Le devoir, 16 février 2013, Cahier F
[" LIVRES CAHIER F > LE DEVOIR, LES SAMEDI 16 ET DIMANCHE 17 EEVRIER 2013 nnrersite selon Michel Seymour LOUIS CORNELLIER Philosophe estimé, professeur à TUni-versité de Montréal, Michel Seymour participe activement au débat public depuis plusieurs années.Auteur de solides essais en faveur de la souveraineté du Québec {La nation en question, UHexagone, 1999, et Le pari de la démesure.L\u2019intransigeance canadienne face au Québec, UHexagone, 2001), il s\u2019est engagé, en 2012, dans la lutte contre la hausse des droits de scolarité universitaires décrétée par le gouvernement du Parti libéral du Québec.Dans Une idée de l\u2019université.Propositions d\u2019un professeur militant, un ouvrage dédicacé à «Martine, Léo, Gabriel et [aux] autres», Michel Seymour revient sur le débat concernant l\u2019avenir de l\u2019université au Québec et sur la question de l\u2019accessibilité aux études supérieures.Présentée comme une contribution philosophique, engagée et partisane au débat, cette réflexion poursuit essentiellement deux objectifs: montrer que la gratuité scolaire à l\u2019université est un idéal de justice à réaliser et dénoncer «la transformation progressive de l\u2019université selon un modèle d\u2019entreprise».Très sévère à l\u2019endroit du discours des recteurs québécois et de celui du gouvernement libéral de Jean Charest, Seymour livre ici un solide plaidoyer pour une université conçue «comme une institution au service du bien commun en ce qu\u2019elle incarne l\u2019égalité des chances, transmet la culture, est au service de la collectivité par le développement d\u2019expertises diverses et joue un rôle crucial dans le développement de l\u2019économie nationale».Penser la justice avec Rawls Pour fonder son point de vue, Seymour a recours aux thèses du célèbre philosophe américain John Rawls (1921-2002), auteur d\u2019un ouvrage, Théorie de la justice, publié en anglais en 1971 et traduit en français en 1987, qui «a transformé de fond en comble la philosophie politique au XX^siècle».Refusant, comme le rappelle Christian Godin dans La philosophie pour les nuis (First, 2006), de sacrifier le collectif à l\u2019individu ou l\u2019individu au collectif, Rawls propose une théorie du contrat social qui cherche à «concilier la liberté individuelle et la justice sociale».On pourrait résumer sa pensée en écrivant qu\u2019il veut fonder philosophiquement la so-cial-démocratie.Une société juste, pour Rawls, doit respecter deux principes de liberté : les libertés de base (d\u2019expression, d\u2019association, de conscience) et les lib^ertés politiques (droit de vote, par exemple).A cela s\u2019ajoutent trois autres principes.Un premier, antérieur à tous les autres, peut être désigné, selon les mots de Seymour, par les termes «principe du strict minimum» et concerne les besoins de base (nourriture, logis, besoins affectifs).Les deux autres sont liés à la notion d\u2019égalité.Le principe de différence admet la légitimité de certaines inégalités socioéconomiques «seulement si, par l\u2019existence même de ces inégalités.PEDRO RUIZ LE DEVOIR Michel Seymour, philosophe et professeur à rUniversité de Montréal on s\u2019assure d\u2019une plus grande richesse produite et pouvant être redistribuée», explique Seymour.Le principe de juste égalité des chances, quant à lui, signifie, selon les mots de Rawls, que «les chances d\u2019acquérir de la culture et des compétences techniques ne devraient pas dépendre de notre situation de classe, et ainsi le système scolaire, qu\u2019il soit public ou privé, devrait être conçu de manière à aplanir les barrières de classe».Pour que ce principe de juste égalité des chances en éducation soit effectif, six éléments doivent être mis en œuvre : égalité de statut entre les étudiants, égalité de traitement (financement équitable par l\u2019État), obligation d\u2019un seuil minimal de financement, politiques contre la discrimination des moins fortunés, évaluation selon le mérite et davantage de ressources accordées aux plus démunis.Justice et financement «L\u2019université, écrit Seymour, fait partie intégrante du système d\u2019éducation», permet l\u2019accès à la culture à laquelle tous ont droit et l\u2019accès à certains emplois qui exigent des diplômes d\u2019études supérieures, joue un rôle économique important et est un service public en ce que les gens qu\u2019elle forme contribuent au bien commun.Pour toutes ces raisons, le principe de juste égalité des chances doit y être appliqué.Or, des droits de scolarité élevés sont incompatibles avec ce principe, notamment parce que « le coût des droits de scolarité dissuade plus les pauvres que les riches de faire des études postsecondaires».Même assortis de généreux programmes de prêts (qui alourdissent l\u2019endettement des plus pauvres) ou modulés en fonction VOIR PAGE F 6 : SEYMOUR m Kim Doré: contaminer par la ^0éÛePageF4 GEORGE KENNAN: THE US & THE WOULD NewlRnk Review Garay Wills: Ventura\u2019s Worst John Updike: Great American Photographer A.O.Scott: Raymond Carver's Enigma Les 50 ans de la New York Review of Books Page F 6 James Joyce en Chine Tout juste traduit en chinois, Finnegans Wake, l\u2019un des romans phares de l\u2019auteur irlandais James Joyce, se vend très bien.Un succès-surprise pour une œuvre difficile, réputée impénétrable, à la grammaire complexe et qui mêle plusieurs langues, souligne avec étonnement le Guardian.Le tirage initial de 8000 exemplaires a été épuisé çn un mois seulement.A Shanghai, Fennigen de Shouting Ye (son titre en Chine) apparaît en deuxième place des best-sellers, devancé seulement par une biographie de Deng Xiaoping.Il a fallu huit ans à Dai Congrong, profes-seure de 41 ans à l\u2019Université Fu-dan de Shanghai, pour traduire le premier tiers de Finnegans Wake, réputé intraduisible (la première version française n\u2019a été publiée qu\u2019en 1982, après 30 ans de traduction par Philippe Lavergne, tandis que la traduction allemande a nécessité 19 ans de travail).L\u2019œuvre de Joyce est apparue tardivement en Chine.Sa littérature y a longtemps été dénigrée comme bourgeoise, du temps de Mao Zedong.Portrait de l\u2019artiste en jeune homme n\u2019a été traduit qu\u2019en 1975, et il a fallu attendre 1975 pour pouvoir lire Ulysse en chinois.Depuis, la réinterprétation par Joyce du mythe d\u2019Homère s\u2019est vendue à 85000 exemplaires dans le pays.Le Devoir TMtterature Les nouvelles en 140 caractères commandées à des écrivains de renom par le journaliste du Devoir Fabien Deglise ont fait le tour du monde.Plusieurs grands journaux ont parlé de ce projet du Devoir (notre édition des 2 et 3 février).Le recueil de ces nouvelles inédites est toujours accessible gratuitement sur le site Internet du Devoir ainsi que sur iBookStore d\u2019Apple {itunes.com/140ca).Le Devoir k les dessous di PRINTEMPS ÉTUDIAN PEDRO RUIZ LE DEVOIR Uurbaniste et essayiste Gérard Beaudet Gérard Beaudet contre les éteignoirs Dans un essai vigoureux, l\u2019essayiste dénonce le virage entrepreneurial pris par les universités LOUIS CORNELLIER Urbaniste engagé dans le débat public depuis de nombreuses années, Gérard Beaudet a été choqué par «la réaction souvent primaire et méprisante \u2014 tant à l\u2019égard des étudiants et des professeurs que des simples citoyens sympathiques à la cause étudiante \u2014 de plusieurs membres de [sa] génération [il a 58 ans] qui ont été en grand nombre les premiers de leurs familles respectives à fréquenter l\u2019université».Ce mépris réservé aux grévistes, considérés comme des enfants-rois opportunistes, a été le déclencheur de la réflexion que mène Beaudet dans Les dessous du printemps étudiant.Comme son collègue Michel Seymour (voir texte à gauche), Gérard Beaudet constate et déplore le «virage entrepreneurial de l\u2019université».L\u2019essence même de cette institution est menacée, explique-t-il, quand la recherche prend le pas sur l\u2019enseignement, alors que ces deux missions universitaires devraient se nourrir mutuellement, quand les objectifs de la recherche sont définis par les organismes subventionnaires et par les entreprises privées et quand l\u2019université, soumise aux seules lois du marché, s\u2019enferme dans une culture gestionnaire dominée par des administrateurs en quête de performance, alors que, «de tout temps, l\u2019université s\u2019est définie comme une communauté intellectuelle constituée de professeurs et d\u2019étudiants mobilisés par la production et la transmission de savoirs».Juste et nécessaire, cette critique de la marchandisation de l\u2019université n\u2019est toutefois pas nouvelle et est reprise ici dans des termes connus.Un rapport ambivalent à Téducation L\u2019originalité du propos de Beaudet est ailleurs.L\u2019urbaniste, en effet, a reçu comme une gifle les propos méprisants réservés aux porteurs du carré rouge et il voit en eux «la manifestation d\u2019un rapport extrêmement trouble et ambivalent à l\u2019éducation».Depuis la Révolution tranquille, constate-t-il, les Québécois ont procédé à un rattrapage scolaire certain, mais ils peinent encore à assumer la dimension collective de l\u2019éducation.Depuis 1960, donc, «nous aurions répondu avec enthousiasme et détermination à l\u2019invitation de faire de l\u2019accès au cégep et à l\u2019université et de l\u2019obtention de diplômes acquis dans des conditions très favorables l\u2019instrument de réussite professionnelle et de promotion sociale individuelles, tout en refusant \u2014 en étant incapables ?\u2014 de faire de l\u2019investissement collectif dans l\u2019éducation, qui a justement rendu possible cette promotion, le terreau de la redéfinition du vivre ensemble à la faveur de débats aussi indispensables qu\u2019inévitables».Les Québécois, en d\u2019autres termes, perçoivent maintenant l\u2019éducation comme une «affaire de cheminements individuels guidés par l\u2019intérêt personnel», mais restent sourds à l\u2019idée d\u2019un projet éducatif conçu comme un instrument de promotion et de libération collectives.Ce blocage intellectuel expliquerait «la facilité avec laquelle les lucides sont parvenus à déjouer toute forme de résistance et à imposer, dans le monde de l\u2019éducation supérieure, leur conception d\u2019une société réduite à une collection d\u2019individus dotés de droits de clients-consommateurs et d\u2019une université affairiste obnubilée par l\u2019accroissement de ses parts de marché».On voit cette mentalité à l\u2019œuvre dans l\u2019idée obsessive de «faire payer à ces clients-consommateurs, qui retirent individuellement les bénéfices de leur passage à l\u2019université, une juste part».Comme si l\u2019éducation n\u2019était qu\u2019une affaire personnelle, comme si le principe de l\u2019impôt progressif sur le revenu, un mode de financement collectif, ne pouvait être retenu puisqu\u2019il ne correspond pas à la logique consommateur-payeur, dont le mode des droits de scolarité modulés ou différés est une vicieuse manifestation.VOIR PAGE F 6 : BEAUDET F 2 LE DEVOIR, LES SAMEDI 16 ET DIMANCHE 17 EEVRIER 2013 LIVRES Au rayon de la biographie Jean-François Nadeau e jamais perdre de vue le gra-d\u2019une vie humaine», ^ ^ H écrivait Marguerite Yource-nar.Une vie, disait-elle, «ne se compose pas, quoi qu\u2019on en dise, d\u2019une horizontale et de deux perpendiculaires, mais bien plutôt de trois lignes sinueuses, étirées à l\u2019infini, sans cesse rapprochées et divergeant sans cesse: ce qu\u2019un homme a cru être, ce qu\u2019il a voulu être, et ce qu\u2019il fut.» Qu\u2019est-ce qu\u2019un biographe ?Tout simplement quelqu\u2019un capable de croiser ces différents fils pour tisser la grande trame d\u2019une existence, avec la part de lumière et d\u2019ombre d\u2019une époque.Aujourd\u2019hui, la biographie est un genre qui fait fortune.Après une éclipse, elle est réapparue en force dans les années 1990.Depuis, les biographies se ramassent à la pelle.A la radio de nos impôts, l\u2019historien Daniel Turcotte, passionné comme certains par les oripeaux royaux, disait l\u2019autre jour compter plus de 20000 biographies de la reine Victoria.Croyons-le sur parole.Chez nos voisins américains.Abraham Lincoln s\u2019est vu lui aussi couronner par le travail de nombre de biographes.A ce jour, environ 16000 titres différents ont été consacrés à la vie de ye président issu des rangs républicains.A cause du film de Spielberg, il est beaucoup question de la biographie de Lincoln par Doris Kearns.C\u2019eçt ce livre qu\u2019a adapté le réalisateur au cinéma.A sa sortie.Team of Rivais avait été acclamé partout, notamment par un jeune sénateur de l\u2019Illinois du nom de Barack Obama.Qu\u2019un Oscar couronne ce film et gageons que le livre s\u2019envolera plus que jamais des librairies.Déjà, l\u2019ouvrage y a connu un énorme succès auprès des patrons d\u2019entreprise de tout genre, persuadés en masse, à la suite des déclarations et des conférences de Doris Kearns, que la vie de Lincoln offre des enseignements profitables au sens le plus mercantile du terme.Voici donc une biographie dont la vente fait de son sujet une sorte de longue conférence pour jeunes cadres dynamiques.Le film ne dit pas cela, mais il offre le reflet enthousiaste de cet engouement pour un modèle.Chez nous, un Pierre Elliott Trudeau a eu droit lui aussi à plus que sa part de biographes.Une centaine de titres lui ont été consacrés, parmi lesquels se distingue étonnamment la 20TH CENTURY FOX À cause du film de Spielberg, il est beaucoup question de la biographie de Lincoln par Doris Kearns.C\u2019est ce livre qu\u2019a adapté le réalisateur.biographie rédigée par ses admirateurs Max et Monique Nemni.Tiens, on annonce pour dans quelques jours la parution d\u2019une vie de Thérèse Casgrain.Pourquoi pas ?Oui, la biographie est revenue.Mais pas toujours pour le mieux, il est vrai.Le genre charrie encore son gros lot de travaux de fabricants de romances et d\u2019insignifiances.Les recettes sirupeuses ne manquent pas.En fait, elles n\u2019ont jamais manqué.On confond faits et fantasmes, fictions et narrations.Et bien d\u2019autres choses encore.Le lecteur est tourné en bourrique.Mais qui oserait dire que même les biographies fabriquées en série ne servent pas ?Un Max Gallo ou un Henri Troyat ont pu conduire ailleurs que dans leurs seuls livres.Par exemple, une mauvaise biographie de Léon Tolstoï signée Troyat m\u2019aura permis de découvrir un jour cet immense écrivain.Et Jacques Cartier, rappelait le poète et cinéaste Pierre Perrault, fut redécouvert par nombre de Québécois grâce aux petits livres sans prétention d\u2019Eugène Achard.Au rayon de la biographie, il y a de plus en plus de choses étonnantes.Des avenues nouvelles s\u2019annoncent déjà depuis un moment.Prenez les livres d\u2019Alain Corbin.Dans Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, Corbin part sur les traces d\u2019un sabotier parfaitement inconnu dont il a seulement trouvé mention dans des archives régionales.De cet homme, il ne sait pratiquement rien.Comme on le sait, les cimetières sont peuplés d\u2019inconnus.Mais à travers une étude fine du monde de ce sabotier, Corbin réussit à s\u2019en approcher de façon étonnante et à en restituer l\u2019existence.L\u2019individu trouve ainsi à éclairer une société.Et réciproquement.Tenez encore: la curieuse biographie de Georg Büchner qui vient de paraître chez un petit éditeur.Vous connaissez Georg Büchner ?Moi non plus, j\u2019avoue.Epargnez-vous le mal de chercher sur Wiki-pédia.Voici Büchner, Georg: « écrivain,^ dramaturge, révolutionnaire, médecin et scientifique allemand.Malgré la taille modeste de son œuvre [trois pièces de théâtre, une nouvelle et un tract], il est devenu tardivement l\u2019une des figures marquantes de la littérature allemande du XIX^siècle».Quoi encore?Mort à 24 ans, en 1837.Dans un numéro récent du Nouvel Observateur, magazine que je ne lis guère contrairement à mes collègues, un critique crie au génie devant la biographie de Georg Büchner.Le li- vre est signé Erédéric Metz.Je songe au monsieur de fUQAM qui agite du design à gauche et à droite.Ce n\u2019est pas de lui qu\u2019il s\u2019agit.Apparemment, on ne sait rien de ce Erédéric Metz biographe.Citation du magazine : «Frédéric Metz compose son récit avec une liberté que même un romancier trouverait excessive.Il danse avec la chronologie sans jamais s\u2019en soucier.Quand les archives sont bonnes, il les transcrit sans ajout.Quand il raconte, il est admirable de sobriété et de précision.[.] On passe son temps à faire des allers-retours dans ce livre-monde, d\u2019autant que le troisième tome est un dictionnaire extrêmement bien fait, à tel point qu\u2019on finit quasiment par lire l\u2019ensemble deux fois.» Je me fait donc venir tout ça, pour voir.Trois tomes sur Georg Büchner : je suis un peu dingue.Mais, après tout, peu importe le sujet d\u2019une biographie, pourvu que la photo soit bonne.On ne lit pas les livres forcément à cause des histoires, mais surtout pour le style, la forme, la grâce de f écriture.Voilà quelque chose que bien des éditeurs ne comprennent toujours pas, occupés qu\u2019ils sont à essayer de vous vendre de petites histoires, et encore d\u2019autres petites histoires.Toujours est-il que je n\u2019avais pas spécialement envie de vous parler de Büchner.Un pavé à la fois lumineux et obscur.Un travail biographique complètement éclaté.Il va dans tous les sens, ce Erédéric Metz.Pourtant, il ne perd jamais le nord.On parle de toutes sortes de choses.Mais, petit à petit, on finit par comprendre, à plonger et à avancer avec le livre.Génial?Je ne sais pas.Différent, certainement.Mais j\u2019arrête la lecture pour plonger doucement dans le très beau Cour des miracles que viennent de publier le poète Benoit Jutras et le photographe Alain Lefort.La poésie, souvent, dit bien plus de la vie que la biographie : «Moi né blanc comme un défaut, mort pourpre parce que touché, moi je vous aime.Le matin, le mal caché, j\u2019ai été un homme.Qu\u2019on m\u2019écoute.» jfnadeau@ledevoir.corn GÇOÇG BÜCHNER BIOGRAPHIE GENERALE Frédéric Metz Pontcerq Rennes, 2012, 427pages COUR DES MIRACLES Benoit Jutras et Alain Lefort J\u2019ai vu Montréal, 2012, 48 pages POLARS Philip Kerr, la suite MICHEL BELAIR Tout comme son personnage de Bernie Gunther, cet ancien flic de Berlin incorporé malgré lui aux SS à la fin des années 1930, Philip Kerr a de la suite dans les idées.Vert-de-gris est le septième livre d\u2019une série \u2014 qui en comptera neuf, rappelons-le \u2014 racontant une des périodes les plus sombres de l\u2019histoire, de la montée du nazisme jusqu\u2019à la guerre froide qui coupa l\u2019Allemagne en deux pendant presque 50 ans tout en menaçant de faire exploser le monde.Germanophile, Kerr essaie toujours de comprendre ce qui a pu faire en sorte que l\u2019une des plus riches cultures de toute f Europe ait pu sombrer dans f inhumanité et l\u2019horreur la plus absolue.Ici, tout s\u2019amorce à Cuba quelque part en 1954.Empêtré encore une fois dans des affaires louches et naviguant en- PHILIP KERR VERT-DE-GRIS KERR tre la mafia et la police secrète de Batista, Bernie Gunther, alias Carlos Hausner, se voit forcé de quitter l\u2019île où fomente déjà la révolution castriste.Mais voilà que son bateau est arraisonné près de Guantânamo et qu\u2019il se retrouve bientôt prison- olivieri Librairie Gf Bistro Au cœur de la littérature Lundi 18 février à 19 heures CRI A Entrée libre/réservation obligatoire RSVP: 514 739-3639 Bistro : 514 739-3303 5219, Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges Causerie La poésie ce matin Autour de l\u2019œuvre de Rachel Leclerc « Avec un souffle puissant et une précision sans faille, Rachel Leclerc confirme sa place parmi les auteurs majeurs du Québec des 20 dernières années.» - Josée Lapointe « Rachel Leclerc prouve que l\u2019écriture sert à provoquer, secouer, agiter.» - Pascale Navarro Avec Rachel Leclerc Poète, romancière, critique, elle a publié notamment le recueil Demains et le roman La patience des fantômes.Elle a reçu de nombreux prix et a été plusieurs fois finaliste aux Prix du Gouverneur général du Canada pour sa poésie et ses romans.Animée par Karim Larose nier de la CIA.Ses ennuis, on s\u2019en doute, ne font que commencer.Interrogé à la dure sur son passé, Gunther sera transféré à la prison de Landsberg, à Berlin, où l\u2019on juge les criminels de guerre nazis.Et pour bien montrer qu\u2019il n\u2019en est pas un, il est forcé de déballer son sac.Les fans de Philip Kerr savent déjà qu\u2019il utilise la technique du flash-back comme personne en illustrant sa connaissance profonde des personnages et des phases de la guerre de détails et d\u2019anecdotes toutes plus fouillées les unes que les autres; mais ce que Gunther raconte, avec son humour noir et sa lucidité habituelle, est proprement horrifiant.Toujours placé entre l\u2019arbre et l\u2019écorce.Allemand dans l\u2019âme mais jamais nazi pour autant, Gunther est un personnage fascinant.Avec lui, on se retrouve à Minsk au cœur de la folie que fut l\u2019opération Barba-rosa \u2014 f invasion de la Russie par les troupes allemandes \u2014 puis à Paris durant l\u2019Occupation et même dans les camps de prisonniers de Gurs et du Vernet administrés par la Prance de Vichy.Tout cela pour traquer un homme auquel il a pourtant sauvé la vie à deux reprises et qui, en 1954, intéresse au plus haut point les services de renseignement américains : Erich Mielke, le chef de la Stasi tout fraîchement installée en Allemagne de l\u2019Est.Pour lui mettre la main au collet, la CIA mettra sur pied une opération audacieuse où Gunther jouera un rôle-clé d\u2019ailleurs beaucoup plus important qu\u2019on ne le pense.Mais ce ne sera pas avant de nous avoir replongés dans l\u2019horreur des camps russes où les prisonniers de guerre allemands pourriront une bonne dizaine d\u2019années dans des conditions inhumaines, jusqu\u2019au milieu des années 1950, avant de pouvoir retourner chez eux dans un pays qu\u2019ils ne reconnaîtront plus.Ce livre fascinant par l\u2019espoir et l\u2019instinct de survie qui grouillent sous tant d\u2019inhumanité arrive tout juste dans les bacs des libraires.Il donnera peut-être un sens aux longues soirées d\u2019hiver qui s\u2019annoncent encore.Collaborateur Le Devoir VERT-DE-GRIS Philip Kerr Traduit de l\u2019anglais par Philippe Bonnet Editions du Masque Paris, 2013, 450 pages Gotherné^' Bisri Maintenant en librairie a m a c .qc.ca Territoire occupé Un premier roman d\u2019Annie Loiselle SUZANNE GIGUERE Le roman d\u2019Annie Loiselle aii-rait pu commencer par «À toi pour toujours, plus un jour».C\u2019est une histoire simple et com-pliquée à la fois, celle d\u2019une femme morcelée, traquée par le passé qui reflue, mêlée dans ses amours qui s\u2019entrecroisent.Tout ce que j\u2019aurais voulu te dire raconte l\u2019histoire d\u2019un amour qui ne veut pas mourir, qui ne peut pas mourir.Un amour insensé, infini, qui unit, déchire, déstabilise les relations familiales.L\u2019histoire d\u2019un territoire occupé, celui du cœur.Saisi dans ses reflets changeants.Eléna Cohen va mourir.Marié à Maxime, elle n\u2019a aimé qu\u2019un seul homme, Julien, le frère de Maxime.Elle veut le revoir une dernière fois et dévoiler à Jane, sa fille aînée, le secret de sa naissance.Pour une fois, elle veut aller au bout d\u2019elle-même, réparer ce qu\u2019elle aurait dû reconstruire depuis longtemps.Roman polyphonique, Tout ce que j\u2019aurais voulu te dire fait entendre cinq voix, cinq versions de la même histoire, déclinées par Eléna, sa mère Ruth, sa fille Jane, son mari et Catherine, la femme de Julien.Ils, elles ont tous le cœur à la tempête.Un subtil engrenage d\u2019attentes et de frustrations, d\u2019amour, de détestation et de réconciliation se met en place.Plus question de rester sous sa cloche de verre.Chaque personnage éclate.Tout est raconté avec la palpitation intense d\u2019une écriture qui creuse «l\u2019amour fou» des amants qui défient l\u2019espace et le temps.Dans son journal, Jane décrit la dernière fois qu\u2019Eléna et Julien se sont revus: «Assommée, de honte.Ou de colère.Ou d\u2019amour \u2014 je ne sais plus [.] J\u2019ai perdu toute ma luminosité quand Julien est parti.» Peau contre peau, la rencontre des corps est vertigineuse, éblouissante.Avec en sourdine fina-vouable désir de voir leur histoire ne jamais s\u2019arrêter.La romancière décline les états d\u2019âme des personnages, déchiffre les bouleversements et les répercussions qu\u2019entraînent les fuites sentimentales d\u2019Éléna sur ses proches.L\u2019analyse psychologique est subtile, le ton, résolument léger.Annie Loiselle convoque les mots avec une économie d\u2019effets étonnante.Des mots précis, justes, simples, vrais.Il reste à la fin de cette lecture une impression forte, presque indicible.Annie Loiselle \u2014 qui détient une maîtrise en études littéraires \u2014 signe un premier roman intense où la langue cache un océan d\u2019émotions aussi vibrantes que lucides.Collaboratrice Le Devoir TOUT CE QUE J\u2019AURAIS VOULU TE DIRE Annie Loiselle Stanké Montréal, 2013, 216 pages Expo Guy Debord Du 27 mars au 13 juillet 2013, la Bibliothèque nationale de Erance (BNE) présentera sous peu une exposition intitulée « Guy Debord, un art de la guerre».Auteur de La société du spectacle et principal animateur de f Internationale situationniste, Guy Debord (1931-1994) est considéré comme un des écrivains majeurs du XX® siècle.Il n\u2019est pas du tout certain qu\u2019il eût apprécié de voir sa pensée corrosive et révolutionnaire mise sous vitrine.Cette exposition présentera ses fiches de lecture, ses manuscrits, des tracts, des photographies et d\u2019autres documents.Le Devoir LE DEVOIR, LES SAMEDI 16 ET DIMANCHE 17 EEVRIER 201 F 3 LITTERATURE La doublure Danielle Laurin oit-il absolu-J M ment v avoir ^ ^\tquelque chose de commun entre un homme et son travail?», se demande le héros de La manière Barrow.Il est comédien, mais doit se contenter pour survivre de faire du doublage.Jusqu\u2019à quand ?Jusqu\u2019où peut-on aller dans le reniement de soi-même?Jusqu\u2019où peut-on se permettre de faire des concessions sans avoir l\u2019impression de perdre son âme?D\u2019un autre côté, quand est-ce que l\u2019entêtement à ne pas baisser les bras devant l\u2019adversité devient de l\u2019acharnement illusoire, de l\u2019orgueil mal placé?Quand un comportement vindicatif se transforme-t-il en enflure?Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles nous confronte La manière Barrow.Toute l\u2019originalité du roman tient à la manière dont l\u2019auteure, Hélène Vachon, s\u2019y prend pour mettre en scène le malaise existentiel de son héros.Autant son Grégoire Barrow est insatisfait, déçu de lui-même et des autres, de la société de divertissement dans laquelle il vit, autant elle pose sur lui et sur le monde qui l\u2019entoure un regard amusé, avec en prime une pointe d\u2019humour acide.Autant son personnage est grave, écrasé sous le poids de son malêtre, autant elle a la plume légère.Joyeux contraste.La touche singulière de cette romancière nous avait séduits, déjà, dans Attraction terrestre, l\u2019histoire d\u2019une amitié tout aussi improbable qu\u2019intense entre un embaumeur introverti, amoureux de la littérature, et un musicien sur le déclin.Même genre de relations inattendues dans La manière Barrow.Même genre de situations saugrenues.Et de personnages marginaux, solitaires, pour ne pas dire mésadaptés.Tout cela avec une certaine pudeur dans les sentiments.Quelque chose qui ferait penser, dans une certaine mesure, à l\u2019univers et au ton d\u2019un Jean-Paul Dubois.Cette façon, comme chez le romancier toulousain, de faire vivre à son héros des événements dramatiques, angoissants, tout en créant des effets comiques.Cette façon aussi d\u2019insuffler de l\u2019humanité au récit.Sans parler de la critique sociale qui se dégage au final, mais fine, sans lourdeur.Mais alors que l\u2019auteur d'Une vie française et du Cas Sneijder a tendance à faire dans l\u2019humour désespéré, on pourrait parler, dans le cas d\u2019Hélène Vachon, de théâtre de l\u2019absurde.Le loufoque prend le dessus dans La manière Barrow.Sauf à la toute fin du roman : une fin ouverte, étonnante, qui laisse entrevoir la possibilité du meilleur derrière le pire.Le meilleur étant quelque chose d\u2019insoupçonné jusque-là, qui n\u2019existait même pas comme éventualité dans la tête du héros au départ.Dans la nôtre non plus, d\u2019ailleurs.Le début est amusant, rafraîchissant.Tout de suite on décolle.Les tournures de phrase sont accrocheuses, belles dans ce qu\u2019elles ont d\u2019inhabituel.Les images évoquées sortent de l\u2019ordinaire.Et on se prend d\u2019affection pour ce comédien raté, à la voix spectaculaire, qui en impose certes, mais dont la raideur du corps sur scène est «inhibitive».Pauvre Grégoire Barrow qui rêve de devenir un grand comédien et multiplie les auditions en vain: «Ses efforts n'imprégnaient pas plus l\u2019atmosphère qu\u2019une pluie d\u2019été une terre inculte.» Lui qui aimerait tant déclamer sur scène les grands textes du répertoire se voit réduit, vers la mi-trentaine, à faire du doublage pour des pubs anodines, vides.Onguents divers, compagnies d\u2019assurances, Viagra: rien ne lui sera épargné.A tout le moins, on apprécie sa manière de faire.La manière Barrow.Cette voix qu\u2019il a, cette assurance, cette exigence envers lui-même.Il finit par faire sa marque.Comment faire autrement: «Grégoire Barrow donnait de la crédibilité à ce qui n\u2019en avait pas.» On en vient même à lui confier la traduction des messages publicitaires, tant il a du talent pour le choix des mots.Mais lui-même en vient à ne plus pouvoir se regarder dans le miroir tant il se sent éloigné de ses rêves.Qu\u2019à cela ne tienne, on l\u2019emploiera pour traduire et doubler des téléséries américaines.Mais de là à lui confier le doublage du rôle principal dans une télésérie inspirée du grand classique Ulysse?Allons donc, «on ne peut pas prêter à Ulysse une voix qui rappellerait le Viagra» ! On assiste à toutes ses déconfitures professionnelles.On le voit aussi se réfugier, certains jours de vague à l\u2019âme, dans un théâtre vide, où il se laisse aller à déclamer quelques répliques, et finit par développer une complicité avec le vieux concierge analphabète de l\u2019endroit.On le suit à l\u2019hôpital, où il rend visite à son père malade qui dé périt.Et on assiste à la décrépitude de sa relation amoureuse avec une certaine Sarah.Puis, au bout d\u2019un moment: l\u2019impression de tourner en rond.On a compris, on voit le portrait.Va-t-il enfin se passer quelque chose?Eh bien oui.Ça va se mettre à débouler.Notre Barrow va se découvrir un talent de saboteur: sa façon à lui de résister à la fadeur de la culture télévisuelle qui abrutit les gens et à l\u2019ère du vide dans son ensemble.Il va aussi se confronter avec son double: l\u2019acteur qu\u2019il double dans la télésérie américaine de seconde zone va faire irruption dans sa vie et tout chambouler.L\u2019occasion de s\u2019interroger sur la frontière entre réalité et fiction, l\u2019impression de nager en pleine téléréalité.Bonjour la satire.Mais au bout du compte, la question demeure: «Doit-il absolument y avoir quelque chose de commun entre un homme et son travail?» Et puis une autre s\u2019ajoute: faut-il savoir renoncer à certains rêves, finalement?LA MANIÈRE BARROW Hélène Vachon Alto Québec, 2013,176 pages I \\ LITTERATURE QUEBECOISE Retour vers le futur CHRISTIAN DESMEULES Imaginez un instant que vous puissiez, une seule et unique fois dans votre vie, revenir une minute en arrière.Le temps qu\u2019il suffit pour zapper un drame, remettre un bras en place, éviter un accident, réécrire l\u2019Histoire.Cette idée un peu folle est au cœur de La Fonction, dernier roman d\u2019André Marois, bon représentant du roman noir québécois et prolifique écrivain pour la jeunesse.Officiellement identifiée à la fin des années 1950, la « Eonc-tion» permet, en se concentrant, en plissant les yeux et en posant le majeur au-dessus de son nez, de reculer quelques secondes dans le temps.Pour certains, son origine coïncide avec l\u2019explosion des bombes atomiques lâchées sur le Ja- pon.Pour d\u2019autres, étiquetés comme «conspirationnistes », son existence est avérée au moins depuis l\u2019Antiquité.Ancien militaire converti comme garde du corps, Eranck doit signer chaque année, pour conserver son emploi, une déclaration d\u2019honneur assurant de sa «virginité fonctionnelle».Or, ce père de deux jeunes enfants récemment séparé n\u2019a plus sa Eonction et n\u2019en mène pas large.Pourquoi et dans quelles circonstances l\u2019a-t-il utilisée ?Le lecteur ne l\u2019apprendra qu\u2019à la fin de ce roman habile à la lisière du thriller et du fantastique.Participant depuis peu à des rencontres du Club des Eonc-tionnalistes, sortes de réunions des AA ouvertes à ceux qui ont utilisé leur Eonction \u2014 et à ceux qui craignent de la André Marois JULIA MAROIS perdre \u2014, il y fait la connaissance d\u2019une femme, Rosa, qui milite pour que la Eonction serve pour une noble cause et non pour effacer le «premier bobo» venu.Car c\u2019est aussi ça, la Eonction: une gamine qui ressuscite son serin, une bande d\u2019émules de Jackass qui veulent repousser les limites (et en revenir), un marché noir pas trop propre.C\u2019est un fardeau ou une deuxième chance.Marois exploite avec dosage les marges philosophiques de cette virtualité.Et bien sûr, Eonction ou pas, «des milliers de Soma-liens mouraient de faim chaque année».Collaborateur Le Devoir LA FONCTION André Marois La Courte Echelle Montréal, 2013, 202 pages Seize tableaux japonais de Michel Régnier SUZANNE GIGUÈRE Lauréat du prix Canada-Japon pour L\u2019oreille gauche, ou gare d\u2019Ofuna (éditions Pierre Tisseyre, 2000), le cinéaste et écrivain québécois Michel Régnier est profondément attaché à ce pays insulaire.Il y a effectué plus d\u2019une quinzaine de séjours, dont le dernier au lendemain du tsunami qui dévasta la côte orientale au printemps 2011.Seize tableaux du mont Sa-kurajima raconte l\u2019histoire trépidante d\u2019une famille japonaise sur cinq générations, depuis la grande éruption du mont Sakurajima en janvier 1914 dans le sud du Japon jusqu\u2019au puissant séisme de 2011.Un siècle d\u2019épreuves a marqué la famille Koriyama, dont les membres furent tour à tour menuisiers, chasseurs de baleines dans le Pacifique, puis chasseurs de bonites et de thons après le déclin des ports baleiniers, et enfin conducteurs de tramway, comme Takeru Koriyama.Nous retrouvons ce dernier au musée d\u2019art de Kagoshima devant seize tableaux dédiés au mont Sakurajima.D\u2019un tableau à l\u2019autre, le volcan ébranle sa mémoire.Il se remémore les époques, les drames de sa famille, comme celui du grand-oncle soldat, mort en Birmanie, et de son fils unique, kamikaze à 18 ans, alors que la guerre du Pacifique faisait rage.Rinzo faisait partie des 11136 kamikazes qui, jusqu\u2019en juillet 1945, offrirent leur vie en fonçant sur les navires de l\u2019US Navy.« Une histoire héroïque et infiniment triste de jeunes gens abusés par l\u2019empereur et ses généraux.» Destins brisés mais aussi espoirs, passions des cœurs et brûlants désirs des hommes sont mis en scène dans une approche délicate.Le silence de ces mêmes hommes avec, dans les yeux, 100 mots qu\u2019ils ne savent pas dire.«Qu\u2019était-ce donc, ce sentiment de découvrir le monde dans une étrange et ardente douceur?Une chaleur intérieure qui, paradoxalement, rendait le pas, les jambes hésitants.Une soudaine frilosité malgré la tiédeur de la nuit.» Le Japon des Koriyama est celui d\u2019hommes et de femmes pudiques, courageux, combatifs, humains, que le romancier décrit avec une sensibilité à fleur de peau.Ceux qui connaissent l\u2019engagement indéfectible de Michel Régnier pour les grandes causes de ce monde ne s\u2019étonneront pas de lire sous sa plume cette opinion franche, sans concessions, à propos de l\u2019interdiction de la chasse aux baleines.«Au milieu des années 1960, la commission baleinière internationale prohiba la chasse au rorqual bleu dans l\u2019océan Austral.La Grande-Bretagne et la Norvège en avaient jusque-là décimé chacune trois fois plus que le Japon 1.1 D\u2019année en année, les écologistes et les bien-pensants d\u2019Occident multiplièrent leurs pressions, jusqu\u2019à leur fameux slogan : \u201cSauvons les baleines.\u2019\u2019 Peu leur importaient les quelques millions de morts silencieuses au Tibet, au Bangladesh, en Afrique noire, en Amazonie: l\u2019avenir des baleines était leur mission sacrée, alors qu\u2019une chasse rationnelle en assurait déjà la survivance.» Seize tableaux du mont Sakurajima, le 17® roman de Michel Régnier, est une œuvre ambitieuse, à l\u2019écriture sobre et précise, qui tisse les lignes entre la mémoire et l\u2019oubli, la souffrance et la renaissance.La connaissance de l\u2019auteur de la culture japonaise donne lieu à de savoureux commentaires, notamment sur la langue : «Peut-être étaient-ce en mer de Chine, la chaleur et les typhons qui malmenaient les mots comme les plantes et donnaient au langage d\u2019exotiques tournures.» Profondément humain, imprégné de délicatesse, riche en émotion contenue.Seize tableaux du mont Sakurajima est sans doute un des meilleurs romans de Michel Régnier.Collaboratrice Le Devoir SEIZE TABLEAUX DU MONT SAKURAJIMA Michel Régnier Éditions Philippe Picquier Arles, 2012, 311 pages ANTOINE TANGUAY Hélène Vachon a cette façon de faire vivre à son héros des événements dramatiques tout en créant des effets comiques.^Triptyq ue www.triptyque.qc.ca triptyque@editiontriptyque.com TéL: 514.597.1666 Un drap.Une place.Maude Smith Gagnon Maude Smith Gagnon LAURÉATE DU PrIX LITTERAIRE DU Gouverneur général (poésie) pour UN DRAP.UNE PLACE.Conseil des arts Canada Council du Canada for the Arts prix littéraires du gouverneur general MŒBIUS .StnS Hors-série Ouvrir le XXP siècle 273 p., 20 $ 93 p., 15.MŒBIUS *136 et Les Cahiers du Sens « Ouvrir le XXI^ siècle » 80 poètes québécois et français Une anthologie pilotée par Robert Giroux Danny-Marc et Jean-Luc Maxence P Il Gaspard LE DEVOIR 1 ALMARÈS Du 4 au 10 février 2013 \t\t¦ \t\t Romans québécois\t\t 1 La fiancée américaine\tÉric Dupont/Marchand de feuilles\t1/15 2 Enterrez vos morts\tLouise Penny/Flammarion Québec\t2/5 3 Ce qui se passe au Mexique reste au Mexique !\tAmélie Dubois/Éditeurs réunis\t3/14 4 L\u2019Orphéon.Quinze minutes\tPatrick Senécal/VLB\t4/3 5 L\u2019histoire de Pi\tYann Martel/XYZ\t6/16 6 La dernière saison \u2022 Tome 3 Les enfants de Jeanne\tLouise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 5/13\t 7 Au hord de la rivière \u2022 Tome 4 Constant\tMichel David/Hurtubise\t7/13 8 L\u2019Orphéon.Coïts\tVéronigue Marcotte/VLB\t10/3 9 Euchariste Moisan\tDenys Arcand/Leméac\t8/2 10 Félicité \u2022 Tome 3 Le salaire du péché\tJean-Pierre Charland/Hurtubise\t-/I Romans étrangers\t\t 1 Cinquante nuances plus claires \u2022 Tome 3\tE.L.James/Lattès\t-/I 2 Cinquante nuances de Grey \u2022 Tome 1\tE.L.James/Lattès\t2/19 3 Cinquante nuances plus sombres \u2022 Tome 2\tE.L.James/Lattès\t1/5 4 La vérité sur l\u2019Affaire Harry Quehert\tJoël Dicker/Fallois | Âge d\u2019homme\t3/8 5 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 3 Délivrance\tJussi Adler-Olsen/Albin Michel\t4/2 6 Dévoile-moi\tSylvia Day/Flammarion Québec\t5/7 7 Le siècle \u2022 Tome 2 Lhiver du monde\tKen Follett/Robert Laffont\t6/16 8 Une seconde chance\tNicholas Sparks/Michel Lafon\t-/I 9 Le prisonnier du ciel\tCarlos Ruiz Zafén/Robert Laffont\t8/13 10 La liste de mes envies\tGrégoire Delacourt/Lattès\t7/4 Essais québécois\t\t 1 Fâché noir.Chroniques\tStéphane Dompierre/Québec Amérigue\t1/2 2 Gouvernance.Le management totalitaire\tAlain Deneault/Lux\t4/4 3 Tous fous?L'influence de l\u2019industrie pharmaceutique.\tJean-Claude St-Onge/Écosociété\t-/I 4 La juste part\tDavid Robichaud | Patrick Turmel/Atelier 10\t2/3 5 Fin de cycle.Aux origines du malaise politigue guéhécois Mathieu Bock-Côté/Boréal\t\t7/2 6 Chers voisins.Ce gu\u2019on ne connaît pas de l\u2019Ontario\tJean-Louis Roy/Stanké\t6/2 7 Les pantins de la destruction\tPaul Chamberland/Poètes de brousse\t-/I 8 Aimer, enseigner\tYvon Rivard/Boréal\t-/I 9 Choisir le progrès national\tJocelyn Caron/Druide\t-/I 10 L\u2019avenir de la vie sur la Terre\tHubert Reeves/Bayard\t-/I '?'Essais étrangers\t\t 1 Peut-on encore sauver l\u2019Église ?\tHans Küng/Seuil\t6/2 2 Une autre vie est possible\tJean-Claude Guillebaud/I\u2019lconoclaste\t-/I 3 Le livre du temps\tAdam Hart-Davis/Broguet\t2/13 4 La guérison du monde\tFrédéric Lenoir/Fayard\t1/2 5 Les moissons du futur.Comment l\u2019agroécologie.\tMarie-Monigue Robin/Stanké\t3/2 6 Les lois fondamentales de la stupidité humaine\tCarlo M.Cipolla/PUF\t5/2 7 Une histoire populaire de l\u2019humanité\tChris Harman/Boréal\t-/I 8 L\u2019empire de l\u2019illusion\tChris Hedges/Lux\t7/3 9 Critigue de la violence\tWalter Benjamin/Payot\t4/2 10 La cassure.Létat du monde 2013\tCollectif/La Découverte\t8/14 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est proprietaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Baspard sur les ventes de livres français au Canada Ce palmares est extrait de Baspaid et est constitue des releves de caisse de 215 points de vente La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet EaspanI © BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite F 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 16 ET DIMANCHE 17 EEVRIER 2013 LITTERATURE Le père qui ne meurt pas LE PERE GILLES ARCHAMBAULT De Donald Barthelme, on ne retient généralement que les nouvelles.Parues très souvent dans le New Yorker, elles sont brillantes, incisives, toutes empreintes d\u2019un humour caustique.Comment un auteur dont le talent se traduit surtout par le regard ironique pouvait-il aborder le roman ?C\u2019est oublier que le roman est un genre très accueillant.Et faire trop peu de cas d\u2019un auteur qui a été journaliste, directeur de musée et de revue et qui pouvait surtout écrire des histoires sur un ton qui n\u2019est qu\u2019à lui.Le Père Mort, publié ___ en anglais en 1975 et paru dans une traduc-tion française de Maurice Rambaud cinq ans plus tard au Seuil, fait cette fois son apparition dans la collection « Du monde entiçr» chez Gallimard.A remarquer qu\u2019on ne signale pas s\u2019il s\u2019agit d\u2019une simple réimpression ou si le traducteur a peaufiné son texte.On n\u2019en parle pas tout simplement.Le roman ne cède rien en étrangeté aux nouvelles de l\u2019auteur de La ville est triste.L\u2019intrigue du roman se résume à ceci : des personnages transportent le cadavre du Père.Or ce dernier est à la fois décédé et bien vivant.Il intervient dans les conversations, ne renonce en rien aux privilèges que lui confère sa paternité.On tentera de le remettre à sa place, on l\u2019attaquera, rien n\u2019y fera.Le vieux s\u2019agrippe à ses privilèges.Quand, dans les dernières pages du roman, il se plaint qu\u2019on est en train de le tuer.«Nous ?Pas nous.En aucune façon nous.Des processus sont en train de vous tuer, par nous.D\u2019inexorables processus.» Ayant recours à toutes les libertés imaginables, Barthelme multiplie les entour-loupettes, ne se prive d\u2019aucun recours, se permet des jeux de mots, caricature à grands traits.Son but, qu\u2019il ne rate surtout pas: déboulonner la figure du père, ridiculiser l\u2019autorité sous toutes ses formes.La petite Julie réplique au Père qui lui demande s\u2019il n\u2019a pas le droit d\u2019être ordurier comme les autres membres du convoi qui les emmène à leur destination imprécise.«Parce que vous êtes un vieux con, et les vieux cons doivent avoir la bouche remarquablement propre pour compenser le fait répugnant qu\u2019ils sont de vieux cons.» On trouve même, vers les deux tiers du roman, un «manuel à l\u2019usage des fils» dans lequel ces derniers auront confirmation de tout ce qui les a agacés ou outrés dans la figure paternelle.Devant ce père qui, même mort, bouge encore, donne son avis sur tout, exige à qui mieux mieux, ce vade-mecum est une charge contre la famille, la religion, le patronat.«La mort des pères.Quand un père meurt, sa paternité fait retour au Père Suprême, qui est la somme de tous les pères morts réunis.» Les fils ______ apprendront à la lecture que, quoi qu\u2019ils fassent, ils deviendront à leur tour des fi-MORT gures d\u2019une paternité qu\u2019ils abhorrent.Ne pas croire que ce faux roman, aux fré-quentes allusions à la légende du roi Arthur, qui ne s\u2019interdit aucune facétie, est le moins du monde lourd.Bien au contraire, l\u2019ironie est fine, souvent sous-jacente, la charge est tellement soulignée que le lecteur se prendra à rire aux passages les plus noirs.«Qui parle pour défendre le père ?demanda le Père Mort.Qui par Dieu tout puissant.La cellule familiale secrète des zombies, des psychopathes, des tordus, dit Thomas.En quantités supérieures aux besoins.Dix-huit %, selon le dernier recensement, ajouta Julie.» Lirait-on Barthelme avec autant de plaisir si son humour, baigné d\u2019ironie malicieuse, n\u2019était pas en même temps visité par l\u2019émotion ?J\u2019en doute.Il y a dans ce récit d\u2019un périple hors du temps une allçgorie de toute vie humaine.A quoi riment la pliipart de nos agissements?A presque rien.C\u2019est toutefois ce rien qui nous porte à aimer la musique, la littérature et même la vie.Tout juste pouvons-nous tâcher d\u2019éviter d\u2019être des Pères Morts.Ce roman devrait nous aider à y parvenir.Un peu.Au moins à nous rappeler qu\u2019il y a danger en la demeure.Collaborateur Le Devoir LE PÈRE MORT Donald Barthelme Traduit de l\u2019anglais par Maurice Rambaud Gallimard, collection «Du monde entier» Paris, 2012, 216 pages Denise Bombardier avec la collaboration d\u2019Eric Dupont docteur en physiologie endocrinologie Vieillir avec grâce Rester jeune à tout j)rix ou \\ ivre pleinement Une autre vision du vieillissement, par Denise Bombardier ! Botox \u2022 Beauté \u2022 Peur de vieillir Rides et taches \u2022 Produits cosmétiques Soins de la peau \u2022 Chirurgie esthétique Est-il possible d\u2019arrêter le vieillissement ?Peut-être que non.De le ralentir?Sans doute.Mais il est possible de bien vieillir, en beauté et avec grâce.editions-homme.com WaM LES EDITIONS DE L\u2019HOMME Une soc ete de Québécor IVIed ê ENTREVUE Kim Doré : contaminer par la poésie CATHERINE LALONDE Elle est arrivée à la poésie, façon classique : à l\u2019adolescence, en lisant, un livre à la fois, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont.«Au cégep, je savais déjà que c\u2019était ce que je voulais faire.» Maintenant, à 34 ans, Kim Doré est coéditrice chez Poètes de brousse et vient de sortir son quatrième recueil.In vivo.Entretien.«J\u2019ai du mal avec cette idée de la poésie contemporaine comme d\u2019un espace où traiter de l\u2019incommunicabilité, indique Kim Doré dans la petite cuisine de son appart et des bureaux maison des éditions Poètes de brousse, rue Prince-Arthur à Montréal.Pour moi, c\u2019est le contraire: la poésie est affaire de communication.Elle serait même une espèce de niveau supérieur de communication entre les hommes, un grand pouvoir d\u2019évocation.» Sur la table de cuisine, à la traîne.Appel d\u2019air (Verdier), réflexions sur la poésie d\u2019Annie Le Brun, «absolument grandiose », que Doré repotasse en préparation d\u2019une conférence, et.Madame Catastrophe, de la série pour tout-petits Monsieur Madame, lu probablement à sa petite dernière d\u2019un an et des poussières.Un mélange de vie quotidienne et de poésie.Cycles Après Le rayonriement des corps noirs, prix Emile-Nelli-gan 2004, il a fallu quatre ans à Kim Doré pour pondre Maniérisme le diable.Prix des lecteurs du Marché de la poésie de Montréal.Même délai avant/w vivo.«Si j\u2019écris dans les 36 mois après avoir publié un livre, je vais reprendre la même structure et les tics.J\u2019ai vraiment peur de me répéter et de refaire sempiternellement le même poème.Un livre est vraiment une plongée dans un univers dont j\u2019ai du mal à me détacher ensuite.» La poète va chercher l\u2019inspiration partout et n\u2019importe où, sauf en poésie, «qui peut avoir cette tendance à se mirer, à s\u2019auto-interroger, à se PEDRO RUIZ LE DEVOIR Grande «adepte de la rature», Kim Doré écrit par épuration, accordant une plus-value au vers.complaire dans les réflexions sur elle-même.Je trouve plus facilement matière à poésie dans la botanique, l\u2019astronomie, la biologie.» Et cet In vivo ?« Ce livre a pour motif principal la contamination, le motif des grandes pandémies que j\u2019utilise au fond pour parler de petites pandémies quotidiennes et de cette liste, immense, de choses qui nous «Je suis agacée de voir que les vers ont souvent une ponctuation déguisée, un changement de phrase, une prose en colonne.» contamine», une liste que Doré oppose à une obsession contemporaine certaine de la pureté et de l\u2019hygiène.Grande «adepte de la rature», Kim Doré écrit par épuration, accordant une plus-value au vers.«J\u2019aime qu\u2019il soit une unité \u2014 en syntaxe, en sens, en sons \u2014 qui se tienne le plus possible et s\u2019enchaîne dans tout le poème.Je suis agacée de voir que les vers ont souvent une ponctuation déguisée, un changement de phrase, une prose en colonne.» Un souffle et un matériau organique sont du tissu de ses textes.«Je me dis qu\u2019en poésie, il existe toujours une façon plus précise de dire ce qu\u2019on allait dire.J\u2019essaie de trouver une manière tangible et concrète d\u2019incarner le plus possible les textes, et ça peut avoir cet effet d\u2019évincer les vastes mots et les grands concepts.» Avec le temps, elle se voit devenir de plus en plus «obsédée par les échos, les motifs, les formes, les chiffres, les boucles qui se bouclent à l\u2019intérieur d\u2019un même vers, d\u2019un même poème, d\u2019un même livre.» Ce qui a le plus changé dans son écriture ?La façon même de faire, entre la maison d\u2019édition, tenue avec son conjoint, le poète et enseignant Jean-Lrançois Poupart, et les trois gamins.«J\u2019écris différemment d\u2019une époque où je pouvais pas- ser des heures, des jours, des nuits à travailler un même bout de texte et sa cohérence.J\u2019écris quand je peux, quand j\u2019ai une minute à moi, généralement le soir quand tout le monde est couché.Je travaille par petites touches, peu de temps à la fois.Plusieurs fois peu de temps.Quand je parle d\u2019unité de vers ou de strophe, formellement, ça rejoint cette réalité-là : que je boucle la boucle avant que le bébé m\u2019appelle pour la tétée de 23 h.Ça m\u2019a fait réduire au plus petit dénominateur commun la possibilité de créer une unité de sens.Socialement, il n\u2019y a pas de temps prévu pour écrire la poésie.Qu\u2019on ait tout notre temps, une bourse d\u2019écriture ou pas, des enfants, c\u2019est toujours du temps volé, d\u2019une façon ou d\u2019une autre.» Le Devoir IN VIVO Kim Doré Poètes de brousse Montréal, 2012, 86 pages Mabanckou, lumières du pays natal LISE GAUVIN Après Laferrière {L\u2019énigme du retour) et Maalouf {Les désorientés), voici que Mabanckou publie la relation de son retour au pays natal, la ville portuaire de Pointe-Noire au Congo-Brazzaville, après vingt-trois ans d\u2019absence.Alors que le Cahier de Cé-saire avait une portée manifes-taire et s\u2019accompagnait du désir d\u2019une installation définitive dans le lieu d\u2019origine, les récits contemporains ont plutôt des allures de reportage filmé donnant à voir l\u2019état présent d\u2019une communauté et les réactions d\u2019un adulte observant le monde de son enfance d\u2019un regard distant et médusé.Reportage qui, dans Lumières de Pointe-Noire, se divise en chapitres dont les titres renvoient soit au répertoire cinématogra-hique (Les enfants du paradis, La gloire de mon père.), soit à des œuvres connues {Guerre et paix.Les mille et une nuits.).Ce procédé rappelle celui du narrateur du roman Verre cassé, du même Mabanckou, dont le discours était traversé d\u2019une intertextualité diffuse reprenant les titres empruntés à de nombreux classiques de langue française.L\u2019écrivain atteste par là qu\u2019il s\u2019inscrit dans une tradition culturelle dont il s\u2019inspire et qu\u2019il renouvelle par ses écrits.Le livre s\u2019ouvre sur l\u2019aveu d\u2019une culpabilité: celle de n\u2019avoir pas assisté aux funérailles de sa mère, décédée en 1995, alors que l\u2019auteur résidait en Lrance depuis 1989.Il s\u2019en explique tant bien que mal, cherchant des raisons à cette absence comme à celle de l\u2019enterrement de son père adoptif, survenu quelques années plus tard.Mais les souvenirs des parents n\u2019en sont que plus vifs et c\u2019est à eux que Mabanckou consacre les premières pages de son récit, dessinant avec force détails et avec une admiration mêlée de tendresse le portrait de cette mère indépendante et fière, assumant toutes les tâches de la survie, et de ce beau-père bien aimé, partageant son temps entre ses deux familles et son travail de réceptionniste à l\u2019hôtel Victory Palace de Pointe-Noire.La première semaine du séjour est consacrée à revoir des lieux familiers ainsi que des proches.Et le visiteur de constater les changements survenus chez les uns et les autres, chaque rencontre étant accompagnée d\u2019une évocation du passé.Mais s\u2019il est sans peine reconnu par les siens, hélas aucun chien ne vient saluer au passage le nouvel Ulysse.Quelle n\u2019est pas sa surprise de constater que le cinéma Rex de son enfance a été remplacé par une église pentecôtiste dénommée La Nouvelle Jérusalem.Que certains Ponténégrins d\u2019origine installés en Europe tiennent un discours ambigu, laissant croire que le salut des jeunes Africains passe par l\u2019Éurope alors qu\u2019ils doivent eux-mêmes se battre pour légitimer leur présence en Lrance.Que l\u2019argent, là comme ailleurs, préside trop souvent aux rapports sociaux et que, de ce point de vue, on attend beaucoup du cousin d\u2019Amérique.L\u2019imaginaire à venir La deuxième partie du livre, qui correspond à la dernière semaine du voyage, privilégie une perspective historique et ethnologique.Sont alors décrits les différents quartiers de Pointe-Noire, des «villages popo», créés par des pêcheurs venus du Ghana, du Togo et les Béninois de l\u2019ethnie popo, au «quartier Grand-Marché» réservé aux commerçants, jusqu\u2019au très populaire «quartier Trois-Cents» où les filles vendent leurs charmes.Une visite à son ancien lycée permet au narrateur de raconter brièvement l\u2019histoire de celui-ci, devenu un temps le lycée Karl Marx, et de s\u2019entretenir avec son professeur de philosophie toujours en exercice.Une rencontre imprévue lui donne l\u2019occasion d\u2019entendre, de la bouche d\u2019un nordiste, l\u2019histoire de la guerre civile qui a ravagé le pays.Le récit se termine par la description de l\u2019appartement qu\u2019il habite à l\u2019Institut français de Pointe-Noire, où un tableau lui rappelle les traits de sa mère, et par un adieu ému à la ville qu\u2019il considère comme sa «concubine».Lumières de Pointe-Noire constitue le deuxième volet de l\u2019autobiographie africaine de Mabanckou amorcée avec Demain j\u2019aurai vingt ans.L\u2019écrivain y revoit certains épisodes d\u2019une vie que rien ne semblait prédestiner à une carrière de romancier, mais qui n\u2019en comportait pas moins les données essentielles de l\u2019imaginaire à venir.Collaboratrice Le Devoir LUMIÈRES DE POINTE-NOIRE Alain Mabanckou Seuil, Paris, 2013, 285 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 16 ET DIMANCHE 17 EEVRIER 2013 F 5 LIVRES La Vitrine Fermaille Xniholo^it ANTHOLOGIE FERMAILLE Moult éditions Montréal, 2013, 223 pages Le 13 février 2012, des étudiants de TUniversité Laval votaient la grève générale, ouvrant ainsi la voie à la plus longue lutte étudiante de Thistoire du Québec.Un an plus tard, «pour les initiés», les fondateurs et rédacteurs de la revue Fermaille lancent un recueil des meilleurs textes qui ont, à coups de rimes indignées, de proses révoltées, de satires effervescentes, de citations insoumises, de courts essais résistants et de collages insubordonnés, façonné ce grand «rêve général illimité».Pendant que le rêve côtoyait le cauchemar libéral, Fermaille restait éveillé, les yeux grands ouverts dans les nuées des gaz lacrymogènes, pour produire les 14 numéros rassemblés dans le sobre recueil ayant gardé le format des revues parues du 20 février au 22 septembre 2012.Sombre signe, «l\u2019audace tranquille» des auteurs aura choisi dans ses pages d\u2019abandonner le rouge, à l\u2019aube d\u2019un sommet où se régénère lentement la «novlangue néolibérale».D\u2019où la nécessaire lecture de cette anthologie afin de «forcer l\u2019impuissance généralisée» au moment où le dégel laisse déjà entrevoir le retour des semailles et des révoltes.Marie-Pier Frappier MARGUERITE DURAS La passion suspendue ENTRETIENS LA PASSION SUSPENDUE Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre ET Marguerite Duras Traduit de l\u2019italien et annoté par Renée de Ceccaty Seuil Paris, 2013,196 pages Qu\u2019a-t-on encore à apprendre sur Marguerite Duras, 17 ans après sa mort?J\u2019étais sceptique devant ces entretiens qu\u2019a accordés l\u2019auteure de L\u2019amant à une journaliste italienne entre 1987 et 1989, et qui étaient demeurés inédits en français jusqu\u2019ici.Pas de grandes révélations, d\u2019accord.Mais passionnant à lire dans l\u2019ensemble.Duras refait en condensé son parcours depuis sa naissance en Indochine, elle parle de l\u2019arrivée de l\u2019écriture dans sa vie comme d\u2019une nécessité, de ses engagements politiques, de son alcoolisme.Elle se livre sans fard, intime, sa parole est libre.Une certaine suffisance dans le ton, oui, parfois.Et quelques égratignures au passage, à l\u2019endroit de l\u2019autre Marguerite (Your-cenar), de Sartre, de Camus, de Sellers, de Barthes.et même de Lacan, qui l\u2019avait pourtant encensée pour Le ravissement de Loi V.Stein.Mais des réflexions solides sur le rôle de la littérature, qu\u2019elle voit comme quelque chose de nécessairement scandaleux, qui jongle avec les interdits.Des remarques éclairantes sur la place, primordiale, de la passion amoureuse dans son œuvre.Et des confidences troublantes, concernant notamment une passion ful^rante, «un amour violent, très érotique», qui lui a donné l\u2019envie de se tuer et qui a changé sa façon de faire de la littérature à partir de la fin des années 1950.Danielle Laurin Le Guide du Mauvais Père BANDE DESSINEE LE GUIDE DU MAUVAIS PERE Guy Delisle Delcourt/Shampooing Paris, 2013,192 pages Guy Delisle n\u2019est pas qu\u2019un fin observateur du quotidien, particulièrement quand il déploie ses paradoxes délirants en Chine, en Corée du Nord, en Birmanie ou à Jérusalem.Il est aussi un père de famille qui aime tourner en dérision sa condition de père pour se détendre un peu, sans doute, mais également pour divertir ses contemporains.Depuis plusieurs mois, le bédéiste révèle en effet ce drôle de visage en mettant en scène, de manière désopilante, sa vie quotidienne à la maison.Le tout est distillé sur son blogue sous un titre évocateur : Le guide du mauvais père.Tout en cases et en bulles, on le voit oublier deux soirs de suite de remplir sa fonction de fée des dents \u2014 de petite souris, en fait, puisqu\u2019il vit en France \u2014, imaginer une mauvaise blague avec une tronçonneuse pour faire peur à son fils, mentir à ses enfants pour garder juste pour lui des céréales qu\u2019il a ramenées du Canada ou encore faire preuve d\u2019une incroyable méchanceté en commentant les dessins de sa fille.Tout ça est bien sûr exagéré, pour les besoins narratifs de sa cause qui désormais peut se consommer sur du papier.Avec le même plaisir qu\u2019en ligne.Fabien Deglise rW/, Mon Premier Visuel FRANÇAIS-ANGLAIS U w O DICTIONNAIRE MON PREMIER VISUEL Jean-Claude Corbeil Ariane Archambault Éditions Québec Amérique Montréal, 2013, 80 pages La famille du Dictionnaire Visuel s\u2019agrandit pour faire place à une version pour les petits d\u2019âge préscolaire.Mon premier Visuel aborde le vocabulaire illustré en anglais et en français au cœur de 36 thèmes choisis «selon des goûts et champs d\u2019intérêt des enfants» par un linguiste en collaboration avec un conseiller péda-go^que.Des pièces de la maison, on passe aussi par le corps humain, les sports, les plantes et les dinosaures.L\u2019idée de consacrer un Visuel aux enfants séduit d\u2019abord.Mais ce b a-ba de l\u2019apprentissage des mots reste au ras des pâquerettes, alors qu\u2019il existe bien d\u2019autres imagiers plus imaginatifs.C\u2019est davantage comme outil d\u2019apprentissage de l\u2019anglais (ou du français) que le livre prend vraiment son sens.Et dans quelques thèmes plus spécialisés comme les costumes et personnages, la musique, l\u2019espace ou les paysages de la terre.Mais pourquoi ne pas avoir profité du biais jeunesse pour s\u2019éclater un peu dans la forme ?Frédérique Doyon % ,1^, ¦¦ f Jean Désy et Serge Bouchard ont parcouru le Nord et en parlent avec passion.Le Nord dans l\u2019objectif OBJECTIF NORD CAROLINE MONTPETIT La première fois que Jean Désy est allé dans le Grand Nord du Québec, c\u2019était en tant que médecin dépanneur dans le village inuit de Pivurnituk.Dans les années précédentes, son métier l\u2019avait beaucoup amené à bourlinguer, sur la Côte-Nord, en terre innue et en terre crie.Aujourd\u2019hui, il a fait sien ce Nord qui le fascine.Et il vient de signer, avec son ami l\u2019anthropologue Serge Bouchard, poète lui aussi, un très beau livre aux éditions Sylvain Harvey, Objectif Nord.Le Québec au-delà du 49^.Avec des photos à couper le souffle.lœ Nord, dit-il, c\u2019est d\u2019abord et avant tout un espace nomade, que les autochtones ont historiquement arpenté sur des milliers de kilomètres.Jean Désy aime parler des Cris qui faisaient le voyage en canot de Tadous-sac à la Baie-James pour le commerce des fourrures, ou encore du grand tour qu\u2019ils faisaient par Goose Bay pour chasser le canard.Les Français et les Anglais ont eux aussi occupé ce territoire en nomades, dit-il, avant que les uns et les autres ne fondent des villages, des villes, ne se retrouvent dans des réserves.Aujourd\u2019hui, la nordicité est pour Jean Désy une identité, que se partagent autochtones et non-autochtones.Un désert aux richesses hallucinantes.Une terre infinie au climat rigoureux, que la technologie moderne permet peu à peu d\u2019apprivoiser.«Mon pays, c\u2019est encore plus que l\u2019hiver; mon pays, c\u2019est la glace, c\u2019est la neige, écrit Serge Bouchard.Mon pays.c\u2019est l\u2019espace, le grand terrain de jeu de la nuit et de la lumière; mon pays est un ours blanc qui en rencontre un noir, à Kuujjuaraapik, là où la taïga rencontre la toundra.» On a rêvé de cultiver le Moyen-Nord, raconte Jean Désy.«Mais les choses se sont déroulées autrement.Ce sont les mines qui ont accéléré le développement abitibien.Mais demain, qu\u2019arrivera-t-il, sachant toute l\u2019efficacité des moyens techniques ?Le Nord continue de faire rêver.Le Nord demande qu\u2019on le rêve plus que jamais.Mais ce rêve doit être fait dans l\u2019harmonie», écrit-il.Objectif Nord n\u2019a pas été écrit pour vendre le Nord, il a été écrit pour l\u2019aimer.Aussi, Jean Désy y a donné la parole à ceux qui l\u2019aiment et qui l\u2019habitent, Roméo Saganash, Emily Novalinga, Brigitte Le-brasseur, pour ne nommer que ceux-là.«Je viens d\u2019un village que d\u2019autres appellent réserve, écrit la jeune Naomi Fontaine.[.] Des autos qui contournent les gens qui marchent dans la rue, sans klaxonner.Des grandes sœurs qui promènent leur petit frère en poussette.Je viens d\u2019un espace restreint.De ces quelques kilomètres carrés, parce qu\u2019ail-leurs ils ont cru que ceci valait mieux que l\u2019immensité.» Un livre magnifique sur un Nord métis.Un livre métis sur un Nord magnifique.Le Devoir OBJECTIF NORD LE Québec au-delà du 49^ Serge Bouchard et Jean Désy Éditions Sylvain Harvey Montréal, 2013, 200 pages LETTRES INEDITES Un peu de lumière sur le suicide de Stefan Zweig PAUL BENNETT Les raisons du double suicide au Brésil, le 22 février 1942, du grand écrivain et biographe autrichien Stefan Zweig, âgé de 61 ans, et de sa seconde épouse et secrétaire, Charlotte Elisabeth Altmann \u2014 dite Lotte \u2014, âgée de seulement 34 ans, n\u2019ont jamajs été vraiment élucidées.A l\u2019époque, ce geste, que rien dans la vie ni dans l\u2019œuvre de Zweig ne laissait présager, dérouta aussi bien les amis que les admirateurs du grand intellectuel pacifiste.Alors que l\u2019Europe était à feu et à sang, le couple d\u2019origine juive, adulé et célèbre, vivait pourtant depuis 1938 dans un exil \u2014 en apparence \u2014 doré à Petropolis, une station balnéaire chic près de Rio.Fuyant la montée du nazisme, Zweig, au faîte de sa gloire, avait quitté Salzburg dès 1933 pour se réfugier d\u2019abord à Londres, où il avait rencontré sa future femme, puis à New York et au Brésil.Aussi la correspondance inédite de Stefan et Lotte Zweig avec la famille de celle-ci, qui vient d\u2019être publiée en français, permet-elle, sinon de résoudre l\u2019énigme, du moins d\u2019affiner ou de rectifier les hypothèses avancées jusqu\u2019ici.Adressées pour l\u2019essentiel à Manfred et Hannah Altmann, le frère aîné et la belle-sœur de Lotte émigrés en Angleterre, ces quelques dizaines de lettres, écrites séparément par l\u2019un ou par l\u2019autre, sont de nature très Intime, contrairement à la correspondance déjà publiée de l\u2019auteur é\u2019Amok avec Freud, Rilke ou Richard Strauss.Ici, peu de considérations Intellectuelles, de grandes envolées sur le pacifisme Inébranlable de Zweig, de réflexions sur l\u2019avenir de la civilisation occidentale.Il y est plutôt question de la vie quotidienne, de la mauvaise santé de Lotte, de l\u2019anxiété du couple devant les dlf flcultés financières, de leur émerveillement devant le caractère simple, enjoué et débrouillard des Brésiliens « ordinaires».Mais aussi des vains efforts du couple pour s\u2019adapter à sa nouvelle vie, de son sentiment croissant d\u2019iso- lement et de désespoir, de sa préoccupation lancinante quant au sort de sa famille et des amis restés en Europe, de ses efforts Incessants pour leur obtenir des visas.Les mots qui reviennent le plus souvent dans ces lettres, rédigées en anglais pour éviter la censure britannique, sont «honte», «angoisse», «culpabilité».Car les Zweig se sentent surtout coupables de jouir d\u2019une paix et d\u2019un confort relatifs alors que leurs amis restés en Europe doivent lutter tous les jours pour survivre.« Combien nous avons honte d\u2019être ici.», répète Zweig comme un leitmotiv.«Si seulement nous n\u2019étions pas si angoissés à votre sujet, écrlt-11 même, nous pourrions dire que nous vivons les meilleurs moments de notre vie!» Mais la guerre s\u2019éternise et Zweig désespère de revoir sa patrie un jour.Il volt s\u2019écrouler avec nostalgie la «vieille» culture européenne et s\u2019évanouir son rêve d\u2019une «communauté» européenne fondée sur la coexistence pacifique entre races et religions.Bien qu\u2019accueilli partout en héros, à New York, à Buenos Aires et à Rio, sollicité de toutes parts pour donner des conférences, Zweig recherche la paix et le silence pour pouvoir écrire.Il croit les trouver à Petropolis, une communauté attachante mais Isolée.Paradoxalement, cette solitude loin des siens et de ses pairs lui pèse terriblement.Lui manquent le climat Intellectuel et les conversations qui le stimuleraient à écrire.Le manque d\u2019amis et l\u2019absence de bibliothèque digne de ce nom reviennent continuellement dans ses lettres pour expliquer ses accès de dépression.Et les crises d\u2019asthme de sa compagne ne font que s\u2019aggraver en raison du climat humide Insupportable en été au Brésil.C\u2019est fensemble de ces facteurs qui semble précipiter, fin 1941, la décision commune de Stefan et de Lotte Zweig de mettre fin à leurs jours, comme si V«harmonie parfaite» du couple, selon les mots de Stefan, devait se prolonger dans la mort.Le grand écrivain ne souffre plus de mener «une pauvre vie, minable, sans envergure, individuelle.» (lettre du 31 décembre 1941).Quant à Lotte, elle est peu à peu gagnée elle aussi par un sentiment de désespoir et d\u2019inutilité, accentué par l\u2019humeur noire de son époux.Dans sa dernière lettre, elle écrit que «partir» est la «meilleure solution» pour elle et son mari.Le texte de présentation d\u2019une soixantaine de pages de Darlen J.Davis et Oliver Marshall permet par ailleurs au lecteur de reconstituer avec précision l\u2019Itinéraire du couple depuis son exil en Angleterre jusqu\u2019à ses dernières heures.Cette correspondance permet aussi selon les préfaciers de mieux apprécier la personnalité «vive et ardente» de Ixitte, très différente de la «femme silencieuse» décrite jusqu\u2019ici par les biographes, et de réévaluer son rôle dans la vie de l\u2019un des écrivains de langue allemande les plus lus encore aujourd\u2019hui.Collaborateur Le Devoir LETTRES D\u2019AMÉRIQUE New York, Argentine, Brésil, 1940-42 Stefan et Lotte Zweig Édition établie et préfacée par Darien J.Davis et Oliver Marshall Traduit de l\u2019anglais par Adrienne Boutang et Baptiste Touverey Bernard Grasset Paris, 2012, 301 pages lettres d\u2019amérique éditeur Également disponible en version numérique www.editionsxvz.com Sophie Jacmin Deux poids deux mesures Ces seins que je ne saurais voir. F 6 LE DEVOIR LES SAMEDI 16 ET DIMANCHE 17 EEVRIER 20IS ESSAIS Cinquante ans de Review Un bimensuel exigeant et influent SYLVAIN CYPEL New York \u2014 C\u2019est la revue littéraire la plus célèbre du monde.Bimensuelle, la New York Review of Books \u2014 la Review tout court \u2014 fête son cinquantenaire (son numéro 1 est paru le 1®\"^ février 1963).« Littéraire » est à comprendre dans un sens strict et large à la fois.L\u2019exigence d\u2019écriture y est primordiale et rien de ce qui est écrit ne lui est étranger : des relations internationales au roman, de l\u2019art aux neurosciences.Son concept a d\u2019emblée consisté à réinsérer le rapport à l\u2019écriture et à la culture dans leur environnement politico-socio-économique, ensuite à promouvoir la valeur intrinsèque du texte critique.Poètes et écrivains, historiens, scientifiques.La liste de ceux qui ont publié dans ses colonnes en cinquante ans remplirait un bottin d\u2019une rare qualité.Un bottin qu\u2019un Torn Wolfe a jugé mondain: la Review est «l\u2019organe théorique du chic radical», disait-il en 1970.De fait, celle-ci s\u2019est inscrite dans la mouvance du progressisme, comme nombre de ceux qui y ont contribué.Mais sa qualité et sa notoriété se sont si largement imposées que, d\u2019Isaiah Berlin à George Ken-nan, ou de Vladimir Nabokov à Saul Bellow, beaucoup y ont trouvé leur place qui auraient récusé une identité «progressiste».Aucune autre revue n\u2019a eu, en un demi-siècle, autant d\u2019influence sur la vie intellectuelle américaine et internationale.Rencontre avec Robert Silvers, son rédacteur en chef, qui veille à leui; qualité depuis le début.A 83 ans, ce bourreau de travail, insatiable perfectionniste, continue de passer même ses weekends à relire la moindre ligne à paraître dans le numéro suivant (et à pester contre les manquements qu\u2019il décèle dans celui qui vient de sortir).En lançant la Review, en février 1963, qu\u2019aviez-vous en tête?En 1959, [la critique] Elizabeth Hardwick avait publié dans la revue Harper\u2019s, où je travaillais, un article intitulé «Le déclin de la critique de livres».Elle y expliquait combien y dominaient l\u2019absence de ton et la tiédeur du fond.Propriétaire d\u2019Harper\u2019s, le patron de la maison d\u2019édition Harper & Row a très mal pris la chose.Mais moi, j\u2019adhérais à l\u2019idée de l\u2019affadissement de la critique.Quatre ans plus tard, avec Elizabeth, Jason et Barbara Epstein (décédée en 2006), qui deviendra codirectrice avec moi, nous avons lancé la Review.Notre ambition était de revaloriser l\u2019engagement du critique et la qualité de l\u2019écriture.L\u2019idée neuve consistait à faire appel à de grands auteurs pour parler de livres.La plupart ont immédiatement répondu favorablement.Le premier numéro comprenait des articles sur des oeuvres de James Baldwin, Arthur Schlesinger, Jean Genet, J.D.Salinger, Simone Well, etc., et des critiques tels Norman Mailer, Mary McCarthy, Gore Vidal, William Styron, Susan Son-tag.On qn a très vite vendu 100000! A l\u2019évidence, la demande existait.[.] En 2008, dans Les dilemmes d\u2019un rédacteur en chef, vous écrivez : «Dès le début notre inclination a été de prendre le parti des gens ou des groupes souffrant des pouvoirs de l\u2019État.» NI progressiste ni conservatrice, mais du côté de ceux qui souffrent des abus des puissants : telle serait l\u2019Identité de la Review7 Oui.Cela ne signifie pas être dénué de direction politique ou culturelle.Mais nous avons été, les premiers à publier aux Etats-Unis les écrits de Simon Leys sur la Chine.Nous avons vite perçu l\u2019urgence de la question des (Jroits de l\u2019homme dans les Etats totalitaires et publié Adam Michnik, Vaclav Havel, Andreï Sakharov.Nous avons aussi diffusé un rapport non public de la Croix-Rouge où elle usait expressément du terme «torture» quand le gouvernement Bush la niait.En 50 ans, quel a été l\u2019Impact de la Review sur le débat Intellectuel aux États-Unis?Je suis incapable de répondre.Les articles sont des actes de foi dont on ne connaît jamais l\u2019effet à long terme.Cela dit, dès notre première année, le président Kennedy est assassiné.La guerre du Vietnam a commencé.Peu après, nous avons publié l\u2019article de Noam Chomsky sur la «responsabilité des intellectuels » (23 février 1967) devant une guerre injustifiée moralement et politiquement.Cela ne nous a pas empêchés de publier sur le sujet des textes d\u2019auteurs aussi différents que George Kennan, Hannah Arendt ou Hans Morgenthau.Ni celui du prêtre André Gelinas sur les atrocités des Nord-Vietnamiens à Saigon après leur victoire.La Review s\u2019est beaucoup exprimée sur les droits civiques et la guerre du Vietnam parce que ces thèmes ont marqué une génération d\u2019auteurs américains.En même temps, nous avons publié la critique de Jacques Derrida par [le philosophe américain] John Searle.[.] Nous avons toujours demandé à des esprits critiques de s\u2019engager dans les débats saillants d\u2019une époque.Ce qui me rend fier, c\u2019est que, parmi les opposants à la guerre du Vietnam, beaucoup refusaient de tenir compte de la répression sauvage dans les pays communistes.Or, sans maintenir le cap sur la critique du bloc soviétique ou la révolution culturelle en Chine, nous n\u2019aurions pas subsisté.De même, depuis les années 1990, nous sommes très préoccupés par les conséquences de l\u2019islam politique pour l\u2019avenir.Les sociétés GEORGE KENNAN: THE US & THE WORLXt New'ïbilL Review Garry Wills: Ventura\u2019s Worst Enemy John Updike: Great American Photographer A.O.Scott: Raymond Carver's Eniipaia Arlene Croce: \u2018Sleeping Beauty* Avishai Margalit: Why Barak?Louis Menand: Marcia Angell: Why There Is an Epidemic of Mental Illness The New'l{i>i4i Review The Scandals at the Getty Museum by Hugfh Eakin Sue Halpern: 'What the Internet Is Hiding ft\u2019om You' Fanf Lizhi; My 'Confession* In BeiJing^ Stephen Greenblatt: \u2018 Wagner Wotan A 'Ponulise Lost' Pico Iyer: A Hell in Tibet The NewlZbi^ Review MARK DANNER: THE SECRET «ED CROSS REPORT ON^US TORTURE AT BUWK SITES SUKING HOOKS Joyce Carol Oatesi Flannery O\u2019Connor Joseph iHclyvcld; MIjcI?! Catlilccii Scliinc: Zoë Ilellcr Antkony Lewis: Life Witkout I .awyers 0^, liA On Margaret Atwood's 'Payback' Rowland: Great Painter musulmanes toléreront-elles les valeurs fondamentales de toute l\u2019humanité ?Et comme dans le cas des totalitarismes soviétique et chinois, la Review doit tenir compte de la part jouée par le caractère hypermilitarisé de la réaction américaine à ce phénomène.Pourquoi la Review n\u2019a-t-elle pas essaimé dans des pays non anglophones?Nous avons eu beaucoup de contacts, mais il faudrait trouver un partenaire qui défende la même conception de la critique et de l\u2019indçpen-dance que nous.Aux Etats-Unis, les presses universitaires constituent un cadre de diffusion unique en son genre.Le soutien d\u2019une vie culturelle institutionnelle et d\u2019une communauté universitaire est un élément crucial du succès, que nous n\u2019avons pas trouvé ailleurs.La qualité de la critique est-elle menacée aujourd\u2019hui?L\u2019esprit critique n\u2019est affaire ni de tendance ni d\u2019école.Il n\u2019est pas plus difficile qu\u2019il y a 50 ans de trouver de bons auteurs.La profondeur de la The New' JOANDIDION .ON NEW YORK ?Freud\u2019s Best Friend The New Germany: Timothy Garton Ash __ Simon Head Noel Azman; Loves of D.H.Lawrenee John Golding; Malevich Supreme jB 'In' Novels: Auster» Boyte, connaissance, la finesse de la perception perdurent.La révolution Internet jouit d\u2019une «absence quasi totale de critique », avez-vous écrit récemment.Pourtant, des milliers de livres se publient sur ce sujet.Oui, mais peu s\u2019intéressent à l\u2019influence d\u2019Internet et des nouveaux médias sur la pensée, les sentiments, les relations humaines, la responsabilité politique.Beaucoup de jeunes voient leurs vies guidées par les médias sociaux.Or, pour le moment, l\u2019attractivité des nouveaux moyens de communication résiste à toute approche critique externe qui leur appliquerait des règles d\u2019évaluation.On estime ces évolutions définitivement acquises, ce qui n\u2019est jamais le cas.Certes, nous avons publié Robert Darnton (directeur de la bibliothèque d\u2019Harvard) sur l\u2019avenir du livre.Mais les évolutions actuelles mériteraient de notre part beaucoup plus d\u2019attention.Une bibliothèque numérique universelle serait une percée majeure, mais poserait des problèmes commer-ciaux et intellectuels Gany Wills: The Vati ky The NewVbxk Review fw\tûfBMka C.Vann Woodward: \u2018White Women, Black Men\u2019 Fintan O\u2019Toole: New Dawn in IRA Land?Denis Donoghue: Th© Yeats Myth Timothy Garton Ash: Ju£Ü£A AÀûii.ni£±â±£ii:fililx] All-American Garry Wills: 1H1Î MILITIAS -Joan Didion:- Newt Gingrich, Superstar Elizabeth Hardwick: Richard Ford\u2019s America John Updike: Hopper's Silence Strobe Talbott; Growing NATO - Thomas Powers: How Ames Made It énormes.La critique littéraire s\u2019est encore pen penchée sur ces sujets.[.] Avez-vous des Inquiétudes pour l\u2019avenir de l\u2019écrit?Aucune.En revanche, j\u2019en nourris pour sa qualité.Twitter, c\u2019est 140 caractères maximum.Ça limite les possibilités, même si cela peut aussi susciter des aphorismes inattendus.«La question consiste à savoir comment peuvent être préservées les fonctions, la connaissance et la culture que la technologie inventée par Gutenberg a permis de diffuser», avez-vous écrit.C\u2019est essentiel.Parce que, de Platon et Aristote à Marx et Prend en passant par Machiavel et Erasme, il existe une continuité de pensée qui ne peut se perdre sans dommage.Le plaidoyer pour la paix, d\u2019Erasme, a aujourd\u2019hui plus de sens que jamais.Avez-vous un blogue personnel?Certainement pas ! Un rédacteur en chef n\u2019est pas là pour dire ce qu\u2019il pense.Le Monde SEYMOUR SUITE DE LA PAGE E 1 des coûts des divers programmes et accompagnés d\u2019un régime de remboursement proportionnel au revenu (une des pires solutions en ce qu\u2019elle réserve les programmes les plus coûteux et les plus prestigieux aux plus riches, alors que le principe d\u2019un impôt progressif est plus simple et plus juste), des droits de scolarité élevés ne sont pas défendables dans une perspective dejustice sociale rawlsienne.A ceux qui prétendent que la plus faible fréquentation universitaire des plus pauvres s\u2019explique plus par des blocages culturels que par le coût des études, Seymour réplique que «l\u2019échec de l\u2019application de la juste égalité des chances au primaire et au secondaire ne peut être invoqué pour rejeter son application au collège et à l\u2019université».Les universités québécoises, de plus, ne sont pas tant sous-financées que mal financées, principalement à cause du fait que «l\u2019argent destiné au fonctionnement de base de l\u2019éducation postsecondaire a été détourné par le gouvernement fédéral à des fins politiques», ce qui a pour résultat qu\u2019«0M abandonne V«alimentaire», à savoir les besoins concernant l\u2019éducation de base, au profit des besoins moins urgents».Plus encore, nos universités, montre Seymour, sont mal gérées: salaires exorbitants des dirigeants, délirante course à la clientèle, dérives immobilières (îlot Voyageur, gare de triage d\u2019Outremont).Ce modèle entrepreneurial, qui transforme les universités en usines à diplômes et les étudiants en investisseurs en quête de rentabilité, trahit l\u2019idée d\u2019une université au service du bien commun.Des solutions Certains secteurs universitaires, reconnaît Seymour, sont sous-financés.«Les universités, écrit-il, doivent rétablir le ratio étudiants-professeurs, assumer le financement des étudiants au doctorat, disposer des ressources suffisantes en frais indirects de recherche, rénover des bâtiments vétustes et résoudre leurs problèmes d\u2019espace.» Le respect du principe de juste égalité des chances exige toutefois de ne pas se tourner vers les étudiants pour corriger ce problème.Dans un esprit de justice, encore une fois, et en appliquant cette fois-ci le principe de différence, Seymour, partisan du gel des droits de scolarité dans le but de s\u2019approcher de l\u2019idéal de la gratuité, suggère des solutions : rétablissement des transferts fédéraux aux provinces en matière d\u2019éducation supérieure, nouveaux paliers d\u2019imposition, lutte contre l\u2019évasion fiscale (l\u2019éléphant dans la pièce), hausse des redevances minières et meilleure gestion des universités.Philosophe aux idées claires et tempérées, Michel Seymour n\u2019en reste pas moins un penseur engagé capable d\u2019une saine colère devant les ennemis de Injustice.Collaborateur Le Devoir UNE IDÉE DE L\u2019UNIVERSITE Propositions d\u2019un PROFESSEUR MILITANT Michel Seymour Boréal Montréal, 2013, 216 pages BEAUDET SUITE DE LA PAGE F 1 Un détour par l\u2019histoire Comment, cela étant, expliquer ce blocage intellectuel qui empêche les Québécois d\u2019assumer la dimension collective du projet éducatif?Pour ce faire, Beaudet propose un détour par l\u2019histoire.Du début du XIX® siècle jusqu\u2019au milieu du XX®, avec une exception pour les dix années qui précèdent la révolte des Patriotes, Ips Québécois, menés par une Église triomphante et contrôlante, ont résisté à l\u2019imposition de l\u2019école publique et de la fréquentation scolaire obligatoire, comme la «guerre des éteignoirs» des années 1840 en témoigne.En 1960, un projet éducatif d\u2019envergure se met en branle, mais la mentalité du passé, malgré l\u2019illusion de la table rase, demeure et, note Beaudet, «l\u2019école de la vie conserve son aura, d\u2019autant qu\u2019elle semble garante d\u2019un enrichissement que laisse miroiter un mythe du Nord sans cesse réactualisé, ce que ne semblent pas en mesure de proposer plusieurs filières universitaires».Dorénavant, et c\u2019est nouveau, on considère aussi la possibilité d\u2019aller à l\u2019université, «mais pourvu que ça en vaille la peine, c\u2019est-à-dire que ce soit payant» pour l\u2019individu qui prend cette décision.« Quant à ce que la société peut retirer d\u2019une éducation critique et citoyenne de ses jeunes, se désole Beaudet, est-ce vraiment pertinent \u2014 et surtout rentable \u2014 de s\u2019en soucier?» Le rapport Parent, que Beaudet cite abondamment, visait plus haut en plaidant pour la gratuité scolaire et en affirmant que «lorsqu\u2019un service public est reconnu d\u2019intérêt général, il appartient à la collectivité qui en bénéficie dans son ensemble d\u2019en assumer tous les frais, chacun de ses membres étant appelé à faire sa part, au moyen de l\u2019impôt, selon sa capacité de payer et sans égard au bénéfice immédiat qu\u2019il peut ou non en retirer».Gérard Beaudet, qui démontre aussi dans cet essai que les enjeux liés à l\u2019aménagement du territoire souffrent du même déficit de considération collective, en appelle donc à une nouvelle révolution de la mentalité québécoise en ma- tière scolaire, paradoxalement inspirée par le vieux rapport Parent et visant à achever une Révolution tranquille entachée par un retour du refoulé antiintellectuel.louisco@sympatico.ca LES DESSOUS DU PRINTEMPS ETUDIANT La RELATION TROUBLE DES Québécois à l\u2019histoire, à L\u2019ÉDUCATION ET AU TERRITOIRE Gérard Beaudet Nota bene Québec, 2013, 188 pages ANNICK DE CARUFEL LE DEVOIR Au cœur du printemps érable PRIX DES LECTEURS RADIO-CANADA 2013 pour une littérature franco-canadienne RADIO I TÉLÉVISION I INTERNET PASSIONNE DE LECTURE ?vous POURRIEZ DEVENIR MEMBRE DU JURY DU PRIX DES LECTEURS, ÉDITION 2013.INSCRIVEZ-VOUS D'ICI LE MARS À Radio-Canada.ca/prixdeslecteurs Bryan Perro Président d'honneur « l§?RECF LE DEVOIR Am "]
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