Le samedi, 1 décembre 1936, samedi 12 décembre 1936
[" 48c année, No 28 Montreal, 12 décembre 19 36 Le Samedi LE MAGAZINE NATIONAL DES CANADIENS -v-y.«m?Jr# \"\"\u2019441 Jï&r/ *V-\t< A ¦ J _ ^ $ 4 \u2022 © **?¦ ¦¦¦¦ '\t4, J ¦ T\u2019V, Iü4 # La Vieille Cousine A\t!|i Pa t H t J G U ET t E\tK MPY NOTRE FEUILLETON : Le Chemin du Bonheur Par O\u2019NfeVÊS * Chronique Documentaire : Do m e s t i q ues d \u2019 A u t re f o i s Par Frfd Champagne t-\t*' NOUVELLE : Le Retour à la Terre Par Henri Cabaud '%StW3@' ?rr, \\ - V tv* V\tss* 2 V\"! ; |t !f- > l't ! \\ V £¦! 2 4 ,C2'-¥\" site %ïV ; LA BALLERINE VTtWWFVuTïT : ot^às \"°' V\\\\usttés Pat ft^Ça's* W*j 0 P V, *s mm 4 8e année, No 28 \u2014 Montréal, 12 décembre 193b 3 Le Roman «Fun Sage C 'est une humble maison, mais elle est rustique dans la plus belle signification du mot.hile fait penser aux bons vieux contes d'autrefois, et j\u2019imagine que le « Petit Poucet » devait en habiter une à peu près pareille.Cette Cendrillon de petit village ferait piteuse mine auprès des somptueuses résidences de la ville, mais elle a eu, comme marraine, une très grande dame qui s\u2019appelle la Nature, et cette bonne fée de tous les temps s'est montrée généreuse envers elle.Pour cadeau de naissance elle lui a donné la sagesse.Elle lui a fait, de plus, de multiples présents : le bois de ses forêts comme charpente, l'eau pure d'une source à proximité, l air salubre des grands espaces et la lumière à profusion d\u2019un soleil opulent.Lentement avec les années, l\u2019humble maison-nettejs'est imprégnée de cet indéfinissable élément qu'on pourrait appeler l\u2019âme des choses ; restée chaumière pour l\u2019indifférent elle est devenue palais pour qui sait la comprendre.D'ailleurs, pourquoi ne serait-elle pas réellement un palais ?Les premières maisons qui furent ainsi désignées tirèrent leur nom du fait qu\u2019elles étaient bâties sur un endroit d'où la vue était magnifique, le mont Palatin prèr de Rome ; c\u2019est donc une circonstance de lieu plutôt que de luxe qui a fait le mot, et je puis rappliquer à une chaumière souriante et bien située avec plus de raison qu'à un château rempli de richesses mais sombre et triste comme une prison.L'humble maison dont je vous parle a vu bien des choses, car elle n e\"t plus très jeune ; il semble qu avec l age elle s\u2019est resserrée, tassée sur elle-même à la manière des gens qui se courbent chaque jour un peu plus sous le fardeau de 1 existence, mais elle est robu1 te encore et durera plus longtemps peut-être que bien des jeunes édifices à la merci des événements dans la grande ville.Celui qui l a construite y a vécu, pendant toute une longue vie.dans ce bonheur calme et sain qu'on chercherait vainement dans l\u2019agitation des foules.Pour vivre heureux, vivons cachés, c'est ce que semblait dire la maisonnette quand elle s\u2019abritait sous la verdure des étés ou se faisait plus petite encore sous le manteau blanc de la neige des hivers Son modeste propriétaire était une façon d'ermite qui avait oublié bien des choses : les vaines querelles des hommes, l'esclavage de leurs progrès et peut-être même jusqu\u2019à son âge.On l'avait payé de retour ; il n y avait guère, à de longs intervalles, qu un chasseur de passage ou bien un touriste égaré pour découvrir ce lointain asile et son vieil occupant.Celui-ci vivait donc heureux, autant qu'on peut l'être ici-bas, puisqu\u2019il était content de tout et ne désirait rien.De quoi vivait-il ?Ah ! la plaisante question qui l\u2019eût bien étonné ! Mais, il était riche puisqu\u2019il n'avait pas un sou vaillant pour lui causer du souci et que la pitance quotidienne ne lui manquait jamais 1 II grattait un coin de terre pour avoir quelques légumes, ses poules lui donnaient des œufs et le lac le fournissait, à son gré, de poisson savoureux.A de longs intervalles il échangeait quelques produits de la nature pour un morceau de vêtement solide, et la forêt lui dispensait gratuitement l'éclairage en même temps que le chauffage.Quand un homme a la chance et la sagesse de vivre dans cette tranquillité d\u2019âme et de corps ; quand il ne regrette rien du passé et ne craint rien de l\u2019avenir ; quand il ignore les turpitudes et les bas calculs des hommes dans les grandes agglomerations ; quand il a continuellement, devant les yeux, la Magie de la nature et qu'il l\u2019aime et la comprend parce qu'elle lui a lentement pénétré jusqu\u2019au fond de l'âme, ne vous étonnez pas qu il soit heureux et, loin de le plaindre, enviez plutôt son sort ! Le vieil ermite était donc parfaitement heureux et, comme il n'enviait rien, comme il ne jalousait personne, la bonté avait fini par dominer lentement tout autre sentiment dans son cœur ; il souhaitait que tout le monde eût, sur la terre, la même indépendance et la même satisfaction que lui.Nous Farnet éditorial avons tous nos illusions, quel que soit notre âge, la sienne fut de croire que tout se passait sur la terre comme dans les limites étroites de son horizon et de penser que le principal progrès réalisé dans ce monde était celui de la vertu.Comme tous les simples, il avait le sens profond de la justice, de la liberté individuelle et du droit à la vie.Quoique ne demandant rien à personne, il t N* ¦ 0 * * - ' - «*.Les Publications Poirier, Bessette & Cie, Limitée Membres de L\u2019A.B.C.975, Rue de Bullion, Montréal, Canada Tel : PLateau 9638 * Entered, at the Post Office of St.Albans.Vt., as second clast matter under Act of March 1879 - ABONNEMENT - CANADA\tEtats-Unis et Europe Un an ____.\t$3.50 Un an\t.$5.00 Six mois\t.2.00\tSix mois\t2.50 Trois mois\t1.00\tTrois mois\t1.35 Heures de bureau : 9 h.a.m.à 5 h.p.m Le samedi, 9 h.a.m.à midi AVIS AUX ABONNES \u2014 Les abonnés changeant de localité sont priés de nous donner un avis de huit Jours, l'empaquetage de nos sacs de malle commençant 5 jours avant leur expédition.durait donné sans hésitation pour aider son prochain, mais il n\u2019aurait jamais admis qu'on lui volât quelque chose ou qu on empiétât d\u2019autorité sur son existence.En quoi il avait cent mille fois raison mais faisait preuve de la plus complète ignorance en ce qui concerne l'habituelle façon d agir des hommes.Il avait oublié, le bon vieux, ou peut-être même n'avait-il jamais su que, dans la société bâtie par les hommes, ceux que l\u2019on protège le mieux, ce sont les puissants, les adroits et les riches, c'est-à-dire ceux qui sont capables de se défendre eux-mêmes.Ne me demandez pas pourquoi ; je ne sais si c\u2019est un effet de la couardise générale, de l\u2019indifférence des masses ou de l'ambition personnelle.Je suppose aussi que c'est un « des ordres » établis dans la nature où I on voit perpétuellement le gros manger le petit \u2014 qu il s\u2019agisse d\u2019un animal ou d\u2019un pays \u2014 et que l\u2019opulence est faite pour s\u2019arrondir comme la misère pour crever de faim.Ceci bien admis, puisque constaté journellement, nous trouverons toute naturelle l\u2019aventure qui prit place un jour dans la vie du vieil ermite.Il avait à peu près oublié tout le monde, mais il en fut qui se souvinrent de lui.Ou, sans doute, le découvrirent.La chose causa, pour commencer, un peu d\u2019étonnement.Comment ! il y avait, quelque part au monde, un homme ne demandant rien à qui que ce soit, se suffisant à ses besoin et qui trouvait le moyen de vivre tout de même ! La chose parut peut-être admirable mais à coup sûr irrégulière ; les hommes sont faits pour se sentir les coudes et se les enfoncer mutuellement dans les côtes de temps à autre afin de voir qui délogera le voisin de sa place.Cet homme qui n'avait presque plus d'âge, ce vieux débris avait-il 1 intention d inaugurer un nouvel état de choses et de se poser en exemple ?.Il ne savait donc pas, le malheureux, que la lutte est le premier devoir de l\u2019existence, que la vie bien comprise est un perpétuel va-et-vient d'opinions, de besognes et d'argent?que le vrai sens de la vie est de faire des trous pour en remplir d\u2019autres avec la terre que l\u2019on retire des derniers creusés ?.que la nature est une vieille radoteuse, bonne tout au plus à être pillée et gaspillée ; enfin, que ne demander rien à personne n'est pas une raison suffisante pour qu'on ne vous demande rien à vous ?Ah ! il ignorait tout cela, le bon vieux ?eh bien, on allait le lui apprendre ! Et, très légalement, donc très justement, on lui réclama un montant de taxes formidable parce qu\u2019il comprenait le présent, le passé, les intérêts et les intérêts des intérêts.Paye, vieux philosophe inoffensif qui as le toupet de vivre de l\u2019air gratuitement donné par le bon Dieu et des produits de la terre qu'il a créée! Tu ne peux pas payer?eh bien, crève ! De fait, comme il n'avait, ainsi que je vous l'ai dit, pas un sou vaillant, ce qu il avait de mieux à faire, c'était en effet de crever.La rustique maisonnette qui avait fini par avoir une âme avec le temps fut vendue et revendue à des gens dont le dernier la démolit parce qu il la trouvait laide.Ainsi s\u2019en vont la poésie des choses et la beauté de la nature.Le vieux, lui, j\u2019ignore ce qu'il advint.On me dit qu\u2019il fallut en fin de compte l\u2019hospitaliser et qu\u2019il mourut bien vite dans un * château » des pauvres où il regretta bien amèrement son château du pauvre.Et bien entendu ce fut la société, c\u2019est-à-dire monsieur Tout-le-Monde qui paya.Parce quelle avait voulu faire payer monsieur Tout-seul qui n\u2019avait rien, ne demandait rien et vivait tout de même bien tandis quelle l\u2019a fait mourir.La morale de tout ceci.Non, je ne la dégagerai pas ; vous avez tous assez de bon sens pour taire cela vous-mêmes. 4 LE SAMEDI î#*4*Wf: \u2019¦*¦' ' \u2022.' Wî ;Ci ^ ;&£*MCp .* ¦S^asm^^alg.! ~ -.\u2022*«vï;.ç PHHB ii^É F*5552 ¦ : :.\u2018 SMSH i H-V» ;\u2022 -«.£têÉ3&t 4s«i :R;î~?* o.vcô VIVEMENT, ELLES S\u2019INSTALLÈRENT DANS LA PETITE ROUTIÈRE BEIGE QUE MAURICE FIT DÉMARRER AUSSITÔT .\tIllustrations de Luce EN PANNE rai, c\u2019est désolant, mais je n\u2019ai pas la moindre inspiration, ce soir ! » \u2014 Et moi plus une goutte d\u2019encre de Chine pour terminer ces cartes ! Les deux amies se regardaient soucieuses, un moment, puis emportées par le comique de la situation, Pauline éclata franchement de rire : \u2014 Pour une soirée de travail, voilà qui promet ! De sa plume noircie, elle gratta rageusement le fond de l\u2019encrier : \u2014 Il n\u2019y a pas à dire, plus rien ! \u2014 Toi, cependant, observa Odette, tu peux toujours t\u2019approvisionner à la première librairie venue, alors que moi, j\u2019aurais beau fouiller tous les établissements du monde, je ne réussirais à trouver nulle part ce- qui me fait défaut.par Jeannette Lapointe Evidemment, I inspiration, ça ne se vend guère en tubes ni en bouteilles.Seulement, il existe cent autres moyens de s'attirer la faveur des Muses : une adorable petite promenade par un temps idéal comme celui-ci, et 1 on revient débordant d idées, n ayant plus ensuite qu'à transcrire.\u2014\tJe t en prie, ne me tente pas ; si je sors, là, je crois que le courage me manquera pour rentrer.\u2014\tMoi, j'en meurs littéralement ; d'ailleurs, il le faut de toutes façons, pour aller m'acheter de 1 encre.Sur ce, elle se leva, s étira un peu, et repoussant sur sa table stylo et cartes inachevées, elle s'appro- cha de runique fenêtre de la pièce double où elles logeaient, en commun toutes deux, depuis plusieurs mois.Il n a jamais fa it si beau ! soupira-t-elle en écartant le fin rideau.Ah ! combien j'aimerais être riche, libre et indépendante de tout souci financier.Une longue minute son regard brun, pétillant de vie contenue, plongea jusqu'à la chaussée envahie par une foule grouillante de piétons et d'automobilistes ; puis prenant une subite résolution, elle déclara en se retournant vers son amie : procurerai de 1 encre, tout à l'heure, et au retour je travaillerai.S il est trop tard, eh ! bien ce sera pour demain ; rien ne presse, au fond. 12 décembre 1936 5 \u2014 Pour moi, ce n est pas la même chose : j'ai à remettre demain matin, sans faute, cet article au journal.Un indicible ennui se lisait sur le visage de la jeune fille, qui à petits coups de crayon secs et nerveux.tapotait sur sa feuille encore aux trois-quarts blanche \u2014 Ma parole, je n\u2019en viendrai jamais à bout.Pauline vint alors vers elle, et affectueusement, posant ses mains sur les épaules délicates : \u2014 Ma pauvre chérie, tu t\u2019épuises vainement.Allons, viens, accompagne-moi ; l\u2019air te fera du bien, et tu verras ensuite comme ton travail ira de lui-même.Mon Dieu, nous ne ferons qu\u2019une très courte promenade, si tu crois vraiment que .Odette, redressant la tête, l'interrompit aussitôt : \u2014 Ecoute.Pauline, si je t\u2019accompagne, tu promets qu à dix heures au plus tard, nous serons rentrées ?Ce n\u2019est qu'à cette condition-là que j\u2019irais, car ainsi je pourrai me remettre au travail au retour.\u2014 Mais oui là, petite nerveuse, quand je t'assure que nous ne ferons que mettre le nez dehors quelques instants.Voyons, il est à peine huit heures, fit-elle en consultant sa montre.Nous serons revenues avant le temps.Odette, s étant levée, commença de remplacer ses cheveux ondulés avant de les enfouir dans le minuscule chapeau bleu-marin qui lui donnait un air de petit caporal.Regardant, par la glace, son amie derrière elle, qui en était déjà à se ganter : \u2014 C est que je te connais, toi ; un petit tour par là.et puis un peu plus loin, bon, il faut arrêter au restaurant avaler un chocolat chaud, pour se réchauffer avant de continuer, ou quand on meurt de chaleur, c'est une crème glacée pour se rafraîchir ; on bavarde, on bavarde en écoutant la radio forcément qui nous abreuve de publicité outrée, et de cotes de mines et du marché plus que de bonne musique ! C est bien joli cela, mais pas quand on a du travail qui nous attend chez soi .tu comprends ?\u2014 C est tout 7 demanda ironiquement Pauline.Ajoute donc pout terminer que je ne suis qu\u2019une tête de linotte, et toi.\u2014 Et moi ?Un vieux coeur sec que plus rien ne touche et n intéresse, tu as raison au fond.\u2014 Je n ai pas dit cela, voyons, et n'y ai pas seulement pensé.\u2014 C\u2019est la vérité, de toutes façons, alors peu importe.Allons je suis prête maintenant ; toi aussi 7 Alors, descendons.Elles n avaient pas fait deux pas sur la rue.qu'une automobile stoppait près d'elles, et le grand cou mince du chauffeur s\u2019étirant au dehors de la vitre baissée, arracha une exclamation ravie à Pauline qui s\u2019avança aussitôt : \u2014 Maurice ! Quelle bonne surprise 1 Ça va ?\u2014 Oui, pas mal merci, et vous ?Où allez-vous de ce train ?\u2014 Oh ! tout simplement faire un petit bout de chemin, expliquait Odette en s'approchant à son tour.\u2014 Avec un temps pareil, impossible de rester enfermé, n\u2019est-ce pas ?\u2014 Tout à fait impossible, à preuve que moi, croyez-le ou non, je passe des examens pas plus tard que demain matin, donc je devrais être à me travailler les méninges pour repasser et même apprendre trois, quatre nu tières, et vous voyez .je me balade , .*\u2014 Pas sérieux ! remarqua Odette d'un ton de reproche.\u2014 Peut-être mais, philosophe, j\u2019ai pensé : des études, ça peut toujours se reprendre, mais un soir comme celui-ci, c est rien moins que certain.Pauline éclata franchement de rire : \u2014 Pour un raisonnement, c\u2019en est un, mais je doute qu\u2019il soit du goût de vos professeurs Une lueur de malice éclaira, une minute, les yeux rieurs du jeune homme, qui reprit aussitôt en ouvrant la portière de sa voiture : \u2014 Puisque vous n'avez aucun but déterminé à votre promenade à ce qu'il paraît, vous allez me faire l honneur de monter, n\u2019est-ce pas ?Pauline, qui grillait d envie d accepter, se retournait vers son amie : \u2014 Qu'en penses-tu, Odette ?Celle-ci, hésitante, les regardait tous deux : \u2014 Je ne sais pas ; cela dépend où compte aller Maurice.\u2014 Mais je n\u2019ai aucun programme en tête J'étais parti, allant au hasard, et ce dernier heureusement m'a fort bien servi, fit-il en s\u2019inclinant galamment vers elles.Vous plairait-il d\u2019aller à quelque endroit défini ?\u2014 La place importe peu, reprit Odette.L essentiel pour moi est d\u2019être rentrée pour dix heures, car j\u2019ai un travail à terminer.\u2014\tMoi également, je tiens à revenir assez tôt pour jeter un œil dans mes livres avant de me coucher, car au fond, vous savez, je suis un garçon sérieux.et avec ça, sage.\u2014\tAucun doute là-dessus ! \u2014\t.Ça se voit tout de suite ! dirent en même temps les deux jeunes filles, \u2014\tMerci 1 D\u2019accord alors pour une courte randonnée ?\u2014 Absolument ! \u2014 Eh ! bien vite partons, car si nous continuons à délibérer ainsi, nous ne quitterons guère Montréal.Vivement, elles s'installèrent dans la petite routière beige que Maurice fit démarrer aussitôt .\u2014\tOù nous dirigeons-nous ?\u2014\tN importe où, pourvu que ce soit vers la campagne, répondit joyeusement Pauline qui exultait de plaisir.\u2014\tSoit, filons .au caprice du volant.La vitesse les emporta bientôt hors des rues de la métropole tapageuse, dans la campagne laurentienne où s accentuaient le charme et la splendeur du renouveau printanier.Le long de la grand route les arbres ployaient sous le poids du feuillage neuf, et des sous-bois aux échappées moins nombreuses, arrivaient des parfums d herbe fraîche ; le ciel offrait un pâle azur, parsemé d étoiles, semblant faire escorte à la lune qui, perchée très haut, dominait ce paysage de sérénité.Subissant l\u2019ambiance langoureuse de ce soir de mai, peu à peu, le trio avait cessé son joyeux verbiage pour s\u2019abandonner imperceptiblement à une douce rêverie.Mais tout à coup, l'auto fit entendre un bruit insolite, et s\u2019arrêta coincé dans un angle du chemin, refusant de rouler plus avant.\u2014 Allons, une panne ! cria Odette brusquement sortie de sa torpeur.Maurice Desjarlais s'était levé, commençant d un air peu entendu ( inspection du véhicule.' Evidemment, il ne sut rien découvrir d\u2019anormal, et revint à son siège,\t( Lire la suite page 38 ) PAULINE EUT UN SOURIRE DE COMPRÉHENSION ET EMBRASSA SON AMIE Ü 1 MjpntrWr jLUCfc I \" I 6 LE SAMEDI sEgSiSf jafcM) fe A «js : ÿVàP\"* 4^*- *.4^: Spfcwf'- Kn a .ÜSSSi >\u2022 ^Ü* De la servante de ferme au domestique de grande maison dans les siècles passés, il y a toute la gamme des serviteurs.Certains hauts valets avaient Vraiment des allures de grands seigneurs.93.WT Domestiques cl* Autrefois CHRONIQUE DOCUMENTAIRE par Fred Champagne * Notre époque, qui a perfectionné tant de choses et en a même inventé pas mal de nouvelles, ne pourrait guère rivaliser avec les siècles passés en ce qui concerne la qualité et surtout la quantité du personnel domestique Par «qualité», j\u2019entends, non pas l\u2019habileté professionnelle, ni la valeur morale des serviteurs, mais le rang social qu\u2019on leur octroyait dans les grandes maisons à personnel nombreux.On appelait gens de qualité les personnages de grande importance, mais le titre déteignait un peu sur les domestiques.Autrefois, être domestique, surtout dans une bonne maison, n\u2019avait rien d\u2019amoindrissant, bien au contraire.C\u2019était un travail subordonné, mais il était de nature supérieure ; le serviteur se voyait attribuer un peu de la dignité dè la personne à laquelle il était attaché et sa livrée était, aux yeux de tous, un peu du blason de son maître.La chose est fort bien illustrée par le procédé qu\u2019employa le marquis de Gen-lis à l\u2019égard d\u2019un de ses domestiques.L\u2019homme était accusé de tentative d\u2019empoisonnement, mais le marquis refusa de le livrer à la justice ; il se borna à le chasser de chez lui mais, auparavant, il lui fit ôter sa livrée et la fit brûler devant lui.\u2014 Il n\u2019y a pas un domestique, dit-il, qui voudrait maintenant porter ce vêtement qui a été sur le dos d\u2019un vilain personnage ! De nos jours, bien des hommes qui ne sont pas de simples domestiques s'estimeraient heureux de voir leurs méfaits punis par la simple mise au feu de leur vêtement. 12 décembre 193 6 7 Ce personnel d\u2019autrefois jouissait donc de véritables privilèges, et il était véritablement hiérarchisé, même pour les repas.L'intendant et les maîtres d'hôtel avaient leur table à eux.où les valets de chambre n'étaient pas admis ; ceux-ci, à leur tour mangeaient à part des valets ordinaire?et des femmes de service qui, de leur côté, ne se mélangeaient pas avec les laquais.Ces derniers n\u2019acceptaient pas à leur table les marmitons et les relaveuses qui, peut-être, pour montrer leur supériorité sur quelque chose ou sur quelqu'un, ne voulaient pas manger avec les chats de la maison.Il va sans dire que ces règles s'observaient dans les maisons à nombreux personnel, mais il n'en manquait pas.Quelques exemples entre mille autres : le duc de Ne vers avait cent quarante-six domestiques et M.de Pontchartrain cent treize.Pendant son séjour à Saverne, le cardinal de Rohan avait quatorze maîtres d\u2019hôtel, vingt-cinq valets de chambre et deux cents autres domestiques.Cela ne l'empêchait pas de se plaindre fréquemment d'être mal servi Un simple conseiller d\u2019Etat, il y a deux ou trois cents ans, s'offrait le luxe d\u2019imiter un peu les grands seigneurs.Il lui fallait, généralement, un secrétaire, un écuyer, deux valets de chambre, un concierge, un maître d'hôtel, un officier d\u2019office, une servante de cuisine, deux pages, six laquais.deux cochers, deux postillons, deux garçons de carrosse et quatre palefreniers.De son côté, madame la conseillère se contentait de deux filles de service, une femme de chambre et quatre servantes.Cela ne faisait, après tout, au total que trente-trois personnes pour en servir deux et les voler à l'occasion ; c\u2019était assez modeste .On se doute bien que, malgré la besogne qu\u2019il pouvait y avoir dans les grandes maisons, vu le grand nombre de domestiques, la part de chacun ne devait pas être énorme ; il faisait bon pour les domestiques d'un grand seigneur dans l\u2019ancien temps, surtout quand on savait gagner la confiance du maître.En tout cas, c'était un emploi stable et dans lequel le souci du lendemain n\u2019existait pas.Des familles entières de domestiques passaient leur vie dans la même maison et leurs enfants prenaient places plus tard.Les vieux domestiques, rendus infirmes par 1 age n\u2019étaient pas abandonnés, on les conservait, même à ne rien faire et on leur faisait la vie aussi douce que possible.Que d\u2019enfants, aujourd'hui, ne traitent pas leurs vieux parents comme on traitait autrefois les simples domestiques ! Je n'irai pourtant pas jusqu'à dire qu'autrefois tous les maîtres étaient d\u2019une indulgence paternelle et tous les domestiques des modèles de fidélité ! De tout temps il y a eu les « petits profits », plus ou moins honnêtes et qui ont trop souvent permis aux domestiques de s'enrichir aux dépens de leurs maîtres.En voici un assez coquet exemple pour le temps passé.La duchesse du Maine eut.dans son personnel, un laquais du genre débrouillard qui rêva de finir ses jours dans la peau d'un bon bourgeois.En conséquence, il fit toutes les économies possibles et, un Autrefois\u2014comme d'ailleurs aujour-hui encore\u2014il y avait des serviteurs de bonne volonté ; ces serviteurs-là se mettaient à la disposition des jolies femmes et grimpaient volontiers aux arbres pour faire la cueillette des fruits à leur avantage.C'était un genre de service qui se payait généralement avec des sourires et, mieux encore, avec des baisers.beau lour, il vint demander à la duchesse sa recommandation pour un emploi assez élevé dans les finances.\u2014 Mais, dit la duchesse, c\u2019est une charge qui s'achète fort cher et le prix en est, je crois, de cent vingt mille livres ! \u2014 Je le sais, répondit le laquais, mais je suis prêt à les verser.Le bon bougre avait trouvé le moyen d économiser cette somme considérable avec des gages de trente écus seulement par an.Les salaires d'autrefois n\u2019étaient certainement pas aussi élevés qu\u2019au-jourd hui pour les domestiques, mais, tout est relatif, et la vie était alors à un bon marché qui nous étonnerait fort.D\u2019autre part, les domestiques étaient défrayes de tout, et ils avaient droit à certains profits en plus de leurs gages.Evidemment, tous n\u2019avaient pas l\u2019audace « d'économiser » cent vingt mille livres, comme celui que je viens de citer, mais beaucoup pouvaient se faire d\u2019appréciables bénéfices avec de multiples choses.L\u2019écuyer de cuisine avait droit aux graisses tombées de la lèchefrite, et il les revendait à son compte.Qu'il aidât de temps à autre à en faire tomber, c'est très possible.Qui les en blâmerait avec sincérité ?Le sommelier prélevait pour lui le treizième pain et tous les tonneaux vides lui appartenaient.Le maître d'hôtel avait, entre autres privilèges, celui assez curieux de la vente des cendres du foyer.On se chauffait et on faisait la cuisine uniquement au bois en ces temps-là et la cendré de bois était de vente facile à cause de la soude qu\u2019elle contient et qui la rendait très utile aux lessives.Or.les grandes maisons produisaient de la cendre en quantité mais, cependant, jamais assez pour le désir de certains ambitieux.Un riche fermier général qui rentrait tard dans son hôtel vit, une nuit, toutes les fenêtres des cuisines bril- lamment illuminées ; voulant savoir ce qui s\u2019y préparait, il y entra et vit un marmiton assoupi auprès d un feu énorme dans une grande cheminée \u2014 Que fais-tu là ?lui demanda-t-il \u2014 Je fais des cendres pour le maître d'hôtel, répondit le petit domestique naïvement.Les temps sont bien changes, h es pèce des domestiques d'autrefois, et surtout celle de leurs maîtres, s\u2019est modifiée avec le temps, mais il est des traits qu'on retrouve toujours, quelle que soit l\u2019époque.Les domestiques d\u2019aujourd'hui ne font, il est vrai, plus de cendres, mais ils n\u2019en sont pas moins ingénieux pour cela, et il y en a encore plus d un qui se sent de force à ne laisser d une maison entière qu\u2019un tout petit tas de cendres.Comme si elle avait passé au feu.Cela se rencontre surtout parmi les hauts valets de certains pays et qui portent la livrée de la politique sur l'échine .KH wmm sSÊSÊSmk\".tŒ&è&a IpSlljSfr ÿjm - \" ., mmêm Kafe >riA¥*' m, ¦ I eu irais \", 8 le samedi Nouvelle, par Henri ( aliaud Jean Barthier ne setait jamais senti aussi léger, aussi joyeux qu'au cours de ces manoeuvres, si fatigantes qu elles fussent.Vivre en pleine nature réveillait l\u2019atavisme terrien du jeune caporal.C était la grande échappée vers le rêve confus qu\u2019avait mis en lui la tradition ancestrale, rompue, pour la première fois, par son père.Jean était bien certain que ce dernier avait maintes fois regretté d'avoir sacrifié au mirage citadin les frustes, mais solides réalités de la vie à la campagne et les simples bonheurs qu\u2019elle comporte.Pauvre père ! il n en avait jamais parlé à sa femme, que ce fût par fierté ou pour ne point l\u2019attrister, mais, un jour de misère, devant Jean, alors qu'ils contemplaient tous deux un horizon morne de banlieue aux faux airs champêtres, il avait laissé échapper à mi-voix, du plus profond de lui-même, cette brève confidence : \u2014 Ton grand-père avait peut-être raison lorsqu'il voulait m'empêcher de quitter le pays ! \u2022 Ç'avait été, d'ailleurs, l origine de tout un drame de famille ce départ, autrefois.Le cultivateur n\u2019avait jamais pardonné à son fils ce qu\u2019il considérait comme une folie, une désertion, vouant à l\u2019abandon, ultérieurement, la terre sur laquelle ses ascendants et lui-même avaient peiné, qu'ils avaient acquise à force de travail et d'économies, par lambeaux, pièce à pièce, Le père de Jean n'avait pas écouté la voix de la sagesse.Il avait mené la sombre existence d\u2019ouvrier d'usine, la jugeant, de prime abord, non sans naïveté, plus relevée, plus indépendante.L\u2019orgueil l'avait ensuite rivé à son illusion première et empêché, plus tard, d\u2019avouer ses défaites, le chômage, la détresse de son foyer.Il avait épousé une citadine qui, bien qu\u2019elle eût de très bons sentiments, avait inconsciemment creusé le fossé séparant les deux hommes ; lorsqu'elle avait pris l'initiative d'informer le vieux paysan des premières difficultés du ménage, elle n\u2019avait pas compris qu'il se butât dans cette décision : « Aussi longtemps que mon fils ne sera pas revenu à la terre, qu il ne compte point sur moi pour lui, sa femme, ni son enfant, quoi qu'il advienne ! » Tant il est vrai que les dissensions entre proches proviennent le plus sou-vent de malentendus, les désaccords d'opinions préconçues.Dans le même ordre d'idées, les parents de Jean s\u2019étaient mis en tête, bien à tort, que la brave paysanne qui, depuis plusieurs années, remplaçait dans les travaux de la ferme, comme cela s'imposait, l\u2019épouse du cultivateur, morte dès l'adolescence de son fils unique, détournait le vieillard de celui-ci dans le dessein de capter son héritage.En réalité, la pauvre femme, veuve elle-même, mère d\u2019une fillette, n'avait d\u2019autre pensée que de bien élever cette dernière et témoignait d'autant plus de dévouement au père Barthier que, privé de la tendresse de son propre enfant, il s\u2019était pris à aimer la gamine comme si elle avait été sa fille.A présent, les parents de Jean étaient morts tous les deux, les soucis, les difficultés de l'existence et les privations y contribuant.Au plaisir qu'éprouvait le caporal Barthier de vivre au grand air, s'ajoutait aujourd hui un sentiment grave, une émotion profonde qu\u2019il dissimulait à ses camarades : le hasard avait conduit son régiment dans le village dont, seul, le nom lui était connu jusque-là, \u2014 celui qu'habitait son grand-père et où le jeune homme allait cantonner pendant les trois jours de repos prévus pour les troupes en manœuvre.Lorsque le fourrier eut distribué les billets de logement, un soldat dit ingénument à Jean : \u2014\tTiens, le civil qui doit m\u2019héberger s'appelle, comme toi, Barthier ! Jean pâlit et d'un ton qu'il s'efforça de rendre léger, il demanda à son camarade d\u2019échanger contre le sien son titre de couchage, en disant : \u2014\tCe sera très amusant et ce « particulier » ne pourra manquer de bien me recevoir, quand il saura que nous portons le même nom.Pourtant, à la ferme, le jeune homme se présenta sous le nom de Dujoux, qui était celui du premier détenteur du papier qu'il remit à son hôte.JEAN TOMBA DANS LES BRAS DU VIEILLARD, TANDIS QUE JÿjVÇ* s: i * , c *-*$¦?* i fÉB * ?'m.*» assis «K: Le Retour La gêne régnait au foyer du père Barthier, car lui-même était usé et, par suite de la mévente des produits de la terre, ses économies s'ctaient raréfiées, au cours des dernières années, au point qu il lui était devenu impossible de payer des ouvriers agricoles.Il faisait le peu qu il pouvait, vaillamment secondé par les deux femmes.Ils ne réussissaient, tous trois, qu'à vivre chichement.Néanmoins, ils firent bon accueil au soldat.La fermière et sa fille, Mathilde, une jolie brune de dix-huit ans, le conduisirent jusqu'à une chambre constamment fermée d habitude, \u2014 celle qu occupait autrefois de père de Jean et où le maître du logis, depuis le départ de son fils, n'avait jamais consenti 12 décembre 1936 9 MATHILDE CROYAIT ENTREVOIR POUR ELLE-MÊME UN RÊVE D'AMOUR KpÜf* s®.à la Terre a loger que des militaires de passage, dont la présence évoquait secrètement chez lui l'absent, parti à peu près à leur âge.Jean fut profondément remué, sans le laisser percer, de se trouver dans la chambre de son père.Il s'étonna de voir au milieu d'un panneau un grand cadre retourné contre le mur.\u2014 Surtout, n'y touchez pas ! dit Mathilde.Il est ainsi depuis plus de trente ans, paraît-il.Grand-père avait juré de ne pas le retourner jusqu'à ce que son fils, parti à la ville contre son gré, revienne et le malheureux est mort dans la misère sans lui avoir causé cette joie qui les eût sauvés tous les deux et le Illustration de G.- M.Roy bien de famille en même temps, comme le répète fréquemment le brave homme dont nous nous efforçons d'adoucir les vieilles années alourdies d\u2019une injuste peine.Avec quelle émotion Jean contempla, dès qu'il fut seul dans la pièce, le portrait de son père, auquel il ressemblait, d\u2019ailleurs ! \u2022 Depuis bien longtemps, la ferme n avait été emplie d\u2019éclats de rire comme pendant les trois jours qu\u2019y passa le jeune homme pour qui les deux femmes et le vieux paysan lui-même étaient pleins d\u2019attentions.La gaîté de la jeune fille répondait à sa propre allégresse.Il ne restait pas inactif, au contraire ! Son courage, son ardeur compensaient son inexpérience dans les travaux de la terre auxquels il se consacrait d\u2019autant mieux que ses chefs l'avaient dispensé de service, sachant qu'il s\u2019employait utilement chez les cultivateurs dont il était l'hôte.A côté de lui, penché sur sa terre, le paysan cassé, retrouvait plus de vigueur.Parfois, il s\u2019arrêtait et, à la dérobée, regardait, songeur, le jeune homme qui, sans vareuse, les manches de chemise retroussées, le col dégagé, animé par une saine dépense de forces, lui rappelait beaucoup son fils !.Lorsque le régiment fut sur le point de partir et qu'il fallut songer aux adieux, à la veillée, le vieillard amena tout naturellement Jean Barthier à confier ses inquiétudes en envisageant l\u2019avenir, avec l'horrible perspective des horizons rétrécis, du chômage fréquent, des terribles difficultés qu\u2019avaient connus ses parents pour aboutir à la misère atroce des grandes villes.La fermière lui montra que, de leur côté, faute de bras vigoureux, ils étaient condamnés à une situation lamentable.Une larme furtive coula sur les joues du grand-père, lorsqu'elle évoqua la douleur qu'il avait éprouvée quand il avait dû vendre, déjà, un premier lopin de terre, que d'autres suivraient fatalement bientôt.\u2014\tAlors, lui dit-elle, si, à votre libération toute proche, vous ne trouvez pas de travail à la ville et que le cœur vous en dise, \u2014 si, d'autre part, Monsieur Barthier voulait bien vous accueillir, vous pourriez venir ici .\u2014\tBien sûr ! bien sûr ! opina le vieillard.Les yeux de Jean, brillants de joie, allaient successivement de ce dernier à Mathilde, toute rose d'émoi II s\u2019exclama : \u2014\tSi le cœur m\u2019en dit ?Je crois bien ! Je ne chercherai même pas une place ! A ce moment, on frappa à la porte.Un camarade de Jean entrebâilla l'huis et lança : \u2014\tBarthier ! Rassemblement, demain matin à quatre heures, pour le départ I Je suis chargé de te prévenir.« Barthier ! » Jean tressaillit.Ainsi, à l'instant où il se demandait s'il devait révéler sa véritable personnalité, ou s'il ne valait pas mieux attendre jusqu'après sa libération et son installation à la ferme, un incident fortuit venait de précipiter les événements.Le jeune homme regardait son grand-père avec une sorte d\u2019angoisse, mais celui-ci, dominant le trouble que trahissait le tremblement de sa voix, lui dit avec un grand calme apparent et beaucoup de tendresse : \u2014\tVa ! mon gars, j\u2019étais déjà fixé ! D'abord tu as bien la tête d\u2019un Barthier ; puis, cela fait trois fois que i entends l\u2019un de tes camarades t\u2019appeler par ton nom .Tout cela n\u2019enlève rien ce que nous avons dit ! Jean tomba dans ses bras ouverts, tandis que, devant les yeux de Mathilde, des larmes formaient un voile derrière lequel elle croyait entrevoir _____ elle ne se trompait pas \u2014 un rêve de bonheur pour elle-même, un rêve d\u2019amour.L\u2019aïlleul dit à son Jean : \u2014\tAllons ! tu pars de bonne heure, viens te coucher ! Appuyant sa main débile sur l'épaule du jeune homme, il le conduisit lui-même lentement à sa chambre, l'entraîna juste devant le cadre toujours face au mur et, d'une main tremblante, comme avec dévotion, il retourna le portrait . 10 LE SAMEDI M.ARTHUD DUVAL M F M.E.BOITEAU M.PIERRE BERTRAND M.E.MORIN M.JULES GINGRAS M J.ERNEST GREGOIRE Maire de Québec '4^.M.PH.GARNEAU M.TANCREDE GIGNAC M.HUBERT SIMARD M.FRANK DINAN M.EDMOND TREPANIER M.WILFRID SAMSON LE CONSEIL MUNICIPAL DE LA VILLE DE QUÉBEC LE SAMEDI est très heureux de consacrer ces deux pages à la ville de Québec, capitale de notre province, où il compte des milliers de sympathiques lecteurs.Divisée en deux parties bien distinctes dont l\u2019une, la Haute-Ville, est construite entièrement sur la falaise et l\u2019autre, la Basse-Ville, s\u2019étend autour du cap Diamant, Québec offre un coup d\u2019œil magnifique et occupe un site unique au monde.La cité de Champlain est la seule ville fortifiée de VAmérique et sa citadelle, qui couronne le sommet du cap Diamant, d\u2019où elle commande un vaste territoire, la fait comparer à Gibraltar.Les photos qui illustrent ces deux pages sont des photographes Montming & Cie, de l'Institut Franco-Belge et du Studio Audet, de Québec.2* 0SÊ M.L.F.MARTEL M.CHR.JOBIN 12 LE SAMEDI ALORS, MA PETITE, EMBRASSEZ VOTRE FIANCÉ, VOUS EN AVEZ LA PERMISSION MAINTENANT.' m* ¦ - - ÜÜ « 1 La Vieille Cousine UNE CLOCHE TINTA, mais Aline ne bougea pas et demeura assise sur le lit du box étroit, qui lui servait de chambre, dans le dortoir commun à toutes les pensionnaires.\u2014 On sonne pour la promenade, pensa-t-elle, attentive, mais je ne descendrai pas.C'est trop triste d\u2019être obligée, bête dans un troupeau docile, d'errer par des chemins détrempés jusqu'aux affreux remparts.Et la jeune fille évoqua les routes empâtées de glaise molle, creusées de traîtresse ornières et jonchées de branches craquantes.\u2014 Et dire que si je n'étais pas orpheline je pourrais mener une vie si heureuse ! Aline se mit à pleurer sur son sort présent.Ses parents étaient morts quelque temps auparavant; elle jouait au tennis insoucieusement, quand on était venu la chercher afin de lui apprendre, avec ména- gement, qu\u2019un malheur était survenue, sans spécifier tout d'abord l'étendue de la catastrophe.La petite se rappelait la sensation d'écrasement qui l'avait terrassée quand elle avait soudain compris son irrémédiable solitude, devant les corps meurtris des siens retirés de leur automobile à demi carbonisés.Aline Tessier se trouvait maintenant sous la tutelle d'une tante, Mme Crossley; celle-ci, veuve depuis vingt ans et esclave d'habitudes tatillonnes, n'avait pas vu surgir sa nièce sans ennui.Si l'adolescente avait été besogneuse, Mme Crossley aurait prétexté son manque de ressources personnelles et refusé de se charger d\u2019elle, mais comme Aline avait de la fortune, Mme Crossley s'était crue obligée de s'en occuper, Bientôt, d'ailleurs, elle décida de la mettre en pension.\u2014 Elle n\u2019a que dix-sept ans, après tout, pensait Mme Crossley, à son âge elle peut encore pour- suivre utilement ses études.Et un peu de discipline scolaire lui fera du bien.Ma sœur l\u2019avait élevee d'une manière ridicule, la gâtant beaucoup trop et lui laissant faire toute chose à sa guise.\"Et puis, me voyez-vous obligée de la sortir?Et quand son deuil sera terminé, de la conduire au bal ?Ah ! mais non.je n'ai jamais aimé la danse et je ne me sens nulle disposition pour faire maintenant tapisserie afin de satisfaire cette gamine.Et puis, d'ailleurs, elle déplaît à Coco, et je ne veux pas mécontenter mon chéri.Et la veuve désignait sur son perchoir voisin, attaché par une chaîne dorée, un perroquet, habillé de plumes plus vertes qu'un drap de billard, et qui se grattait dubitativement la tète de sa patte noire et lisse comme du caoutchouc.C est ainsi qu Aline avait etc mise dans le pensionnat provincial de Mlle Marthe Brandon Murs 12 décembre 1936 13 gris, réfectoires austères, vastes couloirs au relent de moisissure.Cour où quatre arbres se haussaient, vernis de pluie, malmenés par l'automne.Dépaysée, la petite ne $ habituait pas à sa geôle.Elle ne savait comment sympathiser avec les autres pensionnaires qui, d ailleurs, la traitaient encore \" nouvelle \" et ne s'adoptaient pas dans leurs rangs.Ces grandes filles ne s'intéressaient à rien de ce qui plaisait à Aline : musique moderne, acteurs fa-mèux, pieces de théâtre d'avant-garde, matches sportifs.Par contre, Aline qui avait fait des études fort superficielles, bâillait à tous les cours et trouvait fort pénible l\u2019obligation soudaine de composer des devoirs et d apprendre des leçons.Elle ne savait jamais ces dernières d'ailleurs, ratait invariablement ses problèmes, séchait aux interrogations quotidiennes, et à cause de tout cela se voyait accablée de pensums divers.Cette vie de recluse et de condamnations à des travaux qu elle appelait dramatiquement \u201c forcés .lui pesait tant qu elle en perdait l appétit et le sommeil.Elle écrivait : \u2014 Tante Emma, je vous en supplie, ne me laissez pas ici, rappelez-moi à Paris .Mais Mme Crossley faisait la sourde oreille et se réjouissait du départ de sa nièce avec ses partenaires habituelles.Le premier trimestre à peine commencé semblait à ladolescente d\u2019une longueur effrayante, La cloche tinta une fois encore, la jeune fille ne l'entendit point, car maintenant elle sanglotait.Une élève, Charlotte, ouvrit brusquement la porte du dortoir, courut vers Aline qu elle secoua sans ménagement en criant : \u2014 Grouille-toi, malheureuse, qu'est-ce que tu vas avoir comme zéro de conduite, on t\u2019appelle partout .Charlotte entraîna sa dolente compagne et descendit précipitamment avec elle.Dans la cour, les élèves étaient rassemblées, la surveillante.Mlle Lessignol, rajusta ses lorgnons et dévisagea Aline en persiflant : \u2014 Enfin, voilà Mlle Tessier qui se décide à paraître ! Vous savez que je ferai un rapport à Mme la Directrice sur votre impolitesse.Pleurnichez à votre aise, mais ne forcez pas vos professeurs ni vos camarades à attendre votre bon vouloir.C'est par trop de sans-gêne.Aline recevait la mercuriale sans souffler mot ni essayer de se disculper.Elle rectifia la position de son canotier de feutre sur ses cheveux tirés en arrière, selon un rite réglementaire et obligatoire, mais qui s'échappaient et voletaient en soyeuses virgules blondes autour de son visage clair Les élèves, en rangs, franchirent le seuil de rétablissement.\u2014 Mesdemoiselles, commanda la surveillante de son ton pointu habituel, nous ne prendrons pas aujourd'hui le même chemin qu à l'ordinaire, ce sentier est d'une telle humidité que les servantes se sont plaintes parce que vos souliers étaient par trop boueux.Nous traverserons donc cette fois la ville.Les rues s'étendaient mornes, délayées par une averse récente.Les magasins étaient tous fermés, aveuglés par leurs rideaux de fer ondulé.Des groupes endimanchés circulaient gauchement, comprimant d'incoercibles bâillements et s efforçant avec décence de \" tuer le temps Un cinéma flamboyait.Au bout d\u2019un fil, une ampoule allumée peinte en rouge et anémiée par le plein jour, se balançait.\u2014 Si je pouvais agir à mon gré, soupira Aline, si j'étais encore à Paris, par exemple, j'irais voir un film, au lieu detre une prisonnière comme je le suis ici.Devant l'affiche qui dénombrait les différents numéros du programme, se tenait un jeune homme, les mains enfoncées dans les poches de son loden, un feutre sur le front et le cou protégé d un large foulard multicolore.11 regardait avec indifférence défiler, terne chenille, le pensionnat.Puis ses yeux rencontrèrent ceux d'Aline, il sourit brusquement.La jeune fille, interdite, baissa les paupières, rougit, et se sentit à la fois choquée et satisfaite.\u2014 Quelle audace a cet homme, tout de même, pensait-elle.Puis elle ajouta, flattée : \u2014 Il m a trouvée jolie sans doute, malgré mon petit uniforme.Elle continuait à suivre les autres, car étant la plus grande elle fermait la marche.Elle essayait de se rappeler les traits à peine entrevus de 1 audacieux, mais elle n y parvenait guère, ne conservant qu'un très vague souvenir de sa silhouette.Ces pensées loccupaient si vivement que la promenade lui parut bien moins ennuyeuse qu'à l ordi-naire.Rentrée à la pension, elle accepta de faire une partie de dames avec Charlotte, qui constata très haut, en s\u2019adressant aux autres fillettes qui l'entouraient : \u2014\tAllons, notre sauvage commence à se civiliser.Et cette nuit-là elle dormit très bien.Mais cette amorce d\u2019aventure ne suffit tout de même point les jours suivants à la rendre courageuse.Aline mérita force réprimandes et mauvaises notes, peina sur des narrations insipides et vécut en somme des heures détestables.Cependant, le dimanche, Aline se trouva prête pour la promenade bien avant ses compagnes; c'est qu'une petite curiosité la soulevait : reverrait-elle le jeune homme ?Le vent aigre dans la cour du collège bousculait les dernières feuilles accrochées encore aux branches noires des tilleuls.Les petites, afin de se réchauffer, s'amusaient à jouer à la marelle en attendant Tordre du départ.Aline s'impatientait.\u2014\tOn ne s'en ira donc jamais ?bougonnait-elle, on gèle positivement dans ce courant d\u2019air.Les élèves suivirent le même chemin que celui pris le démanché précédent.Mlle Tessier guettait de loin l'emplacement du cinématographe, embrasé de lettres de feu.Le jeune homme s\u2019y trouvait encore campé devant la porte béante.\u2014\tQue dois-je faire ?s interrogeait Aline fébrile.Baisser les yeux ?Il va me prendre pour une sotte.Mais si je le regarde j aurai l'air de solliciter son attention.Sans savoir encore quelle contenance tenir, elle arriva à hauteur du jeune homme.Celui-ci, lorsqu Aline passa, descendit nonchalamment du trot- par Hugette Cliampy ¦ ¦ ¦ Illustration de F.L.Nieolet toir et lui glissa dans la main un billet.Puis il poursuivit sa route d\u2019un air candide.Son geste avait été si prompt que nul ne s\u2019en aperçut.La jeune fille tenait la lettre reçue avec ébahissement.\u2014\tElle me brûle les doigts, pensait-elle.Si je la laissais tomber.Mais elle la serrait bien plus fort au contraire, tout en imaginant, éperdue de crainte : \u2014\tSi la pionne m'avait vue ?que serait-il donc arrivé ?Et si elle me surprenait encore maintenant?Une fièvre légère heurtait ses tempes, Aline soupirait : \u2014\tMais quand donc rentrera-t-on ?cette promenade n en finit plus.Ce à quoi Charlotte rétorqua, agacée : \u2014\tTout à I heure on ne s'en allait pas assez vite, maintenant on ne retourne pas assez tôt à ton gré.Tu ne sais pas ce que tu veux, tu deviens dingo, ma parole.Dès qu elle fut arrivée à la pension, Aline courut en trombe aux cabinets, seul refuge où elle se sentirait suffisamment en sûreté pour prendre connaissance du mystérieux message qu elle triturait nerveusement.\" N çtes-vous pas Aline Tessier ?Je vous ai reconnue tout de suite.Ce qui me trouble, c'est que je vous sais Parisienne et que je vous vois ici.Je suis Jean Margerie, nous avons fait connaissance à Dinard, il y a trois ans.Vous étiez encore bien gamine à ce moment-là, mais moi qui me croyais un homme, je vous recherchais comme ex- cellente nageuse.Vous rappelez-vous ?Mon père m'a installé ici pour apprendre le commerce chez un de ses amis Dites-moi par quel hasard je vous y retrouve ?Dimanche, je serai au même carrefour, laissez tomber votre réponse, je la ramasserai, mais froissez le papier afin qu'il ne soit pas trop apparent sur le sol et même enve-loppez-le d un bout de journal, c est plus prudent.Aline relut plusieurs fois ces phrases, elle se sentait à la fois ravie et inquiète, si jamais la directrice apprenait qu elle correspondait avec un jeune homme ! \u2014\tDois-je conserver le billet ?se demandait la petite.Je voudrais bien, mais c'est trop dangereux, d'ailleurs je le sais par cœur maintenant.Alors elle le déchira en menus morceaux et I é-parpilla dans la cuvette.Puis elle remonta à l\u2019étude.\u2014 Une parties de dames ?proposa aimablement Charlotte.\u2014\tNon, refusa Aline.Laissez-moi ce soir, je me rappelle mes souvenirs.Vous ne pouvez pas comprendre, vous autres.\u2022\u2014 Nous sommes sans doute trop bêtes ! insinuèrent les élèves vexées.Mlle Tessier haussa les épaules.Non, elles ne pouvaient pas deviner, ces gamines, l\u2019amère joie qu avait Aline à évoquer, paupières closes, les deux jours passés à Dinard, au temps de son bonheur, quand vivaient encore ses chers parents.Et la jeune fille revit la plage de sable pâle, nacré, fait le coquilles pulvérisées, les rochers flagellés de vagues crachantes, odorants, crépus d'algues rousses.La mer d un bleu aigu, tachée de plaques d émeraude, et portant à l'horizan, comme une frise, des barques ailées de pourpre Jean et toute une bande d\u2019adolescents prenaient leur bain avec des explosions de cris joyeux, ensuite ils rythmaient des mouvements de gymnastique, afin de se sécher.L'après-midi, on sautait dans un autocar ou dans quelque voiture particulière pour gagner Saint-Lunaire, son aride et merveilleux chemin du calvaire; Saint-Briac avec sa presqu\u2019île déchiquetée, et.plus loin, encore dans les terres, le château de Combourg, où Chateaubriand passa son enfance, qui dressait ses rondes tours grises dans un parc parfumé par les bottes d'un foin fraîchement fauché, et sa porte bardée de fer, peinte en rouge vif, qui donnait au domaine 1 aspect redoutable du repaire de Barbe Bleue.Et le cap Fréhel, giflé de rafales hurlantes et balayé d\u2019une vivante tempête de mouettes.Aline à ses souvenirs sentait des larmes naître lentement à ses paupières, mais elle les retint rageusement.N allait-on pas une fois de plus se gausser d'elle.La petite ne savait comment rédiger sa réponse à Jean, sans qu'une élève ne se penchât pour chuchoter : \u2014\tQu\u2019est-ce que tu fais ?Ou qu une surveillante ne lui demandât ce qu elle écrivait.Le samedi suivant, protégée par un bastion de dictionnaire et de livres de classe, elle grifonna sur un cahier de brouillons (elle arracherait la paqe après) : \" Je me souviens très bien de vejus, Jean, nous faisions des matches de vitesse, près la Maloui-ne.C'était le bon temps.Maintenant je suis orpheline et ma tante m a emprisonnée ici.Je m'y ennuie à périr, mais n'en partirai qu'aux vacances dans deux mois.Je serais infiniment heureuse de correspondre avec vous, croyez-le bien, mais c'est impossible.Toutes les lettres sont ouvertes et lues ici avant que je n'en prenne connaissance moi-même.C'est le règlement.Vous ne pourrez donc pas m'écrire directement, ce ne serait pas toléré et cette façon de me glisser des billets dans la rue est vraiment trop dangereuse.Si j'étais surprise, la directrice raconterait tout à ma tante et je souffrirais de pénibles représailles.Donc, c'est avec tristesse que je vous dis adieu, Jean .\" Le lendemain, Aline serrait dans sa paume le billait habillement froissé et sali, et elle trépignait d'impatience, ayant hâte de mener sans encombre sa mission.Devant le cinématographe, la jeune fille laissa choir la lettre, réduite en boule, et qui roula jusqu'au ruisseau, mais demeura impassible.Cependant, Mlle Lossignol commençait à s'inquiéter de cct inconnu planté avec une fidélité remarquable sur le passage du pensionnat, aussi elle décréta \u2014 Dimanche prochain, nous reprendrons notre chemin habituel.\u2014 Cela m'est bien égal, assurait mentalement Aline, on peut bien désormais aller où on voudra puisque j'ai dû me priver d'une distraction inoffensive, qu'il m'a fallu renoncer à correspondre avec 14 LE SAMEDI Jean.Je l'ai à peine vu, il m a paru grandi, changé, ses joues sont plus maigres qu'avant.Dire que si j'étais libre j'aurais pu le fréqenter à nouveau.Quelle misérable destinée, est la mienne ! Elle prenait une déchirante délectation à creuser son chagrin, à 1 enjoliver d une rancœur nouvelle et de bonne foi, se croyait une manière de martyre.Rentrée à l'étude, elle murmura de façon romantique : \u2014 Ah ?je voudrais mourir.\u2014 Tu exagères, ripostèrent ses compagnes ironiquement.Cependant, Aline devenait de plus en plus morose.Le mercredi, alors que pendant la récréation elle grelottait affalée sur un banc en serrant contre elle un châle de laine, Mlle Brancion, la directrice, s'approcha d'elle : \u2014 Vous n\u2019êtes pas raisonnable, reprocha-t-elle doucement, vous refusez de participer aux jeux de vos compagnes, vous mettez une mauvaise volonté évidente à ne pas vous adapter.Je n'ai jamais connu d élève qui, peu à peu, ne se plût ici.Enfin, je vous apporte cette lettre qui vous distraira.Et elle tendit à l'adolescente une enveloppe ouverte, naturellement.La petite remercia, en esquissant une révérence, selon le code de politesse de l'établissement.Puis elle lut, toute soulevée d\u2019une intense stupéfaction : \" Ma chère petite, j'ai appris par votre bonne tante que vous étiez pensionnaire dans la parfaite et inimitable institution de Mlle Brancion.Vous devez vous y trouver on ne peut mieux.J\u2019irai prendre de vos nouvelles jeudi, au parloir, je saurai de la sorte si vous êtes, comme je 1 espère, studieuse, car voyez-vous, mon enfant, il faut travailler quand on est jeune, croyez-en votre vieille cousine Jeanne Margerie.\u201d Ainsi, Jean avait trouvé le moyen de lui écrire sans susciter 1 alarme.Mais la visite annoncée épouvantait l'élève.Qu'allait inventer l\u2019imprudent mystificateur ?Enverrait-il quelque dame de ses amies, afin de réconforter 1 orpheline ?L'adolescente se sentait fort inquiète, quant à la suite de cette subite initiative.Le jeudi, quand le concierge, boiteux, le père Thillois, appela Mlle Tessier au parloir, elle s'y rendit avec une sournoise appréhension.Il y avait auprès de la directrice une personne aux bandeaux gris, lunettes jaunes, voilette opaque, et manteau en guérite.\u2014 Ah ! voilà notre chère Aline, s'écria la dame en regardant entrer la jeune fille.Et bien ! mon enfant, vous n embrassez pas votre cousine Jeanne ?Aline s\u2019approcha de Jean avec quelque indécision.\u2014 J ai appris par votre admirable directrice, que vous ne travailliez guère, mon petit, mais je suis sûre que désormais vous serez plus attentive, n'est-ce pas ?Vous me le promettez ?Jean prenait pour parler une voix aiguë et sursurrante qui rappelait irrésistiblement les intonations de Saint-Granier, quand il imitait au Music-Hall quelque impayable concierge.Mais Mlle Brancion, fort myope et extrêmement candide, ne soupçonnait là aucune supercherie et elle allait quitter discrètement la pièce quand Mme Margerie reprit : \u2014 Chère mademoiselle Brancion, me permettrez-vous de conduire cette enfant (elle est ravissante, n\u2019est-il pas vrai?) goûter chez Caron, le pâtissier ?Ne craignez rien, je la ra- mènerai ponctuellement à cinq heures.Les règlements doivent être soigneusement observés.\u2014 Eh bien, soit, allez mettre votre chapeau.Aline.Cinq minutes plus tard, celle-ci partait avec Jean et ils riaient \u201cfollement tous les deux.Les gens, dans la rue, s'étonnaient un peu qu\u2019une dame d\u2019apparence respectable comme Mme Margerie, émit des éclat de voix aussi sonores, Aline reprochait : \u2014 Jean, c'est fou ce que vous avez fait là.Si jamais nous étions démasques, quelle histoire épouvantable ! \u2014 Mais nous ne serons pas pris.Je ne voulais pas que vous vous désoliez dans votre prison, il fallait donc bien trouver un moyen pour vous distraire.Les camarades mangèrent des éclairs tout en se remémorant leurs souvenirs de vacances, et à cinq heures exactement, Jean reconduisait son amie au collège.\u2014 A jeudi prochain, promit-il.\u2014 Oh ! Jean, c'est trop dangereux, vous verrez que nous nous ferons prendre.\u2014 Mais non, n'ayez donc pas peur comme cela.II Désormais, chaque semaine, la pseudo Mme Margerie vint chercher Aline à la pension.Mlle Brancion avait pour la visiteuse une particu- adresse à la carabine et d examiner narquoisement les phénomènes \" uniques au monde \", Un photographe, momentanément sans client, leur proposa de ' tirer \u201d leur portrait, ils acceptèrent.Sur la carte, Aline apparut serrée contre Mme Margerie, fort imposante, cette même Mme Margerie, qui.malgré son âge trop apparent, n hésita point à grimper, quelques minutes après sa séance de pose, sur un manège et se carra avec des allures guindées d'une amazone de l\u2019ancien régime sur une vache badigeonnée de rouge et encornée d\u2019or.Que de rires alors, quelle gaieté inextinguible ! Maintenant Aline ne s'ennuyait plus en classe, elle travaillait et se trouvait même félicitée par ses professeurs, surpris de son zèle nouveau.La jeune fille craignait seulement que ses sorties lui fussent supprimées si elle méritait des mauvaises notes et son feu sacré n\u2019était alimenté que de cette peur.Aline chantait, devenait une camarade pleine d\u2019entrain, au grand ébahissement des pensionnaires.Celle-ci virent un soir, dans le box d\u2019Aline, la photographie faite à la foire.Elles l'examinèrent curieusement.\u2014 C'est ta cousine ?interrogèrent-elles.\u2014 Oui.\u2014 Elle a une façon de s habiller bien démodée.Quelle touche ! s\u2019es- La Semaine Prochaine Le Secret du Palais de Bronze par Claude ASCAIN lière estime.Il est vrai que la \" vieille cousine \" envoyait à la directrice des boîtes de marrons glacés et des chocolats de prix, attentions délicates qui comblaient d aise Mlle Marthe, particulièrement friande de sucreries.Parfois, Jean entraînait Aline sur les remparts, ces ramparts qui avaient tant déplu à la jeune fille et qui maintenant lui paraissaient charmants avec leurs antiques murailles croulantes, feutrées d'herbe blondes et de mousses sèches.A l'horizon, posé dans la vallée aussi creuse qu'une coupe, un village éparpillait ses toits mauves, comme une jonchée de violettes.\u2014 C\u2019est ravissant ce paysage, reconnaissait Aline, sincère.S'il pleuvait, les deux amis se rendaient volontiers au cinéma (le même devant lequel Jean était apparu pour la première fois à la pensionnaire qui ne le reconnaissait pas encore, afin de voir les actualités.Le jeune homme jugeait tout de même plus sage de ne point s'attabler chaque semaine pour goûter chez le pâtissier Caron, où les demoiselles intriguées le regardaient si attentivement qu'elles finiraient bien par découvrir son déguisement, si ce n'était déjà fait, et en dauberaient par toute la ville.En décembre s\u2019ouvrit une foire avec baraques et chevaux de bois.Ce fut une joie pour les jeunes complices de manger du nougat, des beignets spongieux, d\u2019essayer leur claf fèrent les moqueuses, tu devrais bien lui dire de s'affubler autrement.\u2014 Moi, je ne voudrais pas sortir avec elle, ricana une autre.Mais Aline se fâcha tout de suite.\u2014 Ne critiquez pas ma cousine, trancha-t-elle, vous ne la connaissez pas.Moi, je l adore.Et elle embrassa fougueusement la photographie.Une après-midi, Jean confia à sa camarade, en attirant contre lui le bras mince de la jeune fille : \u2014 J'ai toujours eu un sérieux béguin pour vous, et vous avez tellement embelli depuis trois ans.Je serais rudement content si on se mariait tous les deux.La petite se sentit si troublée quelle s'arrêta de marcher, mais elle rétorqua sagement : \u2014 Ce n'est pas possible, voyons.\u2014 Pourquoi ?Je ne vous plais pas?\u2014 Bêta, mais si, seulement ma tante nous trouvera trop jeunes, vous n'êtes même pas majeur.\u2014 Les mariages précoces sont très à la mode, cette saison.\u2014 Et votre situation ?\u2014 Oh ! pour cela, je ne m'en fais pas.Papa est riche, il me donnera des rentes en attendant que je prenne ma place dans son usine de conserves.Vous n'avez jamais visité notre \" boîte \" ?C'est épatant, vous savez, on s'y croirait toujours à la campagne, avec toutes les ouvrières qui épluchent, en leur temps, des petits pois, des asperges ou des groseilles.\u2014 Jean, n'établissons pas trop de projets, soupira la petite; croyez-moi, c\u2019est plus prudent.\u2014 Au contraire, je m\u2019imagine déjà faisant mon service militaire, à Paris, naturellement, et tous les soirs rêvant auprès de ma chère Aline.\u2014 En tout cas, je ne sais pas comment je pourrais annoncer une pareille nouvelle à ma tante, dit la pensionnaire pensivement, car si elle apprend que je vous vois ici, elle est capable de m'envoyer dans un autre patelin, pendant un an encore, à seule fin de montrer que c'est elle qui me commande et régit ma vie.\u2014 Alors, attendons les vacances, mon père ira rendre visite à votre cerbère et on tâchera de s'arranger.De tendres rêveries emplissaient maintenant l\u2019esprit de la jeune fille.Jamais elle ne s'était montrée si gaie.Un dimanche, la pluie battant aux vitres obligea les pensionnaires à demeurer inactives et sans but dans une pièce particulièrement lugubre de l'établissement.Les jeunes recluses soupiraient : \u2014 Quelle existence ! Tout de même, il y a de quoi avoir le cafard par des journées pareilles.Alors, Aline répliqua avec élan : \u2014 Le temps des études est le meilleur de la vie.-Tu n as pas toujours dit cela, grondèrent les élèves révoltées par tant de mauvaise foi.\u2014 Parce que je n'étais pas habituée.voilà tout.Et Mlle Tessier, afin de distraire ses compagnes, se fit à faire le pître, marcha sur les mains, gratta de la guitare, se trémoussa, à la grande stupéfaction des spectatrices improvisées.qui avaient peine à croire qu Aline, ainsi déchaînée, fut la même personne qui, quelques semaines auparavant, pleurait dn fontaine du matin au soir.Maintenant quand Mlle Tessier sortait avec Jean, le couple juvénile ne cessait plus de composer mentalement l organisation de son futur intérieur.les voyages qu il entreprendrait, le quartier qu\u2019il choisirait pour s installer.Que le douces conversations ainsi échangées ! Jean, tout en devisant, en expliquant ses goûts en matière d ameublement, allumait machinalement une cigarette, ce qui choquait les promeneurs rencontrés, qui chuchotaient entre eux avec indignation : \u2014 Une si vieille dame, fumer ainsi publiquement., - r- de precautions, ne redoutant plus qu'aucune fâcheuse surprise put un jour le confondre.Quant à Aline, elle luttait contre elle-même pour conserver son secret.Tant d\u2019amour partage rendait sa langue brûlante et avide de confidences Mais elle possédait assez de prudence instinctive pour se taire C était parfois difficile, e\tarrivait de soupirer : \u2014 Le roi Midas trouvait des roseaux pour étancher sa soif de bavardages .moi, tout m\u2019est péril, il me faut garder le silence toujours.Alors elle parlait de sa vieille parente, intarissablement, aux élèves médusées.\u2014 Vous savez, disait-elle, ma cousine aime, en fait de mobilier, uniquement le moderne \u201d, \u2014 Ce n est pas comme dans ses robes, jetait Charlotte narquoise.\u2014 Elle trouve que des lits, c\u2019est bien coco , vivent les divans, très bas, les tables de verre, les tableaux peints au couteau.\u2014 Elle est piquée, hasardait une autre interlocutrice, est-ce quelle 00 12 décembre 1936 15 devrait seulement connaître tout cela?\u2014 Elle juge aussi que nous ne faisons pas assez de gymnastique dans ce collège, que nous devrions porter des robes moins montantes et avoir les jambes nues, c\u2019est bien plus sain, il faut que la peau respire.\u2014 Et c est ta cousine qui te dit tout cela ?\u2014 Mais parfaitement.\u2014 Eh bien, c'est la première fois que nous entendons une vieille dame parler de cette façon-là.C'est un phénomène, ta cousine.Alors Aline s'arrêtait à regret, car discuter les idées de Jean, parler de lui sous le truchement d une vieille personne, cela lui était encore un délice.Elle faisait des vers magnifiant son amour, éprouvant mille difficultés pour soustraire ses essais à la surveillance assidue de Mlle Lossignol, qui furetait volontiers dans les pupitres des élèves, mais cette crainte constante pimentait l'inspiration de la jeune fille.On commémora bientôt l'anniversaire de Mlle Brancion.Toutes les élèves devaient offrir une fleur à la fillette Cela durait fort longtemps Jean, mis au courant de la cérémonie, s'enquit : \u2014 Quel âge a-t-elle, Mlle Brancion ?\u2014 Elle ne le dit pas.\u2014 C\u2019est bien fâcheux, j\u2019aurais pu commander pour elle un gâteau, planté de petites bougies, mais ne sachant point le nombre exact qu il faut en mettre, c est délicat, j\u2019ai peur de la froisser, si j en fais disposer une soixantaine, par exemple.\u2014 Jean, pas de bêtises, surtout.\u2014 Soyez tranquille.Il envoya une corbeille en vannerie piquée de roses pâles; la directrice se sentit extrêmement flattée.Elle manda Aline dans son bureau.\u2014 Regardez, lui dit-elle, les admirables fleurs que m a adressées votre cousine.\u2014 Comment, c est elle qui vous a donné .\u2014 Oui.Mme Margerie est une femme du plus haut mérite et remplie d'attentions délicates.Il faut beaucoup l\u2019aimer, Aline.\u2014 Oh ?je n\u2019y manque pas, madame la Directrice.\u2014 Tant mieux.J ai déjà remarqué, d\u2019ailleurs, que depuis que vous la fréquentez hebdomadairement, vous vous étiez grandement améliorée, à tous les points de vue.Il faudra que je félicite Mme Margerie, quand je la verrai, de l\u2019heureuse influence qu\u2019elle a sur vous.\u2014 J\u2019en suis ravie, madame la Directrice.\u2014 Vous vous plaisez bien mieux parmi nous, n\u2019est-ce pas ?Et c est depuis la venue de Mme Margerie Elle a dû vous sermonner, au moins?\u2014 Je ressentais surtout le besoin de savoir que quelqu un avait de l af-fection pour moi, cette certitude m a donné du courage.\u2014 Allons, mon enfant, vous pouvez rejoindre vos compagnes.La petite plia les genoux en manière de salut et partit Elle se sentait toujours d\u2019exquise humeur maintenant.La recommandation de Mlle Marthe lui intimant le devoir d aimer Jean lui semblait fort comique Elle s en esclaffa de bon cceur, tandis que ses camarades affirmaient : .\u2014 Autrefois, elle pleurait sans savoir pourquoi, maintenant elle rit de la même manière.Bien avant le 25 décembre, on organisa un arbre de Noël.Les élèves se distrayèrent beaucoup à garnir le sapin, à h enjoliver de guirlandes d argent, de luisants \" cheveux d ange et de noix dorées.Il était convenu que DOUBLE FORMAT V5757/ 3 morceaux de Cashmere Bouquet, le savon le mieux aimé du monde .et le parfum de la même odeur délicieuse et durable.Un cadeau vraiment attentif.Cashmere Bouquet odorante Elle boîte aimera wi
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