Le matin, 22 septembre 1923, samedi 22 septembre 1923
[" VOL.III \u2014 No 38 Rédaction: 162 rue Saint-Denis Chambres 300 - 301 Administration: 164 rue Saint-Denis Tél.: Est 893.Atelier, M.7309 Abonnements par la Poste Canada Etranger Unan.$250 $3.50 Six mois .1.50 1.75 ee memes \" Directeur : ROGER MAILLET MONTREAL, SAMEDI, 22 SEPTEMBRE 1923 -\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014_\u2014\"m\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 S ABUS ET TOUTES LES 7 Les livres et la vie La littérature canadienne à l'étranger Il s\u2019est donné la peine de naître (D'AUREVILLY).Monsieur le Chanoine Emile Chartier est un homme heureux; il s\u2019est donné la peine de naître et c\u2019est quelqu\u2019un, tous les étudiants le savent.Vieux professeur de rhétorique, voyageur athé- nien, attique par la face et par le style, auteur de plusieurs discours, conférences et de quelques pages de paix, intitulées cavalièrement, Pages de combat (1911), il symbolise la puissance littéraire de notre époque.Redoutable adversaire du eritique Camille Roy, c\u2019est quelqu\u2019un.Je vais donc parler d\u2019un esprit considérable, plus considérable que considéré.Je dois en par'er avec respect et cette touchante modération qui m\u2019est familière.Un te\u2019 nom, du reste, immobiliserait les plus terribles pandours de chez-nous, On me pardonnera, si je suis contraint d\u2019employer quelques euphémismes, indispensables dans la circonstance, pour exprimer toute mon admiration à l'adresse de ce Doyen de lettres que le pauvre peuple ne connaît pas assez, Ecrivain de génie, M.Chartier fut peut-être le premier, chez-nous qui ait lu sérieusement Barrès, et qui ait su tirer de cette méditation les éloges très dignes du dentellier de la colline qui n\u2019inspire plus rien ni personne.Ecrivain de génie, M.Chartier n\u2019est pas le dernier à le savoir, puisqu\u2019il signe avec modestie, et toujours : \u201cDe l\u2019Académie canadienne, Vice-Recteur de l\u2019Université de Montréal, Doyen de la Faculté de Lettres ! ! I\u201d Croyez-moi, si vous voulez, mais c\u2019est exact.(Voir la Littérature française à l\u2019étrar- ger de J.Calvet, page 75.Vous y trouverez le Héros et ses médailles).) Avec de te's titres, vous ne l\u2019ignorez pas, misérables poètes des greniers, qu\u2019il est absolument impossible de ne pas fabriquer un manuel littéraire parfait, parfait au point de vue de la pensée sèche et du style sec.C\u2019est ce que vient de réussir M.Chartier de l\u2019Académie canadienne.Poussé par les lettres professorales, attiré par la glu de l\u2019érudition universitaire sur la mer de la rensée inexistante, il vient d'atteindre le rivage de la gloire du manuel, suprême consolation des grands Arrivés.Ah! le cher homme qui s\u2019écoute écrire ! ! La vie étant brève, j'avais décidé d\u2019abord de ne pas tracer une seu'e proposition sur le dos de son étonnante brochure, mais, ayant songé à l\u2019auteur aussi bien qu\u2019à l'importance de son nom, je me serais jugé le dernier des patriotes en n\u2019en parlant pas.J'expédierai donc promptement M.| l\u2019académicien, ne forçant pas mes lecteurs à s\u2019at- \u2018tarder dans un marécage, où ne parut jamais le re pale rayon de soleil.En France, comme ailleurs (et c'est justice), | y.à toutes sortes d\u2019esprits.Il y en a de grands, médiocres, de pauvres, de malades, de blessés.y à des esprits subalternes, inférieurs qui ne lénsent point, mais qui disent ce que les auteurs \u2018Ant pensé.Ce sont des esprits qui ne sont pas iginaux et qui cessent, par conséquent d\u2019être es esprits, M.J.Calvet, entrepreneur prati- \u2018ue d\u2019un manuel illustré d'histoire de la littéra- re française, appartient à cette très académi- ble catégorie.M.Calvet n\u2019est pas un esprit, Preuve: c\u2019est \"if travaille dans l\u2019érudition-pédantisme; qu'il fos compile, manipule l\u2019esprit des autres ns un manuel qui illustre à la perfection l\u2019au- Leur d\u2019une si comique entreprise.L'entreprise est de lui; c\u2019est son oeuvre incontestable, Mais il se garde bien de mettre la main à la pâte et d\u2019essuyer le couteau.Pour la consommation de cette ignominie intellectuelle, ij a ses subalternes.M.Chartier, je crois bien le savoir, possède toutes les qualités nécessaires \u201cpour mener à bien\u201d (je parle sa langue) l\u2019éducation littéraire par le manuel.C\u2019est ce qu\u2019a vu tout de suite le rusé Calvet qui invita le mandarin à écrire \u201cla partie canadienne\u201d (grâce ! que l\u2019on me pardonne une dernière fois ce langage \u201cmanuelatoire\u201d).Avec ses titres, et sachant bien que ce lui était une fière occasion de redorer sa vieille couronne académique, M.Chartier ne pouvait convenablement pas refuser.Il accepta.Son produit, on le trouve dans la brochure, dont le titre seul est exact: la Littérature française à l\u2019étranger, de la page 52 à la page 130.Un puits de délices et de trouvail!es, de surprises et de style.Le critique-doyen, l\u2019homme, par excelience, impassible, que n\u2019ébranlèrent jamais les tempêtes de l\u2019enthousiasme ou de la poésie, étale, avec un sans-gêne de modiste-bachelière, son érudition.Le manue, d\u2019ailleurs, exige toujours de tels aplatissements.Depuis tant d\u2019années qu\u2019il fait des lettres canadiennes, M.Chartier peut parler, en maître de ce qu\u2019il croit savoir.Il affirme; il tranche ; il condamne et récompense; il jette, ici et 1a, de vieilles opinions qui ont traîné sur tous les bancs tie nos co'lèges, opinions qu\u2019il serait ridicule de démolir systématiquement, Sérieux dans la tâche que lui a confiée le finasseur Calvet, le critique de l\u2019académie trouve encore le moyen de s\u2019amuser, d\u2019amuser le public et de nous montrer aux yeux de l\u2019étranger, plus bêtes, plus ignorants, plus sauvages qu\u2019on ne l\u2019est en réalité.Tout cela a son prix et mérite d\u2019être décoré pour la plus douce consolation des écrivains obscurs.Il fallaitmettreen parallè'e les littératures belge, suisseetcanadienne, Ilfallait parquer dans une même histoire tous les héros de lettres, tous les pontifiards et tous les farceurs.Travail amusant, sans doute, et peu difficile, vous en conviendrez, que seul, toutefois, un professeur rempli de lui- même et d\u2019histoire, devait entreprendre.Je me représente très bien le docte ne pouvant écrire qu\u2019avec une couronne de laurier sur la tête.N\u2019ayant jamais été instruit du sentiment du ridicule, ce n\u2019est pas lui qui va craindre de mettre en regard Verhaeren et Fréchette, C.Lemonnier et de Gaspé, Rodenbach et Bibaud, Louis Dumur et Mgr Bruchési, Maeterlinek et l\u2019abbé C, Roy.\u201c Ouvrez, si vous en avez le courage, la brochure de Calvet; voyez les contrastes et les contraires: établissez les talents d\u2019un côté et de l\u2019autre; attendez le jugement jrrévocable de cette précieuse balance, et dites-moi si ce manuel n\u2019est pas le comble du ridicule ou de la farce tou- ia pue.Encore que le chanoine Paul Halflants (c\u2019est extraordinaire comme ]es chanoines ambitionnent d\u2019écrire des manuels) ait oublié volontairement ou parignoranceplusieurs grands écrivains belges d\u2019aujourd\u2019hui, il a eu au moins la main heureuse dans les extraits.On voit qu\u2019il s\u2019est appliqué à montrer le côté littéraire de cette glorieuse littérature.Ainsi René de Weck pour la Suisse romande.Au contraire, M.Chartier épuise son patriotisme douloureux et braillard en citant des pages horribles, horribles par le fond et par la forme des géants Bibaud, Mermet, Lafontaine, Fréchette, Routhier, Fabre et tous les autres illustres devant lesquels il faut s\u2019aplatir ou bien aller au bagne.Pour sa plus grande gloire, M.Chartier découvre aux yeux d\u2019une France étonnée, une littérature canadienne inepte, faite de plagiats et d\u2019imitations, une littérature rouillée qui grince effroyablement et décourage les meilleures volontés.De deux choses, l\u2019une: ou bien monsieur le chanoine, littéraire, n\u2019a pas de goût, est un ignorant en matière d\u2019art, ne sait ce que c\u2019est qu\u2019un vers ou une prose; ou bien il a ses raisons, académiques, des motifs inexplicables, je ne sais, pour publier de telles pages qui nous déshonorent et nous plongent définitivement dans les ténèbres.Que les Français exercent sur nous leur cuisante ironie; nous ne l\u2019aurons pas volé, L\u2019ame d\u2019un peuple, c\u2019est sa littérature, c\u2019est son, art, c\u2019est sa parole, Si nous avons une âme, M.le chanoine démontre péremptoirement, et avec des extraits, et avec des citations qu\u2019on ne récusera pas, que cette âme est bien pauvre, bien servile, bien, délabrée, bien vacillante, tuberculeuse, invisible enfin.C\u2019est ce qu\u2019il ignore sans doute, le brave homme-auteur, mais c\u2019est ce que nous voulons lui faire savoir et lui prouver tout de suite.OK Æ Tout le monde admettra que Mermet et Bi- baud sont des écrivailleurs.Ils n'existent même pas dans une littérature naissante.On ne fabrique pas des origines avec rien.Les origines de la littérature française sont la littérature française.Pourquoi M.l\u2019académicien a-t-il cité Bibaud et Mermet?Quel gâchis original! Par contre, il ne cite rien de notre plus grand poète Paul Morin.Inconcevable omission ou ignorance impardonnable, Il se contente de le classer parmi les \u201csensualistes et les symbolistes obscurs\u201d (p.73).Un peu vieille, tout de même cell-là, cher maître.Mais, l\u2019auteur, volontairement pousse fus loin ses gaucheries d\u2019homme sérieux, Il oublie tout-à- fait Alphonse Beauregard, ce passionné des Al- terrances, que la fraîcheur d\u2019expression, la science prosodique, le sens poétique placent aux côtés de Morin.Horreur ou plaisanterie.N'importe.Ce n\u2019est pas tout.C\u2019eût été trop demander à cet homme qui sait bien des choses, excepté le vrai, de citer le Mauvais Passant, puisque tout le monde est convaincu que M.Dreux aussi bien que M.Jules Tremblay \u201cpèchent par la sécheresse\u201d (p.73), (pécher par la sécheresse est une trouvaille professorale, vots en conviendrez).Passons, Fer- land et Galléze \u201cont marché à la suite du vieux Râteau Lemay\u201d (p.72) mais c\u2019eût été démolir les dieux et les souvenirs d\u2019Athènes que de citer trente vers de la Croix du chemin qui éclipse par le rythme et la pensée les lourdeurs de Bibaud et les imitations de Fréchette, Ferland, d\u2019autre part, ne nous aurait pas déshonorés.Mais passons.Nelligan est plus fortuné parce qu\u2019il est Rol- linat.C\u2019est son excentricité qui le sauve, Il va sans dire que l\u2019ancien, professeur de rhétorique \u201csaute à pieds joints\u201d sur le Vaisseau d\u2019or, lequel commence à perdre de sa fraîcheur et de sa peinture, depuis si longtemps qu\u2019il bat les eaux sales des manuels.Que l\u2019énorme plagiaire Fréchette tienne toute la place, c\u2019est dans l\u2019ordre des choses \u2018\u2018canayen- nes\u201d, mais qu\u2019il soit nommé le \u201ctruculent auteur\u201d (p.67), cela est insoutenable, Pensez-y : Fré- chette, truculent.C\u2019est forcer Rabelais à se réfugier sous les vieilles dentelles du bas-bleuisme, dans les styles précieux et mols.Mais il y a \u201cdeux figures qui attirent davantage\u201d (des figures qui attirent, çà, c\u2019est du style) : Blanche La- montagne et Charles Gill, appelé philosophe, pour la circonstance.Ici, M.le professeur donne deux mauvaises citations.Il a la main heureuse ,toujours.Reste Lozeau, le Lozeau des mamans et des demoiselles, le Lozeau des restaurants et des antichambres, le \u201cLozeau qui s\u2019élève sans peine jusqu\u2019au spiritualisme\u201d (p.73), phrase qui ne veut absolument rien, dire.Eh! bien, ce Lozeau- là est l\u2019auteur de l\u2019Ame solitaire, un bon livre, mais il est aussi l\u2019auteur de la Neige.pièce fade, pièce blanche qui fait des efforts désespérés pour rejoindre le plus mauvais Lélian.M.Chartier n\u2019a pas manqué de ramasser cette Neige qui doit, je suppose, l\u2019abrutir d\u2019admiration, C'est extraordinaire comme M.le chanoine a la main lourde et gauche, gâtant tout ce qu\u2019il touche.Lui sou- mettrait-on deux quatrains, qu\u2019il choisirait infailliblement le moins bon.Voilà pour la poésie.x x Æ En prose, M.Chartier s\u2019y connaît.Il a appris au collège, et il a enseigné plus tard ce que c\u2019est qu\u2019une figure piquante, une figure touchante, les preuves oratoires et le style grave, un Flé- chier de style.Mais, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une gageure, il a la main plus malheureuse encore.Du reste, un écrivain qui fait typographier, en France des phrases comme celles-ci (je prends au hasard, étant dans l'embarras) : \u201cDu tableau modeste de cette période quatre figures se détachent\u201d; ou bien: \u201cMgr Laflamme s\u2019est taillé une place honorable\u201d; ou bien: \u201cil sait mettre ure sourdine à ses colères vengeresses ; ou bien : \u201cM.Camille Roy, l\u2019un de ses diplômés s\u2019est posé en maître dans ce domaine\u201d; ou encore : \u201cUn plus grand nombre y ont puisé le goût du bien dire et du bien écrire\u201d; et toujours : \u201cleurs conditions tonner dans les genres pratiques.\u201d Un tel écrivain, dis-je, qui connaît, par coeur, le dictionnaire des clichés, des phrases toutes faites, des propositions conventionnelles, ne peut faire autrement que de tomber sur les plus mauvaises proses de la littérature, dont il se croit l'historien, et le compilateur.On pourrait lui demander pour quelles raisons (au pluriel) il cite !]gg mauvais vers de M, Groulx et ses plus mauval- OUS LE POLITIQUE ET LITTERAIRE KANT déjà voyait dans la guerre \u201cle crime dont le genre humain continue à se rendre coupable en refusant de se soumettre à une constitution légale qui règle les rapports des peuples entre eux.\u201d ses pages de prose! Il me semble qu\u2019il aurait pu lire la magistrale étude que M.Asselin a écrite sur l\u2019oeuvre de M.Groulx.Il lui aurait été facile, alors, de copier dans Asselin les beaux passages et les extraits choisis qui caractérisent parfaitement le talent poétique de M.Groulx.Horreur ! Croyez-vous que M.Chartier irait chercher la lumière chez un homme qui fut autrefois un pamphlétaire, un journaliste de bagne.Asselin?M.Chartier, juge, ne le mentionne méme pas comme ancien journaliste dans son inutile brochure, As- selin?L\u2019un des rares écrivains de chez-nous qui sachent tenir proprement une plume, Le Manuel l\u2019ignore, comme il ignore Fournier et son oeuvre si francaise, Tous les deux personnifient le néant.Il reste M.l\u2019abbé qui admire de Lotbi- nière, Routhier, de Gaspé et le suave Montpetit.Ah! oui, Montpetit qui est pas mal gros.Il aura eu de la chance celui-là.On trouve le moyen de citer de lui quatre bonnes pages et de l\u2019appeler UN PENSEUR.De M.Fourassa, par exemple, deux pages ordinaires suffisent.Voilà la littérature canayenne, *% # x C\u2019est çà la littérature canadienne à l\u2019étranger.Amusez-vous, messieurs les Français; et, vous Hanotaux, dites que nous sommes grands, en temps de guerre, La voilà la littérature cana- dienne-française.La voilà la Déguenillée que j\u2019ai voulu ensevelir un jour dans un tombeau comminatoire, parmi les roses et les scabieuses.La voilà la Déguenillée, presque nue, maintenant, que M.Chartier a le courage de traîner devant les assises
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.