Le samedi, 1 avril 1902, Supplément 2
[" Vol.XIII.Holt.LE SAMEDI 169 FEUILLETON DU \" SAMEDI \", r> AVRIL 1902 d) La Griffe d\u2019Gr TROISIÈME PARTIE Xi\u2019Accusee XVI.\u2014(Suite) Ou peut-être regrettant que son nom.\u2014car on saurait vite dans le monde le mariage récent do l\u2019hypnotiseur\u2014fût mêlé au scandale, Morissot n\u2019était toujours pas fixé sur le genre de scandale, il ne demanderait pas mieux, avant le mariage, de rentrer en possession de l\u2019engagement qui le ferait manquer ?La vicomtesse ne so retournerait-elle pas alors vers lui ?Et un combat se partageait l\u2019âme du médecin.Sa passion lui criait : \" Tu la reprendras ! h La colère, la haine même, que la défection soulevait, lui faisait penser qu\u2019il la repousserait à son tour, sans pitié.Toute cette nuit où Louis Morissot dormit mal, elle lui revint cette interrogation : \" Si le comte re trait en possession du papier timbré par lequel il s\u2019engage à verser au second mari de Mme de Tillière l\u2019énorme somme de cinq cent mille francs, que ferait-il ?Et le lendemain, lorsqu\u2019il arriva chez Pavinia, qui venait de sortir en lui laissant la correspondance à dépouiller, et les réponses médicales à expédier, il se mit, seul devant le bureau, à regarder la serrure de sûreté du tiroir, où il savait que ce'.ui-ci renfermait ses papiers importants.Pavinia en gardait toujours sur lui la clef.Quelque chose disait à son associé, que madame de Tillière avait fait de lui, le dépositaire de l\u2019engagement signé par son beau-père No le lui eût-elle pas confié d'elle-même ce papier, qu\u2019il le lui eût demandé, préférant le savoir entre ses propres mains, c\u2019est-à-dire en lieu sûr.La rancune s\u2019était tellement implantés chez Morrissot, elle y suscitait une telle envie de réprésailies qu\u2019il n\u2019eût pas hésité, s\u2019il se fût agi d\u2019une serrure simple, à en prendre l\u2019empreinte de cire, qui lui permettrait de faire faire une clef.Il n\u2019eût pas hésité davantage à jouer, en la forçant, le rôle do cambrioleur.L\u2019inconvénient de ce dernier moyen, était qu\u2019il laisserait des traces.Il fallait attendre.L\u2019occasion pour lui, se présenterait bien, de distraire le trousseau de clefs qui ne quittait point le gousset du magnétiseur.Et Morissot, chaque jour, ruminait quelque plan qui n\u2019aboutissait point, finissant par se dire, tout en rongeant son frein, qu\u2019il fallait attendre que le hasard se mit de la partie.La cordialité (le jadis semblait régner entre son collègue et lui.Pour Pavinia, le petit Morissot était la partie négligeable, le camarade facile, qu\u2019on blaguait jadis, sans qu\u2019il vous gardât la moindre dent, et quo la nécessité poussait aujourd\u2019hui, voire après la scène de violence au sujet de laquelle il lui présentait d\u2019ailleurs des excuses catégoriques, à une souplesse, et un oubli complet.Au courant du rôle qu\u2019il avait à jouer avtc lui, entré de suite et d\u2019une façon intelligente, dans ia peau de ce rôle, il lui semblait do ce côté l\u2019auxiliaire précieux destiné à le décharger, à assurer le fonctionnement de sa future clinique.Non seulement l\u2019amoureux sacrifié devait se trouver c-n présence de celle qui allait être la femme d\u2019un autre, mais Pavinia lui demanda un matin de rester à déjeuner.Il avait reçu une bourriche d\u2019huîtres, d\u2019un client, madame de Tillière, qui eu était folio, serait de la partie.Sa mère confectionnerait un plat corse, dont la jeune femme s\u2019était déjà léché les doigts, et ensemble \u2014 ce n\u2019était pas jour de consultations \u2014 on irait après visiter le local loué pour la clinique.Sans hésitation, sans qu\u2019un muscle de son visage tressaillît, Morissot accepta.Le déjeuner fut gai.L\u2019ex-médecin du bord y parut l\u2019homme qui a excepté définitivement la situation et pour cause.(1) Commencé dans lo numéro du 21 décembre 1901.Au dessert il annonça \u2014 un mensonge \u2014 ses fiançailles avec la tille do bons commerçants retirés, chez qui il était présenté par un ami, et qui lui apporterait deux cent mille francs de dot.Les deux futurs époux eurent des compliments aussi spontanés que sincères.La mère elle-même, soupçonneuse par instinct, ne se méfia pas.Cela arrangeait tout.\u2014A quand la noce ?demanda Pavinia \u2014 Pas avant trois mois.\u2014Aussitôt notre mariage, et vous savez (pie c\u2019est dans dix jours, fit la vicomtesse, vous nous amènerez votro fiancée ?\u2014J\u2019y compte bien.\u2014Vive lo mariage.! s\u2019écria le Corse, en levant son verre, c est l\u2019institution la plus vilipendée et, en fin de compte, on n\u2019a point encore trouvé mieux.\u2014Ma foi ! non, répondit la belle blonde (pii lui tendit sa bouche.Ce n\u2019était pas le premier baiser demandé ou reçu, depuis lo commencement de ce repas.On eût dit deux jeunes amoureux qui no possédaient point le sentiment des convenances.Et Morissot restait impassible.Il était rrès do trois heures lorsqu\u2019on se leva de table.Pavinia y buvait largement.Il supportait d\u2019ailleurs assez bien le bon vin.Il était gai, pas plus.La vicomtesse avait sur les joues, dans les yeux, sur les lèvres, l\u2019éclat, et le carmin que la circulation, activée par un bon repas, y met tent.Mme Pavinia, heureuse et béate, jouissait et par l\u2019estomac et par la satisfaction que lui apportait la joie de hou fils.Dans dix jours, cette jolie femme serait Mme Jacques Pavinia.Le soir même du mariage, les deux époux fileraient pour l\u2019Italie.Pendant les trois semaines de leur voyage, ello s\u2019occuperait, elle, du déménagement, de 1 installation dans le nouveau local.Quand son Jacques reviendrait, la vie commencerait pour lui, nouvelle.Elle le verrait heureux.Elle ne rencontrerait plus dans son regard, la 11 ammo fugace, l\u2019étrange flamme qui, aux heures de surexcitation où il exhalait ses rancunes, lui faisait peur, lui semblait comme le pronostic d\u2019une catastrophe, l\u2019avant-coureur du déséquilibre final.Au café, ou plutôt aux liqueurs qu\u2019on prenait dans la salle à manger, Morissot sortit quelques minutes.Il connaissait l\u2019appartement.Il entra dans la chambre do son collègue.A droite de la cheminée, un placard où se trouvaient les effets do celui-ci.Pavinia qui, lorsqu\u2019il sortait, ou lorsqu\u2019il recevait ses clients en consultation, ne quittait pas la longue redingote dont les pans lui battaient les jarrets, -\u2014 un genre à lui \u2014 avait déjeuné en veston.Son ancien camarade d\u2019hôpital avisa de suite, dans le placard, la redingote en question, glissa sa main dans la poche de poitrine, empoigna le trousseau de menues clefs qu\u2019il comptait y trouver, sortit de la pièce, traversa l\u2019antichambre vide, la petite bonne lavant la vaisselle dans la cuisine, entra dans le cabinet de consultation, après deux ou trois essais trouva la bonne clef, ouvrit le fameux tiroir du bureau où sou associé cachait ses papiers secrets, le repoussa sans le refermer, et avec la même rapidité, sur la pointe des pieds, retourna au placard, reglissa les clefs dans la poche intérieure du vêtement, et revint tranquillement à table, achever son verra de chartreuse Au moment où les futurs époux décidaient de quitter enfin leur chaise, pour se rendre au local qu\u2019ils habiteraient dans quelques semaines, il dit d\u2019un ton fort naturel : \u2014Si je vous laissais aller seuls?.Je n\u2019ai pas fini la correspondance.ti II y en a des tas ce matin.\u2014Tu la feras eu rentrant, fit Pavinia, viens donc avec nous ! \u2014Tu ne sais pas qu\u2019il est plus de trois heures ?h J\u2019ai plusieurs lettres pour les départements, il faut qu\u2019elles soient mises à la boîte avant cinq heures.\u2014Alors, mon vieux, en effet, il est nécessaire que tu restes.Et sans plus s\u2019occuper de son collègue, lo magnétiseur mettant un baiser dans la nuque parfumée de la vicomtesse, qu\u2019il aidait à enfiler son vêtement, lui dit : \u2014Dépêchons-nous, ma chérie, nous avons rendez-vous à trois heures juste, avec le propriétaire.Ils partirent.La mère, passée dans la cuisine où elle restait à gourmander sa bonne, et à l\u2019aider probablement, tout lo reste do l\u2019après-midi, n\u2019entrerait point pour déranger Morissot.Ce dernier le savait.Il était maintenant assis devant le tiroir qu\u2019il n\u2019avait eu qu\u2019à tirer. 170 LE SAMEDI Co tiroir no renfermait quo des papiers, beaucoup, tous classés,\u2014 factures, traites, correspondance, d'anciens cahiers de notes prises aux courj de médecine, des relations entières, la thèse manuscrite du doctorat.Dans lequel do cos paquets, le Corse avait-il glissé le papier timbré du comte de Tillièro ?Il ne pouvait tout ouvrir, tout compulser, tout fouiller.Et voilé qu\u2019au fond du tiroir, dissimulée sous différentes paperasses, une serviette mince, de maroquin, qu\u2019il prit et déplia.A gauche, seul, l\u2019engagement bien formel par lequel le comte promettait de verser les cinq cent mille francs de dot de sa belle-fille.D\u2019une main qui no tremblait point, Louis Morissot glissa le papier dans sa poche d intérieur.Le second compartiment de la servietto parut moins plat au médecin qui, en dépit du but atteint-, poussait plus loin ses investigations.Ce compartiment renfermait un cahier è couverture blanche, où saignaient, écrits avec de l'encre écarlate, d\u2019une écriture serrée, les vers que Pavinia lui récitait le jour do leur rencontre fortuit?, en marchant dans le brouhaha des rues, et qui semblaient la hantise de cotte existence, le célèbre sonnet d\u2019Arvers.Il le reconnaissait.Pourtant il lo lut, mot par mot.Et il lui semblait entendre la voix âpre du Corse, les lui scander é l\u2019oreille, dans le roulement des voitures, dans les rumeurs du trottoir.Ma vio a son secret, mon âme a son mystère, Un amour éternol en un instant conçu.Lo mal est sans espoir, aussi j\u2019ai dû le taire, Et colle qui l\u2019a fait n\u2019en a jamais rien su.Hélas ! j\u2019aurai passé près d\u2019elle inaperçu, Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire, Et j\u2019aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N\u2019osant rien demander ot n\u2019ayant rien roçu ! Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce ot tendre, Ello ira son chemin, distraite, et sans entendre Ce murmure d\u2019amour élové sur ses pas.A l\u2019austoro devoir pieusement fidèle, Ello dira, lisant ces vers tout remplis d\u2019elle : Quelle est donc cotte femme ?.ot no comprendra pas.Morissot tourna la couverture.En grosses lettres en haut de la première page, tracées ainsi que celles qui suivaient, avec cette même encre qui ressemblait à du sang : A monsieur le procureur général, ancien substitut à Ajaccio, Jacques Vallurier, son fils Jacques Santos dédie ce récit.Et, entre parenthèses : En cas de mort imprévue, je prie ma mère ou ceux qui se chargeraient de ma liquidation de lui faire parvenir ou ù défaut de lui, à son fils, ce manuscrit, que je placerai du reste sous enveloppe cachetée.Louis Morissot murmura : \u2014En attendant que tu le places sous enveloppe cachetée, je saurai ce qu\u2019il y a dedans.Il remit sur la serviette vide les papiers qui s\u2019y trouvaient et repoussa le tiroir.Pavinia, lorsqu\u2019il irait, s\u2019apercevrait-il que la serrure n\u2019était pas fermée ?Peut-être non.Il ne so rendrait pas compte de la façon dont il avait tourné la clef.Et, s\u2019aperçut-il qu\u2019il était ouvert, il n\u2019en incriminerait que lui.Le plus scabreux, serait qu\u2019il fouillât l\u2019enveloppe de maroquin.Cela arriverait forcément très prochainement, puisque le mariage avait lieu dans dix jours.L\u2019essentiel, c\u2019était que cela n\u2019arrivât pas assez tôt pour que ses soupçons eussent lo temps do s\u2019arrêter sur son collègue.Il fallait risquer le tout pour le tout.Morissot roula lo cahier qu\u2019il glissa dans les profondeurs do sa poche do poitrino.Il serra lo papier timbré dans son portefeuille.En dix minutes, \u2014 il ne lui restait qu\u2019une lettre, \u2014 sa correspondance fut expédiée.Il resta dix minutes encore ù se promener dans la pièce.Puis il ouvrit la porte donnant sur l'antichambre.\u2014Eh bien, monsieur Morissot, fit madame Pavinia qui y arrivait, vous avez fini ?\u2014Oui, jo descends mes lettres.Je ne remonterai pas.\u2014Vous allez les rejoindre, à l\u2019appartement ?\u2014Jo ne crois pas.j\u2019ai des courses.Il revenait vers le bureau, prendre les enveloppes.Madame Pavinia entra.Ello gardait l\u2019impression de ce déjeuner, où la gaieté pétillait autour d\u2019elle, où l\u2019entrain brillait dans les yeux de son fils, et même avec l\u2019associé de celui-ci, elle ne demandait qu\u2019à parler de ce mariage, qn\u2019il visait d\u2019abord pour lui \u2014Vous voyez une mère satisfaite, monsieur Morissot, prononça-t-elle.\u2014Je comprends, madame.\u2014Pensez-vous qu\u2019ils fassent un bon ménage ?\u2014Pourquoi pas ?-\u2014Je ne devrais pas vous demander cela à vous.mais puisque vous allez aussi vous marier.\u2014Il vous est permis d'y aller carrément, fit-il en riant ; seulement j\u2019ai le courrier à descendre.On sonna à la porte d\u2019entrée.La petite boune qui traversait à son tour l\u2019antichambre, se trouva là à point pour ouvrir.\u2014Monsieur le docteur Pavinia ?demanda un homme qui jarais-sait avoir cinquante ou cinquante-cinq ans, habillé très proprement, mais de façon plutôt ordinaire, et soulevant son chapeau cîe feutre mou.\u2014Monsieur est parti.\u2014Faites donc entrer ! cria madame Pavinia avec impatience.\u2014Entrez, monsieur, dit la petite bonne.L\u2019homme, introduit dans le cabinet de consultations, se trouva face h face avec la mère du médecin.Immédiatement il la dévisagea.\u2014Vous voulez voir mon fils ?demanda celle-ci, il est absent, mais voici M.le docteur Morissot qui peut le remplacer.Le visiteur regardait toujours, sans se tourner vers le docteur, celle qui lui parlait.\u2014Je venais voir si M.le docteur Pavinia pouvait se rendre aujourd\u2019hui chez mon maître, qui vient d\u2019être pris d\u2019une crise de rhumatisme, et qui voudrait se faire soigner par lui.\" M.le docteur Pavinia connaît bien mon maître.M.Vallurier père.Le teint brun de Rosina s\u2019infiltra de pâleur.L\u2019autre la considérait toujours Elle se détourna.\u2014Il se peut qu\u2019il rentre ce soir trop tard, fit-elle, en ce cas, il ira demain matin sans faute.\u2014Sûrement ?\u2014Vous pouvez en être sûr.Peut-être même ce soir.\u2014Au revoir, madame, merci .Voici l'adresse de monsieur.Morissot lut, pendant qu\u2019elle reconduisait celui-ci ù la porte : JACQUES VALLURIER PROCUREUR GÉNÉRAL Et il devint plus pâle qu\u2019il n\u2019était devenu en commettant son double larcin L\u2019en-tête de la première page du manuscrit ne portait-il pas : A monsieur le procureur général, Jacques Vallurier, ancien substitut à Ajaccio, son fils Jacques Santos, dédie ce récit.Jacques Santos, est-ce que ce n\u2019était pas simplement.Pavinia?Alors ces lignes emplissant plusieurs pages, en caractères rouges, le mettrait peut-être au courant de quelque ténébreux mystère, de quelque infernale combinaison.Pavinia, comme il le disait au comte de Tillière, lui semblait capable de tout Et uhe pour véritable en même temps qu\u2019un sentiment étrange, qui ressemblait à de la joie, ù du triomphe, s\u2019empara de lui.Le 11 petit Morbsot11 pensait à, ce qu\u2019on avait appelé : L\u2019Affaire Vallurur.Bastien, le domestique de l\u2019ancien magistrat, devait rentrer chez son maître assez troublé.Ce dernier, une jambe ù peu près immobilisée sur un siège bas, l\u2019attendait sans grande impatience.Il allait beaucoup mieux ; peut être le lendemain serait-il en état de sortir.Il désirait quand même consulter Pavinia dont le traitement spécial \u2014 toute question d\u2019hypnotisme à part naturellement \u2014 lui serait peut-être un préservatif contre de trop fréquentes rechutes.Il s\u2019aperçut de suite d\u2019un bouleversement chez le serviteur fidèle, qu\u2019il emmenait d\u2019Ajaccio presque gamin, et qui depuis cinquante ans partageait sa vie.\u2014Qu\u2019as-tu, mon ami ; que t\u2019est-il arrivé ?\u2014Ah ! monsieur, figurez-vous que je crois bien que je viens de voir Rosina Santos.\u2014Rosina Santos ! s\u2019écria le maître. LE SAMEDI 171 Il pâlit si fort que le brave garçon prit peur.\u2014Monsieur, vous êtes malade ?\u2014Non, parle.Où l\u2019as-tu rencontrée ?\u2014La mère du docteur Pavinia .\u2014Es-tu fou ?\u2014l'igurez-vous que tout le long du chemin je répétais ce nom : \u201c Pavinia.\u201c Je me disais : \u201cJe l\u2019ai entendu.en Corse.\u201c Puis, rue de Rivoli, en montant l\u2019escalier, ça me revient : \u201c Mais, que je pense, c\u2019était la grand\u2019mère de la petite Rosina ! \u201c Lt voilà qu\u2019en attendant la voix de madame Pavinia, en la regardant, je sens quelque chose qui me crie : \u201c C'est elle, Rosina, la petite Rosina avec qui j'ai joué, et que j\u2019aimais avant d\u2019avoir quinze ans, celle dont nous avons quelquefois parlé, monsieur, qui a eu son père et son fi ère tués dans le maquis, et que quelqu\u2019un, on n\u2019a jamais su qui au pays, avait abandonnée.M.Vallurier se remettait peu à peu.\u2014Ce serait bizarre, lit-il d\u2019un ton tranquille.Et Bastien, en se frappant du poing le front : \u2014Ai-je été bête de ne pas le lui avoir demandé carrément ! \" J\u2019y retournerai demain.\u2014Non.et surtout, si tu vois son fils, si tu la revois elle-même, tu te tairas.\u2014Pourquoi ?\u2014Je te le dirai.11 En attendant, sache bien ceci, c\u2019est que tu pourrais attirer sur mon fils et sur ma balle-fille, les plus grands malhours, si tu laissais aller ta langue.\u2014Comment donc, monsieur ?.Les pauvres malheureux, ils en ont eu assez ! \u2014Tu vas me jurer de te taire.Je te répète que tu sauras tout.\u2014Sur les cendres de ma mère ! lit le Corse eu levant la main.M.Vallurier réfléchit un ins ant.Une formidable émotion, presque aussi violente que celle que lui causait la nouvelle de l\u2019arrestation de sa belle-fille, venait de s\u2019abattre sur lui.Elle eût terrassé tout homme de son âge, moins vigoureux au moral comme au physique.Il devait la surmonter, sinon la chasser.\u2014Cheiche-moi deux télégrammes, Bastien, dit-il au bout de cinq minutes, deux petits bleus.Le domestique disparut pour revenir au bout de quelques instants.Et son maître écrivit à l\u2019adresse do Pavinia : La crise e-t passée, tic votes dérangez 'point, j\u2019irai cous voir, mon citer docteur.Puis à celle de Jules Terrenas : Venez dès ce soir, plus qu\u2019urgent ! \u2014Porte cola au bureau de poste, Bastien ! A cette même heure, le docteur Mori-sot se faisait annoncer sous un prétexte » urgent \" aussi, chez le comte de Tillière.Il tendit à celui-ci le manuscrit à l\u2019encre rouge, sans naturellement parler du papier dérobé et paraphé de sa signature.En lisant à son tour l\u2019entête de la première page que lui désignait son visiteur, le comte sentit son cœur s\u2019immobiliser daus si poitrine La lumière pour lui se faisait sur le mystère que l\u2019on avait appelé\" L'A ffaire Vallurier Jacques Santos, c\u2019était Jacques Pavinia.Sans demander, sans tenir à savoir comment il s\u2019était procuré co cahier, le comte dit au médecin : \u2014Lisez-moi cela, je vous en prie, je n\u2019y vois plus.Et Morissot, d\u2019une voix qu\u2019il abais-ait un peu, mais très distincte, lut pendant au moins trois quarts d\u2019heure C'était sous forme de lettre, adressée à l\u2019ancien procureur général Jacques Vallurier, l\u2019histoire succinc'e du mariage simulé du substitut d\u2019Ajaccio avec la fille de Santos, 1 épisode de la naissance, en plein maquis, de l\u2019enfant, 1 odyssée de la mère plus tar i, avec son fils à Paris Puis les études de celui-ci, ses deux années dans le même hôpital, aux côtés de son frère, le mystère dévoilé par Rosina, la rencontre dans le momie de cette jeune fille que le second fils épousait, alors que grondait dans le cœur du premier fils un de ces amours sauvages, tel qu\u2019il en peut naître dans le maquis lui-même.C\u2019était cela, cette folie, qui le rendait criminel Et sa haine, son amour.il les criait.en des imprécations, en des malédictions, où se mêlaient des plaintes Il eût pu être bou.Il était mauvais.A qui la faute ?Alors venait le machiavélique récit.le rôle de Nella, dans la maison du docteur Vallurier.Il racontait la vérité entière.Puis la menace dernière, la menaco suprême.Cette Eve tant adorée ot comprise également dans sa haine, il la perdrait.Après cela seulement, après co crime abominable, sa haine satisfaite, Jacques Santos désarmerait.C\u2019est sur ce paragraphe que Louis Morissot termina sa lecture : 11 U manque à ce récit l\u2019acte final.11 Une fois consommé, couché là, comme les autres, ma signature apposéo au bas de ces pages, jo le répète, ma vengeanco est close.11 Mais ceci restera.11 Je veux qu\u2019un jour, mon père ou mon frère la connaissent, la connaissent bien.quand j\u2019aurai passé, emporté par quelque ouragan dont j\u2019ai la prescience, car je ne puis partir que comme je suis venu, moi, dans un cataclysme 11 Je veux qu\u2019ils sachent co qu\u2019ds ont fait de moi, l\u2019un comino l\u2019autre, le premier en me mettant au monde, le second, en me prenant la seule femme que j\u2019eusse pu aimer.\" Et que mon père et mon frère me maudissent.s\u2019ils l'osent ! \" La page restait blanche, sous les dernières lignes.Le silence régna quelques secondes, entre le médecin et lo cointo.Ce dernier avait les pupilles dilatées comme par une épouvante.Il parla le premier.\u2014Quoi faire ?\u2014Le livrer à la justice, fit Morissot d\u2019un tou net.\u2014Evidemment c\u2019est de la justice qu\u2019il relève.Le vieillard pressa ses deux mains son front, sous lequel so heurtaient des coups do marteau.\u2014Il me faut, dit-il, la nuit pour réfléchir ; laissez-moi co manuscrit que jo mettrai en lieu sûr, et demain revenez.nous ferons co que nous avons à faire.\u2014Vous avez raison, il faut réfléchir.Je reviendrai demain, vers neuf heures.\u2014Oui.J\u2019ai besoin d\u2019uno grande concentration d\u2019esprit.11 A demain.A peine disparu, l\u2019homme dont lo hasard faisait l\u2019instrument do justice, qui allait mettre au jour l'innocence de celle pour qui, dans son affection paternelle, il eût donné sa misérablo vie, le comte do Tillière alla au bureau sur lequel il travaillait.C était un meublo qu\u2019il faisait confectionner lui-même, et qui lui servait en même temps de coffre-fort.L\u2019endroit où il plaçait ses titres, ses valeurs, ses papiers importants consistait en uue sorte de tiroir à double fond blindé et qui ouvrait par un secret qu\u2019il connaissait seul, une vis à laquelle il faisait faire plusieurs tours, placée sous le tiroir même, dont une rainure, alors, s\u2019écartait.Le comte ouvrit son bureau, fit jouer le secret, ot dans lo double fond béant, plaça le manuscrit.En faisant mouvoir la vis dans lo sens opposé, il referma la cachette, et si bien, que nul n\u2019eût pu la soupçonner.Puis il s\u2019assit, sortit d\u2019un casier une feuille do papier timbré, on haut de laquelle il écrivit : Ceci est mon testament, et copia de son écriture largo, ses dernières volontés, dont la teneur se trouvait déjà rédigée sur uno feuille simple.Cela lui demanda une grande heure.Il lut, relut, pesa chaque mot, glissa le testamont dans une enveloppe qu\u2019il scoila do larges cachet* do cire rouge, remiso elle-même dans une autre enveloppe, à l\u2019adresse de son notaire et sonna.Une fois, une seule, car sa réponse avait été une défense formello de le déranger de nouveau, on était venu l\u2019avertir que le dîner était servi.Il tendit l\u2019enveloppe au domestique qui se présenta.\u2014\tDites à François qu\u2019il prenne immédiatement un fiacre, et porto cela chez mon notaire.11 A moins qu\u2019il ne dino en ville, il est chez lui en co moment.\" François devra me rapporter un reçu.\u2014\tBien, monsieur-.\u2014Vous, aidez-moi aussitôt à me mettre au lit, je ne prendrai rien ce soir, j\u2019ai la fièvre.Le lendema'n, à neuf heures du matin, lorsque le docteur Morissot arriva boule ard Malesherbes, M.do Tillière avait à un toi degré la fièvre qu\u2019il n\u2019articulait que des mots incohérents.Le docteur demeura longtemps près de son lit, doublement soucieux, et ne se retira qu\u2019en avertissant qu\u2019il reviendrait aussitôt apiès le déjeuner.En bas, dans le vestibule, il se trouva vis-à-vis de cette jolie Mireille qui chantait à la soirée des Truchon, et avec laquelle il faisait déjà une fois la conversation, dans ce même vestibule.Où donc se rendait-elle ainsi ?A 1 Hôtel-Dieu.Et, à brûle-pourpoint : \u2014Vous ne voudriez pas venir avec moi, monsieur, il s\u2019agirait de 172 LE SAMEDI confondre votre associé, ce fameux docteur Pavinia.quo vous n\u2019aimez pas non plus.Morissot ne demanda pas d\u2019explication, du moins en ce moment.Il dit simplement : \u2014Je suis à votre disposition, mademoiselle.Trois quarts d\u2019heure plus tard, tous deux entrèrent dans le vaste hôpital, où le docteur Sauseaye, Jules Terrenas et M Vallurier père se trouvaient déjà.Ce dernier qui, la veille, appelait l\u2019avocat par dépêche, lui narrait, comme il lo faisait une fois à M.de Tillièro, cette aventura de jeunesse, qui demeurait pour lui un remords, scs amours avec la fille du bandit corso.Il lui répétait la phrase de Bastion, un compagnon d\u2019enfance de Rosina,\u2014 revenant de chez le docteur l\u2019avinia, et croyant avoir reconnu cette dernière.Et lo lendemain, Terrenas voyait Mireille et le docteur Saussaye, celui-ci décidant que l\u2019on se rencontrerait à 1 I lôtel-Dieu près du lit de la léthargique, vers les sept heures du soir, \u2014 il ne pouvait être libre avant.Depuis quatre semaines, celle-ci dormait, avoc des intermittences de réveil, très inégales d\u2019ailleurs, que l\u2019on guettait attentivement, ce qui permettait de la nourrir do façon plus substantielle.Le cas, pour être curieux, n\u2019avait rien d\u2019extraordinaire.Bien d\u2019autres, de co genre, se trouvaient relatés dans les annales do la médecine.( )n citait à cette même époque celui d\u2019une hystérique, que médecins, prêtres, journalistes, simples curieux visitaient au fond do son petit village, et qui depuis des mois et des mois, n\u2019était pas complètement réveillée.En ces quatro semaines, celle do l\u2019I lôtel-Dieu, quoique l\u2019alimentation qu\u2019on lui donnât fût suffisante pour maintenir l\u2019équilibre des fonctions vitales, s\u2019était amaigrie.La racino des cheveux tranchait, très noire, sous lo blond ternissant, que la décoloration, la chimie, permettaient à Pavinia d\u2019obtenir.Pauline Warth redevenait Nolla.Mireille qu\u2019on n\u2019eût point appelée encore aujourd\u2019hui, pour rendre en attendant l\u2019expérience plus sûre, a reconnut immédiatement.Elle était là, Yaccusée.Une insconsciente, un instrument passif entre les mains d\u2019un misérable, néanmoins criminelle.Oui, l\u2019accusée, celle qu\u2019ils accuseraient demain, celle.Mais non, c\u2019était Pavinia qu\u2019il fallait traîner devant les juges.Pavinia qui pendrait sa place, sur les bancs de lu cour d\u2019assises Y compris Morissot, qui mit au courant de sa trouvaille do la veille, dans le tiroir du Corse, laissé ouvert par celui-ci,ces hommes étreints à différents degrés p ir l\u2019angoisse, se réunirent au sortir de l\u2019hôpital, chez Jules Terrenas, qui da s son élégant appartement de garçon, faisait servir à huit heures et demie à dîner.La blonde Mireille à table à côté de lui, ne devait, comme lui et comme tous, que penser à ce qui occupait chacun.Morissot fut lo seul qui mangea avec appétit.M.Vallurier pèro put à peine prendre un potage.Et chacun comprit qu'il fallait réfléchir, attendre, ne rien dire, laisser en paix, jusqu\u2019à ce que l\u2019on fût certain du dénouement, les deux êtres qui avaient tant souffert, dans ce formidable bouleversement : Eve et Jacques.Chacun comprit surtout, que cet homme, ce vieillard de soixante-dix ans, frappé si cruellement par le destin, no pouvait jeter son fils, si bas que fût son crime, aux gémonies.Et pourtant il fallait une éclatante justice, il fallait la réparation.Que faire ?Demain était là.On verrait M, de Tillière.Lo lendemain à neuf heures précises, le docteur Morissot était encore à la porte du comte beaucoup mieux la veille au soir, et à qui il devait annoncer la visite de M.Terrenas et de M.Vallurier père.\u2014Monsieur n\u2019a pas encore sonné, dit le valet de chambre, je n\u2019ai pas ordre d\u2019entrer chez lui, avant qu\u2019il m\u2019appelle, mais.je commence à être inquiet.\u2014A quelle heeure vous appelle-t-il d\u2019habitude ?\u2014Jamais après huit heures, et généralement, à sept.\u2014Comme médecin, vous pouvez m\u2019introduire.Sans hésiter, lo domestique passa en avant.Les deux hommes étaient dans la chambre, l\u2019un tirant rapidement les rideaux, ouvrant les persiennes, l\u2019autre s\u2019opprochant du lit.Le mé lecin poussa une sourde exclamation.Le lit était vide.Mais dans la large bergère, placée au pied, contre le four, un homme les bras pendant de chaque côté, la tête tombée sur l\u2019épaule gauche, se trouvait, assis tout habillé.Le docteur Morissot toucha une des mains.un morceau de glace.Le bras était raide.La mort remontait à la veille au soir.Il y avait de longues années que le valet servait fidèlement son maître.11 se prit à sangloter \u2014Monsieur m\u2019avait d\u2019abord dit de le suivre, pour l\u2019aider à se déshabiller.11 A peine entrés, il me renvoyait; il voulait encore ce soir esfayer ses forces, qui lui semblaient décroître, se mettre seul au lit comme il le faisait depuis quelque temps.11 Si je ne peux pas, ajoutait-il, je vous sonnerai.Mais si je ne sonne point, laissez-moi la paix, je ne veux personne, jusqu\u2019à demain matin.\" Monsieur no souffre ni qu\u2019on discute, ni qu\u2019on enfreigne ses ordres.11 Je ne suis pas venu.\" Ah ! si j\u2019avais su ! si j\u2019avais su ! Et lo médecin penché sur lo cada\\ re aux yeux n i-ouverts, le fin visage d\u2019ivoire, affiné encore : \u2014La mort l\u2019a pria comme elle prend les malades tels que lui, en les foudroyant.Et le domestique sanglotant plus fort : \u2014Il devait sentir des malaises.Il a écrit avant-hier pendant longtemps, et il a fallu le soir même porter une grande enveloppe à son notaire.Louis Morissot était atterré, et atterré doublement.Que n\u2019avait-il emporté le manuscrit, qu\u2019il confiait l\u2019avant-veille au vieillard ?Lin espoir le tira de la perplexité que lui causait cette dernière pensée.Peut-être ce manuscrit était-il enfermé dans l\u2019enveloppe portée au notaire l\u2019autre soir.Le médecin se ressaisit Il fallait d\u2019abord accomplir son devoir professionnel, faire appeler un collègue pour la constatation du décès, puis télégraphier à la belle-fille et au notaire.Ce collègue était tout indiqué.Il habitait la maison du docteur Vallurier.Lorsque Mtre Terrenas et M.Vallurier père arrivèrent, i\u2019s trouvèrent fc mort sur son lit, et, les deux confrères du même avis, sur le genre de mort : une apoplexie séi ieuse.Le comte de Tillière était enterré depuis dix jours.C\u2019était, ce matin-là, chez son notaire, la lecture de ses suprêmes volontés.Car la grande enveloppe jaune scellée par lui, peut-être une heure avant qu\u2019il expirât, et placée ensuite dans une seconde, portait, avec la suscription sacramentelle : Gcci est mon testament, \u2014 cette autre : Pour être ouverie Le onzième jour après ma mort.Pourquoi cette clause : le onzième jour après la mort ?Le comte l\u2019expliquait, par une sorte de superstition : paix à son cadavre encore chaud ; que ses cendres reposassent dans le silence de la sépulture de famille au fond du vieux château de Vendée, entra sa femme et son fils avant qu\u2019à Paris, la ville bruyante où il pensait mourir, on s\u2019agitât autour de son corps chaud.Les sentiments humains qu\u2019il soulèverait du fond de son cercueil ne l\u2019y atteindraient point.Il méprisait la haine, il no voulait point de la reconnaissance, un simple souvenir quelquefois, des êtres bons laissés derrière lui.Etaient présents à la lecture de ce testament, toutes les personnes qu\u2019il citait par une simple lettre placée dans la première enveloppe, en plus M.et Mme Pavinia qui ne se trouvaient point officiellement convoqués à y comparaître.Leur mariage, \u2014 avec seulement les quatre témoins \u2014 était contracté de la veille.La mort subite de M.de Tillière l\u2019eût hâlé s\u2019il eût pu l\u2019être.Heureusement celui-ci s\u2019était engagé par papier timbré.Pavinia avait parlé de cet engagement au notaire qui lui répondait de venir s\u2019il le désirait, bien que la vicomtesse ne fût pas appelée à l\u2019ouverture du testament.Alors même que le comte n\u2019y mentionnerait pas le don qu\u2019il faisait à sa belle-fille, la somme devrait certainement à présentation du dit reçu, lui être versée.Et le magnétiseur très occupé les derniers jours qui précédaient fon mariage, sûr de la cachette où il plaçait le papier timbré, et trahi par la destinée décidément, n\u2019ayant point eu à fouiller dans le tiroir à serrure de sûreté où il plaçait ledit papier, le lendemain seulement de la formalité à la mairie, s\u2019apercevait qu\u2019il avait disparu .(A suivre.) 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