Le devoir, 1 novembre 2014, Cahier G
[" SCIENCE ET SOCIETE Notre rapport paradoxal avec la science «L\u2019importance que les données scientifiques ont prise dans nos décisions a considérablement augmenté au cours des dernières décennies», estime Frédéric Bouchard, professeur agrégé de l\u2019Université de Montréal, philosophe des sciences et directeur du Centre de recherche sur la science et la technologie.Pour le meilleur ou pour le pire?Le chercheur croit en tout cas que les décideurs gagneraient à porter un regard plus critique et dénué d\u2019idéologie sur les résultats dont ils disposent.Entrevue.PROPOS ROULOT- RECUEILLIS GANZMANN PAR HELENE Frédéric Bouchard Les résultats scientifiques prennent-ils aujourd\u2019hui trop de place dans les décisions des pouvoirs publics?La science offre une expertise qu\u2019il est important d\u2019avoir pour prendre des décisions.Ça ne veut pas dire qu\u2019elle doit primer sur toutes les autres considérations.Ce n\u2019est pas aux scientifiques de choisir, ils ne sont pas élus pour cela.Leurs résultats doivent seulement être mis sur la table pour faciliter la prise de décisions.Aujourd\u2019hui, tout projet de développement important doit soumettre une évaluation des impacts, qu\u2019ils soient économiques, écologiques ou sociaux.C\u2019est la recherche scientifique qui les détermine, mais c\u2019est ensuite aux décideurs de trancher : ces impacts sont-ils acceptables ou non ?Aujourd\u2019hui, les décideurs s\u2019en remettent-ils trop aux scientifiques?L\u2019évolution du rapport entre la science et la société est paradoxale.Oui, l\u2019expertise scientifique n\u2019a jamais été aussi mobilisée dans le processus décisionnel, mais on observe une sorte de polarisation de notre rapport avec elle.Certains groupes surévaluent son aspect décisif, quand d\u2019autres tendent à en éliminer l\u2019importance.Certains acceptent béatement ce que l\u2019expertise recommande, quand d\u2019autres la rejettent au complet.On a perdu un juste milieu.Vous pensez notamment aux changements climatiques.Je pense bien sûr aux changements climatiques, car on voit bien là que plusieurs pouvoirs politiques minimisent, relativisent, vont jusqu\u2019à ridiculiser un consensus scientifique qui est assez fort.Mais ça peut aussi aller dans le grand public.Je pense notamment au scepticisme de plusieurs parents à propos des bienfaits de la vaccination.Le consensus scientifique est évident et pourtant on a des pans entiers de la société civile, et non les décideurs publics cette fois, qui restent sceptiques.Pour revenir aux changements climatiques, on peut vraiment parler d\u2019un consensus scientifique.Du côté des climatologues, oui.Chez eux, le scepticisme est plus modéré et il porte surtout sur les modèles à adopter, la durée de référence à prendre en compte, etc.Mais, en gros, le consensus presque unanime, c\u2019est qu\u2019on s\u2019en va vers un mur.Mais, du point de vue des économistes, la vision n\u2019est pas la même : le climatoscepticisme est nourri par des analyses économiques, ce qui n\u2019est pas absurde puisqu\u2019eux se préoccupent des bouleversements économiques.Comment s\u2019étonner qu\u2019ils s\u2019inquiètent des répercussions que pourraient avoir les changements de vie sur l\u2019économie ?C\u2019est pour cela qu\u2019on encourage la recherche intersectorielle.Pour avoir une image complète des bouleversements, mais aussi des différentes options qui s\u2019offrent à nous pour réagir, il faut des économistes, des climatologues, des sociologues, des anthropologues, des chimistes et d\u2019autres.Ça signifie que, lorsqu\u2019elle travaille seule dans son coin, chaque discipline exagère les impacts?Reprenons le cas des changements climatiques : la description que le climatologue en fait souligne les processus climatologiques.Ce n\u2019est pas sa tâche de déterminer si notre réponse à ces bouleversements fait augmenter ou diminuer la justice sociale, la démocratie ou le PIB d\u2019un Etat.En revanche, c\u2019est aux pouvoirs publics de déterminer quel impact négatif s\u2019il y a lieu, est le plus acceptable.Le problème, c\u2019est que les citoyens, comme la plupart des décideurs d\u2019ailleurs, sont dépourvus d\u2019une culture scientifique, ce qui les empêche de porter un regard critique sur ces données.Les secteurs de la société civile qui ont une meilleure culture scientifique, qui comprennent comment la science est produite et qui en saisissent les incertitudes développent un rapport plus sain avec ses promesses et ses limites.Il est pourtant de plus en plus facile, avec l\u2019avènement du numérique, d\u2019avoir accès aux résultats de recherche, aux commentaires, résumés, critiques, et de se forger un point de vue.D\u2019un côté, je crois que nous nous sommes déresponsabilisés par rapport à cette nécessité de porter un regard critique sur les informations qu\u2019on nous donne.De l\u2019autre, oui, les sources d\u2019information sont aujourd\u2019hui plus im-portantes.Mais elles sont tellement nombreuses qu\u2019il est devenu difficile de les hiérarchiser.Au final, ça fait surtout beaucoup de bruit.On a l\u2019illusion d\u2019un accès plus grand à la connaissance, mais on a aussi un accès plus grand à une multiplicité d\u2019ignorances.Il y a ceux qui ne portent pas de jugement critique sur les données scientifiques qu\u2019on leur offre, mais, à l\u2019autre bout du spectre, il y a ceux qui estiment que les chercheurs sont vendus à l\u2019industrie et que leurs résultats ne sont pas neutres.Qu\u2019un biologiste marin soit par ailleurs membre de Greenpeace ne me dérange pas s\u2019il ne le cache pas.C\u2019est à la société civile de le prendre en compte dans ses décisions.En ce qui concerne le financement, oui, les fonds publics sont essentiels parce qu\u2019ils sont le gage d\u2019une exploration moins biaisée, ce qui ne veut pas dire que l\u2019argent qui vient du secteur privé ou de fondations conduit nécessairement à des résultats faussés.Mais c\u2019est certes plus difficile de créer des conditions de liberté.Si la société civile veut se doter d\u2019une expertise qui lui soit utile, il faut qu\u2019elle rende possible une recherche libre et exploratoire, non déterminée par les besoins et les souhaits de ceux qui la financent.Au Québec et au Canada, les conditions de cette liberté existent-elles?D\u2019où que vienne le financement, il faut toujours rester très vigilant par rapport à la liberté des chercheurs.Je suis préoccupé parce que nous avons plus d\u2019étudiants dans les universités, alors que l\u2019augmentation des budgets de recherche n\u2019a pas suivi.Cela dit, je crois que nous sommes extrêmement privilégiés.Même si je ne sens pas un désir politique fort d\u2019augmenter les sommes allouées à la recherche, le Québec et le Canada font des efforts nettement plus importants que beaucoup d\u2019autres pays.Bref quand on se compare, on se console.Collaboratrice Le Devoir ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR G 2 LE DEVOIR, LES SAMEDI l ^ ^ ET DIMANCHE 2 NOVEMBRE 2014 RECHERCHE La recherche universitaire est déjà menacée par les coupes CLAUDE LAFLEUR Bien que «les temps soient durs», les universités du Québec tirent très bien leur épingle du jeu, d\u2019après le classement publié il y a deux semaines par Research Info-source, en ce concerne les sommes consacrées à la recherche par les universités canadiennes.Les fonds de recherche étant le nerf de la guerre dans le monde universitaire, l\u2019Université de Montréal (UdeM) et l\u2019Université McGill se classent aux 3® et 4® rangs des universités canadiennes \u2014 derrière l\u2019Université de Toronto et l\u2019Université de la Colombie-Britannique (UBC) \u2014 alors que l\u2019Université Laval occupe le 8® rang et que le réseau de l\u2019Université du Québec est au lU rang.C\u2019est ainsi que les chercheurs de TUdeM ont disposé de 527 millions de dollars pour l\u2019année financière 2013 et ceux de McGill, de 465 millions (contre 1,1 milliard pour Toronto et 567 millions pour UBC) [voir le classement ci-après].«L\u2019Université de Montréal se classe première au Québec et troisième au Canada, ce dont nous ne sommes pas peu fiers!», de déclarer Geneviève Tanguay, vice-rectrice à la recherche, à la création et à l\u2019innovation de l\u2019UdeM.«N\u2019oublions pas que l\u2019éducation, l\u2019enseignement, la recherche et l\u2019innovation, c\u2019est l\u2019avenir du Québec», ajoute-t-elle.Toutefois, Mme Tanguay s\u2019inquiète de ce que le gouvernement Couil-lard s\u2019apprête à sabrer dans l\u2019éducation: «Nous hypothéquons notre avenir!» Même,son de cloche du côté de l\u2019École de technologie supérieur, qui se classe au 3L rang avec des fonds de recherche de 24 millions.«Le financement de la recherche à VETS, au cours des trois dernières années, a explosé», rapporte Sylvain Cloutier,, doyen de la recherche à LETS.Il ajoute néanmoins que «la recherche est un monde très compétitif une compétition de plus en plus féroce».Les universités luttent d\u2019ailleurs férocement pour maintenir leur niveau d\u2019excellence, rapporte Rosie Goldstein, vice-principale à la recherche et aux relations internationales de l\u2019Université McGill.«La recherche est réellement le cœur des activités de toute grande université qui se veut un leader en sciences», dit-elle.Retombées insoupçonnées Geneviève Tanguay rappelle que ce que produit avant tout la recherche universitaire, ce sont des personnes capables de jouer un rôle actif dans la société.«La première matière livrable de nos recherches, dit-elle, ce sont des étudiants qui sont capables de travailler dans une foule de domaines, une main-d\u2019œuvre hautement qualifiée.» En outre, la recherche vise à développer des connaissances de base qui génèrent par la suite des applications pratiques.Mais cette recherche subit de grandes pressions pour qu\u2019elle soit avant tout «utile».«Pour obtenir des fonds d\u2019organismes subventionnaires fédéraux, il faut clairement démontrer que notre recherche aura un impact économique sur la société canadienne», confirme Sylvain Cloutier.Le gouvernement fédéral a ainsi mis en place des programmes qui exigent au minimum une lettre d\u2019un partenaire industriel qui indique que cette recherche est intéressante pour lui.«Le transfert des connaissances vers les entreprises a tou- lll JACQUES GRENIER LE DEVOIR Grâce au 3® rang de leur établissement dans le classement des universités canadiennes pour les fonds de recherche en 2013, les chercheurs de l\u2019UdeM ont disposé de 527 millions de dollars pour l\u2019année financière 2013.jours été important, relate Mme Tanguay, mais on en parle davantage maintenant.» Pour Rosie Goldstein, les universités font à présent bien davantage que du transfert de connaissance en attachant énormément d\u2019importance à travailler avec la collectivité « et pas seulement avec la communauté des affaires, mais bien avec les groupes communautaires et les citoyens.C\u2019est très important!» Tous trois ajoutent aussi que la distinction entre la recherche fondamentale et la recherche «utile» est un faux débat puisque, en réalité, il s\u2019agit d\u2019un continuum de connaissances.Ainsi, des travaux qui peuvent sembler n\u2019avoir aucune application pratique produisent parfois d\u2019étonnantes retombées.Mme Tanguay cite le cas de l\u2019équipe de l\u2019astrophysicien René Doyon, qui est parvenue à photographier des planètes autour d\u2019étoiles lointaines.Qr des étudiants ayant participé à ces travaux ont par la suite fondé des entreprises qui commercialisent des systèmes de détection d\u2019exoplanètes.à des fins médicales ! « Ces jeunes entrepreneurs conçoivent des capteurs qui permettent de voir des lumières très faibles, une technologie qui peut servir à la détection de cancer, dit-elle.Qui aurait pensé que nos re- AU-DELA DE LA RECHERCHE DES RESULTATS CONCRETS DOMAINES DE RECHERCHE ÉNERGIE ENVIRONNEMENT LOGICIELS ET APPLICATIONS INFORMATIQUES MATÉRIAUX ET FABRICATION Toute l'information sur nos programmes de 2\u201d et 3° cycles à www.etsmtl.ca SCIENCES DE L'INGÉNIERIE TECHNOLOGIES DE LA SANTÉ TECHNOLOGIES DE L'INFORMATION ET DES COMMUNICATIONS TRANSPORT TERRESTRE ET AÉROSPATIALE LETS est une constituante du réseau de l'Université du Québec www.etsmtl.ca Le génie pour l'industrie École de technologie supérieure cherches en astrophysique allaient donner quelque chose d\u2019aussi pratique ?! » C\u2019est dire, comme le relate Rosie Goldstein, qu\u2019il ne fait aucun doute que les gouvernements doivent reconnaître que la recherche fondamentale est à la base de toute innovation.Des coupes qui font déjà mal.Malheureusement, rapporte Geneviève Tanguay, la recherche universitaire québécoise subit des reculs à cause des coupes budgétaires qu\u2019impose le gouvernement Couillard.«Il y a déjà des effets navrants et ça m\u2019inquiète beaucoup », dit-elle.«Pour nous, la question n\u2019est pas de savoir si les coupes vont nous affecter, mais bien de quelle façon elles le feront», renchérit Sylvain Cloutier.Mme Tanguay cite le cas de deux concours de subventions qui ont récemment été annulés au moment même où ils devaient distribuer des millions pour la recherche universitaire.«Nos professeurs ont travaillé très fort durant des mois avec des entreprises pour élaborer des demandes au Fonds pour l\u2019innovation en santé, ra-conte-t-elle.Mais l\u2019enveloppe budgétaire a été annulée au moment même où on allait annoncer les octrois!» Même chose pour un concours de soutien aux infrastructures en nanotechnologie, «où le Québec est pourtant à la fine pointe dans un domaine crucial pour notre économie, souligne-t-elle.Et, comme nous travaillons souvent avec des entreprises qui sont des filiales d'entreprises étrangères, voilà qui ne nous donne pas bonne presse ! » Pour sa part, Sylvain Clou- Classement des universités canadiennes pour les fonds de recherche en 2013 1\t\u2014 Université de Toronto 1\t110 663 000$ 2\t\u2014 Université de la Colombie-Britannique 566 789 000$ 3\t\u2014 Université de Montréal 527 971 000$ 4\t\u2014 Université McGill 465 209 000$ 5\t\u2014 Université de l\u2019Alberta 417 757 000$ 6\t\u2014 Université de Calgary 328 736 000$ 7\t\u2014 Université McMaster 322 502 000$ 8\t\u2014 Université Laval 306 831000$ 9\t\u2014 Université d\u2019Ottawa 297 813 000$ 10\t\u2014 Université Western 254 457 000$ 11\t\u2014 Les Universités du Québec réunies 168 784 000$ 19 \u2014 Université de Sherbrooke 120 969 000$ tier redoute que le simple gel de l\u2019embauche décrété par le gouvernement Couillard ne handicape sérieusement l\u2019innovation.«Ce sont souvent les jeunes professeurs qu\u2019on engage qui ont plein d\u2019idées nouvelles, dit-il.Si nous nous faisons bloquer nos 22\t\u2014 Université du Québec à Montréal 71 262 000$ 23\t\u2014 Institut national de la recherche scientifique 55 778 000$ 26\t\u2014 Université Concordia 44 358 000$ 29\t\u2014 Université du Québec à Chicoutimi 27\t418 000$ 30\t\u2014 Université du Québec à Trois-Rivières 24\t039 000$ 31\t\u2014 École de technologie supérieure 23 883 000$ 34 \u2014 Université du Québec à RImouskI 20 580 000$ 37 \u2014 Université du Québec en Abitibl-Témiscamingue 16 511000$ 46 \u2014 Université du Québec en Outaouals 8 704 000$ Source: http://www.researchinfosource.com/pdf/2014Top5 OList.pdf.embauches, c\u2019est sùr que l\u2019impact sera important.Oh, bien sùr, l\u2019université survivra, mais la qualité et l\u2019impact de la recherche seront sans aucun doute affectés.» Collaborateur Le Devoir UNIVERSITES SOUS PRESSION Un mode de financement à revoir, selon un chercheur de l\u2019U(MR CLAUDE LAFLEUR Cy est bien connu, nos universités sont en crise, victimes d\u2019un sous-financement chronique et maintenant confrontées à de sévères restrictions budgétaires de la part du gouvernement du Québec.« Un instant, pas si vite !, lance Martin Maltais, professeur spécialisé en financement et politiques d\u2019éducation à l\u2019Université du Québec à Rimouski (UQAR).D\u2019abord, la première chose qu\u2019il faut savoir, c\u2019est que le système universitaire québécois fonctionne très bien, puisque le rayonnement de nos chercheurs sur la scène internationale et la qualité des activités de formation qui y est produite sont très élevés.Ça, c\u2019est indéniable ! » Quant à la situation financière des universités \u2014 dont on parle tant et qui se serait sérieusement détériorée ces dernières années \u2014 Martin Maltais fait valoir que les règles comptables ont changé il y a cinq ans.«Depuis 2009-2010, on comptabilise les fonds de pension et les déficits actuariels dans les états financiers des universités, dit-il, ce qui change la lecture de ceux-ci.» De plus, les universités mettent de côté chaque année des fonds pour de futurs développements.« Si vous prenez les états financiers de l\u2019année dernière \u2014 où on parlait d\u2019un manque à gagner de 90 millions de dollars \u2014 et si on en retranche les déficits actuariels (qui n\u2019y étaient pas avant 2009-2010) et les provisions pour développements futurs, on observe alors que la quasi-totalité des universités sont en surplus, indique le spécialiste.Elles ne sont plus en situation de déficit! Je ne vous dis toutefois pas qu\u2019il ne faut pas considérer les déficits actuariels \u2014 bien au contraire \u2014 mais cela nuance la situation réelle des universités.» Le professeur Maltais ajoute aussi que, en juin dernier.Statistique Canada a rapporté que la fréquentation des universités au Québec dépasse celle de l\u2019ensemble des provinces canadiennes.«Voilà qui est très intéressant, dit-il, puisqu\u2019on considère en général que c\u2019est là un excellent instrument de développement économique.» Autrement dit: s\u2019instruire, c\u2019est s\u2019enrichir, autant pour les individus que pour la société.« La réalité n\u2019a rien à voir avec la théorie ! » Le point de vue de Martin Maltais a de quoi surprendre.Son parcours aussi! Depuis l\u2019époque où il a terminé ses études de maîtrise, il y a une dizaine d\u2019années, il se passionne pour la lecture des états financiers des universités ! «Je suis une sorte de geek qui \u201ctrippe \u201d à lire des états financiers!», dit-il en riant.VOIR PAGE G 5 : MODE LE DEVOIR, LES SAMEDI l ^ ^ ET DIMANCHE 2 NOVEMBRE 2014 G 3 RECHERCHE ARTICLES SCIENTIFIQUES Les femmes publient moins que les hommes Aujourd\u2019hui dans le monde scientifique, une publication dans une revue prestigieuse vaut de l\u2019or.Chaque fois qu\u2019un de ces articles est consulté, sa cote, et donc sa valeur, augmente.Pourtant et malgré leur présence accrue dans plusieurs domaines des sciences, les femmes publient beaucoup, beaucoup moins que les hommes.Pourquoi?MARIE-HÉLÈNE ALARIE Yves Gingras est professeur d\u2019histoire à l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM) depuis 1986.Il est le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences.Une de ses spécialisations est l\u2019évaluation de la recherche universitaire.«Depuis plusieurs années, on étudie les données bibliométriques.En 2011, nous avons publié une série d\u2019articles dans la revue Scien-tometrics sur la productivité relative des hommes et des femmes à travers le temps, soit de l\u2019âge de 30 à 80 ans», explique Yves Gin-gras.Ces articles montrent les deux courbes de productivité, c\u2019est-à-dire le nombre de textes publiés par chercheur.Qn constate que, lorsqu\u2019ils sont âgés de 30 à 38 ans, les chercheuses présentent des courbes similaires, mais que, par la suite, les femmes plafonnent leur productivité alors que les hommes poursuivent sur leur lancée.Intuitivement, nous connaissons tous les raisons de cette baisse de productivité et, quoi qu\u2019on en dise, c\u2019est bel et bien le choix de la maternité qui vient stopper la carrière des femmes.D\u2019abord, Yves Gingras veut en finir avec le mythe qu\u2019il n\u2019y a pas de femmes en sciences.Leur présence est comparable à celle des hommes : « Quand on regarde les chiffres de Statistique Canada pour les années 2000 à 2009 au sujet des diplômés de deuxième cycle en sciences physiques, en sciences de la vie et en sciences technologiques, on constate que la proportion des diplômés de maîtrise est passée de 48% à 55% chez les femmes.» Ces mêmes statistiques appliquées aux études du troisième cycle ont elles aussi augmenté, passant de 34% à 40%.Malgré ces chiffres encourageants, on constate une plus grande déperdition au doctorat, pour de nombreuses raisons, mais une de ces raisons, selon Yves Gingras, est que, «dans plusieurs domaines, la maîtrise est un diplôme optimal.Par exemple, en sciences de la vie, un diplôme de maîtrise est suffisant pour devenir technicien de laboratoire.» C\u2019est donc ici que la production scientifique stagne.Si la publication d\u2019articles est importante dans la carrière d\u2019un chercheur, l\u2019impact scientifique de ces articles l\u2019est encore plus.La manière de définir cet impact consiste à calculer le nombre moyen de citations par article, et, «quand les femmes publient, l\u2019impact scientifique moyen est inférieur à celui des hommes», nous dit Yves Gingras, qui explique le phénomène par le fait que le réseau international des femmes n\u2019est pas aussi fort et aussi étendu que celui des hommes: «Les réseaux des femmes sont plus locaux, ce qui fait en sorte que la probabilité d\u2019avoir une collaboration internationale intense est plus faible.On sait par ailleurs qu\u2019un article en collaboration internationale a toujours plus d\u2019impact qu\u2019un article en collaboration locale.» Ça ne veut surtout pas dire que les travaux des femmes sont moins importants ou moins excellents que ceux des hommes, mais, malheureusement, «le mot \u201cexcellent\u201d ne signifie rien si on ne le mesure pas, si personne statistiquement n\u2019en tient compte».Qn pourrait aussi tenter une explication en regardant du côté des comportements hommes-femmes.Serait-ce parce que les femmes ne sont pas dans l\u2019hjqier-compétitivité comme les hommes ?Dans un autre article publié, celui-là en 2013, dans la revue Nature, Yves Gingras et son équipe ont analysé plus de cinq millions d\u2019articles portant la signature de plus de 27 millions d\u2019auteurs.Non seulement cet article vient corroborer les conclusions de celui de 2011, mais «l\u2019originalité de cet article, c\u2019est que, pour la première fois, on obtient une cartographie mondiale de l\u2019inégalité de la présence des femmes dans les publications».Pas seulement en nombre absolu, mais aussi selon la division du globe.Qn constate, par exemple, que les femmes sont mieux représentées en Amérique du Nord que dans les pays arabes.Gui, il est souhaitable que la signature des femmes soit plus présente dans les revues scientifiques, mais pas à n\u2019importe quel prix.«Si on veut que les choses changent, il faut faire attention de ne GILLES DELISLE Dans un article publié en 2013 dans la revue Nature, Yves Gingras et son équipe ont analysé plus de 5 millions d\u2019articles portant la signature de plus de 27 millions d\u2019auteurs et ont obtenu une cartographie mondiale de l\u2019inégalité de la présence des femmes dans les publications.pas absorber le discours dominant qui accorde plus de prestige à travailler sur le sida qu\u2019en diététique.Aujourd\u2019hui, la recherche sur la malbouffe ne fera jamais la une de The Lancet » Souvent les travaux des femmes portent siu des sujets pas tout à iaitglamour: «C\u2019est la hiérarchie sociale des objets qui existe depuis toujours et qui est reproduite à toutes les échelles: à l\u2019échelle macroscopique, ce sont les sciences physiques qui sont au-dessus de la biologie.A l\u2019intérieur de la physique, la physique des particules occupe le dessus, alors que la physique de l\u2019état solide se retrouve tout en bas.» Tenter de renverser les tendances prend du temps.Mais, puisqu\u2019on est arrivé à faire au^enter le nombre des femmes en sciences en faisant la promotion des disciplines, il serait temps non pas de faire une discrimination positive, mais de voir les femmes elles-mêmes mettre de l\u2019avant leius recherches: «Il faut arrêter de reproduire le modèle dominant pour finalement admettre que la recherche est diversifiée et commencer à comprendre que les travaux sur l\u2019alimentation ont autant d\u2019importance sociale que la recherche du gène de l\u2019obésité.» En conclusion, Yves Gin^as souhaite que le système s\u2019adapte à la réalité des femmes, et non l\u2019inverse, parce que, dit-il, «il reste à voir si l\u2019augmentation du nombre des femmes dans des postes de pouvoir produira un véritable changement dans la hiérarchie des disciplines scientifiques ou si cette augmentation ne servira qu\u2019à poursuivre le même ordre des choses».Collaboratrice Le Devoir Faire de la recherche dès le baccalauréat a ses vertus Les étudiants qui s\u2019initient à la recherche pendant leurs premières années universitaires sont plus motivés et participent davantage à la vie sur le campus.MARIE LAMBERT-CHAN On associe systématiquement la recherche universitaire aux études de maîtrise et de doctorat, mais ce serait oublier que bien des étudiants au baccalauréat participent aux projets de recherche de leurs professeurs.Même s\u2019ils sont novices en la matière, on ne les condamne pas pour autant à servir du café.Au contraire, ils aident à construire les revues de littérature, communiquent avec des chercheurs pouvant contribuer aux projets du professeur qui les embauche et ont parfois l\u2019occasion de signer des articles scientifiques.Si cette participation s\u2019avère essentielle pour étoffer le c.V.des étudiants et élargir leur réseau de contacts, elle se révèle aussi bénéfique pour le système universitaire entier.C\u2019est ce qu\u2019a démontré Timothée Labelle, étudiant à la maîtrise à l\u2019Université Concordia, au cours d\u2019une présentation faite le 23 octobre dernier dans le cadre du colloque intitulé « L\u2019internationalisation de la mission sociale des universités dans les Amériques » et organisé par l\u2019Institut d\u2019études internationales de Montréal (lEIM) et l\u2019Grganisation universitaire interaméricaine.«Différentes études indiquent que les étudiants de premier cycle qui font de la recherche sont plus susceptibles de s\u2019investir dans d\u2019autres secteurs de la vie universitaire, comme les équipes sportives, les associations étudiantes, les groupes de pression, etc.», observe le jeune homme de 23 ans au lendemain de sa conférence.Leur rétention est également meilleure : ces étudiants sont plus enclins à poursuivre leurs études à la maîtrise et au doctorat.« On constate aussi que plus les professeurs font participer les étudiants de baccalauréat à leurs travaux de recherche, plus le nombre de projets émanant de ces étudiants est important à long terme», ajoute-t-il.Des chercheurs américains ont par ailleurs découvert que la participation à la recherche peut devenir un formidable outil de motivation pour des populations minoritaires qui n\u2019ont traditionnellement pas accès aux études supérieures.«Les étudiants afro-américains et hispaniques qui sont intégrés à des recherches auraient de meilleures notes et un niveau de satisfaction plus élevé à l\u2019égard de la vie universitaire que les étudiants blancs qui font aussi de la recherche», explique Timothée Labelle, également chargé de communications à l\u2019IEIM.De façon plus large, la recherche scientifique permet aux étudiants qui s\u2019y plongent d\u2019aiguiser leur esprit critique, leurs capacités de communication et de prise de décisions en groupe, ainsi que leurs connaissances sur les établissements universitaires et les organismes gouvernementaux.«Des éléments primordiaux pour faire de ces individus de bons citoyens», estime M.Labelle.Avantages pour les professeurs Selon Timothée Labelle, les professeurs retirent eux aussi des avantages de la présence d\u2019étudiants du premier cycle dans leur groupe de recherche.«D\u2019abord, c\u2019est bien vu par les organismes subventionnaires qui financent la recherche», indique-t-il.De plus, les professeurs y trouvent souvent une façon de créer un dialogue entre leur salle de classe et leur laboratoire.«Nombreux sont ceux qui critiquent la distance qui existe entre l\u2019enseignement et la recherche, remarque M.Labelle.Les deux n\u2019évoluent pas au même rythme, la recherche étant souvent plus dynamique que l\u2019enseignement.C\u2019est comme s\u2019il y avait un mur qui les sépare.Or, en intégrant à leurs projets de recherche des étudiants à qui ils enseignent, les professeurs sont en mesure de créer une interaction parmi les secteurs.Passionnés, les étudiants font davantage de liens entre la matière apprise sur les bancs d\u2019école et la recherche.Ils sont ainsi capables de faire écho en classe aux travaux scientifiques auxquels ils participent.» Besoin d\u2019encouragement Cela dit, des étudiants qui font de la re- cherche avant d\u2019avoir terminé leur premier cycle, il n\u2019y en a pas des masses.« On peut en retrouver beaucoup dans certains milieux, mais tout dépend de la culture de l\u2019engagement qui règne au sein des départements et des programmes», pense Timothée Labelle.Il prend en exemple le baccalauréat en relations internationales et droit international à l\u2019Université du Québec à Montréal, dont il est diplômé.«Les étudiants étaient encouragés à présenter des projets, à prendre des initiatives et à s\u2019engager en recherche», dit-il.Gffertes par les organismes subventionnaires, les bourses de recherche au premier cycle sont une bonne incitation pour orienter les étudiants vers la recherche.Mais, pour Timothée Labelle, la solution réside aussi dans des gestes bien simples.«C\u2019est fou ce qu\u2019un professeur peut susciter comme intérêt, du moment qu\u2019il prend le temps de discuter avec ses étudiants de leur parcours, de leur avenir et de ses propres travaux, déclare-t-il.Malheureusement, on ne trouve pas cette écoute et ce soutien partout.» C\u2019est d\u2019autant plus important que c\u2019est par l\u2019entremise de la recherche que plusieurs étudiants développent un véritable sentiment d\u2019appartenance à leur université.«C\u2019est ainsi qu\u2019on devient une maille du tissu universitaire», conclut Timothée Labelle.Collaboratrice Le Devoir LE SAVOIR EST LA Monuments intellectuels de la Nouvelle-France et du Québec ancien Aux origines d\u2019une tradition culturelle Sous la direction de Claude Gorho t N\u2019; CTï,,-:;- /VF-SL.'\"- y.,.RON WILLIAMS De Lescarbot et Champlain à Charlevoix.De la géographie à l\u2019histoire en passant par la philosophie et la théologie.27 monuments intellectuels.L\u2019HISTOIRE À L\u2019ÉCRAN Bruno Ramirez .\t*\t' Avec la partl^pation de\t^ \u2022' DenysArgand CONSTANTIW COSTANGaVRAS Deepa Mehta Renzo Rossellini Paolo et Vittorio Taviani Marcarethe VON Trotta A' La rencontre du cinéma et de l\u2019histoire.Entretiens avec Denys Arcand, Constantin Costa-Gavras, Deepa Mehta, Renzo Rossellini, les frères Taviani et Margarethe von Trotta.« Un livre unique en son genre qui va sûrement ' une référence dans le domaine.» - Chantal Srivastava, Les années lumière.Radio-Canada DISPONIBLES EN VERSION NUMÉRIQUE À / DU PRIX O PAPIER Les Presses de l'Université de Montréal www.pum.umontreal.ca Université rm de Montréal D9D G 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI l ^ ^ ET DIMANCHE 2 NOVEMBRE 2014 RECHERCHE COMPLEXE DE RECHERCHE AVANCEE Ottawa, épicentre géoscientifîque du Canada Le 30 septembre, l\u2019Université d\u2019Ottawa a inauguré son nouveau Complexe de recherche avancée (CRA), un centre unique en son genre qui réunit sous un même toit des chercheurs en photonique et en sciences de la Terre.Ayant fait l\u2019acquisition d\u2019un spectro-mètre de masse par accélérateur extrêmement performant et polyvalent, l\u2019établissement renforce le statut d\u2019épicentre géoscientifique du Canada qui caractérise la capitale nationale.EMILIE CORRIVEAU Géologue et professeur au Département des sciences de la Terre de l\u2019Université d\u2019Ottawa, lan Clark se souvient comme si c\u2019était hier de la livraison de ce qui allait devenir la pièce maîtresse du CRA.Il faut dire que le spectromètre en question pèse 44 tonnes et que, une fois assemblé, il mesure 25 mètres de long et plus de 9 mètres de large.Sans oublier le fait que, pour le faire venir des Pays-Bas, où il a été construit, jusqu\u2019au Canada, il a fallu cinq gigantesques conteneurs et plus de sept mois de transport! «C\u2019était en décembre, quelques jours avant Noël, se remémore lan Clark.La température était désagréable, c\u2019était une journée pluvieuse, mais tout le monde était souriant! Deux grands camions de cinquante pieds de long sont arrivés au Complexe.Ils contenaient de très grandes boîtes; certaines pesaient plus de trois tonnes! On a tout mis dans notre énorme laboratoire de deux étages et on a entreposé ça jusqu\u2019au mois de janvier.Entretemps, on a posé sur les boîtes un beau sapin de Noël qu\u2019on a décoré.C\u2019était comme un gigantesque cadeau, après toutes ces années d\u2019attente et de travail pour l\u2019obtenir!» Longue attente Lorsque M.Clark évoque de longues années d\u2019attente, cela signifie en fait que son équipe et lui espéraient depuis 2008 la venue de cet appareil, qui a le potentiel de faire sensiblement progresser la recherche dans les domaines de la santé, de l\u2019environnement et de l\u2019énergie.«Le spectromètre de masse par accélérateur, c\u2019est une technologie qui a été créée au Canada, indique le scientifique.Il y en avait un à Toronto, mais il était désuet.On tenait à conserver cette technologie au Canada, pour pouvoir poursuivre S I U Géologue et professeur au Département des sciences de la Terre de l\u2019Université d\u2019Ottawa, lan Clark (à droite) évoque de longues années d\u2019attente.Son équipe et lui espéraient l\u2019arrivée du spectromètre depuis 2008.nos recherches et innover, mais, comme ça coûte très cher, il nous fallait trouver un financement conséquent.On s\u2019est adressé à M\"\u201d Mona Nemer, la vice-rectrice à la recherche, et elle a su reconnaître les possibilités que l\u2019acquisition d\u2019un tel appareil pourrait donner à l\u2019université.C\u2019est elle qui a eu l\u2019idée d\u2019unir la photonique et les sciences de la Terre sous un même toit.Elle s\u2019était engagée à nous fournir des laboratoires appropriés si nous parvenions à obtenir une subvention.» Ainsi, comme l\u2019avait aussi fait son collègue physicien Paul Corkum en ce qui avait trait à la photonique, M.Clark a formulé une demande de financement auprès de la Fondation canadienne de l\u2019innovation et du Fonds pour la recherche en Ontario.ConjointemenL les deux chercheurs ont réussi à réunir une somme dépassant les 26 millions de dollars, ce qui a permis l\u2019achat du spectromètre, d\u2019une valeur de 10 millions, et donné l\u2019impulsion à la construction du CRA, lequel a coûté près de 70 millions de dollars.«Ce n\u2019était peut-être pas réaliste, mais, à partir du moment où on a obtenu le financement, f espérais que la construction du bâtiment prenne au maximum deux ans ! J\u2019ai trouvé ça long! J\u2019avais hâte de pouvoir travailler avec le spectro- mètre», note en riant le géologue.De multiples possibilités Bien que le CRA n\u2019ait été inauguré officiellement qu\u2019en septembre, les chercheurs travaillent avec son spectromètre de masse par accélérateur depuis avril.Installé dans un laboratoire spacieux, avec ses trois millions de volts, ce spectromètre n\u2019est peut-être pas le plus puissant au monde, mais, d\u2019après M.Clark, il est certes l\u2019un des plus polyvalents.«On aurait pu choisir un spectromètre de 6 mégavolts, mais, croyez-moi, c\u2019est quelque chose d\u2019allumer ça, indique-t-il d\u2019un ton moqueur.On a préféré opter pour un appareil avec lequel il est plus facile de travailler et qui est plus facilement adaptable à d\u2019autres technologies, à d\u2019autres interfaces et à d\u2019autres expériences que celles que nous voulions faire en géologie.» Permettant de mesurer les radio-isotopes à des concentrations infimes dans n\u2019importe quelle matière, qu\u2019il s\u2019agisse de tissus humains ou d\u2019échantillons de sol, le spectromètre de masse du CRA accélère les ions à une fraction de la vitesse de la lumière, et ce, avec très peu d\u2019interférences grâce à son séparateiu d\u2019isobares.Outre sa rapidité d\u2019exécution, un des avantages spécifiques de l\u2019appareil est le degré de précision de la mesure au radiocarbone, ce qui permet aux scientifiques de dater des objets tels que d\u2019anciens artefacts ou des caractéristiques géologiques.Puisque le spectromètre de masse par accélérateur peut repérer et analyser les radio-isotopes même lorsque les échantillons n\u2019en contiennent qu\u2019une infime quantité, les chercheurs n\u2019ont besoin que de très peu de matière pour déterminer l\u2019âge de celle-ci, ce qui n\u2019est pas le cas avec des spectromètres de masse traditionnels.«Mais les applications du spectromètre de masse par accélérateur vont au-delà de la datation, relève M.Clark.Elles permettent également de retracer la provenance d\u2019une matière.» Ce que cela signifie, c\u2019est que le champ de recherche de M.Clark et de ses collègues se trouve aujourd\u2019hui considérablement élargi.Grâce au spectromètre de masse par accélérateur du CRA, ils peuvent notamment déterminer la provenance de toutes sortes d\u2019agents contaminants, qu\u2019il s\u2019agisse de déchets nucléaires ou d\u2019hydrocarbures.«On peut par exemple déterminer d\u2019où vient une source de méthane dans une nappe phréatique, explique M.Clark.On est en mesure de dire si elle s\u2019y trouvait de façon naturelle ou si elle a été contaminée par une fuite causée par l\u2019hydro-fracturation en vue d\u2019une exploitation de gaz de schiste.C\u2019est la même chose dans le cas des sables bitumineux.Actuellement, il y a beaucoup d\u2019inquiétudes quant à l\u2019étendue de la pollution causée par ces sables.Avec les technologies dont on dispose au complexe, on peut déterminer si la contamination vient de l\u2019exploitation des sables elle-même ou de phénomènes naturels.» La présence du spectromètre dans son laboratoire permet également à M.Clark de participer à la constitution d\u2019une relève extrêmement compétente à Ottawa.« Cet appareil me donne la possibilité d\u2019offrir une formation beaucoup plus complète à mes étudiants, conclut-il.On ne se contente plus de collecter des échantillons pour les faire analyser quelque part ailleurs sur la planète, on peut les analyser nous-mêmes, dans notre laboratoire, avec un des appareils les plus développés au monde! Ça signifie qu\u2019il y aura bientôt à Ottawa une toute nouvelle génération d\u2019experts géologues maîtrisant la haute technologie.Le Canada ne pourra que mieux s\u2019en porter!» Collaboratrice Le Devoir AT J TANCE SANTE QUEBEC La recherche au service de la santé durable À Québec, depuis octobre 2013, les principaux joueurs œuvrant en recherche et innovation se sont regroupés au sein de l\u2019Alliance santé Québec (ASQ).Ils espèrent que cet outil puissant permettra de développer et de soutenir la recherche, afin d\u2019accélérer le partage des connaissances dans le milieu de la santé et des services sociaux.MARIE-HELENE ALARIE A vec l\u2019Université Laval et les nombreux centres de recherche associés aux hôpitaux de la capitale, on compte plusieurs chercheurs au mètre carré à Québec.«L\u2019Alliance Un réseau de 10 grandes universités avant-gardistes » 360 groupes et laboratoires de recherche, dont 156 chaires de recherche » 297 millions de dollars en subventions et contrats de recherche 9 Université du Québec à Montréal 0 Université du Québec à Trois-Rivières 9 Université du Québec à Chicoutimi 0 Université du Québec à Rimouski 0 Université du Québec en Qutaouais Université du Québec 9 Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue 9 Institut national de la recherche scientifique 9 École nationale d\u2019administration publique 0 École de technologie supérieure 9 Télé-université santé Québec est une initiative née du milieu de la santé, de l\u2019enseignement et de la recherche et soutenue par une organisation comme Québec International», explique Michel Clair, ex-ministre, homme d\u2019af faires et président de l\u2019Alliance santé Québec.Cette initiative est portée par dix facultés de l\u2019Université Laval.D\u2019abord la Faculté de médecine, mais aussi toutes les autres facultés qui ont à interagir dans des projets de recherche sur la santé ou les services sociaux.On compte aussi, parmi les membres de l\u2019ASQ, une dizaine d\u2019établissements ayant un statut universitaire.«Il y avait une volonté chez tous les intervenants de se rapprocher en vue de se donner une vision, des orientations et éventuellement une planification stratégique commune», rappelle Michel Clair, qui ajoute «que, dans le but de définir une telle planification stratégique, un processus inclusif a débuté en octobre 2013 qui a nécessité la participation de 150 personnes, parmi lesquelles on trouve des doyens de faculté, des vice-doyens à la recherche, des directeurs de centre de recherche, des titulaires de chaire de recherche en santé et bien sûr des dirigeants d\u2019établissement».La santé durable Aujourd\u2019hui, l\u2019ASQ est en mesure de dévoiler ce plan stratégique qui ouvre des perspectives nouvelles sur un écosystème complet de la santé, à la fois créateur de bien-être et de richesse.«Historiquement, l\u2019enseignement, la recherche et l\u2019offre des services de santé et des services sociaux et les secteurs des producteurs de technologies et de services médicaux sont des univers qui ont tendance à travailler en silo», nous dit Michel Clair, qui voudrait voir tomber les murs entre chacune de ces disciplines pour que, en fin de compte, on puisse avoir un réseau regroupant l\u2019ensemble des acteurs : d\u2019abord les enseignants, ceux qui développent et qui produisent les connais- sances par l\u2019entremise de travaux de recherche, ceux qui sont prédisposés à les utiliser, soit les dispensateurs de soins et les entreprises privées susceptibles de produire toute technologie médicale ou tout processus à valeur économique ajoutée : « On veut équiper la région de Québec d\u2019une espèce de centrifugeuse dans le but d\u2019amener ensemble ces quatre piliers, de manière à comprimer les délais pour aboutir plus rapidement à un résultat de recherche et à son implantation dans le milieu clinique.» Pour les membres fondateurs de l\u2019ASQ, il était important de trouver un fil conducteur.Est alors apparu le concept de santé durable, qui s\u2019est rapidement imposé parmi les membres.Ce concept se «définit comme un état complet de bien-être physique, mental et social qui est maintenu tout au long de la vie grâce à des conditions de vie saines, enrichissantes et épanouissantes pour tous, grâce à l\u2019accès à des ressources appropriées et de qualité, utilisées de façon responsable et efficiente», explique Sophie D\u2019Amours, vice-rectrice à la recherche et à la création de l\u2019Université Laval, qui affirme que, «du point de vue de la recherche et de la science, ce concept de santé durable est puissant, puisqu\u2019il réunit des experts issus de toutes les disciplines.Il nous permet d\u2019imaginer des projets où on verra des ingénieurs qui travailleront avec différents cliniciens, chercheurs et fournisseurs qui ont tous à cœur d\u2019imaginer le futur et aussi de l\u2019imaginer pour qu\u2019il puisse être mis au service des collectivités qui demandent ces innovations le plus rapidement possible.» C\u2019est cette approche interdisciplinaire qui fait la force de l\u2019ASQ.On voit déjà sur le terrain des projets qui sont grandement soutenus par plus d\u2019un établissement et par plusieurs centres de recherche.«En tant que vice-rectrice à la recherche, je ne peux que m\u2019en réjouir, parce que les projets qu\u2019on me propose sont ambi- Allîance ?santé Qi Le reîeau de reche ne sani Alliance santé Québec MARC ROBITAILLE La vice-rectrice à ia recherche et à ia création de i\u2019Université Lavai, Sophie D\u2019Amours, et i\u2019homme d\u2019affaires et président de i\u2019Aliiance santé Québec, Michei Ciair tieux et conséquents, et je suis convaincue qu\u2019ils vont offrir à la région de grandes capacités d\u2019innovation.» M\u201c® D\u2019Amours donne comme exemple la mise sur pied d\u2019un centre de recherche sur les soins de première ligne issu d\u2019une collaboration entre les centres de recherche soutenus par le Fonds de recherche du Québec en santé de la grande région de Québec, le Centre de santé et des services sociaux de la Vieille Capitale, le CHU de Québec, l\u2019Institut de santé mentale, l\u2019Institut de cardiologie et de pneumologie et plusieurs professeurs de différentes facultés de l\u2019Université Laval.II y a aussi un grand projet neurophotonique où les ingénieurs travaillent avec les psychiatres, qui, eux, collaborent avec les spécialistes de la santé.L\u2019Alliance santé Québec vient tout juste de fêter son premier anniversaire.Mais on trouve un peu partout dans le monde des initiatives semblables ayant vu le jour jl y a quelque temps déjà.A Boston, par exemple, on retrouve le Center for Integration of Medicine & Innovative Technology (CIMIT).La fondation de cet organisme remonte à une douzaine d\u2019années, à l\u2019initiative de quatre médecins qui, au départ, partageaient une volonté de mettre de l\u2019avant la technologie afin de pratiquer des interventions peu invasives dans leur champ de pratique respectif Aujourd\u2019hui, le CIMIT regroupe une douzaine d\u2019établissements et plus de 60 partenaires de l\u2019industrie.L\u2019organisme a piloté plus de 550 projets et, grâce à lui, une quinzaine d\u2019entreprises ont vu le jour.Ailleurs, on trouve en Angleterre le réseau Academie Health Science Networks, présent dans toutes les grandes régions.Cette initiative gouvernementale fait la promotion des sciences de la vie et des soins de santé en tant qu\u2019importants vecteurs permettant de générer une bonne croissance économique, tout en améliorant la qualité des soins offerts dans le système de santé britannique.Ces deux organismes ont le vent dans les voiles et rien n\u2019indique que ce ne sera pas la même chose pour l\u2019Alliance santé Québec.Collaboratrice Le Devoir LE DEVOIR, LES SAMEDI l ^ ^ ET DIMANCHE 2 NOVEMBRE 2014 G 5 RECHERCHE ALIMENTATION ANIMALE A la recherche de la diète miracle REGINALD HARVEY Près de 70% des coûts de production de la viande consommée au Canada sont consacrés à nourrir les animaux.Dans une proportion d\u2019environ 25%, cette nourriture ne sert pas à les alimenter correctement car ils ne possèdent pas les enzymes aptes à la digérer efficacement.Sans les mettre pour autant au régime et afin de corriger cette situation, l\u2019IIniversité Concordia poursuit une recherche dans le but d\u2019élaborer pour eux une recette qui fait appel à la prochaine génération de suppléments pour les porcs et la volaille.Dans ce but, le Centre de génomique structurale et fonctionnelle (Centre for Structural and Functional Genomics) de cette université dispose maintenant d\u2019une subvention de six millions de dollars, répartie sur trois ans, en provenance de Génome Canada et de Génome Québec : un groupe de chercheurs se propose de mettre au point des combinaisons d\u2019enzymes susceptibles d\u2019améliorer la digestion de ces animaux.Tout en réduisant leur consommation de bouffe, porcs et volailles profiteront de valeurs nutritives équivalentes, et, par le fait même, il sera nécessaire de faire appel à des surfaces de terre agricole moindres pour combler leurs besoins alimentaires.Quant au centre lui-même, il rassemble 32 chercheurs chevronnés en provenance des six départements où ils enseignent: biologie, chimie et biochimie, informatique, génie électrique, science de l\u2019exercice (kinésiologie) et journalisme.Situé dans des locaux inaugurés en 2011, il est le seul bâtiment dédié entièrement à la recherche sur le campus universitaire : il se consacre à la recherche interdisciplinaire et à la formation en génomique et la plupart de ses projets sont centrés sur l\u2019environnement, l\u2019agriculture et la foresterie.Le défi et le projet Adrian Tsang, directeur du centre, est professeur au Département de biologie de I\u2019Uni-versité Concordia.11 collaborera avec son équipe de chercheurs pour atténuer à tout le moins les effets d\u2019un problème écologique majeur qu\u2019il cerne: «Selon une étude des Nations unies, en 2050, la population mondiale atteindra 9 milliards de personnes et la demande de protéines animales devrait doubler de volume par rapport à la production actuelle.Le grand défi consistera à assurer à cette population en croissance une sécurité alimentaire dans un contexte où les changements climatiques surviennent rapidement et où les terres fertiles décroissent.» Dans cette perspective, le centre reçoit un appui financier important pour améliorer l\u2019alimentation animale et Adrian Tsang décrit la problématique en cause : «La majorité des ingrédients utilisés pour produire la plupart de la nourriture pour les animaux sont digérés par ceux-ci dans une proportion de 50 à 90 %, selon les différentes qualités et la composition de ces produits, ce qui veut dire qu\u2019il existe un moyen d\u2019augmenter la digestibilité et une meilleure utilisation des nutriments.» 11 explique plus en détail : «La portion indigestible de cette nourriture pourrait servir à développer des enzymes qui amélioreraient la dissolution de substrats spécifiques dans l\u2019organisme de ces animaux.De plus, certains ingrédients de cette nourriture renferment des composantes antinutritionnelles, ce qui diminue les performances animales ou l\u2019apport des ressources nutritives consacrées à la réponse immunitaire; l\u2019efficience de l\u2019alimentation s\u2019en trouve réduite, mais les enzymes peuvent être utilisées pour éliminer ou neutraliser de tels effets négatifs.» La stratégie en vue Le centre s\u2019appuiera au départ sur une exper^ tise déjà acquise, laisse savoir le professeur : «A l\u2019intérieur des précédents projets subventionnés par Génome Canada et Génome Québec, l\u2019Université Concordia a développé plus de 1000 enzymes fongiques qui ont le potentiel de dissoudre les substrats de la nourriture animale; le but ultime du projet est d\u2019utiliser cet inventaire d\u2019enzymes et les outils génomiques pour optimiser et produire un cocktail d\u2019enzymes qui augmentera la digestibilité, éliminera et neutralisera les effets néfastes de la nourriture.» L\u2019apport du secteur privé Elanco Animal Health, une filiale de la multinationale pharmaceutique Eli Lilly Company, collaborera avec le Centre de génomique pour la réalisation du projet.Adrian Tsang situe ce partenaire: «L\u2019entreprise se classe au deuxième rang en matière de santé globale animale dans son domaine, en ce qui a trait au total de ses ventes, et se classe première dans la vente d\u2019additifs pour la ir tui hiu, UNIVERSITE CONCORDIA Adrian Tsang est un professeur au Département de biologie de l\u2019Université Concordia et le directeur du Centre de génomique structurale et fonctionnelle de cette même université.nourriture animale.Cette firme participe à la recherche et au développement en santé animale depuis 60 ans et son expertise inclut la nutrition des animaux, la fermentation microbienne, l\u2019élaboration et la production d\u2019enzymes, l\u2019évaluation de la sécurité et de la toxicité chez l\u2019humain.» 11 fournit ces détails: «Les scientifiques d\u2019Elanco vont travailler sur le projet en se basant sur les besoins spécifiques des producteurs ; ils vont participer à l\u2019analyse des résultats du projet et chapeauter les volets des études animales, de la production massive d\u2019enzymes, de l\u2019évaluation de la sécurité et de la toxicité chez l\u2019humain et, finalement, de l\u2019enregistrement des produits.» L\u2019environnement sort gagnant «Si nous réussissons à améliorer la digestibilité et l\u2019utilisation des nutriments de la nourriture animale et de ses différents composants.souligne le directeur, il y aura plusieurs impacts potentiels sur l\u2019environnement: un de ceux-ci est de réduire l\u2019utilisation des terres qui servent à la production de nourriture animale, étant donné que celle-ci sera utilisée de façon plus efficace par les animaux; il en résultera qu\u2019il sera nécessaire d\u2019avoir recours à des superficies de terre moindres pour produire la même quantité de nourriture destinée à l\u2019alimentation animale.» Un deuxième avantage ressort parmi d\u2019autres: «Cet effet potentiel consiste à réduire les quantités de purin ou de fumier, car une plus grande partie de la nourriture sera utilisée par l\u2019animal pour renforcer son système, au lieu de se perdre à l\u2019intérieur de son système digestif » Collaborateur Le Devoir MODE SUITE DE LA PAGE G 2 Détenteur d\u2019un baccalauréat en éducation, puis d\u2019une maîtrise en administration et enfin d\u2019un doctorat en administration et évaluation en éducation, il a d\u2019abord créé sa propre firme de recherche privée , ERGQSUM, qui produit et met à jour divers rapports et avis sur le financement des universités québécoises.«Nous avons reconstitué une vingtaine d\u2019années de données financières pour toutes les universités au Québec, explique-t-il.Notre équipe de recherche donne des avis, tantôt à des recteurs d\u2019université, tantôt à des groupes comme la Fédération des enseignants du Québec.» C\u2019est ainsi que, à la suite de la révolte étudiante du printemps 2012 et de l\u2019arrivée d\u2019un nouveau gouvernement l\u2019automne suivant, il avait pris contact avec le nouveau ministre de l\u2019Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, «comme je l\u2019avais fait avec tous ses prédécesseurs », relate M.Maltais.Qr le contact entre les deux hommes a été si bon que le ministre lui a demandé de devenir son conseiller.Martin Maltais a ainsi contribué au Sommet sur l\u2019enseignement supérieur, qui a permis de clore la crise étudiante, puis il a piloté la Pobtique nationale de la recherche et de l\u2019innovation (PNRD.«A la suite de la publication de celle-ci, j\u2019ai informé le mi- nistre que j\u2019allais retourner à mes anciennes occupations, raconte M.Maltais.J\u2019ai finalement chojsi de devenir prof à l\u2019UQAR.» À présent, ses travaux de recherche portent sur le financement des universités, les politiques d\u2019enseignement supérieur, le financement de la recherche et la formation à distance.11 donne également des cours dans le cadre du diplôme d\u2019études supérieures spécialisées en administration scolaire.Ce qu\u2019il retire de son passage en politique, c\u2019est que «la réalité n\u2019a rien à voir avec la théorie!, lance-t-il, amusé.Le processus de décision dans les grandes organisations n\u2019a en effet rien à voir avec ce qu\u2019on peut penser en théorie.Les décisions de gestion, c\u2019est tout sauf rationnel.Même les décisions budgétaires sont irrationnelles ! » Cette expérience lui est maintenant précieuse pour la formation des directeurs d\u2019école et de cégep et des cadres supérieurs qu\u2019il donne à l\u2019UQAR.«Cela fait en sorte que je comprends extrêmement bien dans quoi se retrouvent les cadres de nos établissements d\u2019enseignement», dit-il.Qualité plutôt que quantité Pour Martin Maltais, nos universités sont néanmoins confrontées à un véritable problème : le fait qu\u2019elles se battent entre elles pour accaparer une plus grande proportion d\u2019étudiants.« Ce qui est problématique, c\u2019est le fait que la quasi-totalité du financement de nos universités est basée sur une seule variable: la fréquentation étudiante, dit-il.Au lieu de lutter conjointement pour faire augmenter la fréquentation d\u2019une plus grande part de la population, les universités luttent entre elles pour accaparer une plus grosse portion de la tarte.» «Et, depuis longtemps déjà, on a décidé qu\u2019on produirait des diplômés, tant dans les écoles primaires et secondaires qu\u2019à l\u2019université, poursuit le chercheur.On produit des gens qui entrent dans une sorte de machine industrielle.Mais cette logique est non seulement non viable, mais elle est erronée!» En réalité, selon lui, les universités produisent plutôt des activités de recherche et des prestations d\u2019enseignement.«Si on revenait à une formule de financement qui porte davantage sur les activités d\u2019enseignement et de recherche, on aurait une moins grande pression sur la fréquentation et on serait plus en mesure de maintenir la qualité, parce qu\u2019on ne serait pas en train de courir après des clients pour augmenter notre part de la tarte.» En conséquence, ne devrait-il pas y avoir davantage de collaborations interuniversitaires, ne faudrait-il pas penser différemment certains programmes, les penser conjointement avec d\u2019autres universités?, demande Martin Maltais.«Nul doute qu\u2019il y a un certain nombre de choses qui peuvent vraiment être améliorées!», dit-il avec conviction.Collaborateur Le Devoir UNIVERSITE LAVAL «Ce qui est problématique, c\u2019est le fait que la quasi-totalité du financement de nos universités est basée sur une seule variable: la fréquentation étudiante», explique Martin Maltais, professeur spécialisé en financement et politiques d\u2019éducation à l\u2019Université du Québec à Rimouski (UQAR).1 CAMPUS SCIENTIFIQUE Co-innover,' C'est dépassér ulavalxa/recherche UNIVERSITÉ lAVAL G 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI l ^ ET DIMANCHE 2 NOVEMBRE 2014 RECHERCHE L\u2019incidence des pesticides snr les gènes PIERRE VALLEE On sait que certains pesticides et herbicides sont cancérigènes.Mais comment le sont-ils ?En pénétrant dans la cellule, ils viennent perturber son bon fonctionnement et peuvent même provoquer des mutations de l\u2019ADN.Les travaux de recherche de Luc Gaudreau, professeur et chercheur en biologie moléculaire à rUniversité de Sherbrooke, tentent précisément de jeter un meilleur éclairage sur ce phénomène, en cherchant d\u2019abord à mieux faire comprendre globalement le mécanisme moléculaire qu\u2019est la transcription génique et, de façon plus spécifique, à révéler l\u2019impact de la dioxine sur le cancer du sein.Quelques notions de base La molécule d\u2019ADN, qu\u2019on trouve dans les chromosomes du noyau de la cellule sous forme de chromatine, contient l\u2019information génétique qui permet le bon fonctionnement d\u2019un organisme.Le gène \u2014 une partie spécifique de la molécule d\u2019ADN \u2014 est le code qui commande la production d\u2019une protéine, qui est ensuite appelée à jouer un rôle spécifique.«Si on mettait bout à bout tous les brins d\u2019ADN qu\u2019on trouve dans les chromosomes humains, explique Luc Gaudreau, on se retrouverait avec une molécule dont la longueur serait d\u2019environ deux mètres.» On comprend aisément qu\u2019une molécule de cette longueur ne pourrait trouver place dans un chromosome.«Il y a donc tout un mécanisme moléculaire qui sert à compacter la molécule d\u2019ADN afin qu\u2019elle se réduise à une longueur d\u2019environ 10 micromètres.» Ce mécanisme moléculaire se produit grâce à l\u2019intervention de protéines, les histones, qui viennent se greffer aux bases azotées formant l\u2019ADN et leur donnent la forme d\u2019un octo-mère, qu\u2019on dénomme «nucléotide».Toujours sous l\u2019effet de protéines, les nucléotides se regroupent pour former la chromatine.«La chromatine est la forme que prend l\u2019ADN lorsqu\u2019elle se retrouve dans le chromosome.L\u2019image qui décrit le mieux la chromatine est celle d\u2019un bol de spaghetti.» La transcription génique Le gène d\u2019ADN qui code une protéine spécifique ne le fait pas directement, mais plutôt par le biais de l\u2019intermédiaire qu\u2019est TARN messager.«Mais, pour que l\u2019ARN messager se rende aux bases azotées qui sont la partie codante du gène, il doit d\u2019abord se frayer un chemin à tra- PHILIPPE HUGUEN AGENCE ERANCE-PRESSE Professeur et chercheur en biologie moléculaire à l\u2019Université de Sherbrooke, Luc Gaudreau croit que l\u2019usage des pesticides peut entraîner des perturbations importantes dans le fonctionnement des cellules humaines.vers toutes ces protéines qui ont servi au compactage de la molécule d\u2019ADN.» Il y a donc un remodelage de la structure moléculaire de l\u2019ADN, sous l\u2019effet d\u2019autres protéines, généralement des enzymes, qui permet à l\u2019ARN messager de se rendre aux bases azotées propres au gène ciblé et ensuite de copier l\u2019information que le gène contient.C\u2019est l\u2019ARN messager qui ensuite codera la protéine.Ce mécanisme moléculaire porte le nom de « transcription génique ».Règle générale, tout fonctionne bien.Mais le mécanisme est complexe et des permutations sont possibles.Dans le cas d\u2019une permutation, TARN messager ne copie pas parfaitement les informations fournies par le gène.«Heureusement, la cellule est en mesure de détecter ces permutations et d\u2019y apporter les correctifs nécessaires.Le problème se situe lorsqu\u2019il y a une multiplication de ces permutations, car celle-ci peut nuire au bon fonctionnement de la cellule.» Par exemple, on sait qu\u2019il existe des gènes anticancer et des gènes procancer.Qu\u2019arrive-t-il alors si la transcription génique de ces gènes est perturbée?«Si cette permutation favorise l\u2019expression des gènes procancer et inhibe celle des gènes anti- cancer, la croissance de la cellule va s\u2019emballer.» Et une cellule qui ne contrôle plus sa croissance est une cellule cancéreuse.On voit donc l\u2019importance de bien comprendre les mécanismes moléculaires assurant une bonne régulation de la transcription génique, qui constitue l\u2019un des axes de recherche de Luc Gaudreau.La dioxine La dioxine est un agent polluant qui, selon les recherches de Luc Gaudreau, a un effet cancérigène, notamment en ce qui a trait au cancer du sein.Les agents polluants comme la dioxine ont la capacité de pénétrer à l\u2019intérieur d\u2019une cellule humaine.«Lorsque la dioxine pénètre dans la cellule, cette dernière le perçoit et commande à l\u2019ADN de coder la fabrication d\u2019une enzyme dont le rôle est de désintoxiquer la cellule.» Le problème se pose si cette cellule fait partie de la glande mammaire.« Une cellule de la glande mammaire contient beaucoup d\u2019œstrogène et il y a, dans cette cellule, un mécanisme de signalisation de l\u2019œstrogène et de sa régulation.Malheureusement, l\u2019enzyme de désintoxication, qui a été produite pour se débarrasser de la dioxine, perturbe le mécanisme de signalisation de l\u2019œstrogène, ce qui vient déranger le bon fonctionnement des cellules de la glande mammaire.De plus, cet enzyme de désintoxication, en perturbant l\u2019œstrogène, accouche de sous-produits qui peuvent être responsables de mutations de la molécule d\u2019ADN.» La présence d\u2019un agent polluant comme la dioxine dans une cellule de la glande mammaire peut dérégler le fonctionnement de la cellule et être la cause d\u2019un cancer du sein.C\u2019est la raison pour laquelle Luc Gaudreau croit que l\u2019usage des pesticides peut entraîner des perturbations importantes dans le fonctionnement des cellules humaines.«Les pesticides et les herbicides qu\u2019on utilise en agriculture sont homologués par des organismes comme Santé Canada et jugés inoffensifs à court et à moyen terme.Mais on ne connaît pas assez bien leurs effets à long terme sur le fonctionnement des cellules, les perturbations qu\u2019ils peuvent avoir sur des mécanismes moléculaires comme la régulation de la transcription génique.Leur utilisation est une véritable boîte de Pandore.» Ici, croit-il, le principe de précaution devrait s\u2019imposer.Collaborateur Le Devoir UQÀM QUELLES IDÉES VOUS HABITENT?B POUR DES MEDICAMENTS S A N S - F RO N TI E R E S ENSEMBLE, REPENSONS LE MONDE CONCORDIA.CA CENTRE DE BIOLOGIE SYNTHETIQUE APPLIQUEE ^Concord \\ir\tU N I V E R "]
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