Le samedi, 1 mars 1902, Supplément 2
[" Vol.xm.No 42.LE SAMEDI ____FEUILLETON DU \"SAMEDI\u201d, 22 MARS 1902U> La Griffe dOr TROISIÈME P A 11 T I E Sa\u2019^oousee XII \u2014 (Suite) \u2014Je ne saurais vous en vouloir, fit-elle en retrouvant son sourire, peut-être moins gai, moins ouvert sur ses dents nacrées, pourtant sans contrainte ; je ne puis qu\u2019être flattée, que vous m\u2019ayez remarquée.\u2014Je vous ni plus que remarquée, je vous ai dit que je vous aimais.\" Je ne vous le redirai pas, la chose est convenue, mais vous ne m\u2019empêcherez pas de vous aimer toujours.\u2014Non, vous m\u2019oublierez, j\u2019cn suis sûre; il faut que vous m\u2019oubliiez.11 Au revoir, monsieur Terrenas.\u2014Au revoir, mademoiselle Mireille.Elle était dans l\u2019antichambre, et son cœur, où pour *a première fois s\u2019éveillait cette chanson qui berce et enivre encore, à un âge parfois où l\u2019on ne croit plus l\u2019entendre, \u2014 si belle au printemps de l\u2019existence, où toutes les illusions la disent,\u2014son pauvre petit cœur, qu\u2019elle meurtrissait elle-même, battit douloureusement, tandis qu\u2019à, ses oreilles la voix charmeresse articulait ces deux mots : a Mademoiselle Mireille.\u201d Elle était partie.La silhouette délurée et fine de Parisienne, dessinée dans le costume gris collant, la jolie tête blonde sous le chapeau à coquelicots, le regard bleu, le sourire, les dents de perles, tout cela s\u2019était évanoui.L\u2019avocat restait seul, très seul, avec un sentiment d\u2019isolement qu\u2019il n\u2019avait point encore connu, dans cette pièce où il lui semblait retrouver le fugitif parfum d\u2019un bouquet de violettes de deux sous, acheté par elle en chemin et passé dans sa ceinture.Qui parlait raison, de cette enfant ou de lui ?Il fallait l\u2019oublier.Un soupir souleva la poitrine de Jules Terrenas.Un soupir profond, haletant comme dans une suffocation.Qu\u2019était-ce donc qui montait à sa gorge ?Un sanglot.Non, par exemple ! Son amour passerait.\u2014Allons, oublions ! L\u2019avocat repassa dans sa chambre, dans son cabinet de toilette.Une demi-heure plus tard, il montait en voiture et se faisait conduire chez l\u2019ancien procureur général, M.Vallurier père.Celui-ci était sorti déjù.Le vieillard, robuste et sain, paraissant, grâce à une hygiène bien comprise, sensiblement, \u2014 malgré sa barbe et ses cheveux de neige, \u2014 plus jeune que son âgo, sortait tous les matins, à dix heures, pour une promenade à pied, ne rentrant guère que vers onze heures et demie.Bastien, le domesLique Corse, qui servait depuis de longues années l\u2019ancien magistrat, donna au visiteur une enveloppe où celui-ci glissa sa carte, sur laquelle il écrivait quelques mots.\u2014Je serai ici, dit-il au valet, à onze heures et demie au plus tard.11 J\u2019emmènerai votre maître, no préparez donc rien pour son déjeuner.\u2014Monsieur croit que monsieur acceptera ?.Monsieur aime déjeuner chez lui.\u2014J\u2019en suis sûr.Ne vous inquiétez pas ; à tout ù l\u2019heure, mon ami.\u2014Au revoir, monsieur.Terrenas dit à son cocher, en remontant en voiture : \u2014A l\u2019Hôtel-Dieu.C\u2019était vers les neuf heures qu\u2019il eut dû aller ù l\u2019hûpital demander le docteur Saussaye.L\u2019arrivée de la petite Bonenfant, leur entretien, le détour qu\u2019il faisait pour passer chez M.Vallurier père, le mettaient en retard.11 était certain do trouver jusqu\u2019à onze heures lo médecin dans son service.Mais il arriva au moment où celui-ci était le plus pris par les consultations gratuites.(1) Commonoé dans le numéro du 21 décembre 1001.153 Il attendit un quart heure, dans une pièce contiguë à la salle où elles avaient lieu.Le docteur Saussaye entra, a flairé.\u2014Mou cher, vous arrivez un peu tard, ou un peu tôt.Il est vrai qu'à, midi moins le quart, j\u2019aurai encore du monde.11 J'ai mis à ma place mon clv f de clinique.Suivez moi.En marchant ù scs côtés, Terrenas dit : \u2014Je vous raconterai pourquoi je n\u2019arrive qu\u2019ù présent, cela vous intéressera.\u2014Faites vite.\u2014Quand j\u2019aurai vu votre endoimic.Lin escalier à monter, un couloir à, longer; ù traverser la salle des hommes.Fs étaient dans celle des L mmes.Tout au bout, No 50, le lit de la léthargique.Jules Terreras distingua, faisant un creux dans l\u2019oreiller, une tête blonde, d\u2019un blond qui ne lui parut pas si joli, plus terne que celui des cheveux do ce fameux sujet du doct> ur Bavinia, très naturel sous la lumière Le visage avait perdu toute rigidité ; aucune contraction ne crispait plus les traits.C\u2019était la tranquillité d\u2019un sommeil paisible, avec les paupières closes, l\u2019inertie des membres.Lorsqu'on prenait la main, elle retombait molle sur la couverture.Si, du bout du doigt, on soulevait la paupière, elle s\u2019abaissait aussitôt.L\u2019endormie n\u2019était point pour cela tirée Je son immobilité.Terrenas la contemplait.Il se pencha à l\u2019oreille du médecin.\u2014Je no ponse pas me tromper, c\u2019est le sujet que Bavinia appelle Pauline Warth.\u2014Vous croyez ?-\u2014Je le crois.\u2014Vous la reconnaissez ?\u2014Evidemment, jo n\u2019en mettrais pas ma tête à.couper.\u2014Eufin, il y a ressemblance.\u2014Certes, et très grande.Pour moi, je répète, c\u2019est elle.Us se trouvaient seuls tous deux, contre lo lit, les infirmières allant et venant, dans la salle, où la tournée du chef faite, les soins qu\u2019olle entraînait donnés, lo calme régnait, profond.Les deux hommes après un moment d'examen encore silencieux sortirent, passant aussi préoccupés l\u2019un que l\u2019autre, entre les rangées de lits, d\u2019où les malades en état de s\u2019intéresser aux choses extérieures, les suivaient des yeux.Dans le corridor, ils s\u2019arrêtèrent, et Terrenas parla.\u2014Un moyen de se convaincre serait d\u2019aller, ce soir, salle des Capucines, à la conférenco que donne le magnétiseur.11 Cette Pauline Warth en sera la principale attraction.11 Son barnum l\u2019a annoncée, très habilement, se préparant des auditeurs, l'autre soir chez les Truchon.11 Si nous ne la voyons pas, salle des Capucines, c\u2019est que.L\u2019avocat n\u2019acheva pas sa phrase.Derrière lui, la porto de la salle, ù trois pas de laquelle ils stationnaient, s\u2019ouvrait brusquement.Une femme, une infirmière, la franchissait en courant, se butant presque à eux.\u2014Monsieur.monsieur le chef ! la léthargique qui so lève ! \u2014Comment ! Sans demander d\u2019autre explication, le médecin se précipita.L\u2019avocat le suivit.La léthargique, en etiet, se levait.En chemise, debout devant son lit, elle tendait les bras, comme si elle cherchait à prendre quelque chose.Elle se baissa sur la chaise, placée au pied du lit, passa dessus ses mains.\u2014Vous voulez vous habiller ?demanda le docteur Saussaye.Elle ne répondit point.Il ordonna à, l\u2019infirmière, accentuant ses paroles d\u2019un geste péremptoire : \u2014Des vêtements ! les siens ou d\u2019autres.vite ! en un instant.De nouveau, il interrogea : \u2014Vous voulez vous habiller ?Pas plus de réponse.\u2014Elle n\u2019entend point, murmura Terrenas.Et le médecin aussi bas que lui : \u2014Croyez-vous véritablament que ce soit cette.comment l\u2019appelez-vous ?\u2014Pauline Warth.11 Oui, je le crois.maintenant qu\u2019elle a les yeux ouverts.\" Ce.-, t la fixité do ceux do cette fil lo.lorsqu\u2019elle s\u2019avançait sur vous.\u2014Alors, pas de doute.de la léthargie, elle vient de passer dans le sommeil hypnotique.11 Ello obéit à un ordre.'s fetata 1* BAIÏMK'MHUMAL 154 LE SAMEDI \u2014A un ordre de Pavinia ?\u2014Probablement.la suggestion à distance.\" Il l\u2019appelle.11 Et la force de l\u2019injonction est telle, qu\u2019elle l\u2019atteint jusque dans l\u2019espèce de mort physique où elle se trouve depuis trois jours.L infirmière reparaissait, venant du vestiaire tout proche, avec une brassée d\u2019effets.\u2014Co sont les siens, dit-elle, j'ai trouvé tout de suite son numéro.\u2014Mettez-les sur sa chaise.Elle obéit.Les mains vagues de l\u2019endormie cherchaient toujours.Elles palpèrent d\u2019abord la robe, qu\u2019elle passa lentement, la jupe, le corsage i\\ basques.Puis, nu-pieds, laissant là les autres babits, elle s\u2019en alla à son tour entre les rangées do lits, les malades valides s\u2019asseyant pour mieux la voir ainsi, suivie par le chef et le visiteur, les autres tournant leur tête sur leur oreiller.Elle ouvrit la porte do la salle, sortit dans le corridor.Arrivée presque au bout, \u2014 fort heureusement quelques pas avant d\u2019atteindre l\u2019escalier, où sa chute l\u2019eût précipitée brutalement, sans qu\u2019une oscillation eût pu la faire prévoir, \u2014 elle s\u2019abattit en avant, comme elle s\u2019était abattue sur le trottoir du quai des Tournelles, devant la station de fiacres, à la stupéfaction des braves cochers qui la ramassaient.Le docteur Saussayo et Mtre Terrenas se précipitèrent, la soulevèrent, tandis que l\u2019infirmière appelait des hommes de garde pour qu\u2019on la transportât dans son lit.La jeune femme, tombée comme une masse, ne semblait pas s\u2019être fait plus de mal que lorsque cola lui arrivait quai des Tournelles.On remarqua une simple érosion du menton, un coup au front qui formerait co qu\u2019on appelle un bleu.C\u2019était insignifiant.Ello aurait pu s\u2019assommor.Quelques minutes après, elle se retrouvait dans son lit.\u2014C\u2019est étrange, faisait le mélecin, quel cas bizarre ! \" Voilà un sujet digne de Charcot, ou du moins digne do la Salpêtrière.\u2014Ne le donnez pas à la Salpêtrière,gardez-le, conseilla Terrenas.\u2014Je vous crois, c\u2019est ce que je fais.L\u2019interno Simonot, que le chef envoyait chercher, accourait.Ce dernier le mit au courant do ce qui venait de se passer.\u2014Mon cher, il faut surveiller cette malade de très près, elle se tuerait » Si elle essaye de s\u2019en aller encore, la laisser faire, la suivre, rester à côté d'elle, de façon à la retenir et à éviter tout accident.» Si elle parle, retenir sts moindres paroles, me les répéter textuellement.11 Et surtout ne rien é! ruiter de ce qui la concerno, s\u2019arranger pour no plus fournir aucun renseignement aux journalistes.\" J'ai mes raisons pour vous parier ainsi.\u2014Soyez certain, Maître, que vos désirs seront respectés et vos ordres suivis.\u2014Je n\u2019en doute pas, mon cher Simonot.Tandis que son chef s\u2019éloignait, l\u2019interne, très long, très maigre dans sa blouse blanche, poussant sa petite calotto de drap sur l\u2019occiput, puis se croisant les bras, s\u2019inclinait au-dessus du lit.\u2014C'est égal, pour être épatant, c\u2019est épatant.\" Voilà le chef à présent qui prend des airs mystérieux.\" Ce que tu m\u2019intéresses, ma pauvre femme !.Ce que ça m\u2019intrigue, ton cas ! \" Oui, vrai, c\u2019est épatant ! Et il se redressa pour continuer à la regarder, marmonnant ou méditant.l\u2019aulino Warth retombait dans la tranquille somnolence, d\u2019où les appels de l\u2019avinia qu\u2019une demi-journée séparait seulement de sa conférence, et que la disparition de son sujet, absente de son domicile depuis trois jours, aflb\u2019ait, ses ordres les plus impératifs, sa concentration cérébrale, vainement exacerbée, \u2014 ne parvenaient à la faire sortir (pie pour quelques minutes.Ce sujet qu\u2019il maniait depuis des années, avec lequel il arrivait à co prodige criminel de l\u2019empoisonnement par suggestion à distance, cette esclave qu\u2019il appelait aujourd\u2019hui Pauline Warth, et qui s\u2019était appelée Nella, lui échappait, de par le déséquilibre même de sa nature, jetée en une crise d\u2019hystérie qu\u2019il causait lui-même avec sa brutalité imprévue, dans cette sorte de paralysie morale et physique qui peut aller jusqu\u2019à la mort apparente, qui a donné lieu quelquefois aux terribles erreurs qu\u2019on appelle des enterrements prématurés.Nella no présentait point ces indices, qui font croire à l\u2019insensibilité finale de la matière.Un souffle très léger permettait de constater qu\u2019elle vivait.Le côté bizarre était surtout ces réveils, au cours desquels il y avait lutte contre l\u2019annihilation du cerveau et une pensée qui s\u2019y mouvait.C\u2019est de quoi devisaient le médecin et l\u2019avocat, \u2014 quelques mois plus tôt se connaissant à peine, aujourd\u2019hui deux amis ayant appris à s\u2019estimer, à s\u2019apprécier, \u2014 deux alliés aussi dans la tâche dont ils commençaient à entrevoir la réalisation.Avant de le quitter pour retourner chez l\u2019ancien procureur général, le second mit le premier au courant de ce que la petite Mireille Bonenfant venait lui raconter, deux heures plus tôt.Pavinia, profitant d\u2019une absence momentanée de son mari, endormait de nouveau Mme Vallurier et lui intimait l\u2019ordre de se rendre chez lui, aujourd\u2019hui à cinq heures.Pourquoi cet ordre et pourquoi le lui donnait-il en cachette ?\u2014Nous marchons à la découverte du mystère, conclut Saussaye, j\u2019en jurerais ! \u2014Je ne suis pas loin de penser comme vous, dit Terrenas.Les deux hommes se serrèrent la main.Le docteur demanda : \u2014Où nous retrouverons-nous ?.Il faut que nous nous revoyions ce soir.\u2014Cela me semble nécessaire.\u2014Si vous veniez dîner à la maison, vers huit heures .Je ne puis répondre de me mettre à table avant ce moment.sans cérémonie, nous causerons.11 Mais il faudrait que M.Vallurier père vous accompagne.\" Amenez-le, vu les circonstances et nos relations actuelles, une invitation directe me semble inutile.\u2014Oh ! parfaitement.Je l\u2019amènerai.J\u2019espère qu\u2019il ne se produira rien qui nous empêche d\u2019être de3 vôtres.\u2014Espérons-le.Mais saura-t-il se tirer d\u2019affaire, entre sa belle-fille et Pavinia ?\u2014Je le crois.Il n\u2019y a guère que lui, cette fois-ci du moins, qui puisse accomplir cette mission, de suivre la jeune femme ou de la précéder chez le magnétiseur sans éveiller de méfiance.11 Car un doute de ce Pavinia compromettrait tout.\" Les plus rusés, ceux qui combinent le mieux, le plus machiaré-liquement leur plan, commettent à un moment donné quelque imprudence, ont une défaillance qui les livre.11 L\u2019imprudence, \u2014 les deux imprudences ont été commises par lui.11 La première, la visite chez son condisciple, le jour de l\u2019arrestation.11 La seconde, parce qu\u2019il n\u2019a pas pris la précaution de s\u2019assurer qu\u2019il était absolument seule avec madame Vallurier, dans ce salon où il y a des tentures, des paravents, des recoins qui peuvent servir de cachette, sans du reste qu\u2019on ait la moindre intention de se cacher.\u2014Je les trouve toutes les deux énormes ; le hasard est pour nous ; car c\u2019est un hasard que cette enfant se soit trouvée juste derrière ce paravent, d\u2019où elle voyait et entendait.\u2014Bénissons-le, et à ce soir, huit heures, c\u2019est convenu.\u2014Oui, mon cher Terrenas, ce soir, huit heures ; à moins d\u2019un cas absolument imprévu, je serai là.Il était plus de onze heures lorsque l\u2019avocat sortit de lTIôtel-Dieu.A onze heures vingt-cinq il sonnait de nouveau chez l\u2019ancien magistrat.Celui-ci venait de rentrer.\u2014C\u2019est vous, Terrenas ?.Bastien qui prétend que vous m\u2019emmenez à déjeuner.\u2014Vous avez lu le mot que je vous ai laissé ?\u2014Pas encore.Voyez, je déchirais seulement l\u2019enveloppe.Il tirait la carte où il déchiffra tout haut ces simples lignes : 11 Affaire grave, vos enfants peuvent avoir besoin de vous.11 Je serai ici avant midi.\" \u2014Me voilà, mon cher monsieur Vallurier.\u2014Affaire grave.vous me donnez la chair de poule.\u2014Il n\u2019y a pas do quoi, au contraire.Qui sait si nous n\u2019allons pas sortir du cauchemar qui pèse sur nous depuis trois mois.\u2014Vous croyez ?.Ah ! fasse le ciel ! puissiez-vous ne pas vous tromper.\u2014Voilà ce qui se produit .Et sans aucun commentaire préalable, absolument de l\u2019avis de Mireille, qui prétendait M.Vallurier père, presque aussi entiché que son fils du médecin hypnotiseur, \u2014 Jules Terrenas raconta la scène rapide à laquelle assistait la fille des concierges, tandis que le mari allait chercher dans son cabinet, la Gazette des Tribunaux.Le vieillard demeura une minute interloqué \u2014Je ne m\u2019explique cela, fit-il, répondant à l\u2019interrogation contenue dans l\u2019œil du narrateur, que par la volonté, le besoin même qu\u2019il a de connaître, pour mener le traitement à bien, jusqu\u2019où va sa force de persuation sur notre pauvre Eve \u2014C\u2019est tout ce qui vous frappe là-dedans ?\u2014Mais oui.il serait tout ce qu\u2019il y a de plus curieux de se rendre compte du degré d\u2019obéissance de celie-ci.\u2014Vous me trouvez du même avis.Et j\u2019ai même pensé que vous étiez indiqué pour cela. LE SAMEDI 155 \u2014Pourquoi pas mon fils ?\u2014Cet ordre, il l\u2019a donné se croyant seul avec son sujet.car c\u2019est un sujet, maintenant pour lui, que votre bru.11 II a profité d\u2019une absence de Jacques, c\u2019est donc qu\u2019il ne prétend pas initier Jacques à cette expérience.\u2014Ni moi non plus alors.\u2014Evidemment.personne.Et cela ne vous semble pas louche ?M.Yallurier réfléchit 'encore un instant.\u2014Louche?Non.Ce garçon est un convaincu, un ardent, un impulsif lui-même.11 Son besoin d\u2019expérience ne lui ouvre jamais un champ assez vaste ; il lui sera venu une idée subite, qu\u2019il a mise à exécution.11 Craignant peut-être de ne pas réussir, il l\u2019a tenue secrète.\"Je crois que si Eve lui obéit, il viendra victorieusement nous le dire.11 Dans le cas contraire, par orgueil professionnel, il se taira.L\u2019explication était, dans sa forme mesurée, très rationnelle.Il fallait, comme lui Jules Terrenas, comme Mireille Bonenfant, comme le docteur Saussaye, se trouver mordu par le soupçon, si imprécis qu\u2019il fût, pour chercher plus loin, ou plus bas, le mobile d\u2019une abstention aussi bien sans motif que préméditée L\u2019avocat, à son tour, réfléchit.Mettre le vieillard au courant de ce soupçon, le lui inculquer même, serait, qui sait ?compromettre sa démarche de l\u2019après-midi.Quel que fût son caractère et son empire sur lui, en conserverait-il assez pour agir avec le naturel qu\u2019il garderait, si sa conscience ne se trouvait pas inquiétée ?Il suffisait d\u2019obtenir la promesse qu\u2019il ne soufflerait mot de ce qui venait de lui être raconté.Cela ne fut pas difficile.La chose allait de soi.Ce serait par hasard, pour l\u2019entretenir en particulier de sa belle-mére, que M.Yallurier entrerait chez le docteur Pavinia, rencontrant seulement à la porte, \u2014 alors qu\u2019il la suivrait depuis chez elle, \u2014 madame Vallurier.Il retrouverait Terrenas chez lui.Et ensemble ils s\u2019en iraient dîner chez le docteur Saussaye.En attendant, l\u2019ancien magistrat sortit en compagnie de l\u2019avocat, non pour déjeuner, mais pour prendre une voiture et se diriger vers le boulevard Malesherbes, où il s\u2019asseoirait à l\u2019improviste, comme cela lui arrivait assez souvent, à table entre ses deux jolis démons de petites-filles.Le fiacre emmenait le vieillard d\u2019un côté, le jeune membre du barreau s\u2019en allait d\u2019un autre.Terrenas avait baissé une glace de coupé.Il humait le vent doux, caressant, précurseur de ce printemps tout proche dont l\u2019image lui apparaissait, quelques heures plus tôt, dans la personne de cette fée de jeunesse, qui si souvent surgissait devant lui, tandis qu\u2019à ses lèvres montait la phrase musicale qu\u2019il fredonnait aussitôt.Elle a doux nom, Mireille, Sa beauté m\u2019ensoleille.Le coupé frôla la petite voiture que poussait pas à pas, en jetant son cri de circonstance, une bonne vieille femme de marchande : La violette qu\u2019embaume.Ses narines palpitèrent plus fort, et la griserie lui monta, plus enivrante, au cerveau.Il l\u2019aimait bien réellement, follement, la blonde Mireille.XIII L\u2019ancien procureur général arrivait, une demi-heure encore avant que l\u2019on se mit à table, chez ses enfants.Le déjeuner fut plutôt gai, sa belle-fille gardant la sérénité, l\u2019amabilité que l\u2019hypnotiseur lui ordonnait de garder.C\u2019était, pour son fils, jour de consultations.Jusqu\u2019à cinq ou six heures du soir, le spécialiste pouvait être tenu dans son cabinet.\u2014Quel projet avez-vous pour cet après-midi, ma chère petite ?demanda le beau-père à sa belle-fille, lorsque celle-ci, suivant les fillettes, sortit de la salle à manger.\u2014Il fait très beau, répondit Eve, j\u2019ai envie d\u2019accompagner les enfants au bois de Boulogne.\u2014C\u2019est une idée excellente, le grand air vous fera du bien, autant qu\u2019à elles.\" Cela vous ennuierait, que je me joigne à vous ?\u2014Grand-père ! comment pouvez-vous me demander une chose pareille ?\" Cela ne serait pas la première fois que vous conduiriez vos petites-filles au bois.même quand j\u2019y suis.\u2014C\u2019est vrai.\u2014Nous avons la voiture, puisque Jacques ne sort pas cet après-midi ; elle déposera Eve et ltose, avec lour institutrice, sur l\u2019avenue, où elles rencontreront leurs petites amies, et nous pourrons aller vers Longchamps, marcher, dans le grand air, et dans ce beau soleil qui vous rend tout gai.\" N\u2019est-il pas vrai t père.\u2014Certes, ma chère Evo ; rien n\u2019inllue sur les idées comme la couleur du ciol.\u2014Je vais m\u2019apprêter, faire habiller les petitos, dans une demi-heure nous sommes à vous.\u2014Je fume un second cigare, on vous attendant toutes les trois.Trente-cinq minutes plus tard, pas trop serrés dans le coupé, un \" trois quarts \" de famille, on partait pour le hois.Ainsi que le projetait la mère, on déposa les enfants non loin do l\u2019Arc-de-Triomphe, en haut de l\u2019avenue, et la voiture fila vors lo champ de courses.Durant une heure et demie au moins, la jeune femme marcha, en causant avec son beau-père.On allait d\u2019un pas tranquille, le long de la Seine, du côte de Surcs-nes, et l\u2019on revenait, l\u2019hippodrome contourné, par les allées où sortaient les premiers bourgeons.Eve, toujours amaigrie, mais une coloration do santé, sous une pâleur blafarde de ses mauvais jours, conservait l\u2019entrain qui ravissait son mari et stupéfiait son entourage.La jeune femme refusa de remonter dans le coupé qui suivait à une distance de cinquante pas.On retrouva Eve et Hose avenue du Bois, courant à toutes jambes avec un groupe d\u2019amies.M.Vallurier, à différentes reprises durant la promenade, consultait sa montre.Elle marquait en ce moment quatre heures vingt.Le vieillard se sentait ému.Depuis quelques instants, le visage de sa bru était tout changé.Un pli, léger d\u2019abord, puis plus marqué, rapprochait les sourcils lissés comme par un coup de pinceau.La chaleur de la peau mate s\u2019éteignait.Une espèce d\u2019ombre s\u2019épandait sur le visage.Elle embrassa hâtivement ses filles, qui dans l\u2019ardeur du jeu no la voyaient pas, et que l\u2019institutrice venait d\u2019appeler coup sur coup Puis à l\u2019aïeul : \u2014J\u2019ài une course très pressée dont je me souviens.il faut que je la fasse.\u2014Eh bien, allez, Eve.Elle regagnait cette fois rapidement sa voiture.Son beau-père la laissait avancer, devinent l\u2019adresse quelle donnait.Elle n\u2019avait pas claqué sur elle la portière, quelle montait dans un fiacre passant à vide en demandant au cocher : \u2014Avez-vous une bête qui puisse filer rapidement ?Je triple la course.\u2014Monsieur, je viens de relayer, ma jument ira comme un pur sang.\u2014C\u2019est ce qu\u2019il faut .\" Vous voyez ce coupé qui s\u2019ébranle ?11 Suivez-le, ou même devancez-lo.Dans tous les cas, arrivez immédiatement derrièx\u2019e lui, 53, rue do Rivoli.\u2014On y sera avant, monsieur.Quand ma jument sort du râtelier, elle est folle ! \u2014Ne la laissez pas s\u2019emballer, et n\u2019accrochez rien, surtout ! \u2014Pas de danger, je la connais, je l'ai dans la main.et pour conduire, vous savez, monsieur, j'en mangerais deux comme ce grand coco, de la voiture bourgeoise.Il désignait de la tête et du fouet le cocher du coupé qu'on lui indiquait.\u2014Allez, nous le verrons bien.L\u2019automédon ne mentait point.En quelques minutes, il dépassait la voituro dont le cocher maintenait le cheval dans un trot régulier.La jument filait en effet comme un cheval de race.On arrivait rue de Rivoli, au numéro indiqué, avant le coupé qui, du reste, rasait le trottoir immédiatement derrière.M.Vallurier n\u2019eut que le temps do descendre, de mettre le prix de la course, triplé comme il l\u2019avait promis, dans la main du cocher de fiacre ravi, et d\u2019entrer dans le ocrridor.\u2014-Le doctour Pavinia ?demanda-t-il en entr\u2019ouvrant la porto do la loge.\u2014Deuxième, à droite.\u2014Merci.De l\u2019escalier faisant face juste à la porte d'entrée, il vit sa belle-fille mettre pied à terre.\u2014Fallait-il la laisser monter la première ! N\u2019arriverait-elle pas, avec sa facilité à grimper les étages, avant LE SAMEDI 156 lui, ou du moins juste en mémo temps que lui à la porte du médecin ?Le reconnaissant, elle pouvait s\u2019en aller.Lo charme serait rompu.L\u2019expérience du magnétiseur ratait, et cela par sa faute.L\u2019ancien magistrat, à peine quelques marches gravies dans ce vieil escalier largo, aux encoignures noires, se rendait compte qu\u2019en s\u2019adossant au mur, dans l\u2019angle la plus proche, on pouvait passer, sinon sans s\u2019apercevoir qu\u2019on frôlait quelqu\u2019un, du moins sans reconnaître la personne qui s'ellaçait pour vous laisser la place.Et dans ce même fa
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