Le samedi, 1 janvier 1904, Supplément 2
[" Vol.XV, No S3, LE SAMEDI FEUILLETON DU \u201cSAMEDI\u201d, 1(5 JANVIER I904d> No S.\t- LIVRE TROISIEME V (Suite et fin) C\u2019était déjà le soir, en novembre ; de l\u2019ombre, un peu blanche, opaque, pesante, descendait des nuages très bas sur les toits de la bourgade, chaume presque fumier, ou briques dérougies, sur l'unique rue dépavée, défoncée, à la boue durcie par les premiers froids, plutôt route que rue, éteignait comme d\u2019ouate la rutilance des rideaux de cotonnade aux vitres de l\u2019auberge-cabaret.Rarement passait quelque paysan, le dos courbé, revenant de la plaine; ou bien, une vieille femme, sorie de l\u2019une des masures, regardait le ciel pâle et lourd, secouait la neige, rentrait.Il neigerait, cette nuit.Le zigzag d\u2019un vol de corbeau, s\u2019effilant vers la colline au loin et les hautes forêts sombres, rayait de noir les ténèbres blanchâtres.Parfois, de l\u2019auberge, une chanson avinée, rauque ou grasse, montait, rejoignait les croassements.Puis, le silence, la solitude ; et, bientôt, la nuit.Au delà des dernières habitations villageoises, au bord d\u2019un champ, et le noir horizon forestier derrière elle; b maison de pierre grise, haute, rectangulaire, érigeait ses trois étages aux fenêtres closes barrées de fer; l\u2019énorme portail, pareil à celui d\u2019un cloître ou d'un pénitencier, avait l\u2019air morne et rude, inexorable, d'une fermeture éternelle.Il ressemblait à un refus d\u2019hospitalité et à une défense de sortir.Au-dessus du portail, sur le renflement lézardé d\u2019un écu de granit, baillait la visière d\u2019un heaume au treillis rompu; blason jadis illustre d\u2019une race peut-être éteinte, ou absente ; gloire enfin délabrée.Cahotante dans les ornières de la rue, une sorte de guimbarde-omnibus roulait en grinçant, s\u2019arrêtait presque, roulait encore; elle fît halte devant la grande maison.Une femme descendit de la voiture, enveloppée de fourrures sombres.Elle demanda au cocher, qui avait l\u2019air, une ganse d\u2019or à la casquette, d\u2019un employé de chemin de fer : \u2014Vous pouvez m\u2019attendre, n\u2019est-ce pas?\u2014C\u2019est selon.Est-ce que vous resterez longtemps ici?\u2014Une heure ou deux.\u2014Alors, je ne peux pas, à cause du train de Verdun.\u2014Je trouverai une voiture dans le pays?\u2014Nicaud, le facteur, qui est aubergiste aussi, a un cabriolet, et, en payant.\u2014Je vous remercie.La guimbarde tourna, se remit à rouler dans les ravinements du chemin, tandis que la voyageuse marchait droit vers l\u2019énorme portail pareil à celui d\u2019un cloître.Elle souleva le marteau, le laissa retomber ; ce fut un bruit sourd, profond, qui s\u2019élargit en ondes lentes, puis, refoulé de la montagne, plus vaste, plus vague, s\u2019épanouit jusqu\u2019à s\u2019évanouir.Ensuite, le silence.La porte ne s\u2019ouvrait pas.S\u2019en allant vers son auberge, le facteur Nicaud, en vareuse verte que serrait un ceinturon, le sac de cuir aux reins, passait devant la maison; il s\u2019arrêta, étonné de cette dame qu\u2019il ne connaissait pas, qui n\u2019était pas de la contrée.Elle se tourna vers lui.\u2014Monsieur, dit-elle, est-ce qu\u2019une vieille femme qui habitait là, n\u2019y habite plus?Elle ajouta avec un tremblement dans la voix: \u2014Elle est peut-être morte?\u2014Grande-Maguet ?dit Nicaud.\u2014Oui, Grande-Maguet.\u2014Non pas, elle n\u2019est pas morte, reprit-il en ricanant; et elle a longtemps à vivre ; les vieilles comme elle, ça ne meurt pas avant le diable.\u2014Alors, elle ne loge plus là?La dame indiquait la maison de pierre grise.\u2014Si fait ! seulement on a beau heurter, elle n\u2019ouvre pas.4 y De quoi elle subsiste, personne ne le sait ; elle br*ute peut être, comme une bête, les herbes du jardin, derrière la maison.Ce qui est sûr, c\u2019est qu\u2019elle est tout à fait folle.Quand on l\u2019aperçoit, elle fait peur, tant elle r-,1 vieille, longue et maigre ! Dans le pays, on fait taire les petits enfants en les menaçant » le Grande-Maguet.\u2014Merci, monsieur.La voyageuse se retourna vers la maison, leva encore le marteau de la porte.Mais l\u2019homme dit : \u2014Non, à cette heure-ci surtout, c\u2019est inutile.\u2014Si vous voulez voir Grande Magnet, il faudra que vous atten (liez.\u2014Elle n\u2019est pas chez elle?\u2014Depuis quelque temps elle sort avant le soir et ne rentre qu'a près nuit close.\u2014Où va-t-elle?\u2014On ne se soucie pas de la suivre, parce qu\u2019elle pourrait jeter des sorts.Pourtant, comme je n\u2019ai pas peur d\u2019elle, moi.je l\u2019ai guettée.\u2014Où va-t-elle?\u2014Au cimetière, de l\u2019autre côté de la colline, un ancien cimetière où l'on n\u2019enterre plus, parce qu'il n\u2019y a plus de place.C'c-t là qu\u2019on a mis, autrefois, il y a longtemps, il y a plus de dix ans, un jeune dame qui est morte, une jeune dame qui s'appelait.\u2014Je sais, je sais, dit la voyageuse en frissonnant.Le facteur Nicaud s'étonna, se rapprocha.\u2014Ah ! vous savez ?\u2014Oui, dit-elle.\u2014Eh bien! j\u2019ai vu, l\u2019autre jour, moi qui vous parle\u2014je me tenais derrière les sapins\u2014Grande-Maguet à genoux sur la laine qui couvre Mme de Norvaisis.La dame étrangère, en un sursaut, recula.\u2014Je crus d\u2019abord qu\u2019elle priait, continua Nicaud.Mais non.Tout à coup elle se dressa; et elle empoignait la grande croix noire, enfoncée derrière la tombe, comme pour l\u2019arracher et l'emporter.Je préviendrai la gendarmerie, parce que la violation des sépulcres, comme on dit, c'est défendu.L\u2019homme se tut.\u2014Ainsi, reprit la voyageuse, Grande-Maguet, en ce moment, est au cimetière?\u2014C\u2019est sùr.\u2014Et elle en reviendra?.\u2014Dans une heure ou deux.Je connais ses habitudes.Tenez, vous voyez la route qui descend de la forêt?c\u2019est par là qu\u2019elle dévalera.\u2014Bien, j\u2019ai à lui parler, j\u2019attendrai.Nicaud, curieux, ne se souciait pas de laisser déjà cette inconnue, si bien mise, qui était venue dans le pays pour rendre visite à une vieille folle.\u2014Mais, dit-il, il va neiger certainement.La neige, chez nous, ce n\u2019est pas comme dans les villes ; c\u2019est de la tempête blanche qui saccage tout, qui couvre tout.Vous feriez bien d\u2019entrer chez moi.à l\u2019auberge, en attendant Grande-Maguet.De la fenêtre, en vous penchant un peu, vous pourrez la voir venir.Après un silence: \u2014Soit, dit l\u2019étrangère.Conduisez-moi.Et elle murmura, se parlant à elle-même : \u2014Allons, cela vaut mieux ainsi.\u2014Je n\u2019aurai pas besoin d\u2019entrer chez elle.! Te lui parlerai sur le chemin.Elle suivit l\u2019homme qui se dirigeait vers l\u2019auberge où la cotonnade des rideaux rougeoyait comme des caillots de sang diaphane.Dès les premiers pas dans la chambre du premier étage ( Nicaud la précédait en levant un chandelier), elle tressaillit.On eût dit qu\u2019elle reconnaissait le lieu où on l\u2019introduisait.Etait-elle donc venue ici, déjà?avait -elle, dans cette chambre d\u2019auberge, au carrelage rouge, aux murs nus, propre et laide, vécu quelque heure étrange, dont le souvenir l\u2019effrayait?Elle se serra dans sa fourrure, prise de froid ou de peur.Nicaud, flatté d\u2019une telle voyageuse, ne s\u2019en allait pas, mettait les choses en ordre, poussait la table au milieu de la pièce, d\u2019un air qui invite à des questions encore et offre des renseignements pour en obtenir.Mais elle avait rapproché de la croisée le seul fauteuil, elle s\u2019y était assise, elle dit nerveusement : \u2014Si j\u2019ai besoin de vous, je vous appellerai.\u2014Madame ne veut pas que j\u2019allume du feu?\u2014Non, c\u2019est inutile.A quelle heure d\u2019ordinaire Grande-Maguet rentre-t-elle?(1) Commencé dans le numéro du 28 novembre 1803. LE SAMEDI :>o \u2014Vers neuf heures.\u2014J! est?.-Sept heures et demie.(\"est bien.I.aissez-moi.I\t'11 peu dépité.Xieaud dut sortir.Dès (|u\u2019elle fut seule, la voyageuse ouvrit la fenêtre, s\u2019assura qu\u2019elle pouvait voir en effet la route qui descend la colline.l\u2019ttis elle se tourna vers l\u2019intérieur de la chambre.bille se souvenait, hélas! Cetail bien sur ce lit\u2014les mêmes rideaux blancs, .avec des démettes roses\u2014qu'elle avait rouvert les yeux consciente à peine, un matin, autrefois, après la nuit d'angoisses où lui fut contée l\u2019horrible histoire! .Mais elle ne voulait pas songé au passé; elle se vouait aux nécessités de l\u2019heure présente.Ce qu'elle venait faire ici ne devait pas être interrompu par de vaines réminiscences: elle était maîtresse d'elle-même; rien ne la divertirait de son dessein.Elle s'installa, avec une décision d'attente, dans le fauteuil, s'accouda au rebord de la croisée, les veux tournés vers le haut de la côte.(hi\u2019av\u2019ait-elle donc résolu?elle avait résolu de venger Claire de lîrezolles.I,a mort d'Isaurinc, cette disparition, parmi des chants d\u2019oiseaux, des enfances ensoleillées, le glorieux trépas de Svven, cette extinction de la seule clarté qui brillât encore en elle, l'avaient averti\" d\u2019agir avant de se réfugier dans la solitude et le silence définitifs; elle acceptait une mission sacrée et n'y faillirait point.C'était de justes désastres qu'elle avait été frappée; de quel droit eût-elle joui encore des deux affections qui.même lointaines, lui auraient été des joies, elle (pii, par dix ans de bonheur, approuva un abominable crime ?Si sa cousine était morte, si Svven, sou frère, était mort, c'était parce qu'elle aima l'empoisonneur de Claire de lîrezolles; elle avau pour châtiment de s;i faiblesse le déchirement de son cœur;\u2014hélas! le cher petit héros n était plus qu'un cadavre, lâ-bas, sous les pierrail les herbues oit broutent les chèvres de la montagne! et elle souffrait, épouvantablement, parce qu'elle -'était dérobée â la fonction jtisti cière (pii lui incomba.Mais, ce qu'elle ne lit point jadis, elle le ferait maintenant.II\tv avait même quelque grandeur â remplir, sans espoir de récompense, son devoir, après avoir déjà subi le châtiment de ne l'avoir pas rempli; puisqu'elle n'avait plus rien â craindre, ayant enduré les pires supplices, elle pouvait s'enorgueillir du désintéressement de son dessein.( lui.elle se jugeait désintéressée, impartiale; aucune haine personnelle ne la poussait : ce n'etait pu- parce que Svven était mort qu'elle vengerait Claire de lîrezolles, la sainte, la victime.Sans doute, un fatal événement, comme un coup de cloche, l\u2019avait secouée des paresses morales; de même que l\u2019amour de Svven\u2014bien qu\u2019il n'y eût pas consenti\u2014lui révéla l\u2019infamie de son amour pour M.de Xorvaisis, de même la mort de Svven, à présent, la rendait capable des équitables violences qui lui eussent paru impossibles naguère; mais ni cet amour ni cette mort n'étaient, en réalité, ;c qui l'acharnait contre M.de Xorvaisis; ils l'avaient réveillée des complaisances et des lâchetés, voilà tout ; ils l'avaient ramenée, contrainte à son devoir; et celui qu'elle poursuivait, elle en était sûre! c'était seulement-\u2014bien qu\u2019on eût tué Svven\u2014l'empoisonneur de Claire.Pendant que, accoudée â la fenêtre, elle regardait la hauteur où Grande-Maguet devait apparaître, des flocons, lentement, lourdement, descendaient du ciel bas, blêmissaient les toits de chaume ou de brique ; vélissaient de pâleur lourde et pendante les sapins de la colline; c'était la nuit, presque, sous une molle tombée de ténèbres blanches.( lui, Claire de lîrezolles serait vengée.Suzanne avait repoussé, certes, l\u2019insupportable idée de faire expier un crime par un crime; elle, empoisonneuse d'un empoisonneur, allons donc! est-ce que c'était possible?Talion chimérique, souvenir de quelque roman.Puisque M.de Xorvaisis était un assassin, pareil à vingt autres, il fallait qu\u2019il fût puni comme les autres assassins; une vengeance singulière, rare, non pas! Il serait accusé, jugé, condamné après des débats publics et il aurait, avec l'ignominie d'être coupable, l\u2019ennui d\u2019être banal.Mais, pour dénoncer, pour faire condamner un homme, il faut des preuves.Des preuves, Suzanne n'en avait pas.Lui seul être pouvait porter plainte contre l\u2019empoisonneur, et se faire croire, c\u2019était (irande-Maguct ; voilà pourquoi Suzanne était venue dans le village où vivait la vieille femme.Longtemps, elle avait hésité.Grandc-Maguet, peut-être, ne voudrait pas parler, ne voudrait pas agir?elle avait juré â Claire de ne jamais rien tenter contre M.de Xorvaisis, de le défendre même.Suzanne espérait qu'en renouvelant les haines de la servante elle la déciderait â trahir l'ancien serment : tout au moins, elle l\u2019amènerait â raconter devant des gens apostés la sinistre aventure de jadis.Puis Grande-,Maguet devait avoir conservé, dans quelque armoire, les débris de la tasse, imbus encore de la substance empoisonneuse.Knfin, le seul témoin, les seules preuves du crime étaient dans cette maison: Suzanne venait les chercher.La peur d\u2019entrer dans l\u2019affreux habitacle, de se retrouver en présence de la vieille, ne l\u2019arrêta point.Suzanne n'etait plus l'enfant d'autrefois: elle était maintenant hardie, résolue, forte: elle ne s'évanouirait pas â cause de quelques gestes sinistres; et l'on peut s\u2019armer; elle triompherait de la redoutable folle, qu'elle ne craignait pas.D'ailleurs, on ne saurait lutter contre la nécessité.Seule Grande-Maguet pouvait l'aider à venger Claire de lîrezolles.et il fallait que Claire fût vengée.Ah! mon Dieu! Swen, ce pauvre petit, si pur et si fier, si joli, mort lâ-bas pour l'amour de Suzanne, et qui sans doute rêvait d'elle dans le sommeil du tombeau ! Les flocons, plus nombreux, plus lourds, tombaient et s\u2019amassaient.Au lieu de la tempête de neige que Xicattd avait annoncée, c\u2019était, dans l'air sans vent, une chute jamais finie, toujours redoublée, de blanchâtrees épaisseurs; l\u2019accablement de tout sous des pesanteurs pâles où s'ajoutaient des pesanteurs encore.Suzanne ne pourrait pas voir Grande-Maguet descendre la route; â peine la pourrait-elle distinguer des ténèbres blanches, en face d\u2019elle, quand la vieille ouvrirait l'un des battants du portail.La neige, de l'inépuisable ciel blafard, comme se poserait une aile immense éparpillant des plumes, s'abattait abondamment.Avec un frisson sous sa pelisse, Suzanne s\u2019était écartée un peu, fermant les yeux â cause de la brûlure qu\u2019y mettait la froidure proche des flocons tombants.Elle rouvrit les paupières, il ne neigeait plus.I\ttans un écartement de nuages, la lune apparaissait, jaunâtre, claire, pourtant.Cn vent chassa les liasses nuées, peu à peu, silencieusement.Tout le ciel apparut, bleu et froid, sans étoiles, avec la seule lune oui planait, et tout était blanc, mystérieux et mort ; tout, les maisons endormies, et la route, et la plaine, et la côte, et la forêt, et l\u2019horizon lointain, blanchissait infiniment sous l\u2019immense pâleur nocturne.Suzanne frémit.Là-haut.de derrière la côte, entre les deux remparts de la blanche forêt, dans cette ouverture qui était la route, quelque chose de noir et d\u2019étroit s'élevait, s'élevait encore, dirigeait à droite et â gauche.comme deux bras tendus, deux longueurs, se hissait davantage, et, sous cette chose érigée, une forme à son tour se dressait, s\u2019avancait, plus haute, encore plus haute, et ce fut un être, pareil à un noir spectre géant, qui dominait d'une croix, dans le vaste jour lunaire, tout l\u2019infini blanc de la terre.\u2014Grande-Maguet ! Suzanne avait peur à cause de ce fantôme dans la blême solitude! elle avait eu tort de venir; elle était terrible, â présent, comme autrefois plus encore, la vieille! et la croix, en plein ciel, n\u2019était pas douce ni clémente, mais elle ouvrait ses bras pour une malédiction.Cependant la grande servante, tenant haut le gibet divin, descendait la colline, lentement, lentement.Noire porteuse et noir fardeau, sur l'universelle blancheur.II\tsemblait â Suzanne que s'avançait vers elle, dans le pâle désert, la porte-croix d'un invisible convoi funèbre.Elle descendait toujours, la vieille, droite et les bras levés, parmi la blafarde lumière.Elle atteignit le bas de la côte, s\u2019engagea dans la rue, marcha droit devant elle, s\u2019arrêta devant la maison, et quand, la porte ouverte, elle s'enfonça, la croix haute, dans la morne demeure, ce fut comme si une officiante de funérailles entrait dans le mystère obscur d'une crypte.VI Grande-Maguet, sous la clarté que la lune poussait dans le large vestibule, posa la croix contre la muraille.Elle entra dans la cuisine, prit une lampe, l\u2019alluma, traversa la vaste pièce où tremblaient des flamboiements de cuivre, çâ et là, sur les murs, se dirigea vers l\u2019escalier.L\u2019allure mesurée, les savates, l\u2019une après l'autre, claquant sur 1a pierre des degrés, elle semblait, levant la lumière, obéir à quelque rite mystérieux : et elle s'élongeait en sa robe étroite couleur de vieux linceul.Au premier étage, le profond couloir, où la lampe metait à peine LE SAMEDI tin brouillard de clarté, s\u2019enfonçait à droite, à gauche, se perdait dans un inconnu d\u2019ombre et de silence: elle ouvrit une porte, entra dans la chambre pareille à une chapelle; lieu de calme, de pieuse rêverie, et de commémoration.Sur le lit qui se voilait d'une nappe d'autel, entre un crucifix et une branche de buis .avait 1 air de dormir, le front auréolé de cuivre, la grande poupée, semblable à une petite femme, «pii était comme la sainte de la jolie église.Mais, a cause du temps qui passe,'\u2014dans la chambre où un vieille poussière éteignait sur les étagères, sur les consoles, la ver ¦oteiie des rosaires et les rubans et.entre leurs cadres de faïence, les images de communiantes pareilles à de mignonnes nonnes, la gracieuse figurine u avait plus la fraîcheur peinte de son sourire de jadis, les yeux d émail s éteignaient comme des veux humains qui meurent, et les cheveux avaient déteint, et la rose fies joues s'était fanée, la belle robe de soie blanche et de dentelles s'effilochait en 'oques jaunissantes; car rien ne dure, même ce qui ne vécut point.Le cadavre d'une poupée.Grande-Maguet s\u2019agenouilla devant le lit, après s'être signée.Elle priait en silence, les lèvres remuant vite.Luis, debout, elle souleva la poupée, délicatement, avec le soin que Ion inet à tirer «le son berceau une fillette malade, la serra contr.elle, l'emporta.La figurine était si délabrée, que l'un des bras, ballant, failli tomber, retenu seulement par la soie de la manche, et le petit crâne, de cire jaunie, çà et là était chauve.Mais, d'un regard extasié et toutes les rides de sa vieille face s épanouissant «latse, la servante admirait religieusement la triste poupée; elle était comme une vieille madone câlinant encore et ado rant le divin bambin qui serait mort.Redescendue, «le son pas lent et ferme, dans le vestibule, elle posa la lampe sur une dalle, à coté de la croix, se dirigea, embrassant 1 image, vers une grande porte qui faisait face à la porte d'entré poussa un battant, se trouva dans le jardin tout blanc de neige et d< lune.C était un vaste enclos, cerné de très hauts murs, morne, où s'éri geai eut, comme des gestes vers te ciel, de grands sapins et îles peu pliers longs; cela ressemblait à un coin de cimetière, vide encore, que peu à peu gagneront les tombes.Et, déjà, une fosse y était creusée.An milieu du jardin, entre quatre poteaux fichés en terre et qui, liés I un a 1 autre par de fortes cordes, soutenaient des- remblais «le terre et île pierres, un creux, peu large, assez long, bâillait.Grande-Maguet s\u2019approcha de la fosse et s'inclina: comme on touche un enfant, elle étendit sur la neige «le 1 ornière la poupée en habit pâle, moins blanche dans ce lit blanc, puis, joignant les mains, In servante dit : \u2014Adieu, adieu, ma petite Jésus ! I e voila couchée pour toujours, comme tu voulais l'être.Car j'ai bien fini par comprendre que cela te déplaisait, malgré 1 encens et les lionnes reliques, de demeurer là-haut dans la chapelle.C est parce que tu t'ennuyais que pâlissaient tes lèvres et tes joues, et que ton regard ne souriait plus.Longtemps j'ai cru que tu vivais; non, tu étais morte, et tu voulais dormir, comme les autres mortes, dans la terre, selon la volonté de Dieu; dans la terre où l'on se repose, où l\u2019on reprend des forces pour monter enfin avec «les ailes qui vous viennent, vers le ciel! Je suis allée au cimetière, derrière la colline; c\u2019est lâ qu\u2019on porta jadis une femme qui te ressemblait, qui n'était pas toi, puisqu'elle s était uonnée à un homme méchant: ma petite Jésus, c'est celle qui u a jamais apartenu qu à elle seule et qit a moi seule: j'ai arraché la croix de la tombe de l\u2019autre, pour la mettre sur la tienne.Ah! comme tu seras bien, ici, dans le jardin clos, comme tu seras tranquille pour rêver du paradis prochain.Tu n'entendras aucun bruit ! Cette terre, ces pierres que j'ai apportées, je les répandrai sur ton cher petit corps, peu à peu.doucement .pour nç pas le meurtrir: et tu seras comme dans un nid J aurais voulu t élever un sépulcre magnifique, pareil à ceux qu oi: voit dans les cimetières des grandes villes: cela t'aurait fait plaisir «I avoir au-dessus de toi quelque belle statue à genoux, qui prie Dieu, ou bien une statue couchée dormant comme toi.Je n'ai pas pu te donner un si beau lit funèbre, para- que je ne suis pas riche.Mais, quand ce ne sera plus l\u2019hiver, quand la campagne sera verte j irai tous les jours cueillir les plus belles Heurs dans les champs et dans les bois, il y aura sur ta tombe des jonchées, comme il y en avait, les jours «k* fete, dans la chapelle, chez les dames Aruohlsou ! des jonchées où viendront se poser les oiseaux et les papillons.Tu seras très contente, à cause de ces fleurs.Puis, tu sais, si quelque chose te manquait, tu u'auras qu'à map peler, à voix basse; je serai toujours là.tout près, pour qu\u2019il ne t\u2019arrive rien de mauvais.Dors bien, ma petite Jésus! Souvent, je serai triste de ne plus le voir.I u étais si jolie dans la chapelle, entre a branche de buis et 'e crucifix, avec ton auréole qui tremblait ! j'étais si heureuse de te t egarder ! Quand je priais en te regardant, ma sainte, il me sem blait «pic toute la chambre était pleines d\u2019auges.Mais tu as voulu dormir dans la terre.Que la volonté soit faite.te qui me consolera ce sera de penser que lit es là.pas loin: et.tut jour peut-être, je te reverrai.1 fui, cela arrivera, si tu le veux, ma petite I es 11 s.I u jour, assise'a cote de ta tombe,\u2014assise là, comme toujours,\u2014 1 entend] ai frémir les fleurs et I remit* les pierres, et la lossc s ou-x i ifit, et toi.toute blanche, toute petite encore avec de grandes ailes, tu monteras à travers l'air! Mais, parce «pte tu es bonne, tu me feras signe de te suivre, lu mi* prendras par la main, lu m'emmèneras avec loi ! Elle se tut.Elle se pencha encore, elle baisa le Iront de la poupée, et prenant «les deux mains de la terre et des pierres, elle commença d\u2019en cou vi'ir le petit corps pâle: elle prenait bien garde de lui faire du mal.Quand la fosse fut comblée, elle poussa dessus tout ce qui restait du remblai; et la tombe s'exhaussait entre les quatre poteaux que maintenaient des cordes.Alors Grande-Maguet revint dans le vestibule: elle prit, à côté de la lampe, la croix de bois, regagna le jardin, en fonça, derrière la sépulture, dans un trou quelle avait creusé, le pied de l'arbre de tedemption ; et les grands liras noirs dominaient le silencieux et livide jardin.Puis elle s'agenouilla: toutes les prières* que Claire lui enseigna jadis, chez les dames Arnoldson.elle se mit à les dire, tandis que la neige, du ciel rassombri, recommençait de tomber en lourds et lents flocons, toujours plus lourds, qui s'amassaient.I n bruit lui fît tourner la tête.Dans les blêmes ténèbres, une femme dont la lampe, posée derrière elle, auréolait toute la forme, s'avançait vers Grande-Maguet.Mme de Norvaisis avait triomphé de la crainte qui.un instant, lui conseilla de renoncer à son dessein; elle était sortie de l'auberge, avait trouvé ouverte la porte de la maison, était entrée.bille regardait Grande-Maguet.Que taisait donc la vieille insensée à genoux devant cet exhaussement blanc, sous celte croix?Suzanne s\u2019avança encore.Grande-Maguet ne parut pas surprise de cette présence à pareille heure dans le jardin mortuaire.Elle se leva d\u2019un air d'empressement, vint au-devant de la visiteuse, en saluant deux ou trois fois, et elle dit.affable, du ton de quelqu'un qui s\u2019excuse: \u2014Oh ! que je suis fâchée, madame, que vous ayez voyagé par ce mauvais temps.C est bien aimable à vous d'être venue malgré le froid.\u2022 ht vous a dit que j\u2019enterrais, ce soir, ma pauvre petite Jésus?et vous êtes venue pour les funérailles?Je comprends.C'est très bien.\\ ous êtes de ses amies?\\ ous étiez peut-être en pension avec elle autrefois?\\h! ce n'est pas étonnant que vous ayez conservé de l'affection nour elle! Tout le monde l'aimait.Kl'e était si bonne.Mon Dieu, oui, madame, je l'ai enterrée la.Si vous étiez arrivée un moment plus tôt.vous auriez pu la voir.Mais, maintenant, personne, jamais, non, personne, jamais ne \u2019a V erra !.Son bavardage s'interrompit dans un rauque sanglot.Mais elle releva la tele, et d'une voix éclatante, de folle ou de pro-phétesse : \u2014-Je ht reverrai, moi! cria-t-elle; oui, un jour, hors du tombeau, «'lb* s «'lèvera transfigurée, et je monterai avec elle vers le paradis! Certainement, une insensée; pourrait-on tirer d'elle quelque parole précise?c\u2019était peu \u2018\t*.Mme île Norvaisis hésitait à lui parler ce soir.Mieux valait attendre à demain; la folle, en plein jour, serait moins étrange peut-être, plus calme.Luis, ce lieu était lugubre; les flocons tombant avec plus d'abondance, Suzanne fit un pas en arrière, se tourna vers Je vestibule.Mais Grande-Maguet la suivait, elle avait repris son air empressé, bavardait affablement : lout de même, madame, c\u2019est bien aimable à vous d'être venue par un temps pareil.Ma petite Jésus apprendra avec bien du plaisir.La clarté de la lampe illuminait les visages.La vieille glapit: 21 1366 LE SAMEDI \u2014C\u2019est elle ! Et clic bondit sur Suzanne! Celle-ci chercha l\u2019arme qu\u2019elle avait dans une poche, mais la vieille lui empoigna les deux bras, et elle la/ secouait tout en bégayant dans des râles de rage et de joie: \u201cC\u2019est elle! c\u2019est elle! c'est elle !\u2019\u2019 Suzanne jeta un cri\u2014un seul ! Grande-Maguet l\u2019avait renversée et, la maintenant d\u2019un genou sur la poitrine, elle saisit de la neige et lui en emplit la bouche.Suzanne haletait sous ce bâillon fondant qui lui glaçait les dents et les gencives.C'est toi! c'est bien loi! Ou'est-ce que je vais faire de toi?Je t\u2019avais dit de ne pas revenir.Pourquoi es-tu revenue?Je vais te tuer ! Ma petite Jésus n\u2019est plus là pour te sauver maintenant.Elle lui serrait le cou en la secouant toujours et, de temps en temps,, elle lui ouvrait les dents d\u2019une pesée, lui enfonçait de la neige dans la bouche.Soudain, les deux poignets de Suzanne en sa seule main gauche, elle la traîna vers la sépulture! car une idée était venue à la folle qui riait horriblement.line statue! une statue pour la tombe de ma petite Jésus, voilà ce que je vais faire de toi ! Ma Claire chérie aura une tombe aussi belle que celles qu'on voit dans les cimetières des villes; il y aura une belle statue couchée dessus, toute blanche.Viens, mais viens donc! lu dormiras bien sur le sommeil de ma petite sainte.Mme de Norvaisis se débattait désespérément.Elle réussirait à crier peut-être! mais Grande-Maguet, avec de la neige et de la terre, lui remplissait encore, encore la bouche.Puis, de ses longues mains griffues, elle déchira, arracha, jeta les vêtements de Suzanne, la souleva, l\u2019emporta, l\u2019étendit sur la tombe\u2014 les flocons toujours plus lourds, toujours plus nombreux, s'abattaient.s'amassaient-\u2014et là, avec les fortes cordes qui lièrent l'un à l'autre les bois fichés en terre, elle la garrotta presque nue, sur l\u2019exhaussement de la fosse, entre les quatre poteaux où elle enroula et noua solidement le reste la corcle.Immobile en une affreuse crispation, Suzanne ne pouvait même pas se tordre, étroitement liée, sous la glaciale chute pesante -es flocons, et elle ne pouvait pas crier, bâillonnée de neige.Grande-Maguet, droite et noire, les bras croisés, triomphante, regardait ce corps se vêtir de blancheur et devenir statue.A deux jours de là, par un froid matin, où toute l\u2019immensité de neige était un peu bleue et vaguement rose d\u2019aurore, M.de Norvaisis, dans le silence du village encore endormi, frappait à la porte de sa maison.Par l\u2019un des hommes payés pour suivre sa femme, il avait su qu\u2019elle avait quitté Paris, qu\u2019elle avait pris un billet pour Aubréville.Quoi donc?elle était retournée dans le pays dont elle devait garder un si lugubre souvenir, elle avait voulu revoir la maison si affreusement sacrée par un crime, et la servante révélatrice?Il était parti, l\u2019esprit éperdu, le cœur bourrelé, et il arrivait, et il heurtait à sa porte.Grande-Maguet, après peu de temps, vint ouvrir.Il cria: \u2014Vous avez vu Mme de Norvaisis?où est-elle?Elle n\u2019entendit peut-être pas.Le reconnut-elle seulement?Elle dit, l\u2019air accueillant : \u2014Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir fait attendre.Je dormirais encore.Vous venez pour voir le tombeau?C\u2019est la curiosité du pays.Je le montre avec plaisir aux étrangers.Il l\u2019écarta.\u2014Misérable folle! Et, entré dans la maison, il allait monter l'escalier.Mais elle le retint.\u2014Non, monsieur, c'est par ici.Elle ouvrit la porte du jardin.\u2014Passez, je vous prie, donnez-vous la peine de passer devant.C'est une chose très curieuse qui vaut la peine d\u2019être vue.Dessous, il y a Mme de Norvaisis; dessus, il y a Mme de Norvaisis.C\u2019est une statue que j'ai mise sur la fosse de ma petite Jésus.Il tressaillit d'un obscur pressentiment, se rua dans l\u2019enclos.d vit la tombe, il vit la pâle forme roide étendue sur la tombe! et, tandis que, la bouche ouverte, sans un cri, il demeurait immobile, pétrifié devant l\u2019incomparable horreur du châtiment, Grande-Maguet, maigre et haute, en sa longue robe couleur de vieux linceul, failure mesurée, les savates claquant l'une après l'autre sur la neige durcie, allait et venait dans le jardin : gardienne et servante du double tombeau."]
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