Le samedi, 1 juillet 1905, Supplément 2
[" U ^\ta-\t.\u2022;\t\t- \\:-s\t\t FEUILLETON\tDl\tJ \u201c5 fi\tnm ]\tVl el \u2018 fibift A \t¦¦ Tï A > >\t\t\t Vol.XVII, No 5.15 juillot 100-5, L\u2019Accusateur Imprévu ni No DEUXIEME PARTIE ' '\"\tiv.\u2014l\u2019assassin du prêtre :\t\u2022\t(Suite) Convaincu par l\u2019évidence de ces raisonnements, et croyant peut-être lui-même à certains moments au chasseur mystique plus qu'il n\u2019était nécessaire, il entra dans un café, et sur une carte de visite, avec une superbe couronne, il écrivit au cavalier Martellini les lignes qui suivent: \u201cCher et aimable cavalier, \u201cJe viens de lire que Santafusca est impliquée dans le procès du \u201cchapeau\u201d.Le secrétaire de la commune m\u2019a écrit que l\u2019on a violé le caractère sacré de mon domicile.Je prépare d\u2019énergiques protestations, mais je pardonnerai aisément au cavalier Martellini, s'il ne me cite point parmi les témoins le jour des courses.S\u2019il peut, d\u2019ailleurs, nj\u2019épargner tout à fait le dérangement, je prendrai volontiers le train de Paris.Pourtant, toujours prêt à l'obéissance, comme don Abbondio.\u201d + * * Le cavalier Martellini, qui connaissait ce qu'on appelle le savoir-vivre, et qui nageait dans les bonnes grâces des seigneurs comme une tanche dans une eau claire, s\u2019empressa de répondre comme il suit : \"Excellence, \u201cSi le saint-lieu fut violé, nous ferons les sacrifices propitiatoires.Quant à entendre V.S.Illustrissime, j\u2019espère que ce ne sera pas nécessaire, car le procès manque de fondement et se terminera par un non-lieu.De toute façon, j\u2019ai trop le désir d'assister aux courses pour me jouer à moi-même le mauvais tour de siéger poulies tribunaux et de vous citer, vous, tandis que Andreina battra de deux têtes ce pauvre Latium.Car tout bon Napolitain devra croire aujourd\u2019hui en Andreina.\u201cFor ever!\u201d * * * \u2014Rien, bien ! dit le baron, qui ne s'inquiétait même plus de lire les journaux du soir.Enfin, il s'émerveillait lui-même de se sentir si rassuré et soulagé.Un grand poids tombait de sa conscience sur la conscience d'un autre lui-même, sorti de lui, ombre charitable, qui s\u2019interposait entre la victime et son assassin.Par reconnaissance, il fallait croire à ce bon chasseur.Et, parfois, il y croyait sincèrement, comme si sa personnalité se dédoublait, comme le petit enfant croit à l\u2019existence réelle de son ombre jouant avec lui.Il en était venu à lui parler volontiers, dans l\u2019espérance que lui parler serait un moyen de donner à l'ombre une plus grande et plus réelle consistance.Il croyait ainsi aider l\u2019opinion publique à s\u2019éloigner de la vérité et à concentrer sur un être impalpable toute la responsabilité de l'acte néfaste.Telle fut sa grande préoccupation pendant tout le jour qui précéda les courses.Partout où il se trouvait, au club, au café, ou sur le turf, partout en somme où il pouvait diriger la conversation sur le procès du jour, il exposait ses idées avec une clarté et une chaleur singulières, avec une insistance presque fatigante, si bien que Usilli lui dit une fois.¦\u2014Oh ! écoute, tu m\u2019as déjà assez cassé la tête avec ce chapeau ! S\u2019étant associé avec Usilli, de Spiano et plusieurs autres eava- (1) Commoncé dans lo numéro du 3 juin 1905.liers pour une partie commune, dans laquelle de nombreux paris étaient engagés, il dut courir toute la soirée et toute la matinée du lendemain, soit à cheval, soit en voiture, tantôt au manège, tantôt chez le tailleur qui ne lui avait pas encore tenu prêt son habit rouge, tantôt auprès de quelques dames de l\u2019aristocratie pour les ententes préalables.Dans tout le mouvement joyeux qu'il se donnait il retrouvait l'ardeur, l'entrain, la grâce, l\u2019élégance de ses trente ans.Le cavalier Martellini n\u2019eût jamais imaginé le bien qu'il avait fait â une âme du purgatoire.Jusqu'à la princesse de Palandes, qui ne l\u2019avait pas vu depuis longtemps, et trouva Santafusca rajeuni de dix ans.C'était encore une très belle femme que cette fameuse princesse, en laquelle se fondaient deux vieilles lignées ilalo-espagnoles.Restée veuve encore jeune, elle n\u2019avait pas encore dépassé la trentaine et sa beauté refleurissait du plein développement de la seconde jeunesse, qui chez les femmes est d\u2019ordinaire une édition revue, augmentée et améliorée.La princesse se laissait volontiers faire, la cour\u2014n\u2019ayant rien autre chose à faire.Le baron sut si bien se présenter et dire en quelques minutes des choses si originales que la princesse le voulut pour cavalier.\u2014Je viendrai vous prendre en voiture, princesse.\u2014Et pourquoi pas à cheval ?\u2014Si cela vous plaît, nous irons à cheval, ajouta le baron, faisant sonner ses éperons.\u2014Vous serez mon terrible cavalier.\u2014Pourquoi terrible, princesse?\u2014Voici, c\u2019est parce que vous avez une mine de brigand qui me plait.Puis la princesse, riant de eon beau rire, ajouta : -Est-il vrai qu\u2019un de vos ancêtres est mort pendu?\u2014Brigand, oui, princesse; pendu, non.Les Santafusca ne se laissent pas pendre.A demain.\u2014Venez rie bonne heure.Le baron partit presque amoureux de la belle veuve, et cette pensée nouvelle et riante s'introduisit comme un fil d'or dans la frame lacérée et sombre de sa pauvre existence.Le jour suivant, vers midi, dans sou magnifique costume de drap rouge, une longue plume de faisan à son béret de velours, le Imron.aux côtés rie la belle amazone, sortait à cheval se dirigeant vers le champ des courses.V.\u2014AUX COURSES La journée n'cùt pas pu être plus splendide.Andreina battit d'une longueur Latium, h1 grand favori du futur derby, et donna la victoire aux écuries napolitaines, dont le président était le marquis de Spiano.Quand le retour commença, nulle plume ne pourrait donner l'idée du mouvement, de l'entrain, du vacarme, du bariolage, ries couleurs, des galops, des cris, de la joie fulgurante dans cette atmosphère de soleil et d'azur.Le baron, remis à neuf et transformé, faisait une cour impitoyable à la princesse, qui entendait jouer au caprice et visailt, eu acceptant l\u2019adoration de Santafusca, à se venger d'une trahison secrète.\u2014Excellence, Excellence!.vous voyez que nous ne vous avons pas dérangé.Ainsi cria la voix du cavalier Martellini, qui, du haut d\u2019un break de maître, cherchait à concilier, au milieu d'une corbeille de jolies femmes, la rigide sévérité du juge avec l\u2019aimable galanterie de l\u2019homme du monde.\u2014Merci! merci!.cria derrière lui le baron, agitant la main en l\u2019air. 20 LE SAMEDI \u2014Ne me remerciez pas trop, car je suis capable de vous faire arrêter.avec votre gracieuse complice, s\u2019exclama le cavalier parlant dans ses mains comme dans un porte-voix.\u2014Faites donc, je ne résisterai pas à la force.De grands éclats de rire retentirent sur le liant du break, qui disparut dans un nuage de poussière.\u2014Pourquoi vous arrêterait-on vous, baron?demanda la belle amazone qui chevauchait à son côté.\u2014C'est encore l\u2019histoire de ce procès.\u2014F,st-ce bien vrai qu\u2019un prêtre fut assassiné à Santafusca Le comte Villi m\u2019en parlait hier soir.Quelle affreuse histoire! A-t-on trouvé l\u2019assassin?- On a des soupçons, répondit le baron, regardant en l\u2019air.\u2014Ce n\u2019est pas ici le cas de dire \u201ccherchez la femme\u201d.\u2014Non, plutôt \u201ccherchez le chasseur\u201d.> \u2014b-tes-vous bien persuadé que le coupable soit quelque fabuleux Freischutz?1\u2014Oui, comme je suis persuadé que je vous aime.\u2014Vous y avez pensé trois jours pour me le dire.\u2014C\u2019est un amour aggravé de préméditation.La belle princesse italo-espagnole sourit adorablement.Le baron fit sentir les éperons a son cheval, et tous les deux, étant un peu sortis de la foule, se lancèrent à un trot vif, s\u2019éperonnant l\u2019un l\u2019autre des regards.Il accompagna chez elle la splendide amazone et rejoignit de Spiano et Usilli aux écuries.\u2014C\u2019est donc une grande victoire, Santa., crièrent les amis.\u2014S\u2019il y a de l\u2019argent, nous le prendrons, répondit le baron.La fortune continuait à le favoriser.Tant gros que petits, scs paris lui avaient fait gagner encore trente ou quarante mille francs.Cette abondance d\u2019argent ne faisait plus d\u2019effet désormais sur un homme qui, pour quinze mille francs, avait dû assommer un prêtre.Il sentait presque pénétrer en lui la conviction que l\u2019argent ne pouvait plus lui manquer, qu\u2019il en trouverait partout, seulement en grattant un peu la terre.11 gagnait et dépensait sans compter, comme si le trésor enfermé dans son secrétaire avait la vertu de se renouveler de soi-même cl de se multiplier.En sortant des écuries, il tomba dans les bras de Cccere, le grand chroniqueur impressionniste de l\u2019Omnibus, qui comptait alors plus de cinquante années d\u2019existence, et que Cccere, avec son style fantaisiste, avec ses astérisques et ses guillemets, avait rajeuni depuis e temps.\u2014Baron, cria Cccere, vous arrivez tout à fait, sauf votre respect, comme le fromage sur le macaroni.\u2014Ah ! mon bon Cccere, je voulais vous écrire un de ces jours, dit le baron.Et moi je voulais venir vous voir, Excellence.On n'imprime pas deux fois le nom d\u2019un homme sans se sentir un peu son parent.Et la consanguinité de l\u2019encre.Cccere, avec sa face flasque de frocard glabre, riait en montrant deux rangées de grosses dents blanches comme celles d\u2019un ruminant : \u2014Et qui nous empêche de dîner ensemble ?\u2014Laquelle des divinités?déclama Cecere, qui s\u2019empara avec un grand plaisir du bras d un homme qui venait de gagner aux courses.J\u2019ai besoin de beaucoup d\u2019indications sur la grande journée d\u2019aujourd\u2019hui et c\u2019est toujours une bonne fortune pour une journaliste quand il a puisé a une source \u201cindiscutable\u201d.Mais ce qui importe le plus, baron, c\u2019est d\u2019obtenir de vous la permission de visiter Santafusca.\u2014Allons donc ! dit le baron, sans réfléchir.\u2014A un solliciteur de ma sorte, on ne refuse rien.Te dois insister sur ma requête, parce que mon directeur s\u2019est déjà étonné deux fois que je ne me sois pas encore transporté sur le lieu du méfait.Il ne faudrait pas qu il eût motif une troisième fois de s\u2019étonner.Alors qu\u2019allez-vous faire?\u2014Et qui vous dit, messieurs, qu\u2019il y ait eu un méfait?s\u2019écria le baron en entrant avec Cecere dans la salle du café de l\u2019Europe.\u2014Règle générale, pour un journaliste, un méfait existe toujours et particulièrement quand on a reconnu qu\u2019il n\u2019existait pas.Cette affaire du prêtre a trop intéressé nos bons lecteurs pour qu\u2019on puisse maintenant les mécontenter par un non-lieu à poursuivre.Nous sommes obligés de galvaniser notre mort, de le faire vivre aujourd'hui pour le tuer demain, de l\u2019enterrer ensuite, de l'exhumer plus tard et cela au moins jusqu\u2019aux prochaines élections politiques, c\u2019est-à-dire jusqu\u2019à l\u2019arrivée de nouveaux assassins politiques.Et pourquoi ne ferions-nous pas tout ce que je viens de dire avec un mort, puisque nous le faisons toujours avec les vivants?Cecere se remit à rire en montrant ses magnifiques dents de bœuf, tout en dépliant sa serviette et en commençant le nettoyage des assiettes et des couverts que le garçon de service plaçait devant lui.\u2014Si vous saviez combien de fois je vous ai envoyé au diable pour votre procès ! \u2014Envoyer au diable un journaliste, c\u2019est l\u2019envoyer dans la maison de son grand-père.Le divin poète a dit que le diable est le père du -mensonge et nous sommes les fils de son fils.Vous comprenez?\u2014Eh bien ! voyons, s\u2019écria le baron qui se sentait en veine de parler, quelles sont les indications dont vous avez besoin?\u2014Pourrai-je dire au moins que je vous ai interviewé?\u2014Je ne suis pas le prince de Bismarck.\u2014Aujourd\u2019hui, pour un chroniqueur, vous êtes quelque chose de plus et vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que je ferai à mes lecteurs quand je pourrai écrire, par exemple ceci: \u201cNous nous sommes entretenu hier avec Son Excellence le baron de Santafusca, un de nos plus sympathiques jeunes gentilshommes.\u201d \u2014Jeune, hélas! \u2014Et n\u2019est-on pas jeune quand on a la bonne fortune d\u2019accompagner la belle princesse de Palandes?\u2022\u2014Vous imprimerez cela aussi?\u2014A présent, non.\u2014Vous êtes des animaux.-\u2014Ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019un homme se fait tailler la barbe à la derby et se rend le menton lisse.\u2014Que voulez-vous dire?demanda le baron d\u2019une voix sourde.\u2014Que vous êtes jeune, amoureux et heureux en amour.Laissez faire.Je ne manquerai pas de signaler cette circonstance à nos aimables lectrices.Je ne vous donnerai que trente ans.Donc, résumons-nous, comme dit le professeur Spaventa.Vous avez une villa à Santafusca?\u2014Oui.\u2014Quel style?\u2014Seize cent, moitié baroque.\u2014Très bien, ce moitié baroque.Le fond du tableau sera plus théâtral.Villa splendide, bien entendu.\u2014Au contraire, ruinée.délabrée.\u2014Superbe! Voilà qui est romantique.et fera un bel effet.Et le chapeau fut trouvé dans la villa?\u2014Je n\u2019en sais rien.C'est vous qui l\u2019avez dit.\u2014Cela résulte de l\u2019enquête.Quelle est votre opinion sur ce crime du prêtre?\u2014C\u2019est-à-dire?demanda le baron en versant du vin.\u2014Croyez-vous que le prêtre ait été tué dans la villa?\u2014Moi?\u2014et le baron porta son verre à ses lèvres et le vida\u2014que puis-je en savoir?C\u2019est vous qui l\u2019avez tué, ce prêtre.(Et il faisait tout son possible pour rire.) J'ai jeté un coup d\u2019œil sur vos commérages, quand on m\u2019eut dit que mon nom s\u2019y trouvait mêlé, et il me semble avoir compris qu\u2019il est intervenu un chasseur qui aurait trouvé le chapeau du prêtre, qui aurait été vu d\u2019abord à Santafusca, puis à la Falda, à l\u2019auberge du Vésuve; il aurait donné à entendre qu'il était le neveu du prêtre.un pâté de hachis tel que nous n\u2019en mangerons pas un plus mauvais aujourd'hui.si vous les aimez.\u2014De toute façon, si vous étiez appalé au tribunal pour dire votre opinion, vous trouveriez encore cette version qui accuse le chasseur mystérieux.\u2014S'il y a eu crime.\u2014S\u2019il y avait un lièvre, il devait y avoir aussi le chasseur, convenez-en .Le baron s\u2019efforça encore de rire, mais il ne put que tousser.Il versa encore du vin.Il le but en hâte, et voulant insister sur une opinion, qui dans le pire des cas l\u2019aurait aidé à se sauver, il continua: \u2014Je ne dis pas que le chasseur ait tué le prêtre à Santafusca plutôt qu\u2019ailleurs.Il peut être que les coupables aient été nombreux, qu\u2019ils l\u2019aient noyé dans la mer après lui avoir volé son argent, et qu'un des leurs, plus ou moins chasseur, ait jeté le fameux chapeau par-dessus le mur d\u2019enceinte de mon jardin, à cinq, six ou dix mille de disance du lieu du crime, pour dépister la justice.\u2014Cela peut être ainsi.Il est haut, le mur d\u2019enceinte?Le baron ne répondit pas.Ses yeux étaient fixés sur la porte, par où l\u2019on voyait le comptoir du restaurant.\u2014Il est haut?\u2014Quoi?demanda le baron, toujours les veux sur cette porte.Cccere se retourna et vit deux carabiniers montrant une feuille au .patron et lui demandant des explications.Le dialogue fut interrompu par le garçon: \u2014Que désirez-vous .encore ?\u2014Pour moi, je ne sais trop.dites, vous.Je me sens la tête lourde et étourdie.Il y avait trop de soleil, là-bas.Le baron se passa la main sur le front, comme s\u2019il voulait en effacer les rides.\u2014Puisque nous avons parlé de chasseurs, essayons d\u2019un poulet chasseur, dit Cecere.Les deux carabiniers disparurent et le patron revint à sa place.Cecere, tout occupé à consommer son dîner à la sauce gratis, croyait sincèrement que le baron avait pris un coup de soleil et lui dit: \u2014Un bon remède est un petit somme.Du reste, Excellence, A 1 58 LE SAMEDI 27 vous y perdez peu à ne pas avoir d\u2019appétit.Avez-vou* jamais vu un poulet plus apocalyptique que celui-ci?Il me semble avoir sur ce plat le squelette de notre prêtre.Ces gens-là 6e moquent de la presse et du sport; il faudra que j\u2019en dise aussi un mot dans l\u2019Ow-nibus.Ccccrc écrivit sur un carnet quelques mots: \"chapeau.chasseur.mur élevé.prêtre et poulet maigre\u201d, et après un grand flux de paroles que le baron n\u2019écouta pas, sous prétexte de son mal de tète, il s\u2019en alla, content de sa journée.Le baron resta seul, la tête appuyée sur sa main, et les yeux fixés en apparence sur la carcasse que Cecerc avait laissée sur le plat.Il ce sentait vraiment mal.Ces propos stupides, la gaîté sotte et vulgaire de Cecerc, la vue de ces deux gendarmes, qui semblaient; être venus pour chercher quelqu\u2019un, avaient remué le sang vicié de scs veines, et il retombait alors plus lourdement dans la douloureuse contemplation de ses soucis.Il menait depuis vingt jours une vie de chien, désespérée, pleine d\u2019émotions, d\u2019épouvantes, d\u2019espérances, d\u2019efforts herculéens, pour consolider l\u2019édifice artificiel qu'il avait construit sur son crime.Il avait perdu bien des nuits au jeu, dans l\u2019orgie, et pendant bien des jours il avait demandé des forces et l\u2019oubli au tapage, aux écuries, aux chevaux, aux liqueurs, au vieux médoc.Aujourd'hui, après une journée de grand soleil, il se sentait vraiment la tète en feu et incapable de lier deux bonnes idées ensemble.Il se trouvait ainsi dans des conditions périlleuses pour un homme ayant besoin de bien raisonner et de faire raisonner les autres à sa manière.Même son cœur, déjà malade, se faisait sentir plus qu'à l\u2019ordinaire.Ht cependant il n\u2019avait pas même faim.S\u2019il buvait, c\u2019était plus pour s\u2019étourdir que par plaisir.II n\u2019avait pas encore donné à son corps cette forte secousse qui devait faire tomber toutes le* feuilles mortes, et il sentait qu'il ne sortirait jamais de ses soucis, tant que ce maudit procès ne serait pas terminé.Par bonheur, tous les témoignages concordaient pour démontrer l\u2019innocence de Georges de la Faîda.Mais si, par une erreur judiciaire, le châtiment était tombé sur un innocent, aurait-il en, lui courage d'ajouter ce crime au premier?Bien qu\u2019un homme ait la valeur d\u2019un lézard, il aurait eu répugnance à faire souffrir un homme vivant.On peut ne pas avoir peur des spectres, mais il est des pensées qui font plus peur que les spectres.Penser, voilà le châtiment! 11 avait trop espéré en une science: et c\u2019était cette science qui contribuait à créer et à affiner sa conscience.Les bêtes féroces seules dévorent sans remords ; et il ^ie trouverait jamais la paix, jamais, sinon à la condition de s\u2019abnitir peu à peu dans l\u2019orgie et dans la fangs.Le baron de Santafusca n\u2019eût jamais pu concilier son cœur plein de terreurs avec sa raison pleine de principes.Ces pensées passaient dans une ombre l\u2019une après l\u2019autre comme une noire procession, tandis que, la tête appuyée sur sa main, les yeux mi-clos, il sentait bouillir le vieux médoc dans sa tête déjà cuite par le soleil.C\u2019était une vie affreuse! Pourquoi ne se tuait-il pas?\t; C'était une question qu\u2019il ne s\u2019était jamais faite.Puisque un homme en vaut un autre, pourquoi n\u2019avait-il pas commencé par s\u2019assommer lui-même, au lieu du prêtre?Ou peut-être avait-il peur de l\u2019arrière-scène ?\u2014Oh! les grands imbéciles que nous sommes! murrmua-t-il à mi-voix, et il se leva pour pour sortir.* * * \" Le jour suivant, l'Omnibus portait le très brillant article de C'e-core, intitulé: \u201cTrois jours à Santafusca\u201d.Le chroniquer décrivait son voyage à travers un pays enchanté, peuplé de maisons et d\u2019oliviers.Puis suivait la description d\u2019une villa d\u2019un style baroque, et une notice historique sur la famille des Santafusca avait copié dans les \u201cFamilles notables\u201d.\u201cSon Excellence, qui vint par parenthèse au-devant de nous avec son habituelle amabilité (ainsi continuait le fabuliste) nous serra cordialement la\tmain.Bel\thomme, le baron, et\tayant pour\tles journalistes une\tsympathie\tparticulière.Ajoutons\tqu'il est un\tdes plus élégants et\thardis de\tnos gentilshommes, et\tsi les belles\tlui donnent plus de\ttrente ans,\tcela ne veut pas dire\tqu\u2019il en ait qua- rante .\u201cSon Excellence (qui est par parenthèse fort ennuyé du bruit qui se fait autour de son nom) m\u2019a fait voir l'endroit où, selon ce qu'on dit dans le public, on aurait trouvé le fameux chapeau.Il est aussi de notre opinion, et pense que le prêtre peut avoir été tué ailleurs et que, pour dépister la justice, le chasseur aurait jeté le chapeau par-dessus le mur d\u2019enceinte.Nous avons voulu mesurer: il est haut de deux mètres quarante-sept.\u201d Et après beaucoup d\u2019autres particularités de la même valeur, que Cecere avait pêchées dans son encrier, l\u2019article finissait par le mot: \"Cherchez le chasseur.\u201d *\t4\t* Deux jours après ce» événements, un petit billet très gracieux du cavalier Martellini invitait Son Excellence le baron de Santafusca à un entretien particulier dans son cabinet.\u201cII me déplaît, ajouta-t-il, de vous causer un tel dérangement pour une affaire qui n\u2019aboutira à rien : et il peut se faire que le prêtre Cyrille, sortant tout à coup de sa cachette, épargne à Votre Seigneurie Illustrissime même cet ennui.Mais, en attendant, pour suivre la procédure, comme nous disons, il faut que j\u2019entende aussi le propriétaire de la maison.Ne croyez pas vous présenter au juge, mais à l\u2019ami.Nous resterons en famille: ce sera même une bonne occasion pour aller ensuite déjeuner ensemble.J'ai entendu parler de certaines huîtres à la mayonnaise, une spécialité de la Colomba d'Or, qui sont une chose exquise.\u201cLa séance est à dix heures.\u201d J*\t* » *\tH' _ i , Le baron lut, relut, écouta ce que l«i disait son cœur.Il lui parut être afssez tranquille.Le ton sur lequel lui écrivait l\u2019aimable cavalier était de nature à dissiper toute crainte.Il avait encore une nuit devant lui pour résumer tout à loisir les résultats de l\u2019enquête, les faits de l'instruction, et pour étudier de mémoire le rôle .qu\u2019il devrait jouer dans ce drame.Il notait pas difficile de formuler sa situation.Il ne savait rien: il n\u2019avait jamais vu le prêtre Cyrille.Il savait seulement que dans sa villa on avait trouvé un chapeau; et connue on parlait d\u2019un chasseur, il supposait, lui aussi, qui, s'il y avait eu un crime, ce chasseur.introuvable.pourrait y avoir participé.Du reste, il ne savait rien.Ce mot \u201crien\u201d était toute sa force.Après avoir répété trois ou quatre fois ces idées fondamentales, comme un élève qui ne veut pas faire mauvaise figure devant les examinateurs, il chercha à n\u2019y plus penser; toutefois il ne put fermer l\u2019œil presque toute la nuit.Vers le matin seulement, les os brisés par l\u2019insomnie, il s\u2019endormit et eut des songes incohérents, sous lesquels, comme un chai-bon ardent posé sur son cœur, brûlait toujours sa douleur latente, persistante, féroce.Il vit en songe une fois son petit frère mort, ayant seulement dix mois, que, petit garçon, il avait porté dans ses bras, et il lui semblait qu'il courait encore avec le bambin sur l'épaule dans un champ épais de coquelicots.Oh ! s\u2019il avait pu retrancher douze heures de sa vie ! Il aurait donné douze onces de son sang pour ces douze heures maudites! Bien que la fatalité lui criât: \u201cN\u2019aie pas peur! je suis là pour t\u2019aider.\u201d il craignait une force supérieure à celle de la fatalité et contre laquelle toute défense serait vaine.Ce maudit prêtre s\u2019agitait encore dans sa citerne.Combien de vie en eux auraient donc les morts! se disait-il quand il se fut assis sur son lit, les yeux fixés dans l\u2019obscurité.I.,c temps, qui lui avait toujours parti trop court, coulait maintenant à gouttes précipitées.Regardant derrière lui, il lui semblait avoir vécu cinquante ans depuis le jour où le prêtre Cyrille était venu le trouver à la villa.FU il ne s\u2019était pas écoulé un mois.VI.\u2014UN AUTKIi GfiAND COUPAI»,!* Il était loin d\u2019être tranquille et allégé le cœur du pauvre don Antonio, le jour où il revint à Santafusca en compagnie de Martin, après un triste voyage à 'Naples et une triste journée passée dans les corridors du palais de justice.Il avait été cité à l\u2019audience par un ordre écrit, apporté par le maréchal des carabiniers, et il était venu, l\u2019épouvante au cœur, en présence de M.le juge, qui l\u2019avait tourmenté pendant une heure du plus insistant interogatoirc.Passe pour l\u2019interrogatoire! passe encore pour la vue de tant de sbires, de tant de geôliers, qui passaient en faisant cliqueter leur trousseau de clefs ; et pour le vue de tant de portes de fer, de tant de barres qui fermaient de sombres souterrains! Basse pour tout cela, mais cette déesuverte d\u2019intrigues, de mensonges, de trahisons, d\u2019assassins.Et il avait porté sur sa tête par un instinct d\u2019avarice le corps du délit! Il avait posé sur sa tonsure sacrée le témoignage exécré du crime ! Cette pensée suffisait à le faire frissonner sous les mêmes rayons d\u2019un beau soleil de mai qui chauffait les coteaux et brûlait les moissons.Martin, qui marchait devant sur la route empierrée, s\u2019arrêtait da temps à autre pour attendre son curé, qui avançait les jambes avec effort, comme si vraiment elles étaient enchaînées. LE SAMEDI Depuis quarante ans et plus, il bénissait ces champs le jour des saintes rogations.Presque toute la population avait passe par ses mains, et le cimetière était plein de gens qu'il avait dirigés sur le chemin du ciel.Dans sa simplicité et sa pauvreté, le vieux pasteur avait accompli son long voyage avec sérénité, père aimant de scs enfants, ami (les abandonnés, soutien des faibles, avec une âme pure de toute mauvaise action, immaculée, vierge de toute souillure.Pourquoi Dieu avait-il permis que, au déclin de sa vie, son petit pays fût affligé par un horrible sacrilège et sa maison souillée par l'infection d\u2019un crime?Lui, qui avait toujours eu les mains nettes de tout péché, il avait, de ses mains consacrées au mystère divin, touché le prix du sang, et il s\u2019était réjoui de le posséder, et il avait dormi sous l\u2019ombre fatale d\u2019un noir spectre, qui criait encore justice et vengeance.Itien que jusqu\u2019alors les résultats de l\u2019cnqucte fussent peu clairs, tout donnait à penser qu\u2019on marchait sur les traces sanglantes d\u2019un crime.Les témoignages de Philippin, do don Ciccio, de Gcnnariello, de Georges, des paysans de la Falda concordaient pour prouver qu\u2019un inconnu, en costume de chasseur, avait eu la main dans cette mystérieuse intrigue.Après trois ou quatre jours (le rumeurs, le prêtre Cyrille aurait du donner signe de vie, s\u2019il était vivant.Dans une petite barque de pêcheurs, près de quelques rochers, on avait trouvé la gibecière d\u2019un chasseur, que Georges avait aussitôt reconnue pour celle où il avait mis le chapeau du prêtre.Mais les traces s\u2019arrêtaient là et le cavalier Martellini lui-même était embarrassé pour poursuivre, le terrain lui manquant de toutes parts.D\u2019autre part, beaucoup croyaient que le prêtre Cyrille était allé dans le Levant.\u2014Prenez courage, don Antonio, car, même si le prêtre est mort, ce n\u2019est pas nous qui l\u2019avons tué.Ainsi parlait Martin, entendant son maître pousser de gros soupirs.\u2022\u2014Je suis persuadé que tout cela n\u2019est qu\u2019une lanterne magique et que les juges et les carabiniers ont pris un Arabe pour un prêtre.I n chapeau n est pas un mort, et si un coup de vent emportait le mien au diable, cela ne voudrait pas dire que je serais mort.\u2014Puisse au moins être vrai ce que vous dites, Martin.Mais si vous saviez quel terrible soupçon est né dans mon âme depuis quelques heures, en pensant à toutes ces étranges c®mplications !.\u2014Que voulez-vous dire â cette heure?\u2014Regardez là-bas.\u2014Où ?Don Antonio indiqua du doigt la villa de Santafusca, qui dormait en son muet recueillement, dans 1 ombre d\u2019une vaste brume.\u2014 L.h bien! qua pensez-vous?\u2014J* pause.rien; rentrons à la maison.J\u2019ai la fièvre, j\u2019ai besoin de me mettre au lit.\u2022\u2014Vous ne croyez pas que Salvator ait tué le prêtre?\u2014Oh! le pauvre idiot! il n\u2019avait pas la force de tuer une manche! Paix a ses cendres, et vive ce pauvre homme qui est mort.Salvator n\u2019a fait que ramasser le chapeau à l\u2019endroit où il l\u2019a trouvé et l\u2019a apporté à sa maison peut-être avec l\u2019intention de m\u2019en parler; mais il ne lui fut plus possible d\u2019ouvrir la bouche depuis ce jour.\u2014Quel jour?\u2014Je ne sais, je ne sais, ne me faites plus parler.Ht les deux affligés continuèrent quelque temps leur chemin en silence.Puis tout à coup, don Antonio, qui ne pouvait écarter ses méditations.prit la parole par cette question: \u2014Vous souvenez-vous du jour où nous avons lavé la figure aux saints de l\u2019autel?\u2014Je m\u2019en souviens.\u2014A quelle époque \u2022\u2014Attendez, c\u2019était avant le dimanche \u201cin albis\u201d, et précisément le jour où j\u2019ai trouvé les bougies rongées par les rats.Non, la veille, non.plutôt le vendredi.Voici, précisément le jour du quatre du .mois d\u2019avril, le premier jour où j\u2019ai sonné le carillon.¦\u2014Précisément, dit le curé, fronçant les sourcils.Ht il ne dit plus rien.Mais il pensait que, comme il se trouvait devant la cure, Salvator était passé, tenant une lettre à la main, et avait dit: \u2014Il est arrivé, \"le Baron!\u201d Le petit garçon de Menichella du Pressoir disait avoir vu un prêtre se diriger vers la villa par l\u2019avenue des oliviers.Personne n avait vu ni avant, ni après, le baron, et personne ne pensa à lui, si ce n\u2019est le jour où il revint, si arrogant, à cheval.Le baron était une aine perdue, un besogneux, un mécréant, un matérialiste, et des légendes de terreur avaient leur source à Santafusca.Avec ce soupçon fixé dans son cœur, don Antonio rentra dans sa maison et se fit conduire dans sa chambre où il s\u2019enferma pour pleurer, soupirer et prier.Vers le soir, il fut saisi d\u2019une fièvre de feu et fut m,is au lit, répétant dans ses divagations les plus étranges choses du monde.Martin et quelques bons paysans restèrent pour garder le malade, et (pendant ce temps quelqu\u2019un partit chercher un médecin et des remèdes.VII.\u2014II, n\u2019y A FAS LIEU DE POURSUIVRE L\u2019éminent cavalier Martellini était vraiment embarrassé pour trouver matière à procédure.Après que les différents témoignages et la contradiction même des faits eurent démontré l\u2019innocence de Georges de la Falda et l'existence d\u2019un second chapeau, qui venait en quelque sorte exclure le premier, il ne restait qu une ombre introuvable, celle du fameux chasseur, que plusieurs avaient vu, il est vrai, mais qui s\u2019était évaporé dans les airs comme un esprit.L\u2019habile et expérimenté magistrat se trouvait donc avoir dans les mains un procès hypothétique, avec un mort non constaté et un assassin volatilisé.Il dit un jour à don Ciccio: \u2014Mon cher don Ciccio, je loue votre zèle, mais je souhaite que vos spécifiques et l\u2019argent de vos clients soient moins imaginaires que vos procès.Je tenterai encore quelques recherches, mais je ne peux garder en prison un pauvre garçon coupable d\u2019avoir donné à boire à un chasseur.\u2014Mais ce chasseur existe.\u2014S\u2019il existe, de grâce, dites-moi où il se trouve.\u2014Et le prêtre Cyrille qui n\u2019a plus donné signe de vie.\u2014Cela 11e suffit pas; il faut démontrer qu'il est mort.\u2014Et le chapeau trouvé dans les alentours île Santafusca, avec des bosselures, avec des traces dé chaux et de briques.\u2014Choses sans importance.I.e'chapeau fut trouvé par le vieux Salvator, qui le porta chez lui.puis pris par don Antonio et envoyé au chapelier.Vous voyez que peu de raisonnements d\u2019avocats vont aussi droits que ce chapeau.\u2014-Quel intérêt avait le chasseur à se présenter au nom de don Antonio * \u2014Et courez après le chasseur!.C\u2019est le phénix arabe: Ce qu\u2019il est, chacun le dit; Où il est, nul ne le sait.Te dirais de chercher premièrement le mort, s\u2019il est mort; et puis nous chercherons le vivant, si c'est nécessaire.Par excès de zèle j\u2019entendrai demain matin Son Excellence le baron de Santafusca.que j\u2019ai déjà entretenu aux courses, et qui m\u2019a promis quelques explications des lieux et quelques renseignements sur Salvator, son régisseur.Mais c'est bien pour aller jusqu\u2019au bout.Et aujourd hui je laisserai en liberté l\u2019inculpé et les témoins.Don Ciccio ne pouvait admettre que tout ce grand procès édifié sur son instruction faite chez Philippin dût finir comme une bulle de savon.Selon lui, l\u2019affaire avait été fort mal conduite, avec le bizarre système actuel de nos procédures, avec trop d\u2019intervention des journalistes, avec trop de commérages, donnant le temps au vrai coupable (et il sentait, lui, qu'il y avait un coupable), de se mettre en sûreté et de déjouer les recherches de la police.Ce fut à la direction du Peuple catholique qu'il épancha sa bile: \u201cToujours la même maladresse! ils ne voient donc pas que si !c crime était probable avec un chapeau en main, il est doublement probable alors qu'ils en ont deux.Et cette gibecière de cuir ne crie-t-elle pas vengeance au ciel?et n\u2019avons-nous pas deux paysans, trois maçons, un cantonnier et un aubergiste qui disent avoir vu tel jour, à telle heure un chasseur?Eh bien ! non, ce ne sont pas des indications éloquentes, et parce qu'il s\u2019agit d\u2019un pauvre prêtre, on ne pense même pas qu\u2019il vaille la peine de rechercher s\u2019il est vivant ou mort.Mais si Dieu me donne assez de vie et de souffle, j\u2019écrirai, moi, un opuscule sur \u201cles vices de notre procédure\u201d.Il faut autre chose que parler des malfaiteurs de naissance, de force irrésistible, de kleptomanie, de folie raisonnable, d\u2019école positiviste et d\u2019école classique; plaisanteries! I! faut que les coquins soient pris et que la terreur des méchants fasse la sûreté de l\u2019innocent.Voici ce qu\u2019il faudrait à ces grands libéraux du code pénal, pour lesquels Romagnesi, s\u2019il vivait encore, ne serait qu\u2019un crétin raisonnant.\u201d Don Ciccio, cette fois, était plus hérissé que son cylindre blanc. LE SAMEDI 2i> VIII.\u2014LE CHATIMENT Ce fut seulement vers le matin que le baron put fermer un peu les yeux; mais, il s\u2019éveilla avant sept heures.Pendant un instant, la grande préoccupation de la nuit ne lui revint pas à l\u2019esprit, jusqu\u2019au moment où une douleur fixée au cœur le ramena à réfléchir sur son malheur et il se ressouvint.A la lumière du jour, sa situation lui parut bonne et sans périls.Il fallait bien une imagination volcanique pour voir dans la très anodine citation du cavalier Marellini quelque chose de plus qu\u2019une invitation à déguster des huîtres à la mayonnaise.1\u2014Un bel original celui-là ! dit-il en riant, quand il eut relu encore une fois la lettre du cavalier.Si je pouvais lui envoyer ia princesse à ma place, je suis sûr que je lui ferais perdre la tête.En attendant, faisons attention à ne pas perdre la nôtre.Il sentait que toute sa vie était là, dans sa tête.De là était venue l\u2019idée de tuer le prêtre, de là le principe qu\u2019un homme ne vaut pas plus qu\u2019un lézard et que vivants et morts fermentent tous dans le même levain.De là, enfin, étaient venus les résolutions prudentes, ies suggestions, les indications, les ruses et les plans de bataille.Donc de là aussi devait venir la défense.Il la sentait déjà toute pleine et armée comme une forteresse, cette pauvre tête, et quand il y porta la main, il lui sembla qu\u2019il touchait un fourneau ardent.Pauvre tête! Depuis un mois et demi, c\u2019est-à-dire depuis le jour où le chanoine du Mont Sacré des Orphelines lui avait envoyé de mander les quinze mille lires, elle n\u2019avait plus eu une heure de trêve et de repos.Même les profonds sommeils dans lesquels il tombait de temps à autre n\u2019étaient que les effets d\u2019une énervante fatigue cérébrale.Patience! c\u2019était le dernier jour.Dans cinq heures, il pourrait partir sans donner des soupçons à personne.Et tout en pensant à ces choses pour donner du repos et du soulagement à sa tête, il achevait de s\u2019habiller.On avait rarement vu le baron de Santafusca plus élégant: gilet blanc, chapeau lustré, gants clairs et très frais, faux-co1 haut, une canne d\u2019ébène à pomme de platine et un parfum d\u2019iris s\u2019exhalant de toute sa personne.Pour passer le temps, il écrivit un billet doux et parfumé à la princesse, pour lui dire que, à six heures ,il irait dîner chez elle.\u201cJe veux avoir avec vous un long entretien, écrivait-il, duquel peut dépendre tout le bonheur de ma vie future?\u201d Quel entretien?Il ne le savait pas bien lui-même : mais il écrivait ainsi pour vivre en quelque sorte au delà de cette heure pénible.Il croyait avoir gagné beaucoup de temps et il s\u2019aperçut, quand il fut dans la rue, qu\u2019il était à peine huit heures et demie.11 avait encore une heure et demie à attendre.Que pouvait-il faire en attendant?1! entra un moment chez Com-pariello, où se trouvait seulement le patron, et s\u2019arrêta à causer avec lui des courses et de choses indifférentes, tout en roulant une cigarette entre ses doigts.\u2014Je vous croyais à la villa, baron, dit Compariello.\u2014Pourquoi.?\t; \u2014Parce que l\u2019Omnibus parle d\u2019une visite que le chroniqueur a faite à Votre Excellence dans sa magnifique villa de Santafusca.\u2014Où est cet Omnibus?Ce doit être cet animal de Cecere.| Oui, c\u2019est bien lui! ajouta-t-il en parcourant des yeux le journal.Et c\u2019est ainsi qu\u2019on écrit l'histoire, en escroquant un dîner à un homme de bonne foi ! \u2014Et pour vendre un numéro de plus.On dit que de ce chapeau doit sortir un grand procès, mais je crois qu\u2019il n\u2019en sortira rien.\u2014Je suis appelé, moi aussi, ce matin.Je ne sais trop ce que je dirai, car je n\u2019ai jamais eu grande intimité avec les prêtres.Mais le cavalier Martellini veut me faire goûter certaines huîtres.\u2014Moi.j'ai un Lipari, Excellence, dans lequel les huîtres nagent comme si elles étaient vivantes.Bien que les propos succédassent aux propos, l\u2019aiguille de î.i pendule ne marquait que neuf heures.Dieu bon! encore une heure! Les journaux lui donnaient mal au cœur.Il resta une minute à regarder dehors, le front appuyé aux vitrages de la boutique, les gens qui allaient et venaient, alertes, à leurs affaires, indifférents, insouciants.Il sortit, allant à l\u2019aventure, jusqu\u2019à ce que le hasard le portât devant l\u2019église du Petit-Hôpital où le prêtre Cyrille avait entendit sa dernière messe.IJà son attention fut attirée par un cortège de pauvres gens, partie pêcheurs et partie ouvriers, qui portaient un petit enfant à baptiser ; et comme le baron ne cherchait qu\u2019une occasion de tromper le temps et de laisser reposer sa tête par une distraction exté- rieure, il se laissa attirer dans l\u2019église par la petite troupe qui allait se grossissant de tous les gamins qui fourmillaient dans les impasses.Que de joie brillait dans les yeux de cette engeance malpropre 1 Une fillette, sans doute la sœur ou la petite tante du bambin, le tenait sur ses bras, et le serrait sur sa poitrine avec un amour de mère, tandis que le père du nouveau-né\u2014qui avait l\u2019air d'un mercier\u2014tournait et retournait autour d\u2019un pilier, en faisant tourner son chapeau dans ses mains.C\u2019était son premier garçon, et le papa ne savait manifester autrement son timide contentement.Santafusca pour la seconde fois envia un à un toute cette canaille de misérables, qui avaient trouvé la manière d'être heureux et qui n\u2019avaient pas le germe d\u2019une idée dans la tête.Au grand autel un moine disait la messe, avec une chasuble rouge flambante.Un vieux prêtre courbé et prosterné sur les bancs d\u2019œuvre toussait fortement, la tête dans ses mains.Depuis longtemps \u201cle Baron\u201d n\u2019était entré dans une église, et il sentit, en regardant en haut et autour de lui, que ces murailles sacrées auraient pu autrefois renfermer et le défendre contre le terrible monstre social qui grondait dans les rues.11 s'v trouvait des corridors sombres et secrets, où il aurait fait vœu de se blottir toute sa vie, pourvu que sa tête (cette pauvre tête) eût pu cesser une fois de penser, de réfléchir, de raisonner.11 sentait peut-être s\u2019agiter en lui d\u2019antiques sensations religieuses du premier âge, recouvertes mais non étouffées par les ruines de sa vie de libertinage, et certaines images se dégageant des plus intimes replis du sentiment, traversaient peut-être son âme comme un vol de blanches colombes sur l\u2019aride plaine d\u2019un désert.Dans sa vie il avait pensé autrefois à se faire moine.A seize ans, vierge encore d\u2019âme et de corps, et accablé par la douleur d\u2019avoir perdu sa mère, il s\u2019était laissé conduire par un pieux moine à Montecassino, où il resta trois jours et trois nuits à contempler le ciel et la vallée de l\u2019étroite fenêtre d'une cellule.Quelle paix, quel repos immense dans cette lumineuse solitude!.Ah! si, avant le soir, il avait pu arriver là-haut, et demandant l'hospitalité au nom de Dieu, cacher le reste de ses jours dans une cellule souterraine, d\u2019où il n\u2019aurait vu qu\u2019un seul coin du ciel.pourvu qu\u2019il ne pensât \u2018plus ! Dans une niche au-dessous de l\u2019autel de la Vierge aux Douleurs, gisant sur un amas confus de tibias et de fragments d\u2019ossements humains, des crânes regardaient au dehors à travers un petit grillage de fer, par leurs orbites noirs et profonds, avec une expression d\u2019inquiète curiosité.Un de ces crânes avait une barrette de prêtre poussiéreuse et rongée par le temps, par ce Temps, grand philosophe patient, qui.de même que l\u2019espace infini, arrange bien des choses.\u2014 Il n'y aurait rien d\u2019étrange, pensa le baron, à ce que le hasard apportât un jour le crâne fracassé du prêtre Cyrille pour discourir avec son crâne dur de pêcheur, au fond d\u2019une niche de l\u2019ossuaire de Santafusca.L\u2019ossuaire est une petite chapelle qui se trouve au croisement île deux chemins ruraux, et dont les fenêtres s\u2019ouvrent au couchant, c\u2019est-à-dire du côté de la mer.De nombreuses têtes de vieux paysans, morts durant la contagion de 1630, regardent depuis deux cent cinquante ans la mer azurée et le Vésuve fumant.La pluie lave de temps à autre ces fronts sans rides qui se dissolvent lentement pour retourner à leurs éléments, parmi lesquels domine !e phosphate de chaux.\u201cLe Baron\u201d pensait à ce temps de sa lente consomption chimique avec la même douceur qui le faisait rêver, en écrivant à la princesse, un entretien au-dessus de toute frayeur, un entretien d'amour.Un grand bruit de voix et de piétinements pressés détourna le malheureux d\u2019une contemplation et d\u2019une méditation qui le tenaient immobile et comme enchaîné dans leurs évolutions.La foule su pressait vers la porte, faisant cercle autour du marmot, qui avait eu la triste idée de venir au monde, peut-être par le désir d'être mort lui aussi un jour depuis deux cents ans et de rester à cou templer l'air et le rien à travers le grillage d\u2019un ossuaire.Il entendit une sonnerie d\u2019heure.C\u2019était dix heures.11 regarda l\u2019horloge.Il avait encore cinq minutes.Devait-il vraiment aller trouver le juge ou courir au contraire à la station, sauter dans le premier train en partance, prendre le large?Si ce n'était la cellule, le bois pourrait le sauver.Moine ou brigand, pour lui c\u2019était tout un, pourvu qu'on 11e mît pas la main sur lui.C\u2019est ainsi qu\u2019il pensait encore en lui-même, pesant le pour et le contre, la vie ou la mort, et tout ou rien, lorsqu\u2019il était déjà en vue du Palais de justice.C\u2019était comme deux forces agissant en lui.l\u2019une raisonnable, qui travaillait dans le vide, sans engrenages ; l\u2019autre, instinctive, et douloureuse, qui le poussait en avant.Ce (pie nous éprouvons tous quand nous allons nous faire arracher une dent qui nous fait souffrir les tortures de l\u2019enfer: la volonté a peur, mais la douleur nous pousserait la tête sous la hache.(A suivre J LE SAMEDI Casse-tête Chinois du \u201c Samedi \u201d\u2014Solution du Problème No 442 Concours Spécial du ÎO Juin ¦v ; it*: ;vx\\ nv- «sa h - is- \u2022 VUS* sa»»! Scène de colin-maillard.Oui trouvé la solution juste: Mmes F Allard.U Boudreau, E Champagne, I, Daigle, McKenven, J A Savard, L Sieard,\tJ St-Pierre,\tA Thomas,\tA Tremblay, Mlles A Hébert, C Jean, M 1, Monty, M Page, K Paulin, A Perras, L Tessier, A Vallée, MM Z Bemicr, A Daigneault, A Dcslongchamps, A Dumouchel, J Marauda, J Paint, A D Richards, Montréal ; Mlle C Baril ,Ar-thahaskaville ; Mlle M R Beaulieu, Bic ; W Morin.Brockville, Ont; Mme 1, O Pinanlt, Campbellton, NB; Mlle R A Gagnon,\tCedar-Hall,\tQue;\tAille\tC Bourret,\tCharlesbourg,\tQué;\tMme\tL Audet, Coaticook.Que; 11 Pépin, De Loritnier, Qué: Mlle M Lambert, J Lambert, D\u2019Israéli; Mlles F Méthot, E Savnrtl, Hull; Mlle M Assclin, Jacques-Cartier, Qué; F X Lussier, Lake Wee-dou, Qué; Mme H Racine, LimoiloM, Qué; J T Perron, Maria; A Beauche-ntm, Maricville, Qué; Mlles M D\u2019Anjou, B Rouleau, Matane; Mlle R A Bouché,\tMont lands,\tQué;\tMlle\tG Olivier, Montreal Annex; Mme Jos Trépanier, Ormstown ; Mme A Fortin, Mlle R Archambault, L Charette, M Lepage, MM J M B Boulay, F J Cla-pin, S D\u2019Auray, Ottawa ; Mmes C Wlouin, A G Malte, Mlles D Fréchette, B Laperriène, A Bellcau, Québec; Georgette, Rimouski ; Mlle A Leblond, Rivière Trois-Pistoles ; C J Levesque, Rivière du Loup Stn; Mme A Couture, T Fradeltc, Scott Jnc; Mlle G Mercier, St-Antoine de Bienville; Mme Sheridan, Stc-CunégQnde ; Mlle C Lapointe, St-Bloi; S Bessette, St-Henri, Montréal; Mlle D Leblanc, St-Janvier; JO (Hameau, St-Sauveur; Mlle F, D\u2019Anjou, Trois-Pistolei ; Mlle C Bord, Trois-Rivières; Mlles R E Mailloux, P Neveu, Valleyfield; Mlles Blanchette et Clairon, Vaudreuil ; Mmes A Giroux, A Morin, Mlle H Laurin, M A Lafortune, Viattville; I, Couillard, Victoriavillc ; CONFIDENCES D\u2019UN JOURNALISTE Je rencontre hier, écrit Henri Har-dnin, un bon petit jeune homme appartenant au monde des arts.11 m'aborde et me dit: \u201cCher maître.\" Cette appellation est habituelle dans \u2022on monde.Dès que je l\u2019entends, ma mémoire évoqua le souvenir d\u2019une vieille bonne campagnarde que j\u2019avais, étant tout gamin.Lorsque, tapant des pieds, je prétendais faire telle ou telle chose défendue, disant que j\u2019étais le maître, elle me répondait très tranquillement : \u201cOui, le maître de mener les poules pisser.\u201d Ça n\u2019a pas beaucoup changé depuis, de sorte que l\u2019appellation flatteuse à moi adressée par le jeune éphèbe ne m\u2019enorgueillit pas outre mesure.Je le laissai continuer.Il ajouta : \u2022\u2014Avez-vous lu t
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