Relations, 1 février 2016, Février
[" PP CONVENTION: 40012169 ReLatioNS NUMÉRO 782 FÉVRIER 2016 L'AMOU R DU MONDE SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE CELIE AGNANT ANNE-MARIE AITKEN ¦ AVEC MARIE- ANDRE BEAUCHAMP * ALBERT BEAUDRY JEAN BÉDARD SOPHIE CLOUTIER CATHERINE DORÎoN HÉLÈNE DORION BERNARD EMOND GILLES GAGNÉ NATASHA KANAPÉ FONTAINE VIVIAN LABRIE 7,00$ 0\t/44/U ooo/a 07447085879902 Fondée en 1941 ReLâtIONS La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d'analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis 75 ans, Relations œuvre à la promotion d'une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.NUMÉRO 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 5\tÉDITORIAL CÉLÉBRONS ENSEMBLE LES 75 ANS DE RELATIONS Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6\t«JUSQU'ICI, TOUT VA BIEN » DANS NOS CÉGEPS Fanny Theurillat-Cloutier 7\tRÉPUBLIQUE DOMINICAINE: DÉPORTATIONS VERS HAITI Kawas François 9\tQUE RETENIR DU SYNODE SUR LA FAMILLE ?Marie-Andrée Roy 10\tCATALOGNE : VERS L'INDÉPENDANCE?Agusti Nicolau-Coll 12 DÉBAT FAUT-IL REPENSER LES FRONTIÈRES POUR ACCUEILLIR LES RÉFUGIÉS?François Rocher et Mouloud Idir 34 REGARD ISRAËL : UN COLONIALISME DE PEUPLEMENT PLUS QUE CENTENAIRE Michaël Séguin 37 AILLEURS LA LUTTE CONTRE LE GAZ DE SCHISTE EN ALGÉRIE Hocine Malti 39 QUESTIONS DE SENS LE RÊVE HUMAIN Hélène Dorion 41 SUR LES PAS D'IGNACE LE GESÙ, UN PONT ENTRE L'ART ET LA SOCIÉTÉ Daniel LeBlond, s.j.MUUJ/E.SILICOSE 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de Natasha Kanapé Fontaine QUI SUIS-JE SI JE NE SUIS PAS LE SAUMON?RECENSIONS 45 LIVRES 49\tRESSOURCES DOCUMENTAIRES 50\tLE CARNET de Bernard Émond ELLE PLEURE mlam RELATIONS muer: DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Fanny Aïshaa, Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITE DE REDACTION Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Guy Dufresne, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agusti Nicolau, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Guy Côté, Amélie Descheneau-Guay, Hélène Dorion, Bernard Émond, Natasha Kanapé Fontaine, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP.Ses articles sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l'Index de périodiques canadiens.SERVICE D'ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, suce.Place d'Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-18-1 Nous reconnaissons l'appui financier du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du Canada pour les périodiques qui relève de Patrimoine canadien.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.:514-387-2541, poste 279 relationsOcj f.qc.ca www.revuerelations.qc.ca 2 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 L r mr 4] Stéphanie Béliveau, De l'origine de la fm, fig.2, 2010, techniques mixtes sur bois, 60 x 106 cm DOSSIER 15 L'AMOUR DU MONDE - SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE Jean-Claude Ravet 17 RETROUVER LA BEAUTÉ Entrevue avec Jean Bédard, réalisée par Jean-Claude Ravet 20 LA MARIA Marie-Célie Agnant 22 OUVRIR GRAND LES BRAS André Beauchamp 24 DU DOUX S.V.P.DANS LA MAISON COMMUNE Vivian Labrie ARTISTES INVITÉS Depuis l'année 2000, les artistes occupent une place centrale dans Relations, ouvrant des fenêtres sur le monde alors que l'air du temps nous enferme dans la fatalité.En donnant à voir des pans de la réalité que l'analyse sociale ne permet pas toujours de saisir, ils contribuent à la mission éthique de la revue, celle d'humaniser le monde.Ce numéro, comme les deux autres qui formeront la trilogie soulignant le 75e anniversaire de Relations, met à l'honneur des artistes qui ont illustré nos pages ces 15 dernières années, dont Stéphanie Béliveau, Michèle Delisle, Philippe Ducros, Osire Glacier, Olivier Hanigan, Daniel LeBlond, Richard Séguin, Marie Surprenant et Lisa Tognon.26\tPASSIONNÉES DU MONDE Sophie Cloutier ' - k» *cv 30 27\tCONTRE LE VIDE Catherine Dorion 28\tPOURQUOI LA POLITIQUE EST SANS AMOUR (SUR UN AIR CONNU) Gilles Gagné 29\tLES TROIS TEMPS DE L'AMOUR Anne-Marie Aitken 31\t75e DE RELATIONS LE DIALOGUE AU SERVICE DU MONDE COMMUN Albert Beaudry RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 3 VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO?Un monde qui « ReLatiONS vacille 770 ri ReLatiONS 771 collective La retraite : une responsabilité ReLatiONS Faire front contre la droite canadienne W71 = i ReLatiONS terre de luttes et (Tespi UN MONDE QUI VACILLE LA RETRAITE : UNE\tFAIRE FRONT CONTRE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE\tLA DROITE CANADIENNE L'INDE, TERRE DE LUTTES ET D'ESPOIRS + ReLatiONS Pour une éducation émancipatrice & ReLatiONS Des chemins d'humanité 774\t775 POUR UNE ÉDUCATION\tDES CHEMINS D'HUMANITÉ ÉMANCIPATRICE n ReLatiONS Contrôle social 2.0 776 CONTRÔLE SOCIAL 2.0 \u2022MM** - ReLatiONS Halte au capitalisme vert 777 HALTE AU CAPITALISME VERT 9 ReLatiONS Francophonie en Amérique: entre rêve et réalité 778 FRANCOPHONIE EN AMÉRIQUE : ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ B ReLatiONS Fragments d'éphémère 779 FRAGMENTS D'ÉPHÉMÈRE .« ReLatiONS DANGER ÉU impasse du progrès mm 780 DANGER: IMPASSE DU PROGRÈS W ReLatiONS Sortir du « choc des civilisations» 781 SORTIR DU «CHOC DES CIVILISATIONS » COMMANDEZ-LE! CHAQUE ANCIEN NUMÉRO EST OFFERT AU PRIX DE 4$.514-387-2541 poste 2341 deguen@cjf.qc.ca | www.revuerelations.qc.ca VERSION NUMÉRIQUE (À L'UNITÉ) ÉGALEMENT DISPONIBLE www.vitrine.entrepotnumerique.com (section Revues culturelles numériques) mnms CÉLÉBRONS ENSEMBLE LES 75 ANS DE RELATIONS Il y a 15 ans, Mathilde Hébert, notre fidèle directrice artistique, ainsi que Jean Pichette, le rédacteur en chef de l'époque, étaient les artisans d'une refonte majeure de la revue, passant, entre autres, par l'avènement d'une couverture en couleur et de nouvelles chroniques.Fait majeur, Relations avait aussi ouvert grand ses pages aux artistes.Depuis, leurs voix singulières, s'exprimant à travers poèmes, fictions ou œuvres d'art, accompagnent les analyses et réflexions d'ordre social, politique, philosophique, culturel ou théologique qui caractérisent la revue.Ce faisant, elles contribuent, de manière complémentaire, à affiner un regard critique sur le monde, à élargir la compréhension des grands enjeux de société, tant sur le plan national qu'international, à soutenir l'engagement citoyen pour une société juste.Ainsi, cette présence de l'art nous convie à la transformation de nos relations - à soi, à autrui, au monde et, pour les croyants, à Dieu - de telle sorte qu'elles soient habitées par la beauté et la justice.Pour entamer son 75e anniversaire, Relations poursuit l'approfondissement de sa « manière d'être», unique dans l'univers médiatique québécois, en faisant de nouveau peau neuve, toujours grâce à Mathilde Hébert.On remarquera d'abord évidemment la couverture.Si nous quittons la robe noire qui nous caractérisait tant depuis l'an 2000, ce n'est certainement pas pour nous éloigner de la tradition jésuite qu'elle évoquait si bien, dans laquelle la revue s'enracine depuis sa fondation, en janvier 1941.Nous nous efforçons toujours d'incarner l'Évangile, son message de justice et de bonté ainsi que son parti pris pour les laissés-pour-compte.Certes, elle le fait aujourd'hui d'une manière différente, témoignant d'une profonde solidarité entre croyants et non-croyants dans le combat commun pour rendre notre monde plus humain.Les nouveaux habits qu'elle revêt veulent plutôt insister sur l'espoir qui nous habite, si nécessaire pour persévérer dans ce dur combat.L'œuvre de Stéphanie Béliveau publiée en couverture en ressort avec d'autant plus d'éclat, illustrant l'amour du monde-le premier volet d'une trilogie anniversaire qui se poursuivra, dans les deux prochains dossiers, sur les thèmes de la résistance et de la création.Par ce baiser émouvant, plein de tendresse et d'humanité, l'artiste dévoile une vérité essentielle sur l'amour : aimer, dans le sens de prendre soin de quelqu'un, dans la souffrance et les situations les plus désespérées, c'est là le miracle de la vie.De surcroît, nos rubriques ont été agencées et regroupées différemment, selon leurs tonalités particulières, afin de rendre plus agréable leur lecture.Parmi les nouveautés, une capsule «Espoir» et la rubrique «Horizons», rebaptisée «Sur les pas d'Ignace » afin de mieux souligner ce qui la caractérise : le témoignage de jésuites et de leurs collaborateurs et collaboratrices, d'ici et d'ailleurs, sur leur engagement en faveur du bien commun et de la justice sociale.Ensuite, afin de lui donner une place importante et aisée à repérer, la revue se conclura désormais avec « Le carnet », que signe cette année le cinéaste Bernard Émond.Je suis également heureux d'annoncer l'inauguration d'une nouvelle chronique: Questions de sens.Elle sera signée en alternance par Hélène Dorion et Guy Côté, qui collaborent à Relations depuis de nombreuses années.L'une est écrivaine et poète, l'autre, théologien.L'une est femme et agnostique, l'autre, homme et croyant; ensemble, ils nous guideront à tour de rôle dans ce lieu de l'existence où le sens tient lieu d'oxygène, où le politique et le social rejoignent le spirituel - ouverture à ce qui ébranle.Plusieurs seront contents d'apprendre que nous offrons désormais un abonnement incluant une version numérique et un accès exclusif aux récents articles sur notre site Web, sans parler du blogue que nous lançons et qui permettra un dialogue plus suivi entre l'équipe de Relations et son lectorat.Mais surtout, les festivités associées à ce 75e anniversaire seront l'occasion de belles rencontres avec vous, amis lecteurs et lectrices.Premier rendez-vous: la conférence que Jean Bédard nous offrira sur le thème de l'amour du monde le 7 mars prochain et l'exposition «Relations, une revue engagée dans son époque», qui rappelle l'apport considérable de Relations à la société québécoise tout au long de ses 75 ans d'existence - une rare longévité.Rappelons qu'une revue comme la nôtre se veut un acte profond d'amitié entre ses artisans et artisanes et ses lecteurs et lectrices.Article après article se noue une complicité, comme des mains qu'on empoigne pour se soutenir dans la marche.Solidarité de ceux et celles qui bravent l'ordre de se résigner à la «fatalité», et se tiennent debout, heureux d'être vivants et libres.JEAN-CLAUDE RAVET Stéphanie Béliveau, Étude sur le phénomène de l\u2019amour n° 15, 2009, techniques mixtes sur papier, 38 x 56 cm RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 5 TUALITÉS «JUSQU'ICI, TOUT VA BIEN» DANS NOS CÉGEPS Une mobilisation historique a permis de préserver des dimensions fondamentales des cégeps, par ailleurs menacées par l'austérité.Fanny Theurillat-Cloutier L'auteure est professeure de sociologie au Cégep Marie-Victorin Le mouvement «Je protège mon école publique » a fait parler de lui ces derniers mois, faisant connaître les conséquences de l'austérité -autre visage ou nouveau nom du néolibéralisme- sur l'enseignement primaire et secondaire au Québec.Mais les cégeps sont aussi touchés, notamment une de leurs dimensions fondamentales issues du rapport Parent : leur caractère inclusif et démocratique.En effet, le nombre de cégépiens ayant des besoins particuliers a explosé ces dernières années, les jeunes ayant été diagnostiqués et accompagnés au primaire et au secondaire se retrouvant maintenant au cégep.La solution avancée par certains «experts» fait sourire tant elle relève d'une pensée magique : il s'agit de la « pédagogie universelle», qui permettrait à tout enseignant de s'adapter à l'ensemble des intelligences et des situations de handicap de ces étudiants.Or, avec parfois plus de 10 étudiants sur 35 ayant besoin d'un soutien particulier, adopter cette approche c'est assurer l'échec de plusieurs et le désabusement des professeurs.Le gouvernement vient de s'engager à dégager 10 millions de dollars pour tenir compte de cette nouvelle réalité, mais l'allocation de ces fonds devra encore faire l'objet d'âpres luttes pour qu'ils soient utilisés à bon escient.Les conditions de travail des professeurs qui doivent répondre à ce nouveau défi, en plus de l'ensemble des tâches reliées à l'enseignement, se dégradent.On exige qu'ils s'investissent toujours plus et qu'ils rendent toujours plus de comptes, tout en maintenant un niveau de précarité, souvent méconnu, qui nuit à la qualité de l'enseignement.Beaucoup de professeurs de cégep sont en effet dans l'insécurité d'une session à l'autre, et ce, pendant plusieurs années, parfois plus de dix ans.Actuellement, 40% d'entre eux sont des contractuels sans sécurité d'emploi.Parallèlement, et sans que cela soit uniquement lié à l'austérité, les cégeps des régions peinent à garder ouverts certains programmes, faute d'inscriptions suffisantes et conformes aux critères du ministère de l'Education.Pouvoir rester dans sa région pour y faire ses études fait pourtant partie du succès du modèle québécois d'éducation.Devant ce problème, que proposait le rapport Demers1 ?Développer la formation à distance.Sachant que l'expertise dans le domaine se concentre prin- cipalement dans les grands cégeps de la région métropolitaine, on risque ainsi d'introduire le loup dans la bergerie, déguisé en bergère.Le Québec pourrait pourtant faire le choix politique de financer adéquatement la formation collégiale en région, au lieu de s'en remettre à une solution qui risque d'aggraver le problème.Le gouvernement Couillard, lors de la dernière négociation, cherchait aussi à détruire ce qu'il reste du projet d'autogestion dans les cégeps.Nés de luttes sociales de la fin des années 1960 et du début des années 1970, les cégeps se structurent autour de noyaux décisionnels démocratiques: les départements, la commission des études et les syndicats.Ces lieux, égalitaires dans le cas des départements et des syndicats, sont importants pour l'autonomie professionnelle.Or, le régime «austéri-taire » visait à transformer en profondeur la gestion des cégeps, en retirant du pouvoir aux professeurs dans chacune de ces instances, au profit de gestionnaires.On a cherché, par exemple, à faire des coordonnateurs de département des cadres et à retirer la majorité aux professeurs autour de la table de la commission des études, où se décident pourtant les orientations et les politiques liées à la pédagogie.Le gouvernement Couillard (qu'on sent inspiré par l'anti-syndicalisme de l'ex-gouvernement Harper) voulait aussi revoir le financement lié aux activités syndicales qu'assument certains professeurs et qui permet pourtant ce qu'on appelle la «co-gestion».Ce n'est que par une mobilisation historique qu'un tel projet de transformation radicale a pu être évité, du moins pour l'instant.- SSSO CHRE\tEAP C EpeiSE/WEMT pt lA^zétAP-iré 6 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 TUALITÉS \u2014 L'art de rue pour humaniser la ville 00 1\t¦ i Depuis environ sept ans, le jeune artiste de rue d'origine libanaise Yazan Halwani interpelle les habitants de plusieurs villes du monde - en particulier au Moyen-Orient - par ses fresques qui cherchent à humaniser la ville.Inspiré du graffiti et de la culture hip-hop, au départ, son art a évolué pour s'ancrer dans la culture moyen-orientale.Il allie en effet une calligraphie arabe stylisée aux portraits de personnalités inspirantes de la culture populaire, notamment le célèbre poète palestinien Mahmoud Darwich, l'auteur Khalil Gibran ou encore la chanteuse libanaise Fayrouz.Pour l'artiste, cette dernière est une figure nationale rassembleuse qui transcende les clivages politiques ou confessionnels ayant plus d'une fois embrasé le Liban.C'est d'ailleurs elle que l'on voit sur la murale ci-contre, peinte sur un mur anciennement placardé d'affiches de partis politiques dans le quartier de Gemmayzeh, à Beyrouth.Pour un aperçu de son œuvre : .Photo : Yazan Halwani «J irk4 *5 K Cela démontre que l'austérité n'est pas une fatalité, mais un projet politique contre lequel les mouvements sociaux peuvent se mobiliser et remporter des victoires.Cependant, comme dans le film La haine de Mathieu Kassovitz, on peut toujours se dire que «jusqu'ici tout va bien», mais l'important ce n'est pas la chute, c'est l'atterrissage.© 1.À ce sujet, lire Georges Leroux, « Menace sur les cégeps», Relations, n° 777, mars-avril 2015.*-p < ~r v aj RÉPUBLIQUE DOMINICAINE: DÉPORTATIONS VERS HAÏTI Un arrêt constitutionnel scandaleux est à l'origine de la déportation massive de migrants et de Dominicains d'origine haïtienne vers Haïti, où ils s'entassent dans des camps de fortune.Kawas François L'auteur, jésuite, est directeur du Centre de recherche, de réflexion, de formation et d'action sociale (CERFAS), en Haïti Du fait de sa proximité géographique avec Haïti, la République dominicaine, située dans la partie orientale de l'île, est l'une des plaques tournantes des mouvements migratoires haïtiens.En 2012, on estimait à 458 233 le nombre de personnes nées en Haïti et vivant en République dominicaine, soit 87,3% de la population immigrante totale du pays.Toutefois, l'histoire des politiques migratoires dominicaines est entachée d'irrégularités qui ont souvent débouché sur de sérieuses tensions sociales et diplomatiques.On se souvient encore du massacre de milliers de migrants haïtiens perpétré en octobre 1937 pendant la dictature de Rafael Trujillo.Plus récemment, le 23 septembre 20131, la Cour constitutionnelle dominicaine a rendu un arrêt (168-13) dénationalisant des Dominicains d'origine étrangère -majoritairement des Haïtiens- établis dans le pays depuis 1929.Cette mesure suscite beaucoup d'inquiétudes, d'indignation même, dans l'opinion publique haïtienne, les secteurs progressistes dominicains et la communauté internationale.La sentence du Tribunal constitutionnel concerne plus de 250000 Dominicains d'origine haïtienne qui se voient refuser des actes d'état civil et dénier la nationalité dominicaine.Elle porte atteinte aux droits humains fondamentaux de ces citoyens d'ascendance haïtienne privés de leurs droits civiques et politiques.De plus, en vertu de l'article 110 de la Constitution dominicaine, qui garantit la non-rétroactivité de la loi, le fondement de l'arrêt du 23 septembre 2013 est inconstitutionnel.RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 7 TUALITÉS PIPELINES La contestation porte fruit Invoquant le manque d'infrastructures pour transporter le pétrole de l'Alberta vers les marchés mondiaux, la pétrolière Shell a annoncé en octobre dernier qu'elle abandonnait un projet d'exploitation des sables bitumineux.Le projet de Carmon Creek, dans le nord-ouest de l'Alberta, devait produire 80 000 barils de brut par jour.Dans un contexte de faiblesse des prix du pétrole et d'incertitude quant à l'avenir de certains projets d'oléoducs (notamment Northern Gateway d'Enbridge et Énergie Est de TransCanada), l'entreprise a choisi de tirer un trait sur le projet.Une victoire pour les nombreux opposants à ces oléoducs très controversés et pour la lutte contre les changements climatiques.DROIT DE MANIFESTER Nouvelle victoire Après un gain contre le règlement P-6 de la Ville de Montréal, l'an dernier, les défenseurs du droit de manifester peuvent savourer une nouvelle victoire.L'article 500.1 du Code de la sécurité routière, souvent invoqué par les policiers pour effectuer des arrestations de masse depuis 2011, a été invalidé par la Cour supérieure du Québec le 12 novembre dernier.Dans son jugement, le juge Guy Cournoyer souligne le caractère arbitraire du système d'autorisation préalable des manifestations prévu par cet article.Indiquant qu'il brime les libertés d'expression et de réunion pacifique, le juge a donné six mois au législateur pour apporter les modifications nécessaires.Centenaire d'Irénée Beaubien Le père jésuite Irénée Beaubien, un pionnier de l'œcuménisme et du dialogue interreligieux au Québec, célèbre le 26 janvier son 100e anniversaire de naissance.Il a notamment fondé, en 1960, le Centre canadien d'œcuménisme pour promouvoir le rapprochement entre différentes traditions de foi chrétienne.Le Centre a d'ailleurs créé en 2014 un institut nommé en son honneur.La revue Œcuménisme et l'émission En dialogue, diffusée sur les ondes de RadioVM, continuent aujourd'hui d'en relayer les réflexions.Parallèlement, en juillet 2014, les autorités haïtiennes ont mis en place le Programme d'identification et de documentation des immigrants haïtiens (PIDIH), un outil qui permet d'identifier les Haïtiens en situation irrégulière en République dominicaine.Les bénéficiaires de ce programme devaient recevoir un extrait d'acte de naissance, la carte d'identification nationale et un passeport leur permettant de participer, moyennant la somme de 1000 pesos, au Plan national de régularisation des étrangers (PNRE) mis en place par le gouvernement dominicain.Malheureusement, le PIDIH n'a permis de délivrer aux migrants haïtiens que 2000 passeports, 12000 cartes d'identification nationale et 20 000 actes de naissance -chiffres nettement insignifiants par rapport au nombre élevé de migrants haïtiens.Aussi, depuis l'expiration du délai du PNRE, le 15 juin 2015, un nombre préoccupant de migrants haïtiens ont été déportés.Certains, par crainte d'être chassés et de perdre tous leurs biens, ont regagné volontairement Haïti.Pour les mois de septembre et d'octobre 2015, dans le cadre d'un travail de suivi conjoint réalisé par plusieurs organisations internationales et non gouvernementales, 7716 déportés et 7311 retours volontaires ont été répertoriés.Les «rapatriements» se font à divers points de la frontière : Ouanaminthe, Malpasse, Belladères, Anse à Pitres, etc.Les autorités haïtiennes ne sont même pas informées, ce qui est contraire au Protocole d'accord sur les mécanismes de rapatriement signé par les gouvernements haïtien et dominicain le 2 décembre 1999.Parmi les migrants forcés, on trouve des personnes âgées, des femmes en- ceintes, des mineurs et des handicapés, qui sont reconduits jusqu'à la frontière sans que l'Etat haïtien ne fasse quoi que ce soit.Les personnes expulsées, abandonnées à leur sort, subissent souvent des actes de violence et des abus de toutes sortes.Ces déportations se font presque de manière clandestine, sans grande présence des médias, souvent en pleine nuit et sans tenir compte des principes humanitaires les plus élémentaires.Dans bien des cas, les personnes n'ont même pas la possibilité de contester, d'informer leurs proches et de récupérer leurs effets personnels.Ainsi, depuis 2015, l'Organisation internationale pour la migration a dénombré, dans la zone d'Anse à Pitres, plus de 2700 personnes vivant dans des camps de fortune, manquant des services les plus essentiels tels que l'eau, l'électricité, les installations sanitaires.Cette situation contraste avec les déclarations officielles des autorités haïtiennes affirmant que tout se passe bien et que des structures d'accueil adéquates sont mises en place pour gérer l'afflux des rapatriés.Dans les faits, seules quelques rares organisations non gouvernementales, et principalement le Service jésuite aux migrants, volent au secours de ces derniers.Au mépris des conventions internationales et en dépit des protestations de divers organismes internationaux, la République dominicaine poursuit les déportations massives de migrants haïtiens et de citoyens dominicains d'ascendance haïtienne.Les droits humains les plus élémentaires sont foulés aux pieds au cours des déportations.Ces mesures sont prises par un gouvernement dominicain agissant sous la pression de partis politiques de droite et de groupes ultranationalistes.Le poste frontalier de Malpasse, en Haïti, voit chaque jour passer son lot de personnes déportées par la République dominicaine.Photo: PC/Rebecca Blackwell 8 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 TUALITÉS Il fait fi, malheureusement, des conséquences néfastes sur les relations entre les peuples qui se partagent une même île.@ 1.Lire Pablo Mella, « Des Dominicains dépouillés de leur citoyenneté», Relations, n° 770, février 2014.QUE RETENIR DU SYNODE SUR LA FAMILLE?Ce synode se caractérise, entre autres, par une approche pastorale sur le couple et la famille et par un cul-de-sac doctrinal.Marie-Andrée Roy L'auteure est professeure au Département de sciences des religions de l'UQAM Le Synode sur la famille, qui s'est déroulé en deux temps, du 5 au 19 octobre 2014 et du 4 au 25 octobre 2015, traduit l'importance que le pape François accorde à la famille d'aujourd'hui et la nécessité d'un aggiornamento du discours catholique sur les réalités familiales.Les attentes étaient énormes, le résultat est mitigé.Les Eglises nationales ont été consultées deux fois plutôt qu'une et les évêques -« pères synodaux »- ont été invités à parler plus librement dans l'enceinte du sy- node pour exercer en solidarité leur discernement, les échanges étant facilités dès le départ par l'organisation de groupes de travail linguistiques.Cette plus grande liberté dans le fonctionnement est à souligner, mais reste que la tenue d'un synode en la quasi-absence des principaux intéressés, les couples et les familles, traduit éloquemment le caractère clérical et centralisateur de l'Eglise et son incapacité à faire corps avec le Peuple de Dieu -l'ensemble des baptisés.Les pratiques de collégialité de certaines Eglises protestantes ne pourraient-elles pas inspirer avantageusement le monde catholique ?Par ailleurs, François a réaffirmé l'importance d'avoir une attitude pastorale faite de compassion, de miséricorde et de pardon pour accueillir les différentes réalités des couples et des familles d'aujourd'hui.Les pères synodaux ont salué la «beauté de la famille » et reconnu son rôle phare dans le monde actuel, particulièrement quand elle s'applique à vivre en fidélité avec l'Evangile.Ils ont développé une meilleure connaissance des multiples défis que les familles ont à relever dans un monde en constant bouleversement.Ils ont ainsi vu la nécessité d'offrir une meilleure préparation au mariage et un accompagnement pastoral plus soutenu aux jeunes couples.avec des prêtres mieux formés pour ce rôle ! Ils ont compris que « l'émancipation féminine requiert de repenser les devoirs des époux dans leur réciprocité ».Ils ont réaffirmé l'importance de mieux reconnaître la place des femmes dans l'Eglise, mais ils ont malheureusement fait la sourde oreille à l'invitation de l'évêque de Gatineau, M81 Durocher, d'ouvrir le diaconat aux femmes.Fait nouveau, ils ont reconnu que les unions libres peuvent comporter des éléments positifs permettant une « croissance humaine et spirituelle», mais le document final est resté silencieux sur la reconnaissance des unions des personnes de même sexe.Le synode, toutefois, a aussi été le théâtre d'un cul-de-sac doctrinal.Dès le début de la rencontre, le pape François a rappelé l'indissolubilité du mariage et l'interdit du divorce, tentant ainsi d'apaiser les appréhensions de l'aile conservatrice.Par ailleurs, quelques semaines plus tôt, il s'était montré ouvert à l'idée de faciliter les procédures en annulation de mariage et avait affirmé avec conviction que les catholiques divorcés-remariés sont bel et bien dans l'Eglise.L'année dernière, le cardinal Kasper avait proposé, pour les couples divorcés-remariés, une rigoureuse démarche pénitentielle de conversion accompagnée par un prêtre pour leur permettre éventuellement de pouvoir communier de nouveau.Le document final, sans ouvrir ni fermer de portes, ne retient pas explicitement cette voie et se contente de dire qu'une « réflexion sincère pour renforcer la confiance en la miséricorde de Dieu ne doit être refusée à personne».L'Eglise semble ainsi incapable de tenir, pour notre temps, un discours de guérison et de réconciliation pour les échecs matrimoniaux.Aucune des solutions envisagées ne paraît d'ailleurs satisfaisante pour la majorité des catholiques.Une question demeure : comment se fait-il que l'Eglise soit parvenue à accueillir sans drame à la NOUS CREONS L'AVENIR .X FÉDÉRATION r AUTONOME DF L\u2019ENSEIGNEMFnT RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 9 TUALITÉS table eucharistique les prêtres qui ont quitté le sacerdoce -un sacrement indissoluble- et qui se sont mariés religieusement alors qu'elle est incapable de faire de même pour les divorcés remariés?N'est-ce pas là appliquer une règle de deux poids, deux mesures selon qu'on est clerc ou laïc?Les 94 articles du rapport final ont été votés avec une majorité des deux tiers, mais les plus controversés ont été très dilués.Il est à espérer que le « document sur la famille » que le pape doit préparer à l'issue du Synode fasse une place plus tangible à la miséricorde évangélique, (p CONSULTATION Vert Montréal Jusqu'au 8 mars, la Ville de Montréal tient une consultation publique intitulée «Vert Montréal » pour recueillir les propositions de la population sur les moyens de réduire la dépendance de la métropole aux énergies fossiles.La date limite pour déposer des mémoires est le 3 mars, mais il est aussi possible de proposer des idées en ligne sur le site de l'Office de consultation publique de Montréal.Afin d'inciter citoyens et organismes de divers horizons à participer, un regroupement nommé Coalition climat Montréal a été créé.Grâce à cette initiative, plusieurs églises et groupes religieux de différentes confessions se sont regroupés pour préparer un mémoire, dans l'esprit du mouvement des Eglises vertes notamment.Renseignements: et .CATALOGNE: VERS L'INDÉPENDANCE?D'importants défis attendent les indépendantistes catalans, malgré leur victoire convaincante aux dernières élections.Agustî Nicolau-Coll L'auteur est responsable des activités publiques au Centre justice et foi et vice-président du Cercle culturel catalan du Québec Les élections au parlement de la Catalogne qui ont eu lieu le 27 septembre dernier et qui avaient un caractère référendaire, ont consacré la victoire des deux listes électorales indépendantistes.}tints pel si («Ensemble pour le Oui»), avec 62 députés, et la CUP (Candidature d'Unité populaire), avec 10 députés, ont raflé ensemble une majorité absolue de 72 députés sur un total de 135.Cette situation devait permettre l'enclenchement d'un processus de sécession d'avec l'Espagne, tel que statué par le Parlement catalan qui a adopté une déclaration à cet effet le 9 novembre dernier.On y prévoit entre autres l'ouverture d'un processus constituant et la tenue d'un référendum, non pas sur l'indépendance de la Catalogne (la déclaration du 9 novembre l'ayant, de fait, proclamée), mais sur une Constitution de la République de Catalogne.Cette consultation devrait avoir lieu au printemps 2017, après les négociations de sécession avec l'Espagne.L'accession de la Catalogne à son indépendance politique pleine et entière, toutefois, n'est pas acquise pour autant.Trois défis majeurs l'attendent.Le premier, et non le moindre, est la difficulté pour les indépendantistes de former un gouvernement issu des élections du 27 septembre.L'incapacité de la coalition Junts pel si et de la CUP d'en arriver à une entente sur la nomination d'un chef de gouvernement -la CUP refusant de confirmer en poste l'actuel président Artur Mas- risque de freiner l'élan indépendantiste; en effet, au moment de mettre sous presse, de nouvelles élections en mars semblent inévitables pour tenter de dénouer l'impasse, et leur issue demeure incertaine.Le deuxième défi est aussi de taille: l'opposition de l'Etat espagnol.Toutes les forces politiques espagnoles dénoncent le processus entrepris par le Parlement catalan comme étant illégal et inacceptable, arguant que l'unité de l'Espagne ne peut ni ne doit être questionnée.Cette levée de boucliers presque unanime laisse entendre que l'Etat espagnol pense utiliser tous les moyens à sa disposition pour empêcher la sécession de la Catalogne.Il y a tout d'abord les moyens légaux.Trois jours après l'adoption de la déclaration d'indépendance par le Parlement catalan, le Tribunal constitutionnel espagnol -à l'instigation de l'exécutif-, jugeant cette déclaration inconstitutionnelle, l'a annulée.La réponse du Parlement catalan a été de déclarer que les \t ~~\t\t\t\t MaMaMaMa¥aM\tMa\tM\ts\tMMi Va Souhaitons-nous une année 2016 \u2022\t.'\t1\tl'I *, .\t1\t.\t.empreinte de solidarité, de justice et d\u2019équité sociale.DES PROFESSEURES\t.\u2014 ALLIANCE DES PROFESSEURES ET PROFESSEURS DE MONTREAL \u2014 A 10 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 TUALITÉS EVSBMIMENT mum w*0 Petits et grands ont marché pour l'indépendance de la Catalogne à Barcelone, le 11 septembre dernier, premier jour de la campagne électorale référendaire.Photo: Teresa Grau Ros/Flickr décisions du Tribunal constitutionnel ne s'appliquent plus sur le territoire catalan.Il pourrait s'ensuivre la suspension, par le Parlement espagnol, du statut d'autonomie catalane, ce qui n'aurait cependant pas d'effet puisque le Parlement catalan continuerait de siéger de façon souveraine, malgré le boycottage prévisible des partis non indépendantistes.Ensuite, l'Etat espagnol pourrait utiliser l'étranglement économique en retenant des transferts d'argent dus par Madrid au gouvernement catalan qui, rappelons-le, ne possède pas le droit de percevoir des impôts directement.Face à cela, le gouvernement catalan a mis sur pied son propre système de perception d'impôts, qui pourra entrer en vigueur une fois un nouveau gouvernement formé.Madrid pourrait aussi faire pression sur les fonctionnaires en poste en Catalogne, en les menaçant de ne pas payer leurs salaires ou de les poursuivre judiciairement s'ils « collaborent » avec le nouvel Etat catalan.Depuis déjà plus d'un an, l'Etat espagnol cherche aussi à obtenir une déclaration à l'effet qu'une Catalogne indépendante serait exclue de l'Union européenne.Après de multiples déclarations contradictoires de différents hauts fonctionnaires de l'Union, le mot d'ordre est de ne plus émettre d'avis sur le sujet.Il s'agit là d'une victoire de grande importance de la diplomatie catalane face à la diplomatie espagnole.Enfin, il restera toujours à Madrid la menace d'usage de la force, par intervention militaire ou policière, mais celle-ci n'a pas beaucoup de chances de se concrétiser, surtout parce que l'Union européenne ne l'accepterait pas.De plus, cette voie risquerait d'augmenter l'appui à l'indépendance au sein de la population catalane.Si l'Etat espagnol refusait malgré tout de reconnaître l'indépendance de la Catalogne, celle-ci pourrait toujours, si nécessaire, refuser d'assumer sa partie de la dette espagnole, ce qui provoquerait la banqueroute de l'Espagne, incapable de l'assumer toute seule.Il s'agit là du principal argument de force pour les indépendantistes.Enfin, leur troisième défi sera de faire grimper les appuis populaires à l'indépendance.En effet, même si les élections du 27 septembre ont donné une majorité absolue de députés aux indépendantistes, le pourcentage des votes clairement en faveur de l'indépendance a été de 47,8%, avec un taux de participation de 70%.Tout en étant un bon score, il faudrait l'augmenter en vue d'un référendum d'ap- probation d'une Constitution catalane, afin de s'assurer de la plus grande légitimité possible aux niveaux national et international.Signe encourageant, une proportion non négligeable des gens ayant voté pour des candidatures non indépendantistes sont des partisans de l'indépendance qui ont donné priorité à la question sociale sur la question nationale.Lors d'un vote référendaire sur une constitution catalane, ils risquent donc fort de voter oui.SALAIRE MINIMUM Campagne pour une hausse à 15 $/h Après avoir fait de nombreux gains dans plusieurs villes et États en Amérique du Nord, le mouvement pour un salaire minimum de 15 $ l'heure indexé au coût de la vie s'étend désormais au Québec.Venant consolider la campagne 15+, menée par l'Alternative socialiste, la Coalition contre le travail précaire a entre autres organisé un rassemblement, le 10 novembre dernier, lors d'une journée d'action nord-américaine.Ces dernières années, des mobilisations massives ont permis d'obtenir le salaire minimum de 15 $/h notamment à Seattle, San Francisco et Los Angeles.Quatre États américains et la province de l'Alberta ont également adopté des mesures visant à atteindre cet objectif d'ici quelques années.Outre le Québec, des campagnes similaires sont également en cours en Ontario et en Colombie-Britannique.Voir .BLOGUE Contre l'islamophobie Dans un contexte où la «guerre au terrorisme » alimente des discours anxiogènes à l'égard des musulmans et des personnes perçues comme telles, le Centre justice et foi et Alternatives lancent un nouvel outil d'information pour lutter contre l'islamophobie.S'associant au site Web Huffington Post Québec, les deux organismes ont récemment mis en ligne un blogue collectif proposant des textes pour déconstruire les idées reçues et déplacer le regard.Le journal Métro publiera dans ses pages, une fois par mois, des extraits du blogue.Renseignements: .RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 11 L'afflux de réfugiés fuyant les guerres au Moyen-Orient, notamment, soulève d'importantes questions sur le rôle des frontières et des États.Faut-il ouvrir les frontières nationales de façon temporaire seulement, pour accueillir ponctuellement des réfugiés ?Ou faut-il plutôt sortir du cadre étatique et envisager une solution plus globale, basée sur le principe de libre-circulation des personnes, bref, une solution « sans frontières » ?Impossible de faire fi des frontières, mais des solutions existent dans le cadre politique et juridique actuel.FRANÇOIS ROCHER L'auteur est professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa a crise des réfugiés en Europe est un puissant révélateur des égoïsmes nationaux, voire du durcissement des frontières.Les organisations internationales estiment à 4 millions le nombre de personnes déplacées en raison du seul conflit syrien.En ce moment, il y aurait entre 53 et 60 millions de «migrants par obligation », à savoir les réfugiés, les demandeurs d'asile, les déplacés et les apatrides qui ont fui leur pays en raison de conflits armés ou parce qu'ils faisaient l'objet de persécution.Ces populations cherchent à s'installer ailleurs.Mais cet « ailleurs » n'est pas un espace indéterminé.Le cadre indépassable de la souveraineté En vertu des conventions internationales, les Etats se sont engagés à offrir asile et à mettre en place un processus d'admission lorsque ces personnes se présentent à leurs frontières.Si le droit international impose une obligation morale d'accueil, ce sont les Etats qui définissent leurs propres modalités juridiques, leurs processus administratifs et leurs normes nationales.Ainsi, même si la communauté internationale réagit collectivement (et, dans le meilleur des cas, solidairement) pour répondre aux besoins des réfugiés, la souveraineté des Etats n'est jamais remise en cause.En dépit des pressions de la communauté internationale et des engagements antérieurs des Etats, il serait illusoire de penser que ceux-ci renonceront à leur pouvoir de décider seuls du seuil des admissions et des contrôles qu'ils entendent exercer.Dans ce contexte, il faut surtout rappeler aux autorités canadiennes qu'elles sont, comme bien d'autres, signataires de la Convention internationale relative aux droits des réfugiés et les mettre face à leurs contradictions quand cela s'impose.La réponse des Etats varie donc grandement d'un pays à l'autre.Au Canada, la crise des réfugiés s'est imposée comme un thème récurrent lors de la campagne électorale fédérale de 2015.La position des partis relevait moins de considérations morales que d'un calcul politique.Un sondage Angus Reid, réalisé au début du mois de septembre, nous apprenait que seulement 54% des Canadiens et 52% des Québécois souhaitaient que le Canada accueille davantage de demandeurs d'asile.A la question de savoir, à la lumière de la crise en Europe, à combien de réfugiés le Canada devrait accorder l'hospitalité, 16% des Canadiens et 19% des Québécois ont répondu « aucun ».Par ailleurs, une très large majorité de répondants (76%) préféraient que le Canada envoie des professionnels (infirmières, médecins, soldats) pour aider les réfugiés là où ils se trouvent, c'est-à-dire ailleurs.En somme, un Canadien sur deux n'était pas prêt à en faire plus et certains souhaitaient même fermer totalement les frontières aux réfugiés, une situation qui ne risque pas de s'améliorer avec les attentats commis à Paris le 13 novembre dernier.La population est divisée sur ces enjeux et les acteurs politiques s'ajustent en conséquence.Interpeller l'État La Convention internationale relative aux droits des réfugiés est fondée, notamment, sur le principe selon lequel les Etats s'engagent à recevoir des réfugiés et agissent de concert dans un véritable esprit de solidarité.De plus, ses dispositions s'appliquent sans discrimination quant à la race, la religion ou le pays d'origine des demandeurs de statut de réfugié.A cet égard, le fait qu'au Canada, le Bureau du premier ministre, sous le gouvernement conservateur, ait retardé le traitement de dossiers de demandeurs syriens et exclu les demandes des musulmans sunnites et chiites allait à l'encontre des dispositions de la Convention.Le gouvernement canadien a la responsabilité morale et politique de mieux informer la population de ses obligations à l'endroit des demandeurs d'asile.A terme, le Canada doit revoir sa politique à l'endroit de ces derniers.Trois voies complémentaires s'offrent à lui.D'abord, il doit mieux coordonner ses efforts avec la communauté internationale et participer aux discussions concernant la proportion de réfugiés qu'il compte accueillir.Ensuite, il doit mieux arrimer ses interventions avec les demandes pressantes formulées par le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies.Finalement, il doit revoir son programme de protection afin de faciliter le processus administratif d'évaluation et d'admission.De cette manière, les frontières canadiennes ne seront plus un mur à gravir, mais une ligne à franchir, (g) 12 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 \u2022 ÉBAT FAUT-IL REPENSER LES FRONTIERES POUR ACCUEILLIR LES RÉFUGIÉS?L'urgence actuelle Impose de repenser démocratiquement les frontières.MOULOUD IDIR L'auteur est responsable du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi epuis une vingtaine d'années, nous assistons à un resserrement des politiques de contrôle, à la mutation de notre régime migratoire et à des reculs imposés à notre système de protection des réfugiés.Sous l'effet d'une conception très utilitariste des migrations, la précarisation et les logiques de sous-citoyenneté dominent.Dès lors, une réflexion s'impose sur la question des frontières en lien avec l'accueil, particulièrement alors que des milliers de réfugiés interpellent notre solidarité.Deux points m'apparaissent importants pour penser la question.Le paradigme sécuritaire Le premier est celui de l'incongruité des mesures de contrôle aux frontières.Celles-ci sont justifiées par des discours anxiogènes qui surenchérissent sur la peur de l'étranger, avec les conséquences que l'on connaît : l'image du réfugié s'est dégradée depuis 15-20 ans et un discours alarmiste sur les « faux demandeurs d'asile » s'est implanté.En effet, dans les discours institutionnels et des élites, la lutte contre l'immigration irrégulière est largement associée à la lutte au terrorisme et au crime.Un contre-discours s'impose face à cette narration hégémonique et exige qu'on se demande pourquoi on renforce les frontières alors que ces mesures ne parviennent pas à empêcher les migrants et les réfugiés -qui cherchent la protection- de les franchir.Il s'agit aussi de souligner que depuis un quart de siècle, les frontières sont une source de profits énormes ; non seulement pour les passeurs et les trafiquants, mais aussi, surtout, pour des entreprises privées dans le domaine de la sécurité, des armements et de la surveillance.Ces entreprises, sans être les seuls facteurs en cause, ont une influence importante sur la définition des mesures politiques en matière de surveillance des frontières au sein des pays occidentaux et chez leurs partenaires géopolitiques.Un nouveau cadre de citoyenneté Le deuxième point est celui qui exige, en somme, de complexifier notre compréhension du rapport entre les territoires et les déplacements de populations.Le défi est de repenser les schémas et les normes qu'a façonnés pendant des siècles le système politique basé sur la souveraineté étatique, dans lequel l'Etat se subordonne les populations en les assignant à des territoires juridiquement clos, attribuant les droits de citoyenneté de façon exclusive pour limiter et contrôler la liberté de circulation.Cette vision, encore dominante, trouve trop de circonstances atténuantes aux mesures étatiques de fermeture, mais surtout, nous laisse complètement démunis devant ce qui s'apparente à une indifférence vis-à-vis des migrants et des réfugiés.Ces personnes en situation de détresse sont trop souvent vues et perçues comme étant « en trop » selon la logique utilitariste qui prévaut dans nos sociétés capitalistes, tout comme l'est leur « droit d'avoir des droits » (selon l'expression d'Hannah Arendt).Or, celui-ci devrait être imprescriptible.A ce stade, le grand défi consiste donc à repenser le rapport entre communauté politique et droits citoyens, en vue, notamment, de relocaliser les frontières de la citoyenneté et de la démocratie.Il ne s'agit pas ici de plaider pour une liberté de circulation vue comme un droit absolu; comme tout droit, il suppose en effet une régulation.Cela dit, il importe que celle-ci ne relève pas de la seule discrétion des Etats, ce qui suppose des formes de négociation démocratique à inventer et à faire émerger à l'échelle globale.Il s'agit notamment de remédier à la situation absurde qui prévaut actuellement, où les traités internationaux garantissent le droit de quiconque de quitter un pays, mais où les Etats en imposent une lecture qui ne reconnaît pas le droit d'entrer sur un autre territoire.Ces limites, imposées au droit international par le cadre actuel de souveraineté étatique, doivent être dépassées et un cadre où l'Etat réponde de ses actions doit émerger.Cette posture exige de rappeler un principe fondamental, à savoir que l'être humain existe avant l'Etat.Lorsque l'on dit « avant », on ne renvoie pas à une antériorité historique, mais à une approche ontologique.L'humain est là d'abord.La question de ses droits se pose en soi.Celle de sa liberté individuelle, toujours en rapport avec la liberté collective, doit être pensée et réglée quelles que soient les formes d'organisation collective à inventer ou à transformer.En somme, la démocratisation des frontières nécessite de donner une réelle portée instituante au droit d'avoir des droits.C'est la meilleure intuition que l'on puisse défendre dans ce débat.P RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 13 DOSSIER Stéphanie Béliveau, De l'origine de la fin, fig.2, 2010, techniques mixtes sur bois, 60 x 106 cm.Artiste invitée du n\" 665 (décembre 2000) et du n\" 730 (février 2009).L'AMOUR DU Le combat pour la justice prend appui sur un amour du monde qui embrasse l'amour de la Terre, de la vie, du beau, du juste, mais aussi de ce qui relie entre eux les êtres humains, à travers le désir, l'action collective, l'expression de la liberté, la construction d'un monde commun.Il s'agit du socle fondamental de toute résistance et la créativité y plonge ses racines.Confrontés aux systèmes d'oppression qui détruisent des vies humaines, les femmes et les plus déshérités sont au cœur de l'expérience la plus courageuse et la plus mystérieuse de cet amour.Réussirons-nous à en faire le moteur, à l'échelle planétaire, de la transformation radicale que la crise écologique et climatique nous impose?14 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 MONDE SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE Jean-Claude Ravet e 75e anniversaire de Relations nous convie à nous remémorer et à célébrer le souffle qui nous anime et porte à se placer du côté des exclus pour imaginer ensemble un monde meilleur -plus humain, plus juste, plus beau.Ainsi, les trois premiers dossiers de l'année 2016 prendront la forme d'un triptyque sur les thèmes de l'amour du monde, la résistance et la création, et chercheront à tracer l'esprit d'une revue qui conspire, à travers l'analyse critique, l'art, les questions de sens, à humaniser le monde dans toutes ses dimensions -sociale, politique, éthique, esthétique, spirituelle.Pourquoi commencer par l'amour du monde?D'abord parce que par sa polysémie -le monde peut désigner à la fois les gens, l'espace qui les relie, la nature, la Terre-, cette notion exprime à la fois le dévouement à l'égard des affaires humaines, le souci du commun et l'expérience sensible d'appartenir au monde, d'en être partie intégrante.Mais ensuite, parce qu'elle renvoie aussi à l'émerveillement devant sa beauté et celle de la vie que nous partageons avec le vivant sur la Terre, notre maison commune; l'ouverture saisissante à quelque chose qui nous dépasse et nous porte, une transcendance au cœur de l'immanence.C'est la philosophe Hannah Arendt qui a introduit dans la pensée contemporaine la notion d'amour du monde ou amor mundi.Elle soulignait par là l'attention particulière que portent les êtres humains à leurs semblables en tant qu'êtres libres, parlants et agissants, et à l'espace commun qu'ils partagent, qui les relie et les sépare à la fois : le monde.Entre eux, le monde devient « objet de dialogue » ; ensemble ils débattent, agissent et luttent en vue de construire un séjour humain sur Terre.En appeler à l'amour du monde, c'est ainsi invoquer la pluralité humaine, qui implique les désaccords et les conflits, les alliances et les solidarités, l'action citoyenne, les luttes sociales et politiques.Aimer le monde, c'est dès lors assumer la responsabilité d'un monde commun, au-delà de nos différences et divergences, à travers des espaces publics de débat et de confrontation, mais aussi à travers des institutions cristallisant dans le temps cette liberté en acte contre le conformisme, la soumission du grand nombre à quelques-uns ou le règne des intérêts privés.Le monde commun disparaît quand cesse cette liberté politique, quand chacun est renvoyé à sa vie privée, sans plus, quand l'espace commun est confisqué par des experts ou des tyrans, le débat public, muselé, ou encore la société, tout occupée à consommer et à produire.Quand le commun cesse d'être sujet de dialogue, alors, nous alerte Arendt, la désolation et l'immonde s'immiscent dans cet espace abandonné aux forces impersonnelles du marché ou de la technique.L'amour du monde évoque dès lors une posture de résistance fondamentale face à la démesure technoscientifique et à l'appât insatiable du gain qui gouvernent notre époque et ordonnent nos manières de vivre et de penser en se posant comme un destin inéluctable.Car ce qui ne sont que des moyens au service de la communauté humaine sont devenus de véritables idoles : l'Argent, la Marchandise et le Progrès technique.Sur leurs autels sont sacrifiées des multitudes, jetées comme rebuts, et la nature, pillée et ravagée.Ce culte sans trêve ni espérance est celui de la religion capitaliste qui régit nos vies -par la spéculation boursière, le consumérisme, le productivisme, la marchandisation du monde.- du matin au soir, du berceau au cercueil, d'une génération à l'autre.Devant ces dieux de la mort, il nous faut être athées.Car le temps n'est pas que de l'argent et du calcul, et l'histoire qu'une expansion sans fin de l'accumulation du capital ou de la mainmise financière et technique sur la vie.On voudrait nous faire croire que tout est monnayable, que tout n'est qu'intérêt égoïste.Que nous sommes une île.Non, nous sommes archipels, et ce qui semble nous séparer, en fait, nous réunit si l'on recentre le regard, si regardant son nombril on perçoit la trace du lien qui libère et donne vie.L'amour du monde est la reconnaissance de ce lien natif, existentiel.Des liens intimes, invisibles, symboliques, mémoriels nous unissent, qu'explorent à tâtons, à leur manière, l'amitié et la parole partagée, la tendresse et le don, la vie communautaire et le travail des mains, l'art et la spiritualité, la philosophie et la religion.Il est accueil de notre fragilité dans l'entraide, de nos limites dans le partage, de la finitude dans l'ouverture à l'expérience sensible et à la beauté de la vie.\t-»¦ RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 15 DOSSIER «La beauté [.] provoque en rafale la surprise, l'admiration, la gratitude à l'égard de la terre, de la vie, et [.] dynamise d'un même élan l'étonnement d'être \"là\", au monde, et le désir d'y croître; d'y croître et d'y durer dans toute notre gloire de vivants.> Sylvie Germain, Songes du temps Une voix qui sourd du fond des temps nous rappelle la promesse rattachée à la faiblesse vécue: «Vous traiterez l'étranger en séjour parmi vous comme un indigène du milieu de vous ; vous l'aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers dans le pays d'Égypte» (Lévitique, 19, 34).Nous savons à quoi conduit de préférer la force: le pouvoir et la richesse scandaleuse d'une oligarchie ; le colonialisme ; la dictature ; le terrorisme d'État; la course aux armements; la dévastation de la Terre; le transhumanisme qui fantasme d'en finir avec les médiations langagières, symboliques et culturelles inhérentes à la condition humaine, jugées, au mieux, comme des obstacles archaïques à dépasser, au pire, comme des tares à éradiquer.L'immonde est en chacun et en chacune.Mais l'amour du monde tout autant.Nous sommes à tout moment dans la liberté qui nous fait.Aujourd'hui est toujours le temps du choix où se joue l'avenir du monde.La brèche de notre humanité.La vie, en se déployant dans la conscience, fait du sens non pas une réponse à trouver mais T«oxygène» de notre être, qui nous pousse à répondre par notre vie à une question éprouvante, audible de l'intérieur de soi: «Suis-je le gardien de mon frère.de ma sœur?» La sagesse biblique Ta exprimé ainsi dans la première épiphanie de Dieu : «J'ai vu la misère de mon peuple.J'ai entendu son cri devant ses oppresseurs.Je viens le délivrer » (Exode 3).Écouter le cri de la misère, de l'injustice, de l'oppression, et s'en laisser ébranler; oser voir au-delà des masques des pouvoirs en place; éprouver la vérité nue du sang versé et consentir à y répondre, malgré sa propre misère, malgré la force de l'irn- m.r-\\ ¦ wêæBif!/\u2019; ^ / ' \" \" .- À O \"T .w Osire Glacier, Playa Guillermo, Cuba.Artiste invitée du n° 738 (février 2010).mobilisme et de la peur qui vantent les vertus de la servitude volontaire, voilà qui relève au plus haut point de l'amour du monde.Celui-ci alors s'apparente à un don, à une grâce: quelque chose de plus grand que soi, qui sourd de soi comme d'ailleurs, et pousse à donner en retour, à se donner soi-même jusqu'à risquer sa vie et même parfois la perdre, comme signe de fidélité amoureuse à la vie.Habiter la contingence devient dès lors l'expérience d'une transcendance, d'une béance mystérieuse qui nous lie les uns les autres, d'où émane la bonté qui libère.Où l'existence devient chant et louange.@ 16 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 DOSSIER RETROUVER LA BEAUTE ENTREVUE AVEC JEAN BÉDARD Écrivain, philosophe et intervenant social, Jean Bédard s'est penché sur la profondeur de l'être dans son rapport éthique et spirituel au monde et à la nature à travers une quinzaine d'ouvrages, parmi lesquels les romans Marguerite Porète, l'inspiration de Maître Eckhart (VLB, 2012) et Le chant de la terre innue (VLB, t L amour du monde est un thème omniprésent dans votre œuvre, en particulier dans le cycle des Chants de la terre, qui porte principalement sur le rapport à la nature des peuples innu et inuit.On y retrouve l'expression et la reconnaissance des liens qui nous unissent à la nature, aux plantes, aux animaux et aux autres humains.Comment cette conscience émerveillée d'appartenir à la vie, à la Terre, est-elle née chez vous?2014).Il a également publié les essais Le pouvoir ou la vie (Fides, 2008) et L'écologie de la conscience (Liber, 2013).Désirant joindre la parole aux actes, il a fondé au Bic, avec son épouse, la ferme SageTerre, en 2004, un lieu de création d'un mode de vie alternatif où s'incarne l'idéal d'une écologie intégrale.Il a bien voulu nous accorder cet entretien.Jean Bédard: Tout a commencé durant la Révolution tranquille.Alors que nous luttions pour notre liberté, profitant de l'instabilité du moment, trois idéologies mondiales nous ont déracinés : « l'économisme », où la raison du travail devient exclusivement le profit des plus riches au détriment des pauvres et de l'environnement ; le « relativisme moral », dans lequel les valeurs n'ont plus de signification puisque tout est voué à une mort définitive; le «scientisme matérialiste», qui explique tout par la science et laisse entendre que ce qui n'a pas d'explication scientifique n'a pas de réalité.Dans ma vie, ce déracinement s'est présenté comme une rupture me laissant dans le désarroi.Qu'on me comprenne bien, je n'étais pas nostalgique; je ne voulais pas retourner en arrière.J'avais plutôt le sentiment que nous avions été trahis : alors que nous voulions nous libérer des absurdités évidentes d'un catholicisme sclérosé, nous avons été enrôlés dans une économie absurde.Nous voulions nous rapprocher d'une solidarité, d'une justice, d'une identité plus fidèles à nos racines premières et à nos racines amérindiennes (le respect de la nature), mais nous avons été jetés dans un courant mondial de déracinement où l'être humain n'est plus qu'un consommateur et un urbain serviteur du «profit».Nous avons remisé Duplessis, nous avons créé et réformé plusieurs institutions sociales, mais pendant ce temps-là, les banques ont pris le contrôle de nos politiques (par la menace d'une décote notamment) et les médias populaires, le contrôle de nos esprits.L'économisme, le relativisme, le scientisme avaient déjà empoisonné notre volonté d'affirmation nationale.Alors pourquoi faire un pays s'il est aussi déraciné que les autres, aussi prisonnier d'une course folle contre l'environnement ?Ne pouvant tout simplement pas vivre dans un tel vide, j'ai entrepris une longue marche pour nettoyer mes racines et les réenfouir dans de la bonne terre, espérant ainsi participer à la naissance d'un pays futur où il y aurait de l'air à respirer, de l'eau à boire, des champs de bonne terre et des forêts vivantes.Du côté de mon rapport avec le christianisme, je me suis consacré à laver le bébé et à jeter l'eau sale; à travers les spiritualités amérindiennes, j'ai rétabli le cordon ombilical qui me Sans l'acte de trouver beau, la connaissance ne conduit nulle part.Sans la beauté, la nature n'est que le grouillement du hasard.reliait à la Terre.J'ai retrouvé la joie de dépendre de la grande nature rayonnante.Le soleil, l'air, l'eau, les minéraux qui traversent les feuilles et les racines des plantes qui nous nourrissent ne sont pas qu'un sang qui circule pour nous garder vivant, mais la vie même avec son âme, son esprit, sa créativité, son débordement.La vie jouit d'elle-même à travers notre conscience, c'est cela la beauté retrouvée.On me dira que je projette sur la nature ma propre conscience, que je me fais du cinéma sur des flancs de montagnes pour me rendre le monde supportable.C'est le contraire qu'il faut penser, c'est nous les enfants de la terre, c'est nous qui arrivons après des milliards d'années d'un grand jaillissement de vie; c'est donc nous qui sommes un lieu d'intériorisation de la beauté.La vie se jette en nous dans une pleine réflexion sur elle-même.\t_> RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 17 DOSSIER Pour être plus précis, la beauté, ce n'est pas nous qui la faisons en projetant nos aspirations sur le monde, et à vrai dire, il ne suffit pas, non plus, que la vie nous habite pour que nous trouvions le monde beau.La beauté surgit de notre relation avec la nature.Il faut être deux pour aimer.On trouve le monde beau lorsque nous entretenons avec lui une relation réciproque visant à agrandir, à adoucir, à embellir, à rendre plus sensuelle, plus tendre, plus juste, plus facile notre vie terrestre.Pour vous, la bonté serait la réponse proprement humaine à la beauté du monde -qui englobe aussi, bien que cela puisse sembler paradoxal, la laideur et le mal.Pouvez-vous nous expliquer davantage votre point de vue?J.B.: Il est vrai que la nature n'est pas tendre.Le combat pour la vie est parfois terrible, et au bout : la mort.Mais la mort est la plus grande certitude de la plus grande incertitude : nous sommes certains de mourir, mais personne ne sait ce que cela veut dire.L'homme peut donc imaginer la nature bien pire qu'elle n'est.Ce qui me fascine dans les civilisations beaucoup plus profondément ancrées dans le temps que la nôtre, comme les Innus, c'est qu'elles avaient développé une culture de la joie qui nous étonne encore.Quant à nous, à force de dramatiser la souffrance naturelle et la mort, nous y avons ajouté de notre propre initiative l'esclavage, la guerre, la torture et bien d'autres cruautés.La beauté, source de joie, ne s'impose pas.On trouve beau par acte de la conscience.Un biologiste peut arriver à trouver beau le travail des bactéries dans l'intestin.Il perçoit et il admire l'intelligence suréminente de la société hypercomplexe des bactéries.Une sage-femme trouve beau un accouchement, un travailleur social aime le malheureux pour la dignité qu'il arrache à la souffrance.Sans l'acte de trouver beau, la connaissance ne conduit nulle part.Sans la beauté, la nature n'est que le grouillement du hasard dans les cendres d'une explosion brutale.Et devant l'absurde, l'homme surajoute les pires malheurs aux rigueurs déjà suffisantes de la nature.Trouver beau est donc une grande tâche, une victoire nécessaire à la bonté vis-à-vis de soi et des autres, parce qu'il faut avoir le goût de vivre pour ensuite vouloir améliorer les conditions de la vie plutôt que de les aggraver.On ne peut pas être meilleur que la vision que Ton a du réel.Si on perçoit le réel cruel et mortel, nos comportements deviennent cruels et mortels.Si on perçoit la nature comme une œuvre déjà belle qui demande la conscience pour arriver à plus de confort, on inventera la bonté pour mieux prendre soin de notre maison commune.Cependant, trouver beau constitue un travail considérable.La conscience ne peut se retrancher sur des traditions qui ont perdu toute crédibilité.Et, pourtant, on ne peut pas non plus rompre simplement avec le passé, car c'est toujours le meilleur moyen de le reproduire.Il nous faut donc avoir le courage d'élaguer nos racines, de jeter ce qui est mort et sclérosé, et de réenfouir le meilleur de nous-mêmes le plus directement possible dans la réalité la plus désillusionnée qui soit.C'est le travail du philosophe, de l'écrivain, de l'artiste, de l'agriculteur d'unir le souci de vérité à la nécessité de l'espoir, de trouver dans la vie de quoi nous émerveiller et nous nourrir.L'amour de Dieu et l'amour du monde sont pour vous étroitement reliés.Mais en même temps, dans l'histoire et aujourd'hui, l'amour de Dieu, pour certains croyants, s'exprime dans la haine du monde et de la vie.Est-ce lié au pouvoir et à la peur de la vie?Une spiritualité liée à l'amour du monde exige-t-elle au contraire un accueil confiant de la fragilité?J.B.: Les trois monothéismes nés au Moyen-Orient -le judaïsme, le christianisme et l'islam-, malgré plusieurs semonces de sages, de prophètes et de Jésus lui-même, sont restés profondément misogynes.La misogynie fait appel à une LA FERME SAGETERRE Au départ, la ferme était un projet pour nous guérir d'une maladie qui s'appelle l'embourgeoisement.Nous avions l'impression, ma femme et moi, de nous occuper seulement de notre propre personne et, par le fait même, de nous détruire de l'intérieur, par manque de cohérence et d'action.Nous avons donc décidé de vendre notre belle maison au bord de la mer pour acheter une terre, y établir un immeuble d'appartements et s'y installer avec de jeunes familles pour tenter de mettre sur pied une ferme réellement écologique.Les légumes produits sont ainsi vendus à proximité, voire sur la ferme elle-même.Nous organisons aussi des rencontres philosophiques et des séminaires annuels où l'on discute de la problématique actuelle de l'écologie comme art de vivre au quotidien.Notre parcours a certes été difficile au début; il y a eu un certain nombre de déchirements inévitables jusqu'à ce que nos orientations soient claires et inscrites dans une charte.Ces orientations prévoient la constitution de la ferme en fiducie d'utilité sociale agricole.Dit de manière simple, c'est comme si nous devenions une sorte de parc naturel agricole, accessible aux gens, et qui n'appartient pas à des propriétaires mais à une mission pérennisée par ce statut juridique que procure la fiducie.Cette mission, par ailleurs, est définie par un simple mot: écologie.Mais la définition que nous en donnons inclut toutes ses dimensions : biologique, sociale, philosophique et spirituelle.Elle s'inspire en ce sens de la Charte des Nations unies et est par ailleurs en adéquation avec le concept d'écologie intégrale développé par le pape François dans son encyclique Laudato Si'.Il s'agit de toujours rester conscient de la petitesse de nos connaissances par rapport à la grandeur de la nature.Il s'agit aussi de voir la nature comme un sujet-acteur, qui a en quelque sorte sa propre âme.Jean Bédard 18 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 ' Ml' -1 ar! V'A J»« Lisa Tognon, Valse, 2014, encre sur papier.Photo: Guy L'Heureux.Artiste invitée du n\" 760 (novembre 2012).RELATIONS 782 JANVIER-FEVRIER 2016 19 DOSSIER LA MARIA répulsion presque viscérale de tout ce qui est organique et nourricier, et ce, en vue du triomphe d'une volonté de contrôle.Cette misogynie va se projeter sur le corps, la vie, la nature, la sexualité.Mais le corps n'est pas une mécanique, on ne le maîtrise pas comme une automobile ou un ordinateur.À s'acharner contre les désirs du corps et du cœur pour prouver une supposée supériorité du masculin sur le féminin, on entre résolument dans des perversions destructrices.Au fond de ce gouffre, nous retrouvons la peur qu'engendre notre dépendance complète vis-à-vis de la nature, vue comme femme et mère première.Et si on enlève Dieu, cette dépendance devient absolue, insupportable.Il n'y a plus de « médiateur garantissant la bonté» entre nous et la nature.Ce que j'essaie de dire, c'est que dans l'ordre de la grande nature universelle, l'enfant ne sort jamais du ventre de sa mère: nous sommes, toute notre vie, dans ce ventre.Nous dépendons de la sève des plantes qui nous nourrissent, de l'oxygène qui circule dans l'utérus, des fluides nourriciers qui irriguent les plantes.C'est une question de vie ou de mort.Si nous ne retrouvons pas le bonheur de dépendre d'une sorte de maternité universelle, nous ne survivrons pas.Cela ne se produira pas seulement parce que nous aurons déséquilibré la température, pollué l'air et acidifié les océans; ce sera surtout parce que nous n'aurons plus le goût de vivre.Nos monothéismes ont surdéveloppé un Yahvé royal, un dieu Père, un Allah surpuissant, pour nous protéger d'elle, la nature supposément cruelle.Mais la «Source transcendante» ne peut être qu'en accord avec elle.Les sociétés misogynes sont destructrices de la nature, et ce, d'autant plus compulsi-vement que le «Père» (Source transcendante) serait mort, comme l'annonçait Nietzsche.La mort du «Père» n'a pas apaisé la misogynie contre dame nature, elle a transformé la nature en mécanique à dominer.Accepter le féminin, c'est accepter que notre naissance a été un acte, que notre vie est à chaque instant un acte, que cet acte est une relation, que l'on ne peut échapper à cette relation.Elle sera amour ou haine, mais elle ne pourra jamais être une relation de sujet à objet, c'est-à-dire une non-relation, une exploitation.Si je me suis intéressé aux peuples innu et inuit, c'est que dans leur état premier, ce sont des civilisations fondées sur une communauté des âmes, qui englobe tous les êtres vivants.Appartenir à cette communauté, y être dépendant pour sa vie et son renouvellement, n'est pas une humiliation ni une méprise ; c'est au contraire participer à une grande fête, à un chant de la terre, à une hymne à la joie.Nous ne nous en sortirons pas sans une réconciliation réelle et sincère avec la vie telle qu'elle circule dans nos artères.@ Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet, avec la collaboration d'Emiliano Arpin-Simonetti Marie-Célie Agnant L'auteure, écrivaine, vient de publier Femmes au temps des carnassiers (Remue-ménage, 2015) Les plus vieux parmi les vieux racontent qu'elle avait toujours fait partie du temps, ce temps impassible, qui fuyait tout en demeurant immobile.Elle était apparue, précisent-ils, aux premières lueurs ; elle était le temps.Sur une terre où les gens espéraient sans cesse recommencer leur vie, elle était là, depuis toujours.Debout.Sans commencement ni fin, avec ses racines plongeant loin, très loin, ses racines qui faisaient fi des estuaires et des deltas, qui marchaient, rampaient, voguaient, allaient se baigner de l'autre côté de l'océan, voyageaient comme bon leur semble dans toutes les profondeurs, aux confins de tous les univers.La tête sans cesse levée vers le ciel, elle avait conclu un pacte avec la vie.Ni les famines, ni les sécheresses, ni les ouragans et leurs vents de folie, encore moins la détresse du quotidien, de même que l'inconscience ou l'appât du gain qui font aller les cognées, ne semblaient la menacer.Tous l'avaient épargnée.En arrivant au carrefour des Quatre-Chemins, on ne voyait qu'elle.Sa couronne repoussait le ciel, ses branches se frottaient aux nuages et son regard était posé droit sur l'océan.Entre fromager aux contreforts ailés, ceiba, séquoia et baobab, aucun arbre ne lui ressemblait.Arbre sacré pour les Tainos et les Mayas, qui depuis les temps perdus le considéraient comme l'axe du monde, on l'appelait La Maria.«J'ai vu toutes les aurores, j'ai connu tous les couchants, un nouveau soleil se lève pour moi chaque jour, et mes matins ne sont jamais anciens », clamait-elle.Rien n'était plus vrai, puisqu'à force de grandir et d'aimer, son cœur, sans cesse, se renouvelait.Le jour, sans rien demander en retour, elle prodiguait ses bienfaits : de l'ombre aux passants, un gîte aux colonies d'oiseaux, ses troncs multiples en soutien à ceux qui ployaient dans la tourmente, et surtout, elle recueillait leurs rêves, sans manquer de leur donner, dans un murmure, à peine un souffle, le courage pour continuer quand ils voulaient abandonner ; car elle symbolisait la force et l'endurance rebelle.Les plus vieux parmi les vieux disaient aussi qu'elle savait causer au Grand Esprit, celui qui gouverne et ordonne toutes choses, dirige la course du soleil, les apparitions de la lune, la croissance de chaque brin d'herbe.Elle avait le pouvoir, La Maria, de reconnaître toutes les voix de la nature, et décryptait toutes les langues de la nuit.Bien avant l'aube, chaque jour, bien avant le gazouillis des oiseaux, elle offrait ses oraisons: «Merci la vie, pour toutes ces étoiles, partout là-haut; pour l'horizon, tout ce qu'il m'offre à perte de vue; pour les autres arbres, les fleurs, leur sourire et leurs parfums, le chant 20 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 mm* Olivier Hanigan, Arbre à la poupée vaudou, Les Gonaïves, 2004.Artiste invité du n° 697 (décembre 2004) et du n° 763 (mars 2013).des oiseaux, l'enchantement de leur plumage, merci.Pour l'herbe qui se trémousse au soleil; mon feuillage, chaque jour ivre de rosée ; les rivières où fraîchissent mes racines ; pour ces racines, mes bras, mes jambes, qui ne connaissent nulle frontière, encore merci.Merci la vie, enchaînait-elle, pour ma couronne qui se moque des murs infranchissables, la douceur de la brise dans mes branches, cette tendresse du vent qui en retour reçoit mes plaintes telle une offrande.Pour le mystère impénétrable des montagnes qui se repaissent des nuages, pour la compagnie des bêtes sauvages, poursuivait La Maria, leurs grognements de fauves, leur souffle impétueux, merci.Merci aussi pour le jour qui passe et celui qui vient et, dans mon feuillage, le froufrou obstiné du temps qui fuit.Pour la vie, qui de mon tronc bien fiché en cette terre, sourd depuis la nuit des temps, merci, ô, mille fois merci.» Tout cela ne peut être qu'amour, pensait La Maria, et elle égrenait dans le vent un chapelet de paroles qui faisaient croître cet amour : liberté, égalité, fraternité, autant de mots qui faisaient frémir sa sève, traversaient cette terre où son tronc était fiché, se mêlait aux océans, loin, loin, vers d'autres terres tenaillées par la soif.Puis une nuit, dans un écho diffus, le vent s'est mis à colporter des rumeurs étranges qui semblaient sourdre du cœur des hommes, concert de voix sépulcrales et hargneuses : \u2014\tAlors, l'amour est mort, disaient les voix dans la nuit.\u2014\tOui, l'amour est mort et bien mort ! Les oiseaux, dorénavant, se nourriront des yeux de nos enfants ! \u2014\tEt la haine empoisonne l'eau pour la soif?\u2014\tOui, la haine s'est emparée et pour toujours, de l'eau pour la soif! L'eau désormais empoisonnée, l'eau séquestrée.Son âme gît à présent dans les coffres des banques ! Il ne reste que La Maria.Que La Maria! Sacrilège, murmuraient en sourdine des voix: \u2014\tLa Maria vigie?La vestale?\u2014\tCelle-là même dont on dit que dans les jours les plus noirs et les plus sombres de cette terre, elle a donné les preuves de son inconditionnel amour, qui a donné sans exigence de retour, faut-il l'oublier ?D'autres voix s'élevaient.\u2014 Elle a donné surtout l'exemple à suivre : ne pas se soucier de qui recevra, distribuer également, sans condition.Suivirent malgré tout tumultes et pillages.Un brasier de haines aveugles incendiait le cœur des hommes, un sentiment d'inéluctable planait.Débâcle.Sang dans le vent.Nuages effilochés par un temps dépourvu de mansuétude.La raison sur le billot.La raison décapitée.Ne demeure plus qu'une parole, une seule: Le monde peut exister sans La Maria ! Que son amour soit maudit ! Et puis un jour, la lumière bleue du matin emprunta une teinte rouge flamboyant : trépidations, secousses, stupeurs et convulsions; la terre ce jour-là se déliait puisque, aveuglés par la haine, les hommes, loin de tout sentiment d'humanité, plantaient leurs crocs dans le tronc de La Maria.Elle s'est mise à tanguer, La Maria.Sans cris annonciateurs, sans tambours, une énergie sourde, une colère impétueuse, brusquement, s'est mise alors à monter, surgissant des entrailles de la terre, puis dans un déchirement, comme un cri, celle-ci s'ouvrit.Dans cette lumière rouge sang qui tombait du ciel, c'était le jour, c'était la nuit.Détachée, La Maria semblait dériver comme un voilier dans la tourmente, pâle et tremblante, sur la terre cassée, ses ramures éparpillées aux quatre vents, elle s'étendit dans la disgrâce des terres.Bien vite, la mer s'est avancée pour lui caresser les flancs, pendant un long moment les houles l'ont bercée.Dans l'ombre de son sommeil, le vent pénétrait, bleu, sec et froid.Puis son souffle, telle une eau salvatrice, montait vers le ciel qui pâlissait.Mais ne voilà-t-il pas que toute sa sève soudain, toute sa force, comme un fleuve en crue, en gros bouillons, se mit à jaillir.Sans césure, sans ponctuation, La Maria traçait dans cette terre amère son testament.Elle savait bien, La Maria, que l'on est souvent si mal protégé dans l'amour, que ce désir universel d'amour pouvait être interprété simplement comme une chimère.Qu'importe, elle refusait d'y penser, puisqu'elle savait aussi que l'amour est don de vie, la vie qui ne s'arrêtera pas en dépit de notre capacité à la détruire.Et puisqu'elle savait aussi que l'espérance et l'amour ne sauraient jamais capituler, la terre se couvrit du sang de La Maria en attendant le retour du soleil.RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 21 DOSSIER OUVRIR GRAND LES BRAS Exister pleinement, c'est entrer en relation avec les autres, la nature et sa vie intérieure.André Beauchamp L'auteur, théologien et consultant en environnement, est chercheur associé au Centre justice et foi JW aimerais témoigner d'une chose toute sim-' pie qui a finalement occupé l'essentiel de ma vie : il est impérieux de tenir ensemble solidairement l'amour de la Terre et l'amour des humains.L'amour des humains sans l'amour de la Terre mène irrémédiablement au saccage de la Terre et de la vie qu'elle abrite.L'amour exclusif de la Terre associé à l'exclusion ou à la haine des humains mènerait finalement à une sorte de fascisme vert (entrevu, entre autres, par Luc Ferry dans Le nouvel ordre écologique) qui cacherait l'impérialisme de quelques possédants au mépris des pauvres.Il faut savoir gré au pape François de s'être approprié dans l'encyclique Laudato Si' les mots de Leonardo Boff : le cri de la Terre et le cri des pauvres sont un même cri.Car toute pénurie affecte les pauvres en premier lieu, tandis que les riches s'inventent des guerres ou des stratégies tordues aux motifs nobles pour protéger leurs intérêts.La déshumanisation de nos rapports sociaux est à l'image des liens que nous avons coupés d'avec notre sœur (ou notre mère) la Terre, tout comme, à l'inverse, notre manière de traiter la Terre comme un pur objet livré à notre volonté de puissance se dégrade en violence humaine.Notre attitude envers l'animal est à cet égard révélatrice.La Bible disait de ne pas museler le bœuf qui laboure, d'accorder le repos du sabbat à l'animal domestique (Exode 23, 12), de ne pas prendre dans un nid la mère avec ses petits (Deutéronome 22, 6) ou encore de ne pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère.Ces mesures de conduite prudente ont été délaissées et Descartes a même pensé que l'animal n'était finalement qu'une machine, au mépris de la philosophie ancienne, qui parlait de l'âme animale.Nous avons glissé, dit le pape François, dans la démesure anthropocentrique (Laudato Si', n° 116).Ce n'est pas le lieu ici de revenir sur le long contentieux de l'héritage anthropocentrique que nous a légué la bénédiction de la Genèse adressée à l'homme et à la femme dans le récit de la création: «remplissez la terre et soumettez-la; dominez [tous les animaux]» (Gn 1, 28).Nombreux, en effet, ont lu Marie Surprenant, Cosmos Q (série Le cosmos et l'âme), 2000, huile sur papier, 51 x 66 cm.Artiste invitée du n° 722 (février 2008).dans ce récit une conception de l'être humain comme maître absolu et possesseur d'une nature totalement instrumentalisée.Le pape François ici encore a trouvé des formules simples et heureuses : « Il est important de lire les textes bibliques dans leur contexte, avec une herméneutique adéquate, et de se sou- 22 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 DOSSIER venir qu'ils nous invitent à \"cultiver et garder\" le jardin du monde (cf.Gn 2, 15).Alors que \"cultiver\" signifie labourer, défricher ou travailler, \" garder \" signifie protéger, sauvegarder, préserver, soigner, surveiller.Cela implique une relation de réciprocité responsable entre l'être humain et la nature» (Laudato Si', n° 67).La dimension relationnelle de l'existence La crise écologique est finalement un révélateur de la condition humaine et de la dimension relationnelle de l'être humain.Cela, nous avons eu tendance à l'oublier, confiants que nous étions que la raison nous permettrait de devenir maîtres et possesseurs de la nature et que la technique nous donnerait les moyens de reconstruire la nature à notre profit.Aussi, à chaque impasse cherchons-nous à faire un saut de plus vers la technique et, ce faisant, nous accentuons la crise.À cette conception toute extérieure de la nature, comme simple banque de ressources à notre service, il faut substituer une conception inclusive.La nature est en nous, nous sommes dans la nature.Nous la transformons mais elle ne cesse de nous englober.D'où l'idée très forte d'alliance, de coévolution, d'une solidarité unissant la Terre et tous les êtres humains.D'où les clés d'une nouvelle vision commune : c'est en tissant des relations que nous devenons.L'écologie est précisément la connaissance des relations qui existent entre les vivants et le milieu, entre les facteurs abiotiques (eau, air, sol, énergie, climat, etc.) et les facteurs biotiques (flore, faune, communautés humaines).L'environnement est un écosystème, un système de systèmes qui construisent un équilibre, instable et dynamique, ouvert.Les notions de cycles, de boucles de rétroaction, d'homéostasie sont ici essentielles.Voilà trois milliards et demi d'années que la Terre évolue, bâtit la vie et qu'en retour la vie change la face de la Terre.Il est légitime de penser que la vie n'est apparue sur Terre qu'une seule fois et que, depuis, toute la vie s'est développée en tous sens, des premières bactéries à la flore marine, en passant par les premiers poissons, les premiers oiseaux, les premiers animaux terrestres.Patiemment, laborieusement, par essai et erreur, par «bricolage» comme aime à le rappeler le paléontologue Stephen J.Gould, la nature nous a fait un corps.Chaque cellule du corps humain possède en elle la mémoire des millénaires de vie qui l'ont précédée.Se couper du milieu écologique, c'est s'appauvrir et, en quelque sorte, se suicider.L'eau, l'air, le sol, les arbres, les nuages, la lumière, les étoiles, le vent dans les cheveux, le froid de l'hiver, le vol d'un oiseau, tout cela détermine notre être-au-monde et fait vibrer notre corps au rythme de l'univers.Nous sommes cosmos.Toute pollution est finalement une agression.De grâce, éteignez votre tablette, enlevez vos écouteurs et redevenez attentifs au bruit de fond de la nature ou de la ville ! L'écologiste Pierre Dansereau aimait à dire que non seulement il faut planter des arbres, mais aussi les embrasser, ce que le sociologue Jean-Guy Vaillancourt rappelait avec émotion quelques mois avant sa mort.Arbres humains, il nous faut ouvrir les bras, retrouver notre profondeur cosmique.Teilhard de Chardin, darwiniste convaincu, voyait dans l'histoire de la vie une cosmogenèse, une biogenèse, une noogenèse (nods signifiant «conscience» en grec), une montée non pas vers l'absurde mais vers un surcroît de vie et de sens, une conscience de la conscience.Vision mystique qui dépasse les frontières du discours scientifique.Tout est relié.Or, les êtres humains pensent survivre en s'isolant du reste, en ne considérant la nature que comme une ressource exploitable à l'infini, en consommant comme des dingues, en se coupant des cycles vitaux et des autres (étrangers, pauvres, vieux, malades), en dédaignant ce qui n'a pas de valeur monétaire (le symbolique, l'esthétique), en évacuant la transcendance.C'est le triomphe de ce que le pape François appelle le paradigme technocratique : le morcellement à l'infini du savoir et la réduction de l'économie, de la politique, Il faut en appeler à l'importance infinie de la beauté et de la gratuité - le plus utile dans la vie est souvent l'inutile.du savoir à de simples considérations techniques axées sur l'efficacité à court terme.Pour échapper à cet enfermement, il faut en appeler à l'importance infinie de la beauté et de la gratuité -le plus utile dans la vie est souvent l'inutile.Il faut revenir à une anthropologie de la relation : relation avec la nature -qui est une part de nous-mêmes et que nous ne quittons jamais-; relation avec les autres humains dans la solidarité, l'amour et la lutte ; relation avec une transcendance qui pointe au-delà et plus loin que nous.Moi qui suis croyant, je nomme cela Dieu, dans un univers perçu comme un don et une offrande.Pour vivre il faut ouvrir les bras.La crise écologique est une mutilation, un rétrécissement de notre être.La victoire absolue sur la nature est finalement une perte, perte de notre enracinement biologique, perte de notre enracinement humain.La crise écologique est aussi la crise sociale.La crise sociale passe maintenant par la crise écologique.Il y a 40 ans, pour se moquer des écologistes on les appelait des « oiseaulogues », rêveurs de soucis sans importance.On comprend mieux aujourd'hui l'immensité de l'enjeu et la nécessité d'une nouvelle alliance avec la Terre et entre les humains.Le symbole de cette attitude est pour moi d'apprendre à ouvrir grand les bras, pour embrasser le monde et la vie, plutôt que de croiser les bras, par cynisme ou indifférence.@ RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 23 DOSSIER DU DOUX S.V.P.DANS LA MAISON COMMUNE La suite du monde suppose de joyeuses initiatives et pratiques où l'amour et le partage sont au cœur de la cité.Vivian Labrie L'auteure, cofondatrice du Collectif pour un Québec sans pauvreté, est chercheure et animatrice de projets intégrant l'expertise de personnes en situation de pauvreté En mai 2015, Omar Khadr sort de prison et rencontre les médias avec son avocat.Souriant, un pli un brin malicieux au coin des yeux, il dit : «Je crois que je vais décevoir monsieur Harper.Il va découvrir que je suis une meilleure personne qu'il ne le croit.» * * * Les jeudis matin, à Québec, plusieurs personnes, souvent plus de 30, se rassemblent, sans que ce soit un cours, pour apprendre et chanter des polyphonies populaires de diverses traditions : géorgienne, bulgare, corse, sud-africaine, chants de marin, et bien d'autres.Il y a là des plus jeunes et des plus vieux, des personnes à la retraite ou qui travaillent selon un horaire souple, d'autres qui prennent congé, d'autres qui n'ont pas d'emploi, des mamans avec leurs tout-petits.Le but n'est pas de monter un spectacle, même si ça arrive parfois, juste de perpétuer une tradition et de vibrer ensemble, même sans public, dans le plaisir des harmonies.Ça fait déjà quelques années que ça dure.Et la popularité est plutôt croissante.* * * Dans la gare de Marseille, si on porte attention, on trouve le long d'un quai un café/aire de repos.Avec des tables, des fauteuils et des divans.Ouf! c'est calme, décontracté: inattendu, dans une gare affairée.On peut s'y restaurer pour pas trop cher.Et quand on paie, un gratteux donne presque automatiquement droit à une douceur gratos.Dans un coin de la salle, près d'une bibliothèque bien garnie aux rayons joliment tout croches, une consigne indique grosso modo: prenez et rapportez ou remplacez.* * * À Chicoutimi, un groupe a installé un frigo dans un endroit public.On y place des surplus de supermarché obtenus gratuitement.On peut y laisser des aliments ou en prendre.Sans payer et sans demander.* * * Qu'y a-t-il de commun entre ces quatre exemples ?De l'improbable, du presque magique dans l'environnement contrôlé du tout-au-PIB-et-que-ça-saute : du doux là où on s'attendrait à trouver du dur, des pieds de nez sans désordre à l'ordre établi.Une impression hors norme d'amplitude soudaine, d'abondance, d'âme et de grande qualité.Quelque chose qui transporte le cœur et tient l'argent à la marge.Allons y voir de plus près.Omar Khadr aurait eu toutes les raisons du monde d'afficher son amertume, sa colère, son désir de vengeance.Après toutes ces années dans le pire de ce que l'humanité impose à autrui - torture, mépris, trahisons, humiliations, privations-, en rentrant dans la vie usuelle de la société, l'enfant soldat, détenu de l'âge de 15 à 28 ans à Guantanamo puis au Canada, a donné une leçon magistrale de civilité au gouvernement canadien et à son premier ministre.Il a montré la petitesse des arguments disant que la place de ceux qui plaident coupable (pour sortir de l'enfer et pouvoir rentrer au pays) est en prison.Ce soir-là, au téléjournal, il a été pour moi un maître.Chanter à plusieurs voix, c'est à la fois entendre la sienne, sauter dans le vide pour apprendre sa partie, la rendre, et rencontrer, dans l'émoi du moment, l'autre.Les autres, plutôt : ceux et celles qui savent déjà, ceux et celles qui ne savent pas, ceux et celles qui prennent de la place - la leur ou plus - et ceux et celles qui ne la prennent pas.Et c'est trouver, en essayant, l'émerveillement du chant qui n'existe que par cette paix qui se cherche au cœur de la bousculade des sons et des personnes, entre maîtrise et lâcher-prise, en soi et en l'autre, dans l'harmonie improbable des êtres, avec le soutien d'une férule bienveillante.Pouvoir se reposer dans un lieu de transition n'apparaîtra pas nécessairement dans la liste des besoins essentiels.Il n'empêche que se délester, pouvoir attendre en sécurité, voire se détendre dans un endroit décontracté et beau, fait partie de ce qui permet de tenir et de durer.On pourrait en parler aux milliers de personnes qui tentent des traversées infernales pour échapper à des ici et maintenant où elles courent à leur perte.On veut imaginer des formules qui permettent la convivialité et l'hospitalité sans s'inféoder aux règles de la marchandise : j'offre, tu prends, tu offres, une autre personne prend, et ça fonctionne.On veut croire que les humains peuvent trouver à faire et refaire durablement le plein à la faveur de dynamiques invitant à donner au suivant.24 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 DOSSIER 'ëmm -g y\"- i 1e - ¦ jêJEae «§& 1 ^ ' Ils sont intrigants ces frigos de Chicoutimi, hors des boutiques ou des maisons.Ni privés, ni publics: communs.Tiendront-ils le coup alors que le système du tout-au-PIB nous tient par l'estomac?Qui les lavera, les remplira, les videra, avec une attention garante de leur salubrité?N'imposons pas ce que nous ne saurions accomplir nous-mêmes.Rappelons-nous que rien n'est obligé dans le pacte tacite de ce qui s'achète ou se prend, se donne ou se vend, pas même le prix.Et que sans un pacte qui fonctionne, une personne meurt de faim et perd sa vie pendant qu'une autre gaspille et perd sa vie aussi.Aussi qualité de vie.Aujourd'hui, je comprends que nous abordions alors deux dimensions en même temps : d'une part, ce qui, dans la richesse, est ou n'est pas dans l'univers monétaire et, d'autre part, ce qui, avec ou sans argent, produit richement du doux ou confine chichement au dur.Je retrouve aussi l'intuition des « zones libres d'oppression » contrôlées 24 heures sur 24 par le peuple, venue d'une personne très à la marge lors d'une analyse collective de conjoncture réalisée à Québec, en 1997.Cette idée avait aidé à concevoir le Parlement de la rue, devant l'Assemblée nationale du Québec, où s'est testé, le temps d'une protestation contre une réforme de l'aide sociale détestée, le projet d'une loi citoyenne sur l'élimination de la pauvreté.Il est essentiel, en même temps que bien dérangeant, d'identifier, en en faisant l'expérience, des lieux qui nous permettent de nous sentir partie prenante de la société, à notre place; des lieux qui nous permettent de chercher, d'apprendre et d'exiger plus d'humanité là où il en manque, là où elle a disparu.Richard Séguin, Ma demeure I, 2002, pointe sèche et carborundum.Artiste invité du n° 727 (septembre 2008).bien expérimenter en même temps du côté des communs, n'en déplaise à l'ère, bien alphabétisée et scolarisée, du chacun pour soi - sauf en matière de ménage! Je me souviens du saut qualitatif que j'ai vécu un jour en entendant des personnes en situation de pauvreté imaginer «le produit intérieur doux», fait de toute la richesse produite sans passer par l'argent, et «la dépense intérieure dure», faite de ce qui est pris dans notre vitalité et notre espérance de vie quand on ne peut pas se payer ce qui maintient la vie et la Du coup, je comprends encore mieux la posture de mon ami Manu, qui tient à l'alliance entre le poétique et le politique dans ses pratiques d'animation citoyenne.Je rejoins son sentiment que les transformations à opérer vers plus de justice entre nous dans nos sociétés ne sont pas qu'affaire de fric, mais aussi de doux, qui vient substantiellement remplacer le dur dans les règles de la maison commune et de ses protections sociales.On a l'économie (de oikos, «maison», et nomos, « norme », en grec) pour voir à l'ordre de la maison commune qu'est notre société - mais aussi, plus largement, la Terre- et on a l'écologie (de oikos, «maison», et logos, «connaissance»), qui intègre l'économie dans une dimension plus large, pour mieux connaître cette maison commune.Sans perdre de vue les vigilances et actions nécessaires, la suite du monde suppose peut-être aussi de joyeuses indisciplines où l'amour prend le pas sur ce qu'on fait et sait déjà faire dans cette maison commune.À cet égard, les pistes qui déjouent par le doux les duretés du système de l'argent et ses échelles sociales sont sans doute prometteuses.Comme lorsque l'avocat d'Omar Khadr, avec sa famille, aime assez son client pour l'héberger et s'en porter garant.Et que ce dernier, tout à coup, par son humour d'une grande dignité, nous sort de nos prisons, (p Les transformations à opérer vers plus de justice dans nos sociétés ne sont pas qu'affaire de fric, mais aussi de doux, opposé au dur.RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 25 DOSSIER PASSIONNÉES DU MONDE Dans la tâche qui nous incombe de sauvegarder le monde, Rosa Luxemburg, Simone Weil et Hannah Arendt sont une puissante source d'inspiration.Sophie Cloutier L'auteure est professeure de philosophie à l'Université Saint-Paul, à Ottawa Michèle Delisle, Marseille, la marche du soir 5, 2008, huile sur toile, 195 x 114 cm.Artiste invitée du n\" 681 (décembre 2002).« L'homme ne devient pas juste en sachant ce qui est juste, mais en aimant la justice.» Hannah Arendt, La vie de l'esprit Si la philosophie est souvent décrite comme un art de vivre et une source de consolation, la tâche de la personne intellectuelle qui cherche à comprendre le monde peut se révéler désespérante.En effet, comment ne pas désespérer devant le spectacle médiatique de la violence et des horreurs ?Au lendemain des attentats de Paris, et alors que des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants syriens ne trouvent plus de place sur cette terre, comment réagir face aux messages haineux, au repli identitaire et à l'obsession sécuritaire?Face aux trop nombreuses oppressions dans le monde, comment garder espoir en l'humanité ?Comment aimer un monde qui semble aller à la dérive ?Certains de nos contemporains, habitant des lieux privilégiés, pourront trouver réconfort en se retranchant dans la chaleur de leur foyer.En se barricadant à l'écart du monde, ils courent cependant le risque de devenir indifférents face au malheur des autres.D'autres trouveront leurs réponses dans le désir de soumettre le monde à leur domination afin de persister dans leur position de privilégiés et pour se maintenir du «bon côté» de la relation d'oppression.Ces deux attitudes illustrent, quoique de manière différente, le contemptus mundi (« mépris du monde ») qu'on retrouve dans l'histoire de la philosophie occidentale.Platon, déçu d'une démocratie qui avait condamné à mort Socrate, proposait de fonder une forme de monarchie bienveillante avec un philosophe-roi à sa tête, méprisant ainsi la réalité du monde humain marqué par la contingence, la pluralité et la liberté.D'autres philosophes ont tout simplement choisi d'abandonner le monde en se retirant dans la solitude, dans l'attente d'une vie meilleure au-delà ou dans la création d'utopies.Embrasser des causes universelles À contre-courant de cette tradition de condamnation du monde, trois femmes, Rosa Luxemburg, Simone Weil et Hannah Arendt, ont fait preuve d'un engagement passionné pour le monde.Ces trois figures de la pensée politique contemporaine illustrent de manière exemplaire l'amour du monde.Alors même qu'elles auraient pu se retirer de ce monde où elles ne trouvaient pas leur place, elles ont redoublé d'ardeur pour le sauver de la ruine.Elles ont sacrifié beaucoup de leur vie personnelle dans leur lutte contre les injustices; aucune n'a eu d'enfant, mais elles ont néanmoins enfanté une riche postérité en inspirant de nombreuses femmes et hommes à poursuivre la tâche de sauvegarde du monde.Elles incarnent r^T~*\\A 26 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 DOSSIER l'esprit de la pasionaria, c'est-à-dire la femme engagée dans une cause sociale et politique, celle qui est prête à lutter jusqu'à la mort pour ses idéaux.Rosa Luxemburg, la marginale de la social-démocratie allemande de par son triple statut de femme, de juive et d'étrangère, n'a jamais abandonné sa lutte.Elle aurait pourtant pu se consacrer à plusieurs autres de ses passions, comme la botanique ou la zoologie, n'eût été que le monde qu'elle voyait offensait son amour de la justice et de liberté.Simone Weil, au prix de sa santé, a travaillé à l'usine afin de comprendre dans sa chair la condition ouvrière.Même ses expériences mystiques et son penchant pour la contemplation ne l'ont pas détournée du monde.Au contraire, elle est morte dans une grande tristesse de n'avoir pu mener des missions plus importantes pour soulager le monde de la guerre.Et la philosophe juive allemande Hannah Arendt, alors même qu'elle aurait eu toutes les raisons de se retirer d'un monde qui la rangeait dans la catégorie des «indésirables», apatride, elle est demeurée l'obligée du monde.Ces trois femmes ont en commun le désir de porter des causes universelles, refusant de se restreindre à leurs intérêts personnels, voire à la seule cause des femmes.Elles se sont consacrées à des luttes contre toutes les formes d'injustice avec pour seule motivation l'amour du monde, un souci du monde qui primait sur l'amour de soi.Le fait d'avoir été des marginales et des intellectuelles rebelles a probablement contribué à leur amour de la justice et les a incitées à porter attention aux « invisibles».Leur amour du monde n'était pas naïf, elles mesuraient la difficulté d'aimer le monde tel qu'il est, avec sa part de mal et de souffrance, sans pour autant renoncer à leur esprit cri- tique.Cet amour émanait d'un sentiment de responsabilité à l'égard du monde et ménageait ainsi un espace pour la critique.Avec leur regard lucide, leur attention portée sur les injustices et les périls de l'humanité, elles s'enracinaient dans le monde pour y faire face et le comprendre.Un monde commun et vulnérable Au contact de la pensée de ces femmes, on comprend que l'objet de leur amour est fondamentalement le monde commun, c'est-à-dire le réseau de relations que les êtres tissent entre eux.Le souci du monde exprime l'attention portée à la sauvegarde de la pluralité constitutive du monde.Chaque personne ayant une place particulière dans le monde, elle est du coup dépositaire d'une perspective unique pour le comprendre et le sens se dévoile dans l'échange entre nous sur ces différentes perspectives.Aimer le monde signifie s'en porter garant, en prendre la responsabilité pour le protéger de la désolation en s'assurant que tous et toutes y trouvent une place et peuvent s'insérer dans le réseau infini des relations humaines.Dans notre époque marquée par les crises - migratoire, environnementale, économique, pour n'en nommer que quelques-unes-, nous sommes confrontés à la vulnérabilité du monde.Cette vulnérabilité appelle à en prendre soin, attitude qui contraste avec celle de domination propre à la modernité.Une voix différente tente de s'élever au-dessus du ronron des discours comptables.Quand on y prête attention, on s'aperçoit qu'elle a souvent la douceur d'une voix féminine, elle parle parfois le langage de la maternité dans son sens large, elle se soucie et prend soin des laissés-pour-compte de la société.Et surtout, elle n'a pas peur de dire «je t'aime», (p CONTRE LE VIDE Catherine Dorion L'auteure est comédienne et slameuse.Elle a publié le recueil de poésie Même s'il fait noir comme dans le cul d'un ours (Cornac, 2014).Jf étais à Paris au moment des attentats du 13 novembre dernier.Je savais déjà que la guerre serait vite à l'honneur à la télévision et dans tous les micros.Nous sommes en guerre depuis longtemps.Mais cette réalité glisse sur nos cerveaux lorsque nous nous plantons devant le téléjournal; elle ne nous pénètre pas vraiment.On nous parle d'horreur, de la souffrance spectaculaire, mais non de celle, permanente, du manque quotidien -manque de sens, d'humanité, de chaleur- dont la première est la résultante.Il me semble qu'il ne peut y avoir de violence sans qu'il y ait d'abord eu souffrance.J'ai pensé au pape François qui appelle à « oser transformer en souffrance personnelle ce qui se passe dans le monde».Le lendemain des attentats, je sors avec les enfants vers un parc, puisque tout est arrêté dans la ville.Le parc aussi est fermé.Je demande à deux passants, une homme et une femme voilée, si les parcs sont fermés le dimanche.Ils me disent : «Non, c'est les attentats.Fermé jusqu'à jeudi!» J'ai passé un commentaire sur l'ampleur de la réponse sécuritaire.Nous avons discuté tous les trois.C'était très chaleureux, comme si la possibilité d'être ensemble au lendemain de la tuerie nous rassurait.Un grand sourire dans nos yeux prenait acte de ce soulagement partagé.En leur disant au revoir, je me suis dit que d'autres, un peu partout dans la ville - dans le monde- vivaient sûrement un échange semblable.Et j'ai eu une joie au cœur.Le pape François écrit aussi : « Il faut reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-a-vis des autres et du monde, que cela vaut la peine d'être bons et honnêtes.Depuis trop longtemps déjà, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l'éthique, de la bonté, de la foi, de l'honnêteté.[.] Et nous avons besoin de toujours plus de succédanés pour supporter le vide.» C'est contre le vide, et uniquement contre le vide qu'il faut lutter, se défendre, se lever.Et la seule chose qui remplisse, qui comble vraiment, c'est l'amour.Si ce n'est pas d'amour que le vide se remplit, ça sera de n'importe quelle idéologie creuse et violente, pensée pour le bénéfice de quelques-uns et pour le malheur de tous les autres.RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 27 DOSSIER POURQUOI LA POLITIQUE EST SANS AMOUR (SUR UN AIR CONNU) Gilles Gagné L'auteur est sociologue Dans le monde moderne (et dans ce que nous en avons hérité), la dimension politique de la vie collective est centrée sur la capacité d'agir en commun en dépit des conflits et des désaccords.C'est pourquoi on identifie dans le langage courant le politique comme étant l'aptitude pratique à «faire société» (au sens de fabriquer), une aptitude que l'on distingue de la politique, qui est la manifestation courante des conflits et leur exposition publique.Or, si la vie commune et l'action commune sont possibles en dépit des conflits qu'elles engendrent, c'est qu'il est possible de s'entendre sur des règles abstraites qui portent en elles une « idée » de la justice (que chacun peut faire sienne) et aussi sur la manière d'appliquer cette idée aux rapports sociaux.Mais cela exige que l'on continue d'adhérer à ces règles même quand on découvre que l'application de la justice n'est pas égale pour tous.À son tour, cette marge de tolérance exige que soit préservée la possibilité de se battre pour changer les règles quand elles produisent systématiquement de nouvelles injustices (ce qui est pratiquement toujours le cas).Le politique, bref, est le lieu du dépassement des conflits parce que c'est précisément à partir des conflits empiriques que l'on invente des règles qui refont les « partages » des rôles et des chances, mais aussi parce que c'est au sein même de ces conflits que se forme la capacité d'imposer des règles.Le politique est donc le lieu de la domination.Cela veut dire d'abord que les rapports sociaux concrets sont globalement assujettis aux règles qui en prescrivent les formes, ce que des modernes ont appelé « rule of law» -la primauté du droit -pour distinguer cette domination de la domination personnelle.Cela veut dire ensuite que le pouvoir de produire ce « droit » et d'énoncer des « lois » constitue l'enjeu supérieur des conflits sociaux, conflits où ce sont des groupes qui s'affrontent plutôt que des personnes.La loi (qui dit: «tu dois faire ou ne pas faire ceci ou cela.sinon tu subiras telle ou telle sanction») a comme condition la monopolisation de la violence (par un groupe) et comme but la suspension conditionnelle de son usage, deux choses fort instables qui dépendent elles-mêmes de la tolérance populaire quant à la réalisation imparfaite, par la loi, de l'idée de justice dont elle se réclame.On a vu poindre cette instabilité et ce vertige, qui est le moment politique par excellence, quand, en 2012, les étudiants du Québec ont appelé à désobéir à la loi spéciale limitant le droit de manifestation et qu'ils ont été assez largement enten- dus.Le pouvoir devait alors soit passer sans arrière-pensée à la violence réelle et réprimer toute désobéissance, soit passer à un niveau supérieur de suspension de la violence en se plaçant lui-même dans l'obéissance aux règles constitutionnelles de la démocratie électorale, qui allait invalider cette loi spéciale.Dans sa dimension essentiellement politique, on le voit, l'aptitude à faire société est quelque chose de dangereux et de fragile.Avec la sécularisation de la société, il s'est avéré progressivement qu'aucune des idées que l'on peut imaginer, aucune des règles dont on peut convenir, aucun des accords auxquels on peut arriver n'a de valeur absolue ; l'existence des sociétés, de ce fait, a pris au XXe siècle le caractère d'un bricolage historique, d'un aménagement contingent d'humanités particulières ramassées le long de la route des conflits dépassés mais toujours renouvelés.Plus important encore: le politique a montré qu'il n'y avait en lui ni destination irréversible, ni garantie originelle.Il peut préserver et accroître les humanités particulières qui se sont sédimentées de manière contingente, mais il peut aussi les perdre.Le politique n'est pas le lieu de l'amour pour la bonne raison que l'injustice est toujours l'expression d'un mépris qui sera combattu.Le politique n'est pas non plus le lieu de la vérité, parce qu'il n'y a plus d'idée absolue, divine ou définitive de la justice.Il est simplement le lieu où l'on refait constamment, à mesure qu'on le transforme, le partage du monde commun.Et c'est justement parce que les êtres humains aiment ce monde commun et qu'ils redoutent de le perdre qu'ils finissent par agir en commun en dépit de leurs désaccords.On me dira cependant que cette aptitude « à faire société » repose sur des présupposés réels qui ne dépendent pas d'elle et qui la précèdent.Toute société, en effet, et donc toute aptitude à faire société, semble reposer sur un moment communautaire antérieur où le temps aurait empilé - comme si c'étaient là des réalités substantielles - des paysages, des saveurs, des habitudes, des symboles, des récits et des imaginations partagés, bref une culture dont les éléments fonctionnent ensuite en chacun comme autant de lieux d'une participation charnelle au collectif.Ce moment communautaire de la pratique sociale, qui est toujours plus ou moins fantasmé, est la métaphore civique de la natalité politique puisqu'il évoque la natalité tout court, ce moment de l'accueil inconditionnel des « nouveaux » par le désir de ceux qui les font venir au monde.Pour que l'aptitude à faire société puisse toujours surmonter les nouveaux conflits qui l'alimentent, il faut que soit ainsi renouvelé, dans le mouvement même du politique, le mythe d'une appartenance primordiale, inconditionnelle et inaliénable, à la chose commune.Nous avons une illustration très forte de ce développement simultané de l'unité positive et de sa négation conflictuelle avec le cas des sociétés qui sont allées jusqu'à la guerre civile et qui, pourtant, célèbrent bruyamment leur histoire, comme si elle était en entier la simple expression de leur unité fondatrice.Le politique en lui-même est sans amour, mais il en invente le souvenir.28 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 DOSSIER LES TROIS TEMPS Aimer le monde, c'est s'émerveiller devant sa beauté, s'indigner devant les injustices et s'engager dans un combat pour une société plus juste.DE L'AMOUR Anne-Marie Aitken L'auteure, religieuse xavière, rédactrice en chef de la revue Ecdésia en France, a été rédactrice en chef de Relations de 2002 à 2005 Nous n'avons pas choisi de naître, cependant nous pouvons choisir chaque jour d'aimer le monde, de l'accueillir et de nous en sentir partie prenante.Entre naissance et mort, ce monde nous déborde de toutes parts et nous précède.Sa découverte se fait progressive et nous surprend toujours.Nous le recevons et le percevons d'abord par nos sens : nous voyons ses couleurs vives ou pastel, ses contrastes ; nous entendons la multitude de ses bruits, sons et langues qui nous entourent; nous goûtons ses saveurs douces ou amères ; nous touchons ses reliefs et ses aspérités ; nous sentons ses parfums si divers.L'approche intuitive, sensorielle, précède l'approche intellectuelle, réflexive.Avant de comprendre notre environnement, nous nous laissons prendre par lui.Les mots viennent après les sensations.Très vite, nous faisons l'expérience de la beauté et de la souffrance du monde, de la justice et de l'injustice.Éprouver la vie, c'est en faire aussi l'épreuve.Les étapes à vivre tiennent parfois de l'abomination, du miracle, de l'incroyable.Notre sensibilité consent, abdique, s'émeut, s'indigne, se révolte.Le monde est un subtil alliage de don et d'appel.Bernard Émond l'exprime très bien dans son film Tout ce que tu possèdes.Rien ne nous appartient, le monde nous est donné.Nous n'avons jamais fini de nous étonner et de nous émerveiller de ce cadeau, totalement gratuit, qui nous invite en retour à la gratitude.Une question lancinante ou simplement refoulée parfois nous taraude : qui nous fait ce don ?Y a-t-il un donateur avec lequel nous pouvons être reliés, entrer en communication?Est-ce seulement le fruit du hasard?Les réponses à ces questions sont diverses.Certains se satisfont d'une simple immanence du monde, ou y consentent -la barbarie et la destruction qui s'y déploient empêchant de croire qu'il puisse y avoir un créateur à la source de l'existence-, d'autres encore reconnaissent une transcendance qui les humanise dans l'égale dignité de tous et toutes, d'autres font confiance aux religions qui indiquent un sens du monde, une signification, une saveur, une direction.Un amour qui s'émerveille Quelles que soient nos croyances ou nos philosophies, nous faisons tous l'expérience de la beauté du monde, souvent à notre insu.Le sourire d'un enfant, le regard d'une amie, la lumière du soleil qui miroite dans les feuilles d'automne, le calme d'un lac, les vagues superbes de la mer, une nuit étoilée nous surprennent, nous étonnent et nous émerveillent, si nous prenons le temps de nous y arrêter.Nous percevons alors la fragilité du monde et sa générosité qui nous renvoient à notre force et à notre vulnérabilité.Ces sentiments nous habitent aussi quand nous prenons conscience du génie humain, des inventions extraordinaires qui voient le jour, des progrès de la médecine et de la technologie, de la grandeur d'âme de certaines personnes.Qu'est-ce que l'être humain au cœur de ce monde?nous demandons-nous.Cette capacité d'étonnement et d'émerveillement est essentielle pour trouver du goût à la vie et le communiquer aux autres.Les enfants sont les premiers à nous y conduire grâce à leur regard émerveillé.Aimer le monde, c'est aimer toutes les créatures qui se trouvent sur la Terre, les recevoir comme un cadeau qui nous est fait pour avancer dans la vie.Mais cet amour n'est ni simple ni spontané.Il se cultive et s'entretient au prix d'une sortie de soi.Les artistes nous y aident.À travers leurs œuvres, ils nous font partager la beauté du monde.Leur œil voit ce que nous ne voyons pas.Par la musique, la peinture, la poésie, la sculp- Interdépendants les uns des autres, ne devons-nous pas devenir solidaires dans la beauté comme dans la souffrance du monde?ture ou la photographie, ils nous donnent des clés d'interprétation du monde, ils nous ouvrent des horizons nouveaux qui nous permettent à notre tour de donner du sens à ce que nous vivons.Nous aimons tous revenir à un tableau qui nous parle.Nous n'avons jamais fini de le contempler, de nous en imprégner.C'est si fort que la découverte d'une autre culture que la sienne, par exemple, passe toujours par ce contact avec des œuvres artistiques -anciennes et contemporaines- qui font découvrir l'âme d'un peuple.Un amour qui s'indigne Mais cette terre donnée à tous est aussi le lieu de terribles conflits, d'une extrême barbarie et de profondes injustices.Notre maison commune n'est pas si commune que cela.De grands écarts de richesse existent entre les continents, les peuples, les classes sociales, les générations, les quartiers de nos villes.Les uns baignent dans l'opulence alors que d'autres doivent se contenter de leurs déchets pour survivre.Les uns sont en paix, les autres sont en guerre, sans qu'aucun répit ne pointe à l'horizon.Les médias se font l'écho chaque jour de ces disparités, mais aussi les divers organismes communautaires et associatifs qui veillent sur les plus démunis.Que d'êtres blessés par la vie, que de peuples dont les droits sont RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 29 DOSSIER Daniel LeBlond, Compassion, triptyque, 2004, huile sur bois, 122 x 122 cm.Artiste invité du n° 716 (mai 2007) et du n° 759 (septembre 2012).bafoués ! Que de sans-papiers ayant fui leur pays, que de déplacés dans des situations précaires, que de victimes innocentes! Impossible de rester indifférents à ces situations.Il y a quelques années, l'une des figures de la Résistance, Stéphane Hessel, à l'âge de 93 ans, a lancé un fervent appel à l'indignation dans un manifeste intitulé Indignez-vous ! Ce texte de quelques pages seulement a eu un grand retentissement, en France et ailleurs.«Aux jeunes, je dis: regardez autour de vous, vous y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation [.].Vous trouverez des situations concrètes qui vous amènent à donner cours à une action citoyenne forte.Cherchez et vous trouverez.» Liée à la compassion, l'indignation est un puissant moteur d'action, à condition qu'elle ne s'enracine pas dans le ressentiment.Elle suppose un travail d'information et d'analyse pour découvrir les causes des inégalités, les structures qui les produisent et les moyens d'en sortir.C'est le travail que réalise fidèlement Relations depuis 75 ans.POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de films, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca Un amour qui s'engage L'indignation appelle à une action politique ou citoyenne.Le mal dans le monde est puissant et tenace.Il apparaît parfois démesuré, nous condamnant à l'impuissance et à l'inaction.À quoi bon! Que pouvons-nous contre de tels processus de haine ou de violence exercés sur des êtres humains et des peuples?La tentation est de baisser les bras.Certains s'y laissent prendre.D'autres, au contraire, se mobilisent et se soutiennent dans un combat de chaque jour pour construire une société plus juste, en ayant le souci lancinant des plus pauvres, des plus délaissés.Prendre soin de notre Terre est à notre portée.Cela suppose de faire passer la recherche du bien commun avant son intérêt propre, de reconnaître que nous appartenons à une commune humanité.Interdépendants les uns des autres, ne devons-nous pas devenir solidaires dans la beauté comme dans la souffrance du monde ?Pour ma part, c'est dans la foi chrétienne que je puise cet amour.Elle me donne de cultiver l'espérance dans ce monde en mal d'enfantement, qui n'a pas fini de naître.Dieu s'est fait chair en ce lieu.Un souffle habite l'univers, empêchant de désespérer au cœur de la nuit.Grâce à lui, je crois que le mal n'a pas le dernier mot.(fi 30 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 DOSSIER 75' DE RELATIONS LE DIALOGUE AU SERVICE DU MONDE COMMUN Albert Beaudry L'auteur a été directeur de Relations de 1980 à 1988 Tous les dix ou quinze ans, je suis amené à relire la présentation du premier numéro de Relations, celui de janvier 1941.On oublie.À mon âge, encore plus.Chaque fois, je m'étonne d'être surpris par la tenue du style et la pertinence du projet: «un groupe d'hommes chrétiennement libres jette un regard compétent sur les événements et s'en exprime librement à des hommes libres, en vue de la sauvegarde des privilèges démocratiques et d'une action sociale constructive».Oui, je sais: les «hommes» sont un peu agaçants.Mais rappelons-nous, les femmes n'avaient pas encore le droit de vote au Québec et je suppose que le langage inclusif était alors aussi difficile à imaginer que l'arme nucléaire.Quant aux objectifs de développement social que proposait la revue, on voudrait qu'ils soient atteints : abolir l'extrême inégalité des richesses ; donner une chance égale à chaque enfant, quelle que soit sa race ou sa condition sociale, grâce à une éducation appropriée à ses aptitudes ; sauvegarder la famille comme entité sociale; redonner son sens au travail quotidien; user des richesses de la terre comme d'un don de Dieu à tout le genre humain en songeant aux besoins des générations à venir.Soixante-quinze ans plus tard, cependant, le monde a bien changé : consumérisme mondialisé, révolution technologique, réchauffement planétaire, explosion migratoire, disparition de certaines idéologies -ce qui inclut le discrédit, chez nous et ailleurs, de la tradition catholique.Les prêts-à-penser, à la puissance Twitter, nous laissent sur notre faim.Il faudrait, n'est-ce pas, apprendre -ou réapprendre-à penser.À penser, pas quoi penser.L'équipe de Relations nous y invite.Et elle nous propose de le faire en cultivant l'amour du monde.À la suite de Hannah Arendt.Chez elle, l'amor mundi est structuré de manière augustinienne : en fonction du désir, du choix et de la volonté.Ce sont des vecteurs de pensée que j'ai vus animer l'équipe de la revue dans les années 1980 et que je reconnais sans peine dans le travail qu'elle fait aujourd'hui.Le désir, c'est la passion intellectuelle en longueur (l'écoute critique de la tradition), en largeur (la curiosité et l'accueil de l'autre) et en profondeur (le besoin de comprendre et de débattre).Le choix, c'est le choix de la vie, car l'amour du monde, c'est d'abord et avant tout, l'amour de la vie, le combat pour la liberté.La volonté, c'est le projet obstiné d'humaniser le monde.Or, le monde « reste inhumain tant que les hommes n'en débattent pas constamment.Car le monde n'est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu'il est devenu objet de dialogue1».Coïncidence?Dans l'encyclique-événement Laudato Si', le pape François fait du dialogue une action concrète.Le contraire d'une esquive pour gagner du temps : un outil de conversion personnelle et de salut collectif sur les plans politique, socioéconomique, diplomatique et environnemental.Une arme pacifique dans le combat pour la justice et pour la survie de la planète, enjeux qu'il juge indissociables.Le dialogue est un exercice fécond, mais périlleux.Puisqu'il serait à la fois maladroit et présomptueux de jouer les Socrate, dialoguer, c'est nécessairement accepter de se remettre en question.Ce qui vaut, entre autres, pour l'Église, comme témoin, et pour la société québécoise, comme projet: les deux points d'ancrage de Relations.Le couple religion-société a toujours occupé une place décisive dans la revue.Le rôle des chrétiens dans les luttes ouvrières et sociales, le rapport Dumont, la théologie de la libération ou l'enseignement social chrétien, par exemple, en balisent les 75 ans d'existence.Au moment où certains voudraient tourner la page, la question du religieux refait surface.Je pense aux débats concernant l'arrivée de milliers de réfugiés syriens, mais surtout à la tension plus subtile entre laïcisme et pluralisme qui caractérise désormais notre société.Je pense également à l'aide médicale à mourir, aux cours d'éthique et de culture religieuse, à la « Charte des valeurs » et au fondamentalisme, entre autres, enjeux que Relations a cherché à éclairer en profondeur pour nourrir le dialogue au service du monde.Le souci du monde a encore inspiré à la revue, ces dernières années, sa critique de la démocratie libérale, confisquée par une élite technocratique et financière et axée sur le consumérisme.Critique qui répond à celle qu'elle adresse à l'institution ecclésiale, censée témoigner de la subversion évangélique des rapports de pouvoir, mais attachée par traditionalisme au cléricalisme et à la discrimination entre croyants et croyantes.Oui, place au dialogue au nom de l'amour du monde.Et qu'il s'agisse d'accompagner la vie de l'Église, de repenser la société juste ou de « sortir du choc des civilisations », pour reprendre le titre du dossier du numéro précédent, Relations reste, en 2016, un outil de dialogue libre, accessible et courageux.Ce n'est pas un luxe.Ne l'oublions pas.@ 1.Hannah Arendt dans une lettre à Karl Jaspers, le 11 novembre 1946.RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 31 ReLatiONS CÉLÈBRE SON 75e ANNIVERSAIRE ! Pour lancer les festivités, nous vous invitons à une soirée toute spéciale LE LUNDI 7 MARS 2016 BIBLIOTHÈQUE CENTRALE DE L'UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL (UQAM) Pavillon Hubert-Aquin, salle A-M100 400, rue Sainte-Catherine Est (accès par le niveau métro, près de la cafétéria) à 18 h 30 VERNISSAGE DE L'EXPOSITION RELATIONS, UNE REVUE ENGAGÉE DANS SON ÉPOQUE l'exposition se poursuivrajusqu'au 21 avril 2016 RSVP AVANT LE 1er MARS : Christiane Le Guen, 514-387-2541, poste 234, à 19 h 30 à l'UQAM (salle à confirmer, consultez notre site Web) CONFÉRENCE DE JEAN BÉDARD SUR L'AMOUR DU MONDE Écrivain, philosophe et cofondateur de la ferme SageTerre, Jean Bédard nous parlera du premier des trois thèmes qui marqueront notre 75e anniversaire, soit l'amour du monde, la résistance et la création.Il a publié, entre autres, Marguerite Porète, l'inspiration de Maître Eckhart (VLB, 2012), Le chant de la terre innue (VLB, 2014), Le pouvoir ou la vie (Fides, 2008) et L'écologie de la conscience (Liber, 2013).Contribution volontaire RENSEIGNEMENTS: Agusti Nicolau, 514-387-2541, poste 241, , www.revuerelations.qc.ca 32 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 PROCHAIN NUMÉRO À l'occasion de notre 75e anniversaire, les trois premiers dossiers de l'année formeront une trilogie sur les thèmes de l'amour du monde (n° 782), de la création (n° 784) et, dans notre édition de mars-avril (n° 783) sur celui de : LA RÉSISTANCE La résistance est un aspect essentiel de l'existence.Exister, c'est résister à la domination, à la fatalité, à l'impuissance, au mal, à l'injustice.À l'ère du péril climatique, plus que jamais, la résistance est un impératif et le moteur d'un changement radical dans nos sociétés.Elle s'impose aussi contre la déshumanisation qui accompagne la globalisation financière et technoscientifique, et contre les guerres qui touchent des millions de personnes.Au Sud, des femmes ouvrent de nouvelles perspectives pour résister et créer un monde meilleur; quelles sont-elles?Et au Québec, comment les luttes sociales et écologiques actuelles se conjuguent-elles pour transformer celle pour l'indépendance?o ?« A H Lino, L'invisible couleur de l'être, 2015, acrylique et collage sur papier À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022\tun débat sur l'économie collaborative ; \u2022\tune table ronde sur l'encyclique du pape François, Laudato Si'; \u2022\tune réflexion sur le syndicalisme ; \u2022\tle Carnet de Bernard Émond, la chronique poétique de Natasha Kanapé Fontaine et la chronique Questions de sens de Guy Côté ; \u2022\tles oeuvres d'artistes choisis parmi ceux et celles qui ont illustré la revue depuis 2000.En kiosques et en librairies le 18 MARS.Pensez à réserver votre copie ! nn Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Web : .RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 33 REGARD ISRAËL: UN COLONIALISME DE PEUPLEMENT PLUS QUE CENTENAIRE Le problème israélo-palestinien est-il un conflit entre deux nations ?Un regard attentif sur l'histoire montre plutôt qu'Israël est responsable d'un colonialisme de peuplement.Michaël Séguin L'auteur, doctorant et chargé de cours en sociologie, est boursier au Centre justice et foi Israël se présente souvent comme un État assiégé, la seule démocratie au Moyen-Orient, un îlot de civilisation au milieu de la barbarie, bref, comme le porteur des valeurs libérales dans une région dominée par l'intégrisme et le sectarisme.Mais qu'en est-il vraiment ?En observant les 100 dernières années, on constate que le sionisme politique, tel qu'il a émergé en Europe de l'Est à la fin du XIXe siècle, ne constitue pas uniquement un mouvement nationaliste, mais aussi un mouvement colonialiste cherchant à conquérir la Palestine et à en remplacer la population par une autre.Autrement dit, nous ne sommes pas en face d'un simple « conflit » entre nations, mais d'une tentative graduelle de la part d'un groupe ethnico-religieux d'outremer (les juifs sionistes d'Europe) de conquérir puis de peupler le territoire d'une population autochtone (les Arabes de Palestine).Cela s'est fait d'abord avec le soutien des Britanniques, puis avec celui des Le cœur du débat concerne sans doute la nature de l'acte de colonisation lui-même.États occidentaux, en particulier des États-Unis.Par conséquent, le problème actuel ne remonte pas à la guerre de 1967, mais à celle de 1948, et il ne se limite pas aux territoires conquis en 1967 (Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est), mais à ceux conquis en 1948 (l'Israël internationalement reconnu) et sur lesquels la communauté internationale a fermé les yeux malgré la violation du plan de partage onusien adopté en 1947 (résolution 181).Dès ses origines, comme l'a démontré l'historien Yakov Rabkin, des Arabes palestiniens ainsi que nombre de juifs de toutes allégeances politiques et théologiques ont accusé le sionisme d'être colonialiste.Il est utile de se rappeler que le sionisme politique émerge dans la zone de résidence juive de l'Empire russe au moment même où les puissances coloniales se rencontraient à Berlin, en 1884-1885, pour tracer les lignes de partage de l'Afrique.À l'époque, certains des penseurs-clés du sionisme, comme Moses Hess et Theodore Herzl, se réclament ouvertement du colonialisme, alors qu'aujourd'hui, les élites israéliennes cherchent à masquer ce projet.Pourquoi?Quatre points semblent toujours faire l'objet de débat, à savoir la nature de l'entreprise sioniste en Palestine, le statut du soutien obtenu des puissances européennes, la nature de l'action de colonisation en Palestine et le type de rapport établi avec la population autochtone.Israël, projet nationaliste ou colonialiste?Sur la nature du sionisme, les défenseurs d'Israël refusent de voir l'immigration sioniste en Palestine, à compter de 1882, comme autre chose qu'un retour à la terre des anciens Hébreux, qu'ils imaginent être les ancêtres des juifs européens, et ce, dans le but de recréer l'État détruit par les Romains au Ier siècle.Pour eux, le sionisme est donc un nationalisme, à la différence près qu'il exige une migration pour que les juifs «reprennent » en main leur destinée nationale et qu'ils mettent fin à la négation de leurs droits politiques et économiques qu'ils subissent en Europe.Plusieurs auteurs rétorquent que le fait d'être nationaliste n'empêche pas un mouvement d'être colonial tout à la fois.Au contraire, le sionisme est un mouvement nationaliste qui privilégie des moyens colonialistes (immigration, colonisation de terres dites «vierges», idéologie du progrès, etc.) pour parvenir à la construction d'une nation eurocentrique constituée d'immigrants juifs provenant des quatre coins du monde.Certes, l'idée de créer une société nouvelle et meilleure à Sion évoque un projet nationaliste, mais du moment où cela exige de faire tabula rasa de la société antérieure, il s'agit bien de colonialisme.Les juifs orientaux (Mizrahim) et éthiopiens, qui constituent pourtant plus de la moitié de la population israélienne, en sont aussi victimes: encore aujourd'hui, ils sont sous-représentés dans les sphères décisionnelles, signe de la persistance d'un orientalisme inhérent au sionisme.Un colonialisme avec ou sans métropole ?Un second argument fréquemment invoqué pour réfuter la thèse voulant que le sionisme soit un mouvement colonial consiste à dire que ses membres ne provenaient pas d'une même mère-patrie et qu'ils n'ont été soutenus par aucune métropole.Même le soutien reçu des Britanniques à la suite de la déclaration Balfour (1917) est, selon cette conception, interprété comme étant foncièrement opportuniste.Face à cela, plusieurs chercheurs proposent de concevoir la diaspora juive européenne comme un vaste réservoir d'immigrants, une quasi-mère-patrie, tout en soulignant que le sio- 34 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 REGARD nisme politique a tout fait pour bénéficier de l'appui de puissances impériales, qu'il s'agisse de l'Allemagne, de l'Empire ottoman ou de la Grande-Bretagne.Dans les faits, cette dernière joua le rôle de quasi-métropole, apportant aux efforts de colonisation un soutien incomparable au traitement qu'elle réserva aux Palestiniens : création d'un système économique juif autonome et protectorat contre les intérêts économiques extérieurs; libéralisation du marché foncier facilitant ainsi l'acquisition des terres palestiniennes; autorisation de créer un système d'éducation indépendant des institutions politiques autonomes et même, pour un temps, d'opérer des unités paramilitaires (notamment la Haganah et le Palmah) en collaboration avec l'armée britannique.En résumé, Londres apporta un soutien sans lequel l'État d'Israël n'aurait pu voir le jour en 1948.Colonisation avec ou sans colonialisme?Le cœur du débat concerne sans doute la nature de l'acte de colonisation lui-même.À cet égard, les défenseurs du sionisme insistent sur le fait que les fondateurs d'Israël ont développé une société et une économie parallèles aux structures sociales palestiniennes afin d'éviter toute exploitation.S'il y a bien eu colonisation d'une part de la Palestine, il n'y a pas eu colonialisme, à leur avis, puisque les politiques et l'idéologie du mouvement travailliste qui prit la tête du yishouv- la communauté juive en Palestine avant la création d'Israël-, dans les années 1930, étaient mues par des idéaux socialistes.Plusieurs répliquent que cette définition du colonialisme est trop restrictive et mettent en lumière combien le développement séparé des sionistes, de 1880 à 1948, a peu à voir avec la recherche d'une situation symétrique.Au contraire, à l'époque, les juifs sionistes de Palestine sont une communauté fortement organisée, avec une culture qui promeut l'expansion territoriale (l'hébreu moderne emprunte le vocabulaire biblique pour parler positivement du colonialisme: «monter en terre d'Israël», «rédemption de la terre», «faire fleurir le désert», etc.).Ils disposent aussi d'un ensemble d'institutions (Fonds national juif, Agence juive, kibboutz, mochav, etc.) qui permettent l'achat massif de terres palestiniennes, puis la conquête territoriale jusqu'à l'expulsion manu militari de la majorité des Palestiniens en 1948.La séparation prônée par les élites travaillistes a donc été l'outil d'un colonialisme de peuplement et même le germe de la situation actuelle d'apartheid, non son antithèse.Qu'en est-il des Palestiniens?Concernant la nature de la relation entre les colons et la population autochtone, plusieurs affirment que le mouvement sioniste recherchait le plus grand bien des Palestiniens, qu'il se voulait un agent de leur modernisation, et que seule une minorité, au sein de ce mouvement, avait des visées colonialistes.Une image souvent évoquée à cet égard est celle du roman de Theodor Herzl, Altneuland.Alors que son personnage principal se rend pour la première fois en Palestine à la fin du XIXe siècle, il la découvre dans un état d'abandon total.Quand il y revient, 20 ans plus tard, tout s'est merveilleu- sement transformé grâce à la colonisation juive (santé, éducation, infrastructures).Comme le souligne habilement le sociologue et historien Maxime Rodinson, bien que dominés et minorisés, les juifs européens n'en partageaient pas moins le sentiment de supériorité des Européens face au reste du monde et l'idée que leur apport à la Palestine ne pourrait être que bénéfique.C'est pourquoi, lorsque les premiers colons sionistes arrivent en Palestine, ils ne voient tout simplement pas la population locale, qu'elle soit juive, chrétienne ou musulmane.La Palestine est, dans leur esprit, « une terre sans peuple pour un peuple sans terre», et les Palestiniens sont, au mieux, une partie du paysage, non dénuée d'un certain exotisme.La Nakba comme processus continu Ainsi, l'étude des origines de l'État d'Israël permet de voir que la situation depuis la conquête de 1967 et l'occupation militaire qui s'en est suivie n'est pas l'exception, mais bien la règle puisqu'y prévaut la même logique de domination et d'effacement.Cette logique constitue le cœur du colonialisme de peuplement, le but n'étant pas strictement de tirer profit d'une population et de son territoire (comme c'est le cas du colonialisme d'exploitation), mais de fonder un ordre social nouveau duquel est exclue la population autochtone, que ce soit par 1\t- Y Philippe Ducros, Machsom (poste de contrôle) à Qalandiya, en 2005.Artiste invité du n\" 732 (mai 2009).RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 35 REGARD génocide, nettoyage ethnique, ghettoïsation, migration forcée, assimilation ou marginalisation.Ce faisant, la conquête n'est plus seulement un événement survenu à un point donné dans l'histoire, mais un processus continu de substitution d'une population par une autre, un long processus de marginalisation similaire à celui qui a toujours cours au Canada, aux États-Unis et en Australie avec les populations autochtones.Bien que les stratégies employées par Israël face aux Palestiniens qui demeurent à l'intérieur des frontières de 1948 et de celles de 1967 soient différentes, le résultat est sensiblement le même : il s'agit de tout mettre en œuvre pour « judaïser » la population, les institutions, la langue, les lieux, l'histoire et même l'archéologie.En plus d'interdire le retour aux quelque 750000 Palestiniens qui ont fui ou ont été expulsés du territoire devenu Israël en 1948, le gouvernement israélien a massivement exproprié et concentré sur seulement 4% du pays les 156000 Palestiniens qui sont alors demeurés en Israël.Depuis lors, les administrations israéliennes successives ont tout fait La conquête est un processus continu de substitution d'une population par une autre.pour transformer ces citoyens palestiniens en « Arabes israéliens», mettant leurs communautés et leurs écoles sous la haute surveillance de l'appareil sécuritaire (d'abord l'armée, ensuite les services secrets) pour s'assurer qu'aucune réelle cohésion nationale ne puisse émerger entre les membres de cette population.Combiné à la discrimination quotidienne que vivent les Palestiniens citoyens d'Israël (par exemple, l'accès inégal à la scolarisation, à l'emploi et à la terre), tout est orchestré pour que ces derniers ne se sentent ni vraiment Palestiniens, ni vraiment Israéliens, et qu'ils quittent le pays de leur plein gré ou lors d'un « échange » de territoire improbable avec l'Autorité palestinienne.Du côté des Palestiniens sous occupation, si l'identité est moins un enjeu central, ce sont les conditions de vie qui posent le plus problème: depuis 1967, ils ont vu leur relative liberté fondre comme neige au soleil.Alors que Gaza est devenue la plus grande prison à ciel ouvert, la Cisjordanie s'est transformée en un archipel de bantoustans au profit du demi-million de colons israéliens: moins de 18% de ce territoire est réellement contrôlé par l'Autorité palestinienne.En fait, si tout est organisé pour faciliter l'établissement, le confort et la mobilité des juifs en Cisjordanie, les Palestiniens vivent l'exact opposé: contrôle des déplacements, des terres, de l'eau, du droit de construire et même, du droit de vivre.L'arbitraire de la loi martiale, les emprisonnements « administratifs », les démolitions de maison et l'expropriation des terres : tout est aussi pensé pour effacer la présence des Palestiniens et rendre leur vie invivable.Pas de paix sans décolonisation En résumé, si Israël se présente aujourd'hui comme un « État assiégé», l'absence de paix n'est pas à rechercher dans une essence maléfique du côté arabe, mais bien dans la dynamique coloniale.À la lumière de cette dynamique, il n'est pas surprenant que les négociations de paix initiées il y a plus de 20 ans ne mènent nulle part et que la solution à deux États, l'un israélien, l'autre palestinien, se soit transformée en solution à « un État et quelques bantoustans ».L'explication de cet échec est relativement simple: la paix recherchée par les Shimon Peres et Yitzhak Rabin était stratégique, déconnectée d'un véritable souci de reconnaissance des droits historiques du peuple palestinien et d'un désir de cohabitation réellement égalitaire entre peuples.Ce que ces Nobels de la paix voulaient, c'est la pacification et la consolidation des privilèges accumulés par les Israéliens juifs, aux dépens des Palestiniens.La majorité israélienne ne parviendra à cette décolonisation que si des pressions extérieures l'y forcent, comme l'ont montré les victoires récentes du mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël.En attendant, la machine militaire, académique et médiatique israélienne continuera à convaincre cette majorité, avec la complicité d'une communauté internationale silencieuse, que le pays doit se défendre coûte que coûte.© La Compagnie des philosophes, un organisme à but non lucratif (non subventionné), œuvre depuis maintenant 17 ans à promouvoir la philosophie sous toutes ses formes auprès d\u2019un large public.L\u2019objectif est d\u2019offrir à chacun l\u2019occasion de participer, en bonne compagnie, aux joies que procure l\u2019entreprise philosophique comme quête de sens, de lucidité et de sagesse.Il s'agit de penser mieux, pour vivre mieux, avec soi, avec les autres et avec la nature.100, rue Saint-Laurent Ouest, Longueuil 450-670-8775 philosophes@me.com www.cdesphilosophes.org Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire.Diderot (1713-1784) DIMANCHES PHILO 2016 7 et 21 février 6 mars 3 ET 17 avril CINÉ-PHILO 20 mars et 24 avril Conférences, ateliers de discussion, léger goûter, documents d'accompagnement.Tous les détails sur notre site Internet 36 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 AILLEURS LA LUTTE CONTRE LE GAZ DE SCHISTE EN ALGÉRIE Pour renflouer la rente pétrolière, le gouvernement algérien mise sur le gaz de schiste.Dans ce pays comme ailleurs, les citoyens s'y opposent.Hocine Malti L'auteur, ancien haut responsable de Sonatrach, est l'auteur d'une Histoire secrète du pétrole algérien (La Découverte, 2012) exploitation du gaz de schiste a fait naître un mouve- Lment de contestation inédit en Algérie ces dernières années.Pourtant Sonatrach, l'entreprise nationale des hydrocarbures, y est pour l'instant la seule compagnie active dans ce domaine.À ce jour, elle aurait foré une dizaine de puits (je dis «aurait» parce que l'omertà la plus totale prévaut à ce sujet), dont deux liés au permis qu'elle détient pour exploiter le champ prometteur de l'Ahnet, dans la région d'In Salah, au cœur du Sahara.Le géant pétrolier français Total, qui y était associé depuis décembre 2009, a annoncé, en janvier 2015, avoir mis fin à ce partenariat en juin 2014.Le fort mouvement de contestation de la population locale y est-il pour quelque chose dans cette décision, par ailleurs incompréhensible puisqu'à cette date, l'investissement consenti avait commencé à porter ses fruits, un important gisement de gaz de schiste ayant été découvert ?À qui Total a-t-il cédé sa participation et quel a été le montant de la transaction?Est-ce à Sonatrach, qui n'a fait aucun commentaire?Si oui, pourquoi ne pas le dire et quels sont les termes de l'accord?Autant de questions restées sans réponse qui font que l'on s'interroge sur la véritable raison du départ de Total.Un mouvement inédit L'exploitation du gaz de schiste a été autorisée dans le pays par une loi adoptée par le Parlement algérien en 2013.Dès que furent connues les premières dispositions de cette loi, en 2012, un mouvement de contestation a pris forme et a pris de l'ampleur à In Salah, où un collectif anti-gaz de schiste est apparu au cours de l'année 2014.Depuis le 1er janvier 2015, c'est toute la population de cette petite ville qui manifeste chaque jour sa colère sur la place centrale qu'elle a renommée SahatEssou-moud (« Place de la résistance »).Deux déclarations, faites en 2014, ont contribué à jeter de l'huile sur le feu : d'abord celle du premier ministre Abdelmalek Sellai, qui a dit que les produits chimiques utilisés lors de la fracturation hydraulique n'étaient guère plus nocifs que ceux dont sont imbibées les couches pour bébé; ensuite, celle du ministre de l'Énergie, Youcef Yousfi, qui a accusé les habitants d'In Salah de chercher à entraîner l'Algérie dans la situation de l'Irak ou de la Libye par leur opposition au projet du gouvernement.Ce mouvement de contestation est nouveau en Algérie.C'est en effet la première fois que l'on assiste à une fronde ci- toyenne qui dure aussi longtemps.Autre particularité du mouvement, il n'exprime pas de revendications matérielles et rassemble dans la rue autant de femmes que d'hommes, ce qui est plutôt rare en Algérie.Début 2015, on a vu naître un peu partout à travers le pays des collectifs identiques à celui d'In Salah, qui se sont rassemblés au sein d'un regroupement national qui a adressé une demande de moratoire au président de la République, Abdelaziz Bouteflika, le 23 février 2015.Dans son argumentaire, tous les dangers que représentent la technique de fracturation hydraulique, utilisée pour extraire le gaz de la roche-mère, sont soulignés.Parmi ceux-ci, les énormes quantités d'eau utilisées lors de chaque forage (15 à 20 millions de litres) -une eau précieuse en zone désertique- inquiètent vivement.Tout comme les risques de pollution du sol, du sous-sol, de l'air et des nappes d'eau souterraines qui viennent avec la fracturation.Le gouvernement a opté pour une politique de la terre brûlée en autorisant l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels.Mais le plus grand danger est de polluer la couche albienne, qui recèle plusieurs dizaines de milliers de milliards de mètres cubes d'une eau dite « fossile » provenant des pluies qui se sont abattues depuis la nuit des temps sur les montagnes de l'Atlas, au nord du pays.Si une telle éventualité devait survenir, c'est la vie de plusieurs générations de Maghrébins qui serait mise en danger.La pollution est d'ailleurs déjà là, puisque ne sachant trop que faire des eaux usées, les exploitants les rejettent dans des bassins inadéquats creusés dans le sable, recouverts d'un plastique qui assure une étanchéité très relative.Les habitants d'In Salah ont d'ailleurs constaté que depuis le forage des deux puits, des pigeons, des faucons, des cigognes en migration et même des chameaux meurent dans les environs.Ils ont demandé aux autorités locales de déterminer les causes du phénomène et à Sonatrach d'installer des appareils de mesure de la toxicité de l'air dans la région.Ces demandes sont, à ce jour, restées lettre morte.Le va-tout de l'État Deux raisons expliquent l'entêtement du régime à vouloir exploiter coûte que coûte le gaz de schiste : l'alignement sur la politique américaine et la baisse dramatique des recettes pétrolières du pays.RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 37 AILLEURS sert I' K \u2022«vcv- I 1 N ir- mm Manifestation contre le gaz de schiste à In Salah, le 8 mars 2015.Photo : CP/Billal Bensalem.Lors de sa rencontre avec George W.Bush, en novembre 2001, Abdelaziz Bouteflika a conclu avec lui un accord secret en vertu duquel l'Algérie s'engageait à mettre en application la nouvelle doctrine américaine en matière d'énergie et à satisfaire tous les besoins et desiderata des Américains dans ce domaine.En contrepartie, les États-Unis fourniraient soutien et protection aux hommes du régime et au président joerson-nellement.C'est dans ce cadre que le ministre de l'Énergie, Youcef Yousfi, a établi en 2010-2011 des contacts -secrets également- avec des multinationales pétrolières qui aboutirent, en 2013, à la promulgation de la nouvelle loi autorisant l'exploitation du gaz de schiste.L'Agence américaine d'information sur l'énergie, à partir d'évaluations peu fiables, avait auparavant mis « l'eau à la bouche » des Algériens en estimant les réserves du pays à 19800 milliards de mètres cubes, ce qui représenterait la 3e plus importante réserve dans le monde.Par crainte que le virus de la contestation anti-gaz de schiste n'atteigne les rouages de l'entreprise nationale des hydrocarbures, le gouvernement a même fait appel aux services de Thomas Murphy, directeur d'un centre de recherche chargé du suivi de l'exploitation du gisement de gaz de schiste de Marcellus, en Pennsylvanie.Il le fit venir à Alger pour y « prêcher » la bonne parole aux cadres supérieurs de Sonatrach.Lorsqu'on sait que le financement et le fonctionnement du centre qu'il dirige sont assurés par quelque 300 entreprises qui participent à des degrés divers à l'exploitation de ce gisement, on peut imaginer ce qu'il a pu dire à ces cadres.On vit également Charles Rivkin, sous-secrétaire d'État américain aux Affaires économiques, déclarer, lors d'une conférence de presse à Alger en mars 2015, qu'il n'avait pas de conseils à donner aux Algériens, mais qu'il les informait néanmoins que l'exploitation du gaz de schiste avait créé des emplois dans son pays, que la technique utilisée était saine et sans danger et que les États-Unis étaient disposés à leur fournir l'assistance technique nécessaire, s'ils le désiraient.La seconde raison pour laquelle le régime a décidé d'aller de l'avant avec l'exploitation du gaz de schiste a commencé à prendre forme en 2011, quand il se rendit brusquement compte que la production de pétrole et de gaz conventionnels avait commencé à chuter.En parallèle, le prix du baril de pétrole a entamé une dégringolade, devenue encore plus importante depuis novembre 2014.Or, les hydrocarbures représentent 98% des recettes en devises de l'Algérie, qui importe quasiment tout ce que la population consomme.Étant donné que rien n'a été fait par le régime pour préparer ce qu'il appelle « l'après-pétrole », dont il parle pourtant depuis une quinzaine d'années au moins, il se retrouve pris de panique, car toute baisse des recettes pétrolières affectera directement le quotidien des citoyens, dont il craint le réveil brutal.En outre, cette rente pétrolière constitue l'assise du régime, qui l'utilise pour acheter les consciences et des soutiens à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, ainsi que pour acheter la paix sociale en distribuant de l'argent à tout-va (subventions diverses, prêts qui ne sont jamais remboursés, etc.).Elle lui permet de renforcer et de pérenniser son pouvoir et permet aussi aux barons du régime de toucher d'énormes commissions de la part des entreprises pétrolières, incluant Sonatrach.Malheureusement, le gouvernement algérien a opté pour une politique de la terre brûlée en autorisant l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels, bien qu'il soit conscient des dangers encourus par la population.Le pouvoir algérien a toujours considéré qu'il était seul à détenir la vérité, ignorant la volonté populaire.Il y a fort à parier que la mobilisation permanente de la population d'In Salah a réussi à semer le doute dans l'esprit des responsables politiques algériens.Elle semble, en effet, avoir porté ses fruits, puisque Sonatrach, avec l'accord du gouvernement bien entendu, aurait renoncé, dit-on, à y forer un troisième puits pour le moment.Et cela aussi est un fait inédit en Algérie.@ 38 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 QUESTIONS DE SENS Le rêve humain.L'auteure est poète et écrivaine Nous marchons au milieu d'un monde fracassé.Réalité virtuelle, consommation effrénée, recherche de profit, déshumanisation des liens et dévastation des lieux, la liste est longue pour décrire l'horizon actuel de nos vies.Et tout aussi longue, celle de ce qui s'est peu à peu effrité, parfois perdu, de ce qui constitue pourtant les fondements mêmes de notre présence au monde : les liens au beau, au juste, au bon et à l'Autre.L'humain n'est plus au cœur des décisions.Il a été remplacé par des impératifs qui réduisent le bien-être individuel et collectif à la production et à la consommation, sans égard pour la qualité environnementale et celle de l'existence.J'écris ce texte après les attentats de novembre 2015 à Paris, Beyrouth, Bamako, au moment où se tient la COP21.Entre le terrorisme et les menaces écologiques, quelle place reste-t-il pour que la vie humaine ne perde pas pied?Comment renouer avec ce qui manifeste notre nature profonde et faire de nos vies une manière d'aimer le monde et de donner sens à notre présence ?Photo : Hélène Dorion, tirée de l'ouvrage Le temps du paysage, à paraître au printemps 2016 aux Éditions Druide.Hélène Dorion Tout passe.Tout meurt.Nous le savons.Nous savons l'éphémère mais plutôt que de le laisser nous rappeler combien la vie est précieuse, il n'est plus considéré que sous l'angle du jetable, de telle sorte que nous faisons l'expérience du monde dans une instantanéité qui nous dessaisit du sens même de vivre.Au contraire de nous rendre conscients de la valeur de l'existence, l'éphémère en est venu à nous déresponsabiliser: puisque tout passe, rien n'a d'importance, dit une société qui prétend nous protéger de ce monde dont elle ne cesse de nous éloigner.Pour Spinoza, l'humain est animé par ce qu'il appelle le «désir de persévérer dans son être».Effort, volonté, appétit, ainsi se définit pour lui notre essence, nous qui cherchons consciemment à devenir.Et nous ne sommes pas seuls à être mus par cet élan.La nature -dont nous faisons intrinsèquement partie - tend elle aussi à se réaliser et à produire sans cesse de la vie.Mais plutôt que de contribuer à cette aspiration et d'accomplir l'union avec la nature qu'évoquent les textes sacrés, nous l'utilisons et l'exploitons pour nous-mêmes, transformant en conquête ce qui devrait constituer une quête commune.Nous nions du même coup la valeur inhérente à la nature, et donc à la Terre.Plus encore, l'être humain ne se soucie que de son propre bien-être, sans égard pour ce lieu qu'il habite, ne le respectant pas davantage qu'il ne le protège - l'humain, nous rappelle Hubert Reeves, est d'ailleurs le seul animal à souiller son nid.La Terre, comme plus récemment le cosmos, n'existerait que pour lui et n'aurait d'autre dessein que de servir sa destinée.Témoignant d'un égocentrisme outrancier, l'humain a ainsi détourné le sens même de la nature et cherché à l'assujettir à ses désirs excessifs et à sa volonté de pouvoir.L'amour du monde?Ce lien fondateur, qui devrait être empreint d'empathie, de gratitude et de compassion, est plutôt marqué par la tension et la lutte.Si nous voulons remplacer le pouvoir sur l'Autre en amour de l'Autre, étreindre le monde plutôt que de le broyer, peut-être devons-nous retourner à la beauté, faire l'expérience des qualités réparatrices que ne cesse de déployer l'univers, et que l'art transpose pour en exprimer le souffle singulier.La nature - sa présence dans le paysage - est en effet le lien privilégié entre le monde extérieur et notre moi intérieur.Le destin humain pourrait bien être cette quête d'un passage entre le dehors et le dedans, entre le haut et le bas.En 1854, un homme en quête de liberté, d'émerveillement et d'un sens à la vie qui en respecte aussi les valeurs fondamentales a défendu un rêve qui n'était pas celui de dominer la nature, d'en exploiter les ressources ou de détruire, au nom du progrès, la maison que nous habitons.Cet homme, Henry David Thoreau, écrivait : « L'argent n'est point requis pour acheter un simple nécessaire de lame.»\t-» RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 39 QUESTIONS DE SENS Pour éviter de retourner sur les sillons déjà creusés, c'est une nouvelle vision du rêve humain qu'il faut élaborer, une nouvelle manière de nous lier au monde, et donc de l'aimer.Lecteur attentif des textes de sagesse orientale, Thoreau est, par son anticonformisme et ses préoccupations environnementales, le précurseur de plusieurs mouvements actuels.Il a aussi inspiré de nombreux réformateurs pacifistes dont Gandhi, Martin Luther King et Thomas Merton.Il a notamment insisté sur la nécessité d'un lien étroit avec la nature pour que l'existence soit autre chose qu'une accumulation de biens et de profits.Sensible au vivant - aux animaux, aux arbres et aux plantes, à tout ce qui est notre miroir, dirait la sagesse chinoise -, Thoreau a entrepris ce voyage de transformation de son être, ce parcours immobile qui est une plongée au cœur de soi.Pour « avancer dans la direction de ses rêves », comme il l'écrivait, et pour que la vie humaine ne se réduise pas à la survie ou au divertissement, mais quelle soit une manifestation de notre essence, nous savons que des changements profonds et durables doivent avoir lieu dans nos sociétés.Mais le plus grand défi est de transformer notre conscience.Pour éviter de retourner sur les sillons déjà creusés, c'est une nouvelle vision du rêve humain qu'il faut élaborer, une nouvelle manière de nous lier au monde, et donc de l'aimer.Notre premier pas consisterait alors à porter attention et amour à ce monde en s'accordant à ce que les bouddhistes appellent notre bonté fondamentale, cette disposition du cœur présente en chacun de nous, qui ouvre à la bienveillance, à la gratitude et au partage.N'est-il pas urgent de recréer un paysage intérieur dans lequel cette bonté s'exercera, de reformuler le pacte entre le rêve humain et sa dimension sacrée, d'allier le ciel de sagesse à la terre de l'expérience, et de refaire ainsi le passage entre le monde et nous?@ GUYLAINE GUAY Complicité volontaire Le mardi 11 h Rediffusion le mercredi minuit et le dimanche 20 h JEAN-PHILIPPE TROTTIER CHEF D'ANTENNE Questions d'actualité Lundi au vendredi 12 h 15 à 13 h \u2022 Rediffusion le lendemain matin 8h15 MARCEL LEBOEUF Passion Marcel Mercredi 11 h Jeudi minuit Samedi 13h radio vm au cœur de 89,9 FM TROIS-RIVIÈRES 'essentiel 91,3 FM MONTRÉAL 100,3 FM SHERBROOKE 104,1 FM RIMOUSKI 89,3 FM VICTORIAVILLE 40 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 LES PAS D'IGNACE Le Gesù, un pont entre l'art et la société Daniel LeBlond, s.j.L'auteur, jésuite et artiste, a été directeur artistique du Centre de créativité de l'église du Gesù, de 1991 à 2006 I y a 30 ans, je rentrais au pays après avoir étudié le cinéma à l'École des hautes études supérieures cinématographiques, à Paris, et réalisé un premier film inspiré par le monde de la rue, tout particulièrement celui impitoyable de la prostitution.Une question me taraudait: comment et pourquoi peut-on faire vivre à des êtres humains des situations telles que leur humanité est mise totalement de côté?Je désirais ardemment trouver la réponse et le moyen de changer quelque chose à ce monde.Cela contribua à la naissance du Centre de créativité de l'église du Gesù, laquelle célèbre son 150e anniversaire en 2015-2016.Le Gesù a toujours eu cette volonté d'accueillir des artistes, depuis son premier amphithéâtre (1865), avec la troupe du père Joseph Paré (1923), jusqu'à la première Nuit de la poésie (1970), par exemple.Ce désir est toujours motivé par des convictions spirituelles et sociales qui sont en fait une seule et même conviction.Malgré le terrorisme qui frappe de nouveau et de manière extrêmement violente ; malgré les injustices qui s'intensifient et l'exploitation de l'être humain qui se raffine ; malgré le fait que notre planète soit meurtrie de manière systématique ; l'humain est toujours là à créer des chorégraphies, des peintures, des sculptures, de la musique, des pièces de théâtre.Au Gesù, nous sommes présents depuis plus de 20 ans pour soutenir l'expression vitale des artistes, qui permettent de poser un regard différent sur le monde, source de prise de conscience et d'engagement.Notre démarche, qui cherche à redonner des espaces d'intériorité à notre monde, se situe au cœur des enjeux de notre société.Ainsi, les nouveaux rituels - où se mêlent la parole, le chant la danse -, vécus dans le cadre du programme Art et spiritualité, offrent des moments de recueillement.Nous n'avons que peu d'occasions de nous retirer ainsi de la cohue, de cesser d'être le jeu de forces extérieures qui épuisent nos sens, nos nerfs et notre capacité de faire de réels choix qui répondent à notre désir d'être et de vivre.Ces expériences vécues sont aussi des lieux d'inclusion.Croyants et non-croyants deviennent acteurs d'une expression commune de leur expérience intérieure.Nous vivons alors dans un espace de rapprochement et de reconnaissance mutuelle de ce qui nous unit.Nous avons toujours essayé, avec nos pauvres moyens, d'offrir une alternative à la culture de masse qui contribue trop souvent à endormir la société.Nous le faisons surtout en diffusant des productions artistiques qui sortent des sentiers battus, entre autres : une pièce de théâtre sur la guérison, montée par une communauté autochtone ; un théâtre chorégraphique qui traite de la situation dans les pensionnats autochtones, suivi de moments de partage intense ; une chorégraphie qui recrée l'harmonie vécue il y a longtemps -trop longtemps- entre juifs, chrétiens et musulmans en Andalousie ; une exposition en collaboration avec Amnistie internationale traitant du mariage forcé des jeunes filles dans les pays d'Asie et d'Afrique ou encore celle réalisée par le Centre justice et foi sur la vie et l'intégration de personnes musulmanes au Québec.Ce désir de questionner notre société et de faire jaillir des espaces de réflexion et de conscientisation nous a permis de nous impliquer directement dans certaines causes sociales, en accueillant des soirées-bénéfices, des conférences, des tables rondes.Pendant des années, en collaboration avec la Société des écrivains canadiens, nous avons donné la parole aux poètes - une parole vivante décapante, à mille années-lumière de celle véhiculée par les médias ! Ces dernières années, c'est la parole de slameurs qui se fait entendre au Gesù, même à l'intérieur de nos célébrations eucharistiques.Que serait notre société sans nos poètes?L'expression vitale des artistes permet de poser un regard différent sur le monde, source de prise de conscience et d'engagement.Nous avons aussi la chance d'accueillir des artistes en résidence dans l'église du Gesù, notamment Le Vivier.La plongée en soi, dans l'acte de création, loin d'être un repli sur soi, est une féroce confrontation avec ses limites et ses manques, un combat exigeant qui ouvre, à la fin, à des retrouvailles sensibles avec l'univers et l'humanité.Au Gesù, nous offrons la possibilité de travailler dans un lieu patrimonial unique, porteur aussi du silence de ceux et celles qui sont venus y prier, y pleurer et se réjouir.Les artistes le sentent, le vivent et nous le redonnent à travers leurs œuvres d'art de telle manière que notre tradition trouve des chemins nouveaux d'actualisation.C'est notre manière de répondre à ce sentiment de rupture violente avec notre passé religieux et avec la culture qui nous a précédés.L'artiste peut sembler vivre loin des enjeux de notre société.Pourtant, il n'en est rien.Par sa sensibilité, il porte un regard différent sur le monde et, au fond de lui, il porte un besoin vital, celui de dire et d'exprimer à sa manière son vécu.Si nous lui reconnaissons le droit et la liberté de le faire et si nous prenons le temps de l'écouter ou de le voir, il nous permettra de nous retrouver en nous-mêmes, de mieux nous comprendre, d'ouvrir des voies nouvelles vers un avenir meilleur et de nous y engager avec d'autres.® RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 41 LANGUES ET TERRITOIRES \u2022 CHRONIQUE POÉTIQUE Qui suis-je si je ne suis pas le saumon?Texte : Natasha Kanapé Fontaine Illustration : Fanny Aïshaa Retour à ces tentes de l'enfance au plancher de sapinage à l'odeur du thé dans la casserole sur le poêle au fond de ces hivers encore rudes d'il y a 20 ans.Si je ne peux y être physiquement, j'y retournerai en esprit.Rien que pour boire la terre avec mon grand-père.Aiguilles de sapin, de cèdre blanc peaux de pin feuilles de thé du Labrador j'ai un songe qui ne se tarit pas.En ces instants troubles où l'anxieux rencontre l'amer où le ciel rencontre le feu où les écrans de télévision rencontrent les rêves de la nuit des villes il me faut remuer mon intérieur recouvrer avec l'enfance qui fuit les odeurs où je me souviens d'être née consciente.J'ai un nom qui me recherche entre les pages des recueils entre les vers des poèmes entre les troncs-corps de ces arbres qui assiègent l'enfance depuis les canopées.Cimes de ma mémoire.Je dis:je suis la fille de-mais je n'aperçois pas le bouleau qui m'attend avec ses racines.Je dis: nin u utanish.maisje n'aperçois pas la pinède qui m'attend avec son écorchure.Je marche au-devant de moi-même pour être sûre que le monde n'éteindra pas ses lumières avant que j'arrive.Retour à ces tentes de l'enfance qui exultent entre les branches et les clairières au nom du beau et du bois au nom du soleil qui ploie sous les feuillages une herbe se trémousse au passage des oies, des perdrix et des outardes - as-tu déjà entendu le cri des outardes ?-elles se souviennent d'un verbe de terre que les aïeux utilisaient pour nommer l'eau-de-vie qu'est la lumière à la surface de l'eau de pluie.Hier, je marchais sur l'asphalte mes veines ont réfléchi à un linéaire de temps ondes des premiers échanges paroles des premiers accords.Les rivières tardent à être défendues on ne sait plus garder en soi le nom du lac qui nous voit naître où ira-t-on donc si nous ne connaissons la route du retour?Hier encore je me retrouvais en des bois inconnus là-bas, au nord qu'ils disent les gens de la ville ils disent connaître le nord et les bois lorsqu'ils vont à Sainte-Agathe il y a plus de lacs qu'il y a d'étoiles j'ai remarqué mon nom inscrit partout sur les troncs d'arbres un grand oiseau a battu des ailes je l'ai suivi comme une chasseuse queje ne suis pas à quel pointje rêve à quel point rien n'est vrai je ne savais plus si je savais voir je ne savais plus si je savais écouter je retourne au lac abandonné par les castors qui se sont trompés de barrages.42 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 Quel est mon nom si je suis le saumon quel est mon nom si je suis l'ours si je suis l'ours et le saumon si je retourne gratter le miel sur les entrailles de mes ancêtres si je retourne boire aux eaux de ma naissance qui suis-je si je reviens aux bois de l'enfance qui serai-je si je reviens aux tentes de naguère lorsque nous respirions le sapin en nos poumons lorsque nous savions fumer le tabac brun?Qui serais-je si je me détournais de la ville quel serait mon nom si je détournais mon regard des gratte-ciel et mes pieds des routes d'asphalte de ce pays qui n'est pas le mien?Qui suis-je si je suis l'ours qui suis-je sije suis le saumon quel est mon nom si je retourne à la ville sije m'engouffre entre les gratte-ciel et les routes d'asphalte?Les gens de la ville ne savent pas dire le mot terre les gens de la ville ne savent pas dire le mot peuple.Je suis partie si loin de mon fleuve époux je suis partie si loin de mon pays natal je suis en exil en mon propre pays.Gardienne résidente du vivant.* < 1 n RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 43 SOIREES TOUS CONTRE L'AUSTERITE! Les mesures d'austérité du gouvernement libéral sont en train d'affaiblir le Québec en tant que société saine et viable.Se justifient-elles au nom de l'équilibre budgétaire et du contrôle de la dette publique ?La véritable intention de ces mesures néolibérales semble plutôt être la transformation du rôle de l'État, au détriment des services aux citoyens.Cette soirée abordera différentes facettes de l'austérité et comment la contrer en remettant la démocratie au cœur de notre vie collective À MONTRÉAL AUSTÉRITÉ, ÉDUCATION ET SITUATION DES FEMMES AVEC: \u2022\tEve-Lyne Couturier, chercheuse à l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS); \u2022\tFanny Theurillat-Cloutier, professeure de sociologie au Cégep Marie-Victorin; \u2022\tClaude Vaillancourt, écrivain et professeur, président d'ATTAC-Québec.Lundi 1er février 2016 de 19 h à 21 h 30 Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou De Castelnau) À QUÉBEC AUSTÉRITÉ ET RÉGIONS AVEC: \u2022\tÉmilie Dufour, conseillère en développement social, et responsable de l'approche territoriale intégrée (ATI), MRC de Charlevoix; \u2022\tAndré Genest, vice-président de Solidarité rurale du Québec et maire de Wentworth-Nord ; \u2022\tClaude Vaillancourt, écrivain et professeur, président d'ATTAC-Québec.Mercredi 3 février 2016 de 19 h à 21 h 30 Centre culturel et environnemental Frédéric-Back 870, avenue de Salaberry, salle 322-324 EN COLLABORATION AVEC AmiEs ^ i.Terre d.Québec Contribution suggérée : 5 $ RENSEIGNEMENTS : Agustî Nicolau : 514-387-2541, poste 241 ou anicolau@cjf.qc.ca | www.cjf.qc.ca/ap Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.44 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 RECENSIONS \u2022 livres Un Québec invisible Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec FRÉDÉRIC PARENT PRÉFACE DE MARCEL FOURNIER Québec, PUL, 294 p.Qrédéric Parent est trop jeune pour avoir appris qu'il y a des choses qui ne se peuvent pas.Comme il ne le savait pas, il a cru que certaines choses étaient possibles et il a travaillé fort pour tenter de comprendre un mystère qui, par définition, est une vérité révélée qu'il faut croire même si on ne pourra pas la comprendre.Voici donc qu'il s'est mis en frais de comprendre le fameux « mystère de Québec», en recourant à une stratégie rarement utilisée de nos jours: l'approche ethnographique.Il a entrepris de potasser (compulsivement, on l'imagine) tout ce qui a pu s'écrire sur le village sur lequel il a jeté son dévolu - des monographies aux biographies en passant par les recensements -, mais surtout, il a pris du temps pour se mettre à l'écoute.Il a donc entrepris de sonder « les cœurs et les reins » : Quel est votre travail ?Quels ont été vos emplois antérieurs?Lequel était le plus facile?Le plus difficile?Avez-vous de la famille au village?Des amis?À qui demandez-vous le plus souvent de laide?Avez-vous un politicien préféré?Êtes-vous croyant?Et ainsi de suite.Il s'agissait de chercher à vraiment comprendre, U NE QUÉBEC INVISIBLE enquête ethnographique dans un village DE LA GRANDE REGION DE QUÉBEC \\\tPRffACI DI MARC!! FOURNIER au sens premier d'« embrasser dans un ensemble».Parent a rebaptisé son village du nom de Lancaster - un nom qu'auraient pu lui donner les Loyalistes -, pour effacer ses traces et préserver le relatif anonymat de ses informateurs, dont certains pourraient se faire pendre par leurs voisins tellement ils ont été bavards.De même, les noms du canton, des villages et des villes voisines ou de la MRC ont été (légèrement) maquillés : rien ne permet ainsi une identification accidentelle ou trop facile, mais rien n'est difficilement retraçable avec un peu de motivation.C'est d'ailleurs amusant de suivre le jeu de piste pour aboutir à la réponse.Ce village de la région de Québec n'est pas sur le bord du fleuve.Il n'a été « ouvert à la colonisation » qu'après l'échec de la rébellion des Patriotes et il a même été d'abord peuplé d'une majorité d'anglophones, dont les descendants ont (presque tous) quitté la région au début du XXe siècle.Parent met en lumière le contrôle qu'exerce sur le conseil municipal la« population souche», ceux et celles dont les ancêtres s'étaient établis sur le territoire avant la constitution officielle de la paroisse, en 1875.Plus globalement, il décrit comment les réseaux familiaux structurent la vie de Lancaster.Ainsi, le conservatisme ambiant et le fameux mystère de Québec ne seraient qu'une forme de rejet de l'État moderne et des interventions extérieures de toutes sortes qui menacent un milieu tricoté serré.L'auteur ne m'a pas convaincu sur ce point, mais ce n'est pas important : le dévoilement de ce mystère, en fait, n'est vraiment pas au centre de l'ouvrage.L'essentiel est ailleurs, dans ce lent et minutieux dévoilement (d'une partie) des relations sociales.Ce livre fait penser à La fin du village.Une histoire française de Jean-Pierre Le Goff (Gallimard, 2012).Le Goff n'est pas un ethnographe patenté mais un (vieux) sociologue du travail qui a passé tous ses étés dans le même village provençal, puis des séjours plus longs.Il y décrit l'envahissement progressif de ce village traditionnel devenu en quelque sorte une banlieue éloignée d'Aix-en-Provence.Lancaster n'est pas dans l'orbite d'une grande ville et son destin est tout autre.En outre, Le Goff a beaucoup plus d'expérience comme chercheur que LIBRAIR'E DÈS LA -FÉVRIER' * Daoust ^TQ,/964.IPÇJ 11* Lec/erc , TOME II - BIOGRAPHIE DE FERNAND DAOUST BÂTISSEUR DE LA FTQ 1964-1993 Grand syndicaliste québécois, Fernand Daoust a réalisé dans l'ombre un patient et efficace travail de bâtisseur.Tout au long de son mandat à la direction de la FTQ, il a été le champion de la reconnaissance du français comme langue de travail un artisan d'une centrale progressiste et nationaliste.DÉCOUVRIR! Également disponible chez M Éditeur : Fernand Daoust jeune militant syndical, nationaliste et socialiste.Tome I - 1926-1964 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 45 RECENSIONS \u2022 livres Parent et une plus grande maîtrise de son écriture ; mais il ne pratique pas le même métier et son analyse, captivante au demeurant, en reste à un niveau assez superficiel finalement, lorsqu'on la compare au livre de Parent qui mérite vraiment le détour.Pierre J.Hamel Québec, tu négliges un trésor DOMINIQUE BOISVERT Montréal, Novalis, 2015, 111p.ans ce livre, Dominique Boisvert exprime de façon éloquente ce que pensent bien des catholiques sans jamais le dire à leurs amis non-croyants : les Québécois et les Québécoises qui, réagissant contre la domination culturelle du clergé ont rejeté l'Église catholique, ontjeté le bébé avec l'eau du bain.Ils ont oublié le message de Jésus véhiculé par cette Église, l'amour, la liberté et la solidarité sans frontières, même si - et l'auteur le rappelle - elle le masquait sous d'innombrables règles morales et commandements ecclésiastiques auxquels il fallait se soumettre.Même plusieurs non croyants reconnaissent aujourd'hui -je pense, par exemple, aux personnes interviewées dans le documentaire L'heureux naufrage -que le rejet du catholicisme a conduit la société à un vide spirituel et à une ab- sence de valeurs communes, laissant chacun chercher son intérêt personnel.Boisvert montre qu'au moment de la Révolution tranquille, les valeurs sociales-démocrates prennent le dessus sur les valeurs conservatrices au sein de la société québécoise, la grande majorité de la population travaillant ensemble pour bâtir un Québec plus libre, plus égalitaire et plusjuste.Mais ces valeurs communes étaient fragiles, incapables de résister à l'influence du capitalisme globalisé, favorisant l'hyper-individualisme et l'esprit de compétition.Deux ou trois décennies après la Révolution tranquille, nous dit l'auteur, la majorité de la population ne parlait déjà plus de la société comme d'un projet commun ; c'était plutôt chacun pour soi.Remarquant l'absence de valeurs communes, certains observateurs criti- ques ont commencé à parler du vide spirituel de la société.Ainsi, pour Boisvert, la plupart des gens ne savent plus quel est le sens de leur vie ; ils ne se sentent plus guidés par des valeurs transcendantes ; ils ne connaissent que la lutte quotidienne pour gagner leur vie et réussir dans leur métier.Boisvert ne demande pas aux Québécois et aux Québécoises de revenir à l'Église catholique.Il les invite plutôt à prêter attention au message de Jésus et à ouvrir leur cœur et leur esprit à l'amour.Une telle attitude, dit-il, aura un effet sur leur vie personnelle et sur la société.En se mettant au service des autres, on trouve le bonheur sans l'avoir cherché.Boisvert décrit de façon admirable comment l'amour et la solidarité tels qu'annoncés et pratiqués par Jésus transforment la vie humaine, lui donnent un sens et une orientation, et poussent à s'engager socialement en faveur des pauvres, des marginalisés et des méprisés.Il livre ici le témoignage d'un catholique non conformiste, prêt à suivre sa propre conscience : il parle de ce que l'Évangile signifie dans sa propre vie et décrit les engagements sociaux auxquels il s'est senti appelé, en Afrique et au Québec.Selon l'auteur, l'Évangile se résume à l'amour.J'ajouterais que l'Évangile est aussi la lumière qui nous fait voir le monde de façon nouvelle en y discernant la présence de Dieu.Gregory Baum Notre dernier numéro Libération Cahiers de spiritualité ignatienne 3 ! n micros par an (418) 653-6353 cahiersi@centremanrese.org www.centremanrese.org La spiritualité en dialogue avec la cuirure contemporaine 46 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 RECENSIONS \u2022 livres L'énergie des esclaves Le pétrole et la nouvelle servitude ANDREW NIKIFORUK Montréal, Écosociété, 2015, 280 p.Oournaliste, Andrew Nikiforuk écrit sur l'industrie pétrolière et gazière pour divers magazines et journaux depuis plus de 20 ans.Après son percutant essai Les sables bitumineux: la honte du Canada, récipiendaire du premier prix de la Society of Environmental Journalists, l'auteur récidive en examinant en profondeur les rapports problématiques que nous entretenons avec l'énergie, en particulier avec le pétrole.ANDREW NIKIFORUK écosociété m Nikiforuk s'appuie sur les travaux de certains auteurs importants pour exposer une série d'idées radicales sur l'énergie.Parmi eux, mentionnons Vaclav Smil, spécialiste en énergie de l'Université du Manitoba et auteur prolifique d'articles scientifiques portant sur l'énergie, la démographie et les ressources naturelles ; le sociologue étatsunien Fred Cottrell ; le chimiste et critique de « la prétendue science économique», Frederick Soddy.De chapitre en chapitre, l'auteur expose les conséquences désastreuses du gavage collectif au pétrole, cette puissante source d'énergie dont l'abondance aura littéralement dopé la planète au cours du dernier siècle.Celle-ci s'en retrouve aujourd'hui bien mal en point: agriculture industrielle toxique, perte de diversité des espèces, mégapoles étouffantes et insoutenables, États autoritaires et corrompus.Une injection si massive de pétrole dans nos vies semble avoir mené à un gâchis généralisé et a largement démontré notre terrible difficulté à utiliser de façon saine et raisonnable l'énergie que nous produisons.«Tout débat sur la consommation de l'énergie a une portée morale, car il implique une certaine forme d'esclavage» (p.256), écrit Nikiforuk, qui avoue sa dette envers Ivan Illich, auteur notamment de l'ouvrage Énergie et équité.Si, parfois, la comparaison avec l'esclavage «classique » peut sembler un peu trop appuyée, force est d'admettre que la réflexion de l'auteur sur cette nouvelle servitude à base de pétrole ne manque pas d'intérêt.Fa concentration d'énergie requise pour fournir le confort matériel désiré « construit des pyramides sociales qui s'écroulent lorsque les esclaves - ou le pétrole - deviennent trop cher ».Tout système énergétique dominant est, selon lui, « propulsé par sa propre force d'inertie et produit une dissonance cognitive qui amène de nombreuses personnes intelligentes et bien intentionnées à rationaliser des comportements scandaleux».Surtout, «tout système énergétique crée ses propres dépendances alarmantes et ses dynamiques imprévisibles» (p.82).Dans son chapitre intitulé «Pétrole et bonheur», Nikiforuk y va d'une affirmation qui révèle le fondement de la prise de conscience ici proposée : « Notre soumission débilitante aux forces attractives des combustibles fossiles n'a qu'un remède : une décentralisation et une relocalisation radicales de nos dépenses en énergie, combinées à une réduction systématique du nombre d'esclaves inanimés dans nos foyers et nos lieux de travail » (p.233).De l'avis de plusieurs chercheurs cités, il serait d'ailleurs irréaliste de croire que nous pouvons effectuer une transition vers des sources d'énergie renouvelables sans parallèlement réduire de façon dra- conienne notre consommation d'énergie qui, à l'heure actuelle, mine notre santé, notre planète et ainsi l'avenir de l'humanité.Dans un monde où, comme le démontre l'écologiste Charles Flail, «la société dépense de plus en plus d'énergie pour en trouver de moins en moins» (p.218), le cas des sables bitumineux albertains se révèle un exemple désastreux non seulement de notre dépendance, mais aussi des effets néfastes que provoque sur les politiques d'un État la montée en puissance de son industrie pétrolière.Néanmoins, souligne Nikiforuk dans son épilogue, un improbable mouvement d'émancipation communautaire a commencé à prendre forme.En son sein, des citoyens et des citoyennes « réapprennent à vivre selon leurs moyens, avec grâce» (p.253).Benoit Rose L'art d'être juste L'imagination littéraire et la vie publique MARTHA NUSSBAUM Paris, Climats, 2015, 275 p.^%ans un article du Globe and Mail (28 mars 2015), Fouise Arbour, ancienne haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'Homme et juge retraitée de la Cour suprême du Canada, affirmait que tout en souscrivant aux valeurs fondatrices du droit international, il lui arrivait parfois de mettre en doute leur mise en œuvre par les puissances occidentales, souvent déconnectées du reste du monde.Du même souffle, elle en appelait stratégiquement à une forme d'empathie politique afin d'arriver à mieux comprendre le point de vue d'un autre avant de se précipiter dans l'action.Cette ex-juge apprécierait sans doute le livre de Martha Nussbaum, issu du cours « Droit et littérature » quelle a donné à l'École de droit de l'Université de Chicago et qui traite de l'importance des émotions et de l'imagination empathique RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 47 RECENSIONS \u2022 livres dans la formation des juges et des avocats.Nussbaum ne remet nullement en question l'importance des codes et des procédures techniques du droit dans la formation des magistrats, mais elle rappelle que ces derniers doivent aussi être en mesure de dépasser leur propre vision du monde en étant attentifs à la singularité des différents parcours de vie et des émotions qui leur sont sous-jacentes.Ce n'est que de cette façon qu'il leur devient possible de comprendre les motivations de quelqu'un qui leur est étranger.La littérature est une voie privilégiée pour un tel décentrement, car les émotions suscitées par l'imagination littéraire contribuent au développement des capacités empathiques.Ce plaidoyer pour une conception élargie de la rationalité qui reconnaisse pleinement le rôle cognitif des émotions est d'ailleurs un fil conducteur de tous les écrits de la philosophe américaine.En nous mettant en contact avec la vulnérabilité de l'existence humaine, la littérature nous apprend à affiner notre regard sur l'humanité, ce qui est essentiel non seulement dans la formation des juges, mais plus largement dans celle de tous les citoyens qui doivent aussi utiliser leur jugement dans l'espace public.Une telle proposition en laissera peut-être certains perplexes.Les émotions, MARTHA C.NUSSBAUM I \u2019ART D\u2019ETRE JUSTE \u2022Si < _i o au contraire, ne viennent-elles pas plutôt compromettre l'impartialité attendue d'un juge ou d'un juré?Dans le troisième chapitre, consacré aux émotions rationnelles, Nussbaum explique avec nuances et subtilité à quelles conditions et dans quelles limites les émotions peuvent être un bon guide.À l'aide de la notion de « spectateur impartial », empruntée au philosophe Adam Smith, elle explique notamment comment il est possible d'être interpellé émotionnellement par une situation sans y prendre part personnellement.Ce livre est aussi une critique de la conception utilitariste du droit qui s'inspire de la théorie du choix rationnel de l'économiste Gary Becker.Dans cette conception imprégnée de concepts venant de l'économie et faisant fi de la complexité des rapports humains, l'être humain est considéré comme un individu calculateur mû par son seul intérêt.Nussbaum l'illustre avec le personnage du roman Temps difficiles de Dickens, Thomas Gradgrund, obsédé par une approche comptable de la réalité.L'auteure soutient qu'une telle conception étroite du droit est contraire à l'esprit humaniste du Common Law.Assurément, ses arguments sauront réjouir les amateurs de littérature et les défenseurs des humanités.Mais dans la conjoncture actuelle où tout passe par le prisme de l'économie de marché et la course à la performance, force est de constater qu'il y a encore du chemin à parcourir avant que les facultés universitaires qui forment nos « experts » ne reconnaissent l'importance de la littérature et des humanités dans leur curriculum.Nussbaum nous rappelle que ces dernières ne devraient pas être considérées comme un «petit extra» de culture, mais bien comme une composante essentielle d'une formation humaniste digne de ce nom.Anne-Marie Claret RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES Une source de références essentielles pour le Québec et le Canada français depuis 1960 RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES dans lesquels sont SOCIOGRAPHIQUES Revue pluridisciplinaire d'études sur le Québec Chaque année la revue publie 3 numéros rassemblés une centaine de comptes rendus PAIEMENT EN LIGNE .uidvdi.ca/recherchessociographiques Téléphone : (418) 656-3544 rechsoc@soc.ulaval.ca 48 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 RECENSIONS \u2022 bessources La mémoire vivante de Relations O l'occasion de son 75e anniversaire, Relations fait son entrée dans la collection numérique de revues etjournaux québécois de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).Accessible par son portail Web (), il s'agit d'une des collections patrimoniales de l'institution qui regroupe plus de 180 titres témoignant notamment de la vie intellectuelle, politique et culturelle du Québec tout au long de son histoire.précieuses archives, mais bien une solide réanimation qui leur donnera une seconde vie.Le travail de numérisation mené par BAnQ donne en effet un accès inédit au contenu intégral de près de 75 ans d'articles sur une multitude de sujets, à travers une interface de consultation simple et somme toute conviviale.Celle-ci permet d'abord de consulter les anciens numéros un à la fois, par année de publication, ce qui convient si l'on souhaite explorer l'important corpus en curieux, un peu comme on bouquine.Au hasard de ses intérêts personnels, on pourra alors tomber sur certains des doute la qualité de l'indexation des fichiers et l'outil de recherche en texte intégral, qui permettent de faire une lecture transversale du riche corpus en repérant des auteurs, des mots-clés ou des récurrences thématiques.Ces outils sont très utiles notamment pour les chercheurs qui s'intéresseraient, par exemple, au traitement d'un sujet précis au fil du temps ou à déceler les courants de fond qui traversent la revue de ses débuts jusqu'à aujourd'hui.C'est ainsi tout un pan du christianisme social au Québec qu'il est désormais possible d'interroger et de réinterpréter, le tout à l'aide d'outils facilitant grandement LA SILICOSE K SAMT-KMO-AMttST LWOAVA BURTON LEDOUX ECOLE SOCIALE POPUL Mars 1948, n° 87 Octobre 1962, n° 262 Le Concile RELATIONS LE RAPPORT PARENT ANALYSIS (T COHNINTAIIIS Février 1965, n° 290 Novembre 1988, n° 545 relations novwrtore 1968 2,50 S no 545 de hnd La force ignation 70 ReLatiONS Mars 2011, n° 747 Les quelque 760 numéros de Relations publiés entre 1941 et 2012 (les archives des trois dernières années étant réservées aux abonnés de la revue) viennent donc enrichir cette importante collection qui comprend des titres emblématiques comme L'Action nationale, Parti pris, La vie en rose, Cité libre ou Vie ouvrière.Autant de publications qui, comme Relations, sont à la fois des morceaux de l'histoire du Québec et ont contribué à la façonner.L'intronisation au panthéon de la mémoire collective - fût-il numérique-éveille toujours des sentiments un peu ambigus.L'impression qu'on momifie une œuvre n'est jamais bien loin, surtout lorsqu'il s'agit d'une œuvre qui s'écrit au présent et, comme c'est le cas pour Relations, toujours avec fougue malgré l'âge vénérable.Dans le cas qui nous concerne toutefois, ce n'est pas l'équivalent d'un embaumement rituel que l'on pratique sur ces nombreux numéros qui ont fait époque.Mentionnons, pour n'en citer que quelques-uns, celui de mars 1948 sur la silicose - qui a contribué à éveiller la population aux conditions de travail misérables dans les mines du Québec-, ou encore la série de cinq dossiers « Le Québec cassé en deux» (1988-1994) -qui a souligné la fracture sociale existant toujours à plusieurs niveaux dans la société québécoise, en particulier entre les régions et les centres urbains.Le format de numérisation (pdf) permet par ailleurs de voir l'évolution de l'aspect visuel de la revue, dont les variations reflètent aussi les partis pris.C'est particulièrement le cas depuis que la revue a choisi d'accorder une place plus grande aux artistes, dès les années 2000, en résistance à cet air du temps utilitariste qui réduit le monde à sa seule dimension fonctionnelle.Un des principaux attraits de la plateforme de consultation, toutefois, est sans le travail de construction d'une mémoire vivante qui est celle de Relations, mais aussi celle de la société québécoise.Cette banque de connaissances que BAnQ met à la disposition du public est par ailleurs un complément précieux à l'exposition « Relations, une revue engagée dans son époque», qui sera présentée du 7 mars au 21 avril à la bibliothèque centrale de l'UQAM dans le cadre du 75e anniversaire de la revue.Cette exposition montrera le souci constant des artisans de Relations, à travers les époques, d'œuvrer au cœur du monde à la construction d'une société juste et solidaire, accompagnant les luttes sociales et nourrissant la réflexion.Une multitude de dossiers et d'articles ont été passés en revue pour élaborer cette exposition, sans qu'il soit possible de tous les révéler aux visiteurs.Grâce à BAnQ, ces derniers pourront toutefois y accéder en quelques clics.Emiliano Arpin-Simonetti RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 49 2042^170 Il LE CARNET Elle pleure Bernard Émond Comme bien des gens,je n'ai connu les livres de Svetlana Alexievitch que cet automne, à l'occasion de l'attribution du prix Nobel de littérature.À la lecture des dépêches des journaux, j'avoue avoir été d'abord sceptique devant ce qui me semblait être un travail essentiellement journalistique.Sceptique mais curieux, et comme l'histoire de l'URSS m'intéresse depuis toujours, j'ai tout de suite lu La fin de l'homme rouge, où elle décrit, à travers un collage hallucinant de témoignages de gens ordinaires, la fin de l'URSS et les premières années de la nouvelle Russie capitaliste.C'est un livre extraordinaire, où la multiplicité des voix nous donne une impression très vive du caractère dramatique et profondément contradictoire des situations et des opinions.On y trouve des victimes des camps nostalgiques du stalinisme, des réfugiés tchétchènes qui regrettent l'URSS, des affairistes à l'égoïsme monstrueux qui louent à la fois le libéralisme et Vladimir Poutine, des intellectuels désillusionnés forcés de vendre leurs livres et de faire des ménages, des militants qui ont souhaité un socialisme à visage humain et qui ont obtenu le capitalisme sauvage, des mères ébahies devant la nouvelle abondance dans les magasins mais qui n'ont pas les moyens d'acheter quoi que ce soit, des familles évincées de leur appartement par une mafia impitoyable, des gens qui disent dans un même souffle que c'était beaucoup mieux avant mais que c'est beaucoup mieux maintenant.En 1989, dans les premiers mois de la libéralisation en Tchécoslovaquie, Philip Roth avait confié à l'écrivain Ivan Klima: «J'ai bien peur que vous n'ayez bientôt à vous rendre compte que la dictature du marché n'a rien à envier à la dictature du Parti.» Il y a cela dans le livre de Svetlana Alexievitch, et au premier chef un douloureux regret de la disparition des valeurs humanistes du socialisme (même si elles n'étaient que de façade), mais il y a bien plus que cela.Il se dégage de ces témoignages quelque chose de très puissant, qui tient à la fois de l'universalité de la condition humaine et, j'ose les mots, des particularités de lame russe.Je sais à quel point cette affirmation a l'air d'un lieu commun mais enfin, à travers les récits de ces Russes de tous les horizons, on est à la fois chez Dostoïevski et chez Gogol ; on est dans l'excès, dans le sublime et le grotesque ; on est dans une haute spiritualité en même temps que dans la plus sordide des quotidiennetés ; on est dans l'espoir et la résignation ; on est dans la littérature, ou plutôt dans la vie à travers la littérature.J'ai pratiqué pendant quelques années le métier de documentariste et je ne peux m'empêcher d'admirer le travail de Svetlana Alexievitch, où se manifeste à la fois une profonde sympathie pour les gens quelle écoute, un art consommé du montage et une nécessaire distance, une distance qui est en même temps un engagement.Alexievitch n'intervient jamais dans le texte, elle ne commente pas, mais il lui arrive de faire une mise en situation : quelques phrases en italiques, où elle décrit brièvement le contexte et la personne quelle écoute.Aussi, de très nombreuses fois dans le texte, entre des morceaux de récits elle écrit simplement: «elle se tait» ou, moins souvent, «elle pleure».Devant la délicatesse de ses interventions, j'ai pensé à cette chose qui disparaît des écrans contemporains et en particulier de la télévision : la pudeur.Le silence, le nécessaire silence est évité comme la peste et, pourtant, qu'y a-t-il de plus expressif que le visage d'une personne qui se tait, qui cherche ses mots, qui n'arrive pas à dire, qui ne dit plus rien?On atteint là une réelle profondeur, une véritable complexité : il y a des choses qui ne se disent pas, que les mots n'épuisent pas, qui nous échappent.Et puis, il y a la dignité incomparable du silence.Il existe une dignité des larmes, une dignité des victimes que ne respecte pas souvent la télévision, et devant laquelle la seule chose à faire, pour un caméraman, est d'arrêter de tourner ou, à défaut, pour le téléspectateur, d'éteindre son appareil.C'est ici que la littérature et le meilleur cinéma nous donnent une leçon : il vaut mieux ne pas tout dire, ne pas tout montrer, ne pas tout expliquer.Le hors-texte, le hors-champ sont essentiels, car les mots et les images n'épuisent pas le réel : très souvent, au contraire, ils le réduisent.Jamais n'aurons-nous vécu sous un tel déluge d'images et de commentaires et pourtant nous avons l'impression de ne plus rien comprendre à un réel qui nous fuit.La machine médiatique nous égare, en nous retirant tout espace pour la pensée.C'est que le hors-texte et le hors-champ sont le territoire du lecteur ou du spectateur: celui où il peut mettre en œuvre son intelligence et sa sensibilité.Tout l'art de Svetlana Alexievitch tient dans le respect quelle a autant pour ceux et celles quelle a écoutés que pour ceux et celles qui la liront.Cette œuvre magistrale nous montre que la pudeur, cette vertu en voie de disparition, est une condition de l'engagement.@ 50 RELATIONS 782 JANVIER-FÉVRIER 2016 ALIMENTER LES I ÉES [\u2022'v' '\t.*\u2022 i LE DEVOIR POUR LE TEXTE ET LE CONTEXTE L\u2019AUSTÉRITÉ L\u2019AUSTI kite ¦\tIIAI\tI I9Ü L\u2019AUSTERITE "]
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