Le Monde illustré, 15 février 1902, Vingt mille lieues sous les mers
[" LE MONDE ILLUSTRE \u2014\u2014emmmmntne tn?Pr VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS PAR JULES VERNE 0) Je ne savais que penser, quand uno voix me dit: - C'est vous, monsieur le professeur / -Ah ! capitaine Nemo, répousdis-je, où sommes-nous / Sous terre, monsieur le professeur.Sous terre ! m\u2019écriai-je ! Et le Vreutilus flotte encore / -I1 flotte toujours.Mais, je ne comprends pus \u2019 Attendez quelques instants.«> aîmez les situations claires, vous serez satisfait.\u201d Notre fanal va s'allamer, et, st Je mis le pied sur lu plate-forme et j'attendis.L'obseurité était je mplète que je n'apercovais même pas le \u2018apitaine Nemo, Cepen- dot en regardant au zénith, exactement au-dessus de 1na tête, je er saisir une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui cmplissait us trou cireulaire.«ela fit évanouir cette vague lumière.Je regardai, apres avoir un instant fermé mes yeux éblouis par Le Nuutilus était stationnaire.Il flottait auprès Cette mer qui le supportait en En ce moment, le fanal s'alluma soudain.et son be 1 électrique.d'un herge disposée conne un quai, + mi ment, c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui nu+nrait deux milles de diamètre, soit six milles de tour.Son niveau, manomètre l\u2019indiquait, \u2014ne pouvait être que 1e niveau extérieur.ex ane communication existait nécessairement entre ce lac ot la mer.[r< hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et ticsraient Un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait vin | OU sIX Cents mètres, pur lequel j'avais surpris cette légère clarté, ra.onnement diurne.Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures 4 vvtte énorme caverne, avant de mue demander si c'était la l'ouvrage l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.Au sommet s'ouvrait un oritice circulaire évidemment due au du fa nature ou de \u201cOù somines-nous / dis-je._Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, nn volean dont la mer à envahi l'intérieur à la suite de quelque convulsion du sol.Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le Nautilus a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix uit res au-dessous de la surface de l'Océan.C'est ici son port d'atttache, nu port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs du vent ! \u2018Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos iles une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.\u2014En effet, répondis-je, ici vous étes en sûreté, capitaine Nemo.Qui pourrait vous attendre au centre d'un volean ?Mais, à son sommet, n'ai-je pas aperçu une ouverture ?\u2014Oui, son cratère, un cratère empli judis de «t de flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivitiant \u201cWe nous respirons.-\u2014Mais quelle est done cette montagne volcanique ?demandai-je.-Elle appartient à un des nombreux ilots dont cette mer est les nuvires, pour nous caverne imniense.laves, de vapeurs s-mée, Simple écueil pour Le hasard me l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard ma bien servi.(1) Voir sous lo titre : Utopies d'hier.vérités aujourd'hui, la confirmation de ln plupart des prévisions du savant vulgarissteur, justifiées actuellement par des faits vonant donner raison à ce qui, à l'époque où virent le jour les rumane de Jules Verne, n'était ounsidéré que coule d'u- inusantes utopies.81 J entendaia résonner les sons de l'orgue.\u2014 Page 54.- -Mais ne pourrait-on descendre par cet oritice qui forme le cratère du volean / \u2014Pas plus que je ne saurais y monter Jusqu'à une centaine de pieds, la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au- dessus, les parois surplomhent, et leurs rampes ne pourraient étre franchies.Je vois, capitaine, que la nature Vous sert partout et toujours Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les vaux.Mais, à quoi bon ce refuge / Le Nautilus n'a pas besoin de port._ Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodiuni pour alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de houillères pour extraire son charbon.Or, précisément ici, la mer recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps géologiques minéralisées maintenant ct transformées en houille, elles sont pour moi une mine inépuisable._-Vos hommes, capitaine, font ici le métier de mineur / Précisément.Ces mines s'étendent sous les flots comme les houillères de Newcastle.C'est ici que, revétus du scaphandre, le pic et la pioche à lu main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas même demandée aux mines de la terre.Lorsque je brûle ce combustible pour la fabrication du sodium.la fumée qui s'échappe par le cratère de cette montagne, lui donne encore l'apparence d'un volean en activité.\u2014 Et nous les verrons à l'œuvre, Vos compagnons \u201c \u2014-Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre tour du monde sous-marin, Aussi, me contenterai-je de puiser aux réserves de sodium que je posséde.Le temps de les embarquer, c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage.Si donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon, protitez «le cette journée, M.Aronnax.\u201d 82 LE MONDE ILLUSTRÉ D Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes doux compagnons qui n\u2019avaient pas encore quitté leur cabine.Je les invitai à me suivre sans leur dire où ils se trouvaient.Ils montèrent sur la plate-forme.rien, regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une montagne après s'être endormi sous les flots.Mais Ned Land n'eut d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.\u201c Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.\u2014Je m'appelle pas cela la \u201c terre,\u201d répondit le Canadien.Et d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous.\u201d Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lne se développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur, mesurait ciny cents pieds.Sur cette grève, on pouvait faire aisément le tour du lac.Mais la base des hautes parois formait un sol tourments.sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces, T'outes ces masses désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l\u2019action des feux souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal.micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait comme une nuée d'étincelles.Le sol s'élevait sensiblement en s\u2019éloignant du relais des flots, et nous fâmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait marcher prudemwent au milieu de ces conglomérats, qu'aucun ciment ne reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits de cristaux de feldspath et de quartz.Conseil qui ne s'étonnait de La poussière La nature volcanique de cette énorme excavation s'atlirmait de toutes parts.Je le fis observer à mes compagnons.\u201c Vous tigurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'oritiee de la montagne, comme la foute sur les parois d'un fourneau / \u2014Je me le figure parfaitement.répondit Conseil.Mais monsieur me (lira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, ct comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux tranquilles d\u2019un lac \u2019 \u2014Très probablement.Conseil, parce que quelque convulsion « produit au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de passage au Nautilus.Alors les eaux de l'Atlantique se sont précipitées à l\u2019intéricur de la montagne.Il y a eu lutte terrible entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de Neptune.Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le volean submergé s'est changé en grotte paisible.\u2014Très-bien, répliqua Ned Land.J'accepte l'explication, mais je regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle \u201cmonsieur le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.\u2014 Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été sous-marin, le V«utilux n'aurait pu y pénétrer ! -\u2014Ët j'ajouterai, maitre Land, que les caux ne se seraient pas précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan.Donc vos regrets sont superfflus.\u201d Notre ascension continua.Les rampes se faisaient de plus en plus raides et étroites.De profondes excavations les coupaient parfois, qu'il fallait franchir.Des masses surplombantes voulaient être tournées.On se glissait sur les genoux.on rampait sur le ventre.Mais, adresse do Conseil et la force du Canadien aidant, tous les obstacles furent surmontés.A une hauteur de trente niètres environ, ln nature du terrain se moditia, sans qu'il devint plus praticable.Aux conglomérats ct aux trachytes succédèrent de noirs hasaltes ; ceux-ci étendus par nappes routes grumelées de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette voûte immense.admirable spécimen de l'architecture naturelto.Puis, entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies, incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient de larges tapis de soufre.Un jour plus puissant, entrant par le cratère supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections voleaniques à jamais ensevelis au sein de la montagne éteinte.Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtés, à une hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables obstacles.La voussure intérieure revenait en surplomp, ot tu niomtéo dut se changer en promenade cireulaire.À ce dernier plan, le rime végétal commençait à lutter avec le règne minéral.Quelques artists et même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi, Le reconnus des cuphorbes qui laissaient couler leur sue caustique.tu héliotropes, très-inhabiles à justifier leur nom, puisque les ravons laires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement l-ur- grappes de fleurs aux couleurs et au parfums à demi-passes.Cauet quelques chrysanthèmes poussaienttimidement au pied d'aloës à tonnes fcuilles, tristes et maladifs.Mais, entre les coulées de laves, j'uporeus de petites violettes, encore parfumées d\u2019une légère odeur, et j avons que je les respirai avec délices, Le parfum, c\u2019est l'âme de la fleur, et les thonr- de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas d'âme ! Nous étions arrivés au pied d\u2019un bouquet de dragonniers ro trs qui (eartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racine quand Ned Land s\u2019écria : \u201c Ah \u2014Une ruche ! dulité.\u201cOui ! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qu donnent autour.Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence.IL y ava l'oritice d'un trou ereusé dans le tron d'un dragonnier, quelques ta\u201d de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les Canaries, ot les produits y sont particulièrement estimés.Tout naturellemet, le Canadien voulut faire sa prove miel, et j'aurais cu mauvaise grâce à m'y opposer.quantité de feuilles sèches mélangées de souffre s'allumereut - 5.l'étincelle de son briquet, et il commença à enfumer les abwilh= + bourdonnements cessèrent peu à peu, et la rucheéventrée livra pl.-i.Ned Land en remplit son havre-sae monsieur, une ruche ! répliquai-je,en faisant un geste de parfaite Une © run livres d'un miel parfumé.-* Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'arteeir.nous dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau suceulr -Parbleu ! tit Conseil, ce sera du pain d'épice.\u2014Va pour le pain d'épice.dis-je, mais reprenons cette int- promenade \" A certains détours du sentier que nous suivions alors, le lu aps + raissait dans toute son étendue.Le fanal éclairait en entier su surie paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations.Le V gardait une immohilité parfaite.Sur sa plate-forme et sur ki or s\u2019agituient les hommes de son équipage, ombres noires note découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère.En ce moment.nous contourniens lu crête ln plus élever de premiers plans de roches qui soutenaient la voûte.Je vis abs qu les abeilles n'étaient pas les seuls représentants du régne cummal l'intérieur de ce volean.Des oiseaux de proie planaient et tournevanor çà et là dans l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roe.(\u201cétaient des éperviers au ventre blanc, et des ere Des criardes.Sur les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de Tour: échasses, de belles et grasses outardes.Je laisse & penser si fa convoitise du Canadien fut allumée à ln vue de ce gibier savoureux, et vil regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains.Il essaya de remplacer le plomb par les pierres, et après plusieurs essais infruetuens, il parvint à blesser une de ces magnifiques outardes, Dire qu'il risqua vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure.mais ii (pi LE MONDE ILLUSTRÉ viteaux de \u2026 fit si bien que l\u2019anima\u2019 alla rejoindre dans son sac les miel.Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête deve- naît impraticable.Au-dessus de nous le cratère béant apparaissait comme une large ouverture de puits.Do cette place, le cicl se laissait distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages échevelés par le vent d\u2019ouest, qui laissaient trainer jusqu\u2019au sommet de la montagne les brumeux haillons, Preuve certaine que ces nuagen se tenaient à une hauteur médiocre, car le volcan ne s'élevait pus à plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan.Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien, nous avions regagué le rivage intérieur.Ici, la flore était représentée par de larges tapis dde cette criste-marine, petite plante ombellifère tres-honne n contire, qui porte aussi les noms de perce-picrre, de passe-picrre et de fenouil-marin.Conseil on récolta quelques bottes.Quant à lu faune elle comptait par milliers des crustacés de toutes sortes, des homards, des crabes-tourteaux, des palémons, des mysis, des faucheurs, des galaters et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers et patelles.En cet endroit, s'ouvrait une magnitique grotte.Mes compagnons Le feu avait poli ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la poussiere du mica.Ned Land en titait les murailles «t cherchait à Je ne pus m'empécher de sourire.La conver- et moi nous primes plaisir à nous étendre sur son sable fin.condor leur épaisseur.versati m se mit alors sur ses éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir, sans trop m'avancer, lui donner cette espérance : c'est que le capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provi- Sion d.sodium.J'espérais done que, maintenant, ii rallierait les côtes de Europe et de l\u2019Amérique : ce qui permettrait au Canadien de reprendre avec plus de succès st tentative avortée.Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante.La conversation, animée au début, languissait alors.Une eertaine somnolence s\u2019emparait de nous.raison «dv résister au sommeil, je me laissai aller à un assoupissement Comme je ne voyais aucune profonel.Je révais, \u2014on ne choisit pas ses rêves, je révais que mon existenev se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque.H me = mblait que cette grotte formait la double valve de ma coquille.Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon.Qu\u2019y a-t-il ?demandai-je, me soulevant à demi.l'eau nous gagne ! \u201d Meme vedressai.La mer se précipitait comme un torrent dans notre retraite, et, décidement, puisque nous n'étions pas des mollusques, il fallait se sauver.En quelques instants, nous fâmes en sûreté sur le sommet de la vrotte meme, \u201cQue se passa-t-il done ¢ demanda Conseil.Quelque nouveau phenomene ¢ \u2014Eh non {mes wis, répondis-je.c'est la marée, ce n'est que la mari qui à failli nous surprendre comme le liéros de Walter Scott L'Ocvan se gonfle au dehors, et par une loi toute naturelle d'équilibre le niveau du lac monte également.Nous en sommes pour un demi- Allons-nous changer au Nautilus.\u201d Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade circulaire ot nous rentrions à bord.Les hommes de l'équipage achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le bain.Nautilus aurait pu partir à l'instant.Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre.Voulait-il attendre la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin / Peut-être., Quoi qu'il en soit, le lendemain.be Viutilus, ayant quitté son port d'attache, naviguait au large de toute terre.et à quelques metres au-dessous des flots de l'Atlantique, 83 I CHAPITRE XI LA MER DE SARGASSES La direction du Nautilus ne s'était pas moditiée.Tont espoir de revenir vers les mers européennes devait done être momentanément rejeté.Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud.Oùnous entrait-il 7 Je n'osais l'inaginer.Ce jour-là, le Neotilus traversa une singulière portion de l'Océan Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude, connu sous le nom de Gulf Stream.Après être sorti des canaux de Floride il se dirige vers le Spitzberg.Mais avant de pénétrer dans le golfe du Mexique.vers le quarante-quatrivme degré de latitude nord, ce courant se divise en deux bras : le principal se porte vers les côtes d'Irlande et de Norwège, tandis que le second fléchit vers le sud à la hauteur des Açores ; puis frappant les rivages africains et décrivant un ovale allongé, il revient sous les Antilles.Or, ce second bras, \u2014c\u2019est plutôt un collier qu'un bras, \u2014entoure de ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille, immobile, que l\u2019on appelle la mer de Sargasses.Véritable lac en plein Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins «de trois ans à en faire le tour.atlantique.La mer de Sargasses à proprement parler, couvre toute la pirtie immergée de l\u2019Atlantide.Certains auteurs ont même admis que ces nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de cet ancien continent.Il est plus probable, cependant, que ces herbages, algues ct fucus, enlevés aux rivages de l'Europe et de l'Amérique, sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream.Ce fut là une des raisons qui amenérent Colomb à supposer l'existence d'un nouveau monde.Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivérent à la mer de Sargasses, ils naviguérent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrétaient leur marche au grand etfroi des cpuipages, et ils perdirent trois longues semaines à les traverser.Telle était cette région que le Vcentilus visitait en ce moment, une prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins du tropique.si épais, si compact, que l'étrave dur bâtiment ue leit pas déchiré sans peine.Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas engager son hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques mètres de profondeur au-dessous de lu surface des flots.Ce nom de Nargasses vient du mot espagnol sarga:zzo, qui signifie varech, Ce varech, le varech-nageur où porte-baie, forme principalement ee bane immense.Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur de la licograpiie physique du globe, ces hydrophytes réunissent dans ce paisible bassin de l'Atlantique : « L'explication qu'on en peut donner, dit-il, ne semble résulter d'une expérience connue de tout le monde.Si l'on place dans un vase des fragments de bouchons où de corps flottants quelconques, et que l'on imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface liquide, c'est-à-dire au point le moins agité.Dans le phénomène qui nous occupe.le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le courant civeulaire.et la mer de Sargasses, le point central où viennent se réunir les corps flottants.Je partage l'opinion de Maury.et jai pu étudier le phénomène dans ce milion spécial où les navires pénétrent rarement Au-dessus de nous flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces herbes brunâtres, des trones d'arbres arrachés aux Andes ou aux Montagnes Rocheuses ot flottés par l\u2019Amazone ou le Mississipi, de nombreuses épaves, des restes de quilles où de carènes, des bordages défoncés et tellement allourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils 84 LE MONDE ILLUSTRE 22 no pouvaient remonter à la surface de l'Océan.Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury, que ces matières, ninsi aceu- mulées pendant des siècles, ne minéraliseront sous l'action des eaux ut formeront alors d\u2019inépuisables houilleres.Réserve précieuse que prépare lu prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront épuisé les mines des continents.Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de f'ucus, je remarquai de charmants aleyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui laissaient trainer leur longue chevelure de tentacules, des médustes vertes, rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de Cuvier, dont l\u2019ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de NSargasses, où les poissons.amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une abondante nourriture.Le lendemain.l'Océan avait repris son aspuct accoutumié.Quand Ned rencontrait le capitaine.\u2014 Page 86.Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le Nautilus, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures.Le capitaine Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous- marin, et je ne doutais pas qu\u2019il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir vers les mers australes du Pacifique.Ned Land avait done eu raison de craindre.Dans ces lurges mers, privées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord.Nul moyen non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo.Le seul parti était de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse, j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la persuasion.Ce voyage terminé, le capitaine Nemo ne con- sentirait-il pas à nous rendre ln liberté sous serment de ne jamais révéler son existence ?Serment d'honneur que nous aurions tenu.Mais il fallait traiter cette délicate question avec le capitaine.Or, serais-je bien venu à réclamer cette liberté ¢ Lui-méme n'uvait-il pas tt tr déclaré, dès le début et d\u2019une façon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre emprisonnement perpétuel à bord du Nontites* Mon silence, depuis quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une aecopta- tion tacite de cette situation ?Revenir sur ce sujet n'aurait il pas pour résultat de donner des soupçons qui pourraient nuire à no projets, si quelque circonstance favorable se présentait plus tue] Je les reprendre / Toutes ces raisons, je les pesais, je les retourtiais dans mon esprit, je les soumettais à Conseil qui n\u2019était pas moins char.rassé que moi.En somme, bien que je ne fusse pas facile à déc nrarer, je comprenais que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en jour, surtout en ce moment où le capitain.oy, courait en téméraire vers le sud de l\u2019Atlantique ! Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus hu incident particulier ne signala notre voyage.Je vis peu le capitaine, II travaillait.Dans la bibliothèque je trouvais souvent des tivres qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire nance Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuilleté par lui, était « avort de notes en marge, qui contredisaient parfois mes théories tenn Hes systèmes.Mais le capitaine se contentait d'épurer ainsi montres ilot il était rare qu\u2019il discutât avec moi.Quelquefois, j'entendnis = py les sons mélancoliques de son orgue, «ont il jouait avec + oy, d'expression, mais la nuit seulement, au milieu de la phe Fete obscurité, lorsque le Nautilus sendormait dans les de l'Océan.Pendant cette partie du voyage, nous navigmämes des ~~ entières à la surface des flots.La mer était comme aband.\\ peine quelques navires à voiles, en charge pour les Indes, se 1: = qui m'intéressèrent vivement.Ce jour-là, le Nautilus fut employé À des expérienees de \\ us avions fait nlors près de treize mille lieues depuis notre départ dans les hautes mers du Pacifique.Le point nous mettait par 15 57 de latitude sud et 37 53\" de longitude ouest.C'était ces memes parages où le capitaine Dent due Herald tila quatorze mille ruetres de sonde sans trouver de fond, La aussi, le lieutenant Packer lo Ta frégate américaine Conyress n'avait pue atteindre le sol wisn par quinze mille cent quarante metres.L.capitaîue Nemo résolut d'envoyer son Nontiles à la plus extrév.e profondeur afin de controler ces différents sondages.Je me prepara a noter tous les résultats de l'expérienee.Les panneaux du salon furent ouverts, et les manoeuvres commencerent pour atteindre ces \u20ac caches si prodigieusement reculées.Ou pense bien qu'il ne fut pus question de plonger en remplissant bebo vvoirs.Peut-être n\u2019eussent-ils put accroître suffisamment la p-santour spécitique du Voutilux.D'ailleurs, pour remonter, il aurait {alla chasser cette surchage d'eau, et les pompes n'auraient pas été à puissantes pour vaincre la pression extérieure.1e vapitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par ane taronale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui furent placés sous un angle de quarante cing degrés avec les lieues d'eau du Voeutilus, Puis, l'héliee fut portée à son maximum de vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une indescrip- tlie violence.sous cette poussée puissante.la coque du Vortilus frémit comme te ede sonore et s'enfonça régulièrement sous les caux.Le capitaine el mot, postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui deviait rapidement.Bientôt fut dépassée cette zone habitable où résident la plupart «des poissons, Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu'à la surface des mers où des fleuves, d'autres, moins nombrens, se tiennent a des profs maeurs assez grandes, Parmi ces derniers, j'observais l'hexanche, espece de chien de mner muni de six fentes respiratoires, le télescope aux yeux choviies.le wmalarmat - cuirassé, aux thoracines grises, aux peetorales noires, qui protégeait sou plastron de plaques osseuses d'un rouge pale, puis enfin le grena- diver, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur supportait alors une pression de ceut vingt atiospheres, Je demandai au capitaine Nemo sil avait observé des poissons ces profondeurs plus.considérables.\u201c ÎDes poissons ?me répondit-il, rarement, Mais dans l'état atuel de la science, que présume-t-on, que sait-on 85 -Le voici, capitaine.On ait que, en allant vers les basses couches de l'Océan, la vie végétale disparuît plus vite que la vie animale.On sait que là, où se rencontrent encore des êtres animés.ne végite plus Une seule hydrophyte.On sait que les pélerines, les huitres vivent par deux milles mètres d\u2019eau, et que MacClintoek, le héros des mers polaires, 4 retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille cinq cents mètres.On sait que l'équipage du Bull-Doy.de ln Marine Royale, u piché une astéric pur deux mille six cents brasses, soit plus d'une lieue de profondeur.Mais, capitaine Nemo, peut-être me direz-vous qu'on ne sait rien ! Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas cette impolitesse.Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs.Je l'explique par deux raisons, répondis-je.D'abord parce que Jus courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de densité des eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la vie rudimentaire des encrines et des astéries.\u2014Juste, fit le capitaine.~ Ensuite, parce que, si l'oxigène est la base de lu vie, on sait que lu quantité d'oxigène dissous dans l'eau de mer augmente avec la profondeur au lieu de diminuer, ct que la pression des couches basses contribue à l'y comprimer, \u2014Ah ! on sait cela ?répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement surpris.Eli bien, monsieur le professeur, on à raison de le savoir, car c'est ln vérité, J'ajouterai, en effet, que la vessie uatatoire des poissons renferme plus d'azote que d'oxigène, quand ces animaux sont péchés à la surface des eaux, et plus d'oxigène que d'azote, au contraire, quand ils sont tirés des grandes pr fondeurs.Ce qui donne raison à votre système.Mais continuons nos observations.\u201d Mes regards se reportérent sur le manomètre.L'instrument indiquait une profondeur de six milles mètres.Notre immersion durait depuis une heure.Le Nautilus, glissant sur ses plans inelinés, s'enfonçait toujours.Les caux désertes étaient admirablement transparentes et d'une diaphanité que rien ne saurait peindre.Une heure plus tard, nous étions par treize mille mètres, \u2014trois lieues et quart vnviron.\u2014et le fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir.Cependant.pur quatorze milles mètres, j'aperçus des pies noirâtres qui surgissaient au milieu des eaux.Mais ces sommets pouvaient appartenir à des montagnes hautes comme l\u2019Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes même, et la profondeur de ces abimes demeurait inévaluable, Le Nautilus deseendit plus bas encore, malgré les puissantes pressions qu'il subissait.Je sentais ses tôles trembler sous la jointure de leurs boulons : ses barreaux s'arquaient : ses cloisons gémissuient : los Vitres du salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux.Et cv solide appareil eût cédé sans doute.ainsi que l'avait dit son capitaine, si il n'eût été capable de résister comme un bloc plein.rasant les pentes de ces roches perdues dans les eaux.encore quelques coquilles, des serpulas, des spinorbis En j'apercevais vivantes, et certains échantillons d'astéries.Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent, et, au-dessous de trois lieues, le Nautilus dépussa les limites de l'existence sous-marines, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs au-dessus des zones respirables.Nous avions atteint une profondeur de seize mille mètres, \u2014quatre lieues, \u2014et les flancs du Nocutilux supportaient alors une pression de seize cents atmosphères, c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.