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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Mai - Juin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2012-05, Collections de BAnQ.

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[" Photomontage : Jean Letarte j L\u2019Action INATIONALËI volume CII numéros 5-6 MAI-JUIN 2012 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L'ACTION NATIONALE volume CII numéros 5-6 - Mai-Juin 2012 Mai-Juin 20 12 vol.CII nos 5-6 L\u2019Action NATIONALE Louky Bersianik L'œuvre souveraine claire aubin Démarche artistique Ma pratique artistique a débuté il y a plus de dix ans, avec l\u2019approche de la gestuelle en peinture acrylique.Elle a évolué depuis 2004 vers le façonnage de l\u2019argile et s\u2019est poursuivie avec ce médium jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Mes pièces sont cuites à basse température au four électrique et au four RAKU.J\u2019applique des engobes et des patines composés d\u2019oxydes, de peinture acrylique ou à l\u2019huile, de pastels, d\u2019encres et de différents types de vernis sur les pièces cuites au four électrique.Certaines pièces font l\u2019objet de moulage et de coulage en bronze.Ma recherche comporte la réalisation par façonnage de pièces d\u2019inspiration libre ou thématique.Certaines œuvres littéraires de fiction et poétiques m\u2019inspirent de même que la vie et les réalisations de créatrices (souvent pionnières) au Québec.Ainsi j\u2019aime rendre hommage à ces créatrices d\u2019ici en réalisant une pièce qui les représente.Ces pièces sont en général offertes pour exposition permanente dans un espace public.Parmi les thèmes qui m\u2019habitent : l\u2019émotion, la solitude, la liberté, l\u2019intériorité, le désir.En couverture et ci-contre : Sculpture en hommage à Louky Bersianik, 2010.Céramique, oxydes et patine bronze.Photos : Normand Rajotte Location d'outils Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 Heureuse de participer à la construction de la référence québécoise 40 succursales pour mieux vous servir simplex, ca \u2022\tMontréal : 1.800.361.1486 \u2022\tQuébec : 1.800.284.7571 \u2022\tOttawa : 1.888.408.8807 L\u2019Action NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQAC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock-Côté. 2012 Yves Beauchemin Président de la campagne de financement 2012 de L\u2019Action nationale L'Action nationale reçoit vos dons à titre d'organisme d'éducation politique reconnu par le gouvernement du Québec.Un reçu pour fins fiscales est expédié chaque année à ses donateurs.Par la poste (chèque ou carte de crédit*) L'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 À la boutique internet www.action-nationale.qc.ca Campagne de financement de L'Action nationale Chères et chers compatriotes, Depuis sa fondation il y a près de 100 ans, L\u2019Action nationale a travaillé sans relâche à donner un pays aux Québécois.Je connais bien peu d\u2019exemples dans notre histoire d\u2019une pareille constance ! Les efforts de la revue ont toujours reflété l\u2019évolution des mentalités, prenant en compte les possibilités politiques réelles qui s\u2019offraient aux Canadiens français d\u2019alors comme aux Québécois d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui.Mais le but de la revue a toujours été le même : assurer l\u2019avenir de notre peuple en Amérique du Nord.L\u2019Action nationale s\u2019est toujours rangée du côté de ceux et celles qui prenaient à cœur la cause des Québécois et a toujours combattu les menteurs élégants aux intérêts nébuleux -ou tristement visibles.Voilà, malgré son âge vénérable, le secret de sa jeunesse.Je feuilletais avec émotion l\u2019autre jour le monumental numéro de 600 pages publié en décembre 1994 peu avant le dernier référendum sur la souveraineté et intitulé « Québec : un pays à portée de main » ! La portée était plus longue que prévu.Malgré la déception générale, l\u2019équipe de rédaction n\u2019a pas bronché (ou si peu), ses regards toujours fixés sur l\u2019objectif ultime.En avril 2005 (un autre exemple parmi tant d\u2019autres), elle publiait un dossier percutant : « PQ et souveraineté : passer aux actes ».Afin d\u2019assurer sa liberté de pensée et d\u2019action, L\u2019Action nationale s\u2019est toujours fait une règle de ne pas dépendre de subventions gouvernementales.Vos dons et vos abonnements sont donc essentiels à sa survie.Par téléphone (carte de crédit*) 5i4-845-8533 ou sans frais 1-866-845-8533 Merci à l\u2019avance de votre générosité.*VISA et MASTERCARD Yves Beauchemin s* $6 i V, ^\\\\ ,\\\\v\\ ».Je choisis LE DEVOIR Libre de penser H \\» maijuin4 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 Louky Bersianik Présentation Andrée Ferretti\t6 Trois poèmes inédits Louky Bersianik\t17 Eremo (extrait) roman inédit de Louky Bersianik\t20 L'oeuvre sous toutes ses formes\t Louky Bersianik et la conscience des oppressions Claire Aubin\t32 Le don vital de Louky à sa prochaine Élaine Audet\t43 L\u2019Euguélionne, un immense remous social Colette Beauchamp\t54 Louky Bersianik Marie-Claire Blais\t63 Permafrost ou le troubli Cécile Cloutier\t67 Louky Bersianik, une femme incarnée dans sa parole Louise Cotnoir\t70 Terriblement vivante Louise Dupré\t79 La fluidité de l'espace-temps Nicole Houde\t86 Il était deux fois, l\u2019Euguélionne Thérèse Lamartine\t91 Louky Bersianik, archéologue du féminin Jacqueline Lamothe\t97 Il fait un temps merveilleux pour les pique-niques Catherine Mavrikakis\t107 De la langue et de ses déplacements Germaine Mornard\t112 Louky Bersianik, poète des commencements Jean Royer\t119 Louky Bersianik : une voix irremplaçable Patricia Smart\t127 Architecture d\u2019une oeuvre romanesque France Théoret\t135 maijuin5 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 Des apports créateurs Gestation de Kerameikos Graham Cantieni\t144 L'aventure de la traduction de L'Euguélionne Howard Scott\t147 Louky Bersianik : la grande et terrible vivante Dorothy Todd Hénaut\t152 Témoignages\t Louky, terrible vivante Germaine Beaulieu\t160 Savante Denise Boucher\t164 Louky, la terrible vivante Nicole Brossard\t165 Témoignage sur une terrible vivante disparue Lise Durand\t169 Bersianik, l\u2019intemporelle Nicole Hébert\t180 L\u2019histoire d\u2019une amitié Jacqueline Lamothe\t183 îlE dit-elle Nancy R.Lange\t186 En hommage à une femme d\u2019une autre planète Jean Letarte\t190 Dévasté Nicolas Letarte\t191 Mon amie Louky Bersianik Lise Payette\t196 Lumineuse Louky Georgette Provencher\t201 La face cachée des femmes Claire Varin\t204 Lettre à Andrée Ferretti André Thibault\t207 Un jour, toujours : Louky Bersianik Andrée Yanacopoulo\t211 Bibliographie 214 LOUKY BERSIANIK L'OEUVRE SOUVERAINE Andrée Ferretti* PRÉSENTATION Penseur passionné, essayiste remarquable, constamment engagé dans l\u2019action, l\u2019indépendantiste Robert Laplante sait que langue et culture sont des réalités consubstantielles.Il sait que c\u2019est dans l\u2019expression multipliée à l\u2019infini de l\u2019imaginaire de nos créateurs que réside la vitalité de notre nation et son avenir libre et souverain.Ce fut donc pour lui dans l\u2019ordre des choses, sitôt connu son décès, de penser à rendre un vibrant et consistant hommage à Louky Bersianik, écrivaine et philosophe féministe qui a donné une œuvre indispensable et d\u2019une exceptionnelle originalité au patrimoine culturel québécois et universel.Il m\u2019a alors proposé de préparer un dossier voué à la connaissance et reconnaissance de cette œuvre majeure et de son auteure, à faire paraître dans L'Action nationale, revue centenaire qu\u2019il dirige depuis treize ans.J\u2019ai accepté avec empressement, sachant que je pouvais compter sur les collaborations compétentes et inspirées des écrivaines France Théoret et Élaine Audet et de la sculptrice Claire Aubin, toutes proches amies de Louky Bersianik et excellentes connaisseuses de son œuvre.* Ecrivaine, auteure de romans, de recueils de nouvelles et d\u2019essais, Andrée Ferretti a aussi réalisé deux recueils des grands textes indépendantistes, le premier avec Gaston Miron. maijuin7 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 Andrée Yanacopoulo intitule son témoignage « Un jour, toujours : Louky Bersianik ».Il y a en effet des écrivains et des écrivaines qu\u2019on découvre dans un éblouissement et qu\u2019on aime une fois pour toutes.Louky Bersianik fait partie de cet exceptionnel cortège, comme le montrent et démontrent tous les textes publiés dans ce dossier, qu\u2019ils soient consacrés à la présentation et à l\u2019analyse de l\u2019œuvre, à l\u2019exposé des contributions créatrices à sa fabrication et à sa diffusion, aux hommages à sa personne.Trente-deux contributions toutes révélatrices d\u2019un aspect important de l\u2019œuvre de Bersianik ou d\u2019une manière d\u2019être de Louky1.Et, bonheur inestimable, on peut s\u2019introduire par la grande porte dans cet univers, en lisant en ouverture du dossier des textes inédits : trois poèmes et le premier chapitre d\u2019un roman intitulé Eremo de même que des pages manuscrites de Louky Bersianik.Ils sont publiés avec les consentements de son fils Nicolas Letarte, son légataire universel, de France Théoret et Andrée de Rome, les exécutrices de son testament littéraire.La personne Née Lucille Durand à Montréal, le 14 novembre 1930, Louky Bersianik, après l\u2019obtention d\u2019une maîtrise en lettres françaises de l\u2019Université de Montréal, s'inscrit, en 1953, au doctorat à la Sorbonne.Elle entreprend ensuite des études en médias électroniques au C.E.R.T.(Centre d'études de radio et de télévision) d'Issy-les-Moulineaux où elle obtient un diplôme en 1960.Louky Bersianik séjourne plusieurs années à l'étranger au cours desquelles elle effectue de nombreux stages dans les studios de cinéma tchèques, italiens et français.L'auteure passe un an dans l'île de Crête pour écrire 1 Ne peut ici être souligné chaque apport, mais que tous les auteures et auteurs sachent que leur texte a été réellement apprécié et qu'ils en sont tous également remerciés. maijuin8 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 Le pique-nique sur l'Acropole (1979).De retour au Québec, elle écrit pour Richard Séguin les paroles d'un disque, Trace et contraste, qui a obtenu en 1981 le premier prix du disque à Spa et le Prix de la meilleure chanson de l'année à Antibes, pour « Chanson pour durer toujours ».Elle a également écrit des textes pour la radio, la télévision et le cinéma et collaboré à diverses revues, tant au Québec qu'à l'étranger.Elle a aussi animé ou donné des ateliers d'écriture, notamment à Cerisy-la-Salle.On peut lire ces quelques notes biographiques sur L\u2019Île, site de l\u2019infocentre littéraire des écrivains québécois, et d\u2019autres qui les complètent sur le site Sisyphe qui a consacré un dossier fort bien étoffé à l\u2019auteure, suite à son décès survenu le 3 décembre 2011.Notes utiles, certes, mais qui ne nous disent rien de l\u2019enfance et de la jeunesse de Lucile Durand (Le second « L » est tôt biffé) dont les textes de Lise Durand et de Lise Payette nous donnent heureusement un aperçu.Celui de sa sœur Lise nous montre que Lucile, était une enfant aimante et déjà responsable.Très jeune, dès l\u2019âge de huit ans, précisément, elle vivait à fond des sensations qu\u2019elle n\u2019oubliera pas, nettes, cachées, débordantes.L\u2019enfant enregistre tout, éprouve même un intérêt acharné pour chaque phénomène qui scande sa vie, dans lequel elle soupçonne déjà l\u2019existence d\u2019une Loi qui régit tout.Celle des sociétés patriarcales, comprendra-t-elle beaucoup plus tard.Enfance difficile, marquée par un douloureux sentiment d\u2019abandon, dont elle dévoilera la détresse dans Permafrost, roman dont le sens profond nous est révélé par Cécile Cloutier et Nicole Houde.Avec le texte de Lise Payette, nous franchissons plusieurs années, pour arriver à celles de la vingtaine exubérante, vécue heureusement à Paris avec l\u2019homme aimé, Jean Letarte, « le mâle de [t]on espèce », comme il signe son témoignage.Ce qui n\u2019empêche pas Louky et son amie Lise, au cours de leurs longs après-midis passés en tête-à-tête, de se questionner sur maijuin9 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 la place et le rôle des femmes dans la société, pour découvrir peu à peu l\u2019importance du féminisme, sa nécessité.Notes utiles, mais qui ne permettent pas de saisir l\u2019attachante personnalité de Louky Bersianik.Les nombreuses personnes qui lui rendent ici hommage sont unanimes à parler de son appétit et de sa joie de vivre, de sa brillante intelligence, de la vivacité de son regard, de la fine discrétion de son attitude, de sa simplicité et de sa générosité.Ni les événements douloureux qui jalonnent constamment sa vie non plus que la maladie n\u2019assombrissaient son regard, n\u2019atténuaient sa conscience interrogatrice et critique de la société avec ses injustices, ses inégalités, ses violences, ses attentats permanents contre la liberté des personnes et des collectivités.Jaillissait alors, comme le souligne Nicole Brossard, la joyeuse férocité de son humour qui pointait avec sagacité les travers de ce monde, le particulier et l\u2019universel.Car, il s\u2019agit bien de cela, de la rare qualité de sa pensée, extraite de la rare qualité de sa sensibilité et de sa sensualité et inversement.Toutes qualités que nous apprend chaque témoignage.Louky n\u2019a cessé d\u2019inspirer admiration, gratitude et amitié.Portée vers les autres, elle savait créer des liens aussi solides qu\u2019exigeants avec les personnes élues.Elle trouvait toujours les mots qui les réconforteraient dans leurs moments difficiles, comme se le rappelle Claire Varin, heureuse d\u2019un vœu reçu de Louky lui souhaitant la Joie, celle qui n\u2019est pas passagère, celle qui trône, triomphante, au milieu du cœur, celle qui est synonyme de VIE.Relations privilégiées qui débordaient sa personne, qui s\u2019établissaient aussi avec son œuvre dont l\u2019influence a marqué la pensée et la vie de plusieurs témoins prenant ici la parole.Pour ma part, j\u2019ai eu la chance, lors d\u2019un voyage que nous avons fait ensemble en Gaspésie, de la voir s\u2019enchanter des beautés grandioses des paysages, comme de la succulence maijuirno L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 de la table de La maison du pêcheur, aussi de s\u2019émouvoir de la reconnaissance inattendue de l\u2019hôtesse du motel de Cloridorme, sis à un millier de kilomètres de Montréal, qui lui déclarait avoir lu L\u2019Euguélionne et sa fierté de la « voir en personne ».Comme je le lui ai dit publiquement, au cours de la soirée-hommage organisée par Andrée Parent, fondatrice et organisatrice des « Elles de la culture » qui a eu lieu à la Cinquième Salle de la Place des Arts, le 11 août 2007, nous sommes une multitude à penser que c\u2019est parce qu\u2019elle savait goûter tous ces bonheurs jusque dans l\u2019extrême pointe de leur sapidité tout en demeurant constamment imprégnée de la conscience aigüe de leur fragilité et de leur précarité, qu\u2019elle saisissait dans toute son étendue et profondeur la complexité des rapports humains.Nous parlions nécessairement de la lutte de notre peuple pour sa pleine émancipation et nous nous entendions sur une même conception de la liberté, à savoir qu\u2019elle est une et indivise.Elle investissait énergie, pensée et action dans le combat féministe, moi dans le combat indépendantiste, l\u2019une et l\u2019autre appuyant inconditionnellement les deux mouvements de libération.Dans son texte, justement intitulé « Louky Bersianik et la conscience des oppressions », Claire Aubin montre combien le désir du pays habitait Louky Bersianik et combien la rendait triste la perspective de mourir « apatride ».À la fin d\u2019octobre 2011, moins de deux mois avant son décès, désolée de son impuissance à participer à la manifestation organisée par Cap sur l\u2019indépendance, notre poète écrivait ces mots : Je regrette de ne pas t\u2019accompagner car j\u2019aurais voulu crier avec d\u2019autres voix mon dur désir d\u2019avoir un pays.Ce désir déchirant comme « le dur désir de durer » du poète Éluard.Et parfois j\u2019enrage à la pensée que je serai apatride jusqu\u2019à ma mort.Et que je ne verrai pas notre indépendance de mon vivant. maijuinii L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 D\u2019une présence attentive à toutes et à tous, Louky l\u2019était jusqu\u2019au plus total don de soi à son fils Nicolas.Adressé À ma mère, Louky, mon phare, mon fil de vie et significativement intitulé « Dévasté », le témoignage de Nicolas Letarte, en plus d\u2019être d\u2019une émouvante beauté, exprime la redoutable absence qu\u2019il éprouve dans toutes les fibres de son être, marqué par les petits et grands événements qui ont puissamment lié la mère et le fils, depuis sa naissance à lui jusqu\u2019à la dernière seconde de sa vie à elle.Louky Bersianik est bel et bien issue de Lucile Durand.L\u2019énergie créatrice sans cesse renaissante de la première trouve sa source dans l\u2019amour de la vie de la seconde.Unies dans la même lutte radicale qui s\u2019attaque aux fondements du patriarcat pour l\u2019advenue d\u2019un monde juste et libre, d\u2019un monde où l\u2019égalité entre les hommes et les femmes rendrait enfin possible l\u2019amour entre eux et dans le même souffle la paix dans le monde.Géniale vision utopique qui rend manifestes les enjeux révolutionnaires des débats et combats féministes.L\u2019œuvre Elle apparaît dans les univers littéraire et féministe avec la publication en 1976 de L\u2019Euguélionne.Hubert Aquin, son éditeur, était tout fier de cette « bombe », déclare Patricia Smart.Il comparait, écrit-elle, le livre à une de ses œuvres préférées, l\u2019Ulysse de James Joyce.À l\u2019instar de l\u2019écrivain irlandais, Bersianik adopte la forme romanesque pour présenter une pensée subversive qui renverse la compréhension des savoirs et savoir-faire acquis, reposant tous sur la conception patriarcale des rapports sociaux qui ignore totalement l\u2019existence des femmes, plus radicalement du maijuini2 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 féminin, comme source de connaissance et de puissance.Dans la forme comme dans le fond, il s\u2019agit d\u2019une véritable parodie des trois livres du texte biblique.Roman qui se déploie avec une efficacité redoutable dans un style puisant « son énergie dans le rire, le toucher, l\u2019intelligence et la tendresse.» Car il s\u2019agit bien d\u2019un roman, tout imprégné soit-il de la plus radicale pensée de tout le discours féministe tenu alors et depuis, « un immense remous social » comme le montre Colette Beauchamp, dans une intéressante mise en contexte de la sortie du livre.Et c\u2019est une constante, l\u2019œuvre de Bersianik est synthèse de littérature et de philosophie, d\u2019imaginaire et d\u2019analyse, telle que souligné par Catherine Mavrikakis, dans la lecture qu\u2019elle fait du roman Le pique-nique sur l\u2019Acropole, « de ce pique-nique où le littéraire l\u2019emportait sur le philosophique, où la fiction dessinait l\u2019espace même de la réflexion », le lieu à occuper pour la jeune romancière.Dans un texte qui fait état de l\u2019important thème de la mémoire dans une œuvre qui déplore l\u2019amnésie des femmes dans la société patriarcale, Louise Dupré renchérit, affirmant que « l\u2019espace de la réflexion a toujours été primordial dans les textes de fiction de Louky Bersianik ».Toute philosophique qu\u2019elle soit, l\u2019œuvre de Bersianik, en effet, est essentiellement littéraire, en ce sens qu\u2019elle n\u2019enferme pas la pensée dans un discours systémique, qu\u2019elle la fait au contraire naître dans des espaces imaginaires et des inventions linguistiques.Travail sur les symboles et les mots accompli à l\u2019aide de concepts liés les uns aux autres par une chaîne signifiante et qui se déploie dans des poèmes, des romans, des essais.Dans un texte d\u2019une grande beauté, consacré à l\u2019analyse de l\u2019œuvre poétique de Louky Bersianik dont il déplore la méconnaissance qu\u2019on a de cet art qui exprime la « force des commencements », Jean Royer établit lui aussi cette maijuini3 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 indissociabilité du lien entre littérature et philosophie, entre poésie et prose, entre chair et langage.Il souligne « La singularité de cette poésie, qui a des allures de manifeste et de réflexion sur la naissance de l\u2019Être au féminin ».Dans un texte où il cite abondamment la poète, Jean Royer fait apparaître l\u2019ampleur et la puissance d\u2019une poésie du féminin qui pénètre le sens profond de la vie, de l\u2019amour et de la mort, qui sait et qui dit que « Le Verbe est le projet de la Chair et non son commencement ».Il faut aussi lire la poète Louise Cotnoir.Dans un texte superbe, elle fait ici une présentation d\u2019une pénétrante sensibilité de la poésie de Louky Bersianik.Bien qu\u2019il soit le premier paru, France Théoret nous apprend que l\u2019œuvre romanesque est en gestation depuis bien longtemps avant la parution de L\u2019Euguélionne qui, en fait, est le dernier titre « d\u2019une fresque qui devait comporter six romans ».Dans son texte fascinant, intitulé « Architecture d\u2019une œuvre romanesque », Théoret nous fait découvrir avec une précision chirurgicale le plan gigantesque d\u2019un projet global parfaitement conçu dans le détail et la totalité, avant même que le premier mot en ait été écrit.Il n\u2019est dès lors pas étonnant qu\u2019elle fasse dire à son Euguélionne : « Tout ! Je veux tout ! » Il s\u2019agit d\u2019un vaste projet littéraire composé de trois fresques romanesques, chacune comprenant plusieurs titres, dont un, dans chaque cas, a été publié, L\u2019Euguélionne, Le pique-nique sur l\u2019Acropole et Permafrost.Les deux premiers sont des fictions aussi féroces que joyeuses qui dévoilent avec science et humour et une incomparable liberté d\u2019esprit les assises et la logique de la culture patriarcale, spécifiquement mâle, à la source de toutes les formes d\u2019oppression.Le dernier, Permafrost fait partie des romans que Bersianik concevait comme les romans d\u2019enfance, précise France Théoret, et dont nous parlent si bien Cécile Cloutier et Nicole Houde, comme mentionné plus haut. maijuini4 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 « Une femme est une science occulte occultée », souligne Bersianik dans La main tranchante du symbole, ouvrage qui regroupe ses écrits plus strictement théoriques, tout aussi philosophiques et littéraires que ses poèmes et ses romans.Consciente et convaincue de la force inégalable du discours pour contrer un autre discours, Louky Bersianik construit une véritable œuvre féministe qui rompt avec les systèmes binaires antérieurs, articulés sur la séparation du corps et de l\u2019esprit.Sa conceptualisation de la vie et de la culture élaborée à partir d\u2019une vision critique du système patriarcal édifié sur la captation symbolique du lien maternel au profit de l\u2019homme et du langage sexiste qui le soutient, nécessite une déconstruction des discours philosophiques antérieurs au sien, et, conséquemment, l\u2019introduction d\u2019un savoir autrement compréhensif du monde, agissant sur lui « non pas dans une direction contraire à la séquence patriarcale, mais en rupture avec elle et dans une autre dimension.».Une œuvre féministe plus universelle que la plupart de celle des philosophes, reconnus grands par les historiens de la philosophie, parce que plus compréhensive de l\u2019inéluctable part féminine concrète dans la lente humanisation de l\u2019humanité.Contribution essentielle et néanmoins occultée.C\u2019est cette dimension de la pensée créatrice de Louky Bersianik que met en évidence le texte magistral d\u2019Élaine Audet dont le titre à lui seul, « Le don vital de Louky à sa prochaine » annonce bellement le legs que l\u2019écrivaine et philosophe a laissé aux femmes des générations futures : « la force, le désir d\u2019être libres, la confiance en nos capacités, la joie, la fierté, la soeu-rénité ».Bref, la puissance gynile, celle égale à la puissance virile.Gynile, ce concept infiniment plus approprié que celui de féminité pour équivaloir à celui de virilité.Ainsi délestées des anciennes lois et règles sexistes, les relations entre les femmes et les hommes acquièrent une richesse insoupçonnée de sens inédit et positif.« Et moi qui suis gynile, je viens vers lui qui est viril », lit-on dans L\u2019Euguélionne.Gynile, ce maijuini5 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 néologisme mot-joyau qui désigne la puissance sexuelle des femmes n\u2019est malheureusement encore entré dans aucun dictionnaire, note Thérèse Lamartine.Pourtant, la pensée de la pensée dans l\u2019œuvre de Bersianik serait impensable, parce qu\u2019inexprimable, si elle ne tenait dans la révolution qu\u2019elle opère dans la langue et le langage.Jacqueline Lamothe dans un texte très instructif, à la fois analytique et appuyé sur des données historiques en fait une démonstration incontestable d\u2019une exceptionnelle rigueur.Elle rappelle les exhortations de l\u2019écrivaine à l'invention et à la création : « Assouplissez la grammaire, implantez de nouvelles tournures ».Plus tard, souligne Lamothe, elle nuancera son propos : « Mais une langue, ça ne se répare pas comme un moteur d'auto et il y a quelque chose à réparer dans le cœur de la langue.C'est plus qu'un code syntaxique, c'est tout un système symbolique très chargé ».En attendant les changements souhaitables et souhaités, il faut dès maintenant nous réjouir de l\u2019apport majeur de l\u2019œuvre de Louky Bersianik dans l\u2019entreprise sans cesse en cours de féminisation de la langue française.Des apports créateurs à l\u2019œuvre Dans « Gestation de Kerameikos », Graham Cantieni décrit avec précision et pour notre heureuse découverte comment Bersianik et lui se sont mutuellement inspirés pour créer ce magnifique poème illustré, livre où mots et dessins expriment avec une même puissance évocatrice le sens éprouvé « du tragique de notre condition humaine ».Pour sa part, la cinéaste Dorothy Todd Hénaut, touchée autant par l\u2019œuvre que par sa créatrice a réalisé un film mettant en scène Louky Bersianik discutant féminisme avec les écrivaines Jovette Marchessault et Nicole Brossard, et intitulée Les terribles vivantes.Terrible vivante comme Louky aimait nommer maijuini6 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 ses amies, celles qui lui rappelaient avec joie sa caryatide se mettant en marche dans Le pique-nique sur l\u2019Acropole.On lira aussi avec un immense intérêt le texte d\u2019Howard Scott, « L\u2019aventure de la traduction de l\u2019Euguélionne ».On peut facilement imaginer l\u2019énorme difficulté d\u2019un tel travail, mais à la lecture du récit du développement de l\u2019entreprise on comprend qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une véritable recréation, d\u2019un « labour of love ».Ainsi, comme toute grande œuvre, celle de Louky Bersianik donne naissance à d\u2019autres œuvres créatrices qui, chacune à leur manière la louange, telles celles de Claire Aubin dont la sculpture orne la page couverture de ce numéro et de Jean Letarte, auteur de la célèbre statuette qui représente l\u2019Euguélionne et dont un photomontage de Bersianik à 25 ans illustre, ici, la quatrième de couverture.Sans oublier toutes et tous les poètes dont l\u2019approche critique de l\u2019œuvre poétique de Louky Bersianik met en lumière sa beauté et sa force dans des oeuvres elles-mêmes littéraires.Avec l\u2019espoir que ce dossier contribuera à contrer l\u2019oubli dans lequel, comme le déplore Marie-Claire Blais dans un texte d'une renversante force, tombent malheureusement très vite les grandes œuvres de notre littérature.? MAIJUIN17 INÉDITS Louky Bersianik Les seuils Porte de Janus Côté cour Côté vestibule Dans le même temps Dehors et dedans Passage à gué Passage à vide Difficile à franchir Les Seuils Ni dehors ni dedans Mes pas perdus Mes pas hésitants Pas dedans pas dehors Sur le Seuil à franchir M\u2019affranchir D\u2019un écueil D\u2019un obstacle excessif Contre l\u2019accès aux portes Je vis seule sur le Seuil 9 août 2010 maijuini8 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 Assignée à résidence Ni nulle part ni partie nulle Je vis dans la clandestinité Immobile et transportée Personne encore n\u2019a de mémoire De moi Je vis sans témoin De ma vie Assignée à résidence Dans le corps d\u2019une Autre Je ne nais pas encore Une seule fois d\u2019ici Une seule fois une Autre Je me meus en elle Elle me transporte où Je ne bouge pas en elle Elle se meurt autour De moi En devenir avec les membres Le cœur et le crâne Les ailes En exil naturel contestable Étrange parcours à la même place Incontestée Elle me laissera de sa chair Un ombilic en saillie noix mondée Même partie d\u2019ici à jamais Elle sera toujours là Au beau milieu de moi 9 août 2010 maijuini9 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 La mise à nu n\u2019aura pas lieu À l\u2019Agenda du Vivant Aucune mise au monde Aujourd\u2019hui n\u2019est prévue Le monde dans sa honte Millénaire se dissimule Sous une tonne de manteaux D\u2019ignominie Au Cahier des Naissances Je ne trouve pas ton nom A-t-il été perdu ou volé Renié falsifié Ou n\u2019es-tu pas née Mon amour La mise à mort Tant de fois répétée A fait taire la Pensée Vibrante enivrante La libre Pensée humaine Sacrifiée sur le bûcher Et maintenant le soleil Tombe avec elle Tous les soleils des environs Et tous leurs avatars Et la tombe des pas perdus Où sont allés les soleils tombés D\u2019où vient la nuit qui s\u2019installe Où va la lumière de tes yeux La mise à nu n\u2019aura pas lieu 9 août 2010 MAIJUIN20 INÉDITS EREMO roman de Louky Bersianik (EXTRAIT) CHAPITRE I Roulis vers le désert maijuin2i Louky Bersianik - inédits 1 Quand furent « révolus » ses trois pieds et demi, les parents de Sylvanie Penn l'endormirent après lui avoir confié la mission d'entretenir, de soigner et de faire croître trois belles plantes en pot.Sylvanie Penn ne fut pas longue à se réveiller.Elle était assise dans un train roulant vers le désert, toute seule avec ses huit ans et demi dans la gorge et ses trois plantes précieuses sur les genoux.Elle voulut croire que son père, resté sur le quai de la gare après avoir crié « All aboard », l'attendrait là jusqu'à son retour.Mais quand serait-elle de retour ?Et reviendrait-elle jamais ?Et comment faire croître des plantes dans un désert quand on ne connaît rien au désert, ni aux plantes ?Sylvanie se rappela une phrase de maman Lou à propos d'amphibies égarés dans le jardin d'été, près de la rivière : « le besoin crée l'organe ».Papa Lou avait confirmé cette information plutôt farfelue, non sans l'avoir assortie d'un commentaire éclairant sur la double vie des grenouilles.Il vint donc à Sylvanie, pour la circonstance, des fistules lacrymales supplémentaires comme des larmiers de luxe pour des épiphoras nocturnes.Ces larmiers remplirent leur office.Les trois plantes survécurent, elles devinrent même fort présentables à la fin de leur séjour qui dura soixante-douze mois.Qui sait, l'une d'elles était peut-être d'une espèce carnivore, ce qui aurait pour effet de la mettre à l'abri des prédateurs.Sylvanie avait toujours en mémoire ce qu'avait dit maman Lou, à savoir qu'il valait mieux pour sa santé être un champignon vénéneux qu'un champignon comestible.Sylvanie aurait bien voulu devenir un champignon vénéneux mais elle n'avait pas appris comment s'y prendre, même après en avoir longuement discuté avec Espéranza à Permafrost1, deux ans auparavant.1 Cf.Premier tome des Inenfances de Sylvanie Penn, Éditions Leméac, Montréal, 1997. maijuin22 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 2 Est-ce qu'on trouve des champignons en plein désert ?Papa Dou lui avait expliqué que le nom de ce couvent était une appellation latine qui signifiait désert.Ce latinisme de bon aloi avait déjà donné en français le mot ermite.C'était donc un nom lourd de conséquences.Et comment parvient-on au désert ?Par une grosse machine à vapeur qui ne cesse de cracher des nuages sombres.Des cumulonimbus qui hurlent à en perdre le souffle, annonçant dans le ciel l'orage ou la tempête selon la saison.Un hurlement plus effrayant que le tonnerre, un cri plus désespéré que l'âme en exil des futures couventines, plus insolite que le coeur vagabond du petit « couventin ».Les parents de Sylvanie lui avaient bien recommandé de faire passer ses frère et soeurs pour plus jeunes encore qu'ils ne l'étaient en réalité, afin qu'ils bénéficient de places à tarif réduit et même d'une place gratuite en ce qui concernait le plus petit.Ainsi, Marie-Ambre qui avait six ans et demi devait avoir l'air d'un an plus jeune pour obtenir la réduction de vingt-cinq pour cent accordée aux enfants de quatre à cinq ans.Sandrine qui avait quatre ans, bientôt cinq, pouvait voyager à moitié prix si seulement elle n'avait que trois ans.Quant à Plum-Pudding qui avait trois ans, bientôt quatre, il devait passer pour un bébé de deux ans s'il voulait voyager gratuitement.Ce dont il se foutait royalement.Quand le contrôleur arrivait dans leur compartiment, il trouvait trois enfants ramassés sur eux-mêmes, se baissant sur la banquette jusqu'à presque disparaître, alors que la plus grande qui avait huit ans et qui payait sa place au plein prix, arborait en tremblant quatre billets de différentes couleurs et chuchotait l'âge frauduleux des membres de sa petite famille.Le contrôleur décidait de n'y voir que du feu, ému par ce groupe d'enfants perdus, comme abandonnés par leurs parents dans une maison roulante qui les menait on ne sait maijuin23 Louky Bersianik - inédits Eremo ?Bien sûr, le chef de gare l'avait mis au courant.- Oui oui, je t'avertirai quand on y sera.Il s'éloignait et Sylvanie poussait un gros soupir de soulagement, tandis qu'elle faisait émerger les jeunes têtes engoncées dans le dossier de la banquette, tout ébouriffées.Elle était fière de la réussite de ses mensonges.Avoir menti ne lui pesait pas.Elle mentait par obéissance, et si elle avait été prétentieuse, elle se serait dit que c'était par vertu.Elle s'attendrissait en regardant ces jeunes plantes dont l'une avait l'âge qu'elle avait elle-même quand on l'enferma à Permafrost.Elle songeait avec tristesse que ces tout petits dont on lui avait confié la garde étaient déjà trop grands pour témoigner de la vérité toute simple de leur âge.Elle savait que ses parents s'étaient saignés à blanc pour les expédier par le train, au point qu'il ne leur fut pas possible de les accompagner.Trois ans, quatre ans et six ans, c'était déjà trop vieux pour passer loyalement d'un monde familier dans un autre totalement inconnu.Mais ! Huit ans ! C'était exactement l'âge qu'il fallait pour devenir mère à l'étranger ! maijuin24 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 3 Huit ans ! C'était exactement l'âge qu'il fallait pour refouler le sentiment de désarroi face à une nouvelle séparation.C'était encore elle, Sylvanie, qui partait.Qui s'absentait des êtres qu'elle chérissait.Au moins, cette fois, elle en amenait trois dans ses bagages.Et elle ne reculerait devant rien pour les protéger et les mener à bon port.C'était peut-être cela avoir l'âge de raison.On ne pouvait imaginer un plus beau « bébé » que Plum-Pudding, ni plus intelligent.Sa tête, presque aussi volumineuse que le reste de son corps, lançait le message suivant : « Moi, je suis dans la vie pour me servir de ma tête, qu'on se le tienne pour dit ! » Malgré cet impératif, PlumPudding souriait depuis sa naissance.Il se mit à rire très fort lorsque le contrôleur disparut.Dans sa tête, il avait tout compris.Les deux petites aussi, car leurs rires fusaient de partout comme si elles avaient été cent.Sylvanie en fut tout étourdie.Elle fut tentée de les faire taire, ou du moins de leur demander de baisser le ton.Elle n'en fit rien, trop heureuse de les sentir libres du poids de la peine qui était tombée sur ses épaules depuis le matin.Elle lisait dans leurs yeux l'immense confiance que ces enfants mettaient en elle et un sentiment de fierté l'envahit, fut plus fort pendant quelques secondes que le Troubli creusé par son séjour à Permafrost, où elle se voyait de nouveau précipitée.Elle ne disait plus Marie-Ombre en parlant de sa cadette aux yeux noirs ni en s'adressant à elle.Sylvanie s'était réconciliée avec la réalité : sa place privilégiée entre son père et sa mère était définitivement perdue.Ni elle, ni même Marie-Ambre n'y pouvaient prétendre désormais.D'ailleurs, celle-ci avait cédé cette place encore plus vite que Sylvanie, à peine un an et demi après sa naissance, au profit de Sandrine qui, à son tour, la perdait au bout de onze mois seulement quand Plum-Pudding arriva dans ce monde déjà surpeuplé.Chacun devait céder sa place à tour de rôle.Et on ne savait pas quand cela finirait.C'était comme une cohorte ininterrompue de nourrissons dont les maijuin25 Louky Bersianik - inédits premiers basculaient dans le vide à mesure que les derniers se pointaient sur la ligne de départ.Sylvanie perdait pied dès qu'elle essayait d'imaginer cette scène cruelle qui était son destin.Elle se retrouvait dans le vide et elle savait mieux que quiconque à quel point le vide est dévastateur.On disait qu'un autre enfant naîtrait au début de l'hiver.Géographie allait perdre sa place elle aussi encore si petite.Se rappelant Permafrost et la première visite de maman Lou, Sylvanie savait que le baromètre des naissances annoncées était le ventre de Lou, qui se gonflait à mesure de l'imminence de l'événement.Ainsi, la raison de leur éloignement à tous les quatre était identique à celle qui avait provoqué l'exil de Sylvanie et d'Alexandre à Permafrost.Il fallait faire de la place à la maison pour accueillir un autre petit frère ou une autre petite soeur.Pour Sylvanie, ces nouveaux venus n'étaient que de parfaits étrangers, inconnus de tout le monde.Et elle ne comprenait pas pourquoi on les accueillait avec tant d'enthousiasme.Sylvanie détestait cette roue qui tournait et semblait ne devoir jamais s'arrêter.L'année précédente, il n'y avait pas eu de naissance.Elle avait eu la joie de la passer à la maison de L'Anneau d'Hier et de fréquenter l'école du coin.Année mémorable s'il en fut ! Avec l'enfant qui naîtrait cet hiver, Sylvanie compta cinq « usurpateurs » après elle, qui l'avaient imitée dans l'acte de venir au monde à travers maman Lou.Cinq oiseaux étrangers qui l'avaient poussée hors du nid.Avec les aînés, Coralie et Alexandre, la famille compterait bientôt huit enfants dont la moitié en très bas âge, et deux parents dans la trentaine ! Sylvanie avait maintenant huit ans et elle entrait une seconde fois au couvent telle une religieuse défroquée et repentie.C'était là le triste bilan de sa vie.Cette fois, ses parents ne l'avaient pas oubliée, car ils lui avaient confié trois de leurs enfants.Avaient-ils l'intention de les perdre dans la nature et ainsi d'en jeter quatre d'un coup dans le Troubli, ou voulaient-ils vraiment que Sylvanie devienne leur mère de remplacement ?À la maison, c'était Coralie qui assumait cette fonction, avec une maijuin26 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 compétence inégalée.Sylvanie ne se sentait pas du tout à la hauteur.D'autre part, elle ne savait pas comment se créer des repères, à la manière du Petit Poucet, puisque la route qu'on lui avait fait prendre était toujours en mouvement.Comment aurait-elle pu revenir à la maison et ramener ses soeurs et son frère ?Le bruit non plus ne lui était d'aucun secours.Quand il ne criait pas comme un perdu, le train, monotone et berceur, signalait dans un leitmotiv ininterrompu la présence des rails et que le chemin était de fer. maijuin27 Louky Bersianik - inédits 4 La gare d'arrivée n'avait rien de commun avec celle de la ville.Elle était toute petite et n'abritait qu'un seul guichet ainsi qu'une patère où pavoisait le képi du chef de gare, quand celui-ci n'était pas en devoir.Le « taxi » que les religieuses d'Eremo avaient envoyé à la gare pour cueillir les enfants de monsieur et madame Penn, était un char à bancs tiré par un canasson que faisait avancer péniblement un homme taciturne, de mauvais caractère et probablement sans coeur, se dit Sylvanie.C'était l'homme à tout faire du presbytère voisin du couvent.Les soeurs appréciaient sa rigidité et son efficacité.Le prix de la course serait réglé par la Directrice qui le porterait au compte des pensionnaires.Il finirait sur le bureau de papa Dou, déjà encombré de notes de cours et de factures de toutes sortes, ces dernières comme autant d'énigmes insolubles.Contrairement aux autres enfants dont elle avait la garde, Sylvanie n'avait pas peur du cheval.Elle en avait vu d'autres ! Elle se souvenait en particulier du « cheval aveugle » de Permafrost qu'Espéranza lui avait enseigné à affronter sans trembler.De sorte qu'elle encouragea ses soeurs et son petit frère à monter dans la charrette.L'automne ne donnait encore aucun signe de sa venue prochaine.L'après-midi était doux.Le soleil emplissait de lumière chaque pore enfantin qui lui était exposé et une sensation de bien-être envahissait les petits passagers de monsieur Croquemitaine.Ces jeunes plantes en croissance avaient déposé leur destin entre les mains de leur grande soeur Sylvanie et elles pouvaient envisager leur proche avenir sans trop d'appréhension.En chantant même ! Mais pas trop fort pour ne pas indisposer celui qui tenait les rênes et le fouet.Cette brève randonnée aurait pu se dérouler comme un charme pour Sylvanie si elle n'avait pas eu la mort dans l'âme et une nouvelle chape de plomb sur les épaules.Sa robe noire était différente de celle de Permafrost mais tout maijuin28 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 aussi accablante.Le col était dur et en celluloïd lavable, d'une blancheur qu'il fallait garder immaculée, et dont les extrémités réunies en avant étaient masquées par un étroit ruban de velours noir.Ce col s'installait sur un empiècement du corsage taillé à la manière d'une large collerette à cinq ou six pointes dont celle du milieu était plus prononcée.Sous le ceinturon noir des jours de semaine, la jupe était plissée.Le dimanche, on portait un ceinturon bleu ciel.L'un et l'autre se fermaient avec un monogramme, en toc pour le ceinturon noir, en métal brillant pour le ceinturon bleu.Ce monogramme, appelé Maria, était composé de la double initiale entrelacée du nom de Marie.Sylvanie regardait avec compassion ses toutes petites soeurs affublées de l'uniforme de celles qu'on enrégimente à l'aube de leur vie.Heureusement, Plum-Pudding n'était pas travesti en couventine.Il était simplement déguisé en jeune garçon de bonne famille, alors qu'il n'était encore qu'un bébé.Elle s'inquiétait du sort qui les attendait.Et plus encore du sort de la terre entière.Hier, au petit déjeuner, elle avait entendu à la radio que la France et l'Angleterre venaient de déclarer la guerre à l'Allemagne.Ses parents étaient consternés.Elle ignorait que la guerre nécessitait avant de commencer qu'elle soit déclarée, comme on fait une déclaration d'amour avant d'embrasser quelqu'un pour la vie.C'était une préoccupation de plus.La guerre allait-elle se répandre comme une traînée de poudre au-delà des océans pour venir nous embrasser jusqu'ici ?Et ce baiser contagieux, allait-il durer toute la vie ?L'équipage tourna dans l'allée du couvent d'Eremo et les sombres pensées de Sylvanie s'envolèrent momentanément.? maijuin29 L'ACTION NATIONALE - mai-juin 2012 IV 1 _\tT/&4- £/Vv iC*/v-o (_Jt v*C*s\u2014\tIÜCC l'eRznvj - I tAtv^ «.«A £i\t/7AÎ //p£\t«Jjma Cf&bts jiA^ci Lo^-tO * Kt ViVo u» , i/>v/ p>.W L «- \u2018¦Y 3> A /*A*\t/»,\t- , .\u2014v\u2014\u20141 -\t1 ^oJut ce ca.k*£4 I UvHVWi-^\tvfcytAA.\tJ .',n- Rcaki (*» vlA~< a^U- kH^TflrvtNiJU4^\t^ - Xx^uiu/L, -V\t\u2022 ot\"~ cLijJu.(^t\\ Ç~e~ t- ^Vtc * iCÆ» A.&- itt QsCAdie\tt-t-vu?\\^OL^XjXj^y^
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