Le Monde illustré, 4 janvier 1890, Mystères de panama
[" ae cm n> - Le - = ee A 1 ue FRUILLETON DU \u201c MONDE ILLUSTRE \u201d MONTRÉAL.4 JANVIEK 1800 NISTRES DE FAN 1\u2019 \u2014Cette voix, dunt je wai jumais oublié le thn- bre, qui m'a tant frappée au chantier de la Cole.bra, et au milieu de cette terrible émeute où je me suis crue perdue, cette voix n'est-elle pas celle de l'ami de l'abbé Riga] / Et pourtant, c'est inipossi- ble ! Cependant, le peloton d'exécution, entraînant le prisonnier à travers lu foule compacte des insurgés, LE MONDE ILLUSTRE se clivigeait lentement vers les limites du camp, sur la route du vieux Panama.Quelques individus firent mine «le se lever pour assister à lu fusillade ; nis un geste de Landrin les retint à leur place.Une fois Li zone des sentinelles franchie, In petite troupe accéléra l\u2019allure et bientôt on arriva à un petit bouquet «l'arbres qui dressait dans l'ombre vague «lu crépuseule 5 sombre frondaivon, Halte ! commuanda Landrin, Puis, s'approchant de Jonchim, sous prétexte de le conduire lui-môme contre l\u2019un des troncs «d\u2019arbre destiné à servir de peloton d'exécution, il lui «dit à voix basse, tout en marchant : Jai fait enlever les balles des cartouches, Au moment de la détonation, laissez-vous tomber et faites le mort ; quand nous serons partis, Vous Vous lisserez entre les arbres et vous vous dépécherez de fuir.-\u2014\u2014Merci, dit simplement le prisonnier.Landrin revint vers ses hommes, les fit placer sur deux vangs, se mit Jui méme À trois pas en ar- vière, tira son grand sabre et, d'une voix de stentor : \u2014 Attention ! crin-t-il.Les soldats épaulèrent.\u2014Feu ! commanda l\u2019ex-communard.Les douze coups partirent ensemble, éveillant dans le silence du soir des échos qui roulèrent, en s'affaiblissant, jusqu'à l'extrémité de la vallée.Joachim, se conformant aux recommandations qui lui avaient été faites, étnit tombé comme une masse, la face contre terre.Landrin remit son sabre au fourreau et, sortant son revolver de Ra ceinture : \u2014Soyons correct, gromuiela-t-il en ricanant.Ii n\u2019y a pas d'exécution sans coup de grâce.II marcha droit au supplicié, arma son revolver et l\u2019ajustait lorsque, non loin, sur la route, une galopade de chevaux se fit entendre.\u2014Les réguliers !.les réguliers ! crièrent les hommes du peleton qui, avec un ensemble remarquable, tournèrent les talons et filèrent à toutes jambes dans la direction du camp.\u2014Les laches ! grommela Landrin.Et, légèrement ému par cet incident, il décharges au jugé, par deux fois son arme sur Joachim.L Américain parcourut la bande imprimée qui se déroulait.\u2014 Voir page 68, col.1.Un flot de sang rejaillit sur le misérable.\u2014Fichtre ! dit-ll, en s\u2019essuyant le visage du revers de sa manche, touché !.Le compère Giovanni Cordu ne se plaindra pas de la besogne.Et, imitant l'exemple de ses hommes, il s'enfuit vers les hauteurs de Santa-Ana, X N[L\u2014LR NUNÈRO 309,278.Ce même jour, une foule assez considérable se pressait à Colon, devant les burenux du correspondant de l'Æcluireur, ce journal de Panama, dans les colonnes duquel avait paru l\u2019article qui avait jeté le général Mendès y Tendura dans le parti de la Révolution.Et cette foule, composée des éléments les plus disparates, gesticulait, criant, vociférant dans toutes les langues, répétant dans tous les idiomes du globe, avec des intonations ditférentes, un numéro No 19 qui s'étalait en chiffres gignutesques, peints eu rouge sur un transparent noir, au-dessus des bu- veaux de UEclairewr : 309,278, Tout à coup, au dessus du brouhaha confus de tout ce monde, un cri retentit, cri de joie et de triomphe ; en même temps, une bousculade se produisit et les flots humains se fendirent sous l'élan d'un individu qui, tête nue, les cheveux au vent, les vêtements en désordre, se frayait un pussage à coups de pieds et à coups de poings, hurlant de toutes les forces de ses poumons : \u2014309,278 !.309,278 ! Ceux dont il enfonçait les côtes ou clont il écrasait les pirds, crinient, juraient, l'insultaient, mais sous lu première impression de la douleur ou de la colère, ils s\u2019écartaient, ouvrant ninsi malgré eux un passage à l'individu qui, en moins de deux minutes, parti de l'une des extrémités de la place, arriva & la porte du ournal, par laquelle il se glissa.Quelques instants ne s'étaient pas écoulés qu'une fenêtre du premier étage s'ouvrit et que le mé- me individu apparut en l'air un papier qu'il tennit à la main ; en même temps, nu-dessus de sa tête, se dressa un pannenu de papier blanc sur lequel étaient ivscrits, en gros caractères noirs, ces mots: \u201c Le possesseur du numéro 309,278.\u201d Ce fut, par toute In foule, un long frémissement : puis, soudain, comme sortant d'une seule poitrine, mais d'une poitrine formidable, surhumaine, un long cri s\u2019éleva dans les airs pendant que plusieurs milliers de paires de mains applaudissaient à tout rompre.l'individu salua à plusieurs reprises, en avant, à droite, à gauche, puis rentra dans l'intérieur de in maison et In fenêtre se referma.Bravo ! bravo ! hurlait la foule, Et pendant cinq minutes, ce fut un vacarme épouvantable ; puis, peu à peu, l'enthousiasme buissa pour disparaitre tout & fait, et au bout d'u ne demi-heure, In foule s'étant écoulée peu à peu, la place demeura déserte. 66 LK MONDE ILLSUTKE _ - mme: certes ny © a te em eeemn \u2014 Alors la porte de l'Eclaireur, que l'on avait barricadée intérieurement par précaution, s'entr\u2019ouvrit et une téte se glissa timidement par l\u2019entre- baillement.C'était la tête de M.Pitt, rédacteur en chef du journal.Après avoir examiné la place et les alentours, le personnage se retourna vers l\u2019intérieur.\u2014 Nous pouvons sortir ; maintenant il n\u2019y a plus rien à craindre.\u2014Etes-vous bien sûr ?demanda derrière M.Pitt une voix quelque pey tremblante ; c'est que len.thousiasme de ces gens-là pourrait bien aller jusqu\u2019à s'emparer de mon billet, \u2014By God ! grommela le journaliste, puisque je vous affirme qu\u2019il n\u2019y à plus personne, et puis je vais vous accompagner jusque-là.Ce disant, il ouvrit la porte toute grande, fran- \u2018chit le seuil et dit : \u2014Venez-vous, mon cher Corda ?L'entreprenenr \u2014car c'était lui\u2014 s'uvança avec précaution ; puis, voyant que la place était cléserte, il reprit son Assurance et demanda à M.Pitt : \u2014Vous tenez absolument à m'accompagner ; vous êtes vraiment trop aimable.\u2014Que voulez-vous ?je suis ainsi, répliqua l'autre avec un sourire malicieux.\u2014Boyez donc franc, vous vous défiez de moi.M.Pitt fit entendre un petit ricanement.\u2014 Entre coquins, murmura-t-il, sait-on jamais ?et puis, il m'importe autant qu\u2019à vous que ce billet reste en votre possession et quand il s'agit d\u2019un million, deux revolvers valent mieux qu\u2019un.Tls firent quelques pas en silence.\u2014 Vous êtes sûr du télégraphe ?demanda Giovanni Corda, car, vous savez, il se peut qu\u2019on ait encore besoin d\u2019eux là-bas.; Ce qu\u2019ils ont fait nous garantit ce qu\u2019ils sont prêts à faire.Je suis sûr d'eux trois comme de moi même.L'Italien fit entendre un petit grognement approbateur et, en n.ême temps, s'arrêta.\u2014C'est ici, dit-il laconiquement.L'autre leva la tête et vit, au-dessus d\u2019une porte garnie de barreaux de fer, une plaque de marbre noir avec ces mots, écrits en lettresd\u2019or : \u201c Schmidt, Jackson and Co.\u201d \u2014Bonne chance ! fit-il en tendant ln main à l\u2019Italien, qui la serra ; pendant que vous arrangez votre petite afluire, je cours au télégraphe.TI s\u2019était éloigné déjà de quelques pas ; mais revenant à son compagnon : -\u2014Si nous réfléchissions encore, dit-il, rien ne nous presse, et peut-être, en attendant, trouve- rions-nous quelque moyen plus propre à assurer In réussite.L'Italien eut un brusque mouvement d'épaules, \u2014Mon cher, répliqua-t-il, si rien ne vous presse, vous, il n\u2019en est pas de même pour moi ; je vais avoir demain matin sur les bras une jolie fille qu\u2019il me faudra mettre sans tarder à l'abri de l'autorité paternelle ; ur, je ne puis m'embarquer sans biscuits.Il souligna ces derniers mots d\u2019un petit rire moqueur et, tournant le bouton de cuivre, entra dans le hail d'attente.\u2014L'honorahle M.Shmidt est-il visible ?deman- da-t-il à un garçon de bureau qui s'occupait À se confectionner un grug très corsé avec du wisky de déplorable qualité \u2014Votre nom, sir ?fit le garçon, furieux de voir son opération interrompue.\u2014Giovanni Corda ; vous direz qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une affaire importante.Au mot \u201c affaire,\u201d qui était le plus sûr mot de passe dans cette maison-là, le garçon s'empressa et revint presque aussitôt.\u2014M.Schmidt vous attend, prononça-t-il avec déférence.Giovanni, qui cunnaissait le chemin du cabinet du banquier, fit signe au garçon qu\u2019il pouvait reprendre la confection de zon grog, et gravissant lestement le petit escalier, pénétra chez M.Schmidt.Il trouva l'associé de l'honorable M.Jackson, le nez plongé dans un énorme tas de paperusses ; le bon M.Schmidt travaillait toujours, même lorsqu'il ne travaillait \u2014 Peut-être, répondit l\u2019Italien d\u2019un ton guilleret A \u2014 Encore une avance 1 fit-il d\u2019une voix désuygrè- able et sans même daigner se retonrner.M.Schmidt exécuta sur su chaise une demi-évo- lution qui le mit fece À face avec Giovanni Corda que ses yeux bleus faïence enveloppèrent d\u2019un re gard terne.\u2014Une avance ! répéta-til, et sur quoi ?Pas us surément sur le prochain Lornderau, puisque depuis quinze jours les travaux du canal sont interrompus : d'un autre côté, vous ne venez pus, je suppe- xe, chercher cles fonds pour les insurgés / cette affaire ne concerne que sir Jackson.Oui, je sais, fit l'entrepreneur d'un ton miel et vinaigre : le digne M.Jackson consacre tout son zèle à la cause de M.Mendès y Tencura.Un grognement fut ln réponse de l'honnête M.Schmidt ; décidément, il ne portait pus dans son cwur le chef de lu maison de Panama que tout en n'étant que son égal, avait su prendre, en réalité, aux yeux «lu syndicat de New-York, une importance bien supérieure à celle du chef de ln maison de Colon, -\u2014L'aflaive que je viens vous proposer, dit Giovanni Corda, est si intéressante que, me rappelant les grands services que vous m'uvez rendus avec beaucoup plus de bonté que votre associé Jockson, j'ai voulu le traiter avec vous et non avec lui.\u2014Ah ! murmura laconiquement le bon M.Schmidt, flatté, mais défiant.Cependant, subitement adouci, il indiqua un siège à l'Italien en disant : \u2014Contez-moi cela, \u2014 Voila, dit U'Ttalien ; il s'agit d'un petit.million.\u2014D'un million de quoi ?demanda l'Allemand en sursautant sur son fauteull.\u2014D'un million de pesetas.\u2014-De l'argent espagnol ?-De l'argent ou de l'or, celn m'est égal.-\u2014Je ne comprends plus.il ne s'agit douce pas d\u2019un dépôt à nous faire ?L'entrepreneur sourit.\u2014-Pas précisément, répliqua-t-il, il s'agit de faire le contraire, c'est-à-dire non d'introduire un mil lion dans votre caisse, mais bien d'en extraire cette somme.Cette réponse congela subitement le bon M.Schmidt ; ses grosses lèvres se pincèrent, ses yeux de faïence reprirent leur fixité terne et il [nissa tomber d\u2019une voix gluciale ces mots : \u2014Expliquez-vous.-\u2014Je passais tout à l'heure sur la place Christ phe-Colomb, lorsqu'une foule énorme, qui stationnait devant les bureaux de l'Æclaireur, à nttiré mon attention ; sur les murs méme du journal, un numéro était inscrit en caractères gigantesques ; intrigué, je demandai à l\u2019une des personnes présentes ce «qui se passait : on me dit que c'était le numéro qui gagnait le lot «l'un million de la loterie de Madrid.la loterie de Madrid ! mais j'avais pris des billets plusieurs mois auparavant\u2014 il faut que je vous dise que j'ai l'habitude de prendre des billets de toutes les loteries \u2014 je regardai la liste inscrite sur la première page de mon carnet, je ve portai mes yeux sur I'nfliche du journal, .\u2014Et ?demanda le banquier anxieux.\u2014Et je constatai que le numéro 309,278, le troisième de ma liste, était celui que portait l'atti- che.\u2014\u2014Vous avez gagné ?murmura le bon M.Schmidt cunsterné.\u2014 C'était un coup à tuer un homme ayant moins de sang-froid que moi; oui, mon cher monsieur Schmidt, j'ai gagné, non pas une misérable somme de quelques mille pesetas, mais le gros lot lui- même, un million ! M.Schmidt demeura quelques instants abasourdi ; il regardait obliquement le visiteur, et il lui prenait des envies folles de lui sauter à la gorge pour s'emparer du précienx billet, Cette envie était si forte qu'elle se traduisit machinalement par cette question : \u2014Vous avez là le billet ?-\u2014Oui, mon bon monsieur Schmidt, je lai là, répondit Giovanni en se tenant d'ailleurs sur ses gares.Et d\u2019un air quelque peu narquois il ajouta : \u2014Mon premier soin a été d'entrer à l\u2019Eclaireur et de m'assurer de l\u2019authenticité de la dépêche en «lisant que c'était moi l\u2019heureux pousesseur du bil let gagnant.\u2014 Ah ! fit simplement l'honnête M.Schmid, dont les paupières se haissèrent avec un léger lat tement.Puis, reprenant possession de lui-même : Eh bien qu\u2019est-ce que j'ai à voir là-dedans t Vous ne comprenez pas ?fit l'Italien en fer gnant un étonnement extrême, -\u2014Pns du tout.- Tant pis, prononça Giovanni Corda d\u2019une vois ferme en faisant mine de se lever, il m'avait sembl qu'il y avait là pour vous une jolie petite opération à faire.IL étendait ln main vers son chapeau qu\u2019il avait déposé sur le coin du bureau ; M.Schmidt lui saisit le bras.-\u2014Une belle petite opération, murmurat.il, pour ln banque, ~Non, j'ai dit : pour vous.si vous ne m'a viez pas pris un trop fort escompte, je vous aurais védé In propriété de mon billet que votre corres pondant de Madrid aurait encaissé au siège même de ln loterie.L'Allemand hocha In tête d\u2019un air inquiet.\u2014Mais à Panama, dit-il, on sait la chose.: Que sait-on : que c'est le numéro 309,278 qui a gagné le gros lot 1.oui, mais on ignore quel est le propriétaire du billet ; c'est pourquoi j'ai pensé que vous pourriez faire cette opération-li seul.Et il souligna ce dernier mot.Avez-vous pris des renseignements au télé graphe ?demanda M.Schmidt qui doutait encore.\u2014Oui ; c'est vrai, dans mon trouble, j'ai oublié de vous le dire, vépliqua Giovanni ; on m'a fait même voir lu dépêche sur le registre.\u2014Allons ensemble au télégraphe, fit M.Schimidt.-Allons-y, fit Giovanni.Le banquier avait son idée ; si certaine que lui parût la nouvelle, il jugeait prudent de se la faire confirmer par l\u2019administration même de la loterie Madrid.Après avoir examiné minutieusement In dépêche reçue par l'Æclaireur relativement au lot d\u2019un miilion, il remit lui-même, devant Giovanni imper turbable, un télégramme demandant si le no 309, 278 était bien le numéro qui avait gagné le gros lot.Et pour attendre l'arrivée de lu réponse, ces messieurs se firent apporter des rafraichissements dans le bureau même du directeur du télégraphe : un garçon courut jusqu'à lu maison de banque chercher le courrier que M.Schmidt se mit à dépouiller, comme s\u2019il eût été dans son cabinet, pen- daut que l'entrepreneur parcourait les journaux mis fort obligeamment à sa disposition par le directeur.Enfin, au bout de plusieurs heures d'attente, au milieu de fréquentes sonneries, l'unique employé cria enfin : \u2014Espagne- - Madrid- Administrateur de In lo terie\u2014 Billet no 309.278 gagne lot un million- signé : Gonzalès Puerto.Giovanni se précipita sur ln dépêche que lui teu- ait l'employé, ln cuvessa, la baisa en donnant tous les signes d\u2019une joie foile ; il semblait avoir oublié la présence du bon M.Schmidt, qui fut obligé de lui donner une forte tape sur l'épaule pour i rap peler qu\u2019ils avaient à causer.Et ils sortirent du burenu, suivis du regai.l par le directeur du télégraphe qui souriait singulièrement.À présent, le plus pressé de conclure l'affaire était le banquier : néanmoins il ne laissa pas voir son empressement ; son instinct d\u2019usurier repre nait le dessus.\u2014 Eh bien ! dit-il, quand ils furent dans la rue, je vous félicite mon cher Giovanni, et à votre place je prendrais le prochain paquebot en partance pour l\u2019Europe.Ce «lisant, il examinait à la dérobée son compa gnon, pour surprendre sur son visage quelque trace de trouble.L\u2019Italien se contenta de faire une piteuse gri mace.\u2014Puis;je abandonner mes chantiers od jai d\u2019énormes intérêts engagés Ÿ See \u2014 = \u2014 \u2014Cest facheux !.froidement M.Schmidt.\u2014 Evidemment, c\u2019est fâcheux, murmura l'Italien en guignant l\u2019usurieur du coin de l'œil.Si je pouvais aller toucher mon argent moi-même, je n'aurais que les frais du voyage au lieu de payer une commission d'au moins vingt-cinq pour cent, comwe celle que m'aurait prise l'honorable M.Jackson.Ce nom de Jackson fut comme un coup de cravache sur les jambes de son jaloux collègue.\u2014 Vraiment, dit-il d\u2019un ton ironique, vous croyez que Juckson se contenterait de vingt-cinq pour cent ?.\u2014Pour ln maison de bunque n'est-ce point assez ?.Je ne parle pas de son petit hénétice personnel.Ils étaient revenus à ln maison de banque ; une fois dans son cabinet, M.Schunidt prit place devant son bureau et Giovanni s'assit a distance.\u2014Baste ?fit Allemand, je wai guére envie de faire cette opération ; vos conditions me paraissent peu avantageuses, sans compter qu'il nous faudra au moins deux mois pour l\u2019encaissement de lu somme.\u2014 Mais enfin, combien m'ofltiriez-vous ?dit l'Italien en se levant, comme s\u2019il était prêt à s\u2019en aller.Une légère pâleur envahit le visage de M.Schmidt.< eus Be Giovanni se rassit et se mit à jouer négligemment avec la grosse chaîne en or de sa montre.\u2014Je ne puis disposer en ce moment que de quatre-vingt mille piastres, fit le banquier.\u2014\u2018J fait quatre cent mille pesetus ; ce n\u2019est pas la m vitié ! s'écria l'entrepreneur.Nous soumes loin de compte.il m'en faut sept cents.M.Schmidt eut un ricanement.: Alors, dit-il, il n\u2019y aurait que vingt-cinq pour cent pour la banque et cinquante mille pesetus pour moi.\u2014C'est une belle somme ! insinua Giovanni avec un sourire.\u2014Hu'y à rien de fait, dit froidement le banquier.\u2014 Voyons, mon bon monsieur Schmidt, mettons six cent cinquante.cela double votre part.\u2014Non.quatre cent.L'entrepreneur se leva.\u2014J'ai eu tort de venir ici, dit-il.M.Schmidt eut un léger tremblement des lèvres et des narines ; il voulait aussi attirer à lui le plus de couverture possible.\u2014Voyons, dit-il, je ne veux pas vous étrangler\u2026.ce sera quatre cent cinquante pesetas, c'est-à-dire quatre-vingt-dix mille piastres.\u2014 Nenni, vépliqua I'ltalien d'une voix ferme ; ce seru la moitié, c'est-à-dire cent mille piastres, ou bien je vais voir l'honorable M.Jackson.Le nom abboré de son associé produisit sur M.Schmidt l'effet attendu d'ailleurs, telle qu'elle était proposée, l'affitire était encore excellente : cinquante pour cent de bénéfice dont Ia moitié tomberait dans sa poche.Hl appela son caissier par le tube acoustique et se fit apporter cent mille piastres en banknotes.-Cuimptez, dit-il à Giovanni.L'Italien feuillets méticuleusement les papiers et sortit le billet qu'il tendit au banquier.\u2014Je vais vous faire un reçu motivé.El gritfonna quelques mots sur une feuille de papier, signa et prenant son chapeau : \u2014Au revoir, mon bon monsieur Schmidt, dit-il.c'est égal, vous m'avez tenu la dragée haute : M.Jackson n'aurait peut-être pas été si dur.\u2014 Possible, répliqua cyniquement l'Allemand ; mais ce (ui est fait, est fait.Et il accompagna l\u2019Italien jusqu'au seuil de son enbinet.Quand la porte se fut refermée, M.Schmidt s'en fut s\u2019assevir, ricanant, dans son vaste fauteuil, \u2014L'imbécile ! murmura-t-il avec un haussement d'épaules plein de commisération, il va payer ses ouvriers, et la maison de jeu nurn bientôt avalé le reste de sa fortune, Puis, ses idées prenant un autre cours, il songes au dépit qu'allait éprouver le digne M.Jackson, son rival, en apprenant la fructueuse opération que lui, Schmidt, venait ce conclure en si peu de temps, et sans l\u2019avuir prévenu.c'est fâcheux !.ripoutu LE MONDE ILLUSTRE _ Vingt-cing pour cent pour ln banque, et vingt- cing pour cent pour Schmidt ! c'était superbe ! Avec cette somme de cinquante mille piastres, il devenait presque riche, et il se moquait «les caprices du syndicat.Il les nvait là, sur lui, les cinquante mille piustres, puisque sur le compte de la banque, il en avait porté cent cinquante mille.Et grimaçant un sourire de financier, qui a joué un bon tour à son associé, il ne put résister, maintenant que l'affaire était faite, au besoin d\u2019avertir le digne M.Jackson qu\u2019il venait de faire gagner Une grosse somme à lu maison.11 sortit donc pour envoyer une dépêche à son ussocié ; mais qu\u2019elle ne fut sa stupéfaction en se heurtant, à la porte, au digne M.Juckson lui- même.\u2014Et tit-il, j'alluis au télégraphe, pour vous apprendre.-\u2014Tnutile, répondit l'autre d'un ton see.je viens demeurer à Colon.\u2014 Que se passe-t-il donc ?demanda rageusement M.Schmidt, qui se souciait peu de cette cohabitation, Il se passe.qu'on se bat & Pana, et que nos bureaux sont fermés.\u2014 Et la enisse ?Lat caisse.la voici, dit l\u2019Américain en mettant, sous le nez de son associé, une énorme valise.je n'ai eu que le temps d'empiler là-dedans toutes les valeurs et de sauter dans le train, Les deux banquiers rentrèrent dans l'établissement : M.Jackson était froid, suivant son habitude ; M.Schinidt conservait a grand peine son flegme tudesque ; In langue lui démangenit de conter la grosse affaire qu'il venait de négocier.Quand ils furent dans le cabinet, M.Schmidt dit à son associé, en lui montrant le billet de loterie : \u2014-Savez-vous ce que c'est que cela ?\u2014Tiens ! c\u2019est à vous, fit l'Américain avec un léger haut-le-corps de surprise ; je vous en fais mon compliment.-\u2014Comment ! dit M.Schmidt, vous saviez.\u2014Que c\u2019est le nu 309.278 qui gagne le lot de un million de pesetas, assurément oui.répliqua M.Jackson le plus tranquillement du monde.l'Eclaireur de Panama a publié cela, ce matin même.mais, je ne vous connaissais pas ce billet.\u2014 Aussi n\u2019étuit-il pas à moi.vanni Corda.Au nom de l\u2019entrepreneur, le froid M.Jackson eut un imperceptible tressuillement des paupières.\u2014Oui, poursuivit \u2018négligemmet M.Schmidt, Giovanni Corda est venu tout à l'heure pour que je lui escompte ce papier.M.Jackson ne souffla mot.\u2014\u2014Je l'ai peut-être un peu étranglé, ajouta I'Al- lemand- - - - vingt-cinq pour cent.\u2014Ce n'est pas trop.pour la Société, répliqua M.Jnekson en appuyant sur ces derniers mots, \u2014Commient l\u2019entendez-vous ?s'écria M.Schmidt.- Je serais un imbécile, si je l'entendais autrement que vous-même, riposta sèchement l'Américain, .\u2014J'allais vous télégraphier ce résultat intéressant, murmura l'Allemand un peu décontenancé, M.Jackson haussa les épaules.\u2014Mui ! peu importe.c'est le syndicat qu'il vût fallu prévenir.cela lui eut fuit plaisir, \u201411 en est temps encore.Ce disant, M.Schinidt rédigeait un télégranune qu'il soumit à son associé, et fut ensuite remis au garçon, pour être porté de suite au télégraphe.\u2014N'est-ce pus, demanda-t-il, que le bénéfice est considérable.Le front imperturbable de M.Jackson était légèrement plissé, et ses lèvres se fronçaient dans une moue étrange.\u2014Assurément, répondit-il après un silence, ce serait comme vous dites, un bénétice considérable, si.Il s\u2019interrompit ; lu porte brusquement ouverte venait de donner pussage au garçon de bureau, tout effaré : \u2014Qu'\u2019avez-vous done John ?denianda M.Jackson, sans se départir de son sang-froid ; les insurgés sont-ils déjà à Colon, et le télégramme est-il tombé entre leurs mains ?\u2014Non, monsieur, ce n\u2019est point cela.mais c'était à Gio- 67 es rs \u2014\u2014e le bureau est désert, et j'ai trouvé une foule considérable qui se demande ce que cela signifie.\u2014Sans doute les employés sont de connivence avec les insurgés, murmura M.Schmidt.\u2014Ou avec d\u2019autres, ajouta M.Jockson, en re gardant son associé d'un air bizarre.\u2014Avec d'autres, répéta I\u2019 Allemand, qui devint jaune comme un citron.\u2014-Je ne vous ui pas demandé, fit l\u2019Américain, sans se préoccuper «le l\u2019émotion de son associé, si vous Vous étiez assuré de l'authenticité du billet gagant.\u2014Je ne me suis pas contenté de la dépêche publiée par l\u2019Æclaireur, affirmua M.Schmidt ; j'ai télégraphié moi-même à Manrid, et c\u2019est sur la réponse affirmative que j'ai traité.L'Américain hocha la tête.\u2014 Quand vous êtes allé au télégraphe, il y a quelques heures, vous n'avez vien remarqué d\u2019anormal.\u2014 Non.rien*-** absolument rien.\u2014Très-bien !.allons voir là-bas ce qui se sse M.Sclimidt se leva et suivit l'Américain en titubant ; l'escompteur se sentait, derrière la nuque, une lourdeur de plomb, en même temps qu\u2019une chaleur subite lui brûlait les joues.Arrivés devant le bureau télégraphique, ils rencontrèrent une vingtaine de personnes qui causaient avec animation ; sans s'arrêter à demander des renseignements, M.Juckson se fraya un passage et franchit la porte, suivi de M.Schmidt.En quelques minutes, ils eurent fouillé l\u2019établissement dans tous ses recoins, sans y rencontrer personne, ni même le moindre indice qui pat leur faire supposer les causes de cette inexplicable ab sence d'employés.Revenus dans a salle de transmission, ils se regardèrent un moment en silence ; Jackson paraissait légèrement railleur : Schmidt ne se soutenait qu'avec peine sur ses jambes ; une idée terrifiante venait de lui traverser la cervelle , tout à Pheure, fortement inquiet, il était à présent mordu par un soupçon qui le terrassait.Mais M.Jnekson ne perdait pus ln tête ; il s'ins talla devant l'appareil télégraphique, sous les re gards hébétés de son associé.\u2014Que faites-vous ?balbutin Schinidt.\u2014Je télégraphie à Madrid.\u2014 Mais puisque je l'ai fait.\u2014Que vous importe ?.Combien lu réponse a-t-elle mis de temps à vous parvenir.\u2014Je ne suis pas, répondit sourdement Schmidt, qui commençait à être sérieusement malade.\u2014C'est un détail.nous attendrons, tit M.Jackson.Et, de son même ton impertubablement froid, il ajouta : \u2014Si vous le voulez, Schmidt, pour passer le temps, nous jouerons le bénétice particulier que vous avez empuché sur cette affaire.Sans attendre In réponse, il fouilla dans le bu- veau : dans le premier tiroir quil ouvrit, il troua un jeu de cartes.-\u2014Mille piastres pour commencer, cela vous va t-il ?miurmura-t-il en coupant les cartes, Complètement médusé, Schmidt répondit par un grognement qui pouvait passer pour affirmatif.Et, assis l'un en face de l\u2019autre, à côté même des appareils transimetteurs, ils se mirent à ca-ton- ner, l\u2019un avec autant de sang-froid que s\u2019il avait été dans une salle de jeu, l'autre, machinalement, sans savoir même ce qu'il faisait.Après chaque partie, l'impertubable M.Jackson additionnait.\u2014Schmidt, disait-il, cela fait deux mille piastres.Puis, au bout d'un instant : \u2014Cela fuit trois mille.Et quelques instants après \u2014Cela fait quatre mille.Pendant quatre heures ce fut ninsi, avec des alternatives de gains et de pertes pour l\u2019Américain, mais cependant avec un avantage pour lui de vingt mille piastres.C'était, à peu de chose près, la moitié de la commission prélevée par Schmidt sur l\u2019escompte du billet de loterie.Comme, pour la cinquantième fois peut-être, Jackson, après avoir battu les cartes, s'apprétait à > à eT Bm pa EE _- anses 25 ewe wm Le \u2014 - 20 etre A.- N .LE MONDE ILLUSTRE faire couper le jeu par son partenaire, une sonnerie retentit tout à coup.Dre.i.i.in ! c'était le timbre avertisseur qui annonçait Une communication.Jnckson, jetant les cartes, se précipita à l'appareil ; Schuniclt le rejoignit péniblement, les yeux hors lu tête, les oreilles bourdonnantes, les jambes molles.\u2014Eh ! eh ! tit l'Américain, après avoir, d'un coup d'œil, parcouru In bande imprimée qui se déroulait dans l'appareil.Et, la tenant à son associé : -Lisez, dit-il Inconiquement.Schmidt eut un éblouissement : le contenu de lu dépêche venait de flamboyer devant lui comme s'il eut été tracé avec des enractères de feu.* Abusés par ln fausse nouvelle.\u2014 Loterie pas «ncore tirée.\u2014 Gonzales Puerto.\u201d L'effet de cette lecture fut foudreyant : le bou M.Schmidt, dans le sang duquel se faisait, depuis quelques heures, une révolution fiévreuse, ouvrit Ia bouche pour pousser un cri.Mais sa gorge demeurn muette, un flot de sang lui empourpra le visage et il tomba comme une masse.\u2014Apoplexie ! murmura M Jackson.Et, jetant un regard singulier sur le bureau dé- sant : \u2014Joli coup, ma foi, et qui mérite l'impunité pour ceux qui l'ont fait.l'Æelairewr, Giovanni, les télégraphistes, trois complices décidément c'est un joli coup.Puis, se baissant vers le corps de son associé, il palpa la ve lingote, sentit sous sa main un bour- soufflement anormal, entr'ouvrit le vêtement et prit le portefeuille bourré de banknotes.\u2014Cinquante mille piastres ! grommels en feuilletant d\u2019un doigt impassible les légers papiers.ve bon Schmidt n'avait pas dépassé les bornes.mais c'est le syndicat qui va lu trouver raide.vent cinquante mille piastres I.Ce «lisant, il fit passer du portefeuille du défunt dans le sien propre la liasse de banknotes et revint, d'un pas allègre, à l'établissement de Front-Street.Une fois devant le bureau de son associé, il plongea sa tête dans ses mnins et demura quelques minutes absorbé dans ses réflexions.\u2014Non, «dit il enfin, faisons comme si de rien n'était et Luissons-leur le temps de fuir.autrement il faudrait rendre les cinquante mille piastres et ce qui est bon à prendre est bon à garder.Il saisit une plume, et, lentement, posément, d'une écriture régulière.il traça les lignes suivantes : \u201c Ungrandmalheur pour notre ville: M.Schmidt, l'honorable banquier de la maison Schmidt, Jackson and Co, vient de mourir dans de singulières circonstances : M.Schmidt était l\u2019'heureux possesseur du numéro 309,278, gagnant le lot de un mil lion de la loterie de Madrid.l'émotion à été
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