, de préserver la spécificité québécoise.Pour se draper des vertus de l\u2019équité, les partisans de l\u2019augmentation des frais tiennent un discours mystificateur en soutenant qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une mesure de justice sociale prétextant que ce sont les biens nantis qui en profitent du faible coût des études.En vertu de cette logique tordue, plus les études coûtent cher, plus on se rapprocherait de l\u2019équité * Département de science politique,Université de Montréal 17 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 sociale.Ce raisonnement démagogique occulte tout simplement le principe de l\u2019égalité des chances qui est le fondement même de la justice sociale.Il camoufle aussi le fait que ceux qui exerceront grâce à leurs études universitaires des emplois très rémunérateurs rembourseront au centuple par leurs impôts l\u2019investissement que la société a fait dans l\u2019éducation supérieure.Pour mieux saisir le caractère fallacieux du discours dominant, il faut sortir de l\u2019univers restreint du Canada ou du monde anglo-saxon, pour se rendre compte que dans d\u2019autres pays la qualité de la formation ne dépend pas de la contribution financière des étudiants et que la gratuité universitaire n\u2019est pas considérée comme régressive socialement.Cet été, dans le cadre de mes activités académiques, j\u2019ai visité le campus de l\u2019Université de Cologne.J\u2019ai eu la surprise de constater que le campus situé en plein centre-ville était en pleine expansion, qu\u2019on y construisait des édifices modernes pour loger les différentes facultés, que les amphithéâtres et les laboratoires étaient à la fine pointe de la technologie, etc.À ce que je sache la formation scientifique en Allemagne est d\u2019un niveau aussi élevé qu\u2019en Amérique du Nord ce qui explique sans doute l\u2019attractivité internationale des universités de Rhénanie-Nord-Westphalie qui recrutent 12 % de « leur clientèle » à l\u2019étranger ce qui est une performance remarquable compte tenu de la barrière linguistique.Mais j\u2019ai aussi appris qu\u2019au moment où les étudiants québécois assumeront cet automne une hausse de 325 $ par année de leurs frais de scolarité, les étudiants de Rhénanie du Nord en seront complètement exemptés.Les étudiants de ce land ont réussi par une forte mobilisation à contester la commercialisation de l\u2019éducation supérieure et ont obtenu du gouvernement du land de rendre la formation universi- L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 taire accessible à tous en instaurant la gratuité universitaire.Comme l\u2019économie allemande est tributaire du savoir et de la haute technologie, les dirigeants politiques de la Rhénanie ont fait de l\u2019éducation supérieure une priorité et projettent de créer ce qu\u2019ils appellent un « Wissenland ».Pourquoi la société québécoise ne peut-elle pas offrir à nos universitaires les mêmes conditions de formation qu\u2019en Allemagne ?Ces différences s\u2019expliquent-elles par le niveau de développement économique ou dépendent-elles de la volonté des dirigeants politiques ?Pour répondre à ces questions, on peut comparer certains indicateurs socio-économiques provenant des statistiques officielles de ces deux États.La richesse n\u2019est pas le facteur explicatif puisqu\u2019il n\u2019y a pas de différence de PIB par habitant entre le Québec et la Rhénanie-Nord-Westphalie, celui-ci se situant à environ 38 000 $.La proportion d\u2019étudiants universitaires est toutefois plus élevée en Rhénanie qu\u2019au Québec avec 2,7 % comparativement à 2,3 % ce qui représente un fardeau plus lourd pour ce land.Les investissements dans l\u2019éducation supérieure sont aussi plus élevés dans ce land qu\u2019au Québec puisqu\u2019en 2007, les dépenses moyennes par habitant étaient de 390 $ ((Statistiches Bundesamt) comparativement à 333 $ au Québec (données CREPUQ).Enfin selon les données de l\u2019OCDE la part des investissements publics dans le financement de l\u2019éducation supérieure représente 84,7 % en Allemagne comparativement à seulement 56,6 % au Canada.Ce land ne fait pas cavalier seul en Europe, car il y a de nombreux pays où les étudiants ne paient pas de frais de scolarité et qui jouissent de niveaux de vie élevés comme le Danemark, l\u2019Islande, la Finlande, la Norvège, la Suède, la République tchèque, l\u2019Irlande, etc.L\u2019Écosse vient aussi d\u2019abolir les droits de scolarité. 19 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 Tout cela démontre que le discours dominant sur l\u2019éducation supérieure au Québec est mystificateur et qu\u2019il y a une autre façon plus démocratique de concevoir le développement universitaire.L\u2019idéologie élitiste qui prédomine au Québec n\u2019est pas universelle.Il est possible d\u2019accéder à une formation de très haut niveau dans le cadre d\u2019infrastructures ultramodernes, sans payer de frais de scolarité.C\u2019est un choix de valeurs et d\u2019allocation de ressources.La logique de la marchandisation des services publics mise en route avec l\u2019accroissement des frais de scolarité s\u2019étendra sans doute plus tard à d\u2019autres biens collectifs.Au-delà des raisons intellectuelles, j\u2019ai aussi des motifs personnels pour être favorable à la gratuité des études, car sans elle je ne serais pas devenu ce que je suis.Lorsqu\u2019en 1960, j\u2019ai commencé le cours classique qui était la seule voie pour accéder à l\u2019université, mes parents m\u2019ont fait comprendre qu\u2019ils ne pourraient pas payer plus d\u2019une année d\u2019étude.À mon grand soulagement, le gouvernement libéral décréta en 1961 la gratuité des études secondaires ce qui incluait les premières années du cours classique.Cette décision dégageait l\u2019avenir de nombreux jeunes québécois.C\u2019est ainsi que j\u2019ai pu faire gratuitement mon cours classique jusqu\u2019en rhétorique, poursuivre ensuite des études universitaires et devenir professeur d\u2019université.J\u2019ose penser que le modeste investissement que le Québec a fait lui a été profitable sur le plan du développement des connaissances.S\u2019instruire ne signifiait pas seulement qu\u2019on pouvait accéder à la mobilité sociale, mais aussi qu\u2019on acquérait les compétences pour servir le Québec.Je ne suis sans doute pas le seul dont le destin a été infléchi par l\u2019action de l\u2019État du Québec puisqu\u2019à la suite des réformes de l\u2019éducation dans les années soixante, la croissance des effectifs du secondaire fut de 101 % et ceux des uni- 20 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 versités de 169 %.J\u2019ai donc découvert à l\u2019âge de 14 ans les bienfaits de la solidarité sociale et de l\u2019égalité des chances que procure l\u2019action collective et cette expérience a aussi déterminé mes choix politiques.Mon appartenance et mon identité au Québec ont été fortement amplifiées.La question de la gratuité dépasse les considérations économiques et statistiques et met en jeu la conception du développement de la société et de la conscience collective.Le soutien collectif à la réussite individuelle ne peut que stimuler en retour l\u2019engagement civique alors que le chacun-pour-soi qui anime implicitement la marchandisation des services publics atrophie le lien social et mène à l\u2019indifférence sociale.? ê é 4># # # ASSEMBLEE NATIOHALE QUÉBEC Martine Ouellet Députée de Vaehon I TO.: 450 676-5086 I www.martineouellct.org \t\t Sansregret, Taillefer & Associés\t\tinc.Cabinet en assurance collective de personnes\t\t 178, rue Sainte-Marie\tTéléphone : (450) 471-2662\tTélécopieur : Terrebonne (Québec)\t(514) 355-7869\t(450) 471-0026 J6W 3E1\t(800) 782-5799\t(514) 355-7923 \tinfo@sta-conseil.com www.sta-conseil.com\t Pierre Allard CA Comptable agréé Chartered accountant 8175.boul.Saint-Laurent.3' étage Montréal (Québec) H2P 2M1 _T 514 385-6601.F 514 385-6177 ALLARD L-A .allard pierre a videotron.ca r Société Sain t-Jean-Bap tis te dcl» MAU RICIE Souveraineté du Québec Langue française Fête nationale Assurance-vie www.ssjbmauricie.qc.ca 819-375-4881 -1-800-821-4881 agifp # our notre monde Ensemble, nos actions nous inscrivent dans un développement durable et solidaire.Près de 10 000 membres dont 2536 entreprises collectives, organisations et associations sjjjf Desjardins Caisse d'économie solidaire Montreal\t514\t598-2122\t1 877\t598-2122 Québec\t418\t647-1527\t1 877\t647-1527 lolielte\t450\t753-7055\t1 866\t753-7055 www.cecosol.coop dossier conjonctures 2011 Dossier Conjonctures 2011 Bilan.prospectif -André Poupart\t24 De hisser nos voiles Qu\u2019il est difficile.qu\u2019il est difficile -\tPierre-Paul Sénéchal\t31 De Morin à Marois à Legault-Sirois Les chantres du ratatinement -\tPierre Serré\t47 Bref essai sur la conjoncture La restructuration politique au Québec et la question nationale -\tMichel Roche\t68 Que faut-il faire maintenant ?-\tMichel Seymour\t79 Revisiter la démocratie de représentation au Québec -\tDenis Monière\t95 Changer la conjoncture ! Changer de cap ! -\tGilbert Paquette\t107 Retrouver le chemin de la souveraineté -Anne Legaré\t120 Demain l\u2019indépendance -\tRichard Le Hir\t136 Réflexions sur la conjoncture économique et politique Un monde qui se défait, un monde à reconstruire -\tBenoît Lévesque\t157 Le Québec confronté au retour de ses fantômes Penser la politique spectrale -\tDominic Desroches\t185 24 dossier André Poupart* BILAN.PROSPECTIF Gérard Challiand, fin connaisseur des peuples émergeants, écrit dans ses mémoires, parlant du nationalisme québécois, qu\u2019il lui manquait : « une élite éclairée et politiquement avisée et une population décidée à prendre des risques.» (La pointe du couteau, Robert Laffont, 2011, p.318) Ce jugement a été porté avant la déconfiture électorale du Bloc, quelques mois après la triomphale célébration de son vingtième anniversaire et avant l\u2019effondrement éthique du PQ pour de basses considérations électorales avérées au surplus sans fondement suite à l\u2019élection du NPD dans la région de Québec.Faut-il se résigner à l\u2019asphyxie d\u2019un mouvement lancé en 1960 par un cri aussi audacieux que volontariste : « Maître chez nous ».Cinquante ans plus tard, le projet national a été dévoyé en simple enjeux électoral sans autre perspective que la prise du pouvoir.Depuis 1960 et 1976, le monde s\u2019est transformé en profondeur (passage d\u2019un monde bipolaire, chute du mur de Berlin, à un monde multipolaire ; développement d\u2019internet ; affirmation de l\u2019Asie et notamment de la Chine ; floraison des printemps arabes et musulmans) alors que, en comparaison, le discours québécois semble * Professeur honoraire, Faculté de droit, Université de Montréal 25 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 fossilisé ; nous vivons un retour en arrière de type Union nationale : le libéralisme et les privatisations, la magouille érigée en mode de gestion, une impuissance congénitale à prendre des décisions éclairées dans les grands dossiers structurants, confusion du public et du privé.Les Québécois de toutes allégeances n\u2019aspirent qu\u2019à un Québec moderne, prospère et ouvert sur un monde en mutation.Que faire pour donner sens aux aspirations et au travail de deux générations de Québécois qui ont voulu ériger enfin le « Maitre chez nous » ?Il n\u2019est pas possible de changer de peuple mais les élites politiques peuvent être remplacées par de mieux avisées sur les intérêts et l\u2019évolution de la société québécoise dans un monde où s\u2019opèrent des mutations qui remettent en cause les intérêts et les valeurs jusqu\u2019à maintenant dominants.Il ne suffit pas de changer, il faut se développer plus rapidement et mieux que les concurrents pour améliorer sa situation dans tous les domaines.Le peuple peut accepter de prendre des risques et ne pas se laisser aller à vau-l\u2019eau quand il sent une direction éclairée, transparente et résolue.Les élites n\u2019ont pas à élaborer les politiques et à développer des projets uniquement en suivant les résultats de sondages auprès d\u2019une population formée par des médias qui favorisent le statu quo.Dans cette période charnière de l\u2019histoire, les qualités nécessaires de leadership ne se retrouvent pas chez un gouvernement que nous avons réélu et qui est aujourd\u2019hui disqualifié par une gestion opaque et calamiteuse, une corruption dénoncée par tous (sauf ceux qui en profitent) et une perte du sens de l\u2019intérêt collectif.Comble de malheur, l\u2019opposition divisée et déboussolée n\u2019offre pas de perspectives plus encourageantes si ce n\u2019est celle, bêtement mécanique, de l\u2019alternance. Dossier Conjonctures 2011 26 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Comment sortir de cette situation de blocage collectif qui fait écrire : J\u2019ai pleuré sans trop comprendre.J\u2019ai pleuré sans trop comprendre ce qui se passe chez nous [.] J\u2019ai pleuré et je pleure, ne pouvant comprendre que l\u2019on soit rendu à ce point d\u2019injustice et de corruption, à ce point d\u2019inconscience et de mépris.J\u2019ai pleuré devant notre désespoir.J\u2019ai pleuré de savoir qu\u2019aucun de nous n\u2019a eu, jusqu\u2019à ce jour, le courage de se lever et de dire c\u2019est assez.C\u2019est assez [.] J\u2019en appelle à la vie, à cette vie qui en chacun de nous souffle, pousse et aime (Jeanne-Mance Dubé, Le Devoir, le 16 septembre 2011).Comment nos dirigeants politiques peuvent-ils ne pas être sensibles à ce cri de désespérance individuelle avant qu\u2019il ne devienne collectif et peut-être violent ?Quand la société civile exprime avec autant de force son découragement, les politiques doivent être attentifs, surtout l\u2019opposition, si elle prétend constituer une alternative crédible.Si les autorités en place demeurent sourdes et insensibles à cette révolte voilée mais bouillonnante contre le politique, la responsabilité de l\u2019opposition officielle devient prépondérante et le seul espoir démocratique pour dénouer une situation intenable.Comment retrouver confiance et enthousiasme ?Il faut avant tout renouer avec une parole vraie, avec un discours qui transpire d\u2019authenticité et de transparence.Finies les phrases creuses qui n\u2019ont pour but que d\u2019occuper le petit écran sans faire avancer le débat public.Un peu de silence donnerait du poids à la parole.Il faut en finir avec cette soi-disant « politique de pays » qui ne veut rien dire.Nous avons déjà les Pays-d\u2019en-Haut, le Pays de Menaud, et même le Royaume du Saguenay.Nous avons trop de pays qui dépendent pour la moindre initiative d\u2019un plan conjoint financé à 50 % par Ottawa qui s\u2019arroge ainsi un droit de veto.C\u2019est un État qu\u2019il nous faut.Nous avons un pays, nous avons un peuple, nous avons une identité qui 27 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 peuvent s\u2019incarner dans un État.Un parti peut s\u2019assigner cette fin et y travailler.Mais le mot État serait compliqué et ferait peur ; si on a peur des mots qu\u2019en sera-t-il de la réalité, du dur combat à mener ?Ce projet d\u2019un État québécois n\u2019est rien moins que révolutionnaire.Il ne faut pas avoir peur de la dire en laissant croire que tout sera facile.Ce n\u2019est pas une façon de motiver les troupes que de leur dire que tout sera facile et qu\u2019il suffit d\u2019attendre que les planètes s\u2019enlignent pour créer les conditions gagnantes.Nous avons aussi des voisins.Le premier, le Canada, n\u2019acceptera jamais de bon cœur d\u2019être coupé en deux, d\u2019être « pakista-nisé ».La lutte ne peut qu\u2019être âpre, difficile, et il faut oublier le soi-disant fair-play britannique qui ne se manifeste qu\u2019une fois que l\u2019adversaire est vaincu.La lutte sera d\u2019autant plus difficile qu\u2019en adoptant une stratégie strictement légaliste, le mouvement souverainiste s\u2019est mis dans la gueule du loup : Ottawa contrôle toutes les institutions juridiques du Canada.Bien avant la « loi sur la clarté », (telle que définie par Ottawa) le gouvernement central a doté le pays d\u2019une charte des droits qui a priorité sur toutes les lois adoptées par le Québec et qui est interprétée par des juges qui sont tous nommées par Ottawa.Ainsi, l\u2019État canadien s\u2019est donné un pouvoir constitutionnel et législatif absolu (dans une soi-disant confédération d\u2019États) et, d\u2019autre part, d\u2019une légitimité éthique par les décisions de la Cours suprême qui donne un contenu aux grands concepts de liberté et d\u2019égalité dans la perspective de la construction d\u2019un Canada fort et uni.Nous avons d\u2019autres voisins : les États-Unis, voisin surtout géographique et économique ; la France, voisin surtout culturel et politique.Qui n\u2019a pas compris (ou plutôt, voulu comprendre) que le « Québec est otage de ses alliés » (Anne Legaré) après l\u2019abandon du « Non ingérence, non indifférence » par le président Sarkozy pour s\u2019aligner sur ses Dossier Conjonctures 2011 28 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 mentors américains ?Qui peut raisonnablement penser que les États-Unis puissent être favorables au démantèlement politique de leur principal allié ?Qui, surtout après le « 11 septembre », peut imaginer que les États-Unis acceptent facilement l\u2019apparition d\u2019un nouveau voisin dont l\u2019existence peut remettre en cause leur sécurité ?Laminé de l\u2019extérieur par le pouvoir fédéral de dépenser dans tous les domaines y compris ceux qui sont de juridiction exclusive du Québec ; laminé par des chaires fédérales qui subvertissent le système d\u2019éducation par la tête (voir le poisson de Mao) ; laminé par les plans dits conjoints qui permettent à Ottawa d\u2019envahir tous les secteurs d\u2019activité et d\u2019imposer ses normes et objectifs à des gouvernements locaux affamés ; laminé par le multiculturalisme qui vise moins au respect des cultures minoritaires (y compris québécoise), mais à leur intégration/assimilation progressive et sans douleur dans la seule vraie culture canadienne, le Québec n\u2019a plus de marge autonome de manœuvre.Il gère des politiques fédérales.Le Québec est aussi laminé de l\u2019intérieur par une immigration (que nous avons rendue nécessaire) qui n\u2019est pas insensible aux chantres de la mondialisation et de la mobilité nord-américaine, du multiculturalisme canadien et de la culture qui se veut dominante même au Québec : dire aux immigrants qu\u2019ils arrivent dans une société francophone dont ils doivent apprendre la langue et qu\u2019ils doivent envoyer leurs enfants dans les écoles publiques francophones relèverait maintenant non seulement de la discrimination mais même du nazisme.Que les Québécois, que la société civile, soient désarmés par tant d\u2019agressions, qu\u2019ils perdent leurs repères sans en trouver de nouveaux, qu\u2019ils sentent le sol se dérober sous leurs pieds, personne ne peut s\u2019en surprendre.Le Québec n\u2019est pas seul à tra- 29 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 verser des moments difficiles : les États-Unis sont en « faillite » financière et sociale ; l\u2019Angleterre est livrée aux émeutes ; la France s\u2019enfonce dans une dérive éthique et politique.Ce qui surprend et est inadmissible, c\u2019est l\u2019absence de réaction du gouvernement du Québec.Les politiques, au mieux, laissent les choses se dégrader et, au pire, favorise la poursuite de la déconstruction du lien social et du bien vivre ensemble.Le Québec et les Québécois ne peuvent régler tous ces problèmes internes et externes même s\u2019ils affectent leur vie quotidienne.Cependant, leurs élites politiques et autres peuvent leur offrir une compréhension du monde et de ses tensions, une perspective de la place et des intérêts du Québec dans ce monde en mutation.Le minerai du Plan nord sera-t-il vendu aux Chinois, le même prix que Duplessis vendait le minerai de fer aux Américains ?La direction de Pauline Marois, dont l\u2019autorité surtout morale a été mise à mal par la gaffe du projet de loi 204, exige un sursaut d\u2019humilité et de clairvoyance.Le rôle de l\u2019opposition pour la protection du système démocratique au Québec a rarement été aussi fondamental.Madame Marois, par ses choix pour la gouvernance de son propre parti et du Québec, peut jouer un rôle déterminant pour la sauvegarde des institutions démocratiques.S\u2019il fallait une commission d\u2019enquête pour protéger l\u2019intégrité du système judiciaire, a fortiori il faut créer une commission d\u2019enquête sur le fonctionnement de l\u2019État (et incidemment sur l\u2019industrie de la construction) quand il existe des assertions sérieuses d\u2019infiltration de celui-ci par le crime organisé et la mafia.Ce n\u2019est pas le fonctionnement de l\u2019industrie de la construction qui est en jeu mais le fonctionnement même des institutions démocratiques.Dans l\u2019état de la situation, il n\u2019y a pas de différence de nature entre les administrations Moubarak et Charest, seulement une différence de degré. Dossier Conjonctures 2011 30 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Si le premier ministre Jean Charest devait s\u2019obstiner dans son entêtement à chercher des preuves contre quelques individus isolés sans prendre les moyens pour démanteler le système de corruption qui gangrène le fonctionnement de l\u2019État, madame Marois fera face à un défi historique : soit, elle s\u2019obstine à poursuivre, forte de son mandat de 93 %, dans la voie qui la mène droit à l\u2019échec et au titre peu enviable de fossoyeuse du PQ (juste après la disparition du Bloc) ; soit, elle se resaisit, s\u2019entoure de nouveaux conseillers d\u2019envergure, acquiert la stature d\u2019une femme d\u2019État et devient première ministre.Quand le long terme n\u2019offre qu\u2019une perspective atre ans, quand les principaux partis sont financés par les mêmes bourses, quand réflexion se conjugue avec élection, quand la confusion de la pensée entraîne l\u2019impuissance de l\u2019action, quand la nouvelle génération ne réussit même pas à entretenir les infrastructures léguées par les générations antérieures (moins instruites et plus pauvres), les générations montantes peuvent s\u2019inquiéter de leur avenir.Quand l\u2019opposition est divisée et discréditée, quand il n\u2019y a plus d\u2019alternative crédible à un gouvernement déconsidéré, c\u2019est le fonctionnement du système démocratique qui est remis en question.Le Québec doit sortir du magma d\u2019impuissance et de corruption qui le fragilise et l\u2019étouffe.Le peuple, la société civile, qui a fait la Révolution tranquille veut retrouver la fierté et l\u2019enthousiasme qui l\u2019ont porté pendant de nombreuses années.Qui aura la clairvoyance et perspicacité pour donner sens au XXIe siècle à une nouvelle phase de ce défi permanent : « Maître chez nous.» Septembre 2011 31 dossier Pierre-Paul Sénéchal* De hisser nos voiles QU\u2019IL EST DIFFICILE.QU\u2019IL EST DIFFICILE Impensable au lendemain du référendum de 1995, alors qu\u2019un sondage indiquait qu\u2019une majorité de Québécois prévoyait la souveraineté au terme d\u2019une période de cinq ans, la longue marche du Québec semble brusquement interrompue.En mode offensif depuis plus de quarante ans et croyant avoir réalisé une avancée irréversible, le mouvement souverainiste se retrouve maintenant sur la défensive avec un soutien populaire oscillant entre 30 % et 35 %.On entend la voix des sinistrés de 1837-1838 nous raconter combien amère et difficile est la défaite quand la fierté retrouvée d\u2019un peuple se trouve à nouveau piétinée.Elle est de désertion, de compromissions, puis de collaboration quand ce n\u2019est pas pure trahison de la part de ses anciens chefs.Elle est aussi de désarroi, de recherche de coupables, de dénonciations, puis de déchirements internes particulièrement difficiles à endiguer.Jadis capable de faire trembler le Canada, le Québec de 2011 ne semble plus aspirer à quoi que ce soit de grand, ni de stimulant.N\u2019exerçant plus son rôle d\u2019État national, sa métropole est sur le point de basculer dans un univers qui n\u2019a plus rien à voir avec une communauté nationale de lan- * MA science politique, ex-conseiller socio-économique au gouvernement du Québec et membre de la Ligue d'action nationale. Dossier Conjonctures 2011 332 i^anrowiNfiflirowsajEE mDavænttrB;d:èâ3BïntbrBe22K:in gue française, ses plus belles institutions sont en proie aux exactions des équarrisseurs libéraux, ses ressources qui font son patrimoine et sa richesse sont livrées aux prédateurs et aux spéculateurs selon l\u2019ancien modèle colonial.La situation est dégradée à un point tel que les scénarios les plus pessimistes quant à son avenir sont maintenant évoqués par les observateurs les plus complaisants.Réaliser l\u2019éviction totale des partis souverainistes à Québec et à Ottawa, fruit de plusieurs années de déconstruction de l\u2019âme du Québec, telle est la cible ultime du clan fédéraliste.Ceux qui s\u2019imaginent que le marasme dans laquelle baigne actuellement l\u2019option souverainiste dans l\u2019opinion publique est une stricte affaire de direction doivent analyser l\u2019œuvre de déconstruction habilement menée par le clan adverse au cours des quinze dernières années.C\u2019est une tendance plutôt lourde qui nous confronte.Elle est davantage de nature structurelle que conjoncturelle.« Normalisation » du Québec : l\u2019étape de l\u2019assaut final Un survol historique des quinze années post-référendaires démontre jusqu\u2019où le plan de riposte préventive mis en oeuvre par le gouvernement fédéral est allé pour casser l\u2019élan du peuple québécois et pour écarter tout autre scénario de consultation sur son avenir.Comme au lendemain de l\u2019échec du mouvement patriote, c\u2019est l\u2019âme du Québec et son vouloir-vivre collectif qu\u2019on a principalement visés en attaquant son identité, ses institutions politiques et économiques ainsi que sa capacité de mobilisation politique.Pendant toute cette période, la communication fédérale s\u2019est largement déployée à contaminer les réseaux sociaux, éducatifs et économiques aux vertus et valeurs canadiennes, étant conscient que l\u2019univers des groupes d\u2019intérêts et des associa- 33 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 tions professionnelles représente depuis des décennies un formidable outil de médiation entre citoyens et pouvoirs publics.Pour affaiblir le sentiment de confiance des Québécois, on a abondamment puisé dans les méthodes classiques de la propagande d\u2019État : la peur d\u2019abord (Loi sur la clarté, partition du Québec), puis la diabolisation de l\u2019adversaire (fomenteurs de chicane et de conflits ethniques, ringards) ; on a fragilisé les finances publiques du Québec, brisé ses alliances internationales, l\u2019axe Québec-Paris notamment, afin de miner le sentiment de confiance collective.Tout pour induire un profond discrédit de l\u2019option de la souveraineté dans l\u2019opinion publique.Le plan s\u2019achève sur une opération de révisionnisme historique et de prise de contrôle de la définition identitaire.Après que Québec ait été consacrée lieu de fondation du Canada en 2008 (70 M$), voilà qu\u2019on s\u2019apprête à transformer la vaine bataille de Châteauguay (1812) en véritable « épopée » salvatrice du « fait français » en terre d\u2019Amérique (28 M$).Digne émule de Machiavel et maintenant majoritaire à Ottawa avec pour seule interface une opposition officielle désormais inapte à défendre les intérêts du Québec, Stephen Harper s\u2019avère bien plus habile stratège que ceux qui l\u2019ont précédé.Il sait admirablement utiliser à ses fins la machine d\u2019État.Finaliser le processus de re-provincialisation du Québec, tel est son ultime objectif.En dix-huit années de pouvoir à Québec, nos élus du Parti québécois n\u2019auront jamais réalisé autant que lui, à quel point les symboles nationaux constituent de puissants moyens de communication politique et pourquoi ils sont à la base de tout processus de constitution et de consolidation des identités.Le bill C-288 que le nouveau Prince va faire voter avec l\u2019appui de ses acolytes du NPD et du PLC n\u2019est pas un innocent petit projet Dossier Conjonctures 2011 34 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 privé amené par un obscur député ontarien.Il fait partie d\u2019un plan organisé pour afficher enfin les couleurs canadiennes sur toutes les institutions nationales du Québec : ministères, établissements et organismes publics, sociétés d\u2019État et ultimement, l\u2019Assemblée nationale du Québec.Humiliations et sevrage économique: le Québec ne répond plus Pour assoir sa domination, le clan fédéraliste sous la conduite du triumvirat Harper/Charest/Desmarais, s\u2019affaire sans relâche à fabriquer des consentements dans le but de construire en sa faveur une opinion publique imaginaire qui, à l\u2019évidence, s\u2019avère en complète déconnexion des vrais problèmes du Québec.Une opinion contraire à ses intérêts politiques, sociaux et économiques et qui se situe en trahison de sa réalité historique.Sur ce terrain, le clan est présentement le maître incontesté du jeu.Les actuelles opérations de sevrage et de pillages économiques perpétrées par le clan devraient normalement suffire pour être source de révoltes légitimes dans la population, à l\u2019instar de ce qui se produit partout.Évaporation de 45 milliards $ à la CDP ; viles concessions de droits d\u2019exploitation minière, gazière et pétrolière ; cadeau de 500 MW au consortium Alouette (valeur de 5 milliards $ sur 30 ans à éponger par les contribuables) ; transfert du centre de la sécurité maritime du Saint-Laurent à Halifax (comté du ministre de la Défense) ; non-accès du Québec à la cagnotte de 33 milliards $ dédiée à la construction navale ; modernisation de tout le matériel roulant de l\u2019armée en Ontario ; subvention de 700 M$ à Terre-Neuve pour concurrencer Hydro-Québec ; mise à genoux du Québec dans le dossier de l\u2019harmonisation de la taxe de vente ; dépeçage de la Charte de la langue française ; réduction du poids du Québec au Parlement fédéral, nomination de juges unilingues à la Cour suprême, refus 35 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 d\u2019assumer ses pleines responsabilités dans les dossiers du pont Champlain, du pont de Québec ou du manège militaire ; gavage de symboles royaux britanniques dans la gorge des Québécois.Et la liste nous semble désespérément intarissable.Pour ajouter à l\u2019offense, CIBC et Power Corporation veille au grain : une virginité politique est attribuée aux artisans de l\u2019humiliation collective : prix Woodrow Wilson et Légion d\u2019honneur pour Jean Charest, doctorats honorifiques pour les Jean Chrétien et Brian Mulroney.Tel le célèbre paquebot de Hergé, arraisonné par une bande de pirates, puis laissé à la dérive, silencieux, paralysé au milieu d\u2019un océan, incapable de capter et décoder les signaux pourtant si nombreux, « le Québec ne répond plus ».Voilà le Québec que le Canada aime, voilà celui qu\u2019il s\u2019affaire à façonner avec la constance du jardinier.L\u2019effet « spam filter » pour la fabrication des consentements Cette opération de fabrication des consentements et la construction d\u2019une opinion publique imaginaire ne pouvaient que déboucher sur un discours dominant, celui de la « désuétude » du combat national (Jocelyn Létourneau), celui de la « futilité des vieilles batailles » (Mario Dumont) ou de façon plus efficace encore, celui de la « maudite chicane » (Charest-Legault).Place aux « vraies affaires ».Le tout amplement relayé par les chroniqueurs de la SRC, de Quebecor et de Télé-Québec.Le but : créer un irrésistible sentiment de lassitude, de faux besoin de répit, puis finalement de repli.De guerre lasse, se dit-on, après une trop longue résistance et sous l\u2019effet d\u2019un tel martelage, le citoyen ne pourra que finalement lâcher prise.Surgit un scandale, pas moyen de mener l\u2019analyse jusqu\u2019à ses racines politiques.« Ce sont tous des pareils ».Comme si, malgré qu\u2019on soit parfaitement conscient qu\u2019on est en Dossier Conjonctures 2011 36 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 train de se faire voler, le système de traitement des questions politiques ou économiques avait été mis en veilleuse.Comme si, par réflexe installé, toute réflexion sur un enjeu mettant en cause les fondements du régime fédéral se voyait automatiquement bloquée avant que la chose soit acheminée vers la boîte « courriers indésirables ».L\u2019« effet Legault » en guise de police d\u2019assurance Les régimes politiques qui durent sont ceux qui disposent d\u2019une bonne « couverture de risques contre les événements incertains ».À partir de 2010, comme plus rien n\u2019arrive à freiner la décrépitude et le déclin politique du « grand bâtisseur », alors que l\u2019alternative ADQ a échoué, le clan fédéraliste de Montréal et de Bay Street n\u2019a d\u2019autre choix que de se procurer un autre parti politique de rechange pour contrer l\u2019adversaire souverainiste.Dans la plus pure tradition des faiseurs d\u2019image et de construction d\u2019opinion, une opération « effet moutonnier » est lancée à partir de 2010.La technique consiste à tenter de persuader le public d'adopter un parti, un courant d\u2019idée, en faisant croire qu'un mouvement de masse irrésistible est déjà engagé en sa faveur et qu\u2019il est avantageux de s\u2019y joindre.Le concept est basé sur un principe relativement connu : les individus, particulièrement dans un contexte d\u2019insécurité sociale et politique, préfèrent généralement se retrouver dans le camp des vainqueurs.L\u2019outil par excellence pour créer un « effet moutonnier » est le sondage d\u2019opinion.C\u2019est un secret de Polichinelle qu\u2019un grand nombre de sondages traitant de façon directe ou indirecte de la question nationale sont utilisés par les commanditaires corporatifs davantage comme des outils de construction que d\u2019expression de l\u2019opinion publique.Avant l\u2019offensive « sondagière » du début 2010, François Legault (pas spécialement crédité d\u2019un charisme irrésistible) 37 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 n\u2019était encore qu\u2019une « pointure » plutôt marginale dans l\u2019imaginaire québécois.Il n\u2019aura suffi qu\u2019une demi-douzaine de sondages (dont plusieurs s\u2019apparentent à des « panels Web »), tous admirablement relayés par des publireportages Gesca, Quebecor et Rogers (Maclean), pour faire de sa « coalition » la nouvelle phalange capable d\u2019envoyer le Parti québécois dans les câbles en 2012 ou 2013.N\u2019a-t-il pas suffi d\u2019un seul sondage en ligne, mais lancé à un moment très propice en avril 2011, pour amorcer dans l\u2019opinion publique une vague en faveur d\u2019un parti de rechange au Bloc québécois ?Dès sa publication, tous les projecteurs, tous les médias ont été dirigés sur Jack Layton, les candidats locaux étant dès lors dépouillés de toute signification.Jamais auparavant n\u2019avait-on observé un renversement d\u2019opinion publique aussi brusque et d\u2019une aussi forte ampleur.Pour réaliser une telle opération, plus besoin de construire un échantillonnage traditionnel.Les sondeurs disposent maintenant de banques d\u2019internautes volontaires recrutés sur le Web.Souvent, le taux de réponse avoisine à peine 50 %.Afin de constituer ces banques d\u2019internautes, les firmes font chaque mois appel à des panélistes pour qu\u2019ils participent à quelques sondages.Chez SOM, un prix de 500 $ est attribué parmi toutes les personnes qui auront participé aux sondages du mois.Souvent, la firme offre aux volontaires la chance de gagner un voyage à Paris.Ces pratiques ne sont pas cachées, elles sont annoncées sur le site de la firme.Très sérieux comme pratique scientifique.Même si les dés sont généralement pipés, on aurait toutefois tort de croire que le sort d\u2019une option politique puisse être à jamais scellé sur l\u2019effet de sondages.De façon générale, les analyses de comportements électoraux laissent à penser que dans plusieurs scrutins, plus de 20 % des électeurs se décident au cours des deux derniers jours.La proportion Dossier Conjonctures 2011 38 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 élevée des indécis et des « refus de répondre » dans les récents sondages est également un indice d\u2019une volatilité certaine.En matière de comportement politique, on a pu même observer une certaine similitude avec le phénomène du « trend following » de l\u2019univers boursier : quand un « effet moutonnier » créé artificiellement se prolonge, les joueurs poussent souvent les cours à la hausse de façon exagérée jusqu\u2019au moment où la tendance se renverse.C\u2019est aussi ce qui pourrait éventuellement se produire avec « l\u2019effet Legault ».Demeurons optimistes.Limites du scénario coalition électorale souverainiste.Face aux sondages annonciateurs de catastrophes, la panique s\u2019est à l\u2019évidence installée dans le camp souverainiste.On est tantôt à la recherche d\u2019un « libérateur de peuple » (encore faudra-t-il qu\u2019il ait un jour accès à un micro), tantôt on appelle de ses vœux la fameuse « Union des forces souverainistes ».Alors qu\u2019on peut facilement anticiper qu\u2019au début de 2012, les députés de l\u2019ADQ et ceux qui l\u2019avaient désertée, auront déjà fusionné avec la Coalition Legault, le camp souverainiste risque quant à lui de se présenter très divisé devant l\u2019électorat, ce qui le met dans une situation de grande vulnérabilité.Une coalition électorale telle qu\u2019évoquée par certains députés du Parti québécois est-elle possible ?Elle est éminemment souhaitable, car notre système majoritaire uninominal (généralement bipartisan dans ses résultats) a ceci de particulier qu\u2019il est fort peu probable qu\u2019il envoie un jour à l\u2019Assemblée nationale du Québec deux cohortes de députés souverainistes aux appartenances partisanes distinctes et pouvant se partager des fonctions ministérielles, à moins en effet qu\u2019une telle coalition ait été réalisée en amont.Cette idée que le PQ et Québec solidaire pourraient avantageusement se partager certains comtés bien identifiés au 39 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 préalable afin d\u2019éviter les luttes fratricides oublie toutefois deux réalités fondamentales qui, à elles seules, la rendent impraticable.Il y a ce fossé idéologique entre les deux formations, il y a aussi cette réalité que chacun des partis voudra protéger ses meilleurs fiefs.Le concept n\u2019est pas non plus d\u2019inspiration très démocratique ni respectueux des citoyens-électeurs, le choix du candidat local étant en définitive celui des apparatchiks des partis.L\u2019hypothèse la plus souhaitable aurait été que, faisant table rase du passé, on puisse faire en sorte que les candidats (PQ, QS ou autre) d\u2019une telle coalition (dont le nom peut être enregistré moyennant 100 signatures) soient issus d\u2019une assemblée d\u2019investiture commune, laquelle aurait aussi pour fonction d\u2019élire le chef de la coalition.Une telle approche aurait l\u2019immense avantage de recréer les bases d\u2019un véritable mouvement tout en conservant l\u2019identité des partis politiques.Elle amène aussi une participation accrue des citoyens, à la façon des récentes « primaires » du PS français.Une telle hypothèse ne résiste toutefois pas aux dispositions de l\u2019actuelle loi électorale du Québec.Il est donc fort peu probable que le mouvement souverainiste se présente en front uni lors du prochain scrutin.Il reste toutefois à souhaiter qu\u2019une entente de non-agression mutuelle soit négociée.On a suffisamment d\u2019adversaires devant soi.Prudence quand se répand le chant des sirènes Les sondeurs interrogent de plus en plus sur des questions, des situations, des hypothèses que les publics ne se sont souvent pas même posées.Ils s\u2019octroient ainsi cette capacité de mettre sur le marché un nouveau produit, qu\u2019il soit pour consommation commerciale ou politique.Après avoir fait émerger des adhésions à son endroit, il leur suffit ensuite Dossier Conjonctures 2011 40 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 d\u2019enluminer à répétition ledit produit pour qu\u2019éventuelle-ment il entre dans le réel.Cette pratique est dénoncée par plusieurs spécialistes des comportements sociaux.Le sondage Léger Marketing du 4 novembre se fait manifestement séducteur pour l\u2019ex-leader du Bloc québécois.Mais aussi réconfortant soit-il pour sa personne et pour tous les souverainistes en attente d\u2019un sauveur, il doit être manié avec grande prudence.En 2005, les sondeurs faisaient de Gilles Duceppe le meilleur choix des Québécois, mais deux ans plus tard, face à la candidature Marois, sa popularité tombait à 21 %.Si les commanditaires de sondages ont cette dangereuse capacité de faire entrer sur le marché des nouveaux produits, ils ont aussi le pouvoir de les en sortir au moment jugé opportun.Les exemples sont légion.Qu\u2019il suffise de rappeler qu\u2019en juin 2002, Léger Marketing annonçait qu\u2019une moitié des Québécois était prête pour un gouvernement adéquiste.Le nouveau produit a dès lors été enluminé à profusion puis abandonné en cours de route en raison de son faible potentiel.L\u2019autre déterminant qui échappe au camp souverainiste jusqu\u2019à le desservir, c\u2019est la couverture médiatique.Les analyses démontrent qu\u2019à chacune des élections récentes, le chef du Parti québécois est d\u2019office défavorisé au chapitre du « poids médias » (ou attention médiatique).Or, les analyses d\u2019Influence Communication estiment qu\u2019il y aurait lien direct entre les résultats d\u2019un scrutin et l\u2019attention médiatique accordée à chaque parti.« Si on faisait une moyenne de l\u2018attention médiatique en pourcentage jusqu\u2019à la toute fin du scrutin, on pourrait prédire les résultats du vote avec une marge d\u2018erreur de 3,5 % à 6 % », affirme son président Jean-François Dumas.(La Presse, 20 février 2007). 41 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 « Vivre debout ».ou se laisser mourir Face à cette conjoncture pas particulièrement « jojo », on peut collectivement se laisser couler dans un sentiment de désespérance collective en adoptant l\u2019attitude du paumé de Luc Plamondon qui, las de la défaite, n\u2019a « plus envie de se battre », mais uniquement de « se laisser mourir ».C\u2019est le sentiment de la démission, du refus d\u2019agir, celui de la « tentation minoritaire » (décrite par Robert Laplante dans le numéro de mai 2011, au lendemain de l\u2019éviction sans détour du Bloc québécois), la « tentation de se fondre dans les courants d\u2019une majorité douillette, de se laisser porter par le cours des choses, délesté enfin de soi-même ».Mais nous n\u2019en sommes pas rendus là.Parsemée d\u2019hivers souvent jugés infranchissables, l\u2019histoire du Québec est aussi ponctuée de victoires sur l\u2019adversité.Les peuples sont eux aussi capables de résilience.Le rêve souverainiste est loin d\u2019être éteint, le sens de l\u2019honneur le sentiment de liberté et le « goût du Québec » habitent encore largement toutes les couches de la société.Notre grand poète national Gilles Vigneault complète cette année une grande tournée du Québec, baptisée pour les circonstances « Vivre debout ».Les Québécois n\u2019ont d\u2019autre choix que de répondre « présent ».À partir du sentiment d\u2019indignation qui court, faire émerger une résistance qui soit inclusive de l\u2019enjeu national.« Quousque tandem abutere [Stephen] patientia nostra » ?Des humiliations infligées au fil des ans, il peut bien sûr résulter une dégradation dans les capacités de réaction ou de défense du citoyen.Mais vient un moment où le malaise social et le ras-le-bol politique se rencontrent, puis se conjuguent jusqu\u2019à l\u2019atteinte d\u2019un seuil critique, pour ensuite Dossier Conjonctures 2011 42 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 produire une sorte de capital pour la riposte.La « foule anonyme » qui, au cours des derniers scrutins, s\u2019est laissée séduire par les professionnels de la politique et par les spécialistes en manipulation prend alors conscience de la désastreuse destination vers laquelle on était en train de l\u2019entraîner.C\u2019est alors le début du réveil et l\u2019amorce du changement.En prévision de ce moment, tout doit déjà être mis en œuvre en termes de concertation des forces progressistes pour éviter que ce mouvement ne prenne le chemin de droite comme c\u2019est souvent le cas en pareille conjoncture.Délaissant les vaines promesses électorales, le mouvement souverainiste devra, quant à lui, se montrer à nouveau capable de susciter le rêve.Il devra trouver les mots pour le formuler, l\u2019énergie pour le propager, le souffle pour le rendre irrésistible.Seul ce rêve peut bouleverser de façon positive la prochaine configuration de notre Assemblée nationale.Mais la population prend les choses une séquence à la fois.Les éternels débats sur les virgules de programmes politiques ne l\u2019intéressent guère.Mieux que les politologues, elle sait que ce sont les conjonctures qui font les programmes de gouvernement et aussi les leaders.A-t-on oublié que c\u2019est sur un modeste programme de quelques pages, mais associé à un grand rêve de changement qu\u2019une équipe a été portée au pouvoir en 1960 et a pu réaliser la Révolution tranquille ?Il faut aussi garder à l\u2019esprit qu\u2019un changement draconien des règles du jeu politique ne peut reposer que sur la seule formation d\u2019un gouvernement souverainiste.Il faut reconstruire une solide conscience politique au Québec.Il faut qu\u2019elle soit prolongée et soutenue par un militantisme actif au sein des partis et organisations souverainistes, de même qu\u2019au sein de l\u2019ensemble des réseaux sociaux, économiques et éducatifs. 43 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Réconciliation des jeunes avec le projet national québécois Selon la plupart des analyses réalisées sur les valeurs et aspirations des jeunes, les institutions politiques, dont les partis politiques, sont généralement classées en bas de l\u2019échelle de confiance (un taux oscillant autour de 10 %, explicatif du haut niveau d\u2019abstention observé lors des dernières élections au Québec).Cette perte de confiance s\u2019expliquerait en grande partie par les promesses non tenues, les discours de plus en plus abstraits des politiciens, enfin, par les scandales politiques et financiers.Oui, les jeunes se disent prêts à agir pour défendre leurs idées, mais ils refusent les étiquettes et les affiliations politiques, préférant les actions sectorielles, la démocratie directe, les lieux où ils se reconnaissent.Autre phénomène à retenir absolument à propos de cet apparent désintéressement ou désertion des jeunes de la politique traditionnelle, les études concluent que seule une cause perçue comme un enjeu majeur va permettre de rallier leur participation sur le plan électoral.C\u2019est effectivement ce qui s\u2019est produit en octobre 1995.Le jour donc où les leaders du mouvement souverainiste et des partis politiques pourront rétablir la confiance, qu\u2019ils auront réappris à évoquer « le pays » avec moins de mollesse et plus de fermeté, le jour où ils pourront en parler avec l\u2019émotion de Fred Pellerin et les mots de Biz, il y a fort à parier alors que « tout deviendra possible ».Une participation active des jeunes pourra dès lors représenter pour le mouvement souverainiste une force de frappe redoutable.Les jeunes sont en effet les seuls à posséder l\u2019énergie et l\u2019instinct de « l\u2019insurrection pacifique » contre les situations jugées intolérables qui confrontent notre communauté nationale.La jeunesse du Québec des années de la Révolution tranquille a réussi à faire en sorte que se réalisent conjointe- Dossier Conjonctures 2011 44 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 ment sous un même drapeau les deux forces les plus vigoureuses de cette époque, l\u2019identité nationale et la révolution sociale.Le prochain défi du mouvement souverainiste sera de démontrer qu\u2019il représente le seul véritable « camp du changement » apte à soutenir l\u2019important courant écologique au sein duquel évoluent aujourd\u2019hui nos futurs grands leaders d\u2019opinion.Il faut faire la démonstration que l\u2019adversaire est commun, qu\u2019il utilise les mêmes réseaux d\u2019influence, qu\u2019il fait appel aux mêmes méthodes pour dominer.Les jeunes sont aussi ceux qui maîtrisent le mieux les « nouveaux médias ».L\u2019impact de ces nouvelles technologies de la communication sur les réalités politiques ne relève maintenant plus de la politique-fiction ; leur rôle dans les mobilisations populaires se révèle au contraire d\u2019une importance capitale.Ces nouveaux médias sociaux permettent aux jeunes de se soustraire du discours dominant, échappant ainsi aux castes politiques qui contrôlent l\u2019information au Québec.Mobilisation des intellectuels, artistes et écrivains Vigneault, y m'a dit : « On veut un drapeau, mais on n'a pas encore de mât ».Y faut se faire un mât [.] Chante encore.Je te promets qu'on va répondre en chœur.- Fred Pellerin, Gala de l'ADISQ 2011 Les « printemps » sont d\u2019abord fomentés par les artistes, les écrivains, les intellectuels.Pour Victor Hugo, la mission de l\u2019art était de « réveiller le peuple », c\u2019est-à-dire de l\u2019aider à sortir de sa torpeur où le maintiennent le mensonge, la propagande, la peur, la compromission, la facilité.À la genèse de notre révolution tranquille, il y a eu les changements structurels au plan social, mais aussi « le goût du Québec » répandu partout par nos artistes.Lors d\u2019une récente entrevue, Jacques Parizeau leur lançait un vibrant appel en faveur 45 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 d\u2019une reprise de service.La cause prioritaire et immédiate doit être celle du rétablissement de la fierté pour notre langue nationale, pas seulement dans la métropole du Québec (bilinguisation et affichage), mais aussi dans sa capitale (Festival d\u2019été) et partout en régions (enseignement de la musique dans les cégeps).Jeter les bases d\u2019un ralliement des forces progressistes au camp souverainiste Les printemps contemporains ont aussi pris naissance lorsqu\u2019on a réussi à associer plus d\u2019un motif de refus dans le mouvement d\u2019indignation.Le réveil polonais, par exemple, a été mu par un idéal à la fois social et national.Il faut, c\u2019est un impératif, qu\u2019au cours des prochains mois, les forces progressistes du Québec (syndicats, organismes communautaires, de l\u2019environnement, du développement social, associations étudiantes), puissent canaliser l\u2019actuel sentiment d\u2019indignation et de réprobation populaire autour d\u2019un pôle de trois refus : le refus du sevrage économique par Ottawa, le refus de la dépossession de nos richesses collectives, le refus du rabaissement de notre langue nationale au rang de dialecte folklorique.Menés sous un même chapeau, voilà trois chantiers pouvant créer une synergie nouvelle auprès d\u2019une majorité de Québécois.Si on s\u2019y met vraiment, il est possible d\u2019y faire naître un nouveau courant d\u2019opinion suffisamment puissant pour sortir de la conjoncture dans laquelle on baigne généreusement depuis quinze ans et ainsi paver la voie à un renouveau au chapitre du sentiment national.Pour ce, il faut que la base militante se décrispe, qu\u2019elle sorte de sa torpeur, s\u2019investisse dans ces organismes.Par ailleurs, il faut souhaiter, sous la conduite du Conseil de la souveraineté du Québec, le démarrage dès cet automne du projet d\u2019États généraux.Ce chantier devra, le cas échéant, Dossier Conjonctures 2011 46 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 susciter la confiance, recueillir l\u2019adhésion des organisations souverainistes et, espérons-le, mener à une participation active des organismes de la société civile sollicités au central et en région.S\u2019il donne les fruits attendus, il pourrait s\u2019avérer, à sa façon, un important point de départ pour la création d\u2019une nouvelle convergence des forces vives du Québec, jadis à l\u2019origine des printemps québécois.? 47 dossier Pierre Serré* De Morin à Marois à Legault-Sirois LES CHANTRES DU RATATINEMENT Dans Le Devoir du 13 septembre dernier (« Embardées suicidaires »), Claude Morin, père de l\u2019étapisme (la stratégie d\u2019accès à l\u2019indépendance adoptée par René Lévesque), aussi père des échecs référendaire et post-référendaire de 1980, a qualifié d\u2019« affirmation nationale » la voie d\u2019action qu\u2019il proposait, laquelle ressemblait à la « gouverne souverainiste » défendue par Pauline Marois, chef du Parti québécois (PQ).La lecture commune de ces derniers de l\u2019évolution politique du Québec repose sur une interprétation inadéquate des rapports de force au Québec.Celle-ci en ignore notamment les acteurs principaux, les deux groupes linguistiques, pour aboutir à une série de propositions interprétatives aussi décalées les unes que les autres, couvrant autant le début des années soixante (dont le sens de la Révolution tranquille) que les décennies suivantes jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Il en ressort une impression de ratatinement des horizons politiques québécois, l\u2019absence de perspectives tant du côté de l\u2019indépendance que d\u2019ouverture du côté du Canada anglais.Or l\u2019origine du cul-de-sac tient essentiellement de la politique interne du Québec.* Ph.D.sc.politique pspedrito9@gmail.com Dossier Conjonctures 2011 48 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Une économie de propriétaires : le « nouveau Québec inc.» ! M.Morin et Mme Marois n\u2019en critiquent pas moins sévèrement les opposants aux options qu\u2019ils défendent, ramenant sans cesse l\u2019avenir politique québécois à celui d\u2019une république de bananes prête à se donner aux investisseurs étrangers pour une poignée de dollars sans que le moindre vent de révolte n\u2019en agite la population.Leur approche vaut bien l\u2019approche néolibérale des troupes de Jean Charest ou celle, affairiste, des François Legault et Charles Sirois et de leur Coalition pour l\u2019avenir du Québec1.L\u2019approche de ces derniers mise en effet à fond sur l\u2019exploitation des ressources naturelles et humaines du territoire sans égard aux populations locales, prétextant le faire au profit d\u2019un « nouveau Québec inc.» plutôt qu\u2019au profit de la mafia (le Parti libéral) ou du Trésor consolidé (le PQ).MM.Legault et Sirois sont, ici, aussi disposés que l\u2019ancien Québec inc.à engranger les profits et à socialiser les pertes2 ! Pour tout ce beau monde, la solution serait de continuer le travail de gestion de la province entrepris aux débuts du PQ, quitte à renoncer ou, au mieux, à ne pas trop froisser le Canada anglais par de minuscules revendications nationales, celles-ci suffisamment réduites pour espérer en tirer quelque succès mineurs.Ce faisant, les Morin, Marois et Legault montrent qu\u2019il y a crise politique au Québec : aucune de ces factions ne dispose d\u2019un projet politique stimulant, capable de répondre aux assauts du gouvernement fédéral et du Canada anglais depuis 1995, aux pressions de la mon- 1\tVoir « Mon approche du nationalisme », billet de F.Legault en date du 27 février 2011 ; en ligne : http ://www.coalitionavenir.org/2011/02/27/general/34-legault2.php 2\tVoir « Une économie de propriétaires et non de succursales », billet de F.Legault en date du 1er juin 2011 ; en ligne : http ://www.coalitionavenir.org/2011/06/01/economie/55-economie-proprietaires-non-succursales.php 49 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 dialisation et, surtout, capable de répondre aux pressions de plus en plus puissantes et pressantes du peuple pour plus de démocratie et plus de justice.Pourquoi un tel cul-de-sac ?L\u2019unicité de la nation : un mythe fondateur L\u2019élément clé de l\u2019analyse des acteurs précédemment mentionnés est l\u2019interprétation particulière qu\u2019ils font de la volonté « exprimée » par le peuple québécois.En effet, à l\u2019instar du Parti libéral du Québec (PLQ) et des médias, les péquistes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, y compris René Lévesque, se sont appuyés sur une poignée de postulats qui n\u2019ont jamais cessé de rapetisser l\u2019horizon de la nation québécoise.Au premier chef, le postulat de l\u2019unicité de la nation.Chacun considère en effet qu\u2019il n\u2019existe qu\u2019une seule et unique « communauté politique » sur le territoire québécois et que les élections en reflètent par conséquent l\u2019expression naturelle.Ce faisant, si chacun connaît les forteresses libérales, chacun ignore néanmoins les effets déformants du mode de scrutin majoritaire, ses conséquences sur la dynamique électorale et, surtout, confond la définition sociologique de la nation avec sa définition juridique.Il est vrai que tous les citoyens canadiens habitant le territoire du Québec depuis au moins six mois sont considérés juridiquement citoyens québécois.Il n\u2019en reste pas moins vrai que, sur le plan du comportement électoral comme des valeurs et des attitudes, le Québec compte deux communautés politiques d\u2019allégeance nationale différente, des Québécois et des Canadiens.S\u2019il est possible de considérer, d\u2019analyser et d\u2019interpréter l\u2019histoire du Québec du point de vue des générations, des classes sociales, des régions, des autochtones ou des minorités visibles, etc., il n\u2019y aucune raison pour ne pas interpréter l\u2019histoire sur la base du plus important déterminant du comportement électoral, celui qui explique 90 % du vote lors Dossier Conjonctures 2011 50 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 de chaque consultation tenue depuis 1970, soit la langue parlée à la maison (plus efficacement encore que la langue maternelle ou l\u2019origine ethnique).On peut donc, de manière légitime, interpréter l\u2019histoire du Québec en fonction des deux principaux groupes qui l\u2019habitent, l\u2019un francophone d\u2019allégeance québécoise (incluant souverainistes et fédéralistes), et l\u2019autre, anglophone (et allophone) d\u2019allégeance canadienne (massivement fédéraliste).Chez les allophones, c\u2019est l\u2019expérience migratoire et le rapprochement avec le groupe anglophone canadien d\u2019une part, ou encore l\u2019expérience migratoire et l\u2019éloignement du groupe francophone qui les amènent à opter pour le maintien du lien fédéral (par contre, les comportements électoraux et les attitudes des immigrés francophones ou francisés ressemblent à ceux des francophones).La médiation du mode de scrutin majoritaire : la diminution du poids électoral des francophones Dès lors que l\u2019on s\u2019intéresse aux relations entre Québécois et Canadiens présents sur le territoire québécois, il n\u2019y a d\u2019autre choix que d\u2019en revenir à leur interaction électorale telle que médiatisée par le mode de scrutin majoritaire.Des recherches, qui auraient dû être réalisées historiquement beaucoup plus tôt, ont démontré que notre mode de scrutin majoritaire diminue le poids électoral des francophones par un facteur de six, comme si les francophones, comptant pourtant pour 85 % des électeurs inscrits et votants, étaient six fois moins nombreux à voter, ou, en d\u2019autres termes, comme si les électeurs non francophones, qui comptent pour 15 % de l\u2019électorat inscrit et votant, étaient six fois plus nombreux à voter.Le résultat de cette transformation des voix en sièges du mode de scrutin majoritaire est de produire une quasi-égalité démographique entre les deux groupes, légèrement à l\u2019avantage des non-francophones et 51 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 du parti qu\u2019ils favorisent massivement, le PLQ.Non seulement ce dernier en ressort sous le contrôle de la minorité non francophone, il va jusqu\u2019à permettre l\u2019introduction du paradigme fédéraliste centralisateur comme ligne d\u2019action principale à l\u2019Assemblée nationale.Les deux sections suivantes montrent comment ces mythes se sont conjugués pour construire des interprétations erronées et déterminer l\u2019orientation des partis depuis 1966 jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Les interprétations erronées de l\u2019histoire, 1966-1994 En ayant tenu compte des effets déformants du mode de scrutin majoritaire, les spécialistes auraient d\u2019abord pu considérer que les acteurs politiques étaient des fabrications artificielles par rapport aux réels mouvements politiques.On aurait ainsi pu voir qu\u2019aux élections provinciales de 1966, le vote du Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale (RIN) n\u2019avait rien d\u2019un épiphénomène, mais traduisait déjà une large adhésion chez les francophones du centre de la région métropolitaine de Montréal, et notamment au sein de l\u2019élite intellectuelle et sociale, chez qui le RIN dominait.L\u2019appel à la liberté du général de Gaulle répondait dès avant 1970 à un courant de plus en plus dominant chez les francophones.Aux élections provinciales de 1970, le Parti québécois, pourtant à ses premières armes électorales, était premier chez les francophones de la région de Montréal (devant le PLQ).Il s\u2019y est néanmoins trouvé marginalisé par le vote bloc des nonfrancophones, n\u2019obtenant que six des 36 sièges (17 %), et la forte sous-représentation de la région métropolitaine (45 % de la population totale contre seulement 31 % des sièges).À partir des élections provinciales de 1973, le PQ obtenait une majorité absolue chez les francophones de la région Dossier Conjonctures 2011 52 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 montréalaise, titre qui, à toutes fins utiles, a caractérisé l\u2019ensemble du territoire québécois à partir des élections de 1976 (soit sept élections générales et deux référendums, à l\u2019exception donc des élections de 1985 et du référendum de 1980).Précisons qu\u2019un mode d\u2019élection proportionnel n\u2019aurait accordé le pouvoir qu\u2019à seulement deux des gouvernements élus à la majorité des sièges sous le mode de scrutin majoritaire si l\u2019on ne considère que les votes valides, soit les gouvernements libéraux de 1973 et de 1985, chaque fois accompagnés de forts taux d\u2019abstention et du recul - sinon de l\u2019effacement - des tiers partis.Les tendances au fractionnement du Parlement ne sont pas le propre du mode de scrutin proportionnel, mais bien celui des sociétés démocratiques.Historiquement, sous notre mode de scrutin majoritaire, le PLQ s\u2019est fractionné à quatre reprises durant la période 1968-1993, produisant trois partis (le PQ en 1968, les Equality et Unity Parties en 1989, l\u2019Action démocratique du Québec en 1993) et renforçant subitement l\u2019Union nationale en 1976.Sous une proportionnelle, l\u2019histoire aurait effectivement été toute autre que celle à laquelle se réfèrent M.Morin et consorts, qui affirment pourtant connaître la nature profondément ambiguë des Québécois à l\u2019égard de leur statut politique.L\u2019histoire eut été différente si les partis et les médias avaient reflété la prédominance des souverainistes chez les francophones depuis 1966 jusqu\u2019aux heures difficiles des années 2000.L\u2019élection du PQ en 1976 ne relevait pas d\u2019un accident de parcours, ainsi que le croyait lui-même le futur premier ministre René Lévesque, mais elle était une élection de libération nationale, révélant l\u2019arrivée au pouvoir d\u2019un premier gouvernement massivement francophone et nationaliste promettant de remédier aux injustices auxquelles les francophones faisaient face (ce qui ne fut fait, outre la loi 101, que superficiellement).Misant sur une solide 53 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 majorité chez les francophones, on aurait reconsidéré l\u2019évacuation des mesures de nature nationaliste des politiques gouvernementales et recentré le dossier constitutionnel autour du caractère conflictuel des relations entre le Québec et le Canada, en lieu et place de la célébration d\u2019une indépendance purement théorique et sans lien avec le Canada anglais et sans lien avec l\u2019idée de justice eu égard à la division culturelle du travail au Québec.On aurait repensé la stratégie référendaire de 1980, inspirée de la segmentation du marché électoral et axée sur la « rassurance » ad nauseam du « segment-clé » donnant accès à la victoire, soit celui des électeurs « frileux », ce qui a par conséquent amené le report de l\u2019objectif d\u2019indépendance au profit d\u2019un statut particulier.L\u2019adoption de la proportionnelle aurait d\u2019autre part amené au rejet de l\u2019adage « bleu à Québec, rouge à Ottawa » en tant que reflet primordial de la culture politique ambiguë des Québécois.Un mode de scrutin proportionnel au provincial aurait amené l\u2019attention des analyses non pas sur le nombre de sièges reportés par chaque parti, mais sur la proportion des voix de chacun ; en cela, il serait ressorti avec force que les libéraux fédéraux sont toujours demeurés loin en deçà d\u2019une majorité chez les francophones québécois de même que dans le reste du Canada anglais.En effet, la « trudeau-manie » aurait été tuée dans l\u2019œuf puisque Pierre E.Trudeau n\u2019a disposé d\u2019une majorité de sièges au Canada anglais qu\u2019en 1968 et que son parti n\u2019a été élu à Ottawa en 1972, 1974 et 1980 que grâce aux sièges québécois, eux-mêmes remportés grâce à l\u2019absence d\u2019opposition représentant les nationalistes.Ce à quoi les conservateurs de Brian Mulroney ont mis un terme en 1984 et en 1988 et ce qu\u2019a réalisé le Bloc québécois à partir de 1993.La prétendue nature ambiguë des Québécois, qui ne serait autre qu\u2019un attachement sentimental aux deux communautés politiques, n\u2019était que poudre aux yeux d\u2019autant plus qu\u2019elle ne mettait pas en Dossier Conjonctures 2011 54 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 cause les relations conflictuelles entretenues avec l\u2019Autre, le Canada anglais et son représentant, gouvernement fédéral.Toujours sous l\u2019angle de la comparaison entre les résultats électoraux du mode de scrutin majoritaire et ceux issus d\u2019un mode de scrutin proportionnel, on aurait compris que le gouvernement québécois s\u2019était lui-même menotté lors de la campagne électorale de 1981 avec sa promesse de ne pas tenir un nouveau référendum dans son nouveau mandat.Un gouvernement de coalition, qui aurait été formé de partis nationalistes représentant une majorité des électeurs, aurait eu la capacité de réagir, jusqu\u2019à légitimement adopter une Déclaration unilatérale d\u2019indépendance (DUI) face au rapatriement unilatéral de la Constitution et à la trahison des promesses référendaires faites par le gouvernement Trudeau aux Québécois.Au lieu de quoi, l\u2019action gouvernementale s\u2019est réduite à la résistance symbolique, à l\u2019adoption d\u2019une rhétorique protestataire, puis à l\u2019enlisement dans la gestion des affaires courantes lorsqu\u2019éclatât la grave crise économique de 1981-1982.Ce dérapage du PQ a pavé la voie à l\u2019avènement au pouvoir en 1985 du PLQ de Robert Bourassa, premier ministre pourtant rejeté avec véhémence par les Québécois lors des élections provinciales de 1976.L\u2019infime majorité dont disposa M.Bourassa chez les francophones en 1985 s\u2019évanouit d\u2019ailleurs aux élections provinciales de 1989.Sous un mode de scrutin proportionnel, le pouvoir serait revenu en 1989 entre les mains d\u2019une coalition de partis nationalistes.La loi sur l\u2019affichage de Claude Ryan n\u2019aurait pas amené le PLQ à trancher la poire en deux entre les pressions des Unity et Equality Parties, en campagne pour l\u2019élargissement des privilèges des anglophones, et l\u2019affirmation banale et normale des francophones.Le PLQ aurait plutôt permis aux francophones d\u2019imposer leurs choix, rejoignant ainsi le camp des 55 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 majorités de partout à travers le monde, celles qui adoptent des politiques publiques qui reflètent les intérêts de la communauté politique majoritaire, fragile en la matière par ailleurs, dans le respect des droits individuels.Un gouvernement reflétant une volonté collective plus ferme aurait engagé des négociations entre lui et le gouvernement fédéral dans le but de réparer les promesses trahies à la suite de la campagne référendaire de 1980 et qui ont abouti à l\u2019Accord du lac Meech (1987-1990).Ces négociations se seraient terminées par un accord acceptable pour le Québec et non un accord volontairement ambigu -comportant le risque d\u2019érosion des pouvoirs de l\u2019Assemblée nationale.L\u2019ultime tournée du printemps 1990 destinée à sauver l\u2019accord, réalisée par Jean Charest sur mandat du premier ministre fédéral Brian Mulroney, n\u2019aurait pas dénaturé l\u2019accord sans risquer de mettre en colère l\u2019Assemblée nationale et de la projeter dans une DUI.Au lendemain du rejet de l\u2019Accord, le 24 juin 1990, le premier ministre Bourassa ayant des comptes à rendre à une Assemblée nationale élue à la proportionnelle n\u2019aurait pas hésité une seconde à faire adopter une DUI au lieu d\u2019opter pour des mesures dilatoires et de lancer son gouvernement en direction de nouvelles négociations.Celles-ci ont abouti, en 1992, à l\u2019Accord de Charlottetown, d\u2019une faiblesse impensable quant aux intérêts fondamentaux du Québec : « [Robert Bourassa] pouvait même pas imaginer que ça [le contenu de l\u2019Accord de Charlottetown] se pouvait par rapport aux intérêts supérieurs du Québec ».Pour deux des principaux conseillers constitutionnels représentant le premier ministre Robert Bourassa lors des négociations, Me André Tremblay, expert en droit constitutionnel, bras droit du ministre Gil Rémillard, et Diane Wilhelmy, secrétaire générale associée aux affaires intergouvernemen- Dossier Conjonctures 2011 56 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 tales canadiennes, on ne peut que conclure des négociations que « le Québec s\u2019est écrasé » (transcription de la conversation Wilhelmy-Tremblay publiée dans La Presse, 1er octobre 1992).Sous un mode de scrutin proportionnel, aucun chef de parti politique provincial n\u2019aurait pu penser s\u2019en tirer en bradant de la sorte l\u2019avenir du Québec : « C'est pas pour les dix prochaines années qu'on fait ça, là, c'est pour les cinquante puis soixante-quinze à venir », analysait Diane Wilhelmy.Au contraire, le chef libéral se serait délesté des fédéralistes radicaux pour regrouper sous sa direction les fédéralistes nationalistes et les indépendantistes et lancer le Québec vers son indépendance.Par une décision courageuse, et simplement conforme aux rapports de force entre factions politiques sur le terrain, en un curieux retournement de l\u2019histoire, M.Bourassa aurait été considéré le « père de l\u2019indépendance ».En quête du pouvoir en 1994, celui qui allait devenir premier ministre, Jacques Parizeau, désireux de tenir un référendum, n\u2019aurait pas choisi, sous une proportionnelle, de répéter la stratégie référendaire de 1980 en faisant rejeter par son gouvernement les mesures d\u2019inspiration nationaliste susceptibles de faire déraper le projet référendaire qu\u2019il entendait réaliser en 1995.En matière de langue, par exemple, M.Parizeau avait à l\u2019époque déclaré « équilibrée » la situation linguistique.Ce qualificatif, sous la tentation d\u2019un troisième référendum, a servi de base à son successeur, Lucien Bouchard, pour refuser les constats soulignant la précarité du français au Québec.Conséquemment, au lieu de protéger les droits des francophones, M.Bouchard a choisi de protéger et même de faire avancer les privilèges de la minorité anglophone - une situation que n\u2019a pas renversée son successeur, Bernard Landry.Un gouvernement formé d\u2019une coalition de partis élus à la proportionnelle aurait été libre de l\u2019obligation référendaire.Il aurait fait enquête sur 57 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 la situation des francophones, notamment dans les milieux à forte minorité ou à majorité non francophone.Il aurait souligné au passage le poids extrêmement limité de la minorité historique anglo-québécoise, constituée des effectifs d\u2019origine britannique de langue maternelle anglaise nés au Québec, lesquels représentent environ 3 % de la population totale (à cette proportion, les proanglophones ajoutent à dessein tous les autres effectifs de langue maternelle nés au Québec, ce qui inclut les francophones et les immigrants anglicisés, pour un total de 5,6 %, puis les autres effectifs de langue maternelle nés ailleurs au Canada ou à l\u2019étranger, pour un total d\u2019environ 8 %, auxquels d\u2019autres ajoutent les effectifs de langue parlée à la maison, pour un nouveau total de 10 %, puis ceux de première langue officielle parlée anglaise, gonflant la proportion des anglophones à 13 %, et finalement ceux affirmant connaître au moins l\u2019anglais, ce qui hausse le poids des Anglo-Québécois à 24 % de la population totale).Les interprétations erronées de l\u2019histoire, 1995-.Comprenant les rapports de force entre francophones et non-francophones, le référendum de 1995 aurait été analysé de manière conséquente.En effet, bien que les forces fédéralistes l\u2019aient clairement emporté lors du référendum de 1980, elles ont cette fois carrément perdu la majorité francophone par environ 60 % contre 40 %.Ce fait était d\u2019une extrême importance pour le Canada anglais.Il signifiait que la crise d\u2019unité nationale était profonde et que le Canada anglais avait une côte abrupte à remonter pour retrouver la faveur des Québécois et assurer la pérennité de l\u2019État canadien.Cette domination claire du projet d\u2019indépendance chez les francophones signifiait également que le référendum n\u2019avait pas été perdu en vertu du vote « trop » fédéraliste d\u2019une clientèle quelconque (les aînés, les femmes, la Dossier Conjonctures 2011 58 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 région de Québec, l\u2019Outaouais, les régions frontalières, les abstentionnistes jeunes), mais bien en raison du vote bloc des non-francophones, incluant les immigrés anglophones ou allophones (mais non les immigrés francophones ou francisés, dont on sait qu\u2019ils ont à peu près voté comme les francophones).Poussés par plusieurs partis désireux de comprendre la vérité du vote, une coalition gouvernementale se serait lancée dans un examen minutieux des résultats, de l\u2019improbable taux de participation jusqu\u2019à la tricherie évoquée çà et là.Les résultats de cette enquête auraient à tout le moins entraîné une révision des règles référendaires et l\u2019imposition d\u2019une carte de citoyenneté accordant le droit de vote aux élections et aux référendums provinciaux ainsi que l\u2019accès aux services gouvernementaux.Que les analyses aient d\u2019autre part conclu au renversement du vote légal par le vote illégal, cette conclusion aurait été trop forte pour tout premier ministre seul à décider de la suite des choses, préférant une indépendance volée à une indépendance obtenue dans la controverse.Au contraire d\u2019un gouvernement de coalition, qui aurait pu prendre acte et poser des gestes politiques conséquents.Entrevoyant des suites post-référendaires semblables à celles de 1980, M.Parizeau aurait pu considérer qu\u2019il n\u2019était pas fatal que « son » échec référendaire soit suivi d\u2019une offensive fédérale contre l\u2019identité québécoise.Cette offensive allait d\u2019ailleurs être d\u2019autant plus féroce que l\u2019option indépendantiste l\u2019avait largement emporté chez les francophones et que la victoire du NON était essentiellement attribuable au vote bloc des non-francophones.Compte tenu de leur gravité, ces attaques fédérales auraient mobilisé n\u2019importe quel gouvernement de coalition en faveur d\u2019une DUI.C\u2019est ce que redoutaient d\u2019ailleurs les autorités fédérales, incluant Jean Chrétien. 59 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Au lieu de réaliser l\u2019annonce de sa démission (François Legault avait évoqué la sienne dans le cas d\u2019une autre défaite référendaire), M.Parizeau aurait pu constater la fin de la stratégie référendaire et lancer son parti dans une réorientation donnant la réplique du gouvernement québécois aux attaques du gouvernement fédéral.Cette crise toujours d\u2019actualité nécessite un dénouement commandant à la fois savoir et lucidité, courage et sacrifice politiques.Au lieu de quoi les attaques fédérales furent banalisées et intégrées par les acteurs politiques québécois, puis par les analystes, par l\u2019ensemble des organisations publiques comme les organisations sans but lucratif et, enfin, par les citoyens eux-mêmes.L\u2019ambiguïté politique des Québécois ne doit rien à une quelconque nature profonde de la culture politique québécoise.Elle naît des distorsions accompagnant notre mode de représentation de la volonté du peuple (le mode de scrutin majoritaire), de celles accompagnant l\u2019exercice du pouvoir par un seul (le premier ministre) et son équipe rapprochée (éléments-clés du régime de concentration des pouvoirs, le régime parlementaire), des conclusions déformées relayées par les partis et les autres acteurs politiques, par les spécialistes et par les médias.Un contexte post-référendaire de gouvernement de coalition et de représentation proportionnelle juste et équitable aurait permis de dépasser le cul-de-sac référendaire.Il aurait permis de faire progresser le Québec en revenant vers la démocratisation et la soif de justice des Québécois, palpable autant sur le plan individuel (les programmes sociaux) que sur le plan collectif (la juste protection et promotion des intérêts des francophones, conformément à leur poids démographique, ainsi que l\u2019intervention de l\u2019État au nom du bien commun dans la sphère économique).Une révision de la répartition du fardeau fiscal et des politiques de redistribution sociale aurait permis de préserver la coalition Dossier Conjonctures 2011 60 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 de démocratisation qui a porté le PQ depuis sa fondation.La réforme du mode de scrutin et la redéfinition des institutions démocratiques, au palier fédéral comme aux paliers municipal et régional, auraient permis de donner pour la première fois aux forces de démocratisation une place conforme à leur poids démographique, chose valable pour leurs opposants.Une réforme du régime médiatique, actuellement défini par les institutions fédérales (Radio-Canada télévision et radio) et des intérêts privés (Gesca) qui ne se sont jamais gênés pour promouvoir des intérêts canadiens et particuliers, aurait garanti une aire de liberté d\u2019expression telle que le Québec n\u2019en a jamais connue.Subissant ces réformes démocratiques, les forces de résistance au changement, celles qui profitent depuis toujours d\u2019une répartition inique du pouvoir, se seraient naturellement opposées à toute forme de changement véritable ; de toute évidence, aucun soutien de leur part n\u2019est requis pour la suite de l\u2019histoire.Désorganisées après la démission du premier ministre Parizeau, retournées sous la direction d\u2019un conservateur (Lucien Bouchard) en rupture avec les forces de démocratisation, celles-ci ont fini, à coup de purges successives, par être chassées du PQ.Cet écartement du PQ de ses racines a ouvert la voie à la venue d\u2019un nouveau parti, un large gouffre qu\u2019occupât avec plus ou moins de lucidité et de succès l\u2019Action démocratique du Québec en 2007 tout comme l\u2019a fait, aux dépens du Bloc québécois, le Nouveau Parti démocratique sur la scène fédérale en 2011.Malgré ces déconfitures, l\u2019histoire devrait d\u2019abord retenir que les trois gouvernements libéraux élus lors des élections provinciales de 2003, 2007 et 2008 l\u2019ont été grâce à l\u2019appui massif des non-francophones et malgré l\u2019appui majoritaire accordé par les francophones au PQ, reléguant parfois, en certaines époques et certains lieux, le PLQ au statut de tiers parti. 6i L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Une telle relégation des nationalistes dans l\u2019opposition -indépendantistes comme fédéralistes - aurait été impossible dans un parlement élu à la proportionnelle.Tout comme l\u2019établissement d\u2019un pouvoir exécutif concentré entre les mains d\u2019un seul, marionnette d\u2019une élite rapace désireuse d\u2019accaparer le bien commun.Valeur d\u2019exemple, la décision de ne pas tenir une commission d\u2019enquête publique sur la collusion et la corruption dans l\u2019industrie de la construction ne tient qu\u2019à l\u2019obstination d\u2019un décideur préférant à l\u2019homme d\u2019affaires respectable l\u2019homme d\u2019affaires mafieux, mais membre de la famille libérale, les miettes générées par des patrons peu scrupuleux contre les difficultés associées au travail honnête, les flots d\u2019argent promis par les intérêts étrangers contre les efforts plus patients des intérêts des gens d\u2019ici.Si la popularité du premier ministre Jean Charest est bien relative, sa réélection demeure présentement possible tant qu\u2019une unité suffisante pour battre le vote non francophone ne sera pas refaite chez les francophones.Or cette unité, dans le contexte de la crise d\u2019orientation actuelle, risque de ne pas survenir rapidement.La crise de 2011, qui dure en réalité depuis 1995, nécessite pour sa résolution le réinvestissement de la sphère partisane par des forces de démocratisation disparates et vertement critiquées pour les divisions qu\u2019elles engendrent par leur simple expression critique.Pour ce faire, il leur faut se regrouper autour d\u2019un programme politique bien ancré dans le quotidien des citoyens, où l\u2019indépendance n\u2019est pas une fin, mais un moyen d\u2019établir une société plus juste et plus démocratique.L\u2019« Union sacrée » était une réalité incontournable dans la stratégie référendaire.Compte tenu de l\u2019abnégation qu\u2019elle exige aux partenaires du PQ, compte tenu de sa portée nécessairement limitée dans le temps, elle portait en elle les germes de son propre éclatement.Après 30 ans de prédo- Dossier Conjonctures 2011 62 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 minance référendaire, le balancier est retourné du côté de la multitude des enjeux politiques.L\u2019union des forces démocratiques reste nécessaire pour l\u2019accession au pouvoir, mais le programme du parti ne pourra, cette fois-ci, être centré autour de la tenue d\u2019un référendum dont la probabilité est, aujourd\u2019hui, faible.Le cœur du programme est désormais passé à la démocratisation.La petitesse des horizons québécois On comprend mieux l\u2019écart entre la réalité et la culture politique québécoises.Faute d\u2019analyser en tenant compte de la présence sur le territoire de deux groupes d\u2019allégeance nationale différente et des effets déformants du mode de scrutin majoritaire sur l\u2019évolution du Québec, les affairistes des Legault-Sirois, les partisans de la « gouverne souverainiste » comme ceux de l\u2019« affirmation nationale » croient que : « les Québécois n'ont à aucune époque été en majorité portés vers l'indépendance.Aujourd'hui encore, tout porte à croire qu'ils persistent dans les mêmes dispositions (Claude Morin) ».Les échecs de 1980 et de 1995 (et même la défaite humiliante du Bloc québécois plus tôt cette année) seraient attribuables non pas « au manque de courage ou de vision des dirigeants du PQ », mais au fait que les Québécois n\u2019ont jamais suivi le PQ dans son rêve d\u2019indépendance, simplement parce qu\u2019ils n\u2019ont jamais voulu de « brisure définitive Québec-Canada ».Les acteurs politiques ne sont pas seuls à partager ce point de vue : d\u2019éminents chercheurs de toutes les disciplines sociales, engagés ou non dans la lutte nationale ou en faveur de l\u2019unité canadienne, le font également.Par conséquent, au nom du réalisme politique le plus élémentaire, après deux échecs référendaires confirmant le prétendu attachement atavique des Québécois au lien canadien, l\u2019affirmation de la nation à l\u2019intérieur de ses champs 63 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 de compétence provinciale, la présentation de quelques revendications au gouvernement fédéral, éventuellement appuyées par un (ou des) référendum(s) populaire(s), apparaissent dorénavant être les voies les plus prometteuses pour « faire progresser » le Québec dans les circonstances actuelles, les voies les plus « en phase avec les aspirations naturelles des Québécois » - et celles des Canadiens ! Plus qu\u2019éliminer l\u2019option indépendantiste, ces démarches dissocient et protègent une gouverne résolument provincialiste de tout projet de récupération massive de pouvoirs ou de ressources auprès du gouvernement fédéral, ce qui limite les risques pour les élus.Mme Marois, M.Morin et le tandem Legault-Sirois croient, à l\u2019opposé, que les partisans « jusqu\u2019au-boutistes » de l\u2019indépendance, c\u2019est-à-dire les radicaux purs et durs, courent à la catastrophe quand ils préconisent un troisième référendum, à l\u2019encontre d\u2019une réalité décidément têtue : l\u2019attachement maintes fois répété des Québécois envers le Canada.Cette démarche, croient-ils, ne mènera qu\u2019à l\u2019échec, à la différence que ce dernier serait, cette fois-ci, définitif, à la fois pour l\u2019indépendance et pour le parti, et même pour des projets bien plus modestes nés de l\u2019affirmation nationale.Cet inévitable troisième échec référendaire, reprenait M.Morin, offrirait des « conditions gagnantes » aux partisans de la Répression à Ottawa, « en lui verrouillant [au Québec] une fois pour toutes les voies de l\u2019avenir ».Pas d\u2019indépendance, pas de renouvellement du fédéralisme La crise actuelle au sein du PQ tient au fait qu\u2019il n\u2019existe depuis 1995 pas plus de marge de manœuvre pour un nouveau référendum que d\u2019horizon pour l\u2019avancement du Québec au sein du Canada.La lecture des événements qui ont mené au deuxième référendum (de 1995) montre Dossier Conjonctures 2011 64 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 combien les réticences dans le camp souverainiste étaient fortes, combien Jacques Parizeau était isolé de ses propres ministres et de nombreux intellectuels (compte tenu d\u2019un 42 % à 43 % d\u2019appuis à l\u2019indépendance au début de la campagne référendaire) et combien l\u2019« Union sacrée » de 1995 ne résultait pas de l\u2019action du PQ, mais dérivait de la révolte des libéraux nationalistes face au rejet par le Canada anglais des Accords du lac Meech (1990) et de Charlottetown (1992).Or celle-ci a peu de chances de se reproduire compte tenu de la décision du PLQ de collaborer et d\u2019accepter en bloc ce que décide dorénavant le gouvernement fédéral.A fortiori compte tenu de ce que la tenue d\u2019un troisième référendum ne sera pas facilitée par d\u2019éventuels engagements constitutionnels ou même par quelques provocations du gouvernement fédéral.Rappelons que la Loi sur la clarté a promis de multiplier les embûches tandis que l\u2019État fédéral n\u2019a rien ménagé pour anéantir l\u2019idée même d\u2019une communauté politique québécoise autonome.Enfin, l\u2019immigration québécoise effrénée depuis 1995 constitue un mur encore plus infranchissable qu\u2019en 1995.Ce faisant, elle a rendu encore plus improbable une victoire des forces indépendantistes.Bref, puisqu\u2019un troisième référendum n\u2019a aucun autre choix que de surpasser le résultat du deuxième (49,4 % en 1995) et que la responsabilité historique qui y est rattachée est encore plus grande qu\u2019en 1995, il est plus que vraisemblable d\u2019affirmer qu\u2019il n\u2019y en aura pas de troisième dans un avenir prévisible - peut-être même que le deuxième référendum était le dernier.Aucun chef péquiste ne courra désormais le risque d\u2019une défaite historique.Quant au renouvellement du fédéralisme canadien depuis 1995, quoi que les Québécois puissent faire, rien ne semble être en mesure de faire bouger le gouvernement fédéral.La formation de gouvernements majoritaires, avec l\u2019élection des premiers contingents de députés du Bloc québécois en 65 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 1993, a montré au Canada anglais qu\u2019il lui était possible de se gouverner en se passant de l\u2019appui des Québécois.Dans toutes les voies d\u2019action consistant à affirmer la volonté québécoise de « Continuer autrement » - le nom de l\u2019option de M.Morin -, les choses aboutiraient à demander à un train (le gouvernement fédéral) de reculer, ce qu\u2019il n\u2019a aucunement l\u2019intention de faire.Pour éviter l\u2019échec, un gouvernement souverainiste serait contraint de s\u2019en tenir à quelques réformettes internes n\u2019impliquant aucun réaménagement des pouvoirs ni des ressources au Canada.Toujours pressé de tenir un référendum sur la souveraineté, un tel gouvernement souverainiste, comme lors des quatre mandats péquistes antérieurs, éviterait les législations susceptibles de redresser la situation des francophones au Québec.Bref, l\u2019horizon canadien d\u2019aujourd\u2019hui reste celui fabriqué dans la foulée de la défaite référendaire : de l\u2019intimidation (Loi sur la clarté référendaire), de la propagande pour influencer les esprits faibles et de la corruption pour acheter les consciences, des politiques ultranationalistes battant en brèche le nationalisme et l\u2019identité des Québécois, un étouffement fiscal et des normes canadiennes renforcées, avec pour résultat le refoulement à la marge les citoyens qui ont le malheur de croire en leur communauté minoritaire.La crise dans la politique interne du Québec L\u2019action du gouvernement fédéral n\u2019est pas la seule à considérer pour expliquer la crise.Les partis politiques provinciaux ont éminemment contribué à l\u2019établissement d\u2019une « nouvelle grande noirceur » en écartant les mouvements politiques et les citoyens qui se réclament du nationalisme pour mettre en lumière les injustices auxquelles font face les francophones sur leur propre territoire.Le PLQ n\u2019a rien de nationaliste, cela est connu.Mais le PQ ne l\u2019est pas davantage dans l\u2019exercice du pouvoir.La perspective de tenir Dossier Conjonctures 2011 66 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 un référendum l\u2019oblige à courtiser un électorat fédéraliste votant pourtant pour des partis fédéralistes.Au lieu de se battre pour redresser la situation des francophones, le parti fait taire et purge plutôt ses propres militants à intervalles réguliers.De même, alors que le PLQ est peu suspect de sympathies démocratiques, ses liens incestueux avec l\u2019élite économique et financière n\u2019étant plus à démontrer, quand ce n\u2019est pas la mafia, les gouvernements péquistes s\u2019égarent au fil de la gouverne et finissent eux aussi par épouser les intérêts de l\u2019État et des entreprises privées contre les citoyens québécois et contre l\u2019intérêt commun.Implorant devant les classes dominantes, les gouvernements péquistes en viennent à favoriser le maintien des privilèges et l\u2019exploitation à rabais des ressources naturelles et humaines dont ils espèrent faire profiter l\u2019État.Dans l\u2019espoir d\u2019entrer dans le club sélect des privilégiés, ils vont jusqu\u2019à réduire les lourdes missions sociales comme les politiques interventionnistes inspirées de l\u2019intérêt commun et de la protection des ressources.Comme le ferait tout bon gouvernement libéral de droite.Il reste étonnant que des intellectuels et des militants puissent encore tenter, après plus de 40 ans d\u2019efforts acharnés, de surmonter le cul-de-sac actuel en créant l\u2019homme nouveau par la rééducation politique, quitte à ce que cela soit par le biais du succès des gens d\u2019affaires chez Legault-Sirois ! Chez M.Morin et Mme Marois, cette action des militants n\u2019est au fond que de l\u2019occupationnel offert aux éléments désireux d\u2019action que quelques représentations de l\u2019État provincial auprès du gouvernement fédéral suffisent à faire avancer.Dans un cas comme dans l\u2019autre, l\u2019indépendance n\u2019est qu\u2019un projet éthéré ne répondant pas aux nécessités de la vie courante.Sans liens avec l\u2019idée maîtresse de démocratisation, de justice individuelle et collective, les propositions des uns et des autres évacuent l\u2019idée de relations conflictuelles 67 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 avec le Canada anglais et celle de redistribution des pouvoirs et des ressources au Canada et au Québec.Leur vision de l\u2019avenir du Québec, indépendant ou non, offre comme projet politique la reproduction de l\u2019ordre politique actuel.Elle dépouille ainsi l\u2019indépendance de sa pertinence et la réduit au rang d\u2019un rêve lointain qui jamais ne franchira la marge des 50 %+i.Rien d\u2019étonnant à ce qu\u2019un Québec débarrassé de la question nationale puisse ressembler à une grosse municipalité qui s\u2019offre tout de go à des aventuriers sans compétences qui la courtisent et qui y obtiennent sans opposition la totalité des pouvoirs.Les républiques de bananes n\u2019en sont pas très différentes ! Les pressions populaires pour davantage de démocratie, de transparence et de justice n\u2019ont pourtant jamais été aussi pressantes sur l\u2019appareil politique, et le Québec n\u2019est pas, à ce chapitre, une exception parmi les pays développés.En réalité, depuis plusieurs décennies, les citoyens québécois se trouvent loin devant leurs propres élus, loin devant les partis qui se trouvent représentés à l\u2019Assemblée nationale grâce au mode de scrutin majoritaire.Celui qui, pour épauler un régime conformiste et inique de concentration des pouvoirs, usurpe la démocratie au profit des fédéralistes et d\u2019une droite d\u2019abord soucieuse de ses privilèges.? 68 dossier Michel Roche* Bref essai sur la conjoncture LA RESTRUCTURATION POLITIQUE AU QUÉBEC ET LA QUESTION NATIONALE Depuis le début des années 2000, le Québec se trouve en pleine restructuration politique.Les partis traditionnels s\u2019érodent, de nouveaux partis apparaissent, l\u2019électorat devient plus imprévisible.Historiquement, le système politique québécois a été caractérisé par le bipartisme, qui se traduit par l\u2019alternance de deux partis et des gouvernements majoritaires1.Le bipartisme a vu les libéraux affronter les conservateurs pendant plusieurs décennies, puis les libéraux et les unionistes, enfin, les libéraux et les péquistes.Les tiers partis réussissaient parfois à faire élire quelques députés, mais sans réellement menacer la majorité ministérielle.Aujourd\u2019hui, le système des partis présente un visage éclaté.De nouvelles organisations politiques ont fait leur apparition.Les deux partis jusqu\u2019alors dominants font face à des tiers partis de plus en plus menaçants pour le monopole qu\u2019ils exercent sur la vie politique depuis 1973.Cette situation s\u2019explique tant par des facteurs sociaux communs à la plupart des pays capitalistes développés que par des facteurs propres à la situation québécoise et liés à la question nationale.* Professeur, Université du Québec à Chicoutimi 1 Avant 2007, seules les élections de 1878 avaient donné un gouvernement minoritaire. 69 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Crise et rejet du néolibéralisme Le virage néolibéral entrepris dans les années 1980 par les gouvernements des pays capitalistes développés a pris la forme d\u2019une tentative de remise en question du keynésianisme et de l\u2019État-providence même chez les partis de la gauche social-démocrate et travailliste.L\u2019amplification des inégalités sociales, la multiplication du nombre d\u2019exclus et de travailleurs vivant dans la précarité, l\u2019appropriation quasi-totale des gains de productivité par la minorité, le dégonflement du coussin social acquis de haute lutte, ont fini par se répercuter sur la scène politique.La droite libérale traditionnelle s\u2019est fragmentée au profit d\u2019une droite populiste, phénomène particulièrement visible en Europe.Au Canada, cette fragmentation s\u2019est réalisée au détriment du Parti progressiste-conservateur avec la formation de l\u2019Alliance canadienne de Preston Manning et la refondation d\u2019un Parti conservateur, plus à droite que le précédent, dirigé par Stephen Harper.Au Québec, l\u2019ADQ de Mario Dumont a émergé des entrailles du PLQ d\u2019abord pour des raisons liées à la question nationale, pour ensuite atteindre son apogée en 2007, puisant une part importante de ses appuis dans l\u2019électorat péquiste, sur la base d\u2019un programme populiste sans référence au statut du Québec.La gauche traditionnelle a elle aussi payé le prix de son adhésion tacite au néolibéralisme.À titre d\u2019exemple, les socialistes français ont été érodés sur leur flanc gauche par des partis plus radicaux, au point où leur candidat à la présidentielle de 2002 subissait l\u2019élimination dès le premier tour.Au Québec, le Parti québécois, qu\u2019on pourrait difficilement considérer comme un parti de gauche, bénéficiait depuis sa fondation de l\u2019appui de nombreux syndicalistes, artistes, intellectuels progressistes et militants des organisations communautaires.Cet appui s\u2019expliquait par son programme Dossier Conjonctures 2011 70 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 axé sur son projet de souveraineté et des politiques plus interventionnistes que celles du Parti libéral, instrument politique principal du patronat québécois.Depuis que l\u2019ancien ministre conservateur Lucien Bouchard en a pris la direction, en 1996, il a fait fuir bon nombre de ses militants identifiés à la gauche.Ses successeurs André Boisclair et Pauline Marois n\u2019ont pas réussi à les faire revenir.Le nouveau parti Québec solidaire gruge une partie - encore modeste - de ses appuis.Les politiques néolibérales et leurs conséquences ont également eu pour effet chez les générations ayant accédé au marché du travail à partir du milieu des années 1980 de générer une mentalité plus individualiste, davantage tournée vers soi.Ces mentalités reflètent, au moins en partie, l\u2019échec des organisations syndicales et des partis politiques à trouver des solutions durables à la précarité, à la dégradation des conditions de travail des jeunes arrivant sur le marché du travail.Avec la dette des États, les « clauses orphelins » des conventions collectives sont rapidement devenues l\u2019un des principaux griefs adressés à la génération des « baby-boomers ».Gagnant leur vie comme travailleurs autonomes, pigistes, dans le secteur tertiaire non syndiqué, dans les petites entreprises de haute technologie, matraqués sans cesse par un discours purement comptable sur l\u2019économie et les finances publiques, ces nouvelles générations se sont repliées sur des stratégies individuelles pour améliorer leurs conditions de vie.Les partisans de l\u2019action collective en ont été affaiblis.Selon les données de l\u2019Institut international pour la démocratie et l\u2019assistance électorale, de 1945 à 1988, le taux de participation aux élections parlementaires fédérales canadiennes a oscillé entre 64 et 75 %.Depuis 1997, il varie entre 53 et 58 % 2.La même tendance affecte l\u2019Europe occidentale 2 http ://www.idea.int/vt/country_view.cfm ?country=CA 71 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 (Grande-Bretagne, Irlande, France, Allemagne, Pays-Bas, etc.) et le Japon où, là aussi, le tournant des années 1990 apparaît comme une période charnière.Les chiffres révèlent que c\u2019est bel et bien chez les moins de 40 ans qu\u2019on constate le taux de participation le plus faible.Il s\u2019est maintenu chez les plus de 48 ans.On retrouve là, de toute évidence, un effet de génération.Les moins de 45 ans ont en commun d\u2019avoir accédé au marché du travail dans la période où le néolibéralisme battait son plein et auquel adhéraient les gouvernements et les principaux partis politiques.Une baisse marquée du membership des partis politiques a été constatée autant chez les grands partis traditionnels de la gauche3 que de la droite4.Les partis politiques québécois ne sont pas en reste.À la fin des années 1970, on comptait environ 400 000 adhérents (300 000 au PQ) pour les deux principaux partis politiques, ce qui correspondait à près de 10 % de l\u2019électorat.En 2010, il n\u2019en reste qu\u2019autour de 100 000, en incluant les tiers partis et alors que l\u2019électorat compte 1,5 million d\u2019électeurs de plus, ce qui représente quelque 1,8 % des électeurs inscrits.Le même phénomène caractérise les autres sociétés occidentales, à de rares exceptions près5.Il en résulte un électorat beaucoup plus fluide qu\u2019autrefois, lorsque les gouvernements étaient élus ou défaits par les quelque 20 % d\u2019électeurs ne s\u2019identifiant à aucune famille politique.Cette fluidité s\u2019exprime par de rapides changements d\u2019allégeance.Le Québec s\u2019inscrit 3\tPascal Delwit, « La social-démocratie européenne et le monde des adhérents.La fin du parti communauté ?» in Pascal Delwit (sous la direction de) Où va la social-démocratie européenne ?: débats, enjeux, perspectives, Bruxelles, Éditions de l\u2019Université de Bruxelles, 2004, p.229-252.4\tPeter Mair and Ingrid van Biezen, « Party Membership in Twenty European Democracies, 1980-2000, » Party Politics, Vol 7, no.1 (January 2001), 5-21.5\tVoir Susan E.Scarrow et Burcu Gezgor, « Declining memberships, changing members ?European political party members in a new era », Party Politics, Vol.16, no.6 (novembre 2010), p.825. Dossier Conjonctures 2011 72 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 donc dans une évolution plus globale qui affecte l\u2019ensemble des pays capitalistes développés.L\u2019électorat se reconnaît de moins en moins dans les partis politiques traditionnels et leurs programmes.Les politiques néolibérales et leurs effets ont dressé un mur entre un nombre croissant de citoyens et les grands partis politiques.Examinons maintenant ce qui est plus spécifique au Québec.La question nationale Si les politiques mises de l\u2019avant par les partis politiques traditionnels ont joué un rôle démobilisateur, la question nationale, lorsqu\u2019elle se trouve au-devant de la scène, suscite les passions et démontre avec force que l\u2019électorat s\u2019intéresse à la chose politique lorsqu\u2019un véritable choix lui est offert.Le référendum d\u2019octobre 1995 s\u2019est conclu par un taux de participation de 93,5 %.L\u2019option du OUI, que les sondages du mois précédent situaient à environ 38-41 %, a gagné en popularité au fur et à mesure que les organisations patronales et leurs partis politiques se mobilisaient dans le camp du NON.La stratégie des souverainistes, axée sur l\u2019aspiration au changement, a porté fruit6.Après la quasi victoire du 30 octobre, les sondages de l\u2019année 1996 indiquèrent que le OUI atteignait désormais les 56 %.L\u2019appui à l\u2019indépendance ne devient fort que lorsque cette dernière incarne le changement.C\u2019était manifestement le cas en 1995.Mais par la suite, la gestion provincialiste et néolibérale du PQ, dirigé par Lucien Bouchard, a démobilisé les forces du changement, du progrès social, qui sont allées voir ailleurs.6 De façon ironique, la campagne du NON cherchait également à convaincre qu\u2019un OUI entraînerait beaucoup de changements.Sans le vouloir, le patronat réussissait à accréditer l\u2019idée que la souveraineté porterait atteinte à ses intérêts, laissant apparaître la bataille au sujet du statut du Québec comme une lutte de classes. 73 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Il reste que la question nationale a pris beaucoup d\u2019importance dans les années 1990 au point de contrecarrer l\u2019apathie de l\u2019électorat.En ne figurant plus comme option immédiate, la question nationale a cédé le pas aux autres enjeux, par ailleurs fort importants, mais pour lesquels les grands partis politiques se révèlent incapables de prendre une position progressiste, mobilisatrice.Cette situation a permis aux libéraux de Jean Charest d\u2019accéder au pouvoir en 2003 avec une minorité des voix, pouvoir qu\u2019ils ont su conserver en 2007 et 2008, sur fond d\u2019abstention record et grâce à la division des forces d\u2019opposition.Refusant de mobiliser la population derrière le projet de souveraineté et ayant déçu ses appuis traditionnels par sa gestion provincialiste et néolibérale, le PQ plonge à des niveaux d\u2019impopularité jamais vus depuis les élections de 1970.Il n\u2019arrive plus à stopper le processus de déliquescence marqué par la démission de députés, la remise en cause du leadership de Pauline Marois, la formation de tiers partis indépendantistes (Québec solidaire, Parti indépendantiste et Option nationale), etc.Aujourd\u2019hui, d\u2019après les sondages publiés depuis juin 2011, les deux partis combinés obtiennent moins de 60 % des appuis - 51 % lors du sondage Léger-Marketing d\u2019octobre 2011 : une telle situation est sans précédent, sauf en 2007, avec la montée de l\u2019ADQ.Le reste revient aux tiers partis, qui se partagent 49 % des intentions de vote7.Auparavant, les deux grands partis traditionnels obtenaient entre 80 % et 90 % des appuis.Non seulement aucun parti n\u2019est en voie de rallier une majorité, mais même la barre des 35 % apparaît difficile à franchir.Si on ajoute le parti de François Legault, l\u2019appui combiné au PQ et au PLQ se situe à 40 %, 7 Il faut insister ici sur le mot intention.Les sondages peuvent surestimer les appuis aux tiers partis lorsque les élections à venir sont relativement éloignées.L\u2019inverse est toutefois possible : l\u2019appui au NPD (au Québec, il s\u2019agissait bien d\u2019un tiers parti) en 2011 a été sous-estimé, à plusieurs mois de la campagne électorale. Dossier Conjonctures 2011 74 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 contre 36 % pour la Coalition pour l\u2019avenir du Québec (CAQ).Par ailleurs, jamais n\u2019a-t-on observé un tel niveau d\u2019insatisfaction, et sur une aussi longue période, envers un gouvernement (entre 64 et 79 %).En l\u2019absence d\u2019une résolution de la question nationale dans un avenir rapproché, force est de constater le rejet de la classe politique traditionnelle.Ce rejet s\u2019est exprimé de diverses façons au cours des huit dernières années.En 2003, le Parti libéral de Jean Charest a remporté les élections alors qu\u2019il obtenait moins de votes qu\u2019à celles de 1998, qu\u2019il a pourtant perdues.En 2007, la colère envers le gouvernement Charest et le scepticisme envers le Parti québécois résolument à droite d\u2019André Boisclair ont profité à l\u2019ADQ.L\u2019ADQ ayant montré son vrai visage dans le cadre du gouvernement minoritaire de Jean Charest, elle est presque disparue de la carte électorale en 2008.Cependant, le PQ n\u2019a pratiquement pas amélioré ses résultats en termes de suffrages exprimés et les libéraux de Charest sont redevenus majoritaires avec seulement 53 000 votes de plus qu\u2019en 2007, alors que l\u2019électorat comptait 108 000 électeurs supplémentaires.Le Parti québécois de Pauline Marois, ne pouvant résister à la tentation de récupérer les votes perdus au profit de l\u2019ADQ, n\u2019a gagné que 16 000 votes de plus qu\u2019en 2007.Le rejet s\u2019est exprimé dans le très faible taux de participation qui est passé de 71 % en 2007 à 57 % en 2008.Il faut remonter à 1927 pour retrouver un taux de participation aussi bas8.8 À cette époque, il n\u2019était pas rare que des candidats soient élus par acclamation.Néanmoins, le calcul du taux de participation incluait les électeurs des circonscriptions à candidat unique, ce qui le faisait diminuer considérablement. 75 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 En mai 2011, les électeurs québécois ont rejeté le parti qu\u2019ils appuyaient depuis 1993, le Bloc québécois.Rejetant résolument les Conservateurs et les Libéraux, ils ont opté pour le NPD, allant jusqu\u2019à voter en toute connaissance de cause pour des candidats inconnus résidant loin de leur circonscription.Enfin, les sondages actuels laissent penser qu\u2019un tiers de l\u2019électorat s\u2019apprête à appuyer la CAQ de François Legault, désormais reconnue officiellement comme parti politique.Il s\u2019avère difficile de déceler quelque cohérence à travers tout cela dans une optique gauche/droite.D\u2019ailleurs, le sondage Léger Marketing d\u2019octobre 2011 révèle que 46 % des électeurs de l\u2019ADQ voteraient pour le NPD si ce parti existait sur la scène provinciale.Le comportement de l\u2019électorat ne peut s\u2019expliquer, à mon avis, que par un rejet des deux principaux partis qui exercent le pouvoir depuis plusieurs décennies.Le Bloc québécois était lui-même devenu une sorte de symbole de l\u2019immobilisme du pouvoir, en plus d\u2019avoir payé le prix de ses liens trop serrés avec le PQ.Mais ce qui demeure remarquable réside dans le maintien de l\u2019option souverainiste à des niveaux relativement élevés.D\u2019après Léger-Marketing, l\u2019appui varie entre 36 et 47 % depuis mai 20099.En 2011, il oscille entre 36 et 43 %.Il vaut la peine de rappeler qu\u2019un sondage Créatec+ réalisé du 11 au 15 septembre accordait 38 % à l\u2019option du OUI10, 9 La firme Léger-Marketing se base sur la seule question de la souveraineté, sans offre de partenariat.La question de 1995 offre invariablement des réponses plus favorables.10 Il s\u2019agit du résultat obtenu en posant la question suivante : « Voulez-vous que le Québec devienne un pays souverain, peu importe que les négociations d\u2019association économique et politique avec le reste du Canada réussissent ou échouent ?Voteriez-vous pour le OUI ou voteriez-vous pour le NON ?».En posant la question prévue pour le référendum, le résultat était de 41 %. Dossier Conjonctures 2011 76 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 six semaines avant la consultation populaire que les souverainistes ont failli gagner.Les autres maisons de sondages donnaient des résultats variant autour de 43 % entre avril et septembre 199511.De toute évidence, le PQ se révèle de plus en plus incapable de mobiliser l\u2019électorat souverainiste.En mettant en rapport l\u2019appui au PQ et à son option, on obtient des résultats intéressants.En 1980, le rapport PQ/souveraineté se situait à près de 100 %.Cela signifie que le vote péquiste et l\u2019appui à la souveraineté s\u2019équivalaient.En 1995, il était d\u2019environ 76 %, si on se fie aux résultats électoraux de 1994 et de 1998.La suite ne peut se baser que sur les sondages, ce qui pose des limites à la comparaison.Cependant, on peut affirmer sans grand risque de se tromper qu\u2019il se situe à un niveau inférieur à 70 %.Pour le seul exemple du sondage Léger-Marketing d\u2019août 2011, le soutien au PQ s\u2019élève à moins du quart de l\u2019électorat (24 %), alors que l\u2019appui à la souveraineté atteint 36 %, d\u2019où un rapport de 67 %.Si la CAQ présente des candidats, il descendra vraisemblablement à 50 % (18/36).Le rejet de la classe politique traditionnelle affecte sans nul doute l\u2019intérêt porté à la question nationale dans la conjoncture actuelle.Néanmoins, deux facteurs fondamentaux seraient susceptibles de relancer l\u2019idée de l\u2019indépendance : 1- la crise économique ; 2- le renforcement de l\u2019identité québécoise.Le mouvement indépendantiste moderne a pris son élan avec le virage keynésien et providentialiste de 1960.Le partage des pouvoirs hérité de l\u2019AANB est apparu aux yeux de plusieurs comme un obstacle au développement de l\u2019État québécois.Or, la crise actuelle et sa gestion par le gouverne- 11 Édouard Cloutier et Anne-Marie Braconier, « L\u2019opinion publique.Les hauts et les bas de l\u2019option souverainiste » in Denis Monière et Roch Côté, L\u2019année politique au Québec 1994-1995, Montréal, Fides, 1995, disponible sur le site suivant : http ://www.pum.umontreal.ca/apqc/94_95/cloutier/cloutier.htm 77 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 ment Harper, en place pour au moins quatre ans, risque fort de générer des tensions, dans un contexte de plus grande rareté des ressources, et de contrarier les attentes du gouvernement du Québec, quel qu\u2019il soit.Par ailleurs, au cours des dernières décennies, l\u2019identité québécoise s\u2019est élargie et renforcée, y compris chez une part significative des minorités.La génération qui s\u2019identifiait comme « canadienne-française » ne représente plus qu\u2019une minorité de la population.Tout cela se produit dans un contexte où le Canada anglais arrive maintenant à se donner un gouvernement majoritaire sans le Québec.Les mesures adoptées par le gouvernement Harper depuis son élection transforment l\u2019image du Canada anglais au Québec, qu\u2019il s\u2019agisse du projet de loi C-10 sur la loi et l\u2019ordre, des nominations d\u2019unilingues anglophones à des postes importants (juge de la Cour suprême, vérificateur général du Canada et autres), des questions environnementales, etc.Manifestement, deux grandes nations s\u2019affrontent, même si cet affrontement a revêtu une nouvelle forme depuis mai 2011.Il m\u2019apparaît prématuré de signer l\u2019acte de décès du mouvement indépendantiste.Conclusion Il faut retenir deux choses de ce qui précède : 1- le néolibéralisme n\u2019a aucun avenir politique du côté des segments les plus progressistes et les plus politisés de l\u2019électorat ; 2- la question du statut politique du Québec demeure un puissant levier de mobilisation, dans la mesure où elle est associée à une rupture avec le néolibéralisme, ce qui implique également qu\u2019elle doit figurer à l\u2019ordre du jour des priorités.Moins elle apparaît comme une échéance proche, plus elle devient théorique, abstraite, dans l\u2019esprit de l\u2019électorat.Le pire scénario consiste à demeurer plus ou moins soumis aux dictats du néolibéralisme et à laisser la question nationale à l\u2019arrière-plan.Il en résultera fatalement une faible Dossier Conjonctures 2011 78 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 participation politique et une fragmentation plus forte du système des partis.À l\u2019inverse, la lutte contre le néolibéralisme et pour résoudre la question nationale dans les plus brefs délais constitue le meilleur des scénarios parce qu\u2019il mobilise les forces vives de la nation.La question nationale québécoise ne pourra se résoudre sans une forte mobilisation.La mobilisation dépend elle-même d\u2019enjeux de société qui dépassent la seule question nationale.À l\u2019inverse, la question nationale constitue un formidable moyen pour sortir de l\u2019impasse où nous ont conduits les politiques néolibérales.Quand les questions nationales et sociales se conjuguent, elles peuvent mener à des transformations historiques.Dans le cas du Québec, quand l\u2019une et l\u2019autre sont isolées, elles conduisent à l\u2019échec.Compte tenu de la crise que vit le Parti québécois, de son impuissance à résoudre la question nationale, du caractère désormais anachronique de sa stratégie pour y arriver, il faut espérer que l\u2019ensemble des forces indépendantistes - et non les seules instances contrôlées par le PQ - s\u2019unissent pour trouver le moyen de conjuguer projet de pays et projet de société.À ce titre, l\u2019élection d\u2019une assemblée constituante pourrait constituer l\u2019outil démocratique par excellence pour atteindre cet objectif.D\u2019éventuels états généraux devraient se pencher là-dessus, de toute urgence.? 79 dossier Michel Seymour* QUE FAUT-IL FAIRE MAINTENANT?Le peuple québécois cherche depuis la conquête de 1759 à obtenir la reconnaissance dans le Canada.Cette démarche a tout d\u2019abord abouti à la révolte des Patriotes.On a cru ensuite l\u2019avoir obtenue avec le pacte fédératif canadien de 1867 consacrant le fédéralisme canadien.Le journal La Minerve faisait alors état d\u2019une union entre « nos deux races ».C\u2019était la doctrine des deux peuples fondateurs.Mais il s\u2019est progressivement avéré que le Canada n\u2019y adhérait pas.Dans la deuxième partie du XXe siècle, alors que le Québec se modernisait de plus en plus, les demandes de reconnaissance ont réapparu.Le Parti libéral demanda dans les années soixante un statut particulier pour la province de Québec.La commission sur le bilinguisme et le biculturalisme, mieux connue sous le nom Laurendeau-Dunton, proposa que soit consacré le caractère biculturel de la société canadienne.L\u2019Union nationale exigea l\u2019égalité ou l\u2019indépendance.Robert Bourassa demanda la souveraineté culturelle.La commission Pepin-Robarts statua à la fin des années 1970 qu\u2019un régime de fédéralisme asymétrique devait être accordé au Québec.* Département de philosophie, Université de Montréal Dossier Conjonctures 2011 80 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 En réponse à ces demandes répétées du Québec, les neuf provinces et le gouvernement fédéral ont imposé en 1982 un nouvel ordre constitutionnel que l\u2019Assemblée nationale du Québec a rejeté en bloc.Les fédéralistes purs et durs reprochent souvent aux souverainistes de « démoniser » l\u2019ordre constitutionnel de 1982.Les sondeurs d\u2019opinion politiquement engagés comme Jack Jedwab nous rappellent constamment que la population du Québec considère favorablement le rapatriement de la constitution et la charte des droits et libertés qu\u2019elle contient.Les politiciens québécois insistent pour leur part sur le fait qu\u2019elle nous a été imposée contre notre gré et qu\u2019elle limite les pouvoirs du Québec en matière de langue et d\u2019éducation.On oublie cependant souvent de rappeler aussi que, dans ce nouvel ordre constitutionnel, le Canada reconnait l\u2019existence des peuples autochtones, des minorités linguistiques anglo-québécoise et franco-canadienne ainsi que des minorités issues de l\u2019immigration, grâce à la politique de multiculturalisme, mais pas le peuple québécois.Le peuple québécois est absent du texte constitutionnel de 1982.Je me rappelle aussi avoir entendu un collègue politologue, Alan Patten pour ne pas le nommer, dire que le peuple canadien n\u2019est pas non plus mentionné dans le texte constitutionnel de 1982.Cette remarque frise toutefois la mauvaise foi, car le peuple canadien profite de la reconnaissance internationale en tant qu\u2019État souverain, alors que le peuple québécois n\u2019est pas reconnu du tout, à l\u2019interne ou à l\u2019externe.On oublie aussi de dire que le Québec s\u2019était montré favorable au rapatriement de la constitution, à la condition que le Canada tienne compte des demandes traditionnelles du Québec.Or, dans la constitution de 1982, le Canada refuse aussi d\u2019accéder aux demandes traditionnelles du Québec : 8i L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 pas de statut particulier pour le Québec, pas de caractère biculturel du Canada, pas de souveraineté culturelle ou de fédéralisme asymétrique.Et qui plus est, la constitution de 1982 impose une formule d\u2019amendement qui rend tout changement constitutionnel difficile, voire impossible.Pour qu\u2019un changement constitutionnel d\u2019envergure ait lieu, il faut l\u2019unanimité des provinces.Les premiers ministres des provinces doivent accepter unanimement le changement et ils ont ensuite trois ans pour faire ratifier l\u2019accord dans chacune des législatures provinciales.Pour réparer l\u2019injustice commise à l\u2019endroit du Québec en 1982, le premier ministre Bourassa demanda que le Québec soit reconnu comme société distincte.L\u2019Accord du lac Meech de 1987 reconnaissait ce fait.Les neuf autres premiers ministres et le gouvernement fédéral acceptèrent le principe.Mais on ne se rendit jamais à la ratification par les dix législatures provinciales.La crise des accommodements raisonnables Est-ce que le besoin de reconnaissance du Québec est de l\u2019histoire ancienne ?La crise des accommodements raisonnables, qui a donné lieu à la mise sur pied de la commission Bouchard-Taylor, est un autre épisode sur la voie de la lutte pour la reconnaissance du peuple québécois.Il faut comprendre, en effet, que les réactions viscérales de la population à l\u2019endroit des différents cas d\u2019accommodements raisonnables traduisaient une demande de reconnaissance.Les problèmes d\u2019accommodement sont des problèmes sérieux qui doivent être résolus.Qu\u2019il s\u2019agisse du port du kirpan à l\u2019école par un étudiant sikh, du débat entourant les fenêtres givrées du YMCA suscité par des membres de Dossier Conjonctures 2011 82 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 la communauté juive, du temps réservé à des filles musulmanes dans les piscines publiques, de la prière chrétienne avant la tenue des conseils municipaux, de l\u2019homme musulman qui exige de subir son cours de conduite automobile sous la supervision d\u2019une personne de sexe masculin, ou du mari qui veut que sa femme soit soignée par une femme médecin, il faut se pencher sur ces questions.Mais chaque fois, ces enjeux ont fait la nouvelle.Les tribunes radiophoniques débordaient.Les articles de journaux ne parlaient que de ça.Comment peut-on expliquer le fait que ces problèmes ont pris une ampleur démesurée ?Le problème essentiel concerne le besoin de reconnaissance du peuple québécois.Ce dernier a renoncé à deux reprises à une démarche de souveraineté et donc à rechercher la reconnaissance par la communauté internationale.Et il n\u2019a pu obtenir non plus la reconnaissance à l\u2019intérieur du Canada.Or, voici que les groupes minoritaires demandent à être reconnus dans leur religion, leurs pratiques et leurs coutumes au sein même du Québec.Les problèmes d\u2019accommodement des minorités ont également soulevé des passions identitaires dans les sociétés qui forment des États souverains, comme en Grande-Bretagne, en France et dans les Pays-Bas.Alors comment peut-on imaginer un instant qu\u2019ils puissent ne pas se poser au Québec, où les problèmes identitaires sont encore plus criants ?Des cris du cœur se firent donc entendre.C\u2019est un peu comme si les citoyens clamaient haut et fort : « Et nous les Québécois, quelqu\u2019un va-t-il nous reconnaître ?».Les citoyens sentaient le besoin que soient réaffirmées les règles du vivre ensemble au Québec.C\u2019est ce qu\u2019il fallait comprendre dans la démarche maladroite des citoyens d\u2019Hé-rouxville.Ils voulaient formuler des principes semblables à ceux que l\u2019on peut trouver dans une constitution. 83 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Bien sûr, lors des audiences, on entendit des propos xénophobes, antisémites et islamophobes.Mais on entendit aussi les Québécois réclamer le renforcement de la Charte de la langue française, la réaffirmation de l\u2019égalité entre les hommes et les femmes dans notre charte des droits et libertés et la volonté de voir apparaître une charte de la laïcité.Ce sont là des principes qui pourraient apparaître dans une constitution interne pour le Québec.Gérard Bouchard et Charles Taylor auraient pu s\u2019entendre pour recommander que le Québec rédige une constitution interne dans laquelle ces principes seraient inscrits.Ils auraient de cette manière tenu compte des besoins du peuple québécois et non seulement des groupes minoritaires que notre peuple contient en son sein.Mais ils ne l\u2019ont pas fait.Cela ne se situait pourtant pas à l\u2019extérieur de leur mandat, car celui-ci incluait la nécessité de penser la problématique des accommodements raisonnables en la mettant en rapport avec les valeurs du Québec.Or, ces valeurs pouvaient être celles que l\u2019on souhaite inscrire dans une constitution interne.Mais ils se refusèrent d\u2019aller dans cette direction.Pourquoi ?Il ne s\u2019agit pas d\u2019une simple omission.On peut lire dans l\u2019introduction à leur ouvrage que la problématique des accommodements est l\u2019expression d\u2019une crise identitaire.En quoi consiste cette crise ?Elle est à leur avis fondée sur une perception erronée concernant l\u2019intégration des citoyens issus de l\u2019immigration à la société québécoise.Autrement dit, la crise existe bel et bien, mais elle n\u2019a pas sa raison d\u2019être.Or, la crise identitaire du peuple québécois n\u2019est pas réductible à une perception portant sur l\u2019intégration des immigrants.Elle est l\u2019expression d\u2019un besoin de reconnaissance.Malheureusement, les commissaires n\u2019ont pas entendu cet appel.Ils se sont employés à défendre l\u2019interculturalisme, Dossier Conjonctures 2011 84 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 la laïcité ouverte et les accommodements raisonnables.Or, ce sont là essentiellement des mesures visant à reconnaître les minorités.Il n\u2019y a pas dans le rapport Bouchard Taylor la nécessité affirmée d\u2019une reconnaissance du peuple québécois et la recommandation que soit en ce sens rédigée une constitution interne pour le Québec.On recommande plutôt la rédaction d\u2019un livre blanc sur la laïcité en insistant sur le caractère ouvert de cette laïcité.On défend aussi bien sûr l\u2019intégration linguistique des citoyens issus de l\u2019immigration, mais il s\u2019agit d\u2019une intégration sociale, et non de la reconnaissance des droits collectifs linguistiques du peuple québécois inscrits dans un texte constitutionnel.La population a très mal reçu le rapport Bouchard Taylor.Les citoyens du Québec ont eu l\u2019impression de devoir subir les remontrances de la part des deux commissaires au lieu d\u2019être compris dans leur besoin de reconnaissance.C\u2019est pourquoi les sondages de La Presse révèlent depuis cette époque une fin de non-recevoir à peu près complète à l\u2019égard de toutes les formes d\u2019accommodements raisonnables, d\u2019interculturalisme et de la laïcité ouverte.Il est d\u2019ailleurs étonnant de voir Charles Taylor, en particulier, ne pas se gêner pour faire des reproches au peuple québécois, alors qu\u2019il confiait récemment à Jocelyn Maclure que le peuple québécois doit pour sa part faire son deuil d\u2019une reconnaissance complète à l\u2019intérieur du Canada.Je suis pour ma part favorable à l\u2019interculturalisme, à la laïcité ouverte et aux accommodements raisonnables, mais la reconnaissance, comme le tango, se danse à deux.Il faut que la reconnaissance soit réciproque.Doit-on être nationalistes ou pluralistes ?Dans Le Devoir du 9 février 2010 (« Nationalistes ou pluralistes ?Faut-il vraiment choisir ?»), j\u2019ai posé la question, et j\u2019ai répondu qu\u2019on pouvait et devait être les deux à la fois. 85 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Les véritables enjeux sont-ils ailleurs?Certains estiment toutefois que les demandes historiques du Québec sont dépassées, que les enjeux internationaux sont plus importants, et que les préoccupations citoyennes sont ailleurs.Vraiment ?Si notre regard se tourne vers la scène internationale, on voit partout présente la question nationale.Qu\u2019il s\u2019agisse du Tibet, de la Tchétchénie, de la Palestine, de Chypre, du Cachemire, du Kosovo, du Sud Soudan, de l\u2019Érythrée, du Sahara occidental, du Timor oriental, de la Belgique, de la Catalogne, du Pays basque, de l\u2019Écosse ou de l\u2019Irlande, le nationalisme est partout présent.Alors, pourquoi exclure la question nationale québécoise ?Mais, dira-t-on, la question environnementale doit être l\u2019enjeu numéro un et passer bien avant la question nationale.Mais même si ceci était exact, n\u2019est-il pas possible de marcher et manger de la gomme en même temps ?Après tout, doit-on exclure les problèmes liés à la collusion et à la corruption dans le milieu de l\u2019industrie de la construction sous prétexte que la question environnementale est la plus importante ?Doit-on aussi oublier la crise financière qui secoue la planète ?Si on répond par la négative, il faudrait alors se préoccuper de cet autre enjeu qui secoue aussi la planète et qui concerne la question nationale.Être ancré dans l\u2019histoire du Québec En un sens, il est juste de faire remarquer qu\u2019une certaine démarche pour la souveraineté est dépassée.Il s\u2019agit de l\u2019approche faisant de la souveraineté une fin en soi.Au contraire, la position historique des Québécois peut être décrite dans une formule : pas nécessairement la souveraineté, mais la souveraineté si nécessaire.Cette position a été reflétée dans le slogan « Égalité ou indépendance », de l\u2019Union nationale dans les années soixante.On l\u2019a vu réappa- Dossier Conjonctures 2011 86 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 raître en 1991 dans la loi 150 du gouvernement libéral, suite aux travaux de la commission Bélanger-Campeau.Cette loi accordait un an au Canada pour accoucher d\u2019une réforme, car sinon un référendum sur la souveraineté aurait lieu.Elle s\u2019est aussi reflétée dans le rapport Allaire qui a inspiré l\u2019ADQ : 22 pouvoirs pour le Québec, sinon un référendum sur la souveraineté.On a malencontreusement appelé ça la « stratégie du couteau sur la gorge », mais elle manifestait en fait une certaine flexibilité politique à l\u2019égard des options fédéraliste et souverainiste (une flexibilité hypocrite, il est vrai, chez Robert Bourassa).On peut être fédéraliste, mais à certaines conditions.Sinon, il faut envisager la souveraineté comme solution alternative.Depuis l\u2019échec de l\u2019Accord du lac Meech en 1990, les partis fédéralistes n\u2019ont plus rien tenté pour réinsérer le Québec dans l\u2019ordre constitutionnel canadien.Voyant qu\u2019un échec risquait de créer des conditions favorables à la souveraineté, ils se sont cantonnés dans le statu quo constitutionnel.L\u2019idée fédérale est devenue une idée fixe.Même trente ans après l\u2019imposition d\u2019un ordre constitutionnel illégitime, ils soutiennent encore que le fruit n\u2019est pas mûr et le terreau pas encore fertile pour une réforme.Depuis l\u2019échec référendaire de 1995, les souverainistes ont aussi durci leur position et ils ont attendu les conditions gagnantes.Ils n\u2019ont pas voulu admettre que l\u2019appui populaire à la souveraineté provenait du sentiment de rejet par le Canada.Ils se sont réfugiés dans le déni.Le Canada a disparu de leurs écrans radars.Une telle ignorance de l\u2019autre est-elle fondée sur autre chose que sur le ressentiment ?Une opposition tranchée qui dessert notre cause Désormais, dans les milieux politiques et médiatiques, il semble qu\u2019il faille être souverainiste ou fédéraliste.Il semble 87 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 que l\u2019on ne puisse pas être ouvert en principe et sous certaines conditions à ces deux options.Or, ce durcissement des positions est tout à l\u2019avantage des fédéralistes purs et durs.Car si l\u2019on ne fait pas ressortir les contradictions inhérentes de ce pays, qui incitent les Canadiens à vouloir nous inclure, mais à ne pas vouloir nous reconnaître formellement comme peuple, les citoyens n\u2019expérimenteront pas le rejet et ne verront plus de raison pour appuyer les souverainistes dans leur démarche.En plus de la motivation essentielle visant à larguer le régime Harper, la perte progressive d\u2019un sentiment de rejet au sein de la population québécoise constitue l\u2019autre raison profonde expliquant la quasi-disparition du Bloc québécois lors des élections fédérales du 2 mai 2011.Les souverainistes ont sans doute eu raison à l\u2019époque de ne pas s\u2019embarquer dans le beau risque de René Lévesque et l\u2019affirmation nationale de Pierre-Marc Johnson, car ces options mettaient en veilleuse le projet souverainiste.Mais la conjoncture est différente.Il ne faut certes pas mettre la souveraineté en veilleuse, mais ne faut-il pas occuper tout l\u2019espace du changement ?Une vision stéréotypée du nationalisme québécois Il est dans l\u2019intérêt des fédéralistes purs et durs de faire du souverainisme québécois une position qui, pour être « respectable », doit être présentée de manière caricaturale.Il suffit pour s\u2019en convaincre de lire Jocelyn Coulon (« Un coup d\u2019épée dans l\u2019eau », Le Devoir, jeudi le 18 août 2011), qui vient tout juste de rejoindre Stéphane Dion au panthéon des fédéralistes purs et durs.Il faut au fond selon lui choisir entre le « souverainisme » et le statu quo fédéral.Le souverainisme est une position politique parfaitement « respectable » à ses yeux, pourvu qu\u2019il prenne une forme qui est facile à réfuter. Dossier Conjonctures 2011 88 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Le souverainisme ne doit pas, selon Coulon, résulter du constat sobre, clinique et lucide de l\u2019incapacité des Canadiens à reconnaître le Québec dans la constitution du Canada.Car ce serait alors, selon lui, un souverainisme fondé sur l\u2019amertume, le dépit et le ressentiment.Le souverainisme doit pour être « respectable » considérer la souveraineté comme une fin en soi, sans qu\u2019il faille pour la justifier condamner l\u2019intransigeance canadienne à l\u2019égard du Québec.On ne doit pas en expliquer l\u2019émergence par le nationalisme canadien et le rapport de domination que le Canada exerce sur le Québec.Selon Coulon, si l\u2019on argumente de cette façon, on verse alors dans le ressentiment.Bref, pour être « respectable », le souverainisme ne doit pas critiquer le statu quo.Il doit en quelque sorte reposer sur un état d\u2019âme plus ou moins irrationnel.Pour être « respectable », la démarche souverainiste ne doit pas non plus inclure le principe d\u2019une union économique avec le Canada.Car c\u2019est là, selon Coulon, une position ambiguë, nébuleuse, qui entretient le flou artistique sur le plan politique.Ce ne serait pas jouer franc jeu.Le souverai-nisme « respectable » est celui qui appelle ouvertement les Québécois à casser le Canada en deux sans préserver de lien économique, et sans partenariat.Il existe pourtant de nombreux exemples d\u2019États souverains inscrits dans une union économique et politique.Les pays de l\u2019union européenne, par exemple, sont à la fois souverains et unis économiquement, en plus d\u2019être chapeautés par des institutions politiques.Mais Coulon a besoin de se trouver un homme de paille pour faire fonctionner plus facilement sa rhétorique politicienne.Une erreur historique C\u2019est une erreur historique pour le mouvement souverainiste que de s\u2019être laissé enfermer dans une position carica- 89 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 turale de ce genre.Car les citoyens du Québec n\u2019accompagneront jamais les souverainistes s\u2019ils n\u2019ont pas le sentiment d\u2019être rejetés par le Canada, et ils ne souscriront jamais à notre option si nous ne proposons pas aux Canadiens une union économique et un partenariat politique confédéral.La population québécoise préférerait grandement un arrangement à l\u2019intérieur de l\u2019État fédéral.C\u2019est ce que les sondages révèlent depuis quinze ans.C\u2019est seulement si on la rejette qu\u2019elle montrera sa capacité à se rebiffer et à changer d\u2019idée.C\u2019est que, pour la population dans son ensemble, la souveraineté est un moyen pour être reconnu comme peuple.En effet, suite à l\u2019échec de l\u2019Accord du lac Meech, le vote pour la souveraineté atteignait plus de 60 %.Cet appui a pu par la suite en partie être préservé parce que la démarche souverainiste était aussi accompagnée d\u2019une politique de la main tendue visant à maintenir une union politique et économique.Coulon le sait et c\u2019est la raison pour laquelle il cherche à forcer les souverainistes dans une position qui est indéfendable aux yeux de l\u2019opinion publique québécoise.On n\u2019avance pas à reculons et par dépit vers la souveraineté.Il faut un projet positif et emballant.Mais ce serait une illusion de croire que les raisons négatives sont sans importance.Il faut démontrer par des actions et non seulement par le discours que le Québec est de plus en plus incapable de faire entendre sa voie à l\u2019intérieur du Canada.L\u2019intérêt supérieur du Québec Plusieurs souverainistes ne semblent pas vulnérables à l\u2019accusation de considérer la souveraineté comme une fin en soi.Ils soutiennent plutôt que tout a été essayé et que le fédéralisme est irréformable.Mais il est faux de prétendre que tout a été essayé.Et même si j\u2019estime pour ma part que le fédéralisme canadien est devenu irréformable, ce n\u2019est Dossier Conjonctures 2011 90 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 pas l\u2019opinion de la population québécoise.Que peut-on alors essayer d\u2019autre ?Je considère comme étant fort révélateur le fait que le Parti québécois n\u2019ait jamais présenté une offre formelle de modification à la constitution.Il n\u2019a jamais posé un geste visant à réaliser un grand compromis historique pour dénouer l\u2019impasse dans laquelle nous nous trouvons.Comment peut-on alors prétendre que tout a été essayé ?Une telle démarche de déblocage a été mainte fois envisagée au sein du mouvement souverainiste.Jules-Pascal Venne, le GROP, Jean-François Lisée, Claude Morin, Gilbert Paquette, André Binette et moi-même l'avons tour à tour considérée.Cette stratégie a pu parfois être proposée seulement dans le but d\u2019obtenir le rejet de la part du Canada, et donc, seulement comme un moyen pour relancer le mouvement souverainiste, mais ce n\u2019est pas ainsi que je l\u2019ai pour ma part envisagée.Je crois dans la possibilité des États multinationaux.Il faut être ouvert à cette possibilité, et ce même si on est pour la souveraineté du Québec, car, il ne faut pas l\u2019oublier, le Québec souverain serait lui-même un État multinational comprenant onze peuples autochtones.Le Canada est aussi un tel État multinational, alors je ne suis pas fermé à trouver un arrangement à l\u2019intérieur du Canada.Je garde toujours la porte ouverte même si je crois que le Canada la gardera fermée.Je peux aussi être ouvert à une réforme de la fédération malgré la fermeture du Canada, car je suis démocrate et je veux accompagner la population québécoise dans sa démarche de reconnaissance.Pourquoi est-ce que j\u2019accepte d'envisager un Canada réformé ?1.- Parce que j'aurais accepté le compromis historique du fédéralisme renouvelé.2.- Parce que la population croit encore au fédéralisme renouvelé, comme le révèlent les sondages depuis 15 ans.3.- Parce qu\u2019il faut de toute façon faire 91 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 comprendre à la population québécoise que le souverai-nisme n'est pas doctrinaire.4.- Parce que le souverainisme de conclusion n'est pas fondé sur le ressentiment.5.- Parce qu'aucune tentative de réforme n'a été tentée depuis 1987.L'accord de Charlottetown de 1992 n'était qu'un rafistolage de ce qui avait été tenté avec l\u2019Accord du lac Meech et ce dernier date de 1987.Cela fait donc 25 ans.Les fédéralistes n'ont rien tenté depuis parce qu'ils savent qu'un autre échec donnerait des ailes au mouvement souverainiste.Il est donc du devoir des souverainistes d'occuper tout l'espace du changement.Il faudrait porter un grand coup et annoncer notre volonté ferme de dénouer l'impasse historique : ou bien un fédéralisme multinational avec un statut particulier pour la province de Québec et un régime de fédéralisme asymétrique comprenant un droit de retrait avec pleine compensation financière, ou alors un mandat à organiser en temps opportun l'indépendance du Québec accompagnée d'une offre d'union économique et d\u2019union politique confédérale.Mais les souverainistes ont jusqu\u2019ici maintenu une position doctrinaire qui à long terme favorise le camp des fédéralistes purs et durs.Les fédéralistes ont bien compris que la polarisation fédéralisme/souveraineté serait à leur avantage.Ils ont vu que si la population doit choisir entre la souveraineté et le statu quo, elle choisira le statu quo.Les souverainistes sont tombés dans le piège.Pour dénouer l\u2019impasse Si la souveraineté a besoin du carburant que constitue le sentiment de rejet, si les fédéralistes ne tentent plus rien pour réformer la fédération canadienne et si on est VRAIMENT ouvert à un compromis historique (le fédéralisme multinational), la solution apparaît simple. Dossier Conjonctures 2011 92 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 C\u2019est ainsi que j\u2019ai proposé que l\u2019on adopte une loi qui reprendrait l\u2019esprit de la loi 150 en proposant cette fois-ci une réforme détaillée appuyée sur des principes comme un statut particulier, le fédéralisme asymétrique, des pouvoirs accrus pour le Québec, un droit de retrait avec pleine compensation financière, le droit de participer à la nomination de trois des neuf juges à la Cour suprême et la doctrine Gérin-Lajoie en matière de relations internationales.Le Canada aurait un an pour souscrire à ces principes, sans quoi un référendum sur la souveraineté pourrait avoir lieu.Je reconnais toutefois que cette proposition se heurte à des obstacles de taille.Tout d\u2019abord, une telle proposition fait face à un problème de crédibilité.Comment le PQ pourrait-il soumettre pour la première fois de son histoire une proposition de réforme du fédéralisme ?Cette proposition serait reçue avec sarcasme de la part des commentateurs et politiciens fédéralistes.J\u2019ai longtemps pensé que ce problème de crédibilité pouvait être résolu par la promulgation d\u2019une loi à l\u2019Assemblée nationale.Je crois maintenant que la proposition de réforme doit être entérinée par la population du Québec à l\u2019occasion d\u2019un référendum.Même si les commentateurs et politiciens fédéralistes doutent de la sincérité des souverainistes, ils ne pourront pas douter de la sincérité des citoyens.L\u2019autre problème qui se pose concerne justement l\u2019attitude des Québécois à l\u2019égard des enjeux constitutionnels.Les citoyens du Québec sont naturellement enclins à considérer ces enjeux comme lointains et sans impact sur leur vie quotidienne.Ils n\u2019aperçoivent pas que des enjeux constitutionnels sous-jacents servent notamment à expliquer (i) le déséquilibre fiscal, (ii) le refus du gouvernement fédéral de reconduire les transferts aux provinces en éducation postsecondaire à la hauteur de 1994-1995, (iii) la volonté du gouvernement fédéral de créer une commission des 93 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 valeurs mobilières pancanadienne, (iv) l\u2019Entente-cadre sur l\u2019union sociale, (v) ainsi que le jugement de la Cour suprême concernant les écoles passerelles.Pour résoudre ce second problème, on peut s\u2019appuyer sur le fait que les Québécois semblent ne pas être indifférents (i) à la reconnaissance du peuple québécois et (ii) à son droit à l\u2019autodétermination.Ils ne sont pas indifférents non plus (iii) à se doter d\u2019une constitution de leur choix, incluant (a) la charte québécoise des droits et libertés, incluant les droits socio-économiques et l\u2019égalité des hommes et des femmes, (b) la Charte de la langue française et (c) une charte de la laïcité.Les trois chartes devraient être explicitement reconnues dans la constitution canadienne.Il faudrait inclure aussi les demandes québécoises concernant (iv) un statut particulier pour la province de Québec, (v) le fédéralisme asymétrique, (vi)\tle droit de retrait avec pleine compensation financière, (vii)\tun droit de veto sur toute réforme constitutionnelle ainsi (viii) qu\u2019un droit de contribuer à la nomination de trois des neuf juges à la Cour suprême.Un référendum portant sur ces questions pourrait être soumis à la population.Le gouvernement du Québec réclamerait un mandat visant à faire approuver ces huit principes par le reste du Canada.Le gouvernement fédéral et les neuf autres provinces auraient un an pour approuver la proposition de modifier la constitution canadienne afin d\u2019inclure ces principes.Autrement dit, le gouvernement du Québec demanderait à la population québécoise d\u2019appuyer une proposition d\u2019amendement constitutionnel, en conformité avec la démarche décrite par la Cour suprême dans le Renvoi de 1998.Si les premiers ministres des autres provinces acceptaient cet amendement, des négociations pourraient s\u2019engager concernant des pouvoirs spécifiques pour le Québec : pleine maîtrise d\u2019œuvre en matière de langue, culture, télécommunications, immi- Dossier Conjonctures 2011 94 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 gration, assurance-emploi, etc.Si l\u2019amendement était rejeté, le gouvernement du Québec disposerait d\u2019un mandat pour faire un référendum portant sur la souveraineté du Québec.Vaincre la peur La souveraineté ne doit pas être une religion, mais une conclusion.Notre seule religion doit être l\u2019intérêt supérieur du Québec.Même si l\u2019on a soi-même déjà tiré les conclusions de ses convictions, il faut, pour être au diapason de la population, l\u2019accompagner dans sa démarche, et chercher un équilibre entre la reconnaissance du Québec et le besoin d\u2019unité des Canadiens.On peut placer le Canada en face de deux options fondamentales : ou bien un véritable fédéralisme multinational impliquant notamment un statut particulier, le fédéralisme asymétrique et un droit de retrait avec pleine compensation financière, ou bien une union économique chapeautée d\u2019une union politique confédérale entre États souverains.Il s\u2019agit de deux propositions raisonnables qui sont moralement irréprochables.En faisant des propositions moralement irréprochables de ce genre, qui tiennent compte de la reconnaissance du Québec et du besoin d\u2019unité des Canadiens, les souverainistes contribueraient à guérir le sentiment de peur qui anime les Québécois.Les deux propositions cherchent à éviter à la fois un Canada cassé en deux et un Québec que l\u2019on ne reconnaît pas.Si les Canadiens disent non à ces deux options et refusent de reconnaître le Québec, les Québécois pourront aller de l\u2019avant et rechercher la reconnaissance de notre souveraineté auprès de la communauté internationale, en se disant qu\u2019ils auront tout fait pour tenir compte du besoin d\u2019unité des Canadiens.? 95 dossier Denis Monière* REVISITER LA DÉMOCRATIE DE REPRÉSENTATION AU QUÉBEC Les institutions politiques diffèrent d\u2019un pays à l\u2019autre, ces différences reflétant l\u2019expérience historique et les traits culturels de chaque communauté politique.Régimes parlementaires ou présidentiels, confusion ou séparation des pouvoirs, mode de délégation de l\u2019autorité et de la légitimité, système de partis se sont institués en fonction de conjonctures historiques particulières afin de répondre aux besoins d\u2019efficacité et de stabilité des peuples.Ces institutions ne sont pas figées dans le temps et s\u2019adaptent aux changements qui se produisent dans les rapports sociaux lorsqu\u2019il y a des déséquilibres qui nuisent à la cohésion sociale.Pensons, entre autres à l\u2019extension du droit de vote aux ouvriers au XIXe siècle et plus tard aux femmes, à l\u2019invention des partis et à leur multiplication répondant à la diversification de la société moderne, aux mutations dans les systèmes électoraux pour mieux refléter cette diversité dans la représentation nationale.Ces changements institutionnels surviennent le plus souvent à la suite de crises profondes occasionnées par une révolution, une guerre ou une transformation sociale rapide qui montrent l\u2019obsolescence des institutions traditionnelles.* Département de science politique, Université de Montréal Dossier Conjonctures 2011 96 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dans les pays caractérisés par une forte stabilité économique et sociale comme le Canada, les États-Unis, l\u2019Australie, les changements institutionnels sont plus rares et se font par voie de consensus.Il s\u2019agit alors d\u2019ajustements qui ne modifient pas substantiellement les règles du jeu politique comme ce fut le cas au Québec avec l\u2019abolition des comtés protégés, celle du Conseil législatif, les réformes successives de la carte électorale, l\u2019adoption des lois sur le financement des partis politiques.Mais la nature du régime politique, le mode de scrutin et le système de représentation sont restés inchangés depuis deux siècles.Aujourd\u2019hui, le Québec vit une crise de son système de représentation.De nombreuses voix dénoncent les travers de la démocratie parlementaire et appellent des transformations radicales de nos institutions politiques.Ils veulent une révision en profondeur des règles du jeu démocratique en invoquant deux motifs principaux : le déficit démocratique et le cynisme politique des citoyens qui ne font plus confiance à leurs représentants.On justifie souvent la nécessité de cette révision par l\u2019argument de la baisse du taux de participation qui serait révélatrice de la désaffection des citoyens envers la démocratie de représentation et qui nécessiterait des correctifs majeurs.Pour combler le fossé qui sépare la classe politique des citoyens et revitaliser la démocratie, les changements les plus souvent proposés sont : la réforme du mode de scrutin et l\u2019adoption d\u2019une forme de proportionnelle, l\u2019assouplissement de la discipline de parti, l\u2019adoption de formes de démocratie directe comme le référendum d\u2019initiative populaire.La démocratie est appelée à évoluer parce qu\u2019elle est perfectible et qu\u2019elle repose sur la volonté du peuple.Mais lorsqu\u2019on touche aux arrangements institutionnels qui résultent de longs processus de maturation politique, il faut être prudent 97 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 et évaluer les impacts éventuels qu\u2019ils peuvent avoir sur le fragile équilibre qui s\u2019est maintenu depuis des siècles.Il faut aussi se demander si les changements souhaités sont la réponse adéquate aux problèmes qu\u2019on se propose de résoudre.Il faut enfin examiner les effets pervers possibles de ces changements.Les effets du mode de scrutin Y a-t-il un lien de causalité entre le phénomène de l\u2019abstention politique et le mode de scrutin uninominal à un tour ?Il est vrai que depuis une vingtaine d\u2019années le taux de participation aux élections québécoises est en déclin ce qui est aussi le cas au Canada et dans d\u2019autres démocraties avancées.Il est toutefois douteux que cette abstention massive qui oscille autour de 40 % soit un effet du mode de scrutin puisque le même mode de scrutin a produit une forte participation électorale dans les années soixante-dix et quatre-vingt.La même cause ne peut pas engendrer des effets aussi contrastés.Il faut donc pour expliquer ce phénomène faire appel à d\u2019autres variables.On pourrait à cet égard avancer l\u2019hypothèse selon laquelle la nature des enjeux et des programmes proposés comme offre politique aurait affecté le niveau de la participation électorale.Cette hypothèse trouve une confirmation dans les élections présidentielles françaises et américaines de 2007 et de 2008, car sans changer de mode de scrutin, en France et aux États-Unis, les taux de participation ont connu un sursaut de vitalité parce que les options en présence étaient fortement contrastées.On peut aussi valider cette hypothèse d\u2019une autre façon en examinant le taux de participation dans un pays qui a adopté la représentation proportionnelle depuis longtemps et qui pourtant connaît depuis les années soixante-dix des taux de participation inférieurs à 50 % ce qui est le cas de la Suisse. Dossier Conjonctures 2011 98 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 On peut difficilement soutenir que c\u2019est le mode de scrutin qui est la cause de la croissance de l\u2019abstention et qu\u2019il suffirait de changer le mode de scrutin pour rehausser l\u2019intérêt des citoyens pour la vie politique.Les offres de politique sur le marché électoral nous semblent une explication plus pertinente.Si les principaux partis en compétition offrent à peu près la même chose, on peut comprendre que les électeurs ne se sentent pas motivés à aller voter pour blanc bonnet ou bonnet blanc.Les électeurs sont aussi désabusés et ne croient plus que le choix du parti qui gouvernera aura une incidence sur leur vie parce que les médias et l\u2019idéologie néo-libérale leur expliquent quotidiennement que les décisions qui comptent se prennent à l\u2019échelle mondiale et que les États doivent réduire leur voilure et leurs champs d\u2019intervention.Si les États deviennent impuissants à assurer la prospérité et la croissance et sont confinés à des rôles secondaires, pourquoi le citoyen ordinaire devrait-il se mobiliser ?La dépolitisation est plus le produit de facteurs idéologiques que de variables institutionnelles.Un affaiblissement absolu du Québec Les partisans du scrutin proportionnel soutiennent que l\u2019adoption de ce mode de scrutin inciterait les électeurs à plus aller voter parce qu\u2019ils ne perdraient plus leur vote comme c\u2019est le cas pour ceux qui appuient des partis d\u2019opposition dans le système uninominal à un tour.Il est indéniable que notre système électoral sous-représente les partis d\u2019opposition en terme de sièges et qu\u2019il nuit à la représentation des nouvelles forces politiques en leur imposant un coût d\u2019entrée considérable dans l\u2019arène politique.Il limite le nombre de partis en compétition et agit comme facteur de modération idéologique et de stabilité politique en obligeant les diverses 99 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 tendances à mettre de l\u2019eau dans leur vin et à se regrouper pour accéder au pouvoir.Ceci explique aussi que ces partis pour amalgamer des courants d\u2019opinion divergents développent une idéologie fondée sur le compromis et l\u2019ambiguïté.La principale conséquence d\u2019un changement dans le mode de scrutin serait donc d\u2019accroître le nombre de partis représentés à l\u2019Assemblée nationale puisque chaque parti qui obtient un minimum de votes (souvent 5 %) peut espérer faire élire des députés et négocier son appartenance à un gouvernement de coalition.Qui dit gouvernement de coalition, dit négociation sur le programme commun de gouvernement et sur le partage des prébendes électorales.Les partis coalisés sont en compétition et chacun cherche alors à mettre au programme législatif ses propres objectifs politiques pour satisfaire sa clientèle électorale ce qui peut entraîner une plus faible cohérence des politiques publiques et un plus grand risque d\u2019instabilité gouvernementale.Cette logique pousse aussi à l\u2019accroissement de la part des dépenses publiques dans le PIB et à l\u2019augmentation des déficits parce que les gouvernements doivent donner satisfaction à toutes les composantes de la coalition gouvernementale.(Voir T.Persson et G.Tabellini, The Economic Effects of Constitutions, MIT Press, 2003, p.185) On pourra rétorquer qu\u2019il y a de nombreux pays qui sont gouvernés par des coalitions et qui fonctionnent bien.Certes, mais ces gouvernements sont aussi plus souvent à la merci de conflits internes et ont une longévité plus courte que dans le cas des gouvernements dirigés par un seul parti.Elihu Katz a montré dans une étude portant sur 70 pays que les gouvernements de coalitions formés dans le cadre des systèmes proportionnels durent deux fois moins longtemps que ceux élus à la pluralité (voir Democracy and Elections).Son étude de 571 gouvernements établit que le Dossier Conjonctures 2011 100 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 mode de scrutin de majorité simple assurait des gouvernements monopartistes dans 90 % des cas alors que les autres modes de scrutin incluant une forme de proportionnalité produisent des gouvernements multipartistes dans 70 % des cas (p.162).On ne peut faire abstraction de cette réalité et il faut s\u2019interroger sur les effets délétères d\u2019un gouvernement de coalition dans le contexte d\u2019une société comme la nôtre où il y a des conflits constitutionnels.Il est fort probable que dans le contexte du fédéralisme canadien, un gouvernement de coalition affaiblirait le Québec dans toute négociation de nouvelles ententes fédérales-provinciales ou dans une éventuelle négociation constitutionnelle.Règle générale, dans toutes les fédérations, il y a homogénéité du mode de scrutin des entités fédérées ce qui évite les déséquilibres dans les rapports de force.Si le Québec passait à la proportionnelle, il y aurait des différences avec les modes de scrutin des autres provinces et du palier fédéral de sorte que les gouvernements élus ne disposeraient pas de la même marge de manœuvre dans les rencontres fédérales-provinciales ou du moins, les gouvernements majoritaires disposeraient d\u2019un avantage stratégique.Dans toute négociation, celui qui parle d\u2019une seule voix et qui a une position cohérente est avantagé, car sa capacité de résister aux concessions est plus forte.Lorsqu\u2019il y a coalition, les partis doivent diluer leurs exigences pour s\u2019entendre sur une position commune et celle-ci risque d\u2019être fragilisée lorsqu\u2019il y a conflit avec les autres provinces.Un gouvernement de coalition qui doit affronter des gouvernements majoritaires est nécessairement en position de faiblesse, car en cas d\u2019impasse, il peut être désavoué par un des partis de la coalition.Pour minimiser les risques de conflits, il 101 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 préférera être passif plutôt qu\u2019offensif dans le processus de négociation.Il ne faut pas perdre de vue que les membres d\u2019une coalition sont des partenaires-adversaires et que la logique de chaque acteur est de faire des gains aux dépens de l\u2019autre sur le marché des électeurs.Paradoxalement, plus il y a corrélation entre le nombre de votes et le nombre de sièges, plus cette logique de concurrence est exacerbée entre les partis qui sont rapprochés sur le plan idéologique et qui participent à un gouvernement de coalition.Le scrutin proportionnel n\u2019est pas une panacée parce que les inconvénients qu\u2019il engendre ne sont pas compensés par une plus grande démocratisation de la vie politique.En plus de l\u2019instabilité politique, ce mode de scrutin ne confère pas plus d\u2019influence aux militants et aux citoyens dans l\u2019élaboration des politiques publiques et dans le choix des candidats.Il a plutôt pour effet de concentrer le pouvoir au sommet des directions partisanes et de favoriser l\u2019emprise des experts et des stratèges.De ce point de vue, son adoption ne changerait pas grand-chose à la situation actuelle et ne donnerait pas plus de pouvoir aux militants de la base.Si une réforme du mode de scrutin était essentielle à la vie démocratique, ne devrait-elle pas s\u2019imposer surtout au niveau de l\u2019État fédéral où se prennent les décisions les plus significatives ?Or, il ne semble pas y avoir un fort engouement des grands partis canadiens à cet égard, car ils ne sont pas candides et savent qu\u2019une telle réforme affaiblirait la capacité décisionnelle de l\u2019État central et pourrait menacer l\u2019unité nationale en pérennisant les clivages régionaux.Cette analyse n\u2019implique pas qu\u2019il faille conserver absolument le mode de scrutin actuel, mais cela suppose que, dans ce débat, il faille tenir compte de l\u2019architecture globale du système politique québécois et qu\u2019on fasse primer les inté- Dossier Conjonctures 2011 102 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 rêts de la nation sur les intérêts des partis.Si l\u2019objectif est d\u2019améliorer la représentativité de l\u2019Assemblée nationale tout en préservant les avantages de stabilité et de cohérence que procure le mode de scrutin de majorité simple, on pourrait envisager l\u2019adoption du vote unique transférable aussi appelé vote préférentiel qui assure une proportionnalité élevée entre les votes et les sièges obtenus par les grands et les petits partis tout en favorisant la stabilité et l\u2019efficacité gouvernementale.Dans ce système, chaque électeur peut panacher ses préférences en votant pour les candidats de plusieurs partis.Il peut même y avoir concurrence entre les candidats du même parti.Le candidat qui est élu est celui qui recueille le plus de premiers, de deuxième ou de troisième choix.L\u2019Australie et l\u2019Irlande ont adopté ce système électoral.Il n\u2019est pas à l\u2019abri des critiques, car il impose une forte discipline de parti en chambre.Comme il pousse à la concurrence entre les partis et entre les candidats du même parti, il oblige les députés à consacrer beaucoup de temps à leurs électeurs ce qui les éloigne des grands enjeux nationaux.On pourrait aussi modifier le système politique en introduisant une deuxième chambre représentant les régions et dont les représentants seraient élus au scrutin proportionnel.Une telle chambre aurait deux avantages : d\u2019abord elle pourrait relativiser le sentiment d\u2019aliénation que ressentent les régions vis-à-vis les grands centres urbains comme Montréal et Québec et ensuite elle amoindrirait le poids du vote bloqué que pratique la communauté anglophone en donnant une certaine représentation aux francophones qui habitent en particulier l\u2019ouest de Montréal.Plus de démocratie directe On a aussi avancé l\u2019idée que pour remotiver les citoyens, il fallait introduire des éléments de démocratie directe comme 103 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 des référendums d\u2019initiative populaire.Cette idée peut sembler séduisante à première vue, mais quel a été son impact dans les pays qui la pratiquent depuis des générations ?La Suisse est probablement le pays qui a la plus longue expérience de la démocratie directe puisque cette pratique fut introduite en 1848.Au XXe siècle, dans les référendums fédéraux, le taux de participation oscille autour de 40 %.En Californie où ce type de référendum d\u2019initiatives populaires existe, le taux de participation depuis la fin des années quatre-vingt-dix tourne autour de 30 %.On ne peut donc pas parler d\u2019engouement des citoyens lorsqu\u2019ils peuvent eux-mêmes décider des politiques publiques.Paradoxalement, les spécialistes expliquent ce désintérêt par le trop grand nombre de consultations populaires, comme si les citoyens préféraient en fin de compte s\u2019en remettre à leurs représentants pour faire le travail politique.Cette logique voulant mettre les citoyens au cœur du processus législatif peut produire des effets pervers, car elle ne prend pas en compte le processus de formation de l\u2019opinion publique.En effet, les citoyens à qui l\u2019on confierait le pouvoir de prendre des décisions à la place des représentants élus ne sont pas nécessairement plus libres ou éclairés que leurs élus à qui on reproche d\u2019être encarcanés dans la parti-sanerie politique.Dans ce débat, on oublie trop souvent que les médias jouent un rôle actif dans la construction de l\u2019opinion publique et qu\u2019ils orientent bien souvent les choix des citoyens en fournissant les critères de jugements qui seront employés pour évaluer les politiques et les politiciens.On peut même à ce propos s\u2019interroger sur leur responsabilité dans le cynisme ambiant envers la classe politique dans la mesure où leur couverture de la vie politique est centrée sur la négativité.On sait aussi que les électorats sont instables et qu\u2019ils réagis- Dossier Conjonctures 2011 104 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 sent de plus en plus aux facteurs à court terme ce qui amplifie l\u2019influence des fabricants d\u2019opinions.Dans ce contexte, on peut facilement imaginer que des groupes d\u2019intérêts qui sont bien dotés financièrement pourraient organiser des campagnes d\u2019opinion pour faire adopter par référendum des mesures qui leur seraient favorables.Ces référendums d\u2019initiative populaire ne menaceraient-ils pas certaines valeurs fondamentales ou encore les droits des minorités ?Autrement dit, le système de représentation n\u2019a pas que des torts, il a aussi des avantages, dont celui de résister aux idéologies populistes qui donnent à la passion un pouvoir démesuré et imprévisible.Briser la ligne de parti Briser la discipline de parti et permettre le vote libre serait une autre façon de faire de la politique.Notre système a l\u2019inconvénient de combiner deux types de représentation.Le candidat est élu sous une étiquette partisane et doit défendre le programme législatif de son parti.Mais il représente en même temps une circonscription électorale qui a des intérêts particuliers.Il est donc soumis à un conflit de loyauté qui, en raison de notre système parlementaire fondé sur la responsabilité ministérielle, est résolu à l\u2019avantage des partis.Le seul pouvoir qui reste aux électeurs après l\u2019élection de leur député est d\u2019attendre la prochaine élection pour juger de son bilan et lui renouveler ou lui retirer sa confiance.Le député quant à lui abandonne sa liberté d\u2019expression et se soumet à la discipline de parti pour maximiser l\u2019efficacité de l\u2019action partisane en chambre.Il devient une machine à voter soit pour faire adopter des projets de loi, soit pour combattre les politiques gouvernementales.Un des travers de cette logique est évidemment de concentrer le pouvoir aux mains du chef et de la direction du parti et de museler le représentant du peuple. 105 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Il serait possible d\u2019introduire plus de souplesse sans bouleverser le fonctionnement du régime parlementaire en autorisant le vote libre des députés sur tous les projets de loi à l\u2019exception de ceux qui entraînent un vote de confiance : soit le vote sur le discours inaugural, sur le budget et sur les motions de censure.Mais cette réforme ne règle pas la question de la liberté de parole du député au sein de son propre parti.La politique ne se passe pas uniquement dans l\u2019enceinte parlementaire, mais aussi sur la place publique.Le député pourra-t-il s\u2019exprimer librement dans le débat public et prendre position contre son parti sur des enjeux fondamentaux ?Celui qui le fera ne sera-t-il pas accusé de semer la division et d\u2019affaiblir le parti ?Comment les citoyens pourront-ils influencer les prises de position de leur député ?Devra-t-on aller jusqu\u2019au mandat impératif ?Là encore, les implications du vote libre sont complexes et sa portée sera probablement restreinte aux partis d\u2019opposition, car les députés du parti au pouvoir ont intérêt à ne pas exprimer leur dissidence pour maintenir la cohésion gouvernementale et surtout pour accéder à un poste de ministre qui suppose une loyauté à toute épreuve.Une réforme des partis politiques La crise de la représentation résulte du décalage entre la diversification des courants d\u2019opinion dans la société et la rigidité du système parlementaire fondé sur des partis oligarchiques.Les partis dans leurs structures traditionnelles ne peuvent plus faire cohabiter la diversité des tendances idéologiques.Comme il est fondamental pour le citoyen d\u2019agir conformément à sa pensée, il est réduit à choisir entre les deux options suivantes : soit s\u2019exclure de l\u2019action politique puisqu\u2019il ne trouve pas sa place dans les partis existants, soit fonder un parti avec ceux qui pensent comme lui pour participer au débat public et tenter d\u2019accéder à la représentation nationale. Dossier Conjonctures 2011 106 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 On pourrait toutefois imaginer des structures partisanes plus souples qui permettraient de coaliser différents courants d\u2019opinion non antagoniques qui partagent une ambition commune sans nécessairement s\u2019entendre sur tout.Pour éviter la fragmentation des partis politiques, il faut revoir leur fonctionnement et passer de l\u2019ère des partis monolithiques à l\u2019ère des partis parapluie.On pourrait imaginer un parti qui à partir de valeurs communes coaliserait plusieurs groupes qui proposent des façons différentes de les réaliser.Tolérance, autonomie organisationnelle et respect de la diversité de pensée seraient les principes structurants de ces nouveaux partis.À partir d\u2019un tronc commun, un parti pourrait se donner une organisation qui reconnaisse l\u2019existence de tendances différentes, mais compatibles idéologiquement.Ces tendances pourraient s\u2019exprimer librement sur la place publique et obtenir la possibilité de se présenter aux élections sous la bannière du parti.Le nombre de circonscriptions qui leur serait alloué dépendrait du nombre de membres qui s\u2019identifient à cette tendance dans le parti.Ce système dynamiserait la vie des partis puisqu\u2019en-tre les élections chaque groupe devrait faire campagne pour rallier le plus grand nombre de militants.Cette compétition intrapartisane multiplierait les événements politiques et la visibilité du parti dans l\u2019espace public.Cette forme de parti réconcilierait la liberté d\u2019expression, la cohésion et l\u2019efficacité politique.? 107 dossier Gilbert Paquette* CHANGER LA CONJONCTURE! CHANGER DE CAP ! La conjoncture n\u2019est pas très bonne actuellement, mais une conjoncture, cela se change ! Et peut-être est-elle en train de changer ! Laissons parler Hélène Pedneault qui écrivait dans le numéro de mai 2003 de L'Action nationale : Il n\u2019y a pas de conjoncture favorable ou défavorable.Il n\u2019y a que la force et la clarté du désir, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un individu ou d\u2019un peuple.[.] Une conjoncture n\u2019existe pas en soi, c\u2019est une vue de l\u2019esprit.Ce n\u2019est pas un complot organisé, ni un groupe de pression puissant, ni une fatalité.Une conjoncture, ce n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un ensemble de facteurs qu\u2019on peut analyser à son gré selon son désir profond, des pièces de Lego qu\u2019on bouge sans arrêt, des faits qu\u2019on nourrit ou qu\u2019on décide d\u2019ignorer pour qu\u2019advienne le rêve caressé.[.] À partir de maintenant, il faudra faire de la place pour le désir de pays.Personne ne peut résister à une telle énergie cumulée.Les plus incertains se laisseront porter par la vague, les adversaires n\u2019auront d\u2019autre choix que de nous laisser passer (p.196).Belle attitude qu\u2019on aimerait sentir chez tous les porte-paroles indépendantistes.Souvent, on ne voit plus la vision, le désir de changement profond d\u2019être maître chez nous, ce désir profond, déterminé, irrésistible d\u2019émancipation nationale.* Président des Intellectuels pour la souveraineté Dossier Conjonctures 2011 108 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Encore une fois, la famille souverainiste se questionne, s\u2019interpelle, craint la défaite et, plus grave, se prépare à accepter la mise au rencart temporaire de l\u2019Option.Les sondages ne sont pas bons, les médias bloquent le message, la conjoncture est pourrie.Il faut donc « protéger » la souveraineté.On en reparlera après la prochaine élection qu\u2019il faut d\u2019abord gagner sur un programme de gouvernance dans le cadre provincial qui nous a été imposé.Un gouvernement souverainiste sera mieux placé que maintenant pour faire la promotion de l\u2019indépendance affirme le nouveau président du Parti québécois.D\u2019ici là, faisons une campagne publicitaire sur le programme du Parti, en oubliant l\u2019article 1.Un peu d\u2019histoire Vieilles craintes, vieux débats qui nous ramène au temps où de larges sections du Parti québécois et du mouvement souverainiste ont changé de cap, optant pour introduire l\u2019étapisme, pensant ainsi mieux favoriser l\u2019accession du Québec à sa souveraineté.Cela n\u2019a pas toujours été comme cela.En 1972, les ténors du Parti québécois, René Lévesque, Jacques Parizeau et Jacques-Yvan Morin en tête, publiaient un manifeste affirmant clairement qu\u2019un vote pour le PQ était un vote pour la souveraineté.Une fois au pouvoir s\u2019engagerait immédiatement le processus d\u2019accession à l\u2019indépendance.Grâce à ce programme plus clair et déterminé que tous ceux qui suivront par la suite, un parti fondé en 1968 obtenait 23,1 % d\u2019appui à l\u2019élection de 1970, et en 1973, il passait au statut d\u2019opposition officielle à Québec, avec 30,2 % des suffrages, ce qui conduira à son élection comme gouvernement du Québec en 1976.On peut certainement parler d\u2019une émergence extrêmement rapide à l\u2019échelle de l\u2019histoire des peuples, favorisée par une 109 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 convergence des forces citoyennes à l\u2019œuvre dans la société à la fin de la Révolution tranquille.Soutenu par une mobilisation militante sans précédent, le Parti comptait alors plus de 200 000 membres.À ce moment, le PQ était encore un mouvement d\u2019émancipation nationale.En même temps, il était un parti politique solidement organisé, prêt à gouverner comme rarement un parti politique au Québec l\u2019avait été.Cependant, entre 1973 et 1976 se produisit un virage stratégique, un changement de cap, auquel plusieurs attribueront la victoire de 1976, mais qui, de fait, initiera des années d\u2019impuissance du PQ à faire avancer la souveraineté, allant de compromis en compromis, paralysant ainsi l\u2019ensemble du mouvement indépendantiste qui, s\u2019étant identifié à la démarche du PQ, croyait pourtant l\u2019objectif à portée de main.Suite à un détournement de programme, un référendum « si nécessaire » devenait obligatoire, une étape obligée avant d\u2019entreprendre toute démarche vers la souveraineté, plutôt qu\u2019un référendum démocratique de ratification qui interviendrait une fois la démarche solidement engagée.L\u2019objectif de ce changement de cap était évidemment, comme maintenant, comme à toutes les élections depuis, de dissocier un vote pour le Parti d\u2019un vote pour le pays.Comme l\u2019a souligné lui-même Claude Morin par la suite, « L\u2019analyse méticuleuse des sondages du Parti indiquait clairement qu\u2019une campagne sur le thème du vrai gouvernement avait toutes les chances de séduire les Québécois.» Cette démarche serait plus démocratique.Le Parti québécois arriverait plus vite au pouvoir pour faire les réformes de son programme.Au gouvernement, il disposerait de moyens considérables pour promouvoir son option jusqu\u2019au référendum.Ces arguments sont maintenant bien connus puisqu\u2019ils prendront par la suite le statut de dogme au sein du mouvement souverainiste et dans la société en général. Dossier Conjonctures 2011 110 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Certains rétorquaient pourtant qu\u2019une fois élus sans un appui de la population à la souveraineté, les moyens du gouvernement seraient mobilisés par ses responsabilités provinciales plutôt que par la promotion de son option.Le débat électoral lui-même serait détourné de la souveraineté au profit d\u2019une compétition entre partis en lutte pour constituer le gouvernement provincial.Le Parti ne devrait-il pas plutôt mettre son option de l\u2019avant à chaque élection pour construire une majorité souverainiste, quitte à arriver au pouvoir plus tard, mais avec la force nécessaire pour se rendre à l\u2019objectif.On voit que les « pressés » ne sont pas toujours ceux que l\u2019on pense.Or, comme on sait, le résultat du référendum fut exactement le même qu\u2019à l\u2019élection, 40 %.Malgré l\u2019exceptionnelle qualité des réalisations du premier mandat du gouvernement Lévesque, l\u2019exercice du pouvoir n\u2019avait pas fait augmenter l\u2019appui à la souveraineté d\u2019un iota.Par la suite, on s\u2019engagera même en 1981 à ne pas tenir de référendum au cours du second mandat.Après quatre ans de gestion d\u2019une crise économique avec les moyens réduits que laisse le Canada aux provinces, ce fut l\u2019épisode du « beau risque » où on s\u2019engageait à renouveler le fédéralisme, puis le retour à l\u2019opposition.On atteignait le fond du baril, comme ce fut le cas à quelques reprises par la suite.Une conjoncture en évolution La conjoncture actuelle est évidemment très différente de celle de la fin des années 1970.Nous ne sortons pas d\u2019une révolution tranquille où l\u2019indépendance apparaissait comme la conclusion logique de la construction de notre État national.Nous sortons de trente années de néo-libéralisme et de dénationalisation tranquille qui ont laissé l\u2019État du Québec démuni et assiégé de toutes parts : de l\u2019intérieur par la vente d\u2019actifs publics au privé, les odeurs de corruption et l\u2019absence 111 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 de projets mobilisateurs dans lesquels les jeunes pourraient se reconnaître ; de l\u2019extérieur par l\u2019emprise de plus en plus forte sur le Québec d\u2019un gouvernement canadien aux antipodes des valeurs québécoises et un contexte international créant toujours moins de démocratie et toujours plus d\u2019inégalités sociales et de déséquilibres écologiques.Cela est inquiétant.Devant cette situation, trop de citoyens se sentent impuissants, défaitistes ou cyniques, convaincus qu\u2019ils n\u2019ont pas d\u2019impact sur leur société.Ils réclament du même souffle des changements pour sortir du cul-de-sac qu\u2019ils ressentent, jusqu\u2019à donner leur vote au premier venu qui semble apporter du nouveau et qui les libérera des appareils et des gens en place.Par contre, certains, une minorité encore - mais les minorités changent le monde - s\u2019engagent dans des luttes citoyennes.Les jeunes surtout, se politisent : lutte pour la démocratie politique et économique (Occupons Montréal), lutte pour le Québec français, lutte pour la justice sociale, lutte pour le contrôle de nos richesses naturelles (gaz de schiste), lutte pour le développement durable, lutte pour une autre mondialisation.Là réside l\u2019espoir, car chacune de ces mobilisations contribue au développement d\u2019une attitude de prise en charge de nos affaires.Cette lutte au défaitisme et au cynisme prépare l\u2019indépendance.L\u2019initiative et la mobilisation citoyenne sont valorisées.Les mobilisations dépassent les clivages partisans et font appel aux valeurs profondes de notre peuple et à son désir de justice, de responsabilité et de liberté, à notre solidarité nationale et au contrôle de notre État national.De nouveaux dialogues et de nouvelles solidarités deviennent possibles.Chacune de ces mobilisations prépare l\u2019indépendance.mais chacune nécessite aussi l\u2019indépendance pour être 112 Dossier Conjonctures 2011 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 menée à terme.Pas de véritable démocratie sans indépendance, car nous vivons dans une constitution imposée unilatéralement, sans l\u2019accord du peuple et de ses représentants élus.Pas de Québec français sans indépendance, car il faut établir la langue française comme vecteur d\u2019intégration dans la nation.Pas de justice sociale sans indépendance, car il faut orienter les politiques publiques en fonctions de nos valeurs de solidarité et coordonner l\u2019action de l\u2019État.Pas de développement économique durable sans indépendance, car il faut faire converger les politiques énergétiques, d\u2019environnement, d\u2019aménagement, de transport dont une grande partie nous échappe.Pas de participation directe au monde qui se construit, en fonction de nos valeurs, de nos désirs, de nos espoirs, sans indépendance, car seuls les États indépendants ont accès aux tables internationales.Changer de cap Pour changer la conjoncture, il faut changer de cap.Le Parti québécois a attendu ou cherché honnêtement à créer les conditions gagnantes pour l\u2019indépendance pendant la majeure partie de ses quarante ans d\u2019existence.Mais sa pratique politique a plutôt pris la forme d\u2019orientations récurrentes perdantes qui semblent difficiles à extirper de la culture du Parti et du mouvement indépendantiste en général : référendum obligatoire pour amorcer la démarche d\u2019accession ; lors des élections, dissociation du vote pour le Parti d\u2019un vote pour le pays ; élections où la souveraineté n\u2019est pas défendue et où seuls les adversaires en parlent ; appui soi-disant « stratégique » au fédéralisme renouvelé et au rapatriement de certains pouvoirs ; dissociation de la démarche de l\u2019indépendance des défis sociétaux.Les divergences au sein du mouvement souverainiste ne sont pas nouvelles.La croyance populaire entretenue par les médias (et que certains souverainistes ont intégrée dans leur discours) 113 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 veut que « le Parti dévore ses chefs ».En réalité, il y a des contestations de direction chaque fois que le Parti québécois semble mettre en veilleuse son option fondamentale.Ses membres sont alors placés devant un choix déchirant : appuyer la direction pour ne pas nuire aux chances de prendre le pouvoir, ou sortir du parti comme viennent de le faire des députés et des militants.Ce n\u2019est pas la première fois que cela arrive et ce ne sera pas la dernière s\u2019il n\u2019y a pas un véritable changement de cap, un rejet des positions qui n\u2019ont pas fonctionné depuis 30 ans et leur remplacement par une approche claire et transparente vers une nouvelle solidarité nationale, une démarche déterminée et résolue vers l\u2019objectif de l\u2019indépendance.Les crises successives comme celle que nous vivons actuellement ont fait en sorte qu\u2019il y a maintenant plus de souverainistes/indépendantistes à l\u2019extérieur du Parti québécois et de Québec solidaire qu\u2019à l\u2019intérieur.C\u2019est ce que montrent de façon persistante les sondages d\u2019opinion depuis plusieurs années, quelles que soient d\u2019ailleurs les personnes qui dirigent ces partis.Il est d\u2019ailleurs incompréhensible que même sur un strict plan électoraliste, on ne fasse pas la promotion de l\u2019indépendance qui constitue la pierre d\u2019assise et la raison d\u2019être d\u2019un parti indépendantiste.On ferait ainsi le plein des électeurs souverainistes, ce qui doublerait l\u2019appui électoral actuel tout en nous rapprochant d\u2019un moment majoritaire ! Mais plus important encore, réconcilier la pratique politique et l\u2019objectif de l\u2019indépendance donnerait de la crédibilité et de la force aux partis et aux mouvements indépendantistes, en élevant le débat au-dessus des luttes partisanes et parlementaires dont les citoyens ne veulent plus ; et surtout en sortant de ce manège où on a l\u2019impression débilitante de tourner en rond, de faire du surplace.Un premier élément serait d\u2019accepter que le mouvement indépendantiste est désormais multiforme.Il faut s\u2019adapter Dossier Conjonctures 2011 114 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 à la situation.Faire de la politique autrement.Le jeu électoral partisan veut que, pour se faire élire, pour gagner la confiance des citoyens, une ligne de parti soit nécessaire.Soit, mais une ligne de parti respecte mal la diversité d\u2019opinion qui existe dans un vaste mouvement national.L\u2019indépendance du Québec ne peut se faire que par des citoyens ayant une variété de valeurs, de points de vue et d\u2019orientations.Il faut accepter cette diversité sans laquelle l\u2019indépendance n\u2019est pas possible.Pour réussir, le projet d\u2019un pays doit être porté par une variété de mouvements qui auraient du mal à cohabiter au sein d\u2019un même parti politique.Penser que cela peut encore se faire au sein d\u2019un seul parti arc-en-ciel comme on l\u2019a cru à l\u2019origine du Parti québécois est une dangereuse illusion ! Coalisons plutôt les composantes du vaste mouvement souverainiste dans une optique non partisane, citoyenne.Sur le plan électoral, il faut une nécessaire alliance des candidats et des partis qui veulent résoudre notre question nationale, un pacte de solidarité nationale, pas sur tout, mais sur la question essentielle.Cela veut dire collaborer la question nationale, quel que soit les positions sur des questions spécifiques.Ainsi, chaque groupe pourra convaincre ses partisans, sa part de pays.En second lieu, le contenu du débat public devrait embrasser tout l\u2019espace national pour concrétiser la logique indépendantiste qui vise l\u2019agir collectif par l\u2019État-nation.Actuellement, tant que l\u2019indépendance n\u2019est pas faite, les partis politiques indépendantistes opèrent dans le cadre d\u2019une constitution canadienne illégitime.Les députés et les ministres doivent s\u2019occuper constamment de questions locales, certes importantes pour les citoyens à court terme, comme la réfection des ponts, les projets d\u2019amphithéâtre ou les sinistres qui frappent les populations, des questions qui masquent la subordination du Québec.Même pour ces questions, le Québec doit quêter une partie des budgets qu\u2019il a pourtant ii5 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 payés.Le débat politique ne dépasse pas le cadre du régime que nous voulons remplacer.Chaque jour ou presque, le Gouvernement du Canada utilise nos impôts et son pouvoir de faire des lois ou de mener des relations internationales à l\u2019encontre des besoins et des valeurs québécoises.Il faut non seulement contester les mesures spécifiques, mais surtout mettre en évidence que nous ne reconnaissons pas ce droit illégitime d\u2019intervenir dans nos affaires.Il faut traiter toutes les questions comme si étions indépendants, identifier les blocages du régime et mettre en évidence tout ce qu\u2019on pourrait faire de plus hors du régime actuel.Congédier le référendum inaugural Mais le plus important consiste à mettre au rencart le référendum inaugural avant lequel rien ne peut être accompli vers notre émancipation nationale.Ce choix qu\u2019a fait le parti québécois depuis 1976 a eu pour effet d'orienter la majeure partie des énergies des politiciens indépendantistes à arriver ou à demeurer au gouvernement de la province, en compétition avec d\u2019autres équipes provinciales, cette activité étant présentée aux militants comme moyen incontournable pour se placer en position de déclencher un référendum.un jour.Cette approche électoraliste dite du « bon gouvernement » place le terrain de discussion sur un autre plan que celui du changement de statut politique et de l\u2019avenir national du Québec.Lors d\u2019une élection classique, le terrain est celui de questions importantes certes, mais accessoires par rapport à la souveraineté : qui fera le meilleur premier ministre ?Quels sont les engagements électoraux les plus intéressants ?Qui pourra le mieux défendre les intérêts du Québec dans le cadre du régime fédéral ?Les périodes électorales sont les moments où la discussion politique est la plus intense, ceux où les citoyens sont à l\u2019écoute, où ils participent le plus à l\u2019échange des idées.Une option qui n\u2019occupe Dossier Conjonctures 2011 116 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 pas l\u2019espace public à ce moment-là est vouée à la disparition, surtout si on laisse les adversaires en parler négativement, sans réplique.Pendant que les souverainistes expliquent tant bien que mal qu\u2019ils ne sont pas en campagne référendaire, que l\u2019on doit faire « une chose à la fois » et attendre le référendum, rien n\u2019empêche les adversaires de dire tout le mal qu\u2019ils pensent de la souveraineté et d\u2019accuser les souverainistes de cacher une option qui ne serait pas défendable.Une fois au gouvernement, le Parti québécois dispose théoriquement de moyens d\u2019action inaccessibles à un parti d\u2019opposition, mais il ne s\u2019en sert pas.Puisqu\u2019il n\u2019a pas demandé de mandat à la population, il craint de se faire accuser d\u2019utiliser les fonds publics à des fins partisanes, accréditant ainsi l\u2019idée fausse que l\u2019indépendance soit une question partisane.Pendant ce temps, la gouverne provinciale, avec des moyens de plus en plus réduits, occupe la majeure partie du temps et la promotion de la souveraineté est reportée aux calendes grecques.Lorsque des crises économiques et budgétaires éclatent, comme en 1982-1983 sous René Lévesque ou en 1996-1998 sous Lucien Bouchard, le gouvernement, n\u2019ayant plus de marge de manœuvre, doit sabrer des services importants pour la population dans la santé, l\u2019éducation et l\u2019aide sociale.L\u2019insatisfaction des citoyens à l\u2019égard d\u2019un gouvernement souverainiste finit par déteindre sur la confiance accordée au projet d\u2019indépendance qu\u2019il propose.Le gagnant est alors le maintien du régime canadien.Il y a quelque chose de fondamentalement faux à proposer un « bon gouvernement » dans le régime fédéral.Pour un indépendantiste, il y a une seule façon pour le Québec de se donner un bon gouvernement, c\u2019est de se donner un vrai gouvernement, un gouvernement complet.Congédier le référendum inaugural, c\u2019est faire en sorte qu\u2019à chaque élection, celle-ci se gagne ou se perd suite à un débat 117 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 sur le contenu de la souveraineté, jusqu\u2019à ce qu\u2019un vote pour les candidats indépendantistes leur permette d\u2019enclencher la démarche d\u2019accession à l\u2019indépendance.Cela n\u2019exclut pas l\u2019usage du référendum par la suite, à initiative gouvernementale ou populaire, à un moment donné du processus, par exemple pour adopter une constitution d\u2019un Québec souveraine.Mais cela sécurise le cheminement du Québec.Perdre un référendum c\u2019est effectivement très grave.Perdre une élection, cela veut tout simplement dire que le peuple n\u2019est pas prêt à entreprendre le début du voyage.Alors, pour paraphraser Jacques Parizeau, « on se crache dans les mains et on recommence ! » La prochaine élection doit servir à inverser le fardeau de preuve par un rejet explicite de la loi constitutionnelle de 1982 qui fut imposée au Québec par un coup de force.Les indépendantistes doivent inviter la population à rejeter cette constitution canadienne que le peuple du Québec n\u2019a jamais approuvée.Il doit du même souffle proposer une solution capable de briser le cul-de-sac actuel.Le peuple du Québec a évolué depuis 1995.Il ne fait peut-être pas de la question nationale sa priorité actuellement, mais il peut être à nouveau sensible au fait que nos problèmes écologiques, économiques, démographiques et linguistiques ne pourront être résolus sans sortir de notre dépendance actuelle à l\u2019égard de l\u2019État canadien.Beaucoup sont réticents à un autre référendum parce qu\u2019aucune solution crédible ne semble se dégager, mais la plupart seront d\u2019accord si une démarche démocratique menant obligatoirement à un résultat leur est proposée.Remplaçons le référendum inaugural par l\u2019élection-déclenchement.Le référendum consultatif à initiative gouvernementale n\u2019est qu\u2019un des moyens d\u2019expression démocratique de la volonté d\u2019une population.Quand on examine la voie empruntée par de nombreux États maintenant indépen- Dossier Conjonctures 2011 118 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 dants, le plus souvent, un vote majoritaire d\u2019un Parlement élu par la population met en branle le processus d\u2019accession à la souveraineté.Par la suite on assiste souvent, mais pas toujours, à un référendum de ratification qui doit être majoritaire à 50 % plus une des voix exprimées.L\u2019élection-déclenchement fera en sorte que les candidats indépendantistes, possiblement de plusieurs partis proposeront une solution, un pacte de solidarité nationale visant la prise en charge de nos affaires.Cette élection permettra une critique du régime canadien dans lequel nous n\u2019avons d\u2019autre avenir que la minorisation et l\u2019assimilation en douce.Elle situera l\u2019élection au niveau national plutôt qu\u2019à celui de la gouverne provinciale, à celui de la prise en charge de nos affaires sur tous les plans.Il faut réhabiliter le sens démocratique d\u2019une élection.Il est déjà acquis qu\u2019une solide majorité des citoyens se définissent comme Québécois d\u2019abord ou exclusivement et qu\u2019ils souhaitent des changements substantiels au régime politique.Le débat électoral mené par les partis et les candidats du pacte de solidarité nationale se fondera sur ce consensus.En ce sens, l\u2019élection-déclenchement n\u2019est pas une élection référendaire puisque la décision finale sera prise à la suite d\u2019un débat large avec la population, une démarche de démocratie participative.Mais il s\u2019agit d\u2019un geste déterminant, d\u2019abord quant au refus de la loi constitutionnelle de 1982 imposée unilatéralement au Québec par l\u2019État canadien, et aussi d\u2019un geste déterminant puisqu\u2019il déclenche une démarche dont l\u2019aboutissement est garanti par le fait qu\u2019une majorité d\u2019élus y auront adhéré au préalable.Imaginez que d\u2019ici et pendant la prochaine élection, ou peut-être dans le cadre d\u2019États généraux indépendantistes, on remette l\u2019indépendance au cœur du débat politique comme un objectif de liberté, de responsabilité et de dignité, et aussi 119 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 comme un moyen de mener à terme nos projets, de nous donner une démocratie plus pleine, d\u2019assurer un Québec français, de contrôler nos richesses naturelles, notre environnement et notre développement économique, d\u2019avancer vers un Québec sans pauvreté, de participer pleinement à la vie internationale sur toutes ces questions.Supposons que pour une fois, les citoyens sentent qu\u2019il y a une lumière au bout du tunnel, un avenir, qu\u2019il y a des candidats et des partis à l\u2019élection qui se sont engagés à nous en donner les moyens en rapatriant nos budgets, nos compétences et nos traités internationaux.Supposons enfin que ces candidats, s\u2019engagent, s\u2019ils sont élus majoritairement, à mettre en œuvre une démarche de démocratie participative, avec comme objectif de remplacer la constitution canadienne qui nous a été imposée, par une constitution d\u2019un Québec indépendant.Réaliser cela est possible maintenant.Il suffit de le vouloir.Dans un tel contexte, la conjoncture pourrait changer, car la perspective d\u2019un débat démocratique et d\u2019une solution que nous construisons ensemble remobiliserait les meilleures énergies, referait l\u2019unité, éliminerait le cynisme et le défaitisme qui minent la solidarité nationale.Donnons-nous cette chance de changer pour le vrai, de nous donner un avenir comme nation ! ? 120 dossier Anne Legaré* RETROUVER LE CHEMIN DE LA SOUVERAINETÉ Le désarroi est grand, le pessimisme est lourd à porter.Tous ressentent que quelque chose s\u2019est abîmé au cours des derniers mois.Le rêve ?Mais lequel ?Tous, ou presque tous, diront que c\u2019est le rêve d\u2019un pays dont l\u2019objet semble de plus en plus leur échapper.Chacun s\u2019était laissé enfermer dans une logique étatiste au lieu de cultiver son appartenance à une société libre, seul ferment de démocratie et d\u2019avenir.Le moment demande de revenir sur soi, de redevenir le sujet éclairé de nos actes.Le moment demande de s\u2019interroger sur les représentations plus ou moins conscientes que nous avons de l\u2019objectif poursuivi et des moyens privilégiés pour y parvenir.Le moment est celui d\u2019une conscience réflexive critique de soi-même, celui d\u2019un mouvement qui s\u2019est perdu de vue.Afin de comprendre le présent, ce moment de désarroi et de défaite non assumée, il importe de démêler le sens des mots qui ont régi notre action.Objectif et moyens demandent à être revisités à la lumière de toutes les significations implicites qui les sous-tendent, de celles qui font encore sens et de celles dont on veut se débarrasser, tout en sachant pourquoi.Je tenterai de tirer au clair ces représentations parce que, dans leur confusion, elles sont une cause importante de notre présent désarroi.* Ancienne présidente du Comité des Relations internationales du PQ, ancienne déléguée du Québec en Nouvelle-Angleterre et représentante du Québec à Washington.Professeur associée à l\u2019UQAM. 121 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Les diverses représentations de l\u2019objectif Le militantisme en faveur de la souveraineté se greffe à deux grands objectifs, gagner l\u2019élection d\u2019abord puis, dans un moment futur, faire du Québec un État.Dans l\u2019imaginaire souverainiste, ces objectifs sont en principe distincts.La souveraineté représente un enjeu susceptible d\u2019être dénoué à long terme, croyant y arriver par le moyen de l\u2019élection à court terme et par la prise du pouvoir au niveau du gouvernement provincial.Pour certains, dans les faits, ces objectifs finissent par être étroitement liés, l\u2019un se fondant dans l\u2019autre (la souveraineté dans l\u2019élection) et même se confondant avec l\u2019autre, l\u2019élection devenant au fil du temps une fin en soi.De plus, la souveraineté divise les militants entre ceux qui, d\u2019un côté, prennent la souveraineté comme une fin en soi, inscrite dans le mythe du « grand soir » et de la rupture absolue.D\u2019un autre côté, il y a ceux pour qui l\u2019objectif de souveraineté représente d\u2019abord un moyen privilégié de développement du Québec et une forme d\u2019expression ultime de la démocratie.Enfin, on sait qu\u2019il y a aussi ceux pour qui la souveraineté est inscrite dans un projet d\u2019indépendance au sens fort et d\u2019autres pour qui elle est associée à un lien d\u2019interdépendance avec le Canada.Entre ces extrêmes, une modulation plus ou moins nette de positions se décline.Deux conceptions opposées Une première tendance incarne la conception de la souveraineté comme moment ultime ou fondateur, qui dissocie élections et souveraineté, considérant que, si dans certains cas l\u2019un et l\u2019autre se succèdent et sont relativement interdépendants, en tout temps la souveraineté doit être poursuivie pour elle-même et en elle-même, soit en accord avec le parti, soit sans lui.Pour les partisans de cette démarche, l\u2019élection n\u2019est qu\u2019un levier parmi d\u2019autres (éducation, for- 122 Dossier Conjonctures 2011 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 mation, diffusion, mobilisation, analyse, débats, opinion, etc., étant autant de moyens qui peuvent être mis en œuvre sans dépendre du parti).Pour ce groupe, l\u2019élection reste entièrement subordonnée à l\u2019objectif ultime et ne peut pas s\u2019y substituer.Une deuxième tendance incarne, elle, un objectif électoral, conduisant à l\u2019électoralisme, c\u2019est-à-dire à une idéologie étatisante qui prend le moyen pour la fin.Pour ce groupe, l\u2019élection est un moyen stratégique privilégié pour atteindre la souveraineté et, à ce titre, elle détient un statut qui donne à ses défenseurs une autorité particulière.Même si tous reconnaissent que le parlementarisme est la voie légitime et nécessaire pour atteindre la souveraineté, les tenants de l\u2019électoralisme n\u2019en reconnaissant pas d\u2019autre, ils réduisent toute action militante (réflexion, formation, prise de parole, débat, opinion, divergence) aux exigences électorales et négligent les autres terrains.Cette conception est la plus répandue.Pour ceux-là, l\u2019électoralisme, c\u2019est-à-dire la prise du pouvoir par le Parti québécois, est une fin en soi.Sans en être clairement conscients, de nombreux partisans de la cause souverainiste, membres ou non du parti, considèrent que les élections successives du Parti québécois à la tête du gouvernement du Québec représentent des étapes transitoires qui devraient conduire, par un effet d\u2019approfondissement cumulatif des victoires, à un objectif de souveraineté plus ou moins clair.On trouve ainsi dans ce groupe des militants pour qui la souveraineté est étroitement confondue avec la stratégie électoraliste et politicienne.Pour ces personnes, la définition de la souveraineté est plus ou moins nette ; on trouve donc dans ce groupe des militants pour qui l\u2019élection du Parti québécois finit par 123 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 représenter une fin en-soi, justifiée par l\u2019idée que le recours à des combats dans le cadre des relations fédérales-provin-ciales pourra procurer au Québec des gains politiques et une meilleure position au sein du fédéralisme canadien.« C\u2019est mieux que rien ! » Aux yeux des militants de ce groupe, les finalités poursuivies ne sont pas sans valeur puisque, l\u2019une d\u2019elles, par exemple, peut consister à militer pour qu\u2019enfin une femme accède au statut de premier ministre du Québec.Le Parti québécois est donc conçu ici comme une alternative nécessaire au Parti libéral (comme l\u2019Union nationale autrefois), ce pourquoi il est aussi perçu comme l\u2019instrument privilégié pour défendre les intérêts du Québec dans une optique réformiste, indépendamment de l\u2019objectif de souveraineté, même si ce dernier est constamment réitéré comme toile de fond.Pour d\u2019autres, au contraire, le Parti québécois, malgré les règles du jeu électoral, dépend du mouvement social et de ses forces vives pour qui c\u2019est l\u2019objectif qui définit les moyens.Des amalgames inévitables Sur un plan très concret, la complexité de l\u2019action militante a parfois pour effet le croisement de l\u2019un ou de l\u2019autre courant pour lequel se superposent souvent les fins d\u2019un groupe aux fins de l\u2019autre.Un militant œuvrant dans un comté peut en même temps participer à une association souverainiste non partisane, mais son engagement dans ce dernier groupe sera en principe soumis aux impératifs du parti.En temps normal, c\u2019est la loyauté au parti qui prévaut.Il n\u2019est pas facile pour le militantisme partisan de dégager le sens des actions entreprises et de rechercher la cohérence nécessaire.Les sollicitations sont multiples, les urgences se succèdent qui emmêlent les paliers entre fins et moyens : Dossier Conjonctures 2011 124 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 agir avec discrimination peut apparaître contraire aux intérêts collectifs du moment.Les crises, comme celle que traverse en ce moment le mouvement souverainiste, ont cet avantage de fournir l\u2019occasion de démêler les représentations plus ou moins confuses.Dans le court terme, on peut difficilement saisir le sens des interpellations reçues, étant séduits par les possibilités d\u2019atteindre des résultats immédiats, tangibles et souhaitables.C\u2019est alors le rôle de membres de la société civile, de ceux qui ne sont pas pris dans l\u2019action immédiate, de contribuer à démêler ces interpellations en aidant à rétablir le sens de tel et de tel objectif, en démêlant ce qui est fondateur et ce qui est secondaire, en distinguant ce qui est une fin de ce qui est un moyen, en désignant un levier fondamental d\u2019un moyen parmi d\u2019autres.Le peuple et l\u2019État À cette fin, on reconnaîtra qu\u2019il est utile de commencer par cerner quelles autres représentations plus ou moins conscientes sont associées à l\u2019idée de souveraineté.Les définitions du peuple, de l\u2019État et de la société et les diverses modalités de leurs mises en relation seront au poste de commande.En effet, la souveraineté engage d\u2019abord une référence au peuple puis à l\u2019État.Au sein de la mouvance souverainiste québécoise, on tient généralement pour acquis que le peuple désigne l\u2019ensemble des citoyens qui résident au Québec avec un penchant particulier pour ce qui est appelé de façon répandue « la majorité canadienne-française ».Certains se contentent de réduire tout le peuple à cette composante et tentent d\u2019isoler ou de condamner ceux pour qui la nation est d\u2019abord une communauté civique et inclusive.Je n\u2019entrerai pas ici dans ce débat dont les conséquences sont multiples et qui a été souvent repris.Je me contenterai de rappeler que la nation définie surtout par l\u2019héritage fait fi des mutations sociales et culturelles qui ont 125 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 eu cours au Québec au fil du siècle dernier, sans oublier que cette réduction provoque un sentiment d\u2019exclusion chez ceux qui ne sont pas des « pures laines », alors qu\u2019ils étaient en droit de se considérer des citoyens comme les autres.Les faits empiriques repérés par la sociologie (par exemple, l\u2019affirmation une « majorité versus des minorités ») ne suffisent pas pour armer une politique.Reformuler le rapport entre la société civile et l\u2019État demande plus qu\u2019une comptabilité politicienne.L\u2019État-instrument d\u2019un groupe ou l\u2019État de tous Par ailleurs, comme moteurs de l\u2019objectif de souveraineté, on trouve deux représentations courantes de l\u2019État.La conception instrumentale de l\u2019État est celle qui est la plus répandue.Cette conception est née des intérêts particuliers d\u2019un groupe, « la majorité canadienne-française de souche », et elle s\u2019oppose à la conception libérale classique qui postule que l\u2019État doit être le représentant de l\u2019intérêt général, une conception portée par un nombre minoritaire de militants.La conception instrumentale de l\u2019État conçoit d\u2019abord celui-ci comme l\u2019instrument de pouvoir d\u2019un groupe social, on aura compris qu\u2019il s\u2019agit de la majorité canadienne-française de souche.Ainsi, les malentendus qui rôdent dans les rangs militants autour des conceptions de l\u2019État et de son manque de distance par rapport à la société civile sont autant d\u2019explications de la difficulté d\u2019opérer les coalitions nécessaires entre les tendances souverainistes (Parti québécois-Bloc, PQ-QS, PQ-IPSO, Cap sur l\u2019indépendance, Conseil pour la souveraineté, etc.), autour d\u2019une compréhension maîtrisée des finalités de chacun, comprises comme parties et moments d\u2019un mouvement d\u2019ensemble.Il n\u2019y a pas et n\u2019y aura pas d\u2019alliances partagées autour du Parti québécois tant et aussi longtemps que ce parti se considérera exclusivement Dossier Conjonctures 2011 126 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 comme le rouage de la prise du pouvoir d\u2019un groupe en en faisant payer le prix à un mouvement qui ne peut ainsi que se perdre lui-même de vue.La stratégie associationniste On peut aussi constater que d\u2019autres conçoivent l\u2019État à venir comme un sujet juridique indépendamment de toute association.L\u2019indépendance du Québec, incarnée dans un État entièrement souverain au sens fort du terme, condense cette aspiration, encore minoritaire.La conception républicaine de l\u2019État, encore peu élaborée, pourrait être une des formes de cette représentation quitte à se débarrasser d\u2019une conception instrumentale de l\u2019État pour lui substituer une définition dite nationale.Sur le plan stratégique, on trouve d\u2019autres divisions significatives.Les tenants de la tendance associationniste visent la formation en État dans le cadre d\u2019un fédéralisme interétatique plus ou moins clair et donc plus ou moins assumé.Certains ont parlé d\u2019une confédération, d\u2019autres ont voulu s\u2019inspirer du modèle européen avant que celui-ci ne devienne la proie des banques et de certaines élites.L\u2019idée d\u2019association avec le Canada constitue à la fois la tendance forte et modulable des tacticiens de l\u2019affirmation sans faire partie d\u2019une véritable pensée de la souveraineté.Depuis l\u2019alliance Parizeau-Bouchard, décrétée tactiquement au moment du référendum de 1995, la philosophie des gains à tout prix a servi de souffle général pour conduire à une pratique du compromis sans rapport avec le renforcement nécessaire d\u2019un mouvement qui serait une véritable vague de fond.Les obstacles qui se sont dressés sur le parcours des souverainistes depuis le référendum de 1995 ont entraîné un mutisme rampant et une absence d\u2019analyse à propos du 127 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 compromis institutionnel-fédéral-provincial (PQ, Bloc) qui fait que les militants se trouvent aujourd\u2019hui de plus en plus confusément divisés.D\u2019un côté, on trouve ceux qui adhèrent bec et ongle aux orientations du Parti québécois depuis la défaite du référendum de 1995.Les autres expriment une impatience critique en se gardant bien de cautionner les choix tactiques et stratégiques, c\u2019est-à-dire électoralistes, du PQ.Entre ceux qui favorisent toute concession tactique afin d\u2019obtenir des gains électoraux ou des avantages du fédéralisme canadien, soit les militants du Parti québécois (et de façon convergente ceux du Bloc québécois) et les autres, on trouve une absence de véritable dialogue.Les tenants de la concession tactique défendent leur privilège d\u2019être au-devant d\u2019une scène surexposée et les autres sont perçus par les premiers comme des empêcheurs de tournée en rond.Ainsi, le mouvement social qui devrait être sollicité pour sa critique et son recul face à l\u2019action électorale tend à rester divisé en petites chapelles craignant de s\u2019afficher dans une dissidence qui pourrait cependant être créatrice.La formulation d\u2019un discours vrai, qui touche l\u2019ensemble de la population, comme l\u2019a réussi René Lévesque en son temps, si vrai qu\u2019il unisse les partisans du compromis tactique et les indignés de la société civile, ne semble pas possible tant les forces vives sont elles-mêmes mises sous tutelle par le parti.L\u2019État associé ou l\u2019État indépendant Une compréhension erronée de ce qu\u2019est l\u2019État entraîne de la confusion dans la définition de l\u2019objectif.Ainsi, on trouvera dans la réalité que, malgré le discours et les apparences, c\u2019est la réforme du fédéralisme qui est l\u2019objectif réellement poursuivi par la plupart des souverainistes, et ce, au nom d\u2019un objectif proclamé de formation en État.Est-ce par souci de trouver une solution acceptable à la situation inconfor- Dossier Conjonctures 2011 128 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 table du Québec ?Est-ce par sens pratique aigu ?Est-ce par crainte de l\u2019indépendance et par peur profonde du changement ?Est-ce par réalisme ou par un véritable choix idéologique ?Est-ce par attachement au Canada ?Quoi qu'il en soit, on trouvera (est-ce par anticipation ?) un usage abusif de la notion d\u2019État fédéré puis un glissement vers l\u2019usage répandu de l\u2019expression « État du Québec ».Ces notions appartiennent pourtant au langage juridique et ne désignent pas le statut politique d\u2019un État au sens fort, mais font référence à une instance subordonnée à un autre État au sens constitutionnel et donc soumise à l\u2019union fédérale que représente le Canada.C\u2019est donc un abus de langage et une ingérence du langage juridique dans le politique qui conduisent à l\u2019emploi erroné, mais fréquent de l\u2019expression « État du Québec ».Rappelons, si on observe les multiples cas possibles de fédérations, que les États fédérés n\u2019ont pas les prérogatives des États au sens fort.Tous ces amalgames, cette distribution de mots lancés à tout hasard sont autant de fausses routes qui détournent le Petit Poucet de son véritable chemin.Mais qui en veut de ce chemin ?Là est toute la question.Quels efforts de clarification ont été faits ?Et puis, un jour, les uns ne se reconnaissant plus sur le chemin dans lequel ils se sont engagés et ils quittent le bateau de la confusion des genres.Nous sommes en effet à cette croisée de chemins qui incite à se demander où nous allons et où nous voulons aller.Les incohérences des tacticiens À travers la popularité du courant dont la démarche est imprégnée de l\u2019idée d\u2019un renouvellement du fédéralisme, « un Québec indépendant dans un Canada uni ! », on sera surpris de déceler la présence forte de la conception de 129 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 l\u2019État-instrument-de-la-nation-québécoise dite canadienne-française de souche au cœur de la stratégie associationniste.La convergence sur le terrain de ces deux courants les amène à se projeter comme État associé et dépendant d\u2019autres États auxquels le Québec serait alors associé (au Canada ?Aux États-Unis ?À des États du sud des Amériques ?), confiant hypothétiquement à l\u2019Union qui réunira ces États la formation d\u2019une communauté supra nationale d\u2019intérêt, un nouveau fédéralisme, mais super étatique celui-là ! Si on peut objecter que ces distinctions n\u2019ont pas été débattues clairement au cours des luttes souverainistes, il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019elles traversent les rangs souverainistes et se manifestent clairement dans les moments forts.On pourra penser, par exemple, à la volonté d\u2019une majorité de dirigeants de solliciter la candidature de Lucien Bouchard pour l\u2019ajouter à celle de Jacques Parizeau dans les mois qui ont précédé le référendum de 1994 afin d\u2019élargir aux partisans d\u2019une association avec le Canada les appuis au vote référendaire (voir à ce sujet le tome 3 de la biographie de Jacques Parizeau par Pierre Duchesne).Cet exemple permet de voir que des objectifs clairs et des moyens subordonnés aux premiers importent peu pour la grande majorité des souverainistes quand il s\u2019agit de stratégies et de tactiques visant l\u2019élargissement de l\u2019influence et de l\u2019adhésion.Devant une direction rassembleuse, les uns et les autres semblent prêts à se contenter du possible au lieu du meilleur.Certes, ces comportements sont le propre de la vie politique, mais ils sont aussi des indicateurs de ce qui se passe réellement.Autrement dit, sans alternative claire, qu\u2019on ne s\u2019étonne pas que le mouvement s\u2019étiole faute de clarté dans les objectifs.Qu\u2019on ne s\u2019étonne pas qu\u2019il piétine dans l\u2019antichambre du fédéralisme.Ces replis tactiques assumés, fruits de l\u2019emprise des techniciens et des experts sur la politique souverainiste, ne passent pas inaperçus et Dossier Conjonctures 2011 130 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 ne s\u2019oublient pas.Ils imprègnent la mémoire des acteurs souverainistes depuis qu\u2019ils sont en manque de réussites.Et conduisent sur deux voies de plus en plus éloignées : soit le goût du pouvoir à tout prix, soit le doute méthodique et l\u2019amertume qui s\u2019ensuit.Une culture politique à dominante étatiste Une autre dérive observable parmi les tendances rampantes, mais non avouées qui ont étreint la culture souverainiste au fil du temps, conséquence de la confusion entre objectif et moyens, est une sorte d\u2019étatisation du militantisme.Le militantisme partisan est devenu la condition sine qua non du militantisme tout court.C\u2019est-à-dire que seul le consensus autour du Parti québécois est devenu légitime par rapport à l\u2019objectif de souveraineté.Tais-toi ou meurs, telle a été l\u2019impératif catégorique qui a présidé ces dernières années à beaucoup de débats qui tentaient de se tenir aux marges de l\u2019objectif électoraliste.Certes, on peut admettre que la logique partisane et électorale a ses propres règles qui supportent mal la diversité.Mais encore.Dans une telle conjoncture, le parti lui-même est devenu un appareil de l\u2019État.Le parti est devenu un appareil de l\u2019État parce qu\u2019il a renoncé à toute distanciation par rapport à l\u2019emprise aveuglante de l\u2019objectif électoraliste, parce qu\u2019il s\u2019est tout entier soumis à la logique de l\u2019appât du vote, pour n\u2019être qu\u2019un rouage électoral.Car il ne faut pas l\u2019oublier, l\u2019électoralisme est par définition une idéologie mise au service de la cohésion de l\u2019État.Grâce entre autres à l\u2019alternance électorale, les citoyens consentent aux processus de domination de l\u2019État, ceux-ci s\u2019exerçant aussi bien et en même temps à travers les institutions fédérales que provinciales.Être prisonnier de l\u2019électoralisme, c\u2019est être prisonnier du consentement à la domination d\u2019un seul État, le Canada, 131 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 à travers deux ordres de gouvernement.Dans un contexte où le parlementarisme est la voie royale de la légitimité, l\u2019élucidation des objectifs, des moyens, de leurs relations et du langage approprié devrait constituer la condition sine qua non d\u2019une action qui ne se laisse pas emprisonner dans les rouages de la subordination soi-disant tactique.Parti, élections, gouvernement, autant de paliers dans la cohésion de l\u2019ensemble et dans la soumission à l\u2019État.Au fur et à mesure de l\u2019engrenage dans lequel l\u2019étapisme a enfermé l\u2019histoire souverainiste, on a pu observer le déclin d\u2019un véritable élan jusqu\u2019à ne plus souhaiter que gouverner.À partir des lendemains de la défaite référendaire de 1995, le Parti québécois a perdu petit à petit sa substance même qui est d\u2019être l\u2019expression d\u2019un nouvel imaginaire politique.Au lieu de poursuivre un idéal de changement, le militantisme, séduit par la conception instrumentale de l\u2019État, s\u2019est trouvé à créer les conditions d\u2019une culture souverainiste de type étatiste.C\u2019est-à-dire ?Primat de la logique électoraliste sur la créativité de la société civile et, dans un même élan, primat du parti sur le mouvement.Primat de l\u2019instrumentalisation de l\u2019action politique au profit d\u2019un seul groupe, « la majorité canadienne-française de souche » et isolement du reste des autres groupes d\u2019intérêt de la société civile.Il ne suffit pas de faire des mégacongrès pour endiguer les forces de la démocratie.Le parti est devenu, dans ces conditions, le harnais servant à harnacher, c\u2019est-à-dire essayant de se soumettre ceux qui étaient restés des citoyens.Le militantisme a pris une connotation étatiste en empruntant à une logique de gouvernement et de consentement des partisans.Le parti, instrument de l\u2019État, a oublié de compter sur la libre ferveur d\u2019une société civile revendiquant son autonomie.Les militants péquistes à la base, dans les comtés, n\u2019y sont pour rien.Ils ont été endigués par la logique des dirigeants. Dossier Conjonctures 2011 132 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 La culture étatiste a entraîné le mouvement social vers son extérieur, dans la logique même de son autre, celle de l\u2019État.Dans le cas de l\u2019histoire particulière du mouvement souverainiste québécois, l\u2019acteur central qui poursuit l\u2019objectif de souveraineté, un parti politique, s\u2019est laissé contaminer par la logique étatiste en perdant de vue la société civile et sa nécessaire liberté et sa salutaire distance.Le mouvement souverainiste, issu de la société civile, et le Parti québécois, issu d\u2019un objectif électoraliste qui prend le moyen pour une fin, se sont laissé soumettre ensemble à la logique d\u2019État qui tend à détruire la distance nécessaire entre l\u2019un et l\u2019autre.Ainsi, le parti oblige les forces vives de la société civile à se soumettre à sa domination exclusive, c\u2019est-à-dire à se taire.On le sait, quand le Parti québécois met en veilleuse l\u2019objectif de souveraineté, il élargit le consentement à sa gouvernance et sa subordination à l\u2019ordre fédéral.Optimiste malgré tout Au bout du compte, les faits ont raison et ils valident les théories.Les démissions de quatre députés du Parti québécois représentent en effet ce moment de catharsis qui a fait éclore la vérité sous-jacente d\u2019un parti en pleine contradiction avec ses fins réelles qui ne sont pas de prendre le pouvoir à Québec ! C\u2019est pourquoi je pense qu\u2019il faut saluer tous ces gestes qui ouvrent sur un mouvement qui s\u2019était perdu de vue.Au lendemain de ces démissions, on a pu constater le sentiment très général d\u2019une perte.Mais de quelle perte s\u2019agissait-il ?D\u2019une perte électorale, voire d\u2019une perte de gouvernement.Perte d\u2019une occasion de gouverner le Québec.Mais non pas la perte d\u2019un gouvernement susceptible de conduire à la quête de souveraineté.Vue à court terme.Perte d\u2019une possibilité d\u2019occuper symboliquement un des lieux du pou- 133 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 voir.Preuve que la culture étatiste est comme l\u2019angle mort du projet de souveraineté.Cette ombre qu\u2019on ne veut pas voir, qu\u2019on ne veut pas admettre, mais qui, petit à petit, nous hante de sa vérité.En effet, depuis quelques années déjà, les souverainistes que nous sommes n\u2019étaient plus en quête de souveraineté, mais en quête de gouvernance.Notre tristesse était cohérente, elle exprimait ce que nous nous cachions à nous-mêmes.De plus, si la gouvernance provinciale n\u2019est pas une fin en soi, j\u2019affirmerai que la souveraineté n\u2019est pas non plus une fin en soi.La souveraineté, si loin d\u2019être atteinte, serait un moyen d\u2019exception pour agir autrement pour le Québec.Tant que la souveraineté sera poursuivie pour devenir l\u2019arme étatique au service de la domination d\u2019une majorité culturelle sur des minorités, elle sera la proie d\u2019une société violemment fragmentée.La perte de reconnaissance des minorités y deviendrait la source de tensions encore plus vives qu\u2019aujourd\u2019hui.Et l\u2019imaginaire serait régressif plutôt que créatif! Venons donc au-devant du monde qui se dresse devant nous ! Qu\u2019il est bon d\u2019avoir perdu ses fausses vérités ! Qu\u2019il est bon de retrouver ceux qui, à l\u2019échelle du monde, indignés par les abus de pouvoir des États, expriment la santé de la démocratie ! Qu\u2019il est bon de se réveiller en harmonie avec ses actes ! Fini le temps de prendre des vessies pour des lanternes ! Avec le dévoilement des irritants internes d\u2019un projet victime de sa courte vue, nous avons perdu l\u2019illusion de la réussite que le pouvoir gouvernemental générait.Nous sommes maintenant débarrassés de cette illusion.Mais nous était-elle si indispensable ?La crainte véritable que nous éprouvons, au lendemain de ce dévoilement, c\u2019est celle, avec la gouverne du Québec, d\u2019avoir en fait tout perdu.C\u2019est donc que nous n\u2019avions que cela ?Et si, par un revirement abrupt quelque autre candidat à la tête du gouvernement Dossier Conjonctures 2011 134 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 péquiste réussissait à renverser cette situation, nous ne serions plus avancés que dans la mesure où ce nouveau chef sera capable de dire clairement ce qu\u2019il fait et ce qu\u2019il voit en clair pour le Québec.Sans les mots pour le dire, le réel finit toujours par surgir à travers des crises.Non.Il est dans la nature des choses que nous n\u2019ayons pas tout perdu.Si le Parti québécois avait œuvré pour la souveraineté, il aurait pu assumer de perdre le pouvoir provincial (comme l\u2019ont fait les quatre démissionnaires) pour s\u2019attaquer de préférence à la profondeur de l\u2019enjeu.Contre nature ?Oui, contre nature par rapport à l\u2019ordre institué, comme la souveraineté.Perte de moyens financiers pour œuvrer pour la cause ?Oui, perte de moyens financiers pour œuvrer en faveur d\u2019un Canada renouvelé, cela, certes, est une occasion perdue.Dans un moment où tous les sondages disent que les citoyens ne veulent pas entendre parler de souveraineté alors qu\u2019en même temps une constante de près de 40 % considère la souveraineté comme souhaitable ou nécessaire, la priorité est-elle vraiment de gouverner au prix d\u2019y perdre son âme ?En allant chercher des votes à tout prix sur des propositions qui ne sont pas conformes à un imaginaire de changement aussi profond que la souveraineté, le parti ne faisait que s\u2019éloigner de l\u2019objectif que lui assigne le mouvement.Ce dernier doit avoir le premier et le dernier mot.Nous n\u2019en sommes plus au temps où René Lévesque et une dizaine de comparses élaboraient une stratégie dans un sous-sol de Québec.L\u2019objectif d\u2019affirmation du Québec a, depuis lors, pris de l\u2019ampleur quoiqu\u2019il a été deux fois confronté à sa propre perte.Qu\u2019on le veuille ou non, les mots ont un sens.L\u2019État n\u2019est pas une addition de pouvoirs.Sortons de cette mentalité comptable (« une majorité de Canadiens-français de souche », un « plus grand nombre de compétences ».). 135 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Revenons au qualitatif.C\u2019est la société civile, dans sa diversité, dans son irrationalité, dans sa saine liberté, dans son sens inné de la vérité qui le commande.C\u2019est ce qu\u2019elle nous dit à travers les mouvements des indignés.Ne restons pas isolés dans cette perte de repères et rejoignons ceux qui croient en la liberté.J\u2019ai évoqué des démissions qu\u2019il faut saluer.Non, elles n\u2019ont pas nui, elles ont aidé un mouvement qui se perdait lui-même de vue.Ces démissions, assumées chacune pour des raisons individuelles énoncées différemment, ont ceci de commun : elles émergent d\u2019individus qui sont restés, malgré leur pratique partisane, des citoyens de la société civile.C\u2019est le principe de survie de cette nécessaire vitalité qui s\u2019est exprimé à travers eux.Tous ceux qui ont posé des gestes exprimant des inquiétudes, des remises en question, au sein du parti ou en quittant le parti, ont compris que le véritable pouvoir est dans la rue.Alors, qu\u2019il soit permis d\u2019espérer que la formation en parti ou en organisation non partisane (parti de Jean-Marie Aussant, l\u2019Option nationale, le Bloc, le Nouveau Mouvement pour le Québec, Cap sur l\u2019indépendance, toute autre formation.) reste l\u2019expression d\u2019une conscience aiguë d\u2019une nécessaire dissidence par rapport à toute étreinte étatique.À chacun son rôle et en chaque temps approprié.Le Québec n\u2019est pas encore un État.La cause de la souveraineté est la cause de la société et donc par excellence une cause démocratique.? 136 dossier Richard Le Hir* DEMAIN L\u2019INDÉPENDANCE Il ne faut pas s\u2019y tromper, les événements dont nous sommes présentement les spectateurs sur la scène internationale vont avoir d\u2019importantes répercussions ici même au Québec, ce n\u2019est qu\u2019une question de temps, et à en juger par leur accélération depuis le mois de juillet, ce temps ne sera même plus très long.En effet, les douze à dix-huit mois qui s\u2019en viennent vont modifier radicalement toutes nos perspectives, et des choses qui peuvent paraître encore invraisemblables aujourd\u2019hui vont littéralement se transformer en évidences sous nos yeux au fil des jours.Mais avant d\u2019aller plus loin, permettez-moi de revenir environ deux ans en arrière, lorsque j\u2019ai pris conscience que la crise économique que nous traversions était extrêmement grave et qu\u2019elle allait nécessairement s\u2019amplifier, ouvrant par le fait même une nouvelle fenêtre pour l\u2019indépendance du Québec.Vous vous rappellerez peut-être qu\u2019à cette époque, l\u2019indépendance n\u2019était pas exactement un sujet brûlant d\u2019actualité, et que ceux qui en parlaient encore désespéraient de plus en plus de voir ce projet se concrétiser de leur vivant.Il faut aussi dire que les indépendantistes québécois, à de très rares exceptions près, ne se sont jamais attardés à l\u2019incidence de la conjoncture économique sur leurs ambitions nationales.* Ministre de la Restructuration dans le gouvernement Parizeau (1994-1995) 137 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Je me retrouvais donc assez isolé avec mon constat, et ayant pris mes distances avec la politique et le milieu politique après ma difficile expérience du référendum de 1995, je n\u2019avais plus personne avec qui partager mes analyses.C\u2019est alors que l\u2019idée me vint d\u2019utiliser Vigile comme relais, et j\u2019y ai effectivement publié près de 275 articles sur une période de 20 mois, essentiellement sur la conjoncture économique mondiale, canadienne et québécoise, avec, dans ce dernier cas, une emphase toute particulière sur les richesses naturelles, et sur des sujets de politique internationale, canadienne et québécoise auxquels je m\u2019intéresse et que je suis de longue date, en privilégiant largement la dernière, dans l\u2019optique d\u2019une indépendance à venir.Ces articles ont suscité de nombreux commentaires, et certaines questions ont soulevé beaucoup d\u2019intérêt, notamment celle qui me vaut aujourd\u2019hui l\u2019honneur d\u2019être invité à m\u2019adresser aux lecteurs de L\u2019Action nationale.Malgré les difficultés auxquelles nous devrons faire face - certainement parmi les plus grosses de notre histoire - et que nous allons devoir surmonter, je suis très optimiste sur nos chances de sortir de cette épreuve avec l\u2019indépendance en prime, et lais-sez-moi vous expliquer pourquoi.Les grands enjeux 1.À l\u2019échelle planétaire Commençons par les enjeux les plus importants à l\u2019échelle la plus grande, soit celle de la planète.Nous venons de franchir le seuil des 7 milliards d\u2019habitants.Dans les débuts de la révolution industrielle, vers 1850, la population mondiale n\u2019était que d\u2019environ 1,25 milliard.Et cette population est passée de 3 milliards à 7 milliards entre 1960 et aujourd\u2019hui1.1 Population mondiale : http://fr.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale Dossier Conjonctures 2011 138 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Pendant la même période, le PIB mondial par tête est passé de quelques centaines de dollars à 28 000 dollars selon les estimations qui ont pu être faites2.La progression de la production mondiale a donc été phénoménale, et l\u2019on peut facilement imaginer l\u2019importance du tribut prélevé sur des ressources naturelles souvent renouvelables et les dommages qui ont pu être causés à l\u2019environnement terrestre.Certains signes nous indiquent désormais que d\u2019importants équilibres sont en train d\u2019être rompus, et nous sommes au seuil d\u2019importantes remises en question sur notre mode de vie et nos habitudes de consommation en vue d\u2019une réorientation radicale.2.À l\u2019échelle internationale Sur le plan économique, à l\u2019échelle internationale, nous arrivons à la fin du long cycle de la révolution industrielle, et le système capitaliste à l\u2019intérieur duquel elle s\u2019est déployée montre des signes de plus en plus nombreux d\u2019épuisement comme en témoigne la multiplication des crises depuis une trentaine d\u2019années, au point que certains historiens de l\u2019école de Fernand Braudel et du « temps long » comme le professeur Immanuel Wallerstein3 des universités de Yale et de Binghampton (É.-U.), vont même jusqu\u2019à prédire son effondrement imminent, comme il l\u2019explique dans une entrevue qu\u2019il donnait en 2008 : Q.: Comment replacez-vous la crise économique et financière actuelle dans le « temps long » de l\u2019histoire du capitalisme ?2\tIntroduction à la Macrodynamique, P.Combes Motel, CERDI 2009, Figure 1 p.4 http://www.cerdi.org/uploads/sfCmsBlog/html/29/macrodynamique%20 0910%20intro.pdf.Pour explication de la mesure en dollars « USD Geary Khamis 1990 » Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Dollar_Geary-Khamis 3\tWikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Immanuel_Wallerstein 139 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 R.: (Immanuel Wallerstein) : Fernand Braudel (1902-1985) distinguait le temps de la « longue durée », qui voit se succéder dans l\u2019histoire humaine des systèmes régissant les rapports de l\u2019homme à son environnement matériel, et, à l\u2019intérieur de ces phases, le temps des cycles longs conjoncturels, décrits par des économistes comme Nicolas Kondratieff (1882-1930) ou Joseph Schumpeter (1883-1950).Nous sommes aujourd\u2019hui clairement dans une phase B d\u2019un cycle de Kondratieff qui a commencé il y a trente à trente-cinq ans, après une phase A qui a été la plus longue (de 1945 à 1975) des cinq cents ans d\u2019histoire du système capitaliste.Dans une phase A, le profit est généré par la production matérielle, industrielle ou autre ; dans une phase B, le capitalisme doit, pour continuer à générer du profit, se financiariser et se réfugier dans la spéculation.Depuis plus de trente ans, les entreprises, les États et les ménages s\u2019endettent, massivement.Nous sommes aujourd\u2019hui dans la dernière partie d\u2019une phase B de Kondratieff, lorsque le déclin virtuel devient réel, et que les bulles explosent les unes après les autres : les faillites se multiplient, la concentration du capital augmente, le chômage progresse, et l\u2019économie connaît une situation de déflation réelle.Mais, aujourd\u2019hui, ce moment du cycle conjoncturel coïncide avec, et par conséquent aggrave, une période de transition entre deux systèmes de longue durée.Je pense en effet que nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste.Ce qui différencie fondamentalement cette phase de la succession ininterrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c\u2019est que le capitalisme ne parvient plus à « faire système »», au sens où l\u2019entend le physicien et chimiste Ilya Prigogine (1917-2003) : quand un système, biologique, chimique ou social, dévie trop et trop souvent de sa situation de stabilité, il ne parvient plus à retrouver l\u2019équilibre, et l\u2019on assiste alors à une bifurcation.La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu\u2019alors, et l\u2019on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer.Je réserve l\u2019usage du mot « crise »» à ce type de période.Eh bien, nous sommes en crise.Le capitalisme touche à sa fin4.4 http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/artide/2008/10/11/ le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_1101386.html Dossier Conjonctures 2011 140 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Si cette analyse ne trouvait pas sa confirmation dans les événements que nous sommes en train de vivre, la tentation serait facile de l\u2019ignorer, tant elle est provocante et nous interpelle.Le réflexe naturel de l\u2019homme est de vivre et de voir les événements en continuité, et non en rupture.Or nous sommes en situation de rupture, et cette rupture va se répercuter jusque dans notre quotidien avec une force, voire une violence, à laquelle nous ne sommes pas habitués.3.À l\u2019échelle du Canada 3.1 Sur le plan économique Mais, un peu à la façon des images captées par un satellite d\u2019observation dont il est possible d\u2019ajuster la définition à une échelle donnée, examinons maintenant la situation telle qu\u2019elle se présente au niveau de l\u2019ensemble géographique et politique du Canada avant d\u2019en arriver au Québec.Notons au passage que cet exercice nous permet de comprendre que, de la même façon que c\u2019est le chien qui agite la queue et non le contraire, la situation du Québec sera bien plus largement déterminée par les événements qui l\u2019atteignent de l\u2019extérieur que par ceux qu\u2019il induit par son propre fonctionnement.Toute société distincte ou unique que nous soyons, nous n\u2019échappons pas aux lois de la nature.Or ce qui se passe au Canada depuis une soixantaine d\u2019années est majeur, tant sur les plans historique qu\u2019économique, social et culturel.On ne réalise pas suffisamment au Québec que l\u2019introduction de nos grands programmes sociaux est une conséquence directe de la crise des années 1930 et de la découverte par les autorités fédérales que l\u2019absence de filet social constituait un important facteur de déstabilisation sociale et politique.Qui plus est, la fin de la Deuxième Guerre mon- 141 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 diale allait marquer l\u2019ouverture d\u2019une longue période d\u2019enrichissement collectif favorisé par la demande mondiale de matières premières dont le Canada est doté en abondance.Dès la fin des années 1940 et le début des années 1950, le gouvernement fédéral entreprend de relancer le pays sur de nouvelles bases, les anciennes étant fondées sur le développement de l\u2019axe Est/Ouest qui avait commencé par la construction du lien ferroviaire transcontinental.Et le « train » des temps modernes sera celui des programmes sociaux dont le gouvernement fédéral favorisera l\u2019implantation dans toutes les provinces en les finançant par des transferts aux provinces et la péréquation.L\u2019exploitation des matières premières canadiennes a pu se faire grâce à d\u2019importants investissements étrangers et l\u2019importation d\u2019une main d\u2019œuvre essentiellement européenne qui s\u2019est relativement bien intégrée à son nouvel environnement.L\u2019explosion démographique qui s\u2019ensuit (la population canadienne double presque entre 1960 et 2011, en passant de 18 millions à 35 millions d\u2019habitants) va favoriser le développement d\u2019un important secteur manufacturier qui profitera surtout à l\u2019Ontario sous l\u2019impulsion des politiques fédérales.Malgré tout, les premiers signes de tension dans les comptes publics fédéraux se mettent à apparaître dès 1978 et connaissent une accélération brutale à partir de 1984.Au moment du référendum de 1995, l\u2019OCDE s\u2019inquiète ouvertement de l\u2019ampleur des déficits fédéraux et prévient le Canada qu\u2019il court tout droit à la faillite.L\u2019exploitation pourtant bien timide de cet argument dans la campagne référendaire, Lucien Bouchard l\u2019ayant jugé « trop indécent »5 pour en tirer un parti plus large, n\u2019en fait 5 Aux dires de Jacques Parizeau à qui j\u2019avais suggérer de l\u2019utiliser de manière beaucoup plus agressive alors que j\u2019étais ministre délégué à la Restructuration. Dossier Conjonctures 2011 142 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 pas moins grimper les fédéraux aux rideaux, et dès 1996, le ministre des Finances d\u2019alors, Paul Martin, se lance dans une opération de redressement qui, si elle a produit des résultats spectaculaires à court terme, aura des résultats catastrophiques inattendus à long terme, car sont venus s\u2019y greffer d\u2019autres facteurs de déstabilisation.En effet, ce redressement s\u2019est accompagné à partir de 2002 (creux historique de 0,6179 USD atteint le 21 janvier 2002) d\u2019une hausse correspondante de la valeur du dollar canadien qui atteindra un sommet un sommet de 1,0717 USD le 2 novembre 2007.On imagine sans peine qu\u2019une augmentation aussi importante dans un laps de temps aussi court a eu des effets dévastateurs sur le secteur manufacturier canadien, effets qui seront ensuite amplifiés par la crise de 2008, la chute brutale de consommation qui s\u2019ensuit et l\u2019effondrement de l\u2019industrie automobile américaine qui se solde par la faillite de deux de ses trois géants.Or le Canada est devenu un joueur important de cette industrie à la faveur du Pacte de l\u2019automobile de 1965, aboli en 2001 pour être remplacé par les règles de l\u2019Accord de libre-échange nord-américain, et c\u2019est l\u2019Ontario qui en a été la plus grande bénéficiaire par l\u2019implantation de grandes usines d\u2019assemblage et d\u2019un imposant réseau de sous-traitance.L\u2019Ontario est donc durement touché, d\u2019autant plus qu\u2019en parallèle, elle n\u2019échappe pas au mouvement de mondialisation qui entraîne une délocalisation des activités de production vers les pays aux coûts les plus bas.Le Canada encaisse un choc très dur dont les effets sont en partis masqués par sa bonne santé financière qui lui permet d\u2019adopter un important programme compensatoire d\u2019investissement dans les infrastructures. 143 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Mais le mal est fait, et l\u2019Ontario, de vache à lait du système fédéral des transferts sociaux et de la péréquation qu\u2019il était encore jusqu\u2019en 2008, est devenu un fardeau pour le Canada.Ce n\u2019est pas moi qui le dit - j\u2019aurais trop peur d\u2019être taxé de menteur - c\u2019est le réputé chroniqueur du Globe and Mail dans un billet daté du 25 mars 2010 intitulé « Ontario lifted Canada up.Now it'll drag it down », passé largement inaperçu et prestement escamoté pour cause d\u2019excès de franchise et injure grave à l\u2019image que le fédéralisme canadien se doit de maintenir en tout temps face aux ambitions nationales du Québec.Je me permets de citer son texte en entier car vous ne trouverez jamais un portrait plus véridique de la situation dans laquelle se trouve désormais le Canada (la version anglaise originale est en annexe de cet article): Les Canadiens doivent comprendre qu\u2019à partir de maintenant, la confédération ne sera jamais plus la même.En effet, l\u2019Ontario, qui fut un temps la vache à lait du système, est devenu un poids plume financier.L\u2019époque où les surplus de l\u2019Ontario pouvaient être redistribués ailleurs en toute impunité politique sans contrecoups économiques est révolue.Plutôt que de porter le Canada à bout de bras, l\u2019Ontario va l\u2019entraîner par le fond.Quelle est la gravité de la situation ?Imaginez l\u2019inimaginable : d\u2019ici quatre ans, et peut-être même trois seulement, le fardeau de la dette de l\u2019Ontario en proportion de son PIB sera équivalent à celui du Québec, pendant longtemps le plus lourd au Canada.Au Québec, cependant, on cherche à réduire ce fardeau en raison du vieillissement de la population et de la décennie de faible croissance qui s\u2019annonce.La question de savoir si le Québec prendra les mesures nécessaires pour réduire son endettement demeure ouverte, mais au moins, les Québécois les plus sérieux en débattent. Dossier Conjonctures 2011 144 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Mais en Ontario, le premier ministre Dalton McGuinty et la plupart des Ontariens semblent se soucier comme d\u2019une guigne que leur province passe du statut d\u2019homme fort à celui de mauviette.Le budget ontarien déposé hier décrit la lugubre réalité : un déficit de 21,3 milliards $ cette année, suivi de six autres années d\u2019encre rouge qui ajouteront un autre 100 milliards $ à la dette de la province.Et la situation risque d\u2019être pire, et même bien pire, que le budget ne le suggère.Pour commencer, les projections du ministre des Finances Dwight Duncan sur sept ans sont, par définition, totalement fantaisistes.Ni M.Duncan ni M.McGuinty n\u2019ont de chance d\u2019être encore là dans sept ans.Il est déjà suffisamment grave que le gouvernement Harper à Ottawa se soit mis à faire passer ses lectures à cinq ans dans le marc de café pour des prévisions solides.Mais voilà que l\u2019Ontario surenchérit avec des prévisions encore moins crédibles sur sept ans.Et puis, il y a la question des taux d\u2019intérêt.Ils sont très bas maintenant, mais ils finiront par grimper.La seule question est de savoir quand et de combien.À chaque fois qu\u2019ils grimperont d\u2019un point, le déficit de l\u2019Ontario grimpera d\u2019un demi milliard.Et puis il y a le plus gros monstre de tous, le déchaînement des coûts du système de santé.Depuis des années, les dépenses de santé croissent au rythme de 6 % en Ontario.Puisque ces dépenses comptent pour 46 % de toutes les dépenses de programme, l\u2019absence totale de tout effort sérieux pour en limiter la progression est en train d\u2019obérer le budget provincial au complet.Il y a quelques années, le gouvernement McGuinty avait promis que la progression annuelle de ces dépenses serait maintenant ramenée à 3 %.Cette promesse était totalement fantaisiste.Et le budget d\u2019hier la reprend en annonçant que le rythme annuel de progression des dépenses de santé passera de 6 à 3 % dans un délai de deux ans, et demeurera à ce niveau par la suite. M5 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Les chances que cela se produise sont nulles.L\u2019effet combiné de l\u2019inflation et de la croissance démographique va à lui seul induire une progression de 3 % à laquelle vont se greffer les effets de la hausse des salaires et des prestations, de l\u2019augmentation des dépenses de médicaments, du coût de nouvelles procédures, et de l\u2019accroissement de la demande de service causée par le vieillissement de la population.Ce qui nous amène à la dernière raison pour laquelle on ne peut accorder aucune fois au budget d\u2019hier.Le gouvernement ne va pas rouvrir les conventions collectives du secteur public, mais il va chercher à geler les conditions de travail à leur expiration.Les syndicats du secteur public en Ontario sont bien organisés, ils ont des poches profondes, et ils ont une longue tradition de militantisme.Leur faire entendre raison ne sera pas une tâche facile, et encore moins de leur faire accepter un gel des salaires sur une longue période.La situation budgétaire risque donc d\u2019être infiniment pire que le gouvernement ne le prévoit.Et il n\u2019y a qu\u2019à regarder le budget sous un angle différent pour comprendre que les services publics vont faire eau de toutes parts.Les hôpitaux vont voir leur budget augmenter de 1,5 %, ce qui, dans un contexte où leurs coûts grimpent à un rythme beaucoup plus rapide, va se traduire par une réduction du nombre des interventions et une augmentation des temps d\u2019attente.Les universités se font dire de se préparer à recevoir 20 000 étudiants ontariens de plus, et le double des étudiants étrangers alors qu\u2019on leur verse des sommes dérisoires pour de nouveaux édifices et rien du tout pour des nouveaux professeurs.Le résultat est prévisible, des classes surpeuplées au premier cycle dont les étudiants font déjà les frais au plan de la qualité de l\u2019enseignement.Le Grand Toronto, la zone urbaine la plus importante du pays, a un métro vétuste dans lequel aucune somme importante n\u2019a été investie depuis des décennies.Le nouveau budget coupe 4 milliards $ qui devaient être investis dans Dossier Conjonctures 2011 146 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 un plan à long terme pour développer les transports rapides.Un réseau qui ne parvient pas à suivre la croissance de la population qu\u2019il dessert est voué à la régression.En d\u2019autres termes, l\u2019effondrement de l\u2019Ontario va se poursuivre, sans éveiller la moindre sympathie ailleurs au pays.Les répercussions, elles, vont se faire ressentir à travers tout le pays.[Traduction : Richard Le Hir, texte original en annexe] Songez-y ! En quelques lignes bien fournies en épithètes péjoratives généralement réservées au Québec, Simpson sonne le glas non seulement de l\u2019Ontario, mais aussi du Canada.Et son diagnostic aujourd\u2019hui ne pourrait être que plus noir à la lumière des dernières données sur la performance de l\u2019Ontario et du Canada au chapitre de l\u2019emploi6, et de la stagnation qu\u2019elles annoncent (au mieux) pour les mois et les années à venir.L\u2019effondrement de l\u2019Ontario place le Canada dans la situation d\u2019avoir à dépendre essentiellement, comme il y a cinquante ans, de ses matières premières pour la création de richesse et la redistribution.Cependant, les besoins sont infiniment plus grands aujourd\u2019hui qu\u2019ils ne l\u2019étaient alors, ce qui le place dans une position très précaire.Ainsi, pour ne prendre que l\u2019exemple du pétrole, tout ralentissement de la demande mondiale aurait immédiatement pour effet de plonger le Canada en situation de crise, dans la mesure où le seuil de rentabilité du pétrole qu\u2019il tire en plus grande partie des sables bitumineux de l\u2019Alberta est très élevé (aux alentours de 70 $ le baril).6 http://www.statcan.gc.ca/subjects-sujets/labour-travail/lfs-epa/lfs-epa-fra.htm 147 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Or tous les indicateurs mondiaux annoncent désormais un ralentissement important de l\u2019activité économique, et il est donc tout à fait raisonnable de penser que le prix du pétrole va baisser au niveau du seuil canadien de rentabilité, et peut-être même en deçà, comme ce fut le cas lors de la récente crise financière.On se souviendra que le prix du pétrole avait atteint un creux de 33,87 $ le 21 décembre 2008.3.2 Sur le plan politique À ses problèmes économiques viennent s\u2019en greffer d\u2019autres, d\u2019ordre politique.En effet, les Québécois sont portés à voir le ROC (le « Rest of Canada ») comme un monolithe.C\u2019est loin d\u2019être le cas, et les tensions qui l\u2019agitent sont très nombreuses, comme j\u2019ai eu l\u2019occasion de l\u2019expliquer dans un article paru sur Vigile assez récemment7, et le Québec n\u2019est pas le seul à se plaindre de la centralisation des pouvoirs à Ottawa, comme en témoigne le programme du parti du premier ministre Harper qui souhaite la transformation du Sénat en Chambre des provinces pour donner plus de poids aux provinces de l\u2019Ouest dont il est issu.Il faut également comprendre que les mesures que prend à l\u2019heure actuelle le gouvernement fédéral pour rompre avec l\u2019héritage de Pierre-Elliot Trudeau constituent le signe du malaise profond que ses initiatives avaient provoqué ailleurs au pays.Ce malaise était masqué par le rôle qu\u2019on lui savait gré d\u2019avoir joué pour empêcher le Québec de se séparer, mais plus cette menace semblait s\u2019atténuer, plus le malaise refaisait surface.Il faut d\u2019ailleurs voir dans les récentes décisions du gouvernement Harper de redonner un rôle central à la monarchie, 7 http://www.vigile.net/La-pensee-magique-n-est-pas Dossier Conjonctures 2011 148 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 ou de se dispenser de respecter les exigences du bilinguisme pour les nominations à des postes aussi importants que juge à la Cour suprême ou Vérificateur général, un signal que le Canada n\u2019est plus disposé à vivre avec ce malaise.En fait, toute la démarche de Trudeau s\u2019en trouve délégitimée, et son héritage apparaît désormais sous son jour véritable, soit une simple parenthèse égomaniaque dans l\u2019histoire canadienne.En effet, si cet héritage ne survit pas, c\u2019est qu\u2019il n\u2019avait aucune racine profonde, même pas, et surtout pas, au Québec.Mais le retour du Canada au « statu quo ante » met en relief sa satisfaction avec son statut de colonie, un statut qu\u2019il confirme en se rangeant résolument dans le camp des intérêts américano-britanniques.Et il le fait au moment même où ces intérêts sont non seulement plus menacés qu\u2019ils ne l\u2019ont jamais été, mais où leur domination dans le monde apparaît irrémédiablement compromise.Le Canada renonce à jouer tout rôle original ou indépendant dans le monde au moment même où il pourrait avoir le plus d\u2019influence.Trudeau doit se retourner dans sa tombe.Délibérément ou non, le Canada s\u2019est donc positionné sur une trajectoire politique dans laquelle les Québécois vont de moins en moins se reconnaître et qui va même provoquer des étincelles de plus en plus dangereuses au fur et à mesure que la nouvelle donne va s\u2019imposer, tant sur le plan économique que politique.Le fédéralisme rentable agonise, bienvenue à l\u2019ère du fédéralisme instable.En effet, comme toutes les autres grandes structures fédérales, le Canada est aujourd\u2019hui menacé d\u2019effondrement sous le poids d\u2019engagements économiques intenables dans un environnement de croissance économique faible, nulle, voire 149 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 même négative.En période de crise, et surtout lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une crise grave qui peut se prolonger sur une période aussi longue que dix ans, les transferts deviennent inacceptables, car ce n\u2019est plus de la richesse qu\u2019on redistribue, c\u2019est de la misère.Du coup, l\u2019appareil de redistribution, qui est également l\u2019appareil de contrôle, perd toute sa légitimité, apparaît dictatorial, et devient de plus en plus insupportable.La dynamique centrifuge devient irrésistible.C\u2019est certainement le cas de l\u2019Europe, et c\u2019est aussi le cas des États-Unis, comme nous le découvrons un peu plus chaque jour dans nos médias qui ont tenté de nous cacher la vérité le plus longtemps possible, des fois que ça nous donnerait des idées.4.À l\u2019échelle du Québec Mais peine perdue.Des idées, et surtout des idées d\u2019indépendance, les Québécois en ont toujours eues.Et ce qui est en train de se passer dans le monde, au Canada et au Québec en ce moment ne va faire qu\u2019aiguiser leur volonté de régler la question une bonne fois pour toutes.En effet, en raison de sa taille, de sa géographie particulière, de l\u2019abondance de ses ressources hydriques et des richesses de son sous-sol, de sa petite population, le Québec est une cible de choix pour tous les prédateurs souhaitant les accaparer à leur bénéfice exclusif, en ne laissant à la population qu\u2019une portion congrue.Tout comme le crime organisé8, les prédateurs sont parvenus à s\u2019infiltrer aux plus hauts niveaux de l\u2019État et à y influencer 8 Rapport Duchesneau http://www.google.ca/#q=rapport+Duchesneau+infiltration+du+crime+or ganis%C3%A9+aux+plus+hauts+niveaux&hl=fr&safe=off&prmd=imvns& ei=4na1TrGrHuLm2gWqsuHMDQ&sqi=2&start=10&sa=N&bav=on.2,or.r_ gcr_pw.,cf.osb&fp=406cd94b42dcbbcd&biw=1680&bih=935 Dossier Conjonctures 2011 15° L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 les décisions en leur faveur.J\u2019ai pour ma part largement documenté le cas de « l\u2019empire » Desmarais dans une quinzaine de textes parus sur Vigile au cours des 20 derniers mois9.Les manœuvres en cours pour déposséder les Québécois du contrôle de leurs richesses naturelles suffiraient à elles seules à justifier la nécessité pour le Québec de devenir indépendant, car les prédateurs cherchent par tous les moyens à les faire passer sous le contrôle du gouvernement fédéral comme l\u2019ont mis en lumière la tentative avortée d\u2019Hydro-Québec d\u2019acquérir du gouvernement du Nouveau-Brunswick Énergie NB, son entreprise de production et de distribution d\u2019électricité, et l\u2019Accord de libre-échange Canada-Europe, taillé sur mesure pour servir les intérêts de Power et de l\u2019empire Desmarais dans le Plan Nord, en transférant au gouvernement fédéral, du fait de la conclusion d\u2019une entente internationale, le dernier mot sur les richesses naturelles du Québec (voir note 9).On notera que la question de la propriété de nos richesses naturelles se trouve à rouvrir une question que les Québécois croyaient avoir réglée en 1962 en donnant au gouvernement libéral de Jean Lesage le mandat de nationaliser les entreprises d\u2019hydro-électricité.Par la suite, les gouvernements qui s\u2019étaient succédé au pouvoir avaient étendu la portée de cette politique à d\u2019autres secteurs en mettant sur pied toute une kyrielle de sociétés d\u2019État comme SOQUIP, SOQUEM, SOQUIA, REXFOR, etc.pour favoriser le développement économique du Québec.9 Les 10 premiers sont identifiés avec leur référence dans le texte suivant http://www.vigile.net/Le-Plan-Nord-et-l-Accord-de-libre Les quatre derniers, tous écrits en octobre et en novembre 2011, se retrouvent à l\u2019adresse suivante coiffés du surtitre « Le modus operandi des spoliateurs » (2) à (5) http://www.vigile.net/_Le-Hir-Richard,2138_ i5i L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Évoquant un contexte mondial de privatisation très suspect dans la mesure où ses promoteurs (entre autres l\u2019Institut économique de Montréal financé par Paul Desmarais et présidé par sa bru, Hélène Desmarais) en sont ultimement les bénéficiaires, le gouvernement Charest a multiplié les initiatives de privatisation dans lesquelles il se départit d\u2019actifs ou d\u2019activités au bénéfice du « secteur privé », une expression très commode pour occulter le fait que les bénéficiaires sont essentiellement des « p\u2019tits-zamis » du régime.Ne serait-ce parce que les prédateurs tentent d\u2019exploiter le régime fédéral pour mettre la main sur les richesses du Québec au détriment de l\u2019intérêt collectif des Québécois, l\u2019indépendance serait l\u2019option à privilégier.Mais il y a aussi tout le reste, la liberté de nos choix et de nos priorités, l\u2019autodétermination, l\u2019affirmation de notre identité, le plein espace pour notre langue et notre culture, la préséance de nos intérêts, etc.Nous nous retrouvons aujourd\u2019hui dans la conjoncture la plus favorable que nous n\u2019ayons jamais eue pour réaliser l\u2019indépendance du Québec.Les Anglais ont une expression qui perd beaucoup de son impact à la traduction, c\u2019est pourquoi je me permets de vous la livrer telle quelle : « It is ours to lose ».Cela dit, il ne faut pas pour autant croire qu\u2019elle va nous tomber « tout cuit dans l\u2019bec ».Il y a du travail à faire pour gagner la confiance des Québécois, pour leur démontrer qu\u2019un Québec indépendant s\u2019en tirerait certainement aussi bien qu\u2019à l\u2019intérieur du Canada, et peut-être même mieux.Ainsi, on parle souvent dans les rangs indépendantistes du coût des chevauchements de pouvoir ou des dédoublements de responsabilité.Or ce n\u2019est même pas là que se trouve le plus important potentiel d\u2019économies pour un Québec indé- Dossier Conjonctures 2011 152 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 pendant.En effet, le gouvernement fédéral est engagé dans nombre d\u2019activités qui n\u2019ont aucun intérêt pour le Québec.Il y a donc un travail systématique d\u2019épluchage des comptes publics fédéraux à faire à partir des lois et règlements et des dépenses de programme qui s\u2019ensuivent pour identifier toutes ces activités et les budgets qui y sont affectés.Ce ne sera pas la pêche miraculeuse, mais presque.Et, pour éviter qu\u2019un gouvernement favorable à l\u2019indépendance ne se retrouve piégé comme en 1995, ce travail doit être fait par les promoteurs de l\u2019indépendance eux-mêmes, tout comme les fédéralistes font eux-mêmes la promotion de leur option.En 1995, les études favorables à l\u2019option fédérale émanaient du CD Howe Institute, du Conference Board, du Fraser Institute, du Conseil du patronat, etc., et ils n\u2019avaient de comptes à rendre à personne, que ce soit sur le choix des auteurs des études, de la méthodologie utilisée, ou de leur coût, pour ne s\u2019en tenir qu\u2019aux questions les plus importantes.JEt l\u2019idée n\u2019est jamais venue à personne de demander que leur coût soit inclus dans les dépenses du camp du NON, alors que, en qualité de ministre chargé des études référendaires, j\u2019ai dû passer le plus clair de mon temps à défendre tous nos choix, même les plus anodins, face à l\u2019opposition et aux médias.Le processus choisi m\u2019a même obligé à travailler avec des gens qui étaient hostiles à notre option et qui ne cherchaient qu\u2019à la faire déraper, et à publier, transparence dans l\u2019utilisation des fonds publics obligeant, des études qui n\u2019y étaient pas favorables.Pensez-vous un seul instant que le camp adverse aurait publié une étude qui lui était défavorable ?On n\u2019en aurait même jamais connu l\u2019existence.Au gouvernement, on est constamment à la merci d\u2019une enveloppe brune envoyée à un journaliste. 153 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Signe également que les temps sont mûrs, une évolution très nette des mentalités dans la région de Québec.Certains croient que c\u2019est pour le pire.Ils ont tort.Québec se sent désormais mûre pour jouer des grands rôles, et même si elle ne pense pas à celui de capital d\u2019un État indépendant en ce moment, elle serait rapidement appâtée par les bénéfices qui vont de pair avec un tel statut.Il n\u2019y a qu\u2019à regarder Ottawa, et Québec a des atouts auxquels Ottawa ne peut que rêver.En 1995, Québec était encore une ville très provinciale qui pensait petit et à laquelle toute audace faisait peur.Le gouvernement Parizeau n\u2019a pas du tout compris la partie qui allait s\u2019y jouer, et il l\u2019a perdue.Depuis lors, Québec s\u2019est bâti une confiance.Qu\u2019on soit d\u2019accord ou non avec les projets sur lesquels celle-ci s\u2019est bâtie, il faut prendre acte du résultat et miser dessus pour réaliser le nôtre.Les exemples que je viens de donner me servent à illustrer mon dernier point.Trop de précipitation gâte la sauce.Aujourd\u2019hui, après tant d\u2019années où l\u2019indépendance a été remisée au placard, il ne faudrait pas faire l\u2019erreur de croire qu\u2019il ne suffirait que de quelques mois pour relancer la machine et atteindre notre but, tout résolus que nous soyons.En fait, cette résolution ne serait que le terreau d\u2019efforts qui prendraient de trois à cinq ans avant de porter ses fruits.Le temps pour un gouvernement sympathique à la cause de l\u2019indépendance de reprendre en mains le contrôle de l\u2019État, de s\u2019assurer que les intérêts collectifs reprennent le dessus sur les intérêts particuliers, de purger le système des éléments infiltrés, et d\u2019assainir ses mœurs et pratiques.De trois à cinq ans, ça peut paraître long, mais en termes historiques, c\u2019est demain. Dossier Conjonctures 2011 154 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Conclusion En terminant, j\u2019aimerais vous laisser sur cette réflexion tirée de l\u2019entrevue du professeur Immanuel Wallerstein, citée plus haut : Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l'impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun : il existe aujourd'hui un laps de temps pendant lequel nous avons chacun la possibilité d'influencer l\u2019avenir par notre action individuelle (voir note 4).Si le présent est chaotique et l'avenir indéterminé, il ne tient qu\u2019à nous de mettre de l\u2019avant notre projet pour le substituer au chaos.L\u2019avenir sera ce que nous en ferons.Pour l\u2019heure, le Québec se retrouve confronté à la fois à une occasion unique et à l'obligation impérieuse d'accomplir son destin.? 155 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Annexe Jeffrey Simpson, The Globe and Mail, 25 mars 2010 Canadians should realize that, from now on, Confederation will be different because Ontario, once the country's cash cow, has become a fiscal featherweight.The days when Ontario\u2019s surplus wealth could be redistributed elsewhere with political impunity and economic ease are over.Rather than lifting Canada up, Ontario will be dragging it down.How bad are the province\u2019s prospects?Consider the unthinkable: Within four years, and possibly three, Ontario\u2019s debt load as a share of provincial income will be that of Quebec\u2019s, for a long time the highest in the country.In Quebec, though, people are contemplating how to reduce their debt load, given the aging population and a decade of slow economic growth ahead.Whether Quebec will take the steps required to reduce that debt load remains unclear, but at least serious Quebeckers are talking about their predicament.In Ontario, however, Premier Dalton McGuinty and most Ontarians don\u2019t seem to give a hoot their province is going from strongman to weakling.Yesterday\u2019s Ontario budget laid out the doleful and dubious math - a $2i.ybil-lion deficit this year, followed by six more years of red ink that will add more than $ioo-billion to the province\u2019s debt.The fiscal situation is likely to be worse, perhaps much worse, than the budget suggested.For starters, Finance Minister Dwight Duncan\u2019s seven-year forecast was, by definition, nonsense.Neither Mr.Duncan nor Mr.McGuinty are likely to be around in seven years.It\u2019s bad enough the Harper government in Ottawa has taken to five-year guesses masquerading as precise budgetary forecasts.But now Ontario is offering even less credible seven-year ones.Then there\u2019s the matter of interest rates.Rates are rock-bottom now, but they\u2019re going up - the only question being when and by how much.Each point they rise will add about half a billion dollars to the yearly Ontario deficit.Then there\u2019s the biggest whopper of all : restraining health-care costs.For years now, health costs have been rising at 6 per cent in Ontario.Since health care consumes 46 per cent of all program spending, the remorselessness of this annual increase distends the entire provincial budget.A few budgets ago, the McGuinty government promised that, by now, the yearly increase would have dropped to 3 per cent.The promise was a fantasy then.Yesterday\u2019s budget repeated the fantasy that, within two years, health-care spending increases will drop from 6 per cent to 3 per cent, and remain at that level thereafter.There\u2019s not a chance of this happening.Inflation and population growth alone will produce increases of 3 per cent - before wages and benefits rise, the costs of new drugs and procedures appear, and the fiscal pressures of an aging population are factored into the equation. Dossier Conjonctures 2011 156 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Which leads to the final reason why yesterday\u2019s budget math should not be believed.The government will not open existing collective bargaining agreements, but it wants to freeze public-sector salaries when the agreements expire.Public-sector unions in Ontario are well organized, with deep pockets and a tradition of militancy.Getting them to be reasonable, let alone to accept long-term wage freezes, will be difficult, to say the least.So much for the fiscal situation that will almost certainly be worse than the government suggests.Look at the budget from another perspective and you can see why Ontario\u2019s public services will be cracking.Hospitals will be given a 1.5-per-cent increase, which, given that their costs are rising much faster than that, will mean fewer operations and longer wait times.Universities are being told to accept 20,000 more Ontario students, plus a doubling of foreign students, with paltry sums for new buildings and none at all for new faculty.The result will be even bigger class sizes for undergraduates, too many of whom are already getting a raw teaching deal.Metropolitan Toronto, the country\u2019s biggest urban area, has a subway system that looks old and hasn\u2019t had a major infusion of cash for decades.Now, the budget removes $4-billion from its long-term plan to expand rapid transit.A system that hasn\u2019t kept pace with population growth isn\u2019t going to catch up.The crumbling of Ontario, in other words, will continue.No sympathy will be found outside the province for its plight, but the repercussions will be felt across the country10.10 http://www.theglobeandmail.com/news/opinions/ontario-lifted-canada-up-now-itN-drag-it-down/artide1512510/ 157 dossier Benoît Lévesque* Réflexions sur la conjoncture économique et politique UN MONDE QUI SE DÉFAIT, UN MONDE À RECONSTRUIRE Les raisons d\u2019être déprimé aujourd\u2019hui sont nombreuses et sérieuses.Sans être exhaustif, mentionnons le fossé qui s\u2019élargit entre les plus riches et les plus pauvres, y compris dans les pays de l\u2019OCDE1, le réchauffement climatique et la dégradation de l\u2019environnement combinée à l\u2019épuisement des ressources naturelles, les politiques aveugles qui conduisent au désastre, sans oublier des pratiques politiques relevant d\u2019une intégrité trop souvent douteuse, les réductions dans les services publics alors que la redistribution a été amendée en faveur des plus riches depuis trois décennies : réductions d\u2019impôt, progressivité réduite, exemptions avantages fiscaux et autres cadeaux fiscaux qui expliquent en partie la croissance de l\u2019endettement public.À ces facteurs plus structurels, il faut ajouter la cupidité et l\u2019arrogance d\u2019une grande partie de l\u2019élite financière, l\u2019impuissance et souvent le silence des dirigeants politiques à l\u2019égard des dérives financières, l\u2019absence de vision des partis politiques dont les programmes ne suscitent guère d\u2019enthousiasme, une société civile de plus en plus active et même imaginative, mais de plus en plus fragmentée et faiblement organisée.* Professeur émérite, UQAM.1 OCDE (2008), Croissance et inégalités - Distribution des revenus et pauvreté dans les pays de l\u2019OCDE, Paris, 341 p. Dossier Conjonctures 2011 158 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Comparativement à la déprime et au découragement, le mouvement des indignés à travers les « occupations », dans le sillage d\u2019Occupy Wall Street, représente une réaction plus saine.En effet, la déprime conduit au découragement, au décrochage et souvent à l\u2019indifférence, la pire des attitudes, alors que l\u2019indignation constitue le premier pas d\u2019un engagement civique.L\u2019indignation ainsi partagée motive la résistance comme l\u2019a très bien expliqué Stéphane Hessel dans un fascicule qui a connu une très large diffusion2.De telles occupations sont des mini-espaces publics, sans doute très fragiles, où la parole circule très librement portée par une conviction, celle de la nécessité de faire quelque chose pour un changement en profondeur.Même si de telles mobilisations « n\u2019ont pas une pensée politique à leur disposition qui leur permette de les organiser et de les orienter3 », elles mettent de l\u2019avant des droits sociaux qui ont une forte légitimité au regard des intérêts des puissances de l\u2019argent qui dominent maintenant le monde4.Pour nous inspirer davantage, nous ne disposons pas d\u2019une grande théorie comparable à celle de Keynes (et de Beveridge) qui avait justifié sur le plan de l\u2019économie politique l\u2019arrimage du développement économique et du développement social comme réponse à la grande crise de 1929 et qui avait favorisé par le fait même le soutien des travailleurs (et même plus largement encore) aux partis sociaux-démocrates.Les défis plus spécifiques à notre époque, notamment ceux de la mondialisation et du respect de la nature, suffisent à montrer que les solutions d\u2019un passé même récent sont nettement insuffisantes.Toutefois, l\u2019histoire nous enseigne que les grandes transformations se sont le plus souvent produites 2\tStéphane Hessel (2010), Indignez vous, Montpellier, Indigène Editions, 32 p.3\tStéphane Hessel et Edgar Morin (2011), Le chemin de l\u2019espérance, Paris, Fayard, p.7 4\tAlain Touraine (2010), Après la crise, Paris, Seuil (La couleur des idées), p.106. 159 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 qu\u2019à la suite de catastrophes ou encore d\u2019une forte prise de conscience du caractère intolérable d\u2019une situation donnée.À défaut d\u2019une révolution que personne apparemment ne souhaite et qui ne semble pas souhaitable non plus, il faut s\u2019en remettre à une transformation en profondeur qui, même si elle se déployait par étapes, doit avoir un commencement bien identifiable pour marquer le départ.Cela suppose non seulement une large conscientisation des citoyens, mais aussi une alliance sociale qui propose un projet d\u2019avenir voire une utopie concrète et qui soit capable de mettre en œuvre rapidement des réalisations significatives pour solidifier sa base et convaincre les indécis.En somme, une transformation de cette ampleur ne peut faire l\u2019économie du politique.Dans cette perspective, notre contribution est plutôt modeste.Nous tenterons simplement de montrer d\u2019une part qu\u2019une grande transformation est indispensable, puisque nous sommes proches du point de rupture, et d\u2019autre part qu\u2019elle n\u2019est pas impensable, si l\u2019on prend en considération la portée des réalisations existantes sans doute insuffisamment visibles.Dans un premier temps, nous caractériserons donc à grands traits la crise actuelle selon diverses dimensions révélant ainsi un monde qui se défait.Dans un deuxième temps, nous montrerons qu\u2019un nouveau monde est possible comme le suggèrent aussi bien les nombreuses initiatives venant d\u2019en bas, à l\u2019échelle locale ou même nationale, que les réalisations venant d\u2019en haut, notamment celles orientées vers une autre mondialisation.Une crise multidimensionnelle : un monde qui se défait La plupart des économistes hétérodoxes et des sociologues économiques s\u2019entendent pour affirmer que la crise actuelle est financière, économique, sociale, politique et écologique et que toutes ces dimensions ont interdépendantes, emboîtées Dossier Conjonctures 2011 160 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 ou entremêlées.Autrement, cette crise multidimensionnelle ne saurait être résolue de manière durable sans la prise en charge de chacune de ces dimensions.Bien que le capital financier soit au cœur de la crise actuelle, son contrôle - par ailleurs indispensable pour éviter un désastre - ne saurait suffire pour s\u2019orienter vers un développement soutenable.Ce dernier suppose aussi que la crise écologique et la crise sociale, qui « s\u2019entremêlent et se codéterminent5 », soient surmontées et que nous réalisions « un lent et coûteux réajustement des techniques, des localisations, des modes de vie, des systèmes de valeurs et de l\u2019ordre géopolitique6.» En somme, « la sortie de crise ne saurait être définie en termes purement économiques » puisqu\u2019elle suppose « la construction d\u2019un nouveau système d\u2019acteurs7 » et un contrat social qui permettrait la prise en charge des divers éléments à la base d\u2019un modèle de développement durable.Cela dit, il ne faut pas sous-estimer le rôle central du capital financier dans les déséquilibres économiques actuels, y compris pour l\u2019endettement des ménages et des États.Ainsi, la mondialisation, notamment la délocalisation de la production des pays du Nord vers la Chine et d\u2019autres pays du Sud, a été encouragée fortement par la recherche de rendements plus élevés.Cela entraînera des effets négatifs sur l\u2019emploi et les salaires dans les pays du Nord, réduisant par le fait même la demande finale pour ces biens.Pour maintenir leur consommation, les ménages touchés négativement n\u2019auront d\u2019autres choix que de s\u2019endetter, ce que favorisera le système financier avec l\u2019appui des gouvernements qui décideront de réduire les ponctions fiscales pour soi-disant relancer l\u2019emploi, ce qui aura pour effet d\u2019endetter également les États.Aux Etats- 5\tÉloi Laurent (2011), Social-écologie, Paris, Flammarion, p.217.6\tRobert Boyer (2011), Les financiers détruiront-ils le capitalisme?, Paris Economica, p.12.7\tAlain Touraine (2010), opt.cit, p.137. i6i L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Unis, cela s\u2019est traduit par la bulle immobilière et par suite la crise des subprimes (prêts à haut risque) alors qu\u2019en Europe continentale ce fut par un filet social plus généreux et des dégrèvements fiscaux au profit des plus riches qui ont entraîné la crise de la dette souveraine.Cette montée de la finance et de la mondialisation s\u2019est faite avec l\u2019accord et même le soutien des gouvernements qui ont adopté des réformes apparemment marginales, lorsque considérées une à une.La crise actuelle est constituée non seulement d\u2019une domination du capital financier sur la production, mais d\u2019une séparation du monde financier et du monde de la production.Ainsi, avec la financiarisation des entreprises, la logique industrielle a été remplacée par la logique financière qui s\u2019est orientée quasi exclusivement vers la valeur actionnariale.Ce faisant, l\u2019entreprise est vue d\u2019abord comme un portefeuille d\u2019actifs, d\u2019où son dépècement éventuel et sa délocalisation lorsque cela apparaît favorable aux actionnaires.Ceux qui avaient des liens plus forts avec l\u2019entreprise qu\u2019il s\u2019agisse des salariés et même des cadres sont maintenant exclus et impuissants quant au devenir de cette dernière.Il en est ainsi des communautés dont la prospérité dépendait en grande partie de la présence de ces entreprises.La séparation de la finance de l\u2019économie est d\u2019autant plus lourde de conséquences que la première évolue dans le temps court comme on peut l\u2019observer à la bourse alors que la reconfiguration d\u2019une économie nationale, par exemple, s\u2019apprécie plutôt en termes de décennies.Les pouvoirs publics sous la gouverne de partis de droite et même de gauche ont favorisé cette autonomisation de la finance en autorisant sa mobilité à l\u2019échelle mondiale et sa libéralisation à l\u2019échelle nationale.Maintenant, la finance est non seulement au cœur de l\u2019économie qu\u2019elle domine, mais aussi des gouvernements.Outre l\u2019importance qu\u2019elles Dossier Conjonctures 2011 162 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 accordent au lobbying, les élites financières et économiques sont aujourd\u2019hui en lien direct avec les dirigeants politiques, les administrations publiques et les académiques supposé-ment indépendants.Ainsi, les dirigeants politiques même les moins à droite, comme c\u2019est le cas de Barak Obama, consultent en premier lieu les financiers pour leurs grandes décisions, supposant que ces derniers sont le mieux placés pour relancer la croissance et éventuellement l\u2019emploi.Il n\u2019est pas difficile de comprendre que les aides massives aux institutions financières sans grande contrepartie peuvent trouver là leur explication de même que les projets de lois et de règlements favorables qui leur sont favorables.Comme l\u2019écrivent S.Blankenburg et J.G.Palma, « the banks are inside the goverment», d\u2019où la résistance des gouvernements à procéder à des changements en profondeur8.Pour François Chesnais, le tour de force le plus invraisemblable a été de transformer une grande partie des dettes des institutions financières en dettes des États que doivent maintenant rembourser les citoyens alors qu\u2019une partie de leur épargne a disparu.Selon l\u2019économiste français, un examen de la source de cette dette pourrait bien montrer qu\u2019elle est en grande partie illégitime9.En somme, aux États-Unis comme ailleurs, les intérêts de la société sont remplacés par ceux des financiers et des classes aisées « qui peuvent utiliser à leur profit les processus spéculatifs qui en dérivent10 ».Il est pertinent de rappeler ici que la spéculation est constituée principalement d\u2019« opérations à la fois risquées, motivées par l\u2019espoir d\u2019une plus-value, et sèches, c\u2019est-à-dire sans 8\tStephanie Blankenburg et José Gabriel Palma (2009), « Introduction : the Global Financial Crisis », Cambridge Journal of Economics, No 33, p.531-538.9\tFrançois Chesnais (2011), Les dettes illégitimes.Quand les banques font main basse sur les politiques, Paris, Raisons d\u2019agir Éditions, p.23.L\u2019économiste considère comme légitimes les dettes à l\u2019égard des épargnants et éventuellement illégitimes les dette provenant d\u2019activités spéculatives que doivent rembourser les contribuables.10 Robert Boyer, op.cit., 215. 163 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 contrepartie directe dans la sphère réelle de l\u2019économie11 ».Comment mieux expliquer que la finance (spéculative) et l\u2019économie sont de plus en plus séparées ?Depuis plus de deux décennies, les banques elles-mêmes se sont transformées en s\u2019éloignant de l\u2019intermédiation pour une finance de marché, renvoyant ainsi à des tiers les risques à travers la titrisation.Les innovations financières combinées aux nouvelles technologies de communications ont favorisé une hypertrophie de la finance.Ainsi, « une situation où les transactions afférentes au PIB mondial ne représentent que 1,6 % des transactions totales traduit un degré très élevé d\u2019hypertrophie de la sphère financière par rapport à celle de l\u2019économie réelle, là où la richesse est produite12 ».Autres chiffres révélateurs de cette hypertrophie, les échanges mondiaux de marchandises et de services qui s\u2019élèvent à 19 505 milliards de dollars représentent moins de 0,2 % des 1 015 000 milliards de dollars de transactions sur le marché des changes13.Lorsqu\u2019on regarde les rendements escomptés et les rémunérations offertes aux dirigeants du monde de la finance, on se doit de conclure que les incitations à produire de la richesse sont pratiquement inexistantes pour ceux qui veulent s\u2019enrichir.Laissé à lui-même sans véritable contrôle, le capital financier entraîne l\u2019économie mondiale vers une catastrophe.De plus, le modèle de croissance des pays qui en sont maintenant le moteur, tels les pays les plus importants d\u2019Asie, d\u2019Amérique latine et même d\u2019Afrique, est lui-même non soutenable.En 2011, ces pays contribuent davantage à la croissance que les pays membres de l\u2019OCDE, d\u2019où un « grand basculement » réalisé en quelques décennies 11\tDominique Plihon cité par François Chesnais (2011), Les dettes illégitimes.Quand les banques font main basse sur les politiques, Paris, Raisons d\u2019agir Éditions, p.42-43.12\tIbid, p.45 13\tIbid, p.47. Dossier Conjonctures 2011 164 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 en faveur de quatre modèles de croissance extravertie14.D\u2019abord, la Chine qui est devenue l\u2019atelier du monde (Cargo Export) s\u2019est donné un modèle axé sur les exportations de biens dont les avantages reposent sur de bas salaires et de faibles contraintes environnementales combinées à une politique de change agressive et à une collaboration étroite de l\u2019État et du secteur privé alors que le marché intérieur est à la fois réprimé et protégé.De même, l\u2019Inde devenue le bureau du monde (Soft Workers) exporte vers les pays du Nord des services dans le domaine de l\u2019informatique, de l\u2019ingénierie et de la comptabilité en misant sur l\u2019avantage des bas salaires.Ce pays est passé d\u2019une économie reposant largement sur l\u2019agriculture à une économie de service sans avoir connu une industrialisation massive.Les deux autres modèles reposent également sur une croissance extravertie, il s\u2019agit de pays du Sud qui exportent leur main d\u2019œuvre (Walkshop), tels les Philippines, dont une grande partie des salaires obtenus au Nord sont transférés dans le pays d\u2019origine, ce qui représente pour les dix pays plus importants 20 % de leur population et un apport de revenus correspondant plus ou moins à 10 % de leur PIB.Pour plusieurs de ces pays, l\u2019exportation de la main d\u2019œuvre représente apparemment une stratégie de développement.Enfin, certains pays tels les pays du golfe Persique pour le pétrole connaissent une croissance également extravertie fondée sur l\u2019exportation de matières premières (Serial Renters).Souhaitons que le Plan Nord de Jean Charest ne contribue pas à inscrire le Québec dans ce modèle de croissance extravertie.Dans un premier temps, la croissance extravertie de ces divers pays a pu être considérée comme avantageuse pour toutes les parties.Elle représentait un progrès au sud alors que dans les pays du nord « leurs multinationales pouvaient 14 Jean-Michel Severino et Olivier Ray (2011), Le grand Basculement.La question sociale à l\u2019échelle mondiale, Paris, Odile Jacob, p.38-63. l65 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 produire à bas coût, et leurs citoyens acheter des marchandises et des services à des prix défiant toute concurrence.15 ».Maintenant, elle apparaît de plus en plus fragile puisque la demande des pays du nord repose sur un endettement de moins en moins soutenable et, dans certains cas, dépendant des pays du sud.Pour ces pays, elle engendre des inégalités de plus en plus marquées de même qu\u2019une dégradation de l\u2019environnement, sans oublier l\u2019épuisement des ressources naturelles.Si la création d\u2019un marché interne dans les pays du Sud pourrait constituer une solution, il apparaît en même temps qu\u2019une généralisation du mode de vie occidentale ne serait pas soutenable en raison de l\u2019empreinte écologique en résultant.De plus, les pays du Nord n\u2019auraient plus d\u2019intérêt de poursuivre leur importation de biens et de services si les pays du Sud y intégraient les coûts environnementaux et du travail décent, sans oublier ceux du transport en croissance.Entretemps, « cette dissociation des consommateurs du nord de produits manufacturiers avec les producteurs du sud profite à une partie des salariés du nord qui accroissent ainsi leur pouvoir d\u2019achat, mais au détriment d\u2019une grande partie de la classe ouvrière d\u2019hier aujourd\u2019hui sans travail et à faible pouvoir d\u2019achat16 ».En somme, le modèle de croissance se révèle à terme insoutenable aussi bien au Nord qu\u2019au Sud.Comme nous venons de l\u2019entrevoir sans doute trop rapidement, la crise actuelle est constituée de trois grandes séparations : séparation entre l\u2019économie et la société, séparation entre l\u2019économie et la finance et séparation au sein même de la finance entre des activités financières d\u2019intermédiation et une finance spéculative.Ces trois séparations auxquelles il faut ajouter la non-prise en charge des coûts environnementaux entraînent une destruction du monde qui était le nôtre jusqu\u2019ici.Comme l\u2019explique Alain Touraine, la crise 15\tIbid : 62 16\tIbid : 63 Dossier Conjonctures 2011 166 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 actuelle n\u2019est pas simplement la crise du capitalisme, mais une crise de la société capitaliste qui pourrait conduire à la disparition des acteurs sociaux au cœur de cette société, des conflits traditionnels qui surgissaient le plus souvent dans la production et dans les interventions de l\u2019État, notamment la culture qui permettait à l\u2019État d\u2019intervenir « poussés par les victimes de la gestion économique imposée par les dirigeants capitalistes.17 » Mais comme l\u2019affirme le sociologue français, une société capitaliste n\u2019a jamais été complètement dominée par le capitalisme.Il faudrait ajouter que la production de biens et de services, et donc l\u2019économie (au moins substantive dans le sens de Polanyi), n\u2019a jamais été complètement capitaliste puisqu\u2019une partie priorisait le service aux membres comme dans les coopératives et les mutuelles, une autre partie relevait d\u2019une économie non marchande, ce qui était le cas principalement du secteur public, et une troisième partie pouvait être considérée non monétaire en raison de la contribution du bénévolat dans les associations, par exemple.Enfin, l\u2019économie capitaliste elle-même s\u2019est toujours appuyée sur des contributions provenant notamment des États, des collectivités, des associations et plus largement de l\u2019entraide qui reposent principalement sur le non marchand et le non monétaire.Nous tenterons maintenant de voir comment un monde a déjà commencé à se reconstruire, à partir de quelques indices sans doute modestes, mais qui devraient être suffisants pour laisser voir qu\u2019« un autre monde est possible ».Un monde à reconstruire, des raisons d\u2019espérer La crise actuelle n\u2019entraîne pas nécessairement un au-delà progressiste.Elle révèle sans doute le cul-de-sac où nous mènent le productivisme et la croissance comme principale finalité sociale.Mais, loin de fournir spontanément les moyens de s\u2019en sortir, elle a entraîné une réduction des res- 17 Alain Touraine, op.cit., p.40 167 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 sources collectives, elle a affaibli les acteurs sociaux et l\u2019État lui-même et elle a appauvri la majorité de la population, à commencer par les plus faibles.En revanche, cette crise a été perçue par plusieurs comme une invitation pressante à réaliser une grande transformation voire une révolution, d\u2019où l\u2019importance de bien profiter de l\u2019opportunité qu\u2019elle représente.Pour ne pas prendre ses désirs pour des réalités, il nous semble nécessaire d\u2019identifier les initiatives et les efforts tentés au cours des dernières années pour repenser notre mode de production et de consommation, notre façon de penser la politique et plus largement encore nos rapports au monde et à la nature.Dans cette perspective, nous examinerons sans doute trop rapidement comment la reconstruction semble s\u2019amorcer d\u2019abord à partir d\u2019en haut, avec la mouvance altermondialiste, puis à partir d\u2019en bas entre autres avec la myriade d\u2019expérimentations et d\u2019initiatives allant dans le sens d\u2019un développement plus durable et d\u2019une économie plus ancrée dans le territoire et plus solidaire.Notre contribution demeure d\u2019autant plus modeste et partielle que nous ne visons qu\u2019à suggérer la poursuite d\u2019une recherche et d\u2019une réflexion dans cette direction.Reconstruire par en haut : vers une autre mondialisation ?À bien des égards, la mondialisation représente à la fois le pire et le meilleur18.Le pire puisqu\u2019elle a favorisé la domination de la finance sur l\u2019économie et la société, l\u2019augmentation des inégalités entre les plus pauvres et les plus riches, l\u2019extraversion de la croissance, au moins dans les pays du sud, et à l\u2019impuissance des États nationaux.Le meilleur puisqu\u2019elle a également favorisé de nouvelles formes coopération internationale, une conscience plus nette de l\u2019unité solidaire de l\u2019humanité et d\u2019une communauté de destin sur cette planète, et l\u2019émergence de nouveaux acteurs et de nouveaux espaces 18 Edgar Morin (2010), Ma gauche, Paris, François Bourin, p.13 Dossier Conjonctures 2011 168 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 de débat public.Il apparaît maintenant plus clairement que de nombreuses questions ne peuvent trouver réponse qu\u2019en prenant en considération à cette échelle des questions telles que celles concernant l\u2019environnement, la dégradation de la biosphère, la gestion de certains biens mondiaux et la mise en place de normes sociales touchant le travail décent, sans oublier la régulation des conflits entre entités nationales.En somme, nous devons à la fois démondialiser en reterrito-rialisant certaines activités économiques (comme nous le verrons dans les initiatives venant d\u2019en bas) et remondialiser (comme nous tenterons de le suggérer maintenant) à travers une autre mondialisation ouverte sur une solidarité élargie à l\u2019ensemble de l\u2019humanité et orientée vers un développement durable et des échanges plus équitables entre le nord et le sud.Même si les forces dominantes de la globalisation sont encore celles des grandes entreprises capitalistes et des instances internationales telles la Banque mondiale (BM) et le Fond monétaire international (FMI), la mouvance altermon-dialiste issue de la société civile représente un contrepoids et de plus en plus une force de proposition.Le mouvement tiers-mondiste de lutte contre l\u2019endettement et les ajustements structurels constitue sans doute l\u2019ancêtre de la mouvance altermondialiste.Cette dernière s\u2019affirme dans les années 1990 par sa présence dans les grandes conférences de l\u2019ONU à commencer par le Sommet de la terre de Rio en 1992 et par l\u2019opposition aux politiques proposées par les grandes institutions internationales à commercer avec la rencontre l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle de 1999, un tournant où la force de mobilisation citoyenne s\u2019est imposée aux yeux du monde.Les thématiques mises de l\u2019avant se sont alors élargies pour inclure l\u2019environnement, la démocratisation des instances internationales, la lutte contre les inégalités, une autre mondialisation (passage de l\u2019antimondialisation à l\u2019altermondialisme) et un autre modèle de développement. 169 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Les Forums sociaux mondiaux, qui ont débuté en 2001 à Porte Allegre et qui se poursuivent régulièrement depuis, mettent bien en lumière certaines spécificités de la mouvance altermondialiste comme acteur social engagé dans une autre mondialisation et un autre développement.Comme tel le Forum social mondial constitue un espace ouvert pour ceux et celles qui remettent en question la mondialisation et le capitalisme, un espace ouvert qui refuse de s\u2019enfermer dans des recommandations bien arrêtées19.On se situe donc principalement sur le terrain de la société civile et de débats qui demeurent politiques.Après plus d\u2019une décennie, l\u2019expérience des Forums montre clairement que cette mouvance ne constitue pas un mouvement social comme on l\u2019entend généralement.Nous sommes plutôt en présence d\u2019un ensemble hétéroclite où l\u2019on retrouve des participants provenant de divers mouvements sociaux (nouveaux et anciens), soit sans doute, des groupes écologiques, des groupes de femmes, des groupes de jeunes, des organisations relevant de l\u2019économie solidaire, mais aussi des syndicats, des organisations paysannes, des organisations coopératives et de l\u2019économie sociale.Cette diversité représente à la fois une richesse et une alliance large, comme plusieurs le souhaitaient sans y croire, mais elle soulève manifestement d\u2019importants défis tant sur le plan du fonctionnement démocratique que de la cohérence quant aux perspectives d\u2019avenir20.Les thématiques principales, qui intéressent la mouvance altermondialiste, circonscrivent un espace de débat public qui correspond à ce qu\u2019on pourrait appeler un nouveau paradigme, une nouvelle vision concernant le modèle de déve- 19\tEmmanuel Wallerstein (2005), « Le Forum social mondial à la croisée des chemins », in Alter-démocratie, alter-économie.Chantiers de l\u2019espérance.Revue du MAUSS semestrielles, No 26, p.33-40.20\tPour aperçu des défis, voir Louis Favreau, Lucie Fréchette et René Lachapelle (2010), Les défis d\u2019une mondialisation solidaire, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 160 p. Dossier Conjonctures 2011 170 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 loppement, le rapport à la nature et à l\u2019environnement, la démocratie, la lutte contre les inégalités, le rôle de la finance, la place de l\u2019économie dans la société, etc.Comme plusieurs l\u2019ont relevé, « ce qui a manqué jusqu\u2019ici c\u2019est d\u2019avoir une vue d\u2019ensemble de la nouvelle société qui se forme21 » et du nouveau monde qui serait possible.À cet égard, les thématiques traitées par les Forums sociaux mondiaux sont suffisamment larges pour permettre la confrontation des points de vue nécessaire à un renouvellement de la pensée.Ce travail se fait également dans d\u2019autres organisations relevant de la mouvance altermondialiste telle ATTAC (Association pour la taxation des transactions pour l'aide aux citoyens) qui a été créée en 1998 et qui est présente maintenant dans 38 de pays.Bien que centrée plus sur les méfaits de la globalisation financière, et ayant donné lieu à l\u2019occasion à des controverses, cette association internationale tente maintenant d\u2019établir des liens avec des expérimentations et des initiatives de la société civile relevant du développement durable et même de l\u2019économie sociale et solidaire.Parmi les débats qui ont cours au sein de l\u2019altermondialisme, on peut relever ceux opposant la croissance et de la décroissance, l\u2019anticapitalisme et la transformation du capitalisme, le réformisme et la révolution (pour certains).Il n\u2019est pas question de reprendre ici ces débats, sinon pour mentionner que des compromis s\u2019élaborent parfois à partir d\u2019une meilleure compréhension des enjeux, parfois en acceptant de demeurer dans le doute tout en s\u2019engageant dans des directions dont la portée n\u2019est pas manifeste à court terme.De même, l\u2019opposition de la croissance et de la décroissance est en partie désamorcée lorsqu\u2019on pose la question : « que doit-on faire croître et que fait-on décroître22 ?» Ainsi la décroissance de ce qui est toxique et de ce qui exige davantage d\u2019énergie fossile peut 21\tAlain Touraine, op.cit., p.113.22\tAlain Lipietz (2009), Face à la crise l\u2019urgence écologiste, Paris, Les éditions Textuel, p.118. 171 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 s\u2019imposer au moins en principe23.De même, la croissance pour les biens et services qui reposent sur une haute qualité énergétique (HQE) et une haute qualité sociale (HQS) apparaît désirable comme c\u2019est le cas du transport en commun et de l\u2019aménagement plus humain des grandes villes.Plus largement, « corriger la croissance économique par une mesure du bien-être ou de la qualité de vie permettrait de sortir du faux dilemme croissance/décroissance en instituant d\u2019autres évaluations du développement de la société24 ».Les débats qui mettent de l\u2019avant l\u2019anticapitalisme, la sortie du capitalisme ou son dépassement peuvent se rejoindre dans la perspective d\u2019un mode de développement qui fasse du développement social et individuel sa priorité et de l\u2019économie un moyen tout en considérant l\u2019intégrité écologique comme incontournable.Il va de soi qu\u2019une telle hiérarchisation ou conjugaison de l\u2019économique, du social et de l\u2019environnement n\u2019est pas possible sans un approfondissement et un élargissement de la démocratie.Quant à savoir si cette grande transformation peut se réaliser dans le cadre du capitalisme (sans doute transformé), on peut en douter, mais « la question doit demeurer ouverte25 ».Comme Alain Lipietz le propose, « il ne faut pas attendre d\u2019avoir renversé le capitalisme pour entreprendre de sauver la planète26 » et, nous ajoutons, pour s\u2019orienter vers un développement plus soutenable et plus équitable.Dans cette perspective, « la réduction des inégalités est absolument décisive pour que tous accèdent à des modes de vie soutenables et dési-rables27 ».Comme on l\u2019entrevoit, le débat et la référence à des 23\tJean Gadrey 24\tBernard Perret (2008), Le capitalisme est-il durable ?, Carnets nord, 2008, p.173.25\tIbid : 179.26\tAlain Lipietz, op.cit.p.83.27\tJean Gadrey, Adieux à la croissance.Bien vivre dans un monde solidaire, Paris, Alternatives économiques (Les Petits Matins), p.18. Dossier Conjonctures 2011 172 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 pratiques conséquentes donnent à l\u2019idée d\u2019un autre modèle de développement une existence et une conviction de plus en plus partagée par ceux qui recherchent une alternative à la globalisation néolibérale.Cette vision plus ou moins intégrée constitue également la base d\u2019une espérance.Cette vision du développement questionne la façon dont la croissance dans les divers États et dans les organismes internationaux est mesurée.En 1990, le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) a mis au point l\u2019indice de développement humain (IDH) avec l\u2019aide de deux économistes originaires des pays du Sud, l\u2019économiste indien Amartya Sen et l\u2019économiste pakistanais Mahbub ul Haq.Cet indice prend en considération l\u2019espérance de vie, le niveau d\u2019éducation et le niveau de vie.Un indice dérivé de l\u2019IDH rend en compte les disparités entre les hommes et les femmes (Gender-related Development Index).En 2011, l\u2019OCDE a proposé un indice du mieux vivre dont les indicateurs sont le logement, l\u2019emploi, la santé, la satisfaction vis-à-vis la vie, la sécurité, le lien social, le bien-être, l\u2019environnement (qualité de l\u2019air dans les villes), l\u2019équilibre famille-emploi, les revenus et la gouvernance28.Même si cet indice du mieux vivre repose sur onze critères plutôt que trois avec l\u2019IDH, ces derniers demeurent trop dépendants du PIB par habitant.Cependant, ce nouvel indice comme celui du PNUD a le mérite de contribuer au débat sur la mesure de la richesse et de montrer les limites du PIB pour en mesurer la croissance.Dans la mesure où le paradigme d\u2019un autre modèle de développement réussit à s\u2019imposer au sein de la société civile et à l\u2019échelle du monde, une autre façon de concevoir la richesse et sa mesure s\u2019imposera.Il sera également plus facile de voir comment être plus équitable non seulement entre le Nord et le Sud, mais aussi au sein de chacune des 28 Voir le site suivant : http://www.oecdbetterlifeindex.org/ 173 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 sociétés nationales.La reconstruction d\u2019une autre économie suppose aussi un autre imaginaire ce qui ne saurait s\u2019imposer sans une nouvelle compréhension des rapports entre l\u2019économie, la société et la nature.Sur ce point, il faudrait poursuivre la recherche et la réflexion pour voir comment les très nombreuses ONG et leurs regroupements évoluant à l\u2019échelle internationale contribuent non seulement à l\u2019approfondissement et à la diffusion de cette compréhension, mais également à des pratiques et des réalisations conséquentes.De même, dans la plupart des grandes organisations internationales, il existe aussi des niches tels le programme LEED (Local Economic and Employement Development) de l\u2019OCDE et le Programme des Nations unies pour l\u2019environnement (PNUE) où des chercheurs, des acteurs et des hommes politiques non seulement mènent de telles réflexions, mais aussi soutiennent à l\u2019occasion des initiatives de la société civile et l\u2019élaboration de politiques qui vont dans le sens d\u2019un autre modèle de développement.Il y a là non seulement des brèches dans le système, qui peuvent s\u2019élargir en période de crise, mais aussi des motifs d\u2019espérance qui viennent d\u2019en haut et parfois de là où on ne s\u2019y attend pas.Reconstruire par en bas : l\u2019exemple de l\u2019économie sociale et solidaire À l\u2019occasion de la crise financière, Joseph Stiglitz relevait qu\u2019on n\u2019accorde pas suffisamment d\u2019attention à cette autre économie que représentent les entreprises relevant de l\u2019économie sociale et de l\u2019économie publique29.Ces entreprises évoluent parfois dans le cadre du marché, mais elles ne s\u2019en remettent pas à la soi-disant autorégulation des marchés ni à la recherche irraisonnée du rendement maximal puisqu\u2019elles ne sont pas administrées par des actionnaires et que leur finalité est le service à leurs membres.En même temps, ces entreprises non capitalistes sont généralement 29 Joseph Stiglitz (2009) », « Moving Beyond Market Fundamentalism to a More Balanced Economy », Annals of Public and Cooperative Economics, Vol.80 no 3, 3560 Dossier Conjonctures 2011 174 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 reconnues pour la qualité de leur service et pour leur résilience devant les grandes turbulences que représentent les grandes crises.Autrement dit, elles ne sont pas des entreprises capitalistes puisque ces dernières confient le pouvoir aux seuls actionnaires (ou leurs représentants) et recherchent les rendements les plus élevés.L\u2019économiste américain, prix Nobel, qui a été entre autres l\u2019un des conseillers économiques du président Clinton et vice-président sénior et économiste-chef à la Banque mondiale concluait que ce qui fonctionne le mieux aux Etats-Unis, c\u2019était ce que nous appelons l\u2019économie sociale, soit des coopératives et des organisations sans but lucratif que l\u2019on retrouve par exemple dans l\u2019éducation et le logement social.En conséquence, il ajoutait que nous devrions accorder plus d\u2019attention à cette autre économie.Un autre américain, Lester M.Salamon, qui a mené de nombreuses études sur les associations sans but lucratif et le travail bénévole aux Etats-Unis et dans le monde, a bien montré leur poids en termes d\u2019emplois et d\u2019activités économiques.La part de l\u2019emploi de ces associations est de 5,6 % de la main d\u2019œuvre pour les 42 pays qu\u2019il a étudiés, mais elle atteint 15,9 % en Hollande, 12,3 % au Canada, 11 % au Royaume-Uni, 9,6 % en Suède, 9,2 % aux Etats-Unis et Japon 8 %30.Leur poids économique est toutefois un peu moins important, soit de 7,3 % pour le Canada (6 % si l\u2019on exclut le travail bénévole).Les revenus de ces associations proviennent à 50 % de revenus générés par leur activité, à 36 % du gouvernement et à 14 % de la philanthropie.Ces associations se retrouvent dans un très grand nombre d\u2019activités relevant pour la plupart de l\u2019intérêt général, soit dans les hôpitaux, les universités, les organisations pro- 30 Lester M.Salamon (2010), « Putting the Civil Society on the Economic Map of the World », Annals of Public and Cooperative Economics, Vol.81 no 2, p.167-210. 175 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 fessionnelles, les centres de soins, les services de garde, les organisations de développement communautaire, les cliniques médicales, les groupes environnementaux, les agences de conseil aux familles, les groupes d\u2019entraide, les associations sportives, les groupes religieux, les centres de formation professionnelle, les organisations de défense de droits, les associations communautaires, l\u2019aide alimentaire, les centres d\u2019accueil pour les sans domicile fixe, etc.Enfin, dans une autre étude, Lester M.Salomon a montré l\u2019importance du seul travail bénévole dont la population représente à l\u2019échelle du monde environ un milliard de personnes, qui si on les réunissait dans un pays, ce pays serait le second après la Chine en termes de population (données de 2005)31 et la septième économie du monde avec un PIB de 1 348 milliards $.En ce qui concerne le Québec, les associations ont connu une croissance considérable passant de 5302 en 1956 à 23 330 en 197632 pour atteindre 57 070 en 201133.En 2003, les associations sans but lucratif représentaient 29 % de celles existant au Canada.En excluant les hôpitaux, les universités et les collèges qui font plutôt partie du secteur public, les associations sans but lucratif avaient des revenus atteignant 17 milliards de dollars, des effectifs de salariés s\u2019élevant à 324 000 et un effectif de bénévoles de 31\tLester M.Salamon, S.Wojciech Solowski et Megan A.Haddock (2011), « Mesuring the Economic Value of Volunteer Work Globally : Concepts, Estimates, and Roadmap to the Future », Annals of Public and Cooperative Economics, Vol.82 no 3, pp.217-252.32\tRoger Levasseur (avec coll.de Raymond Boulanger) (1990), « La dynamique des associations au Québec : démographie et morphologie : 1942-1981 », in Brault, Marie-Marthe T., Saint- Jean, Lise (dir.), Entraide et associations, Québec, IQRC, 153-180 (voir page 156 pour le nombre d\u2019associations).33\tCe chiffre représente le nombre d\u2019associations personnifiées selon le Registraire des entreprises de Revenu Québec.Voir le site Registraire des entreprises (REQ) : http://www.registreentreprises.gouv.qc.ca/fr/a_propos/ registre/obligation_immat.aspx Dossier Conjonctures 2011 176 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 4,4 millions34.Les revenus de ces associations proviennent à 49 % du gouvernement, à 36 % de revenus générés et à 15 % de dons et d\u2019autres sources.Les chiffres concernant les coopératives et les mutuelles sont plus facilement disponibles, mais sont néanmoins indispensables pour rendre compte de l\u2019importance de l\u2019économie sociale et solidaire au Québec.À l\u2019exception de certaines coopératives évoluant dans le secteur des services d\u2019intérêt général, les revenus des coopératives proviennent principalement de la vente de biens et de services.En 2008, on comptait 3300 coopératives et 39 mutuelles pour un chiffre d\u2019affaires de 22 milliards $ (dont 9 milliards dans le non financier) avec des effectifs salariés de 88 000 (dont 45 000 dans le non financier), sans oublier 22 000 dirigeants bénévoles35.L\u2019économie sociale et solidaire à travers ses diverses composantes que sont les coopératives, les mutuelles, les associations, les fonds de travailleurs et certaines fondations (dont Centraide) réussit dans divers domaines à faire le lien entre l\u2019économie et la société en donnant la priorité à la finalité de services et en s\u2019appuyant pour ce faire sur une gouvernance démocratique où le pouvoir n\u2019est pas donné aux actionnaires.De même, dans le cas où il y a distribution de surplus pour les coopératives, ceux-ci sont distribués à la réserve (fonds propre), à la communauté et aux membres.Les décisions concernant les surplus et les orientations stratégiques ne peuvent faire l\u2019économie d\u2019un fonctionnement démocratique qu\u2019assure un statut juridique bien connu.C\u2019est sans doute ce qui manque aux entreprises capitalistes qui s\u2019engagent dans la responsabilité sociale.Bien que cette 34\tImagine Canada (2004), « Le secteur sans but lucratif et bénévole au Québec.» Enquête nationale des organismes à but lucratif et volontaire (réalisée par Statistique Canada), Toronto, Imagine Canada (tiré à part).35\tJoëlle Noreau (2011), « Coopératisme et économie sociale.Le milieu coopératif et mutualiste, une force indéniable de l\u2019économie sociale », Perspective, Revue d\u2019analyse économique, Vol.21 (automne 2011), pp.5-10. 177 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 dernière suppose également la participation des parties prenantes à l\u2019opération de triple reddition de compte (économique, social et environnemental), aucune loi ne les oblige à une telle opération, à l\u2019exception des entreprises publiques qui doivent le faire en vertu d\u2019une loi les concernant.L\u2019économie sociale au Québec est constituée non seulement d\u2019entreprises, mais de divers regroupements sectoriels, régionaux et nationaux qui tissent ainsi une sorte de toile relativement serrée.Au départ, ces entreprises se diffusent le plus souvent à partir de l\u2019essaimage selon le modèle de la talle de fraises.Chacune entité conserve généralement son ancrage local et son autonomie, mais elle est reliée aux autres dans un même secteur ou dans un même territoire pour former une sorte de mouvement.Dans cette perspective, la participation des bénévoles comme dirigeants favorise la mise en place de mini-espaces publics.Lorsqu\u2019une entreprise se donne une finalité sociale (une finalité autre que le profit maximal), elle doit donner un contenu précis à cette finalité cette dernière qui peut signifier aussi bien la création d\u2019emploi que des services à la communauté, il faut donc la préciser et la discuter.D\u2019où la nécessité d\u2019instances de décision démocratique pour y arriver.Enfin, l\u2019économie sociale a émergé le plus souvent par grappes dans des contextes historiques et sociaux bien définis.Ainsi, les grandes crises du capitalisme depuis le mieux du XIXe siècle ont presque toujours donné lieu à un nouveau cycle d\u2019économie sociale et solidaire36.À cet égard, la crise actuelle présente des aspects relativement spécifiques, soit son caractère multidimensionnel (comme nous l\u2019avons montré dans la première partie), mais également le fait qu\u2019elle résulte de crises contemporaines qui n\u2019ont 36 Benoît Lévesque et Martin Petitclerc (2008), « L'économie sociale au Québec à travers les crises structurelles et les grandes transformations (1850-2008) », Économie et solidarités, Vol.39 n° 2, p.14-37.Disponible : http://www.erudit.org/revue/es/.(paru en 2009) Dossier Conjonctures 2011 178 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 pas été complètement résolues, la crise culturelle de la fin des années 1960, la crise économique des années 1980 et maintenant une crise multidimensionnelle.Le premier cycle celui des années 1960 répond à la crise des valeurs du travail, de la production et de la consommation de masse.Les innovations font alors appel à l\u2019autogestion et à la démocratisation des rapports de travail et de consommation où prédominent les aspirations et des projets dits alternatifs.Ces innovations sociales sont portées par de nouveaux mouvements sociaux qui commencent à être diversifiés (culturels, antinucléaires, féministes, écologiques, etc.) même si le mouvement ouvrier est alors prédominant.Beaucoup des expérimentations de cette époque, qui misaient sur le volontarisme et le communautarisme, ont été incapables de relever les défis de l\u2019institutionnalisation et du marché.Certaines se sont maintenues jusqu\u2019à aujourd\u2019hui passant bien souvent d\u2019une vision de société alternative à celle d\u2019entreprise alternative.Ce qu\u2019il convient de retenir, c\u2019est que plusieurs des valeurs postmatéralistes alors mises de l\u2019avant (épanouissement des individus, convivialité, autonomie, créativité, la qualité de vie) demeurent encore actuelles, d\u2019autant plus que les changements escomptés ne se sont pas produits en raison justement de la crise économique qui s\u2019impose par la suite.La crise des années 1980 et 1990 a été celle de la crise non pas du travail, mais de l\u2019emploi et de l\u2019État providence qui sera de plus en plus incapable de répondre aux nouvelles demandes sociales pour des raisons entre autres financières.Les expérimentations et les initiatives qui surgissent alors cherchent d\u2019abord à répondre à des besoins selon un certain pragmatisme et une valorisation de l\u2019entrepreneurial collectif, mais elles sont également portées par des aspirations de démocratie participative de la part non seulement des travailleurs, mais de plus en plus des usagers, notamment 179 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 dans les services aux personnes, d\u2019où un compromis avec l\u2019État pour une institutionnalisation.Parmi les filières d\u2019activités les plus importantes relevons celles du développement local (gouvernance participative, fonds de développement, centres de service, guichet unique), de l\u2019insertion et formation professionnelle, des services de proximité (services de garde, aide domestique), de la finance solidaire avec des fonds dédiés à l\u2019économie sociale et de la finance responsable avec des fonds orientées vers la création d\u2019emploi et d\u2019entreprise, notamment les fonds de travailleurs et leurs filiales.C\u2019est d\u2019ailleurs au cours de cette période que l\u2019économie sociale sera reconnue avec la création du Chantier de l\u2019économie sociale en 1996 et la revitalisation du Conseil québécois de la coopération (CCQ) qui deviendra par la suite le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM).Aujourd\u2019hui, ce cycle a atteint sa maturité, soit une certaine pérennité et une irréversibilité.Il continue d\u2019être important d\u2019autant plus que certains réseaux comme celui des services de garde avec les CPE et celui de l\u2019aide à domicile ne sont pas encore complètement terminés.Enfin, ce qui est le plus déterminant pour l\u2019avenir a sans doute été la mise en place d\u2019un système québécois d\u2019innovation sociale qui fournit à ces entreprises non seulement du financement, mais aussi des services plus adaptés sous l\u2019angle de la formation de la main-d'œuvre, des services aux entreprises et de la recherche en partenariat avec les universités, par exemple.À cela s\u2019ajoute des regroupements régionaux concernant aussi bien l\u2019économie sociale à travers des pôles régionaux en liaison avec les Chantiers d\u2019économie sociale que des coopératives avec les coopératives régionales de développement en liaison avec le CQCM, sans oublier la revitalisation des milieux ruraux avec Solidarité rurale et ses agents de développement rural et enfin l\u2019ouverture des communautés Dossier Conjonctures 2011 180 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 autochtones à l\u2019économie sociale (les coopératives étaient fortement présentes chez les Inuits depuis longtemps).Depuis 2000 et surtout avec la crise actuelle, un nouveau cycle semble en voie d\u2019émergence comprenant deux grands volets : un premier qui tente de répondre aux urgences et un volet pour contribuer plus directement à une grande transformation qu\u2019exigent les grands défis identifiés précédemment.Pour répondre aux urgences, relevons des initiatives devant les besoins élémentaires non satisfaits (ex.logement et alimentation), le besoin de reconversion professionnelle et économique, l\u2019endettement des ménages, les activités et les territoires orphelins négligés par la finance parce qu\u2019in-suffisamment rentables.Pour la transition vers une grande transformation, relevons la production de services basés sur la proximité et l\u2019immatérialité, la culture et le loisir, les services liés à des droits sociaux (santé, éducation, mobilité, justice, etc.), les transports notamment dans les milieux ruraux, la finance solidaire et socialement responsable, le commerce équitable, l\u2019économie immatérielle reposant sur les compétences et le savoir, les commons naturels (eau et air) et artificiels (patrimoine, culture), les productions artisanales et du terroir, les énergies renouvelables, et plus largement une croissance fondée sur la qualité et la faible consommation d\u2019énergie, y compris celles provenant des sources renouvelables.Ce nouveau cycle d\u2019innovation sociale au sein de l\u2019économie sociale que l\u2019on peut observer sur l\u2019ensemble du territoire du Québec existe également dans des petites entreprises artisanales soucieuses de qualité et en lien direct avec leurs clientèles dans des domaines de plus en plus nombreux tels les micro-brasseries, les chocolateries artisanales, les boulangeries et les pâtisseries de quartiers, la production des fromages fins et la restauration notamment celle soucieuse d\u2019une alimentation plus saine.Plus largement, mention- i8i L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 nons certaines entreprises qui se sont engagées sérieusement dans des démarches de responsabilités sociales et qui s\u2019ouvrent aux parties prenantes pour leur audit selon la triple reddition de compte (sociale, économique et environnementale).En somme, si la crise actuelle avec notamment la financiarisation entraine une séparation de l\u2019économie et de la société, nous avons ici de nombreux exemples où les passerelles entre l\u2019économie et la société ont été posées à partir justement de ce qui relève d\u2019une démocratisation de l\u2019économie, un domaine où l\u2019économie sociale a été jusqu\u2019ici plus systématique que toutes les autres formes d\u2019entreprises.Si ces initiatives plus récentes de même que celles plus anciennes participent à la reconstruction de l\u2019économie à partir d\u2019en bas et d\u2019un ancrage dans le territoire, elles apparaissent par ailleurs de plus en plus en phase avec un modèle de développement susceptible de répondre aux grands défis que soulève la crise actuelle et également en convergence avec les grandes thématiques soulevées dans les Forums sociaux mondiaux, ce qui expliquerait d\u2019ailleurs leur rencontre.Conclusion La crise actuelle laisse bien voir comment la croissance tirée par la finance qui a marqué les deux dernières décennies nous a conduits dans un cul-de-sac voire au bord de la catastrophe.Il est paradoxal que cette même finance arrive encore aujourd\u2019hui à dominer les pouvoirs publics et à mettre en tutelle quelques États européens comme elle l\u2019avait fait à l\u2019époque des ajustements structurels pour des pays du sud en difficulté.Pourtant, cette même crise a révélé clairement que la mondialisation n\u2019entraînait pas nécessairement la convergence des trajectoires nationales selon le modèle néolibéral anglo-saxon.La diversité des trajectoires nationales apparaît plus clairement avec les Dossier Conjonctures 2011 182 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 réponses nationales relativement contrastées à la crise, ce qui ne facilite pas une concertation pourtant nécessaire entre ces États.Cette crise a également conduit à un déclassement du modèle anglo-saxon dont les Etats-Unis et le Royaume-Uni qui représentaient le modèle à imiter.Cependant même affaiblis, les gouvernements apparaissent maintenant incontournables puisque c\u2019est à cette échelle que s\u2019expriment principalement les demandes et les luttes sociales, c\u2019est à cette échelle également que les biens publics nécessaires au développement d\u2019une société et de son économie sont reconnus, favorisés et préservés.Comme l\u2019écrit Robert Boyer, « c\u2019est dans ce contexte qu\u2019il faut interpréter les stratégies du retour à l\u2019État-nation, espace sur lequel peut-être mieux assurée la légitimité politique.La tâche des gouvernements sera alors de réduire l\u2019écart entre espaces économiques et politiques37 ».Par ailleurs, la déprime qui atteint de plus en plus de citoyens de même que l\u2019indignation manifestée à l\u2019égard de la globalisation financière proviennent en grande partie de l\u2019impuissance des pouvoirs publics, notamment l\u2019incapacité des partis politiques de gauche à se donner un programme politique qui permettrait d\u2019entrevoir comment une transformation du modèle de développement pourrait s\u2019opérer.N\u2019est-ce pas ce qui explique que ce sont vers les chefs les plus populistes, y compris au sein de la gauche, et vers les partis conservateurs à tendance néolibérale que se tournent citoyens lorsqu\u2019ils se présentent aux urnes ?On conviendra qu\u2019un parti politique même de masse ne peut pas à lui seul redéfinir un nouveau paradigme, une nouvelle vision du développement qui permettrait peut être de faire de la politique autrement.La libéralisation et la globalisation financière ont détruit les instruments qui permettaient aux 37 Robert Boyer, op.cit., p.213. 183 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 États de réguler l\u2019économie et d\u2019harmoniser le développement économique et social comme le faisait la social-démo-cratie dans le passé.Il n\u2019existe plus de grande théorie ni de coffre à outils prêts à être utilisés.Un paradigme sociétal se construit à une autre échelle qui est celle des mouvements sociaux et plus largement de la société civile sans doute en interaction étroite avec l\u2019État.Dans cette perspective, nous avons centré notre attention sur la mouvance altermondialiste qui représente une sorte de contrepoids au discours dominant et sur l\u2019économie sociale et solidaire qui a connu un renouvellement significatif depuis plus de deux décennies.Cela dit, il s\u2019agit de deux ensembles plus ou moins hétéroclites dont le poids économique et politique ne se compare pas à ceux qui ont l\u2019oreille des plus hauts dirigeants politiques à l\u2019échelle des pays et du monde.Toutefois, ces mouvements expriment bien les défis paradoxaux du développement aujourd\u2019hui, soit ceux de mondialiser et de démondialiser, d\u2019assurer à la fois la croissance et la décroissance dans la perspective d\u2019un développement durable où l\u2019économie devient un moyen pour le développement social et individuel et où l\u2019intégrité écologique est posée comme incontournable.Ce modèle de développement suppose également de nouvelles solidarités entre le nord et le sud et entre les générations présentes et à venir.Il suppose aussi une démocratisation de l\u2019économie puisque ce développement soulève plusieurs défis dont celui du rapport de l\u2019économie et du social pour être équitable, celui du rapport de l\u2019économie et de l\u2019environnement pour être viable et celui du social et de l\u2019environnement pour être vivable.La résolution de ces défis suppose la participation des parties prenantes à l\u2019entreprise, y compris la communauté environnante.Il suppose également des politiques publiques correspondantes. Dossier Conjonctures 2011 184 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 En somme, alors que la grande finance tente par tous les moyens de contourner les pouvoirs publics et l\u2019expression de la démocratie, les expériences que nous avons examinées trop rapidement font l\u2019hypothèse inverse, soit en affirmant le rôle incontournable de l\u2019État dans la régulation et la nécessité d\u2019investir dans l\u2019expression démocratique.Si ces seuls paramètres sont insuffisants pour renouveler les programmes des partis politiques, ils présentent un premier cadrage qui pourrait permettre de penser une social-démocratie renouvelée reposant sur une diversité de mouvements sociaux avec une grande ouverture sur la société civile, une social-démocratie soucieuse d\u2019harmoniser non seulement le développement social et le développement économique, mais aussi de faire de l\u2019intégrité écologique un incontournable et donc de questionner la croissance tout en donnant la priorité à l\u2019emploi (ce qui n\u2019est pas contradictoire puisque la qualité est intensive en emploi).Cette vision qui commence à prendre forme quant à notre avenir collectif et les efforts tentés pour reconstruire à partir d\u2019en haut et à partir d\u2019en bas ne fournissent-ils pas quelques raisons pour espérer un avenir meilleur, à commencer ici et maintenant ? 185 dossier Dominic Desroches* Le Québec confronté au retour de ses fantômes PENSER LA POLITIQUE SPECTRALE** (première partie) Résumé - Cet article pose l\u2019urgence d\u2019une politique attentive aux fantômes qui affolent le peuple québécois dans l\u2019écriture de son histoire.Il situe le retour de certains revenants pour montrer que les fantômes, sous différentes formes, sont parmi nous.Loin de la paranoïa, attentif aux faits, il montre que le Canada est une Haunted House coresponsable de politiques d\u2019horreur et de peur qui nous oblige à envisager une spectropolitique à la hauteur de notre destin historique.Il est écrit en deux parties.S\u2019il présente tout d\u2019abord notre histoire à travers le prisme des revenants, cet article s\u2019achève sur un point positif: le Québec doit former une jeune élite capable de rencontrer les fantômes, interpréter leur message afin de les affoler dans le but ultime de persuader le peuple de l\u2019importance de sa liberté.Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.Don Quichotte, Cervantès Le Québec traverse des moments difficiles et les signes de sortie de crise sont pratiquement inexistants.Les nouvelles sont la plupart du temps mauvaises et le climat politique général a rarement été aussi étranger à la majorité et aussi insupportable.Que ce soit en raison des révélations concernant les habituelles corruptions politiques (fédérale, provin* Ph.D, département de philosophie, collège Ahuntsic dominicdesroches@collegeahuntsicqcca ** Première de deux parties d'un article réunissant quatre textes d\u2019opinion (revus et augmentés) publiés à titre de collaboration spéciale sur le site Vigile. Dossier Conjonctures 2011 186 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 ciale et municipale), des sabotages juridiques répétés, de la justification néolibérale des injustices économiques, de la disparition du français à Montréal ou de la nouvelle vision du monde, à savoir celle d\u2019un État qui disparaît lentement, importe peu.Si les nouvelles sont souvent étouffantes, elles ne peuvent masquer une vérité, qui ne mérite d\u2019ailleurs pas qu\u2019on écrive des lettres dans les journaux - ils sont en crise, en lock-out ou objets de monopoles éconopolitiques -, voulant que le Québec soit paralysé, car il est hanté par une histoire qui revient sans cesse l\u2019effaroucher.Écrit en deux parties, cet article rappelle d\u2019abord combien l\u2019atmosphère actuelle et les discours ambiants sont aux disparitions, aux fantômes et à ces monstres que nous avons créés nous-mêmes.Il veut montrer que la politique se fait souvent dans le noir, au-dessous de la vie publique officielle, et qu\u2019il est devenu urgent de se doter, au Québec, d\u2019une politique spéciale pour contrer la peur1.Il ne s\u2019agit pas d\u2019une politique nouvelle qui regarde le futur ou qui veut recycler l\u2019avenir, mais d\u2019une politique qui veut exorciser un passé qui revient hanter le présent.Ce texte prend très au sérieux l\u2019image du fantôme politique qui s\u2019incarne dans le retour des problèmes non résolus d\u2019un peuple épris de vertige devant son avenir2.En jetant les bases d\u2019une spectropolitique - l\u2019ap- 1\tDans Spectres de Marx, Derrida avait proposé l\u2019idée d\u2019une hantologie, c\u2019est-à-dire une science de la hantise par le passé non résolu.Nous travaillons très librement dans son sillage ici.2\tLe terme fantôme (du grec « phainen » : apparaître) est utilisé d\u2019ordinaire pour qualifier le retour d\u2019une personne morte, tout se passant comme si elle refusait de mourir et désirait par delà l\u2019existence communiquer un message en revenant.Le fantôme est celui qui, ne voulant pas se faire oublier ou s\u2019éclipser, s\u2019impose par des apparitions non planifiées et souvent effrayantes.En psychopolitique, on entend par ce mot le retour à la conscience d\u2019un problème que l\u2019on croyait avoir vaincu, réglé, du moins oublié.Il est presque un synonyme de l\u2019« irritant » dans la pensée chronopolitique, c\u2019est-à-dire d\u2019image problématique restant dans la mémoire d\u2019une société.Cf.Innerarity, D., Le futur et ses ennemis, Paris, Climat, 2008.Quant au spectre, qui est l\u2019apparition « blanche » d\u2019un mort, il se distingue du fantôme en raison de 187 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 plication politique de l\u2019idée de spectre -, il veut montrer que nous sommes en partie responsables de la « constitution » des peurs qui se trouvent en nous, autour de nous, au-dessus de nous, et qui nous paralysent et nous enferment* * 3.S\u2019il présente d\u2019abord notre histoire à travers le prisme des revenants, ce texte s\u2019achève sur un point positif : le Québec doit former une jeune élite capable de comprendre les fantômes du passé, les chasser dans le but de persuader le peuple de l\u2019importance de sa liberté à venir.I.APPARITIONS: LES REVENANTS ET LE REFUS DE LA GRANDE POLITIQUE Les vieux fantômes anglais sont des revenants habitués au retour Nous partirons ici des fantômes qui reviennent souvent et qui traduisent bien l\u2019idée que le futur ne peut pas se construire par l\u2019effacement du passé.Les fantômes aiment à revenir, notons-le une fois pour toutes, lors d\u2019événements les mettant en évidence, les Fêtes par exemple et les commémorations.Les anniversaires de la ville de Québec, le fameux 400e, et de la Conquête britannique sur les plaines d\u2019Abraham, le 250e de la défaite française, nous ont rappelé à quel point le passé revient vite nous hanter et combien notre destin demeure fragile en Amérique.Les visites soudaines de la famille royale, au Canada ou au Québec, ne sont jamais innocentes : elles montrent que le passé peut-être plus important pour son caractère menaçant et de la blancheur de sa lumière.Le spectre politique renvoie, par extension, à une décomposition du champ d\u2019action et à la limite dans lesquels il enferme les acteurs.3 Sur la fermeture et l\u2019enfermement, lire Laplante, R., Chroniques de l\u2019enfermement, Éd.de L\u2019Action nationale, Montréal, 2004.L\u2019enfermement renvoie toujours à l\u2019idée de la cage. Dossier Conjonctures 2011 188 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 un peuple que ses préfigurations de l'avenir4.Ces fantômes sont en fait des « revenants », ils reviennent, mais sans être visibles à l\u2019horizon.Ils sont, en bonne partie, les produits collaboratifs d\u2019une mémoire collective qui cherche à rester attachée à son passé.Or ils montrent que les conquêtes et les guerres ont un effet durable, qui vaut partout, pas seulement au Québec5.Le revenant est un fantôme politique lorsque l\u2019histoire n\u2019est pas terminée et que l\u2019avenir reste toutefois déterminé par les apparitions de ce que nous croyons ancien, dépassé et révolu, donc sans horizon.Quand nous nous identifions aux événements passés, c'est leurs ruines qui nous hantent et qui favorisent le retour imprévu du revenant.Le fantôme prend la forme du revenant lorsqu\u2019il revient nous livrer à notre passé, de génération en génération, jusqu\u2019à la mort.Or ce problème du revenant est plus subtil que la défaite historique, car les Québécois n\u2019ont pas seulement connu les 4\tPour les visites de revenants, notons celle de 1964 lors de laquelle des souverainistes menacent la sécurité de la reine si elle se montre dans la « belle » province, ce qui oblige les autorités britanniques à reconsidérer la visite.Les policiers de la Ville de Québec freinent brutalement les ardeurs de quelques centaines de manifestants.En 1976, toute la famille royale assiste aux Jeux olympiques de Montréal.En 1982, année canadienne par excellence, la reine et le prince Philip visitent Ottawa pour célébrer la proclamation de la Constitution.L\u2019année suivante, des foules se massent dans les rues de plusieurs villes canadiennes pour accueillir le prince Charles et sa femme Diana.En 1991, ceux-ci reviennent hanter le Canada, pour la première fois avec leurs fils, William et Harry.La reine poursuit des visites régulières, notamment en 1994, 2002 et 2005.Plus récemment, en 2009, le prince Charles est venu hanter Montréal et son spectre a été accueilli par une centaine de manifestants.À l\u2019été 2010, la reine Élisabeth II est venue planer au-dessus du Canada pour une tournée de neuf jours, mais elle a évité le vol sur Québec.5\tSloterdijk rappelle dans Écumes que la « terreurs des bombardement » des alliés en 1940-1945 sur le régime nazi visait à affaiblir l\u2019infrastructure physique, mais aussi l\u2019infrastructure mentale du pays.À ce titre, les guerres « créent », dans l\u2019identité collective et la mémoire, des fantômes - des problèmes psychologiques irrésolus -, surtout chez les perdants. 189 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 affres du souvenir6, ils ont aussi assisté, dans l\u2019impuissance relative, à l\u2019effacement de l\u2019événement (nous ne parlons pas de sa mémoire véritable, car les cours d\u2019histoire des conflits ne semblent pas intéresser le ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport7) du 400e par le gouvernement fédéral, à la joie d\u2019un nouveau maire se félicitant de chanter en anglais avec le Sir des Beatles.Les Québécois en effet ont assisté aux volontés publiques d\u2019une Commission fédérale qui a voulu faire de la défaite un happening, faire d\u2019un traumatisme historique une fête.Un peu plus et les historiens postmodernes qui obtiennent des subventions du fédéral nous expliquaient, non sans arguments « politiquement corrects », que la défaite de 1759 n\u2019avait jamais existé et que les Québécois se vautraient dans le récit « mal écrit » de la souffrance et du repliement identitaire8.Ces historiens, qui aiment parler de cession et d\u2019abandon là où il y a eu conquête, se trompent sur eux-mêmes, car s\u2019il y a des fantômes qui prennent la forme de revenants, c\u2019est précisément parce que l\u2019événement passé a existé et que des êtres reviennent en témoigner.Les spectres se reconnaissent, ce qu\u2019oublient évidemment les nouveaux historiens, au travail du deuil, au travail des générations et au travail de l\u2019esprit dans le temps, thèmes qui reviendront bientôt.6\tLe souvenir n\u2019est pas la mémoire: le souvenir correspond à l\u2019apparition persistante du passé par la ressurgence d\u2019impressions, rendu possible par exemple lors de la visite d\u2019un lieu, alors que la mémoire se rappelle des événements et les fixe dans le temps historique.Le souvenir est vague mais sensible, alors que la mémoire trouve des dates et leur donne un caractère indélébile.7\tIl convient de rappeler que le professeur d\u2019histoire Gilles Laporte (Collège du Vieux-Montréal) avait tiré la sonnette d\u2019alarme en publiant un article-choc dans La Presse au sujet de la disparition des cours d\u2019histoire du Québec.Depuis, un collectif fort actif tente de sauver ce qui en reste.L\u2019heure, qui commence à être grave, est aux articles et au pétitions électroniques.8\tParmi les historiens qui, au nom d\u2019une postmodernité qu\u2019ils interprètent mal, s\u2019attaquent au récit historique et à l\u2019historiagraphie contemporaine, on retrouve Jocelyn Létourneau.À sa manière, Gérard Bouchard a aussi voulu supprimer la souffrance et les fantômes dans l\u2019écriture historique des Québécois par eux-mêmes, mais il a contribué, on le verra, à leur retour. Dossier Conjonctures 2011 190 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Que la chose soit dite une fois pour toutes : confondant la mémoire et le souvenir du passé, les historiens à la mode, forçant les dates historiques à se relativiser, participent à la disparition de l\u2019identité.Comment expliquer - nous ne posons la question qu\u2019à titre de preuve atmosphérique - que les vieilles défaites deviennent des victoires au Québec ?Comment expliquer, avec ou sans considérations inactuelles9, que les dates historiques et les anniversaires se transforment chez nous en cérémonies pour les morts-vivants - ceux qui refusent de s\u2019endormir et qui veulent marcher sur les plaines10 - ou soient récupérés par les organisateurs extérieurs, c\u2019est-à-dire ceux qui n\u2019habitent pas le territoire, mais qui prennent un malin plaisir à venir le hanter ?Questions difficiles certes, mais qui méritent peut-être une interprétation spectrale.Pour nous, il s\u2019agit de la preuve que les fantômes sont plus importants que l\u2019on voudrait bien le dire.Sans avoir réponse à toutes ces questions, force est de constater que les apparitions se poursuivent, et ce, après l\u2019Halloween et les commémorations.Qu\u2019on se demande un instant pourquoi le Prince Charles, le représentant officiel de la couronne britannique, s\u2019invite au Québec.Qu\u2019on se demande aussi ce que peut signifier ce retour, sinon notre propre marginalité ou notre incapacité à faire l\u2019histoire et à régler nos problèmes.Il ne s\u2019agit pas que d\u2019une apparition, d\u2019une confusion politique dans le temps commun, une apparition sans horizon, il s\u2019agit plutôt du retour d\u2019un revenant.Ce type de fantôme politique revient précisément parce que l\u2019histoire passée n\u2019est pas terminée et que certains hommes au pouvoir refu- 9 Il est de notoriété historico-philosophique que Nietzsche s\u2019attaque à la mémoire du passé qui paralyse la vie.Voir Nietzsche, F., « Les inconvénients de l\u2019histoire pour le vie » dans les Considérations inactuelles.10 Par cette formule, nous nous référons au Moulin à parole des résistants dont le succès fut boudé par les grands médias.On peut comprendre, il fallait le critiquer avant de l\u2019entendre puisqu\u2019il avait été associé à une frange du mouvement nationaliste. 191 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 sent de sortir du passé.Ils veulent conserver le passé dans une identité nouvelle, comme nous le verrons sous peu.Retenons ici une leçon d\u2019importance : le Québec, loin de vivre dans la lumière, se trouve plongé dans la noirceur et s\u2019affole à l\u2019idée de rencontrer des images de lui-même qu\u2019il espérait oubliées.Le passé n\u2019est jamais loin derrière nous lorsque l\u2019altérité, que nous acceptons d\u2019héberger au nom d\u2019une idéologie de l\u2019hospitalité imposée, revient nous hanter.Or, au lieu d\u2019en tirer profit en s\u2019érigeant en tiers pour nous-mêmes, l\u2019on finit plutôt par payer le prix de la facture.Le passé hante toute notre politique, et cela vaut aussi pour le Parti québécois qui est aux prises avec son passé.Quant à ceux qui pensent que la spectropolitique doit s\u2019arrêter ici, qu\u2019elle a assez fait de dégâts conceptuels, ils ont tort.L\u2019image visant l\u2019explicitation des fantômes hantant notre imaginaire collectif n\u2019est pas morte, il faut se méfier de la précipitation, car les fantômes, ces figures spectrales qui hésitent entre le visible et l'invisible - il faudra le démontrer -, appartiennent aussi à la culture sportive et notre sport national.L\u2019appel désespéré et nostalgique aux « fantômes » du Forum Les fantômes au Québec s\u2019intéressent aussi au sport, car celui-ci est le lieu de grands événements.Les Québécois - la thèse n\u2019est pas encore comprise, bien qu\u2019elle soit facile à démontrer - sont incapables de réaliser la Grande Politique11 ou s\u2019ils veulent la réaliser, ils veulent la faire en dehors de l\u2019État québécois.Ils préfèrent le hockey, les gâteries et les téléphones cellulaires à la liberté politique.Leur histoire n\u2019est pas une épopée, mais une suite de coups du sort dont l\u2019amour du sport ne fait qu\u2019illustrer les limites de leur destin 11 Cf.Jacques, D., La fatigue politique du Québec français, Boréal, 2008.On se rappelera les intuitions prophétique d\u2019Hubert Aquin dans « La fatigue culturelle du Canada français », dans Blocs erratiques, 1962, pp.69-103.Une version est diponible en ligne sur Vigile.net. Dossier Conjonctures 2011 192 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 collectif.Le sport apparaît sans doute comme l\u2019exutoire viril de ceux qui n\u2019ont jamais appris à se battre politiquement et culturellement.Pour ceux qui n\u2019ont pas de modèle, pas de héros intellectuels, il ne reste qu\u2019une victoire dans le terrain de jeu de l\u2019autre.Ici, on joue au jeu victorien de l\u2019autre afin d\u2019être reconnu, c\u2019est-à-dire sans avoir la force de se reconnaître soi-même.Au lieu de se battre pour se libérer et pour se représenter sur la scène internationale, nos habitants plient l\u2019échine ; ils connaissent l\u2019angoisse, ils s\u2019enferment et espèrent une rédemption dans le sport des autres.Quand vient le temps de s\u2019unir et de s\u2019entendre autour d\u2019une action collective, on peut les affoler facilement parce qu\u2019ils se replient ou s\u2019isolent, comme des moutons.Ils se dénoncent entre eux et perdent par leur propre faute.Quand ils font face à un défi collectif, ils ne forment pas une équipe mais recherchent des héros individuels.Incapables du consensus politique visant à se donner un avenir, les Québécois se divisent et rencontrent les défis dans la peur, ce sont des sujets de spectropolitique.Pour saisir cette incapacité politique, rien ne vaut le rappel de notre passion immodérée pour les Canadiens, nos ancêtres « Habitants » (Habs).De nombreux Québécois sont tristes quand les Montreal Canadians perdent une partie.La majorité silencieuse, celle qui aime à crier trois soirs par semaine « Go Habs Go ! », ne veut pas trahir la brasserie Molson, une entreprise célèbre dans la construction, la planification et la promotion de l\u2019identité canadienne12, et l\u2019establishment anglophone qui préside aux destinées de l\u2019équipe.Parfois, les « vrais fans » n\u2019en dorment plus la nuit.Cadavériques - ils sont « bleu, blanc et rouge » -, ils se regar- 12 Ne serait-ce qu\u2019un raison du nom de son produit vedette, la Molson Canadian, mais aussi parce que le Club de Hockey Canadien, sous la gouverne très appréciée de la grande famille Molson, s\u2019était farouchement opposé à l\u2019entrée des Nordiques dans la Ligue nationale en 1979.À ce sujet, Larochelle, C., Les Nordiques : 10 ans de suspense, Sillery, Lotographie, 1982. 193 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 dent dans le miroir et se disent qu\u2019une défaite au hockey, c\u2019est dur à avaler.Présentons ici la hantise des fans, la peur de ceux qui arborent de petits drapeaux sur leurs voitures.Ces fans ne sont pas hantés par leur histoire, ni par la disparition de la langue de leurs parents d\u2019abord, non : ils font toujours le même cauchemar, celui de voir leur équipe centenaire disparaître après avoir connu un passé glorieux.Les Montréalais, sportifs ou non, sont hantés par le Canada anglais.Quand les fans se réveillent, ils ne peuvent qu\u2019implorer le retour des fantômes du vieux Forum, car seuls les vrais Canadiens français, entendons les « Flying Frenchmen », peuvent encore les libérer de leurs malaises.Eux, au moins, ils avaient réussi à marquer des buts gagnants dans le monde anglais.Dans un jeu victorien servant la domination des francophones depuis plus d\u2019un siècle, à l\u2019image de la fédération canadienne sans aucun doute, il importe d\u2019appeler les fantômes, les conjurer, afin de regagner un peu en confiance et en « présence ».Si on veut mieux penser «l\u2019externalité » (l\u2019action de déplacer vers un extérieur du présent, en arrière ou en avant) des problèmes politiques non résolus, lorsqu\u2019on veut trouver un exemple du passé problématique qui vient troubler l\u2019avenir, nous n\u2019avons qu\u2019à demeurer au niveau hockey et à regarder à l\u2019autre bout de l\u2019autoroute 20, comme on dit désormais en langage sportif.De la volonté politique de réanimer les défunts Nordiques Le maire de Québec, en effet, ne reculant devant rien pour entrer dans la spectropolitique, parle du retour des malaimés.En campagne électorale, il a fait miroiter le désir de réanimer les défunts Nordiques.Tout le monde en parle et se dit content désormais ; les Canadiens d\u2019abord, car ils cherchaient une rivalité, et les fans ensuite, car ils voulaient Dossier Conjonctures 2011 194 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 plus de joueurs francophones dans le grand circuit13.On le réalise : le passé n\u2019est pas résolu et revient sans cesse.On le voit de mieux en mieux : au Québec, la logique spectrale envahit tout, partout, aussi le sport où se croisent le travail du deuil et l\u2019image.Ce dont les Québécois rêvent, ce n\u2019est pas d\u2019un pays, mais d\u2019une équipe de fantômes.Si les Québécois n\u2019ont pas réalisé que le retour des Nordiques signifie de nouvelles blessures sociales, de nouvelles divisions et la confirmation sportive de leur malaise identitaire, on doit reconnaître en toute bonne foi que le plaisir d\u2019assister à des parties de hockey à Noël est d\u2019un intérêt vital pour ceux qui n\u2019ont pas obtenu le droit frontalier de dormir en Floride.Or, faute d\u2019avoir droit au retour du duel Canadiens-Nordiques, les téléspectateurs se consoleront, en attendant, devant la « télérivalité » Montréal-Québec, au retour de la rivalité sous forme « amateure ».La série Lance et compte, qui marquait le malaise il y a une vingtaine d\u2019années, n\u2019est pas dépassée puisque nous produisons aussi notre « trivialité » interactivement, avec des amateurs portant les couleurs et les symboles de jadis.Nous rejouons les matchs mythiques, mais sans leur réalité.Si on a décidé de remplacer l\u2019ancienne rivalité par une émission de télévision, c\u2019est parce que la photographie est la marque du spectre et que le Québec ne vit pas sans sa passion pour le hockey illustrant la division de sa population.Les entraîneurs retenus et les thèmes musicaux de la téléréalité rendent compte de l\u2019importance des fantômes et de la « profondeur de la blessure », c\u2019est-à-dire de la duplicité des Québécois.Le problème des Québécois est que les fantômes du Forum ne sont plus là, bien qu\u2019ils aient laissé des traces immé- 13 La publication d\u2019un livre, à savoir celui de l\u2019ancien joueur professionnel Robert Sirois (Le Québec mis en échec, 2009) reprennant et approfondissant les résultats convaincants de l\u2019enquête de Marc Lavoie n\u2019est pas une pure coïncidence.Cf.Lavoie, M., Désavantage numérique, Le vent du Nord, 1996. 195 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 moriales dans l\u2019histoire politique.Ils sont redevenus des « Canadiens français » dans un monde postmoderne dont l\u2019émancipation par le terme « Québécois » a perdu son sens.Si les Canadiens français sont revenus parmi nous (c\u2019est la première leçon de la commission Bouchard-Taylor, un simulacre de consultation populaire qui voulait entrer dans la grille spectropolitique), ils sont là sans le courage de leurs ancêtres.Pour le dire autrement, c\u2019est aujourd\u2019hui la population entière du Québec qui, dévorée par la peur d\u2019être petit, s\u2019agite la nuit en rêvant aux exploits des Vézina, Richard et Lafleur, tout en s\u2019imaginant secrètement que les gagnants de la coupe de lord Stanley pourront un jour remplacer un gouvernement local qu\u2019ils jugent inefficace.Notre incapacité politique est si grande, si totale et si décevante que nous préférons le hockey au débat de chefs.Notre volonté d\u2019oublier est si grande que l\u2019on ne réagit même plus quand les fantômes anglais reviennent nous hanter.Loin de les exorciser, d\u2019entrer en rapport et d\u2019en prendre la mesure, nous nous enfuyons.L\u2019importance de penser la politique de la peur - la conjuration Ce saut de la monarchie jusqu\u2019à la passion du hockey repose sur une prémisse à double entente : les Québécois ont peur d\u2019être et sont hantés par leur passé.Ils ont peur de réussir, ils ont peur de ceux qui réussissent et ils ont peur des autres, ceux qui, sans honte, tentent de réussir quelque chose et y parviennent eux-mêmes14.Il leur faut conjurer les spectres du passé.Le temps est aux fantômes, à ces étranges appari- 14 Voir l\u2019analyse de ce phénomène dans notre compte rendu du livre de J.-F., Lisée (Pour une gauche efficace, Boréal, 2008) publié dans Les Cahiers de L\u2019Action nationale.Pour contrer la thèse du repliement identitaire et économique des Québécois, Lisée, qui rédige son livre en réformateur, pense le succès planétaire de Céline Dion en parallèle de celui de Ginette Reno, qui a surtout connu le succès au Québec, afin montrer les possibilités des petits et des grands. Dossier Conjonctures 2011 196 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 tions qui, tous les jours, viennent faire peur aux Québécois en leur racontant que leur passé est leur avenir.Il importe de sortir de la corruption du discours et des pratiques.Une des façons de dominer la peur qui nous caractérise historiquement et qui revient nous hanter périodiquement n\u2019est pas de revoir la Loi sur le financement des partis politiques, ce n\u2019est pas non plus en se faisant vacciner individuellement contre la grippe H1N1 après quatre heures d\u2019attente, mais en acceptant l\u2019idée que le futur soit encore à faire, construit sur la résilience et les réussites15.Si l\u2019avenir est incertain - en ce sens, il fait davantage peur aux petits -, il repose en revanche sur un passé que l\u2019on peut apprendre à exorciser.Cet avenir, on l\u2019oublie souvent, attend sa configuration.Mais avant de configurer l\u2019avenir, il faut conjurer les fantômes.La conjuration apparaît comme un appel pour faire venir par la voix des spectres afin de les exorciser.Les Québécois doivent accepter les fantômes, les appeler, et ils viendront ou reviendront.Et c\u2019est à la politique que revient le rôle insigne de s\u2019interroger sur l\u2019identité des fantômes, ceux qui, près de nous, apparaissent dans la « diachronie », c\u2019est-à-dire à travers notre passé le plus actuel, pour nous paralyser et nous faire peur à jamais.« The time is out of joint », lit-on dans Hamlet.Cette vérité, le fait d\u2019être confronté à un temps désarticulé, vaut ici.Le Québec doit sortir de la confusion des temps par la conjuration.Il doit faire le deuil de son passé imparfait et revoir son rapport aux prochaines générations.La conjuration à venir - l\u2019arrêt des spectres dans leur parole anglaise - n\u2019est pour le Québec rien de moins que la définition de son avenir, car sans conjuration, pas de futur, pas de projet, que la peur du passé et le retour des revenants.15 Voir d\u2019un point de vue psychologique, Cyrulnik, B., Le murmure des fantômes, Odile Jacob, 2003. 197 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 II.L\u2019HISTOIRE PRÉSENTE VUE À TRAVERS CELLE DE LA MAISON HANTÉE Il convient, après ce constat d\u2019ouverture négatif, de remonter à l\u2019origine de ce sentiment de peur et d\u2019affolement.Ici, la spectropolitique suggère que les fantômes, notamment la peur d\u2019échouer qui détermine le comportement d\u2019un peuple aux prises avec son avenir, naissent des conflits politiques, notamment des dominations historiques.Comprendre nos peurs implique donc que nous remontions à la construction du sentiment par un survol historique.Il faut bien comprendre que les mots que nous utilisons, comme l\u2019avait bien relevé le poète Gaston Miron, portent nos peurs et nos espoirs.Tout texte, certes tout poème, est une production datée historiquement.Sa provenance est marquée.Tout texte commémore un « événement » qui ne reviendra jamais, mais qui revient quand même à chaque lecture.Ce qui revient, c\u2019est la déconstruction du Québec imaginaire, celui de la Révolution tranquille.Nos mots actuels sont des spectres eux-mêmes qui nous parlent du passé.Sur l\u2019événement : partir à la recherche de la constitution de nos fantômes Pour comprendre tout cela, allons-y d\u2019une belle allégorie.Nous allons ici raconter l\u2019allégorie du grand manoir, ou l\u2019allégorie du Canada.Si le Québec était jadis un vaste territoire, il occupe aujourd\u2019hui l\u2019espace d\u2019une chambre dans un manoir anglais.Parfois, la famille propriétaire décide de venir visiter ses sujets, ce qui donne lieu au retour d\u2019êtres disparus qu\u2019on appelle des « revenants ».Ceux-ci, que l\u2019on suppose revenir de l\u2019autre monde, l\u2019Ancien Monde, reviennent visiter les lieux de Dossier Conjonctures 2011 198 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 leur passé, de leur Conquête16.La Reine ou les membres de sa famille reviennent à l\u2019occasion se promener dans l\u2019une des plus vieilles pièces de leur maison, une pièce lointaine tapissée d\u2019un bleu royal et agrémentée de fleurs de lys.Et chaque fois qu'un revenant de la sorte s\u2019annonce, c'est l'événement même, surtout sur la scène fédérale.Chacune de ces apparitions est singulière, pensons à la dernière en date, celle du Canada Day 2010.C'est la première ou la dernière fois, on ne sait jamais.Chaque apparition est différente, elle est la fin ou le début de l'histoire.Chaque apparition est « constitutive » de nos peurs, car elle apparaît comme le témoin privilégié de la « constitution » canadienne.Elle se répète, et on attend chaque retour, comme si l'histoire allait s'arrêter, mais elle ne s\u2019arrête jamais.Or, à quoi ressemble la vie des sujets québécois dans la chambre la plus au nord d\u2019un manoir hérité d\u2019un vieux royaume ?Un salon peut être visité à répétition, avec un accueil des plus solennel, par des esprits extérieurs, des esprits intérieurs et des esprits frappeurs.Que signifie hériter politiquement de nuits d\u2019épouvante, tout en continuant à vivre enfermé dans l\u2019esprit d\u2019une domination idéologique ?Être hanté par l\u2019esprit frappeur - Du crime à l\u2019idéologie La peur québécoise trouve sa première expression (et même une partie de sa constitution) dans la défaite des plaines d\u2019Abraham en 1759.Cette peur s\u2019est aggravée dans nos esprits après la pendaison de Patriotes, en 1837, à Montréal, et celle d\u2019un métis, Louis Riel (métissage américain français 16 La monaie « royale » canadienne, toujours en circulation au Québec, témoigne de l\u2019histoire et de l\u2019omniprésence des fantômes.Le marché, explique Derrida dans Spectres de Marx, n\u2019a ni commencement ni fin.Concrètement, chaque achat réalisé au Canada est hanté du sceau de la Reine, ce qui signifie que l\u2019économie québécoise n\u2019est que l\u2019ombre d\u2019elle-même.On pourrait aussi, sur le plan de la circulation spectrale, étudier le phénomène des timbres et de la poste canadienne, notamment la Société royale de philatélie du Canada. 199 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 incarné par Métis vs métissage multiculturel anglais), dans les jardins de l\u2019aile ouest du manoir en 1885.Aujourd\u2019hui, presque tous conviennent que la peur est devenue légitime, que l\u2019on doit vivre dans la peur.On peut établir sans difficulté, livres et films à l\u2019appui, que notre peur caractéristique a connu sa forme la plus aboutie autour des années 1970, années consacrées chez nous à la liberté et qui se sont soldées, peu s\u2019en souviennent, par la terreur et l\u2019épouvante.Si le passé nous échappe toujours, il vient nous hanter, on peut mieux le comprendre en analysant son empreinte psychologique dans les images contemporaines qui lui sont consacrées17.À cette époque, le Canada britannique s\u2019estimait heureux d\u2019être dirigé par un fantôme d\u2019amour, Pierre Elliott Trudeau.Qui est cet homme surnommé affectueusement « PET » ?D\u2019abord, un spectre de culture.Ici, le spectre est la figure de l'esprit pour le peuple.C'est évidemment un fantôme : on a avec lui un rapport visuel, car il aime être vu, même si on ne le voit pas toujours, car il nous regarde.Il est le droit de regard même.S\u2019il me regarde et me juge, je ne peux pas le voir.Trudeau était là, spectral, il voulait faire loi sur le peuple par sa seule apparition.À la différence de l'idée ou de la pensée, le fantôme, bien que n'étant rien, vient prendre un corps afin d\u2019affoler et de revenir sans cesse.Or, ce Trudeau est un homme cultivé qui suit la mode.S\u2019il est d\u2019un fonds catholique et salvateur, s\u2019il incarne le défroqué épris d\u2019hospitalité chrétienne, il ressemble en même temps à un prêtre qui affole et qui ensuite peut tenter d\u2019exorciser les possédés.Il ne croit pas son pouvoir mauvais.Son slogan est assez simple : « seul celui qui provient du 17 Pour mesurer la distance historique, le travail de l\u2019oubli et le changement d\u2019atmosphère, on visionnera avec profit trois films sur la Crise d'octobre et la révolte des Patriotes, soit celui de Michel Brault, Les Ordres, et ceux de Pierre Falardeau, Octobre et Février 1839. Dossier Conjonctures 2011 200 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Québec sait mieux que quiconque comment faire peur aux Québécois18 ».Charismatique et réformé19, il sait parler de sa voix souveraine.Il est l\u2019As qui sait comment se retourner pour impressionner la cour, la galerie et les médias.Trudeau apparaît comme une figure qui a marqué, par ses dons, son époque et marquera la nôtre.Parmi ses avantages spectraux, on le reconnaîtra digne héritier idéologique de Monkton, Murray et Durham ; on relèvera sa connaissance des garde-robes et ses qualités en espionnage20.Homme de vision bilingue, jouissant du don de la formule, il pouvait taquiner la famille propriétaire du manoir.Audacieux, il ne reculait pas devant ses riches voisins.Le spectre Trudeau se situe ainsi du côté de la puissance de la voix à laquelle il nous livre, il est évidemment du côté du pouvoir.Il travaillait des deux côtés des murs.Mais comment comprendre sa puissance ?18\tLe prêtre est celui qui sait affoler et faire peur.Il se comporte en esclave au service des autres.L'être de ressentiment est réactif; il est dans une situation d'impuissance qui engendre des frustrations.Tout homme, quel qu'il soit, à qui l'on interdit l'action, et qui de ce fait se trouve dans l'impuissance, est affecté par le ressentiment.Il ne peut que subir l'impossibilité de s'extérioriser.Voir l\u2019analyse du ressentiment dans La Généalogie de la morale de F.Nietzsche.19\tTrudeau ne serait-il pas au fond l\u2019avatar du catholicisme québécois et canadien-français mais affranchi de ses tares politiques, du poids séculaire de ses rapprochements avec le gouvernement britannique.Le catholicisme de Trudeau s\u2019exprime dans sa déclericalisation accomplie ; il porte le message à travers le monde, comme un missionnaire, puis revient au pays pour institutionnaliser son message de paix, d\u2019ouverture au monde, au prochain.Derrière la constitution de 1982, qu\u2019y a-t-il, sinon la charité catholique ?Le bon cœur du catholique canadien-français rompu au jeu politique, n\u2019ayant pas peur de la « realpolitik » parce qu\u2019imprégné par les bonnes intentions chrétiennes.Trudeau a su être le prêtre moderne.Il fait de la politique d\u2019église sans que l\u2019on s\u2019en soit rendu compte (voir à ce sujet le roman de Jacques Ferron, Le ciel de Québec, ou Ferron montre comment se façonnent ces idées).20\tSur la figure de Trudeau comme espion canadien, voir le fim de J.Godbout, IXE-13, l\u2019as des espions candiens (1972). 201 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 La fascination qu'il exerça tient à ce qu'il était présent, plus présent que la voix, et en même temps, absent.Sa visibilité comme spectre, le fait qu'il se présente comme un corps dans un corps d\u2019armée, fait croire qu'on peut aisément l'identifier.C'est certes une impression trompeuse.Entre la vie et la mort, il se balade sans identité claire.S'il y a possibilité de conjuration, c'est en raison de cet entre-deux.Sa parole est inquiétante : elle attire et effraie.Avec Trudeau et son fils en politique, Justin, on peut saisir l\u2019idée que le spectre soit aussi vivant, sinon aussi puissant, que sa présence réelle21.Or, l\u2019idée de Trudeau, après sa conversion, fut de faire de « l\u2019ombre » à ses compatriotes au nom de l\u2019aile qu\u2019il dirigeait dans le manoir.Il eut une belle occasion de faire « saisir » les esprits en 1970 lorsque des felquistes - des jeunes prêts à tout pour quitter le manoir hanté - proposèrent le grabuge et le kidnapping comme moyens de négociation avec les fantômes, avec ceux qui ne se présentent pas à la table.Le temps était alors aux disparitions politiques22.Pour gagner son combat asymétrique contre les microcellules où vivaient les abeilles de la résistance prêtes à l\u2019enlèvement, Trudeau choisit la raison d\u2019État.Celle-ci offrait l\u2019avantage appréciable d\u2019entrer dans une chambre du manoir avec des soldats et une armée.Le premier ministre du Canada, au mépris des lois et du droit international, entra par infraction chez lui, au Québec.Sans s\u2019en apercevoir, il entra dans la mémoire collective comme un « esprit frappeur », c\u2019est-à-dire un esprit qui, insatisfait de hanter de son vivant par ses politiques intellectuelles, voulait aussi marquer à jamais la descendance de ses sujets de seconde appropriation.21\tH.-G.Gadamer a déjà relevé que le mort est plus vivant dans sa mort que lors de sa propre vie.Avant lui, Shakespeare avait mis en dialogue .avec son père (le spectre).Dans la pièce, il l'appelle, l'interpelle, il s'entretient avec lui, plus efficacement que lorsqu\u2019il était vivant.22\tPour illustrer le climat, nous pensons à quelques faits décisifs préparant la Crise d\u2019octobre. Dossier Conjonctures 2011 202 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Depuis ce moment charnière pour la spectropolitique québécoise, la Crise d\u2019octobre signifie, avec les « jours de la matraque », que dans le salon du manoir, l\u2019État fédéral est prêt à tout pour faire régner les Ordres.La stratégie de l\u2019esprit frappeur, qui s\u2019accompagnait de simulacres de démocratie, allait montrer son efficacité redoutable lors de deux soirées d\u2019épouvante, celle de 1980 et de 1995, appelées politiquement « référendums ».Revenons un instant à notre histoire de manoir afin de mieux se rappeler ces événements décisifs pour le peuple québécois.Soirs d\u2019épouvante - les référendums de 1980 et de 1995 Or, le jardinier entendit un jour que les résidents voulaient organiser une fête populaire dans la pièce la plus au nord-est du manoir.À ce moment, comprit-il, les locataires pourraient tenter de quitter le manoir sans payer leur dû.Au nom de la justice, il rapporta des informations précieuses aux autorités de l\u2019aile et du manoir selon lesquelles certains préparaient des festivités.Les autorités décidèrent de ne pas perdre la face en restant neutres, autrement dit ils refuseraient aux locataires de résilier un bail qu\u2019ils n\u2019avaient jamais signé.Et pour s\u2019assurer que les hébergés connaissent la peur aussi bien la nuit que le jour, on les menaça de couper leurs vivres, leurs pensions, ce qui eut pour effet fantasmagorique d\u2019affoler les personnes les plus vulnérables.Le premier référendum, lors d\u2019une soirée d\u2019épouvante des plus captivantes de notre jeune histoire, couronna les partisans du NON.Dans le manoir, au lendemain de cette victoire par 20 % des voix, les choses n\u2019allaient pas en rester là.Les propriétaires mirent sur pieds des moyens pour baliser toutes les fêtes à venir.En 1995, le passé, imparfait, devait revenir hanter la majorité.La souveraineté était rejetée à 50,6 % des voix, bien qu\u2019elle ait été soutenue par plus de 60 % des 203 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 francophones.Malgré cette nouvelle défaite traumatisante, les résultats de la nuit d\u2019épouvante de 1995 sont restés dans la tête de plusieurs grâce à la déclaration affolante de Jacques Parizeau.Pour d\u2019autres souverainistes, il fallait encore contester ces résultats étant donné la faible marge séparant l\u2019aile du manoir de la chambre, et les allégations que le gouvernement de l\u2019aile, avec l\u2019aide du jardinier et des argentiers du manoir, aurait violé les lois électorales de la chambre et même leur loi en matière d\u2019immigration et de citoyenneté par l\u2019entremise d\u2019Option Canada.Au lieu d\u2019agir, les locataires, dans l\u2019épouvante, sentirent le sang se glacer dans leurs veines.Lentement, ils réalisaient que les autres réussissaient et qu\u2019eux, paralysés, ne pouvaient qu\u2019échouer.Trente ans de travail de sape portaient, en 1995, et avec l\u2019aide des tribunaux du grand manoir, ses premiers fruits défendus : dans l\u2019inconscient collectif, on put graver les mots suivants « tu ne mordras plus à l\u2019arbre des référendums ».(La loi de Stéphane Dion, loi sur la clarté, cadenas dans la porte du manoir : ils ne sortiront pas.) Ces évènements ont dégénéré dans le « scandale des commandites » de 1996 à 2003, au cours duquel des employés du manoir, dont un étage est situé à Ottawa, ont été impliqués dans des détournements de fonds publics afin de promouvoir la visibilité du manoir au sein de la population de la pièce.Dans la foulée du rapport de la vérificatrice, la commission Gomery est mise sur pied en 2004 avec le mandat de faire la lumière sur les actes du gouvernement de l\u2019aile et de ses proches collaborateurs en matière de fêtes populaires.Après les soirées d\u2019épouvante et la disparition de l\u2019esprit frappeur, certains ont cru que l\u2019horreur était terminée et que la vie normale allait reprendre son cours.Mais pour ne pas être oublié de sitôt, Trudeau n\u2019avait pas pris de risque : il avait eu des enfants.Non seulement avait-il partagé son Dossier Conjonctures 2011 204 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 destin spectral avec celui de la famille royale, mais ses enfants auraient un jour la chance de rappeler son héritage.Actuellement, le fils Justin tente de ramener, par les moyens de la politique partisane, l\u2019âme de son père et se rendre aussi utile que lui à la cause du manoir.Après avoir théorisé ces soirées mémorables, nous reviendrons sur l\u2019œuvre idéologique de l\u2019esprit frappeur, car celle-ci hante aujourd\u2019hui encore la petite pièce bleue du grand manoir.La résistance et la peur d\u2019être soi - la victimisation contemporaine Si les Canadiens français étaient résistants, c\u2019est parce qu\u2019ils résistaient à leur réalité, à leur extériorité.Les Québécois, eux, connaissent la résistance à ce qu\u2019ils sont : ils ne veulent pas voir la réalité en face.En vérité, ils ont peur des fantômes de ce qu\u2019ils sont eux-mêmes.Ils résistent en refusant le discours sur eux-mêmes, ils ne veulent pas entendre les limites de ce qu\u2019ils sont devenus.Ils résistent comme des victimes d\u2019eux-mêmes, des victimes des fantômes qu\u2019ils ont appris à aimer.Les Québécois veulent être reconnus par la Reine, ils veulent gagner une coupe, sans s\u2019apercevoir qu\u2019ils tremblent de ce qu\u2019ils trouvent au fond d\u2019eux.Bref, ils sont devenus des victimes dans le nouveau siècle de la reconnaissance qui les oublie sans cesse.Le multiculturalisme comme idéologie « spectrophobique » Après la Crise de 1970 et la soirée d\u2019épouvante de 1980, Trudeau avait eu l\u2019idée de s\u2019imposer comme un grand esprit canadien, un spectre bilingue, dans le sillage d\u2019anciens revenants de la trempe de Sir J.A.Mac Donald et W.L.Mackenzie King.Il officialisa une doctrine pour hanter l\u2019aile du manoir, devenu son laboratoire, ainsi que toutes les chambres.Il entérinera un nom pour qualifier l\u2019hospitalité spectrale de type britannique : le multiculturalisme. 205 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 Avec le multiculturalisme, on peut comprendre à quel point la voix du spectre n'est pas celle d'un vivant particulier.L\u2019idéologie du multiculturalisme est bien celle qui, comme le spectre à la voix culpabilisante, nous regarde sans être vue.Nous ne pouvons pas l'identifier : nous sommes livrés à sa voix.Les Québécois essaient d\u2019obéir à l\u2019injonction, tout en s\u2019y perdant, entendant sans cesse cette voix qui les force à se perdre dans les autres devenus plus grands qu\u2019eux.Derrière l\u2019idéologie encore à la mode aujourd\u2019hui, le spectre joue de son autorité.Il a pour ainsi dire le pouvoir que lui confèrent les générations successives de politiques spectrales.Voilà comment le multiculturalisme est d\u2019emblée spectropolitique : la doctrine, qui visait l\u2019intégration des nouveaux arrivants, présente aujourd\u2019hui l\u2019avantage de venir hanter la majorité à partir de la minorité vivante et diversifiée.Mais d\u2019où vient son effet ?L\u2019effet de l\u2019horreur, on le voit mieux trente ans plus tard, provient d\u2019un miroir culpabilisant qui dit que le résident ou le locataire n\u2019a pas le droit à l\u2019existence si l\u2019on peut prouver qu\u2019il existe dans le monde des personnes différentes de lui capables de lui imposer une culture nouvelle, le forçant par là à s\u2019ouvrir - on postule donc qu\u2019il ne l\u2019était pas - à l\u2019abstraction de l\u2019autre.L\u2019un des objectifs de cette politique effrayante est d\u2019affoler le petit en le mettant, par la force de l\u2019idéologie, en contact avec un grand imaginaire dont la signification est de lui rappeler sa fermeture.On comprendra mieux comment a pu se produire ce phénomène étonnant voulant que vivre au Québec, depuis 1985, c\u2019est rencontrer l\u2019esprit du multiculturalisme, un esprit sans contour, sans objet, planant partout à partir l\u2019idée de la « political correctness » que celui qui ne parle pas anglais ou ne se déguise pas à l\u2019année est refermé.Dans le multiculturalisme postmoderne, accompli et peu questionné, on fera l\u2019éloge de celui ou celle qui ose aller voter avec le masque afin de hanter, à partir de l\u2019urne, jusqu\u2019aux résultats finaux Dossier Conjonctures 2011 206 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 de l\u2019élection.S\u2019il faut bien entendu conjurer le spectre, ce n\u2019est pas seulement parce qu\u2019il est porteur d\u2019une différence qui, parfois, peut devenir intolérance, c\u2019est aussi et surtout parce qu\u2019il remet en question les acquis de la démocratie dans le grand manoir.Films de peur étatique et médiation quotidienne de l\u2019angoisse d\u2019être Pour saisir jusqu\u2019aux détails le mode de fonctionnement de la maison hantée, il convient de relever le travail des médias.Car le travail de relais de l\u2019idéologie générale est la première mission de la télévision de l\u2019État.Voilà ce qui explique en partie pourquoi, chaque soir, durant les bulletins de nouvelles, nombreux sont les Québécois qui ressentent un malaise et s\u2019affolent devant les reportages et les témoignages rapportés.Ils ont peur et perdent confiance en leurs moyens.Les organes de diffusion de la maison hantée sont efficaces en ce qu\u2019ils promettent des malheurs à toute personne qui remettrait en question la présence des fantômes et l\u2019omniprésence de leur langage, l\u2019anglais, la nouvelle franca lingua.Une leçon est à entendre une fois pour toutes : que celui qui entend ouvrir un jour la porte de la chambre y pense par deux fois, car l\u2019esprit frappeur, bien caché dans un garde-robe, tel un poltergeist politique, viendra l\u2019affoler et le tourmenter pour l\u2019éternité.Un fantôme qui parle l\u2019autre langue : la disparition du français23 Pour le marcheur attentif aux sons ou le voyageur rentrant d\u2019un séjour à l\u2019étranger, le premier signe du Québec hanté 23 Pour comprendre ce point décisif, voir notre texte intitulé « L\u2019instant du vertige.Notes sur le repliement identitaire québécois », sur le site de Vigile, Chronique Penser le Québec, Collaboration spéciale, 15 oct.2007.Il a été partiellement repris dans Le Soleil sous le titre « Une crise identitaire ?Oui ! Le français recule à Montréal.», in Le Soleil, 21 octobre 2007, Réflexion, Cahier A.Sur le thème de l\u2019autre langue, voir notre « To be or not to be in French », sur le site de Vigile.net. 207 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Dossier Conjonctures 2011 se trouve dans l\u2019affaiblissement du français à Montréal.L\u2019anglicisation croissante de l\u2019île de Montréal est, en effet, un phénomène indéniable depuis les années 1990.Non seulement le français a-t-il perdu beaucoup de terrain par rapport à l\u2019anglais, mais la raison s\u2019en trouve en partie chez les francophones eux-mêmes qui répondent en anglais, non pas aux touristes, mais aux Montréalais de l\u2019Ouest-de-l'Île.Cela est si évident que les citoyens, trop souvent, loin de s\u2019en formaliser, ne s\u2019en rendent même plus compte.Qui a relevé au demeurant que l\u2019on entend désormais parler la langue d\u2019Hamlet à l\u2019est de la rue Saint-Denis, ce qui était exceptionnel en 1990 ?Personne.Pourquoi ?Parce que les effets sont passés dans les mœurs, surtout chez les jeunes, et que la mode est à l\u2019anglais, ce qui vient culpabiliser les personnes qui ne s\u2019expriment pas très bien dans l\u2019autre langue.Or le recul du français comme langue de travail témoigne aussi de la spectropolitique.À Montréal par exemple, la moitié des immigrants travaillent en anglais.Le problème de l\u2019affichage illustre bien sûr l\u2019ampleur du problème.Quant aux raisons sociales, le problème n\u2019est pas québécois : il est mondial.De plus en plus d\u2019entreprises, souvent pour des raisons néolibérales, refusent de traduire, pour la communauté d\u2019accueil, leurs noms.On assiste de plus en plus en effet à des scènes troublantes chez les francophones quand ceux-ci, sans comprendre les lois, insistent pour envoyer leurs enfants à l\u2019école anglaise.La chose est selon nous riche d\u2019enseignement sur le plan historico-culturel : confrontés au discours mondialisant, de nombreux Québécois estiment désormais que l\u2019anglais est la langue de l\u2019avenir et que le français, pourtant une langue internationale parlée sur tous les continents, n\u2019est plus à même d\u2019assurer leur liberté et leur destin.Certains résidents du sud-ouest de l\u2019île, qui avaient peur de l\u2019Union soviétique et du bloc de l\u2019Est en 1970, insistent pour que leurs enfants apprennent le mandarin dès le primaire. Dossier Conjonctures 2011 208 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2011 Certes, puisque nous ne sommes pas à une contradiction près et qu\u2019il ne nous revient pas de relever la pléiade d\u2019incohérences d\u2019un peuple, nous nous limiterons à rappeler la signification de ce phénomène.Les peuples conquis ont, souvent pour des raisons de survie, le réflexe d\u2019adhérer au discours que le dominant leur impose.Minoritaires et menacés en Amérique, de nombreux résidents du Québec, loin de se dénationaliser, s\u2019aliènent plus ou moins consciemment en croyant que l\u2019anglais viendra les sauver.Pour qui sait voir globalement, il n\u2019est pas tant question d\u2019un naufrage ou d\u2019une « démission identitaire », mais d\u2019un repli, d\u2019une mise entre parenthèses : dans la sphère publique, on accepte l\u2019anglais et les valeurs que cette langue véhicule et, dans la sphère privée, on parle en français, honteusement.Certains diront que la jeune société ne montre pas la maturité nécessaire pour s\u2019affranchir de sa position culpabilisante à l\u2019égard de l\u2019autre.Prise au piège, la société québécoise écouterait le discours des nouveaux venus et chercherait dans le passé une solution qui ne s\u2019y trouve pas.Cela n\u2019est pas entièrement faux.Cependant, ce qu\u2019il faut retenir, c\u2019est que les attaques contre le « nous » québécois ne visent pas à améliorer la politique québécoise : elles veulent forcer les citoyens du Québec à accepter le modèle multiculturel canadien.Si le « nous » est une force politique, le « je » juridique le détruit. LIRE Lire Débats Réflexion à partir du document intitulé L'histoire nationale négligée Histoire politique et histoire nationale au Québec -Jean-Marie Fecteau\t210 Lire les essais Pierre Nepveu\t241 Gaston Miron.La vie d\u2019un homme Djemila Benhabib\t245 Les soldats d\u2019Allah à l\u2019assaut de l\u2019Occident Éric Bédard\t249 Recours aux sources.Essai sur notre rapport au passé Index des auteurs 2011\t260 210 DÉBATS Jean-Marie Fecteau* Réflexion à partir du document intitulé L'histoire nationale négligée HISTOIRE POLITIQUE ET HISTOIRE NATIONALE AU QUÉBEC Ce qu'on appelle « histoire nationale » n'implique de soi aucune opposition à ce à quoi on a donné le nom de « histoire sociale ».Sur le même plan, c'est plutôt par rapport au local et au mondial qu'elle peut être située dans sa spécificité La Fondation Lionel-Groulx a récemment commandé et entériné une analyse de l'état de l'enseignement et de la recherche en « histoire nationale » dans les départements d'histoire des universités québécoises2.Comme l'affirme son directeur général, « pour la Fondation Lionel-Groulx, son conseil d\u2019administration et son comité d\u2019historiens, le débat sur la place réservée à notre histoire nationale dans nos institutions d\u2019enseignement est un débat important et sérieux, qui mérite d\u2019être mené avec rigueur et respect3 ».Ce texte a suscité un débat virulent dans la presse écrite, * Professeur, département d\u2019histoire, UQAM.1\tBernard, Jean-Paul, « Vraiment \"choisir un compartiment de la terre\u201d ?», Robert Comeau et Bernard Dionne (dir.), À propos de l\u2019histoire nationale, Sillery, Septentrion, 1998, p.17.2\tBédard, Eric (avec la collaboration de Myriam D'Arcy), Enseignement et recherche universitaires au Québec L\u2019histoire nationale négligée, Montréal, Fondation Lionel Groulx, septembre 2011 (les chiffres entre parenthèses précédés d'un « B » réfèrent aux pages de ce document).3\tGraveline, Pierre, « La ridicule théorie du complot du professeur Létourneau », Le Devoir, 30-10-2011. 211 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 débat auquel mes collègues professeurs dans les départements visés par ce document, ont pris une part relativement discrète et limitée4.Le format de la presse écrite se prête de toute façon très mal à une critique approfondie.Pourtant, ce document me semble révélateur d'une certaine attitude et d'un certain rapport à l'histoire qui se fait dans nos départements, attitude et rapport qui concernent au plus haut point la place de l'histoire nationale et de l'histoire politique dans le destin de la collectivité québécoise, et qui à mon sens méritent d'être dénoncés.On me permettra, d'entrée de jeu, d'indiquer à quel titre et dans quel but j'ai tenu à produire ce texte.Depuis maintenant près de 30 ans, j'ai mené, avec d'autres, le combat pour le développement de l'histoire politique au Québec, une histoire qui prenne au sérieux le politique et son espace, et qui, sans compromis aux raccourcis nationalistes faciles, fasse de la recherche de la dimension politique en histoire une entreprise scientifique (et ultimement politique) digne de ce nom.Dans cette optique, j'ai participé à la création du Bulletin d'histoire politique (BHP), organe voué à cette promotion (et sur lequel je reviendrai).J'en ai même rédigé le « Manifeste5 », ainsi qu'une mise au point éditoriale publiée quelques années plus tard6, les deux textes précisant quel type d'histoire politique était au cœur de l'entreprise de réhabilitation en cours7.J'ai aussi assumé, en remplacement de mon 4\tÀ des degrés divers de virulence, seuls, à ma connaissance, mes collègues historiens universitaires Létourneau, Petitclerc, Bienvenue, Hubert, Baillargeon et Fyson sont intervenus dans le débat.5\t« Manifeste » du Bulletin d'histoire politique, vol.1, no.1 automne 1992, p.4-5 : http ://tinyurl.com/3bw828v.Ce manifeste a été entériné par l'ensemble du comité de la Revue, y compris son directeur Robert Comeau.6\t« Notre histoire politique » Ibid., vol.7, no.1 aut.1998, p.6-9 : http ://tinyurl.com/3b4b4cz.7\tVoir aussi une explicitation de ces principes dans « Le retour du refoulé.L'histoire et le politique », Ibid, vol.2, no 3 hiver 1994, p.5-20 : http ://tinyurl.com/3nvufj6. 212 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 ex-collègue Robert Comeau, la direction de la Chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec (CHF) jusqu'à sa fermeture, une chaire destinée « au développement des connaissances et des recherches en histoire politique du Québec ».Je dirige aussi un des plus importants centres de recherche en histoire du Québec, le Centre d'histoire des régulations sociales (CHRS), qui a pour but premier d'étudier les modalités centrales de la régulation du « vivre ensemble » québécois8.On comprendra, dans les circonstances, que je prenne la question soulevée par le document d'Éric Bédard très au sérieux et que j'aie quelque titre à le faire9.J'ai tenu aussi à publier la présente réflexion dans L'Action nationale, car les enjeux soulevés par ce rapport sont en effet importants pour tous ceux et celles qui ont à cœur, comme moi, l'indépendance du Québec à faire.C'est donc en tant qu'historien du politique et citoyen d'obédience indépendantiste que j'écris ces lignes.Cette mise au point étant faite, je résumerai mon propos : le document d'Éric Bédard est fondé sur une analyse superficielle et profondément erronée à la fois des enjeux sous-jacents à l'histoire politique et nationale, mais aussi sur une ignorance assez stupéfiante du fonctionnement, des objectifs et, finalement, de la pratique de l'histoire en milieu universitaire au Québec.Il fait partie de ce vaste défoulement de rancœur pseudonationaliste qui est née au Québec au cœur du débat sur les accommodements raisonnables et a été exacerbée par la réforme de l'enseignement de l'histoire au secondaire.Il n'est que la dernière mouture d'une vaste montée de lait (en fait de bile.) d'une certaine 8\tJe ne mentionnerai que pour mémoire les 47 livres, numéros de revue dirigés, articles publiés et conférences prononcées sur la question depuis 25 ans, de même que les 16 mémoires et thèses dirigés ou en cours.9\tMême si, par un procédé d'exclusion auquel tout vétéran du monde universitaire est familier (il permet ainsi d'éviter le débat à moindres coûts.), le document de Bédard tient à classer mes travaux dans « la sous-discipline de l\u2019histoire sociale » (B-26). 213 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 droite contre un ensemble de cibles prises un peu pêle-mêle : l'enseignement de l'histoire (au secondaire et au collégial), la didactique, la recherche historique, la politique d'octroi de subventions de recherche, l'histoire sociale, le contrôle [sic] fédéral de la recherche, la politique de nomination aux chaires de recherche, les engagements aux postes universitaires, voire le rayonnement international (B-21), et que sais-je encore.L'analyse qui sous-tend ce document repose sur des amalgames abusifs (notamment entre histoire politique et histoire nationale) comme sur des dichotomies à la fois fautives et dépassées (par exemple entre histoire sociale et politique-nationale).Il constitue en somme non seulement une insulte à l'intelligence collective des chercheurs qui, dans nos universités, ont profondément renouvelé notre histoire nationale depuis plus de 25 ans, mais aussi une intolérable régression des problématiques de recherche (et d'enseignement) qui doivent interroger les conditions d'évolution et de construction de la communauté québécoise.Les lignes qui suivent s'emploieront à démontrer ce triste constat.I :\tLa démonisation de l'histoire sociale Dans le document d'Éric Bédard, l'histoire sociale apparaît comme l'ennemi numéro un (après la reconnaissance, consentie du bout des lèvres, de l'importance des résultats acquis dans ce champ) d'une histoire du « fait national ».En fait, tout le document repose sur une dichotomie centrale, qui en constitue la trame principale, entre les suppôts de ce « regard » dominant fondé sur le « social » et la faible cohorte molestée et tourmentée des historiens politiques du national, approche « lourdement discréditée (B-9) » par les ténors de l'histoire sociale.On ne s'étonnera pas de retrouver ici le mantra d'une certaine conception de l'état de la discipline, dont une des premières manifestations peut être retrouvée (si on se contente 214 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 de l'espace canadien), dans les textes virulents d'historiens comme Michael Bliss ou J.L.Granatstein10 : la recherche historique est dominée par une infinité de sujets éclatés regroupés sous l'étiquette d'histoire « sociale », l'ensemble de ces sujets plus ou moins pointus en venant à noyer sous sa masse les sujets jugés importants et « nationaux » comme la bataille de Vimy ou la biographie de Mackenzie King11.Ce pseudo « constat », dont on a depuis longtemps démontré la parfaite inanité12, est en fait fondé sur une profonde incompréhension des enjeux sous-jacents à la montée de ce qu'on appelle trop facilement l'histoire « sociale ».Le document Bédard définit en effet ainsi l'histoire sociale : L\u2019histoire sociale plus récente appréhende le Québec comme une population d\u2019individus vivant sur un territoire donné.Ces individus appartiennent à toutes sortes de groupes : classes, genres, ethnies, etc.La société globale de ces historiens est fragmentée par les revendications de ces groupes sociaux ou identitaires qui luttent pour se faire une place au soleil ou pour être reconnus par le pouvoir.L\u2019histoire sociale rend compte de ces affrontements et les restitue, la plupart du temps, dans un contexte particulier : 10\tBliss, Michael, « Privatizing the Mind.The Sundering of Canadian History, the Sundering of Canada », Journal of Canadian Studies, vol.26, no.4, 1992, p.5-17 et Granatstein, J.L., Who Killed Canadian History?, Toronto, HarperCollins, 1998.11\tOn retrouve une version à peine modifiée de cette vision dans le texte de Robert Comeau et Jacques Rouillard, « La réforme de l\u2019enseignement de l\u2019histoire et la marginalisation de l\u2019histoire politique dans les universités francophones », Bulletin d'histoire politique, vol.15, no 3, printemps 2007, p.173-180.Ce document constitue, en définitive, une première mouture de l'argumentation développée et enrobée d'une semblance de « scientificité » par le document Bédard.On pourra le consulter en ligne à l'adresse suivante :\thttp ://tinyurl.com/3ku564r.12\tJe ne citerai que le débat (très bref, et pour cause !), suscité par le livre de Granatstein : la réponse très posée et assez triomphaliste d'un représentant de l'histoire « sociale », A.B.McKillop (« Who killed Canadian History ?A View from the Trenches », The Canadian Historical Review, Vol.80 no 2 June 1999, p.269-299), et la réplique critique et cinglante de Brian Palmer (« Of Silences and Trenches : A Dissident View of Granatstein's Meaning », The Canadian Historical Review Vol.80 no 4 (Dec 1999), p.676-686). 215 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 celui de l\u2019avènement de la modernité.[.] Cette histoire sociale prend aussi la forme de l\u2019histoire « culturelle » qui se penche sur le discours des élites.Si les méthodes de l\u2019histoire culturelle empruntent davantage à la littérature et à l\u2019anthropologie qu\u2019à la sociologie traditionnelle, l\u2019esprit reste le même (B-7 et 8).Cette image d'une histoire sociale (et culturelle) se réduisant à celle de « groupes » fragmentés dans le contexte de la modernité n'est en fait qu'une caricature (et on le verra loin d'être la seule dans ce document !) de ce qu'implique la notion d'« histoire sociale ».On me permettra un bref détour par l'histoire pour expliquer ce point fondamental.Au cours du siècle dernier, deux grands mouvements d'ensemble ont bouleversé à jamais le paysage des sciences sociales, y compris l'histoire.Dans un premier temps, l'ensemble social, la « société » comme telle, sous la loupe des sciences sociales naissantes, apparaissait de plus en plus, non pas comme un donné mais un problème.Il ne suffisait plus de décrire ces formations sociales comme ces ensembles nationaux finis et cohérents que les historiens du XIXe siècle, notamment, s'efforçaient de replacer dans une trame historique unitaire marquée par l'action des grands hommes et le choc des événements marquants : il fallait bien au contraire partir des mille formes du lien social, de ce tissu complexe de rapports sociaux et politiques pour reconstituer les tendances fondamentales, les régularités qui permettaient de les comprendre et de les expliquer.Dans ce contexte, ce n'était pas tant l'« histoire politique » comme telle qui devenait désuète, mais la conception de la société qu'elle portait, comme simple résultat de la volonté et de l'action des citoyens.La nation devenait moins une entité à histo-riser qu'un construit à comprendre, dans l'espace comme dans le temps. 216 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 C'est dans ce contexte qu'on peut comprendre la critique féroce que fera le sociologue Simiand de la pratique des historiens du tournant du siècle, dénonçant notamment le culte pratiqué des « idoles de la tribu historienne » : Il serait temps et il serait bon, semble-t-il, de renoncer dès maintenant à un certain nombre d'habitudes [.] qu'on pourrait appeler [.] des « idoles de la tribu des historiens » et d'entamer sans retard une lutte contre elles.Je donnerais volontiers comme exemples : 1° L'« Idole politique », c'est-à-dire l'étude dominante, ou au moins la préoccupation perpétuelle de l'histoire politique, des faits politiques, des guerres, etc., qui arrive à donner à ces événements une importance exagérée [.] Il ne faut pas que les faits politiques soient ignorés, mais il faut qu'ils perdent la place éminente, tout à fait injustifiée, qu'ils conservent même dans les recherches des autres branches de l'histoire.2° L'« Idole individuelle » ou l'habitude invétérée de concevoir l'histoire comme une histoire des individus et non comme une étude des faits, habitude qui entraîne encore communément à ordonner les recherches et les travaux autour d'un homme, et non pas autour d'une institution, d'un phénomène social, d'une relation à établir13.C'est cette valorisation de l'individu, et des événements surtout « politiques », qui apparaissait, en s'intéressant aux épiphénomènes, au contingent, à l'éphémère des événements survenus et des vies fragiles, empêcher la perception des grandes lois du devenir humain, des tendances fondamentales de l'agir.Comme le disait Durkheim dans une formule frappante, il s'agissait, d'urgence, d'« aller plus bas dans le réel ».En faisant cela, malgré ce que prétend l'analyse de Bédard, il ne s'agissait pas tant de cibler des « groupes » ou des intérêts particuliers et sectoriels de l'ensemble social : il s'agissait plutôt de comprendre le fonctionnement du lien social et des institutions qui le structuraient.On postulait 13 SIMIAND, François, (1903) 1960, « Méthode historique et science sociale », Annales E.S.C., vol.15, no.1, janvier-février, p.117.Je passe sur la troisième idole dénoncée, l'idole chronologique, moins pertinente à mon propos ici. 217 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 ainsi que l'analyse des masses, des grandes séries de l'agir humain, constituait une voie bien plus efficace vers la saisie de la totalité, vers ce que le disciple de Durkheim qu'était Lucien Febvre appellera, avec toute l'histoire des Annales, l'« histoire globale », comme aspiration et attente essentielle de toute entreprise d'étude scientifique des sociétés.On aura aussi compris que cette attente incluait les phénomènes politiques, mais en refusant de leur donner d'emblée une priorité analytique.Ou, plus précisément, derrière la dénonciation de ce que les historiens du « social » définissaient comme l'« histoire politique », il fallait voir la vision réductrice d'un « politique » qui se confinait à la surface des choses, à la survenance des grands événements, à l'action des grands hommes.C'est cette vision du politique qui est apparue comme obsolète et incompatible avec une histoire se voulant scientifique.C'est ainsi qu'un Trevelyan a pu affirmer : « social history is the history of people with the politics left out ».C'est pourquoi, dans la même logique, Braudel parlait de l'événement (politique) comme de l'« écume » à la surface des choses14.Le deuxième grand mouvement, véritable lame de fond qui va, au tournant des années 1930, bouleverser les sciences sociales, est en parfaite continuité avec le premier.Il s'agissait, par l'histoire sociale, de postuler une direction privilégiée aux études historiques, qui partiraient de la base, de la masse, en glissant « vers le haut ».Une histoire où il ne s'agissait plus seulement de prioriser les régularités et les tendances de fond face à la superficialité du politique, mais de postuler que la clef de la compréhension des mouvements de l'histoire venait de l'histoire des masses et de leur 14 Voir Fecteau, Jean-Marie, « L'écume des choses.Le statut de l'événement dans la pratique historienne contemporaine », Soussana, Gad, Joseph L.Lévy en collaboration avec Marcel Rafie (dir.), Actualités de l'événement, Montréal, Liber, 2000, p.121-133. 218 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 action transformatrice.Une histoire «from the bottom up » qui, encore une fois, ne niait nullement le politique, mais privilégiait dans son appréhension la présence centrale de l'acteur populaire.C'est la fusion de ces deux grands paradigmes qui est à l'origine de la « domination » de l'histoire dite « sociale ».Non pas une domination d'un « sous-champ disciplinaire », comme dirait le rapport Bédard, mais d'une philosophie fondamentale de la production historique.Les grands paradigmes interprétatifs que sont le marxisme, le structuralisme, le fonctionnalisme, dont certains déplorent aujourd'hui l'effondrement, n'étaient en fait que des modalités interprétatives, de grands récits mettant en scène ces philosophies de l'être-ensemble.Ce que le rapport Bédard ne permet évidemment pas de comprendre, c'est que la domination de l'histoire sociale a été à l'origine de sa crise profonde et, finalement, de sa perte partielle de sens.Si chaque régularité, chaque phénomène social, chaque modalité du lien social, chaque forme de regroupement devenait l'objet particulier qui retenait l'attention des tâcherons de l'histoire sociale, le postulat de totalité au cœur de cette activité devenait de plus en plus lointain, comme une conséquence de plus en plus improbable, un idéal de plus en plus inatteignable, une aspiration de plus en plus abstraite face à l'éparpillement des travaux dans tous les coins d'un « social » hypertrophié.Pire encore, à force de caricaturer le politique comme étant le lieu du superficiel et du temporaire, on en venait à négliger ces formes essentielles de régularités que sont les institutions politiques, à commencer par l'État.Même la version progressiste de l'hégémonie du social, chez les historiens du « bottom up », se contentait souvent de décrire complaisamment la vie à la « base », quitte à décrire admirativement ces « montées au politique » que 219 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 constituaient les révoltes et révolutions des masses.Mais par la force des choses, on s'empêchait de penser les caractéristiques propres de cette montée au politique ainsi que les données constitutives de cette sphère et de cette dimension de l'action humaine que constitue le politique.En fait, il est facile de faire de l'omniprésence des problématiques « sociales » en histoire le bouc émissaire des malheurs de l'histoire politique (et nationale.), mais c'est aux dépens d'un oubli majeur : sous le coup de la multiplication des études sectorielles du social, la notion d'« histoire sociale » en est venue à vouloir dire n'importe quoi et à perdre en bonne part son sens et sa capacité d'unification des problématiques.L'histoire sociale est devenue une immense baudruche plus ou moins vide, une étiquette vague, une identité molle qui permettait de rassembler, sans but et sans programme, tous ceux et celles qui travaillaient sur la « société »15.Il n'est pas étonnant, en conséquence, que ses principes de base (la possibilité de reconstitution de la totalité à partir des régularités du social) aient été minés par la montée de l'histoire culturelle16 et plus globalement des théories post-modernes de l'individu et de l'acteur.15\tCe constat, je le sais, diffère de l'analyse que fait mon collègue Martin Petitclerc (voir « Notre maître le passé ?Le projet critique de l'histoire sociale et l'émergence d'une nouvelle sensibilité historique », Revue d'histoire de l'Amérique française, Volume 63, Issue 1 2010, pp.83-113).Petitclerc à mon sens néglige la complexité et l'ambiguité des aspirations au cœur de l'apparition de l'histoire sociale.Il n'en reste pas moins que vouloir maintenir la tradition démocratique et critique «from the bottom up » d'une certaine acception de l'histoire sociale m'apparaît comme un projet tout à fait nécessaire, projet que je partage.16\tIci encore, le document d'Éric Bédard, qui fait de l'histoire culturelle une approche en parfaite continuité avec l'histoire sociale (en la réduisant à une étude du discours des élites !) (voir citation ci-haut), ignore ou sous-estime gravement la crise de sens que constitue la montée fulgurante des approches « culturelles ».Pour un aperçu, on pourra consulter Thierry Nootens « Un individu \u201céclaté\u201d à la dérive sur une \u201cmer\u201d de sens ?Une critique du concept d\u2019identité », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, 62,1 (été 2008), p.35-67 et le débat qui s'ensuivit dans la même revue (vol.63, n° 1, 2009). 220 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 Mais il est un autre phénomène fondamental que l'auteur du document sous analyse passe complètement sous silence17 : le mépris, voire la caricature dans laquelle les ténors de l'histoire sociale moderne (du moins les plus conservateurs) ont tenu le « politique » a provoqué de fait une fulgurante renaissance des problématiques politiques en histoire.Au sein même de l'école des Annales, il a fallu faire une place à ces travaux en histoire politique qui, dans la parfaite logique des régularités à trouver au cœur du social, montrait de telles régularités au sein du politique18.Il s'agissait, en termes clairs, de montrer que le politique ne pouvait se réduire aux événements importants et à la saga des grands personnages.Que l'histoire politique n'était ni une sous-discipline sous surveillance, ni une simple « catégorie » du social, mais une dimension essentielle de l'existence en société, dimension qui permettait de comprendre non pas tant les agrégats du social, les formes multiples prises par les rapports entre les individus, mais plutôt les exigences propres du pouvoir et de la décision collective, de ce type d'agir ensemble où la contrainte sur tous et toutes est centrale, et où l'avenir de la collectivité se joue.Cette dimension ne pouvait se réduire à la comptabilisation des grands nombres, à l'appréhension des masses, même pas à un mouvement du bas de l'ensemble social vers les hauteurs éthérées du pouvoir.Il s'agissait de comprendre, en fin de compte, que le politique résidait dans le social aussi, qu'il représentait moins une « sphère » qu'une modalité de l'action humaine, et que son étude avait des exigences analytiques propres.C'est cette réaction, ce que j'ai appelé ailleurs « le retour du refoulé », et pas simplement la promotion d'un « champ » d'études, comme certains bourdieusants pressés ont qualifié le phénomène, qui était en jeu dans l'apparition 17\tEt pour cause : elle ruine le postulat même sur lequel est construit tout le document.18\tUn moment important, pour l'historiographie française, a été la publication du livre-programme de René Rémond, Pour une histoire politique, Paris, Le Seuil, 1988. 221 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 de revues comme le Bulletin d'histoire politique.Il s'agissait en fait, au-delà de la conscience immédiate de ses fondateurs, de la version québécoise d'un mouvement de réanimation du politique présent dans l'ensemble de l'Occident.Il n'est d'ailleurs qu'à feuilleter les numéros du BHP pour comprendre le processus en action.L'ensemble impressionnant de thématiques sociales, mais interrogées sous l'angle du politique forme l'essentiel du Bulletin, bien devant l'histoire des batailles et la biographie des grands hommes.Et pour cause ! Cette mise en valeur du politique n'avait rien à voir avec une quelconque réhabilitation des formes anciennes, rejetées depuis des lunes, privilégiées par l'histoire politique du XIXe siècle.Qu'on m'entende bien ici, pour qu'il n'y ait pas confusion.Il ne s'agit pas de dénoncer le caractère anecdotique et non scientifique de la biographie ou de l'étude d'un événement particulier.La « nouvelle histoire » elle-même, dénoncée par Bédard, a très bien su utiliser ces formes particulières d'écriture historique pour arriver à ses fins19.Il s'agit simplement de reconnaître qu'étant donné les exigences de la recherche historique actuelle et le mode de construction de ses objets d'étude, le centrage sur un individu ou un événement ne constitue pas un réflexe premier.Du point de vue de l'histoire qui se fait, revendiquer comme priorité d'étude l'histoire d'une bataille, la biographie d'un grand personnage, c'est prétendre assigner à une personne et à un événement une importance préalable à l'étude.Je reviendrai sur ce point.Récapitulons.Faire de l'histoire sociale le vilain de l'histoire, dichotomiser abusivement histoire sociale et histoire politique comme deux approches opposées, caricaturer l'histoire 19 Pour mémoire, citons Georges Duby, Le dimanche de Bouvines, Paris, Gallimard, 1973, ou l'usage de la biographie chez Alain Corbin (Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot - sur les traces d\u2019un inconnu 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998). 222 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 sociale comme confinée aux groupes et aux divisions non politiques de la société, c'est non seulement ne rien comprendre aux grandes tendances de l'historiographie depuis plus d'un siècle : c'est fausser à la base le problème qu'on prétend résoudre.L'histoire sociale et l'histoire politique ne sont pas un jeu à somme nulle, où ce que l'un gagne est aux dépens de l'autre.Il s'agit de deux modes d'interrogations fondamentales, étroitement interreliées et complémentaires, souvent portées par les mêmes personnes sous des étiquettes différentes qu'elles peuvent choisir20.Il est donc bien inutile de postuler, comme le fait Éric Bédard, un « fossé » qui se creuse entre ces « deux conceptions de l\u2019être-ensemble (B-7)21 ».Il s'agit en fait de formes de recherche de la totalité qui s'englobent l'une l'autre de façon souvent inextricable22.Comme le dit Romain Huret dans un article faisant le point sur la question, « there is no such thing as political victory without social, demographic, and cultural mobilization23 ».20\tAinsi, il devrait désormais être clair que l'histoire politique ne doit pas être confinée dans une « spécialité » étroite.Un des meilleurs historiens de l'histoire politique que je connaisse, Bruce Curtis (je pense entre autres à ses travaux novateurs sur les politiques de recensement au XIXe siècle canadien), refuserait avec virulence une telle étiquette.21\tOn notera, en passant, comment cette définition (assez exacte) de l'histoire sociale comme « conception de l'être ensemble » est contradictoire avec sa caractérisation comme histoire segmentée des groupes (voir citation plus haut) ou comme « sous-discipline » (B-26).22\tMarcel Gauchet fait de son côté de la totalité l'apanage du politique, mais sans en faire lui non plus un champ dichotomique par rapport au social : « Ce qui assure en dernier ressort la cohérence globale des sociétés, c'est l'élément politique, de sorte qu'une histoire authentiquement « totale » ne peut être écrite que du point de vue du politique [.] Cela ne veut pas dire, faut-il le préciser, une histoire faite par les historiens de la chose politique [.].Cela veut dire une histoire intégrant cette dimension problématique de composition globale du champ social à partir du politique, quel que soit son point d'entrée [.JL'histoire politique, ainsi comprise comme histoire englobante, si l'on veut, n'exclut pas l'histoire sociale, elle l'inclut, tout à l'opposé, elle est une autre manière de l'aborder », M.Gauchet, « L'élargissement de l'objet historique », Le Débat, no 103, 1999, p.144-145.23\tRomain Huret, « All in the Family Again ?Political Historians and the Challenge of Social History » Journal of Policy History, Volume 21, Numéro 3, 2009, p.258 223 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 II :\tL'amalgame facile (et fallacieux) de l'histoire politique et de l'histoire nationale Le lecteur pourrait se demander par quelle aberration on ne trouve pas, dans le document d'Éric Bédard sur l'histoire politique et nationale, la moindre mention des développements importants des problématiques en histoire politique depuis 20 ans, ici comme ailleurs24.Ou, dit autrement, par quel processus la longue lutte pour le développement scientifique d'une perspective politique en histoire est-elle devenue surtout une lutte « nationale » avec le politique à son centre ?La réponse est toute simple.Comme il devrait maintenant être clair pour le lecteur, la montée en puissance ou en hégémonie de l'histoire sociale ne s'est jamais faite aux dépens d'une dénonciation de l'histoire nationale comme telle25.Tous ces gens là faisaient, par excellence, de l'histoire nationale, mais une histoire libérée de ses vieux démons positivistes et de ses naïvetés analytiques26.On a trop peu souligné en effet que la croissance de l'histoire nouvelle, 24\tOn comprendra que ce n'est pas le lieu de documenter cette expansion.On pourra consulter sur ceci, parmi une vaste littérature, le dossier tout récent que l'American Historical Association a consacré à la question : « Political History Today » dans Perspective on History, mai 2011 : http ://www.historians.org/perspectives/issues/2011/1105/.25\tMalgré ce que prétend le document : « Les historiens du social ont accusé les historiens du national de ne s\u2019intéresser qu\u2019aux élites, de négliger l\u2019histoire des ouvriers, des femmes, des autochtones et des communautés ethniques, de présenter le peuple comme un bloc homogène (B-9) ».Cette critique, comme on l'a signalé plus haut, s'applique à l'histoire politique en général : la reconnaissance de la collectivité comme référent central n'a jamais vraiment été remise en cause par les historiens du social.La critique de l'« homogénéité » postulée du « peuple » est autre chose, mais elle concerne une certaine vision du national, et pas l'ensemble de l'histoire de la collectivité.26\tIci encore, le document d'Éric Bédard entretient la confusion en décrivant les historiens du social comme étudiant « des phénomènes qui se sont produits à l\u2019échelle de l\u2019Occident » alors que les historiens du fait national se centreraient « sur une nation particulière et s\u2019intéressent surtout à ce qui est propre à cette nation (B-8) ».Le « fait national » est pourtant aussi universel que l'histoire de l'immigration.Les deux, également, prennent des formes particulières dans un espace national donné. 224 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 dans toutes ses formes, a toujours gardé l'espace national comme centre de ses analyses (et objectif ultime de sa quête de totalité).En d'autres termes, le « national » n'a jamais été un adversaire à terrasser, puisqu'il n'était pas un enjeu : simplement une prémisse.De toute évidence, le procédé adopté par le document consiste à amalgamer plus ou moins le politique au national, en utilisant par exemple l'expression « histoire politique du fait national (B-17, 34, 36) ».Par une opération digne du Saint-Esprit, le développement de l'histoire sociale devient non seulement pernicieux pour l'histoire politique, mais pour l'histoire nationale aussi.On se désole à la pensée de ces centaines d'historiens et d'historiennes, « révisionnistes » ou non, qui s'imaginaient naïvement contribuer depuis une génération à l'histoire renouvelée de la collectivité québécoise, et qui se retrouvent ainsi, par la puissance de la plume acérée (et pléthorique, mais c'est une autre question.) des contempteurs du social au nom de la Nation, hors de l'histoire nationale, dans le purgatoire (néanmoins dominant, ne l'oublions pas.) d'un social désincarné par péché d'universalisme.27 De fait, si le document, comme on l'a vu, manifeste une ignorance assez stupéfiante des enjeux et de la teneur de l'histoire sociale qu'il dénonce, les choses, on le devinera, ne s'améliorent pas quand il s'agit de définir le politique : Par politique, nous entendons autant les enjeux internes qu\u2019externes, c\u2019est-à-dire les dynamiques de pouvoir entre les hommes, la concurrence des visions sur la marche à suivre, l\u2019adoption de lois significatives, la diplomatie 27 Dans ce contexte, on comprend la réaction un peu ahurie de ma collègue Denyse Baillargeon à la critique dont elle et les historiens de sa « sous-discipline » font l'objet.Voir D.Baillargeon, « Le soi-disant déclin de l'histoire nationale au Québec », Le Devoir, 14-10-2011. 225 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 officielle ou parallèle, les batailles militaires, en un mot toutes ces activités qui orientent durablement la vie d\u2019un peuple particulier aux prises avec les défis de son existence nationale.Bien sûr, les enjeux de nature socioéconomique peuvent avoir des répercussions sur la vie nationale ; on pense encore, dans le cas du Québec, au phénomène d\u2019infériorité économique des Canadiens français.Mais ce sont surtout les conséquences politiques de ces phénomènes qui intéresseront les historiens du national : la nationalisation de l\u2019hydroélectricité, la création de la Caisse de dépôt et placement, etc.(B-8) On est stupéfié du caractère à la fois vague et flou de cette définition28, malgré l'allusion au « pouvoir », aux « lois » et à la « diplomatie » et évidemment aux « batailles ».On aura compris que le rapport d'Éric Bédard s'intéresse ici très peu à l'« histoire politique » comme telle, celle dont il affecte d'ignorer les développements des dernières décennies.Il s'intéresse plutôt à cette partie de l'histoire politique qui concerne la « Nation » ou, comme il dit, le « fait national ».Évidemment ici, pas besoin de définition, étant donné que le sens de fait national va de soi : la Nation s'impose comme collectivité de sens à promouvoir.Le seul « politique » qui importe ici est évidemment celui qui permet de promouvoir cette « communauté de sens et de destin (B-8, 9, 17, 29) ».Est-il besoin de dire qu'en retour, dans un raisonnement parfaitement circulaire, cette communauté dont on parle ici est décrite comme relevant principalement du politique : « L\u2019histoire nationale est le plus souvent politique (B-8) » ?Mais l'est-elle ?Dans les deux graphiques qui détaillent les sujets de mémoires et de thèses des étudiants en « histoire nationale (B-32) », seuls 32 % des sujets sont en histoire 28 « Enjeux entre les hommes » « activités qui orientent la vie d'un peuple », « enjeux qui ont des répercussions sur la vie nationale » : en quoi ces aspects ne touchent que le politique et ne concernent pas au premier chef une histoire sociale ? 226 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 politique comme telle (politique, militaire, relations internationales).Le reste des catégories relève de ces mêmes études des « groupes » sociaux dénoncées dans tout le reste du document (histoire de l'immigration, histoire religieuse, histoire locale, etc.).L'auteur se tire de cette contradiction gênante en disant ici donner « à l\u2019histoire nationale un sens étendu, dès lors que le titre renvoyait au destin d\u2019une nation singulière (B-29) ».Le social, expulsé par la porte d'en avant, se faufile comme par hasard par la porte d'en arrière de l'édifice conceptuel déjà branlant de ce rapport.à condition de montrer patte blanche et de « renvoyer » au destin de la collectivité.Mais on ne peut avoir le beurre et l'argent du beurre.Ou bien l'histoire sociale est une « sous-discipline (B-26) », un « regard (B-7) » particulier, une « conception de l'être ensemble (B-7) », ou bien il s'agit d\u2019une entreprise de savoir qui, autant qu'une autre, peut dégager un savoir sur le national.Dans ce dernier cas, quel est le sens comme la pertinence de tout cet exercice ?De dénoncer la place indue d'une histoire sociale de façon à la reconvoquer immédiatement au service du national ?C'est armé de ces concepts branlants et de ces catégories contradictoires que notre « chercheur » va examiner nos départements d'histoire.III : L'enseignement et la recherche universitaire en histoire.Le cas de l'UQAM C'est ici que le document d'Éric Bédard atteint des sommets de bêtises (on me permettra de le dire respectueusement.).D'abord par l'incohérence totale des catégories du social, du politique et du national déjà analysée.On ne s'étonnera pas de voir que l'auteur va s'organiser pour trouver ce qu'il cherche désespérément à montrer : la « négligence » subie par l'histoire nationale.Cela dit, malgré la définition ridiculement étroite qu'il donne du « national », on pourrait se 227 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 féliciter de voir que, quand même, un tiers des mémoires et thèses portaient sur la question.Mais le problème est qu'on ne peut même pas se fier à ces chiffres, et cela pour plusieurs raisons.La première est que la méthode de sélection des sources (règle de base de tout historien sérieux comme on sait) est fautive.Le fait de s'attacher aux titres (de cours, de mémoires, de thèses ou de projet de recherche) ne permet nullement de connaître vraiment la teneur des thèmes ou des aspects traités.Par exemple, comment savoir si un mémoire sur l'enfermement des ivrognes au Québec29 touche le politique (la réponse est oui, car il traite des législations sur l'alcoolisme) ou sur la nation ?Que penser du discours sur le destin de la nation menacé par l'alcool dont traite le mémoire ?Voilà de la bonne histoire nationale, dont je suis fier d'avoir dirigé la recherche (moi, humble historien du social).Quand il s'agit d'étudier l'enseignement dispensé au département30, le problème est encore pire.L'analyse par les titres des cours dispensés ne permet ni de comprendre la logique de construction d'un programme, ni de saisir le type de cours en cause31.Ainsi, la comptabilité des cours donnés en histoire dans le document d'Éric Bédard ne tient par compte 29\tForcier, Maxime, Alcoolisme, crime et folie : l\u2019enfermement des ivrognes à Montréal, (1870-1921), Mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 2004 30\tOn comprendra que je me concentrerai ici sur le principal département mis en cause, le mien.Je voudrais préciser que ce que je vais en dire n'a aucunement pour but de diminuer la contribution remarquable à l'histoire politique d'autres départements (je pense notamment à Martin Pâquet à Laval, à Michèle Dagenais, à l'Université de Montréal, à Louis-Georges Harvey, à Bishop, etc.).31\tPourtant, Éric Bédard a été chargé de cours à ce département, et Myriam D'Arcy, sa collaboratrice, y fait sa maîtrise ! On me permettra aussi de signaler qu'aucune de ces personnes n'a pris la peine (à ma connaissance) de consulter, ne serait-ce que quelques minutes, les personnes directement impliquées dans l'enseignement et la recherche en histoire québécoise à notre département.Je comprends qu'il ne s'agissait pas de faire une enquête approfondie, mais les erreurs flagrantes mentionnées ici auraient pu être évitées après vérification rapide auprès des intéressés. 228 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 des cours à thématiques (qui changent chaque année et qui concernent souvent le politique et le national), ni les cours à visée comparative (qui traitent du Québec, mais au sein d'un espace plus large32).L'ensemble des statistiques de ce document relève de ces choix douteux.Mais il y a pire.Reprenant un vieil argument déjà avancé par Comeau et Rouillard33, l'auteur déplore le « recul » de l'histoire politique nationale dans la réforme adoptée au premier cycle du département d'histoire de l'UQAM il a deux ans.Ici encore, on se contente de comptabiliser le nombre de cours d'après les titres.C'est oublier que la refonte du programme a suivi une planification précise, qui a permis de consolider et de développer l'offre en histoire politique en privilégiant non pas l'éclatement des problématiques plus ou moins en rapport avec cette dimension de notre histoire, mais plutôt du développement de l'enseignement historique dans ce domaine en trois aspects majeurs de l'univers politique québécois, soit le droit (HIS-4501 et 4503), la citoyenneté (HIS-4529) et l'État (HIS-4504)34.De fait, le département d'histoire où je travaille a toujours été un des leaders dans le développement de l'histoire politique québécoise, tant par l'enseignement dispensé que par la recherche faite (et subventionnée)35.Il a mis en place aussi des structures de recherche importantes, qui ont contribué 32\tAinsi le nouveau cours sur « Les dimensions historiques du politique », que je donnerai à l'hiver.33\tOp.cit.34\tSans compter les cours sur les aspects connexes comme les inégalités (HIS-4517), l'Empire (HIS-4502) et les relations internationales (HIS-4594) 35\tL'espace me manque pour aborder ce point pourtant important.Qu'il suffise de dire que les carences analytiques profondes de ce rapport se doublent d'une totale incompréhension du mécanisme d'octroi des subventions au Québec et au Canada. 229 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 à accentuer encore ce leadership36.Il n'a donc de leçon à recevoir de personne, surtout en matière de planification de la recherche et d'engagement professoral.IV : L'histoire nationale : son enseignement, sa portée Par quelle étrange aberration a-t-on réussi ainsi à viser la mauvaise cible, en faisant de l'histoire sociale la némésis d'une certaine histoire politico-nationale, tout en passant à côté des développements les plus importants en histoire politique au Québec, et en promouvant une définition historiquement dépassée et ridiculement étroite de l'histoire politique37 ?On aura compris qu'il ne s'agit pas d'une litanie 36\tOn me permettra de corriger cependant une autre des multiples erreurs de ce rapport quand il s'agit du département où j'enseigne.La Chaire Hector-Fabre, vouée à l'histoire politique du Québec, a en effet fermé ses portes en janvier 2009.Éric Bédard prétend que c'est « faute de ressources professorales en histoire politique du XXe siècle québécois (B-28) ».La vérité est tout autre et jette une lumière crue sur l'étroitesse de vue et le caractère parfois odieux dont font preuve les protagonistes de ce débat.Le document de Bédard omet de mentionner que j'ai assumé la direction de cette chaire pendant trois ans (en remplacement de Robert Comeau), et que si, en effet, le financement de cette chaire n'a pas été renouvelé, c'est malgré un appui ferme du département, de la faculté et de la Fondation de l'UQAM, malgré une évaluation positive d'un comité universitaire réuni à cette fin, malgré une proposition de renouvellement formellement présentée aux organismes subventionnaires (dont la Fondation du Prêt d'honneur, on trouvera cette proposition à l'adresse suivante : http :// tinyurl.com/d68eube).Toutes ces tentatives pour la faire survivre ont échoué devant le refus têtu du fondateur de la chaire d'appuyer ce renouvellement, sous prétexte que celui-ci ne correspondait pas à la vision qu'il avait de l'histoire politique, vision reprise passivement dans le présent rapport et dont on constate maintenant les contradictions et les faiblesses.C'est le dogmatisme étroit des porteurs d'une certaine vision de l'histoire universitaire qui a fait ainsi perdre à l'histoire politique des ressources importantes, et non pas le pseudo « manque de ressources professorales ».37\tOn ne peut manquer de souligner un parallèle frappant avec le débat qui a eu lieu il y a une dizaine d'année à propos du « révisionnisme » de l'histoire québécoise dénoncé par Ronald Rudin.À l'époque, prenant la position tout à fait contraire à Bédard, Rudin dénonçait le nationalisme, le centrage étroit des historiens québécois (à commencer par les historiens de l'économie et du social) qui empêchait l'écriture historienne québécoise de se mesurer aux grandes questions de la discipline historique.Voir Fecteau, Jean-Marie, « Entre la quête de la nation et les découvertes de la science. 230 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 d'erreurs gratuites.Comme le texte de Bédard le mentionne explicitement, le constat du discrédit (B-9) auquel serait soumise notre histoire nationale a commencé ailleurs, au moment de la réforme de l'enseignement de l'histoire au secondaire amorcée il y a quelques années.En parallèle, cette version bancale de l'histoire nationale repose aussi sur une conception particulière de notre histoire, conception portée (ou accréditée) par les travaux (notamment) de Jacques Beauchemin.Pour comprendre le fondement de ce débat, pour saisir le moment et le lieu où il a été irrémédiablement faussé, il faut dire quelques mots de ces deux aspects.Un peu d'histoire et d'épistémologie seront donc nécessaires avant de conclure.1.La lutte contre le nouveau programme d'enseignement au secondaire La réforme du programme d'enseignement de l'histoire au secondaire a cristallisé et exaspéré deux malaises importants qui croissaient depuis des années.D'abord l'inquiétude de certains tenants de l'histoire nationale devant la proposition d'un enseignement de l'histoire plus ouvert sur les différences (notamment ethniques) et les groupes, proposition émise par le rapport Lacoursière en 1996, et la lente montée en influence des didacticiens38 dans la structure étatique responsable des enseignements au primaire et secondaire, comme dans les programmes universitaires (aux dépens de l'enseignement disciplinaire).Le programme de 2006, en plus d'instrumentaliser l'histoire l'historiographie québécoise vue par Ronald Rudin », Canadian Historical Review, vol.80 no 3.Septembre 1999, p.440-463.La différence était que l'analyse de Rudin reposait, elle, sur une lecture sérieuse de la production historique québécoise.38 Julien Prudhomme, « Réformer l\u2019enseignement et réformer les maîtres.La transformation des programmes d\u2019histoire nationale et ses acteurs au Québec, 1963-2006 », Bulletin d'histoire politique, vol.15, no 2, hiver 2007, p.185-216. 231 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 au profit d'une formation à l'« éducation civique », reposait sur une conception particulièrement affadie et mollement consensuelle de l'histoire de la communauté québécoise.La conception didactique qui l'inspirait était aussi fortement imprégnée du constructionnisme social de plus en plus dominant dans cette discipline.On a souvent oublié, et il est d'autant plus important de le rappeler, que ce projet de réforme a soulevé une levée de boucliers générale chez les historiens, nationalistes ou non, du social, du culturel et du politique.Une première lettre de protestation avait d'ailleurs paru dans Le Devoir, dénonçant la brutale mise de côté de la question nationale dans ce programme39.En tant que titulaire de la Chaire Hector-Fabre à l'époque, j'avais tenu à ce que la Chaire prenne fermement position face à ce projet de réforme.J'avais aussi insisté vigoureusement pour qu'on distingue, en se concentrant sur le premier, entre deux problèmes d'ordre tout à fait différent : d'une part, le type d'histoire qui était mise en pratique dans ce programme et ses liens avec ce que l'histoire, comme discipline, pouvait réellement apporter à un programme d'enseignement, et, d'autre part, les méthodes pédagogiques et la philosophie didactique qui sous-tendait ce programme (comme l'ensemble des programmes du secondaire)40.39\t« Le programme d\u2019histoire au secondaire.Une nouvelle version à recentrer », Le Devoir, 28-9-2006.La brochette des signataires de cet article montre l'ampleur et la diversité de ce premier front de protestation : Denise Angers, Jaques Beauchemin, Éric Bédard, Jean-Paul Bernard, Marc Chevrier, Robert Comeau, Micheline Dumont, Jean-Marie Fecteau, Lucia Ferretti, Alain G.Gagnon, Yvan Lamonde, Laurent Lamontagne, Josiane Lavallée, Martin Pâquet, Guy Rocher, Jacques Rouillard, Louis Rousseau, Michel Sara-Bournet, Michel Seymour, Denis Vaugeois.40\tCe texte a été publié peu après : Jean-Marie Fecteau, Robert Comeau, Stéphane Paquin, Bernard Dansereau, Mourad Djebabla, Robert Martineau, Michel Sarra-Bournet, « Quelle histoire du Québec enseigner ?», Bulletin d\u2019histoire politique, vol.15, no.1, automne 2006, p.183-190 (consultable en ligne à l'adresse suivante : http ://tinyurl.com/bwj48uo).À ma connaissance, c'est le seul texte qui a réussi à réunir didacticiens (R.Martineau) et historiens dans la critique de ce programme. 232 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 Malgré cet effort de critique de fond, le débat n'a pas tardé à dégénérer.Ce qui avait été d'abord un mouvement de dissidence critique très large des historiens face à la façon dont était traitée dans ce projet de programme la discipline historique et son développement récent41, est vite devenu une critique du manque d'événements politiques majeurs dans ce programme, critique accompagnée d'une charge à fond de train contre l'approche didactique en matière de compétence à acquérir.La critique était ainsi ravalée à une dénonciation du manque de contenu en matière d'événements politiques nationaux (la Conquête, les Rébellions, etc.) en plus de se rabattre sur une conception de l'enseignement essentiellement axée sur la transmission des sacro-saintes « connaissances ».Il s'est agi, à mon sens, d'un détournement majeur de la critique fondamentale que méritait ce programme, au profit de la détermination de boucs émissaires tout trouvés (les « didacticiens »)42.C'est toute une discipline qui s'est tout à coup retrouvée sur les bancs d'accusation, fort injustement et inutilement43.41\tC'est sur cette base qu'était aussi intervenu, de façon critique, l'Institut d'histoire de l'Amérique française, par la voix de son président.Voir Marc Vallières, « Avis sur le projet de réforme du programme Histoire et éducation à la citoyenneté du deuxième cycle du secondaire », août 2006.42\tOn a trop sous-estimé la violence de la réaction anti-didacticienne provoquée chez les professeurs d'histoire par le contrôle acquis par les départements d'éducation sur la formation des professeurs en histoire.Il me semblerait urgent de mener ce débat de façon un tant soi peu sérieuse (et enfin sereine).43\tLa critique à faire, qui n'a rien à voir avec la question nationale, est celle, il me semble, de l'hégémonie des approches socio-constructivistes en didactique et ses effets sur l'enseignement disciplinaire.La réaction simpliste et à fleur de peau de certains didacticiens (et leurs alliés) aux dénonciations du programme, mettant le « naufrage » de la réforme au compte des « nationalistes », n'a évidemment pas aidé.Voir Michèle Dagenais et Christian Laville, « Le naufrage du projet de programme d\u2019histoire \u201cnationale\u201d », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, vol.60, no 4, printemps 2007, p.517-550. 233 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 Le débat si important sur la façon d'enseigner l'histoire nationale s'est ainsi retrouvé de plus en plus monopolisé par une conception étroite du national, agrémentée d'un mépris souverain de l'évolution de la pédagogie et de la didactique depuis une génération.Combat de troglodytes qui, obsédés par la bataille des Plaines et la « transmission des connaissances », ont réussi à fausser complètement un débat si important en s'aliénant, par la violence de leur attaque et l'ampleur de leur ignorance, la discipline clef au cœur de l'enseignement des jeunes.On en voit aujourd'hui, dans le document d'Éric Bédard, les conséquences aberrantes.2.L'histoire nationale en question La réforme du programme au secondaire a donc provoqué un dérapage qui a mené au cul-de-sac actuel de tout ce débat.Mais, dans la violence des polarisations, elle a aussi permis l'émergence d'une certaine vision de l'histoire nationale, vision qui insistait sur sa nécessaire dimension politique.Mais il y a plus.Cet éveil soudain au politique dans l'histoire n'était nullement issu du travail des historiens du politique qui, depuis 20 ans, approfondissaient le questionnement sur le pouvoir, sur les institutions, sur la formation du politique au sein du social, sur l'intégration des luttes diverses dans la sphère politique, etc.Bien au contraire, étant donné que le débat était né essentiellement au cœur de la question de l'enseignement de l'histoire (et non pas de sa production scientifique), le sens du concept d'« histoire nationale » a pris une acception tout à fait particulière.L'histoire nationale est devenue avant tout, non plus un domaine du savoir, mais une trame, le lieu d'un récit plus ou moins fermé, à raconter aux jeunes.D'où l'insistance sur les « connaissances », et sur les événements et les grands hommes.Il ne restait plus qu'à construire autour de cette pulsion une rationalisation, une construction théorique la plus consistante possible.Cela a été le rôle, entre autres, des travaux de Jacques Beauchemin. 234 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 Il s'agissait en fait de postuler une trajectoire communautaire comme moyen et instrument essentiel de cohésion collective.Toute la pensée de Beauchemin est ainsi construite autour d'un projet de mise en commun à partir d'un sujet historique assumé constant et unitaire.Il s'agit de « refonder la communauté politique autour d'un sujet politique réconcilié44 ».Bien sûr, cette communauté se pense avec ses conflits et ses rivalités internes, mais ceux-ci sont toujours subsumés (sublimés ?) par la « nécessité ontologique et première du sentiment d'appartenance », car il s'agit de « retrouver la continuité dans le désordre des choses »45.Dans sa réaction au débat déclenché par le document d'Éric Bédard, mon collègue Beauchemin reprend les termes de ce programme, qui lui permet, comme Bédard, d'assimiler le politique au national, et d'en faire le pilier de notre entité communautaire.On retrouve aussi le postulat du politique comme forme principale d'unité des identités éclatées : « L\u2019histoire [politique] veut circonscrire le territoire [.] d\u2019une certaine unité à l\u2019intérieur de laquelle peuvent ensuite s\u2019expliquer l\u2019inédit, le particulier, l\u2019évènement et s\u2019inscrire les groupes sociaux que privilégie l\u2019histoire sociale ».Cette histoire pose « les clés de compréhension de ce qui les réunit et les divise », en transposant ces conflits « dans la continuité d\u2019une histoire, certes conflictuelle, mais une histoire commune, celle d\u2019un destin collectif à la lumière duquel les conflits peuvent être aménagés46 ».44\tJacques Beauchemin, L'histoire en trop : la mauvaise conscience des souverainistes québécois, Montréal, VLB éditeur, 2002, p.167.45\tIbid, p.168.Et il ajoute : « Les sociétés appartiennent à leur tradition par le dépassement des appartenances nouées dans la culture (175).» 46\tJacques Beauchemin, « Nécessaire défense de l'histoire nationale », Le Devoir, 28-10-2011.Même s'il partage l'univers interprétatif du document de Bédard, allant jusqu'à en affirmer la « rigueur », la lettre de Beauchemin montre un malaise certain, relevant l'« opposition simple et un peu commode » de l'histoire nationale à l'histoire sociale, comme le caractère « réducteur » du fait de rapporter l'histoire politique à celle des grands hommes. 235 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 On ne peut faire ce postulat d'unicité dernière du politique que si on présume que la trame historique le conforte.Insister sur ce qui unit, conforter (et montrer) les moments (et les personnages) qui ont présidé à cette union peut satisfaire certaines visées politiques (que je partage en bonne partie), voire inspirer un lyrisme sentimental pour nos « valeurs » passées, mais cela n'est pas faire de l'histoire.On confond ici le produit fini auquel il s'agit d'arriver, récit efficace des origines et de la survie, avec l'objet social et politique qu'il s'agit de comprendre dans le temps.L'histoire déconstruit ces mécanismes d'unité pour en saisir la logique de fractionnement ; elle s'attache aux mille divisions qui apparaissent au sein de la communauté, non pas seulement pour en comprendre la fusion (temporaire) dans le grand tout national, mais aussi pour illustrer leur capacité de rupture.L'histoire, par devoir de sens, démonte la trame pour mieux analyser le fil, et la reconstruit dans sa vérité nouvelle comme existant historique et non comme simple référent mémoriel ou socle identitaire.Or cette opération historique ne peut se faire que par deux processus complémentaires et inséparables : \u2022\tÉtudier la société comme ensemble de liens noués de mille façons et à mille moments, et ne pas faire avancer l'analyse du national en parallèle du social, mais en son sein pour en dégager le sens (et la direction) politique.\u2022\tComparer systématiquement avec le dehors de la communauté, avec les autres formes de coagulation du social qui se sont développées dans les autres communautés en même temps et à des rythmes différents.Ceci impose de mettre entre parenthèses le postulat du « national », d'en faire non pas le point de départ de nos 236 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 questionnements, mais le point d'arrivée (du moins un des points d'arrivée) de notre recherche de sens historique.C'est pourquoi les historiens ne peuvent pas se permettre de céder aux pressions démagogiques de ceux qui prétendent déjà, du haut de leur conscience nationale, savoir ce qui est important, et se permettent de distribuer les sujets à traiter en priorité comme autant de pensums donnés par des professeurs fatigués.Jacques Beauchemin (et trop d'autres), mène un bien mauvais combat en accréditant de brutales opérations de tordage de bras intellectuel au mépris des besoins et des exigences de la science d'aujourd'hui.On devrait pourtant savoir que dans nos « tours d'ivoire » (et l'ivoire se fait bien rare dans nos universités appauvries.), les intellectuels sont tout aussi soumis aux tempêtes de la société qu'ils desservent, que leur devoir premier est d'observer ces tempêtes, d'évaluer leur direction, de mesurer leur puissance comme leur potentiel de direction, en résistant à tout prix à se faire dicter leur quête de sens par les capitaines du navire, et encore moins par les matelots braillards qui voudraient bien que le navire penche vers la droite.Et pourtant, dire ceci ne revient nullement à proposer un paresseux statu quo à nos départements et à l'histoire qui se fait.La discipline historique, tant au niveau de la recherche que de l'enseignement, ne manque pas de défis majeurs, et des combats autrement importants se profilent, combats dont on chercherait en vain la simple mention dans le document d'Éric Bédard (même si ces combats concernent au premier chef l'histoire nationale).De fait, s'il faut lutter, ce n'est pas contre les historiens du social, mais contre ces courants de pensée qui les affaiblissent autant que nous, historiens du politique, que ce soit dans les culs-de-sac post-modernes, les raccourcis du plu- 237 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 ralisme, les facilités du pragmatisme.Ce sont ces combats qu'il faut mener au sein de nos disciplines notamment, dans la recherche comme dans l'enseignement.Car céder à ces courants donne une histoire désinvolte où le passé est tout au plus un terrain d'excursion pour touriste jovialiste (Jocelyn Létourneau vient à l'esprit ici.) ou, pire encore, devient simple cas d'espèce d'une histoire aseptisée, ramenée au modèle simpliste de la « modernisation » (ou du capitalisme de la fin de l'histoire.).Chaque histoire nationale est incomparable dans son absolue spécificité, mais sa particularité ne peut se comprendre que comme modalité fragile et temporaire des grands vents qui secouent l'histoire du monde.C'est pourquoi il faut résister, par exigence de sens, tant à ceux qui la noient dans le grand melting pot de l'humanité qu'à ceux qui voient dans le caractère (toujours) unique de sa trajectoire une essence quelconque, avec ses traits plus ou moins permanents.Car le passé, quoi qu'en disent les artistes en nostalgie, n'est pas une essence à préserver, une tradition à maintenir, une trame linéaire dont il ne s'agit que de remonter la pente.L'histoire est à quoi on s'arrache, dans un mouvement constant, et douloureux, de reconstitution de la communauté (et de biens d'autres formes d'identité).L'héritage qu'elle nous laisse n'est pas une identité à re-pro-duire, mais, comme toute chose vivante, une aspiration à durer en se transformant.C'est pourquoi cette histoire n'a pas besoin de thuriféraire de son unité, ni d'idéologue lui supposant un destin déjà marqué dans sa « trame » gravée dans le temps.Cette histoire a désespérément besoin d'intellectuels et de chercheurs critiques, qui la réinterrogent sans relâche, révèlent ses travers autant que ses gloires, ses contradictions autant que les consensus auxquels elle arrive sporadiquement, ses doutes de l'avenir autant que ses aspirations à se réinventer. 238 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 C'est, au risque comme au défi du futur, l'histoire nationale que nous faisons.C'est la seule qui importe à ceux et à celles qui la vivront.En guise de conclusion Je laisse les lecteurs de la revue sur deux images.D'abord ces extraits d'un poème rédigé par René Lévesque en 1969, qui vient justement de publier Éric Bédard (sans manifestement en avoir saisir le sens profond.)47 [.] Le riche s'enrichit les gros font de la graisse Au lieu de liberté des colonels en Grèce Et contre l'inflation on chôme à Montréal Cadillacs à crédit et vieux pauvres qui brûlent Innombrables enfants qu'une faim ridicule Fait mourir dans un monde où le blé se vend mal.[.] Barbus aux cheveux longs cibles de belles bulles D'excommunication des imberbes inquiets Êtes-vous beaux ainsi ou bien si laids ?Qu'importe si par vous de vieux tabous reculent [.] Un jour enfin l'école vint Partout la secondaire Pour tous l'espoir de faire Finir par finir le « p'tit pain » Révolution sans grands machins Qui change tout sans rien défaire Et demain ses contestataires Seront ses meilleurs citoyens Un peuple entier vient de renaître Dont le passé n'est plus seul maître Qui va oser vivre au présent.Mon vieux Québec, tout jeune adulte Ton renouveau te catapulte Vers la liberté simplement.47 Éric Bédard, « René Lévesque - Homme de la parole et de l'écrit », Le Devoir, 1-11-2011. 239 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 Et puis cette image qui vaut mille mots, prise au square Victoria.Crédit photo : Mariève Vautrin - Collaboration spéciale 16h50 - La statue de la reine Victoria déguisée.Dans le site du Devoir http://www.ledevoir.com/galeries-photos/occupons-montreal-videos-et-temoignages ALLER DE ZEITGEIST *0 tijflHàjr L'histoire qui se fait, celle que nous faisons, comme celle qu'ont vécue nos ancêtres et prédécesseurs, est ce mélange fascinant des genres où la révolte contre les injustices du social nourrit la revendication politique, la nationale comme la mondiale en un même combat.Où la volonté de changer se fait avec, mais aussi contre l'histoire, dans une dialectique qui nous ramène à la vie.Montréal, le 9 novembre 2011 Pierre Falardesu 15 février 1839 www.edtypo.com 15 février 1839 Pierre Falardeau TYPOll Les Cahiers de lecture de L'Action nationale Pour tout savoir sur les essais publiés au Québec Cahiers dç lecture grS -I 25 $ par année 45 $ pour deux ans taxes et expédition comprises Commande par la poste : L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 À la boutique internet www.action-nationale.qc.ca 36 pages couleurs format tabloïd 3 numéros par année 241 LIRE LES ESSAIS PIERRE NEPVEU Gaston Miron.La vie d\u2019un homme, Montréal, Boréal, 2011, 900 pages Un livre plus qu\u2019impressionnant.Neuf cents pages exactement ! Sur un poète, sur Miron, décédé le 14 décembre 1996, à l\u2019âge de soixante-huit ans.Un livre sur Miron.Il faut s\u2019empresser de dire : un livre sur le Québec, sur la littérature, sur l\u2019histoire intellectuelle du Québec pendant la dernière moitié du vingtième siècle.Et pas seulement du Québec, car Miron a été en contact avec de nombreux écrivains français, italiens, américains et certains d\u2019Amérique latine.Il a été traduit en plusieurs langues et son recueil L\u2019Homme rapaillé est le livre de poésie de langue française qui a connu le plus gros tirage à notre époque.Gaston Miron est né à Sainte-Agathe, en 1928, d\u2019un père « contracteur en portes et châssis », un petit entrepreneur qui aurait souhaité que son fils aille à l\u2019École polytechnique, apprenne l\u2019anglais, car l\u2019anglais était très présent à Sainte-Agathe, et développe une entreprise moderne qui aurait été en quelque sorte la réalisation de ce qu\u2019il rêvait.Mais le jeune Gaston se dirigera bientôt vers la vie religieuse, et après quelques années de séjour chez les frères du Sacré-Coeur dont il gardera un excellent souvenir, il reviendra à 242 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 la vie laïque avant de prononcer les voeux perpétuels.Déjà, pendant ses quelques années de vie religieuse, il avait développé un goût prononcé pour la poésie et la vie intellectuelle, et c\u2019est dans cette direction qu\u2019il s\u2019orientera en revenant à la vie laïque.Comment définir Miron ?Il est un poète, mais il est aussi un éditeur de poésie très important et un animateur extraordinaire qui participe à des rencontres d\u2019écrivains et apporte une contribution originale et toujours très appréciée.Mais ce qui m\u2019intéresse le plus chez Miron, c\u2019est son oeuvre, c\u2019est le poète.Miron est un poète, un poète québécois.Son oeuvre est probablement l\u2019oeuvre poétique la plus québécoise que nous ayons.C\u2019est cette dimension de son oeuvre que Pierre Nepveu analyse très bien, que je voudrais essayer de décrire, de caractériser.La poésie de Miron ne se laisse pas caractériser facilement.Elle est étrange, déroutante, à la fois très populaire et très savante, très proche de la langue orale et en même temps imprégnée d\u2019une solide culture littéraire.Miron était un grand lecteur, un grand connaisseur en littérature, mais en même temps un fils d\u2019artisan, de paysan, qui même dans des réunions d\u2019écrivains et d\u2019artistes aimait à faire entendre des chants anciens sur son harmonica ! Miron est certainement le plus québécois de nos poètes, et c\u2019est pourquoi il est aussi le plus universel.On ne peut être plus québécois que Miron, et aucun de nos écrivains, me semble-t-il, n\u2019a exprimé avec la même intensité le drame d\u2019être colonisé dans son identité, dans sa langue, dans son pays.« L\u2019homme agonique » de Miron, c\u2019est l\u2019agonisant qui 243 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 est au bord de la mort, mais qui ne meurt pas, qui parle, qui essaie de s\u2019en sortir, mais qui n\u2019y arrive pas.Un homme qui n\u2019a même plus la force de combattre et qui encaisse, se résigne.Miron ressent comme une humiliation le manque de combativité des Québécois et on sent son indignation quand il cite Kant : « Quand on rampe comme un ver de terre, il ne faut pas s\u2019étonner qu\u2019on nous écrase (p.707) ».Pour Miron, être poète, être Québécois, être humain, c\u2019est la même chose.Il n\u2019a jamais été membre d\u2019un parti politique.Mais il se bat pour l\u2019indépendance du Québec.Pour un Québécois, ne pas être Québécois, c\u2019est n\u2019être rien.L\u2019universel n\u2019est pas une abstraction, il est constitué de particuliers, d\u2019êtres qui existent.Miron écrit : « Si un peuple disparaît, c\u2019est une chose effroyable pour l\u2019humanité (p.452) ».Tout Miron, toute sa poésie est dans cette affirmation.Miron souhaitait une révolution socialiste, mais non marxiste.Son socialisme était subordonné à l\u2019impératif national (p.415).La clef d\u2019interprétation de notre marasme intérieur et de nos comportements aberrants résidait pour lui dans le système colonial qui pèse sur l\u2019être canadien-français et affecte l\u2019individu dans ses comportements.C\u2019est pourquoi on ne peut distinguer chez lui l\u2019homme politique du poète.La poésie, pour lui, au Québec, à l\u2019époque, est un acte politique (p.441).C\u2019est l\u2019individu, c\u2019est le poète Miron qui a été emprisonné pendant la crise d\u2019octobre de 1970.On ne peut distinguer chez lui le citoyen et le poète, l\u2019intellectuel et le poète.Pierre Nepveu écrit que « Miron est davantage un penseur qu\u2019il ne le croit ou le prétend (p.419) », et cela est vrai en un sens et en même temps, on doit dire que Miron ne s\u2019en tient pas à un système de pensée, à des idées.Son seul sujet, sa seule préoccupation, c\u2019est l\u2019homme québécois, mais l\u2019homme est son chemin vers l\u2019universel.C\u2019est 244 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 pourquoi, en un sens, il n\u2019a jamais écrit qu\u2019un livre qu\u2019il n\u2019arrivait pas à achever, qu\u2019il reprenait continuellement, parce que le Québec était toujours inachevé, parce que le sens de sa démarche était de dépasser l\u2019affirmation nationale pour écrire à partir de soi, dans la durée (p.556-557), il ne pouvait évacuer le national tant que l\u2019indépendance ne serait pas faite.Miron a écrit : « La littérature a été, est toujours ma vie (p.747) ».Or son oeuvre, son action sont construites sur la prise de conscience d\u2019une aliénation collective, et sur un effort inconditionnel de la surmonter, de l\u2019évacuer.Mais le Québec n\u2019arrive pas à sortir de cette aliénation, il « n\u2019en finit pas de ne pas naître », ce qui donne à l\u2019oeuvre de Miron un caractère sisyphien, ce qui lui confère un caractère tragique.Après avoir parlé des déboires du Québec, de notre grande misère, Miron sortait très souvent son harmonica et jouait des airs traditionnels du Québec, pour échapper sans doute à la détresse présente et pour rejoindre une pérennité que l\u2019histoire lui refusait.Sur son lit de mort, il écoutait du chant grégorien.Pas de désespoir chez lui, mais « une fidélité culturelle tout à fait conforme à son parcours (p.790) ».L\u2019oeuvre de Miron, « Le Magnifique », me semble plus actuelle que jamais.Ceux que son nationalisme dérange, qu\u2019ils reconnaissent en lui, avec Dominque Noguez, « un militant de la résistance à l\u2019uniformisation culturelle ».Paul-Émile Roy Écrivain 245 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 DJEMILA BENHABIB Les soldats d\u2019Allah à l\u2019assaut de l\u2019Occident, Montréal, VLB éditeur, 2011, 301 pages Depuis sa sortie, le dernier livre de Djemila Benhabib, Les soldats d\u2019Allah à l\u2019assaut de l\u2019Occident, soulève la polémique.Il a notamment donné lieu à une critique virulente de la part de Patrick Lagacé, qui lui reproche d\u2019énoncer des évidences, comme le fait que la lapidation soit une pratique condamnable, mais surtout d\u2019user de formules « alarmistes » et d\u2019un ton « hystérique » dans sa dénonciation de l\u2019islamisme.S\u2019il est vrai que la critique du régime de Khomeiny et des pratiques barbares comme la lapidation et l\u2019excision relève de l\u2019évidence, il est parfois bon de rappeler ces évidences à une certaine gauche, toujours prompte à critiquer les États-Unis, mais trop souvent silencieuse face aux atrocités commises au nom de l\u2019islam.De plus, Benhabib ne se contente pas d\u2019énoncer des évidences : elle explique comment ces pratiques ont été introduites par les régimes en place et comment elles ont pu être légitimées à partir de la charia ou de différents textes de loi.On apprend par exemple qu\u2019en Iran « les femmes mal voilées peuvent recevoir jusqu\u2019à 74 coups de fouet (p.120) » et que le Code pénal « spécifie qu\u2019une femme menstruée ne peut être flagellée.Par contre, elle peut être lapidée (p.120) ».Quant aux excès de langage, ils sont effectivement nombreux.Affirmer que les militantes pro-voile du Québec sont « des soldates au service d\u2019une idéologie fasciste (p.227) » et que les féministes qui les appuient « ont décerné au fascisme vert les titres de noblesse que l\u2019Histoire lui a toujours refusés (p.3) » est sans aucun doute exagéré.La fascisation des adversaires est une arme faible, trop souvent employée par les détracteurs de Benhabib, et dont celle-ci n\u2019avait certainement pas besoin.Celle qui prend le soin de noter, avec 246 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 justesse, que Mario Dumont n\u2019est pas Le Pen et que l\u2019ADQ n\u2019a rien à voir avec les partis d\u2019extrême droite européens, devrait également reconnaître que Françoise David n\u2019est pas Ben Laden et que Présence musulmane n\u2019est pas Al-Qaïda ! La démonstration de Benhabib est suffisamment forte pour qu\u2019elle n\u2019ait pas besoin de ces excès de langage qui, plutôt que de renforcer son propos, lui enlèvent de la crédibilité.Ces formules abusives ne rendent toutefois pas justice à l\u2019analyse de Benhabib qui, contrairement à ce que l\u2019on pourrait penser, n\u2019a rien de radical.Au sujet d\u2019Amir Khadir, par exemple, elle offre une interprétation intelligente et nuancée, qui se tient à bonne distance à la fois des théories conspirationnistes de certains commentateurs de droite et de l\u2019enthousiasme naïf de nombreux partisans de la gauche.Benhabib reconnaît que Khadir s\u2019est parfois opposé aux islamistes, notamment en se prononçant contre l\u2019instauration des tribunaux de la charia, mais elle dénonce vigoureusement chez Khadir « une haine viscérale des États-Unis et une détestation maladive d\u2019Israël, avec cette autre particularité, soit un certain penchant pour les mouvements révolutionnaires, y compris lorsqu\u2019ils sont islamistes (p.282) ».Voilà qui résume bien le caractère détestable de celui qui pratique « le boycott et le lancer de chaussures (p.282) ».Au sujet des militantes pro-voile qui ont infiltré la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Benhabib offre aussi une interprétation originale, qui évite les deux pièges dans lesquels tombent trop de féministes occidentales : le paternalisme et le relativisme culturel.En effet, Benhabib ne croit pas que ces femmes soient de pauvres victimes inconscientes de leurs actes qu\u2019il faut sauver de l\u2019emprise de leur père ou de leur mari, mais elle ne croit pas non plus qu\u2019il faille respecter leurs « choix vestimentaires » au nom de l\u2019ouverture à la diversité.Bien au contraire, Benhabib prend 247 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 ces femmes pour ce qu\u2019elles sont : des idéologues, qui font de la politique et qui savent comment instrumentaliser la culpabilité coloniale des Occidentales.Des femmes qui ont appris à développer des stratégies, à nouer des alliances, à infiltrer des organismes influents et à obtenir la sympathie des journalistes.Des femmes qui mènent un combat et qui brandissent leur voile comme un drapeau : « C\u2019est ce refus de l\u2019invisibilité qui caractérise [leur démarche].L\u2019obsession de se rendre visible, de se démarquer du reste de la société à tout moment, quels que soient le lieu et le contexte, cache un militantisme outrageant qui vise à changer la nature des rapports entre hommes et femmes (p.222) ».L\u2019auteure vise juste également lorsqu\u2019elle décrit les nouvelles stratégies des islamistes qui ont choisi d\u2019utiliser le langage des Occidentaux, et en particulier celui des droits de l\u2019homme, pour mieux le retourner contre eux : « Tout ce qui fait peur à l\u2019Occident est soigneusement mis de côté au profit d\u2019un langage lisse qui lui est totalement compréhensible, c\u2019est-à-dire son propre discours sur les droits de la personne (p.12) ».Benhabib ne se laisse pas berner par les expressions faussement vertueuses comme le dialogue, la diversité, la liberté de religion ou le vivre-ensemble.Elle dépeint de façon convaincante l\u2019opération de relations publiques menée par les experts en rhétorique comme Tariq Ramadan et les femmes qui s\u2019en inspirent.Elle identifie également ses adversaires idéologiques : ce sont, bien entendu, les islamistes d\u2019Orient et d\u2019Occident, mais aussi leurs complices, leurs « idiots utiles » : les multi-culturalistes.Elle dénonce la rectitude politique des « élites multiculturalistes et tiers-mondistes (p.23) » et s\u2019insurge contre les « islamo-gauchistes (p.183) », un geste courageux de la part d\u2019une femme de gauche.Elle ne se contente pas de déplorer les « excès » du multiculturalisme, elle l\u2019attaque 248 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 de front, dénonçant « cette aberration monumentale qu\u2019est le multiculturalisme [.] qui a promu la différence en culte et a érigé la diversité en dogme [et qui] est devenue le mécanisme le plus efficace pour déconstruire le lien social et pour désintégrer la société en y semant des pathologies incurables (p.256) ».Contre le multiculturalisme, contre l\u2019islamo-gauchisme, Benhabib propose un féminisme authentique, qui s\u2019attaque aux réels problèmes vécus par les femmes dans le monde, et en particulier dans le monde musulman, ainsi qu\u2019un nationalisme québécois assumé.Elle rappelle que « la société québécoise n\u2019est pas une juxtaposition de groupes communautaires (p.255) » et que le Québec a besoin de « partager une langue commune, une culture commune, une histoire commune et un minimum de mémoire (p.28) ».Comme Joseph Facal l\u2019avait fait en rappelant que ses parents, arrivés au Québec dans les années 70, n\u2019auraient jamais songé à revendiquer un accommodement, Benhabib souligne à son tour que sa mère, lorsqu\u2019elle a quitté Chypre pour immigrer en Algérie, « a mis au placard tout ce qui aurait pu entraver son intégration, à commencer par quelques tenues vestimentaires (p.262) ».Les immigrants qui s\u2019installent au Québec doivent donc, selon elle « s\u2019approprier ses outils, sa culture et ses codes (p.263) ».En somme, malgré certains excès de langage et quelques passages qui paraîtront redondants aux lecteurs de Ma vie à Contre-Coran, Les soldats d\u2019Allah à l\u2019assaut de l\u2019Occident est un livre fort instructif sur les stratégies déployées par les islamistes au Québec et ailleurs dans le monde, qui permet d\u2019identifier clairement les postures idéologiques qui s\u2019affrontent dans le débat sur l\u2019intégration des immigrants et les accommodements religieux.Avec une grande lucidité et un sens du détail, Benhabib dévoile une stratégie de marketing 249 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 efficace qui a permis aux islamistes de s\u2019allier à une gauche québécoise convertie au multiculturalisme et intoxiquée par la mauvaise conscience, voire la haine de soi.Peut-être que ce diagnostic posé par une femme venue d\u2019ailleurs les convaincra de s\u2019en débarrasser.Joëlle Quérin ÉRIC BÉDARD Recours aux sources.Essai sur notre rapport au passé, Boréal, 2011, 280 pages « Recours aux sources » : le ton est donné, le titre lui, attire la curiosité.Revisiter notre histoire, la revoir ou se la réapproprier, sous un angle nouveau, plus positif sans doute, voilà un des objectifs d\u2019Éric Bédard.Le titre, en lui-même, contribuera à faire taire des accusations, tout aussi prévisibles qu\u2019insignifiantes, d\u2019un Bédard figé dans le XIXe siècle et désireux d\u2019y retourner.En fait, l\u2019auteur offre dans son ouvrage - qui est en fait la compilation de 10 textes écrits entre 2002 et 2011, publiés ça et là, et 2 textes inédits - un regard sur notre rapport au passé, empreint de nuance, de prudence, et bien sûr de pertinence.L\u2019idée de cet ouvrage semble partir d\u2019un constat de la part de l\u2019auteur, d\u2019une appréciation nouvelle remarquée chez la population québécoise, dont sa plus jeune frange particulièrement, d\u2019un passé qui ne serait pas nécessairement avilissant, au contraire.Est cité le groupe Mes Aïeux, dont les airs de violons rappellent les rigodons d\u2019antan, accompagnés par des textes qui eux s\u2019inspirent d\u2019histoires, de mythes et de légendes québécoises.Bédard y voit une nouvelle attitude quant à notre rapport au passé, dans la mesure où ces jeunes 250 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 musiciens, et leurs nombreux admirateurs par conséquent, assument la possibilité de regarder en arrière sans amertume.Alors que les plus belles parcelles du folklore québécois, racontées en chant et en musique, font sourire et ameutent les foules, on constate un sentiment favorable pour ce temps antérieur à la Révolution tranquille, pour cette longue période pourtant dédaignée par plus d\u2019un.Mépris logique, dira-t-on sous prétexte bien évidemment de l\u2019irrationalité de voir d\u2019un bon œil, une noirceur qui fut si grande.Voilà une tendance qui semble changer remarque Bédard.S\u2019ensuit un triste paradoxe toutefois, lorsqu\u2019on constate le contraste entre cet intérêt manifeste pour l\u2019histoire nationale, ses événements, ses personnages, ses mythes, et la qualité des cours donnés dans les écoles secondaires.L\u2019idée n\u2019est évidemment pas ici d\u2019attaquer les enseignants d\u2019histoire davantage que le programme conceptualisé par le ministère de l\u2019Éducation.Bédard relate les incohérences inhérentes à cette histoire dénationalisée, épurée de long en large, dépecée de ses événements les plus significatifs.Dans cette histoire économique et sociale, les événements politiques les plus importants de la Nouvelle-France jusqu\u2019au Québec, en passant par le Bas-Canada et la Confédération, sont soit raturés, soit présentés comme constituant un « long cheminement vers la démocratie (p.40) ».La quantité des événements historiques volontairement omis ou honnis par les concepteurs du programme est effrayante.On y voit la Conquête essentiellement comme le prélude d\u2019un long parcours de liberté politique succédant à l\u2019autoritarisme royal français.Un parcours qui se termine par l\u2019obtention d\u2019un gouvernement responsable en 1848.On ne présente rien sur les affrontements de 1837, rien sur le « caractère fédéral du Canada » de 1867, rien sur la puissance politique de l\u2019Église catholique de la deuxième moitié du XIXe siècle, notamment (p.39-41).S\u2019il critique ces volontaires amnésies, 25i L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 Bédard dénonce également le découpage de la trame historique québécoise en une Nouvelle-France moyenâgeuse qui précéderait une longue route semée d\u2019embuches vers la modernité.Une histoire de la modernisation du Québec n\u2019est évidemment pas un projet insensé croit-il, mais une telle histoire est autant attribuable à l\u2019expérience historique québécoise qu\u2019à l\u2019occident en entier.« Ce n\u2019est pas leur adhésion aux principes libéraux, à la démocratie, à l\u2019économie de marché ou à l\u2019État providence qui caractérise le mieux l\u2019aventure historique des Québécois, mais leur culture, les grandes utopies invoquées pour la préserver ou lui permettre de se développer (p.42).» Quant à ceux qui accuseraient Bédard de servir la cause des souverainistes dans sa critique de l\u2019histoire dénationalisée, il rétorque habilement que « l\u2019histoire nationale n\u2019est pas plus nationaliste que l\u2019histoire sociale est socialiste (p.64).» Un tel diagnostic est évidemment déprimant, mais on ne peut malheureusement que faire le constat d\u2019une situation qui va de Charybde en Scylla, lorsqu\u2019on se penche sur les cours d\u2019histoire au cégep, où moins de 5 % des étudiants suivent un cours d\u2019histoire du Québec lors de leur formation (p.43).Mince consolation, diront les plus cyniques, après avoir constaté la qualité des programmes d\u2019enseignement d\u2019histoire gouvernementaux.Toujours est-il, cependant qu\u2019un tel désintéressement au cégep se répercute de fait dans les institutions universitaires, alors que très rares sont les recherches, les mémoires et les thèses qui portent sur un sujet relatif à l\u2019histoire nationale, et ce principalement depuis 1995 (p.52).1995, cette année est particulièrement importante pour les raisons que l\u2019on connait.En effet, comme le souligne Bédard, de même qu\u2019un nombre de plus en plus consistant d\u2019études non moins pertinentes, la période post-référendaire 252 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 a été le climat d\u2019instauration d\u2019une nouvelle doxa pluraliste quant à la relecture de notre passé.Bédard fait le parallèle entre la critique que faisaient Trudeau et les modernistes de l\u2019Université Laval dans les années 1950 du clérico-nationa-lisme et la critique du nationalisme que font aujourd\u2019hui, les pluralistes.Dans les deux cas fusent les accusations d\u2019arriération, de passéisme, d\u2019ethnocentrisme et de xénophobie.Le nationalisme québécois était l\u2019ennemi numéro 1 pour Trudeau, il en est de même pour les pluralistes, passés maîtres dans l\u2019art de délégitimer le nationalisme québécois concerné par le prolongement d\u2019une expérience historique particulière.Comment ne pas voir l\u2019impact des idées de Trudeau, remarque Bédard, voulant que la société canadienne-française, soi-disant ethniciste, se soit définie dans des termes exclusivement sanguins où l\u2019appartenance nationale aurait été foncièrement liée à un atavisme biologique ?En réalité nous dit-il, si les principaux penseurs canadiens-français conceptualisaient parfois la nation dans des termes biologiques, il ne s\u2019agissait pas là d\u2019un élément d\u2019exclusivité.On portait une définition de la nation culturelle, et donc il était tout à fait possible de « devenir canadien-français ».(p.165) Ce raccourci facile, « d\u2018ethnie » canadienne-française à ethnicisme nous renvoie aussitôt à exclusion, et à repli sur soi (sauf lorsqu\u2019on fait allusion aux communautés ethniques de Montréal, par exemple.).Cette réduction rapide à une « rhétorique du soupçon (p.171) » d\u2019ethnie donc d\u2019ethnocentrisme, n\u2019est-ce pas là un exemple de l\u2019influence dominante de la pensée de Trudeau ?Ne reconnait-on pas là également les thèses d\u2019un Gérard Bouchard, pour qui la nation québécoise doit abandonner toutes formes de particularismes dans la définition qu\u2019elle se fait d\u2019elle-même.Sélectionner les événements à caractère universaliste dans notre histoire, voici la solution Bouchard pour embrasser le cosmopolitisme qui nous constituerait déjà.Comment ne pas voir là une réelle « Trudeauisation des esprits » ? 253 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 Bédard constate le piège dans lequel se sont lancés les souverainistes québécois, en adoptant cette vision essentiellement pluraliste et vidée de références culturelles et historiques communes dans la définition de leur projet.Piège pour les souverainistes, car devant l\u2019idée d\u2019une société fondée essentiellement sur une charte de droits et sur l\u2019abstraction universaliste, quelle différence y aura-t-il dès lors avec le Canada multiculturaliste de Trudeau (p.102) ?Bédard va plus loin en soulignant l\u2019importance selon lui d\u2019attacher à la nation québécoise un volet éminemment conservateur, si l\u2019on comprend « le conservatisme comme un respect du donné, comme un sain scepticisme face à toutes les vulgates progressistes (p.103).» Tout comme il dénonce une conception de l\u2019histoire vidée de ses particularités nationales, Bédard souhaiterait que l\u2019on pense la nation québécoise, ainsi que le projet souverainiste, comme le prolongement d\u2019une expérience historique, comme d\u2019une nation ayant un « héritage important à préserver et à faire fructifier (p.90) ».Ce conservatisme est de nos jours considéré comme non grata, la plupart du temps renvoyé à de vulgaires caricatures.L\u2019obstination au pur progressisme semble pourtant avoir causé la perte de quelques-uns, souligne Bédard, comme le PQ d\u2019André Boisclair, ou le Bloc de Gilles Duceppe (p.95-104).Pourtant, alors que l\u2019on constate aujourd\u2019hui l\u2019émiettement de la force politique portant la question nationale, les forces souverainistes, ou plutôt l\u2019hydre souverainiste, semblent avoir oublié ce qui faisait la force du mouvement nationaliste jadis, à l\u2019époque où René Lévesque menait un parti composé d\u2019une réelle coalition entre conservateurs et progressistes, gens de droite, du centre et de gauche, tous réunis autour d\u2019un objectif clair et de l\u2019ordre du possible, soit l\u2019idéal d\u2019indépendance (chapitre 7, « René Lévesque et l\u2019alliance avec les bleus »).Dans l\u2019un des chapitres les plus intéressants de l\u2019ouvrage, Bédard se questionne sur la façon dont nous devrions « pen- 254 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 ser le conservatisme canadien-français (p.205) ».Il y fait état des deux principaux métarécits (libéral et marxien) utilisés pour appréhender l\u2019histoire.Tous deux préconisent un itinéraire progressiste, le premier représente la route vers la démocratie, l\u2019autre, la redistribution égalitaire de la social-démocratie.Bédard note que dans les deux cas, le moment de l\u2019histoire québécoise célébré est celui de la Révolution tranquille.Il fait le même constat que les Fernand Dumont, Joseph-Yvon Thériault et Jacques Beauchemin, à savoir que de telles lunettes d\u2019analyse ne nous permettent guère de comprendre la pensée canadienne-française ni la « vision du monde d\u2019une élite ni tout à fait libérale, ni vraiment réactionnaire et pas du tout radicale (p.216) ».Constatant que le conservatisme est aujourd\u2019hui l\u2019antithèse de la « bonne pensée », et constatant également les échecs des « promesses progressistes (marxienne, social-démocrate, libérale et néolibérale) » dans le Québec d\u2019aujourd\u2019hui, Bédard invite à changer de perspective.Il invite, entre autres via Thériault, à retrouver les « termes particuliers d\u2019une \u201ctradition de débats\u201d et de suivre ainsi la \u201ctrace\u201d d\u2019une discussion sur le Québec (p.221-222) ».Une tradition, dit Bédard, qui « permettrait d\u2019inscrire la réflexion actuelle dans un contexte, une continuité, un lieu, et qui permettrait aux débats du présent de se nourrir des doutes, des indécisions et des erreurs de nos devanciers (p.222).» Cette idée d\u2019une continuité dans la trame historique est un des éléments les plus fondamentaux du livre de Bédard, qui invite à revoir la thèse de la rupture totale, surtout lorsque cette rupture rime avec un découpage manichéen du récit historique.Cette même idée d\u2019une continuité était également prônée par René Lévesque, qui, par exemple, lors du dévoilement officiel de la statue de Duplessis, soulignait que l\u2019idée d\u2019une souveraineté-association était en quelque sorte la suite logique de l\u2019autonomisme duplessiste (p.108). 255 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 Considérant une trame historique continue, Bédard nous offre également une intéressante analyse des cinéastes Arcand et Falardeau, qui ont peu en commun sauf l\u2019influence dominante d\u2019un Maurice Séguin, et de la conceptualisation totalisante que ce dernier avait de l\u2019histoire (p.65).Bédard perçoit même, dans une moindre mesure, une certaine continuité dans l\u2019argumentaire des felquistes dits « millénaristes », qui malgré leurs inspirations marxistes, s\u2019inspiraient des luttes du passé canadien-français pour justifier leurs luttes révolutionnaires (p.145-151).Avec sa façon de conceptualiser l\u2019histoire, dont les influences de la pensée de Fernand Dumont sont assumées en toute quiétude (p.232), Bédard s\u2019inscrit dans un nouveau paradigme par lequel on réfléchit présentement l\u2019histoire nationale.Paradigme que l\u2019on pourrait identifier comme étant un mouvement de réappropriation et de réaffirmation nationale, par opposition évidemment au paradigme progressiste établi et institutionnalisé depuis deux décennies.Bédard fait partie de ceux qui s\u2019intéressent au passé et à ses influences sur le présent, prenant un angle d\u2019analyse réassumant l\u2019histoire nationale, quant à elle considérée sur une trame mouvementée, soit, mais continue.Dorénavant, un discours argumenté se constitue, riposte solide, structurée et assumée envers une intelligentsia pluraliste dominante au tournant du XXIe siècle.Qu\u2019on se le tienne pour dit : cette courte époque de dénationalisation, de diabolisations anachroniques et a posteriori, d\u2019accusations aussi calomnieuses qu\u2019imaginaires de xénophobies et de racisme chez certains de nos personnages historiques, a déjà entamé l\u2019épilogue de son existence monopolistique.L\u2019heure sera venue pour les tenants de cette école de pensée « progressiste » de développer une critique intelligente et 256 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 argumentée.Et pourquoi ne pas, du même coup, envisager de cesser des initiatives grotesques, comme des colloques risibles, empreints d\u2019une mauvaise foi qui n\u2019a d\u2019égale que l\u2019incohérence de certains propos tenus.Des propos qui, disons-le, en arrivent parfois à dépasser largement l\u2019incohérence, pour se rapprocher de l\u2019outrage en faisant, à titre d\u2019exemple bien entendu, mention « des néoconservateurs dans le Québec de Weimar ».Enfin, peut-être pourrait-on diviser les textes de l\u2019ouvrage de Bédard dans deux catégories : la première, centrale sans doute, serait celle d\u2019une vision de l\u2019histoire nationale sur une trame continue.S\u2019inscrivent dans cette catégorie des textes justifiant une telle position et critiquant ses détracteurs.La seconde catégorie correspondrait davantage à la vision de Bédard, mise en pratique dans son analyse de certains personnages ou événements historiques, alors que nous sont donnés à lire de remarquables textes aux sujets divers.Cela étant, le livre de Bédard ne révolutionnera pas les sciences humaines au Québec.Il s\u2019agit cependant d\u2019une brique supplémentaire dans ce mur que l\u2019on érige progressivement devant cette force déconstructrice qui ravage l\u2019histoire nationale depuis deux décennies.Il faut donc prendre le livre de Bédard pour ce qu\u2019il est : un ouvrage remarquable qui contribuera à faire du bien à une époque d\u2019apathie et d\u2019idéaux aseptisés.Alexandre Cadieux-Cotineau Candidat à la maîtrise en sociologie à l'UQAM 257 COURRIER DES LECTEURS LE MOUVEMENT « OCCUPY MONTREAL » ET LA LANGUE DÉLIBÉRATIVE : UNE INCLUSION EXCLUANTE Curieux de voir ce qui se passe au sein du mouvement « Occupy Montreal », j\u2019ai passé une nuit hier au square Victoria.Autrement dit, j\u2019ai fait à peu près ce qu\u2019en sciences sociales on dit être de l\u2019observation participante.Premier constat, que toute personne le moindrement alerte est à même de faire : la multiplicité déconcertante des revendications.Anarchistes, communistes, socialistes, sociaux-démocrates, tout y est (sauf la droite, bien sûr).Ici, on veut sauver l\u2019environnement, là-bas on veut mettre à bas les institutions sociales et tout rebâtir à neuf.Ce constat, il est plutôt évident et sera probablement porté aux oreilles et aux yeux de l\u2019opinion publique plusieurs fois dans les prochaines semaines1.Le second constat, observation centrale de cette lettre d\u2019opinion : un petit groupe de « leaders »» est en train d\u2019émerger.Comme dans tout mouvement social, c\u2019est une chose inévitable, diront certains.Oui, mais le phénomène ici présent est hautement paradoxal.En effet, ce groupe, constitué des organisateurs des divers « comités » présents sur les lieux, fonctionne en anglais.Du moins, c\u2019est ce qui pouvait être constaté hier soir, alors qu\u2019avait lieu une petite assemblée où se sont discutés plusieurs points d\u2019intérêt public pour le mouvement.Si certains locuteurs présents lors de cette réunion semblaient bien maîtriser les deux langues, une forte majorité choisissait d\u2019utiliser l\u2019anglais.« Pourquoi serait-ce un paradoxe ?N\u2019est-ce pas plutôt un signe d\u2019ouverture sur le monde que d\u2019accommoder la minorité anglophone de Montréal ?», rétorqueront d\u2019autres.À ceux-ci, il est bon de rappeler quelques faits : 1 Catherine Solyom, « Voices of discontent », The Gazette, 22 octobre 2011 258 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 \u2022\tau Québec, la seule langue officielle est le français ; \u2022\tselon le dernier recensement de Statistiques Canada (2006), 79 % des Québécois ont le français comme langue maternelle et 81 % l\u2019utilisent à la maison, alors que 8 % ont l\u2019anglais comme langue maternelle et 10 % l\u2019utilisent à la maison2 ; \u2022\ten ce qui a trait à l\u2019utilisation du français comme langue d\u2019usage public sur l\u2019île de Montréal, un rapport de Marc Termote, pour l\u2019OQLF, révèle un taux de 68 % contre 30 % pour l\u2019anglais3 ; \u2022\ttoujours selon Statistiques Canada (2001), la connaissance du français au Québec était de 94,6 % en 2001 ; \u2022\tselon le dernier « portrait démolinguistique » dressé par Michel Paillé pour l\u2019OQLF4, sur l\u2019île de Montréal, 31 % des gens parlent uniquement le français, 13 % parlent uniquement l\u2019anglais et 53 % connaissent les deux langues.En élargissant la zone géographique à la région métropolitaine de Montréal, on obtient, respectivement, des taux de 40 %, 9 % et 50 %.Dans cette optique, est-il souhaitable d\u2019utiliser l\u2019anglais comme langue de délibération au sein du mouvement « Occupy Montreal » ?Deux réponses à cette question sont possibles.Première réponse Le mouvement des indignés, qui a d\u2019abord émergé en Espagne ce printemps, s\u2019est ensuite transporté dans d\u2019autres pays.Ainsi, on doit le considérer comme un mouvement transnational, de nature mondiale et qui n\u2019a aucune frontière.Dans cette logique, il faut donc inclure un maximum de citoyens dans ce mouvement et éviter les facteurs divisifs.Puisque la langue anglaise s\u2019impose aujourd\u2019hui comme la « lingua franca » de la 2\tCes nombres ainsi que les suivants sont arrondis à l\u2019unité près.3\tTermote, Marc.2008.« Nouvelles perspectives démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal 2001-2051 », p .22 4\tOQLF,2011, « Les caractéristiques linguistiques de la population du Québec : profil et tendances 1996-2006 », En ligne, http ://www.oqlf.gouv.qc.ca/etudes2011/20110909_MPaille.pdf (page consultée le 23octobre 2011) 259 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 planète et considérant qu\u2019elle est parlée internationalement, il est logique de lui donner préséance.Partant, le plus grand nombre sera joignable et pourra participer à la délibération, idéalement dans un processus de démocratie directe.Deuxième réponse Il est impertinent d\u2019imposer une vision globalisante aux multiples déclinaisons du mouvement des indignés.Impérativement, les acteurs doivent prendre en compte le contexte dans lequel ils agissent, sans quoi ils risquent de s\u2019aliéner une bonne partie de la population qu\u2019ils prétendent représenter.Dans cette perspective, il est hautement paradoxal que ces acteurs, qui disent être ou représenter « le 99 % » et se battre contre « le 1 % » de la population, choisissent au Québec d\u2019utiliser la langue de la minorité nationale, l\u2019anglais.Compte tenu des statistiques précédemment énumérées, il ne fait aucun doute que les « leaders » qui semblent actuellement émerger au sein du mouvement à Montréal s\u2019engagent dans une voie non seulement illégitime, mais contre-productive.En faisant l\u2019hypothèse que le français soit la langue utilisée lors des assemblées décisionnelles des « comités », le pire scénario envisageable serait que 13 % des Québécois habitant l\u2019île de Montréal, connaissant seulement l\u2019anglais, soient exclus du débat.En faisant l\u2019hypothèse inverse de l\u2019utilisation de l\u2019anglais, le pire scénario envisageable serait que 31 % des Québécois habitant l\u2019île de Montréal, connaissant seulement le français, soient exclus du débat.Il semble donc que la prétendue inclusion, au nom de laquelle les acteurs présents hier soir ont choisi d\u2019utiliser l\u2019anglais, ait un effet davantage exclusif qu\u2019inclusif.Pierre-Olivier R.Bonin Candidat à la maîtrise en science politique, Université de Montréal 260 INDEX DES AUTEURS 2011 B CARL BERGERON Mafia inc.(cr)\tFévrier\t120 GASTON BERNIER L'Asulf, 25 ans durant\tJanvier\t40 MATHIEU BOCK-CÔTÉ Bilan du souverainisme officiel\tJanvier\t62 JEAN-LOUIS BOURQUE Chronique des Amériques (cr)\tAvril\t113 ROGER BUCH I ROS La montée du souverainisme civil et politique en Catalogne\tJuin-Septembre\t74 MICHELLE BUSSIÈRES Trente ans de relations Québec-Catalogne\tJuin-Septembre\t201 CARLES CARRERAS Barcelone, une capitale sans État\tJuin-Septembre\t35 FRANCESC CABANA L'économie de la Catalogne, une nation européenne\tJuin-Septembre\t48 ALEXANDRE CADIEUX-COTINEAU Recours aux sources (cr)\tNovembre-Décembre\t\t249 PIERRE CLOUTIER La chasse aux communistes est ouverte !\tJanvier\t84 Une grève historique qui scellera le destin de René Lévesque\tFévrier\t15 Même devenu ministre, la surveillance continue\tMars\t97 CHARLES-PHILIPPE COURTOIS Le mythe d'un Québec fermé et xénophobe (nc)\tMai\t108 RAFAEL CRESPO (avec Agustf Nicolau) Migration et diversité culturelle en Catalogne\tJuin-Septembre\t92 mDm MYRIAM D'ARCY La marche des morts illustres (cr)\tMai\t128 Je ne me souviens plus (avec Gilles Laporte)\tFévrier\t39 SYLVAIN DESCHÊNES Michael Ignatieff au service de l'empire (cr)\tAvril\t110 DOMINIC DESROCHES Penser la politique spectrale\tNovembre-Décembre\t\t185 261 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 CARLES DE ROSSELLÔ PERALTA\t\t La langue catalane au début du XXIe siècle\tJuin-Septembre\t11 GRACIA DOREL-FERRÉ\t\t Nations d'Europe : le cas de la Catalogne\tJuin-Septembre\t183 CATHERINE DORION\t\t Passion, savoir et intelligence\tOctobre\t15 JEAN-MARIE FECTEAU Histoire politique et histoire nationale au Québec\tNovembre-Décembre\t\t210 LUCIA FERRETTI\t\t Le testament spirituel de Jacques Grand'Maison\tAvril\t75 CHRISTIAN GAGNON Jean-Jacques Chagnon (1926-2010) et François Baby (1931-2011)\tMai\t93 WILLIE GAGNON\t\t Une colonie ordinaire du XXIe siècle (cr)\tMai\t121 GILLES GAUTHIER Un affrontement idéologique méconnu entre Claude Ryan et Jean-Marc Léger\tMai\t69 SERGE GAUTHIER\t\t Jean-Paul Filion (1927-2010)\tJanvier\t137 PIERRE GRAVELINE\t\t La nation québécoise : colonisée, menacée, inachevée\tMars\t\t67 Pourquoi l'indépendance ?\tAvril\t36 L'indépendance, comment ?\tMai\t35 HENRI LABERGE\t\t Illégitime et illégal\tFévrier\t11 ROBERT LAPLANTE\t\t Ne plus rien souhaiter du tout\tJanvier\t4 L'impuissance d'une élite aliénée (NC)\tJanvier\t102 Carrières, dépendance et cohésion nationale\tFévrier\t4 Artisan de la grandeur\tMars\t4 Le coin de fer\tAvril\t4 La tentation minoritaire\tMai\t4 Raffermir les liens\tJuin-Septembre\t8 Une crise à bas bruit\tOctobre\t6 Regarder loin, viser haut, trimer dur\tNovembre-Décembre\t4 262 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 GILLES LAPORTE L'état du débat L'enseignement de l'histoire au cégep Un cours multidisciplinaire sur le Québec contemporain Je ne me souviens plus (avec Myriam D'Arcy)\t\tFévrier Février Février Février\t32 3i 88 39 MAXIME LAPORTE Pour une nouvelle alliance nationale\t\tOctobre\t22 MARC LAROCHE L'hydre multiculturaliste\t\tOctobre\t45 MARTIN LAVALLÉE Le concept de liberté au Canada à l'époque des révolutions atlantiques (1776-1838)\t\tMars\t125 ANNE LEGARÉ Retrouver le chemin de la souveraineté\t\t119\t JEAN-MARC LÉGER Pour sortir du mensonge (reprise)\t\tMars\t8 RICHARD LE HIR Demain l'indépendance\tNovembre-Décembre\t\t135 JULIE LEMIEUX Déchets radioactifs ontariens sur le Saint-Laurent\t\tMars\t40 BENOÎT LÉVESQUE Un monde qui se défait, un monde à reconstruire.\t\t157\t LOUISE MAILLOUX La laïcité québécoise : un projet inachevé et\tmenacé\tJanvier\t20 SYLVIE MÉNARD Qui a peur de l'histoire sociale ?\t\tMars\t116 DENIS MONIÈRE Un premier ministre à la présidence Que faire du Bloc ?La gratuité universitaire est possible et socialement productive Revisiter la démocratie de représentation au Québec\tAvril Mai Novembre-Décembre Novembre-Décembre\t\t19 15 16 94 JOSEP M.MUfiOZ Entre la liberté,le marché et l'État\tJuin-Septembre\t\t63 AGUST NICOLAU (avec Rafael Crespo) Migration et diversité culturelle en Catalogne Juin-Septembre\t92 263 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 MICHEL PAILLÉ Vitalité du français et de l'anglais au Québec\tOctobre\t36 GILBERT PAQUETTE Changer la conjoncture ! Changer de cap !\tNovembre-Décembre\t106 GÉRALD PAQUIN La vitalité de la langue française sur l'île de Montréal\tMars\t48 La vitalité de la langue française à Laval\tAvril\t30 DANIC PARENTEAU Pourquoi les Canadiens rejettent l'idée de l'indépendance du Québec\tOctobre\t60 MATHIEU PELLETIER Ode au provincialisme librement consenti\tAvril\t13 Langue, citoyenneté et identité au Québec (cr) Avril\t121 ANDRÉ POUPART Bilan.prospectif\tNovembre-Décembre\t22 JOËLLE QUÉRIN Sex@mour (cr)\tFévrier\t131 Manifeste pour une école compétente (cr) Les soldats d'Allah à l'assaut\tOctobre\t127 de l'Occident (cr)\tNovembre-Décembre\t245 R R FERRAN REQUEJO Reconnaissance politique et autonomie nationale (1979-2010)\tJuin-Septembre\t143 MATTHIAS RIOUX Bourgault ou le romantisme en politique\tJanvier\t48 L'affaire Michaud ou Le complot du 14 décembre 2000 Mars\t58 ÉMILE ROBICHAUD La Révolution tranquille : une révolution déracinée\tJanvier\t32 MICHEL ROCHE La restructuration politique au Québec et la question nationale\tNovembre-Décembre\t67 GUILLAUME ROUSSEAU Histoire intellectuelle de l'indépendantisme québécois, tome I, 1834-1968 (cr)\tFévrier\t108 Pour une gauche à gauche (cr)\tOctobre\t123 264 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2011 PAUL-ÉMILE ROY Promenade dans la littérature québécoise en compagnie de Pierre Vadeboncoeur\tJanvier\t11 Une fin de semaine avec Rosaire Morin\tMars\t65 L'Homme et son ombre ou Le désir inassouvi\tAvril\t70 Pierre Vadeboncoeur devant l'oeuvre d'art\tMai\t102 Gaston Miron.La vie d'un homme (cr)\tNovembre-Décembre\t241 PATRICK SABOURIN Les yeux grands fermés.L'immigration en France [cr)\tJanvier\t113 CHARLES SAINT-PROT ET ZEINA EL TIBI Patriote québécois et pionnier de la Francophonie\tMars\t6 MICHEL SARRA-BOURNET Guy Rocher.Entretiens (cr)\tMars\t119 SIMON-PIERRE SAVARD-TREMBLAY L'œuvre de Camile Laurin.La politique publique comme instrument de l'innovation\tsociale (cr) Janvier\t126 Contes et comptes tome 4 (cr)\tAvril\t128 PIERRE-PAUL SÉNÉCHAL Le retour en force du « vouloir-vivre » québécois\tMars\t15 Qu'il est difficile.qu'il est difficile\t30 PIERRE SERRÉ L'abandon du Québec\tMai\t23 Les chantres du ratatinement\tNovembre-Décembre\t46 MICHEL SEYMOUR Que faut-il faire maintenant ?\tNovembre-Décembre\t78 ANDRÉ ST-ARNAUD Les Cercles des jeunes naturalistes et les loisirs scientifiques\tJanvier\t55 VALERIE STREICHER-ARSENEAULT La planification linguistique au Québec et en Catalogne\tJuin-Septembre\t121 ÈRIC VILADRICH I CASTELLANAS La Catalogne dans le monde, en passant par le Québec\tJuin-Septembre\t168 TRÈS BIEN, CHANTAL FAITES-LE ENTRER ALLEGAZIONE CONSTRUCTION 16 SEPTEMBRE 2011 ; JEAN CHAREST COMMENTE LE RAPPORT DUCHESNEAU QU\u2019IL N'A FA S LU= «uxKswrniBjuftiN» 'MONSIEUR CHAREST?MONSIEURAllEGAHONE V DÉSIRE A NOUVEAU VOUS RENCONTRER.APPOSEZ-LUI UN \"POST-IT\" ET Gestion François Beaudoin (évaluation dVnti^epHses \"F'ansfent familial.Rachat par cadres.Ventes - .Achats - Fusions.Services conseils en -financement.¦faisabilité.Une équipe multidisciplinaire offrant tous les services requs pL une transaction -euss.e.819-397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca k\"i \u2022 v -il Guy Bertrand Avocats Me Guy Bertrand 250, Grande Allée Ouest, bureau 801 Québec (Québec) G1R 2H4 Téléphone : 418-683-8585 Télécopieur : 418-614-1458 Courriel : gbertrand@guybertrandavocats.com Site internet : www.guybertrandavocats.com Liberté pour ma nation Quoi de plus important, Pour soi-même et pour son peuple, Que la liberté ?Ainsi, pourquoi chaque québécois Ne se poserait-il pas, au moins une fois dans sa vie, La question suivante : La nation québécoise est-elle libre ?Une nation minoritaire, au sein d'un pays, Peut-elle prétendre à la liberté, Lorsqu'il lui est interdit par la Constitution De la nation majoritaire : D'adopter toutes ses lois, De percevoir tous ses impôts, De signer ses traités, D'être présente dans les instances internationales, et De participer aux jeux olympiques, sous les couleurs de son drapeau ?Non, le Québec, au sein du Canada, n\u2019est pas libre, Voilà pourquoi il est condamné À faire du surplace Et à tourner en rond.Ma nation a soif de liberté et d\u2019indépendance.Québec, ce e Guy Be ¦juin 20. Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d'Action nationale ; tous les dons qu'elle reçoit sont d'une grande importance puisqu'ils permettent d'offrir à nos abonnés une revue de qualité et ce, sans s'éloigner, même après 90 ans d'existence, de notre mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?-\tLes dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d'Action nationale dès qu'ils sont faits et ; -\tles dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d'Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d'assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d'assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l'avis d'un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l'option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d'Action nationale comme bénéficiaire, faites-le nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous émettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d'Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale - Programme de dons planifiés a/s : Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 (514) 845-8533 ou, sans frais, au 1-866-845-8533 \t Fernand Allard\tMarcel Henry Patrick Allen 'j'\tHenri Joli-Cœur François-Albert Angers '\tLucie Lafortune ' Gaston-A.Archambault '\tAnna Lagacé-Normand ' Robert Ascah\tBernard Lamarre Jean-Paul Auclair '\tDenis Lazure ' Paul Banville\tRichard Leclerc Thérèse Baron\tClément Martel François Beaudoin\tJacques-C.Martin Gaston Beaudry '\tYvon Martineau Dominique Bédard '\tRoger Masson Yvan Bédard Henri Blanc David Boardman Antoinette Brassard Henri Brun Jean-Charles Claveau Roch Cloutier\tDaniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin ' Reginald O\u2019Donnell Arthur Prévost ' Ghislaine Raymond-Roy Robert Comeau Robert Côté\tRené Richard ' Jacques Rivest Louis-J.Coulombe\tJean-Denis Robillard Gérard Deguire\tIvan Roy Bob Dufour\tPaul-Émile Roy Yves Duhaime\tClaudette Thériault Nicole Forest\tMarcel Trottier ' Léopold Gagnon\tRéal Trudel Henri-F.Gautrin '\tCécile Vanier Claude Ghanimé\tAndré Verronneau Paul Grenier\tClaude-P.Vigeant Michel Grimard\tMadeleine Voora Yvon Groulx\tAndré Watier Le Club des 100 associés regroupe les donateurs de 1000 $ et plus. L\u2019Action NATIONALE Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur 271 LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Mission La Ligue d'action nationale est l'éditrice de la revue L'Action nationale.Sa mission est d'être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Gilles Lavoie Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Jacques Martin Lx Officio Robert Laplante Membres Mathieu Bock-Côté Jean-Louis Bourque Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Pierre de Bellefeuille Robert Comeau Pierre Graveline SiouFan Houang Henri Laberge Josée Lacourse Anne-Michele Meggs Dominic Parenteau Joëlle Quérin Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Michel Sarra-Bournet Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Jean-Jacques Chagnon 'j', Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon, Gilles Rhéaume Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jean-Marc Léger ' , Georges Meyers, Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy Grille tarifaire 2011\t1 an 10 numéros\t2 ans 20 numéros Abonnement\t80 $ (70,22 $ + taxes)\t140 $ (122,89 $ + taxes) Abonnement de soutien\t175 $\t300 $ Étudiant\t45 $ (39,50 $ + taxes)\t80 $ (70,22 $ + taxes) Institution\t140 $ (122,89 $ + taxes)\t235 $ (206,28 $ + taxes) Autres pays\t150 $\t275 $ \t\t Abonnement PDF\t55 $ 48,28 $ + taxes TVQ 1012563392 TQ0002\t95 $ 83,39 $ + taxes TPS 11901 9545 Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022\tpaiement internet sécurisé Desjardins dans notre site \u2022\tpar la poste \u2022\tpar téléphone Paiement au guichet \u2022\tchez Desjardins et dans les institutions financières participantes L\u2019ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Envoi de Poste-Publications - Enregistrement N° 09113 À compter de 2011, le gouvernement fédéral cesse toute participation à l'expédition des publications au Canada."]
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