Le Monde illustré, 6 avril 1901, La femme détective
[" LE MONDE ILLUSTRE LA FEMME DETECTIVE Grand Roman Dramatique PREMIERE PARTIE LA NUIT SANGLANTE Le 20 décembre 1577, à huit heures du matin, le thermometre indiquait six dégrés au dessous de zéro.Une légère couche de neige, tombée pendant la nuitt blanchiesait les toits des maisons de Paris, et craquait sur les trottoirs sous les pieds des passants.Huit heures du matin, en plein hiver, c\u2019est le moment où les ouvriers vont à leur travail.Ciny gaillards marchant d'un bon pas, les mains dans les poches, ln casquette sur les yeux, le bas du visage guranti par d'amples cache-nez de laine, entraient au cimetière du Père-Lachaise par la porte faisant face à ln vue de la Roquette :\u2014L« grande entrée, comme disent les employés des pompes funebres.A la longue blouse blanche passée sur les vêtements de ces hommes, on les reconnaissait du premier coup A'wil pour des ouvriers maçons ou marbriers.Devant ln porte un gardien urelottant et piétinant, quoiqu'il fût protégé contre le froid par un épais man\u201d teau à double collet, surveillait deux employés qui, sous sa direction, balayaient la neige de la chaussée et jetaient du sable sur le pavé, pour éviter des accidents.En voyant arriver les cing ouvriers, le gardien se mit à rire.\u2014 Comment \u2018 vous voilà !\u2014s\u2019écria-t-il.\u2014 Est-ce qu\u2019on taavaille aujourd\u2019hui, Cabirol / Les hommes sarriterent, et celui que le gardien venait d'interpeller sous le nom de Cabirol répondit ; \u2014Tl'exvailler d'un temps pareil, moniseur Pascal ?\u2014 Ça ne serait pas à faire | Ah ! non, par exemple | :\u2014 Le ciment gélerait dans l'auge, et le ciseau resterait collé aux doigts.\u2014Alors, que diable venez-vous chercher par ici /\u2026 -_ Nous venons étendre des paillassons sur les travaux et mettre les outils à l\u2019abri.\u2026\u2014 La neige tombera dru tantôt.\u2014 Allez, mes braves\u2026\u2014 Moi, j'ai l\u2019onglée et je rentre me chauffer un brin en attendant l'arrivée des premiers corbillards.Le gardien donna quelques ordres aux balayeurs qui continuaient Ja besogne en s'arrêtant toutes les trois secondes pour souffler sur leurs doigts, puis il regagna lu loge chauffée outre mesure par un petit poële de fonte hourré de charbou de terre et ronflant ainsi qu'une énorme toupie.Les ouvriers reprirent leur marche.\u2018Tout le monde connaît le cimetière du l\u2019ère-Lachaise, cetto grande nécropole désignée par les Guides des l'oyrgenss comme une des principales curiosités de Paris.Qui n\u2019a visité ce champ du repos, divisé, par des grilles de fente ou des palissados de bois, en compar- timeuts innombrables dont chacun renferme un tombeau ?Autour des tomheaux, beaucoup d'imrnortelles, de {leurs vivaces ou des lierres sombres, des ifs au feuillage mélancolique, des arbustes fanés de toute sorte s'entremêlant et formant des massifs.Le Père-Lachaise.sous la couche de neige tombée pendant ln nuit, était singulièrement pittoresque et mélancolique.Un linceul d\u2019une biancheur immaculée couvrait le séjour de la mort.Les arbres dépouillés de leurs feuilles étendaient au-dessus des tombes leurs branches appesanties par le givre.Un grand silence régnait dans l'enceinte du cimetière.Les rouges-gorges.les rossignols de muraille et les roitelets les plumes hérissées voltigeaient sans pousser un cri parmi les arbres à feuillages persistants, ou bien exploraient les lierres des tombes, cherchant les larves cachées et les insectes engourdis.À cette heure matinale, pas un promeneur n\u2019arpentait les avenues, pas un être vivant ne venait s'agenouiller et prier devant un tombeau\u2026 Nous nous trompons.,.Il y en avait un.un seul.C'était un homme de cinquante ans environ qui venait d'arriver, une couronne à la main, et qui suivait 1a grande allée conduisant à la chapelle située tout en haut du cimetière.Cet homme, de moyenne taille, avait la partie inférieure du visage enfouie dans un cache-nez à petits- carreaux blancs et noirs.Un chapeau bas de furme et à larges ailes jetait son ombre sur les joues.Le personnage qui nous occupe portait un large pardessus doublé et garni de fourrures.Il marchait lentement et s\u2019arrêtait de temps à autre pour jeter un regard scrutateur autour de lui.Les cinq ouvriers que nous avons vus faire une courte halte près de la grille d\u2019entrée en échangeant quelques mots avec le gardien avaient pris l'allée de droite, celle qui passe devant le tombeau célèbre d\u2019A- bélard et d\u2019Héloïse.L'homme que le gardien avait nommé Cabriol était le contremaître de la maison pour laquelle ses compa gnons travaillaient.Il marchait en tête et les autres suivaient à la tile indienne.Brusquement, il s'arrêta en face d'un grand tombeau de style guthique dont une porte de bronze, trouée seulement d'un trèfle à hauteur d'homme, fermait l'entrée, et il fit entendre une sourde exclamation (1).\u2014 Qu'est-ce qu'il y a ?demanda l\u2019ouvrier qui venait immédiatement derrière lui.Le cuntremaître étendit la main vers le sol.\u2014 Regarde.dit-il d\u2019une voix émue.Une large tache d'un rouge sombre souillait la neige à ses piecls.\u2014T'onnerre ! reprit l'ouvrier, qu'est-ce que c'est \u201cque ça ?On croirait du sang.\u2014J£t on aurait raison de le croire.répliqua vivement Cabirol ; c\u2019est du sang.Mais d\u2019où vient-il 7 Un troisième ouvrier s'était rapproché de la porte du tombeau.\u2014Ca vient de là-dedans ! s\u2019écria-t-il en désignant le seuil de marbre noir où se voyait une trainée de sang coagulé.\u2014Qu'est-ce que cela signifie ?murmurèrent deux ou trois hommes.\u2014Je veux bien que le diable m'emporte si je m'en doute, mais nous allons tâcher de le savoir.(1) Au Canada, on appelle ce genre de tombeau un caveau Cabirol, qui venait de parler, se haussa sur la pointe des pieds et approcha ses yeux du tritle pratiqué dans la porto de bronze.\u2014Voyez-vous quelque chose / demandérent des voix curieuses.\u2014 Non, rien.\u2014Ça sort bien de là, cependant\u2026 Oui, mais d'où je suis je n\u2019aperçois que ln muraille d\u2019en face\u2026 peut-être d'un autre côté y aurait-il moyen.\u2014Cherchons.lon disant ce qui précéde, les ouvriers se mirent à faire le tour du monument.Ce monument, assez élevé et de dimensions imposantes, occupait un espace superficiel de quatre-vingt- dix à quatre-vingt quitize pieds carrés.Les murailles latérales étaient, ainsi que la porte, percées de trètles à jour, mais ces trèfles se trouvaient a une trop grande hauteur pour qu'il füt loisible d'y atteindre, eût-on la stature d\u2019un géant.H était possible, d'ailleurs, et mème facile, de tourner la dilticulté.Faites-moi la courte échelle, commanda Cabirol.Un des hommies, que la curiosité surexcitait, s\u2019empressa de s'adosser à la muraille et joignit ses mums sur ses cuisses.Le lcontremaitre posa le pied gauche sur cette échelle improvisée et, se hissant par une impulsion vigoureuse, atteignit le trèfle dont il saisit l'un des ornements en relief, se maintient debout à un metre d'élévation, et passa sa téte par ouverture.On l\u2019entendit pousser une sourde exclamation, Il se rejetn vivement en arrière et retomba sur le sol, pâle comme un mort : ses lèvres tremblaient ; son visage exprimait l'etfroi.Les ouvriers l'entourerent aussitôt et, à la vue de son eflarement manifeste, se sentirent pris d'une épouvante instinctive.La peur est au plus haut point communicative.Tls avaient peur sans savoir pourquoi, L'un d'eux demanda d'une voix mal affermie.\u2014Entin, voyons, qu'est-ce qu\u2019il y a là-dedans.\u2014Une femme.répondit Cahirol.\u2014Une femme !.\u2014répétèrent les quatre ouvriers.\u2014Oui.Vivante 7.\u2014Morte !.Assassince ! Ce dernier mot surexcita jusqu'au paroxysme l'émotion et la terreur.Les hommes jotaient autour d'eux des regards inquiets, comme si quelque péril invisible les avait menacés.Cabirol fut le premier à reprendre sun sang-froid.\u2014Vite ! vite !\u2014dit-il.\u2014 I] faut tirer au clair cette effrayante histoire où je ne vois goutte ; mais d\u2019autres yeux, peut-être, y verront mieux.\u2014(ue l'un de vous aille prévenir le gardien en chef.Nous resterons là, en l'attendant.\u2014J'y vas.\u2014répondit le plus jeune des ouvriers.Et il prit sa course pour se rendre chez le gardien en chef, ou le conservateur, dont les bureaux se trouvent à droite de la grande entrée, près du cimetière des Juifs. IE allait un si bon train, les coudes au corps, mé- uageant son haleine, qu'en moins do cinq minutes il attersnit sa destination.Tout en courant, il se répétait : Quelle aventure, mon hou Dieu ! ! quelle aventure | Los trois ouvriers et lu contremaitre battaient la semelle en face de In porte de bronze, en attendant le retour de leur camarade en compagnie du gardien.Une fenume assassinée la-dedans ?\u2014 dit l\u2019un d\u2019eux.Ça n\u2019est pas facile à comprendre ! -\u2014Comment expliquer celsn ?demanda le second compagnon.J'ai beau chercher, j'y perd& mon latin.\u2014Peut-être n'y a-t-il point d\u2019assassinat,\u2014dit le troisième.- Cette fenime à pu entrer hier dans le monument pour prier, «lisser sur les dalles, tomber, se blesser it la tête et s'évanouir.\u2014 C'est impossible.\u2014répliqua le contremaitre.Pourquoi / \u2014 l\u2019arce que, dans ce cas, la clef serait à la serrure et tien ne nous empêcherait d\u2019ouvrir la porte.C'est juste.- Nous sommes en présence d'un crime, ça ne me piwrait pas douteux.De reste, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.ln ce moment, le personnage que nous avons vu franchir le seuil du cimetière vêtu d\u2019un long pardessus garni «le fourrures et son chapeau à larges bords rabattu sur les veux parut à l\u2019extrémité du sentier conduisant au tombeau qui nous occupe.Il tenait toujours à la main sa couronne d\u2019immortelles.En apercevant les ouvriers, il tressaillit légèrement, tit halte, sembla chercher une tombe parmi cellos qui Pentouraient, en avisa une au-dessus de laquelle se trouvait un porte-couronnes, s\u2019en approcha, fit «lisser son preva sourentr sdr la tringle protégée par un petit toit de zine, se servit de son mouchoir pour chasser la neige qui couvrait la pierre, et s'axenouilla.Un des ouvriers le remarqua.Mazette ! s'écrin-t-il, en voilà un qui est matinal et qui ne craint zuère le froid ! -Mon vieux, répondit Cabirol, il n\u2019y à pas d'heure pour le sentiment ot, quand on a du chagrin dans Fame, on se fiche des intempéries !\u2026 C'est peut-être un brave homme qui pleure son fils ou sa fille.Ou qui a perdu su femme.\u2014Tout est possible, sauf que ça soyr sa belle-mère, auquel eas il ne pricrait point sur la tombe.\u2014A moins qu'il ne demande à ln défunte de ne pas revenir.Cette facétie, quoique d'un indiscutable mauvais goût, surtout dans un cimetière, obtint un succès de rire, tant il est certain que les belles-mères sont généralement mal appréciées.Ce rire fut interrompu par un bruit de voix et de pas rapides.Bien sûr, voila Pitou qui revient avec le gardien en chef.fit Cabirol.I ne se trompait point.Le gardien du Père-Lachaise, suivi de trois gar: diens et de deux employés, arvivait en effet au pas de course.lui dit Pitou en dési-
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