Le devoir, 4 mai 2013, Cahier F
[" LIVRES CAHIER F .LE DEVOIR, LES SAMEDI 4 ET DIMANCHE 5 MAI 20IS La romancière Claire Legendre vient de publier un nouveau roman, Vérité et amour.FRANÇOIS PESANT LE DEVOIR Le rire de Claire Legendre levier d\u2019imagination ) Née à Nice en 1979, la romancière Claire Legendre connaît une carrière fulgurante.Pensionnaire à la Villa Médicis en 2000, lauréate de la Fondation Hachette-Jean-Luc-Lagardère en 2004, elle a signé les romans Making-of, Viande, Matricule, L\u2019écorchée vive et des nouvelles.Le crépuscule de Barbe-Bleue.Adepte de l\u2019autofiction, après La méthode Stanislavski elle vient de lancer Vérité et amour, sis à Prague.Rencontre avec l\u2019écrivaine, qui enseigne la création littéraire à l'IIniversité de Montréal depuis 2011.Elle vient de publier un nouveau roman.Vérité et amour.GUYLAINE MASSOUTRE ^ dix-neuf ans, Claire Legendre pu-bliait sa première fiction, Making-of / %\t(1998), un roman noir inspiré par / % Cassavetes et Coppola : «J\u2019étais plongée dans le cinéma américain, je rêvais de construire un roman confié à plusieurs narrateurs.C\u2019était un livre ambitieux!», raconte celle qui a fréquenté les célébrités de Cannes.«J\u2019ai grandi dans un théâtre.Je suis montée sur les planches dès quatre ans, et à douze ans, c\u2019était fini.J\u2019ai déclaré à mon père, qui dirigeait un théâtre à Nice, que j\u2019avais horreur de me produire en scène.Je voulais être écrivain.» «J\u2019ai écrit deux pièces de théâtre, puis j\u2019ai étudié les textes fondateurs de la dramaturgie à l\u2019université.Mais le théâtre n\u2019est pas le moyen d\u2019expression dans lequel je suis le plus à l\u2019aise.Le roman m\u2019est complètement naturel.J\u2019ai étudié le théâtre pour ne pas m\u2019ôter le plaisir du roman.Je ne lisais pas beaucoup dans ma jeunesse, mais j\u2019ai toujours écrit.» Plusieurs de ses romans ont été adaptés à la scène.Nul doute que, de sa voix profonde et posée, surgissent aussi des personnages bien campés.De la scène théâtrale aux voix imaginaires Incandescent, brutal, son deuxième roman, Viande, s\u2019articule autour de sa chair Vérité et amour de femme.«J\u2019aime écrire des romans de deux sortes: il y a ceux de l\u2019extériorité et ceux de l\u2019intimité, mais ils n\u2019apparaissent pas toujours ainsi aux critiques et aux lecteurs.Par exemple, le premier après que Grasset m\u2019a approchée, Viande, m\u2019a valu de grands chocs.On s\u2019est déchaîné sur ce livre! Ne m\u2019a-t-on pas assimilée aux écritures de l\u2019abject?Je n\u2019avais que vingt ans.Il est vrai que je lisais Bataille.C\u2019est une histoire de viol, mais c\u2019est avant tout celle d\u2019un ressenti personnel, intime, violent, dans le contexte fantastique d\u2019une histoire de femme à qui il pousse un pénis.» Legendre affectionne une langue directe et crue, qui va du crime au fait divers, mais qui dit aussi une relation profonde à soi.La méthode Stanislavki, en 2006, ouvre ce champ personnel, entre fantasme et drame collectif Ecrit après sa résidence à la Villa Médicis, il met en question, par un crime survenu parmi des acteurs, la relation entre le jeu et la réalité.Quels sont ces mots qui tuent et ceux qui ne font que jouer avec le feu?Elle enseigne alors le théâtre à l'Université de Nice et trouve des réponses, souvent drôles.Elle écrit: «Stanislavski parle de ces micro-événements, ces incidents qui surgissent sur la scène, parfois, et qui introduisent une part de réalité.Vous savez, quand on se casse la gueule, par exemple.Ce genre d\u2019imprévu opère une fusion entre le jeu et la vraie vie.» Dans L\u2019écorchée vive (2009), la troisième personne réapparaît : «Tous mes livres portent une forte empreinte du corps.C\u2019est une question de femme.Ce roman est dur, parce qu\u2019il parle de la peau greffée, cicatrisée, fragile enveloppe de l\u2019image.» Eascinante douleur que ce rapport aux yeux de l\u2019autre.Se sentir exige de se décaler: l\u2019ironie gagne.Son écriture se transforme, intègre son expérience tchèque.«J\u2019ai vécu trois ans à Prague.Je m\u2019y suis sentie d\u2019abord terriblement mal, puis fai eu très mal de quitter cette ville.Là j\u2019ai découvert les \u201cexpat\u201d, l\u2019arrogance française, et fai appris des Praguois ce qu\u2019est l\u2019empathie.J\u2019ai aussi compris la richesse de ma langue, de ses expressions imagées.» Avec Vérité et amour (Grasset, 2013), elle inscrit son souffle long de romancière dans l\u2019autofiction, incisive, métissant la satire à l\u2019invention.«Je ne suis pas le personnage féminin, mais fai vécu la traversée du fantasme que représente Roman Svoboda dans le roman, dont le nom signifie \u201cliberté\u201d en tchèque.L\u2019héroïne ne sait pas comment se déprendre de la sentimentalité.\u2018Vérité et amour\u201d, c\u2019est un slogan tchèque, à la manière littéraire tchèque.Nul mieux que Kundera pour savoir rire tout en posant les bonnes questions.» Ce roman, désabusé, rappelle un certain Houellebecq.Mais si Claire Legendre dit ne pas savoir ce qu\u2019est créer, c\u2019est parce qu\u2019écrivant à même sa vie, elle y intrique les joies et les désirs inassouvis, sans rien idéaliser: ni la langue, ni les rencontres, ni les passions, ni les leurres.La fin surgit à Montréal: peut-être y peut-on toujours aimer?Collaboratrice Le Devoir VERITE ET AMOUR Claire Legendre Grasset Paris, 2013, 304 pages Prix littéraire des collégiens: Les critiques Page F 2 / foiiVH Aussi NT/d t o?Tf*\tY ToPIttutf P£PAiE'\tporte-parole LE DEVOIR LES SAMEDI ET DIMANCHE 5 MAI 2013 F 5 LIVRES T.-D.Bouchard, libérateur insuffisant MICHEL LAPIERRE T ^ cléricalisme est la cor-^ Irruption de la religion, comme le nationalisme est la corruption du patriotisme.» Ce mot du libéral radical Téles-phore-Damien Bouchard (1881-1962) constitue une analyse très lumineuse des atavismes culturel et politique québécois dont les traces subsistent encore aujourd\u2019hui.Première biographie publiée du légendaire T.-D., Le diable de Saint-Hyacinthe, de Frank M.Guttman, en donne la preuve irrécusable.Traduit de l\u2019anglais et préfacé par Jean Chrétien, l\u2019ouvrage du chirurgien montréalais retraité d\u2019origine juive constitue une mine de renseignements inédits et de rectifications de préjugés.L\u2019auteur insiste, avec on ne peut plus de pertinence, sur les efforts incessants que Bouchard déploya pour susciter l\u2019avènement d\u2019une société pluraliste et progressiste.«Petit-fils d\u2019un porteur d\u2019eau», comme il aime le dire, fils d\u2019un ouvrier.Bouchard, journaliste issu du milieu rouge de Saint-Hyacinthe, est maire de la ville pendant un quart de siècle.Il incarne les mots clés des débats de son époque: instruction obligatoire et gratuite, nationalisation de l\u2019électricité, modernisation des lois du travail, suffrage féminin, lutte contre l\u2019influence indue du clergé.Mais il n\u2019ose s\u2019affranchir de la politique partisane.Député de Saint-Hyacinthe au Parlement québécois dès 1912, ministre sous Taschereau (1935-1936) et Godbout (1939-1944), puis sénateur, il HURTUBISE Le diable de Saint-Hyacinthe est la première biographie publiée du légendaire T.-D, le libéral radical Télesphore-Damien Bouchard (1881-1962).tente de redonner à ses compagnons libéraux, rongés par l\u2019affairisme et accommodants avec le cléricalisme, l\u2019esprit originel de leur parti vieilli.Guttman prend soin de montrer qu\u2019à l\u2019encontre des idées reçues, cette attitude rare ne fait pas de Bouchard un mécréant, étranger à la pratique religieuse.Dans ses Mémoires (1960), l\u2019homme politique reconnaît avoir professé des principes philosophiques avancés.Il tient pourtant à préciser: «Ces idées ne m\u2019empêchèrent pas de rester un croyant et un membre de l\u2019Église.» Malgré sa noble conciliation du catholicisme et de la laï- cité, Bouchard n\u2019échappe pas aux magouilles politiciennes.Comme Guttman le raconte finement au sujet d\u2019un mur payé par la Ville de Saint-Hyacinthe pour protéger sa maison contre les inondations, «les amis du maire répliquèrent qu\u2019au lieu de frauder la municipalité, T.-D.l\u2019avait en fait dotée d\u2019un mur qui protégeait désormais l\u2019ensemble du boulevard Girouard.» A l\u2019opposé de l\u2019anticommunisme primaire et paranoïaque de Duplessis, Bouchard sut déceler dans un nationalisme fascisant, antisémite, toléré par le premier ministre, le véritable ennemi de la démocratie.S\u2019il avait raison de reprocher à Henri Bourassa de sous-estimer l\u2019importance de l\u2019instruction obligatoire, il se trompa en refusant de résister, comme lui, à l\u2019impérialisme britannique.Avec l\u2019ardeur d\u2019un pionnier.Bouchard lutta contre toutes les entraves à notre liberté, sauf contre la principale : la domination anglo-saxonne.Collaborateur Le Devoir LE DIABLE DE SAINT-HYACINTHE Frank M.Guttman Hurtubise Montréal, 2013, 520 pages LITTERATURE ETRANGERE Les amours imaginaires de Jeffrey Eugenides CHRISTIAN DESMEULES T a Rochefoucauld l\u2019écrivait il a longtemps : «Il y a des gens qui n\u2019auraient jamais été amoureux s\u2019ils n\u2019avaient jamais entendu parler de l\u2019amour.» C\u2019est fou ce que l\u2019on peut trouver dans les livres, non ?C\u2019est un peu le cas des trois jeunes adultes (deux garçons, une fille) que Jeffrey Eugenides fait se rencontrer à Brown, une université du Rhode Island membre de la prestigieuse Ivy League, où il a lui-même fait ses études.Ils y trouveront un peu de tout: des histoires d\u2019amour qui se terminent bien, l\u2019envie d\u2019aller rencontrer mère Teresa à Calcutta, cent façons de manipuler les doses de lithium.Campé au début des années 1980, Le roman du mariage met en scène la collision frontale entre les idées radicales de la French Theory (la pirouette de marketing sous laquelle on a rangé et utilisé aux Etats-Unis les pensées de Foucault, de Derrida, de Deleuze, de Baudrillard, etc.) et l\u2019orthodoxie du New Criticism.Une querelle des Anciens et des Modernes, si on veut, jouée cette fois sur le terrain miné des rapports hommes-femmes.Le roman du mariage \u2014 un titre un peu insignifiant après son passage à travers le tor-deur de la traduction \u2014 explore ainsi, sous la forme d\u2019un roman «universitaire» (nos voisins parleront de «campus novel»), le désarroi de quelques jeunes privilégiés forcés en quelques années d\u2019apprendre la vie (et l\u2019amour et la mort).En même temps que de participer à la déconstruction intellectuelle de toutes leurs certitudes d\u2019Américains et de post-adolescents.Ici, Mitchell, Madeleine et Leonard forment les branches d\u2019un triangle amoureux.Un triangle coloré par la montée du féminisme, son impact dans la chambre à coucher, le brouillage des codes et la persistance, malgré toute cette liberté, d\u2019un certain puritanisme américain.Car l\u2019université n\u2019est pas non plus tout à fait, n\u2019est-ce pas, «le vrai monde».«Dans le monde réel, quand on citait quelqu\u2019un dans une conversation, c\u2019était qu\u2019il était connu.À l\u2019université, on privilégiait les noms obscurs.» Dans ses Fragments du discours amoureux, Barthes avait mis au jour de manière assez «terrible» l\u2019extrême solitude du discours amoureux.Les personnages brillants, formidablement névrosés et bien incarnés d\u2019Eugenides, à leur façon, en feront tous l\u2019expérience.Alors que Madeleine s\u2019attelle à une thèse sur «Jane Austen, George Eliot et la question du mariage dans le roman anglais», tandis que Mitchell se découvre un intérêt pour le mysticisme chrétien et s\u2019envole pour l\u2019Inde, la queue entre les jambes, Leonard, lui, souffre d\u2019épisodes assez graves de maniaco-dépression.Rien pour calmer les hésitations de la jeune femme, déchirée sans en être consciente entre son atti- Jeffrey Eugenides Le roman du mariage rance physique pour Leonard, ses sentiments pour Mitchell et sa quête de liberté \u2014 qui prend souvent, sous couvert de critique du patriarcat, la couleur des derniers diktats théoriques à la mode.Sans vraiment révolutionner le genre.Jeffrey Eugenides se réinvente lui-même une fois en- core avec Le roman du mariage, son troisième roman, 10 ans après Middlesex (prix Pulitzer en 2003) et 18 ans après Virgin Suicides, adapté au cinéma en 1999 par Sofia Coppola.L\u2019écrivain de 52 ans résumait récemment toute sa carrière comme une tentative de réconcilier deux pôles de la littérature : l\u2019expérimentalisme des modernes, d\u2019un côté, et, de l\u2019autre, un art du récit et des personnages tel que mis en avant par les grands écrivains réalistes du XIX® siècle.Collaborateur Le Devoir LE ROMAN DU MARIAGE Jeffrey Eugenides Traduit de l\u2019anglais (États-Unis) par Olivier Deparis L\u2019Olivier Paris, 2013, 560 pages LAMERIQUE BANDE DESSINEE L\u2019AMÉRIQUE ET LE DISPARU Réal Godbout La Pastèque Montréal, 2013,180 pages La figure de l\u2019antihéros, le bédéiste Réal Godbout aime visiblement ça.Plongez dans le vide de Michel Risque et Red Ketchup, deux perdants du 9® art qu\u2019il a mis au monde avec Pierre Fournier, dans les années 80, pourvoir, mais aussi pour constater que, lorsqu\u2019il essaye de s\u2019en éloigner, leur esprit n\u2019est pas très loin.Cette adaptation du roman inachevé de Franz Kafka en témoigne en traçant ici les contours d\u2019une rencontre loin d\u2019être improbable entre l\u2019univers graphique de Godbout et les injustes causalités de l\u2019existentialiste romancier praguois.Sous la couverture, on retrouve un certain Karl Rossman, jeune Allemand de 17 ans qui débarque à New York pour fuir un scandale dans son pays.On résume.Les hasards de la vie, sa désolante naïveté tout comme une série de raccourcis narratifs vont lui faire explorer les notions de méprise, d\u2019injustice, de fatalité, d\u2019abus, de duperie, d\u2019exploitation.entre autres, dans un tout plutôt efficace, dont les imperfections n\u2019étaient fatalement pas évitables.Fabien Deglise RECIT DE VOYAGE LES ÂMES BALTES Périples à travers l\u2019Estonie, LA Lettonie et la Lituanie Jan Brokken Denoël Paris, 2013, 384 pages Jan Brokken est un auteur néerlandais de première importance dont on ignore encore, dans la francophonie, à peu près tout de l\u2019œuvre.Les âmes baltes, son premier ouvrage traduit en français, révèle une écriture riche servie par un sens de l\u2019histoire de haut niveau.Dans ce riche carnet de voyage, Brokken s\u2019est intéressé à trois petits pays sans cesse tourmentés et oubliés: l\u2019Estonie, la Lettonie et la Lituanie.En véritable écrivain, il part en quête d\u2019univers culturels et politiques que nous découvrons à sa suite.Voici Cari Robert Jakobson, le Tolstoï d\u2019Estonie, ou encore les premières années cachées de Romain Gary.On y croise aussi la philosophe Hannah Arendt, le cinéaste Serguéf Eisenstei, le peintre Mark Rothko, mais surtout bien des gens inconnus à travers lesquels on arrive à mieux comprendre ces pays autrefois attachés à l\u2019Union soviétique.Jan Brokken propose au passage un portrait du nationalisme de droite qui gangrène ces pays.Ecriture riche, mise en page soignée, photographies discrètes et intelligentes, sujet original: un livre qui vaut le long détour qu\u2019il propose du côté de la mer Baltique.Jean-François Nadeau frsnçoa Cooren prtfairA^VOlJtCUf ESSAI MANIÈRE DE FAIRE PARLER Interaction et ventriloquie François Cooren Éditions Le Bord de l\u2019eau Lormont, 2013, 270 pages La révélation va être troublante : lorsqu\u2019on parle, lorsqu\u2019on entre en conversation, dans les mondes matériels comme dans les univers numériques, ce n\u2019est peut-être pas totalement nous qui nous exprimons.Et pour cause : des ventriloques, nous serions, tous, incarnant selon les besoins et les contextes des voix multiples appartenant à d\u2019autres.Interagir, c\u2019est généralement «s\u2019associer à des figures ou des agenti-vités que l\u2019on met en scène lors d\u2019un tour de parole», écrit François Cooren, directeur du Département de communication de l\u2019Université de Montréal, dans cet essai plutôt académique qui cherche à poser un nouveau cadre d\u2019analyse de nos interactions sociales et de nos dialogues.Avec l\u2019abus de références qui vient avec le genre, il y est question de dislocation, de Foucault, de Derrida, de Searl, de Latour, de Shannon, de conversations extatiques, d\u2019autorité, de pouvoir, mais aussi de socialisation et de communauté, dans un tout hermétique que l\u2019auteur n\u2019a sûrement pas écrit seul: d\u2019autres voix ayant été convoquées pour cet exposé.Forcément.Fabien Deglise olivieri Librairie Cf Bistro Au cœur de la littérature Lundi 6 mai à 19 heures =CRI LCQ CENTRE DE RECHERCHE INTERUNIVERSITAIRE SUR LA LITTÉRATURE ET LA CULTURE QUÉBÉCOISES Entrée libre/réservation obligatoire RSVP ; 514 739-3639 Bistro : 514 739-3303 5219, Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges Causerie La poésie ce matin Autour de l\u2019œuvre de Kim Doré Kim Doré est l\u2019auteure de La dérive des méduses (1999), Le rayonnement des corps noirs (2004, Prix Émile-Nelligan), Maniérisme le diable (2008) et In vivo, paru l\u2019automne dernier.Elle a fondé et codirige les éditions Poètes de brousse depuis bientôt neuf ans.Avec Kim Doré Animateur Karim La rose Profanes Lemeac Editeur offre ses felicitations à Jeanne Benameur, lauréate du Grand Prix RTL-Lire 2013.« Un texte d\u2019une douce beaute, ou chaque personnage est brosse avec délicatesse et où l\u2019on suit le développement de l\u2019alchimie d\u2019un groupe, par petites touches impressionnistes.« Tania Massault (Librairie Pantoute), Le libraire Québec\"\u201d 514 524-5558 lemeac@lemeac.com F 6 LE DEVOIR LES SAMEDI 4 ET DIMANCHE 5 MAI 2013 ESSAIS Jeu de massacre philosophique Louis CORNELLIER ROBIN FORTIN MISÈRE DE LA PENSÉE L4\t?r«r imfHMntrr Il existe une tradition philosophique qui consiste à critiquer radicalement la pertinence même de la philosophie.Jean-Jacques Rousseau, en 1750, dans son Discours sur les sciences et les arts, fait entrer cette tradition dans la modernité: «Je demanderai seulement: qu\u2019est-ce que la philosophie?Que contiennent les écrits des philosophes les plus connus ?Quelles sont les leçons de ces amis de la sagesse ?A les entendre, ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans criant, chacun de son côté, sur une place publique : Venez à moi, c\u2019est moi seul qui ne trompe point.» Dans Misère de la pensée.La philosophie cette imposture, le philosophe québécois Robin Fortin, spécialiste de la pensée d\u2019Edgar Morin, fait sienne cette catilinaire contre la philosophie, tout en éreintant, au passage, Rousseau lui-même, inspiré par les pamphlets des Jean-François Revel {Pourquoi des philosophes?, Julliard, 1957), Pierre Thuillier {Socrate fonctionnaire.Complexe, 1982) et Laurent-Michel Vacher {La passion du réel.Liber, 1998) contre le verbiage philoso- La vraie philosophie, dit Robin Fortin, devrait «préparer la jeunesse à affronter le réel» phique.Robin Fortin diagnostique la faillite de l\u2019entreprise philosophique et l\u2019indigence de son enseignement, qui confine à l\u2019imposture.«Dans la culture moderne, écrit-il, seule la philosophie n\u2019a pas encore fait sa révolution» et «l\u2019enseignement distribué dans les classes de philosophie se réduit à un encyclopédisme culturel qui entretient l\u2019illusion d\u2019une véritable pratique philosophique, alors qu\u2019il sert exclusivement à distiller une philosophie exsangue: une philosophie pour professeurs».L\u2019égarement et la confusion La vraie philosophie, ajoute Fortin, devrait «préparer la jeunesse à affronter le réel», «nous apprendre à vivre et à bien vivre».Au lieu de cela, celle qui domine aujourd\u2019hui fuit devant la réalité, ne se demande plus si une doctrine est vraie ou fausse et se complaît dans une approche descriptive qui se contente d\u2019aligner comme dans un musée les grandes figures de son histoire.Or, assène Fortin, «répéter et perroqueter les autres, vouer un culte aux morts et à la mémoire, soumettre de jeunes esprits en cours de fabrication à un éclectisme débridé et ravageur, c\u2019est distiller un enseignement toxique et désaxé qui ne peut conduire qu\u2019à l\u2019égarement ou à la confusion ».Comme Laurent-Michel Vacher avant lui.Robin Fortin déplore le mépris que les philosophes réservent à la science et le règne de la «tradition idéaliste et métaphysique qui forme et structure le corpus philosophique».On ne peut plus, aujourd\u2019hui, étant donné l\u2019avancement des connaissances attribuable aux sciences naturelles et humaines, philosopher dans l\u2019abstraction et s\u2019extasier devant de «vieilles antiquités», sans soumettre ces dernières à une lecture férocement critique.C\u2019est précisément à ce type de lecture, qui prend la forme d\u2019un jeu de massacre, que se livre Fortin dans le cœur de son ouvrage.Le «divin Platon», illustre-t-il, est non seulement à l\u2019origine d\u2019une théorie des idées (distinction entre monde sensible et monde intelligible) complètement dépassée, mais il a de plus imposé, l\u2019histoire nous l\u2019apprend, une «vision caricaturale des sophistes» qui relève de la malhonnêteté.La «haine de la démocratie» professée par le grand philosophe ne pouvait que le me- ner, conclut Fortin, à démoni-ser ces «vrais démocrates», attachés au pragmatisme, qu\u2019étaient les sophistes.Actualité et pertinence Les travaux d\u2019Aristote sur l\u2019histoire naturelle étaient certes brillants pour l\u2019époque, mais ils restent parsemés, on le sait aujourd\u2019hui, d\u2019explications farfelues et de «nombreuses erreurs».De plus, son éthique du bonheur est essentiellement aristocratique et s\u2019accompagne d\u2019une légitimation de l\u2019esclavage.11 ne s\u2019agit pas tant, pour Fortin, de faire un procès anachronique au Stagirite que de noter la non-pertinence actuelle de ses thèses.La même remarque s\u2019applique, selon Fortin, à la méthode cartésienne, «bien adaptée à son temps», mais devenue totalement désuète.«L\u2019intuitionnisme cartésien, en récusant les sens et en imposant un schème préalable à la recherche objective, entrave le développement des sciences», explique Fortin, tout en rejetant le dualisme corps-esprit défendu par Descartes et sa conception des animaux-machines.Rousseau, quant à lui, aurait développé sa thèse de l\u2019homme bon corrompu par la société en faisant fi des réalités historiques.La science, écrit Fortin, nous a appris que «ce n\u2019est pas l\u2019homme qui a précédé la société, c\u2019est la société qui a précédé l\u2019homme».Par conséquent, l\u2019homme de Rousseau est imaginaire et «l\u2019anthropologie rousseauiste ne repose sur aucun fondement ».L\u2019œuvre du promeneur solitaire serait, de plus, entachée par une «haine des études et des livres» et par des «préjugés farouchement antiféministes ».De Hegel, Fortin retient notamment «son aveuglement antinewtonien» et son verbiage, un vice retrouvé aussi chez Heidegger, un antisémite antimoderne allié des nazis dont les travaux sont caractérisés par un «délire langagier», résume le philosophe québécois.Partisan d\u2019une philosophie empirique soucieuse de l\u2019esprit scientifique.Fortin, dans ce virulent pamphlet éblouissant d\u2019érudition, néglige le fait que les enseignants qui mettent ces auteurs au programme se font presque toujours un devoir de faire la part des choses et de les critiquer en les admirant.Fortin fait aussi l\u2019impasse sur le caractère esthétique de l\u2019expérience philosophique {«le style, c\u2019est l\u2019homme », disait Buffon), sur le fait que la philosophie est peut-être d\u2019abord une expérience de pensée stylisée partageable par des explorateurs de l\u2019existence.On pourra donc trouver réductrice la conception évolutionniste de l\u2019histoire des idées défendue par Fortin.Si la science, en effet, avance en se dépassant, la philosophie, elle, cette «pratique théorique (discursive, raisonnable, conceptuelle) mais non scientifique», selon l\u2019intéressante définition qu\u2019en donne André Comte-Sponville dans La philosophie (PUF, 2005), se poursuit en entretenant un dialogue présent avec le passé.louisco@sympatico.ca MISÈRE DE LA PENSÉE La philosophie CETTE IMPOSTURE Robin Fortin Liber Montréal, 2013, 178 pages L\u2019affaire des caricatures de Mahomet dans Libé et Le Devoir Un même événement, deux interprétations PAUL BENNETT Il n\u2019est pas mauvais que les journalistes, parfois, passent au crible de moins pressés qu\u2019eux.Prenez l\u2019affaire des caricatures de Mahomet, qui a culminé en février 2006, après que le journal danois Jyl-lands Posten eut publié, quatre mois plus tôt, 12 caricatures du prophète jugées blasphématoires par une majorité de musulmans.Cette série de caricatures engendra partout dans le monde des réactions de condamnation et des manifestations parfois très violentes dont les effets perdurent encore, notamment en France, avec les provocations répétées du journal satirique Charlie Hebdo.Lélia Nevert, spécialiste en histoire et en communication qui se concentre sur la place de la religion dans les médias, a voulu savoir comment deux quotidiens influents et indépendants considérés comme des institutions dans leur société.Libération et Le Devoir, ont traité cet événement, étant donné que, selon elle, ces deux journaux de référence sont «équivalents» du point de vue de leur lectorat et de l\u2019importance qu\u2019ils accordent aux débats politiques.Les résultats de sa recherche, qui viennent d\u2019être publiés dans un ouvrage intitulé Les caricatures de Mahomet entre le Québec et la France, montrent bien que les médias de deux pays peuvent interpréter le même événement de façon bien différente, mettant ainsi en relief certains traits sociaux et culturels de leur société.Dans le cas des caricatures de Mahomet, l\u2019auteure concluL après avoir décortiqué tous les titres, articles, éditoriaux et photos parus en février 2006 dans les deux quotidiens, que «Libé» s\u2019est montré surtout préoccupé de la primauté de la liberté d\u2019expression sur la liberté religieuse dans une société laïque, alors que Le Devoir a mis l\u2019accent sur la dimension éthique des caricatures et le respect des croyances.Libé, quotidien de tradition gauchiste dans un pays habité à cette époque par plus de deux millions de musulmans, traite cette crise internationale pratiquement comme une affaire intérieure qui risque d\u2019avoir des répercussions à court terme en France.Le Devoir, qui ne s\u2019est affranchi que relativement récemment de sa longue tradition religieuse, traite, lui, cette affaire comme un phénomène extérieur et sans danger imminent pour la société québécoise, ce qui peut s\u2019expliquer en partie par le fait que les 160000 musulmans du Québec ne formaient en 2006 qu\u2019à peine 1,3% de la population.Deux visions Après avoir détaillé l\u2019espace et le nombre de mots et de photos consacrés à la crise des caricatures, l\u2019auteure note entre autres que, parmi les contributions de l\u2019extérieur, Libé a surtout fait appel à des experts (sociologues ou juristes), tandis que Le Devoir a favorisé les témoignages de représentants religieux.En ce qui concerne l\u2019utilisation des photos, Libé joue presque exclusivement la carte polémique en illustrant protestations et manifestations violentes, jouant de prudence dans la représentation de la religion.Au contraire, les photos publiées dans Le Devoir insistent fortement sur la dimension religieuse de cette crise, usant même, selon l\u2019auteure, de «pathos» pour influencer les lecteurs.Elle donne l\u2019exemple de photos montrant un enfant brandissant un Coran ou des musulmanes en colère.Au Devoir, conclut-elle, «c\u2019est la mise en scène du religieux qui est magnifiée ou dramatisée», alors que Libé «s\u2019y AFGHANISTAN *.UN\tiSlAaaiSTE\tun MitLtON I>f Roupies £t Un£ «\\/oiTu|îF nFwVé?» la aaoRT pfs CARiCATURiSTÉS DANOÎS.UyjTinniWv y ^1 TÔriaulF PaIEiviCmTs vi \u2014l^'ARicATuRi^Ç Péa/PAnT CAR\\c^rüZSr\u20acî fViPtNT.ul - GARNOTTE Lélia Névert constate que Le Devoir, dans ses caricatures, a mis l\u2019accent sur la dimension éthique des caricatures et le respect des croyances.aventure faiblement ».Enfin, analysant les éditoriaux consacrés à ce sujet, l\u2019au-teure souligne là encore que, pour Libé, la défense de la liberté d\u2019expression doit prévaloir «malgré les limites que la morale et le respect imposent».La dimension religieuse et spirituelle de la crise est laissée de côté.Le Devoir, lui, appuie sur l\u2019importance de la religion dans la société, notamment sur le respect des croyances dans un contexte multiculturel.La question de la liberté d\u2019expression y apparaît comme secondaire.Ouvrage universitaire destiné d\u2019abord aux enseignants et étudiants en communication, Les caricatures de Mahomet entre le Québec et la France contribue indéniablement à éclairer la question de la culture et de l\u2019idéologie des médias, qu\u2019on ne saurait séparer des sociétés dont elles sont à la fois solidaires et critiques.Un tel ouvrage a cependant le défaut de tenir peu compte des contraintes concrètes à l\u2019intérieur desquelles s\u2019exerce le métier de journaliste dans chacun des quotidiens étudiés.Collaborateur Le Devoir LES CARICATURES DE JMAHOMET ENTRE LE QUEBEC ET LA FRANCE Lélia Nevert Presses de l\u2019Université du Québec Québec, 2013, 231 pages \"i: Les cakicatuees £ DE Mahomet ENTRE LE QuÉBEC BT LA France BIu49\tlOufAtaK\t(.
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