Le samedi, 1 juin 1936, samedi 6 juin 1936
[" ILVilO NUMÉRIQUE Première(s) page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 Bibliothèque et Archives nationales Québec ES ES ES ES 4 8e année, No 1 \u2014 Montréal, 6 juin 1936 3 LE PLUS FORT Qu'ÉTAIT-il au juste ?trafiquant de denrées coloniales, un peu vendeur de nègres ou même pirate à l\u2019occasion ?Simple chercheur de grande aventure ou désabusé tournant à la misanthropie ?Tout cela se retrouvait sans doute à dose variable selon les événements dans son individualité, mais, à coup sûr, c\u2019était un fameux marin.Il avait parcouru toutes les mers du globe et connu des pays glacés par le froid ou brûlés par le soleil.Il avait plus d\u2019une fois fait naufrage et la mer.chaque fois, l\u2019avait épargné.Elle avait pris son navire puis l\u2019avait lui-même rejeté sur quelque rivage ; bien vivant, quoique pauvre, en apparence, comme Job de biblique mémoire.Trois mois plus tard, on le revoyait sur un nouveau bateau, bien à lui, monté par un équipage cosmopolite, matelots robustes à faces de forbans parfois inquiétantes dont il était le maître incontesté, car il leur distribuait, avec la même générosité, les bourrades brutales, les écus sonnants et les grandes lampées d\u2019alcools incendiaires.On eût dit qu\u2019il possédait un trésor caché sur l\u2019une des îles mystérieuses dont il parlait quelquefois, il devait être un peu pirate.Il était aussi poète à sa manière, car tout poète est un peu fou.et sa folie à lui était celle des grandeurs.Pas des grandeurs mesquines devant lesquelles s\u2019aplatissent habituellement les hommes, mais de celles qui mettent vraiment au-dessus de la foule et s\u2019appellent l\u2019indépendance et la puissance.Puissant, il l\u2019était sans contredit, puisqu il agissait à sa guise dans la vie et ne connaissait que sa propre volonté, alors que les rois eux-mêmes ne peuvent pas faire tout ce qu ils veulent et doivent souvent se conformer à la volonté des autres.Indépendant, il l\u2019était davantage encore, si possible, car il pouvait se vanter de ne rien devoir à personne, pas même un instant de son existence ni surtout un fragment de son cœur.II n\u2019était cependant pas très sûr d\u2019être heureux, car il avait la sensation, dans son existence, d unq sorte de vide qui demeurait indéfinissable pour lui Il crut à l\u2019appel plus impérieux de la mer et des pays lointains et, plus que jamais, il mit de 1 ardeur à ses voyages, avec F espoir d arriver ainsi quelque jour à la satiété, voire même au dégoût.Peut-être qu\u2019alors de nouveaux désirs se préciseraient en lui et ouvriraient à son énergie un champ d action encore inconnu.Ce fut simplement la déception qui vint.Lentement, son caractère s\u2019assombrit.Désormais, les pays les plus ensoleillés qu'il visita furent impuissants à dissiper sa mélancolie et le joyeux marin d\u2019autrefois sombra lentement dans un incurable ennui.La vie devint dure à bord où le maître ne riait plus jamais ; un par un les matelots lui faussèrent compagnie à la faveur des escales puis, un jour, le mystérieux capitaine se trouva seul sur son navire qui s\u2019en alla, poussé par le caprice des vents, vers l'inconnu du large.Des années passèrent.Parfois un navigateur signalait au loin une énorme épave et s\u2019il avait la curiosité de s\u2019en approcher, il voyait un spectacle étrange et qui lui remettait aussitôt en mémoire les légendes des vaisseaux-fantômes.Il voyait un grand navire, tout désemparé, mais à la coque encore solide ; des lambeaux de voiles pendaient aux mâts et partout c\u2019était ce désordre spécial que crée l\u2019abandon aggravé d\u2019oubli comme on en voit dans les vieux cimetières désaffectés.Personne ne connaissait ce bateau qui ne portait plus aucun nom, et les navires de rencontre s\u2019en éloignaient avec une secrète terreur, car on avait, à maintes reprises, aperçu le fantomatique propriétaire de cette goélette vagabonde.C'était un squelette, blanchi par les intempéries et le vent du large.Il était allongé sur un bac du côté de la proue et le morne ricanement des mâchoires semblait un dernier défi s adressant au destin.Chose étrange, même les cents de tempête n'avaient pas eu de prise sur ce funebre débris humain ; il était resté la, figé dans_ son immobilité, immuable comme le Temps.De même que 1 homme Carnet éditorial s\u2019était affirmé plus fort que la vie, le squelette se montrait plus fort que la mort ; il semblait écrit que rien, désormais, ne l\u2019arracherait plus à son immobilité.Or, voici qu\u2019un jour, d un nuage aux couleurs chatoyantes, descendit légère et vaporeuse, une femme d\u2019une grande beauté.Elle descendit sur l\u2019épave et vint prendre place auprès du squelette qu elle regarda longuement, comme pour lui demander son secret.Alors, il se passa une chose extraordinaire.Cette ossature blanchie, impassible depuis des années, se mit à frémir et, lentement, le squelette de l\u2019ancien coureur des mers se leva .Les yeux d ombre et vf ç de vide regardèrent la femme et le rictus de la mâchoire essaya de se transformer en sourire.Ce que n\u2019avaient pu faire les éléments, même déchaînés dans les plus effroyables tempêtes, cette femme 1 avait fait.Elle avait apporté, avec elle, un peu de cette lumière qui règne dans le mystérieux et lointain domaine de l\u2019amour, et ce reflet très doux, très pénétrant, avait opéré le prodige.L\u2019amour avait été plus fort que la mort.Si je voulais donner, à cette histoire, un attrait de vieille légende, il me serait facile de vous dire que je l\u2019ai retrouvée dans un vieux bouquin poussiéreux datant de l\u2019époque des manuscrits sur vélin, mais je préfère vous avouer, tout humblement, que Les Publications Poirier, Be.sette 6 Cie, Limitée Membres de L\u2019A.B.C.975, Rue de Bullion, Montréal, Canada TéLs LAncaster 5819 - 6002 Entered at the Post Office of S.Albans, Vt., as second class matter under Act of March 1879 - ABONNEMENT - CANADA\tEtats-Uns et Europe Un an .- .$3.50 Un an .$5.00 Six mois .\u2014- 2.00 Six mois\t2.50 Trois mois -.1.00 Trois mois\t125 Heures de bureau : 9 h.a.m.à 5 h.p.m.Le samedi, 9 h.a.m.à midi.AVIS AUX ABONNES \u2014 Les abonnés changeant de localité sont priés de nous donner un avis de huit jours, l\u2019empaquetage de nos sacs de malle commençant 5 jours avant leur expédition.c\u2019est une simple fantaisie de mon imagination.Cela, d'ailleurs, n\u2019enlève rien à sa validité séculaire.De tout temps, l\u2019amour a été plus fort que tout au monde, et ceux-là même qui le nient ou, tout au moins, se vantent d echapepr à son influence, y cèdent plus d\u2019une fois, même quand ils ne veulent pas se l'avouer.C\u2019est un bien et c\u2019est un mal tout en même temps.On a dit que l\u2019amour donnait quelquefois de l\u2019esprit aux imbéciles ; c\u2019est en juste compensation de ce que, le plus souvent, il rend bêtes les gens d\u2019esprit, mais d\u2019une bêtise qui a parfois son charme d\u2019innocence ou de naiveté.Il fait bien d\u2019autres choses encore.Si l\u2019on pouvait écrire impartialement l\u2019histoire du monde, et l\u2019écrire avec les vraies causes de ses transformations successives, on retrouverait dix fos sur dix.c'est-à-dire toujours, l\u2019amour au point de départ d\u2019une grande action, héroïque ou malhonnête.L'amour est loi universelle ; on l\u2019observe chez les insectes microscopiques, chez les fleurs et jusque dans le domaine infini des astres ; l\u2019homme n\u2019est qu\u2019un accident sur sa route.Avec la fâcheuse vanité que nous avons de rapporter tout à nous, de nous croire des êtres modèles et, en quelque sorte, le centre ou plutôt des centres dans l\u2019univers, nous avons tout doucement glissé dans cette erreur de nous croire seuls capables d\u2019aimer Or, à part quelques exceptions \u2014 heureusement 1 \u2014 je crois que l\u2019homme est au contraire, surtout l\u2019homme moderne, l\u2019être qui aime le plus mal et parfois le plus bêtement.Cela vous amuse, mesdemoiselles ?Attention, vous savez qu'en style de chroniqueur, le mot \" homme n est pas une figure simplement masculine, mais une figure de rhétorique et désigne toute l\u2019humanité.L'homme, donc, les trois-quarts du temps ne sait pas aimer ; ajoutons que pour la moitié de l\u2019autre quart il s'y prend mal et nous pouvons en conclure, proportionnellement, que, pour les deux milliards d êtres humains sur la terre, cela donne deux cent cinquante mililons de bons réceptacles pour l\u2019amour vrai.Comme il faut retrancher les trop jeunes et les exclus majeurs, pour une raison ou pour une autre, cela ne laisse guère que cent mililons d\u2019individus, sur la terre, sachant reconnaître à l\u2019amour sa véritable grandeur qui lui vient des lois éternelles.Ce n\u2019est guere, direz-vous ?Je trouve que c\u2019est immense, et consolant aussi.C'est peut-être même encore exagéré.Cent millions de vrais cœurs sur la terre, cette réalité n\u2019est peut-être qu'un beau rêve mais il suffit tout de même à ensoleiller la bête de vie que nous rendons encore plus bête par notre maladresse à nous en servir.Aimer, cela semble à la portée de tout le monde ; on a tellement gaspillé le mot qu'on lui a enlevé toute sa valeur et, par un fâcheux retour des choses, ce mot, tel que nous l'avons rapetissé, se venge à sa manière sur le cœur humain en le réduisant à ses proportions.Les serments \u201d d'éternel \u201d amour ne coûtent pas cher aujourd\u2019hui ; on les achète au bazar du premier désir venu mais le cadeau qu\u2019on en fait n a que sa valeur de pacotille.On aime une jolie fille, aujourd'hui, un peu comme un bibelot ; de son côté, quand elle parle du cœur d un homme, elle pense à la place de son portefeuille.Regardez autour de vous et comptez ; vous me direz ensuite si les proportions que je vous donne plus haut sont exactes.Ma foi, franchement, j'aime encore mieux le caractère de mon coureur des mers qui fut peut-être un peu pirate dans sa vie.U n eut sans doute pas le temps de penser à l\u2019amour de son vivant, mais ses os tressaillirent à son contact sur le pont de l\u2019épave abandonnée.Et j'en conclus que le véritable amour est quelque chose d infiniment supérieur à la misérable carcasse humaine, même très enjolivée par le fard ou bien dorée par la richesse. 4 LE SAMEDI ¦ #«L.\" ¦ SSSsSffcl J .iPÇCÎt1 1 S;/fSs®'#s ;x./ms*v «s nas?mtt M££ TICü- | P fP- mmf EN PLAISANTANT, GÉRARD S ÉTAIT TARGUÉ DE TALENTS CULINAIRES ACQUIS AU COURS DE SES VOYAGES.ILLUSTRATIONS DE LUCE L\u2019HÉRITAGE Désolé, en vérité très désolé, mon cher monsieur Ladurel, pas un papier qui ait échappé à nos investigations, à notre examen : il n'y a pas de testament ! Le regret exprimé par maître Capy ne ressemblait pas à une banale et conventionnelle politesse ; l'altération de sa physionomie révélait une profonde contrariété, et ce fut M.Ladurel, l'homme à qui l'héritage échappait, qui, opposant plus de constance d âme à ce désappointement, dut réconforter le notaire.\u2014 Ce n'est pas mort d'homme, fit-il d\u2019un ton sage et doux ; nous ne sommes pas aussi riches que nous l'avions espéré, \u2014 ou plutôt supposé, car je n'ai jamais admis que l'on comptât pour marcher sur les souliers d\u2019un mort, \u2014 mais nous ne sommes pas plus pauvres.\u2014 Ah ! vous avez de la philosophie, vous ! s'écria M.Capy.Cinq cent soixante-quinze mille francs qui vous passent sous le nez, assez pour y accrocher leur odeur et sans qu\u2019une parcelle en tombe en vos mains ! Et quand ce bien devait vous revenir ! car il n'y a pas à douter : l\u2019intention de Go-bart était patente, manifeste ; dix fois, il m'a déclaré : \u201c Je dois à mon cousin Ladurel d avoir fait ma fortune ; c\u2019est lui qui jadis m'a prêté les premiers fonds ; c'est lui qui plus tard m\u2019a rendu l'existence profitable en m\u2019offrant l\u2019hospitalité amicale de son logis familial, après la mort de ma chère femme.Les enfants m ont accueilli, charmé, consolé.D'héritier naturel plus proche, il ne me reste qu\u2019un Par PONTSEVREZ neveu, un chenapan que je n ai jamais vu ni voulu voir ; il a tué du chagrin de sa conduite débauchée son père et sa mère.Donc, Capy me disait-il, tout m\u2019ordonne d\u2019instituer mes héritiers et légataires universels le fils et la fille de mon vieux Ladurel, l\u2019ami fidèle de toute ma vie.\u201d Voilà ce qu\u2019il m'a répété dix fois en ces dernières années.\u2014\tOui, je le sais, il me l\u2019a dit aussi, mais seulement il y a quelques mois.Il le disait de bonne foi, mais il n\u2019a pas fait l\u2019acte.\u2014\tAh ! la sottise, mon cher monsieur Ladurel, la sottise perpétuelle des gens qui tardent à rédiger de façon authentique leurs suprêmes volontés T Demain, demain, dit-on.Et puis, crac, dans la nuit, l'asthme vous étouffe ou l'apoplexie vous foudroie, et le lendemain on vous trouve mort intestat, et votre bien s\u2019en va juste où vous ne vouliez pas ; c\u2019est ce qui est arrivé à ce pauvre Gobart.Et voilà, contre ses intentions, toute sa fortune dévolue précisément à l\u2019être qu\u2019il estimait le moins, celui à qui moins qu'à personne il ne voulait attribuer même un louis, de crainte que cet indigne n\u2019en fît un malhonnête usage.C'est révoltant.\u2014\tNe nous révoltons pas, maître Capy, répliqua M.Ladurel avec une souriante gravité.Nous ne gagnons rien à nous révolter contre l'irréparable, et nous y perdons tout à la fois de la puissance et de l\u2019honneur, de la force physique et de la force morale : c'est brûler sa vie et mettre en cendres sa dignité.Certainement la déviation de cet héritage promis va causer à mes enfants une assez chagrinante déception.Mais qui sait ?peut-être est-ce pour leur bien ?Il est un ordre assuré des événements.\u2014\tAh 1 je vous admire, sérieusement, je vous admire ! seulement, ce me semble, vous devenez fataliste ! \u2014\tQue non pas ! Je crois à un arrangement providentiel des affaires de ce monde.La fatalité ne tient compte d'aucune valeur morale ; le fatalisme nie la moralité ' Moi.1 affirme qu'il n\u2019est pas indifférent à vivre bien ou mal, et je crois à l\u2019intervention de la Providence pour la dispensation des choses temporelels : elle attribue à chacun selon ce qu il vaut ( avantage ou le désavantage apparent qui servira le mieux à son perfectionnement ou à son amendement.\u2014 Monsieur Ladurel, soit dit sans vous railler, vous auriez dû vous faire prédicateur.M.Capy croyait décocher une malice à ce bon M.Ladurel ; c'est l'autre qui le fit camus en répliquant le plus sérieusement du monde.\u2014 J'y avais songé 1 \u2014 Ah ! bien ah bien !.Et vous y avez renoncé ?\u2014 Oui, parce que je n étais pas certain d acquérir pour moi-même assez dé raison et de foi pour être capable d'en communiquer aux autres. 6 juin 1936 5 \u2014 La conclusion de tout cela est que les cinq cent soixante-quinze mille francs s\u2019en vont trouver Gobart neveu ; il en fera une fricassée comme de tout le bien qu il a reçu de ses parents, et c'est de la graine de scandale que l'oncle imprévoyant a semée d au delà du tombeau.Ah ! si c\u2019est ain i que vous constatez 1 intervention de la Providence ! \u2014 Attendons, Capy, attendons.Les yeux de I homme voient beaucoup de choses, mais jamais assez pour que sur leur rapport il juge l'avenir.\u2022 Lame de Mme Ladurel contenait moins de stoïcisme, et bien qu elle fût plus abondante en dévotion extérieure, moins de foi et moins d espérance.Elle supporta la déconvenue puisqu'il n'était pas de moyen de ne la supporter point, mais en criant, en pleurant, en gémissant.Le bon M.Ladurel n avait pas plutôt émis la moitié d'une maxime de résignation, qu elle lui coupait le verbe par une violente apostrophe.\u2014 Ah ! il te sied bien vraiment de poser au philosophe quand tes enfants sont ruinés.- Oh! ruinés, voyons, tu exagères ! \u2014 Si, ruinés ! \u2014 Ce n était qu un bien en espérance.\u2014 Et il ne subsiste plus d'espoir de le posséder ; donc c'est une ruine ! \u2014 Enfin, ils auront toujours ce qu'ils devaient tenir de nous, le seul héritage naturel sur lequel ils aient raisonnablement compté ! \u2014 Ah?parlons-en! Trente-cinq mille francs de dot par le temps qui court ! \u2014 C'est mieux que rien.Et après nous ils se partageront une centaine de mille francs.\u2014 Une belle affaire vraiment ! Tu ne vois donc pas la réalité.Cet héritage évaporé, c\u2019est le mariage de Suzanne manqué.M.Ladurel pâlit; l'idée d un chagrin, dune humiliation infligée à sa fille le troubla, lui que n avait pas ému la perte d'une grosse fortune.\u2014 Tu crois que Frédéric Crozal se désistera de sa demande ?\u2014 Dès qu\u2019il saura que cet imbécile de Gobart n a pas fait de testament, ce n\u2019est pas douteux .Non, ce Gobart, un homme que cinq années durant nous avons hébergé, soigné.\u2014 Nous l'avons fait par amitié désintéressée, sans ! intention d attirer son héritage.Donc.\u2014 Mais il le promettait ! il nous a dupés ! \u2014 Oh oh ! il a été surpris par la mort, le pauvre ami ! \u2014 Naïf, va !.Et notre Léon, crois-tu que cela va simplifier sa position, un garçon qu'on ne peut décider vers aucune carrière.\u2014 Ah ! lui, c\u2019est bien différent, il a trop spéculé sur l\u2019éventualité de cet héritage ; par avance, il en fut gâté ; s\u2019il sent enfin la nécessité de gagner son pain et de mettre fin à son oisiveté démoralisante, je bénirai le ciel de lui avoir arraché la fortune attendue ! \u2014 Oh ' tu es un bon père, toi, à ta façon ! Toute la puissance d ironie dont disposait l\u2019esprit irritable de Mme Ladurel se concentra dans cette riposte.Son époux ne s'en blessa point, l\u2019indulgence était l'essence de sa discipline morale, et c'est dans cette constante bienveillance qu\u2019il puisait le calme souverain, et par suite la lucidité de son jugement ; son amour-propre ne s\u2019y mêlait jamais.\u2014 Le mariage de Suzanne, reprit-il, est chose grave : ce jeune homme lui plaît et nous plaît, et par son éducation et par sa situation.Si cependant son caractère se révélait inférieur à l'opinion que nous avons conçue, et que la diminution des espérances pécuniaires de notre fille le décidât à se retirer, il ne serait pas un personnage bien regrettable.Mme Ladurel allait lancer une torpille d\u2019éloquence ; d\u2019un geste d\u2019apaisement son mari obtint un délai.\u2014 Plus grave encore m'apparaît la question du mariage de Léon Ce mariage honteux qu il rêve avec une femme déconsidérée \u2014 je ne veux pas, par égard pour tes oreilles d'honnête femme, employer un terme plus expressif Qui ne sait la bassesse de son caractère, pire encore que la bassesse de son extraction et la pauvreté de son esprit cent fois plus répugnante que sa mauvaise education ?Comment était-elle devenue la femme de ce malheureux caissier de la Banque ?par un artifice emprunté au Mariage forcé.Et comment était-elle devenue veuve ?En le réduisant au désespoir après l'avoir amené à commettre des détournements et des faux.C\u2019est lui qui fut condamné ; mais la culpabilité la plus grande, c'est à elle qu'il est juste de la faire remonter, bien qu'il n y ait pas eu au sens légal complicité matérielle.Et voilà ce que notre fils, empoisonné par le charme de la beauté physique, et emporté par je ne sais quelle vaine ridicule manie du relèvement moral, voilà ce qu'il veut nous donner pour bru, pour sœur à sa sœur.Et je redoute que la négligence de Gobart, par lomis-sion d'un testament, ne nous procure ces deux effets contraires de rompre le mariage .convenable de Suzanne, et de conclure l'union déshonnête de Léon.Cette réflexion était un peu compliquée pour l'intelligence assez simple de Mme Ladurel : son intuition ne dépassait pas le réel immédiat ; à son interrogation muette, M.Ladurel fournit cette explication : \u2014 Ne le sais-tu pas ?Gobart, instruit des intentions matrimoniales de Léon, lui avait parlé de façon catégorique : Je te lègue la moitié de ma fortune, sous la condition expresse que tu ne te marieras qu\u2019avec le consentement de ton père ef de ta mère.Si non.le legs est révocable.\u201d L\u2019intérêt de Léon, 1 intérêt de cette femme odieuse était donc qu'il ne l'épousât point de notre vivant.La honte nous en était épargnée, et il n'était pas dcrai onnable d espérer qu avec le tefnps cette funeste passion s\u2019épuiserait.Maintenant quelle barrière à son fol et malpropre dessein ?Il n'y a plus rien à ménager, puisque depuis longtemps'il ne ménage ni notre amour, ni notre autorité, ni la dignité commune de la famille.Un profond soupir, Mme Ladurel ne trouva pas d\u2019autre réponse.Elle était bonne mère au sens vulgaire, ce\u2019st-à-dire dévouée à ses enfants Un dévouement aveugle, entachée d'un amour étroit, instinctivement ennemie de tout ce qui, choses ou gens, dérangeait ou seulement menaçait son bonheur conçu à sa manière.Feu Gobart, dans son esprit, se déformait en un monstre horrible.Il avait semé ses vaines promesses de testament comme une graine de malheur pour les enfants Ladurel.\u2014 Attendons les événements, conclut le pere, et ne nous agitons pas à l'avance Une intelligence plus sûre que la nôtre mène les choses et les âmes.(Lire la suite page 38) : yç LUCE JS** INUTILE QUE JE LA LISE, PAPA, FIT-ELLE BRAVE ET FIF.RE, C\u2019EST DE M.CROZAL.\" 6 LE SAMEDI « «IP m \u201e r ¦-*¦ LES DEUX RIVAUX Jamais je ne pourrai me décider à choisir entre Jacques Lefleuve et Jean Larivière.Quand je regarde Jacques qui est brun, je préfère Jean qui est blond, et quand mes yeux s\u2019arrêtent sur Jean, il me semble que les bruns ont plus d'attrait .,\u2014 Voyons, ma petite amie, tout ce que vous dites là est de la folie.Votre cœur est plus en jeu que vos yeux.Ces deux prétendants ont leur caractère.Lequel préférez-vous ?\u2014 Vous avez raison de la gronder, chère amie, son père et moi, nous ne cessons de lui faire la morale.Cette comédie devient grotesque ! Voici trois mois que nous traînons à notre suite ces deux jeunes gens .\u2014 Vous en parlez à votre aise ! riposta la jeune fille en cause.Je vous assure que je ne puis discerner le plus petit penchant pour l'un ou l'autre.Je les aime également, négativement, si je puis dire.\u2014 C'est inouï ! interrompit la mère.\u2014 C\u2019est immoral ! renchérit l\u2019amie.Quelle réponse vais-je donner ?\u2014\tEh bien! chère madame, vous qui savez si bien trancher, dites-moi un peu quel est le candidat que vous choisiriez .Jacques ou Jean ?\u2014\tJe ne puis me substituer ainsi à vous .\u2014\tVous voyez que vous hésitez aussi.Martine Rular riait triomphante, et elle poursuivit : \u2014\tIl est fort délicat de choisir un mari.A mon avis, il faut que l'on soit averti par un choc intérieur qui vous renseigne.\u2014- Ce discours est fort bien, mais je ne puis aller dire à mes candidats : Martine n'a pas senti le choc .\u2014\tMais pardon, chère madame, vous pouvez parfaitement le leur dire .\u2014\tIls sont si bien, soupira la mère, si riches, si charmants ! .\u2014 Mais, maman, je ne pourrais quand même pas épouser les deux .Attendons encore un peu, une quinzaine de jours, puis je vous donnerai une ré- ponse nette.Il y a encore deux ou trois thés dansants.Nous aviserons ensuite.Un baiser à la mère, un autre à l'amie et Martine laissa les dames se débrouiller.\u2014\tElle a raison, soupira l\u2019amie, le choix est difficile .Pendant que ces dames devisaient, Martine se rendait dans sa chambre, pour se preparer en vue d'un cours de danse.Elle avait vingt ans et sa fraîche beauté de blonde était fort remarquée.Dans son joli \u201c studio \", elle trouva sa nourrice qui s\u2019occupait à poser des rideaux.\u2014 Ah ! ma nounou, que dirais-tu s'il te fallait choisir entre Jacques et Jean ! \u2014 Ah ! ma perle, je ne me fatiguerais pas à chercher Si l\u2019un ne me plaisait pas plus que l\u2019autre, je les laisserais de côté pour penser à un troisième.\u2014\tEh ! tu as une idée précieuse, mais il s'agit de découvrir ce phénix en quinze jours. 6 juin 1936 7 ,=& ¦¦ ÿ 56 Nouvelle, par MARTHE FIEL .\u2014 Ah ! ma petite beauté, quand on est tournée comme vous, ce n\u2019est pas impossible.\u2014 Tu es flatteuse, nounou .En attendant cet oiseau bleu, je vais aller danser .Dans la rue, Martine, en se hâtant, se disait : \u2014 Elle a raison, nounou, il faudrait en dénicher un troisième, c\u2019est ce qu\u2019il y aurait de mieux.Mais attention ! il s\u2019agit de traverser .On peut ?allons .Martine traversa.Elle se gara d'une auto, puis d\u2019une autre, mais ne vit pas une troisième qui la frôla.Elle eut un recul, un faux pas et elle tomba.Le chauffeur s\u2019arrêta et descendit précipitamment, alors qu'elle se relevait en riant.\u2014\tCe n\u2019est rien du tout, monsieur.i\u2014 Que je suis désolé ! \u2014\tMais non, c\u2019est de ma faute.J'ai été trop indécise, mais il y a des jours comme cela .j\u2019aurais.dû aller de l\u2019avant.\u2014 Permettez-moi de vous reconduire .\u2014 Merci bien, monsieur, j'allais à deux pas, je n'ai nul mal .lin attroupement s'était formé, mais il se dispersa bientôt, les badauds s'apercevant qu'il n\u2019y avait rien de grave, Martine resta seule en face de celui qui lui parlait.C était un jeune homme paraissant âgé d'une trentaine d'années.Instantanément, Martine le trouva très bien.Elle dit, gracieuse : \u2014 Vous constatez, monsieur, que je n'ai rien du tout et que je ne manquerai pas le cours de danse où je me rendais, là, en face .\u2014 Vous m\u2019en voyez bien soulagé, mademoiselle, mais croyez encore à tous mes regrets .Il n insista plus, salua la jeune fille et remonta dans son auto.Martine songeait ; c\u2019est dommage que je n aie pu savoir son nom .Il m\u2019agréait .La jeune fille ne raconta pas cet incident à sa famille.Comme elle ne ressentait aucun mal, elle jugea qu\u2019il était parfaitement inutile de l\u2019inquiéter.Le lendemain, elle retourna au cours de danse et qui aperçut-elle en entrant ?Son inconnu de la veille.ILLUSTRATION DE JACQUES BECHARD \" MÈRE, JE TE PRÉSENTE CELUI QUI SERA MON FIANCÉ, SI VOUS LE VOULEZ BIEN, PÈRE ET TOI Elle rougit d'émotion et de plaisir.Il s\u2019approcha vivement d\u2019elle et demanda : \u2014\tVous allez bien, mademoiselle ?Vous n avez eu aucune suite consécutive à ma maladresse ?\u2014\tAucune, monsieur, riposta-t-elle en souriant.Ce jeune homme se contenta de regarder danser et Martine l\u2019imita.En revanche, elle eut une longue conversation avec ce nouveau venu dans sa vie.Elle apprit qu'il s\u2019appelait Roger Ladire et qu'il était ingénieur constructeur d'automobiles.Il la questionna sur sa vie et elle se raconta simplement.Le soir, quand elle rentra chez elle, de jolies choses chantaient dans son cœur.Jacques et Jean étaient loin de sa pensée.Elle voyait clairement que le destin s\u2019accomplissait et elle admira la sagesse des événements.Elle revit Roger Ladire.Avant de l\u2019autoriser à faire une visite dans sa famille, elle voulut savoir au juste ce qu\u2019il était, et Nounou, fine et rusée, alla aux renseignements.\u2014\tSa concierge en dit beaucoup de bien, ma perle ; il a une sœur mariée.Lui, il vit avec scs parents et ses affaires sont en bonne voie.Sa famille a de la fortune et on les aime dans le quartier Martine était enchantée et quand elle revit Roger, qui était devenu un assidu du cours de danse, elle fut plus charmante encore.Il osa demander : \u2014\tPuis-je me permettrre de me présenter chez vous, mademoiselle ?\u2014\tOui.monsieur.Venez mardi à cinq heures.Un serrement de mains, deux doux regards échangés, et l\u2019avenir se trouva dessiné dans deux cœurs.\u2014\tAlors, ma petite amie, puisque vous me convoquez les quinze jours révolus, c'est que votre réponse est prête ?\u2014\tEnfin, on va savoir.dit Mme Rular.\u2022\u2014 Comment ! vous ne savez rien encore ! Qu'elle est mystérieuse, cette jolie .\u2014\tLes jeunes filles sont ainsi aujourd'hui, elles bâtissent leurs plans en silence.\u2014\tDame, avança Martine, cela nous regarde un peu.Martine évoluait dans le salon, préparant les tasses à thé.Elle était vêtue d'une toilette ravissante couleur écaille.Elle était en beauté et l'amie de sa mère en fit la remarque.\u2014- Alors, maintenant, pour qui cette main si convoitée ?Martine ne répondit pas tout de suite.Elle écoutait la sonnerie de l'entrée qui venait de retentir.Des pas, une voix, et la jeune fille répondit: \u2014\tMa maman ?.pour celui qui va entrer La porte du salon s'ouvrit et Roger Ladire parut.Interrloquée, Mme Rular entendit : \u2014\tMère, je te présente celui qui sera mon fiancé, si vous le voulez bien, père et toi.\tM.P 8 LE SAMEDI 11) (3 -pimM .\t¦ '-\"V\u201d éCCiÂrtSs T \u2022 ¦=!
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