L'action nationale, 1 avril 2012, Avril
[" L\u2019Action NATIONAL^ volume CII numéro 4 AVRIL 2012 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L'ACTION NATIONALE volume CII numéro 4 - Avril 2012 Avril 2 0 12 vol.CII no 4 L\u2019Action NATIONALE Dossier La frime des célébrations de 1812 : le loyalisme contre l'esprit républicain b r: \\ .\\ ru - > SOUSCRIPTION POUR LE MONUMENT LOUIS-JOSEPH PAPINEAU Une statue de bronze à l\u2019effigie du Louis-Joseph Papineau sera érigée à Saint-Denis-sur-Richelieu pour souligner le 175e anniversaire de la victoire des Patriotes sur l\u2019armée britannique.Le monument de 2,4 mètres représentant de pied en cap le plus grand tribun de l\u2019histoire du Québec sera érigé au bord du Richelieu, sur une place spécialement aménagée près du quai municipal.L\u2019œuvre sera créée par le sculpteur Jules Lasalle.C\u2019est en tant que coprésident d\u2019honneur du comité chargé d\u2019amasser les 100 000 $ nécessaires à la réalisation de l\u2019œuvre que je fais appel à tous nos lecteurs et amis pour témoigner de notre reconnaissance à Papineau et de notre attachement aux valeurs républicaines.Tout peuple a besoin d\u2019une mémoire vive et votre engagement à marquer notre paysage d\u2019une référence nationale forte contribuera à améliorer les conditions de son épanouissement.Je vous serais donc reconnaissant de faire un don par chèque libellé à l\u2019ordre de La Fondation Saint-Denis-sur-Richelieu.Un reçu pour fins fiscales sera remis pour tout don de plus de 100 $.Les contributeurs de plus de 1000 $ verront leur nom gravé sur une plaque.Robert Laplante Directeur - L\u2019Action nationale Veuillez expédier vos dons à l\u2019adresse suivante : L\u2019Action nationale - Monument Papineau 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Location d'outils Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 Heureuse de participer à la construction de la référence québécoise 40 succursales pour mieux vous servir simplex, ca \u2022\tMontréal : 1.800.361.1486 \u2022\tQuébec : 1.800.284.7571 \u2022\tOttawa : 1.888.408.8807 L\u2019Action NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQAC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (UQAM) Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock-Côté. s* $6 %.\t! I 596, ^\\\\ ,\\w\\ Je choisis LE DEVOIR Libre de penser ' \\» SOMMAIRE Éditorial Ce qui cherche à naître -\tRobert Laplante\t4 Articles HEC Montréal : une dérive dangereuse -\tRoch Ouellet\t11 L\u2019importance politique de l\u2019anglais dans le secteur public québécois -\tPierre Serré\t15 Lettre aux collègues et aux étudiants de l\u2019université Ce que nous avons oublié -Anne Élaine Cliche\t20 Le nationalisme comme bouée de sauvetage de l\u2019économie française -\tDenis Monière\t35 Dossier La frime des célébrations de 1812 : le loyalisme contre LES IDÉES RÉPUBLICAINES La Côte-du-Sud rebelle (1775-1776) -\tGaston Deschênes\t44 Les « excommuniés » de Saint-Michel -\tGaston Cadrin\t58 Pierre Bédard, les Canadiens et la guerre de 1812 -\tGilles Gallichan\t64 L'idée de république à travers la résistance à l'enrôlement obligatoire -\tGilles Laporte\t79 Fin de la mascarade trudeauiste ?-\tCharles-Philippe Courtois\t98 La république de nulle part -\tMarc Chevrier\t112 Ô Liberté -\tPierre-Paul Sénéchal\t135 Lire Lire les essais Paul-Émile Roy La crise spirituelle du Québec\t146 Hugo Fontaine La grenade verte.Valcartier 1974 : les oubliés de la compagnie D\t154 Livres reçus\t160 AVR4 ÉDITORIAL Robert Laplante CE QUI CHERCHE À NAÎTRE La jeunesse étudiante a pris son Québec à bras-le-corps.Par dizaines de milliers, dans des manifestations, dans les interminables palabres à faire chauffer l\u2019atmosphère des cafés, dans les gestes d\u2019éclats et les heures de doute, ils ont commencé quelque chose qui les portera longtemps.À leur manière, dans leurs mots et avec les problèmes tels qu\u2019ils les voient, ils ont entrepris dans un effort intensif de se rêver leur Québec.Il ne faut pas se leurrer, le débat sur les droits de scolarité les entraîne bien plus loin que ne le voudraient les idéologues du tout-au-marché et de l\u2019éducation placement à haut rendement.Il faut s\u2019en réjouir et continuer de les accompagner.À l\u2019heure où ces lignes sont écrites, rien n\u2019est encore joué.La politique politicienne reste bien en deçà du registre où devraient se discuter les enjeux que porte cette jeunesse.Et en cela, le conflit est un véritable révélateur de l\u2019état actuel de notre situation politique.Il n\u2019y a pas plus assourdissant que le silence des élites en cette affaire.Les syndicats universitaires ne bougent guère, sinon du bout des lèvres, les cadres universitaires sont égaux à eux-mêmes, c\u2019est-à-dire en dessous de tout, sauf peut-être de la morgue démissionnaire de la conférence des recteurs, les élites d\u2019affaires restent engluées dans les lieux communs idéologiques qui leur font office de projet de société.Quant aux babillages médiatiques, ils ont été et restent médiocres, tout juste bons avr5 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 à distraire les navetteurs coincés dans les bouchons que la contestation empire.Évidemment, les plus vieux, peut-être aussi les plus meurtris, ont déjà - peut-être depuis longtemps - commencé à s\u2019attendre au pire.Les libéraux ont tant de fois démontré leur préférence pour la médiocrité.La culture du rabaissement de son peuple, de son arasement à l\u2019insignifiance affairiste est si fortement ancrée dans sa représentation de nous-mêmes, qu\u2019il y a toujours lieu de craindre non pas le pire, mais le plus moche.L\u2019entêtement de ce gouvernement n\u2019a rien à voir avec les finances publiques, c\u2019est une manœuvre idéologique.Les uns pensent que Jean Charest se garde la possibilité de transformer l\u2019affrontement en enjeu électoral, les autres y voient une diversion pour mieux brader les ressources naturelles et saccager l\u2019héritage de la Révolution tranquille.D\u2019autres encore le voient plutôt continuer son travail de sape de la cohésion nationale.D\u2019autres enfin ne s\u2019embarrassent guère de nuances et n\u2019y voient qu\u2019une trahison de plus, qu\u2019une illustration supplémentaire du bri de loyauté de ce gouvernement et de ce parti à l\u2019endroit de l\u2019intérêt national.Au quizz de la veulerie, malheureusement, toutes ces réponses sont bonnes.Le gouvernement de Jean Charest constitue l\u2019ultime aboutissement de la politique post-référendaire.C\u2019est le gouvernement de l\u2019intériorisation des contraintes du régime, celui du consentement au ratatinement.Son recours à l\u2019hyperbole et sa tendance malsaine à abuser du superlatif tout en brandissant les euphémismes le révèlent chaque jour davantage, le Parti libéral du Québec a franchi les seuils de l\u2019impardonnable.Ce ne sont pas les pratiques de copinage, la corruption ou le laxisme qui sont ici les plus graves fautes.Ce parti n\u2019a plus la moindre idée de ce que peut être l\u2019intérêt national.Il n\u2019a plus guère la moindre idée de ce que peut-être la L'ACTION NATIONALE - avril 2012 fidélité à l\u2019héritage et au sens de la continuité historique.C\u2019est le parti de l\u2019intérêt glouton.Il n\u2019aura jamais si bien choisi son slogan, le Charest : le Plan Nord est bel et bien le projet d\u2019une génération, le projet de cette cohorte de parvenus qui voudraient bien se goinfrer des acquis de sa propre génération, de celle-là même qui aurait dû se montrer à la hauteur des ambitions de celles qui l\u2019ont porté jusqu\u2019ici.Il y a dans la politique telle que les libéraux la pratiquent et telle qu\u2019une trop large fraction des élites l'accepte sans mot dire une forme d\u2019aboutissement crépusculaire.En fin de troisième mandat, ce gouvernement pratique la politique de la terre brûlée.L\u2019aliénation des ressources naturelles, le saccage des cadres de vie et l\u2019affairisme puant ne sont que les formes visibles d\u2019un renoncement plus profond et plus dramatique.Ce gouvernement et ceux qui le soutiennent renoncent à l\u2019impératif ontologique, ils renoncent à être.Jamais le Québec n\u2019a frôlé d\u2019aussi prêt le désir de se laisser sombrer, d\u2019en finir avec sa difficulté d\u2019être.Comme toujours, c\u2019est le statut de notre langue qui en souffre tant il est le révélateur infaillible, la mesure absolue de notre désir de persévérer dans notre être.Les démissions s\u2019accumulent en provoquant toujours la même réaction de minimisation des pertes : les cadres anglais à la Caisse de dépôt, la bilinguisation accélérée de l\u2019appareil de l\u2019État, les services anglais pour mieux franciser les immigrants, tout cela ne nous vaut que l\u2019insignifiance effarante d\u2019une ministre de la servilité.Tout cela sans compter le délire de soumission le plus accompli, celui que nous a servi HEC Montréal qui passe à l\u2019anglais pour mieux faire rayonner le français.On imagine bien son directeur faisant la causette avec le PDG par intérim de SNC-Lavalin qui ignore la langue des provinciaux.Déjà qu\u2019on l\u2019avait vu, comblé, sonner la cloche pour signaler l\u2019ouverture de la session avr7 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 à la Bourse de New York en tentant de nous faire croire que c\u2019était une grande manière de célébrer le centenaire de son institution.Une misère de singerie.Mais un puissant symbole du décrochage d\u2019une partie de cette élite qui ne se voit jamais si grande que dans les palmarès de la puissance où elle vit par procuration en flambant le bien d\u2019héritage.Les HEC en anglais, c\u2019est le plus puissant symbole de la tentation louisianisante.C\u2019est bien là le mystère de l\u2019évolution sociale, il faut souvent que les choses atteignent à une certaine puissance mortifère pour que se fasse le renouvellement des forces.Et c\u2019est sans doute ce qui est en train de se passer.Le Québec traverse à gué le fleuve de son destin et il hésite au beau milieu du cours d\u2019eau.La moitié de la distance est parcourue et il serait de toute évidence plus pénible de faire demi-tour que de foncer, mais c'est dans ce moment même de l\u2019hésitation à faire le pas le plus déterminant, celui qui décidera de la direction à prendre, que se trouve le plus haut niveau de difficulté.Nous y sommes.Depuis plus de quinze ans, nous sommes tétanisés par l\u2019hésitation, fascinés par la tentation morbide de céder et de nous laisser porter par un courant funeste.La clameur étudiante est pourtant pleine de vie.Il faut devancer son propre écho.Et faire un pas qui pourrait bien être décisif le 22 avril prochain à l'occasion de cette grande manifestation convoquée par Dominic Champagne et tant d\u2019autres pour témoigner de notre volonté de replacer le bien commun au centre de notre vie nationale.Ce n\u2019est pas un hasard si la mobilisation contre la grande cochonnerie du gaz de schiste a servi de déclencheur.Cette cause est à elle seule le résumé et le symbole de ce que nous risquons : les ex-politiciens qui se transforment en commis voyageurs, le gouvernement qui tolère toutes les compromissions, le dévoiement des institutions et l\u2019em- L'ACTION NATIONALE - avril 2012 poisonnement de la nature sont en cette cause réunis pour nous donner le plus répugnant portrait des excès auxquels nous condamnera le manque de respect pour nous-mêmes.Un peuple qui ne s\u2019assume pas se condamne à l\u2019abjection.Il y a dans ce bizarre de printemps des signes qui pourraient bien être d\u2019une radicale nouveauté.Le Québec recommence peut-être à se vouloir.Il retrouve le goût du mouvement en tout cas.Et dans ce qui se recompose sous nos yeux, une force monte.Celle de ce qui cherche à naître.Et qui naîtra.? Plus de 15 ans d'action pour une économie plus performante, plus équitable et plus verte.Les investissements auprès des entreprises québécoises sont au cœur de la mission de Fondation.Par ses investissements, Fondation contribue au maintien et à la création d'emplois au Québec./\"Cl\\MPOUR LACOt Vdll ET L EMPLOI FONDACTION www.fondaction.com M Jâ mm A quoi sert mon argent ?PLHCEÏÏIEdT H RERDEmEIIT SOCIALE sûr et garanti L'argent investi sert à financer partout au Québec des CPE.des agriculteurs biologiques, des coopératives et OSBL d'habitation, des quartiers verts, des commerces équitables, des entreprises d'insertion au travail, des théâtres, des médias sociaux, etc.Le choix de Laure Waridel *0 '% COK M Desjardins Caisse d'économie solidaire Québec\t418\t647-1527 Montréal\t514\t.598-2122 Lanaudière\t450\t753-7055 www.placement.coop AVRii ARTICLES Roch Ouellet* HEC MONTRÉAL: UNE DÉRIVE DANGEREUSE L\u2019institution publique qu\u2019est HEC Montréal n\u2019appartient ni à la direction actuelle, ni aux professeurs qui aujourd\u2019hui y enseignent.Elle est la propriété de la société québécoise française qui l\u2019a créée et l\u2019a nourrie depuis un siècle.La direction et les professeurs de 2012 n\u2019en sont que les fiduciaires.Les décisions qu\u2019ils prennent aujourd\u2019hui doivent tenir compte de l\u2019histoire de l\u2019École et de son rôle dans la société québécoise.HEC Montréal a été créée spécifiquement pour fournir un enseignement de la gestion en langue française.Dans ce contexte, la fondation de l'École des hautes études commerciales correspond, en 1907, à ce que l'on appellerait maintenant, un « projet collectif».L'École a été créée à la suite des pressions exercées sur le gouvernement par un groupe de citoyens, les membres de la Chambre de commerce du district de Montréal.Elle a été financée, tant pour ses installations que pour ses activités courantes, à même les fonds publics.On lui a assigné [comme fonction de] susciter une nouvelle classe de gestionnaires francophones capables, d'abord, de rivaliser avec leurs collègues anglophones, et d'élargir, en plus, la place occupée par leurs compatriotes dans la vie économique montréalaise et canadienne1.* Professeur à HEC 1 Pierre Harvey, Histoire de l'Ecole des hautes études commerciales de Montréal, tome 1 1887-1926 , Québec Amérique & Presses HEC, 1994, p.339. avri2 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 De même, Esdras Minville, qui fut le premier directeur canadien-français de HEC, après deux Belges, écrivait : C'est précisément la raison d'être de l'École des Hautes Études de former des hommes d'affaires instruits, qui [.] sauront servir efficacement les intérêts [des Canadiens français] et imposer notre influence sur des forces qu'on était en train de tourner contre nous.Elle a été créée et son programme est ajusté à cette fin2.Le débat soulevé depuis quelque temps dans les médias découle de la création de programmes de 2e cycle que les étudiants pourront compléter sans suivre un seul cours en français.Recruter ainsi des étudiants qui éventuellement ne connaîtront nullement le français sert très peu la société québécoise.La directrice des communications de HEC Montréal mentionne, selon l\u2019article de Michel David du 25 février dernier, que « ces étudiants-là n'échappent pas complètement au français ; ils vont à la cafétéria manger du pâté chinois, et non du Chinese pâté ».On peut très bien manger français ou québécois sans apprendre la langue française, sans s\u2019intégrer à la société d\u2019accueil.Les gens de ma génération se souviennent de gestionnaires travaillant à Montréal qui connaissaient seulement deux ou trois mots de français, même s\u2019ils étaient nés dans cette ville ou y avaient vécu l\u2019essentiel de leur vie d\u2019adulte.J\u2019ai l\u2019impression d\u2019un retour à un passé que, naïvement peut-être, j\u2019espérais définitivement révolu, l\u2019époque du Speak white.Les fondateurs de HEC Montréal voulaient spécifiquement promouvoir l\u2019enseignement de la gestion en langue française : Au cours des premières années du XXe siècle, par exemple, on croit naïvement, dans les milieux francophones québécois, que « les affaires »» doivent s'enseigner en anglais.Les 2 Esdras Minville, Œuvres complètes, volume 11, « Quarante ans de carrière à HEC », p.234. avri3 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 collèges commerciaux font souvent leur publicité sur cette base.On considère, dans ces établissements, que les mathématiques, et surtout la comptabilité, ne peuvent s'enseigner en français.Gonthier3 s'élève contre cette pratique.4 Le directeur de HEC a raison quand il affirme que « toutes les formations offertes à Montréal peuvent être suivies en français5 ».Pour l\u2019instant, du moins.Mais, imaginons que, dans un futur nullement improbable, on se retrouve avec un très petit nombre d\u2019étudiants inscrits à un cours de maîtrise et que certains de ces étudiants soient incapables de suivre le cours en français.Va-t-on offrir le cours en deux versions, l\u2019une française et l\u2019autre anglaise ?Ne va-t-on pas plutôt demander aux étudiants francophones de suivre le cours en anglais - pour des raisons d\u2019économie, d\u2019efficience, de réalisme, que sais-je encore ?On parlera d\u2019un accommodement raisonnable ! Et, de compromis en concessions, de concessions en compromissions, le français reculera.La connaissance du français, qui devrait être une nécessité dans notre institution, deviendra un simple atout, d\u2019abord majeur, puis de plus en plus secondaire et anecdotique.HEC Montréal a, dès ses origines, favorisé l\u2019apprentissage de la langue anglaise.De nos jours, elle offre un parcours trilingue au 1er cycle.J\u2019applaudis à cette ouverture.Mais, jusqu\u2019à présent, HEC exigeait de tous ses étudiants qu\u2019ils démontrent une maîtrise raisonnable de la langue française.Ce qui est une condition quasiment essentielle pour s\u2019intégrer à la société québécoise francophone et contribuer à son développement.Les décisions récentes 3\tGeorges Gonthier, trésorier de la Chambre de commerce de Montréal en 1902, joua un rôle déterminant dans la création de l\u2019École des hautes études commerciales, devenue HEC Montréal depuis quelques années.4\tPierre Harvey, op.cit., p.59.5\tMichel Patry, « HEC Montréal forme les francophones aux affaires », Le Devoir, 29 février 2012. avri4 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 de la direction ne respectent plus cette exigence minimale.Qu\u2019en penseraient les fondateurs de l\u2019École qui, fin XIXe et début XXe, ont porté un projet perçu comme irréaliste par beaucoup de leurs contemporains, mais qui se sont révélés des visionnaires ? AVR15 ARTICLES Pierre Serré* L\u2019IMPORTANCE POLITIQUE DE L\u2019ANGLAIS DANS LE SECTEUR PUBLIC QUÉBÉCOIS Le chercheur Henri Thibaudin, de l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), vient de réaliser une étude sur la place relative des langues française et anglaise dans les services publics au Québec et dans le reste du Canada (L'Action nationale, janvier 2012).Cherchant à mesurer l\u2019impact de la mondialisation sur les langues minoritaires, M.Thibaudin a pris à témoin les secteurs économiques les moins à même d\u2019en être influencés, c\u2019est-à-dire les fonctions publiques, péripubliques et parapubliques, qu\u2019elles soient fédérale, provinciale ou municipale.L\u2019étude porte donc sur le personnel des écoles, des cégeps, des universités, des CSSS, des hôpitaux, ainsi que les fonctionnaires de toutes fonctions, tous supposément à l\u2019abri d\u2019employeurs ou de clients étrangers.On apprend que les emplois de langue anglaise représentent 13,9 % du total des emplois du secteur public, dont une majorité est occupée par des francophones et des allophones.Les anglophones ne constituent pourtant que 8,7 % de la population québécoise.L\u2019auteur souligne ce déséquilibre en utilisant une définition devenue « naturelle » * Ph.D.sc.politique pspedr1to9@gma1l.com avri6 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 en ce qui concerne la communauté anglo-québécoise.Selon le critère de la langue maternelle, la population de langue maternelle anglaise représente donc 8,7 % de l\u2019ensemble des résidents du Québec, ce qui inclut des citoyens nés au Québec, bien sûr, mais aussi des personnes nées à l\u2019étranger provenant de tous les pays du monde (Chinois, Indiens, Pakistanais, Philippins, Iraniens, Antillais, etc.), comme des Canadiens issus d\u2019autres provinces, de passage au Québec pour études ou pour affaires.Si l\u2019on exclut ces citoyens nés à l\u2019extérieur du Québec, le recensement de 2006 montre que la proportion représentée par les Anglo-québécois de langue maternelle nés au Québec atteint seulement 5,6 % (L\u2019Action nationale, octobre 2010).Comme cette proportion inclut aussi des anglophones issus de parents francophones ou d\u2019autres langues (italiens, chinois, grecs, portugais et juifs), ce qui permet de considérer dans le portrait global l\u2019assimilation linguistique intergénérationnelle, la taille de la communauté anglo-québécoise, constituée de personnes de langue maternelle anglaise nées au Québec et issues de parents anglophones, serait à peine supérieure à 3 %.D\u2019où la question suivante : par quelle magie inclurait-on dans la minorité historique anglo-québécoise des groupes issus de l\u2019immigration ou des substitutions linguistiques ?D\u2019où le constat que la proportion représentée par la fonction publique anglaise de 13,9 % excède de loin la proportion de 3 % représentée par la minorité historique anglo-québécoise.Un écart encore plus considérable.Quant au pouvoir d\u2019attraction de l\u2019anglais, que généralement les études n\u2019abordent que de biais, il est largement le fait des structures économiques et.politiques.Bien sûr, il y a les échanges économiques qui déterminent une large partie de l\u2019utilisation des langues sur le marché du travail.Mais il y a aussi l\u2019action politique, celle des gouvernements qui avri7 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 sont précisément au centre des préoccupations de l\u2019étude de M.Thibaudin.Or la science politique, car il en existe bel et bien une, permet de comprendre pourquoi une telle place est accordée à l\u2019anglais par l\u2019État lui-même, pourtant entre les mains d\u2019une majorité de 85 % de francophones.L\u2019analyste est bel et bien confronté à une aberration lorsqu\u2019il étudie la communauté francophone : celle que l\u2019on dit consciente de la fragilité de son avenir en terre d\u2019Amérique se fait elle-même la promotrice de l\u2019utilisation de l\u2019anglais dans le secteur d\u2019activité économique qu\u2019elle contrôle réellement, soit sa propre fonction publique.Il s\u2019agit ici d\u2019une aberration parmi de nombreuses autres, rien d\u2019exclusif, mais bien un phénomène défiant la logique qui veut qu\u2019une communauté se batte pour assurer sa continuité.On en vient donc à la volonté politique déficiente - irrationnelle serait plus juste - de cette communauté francophone.Or on ne peut comprendre cette volonté collective si l\u2019on fait abstraction de la présence sur le territoire québécois d\u2019une communauté non francophone réunissant anglophones et allophones.Une communauté dont le dénominateur commun est d\u2019être globalement allergique à ce qui la placerait sous le pouvoir de la communauté francophone, comme l\u2019indépendance ou un statut particulier au sein du Canada, ou même, à un autre niveau, aux mesures d\u2019inspiration nationaliste qui renforceraient la place du français ou celle de la communauté francophone au Québec, nécessairement aux dépens de la langue anglaise ou de la communauté anglophone, selon les cas (ce qui signifie que même l\u2019indépendance ne signifierait pas la fin de cette opposition).L\u2019histoire du Québec est aussi l\u2019histoire des rapports entre francophones et non-francophones : si 90 % des résultats avri8 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 électoraux s\u2019expliquent par le conflit francophones/nonfrancophones, pourquoi l\u2019ignorer ?On sait, sur ce point, que le mode de scrutin majoritaire actuel multiplie l\u2019influence électorale des non-francophones par un facteur de six : il faut globalement six fois plus de francophones pour égaler le vote des non-francophones, du fait d\u2019un vote divisé pour la majorité francophone - attitude normale en démocratie -, et d\u2019un vote bloc chez la minorité non francophone - un vote parfaitement légitime et caractéristique des minorités.Ce rapport de six contre un en moyenne au Québec descend à quatre contre un dans la région montréalaise, mais atteint neuf contre un à l\u2019extérieur de celle-ci.En d\u2019autres termes, à moins de constituer au moins 90 % de la population d\u2019une circonscription en dehors de Montréal, les francophones nationalistes n\u2019accèdent jamais à la représentation ; à Montréal, il faut qu\u2019au moins 75 % à 80 % de la population d\u2019une circonscription soit francophone pour que des candidats nationalistes accèdent à la représentation.Aussi, globalement, le poids relatif des 15 % de non-francophones, tel que multiplié par six (15 % fois 6 = 90 %), égale le poids des francophones (85 %).Électoralement, francophones et non-francophones ont à peu près le même poids.Qui plus est, du fait des distorsions du mode de scrutin majoritaire, les candidats libéraux, rassemblant non-francophones d\u2019une part, et francophones de l\u2019autre, en provenance de l\u2019élite économique et financière, appuyée par les segments les plus vulnérables de la population (les aînés et les moins instruits), sont capables de décrocher des majorités relatives ou absolues parmi les élus, comme celles décrochées par le Parti libéral aux élections provinciales de 2003, de 2007 et de 2008.Qu\u2019ils arrivent en deuxième ou en troisième place chez les francophones, les libéraux sont capables d\u2019accéder au pouvoir et de minoriser les francophones, comme au référendum de 1995 et lors des élections avri9 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 provinciales de 1989.Rien d\u2019étonnant par la suite à ce que les politiques publiques reflètent l\u2019inaction ou la promotion de l\u2019anglais dans tous les secteurs d\u2019activité.Le cas du Parti québécois est bien différent, mais les résultats, eux aussi liés au mode de scrutin majoritaire, sont relativement identiques.En tout temps, la promotion de l\u2019anglais est de mise, et la défense du français, simple élément dérangeant la structure du pouvoir.En somme, la place occupée par l\u2019anglais n\u2019a rien de « naturel », mais obéit à une logique politique précise découlant de la dynamique instaurée par les institutions britanniques.Pour simplifier, cette dynamique évacue la plupart du temps le nationalisme à l\u2019Assemblée nationale dans les affaires internes du Québec.Il n\u2019y a, sur ce point, aucune raison pour qu\u2019une telle chose change si l\u2019on ne réforme pas les institutions politiques qui produisent cette dynamique.S\u2019il peut y aboutir directement, ce projet, en lui-même, ne nécessite aucunement l\u2019indépendance.Par contre, il peut être profondément mobilisateur et donner au français une place conforme à son poids démographique dans la totalité des secteurs d\u2019activité.? AVR20 ARTICLES Anne Élaine Cliche* Lettre aux collègues et aux étudiants de l\u2019université CE QUE NOUS AVONS OUBLIÉ Dans le contexte de la mobilisation formidable des étudiants du Québec contre la hausse décrétée des droits de scolarité, il semble que le débat sur le financement de l\u2019université soit enfin amorcé, pour la première fois depuis des décennies de transformations radicales, inaperçues de l\u2019extérieur.Cette mobilisation étudiante est certainement historique.J\u2019aime croire que les étudiants ne reviendront pas indemnes dans leurs classes, que déjà ils ont changé ; et je souhaite que ce changement issu de l\u2019affirmation d\u2019une révolte contre toutes les atteintes qui sont faites depuis des années au sens même du lien social et de l\u2019éducation, se déploie et s\u2019approfondisse bien au-delà de cette grève générale.J\u2019ai donc, le 19 mars dernier, accepté l\u2019invitation du MAPS (Mouvance associative pour le partage des savoirs) à donner une conférence, dans le cadre de « l\u2019université populaire », au bar L\u2019Absynthe de la rue Saint-Denis.Je reprends ici mon propos et le développe de manière à lui donner une portée et une clarté plus grandes.* Professeure, Etudes littéraires, UQAM avr2i L'ACTION NATIONALE - avril 2012 Je salue pour commencer le livre d\u2019Éric Martin et de Maxime Ouellet1, et celui de Normand Baillargeon2 3, publiés tous deux en 2011 dans l\u2019expectative de la grève étudiante annoncée, qui nous aident, d\u2019une part, à déconstruire les mythes du soi-disant sous financement de l\u2019université, et, d\u2019autre part, à reconnaître le rôle joué, dans ce théâtre de la dérive, par les acteurs de premier plan que sont les professeurs, et par effet de conséquence, les étudiants.La réflexion ne fait que commencer.Il faudra, je suppose, du « temps pour comprendre » ; comprendre ce que nous sommes en train de perdre et ce que nous avons oublié.L\u2019humilité et la patience nous seront nécessaires.Une violence symbolique Les sociologues et anthropologues nous ont appris ce qu\u2019est la violence symbolique.Ce qui la distingue des autres violences (policière, répressive, totalitaire, révolutionnaire ou terroriste), c\u2019est qu\u2019elle vise l\u2019ordre symbolique, c\u2019est-à-dire le fondement du lien social qui est le sens même du pacte, son articulation signifiante, et qu\u2019elle ne se donne pas à reconnaître comme une violence, mais au contraire, se fait passer pour une nécessité si ce n\u2019est une « responsabilité ».La perversion de la violence dite symbolique, c\u2019est qu\u2019elle arrive presque toujours à mettre à contribution ceux-là mêmes qu\u2019elle vise.On connaît la définition qu\u2019en a donnée, par exemple, Pierre Bourdieu qui désigne par « pouvoir de violence symbolique » tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force?.1\tÉric Martin, Maxime Ouellet, Université inc.Des mythes sur la hausse des frais de scolarité et de l\u2019économie du savoir, Montréal, Lux Éditeur, 2011.2\tNormand Baillargeon, Je ne suis pas une PME.Plaidoyer pour une université publique, Montréal, Éditions Poètes de brousse, 2011.3\tVoir Pierre Bourdieu, Esquisse d'une théorie de la pratique, Paris, Droz, 1972, p.18 ; et Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, Points, 2001. avr22 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 Il s\u2019agit donc bien d\u2019une force de contrainte voilée par un discours qui se donne pour légitime.Cette notion de violence symbolique désigne plusieurs phénomènes différents qui toujours favorisent la domination d'un groupe sur un autre ou encore la stigmatisation de populations, stigmatisation qui a pu aller, dans l\u2019Histoire, jusqu'à la création de boucs émissaires.Je prendrai un exemple simple.L\u2019invention du christianisme par appropriation et réinterprétation d\u2019un texte appartenant à une tradition bien spécifique, est une violence symbolique qui a certes donné lieu à ce qu\u2019on appelle la civilisation occidentale, mais qui n\u2019en est pas moins une violence légitimée comme « vérité universelle » (ce que veut dire catholique).Le « vrai Israël » (Verus Israel, diront les Pères de l\u2019Église), brusquement révélé à Paul, ravi à lui-même sur le chemin de Damas, sera donc désormais, et pour des siècles, le nom donné à l\u2019ensemble du corps chrétien.L\u2019Islam effectuera lui aussi son coup de force six siècles plus tard en se proclamant détenteur de la version originale de l\u2019histoire d\u2019Abraham et de ses descendants (déclarés muslim, c\u2019est-à-dire « soumis à Dieu »), en décrétant la Torah version falsifiée de la révélation à Mahomet4.Ces deux violences symboliques ont engendré des systèmes de croyance et de pouvoir incontestables, qui sont aussi des civilisations.L\u2019histoire avance, pourrait-on dire, par le ressac des violences symboliques.Mais elle avance surtout - au sens éthique - dans la mesure où ces violences sont reconnues comme telles.Cette reconnaissance est en effet nécessaire au remaillage des cultures et des héritages.Car toute violence symbolique est d\u2019abord une effraction démaillante qui procède à la déliaison, terme que Freud réservait à la pulsion de mort.4 Voir Daniel Sibony, Nom de Dieu, Paris, Seuil, Couleur des idées, 2002. avr23 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 On le voit, la violence symbolique structure l\u2019histoire et nous avec elle.Il s\u2019agit de savoir où nous en sommes et non de revenir en arrière.La violence symbolique qui atteint l\u2019ensemble de la communauté universitaire est repérable dans le discours qui s\u2019est imposé à chacun des membres de cette communauté depuis plus de vingt ans et qui soutient que la recherche subventionnée serait le critère incontournable de légitimation de toute recherche universitaire.C\u2019est une violence dans la mesure où ce discours est venu littéralement défaire pour ne pas dire détruire un mode de fonctionnement et de financement fondé sur la collégialité, l\u2019équité, le partage des responsabilités.Personne ne peut nier l\u2019importance de subventions à la recherche.La question n\u2019est pas là (et la violence symbolique se caractérise justement de s\u2019appuyer sur une vérité reconnue si ce n\u2019est défendue).La question est plutôt de savoir comment cette contribution de l\u2019État (des fonds publics) aux universités a été détournée des lieux attendus de cet investissement pour devenir un enjeu de légitimation.Depuis sa fondation, l\u2019université assume, dans la société, une mission singulière.C\u2019est la seule institution d\u2019enseignement où l\u2019on demande au professeur non seulement de transmettre un savoir déjà existant inscrit dans une tradition et participant d\u2019une historicité - ce qui est déjà pas mal - , mais aussi de contribuer à la critique et l\u2019élaboration de ce savoir dont il est, lui, le professeur, l\u2019un des maillons, si humble soit-il.L\u2019université est le seul lieu d\u2019enseignement où l\u2019on exige un perpétuel travail d\u2019analyse, de développement à partir du savoir.Un professeur d\u2019université doit rester un créateur de sens.C\u2019est pour ça que la recherche, l\u2019écriture, la critique, la publication, l\u2019échange avec les étudiants et collègues chercheurs ont toujours été considérés comme une part importante de la tâche professorale dans la mesure où c\u2019est avr24 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 ce qui nourrit et soutient l\u2019enseignement.Le service à la collectivité est le troisième aspect de cette mission qui suppose qu\u2019un professeur n\u2019est pas un employé de son université, mais bien plutôt son corps et son âme : il est la condition de son existence5.En participant à la gestion des programmes, en dirigeant ses programmes académiques, ses départements, ses facultés, en participant à son administration, il rend possible l\u2019existence de l\u2019université comme collectivité engagée dans la transmission du patrimoine et de la culture.Je devrais dire : « il rendait possible », car c\u2019est précisément cette mission universitaire qui a été quasiment pulvérisée par l\u2019entrée en force du discours d\u2019entreprise et par l\u2019imposition d\u2019une rationalité instrumentale de la « gouvernance ».Les professeurs pris en otage par les firmes comptables ou par les représentants du monde des affaires qui siègent aux conseils d\u2019administration, ont de moins en moins de pouvoir sur leur monde qui ne sera plus bientôt, si un certain démaillage de la solidarité se poursuit, qu\u2019une version déréalisée d\u2019eux-mêmes.Depuis 20 ans, il s\u2019est produit une scission de plus en plus importante et grave entre ce qu\u2019on appelle encore la « recherche » et l\u2019enseignement.Les professeures et professeurs se sont mis à croire que la recherche ne faisait plus vraiment partie de la tâche pour laquelle ils sont fort bien rémunérés par un salaire, ils se sont mis à faire comme si l\u2019octroi de subventions devait s\u2019ajouter à leur salaire pour 5 On pourra lire sur cette question qui se formule aussi dans les universités françaises, Vincent Descombes, « L\u2019identité collective d\u2019un corps enseignant », intervention prononcée dans son séminaire de recherche le 16 février 2009, dans le cadre de l\u2019initiative « Changeons le programme » par laquelle certains des enseignants de l\u2019EHESS apportent leur soutien au mouvement des universitaires contre le projet de décret visant à modifier leur statut, www.laviedesidees.fr/IMG/pdf/20090303_descombes.pdf « Excusez-moi, Monsieur le Ministre, nous ne sommes pas les employés de l\u2019université, nous sommes l\u2019université.» avr25 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 payer la recherche, et que la valeur de cette recherche se mesurait désormais à l\u2019obtention ou non d\u2019une subvention.L\u2019existence de « primes de marché » (quel marché ?) négociables avec la direction de l\u2019université (soudain métamorphosée en chef d\u2019entreprise), en fonction de la rentabilité de la « production », ne peut que confirmer cette croyance.Je suis fière d\u2019appartenir à un département (Études littéraires) qui a voté très majoritairement contre les Chaires du Canada et contre les primes de marché, refusant de participer aux démarches qui en légitiment l\u2019attribution.Les rares collègues de ce département qui ont voulu s\u2019en prévaloir ont donc dû passer outre leur assemblée départementale pour faire valoir leur « droit ».Il importe de dire que les subventions à la recherche, aux revues savantes qui par définition ne peuvent survivre de leurs seuls revenus de ventes, à tout un ensemble de réalisations qui ne sauraient exister sans soutien public, que ces subventions doivent perdurer et être défendues.Cela ne veut pas dire pour autant que le mode d\u2019attribution actuel des subventions aux chercheurs individuels ou regroupés puisse se poursuivre sans dommages irréparables - déjà parfaitement visibles - ni sans renoncer à la mission sociale de l\u2019université.Mon « malaise » vient du fait que toutes les disciplines, et surtout celles qui depuis toujours étaient reconnues pour leur engagement critique dans la pensée et la création (philo, études littéraires, sciences politiques, arts et sciences humaines), tous ces domaines ont intériorisé ce discours de légitimation.Depuis 20 ans, les membres de la communauté universitaire en sont venus à trouver normal que tout acte de recherche - qu\u2019il consiste en l\u2019écriture d\u2019un essai littéraire, d\u2019une analyse philosophique, d\u2019une étude en histoire de l\u2019art, travaux qui ne réclament aucun fonds substantiel - avr26 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 soit par essence subventionné, à défaut de quoi il apparaît irréalisable si ce n\u2019est dépourvu de valeur.On appellera « laboratoire » le groupe des étudiants, payés par la subvention de recherche, qui effectuera le travail bibliographique, ou encore la recherche en bibliothèque, l\u2019établissement de banques de données, etc.; et l\u2019on appellera « formation des chercheurs » cet engagement d\u2019étudiants salariés pour accomplir les diverses tâches liées aux travaux d\u2019un professeur.Ce qui constitue normalement pour des étudiants une part de leur formation que de participer à un groupe de recherche, est devenu, du fait de la rémunération de certains étudiants du groupe qui sont « rattachés à la subvention » d\u2019un prof, un apprentissage qui participe de la désintégration de la collectivité dans la mesure où ces étudiants deviennent, sans doute innocemment, des facteurs de cette légitimation par financement surajouté.C\u2019est ça aussi, de l\u2019intérieur, l\u2019économie du savoir.Jamais, dans cet appel à la rentabilité de la parole, l\u2019enseignement n\u2019est pris en considération.Rappelons que 70 % de l\u2019argent des subventions fédérale et provinciale octroyé aux chercheurs doit retourner aux étudiants sous forme de salaires (contrats de recherche, assistanats, etc.).Rappelons aussi que les étudiants sont eux-mêmes reconnus, valorisés (critères d\u2019obtention de leurs bourses d\u2019excellence octroyées par les mêmes organismes subventionnaires) pour leur capacité, « aptitudes », à intégrer des lieux de recherches subventionnés.Les profs se trouvent donc aux prises avec un devoir moral, puisque c\u2019est à eux qu\u2019il revient d\u2019assurer un soutien financier (très partiel) aux étudiants qu\u2019ils supervisent.Suivant cette logique, chaque collègue revendique sa participation aux demandes de subvention au nom des étudiants à former et à soutenir.La bonne foi n\u2019interdit pas la collaboration aux contraintes idéologiques.Là est, malheureusement, la complexité du problème. avr27 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 L\u2019université n\u2019est pas sous-financée, elle est mal financée, et nous avons contribué comme nous continuons de le faire à cette déstructuration de nos institutions fondées au départ sur la collégialité et l\u2019équité.Des fonds de recherche faramineux sont déposés dans les coffres de l\u2019université et ne peuvent être utilisés qu\u2019à des fins dictées par les instances subventionnaires.Plus les professeurs sont subventionnés, plus ils dirigent de grosses équipes et d\u2019énormes budgets, plus ils fonctionnent en PME, et moins ils enseignent, moins ils sont disponibles pour le service à la collectivité qui pourtant assure la souveraineté du corps et de l\u2019âme de l\u2019université.La schizophrénie n\u2019est pas la moindre conséquence de cette participation des profs aux diktats subventionnaires.Les demandes de subvention sont formatées à un point tel qu\u2019il est très difficile d\u2019échapper aux discours imposés (à leur forme qui est bien sûr aussi leur sens).Même ceux et celles qui disent ne pas y croire ou n\u2019y croient pas, et ils sont nombreux et nombreuses - les collègues ne sont pas devenus du jour au lendemain d\u2019inconscients bénéficiaires des fonds publics, ils savent encore, pour la plupart, reconnaître un travail à sa valeur intellectuelle - ; même ceux et celles qui affirment mordre la main qui les nourrit, en obtenant ces subventions et en les gérant selon les impératifs extérieurs, participent à la déstructuration radicale du tissu collectif que constitue la collégialité.Dans les universités, la demande de reconnaissance ne connaît pas de fin.Cette posture subjective qui aliène chacun et chacune au registre de la demande (de subvention, de reconnaissance pour ne pas dire d\u2019amour) est à mon sens le mal le plus virulent et le moins bien « traité » de cette débâcle.Le discours subventionnaire a trouvé sa légitimité auprès de tous, en instrumentalisant les étudiants.Mais c\u2019est d\u2019abord pour obtenir la bénédiction, l\u2019admiration, la reconnaissance avr28 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 des pairs que ces subventions sont compulsivement demandées et compulsivement dépensées (nombreux voyages à l\u2019étranger pour colloques pendant l\u2019année universitaire, publications à un rythme que j\u2019ose qualifier de pathologique).Oui, la communauté universitaire, qui n\u2019a presque plus de communauté que le nom, est malade.Que transmet-elle aux étudiants qu\u2019elle entraîne dans cette étonnante machine qui s\u2019enraye maintenant sans qu\u2019on sache pourquoi ?Le lien d\u2019enseignement et de recherche que les étudiants et les profs peuvent avoir et qui nécessite une liberté, une relation de confiance, un transfert, à quoi s\u2019ajoute pour les profs une éthique qui consiste à soutenir les étudiants dans leur devenir singulier ; ce lien est désormais doublé très souvent d\u2019un contrat entre employeur et employé qui brouille les enjeux, alors que les étudiants s\u2019arriment aux objets de recherche d\u2019un prof et sont de plus en plus « clonés » : effet direct de ce type de financement.Hausser les frais de scolarité dans un tel contexte est une hypocrisie.Les étudiants auront de plus en plus, avec raison, la certitude de payer pour un service, et au bout du compte ils seront tellement endettés qu\u2019ils pourront affirmer, sans qu\u2019on puisse les contredire, ne rien devoir à personne.Il faut que tous nous retrouvions la liberté de penser et cela ne peut se faire qu\u2019en réduisant les frais de scolarité et en reversant une partie des fonds de recherche dans les budgets de fonctionnement universitaire qui ne seront pas soumis au positivisme et à l\u2019« efficience » des règles économiques.Psychanalyse d\u2019un trou de mémoire Nous sommes actuellement au cœur d\u2019un combat qu\u2019il faut mener à terme et gagner.Ce que je souhaite apporter, ce sont des éléments de réflexion pour que la résistance s\u2019installe et dure dans le temps.La résistance, c\u2019est aussi avr29 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 une mémoire et une transmission.La grève étudiante nous ramène tous à ce devoir, à notre dette symbolique.Cette notion nous vient de la psychanalyse.Elle a été mise de l\u2019avant par Jacques Lacan qui l\u2019a dégagée des analyses de Freud6.Comme la violence symbolique, la dette symbolique renvoie à l\u2019ordre symbolique qui est l\u2019ordre du langage.Pour nous, humains parlants, le rapport au monde passe par la médiation du mot, de la représentation, du symbole, par le représentant d\u2019un pacte, et nous sommes pour ainsi dire redevables de cet ordre qui fonde l\u2019espèce.Les mots, la langue, ne nous appartiennent pas, ils nous sont transmis, et le seul fait d\u2019en hériter nous fait appartenir à un ensemble.C\u2019est le symbole qui fait l\u2019humain, et non l\u2019inverse.Cet ordre dans lequel nous entrons en naissant constitue notre environnement primordial duquel nous ne sortirons pas.L\u2019énoncé de cette évidence ne vise qu\u2019à rappeler que la parole humaine règle les échanges avec le monde et que cette parole, avant même que les lois juridiques soient instituées par les sociétés humaines, est régie par des lois syntaxiques, métaphoriques, signifiantes qui m\u2019obligent, moi, à m\u2019assujettir à cet ordre si je veux survivre comme humain.Cet assujettissement nous fait justement sujets, porteurs d\u2019un nom, inscrits dans une généalogie, une histoire, une culture, un discours, etc.Rappeler qu\u2019on est d\u2019abord parlé par ceux qui nous accueillent et qui nous nomment, avant d\u2019être parlant, n\u2019est peut-être pas inutile en cette époque où l\u2019instrumentalisation des savoirs ne va pas sans une croyance en l\u2019instrumentalité du langage.Car cette parole, je la reçois non comme un outil dont je dois me servir, mais seulement parce qu\u2019elle m\u2019est adressée ; et du seul fait qu\u2019elle m\u2019appelle à surgir dans le monde, elle constitue une atteinte à ma complétude.Que 6 Jacques Lacan, Le mythe individuel du névrosé (lecture de « L\u2019Homme aux rats »), Paris, Seuil 2007. avr30 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 me veut l\u2019Autre qui me parle ?Voilà la question d\u2019où nous venons, appelés croyons-nous à répondre à une demande dont l\u2019objet nous restera toujours énigmatique.Inadéquats à cet appel, nous ne rencontrerons le réel que de ce lieu du sens à interpréter.La fonction symbolique de la parole, c\u2019est d\u2019abord le fait que la parole, avant de dire quelque chose, ceci ou cela, a une fonction de lien, elle me lie à l\u2019espèce et donc aux lois de cette espèce et à sa Loi fondamentale qui est celle du sens.Le cri qui, au départ de la vie, est pur cri, douleur, entre dans une articulation signifiante parce que, à ce cri, répond une parole, une présence.Ainsi sortons-nous du registre du besoin en souffrance pour entrer dans celui de la demande.Demande de l\u2019autre qui s\u2019entend dans le double sens, objectif et subjectif.Certains en restent là.Mais devenir sujet, c\u2019est faire un pas de plus, renoncer à vouloir être comblant pour l\u2019Autre qui, de toute façon, est de plus en plus intériorisé et irrepérable ; c\u2019est accéder au registre du désir, assumer cet impératif éthique qui consiste, comme le disait Lacan, à ne pas céder sur son désir, ce qui ne veut pas dire tout se permettre, mais au contraire soutenir de ne pas répondre à ce que je suppose être la demande de l\u2019Autre, pour faire place à une parole inédite dont je pourrai me reconnaître responsable, et signer.Le sens est à faire, nous en avons la responsabilité.Depuis le recul des contenus de sens prêts-à-porter qu\u2019ont pu être certaines religions et certaines idéologies, on mesure sans doute mieux ce que cette responsabilité engage.C\u2019est la liberté de cette obligation qui me fait paradoxalement reconnaître qu\u2019il existe une dette symbolique par rapport à laquelle je ne suis pas libre.Il n\u2019y a pas de mode d\u2019emploi pour le paiement de cette dette.Et pire encore, cette dette, on ne peut pas la rembourser, on ne peut que la reconduire sans cesse.Que le sens soit à faire veut dire qu\u2019il faut l\u2019in- avr3i L'ACTION NATIONALE - avril 2012 terpréter, poursuivre l\u2019héritage en le re-signifiant pour soi, pour la génération suivante.Qu\u2019un enfant soit en droit de reprocher à son père de n\u2019avoir rien assumé de ce côté, on en trouvera sans doute la preuve la plus belle dans La lettre au père de Kafka.La parole nous vient avec une exigence qui est celle de la perpétuer, de le réinventer, de la transmettre comme un devoir de sens.C\u2019est un legs universel avec lequel je dois composer pour devenir qui je suis.Cette dette symbolique, c\u2019est la dette que nous avons tous à l\u2019égard de la parole.L\u2019impensable nous convie constamment à penser.De cela, nous devons aussi témoigner devant nos étudiants.Une question s\u2019impose : « Qu\u2019as-tu fait de la parole que tu as reçue ?» Cette question appelle une histoire.Elle ne trouve aucune réponse dans tout ce qui me conduit à croire que c\u2019est la société, l\u2019institution, mes pairs qui me doivent reconnaissance.L\u2019université est par excellence le lieu où la dette symbolique peut être reconduite, relancée, assumée, le lieu où la parole se transmet comme devoir de bien dire, d\u2019analyser, de parler juste.Or c\u2019est le rapport à l\u2019objet pour lui-même que nous avons perdu, l\u2019objet du désir, ce qu\u2019on appelle communément l\u2019objet de « recherche », l\u2019objet de savoir, l\u2019objet de création, l\u2019objet à créer, l\u2019objet à transmettre.Je fais l\u2019hypothèse que la course aux subventions a ce pouvoir de nous soulager, nous dispensant de la dette symbolique.Ce qui explique, si elle ne l\u2019excuse pas, notre capitulation collective.Dans la course aux subventions où chacun ne se reconnaît plus aucune dette, mais au contraire, réclame en permanence un dû évalué à la production de sa parole, c\u2019est notre âme que nous avons perdue, vendue.Les jeunes collègues qui arrivent dans nos départements sont souvent écrasés devant la productivité et les milliers de avr32 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 dollars dont reluisent les CV de leurs aînés.Leur culpabilité, leur terreur parfois est palpable, convaincus qu\u2019ils sont de devoir élaborer des projets de recherches finançables dans la langue imposée.Ma réaction est souvent de leur dire que cette culpabilité se soigne.Le traitement commence par l\u2019effort qui consiste à se mesurer soi-même à sa juste parole et à l\u2019aune de l\u2019accomplissement d\u2019un désir qui, lui, restera en souffrance s\u2019il demeure méconnu.Le surmoi tyrannique qui les enjoint à produire et à se faire valoir au concours de la productivité se nourrit précisément de cette surenchère.Plus on lui obéit, plus le surmoi est cruel.Cela aussi, c\u2019est la psychanalyse qui nous l\u2019apprend, quand ce n\u2019est pas tout simplement l\u2019expérience.Il n\u2019y a aucun espoir de l\u2019assouvir.Voir Freud « Malaise dans la culture » ! Que puis-je espérer?Je placerai ici une devise que j\u2019ai faite mienne depuis plusieurs années.Elle me vient de Guillaume d\u2019Orange qui a mené les Protestants contre l\u2019empire catholique de Philippe II d\u2019Espagne, au XVIe siècle (1533-1584).Mais tous les contextes de résistance aux pouvoirs établis permettent de la convoquer : « Il n\u2019est pas nécessaire d\u2019espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».C\u2019est dans cet esprit que j\u2019ai entrepris d\u2019écrire cette lettre aux collègues et aux étudiants.Bien que j\u2019admire la grandeur de la proposition de mon collègue Normand Baillargeon avec qui je partage l\u2019analyse d\u2019une situation, je ne crois pas, pour ma part, ni n\u2019aspire à un « enseignement parallèle7 ».J\u2019aime l\u2019université telle que le Québec des années 70 l\u2019a inventée (c\u2019est-à-dire l\u2019UQAM que j\u2019ai connue à mon arrivée comme professeure en 1992) et que nous sommes en train de désintégrer au grand complet.Il faudrait plus simplement (!) 7 Normand Baillargeon, Op.cit.p.80 avr33 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 revenir à des valeurs fondamentales à l\u2019intérieur de nos universités.Si le financement demeure nécessaire à la diffusion de la pensée, aux colloques, aux revues savantes, il est surtout essentiel pour permettre l\u2019accessibilité des étudiants à un enseignement qui retrouverait toutes ses lettres de noblesse.Les 3/4 des subventions actuellement attribuées aux individus, les Chaires du Canada et les FCI (Fonds canadien à l\u2019innovation) attribués en sciences humaines, pourraient par exemple être retournés sans grand dommage dans les fonds publics québécois pour l\u2019éducation (juridiction du Québec et non du Canada une fois de plus immiscé dans les pouvoirs du demi-colonisé qui n\u2019a d\u2019ailleurs pas bronché).Cela permettrait de ne pas hausser les frais de scolarité (il s\u2019agit de centaines de millions dispersés).Il faudrait aussi exiger que les subventions individuelles qui créent les PME à l\u2019intérieur de l\u2019université soient redistribuées aux endroits essentiels, et que les profs considèrent que leur mission de recherche est tout à fait bien rétribuée par leur salaire.Des fonds de recherche restreints et issus de la supervision de mémoires et de thèses, comme c\u2019est le cas à l\u2019UQAM, suffisent amplement à soutenir quelques dépenses et sont octroyés universellement, directement rattachés qu\u2019ils sont à l\u2019enseignement.Il faudrait aussi que les étudiants choisissent d\u2019assumer courageusement leurs objets d\u2019études au lieu de souscrire aux propositions payantes, qu\u2019on leur fait aussi pour nourrir des CV et obtenir encore plus d\u2019argent.Comme on le voit, cette réforme fait appel à une certaine résistance qui s\u2019appuie sur une délégitimation assumée des critères de subvention.Je suis rattachée à un département où pendant des années, malgré l\u2019entrée massive des fonds publics en subventions individuelles, une majorité de collègues est demeurée engagée de manière incontestable dans l\u2019enseignement et avr34 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 l\u2019encadrement intellectuel des étudiants.Cela ne change malheureusement pas la réalité d\u2019un financement aliénant qui est devenu, au regard du discours actuel sur la hausse des droits de scolarité, indéfendable de mon point de vue.Ce qu\u2019il faut maintenant, ce sont des états généraux sur l\u2019éducation qui proposent de revoir l\u2019ensemble de l\u2019idéologie associée à l\u2019éducation, et une redistribution du financement de nos institutions.L\u2019université ne manque pas d\u2019argent.Elle modernise même ses locaux à même une part des budgets FCI, part que l\u2019on ne peut utiliser ni pour la recherche, ni pour l\u2019enseignement, ni pour les étudiants.Et ce sont les détenteurs de ces budgets, collègues de l\u2019assemblée, qui viennent en grands princes offrir leur manne au comité de direction qui doit la recevoir avec reconnaissance.Argent offert de force à la communauté dans la mesure où s\u2019il n\u2019est pas dépensé, il retourne à l\u2019envoyeur, ce qui apparaît, on ne sait pourquoi, comme un scandale.Le scandale est à mon sens bien plutôt dans la dilapidation de ces fonds disproportionnés par rapport aux besoins réels, alors que Monsieur le Ministre martèle son refrain de « la juste part ».? AVR35 ARTICLES Denis Monière* LE NATIONALISME COMME BOUÉE DE SAUVETAGE DE L\u2019ÉCONOMIE FRANÇAISE Les candidats à l\u2019élection présidentielle sont placés dans une situation inédite dans cette campagne électorale, car ils doivent séduire les électeurs et mettre en valeur leurs projets pour l\u2019avenir dans un contexte de crise économique aiguë.Comment aspirer à diriger un État exsangue en tenant un discours crédible et en avançant des solutions qui seront en mesure de répondre à la crise de la dette d\u2019un pays qui frôle la récession ?À la fin de 2011, la dette de la France était estimée par l\u2019INSEE à 1 700 milliards d\u2019euros et représentait 85 % du PIB alors qu\u2019elle n\u2019équivalait qu\u2019à 64 % du PIB en 2007.Cette contreperformance du gouvernement Sarkozy a été sanctionnée en janvier par une décote des agences de notation.À ces déficits abyssaux des finances publiques s\u2019ajoute une crise sans précédent du chômage qui atteint 10 % de la main d\u2019œuvre et qui rend bien improbable un retour de la croissance, indispensable à la réduction des déficits.Enfin le déficit de la balance commerciale atteignait, en 2011, 70 milliards d\u2019euros ce qui représentait 3 millions de salaires annuels.La France est le seul pays d\u2019Europe qui connaît un tel déséquilibre entre les importations et les exportations ce qui s\u2019explique par le manque de compétitivité de ses entreprises et l\u2019insatiable appétit de ses consommateurs.* Département de science politique, Université de Montréal L'ACTION NATIONALE - avril 2012 Soumise aux effets de la mondialisation, la France est victime d\u2019une forte désindustrialisation, résultant de fermetures d\u2019usine en cascade et de délocalisations.Depuis trois ans, 900 usines ont fermé leurs portes causant une perte de 350 000 emplois industriels.L\u2019annonce en pleine campagne électorale de la délocalisation d\u2019une usine Renault au Maroc ne pouvait mieux illustrer la problématique de la désindustrialisation et mettre le gouvernement de droite dans l\u2019embarras.Le débat public depuis 30 ans présentait l\u2019Europe comme la planche de salut de l\u2019économie française et les élites politiques à l\u2019exception des extrêmes de droite et de gauche vantaient les vertus des grands ensembles.La construction européenne, le libre-échange et la supranationalité devaient assurer aux peuples européens plus de croissance, plus d\u2019emplois, plus de prospérité.Aujourd\u2019hui l\u2019Europe commence à être perçue comme une partie du problème.Les chantres de l\u2019Europe fédérale se font plus discrets.Le désenchantement est dans les esprits et on en revient à faire appel aux vertus du nationalisme économique.Considéré comme désuet il n\u2019y a pas si longtemps, l\u2019État national retrouve ses vertus protectrices contre les forces occultes de l\u2019économie mondiale et est appelé à la rescousse pour réindustrialiser la France.« En France » est devenu un argument de campagne.François Bayrou a lancé le premier le mot d\u2019ordre de produire en France et les divers candidats se disputent le « made in France ».Cette thèse n\u2019est pourtant pas nouvelle, car dès la campagne de 1 981 Georges Marchais le patron du PC avait proposé de relancer la production nationale et en 2005 le premier ministre Villepin qui est lui aussi candidat avait lancé l\u2019expression « patriotisme économique ».Ce qui est nouveau toutefois aujourd\u2019hui, c\u2019est la prise de conscience avr37 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 de l\u2019intérêt national par des européanistes convaincus comme l\u2019est François Bayrou, chef du MODEM qui est un parti centriste.Pour sortir la France du marasme économique, il propose de développer une culture de « l\u2019achat chez nous » afin d\u2019inciter les consommateurs à soutenir la production nationale ce qui aura pour effet de créer des emplois et de réduire le déficit public.Il est au diapason de l\u2019opinion publique, car un sondage a révélé que trois Français sur quatre sont prêts à payer plus cher pour acheter des produits français.S\u2019il est élu, il se propose de modifier le code des marchés publics afin d\u2019obliger les administrations publiques à acheter des produits français.Il dénonce les décisions de l\u2019administration de la santé qui font produire les cartes Vitales en Inde ou comme La Poste qui achète des scooters taiwanais.Il soutient que l\u2019argument du produit le moins cher est à courte vue et que cette attitude creuse en fait le déficit des finances publiques.Son argument est le suivant : même en achetant chez soi des produits qui sont plus chers, la France y gagne parce que l\u2019argent dépensé revient dans l\u2019économie et permet de sauver des emplois qui à leur tour serviront à financer la sécurité sociale par les impôts et les diverses charges qui en découlent.« Acheter un produit français, dit-il, permet de recycler la moitié de son prix d\u2019achat dans la sécurité sociale et dans les retraites » (F.Bayrou, 5 mars).Ainsi l\u2019État français réduirait une partie de son déficit.Cette logique revient aussi dans les discours de François Hollande sous le label de patriotisme économique.Le chef du parti socialiste propose pour sa part de surtaxer les riches en créant une nouvelle tranche d\u2019impôt de 75 % des gains salariaux supérieurs à un million d\u2019euros.Il demande à ces super riches d\u2019accepter cet impôt supplémentaire par patriotisme afin de redresser le pays.« Eh bien ! le patriotisme L'ACTION NATIONALE - avril 2012 c\u2019est aussi, pour ceux qui sont les dirigeants économiques, politiques, de montrer l\u2019exemple à un pays quand il y a un effort à faire et un redressement à engager.» Il a aussi proposé d\u2019utiliser la loi pour contraindre les grands groupes industriels à céder leurs usines plutôt que de les fermer.Au PS, c\u2019est Arnaud de Montebourg, challenger de François Hollande à la primaire socialiste qui a reçu le mandat de promouvoir le « made in France ».Il présente la réindustrialisation comme une cause nationale parce que dit-il : « Un pays qui ne produit plus est à la merci des pays qui produisent.» Sa stratégie repose sur un État dirigiste qui adoptera des mesures protectionnistes contre la concurrence déloyale.Il propose de taxer les produits déloyaux qui proviennent de l\u2019extérieur de l\u2019Union européenne.À l\u2019opposé de l\u2019échiquier politique, Marine Le Pen préconise elle aussi une politique régalienne de réindustrialisation et compte faire adopter une loi sur l\u2019achat français inspirée du modèle de la loi américaine « Buy American » qui incitera les administrations et les collectivités locales à acheter prioritairement français.Elle propose aussi de sortir de la zone euro pour redonner sa souveraineté à la France et rendre les produits français plus concurrentiels et de revenir au protectionnisme des droits de douane pour combattre la concurrence déloyale de pays comme la Chine ou ceux de l\u2019Europe de l\u2019est.« L\u2019État protecteur, dit-elle, vise à ce que produire et consommer français ne soit plus un souvenir, mais un objectif pour demain ».Dans un registre beaucoup plus conforme à l\u2019idéologie néolibérale, mais avec une touche de nationalisme économique, le candidat Sarkozy veut pour sa part créer une « taxe de réciprocité » sur les produits importés qui ne répondent pas à certaines normes sociales ou environnementales.« Cette avr39 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 taxe visera à protéger l\u2019Europe de la concurrence déloyale, sans entraver la mondialisation », précise-t-il.Faire campagne en situation de crise économique alors que le discours sur la rigueur est omniprésent interdit aux candidats de prendre des engagements qui seraient coûteux pour les finances publiques.N\u2019ayant aucune marge de manœuvre budgétaire, les candidats s\u2019ils veulent rester crédibles et en même temps augmenter leur soutien, doivent donc se rabattre sur des mesures symboliques, incitatives qui ne coûtent rien et qui peuvent avoir des retombées positives pour les finances publiques.Prôner le patriotisme répond à cette contrainte imposée par la conjoncture.Comme il devient irréaliste de prendre des engagements qui impliqueraient de nouvelles dépenses publiques, les candidats adoptent une rhétorique de l\u2019invective et axent leur stratégie de communication sur la critique des adversaires ce qui explique la forte polarisation et personnalisation de la campagne électorale française.Enfin, parler de soi, de ses valeurs comme la justice, le travail, l\u2019autorité, la nation, cela suscite des émotions et ne mange pas de pain.? RE-BELLE EAU Située à New Richmond, en Gaspésie, Serres Jardins-Nature est le plus important producteur de tomate biologiques dans l\u2019est de l'Amérique.FONDS de solidarité FTQ Contient des antioxydants et des investissements des 571 000 propriétaires du Fonds de solidarité FTQ.Toutes les régions du Québec tirent profit des 6,4 milliards de dollars que les milliers de Québécois confient au Fonds de solidarité FTQ avec un double objectif : créer des emplois ET FAiRE TOURNER L\u2019ÉCONOMiE D\u2019iCi.\twww.fondsftq.com L\u2019histoire du Québec : NOTRE grande aventure L\u2019histoire du Québec, c\u2019est notre histoire, notre héritage collectif, notre grande aventure.Remarquable à bien des égards, cette histoire mérite d'être étudiée et d'être racontée aux jeunes générations et à toutes les personnes qui viennent d'ailleurs pour s'inscrire dans cette histoire.Voilà pourquoi à la Fondation Lionel-Groulx nous faisons de la promotion de notre histoire nationale notre cheval de bataille.PARTICIPEZ À CETTE GRANDE AVENTURE EN DEVENANT MEMBRE DE LA SEULE FONDATION QUÉBÉCOISE QUI SE CONSACRE À LA PROMOTION DE NOTRE HISTOIRE ! ond l Fondation LIONEL-GROULX www.fondationlionelgroulx.org DOSSIER LA FRIME DES CÉLÉBRATIONS DE l8l2 : LE LOYALISME CONTRE LES IDÉES RÉPUBLICAINES Dossier La frime des célébrations de 1812 : le loyalisme CONTRE LES IDÉES RÉPUBLICAINES La Côte-du-Sud rebelle (1775-1776) -\tGaston Deschênes\t44 Les « excommuniés » de Saint-Michel -\tGaston Cadrin\t58 Pierre Bédard, les Canadiens et la guerre de 1812 Gilles Gallichan\t64 L'idée de république à travers la résistance à l'enrôlement obligatoire -\tGilles Laporte\t79 Commémoration de 1812 Fin de la mascarade trudeauiste ?-\tCharles-Philippe Courtois\t98 Entre anti-républicanisme et pétromonarchie La république de nulle part -\tMarc Chevrier\t112 Ô Liberté -\tPierre-Paul Sénéchal\t135 Lire Lire les essais Paul-Émile Roy La crise spirituelle du Québec\t146 Hugo Fontaine La grenade verte.Valcartier 1974 : les oubliés de la compagnie D\t154 Livres reçus\t160 AVR44 DOSSIER Gaston Deschênes* LA CÔTE-DU-SUD REBELLE -1776) Le 16 décembre 1773, une vingtaine de Bostonnais déguisés en Indiens jettent à la mer une cargaison de thé importé d\u2019Angleterre : le « Boston Tea Party » symbolise la protestation des colonies américaines contre les taxes imposées par une mère-patrie désireuse de rétablir ses finances à la suite de la guerre de la Conquête.L\u2019année suivante, le Parlement anglais adopte une série de mesures punitives (fermeture du port de Boston, annulation de la charte du Massachusetts, etc.) que les colonies jugent « intolérables ».À l\u2019automne 1774, les délégués des colonies américaines se rassemblent en congrès à Philadelphie et expriment leurs griefs au roi George III.Un deuxième congrès, en mai 1775, confie à George Washington le commandement de l\u2019armée « continentale » qui entreprend d\u2019envahir la « province de Québec » par le lac Champlain et la rivière Chaudière.La longue résistance du fort Saint-Jean ne peut cependant empêcher la marche victorieuse des troupes de Montgomery vers Montréal qui capitule le 14 novembre 1775.Entretemps, Arnold et sa troupe remontent la Kennebec, atteignent péniblement le lac Mégantic et descendent la rivière Chaudière pour parvenir en face de Québec au début de novembre.Quelques jours plus tard, ils traversent le fleuve * Historien avr45 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER et Montgomery vient les rejoindre aux abords de Québec, le 3 décembre, après avoir pris Trois-Rivières au passage, sans coup férir.Réfugié dans la seule ville qui lui reste, le gouverneur Carleton se trouve dans une situation précaire.Ses troupes réduites ne lui permettent aucune sortie contre les assiégeants, une partie des Britanniques (ils sont à peine quelques centaines) penche pour les Américains et, hors Québec, la population à 95% francophone ne manifeste guère de sympathie pour la défense de la Couronne, sauf l\u2019élite, dont le clergé et les seigneurs, quasi unanimement rangée derrière lui.La loyauté de ces derniers a été raffermie par l\u2019adoption de l\u2019Acte de Québec (en 1774) qui a notamment établi la liberté de religion et maintenu le régime seigneurial.Carleton sait qu\u2019il ne peut compter sur les habitants des campagnes environnantes pour l\u2019appuyer, comme on peut l\u2019illustrer avec le comportement des habitants de la Côte-du-Sud.La Côte-du-Sud et l\u2019accueil des Américains Située à l\u2019est de la seigneurie de Lauzon, la Côte-du-Sud compte alors environ 12 000 habitants (soit environ 1/6 de la population de la « province de Québec ») répartis dans 14 paroisses : Beaumont, Saint-Charles, Saint-Michel, Saint-Vallier, Berthier (Berthier-en-Bas), Saint-François et Saint-Pierre (de-la-rivière-du-Sud), Saint-Thomas (Montmagny), Cap-Saint-Ignace, L\u2019Islet, Saint-Jean-Port-Joli, Saint-Roch, Sainte-Anne (La Pocatière), Rivière-Ouelle et Kamouraska.Cette population d\u2019origine française, sauf de rares exceptions, s\u2019adonne principalement à l\u2019agriculture.On y trouve quelques dizaines de notables ruraux (notaires, marchands, avocats).La région n\u2019a pas de centres urbains, ni d\u2019institutions d\u2019enseignement. DOSSIER avr46 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 À quel moment les Sudcôtois prennent-ils conscience de ce qui se prépare dans les colonies du sud ?À la suite du premier Congrès, à l\u2019automne 1774, les Américains ont adressé aux Canadiens une invitation à se joindre à leur mouvement mais rien ne permet de savoir si leur lettre a pénétré sur la Côte-du-Sud.Au printemps 1775, au moment où les Américains envahissent la province, les fidèles du diocèse sont informés de la situation par monseigneur Briand; son mandement est adressé aux districts de Montréal et Trois-Rivières mais ceux de Québec en sont informés.Une troupe de sujets révoltés contre leur légitime Souverain, qui est en même temps le nôtre, vient de faire une irruption dans cette Province, moins dans l\u2019espérance de s\u2019y pouvoir soutenir que dans la vue de vous entraîner dans leur révolte, ou au moins de vous engager à ne pas vous opposer à leur pernicieux dessein.La bonté singulière et la douceur avec laquelle nous avons été gouvernés de la part de Sa Très Gracieuse Majesté le Roi George III, depuis que, par le sort des armes, nous avons été soumis à son empire, les faveurs récentes dont il vient de nous combler, en nous rendant l\u2019usage de nos lois, le libre exercice de notre Religion, et en nous faisant participer à tous les privilèges et avantages des sujets Britanniques, suffiraient sans doute pour exciter votre reconnaissance et votre zèle à soutenir les intérêts de la couronne de la Grande-Bretagne.Mais des motifs encore plus pressants doivent parler à votre cœur dans le moment présent.Vos serments, votre religion, vous imposent une obligation indispensable de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et votre Roi.Fermez donc, Chers Canadiens, les oreilles, et n\u2019écoutez pas les séditieux qui cherchent à vous rendre malheureux, et à étouffer dans vos cœurs les sentiments de soumission à vos légitimes supérieurs, que l\u2019éducation et la religion y avaient gravés.Portez-vous avec joie à tout ce qui vous sera commandé de la part d\u2019un Gouverneur bienfaisant, qui n\u2019a d\u2019autres vues que vos intérêts et votre bonheur.Il ne s\u2019agit pas de porter la guerre dans les provinces éloignées : on vous demande seulement un coup de main pour repousser l\u2019ennemi, et empêcher l\u2019invasion dont cette Province est menacée.La voix de la avr47 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER religion et celle de vos intérêts se trouvent ici réunies, et nous assurent de votre zèle à défendre nos frontières et nos possessions.Carleton demande à l\u2019évêque d\u2019émettre ce mandement du 22 mai pour favoriser le rétablissement de la milice.Il décrète la loi martiale le mois suivant, mais l\u2019opération de mobilisation échoue : « À quelques exceptions près, écrit Carleton, les Canadiens n\u2019ont pas voulu marcher, malgré tous les efforts du clergé, de la noblesse et des notables ».Il voulait 6000 miliciens : il en aura quelques centaines au total.Comme le précise Le Comte Dupré : « On a envoyé jusqu\u2019à Kamouraska Dunières et Pinguet qui n\u2019ont pas non plus de réussite, car il n\u2019est venu que quinze hommes en tout ».À Berthier, on s\u2019oppose à « la nomination des officiers du Roy » ; la population de Cap-Saint-Ignace « n\u2019a pas voulu obéir aux commandements du Roy » ; à Rivière-Ouelle, quatre habitants frappent l\u2019aide-major qui accompagne le notaire venu lire un ordre du gouverneur à la sortie de la messe.Carleton distribue des commissions d\u2019officier à des hommes dont la loyauté n\u2019est pas assurée, comme le verra.Les seigneurs de la Côte-du-Sud sont très discrets.On ne trouve pas de traces d\u2019interventions de leur part dans les efforts de mobilisation.Plusieurs n\u2019habitent pas leurs seigneuries.D\u2019autres participent aux opérations militaires dans la région de Montréal.Duchesnay, seigneur de Saint-Roch (qui réside dans son autre seigneurie de Beauport), et Rigauville, seigneur de Berthier, seront d\u2019ailleurs faits prisonniers par les Américains.Les pasteurs se manifestent davantage, mais sans grand succès.À Saint-Michel, le jour de la fête patronale, un jésuite prêche en insistant sur l\u2019obéissance et la loyauté : « C\u2019est trop longtemps prêché pour les Anglais ! », tonne un paroissien DOSSIER avr48 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 en plein sermon.L\u2019évêque somme le curé Lagroix de dénoncer le coupable, sous peine de voir ses deux paroisses interdites.Pour sa part, le curé de Saint-Thomas (Montmagny) écrit à son évêque que ses paroissiens « sont de vrais rebelles aux ordres des puissances malgré les invectives [qu\u2019il a eues et qu\u2019il a] tous les jours pour les instruire de leurs devoirs ».On dit de moi comme on dit de vous que je suis anglais, répond l\u2019évêque [.].Je suis anglais en effet, vous devez l\u2019être, ils le doivent être aussi puisqu\u2019ils en ont fait le serment [.] ; mais ni moi, ni vous ni eux ne doivent être de religion anglais.Voilà les pauvres gens ce qu\u2019ils n\u2019entendent pas.Ils sont sous la domination anglaise pour le corps [.] .Quand le curé Maisonbasse demande des directives à l\u2019évêque sur l\u2019administration des sacrements aux « rebelles », la réponse est claire : « Vous ne les donnerez point, pas même à la mort, sans rétractation et réparation publique du scandale ».Le soutien aux rebelles À l\u2019automne, des gens de Pointe-Lévy invitent les habitants des paroisses voisines à se « joindre à eux, pour s\u2019opposer aux démarches du gouvernement et [monter] la garde jusqu\u2019a l\u2019arrivée des rebels ».De nombreux habitants de la Côte-du-sud assistent une « assemblée séditieuse » à Pointe-Lévy.On y trouve notamment le capitaine de milice de Beaumont et « presque toute la paroisse », presque tous les hommes de Saint-Charles, le capitaine de Saint-Michel « avec le plus grand nombre de la paroisse », « le plus grand nombre » de Saint-Vallier, « presque la moitié » de la paroisse de Saint-François et dix à douze de Saint-Pierre.Le premier bailli de Berthier se met en route « avec la plupart des habitants de cette paroisse » mais une partie seulement arrive avant la fin de l\u2019assemblée.Les quelques habitants de Saint-Thomas qui veulent y aller manquent aussi de temps pour s\u2019y rendre. avr49 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER À la suite de cette assemblée, on monte la garde, souvent en armes, dans toutes les paroisses proches de Québec : à Beaumont (avec le concours d\u2019une partie de la paroisse de Saint-Charles), à Saint-Michel (où le presbytère sert de corps de garde), à Saint-Vallier, à Berthier (en trois endroits grâce à la participation de gens de Saint-François et Saint-Pierre).À Saint-Thomas, « le plus grand nombre des habitants » organisent une surveillance « pour empêcher qu\u2019il ne fût des provisions à la ville et pour s\u2019opposer aux forces du Roy dans un cas de débarquement dans cette paroisse ».Des vigies se mettent même en place dans les paroisses assez éloignées de Québec : « un petit nombre » à Cap Saint-Ignace, « quelques-uns », parfois très brièvement à Saint-Roch, à Sainte-Anne et à Rivière-Ouelle.La Côte-du-Sud a donc contribué activement au siège de Québec en bloquant l\u2019accès à la ville du côté sud et en assurant la subsistance des assiégeants.Les habitants de plusieurs paroisses, dont Saint-Charles, Saint-Vallier, Saint-François, Saint-Pierre («presque tous ») et même L\u2019Islet (« plusieurs »), sont allés vendre leurs denrées à Pointe-Lévy et parfois jusqu\u2019à Sainte-Foy.À quelques reprises, les Sudcôtois pro-rebelles ont réquisitionné des vivres.On rapporte le vol de « quelques bouteilles de vin & un habillement complet à la maison de Mr Fraser » à Saint-Charles, « 3 barriques de vin de Bordeaux » chez le curé de Saint-Thomas, des vivres qu\u2019un certain Proulx de Saint-François tentait de porter à Québec, 100 minots de blé pris « par les rebels au moulin de Mad.Lanaudière » (seigneuresse de Saint-Vallier et mère du secrétaire de Carleton).Deux cultivateurs de Saint-Pierre n\u2019ont eu « que des reçus » pour la centaine de minots de blés pris chez eux (sans « grande opposition » de leur part semble-t-il), idem pour les 110 minots pris au moulin de monsieur Duchesnay, seigneur de Saint-Roch.Quant à « la charge de six voitures en vivres » enlevée au nommé DOSSIER avr50 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Ross, il s\u2019agirait d\u2019une vente un peu forcée.On est loin du pillage systématique, même si les Sudcôtois pro-rebelles ont le contrôle de la région en cet automne de 1775.L\u2019échec de Montgomery et la poursuite du siège Les Américains attaquent Québec dans la nuit du 31 décembre, pendant une violente tempête.C\u2019est un échec : Montgomery est tué d\u2019une balle en pleine poitrine ; Arnold est blessé et 400 de ses hommes sont tués ou blessés.Le siège se poursuit avec des forces réduites par les désertions et la petite vérole ; Arnold maintient son camp à Pointe-Lévy où une batterie est installée.La situation requiert cependant des renforts et les Américains cherchent à en trouver avec l\u2019aide de recruteurs dont les plus fameux sont de la Côte-du-Sud.D\u2019après le curé Porlier, c\u2019est un homme de Kamouraska, Pierre Ayotte, qui aurait entrepris cette opération de recrutement à Sainte-Anne à la mi-janvier.Se disant « agent du Congrès », Ayotte aurait alors trouvé des alliés en Germain Dionne et son gendre Clément Gosselin qui seront avec lui les « plus fameux rebelles de la province », ceux qui ont (selon le rapport d\u2019enquête qui sera produit en 1776), le plus « soulevé des esprits, engagé du monde pour le service du Congrès, bafoué et menacé les royalistes ».Le dit sieur Clément Gosselin ne s\u2019est pas contenté d\u2019une telle conduite seulement dans cette paroisse il a parcouru toutes les autres jusqu\u2019a la Pointe Levy, prêchant la rébellion partout, excitant à piller le petit nombre des zélés serviteurs du Roy et à les faire arrêter ; lizant lui même aux portes des églises et forçant quelques fois les officiers du Roy à lire les ordres et proclamations des rebels.Il passait pour officier ambulant du congrès et en cette qualité recrutait et établissait quelques fois des officiers.Dans la plupart des paroisses de la côte, Gosselin trouve des partisans actifs (et non seulement des sympathisants), avr5i L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER dont Basile Dubé, qui s\u2019occupait des feux servant de signaux de Rivière-Ouelle à Rimouski, Julien Chouinard à Saint-Jean-Port-Joli, l\u2019avocat Lebrun au Cap, le notaire Lévesque à Saint-Thomas, Joseph Morency, premier bailli de Berthier, sans compter la veuve Gaboury, à Saint-Vallier, « la reine de Hongrie » qui tenait « des assemblées où elle présidait, tendant à soulever les esprits contre le gouvernement et à les animer en faveur des rebels ».Gosselin et ses comparses ne recrutent qu\u2019une centaine de Sudcôtois mais ce contingent constituerait une part importante (la moitié ?) des Canadiens engagés pour les Américains dans le district de Québec.On ne pouvait tout de même pas s\u2019attendre à ce que des centaines d\u2019habitants se compromettent dans un geste évidemment séditieux, compte tenu des pressions contraires exercées par les autorités.La réaction royaliste Sur une Côte-du-Sud où les partisans des Américains semblent faire la pluie et le beau temps, les « royalistes » commencent à s\u2019organiser.Au cours de l\u2019hiver, la rumeur veut que les Américains campés à Pointe-Lévy soient mal en point et qu\u2019une cinquantaine d\u2019hommes suffirait pour les déloger.Les informations et les consignes circulent entre Québec et la Côte-du-Sud par l\u2019intermédiaire de divers agents dont un « sieur Riverin », qui aurait été lié à la famille seigneuriale du Cap, et un prêtre du séminaire, Bailly de Messein, précepteur des enfants du gouverneur, qui « exci-toit [et] encourageoit les roialistes » de la région.En mars, le meunier de madame Lanaudière se faufile jusqu\u2019à Québec avec des vivres et Carleton le charge de transmettre ses instructions au seigneur de l\u2019île aux Grues, Louis Liénard de Beaujeu.Ce militaire à la retraite, chevalier de Saint-Louis, est chargé de prendre le commande- DOSSIER avr52 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 ment des royalistes qui brûlent d\u2019aller chasser les troupes d\u2019Arnold.Le 21 mars, de Beaujeu est à Sainte-Anne.Le 23, sa troupe d\u2019une soixantaine de personnes se met en marche vers Saint-Thomas, ralliant au passage un nombre à peu près semblable de partisans, dont les seigneurs Aubert de Gaspé et Couillard des Islets.Le 25, pendant que le gros de la troupe est rassemblé à Saint-Thomas, une avant-garde d\u2019environ cinquante personnes se rend chez le capitaine de Saint-Pierre, Michel Blais, à quelques kilomètres à l\u2019ouest, mais, déjà, l\u2019alerte a été donnée.Deux jours plus tôt, des éclaireurs, dont Gosselin, sont allés jusqu\u2019à la pointe à la Caille « en découverte et vinrent aussi tôt prévenir le camp de la Pointe Lévy qu\u2019il y avait un corps de royalistes en armes contr\u2019eux ».Quatre-vingts soldats américains ainsi qu\u2019une trentaine d\u2019habitants de Pointe-Lévy et des environs marchent vers Saint-Pierre en rameutant plus de cent partisans dans les paroisses traversées.C\u2019est finalement au moins i5ohommes qui attaquent la maison de Michel Blais.L\u2019avant-garde est mise en déroute et compte 3 morts, 10 blessés et 22 prisonniers, dont l\u2019abbé Bailly de Messein qui est libéré grâce aux bons soins de Dionne; ce dernier s\u2019occupe aussi de la sécurité du curé Porlier lorsqu\u2019une quarantaine d\u2019hommes se présente au presbytère de Sainte-Anne.Les rebelles prennent soin de ne pas molester les prêtres.Porlier est accablé de reproches par ses ouailles, le seigneur de Beaujeu regagne son île et Arnold confie à un correspondant que les Canadiens ne sont pas près de reprendre les armes.La fin du siège et les suites Gosselin continue son recrutement.Il convoque des assemblées pour faire élire des officiers de milice pro-américains dans plusieurs paroisses dont Saint-Pierre, en avril, Berthier et Saint-Vallier au début de mai.Mais tout bascule dans les avr53 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER jours suivants.Les Sudcôtois qui ont mis en place un système de « feux qui devaient servir de signal aux rebels pour les prévenir s\u2019il montait des vaisseaux » ne peuvent rien contre la flotte du général Burgoyne qui vient au secours de Québec au début de mai.Les Américains lèvent le siège, poursuivis par les troupes de Carleton, battent en retraite vers Montréal et retournent au sud de la frontière.Un petit nombre de Canadiens les suivent dont quelques Sudcôtois.Ayotte passe quelque temps au cachot et va ensuite poursuivre la guerre avec les Américains.Gosselin prend le maquis, est capturé en 1777 et rejoint lui aussi le régiment Hazen auquel appartient son frère Louis.À deux reprises, il reviendra en mission d\u2019espionnage, sera blessé à Yorktown et finira ses jours aux États-Unis.Dès le mois de mai 1776, Carleton confie à trois commissaires « l\u2019établissement des milices dans chaque paroisse [et] l\u2019examen des personnes qui ont assisté ou aider les rebels ».Dans chacune des paroisses du gouvernement de Québec, les commissaires nomment de nouveaux officiers de milice après avoir « cassé » et « déclaré indignes à l\u2019avenir d\u2019aucun employe pour le gouvernement » ceux dont la conduite est jugée répréhensible.Ils identifient les « plus mauvais sujets de la paroisse », « les plus séditieux, les plus opposés au gouvernement et les plus affectionnés au party des rebels », ceux qui se sont engagés pour les Américains, ceux qui ont participé à la bataille de Saint-Pierre, dans l\u2019un ou l\u2019autre des camps.Plusieurs « zélés rebels » ne se montrent pas à la revue de la milice qui doit crier « Vive le Roy » et entendre une « harangue » qui recommande : [.] aux officiers la justice mais surtout la fermeté dans l\u2019exécution des ordres du Roy, pour faire arrêter tout étranger suspect et telles personnes même les femmes qui tiendront des propos contre le gouvernem* en faveur des rebels. DOSSIER avr54 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Mis à part quelques rares cas d\u2019emprisonnements (dont quatre Valliérois, pour des motifs inconnus), le gouvernement ne sanctionne pas davantage les actes séditieux.Il fait preuve de retenue (une trop grande fermeté aurait pu lui en coûter) mais prend les mesures nécessaires pour mieux contrôler la situation : les rebelles sont désarmés et les mercenaires allemands qui arrivent en renfort sont « bille-tés » chez l\u2019habitant.Plusieurs paroisses de la Côte-du-Sud en hébergeront.« Il ne fallait pas moins que la visite des Allemands pour rendre tout le monde de docile », constate le curé de Saint-François dans une lettre à Mgr Briand.Ce dernier lance un long mandement pour condamner la conduite des rebelles et les exhorter à une prompte pénitence.Les directives sur l\u2019administration des sacrements sont maintenues mais les paroissiens ne semblent pas lui avoir donné l\u2019occasion de sévir, sauf à Saint-François où un mandement d\u2019excommunication est lancé contre deux paroissiens mais non exécuté.Les « excommuniés » de Saint-Michel, rendus célèbres par Louis Fréchette, ne l\u2019ont pas été formellement : ils se sont exclus eux-mêmes de l\u2019Église en se faisant inhumer dans un champ.D\u2019autres les ont imités, comme en témoigne Philippe Aubert de Gaspé : On remarquait autrefois plusieurs de ces tombes, le long de la côte du Sud.C\u2019étaient celles d\u2019un certain nombre de Canadiens rebelles, qui, pendant la guerre de 1775, avaient pris fait et cause pour les Américains, et auxquels leurs curés avaient été obligés, quoique bien à regret, de refuser la sépulture ecclésiastique, à cause de leur obstination à ne pas vouloir reconnaître leur erreur.Ces infortunés, ayant appris que les Français combattaient pour la cause de l\u2019indépendance, s\u2019imaginèrent à l\u2019époque de l\u2019invasion de 1775, qu\u2019en se rangeant du côté des Américains, ils verraient bientôt venir les Français derrière eux.Le souvenir de la conquête avr55 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER était, en effet, bien vivant alors, et les persécutions du gouvernement n\u2019avaient pas peu contribué à attiser les haines invétérées des Canadiens contre les Anglais.Il était donc bien naturel de voir les malheureux vaincus tourner toujours leurs regards attristés vers l\u2019ancienne patrie, d\u2019où ils espéraient toujours voir revenir « leurs gens ».On rapporte qu\u2019un de ces rebelles étant à son lit de mort, le curé vint l\u2019exhorter à avouer sa faute.Le mourant se soulève à demi, et le regarde d\u2019un air de mépris en lui disant : « Vous sentez l\u2019Anglais ! » Puis il se retourne du côté de la muraille et expire.Conclusion On retient généralement de cet épisode que l\u2019élite canadienne (clercs, seigneurs et bourgeois) s\u2019est rangée quasi unanimement du côté britannique et que la masse du peuple est restée neutre hormis quelques centaines de Canadiens qui ont joint les rangs des rebelles.Or, en ce qui concerne la masse paysanne de la Côte-du-Sud, l\u2019examen attentif du Journal de Baby, Taschereau et Williams (un document que les historiens du XIXe siècle ne connaissaient pas et que leurs successeurs du début du XXe ont peu utilisé) laisse une tout autre impression.Durant l\u2019hiver 1776, « sous prétexte d\u2019aller acheter du bled de semence », le curé Porlier et l\u2019abbé Bailly montèrent à Saint-Thomas « pour conoître le nombre des roialistes» ; les deux espions sont « surpris qu\u2019il fut si petit ».Ceux qui ont lu le Journal ne sont pas étonnés.En juillet 1776, les commissaires-enquêteurs ont « cassé » tous les capitaines de milice « commissionnés » l\u2019année précédente par le gouverneur, sauf à Berthier pour la bonne raison que les paroissiens s\u2019étaient opposés à la nomination d\u2019officiers de milice.Dans certaines paroisses, c\u2019est l\u2019état-major complet qui est démis. DOSSIER L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Dans au moins la moitié des paroisses, les commissaires ont constaté que les Sudcôtois penchaient très majoritairement pour les rebelles : Beaumont : « À l\u2019exception de 5 ou 6 bons sujets, cette paroisse goûtait beaucoup l\u2019esprit de la rébellion et a toujours été zélée pour le parti des rebels » ; Saint-Michel : « Cette paroisse a été généralement opposée aux ordres du Roy et affectionnée au party des rebels » ; Berthier : « Cette paroisse a toujours marqué beaucoup d\u2019affection pour le party des rebels » : Saint-Pierre : « Il y a seulement environ 9 familles de cette paroisse qui étaient vraiment affidées au gouvernement » ; Saint-Thomas : « Le plus grand nombre était opposé au gouvernement et affectioné aux rebels » ; Cap-Saint-Ignace : « Cette paroisse a beaucoup marqué d\u2019affection pour le parti des rebels » : Sainte-Anne : « [.] le plus grand nombre leur ont été affec-tionés ».Saint-Roch « parait en général avoir été moins rebelle que les autres » ; à L\u2019Islet, « l\u2019esprit de neutralité paraît être celui qui [.] a le plus reigné » tandis que Saint-Jean-Port-Joli « ne s\u2019est pas mieux conduite que les voisines ».Les commissaires ne portent pas de jugements explicites sur le comportement des gens de Saint-Charles, Saint-Vallier, Saint-François, Rivière-Ouelle, Kamouraska, mais l\u2019ensemble de leurs observations permet de dire que la loyauté n\u2019y était pas plus élevée qu\u2019ailleurs. avr57 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER Sur le comportement de cette population, dont on ignore précisément les motivations, il faut probablement reprendre le commentaire formulé par Pierre Dufour et Gérard Goyer à la fin de la biographie de Clément Gosselin dans le Dictionnaire biographique du Canada : L\u2019historien Gustave Lanctôt a porté un jugement très dur sur les Canadiens qui, comme Clément Gosselin, ont souscrit à la cause de la Révolution américaine.Il les a qualifiés d\u2019« éléments ambitieux ou remuants [qui virent] dans l\u2019invasion une occasion de profits et d\u2019aventures [et qui ne constituèrent] qu\u2019une fraction hostile, agressive et souvent peu scrupuleuse dans ses comportements ».Une telle interprétation ne résiste guère à l\u2019analyse des faits.Elle semble plutôt tributaire d\u2019un certain courant de pensée nationaliste canadien qui, né avec la Conquête, a constamment cherché à mettre en lumière la loyauté des Canadiens français envers la couronne britannique, sans doute par désir de voir se résorber les tensions et les tiraillements qui ont surgi entre deux entités socioculturelles habitant un même territoire depuis désormais plus de deux siècles.Orientations bibliographiques et réferences En français, l\u2019ouvrage fondamental sur les événements de 1775-1776 est celui de Gustave Lanctot, Le Canada et la Révolution américaine (Montréal, Beauchemin, 1965) ; en anglais, l\u2019ouvrage en deux tomes de J.H.Smith (Our struggle for the fourteenth colony [.], New York, 1907) est remarquablement documenté.Sur la région de Québec, il faut lire J.E.Hare, « Le comportement de la paysannerie rurale et urbaine [.]» (Mélanges d\u2019histoire du Canada français offerts au professeur Marcel Trudel, Ottawa, 1978, 145-150) et un ouvrage peu diffusé de Louis-Philippe Bonneau, On s\u2019est battu à Saint-Pierre (Saint-François, Société de conservation du patrimoine de St-François-de-la-rivière-du-Sud, 1987, 129 p.).À moins d\u2019indications contraires, les citations de ce texte sont tirées du Journal des commissaires-enquêteurs Baby, Taschereau et Williams publié dans RAPQ (1927-1928, p.435-499 et 1929-1930, p.138-140). AVR58 DOSSIER Gaston Cadrin* « C\u2019est assez longtemps prêché pour les Anglais ! » LES «EXCOMMUNIÉS» DE SAINT-MICHEL Au début de 1775, la Côte-du-Sud qui, 16 ans plus tôt, avait subi les affres de la conquête (incendies gratuits de près de 1500 bâtiments de Lotbinière à Kamouraska) est courtisée par les insurgés américains qui assiègent Québec, capitale fortifiée.Ils seront très nombreux, parmi les habitants, à vouloir adhérer au message des républicains du sud et, le cas échéant, à possiblement appuyer leurs troupes.On est certes divisé dans les paroisses sur la question, mais on compterait, semble-t-il, plus d\u2019habitants disposés à soutenir les Bostonnais que de volontaires pour défendre les Britanniques.Face à la menace d\u2019un soulèvement citoyen, Mgr Briand, homme autoritaire, lié d\u2019amitié avec le gouverneur Carleton depuis plus de dix ans, apôtre de la collaboration et de la soumission en remerciements pour l\u2019Acte de Québec, est chargé de calmer les esprits.En mai, il exhorte les paroissiens de Saint-Thomas à rester soumis aux maîtres britanniques.Par l\u2019entremise de ses porte-parole, curés ou missionnaires de paroisses, il exige obéissance en publiant le fameux mandement le 22 mai 1775 : * L\u2019auteur, géographe spécialisé en environnement, s\u2019intéresse à l\u2019histoire et au patrimoine depuis longtemps.Il a été récipiendaire en 1999 du prix Robert-Lionel-Séguin (APMAQ).Président du GIRAM au moment du combat contre le port méthanier Rabaska, il est aujourd\u2019hui président de l\u2019association citoyenne, Lévis Autrement. avr59 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER Vos serments, votre religion, vous imposent de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et votre Roy (.) Portez-vous avec joie à tout à tout ce qui sera commandé de la part d\u2019un Gouverneur bienfaisant, qui n\u2019a d\u2019autres vues que vos intérêts et votre bonheur.L\u2019historien de l\u2019Église canadienne, l\u2019abbé Auguste Gosselin, raconte comment on procédait pour l\u2019accomplissement de cette obligation : on invitait au presbytère ou à la porte de l\u2019église les gens à former un cercle, à lever la main droite en prononçant son nom.Ensuite, chacun devait répéter : Je promets et jure devant Dieu solennellement que je serai fidèle à Sa Majesté Britannique, le Roi George second, que je ne porterai point les armes contre lui, et que je ne donnerai aucun avertissement à ses ennemis qui puisse en aucune manière nuire1.Alors qu\u2019à l\u2019automne 1775, les « libérateurs » ont réalisé des avancées supplémentaires, une nouvelle offensive est menée en chaire sous l\u2019ordre de Mgr Briand.Le dimanche 1er octobre 1775, profitant de son prône, le père Lefranc, jésuite, est en train de transmettre le message d\u2019obéissance et de soumission, lorsque soudain un paroissien se lève et s\u2019écrie : « C\u2019est assez longtemps prêché pour les Anglais2 ! » et d\u2019ajouter, selon la tradition orale : « prêchez donc un peu pour le bon Dieu, maintenant ».Scandale et stupéfaction.Mgr Briand, écrit avec empressement au curé Antoine Lagroix de Saint-Michel, lui demandant d\u2019identifier l\u2019habitant ayant « parlé avec tant d\u2019impertinence, d\u2019impiété et d\u2019irréligion », sous menace de fermer au culte les églises de Saint-Michel, de Beaumont, de Saint-Vallier et Saint-Charles.Il ajoute : « On dit que les prêtres 1\tAuguste Gosselin, L\u2019Église du Canada après la conquête, deuxième partie 1775-1789, Québec, Laflamme , 1917, p.3.2\tRaoul Roy, Les patriotes indomptables de La Durantaye, Éditions Parti Pris, p.32. DOSSIER avr6o L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 prêchent la guerre.Non ! Je ne la prêche pas, mais l\u2019obéissance et la subordination, la fidélité au serment et à leur Roi qu\u2019ils ont promise3 ».À la suite de cette menace, aucun office religieux dans la paroisse de Saint-Michel pendant un mois, jusqu\u2019au moment où le coupable, Pierre Cadrin, fut, semble-t-il, dénoncé.On ne sait avec certitude si c\u2019est Pierre Cadrin qui a interpellé le missionnaire, mais plusieurs indices tendent à lui en confirmer la paternité.Chose certaine, ces citoyens du quatrième rang (aujourd\u2019hui village de La Durantaye) étaient solidaires et partageaient le même sentiment à l\u2019égard du nouveau maître de la colonie et aucun membre du clergé collaborateur n\u2019allait les faire fléchir.Cet incident démontre aussi que Mgr Briand et ses curés, en perpétuelles génuflexions devant Carleton, n\u2019arrivaient pas à casser l\u2019opinion des habitants, qui à défaut d\u2019avoir de profondes convictions prorebelles, voyaient sans doute dans leurs actions, une occasion rêvée de déloger le conquérant britannique.Excommunications formelles ou rejet délibéré de l\u2019Église ?Après le retrait forcé des troupes américaines, l\u2019heure est au règlement de comptes.Mgr Briand, par accommodement stratégique, va accepter qu\u2019on redonne les sacrements aux habitants qui se sont commis avec les insurgés républicains, mais il n\u2019est pas du genre à accepter de similis regrets.Il voudra plutôt humilier les coupables avant de leur accorder le pardon.Ce fut fait lors de la cérémonie de célébration4 de la défense de Québec, du mardi 31 décembre 1776, à la cathédrale de Québec.Selon la description qu\u2019en fait un 3\tIbid, Raoul Roy, p.33.4\tMgr Briand émet un mandement le 29 décembre 1776 « pour faire célébrer l\u2019anniversaire de l\u2019évacuation de Québec par les Américains le 31 décembre 1775 ».À cette occasion, une messe solennelle en actions de grâces, après laquelle sera chanté le Te Deum en habits pontificaux. avr6i L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER officier allemand, « un office religieux pendant lequel huit malheureux Canadiens, qui s\u2019étaient rangés du côté des rebelles furent, la corde au cou, obligés de se repentir devant toute l\u2019audience et de solliciter le pardon de Dieu, de l\u2019église et du roi5 ».Dans d\u2019autres cas, on demandera aux présumés coupables d\u2019infractions d\u2019exprimer leurs regrets ou leur repentir à l\u2019église, devant les autres paroissiens.Puis avec le temps, les curés firent graduellement preuve de souplesse en accueillant ceux qui se présentaient aux sacrements.Le nombre de cas d\u2019excommunications officialisés dans les registres de l\u2019archevêché semble restreint.Pierre Cadrin et ses acolytes du quatrième rang (Marguerite Racine, Laurent Racine Félicité Doré, Jean-Baptiste Racine dit Noyer) seront plus tard inhumés dans un cimetière improvisé, créé à même un lopin d\u2019environ un arpent carré à proximité d\u2019un ruisseau et du chemin du quatrième rang sur la terre de Pierre Cadrin6.Cadrin sera le premier à décéder en 1781 (contrairement à l\u2019information de Louis-Honoré Fréchette qui, dans La Légende d\u2019un peuple, mentionne plutôt 1786).Rectifiée, la date de cette inhumation permet de mieux saisir le rôle et l\u2019influence de cet habitant âgé de plus de 75 ans au moment de l\u2019invasion américaine.En 1880, à la suite à la suite d\u2019une requête de la famille Pouliot, propriétaire de l\u2019ancienne terre des Cadrin depuis 1830, on rapatrie les corps vers le cimetière de Saint-Michel.C\u2019est plus précisément le 11 octobre 1880 que le curé Napoléon Laliberté, autorisé par l\u2019archevêché de Québec, fait déposer les ossements bien conservés dans un même cercueil dans une partie du cimetière réservée aux enfants non baptisés.5\tWilhelmy, Jean-Pierre, Les mercenaires allemands au Québec, 1776-1783, Septentrion, 1997, p.76.6\tIbid, Raoul Roy, p.35. DOSSIER avr62 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Dans l\u2019acte rédigé lors de cette nouvelle inhumation, le curé écrit : « Ces cadavres, d\u2019après le témoignage de la tradition et des plus anciens citoyens de Saint-Michel, sont ceux de Félicité Doré, femme de Dubord, d\u2019Urbain Cadrain, d\u2019un autre Cadrain, d\u2019une Racine et d\u2019un Tanguay ».Il ajoute dans cet écrit : « il nous a été impossible toutefois d\u2019identifier au juste les noms de ces personnes qui après la conquête du Canada par l\u2019Angleterre ne voulurent jamais se soumettre au nouvel ordre des choses.L\u2019autorité religieuse intervint alors pour calmer les esprits ».Puis, il spécifie que « les cadavres exhumés aujourd\u2019hui sont ceux des personnes mortes sans se réconcilier avec notre Mère la Sainte Église, privées des sacrements et inhumées alors en terre non consacrée et sans même la présence du prêtre7 ».Il est certain que, mises au ban de l\u2019église, ces personnes ont souffert d\u2019exclusion sociale pour motif d\u2019opinion.Nos mœurs d\u2019aujourd\u2019hui et la Charte québécoise des droits et des libertés font, bien sûr, mal paraître les comportements du clergé de l\u2019époque.Les familles Cadrin, Racine, Doré habitent toujours la région et sont encore associées d\u2019une certaine façon à ces événements.Une réhabilitation à l\u2019horizon Pour plusieurs, le devoir de mémoire commande une réhabilitation de ces « excommuniés de Saint-Michel ».Ces derniers, tout comme La Corriveau, font partie de l\u2019histoire de la plaine côtière de Bellechasse.Représentatifs de cette période intensive de colonisation à Saint-Michel et Saint-Vallier, ils alimenteront l\u2019histoire sociale et ethnologique du XVIIIe siècle dans ce coin du pays.Un ouvrage est en préparation sur le sujet.Il devrait faire découvrir comment Pierre Cadrin et ses voisins ont vécu des événements politiques 7 Registre paroisse de Saint-Michel-de-Bellechasse, 11 octobre 1880. L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER majeurs : guerre de la conquête en 1759, invasion américaine en 1775-76.Leur résistance à l\u2019esprit de soumission du temps et, pourquoi pas, leur « entêtement » à se tenir debout devraient être source d\u2019inspiration pour tous les Québécois et Québécoises d\u2019aujourd\u2019hui qui croient toujours au pays en devenir.? AVR64 DOSSIER Gilles Gallichan* PIERRE BÉDARD, LES CANADIENS ET LA GUERRE DE 1812 Si les Québécois avaient une meilleure connaissance des luttes menées pour la défense de leur démocratie, le nom de Pierre-Stanislas Bédard (1762-1829) serait universellement connu et honoré.Né à Charlesbourg sous l'occupation militaire britannique, Pierre Bédard était jeune étudiant au Séminaire de Québec à l'époque de la guerre de l'indépendance américaine et du siège de Québec par les troupes « bostonnaises » en 1775-1776.Élève intelligent et doué, passionné de philosophie, de mathématiques et de sciences, il eut l'occasion pendant ses études de réfléchir aux grands enjeux politiques de son siècle.Au cours des années 1780, pendant sa formation en droit, il participe au débat réformiste et se joint à ses compatriotes qui pétitionnaient pour obtenir une Chambre d'assemblée élue.Lecteur de Locke et de Montesquieu, il s'initie aux principes d'une représentation parlementaire et d'un pouvoir législatif solide essentiel à l'administration d'un État.La création des États-Unis, l'arrivée des loyalistes dans la province de Québec et les événements de la Révolution française obligent la Grande-Bretagne à réorganiser les restes de son empire américain en concédant, en 1791, à chacune de ses colonies du Haut et du Bas-Canada un Parlement élu, * Bibliothécaire et historien L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER mais avec des pouvoirs fort limités.Dès 1792, Pierre Bédard fait partie de la première cohorte de députés qui apprennent peu à peu leur rôle de représentants et de législateurs et il s'impose bientôt comme une des principales figures de l'Assemblée.Avec Bédard, le Bas-Canada prend conscience de sa majorité parlementaire, laquelle peut défendre les droits de la « nation canadienne » contre une oligarchie marchande britannique très puissante, installée au sein de l'administration coloniale.Pierre Bédard, réclame des réformes : notamment l'exclusion des juges de l'Assemblée, le contrôle du budget par les élus, l'examen des comptes publics, une indemnité pour les députés et la reddition de comptes par les membres de l'exécutif.En 1805, à l'occasion d'un débat sur le financement des prisons, le discours politique prend un tournant avec la création d'un journal d'opinion très hostile à la majorité canadienne-française, le Quebec Mercury.Pour répondre aux attaques du Mercury, Pierre Bédard avec un groupe de députés et de notables de Québec fondent en 1806 Le Canadien, premier journal entièrement de langue française et consacré à la défense des intérêts de la majorité de la population et à l'éducation politique du public francophone.Quoique modérées et très respectueuses des « libertés anglaises », les idées démocratiques que Bédard développe dans Le Canadien dérangent le gouverneur britannique, sir James Craig, et son entourage que les Canadiens appellent « la clique du château ».Craig, un militaire intraitable, voit l'attitude de la majorité parlementaire non comme une opposition loyale avec laquelle il devrait composer, mais comme l'expression d'une fronde rebelle annonçant la révolution.Ayant deux fois cassé le Parlement en 1808 et 1809 et convoqué des élections en espérant faire élire une Chambre plus docile à ses vues, Craig se retrouve chaque fois avec une majorité canadienne accrue. DOSSIER avr66 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 En 1810, il renvoie une troisième fois le Parlement, mais se méfiant de l'influence du journal et de son rédacteur, il fait saisir la petite presse du Canadien et fait emprisonner Pierre Bédard et ses collaborateurs pour « pratiques traitresses ».Une vague d'arrestations, de menaces et de sombres rumeurs marque la période électorale.Étonnamment, à l'issue du scrutin, plusieurs des candidats du gouverneur mordent encore une fois la poussière ; les députés canadiens sont réélus en majorité, y compris Pierre Bédard, toujours enfermé dans sa prison, qui est élu par les électeurs du comté de Surrey (Verchères).Ni jugé ni condamné, Bédard réclame haut et fort le droit d'habeas corpus et un procès que le gouverneur lui refuse obstinément.Seul devant la puissance impériale britannique, Bédard tient tête au gouverneur et passe treize mois en prison pour défendre les principes de droit civil, de liberté parlementaire et de liberté de la presse.Un climat d'avant-guerre propice aux Canadiens Au printemps 1811, le rigide gouverneur Craig baisse le ton et se montre un peu plus conciliant envers les Canadiens et leurs députés.Il fait libérer Bédard sans condition, non par esprit libéral ni par respect pour la démocratie parlementaire, mais parce qu'il a reçu des directives de Londres.Depuis 1807, la tension monte entre le gouvernement britannique et celui des États-Unis.Dans le contexte du blocus continental européen, plusieurs griefs s'accumulent et des escarmouches surviennent en mer dans l'Atlantique et sur terre dans la région des Grands Lacs.On perçoit de plus en plus les risques d\u2019un conflit entre les deux pays.Si l'Amérique devient un théâtre de guerre, l'Angleterre, déjà engagée en Europe dans un long conflit avec avr67 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER l'empereur Napoléon, aura besoin des Canadiens français pour défendre les frontières du Bas-Canada éventuellement menacées.Dans ces circonstances, la politique despotique et policière de Craig et de ses conseillers cherchant à briser la majorité canadienne est désavouée par Londres, car elle risque de braquer les Canadiens et de miner leur loyalisme envers le conquérant.De passage à Québec à l'été de 1810, l'ambassadeur de Grande-Bretagne à Washington, James Jackson, fait comprendre au gouverneur que, vu les dangers de conflit, Londres souhaite davantage, pour l'instant, une politique d'apaisement avec la population qu'une constante menace de crise constitutionnelle.Dans les mois suivants, le gouverneur reçoit du ministre des Colonies, lord Liverpool, la confirmation des volontés impériales jointe à des avis juridiques lui reprochant son usage trop prompt des lois d'exception, sa sévérité envers les parlementaires canadiens et la saisie abusive de leur journal.Miné par la maladie et désavoué par ses supérieurs, Craig retourne finir ses jours en Angleterre à l'été de 1811.Il est remplacé par un militaire d'origine suisse, sir George Prevost, qui arrive à Québec avec un rameau d'olivier, souhaitant établir un dialogue avec les parlementaires canadiens.Le gouvernement de Prevost, marqué au coin de la diplomatie, transforme le climat politique et rompt avec le règne précédent.Dès son arrivée, le nouveau gouverneur s'applique, selon l'expression de l'historien François-Xavier Garneau, à « calmer les esprits et à apaiser l\u2019animosité dans les cœurs1 ».1 François-Xavier Garneau, Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu\u2019à nos jours, tome III, Montréal, Beauchemin & Valois, 1882 (4e édition), p.150. DOSSIER avr68 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Plutôt que de se braquer dans une attitude hostile et vindicative, Bédard, qui comprend bien les intentions du gouverneur, prend le parti d'accepter la main tendue et consent à défendre le pays si nécessaire.Il croit que la possibilité d'une guerre américaine et les nécessités politiques du temps pourraient permettre au Bas-Canada de se négocier un plus grand espace de liberté dans le contexte colonial.Et, à tout prendre, il préfère un régime colonial devenu plus respectueux des volontés populaires qu'une annexion aux États-Unis, laquelle menacerait l'existence même de la nation.De plus, se montrer loyaux et soutenir une couronne menacée par les Américains et forcée d'être conciliante envers les vaincus d'hier, c'est prouver de manière incontestable le mensonge des accusations de traitrise lancées par le Mercury et les conseillers de Craig contre les Canadiens français et leurs députés.Dès sa libération en avril 1811, Bédard remercie ses électeurs de Surrey pour le geste extraordinaire de l'avoir élu dans sa prison.« Jamais, écrit-il, je n\u2019ai reçu une marque de confiance qui m\u2019ait été aussi sensible que celle que vous m\u2019avez donnée dans les circonstances où j\u2019étais ».Vous vous êtes « montrés dignes d\u2019une constitution comme la nôtre et vous avez rendu un bon témoignage en faveur de votre pays2 ».Malgré l'injustice subie, il demeure fidèle à l'État de droit, en affirmant que même si le pouvoir abuse de son autorité, on peut trouver dans la constitution elle-même les remèdes aux actes arbitraires du gouverneur.Si le peuple s'exprime, le prince doit finir par l'écouter dans l'intérêt même de son trône.Victime d'un pouvoir colonial abusif, Bédard demeure néanmoins attaché aux principes de la démocratie parlementaire.2 La Gazette de Québec, 11 avril 1811, p.3. DOSSIER avr69 L'ACTION NATIONALE avril 2012 Le gouverneur Prévost répond à cette bonne volonté et multiplie les gestes d'apaisement, quitte à déplaire autour de lui aux nombreux nostalgiques de l'ancien régime.Prevost fait quelques nominations en faveur des Canadiens et, pour préparer la guerre, il redonne les postes de capitaine de milice que Craig avait retirés à tous ceux qui avaient des sympathies pour le Parti canadien.Bédard lui-même retrouve le titre de capitaine de milice qu'on lui avait enlevé en 1809.De retour à la Chambre d'assemblée en février 1812, Bédard voit se lever autour de lui une nouvelle génération de parlementaires, dont un jeune député montréalais de 25 ans destiné à une belle carrière, Louis-Joseph Papineau.Pendant cette session, Bédard travaille surtout à resserrer les lois d\u2019exception mises à la disposition du gouvernement et dont il craint avec raison les usages abusifs.Il n\u2019a pas oublié que depuis 1793 il a voté et renouvelé les lois sur les étrangers et sur la protection du gouvernement, lesquelles suspendaient en temps de guerre les recours à l\u2019 habeas corpus et aux droits civils des sujets de Sa Majesté.Bédard avait ainsi voté des lois dont Craig et le juge en chef, Jonathan Sewell, s\u2019étaient abusivement servis contre lui et le Parti canadien pendant les élections de 1810.Les députés acceptent l\u2019idée de renouveler ces lois de mesures de guerre « malgré la répugnance qu\u2019ils y ont, en conséquence de l\u2019usage impropre qui en a été fait [.] et des mauvais effets qui en auraient pu résulter, si ce n\u2019eût été de la fidélité inébranlable des sujets canadiens de Sa Majesté3 ».Ce à quoi le gouverneur Prevost doit répondre par ses regrets de ces événements passés et demander au Parlement de considérer les besoins présents de la province et les menaces pesant à ce moment-là sur sa sécurité et sa tranquillité.3 Journaux de la Chambre d\u2019assemblée du Bas-Canada, 2e session, VIIe législature, Québec, John Neilson, 1812, Séance du 11 mai 1812.Disponible en ligne : www.canadiana .org DOSSIER avr70 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Bédard verra toujours le danger d'un pouvoir exécutif armé des lois essentiellement destinées à protéger le pays en temps de guerre, mais que le gouvernement peut tourner contre ses opposants.Il a chèrement appris que dans un État libre, le pouvoir militaire doit être le plus strictement encadré par les lois civiles.En Chambre, il s\u2019oppose à ce que l\u2019on remette « à une seule et même personne les pouvoirs d\u2019accuser, d\u2019emprisonner, de poursuivre et de pardonner contre les principes de la constitution qui est celle d\u2019une monarchie limitée, et [de tels pouvoirs qui] diminuent encore la sûreté du sujet4 ».En 1813, dans une lettre à son ami, l'imprimeur John Neilson, il écrit que la loi martiale n'est jamais nécessaire puisque si la guerre tourne mal, il est clair que le gouvernement peut et doit alors prendre toutes les mesures qu'il faut pour le salut du peuple.Mais le Parlement ne devrait jamais remettre entre les mains du gouvernement une carte blanche l'autorisant, en droit et en toute légalité, à lever les libertés civiles quand il le juge à propos.Comment pourraient-ils [les députés] voter qu'on ne fera jamais usage de ce pouvoir, le pouvoir de déclarer la loi martiale, c'est-à-dire le pouvoir d'aller contre toutes les lois.[.] Le pouvoir de déclarer la loi martiale a été mal entendu par la Chambre, et elle a été induite à mal l'entendre parce que probablement il est mal entendu au-dehors.[.] Ceux qui voudraient faire déclarer une loi pour légaliser, pour rendre légitime le pouvoir, me semblerait chercher cette loi pour pouvoir y trouver un abri, pour pouvoir abuser de ce pouvoir, lorsque la nécessité viendra5.4\tIbid.5\tLettre de Pierre Bédard à John Neilson, 30 janvier 1813, Bibliothèque et Archives Canada, fonds Neilson, MG24 B1, vol 2, p.278-279. avr71 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER La guerre La loi martiale, jugée si essentielle par les autorités britanniques, sera néanmoins votée, car la guerre est finalement déclarée par les États-Unis le 18 juin 18126.Bédard participe à une session spéciale qui est convoquée du 16 juillet au 1er août pour voter des crédits de guerre et garantir les billets émis par l\u2019armée.Pour donner à ses concitoyens l'exemple du devoir et de la défense nationale, Bédard remplit ses obligations de capitaine de réserve malgré ses 50 ans et ses états de service, qui auraient sans doute pu lui valoir une exemption.On limite cependant ses affectations à des tours de garde à la citadelle de Québec, devant laquelle aucun soldat américain ne s'est présenté de toute la guerre.Dans ses Mémoires, Philippe Aubert de Gaspé témoigne de l'application et de l'assiduité du « capitaine » Bédard qui, même sous les rafales de l'hiver, refusait les traites de cordial alcoolisé et déroutait les officiers britanniques en leur remettant des rapports bilingues, en français et en latin, appuyés de savantes formules d'algèbre7.Le juge trifluvien Le service militaire du capitaine Bédard fut de courte durée.Le 12 décembre 1812, le gouverneur Prevost décide de nommer Pierre Bédard juge provincial du district de Trois-Rivières.La nouvelle aura sans doute surpris de nombreuses personnes, tant amis qu\u2019adversaires, sans compter l\u2019inté- 6\tÀ la demande du président Madison, la Chambre des représentants vote la déclaration de guerre par un vote de 79 contre 49, le 1er juin ; le Sénat l\u2019approuve le 18 juin par 19 voix contre 13.Au même moment le gouvernement britannique prenait les mesures économiques pour éviter le conflit, mais il était trop tard.À l\u2019ère du télégraphe et des communications rapides, cette guerre n\u2019aurait sans doute pas eu lieu.7\tPhilippe Aubert de Gaspé, Mémoires, Québec, N.-S.Hardy, 1885, p.342-344. DOSSIER avr72 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 ressé lui-même.Aucun document ne mentionne que cette nomination soit une forme de réparation pour les treize mois d\u2019emprisonnement injustifié en 1810-1811.L\u2019accession de Bédard à la magistrature n\u2019est officiellement motivée que par sa vaste expérience et ses connaissances juridiques reconnues par tous.C'est pourtant à ce titre qu'il l'accepte.Il écrira plus tard à ce propos : Quand la charge du juge de la cour du B.R.[Banc du Roi] des Trois-Rivières m'a été offerte, j'ai regardé cette offre comme une reconnaissance de la part du gouvernement de l'erreur où il avait été à mon sujet, je ne l'aurais pas acceptée sans cela et je serais prêt à remettre la place, si ce n'était pas de cette manière qu'elle me fût donnée8.L'offre inespérée du gouverneur Prevost permet à Bédard de sortir de la gêne financière causée par l'année passée en prison.Il n'a pas les moyens de la refuser, mais il doit quitter la scène parlementaire, lui qui avait été le champion de l'inéligibilité des juges.Il quitte donc la vie politique active ; cependant, sans jamais trahir son devoir de réserve, Pierre Bédard demeurera toute sa vie un conseiller respecté des députés de la majorité parlementaire à Québec.Du côté de l'ancienne « clique du château », les politiques libérales du gouverneur Prevost envers les patriotes canadiens, dont la nomination de Bédard à la magistrature, soulèvent des protestations les plus véhémentes, et l'on alimente les autorités anglaises de critiques et de dénonciations contre le gouverneur.Malgré les succès militaires qui endiguent les attaques des Étatsuniens aux frontières, on reproche au gouverneur ses hésitations à l'offensive, notamment pendant la campagne du lac Champlain en 1813.Prevost se retrouve avec une opposition des marchands et des bureaucrates qui, en plein conflit, ne cachent pas 8 Lettre de Pierre Bédard à John Neilson, 20 décembre 1817, BAC, fonds Neilson MG24 B1, vol.3, p.135. avr73 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER leurs critiques et leur hostilité envers le représentant de la couronne et chef des opérations militaires.Le journal The Montreal Herald, fondé en 1811, se permet envers le gouverneur des attaques bien plus directes et à un moment plus critique que ne l'avait fait Le Canadien contre Craig.Bédard, également attaqué par ce même journal, songe même à une poursuite en diffamation.Le mémoire au Prince régent (1814) Bédard n\u2019abandonne pas ses engagements envers sa société et son désir de service public.Il suit du plus près possible les dépêches politiques et n'approuve pas toujours les stratégies des parlementaires à Québec.Lorsqu'on le lui demande, il conseille ses anciens alliés du Parti canadien sur les plans juridique et politique.En 1814, il s'associe à eux pour rédiger une adresse parlementaire et un mémoire au fils du roi George III qui occupe la régence en Grande-Bretagne en raison de la démence de son père.Le document qui est complété à la fin de l'année 1814 est largement inspiré et rédigé par Bédard.Il veut profiter du climat officiel encore favorable aux Canadiens pour demander à la Grande-Bretagne de corriger les erreurs du passé et d'accorder des réformes dans l'intérêt des Canadiens.Le document marque son époque.On y reconnaît la constitution parlementaire comme la « plus capable de faire notre bonheur », mais on déplore que l\u2019essence de cette charte soit inopérante au Bas-Canada par la volonté d\u2019une minorité.On fait valoir que la meilleure garantie de l\u2019avenir de l\u2019empire anglais en Amérique réside dans la préservation d\u2019un Canada français bien vivant qui peut faire contrepoids à l'influence américaine.L\u2019annexion américaine serait la fin pour la nation canadienne qui est plus attachée au pays que ne le sont les anciens sujets anglophones, dont plusieurs sont nés aux États-Unis avant DOSSIER avr74 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 l'indépendance.Si les Anglais perdaient la colonie, ceux qui vivent dans les Canadas auraient toujours un pays, ils redeviendraient des Américains ou regagneraient l\u2019Angleterre, mais les Canadiens, eux, perdraient tout.Une Angleterre libérale et tolérante envers les Canadiens a donc tout à gagner pour assurer la pérennité de sa présence en Amérique.Mais des réformes sont nécessaires pour permettre aux Canadiens français, majoritaires dans le Bas-Canada, de profiter des libertés reconnues par la loi, sans être sans cesse neutralisés par une minorité de privilégiés et accusés par ceux-ci de constituer une menace à la couronne.À chaque fois que les Canadiens, encouragés par l\u2019idée de leur constitution, ont essayé d\u2019en jouir, ils ont été terrassés, comme opposés au gouvernement ; ils ont encore le cœur brisé de traitements qu\u2019ils ont éprouvés sous l\u2019administration du gouvernement précédent [de James Craig].Il leur semble être l\u2019objet d\u2019une contradiction étrange, comme si d\u2019un côté une constitution leur eût été donnée, sans doute pour en jouir, et que de l\u2019autre il eût été placé un gouvernement exprès pour les en empêcher, ou au moins pour empêcher qu\u2019ils ne puissent le faire sans paraître mauvais sujets9.Le document est voté par l'Assemblée et les députés souhaitent nommer un délégué à Londres pour aller défendre l'adresse et le mémoire devant les autorités impériales.Ils songent à Pierre Bédard et lui en font l'offre.Celui-ci se dit prêt à accepter la mission même si elle devait lui coûter son poste de juge.La Chambre vote même un crédit de 3000 £ pour financer le voyage, mais les Conseils législatif et exécutifs mettent leur veto à l'initiative.Le juge Bédard restera à Trois-Rivières, les bureaucrates refusent de le propulser de nouveau sur la scène publique et d'en faire le porte-parole des « sujets canadiens de Sa Majesté ».9 [P.Bédard], Mémoire au soutien de la requête des habitants du Bas-Canada (1814), cité dans, Yvan Lamonde et Claude Corbo, Le rouge et le bleu.Une anthologie de la pensée politique au Québec de la Conquête à la Révolution tranquille, Montréal, PUM, 1999, p.72-73. avr75 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER La fin de la guerre L'abdication de l'empereur Napoléon en 1814 arrête pour un temps la guerre en Europe et l'Angleterre peut envoyer des troupes de renfort en Amérique.Dès lors, l'issue du conflit devient prévisible.Les attaques étatsuniennes en 1812 et en 1813, souvent improvisées et mal coordonnées, n'aboutissent à rien et le gouvernement de Washington, qui subit durement les conséquences de la guerre, comprend que le temps de négocier est venu.La paix entre les deux pays est signée à Gand, en Belgique, en décembre 1814 et la nouvelle parvient en Amérique au printemps 1815.Au Bas-Canada, les critiques contre Prevost prennent de l'ampleur et deviennent une véritable cabale.Le Montreal Herald se déchaîne contre le gouverneur et ses articles sont réédités sous forme d'un virulent pamphlet10.Il est clair que les erreurs militaires ne sont pas les seuls griefs formulés contre Prevost.Bédard comprend qu'on lui reproche surtout sa politique de conciliation, il écrit à Neilson en 1814 : « Grâce à cette guerre, nous avons un gouverneur favorable aux Canadiens [.] Tout cela [la cabale du Herald et des bureaucrates] ne vous paraît-il pas annoncer qu\u2019il faut un général Craig ici et que nous pouvons être réduits à n\u2019avoir d\u2019autre régime que le sien11 ?» Certains songent à lancer une pétition d'appui pour soutenir le gouverneur, mais un confrère juge anglophone de Montréal conseille à Bédard de freiner cette action, car un tel geste risquerait de provoquer les bureaucrates et de précipiter la chute de Prevost.Bédard se désole que les Canadiens n'aient pas le même accès à la presse et que seule la voix des Britanniques 10\t[John Richardson, Stephen Sewell] pseud.Veritas, The Letters of Veritas, re-published from the Montreal Herald ; Containing a Succinct Narrative of the Military Administration of Sir George Prevost, during his Command in the Canadas, Montréal, W.Gray, 1815, 157,[1] p.Catalogue ICMH 21007.11\tP.Bédard à J.Neilson, lettres des 21 avril, 29 septembre et 23 novembre 1814, BAC, fonds Neilson, MG24, B1, vol.2. DOSSIER L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 les plus hostiles envers la majorité de la population parvient aux autorités à Londres.François-Xavier Garneau affirmera quelques années plus tard que les Canadiens témoignèrent au gouverneur Prevost « d'autant plus d\u2019affection qu\u2019ils savaient que l\u2019espèce de disgrâce dans laquelle il était tombé avait pour principale cause la sympathie qu\u2019il leur avait montrée12 ».La cabale des marchands a porté ses fruits.En mars 1815, dès qu'on apprend la fin de la guerre à Québec, Prevost est informé de son rappel et de son remplacement intérimaire par le gouverneur du Haut-Canada, sir Gordon Drummond.Il doit quitter prématurément la colonie pour répondre de son commandement devant les autorités à Londres.Prevost n'était pas un personnage d'envergure ni militaire ni politique.Il avait tenté de remplir son devoir de son mieux avec l'esprit de modération qu'on lui avait conseillé dans sa mission.À certains égards, il apparaît comme une colombe au milieu des faucons de la guerre et de la politique coloniale.Ses ennemis s\u2019acharnent sur un homme humilié et affaibli et précipitent sa mort, laquelle survient en janvier 1816.Pour certains, la sauvegarde militaire de la colonie ne valait pas qu'on accorde aux vaincus de 1760 une quelconque reconnaissance et une plus grande place dans l'administration.Même la contribution des Canadiens à la défense du pays et leurs faits d'armes avec le colonel de Salaberry à Châteauguay en octobre 1813, ne changeaient rien à l'ordre des choses.Fondamentalement, le rapport de force devait demeurer le même et l'après-guerre ne devait pas modifier la dynamique de l'administration coloniale.12 François-Xavier Garneau, Histoire du Canada, op.cit., p.203. avr77 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER Conclusion Le climat de trêve et de conciliation créé par la guerre de i 812 est néanmoins maintenu encore quelques années par le gouverneur John Coape Sherbrooke (1816-1819), lequel poursuit la politique d'ouverture de George Prevost.Mais les ténors de l'oligarchie coloniale reprennent vite leur offensive contre les Canadiens en planifiant en 1821-1822 un projet d'union du Haut et du Bas-Canada, lequel sera vigoureusement combattu par toute la population.Quant au règlement de la guerre, il n'a aucunement modifié le sort des deux belligérants, soit les États-Unis et la Grande-Bretagne.Le conflit se termine par le statu quo.Même le contentieux sur le tracé des frontières reste ouvert et ne sera partiellement réglé qu'en 1818.André Maurois écrit dans son Histoire des États-Unis : « On peut difficilement imaginer conflit plus absurde et plus vain que la guerre de 1812.Elle avait eu pour prétexte le désir d'assurer la liberté des mers ; elle se termina par une paix qui n'en parlait même pas13.» Au Bas-Canada, la Guerre a freiné la politique coloniale de la ligne dure cherchant à écarter les Canadiens des maigres avancées démocratiques de 1791.En 1812, l'Empire britannique avait besoin de combattants et il fallait faire appel aux habitants du pays.Pierre Bédard a cru de bonne foi aux gestes d'apaisement du gouverneur Prevost et a lui-même donné l'exemple du service militaire avant d'être nommé juge.Il espérait que si les Canadiens servaient loyalement la couronne pendant cette guerre, les choses ne seraient plus pareilles, une fois la paix revenue.Ils recevraient leur juste part et leur voix serait entendue.13 André Maurois, Histoire des États-Unis, tome 1, Paris, Albin Michel, 1959, p.296. DOSSIER L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Bédard a eu raison à court terme avec une Angleterre satisfaite de ses victoires européennes, mais il a vécu assez longtemps pour voir les adresses, les volontés de réformes, les pétitions et les résolutions patriotes demeurer sans échos.La paix retrouvée n'a pas levé la lourde hypothèque coloniale pesant sur la démocratie parlementaire au Bas-Canada.L'oligarchie marchande et bureaucrate veillait à ses intérêts et contrôlait toujours les leviers de l'administration.Pour les Canadiens français alliés à quelques Irlandais et Britanniques libéraux du Bas-Canada, la guerre de 1812 n'était pas terminée ; elle s'ouvrait sur une longue résistance, sur de nouvelles revendications politiques et sur de dures batailles à venir.?Pour en savoir davantage : « Pierre Bédard, le devoir et la justice.1ère partie - La liberté du Parlement et de la presse », Les Cahiers des Dix, no 63 (2009), p.101-160 ; « Pierre Bédard, le devoir et la justice, 2e partie - La politique et la magistrature », Les Cahiers des Dix, no 64 (2010), p.145-207 ; « Pierre-Stanislas Bédard, la crise de 1810 et les débuts de la démocratie parlementaire », Bulletin d'histoire politique, vol.19, no 3, printemps 2011. AVR79 DOSSIER Gilles Laporte* L'IDÉE DE RÉPUBLIQUE À TRAVERS LA RÉSISTANCE À L'ENRÔLEMENT OBLIGATOIRE** Ce sont là ces droits inestimables qui forment une partie considérable du système modéré de notre gouvernement, laquelle en répandant sa force équitable sur tous les différents rangs et classes de citoyens, défend le pauvre du riche, le faible du puissant, l\u2019industrieux de l\u2019avide, le paisible du violent, les vassaux des seigneurs, et tous de leurs supérieurs.Lettre du Congrès continental aux habitants de la province de Québec 26 octobre 1774 Depuis quelques années, des recherches importantes ont été menées afin de démontrer la persistance de l\u2019idée de république dans l\u2019histoire du Québec.Les tirs croisés d\u2019historiens et de sociologues de divers horizons convergent en gros pour soutenir que : Le républicanisme est un idéal politique dont l\u2019existence au Québec a, de manière étonnante, été largement ignorée par notre historiographie, qui semblait réfléchir en fonction * Professeur d'histoire, cégep du Vieux-Montréal.** Cet article est en partie constitué d\u2019extraits de l\u2019ouvrage, en collaboration avec M.Richard Massicotte, L\u2019alouette en colère, 101 épisodes de la lutte nationale des Québécois, à paraître au courant de l\u2019année prochaine. DOSSIER avr8o L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 des catégories politiques des partis officiels du XXe siècle : libéraux et conservateurs1 ».Cette avancée historiographique est salutaire.Elle allait même de soi.Qui, en effet, s\u2019étonnera qu\u2019un peuple conquis par une monarchie, puis réduit à l\u2019infériorité économique et à la subordination politique, ait pu produire sa part de discours républicain concernant le bien commun, la neutralité de l\u2019État, la laïcité et la souveraineté populaire ?L\u2019histoire des idées fait ainsi surgir des concepts enfouis au cœur de textes connus et dont on croyait avoir tout dit.La presse d\u2019opinion et le discours des élites offrent en particulier toute la souplesse sémantique pour nourrir une propension à ces idées.Au Québec, les discours antibritanniques ne sont tous pas antimonarchistes et, aujourd\u2019hui encore, pour cent voix entonnant l\u2019hymne à la souveraineté du Québec, combien s\u2019en trouvent pour d\u2019abord en célébrer les principes républicains, y compris au sein de l\u2019élite ?Par deçà les élites justement, nous savons a contrario la difficulté à débusquer le moteur véritable des passions populaires.Les échos qui nous en parviennent demeurent fugitifs et subjectifs, déformés ou oblitérés par le discours dominant.Pour arriver à retrouver les motivations pro- 1 Charles-Philippe Courtois, « Le républicanisme au Québec au début du XXe siècle : Les cas de figure de Wilfrid Gascon, Olivar Asselin et Ève Ciré-Côté », Bulletin d'histoire politique, vol.17, no 3, 2009 : 94.On pense d\u2019abord au groupe autour de Louis-Georges Harvey, Marc Chevrier et Stéphane Kelly qui ont considérablement renouvelés ce thème d\u2019abord posé par le classique de Marcel Trudel, Linfluence de Voltaire au Canada (1945).Il faut aussi mentionner l\u2019œuvre incontournable d\u2019Yvan Lamonde, notamment dans L\u2019heure de vérité : la laïcité québécoise à l'épreuve de l'histoire, Montréal, Delbusso, 2010.On référera en particulier le lecteur à Louis-Georges Harvey, Le Printemps de l'Amérique française, Montréal, Boréal, 2005 et à Marc Chevrier, « L\u2019idée républicaine au Québec et au Canada français - les avatars d\u2019une tradition cachée - », dans Paul Baquiast et Emmanuel Dupuy (dir.), L\u2019idée républicaine dans le monde XVIIIe-XXIe siècles, Volume 2, Paris, L\u2019Harmattan, 2007, p.31-64. avr8i L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER fondes du peuple québécois quand il se met en colère, on en est parfois réduit à décoder le déroulement d\u2019un charivari ou à lire entre les lignes d\u2019une déposition judiciaire.Cela fait, on y retrouve généralement les grandes passions qui traversent l\u2019histoire du Québec : l\u2019égalitarisme, le conservatisme et l\u2019antimilitarisme2.Or le républicanisme en fait-il partie ?Les luttes de résistance à l\u2019enrôlement obligatoire nous semblent le cadre idéal à son expression.D\u2019une part, ces épisodes sont particulièrement nombreux dans notre histoire et ont profondément marqué à la fois la conscience nationale et la culture populaire.D\u2019autre part, ils débouchent régulièrement sur des affrontements violents, propices au radicalisme et à la remise en question de l\u2019ordre monarchique.Ces épisodes posaient en fait directement la question de l\u2019allégeance à la Couronne britannique ; le seul fait de ne pas se rapporter constituant en soi une trahison, comparable à attenter à la vie même du souverain régnant3.Ce modeste article est en fait prétexte à dresser le récit de trois épisodes de résistance à l\u2019enrôlement obligatoire, ceux de 1775, 1794 et 1812, et de voir le rôle qu\u2019ont pu y jouer les principes républicains.À un siècle de distance, un coup de sonde dans le dramatique épisode anticonscriptionniste de 1918 nous permettra de vérifier la pérennité de certains thèmes, tel le républicanisme.2\tÀ l\u2019instar des trois fameuses « dominantes » de la pensée canadienne-française formulées par Michel Brunet dans les années 1960.3\tBeverley D.Boissery, A deep sense of wrong, The treason, trials and transportation to New South Wales of lower Canadian rebels after the 1838 rebellion, Toronto, Dundurn Press, 1995 : 261-264.Cité par Frank Murray Greenwood, Legacies of fear : law and politics in Quebec in the era of the French revolution, Osgoode Society.1993 : 122. DOSSIER avr82 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Simples spectateurs de l\u2019invasion américaine en 1775.S\u2019emparer du Québec est une vieille obsession anglo-américaine.De l\u2019expédition des frères Kirke en 1625 à la guerre de 1812 en passant par l\u2019invasion de Wolfe en 1759, l\u2019objectif demeure, par le contrôle du fleuve, de verrouiller l\u2019accès aux Grands Lacs et au centre du continent.Malgré son piquant révolutionnaire, l\u2019objectif des rebelles américains en 1775 reste bien de s\u2019emparer de la vallée du Saint-Laurent et d\u2019ainsi empêcher la Grande-Bretagne de profiter des dispositions territoriales de l\u2019Acte de Québec (1774) pour prendre les colonies rebelles à revers.Ainsi, avant même d\u2019avoir chassé les Britanniques de leurs villes - ou même d\u2019avoir rédigé la déclaration d'indépendance - le Congrès continental autorise une expédition militaire sur Québec, escomptant du coup gagner les Canadiens français aux idées de la Révolution.Or c\u2019est justement pour mieux prémunir les habitants du Québec contre les idées républicaines que la Grande-Bretagne avait octroyé l\u2019Acte de Québec l\u2019année précédente.S\u2019il indispose les 13 colonies et les marchands britanniques du Québec (à qui on impose les lois civiles françaises tout en leur refusant une assemblée représentative), l\u2019Acte de Québec conforte opportunément les privilèges des seigneurs et prêtres catholiques.Il assure du coup au gouverneur Guy Carleton la pleine et entière coopération des élites francophones au moment de faire face à invasion américaine.De leur côté, les rebelles américains sont bien conscients que leur succès dépend de l\u2019appui, à tout le moins tacite, des Canadiens français.Le Premier Congrès continental rédige donc une lettre à leur attention datée du 26 octobre 1774.Bien d\u2019autres suivront.Les lettres du Congrès continental aux habitants de la province de Québec sont habiles, car elles évitent les considérations trop théoriques pour s\u2019en L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER tenir aux gains concrets à tirer de l\u2019instauration de la république.Cependant, faute de pouvoir promettre quoi que ce soit, invoquant plutôt tour à tour la haine du despotisme, la liberté d\u2019expression et de conscience et mille autres inventions des philosophes des Lumières, la lettre aux habitants de la province aura peu d\u2019impact.Les gains tangibles de l\u2019Acte de Québec et l\u2019appel massif des élites seigneuriales et cléricales purent peser de tout leur poids pour tranquilliser des paysans prudents et suspicieux, déjà échaudés par un siècle de guerres intercoloniales.L\u2019expédition des troupes du Congrès est montée en quelques semaines seulement.Pendant que les troupes de Benedict Arnold s\u2019embourbent dans les forêts du Maine, l\u2019armée de Montgomery, culbute facilement les garnisons de Saint-Jean et de Chambly, puis prend Montréal sans coup férir le 12 novembre 1775.Dès lors - et pour six mois -, Montréal devient momentanément une ville « républicaine ».Plusieurs habitants influents manifestent aussitôt leur sympathie envers les vainqueurs, dont le célèbre Pierre du Calvet.Les Britanniques s\u2019en souviendront une fois que l\u2019armée rebelle s\u2019en est allée.4 Entre temps, l'armée d'Arnold a déjà perdu la moitié de ses effectifs avant même de prendre position devant Québec, 4 C\u2019est dans ce contexte que se déroule un épisode particulièrement teinté de républicanisme.En avril 1775, on inaugura à Montréal un buste de George III afin de souligner la mise en vigueur de l'Acte de Québec.En mai, on découvre avec surprise que le monument a été vandalisé : barbouillé et affublé d\u2019un collier de pommes de terre avec une croix portant l'inscription « Voilà le pape du Canada et le sot Anglois ».Le gouverneur annonce alors une récompense de « 200 piastres » à quiconque dénoncera les coupables : ces personnes « méchantes et mal intentionnées [.] ayant défiguré impudemment le Buste de sa Majesté, en la ville de Montréal, en cette province ».Les coupables ne seront jamais identifiés.Le monument disparaît ensuite mystérieusement pendant l\u2019invasion américaine pour être retrouvé plusieurs décennies plus tard, au fond d\u2019un puits où il avait été jeté par les troupes américaines.Jean Paul de Lagrave, Fleury Mesplet: 1734-1794: diffuseur des Lumières au Québec, Montréal, Patenaude, 1985 : 48. DOSSIER avr84 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 au milieu des forêts et des marais à moitié gelés.Arrivée en renfort de Montréal, l\u2019armée de Montgomery opère sa jonction le 3 décembre.Peu de Canadiens se sont joints à eux, à la grande déception des deux généraux.L\u2019assaut donné le 31 décembre est un échec et Montgomery lui-même perd la vie.L\u2019invasion tourne court et l\u2019armée du Congrès engage dès lors une pénible retraite.Sans s\u2019être vraiment ralliés aux Américains ni aux idées républicaines, plusieurs Canadiens ont résisté à la mobilisation des milices ou coopéré avec l\u2019envahisseur et quelques incidents proaméricains sont signalés à Lavaltrie, Montmagny, Lanoraie, Berthier et Verchères.Mais après l\u2019échec de Montgomery devant Québec, les appuis à la cause rebelle s\u2019effondrent, des rumeurs circulant sur la brutalité des Américains qui commencent dès lors à réquisitionner les marchandises des habitants plutôt que de les payer comptant.En somme, les Canadiens se sont bornés au rôle de spectateurs, surtout dans les villes plus exposées à la colère des Britanniques en cas d\u2019échec américain.On ne voulait tout bonnement pas risquer de se retrouver du côté des perdants : « Quant à mon opinion des Canadiens, écrit Carleton, je crois que rien n'est à craindre de leur part tant que nous sommes dans une situation de prospérité et rien n'est à espérer en cas de détresse5.» En fait, ils auront jugé que ce n\u2019était tout simplement pas leur guerre à eux.D\u2019après Gustave Lanctôt, il en aurait été bien autrement en cas d\u2019intervention de la France aux côtés des Américains.Rappelons que la France n\u2019entre officiellement en guerre 5 Guy Carleton à lord Germain, 28 septembre 1775, dans Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, Québec, Septentrion, 1995.tome 1, p.434 ; Thomas Chapais, « Québec et la révolution américaine », dans Cours d'histoire du Canada, Vol.I, 1760-1791, Montréal, Bernard Valiquette, 1919 : 205-208. L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER aux côtés des Américains qu\u2019en juillet 1778.Selon l\u2019historien, la seule vue d\u2019un navire battant pavillon français aurait certainement gagné plusieurs milliers de combattants déterminés à la cause révolutionnaire, mais : Dans cette situation complexe, les Canadiens ne peuvent que se résigner à laisser les événements décider pour eux.Car à Québec flotte le drapeau britannique et des milliers de soldats anglais attendent une armée américaine qui ne bouge pas et une flotte française qui n\u2019appareille pas6 ! Des relents de Bastille en 1794 Moins connus et pourtant beaucoup plus intéressants sont les désordres causés autour de Québec par une nouvelle épreuve de force entre la Couronne britannique et la jeune République américaine.En 1794, les nouvelles qui parviennent de France replongent les rives du St-Laurent dans le même climat enfiévré que lors de l\u2019invasion américaine.Passant par les Etats-Unis et portés par de mystérieux émissaires français, des appels aux sentiments de la population canadienne-française pénètrent jusqu\u2019au cœur des campagnes : Imitez les exemples des peuples de l\u2019Amérique et de la France.Rompez donc avec un gouvernement qui dégénère de jour en jour et qui est devenu le plus cruel ennemi de la liberté des peuples.Partout on retrouve des traces du despotisme, de l\u2019avidité, des cruautés du roi d\u2019Angleterre.Il est temps de renverser un trône où se sont trop longtemps assises l\u2019hypocrisie et l\u2019imposture7.6\tGustave Lanctôt, Le Canada et la Révolution américaine, Montréal, Beauchemin, 1965 : 311.7\tEdmond-Charles Genêt, Les Français libres à leurs frères du Canada, juin 1793.Retranscrit à partir de la microfiche MIC/B524\\35961 de la Collection nationale de la Grande Bibliothèque à Montréal.http :// biblio.republiquelibre.org/Les_Fran%C3%A7ais_libres_%C3%A0_leurs_ fr%C3%A8res_les_Canadiens DOSSIER avr86 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 D\u2019après la rumeur, une flotte française remontait le fleuve et devait paraître devant Québec entre la Pentecôte et la Fête-Dieu, tandis que les Américains allaient envahir la province par le lac Champlain.Énervée par la Révolution française et par les rumeurs persistantes le long de la frontière américaine, les autorités britanniques pressent alors la Chambre d\u2019assemblée d\u2019adopter une nouvelle loi de la milice qui les autoriserait à conscrire les miliciens en vue de faire face aux hordes républicaines.En mai 1794, avant même l\u2019entrée en vigueur de la nouvelle loi, le gouverneur Dorchester avait ordonné la levée de quelques milliers de miliciens tirés au sort dans chaque paroisse.Aujourd\u2019hui perdue dans la banlieue de la capitale, la bourgade de Charlebourg et sa région connaissent alors des perturbations importantes.D\u2019entrée de jeu, sur les 42 paroisses du district de Québec, seules 8 répondent à l\u2019appel de la milice.Le 19 mai, une foule s\u2019assemble à Charlesbourg pour protester contre la loi de la milice qui, ce jour-là, venait de passer en troisième lecture à la Chambre d\u2019assemblée : Plus de trois cents hommes de cette paroisse et de la Jeune-Lorette, armés de fusils, de fourches, de couteaux de chasse, de brocs, de fléaux, firent la patrouille pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, de crainte que l\u2019on vient les enrôler [et] au nom du public qui est au-dessus des lois8.L\u2019opposition gagne rapidement la ville de Québec même où, selon Antoine Parent : 8 J.-Edmond Roy, Histoire de la Seigneurie de Lauzon, Lévis, 1900, vol.3 : 269270 ; John Hare, Marc Lafrance, David-Thiery Ruddel, Histoire de la ville de Québec, 1608-1871, Montréal, Boréal, 1987 : 274 ; Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec : De 1791 à 1841.Québec, Septentrion : 38. L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER [.] hier le 22 mai, François Le Droit dit Perche, menuisier de Québec, sergent de milice, allait et venait parmi les hommes alors qu\u2019on mettait dans un chapeau les noms pour le tirage au sort et leur conseillait de ne pas y participer.[.] Ils ont brisé leurs rangs et ont causé une émeute en refusant de laisser tirer leurs noms au sort et de recevoir des commandements.[.] Deux sont en prison à la suite de cette émeute : un sergent pour avoir appuyé les émeutiers et un simple milicien pour avoir jeté son chapeau en l\u2019air en criant : Vive les Français ! [Le menuisier Louis Dumontier] conseillait aux gens de prendre les armes lorsqu\u2019ils seraient mobilisés et de les tourner contre le gouvernement du roi, aussi de faire une révolte générale à Québec pour forcer les prisons et massacrer les Anglais et les membres du gouvernement9.Dès le mois de mai, les meneurs de Charlesbourg, Pierre Chartré et Jérôme Bédard, sont arrêtés et emprisonnés.Plusieurs arrestations ont aussi lieu à Montréal.En juillet, l\u2019Association pour le maintien des lois, de la constitution et du gouvernement de la province du Bas-Canada entre en action pour dépister les foyers insurrectionnels, tandis que gouvernement pourchasse sans merci toute personne soupçonnée de sédition.Tout le long de cette période d\u2019agitation, le clergé catholique se conforme aux consignes de Mgr Briand pour maintenir le peuple dans le strict respect de ses allégeances.L'arrivée d'émigrés français, dont 51 prêtres réfractaires, renforce le climat contre-révolutionnaire.À la fin novembre, cinq insurgés de Charlesbourg, dont Dumontier, Jérôme Bédard et Pierre Chartré, comparaissent devant le grand jury pour répondre du crime de haute trahison pour avoir « levé » (levying) un guerre contre le Roi.Le grand jury incrimina aussi 17 autres hommes pour 9 Dépositions d\u2019Antoine Parent et de Louis Dumontier, septembre 1794.Cité par Frank Murray Greenwood, Legacies of fear : law and politics in Quebec in the era of the French revolution, Osgoode Society.1993 : 122.Sylvain Simard (dir.), La Révolution française au Canada français, Ottawa, Presses de l'Université d'Ottawa, 1991. DOSSIER avr88 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 méfaits, en lien avec les événements de Charlebourg.Ils furent tous mis à l\u2019amende et reçurent des peines de prison variant de deux à douze mois10.Pour éviter toute contamination de l'extérieur, les frontières sont aussi sévèrement contrôlées et des mesures d'exception sont prises à l\u2019encontre des étrangers.Un acte (54 George III, chap.5), connu sous le nom d\u2019Alien Act, donne au gouverneur le pouvoir « d\u2019arrêter et d\u2019emprisonner toutes personnes qui peuvent individuellement, par des pratiques séditieuses, tenter de troubler le gouvernement de cette province.» En 1797, une autre loi suspend l\u2019habeas corpus dans les cas de trahison ; un Américain, soupçonné de complot en vue d\u2019assassiner le gouverneur, est cruellement exécuté en guise d\u2019exemple.Pendu, puis décapité, David MacLane sera finalement éventré, son cœur et ses entrailles rotis sur un réchaud.Une émeute contre la conscription en 1812 Le 18 juin 1812, les États-Unis déclarent la guerre à la Grande-Bretagne et, à titre de colonie anglaise, le Bas-Canada est aussitôt entraîné dans le conflit.Conscient de la situation, le gouverneur George Prevost avait dès l\u2019hiver procédé par tirage au sort à la levée des premiers conscrits âgés de 18 à 30 ans afin de les préparer au plus tôt en vue des combats à venir.Les chefs du Parti canadien affichent alors leur fidélité envers la Grande-Bretagne et plusieurs membres de la petite bourgeoisie, les Viger et les Papineau notamment, s\u2019engagent dans des bataillons de miliciens volontaires - tels les Voltigeurs canadiens - et 10 QUÉBEC, Inventaire d'une collection de pièces judiciaires, notariales, etc., conservées aux Archives judiciaires de Québec, 2 vol.Toronto, Presse de l\u2019Université de Toronto, 1917 : I, 516.Voir aussi S.D.Clark, Movements of Political Protest in Canada, 1640-1840, Book by S.D.Clark; University of Toronto Press, 1959 : 171 et suivantes. L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER se distinguent sur divers théâtres, dont à la bataille de la Châteauguay.En cette année 2012, qui correspond au deux centième anniversaire de cette guerre que certains voudraient voir célébrée comme une grande démonstration d\u2019unité canadienne, il est opportun de rappeler que la conscription ne s\u2019effectua pas facilement, surtout en milieu rural, et en particulier depuis qu\u2019on sait les piètres conditions de vie et la discipline de fer qui régnaient dans les casernes.L\u2019émeute survenue à Lachine du 1er juillet 1812 constitue le point culminant d\u2019un mouvement de résistance à la conscription de la milice dans l\u2019ouest de Montréal.Déjà avant l\u2019émeute, le recrutement de conscrits y connaissait des ratés.Des 59 hommes appelés pour la division de Pointe-Claire, seuls 28 s\u2019étaient rapportés au camp de Laprairie et, de ce nombre, quatre avaient presque aussitôt pris la fuite11.Face au climat d\u2019insubordination, le commandement de la milice dépêche le major Jean-Philippe Leprohon, ainsi qu\u2019une trentaine d\u2019hommes afin de mener la chasse aux déserteurs et pour rétablir l\u2019ordre dans l\u2019ouest de Montréal.Ils arrêtent deux fuyards dès le 29 juin, puis un troisième le lendemain.On en est là quand la troupe se profile sur la côte Saint-Jean de Sainte-Geneviève, chez le capitaine Joseph Binet, où plusieurs hommes se trouvent embusqués, bien décidés à résister et à libérer les leurs.D\u2019après le témoignage du major Leprohon : 11 Benjamin Suite, Histoire de la milice canadienne-française, 1760-1897, Montréal, Desbarats & cie, imprimeurs et graveurs, 1897 : 131 ; Wallot , Jean-Pierre, « Une émeute à Lachine contre la \u201cconscription\u201d (1812) », dans J.-P.Wallot, Un Québec qui bougeait.Trame socio-politique au tournant du XIXesiècle, Sillery, Les éditions du Boréal Express, 1973 : 110. DOSSIER avr90 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 [.] un grand nombre d\u2019hommes bordaient le chemin et le suivaient de près et un grand nombre cherchait à me devancer et, à la fin, ils nous ont barré le chemin au nombre de 30 ou 40 qui se sont augmentés à plus de 100 et dont j\u2019en ai reconnu plusieurs que je venais de laisser chez le capitaine Binet ; près de 40 étaient armés.Sous la menace, Leprohon est alors obligé de laisser filer le prisonnier fait le matin.Quant aux insurgés, grisés par leur succès facile et enhardis par la libération du déserteur, ils décident de suivre la troupe de Leprohon afin de repérer et possiblement de libérer les deux autres prisonniers faits la veille : Ils n'avaient peur de rien et se sentaient capables de manger tous les soldats qui leur seraient opposés : - Nous voulons ravoir nos prisonniers, scandent-ils, nous reviendrons demain pour voir si vous avez ramené nos prisonniers.- Vous voulez donc faire une guerre civile, leur ai-je demandé ?- Ma foi oui, m\u2019ont-ils tous répondu.» Plus loin dans son témoignage, Leprohon le dit autrement : « Vous voulez donc faire une insurrection ?leur demande alors Leprohon ?Nous voulons faire une guerre civile [,.]12 Durant la soirée des émissaires parcourent donc les côtes vers Sainte-Geneviève, Saint-Laurent, baie des Valois et jusqu\u2019à Les Cèdres et Les Coteaux, dans la péninsule de Vaudreuil, afin que de partout on converge vers Lachine où la troupe de Leprohon s\u2019est finalement réfugiée.Le 1er juillet 1812, quelques centaines d\u2019hommes, dont plusieurs armés de fusils, de pistolets ou de bâtons, se profilent devant les quais de Lachine.Le capitaine Binet est du nombre, mais la direction des émeutiers est désormais assurée par des habitants de Pointe-Claire, dont Guillaume Mallet et les frères Courville.Selon divers témoins, une fois 12 Procès des émeutiers de Lachine, déposition du major Leprohon, 28 septembre 1812.BAnQ, Centre d\u2019archives de Montréal, Cour du Banc du Roi, TL9, S1, SS1, dossiers 1809-1812, septembre 1812. avr9i L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER avoir libéré les deux déserteurs arrêtés le 29, les insurgés comptaient s\u2019emparer des embarcations disponibles au quai et se rendre de l\u2019autre côté du fleuve afin d\u2019y libérer tous les conscrits au camp de Laprairie.Parallèlement, le groupe décide d\u2019envoyer deux émissaires rencontrer les autorités à Montréal afin de questionner la légalité de la conscription et de négocier une entente pour dénouer pacifiquement la crise.Pendant plusieurs heures la situation est donc incertaine, tandis que le nombre d\u2019in-surgés massés à Lachine fluctue tout au long de la journée.À un certain moment leur nombre atteint quatre cents hommes, dont près de deux cents armés de fusils, de pistolets et de bâtons : « Rendez-nous nos jeunes gens et nous nous en irons chez nous.- C\u2019est impossible, leur objecte le major Chaboillez.- Eh bien, répondent-ils, nous forcerons pour les avoir; demain, à 1,500 ou 2,000, nous saurons bien imposer nos conditions13.» L\u2019affaire prend une autre tournure avec l\u2019arrivée d\u2019un corps d\u2019armée commandé par le magistrat John McCord.Ce dernier adopte aussitôt une attitude intransigeante, lit l\u2019acte d\u2019émeute et ordonne aux manifestants de se disperser.Après quoi, les soldats arrivés entre temps tirent un coup de canon au-dessus des têtes.Quelques manifestants ripostent.Des coups de feu sont échangés et l\u2019engagement se solde par plusieurs blessés et la mort de deux Canadiens.La foule se débande alors dans le désordre.Le lendemain, l\u2019armée procède à une razzia dans les maisons de la côte et arrête 37 hommes soupçonnés de pratiques séditieuses.De ce nombre, 14 seront poursuivis et condamnés à la Cour du Banc du Roi pour des peines variant de 16 à 24 mois purgées à la prison de Montréal.13 Procès des émeutiers de Lachine, déposition du major Chaboillez, 25 septembre 1812.Op.cit. DOSSIER avr92 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Selon l\u2019historien Jean-Pierre Wallot, les émeutiers étaient persuadés que la loi de la milice n\u2019avait pas été adoptée et que la conscription est illégale.C\u2019est d\u2019ailleurs tous la défense qu\u2019ils invoquent lors de leur procès.Selon Christian Dessureault, cette émeute démontre plutôt la réticence des paysans canadiens à accepter la conscription, malgré les discours du clergé et de la petite bourgeoisie insistant sur la fidélité à la Couronne britannique.Le soulèvement ne s\u2019inscrit donc pas dans un large mouvement de contestation du pouvoir colonial ou monarchique.Les habitants ont plutôt réagi à une menace extérieure lorsque les autorités militaires ont envoyé des hommes armés pour s\u2019emparer de déserteurs dans leurs paroisses, voire dans leurs demeures.La fidélité des habitants s\u2019exprimait donc avant tout envers leurs enfants, leurs voisins et leur communauté, bien davantage qu\u2019au nom de la patrie, un sentiment d\u2019appartenance encore embryonnaire à cette époque14.Cette dernière remarque résume assez bien les trois épisodes évoqués jusqu\u2019ici.D\u2019une part la résistance tenait pour beaucoup d\u2019une réaction à ce qui est perçu comme une ingérence du pouvoir central.Elle provient d\u2019ailleurs surtout des milieux ruraux, plus réfractaires à la coercition issue des milieux urbains et britanniques.Si de son côté la résistance de 1794 paraît davantage exhaler des motifs idéologiques, deux ans plus tard, en 1796, on assiste à des événements similaires dans les mêmes paroisses pour un motif autre- 14 Wallot, Jean-Pierre, « Une émeute à Lachine contre la \u201cconscription\u201d (1812) », dans J.-P.Wallot, Un Québec qui bougeait.Trame socio-politique au tournant du XIXe siècle, Sillery, Les éditions du Boréal Express, 1973 : 107-141 ; Dessureault, Christian, « L'émeute de Lachine en 1812 : la coordination d'une contestation populaire », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol.62, n° 2, 2008 : 215-251.Un autre historien s\u2019est intéressé à l\u2019émeute de Lachine.Sean Mills défend l\u2019idée d\u2019un radicalisme agraire rétif à l\u2019ingérence de l\u2019État colonial.Des idées proches de celles développées par Allan Greer à propos de la rébellion patriote.Mills, Sean, « French Canadians and the Beginning of the War of 1812 : Revisiting the Lachine Riot », Histoire sociale/ Social History, 38,75 (mai 2005) : 37-57. avr93 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER ment plus terre-à-terre, la loi de la voirie, qui force les riverains à entretenir le chemin qui passe devant chez eux.Plus difficile dans ce cas-là d\u2019y associer des idéaux républicains15.La résistance semble d\u2019autre part dépendre pour beaucoup de la manière que les autorités imposent l\u2019enrôlement obligatoire.C\u2019est manifeste en 1812 alors que la résistance repose pour une bonne part sur un malentendu à propos de la légalité de la conscription.C\u2019est encore le cas en 1794 depuis que les autorités britanniques réagissent avec une brutalité irrationnelle pour mettre fin à l\u2019agitation.À l\u2019inverse, en 1775, les dispositions de l\u2019Acte de Québec semblent avoir subitement attendri les aspirations républicaines et l\u2019esprit de résistance à l\u2019enrôlement, qui se réduisit alors à quelques incidents isolés.L\u2019émeute sanglante de 1918 Propulsé un siècle plus tard dans un tout autre contexte, le récit de la résistance à la conscription de 1917 présente de nombreuses analogies avec ses devanciers.Suite à l\u2019engagement du Canada dans la Première Guerre mondiale, aux côtés de l\u2019Empire britannique, la population du Québec comprend vite que le conflit s\u2019avérera une véritable boucherie.Le recrutement volontaire peinant même à remplacer les pertes, le premier ministre fédéral, Robert Borden, entreprend de porter le corps expéditionnaire canadien à 500 000 soldats : un effort colossal pour la petite population canadienne d\u2019à peine huit millions d\u2019habitants.Or plus la guerre s\u2019étire, que les morts s\u2019amoncellent et que le flux des volontaires tend à se tarir, plus les recruteurs de l\u2019armée deviennent insistants, amers et arrogants envers 15 Thomas Chapais, dans Cours d'histoire du Canada, Vol.I, 1791-1814, Québec, Garneau, 1921 : 120 et suivantes. DOSSIER avr94 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 les francophones.Déjà on tentait d'intimider les ouvriers des grandes entreprises en les menaçant de congédiement s'ils ne se présentaient pas aux agents recruteurs.Comme l\u2019intimidation n\u2019arrive pas davantage à susciter de vocations, l\u2019armée canadienne entreprend de littéralement occuper certains squares ou places publiques, pour y tenir des rallyes de recrutement, avec fanfare et défilé militaire, afin de fouetter le patriotisme et de débusquer les plus timorés.C\u2019est là l\u2019origine de la plupart des désordres qui se déroulent de 1916 à 1918.Passant de la propagande au harcèlement et à l\u2019intimidation, les méthodes de recrutement toujours plus agressives culmineront avec les terribles événements de Pâques de 1918.C\u2019est le cas de la célèbre assemblée anticonscriptionniste d\u2019août 1916.La manifestation est spécifiquement appelée pour dénoncer l\u2019installation d\u2019un kiosque de recrutement permanent sur la Place d'Armes à Montréal et les insultes proférées en anglais par les recruteurs du 199e bataillon envers les jeunes hommes francophones qui refusent encore de s\u2019enrôler : Nous nous ferons peut-être écraser, mais nous n'accepterons jamais la conscription.Notre peuple est insulté tous les jours.Canadiens français, il est temps de nous faire respecter et de ne plus permettre que l'on nous écrase comme en Ontario16.L\u2019assemblée de la Place-d\u2019Armes ne dégénérera vraiment que le lendemain, alors que manifestants, policiers et soldats s\u2019affrontent lors d\u2019une bagarre épique.En mai 1917, une nouvelle assemblée se déroule au Champ-de-Mars autour des mêmes enjeux.Tout cela n\u2019empêchera pas l\u2019adoption en 16 Discours de L.-N.-J.Pagé, à la Place d'Armes, La Patrie, le 23 août 1916. avr95 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER août de la Loi sur le service militaire obligatoire et tout ce qui s\u2019en suit, y compris son lot de nouvelles émeutes17.Au printemps suivant, ce sont désormais les fameux tribunaux d'exemption qui inspirent frayeur et suspicion.La rumeur veut en effet que des conscrits, dument exemptés, notamment pour des raisons médicales, soient quand même forcés d\u2019aller au front.Jeudi saint, le 28 mars 1918, la ville de Québec sombre dans un chaos meurtrier suite à un banal incident : l\u2019arrestation dans un bowling de Saint-Roch d\u2019un jeune conscrit qui n\u2019avait pas sur lui ses papiers d\u2019exemptions.Or tout le long de la semaine, dans la presse et durant les manifestations, on remet bien sûr en question le principe de la conscription, mais l\u2019essentiel porte sur les modalités de son application.Même le jeune Armand Lavergne, instruit et sans doute lui-même républicain, négociateur entre l\u2019armée et les manifestants toute la semaine, s\u2019en tient en général à des contingences et n\u2019exprime pas une parole qui puisse être assimilée à une critique de la monarchie.Les phrases-clés de sa comparution à propos des événements de Pâques insistent surtout sur les circonstances : La première nouvelle que j'en ai eue, c'est vendredi matin.[.] J'ai vu que les officiers de la Police fédérale avaient été assaillis.Je n'en ai pas été surpris, étant donné que je savais [.] que toutes espèces d'injustices avaient été commises.Des individus [.] avaient demandé leur exemption.[.] Et ils avaient été arrêtés, enrôlés et envoyés au front malgré mes avertissements [.] Je ne croyais pas qu'on aurait le courage de le faire18.17\tProvencher, Jean, Québec, sous la loi des mesures de guerre 1918.Trois-Rivières, Les Éditions du Boréal Express, 1971, 146 p.; Lamonde, Yvan, Histoire sociale des idées au Québec : 1896-1929, Fides, 2004, 323 p.; Armstrong, Elizabeth H.Le Québec et la crise de la conscription, 1917-1918.Montréal, VLB, 1998, 293 p.18\tCité par Jean Provencher, op.cit., p.121. DOSSIER avr96 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Le Vendredi saint, 3000 manifestants ont beau monter à l\u2019assaut de la haute ville en chantant tour à tour Ô Canada ! et La Marseillaise, on ne s\u2019attaque à aucun symbole du pouvoir monarchique autres que quelques journaux et des bureaux de recrutement.Dimanche 1er avril, journée tragique, les seules invectives rapportées entre manifestants et militaires sont : « Parlez français ! », « Go home ! » et « Come on, you, French sons of bitches ! We'll trim you ! ».Le bilan de la journée sera tout de même de quatre morts et 35 blessés.19 Les Québécois n\u2019oublieront pas les émeutes reliées à la Première Guerre mondiale.Les conservateurs en paieront le prix électoral pendant 60 ans.L\u2019émeute de Québec tourne aussi définitivement la page sur le rêve d\u2019Henri Bourassa, d\u2019une identité canadienne-française portée d\u2019un océan à l\u2019autre, et annonce une nouvelle génération de nationalistes, autour de l\u2019abbé Groulx, désormais tournée vers la défense de l\u2019État du Québec et définitivement revenue du pacte entre deux nations.En revanche, a-t-elle pour autant suscité une vague de mécontentement envers la monarchie et l\u2019expression de mots d\u2019ordre républicains ?On ne peut le dire sur la foi des propos rapportés par les journaux ou lors du procès suivant le massacre de Pâques 1918.En conclusion, les exemples évoqués ici témoignent du rôle que les manœuvres d\u2019intimidation et de harcèlement ont pu jouer afin de déclencher l\u2019indignation, puis une résistance populaire organisée.On pense notamment aux méthodes de recrutement particulièrement rugueuses et teintées de racisme.Ce modeste survol n\u2019avait bien sûr pas pour objectif de minimiser la place du républicanisme dans l\u2019histoire intellectuelle du Québec.Tout au plus souhaitions- 19 Jean Provencher, op.cit.p.117. avr97 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER nous profiter de ce numéro spécial pour rappeler le rôle des circonstances et de la conjoncture en histoire, en particulier pour expliquer de subites explosions de colère contre l\u2019ordre établi, notamment lors des épisodes de résistance à l\u2019enrôlement obligatoire.? AVR98 DOSSIER Charles-Philippe Courtois Commémoration de 1812 FIN DE LA MASCARADE TRUDEAUISTE?Les commémorations élaborées de la guerre de 1812 que le gouvernement conservateur de Stephen Harper a décidé de déployer s\u2019attirent nombre de critiques au Québec.Cette commémoration se déploie en conjonction avec le jubilé de la reine Elizabeth II que le gouvernement fédéral a choisi de souligner en grande pompe et, il faut le noter, avec un vaste revival des symboles monarchiques dans l\u2019appareil gouvernemental et les activités symboliques qu\u2019il finance (comme la Fête du Canada).On est pourtant en droit de se demander si le Québec, paradoxalement, n\u2019aurait pas à y gagner une vision plus claire de lui-même.C\u2019est ce qu\u2019il nous faudra tenter d\u2019exposer.Que symbolise la guerre de 1812?D\u2019emblée, la représentation historique mise de l\u2019avant pour la commémoration de la guerre anglo-américaine de 1812 soulève des questions.La rhétorique qui y est associée présente la guerre de 1812 comme la véritable naissance du Canada et/ou de l\u2019identité canadienne, avant les deux dates que l\u2019historiographie canadienne-anglaise a privilégiées depuis quelques décennies : soit la Confédération et la Première Guerre mondiale.La guerre de 1812 aurait rassemblé les Canadiens de diverses origines, anglophones, francophones, indiens, noirs, (catho- avr99 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER liques comme protestants, serait-on tenté d\u2019ajouter, mais on insiste moins sur cet aspect aujourd\u2019hui), dans un commun rejet de l\u2019annexion américaine.Pourtant, il faut rappeler que l\u2019identité des « United Empire Loyalists » demeure tout de même britannique, comme celle du Canada pendant encore plus d\u2019un siècle.Le changement de l\u2019identité canadienne-anglaise, de britannique à Canadian, n\u2019est alors qu\u2019embryonnaire ; bien souvent, le plus important pour leur identité est de se reconnaître à la fois WASP et loyaliste.La question est délicate car, au fond, l\u2019identification britannique perdure jusqu\u2019aux deux guerres mondiales, et même jusqu\u2019aux années 1960 lors du fameux débat dans la Chambre des communes qui opposa Pearson et Diefenbaker au sujet de l\u2019adoption de l\u2019unifolié comme drapeau du Canada, abandonnant le Red Ensign et son Union Jack dans le coin supérieur gauche.Le changement ne put qu\u2019être graduel.En revanche les Canadiens (c\u2019est seulement plus tard qu\u2019on dira Canadiens français) s\u2019identifiaient déjà depuis longtemps comme tels ce qu\u2019il ne faut pas confondre avec Canadians.D\u2019ailleurs, les histoires du Canada en langue anglaise, jusqu\u2019au milieu du XXe siècle, commençaient principalement à la Conquête à une époque où l'identité britannique du Canada demeurait primordiale.En somme, il serait difficile d\u2019affirmer qu\u2019il s\u2019agissait clairement pour les anglophones de l\u2019Amérique du Nord britannique de défendre le Canada plutôt qu\u2019un territoire de l\u2019Empire - l\u2019Amérique du Nord britannique - dans un conflit qui opposait avant tout Londres à Washington.On la nomme bien « guerre anglo-américaine », en anglais comme en français.Les Américains y ont trouvé un renforcement de leur identité distincte de l\u2019Angleterre - leur hymne national a d\u2019ailleurs été inspiré par des batailles en sol américain DOSSIER avrioo L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 durant cette guerre.À l\u2019inverse, les Canadiens anglais ne pouvaient y trouver que la réaffirmation de leur loyalisme - ce qui n\u2019était pas encore l\u2019affirmation d\u2019une identité nationale bien distincte de la Grande-Bretagne.Ajoutons que les indiens du Midwest menés par Tecumseh ne se sont alliés au Canada britannique que pour défaire un ennemi commun, jamais par adhésion à une identité, ni même à une souveraineté, britannique ou canadienne, puisque leur but était un territoire indien indépendant (ou à la rigueur sous protectorat britannique).De même, l\u2019engagement des « Canadiens » (qu\u2019on n\u2019appelait pas encore Canadiens français) n\u2019était pas sans quelques distances : une réticence de plusieurs à servir dans une guerre, comme en 1775-1776, qui ne devait pas sembler être la leur, ou une distanciation chez les membres des élites qui se sentaient une plus grande obligation à le faire, comme le rappelle le cas de Jacques Viger exhumé récemment par Bernard Andrès1.Celui qui allait devenir le premier maire de Montréal en 1833 a servi comme officier de la milice (lieutenant puis capitaine des Voltigeurs) durant la guerre, et spécialement à la bataille de Sackets Harbor dans l\u2019État de New York.Viger s\u2019efforcera de faire honorer Salaberry et les Voltigeurs à propos de la victoire de Châteauguay (bataille à laquelle il n\u2019a pas participé).Néanmoins, dans son texte satirique recueilli dans sa Saberdache en 1816, La République des Maringouins, il se moque de ce conflit.Un sentiment patriotique pancanadien ne transparaît bien sûr pas dans un tel texte.L\u2019historien Fernand Ouellet voulut en faire un élément loyaliste, et l\u2019engagement des Voltigeurs une manifestation de loyalisme canadien-français.Mais Viger est 1 Bernard Andrès, « 1812-2012 : Viger, Harper et la République des Marigouins », Cahiers des dix, no 65, 2011, p.46-74. avrioi L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER aussi un patriote, un partisan modéré du parti de Papineau, qui préside le premier banquet de la Saint-Jean en 18342.L\u2019engagement des Voltigeurs, leur réussite à Châteauguay, me semble avoir été retenu un temps par notre historiographie et notre mémoire (jusque dans les illustrations d\u2019Henri Julien), avant de sombrer dans un oubli graduel après la Première Guerre mondiale, pour répondre à deux besoins : 1.Une volonté politique : le Parti canadien réclamait à l\u2019époque des droits politiques égaux à ceux des sujets britanniques en métropole.2.La nécessité d\u2019avoir des figures masculines modèles à proposer, sans iconoclasme, dans notre système scolaire catholique qui tenait à ne pratiquer qu\u2019un loyalisme discret.Bref, l\u2019exemple des Voltigeurs et de Salaberry pouvait servir tactiquement dans ce contexte à rétorquer aux arguments des loyalistes du Bas-Canada qui réclamaient l\u2019anglicisation de la province et dénonçaient les risques de toute concession aux « nouveaux sujets » de Sa Majesté britannique.Politiquement, la guerre eut des effets au Bas-Canada avant même son déclenchement : le gouverneur Craig, manifestement « gallophobe », qui avait choisi l\u2019affrontement avec le Parti canadien, et enfermé abusivement les rédacteurs du Canadien, fut rappelé en 1811 et remplacé par Prevost, un francophone protestant, qui se montra beaucoup plus accommodant pour la majorité, qu\u2019il tenta de mener à l\u2019assaut du territoire américain.Malgré l\u2019embellie politique qu\u2019il obtient au Bas-Canada3, sa retraite jugée à la bataille de Plattsburgh entraînera son rappel.2\tPour ces renseignements sur Viger et Ouellet, voir Jean-Claude Robert, « Viger, Jacques », dans le Dictionnaire biographique du Canada en ligne : http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?BioId=38357 .3\tVoir à ce sujet les études que Gilles Gallichan a consacrées à Pierre Bédard, chef du Parti canadien emprisonné sous Craig de façon arbitraire puis nommé juge sous Prevost, notamment dans Les Cahiers des dix nos 63, 2009 et 64, 2010 (mais aussi le Bulletin d\u2019histoire politique). DOSSIER avri02 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Voici ce qu\u2019en dit L\u2019Encyclopédie canadienne, dans un article certainement antérieur au programme de commémorations actuel : Il réussit à apaiser les politiciens canadiens les plus influents et obtient la confiance de l'Église catholique, si bien que lorsque la guerre contre les États-Unis est déclenchée, les habitants s'empressent de s'enrôler en grand nombre dans la milice et de participer aux dépenses nécessaires à la défense de leurs terres4.De récentes recherches permettent de nuancer cette affirmation quant aux Canadiens5.Malgré quelques discours ampoulés, le loyalisme des Canadiens est souvent circonstanciel et tiède.Tout au long du XIXe siècle, depuis le mouvement canadien-patriote du début jusqu\u2019au nationalisme catholique de la fin du siècle, ils s\u2019attachent surtout à défendre et affirmer leur nationalité.D\u2019ailleurs, contrairement à celles des Canadiens anglais, leurs institutions se nomment toujours plus volontiers « nationales » que « royales » ou « impériales ».Il n\u2019empêche, on constate ici sur quelle base le gouvernement de Stephen Harper a pu se fonder pour développer cette vision de deux Canadas unis dans leur rejet de la République américaine (de la Révolution) aussi bien que de l\u2019annexion.Certes, la guerre de 1812 s\u2019y prête mieux que l\u2019invasion de 1775-1776, par exemple, qui concerne avant tout les Québécois (les « Canadiens » de la province de Québec), faute d\u2019Anglais présents.Néanmoins, pareille représentation soulève autant de questions que le choix de la Première Guerre mondiale et en particulier de la bataille de Vimy que 4\tWes Turner et James Marsh : « Sir George Prévost », Encyclopédie canadienne : http://www.thecanadianencydopedia.com/articles/fr/sir-george-prevost 5\tVoir notamment Luc Lépine, « Les cours martiales durant la guerre de 1812 », Cap-aux-Diamants, no 43, 1995, p.32-35.Je remercie l\u2019historienne Béatrice Richard qui m\u2019a fait découvrir cette étude. avri03 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER précédemment - dans une optique qu\u2019on peut sans doute associer davantage au courant libéral - on présentait comme le creuset d\u2019une nouvelle identité nationale, canadienne, partagée par les différents peuples du Canada (anglophones et francophones en particulier), en voie de se démarquer de l\u2019identité britannique et impériale.Le fait le plus marquant quant à l\u2019unité de la Confédération, durant cette guerre, la crise de la Conscription, qui oppose violemment le Canada français au reste du Canada y compris chez les libéraux de Laurier qui perdent leurs appuis anglophones et leurs députés le temps de cette crise, se voyait gommer par ce mythe d\u2019une nouvelle identité qui s\u2019impose grâce à l\u2019engagement, au courage et à la réussite de frères d\u2019armes de partout au Canada qui deviennent l\u2019expression non plus, supposément, des forces de l\u2019Empire, mais bien d\u2019un Dominion en processus de maturation.À côté du mythe de Vimy, sur le plan de la constitution d\u2019une nouvelle identité, les conservateurs espèrent développer celui de 1812.Quelle est donc la valeur ajoutée que pourrait apporter une redécouverte de 1812 ?Je crois qu\u2019il est impossible de dissocier l\u2019intérêt pour 1812 de l\u2019intérêt renouvelé pour les symboles monarchistes que démontre le gouvernement conservateur.D\u2019ailleurs, cette année, les célébrations de la Fête du Canada sont concentrées sur le jubilé de la reine ou l\u2019anniversaire de la guerre de 1812.Il y a là beaucoup plus qu\u2019une coïncidence fortuite entre deux anniversaires.Résurgence de l\u2019identité canadienne-anglaise En réalité, le renouveau de l\u2019intérêt pour la guerre de 1812 et pour les symboles de la monarchie britannique témoignent d\u2019un phénomène identitaire et politique : la réaffirmation d\u2019une identité canadienne-anglaise de plus en plus décomplexée.Il s\u2019agit d\u2019un retour aux sources, concernant ce DOSSIER avri04 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 qui distingue le Canada anglais des États-Unis, après des décennies d\u2019accentuation du caractère social-démocrate du Canada, d\u2019une part, et d\u2019une identité bilingue et biculturelle, puis multiculturelle, d\u2019autre part.Comment se définissait le Canada anglais traditionnellement ?Face au Canada français, c\u2019était simple, il était anglo-saxon (à tout le moins germanique), de langue anglaise, protestant.Mais pour bien le définir vis-à-vis des États-Unis, dont l\u2019identité WASP fut fortement affirmée jusqu\u2019à l\u2019élection de John F.Kennedy au moins, un élément apparaissait comme central : le loyalisme, c\u2019est-à-dire le rejet des idéaux démocratiques, républicains et indépendantistes américains.Le Canada anglais valorisait donc un éthos plus conservateur, laissant plus de place aux valeurs hiérarchiques, aristocratiques, sur le modèle britannique, que la culture américaine, plus populaire, égalitaire, moins traditionaliste.Cette différence a bien sûr eu du mal à se maintenir au XXe siècle, sous la pression combinée de deux courants.D\u2019une part, sur le modèle de la Grande-Bretagne marquée par un mouvement syndical vigoureux relayé par des intellectuels sociaux-démocrates, et surtout par les gouvernements travaillistes et le triomphe du keynésianisme, le Canada, même anglais, évolua de plus en plus vers la gauche.À l\u2019époque de la naissance du CCF, durant la Grande Dépression, le Canada l\u2019était toujours moins que les États-Unis du New Deal, sous Roosevelt.C\u2019est véritablement suite à la Deuxième Guerre mondiale que la Grande-Bretagne et le Canada vont changer.On pourrait croire que le caractère « plus aristocratique », moins populaire et démocratique des institutions canadiennes pouvait se convertir aisément au caractère « plus technocratique » qui marque les démocraties d\u2019Europe de l\u2019Ouest, Royaume-Uni y compris, après 1945, laissant les États-Unis développer une voie avri05 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER quelque peu originale, plus libérale et à droite que le reste de l\u2019Occident après cette date.Même depuis la « révolution conservatrice » pratiquée simultanément au Royaume-Uni et aux États-Unis dans les années 1980, sous Thatcher et sous Reagan, la différence en termes de services sociaux restait importante entre les deux États, le Royaume-Uni demeurant plus proche du « modèle européen » que du modèle américain6.Le Canada a suivi une évolution social-démocrate après 1945 qui le rapprochait de la Grande-Bretagne et l\u2019éloignait des États-Unis, les gouvernements, libéraux surtout, reprenant beaucoup des idées mises de l\u2019avant par le CCF.Tant et si bien que l\u2019assurance-maladie, mise en place dans les provinces et renforcée par la loi canadienne sur la santé, a revêtu les oripeaux d\u2019un symbole identitaire fort du Canada, spécialement dans l\u2019opinion canadienne-anglaise.D\u2019autre part, le parti libéral au pouvoir le plus souvent au Canada entre 1896 (élection de Laurier) et 2006 (premier gouvernement de Stephen Harper), s\u2019appuie durant les premières décennies de cette période, sur de forts appuis québécois (plus précisément, canadiens-français, même en dehors du Québec), sensibles au nationalisme canadien-français, et canadien, mais peu sensibles, bien sûr, aux symboliques impériales et loyalistes.Les crises de la conscription en ont donné une illustration saisissante.Or, la pression du nationalisme canadien-français puis québécois s\u2019est faite de plus en plus pressante à partir du milieu du siècle.Les élus québécois ou canadiens-français du parti libéral fédéral furent enclins à favoriser une émancipation toujours plus poussée du Canada non seulement du statut colonial, mais de la symbolique coloniale, pour l\u2019amener à intégrer les symboles du nationalisme québécois originel, le 6 Reste à savoir si les réformes entamées sous le gouvernement de David Cameron, à la faveur de la crise de 2008, amèneront un changement plus profond à cet égard. DOSSIER avrio6 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 nationalisme « canadien » au sens ancien du terme : castor, feuille d\u2019érable, hymne Ô Canada, et à ajouter à cela un changement plus que symbolique des institutions fédérales et des lois pour faire une place aux francophones et à la langue française, avec la politique sur le bilinguisme.Le changement majeur en termes de statut est certainement survenu en 1931 avec le Statut de Westminster qui accordait aux Dominions la souveraineté en matière de politique étrangère.Pourtant, le Canada continuait de se présenter et de s\u2019affirmer comme britannique.Ses forces étaient intégrées aux forces britanniques durant la Deuxième Guerre mondiale.Ce n\u2019est qu\u2019au lendemain de la guerre que le Canada implantera une citoyenneté proprement canadienne puis mettra fin aux appels aux Conseil privé, accordant à la Cour suprême le statut de dernier recours juridique pour les citoyens de la confédération.Dans les années 1960, le drapeau unifolié est adopté.Ce n\u2019est qu\u2019en 1980 que le Ô Canada, un hymne composé par Calixa Lavallée sur un poème de Basile Routhier dont la première avait marqué la Saint-Jean-Baptiste de 1880, un hymne originellement issu du nationalisme canadien-français comme l\u2019expriment clairement ses paroles originales (en français seulement), remplaça le God Save the Queen/King, l\u2019hymne national britannique qui était aussi celui du Canada.Il apparaît évident que les conservateurs fédéraux aimeraient s\u2019éloigner de ces deux fondements identitaires pour se rapprocher du modèle américain.Cela les incite, en plus de la tradition conservatrice canadienne-anglaise qui y ramène naturellement, à redécouvrir un modèle originel de distinction vis-à-vis des États-Unis, l\u2019identité loyaliste.C\u2019est l\u2019identité originelle du Canada anglais et cette mythologie y conserve par conséquent des racines profondes.Si c\u2019est la Conquête qui fait du Canada un territoire bri- avri07 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER tannique, annexant la Nouvelle-France à l\u2019exclusion de la Louisiane, vidant l\u2019Acadie de ses habitants, c\u2019est l\u2019exode des Loyalistes en 1783 qui amène véritablement une population de langue anglaise à s\u2019enraciner ici.C\u2019est surtout vrai des deux Canadas, mais aussi du Nouveau-Brunswick et d\u2019une bonne partie des Maritimes.Cette culture s\u2019est déplacée vers l\u2019Ouest, en Colombie-Britannique et dans les Prairies.La Colombie-Britannique a été colonisée très tardivement, au XIXe siècle, alors que l\u2019Empire britannique était à son apogée.Les symboles impériaux, en parfait accord avec le loyalisme canadien-anglais, s\u2019y retrouvent donc avec force : dans le nom de la capitale (Victoria), le nom de la colonie, qui signifie « Amérique britannique », son drapeau (qui intègre l\u2019Union Jack), etc.Dans les Prairies, les origines variées des colons ont amené beaucoup d\u2019observateurs, dès le début du XXe siècle, à faire la comparaison avec l\u2019identité américaine.Mais dès l\u2019acquisition du territoire, en 1869-1870, la première rébellion des Métis, à la Rivière Rouge, les oppose aux colons et officiels ontariens, orangistes pour la plupart, chez qui le loyalisme est un élément identitaire déterminant.Ce sont eux qui pilotent le fondement des premières institutions des provinces des Prairies.Les colons originaires de partout s\u2019intégrèrent donc à ce moule institutionnel.La prétendue ambivalence des Québécois Imagine-t-on les campagnes référendaires avec l\u2019hymne God Save the Queen ?Tous ces changements sur le plan de la symbolique et de l\u2019identité canadienne, du visage que renvoie le gouvernement fédéral, comme de la place qui y est faite au français et aux francophones, débutés sous Pearson, se sont accélérés sous Trudeau après l\u2019adoption de la loi sur le bilinguisme en 1969.Il serait difficile de soutenir que ces changements n\u2019eurent aucun effet dans le débat constitutionnel qui mobilisa le Québec depuis la fondation du Parti DOSSIER avrio8 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 québécois en 1968.Le fait même que le Canada fût dirigé par des chefs québécois, des libéraux ayant implanté ces réformes, Trudeau puis Chrétien, ne pouvait que peser dans les débats sur la question nationale.Le débat aurait été complètement différent s\u2019il avait opposé un Lévesque à un chef canadien-anglais comme le leader des conservateurs sous Trudeau, Robert Stanfield, à la tête d\u2019un parti plus attaché à l\u2019identité loyaliste du Canada et plus attiré par la reconnaissance du biculturalisme et des deux peuples fondateurs que par la politique du bilinguisme de Trudeau.Trudeau pilotait ce qui avait toute l\u2019apparence d\u2019un changement d\u2019identité du Canada.Les libéraux après l\u2019irruption des « trois colombes », présidaient à ce qui pouvait ressembler, aux yeux des Canadiens anglais, à une québécisation du pays, laquelle ne put que rendre ce pays plus acceptable aux Canadiens français inquiets du changement constitutionnel proposé par un parti associé au gauchisme échevelé, le PQ.C\u2019est un phénomène capital pour comprendre l\u2019issue de ces campagnes référendaires, la division de l\u2019opinion francophone, que de rappeler que contrairement à ce qu\u2019on observe auprès de plusieurs petites nations occidentales qui ont obtenu leur indépendance, les Québécois ont eu à choisir entre deux chefs nationaux forts défendant des projets opposés.La fin de non-recevoir exprimée par Trudeau mettait le projet de souveraineté-association de Lévesque en difficulté.Beaucoup d\u2019observateurs en ont conclu que l\u2019ambivalence caractérisait les Québécois.Est-ce un choix privilégié par eux ?C\u2019est la thèse de Jocelyn Létourneau.Est-ce le résultat d\u2019un manque de maîtrise de leur destinée ?C\u2019est la thèse défendue par Yvan Lamonde à l\u2019occasion d\u2019un débat avec Létourneau.Lamonde rappelait que les Québécois ont été placés en situation coloniale sous le régime britannique, avant d\u2019être concrètement mis en minorité dans l\u2019Union avri09 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER puis la Confédération, sans la prise sur leur destinée qui leur aurait permis de formuler une autre aspiration avant la période récente, du moins à la suite de la répression du mouvement patriote.L\u2019échec des Patriotes, leur situation d\u2019infériorité économique, leur isolement sur la scène internationale, l'absence d\u2019alliés solides au sein de ce qui était le plus grand empire du monde à l\u2019époque, ne leur laissait guère d\u2019autres options.Le nationalisme s\u2019est donc longtemps concentré sur la reconstruction des forces de la nation, en attendant un éventuel affaiblissement de l\u2019Empire britannique.L\u2019Action française espérait déjà, en 1922, un effondrement de ce dernier qui offrirait l\u2019occasion de réaliser l\u2019indépendance du Québec.Cette ambivalence ne serait donc pas un choix privilégié, une préférence des Québécois, mais le résultat d\u2019une longue habitude au manque de choix, à la crainte de risques réels pesant sur une nation bien petite (surtout au XIXe siècle et au début du XXe siècle).Nous avons tâché de soumettre un nouvel élément d\u2019explication ici : l\u2019importance du changement de l\u2019image du Canada, de son changement identitaire, l\u2019éloignant des symboles loyalistes autant que de l\u2019unilinguisme, pour y ajouter une plus grande présence canadienne-française et de langue française à partir des années 1960, par les libéraux.Dans Le confort et l\u2019indifférence, Denys Arcand montre un René Lévesque faible, et une population faiblement remuée par la question de l\u2019identité.S\u2019exprime surtout une inquiétude matérielle, dépourvue d\u2019états d\u2019âme sur le plan identitaire.Mais dans ce contexte nouveau créé par les gouvernements de Pearson et de Trudeau, la question identitaire ne se posait plus dans les mêmes termes : il n\u2019y avait plus d'un coté, un pouvoir canadien-français et, de l'autre un État massivement canadien-anglais et loyaliste comme DOSSIER avriio L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 c\u2019était encore le cas sous Duplessis.Comme le rappellent plusieurs extraits de discours de Chrétien et de Trudeau durant la campagne référendaire, les chefs libéraux pouvaient clamer que le Canada, avec ses immenses richesses, « c\u2019était à nous » : leur pouvoir à Ottawa, en français, donnait de la crédibilité à cette affirmation, que n\u2019aurait jamais pu mettre de l\u2019avant un gouvernement comme celui du premier ministre conservateur Diefenbaker, ni non plus ceux des libéraux d\u2019avant ces changements majeurs des années 1960.Car il vaut la peine de le rappeler : une très forte majorité de Québécois sont en fait attachés à l\u2019identité québécoise, son affirmation et sa continuité.Au cours des années 2000, au moment où le gouvernement Harper adoptait une motion reconnaissant la nation québécoise, des sondages montrèrent qu\u2019environ 72 % des Québécois considéraient que le Québec est une nation ; un nombre quasi équivalent étaient en faveur de la constitution d\u2019une équipe nationale de hockey du Québec pour les tournois internationaux.Ce printemps, Le Devoir publiait des sondages montrant que 71 % des Québécois aimeraient que le débat constitutionnel soit relancé et que la constitution du Canada adoptée en 1982 soit modifiée de façon à permettre l\u2019adhésion du Québec.Qu\u2019en conclure ?Cela révèle sans doute davantage un attachement au « Québec d\u2019abord ».Plus que le choix de privilégier l\u2019ambivalence, on peut y voir l\u2019échec de leaders nationalistes à fédérer leur camp, ou le succès d\u2019anti-nationalistes à diviser les nationalistes en ralliant les plus mous par quelques concessions au nationalisme, comme les changements symboliques apportés par les libéraux et la politique du bilinguisme.Voilà qui permet aussi d\u2019expliquer « l\u2019indifférence » de plusieurs Québécois au « patriotisme ordinaire7 » du dis- 7 Pour reprendre le concept mis de l\u2019avant par Mathieu Bock-Côté dans Fin de cycle.Aux origines du malaise politique québécois, Montréal, Boréal, 2012. avrm L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER cours du OUI en 1980.Le fait que seulement 40 à 49 %, et non 70 % ou 72 % des Québécois soient en faveur de la souveraineté doit en effet soulever des questions.En d\u2019autres mots, de 20 à 30% de Québécois sont pour le Québec d\u2019abord mais ne votent pas OUI.Pourquoi ?Par un fort sentiment attachement au Canada ?Chez certains, mais sûrement pas pour l\u2019ensemble.L\u2019inquiétude et le manque d\u2019assurance (cultivés éhontément dans la campagne de 1980), l\u2019espoir d\u2019obtenir une réforme.Faire monter le pourcentage à 55 % ou 60 % implique d\u2019en convaincre un plus grand nombre que c\u2019est la meilleure voie, la plus réaliste, la plus souhaitable.1.La transformation du Canada par les libéraux rendait le Canada plus québécois.2.Son opposition à la souveraineté-association (refus de négocier) affaiblissait cette position.Cela étant en partie périmé, reste la confusion engendrée par l\u2019affrontement entre deux grands leaders québécois.Il est plus facile de rallier les 70 % dans une position commune des nationalistes vis-à-vis le Canada anglais incarné par un chef canadien-anglais.Celle-ci ne put engendrer une confusion identitaire et politique, qui a de bonnes chances d\u2019être en voie de se dissiper.Le Canada anglais s\u2019émancipe en ce moment du Québec un peu comme si le Québec était souverain.Mais c\u2019est parce qu\u2019il semble pouvoir se permettre de l\u2019ignorer désormais, comme il ne le pouvait plus le faire au milieu du XXe siècle.Ce faisant, le vrai Canada, un Canada anglais, britannique dans ses origines, qui continue de se définir par opposition aux États-Unis, resurgi et peut se le permettre, sans complexe.Si une telle évolution se poursuit, la confusion identitaire des Québécois que le Canada des « trois colombes » visa à forger et à entretenir risque peut-être de se dissiper.? AVR112 DOSSIER Marc Chevrier* Entre anti-républicanisme et pétromonarchie LA RÉPUBLIQUE DE NULLE PART À entendre les cris d\u2019orfraie poussés par les médias québécois depuis que le gouvernement Harper a remis à l\u2019honneur les symboles royaux qui ont toujours servi de fondements à l\u2019État canadien depuis la Conquête, on pourrait croire que le Québec serait naturellement, spontanément, de toute évidence, une terre hospitalière à la république.Or, justement, ce n\u2019est pas le cas.Pour nombre de Québécois, de la même manière que la liberté est une marque de yaourt, la république désigne au plus une marque de cafés branchés ou une destination vacances.Dans son sens politique fondamental, l\u2019idée ne renvoie à rien qui vaille.L\u2019idée républicaine au Québec a certes existé, mais en sourdine, toujours latente, rarement déclarée, déguisée sous toutes sortes d\u2019avatars, sans cesse prise pour autre chose qu\u2019elle-même.Ce n\u2019est pas parce que le Québec a une origine et des connivences françaises que l\u2019idéal républicain y a pris souche.Ce n\u2019est pas parce que ses élites politiques et intellectuelles ont eu le loisir de lire, au cours de son histoire, Rousseau, Montesquieu, Jefferson, Lamartine et Jaurès et de suivre les naissances des républiques française et américaine, qu\u2019une pensée républicaine s\u2019est installée au Québec.En fait, une telle pensée s\u2019est exprimée dans son histoire, mais c\u2019est là encore un secret * Professeur, département de science politique, Université du Québec à Montréal avrii3 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER encore bien gardé.Pour tout dire, au Québec, la république n\u2019est rien, puisqu\u2019elle est absente du vocabulaire de la classe politique ; aucun parti majeur ne l\u2019invoque, pas même les souverainistes québécois, dont les incantations en appellent à la création d\u2019une terre souveraine, sans se rendre compte qu\u2019il leur faudra fonder une République du Québec, et donc s\u2019extraire de la logique monarchiste et antirépublicaine du régime canadien.Et les historiens et les quelques spécialistes des sciences sociales qui étudient l\u2019histoire du Québec ne voient nulle république dans leur tableau, ni thème ou accent républicain, sauf peut-être dans une période reculée, celle des Patriotes, qui en aurait donné une expression figée, laissée en déshérence, sans conséquence sur l\u2019évolution politique du Québec.Or, après une longue période d\u2019oubli, la république semble vouloir réapparaître au Québec, quoique de manière très timide, sur le front intellectuel plutôt que politique.Quelques historiens, sociologues et politistes ont peu à peu remis en question un grand récit libéral, suivant lequel les luttes et les idées politiques depuis les Patriotes jusqu\u2019à la Révolution tranquille ont essentiellement opposé un libéralisme moderniste et un conservatisme défenseur de la tradition et de la survivance nationale.Ce que nos historiens ont souvent pris pour du libéralisme « progressiste » ou « radical » tenait davantage de ce que nous pourrions appeler aujourd\u2019hui de l\u2019humanisme civique ou du républicanisme qui, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada français, s\u2019est dressé contre le projet de monarchie commerciale whig et contre-révolutionnaire auquel avaient adhéré les élites anglaises depuis la Glorieuse révolution de 1688, à Londres comme à Toronto, Kingston, Québec et Ottawa.Cette relecture de notre histoire politique doit beaucoup aux travaux de Louis-Georges DOSSIER avrii4 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Harvey et de Stéphane Kelly1, qui se sont inspirés de ceux de l\u2019école historique inaugurée par John G.A.Pocock et Quentin Skinner.Ces derniers mirent au jour un discours républicain néo-romain, distinct du libéralisme qui l\u2019avait concurrencé dans les grands débats marquants de la révolution anglaise du XVIIe siècle2.Le discours des révolutionnaires américains rebellés contre la Couronne britannique était largement imprégné de cet humanisme civique3.Grâce aux analyses de Harvey et de Kelly, nous savons que les élites canadiennes qui critiquèrent le gouvernement colonial puis se rebellèrent contre lui entre 1819 et 1840 avaient emprunté à l\u2019imaginaire et aux arguments du Country Party en Grande-Bretagne et des révolutionnaires américains, réfractaires au libéralisme du Court Party qui avait longtemps dominé la politique anglaise après 1688.Bien que la « révolution » politique des Patriotes4 ait échoué en 1837-38, leur discours républicain a survécu à la répression coloniale et à l\u2019hégémonie de l\u2019Église catholique et continué d\u2019imprégner, sous des appellations et des mouvements divers, les débats politiques au Bas-Canada et au Québec.1\tVoir notamment les travaux suivants : Louis-Georges Harvey, Le Printemps de l\u2019Amérique française, Montréal, Boréal, 2005 ; Stéphane Kelly, La petite loterie, Montréal, Boréal, 1997.Notons la parution récente d\u2019un numéro entier du Bulletin d\u2019histoire politique dédié à l\u2019idée de république au Québec, volume 17, no 3, printemps-été 2009, comportant six articles consacrés à la question.Voir aussi Dzavid Dzanic, « \"Le germe de la liberté\u201d : les républicains du Bas-Canada et les révolutions européennes de 1848 », Mens, volume 9, no 1, 2008.2\tDe John G.A.Pocock, voir les ouvrages The Machiavellian Moment, Princeton, Princeton University Press, 1975.(Traduction : Le Moment machiavélien, Paris, Presses universitaires de France, 1997); Virtue, Commerce and History.Essays in Political Thought in the Eighteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1985.De Quentin Skinner, voir The Foundation of Modern Political Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 1978 ; La liberté avant le libéralisme, Paris, Seuil, 2000.3\tVoir notamment Bernard Bailyn, The Ideological Origins of the American Revolution, Cambridge, Massachusetts, Bellknap Press, 1967.4\tÊve Circé-Côté, cette républicaine éminente injustement oubliée, a, la première, saisi la porté révolutionnaire du mouvement patriote.Voir son Papineau, son influence sur la pensée canadienne, Montréal, R.A., Regnault & Cie, imprimeur, 1924, réimprimé chez Lux éditeur. avrii5 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER Les raisons intellectuelles d\u2019une étonnante éclipse Pourquoi alors nos intellectuels ont-ils levé le nez sur un si riche filon républicain?La raison en est que nos historiens et spécialistes des idées politiques avaient longtemps eu pour cadre théorique sous-jacent la théorie du fragment.Défendue notamment par Louis Hartz aux États-Unis, cette théorie suppose que les conditions de fondation d\u2019une société façonnent la naissance des idéologies5.Ainsi, selon Hartz, le socialisme n\u2019a jamais vraiment pu prendre racine aux États-Unis parce que la société coloniale américaine, déjà très égalitaire, était dénuée de véritable féodalité.Elle était, par sa nature même, un terrain fertile aux idées de contrat et de liberté individuelle si chères à John Locke.Nos historiens ont en quelque sorte suivi un raisonnement similaire6.Pour beaucoup d\u2019entre eux, la Nouvelle-France, avant la conquête, était une société féodale sous un régime absolutiste.Le langage de la liberté politique étant inconnu aux colons néo-français, il fallait le leur apprendre, voire le leur imposer, grâce aux providentiels Britanniques.En bons élèves du maître, les Canadiens français, une fois qu\u2019ils goûtèrent aux libertés anglaises, en demandèrent plus, sans varier le langage de départ.Bien que plusieurs historiens aient mis en doute les rigueurs de l\u2019absolutisme associé à la Nouvelle-France ou aient démontré que les Canadiens ne tardèrent pas à réclamer après la Conquête les libertés démocratiques, sans attendre les leçons du maître7, on n\u2019a pas remis en question l\u2019idée que la démocratie au Québec a fait son entrée dans 5\tLouis Hartz, Histoire de la pensée libérale aux États-Unis, Paris, Economica, 1990.6\tAu Canada, le disciple de Hart fut Gad Horowitz, qui appliqua au Canada un schéma d\u2019analyse similaire à celui de Hartz.Voir son article « Conservatism, Liberalism and Socialism in Canada: An Interpretation », Revue canadienne d\u2019économie et de science politique, vol.32, 1966, p.143-170.7\tVoir les travaux de Pierre Tousignant, « L\u2019acte de naissance de la démocratie représentative au Canada, Forces, no 96, 1991-1992, p.4-10. DOSSIER avm6 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 l\u2019histoire par la porte du libéralisme à l\u2019anglaise.Beaucoup d\u2019historiens se sont querellés sur les effets de la Conquête ; certains ont tenté d\u2019expliquer les crises politiques du XIXe siècle au Canada français par la persistance des mentalités de l\u2019Ancien régime ; les premiers surgeons de liberté politique naquirent pour eux grâce à l\u2019alliance entre libéralisme et nationalisme au sein d\u2019une petite bourgeoisie professionnelle hostile au clergé, à la colonisation et au capitalisme britanniques8 ; pour d\u2019autres, la conquête instaura un régime de domination coloniale incapacitant, qui n\u2019aurait cependant pas empêché les élites canadienne-françaises de s\u2019exposer aux idées radicales françaises et américaines9.La littérature québécoise sur les idéologies politiques, du moins celle qui a précédé le regain récent pour l\u2019histoire des idées politiques, s\u2019est distinguée par certains traits.1- Un certain provincialisme ; beaucoup des études ont traité leur sujet en vase clos, en faisant abstraction de l\u2019histoire coloniale britannique, de l\u2019histoire britannique tout court ou de l\u2019histoire comparée des sociétés avec lesquelles le Canada français partageait des similarités10.En réalité, les élites politiques du XIXe siècle évoluaient dans un monde référentiel très vaste, transnational, impérial, atlantique11, et témoignaient d\u2019une conscience assez vive de cette réalité.2- La faible théorisation ; les spécialistes des idéologies politiques théorisent assez peu leur matière ; ils s\u2019interrogent assez peu sur la provenance des idées, leur portée philosophique 8\tPensons notamment aux travaux de Fernand Ouellet et de Jean Hamelin.9\tCe que font ressortir les études de Maurice Séguin, Michel Brunet et Jean-Pierre Wallot.10\tGérard Bouchard a certes fait de l\u2019histoire comparée, mais entre le Québec et les sociétés du nouveau monde, évitant de cette manière d\u2019inscrire le Québec dans le monde britannique ou atlantique comme tel.Voir Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde.Essai d\u2019histoire comparée, Montréal, Boréal, 2000.11\tVoir notamment Linda Cardinal, « Le Québec et le monde atlantique », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.17, no 3, 2009, p.17-28. avrii7 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER et normative, sur leur sociohistoire, etc12.3- Enfin, le matérialisme.Sous l\u2019influence du marxisme, beaucoup d\u2019historiens et de sociologues n\u2019accordèrent guère d\u2019importance aux idées politiques, et préférèrent donc étudier en détail l\u2019infrastructure socioéconomique pour appréhender une superstructure idéologique sur laquelle il n\u2019avait pas lieu de s\u2019appesantir.L\u2019école révisionniste ou moderniste qui a mis à l\u2019honneur l\u2019étude de l\u2019histoire sociale à partir des années 1960 au Québec, avec l\u2019ambition de le dépeindre sous les traits d\u2019une société normale, a ainsi relégué au second plan l\u2019histoire politique, jugée trop événementielle ou idéologi-sée13.En ne remettant pas en cause la primauté du clivage entre libéralisme et conservatisme, qui plaquait l\u2019opposition entre modernité et tradition, cette école élaborait à sa manière une philosophie de l\u2019histoire implicite, qui voit la société cheminer dans la voie du progrès et de l\u2019élimination des exclusions sociales, grâce aux vertus adaptatives de la société et des institutions.C\u2019est une philosophie de l\u2019histoire de type libéral et légitimiste qui voit dans l\u2019intégration le but ultime du politique, en croyant se dispenser du concept de domination.On voit dès lors pourquoi au Québec les débats qui ont tourné autour du sens de la liberté, du régime et de 12\tVoir par exemple Jean-Paul Bernard, Les rouges.Libéralisme, nationalisme et anticléricalisme au milieu du XIXe siècle, Montréal, Les Presses de l\u2019université du Québec, 1971.Il y a bien sûr d\u2019excellents ouvrages sur les idéologies et les idées politiques au Québec, quoique leurs auteurs y théorisent assez peu le libéralisme.Voir notamment Fernande Roy, Histoire des idéologies au Québec aux XIXe et XXe siècles, Montréal, Boréal, 1993 ; Yvan Lamonde, Histoire sociale des idées au Québec 1760-1896, Montréal, Fides, 2000 ; Fernand Dumont, Jean Hamelin, Fernand Harvey et Jean-Paul Montmigny (dir.), Idéologies au Canada français 1900-1929, Sainte-Foy, Presses de l\u2019université Laval, 1974.13\tSur ce débat, voir notamment Jean-Marie Fecteau, « La quête d\u2019une histoire normale : réflexion sur les limites épistémologiques du \u201crévisionnisme\u201d au Québec », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.4, no 2, 2005, p.31-38.Quelques ouvrages de cette école moderniste : Paul-André Linteau, René Durocher et Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain, tome 1, De la Confédération à la crise (1867-1929), Montréal, Boréal, 1989, 758 p ; les mêmes auteurs, avec François Ricard, Histoire du Québec contemporain, tome II, Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1989, 834 p. DOSSIER avrii8 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 l\u2019obligation politiques, de la fondation démocratique, des conditions de la domination légitime n\u2019ont guère retenu l\u2019attention de nos spécialistes des idéologies politiques.La veine républicaine au Québec Abordons maintenant cette tradition politique républicaine cachée, par périodes.Dans une première période, dite pré-représentative, c\u2019est-à-dire, avant l\u2019introduction du gouvernement représentatif à l\u2019anglaise en 1791, les idées républicaines ont connu une longue gestation.Tout d\u2019abord, contrairement à l\u2019image d\u2019Épinal qui connut une grande fortune dans l\u2019historiographie anglo-américaine assimilant la Nouvelle-France à l\u2019absolutisme despotique, celle-ci-fut un laboratoire social mouvant.Il est clair que la société de la Nouvelle-France multipliait les écarts avec la société française d\u2019ancien régime ; dans ses marges, avec les Indiens blancs, comme sur les terres seigneuriales, des libertés étonnantes pour l\u2019époque s\u2019élaboraient.L\u2019administration coloniale, pas si éloignée de l\u2019idéal classique de la monarchie tempérée, contenait imparfaitement l\u2019indiscipline et les ambitions de ses sujets.Des récits de voyage percutants, tels que les dialogues du Baron de Lahontan, inspirés par la radicale égalité des sociétés amérindiennes, préfigurèrent les idées révolutionnaires du XVIIIe siècle14.À la suite de la Conquête, la société canadienne perdit son aristocratie et son armée ; cependant une petite élite bourgeoise se constitua, formée aux humanités classiques et exposées aux idées françaises et américaines, les unes apportées par l\u2019immigration et la diffusion des écrits15, les autres 14\tSur cette question, voir Marc Chevrier, « La République néo-française », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.17, no 3, 2009, p.29-58.15\tRobert Lahaise, « La Révolution française vue par le Québec », dans Michel Allard et Suzanne Boucher (dir.), 1789 enseigné et imaginé.Regards croisés France-Québec, Montréal, Éditions Noir sur Blanc, 1990, p.57-82. avrii9 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER par les Américains eux-mêmes qui tentèrent en 1774-75, par les armes et la plume, de convaincre les Canadiens de joindre leur combat contre le tyran colonial.Après 1784, des réformistes francophones s\u2019allièrent avec des marchands britanniques installés dans la colonie pour réclamer un gouvernement représentatif.Cette nouvelle élite qui avait fait le pari de la liberté anglaise lisait aussi Rousseau, Montesquieu, Jefferson, Harrington et Bolingbroke et possédait donc une culture politique assez riche pour l\u2019époque.Durant cette période où les Canadiens firent l\u2019expérience de l\u2019absolutisme colonial anglais, plusieurs esprits républicains se démarquèrent, tel Pierre de Calvet, qui dénonça jusqu\u2019à Londres les injustices du régime et formula une critique originale du droit de conquête, et Henri Mézières, assisté d\u2019Edmond Charles Genêt, qui promut au Bas-Canada les idéaux proclamés par la révolution de 1789.Dans la colonie divisée en deux, le gouvernement de William Pitt introduisit en 1791 le gouvernement représentatif, quoique suivant un agencement institutionnel digne du temps des Stuart que les Anglais eux-mêmes avaient rejeté un siècle plus tôt.Vite la politique au Bas-Canada révéla un conflit irréconciliable entre une assemblée élue, élisant massivement un Parti canadien, devenu patriote en 1826, et un gouvernement colonial acquis aux intérêts de la minorité marchande anglo-écossaise, qui bloquait les initiatives de l\u2019Assemblée et monopolisait les nominations et les faveurs.Dans ses débuts, le mouvement patriote plaidait pour l\u2019égalité de traitement des sujets bas-canadiens avec les sujets britanniques ; la loyauté à la couronne devait emporter le droit de jouir des libertés anglaises.Mais progressivement, à partir de 1830, en butte aux fins de non-recevoir du pouvoir anglais, il se tourna vers le républicanisme américain et redoubla ses attaques contre le gouvernement colonial, en empruntant au répertoire des arguments du Pays menacé DOSSIER avri20 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 par la Cour.Le conflit larvé entre l\u2019assemblée patriote et la Cour vice-royale précipita les rébellions de 1837-38, réprimées illico, auxquelles le pouvoir colonial répliqua par un long régime martial et l\u2019imposition d\u2019une union entre les deux colonies, qui avait pour précédent l\u2019union anglo-irlandaise de 1800, imposée elle aussi à la suite d\u2019une rébellion.Le moment républicain de 1820-1840 déploya diverses thématiques néo-romaines ou républicaines qui tranchaient avec le libéralisme whig.Tout d\u2019abord, la revendication d\u2019une véritable liberté constitutionnelle pour la colonie, qui emporte le droit pour sa population et ses représentants de réformer les institutions et la constitution pour les adapter à l\u2019état social égalitaire bas-canadien.Au plus fort de la revendication patriote, des assemblées primaires du peuple se tinrent dans la vallée du Saint-Laurent devant culminer à l\u2019automne 1837 par la convocation d\u2019une convention chargée de rédiger une nouvelle constitution sur le modèle des conventions américaines.Pour les Américains, la convention formait un mécanisme extraordinaire de représentation qui recréait les conditions de l\u2019état de nature par lequel le peuple exerçait sa liberté de création d\u2019un corps politique nouveau.Même si le principe des nationalités n\u2019avait pas encore atteint la clarté d\u2019expression qu\u2019il trouvera en Europe en 1848, les Patriotes avaient déjà, au seuil des rébellions de 1837-38, pris conscience de ce qu\u2019une nation ne peut tomber sous l\u2019obéissance d\u2019une autre et saisi la dimension émancipatoire de leurs revendications16.Omniprésente dans le discours patriote était la dichotomie vertu/corruption.La vertu publique des citoyens et des élus constituait pour les Patriotes un ingrédient indispensable 16 Voir Yvan Lamonde, « La nationalisme culturel faute de nationalisme politique », dans Guy Lachapelle (dir.), Le destin américain du Québec : américanité, américanisation et antiaméricanisme, Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2011, p.61-63. avrm L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER de la vie politique, que la seule opération des lois et des institutions ne pouvait soutenir.Selon eux, la corruption du régime colonial et ses complaisances avec les grands marchands et les industriels minaient la vertu publique.La corruption par l\u2019argent, les bonnes places et les honneurs valait perte d\u2019indépendance, qui atteignait la fibre morale du parlementaire comme du simple citoyen.De la même manière, la corruption résultant de la domination coloniale dépouillait la population des ressorts moraux et de la dignité requise pour agir librement.Les Patriotes idéalisèrent certes la société bas-canadienne : une société plébéienne, sans ordre aristocratique, égalitaire dans la distribution de la propriété et imbue de l\u2019esprit du nouveau monde.En cela, elle était comparable selon eux à la société américaine ou aux Romains de l\u2019antiquité.La république agraire qu\u2019ils appelaient de leurs vœux devait vivre d\u2019émulation qu\u2019encouragerait l\u2019élection généralisée des charges publiques.Sobre et travailleuse, elle devait résister aux séductions du luxe et de la consommation ostentatoire et passagère.La liberté politique reposant sur l\u2019indépendance réelle, en propriété, des citoyens, les Patriotes dénoncèrent l\u2019aristocratie de l\u2019argent qui pervertissait l\u2019esprit public.Mais fascinés par la prospérité manufacturière des États-Unis, ils se sont résolus à la création d\u2019une banque nationale, sur le modèle des state banks introduites sous la présidence de Jackson.Aujourd\u2019hui encore mal comprise, la pensée économique des Patriotes est ramenée à du simple agricultu-risme17.Enfin, convaincus que l\u2019instruction publique forme le citoyen vertueux, ils parvinrent à instaurer en 1829 un système d\u2019écoles publiques, quatre ans avant que le ministre François Guizot n\u2019en fît autant en France, et dix ans avant 17 Voir notamment Guy Lachapelle, « L\u2019américanité du Québec au temps de Louis-Joseph Papineau », dans Guy Lachapelle (dir.), Le destin américain du Québec : américanité, américanisation et antiaméricanisme, déjà cité, p.14-19. DOSSIER avri22 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 que le Royaume-Uni n\u2019en fît de même18.Ce système s\u2019effondra en 1836, sous le veto du gouverneur.Après 1840, le mouvement patriote, déconsidéré au Canada français même, s\u2019émietta en plusieurs petits foyers de résistance qui surent néanmoins continuer le combat contre la domination coloniale à travers quelques journaux ou lieux attitrés, tel l\u2019Institut canadien.Le régime d\u2019union de 1840 subit les foudres des Patriotes battant en retraite.Ils balançaient entre deux rêves, le rêve républicain ravivé par la révolution française de février 1848 ou la république américaine.Plusieurs d\u2019entre eux, désignés par l\u2019étiquette de « libéral » ou de « rouge », optèrent pour la deuxième et préconisèrent même l\u2019annexion du Bas-Canada aux États-Unis.Mais ce rêve américain, qui laissait penser à Louis-Antoine Dessaulles qu\u2019en devenant un État américain le Bas-Canada se délivrerait de son demi-esclavage, scandalisa le clergé et les conservateurs de l\u2019époque, raffermis dans leur conviction que le pragmatisme et la collaboration avec le régime sauveraient à terme la nation agenouillée par l\u2019union de 1840.Au moment où le Dominion of Canada fut fondé, entre 1864 et 1867, un autre drame se joua entre le Pays et la Cour.Il opposait cette fois-ci d\u2019une part les partisans d\u2019un pouvoir fédéral rehaussé par le prestige d\u2019une Couronne aux puissantes prérogatives, projet auquel s\u2019étaient ralliés d\u2019ex-Patriotes repentis qui avaient profité de la petite loterie coloniale des bonnes places et des honneurs ; et d\u2019autre part, les Rouges, minoritaires au parlement du Canada-Uni, qui dénoncèrent dans le projet d\u2019union des colonies de l\u2019Amérique du Nord britannique un gouvernement monarchique, centralisateur et corrupteur, chevillé aux intérêts de la grande bourgeoisie industrielle et marchande.Curieusement, parmi 18 Pierre Graveline, Une histoire de l\u2019éducation au Québec, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2007, p.32. avri23 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER les partisans de l\u2019union fédérale projetée se trouva un conservateur ultramontain, Joseph-Charles Taché, qui esquissa un projet d\u2019union aux fondements républicains qui devait réunir des républiques fédérées, adoptant le régime présidentiel américain, sous l\u2019autorité commune d\u2019un gouvernement fédéral resté monarchique19.Le projet retenu par les délégués des colonies laissa complètement tomber cette lubie républicaine et, devant la menace de la guerre de sécession, on opta pour une union en tous points conforme à l\u2019esprit du monarchisme whig hérité de la « révolution » anglaise de 1688.De tous les « white dominions » sous l\u2019autorité de la couronne britannique - Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du sud et Terre-Neuve - le Canada apparaîtra comme le plus ultraconservateur dans ses fondements institutionnels.Comme en 1837-38, le sursaut républicain de 1865-67, avait suscité des assemblées, des protestations dans la population, mais sans prise sur le cours des événements et sur le pouvoir colonial, qui n\u2019en fit qu\u2019à sa tête.Les critiques des Rouges avaient dénoncé les ambitions impériales du projet de Confédération, qui répétaient selon eux les méthodes grâce auxquelles les Britanniques avaient corrompu les Écossais et les Irlandais.Les pères fondateurs du Canada ne cachaient pas leurs ambitions impériales : faire du nouveau pays un grand empire migratoire qui seconde les grandes ambitions de l\u2019empire britannique, dans lequel le Québec s\u2019insérerait comme nation dépolitisée, à la manière de l\u2019Écosse dans le Royaume-Uni20.Mais la critique républicaine des Rouges s\u2019épuisa une fois le Dominion proclamé 19\tJoseph-Charles Taché, Des provinces de l\u2019Amérique du Nord et d\u2019union fédérale, Québec, Des Presses à Vapeur de J.T.Brousseau, 1858.20\tVoir Marc Chevrier, « Le Québec, une Écosse française ?Asymétries et rôle de juristes dans les unions anglo-écossaise (1707) et canadienne (1867) », dans Linda Cardinal (dir.), Le fédéralisme asymétrique, les minorités linguistiques et nationales, Sudbury, Prise de Parole, 2008, p.51-97. DOSSIER avri24 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 par Victoria.Son chef, Antoine-Aimé Dorion, finit même par accéder à la magistrature fédérale.Par la suite, le républicanisme a survécu jusqu\u2019au début du XXe siècle, à la faveur d\u2019esprits libres à la plume acérée, tels qu'Arthur Buies, Honoré Beaugrand, Louis Fréchette, Jules Fournier et Godfroy Langlois, qui vitupèrent la triple alliance de l\u2019argent, de la croix et de la couronne.Certains de ces esprits s\u2019enrôlèrent dans les armées de Garibaldi ou de l\u2019empereur Maximilien au Mexique.Plusieurs se distinguèrent par leur talent de polémistes et allièrent patriotisme et admiration pour l\u2019œuvre de la IIIe république française face à une presse ultramontaine remontée contre la France impie21.À l\u2019exception de l\u2019intermède du gouvernement d\u2019Honoré Mercier qui donna à la politique québécoise des accents républicains, jamais ces républicains dispersés, visibles par leur notoriété intellectuelle, ne formèrent un parti organisé, un mouvement structuré.La vie politique au Québec, de 1867 à 1976, est demeurée très anglaise dans l\u2019expression de ses clivages : les libéraux contre les conservateurs ou leurs successeurs, comme au temps de Gladstone et Disraeli dans l\u2019Angleterre du XIXe siècle.Le républicanisme se transforma à la fin des années 1930 au Québec, au terme du long règne des libéraux québécois miné par la corruption généralisée dans l\u2019administration des services publics, laissés aux municipalités et aux grandes entreprises, les « trusts ».L\u2019opposition de l\u2019époque fourbit ses armes et attaqua le régime des trusts tout-puissants, qui dilapidaient les ressources collectives et ruinaient les ressorts de la démocratie, « puisque l\u2019esprit de nos institutions est faussé, qu\u2019une puissance cachée gouverne et que les 21 Voir Charles-Philippe Courtois, « Le républicanisme au Québec au début du XXe siècle : les cas de figure de Wilfrid Gascon, Olivar Asselin et Ève Circé-Côté », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.17, no 3, p.93-120. avri25 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER mandataires du peuple, financés par les puissances d\u2019argent sont souvent attachés et vendus d\u2019avance22.» Cette critique dénonçait les méfaits de la concentration capitalistique qui détruisent la liberté des petits producteurs et gangrènent les institutions publiques.Les libéraux, passés dans l\u2019opposition en 1936, préconisèrent sous la direction de Télésphore-Damien Bouchard un tel républicanisme économique.En réalité au Québec, la critique du capitalisme n\u2019a été l\u2019apanage ni du socialisme, ni du créditisme.La question nationale redonna un essor momentané à l\u2019idée républicaine.À la fin de Deuxième Guerre mondiale, dans une conférence surprenante, Edmond Turcotte, au rebours des traditionalistes qui avaient monopolisé la nation, esquissa une doctrine de la liberté des peuples fondée sur les idéaux de la Révolution française et sur l\u2019exemple du réveil des nationalités au XIXe siècle23.Pendant les années 1940, des intellectuels comme André Laurendeau et Jacques Perrault prirent pour la république au nom l\u2019indépendance du Canada vis-à-vis de sa métropole.Toutefois, à la fin des années 1950, la république en vint à signifier l\u2019indépendance du Québec, d\u2019un côté auprès de la droite nationaliste, qui aspira à la fondation d\u2019une république de Laurentie, de l\u2019autre auprès de la gauche socialiste, qui lia émancipation nationale et lutte des classes.Même les autonomistes fédéralistes, Paul-Gérin Lajoie et Daniel Johnson, ne furent pas en reste et flirtèrent, timidement toutefois, avec l\u2019idée de faire du Québec une république fédérée ou associée dans un Canada réformé.Cependant, dès le début des années 22\tLe Catéchisme des électeurs, Montréal, J.B.Thivierge & Fils, éditeurs, 1935.23\tVoir Edmond Turcotte, « Notre maître le passé démocratique », Sainte-Hyacinthe, L\u2019imprimerie Yamaska, 1945.Conférence prononcée le 29 janvier 1945.Texte que Stéphane Kelly a tiré de l\u2019oubli dans sa communication « Références républicaines au milieu du XXe siècle », colloque « Fondation et rapport au passé au Québec et en France », 15 mars 2012, organisé par la Chaire en mondialisation, citoyenneté et démocratie de l\u2019UQAM. DOSSIER avri26 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 1960, les intellectuels québécois se trouvèrent des raisons de préférer à la défense de la république d\u2019autres combats24 ou d\u2019embrasser d\u2019autres concepts pour nommer l\u2019émancipation nationale25.Du reste, après la fondation du Parti québécois en 1968, le concept de souveraineté éclipsa celui de république, et les fédéralistes abandonnèrent l\u2019idée de républicaniser le Québec dans un Canada nouveau.Au vrai, les souverainistes ont été jusqu\u2019ici d\u2019une remarquable indifférence à la république.Pendant toute l\u2019opposition du Bloc québécois à Ottawa, nul député bloquiste n\u2019a pris fait et cause pour la République québécoise, suivant en cela l\u2019exemple des péquistes convaincus que le concept de souveraineté les dispense de penser à la fondation d\u2019un régime qui se démarque du néo-monarchisme canadien.Sans doute que pour beaucoup, le régime de l\u2019État est une affaire ou bien insignifiante, purement symbolique, ou bien si évidente qu\u2019il ne faut guère en parler.Or, la Reine Élizabeth II, souveraine du Canada et donc du petit État du Québec, a beau être une pure fiction sans volonté propre, il n\u2019est demeure pas moins que dans la tradition britannique, transplantée par conquête, on forme un État nouveau et renouvelle sa légitimité en demandant aux élites aspirant au pouvoir parlementaire de faire un serment d\u2019allégeance au souverain britannique.C\u2019est en renouvelant un tel serment féodal que l\u2019on crée de l\u2019État conformément à la tradition médiévale26, sans nécessiter de s\u2019en remettre à une constitu- 24\tComme l\u2019écrivait Gabriel Gagnon en 1966, « Quant à moi, je suis loin d\u2019être certain de préférer une république québécoise dirigée par des Jean-Noël Tremblay à un système fédératif dominé par des Jean Marchand et ou des René Lévesque.» Voir son article « Vraie ou fausse indépendance », Parti Pris, vol.4, nos 3-4, nov-déc.1966, p.8-9.25\tComme le « séparatisme », voir Hubert Aquin, « L\u2019existence politique », Liberté, vol.4, no 21, mars 1962, p.69.26\tJean-Jacques Chevallier, Histoire de la pensée politique, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2006, p.176-181. avri27 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER tion approuvée par le peuple, et c\u2019est par un tel serment que l\u2019élite reconduit sa fidélité à l\u2019ordre constitutionnel existant fondé sur la force des conventions et des précédents manipulés par les oligarchies au pouvoir.On aura beau dire que tout cela c\u2019est du symbolique, mais l\u2019État, après tout, est une fiction efficace, un symbole auquel on attache une monnaie, des tribunaux, des écoles, une armée, un budget, et bien d\u2019autres choses.L\u2019incapacité actuelle du mouvement souverainiste d\u2019incorporer la république dans son vocabulaire est à mettre au compte d\u2019une certaine immaturité et d\u2019une inconséquence désarmante.Dans son fameux James Joyce, Victor-Lévy Beaulieu observe ce qui suit de l\u2019un des grands libérateurs de l\u2019Irlande, Daniel O\u2019Connell : Son entrée au parlement britannique le 15 mai 1828 et son refus de prêter serment d\u2019allégeance et de suprématie à la couronne anglaise, marqueront l\u2019avènement de l\u2019histoire moderne irlandaise27.De toute évidence, le Québec n\u2019a pas connu un O\u2019Connell dans son histoire28.De plus, le « symbolisme » du nationalisme québécois n\u2019est pas des plus républicains.Avec un drapeau national fleurant la nostalgie de la monarchie française et des armoiries ornées de la couronne anglaise, le Québec n\u2019a jamais réussi, au contraire de l\u2019Irlande, à nourrir un imaginaire républicain.Même un penseur de la nation québécoise tel que Lionel Groulx n\u2019a pu se déprendre de ses sympathies monarchistes, comme le souligne Jean-Christian Pleau : « L\u2019abbé Groulx, par exemple, dont on fait maintenant une sorte d\u2019épouvantail anglophobe, était 27\tVictor-Lévy Beaulieu, James Joyce, LIrlande, Le Québec, les mots, Montréal, Les éditions du Boréal, 2010, p.160.28\tÀ défaut d\u2019avoir produit un O\u2019Connell, le Québec a donné naissance à un écrivain sachant rendre hommage au libérateur.Voir le portrait qu\u2019en fait VLB dans La grande tribu, Montréal, Boréal, 2011.Jean-Claude Germain évoque aussi O\u2019Connell dans son livre Nous étions le nouveau monde, tome 2, Hurtubise, Montréal, 2012. DOSSIER avri28 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 aussi un fidèle monarchiste, tout ému d\u2019entendre les souverains britanniques prononcer un discours en français à Québec29.» De l\u2019anti-républicanisme en pétromonarchie Alors que la tradition républicaine au Québec est longtemps restée dans l\u2019ombre, ignorée ou moquée, elle a buté, paradoxalement, sur un anti-républicanisme virulent d\u2019autant plus enragé qu\u2019il pourchassait des radicaux peu nombreux, sans armes et sans voix.Cet anti-républicanisme qui a dominé le Québec ultramontain a agi sur les élites politiques comme un excitant.On s\u2019imaginait d\u2019effroyables menaces : le matérialisme protestant américain, la France jacobine persécutrice de la foi, l\u2019Italie réunifiée faisant main basse sur les écoles du royaume.Cet anti-républicanisme clérical a débordé dans la sphère politique dès le régime de l\u2019union, notamment chez les conservateurs réformistes.Gros d\u2019un contingent d\u2019anciens Patriotes et de jeunes gens persuadés que l\u2019action radicale avait précipité le Canada français à sa perte, ces conservateurs préconisèrent une politique prudente et pragmatique, réfractaire aux débats de principes30.À leur tour, les réformistes louangèrent la monarchie constitutionnelle à l\u2019anglaise.Leur chef Georges-Étienne Cartier se félicita en 1865 de ce que ses compatriotes avaient compris, dès 1774, « qu\u2019il valait mieux demeurer sous la couronne d\u2019Angleterre protestante, que devenir républicains31.» Contrairement à Papineau qui avait opposé en 1867 au Dominion monar- 29\tJean-Christian Pleau, La Révolution québécoise, Montréal, Fides, 2002, p.33.30\tÉric Bédard, Le moment réformiste.La pensée d\u2019une élite canadiennefrançaise au milieu du XIXe siècle, Thèse (Ph.D) en histoire, Université McGill, 2004, p.0-146.Voir aussi son livre Les réformistes, Montréal, Boréal, 2009.31\tDébats parlementaires sur la question de la Confédération des provinces de l\u2019Amérique du Nord, Québec, Hunter, Rose et Lemieux, 1865, p.56. avri29 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER chiste la doctrine moderne de la Déclaration des droits de l\u2019Homme et du citoyen de 1789, Cartier défendit, après que sa Majesté Victoria eut proclamé le Dominion canadien, une vision providentielle de la Conquête, laquelle « nous a sauvés des misères et des hontes de la Révolution française », claironna-t-il un jour de Saint-Jean-Baptiste32.Cet anti-républicanisme confinant à la francophobie politique s\u2019abreuva aux rengaines des éléments contre-révolutionnaires qui avaient immigré nombreux au Canada en y répercutant les auteurs de la contre-révolution.Forte de cet afflux de communautés fuyant la France gallicane, l\u2019Église raffermit son emprise sur la société et les consciences.Au XIXe siècle, dans les écoles et séminaires du Québec, les manuels d\u2019histoire tendaient des tableaux terrifiants de la Révolution française et en taisaient les promesses d\u2019émanci-pation33.Une presse ultramontaine combattit sans relâche la troisième république française et fit même renoncer Honoré Mercier à l\u2019idée de la participation du Québec à l\u2019exposition universelle de 1889 qui devait célébrer le centenaire de la Révolution française34.On pourrait croire que l\u2019anti-républicanisme s\u2019est dissipé lors de la Révolution tranquille au Québec, l\u2019Église battant en retraite au profit d\u2019une société permissive.En fait, cet anti-républicanisme s\u2019est recomposé sous une forme nouvelle, le libéralisme progressiste, témoignant de la reconver- 32\tDiscours, Ottawa, 24 juin 1868, cité dans John Boyd, Sir George Étienne Cartier, Baronnet, Sa vie et son temps, Librairie Beauchemin Ltée, Montréal, 1918, p.383.33\tMichel Allard, « La Révolution française vue à travers les programmes et les manuels en usage dans les écoles publiques du Québec 1861-1989 », dans Michel Allard et Suzanne Boucher (dir.), 1789 Enseigné et imaginé.Regards croisés France-Québec, déjà cité, p.133-145.34\tRobert Lahaise, « La Révolution française vue par le Québec », dans Michel Allard et Suzanne Boucher (dir.), 1789 Enseigné et imaginé.Regards croisés France-Québec, déjà cité, p.74-75. DOSSIER avri30 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 sion d\u2019un partie de la gauche intellectuelle québécoise - et même acadienne - au libéralisme moral et politique, après voir donné dans le marxisme et la contre-culture.L\u2019ancien anti-républicanisme était profondément anti-étatiste et moraliste ; le nouveau l\u2019est aussi, à sa manière.Ce libéralisme s\u2019en prend à toute forme de hiérarchie au nom de l\u2019égalité, et à la tradition au nom de l\u2019autonomie individuelle.Épousant sans réserve le langage libéral des droits individuels, ce libéralisme progressiste entretient l\u2019utopie d\u2019un individualisme révolutionnaire, qui déboucherait sur une démocratie pure formée d\u2019individus naturellement eux-mêmes, agissant de concert sans médiation ni représentation politique.D\u2019où la méfiance de ces ultralibéraux progressistes à l\u2019égard de l\u2019État, qui incarne à leurs yeux une structure de pouvoir autoritaire, notamment dans tout ce qui touche à la culture, la langue, l\u2019éducation, les styles de vie.L\u2019État incarne pour eux l\u2019unité dangereuse, la pré-cédence d\u2019un pouvoir à abattre, le monopole sur la norme.Instance surplombante sans cesse soupçonnée d\u2019être le jouet d\u2019une majorité oppressive, l\u2019État doit donc être neutralisé, de la même manière que les libéraux veulent le réduire à une portion congrue en matière économique.Nombre de ces ultralibéraux prônent ainsi le multiculturalisme et le chartisme, exaltant l\u2019individualisme possessif des droits individuels et la fragmentation de la société en une multitude de communautés ethnocentriques.Consacrée dans la constitution du pays en 1982, la politique du multiculturalisme sert désormais de porte-étendard au nationalisme impérial canadien et justifie les thuriféraires du « modèle canadien » de donner la leçon aux Américains adeptes du « melting pot » monochrome et aux Français aveugles à la différence, par faute de leur jacobinisme.Ce multi-clientélisme culturel est révélateur d\u2019une société sans avri3i L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER tradition d\u2019esprit public, qui n\u2019a connu ni le service militaire ou civil, ni l\u2019école commune, et qui préfère vivre sous l\u2019autorité d\u2019un État creux dont le monarchisme paraît être une garantie de neutralité.Moyennant allégeance au Canada, les clivages et les identités de la société civile peuvent jouer librement, voire obtenir reconnaissance et soutien de l\u2019État, mais sans que rien ne soit changé à l\u2019ordre politique et capitaliste.D\u2019où le caractère profondément légitimiste de cet ultralibéralisme culturel.De l\u2019État comme du monde corporatif capitaliste, on attend tout au plus des ajustements, des adaptations pour intégrer la diversité culturelle et sociale à l\u2019ordre existant35.L\u2019État étant frappé d\u2019inconsistance, le marché serait la seule institution qui tienne aux yeux des intellectuels ultralibéraux.Ce qui n\u2019empêche pas certains d\u2019entre eux de multiplier les rappels à l\u2019ordre contre les intellectuels non-conformistes et de s\u2019adonner à des exercices de profilage mental pour détecter des pensées prétendument dangereuses qui s\u2019écartent de que ces intellectuels organiques de la pétromonarchie canadienne ont décrété comme le souverain bien.L\u2019un de leurs procédés favoris est d\u2019étiqueter toute manifestation de pensée républicaine comme du conservatisme36.Leur vision du monde célèbre un hypermarché où les personnes, les capitaux, les biens, les valeurs, les identités et les appartenances circulent librement dans un espace marchand mondialisé et éthiquement standardisé sans subir d\u2019entraves autres que celles que requiert la coexistence efficace des opérateurs privés régulés par des États neutres.En ce sens, le libéralisme progressiste tenant de l\u2019hypermarché dont le 35\tSur cette question, voir Walter Benn Michaels, La diversité contre l\u2019égalité, Paris, Raisons d\u2019agir, 2009.36\tPour un bel exemple de ce genre d\u2019exercice d\u2019étiquetage peu rigoureux et loufoque, voir Chedly Belkhodja, « Le discours de la \"nouvelle sensibilité conservatrice\u201d [sic] au Québec », Études ethniques canadiennes/Canadian Ethnic Studies, vol.40, no 1, 2008, p.79-100. DOSSIER avri32 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Canada serait lui-même devenu une banlieue poursuit un programme régressif37, incapable de penser les inégalités économiques et les dominations politiques qui façonnent les destins collectifs et individuels d\u2019aujourd\u2019hui.Cet ultralibéralisme réactive en somme, sous des habits apparemment respectables, les vieilles peurs réactionnaires contre toute politique de la volonté.Le « pluralisme intégrateur » défendu par le rapport de la commission Taylor-Bouchard, qui voit dans l\u2019État une agence de moyens régulée par le droit et l\u2019éthique, a donné à cet ultralibéralisme antirépublicain une expression officielle au Québec et a teinté la rédaction du projet de loi 94 sur les accommodements raisonnables déposé en mars 201038.L\u2019éducation est un autre domaine où l\u2019anti-républicanisme nouveau a succédé à l\u2019anti-républicanisme ultramontain.Jusqu\u2019en 1964, le Québec a connu un système d\u2019éducation ultralibéral : au nom de la neutralité de l\u2019État à l\u2019égard de l\u2019instruction, l\u2019éducation a été abandonnée aux familles et aux églises, mandatées de remplacer l\u2019État.Ce régime remontant à l\u2019Acte d\u2019union a eu pour résultat que l\u2019instruction est devenue obligatoire seulement en 1943 et que l\u2019État s\u2019est doté d\u2019un ministère de l\u2019Éducation en 1964, sans compter que la séparation du système scolaire s\u2019est maintenue sur des bases confessionnelles jusqu\u2019en 1999.La conséquence fâcheuse de ce libéralisme confessionnel en matière 37\tII ne s\u2019agit pas dire que tout libéralisme est régressif.Le libéralisme a connu des défenseurs nuancés et éclairés ; en France, Raymond Aron ; au Québec, Léon Dion.38\tProjet de loi n°94, Loi établissant les balises encadrant les demandes d\u2019accommodement dans l\u2019Administration gouvernementale et dans certains établissements, Assemblée nationale de l\u2019État du Québec, 24 mars 2010.Ce texte est un monument de confusion intellectuelle.Aux fins de la loi, le pouvoir exécutif - le lieutenant-gouverneur et les ministres -, et le pouvoir législatif - l\u2019Assemblée nationale et ses députés - sont réduits à la notion d\u2019 « Administration gouvernementale ».Le législatif, l\u2019exécutif et l\u2019administratif tous en un! Et bien sûr, le judiciaire n\u2019est pas visé par la loi, pouvoir souverain entre tous. avri33 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER scolaire est d\u2019avoir accrédité l\u2019idée que la transmission d\u2019un solide socle de connaissances échappait au pouvoir de la collectivité.Si l\u2019État québécois a réussi à centraliser la gouverne scolaire depuis 1964 et à en évincer l\u2019Église, il est demeuré incapable de faire de l\u2019école un lieu distinct de la société civile et du marché qui soit dédié à la transmission du savoir.Une pédagogie relativiste centrée sur le vécu de l\u2019enfant et qui relègue au second plan la formation disciplinaire des enseignants a vite supplanté le peu d\u2019instruction humaniste qui avait persisté dans les écoles et collèges du Québec.Comme l\u2019a brillamment montré Angélique del Rey, l\u2019importation des approches par compétences, issues des sphères de l\u2019économie et de la gestion, est allée de pair avec le projet néolibéral de plusieurs organismes internationaux d\u2019orienter les systèmes éducatifs vers la formation de travailleurs opérationnels dont les compétences sont évaluables par les entreprises39.Au Québec, les « penseurs » de cette pédagogie qui allie constructivisme cognitif et pseudo-lyrisme à la Rousseau aiment à tourner en dérision le modèle français de l\u2019école républicaine, jugée élitiste et contraire à l\u2019esprit communautaire de l\u2019école québécoise40.Arrimée aux communautés, l\u2019école n\u2019est alors ni le prolongement de la collectivité, ni le lieu où celle-ci investit le savoir pour en faire une affaire commune à tous.Confondant endoctrinement et instruction, prêchi-prêcha moraliste et éducation civique, pédagogues et didacticiens ont entrepris de rééduquer les jeunes Québécois, leurs parents, et à travers eux, la société québécoise, dans un cours tel que Éthique, culture religieuse pour les débarrasser de leurs pensées suspectes.39\tAngélique del Rey, À l\u2019école des compétences, Paris, La Découverte, 2010.40\tVoir notamment le compte rendu fait par Claude Lessard de l\u2019ouvrage Main basse sur l\u2019éducation (Québec, éditions Nota Bene, 1999), paru dans Recherches sociographiques, vol.41, no3, 2000, p.570-577. DOSSIER avri34 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Conclusion Il existe donc au Québec une tradition républicaine, dont les manifestations sont restées jusqu\u2019ici clandestines et furtives, ne retenant guère l\u2019attention publique.La « petite nation » québécoise est loin de ces sociétés tombées dans des situations thermidoriennes sous la férule d\u2019élites révolutionnaires qui accaparent le service de l\u2019État41.Le service de l\u2019État, au Québec et au Canada, a longtemps été l\u2019apanage d\u2019une élite d\u2019avocats et d\u2019hommes d\u2019affaires qui, rarement desservis par le régime, n\u2019ont pas cherché à le refonder, ni même à le penser.Les intellectuels québécois non plus du reste qui, pour plusieurs las de servir les angoisses d\u2019une nation précaire, ont jeté leur dévolu sur la question sociale et la modernisation ; et certains ont poussé le zèle jusqu\u2019à remplacer nos ultramontains du temps jadis dans la perpétuation du vieux fonds anti-étatiste, antirépublicain et moraliste qui s\u2019était enraciné au Québec depuis l\u2019échec du projet des Patriotes.Mais le régime politique lui-même, la fondation démocratique, les bases de la politie, ce sont là des questions en friche, encore dans une certaine mesure impensées au Québec, excepté toutes celles en accord avec le régime canadien, qui se repose encore sur sa fondation ultraconservatrice de 1867, complétée en 1982 de l\u2019ajout du contrôle judiciaire des lois à l\u2019américaine.Fédéralistes et souverainistes au Québec ont certes mis à mal le régime fédéral canadien, pressé en vain le pays de se redéfinir, sans que nulle part la République trouve un porte-flambeau.Pendant ce temps, à Ottawa, les conservateurs de Harper consolident le Canada tel qu\u2019il a toujours été, monarchiste, whig, pétro-capitaliste, et tel qu\u2019il est devenu après 1982, hyperlibéral.?41 Voir Jean-François Bayart, Le gouvernement du monde, Paris, Fayard, 2004, p.174-175. AVR135 DOSSIER Pierre-Paul Sénéchal* Ô LIBERTÉ A peine un mot, et nous voilà en flammes.Pourquoi ton seul nom nous émeut jusqu\u2019à l\u2019âme.Liberté ! Liberté chérie ! - Antoni Slonimski, poète polonais Nom glorieux Le langage exprime essentiellement ce que nous pensons, ce que nous projetons, ce que nous éprouvons, qui nous sommes finalement.Les mots renvoient directement à des éléments de la réalité que nous nous faisons des choses, de l\u2019actualité et de l\u2019avenir que nous anticipons.Aussitôt prononcés, ils ne sont toutefois plus sans incidence, ils ne nous appartiennent plus.Ils deviennent « des intentions agissantes », par le sens qu\u2019ils revêtent dans la tête de ceux et celles qui les reçoivent.Pouvant transporter les sentiments des collectivités tout autant que les éteindre, ils détiennent un puissant pouvoir de mobilisation.Comment alors expliquer que ce fabuleux mot « Liberté » (incarné dans le bleu du tricolore de la Révolution française) jadis investi de la glorieuse auréole du combat pour la libération des peuples contre la domination des forts, occupe une place aussi effacée dans notre vocabulaire politique ?* MA science politique, ex-conseiller socio-économique au gouvernement du Québec et membre de la Ligue d'action nationale. DOSSIER avri36 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 Généreusement propagé par l\u2019idéal républicain L\u2019histoire contemporaine est celle de la longue quête de la liberté, de l\u2019affranchissement des individus et des collectivités, par le sang si nécessaire, de toute domination par autrui.Cette quête est au cœur de l\u2019idéal républicain au nom duquel, à partir de la fin du XVIIIe siècle, les collectivités vont construire leurs institutions politiques.Dans sa version républicaine, inspirée du Contrat social de Rousseau et de L'Esprit des lois de Montesquieu, le combat pour la liberté du peuple est celui de son affranchissement de l\u2019ancestrale et absolue souveraineté des monarques et de la domination des oligarques économiques et financiers.Cette vision de l\u2019organisation sociopolitique fait de la liberté, le premier des droits de la personne.L\u2019État-nation va constituer dès lors le cadre incontournable de la république, c\u2019est-à-dire le lieu essentiel où peut s\u2019exprimer la souveraineté du peuple et se réaliser les multiples interventions en sa faveur.L\u2019État est vu comme serviteur des citoyens et des seuls citoyens.Le sens de son existence ne saurait être autre chose que le bien commun (res publica).« l\u2019État est là pour s\u2019occuper de son monde », comme le résumait tout récemment si bien et si simplement, l\u2019ex-premier ministre Jacques Parizeau.Ayant devant eux les immenses espaces du continent à explorer puis à organiser, les premiers futurs Québécois étaient certes habités par un grand sentiment de liberté.Mais, c\u2019est l\u2019idée républicaine, relayée dans ce pays récemment conquis, qui fera résonner le mot de façon généreuse aux oreilles et aux cœurs.L\u2019idéal de liberté politique propagé par les leaders patriotes de la première partie du XIXe siècle sera nourri directement de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et la Déclaration d'indépendance de 1776 de leurs proches voisins.Ce nouvel idéal ne avri37 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER pouvait qu\u2019entrer en collision avec le conquérant britannique et les oligarques de la « clique du Château » qui s\u2019y agglutinent vers 1812.« L\u2019amour de la liberté » et « la dignité de l\u2019homme libre » feront l\u2019essentiel des discours parlementaires et des appels à la mobilisation populaire des Patriotes.Les plus jeunes et les plus hardis prendront d\u2019ailleurs pour nom « Les Fils de la Liberté ».Mais nul autre que Chevalier de Lorimier ne saura traduire ici avec autant de romantisme la flamme qui enlumine ce mot Liberté.Sa lettre du 14 février 1839, écrite de la prison de Montréal juste avant sa pendaison, traduit toute la noblesse de son action politique : Mes vues et mes actions étaient sincères et n\u2019ont été entachées d\u2019aucun [des] crimes qui déshonorent l\u2019humanité et qui ne sont que trop communs dans l\u2019effervescence des passions déchaînées.Je meurs sans remords.Je ne désirais que le bien de mon pays.je meurs en m\u2019écriant : Vive la Liberté, vive l\u2019indépendance.Le 16 novembre 1885, une autre histoire d\u2019échafaud : Louis Riel, chef des Métis canadiens-français est sacrifié par la clique monarchiste canado-britannique pour satisfaire les pilleurs du territoire de l\u2019Ouest.Un épisode politique qui donne naissance à un chant percutant sur le thème de la liberté : Que veulent ces esclavagistes ?Ces tyrans que leur fol orgueil, Aveugle et rend sourds aux prières ! Amour sacré de la Patrie, Conduits, soutiens nos bras vengeurs, Liberté, liberté chérie, Combats avec tes défenseurs (La Marseillaise rielliste sur la musique de Rouget de l\u2019Isle, parolier inconnu.) DOSSIER avri38 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 L\u2019exécution de Louis Riel marque un certain tournant dans notre histoire.Elle annonce une ère de repli.Les décennies qui suivent seront faites de labeur, de pauvreté et d\u2019exode, de « douze enfants à table », de désouchage, puis, plus tard, de travail à la « facterie ».Se crée lentement un petit monde d\u2019enfermement d'ordre moral et religieux qui va conditionner les actions, les élans citoyens, les lieux de mémoire.Bien sûr, le grand thème de la résistance, demeure, mais il prend pour noms : fécondité, dévotion, collaboration.Le mot liberté se fait lentement oublier, jusqu\u2019aux « belles années 60 », alors que semble ressurgir à nouveau, mais cette fois-ci de façon structurée, une nouvelle étape dans le long parcours québécois.Parcimonieusement énoncé sous la Révolution tranquille À la question : « What does Québec want ?» qui se fait entendre inlassablement à partir de 1968, les réponses seront de toutes substances et souvent, quelque peu déroutantes.La plus évocatrice d\u2019entre toutes sera « Québec libre » ou « Liberté pour le Québec ».Toutefois, c\u2019est essentiellement sur les pancartes des militants qu\u2019on la retrouvera.Combien, parmi les leaders politiques de la Révolution tranquille, combien parmi nos élus d\u2019aujourd\u2019hui, auront eu le courage d\u2019en faire le titre de leurs discours ?Serait-ce que le concept ne parvenait et ne parvient toujours pas à traduire notre réalité politique ?Conquis en 1760, annexé de force en 1840, puis enfermé à triple tour en 1982 dans une constitution sur laquelle il n\u2019eut mot à dire, notre peuple serait résolument un peuple libre ?Au cours de ces décennies on fera usage d\u2019un langage bien tricoté pour énoncer nos objectifs d\u2019émancipation : « Québec d\u2019abord », « Québec aux Québécois », « Maîtres chez nous », « D\u2019égal à égal », « Société distincte ».Mais du mot Liberté, comme thème mobilisateur et comme « intention agissante », très peu.Pas étonnant alors qu\u2019objet de tabou ou de gêne, le mot avri39 L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER ait fini par disparaître graduellement de notre vocabulaire politique.Curieusement, celui qui, de façon la plus solennelle, rappellera ce droit sacré du Québec à la liberté est Robert Bourassa, au lendemain de l\u2019échec de l\u2019Accord du lac Meech.« Aujourd'hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d'assumer son destin et son développement ».Mais voilà le drame de l\u2019homme : évoquant avec force et conviction notre droit à la liberté politique, il fut tout à fait incapable d\u2019en faire un devoir pour lui-même et pour son peuple, alors que les conditions étaient réunies pour le faire triompher.Sans cette affiliation du droit et du devoir, que peut bien vouloir dire l\u2019idéal de liberté ?Pour les vrais républicains, ceux et celles qui, dans leur âme, portent par atavisme cette valeur de liberté, il n\u2019y a pourtant pas d\u2019« âge d\u2019or », ni d\u2019époque révolue pour faire du mot « Liberté » un usage naturel.Du balcon de l\u2019hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967, c\u2019est dans un élan sans louvoiement que Charles de Gaulle lance son « Vive le Québec libre ».Pourquoi, René Lévesque alors ministre de « l\u2019équipe du tonnerre » et futur grand leader souverainiste en fût-il gêné ?Le 23 janvier 2007, c\u2019est de façon tout aussi spontanée que Ségolène Royal, chef du Parti socialiste français, qualifie le « projet québécois » tout à fait « conforme aux valeurs qui nous sont communes, c'est-à-dire la souveraineté et la liberté ».Une association de mots que nos politiciens d\u2019ici sont incapables de faire.Odieusement travesti par l\u2019individualisme et la droite économique Plus de 240 ans après la Révolution américaine dont les idées généreuses auront jadis rayonné jusque sur les rives du Saint-Laurent, à une époque où la doctrine du libéralisme économique est mondialement promue, que sont DOSSIER avri40 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 devenus les grands idéaux de liberté empruntés à l\u2019esprit de la Révolution française ?Que fait-on des principes fondateurs des idéalistes de l\u2019époque et qu\u2019on retrouve dans les fameuses triades « Liberté, Égalité, Fraternité» et « La vie, la liberté et la recherche du bonheur ?» Que fait-on de l'universalisme, cher à l'esprit des Lumières, lequel conçoit l'autorité dans le consentement mutuel ?La liberté obtenue si chèrement et au prix du sang n\u2019est-elle pas redevenue celle de posséder et d\u2019entreprendre avec le moins possible de coercition, sans plus d\u2019égards pour ceux et celles qui écoperont ?Quel message renvoie aujourd\u2019hui la Statue de la Liberté, cadeau de la France républicaine, oeuvre immense dédiée à la liberté et symbole d'émancipation pour les peuples du monde (Liberty Enlightening the World) ?Les créateurs américains de la pensée républicaine auraient-ils peine à se reconnaître dans un tel système de pensée et de valeurs ?Pas nécessairement, selon le chercheur Philippe d\u2019Iribarne, spécialiste des cultures nationales et de la mondialisation.Ce qui peut apparaître aujourd\u2019hui comme une dérive de la pensée fondatrice se retrouvait, selon ce dernier, déjà inscrit dans la conception de la liberté que se faisaient jadis les penseurs anglo-saxons.Une conception somme toute assez différente de celle qui a présidé à la Révolution française.Dans la pensée républicaine anglo-saxonne, il existerait un lien très intime entre l\u2019idée de liberté et propriété.Et c\u2019est à partir de cette notion de propriété qu\u2019est interprétée celle de la liberté.Dans cet univers idéologique, affirme le chercheur, « la liberté dans toutes ses dimensions, qu\u2019il s\u2019agisse du rapport aux autres ou au pouvoir, est une liberté de propriétaire, maître chez lui, protégé par la loi contre tout empiétement auquel il n\u2019aurait pas personnellement consenti ».Dans la tradition française, au contraire : avri4i L'ACTION NATIONALE avril 2012 DOSSIER [.] le triptyque républicain soude liberté, égalité et fraternité.Ces trois valeurs sont indivisibles, car aucune d'entre elles ne peut être pensée isolément.La liberté n'a pas de limite en soi.Aussi doit-elle être, contrebalancée par l'égalité et la fraternité.Le rapport à l'entité « groupe » aux États-Unis diffère de celui de la France.Pour la pensée américaine, le groupe est globalement porteur de contraintes.Alexis de Tocqueville, grand analyste de la démocratie américaine le nomme « dictat de la majorité ».(Philippe d\u2019Iribarne, « Que recouvre le mot liberté ?», Les Carnets du Cediscor, 2006).Plus près de nous, c\u2019est sous l\u2019influence du discours de la nouvelle droite républicaine américaine, relayé ici depuis quelques décennies par la phalange des radios poubelles («Liberté ! Je crie ton nom partout »), qu\u2019est né dans la capitale, le groupe d\u2019action politique Liberté Québec.Quel abus de langage, dira-t-on ?Quelle usurpation du mot sacré ! « Qu\u2019est-ce qu\u2019on a fait de nos rêves ?» s\u2019écrierait de son côté le regretté Sylvain Lelièvre.Mais faut-il s\u2019étonner de cette usurpation du mot « Liberté » ?Abandonné par les souverainistes et les progressistes québécois, un mot aussi mobilisateur et aussi évocateur d\u2019idéal pouvait-il rester aussi longtemps orphelin ?Au sommet du programme de Liberté Québec, il y a le « tout désacraliser ».D\u2019abord le mot liberté lui-même, l\u2019idéal politique qu\u2019il sous-tend, puis le modèle de développement qu\u2019il postule pour notre collectivité nationale.Tout comme la Coalition pour l\u2019avenir du Québec, le groupe se donne comme mission de « dépolariser » le débat de « l\u2019axe fédéraliste-souverainiste » afin de promouvoir ce qui, à ses yeux, représente l\u2019essentiel, soit « la liberté et la responsabilité individuelles », c\u2019est-à-dire un « État aminci, des marchés concurrentiels et la liberté de choix » sur à peu près tout.Admiratifs des valeurs et du style de vie étasuniens, antisyndicaux, fortement entichés de l\u2019anglais comme culture et langue de communication, les adeptes de ce groupe sont DOSSIER avri42 L\u2019ACTION NATIONALE avril 2012 en même temps proches des valeurs du Reform Party de Stephen Harper.Pour certains d\u2019entre eux, assez proches pour tendre une oreille bienveillante à ses élucubrations monarchistes et à sa vision autoritaire du pays.Pendant ce temps, sous ce nouveau Canada qui se construit, et ici même dans le West Island, le Doric Club semble vouloir renaître de ses cendres.? ASSEMBLEE NATIONALE QUEBEC Martine Ouellet Députée de Vachon I Té!.: 450 676-5086 I www.martineouellet.org Sansregret, Taillefer & Associés inc.Cabinet cil assurance collective de personnes Michel Taillefer, Criia Conseiller en assurance et rentes collectives Présidai t xntaillcfer@sta-collcctif.com I 78, rue Sainte-Marie Terrebonne (Québec) J6W 3E1 Téléphone : 450 471-2662 5 14 355-7869 800 782-5799 Télécopieur : 450 471-0026 514 355-7923 poste 225 (n Souveraineté du Québec Langue française Fête nationale Assurance-vie Société Saint-Jean-Baptiste dcIa MAU RICÎE & www.ssjbmauricie.qc.ca 819-375-4881 \u2018 1-800-821-4881 Les Cahiers de lecture de L'Action nationale La pensée québécoise en essais Pour savoir ce qui se produit dans le monde des essais au Québec, il faut s'abonner aux Cahiers de lecture de L'Action nationale, un périodique entièrement consacré aux recensions des essais québécois.D'un format journal agréable, Les Cahiers paraîssent trois fois l'an et font un survol de l'actualité éditoriale québécoise comme il ne s'en fait nulle part ailleurs.Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 36 pages qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés durant l'année.En vente maintenant Printemps 2012 Arts et Êtres Les Cahiers de lecture /-ciy SYLVlAl jBWI 8,95 $ par numéro 25 $ par année 45 $ pour deux ans taxes et expédition comprises Commande par la poste : L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 À la boutique internet www.action-nationale.qc.ca LIRE Lire Lire les essais Paul-Émile Roy La crise spirituelle du Québec 146 Hugo Fontaine La grenade verte.Valcartier 1974 : les oubliés de la compagnie D 154 Livres reçus 160 AVR146 LIRE LES ESSAIS PAUL-ÉMILE ROY La crise spirituelle du Québec, Bellarmin, 2012, 175 pages Observateur d\u2019un Québec désorienté, Paul-Émile Roy s\u2019applique à en comprendre et expliquer les causes.Il attribue essentiellement le manque d\u2019idéal qui caractérise le Québec actuel au rejet de son passé chrétien.Par ailleurs, il rattache ce rejet à la crise de la modernité en Occident.Doté d\u2019une vaste culture, l\u2019essayiste lie et confronte sa réflexion personnelle avec celle de grands penseurs, anciens et contemporains.La crise moderne Sans foi pour l\u2019animer, notre société n\u2019a plus d\u2019âme selon Roy : elle est ainsi privée non seulement de « la référence traditionnelle à une transcendance, mais aussi [du] souci de la culture, des valeurs, de la dignité humaine ».Autrefois, « le monde était habité par Dieu » (signifiant que Dieu est aussi immanent au monde), dont le Verbe incitait la collectivité chrétienne à communier dans ce qui dépasse l\u2019individu.Un dynamisme partagé mobilisait chaque chrétien dans un effort d\u2019ascension vers l\u2019affranchissement spirituel.Roy s\u2019en prend donc à la société technique postmoderne, qui favorise le comportement individualiste mais grégaire des avri47 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 consommateurs par un conditionnement publicitaire qui encourage l\u2019achat de produits visant les petites satisfactions immédiates conformistes.Bref, l\u2019avoir supplante l\u2019être.Sans élévation, cette société capte les gens dans son engrenage mécanique ; sans noblesse, elle avilit l\u2019homme en flattant ses instincts primaires ; sans conscience, elle diffuse en conséquence le désenchantement.Cette inconscience a favorisé l\u2019avortement à la légère et la reconnaissance précipitée du mariage homosexuel, précise Roy.Le relativisme fait que tout se vaut et se dégrade ; sans échelles de valeurs, plus de transcendance possible.L\u2019homme actuel ressent un grand vide existentiel.Dans cette perspective matérialiste et consumériste, le savoir s\u2019est parcellisé ou spécialisé.L\u2019éducation, privée de dimension spirituelle, devient un « dressage », que complète le mimétisme entretenu par les médias.Même l\u2019art moderne, sans référence à une transcendance, s\u2019est replié sur lui-même (l\u2019art pour l\u2019art).Dans leur méthode, la philosophie occidentale s\u2019appuie exclusivement sur la raison, et la science sur un discours descriptiviste et utilitaire - alors que « l\u2019homme passe l\u2019homme » (Pascal cité) ; or, la théologie, qui est englobante, « recourt à la Révélation ».Nous y reviendrons.Le passage du Québec vers la modernité Roy réalise un bref examen de conscience collective.Après que la Nouvelle-France fut devenue une colonie anglaise (1763), elle perdit le pouvoir ; les cadres, les militaires et les commerçants retournèrent en France.La tentative de libération par les patriotes du Bas-Canada (1837-1838) fut réprimée brutalement par l\u2019armée britannique.Malgré tout, le Québec survécut grâce à l\u2019Église catholique, qui prit en main la situation : elle fonda des paroisses, se chargea de avri48 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 l\u2019instruction, assuma la responsabilité de la santé ; puis, elle s\u2019occupa de la colonisation et participa à l\u2019avènement du syndicalisme et des caisses populaires.Finalement, au milieu du xxe siècle, lors de la Révolution tranquille, elle renonça à son rôle de suppléance - le peuple québécois avait mûri et s\u2019affirmait maître chez lui.Pourquoi alors le Québec n\u2019est-il pas devenu indépendant, à l\u2019instar d\u2019une centaine de pays dans le mouvement de décolonisation ?Roy estime qu\u2019il y a deux causes à l\u2019échec de la Révolution tranquille : le manque de détermination des dirigeants politiques et la profondeur de l\u2019aliénation nationale.À notre avis, s\u2019il est vrai que plusieurs chefs ont manqué de résolution dans l\u2019adversité depuis un demi-siècle, il faut plutôt analyser la dévitalisation « intérieure » des Québécois.Cette dernière conduit vers la disparition du peuple québécois, mais elle n\u2019est pas irrémédiable, comme est porté à le croire Roy.Pourtant, il a raison lorsqu\u2019il affirme que la première tâche intellectuelle consiste à débarrasser le peuple québécois de son « refus de soi ».Cet effort de décolonisation identitaire doit s\u2019appuyer non seulement sur la langue française, mais aussi sur la spiritualité, précisément notre tradition catholique : « ici, je ne parle pas de foi, mais de culture », précise-t-il.Roy pose alors une question fort pertinente : que serait l\u2019Inde sans l\u2019hindouisme, le Tibet sans le bouddhisme, le monde gréco-romain sans sa mythologie, les Amérindiens sans la leur ?La foi chrétienne Malgré sa précision concernant la portée de la tradition catholique, Roy rappellera et soulignera que le christianisme est fondé sur la foi en Jésus-Christ.Que cette foi inspire les œuvres sans s\u2019y laisser enfermer.Qu\u2019elle est un dynamisme qui se renouvelle et anime l\u2019Église, celle-ci - tout imparfaite avri49 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 soit-elle - assurant la transmission de la « parole de Dieu ».Toutefois, celle-ci ne serait-elle pas issue d\u2019un surmoi collectif plutôt que d\u2019une Conscience universelle ?Finalement, Roy affirme que le judaïsme et le christianisme ne sont pas des mythologies, étant le produit d\u2019une expérience de révélation intérieure.Idem, cette révélation personnelle, n\u2019est-elle pas liée à ce surmoi ?Afin de répondre à cette argumentation, nous soulevons deux aspects non abordés directement dans cet essai.Premièrement, pourquoi les catholiques croient-ils que leur dieu est né d\u2019une vierge, après l\u2019Annonciation faite à Marie par l\u2019archange Gabriel que le Saint-Esprit (représenté sous la forme d\u2019une colombe) « viendrait sur elle » ?C\u2019est un mythe charmant, comme les non moins célestes fécondations de Léda et Danaé par Jupiter s\u2019étant transformé en cygne et en pluie d\u2019or, respectivement.Tous ces mythes sont des « allusions ».Assurément, ce sont là des allégories pleines d\u2019enseignement pour « ouvrir l\u2019accès ».Toutefois, même lorsqu\u2019on s\u2019approche de la réalité ultime, celle-ci demeure insaisissable - elle conserve sa dimension virginale.Imaginons le roi des dieux dépouillé de ses nombreuses aventures amoureuses, rendu tellement abstrait qu\u2019on pourrait appeler Jupiter « Dieu le Père » (d\u2019ailleurs, l\u2019étymologie de Zeus [Pater] renvoie à la racine indo-européenne dei, qui signifie « briller »).La « divinité » n\u2019est-elle pas une lumière inépuisable, n\u2019éclaire-t-elle pas au-delà des mots, des concepts, des idées, des images et des allégories ?La « Révélation » n\u2019est-elle pas une expérience apophatique ou aphairitique (cf.la théologie négative des mystiques, tel Maître Eckhart, que mentionne Roy), la connaissance émergeant d\u2019un dépouillement réflexif ?Et cet évidement, n\u2019aboutit-il pas à un nouveau plein, tout imprévu soit-il ?(Cette méthode s\u2019apparente d\u2019ailleurs à la voie bouddhique avri50 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 vers une vacuité libératrice, qui n\u2019est pas un nihilisme -il est donc inapproprié d\u2019associer « vide bouddhique » et « vide moderne ».) N\u2019est-ce pas cela le mystère existentiel de l\u2019« esprit », son action de grâces qui engendre de nouvelles formes ou œuvres ?Deuxièmement, comment a-t-on pu au cours de l\u2019Histoire universelle, au sein de diverses religions, avoir l\u2019illusion d\u2019enfermer la conscience lumineuse dans des dogmes appuyés sur le chantage de l\u2019incommensurablement injuste châtiment éternel ?À notre avis, toutes les religions qui s\u2019enracinent encore dans la croyance à l\u2019enfer, c\u2019est-à-dire la terreur absolue, sont sans avenir.Le peuple québécois ne retournera pas à ce type de religiosité conformiste ou soumise.Cela admis, et la liberté-responsabilité de la conscience humaine reconnue, on pourra accomplir une revue féconde de la tradition catholique.Elle est même nécessaire, afin de sortir du rejet du passé qui - par inversion mimétique - est aussi absolu que ce qu\u2019il cherchait à élaguer.Quels seront la mesure et l\u2019équilibre de cette double distanciation ?Notre dignité d\u2019êtres humains nous incite à aller de l\u2019avant, quitte à réorienter notre parcours lorsque la conscience qui revient sur soi l\u2019indiquera.Cette voie ne connaît pas la fermeture d\u2019un temps linéaire ou cyclique, elle est plutôt une spirale ascendante.Que faut-il retenir de l\u2019héritage chrétien ?Roy dénonce les deux postulats suivants : « notre passé est honteux ; l\u2019Église catholique est responsable de ce passé que nous renions ».Alors que, depuis un demi-siècle, les Québécois sont généralement entraînés par une compulsion de rupture avec le passé, il s\u2019agirait d\u2019examiner ce dernier avec un regard plus serein et de récupérer notre héritage. avri5i L'ACTION NATIONALE - avril 2012 Disons-le nettement : le dénigrement de notre passé catholique a largement servi de prétexte pour éviter d\u2019affronter le véritable obstacle qui nous sépare de notre avenir de peuple indépendant : l\u2019inféodation au régime canadien.Il faut renouer avec les réalisations de notre passé, car celui-ci est un réservoir de puissance insoupçonnée alimentant notre poussée vers un avenir qui résultera de notre volonté.Dans une saine logique de décolonisation, le passé doit plutôt provoquer le rejet de notre présent statut de peuple assujetti, donc privé d\u2019un État complet.En attendant et par compensation, les Québécois participent allègrement à la société actuelle qui a régressé dans l\u2019idolâtrie avec son culte des vedettes (les idoles) et son fétichisme des gadgets et des articles de consommation, comme l\u2019affirme Roy.Il rappelle que l\u2019Ancien Testament oppose à l\u2019idolâtrie le dieu unique, Yahvé, seul digne d\u2019adoration.Nous devons cependant relever cette dernière aporie.Comment admettre la conception absurde de trois dieux considérés « uniques », quoique théologiquement et culturellement différents : Yahvé le belliqueux, le Dieu chrétien en trois personnes - dont l\u2019une (seulement) fut victime sur la croix - et Allah le nouveau guerrier ?Certes, les prophètes vétérotestamentaires avaient lutté contre les idoles de leur époque, qui étaient faites de bois ou de pierre.Mais actuellement, Yahvé n\u2019est-il pas une idole mentale justifiant la perpétuelle oppression du peuple palestinien par le peuple autodéclaré « élu » ?Dieu omniscient et omnipotent, ne s\u2019indigne-t-il pas des camps de concentration à ciel ouvert que sont Gaza et la Cisjordanie ?(Déjà, dans l\u2019Ancien Testament, Yahvé inspirait et guidait les génocides des villes de la région convoitée de Canaan - après le génocide universel du Déluge.) Admettons que Yahvé réprouvait parfois la violence, par exemple en se scandalisant de ce que les avri52 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 mains des sacrificateurs d\u2019animaux au temple de Jérusalem soient pleines de sang.Semblablement dans le Coran, Allah oscille entre la miséricorde et le désir de rétribuer les mécréants avec les flammes ardentes de l\u2019enfer.Le Dieu chrétien néotestamentaire, pourtant un dieu d\u2019amour en comparaison avec Yahvé ou Allah, n\u2019a-t-il pas maintenu ses ouailles dans la terreur spirituelle par la menace de l\u2019abîme de feu comme aboutissement des tribulations collectives des derniers temps pour les non-élus (cf.l\u2019Apocalypse) ?On ne peut ignorer que les bûchers de l\u2019Inquisition furent l\u2019enfer sur terre pour les esprits libres.Finalement, ces Dieux jalousement uniques en lutte pour la domination sur les esprits, n\u2019ont-ils pas été de gigantesques idoles abstraites aux impacts concrets proportionnels ?L\u2019Église catholique est durement critiquée, spécialement pour l\u2019Inquisition dans le passé et la pédophilie présentement.Certes, en tant qu\u2019institution humaine, elle n\u2019est pas exempte de maux graves, comme l\u2019admet Roy, qui déplore cependant le rejet total de ses œuvres par de nombreux contemporains.Parallèlement, on pourrait même constater que les crimes de guerre ou les génocides dont ont été responsables plusieurs peuples dans le passé n\u2019ont pas causé leur propre disparition.Néanmoins, la question cruciale qui se pose à l\u2019Église catholique ou à toutes les religions établies est celle de savoir s\u2019adapter à notre monde en pleine mutation, ou de disparaître.Or, nous avons la conviction que la plupart ne survivront pas.En comparaison avec le Vieux Continent, le catholicisme au Québec fut indéniablement plus civilisé : celui-ci est né et a survécu dans la matrice et sous l\u2019égide d\u2019un catholicisme essentiellement salvateur et formateur.L\u2019étiolement de l\u2019Église catholique dans le monde entraînera-t-il celui d\u2019un Québec délesté depuis la Révolution tranquille de sa propre avri53 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 tradition religieuse fondatrice ?C\u2019est possible.Puisque, comme Roy, nous constatons qu\u2019en Occident le consumérisme est en train de se substituer au catholicisme, ou encore, le matérialisme à la spiritualité.Cependant, le Québec pourrait au contraire voir dans cette crise civilisationnelle et planétaire l\u2019occasion de refonder sa propre spiritualité, tout en contribuant à la renaissance de celle des autres peuples.Un Québec spirituellement libre et un Québec politiquement affranchi, ne seraient-ils pas mutuellement idoines ?Il y faudra l\u2019esprit de bravoure - et celui de piété ou de contemplation - des fondateurs et des explorateurs de la Nouvelle-France.L\u2019avenir issu du passé Si la spiritualité est transmise par la tradition, et qu\u2019elle est de l\u2019ordre de la vie et de l\u2019expérience comme l\u2019affirme Roy, c\u2019est qu\u2019elle est redécouverte et recréée par les générations successives, entre autres, en la confrontant fructueusement avec d\u2019autres traditions.Notons alors que la spiritualité n\u2019est pas nécessairement vécue avec la référence à un dieu personnel ; en témoignent diverses traditions de l\u2019Orient, dont plusieurs sont établies sur une voie - ou même un divin -impersonnel, lesquelles ont irrigué l\u2019Occident spécialement depuis les années 1960, en particulier différentes formes du bouddhisme.Le Québec est appelé à vivre pleinement une spiritualité dégagée du dogmatisme et de la résignation accumulés qui avaient conduit à un destin bouché au milieu du xxe siècle.Toutefois, la vie spirituelle sera idéalement inspirée par l\u2019audace, la résolution, la persévérance d\u2019antan, qui continueront de fonder son avenir.Selon nous, elle ne peut plus se rattacher à une institution exclusive, mais elle sera surtout avri54 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 expérientielle.À l\u2019image du parcours des héros intrépides de la Nouvelle-France, elle sera dans le domaine psychique - y compris le cyberespace - précisément exploratoire.Laissons le dernier mot à Paul-Émile Roy : « La vraie révolution n\u2019est pas une rupture.Elle est l\u2019accomplissement, la réalisation, l\u2019approfondissement de ce qui est en marche dans le temps.» Marc Laroche HUGO FONTAINE La grenade verte.Valcartier 1974 : les oubliés de la compagnie D, Montréal, Éditions La Presse, 2011, 199 pages Le 30 juillet 1974, par un jour pluvieux, 136 adolescents, âgés de 14 à 19 ans, participant tous au camp d\u2019été des cadets de l\u2019armée à la base de Valcartier, près de Québec, s\u2019engouffrèrent dans un des baraquements de la base.On devait leur dispenser un cours théorique sur la sécurité des explosifs.Un capitaine leur expliquait les précautions à prendre en maniant une grenade.Normalement, toutes les grenades utilisées pour ce genre de cours étaient des pièces de démonstration.Bref, inertes.Mais ce jour-là, suite à un concours de circonstances dû à l\u2019incompétence et surtout à la négligence de certains, une vraie grenade s\u2019était glissée parmi les objets de démonstration.Ignorant qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une vraie grenade, un cadet la dégoupilla.Ce faisant, la grenade explosa, tuant six cadets et en blessant une soixantaine d\u2019autres.En un mot, tous ces jeunes en un après-midi, ont « vécu la guerre, sans y avoir jamais été », comme l\u2019un d\u2019eux devait raconter par la suite. avri55 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 L\u2019affaire fit les manchettes, donna lieu à une commission d\u2019enquête militaire et à une enquête du coroner.Puis, elle fut oubliée.Trente-cinq ans plus tard, 37 survivants de cette tragédie se sont rencontrés, pour faire le point sur comment ils avaient passé à travers ce cauchemar.Intéressé à cette histoire par l\u2019un d\u2019eux, le journaliste Hugo Fontaine, du quotidien La Presse, a interviewé plus d\u2019une vingtaine d\u2019entre eux.Il a aussi parlé à plusieurs parents, tant des parents que des blessés et de ceux qui, bien qu\u2019indemnes physiquement, ont subi de graves séquelles psychologiques.Conçu selon le modèle d\u2019une enquête journalistique, plutôt que littéraire, avec de nombreux retours en arrière, non seulement l\u2019ouvrage de Fontaine rappelle-t-il la trame des événements de la tragédie de juillet 1974, mais il s\u2019attarde également, pour ne pas dire surtout, à l\u2019après-tragédie.Car 37 ans plus tard, les malheurs de cette compagnie de cadets ne sont pas terminés.Les acteurs de ce drame ont souffert et souffrent encore.Mais qui se souvient des survivants ?se demande aujourd\u2019hui avec justesse celui qui commandait le camp des cadets en 1974, le lieutenant-colonel Robert Whitelaw.L\u2019ouvrage n\u2019est pas toujours facile à lire, puisqu\u2019il passe constamment de 1974 à aujourd\u2019hui, mais il est difficile de ne pas le lire jusqu\u2019au bout tant il permet de découvrir les dessous jusqu\u2019ici cachés par la Défense nationale sur cette tragédie.Ce que l\u2019ouvrage démontre, c\u2019est que les potentielles séquelles psychologiques d\u2019une explosion comme celle du 30 juillet 1974 n\u2019étaient pas totalement ignorées par les autorités, mais elles furent largement sous-estimées. avri56 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 En 1974, les cadets furent renvoyés à la maison.Ils ne reçurent ni soutien psychologique, ni aucun autre type d\u2019aide.Le problème, c\u2019est que personne ne semble avoir réalisé que ces cadets n\u2019étaient pas de vrais soldats mais des adolescents dont certains, à 14 ans, étaient à peine sortis de l\u2019enfance.Or, à l\u2019époque, le stress post-traumatique n\u2019était pas encore passé dans les mœurs et le commun des mortels n\u2019était pas encore familier avec les séquelles associées à un événement traumatisant.Et personne ne semble avoir réalisé que pour un groupe de jeunes, voir ainsi six des leurs tués, une soixantaine gravement blessés dont certains franchement estropiés pour la vie les traumatiserait jusqu\u2019à l\u2019âge adulte.Évidemment, tous les cadets et les autres qui ont vécu l\u2019explosion n\u2019ont pas développé un état de stress post-traumatique.Certains ont pu s\u2019en guérir dans les semaines et les mois qui ont suivi l\u2019événement et ceux qui en souffrent encore aujourd\u2019hui font face à des degrés de sévérité différents.Si les victimes se rendent compte aujourd\u2019hui de la nature de ce qui les afflige, c\u2019est que ce mal n\u2019existait pas quand la grenade leur a explosé au visage.Du moins, pas officiellement.Le commun des mortels n\u2019était pas encore familier avec les séquelles associées à un événement traumatisant.D\u2019autant plus que dans le cas de ces jeunes cadets, personne ne les avait avertis de l\u2019apparition possible de symptômes.L\u2019état de stress post-traumatique, aussi connu sous le nom de syndrome de stress post-traumatique, n\u2019a été reconnu par l\u2019Association psychiatrique américaine qu\u2019en 1980 et par l\u2019Organisation mondiale de la santé qu\u2019en 1992.En 1974, les cadets furent renvoyés à la maison et ne reçurent ni soutien psychologique, ni aucun autre type d\u2019aide. avri57 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 La commission d\u2019enquête militaire qui suivit a renforcé chez les victimes la perception que l\u2019armée avait pensé à elle avant tout plutôt qu\u2019aux cadets.Comme raconte l\u2019un d\u2019eux : « T\u2019es un tit-cul de 14 ans et tu viens de manger toute une claque.Ils te posent plein de questions auxquelles tu n\u2019as pas les réponses.Tu n\u2019es pas au courant.Tu n\u2019as pas encore réalisé ce qui s\u2019est passé, tu es sous le choc.Et on te traite comme un homme entraîné depuis 10 ans à faire face à ce genre de situation ».Un autre dira : « Tu as 14 ans, ton ami est étendu devant toi.Il ne reste aucune partie de son corps.Tu es couvert de ses restes.Et tu n\u2019as aucun soutien.Tu t\u2019en vas chez vous, personne de l\u2019armée ne t\u2019appelle, » Les cadets n\u2019étaient pas des hommes adultes, encore moins des soldats entraînés.Des enfants de cet âge ne devraient pas avoir à passer par là.L\u2019armée n\u2019a rien fait.Elle couvrait ses arrières et tentait de balayer l\u2019événement sous le tapis.Hugo Fontaine a interrogé Me Michel Drapeau, avocat en droit militaire et ancien colonel des Forces canadiennes, souvent appelé comme expert à la télévision, pour expliquer des situations impliquant la Défense nationale.Selon lui, dans cette affaire, « le gouvernement s\u2019est occupé de ses employés, mais pas des cadets.Les militaires de la Force régulière ou de la Réserve ont été dédommagés, en vertu des lois et règlements en vigueur, mais les cadets, que les parents avaient confiés à la Défense nationale, ont été laissés-pour-compte.Si le gouvernement n\u2019a pas agi, réagi et supporté ces jeunes qui ont subi des blessures qui les ont marqués pour le reste de leurs jours, ce n\u2019est pas seulement regrettable, c\u2019est inexcusable », selon Me Drapeau.Selon Michel Drapeau, l\u2019ombudsman du ministère de la Défense nationale et des Forces canadiennes pourrait avri58 L'ACTION NATIONALE - avril 2012 faire enquête et recommander au gouvernement de verser une compensation aux victimes.Encore faudrait-il que le ministre de la Défense l\u2019autorise à entreprendre une enquête à ce sujet.Pendant plus d\u2019un mois, lors de l\u2019été 2011, Hugo fontaine a demandé une entrevue avec le ministre de la Défense nationale, Peter MacKay, sur le sujet.Il n\u2019a même pas pu avoir une courte entrevue téléphonique avec le ministre On en est là.Si Ottawa ne semble pas bouger, aucune des victimes de cette tragédie n\u2019a oublié.Aucune ne pourra jamais oublier.Ni les parents de ceux qui sont décédés, ni leurs camarades de chambrée, qu\u2019ils aient été blessés dans leur corps d\u2019adolescent ou simplement acteurs miraculeusement indemnes d\u2019une journée qui a transformé leur vie à jamais.Pierre Vennat Journaliste à la retraite et historien h'«i U* Guy Bertrand Avocats Me Guy Bertrand 250, Grande Allée Ouest, bureau 801 Québec (Québec) G1R 2H4 Téléphone : 418-683-8585 Télécopieur : 418-614-1458 Courriel : gbertrand@guybertrandavocats.com Site internet : www.guybertrandavocats.com Liberté pour ma nation Quoi de plus important, Pour soi-même et pour son peuple, Que la liberté ?Ainsi, pourquoi chaque québécois Ne se poserait-il pas, au moins une fois dans sa vie, La question suivante : La nation québécoise est-elle libre ?Une nation minoritaire, au sein d'un pays, Peut-elle prétendre à la liberté, Lorsqu'il lui est interdit par la Constitution De la nation majoritaire : D'adopter toutes ses lois, De percevoir tous ses impôts, De signer ses traités, D'être présente dans les instances internationales, et De participer aux jeux olympiques, sous les couleurs de son drapeau ?Non, le Québec, au sein du Canada, n\u2019est pas libre, Voilà pourquoi il est condamné À faire du surplace Et à tourner en rond.Ma nation a soif de liberté et d\u2019indépendance.Québec, ce e Guy Be ¦juin 20, AVRi6o LIVRES REÇUS Renaud Longchamps Dans la nuit blanche et noire, Éditions Trois-Pistoles, 2012, 206 pages Claude-Armand Piché La matière du passé.Genèse, discours et professionnalisation des musées d\u2019histoire au Québec, Septentrion, 2012, 407 pages Marie France Labrecque Féminicides et impunité.Le cas de Ciudad Juarez, Écosociété, 2012, 198 pages Carl Bergeron Un cynique chez les lyriques.Denys Arcand et le Québec, Boréal, 2012, 144 pages Donald Marron Théories économiques en 30 secondes, HURTUBISE HMH, 2011, 160 pages Edward s.Herman et David Peterson Génocide et propagande.L\u2019instrumentalisation politique des, massacres, LUX, 2012, 184 pages Normand Landry SLAPP.Bâillonnement et répression judiciaire du discours politique, Écosociété, 2012, 212 pages avri6i L'ACTION NATIONALE - avril 2012 Éric Duhaime L'État contre les jeunes, VLB, 2012, 168 pages Frédéric Smith La France appelle votre secours.Québec et la France libre, 1940-1945, VLB, 2012, 295 pages Jonathan Livernois Un moderne à rebours.Biographie intellectuelle et artistique de Pierre, Vadeboncoeur, PUL, Collection Culture québécoise, 2012, 368 pages Jean-François Lisée Le petit tricheur.Robert Bourassa derrière le masque, Québec Amérique, 2012, 408 pages Mathieu Bock-Côté Fin de cycle.Aux origines du malaise politique québécois, Boréal, 2012, 184 pages Jacques Patry L'interdit, la transgression, Georges Bataille et nous, PUL, 2012,110 pages Josianne Paul Sans différends, point d'harmonie.Repenser la criminalité en Nouvelle-France, Septentrion, Collection Cahiers du Septentrion, 2012, 356 pages Marcelo Otero L'Ombre portée.L'individualité à l'épreuve de la dépression, Boréal, 2012, 378 pages Alain Lavigne Duplessis, pièce manquante d'une légende.L'invention du marketing politique, Septentrion, 2012, 200 pages Michel Vézina Attraper un dindon sauvage au lasso, Éditions Trois-Pistoles, 2012, 311 pages Victor-Lévy Beaulieu Ma vie avec ces animaux qui guérissent (nouvelle édition revue et augmentée), 2012, Éditions Trois-Pistoles, 272 pages Prévenez le coût ! 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L\u2019Action NATIONALE Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page et infographie Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur AVR167 LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Mission La Ligue d'action nationale est l'éditrice de la revue L'Action nationale.Sa mission est d'être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Gilles Lavoie Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Jacques Martin Lx Officio Robert Laplante Membres Mathieu Bock-Côté Jean-Louis Bourque Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Pierre de Bellefeuille Robert Comeau SiouFan Houang Henri Laberge Josée Lacourse Anne-Michele Meggs Danic Parenteau Joëlle Quérin Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Michel Sarra-Bournet Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Jean-Jacques Chagnon 'j', Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon, Gilles Rhéaume Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jean-Marc Léger ' , Georges Meyers ', Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy Tarifs 2012 \t1 an 10 numéros\t2 ans 20 numéros Abonnement\t80 $ (70,22 $ + taxes)\t140 $ (122,89 $ + taxes) Abonnement de soutien\t175 $\t300 $ Étudiant\t45 $ {39,50 $ + taxes)\t80 $ (70,22 $ + taxes) Institution\t140 $ {122,89 $ + taxes)\t235 $ (206,28 $ + taxes) Autres pays\t150 $\t275 $ \t\t Abonnement PDF\t55 $ 48,28 $ + taxes TVQ 1012563392 TQ0002\t95 $ 83,39 $ + taxes TPS 11901 9545 Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022\tpaiement internet sécurisé Desjardins dans notre site \u2022\tpar la poste \u2022\tpar téléphone Paiement au guichet (renouvellement d'abonnement) \u2022\tchez Desjardins et dans les institutions financières participantes L\u2019ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Envoi de Poste-Publications - Enregistrement N° 09113 "]
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