La revue nationale, 1 octobre 1895, Octobre
[" Première(s) page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire_reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 Se FT Se oe oO JEANNE DARC LA VOCATION 1ERE PARTIE Il y a, dans l\u2019histoire, des noms, dont la gloire réjaillit non seulement sur un peuple, sur une nationalité, mais sur l'humanité tout entière : tel p est, depuis plus de quatre siécles, le nom de Jeanne d\u2019Arc.; \u201c Jeanne d\u2019Arc, a dit M.Guizot, est une figure sans pareille dans l\u2019histoire du monde, elle tient à la fois de l\u2019ange et du héros.\u201d Iln\u2019ya E pas, dans les annales de la race française, de figure comparable à la E sienne.Disons plus : nulle nation au monde, ni dans les temps anciens ni dans les temps modernes, n\u2019eût au service de ses destinées, un être plus grand que la bergére de Domrémy : Débora, Judith, Esther palissent 3 devant elle.Il y a chez elle, à la fois, la délicatesse de la femme et de R la vierge, la piété de l\u2019ange, les saintes audaces de l\u2019inspirée, la prudence unie à l\u2019enthousiasme des héros, l\u2019indomptable courage des martyrs.Sa vie paraîtrait une merveilleuse légende, si nous n'avions pour nous prononcer, les témoignages évidents de l\u2019histoire.À Vers les premières années du XVe siècle, une prophétie d\u2019origine inconnue circulait vaguement dans les campagnes de la Lorraine ; on y 4 disait que la France, mise à deux doigts de sa perte, par les intrigues É d\u2019une femme, devait être sauvée par une vierge, Or, le moment semblait fi venu, car jamais le royaume des lys ne s\u2019était trouvé dans un plus grand péril.Le malheureux roi, Charles VI, voyait, peu à peu, s\u2019éteindre _ les dernières lueurs de sa raison ; son épouse, Isabeau de Bavière, le | mauvais génie de sa patrie d\u2019adoption, avait donné sa fille en mariage | 3 be Be tg I AO OC OO PU PESTE RTE CE ES EU OO EEE FOR SR A, ARAN URN CN TL TE i EE J iE se si So A at a Lu Gt a Ra a ah HEU AY me etai par ve 7 nm Tenses ee a Teo er aE oozed i .194 LA REVUE NATIONALE au roi Henri V, d'Angleterre, maître déjà d\u2019une grande partie de la France.Puis, par une haine inexplicable dans le cœur d\u2019une mère, elle avait arraché à son époux, en démence, le traité de .Troyes, qui déshéritait le dauphin, le futur Charles VII, leur fils unique, seul héritier légitime de la couronne de Saint-Louis, et transportait tous ses droits à Henri d\u2019Angleterre.Un an après, Henri meurt, précédant de quelques mois dans la tombe, l\u2019infortuné Charles VI, sur la tête de qui il serait injuste de faire peser les malheurs de la France.Henri d'Angleterre laissait un enfant de dix mois, qui devait un jour porter deux diadémes.En attendant la majorité du jeune roi, c\u2019est son oncle, le duc de Bedfort, habile politique autant que valeureux guerrier, qui avait été proclamé par le défunt monarque, régent du royaume de France, avec la charge de conquérir pour son jeune maître ce qui restait encore de provinces soumises aux lys.: Aux horreurs de l\u2019invasion étrangère, s\u2019ajoutaient les déchirements de la guerre civile.Autour du trône chancelant, deux grands partis se disputeni le pouvoir les armes à la main et couvrent le pays de sang et de ruines ; ce sont, d\u2019un côté, les Armagnacs, fidèles au roi de France, et de l\u2019autre, les Bourguignons, commandés par Philippe le Bon, lequel, soit par vengeance soit par ambition, s\u2019est fait l\u2019allié et l\u2019instrument de la domination anglaise.Bossuet s\u2019étonne quelque part, de la quantité de larmes que renferment les yeux des rois, il ne faut pas moins s\u2019étonner des fleuves de sang que contiennent les veinesdes peuples.Celui des français avait coulé par torrents pendant ces quinze dernières années.La patrie agonisait tandis que les partis s\u2019arrachaient ses lambeaux.Charles VII, roi à dix-huit ans, en avait courageusement appelé à son épée et à celle de ses compagnons, le comte de Dunois, La Hire, Pothon de Xaintrailles, mais la fortune avait trahi leur vaillance.La couronne se brisait pièce par piece.Le souvenir des sanglantes batailles de Crécy, de Poitiers, et d\u2019Azincourt, où la fleur de la noblesse française était tombée sous le fer ennemi, jetait encore la terreur dans les âmes.Paris, I'Ile de France, la Picardie, l\u2019Artois, la Flandre, la Champagne, la Normandie, c\u2019est- à dire presque tous les paysau nord de la Loire et la Guyenne, au sud de ce fleuve, obéissaient au roi enfant, d\u2019Angleterre.Cet enfant avait été reconnu comme souverain du royaume de France par l\u2019Université de Paris, par le Parlement, par le premier prince du sang Philippe le Bon, par la reine Isabeau de Bavière.Charles VII s\u2019était enfui au sud de la Loire, son parlement résidait à Poitiers; il tenait, tantôt à Chinon, tantôt à Bourges un fantôme de cour royale.I! n\u2019était plus aux yeux de l'anglais triomphant que le \u201croi de Bourges\u201d et déjà, , \u2018 4 | jen Bho Juv jae] ok spi fle I sit Jolt | du m0 fii v leq re! i Lorain Thi am sh # bon Tall pe tou JEANNE D ARC 195 ses regards interrogeaient l\u2019horizon pour s\u2019assurer au moins un asile et la vie sauve, au moment où il verrait pour toujours s\u2019écrouler les derniers débris du trône de ses pères.Orléans lui restait encore, Orléans, la clef de la France méridionale, le:boulevard des pays d\u2019outre-Loire.Humainement parlant, le jour qui verrait succomber cette ville scellerait aussi le tombeau de la monarchie française, par la chute du cinquantième successeur de Clovis.Or, le 12 octobre 1428, l\u2019armée anglaise, ne doutait plus du succès final, après avoir enlevé Jargeau, Janville, Meung sur Loire, Beaugency et plusieurs autres places, elle dressait ses pavillons sous les murs d\u2019Orléans, Il fallait un miracle pour sauver du joug étranger, le royaume de Saint-Louis et de Charlemagne.Ce miracle, Dieu le fit, trouvant que notre patrie était assez punie, assez humiliée, assez foulée aux pieds.Au moment où Orléans commençait à souffrir des horreurs du siége, déjà volait de bouche en bouche, comme un cri d\u2019espérance, le nom de celle qui devait relever le drapeau de la France et remettre la couronne sur le front de nos rois, Jeanne d'Arc, la vierge de Domrémy.Sur la frontière, qui séparait anciennement la Champagne de la Lorraine, se trouve une langue de terre peu étendue, Elle est située sur la rive gauche de la Meuse, dont le cours capricieux est tantôt resserré entre deux coteaux, tantôt s\u2019élargit et serpente gracieusement dans la campagne qu\u2019elle féconde de ses inondations périodiques.Sur ses bords sont bâtis plusieurs villages ; au loin, on aperçoit Vaucouleurs, \u201c« Vallis colorum,\u201d ainsi nommée de cet immense tapis de verdure qui, au premier souffle du printemps, s\u2019émaille des plus vives couleurs.Au moment où commence notre récit, Vaucouleurs était une ville fermée défendue par une garnison.Raoul de Baudricourt y commandait au nom de Charles VII.Entre tous ces villages, qui se mirent gaiement dans les flots limpides et peu profonds de la Meuse, il en est un dont le nom est à jamais fameux dans l\u2019histoire, c\u2019est Domrémy, patrie de l\u2019'humble pastourelle qui devait être l\u2019ange de son peuple et l'héroïne de son siècle.Elle y vit le jour le 6 janvier 1412.Autour d'elle, au foyer paternel, elle rencontrait, avec une honnête pauvreté, la piété, le patriotisme, l\u2019amour du travail; c\u2019est un témoignage qu\u2019elle ne craignit pas de se rendre plus tard devant ses juges, parce qu\u2019elle honorait ainsi son père et sa mère.Elle ne savait ni lire ni écrire, mais elle avait reçu une éducation profondément religieuse, et \u201csavait coudre et filer aussi bien que femme gers | i 3X i} Ÿ ; es ee a EE ro or EET aap an aap RE 196 LA REVUE NATIONALE de France.\u201d Elle travaillait de bon cœur, tantôt filant jusque bien avant dans la nuit aux côtés de sa mère, ou la remplaçant dans les soins du ménage, tantôt partageant les devoirs plus rudes de son père, mettant la main à la herse ou bien gardant les troupeaux.Le samedi, quand le jour tombait, elle s\u2019acheminait avec ses jeunes compagnes, vers la petite colline que dominait 'humble chapelle de N.-D.de Domrémy, les mains chargées de guirlandes qu\u2019elle avait tressées des premières fleurs du printemps.A Domrémy, tous étaient Armagnacs, et par suite fidèles au roi de France, sauf un seul qui était Bourguignon, et la patriotique Jeanne avoue qu\u2019elle aurait vu sans regret qu\u2019on lui coupât la tête \u201csi toutefois, ajoutait-elle, c'était la volonté de Dieu.\u201d Il peut bien se faire qu\u2019elle ait entendu de bonne heure, les échos de cette lutte formidable qui bouleversait la France, car plus d\u2019une fois ses compatriotes eurent à souffrir des incursions des Bourguignons.Souvent la pauvre église du village, qui n\u2019était séparée de la maison paternelle que par un petit jardin, dût la voir à genoux, implorant la Divine assistance pour la patrie en deuil ; elle ne se doutait certainement pas qu'elle était destinée à en être l'ange libérateur.Or, un jour d\u2019été de l\u2019année 1425, vers l\u2019heure du midi, au moment où Jeanne venait d'atteindre sa treizième année, elle se trouvait dans le \"jardin attenant à la maison de son père, une grande clarté apparut dans le ciel, à sa droite, du côté de l\u2019église ; du sein de la lumière une voix retentit : ¢ Jeanne, sois bonne et sage enfant, et va souvent à l\u2019é \u201d Son premier mouvement est celui de la \u2018frayeur.Mais ce \u2019était qu\u2019un premier avertissement du ciel; le second ne tarda pas à se se faire entendre.Dès la seconde apparition, Jeanne aperçoit distinctement l\u2019archange Saint-Michel, le patron de la France, accompagné d\u2019une troupe d\u2019anges.\u201d Je les ai vus des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois,\u201d dira-t-elle plus tard à ses juges.Le céleste envoyé se fait connaître et trace déjà à la jeune fille, les grandes lignes de sa mission : \u2018\u201c Je viens de la part de Dieu, te commander d'aller en France, soutenir la cause du Dauphin et le rétablir dans son royaume.Tu iras trouver Raoul de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, il te fera mener au roi et tu feras lever le siège d'Orléans.\u201d L'archange lui montre en même temps, à ses côtés, deux héroïnes de la religion, Sainte- Marguerite et Sainte-Catherine, qui devaient au nom de Dieu, protéger, guider la jeune bergére dans sa mission périlleuse.Pendant quatre ! ans les voix se font entendre et leurs ordres se précisent de plus en plus ; l\u2019enfant, qui les redoutait autrefois, se plait maintenant à les écouter.Lorsque ces apparitions s\u2019évanouissent, elle ne peut retenir ses larmes.«\u2018 J'aurais bien voulu, disait-elle plus tard, que les anges m\u2019eussent emporté sur leurs pas.\u201d Quant à cette mission dont Dieu veut l\u2019investir, deft pon | jie | jut de ji qi 40 l'avons | ail gs din in À ro A ire, I sit so 0 pi Ei 1 pe, 1 flee it dont le § impr J lun Lerude dec ir ie Builk Hite sg Toi fo hil elle y a denre dre à ies u Ù a a nee stuf qq pd ed Franet Tyo fi \u2018 ont SU TEE qf Al i al = LM sa ripe | JEANNE D ARC 197 elle hésite, on dirait qu\u2019elle essaye de ne pas y croire, tant l'épouvante la domine : \u201c Je ne suis qu\u2019une pauvre fille, je ne saurais chevaucher ni conduire hommes d\u2019armes!\u201d Mais vers la fin de 1428, les voix se font de plus en plus pressantes, et lui parlent sans cesse de \u201cla grande pitié qui est au royaume de France.\u201d En ce moment en effet, nous l\u2019avons vu, la France, enserrée de tous côtés pour les lignes anglaises, semblait devoir à brève échéance tomber pour ne plus se relever.Les résistances, la timidité naturelle de Jeanne, cèdent enfin à l\u2019appel d\u2019en haut.Elle a triomphé d\u2019elle-même, il faut maintenant, avant de voler où Dieu l\u2019appelle, qu\u2019elle triomphe des autres.L\u2019opposition est vive, irréconciliable au sein même de sa famille.Son père, qui connaissait son dessin, mais qui redoutait quelque folle équipée, crainte bien pardonnable chez un père, avait déclaré aux frères de Jeanne : \u201cSi je savais qu\u2019elle dut faire ce que j\u2019ai songé d\u2019elle, je voudrais vous la voir noyer, et si vous ne le faisiez, je le ferais moi-même.\u201d Mais la jeune fille n\u2019est plus timide depuis qu\u2019elle obéit à ses voix; son père se montre intraitable, elle gagne à sa cause un de ses oncles, Durant Laxart, dont le nom mérite de passer à la postérité, parcequ\u2019il fut le premier à comprendre Jeanne d\u2019Arc.Il fallait en premier lieu se rendre à Vau- couleurs.Durant s\u2019y rendit seul pour sonder Raoul de Baudricourt.Le rude gouverneur, peu habitué aux choses mystiques, reçut le paysan avec une politesse plus que militaire ; il lui conseille de commencer pour bien souffleter sa nièce et de la reconduire ensuite auprès de sa famille.Loin de se laisser abattre par ce premier insuccès, la jeune héroïne sent grandir son courage, elle se rend en personne à Vaucouleurs.Trois fois repoussée comme visionnaire illusionnée, elle revient toujours à la charge.Introduite enfin auprès du terrible capitaine, elle lui dit quelle vient de la part de Dieu pour faire mander au dauphin de bien se tenir, et de ne point livrer bataille à ses ennemis parce que le ciel lui enverrait des secours avant la mi-carême, et qu\u2019elle le mènerait sacrer à Reims.Parler de mener Charles VIL à Reims, au moment où toutes les villes qui se trouvent sur le parcours, sont au pouvoir des anglais, au moment où Orléans est sur le point de tomber entre leurs mains, aurait été de la part d\u2019une enfant de dix-huit ans, une cruelle dérision, disons le mot, une folie, si ce n\u2019eût été une inspiration divine.Baudricourt crut qu\u2019elle était possédée du démon, et comme telle, voulut la faire exorciser.Jeanne moins offensée de ces doutes sur sa mission, qu\u2019impatientée du retard qui en est la suite, s\u2019écrie alors: «Il faut que je sois devant le roi avant la mi-caréme, dussé-je pour m\u2019y rendre, user mes jambes jusqu\u2019aux genoux, car, personne au monde, ni roi ni duc, ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n\u2019y a pour lui de ressource que moi-même, quoique j\u2019aimasse mieux rester à filer auprès de ma pauvre mère, mais il faut que je le fasse parce que Dieu le veut.\u201d R pe Be + Bi: 2 { Py Tr Ry To 198 LA REVUE NATIONALE a \u201cDieu le veut\u201d c\u2019est le cri des croisades qui tombe de ses lèvres, Devant cette assurance, mêlée à tant de modestie, l\u2019opinion commence à se déclarer en sa faveur, plusieurs nobles guerriers ont déjà embrassé chaleureusement sa cause, Baudricourt hésite encore.\u2018Sachez, reprend alors la Pucelle d\u2019un air inspirè, sachez qu\u2019au moment où je vous parle, les Français succombent sous les murs d'Orléans, et si vous ne m\u2019envoyez au roi, il leur arrivera de plus grands malheurs.\u201d Quelques jours après, le gouverneur apprit que les Français avaient attaqué un convoi de vivres envoyés par les anglais à ceux des leurs qui assiégeaient la ville, et qu\u2019ilsavaient essuyé unesanglantedéfaite.Baudricourt, ébranlé cette fois, crut qu\u2019il était de son devoir d\u2019en référer à la cour de Chinon.L\u2019envoyée de Dieu est libre enfin de partir, les habitants de Vaucouleurs lui fournissent son équipement militaire, Baudricourt lui donne une épée.La bergère de Domrémy transformée en guerrière s\u2019élance sur son destrier à la tête de la petite troupe, sept personnes en tout, qui doit l\u2019accompagner auprès du roi.Cent cinquante lieues dans un pays infesté par l\u2019ennemi, la séparent du terme de son voyage.Elle traverse la Bourgogne dans toute sa largeur, franchit la Marne, l\u2019Aube, la Seine et la Loire.Les fatigues ne semblent pas avoir de prise sur son corps, pas plus que le danger n\u2019épouvante son âme.Sa foi, son intrépidité qui ne se démentent jamais, rendent la confiance à ses compagnons effarés (1).Onze jours après son départ de Vaucouleurs, elle frappe aux portes du palais de Chinon.Ici, nouveaux obstacles, Charles VII ajoute à tous ses malheurs, celui d\u2019être entouré de flatteurs et de courtisans, qui exploitent bassement son infortune au profit de leur ambition, et éloignent, de parti-pris, tout ce qui peut entamer leur influence.Trois jours se passent dans des pourparlers et des fins de non-recevoir ; le quatrième, le roi cède enfin aux conseils des véritables amis de la monarchie, peut-être aussi a-t-il entendu les cris d\u2019espérance qui saluent déjà le nom de la Pucelle.Celle-ci paraît enfin devant la cour, le roi s\u2019est dissimulé sous un vêtement qui ne le distingue nullement des autres seigneurs, et Jeanne, qui ne l\u2019avait jamais vu, va directement à lui et ploie le genou devant son souverain : \u201c\u201c Je ne suis point le roi,\u201d répond Charles VIT, poussant la feinte plus loin, et il lui désigne un brillant chevalier de sa suite : \u201cC\u2019est vous, et non un autre, répond incontinent l'héroïne.Pour moi, je m\u2019appelle Jehanne et vous mande le roi des cieux par moi, que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims, et vous serez lieutenant du roi des cieux, qui est roi de France.\u201d En même temps, pour prouver sa mission, la voici qui pénètre dans les plus intimes replis de la (1) \u201c Ne craignez rien, leur disait-elle, Dieu me fait ma route, c\u2019est pour cela que je suis née, mes frères du paradis me disent ce que j'ai à faire.\u201d | | (0 (0 ul all gi oh ii fi id Is Jn on tion suis Den cet atti Ten Ele nl \\ D Cain Cenen Qu'on ite L0ble Chi i Ty Cin Mendy ime, ie JEANNE D\u2019ARC 199 conscience du roi et lui parle de secrets que Dieu seul et lui pouvaient connaitre.La crainte n\u2019était plus possible, le ciel se déclarait enfin, l\u2019infortuné roi finissait par croire en lui-même en même temps qu\u2019il ajoutait foi aux paroles de l\u2019envoyée du ciel.Mais voulait-il être rassuré d\u2019une manière plus positive encore, ou plutôt, voulait-il faire reconnaître solennellement la mission de Jeanne d\u2019Arc, afin de ne laisser aucun doute dans l\u2019esprit de ses contemporains et des siècles à venir ?Quoiqu'il en soit, les épreuves recommencent ; l\u2019héroïne est emmenée à Poitiers, où siège le Parlement de Charles VII et où se sont retirés les théologiens de l\u2019Université de Paris, qui n\u2019ont pas abandonné leur roi légitime.L\u2019archevêque de Reims, chancelier de France, convoque avec les prélats présents, les docteurs les plus illustres, aussi bien que les légistes les plus renommés : c\u2019est devant ce corps imposant que la bergère de Domrémy, qui ne savait ni a ni b, doit comparaître, pour y être examinée, sur ses paroles, ses actes et les sources même de son inspiration.Pendant plusieurs jours on discute, on s'interroge ; toutes les substilités doctorales durent être mises en avant par ces hommes qui n\u2019en étaient pas à leurs premiêres armes.C'était leur devoir ; c\u2019est à cet interrogatoire consciencieux, fait sans parti-pris, plutôt dans une attitude de prudente défiance, que l\u2019histoire impartiale pourra toujours renvoyer les esprits incrédules à l'endroit de la mission de Jeanne d\u2019Arc.Elle-même, plus tard, livrée entre les mains de juges iniques, transformés en bourreaux, en appellera, mais sans résultat, à la sentence de Poitiers.Si la jeune fille ne fut pas étrangère à quelque sentiment de crainte, au moment de comparaître, ce qui est bien facile à comprendre, cependant, à leurs belles et spécieuses raisons qui tendaient à prouver qu\u2019on ne devait pas croire à sa parole, elle répondit avec tant de justesse et d\u2019a-propos, une si modeste assurance, un= simplicité si noble que cette suprême épreuve tourna complètement à son honneur.L'histoire nous a conservé quelques-unes de ses réponses.\u201cJeanne, lui objecte maître Guillaume Aymeri, tu dis que Dieu veut délivrer le royaume de France ; si telle est sa volonté, qu\u2019est-il besoin d\u2019hommes d\u2019armes ?\u201d Et Jeanne de répondre : \u201cLes hommes d\u2019armes batailleront et Dieu donnera la victoire.\u201d L'épreuve se prolonge pendant trois semaines, et l\u2019héroïne qui voit là une perte de temps, 200 LA REVUE NATIONALE s\u2019impatiente parfois.Maître Séguin, \u201cun bien aigre homme,\u201d dit la chronique, veut savoir à quoi s\u2019en tenir sur les voix qui ont parlé à la jeune fille ; il lui demande donc avec son mauvais accent limousin : «Quelle langue parlaient-elles vos voix ?\u201d \u201c Meilleure que la vôtre,\u201d répond l\u2019inspirée.\u201c Croyez-vous en Dieu?\u201d reprend le théologien piqué.\u2018\u2018 Mieux que vous,\u201d réplique Jeanne,sur le même ton.\u201c Hé! bien, ajoute maître Séguin, Dieu défend de vous croire sans un signe quelconque.\u201d \u201cJe ne suis pas venue à Poitiers pour faire signes, mais menez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pour lesquels je suis venue.Je ne sais ni a ni b, mais je viens de la part du roi des cieux pour faire lever le siège d'Orléans et mener le roi à Reims pour qu\u2019il y soit sacré et couronné.\u201d C\u2019est maître Séguin lui-même, quelque aigre qu\u2019il fût, qui nous a conservé ces détails, préférant ainsi rendre hommage à la vérité et à la gloire de Jeanne d\u2019Arc, que donner satisfaction à son amour propre.Elie fut interrogée sur ses croyances, on surveilla de près sa manière de vivre, des émissaires royaux étaient même partis secrètement pour Domrémy et avaient pris des informations sévères et détaillées sur l'enfance de Jeanne d\u2019Arc.Sa douceur inaltérable, sa foi, son angelique piété, sa réputation sans ombre, n\u2019y étaient apparues que plus brillantes, ses examinateurs étaient devenus ses admirateurs.L'histoire regrettera toujours qu\u2019une pièce de cette importance, ne nous soit pas parvenue dans son entier, mais je le répète, c\u2019est d\u2019après la décision de Poitiers qu\u2019il faut juger Jeanne d\u2019Arc ; si plus tard, à Rouen, le verdict est contraire, il faut se souvenir qu\u2019à Rouen, les prétendus juges étaient des ennemis implacables, résolus à flétrir leur victime avant de l\u2019immoler.Hésiter plus longtemps eût été téméraire.Charles VII commande pour l\u2019héroïne une armure complète.Sur l\u2019ordre de ses voix célestes, Jeanne envoie chercher une épée marquée de cinq croix sur la lame, qu\u2019elle disait enfouie sous le maître-autel de l\u2019église de Sainte-Catherine de Fierbois.On creusa la terre au lieu indiqué, et à une petite profondeur, on découvre l\u2019arme mystérieuse qui brillera désormais au côté de la Pucelle.D\u2019après une vieille tradition, Charles Martel, après avoir écrasé les Arabes, à Poitiers, en 732, aurait fait élever cette église en reconnaissance de la victoire, et il aurait déposé comme ex-vefo, sous l\u2019autel, l'épée dont il s\u2019était servi dans la bataille; or, ce serait cette même épée que Jeanne d\u2019Arc aurait envoyé chercher.Sur ses instructions on lui fait une bannière ; elle est en linon brodé de soie, au fond blanc semé de fleurs de lys d\u2019or.Sur la face, l'image de Dieu assis dans les nuées, tenant dans ses mains le globe du monde ; sur le revers, l\u2019écusson de la France porté par deux anges.Comme inscription, ces deux mots : Jhesus Maria, qui seront son cri de ralliement ; elle aimait son épée, disait-elle, mais elle aimait quarante oon JEANNE D\u2019ARC 201 fois plus son étendard.On lui composait en même temps sa maison militaire.Ses deux frères sont venus la réjoindre et font partie de son escorte.Un écuyer, deux hérauts d'armes, deux pages, un aumônier sont attachés à sa personne et Charles VII, lui présentant sa bannière, l\u2019investit du commandement suprême.L\u2019héroïne parut enfin au front de l\u2019armée, montée sur son cheval de bataille, tenant en main son étendard, et pour la première fois, les chevaliers de France, saluèrent de leurs épées, ce signe qui devait les conduire au triomphe.R.P.H.Lacoste, O.M.L (À suivre) EE PR SOL FT OTE TOU UN TTS AND bt SE LH a la LE hE ET i EE TOLLE, LEGE SIMPLE NOUVELLE T maintenant, elle se meurt sur un lit d\u2019hopital I.à côté de gens ramassés dans la rue.Pauvre Louise ! Mais elle-même, ne serait-elle pas morte là, sur la chaussée, si la charité publique ne l\u2019eut recueillie.À vingt-deux ans, seule,\u2026 loin des siens,.loin de sa meére!.De cette mère qui pleure peut-être à cette heure en priant pour celle qu'on lui a ravie ! De cette mère, \u2014 dont le souvenir de l\u2019inoubliable tendresse passe et repasse en ce moment dans l'esprit de la mourante comme pour lui reprocher encore son ingratitude, et lui répéter, répéter toujours, jusqu\u2019à son dernier instant : tu l'as voulu! tu l\u2019as voulu !.\u2026 Et, secoué par des spasmes douloureux, brisé avant l'âge par la misère et le remords, son pauvre corps se tord sous les derniers efforts de la vie qui s\u2019en détache\u2026 Les bonnes religieuses, empressées autour d'elle, n\u2019ont pu en obtenir un seul mot.Son nom, son âge, d\u2019où elle vient ?\u2014 quel événement l\u2019a laissée privée de connaissances sur le bord du chemin ?.On ne sait rien : ses lèvres restent muettes.Pourtant, on n\u2019est point là en présence d\u2019un cas qui se rencontre tous les jours.Cette malade n\u2019est point une de ces femmes que les bouges rejettent, après en avoir pris et la fraîcheur et la beauté.00 fin WA : sb [68 TOLLE, LEGE 203 À travers la pâleur de son beau visage, s\u2019échappe encore un air de distinction sensible ; son grand œil, que laisse voir, à de rares intervalles, le frémissement timide de sa paupière, est bon et rassurant.Un mystère enveloppe cette existence qui va s\u2019éteindre\u2026 Oui, Louise Morand a connu les douceurs de la vie avant de se trouver dans la salle commune d\u2019un hôpital de Montréal.Fille unique d\u2019un médecin distingué, elle est née sur le bord du grand St-Laurent, dans un coquet village qui n\u2019est pas à dix lieues de notre belle ville.Le docteur Morand était un savant.Dans un grand centre, il aurait été un oracle et aurait amassé une fortune colossale.Mais il était savant modeste.À l\u2019instar de ceux qui étudient par amour de l\u2019étude, et non dans le but de s'enrichir, il avait toujours préféré une modeste aisance à l'ombre du clocher de son village, au faste, aux somptuosités qui l\u2019auraient acclamé ailleurs.Et le pauvre paysan, sans le seu, recevait les soins paternels et éclairés de sa science profonde de même que le riche, qui payait généreusement.Louise avait hérité du physique de sa mère : femme grande et belle qui joignait à la majesté de sa taille un air de bonté, de eondescendance, qui lui attirait l\u2019estime, l'affection respectueuse de chacun.Mais madame Morand était chrétienne avant tout ; et sa fille, \u2014 cé trésor sur lequel se reportaient toutes les extases de son cœur de mère, elle la voulait belle jusque dans son âme ! Aussi Louise grandit dans une saine et pieuse atmosphère ; Louise grandit avec sa nature délicate et aimante dans un milieu où tout lui sourit sans cesse, où le plus léger nuage ne vint jamais assombrir son front ; \u2014 Louise grandit comme l'oiseau, comme la fleur ! Elle avait dix-neuf ans ; elle riait, chantait, répandait le parfum de sa gaîté, de sa jeunesse, de sa franchise, sur tout ce qui l\u2019entourait.Il semblait que jamais rien ne viendrait enlever à ce foyer sa quiétude heureuse, la note réjouie de son pinson ; \u2014 il semblait que le plus léger zéphyr craindrait de troubler la sérénité de cette domeure, \u2014 tant le bonheur est fragile, et tant le malheur vient dans un rien qui passe ! C\u2019est pourquoi si la mère eut, un soir, attaché attentivement son regard sur sa fille, elle eut pu voir les joues de celle-ci colorées d\u2019une EEE SEE at 204 LA REVUE NATIONALE couleur vive inaccoutumée ; elle eut pu saisir sous sa main agitée, en tournant et retournant sans lire les pages du volume qu\u2019elle tenait entre ses doigts, une nervosité qui l\u2019eut effrayée\u2026 Mais des bruits de voix arrivaient du cabinet d\u2019étude du docteur ; celui-ci paraissait exaspéré, hors de lui-même, quand on entendit fermer une porte avec violence.Louise rougit davantage encore, et quitta son siège quelques instants.Elle s\u2019était levée assez tôt pour voir s\u2019éloigner à travers la grande avenue, un jeune homme qu\u2019elle connaissait bien.Son cœur se serra ; elle se sentit chancelante ; une larme mouilla sa joue qu\u2019elle essuya bien vite : \u2014 un monde d\u2019espérances allaient lui échapper.Quarrivait-il ?.Ah! elle l\u2019avait pressenti: Jean était venu ; il avait été éconduit.Or, Jean, elle l\u2019aimait! Elle l\u2019aimait parce qu\u2019il était jeune comme elle, beau comme elle était belle ! \u2014 parce qu\u2019il lui avait dit son amour et qu\u2019elle avait confiance en lui ; \u2014\u2014 parce que son regard l\u2019enveloppait d\u2019un chaud rayon de tendresse qui la prenait toute ; \u2014 elle l\u2019aimait, comme on aime une première fois ! Mais le docteur Morand ne l\u2019entendait pas ainsi.Jean Dupré n\u2019était pas précisément ce qu\u2019on est convenu d\u2019appeler un \u201c viveur,\u201d mais c\u2019était un grand garçon de vingt-trois ans qui s\u2019était toujours donné plus au plaisir qu\u2019au travail; une nature de bohême si bien faite qu\u2019il ne pouvait être un parti convenable.De même qu\u2019il vivait paresseusement sur la rente que lui payait, chaque mois, sa trop tendre mère, il était évident qu\u2019il se caserait ainsi chez le papa qui lui donnerait sa fille en mariage.Aussi, sa visite au père de Louise fut-elle brève : \u2014 \u201c Vous, Jean Dupré, épouser ma fille, \u2014 s\u2019était écrié le docteur, \u2014 jamais ! jamais ! vous m\u2019entendez ?Et de plus : que je ne vous revoie jamais dans ma maison ou sur le chemin de Louise!\u201d C\u2019était clair : Jean avait senti la porte lui battre les talons.Depuis quinze jours, Louise pâlissait visiblement.Jean n\u2019avait point paru.Son nom méme n\u2019avait pas été prononcé dans cette maison, tantôt si joyeuse, maintenant si sombre.Ces trois êtres, \u2014 père, mère, fille, \u2014 si unis par un échange continu de pensées, de paroles, d'actions bienveillantes, étaient entrés dans un mutisme qui faisait également mal à chacune de leur nature sensible.Le docteur Morand se renfermait dans son cabinet aux heures des réunions ordinaires de la famille.La mère et la fille, restées en tête-à- TOLLE, LEGE 205 tête, semblaient craindre de part et d\u2019autre une explosion de confidence pénible, _ Août était passé ; septembre s\u2019en allait aussi en jonchant la terre des feuilles mortes et flétries.Louise avait toujours l\u2019habitude d\u2019une promenade dans le jardin, à l\u2019heure du crépuscule.A CR 0 if, BR COI sea Cet exercice lui était devenu cher.La solitude, à cette heure où l'atmosphère s\u2019embaume de senteurs qui pénètrent l\u2019âme, où tout se revêt de délicatesses mourantes, de demi-teintes imprévues, allait à son cœur malade qu\u2019elle n\u2019osait ouvrir aux siens.ES She 206 LA REVUE NATIONALE fi: Un soir, qu\u2019elle marchait, cheveux au vent, un bruissement de i feuilles la fit reculer craintive : \u2014 Jean était devant elle.3 \u2014 Vous souffrez, je souffre aussi ; fuyons ! \u2014 lui dit-il.i \u2014 Où, quand ?\u2014 demanda-t-elle, tremblante, épouvantée.@ .\u2014 Demain, à la pointe du jour ; là-bas, audelà de la 45e.= \u2014 Après ?\u2014 Nous nous marierons.\u2014 Après ?.\u2014 Nous serons heureux ! Louise darda son regard dans celui de Jean : elle crut que la vie même lui manquerait en ce moment, tout ce qu\u2019elle ressentait lui était inconnu, étrange, \u2014 pénétrant et doux à la fois.Mais il lui avait saisi la main, il la portait à ses lèvres quand des pas rapprochés se firent entendre.Elle voulut fuir : \u2019 \u2014 À demain, à la pointe du jour ! \u2014 lui murmura-t-il, en la retenant, couvrant amoureusement sa main de baisers ; demain, demain, nous serons heureux !.\u2026.: Louise frémit et s\u2019arracha à cette étreinte, éperdue, elle courut à travers la première allée pour sé mettre, si troublée, en face de son père : \u2014 Qu\u2019y a-t-il, mignonne ?\u2014 Rien, père ; le temps est noir, j'ai eu peur.Il mit un baiser sur son front : \u2014 Ta mère t'attend, dit-il, va: Ae ome rrr Ea a ry aan PES SERE ES Agra Es es Pomp pnt ap i Louise a prétexté une légére indisposition pour se retirer de bonne | heure.Il est dix heures.Elle est écrasée, plutôt qu\u2019assise, sur son canapé | et tient sa tête entre ses mains ; elle la presse fortement ; elle n'entend qu\u2019un son : « Demain, demain, nous serons heureux.Elle se mit à genoux ; \u2014 elle ne peut prier.Elle veut pleurer : \u2014 ses yeux sont secs.« Demain, demain, nous serons heureux\u201d.Louise demeure comme affolée sous la persistance de cette voix qui l\u2019a suivie jusque dans sa chambrette, et qui a conservé, dans son plein, pour la griser avec mystère, toute l\u2019effusion, tout le désir qui s\u2019est it échappé tout à l\u2019heure de la voix de Jean.Trois sentiments puissants, trois noms aimés combattent en elle : son père, sa mère, Jean ! Lequel l\u2019emportera ?Ai gy ls ii ly m © mmm 0000 cage 0 TOLLE, LEGE 207 La tendresse sans réserve, mais quelque peu sévère de son père ; \u2014 le dévouement inaltérable, de tous les instants, de sa mère ; \u2014- ou cet amour de Jean, auquel elle a attaché sa vie entière avec un naïf mais ferme abandon.: Ah! si la jeune fille portait, en ce moment suprême, son regard sur l\u2019image de la Vierge, sur celle de sa première communion, précieuses sauvegardes que ses mains heureuses d\u2019hier ont suspendues là, au-dessus de son petit lit blanc; si, le temps de l\u2019éclair qui passe, sa volonté trop faible dominait les mille bruits qui se confondent en son cœur, elle n\u2019hésiterait plus! Mais imprégnée du souvenir de ce jeune homme, qu\u2019un malheureux hasard a placé sur son chemin, tout à fait attachée à la pensée que le perdre, c\u2019est perdre le bonheur même, Louise se laisse envahir et bercer par le chant toujours : « Demain, demain, nous serons heureux\u201d.Les heures succèdent aux heures : la jeune fille reste affaissée.Le jour vient : petit à petit la lumière de l\u2019aurore s\u2019introduit à travers les persiennes demi-closes : elle tressaille, Jean l'attend.Elle se lève, marche vers sa glace : elle recule frappée de la pâleur que ces longues heures d\u2019incertitude, sans sommeil, ont mise sur son visage.La lumière arrive de plus en plus : \u2014 Jean l\u2019attend\u2026 Alors, nerveusement, elle jette sur ses épaules une pelisse légère, et ignorante, \u2014 la pauvre enfant! \u2014 de ce qu\u2019elle appelle sur sa tête, sur celles des nobles cœurs qui dorment tout à côté, inconcients du malheur qui leur arrive, elle sort! \u2014 tel l\u2019oiseau, ouvrant pour la première fois son aile, s\u2019élance aveuglément dans le vaste espace pour tomber blessé au pied de l\u2019arbre qui a porté son nid.+» +.+ + ou = + 5 0 0 4 5 +5 0° + 6 5 + seve esa oes Adieu jours de calme heureux ! Adieu asile béni des premiers pas, des premiers jeux, \u2014 des premières larmes !\u2026.Où te retrouver à travers les grands horizons, les cieux lointains ?.\u2026 4888 \u20ac 6 8 88 6 88 D 8 8 8 80 0 0 0 6 0 0 4 0 0 001 3 0 4 1 4 0 3 4 8 0 3 82 0 0 0 0 8 8 0 8 08 0m 0 130 Ad 208 LA REVUE NATIONALE Il y aura bientôt deux années que Louise Morand a laissé un matin, à la pointe du jour, son village, son père, sa mère, pour suivre Jean Dupré ; qu\u2019ils se sont mariés et qu\u2019ils sont venus habiter un centre manufacturier de la grande république voisine.Ah! le rayon de soleil s\u2019est vendu cher bien des fois ! Ce n\u2019est pas que Jean ait été méchant pour Louise ; non ; mais il a trouvé difficilement du travail.Depuis six semaines un petit ange leur est né: gage de leur si profond amour, il est à la fois pour eux la consolation et la désespérance.C\u2019est que la santé de la jeune mère s\u2019en est allée durant ces jours où beaucoup de choses ont manqué au-modeste logis, à la pauvre malade, Et Jean rentrant, harassé, sans argent, hélas ! sans pain quel que fois, s'en va vers Louise à demi-alitée : | \u2014 Regrettes-tu de m\u2019avoir écouté ?il avait laissé là-bas tant de bien-être, tant de bonheur !.Mais elle, relevant de ses doigts effilés les boucles de cheveux restées soignées, sur le front de son mari, y appuyant ses lèvres : \u2014 Non, non ; je t'aime; je ne regrette rien ! \u2026 Si pourtant, Quand Louise attache ses regards sur ce poupon délicat qu\u2019elle essaye vainement de réchauffer sur son sein amaigri, elle pense, pour lui, qu\u2019il ferait bon /ld-bas!.que son pére, sa meére, lui pardonneraient peut-être pour son enfant!.Oh, oui! elle peut mentir à Jean, mais elle ne peut se mentir à elle-même ! Depuis le jour malheureux où elle a passé le seuil du foyer paternel, le remords est entré dans son cœur.Longtemps elle a lutté contre lui, puis, en une heure désespérée, elle est tombée vaincue.L'image du riant village, de la grande maison avec son avenue, ses arbres, ses fleurs, \u2014 la pensée de son père, de sa mère, que de fois elle en a été tourmentée ! Que de fois elle a noyé dans des larmes amères, pendant les absences de son mari, le souvenir de tout ce qu\u2019elle a fui, dans ce moment d\u2019égarement fatal qu\u2019elle ne s\u2019est jamais expliqué.L\u2019hiver arrivait ; et avec lui pour les pauvres honteux, les grands vents, les froids, \u2014 la misère.Décidément, Jean n\u2019était point fait pour les ouvrages lourds : il travaillait mal; on le payait peu.Et Louise, et le petit Georges, grelottaient au logis, dormaient sans manger trop souvent.Une fièvre maligne saisit l\u2019enfant : après trois jours, il n\u2019était plus! (i 3 jo = is À olip 8, Al TOLLE, LEGE 209 La douleur fut rude.Mais l\u2019âtre sans feu, la table sans pain !.au ciel, au moins, les petits anges sont heureux.Jean restait sombre plus que Louise sous chaque nouveau coup de la divine Providence.\u2014 Si j'allais sortir pour ne plus rentrer, \u2014 dit-il à sa femme, un jour, \u2014 que ferais-tu ?.D\u2019un bond celle-ci barricada la porte de son corps; debout, belle encore à travers son effroi et les marques visibles de ses longues souffrances : \u2014 Jean ! Jean ! \u2014 s\u2019écria-t-elle, \u2014 que penses-tu ?\u2026.Ah ! tu me tuerais.Cr \u2014 Et pourtant, \u2014 reprit-il tristement, \u2014 il faudra mourir quand même ; \u2014 mourir ou \u2014 mendier\u2026 Mendier! lui Jean Dupré! elle Louise Morand !.Il éclata en sanglots.Deux heures plus tard, il errait à travers les rues de cette ville américaine qui lui avait été si inhospitalière.Tête baissée, les mains enfouies dans les poches d\u2019un mauvais paletot, il marchait, insouciant à la cohorte de travailleurs, d\u2019affairés, qui se croisaient autour de lui.Soudain, il s\u2019arrête saisi par une idée fixe, pressante : le bruit d\u2019un tramway électrique, conduit par une main plus hardie qu\u2019habile, venait augmenter encore le tumulte de la rue.La voiture s\u2019avance avec une grande vitesse : \u2014\u2014 Jean hésite un instant, puis s\u2019élance comme pour v monter.Son pied glisse, il tombe sur la voie :.on en retire un cadavre mutilé\u2026 Etait-on en présence d\u2019un accident ou d\u2019un suicide ?\u2026.Pauvre Louise ! Il le lui avait dit, Jean, le matin.«\u2014 Si j'allais sortir pour ne plus rentrer.\u201d sz, w * + .Rien ne pouvait plus arriver de douloureux à Louise : il lui semblait qu\u2019elle avait vidé, jusqu\u2019à la lie, la coupe des amertumes qu\u2019elle avait volontairement cherchées.Elle restait seule, bien seule sur une terre étrangère, dans un logis glacé, couverte de pauvres vêtements.Elle était sans argent et n\u2019avait pas mangé la veille.Ses parents.14 TR TTT TE TE HT EH PT ae: EEE ET 210 LA REVUE NATIONALE Oh ! elle ne leur avait jamais écrit.La gêne était venue si tôt frapper à la porte des jeunes époux! Ne valait-il pas mieux que les siens ignorassent jusqu\u2019à son existence même ! Pourtant.Mourir sous le toit où elle à vécu heureuse ; revoir un père, une mère, dontelle n\u2019a jamais oublié les noms dans ses plus ferventes prières ; \u2014 nouvel enfant prodigue, se jeter dans leurs bras, \u2014 Comme son cœur à la pauvre femme battait sous le flot grossissant de ces pensées ! Elle était si loin de son village ! Comment y arriver ?Mendier ! Non! Jean l\u2019avait dit ; elle ne le pouvait pas ! Mais cet anneau nuptial à son doigt, \u2014 dernier bien qui lui restait ! \u2014 ne pouvait-elle l\u2019échanger contre un billet de passage pour Montréal au moins.De la., oh! la route serait facile ! Il lui faudrait être deux jours encore sans nourriture.Qu'importe ! elle n\u2019a plus qu\u2019un désir : revoir sa famille ! Chère Louise ! cette idée la rend presque joyeuse, elle part L.Elle a #rop présumé de ses forces, Epuisée, rendue moralement, physiquement, elle tombe brisée, sur la route, quelques heures à peine après son arrivée dans notre grande ville.2 8 8 4 + + 6 + + 0 8% + + + + 8 4 8 4 4 6 soe + = 0 4 0 4 6 4 0 4 8 4 0 0 6 0 1 00 8 0 0 8 6 2 1 6 1 1 6 3 0 0 6 sees Et maintenant elle se meurt sur un lit d'hôpital !.à côté de gens ramassés dans la rue.Pauvre Louise! Mais elle même ne serait-elle pas morte là, sur la chaussée, si la charité publique ne l\u2019eut recueillie.\u2014 Mon enfant, dit à ses côtés une voix tendre et paternelle, ne vous serait-il pas agréable de vous confesser ?Louise à ouvert tout grands ses yeux noirs, elle dit fermement : \u2014 Oui.Ce ne fut pas long.,*, Le prêtre se leva visiblement ému ; il fit mander l\u2019interne ; on parla quelques instants à voix basse ; un ordre bref fut donné au messager de l\u2019institution ; puis, la mourante fut portée soigneusement dans une des meilleures pièces de cette sainte maison.\u2014 Pensez-vous qu\u2019eile vive quelques jours encore, \u2014 demanda au médecin une religieuse, qui voyait les joues de Louise se colorer et sa paupière battre fièvreusement.\u2014 Oui: \u2014 l\u2019espérance d\u2019un bonheur prochain la soutiendra.On était au lendemain de l\u2019installation de Louise dans une pièce nouvelle.Le jour baissait rapidement.Plusieurs fois déjà, la malade, TOLLE, LEGE 211 qui sentait sa fin proche : avait demandé l\u2019heure à la jeune religieuse qui, depuis le matin, à ses côtés, égrenait pieusement son chapelet.\u2014 Cinq heures !\u2026 6 mon Dieu !.\u2014- dit la mourante, \u2014 faites que Je vive une heure encore.: re eet Es + = I WN re d La me \u2018 es all il I Elle avait à peine achevé ces mots que la porte s\u2019ouvrit pour lais ser entrer le chapelain de l\u2019hôpital, accompagné d\u2019un monsieur et d\u2019une dame.: Celle-ci s'avançait droite et ferme, enveloppée de longs vêtements de deuil, quand, apercevant la jeune femme, à demi-partie déjà pour | UM CSS ES EET 212 LA REVUE NATIONALE l\u2019autre monde, elle se jeta sur elle plutôt qu\u2019elle ne la prit entre ses bras.Son compagnon, à la taille courbée, aux cheveux blanchis, tomba à genoux auprès du lit, prit entre les siennes une main presque froide, et durant plusieurs secondes, qui impressionnèrent fortement les pieux témoins de cette scène, on n\u2019entendit que ces cris, entrecoupés de baisers et de larmes : \u2014 Louise ! mon enfant !\u2026 Mon père !\u2026 ma mère '\u2026 Puis une voix plus affaiblie par l\u2019émotion et la mort qui arrivait : \u2014 Pardon,.pardon,.pour Jean,.pour moi,.pour notre enfant !.Ce dernier mot fut balbutié : Louise n\u2019était plus! HERMANCE.© Tol CHANTS ET PLAINTES DU MATELOT L\u2019école des mousses de Brest.\u2014 Yann Nibor.\u2014 Ballades et complaintes du golfe Saint-Laurent.\u2014 Notre-Dame et notre femme.\u2014 Regrets et vœux.\u2014 Chantons l\u2019amour de la maison.(Suite) S\u2019battit comme un chien, démolit un\u2019 masse D\u2019sal\u2019s têt\u2019 à l'ongu\u2019s mech\u2019s, mais r\u2019çût en plein cœur, Un\u2019 balle.et puis v\u2019là qu\u2019 raid\u2019 mort on l\u2019ramasse, Lui qui méritait la bell\u2019 croix d'honneur.Six s\u2019main\u2019 après ça, la pauvr\u2019 vieill\u2019 grand\u2019mère Eut, d\u2019son pau\u2019 p'tit gas, la p'tite boîte en bois.La p'tit\u2019 boît\u2019 cont\u2019nait un vieux scapulaire, Teint d\u2019sang et troué d\u2019la ball\u2019 du Chinois.Avec sa p\u2019tit\u2019 boit\u2019 la pauvr\u2019 vieill\u2019 se couche Dans son grand lit, du chagrin plein I'ceeur, L\u2019lend\u2019main ell\u2019 tait morte, ayant sur sa bouche L\u2019morceau d\u2019drap bénit qui porte bonheur.Allons, mes mat\u2019lots, faut boire un s'cond verre À la bonne santé d\u2019la vieille et du gas Qui repos\u2019 en paix sous leurs six pieds d\u2019terre.Y repos\u2019rons-nous ?\u2026 Voilà c\u2019qu\u2019on n\u2019sait pas! 214 Et maintenant ?qu\u2019allez-vous dire de cette description si poignante si vraie ?LA REVUE NATIONALE Au cap Horn, par un grand coup d'vent | On saillait malgré nous d\u2019l\u2019avant.La frégate, avec son p\u2019tit foc Attrapait ses trois nœuds au loch, Quand l\u2019patron du canot-major Hissé\u2019 sous les palans d\u2019babord, En rentrant d\u2019venir l\u2019amarrer Par un paquet de mer fut enl\u2019vé.L\u2019homm\u2019 de boué coupît aussitôt L'haut d\u2019filin qui la t'nait en haut, Et la grand\u2019 boué\u2019 dans l\u2019eau tombît Près du nageur qui l\u2019empoignit.Le cap\u2019tain\u2019 fit mett\u2019 la barr\u2019 dessous, Hâler bas l\u2019foc sitôt l\u2019vent debout, Mais d\u2019vant ct ouragan infernal Fit d\u2019mander vite à l\u2019amiral, S'il fallait armer un canot Pour sauver l\u2019homm\u2019 qu'était à l\u2019eau.L\u2019amiral voyant ce mauvais temps Répondit tout de suite en montant ; \u2014 \u201c Non.Trop d\u2019vent! Trop d\u2019mer, trop d\u2019embrans ! Ça serait noyer quinze hommes pour un.\u2014 \u201c Allez, rehissez-moi vot\u2019 foe Et, en route, aussitôt à bloc.\u201d Le fait est qu\u2019il avait raison: Y avait des lam\u2019s comme des maisons.Qui vous prenaient par le travers Et vous balayaient tout à la mer.® 5 5 0 ® 8 8 5 8 8 6% 64 2 0 9 4 + = 6 8 8 8 8 6 98 i CHANTS ET PLAINTES DU MATELOT 215 Bientôt la tempêt\u2019 nous r\u2019poussit Et du pauvre bougre on s\u2019éloignit.Tandis qu\u2019lui, su\u2019 sa boué, perché, Faisait sign\u2019 qu\u2019on aill\u2019 le chercher.Mais d\u2019vant c\u2019maudit temps fallait fair Et ce n\u2019est pas nous aut\u2019s qu\u2019i voit venir ! Non, c'fat d\u2019gros albatros blancs Quavaient soif de chair fraiche et d\u2019sang.Comm\u2019 de loin en loin on l\u2019voyait Seul contre eux tous qui s\u2019débattait, L'amiral dit :\u2014 Quel est I\u2019 calfat Qua coupé la boué, de c\u2019temps-la ?\u201d Puis il ajoutit : \u2014 'Timonier ! Fait\u2019s moi vit\u2019 monter l\u2019aumônier !\u201d L'aumônier n\u2019fut pas long à v\u2019nir, Avec tout c\u2019qui faut pour bénir.I nous dit, face au pauvr\u2019 mourant, La prière des agonisants ! Quant su\u2019 la mer y a des gros flots, Terriens, plaignez les pauv\u2019s mat\u2019lots.Involontairement en écoutant ce chant plaintif on se rappelle les versets du psaume 68 : \u2014 Veni in altitudinem maris et tempestas demersit me.Je suis tombé dans la mer profonde et la tempête m\u2019a surmergé.\u2014 Non me demergat tempestas aquæ, neque absorbeat me profundum.Par pitié, que la tempête ne me submerge pas et que je ne soit pas enseveli dans l\u2019abîme.D I RARES I ee 216 LA REVUE NATIONALE Plus tard la nostalgie du pays revient ; Yann Nibor \u2014 chante alors \u2014 les pétrels, les albatros : Lorsqu\u2019une infernal\u2019 tempête Fait mill\u2019 sifflets d\u2019nos gré\u2019ments C\u2019est alors que v\u2019s êt\u2019 en fête, Band\u2019s de pétrels, tas d\u2019 goëlands ! \u2018Mais j'aimons, loin du rivage, A suivre vos brusques vols.Piailliez done! fait\u2019s du tapage C\u2019est vous qu\u2019ét\u2019s nos rossignols.Mais nous quittons le Cap-Horn et nous avons encore à causer.A bord d\u2019un vaisseau amiral, il y a toujours un aumonier.Nous sommes maintenant embarqués sur un navire ordinaire.Quand, au coucher du soleil, on commande : \u2014 Attention, pour les couleurs! \u2014 Envoyez! Un petit mousse vient se mettre à côté du commandement et récite tête nue à l'équipage le Pater et l\u2019Ave.C\u2019est là toute la prière du soir dite à bord des navires de l\u2019Etat où il n\u2019y a pas de prêtre.Et puisque vous savez ces choses, écoutez de nouveau Yann Nibor : J\u2019 avais un bon p'tit mat'lot, Qu\u2019était comm\u2019 moi d\u2019Saint-Malo, C\u2019était l\u2019pus gai d\u2019tous les novices.Mais, il est, comme un paquet, Tombé du grand perroquet Pendant un d\u2019nos exercices.Un coup qui m\u2019a fait mal, C\u2019est un\u2019 fois qu\u2019 dans l\u2019hôpital, Jl'avons descendu à quatre, Car aussitôt, not\u2019 major A dit : \u2014 Prev\u2019nez qu\u2019il est mort, \u201c J\u2019sens pus du tout son cœur battre.\u201d Un mat\u2019lot voilier est v'nu, Qu\u2019a mis son jeun\u2019 corps tout nu, Dans un grand morceau d\u2019vieill\u2019 toile Avec un\u2019 gross\u2019 gueuse en fer : Puis, en chantonvant un air, Il a manié I'fil & voile. Ps EF ND ps = 4 CHANTS ET PLAINTES DU MATELOT L\u2019soir même, à l\u2019heure du branl\u2019-bas, D\u2019vant l\u2019équipag\u2019, bonnets bas, Et l\u2019fanal en guis\u2019 de cierge, J'avons porté l\u2019pau\u2019 p'tit mort Su\u2019 un\u2019 tabl\u2019, dans un sabord, En attendant qu\u2019on l\u2019immerge.Pour mon mat'lot, gai jadis ! On a dit l\u2019De Profundis Ben pus tristement qu\u2019un prêtre !\u2026.Puis au roul\u2019ment du tambour, Il est allé faire un tour Ousque bientôt j'irons p\u2019t-être.® 8 ee 8 + 4 2 = nN B® Bs es es Eee vs eB Peut-on écrire et chanter des choses aussi touchantes, dans une langue naïve, pleine d\u2019illusions, pleine d\u2019énergie, de vérité, et de foi en Dieu.Yann Nibor dans ses chants de la mer nous initie à toutes les joies, à tous les deuils, à toutes les espérrances, à tout ce qu\u2019aime le matelot, cet homme rude, bon, brave et profondément croyant.Que pouvons-nous exiger de plus ?Quand il nous demande : Avez-vous lu ct histoir\u2019 trist\u2019 que j'connais ?Cell\u2019 du naufrag\u2019 de ¢\u2019pauv\u2019 La Bourdonnais.Non, sans doute, es vous n\u2019la connaissez pas.Laissez-moi donc vous la conter, les gas.Et alors Nibor nous décrit le cyclone terrible du 20 février 1894 qui brisa ce bel aviso sur la côte de Sainte-Marie de Madagascar.J\u2019ai lu ce récit de la mer avec des larmes pleins les yeux.J'ai connu le La Bourdonnais, je m\u2019y suis attaché, j'ai navigué dessus.Quelle gaieté ! quelle exhubérance de jeunesse sortaient de ce carré d\u2019officiers.Quelles joyeuses causeries n\u2019avons-nous pas éparpillées là ?Je me rappellerai, entre autres, le récit de ce voyage que le commandant Mazet avait fait par la Seine, de Paris à Rouen et de Rouen au Havre, en compagnie d\u2019un de ses camarades, ce brave et sympathique Henri de Rivière, tué depuis à l\u2019attaque du Pont-de-Papier, au Tonkin \u2014 promenade qui aurait fait rendre des points au voyage continental de Sterne.De mon temps, le La Bourdonnais avait sur ses camarades de la station un avantage dont il se montrait fier.Il avait un piano.Mais, Pa EE A , * 218 LA REVUE NATIONALE ô Chopin ! ô Listz, quel piano! À l\u2019encontre de ceux qui le jouaient i tous les jours, lui seul ne connaissait pasle feu.Quand je le vis pour 3 la première fois il venait d\u2019ajouter à ses états de service, en embarquant il g un paquet de mer, ce qui l\u2019enrhumait fortement et lui faisait produire i i les sons les plus fantastiques.Derrière ce chef-d\u2019œuvre d\u2019Erard se | i\" ' cachait Æamouraska, belle marmotte du Canada, qu\u2019un ami du 3 La Bourdonnais avait expédiée aux officiers de l\u2019aviso en souvenir a d\u2019amitié.Reconnaissants, ceux-ci avaient donné à ce rongeur hibernant le nom du village qui l\u2019avait vu naître.Joli cadeau, ma foi, que Kamouraska ! A peine à bord il se jetait ; sur l\u2019officier de service, lui déchirait un pantalon, mordait au doigt le a maître-charpentier qui voulait l\u2019installer dans une cage faite ad hoc, w rongeait les souliers d\u2019un aspirant, déjeunait avec le pied d\u2019une chaise, i et content de sa matinée, il finissait par aller se blottir derrière le piano, d\u2019où le ministre de la marine lui-même n\u2019aurait pu le faire sortir, car il a semblait par ses sifflements avertir ceux qui l\u2019approchaient qu'il était bien décidé à prendre là ses quartiers d'hiver.Mais Kamouraska n\u2019était pas de la race des bêtes de La Fontaine.Il ne savait pas grand\u2019chose, pas même ce passage d\u2019une des fables de Lamotte : \u2014 La vie n\u2019est heureuse ou malheureuse que par les endroits qu\u2019on n\u2019en voit pas.i Kamouraska avait installé son gîte en face du cadre du médecin- major.Le docteur Ranger \u2014 le même qui plus tard devait se distinguer 18 au Dahomey \u2014 avait fait de son alcôve un cabinet d\u2019histoire naturelle.Quel pandémonium que cette chambre toute petite et qui renfermait tout un monde.On s\u2019y serait crû dans l\u2019antre de mademoiselle Le \" Normand.Un alligator empaillé suspendu au plafond, avec une ignane la crete en lair, ceil ardent, gardant le hublot, complétaient I'il- | lusion.De partout on ne voyait que peaux d\u2019oiseaux, qu\u2019échantillons 8 minéralogiques, que papillons plus beaux, plus phosphorescents les uns que les autres, que merveilleux coquillages, que coraux roses et blancs, becs de toucans, dents de requins, écailles de tortues, curieuses éponges, a tout cela entassé pêle-mêle au milieu d\u2019instruments de chirurgie, de livres de médecine, d\u2019échantillons de café, de chapeaux de Panama, de gousses de vanille.Ah! si Kamourasla, blottie derrière le piano de la Bourdonnais, n\u2019a pas perdu la vie dans le cyclone de Ste-Marie de Madagascar, la pauvrette a dû se faire bien des poils blancs en contemplant d\u2019un œil navré, l\u2019antre de cet ogre de docteur, où s\u2019enftassaient au jour le jour, des trésors de zoologie et de sciences naturelles, études que d'ordinaire ne recherchent pas les bêtes.Pourtant si cette marmotte du In Canada avait connu le cœur de l\u2019excellent docteur, elle n\u2019aurait pas fait ainsi sa mélancolique, ni son hypocondriaque.Elle n\u2019aurait eu qu\u2019à venir à lui, qu\u2019à se faire caresser par lui.Il aimait encore plus les marmottes 1 CHANTS HT PLAINTES DU MATELOT 219 vivantes que mortes, etle docteur Ranger, de La Bourdonnais, était de ceux de qui l\u2019on a écrit : \u2014 \u201cIl en sait long sur les nuages, le vent, les bouleaux pleureurs, les muguets, les étangs, les gélinottes, les colombes.Il nous rappelle le roi d\u2019un vieux conte de fée slave qui avait recu le don de comprendre le langage des plantes et des animaux.Il entendait dire aux petites mouches dorées \u201d : \u2014Sus ! sus! à l\u2019avoine du meunier ! Et dire que tout cela n\u2019est plus.Le Yann Nibor décrit ainsi l\u2019épouvantable catastrophe : Vers les huit heur\u2019s, quand l\u2019eyclone eut pris fin, L\u2019 commandant fit fonctionner l\u2019va-et-vient, Et comm\u2019 son d\u2019voir l\u2019obligeait à n\u2019larguer L\u2019La Bourbonnais, son navir\u2019, que l\u2019dernier, C\u2019 n\u2019est qu\u2019vers dix heur\u2019s qu\u2019il quitta le pauv\u2019 croiseur Les yeux en sang, l\u2019eorps meurtri, l\u2019deuil au\u201dcœur, Et qu\u2019il parvint tout d'même à passer l\u2019eau, Grâce à son s\u2019eond maît\u2019 fourrier Couraleau, Lorsqu\u2019à terre on eût rallié l\u2019personnel, Et qu'un gradé du bord eût fait l\u2019appel, On vit qu\u2019y avait vingt-trois homm\u2019s noyés Vingt-trois pauv\u2019s marins, dont deux jeun\u2019s officiers.Voilà, vieux frèr\u2019es, c'que j'ai lu dans l\u2019journal, Et d'vous l\u2019eonter, voyez-vous, ça me fait mal, Parc'que j'pense à tous ces pauv\u2019s p'tits marmots Qui voient maint'nant leurs pauv\u2019s mer\u2019 en sanglots .Et puis qui pleur\u2019nt de les entend\u2019 gémir.Sans s\u2019djuter d\u2019loin d\u2019la misèr\u2019 qui va v'nir.Ainsi a fini notre pauvre La Bourdonnais.Le docteur Ranger en me parlant de la disparition de cet élégant aviso, m\u2019écrivait du Dahomey, en date de Porto-Novo le 25 mai 1893.\u2014 \u201c La perte de ce navire qui avait été vingt-sept mois mon\u201dfoyer m'a fait éprouver un vif sentiment de tristesse.On s'attache à ses plan- 2920 LA REVUE NATIONALE ches qui vous ont servi de maisons.N\u2019est-ce pas ici le cas de dire : « Sunt lacryme rerus.2\u201d Ah! si Jean Robin, sorti de l\u2019Ecole des mousses que commande si bien, en ce moment mon ami Drouin, de la Bretagne, pouvait pousser une pointe dans le golfe Saint-Laurent, comme je me ferais plaisir de lui faire connaître quelques-uns de nos Yann Nibor canadiens.Ils sont pour la plupart pêcheurs ou traiteurs sur les côtes du Labrador, de l\u2019Anticosti, de la Madeleine ou bien éparpillés dans les provinces maritimes, Ce sont tous de fières matelots.Voici une de leurs chansons : je l\u2019aie entendue à bord de la Floride, belle goëlette commandée dans le temps par le capitaine Chouinard, de Rimouski.Cette ballade allait sur un air tendre tout plein d\u2019une mélancolie que je voudrais pouvoir rendre ici.Elle était taillée à larges coups dans cette poésie un peu rugueuse qui va si bien aux gens de cœur.A quelle date remontait-elle ?Je n\u2019en sais rien ; dans tous les cas, elle appartenait à une période antérieure à la cession du Canada : - Le vingt-cinq avril, je dois partir Pour naviguer sur l\u2019Amérique, Bonne frégate populaire.Quand nous füûmes enchalonés Fallut hisser pavillon blanc Couleur de France Ma belle, pour vivre en assurance.Et quand nous fûmes en pleine mer On vit venir trois gros navires Courant sur nous à grand\u2019 furie.Trois coups de canon ont tiré, Virant notre gaillard d\u2019arriére ; Sans aucun mal purent nous faire.Le capitaine s\u2019est écrié : \u2014 Y-t-i\u2019 de nos gens de blessé ?\u2014 Ah! oui, vraiment mon capitaine, Regardez donc le contre-maître.\u2014 Mon contre-maître, mon bon ami, Aurais-tu chagrin de mouri\u2019 ?i \u2014 Tout ce que je regrette au monde, C\u2019est le joli cœur de ma blonde.Dro Lou Ji CHANTS ET PLAINTES DU MATELOT \u2014 Ta blonde nous l\u2019enverons chercher Par trois gabiers de l\u2019Amérique.Tant loin qu\u2019elle les voit venir Ses pleurs elle ne peut retenir.\u2014 Ne pleurez pas jeune galante Sur la blessure qui le tourmente.\u2014 Je vendrai robes et jupons Et mon annel et ma coiffare Galants, pour guérir sa blessure, \u2014 N\u2019engage rien de ton butin ; N\u2019engage rien dedans ce monde Car sa blessure est trop profonde Sur les deux heur\u2019s après minuit Le beau galant rendit l\u2019esprit.\u2014 Adieu la brune ! adieu la blonde ! Moi, je m\u2019en vais dans l\u2019autre monde Yann Nibor à qui je faisais communiquer par le commandant Drouin cette complainte, m\u2019écrivait de Paris,en date du 11 février 1895 : \u2014 Tout petit, lorsque j'étais sur l\u2019Inflexible je chantais quelques couplets ressemblant à ceux qui composent le chant \u201c Le 25 août je dois partir\u2019 C\u2019était un de mes compatriotes malouins, entré à l\u2019Ecole des mousses quelques mois avant moi qui me les avait appris.peu près les paroles : Le vingt-et-un du mois d'août Chers camarad\u2019s il faut partir Il faut partir pour l\u2019Angleterre Qui nous a déclaré la guerre.En Angleterre est arrivé, Cent coups de canon l\u2019on a tiré, On a tiré sur leur carrière Tous nos ennemis sont en poussière ! Mon lieutenant, mon bel ami Y a-t-il quelqu'un d\u2019 malade ici ?Y n\u2019y à qu\u2019un jeune quartier-maître Qui est blessé su\u2019 la dunette.En voici à Lo NO No LA REVUE NATIONALE Mon quartier maîtr\u2019 mon bel ami Avez-vous du chagrin d'mourir ?Tout le regret qu\u2019jai dans ce monde C\u2019est de mourir sans voir ma blonde.Mon quartier maîtr\u2019 mon bel ami, Si vous voulez j'la f'rai venir Par quat\u2019 jeun\u2019s officiers d\u2019'marine Qui vont là-bas dans mon navire.Voilà tout ce que nous chantions.\u201cIl est regrettable, ajoute Yann Nibor, que ce matelot qui me disait cette complainte ne l\u2019ait pas augmenter des couplets qui finissent la chanson canadienne et qui sont si jolis.\u201d Je n\u2019ai retenu que le premier couplet d\u2019une autre complainte entendu à bord du bateau-pêcheur, de la baie des Chaleurs.II faisait gros temps ; je n\u2019avais ni crayon, ni papier sur moi, et, d'ailleurs, les embruns et la mer demontée auraient rendu toute écriture impossible.Le refrain allait ainsi : | L\u2019habitant qui ramène ses charrues Le soir, s'endort auprès d\u2019enfants joufflus, Tandis qu\u2019hélas! nous pauvres matelots, Pour seuls amis, nous n\u2019avons que les flots ! FAUCHER DE SAINT-MAURICE.(À suivre.) 3 EEE \u2014 \u2014 Se pe de lan am à de cime {fi SOUVENIRS D\u2019'ECOLE MILITAIRE L\u2019INSTALLATION NSTALLER définitivement quatre cents guerriers, arrivés des quatre points cardinaux, n\u2019est pas chose facile.La journée du lendemain fut entièrement consacrée à cette besogne.Sans mentir en rien, nous apprendrons que chaque , #&.élève changea de lit au moins quatre fois.= Mais, sachons tous que nous nous placons ici au point de vue de ceux qui ne connaissent pas les détails de 'administration.Car il est probable que si nous avions eu quelque main à mettre à la pâte, les élèves auraient changé de résidence plus de cinq fois.Nous constatons seulement, sans expliquer, car l\u2019administration est difficile, et la critique trop facile ! Nous prenions donc possession de noire quatrième bahut quand le fourrier, empressé,jvint nous appeler pour l'habillement.Correctement alignés comme de simples soldats, nous filons, en ordre, vers les magasins d\u2019'habillement.Tout s\u2019y passe avec méthode.Un assortiment varié d\u2019effets échoit à chaque futur officier.Un képi de sergent d\u2019infanterie, un képi d\u2019adjudant d\u2019infanterie, un shako de tambour-major, une capote de sergent-major du génie, un sabre d\u2019adjudant, un fusil avec baionnette et fourniment complet, des épaulettes : de tambour-major, une tunique de sergent, un pantalon de sous-officier, 224 LA REVUE NATIONALE une veste de soldat et un pantalon de chasseurs à cheval deviennent la ; possession de chaque élève.Tous, nous sommes enchantés du lot panaché qui nous est attribué, f et nous quittons les magasins, les bras remplis de ses dons.* fl +* % it fal 115 dec Wa fer rieur x i Cet vêtu d deep li Deu de Jo.na I fl Hus Sing A peine avions-nous fourré tout cela dans le bahutet sur la planche, Frais que le linge et chaussure se présentent en bon ordre.Chemises, cale- | cons, brodequins, éperons, gants, cravates et bonnets de nuit arrivent en | foule, sans excepter le philopode.+ po * % iy i 9 Puis nous allons à l\u2019étude.Des plumes, des bouquins, des règles, 15 des équerres, des crayons, tout un arsenal pédagogique et géométrique me KE | SOUVENIRS D'ÉCOLE MILITAIRE 295 nous y attend, Sans crainte et sans forfanterie, mais avec courage, nous nous emparons de ces objets de torture, que nous installons dans les tiroirs de nos tables.Chaque camarade de lit est copain d'étude, comme il est voisin de table au réfectoire.Enfin nous voilà habillés, armés, installés et outillés pour l\u2019étude, - mais le cheval va entrer en scène.Ce cher animal que nous aimons tant, et qui nous casse si souvent les reins, va venir jeter le trouble dans nos projets.En effet, nos relations plus ou moins suivies avec le cheval vont décider de notre classement définitif.Rien ne sera arrêté si le cheval n\u2019a pas dit son mot.Aussi, il nous le prouvera.Vingt-cinq quadrupèdes, sellés et bien sanglés, défilent bientôt des écuries et se dirigent vers le manège.Vingt-cinq bipèdes, êtres inférieurs et intelligents, suivent aussitôt.Au manège, nous trouvons notre maître, l\u2019instructeur d\u2019équitation.C\u2019est un grand gaillard, taillé en goliath, armé d\u2019une cravache chic, vêtu d\u2019une tunique élégante, et faisant valoir une culotte anglaise qui descend dans des bottes Chantilly.Une quarantaine d\u2019années pèsent sur ses épaules, mais y laissent peu de trace.Un œil dur et doux, avec un énorme sourcil comme abat- jour, nous lance déjà des éclairs qui nous font courber l\u2019échine.Il ramène, il ramène, et il frisotte aux tempes, qui grisonnent.Sa bouche tonnera bientôt et les sons de sa voix, frappant toutes les parois du manège, iront, tonitruants, semer la consternation parmi les gamins de la rue.Ses explications, comme le bruit de la trompette, nous paralyseront de terreur.* * * Car il s\u2019agit de sauter sur un cheval de six pieds, et cela en un seul bond et sans étrier.C\u2019est dur, mais ceux qui ont du nerf aux jarrets y parviennent, et ce n\u2019est pas tout.Après, il faut sauter à terre et à cheval d\u2019une seule battue, et les vainqueurs font partie des élèves d\u2019élite.I5 226 LA REVUE NATIONALE Néant des êtres! A quoi tient l\u2019intelligence d\u2019un homme si son Jarret manque d\u2019élasticité !.Les biceps et les jarrets faibles sont ensuite mis au rancart, c\u2019est-à- dire au dernier groupe.Les vigoureux reçoivent un bon classement, et tous, essoufflés, rendus, fourbus, nous regagnons lourdement le quartier, pour être ensuite dirigés vers notre emplacement définitif.SAGE ro SM 1 .a i] « IR 4 y DE 7 WC Le cheval a eu raison de l'administration, et nous changeons de casernement une dernière fois.L\u2019épreuve suprême du cheval se continue tout le jour, la voix tonnante de l\u2019instructeur sème partout le désarroi et la terreur, et, le soir, chacun, devant ses crochets de fourniment, rendait grâce à la destinée d\u2019en être délivré.L\u2019installation était faite.CH.DES ECORRES. de sn 2 ol Sil LA MER Loin des grands rochers noirs que léche la marée, La mer gronde, la mer au murmure endormeur, Au large, tout là-bas, lente, s\u2019est retirée, Et son sanglot d\u2019amour dans l'air du soir se meurt.La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage, Au profond de son lit de nacre inviolé, Redescend pour dormir, loin, bien loin du rivage, Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé.La mer aime le ciel : c\u2019est pour mieux lui redire À l\u2019écart, en secret, son immense tourment, Que la fauve amoureuse, au large se retire Dans son lit de corail, d\u2019ambre et de diamant.Et la brise n\u2019apporte à la terre jalouse Qu\u2019un souffle chuchoteur, vague, délicieux : L\u2019âme des océans frémit comme une épouse Sous le chaste baiser des impassibles cieux.NÉr£E BEAUCHEMIN LE MARCHÉ AUX LEGUMES A.MONTREA TI: Je n\u2019hésite pas à m\u2019enrôler sous la bannière de ceux qui refusent à l\u2019ennui la moindre prise sur le cerveau de quiconque possède la volonté de se prémunir contre ce trop dangereux ennemi.L\u2019ennui naquit un jour de l\u2019uniformité, a dit un maître, ce qui revient au conseil de varier ses occupations, ses distractions, et de ne pas constamment tourner dans le même cercle.Pour me conformer à cet avis, dont on ne saurait contester la sagesse, je renonce aujourd\u2019hui aux sentiers battus, pour m\u2019égarer dans un domaine peut-être encore inexploré, et je tente d\u2019entraîner le lecteur à travers des avalanches des choux, de carottes, de tomates, de patates, de cucurbitacés sans nombre, de fruits aux multiples appellations.Qui m\u2019aime, me suive ! je garantis du naufrage sinon de la houle, et l\u2019expédition doit être, d\u2019ailleurs, de courte durée.C\u2019est sur l\u2019emplacement dominé par la colonne élevée au vainqueur de Trafalgar que, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, viennent s\u2019entasser les approvisionnements en produits de la ferme et du jardin.Là, seulement, la population, maintenant très dense, de la métropole canadienne puise à pleine mains ce qu\u2019elle juge nécessaire à ses besoins journaliers.À première vue, on croirait que, du haut de son piédestal, et de son bras tendu, l'homme de guerre dirige encore les opérations de la bataille.Les enfilades de roues, les caissons confondus, enchevêtrés, dressant leurs bras inégaux, comme dans un geste de dé- tresse, jot que de bol pas resp méql affron qe all JE, Ja re aux q ls ll [han que à au se 0 noon atin vail [ afin Mieux tant! de ln hye Sam ploy ae temen it, LE MARCHÉ AUX LÉGUMES À MONTRÉAL 229 tresse, rappellent la confusion, l\u2019aspect désolé des lieux de combat, quand la mêlée a été chaude et la lutte acharnée.Toute recherche, toute élégance est bannie de l'installation, et les voitures poudreuses, maculées de boue, seraient par elles-mêmes impuissantes à solliciter l\u2019attention du passant, à éveiller ses désirs.Le sol, couvert de détritus que le balai respecte perpétuellement, se montre gluant, glissant, et les émanations méphytiques quis\u2019en dégagent, exigent un certain courage pour les affronter.L\u2019espace laissé libre aux visiteurs est d\u2019une exiguité telle que la circulation demeure au plus haut point pénible, exposant les allants et venants aux rebuffades, aux bourrades des voisins peu endurants.Ce n\u2019est certes pas sur le marché aux légumes et aux herbes de la reine des villes du nord, que l\u2019on rencontrera des groupes d\u2019amateurs aux quels se mêlent souvent des notabilités du beau sexe, en parcourant les allées pour le simple plaisir des yeux, dans l\u2019unique but d\u2019admirer l\u2019harmonie, l\u2019heureux arrangement présidant à l\u2019exhibition des richesses que, à chaque lever de l\u2019aurore, les maraîchers d\u2019autres pays déposent au seuil des halles pourvoyeuses de l'alimentation publique.Mais il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur, et ces divers inconvénients, ne contenant pourtant qu\u2019un sommaire abrégé des griefs articulés par les intéressés, n\u2019ont pas encore amolli l\u2019énergie des vaillants travailleurs agricoles de ce joyau qui a nom : l\u2019île de Montréal.La saison des ventes, pour eux bien restreinte, les force à se hâter afin de tirer profit de ce qui leur a coûté tant de peines et de soins.Les mieux avisés, les plus entendus ont, de bonne heure, réalisé d\u2019importants bénéfices, en se riant des frimas et des bises, et en cédant, au poids de l\u2019or, les primeurs venus à la température élevée des couches, avec laquelle les neiges et les glaces ont dû capituler.Ces bonnes aubaines s'arrêtent quand apparaît le soleil de mai, quand la nature, devenue pitoyable à tous, agit d\u2019elle-même et laisse les moyens artificiels sans aucune utilité, Le sol alors se couvre, presque d\u2019un coup et par enchantement, de denrées de toute nature, dont la maturité sera rapide et qu'il importe d\u2019offrir à la vente sans le moindre délai.Et les voyages vers les grands centres s\u2019effectuent sans interruption.Le champ de débit n\u2019ouvre ses portes que deux fois en sept jours, mais chaque expédition demande, pour le grand nombre, environ quarante-huit heures entre l\u2019aller et le retour, et, si l\u2019on tient compte du temps consacré à la cueillette et au chargement, on arrive à cette conclusion que le dimanche seul amène l\u2019arrêt et un peu de repos.Dès la veille de l\u2019ouverture, dans le cours de l'après-midi, toutes les places sont occupées.Les express déploient leurs doubles rangées tout au long de la place Jacques-Cartier, jusqu\u2019aux abords des quais, pour continuer leur développement sur le prolongement de la rue des Commissaires, en atteignant l'angle de la rue Bonsecours, en face de la 34 nt 230 LA REVUE NATIONALE poissonnerie.Les droits payés à la corporation par chaque occupant s\u2019élévent à : Dix centins pour les produits de la ferme ; Vingt centins pour ceux des jardins ; Vingt-cinq centins pour ceux présentés par des spéculateurs.Le nombre des voitures varie entre quatre cent cinquante et cinq cents les jours ordinaires, pour atteindre le chiffre de huit cents aux heures d\u2019affluence.Mais alors la position n\u2019est plus tenable, et les malheureux qui se hasardent au milieu de la cohue, s\u2019y trouvent pris comme dans un étau.Les gens de police, spécialement convoqués, ne parviennent pas aisément à rendre les accès libres, surtout aux bifurcations des rues.Les mois de juillet et d\u2019août sont les plus animés.Le calme s\u2019accentue.vers le milieu de septembre.En toute saison, la vente commence au petit jour, et les dernières étoiles assistent fréquemment au déballage des fourgons et à la mise en montre de leur contenu.Et, dans le cadre peu avantageux dont l\u2019esquisse précède, subitement se font voir: les choux pansus, aux feuilles immenses ; les tomates à la peau lisse, teinte de sang ; les carottes trempées dans l\u2019or que relève le vert éclatant de leur panache ; les navets, blèmes comme des moribonds ; les poivrons à l\u2019enveloppe coriace, gonflés de vent ; les betteraves pudiques, dissimulant sous leur robe modeste, légèrement terreuse, leur belle chair amarante ; le blé d\u2019inde frileux, pelotonné dans un amas de fines couvertures ; le radis de Paris, rondelet et mignon en sa tunique rose ; le melon savoureux, trahi par son parfum ; les chicorées à la chevelure ébouffée, tentantes de blancheur ; l\u2019utile pomme de terre, à bon droit vénérée en ces contrées ; le choux-fleur, vrai bouquet symétriquement ordonné, et toute une abondance de vrais biens du Bon Dieu.Les pommes de toutes qualités ; les raisins noirs et blancs, trop tôt privés des caresses du soleil si douces pour eux ; les azeroles vermeilles, les bluets prélevés sur le pain quotidien des petits oiseaux des bois, complètent la nomenclature, et tout cet ensemble attend sa mise en route pour des destinations bien différentes, mais où chacun est appelé à dire un éternel adieu à la mère nature qui ne leur alloua que la plus éphémère des existences.Point d\u2019apprêt, point d'artifice dans la mise en vente.La valeur propre de l\u2019objet attirera seule le client.Que sa critique soit légère aux empaquetages, aux emballages dans ces caisses barbouillées de vert et de rouge sale, zébrées de lettres blanches, ayant servi à l\u2019importation du genièvre meurtrier, venu des bords du Zuiderzée ! A la première minute de l\u2019ouverture, quand tout est silencieux, que les vendeurs, las d\u2019une nuit presque sans sommeil, lentement étirent leurs fel ste en devon 0000 poils ] lari mati de fr ere var d murs Maire ue (hey le vi seri ï {lan en iy Pug tm linge ni di LE MARCHÉ AUX LÉGUMES À MONTRÉAL 231 membres fatigués, les représentants des détaillants fashionables, des luxüeuses épiceries, des hôtels en renom, sont disposés à faire emplette de ce que le marché contient de remarquable et de choisi.Les rues sont encore entièrement désertes, la ville totalement endormie, que déjà leur moisson est complète, et qu\u2019au trot précipité de leurs chevaux, ils emportent dans leurs réserves la fine fleur des paniers.Les prix sont fixés sans débat, le placement étant assuré d'avance entre les mains de consommateurs qui, à leur tour, ne marchandent jamais, et paient sans compter.Ce ne sont pas les jardiniers qui feront grève au capital et maudiront les riches.Le commerce de deuxième rang fait Ê ensuite son apparition, et prélève ce qui lui convient.On lui réserve È bon accueil, ses achats valant par la qualité, mais surtout par la quan- 4 tité.Les ménagères économes se présentent vers sept heures.Elles E; ont quitté leur lit de bon matin, laissant les petits aux soins des aînés, Ê et ne regardant pas à la longueur du chemin pour épargner quelques E sous sur la dépense journalière.Elles vont, sans trop se presser, d\u2019un éventaire à l\u2019autre, s\u2019informant des cours, et ne se décidant qu\u2019après s\u2019être assurées qu\u2019elles ne seront pas surfaites.La charge qu\u2019elles emportent est parfois bien lourde pour leurs bras trop frèles, mais le dévouement maternel décuple leurs forces, et la bonne œuvre qu\u2019elles accomplissent leur rend la besogne légère et diminue sensiblement le poids du fardeau.Il est neuf heures, et, de toutes les issues, débouche la foule 1 HL | bariolée des acheteurs: avocats et notaires galants, aux habitudes ow [ matineuses,escortant ces dames pour les aider à butiner dans les corbeilles CR de fruits, et emporter eux-mêmes, sur trois doigts, ce qui a pu tenter i | leur compagne ; maris, sur le retour, légérement soupg¢onneux, voulant ny voir de leurs yeux, et se chargeant de pourvoir aux besoins de l\u2019office ] | pour s\u2019épargner les surprises ; cuisinières des grandes maisons, que la malveillance ne ménage pas toujours ; revendeurs des quartiers excen- 3 Be triques; émigrés partis des côtes d\u2019Italie ou des profondeurs du : | | \u201cnan Caucase, tous fervents de la soupe aux choux, munis de sacs de toile ou ji de voitures d\u2019enfant qu\u2019ils emplissent a pleins bords, pour largement nh | sacrifier à la plante chère à l\u2019empereur Dioclétien.1 sc L'animation est devenue très sensible et s'augmente par le trafic | qu\u2019amène, sur le même point, la descente ou la montée des voyageurs i | se rendant aux quais d\u2019embarquement ou en revenant ; par le passage 3 ue incessant des lourds camions qui desservent les entrepôts des rues St- : a Paul et des Commissaires.Et, pourtant, nul vacarme assourdissant, pas gE LE de brouhaha, presque du silence.Cela tient à ce que les vendeurs n\u2019an- E it noncent pas, et, comme on dit, ne crient pas leurs marchandises.La timidité naturelle 4 I\u2019homme de la campagne s\u2019oppose, de son côté, à ce i qu'il sollicite le passant.De temps à autre, de-ci, de-là, quelques appels PRO ETC IE 232 LA REVUE NATIONALE discrets, et c\u2019est tout.Quelle différence avec certaines halles, certains marchés du midi de la France, tous desservis par des revendeuses faisant profession de détailler ce qu\u2019elles achètent en gros aux producteurs! Les bonnes femmes sont là chez elles, commodément installées sur une chaise haute, d\u2019où elles dominent les chalands, Chacune vante ses produits à plein gosier, et sur un rythme qui n\u2019a rien de musical.Quand elle s\u2019interrompt, c\u2019est pour interpeller ceux qui passent à sa portée, et les presser d\u2019acheter.Malheur à qui essayera de contester même à demi voix, le mérite de la marchandise ! Malheur surtout aux personnes du sexe qui paraîtront mettre en doute sa bonne apparence et sa fraîcheur ! Les invectives, les allusions les plus scabreuses, pleuvront drû sur la tête de l\u2019infortunée, augmentées des grossières plaisanteries des camarades, et il ne restera plus à la victime qu\u2019à se dérober par la fuite à ces propos malsonnants qui l\u2019accompagneront tant qu\u2019elle demeurera en vue, Ces procédés étant passés dans les mœurs, il n\u2019arrive guère qu\u2019aux étrangers, mal informés, de s\u2019exposer à les subir, Les habitués des marchés de Montréal, ne se rendront jamais coupables de pareils méfaits.Le soleil est sur son déclin et des épaves seules attendent preneur.Elles vont devenir la proie des détaillants ambulants qui, demain, parcourront les ruelles et les carrefours, montés sur des chariots interminables, trainés par une méchante haridelle, et, tout le long du jour, les échos rediront leur boniment habituel : Les pommes, les pommes, c\u2019est les pommes! dix cents le quart les pommes, cing cents le demi quart! les pommes, c\u2019est les pommes ! J.GERMANO. puces LA FILLE DE KONDIARONK Le 4 août 1689, un canot d\u2019écorce, monté par quatre hommes, descendait rapidement le fleuve Saint-Laurent.Deux des voyageurs, MM.de Gannes de Falaise et François de Verchères, le premier, lieutenant, et, le second, enseigne dans l\u2019armée française, portaient l\u2019élégant uniforme des troupes de la marine.Deux sauvages Hurons, engagés au Fort Frontenac pour conduire les jeunes officiers à Montréal, tenaient les avirons.| Le voyage s\u2019était accompli jusqu\u2019au lac Saint-François sans accident et sans incident.Les guides indiens, l'œil au guet, tenaient le large ; ils avaient évité, jusque-là, les rencontres des Iroquois, toujours dangereuses dans ces parages, car le Saint-Laurent était la voie ordinaire de ces indiens dans leurs incursions contre les établissements naissants de la jeune colonie.Une chaleur tropicale pesait lourdement sur nos voyageurs ; les rayons ardents du soleil, dardant ses flèches d\u2019or sur les eaux du lac Saint-François, calmes comme un miroir de métal, embrasaient l\u2019air que pas un souffle ne rafraichissait.Les Hurons semblaient inquiets \u2014 c\u2019était la journée la plus chaude de la canicule.Falaise montrant l\u2019horizon chargé de menaces, dit à ses cCompa- gnons : \u201cil se prépare un violent orage : hâtons-nous d'arriver au lac Saint-Louis, ou nous trouverons un abri sûr chez M.du Cruzel, qui commande au Fort de la Présentation ou chez M.François de Gallifet, au Fort de Verdun.\u201d Les Hurons, secouant la tête d\u2019un air peu rassuré, plongèrent leurs avirons dans ce lac de sang et d\u2019or, et dirigerent leur fréle embarcation à travers les rapides et les cascades.Lancé comme un trait, le léger canot franchit heureusement ces obstacles, la terreur des voyageurs.Dans la soirée, suivant leurs prévisions, une tempête de pluie, de vent, de grêle et de tonnerre éclata, épouvantable.Tous les éléments 234 LA REVUE NATIONALE semblaient s\u2019être déchaînés sur le Saint-Laurent.Une obscurité profonde couvrait le Lac Saint-Louis.Les éclairs, déchirant la nue, permettaient, seuls, aux Indiens d\u2019entrevoir, par-ci, par-là, les rives du Nord vers lesquelles ils se dirigeaient, en luttant avec énergie.De temps à autre, les sauvages tournaient la tête et prêtaient l\u2019oreille d\u2019un air inquiet.Ils cherchaient à découvrir, à la faveur d\u2019un éclair, la raison de certains clapotements étranges, qui ne ressemblaient en rien au bruit des vagues s\u2019entrechoquant entre elles.Tout-à-coup, un des Hurons, se penchant vers ses compagnons, leur dit à voix basse : \u2018\u201c hätons-nous, les Iroquois sont derrière nous à notre poursuite.\u201d Il était minuit.La tempête augmentait de fureur.Le Huron avait dit vrai.Les Iroquois les suivaient, mais ce n\u2019était pas leur canot que ces barbares poursuivaient.Quinze cents guerriers Iroquois s\u2019étaient donnés rendez-vous à l'embouchure de la rivière Chateauguay, sur la rive sud du lac Saint- Louis, où, sans éveiller l\u2019attention, cette petite armée avait pu se réunir.Dans la soirée du 4 au 5 août 1689, cette flotille de canots de guerre se portant en avant sur une ligne convergente de près de trois milles de front, traversa le lac, afin de surprendre les malheureux colons de Lachine, pendant leur sommeil (1).La confédération iroquoise composée des cinq cantons Onnontagués, Onneyouths, Tsonnonthouans, Mohawks et Goyogouins, avait juré de tirer une vengeance éclatante du guet-apens dans lequel le gouverneur Marquis de Denonville, avait fait tomber leurs chefs en 1687.Les Iroquois tenaient leur serment.La profonde obscurité et la tempête qui se déchaîna pendant cette nuit terrible \u201cla nuit du massacre,\u201d favorisa étrangement l\u2019entreprise diabolique de ces démons féroces et cruels comme des tigres.Le bruit qu\u2019avait entendu le guide Huron, était causé par le clapotis de la lame, frappant la proue des canots des Iroquois, s\u2019avançant en bataille, à travers le lac.Nos jeunes officiers, s'armant d\u2019avirons, aidèrent leurs guides à gagner le rivage.La ligne noire présentée par le front de bandière de la flotille iroquoise, devenait visible, chaque fois que la foudre éclatait au-dessus de leurs têtes.Enfin, trempés jusqu\u2019aux os, brisés, exténués, inquiets et anxieux de toucher terre afin de donner l\u2019alarme aux fortins qui bordaient la cote de Lachine, MM.de Falaise et de Verchères, atterrirent au hasard, suivis de prés par les Iroquois, qui les avaient gagnés de vitesse, Saisissant leurs armes, les jeunes officiers s\u2019élancèrent sur le rivage et prirent en courant, la direction d\u2019un fort qu\u2019ils avaient aperçu dans \u2014.\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014_ \u2014\u2014 \u2014\u2014\u2014 em (1) D.Girouard\u2014\u201c Lake St.Louis, o11l anl new.\u201d Din.Vong diy Un line êu tre Tail SRR N LA FILLE DE KONDIARONK 235 le lointain, à la lueur d\u2019un éclair.Ils avaient à peine franchi quelques centaines de pieds, qu\u2019ils furent arrêtés par une bande d\u2019Iroquois.Ces Indiens, rampant comme des couleuvres, vers les habitations, se levèrent au devant d\u2019eux et cherchèrent à les saisir.Abandonnés à eux-mêmes, éloignés des forts, entourés d\u2019ennemis, il ne restait pas d\u2019autre alternative à Falaise et à Verchères que de se jeter dans un canot et de chercher à gagner le milieu du lac.Les deux Hurons avaient été massacrés sur place, sans avoir eu le temps d\u2019entrer en défense.Une chasse à l\u2019homme, terrible, commença.Les deux officiers sautèrent dans le premier canot iroquois qu\u2019ils rencontrèrent et poussèrent au large, luttant contre les vagues qui déferlaient avec fureur.Une dizaine d\u2019Iroquois s\u2019élancèrent à leur poursuite.Falaise et Verchères, quoique inexpérimentés, réussirent à s\u2019éloigner du rivage, à force de rames, suivis de près par les Iroquois, reprenant à chaque éclair, la piste que l\u2019obscurité leur faisait perdre.Les officiers français, ramant au hasard, ne s\u2019apercevaient pas qu\u2019insensiblement, ils étaient entraînés par les courants, vers les cataractes et les rapides du Saut Saint Louis.Les Iroquois les rejoignirent enfin.Un indien saisissant les bords de leur embarcation s\u2019apprétait à la faire chavirer.Un coup de pistolet tiré à bout portant lui cassa la tête.Un autre sauvage frappa de son aviron Falaise à la tête.Verchères, riposta par un coup de feu à travers la poitrine.L\u2019indien en tombant, renversa le canot qu\u2019il montait.Cet incident donna un peu de répit à nos amis pendant que la seconde embarcation indienne recueillait les survivants, Mais, à horreur! Les bruits étranges frappent les oreilles des officiers français, bruits qui dominent les grondements de la tempête et le fracas du tonnerre.Ce sont les cataractes et les rapides du Saut St-Louis qui attirent comme une pieuvre, aux gigantesques tentacules, les malheureux bateaux qui s\u2019aventurent dans leurs cascades bondissantes, et les brisent comme du verre sur les rochers.À cet endroit, le Saint-Laurent fait brusquement une chute de pres de quarante pieds.Une grande île, plantée là au milieu de ce fleuve, offre un nouvel obstacle à l\u2019énorme volume d\u2019eau qui s\u2019engouffre avec fracas dans les déchirures et les échancrures creusées dans le tablier, de ce barrage granitique.C\u2019est à travers ces passages étroits taillés dans le roc vif, formant autant d\u2019écueils que de récifs, que le St-Laurent écumant, se précipite avec fureur, avant de reprendre plus bas, son cours majestueux.Falaise et Verchères se voyant perdus, redoublérent d\u2019offorts pour changer la direction de leur embarcation, devenant de plus en plus incontrôlable, mais les Indiens réussirent encore une fois à se rapprocher \u201cbord à bord.Sautant comme des chats tigres dans ce frêle bateau, ils 236 LA REVUE NATIONALE engagèrent une lutte terrible, corps à corps, à coups de hache et de casse-tête, avec les officiers qui n'avaient plus que leurs couteaux et leurs avirons pour armes.Vingt fois, les canots s\u2019entrechoquant furent sur le point de sombrer.Enfin, après un combat homérique, MM.de Falaise et de Verchères, perdant leur sang par plus de dix blessures furent terrassés et jetés au fond d\u2019un canot.Les Iroquois, aux prix de mille efforts purent ramener cette embarcation dans les eaux plus calmes de la rive sud, d\u2019où ils se dirigèrent de nouveau vers Lachine.La tempête s\u2019apaisa avec le lever du soleil, qui éclaira un champ de carnage et de dévastation horrible à voir.En reprenant leurs sens, les jeunes officiers français se trouvèrent étendus sur la terre détrempée, les pieds et les bras écartés en forme de croix de St-André, retenus dans cette position par des liens qui leur entraient dans les chairs, attachés à quatre piquets, fortement enfoncés dans le sol.Une autre corde, formant collier, attachée à un cinquième piquet leur empêéchait de remuer la téte.Des milliers de moustiques et de mouches suçaient leurs plaies ; une soif dévorante ajoutait à leurs souffrances.Ils étaient entourés de sauvages, demi-nus, couvert de sang, ivres, poussant des éris féroces et dansant autour des poteaux de la torture, où ils faisaient brûler les malheureux habitants de Lachine, épargnés dans le massacre de la nuit précédente, Pendant plusieurs jours les Iroquois exercèrent leur fureur sur ces pauvres malheureux, brûlant toutes les habitations sur un parcours de sept lieues, égorgeant les hommes après leur avoir brûlé les pieds, arraché les ongles, crevé les yeux, ouvrant le ventre aux femmes et faisant rôtir leurs enfants sous leurs yeux, pour les manger ensuite.M.de Vaudreuil, qui commandait à Montréal, en l\u2019absence de M.de Cal- lière passé en France, sonna le rappel aux maigres forces de son district, pour aller rencontrer ce formidable ennemi et délivrer les petites garnisons des Forts Rémy, Cuillerier, Rolland, et de la Présentation.Depuis la nuit sanglante du 4 au 5 août, les Iroquois s\u2019étaient répandus dans toute l\u2019île de Montréal semant la mort et la dévastation.Ces Indiens passaient des journées entières à l\u2019affût, dans la tête d\u2019un arbre, ou à plat ventre, dans un champ de maïs, guettant les colons, qui cherchaient à se réfugier dans les forts, ou que certaines exigences obligeaient à se montrer.Ils tombaient dessus, le casse-tête à la main et continuaient leurs hécatombes.Ils massacrérent ainsi une partie de la population de Lachenaie et emmenèrent au moins ving-cinq de ses habitants rejoindre à Lachine, les captifs que l\u2019on devait ramener dans les bourgades (1).(1) D.Girouard\u2014Vieux Lachine.Ic trait se iif LA FILLE DE KONDIARONK 287 Ouréouanati, le chef de guerre des Iroquois, voyant ses guerriers repus de massacres et de cruautés et ne trouvant plus d\u2019eau- de-feu pour assouvir leur passion, s\u2019alarma des préparatifs de M.de Vau- dreuil et commanda le retour.Ils avaient surpris et égorgé plus de deux cents personnes.Ils emmenaient cent vingt prisonniers de tout sexe et de tout âge comme ôtages ou pour les attacher au poteau de la torture, dans les bourgades, afin de divertir les vieillards, les femmes indiennes et les enfants.Les cing nations devaient en faire le partage avant de se séparer.Il fallait donc empêcher les blessés de mourir avant l\u2019heure.Chaque tribu avait ses aufmoins, ses jongleurs et ses médecins.On les chargea du soin de guérir les blessés qui pouvaient être guéris et d\u2019expédier les autres par le feu, ou par le casse-tête.Les Autmoins appliquèrent des vulnéraires très puissants sur les blessures des malheureux prisonniers, et leur ingurgitèrent des tisanes et des potions de simples et de racines.Un bon nombre guérirent.Le retour dans les foyers des Iroquois, fut pour les captifs français, une odyssée de souffrances physiques et morales, que l'imagination ne saurait concevoir.On jeta ces prisonniers, garrottés solidement, au fond des canots et l\u2019on commença le voyage : plus de cent lieues ! Quandla flotille rencontrait des rapides, tout le monde mettait pied à terre.Les Iroquois chargeaient leurs canots sur leurs épaules et faisaient ce portage à la file indienne, s'appliquant à dissimuler la route qu\u2019ils suivaient en mettant les pieds dans les mêmes traces, que le dernier de la file recouvrait de feuilles.On faisait traîner sur des tobagannes ou sur des brancards, les blessés et les bagages, par les prisonniers valides.Quand un blessé ou un infirme devenait encombrant, on l\u2019abandonnait aux tortures de la faim et aux attaques des bêtes féroces, à moins que les Indiens ne fussent en belle humeur ; alors, ils s'amusaient à le faire brûler et à le cribler de flèches, comme une cible.Tous les soirs, cette petite armée, profitait d\u2019une baie bien abritée, ou d\u2019une crique couverte de joncs épais, pour camper.Des éclaireurs fouillaient les alentours, d\u2019autres chassaient le gros gibier et quand on était rassuré contre des surprises ou contre une poursuite, on allumait les feux sous les chaudières.On jetait dans ces chaudières des quartiers d\u2019ours, de caribous, de chevreuils ou de castors.Les Indiens s\u2019allongeaient sur la mousse et mangeaient ainsi ou accroupis, tirant de la chaudière, avec leurs mains, les morceaux de viande qu\u2019ils déchiraient à belles dents, se rassasiant, appuyés sur les coudes, dans la pose de bêtes sauvages, dévorant leur proie.Ils jetaient à leurs prisonniers, comme à des chiens, les restes 11 HI 238 LA REVUE NATIONALE de ces festins, Souvent ils ne donnaient à ces malheureux qu\u2019un peu de sagamité ou de farine de maïs délayée dans de l\u2019eau.MM.Falaise et Verchères, à peu près guéris de leurs nombreuses blessures, étaient surveillés tout particulièrement, surtout depuis que plusieurs prisonniers avaient réussi à s'échapper.En outre des quatre liens qui les attachaient en forme de croix de Saint-André et du collier qui leur fixait la tête à un cinquième piquet, on leur ceignait d\u2019une sangle, le milieu du corps et l\u2019on attachait l\u2019autre extrémité de cette courroie au poignet d\u2019un guerrier Iroquois, qui dormait, sur le ventre, à coté de son prisonnier.Toute évasion était donc impossible.Les cinq nations se dispersèrent le long du lac Ontario, rentrant chacune dans son canton, après s\u2019être au préalable partagé le butin et les captifs.Les Agniers furent les premiers à abandonner la colonne, se dirigeant vers la rivière Mohawk, puis les Oneyouths, vers le lac Oneida, puis les Onnontagués qui remontèrent la rivière Oswégo, jusqu\u2019à leur bourgade.Les Goyogouins et les Tsonnonthouans habitaient plus loin, à l\u2019ouest du lac Ontario, près des chutes du Niagara.Les deux officiers français avaient été, depuis la nuit du massacre, prisonniers des Onnontagués, qui les avaient captivés à la tête des rapides du Saut Saint-Louis.Ils suivirent donc, ou plutôt ils furent traînés à la suite des guerriers de cette tribu, qui remontèrent, en suivant la berge, la rivière Oswégo, dont les eaux, tour à tour impétueuses ou somnolentes, coulaient entre des rives déchiquetées.L\u2019automne s\u2019annoncait, par la rouille qui envahissait les masses sombres des verdures.Le soleil ne pénétrait plus à travers l\u2019enchevêtrement des branches et le voile dense des feuillages, qu\u2019en rayons divisés etJattiédis.Enfin, un jour, on laissa les prisonniers à leurs piquets, et les guerriers Onnontagués procédèrent à leur toilette de grand \"gala.Ils peignirent avec de l\u2019ocre rouge, des figures d'animaux sur leurs corps ; les uns se teignirent le nez en bleu, les sourcils, le tour des yeux et les joues en noir, et le reste de la figure en vermillon ; les autres se tracérent des bandes rouges, noires et bleues, d\u2019une oreille à l\u2019autre ; ils mêlèrent des plumes d\u2019oiseaux et des touffes de poils [d\u2019animaux à leurs cheveux ; ils s\u2019attachèrent des pendants aux narines et aux oreilles, des bracelets de coquillages aux poignets et aux chevilles, et se couvrirent la tête d\u2019une épaisse couche de graisse d\u2019ours, Ainsi faits, ils dépéchèrent un héraut vers la bourgade pour annoncer le retour des guerriers, aux anciens, aux femmes et aux enfants, qui s\u2019empressèrent d\u2019accourir au devant d\u2019eux, en poussant des cris de joie, ressemblant plutôt à des hurlements de bêtes féroces qu\u2019à des voix humaines.des ( IE, Jef LA FILLE DE KONDIARONK 239 Il faisait une après-midi splendide.Une bande pourpre, posée au bas du ciel, faisait à la terre une ceinture flamboyante, qui mettait le feu à l\u2019horizon derrière les grandes érablières.Au-dessus de cette zone incendiée, les tons roses, orangés et bleus turquoise d\u2019un superbe coucher de soleil, s\u2019étageaient comme des gradins de couleur, autour d\u2019un amphithéâtre bariolé, et sur ce fond de lumière colorée, les cabanes des Onnontagués, s\u2019élevaient en bordure sur les rives d\u2019un lac ravissant.On laissa les canots.Les quatre cents guerriers Onnontagués, sur deux rangs, précédés de Ononkonayati, leur grand chef, marchèrent vers le village, avec la fierté de véritables conquérants.Falaise et Verchères les mains liées, suivaient avec les autres prisonniers, échus à ces Indiens, Des enfants entouraient cette colonne, agitant en cadence, leurs chichikoués et mêlant les sons de ces instruments de musique, baroques, aux sons des tambours et aux cris et aux acclamations de la tribu.D\u2019un autre côté, de vieilles indiennes, et de jeunes garçons montrant des dents aigues, comme des dents de loups-cerviers, frappaient les captifs avec des bâtons et des pierres, ou les brûlaient à leur passage \u201cavec des tisons ardents.En arrivant aux cabanes, les malheureux prisonniers furent réconfortés par la vue d\u2019un blanc, qu\u2019à certaines parties de son vêtement bigarré, ils reconnurent pour un missionnaire français.C\u2019était un jésuite, le Père Millet, arraché au supplice du feu, grâce à la pitié d'une Indienne, moins cruelle que les autres femmes de sa tribu, et qui l\u2019avait adopté, en remplacement de son fils tué à la guerre.Le bon Père, levant les bras au ciel, bénit en pleurant les captifs poursuivis par cette meute de jeunes loups et de vieilles hyènes.Les prisonniers furent attachés de nouveau, à leurs piquets, et abandonnés toute la soirée aux insultes et aux divertissements des vieillards, des femmes et des enfants.Les vieillards prenaient plaisir, en fumant leurs longs calumets, à saisir les mains liées des malheureux et à leur brûler les doigts et les ongles dans les fourneaux de leurs pipes, \u2014d\u2019autres leur arrachaient les ongles avec leurs dents, ou les brulaient avec des charbons.Pendant ce temps là, les guerriers mirent le feu sous les chaudières et se régalèrent dans le grand \u201c wigwam \u201d du chef de la tribu, par un festin à tout manger.On y mangea trois ours, dix chevreuils, quatre caribous, et une quantité de castors, que les jeunes guerriers restés au village, avaient tués en prévision du retour de leurs anciens.Le lendemain, le grand Conseil se réunit pour décider du sort des prisonniers.Jusque là ces malheureux avaient souffert de la faim, de la soif, du feu, avaient reçu des coups et subi tous les outrages, mais ils ignoraient encore par quel supplice les Iroquois mettraient fin à leurs tourments, 240 LA REVUE NATIONALE La délibération devait être courte.Le sort des prisonniers était scellé à l\u2019avance.Déjà les femmes Indiennes, les vieillards et les enfants, tous plus cruels les uns que les autres, étaient réunis sur la place, où s\u2019élevait le \u201c poteau de la torture \u201d et allumaient, tout alentour, des feux destinés à rougir les instruments du martyre.Mais, tout à coup, ces démons, laissèrent leur travail et saluérent bien bas à son passage une femme qui se rendait au Conseil.C'était Sianouina, la Capitainesse de la tribu des Onnontagués.Un murmure d\u2019admiration accueillit l\u2019arrivée de la jeune veuve de l\u2019ancien Grand Chef des Onnontagués.Tous les guerriers se levèrent et s\u2019inclinèrent respectueusement.Elle s'avança lentement, traversant l\u2019enceinte où siégeaient les guerriers, et se dirigea vers l\u2019endroit qui lui était réservée.| Sianouina était vêtue d\u2019une robe de peaux de loutres, bordée d\u2019une large bande de martres de roches, qui tombait droit sur ses pieds.Un grand manteau de peaux de renards bleus, que retenait un fermoir de griffes d\u2019ours, trainait derrière elle, faisant à chacun de ses pas, comme une vague, dont les ondulations l\u2019auraient suivie.Ses bras, d\u2019un modelé de statue antique, garnis de bracelets de dents de lynx, sortaient nus de sa tunique de riches fourrures, sans manches.Elle avait aux pieds des souliers de peaux de jeunes chevreuils, couverts de broderies de poils de porcs-épics, de couleurs très vives.Sianouina portait les cheveux comme les femmes de la tribu des « cheveux-relevés\u201d, en forme de tour, dans lesquels étaient piquées des plumes d\u2019aigles, qui la faisaient paraître encore plus grande.Elle avait un profil pur qui rappelait aux Européens, les vierges du moyen âge, plutôt que les traits des Indiens.Sianouina n\u2019avait pas les pommettes des joues saillantes comme les femmes de sa race : au contraire, l\u2019ovale arrondi de sa figure était parfait.Les prunelles de ses grands yeux noirs, pleins d\u2019une flamme douce et mélancolique, semblaient regarder tout au loin, au-delà des espaces terrestres: un doux sourire, empreint de tristesse mais annonçant la bienveillance, soulevait les coins arqués de ses lèvres rouges, qui découvraient des dents admirables : elle était brune mais pas du brun des peaux-rouges, plutôt du brun doré des Espagnols.Sianouina portait au cou un collier symbolique de Wampum, formé de milliers de grains de coquilles, terminé par une perle de nâcre, percée dans sa longueur; une petite croix d\u2019or, cadeau de la sœur Marguerite Bourgeois, était suspendue à ce Wampum.Quoique à peine âgée de vingt-quatre ans, la vie de Sianouina avait été mêlée à une foule d\u2019évènements.Elle n\u2019était pas Iroquoise de naissance ; elle était la fille du célèbre chef Huron Gaspard Soiaga Kondiaronk que les Français avaient surnommé \u201c Le Rat\u201d et les Anglais \u201c Atario\u201d; elle jit Yih K peau mé dans | sé it jel K pi d y vie France dans | brscad de pra le bien avec ( Margo ile ( cmf Dire {te Si (able Fide Mii) Moet 0 (nf Le 0}, \u201c\u20ac (re, qu sent ; al ê Ig oll LA FILLE DE KONDIARONK 241 était née à Michilimackinac, au point de jonction des grands lacs Michigan et Huron.Kondiaronk, son illustre père, doué d\u2019une grande éloquence et de beaucoup d\u2019esprit, était certainement l\u2019Indien le plus remarquable de son époque.Il brillait autant dans les conversations particulières que dans les assemblées publiques ; il avait fait la conquête du gouverneur- général du Canada M.de Frontenac, et du Père de Carheil, qui trouvaient beaucoup de charmes dans sa compagnie.L'\u2019estime qu\u2019il portait à ce Père Jésuite fut ce qui le détermina, dit-on, à se faire chrétien.Kondiaronk fut pendant plus de cinquante ans, l\u2019arbitre des destinées de la Confédération Huronne-Iroquoise.Les soixante-quinze ans de sa vie couvrent une époque très tourmentée de l\u2019histoire de la Nouvelle- France.La vie de cet homme d\u2019état Indien, s\u2019écoula dans les combats.dans les conférences, dans les traités, dans les ambassades, dans les embuscades.Jamais Sauvage ne montra plus de génie, plus de valeur, plus de prudence et plus de connaissance du cœur humain.Passionné pour le bien et la gloire de sa nation, ce fut \u2018par patriotisme qu\u2019il rompit, avec cette décision qui compte le crime pour rien, la paix, que le Marquis de Denonville avait contractée avec les Iroquois, contre ce qu\u2019il croyait être les intérêts de ses compatriotes (1).Ce grand chef Huron, dans un de ses voyages à Montréal, avait confié sa fille Sianouina aux sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, pour en faire une chrétienne d\u2019abord, et pour lui donner une éducation dont elle put faire bénéficier ses pauvres compatriotes, dans la suite.Sianouina, par sa piété, par sa modestie, par son intelligence remarquable, autant que par sa douceur et son éclatante beauté, devint en peu de temps l\u2019élève favorite du pensionnat.L\u2019illustre fondatrice de la maison, la vénérable Sœur Marguerite Bourgeois, l\u2019avait prise sous sa protection et lui témoignait une affection toute particulière.Quelques années après, Kondiaronk, vint en ambassade à Montréal, conférer avec le gouverneur François Marie Perrot et les chefs des tribus Iroquoises, Outaouaises et Ériés.Le gouverneur reçut ces ambassadeurs avec grande pompe et leur fit admirer les progrès étonnants que Montréal avait faits sous son administration.Kondiaronk, avait bien connu M.de Maisonneuve, l\u2019illustre fondateur de Ville-Marie.Le chef Huron, en revoyant si belle, la ville de Maisonneuve, exprima avec vivacité les regrets que lui faisait éprouver l\u2019ingratitude des Français, qui avaient si mal récompensé les mérites de cet homme de bien, décédé le 9 septembre 1676, neuf ans auparavant, en disgrâce à Paris.(1) Garneau\u2014Histoire du Canada, vol.IT, p.158.16 felt tele 242 LA REVUE NATIONALE Le Pensionnat des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, dont la réputation grandissait tous les jours, fut visité par les chefs Indiens, curieux de voir de près ces \u201c\u2018 femmes Vierges \u201d dont les vertus étaient connues jusque dans le fond de leurs bourgades.Sianouina, devenue une jeune personne accomplie, fut désignée pour souhaiter, en langue indienne et en français, la bienvenue au gouverneur et aux grands chefs, revêtus de longues robes de castor, la tête ornée de plumes d\u2019aigle, le cou, les bras et les jambes, couverts de colliers de porcelaine, de broderies, de rassades, de Wampums et de bracelets.Kondiaronk reçut les félicitations de ses collègues, sur les grâces et l\u2019éclatante beauté de sa fille, qui avait acquis une distinction et un charme particulier, au contact des jeunes élèves appartenant aux familles les plus distinguées de la société française.Le grand chef des guerriers de la puissante nation des Onnontagués, un jeune Iroquois, déjà célèbre dans les cinq cantons, par sa valeur, devint à première vue, éperdument amoureux de la fille de Kondia- ronk.Avant la fin des négociations, Anéréouataré, ce chef Iroquois, demanda Sianouina en mariage, à son père, et suivant l'usage, accompagna sa demande d\u2019un riche présent, consistant en fourrures.Kondiaronk, persuadé que cette alliance offrait des avantages en assurant aux Hurons l\u2019amitié du chef de la redoutable tribu des Onnon- tagués, accepta le présent.D\u2019après les coutumes indiennes, cette acceptation décidait le mariage ; Sianouina devait épouser l\u2019Onnontagué.La fille de Kondiaronk pleura toutes les larmes de ses yeux ; elle se jeta aux pieds du farouche chef Huron le priant, l\u2019implorant de ne pas la sacrifier à des calculs de cette nature et demandant à son père de la laisser encore sous les soins des bonnes religieuses.Kondiaronk, invoquant des raisons d'état, fut inflexible.Les conditions d\u2019une paix, qui ne devait pas durer, ayant êté arrêtées et signées par les ambassadeurs, Kondiaronk retira Sianouina du pensionnat, où, depuis quatre ans, elle avait acquis toutes les grâces, et brille de toutes les vertus.Les adieux de Sianouina à la sœur Marguerite Bourgeois et à ses compagnes auraient pu attendrir des tigres mais non des peaux rouges.On partit pour le village d\u2019Onnon- tagué où devait se célébrer son union.Le retour fut rien moins que gai.Tomber de la civilisation raffinée de la société canadienne dans les superstitions grotesques, enfantines souvent, mais toujours cruelles de ces peuplades barbares et payennes, fut pour l\u2019âme délicate de Sianouina, le sujet d\u2019une profonde affliction.Enfin, avec l\u2019aide de la prière, elle surmonta les dégoûts qui ana él ses à fer gl bonne Entre séries 0 valeur avait préalad M sueur venait prop À \"| mip \"| maha tons, ter ine i ig lai Sin Caro {i Wiehe asin le { ri Wty ly lle tag ny LA FILLE DE KONDIARONK 243 s\u2019emparaient d\u2019elle, et attendit le jour de son hymenée avec une résignation toute chrétienne.Après un voyage d\u2019un mois, on arriva au village de la tribu des Onnontagués.Kondiaronk et cent guerriers de son escorte, accompagnèrent Sianouina, qui obtint de l'amoureux chef Iroquois, de faire bénir leur union par le Père Lamberville, de la société de Jésus, alors en mission dans le canton.Le soir du mariage, un festin réunit les Hurons et les Iroquois dans le Wigwam du grand chef, dont les murs et le sol disparaissaient sous des amas de fourrures rares et précieuses.Ce banquet, auquel Sianouina et ses femmes n\u2019assistaient pas, se prolongea fort avant dans la nuit, et se termina par des chants.Les Hurons et les Iroquois se détestaient & mort, depuis un grand nombre d\u2019années, mais se faisaient hypocritement bonne figure, en certaines occasions, sans oublier leur haine féroce.Entre ces nations, la hache de guerre, malgré les traités, n\u2019était jamais sérieusement enterrée : à peine était-elle recouverte de feuilles.Un chef Huron chanta les faits d\u2019armes de sa race : il exalta la valeur des guerriers de sa tribu et fit l\u2019apothéose de son propre père, qui avait été tué dans un combat par les Iroquois, mais non sans avoir, au préalable, massacré beaucoup de guerriers de cette nation.Anéréouataré, se levant à son tour entonna un véritable chant de guerre qu'il termina en se glorifiant d\u2019avoir pris part au combat que venait de célébrer le dernier chef Huron et d\u2019y avoir tué lui-même, de sa propre main, ce père, dont il venait de chanter la mémoire.A ces mots provocateurs, le Huron pris de fureur, se leva et se précipitant sur le mari de Sianouina, lui cassa la tête d\u2019un coup de tomahawk et l\u2019abattit mort à ses pieds.Kondiaronk et les chefs des deux nations, frappés de stupeur, réussirent avec beaucoup de peine à empé- cher une mêlée générale.On s\u2019empara du meurtrier qui fut attaché à cinq piquets jusqu\u2019après les obsèques d\u2019Anéréouataré.Le grand Conseil devait décider ensuite de son sort.Sianouina mariée dans la journée, était veuve dans la soirée, avant d\u2019avoir connu les surprises du mariage.On fit des funérailles splendides au chef Iroquois, suivant les coutumes de la tribu.Kondiaronk y trouva occasion de faire un grand discours, tout à la paix.: Le châtiment du meurtrier fut horrible.On étendit le corps de Anaréouataré sur des claies, au-dessous desquelles l\u2019assassin fut lié, de manière que les chairs putréfiées qui se détachérent du cadavre, tombaient sur lui.1] ne put même obtenir que le plat contenant sa nourriture, ne fut pas exposé à recevoir ces restes dégoûtants.dite a et pres 1 3 Tr 244 LA REVUE NATIONALE Il demeura en cet état jusqu\u2019au jour où Sianouina obtint du Conseil des Anciens, une commutation de peine en faveur de son malheureux compatriote (1).Sianouina en épousant le grand chef des Onnontagués avait été reconnue et acceptée comme \u201c\u2018 Capitainesse \u201d de cette nation.Condamnée par son nouvel état à vivre avec les Onnontagués, elle demanda et obtint la garde du feu de la tribu, pendant son veuvage.Une des grandes inquiétudes des Indiens était de conserver le feu du village.Sa garde en était toujours confiée à la femme d\u2019un chef qui devait l\u2019entretenir ; elle se servait à cette effet, d\u2019une grosse bûüche de sapin qu\u2019elle couvrait de cendres ; si elle le conservait pendant trois lunes, le feu devenait sacré et la gardienne recevait de grands honneurs ; elle avait .le droit de paraître dans l'assemblée des guerriers, où chacun, aprés avoir allumé son calumet au foyer, devait, en signe de respect et de reconnaissance, lui lancer ane bouffée de fumée au visage (2).Depuis la mort de son mari, Sianouina avait donc conservé la garde du feu de la tribu et à la grande admiration des Onnontagués, elle l\u2019avait toujours, sans interruption, entretenu vif et clair, jusqu\u2019au jour de l\u2019arrivée de MM.de Falaise et de Verchères, dans la bourgade.Elle prenait toutefois, rarement part aux délibérations du Conseil : mais ce jour-là, Sianouina se décida à faire tous ses efforts pour empêcher de nouveaux sacrifices humains.Lorsque la Capitainesse entra au Conseil, il était temps.On allait prononcer la condamnation des captifs et ordonner qu\u2019ils fussent attachés au poteau de la torture et abandonnés à la férocité de toute la tribu.Sianouina se leva et promenant ses beaux yeux voilés de tristesse sur l\u2019assemblée des anciens et des guerriers, elle prononça, d\u2019une voix chaude et bien timbrée, le discours suivant : Sagamos, Sachems, chefs et guerriers Onnontagués ! ! « Votre cœur restera donc toujours fermé aux sentiments de magnanimité que l\u2019on devrait attendre de guerriers valeureux comme vous ?N\u2019avez-vous pas assez massacré de visages pâles pour montrer maintenant un peu de générosité dans votre triomphe ?Vous avez fait des pertes douloureuses parmi les plus vaillants de notre nation.Ne croiriez-vous | pas honorer davantage la mémoire de ces illustres morts, en les rempla | \u2014\u2014 (1) Ferland\u2014Cours d\u2019Histoire du Canada, page 108.(2) Ferland\u2014Cours d'Histoire du Canada, p.12.I is all ens {oS al al J plus elsof bing Js sorte Fincrof qu ni JIT, \u201cun be NR piurelle tre gs Tors \u201cMore \u20ac Br he, 3! Yay WB uly Jain ly Ya ging natintiiouten in LA FILLE DE KONDIARONK 245 \u2018tn, cant à vos foyers et dans vos rangs, par l\u2019adoption des prisonniers, au lieu de les immoler à votre vengeance ?àt à.Way Onnontagués ! vin 2 de Deux grandes nations se disputent notre alliance et notre territoire.kr Nous génons les blancs dans leur expansion coloniale.Ces visages pâles la veulent nous faire disparaître de la surface de l'Amérique.Ils nous MR arment les uns contre les autres et lancent les tribus des Agonnon- kif sionnis (Iroquois) contre celles des Wendats (Hurons) et ceux-ci contre ff les autres nations.Ils emploient les Indiens comme des limiers, et les a: dressent à la chasse à l\u2019Indien afin de les faire se décimer entre eux.\u2018ad De plus, les Anglais disent que \u2018le meilleur Indien, c\u2019est l\u2019Indien mort \u201d | et ils offrent cinquante louis de récompense au soldat qui tue un Indien | dans les bois, comme une bête féroce.Les Français, plus humains | accordent une prime de vingt écus pour un Iroquois pris vivant, { (Bancroft), afin de le convertir au christianisme.Nous sommes donc mn traqués de tous côtés.Onnontagués ! Il est temps d\u2019enterrer à tout jamais, la hache de «J guerre, si vous ne voulez pas disparaître comme nation.Vous n'avez | aucun besoin de luites pour agrandir un territoire dont vous ne con- | naissez pas les limites.Ce n\u2019est donc que pour assouvir votre férocité naturelle et pour tirer vengeance de vieilles injures, que vous êtes allés à quatre cents milles de vos foyers, massacrer et brûler deux cents | Français.st Vous êtiez partis quinze cents guerriers, et vous ne revenez que 11} quatorze cents.Et vous triomphez, au lieu de pleurer! Et vous voulez encore attacher, au poteau de la torture, les prisonniers que vous avez rame- y nés?Mais, malheureux Onnontagués ! Annonthio remplacera ces deux cents colons par un millier d\u2019émigrants de France dès le mois | prochain Et vous, où allez-vous recruter ?vous êtes condamnés à { pleurer vos chefs morts, sans pouvoir les remplacer, si ce n\u2019est par a | aches 1 À | PA | l'adoption des prisonniers.fl a] Entendez-vous le bruissement des flots?c\u2019est le Dieu de l\u2019onde qui © gemit, Ecoutez le murmure des feuilles et le souffle du vent ; c\u2019est n°} l\u2019haleine de vos morts qui passe.Si vous aviez le bonheur, 6 Onnon- tagués, de connaître les vérités de la religion et si vous aviez été régénérés par les eaux du baptême, comme votre ancien chef K Garagonthié, votre cœur s\u2019ouvrirait aux sentiments élevés de la ! charité et de la générosité des chrétiens.Avant de commettre des actes de cruauté barbare comme ceux que vous affectionnez, vous diriez alors | | i IR 1 i | | | | PSE OA À iM | t js: | 8 i.8 ).3 + 8.{ H | Us 246 LA REVUE NATIONALE avec votre chef Ononkonoya à ses guerriers : \u201c Mes frères! si nous voulons commettre une telle lacheté, attendons au moins que le soleil soit sous l\u2019horizon afin qu\u2019il ne la voie pas \u201d (1).Encore dix victoires comme celle-ci, et la race des Agononsionnis aura disparu.Sachems, Sagamos, chefs et guerriers ! \u201cLa loi de la nation permet à un chef d\u2019arracher au poteau de la torture les prisonniers qui lui plaisent.Apprenez donc que MOI, Sianouina, veuve du grand chef de guerre Anéréouataré, capitainesse des Onnon- tagués, héritière des Wendats, fille de Soiaga Kondiaronk, leur chef auguste, gardienne du feu sacré de la tribu, j'adopte aujourd\u2019hui les femmes, les enfants et les deux officiers français que vous avez ramenés captifs de votre expédition en Canada.Vous ne les torturerez donc pas.Ils sont à moi.J'ai dit.\u201d Sianouina, après ce discours, reprit son siège, au milieu des applaudissements du Conseil.Le grand chef civil, Ononkonayati, se levant alors prononça ces paroles: \u2018\u201c Mes frères ! Suivant la loi de notre tribu, les captifs réclamés par notre illustre capitainesse sont libres et deviennent sa propriété \u2014 à partir de ce moment, ces Français font partie de notre nation.Nous espérons qu\u2019ils abandonneront tous leurs anciens souvenirs, surtout ceux de leur pays, si profondément gravés dans le cœur des Français, pour se dévouer à leur nouvelle patrie.Qu'\u2019on les délivre de leurs liens et qu\u2019on les rende à la liberté.Ils sont la propriété de Sianouina, la capitainesse.\u201d Puis se tournant vers cette dernière, le grand chef continua: \u201c Ma sœur! vous parlez comme votre père, l\u2019éloquent Soiaga; la raison coule de votre bouche comme l'eau cristalline d\u2019une source pure, sous les fleurs printannières.Le conseil est heureux de se rendre à votre avis et vous approuve en tout; j'ai dit.\u201d Autant fut grande la fureur de la populace iroquoise, qui attendait les captifs, près des feux et des poteaux de la torture, autant, pour le moins, fut grande la joie des pauvres malheureux Français, en apprenant, par le héraut de la tribu, la nouvelle de leur délivrance.Le bon Père Millet détacha leurs liens en pleurant de joie et leur apprit qu'ils devaient leur salut à l\u2019héroïque Capitainesse Sianouina.Les captifs demandèrent à être conduits de suite auprès de leur libératrice afin de lui exprimer leur gratitude et leur reconnaissance.(1) Bibeau\u2014Le Panthéon Canadien, p.208. Ÿ où ! * so ony AU Ou, nap ?Chef ui le ERG: Ia piel ; al LA FILLE DE KONDIARONK 247 Les Français furent agréablement surpris de se trouver en présence d\u2019une Indienne d\u2019une grande beauté, d\u2019une suprême élégance, portant ses riches vêtements de fourrures comme une reine et parlant un français très pur.Le lieutenant de Falaise s\u2019était chargé du soin de parler au nom de ses compagnons; il le fit en des termes choisis, et comme ses.paroles venaient du cœur, il fut très éloquent.La Capitainesse reçut ses remerciements avec modestie, puis leur serrant effectueusement la main à tous, elle les assura de sa protection.Elle leur exprima ses vifs regrets de les voir dans une condition aussi malheureuse.Elle leur conseilla de se mêler intimement aux Onnontagués dont ils faisaient partie, momentanément, ajouta-t-elle en souriant.Elle reprit : ¢« Comme le travail est en horreur chez mes pauvres compatriotes, vous n'aurez pendant cet hiver qu\u2019à prendre part aux chasses des Iroquois, à leur jeux et à leurs festins.Cependant, l\u2019horizon politique est gros de menaces.Nous aurons peut-être la guerre avec des tribus voisines ou avec les Français, car les Anglais d\u2019Albany intriguent fortement pour y pousser les Cinq Nations.Que Dieu nous en préserve.J\u2019aime tant la France ! dit-elle, en soupirant.Vous aurez pour logement des cabanes situées à une petite distance de la bourgade, près d\u2019un lac très poissonneux et dans un pays fort giboyeux ; vous y vivrez a votre guise.Je vais vous faire distribuer des armes, et dès demain vous aurez à pourvoir à votre subsistance.Le bon, l\u2019excellent Père Miliet vous aidera de ses précieux conseils et vous consolera dans vos moments d\u2019affliction.\u201d Falaise était resté debout, en présence de cette Indienne, tête-nue, bouche bée, en admiration devant cette jeune femme, d\u2019une si grande beauté, parlant avec tant de sagesse et perdue dans cette bourgade de sauvages barbares.Ils se retirèrent très réconfortés de cette audience, enchantés de leur protectrice.Ils se rendirent à leur campement, où le Père Millet les aida à s'installer.On leur distribua des peaux de loutres, de castors et d\u2019élans pour se couvrir et quelques sacs de maïs pour se nourrir.Le jeune de Verchères était enthousiasmé de l\u2019aventure.Avec l\u2019insouciance de son âge,dix-huit ans, il voyait tout en rose.L\u2019allégeance aux Onnontagués lui pesait peu et il se voyait libre maintenant de choisir le moment de son évasion.Ils passèrent l\u2019hiver, comme Sianouina le leur avait fait pressentir, en festins \u201cà tout manger,\u201d à vider des chaudières de sagamité, de caribous, d\u2019ours, de castors, et en parties de chasses, montés sur des raquettes et chaussés de mocassins.Verchères, avec son entrain et sa belle humeur, devint le favori de la tribu.Doué d\u2019une force herculéenne, très adroit à tous les 248 LA REVUE NATIONALE exercices du corps, il dépassait les Indiens à la course, se faisait un jeu d'arrêter un ours dans sa fuite en lui plantant son couteau dans la gorge, et revenait chargé de butin à chaque excursion.Il n\u2019y avait qu\u2019un aliment auquel son estomac ne put jamais s\u2019habituer : c\u2019était la chair de chien.Les chefs invitaient souvent Falaise et Verchères à festoyer avec eux et voulant les régaler, leur offraient à chaque repas, un énorme chien rôti; ce mets était considéré par les Hurons et par les Iroquois comme le nec plus ultra de leur cuisine bourgeoise.Verchères était devenu l\u2019ami intime d\u2019un guerrier, l\u2019heureux possesseur d\u2019un fusil de chasse de fabrique anglaise, dont le canon le dépassait, en hauteur, d\u2019un bon pied.C'était l'ambition de tous les Indiens de posséder une arme à feu.Le colonel Dongan qui avait précédé le chevalier Andros dans le commandement de la Nouvelle-York, et les marchands hollandais de Manhatte profitaient de ces désirs impétueux pour faire de bonnes affaires (1).Ils échangeaient des flingots à pierre, possédant des canons, longs comme des jours sans pain, contre les fourrures les plus précieuses.L\u2019échange se faisait d\u2019une manière curieuse : on plaçait le fusil debout, la crosse appuyée sur le sol.L\u2019Indien empilait ses four- | rures auprès de ce canon qui n\u2019en finissait plus; quand la masse de pelleteries atteignait la hauteur de la bouche de ce gigantesque fusil, l\u2019arme à feu lui appartenait.Il l\u2019avait bien payée ! Les Onnontagués se reposèrent comparativement pendant les mois suivants, montrant assez de sagesse pour résister jusqu'au printemps, aux ambassades des nations voisines et aux sollicitations du chevalier A ndros, qui leur offrait des armes pour combattre les Français de nouveau, en leur garantissant la protection du roi d\u2019Angleterre, son maître.Le premier soin de M.de Frontenac, en reprenant les rènes du gouvernement de la Nouvelle-France, avait été de venger le massacre de Lachine, que l\u2019on accusait les Anglais d\u2019avoir fomenté.Il lança trois expéditions en plein hiver.La principale était composée de deux cents Canadiens qui firent plus de quatre cents milles, à la raquette, chargés de vivres et d\u2019objets de campement, dans les neiges et les glaces, pour atteindre la Nouvelle-York.Ces héros, commandés par MM, d\u2019Aillebout, Lemoyne de Sainte-Hélène, d\u2019Iberville, Lebert du Chêne et de Montigny, (qui y fut sérieusement blessé), fondirent, dans la nuitdu 8 février 1690, sur le gros bourg de Schenectady, où ils passèrent près de quatre cents personnes au fil de l\u2019épée.Pendant ce temps nos deux amis passaient les longues soirées d'hiver à fumer des calumets dans les wigwams des Onnontagués, en apprenant la langue Iroquoise.Ils étudiaient les mœurs et les coutumes de ces Sau- (1) Benjamin Suite Histoire des Canadiens Français.quil joué de CLS que var Indies pre char sigue elt des dy tesque leurs | Venez Lesh Psu rls parmi ration ra a oO Ce LA FILLE DE KONDIARONK 249 vages du nord de l\u2019Amérique, dépourvus de la flamme et de l\u2019étincelle géniales qui distinguaient les autres races Indiennes de l\u2019Amérique centrale et méridionale (1).Les Aztèques du Mexique et les Péruviens gouvernés par les Incas, laissèrent derrière eux, des villes, des temples, des routes, des vases, des habits, des institutions politiques et religieuses, une espèce d\u2019écriture et une architecture remarquable, qui témoignaient du degré de civilisation qu\u2019ils avaient atteint.Les Peaux- rouges appartenaient à une race nomade, vivant au jour le jour, de chasse, de pêche et d\u2019un peu de maïs, sans traditions, non seulement sans littérature et sans monuments, mais ignorant même l\u2019art de conser- 1 ver et de reproduire leurs légendes par des hiéroglyphes grossiers.Ces É Indiens n\u2019avaient dans le passé, aucune de ces attaches séculaires qui prêtent aux contrées Européennes et Asiatiques leur poésie et leur charme légendaire.Ces tribus Indiennes, quoique se rapprochant physiquement de la race blanche en semblaient plus éloignés intellectuelle- ; ment que certaines peuplades du centre de l\u2019Afrique.Ces dernières ont des dynasties régnantes ; elle fondent des villes baroques, bizarres, grotesques si l\u2019on veut, mais qui possèdent une espèce d'histoire, écrite sur leurs palais et leurs cases en torchis ou en pisé, sur une pierre grossie- rement sculptée, sur une pyramide informe ou sur un tas de cailloux.Les Indiens du Nord de l\u2019Amérique n\u2019offraient rien de cela, rien, rien: Ë pas un tumulus, pas une pierre levée, pas un monument primitif.Lidée 1 religieuse leur manquait presque totalement avant l\u2019arrivée des Jésuites ; parmi eux.Et, cependant, les Indiens étaient trés courageux et montraient, à la chasse et & la guerre, une finesse que peu de blancs auraient pu égaler.Il surgissait spontanément de temps à autre, parmi ces sauvages, des personnages extraordinaires, qui auraient fait honneur aux races européennes les plus civilisées, tels que Pontiac, Kondiaronk, E Sianouina, sa fille, Catherine Tagakouita, la sainte, Brant, Téganissorens, È Piskaret, Tékumseh et cent autres.Les barbares de tous les pays avaient des ambitions; ils guerroyaient | pour faire du butin, pour agrandir leurs territoires, pour une idée poli- Ë tique ou religieuse, tandis que le peau-rouge faisait la guerre, pour se § venger d\u2019une offense imaginaire, pour tuer, pour brûler, pour le plaisir Ê de se repaître des souffrances qu\u2019il infligeait à ses prisonniers, quand le Ë.prurit du carnage le prenait.En temps de paix, l\u2019Indien s\u2019abrutissait davantage : pas une pensée noble ou élevée ne germait dans ces cerveaux dévorés par un orgueil stupide, consistant à endurer des douleurs physiques incroyables, sans se plaindre.É- (1) Lire dans La Revus NATIONALE, numéros d\u2019août et septembre, la remarquable \u201cétude de M.Alphonse Gagnon : \u2018\u2018 Ethnographie Mexicaine.\u201d 250 LA REVUE NATIONALE Ces Indiens haïssaient encore plus l\u2019Anglais que le Français ; cependant, ils ne songèrent jamais à se confédérer pour repousser, hors de l'Amérique, ces deux nations également envahissantes.Jamais un Indien ne pensa, pendant cette période d\u2019extermination, à prêcher \u201cla guerre sainte.\u201d Ils se divisèrent et vendirent leur alliance aux gouverneurs des deux colonies rivales, qui les firent s\u2019entre-tuer.Tout en faisant ainsi des études ethnographiques, Falaise se complaisait dans la société de Sianouina.Il lui découvrait des qualités nouvelles tous les jours.Le charme de sa conversation, les grâces exquises de sa personne ravissaient le lieutenant français, qui, insensiblement, devint fort épris de la belle capitainesse.Falaise et Sianouina faisaient souvent de longues promenades sous les grands pins chevelus, ou dans les bruyères, respirant à pleins poumons, l\u2019air embaumé par les senteurs balsamiques des forêts voisines.Ils rentraient de ces excursions, au coucher du soleil, portant de brassées de plantes vertes, de fougères aux fines dentelles, de ces délicates orchidées, que dans les campagnes du Canada, on appelle, \u201c Sabots de la vierge, \u201d de branches d\u2019arbustes chargées de baies rouges et des dernières fleurs des champs, le tout empruntant à l\u2019éblouissante flore d\u2019automne, les tons les plus riches et les nuances les plus tendres de la divine palette du Créateur.Un soir du mois d\u2019avril, ils rentraient ainsi d\u2019une de ces courses sentimentales, sous bois, les joues empourprées par l\u2019air vif et sec, coiffés de toques de renards noirs et argentés, chaussés de raquettes, marchant allègrement sur le moëlleux tapis de neige qui recouvrait encore la terre, Ils longeaient la berge de la rivière, en pleine débâcle, entre le lac Gannantaha et la bourgade.Sianouina avait raconté à Falaise, les jours de bonheur qu\u2019elle avait passés au pensionnat des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal.Ses yeux s\u2019emplissaient de larmes, sa voix était émue en rappelant ces heures délicieuses.Sianouina interrogea Falaise sur ses anciennes compagnes dont plusieurs étaient alliées à sa famille, sur les bonnes religieuses, sur la Révérende Sœur Marguerite Bourgeois, sur des amis de son père.Lille s\u2019enquit tout particulièrement de l\u2019œuvre de Mlle Mance ; elle admirait l\u2019idée qui avait présidé à la fondation de l\u2019Hôtel-Dieu et elle applaudissait au courage des jeunes personnes qui, par charité chrétienne, disaient adieu au monde pour se dévouer aux soins des malades.Ces souvenirs rendaient Sianouina réêveuse et mélancolique.Falaise, l\u2019entendant soupirer, lui dit : Ne regrettez-vous pas Montréal et cet heureux temps, Sianouina ?\u2014 Hélas ! mon ami : pardonnez à ma faiblesse.J\u2019ai tort, je le sais, de m\u2019arrêter à ces réminiscences et de laisser voir des regrets.J'en demande pardon à Dieu ; comme chrétienne, je sais que je dois me i vol par 15 Is ne 4 LA FILLE DE KONDIARONK 251 résigner au sort qu\u2019il a plu à la Providence de me réserver ; mais que voulez-vous ?Lorsque je compare l\u2019existence tourmentée qui est mon partage, obligée de vivre au milieu de peuples barbares et païens, ne respirant que guerres et massacres, avec l\u2019existence pieuse que mènent les femmes françaises au Canada, je me prends à soupirer, je l'avoue.Ce dont je souffre le plus dans ma condition actuelle, c\u2019est la difficulté d\u2019accomplir mes devoirs religieux et la privation des consolations de la religion.L'avenir m\u2019effraie ! La guerre éclate de toutes parts ; je crains de manquer du courage et de la force nécessaires pour accomplir la mission que Dieu m\u2019a réservée en ce pays perdu.Falaise, prenant la main de la jeune Indienne, lui dit tendrement : Sianouina ! il ne tient qu\u2019à vous d\u2019abandonner cette bourgade et de retourner en Canada, y retrouver les compagnes de votre enfance, y jouir de la société des femmes françaises, que vous égalez par la grâce, par les talents, mais que vous éclipsez par votre incomparable beauté.Sianouina, retirant sa main, répondit avec tristesse : \u2018\u2018 Ah ! vous êtes bien Français.Je me souviens: j'avais douze ans ; j'accompagnais un jour mon père au château Saint-Louis, à Québec, où le gouverneur général, M.de Frontenac, nous avait invités ; il y avait brillante fête, et tous les jeunes seigneurs de la suite du gouverneur parlaient aux femmes, qu\u2019ils voyaient pour la première fois, dans les mêmes termes que vous venez de le faire à une pauvre Indienne.\u201d « Non ! Sianouina, répondit Falaise : ce n\u2019est pas par galanterie banale, ni par légèreté que je vous parle ainsi.Depuis que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, j'ai appris à connaître votre noble caractère et à admirer les précieuses qualités que vous déployez dans le milieu où vous vivez.C\u2019est grâce à votre héroïque charité si j\u2019existe encore.Sianouina, je vais vous faire un aveu que mon cœur ne saurait vous taire plus longtemps.Je vous aime ! Sianouina ! voulez-vous être ma femme ?On m'a désigné pour prendre le commandement des troupes en Acadie.Si vous consentez à partager ma modeste fortune et ma carrière d\u2019officier, vous me rendrez le plus heureux des hommes.Je consacrerai toute ma vie à faire votre bonheur.Dites, ma chère Sianouina, le voulez-vous ?\u201d La jeune Capitainesse, après un long silence, répondit d\u2019une voix basse, que l\u2019émotion faisait trembler.\u2014 \u2018\u2018 Je crains M.de Falaise, que vous ne preniez la voix de la reconnaissance pour la voix du cœur.Je vous ai rendu un service, dites-vous, en empêchant comme chrétienne, mes compatriotes de vous mettre à mort; vous m\u2019en remerciez en m\u2019offrant votre main et en m\u2019invitant à partager votre existence.Vous êtes un galant homme et un noble caractère ; mais je ne peux accepter un tel sacrifice ; la fille de Kondiaronk ne saurait épouser un brillant seigneur français.\u201d Re ECO i R: R 1H iY 8 iti iN i 252 LA REVUE NATIONALE \u2014 \u201cQuoi ! Sianouina, reprit Falaise, vous ne voyez donc pas que je meurs d\u2019amour pour vous! Ignorez-vous que j'ai refusé dix chances de m\u2019évader pour rester près de vous, pour vous voir, pour vous entendre, guettant une occasion favorable de vous faire l\u2019aveu de cet amour.Qui! Sianouina, je vous aime.Si vous refusez de fuir avec moi, expri- mez-en le désir, et nous allons faire bénir notre union par le Père Millet ou par le Père Lamberville attendu sous peu.Plätôt que de vous perdre, Sianouina ! je me ferai Onnontagué et je resterai près de vous.\u201d La belle Indienne, très émue, convaincue de la -sincérité des sentiments du jeune Français, lui répondit : \u201c Laissez-moi réfléchir ; je vous ferai connaître mes intentions dans quelques jours ! On arrivait à la bourgade, où des centaines de petites colonnes de fumée s\u2019élevaient en spirale comme autant de panaches blancs, au-dessus des wigwams, percés par le haut, dans le double but de laisser entrer un peu de lumière et de laisser échapper beaucoup de fumée.Falaise accompagna Sianouina jusqu\u2019à la porte de sa cabane, où, sans échanger une parole, ils se serrèrent silencieusement la main en se séparant.En rentrant dans son wigwam, Falaise trouva Verchères fort préoccupé, en train d\u2019exposer un plan d\u2019évasion au Père Millet, qui, lui, ne songeait nullement à s\u2019évader; au contraire, sa qualité nouvelle d\u2019adopté par la tribu lui donnait trop de liberté d\u2019enseigner les vérités de la religion pour qu\u2019il songeât à déserter ce champ de labeur.Il faisait des prosélytes et catéchisait.Déjà, il avait administré le baptême à plusieurs guerriers et à la vieille Indienne qui avait retardé l\u2019heure de son martyre, disait-il en souriant.Les chefs l'avaient pris en haute estime et admiraient la sagesse de son enseignement et des bons conseils qu\u2019il donnait aux jeunes guerriers.Verchères reprit son exposition et développa son plan à Falaise.Celui-ci lui répondit: \u201cJe vous approuve mon jeune ami.Partez, rejoignez votre régiment.Quant à moi, je ne suis pas encore prêt, Je partirai plus tard.\u201d \u2018Verchères et le Père Millet se regardèrent étonnés, n\u2019en pouvant croire leurs oreilles.\u201cQu'est-ce à dire, s\u2019écria Verchères ?C\u2019est vous, le vaillant lieutenant des troupes de Sa Majesté le roi de France, le brave chevalier de Falaise, qui refusez de venir prendre votre place à notre tête, quand la guerre éclate de nouveau avec fureur entre la France et l\u2019Angleterre ?Parlez, de grâce ! expliquez-vous ! \u201d « Accablez-moi, mon ami, répliqua Falaise ; vous avez raison, je perds la tête : j'oublie momentanément mes devoirs envers mon roi, envers ma patrie ; mais j'attends, dans quelques jours, une réponse qui décidera de ma conduite à venir.J'aime Sianouina passionnément.Je LA FILLE DE KONDIARONK 253 viens de lui en faire l'aveu.Je désire l\u2019épouser à Montréal, si elle consent à s\u2019enfuir avec nous.Si elle refuse, je reste près d\u2019elle.\u201d Après cette confession, nos trois amis gardèrent un silence contraint et embarrassé.Le Père Millet sortit et regagna sa cabane, laissant les deux officiers à leurs rétlexions.Huit jours s\u2019écoulèrent.Le printemps s\u2019avançait très hâtif.La sève faisait craquer l\u2019écorce des arbres sous l\u2019action bienfaisante du soleil ; les Indiens pratiquaient déjà des entailles au pied des grands érables et recueillaient dans des augets en bois, au moyen de petites canules, la sève qui coulait de la blessure faite à l\u2019arbre, goutte à goutte claire comme de l\u2019eau de roche.Ils allumaient de grands feux sous les chaudières remplies de cette eau d\u2019érable, et après une ébullition de quelques heures, l\u2019évaporation laissait un sucre de couleur brune et d\u2019une saveur très agréable.Les bourgeons se montraient dans les forêts.Tout annonçait une prochaine frondaison.Falaise sortit peu de son wigwan pendant la semaine qui suivit cette explication et Verchères évita de lui parler de son évasion et de Sianouina.Le matin du huitième jour, un petit Indien vint au campement des officiers Français et leur annonça que la Capitainesse désirait voir \u2018 le chef.\u201d Le lieutenant se rendit à cet appel, le cœur serré, anxieux.Il pénétra dans la grande cabane toute tendue de peaux, qu\u2019occupait Sia- nouina.Elle n\u2019était pas seule.Deux femmes Iroquoises vaquaient aux soins du ménage.Sianouina tendit la main à Falaise, et l\u2019invitant à s\u2019asseoir sur une peau d\u2019ours, lui dit : \u2014 Nous pouvons parler devant ces femmes, elles n\u2019entendent pas le Français.\u2014 Elle était palie et ses beaux yeux étaient entourés d\u2019un cercle de bistre.Sianouina, prenant la parole, dit à Falaise, sans préambule : \u201c J\u2019ai beaucoup réfléchi depuis notre entrevue.J'ai prié Dieu de m'éclairer et de m\u2019inspirer avant de prendre une résolution qui devra influer sur notre bonheur futur.La guerre est rallumée avec plus de fureur que jamais entre les colonies anglaises et françaises.DM.de Frontenac, en reprenant les rènes du gouvernement à Québec, a lancé des expéditions dans toutes les directions, et l\u2019une d\u2019elles est venu ensanglanter, la Nouvelle - York, et massacrer la population de Schenectady, tout près de notre territoire Un messager de mon père m\u2019a apporté des nouvelles navrantes, Les Hurons, les Outaouais, les Eriés et même la Confédération iroquoise déterrent la hache de guerre, indécis encore de quel côté ils se rangeront.Je sais qu\u2019ils penchent malheureusement pour l\u2019Anglais.Quel sera le résultat de ce soulèvement ?.Dieu, qui dirige tout, seul le sait.Vous ne pouvez donc plus demeurer ici, Ii faut que vous alliez rejoindre les vôtres.Mon père m\u2019informe qu\u2019un ronvoi de cent dix canots, portant pour une valeur de plus de cent 294 LA REVUE NATIONALE | mille écus de pelleteries, est en route pour Montréal, venant du grand entrepôt du lac Supérieur, escorté par trois cents guerriers (1).Nous allons partir et joindre, à l'embouchure de la rivière Oswégo, la flotte des canots qui devra passer sur le lac Ontario dans une quinzaine de jours.Nous gagnerons Montréal de concert avec eux.Là, ajouta Sianouina, en souriant à Falaise qui avait peine à contenir sa joie, je vous donnerai la réponse que vous attendez de moi.N \u201cOh! Sianouina, ma douce fiancée,\u201d dit le jeune officier en s\u2019age- N nouillant devant la belle Capitainesse et couvrant ses mains de baisers, Ÿ \u2014 \u201cvous comblez tous mes vœux et vous me rendez le plus heureux 2 des hommes.\u201d bi Sianouina, éloignant doucement Falaise, reprit: \u2014 ¢Je consens a | partir avec vous pour Montréal, à la condition expresse que vous ne me iH parliez pas de votre amour pendant tout le voyage; me le promettez- vous ?\u2019\u2019 Falaise acquiesça, à ces conditions, eninclinant la tête.2 « Maintenant que nous sommes d'accord,\u201d dit en souriant avec = tendresse Sianouina, \u201cil faut user de ruse pour tromper la vigilance % des Onnontagués.Gardons secret notre projet.Vous n\u2019ignorez pas que ig dans les tribus huronnes et iroquoises les songes ont une influence extraordinaire sur nos pauvres Indiens, qui ont même institué une fête des songes ou du renversement des cervelles, comme ils appellent ces bacchanales.Il faut donc profiter de leur superstition et les mettre a he contribution pour assurer notre fuite.Dieu nous pardonnera, j'espère, ces supercheries en considération du bien que nous avons en vue.Nous tâcherons d\u2019expier ces forfaits à Montréal.\u201d Cpt =r yang ori Voici le plan qu\u2019ils arrétérent.Verchères aurait un songe.Il iv devrait voir des troupeaux et des bandes de chevreuils, de caribous, a d\u2019orignaux et de castors se diriger vers l'embouchure de la rivière | Oswégo.Il devait ensuite, au moyen de l\u2019interprête, communiquer ce songe au Grand Chef civil des Onnontagués.Ce dernier considèrera ce songe comme la parole de l\u2019âÂme de Verchères, manifestant ses désirs innés, le recevra comme des ordres et des arrêts irrévocables qu\u2019il n\u2019est pas permis de mépriser et dont on ne doit pas différer l'exécution.Tous i les membres de la tribu seront tenus de préter leur concours au songeur 3 et mettre toutes leurs ressources a sa disposition.Le jeune de Verchéres ne se possédait pas de joie, en apprenant le beau role qui lui était réservé dans cette comédie héroï-comique.Le lendemain, bien en possession de ce rôle, il se présenta chez le Grand Chef, s'étant fait une tête et composé une figure qui annonçait bien le renversement de sa cervelle.Il raconta au chef la chasse mirobolante (1) Garneau\u2014Histoire du Canada, vol.IT, p.63. ot ci LA FILLE DE KONDIARONK 255 qu\u2019il avait vue en rêve du côté du lac Ontario, et dans laquelle la tribu avait fait des hécatombes de gibier.Le chef le reçut avec bonté et l\u2019écouta avec un intérêt mêlé d\u2019admiration pour avoir été ainsi choisi pour recevoir les communications des Manitous.Suivant les prévisions de Sianouina, il fit convoquer le Grand Conseil des Sachems et des Sagamos et leur offrit un festin où on ne servit que de la chair de chiens engraissés pour ces occasions, et bouillis dans de grandes chaudières.Il fallait obéir immédiatement aux esprits, sous peine de voir s\u2019enfuir ce gibier chez les ennemis.D'autant plus, la saison était tellement avancée, que sans ce songe, c\u2019eût été folie de partir pour une chasse qui ne se fait ordinairement qu\u2019en hiver.On convoqua donc le ban etl\u2019arrière ban des guerriers Onnontagués et l\u2019on fixa le depart pour le surlendemain, remettant au retour les jeûnes et les festins qui auraient dû précéder ces agapes cynégitiques.La Capitainesse signifia son intention de suivre la chasse ; elle invita publiquement les deux officiers français à monter dans son canot.Elle y fit déposer des provisions et leurs fourrures de gala, le tout abrité des regards sous une épaisse couche de jones.Elle amenait aussi une vieille Indienne, dévouée jusqu\u2019à l\u2019adoration, et deux rameurs hurons qu\u2019elle avait autrefois sauvés du feu.On partit, cent canots, hommes et femmes : les guerriers pour tuer le gibier, les femmes pour le porter et le sécher.La flottille descendit l\u2019'Oswégo jusqu\u2019à son embouchure.Les chasseurs mirent pied à terre et commencèrent à construire sur la rive gauche, autour d\u2019une grande savanne, une longue clôture d\u2019abatis, en ayant le soin de laisser, de distance en distance, des passages où étaient tendus des lacets fortement attachés à des piquets.Entrant dans l\u2019espace ainsi enfermé, les chasseurs poussaient de grands cris : les caribous effrayés se précipitaient vers les ouvertures ainsi ménagées et allaient se prendre aux lacets, où les Indiens les tuaient à coups de flèches.Cette chasse devait durer plusieurs jours.Les chasseurs étaient dispersés et chacun devait s'arranger comme il l\u2019entendait pour son campement, Sianouina, sa suivante, nos deux amis et les rameurs se retrouvèrent à la tombée de la nuit, près de leur grand canot.Ils v monterent sans bruit et se dirigèrent à l\u2019aviron, vers le lac, où ils se mirent à l\u2019abri dans une petite baie.L\u2019étoile de la mer veillait sur eux : la lune sortait du lac Ontario et s'élevait majestueusement dans le ciel, éclairant d\u2019une lumière douce et pâle toute la surface de cette mer intérieure, calme comme un miroir.Nos voyageurs s\u2019enroulèrent dans leurs couvertures et se reposèrent au fond de leur canot, pendant que les rameurs' guettaient l\u2019arrivée du convoi de Michilimackinac, attendu ce jour même.PSP EN OO CRANE Ao 256 LA REVUE NATIONALE Vers minuit, la flottille chargée de la précieuse marchandise fut en vue.Le canot de Sianouina se dirigea vers les arrivants A portée de la voix, elle hêla en langue huronne la première embarcation.On lui répondit dans la même langue.Les canots se rapprochèrent et Sianouina eut le bonheur d'apprendre que l\u2019escorte des guerriers hurons était commandée par l\u2019un de ses propres frères.On se dirigea vers le commandant du convoi et Sianouina eut la joie, en s\u2019approchant bord à bord, de serrer les mains de ce frère qu\u2019elle n\u2019avait pas vu depuis plusieurs années, Le voyage se fit ensuite de concert ; les deux officiers français refirent, non sans une vive émotion, le trajet qu\u2019ils avaient parcouru, six mois auparavant, blessés, garottés et prisonniers.Il arriva souvent que le convoi choisissait les mêmes lieux de campement que nos amis avaient arrosé de leur sang, attachés aux piquets.Enfin la flottille arriva au lac Saint-Louis, sans accident.Ce ne fut pas sans un serrement de cœur que Falaise et Verchères revirent les ruines incendiées de la Côte de Lachine que les colons n\u2019avaient pas encore relevées depuis le jour du massacre.Sous la conduite de guides sûrs, toute cette flotte, suivant la rive sud, sauta les fameux rapides du Saut Saint-Louis.Par une belle après-midi ensoleillée, toutes les cloches de Montréal sonnant à joyeuses volées, au bruit des décharges de l\u2019artillerie,aux acclamations de toute la population, M.de Callières, gouverneur de la ville souliaita la bienvenue aux trois cents guerriers des tribus de l\u2019Ouest, qui avaient escorté cette riche cargaison.Mais la surprise fut grande et la joie délirante, lorsque le lieutenant de Falaise et l\u2019enseigne de Verchères descendant de leurs canots, furent reconnus par le gouverneur et par les officiers de la garnison.Ils soutenaient Sianouina dont l\u2019émotion était si vive, que, pleurant de bonheur, elle se jeta à genoux en touchant terre et baisa le sol béni de la ville de Maisonneuve, Sianouina, très en beauté, revêtue de ses plus riches fourrures, portait le grand costume de Capitainesse de la puissante tribu des Onnontagués.Les deux jeunes officiers s'étaient aussi mis en frais de leur côté et s'étaient couverts de longues robes de peaux de castors et d\u2019ornements de gala.: Ce trio fit grand effet en se rendant à l\u2019église paroissiale, élevée sur la Place d\u2019Armes de Montréal, pour offrir à Dieu les prémisses de leur reconnaissance, après avoir échappé à tant de dangers.Sianouina, au sortir de l\u2019église, fut très entourée.Elle reçut modestement les félicitations du gouverneur et de sa suite, pour son héroïsme, mais elle résista à toutes les invitations ; elle demanda d\u2019être conduite au couvent des Dames de la Congrégation de Notre-Dame.Falaise aurait voulu confier Sianouina à des parents qu\u2019il avait à Montréal, mais il dut se rendre aux désirs de sa vaillante libératrice.Il l\u2019accompagna qu les later Jo ma avoir J Ese paren servic I im pl Vontr don TEGO) el gl POSER HSU EAL LA FILLE DE KONDIARON K 257 lui-même au pensionnat des Sœurs de Marguerite Bourgeois, où la révérende sœur Marie Barbier l\u2019accueillit à bras ouverts.Sianouina embrassa Falaise et Verchères en leur disant adieu.Elle dit au premier, qui avait les yeux pleins de larmes ; \u201c M, de Falaise, vous êtes un galant homme ; vous êtes un chevalier sans peur et sans reproches ; vous méritez que Dieu vous comble de ses bénédictions.Je n\u2019ai pas oublié la promesse que je vous ai faite: laissez-moi prier quelques jours et demander au Très-Haut la grâce de m'\u2019inspirer, avant de vous donner la réponse que vous attendez de moi, adieu!\u201d \u2014 et les portes du couvent se refermèrent sur la Capitainesse des Onnontagues.Falaise et Verchères furent les hôtes du gouverneur de Montréal où on les fêta, avec d\u2019autant plus de joie qu\u2019on les avait crus perdus dans la terrible nuit du 4 au 5 août.Ils racontèrent leur odyssée depuis le massacre de Lachine, jusqu\u2019au jour où la belle Sianouina après leur avoir sauvé la vie les avait rendus à leur patrie.François de Verchères qui n\u2019attendait pas de réponse de la Capitai- nesse s\u2019empressa de se rendre dans sa famille, à Verchères, où ses parents, des héros chrétiens, le pleuraient depuis dix mois comme mortau service de son pays.Huit jours après ces évènements, le lieutenant de Falaise recut un pli fermé par un sceau de cire rouge, à l\u2019effigie de l\u2019Hôtel-Dieu de Montréal.Son cœur battait à lui rompre la poitrine en se préparant à ouvrir cette lettre, qui devait décider de son bonheur; il avait reconnu l\u2019écriture de Sianouina ; sarmant de courage, il brisa le sceau et lut : f Le 15, du saint mois de Marie, 1690.| Hôtel-Dieu de Montréal, Mon cher ami, Je sors d\u2019une retraite de huit jours.Je me suis réconciliée avec mon Dieu, dont je vivais éloignée depuis si longtemps.Je n\u2019ai pas eu de communication avec le monde depuis nos adieux, si ce n\u2019est avec le vénérable supérieur du Séminaire Saint-Sulpice, M.Dollier de Casson, mon ancien directeur spirituel.J\u2019ai bien prié, j'ai bien pleuré; j'ai imploré à genoux Notre- Seigneur et la bienheureuse Vierge Marie, ma patronne, d\u2019éclairer mon âme et mon cœur, avant de prendre la résolution qui doit décider de ma vie.Mon ami, pardonnez-moi le mal que je vais vous faire, car je crois à l\u2019affection que vous m'avez témoignée en maintes circonstances, et sans les rayons de la grâce divine qui ont porté la lumière dans mon 17 298 LA REVUE NATIONALE cœur, j'aurais pu céder aux mouvements d\u2019orgueil qui s\u2019élevèrent dans mon âme après votre déclaration.Aujourd'hui, je dis adieu au monde, à ses pompes, à ses œuvres; j'entre en religion ; je me dévoue au service des pauvres et des malades, dans la maison de la bienheureuse Jeanne Mance, à l\u2019Hôtel-Dieu de Montréal.J\u2019offre ma vie, à Dieu, en expiation des crimes et des atrocités que commettent journellement mes compatriotes, les Hurons et les Iroquois.J\u2019implore sa divine miséricorde, pour moi, pour ceux de ma race et pour ceux que j'ai pu aimer avant de me consacrer entièrement au Sauveur mort en croix pour nous.Adieu! mon ami, oubliez l\u2019indienne Sianouina, mais souvenez-vous dans vos prières de la Sœur Marie des Sept-Douleurs qui entre dans le cloître, où les voix harmonieuses des anges, chantant les louanges de la Sainte-Vierge, appellent la fille de Kondiaronk.Je demeure en Notre-Seigneur, Votre humble servante, SŒUR MARIE DES SEPT-DOULEURS.ua 6 +8 61 1 #8 808 00 1 0 0 5 5 0 0 BE EAE es ec A 6 6 + + 8 8 6 + 1 + 8 62 0 vee +S sc as se ee see ees see Dix ans après, le ler août 1701, grâce aux efforts de Kondiaronk, plus de deux mille Indiens, appartenant à toutes les nations de l\u2019Amérique Septentrionale, étaient réunis en congrès solennel à Montréal sous la haute présidence de M.de Frontenac.On y signa un traité définitif de paix, couronnement de la vie du chef Huron.Kondiaronk perdit connaissance pendant son discours, Il fut transporté à l\u2019Hôtel-Dieu, où il rendit le dernier soupir entre les bras de sa .fille, le 1er août 1701.Sianouina mourut en odeur de sainteté quelques années après à l\u2019Hôtel-Dieu de Montréal, pendant une épidémie où elle se multiplia.Jde pili fast ment À gl i Tes trot Bo Coulon Coulon mail\u201d ga ment d trouvé fl Os ils | de Aro wig ja soir LA FILLE DE KONDIARONK 259 M.de Falaise épousa, en 1700, Marguerite Le Neuf de la Vallière (1).Il devint Major de la province de l\u2019Acadie, fut fait chevalier de l\u2019Ordre militaire de Saint-Louis et mourut couvert de blessures et d\u2019honneurs, laissant dix enfants pour le pleurer.M.de Verchères fut tué glorieusement à l\u2019ennemi, à la prise de Haverhill, en 1708.Le bon Pére Millet fut pendant neuf ans captif des Onnontagués.À sa libération, il fut nommé curé de Longueuil, en 1700 (2).G.-A.DROLET.(1) Leur fils, Charles-Thomas de Gannes de Falaise, mon bisaïeul, capitaine dans les troupes de la marine, chevalier de l\u2019ordre royal et militaire de Saint-Louis, épousa, le 23 octobre 1749, aux Trois-Rivières, Angélique Coulon de Villiers, sœur du capitaine Coulon de Villiers, le héros des Mines et du Fort Nécessité, et du malheureux Joseph \u2018Coulon de Villiers, sieur de Jumonville, assassiné, sur l\u2019ordre de Washington, le 18 mai 1754.Mme de Falaise mourut à Chambly, le 8 février 1810, à l\u2019âge de 84 ans, chez son gendre, le major René Boileau, député du comté de Chambly, au premier parlement du Canada, (1791,) mon grand-père, qui laissa des mémoires dans lesquels j'ai trouvé le sujet de la présente nouvelle.(2) D.Girouard\u2014Lake St.Louis et Cavalier de La Salle, p.150.dr eh CON A el EE AR A oH R IR N: i Ri Bi Hi: Bi: LE DIRECTEUR DE REVUE FANTAISIE Les tribulations d\u2019un directeur de revue : tel devrait être le véritable titre de cette écriture.Ah ! je l\u2019ai voulu envers tous et contre tous ; tant pis pour moi m\u2019y voilà maintenant plongé jusqu'aux oreilles, me débattant comme un beau diable pour ne pas être asphyxié par les tracas sans fins, les ennuis invraisemblables, que m'\u2019apporte la situation enviée de directeur de la REVUE NATIONALE, Fonder une revue : c\u2019était le beau rêve que je caressais, quand je portais le fusil, et, après dix ans d\u2019attente, je l\u2019ai enfin réalisé.J\u2019ai créé et mis au monde l'enfant qui, de sui \u2019 vitalité exceptionnelle.Mais de combien \u2018de malaises \u2018de Le n\u2019a-t-il pas déjà été atteint dans sa courte carrière ?Retards dans la réception des manuscrits; mauvaise humeur et exigences de certains écrivains ; correspondances multiples pour ne rien obtenir ; courses après celui-ci, démarches auprès de celui-là ; carottes et paresses des agents ; coquilles mortelles dans certains numéros ; langueur de l\u2019imprimerie ; critiques amères des meilleurs amis, avec commentaires peu encourageants sur le succès de l'œuvre ; grimaces sincères et envieuses de ces mêmes meilleurs amis en face du succès probable ou certain ; fausses rumeurs, frisant parfois la calomnie ; enfin, que vous dirais-je, ami lecteur, toute une théorie incomparable de nuages noirs, qui vinrent, chaque jour, fomenter des ouragans d\u2019inquiétude dans ma bonne âme de créateur d\u2019une revue canadienne-française.Fonder une revue : mais cela veut dire encore capital en masse travail acharné, connaissance de l'anglais et du francais patience, ténacité, persévérance, audace, tout un cortège de vertus et de qualités, ji J en ole J cieux, gr | pre } bres \u20ac après ave, Canad I \u201cTe th RAIN Res is gel i né vs LE DIRECTEUR DE REVUE 261 qui, malheureusement, n\u2019ont jamais pris racine chez moi, ou sont fort anemiées, si elles y existent.Plaignez mes tourments et oyez mes malheurs ! Tout de même, le magazine est né et il vit encore, plein de santé et de vigueur.Il fait nuit.Le directeur repose lourdement dans un sommeil capricieux, où les annonces, le prote, le caractère d'imprimerie, les manuscrits, l\u2019encre, etc, dansent une sarabande étourdissante, avec \u2014 et de première qualité \u2014 chasse à l\u2019abonné payant.Parfois, le pauvre homme ouvre ses yeux fatigués, étire ses membres endoloris, se retourne, en soupirant, sur son lit de supplice, et, après une longue insomnie, réussit enfin à se rendormir, mais toujours avec, dans les yeux, des pancartes énormes, couvrant Montréal, le Canada, les Etats-Unis, l'Univers entier, et portant, en grosses lettres noires, ces mots triomphants : LA REVUE NATIONALE.Le jour arrive et amène la conception nette des tribulations qui l\u2019attendent.Consultation du carnet pour le travail du jour : Arrêter à la laundry pour mon linge : \u2014 singulière occupation pour un directeur de revue ; Voir aux échéances.\u2014 Hélas ! Lire le manuscrit de Monsieur X.Donner le bon à tirer pour la troisième forme et engueuler les typos pour leurs retards, \u2014 c\u2019est le carnet qui parle : Ecrire à Monsieur X.pour un article sur l\u2019économie sociale : Ecrire a A.B.C., etc, pour des articles ; Aller voir M.Paul, à son bureau, pour une étude ; Ecrire à Madame M.pour la remercier de sa gracieuse invitation, que je ne puis accepter ; Poussez la collection \u2014 je te crois.Dire au bureau que je n\u2019y suis pas, quand Machin me demande ; \u2014 oh ?Corriger l\u2019épreuve de C.et traduire l\u2019article de J.Je feuillette plus loin le fameux carnet, et j'y trouve environ une quinzaine de pages aussi palpitantes d\u2019intérêt que celles ci-dessus.Je I TION UL RER PIE 262 LA REVUE NATIONALE m'arrête donc, dans mes citations, de crainte de prolonger chez vous, ami lecteur, une émotion inutile.Le directeur arrive à son bureau, où il trouve son courrier.Dix immenses rouleaux, avec des allures de manuscrits, encombrent sa table ; une liasse de lettres est à côté.Un coup d\u2019ceil rapide sur les manuscrits suffit pour constater qu\u2019ils sont tous intéressants et spirituels.La lecture des lettres est plus difficile.Vient d\u2019abord le défilé des abonnés nouveaux, qui paient.ln- croyable, la quantité d\u2019abonnés nouveaux qui paient d\u2019avance.Le directeur sourit ; il continue sa besogne.Ici, c\u2019est un monsieur anonyme et grincheux, qui relève des coquilles dans les derniers numéros.Le pauvre directeur se sent mourir de tristesse.Là, c\u2019est une demoiselle qui demande une situation de type-writer: c\u2019est la centième.Incroyable encore, la quantité de demoiselles qui sont type-writers.Enfin, vient la marche des factures.C\u2019est le dessert.Si les collaborateurs de la REVUE avaient une idée approximative du flot de factures qui inondent chaque jour le bureau du directeur, ils le paieraient grassement pour écrire chez lui.\u2014M.Chartrand est-il à son bureau ?C\u2019est un abonné qui vient se plaindre.Il sort, consolé.Le directeur se met à faire ses entrées de caisse.\u2014Pan ! Pan! M.Chartrand est-il chez lui ?C\u2019est un collecteur, qui demande de l'argent! Il s\u2019en retourne, furieux.Le directeur continue sa caisse et puis met à jour son grand livre et sa liste d\u2019abonnés.\u2014 M.Chartrand est-il à son bureau ?C\u2019est un ami, Il reste deux heures.Le chef jette alors caisse et grand livre de côté et se met, rageur, à corriger des épreuves, puis il termine une traduction.Il défend sa porte avec acharnement et se plonge dans son travail.Hélas! pan ! pan! c\u2019est une revise d'imprimerie, sur gallées, qui attend les gravures.Il faut s\u2019exécuter.Les épreuves des 1llustrations sont soigneusement découpées et épinglées dans le texte, avec de belles flèches, indiquant leur emplacement.Des légendes sont placées bien en vedette, donnant au prote les instructions nécessaires. & Mj: 1 de LE DIRECTEUR DE REVUE .263 Maintenant le directeur fait sa correspondance.Ici, je m\u2019arréte, car c\u2019est vraiment trop intéressant.\u2014 Pan! pan ! encore! \u2014 M.Chartrand est-il à son bureau ?| \u2014 Non, Monsieur, il est sorti, répond le commis.\u2014 Oui, j\u2019y suis, dit vivement le brave homme, car il a reconnu la voix d\u2019une personne influente, qu\u2019il ne faut pas éconduire.Tête du commis, qui a exécuté sa consigne et ahurissement d\u2019une douzaine de solliciteurs, collecteurs, femmes de bureaux, vendeurs de papier, d\u2019encre, de caractère d\u2019imprimerie, etc, qui attendaient patiemment la rentrée du grand homme.Celui-ci attrappe son courage à deux mains, liquide rapidement la situation et signe des chèques \u2014 oh ! la quantité de chèques qu\u2019il faut signer ! La personnalité influente est partie, mais l\u2019heure a avancé.Un coup-d\u2019œil sur la montre indique qu\u2019il est 5 h.p.m., et pas de lunch depuis le matin.Complètement oublié, au milieu des capiteuses occupations de la journée.Le pauvre homme se précipite à la buvette voisine, ou il croque lestement un sandwich et avale un verre de bière, car il lui faut retourner de suite à son bureau, pour examiner un morceau de musique, qu\u2019un célèbre musicien vient de lui porter.En tête de la REVUE se montre, en évidence frappante, une devise grave, qui se lit ainsi : A l\u2019épée, la force ; À la plume, la prudence, Il faut appliquer cette devise.Aussi, notre directeur a-t-il sérieusement étudié le doux art de la flûte, pour examiner le côté sain et moral de la musique, qu\u2019on lui propose.Il lui faut sévèrement sonder les effets harmonieux du morceau à publier, afin de voir si rien de subversif, d\u2019insinuant, ne s\u2019y faufile.Cette épreuve sonore a lieu après la fermeture officielle du bureau de direction et couronne l\u2019œuvre publique du jour.Mais, il reste bien d\u2019autres besognes à faire à tête soi-disant reposée : articles du mois, correspondances sérieuses, calculs des probabilités de succes, de réduction de dépenses et d'augmentation de recettes.Ceci sepasse entre 8 et 11 heures du soir et, alors, oui alors, le malheureux homme, fourbu, moulu, les yeux battus, la tête lourde, va en- 264 LA REVUE NATIONALE fouir ses fatigues dans son lit, où il ne trouve le plus souvent que rêves nerveux et atroces.Le lendemain, il recommence, et voilà huit mois que cela dure.Ici, ami lecteur, je reprends totalement ma personalité et je m'adresse directement à toi.Je viens de te dire les tracas qui m\u2019assiégent, mais ceux que j'ai énumérés ne sont rien comparés à ceux que je te cache.Le coté financier, par exemple, car je ne suis pas seulement le directeur de la REVUE NATIONALE, j'en suis aussi l\u2019administrateur.Et, à ce titre, on me soumet à de sérieuses tensions d\u2019esprit, parfois embarassantes.Tu me diras très bien que tout ce que j'écris ici ne te regarde en rien.C\u2019est vrai dans un sens, mais c\u2019est à tort, dans l\u2019autre, et voici pourquoi : Je sais fort bien que le genre que j'ai adopté, pour mes écrits, n\u2019est pas dans le ton solennel et prétentieux, qu\u2019affectent presque tous les magazines du monde entier.Mais, si j'écoutais les conseils de tous, ce ne serait plus moi qui dirigerait une revue, ce serait M.tout le monde.J'aime périodiquement à prendre contact avec mes lecteurs et à leur tenir une petite conversation intime où les questions sont traitées en famille.Je laisse à d\u2019autres de mes savants collaborateurs le soin de développer à leur guise les questions importantes.Dans les principes généraux, qui ont toujours guidé ma conduite depuis que nous existons, j'avais exprimé l\u2019espoir que la REVUE saurait parfois se dérider et rire.Buies m'a aidé en ceci, et, tous deux, nous sommes à nous demander si, tout en riant, nous n\u2019avons pas dit des choses utiles.À toi d\u2019en juger, mon cher ami, et, c\u2019est pour cela, que je t\u2019explique ma conduite.L\u2019écrit, ici présent, m\u2019a été inspiré par le dernier numéro de la REVUE NATIONALE, où je relève une coquille gracieuse dans l\u2019article de M.L.-O.David.Il écrivait: \u201c\u2018imprécations à la Camille\u201d et le typographe lui faisait dire : «imprécations & la Canaille.\u201d Ce n\u2019est pas la même chose.| Mon metteur en page ensuite me transposait une page de la chanson de Lavigne.Ce n\u2019était pas la méme chose également.En outre, nombres de lettres sont fausses; des virgules, des points manquent, des traits-d\u2019unions, également.Cela ne me réjouitaucune- ment.direct vel LE DIRECTEUR DE REVUE 265 Mais, il faut être un peu indulgent pour un pauvre directeur qui, parti, gai, pour New-York, à la recherche de sa famille, après une séparation de quatorze mois, s\u2019en revenait dans un train, dont la gymnastique échevelée, au Bog-ake, l\u2019avait un tantinet ébranlé.Une absence de huit jours en fut la conséquence, et, la suite naturelle de tout cela est les coquilles déplorables, que je constate.Que mes abonnés et lecteurs me pardonnent, je tâcherai de ne plus sauter aussi étourdiment, avec mon train, hors du sentier ferré, dans des trous d\u2019eaux, pleins de truites, il est vrai, mais qui me font oublier - pendant huit jours mes devoirs encombrants de directeur de LA REVUE NATIONALE.Voilà encore une fantaisie toute unie.Elle vaut ce qu\u2019elle vaut.C\u2019est du Chartrand spontané, qui a de la chance de m\u2019avoir pour directeur, car c\u2019est une prose que je refuserais certainement, si elle venait d\u2019un autre.J.-D.CHARTRAND.AN SN A CHRONIQUE + Une, deux, trois.Qu\u2019allons-neus aborder ?C'est là le difficile, dans une chronique mensuelle.Les sujets surabondent, et il faut en choisir un, souvent sans raison aucune, au préjudice de nombre d\u2019autres qui ne demandent qu\u2019à se faire traiter.Pour échapper à cet embarras, il faudrait faire une chronique quotidienne.Oui, mais allez-y donc.Jene connais, dans les deux hèmisphères, que Jean Badreux, du Monde, qui soit capable de ce tour de force.Comment cet Hercule de la chronique parvient-il à faire, tous les jours, un article fantaisiste d\u2019une colonne, texte serré, plein de moëlle et de sève, c\u2019est pour moi une cause de stupéfaction.Si, à ce jeu-l?, Jean Badreux n\u2019arrive pas auramollissement complet d\u2019ici à un an, c\u2019est qu\u2019il a des ressources inconnues au reste des hommes.Mais qu\u2019il se garde bien d\u2019abuser à ce point et qu\u2019il pense à Maupassant.Les hommes de la valeur de Jean Badreux ont grandement tort de se prodiguer.Je sais bien qu\u2019à son âge on ne songe guère à ménager ses forces, mais je frémis en songeant qu\u2019il pourrait peut-être se lasser trop tôt de servir tous les jours un dessert dans le Monde, et ce serait un désastre pour notre journalisme, dont il a tant contribué à relever le niveau littéraire en si peu de temps.Derechef, me voilà coi ! Et dire que j'ai devant moi une montagne de choses ! Rien qu\u2019avec les rumeurs qui courent dans les journaux ou à regarder les gens arpenter, en vrai style québecquois, qui est celui du lézard à trois pattes, la seule rue de la haute-ville de Québec où passent les mêmes ombres vingt-cinq fois par jour, il y aurait de quoi faire une chronique des plus amusantes.Mais, voilà: j'ai le diable bleu.Je suis revenu, beaucoup plus tôt que je m\u2019y attendais, des bords lointains où mon Saint-Laurent adoré, le seul fleuve que jaie aimé en ce monde, roule ses grandes vagues vertes ou bleues (cela CHRONIQUE 267 dépend de la manière de voir ou du temps qu\u2019il fait) sur des plages couvertes de varech et exhalant les \u201cprofondes odeurs de l\u2019abîme liquide,\u201d \u2014 je recommande cette fin de phrase à \u201cl\u2019une de nos plus fines plumes.\u201d Pendant deux mois et demi je me suis mis d\u2019accord avec.les voix de la mer et j'ai mugi avec mon grand fleuve, quand il venait s\u2019abattre à mes pieds, après avoir roulé comme un tonnerre sur les brisants et avoir vomi dans l\u2019air, à tous les souffles, ses âcres senteurs qui entrent dans \u2019ame aussi bien que par tous les pores et vous refont un homme nouveau à chaque marée nouvelle.Hélas! hélas! Il m'a fallu quitter ces bords où tout mon être s\u2019était concentré sans réserve, le long des grèves libres et toujours chantantes, en face des horizons illimités et sous un ciel sans cesse grandissant.La, pendant ces deux mois et demi, désormais envolés, je me suis donné à loisir, à volonté, à profusion les plus nobles et les plus réconfortantes jouissances.J'ai plané dans les cieux et j'ai plongé au fond des vagues où les voix mystérieuses des mondes souterrains sont arrivées à mes oreilles ; j'ai écouté les lointains murmures des flots lorsque la marée les gonfle, les ramène et les pousse les uns sur les autres jusqu\u2019à ce qu\u2019ils atteignent le rivage, parfois dans une douce étreinte ou dans une caresse violente, d\u2019autrefois dans un galop cadencé que la pensée accompagne ou imite sans s\u2019en rendre compte, et dont le mouvement ou l\u2019écho reste longtemps encore après dans l\u2019âme bercée'et rêveuse.J\u2019ai pénétré, aussi moi, dans ce grand concert de l\u2019immortelle nature et j'ai résonné sous la main divine qui distribue l'harmonie universelle.et maintenant, oh ! maintenant,en moins de sept heures, \u2014ô vapeur, que de crimes on commet en ton nom ! oh ! progrès, que de nobles victimes on te sacrifie !\u2014je me suis trouvé transporté dans la vieille cité provinciale, dite de Champlain, mais qui est bien plutôt d\u2019Hérodote, où la poussière accumulée de trente siècles et les malpropretés de cent cinquante générations de chevaux ont fait une croûte géologique que n\u2019ont pu définir encore les plus habiles géologues.Nos narines, encore palpitantes des effluves de l\u2019air salin et de l\u2019azone, se sont remplies subitement d\u2019une variété infinie de poussières fossiles et de «stercus\u201d antédiluviens, mes yeux en ont été pénétrés jusqu\u2019au fond de leur orbitre, et mon admirable chevelure, jadis noire, aujourd\u2019hui indécise entre trois ou quatre nuances tirant chacune à l\u2019envie vers un blanc de neige, en est devenue tellement mêlée et emmêlée, enlacée et entortillée, qu\u2019elle n\u2019est plus bonne maintenant qu\u2019à faire de vulgaires ficelles pour attacher les paquets de savon du pays.C\u2019est là ce qu\u2019on appelle \u201c\u2018revenir de la campagne dans ce bon temps,\u201d parce que les jours raccourcissent beaucoup, parce qu\u2019on ne peut plus guère sortir le soir, parce que les nuits deviennenttrop fraîches, Ase RN OREEO URL CLUE LOLI dd aA SSCL dre 29 Ru hl Rye or 268 LA REVUE NATIONALE et surtout, oh ! surtout, parce que tout le monde s\u2019en va.Eh bien! c\u2019est là un préjugé extrêmement funeste.Je déclare que s\u2019il est un temps où l\u2019on doit rester à la campagne, c\u2019est le mois de septembre.C\u2019est là l\u2019époque où la campagne est précisément la plus attrayante et qu\u2019il fait meilleur de vivre.C\u2019est l\u2019époque des excursions, des campements exquis dans les bois, sur le bord des lacs ou sur le rivage des îles.En septembre, les marigouins ont fui vers des cieux moins canadiens, sans compter que des millions d\u2019entre eux ont été aplatis sous des tappes furieuses ; les puces sont à peu près rassassiées ou devraient l\u2019être ou mériteraient de l\u2019être, les brûlots n\u2019ont plus le feu de la première jeunesse, les bois exhalent Les plus savoureuses senteurs et se parent Des plus chatoyantes couleurs.(Quel est le poëte canadien qui va copier cela ?) * Le gibier foisonne, la température est délicieuse, la transpiration modérée, ce qui est un item, sous les tentes, enfin tous les agréments et tous les allèchements se réunissent pour retenir quand même les citadins qui s\u2019obstinent, chaque année régulièrement, à renverser l\u2019ordre des choses et à se priver par routine des plus attrayants et des plus hygiéniques passe-temps qu\u2019un beau pays comme le nôtre peut leur offrir.Je déclare \u201c emphatiquement,\u201d comme on dit dans le style recherché du Palais, qu\u2019il devrait y avoir des lois pour la villégiature, de même qu\u2019il y en a pour la chasse et pour la pêche, et que, puisqu'il existe des règlements pour l\u2019hygiène et la salubrité publique, on devrait en faire également pour rendre le séjour de la campagne obligatoire durant le mois de septembre et même une partie d'octobre.Je vous assure qu\u2019une foule de gens en seraient enchantés.On obligerait ainsi les institutions à n\u2019ouvrir leurs classes qu\u2019au commencement d'octobre, ce qui permettrait aux enfants de gagner un mois de santé et ne leur ferait pas perdre grand\u2019chose sous d\u2019autres rapports, et les chroniqueurs auraient le cœur gai pour faire leur première chronique automnale, au lieu d\u2019être à moitié enragés, comme je le suis aujourd\u2019hui, Enragé, et de plus stupéfait.Oui, je suis stupéfait depuis hier, Je ne pense pas que cela dure encore vingt-quatre heures, mais ce qui est app és bien soll Fron soul Cette CHRONIQUE 269 pris est pris dans tous les cas.Ma stupéfaction avait trois causes.Ne disons pas de paroles inutiles et procédons par ordre : lo.Un de mes amis, un peu gobeur, \u2014 j'en ai quelques-uns, particulièrement parmi mes lecteurs \u2014 m\u2019aborde hier avec une attitude de jaguar se glissant le long d\u2019une haie et me susurre, avec force recommandation de n\u2019en pas parler, bien entendu, puisqu'il allait du même pas le livrer à deux ou trois journaux de choix, que Tardivel, le doux rédacteur de la Vérité, était parti pour les Etats-Unis avec le cash-box de ce pauvre Hector Berthelot, pour aller y faire du prosélytisme sur une grande échelle.Vous qui vivez à Montréal, vous ne vous figurez pas quelle consternation une pareille nouvelle, éclatant tout à coup, à jeté dans les cercles financiers de notre ville.On s\u2019est demandé si les mânes de Berthelot allaient continuer à poursuivre nos banques, même après le départ de leur propriétaire pour un monde que l\u2019on dit meilleur, de confiance ; et comme il ne se présentait personne pour rassurer les timides actionnaires, on a cru toute la journée voir éclater un nouveau \u201c Krach,\u201d comme celui de la banque du Peuple, dont Berthelot tenait dans sa main tous les fils et toutes les ficelles.L\u2019inquiétude s\u2019est néanmoins rapidement évanouie, quand on a appris que l\u2019honorable premier ministre s\u2019était enfin décidé à me nommer trésorier de la province.Vous qui riez de nos misères, féroces montréalais, vous avez dû bien vous amuser à nos dépens! C\u2019est égal ; nous avons eu une rude souleur.,[ 20.Mélancolique et grave, j'étais allé hier sur la terrasse Dufferin- Frontenac pour échapper aux flots de poussière que le moindre souffle soulève dans les rues de la haute-ville, semblables à des arêtes d\u2019alose.Cette poussière est effrayante : jugez un peu de ce que peut bien être une ville macadamisée, qui n\u2019a pas été balayée une seule fois durant toute une saison ! Vous jouissez, n'est-ce pas, féroces montréalais, de nous voir si arriérés, quand vous, vous glissez sur l\u2019asphalte et que vous avez à vos ordres une armée de balayeurs et de nettoyeurs ?Oui, mais, attendez un peu.Voilà déjà que l'eau commence à vous manquer.Or, vous aurez beau faire, vous ne réussirez jamais à avoir un port de mer sans eau, et vous reviendrez tous à Québec penauds et confus, vous reviendrez, dis-je, car vous savez bien que Montréal est composé aux deux tiers de Québecquois.C\u2019est pour cela que c\u2019est une grande ville.Mais n\u2019anticipons pas sur des évènements aussi certains que si je les voyais écrits par une main vengeresse sur les murs de vos salles de festins babyloniens.Du coin de l\u2019œil, du reste absolument indifférent, je regarde cette admirable rade de Québec qui s\u2019étend gur une longueur de quatre milles au moins, et qui \u201c peut abriter toutes les flottes de l\u2019univers,\u201d comme fk.fe A HR i © ! , : ERE rN emi 270 LA REVUE NATIONALE on dit dans les journaux depuis cent cinquante ans.Un spectacle inouï m\u2019attendait, un spectacle comme on n\u2019en a pas vu, certes, depuis l\u2019arrivée de Jacques-Cartier, et comme on n\u2019en verra assurément plus jamais.Que vois-je ?\u2026 Rien.Mais 14, rien.Dans toute cette vaste rade capable d\u2019abriter,.non, je le dirai encore une fois tout 4 I\u2019heure, il n'y avait pas 'ombre nid\u2019un navire, ni d\u2019une goëlette, ni d\u2019une thaloupe, ni de la plus petite embarcation quelconque, et les quais eux-mêmes où, depuis le matin, deux charretiers étaient aux prises avec trois marchands de patates et d\u2019oignons, venus de la campagne, les quais aussi étaient déserts.Le batequ de Montréal venait de partir.Il avait bâillé deux ou trois fois, avait lâché un soupir à moitié étouffé, fait entendre un petit sifflement grêle, invisible à l\u2019œil nu, comme dirait un des jeunes successeurs de \u201c nos plus fines plumes,\u201d et s\u2019était empressé de s\u2019enfuir, en se dissimulant le long de la falaise, comme un remedial order.Le bateau passeur de Lévis, tous les quarts-d\u2019heure, jetait dans l\u2019air un petit cri de moribond et se précipitait vers la rive opposée, semblable au goëland qui, du haut des airs, lancé d\u2019une main sûre.s\u2019il vous plaît, hein ! nous ne sommes pas ici en train de lire un essai devant la Société Royale.Enfin, quoi ?que vous dirai-je ?Il n\u2019y avait rien, et quand il n\u2019y a rien, c\u2019est le néant, comme je l'ai toujours prétendu.\u201c On n\u2019entendait au loin sur l\u2019onde et sous les cieux.\u201d Si vous voulez avoir le reste des vers de Lamartine, prenez-les, au besoin, dans les ¢« Notes de Voyage \u201d du 14 septembre dernier, où vous les verrez accompagnés des deux paragraphes suivants, dans lesquels l\u2019état d\u2019âÂme du poëte est dépeint, comme on ne l'aurait jamais pu rêver : « Envahi par le flot montant de ses émotions rétrospectives, le cœur du poëte se brise, se lézarde en quelque sorte, et laisse sa douleur filtrer goutte à goutte dans des stances qui gémissent et des vers qui pleurent.\u201c Accablé, palpitant, secoué par les angoisses de l'\u2019irrémédiable, il jette d\u2019abord un cri de détresse et de révolte ; puis, écrasé par l\u2019implacable fatalité des choses, il courbe le front devant l'immense douleur acceptée.\u201d Envahi, accablé, palpitant à mon tour, secoué par des émotions et des angoisses, toutes plus rétrospectives les unes que les autres, je quittai la terrasse comme j'avais lâché les catacombes ; je franchis all ls CHRONIQUE 271 cette série de sépulcres qui s'appelle rue Dauphine, rue Buade, côte de Léry, rue Saint-Valier-ouest, et j\u2019arrivai, à peu près sans connaissance, lézardé en plusieurs endroits, me sentant moi-même filtrer goutte à goutte sur des trottoirs inhumains, jusqu\u2019au cœur même de ce faubourg Saint-Sauveur, qu\u2019un honnête homme aurait à peine osé nommer, il y a quelques années seulement.30.Ici,stupéfaction toute autre.Saint-Sauveur, un immense faubourg attenant à Saint-Roch, faubourg bien autrement immense, n\u2019était qu\u2019une fondrière, il n\u2019y a pas plus de deux ou trois ans, avant son annexion à la ville.On n\u2019osait y passer, en grande partie parce qu\u2019on ne pouvait pas, en partie aussi parce qu\u2019on n\u2019osait pas s\u2019aventurer dans ces rues borgnes, tapissées de cabanes, rues qui menaient on ne savait où et qui semblaient un labyrinthe de repaires d\u2019où s\u2019échappaient, la nuit, la plupart des escarpes, personnages ordinaires de la cour du \u2018\u2018 Recorder.\u201d Saint-Sauveur valait beaucoup mieux que sa réputation, je le veux bien, mais l\u2019opinion, ou le préjugé public, ne se forme pas sur des expertises.Donc, Saint-Sauveur était inabordé autant qu\u2019inabordable.Les Québecquois surtout n\u2019y allaient jamais.Pour l'étranger, il ne pouvait avoir d\u2019attraits, attendu qu\u2019il n\u2019y a pas moyen de s\u2019y casser le cou ni de se désarticuler dans des côtes quelconques \u2014 Saint-Sauveur étant aussi plat, sur toute sa superficie, qu\u2019un discours du trône \u2014 il n\u2019y a pas de monuments non plus, comme à la haute ville, où l\u2019on a réussi enfin à fixer le site du monument Champlain, après quarante-sept ans de discussions extrêmement animées, mais peu concluantes, il n\u2019y a pas non plus de remparts, ces cercles de pierre chers à une dizaine de fossiles, sourds, muets, aveugles, idiots, lézardés et envahis par toutes les angoisses réunies de l\u2019irrémédiable ; il n\u2019y à pas de canons, image ineffaçable, à jamais la plus chère, de ce que fut Québec jusqu\u2019à l\u2019année 1775, il y a juste cent vingt ans;.enfin, Saint-Sauveur est dépourvu de tous ces attraits que font tressaillir d\u2019orgueil le débitant de coton au fond de sa boutique empoussiérée, et le bourgeois datant du commencement du siècle, qui ne voit pas pourquoi il verrait, sur ses vieux jours, Québec autrement qu\u2019il l\u2019a vu en 1825, alors qu\u2019il glissait sur les glacis, dans son petit traîneau, et qu\u2019il courait par la ville en mocassins, une tuque sur la tête et une ceinture \u201cfléchée\u201d autour des reins.Non, Saint-Sauveur n\u2019a rien de tout cela, mais il a maintenant des rues, toutes macadémisées, des rues qui commencent a être bâties beaucoup mieux que bon nombre de celles de la haute-ville, des rues où l\u2019on respire et une population qui se remue.Saint-Sauveur et Saint-Roch réunis sont le Québec de l\u2019avenir, une ville qui va s\u2019étendre indéfiniment le long de la rivière Saint-Charles.Avant quinze ans d\u2019ici, la haute-ville sera devenue simplement un a LI ae a aOR 272 LA REVUE NATIONALE musée où les amateurs de boutons de guêtre pourront venir faire des fouilles ou déchiffrer des inscriptions, mais Saint-Sauveur et Saint-Roch qui, dès maintenant, renferment les deux-tiers au moins de toute la population québecquoise, seront devenus une ville de cent mille âmes, et c\u2019est grâce à leur active et entreprenante population que la noble capitale provinciale aura déchiré ses bandelettes de momie et aura rélégué courtoisement dans un coin, pour s\u2019y regarder entre eux comme des bonzes exotiques, immobilisés dans la contemplation mutuelle, tous les bonshommes \u201c rétrospectifs \u201d qui ont tout fait pour arriver à ne rien faire.: ARTHUR BUIES, fnnnels mg prend a @ ln Jin Ti Hi la CHRONIQUE DE L\u2019ÉTRANGER Mettons un peu de méthode, si vous le voulez, dans notre petite excursion à l\u2019étranger.La première étape sera chez nos voisins, Messieurs les Yankees, à New-York, où vient de s\u2019opérer un fiasco de première taille.Les Etats-Unis détiennent, depuis près de cinquante ans, une fameuse coupe, donnée en prix, par la reine Victoria, au yacht à voile, ayant eu la plus grande vitesse, dans une course internationale, entre l\u2019Angleterre et l\u2019Amérique.Depuis, Albion s\u2019est coupée en quatre pour arracher aux Yankees ce trophée de cinquante piastres, et, pour ce, elle a déjà fait plus de $2,000,000 de frais sans succès.Cette année, les préparatifs anglais ont été particulièrement exceptionnels.Lord Dunraven, un riche sportsman, a fait construire un magnifique yacht, qui, manié par des marins d\u2019élite, devait assurément reprendre possession de la précieuse coupe.Les Américains, de leur côté, ont fait feu de tout bois, en mettant à l\u2019eau un instrument des plus perfectionnés, capable de tenir tête au rival anglais._ 4 Valkyrie 111, tel est le nom de I'\u2019Anglais, et, Defender, celui de I\u2019 Américain.La course avait lieu à New-York, dernièrement, et la première manche fut gagnée par Defender.Valkyrie III, dans la deuxième course, après avoir un peu désemparé son concurrent par une manœuvre discutable, arrivait bon premier, mais les juges lui ôtait la partie pour foul.À la troisième épreuve, lord Dunraven saisit un prétexte quelconque pour ne pas courir, et Defender arrivait premier, mais seul, au but.Il s\u2019en suivit une échange de correspondance qui dénote, des deux côtés, une frousse intense.Les Américains craignent affreusement de se faire battre, tandis que les Anglais désespèrent de vaincre.Voilà le seul secret du conflit.18 RO 274 LA REVUE NATIONALE Il est réellement extraordinaire, pour de communs mortels, de constater l\u2019acharnement apporté dans une pareille lutte pacifique.Les deux peuples en question sont pratiques en tout à l\u2019extrême, et, cependant, ils mettent ici, dans ce concours, une coquetterie sentimentale, qui étonne grandement.L\u2019Angleterre est assurément la nation supérieure au point de vue du fair-play.À Cowes, les Américains étaient bien mieux protégés que les Anglais à New-York, où une flotille de bateaux de plaisance, montés par une populace patriotique, par conséquent extrêmement hostile au rival, s\u2019est sciemment mise dans le chemin du yacht de lord Dunraven.Celui-ci, désespéré, a tout lâché, et est parti pour son pays, la mort dans l\u2019âme.Ses intentions étaient bonnes pourtant, puisqu\u2019il avait promis à son équipage, trente shellings par tête et par semaine, leur vie durante, s\u2019ils gagnaient le prix, avec ensuite, une pension copieuse pour ceux que la vieillesse ou les infirmités empêcheraient de naviguer.Les calculs, faits à ce sujet, démontrent que lord Dunraven se fendait ainsi de $400,000 pour avoir le plaisir de remettre à la reine le trophée en litige.C\u2019est donc partie remise, avec d\u2019autres acteurs, car \u2018un Monsieur Rose, anglais de qualité, vient de lancer un défi solennel aux Américains pour l\u2019année prochaine, Je ne dormirai guère tant que cette importante lutte n\u2019aura pas reçu une solution quelconque.Avant de quitter les Etats-Unis, disons un mot sur un potin, qui défraie la chronique mondaine des journaux américains.Ils prétendent que le marquis de Castellane, époux de miss Anna Gould, a déjà dépensé un million de la dot de sa femme.Ils s\u2019étonnent de bien peu, car je suis, moi, assez surpris d\u2019apprendre que la somme ne se chiffre pas par plusieurs millions.Quand on prend du marquis, on en saurait trop prendre.Miss Gould, ou plutôt Madame la marquise | Boniface de Castellane, en verra probablement bien d\u2019autres avant peu.Le contre-amiral Kirkland commande l\u2019escadre volante américaine, qui opère dans les eaux françaises.C\u2019est un ami intime du président Faure.À l'avènement de ce dernier à la tête du peuple français, l\u2019amiral Kirkland lui écrivait une lettre de félicitations, sans la faire passer par | la voie diplomatique.| Naturellement, tout militaire n\u2019aime pas ou jalouse la voie diplo-# matique.; De là, belle colère du Secrétaire d\u2019Etat, à la marine, aux Etats- Unis, qui somme l\u2019amiral Kirkland de lui soumettre la teneur de sa lettre.Celui-ci se rebiffe et répond évasivement.Le ministre américain Te qu J jot { side Jue gal quo devo abusé centre pis gee url meric Re Taisen Pa Le.dans to ven Or, (arémer | Ls.Au ont ltd sy Pur ie ( il ny qu Eng hb RL \u201cgy ig ff lg \u20ac à de aa Ine, Vl Thats alee ent ond Tort a 031s us là ait Qu eur Calls CHRONIQUE DE L'ÉTRANGER 275 riposte par un blame officiel, que l\u2019amiral n\u2019accepte pas.La en est la question.Morale : discipline militaire et méthodes diplomatiques ne s\u2019accordent guère entre elles.Cet amiral Kirkland, qui vient de nous prouver son indépendance vis-à-vis de son chef hiérarchique, est cependant d\u2019accord avec un lieutenant de vaisseau anglais sur la question des missionnaires anglais et américains en Chine.Tous deux disent que la majorité de ces messieurs, qui vont ainsi au loin porter l\u2019étendard de la civilisation, sont pleins d\u2019intérêt et de dévouement, mais que, par contre, une grande partie ne valent rien et abusent du pays, qui leur donne l\u2019hospitalité.Ils s\u2019introduisent dans un centre chinois, qu\u2019ils n\u2019ont aucun droit d\u2019habiter, bousculent brutalement les traditions acquises, se fourrent partout et fatiguent l\u2019indigène, qui, de guerre lasse, les tue, pour s\u2019en débarrasser.Un Chinois ne vaut rien par lui-même, mais devient une teigne, si un missionnaire anglais ou américain le travaille quelque peu, au nom de la civilisation.Remarquons bien que c\u2019est l\u2019amiral Kirkland et le lieutenant de vaisseau anglais, qui parlent.Passons l\u2019Atlantique et rendons-nous en Angleterre.Le Parlement nouveau, avec lord Salisbury pour grand maître, sévit dans toute sa majesté.Les principales choses qui passionnent le gouvernement sont les massacres chinois et arméniens.Or, en Chine, on tergiverse comme toujours, et, en Turquie, on met carrément les conseils des Anglais au panier.Les Chinois craignent un peu l\u2019européen depuis que les Français leur ont flanqué une pile au Tonquin, et, en conséquence, ils font semblant de céder aux objurgations des Anglais et Américains, qui déplorent le massacre de quelques-uns de leurs compatriotes.Pour ce, ils viennent de couper le cou à quatre de leurs concitoyens, qui s'étaient montré trop enthousiastes dans la bagarre contre les établissements exotiques.Mais, cette punition paraîtra maigre à quiconque sait qu\u2019on coupe, en Chine, plus facilement le cou à un homme, qu\u2019une cuisinière le fait à un poulet, au Canada.Kung Tajen, ambassadeur chinois à Paris, défend habilement ses compatriotes.ll accuse les Russes d\u2019être les instigateurs de tous les massacres, Il prétend que le sentiment d\u2019hostilité contre les étrangers est engendré par des raisons locales et n\u2019est aucunement général.Dans grand nombre d\u2019endroits, par exemple, une sincère amitié est témoignée aux missionnaires, particulièrement à ceux qui sont catholiques ; 276 LA REVUE NATIONALE tandis, qu\u2019ailleurs, l\u2019aigreur de ses compatriotes provient du tempérament personnel de l\u2019individu en cause, qui abuse de la bonté de la population.Partout, se rencontrent des pécheurs en eau trouble, qui profitent du mécontentement général, pour arriver à leurs fins.Et, c\u2019est ainsi, que, depuis la guerre sino-japonaise, on voit des émissaires russes, des vauriens \u2014 c\u2019est l'ambassadeur chinois qui parle \u2014 qui viennent exploiter partout les mécontentements locaux, de manière à engendrer des conflits graves, à la suite desquels ils trouvent leurs bénéfices, Et, ici, ces bénéfices sont la rupture des relations amicales avec l\u2019Angleterre et les Etats-Unis, ce qui ne laisserait à la Chine d\u2019autre alternative que de se jeter dans les bras russes.C\u2019est assurément là une situation bien triste, mais, consolons-nous, en songeant que, si les commissions anglaises et américaines n\u2019ont pas encore réussi à obtenir du gouvernement chinois un seul sou d\u2019indemnité en faveur des victimes des derniers massacres, M.Gérard, l\u2019agent diplomatique français, en Chine, vient, lui, de faire signer un traité, en bonne et dûe forme, par lequel ce pays accorde 4,000,000 de francs aux familles de ses compatriotes tués par la populace chinoise et le droit exclusif aux ingénieurs français d\u2019exploiter les mines de toutes sortes dans certaines régions.N\u2019est-ce pas là un indice indiscutable de la force actuelle de la diplomatie française et du respect que la grande nation inspire à tous les peuples?Lord Wolseley, le héros de Fort-Garry, d\u2019Abbomey, du Zoulouland, de Tel-el-Kebir, de l\u2019Afghanistan, le plus grand homme de guerre anglais, vient d\u2019être nommé commandant en chef de l\u2019armée en remplacement du duc de Cambridge, oncle de la reine, qui en était le chef depuis près de quarante ans, C\u2019est une ère nouvelle qui s'ouvre pour l\u2019armée anglaise.Lord | Wolseley, quoique assez âgé, est de la jeune école, et le duc de | Cambridge était le champion de la routine, du vieux jeu, Le premier acte de lord Wolseley fut de lancer un appel aux inventeurs d\u2019une chaussure parfaite pour le troupier.Ne rions pas.La chaussure est tout à la guerre.Un fameux général français, le maré chal Bugeaud, disait que celui qui inventerait une chaussure, ne blessant | pas les pieds, et un harnachement parfait pour les chevaux de selle, aurait résolu les deux plus grands problèmes de la guerre.Le maréchal Wolseley semble donc entrer dans la voie du vrai | progrès moderne, en l\u2019art militaire, et ce premier pas fait bien augurer | de ses actes futurs.M.Gladstone, le grand old man anglais, paraît s'être un peu fourvoyé, dans la question des massacres arméniens.ef | \u201cJ is A is) nse se jour al lent ith Jaro pra péril fons sien : de cor J pa [ Fake d'art scrap J; f, Cs Lens J pours: is de tendre Seb] Te li droit Ortés § CHRONIQUE DE L'ÉTRANGER D'UT Il a parlé crûment aux Turcs, qui ont protesté.Gladstone avait raison, mais il l\u2019a trop fait voir.C\u2019est comme dans le Home-Rule, où il se montrait humanitaire, comptant sur sa haute situation pour faire passer une mesure anti-populaire, sans consulter ses partisans, Il a raté son coup.En politique, il faut des followers, sinon c\u2019est l\u2019échec, même pour les plus forts, Le lord-maire de Londres vient de faire une visite sensationelle, en France.Partout, il fut reçu avec une grande courtoisie, côtoyant l\u2019enthousiasme, comme à Bordeaux, par exemple.Ce gentleman méritait bien ces réceptions.\u2014 Oui, messieurs, a-t-il dit aux Français, nous sommes rivaux partout, mais nous sommes aussi deux grands peuples intelligents, travailleurs et soucieux de nos intérêts ! Si nous avons des conflits, règlons-les comme des particuliers, au moyen de conférences, d\u2019explications et de juges, au besoin.Mais, la guerre entre nous, pouah! pour si peu, voyons, nous ne serions plus de notre siecle.Voilà, en substance, le langage d\u2019un homme bien doué, que j'aime de confiance, sans le connaître.Dernièrement, une grande Conférence Internationale, en faveur de la paix universelle, se tenait à Bruxelles.Un M.Snape, délégué de Liverpool, s\u2019est amèrement plaint des Yankees, qui ont refusé de payer les indemnités prescrites par le tribunal d\u2019arbitrage de la mer de Behring.En face, il citait la soumission scrupuleuse de l'Angleterre, dans l\u2019onéreuse affaire de l\u2019Alabama.J\u2019approuve l\u2019Angleterre ici, qui, guoiqu\u2019en disent les préjugés \u2014 et, c\u2019est surtout parcequ'\u2019ils le disent trop \u2014 tient toujours ses engagements en matière d\u2019argent.Madame Langtry, une actrice très à la mode, vient de se faire voler pour $200,000 de bijoux.J\u2019en suis bien attristé, mais cela ne m\u2019empéche pas de faire rapidement mon devoir en traversant la Manche, pour me rendre en France, où nous allons séjourner quelques instants, avec un sensible plaisir, Nous tombons ici en pleines grandes manœuvres, dans les Vosges.Cent vingt à cent trente mille hommes ont été aux prises pour rire, mais c\u2019est imposant, allez, de voir une pareille agglomération humaine, se mouvoir, avec méthode, à travers monts et vallées.Le cœur nous en défonce la poitrine.Il y avait beaucoup de Russes dans tout cela, beaucoup trop, d\u2019après moi.Cette alliance franco-russe est trop superficielle pour m\u2019inspirer confiance.Pourquoi ne pas publier carrément les clauses du traité, s\u2019il 218 LA REVUE NATIONALE existe réellement, comme l\u2019a fait la Triple-Alliance, au lieu de jeter ainsi de la poudre aux yeux.Cela me fait l\u2019effet d\u2019une commère authentique, qui débute toujours.par vous dire, à votre première visite: \u2014 ¢ Vous savez, moi, je ne dis jamais de mal de personne.\u201d Entre nous, c\u2019est parce qu\u2019elle en dit trop, qu\u2019elle éprouve le besoin de dire le contraire.C\u2019est comme l'alliance franco-russe, on la montre trop pour qu\u2019elle soit réelle.Je souhaite de me tromper, mais je crains.A Madagascar, on crève comme des mouches, etle succès est éclatant.La reine, son mari, le premier ministre, tout le monde fuient, font place nette devant les français.C\u2019est très flatteur pour la France, mais les pauvres diables que mangent la dyssenterie et les fièvres typhoïdes, qu\u2019en dirons-nous ?Morts pour la patrie, c\u2019est vrai, et les mamans qui pleurent, c\u2019est vrai, ça aussi et tout aussi intéressant.Soyons sans inquiétude, Madagascar sera à la France sous peu, car rien ne résiste à cette formidable nation, mais celle-ci aura dépensé, dans cette conquête, une quantité de vies humaines infiniment supérieure à la valeur morale ou matérielle de cette île empestée.Les anarchistes ont voulu faire sauter M.de Rotschild, le riche banquier juif, et c\u2019est son secrétaire qui a écopé, C\u2019est toujours ainsi, et cela devient inquiétant pour ceux qu\u2019em- .ploient les hommes riches.Le duc d'Orléans est fatigué d\u2019être prétendant à la couronne de France.Il vient de s\u2019apercevoir que cette couronne n\u2019existe plus, et il a cessé de la chercher.C\u2019est très sage de la part de ce jeune homme, que j'estime tout particulièrement depuis l\u2019accomplissement de cet acte vraiment sensé.Traversons la frontière et allons en Allemagne.L'empereur Guillaume est toujours là, en ébullition.Il vient de faire de grandes manœuvres, où quatre-vingt mille hommes se sont tremoussés.Waldersee était son concurrent et lui fit subir une magnifique défaite, au début, à la suite d\u2019une marche forcée inattendue, qui mit par terre une quantité d'hommes, au moyen d\u2019insolation.L\u2019empereur était furieux, mais trés content, de constater, chez le général Waldersee, un splendide dédain de la vie humaine, signe supérieur chez l\u2019homme de guerre.Ces manœuvres sont maintenant terminées et Waldersee vient d\u2019être fait maréchal en récompense de sa valeur intellectuelle sinon humanitaire.repos 10S, TES S018 [ncn lg | crea a CHRONIQUE DE L'ÉTRANGER 279 L\u2019art de la guerre, en temps de paix particulièrement, est une chose admirable.Partout, en Allemagne, on fête le vingt-cinquième anniversaire des victoires allemandes, en 1870.C\u2019est triste, pour les Français, mais légitime, chez les Allemands.Ces derniers ont battu les premiers et ils s\u2019en réjouissent; cela est vraiment par trop naturel.Ils pourraient peut-être y mettre un peu plus de circonspection, mais enfin la nature humaine est faible partout et elle aime grandement à fêter les souvenirs des instants de dangers mortels.Je dois avouer que les délégations, qui ont visité les champs de bataille de 1870, n\u2019ont pas oublié les soldats français, tués à l\u2019ennemi.De magnifiques couronnes de lauriers ont partout été placées sur leurs tombes, avec des discours, dont voici le résumé : «Nous déposons une couronne sur la tombe des- Français, qui reposent ici.C\u2019étaient nos ennemis, il est vrai, mais, eux aussi, comme nous, combattaient pour leur patrie.À ce titre, ils ont droit à notre respect.Dans la mort, il n'y a plus d\u2019ennemis ni d\u2019amis, il n\u2019y a qu\u2019un souvenir attristé, que nous soulignons par nos prières silencieuses.Inclinons-nous donc et prions pour tous les morts de 1870.\u201d Savez-vous que ce petit discours n\u2019est pas bête du tout.Mon Dieu! comme il nous reste encore des étapes à parcourir avant de terminer notre course.Hatons-nous, bravement, si nous voulons arriver à notre but.En Russie, le Czar est triste et la Czarine est nerveuse, les nihilistes, ces infectes coquins, qui font tout sauter à la dynamite, étant de nouveau en pleine période de gestation.Le jeune roi Alexandre, de Serbie, a failli se noyer à Biarritz.Il se baignait avec un maître nageur, quand une grosse vague est venue et les a emportés tous deux.Grâce à sa vigueur, le roi se tira d\u2019affaire et le baigneur se noya, En Belgique, la Reine a manqué se tuer.Elle fit une terrible chute de voiture, mais elle s\u2019en tira avec une contusion honorable, qui ne laissera aucune trace.A Madagascar, un général indigène a eu la malencontreuse idée de se faire battre par les Français.Ses compatriotes le prirent, le jugérent vivement et le brulèrent rapidement.Voilà une justice très saine. 280 LA REVUE NATIONALE A Cuba, on vient de proclamer la République, avec Masso, comme président et Camageay (?) pour capitale provisoire.x C\u2019est un premier pas dans la voie moderne.Mais, l\u2019Espagne ne badine pas ; elle va envoyer cent mille hommes et dix-neuf vaisseaux de guerre pour dompter les Cubains.Au besoin, elle en fera fusiller ou pendre une grande quantité, ce qui sera approprié aux circonstances.En Italie, le roi Humbert a fait une chute de cheval retentissante, mais il n\u2019a pas été blessé, ce qui est heureux.Les Garibaldiens et les Italiens viennent de fêter le vingt-cinquième anniversaire de la prise de Rome, à notre Saint-Père le Pape.C\u2019était un triomphe facile, où dix contre un furent les acteurs.Les Italiens ont assurément tous les droits d\u2019en être fiers, mais ils ne sont pas difficiles.En Espagne, le petit roi de neuf ans a écrit sa première lettre.C\u2019est là un événement remarquable, qui a, un instant, fait oublié les ennuis de.Cuba.Le cher petit homme, trés str de son orthographe, a été souverainement froissé de ce que sa mère ait fait une correction à son texte.Cet orgueil précoce fait bien augurer, pour l\u2019avenir des fiers Espagnols, qu\u2019Alphonse est appelé à commander.La mobilisation des réserves pour Cuba a donné lieu à des ennuis.A Gérone et à Mataro, les hommes refusaient de marcher, et les gendarmes en ont tué plusieurs, ce qui a encouragé les autres à s\u2019embarquer.| On profite de l\u2019absence des cent mille hommes, envoyés aux Antilles, pour réveiller l\u2019idée républicaine, en Espagne.On se révolte un peu partout, mais sans trop de suites graves encore.A Terreneuve, chez nous, à nos portes, encore un conflit à propos du french shore.Des pêcheurs terreneuviens prenaient tranquillement du poisson quand on vint les chasser.Ils se portèrent plus loin, mais là, même opération contre eux, De guerre lasse, ils s\u2019en allèrent, en protestant.C\u2019est ennuyeux pour ces pauvres gens.Ils ne peuvent pas même conquérir leur subsistance sur leur propre territoire.Je les plains et je blâme les traités éternels.Voilà assez causé.Mon papier est fini.Et, si vous le voulez bien, nous reprendrons notre conversation au prochain numéro.R.DE LA PIGNIERE, fas pid USA AS ot 4 le A Mlle OLYMPE L.ley CONSOLATION 8 Paroles d'Armand OylVestre.[Tusique de Gatdiose Paradis.le MODERATO con espress.~~ NS 8 rm [TN pi De PIANO.mf in 8 Ie 183 à 13 ms Si sur ta douleur so -li- I Is ; mp Pp aA 0% A tal Tu laisses ton cœur se fer - mer, re, el oo PT Ee FEF 3 \u2014e re, On peut plus d\u2019une fois ai - Si tu ne crois pas que Sur ter yn iQ BI A . 282 LA REVUE NATIONALE ta douleur an-ci crescendo, con fervore.Se con-sume en re-grets charmeurs, O pauvreâmesœur de la poco rit.dolce.Se mien meurs ! meurs | meurs l.\u2026\u2026\u2026\u2026.\u2026.?Re ct II Mais si l\u2019espérance réveille | Des rêves d\u2019or sur ton chemin, ] Si tu sais qu\u2019aux maux de la veille Succèdent les biens de demain, Et si ton ivresse ancienne Renaît au souvenir ravis O douce âme, sœur de la mienne, Vis! Vis! Vis! III Si tu sens que ta destinée Est d\u2019aimer pour souffrir toujours, Et que le temps t\u2019a ramenée Au seuil de nouvelles amours, S'il faut\u2019une main à la tienne Et des regards amis aux tiens, O chère âme, sœur de la mienne, Viens ! Viens! Viens ! M.le Dr G.PARADIS MONTMAGNY, Août 1895, lence prt mil BY ture par déne 0d {le pr Io] hs ng [1H] / / / J» Ni I 2kdi MODES ET MONDE Occupons-nous donc des modes d\u2019automne, puisque cette saison par excellence des soleils tristes et des sourires mouillés est arrivée.Je me hate done de venir vous faire part de quelques renseignements précieux sur la mode que j'ai obtenus en glanant un peu à droite et à gauche, en choisissant ce qui saurait le mieux vous convenir.Le règne de la broderie, paraît-il, va revenir et le jais ne diminuera pas sa vogue.Les jupes ne seront plus si unies et l\u2019on verra, en guise de garni tures, des tabliers brodés et des plissés accordéon.Cela fera certainement perdre aux jupes de leur ampleur actuelle, ce qui ne sera pas un mal.On annonce aussi que les robes de dîner .et toutes celles comprises sous la dénomination de robes de toilette se feront avec une petite traîne, et non plus rondes comme au printemps.C\u2019est très élégant et gracieux, pourvu toutefois que l\u2019on ne franchisse pas le seuil des salons, car rien ne saurait être plus désagréable dans la malpropreté des rues.La croisade que l\u2019on prêche contre les manches bouffantes ne semble pas produire grand effet ; elles ne diminuent pas de volume sur les cartes de mode, mais il est certain qu\u2019elles ne peuvent résister bien longtemps à une plus longue épreuve, et, Une bonne raison pour ce changement, c\u2019est notre inconstance à suivre trop longtemps la même mode.Avez-vous entendu raconter l\u2019histoire de cette dame qui donna un jour en aumône, à une pauvre femme, une des manches de son manteau de drap.Avec cette manche, la mendiante sut se créer pour elle-même .une paire de manches fort respectables et il lui resta assez d\u2019étoffe pour faire un pantalon à son petit garçon ! Mais si les jupes et les manches prennent des proportions modérées, il sera plus facile d\u2019utiliser les anciennes toilettes, et l\u2019on pourra se tenir au niveau de la mode sans grandes dépenses.Il est évident que nous sommes loin de l\u2019époque où l\u2019on recevait de sa grand\u2019mère, pour les transmettre à sa petite-fille, des japes de soie tenant debout, des mantelets et des garnitures bravant les injures du temps.Pourtant, et je le répète après nombre de personnes expérimentées, sous des doigts habiles, quelques verges de dentelles, de rubans ajoutés avec goût sur une robe 284 LA REVUE NATIONALE mise de côté, la transforment comme par enchantement, la faisant passer pour neuve.La toilette ainsi rajeunie devient, selon l\u2019expression usitée, une de ces choses faites avec rien qui ont fort bon air quand elles sont portées d\u2019une façon particulière et par certaines personnes.Quoiqu\u2019on dise, les modes ne changent pas essentiellement tous les mois Sauf les grandes modifications des saisons, elles varient seulement dans quelques détails et il est assez facile de les suivre de près.Les collets blancs ou noirs en dentelle et en soie ont une vogue extraordinaire qui s'affirme avec l'automne.Il y en a de plusieurs formes, sans oublier de mentionner celui que l\u2019on appelle col-pèlerine, moyen-âge, découpé en pointes devant, formant pèlerine arrondie derrière.Ces cols, sur une robe unie et de couleur foncée, sont du plus bel effet et seront très toilette cet hiver pour les costumes d\u2019intérieur.Le vert de toutes les teintes moyennes et foncées semble devoir remplacer le bleu.Les nuances n\u2019en sont peut-être pas toutes agréables, mais il est reconnu que pour qu\u2019une couleur plaise, cela dépend absolument de la personne qui la porte.Il est admis généralement que le vert sied aux blondes.Cependant, c\u2019est une erreur, il y a des blondes que le vert enlaidit et rend la peau verdâtre ou jaune.Il faut donc apporter dans le choix des couleurs beaucoup de tact et de discernement, Voici quelques données générales sur les chapeaux d\u2019hiver.Ils seront recouverts d'autant de plumes qu\u2019il sera possible de loger, mélangées d\u2019un peu de ruban.Les plumes seront donc employées à profasion, Quant aux formes et aux couleurs, elles seront comme à l'ordinaire : petites et grandes, exagé - rées ou très discrètes, ad libitum.A propos de modes, on parle souvent de l\u2019originalité de Sarah Bernhardt qui, au milieu de l\u2019été, par un brûlant soleil, porte un manteau en \u2018\u201c\u2018 sealskin.\u2019 C\u2019est une excentricité assurément mais les personnes qui portent des visons autour du cou par une chaleur torride ne sont pas loin d\u2019être tout aussi excentriques.Je ne sais ce que l\u2019on peut trouver d\u2019élégant ou de confortable dans une mode pareille.Mais pour en revenir à la grande actrice, Dona Sol porte en guise d\u2019ornement un bijou se composant d\u2019une longue chaîne d\u2019or à laquelle sont suspendus par intervalles des vieux crucifix, des pierres précieuses, des trophées rapportés çà et là de ses nombreux voyages, et qui forment une série de souvenirs très intéressants.Les nouvelles voilettes sont en tulle très fin avec de petits pois blancs.C\u2019est dit-on le genre qui convient le plus à tous les teints et il a du moins le mérite d'être très-sobre.Il faut toujours faire attention en mettant une voilette que les pois ne se trouvent pas, soit sur le bout du nez, soit sur un œil, car à distance l'effet en est grotesque et ridicule.Est-il encore trop tôt pour vous parler des toilettes de soirée ?Risquons toujours.Si j'attendais à un prochain numéro je pourrais dans l\u2019intervalle oublier ce que j'ai à vous dire et ce serait trop dommage.pot are gel vert gout.at dell jou! (I (I 285 MODES ET MONDE Eh bien ! sachez que les fleurs, artificielles ou naturelles, seront beaucoup portées sur les robes de bals.Naturellement, il est nécessaire que la nuance des fleurs s\u2019harmonise bien avec celle de la robe.Une riche héritière de Californie à commandé dernièrement chez Worth, à Paris, une toilette de soirée en mousseline de soie couleur vert pâle, toute garnie de boutons de roses mousseuses.Il y avait une guirlande tout autour du corsage et de la jupe.Les manches très-bouffantes se terminaient par une rangée de boutons de roses et à la ceinture une espèce de cordelière composée de mêmes fleurs retombait gracieusement sur le côté.Le journal qui donne les détails de cette toilette ajoute que l\u2019effet était charmant.Les jardins parisiens se préparent, dit-on, à donner plus de brillant que jamais à la mode de cet hiver, qui sera de servir au dessert, sur la branche, les fruits d\u2019arbres nains cultivés en pots.Au seizième siècle, ce genre de culture se pratiquait sur une grande échelle.Un grand jardinier de cette époque enseigne à cultiver ainsi les cerisiers, les pêchers, les poiriers, les pruniers, etc, il fait ressortir l'avantage qu\u2019il y a pour chaque convive d\u2019avoir à table, devant soi, un arbre chargé de fruits.Je le crois bien! Mais ils sont rares les millionnaires au Canada qui puissent s'offrir cette fantaisie.Voici des règles qu\u2019un facétieux a posées pour la saison prochaine : La tête haute sera portée par ceux qui ont la conscience pure.Ce sera le contraire pour ceux qui ont des crimes à se reprocher.Les bourses bien garnies ne seront pas mises de côté encore.On les portera comme d\u2019habitude.On continuera à s\u2019injarier dans les journaux, et les destitutions politiques seront bien vues.Les relations entre les pauvres et les riches, parents ou non, seront hors de mode cette année.Pour les chapeaux, ce qui sera le plus de mode sera de les payer d'avance.Les manchettes des messieurs seront en toile blanche pour ceux qui paieront leur blanchisseuse et en fer pour ceux qui déroberont quelque chose.Les bâtons des hommes de police seront souvent portés sur la tête des gens.Et ainsi de suite mais je vous fais grace du reste.en - D PEER EEE ER CCC PUNY .4 286 LA REVUE NATIONALE \u201c Qu'est-ce qu\u2019un diner à la Russe ?\u201d me demande madame L.dans une petite lettre que je reçois à l'instant.Je vais m'\u2019efforcer de lui donner à ce sujet tout ce que j'en sais moi-même.Quand les potages, le poisson, les viandes, le gibier, en somme tous les plats chauds, et de plus les salades et le fromage sont servis sur le buffet et non pas sur la table on appelle ce service à /a Russe.Naturellement, ce genre de service nécessite des servantes ou des garçons bien stylés.Sur la table alors, il n\u2019y a pas de dessous de plats, ni de couteaux et fourchettes à dépecer.On peut également se dispenser de salières et de poivrières à moins que celles-ci ne soient tellement jolies qu\u2019elles servent en guise d\u2019ornements.Excepté pour le céleri, les invités ne doivent pas demander de sel ni assaisonner les mets qu\u2019ils ont dans leur assiette ; ce serait faire un pauvre compliment à la cuisine de la maison.Cela me rappelle avoir lu, quelque part, qu\u2019un cuisinier d\u2019un roi de France s\u2019est suicidé en voyant son royal maître mettre un peu de poivre dans sa soupe.Le surtout doit être arrangé avec le plus grand soin possible.Pour cela, il faut faire appel à son goût artistique, J'ai gardé le souvenir d'un ornement de centre superbe fait de feuilles de vignes et autre feuillage où se cachaient, comme dans un nid de verdure, des fruits vermeils et succulents.Les verres à vin ne devraient être remplis qu'aux deux-tiers.Plusieurs personnes qui ne boivent pas de vin permettent cependant, au garçon, de leur en verser pour ne pas se singulariser et surtout pour ne pas être désagréable aux yeux de leurs hôtes.Réponse à Céline.\u2014 Un prêtre n\u2019est pas considéré comme un homme ordinaire par une femme appartenant à la religion catholique.En conséquence, celle-ci ne lui tendra pas familièrement la main la première, comme à un homme du monde.L'événement du mois d\u2019octobre sera sans contredit la Kermesse.J\u2019ai assisté à quelques réunions des dames organisatrices, et, déjà, je puis prévoir un joli succès.Il est vrai de dire que l\u2019œuvre de l'hôpital Notre-Dame a les sympathies de tous, et que ce nom suffit pour faire délier les cordons de la bourse la plus obstinée.La jeunesse voit arriver ces jours de gaieté avec grande hâte, et qui saurait l\u2019en blämer ?c\u2019est le temps des œillades assessines, des échanges de sourires et des phrases expressives.or C'est le rendez-vous et le prétexte d\u2019agréables réunions, oil on se rencontre et s\u2019aborde sans que le cérémonial guindé des salons ne vienne 3 'interposer.\u201c Ah! c\u2019est le bon temps,\u201d comme dit la chanson.\u2018 Plusieurs mariages se dessinent a l'horizon; on parle de hymen de jeunes filles de notre société pour les mois d\u2019hiver, et les spéculations vont grand train.galt de I qu est qu (i pi Io} 287 MODES ET MONDE On ne peut prévoir encore si le carnaval sera bien gai, mais, à coup sûr on peut en préciser la durée qui sera moindre que celui de l\u2019année dernière.Nous aurons occasion de revenir sur ces sujets, en temps et lieux, et d\u2019en parler plus longuement.Je reçois de nombreuses réponses à ma question : Fait-on son sort ou le subit-on ?Quelques-unes sont très subtiles et d\u2019une philosophie profonde.La plupart de mes correspondants appartiennent au sexe masculin ; on voit que cette question appelle à tout ce qu\u2019il y a de plus grave et de plus sérieux dans la destinée d'un homme, Je dois avouer que moi-même je prends beaucoup d\u2019intérêt à ces sortes de questions et les réponses m\u2019intéressent au plus haut degré.Comme je donne ma copie longtemps avant l\u2019expiration du mois, j'attendrai au prochain numéro pour donner toutes les réponses et proposer un autre problème.Toute communication devra être adressée : Françoise, LA REvUE NATIONALE, No 33, rue St-Gabriel.© FRANÇOISE. iH.iH 1208 Un Jill Hel Hi iil En 2 | fe 1 A; 288 LA REVUE NATIONALE NOTE SUR L\u2019OPÉRA-FRANÇAIS La REVUE NATIONALE, Ne voulant pas laisser échapper une occasion d\u2019être utile et agréable à ses lecteurs, se propose de faire, chaque mois, à l\u2019instar des grandes revues littéraires d\u2019Europe, une causerie théâtrale.Elle veut ainsi répondre au désir de ses lecteurs, qu\u2019ils soient éloignés ou non du théâtre.Pour ceux qui ne peuvent suivre les représentations, il y aura là une source de renseignements de nature à assouvir leur curiosité.Ils ne verront certes pas, l\u2019action vécue sous leurs yeux, mais ils pourront se consoler de leur infortune par la lecture d\u2019une critique que les questions de boutique ne sauraient commander, \u2018 Les lecteurs de la REVUE NATIONALE qui habitent Montréa! y trouveront résumées les principales pièces qu'ils auront vu jouer et pourront ainsi graver plus facilement dans leur mémoire des impressions qu\u2019il est bien difficile de garder après une seule audition.Le théâtre de la rue Sainte-Catherine rouvrira ses portes le 3 octobre.Des améliorations nombreuses ont été exécutées et cette salle, remise à neuf et mieux aménagée, nous procurera, dit-on, tout ce que l\u2019homme le plus exigeant peut souhaiter au point de vue de l\u2019acoustique et des commodités.Nous avons sous les yeux, à propos des artistes, des comptes-rendus qui en font les plus grands éloges, et si le manque de place ne nous permet pas, aujourd\u2019hui, d\u2019en parler plus longuement, nous nous réservons de revenir sur ce sujet dans nos chroniques mensuelles.Mais, disons-le, tout fait présager une belle saison : d\u2019abord, le choix des artistes qui auront assez souci de leur devoir pour ne pas renouveler certaines exagérations de mauvais goût, dans l'interprétation des rôles, et s\u2019en tenir à l\u2019esprit des auteurs ; ensuite, le choix des pièces, qui permet aux parents de conduire toute leur famille au théâtre sans avoir à redouter de voir leurs femmes et leurs filles scandalisées ; enfin, la salle même, dont l\u2019aménagement est parfait.L'administration n\u2019a rien épargné pour faire du théâtre de la rue Sainte-Catherine le rendez-vous favori du monde qui, tout en cherchant à se délasser des fatigues de la vie, veut aussi apprendre et s\u2019initier aux beautés de l\u2019art musical.C\u2019est à nous de reconnaître leurs efforts et de les récompenser en allant, le plus souvent possible, les encourager.Musica me juvat and delectat, dit un vieil adage.Eh, bien! oui, voila ce que nous trouverons au Théâtre-Français, une musique qui nous procurera des plaisirs honnêtes.De son côté, la REVUE NATIONALE sera heureuse de donner ses encouragements à des administrateurs consciencieux et d\u2019applaudir au succès d\u2019artistes vraiment dignes de ce nom.LA RÉDACTION, \u2014 cer qe\u201d Lie Tey tel by "]
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