L'action nationale, 1 novembre 2012, Novembre
[" L\u2019Action NATIONAL^ volume CII numéro 9 NOVEMBRE 2012 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L'ACTION NATIONALE volume CII numéro 9 - Novembre 2012 .-J Novembre 20 12 vol.CII no 9 L\u2019Action NATIONALE À venir La révolution intranquille Commémoration La tête coupée de John A.Macdonald Relire octobre La deuxième vie de Pierre Laporte En couverture Frédéric Metthé A CAPPELLA Acrylique sur toile, 2010, 121,92 x 91,44 cm.Né à Saint-Jérôme en 1949, Frédéric Metthé est issu d\u2019une famille d\u2019artistes.Enfant, les dessins et sculptures de son grand-oncle Roland Desrosiers, étudiant à l\u2019École des beaux-arts et élève du sculpteur Armand Filion, le passionne.Jeune adolescent, il s\u2019adonne à la sculpture sur glaise et à l\u2019assemblage de matériaux hétéroclites qu\u2019il regroupe par dizaines, voire par centaines, qu\u2019il peint ensuite de différentes couleurs pour les assembler sur d\u2019immenses panneaux de bois ; ce qui donne naissance à des oeuvres - installations - aux reliefs à la fois étranges et fascinants.Frédéric Metthé ne s\u2019intéresse pas qu\u2019aux arts visuels.Il consacre une grande partie de sa carrière à la musique et à l\u2019écriture publiant plusieurs recueils de poésie et s\u2019illustrant à titre de pianiste-compositeur, notamment dans la musique de film.Sept de ses albums sont distribués sur le WEB et il a publié un livre de musique dans lequel on retrouve ses œuvres les plus marquantes.L\u2019année 2003 en est une de transition.Le compositeur décide de prendre ses distances avec la musique.Sa passion pour les arts visuels le rattrape et le mène inexorablement à la peinture qu\u2019il explore avec force.Ses formes surprennent, sa lumière est vive.Son abstraction nous est presque familière, accessible.Son style explose, envoûte et attire l\u2019œil.Ses toiles suscitent chez le spectateur une sensation de chaleur.On n\u2019a qu\u2019à regarder sa série de tableaux illustrant des formes rappelant les vitraux des grandes cathédrales : l\u2019expression même de l\u2019architecture déteint dans son œuvre.Le peintre Dominic Besner a d\u2019ailleurs dit de ses tableaux qu\u2019ils présentaient un côté très construit ; venant presque de la main d\u2019un architecte.L\u2019architecte, comme le dit Besner, a depuis longtemps compris que l\u2019art est un média qui se peaufine, peu importe sa forme, sa structure, et que son résultat se doit d\u2019être parfait, du moins à l\u2019égal de son message ; qu\u2019il soit traditionnel, contemporain ou actuel.Et puisqu\u2019il faut que la matière nous arrive à point, Frédéric Metthé le peintre la travaillera sans relâche, à l\u2019abri des regards, dans la lumière de son atelier pendant plusieurs années.La peinture de Frédéric Metthé est égale à son œuvre musicale, aussi inattendue que surprenante ; l\u2019artiste sait conjuguer abstraction et beauté.\t \t \t \t Location d'outils Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 Heureuse de participer à la construction de la référence québécoise 40 succursales pour mieux vous servir simplex, ca \u2022\tMontréal : 1.800.361.1486 \u2022\tQuébec : 1.800.284.7571 \u2022\tOttawa : 1.888.408.8807 L\u2019Action NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Patrick Sabourin, chercheur IRFA, Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQAC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (UQAM) ; Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock-Côté. s* $6 %.\t! I 596, ^\\\\ ,\\w\\ Je choisis LE DEVOIR Libre de penser ' \\» Éditorial SOMMAIRE Des instruments pour se perdre de vue -Robert Laplante Articles France Théoret, lauréate du prix Athanase-David 2012 -Andrée Ferretti\t11 Gouverner une province ne créera jamais les conditions gagnantes -Denis Monière\t15 Une approche constitutionnelle -Simon Couillard\t20 Commémoration La tête coupée de John A.Macdonald -Christian Gagnon\t28 Dévoilement du monument à la mémoire de Louis-Joseph Papineau -Onil Perrier\t47 Ou la liberté ou la mort ! -René Boulanger\t51 La nouvelle race des seigneurs -Caroline Sarah St-Laurent\t59 Mort du programme d\u2019ethnologie de l\u2019Université Laval ?-Serge Gauthier\t68 De la spoliation de notre patrimoine -MarcelJunius et André Gaulin\t71 Pour le développement des études québécoises à l'étranger -Richard Leclerc\t75 Souper-conférence 2012 Une œuvre toute entière vouée à conjurer un défaitisme -Andrée Ferretti\t81 La révolution intranquille 1\tOO -Victor-Lévy Beaulieu\t88 Lire Note critique La seconde vie de Pierre Laporte -Louis Hamelin\t104 Lire les essais Mathieu Bock-Côté Fin de cycle\t118 Xavier Chojnicki et Lionel Ragot On entend dire que.L\u2019immigration coûte cher à la France\t129 4 4 ÉDITORIAL Robert Laplante DES INSTRUMENTS POUR SE PERDRE DE VUE La publication des données du recensement provoque toujours de nombreuses réactions.C\u2019est un moment crucial, en effet, où normalement l\u2019idéologie vient se heurter aux faits et cela devrait suffire pour faire de cette publication un temps fort de la délibération publique sur nombre de sujets d\u2019importance.Et parmi ceux-là, la discussion entourant les données relatives à la situation linguistique devrait occuper une place névralgique.Loin de clarifier les choses, cette année, la parution des résultats, le 24 octobre dernier, a largement contribué à semer la confusion.Et du coup à fournir un instrument de désinformation supplémentaire aux adversaires du français et aux tenants du consentement hypocrite à notre minorisation.On se souviendra du désarroi de nombreux spécialistes et de divers intervenants publics devant l\u2019annonce par le gouvernement Harper de modifications radicales aux questionnaires du recensement 2011, en particulier l\u2019abandon du questionnaire long.Le sujet est apparu abstrait et relativement anodin à bien des citoyens, mais c\u2019est maintenant qu\u2019on prend la mesure des conséquences de cette décision.Charles Castonguay a eu bien raison de parler de la « folle journée du 24 octobre » (LAutjournal, 26 octobre 2012) où les interprétations les plus bancales ont alimenté la machine médiatique et mobilisé tous les bonimenteurs qui font carrière à faire du bruit sur les sujets importants.En dépit des mises en 5 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 garde de Statistique Canada qui ne parvient toujours pas à cacher son malaise, ils n\u2019ont pas été rares ceux-là qui ont fait les coins ronds et qui nous ont abondamment servi des comparaisons aux fondements méthodologiques douteux.Les nouvelles données n\u2019autorisant tout simplement pas les comparaisons avec celles des recensements précédents cela n\u2019aurait pu être que bavardage et perte de temps.Mais l\u2019effet le plus délétère de ce cafouillage méthodologique provoqué par la décision fédérale tient au fait que ce babillage aura servi à brouiller encore davantage les repères sur un sujet touchant le cœur de notre devenir national.Il est pratiquement devenu impossible pour le simple citoyen de se faire une idée juste, une idée aux fondements empiriques sûrs de la situation du français au Québec et au Canada.Il n\u2019est qu\u2019à se demander à qui profite la faute pour comprendre que cela ne renvoie pas seulement à un déficit d\u2019information.L\u2019impossible portrait fournit un matériau de première utilité pour la manipulation du débat linguistique et le brouillage de ses enjeux.Manœuvre délibérée ou effet pervers exploité avec opportunisme, cela importe peu, puisque seules comptent les perceptions qui s\u2019imposent.Et ces perceptions, bien orientées par des communiqués de presse alambiqués, servent bien le combat Canadian contre le français, elles fournissent au Canada et à ceux qui le servent un moyen supplémentaire de fabriquer les paramètres de la discussion.Les résultats sur la situation des langues sont toujours explosifs et tout a été mis en œuvre pour les désamorcer.Verre à moitié plein, verre à moitié vide, a-t-on réussi à imposer comme expression, comme pour laisser entendre que toutes les interprétations s\u2019équivalent, plaçant dos-à-dos les protagonistes sur une ligne qui départage les optimistes des inquiets, comme si tout cela ne se résumait qu\u2019à de légers dosages d\u2019états d\u2019âme. 6 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 Cet épisode révèle une fois de plus l\u2019extrême vulnérabilité dans laquelle nous place notre dépendance à l\u2019égard des institutions Canadian.Nous n\u2019avons aucun contrôle sur Statistique Canada et le gouvernement fédéral gouverne sans nous.Notre demi-État, pas seulement notre gouvernement, n\u2019y tient plus pour rien du tout.Les décisions d\u2019imposer l\u2019obscurantisme pour mieux contrôler le débat public au Canada en disent long sur ce que la démocratie canadian est prête à tolérer du gouvernement conservateur.Les Canadians se dépatouilleront avec les conséquences d\u2019un tel choix de fabriquer de l\u2019ignorance pour mieux laisser faire.Nous, Québécois, ne pouvons rester indifférents aux conséquences de ces choix sur nos orientations nationales.Le recensement est un instrument essentiel à la gestion d\u2019un État moderne et nous subissons directement les conséquences des décisions de le saboter.Ici encore le lien canadian nous condamne à la médiocrité programmée.En matière de langue, ces conséquences risquent d\u2019être catastrophiques.Nous ne pouvons saisir notre situation de manière fiable qu\u2019à partir d\u2019une lecture des séries statistiques qui s\u2019arrêtent en 2006.C\u2019était déjà fort inquiétant.On imagine qu\u2019avec les niveaux d\u2019immigration élevés, qu\u2019après dix ans de laxisme dans l\u2019application des lois et au terme d\u2019autant d\u2019années de sabotage des institutions chargées de soutenir notre dispositif législatif les pires appréhensions sont probables.Mais il faut se garder de se laisser gagner par la torpeur ou de se lancer dans l\u2019activisme débridé.Au moment où le gouvernement Marois annonce ses intentions de renforcer notre législation, il faut en priorité revoir nos dispositifs de veille informationnelle sur les évolutions linguistiques.Il faut que le Québec se donne des moyens de remplacer ceux que lui a fait perdre le sabotage du recensement.On le sait, cela ne se fera pas instantanément et occasionnera des coûts considérables.Mais il faut commencer quelque part. 7 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 Il faut nettoyer le Conseil du statut de la langue française dont la mission a été dévoyée au cours du règne libéral, lui redonner une orientation claire, s\u2019assurer d\u2019y trouver une gestion dynamique, audacieuse, capable d\u2019initiative.Il faut lui octroyer une capacité de recherche accrue pour réaliser une programmation scientifique ouverte, de nature à susciter les collaborations avec les chercheurs des universités et des autres institutions, une programmation également soucieuse de rendre accessibles ses questionnements aussi bien que ses résultats.Il faut l\u2019équivalent d\u2019un véritable observatoire de notre évolution linguistique, un lieu indépendant, fort et crédible.Un instrument qui servira à nous doter de nos propres normes et moyens de référence.Il faudra aussi faire le ménage dans les officines des ministères qui se sont laissé instrumentaliser par la politique démissionnaire des libéraux.Il ne faut plus jamais que se reproduise l\u2019épisode répugnant de l\u2019été dernier où le ministère de l\u2019Éducation, des Loisirs et des Sports a publié des données plus que douteuses sur une augmentation spectaculaire du nombre d\u2019allophones inscrits au cégep français - on s\u2019en souviendra, le ministère prétendait qu\u2019en deux ans le nombre d\u2019inscrits était passé de 51 à 64 %.Ces données ont servi au CSLF pour donner un avis de complaisance sur la question de la pertinence d\u2019étendre l\u2019obligation de fréquentation jusqu\u2019à ce niveau.Devant le scepticisme des experts et quelques réactions éditoriales, le CSLF a fini par émettre des réserves rhétoriques, mais n\u2019a pas changé son avis.Et l\u2019on n\u2019a jamais su ce qui était advenu des calculs du ministère.Ce qui vient d\u2019arriver avec la collecte des données sur la situation de la langue se reproduira dans d\u2019autres domaines, c\u2019est inévitable.L\u2019Institut de la statistique du Québec qui dépend trop pour son approvisionnement en données de Statistique 8 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 Canada doit se voir octroyer des moyens qui lui permettront d\u2019éventuellement s\u2019en émanciper.C\u2019est une nécessité aussi bien stratégique qu\u2019opérationnelle.On ne peut penser notre condition et bien évaluer notre situation en travaillant avec des outils pensés et gérés ailleurs, que nous ne contrôlons pas et qui reposent sur des catégories qui sont ou bien étrangères ou bien productrices de distorsion.Le débat public au Québec est littéralement occupé - pollué - par des portraits statistiques qui plaquent sur notre réalité des découpages qui ne servent qu\u2019à nous déporter dans des représentations tordues de nous-mêmes.Des rapports de toutes sortes pleuvent, que nous infligent les Conference Board, RBC et autres CD Howe qui nous oblitèrent dans les données agrégées et nous standardisent à grand renfort de « moyennes nationales ».Ces études nous font disparaître dans une conformité qui n\u2019a rien à voir avec notre réel, elles nous assènent des statistiques construites sur des catégories inadéquates, sur des découpages qui gomment les subtilités de nos contextes et qui nous noient dans des palmarès et autres comparaisons qui ne servent qu\u2019à mieux nous engluer dans des paramètres intellectuels qui nous réduisent continuellement à l\u2019état de sous-ensemble.Il nous faut des outils qui nous permettent de nous saisir comme totalité.Le Québec n\u2019a pas besoin d\u2019instruments qui ne lui servent qu\u2019à se perdre de vue.? Située à New Richmond, en Gaspésie, Serres Jardins-Nature est le plus important producteur de tomate biologiques dans l\u2019est de l'Amérique.FONDS de solidarité FTQ Contient des antioxydants et des investissements des 571 000 propriétaires du Fonds de solidarité FTQ.Toutes les régions du Québec tirent profit des 6,4 milliards de dollars que les milliers de Québécois confient au Fonds de solidarité FTQ avec un double objectif : créer des emplois ET FAiRE TOURNER L\u2019ÉCONOMiE D\u2019iCi.\twww.fondsftq.com Plus de 15 ans d'action pour une économie plus performante, plus équitable et plus verte.Les investissements auprès des entreprises québécoises sont au cœur de la mission de Fondation.Par ses investissements, Fondaction contribue au maintien et à la création d'emplois au Québec.FONDACTION ^CM POUR LA COOPÉRATION V9ll ET L EMPLOI www.fondaction.com 11 ARTICLES Andrée Ferretti FRANCE THÉORET, LAURÉATE DU PRIX ATHANASE-DAVID 2012 Le ministre de la Culture et des Communications, Monsieur Maka Kotto, a annoncé aujourd\u2019hui, ce 29 octobre 2012, que madame France Théoret est la lauréate du prix Athanase-David 2012, prestigieux prix littéraire remis à une écrivaine ou un écrivain pour l\u2019ensemble de son œuvre.J\u2019ai eu l\u2019honneur de soumettre la candidature de France Théoret, poète, romancière, essayiste dont l\u2019œuvre entreprise en 1976, se compose, à ce jour, de 27 ouvrages publiés.Plusieurs ont été traduits en anglais.Ses poèmes l\u2019ont été en italien, en espagnol et en anglais et publiés dans plusieurs anthologies.Elle a été finaliste de plusieurs prix littéraires dont, en 2000, au Grand Prix de la Ville de Montréal.J\u2019expose ici les raisons que j\u2019ai données aux membres du jury pour les convaincre de l\u2019importance et de la qualité d\u2019une œuvre qui mérite au plus haut point d\u2019être couronnée par ce grand prix du Québec.Je rappelle d\u2019abord sa contribution significative à la vie culturelle québécoise.Entre autres actions importantes, France Théoret a fondé la revue La Barre du jour et cofondé le magazine culturel Spirale et le journal féministe Les têtes 12 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 de pioche.Elle a donné des ateliers littéraires de 1985 à 1999, sans oublier qu\u2019elle a été à deux reprises membre du Conseil d\u2019administration de l\u2019Uneq.De plus, France Théoret fait preuve d\u2019une rare continuité dans la pratique de l\u2019art littéraire.La parution de deux nouveaux ouvrages est prévue pour bientôt.Je souligne ensuite que, bien au-delà de l\u2019aspect quantitatif de l\u2019œuvre, c\u2019est sa profondeur, son originalité et la force de son écriture qui explique et justifie ma requête.À mes yeux, France Théoret est dans la littérature québécoise, l\u2019écrivaine qui met le plus radicalement dans sa poésie et ses fictions comme dans ses essais et autres ouvrages théoriques la pensée au cœur du projet littéraire.Elle y développe une forte réflexion critique favorable à la liberté artistique de déconstruire et de disqualifier les discours dominateurs, notamment le discours patriarcal sous toutes ses formes et dans ses séquelles spécifiques pour les femmes.Elle y parvient au moyen d\u2019une écriture conçue comme une équation du langage, qui tire jusqu\u2019au bout les conséquences de la nécessité que les choses (faits, idées, émotions, situations) soient expliquées par les mots et les mots requis par les choses.Une écriture littéraire apte à saisir le réel dans sa réalité, à le faire voir tel qu\u2019il est pour qu\u2019éclate à l\u2019évidence la nécessité et la volonté de le changer.Une écriture littéraire conçue comme méthode pour atteindre la vérité des rapports humains dans leur complexité.Une écriture littéraire qui toujours met en scène une subjectivité, très généralement celle d\u2019une femme pour illustrer la difficulté humaine d\u2019être.C\u2019est l\u2019importance accordée à la vie concrète dans l\u2019élaboration de l\u2019œuvre qui lui confère son caractère existentiel. 13 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 L\u2019émouvant approfondissement dans ses romans d\u2019une expérience très forte du négatif et de l\u2019expérience tout aussi forte d\u2019une lutte vivifiante pour apparaître dans le monde comme présence unique, témoigne d\u2019une remarquable continuité de l\u2019un à l\u2019autre, en même temps que la rare puissance de récréation de France Théoret.Il est en effet remarquable que de Laurence à Hôtel des quatre chemins en passant par Une belle éducation le récit reprend une histoire semblable et la réinvente totalement, donnant toujours plus d\u2019intensité à l\u2019univers décrit.S\u2019élabore ainsi une œuvre romanesque inspirée par une conception précise du monde et qui communique son énergie propre, comme toute œuvre nécessaire, au sens philosophique du terme.L\u2019envergure de l\u2019œuvre tient au traitement du propos, aux confluences de l\u2019intime, du social, de l\u2019Histoire, et à la sèche rigueur de l\u2019écriture.Cette adéquation entre le contenu et le style atteint la perfection non seulement dans la poésie de France Théoret, mais dans ses romans et ses essais.La critique est unanime dans la reconnaissance de l\u2019exactitude presque clinique de l\u2019écriture de France Théoret.Je crois personnellement qu\u2019elle répond à une puissante exigence, interne à sa conception de la littérature soutenue par les exigences da la pensée.Ainsi, c\u2019est sans tambour ni trompette qu\u2019elle expose dans le poème, qu\u2019elle raconte dans le roman ou analyse dans l\u2019essai l\u2019histoire d\u2019une souffrance concrète, celle d\u2019une femme qui lutte pour affirmer et assumer sa singularité à l\u2019encontre des normes morales et culturelles de son milieu, à l\u2019encontre de la place et du rôle qui lui sont d\u2019emblée dévolus dans la société traditionnelle et même moderne.La pensée et le désir de connaissance sont toujours le fer de lance de cette lutte.En surgit de traits en traits le portrait universel des existences brimées et des victoires conquises de haute lutte par les rebelles. 14 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 Comme on dit des grands écrivains, France Théoret a une voix.France Théoret est une voix.Je terminais ma présentation de la candidature de France Théoret en ces termes précis : C\u2019est parce que je ne peux imaginer la littérature québécoise sans l\u2019œuvre de France Théoret que je crois à l\u2019importance de sa reconnaissance.Or, il n\u2019y a pas, au Québec, de plus haute distinction littéraire que celle du Prix Athanase-David.Je pense que de le décerner à l\u2019œuvre de France Théoret serait dans le même mouvement honorer la culture québécoise.Avec l\u2019expression anticipée de ma gratitude, Andrée Ferretti, romancière et essayiste. 15 ARTICLES Denis Monière* GOUVERNER UNE PROVINCE NE CRÉERA JAMAIS LES CONDITIONS GAGNANTES Les raisons qui nous ont incités à créer un parti voué résolument à réaliser l\u2019indépendance du Québec n\u2019ont pas changé depuis l\u2019élection du 4 septembre dernier.Nous avons fondé Option nationale parce que tous les autres partis enferment les Québécois dans une logique provincialiste et que nous voulions inscrire notre action dans une véritable logique nationale c\u2019est-à-dire militer pour la création d\u2019une nation souveraine.Depuis 40 ans, le Parti québécois a détourné le mouvement indépendantiste de sa finalité en préconisant la stratégie du bon gouvernement.Son action s\u2019est inscrite dans les limites du cadre constitutionnel canadien.On s\u2019est acharné à convaincre les électeurs qu\u2019il fallait prendre le pouvoir pour faire adopter des réformes devant améliorer les conditions de vie économique et sociale des Québécois.On a dissocié l\u2019exercice du pouvoir de l\u2019accession à l\u2019indépendance en réservant cet enjeu pour un éventuel référendum lorsque les conditions seraient favorables.Ce raisonnement certes utile pour attirer des électeurs non souverainistes et prendre le pouvoir a eu des effets toxiques sur le développement de la conscience indépendantiste, celle-ci ayant tendance à s\u2019atrophier avec le temps parce cette * Président de la commission politique d\u2019Option nationale L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 stratégie excluait la promotion active du projet souverainiste.Comme l\u2019enjeu de l\u2019élection ne portait pas sur le statut politique du Québec, une fois élu le parti ne pouvait pas utiliser les ressources de l\u2019État pour faire avancer la cause dans la mesure où le mandat demandé aux électeurs excluait cette possibilité.Cette stratégie avait aussi des effets délétères sur la militance puisque le parti une fois au pouvoir ses militants devaient se taire pour ne pas nuire au gouvernement.Parler d\u2019indépendance devenait alors un obstacle à la réélection du parti.Cette logique avait aussi pour effet de marginaliser dans l\u2019esprit des Québécois le projet d\u2019indépendance qui n\u2019était pas valorisé pour lui-même, mais qui était subordonné à la réalisation d\u2019un projet de société.Dès lors, les porte-parole du Parti québécois et les militants passaient plus de temps à débattre d\u2019enjeux économiques, sociaux et linguistiques que de l\u2019enjeu national lui-même.On s\u2019évertuait à régler tous les problèmes de la société avant de faire l\u2019indépendance comme si le fait de ne pas être souverain n\u2019avait pas d\u2019importance ou de conséquence et qu\u2019on pouvait s\u2019en accommoder.Paradoxalement, plus l\u2019action gouvernementale du PQ était efficace dans un cadre provincial, moins il était justifié de faire l\u2019indépendance.Pourquoi sortir du Canada si on pouvait réaliser les aspirations du peuple dans un cadre provincial ?Cette stratégie a engendré des incohérences politiques qui ont entravé la prise de conscience souverainiste.Certes, le sujet est presque tabou dans le mouvement souverainiste, mais le meilleur exemple de cette dérive est l\u2019adoption de la loi 101 qui a fait la fierté des Québécois et qui a facilité leur promotion sociale, mais qui, avec le temps, a été mise en lambeaux par l\u2019État canadien et ses sbires de la Cour suprême.Plus on a cru qu\u2019on pouvait appliquer dans le cadre provincial une législation linguistique efficace 17 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 qui devait nous protéger de l\u2019assimilation, plus l\u2019urgence de faire l\u2019indépendance s\u2019est estompée dans l\u2019esprit de nombreux Québécois.Le travail de sape de l\u2019État fédéral n\u2019a pas pour autant galvanisé l\u2019indignation et entrainé une plus forte mobilisation pour l\u2019indépendance.Au contraire.Qu\u2019à cela ne tienne, les leaders du mouvement souverainiste ont continué dans la même voie en préconisant une nouvelle loi 101 toujours dans le cadre étriqué d\u2019une politique provinciale au lieu de faire porter le débat sur la seule solution qui soit efficace : l\u2019accession à l\u2019indépendance.Aux dernières élections, on a rejoué la même partition en reportant le projet de pays aux calendes grecques et en faisant accroire qu\u2019une fois élu on apporterait les correctifs nécessaires.Plus on entretient l\u2019espoir qu\u2019on peut faire des réformes au sein du système actuel, plus on délégitime le projet d\u2019être une nation.L\u2019histoire des quarante dernières années montre clairement qu\u2019il est illusoire de vouloir accéder à l\u2019indépendance en proposant de bien gouverner une province.Les passages au pouvoir du Parti québécois n\u2019ont pas rendu les Québécois plus souverainistes.Cette gouvernance provin-cialiste les a au contraire rendus plus confus et ambivalents quant à leur statut politique.L\u2019erreur stratégique fondamentale est de s\u2019imaginer que la bonne gouvernance aura un effet de persuasion, que les Québécois se montreront plus ouverts au changement politique si on leur montre qu\u2019on peut gouverner efficacement, comme si on avait encore à faire la preuve qu\u2019on est capable de se prendre en main collectivement.Il faudrait se montrer meilleurs, plus compétents, plus excellents que les autres pour avoir le droit de se diriger nous-mêmes.En jouant à ce jeu, on se laisse piéger par les illusions d\u2019un pouvoir asservi à une volonté extérieure.On oublie aussi que gouverner implique forcément de mécontenter des segments de l\u2019électorat parce que les ressources étant rares on ne peut faire L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 plaisir à tout le monde.La leçon qu\u2019il faut tirer de l\u2019histoire des quarante dernières années est que plus on gouverne une province, plus on suscite de l\u2019insatisfaction sans pour autant être capable de faire progresser l\u2019option souverainiste dans l\u2019opinion publique.Il y a une autre facette à cette mystification ou à cette erreur stratégique qui fut encore plus manifeste dans la dernière mouture de la rhétorique péquiste incarnée par le concept de gouvernance souverainiste.Au lieu de faire la bataille de l\u2019indépendance, on propose aux Québécois de rapatrier des pouvoirs à la pièce.Élisons un gouvernement péquiste afin de relancer le processus de réforme du fédéralisme.On a proposé de rapatrier la gestion de l\u2019assurance-emploi ou encore de rapatrier les pouvoirs fiscaux.Si le Canada dit oui, on renforcera les capacités financières de l\u2019État québécois et on aura réglé la question du déséquilibre fiscal.Si le Canada dit non, on aura démontré l\u2019incapacité de réformer le fédéralisme dans une perspective asymétrique et ainsi les Québécois seront convaincus qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019autres solutions que l\u2019indépendance.On en revient presque à la logique de l\u2019égalité ou l\u2019indépendance de Daniel Johnson ou à celle du couteau sur la gorge inspirée par Léon Dion à Robert Bourassa dans les années quatre-vingt.À ce jeu on pourra tourner en rond encore pendant quarante ans.Ce raisonnement est fondé sur une méconnaissance des interactions politiques dans un système fédéral.Les partis fédéralistes provinciaux pourront toujours contrer les effets des réactions négatives du Canada en prétendant en cas d\u2019échec qu\u2019un gouvernement d\u2019allure souverainiste n\u2019a pas la crédibilité pour convaincre les Canadiens de faire des concessions.On pourra aussi faire valoir qu\u2019il suffit de changer le parti au pouvoir à Ottawa pour débloquer la situation constitutionnelle comme ce fut le cas en 1984.Le 19 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 système fédéral a plus de marge de manœuvre pour gérer les impacts de ses décisions négatives, car il peut jouer sur l\u2019éternel espoir du changement et compter sur l\u2019appui de plusieurs partis fédéralistes sur la scène québécoise.Mais le caractère le plus pernicieux de cette stratégie est de laisser faire la pédagogie de l\u2019indépendance par le Canada en s\u2019imaginant qu\u2019on fera naître un pays en réaction aux refus du Canada.On raisonne comme s\u2019il fallait faire l\u2019indépendance en désespoir de cause, comme solution de dernier recours et non pas comme la meilleure solution aux problèmes du Québec.Le rejet par les autres peut soulever l\u2019indignation, mais ce sentiment sera éphémère et insuffisant pour créer une volonté forte de devenir une nation.Il faut sortir de ce paradigme débilitant afin de bâtir une adhésion au projet de nation qui repose sur des raisons positives et créatives.Il faut offrir une alternative politique qui explique aux Québécois ce qu\u2019il serait possible de faire dans un Québec indépendant.Voilà la raison d\u2019être d\u2019Option nationale et voilà pourquoi notre parti doit continuer son combat.? 20 ARTICLES Simon Couillard* UNE APPROCHE CONSTITUTIONNELLE Le conflit ne serait rien d\u2019autre que l\u2019état moral de la différence ; chaque fois qu\u2019il n\u2019est pas tactique, on peut pointer en lui le manque-à-jouir, l\u2019échec d\u2019une perversion qui s\u2019aplatit sous son propre code et ne sait plus s\u2019inventer : le conflit est toujours codé, l\u2019agression n\u2019est que le plus éculé des langages.- Roland Barthes Jean-François Lisée dit souvent que le facteur principal pour évaluer les progrès de l\u2019idée souverainiste au Québec est l\u2019identification des citoyens québécois à la nation québécoise.Nous aimerions préciser cette thèse.Peut-être que le plus simple serait de commencer avec une explication anthropologique, depuis le début.Nous savons que la politique met en scène une gamme d\u2019opinions diverses et contradictoires.Or la contradiction, même celle qui nous semble la plus insoluble, exige un arrière-plan sur lequel les adversaires s\u2019entendent apriori, au minimum partagent-ils certaines significations et références, un langage, des marqueurs de relations et autres opérateurs logiques, etc.En somme, on peut dire que toute divergence d\u2019opinions procède d\u2019une entente préalable.* Professeur de philosophie, cégep de Drummondville. 21 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 D\u2019autre part, on constate chez tous les individus quels qu\u2019ils soient la même propension naturelle à la morale, c\u2019est-à-dire que toute personne humaine tend à juger les choses, ou une certaine catégorie de phénomènes, en fonction de critères normatifs universels : bien, mal, noble, vil, digne, indigne, juste, injuste.C\u2019est sur le plan de sa réalisation, c\u2019est-à-dire de sa mise en pratique, que la morale assume diverses variantes et expressions.Autrement dit, les concepts moraux sont les mêmes pour les différentes sociétés, mais les contenus ne le sont pas.On mentionne souvent en accord avec la sociologie positiviste, la psychanalyse freudienne et l\u2019anthropologie depuis Malinowski, certaines règles pratiques qui transcendent les sociétés humaines : la prohibition de l\u2019inceste et l\u2019interdiction des homicides gratuits, par exemple.On cherche depuis les débuts de la modernité1 un fondement ultime, Letztbegründung pour reprendre le mot de Karl Otto Apel, à la raison morale auquel les individus seraient contraints par l\u2019évidence de se soumettre.La nécessaire soumission, c\u2019est le principal problème de la sphère normative, parce que la norme, par définition, est de l\u2019ordre du devoir-être plutôt que de l\u2019être.L\u2019idée est de trouver un argument imparable, formulé par et pour la raison, duquel serait déduit une série de règles élaborées au fondement de la sociabilité parfaite.En ce sens, la dissension morale pourrait être, comme le pensaient déjà Socrate, Platon et Aristote, une simple faute d\u2019appréciation logique.Un autre problème veut que ces règles élémentaires identifiées par les sciences humaines ne posent pas problème.En 1 Relisons Blaise Pascal : « Il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu.Les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas.La perspective l'assigne dans l'art de la peinture, mais dans la vérité et dans la morale qui l'assignera ?» (Pensées, XXV, Faiblesse de l\u2019homme) 22 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 effet, nulle personne sensée ne remet en question le principe de l\u2019interdiction légale de l\u2019inceste ou du meurtre.Sur le plan intellectuel, on s\u2019en remet à une formule pragmatique : rien ne justifie qu\u2019il soit intéressant d\u2019en parler.Si on veut concevoir une entente éthique d\u2019intérêt, il faut trouver une règle universelle qui a une portée morale et politique qui la fait entrer dans la catégorie du devoir-être-qui-n\u2019est-pas-tou-jours, ou qui-n\u2019est-pas-encore.Évidemment, on s\u2019en tient pour l\u2019instant à l\u2019entente originaire et universelle.Une autre dimension de l\u2019enquête devrait s\u2019attarder aux conventions historiques.Nous y viendrons.Pour l\u2019instant, nous pourrions dire, avec la prudence nécessaire, que les humains disposent d\u2019une loi de cette nature, qui sollicite autant la pensée que l\u2019observation : la règle d\u2019or.Cette dernière est au cœur des grandes traditions spirituelles de l\u2019humanité.Elle dicte, pour l\u2019essentiel, de ne pas faire aux autres ce qu\u2019on ne veut pas que l\u2019on nous fasse, ou sous sa forme positive, de faire aux autres ce que l\u2019on souhaiterait pour soi-même.Malgré les contenus possibles de ce qu\u2019on veut et ne veut pas, demeure une injonction de réciprocité dont l\u2019évidence est patente, tout en demeurant problématique pour la réflexion.Cette évidence suppose une conception préalable d\u2019identité, d\u2019essence ou de destin, entre les individus.C\u2019est vrai pour Créon et Antigone, et ce l\u2019est aussi pour Louis XIV et le moindre paysan français de l\u2019époque, du moins est-ce ainsi que le Roi-Soleil justifie son « métier ».Les Modernes ont poussé la pensée un peu plus loin, tâchant de faire la preuve de l\u2019égalité naturelle des êtres humains.Ce dernier principe est au fondement des démocraties modernes et on le retrouve dans les grands textes séculiers de la tradition, dans la Déclaration des droits de l\u2019homme et du citoyen, et sous la plume de Thomas Jefferson, dans la Déclaration 23 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 du 4 juillet 1776.De tout temps, il n\u2019est pas de politique possible sans la possibilité morale de l\u2019échange réciproque.Avant l\u2019avènement des révolutions nationales et démocratiques en Occident, la première forme de vie politique (en Grèce) aura découlé d\u2019une semblable consigne d\u2019égalité, l\u2019isonomia.Et lorsque réapparaît en Occident le politique sous sa forme embryonnaire, à travers la société civile, la franc-maçonnerie au premier chef2, c\u2019est toujours l\u2019impératif moral de la réciprocité qu\u2019on oppose aux « mystères de l\u2019État », à la société d\u2019ordre et de privilèges, avant d\u2019en faire la Loi politique et « naturelle ».Depuis l\u2019Antiquité, la réciprocité politique demeure une énigme, sinon l\u2019objet d\u2019une lutte continuelle quant à son contenu.C\u2019est qu\u2019elle est en continuité avec le phénomène moral originaire.Les concepts juridiques et la loi qui réalisent l\u2019injonction formelle de réciprocité ont historiquement engendré des définitions toujours plus précises de ce qui constitue le sujet de la réciprocité et ses droits.Propriétaire, homme, homme et femme, noir et blanc, enfant.Quelques raisons pourraient expliquer ce cheminement.D\u2019abord, le changement est attribuable à une imperfection constitutive du langage.On touche ici à l\u2019ironie tragique de la réflexion : la réalité échappe à son dédoublement ; c\u2019est le langage que le langage interroge.Ainsi, quand on accepte par principe que « tous les êtres humains sont égaux », il s\u2019ensuit logiquement que tous les êtres humains sont égaux.Une fois qu\u2019on décrète une loi et ses principes immuables, les revendications veillent tactiquement à élargir l\u2019extension des cas couverts par cette loi en utilisant son langage.Ceci a pour corollaire le changement dans la signification révélée et l\u2019usage des mots.2 Cf.Jean-Christian Petitfils, Louis XVI, vol.I, 1754-1786, Paris, Perrin, 2005, p.167 à 180. 24 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 Une deuxième explication pourrait être de type historiciste ou évolutionniste3.Disons déjà que les contextes intérieur et international des communautés déjà constituées ont exigé des compromis pour sécuriser l\u2019autorité civile, pour assurer la continuité sous l\u2019égide de l\u2019État.Plus simplement, les revendications de justice ont pu faire partie de compromis d\u2019intérêts, d\u2019arsenaux tactiques de politiciens, elles étaient aussi le fait de croyances religieuses et philosophiques, de l\u2019ennui, etc.Un chaos d\u2019explications potentielles confronte la méthode réductionniste quand vient le temps d\u2019étudier le « progrès » du droit.C\u2019est pourquoi les différentes interprétations de l\u2019évolution politique renvoient toutes à des structures ou des événements déterminants « en définitive ».On pourrait évoquer d\u2019autres raisons, religieuse par exemple, sur la nature du Verbe, ou plaider leur absence.Il nous apparaît néanmoins plus profitable d\u2019interpréter certaines relations de manière à ouvrir un champ d\u2019actions possibles, de soumettre un modèle à la discussion.Avant d\u2019en évoquer les grandes lignes, il importe de revenir aux Modernes, ou plutôt, sur ce qui les distingue ou les rapproche des Anciens quant à leur conception respective de la réciprocité.Peut-être ainsi pourra-t-on avoir une vue plus claire de ce qui demeure vrai d\u2019une société à l\u2019autre, malgré la distance historique.Pour les premiers, la nation remplace la cité (polis) en tant que principe d\u2019unité politique.Le sujet politique, le citoyen (politeis), est conçu comme le titulaire de droits civiques égaux, dits sacrés ou universels.Il y a là une première différence entre le monde classique et le monde moderne : chez les Grecs, cette justification transcendante des droits 3 On pourra se référer à différents ouvrages, notamment ALEXANDER, R.(1987).The biology of moral systems, Aldine de Gruyter : New York, 301 pages. 25 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 politiques n\u2019existe pas4.On pourrait dire que l\u2019autorité civile a pour eux davantage d\u2019autorité.Néanmoins, l\u2019égalité (isonomia), qui fut au cœur des réformes de Clisthène, 500 ans avant J.-C., élargissait la participation publique tout en instaurait une idée qui, comme rarement, précédait les choses.À l\u2019époque moderne, le principe d\u2019isonomie se voit consacré dans le premier article de la Déclaration des droits de l\u2019homme et du citoyen et dans le préambule de la Déclaration d\u2019indépendance des États-Unis.Cette façon d\u2019encadrer l\u2019ordre légal dans des textes solennels est un fait typique de la Modernité5.Comme le notait Hans Morgenthau dans Scientific Man vs.Power Politics, c\u2019est la conception du monde de la classe moyenne qui l\u2019exigeait, une conception fondée sur le mérite et le travail.Avec l\u2019urbanisation et l\u2019essor du commerce au XVIIe siècle, se consolide un groupe intermédiaire de citadins duquel seront issus la plupart des réformateurs politiques de la modernité.Le rationalisme (Descartes) et le libéralisme (Hobbes) naissants dicteront leur programme.Ce qu\u2019ils veulent, c\u2019est réaménager tout le cosmos politique : passer du Roi (soleil), comme centre gravitationnel de l\u2019État, à la règle de droit ; d\u2019un système de privilèges obscurs à un système cohérent de droits positifs, naturels et réciproques.Et comme la Loi naturelle aura été bafouée par l\u2019élite et ses usurpations passées, on doit trouver le moyen de la rendre contraignante 4\tCertains noteront que l\u2019Antigone de Sophocle ou le mythe de Protagoras constituent des arguments en faveur de la thèse inverse.Peut-être nous entendrons-nous à tout le moins pour dire que ces textes closent l\u2019époque classique.5\tIci également, on évoquera les chartes du Moyen Âge, depuis la Charte de couronnement jusqu\u2019à la Magna Carta.Plusieurs auteurs font d\u2019ailleurs remonter la modernité au tournant du haut et du bas Moyen Âge.À cette dernière époque cependant, l\u2019existence « nationale » était en lien direct avec la possession d\u2019un roi, et le cadre légal cédait devant la volonté divine qui consacrait les victorieux, d\u2019une part, et la symbolique issue des écritures saintes, d\u2019autre part.Cf.VOEGELIN, E.(1984), History of Political Ideas, Vol.II : The Middle Ages to Aquinas, University of Missouri Press: Colombia, p.46-59. 26 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 dans la réalité.Pour Morgenthau, la première institution fondamentale du libéralisme classique, la Constitution écrite, adjoint justement à l\u2019ordre naturel la puissance de l\u2019État et de la société dans cette optique.Elle enveloppe la société rationnelle d\u2019une armure de caution judiciaire.À notre époque, l\u2019égalité universelle demeure garantie par les différentes constitutions nationales.Un paradoxe maintes fois exploité, apparent, mais non insoluble, réside dans le fait que l\u2019universel suppose la différence nationale.C\u2019est la confrontation entre l\u2019idée et la réalité sociale qui révèle ce paradoxe.La nation, dans son acception moderne, et le texte qui la défend et la consacre forment justement ce compromis politique entre la loi idéale et la réalité possible, entre la république parfaite et la nature humaine.Aussi doit-on reconnaître que le « citoyen du monde » (cosmo-politeis) n\u2019est pas et n\u2019a jamais été un sujet politique.C\u2019est au mieux une utopie.Il y a la nation, il y a les nations.L\u2019égalité universelle a une dimension première, entre les individus à l\u2019intérieur de la nation, et sur son bord externe, sur le plan international, une seconde.D\u2019emblée, l\u2019Ancien comme le Moderne conçoivent qu\u2019il n\u2019est pas d\u2019égalité intérieure sans liberté extérieure.Encore aujourd\u2019hui, les expériences désastreuses d\u2019Irak et d\u2019Afghanistan prouvent, par la négative, la valeur du droit à l\u2019autodétermination.Peut-être est-il là, le compromis égalitaire devant le monde.Au sein des nations, l\u2019universalité est déjà un travail précaire.Ce qui le rend néanmoins possible, c\u2019est un sentiment d\u2019identité, une fraternité constamment réactualisée par l\u2019accès à des réseaux et à un espace public/ politique constitué.J\u2019en reviens à la perspicacité de M.Lisée.Si un citoyen québécois reconnaît que les Québécois forment un peuple, une réflexion politique ordonnée par sa condition de possibilité 27 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 pourrait bien l\u2019amener à conclure qu\u2019il faut faire des Québécois un peuple libre, un peuple qui n\u2019est pas entravé dans son cheminement vers l\u2019universel.Le Québec forme-t-il une nation au même titre que les autres ?Qu\u2019on lui offre le bord interne nécessaire à une vie politique entière.C\u2019est bien ce manque qui rend intelligible la faillite de l\u2019approche fédéraliste.Cinq principes en bref Le politique trouve sa condition de possibilité dans le phénomène moral de la réciprocité.La visée politique prioritaire d\u2019une communauté devrait être d\u2019assurer sa condition de possibilité, et seule une nation libre est en mesure de le faire à notre époque.La réciprocité implique une certaine dissolution des disparités à l\u2019intérieur d\u2019un espace politique constitué, capable de l\u2019aménager pratiquement.Comme l\u2019idée nationale, c\u2019est-à-dire la dualité politique État-nation/relations internationales, obtient son équilibre en fonction d\u2019un idéal concomitant de réciprocité, le rôle d\u2019une politique responsable est de tendre vers l\u2019universel, d\u2019abord au niveau préalable et constitutif de la nation, et ensuite au niveau externe avec les autres communautés constituées.Le principe d\u2019autodétermination des peuples est au cœur d\u2019une conception juste des relations internationales.? 28 ARTICLES Christian Gagnon* Commémoration LA TÊTE COUPÉE DE JOHN A.MACDONALD Stephen Harper aime bien les anniversaires, mais il a ses préférences.Cela tombe bien puisqu\u2019un gouvernement majoritaire a tout le loisir de choisir.Tout au long de l\u2019année 2012, les conservateurs se sont franchement payé la traite en nous faisant à la fois le coup du jubilé de diamant d\u2019Elizabeth II et celui du bicentenaire de la guerre de 1812.Ils ont grossièrement instrumentalisé ces deux commémorations pour saturer les Canadiens - et particulièrement les Québécois - de propagande d\u2019unité nationale et de monarchisme britannique.Très cohérente, la campagne publicitaire fédérale à la télévision disait : « Il y a 200 ans, les États-Unis nous ont envahis.Mais nous avons défendu notre territoire, [anglophones, francophones et autochtones] côte à côte, et gagné la lutte pour le Canada.» Or puisque cette guerre opposa l\u2019Angleterre aux États-Unis d\u2019Amérique, indépendants depuis un quart de siècle, et que le Canada n\u2019existera que 55 ans plus tard, qui donc ce « nous » désigne-t-il ?Nous, les loyaux sujets de Sa Majesté, bien sûr.En effet, le 12 juin dernier, en inaugurant à Ottawa l'exposition sur la guerre de 1812, le ministre du Patrimoine canadien James Moore a déclaré, « Sans 1812, il n'y a pas 1867.Sans 1867, il n'y a pas les lois, les engagements, les approches, les sensibilités envers les francophones du * Vice-président de la Ligue d\u2019action nationale. 29 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 Canada.» À de multiples reprises dont le 19 mars dernier, M.Moore a soutenu qu'« en demeurant sous la couronne, la diversité linguistique et ethnique du pays a été préservée.» Pourtant, la réalité historique de ce pays démontre l'absolu contraire de ces mensongères affirmations.M.Moore n'est pas sans savoir que le roi ou la reine d'Angleterre est aussi chef de l'Église anglicane, comme le pape est celui de l'Église catholique.Or, c'est au nom de cette couronne britannique et d'une haine ouvertement exprimée à l'égard des « papistes » que, de la Nouvelle-Écosse dès 1864 à l\u2019Ontario à partir de 1912, toutes les provinces anglophones ont interdit les écoles catholiques françaises.Mais l\u2019opposition officielle néo-démocrate aux Communes - incluant ses 58 députés québécois - et le Parti libéral du Canada ont surtout critiqué que les coûts de l\u2019opération, insistant peu sur son révisionnisme historique.Mort de rire, Stephen Harper a déjà signifié son intention de récidiver, pas plus tard qu\u2019en 2015, avec les 200 ans du premier détenteur du titre de premier ministre du Canada, un conservateur : John Alexander Macdonald.Puisqu\u2019on aurait tort de minimiser l\u2019influence de telles campagnes sur la perception d\u2019eux-mêmes qu\u2019en tirent les Québécois, voilà qui donne envie de rappeler au bon peuple un 20e anniversaire que le Parti conservateur ne retiendra pas ce mois-ci.Cela se passe le 16 novembre 1992.Le Canada tout entier est ébranlé par le naufrage spectaculaire du mal nommé « accord » de Charlottetown.Lors du référendum pancanadien tenu trois semaines plus tôt, les Québécois ont rejeté à 57 % une offre jugée inférieure aux conditions minimales énoncées en 1987 par fédéraliste Robert Bourassa lui-même.À l\u2019extrême opposé, le Canada anglais a défait dans les mêmes proportions la proposition constitutionnelle du gouvernement Mulroney faisant à ses yeux trop de concessions au Québec.La Sûreté du Québec poursuit l\u2019enquête demandée par le ministre des Affaires 30 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 intergouvemementales canadiennes, Gil Rémillard, afin de mettre le grappin sur la personne responsable de la fuite au magazine L\u2019Actualité, en pleine campagne référendaire, de documents internes critiquant l\u2019accord de Charlottetown.La police est aussi chargée de savoir qui a intercepté la conversation par téléphone cellulaire analogique entre les conseillers constitutionnels Diane Wilhelmy et André Tremblay.Les commentaires lapidaires qu\u2019elle contenait, dont le légendaire « on s\u2019est écrasé, c\u2019est tout », ont plombé la campagne du OUI avant même qu\u2019elle ne décolle.Des agents de police sont venus interroger le leader parlementaire péquiste Guy Chevrette, ainsi que son collègue Jacques Brassard, critique de l\u2019Opposition officielle en matières constitutionnelles.L\u2019antagonisme Québec-Canada est à son apogée et les milieux fédéralistes québécois baignent dans une profonde morosité.Secouée par l\u2019appui inégalé que recueille conséquemment la souveraineté du Québec dans les sondages, la communauté anglophone de « la belle province » est donc déjà à fleur de peau lorsqu\u2019en se levant ce matin-là, elle apprend qu\u2019un attentat - voire une « attaque1 » - fort symbolique vient d\u2019être perpétré.À la faveur de l\u2019obscurité et dès les premières heures de ce 16 novembre, jour du 107e anniversaire de la pendaison de Louis Riel, des individus ont décapité la statue de Macdonald à la Place du Canada, lui sciant soigneusement la tête.Sur le plan strictement technique, l\u2019affaire tient de l\u2019exploit.Comment ces aventuriers s\u2019y sont-ils pris pour couper l\u2019épaisse et inaccessible paroi métallique ?Avec une bruyante rectifieuse alimentée par une non moins bruyante génératrice, projetant dans la nuit de longues et éblouissantes étincelles ?Avec une fastidieuse et épuisante scie manuelle, alors que le cou de Sir John se trouve à 8 m du 1 The Montreal Gazette, 17 novembre 1992, p.1 (ci-contre). 31 L'ACTION NATIONALE - novembre 2012 % j J Vandal leaves \u2018FLQ\u2019 in spray paint MMx«rw>ofca v VU4«iUi V U) J«n M Ih *lakiromljMf Mmu \u2018 «id Ccmuhk kUrari Alite «f UAaaCamoMMy pain xKrlgr«tii*Mw.Tklint4 IfeCOCM «¦HUN*» 1*.IUI >nk4 Idc ».I»W.
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