Le devoir, 23 février 2013, Cahier F
[" LIVRES CAHIER F > LE DEVOIR, LES SAMEDI 23 ET DIMANCHE 24 EEVRIER 2013 ANDRE LE COZ Anne Hébert à sa table de travail au début des années 1960 Tout Anne Hébert « Le poète est au monde deux fois » Toute l\u2019œuvre d\u2019Anne Hébert paraît dans une édition critique en cinq volumes aux Presses de l\u2019Université de Montréal (PUM).Et c\u2019est à travers la poésie que l\u2019important chantier éditorial se donne d\u2019abord à lire.MARIE-ANDRÉE LAMONTAGNE Anne Hébert, qui n\u2019a pas fait d\u2019études poussées, n\u2019avait sans doute pas lu Cicéron.Pourtant, c\u2019est bien le célè bre auteur latin qu\u2019elle paraphrase, un jour de 1945, quand elle écrit à son frère Pierre, alors pensionnaire au collège, qu\u2019on devient écrivain mais qu\u2019on naît poète.Qu\u2019est-ce à dire ?Que l\u2019appel de la poésie, l\u2019apparition souvent fulgurante du poème renvoient à une sorte de grâce réservée à quelques-uns?Que cela ne s\u2019apprend pas?Que moyennant efforts et apprentissage on peut devenir écrivain ?\u2014 Cicéron disait: orateur.En réalité, la formule de Cicéron dont Anne Hébert se fait l\u2019écho n\u2019est vraie qu\u2019en partie.Sans dons, il n\u2019est d\u2019écrivain qui tienne, la sueur et la détermination n\u2019y changeant rien ; tout comme il n\u2019est de poète, même inspiré, sans travail.Consacré à la poésie, le premier volume des Œuvres complètes d\u2019Anne Hébert qui vient de paraître aux PUM, chantier sous la direction de Nathalie Watteyne, de l\u2019Université de Sherbrooke, en est l\u2019illustration exemplaire.Il réunit toute l\u2019œuvre poétique (présentée et annotée par cette dernière), suivie de Dialogue sur la traduction à propos du Tombeau des rois (présenté et annoté par Patricia Godbout).Ce premier volume met sous les yeux du lecteur fasciné soixante ans d\u2019écriture poétique pratiquée avec constance et rigueur, et que le commentaire savant accompagne ici sobrement, minutieusement, dans ses ramifications, doutes, chemins de traverse et places inondées de soleil.Au passage, l\u2019ouvrage corrige l\u2019erreur qui consisterait à faire d\u2019Anne Hébert un poète exceptionnellement doué bientôt passé au roman, avec le succès que l\u2019on sait, et ne renouant avec la poésie qu\u2019au soir de sa vie.Erreur de perspective, en effet, attribuable aux dates de publication des recueils.Dans la solitude de la chambre, les choses sont heureusement plus compliquées.Ce n\u2019est pas le moindre mérite de ce premier volume de l\u2019édition critique que de permettre au lecteur d\u2019en entrebâiller la porte.Il y verra au travail une jeune femme, demeurée jeune fille qui, les sens en éveil, lutte contre Une édition critique qui a le mérite de révéler quelques pépites au grand public lecteur l\u2019ennui, écoute la pluie, regarde le feuillage, entend l\u2019oiseau, prie la Vierge, remercie papa et maman d\u2019être les parents aimants qu\u2019ils sont {Les songes en équilibre, 1942) ; une femme qui sent monter en elle un rejet violent des forces mortifères à l\u2019œuvre au sein de la vie même {Le tombeau des rois, 1953) ; une femme révoltée, qui crie sa joie d\u2019exister dans un torrent d\u2019images et d\u2019adjectifs {Mystère de la parole, dans Poèmes, 1960) ; qui fait de la discrétion et de la patience des vertus poétiques, puisqu\u2019elle met 30 ans à écrire les 49 poèmes du recueil qui suivra {Le jour n\u2019a d\u2019égal que la nuit, 1992) ; une femme sensuelle ayant choisi le sacerdoce du poème; une femme mûre, cherchant à atteindre une maîtrise des mots et des gestes à défaut des doutes {Poèmes pour la main gauche, 1997) \u2014 et qui, tout ce temps, aura obtenu de son exigeante nature de poète une vie de surcroît: «Le poète est au monde deux fois plutôt qu\u2019une, écrit Anne Hébert, en 1984.Une première fois il s\u2019incarne fortement dans le monde, adhérant au monde le plus étroitement possible, par tous les pores de sa peau vivante.Une seconde fois il dit le monde qui est autour de lui et en lui et c\u2019est une seconde vie aussi intense que la première.» Entre avril 1939, date à laquelle paraît un premier poème intitulé Sous la pluie dans la revue Le Canada français, et le printemps 1999, date figurant au bas du dernier poème, demeuré inédit, Anne Hébert n\u2019aura eu de cesse de faire de la poésie un moyen privilégié de connaissance du monde, jusqu\u2019à se voir conférer de son vivant \u2014 sort terrible \u2014 le statut de classique.Le prix à payer de cette notoriété?Des couches de commentaires critiques, qui trop souvent auront enfermé l\u2019œuvre dans une lecture sociologique, faisant du poème Le tombeau des rois, par exemple, et souvent avec l\u2019accord empressé du poète, la métaphore d\u2019un Canada français crevant d\u2019une solitude historique, se débattant dans un «drame spirituel» (comme le disaient les amis du poète Saint-Denys Carneau), dépossédé de ses moyens et aspirant à l\u2019existence.Autres revers de la notoriété : une fascination tout anecdotique pour la femme ; le rejet relatif de nouvelles générations littéraires, qu\u2019elles soient «joualisantes», promptes à rabattre la poésie sur l\u2019identité nationale ou soucieuses d\u2019expérimentations formelles.Du coup, l\u2019édition critique tient autant de l\u2019inventaire que du travail de décantation.De la genèse à la réception, chaque recueil est passé au crible d\u2019un commentaire qui évite le VOIR PAGE F 5 : HÉBERT Leonard Cohen autant que Mohamed Ali Page F 2 La folie de la maladie mentale Page F 6 Découverte d\u2019une nouvelle de Kawabata Une nouvelle du Prix Nobel japonais de littérature Yasunari Kawabata, qui remonte à avril-mai 1927, vient d\u2019être découverte.Œuvre du début de sa carrière, Utsukushii! («Magnifique!») avait été publiée dans un journal de Fukuoka, dans l\u2019ouest du Japon, a indiqué Takumi Ishikawa de l\u2019Université de Rikkyo.M.Ishikawa et l\u2019éditeur Hiroshi Sakaguchi, qui dirige également un musée littéraire à Fukuoka, ont découvert ce texte de l\u2019auteur du célèbre Pays de neige en fouillant dans les archives.La Fondation Kawabata l\u2019a ensuite expertisé et confirmé son authenticité.«A cette époque, de nombreux écrivains connus cherchaient à se faire publier dans des journaux locaux, car les quotidiens à grand tirage de la presse nationale avaient été ravagés par le séisme de 1923 à Tokyo», explique Ishikawa.Utsukushii! raconte l\u2019histoire d\u2019un industriel qui enterre une jeune fille dans la tombe de son fils handicapé après que celle-ci a eu un accident justement en se rendant sur cette tombe.«Ce récit ressemble [.1 beaucoup à une autre nouvelle qu\u2019il avait publiée en 1954 sous le titre Utsukus-hiki Haka [Une belle tombe!.» Premier auteur japonais couronné par le Nobel de littérature en 1968, Kawabata s\u2019est suicidé en 1972.AFP Concours de critiques Le magazine culturel Spirale présente, avec la librairie Olivieri, un nouveau concours de critique ouvert aux étudiants des premier et deuxième cycles universitaires.Ce Prix de la critique émergente veut encourager l\u2019émergence, «chez la relève, d\u2019une critique culturelle qui ne renonce pas à l\u2019invention et au risque de la pensée, et qui sait trouver dans l\u2019actuel ce qui peut correspondre au développement et à la création d\u2019une culture riche», selon la définition donnée par Spirale.Les candidats intéressés doivent soumettre une critique de 1000 à 1700 mots avant le 29 mars sur une œuvre ou une «production culturelle» récente dans le domaine des arts, des lettres ou des sciences humaines : livres, expos, spectacles, événements de 2012 ou 2013.Toutes les infos à spi-ralemagazine.corn.EN TERRAIN MINÉ ALEC CASTONGUAY Soldat du premier bataillon du Royal 22® Régiment de l\u2019armée canadienne en patrouille en Afghanistan Survivre à la guerre, survivre à l\u2019armée DANIELLE LAURIN Dy un côté, un soldat, un vrai, armé jusqu\u2019aux dents, qui a les deux pieds dans la guerre et qui risque sa vie à tout moment.De l\u2019autre, un apprenti soldat qui joue à la guerre avec des armes chargées à blanc et se croit au-dessus de la mêlée.D\u2019un côté, un ouvrage épistolaire au ton grave dont le contenu n\u2019était pas, au départ, destiné à la publication.De l\u2019autre, un roman au ton léger, plein d\u2019ironie.Rien de semblable, en apparence, entre En terrain miné et C\u2019était moins drôle à Valcartier.Pourtant.Deux réalités En terrain miné nous plonge dans le quotidien d\u2019un soldat du Royal 22® Régiment, Patrick Kègle, envoyé en Afghanistan.Nous sommes en 2004.Il fait partie de la brigade multinationale, à Kaboul.Il croit en sa mission de paix, il a besoin d\u2019y croire.Il a 29 ans.Il a laissé derrière lui sa femme et ses deux enfants.Il a le mal du pays, il s\u2019ennuie de sa famille.Et dans son vague à l\u2019âme, il se laisse porter par la musique traditionnelle des Charbonniers de l\u2019enfer, qui lui rappelle le goût de chez lui.Il décide alors d\u2019écrire aux musiciens, par courriel.Son message recevra-t-il un écho?«L\u2019histoire et la culture me passionnent, note-t-il, alors je suis chanceux de pouvoir compter sur eux pour chanter une partie de mon patrimoine.Merci de leur transmettre mes remerciements et mon admiration.» Deux jours plus tard, il reçoit une réponse.Signée Roxanne Bouchard, pour Les Charbonniers de f enfer.Elle est la conjointe d\u2019un des membres du groupe, elle est chargée de gérer leur correspondance.Elle écrit: «J\u2019ai lu votre courriel aux musiciens hier et ils avaient l\u2019air émus.» Elle prend aussi le soin de préciser que les hommes des Charbonniers et elle-même sont antimilitaristes.Commence alors, entre le militaire et cette enseignante en littérature de 32 ans qui s\u2019essaiera bientôt au roman et remportera pour Whisky et paraboles le prix Robert-Cliche et le Grand Prix de la relève Archambault, une correspondance qui s\u2019étendra sur cinq ans, malgré quelques interruptions.Chacun sa réalité, chacun ses positions.Elle le brasse souvent, se montre carrée, refuse de cautionner la mission dite de paix des soldats canadiens en Afghanistan.Il lui envoie des photos de lui, posant fièrement en habit de combat, armé.Ce à quoi elle répond : «Je doute qu\u2019on puisse sauver le monde, les enfants et leur sourire avec une mitraillette sous le bras.» Il est patient, respectueux.Et soucieux de la convaincre des bienfaits de son travail : «Après ce que les talibans ont fait subir à leur peuple, surtout aux femmes et aux enfants, qui sont enchaînés par la vie, avons-nous le droit de nous retirer?Comme simple soldat, je préfère servir l\u2019humanité et je ne me pose pas ces questions, puisque fai les réponses sous les yeux.» Le cauchemar au quotidien C\u2019est le contraste entre les deux points de vue au départ irréconciliables qui fait en bonne partie l\u2019originalité de l\u2019ouvrage.De part et d\u2019autre, pas de faux-fuyants, un désir sincère de comprendre l\u2019autre.Au fil des pages, le fossé qui les séparait s\u2019amenuise.Roxanne se montre moins catégorique et Patrick, plus sceptique par rapport au rôle de l\u2019armée, à son rôle à lui.Elle est ébranlée dans ses convictions, lui aussi.Tandis qu\u2019il décrit de l\u2019intérieur son travail de soldat, les risques qu\u2019il court, on découvrç l\u2019homme, f être humain derrière le militaire.A elle, cette inconnue, il peut confier ce qu\u2019il ne pourra jamais dire à sa femme, qu\u2019il craint d\u2019inquiéter.Classique.On le voit craquer, au retour de sa mission à Kaboul.Choc post-traumatique.Agressivité, cauchemars, sentiment d\u2019inutilité.«Ma vie était devenue un grand trou noir.» Ce qui ne f empêche pas de repartir en Afghanistan, au printemps 2009, pour Kandahar cette fois.Besoin d\u2019adrénaline, besoin de se sentir utile.h passera à deux doigts d\u2019y laisser sa vie.D s\u2019interrogera de plus en plus sur son rôle, celui de l\u2019armée canadienne, dans cette guerre interminable.VOIR PAGE F 2 : GUERRE F 2 LE DEVOIR LES SAMEDI 23 ET DIMANCHE 24 EEVRIER 2013 LIVRES Leonard Cohen autant que Mohamed Ali 1^.Jean- François Nadeau Un piano, la voisine en a acheté un beau.Elle l\u2019a acquis, je crois, seulement pour pouvoir jouer en boucle les accords puis la ligne mélodique du Hallelujah de Leonard Cohen.Hallelujah vingt fois le matin, Hallelujah quarante fois l\u2019après-midi.Hallelujah mille fois par jour.J\u2019ai perdu le compte de ses Hallelujah.Heureusement, j\u2019aime bien cette chanson, son âme ronde et riche.Du moins, c\u2019est ce que je me répète cent fois par jour.Dans le dernier numéro du New York Review of Books, Dan Chiasson, poète et prof aux origines francos, parle de la plus récente biographie de Cohen : Fm Your Man de Sylvie Simmons.On dit un peu partout de ce livre auquel a collaboré Cohen qu\u2019il est un des meilleurs consacrés au poète montréalais.Je ne l\u2019ai pas 111.J\u2019en attends la traduction.A n\u2019en pas douter, elle ne manquera pas de paraître avant longtemps.Cohen est une solution permanente à la fureur du monde.Même ceux qui n\u2019ont jamais entendu parler de Cohen connaissent au moins son Hallelujah.Puis, lorsqu\u2019un jour on plonge dans l\u2019unité tranquille que forment sa douzaine de disques, on s\u2019imagine être seul à le connaître tant sa musique touche à l\u2019intime.C\u2019est là que se situe, pour ainsi dire, une large part du mystère Cohen: un homme dont l\u2019immense popularité n\u2019en demeure pas moins une affaire qui relève strictement de l\u2019intime et du privé.Reprise à ce jour par plus de deux cents interprètes.Hallelujah continue d\u2019être d\u2019abord portée dans les consciences par la voix crépusculaire de Cohen.Cette chanson, même tant de fois chantée par d\u2019autres, n\u2019en finit pas de faire entendre sa voix à lui.Comment a-t-elle t'' * / JEAN-FRANÇOIS BÉRUBÉ Leonard Cohen est une solution permanente à la fureur du monde.Même ceux qui n\u2019ont jamais entendu parler de Cohen connaissent au moins son Hallelujah.pu se retrouver jusque dans le film Shrek, au milieu d\u2019ogres verts créés pour les enfants?Un curieux choix lorsqu\u2019on considère de plus près les paroles d\u2019une des nombreuses versions de la chanson: «And remember when I moved in you / The Holly Dark was moving too» (Et souviens-toi lorsque j\u2019étais en toi / La nuit sacrée bougeait aussi).Dans son dernier livre, Charles Dantzig s\u2019emploie à cerner ce qui constitue un chef-d\u2019œuvre, c\u2019est-à-dire ce qui, dans la grandeur de nos livres, élève la grandeur de nos vies.Son travail est vif, loin de toutes les thèses assommantes de spécialistes qui tournent à qui mieux mieux devant Proust, Joyce, Beckett, Ducharme ou qui sais-je encore.En chemin, dans ses chapitres très courts et énergiques, Dantzig n\u2019hésite pas à ouvrir des parenthèses.«En chanson, écrit-il, je donnerais comme exemple l\u2019expiration de Jeff Buckley au début de son interprétation du Hallelujah de Leonard Cohen.Qu\u2019un souffle puisse être un chef-d\u2019œuvre, nous en avions le soupçon, car le souffle c\u2019est de l\u2019esprit, comme l\u2019avaient deviné les Grecs qui employaient le même mot pneuma pour les deux.» Un chef-d\u2019œuvre est une flèche qui ne retombe jamais, «un présent qui donne du talent au passé», écrit Dantzig.Peut-on aussi imaginer la figure d\u2019un sportif tel un chef-d\u2019œuvre?C\u2019est pourtant un mot qui me semble convenir parfaitement lorsqu\u2019on parle de l\u2019œuvre faite de sang et de sueur de Cassius Clay, ce boxeur connu sous le nom de Mohamed Ali.De la boxe érigée en chef-d\u2019œuvre ?Oui.Comme d\u2019autres, j\u2019ai toujours eu la conviction que cet homme faisait bien plus que boxer, même lorsqu\u2019on le voit seul en short, au milieu du ring.Il n\u2019y a pas à proprement parler une manière de boxer Mohamed Ali.Il connaît toujours mieux son œuvre que ceux qui l\u2019analysent.Il sait de l\u2019intérieur.Il anticipe.Il brise les habitudes.Même les siennes.Il surprend sans cesse.Sa singularité ne fait aucun doute.Aussi son style s\u2019af-franchit-il de toutes les conventions.Il en joue, démolit son propre genre, le reconstruit au besoin, toujours à sa manière, selon les besoins du moment.Et il parle ! Il parle ! Quel instinct social et politique, ce diable d\u2019homme ! Son nom même résonne dans l\u2019histoire comme une proclamation.Mohamed Ali répète sans cesse ce nom qu\u2019il s\u2019est donné.Il le dit et le redit.Puis il ajoute: «Je suis le plus grand.» Vantardise?Mais non: tout son corps le confirme.Dans notre société du spectacle, Ali a décidé d\u2019assurer sa propre publicité.Dans Alias Ali, Erédéric Roux se moque lui aussi des conventions.Son livre, présenté comme un roman, est plutôt un ovni qui incline du côté du récit biographique.Imaginez un peu : pour narrer l\u2019existence du boxeur.Roux enfile des citations les unes derrière les autres.Juste des citations, proposées en des paragraphes distincts.Parlent entre autres Mickey Mantle, Norman Mailer, Romain Gary, Joe Erazier, voire le texte de simples affiches de promotion.Rien de plus.Pourtant, d\u2019une citation à l\u2019autre, d\u2019une voix à l\u2019autre, on arrive à entendre celle de l\u2019auteur et, surtout, à saisir jusqu\u2019à quel point Mohamed Ali fut un prodige.Un chef-d\u2019œuvre.L\u2019essayiste Jonathan Liver-nois racontait cette histoire il y a quelques jours: le voici à attendre à la caisse d\u2019un café.En file devant lui, une étudiante.«J\u2019aime bien votre tatouage», ose-t-il lui dire.«Vous connaissez Gaston Miron, demande-t-elle ?C\u2019est un de ses vers que je me suis fait tatouer.A cause de la grève.J\u2019aime Miron.» Il est toujours étonnant de constater à quel point un chef-d\u2019œuvre peut surgir dans les consciences de la plus curieuse façon et rappeler ainsi qu\u2019il constitue un mortier social capable de renouveler notre regard sur l\u2019avenir.Le chef-d\u2019œuvre nous prend par surprise.Toujours.On le croit mort derrière l\u2019épaisseur de ceux qui l\u2019embaument de leurs commentaires.Et puis soudain, il vibre à nouveau, très fortement, toujours jeune.Et c\u2019est une joie gagnée sur tous ceux qui, «habitués à leur ennui, détestent la jeunesse».Hélas, le chef-d\u2019œuvre est souvent le père de nombreux enfants stériles.À PROPOS DES CHEFS-D\u2019ŒUVRE Charles Dantzig Grasset Paris, 2013, 274 pages ALIAS ALI Frédéric Roux Fayard Paris, 2013, 621 pages GUERRE SUITE DE LA PAGE E 1 Il se laissera gagner par un sentiment d\u2019impuissance.Au retour: choc post-traumatique à nouveau, et problèmes conju- gaux insurmontables.L\u2019ampleur des ravages de la guerre, mais aussi l\u2019ampleur des ravages de la vie militaire, d\u2019une certaine façon.C\u2019est ce que constate Roxanne, et nous avec elle, dans En terrain miné.Ce qu\u2019elle constate aussi et nous avec elle, c\u2019est que.dans notre petit confort insouciant, il est trop souvent facile de s\u2019en laver les mains.Bien sûr, tout cela n\u2019est pas nouveau.Mais, au final, vu la qualité des échanges, leur franchise, on ne peut pas faire autrement que d\u2019être soi-même ébranlé.On ne peut pas non plus faire autrement que de croire en l\u2019amitié, car En terrain miné, c\u2019est aussi ça: l\u2019histoire d\u2019une amitié.qui au départ était plus qu\u2019improbable.C\u2019était moins drôle à Valcar-tier raconte au contraire une amitié qui se délite.Ils ont 17 ans tous les deux, s\u2019engagent mieux qu\u2019au coin de la rue Trouvez nos nouveautés électroniques dans notre boutique en ligne! Claude Guilmain Comment on dit ça, t'es mort», en anglais?Koscielniak Magalie et les messages codés Les Editions L\u2019Interligne Devenez fan sur Facebook: Les Éditions L'Interligne revue LIAISON www.interligne.ca www.aucoindeiapage.ca Suivez-nous sur Twitter : (S) I interligne (Srevueliaison bulletin D'histoire politique 1\tContester! § ^ Les foTmes d'une prise de parole au Québec au xs' siècle Deuxieme dossier : Les cinquante ans du ministère Affaires culturelles du Québec \u201d\t1 P lina L- soA»r Cont^ie- Les Les formes d une prise de parole au Québec au xx\" siècle EN LIBRAIRIE vlb éditeur Une société de Québécor Media comme recrues, complices, comme on part sur un trip.Leur motivation: rire de l\u2019armée, qu\u2019ils méprisent, s\u2019y introduire «comme des reporters undercover» pour mieux s\u2019en moquer.Et aussi: gagner un salaire pendant l\u2019été, en attendant d\u2019entrer au cégep.Ça ne se passera pas tout à fait comme prévu.L\u2019un prendra très au sérieux, finalement, la formation militaire préparatoire de Valcartier, tandis que l\u2019autre voudra continuer à se croire supérieur à tous ces gars qui jouent à la guerre.en se prenant au sérieux.Celui qui résiste, qui refuse de s\u2019intégrer, s\u2019appelle Gré-gory.Ou, selon l\u2019appellation qu\u2019on lui donne à Valcartier: Lemay 234 898346.C\u2019est lui qui raconte: lui, le narrateur de ce cinquième roman de.Grégory Lemay.Un roman aux accents de vérité.Dépasser ses limites Comment demeurer indifférent devant l\u2019enrégimentement de l\u2019armée quand on a les deux pieds dedans?Dur apprentissage, pour ce jeune blanc-bec, qui se voit contraint d\u2019accepter en toutes circonstances d\u2019obéir à ses supérieurs, même quand c\u2019est complètement absurde.«Déjà juste la discipline débile, doublée d\u2019efforts physiques exagérés, me donnaient envie de mourir.» La grosse brute sans sentiments, qui nettoie son fusil comme on déshabille une femme, il s\u2019en fout.Le dépassement de soi dans l\u2019armée, il n\u2019y croit tout simplement pas.Mais il n\u2019a pas le choix.«Il fallait retenir les plaintes, toujours.Il fallait arrêter de mesurer nos efforts selon notre tolérance.Il fallait dépasser les limites de nos tolérances.» Heureusement, il y a les permissions.Les beuveries, agrémentées de champignons magiques.Les baises torrides avec sa nouvelle blonde.Et, de retour à Valcartier ensuite, les fantasmes sexuels qui permet- tent de tenir le coup.Quitte à craindre d\u2019être en train de devenir homosexuel.Einalement, c\u2019est l\u2019absurdité de sa propre situation dont prend conscience l\u2019apprenti soldat: que fait à Valcartier un antimilitariste, même le temps d\u2019un été ?Roman d\u2019apprentissage.C\u2019était moins drôle à Valcartier.Pour le narrateur, quitter l\u2019adolescence et devenir adulte passait par cette expérience «surréaliste» dans l\u2019armée.Sa victoire, au bout du compte : avoir survécu à l\u2019armée.Même si le récit s\u2019essouffle par moments, et malgré le ton badin emprunté par le narrateur qui regarde avec ironie, après coup, l\u2019adolescent suffisant et inconscient qu\u2019il a été, on a l\u2019impression de vivre de l\u2019intérieur la réalité à laquelle ont à faire face les jeunes recrues de l\u2019armée.L\u2019action du roman se passe en 1991.Les choses ont-elles tellement changé depuis?Ce qui est sûr: «Pendant qu\u2019à Valcartier je me plaignais d\u2019inconfort moral, ça s\u2019entretuait fort autour, sur la planète.Ça s\u2019envoyait de vraies balles, ça se haïssait jusqu\u2019au sang.» Pour le reste : « Quelques recrues présentes à Valcartier en cet été 1991 se retrouveraient un jour confrontées à l\u2019insoutenable vérité de la guerre.» A quel prix?est-on forcé de se demander.Surtout après avoir lu En terrain miné.Collaboratrice Le Devoir EN TERRAIN MINÉ Correspondance en temps DE GUERRE Roxanne Bouchard et Patrick Règle VLB éditeur Montréal, 2013, 240 pages Ç\u2019ÉTAIT MOINS DRÔLE A VALCARTIER Grégory Lemay Héliotrope Montréal, 2013,160 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 23 ET DIMANCHE 24 EEVRIER 2013 F 3 LITTERATÜRE Les écrivains se déshabillent FRANÇOIS LEVESQUE A' près les pin-up, les ,athlètes et les pompiers, au tour des écrivains canadiens de se dénuder sur les pages glacées d\u2019un calendrier.Lancé par la productrice de musique classique Allegra Young, ce projet vise à soutenir l\u2019organisme PEN, qui défend les droits des auteurs et des éditeurs de par le monde.Ont ainsi pris la pose en ne portant rien d\u2019autre qu\u2019un bouquin les romanciers Angie Abdou, Trevor Cole, Far-zana Doctor, Dave Bidini, Miranda Hill, Daniel Maci-vor, Yasuko Thanh, Terry Fallis, Sachiko Murakami, Vincent Lam, Saleema Nawaz, sans oublier Yann Martel, alias Monsieur Décembre.Réunis sous la bannière «Bare it for books» (Montrez tout pour les livres), les modèles littéraires verront le fruit de leur généreux dépouillement dévoilé en octo- bre prochain, alors que sera officiellement lancé le calendrier 2014.Dans son texte de présentation, Allegra Young justifie ainsi son choix d\u2019appuyer PEN en recourant à un tel procédé : «Le Canada possède une grande culture littéraire ainsi qu\u2019une excellente réputation sur la scène littéraire, mais trop souvent notre littérature est taxée d\u2019ennuyeuse et de figée.Pourtant, ce n\u2019est pas le cas du tout! Notre littérature est hilarante.Elle est bouleversante.Et, oui, elle est assurément attirante.Nous voulions créer un pense-béte pour rappeler cela aux gens et, ce faisant, attiser la flamme de leur amour pour notre littérature.» A terme, la campagne de financement Pare it for books espère amasser 20000$.Déjà, toutefois, on s\u2019active en coulisse à la préparation de l\u2019édition 2015.Le Devoir SALON DU LIVRE DE L\u2019OUTAOUAIS Gatineau ouvre ses livres Du 28 février au 3 mars, le Centre des congrès de Gatineau sera l\u2019hôte de la 34® édition du Salon du livre de l\u2019Outaouais, qui se déroulera sur le thème «La grande rivière».Au programme, plus de 100 animations et des centaines d\u2019auteurs.Seront ainsi heureux de venir rencontrer leurs lecteurs les Kim Thuy, Stéphane Dom-pierre, Daniel Poliquin, Brigitte Haentjens, india Desjardins, Pauline Gill, Claude Jasmin et Jean-Jacques Pelletier, pour ne nommer que ceux-là.Signalons également la présence des invités d\u2019honneur: Daniel Lessard, Francine Ouellette, Marie-Hélène Poi-tras, Maurice Henrie et Michel Noël.La Zone techno permettra aux néophytes de se familiariser avec les liseuses et les tablettes électroniques Cette année, c\u2019est à Patrick Senécal qu\u2019on a confié la présidence d\u2019honneur de l\u2019événement, une distinction qui touche énormément le romancier.«Je suis un auteur de genres et pendant longtemps la littérature de genre, surtout québécoise, a été un peu boudée.Me nommer président d\u2019honneur, c\u2019est comme me confirmer que ces distinctions n\u2019existent plus, que l\u2019important c\u2019est d\u2019étre un auteur, peu importe le genre dans lequel on écrit.Et comme je suis quelqu\u2019un de festif qui adore les salons du livre et qui aime rassembler les gens durant les salons, c\u2019est comme si cette fois on me donnait officiellement la mission de poursuivre dans ce sens.» «J\u2019ai par ailleurs un lien particulier avec le Salon de l\u2019Outaouais, poursuit Patrick Senécal.Le premier salon auquel fai participé à part celui de Montréal est celui de l\u2019Outaouais.C\u2019est aussi le Salon de l\u2019Outaouais qui le premier m\u2019a offert d\u2019étre invité d\u2019honneur.Et c\u2019est ce même salon qui me demande pour la première fois d\u2019être président d\u2019honneur.Ça fait beaucoup de premières fois avec ce salon, qui, manifestement, me fait confiance.» se côtoieront sur scène.Autre innovation: la Zone techno, qui permettra aux néophytes de se familiariser avec les liseuses et les tablettes électroniques grâce à des cliniques de formation sur le livre numérique.Le 3 mars, la conférence «La culture à l\u2019ère électronique » approfondira davantage la question.Le 28 février, les tables rondes «Littérature et politique» et «La ruralité dans le polar» promettent, entre autres présentations.Tout au long du salon, l\u2019exposition La rivière vue des airs, du photographe Sylvain Marier, rappellera le thème de cette 34® édition, avec ses vues aériennes de la rivière des Outaouais croquées depuis une montgolfière.Fort développé, le volet scolaire s\u2019accroîtra, alors que dix auteurs visiteront 25 écoles de la région outaouaise afin d\u2019aller à la rencontre de près de 3000 jeunes du primaire et du secondaire, histoire de les inciter à accrocher aux livres et aux mots, il s\u2019agit d\u2019ailleurs là d\u2019un enjeu cher au président d\u2019honneur, dont l\u2019œuvre macabre continue de donner le goût de la lecture à des milliers d\u2019adolescents.Le Devoir Pour information : salon-livre-outaouais.ca/ Un enfant dans la guerre Danielle Laurin est un garçon qui raconte, avec désinvolture, au présent, sa vie mouvementée, incroyablement rocambo-lesque, au temps de la Deuxième Guerre mondiale.Mais L\u2019enfant qui savait parler la langue des chiens n\u2019est pas à proprement parler une autobiographie.11 s\u2019agit plutôt d\u2019un roman, inspiré de l\u2019enfance de ce garçon, Julian Gruda, alias Jules Kryda, alias Roger Binet, qui a dépassé maintenant les 80 ans.Né à Moscou de parents polonais impliqués jusqu\u2019aux dents dans le Parti communiste, il a passé sa petite enfance en Pologne, avant de prendre la fuite en France à l\u2019âge de six ans avec sa mère, tandis que son père était envoyé en Sibérie.11 rêvait de devenir écrivain ou journaliste, il a fait carrière comme professeur de biochimie, en grande partie au Québec.C\u2019est sa fille, Joanna Gruda, traductrice, sœur des journalistes Agnès Gruda et Alexandra Szacka, qui signe L\u2019enfant qui savait parler la langue des chiens.Née en Pologne en 1967, elle est arrivée au Québec par bateau à l\u2019âge de deux ans avec ses parents qui fuyaient le communisme.Jouer dans la réalité Joanna Gruda se coule parfaitement dans la tête, dans le corps de son petit héros.Elle disparaît totalement derrière lui, elle devient ses yeux, elle est son porte-voix.Elle colle à ses peurs, ses angoisses, ses découvertes, ses affabulations, ses jeux, ses détestations, ses débordements de joie.Remarquable réussite de ce point de vue.Qn ne quitte jamais l\u2019enfance, ou, à tout le moins, le regard singulier de cet enfant plein de vie, tout en ayant les deux pieds dans la réalité.Les deux pieds dans la guerre, en particulier, avec ce que cela implique de grands bouleversements collectifs, de situations tragiques.Nécessairement, on est amené à voir autrement ce qui nous a été raconté tant de fois : le nazisme, la Résistance, les bombardements, la chasse aux Juifs et aux communistes, les camps, la Libération.Mais ce qui impressionne par-dessus tout dans L\u2019enfant qui savait parler la langue des chiens, c\u2019est l\u2019incroyable faculté d\u2019adaptation, c\u2019est la force extraordinaire de survie de ce petit Juif polonais qui a bien failli ne jamais voir le jour: lors d\u2019une réunion du Parti communiste à Moscou, en mars 1929, son existence a «passé au vote » : sa mère pouvait-elle poursuivre sa gros- MARTINE DOYON Née en Pologne, Joanna Gruda est traductrice et sœur des journalistes Agnès Gruda et Alexandra Szacka.Elle signe L\u2019enfant qui savait parler la langue des chiens.sesse ou devait-elle subir un avortement?11 fut convenu que ses parents le donneraient en adoption pour pouvoir poursuivre leur engagement révolutionnaire.J»\u201c™ Ainsi, jusqu\u2019à l\u2019âge de six ans, il a grandi auprès d\u2019un oncle et d\u2019une tante qu\u2019ils croyaient être ses parents.C\u2019est dans le train pour Paris que sa vraie mère lui a appris la vérité.qu\u2019il s\u2019est empressé de ne pas croire, persuadé qu\u2019il était victime d\u2019un enlèvement.L\u2019errance Nous sommes en 1936.Commencera bientôt pour le petit, qui ne dit encore aucun mot de français, une vie d\u2019errance.H est placé d\u2019abord dans un orphelinat tenu par des sympathisants communistes, ce qui lui permettra de développer très tôt sa conscience politique.Pour ses petits camarades d\u2019infortune, dont aucun ne comprend le polonais, il deviendra celui qui sait parler la langue des chiens : parce qu\u2019il a créé des liens particuliers avec un petit chien à qui il s\u2019adresse dans la seule langue qu\u2019il connaît, et que l\u2019animal l\u2019écoute au doigt et à l\u2019œil.Ainsi naît la légende, que le garçon ne dément pas.11 finira par perdre complètement sa langue maternelle.sauf pour quelques mots lancés à l\u2019occasion à l\u2019intention des chiens, sous l\u2019œil toujours médusé de ses camarades.L\u2019enfant qui Mangue des chiens Après l\u2019orphelinat, ce sont les foyers d\u2019adoption à répétition.Sa mère communiste et résistante a trop à faire pour s\u2019en occuper quotidiennement.Et puis, à cause de ses activités illicites, elle craint de mettre la vie de son enfant en danger.Lors de séjours plus ou moins courts chez elle, dans des appartements de fortune où elle n\u2019est elle-même que de passage la plupart du temps, il aura quand même le temps de montrer ses talents de petit résistant.Ce qui lui vaudra d\u2019être recherché par la police : raison de plus pour se planquer, loin de Paris.D\u2019autant que les bombardements commencent à pleuvoir.La guerre, de son point de vue à lui, c\u2019est: les bons (résistants, communistes.Anglais, Alliés) contre les méchants (Hitler et ses sbires), d\u2019accord.Mais comment s\u2019empêcher de sympathiser avec un soldat allemand qui lui fournit du chocolat contre des leçons de français ?Gu avec un autre qui lui apprend à nager?La guerre, de son point de vue à lui, c\u2019est aussi : voler de la nourriture à l\u2019occupant, chiper des explosifs pour faire des feux d\u2019artifice entre copains.C\u2019est nécessairement: changer d\u2019identité constamment, apprendre à mentir pour préserver sa vie.Et créer des liens forts avec des personnes qu\u2019il doit se résigner à quitter pour se planquer dans un lieu plus sûr.C\u2019est: courir dans le froid en culottes courtes, fuir, s\u2019adapter à toutes les situations, encore et toujours.C\u2019est aussi, ô bonheur: tenir dans ses bras une jeune inconnue, l\u2019embrasser goulûment dans un abri de fortune, tandis que les bombes tombent autour.Et continuer encore, une fois le calme revenu, une fois les autres partis, à la caresser.C\u2019est enfin: la Libération, qu\u2019il aurait tant aimé vivre à Paris, mais qu\u2019il doit se contenter de célébrer en Champagne.au champagne.Puis, c\u2019est le retour des camps, les retrouvailles avec ses ex-éducateurs, et amis de sa mère, au corps émacié et au regard noir.Une leçon de vie et de survie au milieu du chaos, à hauteur d\u2019enfant, pleine de finesse et pimentée d\u2019humour : c\u2019est cela.L\u2019enfant qui savait parler la langue des chiens.Et c\u2019est à regret que l\u2019on quitte notre jeune héros qui commence une nouvelle vie à l\u2019âge de 16 ans.Que s\u2019est-il passé ensuite?Gn aimerait bien connaître les détails de ce qui s\u2019en vient.De ce qui advient entre la fin de la guerre et le grand départ pour le Québec, à tout le moins.Mais, bien sûr, on ne serait plus dans la grâce de l\u2019enfance, qui donne ici toute sa couleur au récit.UENFANT QUI SAVAIT PARLER LA LANGUE DES CHIENS Joanna Gruda Boréal Montréal, 2013, 264 pages Entre valeurs sûres et nouveautés Une activité récurrente très appréciée, le Bar à mots, est de retour.Dans une ambiance feutrée, on se détend et on s\u2019émerveille devant les performances en direct de bédéistes.Au rayon des nouveautés, «Rive gauche, poésie dite et chantée » aura lieu le 27 en soirée aux Brasseurs du temps à 20 h alors que slams, déclamations et chants PRIX DES LECTEURS RADIO-CANADA 2013 pour une littérature franco-canadienne MDIOlTÉLÉVISIONllinERNET PASSIONNÉ DE LECTURE ?vous POURRIEZ DEVENIR MEMBRE DU JURY DU PRIX DES LECTEURS, ÉDITION 2013.INSCRIVEZ-VOUS D'ICI LE F'\u2019 MARS À Radio-Canada.ca/prixdeslecteurs Bryan Perro Président d'honneur T3 ^Gaspard-le devoir Ialmarès\t\t '\t!\t\u2019\tDu 11 au 17 février 2013\t \t\t \t\t Romans québécois\t\t 1 Gaby Bemier \u2022 Tome 2\tPauline Glll/Québec Amérique\t-/I 2 La üancée américaine\tÉric Dupont/Marchand de feuilles\t1/16 3 Ce qui se passe au Mexique reste au Mexique !\tAmélie Dubols/Éditeurs réunis\t3/15 4 Enterrez vos morts\tLouise Penny/Flammarlon Québec\t2/6 5 LOrphéon.Quinze minutes\tPatrick Senécal/VLB\t4/4 6 Lhistoire de Pi\tYann Martel/XYZ\t5/17 7 La dernière saison \u2022 Tome 3 Les enfants de Jeanne\tLouise Tremblay-D'Esslambre/Guy Saint-Jean\t6/14 8 Bébé boum\tJosée Bournival/Hurtubise\t-/I 9 Gaby Bernier \u2022 Tome 1 1909-1927\tPauline Glll/Québec Amérique\t-/I 10 Au bord de la rivière \u2022 Tome 4 Constant\tMichel David/Uurtubise\t7/14 Romans étrangers\t\t 1 Cinquante nuances plus claires \u2022 Tome 3\tE.L.James/Lattès\t1/2 2 Cinquante nuances de Grey \u2022 Tome 1\tE.L.James/Lattès\t2/20 3 Cinquante nuances plus sombres \u2022 Tome 2\tE.L.James/Lattès\t3/6 4 La vérité sur l'Affaire Harry Quebert\tJoël Dicker/Fallols | Âge d'homme\t4/9 5 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 3 Délivrance\tJussI Adler-Olsen/Albin Michel\t5/3 6 Dévolle-mol\tSylvia Day/Flammarion Québec\t6/8 7 Le siècle \u2022 Tome 2 Lhiver du monde\tKen Follett/Robert Laffont\t7/17 8 Je vais mieux\tDavid Foenkinos/Galllmard\t-/I 9 Le 10e anniversaire\tJames Patterson | Maxine Paetro/Lattès\t-/I 10 Une seconde chance\tNicholas Sparks/Michel Lafon\t8/2 Essais québécois\t\t 1 Journal d'un écrivain en pyjama\tDany Laferrière/Mémoire d'encrier\t-/I 2 Vieillir avec grâce\tDenise Bombardier/Homme\t-/I 3 Fâché noir.Chroniques\tStéphane Domplerre/Québec Amérique\t1/3 4 Tous fous?L'Influence de l'Industrie pharmaceutique.\tJean-Claude St-Dnge/Écosoclété\t3/2 5 Gouvernance.Le management totalitaire\tAlain Deneault/Lux\t2/5 6 Une Idée de l'université.Propositions.\tMichel Sepour/Boréal\t-/I 7 Démocratie.Histoire politique d'un mot\tFrancis Dupuls-DérI/Lux\t-/I 8 Chers voisins.Ce qu'on ne connaît pas de l'Ontario\tJean-Louis Roy/Stanké\t6/3 9 Les dessous du printemps étudiant\tGérard Beaudet/Nota bene\t-/I 10 La juste part\tDavid Robichaud | Patrick Turmel/Ateller 1D\t4/4 Essais étrangers\t\t 1 Les moissons du futur.Comment l'agroécologle.\tMarie-Monique Robin/Stanké\t5/3 2 La guérison du monde\tFrédéric Lenoir/Fayard\t4/3 3 Le livre du temps\tAdam Hart-Davis/Broquet\t3/14 4 Fin de l'Occident, naissance du monde\tHervé Kempf/Seull\t-/I 5 Une autre vie est possible\tJean-Claude Gulllebaud/I'lconoclaste\t2/2 6 Lordre libertaire.La vie philosophique d'Albert Camus\tMichel Dnfray/J'al lu\t-/I 7 Les limites â la croissance dans un monde fini\tDonella H.Meadows | Dennis L Meadows | Jorgen Randers/Ecosoaété\t-/I 8 La fin de la croissance\tJeff Rubin/Hurtubise\t-/I 9 Une histoire populaire de l'humanité\tChris Harman/Boréal\t7/2 10 La passion suspendue.Entretiens avec.\tMaigueiite Duras | Leopoldina Pallatta Della Toire/Seull\t-/I I^RECF LE DEVOIR Am La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019infoimation et d\u2019analyse Gdsjdn! sur les ventes de livres français au Canada, Ce palmarès est extrait de Sdspdrd et est constitué des relevés de caisse de 215 points de vente, La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Bdspdré.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite. F 4 LE DEVOIR LES SAMEDI 23 ET DIMANCHE 24 EEVRIER 2013 LITTERATURE La jungle est étemelle Louis Hamelin « I K l brûlait d\u2019envie de partir en patrouille, de retrouver la pureté et la verte vitalité de la jungle, où la mort a un sens car elle fait partie du cycle ordonné au sein duquel elle advient, là, dans la quête de nourriture qui, sans passion, entraîne la destruction de la vie pour assurer son maintien.Il pensa au tigre qui avait tué Williams.La jungle et la mort étaient les seuls éléments propres de la guerre.» On est loin, ici, des idéaux d\u2019opérette d\u2019une propagande s\u2019ingéniant à trouver de nouveaux habits socialement acceptables et politiquement corrects au vieux métier de la mort.Bien loin des oxymores à la mode du genre « guerre humanitaire», dans Retour à Matterhorn, on marche dans les traces d\u2019un jeune homme qui, au bout de 600 pages, finit par assumer totalement ce qu\u2019il est devenu : tout au sommet de l\u2019évolution humaine, un bel animal nerveux, entraîné à tuer.Avec la peur au ventre d\u2019une bête traquée, malgré les armes automatiques, les canons amis, les bombardiers à réaction et les hélicos en appui, le soutien logistique de la première armée du monde.Doté d\u2019une conscience, ça pui.Mais pas du loisir de l\u2019agiter tel un joujou.A d\u2019autres de décider de la justesse du combat.Matterhorn est le nom de code fictif d\u2019une montagne située à la frontière du Laos.On est en 1968, avec les vrais, dans cette jungle vietnamienne où, quand on entend une troupe d\u2019éléphants sauvages se déplacer dans la brousse, on fait donner l\u2019artillerie, sait-on jamais, des fois que les Jaunes iraient utiliser ces sales bêtes comme appareils de manutention.On pense à {\u2019Apocalypse Now de Coppola.Mais le réalisme de Karl Mariantes le rapproche davantage du Platoon d\u2019Oliver Stone.L\u2019oppression humide et grouillante de cette AFP PHOTO/NATIONAL ARCHIVES Retour à Matterhorn, sis pendant la guerre du Vietnam, rappelle Y Apocalypse Now de Coppola avec le réalisme du Platoon d\u2019Oliver Stone.jungle où l\u2019invisible ennemi fait presque figure de nuisance parmi d\u2019autres, aux côtés des sangsues, des tigres mangeurs d\u2019hommes et de l\u2019ulcère tropical, est quelque chose qui nous happe dès les premières pages.En ce début de troisième millénaire, alors que les esprits littéraires que la guerre réussit encore à titiller, incapables de trouver la vérité humaine d\u2019une frappe de drone, se tournent avec nostalgie vers les fabriques de culs-de-jatte et de manchots de la Grande Guerre, et maintenant que les aventures militaires de l\u2019Occident sont devenues ces entreprises de police internationales teintées de boy-scoutisme, qui aurait pu prédire que le grand roman de guerre, aujourd\u2019hui, dans la lignée des Mailer et des Hemingway, renaîtrait des cendres du Vietnam ?Avalé par la jungle Au départ, un seul détail semblait pouvoir gâcher la sérénité de notre lecture : l\u2019auteur.Mariantes, est un véritable héros.N\u2019importe quelle patrie, de gauche ou de droite, voudrait pouvoir mettre en avant des hommes comme ça.11 va de soi que le courage physique n\u2019a aucun rapport avec la justesse politique de la cause.Des braves combattent du bord des forces de l\u2019oppression, des lâches pour la liberté.Disons que Mariantes, lui, fait un peu chier.11 est juste un peu trop.Rien à voir avec toute cette chair à canon noire recrutée dans le ghetto.Né dans une petite ville de bûcherons de l\u2019Oregon, il joue au football, va à Yale, fait son service chez les marines, puis décroche une bourse pour Oxford.11 aurait facilement pu y demeurer planqué, mais après un semestre, il choisit de servir son pays et son président bien partis pour s\u2019enliser dans une absurde guerre néocoloniale en Asie.11 va en revenir avec un peu de shrapnel dans les fesses et tous ses morceaux, un syndrome de stress post-traumatique et un projet de livre pour s\u2019en purger, avec devant lui une vie de famille et une carrière professionnelle internationale dans le domaine de l\u2019énergie.VAU American Boy, je vous dis.Sur la Toile, on peut lire la citation de la Navy Cross attribuée à notre homme, avec une poignée d\u2019autres médailles, pendant son année au Vietnam.Le caractère autobiographique de Retour à Matterhorn s\u2019en trouve confirmé et c\u2019est une sorte de choc.Sans doute, on se savait déjà devant une histoire en partie vécue et en partie inventée, où chaque détail dégoulinant de précision semblait coller à la conscience, être vrai avec l\u2019insistance d\u2019une hallucination.(Mariantes ne pouvait avoir inventé, par exemple, ce marine qui se morfond pendant tout un chapitre avec une sangsue dans l\u2019urètre).Comme lecteur, on s\u2019était senti avalé par la jungle du livre et par le livre lui-même, par sa prose patiente et étale, aux mouvements péristaltiques presque étouffants, cet enchaînement de phrases sans respiration dont la vérité suintait comme du pus.La Navy Cross nous oblige à penser à l\u2019auteur d\u2019une manière différente.Pour raconter, il faut survivre.Ce gars-là, comme son alter ego Mellas, a donc réellement mené des hommes à l\u2019assaut d\u2019une colline tenue par l\u2019APVN (Armée populaire du Vietnam du Nord) ?11 a vraiment cavalé seul à travers un espace balayé par les tirs ennemis, puis réduit au silence quatre casemates à la grenade ?Et, gravement blessé, il a ensuite refusé d\u2019abandonner ses hommes avant que la position ait été sécurisée?Merde.11 y en a qui ont tout pour eux : la vie incroyable, et la fiction.Construction Mais Karl Mariantes est le premier à savoir que tout récit de combat est une construction.11 est assez divertissant de voir, dans son roman, la pensée positive des officiers planqués à l\u2019arrière systématiquement gonfler les bilans des accrochages avec les Viets.On a tiré sur deux ou trois ombres, découvert une tache de sang.Dans les communiqués du lendemain, ça se traduit par «quatre morts confirmés, huit probables».Cette douzaine de méchants communistes exterminés à peu de frais fait du bien à toute la hiérarchie ! La fiction, à la guerre, s\u2019insinue ainsi un peu partout.Présence obsédante, la jungle, avec ses grouillements et ses destructions, ses intemporelles proliférations et son oeuvre de mort, semble la seule réalité certaine.C\u2019est la vie.Mariantes excelle aux deux extrémités du tableau : sous les tentes de l\u2019état-major où, dans l\u2019abstraction de la bataille, se jouent la politique et la carrière, il peut nous montrer un commandant de bataillon prêt à risquer 200 existences pour un bénéfice personnel ; et au ras du terrain, où, le nez dans la boue, le simple troufion appréhende, loin des siens, cette tendre indifférence du monde que décrivit Camus.Et que la guerre est la jungle, et vice-versa : «Il était fortement conscient du monde naturel.[.] Autour de lui, les montagnes et la jungle chuchotaient et remuaient, comme conscientes de sa présence, mais indifférentes.» RETOUR À MATTERHORN Karl Mariantes Traduit de l\u2019anglais par Suzy Borello Calmann-Lévy Paris, 2012, 603 pages Puisqu\u2019il faut bien vivre GILLES ARCHAMBAULT Pour beaucoup de lecteurs, un roman n\u2019est bon à lire que s\u2019il aborde un thème nettement défini et si les personnages qu\u2019il met en scène sont tout d\u2019un bloc.On trouve souvent dans ce genre de littérature des péripéties diverses, on est surpris, titillé, tenus en alerte.Rien de tout cela dans En ville de Christian Oster.La banalité du titre cache toutefois une inquiétante obsession, celle du passage du temps, comme la ressentent consciemment ou non cinq contemporains vivant à Paris ces années-ci.Dans son précédent roman.Rouler, Oster avait écrit un roman du voyage.Ici, c\u2019est plus modestement qu\u2019on envisage l\u2019évasion.De ces êtres aux destinées somme toute modestes, le lecteur ne connaîtra de prime abord que le quotidien d\u2019une banalité confondante.Ils se connaissent bien un peu, se devinent à l\u2019occasion, ne cherchent pas tellement à aller plus loin.Le projet qui les réunit : aller en vacances ensemble, une fois de plus.Où ?Ils l\u2019ignorent, l\u2019Italie ou le Gers, à moins que ce ne soit la Camargue.Jean apprend qu\u2019il sera père sans en ressentir la moindre joie ou la plus légère appréhension.11 n\u2019aime pas celle qu\u2019il n\u2019a fréquentée que poussé par l\u2019ennui.Elle n\u2019est d\u2019ailleurs pas du voyage.Georges, que sa compagne vient de larguer, s\u2019amourache de Sam, agente immobilière aussi belle qu\u2019instable.Paul et Louise ont décidé de se séparer.Ce qui ne les empêche pas de souhaiter se joindre à leurs copains.Quant à William, dont le tour de taille est inquiétant, il sera victime d\u2019une embolie pulmonaire qui l\u2019emportera.La paternité indiffère Jean.11 accepte sans enthousiasme une situation qui l\u2019embête.Pas question de renouer avec Roberta, qui au reste ne le souhaite pas non plus.11 tergiverse au sujet d\u2019un appartement qu\u2019il partagera un temps avec Georges.Risque-t-il d\u2019être trop bruyant, cet appartement?Le double fenêtrage le protégera-t-il contre le passage incessant des voitures sur la voie qui longe la Seine près de la Maison de la Radio ?Il y a aussi cette statue de la Liberté au milieu du fleuve et dont la contemplation imposée lui fait peur.Si Jean cède à cette impul- sion, ç\u2019est qu\u2019il n\u2019en a pas d\u2019autres.A l\u2019expérience, il se rend compte qu\u2019à condition de ne pas trop regarder à la fenêtre le défilé constant de la circulation, en s\u2019évitant même de s\u2019en approcher, la vie est supportable.Que William meure ou que Georges, qui a souhaité partager avec lui fappartement, aille cohabiter avec la trop belle Sam, il n\u2019en a cure.En réalité, rien ne semble toucher ce Jean.Qu\u2019est la vie de couple pour lui?Qu ne le sait pas.Il vient probablement d\u2019atteindre la jeune soixantaine.Est-ce sûr?Pas tellement.La mi-cinquantaine sûrement.La beauté des femmes ne l\u2019émeut plus tellement.Même Sam dans toute sa splendeur le laisse un peu froid.Ce n\u2019est que dans la toute dernière page du roman, dans le train qui emmène les amis au lieu de leurs vacances, qu\u2019il se prend à dire à Louise assise près de lui: «J\u2019attends un enfant d\u2019une femme que je n\u2019aime pas, et j\u2019imagine parfois que toi et moi on vieillit ensemble.» Vieillir ensemble, à peu près l\u2019expression d\u2019un soulagement.La passion n\u2019existe plus, a-t-elle seulement existé?Ne serait-il pas temps d\u2019attendre ensemble l\u2019arrivée de l\u2019irrémédiable ?«Pardon, a fait Louise, qu\u2019est-ce que tu viens de dire?et on a entendu l\u2019annonce de fermeture des portes.» Qu s\u2019en doute, ici, tout est dans l\u2019écriture.Le Paris que décrit Christian Qster est vu de l\u2019intérieur.Les lieux sont nommés, mais c\u2019est bien la façon plutôt que les personnages, et surtout Jean, qui compte.La vision du monde est à coup sûr désenchantée, mais c\u2019est l\u2019humour qui lui donne vie.Qster table souvent sur la répétition des mots, des phrases et même de l\u2019expression des sentiments pour instaurer un climat à la fois inquiétant et d\u2019une drôlerie dont la finesse n\u2019est jamais absente.C\u2019est ainsi qu\u2019un roman qui pourrait paraître léger, très «parisien» comme on dit encore, devient par la force de l\u2019allusion, et donc de l\u2019écriture, une méditation parfois amusée sur l\u2019étrangeté de vivre dans une grande capitale au XXI® siècle.Qu sur l\u2019étrangeté de vivre tout simplement.Collaborateur Le Devoir EN VILLE Christian Oster Editions de l\u2019Olivier Paris, 2013,174 pages POESIE Kim Doré au cœur du vivant HUGUES CORRIVEAU Accoudé [e] à la première fenêtre de vivre», Kim Doré regarde dedans, regarde dehors, et parle d\u2019enfermement.Terrible, souvent, la poésie de Kim Doré, qui ne cherche la clarté que dans l\u2019affrontement du pire, du terrible contraignant.Sort-on vivante du tombeau des rois?se demandait en son temps une Anne Hébert; est-on vivante dans le tombeau des jours?semble toujours se demander une Kim Doré en alerte, inquiète, refrénée dans ses bonheurs précaires.«Dans la cohue le miracle, mon unique avance sur les morts, les voix à toucher.Tous ceux qui pleurent, je prends, et ceux qui aiment, je prends plus fort», confie-t-elle.(Juérir des épidémies comme des affections qui restreignent le cœur, qui empêchent l\u2019effluve des amours proches.Elle insiste: «je suis malade: pliée en deux malade, le crâne fendu, avec tout le langage qui s\u2019échappe au milieu.» Qu parle, on voit, on vit.Par charité, dirait-on, à l\u2019égard de soi-même, de ceux et celles auxquels on tient.Parce que.parce que c\u2019est «un vieillard grandiose le cœur» qui cogne jusqu\u2019à plus soif les hallalis, les alarmes.Charité, disais-je, parce qu\u2019il y a la figure du don qui insiste chez cette poète, le don de soi, le don de vie, quelque chose d\u2019un altruisme presque PEDRO RUIZ LE DEVOIR Kim Doré est coéditrice chez Poètes de brousse et vient de sortir son quatrième recueil, In vivo.religieux, qui sauverait, quoique.Des doutes, un insidieux mélange d\u2019espoir et de lucidité, un foisonnant tremblement de la pensée incertaine tremblent, constamment, au creux des poèmes.Comment, en effet, s\u2019affranchir du désespoir ?Car l\u2019image récurrente de la peste revient hanter l\u2019air; les corps, les âmes, les jeux sont malades.Mais les verbes font procession et disent la voie à suivre : «recouvrir / encaisser / avan- cer / rompre / voir / faiblir / frôler/ reconnaître / croître/ fuir/ entendre / vivre / aimer / croire / anéantir / bégayer / léguer / sortir».Voici un vrai livre, ce qui est plus rare qu\u2019on ne le croit, traversé par une pensée, par un souffle poétique intense.In vivo, les fluctuations d\u2019une foi en la vie malmenée au gré de la vie même, mais un acte de foi, tout de même, car il y a les enfants qui sont fatalement nés pour cet avenir qu\u2019il faut bien affronter si on veut que cela dure : la pulsion du sang, la pulsation du cœur, l\u2019effervescence des sentiments, «en un mot tout l\u2019amour / et la guerre d\u2019un coup ».Collaborateur Le Devoir IN VIVO Kim Doré Poètes de Brousse Montréal, 2012, 88 pages LITTERATURE QUEBECOISE Montréal-Madurai Express CHRISTIAN DESMEULES Amis éléphants, me voici de retour au temps des images de mon enfance.» Professeur de littérature retraité de l\u2019université, Prançois Hébert atterrit à Mumbai et doit se rendre, avec sa femme, à un colloque sur la francophonie qui se tient à Madurai, ville du Tamil Nadu, dans le sud de l\u2019Inde.Entre les Choses vues et le work in progress, en un style décousu et fourre-tout, c\u2019est une sorte de flux mental qui s\u2019élabore sous nos yeux, où un narrateur un peu narquois et revenu de tout, très conscient de son écriture («Je biffe un paragraphe »), fait la part de ses impressions.H met la dernière main à sa conférence, balaie des yeux les dieux de l\u2019Inde et la pauvreté, passe en revue ses réflexions sur quelques œuvres québécoises qui parlent de l\u2019Inde \u2014 de Yolande Ville-maire à Louis Gauthier en passant par Yvon Rivard.Prançois Hébert nous dit sans cesse : d\u2019autres écrivains sont passés ici avant moi (Pasolini et Moravia, notamment), j\u2019ai lu des livres, j\u2019écris un récit de voyage.Par conséquent, et sans doute un peu malgré lui, l\u2019auteur assemble un échafaudage fragile de mots qui n\u2019arriveront jamais vraiment à hau- teur d\u2019hommes.En un sens.De Mumbai à Madurai est le récit d\u2019un combat perdu d\u2019avance.Zapping «critique» des communications du colloque, réflexions sur l\u2019exil \u2014 dans le cadre d\u2019un aller-retour universitaire \u2014, le livre se nourrit aussi d\u2019un certain nombre de commentaires détachés sur le tourisme planétaire: «Pourquoi donc voyager si les souvenirs peuvent s\u2019acheter avant le voyage, ou si l\u2019aventure n\u2019est conçue que pour s\u2019en souvenir?» Une résistance lourde face aux clichés du voyage qui s\u2019accorde assez bien, somme toute, avec la «haine des images» qu\u2019entretient l\u2019auteur.«Ecrit-on des livres pour s\u2019exiler de la vie, ou bien en écrit-on pour y retourner?» Une question qui, à l\u2019instar de plusieurs de celles qui affleurent dans ce petit livre, n\u2019est malheureusement jamais creusée.Un regard léger, des semelles de vent: De Mumbai à Madurai laisse bien peu d\u2019empreintes.Collaborateur Le Devoir DE MUMBAI À MADURAI François Hébert XYZ Montréal, 2013, 132 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 23 ET DIMANCHE 24 EEVRIER 2013 F 5 LIVRES La Vitrine m L EXODE QUÉBÉCOIS .Ss 1915 Si HISTOIRE L\u2019EXODE QUÉBÉCOIS; 1852-1925 Mario Mimeault Septentrion Québec, 2013, 443 pages La préservation de la correspondance de la famille Lamontagne de Sainte-Anne-des-Monts tient du miracle.Entreposée dans un hangar à proximité de la mer, elle est partiellement emportée par une grande marée.Une autre portion est jetée dans une décharge publique.Ce qu\u2019il en reste demeure l\u2019une des plus importantes collections du genre en langue française.Dans L\u2019exode québécois, Mario Mimeault analyse en profondeur ce fonds d\u2019archives exceptionnel qui rassemble près de 2000 lettres échangées entre 1852 et 1925.L\u2019ampleur du corpus s\u2019explique par la dispersion de neuf des seize enfants de la famille à travers l\u2019Amérique du Nord.Elle découle également de la production industrielle du papier à lettres et de la plume de fer qui favorisent les échanges épistolaires à compter des années 1860.La richesse de la correspondance permet à l\u2019historien gaspésien de dépeindre les mœurs bourgeoises des enfants Lamontagne.L\u2019auteur s\u2019intéresse également au processus d\u2019inté^ation des différents éléments de la fratrie en exil qui bénéficient de la solidarité de la diaspora canadienne-française, que ce soit en Colombie-Britannique ou en Nouvelle-Angleterre.Pour Mimeault, «l\u2019itinéraire des membres de la famille Lamontagne est le juste reflet d\u2019une époque où de grands déplacements de population ont marqué la société nord-américaine».En espérant que nos archives ne soient plus emportées par les flots.Dave Noël SYNTHESE LES BIBLIOTHÈQUES Pierre Carbone LES BIBLIOTHEQUES Pierre Carbone PUF, « Que sais-je ?» Paris, 2012, 127pages Comment donner plus d\u2019accès aux connaissances, à l\u2019information, à la culture ?C\u2019est la mission, depuis toujours, des bibliothèques, nées en Mésopotamie 3000 ans avant Jésus-Christ: de cette première collection, sauvée au British Museum, on traverse la magie bibliophile jusqu\u2019à la vidéo, relayée par Internet, détrônant tels microfilms et autres technologies périmées.Que veulent les lecteurs d\u2019aujourd\u2019hui?Participer au monde de demain, à la liberté hors censure, pluraliste, accessible, à la grande communauté mondiale.Les bibliothèques en sont des acteurs, constituées de lieux, de sites, de réseaux accueillant le petit et le grand tirage, les médias, le numérique.Ses employés ont changé ; ce sont des partenaires relayant les enseignants, les politiques, les lecteurs savants ou d\u2019actualité, les éditeurs et les foires commerciales.Dans les établissements, qu\u2019üs soient nationaux, universitaires ou municipaux, les bibliothèques ont diversifié leur action publique, l\u2019ont démocratisée et légalisée.Si les quantités d\u2019initiatives, ici recensées, ont des couleurs locales selon les pays, l\u2019effort converge : soutenir l\u2019éducation mondiale, avec son nombre d\u2019étudiants qui double tous les 15 ans.Aussi sont-elles des partenaires discrets d\u2019un mouvement coopératif qui, à le regarder de près et chiffres à l\u2019appui, a tout d\u2019une époustouflante révolution, transfrontalière et multinationale.Guylaine Massoutre REVUE SAINT-DENYS GARNEAU Accompagnements Revue Etudes françaises Presses de l\u2019Université de Montréal Montréal, vol.48, 2, 2012, 176 pages C\u2019était, le 13 juin dernier, le 100® anniversaire de naissance du poète Hector de Saint-Denys-Garneau (SD G).Regards et jeux dans l\u2019espace, unique recueil d\u2019une trentaine de poèmes, passé inaperçu à sa sortie en 1937, sera finalement une des portes vers la modernité poétique du Québec.La revue Etudes françaises termine cette année commémorative en proposant dans son dernier numéro de courts essais ou des relectures sur SD G.Michel Biron dévoile et analyse quelques lettres inédites écrites par le poète.E.D.Blodgett pense la difficulté de traduire et de lire, vraiment, SDG en anglais.L\u2019ironie et la voix dans l\u2019écriture, la pratique du journal personnel et le malaise identitaire sont les autres thèmes abordés par Robert Melançon, Antoine Boisclair, Thomas Mainguy, François Dumont et Gilles Lapointe.Un panorama qui ouvre ces Regards.Catherine Lalonde Saint Denys Garneau Accompagnements ROCH CARRIER LE FABULEUX ROMAN D\u2019UN PAYS LIS \\ lÜLLNTS.lïS tORTS LE-S HASARDEUX llirEbiif» HISTOIRE LE FABULEUX ROMAN D\u2019UN PAYS Tome i : Les violents, LES EORTS, LES HASARDEUX Roch Carrier Libre Expression Montréal, 2013, 200 pages Le romancier Roch Carrier a toujours aimé Thistoire.Il n\u2019est donc pas surprenant qu\u2019il se lance, au soir de sa vie, dans la rédaction d\u2019une histoire du Canada qui aurait des allures de roman.Dans le tome i de cette fresque annoncée, il couvre principalement la période qui va des explorations européennes en Amérique au XVI® siècle aux affrontements entre les colonies française et anglaise qui assombrissent le XVII® siècle américain.Les grands personnages politiques français, anglais, canadiens et amérindiens animent donc ce récit turbulent de nos origines qui ne parvient toutefois pas à accrocher le lecteur.Simple mise en narration un peu touffue d\u2019une trame chronologique traditionnelle, cette histoire du Canada, malgré ses multiples rebondissements, laisse le lecteur froid.Louis Cornellier MICHEL LAPIERRE Un militant d\u2019Oc-cupy Boston, l\u2019un des nombreux rejetons d\u2019Occupy Wall Street (né en 2011), demande à Noam Chomsky, qui, figure mondiale du socialisme libertaire, soutient le mouvement dès ses débuts, s\u2019il veut devenir «le porte-parole de la volonté démocratique des Etats-Unis».Ce dernier répond: «Pourquoi vouloir absolument désigner un leader?» Pour lui, la démocratie directe, non autoritaire, peut par l\u2019autogestion subver-tir en douce le capitalisme.Il refuse, à bon droit, de s\u2019en prétendre le chef, mais on devrait voir en lui le père invisible du mouvement spontanéiste.Celui-ci, dans son indignation contre le chômage postindustriel, met en pratique, sans nécessairement s\u2019en rendre compte, les idées du penseur de l\u2019anarchisme positif, rationnel et pacifique.L\u2019essai Occupy de Chomsky, dont un admirateur belge, le physicien Jean Bricmont, préface l\u2019édition française, en témoigne.L\u2019infatigable intellectuel américain y affirme : le mouvement lancé à New York en 2011 «constitue une première grande riposte populaire» depuis le passage, dans les années 70, &\u2019«une économie de production» à une phase de «manipulations financières».Ce changement correspond, explique-t-il, à la baisse de l\u2019usage, par les multinationales, de la rpain-d\u2019œuvre industrielle des États-Unis et des autres pays développés au profit de l\u2019exploitation, à meilleur marché, de celle des pays émergents.Par la netteté, la puissance dialectique, son interprétation du mouvement Occupy dépasse sans doute tout ce qui s\u2019est dit jusqu\u2019à ce jour.Chomsky précise: «Aux Etats-Unis et dans le reste du monde, nous assistons à un soulèvement, à mon sens bien trop tardif, contre la politique néolibérale qui nous est imposée depuis trente ans.» sky RONALDO SCHEMIDT Noam Chomsl^ affirme dans Ocuppy que le mouvement lancé à New York en 2011 «constitue une première grande riposte populaire» depuis le passage, dans les années 70, d\u2019«une économie de production» à une phase de «manipulations financières».Il a l\u2019originalité d\u2019inscrire le phénomène dans une continuité pleine d\u2019espoir, en le comparant à des mouvements populaires des années 60, qui, eux aussi, hétéroclites et spontanés à l\u2019origine, n\u2019en ont pas moins porté leurs fruits.Les luttes pour l\u2019émancipation des Noirs et des femmes ou contre la guerre du Vietnam n\u2019ont-elles pas, comme Chomsky le rappelle, fait des États-Unis «une nation plus civilisée aujourd\u2019hui qu\u2019ils ne l\u2019étaient» il y a 50 ans?La société américaine s\u2019amé- liore, lentement mais sûrement, à l\u2019échelle locale où le mouvement Occupy a, par intuition, trouvé un tremplin.Reconnaissant l\u2019économiste et politologue Gar Alperovitz, auteur à\u2019America Beyond Capitalism (2004), comme le visionnaire de l\u2019heure, l\u2019essayiste trouve «révolutionnaire» que, «dans l\u2019Ohio et ailleurs, des centaines d\u2019usines détenues par les travailleurs et par la communauté locale envisagent de passer à l\u2019autogestion».Anarchiste subtil.Chomsky épure l\u2019idée libérale d\u2019une entreprise capitaliste ouverte à tout investisseur en remplaçant l\u2019actionnariat inégalitaire par la propriété commune égalitaire.La pseudo-démocratie des plus riches s\u2019y trouve subvertie par la démocratie de tous.Collaborateur Le Devoir OCCUPY Noam Chomsky L\u2019Herne Paris, 2013, 120 pages HEBERT SUITE DE LA PAGE F 1 piège de l\u2019enflure interprétative (en dépit de quelques notes de bas de page guettées par la paraphrase).D\u2019un commentaire avant tout factuel, précis, exact, qu\u2019il s\u2019agisse des dates, des circonstances de rédaction et de publication, des protecteurs, de la famille, des amis, des éditeurs (l\u2019Arbre, Hurtubise HMH, le Seuil, Boréal), voire des références religieuses, nombreuses chez Anne Hébert, et cela jusqu\u2019à la fin.Au passage, l\u2019édition critique éclaire les substantielles lectures ayant formé l\u2019écrivain: Rimbaud, Baudelaire, Claudel, Mauriac, Proust, Saint-Denys Garneau, Colette, Virginia Woolf et tant d\u2019autres.Elle montre les détours naïfs que cette œuvre a dû emprunter, par exemple pour se débarrasser de la religiosité mièvre de certains poèmes des débuts pour accéder à la force du mythe biblique.Elle montre les tâtonnements, les déchets, les embryons.Elle montre tout.Le tri d\u2019Anne Hébert Tout?Presque, dès lors qu\u2019un choix fut opéré dans les fragments inédits.Au premier chef, cette édition reprend Les songes en équilibre, recueil publié aux éditions de l\u2019Arbre, en 1942, et qu\u2019Anne Hébert, de son vivant, s\u2019était toujours refusé à rééditer, jugeant sévèrement ses poèmes de jeunesse et leur naïveté.Même si l\u2019édition critique de l\u2019œuvre poétique ne pouvait faire l\u2019économie de ce premier recueil, du reste déjà repris dans un tirage anniversaire limité, aux éditions HMH, en 2010, avec l\u2019autorisation des ayants droit, la question demeure: que pèse la volonté de l\u2019auteur une fois qu\u2019il est mort?Dans sa quête d\u2019exhaustivité, ce premier volume de l\u2019édition critique ne s\u2019en tient pas qu\u2019aux Songes.Il reprend 25 poèmes publiés dans divers lieux et circonstances, et qu\u2019Anne Hébert n\u2019avait pas jugé bon d\u2019insérer daps les recueils subséquents.À ce nombre, il ajoute 82 poèmes et 9 fragments inédits, soit un peu plus de la moitié de l\u2019œuvre poétique d\u2019Anne Hébert publiée en recueil, celle-ci comptant 163 poèmes en tout.L\u2019ajout est considérable.Exhumés des archives, ces poèmes et ces fragments inédits furent rédigés entre 1942 et 1999.L\u2019ensemble vient-il infléchir l\u2019œuvre publiée ?Plutôt, il montre la cohérence des obsessions, les ajustements de la voix, les variations sur le motif, la constance et l\u2019alternance dans l\u2019écriture de la poésie et celle de la prose.Il témoigne souvent du travail d\u2019épure effectué, dans les deuxième et troisième mouvements de l\u2019inspiration, par une Anne Hébert qui n\u2019ignorait pas quelle pente lyrique elle devait savoir remonter pour mieux s\u2019y abandonner.Il met sous les yeux du lecteur des réussites dans l\u2019attaque {« Que la terre arable est mince, la connaissance étroite, mesquine et puérile l.] », une sensualité vibrante {«Mon bien-aimé dort à mon flanc / comme un haut pin tombé I.]»), ou fait enten-dre des accents poignants, comme dans le dernier poème écrit, qui témoigne d\u2019un goût de vivre intact, même dans la fragilité, une fois passé \u2014 et oublié \u2014 le premier vers aux airs de slogan publicitaire : «Il fait sûrement beau quelque part», écrit une vieille dame appelée Anne Hébert, au printemps 1999.La décision de publier un ensemble aussi significatif d\u2019inédits dans le cadre d\u2019une édition critique se défend du point de vue de l\u2019érudition.En outre, elle a le mérite de révéler quelques pépites au grand public lecteur, tout en lui donnant la mesure, à travers les scories, des exigences posées par une existence vouée à la poésie et à la littérature.Même si le bilan de l\u2019initiative est somme toute positif, il rappelle que l\u2019œuvre échappe à son auteur, qu\u2019elle va son chemin, quelque soin qu\u2019il ait mis à le baliser, a fortiori quand il s\u2019agit d\u2019une œuvre de l\u2019importance de celle d\u2019Anne Hébert.De ce fait, plusieurs fois vérifiable du vivant d\u2019un écrivain, la mort fait une loi.Est-ce juste ?Est-ce là trahir la volonté de l\u2019auteur?L\u2019histoire littéraire n\u2019en finit pas d\u2019accumuler les exemples comme autant de réponses possibles à la question.Au cours des pro- chaines années, ce premier volume consacré à la poésie sera suivi de trois autres s\u2019attachant aux romans, et d\u2019un dernier regroupant les contes, les nouvelles, le théâtre et les proses diverses.Si la sobriété et la mesure demeurent au rendez-vous et se veulent, comme ici, au service de l\u2019œuvre, les cinq volumes de cette édition critique devraient figurer dans la bibliothèque de chacun, comme un complément nécessaire aux éditions courantes.Anne Hébert n\u2019est plus.Lisons et relisons-la.La voilà qui renaît.Collaboratrice Le Devoir ŒUVRES COMPLÈTES D\u2019ANGE HEBERT.I, POESIE Edition établie par Nathalie Watteyne SUIVI DE DIALOGUE SUR LA TRADUCTION A PROPOS DU TOMBEAU DES ROIS Edition établie par Patricia Godbout PUM, «Bibliothèque du Nouveau Monde» Montréal, 2013, 738 pages lettres québécoises La revue de l'actualité littéraire La seule revue ENTIÈREMENT consacrée à la LinÉRATURE QUÉBÉCOISE.\t ¦9\t ¦Bfl\t WK\t québécoises A Roman Traduction POLAR RÉCIT Nouvelle POÉSIE Études littéraires CONTE Actualité Abonnement papier et électronique : www.lettresquebecoises.qc.ca T Suivez-nous sur Facebook F 6 LE DEVOIR LES SAMEDI 23 ET DIMANCHE 24 EEVRIER 2013 ESSAIS LA PRESSE CANADIENNE/REX EEATURES La folie de la maladie mentale Louis CORNELLIER Le discours biopsychiatrique a gagné.Si vous affirmez, dans une soirée entre amis ou sur la place publique, que factuelle épidémie de dépression ou de trouble déficitaire de l\u2019attention a peut-être plus des causes sociales que biologiques, vous passez, au mieux, pour un bouffon abonné à la provocation ou, au pire, pour un ignare sans-cœur.On vous répond alors, pour vous remettre dans le droit chemin, que les maladies mentales sont des maladies au même titre que le cancer, attribuables à des dysfonctionnements biologiques.« Cest, résume le philosophe J.-Claude St-Onge dans Tous fous ?L\u2019influence de l\u2019industrie pharmaceutique sur la psychiatrie, ce qu\u2019on appelle le modèle biomédical, version moderne d\u2019une vieille idéologie, le déterminisme biologique.Tout passe et s\u2019explique par le cerveau et, ultimement, par les gènes.Le cerveau est cassé.» Cette thèse, pourtant, est loin d\u2019être incontestable.On est probablement plus près de la vérité, explique St-Onge, quand on admet, comme plusieurs scientifiques commencent à le faire, que «les preuves des origines biologiques de la vaste majorité des troubles mentaux sont inconnues, voire inexistantes », et qu\u2019il n\u2019existe «aucune définition de la maladie mentale faisant consensus dans la communauté médicale».Mais d\u2019où sortent, alors, tous ces dépressifs, ces anxieux, ces épuisés professionnels, ces enfants souffrant d\u2019un déficit de l\u2019attention?Nous assistons, constate St-Onge, à une «médicalisation de la détresse psychologique » qui fait l\u2019impasse sur les considérations sociales.«En ciblant le cerveau, [l\u2019approche biopsychiatrique] nous épargne la laborieuse recherche du rôle des facteurs sociaux et des conflits intérieurs, sur lesquels insiste justement la psychanalyse, dans la détresse et la misère psychologiques et l\u2019urgente nécessité d\u2019apporter des correctifs aux institutions sociales, ce qui est plus exigeant que la prescription d\u2019une pilule en 15 minutes», explique le philosophe, déjà auteur de deux solides essais {Les dérives de l\u2019industrie de la santé, en 2006, et L\u2019envers de la pjlule, en 2008, tous deux chez Ecosociété) abordant de semblables questions.Se tromper de cible 11 ne s\u2019agit pas de nier la souffrance et la détresse des personnes ébranlées ou d\u2019affirmer que les médicaments sont toujours contre-indiqués ou inutiles.11 s\u2019agit plutôt de reconnaître que, souvent, «en médicalisant le mal de vivre, les problèmes existentiels ou les conflits intérieurs, on se trompe de cible et de niveau d\u2019intervention », précise St-Onge.La psychiatrie diagnostique, en effet, «ne tient pas compte du fait que certaines réactions sont prévisibles et attendues lorsqu\u2019elles surviennent dans un contexte où la personne réagit à des facteurs de stress environnementaux, de sorte que les émotions sont transformées en symptômes ou en maladies».Or, le fait de constater que «c\u2019est avant tout de vivre au bas de l\u2019échelle qui rend malade», que les plus pauvres sont plus vulnérables aux psychoses et à la dépression que les plus riches, que «la grande majorité des patients frappés d\u2019un trouble psychiatrique [la schizophrénie, ici] ont été victimes d\u2019abus sexuel ou physique», devrait nous mettre la puce à l\u2019oreille et nous inciter à la prudence quant à l\u2019hypothèse d\u2019un déséquilibre chimique du cerveau strictement attribuable à des facteurs internes.Dans bien des cas, ce diagnostic est arbitraire et contestable, suggère St-Onge.Deux raisons expliqueraient notre aveuglement collectif à cet égard.La thèse biopsychiatrique est, d\u2019une certaine façon, une solution de facilité.Elle nous conforte dans notre fatalisme et justifie notre déresponsabilisation individuelle KK Les preuves des origines biologiques de la vaste majorité des troubles mentaux sont inconnues, voire inexistantes [.] aucune définition de la maladie mentale faisant consensus dans la communauté médicale yy Tous fous?L\u2019influence de l\u2019industrie pharmaceutique sur la psychiatrie et collective quant aux facteurs sociaux et existentiels en cause dans cette épidémie de maladie mentale.St-Onge évoque cette première raison au passage, mais se concentre surtout sur la seconde : la propagande de l\u2019industrie pharmaceutique, à l\u2019origine, pour des motifs financiers évidemment, de toute cette médicalisation abusive de l\u2019existence.Une logique inversée Le fameux DSM, qu\u2019on appelle la «bible des psychiatres», contenait, dans sa première édition (1952), la description de 60 troubles mentaux.Dans sa quatrième édition (1994), 400 de ces troubles étaient répertoriés.L\u2019édition annoncée pour cette année devrait battre ce record.L\u2019idée est simple.«Le passage de la normalité à la maladie, explique St-Onge, se fait en élargissant les critères de la maladie, en inventant des pathologies, en proposant des traitements médicamenteux à celles et ceux qui ont des problèmes mineurs [.], en médicalisant les phases courantes de l\u2019existence et en transformant les problèmes sociaux et existentiels en problèmes médicaux.» Notons, au passage, cpT«approximativement 68% des membres du groupe de travail sur le DSM-5 ont des liens financiers avec l\u2019industrie ».La logique médicale et pharmacologique est désormais inversée.«Nous avions des maladies pour lesquelles il fallait trouver des pilules, résume St-Onge.Maintenant, nous avons des pilules pour lesquelles il faut trouver des maladies.» Or ces pilules sont loin d\u2019être toujours efficaces, ont de lourds effets secondaires (comme le montre le journaliste Guy Hugnet dans Psychotropes: l\u2019enquête, L\u2019Archipel, 2012), sont mises en marché sur la base d\u2019études pleines de biais et menées par l\u2019industrie pharmaceutique elle-même qui mérite, selon St-Onge, «la palme d\u2019or de l\u2019industrie la plus corrompue aux Etats-Unis».Chez nos voisins du Sud, en ef fet, cette industrie a été condamnée pour surfacturation auprès des programmes gouvernementaux, pour promotion illégale de médicaments, pour évasion fiscale et pour quelques autres manœuvres tout aussi illicites.L\u2019enquête d\u2019un sénateur américain, note aussi St-Onge, «a mis au jour le caractère endémique des conflits d\u2019intérêts en psychiatrie».Très fouillée, l\u2019argumentation que développe St-Onge dans cet essai décapant devrait nous forcer, collectivement, à réévaluer notre conception de la maladie mentale, de ses causes et des manières de la traiter.Pour comprendre l\u2019épidémie actuelle de dépression, d\u2019anxiété et de stress, la sociologie est au moins aussi utile, sinon plus, que la psychiatrie.louisco@sympatico.ca TOUS FOUS?L\u2019influence de l\u2019industrie PHARMACEUTIQUE SUR LA PSYCHIATRIE J.-Claude St-Onge Ecosociété Montréal, 2013, 276 pages Tocqueville en Chine L\u2019ancien régime et la révolution d\u2019Alexis de Tocqueville est devenu au cours des trois derniers mois un vrai best-seller en Chine.Cet ouvrage de 1856, dont il existe une pléthore d\u2019éditions chinoises, s\u2019écoule par piles entières dans les librairies.Cet extraordinaire phénomène d\u2019édition tient au fait que beaucoup de Chinois considèrenf assez singulièremenf que Tocqueville apporte une clé permettant de comprendre la Chine.La dissidence et une partie de l\u2019intelligentsia se sont em- parées de Tocqueville pour forger des arguments en laveur d\u2019une réforme politique.L\u2019hebdomadaire réformiste Nanfang se délecte à cet exercice d\u2019exégèse : «Dans un pays qui a une longue tradition despotique, la révolution est difficile à éviter sans réforme.Mais ce n\u2019est pas parce que des réformes sont entamées qu\u2019il n\u2019y aura pas de révolution.Cependant, sans réforme, la situation empire, et il n\u2019y a qu\u2019avec des réformes appropriées que le peuple a des chances de redevenir libre.» Libération Apprivoiser l\u2019accouchement C\u2019est la bible de la future maman.Publié pour la première fois il y a plus de 20 ans.Une naissance heureuse (Tides) vient d\u2019être réédité dans un format visuellement plus attrayant et enrichi de contenus mis à jour.Isabelle Brabanf sage-femme de plus de 30 ans d\u2019expérience, y livre sa «philosophie» du devenir maman, abordant avec une grande humanité les étapes de la grossesse ef surtouf de l\u2019accouchement.Elle donne les moyens à la future mère de se réapproprier ce moment de grande intensité, soumis aux diktats de protocoles hospitaliers parfois injustifiés.Son livre aborde les préparatifs pour le jour J, prockgue des conseils sur l\u2019accompagnement de la femme pendant le travail et des astuces pour mieux vivre la douleur.En ce sens, il se démarque du guide publié par le gouvernement, plus pratico-pra-tique et axé sur le bien-être et les soins à prodiguer, à l\u2019enfant comme à la mère.Le Devoir Hachette au Québec : un mal pour un bien ?PAUL BENNETT Un beau jour d\u2019octobre 1952, un dénommé Max Teyssou, attaché à la direction chez Hachette, débarque pour la première fois à Montréal.11 est envoyé en éclaireur par la plus grande entreprise d\u2019exportation du livre français à l\u2019étranger pour prospecter le marché québécois et préparer l\u2019arrivée, l\u2019année suivante, du Livre de Poche, qui servira à Hachette de véritable cheval de Troie pour investir la fragile forteresse québécoise.Découvrant au Québec un marché du livre qu\u2019il qualifiera lui-même A\u2019«absolument chaotique», Teyssou reviendra à six reprises à Montréal entre 1952 et 1960 afin de consolider ici l\u2019implantation de ce qu\u2019en Erance on appelle la «pieuvre verte», en référence à la couleur des kiosques de gare et des camions de livraison qui ont assuré au début du XX® siècle l\u2019hégémonie de la Librairie Hachette sur la distribution et la diffusion du livre et des périodiques en Erance.Dans La pieuvre verte, l\u2019historien Erédéric Brisson raconte pour la première fois, dans le détail et sans parti pris polémique, l\u2019histoire agitée de l\u2019implantation de la multinationale française au Québec, accusée, surtout dans les années 1960-1970, de «colonialisme culturel» au détriment des éditeurs, libraires et distributeurs locaux.La présence tentaculaire de Hachette au Québec n\u2019était pourtant ni une première ni une dernière: au début du XX® siècle, la Librairie Beau-chemin avait bâti un véritable empire grâce à ses activités de grossiste, de libraire, d\u2019éditeur scolaire et d\u2019imprimeur; 100 ans plus tard.Québécor Media s\u2019imposera à son tour grâce à l\u2019intégration verticale de toutes ses fdiales.Hachette aura cependant eu le tort d\u2019être une entreprise étrangère, dont les représentants de deuxième zone parachutés de Paris avaient le don de s\u2019aliéner les milieux québécois du livre.Max Teyssou avait pourtant prévenu ses patrons dès 1952 de «ne jamais envoyer un Erançais à demeure au Canada ».Lui-même aura pu imposer au tout début un représentant permanent québécois à Montréal.Mais cela ne dura pas.11 faudra ensuite atten- dre.1993 avant qu\u2019un Québécois, Christian Chevrier, prenne les commandes de Hachette au Canada.La mise en garde prophétique de Teyssou n\u2019est qu\u2019un des milliers de documents inédits que Brisson a exhumés sous les deux kilomètres d\u2019archives de la Librairie Hachette conservés à l\u2019Institut Mémoires de l\u2019édition contemporaine à Caen.Un travail de longue haleine qui lui a permis de reconstituer avec rigueur tout le parcours de Hachette au Québec, mais aussi de remettre les pendules à l\u2019heure.Car la domination de Hachette n\u2019a pas eu que des effets pernicieux, bien réels, sur l\u2019industrie québécoise du livre; elle a aussi généré des effets bénéfiques, que l\u2019on a eu tendance à taire ou à négliger.Certes, sans l\u2019adoption en 1979 de la Loi sur les entreprises québécoises dans le domaine du livre, pilotée sans faillir par le ministre des Affaires culturelles Denis Vau-geois, la pieuvre serait sans doute devenue une hydre.Mais l\u2019expansion de Hachette au Québec a aussi forcé les milieux québécois du livre à adopter des méthodes de gestion modernes calquées sur le modèle français, comme Lof fice ou la distribution en exclusivité des titres aux libraires, qui ont favorisé selon Brisson «une distribution plus efficace et une accessibilité pour le public à un plus large éventail de titres».Reconnaître les «bons côtés» de l\u2019aventure Hachette au Québec n\u2019enlève aucun mérite aux batailles menées, surtout entre 1968 et 1972, par les éditeurs Jacques Hébert et Pierre Tisseyre, entre autres contre la «menace étrangère» que représentait effectivement la multinationale à l\u2019époque.Rigoureux mais jamais aride, l\u2019ouvrage de Erédéric Brisson permet surtout de jeter un regard rétrospectif équilibré sur une époque trouble de l\u2019industrie du livre au Québec.Une leçon à méditer ! Collaborateur Le Devoir LA PIEUVRE VERTE Hachette et le Québec DEPUIS 1950 Frédéric Brisson Leméac Montréal, 2012, 236 pages EN terrain ROXANNE BOUCHARD PATRICK RÈGLE Correspondance en temps de guerre romancière.un soldat, et leurs mots comme cessez-le-feu Roxanne Bouchard et Patrick Kegle Tlb éditeur vlb éditeur Livre disponible en version numérique Une société de Québécor Média editionsvlb.com "]
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