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Titre :
La revue nationale
Éditeur :
  • Montréal :J.-D. Chartrand, directeur,1895-1896
Contenu spécifique :
Août
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
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La revue nationale, 1895-08, Collections de BAnQ.

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[" VoL.II AOÛT 1895 No 7 LA REVUE NATIONALE Recueil Mensuel DE LECTURES CANADIENNES-FRANCAISES Paraissant le ler de chaque mois.ad I co Revicroy, Parrie, LirvréraTURE, Hrsromre.VoyaGEs, Anrs.3 3 : I SCIENCES.Finances, INpusrrie.Commence.AGRICULTURE, &C.ABONNEMENTS Téléphone Bell 2883 I.Tes.(1 an =3.00 CANADA ET ETATS-Uvis .2.2 _ | mois 2.00 {1an 20 francs l FRANCE sg .Ci G mois 12 « ( 0 \\NGLETERRE (lan 15 shellings = PTT 333 7 C1 6Mois 8 ce wo rip t \\ \\lan 25.00 i He AUTRES PAYS ., .| eo.A UTRES > \u2019 (6 mois 3.00 2 , Vv - Le numéro 28ec.> Strictement payable davance.La direction ne se rend pas responsable des manuserits refusés.Tous droits de reproduction et de traduction réservés.Pour les abonnements et les annonces, s'adresser aux bureaux de «la Revue Nationale, 33, 35 et 37, rue Saint-Gabriel, Montréal, ou à nos agents attitrés.Toute correspondance devra être adressée à M J.D.CHARTRAND, diree- teur, 33, 35 et 37, rue Saint-Gabriel, Montréal.La date indiquant, sur l\u2019adresse, la fin de l\u2019abonnement sert de reçu à l\u2019abonné.= toe + .a) > IMPRIMERIE DE \u201cLA REVUE NATIONALE LE 33, 35 et 37, rue Saint-Gabriel, Montréal.2 TL 3 & 2 oe » Fu + \u20ac z gi pu Il LA REVUE NATIONALE Cet Ameublement Complet de Maison EN CHENE SOLIDE POUR $74.50 \u2014 COMPRENANT \u2014 1 Superbe Ameublement de Salon, Chéne solide .7 moreceaux 1 Superbe Ameublement de Chambre à coucher, Chêne solide 7 « 1 Superbe Ameublement de Salle à manger, Chêne solide 8 \u201c 1 Superbe Ameublement de Cuisine, Chêne solide 4 i En tout .26 morceaux N'achetez pas de meubles avant d\u2019avoir vu le plus bel assortiment de la ville à des prix sans précédents, chez N.-G.VALIQUETTE Manufacturier et Marchand de Meubles 1575, RUE SAINTE-CATHERINE | (Porte voisine de MM.Dupuis Frères) \u2018Bell Téléphone 6710.MONTREAI.~ f ! SE ) Spécialité pour toutes sortes de Marchandises rembourrées.\\ / pe « - oa .7 .\u2018 \u201c , Dans la correspondance avec les annonceurs prière de mentionner la Revue Nationale.7\u2019 v \\ yA a 7 ¥ _ .¥ r ref { s TT 0 ; rf po dec A Ge NEE AW Nou) ess > ETHNOGRAPHIE MEXICAINE Première partie Lorsque le voyageur parcourt aujourd\u2019hui les plaines du Mexique et de l\u2019Amérique centrale, il n\u2019est pas rare qu\u2019il voit tout à coup se dresser devant lui des ruines qui le remplissent d\u2019étonnement et d\u2019admiration.S\u2019il pénètre dans la forêt, où il croit fouler un sol vierge, son étonnement redouble en présence des monuments antiques, des temples, des palais, des colonnes, des statues, des tombeaux qui s'offrent à ses regards, et qui lui rappellent ceux de l\u2019Egypte, de la Babylonie, de l\u2019Inde et de la Chine.«\u201c Que de fois, a dit un explorateur qui avait parcouru ces régions, poursuivant un oiseau ou un insecte à travers les forêts qu'ensemençaient les Mayas, le hasard m\u2019a mis à l\u2019improviste en présence d\u2019un de ces édifices élevés par ce peuple mystérieux ! Que d\u2019heures mélancoliques passées à errer à travers ces ruines, à contempler ces murailles croulantes, ces œuvres magnifiques d'hommes dont le monde moderne sait à peine le nom et l\u2019histoire ! Et, pourtant, ces pierres ouvragées, couvertes de dessins bizarres, fantastiques, capricieux en apparence, où 3 des plantes, des fleurs, des objets matériels s\u2019enroulent autour de Ê guerriers à la pose orgueilleuse ou humblement agenouillés en vaincus, racontent les faits des siècles passés.Ces bas-reliets sont une écriture, ces palais sont des livres de granit.OÔ vanité ! celui qui a donné l\u2019ordre ES hh 2 LA REVUE NATIONALE d\u2019élever ces murailles, d'inscrire sur chaque pierre son nom et ses hauts faits, a dû se croire immortel.Et voilà qu\u2019aujourd\u2019hui des voyageurs égarés, appartenant à des races d\u2019hommes, dont il n\u2019a pas même soupçonné l\u2019existence, contemplent indécis son œuvre gigantesque qui parlait jadis, et qui est devenue muette.\u201d Pendant que les monarques de l\u2019Egypte faisaient ériger les fastueux monuments qui couvrent le sol de ce vieux pays, et qui devaient immortaliser leur règne ; pendant que les potentats de la Babylonie asservissaient les peuples de la plus grande partie de l\u2019Asie, et que, un peu plus tard, Romulus jetait les fondements de cet empire qui, à son tour, devait dominer le monde alors connu, des peuples nombreux, parvenus à un degré identique de civilisation, agissant dans des circonstances à peu près semblables, fondaient des empires, érigeaient des constructions grandioses, élevaient des pyramides aux proportions extraordinaires, remplissaient enfin du bruit de leurs exploits une portion considérable de notre continent.Sans doute, les hauts faits des héros.les actions mémorables des rois, furent inscrits pour être transmis à la postérité, mais les archives qui pourraient aujourd\u2019hui nous renseigner sont en partie détruites ; et, celles qui restent, du moins celles qui remontent à la période la plus ancienne de ces peuples, attendent encore leur Champollion.Que sait-on du passé du Mexique avant l\u2019arrivée des Espagnols ?Hormis un nombre assez restreint de spécialistes, tout ce qu\u2019en connaissent la généralité des lecteurs, et encore plus ou moins vaguement, se borne à savoir que lorsque les Européens pénétrérent pour la première fois dans cette contrée, ils y trouvèrent un peuple appelé les Aztèques, gouverné par un empereur du nom de Montezuma, qu'ils détrônèrent.En effet, lorsque Cortez apparut au Mexique, il eut affaire à un peuple puissamment organisé, brave à la guerre, et dont il n\u2019aurait pas eu facilement raison, s\u2019il n\u2019eût été singulièrement favorisé par les plus heureuses circonstances.Parvenu au cœur de l'empire, en présence de la capitale des Aztèques, il y vit une ville immense, entourée d\u2019un lac qui en défendait les approches.On ne pouvait pénétrer dans son enceinte que par quatre chaussées, juste assez larges pour que dix hommes à cheval pussent y passer de front.Cette ville embrassait une circonférence de plus de neuf milles, et contenait, au dire des conquérants eux-mêmes, 60,000 maisons.Elle était divisée en quatre gran Is quartiers ; ses rues principales étaient droites, larges, pourvues de trottoirs et bordées d\u2019un canal ; de sorte que l\u2019on pouvait circuler soit en barque, soit à pied.Tout un système de digues et d\u2019écluses, servant à contenir les eaux et à les faire écouler, entourait la ville.Des aqueducs, formés de tuyaux en terre cuite, amenaient d\u2019une dis- x= UE rir oot rare Eee ce EL re ste ee dE nine sn er es eee.ETHNOGRAPHIE MEXICAINE 3 tance de deux milles l\u2019eau nécessaire aux habitants de la capitale.Ses rues, \u2014fait qui pourrait servir d\u2019exemple à plus d\u2019une ville moderne\u2014 ses rues, dis-je, étaient arrosées soir et matin, pour combattre la pous- siére, Des brasiers, disposés sur tous les points de son enceinte, l\u2019éclairaient pendant la nuit.Il n\u2019était alors permis à personne, sauf aux soldats de garde, de circuler armé dans les rues ; des surveillants d\u2019ailleurs les parcouraient en tous sens, de sorte que l\u2019on y jouissait de la plus parfaite tranquillité.Des prêtres, préposés à cette fin sur les tours des temples, mesuraient le temps par l\u2019observation des étoiles, et soufflaient d\u2019heure en heure dans des conques marines, pour en faire connaître la marche.Au centre de la cité et dominant tous les autres édifices par ses proportions cyclopéennes, se voyait le grand temple, formant un parallélogramme régulier de 375 pieds sur 300, et s\u2019éle- / vant par cinq terrasses construites en \u2018 retrait les unes sur les autres.Quarante autres temples plus petits, couronnant également des pyramides, entouraient l\u2019enceinte sacrée.Puis, à côté, se trouvait le palais de l\u2019empereur, vaste édifice de pierre, avec ses - portiques, ses colonnes d\u2019agate et de M.ARTHUR GAGNON porphyre, et ses vingt portes donnant sur la grande place du marché et les rues latérales.Ce palais renfermait, outre une centaine de petites pièces, trois cours, des salles en très grand nombre dont les murs étaient couverts de jaspe, de marbre et de peintures.Un témoin oculaire raconte qu\u2019une de ces salles pouvaient contenir trois mille personnes.Outre cette résidence, l'empereur en possédait encore plusieurs autres qui servaient à loger ses femmes, ses ministres, ses conseillers, les étrangers de distinction ou les rois qui venaient lui faire visite.Les demeures aristocratiques étaient construites en pierre ; elles possédaient deux étages, des pièces aménagées, avec toît en terrasses aux parapets cré- nélés et parfois surmontées de tours, de sorte qu\u2019elles pouvaient être converties au besoin en autant de forteresses.Les murs, blanchis et polis avec soin, reluisaient de telle façon, que les premiers Espagnols qui les virent crurent qu\u2019ils étaient en argent.Je ne parlerai pas des deux grandes ménageries, l\u2019une pour les oiseaux et l\u2019autre pour les quadrupèdes et les reptiles, établissements pourvus de portiques et de jardins, qui se voyaient alors à Mexico, ni des autres embellissements de cette vaste cité, qui étonnèrent si grandement les Espagnols.L'ancienne capitale des Aztèques n\u2019a pourtant RE NOR 4 LA REVUE NATIONALE jumais égalé en grandeur et en magnificence son ancienne rivale de Texcoco, qui comptait, dit-on, 140,000 maisons.Et le pays lui-même, à l'époque de l\u2019arrivée des Espagnols, était divisé en quatre royaumes, dont le plus vaste et le plus puissant incontestablement était celui des Aztèques, avec Mexico pour capitale, plus, trois républiques et plusieurs autres petits Etats.Parmi ces républiques, il faut distinguer celle de Tlaxcala dont les habitants, ennemis séculaires des Aztèques, firent cause commune avec Cortez, et contribuèrent ainsi par la suite, à l'asservissement final de leur propre pays.Je me bornerai donc ici à donner un aperçu de ce que l\u2019on connait de l\u2019ancien Mexique, et de faire connaître ce que la légende, la tradition et l\u2019histoire nous apprennent touchant les peuples qui habitaient autrefois ce territoire et l'Amérique centrale.Malheureusement du moment que nous remontons de quelques siècles au delà de l\u2019époque de la conquête, l\u2019histoire véritable cesse ; l\u2019historien cependant se trouve déjà en présence de peuples nombreux et d\u2019origines diverses, et il lui faut, au milieu des ténèbres qui l\u2019envahissen t, chercher à remettre en lumière, par l\u2019étude des ruines qui se voient encore sur le sol, des inscriptions qui ont échappé aux ravages du temps, de la tradition et quelquefois de la légende, un passé qui, certes, ses monuments l\u2019attestent, n\u2019a pas été sans grandeur.C'est ce qu'ont fait, du reste, avec beaucoup de succès, les premiers missionnaires qui arrivèrent au Mexique.Obligés par la nature de leurs fonctions à se familiariser avec la langue des indigènes, ils purent commencer un travail de patientes recherches, lesquelles, réunies à ce que nous révélent de nos jours les découvertes archéologiques et les études poursuivies avec un zèle non moins admirable, nous mettent en mesure de reconstituer, au moins, dans ses traits principaux, ce mystérieux passé.Quant à moi personnellement, je ne suis en ce moment que l\u2019écho fidèle, le rapporteur consciencieux des travaux de tous ces disciples de la science.Ce qui est certain, c\u2019est que, pendant des siècles, des peuples nombreux se sont dirigés du nord au sud vers un point commun, le Mexique et l'Amérique centrale, s\u2019y sont établis de gré ou de force et ont cherché successivement à dominer les races qui les y avaient précédés.Mais, pour traiter avec quelque avantage une question hérissée de tant de difficultés, il faut procéder avec ordre, et commencer.par le commencement.Malheureusement, ce commencement, c\u2019est-à-dire l\u2019origine des premiers habitants de l\u2019Anahuac, est si obscure, si enveloppée de ténèbres qu\u2019on ne peut presque rien en dire (1).Les Indiens, d\u2019après une tradi- (1) Ce nom, qui désignait l\u2019empire des Aztèques à l\u2019arrivée des Espagnols, vient de la langue toltèque, et signifie : \u201c situé près de l\u2019eau\u201d ; il ne s'appliqua d\u2019abord qu\u2019à la vallée de Mex1co à cause de ses lacs, puis finit par s\u2019étendre à tout le territoire compris entre le 14e et 21e degré de latitude. ETHNOGRAPHIE MEXICAINE D tion conservée jusqu\u2019au moment de la conquête, prétendaient descendre d\u2019une race de géants.Ceci nous reporte du coup aux plus anciens souvenirs de l\u2019humanité, tant en Amérique que sur le vieux continent.En effet, nous dit le livre sacré : \u201c Les géants étaient sur la terre en ces jours.\u201d Les découvertes paléontologiques ne permettant pas de supposer que les hommes des temps primitifs, pris en masse, dépassaient en stature ceux d\u2019aujourd\u2019hui, on a émis bien des hypothèses touchant l\u2019interprétation véritable qu\u2019il faut attacher à cette expression de géants ; si l\u2019on arrive jamais à une unanimité d'opinion à ce sujet, et si je suis le premier à l\u2019apprendre, je m'empresserai d\u2019en faire part aux lecteurs de la REVUE NATIONALE et de les entretenir plus au long des géants de l\u2019Amérique, qui devaient avoir les mêmes allures que ceux du reste de la terre.\u201cTout ce que l'on peut affirmer, a écrit le docteur Hamy, dans son ouvrage intitulé : Zoologie du Mexique, c\u2019est qu\u2019un homme dont les caractères anthropologiques sont encore indéterminés, vivait avant les derniers événements géologiques qui ont donné à l'Amérique sa conformation actuelle, et qu\u2019au Mexique en particulier, cet homme fut le contemporain des animaux gigantesques dont, suivant les écrits des indigènes, les Olmèques ont achevé la destruction.\u201d Toutefois, les faits observés jusqu'ici nous permettent d\u2019affirmer que l\u2019Amérique a été originairement peuplée par des habitants appartenant aux trois grandes divisions de l'humanité, c\u2019est-à-dire par les races jaune, blanche et noire.L\u2019élément noir y est pour peu de chose et ne compte guère de représentants ; la race blanche v apparait déjà modifiée par des croisements antérieurs; le type mongoloïde semble prédominer, et, appliqué à nos Indiens modernes, il s\u2019y accuse de la manière la plus frappante.Les voyageurs qui ont été à même d'étudier et de comparer les deux races, ici et en Asie, ont maintes fois signalé les rapports de tout genre qui existent entre elles ; seulement, en Amérique, l'influence du milieu a fini par les faire tourner à la peau rouge.Enfin, si l\u2019on prend pour base les traditions, les usages, la classiti- cation des langues et quelques particularités anthropologiques, les peuples de l\u2019Anahuac, ou de l\u2019ancien Mexique, pour me servir d\u2019une expression plus familière, peuvent se ramener à trois groupes principaux : les Othomis au centre, les Mayas-Quichés au sud, et les tribus nahuas qui, sorties du nord et dont les Aztèques ont clos les immigrations successives, vinrent se superposer aux premiers habitants.Cette classification n\u2019est pas une division ethnique, les faits acquis à la science ne permettant pas encore une telle distinction ; si je l\u2019adopte c\u2019est seulement à cause du rôle prépondérant que chacun de ces groupes a joué dans l\u2019histoire.Les Othomis sont généralement regardés comme la plus ancienne, ou du moins une des plus anciennes populations du Mexique ; ils étaient b LA REVUE NATIONALE barbares, et leurs descendants, qui se voient encore aujourd\u2019hui dans les États de Queretaro, Puebla, Vera-Cruz et Michoacan, ont conservé jusqu\u2019à nos jours quelques traits de leur sauvagerie primitive.Ils furent de bonne heure refoulés dans les montagnes où, pendant de longs siècles ils vécurent indépendants sans subir l\u2019influence des civilisations étrangères.De fait ils ne sortirent de leur barbarie que vers le 15e siècle.Un auteur récent, qui à eu l\u2019avantage de les étudier sur place, écrivait ce qui suit en 1886: \u201c Antérieurs aux premiers Nahuas, qui semblent remonter à la pierre polie ; antérieurs à la race Maya-Quiché, qui travaillait déjà le cuivre à l\u2019état natif : antérieurs probablement aussi aux colonies nègres, dont le Mexique a gardé des traces non équivoques, les fils d\u2019'Othomis apparaissent dès l'époque paléolithique, habitant les cavernes, menant une vie sauvage et adonnés à la chasse.Ils ont laissé des vestiges assez douteux, il est vrai, d\u2019un culte zoolätrique.Leurs nombreux dialectes, qui aujourd\u2019hui encore, varient d\u2019un village à l\u2019autre, sont nettement monosyllabiques.Le type, tel qu\u2019il s\u2019est conservé à travers tant de siècles, les rapproche de la race mongole.\u201d Le même auteur incline à identifier cette race avec celle dont il vient d\u2019être question un peu plus haut et qui vécut, suivant les traditions mexicaines, à l\u2019époque des grands mammifères disparus.LES MAyas-QuicHés.\u2014la première des races civilisées dont on constate l\u2019existence sur notre continent est celle des Mayas-Quichés, qui habitaient la presqu\u2019île du Yucatan et dont l\u2019influence civilisatrice a débordé sur l'Amérique centrale.Orozco y Berra, le plus distingué peut être parmi les modernes archéologues mexicains, a reconnu quinze dialectes se rattachant au Maya.Cette langue et ses dérivés se parlaient dans le Tabasco, le Chiapas, le Guatemala, une partie de San Salvador, du Honduras et du Nicaragua.Quelques auteurs rattachent l\u2019origine des Mayas à la race Nahua : pour d\u2019autres ils en sont nettement séparés.Leur idiome, en efiet, semblerait favoriser cette manière de voir, si l\u2019on ne savait avec quelle rapidité s\u2019altèrent et se transforment les dialectes provenant primitivement d\u2019une souche commune ; et ceci s\u2019applique particulièrement à l\u2019Amérique où les langues sont nombreuses et diverses plus que nulle part ailleurs ; elles différent souvent de tribu à tribu, tandis que les caractères physiques et l\u2019histoire attestent leur identité ethnique.Les traditions, les monuments, les textes hiéroglyphiques attribués 4 cet ancien peuple, revétent un cachet distinctif.Les Etats actuels de Yucatan, Campêche, Tabasco et Chiapas, renferment encore aujourd'hui un grand nombre de monuments attribués aux Mayas : temples, palais, forteresses qui, par la belle coupe des pierres, l\u2019élégance de l\u2019architec- ETHNOGRAPHIE MEXICAINE 1 ture et le goût et la richesse de l\u2019ornementation, témoignent certainement d\u2019un état de civilisation avancé.Ces ruines, toutefois, si elles comportent un caractère architectural identique, si, elles ont de commun les inscriptions hiéroglyphiques, elles ne sont pas toutes de la même époque ni l\u2019œuvre d\u2019une seule génération.On a même cru y distinguer trois époques qui rappellent, à n\u2019en pas douter, la civilisation nahua.Un fait certain, c\u2019est qu\u2019à la chute de l'empire toltèque, au onzième siècle de notre ère, un grand nombre parmi les vaincus émigrèrent vers différents points de l\u2019Amérique centrale et jusque dans la péninsule Yucatèque, faisant partout sentir l\u2019influence de leur civilisation.M.Désiré Charnay qui, par deux fois, étudia minutieusement les ruines de tous ces pays, n'hésite pas à regarder les Toltêques comme les auteurs de la plupart des monuments disséminés dans les contrées anciennement occupées par les Mayas.Il existe encore d\u2019autres traits de ressemblance entre les deux peuples : les armes des Toltèques, par exemple, rappellent celles des Mayas.Comme ces derniers, ils portaient des vêtements rembourrés en coton, véritables armures que les flèches et les javelots ne pouvaient pénétrer.Ce que nous savons des vases, des outils, des ornements mayas, prête.à de nouvelles comparaisons.Le calendrier et le système de numération des deux peuples reposaient sur les mêmes bases.Cependant, l\u2019Indien Yucatèque, tel qu\u2019il existe encore de nos jours, forme, par ses traits comme par son caractère, un type à part parmi les indigènes de l\u2019Amérique centrale.Chez les Mayas la dignité de sacrificateur était réputée impure et dégradante, tandis que les Mexicains proprement dits la regardaient comme une des plus hautes fonctions auxquelles ils pouvaient prétendre.Il est donc impossible, dans l\u2019état actuel de nos connaissances, d\u2019affirmer ou de nier la communauté d\u2019origine des deux peuples ; la lente fusion de deux races voisines est suffisante d\u2019ailleurs pour expliquer comment certaines idées et certains usages toltèques ont pu s\u2019infiltrer de bonne heure chez les Mayas.\u201c La seule conclusion permise à l'heure actuelle, dit l\u2019auteur de L'Amérique préhistorique, C'est que si les Mayas et les diverses branches des Nahuas sortaient de la même souche, leur séparation avait sûrement précédé de bien des siècles l\u2019invasion espagnole.\u201d Quoi qu\u2019il en soit, du moment que les Mayas apparaissent dans l\u2019histoire, ou plutôt dans un passé plus ou moins nuageux, on les trouve établis sur les côtes de l'Atlantique.Suivant leurs traditions, ils vinrent par mer, et c\u2019est vers l\u2019an 793 avant l\u2019ère chrétienne qu\u2019ils se fixèrent au Yucatan.Vinrent-ils par l\u2019Atlantique en passant par les Antilles, ou diri- gèrent-ils plus tard des colonies vers ces îles?Voilà encore une question qui vraisemblablement 1e-ter.toujours dans l\u2019obscurité, ou qui, dans LE 8 LA REVUE NATIONALE tous les cas, re pourra être éclaircie que par de longues et laborieuses recherches; mais, ce qui est certain, c'est que la langue des Mayas ressemble tellement à celle que parlaient les aborigènes de Cuba, d'Haïti et de la Jamaïque, qu\u2019il existe entre ces peuples une parenté incontestable.Vers l\u2019époque des origines de l'empire maya apparaît un personnage célèbre, du nom de Votan, qui fut à la fois sonv erain Tiêtie et législateur ; il fut aussi un guerrier, car c\u2019est par la guerre qu\u2019il établit sa domination et que sa dynastie affermit son pouvoir.Il semble avoir exercé un rôle si prépondérant dans l\u2019histoire des Mayas, qu\u2019il fut placé après sa mort au rang des dieux, tout comme les héros de l\u2019antiquité grecque et romaine.Les Mayas eurent jusqu\u2019à trois royaumes tributaires, et leur domination s\u2019étendit sur une grande partie de l'Amérique centrale.Nachan, dans la province de Chiapas, était leur capitale.C\u2019était une ville d\u2019une grande étendue et d\u2019une splendeur extraordinaire, à en juger par les ruines qui en recouvrent encore le sol; ses rues s\u2019étendaient sur une longueur de six à huit lieues.Cette ancienne Babylone américaine, de même que sa contemporaine asiatique, n'est plus aujour- d\u2019hui qu\u2019une solitude, rendue d\u2019autant plus profonde que les inscriptions que portent ces monuments, n\u2019ont pu encore être interprétées.Elle a passé, hélas ! comme toutes les choses de ce monde, et si quelques pierres n\u2019en marquaient l'emplacement, le souvenir en serait à jamais banni de la mémoire des hommes.L'histoire générale des Mayas nous offre, d\u2019après la tradition, \u201c une longue suite de victoires et de défaites, de luttes intestines et de guerres extérieures, d\u2019alliances rom, ues et de révoltes des peuples tributaires ; puis, selon la loi générale qui régit l\u2019'humanité, l'empire décline, les invasions se succèdent et les luttes de cette race contre les envahisseurs de leur patrie sont celles d\u2019un peuple vieux et usé, ne sachant plus se défendre contre des races plus jeunes et plus vigoureuses,\u201d (1) Voilà à peu près tout ce que l\u2019on sait touchant l\u2019histoire de cet ancien peuple.Comme je le faisais remarquer il y a quelques instants, on n\u2019est pas encore parvenu à interpréter d\u2019une manière satisfaisante les hiéroglyphes attribués aux Mayas; ces caractères, tout différents des pictographies nahuas, sont muettes pour nous.D'ailleurs, à part les inscriptions gravées sur la pierre que nous trouvons parmi les ruines, nous ne possédons que trois manuscrits mayas échappés à l\u2019autodafé qu\u2019en ordon- (1/ Nacailuc.L'Anérique préhistorique.=_ a x = \u2014_ - ETHNOGRAPHIE MEXICAINE 9 nèrent les Espagnols en 1569.Les récentes explorations de M.Désiré Charnay, ainsi que les patientes recherches de MM.de Charency, de Rosny et d'autres américanistes, contribuent actuellement à faire un peu de lumière sur le sujet qui nous occupe, et il y a lieu d\u2019espérer que nous serons bientôt mieux renseignés sur l\u2019histoire et la civilisation de ces Américains d'autrefois.ARTHUR GAGNON.La fin au prochain numéro.ESF EE IT EN TE Hig ji \u201cif ai on: LES CANADIENS-FRANCAIS ET LEUR LITTÉRATURE Monsieur Louis Fréchette signalait, en avril dernier, dans la Patrie, l'apparition d\u2019un livre de M.Virgile, Rossel : Histoire de la littérature française hors de France, où l\u2019éminent professeur de Lausanne consacre des pages élogieuses à notre pays et à notre littérature.C\u2019est avec le plus vif intérêt que nous avons lu nous-même cette pénétrante étude, et nous voudrions en mettre ici, sous les yeux, les parties les plus saillantes.D\u2019une plume rapide, M.Rossel esquisse d\u2019abord les origines françaises du Canada, puis les temps qui ont suivi la Cession, où il admire les grandes luttes, finalement triomphantes de nos pères pour conserver leur langue, leurs institutions, leurs lois, et il en vient alors à parler de notre tempérament national.A ce propos, il cite le mot très fin de M.Joseph Marmette\u2014mort il v a deux mois\u2014à M.Jules Simon : \u2018\u201c\u2018 Nous aimons toujours la France comme une mère ; nous considérions autrefois l'Angleterre comme une marâtre : aujourd\u2019hui nous l\u2019estimons comme une excellente belle- mere.\u201d It M.Rossel ajoute, par forme de commentaire : \u201cAnglo-Saxons et Canadiens-Français demeurent séparés, moins encore par de douloureux souvenirs, que par la religion, la langue, les mœurs.Une cloison étanche divise en deux, du haut en bas, la maison canadienne ; les affaires et les intérêts communs y créent des rapports nécessaires de voisinage, rien de plus.\u201d Nous nous permettrons de faire remarquer à l\u2019auteur qu\u2019il s\u2019éloigne peut-être là de la réalité, au moins pour ce qui est de la Province de Québec.Les Anglais individuellement se débarrassent peu à peu de leurs préjugés à notre égard quand une fois ils ont appris à nous bien connaître.Et nous finissons la plupart du temps par sympathiser, par former même de sûres amitiés dans le contact aisé et cordial des relations sociales.a0 LES CANADIENS-FRANÇAIS 11 L\u2019habile critique a saisi les caractéristiques de notre race, qui sont, comme il le dit, \u201cla simplicité et l'austérité des mœurs, le culte du foyer, la religion de tous les sentiments et de toutes les traditions qui ont pour objet la famille et la patrie.\u201d Sa bienveillance nous découvre encore \u201cdes vieilles qualités gauloises d\u2019initiative, de sociabilité, de vaiilante humeur, de tenace énergie.\u201d \u201cLes Canadiens de notre race, poursuit-il, sont des Français du 17e siècle, des Français du Nord d\u2019ailleurs et de bons catholiques, qui réservent aux idées modernes juste la place nécessaire dans une société moitié patriarcale, moitié bourgeoise, et qui ont fait l'expérience, s\u2019ils ne s\u2019en sont pas appropriés tous les bienfaits, de la liberté.\u201d Il Il s\u2019agit maintenant de la langue.M.Rossel est frappé de la différence \u201centre notre sentiment national, qui s\u2019est maintenu très ardent, et notre langue qui a perdu de sa précision, § de son élégance, de sa vigueur fière et souple pour devenir le français britannique.\u201d Avouons-le avec infini- |p: ment de tristesse : \u2018notre langue s'est R : corrompue et s\u2019est appauvrie.\u201d Vérité ja£ cruelle pour notre amour-propre national et qu\u2019il faut renverser au plus tôt! M.Fréchette a fait, sur ce sujet, en patriote qu'il est toujours, les plus judicieuses observations.Il ne nous convient pas d\u2019y rien ajouter.Rappelons seulement une noble pensée d'Alexandre Vinet, citée par M.Rossel: «Le respect de la langue est presque de la morale.\u201d Ailleurs, M.Rossel explique comment l\u2019école et le journal contribuent à former l'éducation littéraire d\u2019un peuple.Il salue, en passant, la doyenne de nos universités.\u201c C\u2019est l\u2019Université Laval, dit-il, qui a été l\u2019une des plus fermes colonnes de la nationalité franco-canadienne\u201d À ses yeux, le journalisme a pris de nos jours \u201c\u2018 un caractère d\u2019originalité infiniment plus marqué qu\u2019autrefois.\u201d Voici tout le passage : \u201c La presse du pays compte des écrivains dont elle a le droit d\u2019être fière, Fabre, Provancher, Dunn, Lusignan, Beaugrand, Dansereau, DeCelles, Routhier, Tardivel, David, Beausoleil, ete.Elle est, au surplus, inspirée par le plus vif patriotisme, elle a conservé, dans les M.HECTOR GARNEAU.SHU RR CE 12 LA REVUE NATIONALE procédés et dans l\u2019allure, cette fièvre et cette flamme, cette décision et cette crânerie qui sont dans le tempérament latin.\u201d Nous avons hâte d'arriver au chapitre qui concerne plus spécialement la littérature canadienne.C\u2019est ici que M.Rossel exprime toute son opinion, l\u2019opinion d\u2019un critique connaisseur et autorisé, en répondant à la question : Existe-t-il un mouvement intellectuel au Canada ?\u201cLa question, dit-il, pouvait se poser en 1830 et même en 1850 ; elle a reçu depuis une réponse victorieuse.\u201d S\u2019il faut en croire cet aimable auteur, \u2018la Nouvelle-France a ajouté quelque chose au patrimoine de la pensée et des lettres françaises.\u201d Il continue: \u201cS'il suffisait qu\u2019un peuple eût une grande histoire pour qu\u2019une grande littérature en sortit, les Canadiens se seraient fait une belle place dans les lettres françaises.\u201d Cette réflexion nous remet en mémoire une autre parole d\u2019un illustre historien, Henri Martin, sur nos pères dans la guerre de Sept ans: \u201c Dans l\u2019Inde on avait pu admirer quelques grands hommes ; ici, ce fut tout un peuple qui fut grand.\u201d Cependant, cette seule source d\u2019inspiration ne suffit pas.Il faut, en outre, que la littérature se trouve dans des \u2018conditions particulières de bien-être matériel et de progrès social,\u201d car elle est essentiellement \u201cune fleur de civilisation.\u201d Et puis, elle a encore besoin du \u201clibre épanouissement du génie national dans un milieu favorable\u2019 pour croitre et murir.Rencontre-t-on ici ces conditions voulues de production et de perfectionnement intellectuels?Il faut à regret répondre non ; nous.sommes si jeunes parmi les nations ! Nous ne possédons, pour ainsi dire, ni académies, ni écoles, ni chaires, ni musées où, par exemple, la philologie, la critique, les beaux-arts puissent s\u2019enseigner, se développer et se répandre ensuite sur tout le pays.Il n\u2019y a pas encore de public amoureux des nobles ou ingénieuses idées traduites dans un style harmonieux et pur ou épris des œuvres exquises d\u2019art et de génie, un public qui lise, qui s'intéresse au progrès de l\u2019esprit humain, qui honore et encourage les vocations et les travaux littéraires.Il nous manque, par-dessus tout, cette grande élite de penseurs et d'écrivains qui élabore les destinées morales d\u2019un peuple, qui guide l\u2019intelligence de la masse, forme son goût, dirige ses aptitudes et ses énergies, qui soit, en un mot, l'incarnation vivante de ce qu\u2019il y a de plus élevé et de meilleur dans la race.Ajoutez l'éloignement des centres intellectuels, l'influence ambiante d\u2019idiomes étrangers, la pauvreté des auteurs et cet incessant, cet impitoyable sérugg/e-for-life quotidien qui paralyse les efforts vers les lettres ou vers les arts, et vous saurez pourquoi nous sommes si loin en arrière de l\u2019Europe artistique et supra-cultivée du 19e siècle.M.Rossel l\u2019a parfaitement compris quand il dit que \u201cnous n'avons pas de LES CANADIENS-FRANÇAIS 13 temps pour les conquêtes idéales.\u201d Pourtant, ces énormes obstacles n'ont pas empêché des enthousiastes, des audacieux de persévérer dans la carrière.Gloire à eux! Tel qu\u2019il est, notre avoir littéraire, M.Rossel I'admire.\u201c Des noms comme ceux d\u2019un Garneau, d\u2019un Crémazie, d\u2019un Fréchette, .ne sont-ils pas très honorables pour la littérature d\u2019un petit peuple noyé dans la vaste agglomération anglo-saxonne ?\u201d III Ces remarques préliminaires conduisent au vif même du sujet.Sous la domination française, notre littérature n\u2019existait pas encore.Un nom de voyageur peut-être ou de missionnaire français ayant rap porté des impressions, des \u201c\u2018 sensations\u201d du Nouveau-Monde, apparaît comme le seul et fugitif signe d\u2019une littérature à venir.Il faut descendre jusqu\u2019à la conquête anglaise pour trouver le berceau véritable des lettres canadiennes.Le sang héroïque qui coula sur les plaines d\u2019Abraham devait devenir une semence féconde d\u2019écrivains et d'hommes d\u2019Etat de notre race.En dépit de l\u2019oppression britannique des premiers temps, les Canadiens gardaient, chaud et palpitant, le souvenir choyé de leurs ancêtres.Peut-être allégeaient-ils la douleur de leur d\u201cfaite par la conviction \u201cqu\u2019ils avaient fait de l\u2019histoire,\u201d une histoire incomparable en sa sublime brièveté.Et devant la perspective de leur interminable séparation de la France, eux qui ne devaient jamais oublier, ils pouvaient espérer que \u201cles expériences, les malheurs et les gloires de leur pays allaient donner une littérature à la Nouvelle-France,\u201d une littérature à l'âme française, qui parlerait de la mère-patrie et de leurs anciens frères d\u2019armes, qui raconterait \u201cles grandes choses qu\u2019ils avaient faites ensemble \u201d dans les journées mémorables d'autrefois.Michel Bibaud, Jacques Viger, quelques autres encore qui s\u2019occu- pérent d'histoire sont les premiers défricheurs du champ des lettres canadiennes.Puis vient Garneau \u201cl\u2019historien national par excellence, que les conseils du patriotisme et une réelle vocation d\u2019écrivain déterminèrent à refaire, sur un plan très large, avec une connaissance parfaite des archives de son pays, en érudit, en philosophe et en lettré, l\u2019histoire politique du Canada.\u201d Nous prions que l\u2019on nous permette de citer ici ce qui se rapporte à notre illustre aïeul.L\u2019honneur qui lui est rendu rejaillit, il nous semble, sur toute la race qui été l\u2019idole de son cœur et l\u2019unique passion de sa courte vie.Parlant de son Histoire : \u201cc\u2019est, dit M.Rossel, de l\u2019histoire habilement présentée, qui s\u2019élève aux considérations générales, et qui sait allier le charme de la narration à la profondeur des aperçus et à la science 14 LA REVUE NATIONALE des faits \u2014du Michelet un peu éteint et sentant sa province.Garneau possède et gouverne son sujet.Peu de longueurs, pas de superfluités, point de fatras.Les deux premiers volumes sont d\u2019un esprit clairvoyant.et peut-être le dernier est-il supérieur aux précédents par la verve et l\u2019éloquence, car il s\u2019agit ici, pour Garneau, d\u2019exprimer les vœux, de soutenir les intérêts, de défendre les droits de son pays, et son Histoire est alors mieux qu\u2019un livre: un acte.\u201d Et M.Rossel indique une des plus nobles qualités de l\u2019auteur: \u201cIl est de ces écrivains de franc parler qui méprisent les mesquins artifices, les réticences, les atténuations ou les silences plus habiles que courageux.Il va droit au but, sans détours et sans ruses.\u201d Plus loin défilent devant nos regards J.C.Taché, \u201cl\u2019un des meilleurs publicistes français du Dominion ;\u201d Joseph Tassé, \u201c investigateur infatigable ;\u201d l\u2019abbé Faillon, \u201cfureteur heureux, conteur fécond.\u201d De l\u2019abbé Ferland, M.Rossel trace ce portrait qui demande à être reproduit: \u201c L\u2019abbé Ferland croit sans doute à la mission providentielle du Canada, comme l'abbé Faillon.Il a l\u2019esprit alerte, la raison éclairée, le don d\u2019intéresser et d\u2019émouvoir.Sa science n'a pas de lacunes.\u201d Mais «il n\u2019a ni la sûreté du coup d\u2019œil, ni l\u2019élévation philosophique, ni la clarté de méthode, ni l\u2019unité de plan, ni enfin cette flamme du sentiment national qui font de Garneau le grand historien laïque et populaire du Canada.Garneau s\u2019est mis en communication avec lame du peuple ; Ferland vise avant tout & glorifier le clergé.\u201d Notre critique a beaucoup d\u2019estime pour l\u2019abbé Casgrain, \u201cun des littérateurs les plus délicats et les plus originaux du Canada contemporain.\u201d Il ne ménage pas non plus son admiration & MM.Turcotte, LeMoine \u201c polygraphe fécond et distingué,\u201d aux abbés Verrault, Gosselin, à MM.Sulte, Dionne, ¢ tous ces hommes qui ont travaillé, dans un esprit d\u2019absolu desintéressement patriotique, a la glorification du passé canadien.\u201d M.Rossel a vite deviné pourquoi nos historiens sont relativement si nombreux : \u2018En pouvait-il être différemment chez un peuple si riche de beaux souvenirs, si fier de sa nationalité ?\u201d Le critique revient avec une complaisance marquée aux journalistes.Cette fois, il s\u2019arrête devant l\u2019un de nos plus spirituels chroniqueurs, Arthur Buies : \u201c Aucun représentant de la presse au Canada ne l\u2019égale pour le mordant, la saveur, l\u2019entrain, la fougue du polémiste et du moraliste.C\u2019est le Rochefort du Canada, un Rochefort presque aussi dégourdi que l\u2019autre ; mais l\u2019esprit de M.Buies n\u2019est pas malfaisant.\u201d M.Rossel va jusqu\u2019à dire \u201cqu\u2019à Paris, il eat été l'emule d\u2019About, de Villemot, de Rochefort ou de Bergerat.\u201d Les pages sur le journalisme canadien se terminent par ces lignes dont l\u2019à-propos n\u2019est pas contestable: \u201cOn peut espérer que ceux LES CANADIENS-FRANÇAIS 15 d\u2019entre les journalistes qui sont des écrivains délivreront les bureaux de rédaction des faiseurs et des gâte-métiers, en y assurant le respect de la langue.Le journal est le pain quotidien littéraire, au Canada ; son influence sur la littérature du pays a été et sera décisive, \u2014et il dépend de lui, en bonne partie, de stimuler cette littérature ou de la perdre.\u201d IV } M.Rossel n\u2019a pas encore parlé des œuvres d\u2019imagination proprement dites, de nos romanciers, de nos conteurs, etc.Il y vient maintenant.\u201c Les romanciers canadiens, écrit-il, n\u2019ont qu\u2019un médiocre souci des complications d\u2019intrigue, des analyses de sentiment, des descriptions minutieuses.\u201d Ils préfèrent \u201carranger des souvenirs et des légendes.\u201d Et pourtant \u201cla couleur locale semble très vive chez la plupart, précisément parce qu\u2019ils se bornent à être les narrateurs consciencieux et naïfs de la vie nationale.\u201d Quelque jour, l\u2019un d\u2019eux parviendra peut- être à créer un chef-d\u2019œuvre.\u201cQuoi qu\u2019il en soit, il n\u2019est rien de plus sain, sinon de plus palpitant, qu\u2019une nouvelle ou qu'un roman signé du nom d\u2019un de Gaspé, d\u2019un Gérin-Lajoie, d\u2019un Marmette.On se sent en compagnie d\u2019honnêtes gens qui exaltent l\u2019héroïsme et prêchent la vertu.\u201d Et M.Rossel passe à l'appréciation des œuvres en particulier.Il loue le Charles Guérin de M.Chauveau qui est déjà \u201cd\u2019un psychologue et d\u2019un styliste.\u201d Parlant de M.Taché: \u201cIl n\u2019est pas d\u2019esquisse de mœurs canadiennes supérieure aux Forestiers et Voyageurs, d\u2019un fond si simple et d\u2019une si intense poésie.\u201d Les Légendes canadiennes de M.l\u2019abbé Casgrain font preuve \u201c d\u2019une sève d'imagination et d\u2019un sens du merveilleux qui ne sont point communs,\u201d Aubert de Gaspé se distingue par de \u2018\u201c\u2018l\u2019observation pénétrante, une charmante bonhommie, un art très curieux de dramatiser l\u2019histoire.\u201d Notre très intéressant critique, qui a tout lu, regarde le Jean Rivard de Gérin- Lajoie comme \u201cun roman doux et sage, une idylle par la trame, un roman par le talent de l'observateur et du moraliste.\u201d ¢ La saveur agreste, le charme d\u2019honnéteté qu\u2019il y trouve lui plaisent infiniment.En M.Napoléon Bourassa, il voit \u201cun franc conteur, avant tout un peintre qui excelle à saisir le pittoresque de la nature ou de la vie.\u201d Et il ajoute que \u201cle moraliste est ingénieux, que l\u2019humoriste a cette malice bon enfant qui amuse sans blesser, que le styliste a de la facilité et de l\u2019élégance et qu\u2019il atteint à l\u2019éloquence parfois, tant il laisse passer de son âme dans son œuvre.\u201d M.Faucher de Saint-Maurice est à la fois nouvelliste, conteur de légendes et voyageur.Tout en admirant \u201cle style abondant, la phrase harmonieuse et pleine \u201d de l'écrivain, c\u2019est le voyageur que M.Rossel préfère.Ceux qui connaissent person- at i 16 LA REVUE NATIONALE nellement le charmant auteur de 4 la brunante, de Loin du pays et de Tribord à bâbord diront avec M.Rossel que M.Faucher de Saint- Maurice est bien \u201cle compagnon de route idéal,.le plus gracieux des guides et le gentil causeur.\u201d Le patriotisme éprouvé de cet écrivain arrache à notre auteur cette touchante exclamation : \u201c Qu\u2019a-til donc d\u2019attraits si puissants et si doux, ce pays-là, pour qu\u2019on l'aime tant?\u201d M.Rossel, là-bas, le sait mieux que tout autre.Il cite, à la suite, des noms aimés parmi nous, comme Mlle Laure Conan, A.B.Routhier, Napoléon Legendre \u201cqui possède un talent vigoureux et prime-sautier,\u201det enfin Joseph Marmette, \u201cl\u2019un des écrivains les plus populaires du Canada.\u201d Le romancier applaudi de François de Bienville, de l\u2019Intendant Bigot, du Chevalier de Mornac \u201cmontre une évidente supériorité sur tous ses confrères dans la science du dialogue.Les aventures de François Lemoyne de Bienville rappellent un peu le roman-feuilleton ; les incidents se croisent avec une rapidité, l\u2019action se déroule avec une progression d\u2019intérêt dramatique vraiment remarquables chez un auteur canadien.Cet homme a su son métier sans avoir besoin de l\u2019apprendre ; il est du nombre des heureux qui possèdent la perle rare\u2014le don.\u201d Après l\u2019histoire et le roman, la poésie.Dans notre pays qui, pourtant, a toujours été un théâtre de batailles, livré, tantôt aux combats sanglants de l\u2019épée, tantôt aux luttes ardentes de la politique, les poëtes se sont montrés timides d\u2019abord et isolés.Et à mesure que les cités grandissaient, les entreprises commerciales et industrielles de mille sortes, si étrangères aux suaves et délicates contemplations de l'esprit, ont envahi tous les domaines de l\u2019activité intellectuelle.Presque plus de place alors pour les légères, les délicieuses envolées de l'imagination ou pour les doux repliements intimes et inspirateurs.\u201cDans un pays jeune, fait parfaitement remarquer M.Rossel, où les loisirs et la fortune sont l\u2019apanage de quelques privilégiés, la muse se tait on chantonne dans son coin.\u201d Ce fut le sort réservé à nos poëtes et qui explique la floraison tardive de la poésie au Canada en même temps que le bouquet peu abondant qu\u2019elle à fourni jusquà aujourd\u2019hui.Malgré cela, la muse canadienne à eu des disciples fervents, quelques-uns même fort remarquables.Notre poésie n\u2019a \u2018 ni philosophie quintessenciée,\u201d ni \u201c raffinements d\u2019art ;\u201d elle est \u201csimple et sincère,\u201d elle respire le patriotisme.C\u2019est ce qui la fait aimer ! M.Rossel, ayant nommé Garneau, Routhier, Fiset, Sulte, Chapman, Poisson, s'arrête aux œuvres de nos classiques: Crémazie, Lemay, Fréchette.Octave Crémazie, pour commencer : \u2018C\u2019est une âme profonde avec LES CANADIENS-FRANÇAIR 17 un coin de génie, écrit M.Rossel.Le souffle des grandes harmonies et des hautes émotions a passé sur lui.Hélas! l'influence du milieu, l'isolement littéraire, les infortunes de sa vie, ne lui ont pas permis d\u2019atteindre à l\u2019œuvre définitive.\u201d Il y avait en lui de belles parties d\u2019un poëte de premier ordre, une imagination féconde, une élévation de pensée, une sincérité de sentiment, une sérénité d\u2019esprit, une noblesse de cœur qui marquent d\u2019une riche empreinte chacune de ses pages.\u201d La promenade des trois morts apparaît à M.Rossel comme \u201cl\u2019une des plus saisissantes et des plus originales évocations lyriques des mystères de l\u2019au-delà.\u201d Et il voit en son auteur \u201cle commencement d\u2019un Milton catholique et français.\u201d Tout autre est M.Pamphile Lemay \u201cle plus persévérant des poëtes canadiens.\u201d Celui-ci a \u201cplus de grâce que de force, de facilité que d\u2019haleine, de bonhomie que d\u2019élan.Son style coulant, propret, convient à son inspiration délicate mais un peu molle.\u201d Notre critique loue infiniment sa traduction d\u2019Evangéline, \u201ctraduction charmante.toujours fidèle et souvent heureuse.\u201d Enfin, nous arrivons à l'écrivain tour à tour brillant et robuste.mordant et charmeur, à M.Louis Fréchette \u201cle poète le plus remarquable du Canada.\u201d Déjà son premier livre de vers Mes loisirs attestait sa \u2018\u201c vocation incontestable.\u201d \u201cBien plus que Crémazie ou que Lemay, il avait le sens et le goût de la forme.\u201d M.Rossel dit un mot de Fréchette polémiste \u201cà l'ironie si spirituelle, à la riposte si vive,\u201d et il se hâte de revenir au poëte lyrique : \u201cSi M.Fréchette n\u2019a pas toujours la profondeur d\u2019accent et la sereine objectivité de Crémazie, il est infiniment plus égal et plus littéraire que celui-ci, Il a, d\u2019autre part, la veine poétique plus abondante et plus variée, il a plus de verve et d\u2019entrain et il a autant d\u2019envergure.\u201d\u201d Dans Fleurs boréales, dans Feuilles volantes, son talent ¢s\u2019est assoupli, s'est élargi, a muri.La légende d'un peuple est \u201c toute une épopée.Après en avoir cité l\u2019épilogue émouvant : La France est toujours 1a.Ce a Le La France vit toujours ! M.Rossel résume ainsi le talent et l\u2019œuvre du poëte : \u201c Il célèbre les nobles et saintes réalités de la patrie et du progrès ; il exalte les solidarités et il salue l\u2019avenir de sa race.C\u2019est un croyant et un inspiré qui déploie au vent de la grande poésie le drapeau de son idéal et de sa foi.\u201d Ces paroles terminent l\u2019étude de M.Rossel.Nous avons cru remplir un devoir de reconnaissance en venant parler à nos compatriotes d\u2019un livre de critique littéraire plein de sympathie pour nous autant 2 Pt NTR RN THN a + ot} 18 LA REVUE NATIONALE que remarquable par la connaissance profonde qu\u2019il révèle de notre histoire et de notre littérature.Cette œuvre d'érudition, pour ainsi dire, est une éloquente revendication en notre faveur d\u2019une place dans la république des lettres françaises.Son auteur n\u2019a voulu voir dans toute notre littérature commençante \u201cque la fière protestation d\u2019une race conquise.\u201d Il en a mille fois raison et on ne saurait trop le répéter au dehors.Après un siècle et demi de domination anglaise, dans le voisinage d\u2019une autre nation anglo-saxonne, nous avons deux fois décuplé notre population et gardé fidèlement notre religion catholique, notre langue et nos lois françaises.Dieu sait combien il nous a fallu déployer d\u2019efforts, de dévouement, d\u2019héroïsme pour arriver à arracher ces droits et ces libertés à nos puissants rivaux.Et c\u2019est toujours à recommencer.M.Rossel sait qu\u2019en ce moment même une bande de fanatiques s\u2019acharnent férocement sur nos écoles et sur notre langue, cette longue exquise et enchanteresse qui nous tient aussi intimement au cœur que !a foi de nos pères.Il nous envoie son livre de loin comme un message d\u2019encouragement et de réconfort.Aux craintifs et aux pessimistes, il dit : «Ne désespérez pas! votre nationalité a jadis subi de plus terribles assauts et elle est restée debout et vivace.\u201d A l'oreille des frivoles et des insouciants,il a murmuré:\u201d Sortez de votre torpeur ; luttez sans relâche, luttez toujours: le salut de votre race est à ce prix.\u201d A tous, il a répété ce grand mot fortifiant et nécessaire : \u201c Cessez vos mesquines querelles et vos jalousies fratricides.Soyez unis et comptez- vous.Les minorités ne sont fortes que par là et vous ne triompherez que par la concorde.\u201d Fitre plus unis! quel enseignement de sagesse renferme cette parole.Si nous n\u2019y prenons garde, notre jeune nationalité éprouvera la morsure corrosive des nationalités environnantes jusqu\u2019à en mourir peut-être.Nous sommes de plus en plus envahis par des masses immigrantes hétérogènes qui se fixent au milieu de nous.Dans cet immense Nouveau-Monde où toutes les races de la terre viennent en contact, il dépend de notre patriotisme seul que la nôtre, la race aux nobles traditions et aux vertus chevaleresques, demeure à la hauteur du passé et maîtresse chez elle.Héritiers du patrimoine des ancêtres, il nous appartient de le transmettre au moins intact aux générations de demain.Pour cela, chérir davantage notre langue, veiller avec plus de vigilance sur nos institutions et sur nos lois, toute la tâche est là, et tout l\u2019honneur.HECTOR GARNEAU. diiitiity: dea CHRONIQUE PEER Depuis cinquante-cinq ans que j\u2019ai vu le jour\u2014cet aveu m'\u2019est arraché par la force de la douleur\u2014je n\u2019ai entendu encore qu\u2019une seule | parole sérieuse: c\u2019est la réponse de Foster à Laurier, lui disant de i \u201c prendre patience \u201d pour le réglement de la question des écoles sépa- k rées du Manitoba.Il n\u2019y a pas plus de quatre ans et demi que cette A question, la plus simple et la plus aisée à résoudre qu\u2019il soit possible d'imaginer, est discutée sous toutes ses faces et même su\u201d toutes ses Ë faces, comme dirait un apprenti-rédacteur québecquois.fi Ce mot peint toute une politique, toute une école de gouvernement, | je dirai plus, il peint tout un peuple.¢ La patience est la vertu des A nations,\u201d a-t-on dit; on aurait pu ajouter: \u201cet, en particulier, de la f nation canadienne.\u201d 3 Jamais rien d\u2019aussi profond que ce mot n\u2019a été dit depuis celui d'Alexandre mourant à l\u2019un de ses généraux\u2014je ne me rappelle plus A lequel.Salaberry, je crois\u2014qui lui demandait à qui il laissait son E vaste empire, conquis, entre autres moyens, par la force des armes : \u2018\u2018 Au plus digne,\u201d répondit Alexandre.S'il avait été en pleine santé, il n'aurait jamais trouvé rien de si bien que cela.C'était ouvrir la porte i \u2018à toutes les ambitions.Parmi tous les lieutenants d\u2019Alexandre, il n\u2019y | en avait certes pas un qui ne se crût \u201c\u2018\u2018le plus digne\u201d de succéder au ; plus grand capitaine de son temps.Il y en avait de toutes les parties 1 de la Grèce, de la Macédoine, de 1'Epire, de I\u2019Attique, du Péloponése, de la Béotie, tout cela ramassé dans un petit pays pas plus grand que le comté de Gaspé.De tous les gens de ces divers petits pays, il n\u2019y avait que les Macédoniens et les Lacédémoniens qui eussent de la 3 patience; c\u2019étaient les Canayens de ce temps-là.Aussi, à la mort E d'Alexandre, tous \u2018les plus dignes\u201d n\u2019ont-ils pas tardé à faire une jolie À fricassée de l\u2019empire de leur maître.Philippe, roi de Macédoine et père d\u2019Alexandre, qui n\u2019avait pas peu contribué à jeter les bases de l\u2019empire futur de son fils, en traitant les 5 Grecs comme on traite généralement les gens de la \u201crace inférieure \u201d\u2019 E RR ie het SCTE at! 20 LA REVUE NATIONALE dans le Dominion, avait, lui aussi, de ces mots qu\u2019on n\u2019entend pas à tous les coins de rue.A un farceur d\u2019une ville assiégée par lui, qui lui avait envoyé une flèche dans l\u2019œil droit, il renvoya la flèche avec ces mots écrits dessus: «Si je prends Argos, je te ferai pendre, toi, mon crévard.\u201d Philippe prit Argos et int parole, d\u2019où l\u2019on peut conclure, car il faut tirer la morale de toute chose, que Philippe n\u2019était pas un ministre fédéral.Si je fais de la politique, arrêtez-moi.Une fois lancé, je confonds tous les terrains et je ne suis pas capable de m\u2019arréter tout seul.On me permettra une amère réflexion ; c\u2019est qu\u2019il est très difficile de tenir sa parole, d\u2019autant plus qu\u2019on ne la donne jamais guère que pour y manquer, et on y arrive généralement.Qu\u2019on ne m\u2019accuse pas d\u2019émettre là des principes subversifs ; C \u2018est tout le contraire, puisque je ne fais que constater ce qui est.Au reste, les principes subversifs ne sont guère à la mode de ce temps-ci.On n\u2019entend plus parler d\u2019explosions, ni de bombes de dynamite, ni de têtes cassées, ni de poitrines trouées, ni de maisons sautant en l'air.Les seuls anarchistes qui restent aujourd\u2019hui, ce sont les orangistes, et ce sont eux précisément qui vont sauter aux prochaines élections ! Je ne sais pas s\u2019il existe une puissance humaine capable d\u2019empêcher le conflit de races qui va éclater d\u2019ici à un an dans cette excellente confédération qui est l\u2019objet de toutes nos affections ; mais ce que je redoute, malheureusement, c\u2019est que ce soient les gens sensés, les gens à l\u2019esprit juste et large, qui paient les pots que se casseront mutuellement sur la tête les fanatiques torys et les fanatiques castors.S'il n\u2019y avait que cela encore, pourvu qu\u2019il y eût beaucoup de ces têtes- là de démolies, ce serait un petit mal pour un grand bien, et notre nationalité pourrait enfin gagner quelque chose dans une tripotée Je viens de dire \u201cnotre nationalité.\u201d Il est bien difficile qu\u2019elle gagne quelque chose à quoi que ce soit, notre nationalité.Elle est si difficile à satisfaire ! Nous ne sommes jamais contents de rien, parce que nous ne savons pas ce que nous voulons.Voilà quatre ans passés que nous pestons contre les écoles publiques du Manitoba, sans savoir ce que c\u2019est que les écoles publiques.Demandez-le aux trois quarts et demi de nos politiciens, ils resteront le bec ouvert et les bras tendus, comme ces croque-mitaines qu\u2019on met dans les champs pour effrayer les corbeaux.Il n\u2019y à qu\u2019en littérature que les canadiens sont aisés à satisfaire.Oh ! là, par exemple, ils avalent tout ce qu'on veut, Quand on pense à ce que la clique grotesque des prétentieux, des impuissants et des hâbleurs, qu\u2019on a appelée \u2018 nos plus fines plumes,\u201d a pu faire gober au CHRONIQUE 21 public depuis vingt-cinq ans, on reste stupéfait du nombre de jobards qu\u2019il y a parmi les nôtres, et des effets que peuvent produire une réclame persistante et l\u2019application continuelle, à haute pression, des plus ridicules et des plus épaisses flagorneries réciproques.Jamais il n\u2019y eut public plus dupé ni réputations plus usurpées.\u201c Les plus fines plumes,\u201d à force de s\u2019encenser mutuellement, ont fini par être acceptés comme des écrivains réels par bon nombre même de gens qui ne manquent pas d'intelligence, mais que le souci du pain quotidien absorbe et qui aiment mieux s\u2019en rapporter à la commune renommée que de se rendre compte par eux-mêmes, C\u2019est là une des raisons pour lesquelles la critique littéraire n\u2019existe pas dans ce pays- ci: on est trop pauvre et chacun a peur de froisser son voisin, même lorsque celui-ci, par le seul fait de se faire imprimer, appelle justement sur lui les arrêts de la critique.En outre, combien sont-ils ceux qui pourraient critiquer avec autorité ?Ainsi en est-il de la politique.On est trop pauvre, et voilà pourquoi on fait de la politique de chiffonnier.La politique est ici un gagne-pain ; de là l\u2019àprêté et l\u2019acharnement des partis; on se bat comme des chiens qui veulent s\u2019arracher l\u2019un à l\u2019autre les morceaux de la gueule.Toute honnêteté, toute pudeur est bannie ; tous les moyens sont bons, c\u2019est une question de ventre.Le pouvoir devient une affaire de vie ou de mort; on l\u2019escalade au cri de \u201cLa bourse ou la vie.\u201d Quand on l\u2019a, on plonge, pour le conserver, dans les plus horribles débauches de corruption et l\u2019on absout, l\u2019on encourage même les plus éhontés pillages, les plus odieuses injustices, alors qu\u2019il n\u2019y a pas de justice possible à espérer pour ceux qui appartiennent au parti contraire.Voilà ce que c\u2019est que la politique quand elle est un gagne-pain.Voyez s\u2019il en est ainsi en Europe.Voyez avec quelle dignité, avec quelle facilité les ministres, en Angleterre, en France, abandonnent le pouvoir.C'est qu\u2019ils n\u2019y sont pas montés pour avoir des omelettes et des confitures, mais pour faire triompher leurs idées, et quand ces idées-là ne peuvent triompher, les hommes, qui s\u2019effacent entièrement derrière elles, donnent la place à d\u2019autres.Ici, au contraire, la politique, qui touche à tout, aux comptes des tailleurs et des épiciers tout aussi bien qu'aux comptes publics, nous interdit d\u2019avoir une opinion à nous sur aucun sujet, une opinion éclairée et justifiée par l\u2019examen, indépendamment de considérations imposées.Essayez, si vous êtes un bleu intelligent et instruit, de réduire à ses justes proportions un tel qui tient constamment l'affiche et qui passe son temps à se faire la plus grossière réclame personnelle dans un journal libéral, aussitôt vous verrez des rouges, également intelligents, vous tomber dessus à bras raccourcis et 22 LA REVUE NATIONALE vous couvrir d\u2019invectives, à cause d\u2019une simple appréciation littéraire absolument impartiale et justifiée par la démonstration.Aussi, qu\u2019est-il arrivé depuis vingt-cinq ans?La critique n\u2019existant point chez nous, que dis-je! la critique étant impossible avec des mœurs comme les nôtres, on a vu les plus effrontés charlatans prendre le titre d\u2019hommes de lettres, se le donner entre eux avec des déluges d\u2019épithètes grandiloquentes, et faire imprimer des volumes où le plagiat, les coups de ciseaux, les citations et les reproductions régnaient en souverains d\u2019un bout à l\u2019autre.Ces livres, ott il y avait par ci par là quelques lignes du cru,\u2014et on les découvrait vite par la tache qu\u2019elles faisaient, \u2014 étaient vendus au secrétariat provincial qui les faisait distribuer à la jeunesse canadienne.Ces livres, où il n\u2019y a pas l\u2019ombre d\u2019étude, pas l\u2019ombre de style, pas l\u2019ombre d\u2019un mérite ou d\u2019une valeur quelconque, qui ne sont, pour dire le moins, que des compilations ou des adaptations faites sans discernement, ou des citations réunies bout à bout avec des articulations grossières, formaient ce qu\u2019on a appelé \u201cnotre littérature nationale \u201d et prenaient la place des ouvrages qui auraient dû s\u2019imposer, par leur valeur et leur utilité réelles, auprès de la jeunesse canadienne.C\u2019est que la politique, en cela comme dans tout le reste, intervenait et dictait les choix en maîtresse incontestée.Ajoutez à cela que les \u201cplus fines plumes,\u201d par politique aussi, pour grossir le nombre des encenseurs mutuels et former une tribu de thuriféraires sur lesquels ils pourraient toujours s\u2019appuyer, s'esclaffaient, de parti pris, devant les plus sottes, devant les plus barbares productions, et montaient jusqu\u2019aux nues tous les jeunes imbéciles qui s'imaginaient être des Sainte-Beuves, en sortant du collége, et vous verrez quel terrain restait aux hommes de mérite, aux écrivains consciencieux qui ne se servaient pas de leur plume pour badigeonner des portes d\u2019écurie, et qui auraient voulu sincèrement relever le niveau intellectuel de leur race, niveau que contribuaient si vigoureusement à abaisser les misérables barnums qui faisaient de la littérature comme on fait de la camelote allemande, au plus bas prix et pour les plus vulgaires acheteurs.Mais je m'aperçois que j'ouvre la digue à mes sourdes indignations, pourtant si longtemps contenues! C\u2019est qu\u2019il y en a long à dire là- dessus, et je ne fais qu\u2019effleurer en ce moment.Il faut que la lumière se fasse aujourd'hui et que la rétribution ait lieu; la littérature soi- disant nationale, ayant été une des formes de notre infériorité, il est temps que cette forme-là fasse place à d\u2019autres et que les jeunes gens vraiment cultivés, qui se sentent la volonté et le don d\u2019écrire, qui sont prêts à aborder les plus altières études et à se former laborieusement avant d'avoir l'audace de produire, il est temps, dis-je, que ceux-là aient leur tour, Alors, seulement, nous aurons une littérature nationale, CIIRONIQUE 23 qui pourra occuper avec honneur sa place parmi les littératures étrangères, au lieu de n\u2019être, à juste titre, qu\u2019un objet de dérision.Débarrassons-nous d\u2019abord des charlatans et le premier pas, un pas immense, sera accompli.als ow ats > La louange est ce qui tue les canadiens.Ils en sont avides, insatiables.Elle n\u2019est jamais ni trop épaisse, ni trop grossière, et ils s\u2019en délectent gloutonnement.Je ne connais que Chapleau qui ait échappé à l\u2019abrutissement de l\u2019adulation, et encore a-t-il fallu qu\u2019il fût rudement secoué de temps à autre.En revanche, que de garçons, certainement bien doués, dont la louange, intéressée sans qu\u2019elle le parût, a fait de véritables idiots, d\u2019insupportables prétentieux! Madame Dandu- rand, qui etait beaucoup trop forte pour que les adulateurs a titre de E revanche osassent l\u2019abaisser au niveau de leurs détestables tlagorneries, R et attendre rien d\u2019elle en échange, a échappé, elle aussi, à la contagion, El grace a la quarantaine étroite qu\u2019elle a établie autour d\u2019elle ; mais il E n\u2019en est pas ainsi pour toutes, et je vois l\u2019œuvre néfaste des louangeurs fétides en train de gâter de dignes et intelligentes jeunes femmes que 4 je tiens en une estime particulière, tant pour leur caractère que pour ï leur réel talent.KE Provencher, Dansereau, de Celles, Alfred Garneau, Couëtteux- Prévost, Chapais ont toujours vécu dans un isolement relatif et digne, comprenant bien qu\u2019ils ne pouvaient avoir rien de commun avec certains gendelettres de fer blanc qui possèdent un nombre étonnant de titres, à défaut de mérite et de savoir.mais laissons-là ce sujet : 3 peut-être même ai-je été au delà de ce que je voulais dire pour la E première fois: mais je suis loin de le regretter, parce qu\u2019il est grand ÿ temps de remettre chacun à sa place et de porter enfin un coup décisif 4 à l\u2019usurpation et au charlatanisme soi-disant littéraires.Maintenant, mon cher directeur, pour finir cette intéressante chro- 3 nique, je crois qu\u2019il est de la dernière importance que je vous parle de la tempérance obligatoire.Ce sujet s\u2019impose ; il est toujours frais, il rajeunit sans cesse et se présente chaque fois avec des formes de plus en plus attravantes.\u2014 La dernière forme est celle d'une p°tition en all 24 LA REVUE NATIONALE plusieurs langues, signée par deux millions de personnes, sachant lire et écrire, qui demandent l\u2019interdiction de la vente des boissons spiritueuses.On a présenté, renfermée dans quatorze grandes caisses, cette pétition au président Cleveland, qui est malade depuis quelque temps et à qui son médecin a recommandé de prendre beaucoup d\u2019exercice.Le président a mis deux jours à faire le tour de la pétition, puis il a conseillé fortement de la porter à lord Roseberry, alors premier ministre de la Grande-Bretagne.Celui-ci a préféré démissionner que d\u2019être obligé de contempler un pareil monument du haut en bas, et voilà la seule raison du changement de ministère en Angleterre ; raison qu\u2019on est allé chercher à quatorze heures, en faisant \u2018toute espèce de suppositions indiscrètes.Depuis, cette pétition, monument impérissable du bon sens contenu dans le nombre, a été expédiée à Paris, d\u2019où elle a fait fuir le président Faure qui est parti précipitamment pour le midi de la France.Elle est, dit-on, l\u2019œuvre d\u2019une société américaine nouvelle, connue sous le nom \u201c d\u2019Union de Tempérance des femmes chrétiennes du monde,\u201d titre proportionné à la pétition, et dont font partie des anglaises de l\u2019Afrique centrale, de l\u2019Australie et de l\u2019Hindoustan, ainsi que des allemandes, des suédoises, des norvégiennes, des danoises.j'allais dire aussi des françaises, mais comme celles-ci ne sont que trois sur quatre mille six cent et quelques, j'aime mieux les considérer comme les victimes d\u2019une aberration que comme les complices d\u2019un mouvement draconien qui condamnerait l'humanité entière au régime cellulaire.Nous avons encore bien des crimes à commettre, individuellement et collectivement, avant de mériter d\u2019être réduits au pain et à l\u2019eau.ARTHUR BUIEs. A TRAVERS LA VIE (Conclusions et fragments du roman de M.Joseph Marmette, fatalement interrompu par la mort de l'auteur.) A la fin du chapitre IV de son roman À travers la vie, Joseph Marmette, qui fut pour moi un confrère affectueux et un ami de cœur, citait les quelques strophes du Crucifix de Lamartine, qui commencent par ces mots : Toi que je recueillis sur sa bouche expirante, Avec son dernier souffle et son dernier adieu.Et ces deux vers du grand poète de toutes les tendresses me reviennent à la mémoire, au moment où, la plume à la main pour écrire le triste épilogue qu\u2019on m\u2019a chargé d\u2019ajouter aux pages inachevées de son dernier roman, je feuillette les quelques notes retrouvées sur la table de travail à côté de laquelle mon ami s\u2019est silencieusement éteint, un sourire sur\u2018la lèvre et la main sur le cœur.Ces quelques notes, reliques touchantes pieusement recueillies, sont bien informes, bien vagues et bien incomplètes.Elles ne peuvent donner qu\u2019une très faible idée de ce qu\u2019aurait été l\u2019œuvre, si l\u2019auteur eût eu le temps de la mener à bonne fin.Telles qu\u2019elles sont, cependant, je vais tâcher d\u2019en réunir tant bien que mal les tronçons, d\u2019en coudre plus ou moins bien ensemble les différentes parties, et, à l\u2019aide de quelques pages éparses laissées par l\u2019auteur comme des jalons perdus, essayer d\u2019ajouter une conclusion quelconque au livre si tristement interrompu.Marmette écrivait son roman chapitre par chapitre, au fur et à mesure que chacun d\u2019eux s\u2019imprimait dans la Revue Nationale.De sorte que, même le chapitre qui devait suivre immédiatement ce qui a paru dans l'avant-dernier numéro n\u2019est pas complet.Voici tout ce que nous en avons retrouvé.C\u2019est écrit un peu à la diable et tronqué par la main de la mort qui est venue s\u2019abattre si inopinément sur la tête du travailleur penché sur son manuscrit.BERR SRN 26 LA REVUE NATIONALE L\u2019EMPLOYE Apres le grand Balzac et le spirituel Gaboriau, qui ont si bien décrit l\u2019existence de l\u2019\u2018\u201c\u2018 Employé,\u201d il serait oiseux de raconter ce que devint Lucien Rambaud dans sa vie de tous les jours, après sa nomination au poste qui lui avait été assigné.L'auteur de ces lignes a eu l\u2019avantage de faire, durant trois ans, des recherches historiques dans plusieurs ministères, à Paris, et de vivre coude à coude avec des \u2018employés \u201d de toutes classes ; et il les a tous trouvés absolument les mêmes que dans notre bien-aimée patrie.Si donc je m\u2019essayais à une étude des mœurs et des habitudes de I\u2019 \u2018employé\u2019 canadien, je me rencontrerais sur le même terrain que Balzac, Gaboriau et autres experts analystes, et vraiment je ne m'y sentirais pas à mon aise.Aussi mon lecteur me permettra-t-il, s\u2019il veut se faire une idée vraie de la vie du fonctionnaire publie chez nous comme là-bas, de le renvoyer à l\u2019immortel auteur de la Comédie humaine, et au créateur subtil des romans de cour d\u2019assise, comme l\u2019Affaire Lerouge et Monsieur Lecoq, un autre charmant persifleur de ce petit monde à part.Ne pas se faire trop de mauvais sang, et retirer avec la plus régulière des ponctualités le bienheureux traitement le jour de la \u201c Sainte- Touche \u201d, voilà ce qui constitue, dans tous les pays civilisés, le principal devoir de tout bon serviteur salarié de l\u2019Etat.Lucien n\u2019eut certes garde de manquer au respect dû aux traditions à nous scrupuleusement léguées par les vieux pays, et que nous lègue- rons avec autant de scrupule et dans toute leur intégrité, à ceux qui auront l\u2019honneur d\u2019embrasser après nous l'honorable mais peu lucrative carrière.Seulement je me hâte d'ajouter, pour la justification complète de mon personnage, que s\u2019il prit parfois quelques libertés avec le temps dû au fonctionnement intègre des affaires de son pays, ce ne fut que pour consacrer quelques minutes de plus aux travaux littéraires qui depuis longtemps passionnaient son âme d\u2019écrivain prédestiné.Honi soit qui mal y pense ! Le pays n\u2019y perdit rien, car, en moins de deux ans, Lucien lança dans le monde de la publicité un volume de vers et un roman dont il est encore souvent fait honorable mention dans la petite république des lettres canadiennes.\u2014 Si tous les employés de nos ministères en faisaient autant, ne croyez- vous pas qu\u2019on devrait leur voter, à chaque session des Chambres, une belle et bonne augmentation de traitement, avec des vacances libérales, conservatrices de leurs facultés productives de littérateurs ou d\u2019artistes ?Personne ne saurait blämer le fonctionnaire de talent qui dérobe Fa À TRAVERS LA VIE 27 quelques heures à une besogne bien souvent oiseuse, pour donner à ses compatriotes quelqu\u2019œuvre qui laisse des traces durables dans l\u2019histoire de la nation.Il faut aussi mettre en ligne de compte les veilles ardues, prolongées, les préoccupations constantes d\u2019un esprit à la recherche de l\u2019inspiration, la vie intellectuelle à outrance enfin, et surtout la dépense exagérée de ce fluide nerveux qui est au cerveau de l\u2019homme ce qu\u2019est l\u2019huile à la lampe.Et cela, sans rémunération bien tangible, sans honneurs bien marquants, donné sans compter pour la gloire du pays, qui daigne lui permettre de vivre juste assez pour ne pas crever de male- faim.Le pain quotidien est-il une rémunération suffisante ?Les vrais patriotes se le demandent, pour l\u2019homme de talent qui prodigue ainsi ses belles et vaillantes facultés au service et à la gloire de la patrie ?Partout ailleurs que chez nous, dans les contrées où les travaux de l'esprit sont rétribués convenablement, l\u2019écrivain se peut suffire à lui- même ; il y trouve même la fortune.Mais, dans un pays comme le nôtre, où les plus brillantes productions ne sauraient faire vivre le plus fécond comme le plus frugal des auteurs, n\u2019est-il pas raisonnable que l'Etat assure le pain de chaque jour aux écrivains de talent qui chantent ou célèbrent les gloires de la patrie, en même temps qu\u2019ils font souvent, du reste, la besogne la plus asservissante et la plus délicate de messieurs les ministres ?Lucien, fidèle à sa vocation d\u2019écrivain, consacrait donc tous les loisirs que lui laissait sa besogne de fonctionnaire public à ses études et à ses productions littéraires.Déjà la réputation d\u2019auteur distingué s\u2019attachait à son nom, grâce à l'originalité de sa manière, et à la forte imagination dont ses œuvres étaient empreintes.Mais, si son esprit était en plein épanouissement, son cœur, depuis l\u2019échec que lui avait fait subir l\u2019indifférence de Caroline de Richemond, s'était comme replié sur lui-même, dévorant les larmes de sa fierté blessée, et se cuirassant de jour en jour contre toute nouvelle surprise possible de son ardente jeunesse.Froissé d\u2019avoir été dupe de sa sincérité naïve, il se méfiait maintenant de tout ce qui pouvait l\u2019entraîner vers de nouvelles déceptions.Toutes les jeunes filles qu\u2019il rencontrait dans le monde distingué où ses relations de familles lui donnait ses grandes et ses petites entrées, lui semblaient autant de sirènes trompeuses conjurées pour exercer à ses dépens leur puissance séductrice, D\u2019un extérieur sympathique et doux, avec des talents de société.une jolie situation pour son âge, et sa réputation d\u2019homme de talents littéraires, toujours si attravante pour le cœur de la femme, notre héros PSE EE OT EN 28 LA REVUE NATIONALE était très recherché ; mais ses succès ne le grisaient point.Toujours sur ses gardes, il évitait les pièges de l\u2019amour, se bornant à se laisser désirer et à conter fleurette à droite et à gauche, voltigeant, suivant l\u2019expression consacrée, de fleur en fleur, à la manière des papillons volages.\u201d Un jour, cependant, le hasard le mit en rapport avec une jeune fille qui devait se trouver mêlée intimement à son existence.Elle habitait une campagne assez éloignée, et appartenait à l\u2019une des anciennes familles seigneuriales du pays.La première entrevue eut lieu par une radieuse matinée de juin, sur la terrasse qui fait la gloire de Québec.Est-il au monde, à part Naples, que j'ai vue, et la Corne d'Or, à Constantinople \u2014 dit-on \u2014 spectacle comparable à celui qui se déroule, grandiose au possible, du haut de cette incomparable promenade, autour de cet original hôtel moyen âge qui porte le nom glorieux de Frontenac ?Par un beau soieil matinal, à cette heure où la rosée, pluie de perles, commence à s'évaporer dans l\u2019air, quelle merveilleuse scène s\u2019offre là aux regards charmés du promeneur, et surtout du rêveur\u2014 comme l\u2019était Lucien Rambaud ! Tout là-bas, les fières Laurentides marient leur azur avec celui du ciel, et baignent leurs cimes rayonnantes dans la limpidité de l\u2019éther.En deçà, tranchant par sa verdure sombre, sur la masse bleuäâtre de la longue crête et sur le bleu clair de l'horizon lointain, ondulent les lignes reposées de l\u2019Ile d\u2019Orléans, cette poétique baigneuse qui trempe ses pieds dans l\u2019onde fraîche, et se chauffe au soleil, pendant que les grands bras du fleuve l\u2019étreignent avec amour.Sur la gauche, les coteaux veloutés de Beauport verdoient en serpentant, coupés de cette longue rayure de blanches maisonnettes qui court jusqu'où la vue peut porter.En face, se dresse la côte escarpée de Lévis, avec ses milliers de toits couronnant le sommet de la falaise.Tout au bas roule avec majesté la masse des eaux du fleuve ensoleillé, et portant avec nonchalance une flotte venue de tous les points du globe.Enfin, à deux cent cinquante pieds d\u2019abime, la ville basse, avec sa ceinture de quais bordée de navires remplis de tous les produits du monde.Tout y est mouvement et bruit.Le fracas des charrettes qui roulent lourdement sur le pavé des rues, fait la basse du bourdonnement qui monte des profondeurs, tandis que le cri strident du sifflet des bateaux à vapeur qui sillonnent le fleuve, éclate en notes de cuivres dans l\u2019ensemble de cet immense orchestre d\u2019une ville qui vient de s\u2019éveiller.Surexcitées par le bruit, égayées par le printemps, le soleil et la saison À TRAVERS LA VIE 29 des amours, les hirondelles s\u2019ébattent dans l\u2019air frais, et, rasant comme des éclairs la cime du roc, saluent le promeneur de petits cris de joie.De jeunes amoureux qui se sont rencontrés\u2014par hasard, il n\u2019en faut pas douter\u2014au sortir de la messe, à la cathédrale voisine, passent, le sourire aux lèvres et la gaieté dans l\u2019œil.Ils vont, les heureux enfants, grisés par la jeunesse qui chante dans leur âme.Ils vont à petits pas, longeant cette allée de lilas épanouis qui secouent leurs pétales et leurs parfums sur ces jeunes et naïves floraisons du cœur.Ils vont, les chers amoureux, les cheveux dans la brise, le front dans les clartés, le cœur plein de chimères rayonnantes.Où vont-ils?Ils ne le savent pas\u2026 Que leur importe ! Ils marchent dans leur rêve vers les fleurs, vers l'aurore, vers l\u2019avenir ! S\u2019ils savaient que l\u2019avenir, c\u2019est la déception, c\u2019est l\u2019effondrement des doux espoirs, c\u2019est le penchant fatal de la vie, le raccornissement du cœur, la décrépitude du corps.et puis.la croix du cimetière ! 8 2 + 2 6 5 4 + + > #4 4 4 5 + 1 à 4 2 1 8 8 8 4 0 0 + 6 43 3 1 1 0 2 0 0 000 0 0 8 0 0 + 0 8 1 1 0 0 2 1 1 4 0 nn 6 Ici\u2014 coïncidence singulière autant que touchante \u2014s\u2019arrête le manuscrit régulier de l\u2019auteur.À cette pensée des vanités de la vie, des rêves déçus, de la vieillesse qui s\u2019approche, avant-coureur de la fin finale, on dirait que le décourageant \u201ca quoi bon?\u201d qui hantait si souvent l'imagination de notre pauvre ami, lui a fait tomber des mains la plume qu\u2019il ne devait plus relever.Il l\u2019a répété bien souvent, c\u2019est ainsi qu\u2019il désirait mourir, sans affres, sans agonie, dans son fauteuil, la tête penchée comme un enfant qui s\u2019endort.Son désir a été exaucé, mais il n\u2019en est pas moins déplorable que le travail commencé soit sans épilogue, et que, par malheur, il ne nous reste à peu près rien pour nous guider dans la reconstruction du plan que l\u2019auteur s\u2019était tracé.C\u2019est à peine si certaines bribes de notes nous laissent deviner quelques-uns des événements qui croisent la vie du héros, en lutte avec les tribulations de l'existence, et les obstacles qu\u2019il rencontre dans la réalisation de ses projets d\u2019homme de cœur et d\u2019ambition.Essayons d\u2019en débrouiller un peu le fil.Autour de Lucien Rambaud \u2014 les lecteurs le savent déjà \u2014 se meut, dans l\u2019atmosphère un peu renfermée de Québec, tout un petit monde de jeunes débutants à l\u2019esprit surchauffé par des aspirations ardentes et des espérances plus ou moins chimériques.Les uns courent après les satisfactions du moment, c\u2019est-à-dire les jouissances du cœur et de la gloriole ; d\u2019autres, plus froids, plus calculateurs\u2014et sans doute plus sages\u2014édifient patiemment leur petit avenir sans regarder autour d\u2019eux ni s\u2019arrêter en route ; d\u2019autres enfin, dévorés d\u2019ambitieuses visées, se jettent éperdû- ment à la poursuite du succès quand même, sans scrupules ni convictions, prêts à passer sur le corps de n'importe qui, pour arriver à n\u2019importe quoi. 30 LA REVUE NATIONALE Au nombre de ces derniers se trouve Zéphirin Vachon, l\u2019homme positif et pratique par excellence, le contempteur de tout ce qui touche au sentiment, l\u2019antipode par conséquent de Lucien Rambaud.C\u2019est l\u2019homme que le héros du livre doit trouver sans cesse en travers de sa route, et par qui il sera fatalement écrasé.Sur cette admirable terrasse de Québec, dont nous venons de lire une si fidèle description, le poète, comme on l\u2019a vu plus haut, avait un jour rencontré une jeune fille admirablement douée, appartenant à l\u2019une de nos familles les plus distinguées de la campagne.Il était trop fin appréciateur, trop poussé vers les choses du sentiment, et trop ami des femmes en général, pour ne pas porter à sa nouvelle connaissance certaines attentions exagérément empressées, peut-être.Mais la plaie qui lui saignait au cœur était encore si vive que toute vraie cicatrisation était impossible.Il pouvait admirer, chérir, désirer ; il ne pouvait plus aimer.Les ingénuités du cœur, ce charme magique et suprême de la jeune fille, avaient toujours de l'attrait pour lui, mais restaient sans véritable puissance sur son cœur, Il croyait toujours y sentir quelque calcul subtil, latent et intéressé, qui dépoétisait ses plus délicates impressions.De sorte que, si captivé qu\u2019il fût par les grâces et la beauté d\u2019Alexandrine Duverdier, Lucien Rambaud retint son cœur sur la pente d\u2019un amour qui aurait pu faire son bonheur.Ce ne fut chez lui que l\u2019éclosion d\u2019une sympathie profonde et douce.Malheureusement il n\u2019en fut pas de même pour la jeune fille.Pour elle, ce fut toute sa vie emportée au souffle d\u2019un rêve qui ne devait jamais se réaliser.Parmi les notes éparses laissées par Marmette, se trouvent quelques feuillets qui nous font pressentir que cette jeune fille jouera le rôle principal dans le dénouement du drame final.Je les transcris ici, bien que ce ne soit évidemment que de simples notes : FRAGMENTS DU JOURNAL D\u2019ALEXANDRINE.Janvier 6.\u2014Lnfin, je serai religieuse.J'ai eu ma réponse; c'est oui.J\u2019en suis bien contente.Papa est plus ému que moi.pourquoi cela?.Maman, qui s'occupe de mon petit trousseau, pleure en cachette, je le sais.Quant a moi, je cours tote baissée vers ma nouvelle destinée, sans trop m\u2019occuper de ce qui adviendra de moi par la suite.Est-ce parce que certains pressentiments me disent que je revien- .Au noviciat on m'a reçue avec joie.Février 4.\u2014Je me suis un peu ennuyée, mais j'ai le cœur en paix ; je suis contente. ut il À TRAVERS LA VIE 31 Février 6.\u2014Je vais souvent au parloir, où parents et amis viennent me faire visite.A tous je dis que je suis contente ; je n\u2019ose pas dire \u201cheureuse\u201d.Contente .le serai-je toujours ?Février 8B.\u2014 On parle de ma prise d\u2019habits.Il me semble que je serai heureuse quand ce sera fait.Février 15.\u2014 (Pendant la retraite) Mon Dieu, mais où sont donc mes pieux désirs?Je n\u2019ai aucun goût pour la prière.Les observances, la règle, je m\u2019y soumets pour faire comme les autres.Je ne puis plus me le dissimuler à moi-même : je regrette profondément d\u2019être venue ici.Une religieuse, moi! non, c\u2019est impossible.Quel caractère, quel cœur, quelle âme ai-je donc ?.On m'engage à faire le mois de saint Joseph \u2014 le mois de mars.Une suite de pieux exercises.Cela m\u2019aidera, m\u2019éclairera, me guidera, paraît-il, Oh ! tant mieux ; mais que le temps va me paraître Février 21.\u2014 Je suis toujours la même ; je ne vis plus que de doute, d\u2019incertitudes, d\u2019indécisions, de misères de toutes sortes.Février 28.\u2014 Communié ce matin, malgré les angoisses et les révoltes de mon ame.Février 29.\u2014 Communié de nouveau par obéissance.Vécu calme, résignée et contente jusqu\u2019à midi.Puis ennuis, craintes, troubles, affaisement.\u2026 O Jésus, vous qui êtes tout-puissant, faites que je vous aime ! Mars ler \u2014 Résumé d\u2019une journée au noviciat : \u2014 Lever à 5 heures ; \u2014 à 5 heures et quart les petites heures ; \u2014 à 5 heures et demie, méditation jusqu\u2019à 6 heures ; \u2014 et puis, la messe.A T heures et quart, déjeûner, puis ménage au noviciat et au dortoir.A 9 heures, étude (de ce temps.ci, je passe cette heure à la sacristie.) À 10 heures, visite au Saint-Sacrement, et puis les vêpres.A 11 heures et quart, examen, et puis diner.A midi, récréation.A 1 heure, lecture spirituelle ;\u2014 à 1 heure et quart, temps libre ; \u2014 de 1 heure et trois quarts à 2 heures et demie, aux externes ; \u2014 jusqu\u2019à 4 heures et 10 minutes, temps libre ; \u2014 à 4 heures, lecture spirituelle ; \u2014 à 4 heures et demie, complies et méditation ;\u2014 à 5 heures et demie, souper, puis récréation jusqu\u2019à 7 heures moins un quart ; \u2014 à 7 heures moins un quart, visite au Saint-Sacre- ment, récitation de l\u2019office, examen et prière du soir.A T heures et demie, dans nos cellules ; temps libre ; coucher à 8 heures et demie. 32 LA REVUE NATIONALE Mars 2.\u2014 Dècès des mères Saint-Xavier et Sainte-Agnès.Exposées toutes deux au chœur.Ces morts m'ont effrayé.Je dis & Jésus: \u201cQue votre volonté soit faite et non la mienne ; \u201d mais, je me l\u2019avoue au fond du cœur, je nie sens de moins en moins résolue.Le monde et toutes ses tristesses, plutôt que cet isolement froid, que cette vie sans initiative, sans volonté, avec, pour conclusion, cette disparition qui n\u2019est pas la mort, mais l\u2019effacement.J\u2019aime encore mieux des pleurs et des regrets que l\u2019ennui inexorable st sans fin.Mars 4.\u2014 Longue confession.Toujours inquiéte.Je veux et ne veux pas.La mère supärieure, après mes nombreuses et franches confidences, semble portée à croire que je ne suis pas faite pour être religieuse.Mars 6.\u2014 Encore une autre longue confession.Après mes confidences complètes, mon confesseur s\u2019est enfin prononcé : il ne me croit pas appelée à la vie religieuse.En suis-je heureuse ?En suis-je chagrine ?Pourquoi done ne vois- je pas plus plus clair au fond de moi?O Jésus, tracez-moi ma route! Je ne me sens pas la force d\u2019avancer.ni de revenir sur mes pas.Mars 10.\u2014 On a finalement pris une décision sur mon compte.Personne ne croit à ma vocation.On me l\u2019a annoncé, croyant m'être très agréable, et pourtant.Si je m\u2019étais trompée.si c\u2019était la paix du cœur, la paix éternelle et douce qui frappait chez moi, et à laquelle je refuserais ma porte !.Enfin, je suis libre de m\u2019en aller la semaine prochaine.D\u2019ici là.je vais bien prier.Mars 12.\u2014 Ma décision est prise.Toute la matinée, j\u2019ai préparé mes malles.A la récréation, mes sœurs connaissaient mon départ.Quelle bonté elles\u2019m\u2019ont témoignée, et quelles délicates attentions elles ont eu pour moi! Je les ai toutes embrassées avec reconnaissance, mais aussi avec tristesse.Maintenant, quelles figures retrouverai-je chez moi ?Mes parents seront heureux de me revoir au foyer, sans doute ; le chagrin qu\u2019ils ont éprouvé à mon départ, m\u2019en est une garantie.Mais ils n\u2019ont pas paru apprendre la nouvelle de ma prochaine arrivée avec joie.Ces indécisions de mon caractére doivent les affliger.Je ne me sentirai peut-être plus chez moi comme je l\u2019étais dans ma petite chambre de jeune fille, où j'ai été si heureuse, où j'ai fait tant de beaux rêves.pu SV SUSU i; tig i Ÿ, Ey A TRAVERS LA VIE 33 Mais voilà encore mes lubies qui me reprennent.Il n\u2019y a donc aucun moyen d\u2019être satisfait ici-bas ! À trois heures, je suis sortie.Mon frère Joseph était là, qui m\u2019a reçue joyeusement.Merci à son bon cœur ! Nulles connaissances sur la route : merci à la bienveillance du hasard ! À la maison, ma sœur Denise m\u2019a sauté au cou, et m\u2019a manifesté la plus vive affection.Il n\u2019en a pas été absolument de même de la part de papa et de maman, qui m'ont reçue avec affection aussi, mais avec une certaine froideur mal dissimulée.Au fond, ils ont raison : je n\u2019avais pas le droit de leur infliger ainsi, à la légère, une des plus sensibles épreuves de leur vie.Ce journal de jeune fille, où l\u2019on sent la vaillance du cœur filtrer à travers les hésitations et les désespérances, ne devait pas se terminer là.Le titre: Dans le monde qui suit ces lignes, sur le manuscrit de l\u2019auteur\u2014 sans un mot à la suite, malheureusement \u2014 nous fait prévoir des développements intéressants, mais qu'il nous est impossible de deviner.A peine si les notes de l\u2019auteur nous font entrevoir une nouvelle rencontre entre Alexandrine et Lucien, qui\u2014on laisse souvent passer le bonheur à sa porto sans l\u2019inviter à entrer\u2014toujours sous l\u2019impression d\u2019une déception première, se ferme la bouche, les oreilles, les yeux et le cœur, et renonce aveuglément à toute la poésie de ses rêves, plutôt que de s\u2019exposer de nouveau à trouver de la cendre sous l\u2019écorce du fruit aux apparrnces si savoureuses.Cette naïveté, il la redoute ; cette sincérité d'âme, il la soupçonne.Son cœur, je devrais dire son imagination, n\u2019est plus ouvert qu\u2019aux impressions capiteuses, aux griseries folles, Blasé contre les sincérités naïves, il se croit de force à affronter les arti- fiees de la vie mondaine.Il y est englué.Pendant que la pauvre Alexandrine s\u2019étiolait dans le silence et l\u2019abandon, dans les regrets d\u2019une âme incomprise et d\u2019une vie sans espoir, Lucien avait fait la connaissance d\u2019une jeune veuve, belle, brillante et riche, Si étrangère à Québec qu\u2019elle fût, elle connaissait le jeune homme par le prestige qui s\u2019attachait à son*nom; et dans ses aspirations de femme intelligente et cultivée, elle ne pouvait manquer d\u2019éprouver de l\u2019attrait pour cette renommée déjà retentissante.De son côté, Lucien ne pouvait manquer d\u2019être tlatté jusqu\u2019au fond du cœur de l'impression que son talent et sa personne\u2014il s\u2019en aperçut de suite\u2014 exerçaient sur l\u2019esprit de cette femme d\u2019élite, entourée de flatteries et d\u2019ad- Miracions.S'aimèrent-ils véritablement ?Il est plus probable qu\u2019ils subirent plutôt un entraînement mutuel, où il y avait plus de vanité, de penchants factices et de calculs mondains qu'autre chose Toujours est-il que Lucien, charmé dans ses sentiments d\u2019artiste\u2014la jeune 3 34 JA REVUE NATIONALE veuve était une musicienne accomplie \u2014 subit inconsciemment la nouvelle influence qui s\u2019imposait à lui, et crut son sort définitivement scellé.Hélas ! le prosaïsme de la vie le guettait là encore.\u201c\u20ac \u2014 Oui, lui dit-on, vous êtes aimé.Mais la vie n\u2019est pas un rêve enchanteur; c'est un édifice à construire.Avant les embellissements artistiques, il faut de solides fondations et des murs sérieux, Vous êtes employé public, c\u2019est honorable et satisfaisant à votro âge ; mais c\u2019est là une position inférieure à votre intelligence, Vous valez mieux.Il vous faut un autre théâtre, et surtout un aitre rôle.J'ai de la fortune, faites-vous une position.Voici les élections législatives qui se présentent; vous avez de la famille ; vous vous êtes fait un joli nom ; vous avez ce qu\u2019il faut pour réussir; revenez député et je suis à vous !.\u201d Lucien Rambaud n\u2019avait guère de dispositions pour la vie bruyante de la politique ; il aimait mieux ses chers travaux littéraires dans le silence de son cabinet.Mais ces paroles lui était restées dans les oreilles: \u201c La vie n\u2019est pas un rêve enchanteur ; c\u2019est un édifice à construire,\u201d Il ge sentait engagé dans un sentier vulgaire, sans issue sérieuse, et trop étroit pour les libres chevauchées de son ambition.Etre député, c'était la porte de l\u2019avenir ouverte ; et pour le moment, c\u2019était la fortune avec la femme brillante et\u2026\u2026.aimée! Son père est prêt à faire les sacrifices nécessaires ; l\u2019opinion publique lui paraît favorable.Il part.Et voilà notre héros devenu tribun populaire, électrisant les masses de son éloquence, et entraînant à sa suite des milliers de partisans enthousiasmés.Hélas ! triomphes éphémères ! Il a affaire à un adversaire d\u2019autant plus redoutable qu\u2019il est sans scru- \u201cpule : à Zéphirin Vachon, l\u2019homme pratique et roué.Ce n\u2019est pas que l'individu soit bien populaire, mais il a les influences, Les hommes d'affaires, les hommes positifs se défient des rêveurs et des doctrinaires, des poètes, enfin !.\u2026 Bref, les emballés sont pour Lucien Rambaud, mais les intéressés sont pour Zéphirin Vachon.Lucien Rambaud a les dévoués, Zéphirin Vachon a les chercheurs de places, les gens pratiques.Après avoir roulé son adversaire sur tous les hustings, Lucien Rambaud est tout simplement battu au serutin.Il à sacrifié sa situation ; il s\u2019est endetté ; il à perdu toute illusion sur l\u2019in dépendance de ses compatriotes ; et on le retrouve mourant, cloué sur son lit par une fluxion de poitrine contractée dans une nuit pluvieuse et glaciale, après une assemblée où il a dû se défendre contre les plus infimantes aceu- sations.Trois semaines après, le pauvre vaincu de la destinée s\u2019éteint dans sa petite chambre d\u2019écolier, tenant d'une main la main de son vieux père qui pleure, et de l\u2019autre deux lettres qu\u2019il vient de recevoir : une d\u2019Alexandrine mourante elle-même de phtisie galopante, et l\u2019autre de son vieil lami, le poète Franchère, qui lui annonce le mariage probable de la brillante veuve avec le pratique Zéphirin Vachon, député et futur ministre. À TRAVERS LA VIE 35 Voilà à peu près tout ce que l\u2019on peut tirer des notes laissées par le romancier défunt, pour reconstituer tant bien que mal ce que devait être le roman très saisissant \u2014 et sans doute très finement observé \u2014 que l\u2019auteur avait intitulé : A travers la vie.De tout l\u2019ensemble, dont on ne se rend compte qu\u2019en devinant mille et un sous-entendus, il ressort ceci : une critique amère, mais vigoureusement sentie de nos mœurs publiques et de la position qu\u2019elles font à ceux de nous qui, au lieu d\u2019avoir l\u2019esprit tourné vers ce qu\u2019on est convenu d\u2019appeler les affaires, vivent un peu de la vie du cœur et rêvent aux choses de l'intelligence.L'auteur a voulu aussi fronder les abus et surtout stigmatiser les vilains Caractères.Témoin le chap tre détaché qui suit, intitulé : Zes Puænaises, et qu\u2019il m\u2019a été impossible de placer dans l\u2019alvéole à lui destinée par l\u2019auteur : Connais-tu, disait Lucien Rambaud à son ami Paul Morel, cet insecte, vermine plate et puante que les Latins désignaient sous le nom de cimex, mais connu vulgairement chez nous sous la désignation parlante de punaises ?Les savants se plaisent à en reconnaître quarante-trois espèces ; mais ils nous font au moins le plaisir de constater que la commune, celle que la nature \u2014 toujours prévoyante \u2014 nous a destinée, n\u2019a point d\u2019ailes, qu\u2019elle suce le sang de l'homme et habite principalement dans les lieux où il est censé prendre son repos, c\u2019est-à-dire dans les bois de lit.\u2014 Brrr! fit Paul en frissounant.\u2014 Bien, reprit Rambaud, je vois que je n\u2019ai pas affaire à un homme ignorant du sujet que je traite.Ça fait plaisir d\u2019être compris tout de suite ! Il te souvient alors qu\u2019un beau soir.\u2026 Allons, ne tressaute pas ainsi d\u2019indignation ; tu vois bien que je ne me sers de ce qualificatif aimable que d\u2019une manière ironique ; et tu dois te rappeler que c\u2019est là ce qu\u2019on appelle en fine fleur de rhétorique, une antinomie.Il te souvient donc que, par un soir fatal \u2014 si cet adjectif te convient mieux \u2014 il t'arrivera de te glisser dans un lit étranger pour y chercher un légitime repos, après une journée bien remplie.Détendant tes membres fatigués, tu pris ta position favorite, côté droit ou côté gauche \u2014 Je n\u2019ai pas l'honneur de connaître tes préférences sur ce point délicat \u2014 et tu fermas les yeux pour laisser descendre sur ton front, innocent de tout crime, le vol discret et bienfaisant du sommeil.Deja tu commencais à te sentir glisser sur la pente si douce de l\u2019oubli des misères de chaque jour, tandis que dans tout ton être courait une exquise titillation d\u2019engourdissement, quand soudain une piqûre brûlante t'arracha de ton extase.Vivement tu portes une main à la partie blessée, et tu te sers énergiquement des ongles dont la nature \u2014 toujours prévoyante \u2014 t'a doué, pour calmer l\u2019ardeur de la brûlure, lorsque successivement, sans trève ni merci, deux, quatre, dix, vingt, quarante morsures de plus en plus cuisantes, ardent ton pauvre corps convulsionné. 36 LA REVUE NATIONALE Je ne sais pas si tu étais encore novice, cette fois-là ; mais, vois-tu, quand le fléau atteint ces proportions, le seul moyen de soulagement \u2014 peu satisfaisant, il est vrai \u2014 est de sauter vivement hors du lit, et plus vivement encore, d'allumer sa bougie.Car le cimex abhorre la lumière, et ne se complaît que dans l'ombre profonde pour élaborer son œuvre maudite.Alors on se précipite, armé du bougeoir, vers le lit de malheur.Mais déjà notre fuite subite du lit et la soudaine lumière ont donné l\u2019alerte au plus gros du bataillon, qui a disparu pour entrer dans ses ténébreuses retraites.Cependant, il reste encore quelques traînardes, les plus repues de notre sang, les plus lourdes.Oh ! quel bonheur de les apercevoir, de les broyer, les infames ! Mais aussi quelle nauséabonde odeur s\u2019échappe de leur carcasse vidée ! \u2014 Pouah! les punaises! s\u2019exclama Paul.\u2014 Oui, reprit Lucien, une odeur fétide, auprès de laquelle l\u2019acide sulfureux est un parfum délicat ! Je n\u2019ai pas l'intention, cher ami, d\u2019appuyer sur tout ce qu\u2019une nuit passée en proie à la voracité de ces bêtes féroces a d\u2019abominable, d\u2019horrible, d\u2019affolant.Je n\u2019ai voulu bien rappeler à ton souvenir les blessures lâches et venimeuses de ces infectes bestioles, que pour t'amener à les comparer avec un animal non moins immonde, non moins lâche et non moins malfaisant.Ce dernier appartient à l'humanité, et est vulgairement connu sous le nom de \u201c commère \u201d.Il y en a des deux sexes.Moi qui ai daigné faire des études approfondies sur ce genre de vermine, je me plais à lui donner le nom de femme-punaise ou d\u2019homme-pu- naise (mulier-cimex, homo-cimex, pour les savants).Mes observations attentives m\u2019ont démontré que, dans cette espéce, la femelle est plus commune et plus féroce que le male.Je n\u2019en ai pas moins rencontré quelques mâles qui pouvaient lutter avantageusement de férocité avec ces dames les femelles.Tu t'en vas, n\u2019est-ce pas ?tranquillement dans la vie, faisant par toi- même ton petit bonhomme de chemin, tâchant de te rendre utile, d\u2019être bon, aimable pour tout le monde, et de ne causer de tort à personne.Si tu n'as pas encore l'expérience de la vie, dans ce qu\u2019on est convenu d\u2019appeler drôlement, par enphémisme sans doute, la société, tu t\u2019imagineras benoîtement que l\u2019on va pour le moins te laisser passer tranquille.Oh! alors, que tu seras loin de ton compte, mon bonhomme ! Non, chère âme naïve! Les envieux, les méchants sont là qui te guettent, cachés derrière la haie, embusqués comme des bandits, pour te tirer, sans crainte pour eux, au tournant de la route, une bonne balle dans le dos.Comme cimex, vois-tu, la femme et l\u2019'homme-punaises aiment à faire dans l'ombre, pour cette raison qu\u2019il y a moins de danger, leur malpropre besogne.ci À TRAVERS LA VIE 37 Ils commencent, pour te perdre, toi, de réputation, pour jeter la désunion dans les ménages, par une insinuation malveillante, \u2014 premiere piqûre \u2014 reviennent à la charge, agrandissant la morsure d\u2019un coup de dents plus méchamment, plus largement appliqué ; puis, non encore satisfaits, ils s'en vont exciter les appétits malsains de leurs congénères, et toutes ces punaises se ruent à l\u2019envie sur la victime désignée à leur rage.Ca, c\u2019est le procédé ordinaire, élémentaire de ces êtres venimeux ! Mais certains d\u2019entr\u2019eux, en ont trouvé un autre d\u2019un raffiné autrement perfide, c\u2019est la lettre anonyme.(Ici la femme et l'homme-punaises l\u2019emportent en méchanceté sur la bête).Ah! ceci, mon cher, c\u2019est le suprême de l\u2019art; car plus aucun danger d\u2019être pris.Parlée, la calomnie peut parfois, à la fin, se retracer, et partant aussi le calomniateur.Mais la lettre anonyme! la bonne petite arme empoisonnée, sûre de t'entrer dans les chairs sans que tu puisses jamais savoir d\u2019où est venu le coup de stylet.Oh ! les bonnes âmes! J'en connais qui, le matin, s\u2019en vont dévotement manger le bon Dieu, et qui, le soir, le soir même, font des festins de cannibales avec le cœur du prochain.Pouah! les punaises!.Mais, dis donc, tu ne m\u2019écoutes plus, dit Rambaud en voyant Paul penché sur un dictionnaire qui se trouvait à portée de sa main : \u2014 Pardon, mon cher, tu as mes deux oreilles à ton service, je te prie de le croire.Seulement mon esprit, toujours curieux, cherchait en même temps à trouver un insecticide pour combattre la punaise.Je vois bien, dans cet excellent dictionnaire de Boiste, annoté par le spirituel et bon Nodier, qu\u2019on détruit le cimex avec la vapeur de l'acide sulfurique versé sur le sel marin, avec du tabac, du soufre, du poivre brûlé, etc.Mais j'allais te demander de quel contre-poison tu te servirais pour détruire le venin laissé dans tes blessures par l'homme ou la femme- punaise.\u2014 Peuh! mon cher, repartit Rambaud en allumant sa pipe et en se renfrognant dans son fauteuil, il est bien simple, le remède : c\u2019est un composé de tout le mépris et de tout le dédain qui peut tomber d\u2019un cœur et d\u2019un cerveau d\u2019honnête homme ! On voit que le roman de Marmette À Travers la vie n\u2019est pas une simple fiction, mais l\u2019histoire vraie d\u2019un homme, l\u2019histoire vécue d\u2019un cœur.Hélas ! cette histoire restera inachevée, comme la vie de celui qui voulait l\u2019écrire.Louis FRÉCHETTE.raies EE se MAISONNEUVE Un drapeau à la main, la tête altière, rejetée en arrière dans un air de défi, le corps d\u2019aplomb sur deux jambes tendues dans l\u2019émotion des nerfs et des muscles, la poitrine au vent et les épaules effacées, un regard violent et fier dans un visage énergique, tel Maisonneuve apparait sur son majestueux piédestal, posé au milieu d\u2019un cadre admirable de monuments grandioses et de fraîche verdure.Une escorte, digne du héros, se groupe à ses pieds, Ici, une belle figure de soldat, aux traits durs, dans l\u2019affaissement du guet ; là, une tête douce, sur un corps de femme, dans l\u2019accomplissement d\u2019un acte de charité; puis, l\u2019image frappante de l'homme primitif, du premier possesseur de notre sol dans l\u2019attente anxieuse de l\u2019inconnu, prêt, quand même, à défendre son gite contre l\u2019envahisseur, comme l'aigle défend son nid; à ses côtés, le symbole de la paix, le cultivateur, ce roi de la terre, dans la pose inquiète et décidée de l\u2019homme, qui protège un bien souvent acquis au prix de son sang.Des panneaux, rappelant divers événements de l\u2019histoire du Canada, complètent cette œuvre d\u2019art, qui est belle de tous points.Je défie qui que ce soit de se camper devant ce monument et d\u2019en lire attentivement la physionomie des personnages, sans se sentir pris aux entrailles par une poignante émotion.Ces têtes parlent toutes un langage différent, mais d\u2019une éloquence pénétrante, qui envahit le cœur et l\u2019âme.L\u2019imagination nous transporte dans ce passé terrible ou quelques individus se lançaient seuls dans les dangers et l\u2019isolement, et nous fait assister à leurs anxiétés, à leurs luttes et à leurs espérances, A travers la banalité, parfois si attristante, de nos heures actuelles, on jette ainsi dans notre existence un souvenir reconfortant, une pensée saine et vivifiante, qui nous empêche de désespérer de l\u2019avenir et nous console de nos déboires les plus cuisants.Tout est charme dans cette statue de Maisonneuve, Après le cœur MAISONNEUVE 30 et l\u2019âme, la vue trouve une jouissance exquise dans l'examen des détails de l\u2019œuvre.Les proportions sont minutieusement sauvegardées, les personnages, scrupuleusement revêtus avec des habits de l\u2019époque, les attitudes, les gestes, les poses sont d\u2019une précision remarquable ; enfin, tout est harmonie dans ce monument, qui est certainement l\u2019œuvre maîtresse d\u2019Hébert.Ici, je me pose une interrogation quelque peu inquiétante.Mes lecteurs savent combien nous sommes extrémistes en tout au Canada.Ce ne sont que compliments étonnamment exagérés ou critiques d\u2019une violence qui dépasse toute mesure.Si un homme déplait, aucune insulte, aucune avanie n\u2019est de trop pour le lui faire savoir Si, au contraire, c\u2019est un ami, je ne sais au juste si le dictionnaire contient assez d'épithètes laudatives pour le qualifier.Je n\u2019échappe pas moi-même à ces travers inhérents à tout peuple jeune, qui se sent d'autant plus porté à exagérer le mérite de ses grands hommes, qu'ils sont plus rares.Si quelques uns de nos compatriotes parviennent à une notoriété honorable, dans n'importe quel domaine de l'intelligence humaine, de suite il marche dans la publicité, escorté d\u2019un nombre écrasant d\u2019adjectifs où le mot national est inévitable : notre historien national, notre poète national, notre artiste national, ete, à tel point que l'homme qui a vraiment du mérite, se sent quelque peu crispé d\u2019être aussi louangeusement accompagné dans la vie.Je sais bien que tous comprennent que quand ont qualifie de national un homme de valeur, cela veut nécessairement dire qu\u2019il est le premier d\u2019un très petit nombre.Il serait préférable pour nous d\u2019abandonner les extrêmes en tout et de laisser de côté, pour le moment, les mots: éminent, illustre, grand, national, etc, et de se cantonner dans un juste milieu, où les travaux sont appréciés avec une modération bien équilibrée.Je ne dirai pas que je prêche ici dans le désert, mais je sens très bien que je réformerai jamais chez nous ce travers, d\u2019ailleurs assez anodin.Il faut pour cela du temps, beaucoup de temps, qui, en apportant une évolution aux coutumes, augmentera la galerie de nos hommes illustres et amènera des nuances distinctives dans nos qualificatifs à leur endroit.Il se produira alors cette réaction fatale qu\u2019entraîne un excès et qui fait que les mots les plus simples prennent beaucoup plus de valeur que les paroles pompeuses, 40 LA REVUE NATIONALE Ainsi en est-il arrivé avec les modes.Tant que les grandes dames étaient seules à porter des toilettes éblouissantes, rien n\u2019était assez brillant pour les parer.Maintenant que les domestiques s\u2019habillent en dames, celles-ci ont mis plus de simplicité dans leurs atours, par là- même plus de bon goût et de distinction.Après cette petite liomélie inoffensive, je reviens a la question que je me pose au début de ces quelques lignes.Comment puisse-je qualifier l'œuvre d\u2019Hébert ?Hébert est mon ami, et, d\u2019après la note du jour, je devrais l\u2019assommer de louanges.Je veux cependant les lui épargner, car il les mérite trop Je dirai simplement qu\u2019Hébert est un artiste de tempérament, consciencieux, studieux, amoureux de son travail, plein de respect pour les traditions et la couleur locale, et qu\u2019il possède à un haut degré l\u2019habileté d\u2019exécution d\u2019un maître-ouvrier.La statue de Maisonneuve est incontestablement une œuvre d\u2019art des plus parfaites, sinon la plus parfaite de l'Amérique, et elle tient un rang très honorable parmi les plus beaux travaux de sculpture des vieux continents.C'était un spectacle vraiment beau, le premier juillet, de voir la foule se presser sur la Place d\u2019Armes pour assister à l'inauguration de la statue de Maisonneuve.Sur l\u2019estrade, plusieurs hauts personnages avaient pris place, et parmi ceux qui attiraient le plus l'attention du public, nous citerons l'honorable M.Chapleau, MM.l\u2019abbé Collin et le docteur Hingston.Trois physionomies bien différentes, mais si caractéristiques et si pleines d'expressions, chacune.M.le juge Pagnuelo avait certainement la tâche la plus difficile et la plus ingrate, celle d\u2019ouvrir une pareille séance, au milieu du mouvement de la foule, du tassement des sièges et des milles chuchotements du début.Son discours, bien préparé, a été presque entier perdu pour la masse.C\u2019est dans de pareilles occasions qu\u2019on distingue facilement la différence qui existe entre l\u2019éloquence du prétoire et l\u2019éloquence publique.Habitué aux auditoires restreints, le juge façonne son organe à l'étendue de la salle où il siège, et, si l\u2019occasion l\u2019amène en plein air, sa voix manque de portée et tombe à court.L'honorable M.Chapleau, après avoir dévoilé Maisonneuve, prit ensuite la parole. MAISONNEUVE 41 Son discours était bien pensé, rempli d\u2019idées, pleines de noblesse et de beaux sentiments, mais il sentait un peu la hâte et l'improvisation dans sa contexture générale.Peut-il vraiment en être autrement chez un homme publie, appelé presque chaque jour à adresser la foule dans des circonstances les plus diverses ?Mais quelle chaleur dans le débit! Quel charme dans la voix, dans le geste, dans l\u2019attitude, dans la personne ! Le regard doux et assuré se promène sur le public, l\u2019attire, le fascine ; la voix, chaude, toujours pleine et nette, sans être ample dans son volume, pénètre partout, arrive claire et limpide à toutes les oreilles.L\u2019articulation est lente et précise, la prononciation, tres pure et d\u2019une justesse de ton réellement remarquable chez un homme qui n\u2019a pas vécu très longtemps en France.Je n\u2019apprendrai donc rien à mes lecteurs en concluant que l\u2019honorable M.Chapleau s\u2019est montré éloquent comme toujours et a recueilli les plus chaleureux applaudissements.M.le Consul général de France succédait ensuite au lieutenant- gouverneur de Québec et prononçait un discours des mieux écrits et des plus appropriés à la circonstance.Le diplomate, par métier, se défit de l'improvisation et M.Kleecz- kowski n\u2019a pas failli aux traditions.Pénétré des difficultés, qui entourent tout représentant d\u2019un pays ami à l'étranger, le diplomate doit peser ses paroles et ses actes.M.le Consul général de France a été particulièrement heureux dans ses remarques et ses allusions.Puis, il a semé en chemin quelques traits aimables de l'esprit français, si captivant pour nos oreilles canadiennes.Sa péroraison, très délicatement présentée et dite avec un sourire plein de fine moquerie \u2014 \u201cquand un Francais dit du mal de lui, ne le croyez pas, il se vante \u201d \u2014 a été particulièrement goûtée de tous.D'ailleurs, M.le Consul général de France, a part son talent d\u2019écrivain, est remarquablement servi par sa prestance physique, sa physionomie sympathique et une voix bien timbrée, qui lui attire de suite les bonnes grâces de l'auditoire.M.l\u2019abbé Colin, supérieur de Saint-Sulpice, prenait ensuite la parole.Incontestablement, M.l\u2019abbé Colin fit là le discours, le vrai discours, le discours de circonstance.Type parfait de l\u2019orateur religieux.Traits maigres, yeux brillants et pleins de feu, voix un peu sourde, mais qui a parfois des accents qui secoue la foule et sème les grandes émotions.Lui aussi avait soigneusement préparé son discours.Tout était à sa place dans un ordre parfait.Il devait parler de Maisonneuve, et il PT LE LL a RES de OS 7 5 Ll i TORI Ne ET SEEN NE RES TT EC OST NON IR TERRI, {> LA REVUE NATIONALE le fit dans des termes d\u2019une ampleur magistrale, avec des apostrophes qui atteignirent souvent les sommets de la plus haute éloquence.M.l\u2019abbé Colin a été heureusement inspiré de se joindre aux hommes qui ont prêté le concours de leur parole à l\u2019inauguration de la statue du fondateur de Montréal, et les applaudissements qui l\u2019ont accueilli à la fin de son beau discours ont démontré que tous étaient unanimes pour l\u2019en remercier et l\u2019en féliciter.Sir W.-H.Hingston représentait là l\u2019élément étranger, la race- sœur avec laquelle les hasards de la destinée nous ont amené à vivre.La présence de M.le docteur Hingston, à cette cérémonie, était la note caractéristique de la situation, comme d'ailleurs l\u2019est également la liste de souscription à la statue Maisonneuve.Anglais, français, irlandais, écossais, tous enfin sont fiers de l\u2019homme, qui a fondé notre grande et belle ville, et, la main dans la main, groupés comme des frères au pied de sa statue, ils étaient tous également heureux de proclamer la grandeur de son œuvre et de l\u2019en remercier, dans l\u2019apparât solennel d\u2019une grande démonstration nationale.Sir W.-H.Hingston fit une improvisation pleine de tact et d\u2019esprit, parsemée de ci de là de mots humoristiques et gais, comme savent si bien les employer les orateurs anglais dans leurs speeches, parfois si originaux et si imprévus.Puis M.le docteur Hingston est également bien servi par un physique des plus avantageux, Haute stature, droit comme une flèche, malgré son âge assez avancé, avec une fraîcheur de regards et de traits, qui respire le bon ton et les grandes manières.A M.le maire Villeneuve incombait la tâche de clore cette mémorable cérémonie, et il s\u2019en acquittait d\u2019une manière digne et très satisfaisante.Voilà Maisonneuve avec sa statue.A ses pieds, le ler juillet dernier, nous avons vu tous nos compatriotes, canadiens de toutes races, s\u2019unir pour rendre hommage a sa mémoire.Ne serait-ce pas le moment de renouveler ce beau spectacle dans les luttes actuelles de notre cher Canada ?Comme je le disais plus haut, je crois bien que je prêche ici encore dans le désert et que mes paroles sont autant de sons que le vent emporte sans laisser de traces.Mais doit-on pour cela se décourager ?N\u2019est-il pas du devoir de tout publiciste patriote de faire appel à la confrater- 2eme MAISONNEUVE +3 nité humaine, aux sentiments généreux qui sont un fond de tout cœur et de crier bien haut, à chaque occasion : \u2014 A quoi bon tous ces dissentiments qui nous rongent ?A quoi bon toutes ces acrimonies qui aigrissent notre existence nationale et qui empoisonnent nos heures souvent si tristes d\u2019ailleurs! Notre pays est vaste, nos espaces sont illimités, notre sol est fertile, notre avenir est rempli d\u2019espérances et il nous serait si facile de vivre tranquillement, sans heurts ni froissements, en laissant à tous le droit d\u2019agir à sa guise, sous la protection réciproque de nos lois fondamentales, conçues dans un esprit certainement très large et très prévoyant.Je m\u2019arrête, car vous tous qui me lisez, vous êtes comme moi pénétrés des aspirations qui agitent mon cœur de patriote ; et c\u2019est presque une injure que de vous les rappeler si souvent.Mais, que voulez-vous, chacun obéit irrésistiblement à son tempérament ; tant que je vivrai et que je tiendrai une plume dans ma main, je ne cesserai de dire partout : \u2014 (Canadiens de toutes races, unissez-vous dans l'intérét du Canada, faites-vous des concessions mutuelles.Soyez justes et indulgents les uns vis-à-vis des autres.En cela seul réside la paix, la grandeur et la prospérité future de notre chère patrie ! J.-D.CHARTRAND. CHRONIQUE DE L\u2019ETRANGER Les deux évènements les plus importants, survenus en Europe, pendant ces dernières semaines, sont la chute du cabinet Roseberry, en Angleterre, et l'inauguration officiel du grand canal de Kiel, reliant la Baltique à la mer du Nord, en Allemagne.La défaite du ministère Roseberry était pressentie depuis longtemps et les causes premières peuvent en être attribuées à la maladie grave du chef libéral.Pendant son absence, la zizanie s\u2019était mise dans les rangs de ses partisans et son manque d\u2019énergie et d\u2019activité durant sa convalescence a amené la déroute définitive des forces libérales.Chaque vote était une défaite, chaque élection, un désastre, et, finalement, le 21 juin, après une vigoureuse résistance, le ministère succombait sur une question du budget militaire.Avec la dignité et le sang-froid, qui sont des vertus traditionnelles du parlementarisme anglais, lord Roseberry se rendait le lendemain auprès de la reine et lui remettait sa propre démission et celle de tous ses collègues.Et avec non moins de simplicité, selon l\u2019immuable tradition, la Souveraine faisait mander lord Salisbury, qui acceptait de former un ministère conservateur.Peu après, la dissolution du Parlement était décrétée et les élections générales avaient lieu le 12 juillet dernier.Les libéraux furent battus par une écrasante majorité et les conservateurs reviennent aux Communes avec une réserve de forces qui leur assurera probablement le pouvoir pour une période très lengue.La maladie de lord Roseberry n\u2019est pas la seule cause de la chute de son ministère.Il faut chercher d\u2019autres motifs dans la politique générale suivie par le parti libéral, depuis son avènement au pouvoir.Lord Roseberry a presque toujours été malheureux dans ses engagements diplomatiques.Dans le conflit centre-africain, il a été battu à plate couture par M.Hanotaux; au Japon, son intervention intem- CHRONIQUE DE L'ÉTRANGER 45 pestive dans les affaires sino-japonaises a été désapprouvée par tous les gouvernements,-et, dans la question des massacres arméniens, il s\u2019est laissé distancer par les autres pouvoirs.Ce sont là sérieux échecs pour lorgueil britannique, et, apres chaque déconvenue, on voyait les libéraux s\u2019effacer, démissionner et remplacés aux Communes par des conservateurs.Je crois bien que lord Roseberry se console facilement de sa chute, car le pouvoir semblait lui peser beaucoup depuis assez longtemps.Dans son repos, il lui restera toujours le souvenir d\u2019un triomphe, celui d\u2019avoir remporté le grand prix, au Derby.La note gaie du jour nous est donnée par la présence, en Angleterre, du prince Nazrulla Khan, fils de l\u2019émir d\u2019Afghanistan.Ce jeune homme, élevé dans les idées primitives de son pays, se fait difficilement aux pompeuses démonstrations de la haute société anglaise.Une chose, particulièrement, semble l\u2019offusquer outre mesure, c\u2019est la vue des bras et des épaules des belles dames anglaises, aux réceptions officielles.Il n\u2019en revient pas et il dit à tout le monde que si les femmes de son pays s\u2019habillaient ou se déshabillaient ainsi, elles seraient immédiatement brûlées vives.Ce serait là un argument un peu brusque contre le décolletage mondain, mais ces diables d\u2019orientaux nous ont déjà habitué à tant de surprises.Avec un peu d\u2019effort, Nazrulla se sert de son couteau et de sa fourchette à table, mais il préfère de beaucoup ses doigts.Quelques fois il aime bien à dormir le matin, et l\u2019autre jour, il refusait net de se lever pour assister à une grande démonstration faite en son honneur.Les gens de sa suite ont des manies particulières ; ils couchent par terre sur les tapis, dédaignant les bons lits anglais, et on a toute les peines du monde, quand ils vont dîner quelquepart, de les empêcher d\u2019empocher l\u2019argenterie.Entre nous, je suis convaincu que la haute société anglaise soupirera d'aise quand ce pauvre petit prince Afghan s\u2019en retournera au pays de ses pères.De son côté, Nazrulla oubliera facilement les belles épaules anglaises en admirant, à son aise, sans rougir, les beautés copieuses et si lourdement fagotées et voilées de sa chère patrie. 46 LA REVUE NATIONALE En France, la popularité de M.le président Faure,\u2014une popularité de bon goût, \u2014continue à grandir de jour en jour.Dans sa visite, en province, il sut plaire à tous, par son aménité et la sympathie, qui se dégage de sa personne et de ses paroles.Il s\u2019est également attiré les bonnes grâces d\u2019une importante fraction de la nation française en restituant aux évêques le titre de Monseigneur, que tous ses prédécesseurs avaient supprimé.Ceci est beaucoup plus grave qu\u2019on pourrait croire, car si vous saviez quelle grimace on faisait quand un personnage officiel appelait : Monsieur l\u2019Evêque, vous diriez comme moi que l\u2019acte de M.le président Faure est toute une révolution, qui aidera davantage, non pas à consolider la République en France, mais à la rendre plus aimable, plus conciliante, L\u2019inévitable débat sur l'affaire du canal de Kiel a eu lieu à la Chambre.M.Goblet, ancien premier ministre, dans un langage correct dans la forme mais énergique dans le fond, a reproché au gouvernement d\u2019avoir envoyé la flotte française aux fêtes allemandes de Kiel.M.Hanotaux, avec non moins d'énergie, s\u2019est posé sur le vrai terrain diplomatique, en affirmant que cette démarche était un acte de courtoisie simple qui, loin d\u2019amoindrir le prestige français à l\u2019étranger, était au contraire destiné à le grandir davantage.Les marins français n\u2019ont rien à craindre et tout à gagner dans une comparaison avec les autres flottes et tant que la France et l\u2019Allemagne vivaient en paix, il était impossible à un pays grand et fort comme la République française, de se soustraire aux obligations de la politesse internationale.La chambre a donné raison au gouvernement par une majorité écrasante de 257 voix.Les chauvins ne manquèrent pas, à cette occasion, de faire leur démonstration habituelle.Ils déposèrent une qpuronne mortuaire au pied de la statue de Strasbourg, et, ensuite, ils allèrent se promener en corps dans les rues de Paris.On les laissa faire tant qu\u2019ils furent sages, mais, le tapage ayant un peu commencé, les plus bruyants furent coffrés et les autres, dispersés, Cette démonstration est digne de respect, car elle part d\u2019un beau sentiment, mais cela finit par être fatiguant comme toutes les bonnes choses dont on abuse.Grand Dieu! quand la guerre sera déclarée, il sera temps de tom- CHRONIQUE DE L'ÉTRANGER 47 ber sur les Allemands, et soyez certains que parmi ceux qui donneront les premiers coups à l\u2019ennemi, se trouveront bien peu de ces patriotes à tous crins, qui ont couronné la statue de Strasbourg, le 23 juin dernier.A Madagascar, la campagne progresse sûrement, mais lentement.Dans ces régions, presque inhabitées, l\u2019ennemi est bien moins à craindre que le climat.Pour un homme tué par le feu, nous en avons dix de terrassés par la maladie.\u201c Coucher dehors par tous les temps, marcher la journée entière, chargés et harnachés comme des bêtes de somme, manger et boire, quand on le peut, ce qui n\u2019arrive pas toujours une fois par jour; combattre ensuite quand l\u2019occasion se présente et passer des nuits en faction, voilà le bilan, à grands traits, de la vie militaire en expédition.Et cela dure souvent des semaines, des mois et parfois des années.Les constitutions les plus robustes cèdent devant un pareil surmenage, et, le chemin, suivi par une colonne expéditionnaire, est marqué par une série de tas de terre, fraîchement remuée, qui sont les sinistres jalons historiques d\u2019une conquête.Le général Duchesne a demandé des renforts pour remplacer ses malades.° Les renforts arriveront, Madagascar sera certainement vaincue, mais des milliers de pauvres diables laisseront leurs os là-bas, et de nombreux foyers, en France, pleureront leurs chers morts.Et tout cela, à quoi bon ?Pour conquérir une colonie qui ne rapportera jamais un sou et qui deviendra probablement la proie d\u2019une nuée de fonctionnaires de toutes catégories.Ainsi vont les choses.Toutes les récriminations du monde n\u2019y feraient rien.Il faut donc s\u2019incliner devant l\u2019inéluctable.Mais, non sans regretter l\u2019absence de tous nos chers camarades, qui dorment là-bas leur éternel sommeil dans les sombres bois malgaches, loin de leur beau pays de France.* 48 LA REVUE NATIONALE M.le président Faure vient de recevoir le grand cordon de l\u2019ordre de Saint-André, de Russie.À cette occasion, grande démonstration, à l'Elysée.M.de Morenheim, ambassadeur russe, a fait un très joli discours, long et bourré de beaux sentiments.Des paroles, des paroles toujours, mais le bon, le vrai traité, écrit et signé, où est-il ?Personne ne le sait.Les russes nous aiment beaucoup, je n\u2019en doute pas, mais ils aiment également les écus français, et peut-être aussi aiment-ils plus encore la prudence et leurs intérêts.Tout cela c\u2019est bien beau, mais comme j'aimerais à connaître la teneur d\u2019un traité pratique signé par les deux pays, en bonne et due forme.Méfions-nous toujours des sympathies et des promesses, en politique principalement.Il n\u2019y a que les écrits qui font foi.Encore un scandale qui vient de faire long feu en France.Il s'agissait des chemins de fer du Sud, où les directeurs étaient accusés d\u2019avoir bu une quantité remarquable de pots-de-vin.M.Rouvier, ancien ministre des finances, a eu raison des mécontents en donnant de crânes explications.La tentative de l\u2019opposition a échouée piteusement et le gouvernement a été approuvé par une majorité de 168 voix.Dans les Alpes, parmi mes anciens camorades, encore un accident, l'accident annuel : quelques chasseurs alpins lancés au fond d\u2019un précipice.Heureusement qu\u2019il n\u2019en eut que six de tués car il était si facile de.tuer les autres.Les anglais \"qui ont une dent assez sérieuse contre la diplomatie française, glosent un peu trop sur une histoire marocaine, où la France a donné raison à l\u2019Allemagne.Voici ce dont il s'agit.Un citoyen allemand a été tué par des marocains et le gouvernement allemand a de suite réclamé la punition du meurtrier, avec une indemnité pour la famille de la victime.À l'appui de/sa réclamation, il envoyait deux cuirassés, qui, parait- il, portérent ombrage à quelques journaux français.La presse allemande prit la,mouche et riposta vigoureusement.Le ministére francais ne voulut pas suivre la presse dans cette voie et donna raison à l\u2019Ailemagne.Ceci me semble assez naturel.Voilà un pays lésé dans un de ses citoyens, il montre les dents et le voisin l\u2019approuve.C\u2019est parfait.Et comment aller conclure de là que la diplomatie française a subi un échec ?Elle n\u2019a fait qu\u2019approuver un acte de justice. CHRONIQUE DE L'ÉTRANGER 49 I! me semble que la grande presse anglaise, habituellement [si sérieuse, pourrait trouver d\u2019autres motifs pour crier victoire et taquiner le gouvernement français, qui, depuis un certain temps, paraît être le cauchemar diplomatique des hommes d\u2019étai de la Tamise.L\u2019Allemagne a enfin son grand canal, qui relie la mer Baltique à la mer du Nord.L\u2019inauguration a eu lieu le 23 juin dernier.A ce propos, il convient de dire un mot des faits et gestes de l'empereur William.Chaque fois qu\u2019il est question de ce souverain, que je qualifierai de mystique fin-de-siècle, on doit toujours s'attendre à certaines surprises.La veille de la cérémonie, Guillaume se rendait sur les lieux pour faire une inspection minutieuse des dispositions prises.A son arrivée, il ne voulut pas monter dans le bateau qui était préparé pour la circonstance, et il faisait venir une embarcation plus petite.Ainsi pris à l\u2019improviste, l\u2019équipage de ce dernier bateau ne se trouvait pas au complet, et, ce voyant, l\u2019empereur se glissa pardessus les genoux des rameurs et prit lui-même la barre.En riant, il donnait ensuite l\u2019ordre à tout son monde d\u2019embarquer quand même.Cet acte sans-façon du souverain allemand fut applaudi avec enthousiasme par les nombreux spectateurs présents.Et pour qui connait le formalisme prussien en tout, il lui sera facile de se rendre compte quel étonnement a pu causer une pareille action de la part de Guillaume II.La cérémonie de l\u2019inauguration du canal a eu lieu sans anicroches et avec une pompe vraiment merveilleuse.La flotte française, comme toujours, a figuré avec éclat, et ainsi s\u2019est clos un incident international, qui, depuis longtemps, avait causé de graves appréhensions dans le monde diplomatique.En Espagne, le major Clavijo a voulu tuer son général, le commandant de Madrid, Cherchez la femme.Trois jours après, le major était fusillé et il mourait en brave, comme tout soldat doit le faire, L\u2019exécution a été quelque peu ratée + Ho LA REVUE NATIONALE cependant, à cause de l\u2019émotion des hommes, qui tiraient sur un camarade, calme et souriant, comme s\u2019il était à la promenade.Il a fallu lui poser par deux fois une balle dans le crâne avant d\u2019avoir raison de sa vie.La scène a été pénible, paraît-il.Je le crois, car j'ai vu cela déjà.Ce n\u2019est pas très drôle.La foule, indignée, était sympathique au fusillé.Très bien, mais le général, qui avait reçu les trois balles de Clavijo, et qui est mourant, qu\u2019en dit la foule ?L\u2019Espagne est très ennuyée en ce moment.Cuba tient ferme et le maréchal Campos paraît trouver difficile la pacification de la reine des Antilles.Il avait fait de riantes promesses à son départ d\u2019Espagne, mais ça ne marche pas tout seul.Et si nous devons en croire les dernières dépêches, il vient de subir un échec grave, dans une rencontre récente, où il eut beaucoup de peine à échapper aux rebelles, Cuba finira peut-être par être indépendante un jour.Dois-je le souhaiter ?mais certainement.Crispi vient de remporter une éclatante victoire aux dernières élections générales.Il est revenu au pouvoir avec plus de 100 voix de majorité.Signor Crispi est un homme de race, très ondoyant et varié.Socialiste, anarchiste, royaliste, républicain, royaliste encore, voilà un gaillard qui approche les quatre-vingts ans, et qui bientôt, dit-on, va être fait prince.| Quelle que soit l\u2019opinion publique sur son compte, nous devons admettre que ce n\u2019est pas le premier venu.Je dirai même que cet homme a été trempé d\u2019une manière supérieure et qu\u2019il mérite tous les honneurs que son pays lui décerne.Dernièrement, les Chambres italiennes ont été le théâtre d\u2019une de ces scènes de pugilat, qui sont si grandement appréciées des sportsmen.A la suite d\u2019une discussion vive, presque tous les députés en vinrent aux mains, en pleine séance, et de magnifiques coups de poings furent échangés avec entrain.Pareils événements sont certainement contraires à la dignité d\u2019un corps législatif, mais dénotent quand même, chez les coupables, un remarquable attachement à la chose publique.AE CHRONIQUE DE L'ÉTRANGER Stambouloff, le fameux Stambouloff, le Bismark bulgare, vient de tomber sous les coups d\u2019une bande d\u2019assassins.Stambouloff n\u2019avait que quarante ans, quoiqu'\u2019ayant déjà fourni une carrière politique bien remplie.C\u2019est lui qui fit venir le prince Ferdinand, à qui il donna le trône de Bulgarie.Ironie de la vie, c\u2019est ce même prince qu\u2019on accuse maintenant d\u2019avoir fait assassiné son ancien premier ministre.Cette accusation est un peu raide, mais aussi Stambouloff a eu trop souvent raison, et dans la vie, surtout en politique, il faut avoir tort fréquemment et être presque une bonne nullité pour avoir des partisans dévoués.Que vous dirais-je encore ?En Autriche, le comte Killmamsegg a formé un nouveau ministère ; en Suède et en Norvège on se chamaille un peu, avec des idées séparatistes ; la Suisse a élu un nouveau président ; la Turquie a sur les bras une révolte en Macédoine \u2014 vous savez cette fameuse révolte annuelle des frontières greco-bulgares ; \u2014 le Vésuve exécute une éruption grave, qui fait suite aux tremblements de terre de Florence ; en Belgique, on a beaucoup de peine à former un ministère et la petite reine de Hollande ne veut pas épouser un prince suédois, parcequ'il n\u2019est pas d\u2019assez pure noblesse, son arrière grand-père, Bernadotte, n'étant autre- * fois qu\u2019un simple ouvrier quelconque.\u2014 Par exemple, cette dernière nouvelle ne m\u2019émeut pas du tout.\u2014 Bien plus me touchent les 400,000,000 de francs que la Chine vient d'emprunter en France sur la garantie de la Russie.Oh! la garantie de la Russie ! c\u2019est comme la fameuse alliance franco-russe, soi-disant l\u2019œuvre de Madame Juliette Adam, qu\u2019en adviendra-il?Jen attends l'échéance avec inquiétude.Sur ce, je clos mon papier jusqu\u2019au mois prochain.R.DE LA PIGNIÈRE. FOLLE ALLEZ pas la troubler.Laissez lui l\u2019espérance, Elle cherche toujours, et sa persévérance A quelque chose, hélas ! qui fait mal.Désormais, Elle va rester seule à pleurer, et jamais L\u2019être aimé qu\u2019elle appelle, en se penchant sur l\u2019onde, Ne viendra dans ses mains poser sa Were téte blonde.es) wv AE \\ lay i Henri, le fils de Paul, notre premier voisin, Venait de prendre femme.Il était mon cousin, Il était mon ami, mon compagnon d\u2019enfance.Quand on allait en classe il prenait ma défense Si j\u2019essuyais les coups d'un garnement mauvais.Il était fort, plus fort que moi ; je le savais, Et cela me donnait une audace superbe.Nous n\u2019étions tous alors que des hommes en herbe, Et nous voilà des vieux plus ou moins bien bâtis ! Donc, Henri, mon cousin, l\u2019un des meilleurs partis De nos champs où l\u2019amour est toute la fortune, Me dit : \u2014 Le célibat, à la fin, m\u2019importune, Et je prends femme.Il faut embellir son foyer.Je ne répondis rien, peur de me fourvoyer, Le temps ne m'avait pas apporté la science, Et ces mystères-là troublaient ma conscience.=r ES Le a ear ca ee cn er Ot oo FOLLE Enfin parut le jour marqué pour le bonheur, .Le bonheur du cousin ! J\u2019étais garçon d'honneur.Je marchais le premier parmi tous les convives.Le soleil du matin jetait des lueurs vives ; Il jetait des lueurs de jeunesse et d'amour.Le matin de la vie et le matin du jour; Comme ils sont beaux tous deux ! Nous entrons dans l\u2019église.Le prêtre est là, debout, en aube.Il faut qu'il lise Aux deux jeunes promis leur sublime devoir.Ils ne faiblissent pas.Oh ! l\u2019amour, quel pouvoir!.Ils reviennent bénis comme des patriarches, Dans leur postérité.Les jeunes font des marches Sur les chemins tendus comme de longs rubans À travers les blés mûrs.Les autres, sur des bancs, Vont s'asseoir pour causer.Puis l\u2019on danse.\u2018 Le fleuve Coulait tout près, immense.Une pirogue neuve, Avec son nom en or, à l'arrière tout blanc, Près du flot, qui montait, reposait sur le flanc.Pendant que le jour baisse et que la noce danse, Une troupe d\u2019enfants, oubliant la prudence, Monte dans la pirogue et brave le danger.Le flot montait toujours et venait s\u2019effranger Sur le sable mobile, avec un long murmure.Je regardais le ciel à travers la ramure.Ce roulement des eaux, vers l\u2019immuable bord, Me portait à rêver.Je ne vis pas d\u2019abord La nacelle légère et son jeune équipage.J\u2019entendais bien, parfois, des cris et du tapage, Mais, je ne songeais pas au danger du montant.La nacelle flottait et se berçait pourtant, Comme un cygne léger sur le flot blanc d\u2019écume.Quelques moments après, pendant qu\u2019on parle et fume, Un appel vient du fleuve, ardent, désespéré.\u2014 Les enfants ! m\u2019écriai-je.Ils auront chaviré!.0 Et je m\u2019élance alors par l\u2019une des fenêtres.En, On devine un malheur por ces chers petits êtres, Et l\u2019angoisse succède aussitôt au plaisir.Tous me suivent.Bientôt, nous pouvons les saisir Et les rendre vivants aux mères affolées.ROTO LA REVUE NATIONALE Nous revenions heureux par les longues coulées.Les mères laissaient voir des pleurs dans leurs souris.Les marmots, tout trempés, paraissaient ahuris, Et, près d\u2019elles, marchaient, avec des airs timides, Pendant que des baisers séchaient leurs fronts humides.Un cri du champ voisin tout à coup s\u2019éleva : \u2014 Est-il sauvé, le mien ?Et ce cri s\u2019acheva Dans un sanglot.C\u2019était Sara, la jeune veuve, Une femme 4 qui Dieu n\u2019épargne pas \u2019épreuve, Elle accourait, pieds nus, dans un pénible ¢moi.\u2014 Etait-il avec vous, son enfant, dites-moi, Demandai-je, aux petits naufragés de la grève ?Ils parurent alors sortir d\u2019un mauvais rêve, Et l\u2019un d\u2019eux répondit : \u2018 Choad Mitek Sdn OOOO NE or EATE ts ads FOLLE 55 Allez done le chercher, Or la veuve arrivait.\u2014 On va le repêcher, Lui dis-je, étourdiment, retournons à la rive.Elle me devança.Haletante, elle arrive En face de ces flots pleins de joyeux reflets, Qui lui prennent son fils en chantant aux galets.\u2014 Mon enfant! mon enfant! gémit-elle, sans cesse.Le flot chante toujours.Insolent, il caresse Son pied nu, qu'a meurtri la pierre des chemins.Soudain, elle s\u2019affaisse, en joignant les deux mains, Comme un flocon d\u2019écume, 6 scène ineffaçable ! Le flot, montant, roulait le petit sur le sable.Depuis, la pauvre mère a perdu la raison, Regardez, la voici qui sort de sa maison.N\u2019allez pas la troubler.Laissez-lui l\u2019espérance.Elle cherche toujours et sa persévérance À quelque chose, hélas ! qui fait mal.Désormais, Elle va rester seule à pleurer, et jamais, L\u2019être aimé, qu\u2019elle appelle en se penchant sur l\u2019onde, Ne viendra, dans ses mains, poser sa tête blonde.PAMPHILE LEMAY.EE LES SEPT-ILES Dans le vaste couloir maritime du golfe Saint-Laurent, presque à mi-chemin entre Terreneuve et le port de Québec, on rencontre un groupe d'îles pittoresques rangées presque régulièrement en demi cercle, de manière à former l\u2019un des ports les mieux abrités qui se puissent voir, si vaste en même temps que les plus nombreuses flottes du monde pourraient y évoluer à l\u2019aise.Ce groupe d'ilots, tassés à la côte nord, entre les rivières Moisie et Sainte-Marguerite, porte le nom de Sept-Iles En venant du large on accède au port ou bassin intérieur par sept avenues bordées, tantôt de falaises escarpées, de collines bien drapées de verdure, tantôt de cailloux roulants, noirs ou coiffés de perruques de vareck.Les îles sont de vraies montagnes au bain, dans la mer jusqu'aux épaules, des naïades couronnées de feuillage.Placez des batteries sur la crête de ces rochers et vous faites des Sept-Iles une forteresse imprenable ; mais étant partisan de la paix universelle, je préfère leur prêter le caractère d\u2019une hôtellerie.Il me souvient d\u2019avoir vu, étant enfant, des auberges à pignon sur rue avec enseigne en lettres jaunes simulant l'or, sur fond bleu, tirant l\u2019œil des soiffards, le jour, avec un fanal pendu à un chevron, soigneusement allumé et entretenu, de nuit, pour guider et inviter les voyageurs, tout en balisant les mares des reflets de sa lumière sur la route des habitués regagnant leur domicile, en zigzaguant.Ici, le pignon sur rue, c\u2019est le Carrousel, l'île du groupe la plus poussée en mer.Le Carrousel, c\u2019est déjà un nom d\u2019auberge sonnant juste la chose à l\u2019oreille des amateurs ; puis, voyez ce phare qu\u2019il porte à grande hauteur, éclairant les passagers, petits et grands, les fiers coursiers de l\u2019Atlantique et le plus humble caboteur, les navires des grandes lignes Allan, Dominion et autres, et le petit doric du pêcheur qui tient si à l\u2019aise dans la main de Dieu.En retrait, vous trouvez au Carrousel, un port d\u2019hiver \u2014 chose rare sur la côte nord \u2014 qui mérite la désignation de péristyle de l\u2019hôtellerie.Les Sept-Iles sont si bien une hôtellerie que la presqu'île de l\u2019ouest sur laquelle ces îles s\u2019épaulent \u2014 un mole naturel et titanesque de plus de cinq milles de longueur \u2014 s\u2019avance en mer comme une crémaillerie et porte le nom suggestif de \u201c La Marmite.\u201d On ne saurait désirer une aiguade maritim: plus fraiche, plus limpide que la rivière des Sept-Iles qui baigne les talons de ce môle.Au large, et tout autour des îles, jusque dans les avenues \u2014- boulevards de cristal \u2014 viennent s\u2019ébattre les baleines, les marsouins, les zibars, les phoques, les pourcils, les requins, les germons et autres grands voraces, toujours mangeant, jamais repus, se roulant avec délices dans des flots d'huile et de sang.Ils re Ed LES SEPT-ILES HT viennent de loin, soufflant en syrènes, battant l\u2019eau de leur queue, surgissant par bonds, voguant par bandes \u2014- troupes de brigands \u2014 courant sus aux harengs, aux capelans, morues, esquilles, encarnets, à tout le menu frétin, à la gente faible et sans défense que nous plaignons, parcequ\u2019elle représente la masse des mortels.Si nous les connaissions mieux pourtant, nous les verrions semer le carnage autour d\u2019eux, dans les rangs d'animaux plus faibles ; et descendant encore dans l\u2019échelle des êtres, nous verrions que partout la vie qui naît de l\u2019amour ne s\u2019entretient que par la mort.Fuyant devant ces terribles ravageurs, des bancs épais de harengs, capelans, voire même de maquereaux viennent chercher un refuge au dedans des Sept-Iles.Il m\u2019a été rapporté, sur place, qu\u2019il y a quelques dix- huit ou vingt ans, une goëlette américaine, sut faire atterrir dans une anse de la Marmite, une Bouillée vertigineuse de maquereaux de la plus belle eau, de l\u2019étalon le plus marchand, et d\u2019un seul coup elle se chargea à ras de bord, faisant sa cargaison à même le dessus du panier ; puis, étant nonne fille, elle permit aux habitants de l\u2019endroit, de faire ripaille du contenu restant de la senne.Une fois son poisson choisi, trié, encagné avec soin, elle leva ses filets, hissa ses voiles et partit pour les Etats-Unis avec une fortune dans ses flancs.Mais c\u2019est ici même, à une encablure du rivage, qu\u2019un autre navire américain vint faire cette levée légendaire de flétans dont tout le monde a entendu parler.Il y a longtemps de cela; tout de même, des pêcheurs Acadiens étaient établis dans l\u2019endroit depuis des années déjà, sans qu\u2019aucun d\u2019eux se fut avisé de pêcher le flétan dans la baie, lorsqu\u2019un beau matin ils virent une goëlette américaine, b'anche comme un cygne, venir carguer ses voiles et jeter l\u2019ancre à portée de voix du rivage.En les voyant préparer leurs lignes et se mettre à pêcher de tribord à babord, les Sept-Ilois prirent les Américains pour des imbéciles.Ils ne tardèrent pas à changer > d\u2019avis.M.A.-N.MONTPETIT.\u201c Here is one !\u201d crie une voix nasillarde, engavionnée par une chique, la voix nicotinée du Yankee.D'un crac, les chaloupes sont à l\u2019eau et un flétan monstre est à peine hissé à bord de l\u2019une d'elles, que d\u2019un bout à l\u2019autre de la goëlette on entend : \u201c\u201c Zere is one ! here is an other !\u201d Les chaloupes aidaient a la capture des plus gros.Cela dura sans désemparer jusqu\u2019au soir, et toute la journée du lendemain, au grand ébahissement des habitants de la côte ouvrant des yeux de pleine lune.Le pont de la goëlette était radicalement jonché de ces gros poissons en forme de galettes feuilletées qui font les délices de nos voisins.Les saleurs et les tonneliers ne perdaient pas de temps dans la cale ; on entendait grésiller le sel, les marteaux frapper au bruit des chansons, des appels ou des cris de joie.Durant la seconde nuit, la goëlette appareilla et s\u2019en fut comme elle était venue, sans tambour ni trompettes.; Après son départ, les Sept-Ilois tentèrent la chance au même endroit sans 298 LA REVUE NATIONALE capturer autre chose que des crapauds de mer.Ils se cônsolèrent en disant qu\u2019il y avait de la sorcellerie là-dessous, que cette goëlette blanche n\u2019était ni plus ni moins que le vaisseau fantôme.Il est de fait que les pêcheurs américains connaissent mieux que nous les secrets de la pêche au flétan, et les habitudes de ce poisson, qu\u2019ils sont munis d'engins supérieurs, et d\u2019une boëtte droguée irrésistible.Croisent-ils un banc de flétans ondulant à la surface de la mer, au coucher du soleil, ils s\u2019arrêtent, le surveillant, s'assurent de sa route, le suivent à distance jusqu\u2019\\ ce qu'il se laisse couler au fond pour se reposer.Aussitôt la goelette en chasse s\u2019endort elle aussi, sur son ancre.Le lendemain, dès le petit jour, la troupe de flétans est cernée d\u2019amorces allèchantes, attirée, gagnée, groupée, puis choyée, dorlotée, affriandée par des esches enivrantes, affolée au point qu\u2019ils sont nettoyés jusqu\u2019au dernier.C\u2019est ainsi que nos bons voisins des Etats-Unis ont presqu\u2019entièrement ruiné cette pêche sur nos côtes où désormais les plus brillantes captures ne représentent pas la dîme de celles d\u2019autrefois.C\u2019était un peu vers la fin de juillet de l\u2019année 1887.J'avais reçu de l\u2019honorable P.Garneau, ministre des Terres de la Couronne, à Québ-c, mission d\u2019examiner certaines riviéres de la côte nord, entr\u2019autres les rivièr-s Bersiamis, Sainte- Marguerite, Moisie, Clomol shiboo, Saint-Augustin et autres.En même temps» un syndicat de Montréal avait retenu mes services pour aller explorer certains gisements cupriféres signalés vers la ligne de faite du Labrador Québecquois, dans les environs de la Grande Chute de la branche Est de la riviére Saint- Augustin.Je pris passage a bord d\u2019un yatch cotier, avec messieurs A.Tétu et Char- bonneau, arpenteurs, M.Benoit, étudiant, le capitaine Fortier et un équipage peu nombreux et plus ou moins bien choisi.Nous entrâmes dans la baie d>s Sept- Iles, par un soir argenté, ruisselant de lumière.La mr houleuse au large se laissait caresser doucement pair la proue dès l\u2019entrée du bassin.La-bas une cinquantaine de maisons blanches, alignées sur la rive dormaient paisiblement comme des oies le cou sous l\u2019aîle.Ce spectacle semait mon imagination de rêves délicieux.Précisant le point géographique que nous occupons, nous sommes à cinq cents milles du détroit de Belle-Ile, à trois cent cinquante milles de la ville de Québec, par le 5cème degré de latitude et le 6ème de longitude ouest, sur la route des steamers transatlantiques reliant Liverpool à Québec et Montréal.Au réveil, le lendemain, j\u2019aperçois de notre pont un grand steamer blanc, épais, lourd, entouré de brumes comme une épousée de ses voiles, immobile au fond d\u2019une anse de \u201c La Marmite,\u201d comme un cygne majestueux sur son nid.Nous essayons de prendre langue au pays : nous questionnons les gens accourus sur la grêve : \u2014 Savez-vous quel est le pavillon de ce bateau ?\u2014 Connais pas.) | t 1 } LES SEPT-ILES 59 \u2014 Des chaloupes sont venues à terre et s\u2019en retournent, que veulent-ils ?\u2014 Ils sont venus prendre de l\u2019eau.\u2014 Leur avez-vous parlé ?\u2014 Oui.\u2014 Et puis, savez-vous à quelle nation ils appartiennent ?\u2014 Ce sont des nègres, dit l'un.\u2014 De faux nègres, des Français déguisés en nègres, reprend un autre.\u2014 Qu'est-ce à dire ?\u2014 Ce sont des nègres en apparence, mais on voit bien que c\u2019est une mascarade, reprend un des oracles de la place ; comment voulez-vous que ce soient des nègres, lorsqu\u2019ils parlent le français comme nous?(1) Pour établir la situation, nous partons en chaloupe, dans la direction du steamer.Comme nous allions l\u2019atteindre, il se mettait en marche, en nous montrant son nom \u2018\u2018 La Minerve\u201d, vaisseau de guerre français.Sur ce, l\u2019un de nous entonne de sa meilleure voix : Salut à la France, À l\u2019espérance, A nos amours, A nos beaux jours.Sous le régime français, le roi avait un poste ici, aujourd'hui, il y a un comptoir de la compagnie de la Baie d'Hudson, dont la direction est confiée à un M.Wilson, marié à une demoiselle Evans de Montréal.Sa maison est entourée de fleurs et de légumes bien venus, pendant qu\u2019à côté, la chapelle est entourée de chardons et de tessons de bouteilles.La population fixe est d\u2019environ 200 habitants, vivant presque exclusivement de pêche.Les bancs, au large des Iles sont d\u2019un assez bon rendement, de recolte égale, sans surprise en plus ou en moins, assurant la vie tranquille.Notre programme étant fait à l\u2019avance.M.Têtu part avec des pêcheurs pour aller essayer sur les bancs du large, une boëtte artificielle dont il est l\u2019inventeur, pendant que M.Charbnnneau et moi, nous prenons le yatch pour nous rendre à la Rivière Sainte-Marguerite, en contournant la Pointe-à-la-Marmite.Rendus à l\u2019entrée de la rivière, nous fâmes nous embosser au quai de M.Thé- riault, en attendant un guide du nom de Chidnish, retenu par M.Têtu et qui devait nous rejoindre en passant à travers bois.Arrive presque en même temps que nous, un homme d\u2019environ trente ans, de bonne figure, fort en muscles, blond comme Phébus, et portant toute sa barbe.A.-N.MONTPETIT.(à suivre) (1) La plupart des Africains que nous avons ici, sont venus des Etats du Nord, de là ce préjugé que les nègres ne parlent que l\u2019anglais.\u2014 A.N.M. ROMUL BERNARD RÉCIT AUTHENTIQUE ÉTAIT un dimanche du mois de juin, Il f«isait chaud et Ja pluie tombait fine et serrée, une pluie désagréable et bite comme on es y en voit souvent, surtout les jours où on est 77 | , Mal disposé.- On sait que, dans nos campagnes, les habitants apportent souvent leur diner, le dimanche, lorsqu\u2019ils viennent a la messe.Apres l'office du matio, ils se rendent dans une salle appelée: \u201c salle des habitants, \u201d pour y prendre leur léger repas, sur le pouce, et, lorsqu'il fait mauvais, y attendre, à l\u2019abri, l\u2019heure des vêpres.Or, ce jour-là, j'étais justement dans la salle des habitants, où je m'étais rendu pour causer avec d'anciennes connaissances et même d\u2019anciens amis, avec lesquels j'avais passé la plus grande partie de mon enfance.Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je n'aime rien davantage que ces retours vers le passé avec les petits compagnons d'autrefois, devenus maintenant des hommes plus ou moins importants : marguilliers, juges de paix, conseillers municipaux, députés, sénateurs.Mais, si vous m\u2019en croyez, choisissez plutôt ceux qui ne sont pas arrivés sur ces hauts sommets et qui sont restés dans la même sphère, n\u2019ayant pas exploré de nouvelles couches sociales ; ils ont mieux gardé le souvenir des choses d\u2019autrefois, dont leur vie actuelle leur offre encore, du reste, une répétition presque quotidienne.Donc, ce jour-là, je me trouvais dans la salle des habitants, entouré d\u2019un groupe d'anciens camarades, gens non arrivés \u2014 excepté, peut-être, l\u2019un d\u2019entre eux, qui était revêtu de la haute digaité de \u2018 maître de poste\u201d.Ils me regardaient tous avec des yeux étonnés, parceque mon titre d\u2019avucat d5 la / \\, i! ie 7 N 4 NA ;, (ie LG i a NE i Les _ _ \u20141 A == ROMUL BERNARD 61 ville leur en imrosait et qu\u2019il leur semblait singulier de ne pas apercevoir sur ma personne quelque signe extérieur qui révélât une aussi haute dignité.Nous avions fumé des pipes et des pipes ; eux, préférant le tabac de la ville, moi, leur tabac canadien.Au fond, je crois que le tabac de la ville était bien supérieur ; en y songeant un peu davantage, j'en suis même certain.Nous avions parlé de tous les sujets possibles et impossibles, et la pluie tombait toujours, implacable et terrible, comme une gravure du \u201c Miroir des Ames.\u201d / iy I=) _ Il y avait parmi nous un conteur de renom, Romul Bernard, qui, jusqu\u2019ici, EE n'avait presque pas parlé, se contentant d'appuyer d\u2019un mot ou de protester : d'un signe de tête, selon que ce qu\u2019il entendait lui plaisait où non.Je n\u2019aimais pas ce silence et je voulais le faire cesser.\u2014 Ami Romul, dis-je, tu as mené une existence assez accidentée ; je connais une partie de ton histoire, mais il y a bien des points obseurs.Raconte-nous done cela, pendant que nous sommes entre amis.Cela fera une leçon pour les autres, et, qui sait, peut-être pourrais-je, un jour ou l\u2019autre, en faire un récit.Le public aime les histoires vraies, et la tienne mérite d\u2019être connue, Romul se fit prier pendant quelque temps ; mais enfin, devant nos forces réunies, il céda et commença ainsi : \u2014T'u te souviens du temps où nous étions à l\u2019école, à Saint-Charles ; c\u2019était en 1846.l'a étais parmi les commençants, \u2014 les gamins, \u2014 et moi, j'achevais mes études.J'étais donc avec les grands, et même je m\u2019habillais au chœur.Je jouissais de certains privilèges qui vous faisaient fort envie.Je me rappelle, entre autres choses, que j'allais fort souvent, le midi, sonner l\u2019angelus a la place de Pitre Ledoux, le fils du bedeau.C\u2019était sans doute un bien ll EE REE ad 62 LA REVUE NATIONALE grand honneur ; mais je considérais surtout, quant à moi, le côté pratique de l\u2019emploi ; c\u2019est que pour remplir cette dignité, je sortais de la c'asse dix minutes avant les autres, Ces choses là ont bien leur importance.A cette époque, nous crovions qu\u2019il était impossible pour un jeune homme de rêver une position supérieure à celle de commis dans un magasin quelconque.Cela nous semblait le plus haut point de l\u2019ambition humaine.Commis! Songez-y donc, avec un costume complet en drap noir, et un chapeau de castor! Est-ce qu\u2019il y a moyen d\u2019arriver plus haut! Aussi, je vois encore l'admiration avec laqueile vous me regardiez, lorsque je fus installé en qualité de commis chez M.Laurendewu, le marchand de tabac du village.Et je fumais des cigares d\u2019un sou, des cigares de canelle, pardessus le marché, et je n'apprenais plus de leçons.Je me croyais moi-même dans le troisième ciel, Ce troisième ciel a duré juste trois mois ; vous voyez que le nombre érois a toujours son importance et sa vertu fatidique.Après cela, j > partis pour New-York, où j'ai mangé pendant deux ans, de la vache enragée tant que j'ai voulu, et même un peu plus que de raison.Un jour, je fus pris, comme tant d\u2019autres, de la fièvre de l\u2019or.Les mines de l\u2019Australie battaient alors leur plein ; on était plongé jusqu\u2019au cou dans des visions de fortanes merveilleuses et rapides.De toas les points de l'univers, des processions d\u2019émigrants se dirigeaient vers la grande ile mystérieuse, qui jetait bien loin dans l\u2019ombre toutes les merveilles de la vieille Californie.Entraîné par l'exemple et par mes dispositions aventureuses, je partis, si tu t'en souviens, avec un de tes cousins qui avait déjà été en Californie et qui avait une précieuse expérience de la vie des placers.Je quittai done sans peine mon grand New-York, et chacun de vous, je le sais, en aurait fait autant, à cette époque.Je partais sans trop de regret, étant à peu près seul au monde.Cependant ce n\u2019était pas sans émotion que j'avais laissé au village la petite Marie Ménard.Vous vous rappelez, sans doute, cette jolie b'onde qui fréquentait l\u2019école en même temps que nos et q'le tout le monde aimait autant, sinon de la même manière que moi.Je pensais toujours à elle, et ce souvenir me tourmentait quelquefois, quand je songeais que j'allais m\u2019éloigner davantage encore da pays.Mais, il fallait se faire une raison ; à la fin, on n\u2019est plus des enfants! Bref, no1s voilà en route, ton cousin et moi.Ah! dame, à cette époque, il n\u2019y avait pas de Pacifique Canadien ni Américain.II fallait faire le tbur des deux Amériques et doubler le cap Horn.C'était une longue navigation qui darait des mois.Car, il n'y avait pas alors ces grands steamers qui, avjoird'hui, raccourcissent les distances et vous déposent, à jour fixe, au terme du voyage.On n\u2019avait alors ne des bâtiments à voiles, et grâce aux courants et aux vents contraires, on n'était jamais certain de l'épogne de l'arrivée, quand, toutefois, on ne restait pas en route.C\u2019est ce qui faillit nous arriver.Notre capitaine était un jeune homme très brave, très énergique; mais il manquait peut-être un peu d\u2019expérience. ROMUL BERNARD 63 D\u2019'an autre côté, il était rempli d\u2019une confiance illimitée en lui-même.Il ne souffrait pas les observations et ne faisait qu'à sa guise.Or, un jour qne nous allions grande largve et grand train, sous une brise assez forte, un vieux matelot, qui avait plusieurs fois fait le trajet, remarqua q'le nous dérivions pert-être un peu vite dans la direction da sud et qu\u2019un fort cotrant nous détournait de notre route régulière.C'était sans doute une ramification du grand courant antare- py {li tique qui, après avoir contourné l\u2019île de É y I Ton Je 2 Pâques, gagne l\u2019ouest et redescend en- 11 suite vers le sud, dans les parages de la aN Nouvelle-Zélande.Le vieux matelot avertit le capitaine qui se contenta de hausser les épaules, en disant : \u2014 Je connais mon affaire ! Il fit néanmoins jeter la sonde qui donna vingt brasses seulement.C'était peu, car nous étions alors en plein Océan Pacifique.Mais le carçitaine était un entêté ; il laissa filer le navire sous la même allure.Vers le soir, la sonde jetée de nouveau ne donna plus que cing b asses, et pourtant, nous continuâmes dans la même direction.\u2014 Quelle idée, disait le capitaine, de croire que je puis m\u2019échouer en pleine mer ! A minuit, je sommeillais, avec ton cousin Onésime, sur le pont, car il faisait une belle nuit, chaude et étoilée.La lune, déjà assez avancée, penchait son fort croissant du côté de l\u2019ouest et répandait sur l\u2019eau une traînée d\u2019argent Tout à coup nous éprouvons une forte secousse qui m\u2019éveille tout à fait.Nous ne savions pas ce qui était arrivé ; mais le vieux matelot, qui passait à ce moment sur le pont, ne s\u2019y méprit pas.\u2014 Mille noms ! dit-il, nous avons talonné.On jeta la sonde.Trois brasses à peine ! Le capitaine, alors, sembla se rendre compte de la situation et fit changer de direction.Mais il était trop tard ; un fort courant nous entraînait au sud, et, quelques minutes plus tard, la quille du batimeut grattait le fond et nous nous arrêtions tout net après un dernier choc qui fit trembler toute la coque et claquer les voiles le long des mâts.Nous étions échoués.Heureusement que la mer était relativement calme et que le baromètre était au beau fixe.D'ailleurs, si le capitaine était entêté il connaissait certaines parties de son métier.La nuit était assez claire.Il envoya des canots pratiquer des sondages dans les environs ; et quand on eut reconnu l\u2019endroit où le fond de la mer semblait s'abaisser, il fit établir deux fortes ancres dans cette direction et 64 LA REVUE NATIONALE l'on commença à virer aux cabestans, pour dégager le navire et le remettre en eau profonde, car le bas-fond ne paraissait pas avoir une grande étendue, Mais rien n\u2019y fit, et nous restâmes solidement tixés sur le sable, même lorsque la mer atteignit son plein.Le lendemain matin, au jour, nous n'avions pas bougé, et le capitaine, \u2014 ayant, cette fois, pris l\u2019avis de son équipage, \u2014 décida qu\u2019il fallait attendre le plein de la lune, qui devait se produire quatre jours plus tard.ra = NN 1 \\ > Nous voilà donc campés forcément en plein océan pour quatre longs jours, sans même avoir la certitude de pouvoir nous dégager avec la grande mer, et avec la perspective possible \u2018d\u2019être mis en pièces si une tempête s\u2019élevait, comme la chose arrive assez souvent, même dans un océan qui porte le nom de Pacifique.Ce n\u2019était pas très gai.Avec cela que le capitaine était d\u2019une humeur massacrante et semblait vouloir faire retomber sur la tête des passagers et des matelots la responsabilité de l'accident que son entêtement seul avait amené. ROMUL BERNARD | 65 11 circulait dans tous les coins du navire, jurant, tempêtant, trouvant partout matière à nourrir son irritation.Il était comme un ours en cage.D\u2019un autre côté, nous étions mis à la ration ; car on ne savait pas combien de temps nous serions forcés de rester en cet endroit.Oh ! que je regrettais alors la bonne maison de M.Laurendeau, avec ses repas abondants et ses nuits tranquilles sur la terre ferme ; l\u2019église de Saint- Charles et la maison d\u2019école, dans le champs en arrière! Il n\u2019y a pas jusqu\u2019au martinet de M.Têtu que je ne regrettasse, et j'aurais volontiers tendu la main pour en recevoir un nombre incaleulable de coups, pourvu qu\u2019on m\u2019eût transporté sur le terrain des vaches et tiré de ce redoutable et solitaire océan.Enfin le jour de la haute mer arriva.Tout avait été préparé pour tenter un effort suprême- Une troisième ancre avait été affourchée près des deux autres, et lorsque le plus haut point de l\u2019eau fut atteint, tout le monde, capitaine, équipage et passagers, se mit à virer aux cabestans.Les cables se tendirent, une des ancres dérapa pendant quelques instants, mais, finalement, elle mordit de nouveau le fond, Enfin, au moment où nous commencions à désespérer, un léger mouvement se fit sentir.\u2014 \u2018\u2018 Heave away ! \u201d\u2019 cria le capicaine.Nous fimes un dernier effort et, bientôt, nous dûmes accentuer la marche autour des cabestans, car le navire glissait sur son fond de sable et entrait dans l\u2019eau plus profonde.Un soupir de soulagement s\u2019échappa de toutes les poitrines.Une heure après, nous avions repris notre route, et, heureuse inconstance des sentiments humains, nous ne pensions plus qu\u2019à la grande terre sur laquelle nous allions aborder dans quelques jours et où nous attendaient des monçeaux d\u2019or, objets de toutes les convoitises et gages présumés de toutes les félicités.Hélas ! ce ne fat que quinze jours plus tard que nous entrâmes dans la rivière de Yarra-Yarra et que nous jetâmes l'ancre devant Melbourne.Ce n\u2019était pas alors la grande et belle ville que l\u2019on voit aujourd\u2019hui.C'était plutôt un campement confus et tapageur, où la vie n\u2019était pas commode, ni à bon marché.Nos trente sous anglais fondaient comme du beurre dans cette ville où tout se payait au poids de la poudre d\u2019or et des pépites.Aussi, nous n\u2019y séjournâmes pas longtemps.Nous avions formé un groupe de quinze w vs hommes resolus, dans lequel nous comp- PN A Wi if\u2019 : tions huit Canadiens.(Les Canadiens sont 2 Sen) HL un peu partout).: 3 y CP Après avoir acheté à haut prix tous les - a ie he Y outils et les ustensiles qui nous étaient né- \\ cessaires, nous nous mîmes bravement en route, à pieds, pour les placers, ou champs aurifères, qui se trouvaient dans les chaînes de montagnes, vers l\u2019intérieur.A AR ; ly p: E fit A 66 \u2018LA REVUE NATIONALE Il nous fallut huit jours pour atteindre un endroit convenable et assez isolé pour n\u2019avoir pas à craindre les incursions de voisins entreprenants et peu scrupuleux.Nous avions dans Onésime un expert qui nous a épargné bien des fatigues inutiles et nous a tirés de plus d\u2019un mauvais pas.Enfin, après un rude voyage, nous établimes notre camp pour la dernière fois, un soir, dans une petite vallée très pittoresque, traversée par un ruisseau dans le lit duquel nous comptions trouver la fortune.Nous dormîmes paisiblement, ce soir-là, et nos rêves furent cousus d\u2019or.Nous vécûmes dans cet endroit et dans les environs pendant cinq longs mois.Notre existence était assez dure, je vous prie de le croire.A part le rude travail du lavage de l\u2019or et ia chasse pour subvenir à notre nourriture, nous avions encore à faire sentinelle à tour de rôle, la nuit, pour garder le camp ; et j'ai passé là bien des nuits blanches qui'me faisaient regretter encore davantage le vieux village avec ses nuits si calmes et si sûres.Bref, quand nous eûmes à peu près épuisé le ruisseau et le sol des environs, nous nous décidâmes à revenir.Nous avions chacun une provision d\u2019or qu\u2019Onésime estimait à environ mille louis, sans compter tous nos outils es nos bagages que nous devions revendre à Melbourne.Enfin, nous arrivons dans cette dernière ville, et après avoir fait changer notre or \u2014 en payant une forte commission, \u2014 et acheté des lettres de change sur New-York, nous nous installons dans un hôtel assez convenable pour attendre le départ du premier paquebot qui devait partir dans un mois.Ce mois, passé à Melbourne, fut très accidenté.Je n\u2019entreprendrai pas de vous le conter en détail, car comme vous voyez, je glisse rapidement sur les faits.Cependant, nous eûmes, comme tous les autres vovageurs, diverses aventures assez extraordinaires dont nous nous tirâmes avec avantage, grâce à l\u2019espèce d'association qui existait entre les huit Canadiens que nous étions, et qui nous permettait, en face d\u2019un danger commun, de réunir nos forces et de mettre les chances de notre côté.Nous avions les poings solides, et cela suffisait, car le révolver ne jouait pas à cette époque le role qu'il joue aujour- d\u2019hui.Nous portions nos précieuses traites dans des ceintures de cuir qui ne nous quittaient nila nuit ni le jour.Et, je vous assure que, dans un pays semblable, c\u2019est une bonne précaution, Souvent, la nuit, quand nous rentrions un peu tard, nous avons été attaqués par des rôdeurs, et même par des escouades de police ; car, à cette époque et dans cet état de société, la police n\u2019était guère moins à redouter que les criminels eux-mêmes et le seul moyen de se protéger était de s'arranger pour être les plus forts dans toutes les rencontres.Ah ! nous en avons vu de belles, et j'en frémis encore, quand j'y pense.Enfin, le grand jour arrive et nous prenons place sur le pont du Royal Albert, qui doit nous conduire à New-York.C'était le jour de l\u2019an, 1850.Nous avions payé très cher pour notre passage ; mais nous en avions les moyens ; et, du reste, il n\u2019y avait pas de choix : c'était à prendre ou à laisser.=\u2014- =\u2014 \u2014\u2026\u2014 ROMUL BERNARD 67 a Bref, le navire lâche ses amarres, et {nous voilà en route Vers l\u2019est, avec un bon vent en poupe.Je ne regrettais certainement pas l\u2019Australie: et pourtant, quand je vis disparaitre la terre, un peu après midi, Jj'éprouvai un certain serrement de cœur.J'avais véeu plus de six mois dans ce pays et je connaissais assez la mer pour savoir que la vie sur terre, même en Australie, est encore préférable aux flanes d\u2019un navire, si bon qu\u2019il soit.Nous avons fait une bonne traversée, -et assez courte pour l\u2019époque, car, dans les premiers jours de mars, nous étions -en rade de New-York.La grande ville ne nons retint pas plus longtemps qu\u2019il ne fallait et après avoir fait changer nos lettres pour des traites sur Montréal, nous faisions route avec toute la diligence possible vers cette dernière ville où nous arrivâmes huit jours après, Dame ! on ne voyageait pas en ce temps-là comme aujourd\u2019hui.Tu te rappelles la visite qu\u2019Onésime \u2018vous fit à cette époque, avec ses longs cheveux et sa grande barbe qui lui don- \\ y \\ \\ \\ \\ naient l\u2019air d\u2019un patriarche d'Israël.Il retourna ensuite dans ses foyers à Gentilly.Quant à moi, je revins à Saint-Charles, et, avec une partie de l\u2019argent qui me restait, jachetai une terre qui m\u2019avait toujours tenté : la ferme du père Baptiste-Charlot ; et je m\u2019y établis confortablement, comptant bien y passer le reste de mes jours.Le premier dimanche après mon installation, je me rendis à la grande messe et je pris possession du bane que j\u2019avals acheté en même temps que la terre ; il se trouvait juste à côté du banc d\u2019œuvre, une belle situation comme tu vois.Aussi, ai-je produit une certaine impression, qnand je vins prendre ma place.Du reste, tout le monde savait que je possédais un peu d'argent et que j'avais acheté mon bien à beaux deniers comptant.Plusieurs me regardaient même comme un homme aussi riche que le seigneur De Bartzeh.Dans tous les cas, j'étais ce qu\u2019on appelle un bon parti, et c\u2019est pourquoi bien des regards se tournaient vers moi.D'ailleurs, dans ce temps-là, on ne voyageait pas autant qu'aujourd'hui, et un homme qui arrivait d\u2019Australie n\u2019était pas un homme ordinaire.J'avoue que je fus moi-même assez distrait pendant tout l\u2019office.Je regar- ill 68 LA REVUE NATIONALE dais les gens entrer et se placer, cherchant à reconnaître tous mes anciens amis.J\u2019espérais aussi retrouver la bonne figure de la petite Marie q'e j'aurais reconnue entre mille et dont je n'avais pas entendu parler depuis mon retour.Mais j'en fus pour mes frais et je ne vis point celle que je cherchais.La semaine suivante, j'étais descendu au village pour régler certaines affaires avec mon notaire ;\u2014car, maintenant, j'avais un notaire.Au cours de notre entrevue, je lui parlai de Marie.\u2014Cette pauvre petite, me dit-il, elle a perdu ses parents ; puis, elle a épousé le beau Brioche dit Passe-Carreau dont tu dois te souvenir.Hélas! si je m\u2019en souvenais! c\u2019était mon rival d\u2019autrefois.\u2014Puis, poursuit le notaire, Brioche s\u2019est mis à se déranger et il lui a fait la vie dure, la pauvre enfant, après lui avoir mangè, ou plutôt bu tous son argent.Enfin, il a eu le bon sens de mourir l\u2019été dernier, et tous les amis sont bien débarrassés.,( \u2014 Mais enfin, elle, qu\u2019est-elle devenue ?\u2014 Diable, mon garçon, on dirait que ça te tient au cœur! Du reste, c\u2019est naturel et je ne t'en fais pas de reproche.Eh! bien, elle, la petite Marie, est entrée en service, il y a trois mois, chez M.Lemire, l\u2019hôtelier.Elle n\u2019avait plus rien pour vivre, pas de famille, et c\u2019était pour elle le seul moyen de ne pas mourir de faim.D'ailleurs, elle est bien traitée dans cette excellente famille, et elle me paraît tout à fait satisfaite de son sort.Je quittai le notaire beaucoup plus agité que lorsque j'étais entré chez lui.Songez-y ! domestique, en service, Marie! Et c\u2019est pour cela que j'avais passé deux ans à New-York et fait le voyage d\u2019Australie! Je dormis peu cette nuit-là ; et le lendemain, de bonne heure, j'étais au village et je frappais à la porte de M, Lemire.Je fis demander Marie qui se présenta d\u2019un air inquiet : elle n\u2019était pas habituée aux visites, depuis ses malheurs.Je la trouvai un peu changée, maigrie et pâlie, mais toujours belle, dans sa simple robe noire de petite servante.Que vous dirais-je de plus?Nous nous expliquâmes assez longuement et je n'eus pas de peine à faire vibrer chez elle la corde des anciens souvenirs.Du reste, je l\u2019ai déjà dit, j'étais un bou rarti, le meilleur parti de la paroisse à part peut-être le seigneur De Bartzch, qui n\u2019était plus d\u2019âge à se mettre sur les rangs.Je fis demander M.et madame Le- mire, et, avec leurs conseils nous fimes de suite tous les arrangements nécessaires.(if \u2014 _\u2014 T= ce = > Ia Ac a a ; Ww wi id #4 Zz a 8 A désire Bts à, d grrr QUI SAURAIT ?Paroles d\u2019Armand Sylvestre.Musique d\u2019Achille Fortier.ANDANTE sostenuio.SN dolce.CHANT.long.Lt Qui sau - rait di - re la ca fit 7 long.Bi PIANO.+ Le st.\u201cLo > ° pp e.long.= Ae = > a = es a -\u2014_ - resse Ou git la plus gran - de dou- ceur, Dont i \u2014 hi - yy \u2014\u2014 -@- -@- i | \u2014 3 \u2014\u2014 \u2014 eù hi = | * ] hh Cresc.di.poco rit.; FF - nous en -ivre u Le mal - tres - se Ou dont nous con-sole u - ne ° ore \u2014 Pn - cresc.J dim.Suivez.EE NNN di EE IN bases 88 LA REVUE NATIONALE tempo.\u2014_\u2014\u2014 a.\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 \u2014æ\u2014.\u2014\u2014\u2014-\u2014 \u2014_ res \u2014\u2014\u2014e sœur ?sy s/ \u2014\u2014 a \u2014 = en) | \u2014 =; IY # o he \u2014_\u2014\u2014 | E tempo.a me mieux nos fie - vres, Et La - quel - le cal- | es = rail.lempo = uf Cresc.\u2014 pin f Ou rend notre cœur plus joye1 Ou cel-le qui brû le nos lè-vres, \u2014\u2014\u2014 -@- === piu - esc may - ca lo es ST RE 39 QUI SAURAIT portez.dim.rit tempo._\u2014 Tou - cel - le qui se - che nos yeux ?> : = me mr \u2014\u2014\u2014\u2014 tempo | \u201cI R din.SUIVEZ.i Bt pou TR eu Ne Soutes deux ont de pa-reils char-mes Con-tre lescœursin - a - pai - sés : he a, i fn ih \u2014 -@- = -w@- -@- se -@- be aN Un ; i $ i ih \\ CVESC.dim.> f 0 vent on aime a - vec des lar - nies.Mieux en - cor qu\u2019a - vec A i o D i dim.Cresc.i f 3: ii pen » FINAN Lat FOUR 90 LA REVUE NATIONALE rit tempo.- des bai sers ! -\u2014- \u2014\u2014 SUIVEZ Hp tempo.à | sv \u2014\u2014 = rr - - D - -@- TU dim rail.morendo.| pp z 3 ! M i a a = = + V6, + % Poy + nn ALLTEL RCE LE # t Fr M.ACHILLE FORTIER. MODES ET MONDE Je ne saurais guère poser aujourd\u2019hui que des principes généraux, attendu qu\u2019il est trop tard pour poser des règles relativement aux toilettes d\u2019été et trop tôt encore pour songer aux costumes d\u2019automne.Faisons du marivaudage aujourd\u2019hui, ça donne tant de latitude à l\u2019écrivain et mes lectrices pourront suivre ce jargon les yeux à demi clos, bercées doucement par le léger va-et-vient qu\u2019on imprime au hamac.Ce qui m\u2019épouvante un peu en feuilletant les derniers cahiers de modes, c\u2019est que les jupes se font un peu traînantes derrière.J\u2019en suis marrie car s\u2019il est quelque chose d\u2019encombrant, de malpropre, de désagréable, ce sont bien les jupes à traîne.Et dire qu\u2019il n\u2019y a pas moyen de se rebeller, car si la mode le décrète ainsi, il faudra plier la tête et passer sous son joug.Cependant, si les maris exigeaient cela de leurs femmes, combien peu obéiraient ! Mais ne soyons pas médisante\u2026 Le fichu Marie-Antoinette, cette beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, est redevenu à la mode.C\u2019est à lui très probablement que nous devrons une diminution dans le volume des manches.Il se compose de trois volants posés l\u2019un au-dessous de l\u2019autre, il croise sur la poitrine et vient se nouer derrière à la taille.C\u2019est très éjégant, très gracieux et en même temps si simple d\u2019exécution.Le fichu Marie-Antoinette ajoute, dit-on, un charme à la toilette la plus ordinaire.Je ne sais si la mode nous prépare des surprises renversantes, mais pour le moment elle reste assez stationnaire.Les différences sont toutes dans les garnitures, dans la forme des manches, dans l\u2019emploi de la dentelle, du ruban, dont on se sert en grande quantité.Les jupes restent toutes simples et les innovations que l\u2019on cherche à faire adopter, pour peu qu\u2019elles soient un peu excentriques, ne détérioreront pas les formes actuelles si jolies, si pimpantes.De tous côtés on sème sous nos pas tant de séductions, qu\u2019en dépit des résolutions énergiques, on se laisse tenter malgré soi et il est impossible de ne pas rester au niveau de la mode.Ce n\u2019est pas d\u2019ailleurs renier les principes d\u2019économie que de le faire, car il e-t tant de petits moyens pratiques au moyen desquels on peut, tout en demeurant dans les limites d\u2019un modeste revenu, paraître très élégamment mise.Les crêpons conservent leur vogue, ils sont sans doute modifiés, ils portent des noms nouveaux, mais ils restent toujours les maîtres.Crêpons unis, crêpons 92 LA REVUE NATIONALE rayés, crépons mohair, se disputent les faveurs des élégantes, et il faut avouer que ce tissu si léger et si floconneux offre un charme séduisant aux regards.Les lainages en tissu poil de chèvre sont appelés à jouir d\u2019un grand succès.Mais ceux-ci ne s\u2019emploieront qu\u2019à l\u2019automne, car leur apparence en interdit l\u2019usage pour les journées chaudes d\u2019été.Combien de nouveautés qu\u2019on annonce ainsi à grand son de trompe et qui ne sont après tout que les anciennes étoffes transformées et présentées sous un autre aspect et sous un autre nom.Dans le royaume des fleurs, le dahlia aura bientôt son règne sur la tête de nos élégantes.Les pavots et les roses ont aussi grande vogue, mais ces fleurs sont archi-connues.C\u2019est pourquoi on a songé au dahlia qui après le chrysanthème est une des plus récentes fantaisies de Ja mode.C\u2019est égal, je n\u2019aime pas le dahlia : c\u2019est trop lourd, trop pesant, trop prétentieux, je pourrais dire.Après la rose qui est sans contredit la reine de toutes les parures, donnez-moi le délicat chrysanthème, que Pierre Loti nous a fait connaître et aimer.La coquetterie de quelques femmes n\u2019aura jamais de limites.Voilà que l\u2019on vient d'inventer le moyen de mettre des cils et des sourcils à celles que la nature n\u2019a pas assez abondamment pourvus de ce côté.Si le procédé vous intéresse, mesdames, je vous le donne jusque dans ses plus petits détails : Armé d\u2019une fine aiguille à laquelle pend un long cheveu emprunté à la chevelure de la patiente, l\u2019opérateur attaque l\u2019extrême bord de la paupière entre l\u2019épiderme et le léger ourlet graisseux qui la termine.L'\u2019aiguille y est conduite à la façon d\u2019une couture au petit point, le cheveu demeurant lâche et formant à l\u2019extérieur une petite boucle- Quand toute la paupière est ainsi cousue, un coup de ciseau sépare le cheveu en deux rangées de cils épais qu\u2019il suffit ensuite de retrousser à l\u2019aide d\u2019un petit fer à friser, gros tout au plus comme une aiguille à tricoter.On opère de même pour la paupière inférieure.La patiente conserve ensuite sur les yeux, pendant une demi journée, un bandeau huilé, et le lendemain même, il ne reste plus aucune trace de l\u2019opération.Le regard acquiert par ce procédé, ajoute-t-on, une langueur et un velouté incomparables.La fabrication du sourcil n\u2019exige pas l\u2019emploi du bandeau huilé.Seulement, la peau doit subir une préparation de quelques heures dont je ne puis vous donner la recette, ceci demeurant dans les secrets du parfumeur.Qu\u2019il me suffise d'ajouter qu\u2019après cette préparation, l\u2019opérateur peut fabriquer une superbe paire de sourcils à faire froncer d\u2019envie tous les sourcils de vos connaissances.Mais à quoi se fier, mon Dieu! maintenant que l'on fabrique tout.Après tant d\u2019al.érations, ça ne doit plus être la même personne du tout.On croirait qu\u2019il n\u2019y a plus moyen de pousser plus loin l\u2019art de la beauté, puisque maintenant on peut avoir le teint qu\u2019on veut, les cheveux qui plaisent, les dents qu\u2019on souhaite, les sourcils à la Byron ; pourtant on a trouvé mieux encore. MODES ET MONDE 93 Un savant allemand a découvert le moyen de teindre les yeux en quelque nuance que ce soit.Comme témoignage de la réalité de son assertion le docteur se fait accompagner d\u2019un couple de noirs qui portent d\u2019irrécusables marques de son savoir-faire.L\u2019un et l\u2019autre présentent le singulier contraste de deux yeux absolument disparates ; l\u2019homme a l\u2019œil droit aussi noir que l\u2019ébène tandis que l\u2019autre rivalise par la teinte avec l\u2019azur des cieux.La négresse, elle, a l\u2019organe visuel de gauche d\u2019une nuance d\u2019argent, tandis que celui de droite brille d\u2019un reflet doré.Le docteur affirme qu\u2019il est aujourd\u2019hui en état de garantir le succès et l\u2019inoffensité de l\u2019opération.C\u2019est égal, \u2018\u201c\u2018guenille si l\u2019on veut, cette guenille m\u2019est chère \u201d et j'aime encore mieux conserver mes deux yeux, tels que je les avais quand ils se sont éveillés pour la première fois à la lumière.Qu\u2019en dites-vous, mesdames ?Je lisais dernièrement dans un journal français un long compte-rendu d\u2019un mémoire sur le corset que vient de lire à la Société de Médecine Publique à Paris, Mme le docteur Gaches-Sarrante.J'ai suivi son exposé avec intérêt car il s\u2019agit d\u2019une opinion doublement compétente, puisqu\u2019elle vient d\u2019une femme et d\u2019un médecin à la fois \u201cl\u2019un portant l\u2019autre\u201d comme le remarque spirituellement la revue qui reproduit le texte.Je suis heureuse de constater que l\u2019éminent docteur au lieu de donner dans l'excès qu\u2019on déplore chez ceux ou celles qui ont déjà traité cette importante question, et prohiper entièrement le corset, le reconnait indispensable à la femme.Par contre, elle s\u2019élève contre sa forme actuelle qui est défectueuse et donne les moyens de la modifier.Voici ces règles : \u201c Le corset ne doit pas monter trop haut de façon à ménager à l\u2019estomac une place libre dans l\u2019épigastre.Son bord supérieur sera tenu un peu libre pour permettre le mouvement des côtes.Il devra descendre très-bas en avant, et être muni du plus petit nombre de baleines possibles.\u201d\u2019 Combien suivront ces conseils hygiéniques ?Cependant en France on signale un grand mouvement vers le bon côté.Puisse-t-il être suivi de leurs confrères d\u2019outre-mer, sans toutefois tomber dans l\u2019exagération des Jenness Miller et autres personnes excentriques de la république sœur.Les mariages m\u2019intéressent et je n\u2019aurais garde d\u2019omettre de lire tous les détails relatifs aux toilettes et aux cadeaux de noces.C\u2019est ainsi que j'ai suivi toutes les descriptions données par les journaux parisiens du mariage de la princesse Hélène d\u2019Orléans au duc d\u2019Aoste.PROC ST AE 91 LA REVUE NATIONALE La robe de mariage en satin crème était absolument unie.Elle n\u2019avait au bas de la jupe qu\u2019une simple guirlande fleurs d\u2019orange; le tour du cou simplement drapé, portait sur le côté un petit bouquet de fleurs d\u2019oranger.C\u2019était tout.Rien ne pouvait être plus simple.Détail à noter c\u2019est que les manches très- allongées n\u2019étaient que modérément amples.Le caractère de toutes les toilettes de la princesse est une grande simplicité et on remarque encore une très-sensible diminution dans l\u2019ampleur des manches.L\u2019énumération des cadeaux occupe de grande colonnes de journal.Que de diamants, de perles, d\u2019éméraudes, de rubis, de saphirs, de lapis-lazuli, turquoises, émaux! On croirait à l\u2019intervention de la lampe merveilleuse d\u2019Aladin.Voici ce que le marié a mis dans la corbeille de noces : parure de perles et diamants, collier de trente-cinq splendides perles avec fermoir en diamants, onze rangs de perles avec agrafe en émeraudes et diamants, un collier d\u2019émeraudes et de diamants formé de cinq diamants carrés et de cinq émeraudes en forme de perles, avec fermoir en diamants.Et le reste à l\u2019avenant.Montréal est dépeuplé ou à peu près.Quand je dis dépeuplé, ce n\u2019est pas que le vide se soit fait dans la grande métropole ; au contraire, les rues et les places publiques sont toujours encombrées, mais on regarde en vain à travers cette foule pour un visage ami, tous sont partis pour les pays des prés verts et des fleurs fraîches écloses, Les maisons ont un air triste avec leurs persiennes hermétiquement fermées et maintes araignés qui n\u2019osaient aborder le seuil de leurs vigilantes ménagères, tissent aujourd\u2019hui en paix leurs toiles devant la porte d\u2019entrée.Les maris qui ne peuvent, à cause de la longueur du trajet, rejoindre leurs tendres moitiés tous les soirs à la campagne, promènent leurs silhouettes très consolables et très-consolées dans le jardin du parc Sohmer.Ils ont l\u2019air de savourer leur cigare avec un air de béatitude qui fait rêver.Les apologistes du célibat auraient là un beau thème pour exercer leur verve satirique sur les douceurs de la vie conjugale, mais ne soyons \u2018pas méchante : insister davantage serait de la cruauté.Toute notre société montréalaise est éparpillée un peu partout sur les bords de notre grand fleuve Saint-Laurent.Vous en trouvez qui, dans les places d\u2019eau les plus fashionables, qui dans les petits villages lointains ou obscurs où, Dieu merci, l\u2019air est aussi pur, aussi vivifiant et bon.Dans les alentours de Montréal, la campagne qui semble le plus avoir de suffrages est sans contredit Vaudreuil.Un grand nombre de familles montréalaises y ont acheté de jolis cottages qui fixent bon gré, mal gré leurs fantaisies de voyager.Il n\u2019ÿ a pas à dire, c\u2019est très joli et tout-à-fait gentil Vaudreuil, ou plutôt le village de Dorion, exclusivement peuplé par les touristes.Tout y est bien soigné bien propre et ratissé comme une plate-bande. ct nar CCU OORT MODES ET MONDE 95 On n\u2019oserait jamais dans des lieux comme ceux-là oublier le décorum un seul instant.Il faut aux bergères des houlettes toujours enrubannées et aux bergers des chalumeaux pour y roucou'er leurs tendres aveux.Un grand endroit de ralliement pour cette fraîche jeunesse c\u2019est le C/æb House bâti si près, si près du fleuve que de ses verandahs, on se croirait en plein au milieu des eaux.C\u2019est dans les vastes salles du club qu\u2019ont lieu les mascarades, les bonnet hops, les concerts, enfin tout ce qui peut amuser et attirer les jeunes gens.Et comme ils sont très nombreux, le plaisir est toujours à son comble.1 Parmi les familles qui séjournent à Dorion pendant la saison estivale, je cite au hasard les familles Taschereau, Geoffrion, Lacoste, Harwood, Gerir- Lajoie, N.et H.Hamilton, Dumont-Laviolette, Barsalou, Simard, Merril\u2019, Horace Archambault, Perodeau, Cadieux, Rainville, Garneau d\u2019Ottawa, et beaucoup d\u2019autres dont les noms m\u2019échappent en ce moment.Ah ! des Montréalais on peut en disperser a tous les coins du pays qu'il y en aura toujours assez pour peupler toutes les thébaides.Le coquet village de Boucherville a aussi son petit contingent et Dieu sait tout le mal qu\u2019on se donne pour s\u2019amuser.Hélas ! les jeunes gens s\u2019y font rares, trop, puisque aux dernières nouvelles on ne pouvait seulement organiser un quadrille.On comptait trois bachelors pour quarante jeunes filles.C\u2019est bien l\u2019abomination de la désolation.Cependant, on en a pris bravement son parti ; les jeunes filles s\u2019amusent entr\u2019elles et ne prennent pas trop à cœur cette regrettable rareté dans l\u2019élément masculin.J'aimerais à parler de Ste-Rose, Ste-Agathe des Monts, Terrebonne et tant d'autres endroits où se sont dirigés nos aimables citadins, mais ça n\u2019en finira't plus.À peine me reste-t-il un peu d\u2019espace pour parler en passant des places d\u2019eaux du bas du fleuve, de Fraserville, par exemple où M.Arthur Dansereau, un des premiers pionniers de la Pointe, a fait construire un élégant et spacieux cottage.Son exemple a été suivi.Dans cette forêt si dense et si touffue il y a quelques années s\u2019élévent, çà et là, perdues dans les bosquets de feuillage, des maisonnettes rustiques où l\u2019on doit passer de bien beaux jours.Beaucoup de Montréalais a ce dernier endroit ; j'ai déjà nommé la famille Dansereau, ajoutons les familles Henri Archambault, Vautelet, Robillard, Lareau, P.-E.Leblanc, Migneault, Rodolphe Forget, Roy, Déséve, Madame juge Mathieu, etc, etc.Madame le Lieutenant Colonel Prévost passe l\u2019été chez son père, le seigneur Fraser.Les Malbaiiens sont désolés.Leurs rives sont encombrées cet été par les Américains et là où on entendait gazouiller le doux parler de France, on n\u2019entend plus que le s/ang des millardaires Yankees.Cependant, il y a des familles canadiennes qui n\u2019ont pu consentir à déserter absolument cette terre mouvementée et pleine d\u2019étranges surprises.Mon courrier me parle des familles Decelles d'Ottawa, Labroquerie Taché de Saint-Hyacinthe, Ls.Taché de Montréal, les Garneau, McLimont, Roy, Ed.Lemoine, Frémont, Burroughs, Lavery de Québec, les Rouer Roy, Théroux, Muir, Doucet, Rodrigue 96 LA REVUE NATIONALE Masson de Montréal qui sont, on peut le dire, les habituées de cette pittoresque place d\u2019eau.Eh! mon Dieu, ce bel été, il passe si vite! Nous n\u2019avons plus qu\u2019un pauvre petit mois et dejà nous sentons les brises plus fraiches et les jours moins longs.Sully Prud\u2019homme qui rêvait : cee aux étés qui demeurent toujours avait sans doute besoin de donner à son âme de poète, faite de soleil et de chansons d\u2019oiseaux, cette douce illusion de jours éclatants et beaux, pour donner .plus de chaleur aux sons mélodieux de sa lyre.Imitons le poète : rêvons à tout ce qui est radieux, ensoleillé, au bonheur qui ne finit jamais.Je voulais faire une innovation dans mon département.J'en avais une envie furieuse et après m\u2019être consultée avec M.le directeur de la REvuE NATIONALE, qui par parenthèse, m\u2019a donné carte blanche, \u2014 il se doute peut-être qu\u2019il est dangereux de me contrarier, \u2014 voici ce que je propose : A partir du mois de septembre, on posera une question à laquelle sont priés de répondre tous ceux et celles \u2014 remarquez que j'ai dit : ceux, \u2014 qui auront quelque chose à dire sur le sujet.Il ne faudra pas ménager les réponses, qui devront être autant que possible condensées en dix ou quinze lignes.On les signera d\u2019un pseudonyme quelconque et elles seront publiées dans le numéro suivant.Je crois que ce nouveau mode sera de nature à intéresser les abonnés de la REVUE, C\u2019est un genre qui se pratique beaucoup aux Etats-Unis et à l\u2019étranger, notamment dans le Figaro qui consacre de grandes colonnes de son supplément à des questions et des réponses sur les sujets d\u2019actualité.Et je serai plus assurée du succès de mon projet si vous voulez bien, mesdames et messieurs, me prêter votre précieux concours.FRANÇOISE."]
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