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Titre :
La petite revue de philosophie
Éditeur :
  • Longueuil :Collège Edouard-Montpetit,1979-1990
Contenu spécifique :
Automne
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
deux fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Horizons philosophiques
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La petite revue de philosophie, 1984, Collections de BAnQ.

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[" LAPETITEREVUE DE PHILOSOPHI SOMMAIRE J Automne 1984 Vol.6, n° 1 Liminaire.20202000002 00 na caen» Esquisse d\u2019une sémiologie de la poésie Jean Molino Bonne et mauvaise foi, notions faible et forte Joseph S.Catalano.Introduction a la lecture de George Orwell Jacques G.Ruelland.À l'origine de la notion, d'amour en Occident Gatien Fredette .\u2026.La dynamique de la guerre chez Hobbes LucAbraham.Pour un pacifisme viscéral PiemeBertrand.Lecture de L'Innommable de Samuel Beckett Louise Vigeant Collège Édouard-Montpetit, Longueuil, Québec. Ce onzième numéro de La petite revue de philosophie est subventionné par les Services de l'édition du Collège Edouard- Montpetit.Co-direction: Claude Gagnon, dép.de philosophie Claude Giasson, dép.de philosophie Comité de rédaction: Pierre Aubry, dép.de physique Marc Chabot, dép.de philosophie (CÉGEP F.-X.Garneau) Louisa Defoy, bibl.(College Notre-Dame) Louise B.Guérin, dép.des techniques infirmières Brigitte Purkhardt, dép.de français Réal Rodrigue, dép.de philosophie Administrateur délégué: Danielle Garcia Dactylographie des manuscrits: Anny Vossen Maquette: Philippe Côté Composition, montage et impression: Imprimerie Rive-Sud Enr.1218, chemin de Chambly Longueuil, Qc J4J 3W6 Distribution: En abonnements: En librairies: Sylvie Lemay Diffusion Parallèle Inc.Services de l'édition 815, Ontario est Collège Edouard-Montpetit Montréal, Qc H2L 1P1 (adresse ci-dessous) Correspondance: Madame Linda Lépine Secrétariat général 945, chemin de Chambly Longueuil, Qc J4H 3M6 Dépôt légal: Bibliothèque nationale, 3° trimestre de 1984 Bibliothèque nationale du Canada: ISSN 0709-4469 Périodique semestriel: prix du numéro 3,50$ (3,00$ étudiants) abonnement institutionnel annuel 12,00$ Vol.6, n° 1, automne 1984 La petite revue de philosophie N i æ a oo Re xen zr as Co pt en ere ES 5 ss ex ae i eo an oo or ne pue a es = pc rs po ze PU ot os i BG 205 Fès ex Process cr rer Pac ps et es 3 i = re can 2 oo.Ke Fa pes As a J Er sae joe css es = 5 = pis =.LS = = A - 5 : -\u2014 \u2014\u2014_\u2014\u2014 J \u2014 Ee = LIMINAIRE Nous continuons d'offrir au public cultivé des études et des essais regroupés sans thématique.Ces textes émergent d\u2019un milieu dont le rayonnement s'élargit sans cesse mais dont le centre demeure le même.Ainsi nous avons deux contributions qui nous viennent de fort loin: Jean Molino, de France, écrit sur la poésie et Joseph Catalano, des U.S.A., réfléchit sur Sartre.Pourtant nous les faisons voisiner avec les essais de nos collègues Louise Vigean et Gatien Fredette.Le monde de la pensée ne devrait jamais avoir de frontières.Nous avons aussi voulu terminer en beauté l\u2019année de calendrier consacrée à Orwell en offrant à Jacques G.Ruelland l\u2019occasion de développer ses interrogations sur cet auteur comme il l\u2019a fait à double reprise au printemps dernier au Collège de Trois-Rivières et à l'Université de Montréal.La philosophie s'accomoderait-elle à ce point de la littérature?Les seuls noms de Jean-Paul Sartre et Samuel Beckett au programme de notre numéro suffiraient à rejeter l'argument des philosophes stricts, ceux VER qui, finalement, ne parlent plus que de philosophie.Notre position est davantage pluraliste mais pas moins précise.La composition mixte de notre comité de rédaction et la provenance hautement diversifiée de nos collaborateurs témoignent de notre volonté de définir la philosophie autrement que par une didactique.L\u2019apprentissage de la sagesse intéresse tous les êtres intelligents, peu importe le contenu de leur vécu professionnel.Sartre disait que dans chaque homme il y a tout l'homme.La philosophie peut se faire sur tout, partout, donc chez nous Nous voulons enfin profiter de ce numéro pour souligner à nos lecteurs que nos cing années d\u2019existence sont désormais tant soit peu assurées de survie par le fait que nous avons maintenant joint le Philosopher's Index.Et n\u2019oubliant pas une fois de plus notre centre, NOUS avons aussi rejoint l'Association des éditeurs de périodiques culturels québecois (AEPCQ) qui a acueilli favorablement notre candidature.Bonne lecture à tous.Claude Gagnon Esquisse d\u2019une sémiologie de la poésie Jean Molino Professeur à la Faculté des lettres Université de Fès (Maroc) se an Aer i eut es, pl 04 = ve.via Pi i i Fae SSE ROS Ak po oh Shs À ne ac, a Ç = > Py RE Ys Tn £1 i ian BpTres XT 2 or 4 Ses AR oo à te tas So) se Pace of hi, = han = Rh ~ Rais fa ns.Cou Lor ps _\u2014 = ESS nes Ra RET _ a a _ oi va 22e, Si Rs res kT a ; Te ES pe; 37, 3 ~ 8 I es nN RE 4 \u2014 = _- \u2014_ ee J Op) pe pag p= Il n\u2019y a pas une sémiologie, mais des sémiologies et nul ne sait si un jour se constituera une sémiologie cohérente capable de rassembler dans un cadre unique des recherches qui semblent aller dans toutes les directions.Nous voudrions proposer, à titre d\u2019hypothèse, une conception de la sémiologie qui nous paraît susceptible de jouer ce rôle unificateur.Cette conception répond à trois exigences: en premier lieu, elle vise à prendre au sérieux le nom même de sémiologie, science des signes et des symboles, en revenant au problème préliminaire qui est de définir ce qu'est un signe.Il faut alors faire la part de deux conceptions générales du signe, qui entraînent la constitution de deux types de sémiologies, que l\u2019on appellera sémiologies de la communication et sémiologies de la représentation (il ne s\u2019agit pas exactement, on va le voir, de la distinction déjà proposée par Prieto et Mounin entre sémiologies de la communication et sémiologies de la signification).Dans le premier cas, le signe est défini comme instrument de la communication humaine: c'est la définition la plus courante depuis l\u2019utilisation, en linguistique et dans les sciences humaines, du modèle proposé par les théories de l'information et de la communication.C\u2019est la conception du signe qui se trouve au point de départ de sémiologies aussi différentes par ailleurs que celles de Prieto ou U.Eco.\u2014 Dans le deuxième cas, le signe est considéré comme un substitut; telle est la définition beaucoup plus ancienne et beaucoup plus traditionnelle qui se trouve par exemple clairement exprimée dans la formule scolastique «aliquid stat pro aliquo».Ici, le signe n\u2019est pas considéré d\u2019abord comme instrument de communication, mais comme outil de connaissance.Nous croyons, pour notre part, que le signe est, comme le langage, à la fois instrument de communication et outil de connaissance (cf.par exemple la discussion du problème posé par les fonctions du langage dans Marc Richelle, L\u2019Acquisition du langage, Bruxelles, Dessart, 1971, p.113 - 128).Une sémiologie conséquente doit donc reconnaitre et fonder cette double fonction du signe.En second lieu, une sémiologie qui se voudrait sinon scientifique, du moins rigoureuse, devrait fournir un cadre pour la recherche et non proposer une clef ouvrant toutes les serrures, une solution toute faite.La conception sémiologique que nous proposons cherche moins à résoudre les problèmes qu\u2019à fournir des instruments d'analyse et une grille générale qui permette de poserles problèmes clairement et distinctement.Puisque cette conception est présentée afin de rendre compte de la poésie, nous ne chercherons pas à donner de la poésie une définition absolue qu'il ne resterait plus qu\u2019à commenter \u2014 ou à accommoder aux faits \u2014 mais un modèle à partir duquel le travail d'analyse peut se développer avec fruit.Enfin, troisième principe général qui guide notre analyse: nous voulons maintenir et intégrer les acquis de la philologie et de la stylistique classiques, en leur associant aussi les acquis plus anciens de la rhétorique et de la poétique traditionnelles.C\u2019est dire que notre approche pourrait être qualifiée d\u2019éclectique; nous ne récuserons pas le terme, sinon en ajoutant qu\u2019il y a un bon et mauvais usage de l\u2019éclectisme.ll nous semble, quant a nous, qu\u2019un modèle cohérent d'analyse peut et doit faire leur place à toutes les méthodes qui ont donné des preuves de leur validité, au moins relative et locale.Qu'est-ce donc que la poésie pour la sémiologie telle que nous l\u2019entendons?1ère proposition: la poésie est une forme symbolique Ce qui peut se paraphraser de la façon suivante: le poème est un objet du monde,qui participe des propriétés générales de l\u2019existant, au même titre que les cailloux, les arbres ou les machines, mais c\u2019est un objet doté de propriétés particulières qui en font un objet à part, un objet symbolique, en ce qu\u2019il signifie.Le poème possède ainsi les caractéristiques de tout objet symbolique.Et nous voudrions montrer que ce sont ces caractéristiques du poème en tant qu\u2019objet symbolique qui permettent de situer et d'interpréter les différentes conceptions possibles de la poésie.Dans son livre The Mirror and the Lamp (Oxford University Press, 1953), M.H.Abrams a proposé de distinguer 4 grandes conceptions de l\u2019art et en particulier de la poésie: les théories mimétiques selon lesquelles l\u2019art est essentiellement l\u2019imitation d\u2019un aspect de l'univers; les théories pragmatiques, selon lesquelles la poésie a un but, qui est de produire certains effets sur un auditoire; les théories expressives, selon lesquelles la poésie est la projection des pensées et des sentiments du poète lui-même; enfin les théories objectives, qui considèrent le poème comme une entité qui se suffit à elle-même, composée d'éléments et de relations qu\u2019il convient d'analyser de façon purement interne, sans appel à une quelconque utilité extérieure.M.H.Abrams justifie cette classification en faisant appel au schéma suivant, à côté duquel nous avons placé, par souci de comparaison, le schéma proposé par K.Bühler, pour rendre compte des différentes fonctions du langage (cf.K.Bühler, Die Axiomatik der Sprachwissenschaften, Kant- Studien, Bd.38, 1933): Objet du monde T JUL KR OS, émotiour Récepteur Artiste Lecteur Spectateur M.H.Abrams K Bühler Il apparaît clairement que, si on laisse de côté les différences de vocabulaire, les deux schémas coincident exactement.C\u2019est pour nous un argument en faveur de la conception que nous soutenons ici: le poème est une forme symbolique, comme l\u2019est le langage (notons bien que, à cette étape de la description, cela ne signifie nullement que l\u2019art ou la poésie sont des langages comme la langue naturelle, mais qu'ils possèdent des propriétés communes, précisément celles de toutes les formes symboliques).Nous pensons en effet que les quatre conceptions de la poésie distinguées par M.H.Abrams correspondent aux quatre points de vue distincts et complémentaires que l\u2019on peut avoir sur une forme symbolique en général, ce qui tendrait à prouver que la forme symbolique n\u2019existe qu\u2019en tant précisément qu\u2019elle est analysable selon ces quatre dimensions.En mettant en TR parallèle les quatre conceptions de la poésie distinguées par M.H.Abrams, les fonctions du langage définies par Bühler et les dimensions d\u2019une forme symbolique telles que nous les concevons, nous obtenons le tableau suivant (en modifiant quelque peu l\u2019ordre des conceptions de la poésie): Conceptions Niveaux ! \u2014 objectives - ou matériel \u2014 expressives \u2014 polétique \u2014 pragmatiques ye = \u2014 esthétique Oeuvre \u2014 mimétiques \u2014 sémantique ou référentiel Producteur Re-producteur Nous allons maintenant envisager successivement chacune des dimensions ainsi définies.1- Le poème a une existence matérielle, sons vocaux Ou traces noires sur le papier selon le cas.Cette formule n\u2019est qu\u2019une approximation, car, pour toutes les formes symboliques se pose un problème difficile, celui du mode d'existence de l\u2019objet.Pour le poème, ce problème a été longuement présenté dans le chapitre XII de l\u2019ouvrage de Wellek et Warren, Theory of Literature, (New York, Harcourt, 1949), mais résolu de façon insuffisante.En effet, Wellek et Warren, après avoir refusé les conceptions selon lesquelles le poème est l'ensemble des mots écrits sur le papier, la séquence de sons articulés par un lecteur qui récite le poème, l'expérience du lecteur, l\u2019expérience de l'auteur, l\u2019expérience sociale et collective, proposent la SHEER i AEE Sh HE, SR REE HRN: SETHE ps ee pe at Stns ada.solution suivante: le poéme réel doit étre considéré comme une structure de normes qui n\u2019est que partiellement réalisée dans l'expérience effective de ses nombreux lecteurs.Or, la notion de norme telle qu\u2019ils la définissent est ambigüe, puisque les normes sont pour eux des normes implicites qui doivent étre extraites de toute expérience individuelle d\u2019une oeuvre d'art et qui, réunies, constituent l\u2019unité de l\u2019oeuvre d'art authentique.Ilyalà, croyons-nous, confusion entre le mode d'existence et la signification du poème.Nous sommes beaucoup plus près d\u2019une solution satisfaisante du problème si nous nous inspirons des réflexions d\u2019E.Gilson à propos du mode d'existence de la peinture et de la musique (cf.É.Gilson, Peinture et Réalité, Paris, Vrin, 1958); alors qu\u2019un tableau existe dans un lieu défini et constitue un objet solide dans sa matérialité et bien délimité, une sonate n\u2019a d\u2019une certaine façon, comme un poème, qu\u2019une existence discontinue: «Une sonate, une symphonie, un opéra ne subsistent que le temps de leur exécution.Dès que la masse orchestrale et les choeurs qu\u2019elle soutient ont fait entendre le dernier accord de la Neuvième Symphonie avec choeur,le chef-d'oeuvre de Beethoven rentre dans le néant dont son exécution vient de le faire sortir» (op.cit, p.17).Mais il nous semble que l\u2019analyse d\u2019É.Gilson doit être complétée: musique et poésie ont une existence discontinue parce que leur mode d\u2019existence est double.D'une part elles existent comme «exécution» et, dans ce sens, leur existence en tant que telles est bien discontinue; mais par ailleurs, elles existent sous forme de transcription, transcription directe ou mémorielle dans le cas de l'oeuvre de tradition orale \u2014 c'est la mémoire du poète ou du musicien qui conserve quelque chose comme une transcription de l\u2019oeuvre, transcription indirecte ou dissociée dans le cas de l\u2019oeuvre écrite ou plutôt notée \u2014 et l\u2019on pourra alors parler de partition, partition pour la musique, bien sûr, mais partition aussi pour le théâtre ou la poésie.Ainsi apparaît une PRE EN distinction essentielle pour une sémiologie de l\u2019art, distinction entre les arts proprement représentatifs comme la peinture, et les arts «notationnels» tels que la musique et la poésie.Dans son ouvrage Language of Art (London, Oxford University Press, 1969), N.Goodman a précisément posé de façon suggestive le problème des systèmes de notation artistique (cf.le compte-rendu de ce livre par J.Vuillemin in L\u2019Age de la science, lil, |, janvier- mars 1970, p.73-88).On peut conclure sur ce point en disant, pour le poème écrit, qu\u2019il a une double existence: il existe de façon discontinue comme interprétation par un lecteur et de façon continue, sur un autre plan, comme partition, c\u2019est-à-dire comme transcription dissociée (cela, si l\u2019on tient du compte du caractère avant tout oral du langage; mais ce caractère peut, dans certaines formes de poésie écrite, être peu pertinent).On voit donc la complexité des problèmes posés par le mode d\u2019exitence des formes symboliques et de la poésie en particulier.Quelle que soit la complexité du mode d'existence du poème, parole entendue ou signes écrits sur le papier, le poème n\u2019en a pas moins une (ou plusieurs) existence (s) matérielle (s).Cette existence matérielle fait que le poème possède, à ce niveau, les propriétés de tout objet du monde; nous retiendrons trois de ces propriétés, capitales pour que soit correctement posé le problème de l\u2019analyse de la poésie: en premier lieu, aucune analyse exhaustive (descriptive ou explicative) n\u2019en est possible, pas plus que n\u2019est possible l\u2019analyse exhaustive d\u2019un quelconque objet du monde.En second lieu, le poème est doté d\u2019une opacité qui fait qu'il ne saurait en aucun cas se réduire à la transparence d\u2019une ou plusieurs significations: sa dimension matérielle l'empêche de se ramener à une pure signification.Enfin le poème ne possède pas plus (ni moins) que les autres objets du monde les caractères d'unité, de totalité ou d\u2019individualité que l\u2019on a coutume d'accorder à la seule oeuvre d'art.C'est en effet une thèse fréquemment défendue par les analystes de la poésie que la suivante: le poème est une totalité singulière qui n\u2019a sa clef qu\u2019en lui-même et n\u2019a de sens ou de valeur que par son irréductible individualité; affirmation qui accompagne en général le refus de toute étude comparative du poème, lorsque par exemple on le met en série avec d\u2019autres textes du même auteur ou d\u2019une même époque.Or il est bien vrai qu\u2019un poème est chose unique et individuelle mais cette singularité est du même ordre que celle que possède tout existant quel qu\u2019il soit «Ainsi prise en son sens classique, la notion d\u2019individualité implique celle de singularité.Absolument parlant, une entité indivisible est par là-même unique.Leibnitz aimait dire qu\u2019on ne saurait trouver dans aucun jardin deux feuilles identiques.En effet, comme il le disait souvent aussi, c\u2019est une seule et même chose d'être un être et d\u2019être un être; c\u2019est donc la même chose d\u2019être et d'être l'individu même qu\u2019on est» (E.Gilson, op.cit,p.53).On voit ainsi que, pour instant, rien ne nous permet d'accorder à l'oeuvre d'art et au poème une plus grande individualité qu'aux autres objets du monde; leur spécificité vient surtout de ce qu\u2019on les reconnaît comme produits par quelqu\u2019un et pour quel- qu'un, comme nous le verrons tout-à-lheure.La conclusion que l\u2019on peut tirer de ce point est que l'analyse du poème doit se faire à partir des mêmes principes qui guident l\u2019analyse de tout objet du monde, et en particulier à partir du vieil adage aristotélicien «ll n'y a de science que du général»: la connaissance d\u2019un objet ne peut se faire que par comparaison et mise en série avec d\u2019autres.L'existence matérielle du poème comme sons ou comme signes écrits permet d\u2019en faire une analyse que nous appellerons analyse neutre ou matérielle: cette analyse considère l'oeuvre comme constituée d'éléments et d'unités de divers niveaux combinés selon des configurations déterminées.Il est alors possible de définir des 10 procédures d'analyse du niveau neutre qui comprennent schématiquement les opérations suivantes: séparer les différentes dimensions de l\u2019objet, qui est toujours un objet complexe, composé de plusieurs niveaux; découper les unités correspondant à chaque niveau (segmentation); classer les unités; étudier leur répartition paradigmatique et syntagmatique.On s'aperçoit alors que ces opérations correspondent exactement à celles qu'uti lise la linguistique structurale et ce sont ces mêmes opérations qui servent, sinon de guide, du moins d\u2019'idéal normatif pour toutes les poétiques «objectives», qu\u2019on les appelle structurales, formalistes ou formelles.I! n\u2019est pas question d'entrer ici dans le détail des problèmes posés par l\u2019utilisation de ces méthodes structurales, mais nous voulons seulement montrer que leur pertinence théorique est assurée par le mode d'existence même du poème.Cependant, et c\u2019est là qu\u2019apparaissent les limites de leur validité, le poème n\u2019a pas seulement une existence matérielle: les méthodes objectives sont nécessairement partielles.2- Le poème est un objet produit par un créateur.Jusqu'à maintenant, rien ne distinguait le poème des autres objets du monde.Ici apparaît une distinction fondamentale qui permet d\u2019opposer deux catégories d'objets, les objets naturels et les objets artificiels, qui sont les objets produits et fabriqués par des êtres vivants: «En tant que la cause de leur existence est l\u2019art d'un artiste, les oeuvres de l\u2019art sont distinctes par essence de celles de la nature.Elles le sont de naissance et le demeurent aussi longtemps qu\u2019elles subsistent» (É.Gilson, Introduction aux Arts du Beau, Paris, Vrin, 1963, p.152).À cet égard, l\u2019oeuvre d'art a en commun avec l'outil la propriété d\u2019être le résultat de l\u2019activité humaine.Ce point est important, car il conduit à distinguer entre un beau naturel, celui qui nous apparaît dans un beau paysage ou une belle pierre, et un beau artificiel, créé par 11 me TIL ort.nt Mss RR TE IER l'homme.La distinction n\u2019a, bien sûr, pas d'objet quand il s'agit de l'oeuvre de langage mais il vaut la peine d'insister sur cette distinction, qui met en évidence la relation de l'oeuvre d'art à son créateur.Reprenons l'exemple d\u2019un «beau» paysage; s\u2019il possède, pour nous, les caractéristiques de la beauté, c\u2019est d'une manière immédiate, et sans que l\u2019on puisse faire appel à une fabrication, à une production.Toute une dimension du jugement esthétique est alors absente, celle qui consiste à mettre en relation le résultat avec un processus créateur.c'est bien fait, c\u2019est mieux peint, c\u2019est mieux chanté, etc.Et l\u2019on peut alors se demander si la beauté «naturelle» ne vient pas par extension à partir de la beauté artificielle.Du point de vue de l\u2019évolution humaine, il semble difficile de concevoir qu\u2019il ait existé un mode esthétique de relation au monde par les sensations de la vue et de l\u2019ouïe antérieur à la production humaine.Il nous semble préférable de voir naître et se développer le sens esthétique parallèlement au développement des processus de fabrication et de symbolisation humaine (nous reviendrons sur ce point): ce n\u2019est sans doute pas l'oeuvre qui est artistique, c\u2019est la production, dont l'oeuvre n'est que le résultat inséparable du processus qui lui a donné naissance; le jeu, dans ses rapports avec les objets dont il se sert et qu'il transfigure, servirait ici de modèle de l'activité artistique et de transition qui mènerait à elle.S'il en est bien ainsi, on comprend alors l'importance du «faire» dans l\u2019art ou plus exactement dans l'activité artistique: la beauté du chant est inséparable des techniques de la voix qui permettent de comprendre que la voix de l'artiste est dans le prolongement de ma propre voix, qu\u2019elle est, comme la mienne, voix humaine, mais qu\u2019en même temps elle est le résultat d'une technique, d\u2019un travail du corps, sensible aussi bien dans les plus surprenantes vocalises que dans les fausses notes et les couacs.C\u2019est alors qu'apparait fondé le lien établi par la langue et les traditions entre l\u2019art 12 et les beaux-arts, entre l\u2019art comme ensemble de procédés et de techniques et l\u2019art comme objet du jugement esthétique.C\u2019est là un argument très fort en faveur de hypothèse que nous proposons: la fabrication de l\u2019oeuvre n'est pas un appendice sans signification de l'oeuvre elle-même, elle fait partie intrinsèque de l\u2019art comme production symbolique.Des pratiques contemporaines comme les «ready-made» de Duchamp ou le happening ne deviennent interprétables que si l\u2019on intègre l\u2019acte de production artistique dans l'art au lieu d'en faire un simple épiphénomène.Et notre époque renoue ainsi avec les pratiques des tribus de chasseurs et agriculteurs pour lesquels l'art s'intègre le plus souvent à la cérémonie.Si l'on se restreint au domaine de la poésie, ces considérations permettent de réinterpréter la signification des rhétoriques et poétiques, celles de la tradition classique comme celles qui relèvent d'autres cultures: il n\u2019y a pas de poésie sans qu'existe un corps de techniques poétiques qui en organisent et en règlent la fabrication.On voit maintenant la portée de notre proposition: le poème est un objet produit par un créateur.Et l\u2019on comprend que cet ancrage «poiétique» de l\u2019oeuvre va bien au-delà des questions traditionnellement posées et débattues par le critique: la biographie de l\u2019auteur estelle nécessaire pour comprendre une oeuvre?La poésie est-elle le reflet des expériences vécues par son auteur (théories expressives de la poésie)?L'oeuvre est-elle écrite par son auteur ou serait-elle le produit d\u2019une langue qui s'écrirait elle-même, d\u2019un processus inconscient?Toutes ces questions sont secondes par rapport à une donnée fondamentale: l'oeuvre est le résultat d\u2019un processus de production qui fait partie, de plein droit, de l'art comme phénomène symbolique.Le problème des rapports entre oeuvre et créateur est ainsi déplacé: il ne s'agit plus de savoir si l\u2019auteur est présent dans son oeuvre, ni comment il s\u2019y manifeste, mais de constater 13 & RTS que l\u2019art est aussi une pratique et une technique.On peut alors intégrer les diverses orientations de la critique tournée vers l\u2019auteur et la production dans une perspective cohérente, en distinguant plusieurs directions dans l'étude poïétique des formes symboliques: études des techniques et des règles qui, à un moment donné et pour une forme donnée, définissent l\u2019état des ressources et des procédés utilisés par le poète (pensons par exemple, dans le domaine de la poésie orale, aux techniques du style formulaire; dans la poésie écrite, aux rhétoriques et aux poétiques); analyse des stratégies particulières de production qui, à partir des témoignages et traces laissés par l\u2019auteur ou des caractéristiques de l'oeuvre même, servent à fournir un modèle de fabrication de l'oeuvre (cf.les poïétiques inductives et externes distinguées par J.J.Nattiez en musique, «Problèmes de la poiétique en sémiologie musicale», in P.Mion, J.J.Nattiez, J.C.Thomas, L\u2019Envers d\u2019une oeuvre,) Paris, Buchet-Chastel, 1982); étude des intentions de l'auteur qui, dans les arts plastiques ou en littérature, voulait souvent dire et exprimer quelque chose; enfin reconstruction des significations expressives, conscientes ou inconscientes, que l\u2019on peut retrouver dans l'oeuvre.Cette conception des stratégies de production, considérées comme faisant partie intégrante de l'oeuvre, nous permet de nous débarrasser de ce faux problème dont on a tant parlé récemment et qui occupe encore une grande place dans les discussions théoriques de la critique littéraire: c\u2019est le problème de l\u2019auteur et de sa place dans l\u2019analyse littéraire.Faut-il dire que le sujet et l'auteur sont morts et ne doivent pas intervenir, surtout sous la forme du sujet psychologique, dans l'analyse de l'oeuvre?Faut-il au contraire voir dans la vie et les expériences de l\u2019auteur la clef du poème?On voit pourquoi l'opposition ne nous paraît pas pertinente et pourquoi elle ne nous pose qu'un faux problème; les 14 deux termes de l'opposition mettent en relief des aspects complémentaires de la poïétique artistique: il y a des époques et des créations dans lesquelles le sujet psychologique n\u2019est guère concerné et en revanche il y en a d'autres dans lesquelles la poésie apparaît d\u2019abord comme expression du sujet sensible (poésie romantique par exemple).Mais l'essentiel est de reconnaître la présence d\u2019une activité créatrice qui fait intervenir les dimensions diverses et multiples de l\u2019action et de la production humaine: ce qui est irréductible, c\u2019est l\u2019émergence d'un processus de produiction qui fait advenir à l'être quelque chose qui n'existait pas auparavant.3 - Le poème est un objet reçu ou plutôt re-produit par un lecteur-auditeur.Nous avons vu que le poéme écrit ne possede, dans l'intervalle qui sépare deux lectures ou deux récitations, qu\u2019un mode d'existence particulier.il n\u2019a, d'une certaine façon, qu\u2019une existence virtuelle et ne reprend sa pleine existence que lorsqu'il est réactivé par un lecteur.Faut-il dire alors que le poème est fait pour les lecteurs?C'est la perspective que proposent la théorique et la poétique traditionnelles: le discours, la tragédie ou la comédie sont faits pour provoquer chez l'auditeur un effet déterminé.Mais il faut ici prendre garde: cette finalité «impressive» de oeuvre ne fait pas partie de la réception mais des stratégies de production.C\u2019est en effet un savoir et des techniques de fabrication qui, à une époque donnée, sont considérés comme capables de produire un effet recherché; c'est ce qui apparaît clairement dans la Rhétorique d'Aristote où sont codifiés des procédés permettant de faire naître tel ou tel état d'esprit chez l'auditeur.Ces procédés ont été en partie testés et vérifiés par l'expérience des orateurs, mais ils s\u2019inscri vent aussi dans une conception générale de l\u2019homme et de la société qui dépasse de beaucoup les vérifications empiriques que l'on avait pu en faire.Rien donc ne garantit leur validité absolue: il s'agit beaucoup plus 15 d'une théorie des effets sur le public que d'une étude objective de ces effets.Il ne suffit donc pas d'étudier cette théorie des effets pour connaitre les effets réels produits par une oeuvre sur un public.effets voulus et effets produits n'ont aucune raison de coincider en général, pas plus que les conséquences de nos actes-ne correspondent strictement aux conséquences auxquelles nous nous attendions et que nous recherchions expressément C'est précisément parce que l'oeuvre d'art est oeuvre, c\u2019est-à-dire production, qu'elle ne peut se réduire à la pureté d\u2019une intention et d'une signification voulue.Et s'il est vrai, comme le soutient Popper, que le point de départ des sciences humaines est l'étude des conséquences involontaires de nos actions, le principe d'analyse est plus encore valable quand il s'agit non seulement d'action mais de production d\u2019une oeuvre (cf.KR.Popper.«the main task of the theoretical sciences.It is to trace the unintended social repercussions of intentional human actions».Conjectures and Refutations, London, Routledge and Kegan Paul, 1972, p.342).Ainsi s'ouvre et s'impose un nouveau domaine d'études, le domaine de l\u2019'esthésique, tel que le définissait à peu près Valéry dans son Discours sur l'esthétique; entendons par là toutes les modalités par lesquelles le lecteur réagit au poème, et indépendamment d'une esthétique au sens habituel du mot, esthétique qui définirait dans l'absolu les caractéristiques et les normes de la Beauté.Pour reconnaître la pleine autonomie de ce domaine de recherches, il faut, avec Valéry toujours, affirmer clairement l'indépendance totale de la poiétique et de l'esthétique du processus de production et du processus de réception: «En résumé, quand nous parlons d'oeuvres de l'esprit, nous entendons, ou bien le terme d'une certaine activité, ou bien l'origine d'une certaine autre activité et cela fait deux ordres de modifications incommunicables dont chacun nous demande une acco- 16 modation spéciale incompatible avec l'autre {P.Valéry, Oeuvres, |, Paris, Gallimard, 1957, p.1348).Cette séparation absolue entre les deux dimensions de la production et de la réception nous paraît nécessaire, et en partk culier pour éviter d'utiliser, en sémiologie générale comme dans la sémiologie de la poésie, le modèle trompeur de la communication.Le modèle nous semble erroné, même lorsqu'il s'agit de la langue naturelle et cela, pour deux raisons.En premier lieu, le schéma classique de la communication n\u2019a de valeur stricte que lorsque, comme cela se passe dans la transmission dun message en morse, il y a codage d\u2019une information préexistante et déjà représentée sous forme symbolique dans un nouveau système de représentation: système de représentation système de représentation I Il Mais dès que l'on essaie d'appliquer ce modèle à ce qui se passe lorsqu'on utilise la langue naturelle, on s'aperçoit que les choses ne correspondent plus: la langue ne code pas au sens où le morse code un message, parce qu'il n\u2019y a pas de système de représentation symbolique de l'information qui préexiste au langage; et lorsque le spécialiste d'intelligence Artificielle par exemple construit un «langage de la pensée», ce langage est une construction de l'analyste.Ni le langage ni le poème ne sont des systèmes de communication au sens normal du mot l\u2019analogie est trompeuse.Il est bien certain que la langue et le poème disent des choses, représentent et signifient, mais ils ne le font pas sur le modèle proposé par la théorie de l'information et de la communication, où l'opération essentielle est celle du codage, c'est-à-dire de transmission d'une signification 17 déjà existante.Alors que le langage etle poème produisent une signification chaque fois nouvelle.Et c'est ici qu'intervient une deuxième raison qui rend inexacte fanalogie entre communication et langage: le langage n'est pas transparent.Un code présente une traduction, une transcription en principe parfaite dun message; le langage n'est pas seulement ambigu, de cette ambigüité qu'étudient les linguistes, il a un sens fondamentalement indéterminé.Ce qui nous trompe ici, c\u2019est la tradition philosophique et linguistique qui, depuis Aristote, fait du langage la transcription exacte d'une pensée qui existerait indépendamment de lui: «Les sons émis par la voix sont les symboles des états de l'âme, et les mots écrits les symboles des mots émis par la voix» (Aristote, De l'interprétation, 16a).Il ne reste plus qu'à regretter, avec le cartésien Cardemoy, que les esprits ne puissent pas communiquer directement, sans avoir besoin de ce truchement grossier qu'est le langage: «Ainsi j'estime qu'il est bien plus naturel aux esprits de se manifester, c'est-à-dire de se communiquer leurs pensées par elles- mêmes et sans aucun signal, que de se parler, c\u2019est-à- dire de se communiquer leurs pensées par des signes, qui sont d'une nature différente de celle des pensées» (Cardemoy, Oeuvres philosophiques, Paris, P.U.F., 1968, p.210).Or il est clair que nous ne pouvons plus aujour- d'hui nous satisfaire de cette conception du langage, ses rapports avec la pensée sont autre chose que la pure et simple représentation d'un sens déjà présent.La matérialité du signe fait qu\u2019il n'est pas seulement représentation ou codage: il existe en tant que tel et apparaît comme irréductible à un sens qui l\u2019épuiserait.C\u2019est ici que l'art et en particulier la poésie, art du langage, nous permettent de mieux voir le rôle et la nature du langage en nous forçant à opérer un véritable renversement: le signe linguistique n'est pas un être double à la façon du signe selon Saussure, constitué d'un signifiant et d'un signifié qui seraient les deux faces indissociables d'une 18 même entité; c\u2019est un objet du monde où se cristallisent des significations qui lui sont attachées mais ne sont pas en lui comme dans une boîte dont il n\u2019y aurait qu\u2019à les les retirer.L'utilisation normale du langage, c'est celle qui apparaît en particulier, mais pas exclusivement, dans la poésie, quand le mot est là dans sa matérialité nue et simpose au-delà de toutes les significations qu\u2019il évoque et incarne.Dans cette perspective, les cas où \u2014 selon l'analyse classique \u2014 le signe dans sa matérialité s'efface et disparaît totalement dans la signification qu'il produit ne sont que des cas-limites; et même alors jamais le signe ne s'efface complètement au profit de ce qui serait une pure pensée.La poésie rappelle alors au linguiste que le langage est fait de mots.Ainsi est fondée l'autonomie de la réception dans le fonctionnement des oeuvres symboliques: incamée dans des signes à l'opacité irréductible, la signification ne peut être reçue comme elle a été produite, parce que production et réception sont des opérations et non de simples processus de communication.C\u2019est un être vivant, doté d'un organisme et d'une histoire singulière, qui reconstruit, à partir des traces du poème, une signification dont seul un miracle pourrait garantir qu'elle correspond exactement à ce qu'avait «voulu dire» le poète.L'analyse esthétique des formes symboliques se propose d'étudier comment un consommateur \u2014 lecteur ou spectateur \u2014 reçoit une oeuvre.Il existe certes toute une tradition qui a cherché à étudier l'effet produit par la poésie et la littérature: citons, parmi bien d'autres, la stylistique de Riffature et l\u2019esthétique de la réception de Jauss et Iser.Mais, sans entrer dans le détail des analyses qu'ils ont proposées, nous voudrions faire remarquer combien encore nous sommes loin d'accepter, franchement et sans réserve, la liberté d'interprétation du lecteur.La meilleure preuve en est l'absence presque totale d'études expérimentales dans le domaine de la réception des oeuvres littéraires, 19 comme si l'on reculait devant les conclusions que l\u2019on soupçonne et que l'on redoute.Il est vrai que les résultats, nous le pressentons, auraient de quoi nous inquiéter.c'est ce qu'indique l'expérience jadis faite par |.A Richards lorsqu'il donnait à interpréter des poèmes à ses étudiants, expérience qu\u2019il alonguement racontée et analysée dans son livre Practical Criticism (Londres, Routledge and Kegan Paul, 1929).La leçon que nous donne l'expérience de Richards, c\u2019est qu'au fond notre façon normale de lire un texte est, au sens propre du mot, aberrante (cf.J.Molino, «L'expérience dl.A.Richards.» De la critique nue au mode dexistence de l'oeuvre littéraire», in Poétique, 59, 1984).On comprend alors pourquoi une analyse de la réception littéraire doit commencer par décrire, avec le plus de détails et de précisions possibles, comment nous percevons un texte; nous en savons encore trop peu pour aller au-delà de la description.4- Le poème, oeuvre de langage, nous parle du monde.Nous venons d'insister sur la nature matérielle signe linguistique et sur son irréductible opacité.Mais il faut prendre garde et ne pas en tirer une conclusion trop rapide en affirmant par exemple que le poème suggère et ne dit rien, ou dit n'importe quoi, ou ne dit que ce qui est inscrit dans son organisation matérielle de sons, de rythmes et de figures de construction.C est que le poème, comme toute forme symbolique, renvoie à autre chose que lui.L'outil, création humaine et production symbolique, n\u2019a pas de valeur en tant qu'outil s\u2019il ne renvoie pas à sa fonction: à quoi sert-i?Il n'existe donc pas en soi, comme un autre objet du monde, il existe par rapport à une utilisation déterminée qui le prolonge.L'image figurée, peinture ou sculpture, n'a elle-même de signification que par rapport au modèle auquel elle renvoie.Le signe linguistique, enfin, renvoie à autre chose que lui-même.Ce n'est pas ici le lieu de préciser mu 20 le mode de renvoi du signe linguistique, beaucoup plus complexe, croyons-nous, que ne le laisserait supposer la distinction devenue traditionnelle entre signifié et référent, qu'il suffise de dire que, dans une perspective plus proche de Peirce que de Saussure ou Ogden- Richards, nous voyons dans le signe le point de départ d'un renvoi indéfini à une multiplicité d'autres signes.L'essentiel est bien que le langage nous dit quelque chose, ce dire étant précisément le renvoi à autre chose que lukmême.Le langage, et la poésie, qui est oeuvre de langage, nous parlent donc du monde et nous entendons par ce mot un peu vague, non point par exemple le monde physique par rapport au monde moral ou l\u2019objet par opposition au sujet, mais tout ce qui, pour nous et de quelque façon que ce soit «est»: c'est-à-dire aussi bien les dieux que les hommes, les objets que les sent ments, les qualités abstraites que les réalités concrètes.Ce sont ces considérations qui expliquent et justifient l'existence des poétiques «mimétiques», dont le modèle est bien évidemment fourni par les analyses d'Aristote dans la Poétique.Cette conception de la poésie et de la littérature en général a été si souvent condamnée depuis plus d\u2019un siècle qu'il vaut la peine de s\u2019'attarder un instant à en retrouver la signification et la valeur profonde.On se souvient que, pour Aristote, ceux qui imitent imitent et représentent des hommes en action (1448 a); cette définition ne serait-elle valable que pour les littératures d'avant la modernité d\u2019une part et d'autre part pour les genres littéraires «représentatifs», ce qui exclurait du même coup la forme la plus caractéristique à nos yeux de la poésie, c\u2019est-à-dire la poésie lyrique ou la poésie «pure»?Il convient de s'appuyer ici sur l\u2019analyse de l'oeuvre littéraire proposée par le philosophe Roman Ingarden (Das literarische Kunstwerk, Tübingen, Niemeyer, 1965 3).R.Ingarden considère que l'oeuvre d'art littéraire 21 est constituée de plusieurs strates; mentionnons seulement, après la strate des configurations phoniques, la strate des unités de significations puis la strate des «objets représentés» («der dargestellten Gegenständ- lichkeiten»).Or cette strate des objets représentés n'apparaît pas seulement dans la tragédie classique ou dans le roman réaliste: elle est un élément constitutif de l'oeuvre d'art littéraire, quelle que soit par ailleurs la visée de l'écrivain.Si dans la poésie lyrique c'est un sujet \u2014 sous la forme du «je» \u2014 qui s'exprime et parle de son amour, le «je» met en scène et représente une personne, une subjectivité en acte.C\u2019est qu'on a souvent confondu «objets représentés» et réalisme: le refus du réalisme n'entraine pas, ne peut pas entraîner la disparition des «objets représentés», car il s'agit là d'une propriété constitutive du langage et, par conséquent, de l'oeuvre d'art littéraire.Par ailleurs, les «révolutions poétiques» depuis le XIX° siècle, même lorsqu'elles mettent l'accent sur les distorsions et les subversions du langage, ne peuvent faire disparaître la couche des objets repré- sentés\u2014 sauf peut-être les diverses formes du lettrisme \u2014 : objets oniriques, objets impossibles, objets illusoires et fantasmagoriques sont toujours des objets.Rien n\u2019est plus caractéristique à cet égard que la poésie surréaliste dans laquelle les objets acquièrent une évidence d'autant plus frappante, d'autant plus pertinente qu'aucun des liens associatifs que nous avons coutume d'établir entre eux n'intervient pour en affaiblir l'irréductible singularité: Un oiseau s'envole, Il rejette les nues comme un voile inutile.(P.Eluard, Georges Braque).La poésie, quelle que soit par ailleurs son orientation, pose donc un monde d'objets, ce qui justifie l'existence des poétiques mimétiques.Et fon peut noter avec amusement que le développement récent des analyses de thèmes en poésie est sans doute un moyen de ruser 22 avec le renvoi nécessaire du langage à un monde: la critique thématique est une critique mimétique dans laquelle le problème de l'existence a été mis, comme dans la phénoménologie classique, entre parenthèses, les choses sont bien vues à travers une conscience qui les schématise et les constitue, mais, la conscience étant conscience - de - quelque chose, c'est toujours un monde \u2014 réel ou imaginaire \u2014 qui est visé dans et par le langage.Ces dernières réflexions concernant la «mimesis» nous permettent de tirer une conclusion à valeur générale: pas plus que le poème ne saurait exister sans renvoi à un monde, il ne saurait exister sans participer des trois autres déterminations que nous avons successivement mentionnées.Objet du monde, le poème a une existence matérielle, mais il est en mème temps produit par un créateur, reçu par un consommateur et il renvoie enfin à un monde d'objets représentés.Les grandes orientations de la critique \u2014 critique objectiviste du niveau neutre, critique expressive du niveau poiétique, critique impressive du niveau esthétique, critique mimétique du renvoi au monde \u2014 ne pèchent donc que par leur caractère unilatéral.Une théorie adéquate du poème \u2014 et de l'oeuvre littéraire en général \u2014 doit donc faire sa part a chacune de ces orientations critiques, qui décrivent et privilégient un aspect parmi d'autres de son mode, d'existence et reconnaître que le poème, c'est en même temps un objet du monde, le résultat d'une production, le point de départ d'une réception qui est aussi re-production, et renvoi à un monde d'objets représentés.C\u2019est en cela que le poème est forme symbolique, si l\u2019on entend par forme symbolique une réalité définie par l'existence de ces quatre déterminations.On comprend alors pourquoi le poème n\u2019est pas un signe, si l'on entend par là l'entité à double face posée par Saussure, mais une forme symbolique dont l'analyse complète ne peut se 23 faire que si l\u2019on prend en compte les quatre dimensions qui les caractérisent.2ème proposition la poésie est une forme symbolique artistique La poésie est une forme symbolique, mais parmi toutes les formes symboliques, elle jouit d\u2019un statut spécial: la poésie est un art, ou une forme symbolique artistique.Une difficulté préliminaire surgit ici, qui vient de l'ambiguïté du mot art On sait en effet que, jusqu\u2019au moment ou le terme s'est spécialisé comme synonyme de «Beaux-Arts», le mot art désigne seulement «un ensemble de moyens tendant à une certaine fin».Le point important que souligne cette évolution sémantique est que l'oeuvre d\u2019art\u2014 au sens moderne du mot\u2014 a été longtemps considérée comme appartenant à la famille des productions réglées de l\u2019activité humaine: ainsi sont mises en évidence les deux dimensions des formes symboliques que nous avons dégagées plus haut, la dimension de la production et la dimension de l'existence matérielle.Mais cette intrégration des beaux-arts dans le domaine plus vaste des productions humaines ne signifie pas qu'il y a eu pendant longtemps confusion entre les deux, elle nous oblige seulement à distinguer plusieurs espèces de formes symboliques.Ne voulant pas développer ici les éléments d\u2019une sémiologie générale, nous nous bomerons à situer les formes symboliques artistiques par rapport à deux autres espèces de formes symboliques, les outils et les systèmes de communication et de représentation.Les outils, comme nous l\u2019avons indiqué,constituent des formes symboliques en ce qu\u2019ils n'existent en tant que tels que parce qu\u2019ils servent à quelque chose de déterminé: cette utilisation possible fait qu\u2019ils n'existent pas en eux-mêmes dans leur matérialité nue, mais seulement dans la signification que leur 24 donne leur usage virtuel.À côté des outils apparaît une deuxième espèce de formes symboliques: les systèmes de communication et de réprésentation, dont font partie le langage oral, le langage écrit qui, dans ses formes purement idéographiques, est indépendant du langage oral, et divers systèmes dont le matériau peut être l\u2019image (dessins, diagrammes, plans) ou le son (langages tambourinés, etc.).Les formes symboliques artistiques constituent une troisième espèce: leur matériau est celui-même des systèmes de communication et de représentation, c\u2019est-à-dire l\u2019image, le son ainsi que le langage, mais ni l\u2019intention ni la fonction ni les modalités de leur utilisation ne correspondent à celles qui sont mises en oeuvre dans les systèmes de communication et de représentation.Ce qui les caractérise en effet, c\u2019est la présence, reconnue par toutes les théories esthétiques, d\u2019un jugement du goût.Nous prenons cette dernière expression dans un sens vague, sans nous prononcer sur le caractère plus ou moins intellectuel de ce jugement.Ce qui nous intéresse, c\u2019est que la forme symbolique artistique est appréhendée selon une modalité spécifique, qui ne se retrouve pas dans les deux autres espèces de formes symboliques, et qui s'exprime, sous forme linguistique, de la façon suivante: c\u2019est beau / ce n\u2019est pas beau; cela me plait / cela ne me plaît pas.Et nous ne faisons pour l'instant aucune différence entre l\u2019orientation objective (c\u2019est beau) et l\u2019orientation subjective du jugement de goût.L'existence du jugement de goût nous paraît fondamentale, aussi bien en ce qui concerne la poésie qu'en ce qui concerne les formes symboliques artistiques en général.C\u2019est que trop souvent les orientations récentes de la critique ont tendance à sacrifier, sinon à oublier, cette dimension: les structuralismes isolent l'oeuvre de sa réception et les poétiques qui fondent la spécificité de la poésie sur un contenu sémantique 25 rae particulier \u2014 citons péle-méle Croce, M.Dufrenne ou J.Cohen \u2014 naturalisent la poésie et rendent ainsi difficilement explicable le caractére fondateur du jugement de gout qui sépare la bonne et la mauvaise poésie, celle qui me plaît de celle qui ne me plaît pas.Or il n\u2019y a pas de poésie ou d\u2019art \u2014 pas plus que de morale \u2014 sans ce jugement de valeur: la poésie nous apparaît immédiatement comme bonne ou mauvaise, même si nous nous ingénions \u2014 comme le font beaucoup d\u2019analystes contemporains \u2014 a cacher ce jugement sous des raisons fondées sur la nature et les propriétés intrinséques du poème.Le rôle fondateur du jugement de goût nous permet de nous débarrasser de deux objections: l\u2019objection fondée sur le relativisme et l\u2019objection fondée sur l'opposition prétendument récente des catégories artistiques.Commençons par l\u2019objection née du relativisme, selon laquelle les critères du beau et du goût étant variables, donc arbitraires, il n'y a pas de définition possible du beau: «Interrogez le diable; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue.Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias; il leur faut quelque chose de conforme à l\u2019archétype du beau en essence, au to kalon» (Voltaire).Et les sociologues ou anthropologues d\u2019au- jourd'hui reprennent le même thème en cherchant le plus souvent à réduire la spécificité de l\u2019art.Or l\u2019existence sans doute universelle du jugement de goût nous conduit à la conclusion suivante: même si les critères sont variables et les goûts divers \u2014 des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter \u2014 le jugement esthétique est une donnée fondamentale dont l\u2019anthropologie doit rendre compte.Deuxième objection, que nous écrivons sous la forme sous laquelle la présentent souvent les anthropologues, pour lesquels les catégories esthétiques sont une création récente: ce que nous considérons, nous, comme oeuvre d'art n\u2019était, pour les hommes appartenant aux autres civilisations, que des objets dotés 26 d\u2019une valeur fonctionnelle, pratique, magique ou religieuse, et n\u2019était jamais appréhendé comme objets purement artistiques.La poésie par exemple pouvait être religieuse, magique ou dynastique mais n'avait pas de valeur proprement esthétique.Or, des travaux récents d'anthropologie de l\u2019art viennent de montrer la fausseté de ce qui était devenu une idée reçue; nous pensons en particulier à l\u2019admirable iivre de S.Feld, Sound and Sentiment (Chicago, Chicago U.P., 1982),qui montre avec le plus grand détail comment les Kaluli de Nouvelle- Guinée disposent non seulement d\u2019une musique et d'une poésie complexes mais encore d'authentiques et cohérentes théories de la musique et de la poésie, théories qui sous-tendent et fondent leurs jugements esthétiques.Les catégories artistiques ne sont donc pas le produit d\u2019une évolution qui aurait peu à peu isolé, dans le cadre d\u2019une division progressive du travail et de l'émergence, de nouveaux domaines autrefois confondus, elles sont bien une donnée anthropologique fondamentale.Pour autant que l\u2019on puisse avancer des propositions empiriques de caractère général, il semble bien qu\u2019il n\u2019y ait pas de groupe humain sans poésie ou sans art.Si l\u2019on s'adresse aux témoins les plus anciens de la culture humaine dont on puisse connaître directement les conditions d'existence, les tribus de chasseurs-cueilleurs encore vivantes ou récemment disparues, il est frappant de constater qu\u2019elles semblent toutes connaître des formes diverses de poésie: je ne citerai que les Aborigènes d'Australie, qui ont longtemps passé pour les représentants les plus caractéristiques de la culture «primitive» et qui possèdent un extraordinaire trésor de poésies (cf.par exemple, parmi les publications récentes, le livre de R.M.Berndt, Love Songs of Arnhem Land, Chicago, The University of Chicago Press, 1976).Apparaît ainsi la nécessité, si l\u2019on veut construire une théorie générale de la poésie, de sortir du cadre traditionnel, non seulement de l\u2019Europe mais aussi des grandes traditions écrites, pour faire leur 27 place, qui est essentielle, aux poésies orales des cultures traditionnelles; ce serait en même temps le meilleur moyen de mieux comprendre et apprécier les poésies orales de la tradition européenne, depuis les Khardjas andalouses jusqu'aux balades et danses de langue d\u2019oc.L'art est donc une catégorie anthropologique, comme l'indiquait vigoureusement P.Francastel: «La reconnaissance du caractère absolu et commun à toute l'humanité de l'émotion artistique rattache le Beau non plus à un modèle établi mais à l'exercice d\u2019une faculté primordiale de l\u2019espèce» (P.Francastel, «Esthétique et Ethnologie», in J.Poirier, éd., Ethnologie Générale, Paris, Gallimard, 1968, p.1707).ll n\u2019est pas question de poser ici les fondements d\u2019une anthropologie esthétique, mais \u2014 comme nous essayerons de le montrer plus loin \u2014 une analyse adéquate de la poésie ne saurait se faire sans esquisser cette anthropologie esthétique.Le point de départ, nous l\u2019avons vu, est fourni par le jugement de goût, qui distingue souverainement entre ce qui plaît et ce qui ne plaît pas ; à ce jugement de goût est associée une émotion dont la nature est bien difficile à préciser mais dont la présence ne fait pas de doute.Il est possible de relier cette émotion et ce jugement aux expériences physiologiques produites par les postures et les mouvements du corps ainsi que par la perception des images et des sons; comme le dit André Leroi-Gourhan: «Ce code des émotions esthétiques est fondé sur des propriétés biologiques communes à l\u2019ensemble des êtres vivants, celles des sens qui assurent une perception des valeurs et des rythmes ou plus largement même depuis les invertébrés les plus simples une participation réflexe aux rythmes et une réaction aux variations dans les valeurs» (Le Geste et la Parole, Il La mémoire et les rythmes, Paris, A.Michel, 1965, p.82).À la racine donc de l'esthétique, la conscience des formes et des rythmes accompagnés d'émotion et de jugement de valeur.Mais 28 cet enracinement physiologique est l\u2019objet d\u2019une double mutation qui caractérise l\u2019espèce humaine en tant que telle et que nous avons déjà vue à l\u2019oeuvre dans la notion même de forme symbolique: l'homme produit, dans son corps ou dans des objets externes, des formes et des rythmes, comme le prouvent, dans des domaines divers, le jeu et l\u2019outil.Ainsi apparaissent des schèmes, qui sont en même temps principes réglés d'organisation de l\u2019objet et éléments constitutifs de l\u2019objet: pensons en particulier aux rythmes réglés de la danse, de la musique et de la poésie qui se construisent selon des mesures déterminées.De la même façon le contenu sonore est organisé progressivement en échelles définies.En second lieu, ces produits signifient, c\u2019est-à-dire qu'ils renvoient à autre chose qu'eux mêmes: l'image dessinée ou sculptée devient le portrait de quelqu'un ou de quelque chose.En même temps l'impression d'acceptation ou de refus, de plaisir ou de déplaisir, est transmise au jugement grâce à l'apparition du symbolique.Ainsi se mettent en place les éléments spécifiques qui définissent les formes symboliques artistiques: formes et rythmes qui s'inscrivent dans des schèmes; relation de signification et en particulier de représentation par rapport au monde; émotion du producteur et du récepteur, jugement de valeur.Il convient d'ajouter une précision: la présence d'une émotion ne récuse d'aucune façon la dimension cognitive de l'art, inscrite dès l\u2019abord dans sa nature symbolique.Ces considérations à propos des formes artistiques vont se trouver, croyons-nous, justifiées, maintenant que nous allons nous demander ce qui constitue la spécificité de la poésie parmi les diverses formes symboliques. 3ème proposition: la poésie est l\u2019application d\u2019une structure métrico-rythmique sur les structures linguistiques 1.Cette proposition, que nous avons présentée dans un travail antérieur (J.Molino et J.Tamine, /ntroduction à l'analyse linguistique de la poésie, Paris, P.U.F., 1982), donne \u2014 si l\u2019on veut bien accepter cette formulation de parfun aristotélicien \u2014 la définition de la poésie en faisant une espèce des formes symboliques artistiques, caractérisée par cette double relation au langage et au rythme.Explicitons un peu ce que nous entendons par là; nous voulons dire que, dans la poésie, on peut distinguer deux éléments constitutifs: le langage et, par ailleurs, une organisation métrico-rythmique indépendante du langage; celle qui se manifeste dans le vers, unité de base de la poésie.Cela ne signifie pas pour nous qu\u2019il n\u2019y a pas de rythme linguistique: il y en a un, qui se manifeste dans tous les actes de parole de façon plus ou moins marquée.Mais il y a, en outre, intervention d'un autre type de rythme, celui qui apparaît dans la danse ou la musique et qui est caractérisé par une organisation systématique et codée, ce que nous appelons structure métrico-rythmique.Cette structure métrico-rythmique est compatible avec le rythme linguistique, mais elle est extérieure au langage et vient s'appliquer sur lui.Elle est compatible en ce que le vers utilise, dans chaque langue, les propriétés spécifiques de son organisation \u2014 accents, tons, nature et rôle des syllabes \u2014 mais elle n\u2019est jamais le reflet direct de cette organisation: la versification est en grande partie arbitraire, comme le prouve par exemple l'emprunt d'une versification étrangère par une langue qui ne possède pas les mêmes caractéristiques rythmiques (cf.le passage du vers germanique accentué et allitéré au vers médiéval allemand rimé ou le passage de la métrique latine aux métriques romanes).On voit alors que notre conception s'oppose directement à la conception défendue par R.Jakobson et les théoriciens de l\u2019école 30 de Prague, telle qu\u2019elle s'exprime déjà dans les fameuses Thèses de 1929: «Il résulte de la théorie disant que le langage poétique tend à mettre en relief la valeur autonome du signe, que tous les plans d\u2019un système linguistique, qui n'ont dans le langage de communication qu\u2019un rôle de service, prennent, dans le langage poétique, des valeurs autonomes plus ou moins considérables.» Certes, les auteurs des Thèses reconnaissent le rôle organisateur du rythme: «La langue des vers est caractérisée par une hiérarchie particulière des valeurs: /e rythme est le principe organisateur et au rythme sont étroitement liés les autres éléments phonologiques du vers: la structure mélodique, la répétition des phonèmes et des groupes de phonèmes.» Mais tout semble indiquer que le rythme dont il s'agit ici est le rythme linguistique; interprétation que confirme l\u2019analyse de Jakobson selon laquelle existe une fonction poétique du langage: «La visée du message en tant que tel, l'accent mis sur le message pour son propre compte, est ce qui caractérise la fonction poétique du langage» (Essais de linguistique générale, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963, p.218).Le même article de Jakobson dont est tirée la phrase précédente, «Linguistique et poétique», traduit clairement l'embarras de l\u2019auteur qui veut absolument faire rentrer le système poétique dans le cadre du langage et de la linguistique: «Je dis, un phénomène linguistique même si Chatman a déclaré que «le mètre existe comme système en dehors du langage».C\u2019est vrai, le mètre existe dans d'autres arts qui utilisent la chaîne temporelle.[.] Le mètre poétique, cependant, a tant de particularités intrinsèquement linguistiques qu'il est plus commode de le décrire d\u2019un point de vue purement linguistique» (Op.cit, p.230).Pour nous, en revanche, il ny à pas de fonction poétique du langage et la poésie naît précisément de l'interaction entre système linguistique et système métrico-rythmique. 4 Une objection pourrait nous être faite d\u2019un point de vue différent la poésie moderne s\u2019est peu à peu détachée de son organisation métrico-rythmique traditionnelle.On a ainsi pensé qu'elle se serait, du même coup, rapprochée de son essence et son organisation rythmique ou phonique ne serait alors qu'un héritage issu des contraintes imposées par la transmission orale des premières poésies: mètre et jeux phoniques ne seraient alors que des mnémo-techniques; en s\u2019en débarrassant, la poésie n'aurait fait qu\u2019avancer sur la voie de la poésie pure.C'est l'opinion d\u2019un G.Mounin ou d\u2019un R.Caillois: «Cette langue, par essence, a d'autres visées que la seule signification.Elle apparaît soumise à des lois qui ne l'aident pas à nommer les choses avec précision, mais à domestiquer la mémoire» (Trésor de la poésie universelle, Paris, Gallimard, 1958, p.8).Il nous semble que l'erreur est double: d\u2019une part cette conception érige en absolu ce qui n\u2019est qu\u2019une figure passagère dans l\u2019histoire de la poésie, la figure prise au XXe siècle par une poésie écrite qui veut se libérer des contraintes traditionnelles; d\u2019autre part la poésie la plus libérée cherche à reconstruire par tous les moyens les structures métrico-rythmiques qu\u2019elle récuse, ne serait-ce que par le moyen d\u2019un rythme spatial qui s'ordonne sur la page blanche.2.IInous semble donc que la poésie est un mixte, un mélange de langage et de rythme et que c\u2019est cette double nature qui lui donne sa spécificité: «Le merveilleux de la poésie est de créer une équivoque entre le rythme et les mots qu'il transporte, et dans le chant, les paroles sont d'autant moins intelligibles que le chant est plus réellement musique, comme si la fonction vocale penchait tantôt vers la servitude de l'expression intellectuelle, tantôt vers autre chose pour lequel l'intelligence, au sens de faculté de comprendre, n'intervient pas» (A.Leroi- Gourhan, Le Geste et la Parole.Il La mémoire et les rythmes, Paris, A.Michel, 1965, p.86).Il conviendrait 32 sans doute de faire quelques réserves sur le caractère norm-intellectuel de la poésie, mais l'essentiel est de souligner, avec Leroi-Gourhan, la tension fondamentale de la poésie entre le rythme et le langage.Et c'est cette tension qui explique l'importance des figures phoniques \u2014 rimes, allitérations \u2014 dans la poésie.La possibilité de ces figures est donnée, bien évidemment, par la nature matérielle du langage, ce que nous avons appelé son mode matériel ou neutre d'existence; elle se manifeste aussi bien dans les jeux vocaux des enfants que dans les calembours et jeux d\u2019esprits ou dans les associations de mots.La soumission du langage à une structure métrico- rythmique, telle qu\u2019elle se produit dans la poésie, permet à ces figures phoniques de produire tout leur effet en même temps qu\u2019elles s'organisent selon les schèmes que lui offre la structure métrique: outre les figures phoniques libres, des figures codées \u2014 rime, allitération \u2014 viennent doubler et souligner les éléments constitutifs du rythme.On voit alors ce que signifie la soumission du langage à une organisation métrico-rythmique: des éléments présents dans le langage sont réinterprétés et reconstruits selon le modèle que fournit cette organisation.Le langage est ainsi l\u2019objet d'une véritable mutation.3.C'est une mutation du même genre qui a lieu, croyons-nous, en ce qui concerne le domaine des tropes et des figures.Celles-ci existent dans la langue indépendamment de la poésie, dans la langue populaire comme dans le discours soutenu: «D'ailleurs, bien loin que les figures soient des manières de parler éloignées de celles qui sont naturelles et ordinaires, il n'y a rien de si naturel, de si ordinaire et de si commun que les figures dans le langage des hommes [.].En effet, je suis persuadé qu'il se fait plus de figures un jour de marché à la halle, qu\u2019il ne s'en fait en plusieurs jours d'\u2019assemblées académiques» (Dumarsais, Des Tropes).Il serait donc utile de poser l'existence d\u2019un type de discours que l\u2019on appellerait le 33 a discours orné, caractérisé par l'abondance des figures; appartiendrait à ce type de discours la prose artistique de la tradition classique (cf.E Norden, Die antike Kunstprosa, Leipzig, Teubner, 1917-8, 2 vol.), le langage de la rhétorique mais aussi la langue imagée de l\u2019insulte ou de la conversation.Il y a en effet dans à peu près toutes les traditions culturelles, à côté de la langue courante, une langue ornée qui ne se confond nullement avec la poésie: c\u2019est le cas, bien sûr, en Grèce et à Rome, mais aussi dans la culture polynésienne (cf.par exemple H.M.Chadwick et N.K.Chadwick, The Growth of Literature, Cambridge, Cambridge University Press, 1940, t.lll).lI ne faut donc pas assimiler et confondre ces deux créations différentes que sont le discours orné et la poésie.Mais il se produit ici une mutation comparable à celle qui mène des jeux phoniques à leur intégration dans le système poétique: la poésie utilise et reprend les procédés de la langue ornée mais ces procédés acquièrent alors une nouvelle valeur.Nous employons souvent des comparaisons dans la langue courante, et elles sont plus fréquentes encore dans le discours orné; mais la comparaison en poésie prend, à cause du cadre et de l\u2019'«aura» produite par l'organisation rythmique, une signification différente.La différence entre la formule populaire «tu es beau comme un astre» et les vers de Baudelaire Je suis belle, à mortels! comme un réve de pierre.ne provient pas seulement des mots et de leur sens, mais aussi du système métrico-rythmique dans lequel il s'inscrit.ES eu er ht 3 4.A côté des jeux phoniques et des figures, un troisième trait caractérise la poésie: c'est une /angue spéciale.Créée par des spécialistes selon des règles particulières et s'inscrivant dans une tradition, la langue de la poésie est une langue de spécialistes, une langue spéciale, c\u2019est-à-dire «une langue qui n'est employée que par des groupes d'individus placés dans des circons- \u2014 34 \u2014 tances spéciales» (A.Vendryès, Le Langage, Paris, À.Michel, 1950, p.299).Disons, pour employer un vocabulaire plus approximatif, que la langue poétique est un argot, qui tend à s'éloigner de la langue courante: c'est encore le résultat de cette mutation à laquelle l\u2019organisation rythmique soumet le langage.Dans certains cas, la langue de la poésie \u2014 comme les argots cryptiques de voleurs \u2014 peut s'éloigner tellement de la langue courante qu'elle n\u2019est plus guère compréhensible; même lorsqu'elle s'en rapproche davantage, elle conserve le plus souvent un vocabulaire particulier et des tournures spécifiques, et l'on comprend alors comment l\u2019hermétisme est une tentation récurrente dans l\u2019histoire de toutes les traditions poétiques: les langues spéciales tendent à se refermer sur elles-mêmes de façon à ne plus être comprises que par un petit nombre d'initiés.5.Dernier trait enfin de la poésie et qui est toujours la conséquence de cette application sur le langage d\u2019une structure rythmique externe: la tension entre les deux composantes, rythmique et linguistique, de la poésie se manifeste sous la forme d'un jeu complexe d'interactions.Les deux grands mouvements sont les suivants: il y aura d'un côté tous les phénomènes de coincidence et de convergence entre les deux composantes et nous aurons à faire aux faits de parallélisme et de répétition, sur lesquels ont insisté R.Jakobson et les théoriciens formalistes de la poésie (cf.par exemple, R.Jakobson, «Grammatical Parallelism and its Russian Facet», Language, 42, 2, 1966); de l\u2019autre côté les phénomènes de discordances et divergences entre les deux organisations, comme linversion, l'enjambement ou le rejet.Cette dialectique entre les deux constituants de la poésie nous semble donc être le caractère principal de la poésie dont les autres traits se déduisent directement.Nous nous sommes bornés ici à esquisser un modèle sémiologique de la poésie.|! faudrait le préciser 35 sur plusieurs points et le complêter en faisant intervenir des dimensions que nous avons laissées de côté, la sémantique et la pragmatique de la poésie.Si nous les avons provisoirement laissées de côté, ce n\u2019est pas que nous les considérons comme moins importantes, c\u2019est qu'elles ne nous semblent pas participer de la nature propre de la poésie: celle-ci a des contenus définis, certes, dans une culture donnée, mais on s'aperçoit qu'elle peut, en fait, parler de tout Il s'agirait donc de se livrer maintenant à une enquête qui permettrait de voir comment et dans quelles conditions la poésie accepte ou refuse des contenus et des thèmes définis.II con viendrait aussi de faire intervenir l'histoire et de voir comment une tradition poétique naît , se développe et disparait. Bonne et mauvaise foi notions faible et forte Joseph S.Catalano Professeur au département de philosophie Kean College, N.J.La traduction a été faite par Laurent Lamy étudiant au doctorat en philosophie à l'U.Q.T.R ar = ue po ur Ec i) > Ra ve To er RS pe Rai sd be 2 aT nen Tu dice mA CSSS ve x a pers Poe si As H gs ef prie 3 ae \u2014 x, pre: SEE prac pasa cu SET > ve i > as I oe Xe ir us oi pox z on cz a A pr a a = A 2 : \u201d \u2014 Dans cet article*, je ferai la distinction entre les deux notions, ou sens, de bonne et de mauvaise foi, «faible et forte», et je tenterai d'établir que les deux sens fonctionnent dans L\u2019Etre et le Néant de Sartre et qu'ils sont implicites à la majorité de ses autres écrits !.Je débuterai en identifiant les notions faibles avec ce que jappelle la «compréhension usuelle» de ces termes.Vers la fin de l\u2019article, cependant, il deviendra clair que, si Pon accepte les caractérisations des notions fortes, les * Loriginal de cet article a été publié dans la Review of Existential Psychology and Psychiatry, vol.XVII, n° 1, 1980-81 (paru en 1983), p.79-80.La traduction de Laurent Lamy a été revisée par l\u2019auteur.(N.D.T.: Cette traduction est dédiée à J.Catalano, J.Beaudry et R.Houde, pour l'audace du chercheur, la patience du veilleur et la présence de l\u2019auteur.) 1.Dans un article précédent, «On the Possibility of Good Faith» (Man and World, vol.13, n° 2, 1980), j'essayais de démontrer qu\u2019une analyse textuelle des chapitres «La mauvaise foi» et«La psychanalyse existentielle» dans L\u2019Etre et le Néant de Sartre, impliquait une notion vivace de la bonne foi.Dans cet article, je tenterai de situer mon analyse textuelle dans un contexte plus étendu des écrits sartriens.(N.D.T.: Là où apparaissait l'épithète «viable» nous avons délibérément opté pour le translat français «vivace» plutôt que «valable» ou «valide» parce qu\u2019il dénote d'emblée, à notre avis, le caractère actif et décisionnel de la notion, puisqu'il s'agit bien d\u2019un contexte d\u2019éthique profonde ou de déontique existentielle.) 39 notions faibles originales se voient altérées et ne sont plus dorénavant exactement équivalentes à la «compréhension usuelle» de ces termes.Je crois que la compréhension usuelle de la bonne et de la mauvaise foi apparaît contradictoire parce que s\u2019y confondent les nuances des notions faible et forte, nuances que cette intervention se propose de discerner.Ainsi, le procès s'instituera d'abord avec une description de ce que je désigne comme la compréhension usuelle de la bonne et de la mauvaise foi pour démontrer graduellement comment ces notions faibles, même dans leur sens confus, impliquent des notions fortes.Une fois que les notions fortes auront été délimitées, elles seront alors comparées avec ce que j'anticipe être une compréhension plus précise des notions faibles.En opérant de telles distinctions, mon objectif est de montrer qu\u2019une notion forte vivace de la bonne foi n'existe que dans la mesure où elle est mise en contraste avec une notion forte de la mauvaise foi.J'appelle «faible» 'acception usuelle de la notion sartrienne de «mauvaise foi» parce quelle a une large extension.De ce point de vue, la mauvaise foi est reçue comme un aspect nécessaire de la condition humaine, spécifiquement, comme la manière caduque avec laquelle nous devons tous faire face à notre liberté en assumant des rôles dans la société.Etant donné ce sens faible de la mauvaise foi, la bonne foi semble être, au mieux, un réveil momentané, une lueur éphémère du caractère futile de notre condition, une lueur qui n'échappe jamais complètement ni pour longtemps aux conditions de la mauvaise foi elle-même.Néanmoins, même ces sens faibles de la bonne et de la mauvaise foi ne sont pas empreints de vacuité; ils décrivent, dans la philosophie de Sartre, des traits saillants de la condition humaine, traits que je vais maintenant dépeindre et ultérieurement mettre en contraste avec ceux qui sont caractéristiques des notions fortes de la bonne et de la mauvaise foi.Re ir CRIA ne aie Sh a 40 Il apparaît clair que, pour Sartre, nous ne pouvons jamais échapper au fait de jouer un role.ll suppose que, bien que nous soyons libres et responsables des roles que nous jouons, notre seule latitude est dabandonner un rôle et d'en pénétrer un autre.À vrai dire, une fois que nous réalisons que nous étions à jouer un rôle et que nous avons passivement accepté la manière avec laquet le la société nous voit et nous définit, nous pouvons, avec une bonne foi apparente, réagir à cette tentative de la société de dominer notre existence, et nous pouvons essayer de nous affranchir de notre acceptation de cette domination, acceptation que nous entrevoyons maintenant comme de la mauvaise foi.Ainsi, dans La Nausée, le héros, Roquentin, s'exhume graduellement d\u2019une soumission sommeillante à l'existence et de ses propres efforts superficiels en vue de procurer une signification à sa vie à travers le voyage et la routine consistant à écrire une étude savante sur le Marquis de Rollebon.En tant qu'aspect de cet éveil, les existences de ses conci toyens lui apparaissent précieuses, leurs voix creuses et leurs actions mécaniques.I! commence à entrevoir l'aspect perfide de leurs vies comme de la sienne, et il tente d'échapper à cette vision Vers la fin du livre, Roquentin a une intuition momentanée de l'incroyable amplitude entre l\u2019aliquiddité et le néant il fait face à labsurdité inconditionnelle, à savoir que n'importe quoi pourrait être.Il voit plus loin que son existence «stupide» s'est transformée en un monde à travers la conscience humaine.Sa nausée repose sur le constat que le monde en tant qu'entité signifiante ne ressortit qu\u2019au fait de l'existence et de la liberté humaines, des faits qui ne sont en eux-mêmes que pures incidences.Suite à cette intuition, Roquentin ne semble plus s\u2019ajuster à la société; 41 HEA 91 IED HINT ENE UHC ORE HERES a I.THT pee: il décide d'écrire un roman en vue de conjurer son angoisse, et, comme l\u2019a noté Robert Denoon Cumming, le livre La Nausée est ce mème livre que décide d'écrire Roquentin à la fin du roman ?.Mais est-ce que Roquentin s'est émancipé de la mauvaise fois?Il ne le semblerait pas.Il est tout simplement devenu un romancier et assume un nouveau rôle au sein de la société «de mauvaise foi» qu\u2019il condamne par son acte d'écriture.Cependant, quelque chose lui est survenu et sa nouvelle vie n'est pas exactement celle qu'elle était antérieurement.Roquentin ne s'est pas simplement dénoncé à lukmême dans sa mauvaise foi; il a modifié sa façon de vivre.Néanmoins, pour autant que sa nouvelle vie soit un nouveau rôle, la bonne foi de Roquentin, en toute dernière analyse, ne semble revêtir qu'une très mince signification pour lui.Cette interprétation des notions faibles de la bonne et de la mauvaise foi peuvent être étayées d'une analyse de la notion technique de la mauvaise foi introduite par Sartre dans la première partie de L\u2019Être et/e Néant Dans le contexte de la première partie, le chapitre sur la mauvaise foi tente de démontrer que les énoncés négatifs aussi bien que l'absence et le manque que nous constatons dans le monde originent de la nature de la conscience humaine en tant qu «activité négative».Un des aspects de cette activité négative réside dans notre aptitude a nous interroger librement sur la signification de notre existence, incluant la discussion méme a savoir si nous sommes libres ou non.Lorsque nous nous questionnons si résolument, l\u2019'ambigüité qui résulte de ce questionnement peut conduire à l'anxiété et à la nausée.Qui plus est, selon Sartre, nous pouvons nous évader et nous nous évadons fréquemment de cette anxiété, et cette évasion revêt l\u2019une des multiples formes de se 2.Cf.The Philosophy of Jean-Paul Sartre, éd.et introduction de Robert Denoon Cumming New York, Random House, 1965, p.14.42 mentir à so-rmême, de lauto-déception, concernant notre liberté.Plusieurs tentatives ont été faites en vue d\u2019expliquer comment l\u2019auto-déception s'avère possible et même quelques-unes pour montrer que cela est impossible, mais il semble clair que, en dernière instance, nous nous méprenons parfois sur la signification de notre comportement.Pour Sartre, l\u2019auto-déception et la mauvaise foi sont identiques, et, dans ce que je désigne comme le sens faible de ces termes, nous pouvons dire que nous ne pouvons échapper à l\u2019auto-déception, ou à la mau vaise foi, parce que nous allons d'une auto-déception à une autre.Dans ce contexte en effet, Sartre voit même la sincérité comme étant un signe de mauvaise foi.Par exemple, nous pouvons sincèrement admettre en nous- mèmes ou devant les autres que nous sommes paresseux.Notre sincérité apparaît comme de l'honnêteté mais il s'agit d'une honnêteté qui se démarque de notre paresse et attire l'attention sur notre vertu dhonnéteté.Cette honnêteté apparente est une manière subtile de com server intacte notre paresse.C\u2019est une manière de nous auto-louanger pour notre apparente connaissance de nous-mêmes.Nous voyons notre sincérité comme une position idéale à partir de laquelle nous jugeons objectivement nos vicissitudes.Ce que nous n'admettons pas, c\u2019est que notre sincérité est aussi mise en question parce qu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une vue partielle de nous- mêmes 3, Plus encore, si nous étions réellement honnêtes en ce qui touche à notre condition nous tenterions 3.Aussi, notre dite sincérité masque souvent le fait que nous choisissons les vices que nous tolérons.Ainsi dans Les Mouches: Électre: \u2014 Tu vois, Philèbe: c\u2019est la règle du jeu.Les gens vont l'implorer pour que tu les condamnes.Mais prends bien garde de ne les juger que sur les fautes qu'ils favouent les autres ne regardent personne, et ils te sauraient mauvais gré de les découvrir (Théâtre, Vol.1 Paris, 1947, p.39). de la changer plutôt que de nous condamner pour des vices que nous perpétuons.Relativement a la signification de notre comportement, ce sont nos actions et non pas nos jugements abstraits a notre sujet qui sont le meilleur critère de l'honnêteté.Mais, s\u2019il est vrai que nos efforts pour nous juger sincèrement relèvent de la mauvaise foi, il semblerait alors que toute connaissance de soi est teintée d'auto-déception.Conséquemment, même notre compréhension lucide de nous-mêmes met purement en évidence la non-objectivité de notre auto- connaissance et notre prise de conscience du fait qu\u2019il n'existe aucune position neutre d'ou nous puissions évaluer notre comportement.À nouveau, au sens faible, notre bonne foi n'est seulement qu\u2019une saisie fugitive du fait que nous ne puissions échapper à la mauvaise foi elle-même.Notre condition universelle de «mauvaise foi» peut aussi être entendue comme ce qui nous instruit sur la manière avec laquelle nous «épuisons» continuellement notre liberté dans nos actions et décisions.Pour Sartre, nous pouvons, au sens large, être dits posséder une essence dans la mesure où nous possédons un passé, et plus longtemps nous vivons plus nous possédons un passé.Nous sommes libres de réorienter nos vies et de découvrir de nouvelles significations dans notre passé, et peu importe combien lourd se révèle le «poids» de notre passé, nous pouvons toujours accomplir des actions qui sont «en dehors du personnage» et qui sont des conversions à un nouveau personnage.Néanmoins, nous ne pouvons échapper aux décisions que nous avons prise dans le passé; nous ne pouvons nous évader ni de la voie ni de la latitude dans laquelle nous avons consommé notre liberté.Aussi nous ne pouvons nous rendre imperméables à la manière par laquelle les autres nous perçoivent et nous objectivent.Par exemple, pour Sartre, l\u2019anti-Sémite «surdétermine» le Juif.Le Juif, par 44 mo contre, ne peut échapper à la surdétermination; il est libre seulement d'y réagir authentiquement ou inauthenti- quement*.Finalement, ce faible, cet universel sens de la mauvaise foi semble être implicite à l'affirmation de Sartre disant que l'homme est une passion inutile et que nous devons agir dans l'angoisse, l'abandon et le désespoir.A nouveau, en acceptant cet universel, ce faible sens de la mauvaise foi, notre bonne foi ne semble être alors tout simplement, à l'instar de celui de Sisyphe, que le combat acharné dans lequel nous sommes sporadi quement conscients de l'absurdité de notre condition.Bien que je crois qu'il y ait quelque valeur à accorder à l'interprétation habituelle de la notion sar- trienne de la mauvaise foi, il n'en demeure pas moins a mes yeux qu'elle achoppe quant a la direction essentielle de sa pensée.Tout au long des écrits de Sartre, je crois que ces notions faibles visent et impliquent des notions fortes et restreintes que je crois utile d'introduire par la voie d\u2019une analogie.4.Voir Jean-Paul Sartre, L'Ant-Sémite et le Juif, trad.de George J.Becker, New York Schocken Books, 1948, p.79-141.(Toutes les références ultérieures seront faites à cette édition ).Sartre ne semble pas intéressé à développer de façon consistante la distinction entre l'authenticité et linauthenticité d'une part, et la bonne et la mauvaise foi d'autre part Je soupçonne cependant que l\u2019on peut démontrer la consistance de ses vues.Dans L\u2019Être et le Néant, it établit clairement que l'authenticité et l'inauthenticité sont des catégories morales et, comme telles, ne relèvent pas de l\u2019ontologie descriptive comme il en va du phénomène de la mauvaise foi.Dans L\u2019Antr Sémite et le Juif, cependant, Sartre semble nettement dépeindre l'anti- Sémite comme étant de mauvaise foi et de ce fait répréhensible.De plus, la question de l'authenticité n'est pas soulevée en référence à l\u2019ant-Sémite mais en relation au Juif.La mauvaise foi de [anti Sémite crée la situation dans laquelle le Juif doit désormais réagir soit authentiquement soit inau- thentiquement Je pense que le point de vue de Sartre est qu objectivement 45 Il y a, je pense, un sens légitime mais «faible» par lequel nous pouvons affirmer que nous sommes tous fous,ou insensés.Si nous nous figurons pour un instant la signification que nos actions idividuelles revêtent en rapport avec l\u2019activité du monde, elle doivent quelquefois nous apparaître futiles, sinon ridicules et insensées.Particulièrement ceux d\u2019entre nous qui sont engagés dans des professions académiques doivent parfois être saisis d'étonnement concernant le sens de nos vies en regard de tant de pauvreté dans le monde, d\u2019une telle pléthore de constantes préparations pour la guerre et d'une telle dépense en ressources et en énergies humaines.Face à un tel non-sens qui pourrait se targuer d'être sensé?Cependant, il se trouve des gens qui sont atteints d\u2019un type différent et plus spécifique de folie; il y a des gens qui souffrent de prétendues maladies telles que la schizophrénie et la mélancolie.Ils souffrent dans leur folie à un degré que nous n'avons pas à subir dans les nôtres.Nous pouvons toujours dire qu'il n'y a aucun sens a vouloir les aider puisque nous allons tout simplement les déplacer vers un autre type de maladie.Mais ce raisonnement est un sophisme.lls ont droit a une existence plus humaine méme si, dune perspective différente, cette existence est en elle-même une espèce très insensée d'existence.Il y a donc une notion forte et restreinte de la folie et, en opposition à celle-ci, une notion vivace de la raison («sanity»).De façon analogue, je crois qu'une bonne part des écrits de Sartre font référence à une notion forte et restreinte de la mauvaise foi par rapport à laquelle est impliquée une notion vivace de la bonne foi.la conscience de l'antrSémite réside dans une orientation globale et pré- réflexive fallacieusement ordonnée vers le monde; néanmoins, la question restera toujours ouverte à savoir jusqu'à quelle limite l\u2019ant-Sémite est responsable pour sa condition.Ainsi, sans égard à la culpabilité de l'antt- Sémite, sa condition pré&-réflexive de mauvaise foi crée la situation dans laquelle le Juif, sur le plan réflexif et surtout moral, doit réagir ou authentiquement ou inauthentiquement Avant de porter notre attention vers L\u2019Etre et le Néant, j'aimerais illustrer comment je vois opérer les notions fortes de la bonne et de la mauvaise foi dans L\u2019Ant-Sémite et le Juif de Sartre.En dépeignant I'anti- Sémite, Sartre nous le caractérise comme un homme qui a peur à la fois de lui-même et de la vérité.Il a peur de lui mème parce qu'il est libre, et il a peur de la vérité en cela qu'elle ne peut être connue qu'indéfiniment.Pour se cacher de sa peur, il se concentre sur le Juif en tant que symbole patent du mal qui doit être surmonté afin de permettre au bien d\u2019émerger dans le monde.Une fois que le mal, symbolisé parle Juif, est éliminé, l'anti-Sémite croit que le principe positif du bien opère automati quement au sein du monde.Sartre dit Mais comment peut-on choisir de raisonner faux?C'est qu\u2019on a la nostalgie de l'imperméabilité.L'homme sensé cherche en gémissant.Mais il y a des gens qui sont attirés par la permanence de la pierre.Etce qui les effraie, ce n'est pas le contenu de la vérité, qu\u2019ils ne sopçonnent même pas, mais la forme du vrai, cet objet d\u2019indéfinie approximation (Réflexion sur la question juive, Paris, Gallimard, 1954, p.21).Un homme qui trouve naturel de dénoncer les hommes ne peut avoir notre conception de l'humain; même ceux dont il se fait le bienfaiteur, il ne les voit pas avec nos yeux, sa générosité, sa douceur,ne sont pas semblables à notre douceur, à notre générosité, on ne peut pas localiser la passion (p.25).Ainsi l'antisémitisme est-il originalement un Manichéisme, il explique le train du monde par la lutte du principe du Bien contre le principe du Mal.(p.48).Dés lors, le Bien consiste avant tout à détruire le Mal.Sous 'amertume de l'antisémite se dissimule cette croyance optimiste que l'harmonie, une fois le Mal évincé, se rétablira d'elle-même (p.51).Je crois que ces textes mettent en évidence le fait que Sartre décrit un type spécifique de conscience.Dans le contexte de cet article, l\u2019anti-Sémite est de mauvaise foi dans un sens très spécifique et très fort du terme, sans quoi il ne saurait y avoir de raison pour Sartre de le prélever en vue d'une condamnation.Par ailleurs,eu égard spécialement à cette condamnation de l\u2019anti-Sémite, se trouve implicite ce constat, à savoir que les autres 47 dit lH li ITI CHE ses ces peuvent se dispenser d'afficher un point de vue manichéen et ainsi agir de bonne foi, aussi au sens fort du terme.Pour revenir maintenant à L\u2019Être et le Néant, je pense que des notions fortes de la bonne et de la mauvaise foi sont aussi implicites tout au long de l\u2019ontologie descriptive de Sartre.À cet égard, je pense qué le chapitre concernant la mauvaise foi devrait être lu comme présentant le fondement pour la description des deux différentes voies par lesquelles la conscience peut apparaître en tant que structure de croyance.En me référant à la conscience en tant que structure de croyance, je me trouve à suggérer que Sartre entrevoit la croyance comme un aspect intrinsèque de la prise de concience.Mais je ne pense pas qu'il soit ici nécessaire ou fructueux d'élaborer sur cette assomption 5.Néanmoins, on doit noter ceci: la croyance n\u2019est pas simplement distincte de la connaissance par une relation à un objet; c'est-à-dire que pour Sartre la structure intentionnelle requiert que l'acte de croyance soit distingué de /\u2019acte de connaissance.Le point que je souhaiterais amener dès maintenant réside en ce que, à mon avis, cette structure de croyance se voit elle-même distinguée ultérieurement chez Sartre en deux types fondamentaux.La structure intentionnelle de la croyance de mauvaise foi est fondamentalement différente de la structure intentionnelle de la croyance de bonne foi, c\u2019est-à-dire que les personnes de mauvaise foi se distinguent non seulement par ce qu\u2019elles croient mais par la manière dont elles croient.5.Ce que je suggère est que la croyance, pour Sartre, est la conscience elle- même vue sous un certain aspect.En particulier, la croyance fait référence au rapport, au sein du cogito pré-réflexif du soi non-thétique à son ipséité idéale.C'est-à-dire que notre «projet» est une structure de croyance.En outre je crois que la vision de Sartre sur la bonne et la mauvaise foi revêt une signification indépendante de cette ontologie.cf.L'Être et le Néant de Jean- Paul Sartre, trad.de Hazel Barnes, New York, Philosophical Library, 1956, p.47-105.Voir aussi mon Commentary on Jean-Paul Sartre\u2019s «Being and Northingness», New York, Harper and Row, 1974; réédité avec une nouvelle introduction, Chicago, University of Chicago Press, 1980, p.78-110.48 ee Je pense que Sartre pose les fondements pour la description de la bonne et de la mauvaise foi comme deux voies fondamentalement différentes de la croyance dans le chapitre «La mauvaise foi» dans L'Etre et le Néant Car la mauvaise foi ne conserve pas les normes et les critères de la vérité comme ils sont acceptés par la pensée critique de bonne foi.Ce dont elle décide en effet, d'abord, c'est de la nature de la vérité.Avec la mauvaise foi apparaît une vérité, une méthode de penser, un type d'être des objets.En conséquence, un type d'évidences singulier apparaît l'évidence non persuasive.Ainsi, la mauvaise foi dans son projet primitif, et dés son surgissement, décide de la nature exacte de ses exigences, elle se dessine tout entiére dans la résolution qu'elle prend de ne pas trop demander, de se tenir pour satisfaite quand elle sera mal persuadée, de forcer par décision ses adhésions à des vérités incertaines.Ce projet premier de mauvaise foi est une décision de mauvaise foi sur la nature de la foi (L\u2019Etre et le Néant, Paris, Gallimard, 1943, p.108-109).Je considère la dernière phrase ci-haut citée comme tout à fait cruciale.«Ce projet premier de mauvaise foi est une décision de mauvaise foi sur la nature de la foi.» La bonne et la mauvaise foi ne se distinguent donc pas par leur relation aux objets, mais par leur relation à la foi elle-même.En se dégageant du problème de ce qui est rendu signifiant dans la description de la bonne et de la mauvaise foi en tant que «décisions», et en portant tout simplement notre attention sur leur mode de distinction en tant que croyances, nous constatons fort simplement que la bonne foi est une foi critique et la mauvaise foi une foi non critique.Cet aspect non critique de la mauvaise foi s'\u2019enracine dans la façon même de «voir» la foi ou la croyance.Une des conséquences en est que la mauvaise foi ne reconnaît pas le caractère non critique de son propre «point de vue» («stance») parce que sa vision globale inclut une vision «appropriée» du critère.Evidemment, toute croyance est basée sur une évidence probable et il n'existe aucun critère a priori permettant de soupeser la prétention critique de cette évidence.Une conscience de mauvaise foi, au sens fort 49 du terme, doit, je pense, être présentée comme celle qui altère la nature de l\u2019évidence en fonction mème de ses fins.Cette tactique peut réussir et ne pas s'abimer dans une simple prise de conscience cynique de l'aspect fallacieux parce que l'évidence du croire est effectivement ambigüe: la croyance ne peut jamais être totalement justifiée °.En effet, Sartre suggère qu\u2019une personne de mauvaise foi, au sens fort du terme, fait usage de fambigüité connaturelle à la croyance en vue d'atteindre à ses propres fins.S'il n'est point d'idéaux absolus, dès lors il ny a pas de critère absolu et la personne de mauvaise foi est libre de croire que n'importe quoi peut entrer dans sa sphère de croyance.La personne de mauvaise foi n\u2019explique pas cette attitude; elle détourne plutôt son esprit des aperçus sur sa propre condition.Ironiquement, cet individu ressortit le plus souvent au type de personne qui semble nécessiter des idéaux absolus, et du fait qu\u2019ils sont manquants au sein du monde il les invente là où il en a besoin et croit simultanément qu'ils y étaient réellement pour qu\u2019il les y découvre.Or dans le contexte de L\u2019Être et le Néant, le sens plénier de la notion forte de mauvaise foi n\u2019est pas élaboré, je crois, avant la section «La psychanalyse existentielle» dans la quatrième partie.En effet, je pense qu'il est crucial de lire le chapitre de Sartre sur la mauvaise foi en relation avec la totalité de la quatrième partie.Le point-limite ou la vision sartrienne de la conscience peut étre mise et comprise en rapport avec 6.On déclare fréquemment que Sartre nous a fourni une excellente description de l'auto-déception, mais qu\u2019il nenous a pas démontré comment cela était possible.Mais je pense que Sartre nous a tout au moins exposé qu'une auto-déception abyssale peut se manifester.En effet, comme jespère pouvoir le démontrer, j'entrevois la mauvaise foi, au sens fort, comme un type spécifique d'auto-déception profondément enracinée.Le point qui est sous-estimé, même dans le traitement généralement attachant de Fingarette (Herbert Fingarette, Se/-Deception, New York, 1969), tient en 50 ST Pete EN HERE ER celle de Freud devient clair ici.Contrairement à Freud, Sartre affirme que nous choisissons notre névrose.Ici à nouveau, je pense qu'il est utile de faire la distinction entre un sens faible et un sens fort de la «névrose».Bien que nous soyons tous atteints de quelques aberrations psychiques, je crois comprendre que Sartre, dans cette section, est principalement préoccupé par une notion précise et restreinte de la névrose en tant qu'auto- déception abyssale.Ainsi, concernant le complexe d'infériorité, Sartre dit «Cette infériorité contre laquelle je lutte et que pourtant je reconnais, je l'ai choisie dès l'origine» (Op.cit, p.537).Un simple exemple peut illustrer la façon dont j'envisage que ce «choix» puisse se produire: Imaginez qu\u2019un enfant ait étudié et ensuite échoué à son premier examen en mathématiques.Cet échec pourrait s'avérer une expérience cruciale pour l'enfant il peut avoir à faire face à l'éventualité qu'à l'avenir même ses meilleurs efforts en mathématiques aussi bien qu\u2019en d'autres matières puissent résulter en échecs.Evidemment, cet échec singulier n\u2019infère que peu sur ses futures chances d'atteindre le succès, mais pour l'enfant cette évidence peut se révéler suffisante pour justifier le rejet d'efforts ultérieurs comme possibilités d'échecs.En fait, il y a matière à démontrer que, sans qu\u2019il y ait faute de sa part, ou la nature ou les circonstances lui ont valu une pauvre prestation en ce que la façon paradoxale avec laquelle Sartre décrit la conscience n'est point due, à son penchant désordonné pour un langage coloré, mais est plutôt significative de la visée d'un aspect paradoxal de la conscience elle-même.En bref, pour Sartre toute croyance en p implique une nor-croyance en p.Cestädire, nous ne pouvons jamais croire en p à un point tel que nous éliminions entièrement l'attitude de non-croyance en p; de plus, c'est seulement par un effort, qui est caractéristique de la mauvaise foi, que nous maintenons ur semblant de croyance inaltérable en p.Ainsi, entreprendre une analyse de l'auto-déception en la décrivant simplement comme une croyance simultanée en p et norp, équivaut à imposer une simplicité et une homogénéité à la conscience qui rend impossible philosophiquement l'explication de l'auto-déception.51 conte EE re mathématiques.Mais si tel est le cas, pourquoi étudier alors?Si l'enfant «raisonne» de cette façon, il échouera de toute évidence aux prochains examens, engendrant par la même l'évidence requise pour l'amener à croire que, même en l'absence de quelque faute de sa part, l'aptitude en mathématiques lui fait défaut.Plus tard dans sa vie il lui deviendra peut-être utile ou nécessaire d'apprendre les mathématiques et il pourra alors utiliser le « pouvoir de sa volonté» pour vaincre son «manque d'aptitude» en mathématiques.Ici, Sartre est en accord avec Freud sur le fait que l'individu qui lutte avec lui- même ne s'en prend pas aux problèmes réels et même s'il réussit à surmonter son «inaptitude» à apprendre les mathématiques, une autre aberration psychique verra le jour jusqu'à ce Qu'il se confronte à l'expérience originale qu'il refoule.Evidemment, pour Freud, l\u2019expérience originale que cet individu refuse d'affronter nest pas directement reliée aux mathématiques; pour Sartre, au contraire, l'expérience primitive réside précisément dans son «choix» de croire d\u2019une manière non critique à sa propre aptitude lacunaire en mathématiques.En effet, pour Sartre, ce complexe d'infériorité peut constituer un dispositif servant à masquer un désir de supériorité.Une peur extrème de l'échec peut recouvrir un désir d'achèvement et, dans une telle interprétation, le complexe d'infériorité est auto-déceptif dans son projet même.L'enfant désire implicitement s'exécuter avec succès mais la crainte de l'échec engendre l\u2019évi dence qu'il aurait été en mesure de parvenir au succès si les circonstances et la nature n'avaient pas été contre lui.I| peut donc soutenir la croyance simultanée en ses aptitudes supérieures et en sa justification de ne pas même tenter de s'accomplir dans la mesure de ces aptitudes.Plus encore, si, dans une phase ultérieure, il prédendait «sincèrement» désirer surmonter son complexe d'infériorité, dans ce cas son blocage mental en mathématiques, sans admettre sa fuite originale devant 52 l'effort et sa peur de l'échec, dès lors sa «sincérité» serait de mauvaise foi, au sens fort du terme.J'aimerais conclure cette esquisse en essayant de rendre plus claires les notions fortes de la bonne et de la mauvaise foi.Vers la fin, je comparerai brièvement les notions fortes avec les sens revisés des notions faibles évoquées au début de cet article.Il est clair que nous ne pouvons à chaque instant questionner les rôles que nous jouons dans la société ainsi que la signification de notre existence.La possibilité de questionnement est toujours là, et ceci suffit à nous rendre responsables du fait de continuer dans les rôles que nous avons choisis.Nous devons choisir de jouer des rôles mais tout dépend de la façon dont nous sommes situés par rapport à nos rôles.Si nous acceptons nos rôles comme nous étant octroyés par la nature ou par la société tandis qu\u2019en fait nous les avons choisis, alors nous vivons dans une mauvaise foi, au sens fort du terme.Dans ce cas, nous ne faisons pas face à ce que Sartre appelle notre «choix fondamental», nous apercevons plutôt notre liberté en tant qu'elle concerne tout simplement nos délibérations au sujet de nos actions à l'intérieur de notre rôle.Cette liberté, cependant, est déceptive; elle nous limite aux choix relativement mineurs dans le cadre de notre présent rôle et occulte donc notre responsabilité envers le choix du rôle lu-même.Sartre dit que lorsque nous délibérons, «les cartes sont jetées» et veut nous signifier ainsi qu'en général nos délibérations gardent intact le caractère global de notre style de vie, tout comme lorsqu'un professeur de phi- sophie délibère au sujet du manuel à utiliser, et ne se 53 questionne jamais sur son rôle dans la société en tant que professeur.Pour Sartre, cette «liberté» est inintéressante et, pour la majeure partie, prévisible.Mais si notre professeur de philosophie décidait tout à coup de faire son chemin dans la vie en tant que peintre, ce «choix», ou cette conversion, représenterait une uti lisation réelle de la liberté.En cette instance, les délibérations qui ont précédé la conversion pourraient ultérieurement rendre la conversion raisonnable mais ne pourraient jamais en rendre pleinement compte parce que, avant le changement, toutes les délibérations étaient au diapason du style de vie antécédent.Dans un tel cas il y a un saut authentique.Mais la description ci dessus doit être qualifiée.Les sauts sont rares et il semblerait donc que nous ne soyions que rarement dans une position qui nous permette d'exercer notre liberté réelle.Ceci n\u2019est pas tout à fait vrai.Le point de vue de Sartre est, je crois, que des augures de la possibilité d'un changement radical émergent de temps à autre des dessous de nos choix quotidiens.Le professeur de philosophie, qui est à délibérer sur le choix d\u2019un manuel, réalisera de temps en temps que son choix de tous les jours constitue aussi une manière de choisir de continuer son style de vie en tant que professeur collégial, et ce choix de continuer son rôle s'avère intéressant et significatif.Pour rendre notre description plus transparente ici, nous pouvons tenter de visualiser notre professeur continuant son style de vie par le sentier d'une bonne ou d'une mauvaise foi.Ce portrait, cependant, sera basé sur une supposition: nous devons assumer le fait que toute personne connaissant une vie relativement confortable sera en mesure d'accueillir des impressions naissant d'un contexte plus large et dans lequel il peut entrevoir son propre style de vie en tant que «rôle» et entrevoir ainsi de réelles possibilités d'alternative pour lui-même.Étant donné cette supposition, le professeur de bonne foi se permettra quelquefois de prendre position et 54 Reeth, 110.oT IEEE TEE NT \" de chercher à propos de ces impressions passagères en quoi son style de vie constitue un rôle qui peut être changé.En cela, il peut arriver que les conditions sociales entraînent que de continuer un tel rôle apparaisse raisonnable.Le professeur de mauvaise foi doit être visualisé comme celui dont le mode de vie habituel le détourne de la confrontation à ces lueurs issues d'un contexte plus large qui lui dévoilerait son style de vie en tant que rôle.Qui plus est, et ceci constitue la différence précise entre la bonne et la mauvaise foi, le professeur vivant dans la mauvaise foi peut perpétuer son style de vie parce qu'il possède une notion faussée de la croyance qui elle-mème le met à l\u2019abri de son style de vie non critique.Cette stance non critique, cependant, semble aller à fencontre de la tendance naturelle de la conscience à s'auto-questionner ainsi, selon Sartre, l'individu vivant dans la mauvaise foi expérimentera des moments d'anxiété.Au sens fort de ces termes, la bonne et la mauvaise foi apparaissent donc comme deux voies différentes du commerce avec l'ambiguïté inhérente à tout acte de croyance.La bonne foi accepte l\u2019ambigüité et ne s\u2019en sert pas comme excuse au fait d\u2019être non critique; la mauvaise foi utilise l\u2019ambigüité à ses propres fins en vue de justifier ses attitudes non critiques.Une des façons de comprendre en quoi cette stance non critique peut être soutenue consiste à visualiser une attitude de mauvaise foi comme projetant un idéal de bonne foi impossible.Si lidéa/ de bonne foi est vu comme impossible à atteindre, alors la mauvaise foi est libre de ne point tenir compte de la non criticité de sa propre croyance 7.En effet, la mauvaise foi peut donc être entendue comme une croyance se voulant telle que si la bonne foi s'avère impossible, dès lors la mauvaise foi est 7.Dans monarticie, «On the Possibility of Good Faith», on.cit, J'ai présenté une analyse plus détaillée de la distinction entre l'idéal de bonne foi et la 55 i EL LE A Dor tout aussi impossible.C\u2019est-a-dire que la croyance est simplement la croyance et toute croyance est aussi bonne qu\u2019une autre.Pour nous répéter, la mauvaise foi ne peut se maintenir en tant que croyance valide que parce parce qu'il n'existe en fait, aucun critère absolu ou A priori par lequel classer les croyances comme critiques ou non critiques.Encore qu\u2019il y ait un monde de différences entre celui qui tente de s\u2019en tenir à des croyances raisonnables etcelui qui élude l\u2019effort parce qu'il n\u2019y a pas de garanties initiales que la raison atteigne la vérité.Pour amplifier ce point de vue avec un exemple de plus: un soldat peut dire que son rôle est d\u2019obéir aux ordres et que si quelqu'un se mettait à questionner sans cesse les supérieurs il y aurait de l\u2019anarchie.Mais s'agit-il jamais de questionner tous les ordres tout le temps, ou est-ce que ce raisonnement s'emploie comme excuse afin de se soustraire au fardeau d\u2019avoir à vivre dans la possibilité qu'il y ait lieu parfois de remettre en question les ordres?Je pense que les mêmes notions fortes de la bonne et de la mauvaise foi peuvent être repérées dans La Nausée de Sartre.|| m\u2019apparaît clair que Roquentin ne retombe pas, à la fin du roman, dans la mème mauvaise foi avec laquelle il se trouvait à vivre au tout début.D'abord, il se détournait de sa liberté, et connaissait une vie marquée par un sens fort de la mauvaise foi.À la fin du livre, il retourne de fait à un rôle, comme nous le devons tous faire, mais je crois qu'il y a une différence de fond.Dorénavant, il ne se détourne plus de sa liberté, il a plutôt opté consciemment pour un rôle, un rôle qui, comme tous les autres, n'apporte pas de solution parfaite à la menace d'une soustraction à la responsabilité.Il n'existe aucun rôle qui, en lui-mème, donne un sens à la vie 8.bonne foi De plus, j'ai aussi essayé d'indiquer comment le «pouvoir de la volonté» agit pour accomplir l\u2019auto- déception qui est de mauvaise foi, dans le sens fort de ce terme.8.Dans le concret, on détermine toujours la signification d'une existence par un rôle mais le rôle, par lui-même, ne donne pas le sens à une existence.56 HOME 3, Re.THREE ONE SERA: SO © ke EE! Mais une vie de bonne foi, au sens fort, en est une .qui tente d'améliorer un monde infesté de rôles déterminés par les autres.Le premier pas à accomplir est de se rendre compte que les rôles dans la société ne sont pas déterminés par la nature, et c'est ce que Roquentin perçoit à la fin du roman.Le miroir que ses écrits présentent à lu-rmême et au monde n\u2019est en rien une conclusion mais bien un commencement à partir duquel une mutation est possible.Mais le monde est chargé dune «archéologie» de sens, et Roquentin doit être disposé pour une prise de conscience constante dans la mesure où il voit encore certains aspects de la vie comme «naturels» alors qu\u2019en fait ce ne sont que des rôles déterminés par la société.Néanmoins, c'est sa conversion à la bonne foi qui le prédispose à reconnaître sa «mauvaise foi» latente °.Plus encore, je crois que c'est ce sens fort de la bonne foi qui a permis à Sartre de reconnaître que des aspects de ses vues précédentes étaient de mauvaise foi.Par exemple, Sartre s'est rendu compte plus tard apparemment que ses descriptions de la liberté dans L\u2019Etre et le Néant assumaient une certaine ouverture comme étant naturelle à la société alors qu\u2019en fait elles ne reflétaient simplement que sa vie cosmopolite, relativement confortable.Ainsi il aperçoit une progression de la «mauvaise foi» à la bonne foi dans les vues sur la liberté exprimées en premier dans L'Etre et le Néant et plus tard dans des oeuvres comme Saint Genet, et dans la Critique de la raison dialectique.Cette progression, cependant, fait directement suite a la notion forte de la bonne foi impliquée dans L\u2019Etre et le Néant.Je pense que les sens faible et fort de la bonne et de la mauvaise foi sont reliés.Le sens faible de la mauvaise foi attire l'attention sur la tendance et le danger de s'esquiver devant l'ambiguïté qui résulte du fait qu\u2019une 9.C'est-à-dire, la «mauvaise foi» dans le nouveau sens faible auquel il a été fait référence au début de cet article.07 ln Sa grande partie de notre existence est basée sur la croyance.La mauvaise foi, au sens faible, attire ainsi f attention sur l'éventualité de la mauvaise foi au sens fort.Cependant, quelqu'un peut nettement vivre dans la mauvaise foi, au sens faible, tout en vivant dans la bonne foi au sens fort.: Mais nous pouvons encore nous demander s\u2019il convient réellement d'appliquer le nom de «mauvaise foi» à la condition humaine en général, même au sens faible du terme.La question de la convenance est en effet une question ouverte; le terme, cependant, vise un aspect particulier de la vie que nous connaissons dans notre présente société.La société rend très difficile à la personne moyenne l'interrogation sur le sens de la vie et sur les valeurs du jeu d'un rôle.Nous ne sommes pas concernés ici avec les bénéfices manifestes qui découlent de la société.Le point de la discussion demeure la facilité avec laquelle la présente société peut altérer la conscience humaine et le fait de jouer un rôle de telle sorte qu'il semble naturel d'accomplir ce qui est nettement fallacieux Que le Ill] Reich ait pu exister confronte la philosophie avec un fait qui ne peut être ignoré, nommément que, dans le concret, il existe, inhérente à la société d'aujourd'hui, une tendance à acheter la sécurité à n'importe quel prix et à croire que cette acquisition est raisonnable.La question ne con siste pas à savoir si la nature humaine est corrompue, mais si l'individu moyen fera l'effort requis en vue de vivre librement.Quand la société rend difficile aux individus l'opportunité de suivre leur propre conscience, il apparaît alors comme un fait historique que peu le feront effectivement.Si cette tendance dans la nature humaine est appelée de la «mauvaise foi», c'est fait, je crois, en guise d'avertissement que la société elle-mème doit être ou verte et doit encourager le questionnement pour que la 58 SET IRE TR IVI OT PN OPS ITE LEN TRAIN] fl Es He RIRE I ls «bis di : i personne moyenne puisse s'affranchir d'une existence de mauvaise foi, au sens fort du terme.Je vois qu\u2019en évoquant la dimension sociale j'ai déjà altéré mon paradigme original, et il m\u2019apparait clair que cette dimension est requise en vue d'en arriver à un schéma complet de la bonne et de la mauvaise foi.En effet, dans le contexte de la philosophie de Sartre, une distinction ultérieure et il me semble, utile en vue de compléter le tableau, devrait être faite entre, d'une part la bonne et la mauvaise foi et d'autre part l'authenticité et linauthenticité.Dès lors les présentes descriptions doivent être reçues comme un résumé («abstract») .Elles décrivent surtout, des aspects partiels des deux façons fondamentales par lesquelles une personne, dans une société en général ouverte, peut manifester ses croyances et saliberté.Car méme dans une société ouverte une existence libre constitue un défi que certains de bonne foi embrassent et que d'autres de mauvaise foi évitent.59 3 ; es LS i ; = el pos ely 5 =- = Ss PS Un I a > i 2 pe pes ES RS ee ey or aaron AS 3 i +.ce PS CR een SE io pee = DOTE EN Ea POA DES res = pos wi PE Ente pry x Ton pa el re iy Pe flr 2% 0e 1; & =! ey ay RT pt he EX pe Ba BE fayip Prax ES Ps NES eh Pati, Ten Le Les ve 25 ee yi x7 2 Eros ne Sr 15 al = = pe hry Sern ot Fre > De te LN TE ey As AE ns UES rt =.ve 2 mt JE 7 rt Es D Introduction à la lecture de George Orwell Jacques G.Ruelland Professeur au département de philosophie du CÉGEP Édouard-Montpetit i i si Go UN ry L.\u201c ie a M .ames.La ui a ox E: ca ee Sn ity A i es ee 7 ar Goi 85 Es = rior Se aha 21e = RS pee ee ES ES RS a ces RS, HS a = x i oo Ba: a 5 i à RAS: 2 os = Lens tr ons > AE zx raies 2 ERI Sra _ UE me Sas A fr Reo 0.= 2 as x RAS Ss be ES = oR K 12s; I: EB i = 4 ei E ee En RE = = Certaines personnes voient en 7984, le dernier roman écrit par George Orwell avant sa mort, une sorte de testament littéraire.Par ailleurs, nombre d\u2019études tendent à démontrer que 1984 n\u2019est pas un simple roman de science-fiction, mais un très sérieux avertissement de l\u2019auteur contre le totalitarisme.Qu'en est-il exactement?Orwell considérait-il 1984 comme une prophétie ou comme une vision foudroyante de la situation mondiale au début de la guerre froide?Si l\u2019auteur considérait lui- même 1984 comme un cri d'alarme lancé contre la montée du totalitarisme, cela infirme-t-il l'hypothèse selon laquelle 7984 est une oeuvre prophétique?1984 constitue-t-il un roman original, particulier, dans l'oeuvre abondante de George Orwell, ou bien, sans le considérer comme une oeuvre autobiographique, ne peut-on y voir l'aboutissement de toute la conception orwellienne du socialisme?Ce texte tente d\u2019apporter des éléments de réponses à ces différentes questions.63 SEP SR REA NA EER 1.Qui était George Orwell?George Orwell, de son vrai nom Eric Arthur Blair, est né le 25 juin 1903 a Motihari au Bengale; il est mort de la tuberculose le 21 janvier 1950 a Londres.Son pére était fonctionnaire de la Section Opium du gouvernement britannique installé en Inde.En 1904, Mrs.Blair revint en Angleterre avec ses deux enfants, Marjorie, née en 1898, et Eric.Elle ne revit pas son mari avant 1907, lorsqu'il obtint une permission de quatre mois pour retourner en Angleterre; April, la puînée de la famille, fut conçue pendant cette période.L'absence de son père \u2014 qui revint définitivement en 1911 \u2014 et l'écart d'âge (5 ans) entre ses soeurs et lui provoquèrent chez Eric un sentiment d'exclusion, de solitude; il souffrait de certains complexes, il se trouvait laid et malodorant, et éprouvait de la culpabilité.I! avait de la difficulté à se faire des amis.Elevé au milieu de femmes, il se fit surtout des amies, bien que l\u2019on constate chez lui une certaine incompréhension à l\u2019égard de la gent féminine.Son physique mince et élancé (adulte, il mesurait 1 m 90, c\u2019est-à-dire 6\u2019 3\u201d) l\u2019a toujours embarrassé.Eric n\u2019était pas un étudiant brillant.Ses parents l'avaient pourtant envoyé dans les meilleurs collèges: l\u2019école du couvent de Henley à 8 ans; puis le collège de St.Cyprian où l\u2019on préparait les élèves à accéder aux collèges pré-universitaires, enfin Eton, collège de très grande renommée, qui aurait dû conduire Eric Blair à l\u2019Université d'\u2019Orxford.C\u2019est sans enthousiasme qu'il fréquenta ces différentes écoles.Il n'avait pas d\u2019autre ambition que d\u2019être, comme son père, un simple fonctionnaire en Inde.li quitta Eton en décembre 1921 et, après avoir réussi les examens d'entrée du Bureau indien, il s\u2019enrôla dans la police impériale *!.1.Bernard Crick, George Orwell.Une vie, Paris, Balland, 1982.Traduit de l'anglais par Jean Clem.Titre original: George Orwell.A Life, Londres, Secker & Warburg, 1980.L'édition de Balland comprend quelques photographies; une autre édition française, sans illustration, a été faite dans la collection 64 Gb wr A RBBB RAR Comment cet être étrange est-il devenu un célèbre écrivain politique?George Orwell tâta d\u2019abord plusieurs formes d\u2019écritures: poèmes, essais, nouvelles, comptes- rendus, romans, etc., mais c\u2019est dans le roman et la nouvelle qu\u2019il excella.C\u2019est surtout sa sensibilité, exacerbée par les problèmes qu'il vivait, qui lui permit de se diriger vers une carrière d\u2019écrivain.Dans Le Quai de Wigan, il raconte comment, dès la petite école, on inculquait des préjugés de classe aux enfants de la «classe moyenne supérieure» dans laquelle lui-même se situait.Cette conscience de classe \u2014 à peine développée, faut-il le dire \u2014 fut embryon qui plus tard lui fit adopter un point de vue socialiste et orienta toute sa carrière vers la critique de l\u2019usage abusif du pouvoir, de l\u2019autocratie et du totalitarisme.2.La conception orwellienne du socialisme Orwell est connu pour sa critique du totalitarisme.avec Jean-Daniel Jurgensen, je pense que «sa renommée ne cessera de grandir et sa stature de s'affirmer à la fois comme écrivain et comme penseur2».Par ailleurs, Simon Leys souhaite que l\u2019évolution politique et la marche des événement réussissent finalement à faire d\u2019Orwell «un écrivain définitivement dépassé, qu\u2019on ne relira plus guère que pour satisfaire une curiosité historique»; mais Leys admet que l'oeuvre d\u2019Orwell est, dans le monde actuel, la seule qui soit d\u2019un usage pratique, urgent et immédiat 3.Orwell s\u2019est attaqué sans détour au problème le plus terrible de notre époque, avec un talent d\u2019écrivain et d\u2019artiste qui n\u2019est sous-estimé que par ceux qui ne l'ont pas lu; parmi les critiques du totalitarisme, il est le «Folio» au début de 1984.La lecture de ce livre est absolument indispensable à ceux qui s'intéressent à Orwell et à l\u2019histoire littéraire et politique contemporaine; son style riche et son abondante documentation en font une oeuvre à lire absolument.2.Jean-Daniel Jurgensen, Orwell ou la route de 1984, Paris, Laffont, 1983, p.206.3.Simon Leys, Orwell ou I'horreur de Ja politique, Paris, Hermann, 1984, p.56.65 seul à être allé jusqu\u2019au fond du problème,et il ne l\u2019a pas fait au nom d\u2019une vision pessimiste ou rétrograde, mais de sa croyance la plus profonde, une foi ardente dans une valeur éternelle que certains veulent en vain croire dépassée: la liberté humaine.Toute la vie d\u2019Orwell se résume à ce thème: l\u2019affirmation de la liberté.De Tragédie birmane à 1984, la même vision de la liberté grandit, se développe et s'affirme à travers une vision toujours plus précise du socialisme.C'est son expérience scolaire qui l\u2019'amena à rejeter l'impérialisme quand il se trouva en Birmanie, et à se placer à jamais aux côtés des opprimés.Il fit à l\u2019école l'expérience d\u2019une institution autocratique, quasi totalitaire.À Eton, Blair n\u2019était pas aussi proche du socialisme qu'il le fit croire par la suite, même si les idées du socialisme lui étaient familières, et même s'il se servait de celles-ci dans ses assauts contre l'autorité.H.G.Wells et Jack London lui demeurèrent «proches» toute sa vie: c\u2019étaient des socialistes qui cherchaient à atteindre les classes moyennes et non des intellectuels ou des littérateurs qui écrivaient pour leurs semblables.Adolescent, Blair était anormalement conscient des différences que peut engendrer dans la vie le manque d'argent, mais il lui fallut dix années au moins pour voir ces différences sous un angle socialiste.À cette conception du socialisme, acquise en Birmanie (où il séjourna de 1922 à 1927), il ajouta une bonne morale antiraciste.Blair eut dès le début de son séjour en Birmanie le sentiment qu'il devait se joindre aux rebelles qui se révoltaient, déjà en 1923, contre la puissance impériale.«II voulait éviter a tout prix de devenir un «rouage de l\u2019engrenage du despotisme», comme il l\u2019écrivit plus tard 4», car lorsque l\u2019homme blanc devient un tyran, c\u2019est sa propre liberté 4.Bernard Crick, op.cit, p.123.66 qu\u2019il détruit.C\u2019est en Birmanie que Blair développa réellement le désir d\u2019écrire des livres.I! démissionna de son poste pour écrire, mais aussi parce qu'il ne pouvait plus être au service d\u2019un impérialisme qu'il considérait comme une entreprise de racket.Dans Le Quai de Wigan, il écrivait: J'avais tout réduit à une simple théorie selon laquelle les opprimés ont toujours raison et les oppresseurs toujours tort: une théorie erronée, mais qui résultait naturellement de ce que l\u2019on ressent lorsqu\u2019on est soi-même un oppresseur.Je comprenais que non seulement je devais fuir l'impérialisme mais aussi toute forme de domination de l'homme par l'homme.Je voulais m'immerger, descendre parmi les opprimés, être l\u2019un d\u2019eux et de leur côté contre les tyransS.Sa haine particulière contre l'impérialisme s\u2019étendit rapidement, à la fin de son séjour en Birmanie, à toute forme d'autocratie.Il développa une forte méfiance envers toute autorité.Dans Tragédie birmane ©, «attaque nerveuse, brutale et même violente contre les Anglo- Indiens», comme la qualifie Cyril Connolly 7, on ne trouve qu'une protestation individualiste contre la tutelle étrangère et l\u2019autocratie.Cette protestation est compatible avec le socialisme libertaire, le socialisme de Mill ou encore l'anti-impeérialisme tory.Orwell n'avait pas encore épousé les idées socialistes lorsqu\u2019il écrivait Tragédie birmane, mais il s\u2019en servait déjà à des fins politiques dans des prises de position individualistes.Entre 1922 et 1927, Blair n'était pas tory, et son séjour en Birmanie ne l\u2019a pas fait devenir socialiste, mais il adoptait déjà spontanément des opinions qui le pousseront plus tard vers le socialisme.5.George Orwell, Le Quai de Wigan, Paris, Éditions Champ libre, 1982.Traduit de l'anglais par Michel Pétris; titre original: The Road to Wigan Pier, Londres, Victor Gollancz, 1937.6.George Orwell, Tragédie birmane, Paris, Nagel, 1946 (épuisé).Traduit de l'anglais, titre original: Burmese Days, New York, Harper, 1934.7.Cyril Connolly, Critique de Tragédie birmane dans The New Statesman and Nation, quotidien londonien, 6 juillet 1935.67 CPR ion Ait SPRL HOTTIES ASSP OBIT FBR arth tL Ao FETT 0 TPE RAT ET RE PIS CURE TIRER CCR Gah SRO (Ht 0 Rit.B > ho A H i RC À son retour en Birmanie, Blair voulut vivre la condition des misérables.Errant à Paris et à Londres de 1928 à 1931, il considérait qu\u2019il est mal d\u2019opprimer ses semblables, car le pouvoir arbitraire et les privilèges corrompent toujours; et pour écrire sur les conditions de vie des pauvres et des opprimés, c\u2019est mieux de les partager même pour peu de temps, que de simplement les observer.Il n\u2019y a rien dans son enfance qui autorise une interprétation totalement psychologique plutôt qu\u2019une interprétation sociale et politique de l'expérience de Blair en Birmanie, puis à Paris et à Londres, expérience qui s'est traduite par la publication, en 1933, de son roman Dans la dèche à Paris et à Londres.Bien sûr, Blair voulait apaiser son double sentiment de culpabilité: celui de privilège de classe et celui de la domination de l'Empire britannique.Mais ces sentiments étaient avant tout des sentiments politiques, provoqués par l\u2019observation d\u2019une situation politico-sociale, et non le résultat d\u2019un conflit psychologique vécu dans son enfance ou son adolescence et non résolu à l\u2019âge adulte, comme les psychanalystes freudiens auraient tendance à l\u2019affirmer.Avant 1922, et même jusqu\u2019en 1927, on peut affirmer que Blair était avant tout individualiste, que le sort d'autrui lui importait moins que le sien, et que ses prises de position aux allures socialistes n\u2019engageaient que sa vision de la politique au sens large, non la conception qu'il se faisait de lui-même, ou la conception qu'il se faisait de telle ou telle situation politique particulière.On pourrait penser, comme beaucoup, que Blair avait des mobiles littéraires en allant errer à Paris et à Londres; je crois au contraire que son souci de vérité en faisait à ce moment un écrivain beaucoup plus social ou politique qu\u2019un écrivain soucieux d'inclure dans ses livres des éléments pittoresques.Et Dieu sait si le style des écrivains politiques n'est pas toujours littéraire! D'ailleurs, les difficultés qu'il éprouva dans la publication de Dans la déche à Paris et à Londres, auquel les éditeurs trouvaient mille défauts littéraires, 68 semblent confirmer mon point de vue.C\u2019est à partir de cet ouvrage qu\u2019Eric Blair décidera de signer «George Orwell», du nom d\u2019une rivière anglaise qu\u2019il connaissait et aimait 8.De 1934 à 1935, Orwell sera libraire à Hampstead, un faubourg de Londres.Influencé par l\u2019orientation politique des Westrope, ses patrons, il ruminait de se joindre au camp socialiste, plus précisément à l\u2019aile gauche anticommuniste.C\u2019est ce qui apparaît à la lecture de Et vive l\u2019Aspidistra!, publié en 1936.«L'individualisme d'Orwell, son «anarchisme tory», l\u2019empêchait de se rapprocher du parti communiste organisé; quant au parti travailliste, en ces jours de gouvernement d'union nationale, il lui apparaissait trop discrédité et trop modéré ®.Et vive l\u2019Aspidistra! constitue une remarquable prémonition des événements de 1939-1945, et aussi une anticipation du décor et du ton de 1984.Orwell critiquait radicalement le socialisme.«En règle générale, déclara-t-il en 1936, les marxistes ne sont pas très capables de lire les pensées de leurs adversaires; s\u2019ils en étaient capables, la situation en Europe serait moins désespérée qu\u2019elle ne l'est à l'heure actuelle.» La Birmanie, Paris, Londres et la lecture des classiques permettaient à Orwell de transcender l'insularité particulière du socialisme anglais.Certains dirigeants et militants avaient tendance à être des bourgeois, tant dans leur vie que dans leurs écrits.La pensée 8.Bernard Crick explique que Blair hésite d'abord entre «H.Lewis Allways», «Kenneth Miles» et «George Orwell».«Allways» peut signifier «partout» et «par tous (les) chemins», et «Miles» peut signifier «des kilomètres»; ces deux noms évoquent des distances; «Orwell» a par contre une connotation très virile, très «campagne anglaise» et peut-être un vague fond industriel: «ore» signifie «mine» et «well» signifie «puits» (voir note du traducteur dans Bernard Crick, op.cit, p.210).9.Bernard Crick, op.cit, p.230-231.69 RAF RD PRE ROBE PA LARRROTETUM TIR TIEN Civ 1: 00 ikhs REBEL TYRELL Fi nN iit in mati politique d\u2019Orwell tire sa spécificité du fait qu\u2019il refusa de les critiquer.En outre, sa visite dans le Nord de l'Angleterre (à partir de laquelle il écrivit Le Quai de Wigan) lui permit d'élaborer une théorie qui ne prit sa forme définitive que dans Un peu d'air frais (1939) et dans son livre de guerre, Le Lion et la Licorne (1941): l'avenir du socialisme reposait précisément sur la petite bourgeoisie qui en prendrait la direction, et qu\u2019il fallait convaincre de son identité d'intérêt avec la classe ouvrière.En 1936, Orwell fut mis en contact avec les fascistes anglais.|| rejeta dès le départ l'opinion traditionnelle des marxistes sur le fascisme, dans lequel ceux-ci voyaient soit l\u2019agonie du capitalisme, soit l'avant-garde de l\u2019ancien capitalisme bourgeois.Il comprit que le fascisme cherchait à être un mouvement révolutionnaire de masse s'opposant à la fois au capitalisme et au socialisme.La fougue verbale des fascistes anglais, celle de Mosley en particulier, qu\u2019il alla écouter le 16 mars 1936 à l'hôtel de ville de Barnsley, le captivait tout en l\u2019effrayant.C\u2019est en voyant ce mélange, chez Mosley et chez Hitler \u2014 que peu d\u2019Anglais prenaient par ailleurs au sérieux \u2014 , d'engagement, de sincérité et d\u2019habileté à mystifier le peuple, qu\u2019Orwell commença à s'intéresser au pouvoir corrupteur du langage.|| était tout à fait engagé aux côtés du Socialisme démocratique (avec un «S» majuscule et un «d» minuscule, comme il s'appliqua à l'écrire), pleinement conscient de l'existence de la classe ouvrière, lorsqu'il décida de partir pour l'Espagne, en 1936.Mais Orwell n\u2019était pas encore convaincu des dangers du totalitarisme.Orwell ne s'était pas engagé dans la guerre d'Espagne «contre le totalitarisme»; ce fut l'Espagne et non Wigan qui le convainquit que le Parti communiste était irrémédiablement contre la révolution et qui lui fit voir certaines ressemblances entre le stalinisme et l\u2019hitlérisme.Le passage suivant, tiré de son essai Pourquoi j'écris (1946) doit être relu à cette lumière: 70 Je connus la misère etle sens de l\u2019échec (à Paris et à Londres).Cette expérience accrut ma haine naturelle de l\u2019autorité et me donna pour la première fois pieine conscience de la classe ouvrière; mon travail en Birmanie m\u2019avait procuré une certaine compréhension de la nature de l'impérialisme.Mais ces expériences ne suffisaient pas à me donner une orientation politique bien définie.Puis Hitler, la guerre civile espagnole, etc.À la fin de 1935, je n'avais toujours pas réussi à me décider pour de bon.La guerre d'Espagne et certains événements en 1936-37 renversèrent la situation et je sus alors où je me situais.Tout ce que j'ai fait de sérieux depuis 1936 a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme et pour le Socialisme démocratique, tel que je le vois 1°.Orwell fit la guerre d\u2019Espagne pour lutter contre le fascisme, qu\u2019il ne considérait pas, en s'engageant, comme un totalitarisme.Il avait appris I'existence des purges de Staline avant d\u2019aller en Espagne, mais il ne soupçonnait pas, avant de partir, que tout le mouvement communiste international était impliqué.«Je suis venu en Espagne pour m'engager dans la milice et me battre contre le fascisme» dit-il en se présentant pour signer son engagement dans le P.O.U.M.(Partido Obrero de Unificacién Marxista, le Parti ouvrier d\u2019unification marxiste), en décembre 1936.Orwell ne partit pas en Espagne avec la seule intention d\u2019écrire, mais de son expérience sortit son admirable Hommage à la Catalogne (1938), qu'il écrivit en Angleterre lorsqu'il fut évacué après avoir été blessé grièvement le 20 mai 1937.C\u2019est pendant la guerre d'Espagne qu\u2019Orwell vit de ses yeux comment on invente l\u2019histoire, après avoir lu les comptes-rendus mensongers \u2014 écrits par ses compatriotes communistes et publiés en Angleterre \u2014 du putsch du 8 mai 1937 à Barcelone qui s'était terminé par un bain de sang et des pertes importantes pour le P.O.U.M.Il trouva ainsi un des éléments de 7984.Un autre élément du même roman est l'horreur que les odeurs et la saleté en général inspiraient à Orwell.La promiscuité des cantonnements, l\u2019absence de cabinets de toilette, la présence des rats dans les 10.Cité in Bernard Crick, op.cit.,, p.267.71 LLL ed tranchées, sont autant de faits qui ressortent de l'Hommage à la Catalogne et des autres livres d'Orwell comme un trait de la psychologie de l\u2019auteur: Orwell était, de toute évidence, osmophobe et rhypophobe !1\u2014 mais qui ne le serait pas dans de telles conditions?C\u2019est cependant avec son Hommage a la Catalogne, paru en 1937, .et Un peu d'air frais, paru en 1939, qu\u2019Orwell s\u2019affirma le plus un «écrivain politique».D\u2019octobre 1941 à juin 1943, Orwell travailla à la BBC.Durant cette période plus de 100 émissions furent produites, au cours desquelles Orwell faisait un communiqué hebdomadaire sur la guerre, attaquait la propagande allemande et japonaise en Inde, lisait des textes littéraires écrits par lui-même ou des intellectuels britanniques qu'il invitait parfois: George Woodcock, Mulk Raj- Anand, William Empson, Edmund Blunden, Herbert Read, Stephen Spender 12.D\u2019après le matériel retrouvé par William J.West, un bibliomane qui fit des recherches dans les archives de la BBC, le temps qu\u2019Orwell passa à la radio fut consacré à la préparation de ses oeuvres maîtresses: 1984 et La Ferme des animaux.Celle-ci était une adaptation de la fable à saveur politique Du pain et de l\u2019eau écrite par Silone, un socialiste italien.C\u2019est durant son séjour à la BBC qu\u2019Orwell trouva dans le basic english \u2014 le langage artificiel inventé par C.K.Ogden \u2014 le modèle du newspeak, le jargon à double sens de 1984 qui sert à contrôler la pensée.Orwell critiqua durement le basic english, cette langue de 800 mots dont Winston Churchill voulait que la BBC se servit comme outil de propagande dans ses émissions outre-Manche.Par ailleurs, le ministère de l'Information, qui censurait la 11.Osmophobie: phobie des odeurs; rhypophobie: phobie de la saleté.Voir Gilles Leclerc, Il y a phobie et «phobie», n° 16 de Néologie en marche, Québec, Gouvernement du Québec, Office de la langue française, 1980, p.61 et 68.12.George Woodcock, «George Orwell: The Man Who Invented 1984», Quest,vol.12, n° 8 (décembre 1983), p.24-38.72 RAC COUT AIME BBC durant la guerre, servit de modèle au ministère de la Vérité de 1984.Orwell avait ainsi assemblé tous les éléments pour la rédaction de La Ferme des animaux etil préparait mentalement un autre roman, Le Dernier Homme en Europe, qui, finalement, eut pour titre 1984 et fut sa dernière oeuvre.Tous les éléments de la conception orwellienne du socialisme étaient également mis en place dès 1936.La milice espagnole dont Orwell faisait partie avait été assemblée à la hâte l\u2019année précédente, dans les premiers jours de la mutinerie de Franco, parles syndicats et les partis politiques, et c'est à eux que les soldats faisaient allégeance bien plus qu'au gouvemement central.Les marxistes du P.O.U.M.étaient aussi opposés, en pratique, au contrôle de l'État centraliste, que les anarchistes l\u2019étaient en théorie, et ils estimaient que le parti communiste était corrompu par le pouvoir de l'Etat.La milice du P.O.U.M.était en théorie une démocratie sans hiérarchie, selon les mots d\u2019Orwell, comme si chaque centurie constituait une commune ou un soviet; les ordres étaient donnés entre camarades, discutés, expli qués, et la plupart du temps exécutés.Il n\u2019y avait pas de grades dans le sens habituel, pas de titres, pas de galons, pas de claquements de talons, et pas de salut militaire.Tout le monde jouait le même rôle, avaitlamême nourriture \u2014 dont je ne vous donnerai pas la recette! \u2014 portait le même «uniforme» (Orwell parle plutôt de «multiforme», car l\u2019uniformité se limitait au port de culottes courtes faites de velours côtelé, une chemise à carreaux et une casquette, dont les couleurs variaient avec chaque homme).Le point essentiel était l'égalité sociale entre les «officiers» et les hommes de troupe.Tous vivaient en un même lieu, sur un pied d'égalité.Bien sûr, ce n'était pas encore l'égalité parfaite, mais Orwell n'avait encore rien vu qui en approchait autant |! trouvait cela merveilleux, et concevait cette vie comme le modèle du socialisme.73 EMI EE AR CHR ONE C'est cette idée qui est à la base de La Ferme des animaux et qui, au long du récit, perd de sa pureté et devient, sous l'emprise de la nature humaine, un cauchemar dont on ne se réveille pas.E 1984, comme La Ferme des animaux, est une satire È politique avant tout.Le caractère de fable, de parodie % cynique, que l'on retrouve dans tous les écrits d'Orwell à # partir de la publication, en 1935, de son premier roman, À La Fille du clergyman, et plus particulièrement dans ses ; écrits politiques, semble atteindre son sommet dans La Ferme des animaux et continuer dans 1984.Beaucoup ne voient pas immédiatement en 7984 une oeuvre M satirique.Mais la plupart de ces gens viennent tout juste 3 de faire connaissance avec Orwell en lisant 7984.La 4 seule lecture de cette oeuvre n'est peut-être pas suffi- | sante pour en expliquer la genèse etle sens, mais suffit à la faire prendre pour une prophétie.3.1984: prophétie ou avertissement?3 À la fin de 1983 et au début de 1984, les principaux $ journaux et magazines ont largement salué l'arrivée de 1984 comme l'«année Orwell».On pouvait lire des titres comme: «1984: Orwell a erré; merci, Orwell.» La plupart des articles ou le signataire prenait pour acquis que 1984 était une oeuvre prophétique, tendaient a démontrer que George Orwell s'était trompé.L'agence France-Presse diffusait le message suivant, le 31 décembre 1983: Le premier ministre britannique, Mme Margaret Thatcher'3, a estimé hier que, contrairement aux prédictions de l'écrivain anglais George Orwell dans son roman 1984, l\u2019année prochaine sera pour son pays a une année d'espoir et de liberté.«Aujourd'hui tout autant qu'à notre arrivée au pouvoir**, nous croyons ce que nous disons, nous disons ce que nous pensons, et nous avons le courage de l'appliquer.C est 13.La petite soeur de Big Brother! i 14.En mai 1979.74 pourquoi, je suis convaincue que, pour la Grande-Bretagne au moins, George Orwell avait tort», a déclaré Mme Thatcher à Londres, dans un message de nouvel an aux militants du Parti conservateur \u20185.Certains critiques vont dater le roman d\u2019Orwell, vont montrer qu\u2019il décrit l\u2019atmosphère qui régnait dans le monde, en Angleterre en particulier, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.Ce procédé, qu'ont adopté, entre autres, plusieurs commentateurs du Prince de Machiavel ou de quelque autre livre dont le contenu s'adresse aux lecteurs de toutes les époques \u2014 les Evangiles, par exemple \u2014, vise en général à en limiter importance, sans doute \u2014 et c\u2019est un but louable \u2014 pour le débarrasser de son caractère potentiellement dogmatique.Mais une datation qui pourrait éventuellement convenir au Prince ou aux Evangiles \u2014 quoique je ne sois pas d\u2019accord avec l\u2019usage de cette méthode comme fin en soi par ceux qui veulent enlever tout caractère d'actualité à des oeuvres qui sont «éternelles» \u2014 ne pourrait de toute façon convenir à un roman et, a fortiori, à un roman de science-fiction.La dernière oeuvre d'Orwell, déjà (sic) influencée par son expérience personnelle, porte la marque des malheurs du monde à cette époque.Une partie importante de la planète sortait d\u2019une guerre qui avait fait des millions de morts.Cet affrontement avait, entre autres, donné naissance à deux formes nouvelles de production de la mort: extermination systématique de six millions de Juifs dans les fours crématoires et la destruction, par une seule bombe atomique, d'un demi-million d'habitants d\u2019une ville japonaise.L\u2019impérialisme européen sévissait encore en Asie et en Afrique.Le stalinisme était à son apogée en Union soviétique et dans les pays satellites.L'Amérique elle-même connaît alors une vague d'intolérance qui devait atteindre son point culminant avec le McCarthysme dans les années cinquante.C'est peut-être par rapport à l'Amérique qu\u2019Orwell devait s'avérer le plus prophétique.À certains égards d'ailleurs, 7984 est plus proche des États-Unis de McCarthy que de l'URSS de Staline.Le fonds (sic) de la répression Orwellienne (sic) est sans doute totalitaire, mais il relève aussi du puritanisme anglo-saxon.D'ailleurs, la décennie 15.La Presse, 31 décembre 1983, p.A11.75 A SE RHA \u201c HHO \u2018 Li RE SE SoH ing IPRRRU RE SE i ; pe Du 1947-1957 fut peut-être décisive pour la survie du monde et pour l'évolution de la liberté.Si les tendances des années 1945-1955 s'étaient maintenues, sans éclatement majeur des tensions, on aurait pu hypothétiquement aller vers un monde Oewellien (sic).Mais des tensions de cette force ne peuvent se perpétuer dans le statu quo \u2018.Cette citation, dont il est facile de relever les principales erreurs !7 condamne 1984 à l'oubli, en élimine le caractère de mise en garde permanente contre le totalitarisme, tout en réfutant le contenu prophétique que certains lui reconnaissent.Sans faire de 1984 une oeuvre purement prophétique, au mème titre, par exemple, que les prophéties de .Nostradamus \u20188, ce qui, je l'avoue, est une approche naïve mais malheureusement fort répandue, je crois que le contenu «prophétique» de 1984 mérite que l'on s\u2019y arrête.Selon un relevé exécuté par le chercheur américain David Goodman, 7984 contient 137 prédictions dont 80 se seraient déjà réalisées en 1979 \u20189.Cette recherche sert de base à un article de Gérald Messadié sur le même sujet 2°.Les 43 principales prédictions de 1984 choisies parmi les 137 du relevé de Goodman y sont examinées et classées en quatre catégories: technologie policière, technologie militaire, sociologie et psycho-neurologie.Messadié conclut son article en constatant qu'Orwell avait peur de la science et de la technologie au point d'imaginer que c\u2019est par elles que l\u2019on parviendrait un 16.Adèle Lauzon, «Orwell revu et corrigé.Ce à quoi nous allons échapper en 1984», Plus, vol.1, n° 47 (31 décembre 1983), p.3.17.1) Toutes les oeuvres d\u2019Orwell ont été influencées par son expérience personnelle.2) Ce n\u2019est pas la Deuxième Guerre mondiale qui a provoqué l\u2019'extermination des Juifs; celle-ci avait commencé avant 1939, et trouvait sa cause dans l'idéologie nazie.3) On oublie trop souvent la bombe de Nagasaki pour ne parler que de celle d\u2019Hiroshima.La bombe d'Hiroshima (6 août 1945 à 8h15 du matin) fit 75,000 morts et 90,000 blessés; celle de Nagasaki (9 août 1945) fit 40,000 morts et autant de blessés (Michel Mourre, Dictionnaire d'histoire universelle, Paris, Bordas, 1981, p.734 et 1063).Le chiffre d\u2019un demi-million semble exagéré, sauf si l\u2019on tient compte des 76 RER AN TRIER, ets RAIN.1 Tan oe py rr ee) jour à dominer le monde.Que la science etla technologie servent ceux qui veulent dominer le monde ne fait aucun doute et n\u2019est pas nouveau.Mais que l\u2019on ne voit en 1984 que le mauvais rêve d\u2019un inadapté angoissé par le progrès et dépassé par son époque, voilà qui me paraît absurde.Les «prophéties» relevées pas Messadié ne sont pas de véritables prophéties, mais plutôt le produit de l'imagination d\u2019Orwell à propos de l'usage potentiel de certaines techniques ou de certaines inventions déjà en usage à son époque.Par exemple, Orwell imagine, en 1948 (année où il écrivit 1984, dont le titre est I'inversion des deux derniers chiffres de «1948»), que la plupart des renseignements sur un individu peuvent être contenus dans la mémoire d\u2019un ordinateur, et que l'accès à ces données peut être quasi instantané.Mais on sait que les fichiers sur les criminels existaient en Europe depuis le XVIIIe siècle et que l\u2019ordinateur était à ses débuts déjà en 1932.Orwell n\u2019a fait qu\u2019imaginer une sorte de mariage entre l\u2019ordinateur et les fichiers de renseignements, mariage qui s\u2019est réalisé plus tard.Un sondage Gallup récent?! nous apprenait que 68% des Canadiens estiment que le gouvernement a envahi leur vie privée par la confection de banques de renseignements confidentiels dont l\u2019usage échappe aux individus concernés.Mais cela ne fait pas de la pensée d\u2019Orwell une prédiction ou une prophétie, car Orwell n\u2019a pas imaginé son roman en prétendant que tout ce qu'il contenait se réaliserait.Les personnes décédées du cancer suite à l\u2019exposition aux radiations des deux bombes.4) Le fait de caractériser l'Amérique du Nord par «l'Amérique» fait oublier l\u2019Amérique latine, qui manque à ce triste tableau.5) 1945 marque certainement le début de la guerre froide.Mais 1955 en marque-t-elle la fin?A moins que ces dates ne fassent allusion à la guerre d\u2019Indochine ou à celle du Viet-nam, auquel cas elles sont fausses.18.Mais peut-on encore parler d'oeuvre littéraire?19.100 en 1984.20.Gérald Messadié, «1984, prophétie lucide cu mauvais rêve?», Science et Vie,n° 738, mars 1979, p.24-29.21.La Presse, 31 janvier 1984, p.A10.77 AE TEE EEE EEE A EE EEE JR RE Tote NEMS NO NEL: ISMN + Sr nein autres «prophéties» examinées par Messadié sont toutes du même type: ce sont des extrapolations faites à partir de données existant à l'époque d\u2019Orwell; certaines se sont réalisées, d\u2019autres ont échoué, certaines sont encore du domaine de l\u2019avenir et quelques-unes sont irréalisables.Dans un essai sur Orwell 22, Raymond Williams prétend qu\u2019il y a deux clefs à la compréhension de la pensée d\u2019Orwell: le problème d\u2019identité individuelle vécu par Orwell, et la nature de la démocratie dans une époque de révolutions sociales, d\u2019impérialisme, de fascisme et de guerre.Ces allégations viennent confirmer les conclusions de Messadié, éludent encore une fois le caractère d'avertissement de 1984, et dévalorisent ses qualités littéraires.Certains ont pu mettre en doute les qualités littéraires de 7984 etle talent de George Orwell.D'aucuns lui reprochent de n\u2019avoir pas innové: «Avec George Orwell [.], le roman demeure fidèle à la tradition classique du roman victorien et ignore les efforts de renouvellement des formes et des thèmes qui ont été tentés ailleurs 2°.D'autres le soupçonnent de n\u2019avoir pas eu d'intérêt littéraire: «Quand Orwell écrivait 1984, la 7 littérature ne pouvait évidemment être que le dernier de ses soucis 24».Avec Simon Leys, je veux récuser cette dernière accusation 25.Orwell ne considérait pas 7984 comme un chef-d'oeuvre; Bernard Crick nous rapporte que de l\u2019avis même d\u2019Orwell sa meilleure oeuvre était La Ferme des animaux 26.Mais cela ne signifie pas que 1984 soit sans valeur littéraire, car ici comme ailleurs, la littérature fut toujours le premier de ses soucis.Quant à 22.Raymond Williams, Orwell, Londres, Fontana, 1971, p.83 et suiv.23.Maurice Crouzet, L\u2019Epoque contemporaine.A la recherche d'une civilisation nouvelle, tome 7 de Maurice Crouzet, éd., Histoire générale des civilisations (7 tomes), Paris, P.U.F., 1969, p.479-480.24.Irving Howe, cité par Simon Leys, op.cit, p.52.25.Simon Leys, op.cit, p.52.26.Bernard Crick, op.cit, p.472 et suiv.78 la première remarque, celle qui dénie à Orwell toute tentative d'originalité, je ne vois pas ce qui peut l\u2019étayer, surtout après avoir lu que «la voix de George Orwell fut une voix authentiquement nouvelle durant les années de guerre, brutalement honnête, et plutôt pessimiste face à l\u2019avenir.Les radicaux comme Orwell, furent désillusionnés parla Russie soviétique etles politiques révolutionnaires en général, eurent beaucoup de difficultés à se faire entendre durant la guerre, où critiquer l\u2019Union soviétique était considéré plus anti-patriotique que critiquer son propre gouvernement 27», Couché sur un lit d'hôpital, presque à l\u2019agonie, George Orwell a écrit 1984 dans des conditions physiques et morales très difficiles.Mais lorsque le livre est paru, en 1949, et que la presse a voulu en faire une oeuvre prophétique, Orwell a dicté à son agent d\u2019affaires, Warburg, les notes d\u2019un communiqué de presse: Il a été suggéré par certains critiques de 7984 que l'opinion de l\u2019auteur est que quelque chose comme cela, ou proche de cela, arrivera dans les quarante prochaines années dans le monde occidental.Ce n'est pas exact.Je pense, tout en n'oubliant pas que le livre est après tout une parodie, que quelque chose comme 1984 pourrait arriver.C'est la direction que prend le monde actuellement, et la tendance est profondément ancrée dans les bases économiques, sociales et politiques de la situation actuelle du monde.Plus particulièrement, le danger repose dans la structure imposée aux communautés socialistes et capitalistes libérales par la nécessité de préparer une guerre générale contre l'URSS avec les nouveaux 27.M.Robert Adams, The Land and Literature of England.A Historical Account, New York, Norton, 1983, p.505 (ma traduction).Adams ajoute en note que l'opinion publique changea à l'égard de l'Union soviétique à la suite de ce fait: En août 1944, les troupes russes arrivèrent par l\u2019Est à quelque kilomètres de Varsovie, ou la population locale opposait une vive résistance aux Allemands.Mais au lieu d'aider les Polonais, Staline ordonna à ses troupes d'attendre que les Nazis aient exterminé les autochtones; épuisés par le combat, les Nazis seraient vaincus plus facilement et les troupes soviétiques ne s'exposeraient pas inutilement.Les Polonais firent donc les frais de la stratégie de Staline.79 MR gt AE RTE ISERE armements, parmi lesquels la bombe atomique est évidemment le plus puissant et le plus connu.Mais le danger repose également dans l'acceptation de la perspective totalitaire par des intellectuels de toutes couleurs.La morale à tirer de cette situation dangereuse et cauchemardesque est simple: Ne permettez pas que cela arrive.Cela dépend de vous 28.Cette déclaration, qui date d\u2019août 1949, lève tout doute sur les intentions d\u2019Orwell: il ne voulait pas prophétiser, mais avertir.Bien sûr certains individus peuvent se sentir mal à l\u2019aise dans la civilisation occidentale actuelle, les bonnes raisons ne leur manquent d\u2019ailleurs pas; bien sûr, certains peuvent voir un «big brother» dans l\u2019ordinateur de leur gouvernement 2° ou s\u2019effrayer de l'usage abusif que l'on peut faire de certaines inventions ®, il n'en reste pas moins que le monde décrit par Orwell dans 7984 ne s'est pas réalisé: [| est vrai que la société prédite par Orwell n'est pas exactement celle que nous connaissons aujourd\u2019hui.D'ailleurs, Orwell lui-même ne pensait pas que la société qu'il décrit dans son ouvrage se réaliserait; mais il croyait qu\u2019une société semblable pourrait arriver.En fait il mettait en garde contre l\u2019État totalitaire, contre une déshumanisation de l'homme découlant du contrôle de la vie, de la pensée et des sentiments des individus.Si la société d'aujourd'hui n\u2019est pas celle d'Orwell, doit-on en conclure qu'elle a su éviter les périls qu'il appréhendait, que tout danger est écarté 31.Ee aa > a Par L\u2019avertissement d\u2019Orwell vaut pour tous les lieux et toutes les époques: Devançant Soljenitsyne, George Orwell avait vu que l'essence des régimes totalitaires (le soviétisme est un cas, le nazisme en était un autre), ce n'est pas l'imposition d\u2019une tyrannie, mais l'imposition du 28.Cité dans Bernard Crick, op.cit, p.484.29.François Dupin, «Qui est Big Brother?», Science et Technologie, vol.3, n° 1 (mars-avril 1984), p.39-45.30.Lisez des manchettes comme celle-ci: «Vandenberg prépare dans le plus grand secret l\u2019utilisation militaire de la navette», La Presse, 18 novembre 1981, p.E22, ou l\u2019article de Jocelyn Coulon, «La guerre des étoiles: un projet insensé», Le Devoir, 17 juillet 1984, p.7.31.Marcel Adam, «1984 ne fait pas tout à fait mentir Orwell», La Presse, 3 janvier 1984, p.A6.TEA Brod hb i OC EEE Fn EPL mensonge.Ce mensonge est généralisé au point que la vérité est définitivement perdue et, avec la vérité, tout rapport avec la réalité.Le mensonge tient lieu de réalité 32.Ce mensonge, qui est le propre du pouvoir politique, fait que «la roue de l\u2019histoire tourne et après 1984 d'innombrables années démoliront le mythe d\u2019une planète gouvernée par des «Grands frères» soucieux du bien- être de leurs petits frères, démunis de bon sens et de perspicacité.Et «la Tentation totalitaire» continuera à régner sur le monde jusqu\u2019à la seconde venue du Messie 33».Orwell s'attaque à toutes les formes de dictatures, qu\u2019elles soient de gauche ou de droite, et à toute forme de pouvoir politique, social, scientifique, technologique, qui ne soit pas authentiquement démocratique, c\u2019est-a- dire un pouvoir politique avec lequel tout citoyen se sent libre de s'exprimer et qui lui rend justice.Sans doute le monde décrit par Orwell ne s'est pas concrétisé.«Si on regarde la vision qu\u2019il y a 50 ans Orwell se faisait de notre époque, on aurait plutôt des raisons de se réjouir.En effet, notre technologie actuelle permettrait assez facilement tout ce que le romancier avait imaginé, pire même.Et pourtant, l\u2019univers concentrationnaire prévu ne s'est pas réalisé 34.» || faut sans doute savoir gré aux régimes démocratiques dans lesquels nous vivons en Occident de n\u2019avoir pas permis l\u2019avènement du cau- 32.Jean-Paul Desbiens, «L'autobus # 1984», La Presse, 3 janvier 1984, p.A6.33.Michel M.Solomon, «1984, la grande inconnue», La Presse, 9 janvier 1984, p.A7.34.Yves Leclerc, «1984 ne sera pas l\u2019année de Big Brother», Plus, vol.1, n°.47 (31 décembre 1983), p.5.81 chemar orwellien.Mais la vision d\u2019Orwell ne doit pas pour autant être rejetée.Elle est le seul rempart que nous ayons contre le seul mal totalitaire qui nous menace réellement: celui de la technologie.Si 1984 se réalise un jour, je crois que ce ne sera que sous les aspects technologiques soulignés dans le roman.La plupart sont déjà réalisés; ce qui reste à venir, c\u2019est l\u2019usage abusif que l\u2019on en fait dans 1984, usage abusif qui s\u2019insinue si bien dans le coeur des hommes et des femmes qu\u2019il devient un comportement auquel ils consentent et auquel ils finissent même par concourir.«Le spectre de 1984 ne s'évoque pas en prenant isolément la multiplication des ordinateurs qui rétrécissent notre No Man\u2019s Land personnel.1984 illustre plutôt jusqu\u2019où une pensée policiée, ou un comportement standardisé, peut précipiter la société; ce n\u2019est donc pas à l\u2019extérieur des individus qu\u2019il faut voir la véritable menace, mais dans le coeur 35.» Que reste-t-il à faire?Etre vigilant et, peut-étre,comme ces 12 artistes québecois et cette artiste anglaise qui ont exécuté 13 affiches inspirées du roman d Orwell 36, travailler pour la paix en ne cherchant pas à conquérir le monde entier aux dépens d'autrui.35.François Dupin, op.cit, p.44.36.Yves Paquin, «Aux Éditions «L'Image de l'art»: treize posters inspirés de 1984 de George Orwell», La Presse, 7 janvier 1984, p.C20.Voir aussi: (anonyme), «Des affiches pour la paix», La Presse, 5 janvier 1984, p.B10.82 1.Addenda Lectures suggérées a) Oeuvres de George Orwell en français Dans la dèche à Paris et à Londres, Paris, Champ libre, 1982.Le Quai de Wigan, Paris, Champ libre, 1982.Et vive l\u2019Aspidistra!, Paris, Champ libre, 1982.Un peu d'air frais, Paris, Champ libre, 1983.Hommage à la Catalogne, Paris, Champ libre, 1982.La Ferme des animaux, Paris, Champ libre, 1981, coll.«Folio» #1516.1984, Paris, Gallimard, 1950, coll.«Le livre de poche» #1210-1211 (une nouvelle édition de ce roman est parue aux Editions Champ libre dans la collection «Folio» en 1984).Tragédie birmane, Paris, Nagel, 1946 (épuisé).«Raffles et Miss Blandish», Autopsies du roman policier, textes réunis et présentés par Uri Eisenzweig, Paris, Union générale d'éditions, 1983, coll.10/18 #1590, p.192-214.«La littérature et le totalitarisme», Magazine littéraire, n° 202 (décembre 1983), p.39-40.b) Ouvrages divers sur George Orwell Outre les ouvrages cités dans les notes de cet article: (anonyme) «1984 se vend toujours aussi bien au Canada», La Presse, 4 janvier 1984, p.A13.(anonyme) «L\u2019année Orwell: après 1984, lisez 1985!», bulletin A la découverte (des éditions du même nom, janvier-mars 1984, p.2 (extraits de Éducation Hebdo, Le Monde libertaire et Encyclopédie Clartés formant un compte-rendu de Gyôrgy Dalos, op.cit.ci-après).83 Hii Fernando Arrabal, «Le grand théâtre du monde totalitaire», Magazine littéraire, n° 202 (décembre 1983), Fernando Arrabal, «Problèmes d'échecs», Magazine litté- n° 202 (décembre 1983), p.33.Alain Besançon, «1984: Orwell et nous», L'Express, n° 1685 (28 octobre 1983), p.84-90.Alain Besançon, «Le plus grand écrivain anglais du XXe siècle» (extrait), / faut lire, vol.7, n° 1 (15 mars 1984), p.6.Joan-Francese Brush, «Pour la Catalogne», Magazine littéraire, n° 202 (décembre 1983), p.38-39.Anthony Burgess, 1984-85, Paris, Laffont, 1979.Anthony Burgess, «L'année Orwell», // faut lire, vol.7, ne 1 (15 mars 1984), p.3-5.René Champagne, «Lettre en 1984 à l\u2019auteur de 1984», Relations, (janvier-février 1984), p.30-33.Pierre Chaunu, «Le relais du pacifisme», L'Express, n° 1685 (28 octobre 1983), p.93.Jean Chesneaux, «Terriblement moderne», Magazine littéraire, n° 202 (décembre 1983), p.30-31.Gyôrgy Dalos, 1985.Un Récit historique, Paris, Maspéro, 1983.Michel Demuth, 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Dominique Simon, «Selon le biographe de George Orwell, le roman 7984 a valeur de satire et n\u2019est pas une oeuvre prophétique», La Presse, 4 janvier 1984, p.A13.Manès Sperber, «L\u2019acceptation de la servitude», L'Express, n° 1685 (28 octobre 1983), p.90-91.Peter Stansky et William Abrahams, The Unknown Orwell, New York, Paladin, Granada Paperbacks, 1978.Peter Stansky et William Abrahams, Orwell: The Transformation,New York, Paladin, Granada Paperbacks, 1980.Peter Stansky, ed., On Nineteen-Eighty-Four, New York, Freeman, 1984.Guy Trottier, «George Orwell: vie d'un prophéte», Le Devoir, 27 novembre 1982, p.28.Guy Trottier, «Derrière la moustache de Staline» Le Devoir, 18 juin 1983, p.21 (compte-rendu de Jean-Daniel Jurgensen, op.cit).Et les dossiers suivants: \u2014 dossier du panel Sommes-nous en 1984?, Département de Philosophie, Collège de Trois-Rivières, 27 mars 1984.\u2014 dossier «1984», revue Le genre humain, M 9 (automne- hiver 1983-84) des Éditions Complexe.Articles de Jean Lacouture, Casamayor, Yves Hersant, Léon Poliakov, etc.\u2014 dossier de la revue de psychanalyse L'\u2019Ane, septembre- octobre 1983.Articles de Dominique Desanti, Alain Finkielkraut, Marc Strauss, et Sivoj Zize.\u2014 dosssier de la revue d'histoire Vingtième sciècle, vol.1,n° 1 (janvier 1984), des Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques de Paris.Articles de François Bédarida, Jacques le Goff, E.Vigne, etc.87 A ai EU À in Lu: 1301 SER EN\u201d 2.George Orwell au théâtre et sur les ondes?\u201d Comme chacun le sait, l\u2019année a mis en valeur les oeuvres de George Orwell, en particulier son roman 7984, dont l\u2019édition de poche a battu des records de vente.Ce qui est moins bien connu du grand public, c\u2019est la filmographie des oeuvres d\u2019Orwell et, moins encore, leurs adaptations théâtrales.La première adaptation théâtrale de La Ferme des animaux a été jouée en automne 1982 au théâtre de la Platte, à Lyon; mise en scène: Monique Molière; adaptation: Claude Deffard; comédien: Christian Capezzone.Animal Farm a également fait l\u2019objet d\u2019un film d\u2019animation portant le même titre (Grande-Bretagne 1952/54); producteurs et réalisateurs: John Halas et Joy Batchelor, durée: 73 minutes.Animal Farm est la première adaptation cinématographique d\u2019un livre de George Orwell; mais c\u2019est aussi \u2014 et surtout \u2014 une date dans l\u2019histoire du 7° Art: c'est en effet le premier dessin animé en technicolor de long métrage anglais.L\u2019énorme travail du couple Halas-Batchelor, «âmes spirituelles» de l\u2019animation britannique, est pratiquement inédit en France.Leur imposante filmographie recèle pourtant de véritables merveilles: /s there intelligent life on Earth?, Handling Ships et Animal Farm.Malheureusement, si sur le plan technique de la coordination des images et de la bande sonore ce film est admirable, le scénario en est très décevant.Orwell achevait sa satire en décrivant de manière génial les animaux incapables de distinguer les cochons des hommes.Halas et Batchelor finissent l\u2019histoire par un happy-end à contresens, les animaux attaquent les cochons et les hommes, puis piétinent les Sept Commandements.Comment justifier cette fin?La Deuxième 37.Cette filmographie devrait faire l\u2019objet d\u2019une publication dans la revue Séquences, en automne 1984.Certains des renseignements qu\u2019elle contient ont été puisés dans Jean-Pierre Samuelson, op.cit.88 4 i TE TE TT EE TA LP ET IT CET PRT HT EI ; ; HER vs ¥ «ts of re e\u2014\u2014\u2014c _< == meme Guerre mondiale était encore dans les mémoires, le moral des Anglais ne devait plus être éprouvé.C\u2019est une explication.1984 (Nineteen Eighty-Four) est une autre réalisation britannique (1956); réalisateur: Michael Anderson; scénaristes: W.P.Templeton et R.Bettinson; acteurs: E.O.Brien, M.Redgrave, J.Sterling, et D.Pleasance; durée: 91 minutes.La popularité du roman d\u2019Orwell, l\u2019enthousiasme des téléspectateurs pour une adaptation produite par la BBC avec Peter Cushing et l\u2019état de choc mental des Anglais décidèrent Perter Rathvon, producteur avisé, à mettre ce projet en chantier.Michael Anderson, jeune réalisateur de The Dam Busters filmé dans un style de documentaire-vérité, eut la responsabilité de mettre 1984 en images.Pour rendre l\u2019atmosphère oppressante du livre, le tournage se fit en extérieurs à Londres, ville encore mal remise des bombardements allemands.L'action est rapide, les acteurs crédibles, le scénario médiocre.Encore une fois il dénature l'esprit du livre pour le réduire seulement au combat de Winston Smith, malheureux héros qui décrira \u2014 dans la version anglaise du film \u2014 le pouvoir de Big Brother avant d\u2019être tué avec sa compagne Julia.Les Américains, considérés peut-être plus «adultes», eurent droit à une fin conforme au roman.Oui! Vous avez bien compris: ce film a deux fins, une anglaise et une américaine! Quel merveilleux exemple de cette fallacieuse ré-écriture de l\u2019histoire justement dénoncée par Orwell dans son roman! Signalons aussi plusieurs émissions produites par la BBC sur l\u2019oeuvre, la vie et les idées politiques de George Orwell, ainsi que la réalisation de dramatiques, par exemple Coming up for air avec Colin Blakerly (1965) etKeep the Aspidistra flying interprété par Alfred Lynch et Anne Stalleybrass (1965), sans compter 1984 avec Peter Cushing (1955), dont nous avons parié plus haut.89 La BBC prépare actuellement une fiction sur les dernières années de la vie de George Orwell; ce film, intitulé The Crystal Spirit, mettant en vedette Ronald Pickup dans le - role de Winston Smith, est tourné dans l'ile de Jura et devrait apparaitre sur les petits écrans en 1984.Par ailleurs, le tournage par Michael Radford, a Londres, d'une nouvelle version de 1984, où Richard Burton joue le rôle d\u2019'O'Brien, le tortionnaire du roman d\u2019Orwell, a été achevé en juin 1984 \u2014 peu avant la mort du célèbre acteur survenue le 5 août 1984 à Céligny (Suisse) 38.La télévision française, quant à elle, a attendu l\u2019année 1984 pour consacrer à Orwell.une petite heure d'émission! Bonjour, Monsieur Orwell a été diffusé le 31 décembre 1983 sur FR3.Mais le côté pessimiste des médias tel qu\u2019on le retrouve dans l\u2019oeuvre d\u2019Orwell n\u2019a pas été abordé.En direct de Paris, Cologne et New York et sur une conception graphique du spécialiste du vidéo, Nam June Paik, les auteurs de cette émission nous ont proposé une réflexion sur les techniques médiatiques actuelles avec des invités d\u2019horizons différents: Bowie, Mailer, Sontag.Pauvre Orwell! Il faut enfin signaler que 1984 a inspiré plusieurs chanteurs, dont Stevie Wonder, auteur et compositeur de la chanson «Big Brother» qu\u2019il interprète dans son album Talking Book (étiquette Tamla, éditions Motown Record Corp., Détroit, 1972).38.Voir: «La mort de Richard Burton attriste le monde du cinéma», Le Devoir, 6 août 1984, p.4, et «Le talent dilapidé de Richard Burton», Le Devoir, 7 août 1984, p.4.90 À l\u2019origine de la notion d'amour en Occident Gatien Fredette Professeur au département de philosophie du CÉGEP Écionare-Montpalt m2, a \u201c us re see - De; es 5.He Li, x i.nt ih ai La LR ze oe, 2 ofc eiote sie a 05 EN Foo Se eva i oo Crips on =.Fry 052008 exe EN pre série RS ES a - cape pe 5 be EN en pes zy D 5 Ps z, rich par Ee Ty PRT TAT RA pre nt ht PARES cr Fi 2e ~~ oe px, TH = _ Es oo CE ay 2x ne Epil Eas > es eus ERR a oT EET es 55 Dr rs CE De px Is Te TEiyes SA = Ei Pe ry ARK Hs pic Rg RIE ey Eich) 2 ray Ik os = a I iets => pen es PS a = pe) 7, ax ros oie ACh 252 a 5 Bi pa x Taal > gt = = i RX pe g Be 4 3 À 3 5 a a a.pee = = La Grèce antique a marqué, à plus d\u2019un titre, l'Occident.Célèbre pour son architecture, elle a aussi produit les premiers historiens et les premiers philosophes.Chez les anciens Grecs on a cru bon détecter, à juste titre, les origines de la pensée scientifique.Bon nombre des problèmes auxquels ils se sont attaqués font encore partie de notre questionnement en cette fin de vingtième siècle.Bien avant Platon, bien avant Thalès le premier philosophe, il y eut Homère, le premier et le plus grand poète de la Grèce antique.Il vécut probablement entre 850 et 750 av.J.-C.et écrivit d\u2019abord l'Iliade puis l\u2019Odyssée.ll raconte une époque que l\u2019on a appelée l«âge des Héros» et qu\u2019il faut situer, selon toute vraisemblance, autour du XIIe siècle av.J.-C.L\u2019audience historique d\u2019Homère fut considérable et ce à toutes les époques: Il fut cité par Platon, admiré par Aristote, annoté par Racine et Goethe avait son oeuvre Comme livre de chevet; de plus, quel est l\u2019intellectuel occidental qui n\u2019a pas lu (ou relu) le récit de la guerre de Troie et les aventures du valeureux Ulysse?Mais chacun a-t-il été conscient qu\u2019en se nourrissant de cette poésie inspirée des muses il ingurgitait en même temps un poison subtil?93 RO TT RITUAL RENE Comme il n\u2019y a pas dans la littérature grecque d'oeuvre plus ancienne qui nous ait été conservée, quand nous cherchons au tout début de I'lliade une réponse à la question: qu\u2019est-ce qu'Homère dit des choses de l\u2019amour?il faut bien se rendre compte que nous sommes là à l\u2019origine de la notion d'amour en Occident et que les mots et les perspectives utilisés auront le même auditoire que celui d\u2019Homère.Sur les choses concernant l\u2019amour, la passion amoureuse, et les relations inter-sexes, I'lliade est d'une belle abondance.Les éléments se trouvent même à un double niveau: chez les humains, mais aussi chez les dieux.Dès les premiers chants de I'lliade le lecteur est vite convaincu que l\u2019incessante présence divine constituera une part importante de ce récit de la guerre de Troie.On assiste à tout «un va-et-vient entre l\u2019Olympe et la terre *».L\u2019autoroute céleste Olympe-Troie est très utilisée.Des dieux comme Arès ou Apollon, mais surtout des déesses comme Athéna et Aphrodite l\u2019empruntent régulièrement.Bref, les actions des mortels ont une doublure céleste en même temps que les relations des déesses et des dieux entre eux se répercutent directement sur le champ de bataille.Or, et jusque dans quelle mesure, ces relations entre immortels ne sont-elles pas aussi et en plus des archétypes pour les relations des humains entre eux?La question est importante pour évaluer ce qui va suivre et se pose d'autant plus qu'Homère était à la fois le meilleur théologien de son époque et le meilleur moraliste 2, Pour Pinstant et pour faire bref nous répondrons a la question 1.Cf R Flaceliere, Introduction, p.43, in Homere, lliade-Odyssée, Gallimard, N.RF.Paris, 1955 coll.Bibl.de la Pléiade.Toutes les autres références se rapportent à cette édition.La traduction de l'Iliale est aussi de M.Flacelière.2.Ibid, p.38 94 CRE HHL oat A fad WHIIERNI de la manière suivante: sans vouloir minimiser la part d'imagination et de rêve qui entre nécessairement dans la fabrication de toute théo-structure, le plus important consiste à se rappeler que l\u2019archétype divin a été fait à partir dun modèle humain et qu\u2019une fois stratifié dans une sphère dite autonome il sert ensuite de modèle à des humains.Toute théo-structure est un écho d\u2019'humain, elle part des humains et revient aux humains, et même si, entre temps, les dieux parlent, c\u2019est toujours un mortel \u2014 fût-il grec, poète et génial \u2014 qui les fait parler, de telle sorte d\u2019ailleurs que d\u2019autres mortels \u2014 fussent-ils grecs et guerriers \u2014 puissent comprendre et agir en conséquence.Les mortelles convoitées Ceci étant dit, regardons de près l\u2019univers des mortels que nous présente Homère.C\u2019est un monde d'hommes, à la mâle ardeur.«La paix leur pèse, le repos les ennuie, l\u2019aventure les attire 3».Contrairement à des attentes que l\u2019on pourrait qualifier de platoniciennes, il faut dire que c\u2019est un monde, où le désir est remarquablement hétéro-sexuel.Ulysse le confirme au chant Il, quand il veut s\u2019attirer la sympathie de l\u2019assemblée des guerriers, il croit bon dire: L'homme, déjà, qui reste un mois loin de sa femme.maugrée en se voyant retenu par la mer .Mais nous, voila neuf ans que nous sommes ici 4! Nestor qui intervient tout de suite apres Ulysse présente à sa façon, comme nous le verrons spécifiquement plus loin, cette même orientation sexuelle des troupes.Dans un tel contexte, l\u2019intéressant devient donc ce que l\u2019on dit ou ne dit pas de l\u2019objet d\u2019amour et quels sont les modèles de relations présentés.3.P.20.Cette première partie de l'introduction est signée par Jean Bédard.4.Chant ll, vers 292-5, p.118.95 Tr La guerre se fait évidemment entre hommes, ce qui ne veut surtout pas dire que les femmes n\u2019ont rien à y voir.Et d\u2019abord la belle Hélène.Elle est la raison même de l'opposition entre Ménélas et Paris et, a un niveau collectif, de la guerre entre Argiens et Troyens.Tout au long de llliade elle est l\u2019ombre toujours présente, la cause lointaine de cette longue guerre même si ses apparitions dans le récit sont peu fréquentes et son rôle toujours réduit.Toutefois ce n\u2019est pas Hélène qui est impliquée directement dans les événements du premier chant mais une autre femme: Chryséis.Dès la première page de lIHiade, nous voyons un père qui vient tenter de racheter sa fille.On y apprend très vite que cette Chryséis fait partie du butin de guerre qui, comme il se doit, a été séparé, et que cette part jugée magnifique, c'est le chef suprême qui se l\u2019est réservée.La dispute qui oppose Achille et Agamemnon, ce qui sera en définitive le noeud de llliade, a pour cause cette femme qu'il n\u2019est pas question de rendre comme le dit Agamemnon: \u2026 pas avant du moins, qu\u2019elle ait vieilli sous mon toit, en Argos, loin du pays natal, travaillant le métier et partageant mon lit [.] C\u2019est vrai, j'aime bien mieux la conserver chez moi, je la préfère à mon épouse Clytemnestre, car elle la vaut bien pour la beauté, la taille et l\u2019esprit et l'adresse 5.Quand la dispute s\u2019envenime, le chef suprême le dit sans ambages: s\u2019il doit laisser partir celle qui partage son lit, alors il prendra la part d\u2019Achille, c\u2019est-à-dire «la belle Briséis».Et c\u2019est très exactement ce qui va se passer.Cette belle Briséis est aussi, tout comme Hélène et Chryséis, objet de convoitise, raison de dispute et butin de guerre.Il faudrait même être plus précis: au sommet de la hiérarchie du butin de guerre, il y a la belle femme; 5.Chant |, vers 29-31, p.94 et vers 113-116, p.96.96 luxe et luxure se confondent dans l\u2019objet de convoitise et c\u2019est justement là la cause des altercations.Posons la question, même si nous n'en sommes encore qu\u2019au chant | de l\u2019/iade: y a-t-il un mot-synthèse pour résumer à la fois un objet de convoitise, une raison de dispute et un butin de guerre par excellence?La réponse s'impose, c\u2019est le mot femme.Et à suivre les considérations d\u2019Agamemnon, ne devrait-on pas faire une distinction entre ce/le que l\u2019on épouse et celles que l\u2019on préfère avoir dans son lit \u2014 du moins tant qu'elles sont jeunes \u2014 et ceci à cause même de «la beauté, la taille et l\u2019esprit et l'adresse», tous ces critères dont on ne saura jamais si Agamemnon les a présentés dans un ordre d'importance croissant ou décroissant.Une deuxième lecture N'avons-nous pas caractérisé l\u2019objet d'amour un peu trop rapidement ?N\u2019y aurait-il pas moyen de faire une deuxième lecture, de voir les choses et les événements sous un autre angle?Ovide, par exemple, prétendait que toute cette guerre était la faute de Ménélas qui n\u2019aurait pas dû laisser seule la belle Hélène.Avouons que cette explication manque d'intérêt à cause même de son faible degré de complexité.: Plus sérieusement, on pourrait trés bien prétendre que toute cette histoire, c\u2019est d\u2019abord Pâris qui en est le grand responsable.N'est-ce pas lui qui enlève Hélène 8?Elle en est d'autant innocentée.Mais il y a plus.L\u2019enlèvement d'Hélène n\u2019a pas fait que rendre Ménélas cocu et 6.Ici on le voit clairement, nous privilégions une interprétation spécifique: Hélène fut enlevée de force.Notons que c'était l'interprétation du grand helléniste P.Mazon dans l'édition «Les Belles Lettres» de 1937-1938 (avec MM.Chantraine, Collart et Langumier).ll existe d'autres interprétations qui présentent Hélène comme ayant eu une «participation» plus ou moins effective à ce qu\u2019il faudrait dès lors qualifier de pseudo-enlevement Aux tenants de la 97 La A (PPPS ne A PRE A PERS AREA PO PET RENTE RTE ada) RENAN PRS or Cr or her tH Nite sn AMTPRTR LOTIR TH, rab ASHOUATRGIEY | HRT HA Tr IT HAT RTL eA LR vengeur, il a brisé les règles de l\u2019hospitalité, ce qui n'était pas une mince affaire chez les Grecs.Le crime est donc double \u2014 du moins quand la femme est belle et qu\u2019on y tient, ce qui est le cas.Le tout doit donc se régler avec Pâris.Bien sûr, il y a Hélène, mais la cause, l\u2019affront, la réparation, le noeud ce toute cette histoire, c\u2019est d\u2019abord une affaire entre hommes.Le cas de Chryséis est-il du même ordre?Absolument.Elle aussi, en tant que telle, est hors cause.Fondamentalement ce n\u2019est pas à cause d\u2019elle qu\u2019Achille se brouille avec Agamemnon mais bien parce que ce dernier est cupide et préfère ses petites jouissances individuelles au bien commun de tous les Argiens.Par conséquent, Agememnon se révèle tout à fait indigne de commander.Lui, Achille, grand guerrier plein de mérite, est obligé d\u2019obéir alors qu\u2019il rêve de diriger les troupes.Bien sûr, il y a Chryséis, mais la cause, le noeud de toute cette histoire, c\u2019est encore une affaire d'hommes, c'est- à-dire une lutte de pouvoir entre Achille et Agamemnon et la mauvaise décision de ce dernier de ne pas accepter la rançon du père de Chryséis.Et Briséis alors?À elle aussi, on a oublié de lui demander la couleur de son désir.Après s'être fait qualifier par Achille de «face de chien» devant toute l'assemblée des preux, il reste à Agamemnon à exécuter sa menace, d'autant plus qu\u2019Achille a été clair: Pour garder cette fille, on ne me verra pas lever le bras sur toi ni sur personne d'autre 7.«participation» nous aimerions faire remarquer ceci: ce qu'Hélène perd en passivité, elle le gagne en responsabilité négative; dans ce cas et en ce qui concerne notre propos, il faudrait donc réduire l'impact de cette deuxième lecture mais, par ailleurs, accroître l'impact de la dernière partie de notre texte où Hélène se dénonce elle-même.L'accentuation serait modifiée, certes, mais le bilan global reste le même.7.Chant |, vers 298-9, p.100. Agamemnon se servira donc de Briséis pour humilier Achille et réaffirmer son autorité suprême.Le noeud de toute cette histoire, c\u2019est toujours une affaire entre hommes.À suivre l\u2019argumentation des trois derniers paragraphes, il apparaît vite que les trois femmes en question sont prétextes et figurantes à des problématiques qui les dépassent largement.Homère s\u2019y réfère, il les évoque, mais ce sont pratiquement des ombres \u2014 du moins au début de l'Iliade \u2014 et elles n\u2019ont absolument aucune part active à l\u2019action réelle.Comment Homère va-t-il s'y prendre pour transformer ces trois passives en responsables de toute l\u2019action?Ou, si l'on préfère voir la transsubstantiation autrement, comment faire passer trois victimes d\u2019enlèvement comme responsables des malheurs de toute une armée?Il faut bien le dire, ce qui eût apparu à beaucoup d'écrivains comme une tâche «homérique» se fait ici avec une étonnante subtilité.Le procédé qui ne manque pas d'implicites se déroule en trois temps et ses effets sont cumulatifs.I! concerne en premier lieu des raisonnements anhistoriques touchant l'existence et la beauté, dans un deuxième temps, la responsabilité du désir, et enfin, le symbole de l'honneur nié.Voyons de plus près.Un bon poète n\u2019est-il pas celui qui met en mouvement l'imaginaire du lecteur ?Or, le lecteur de l'Il\u2018ade, par la sympathie qu\u2019il développe envers les héros, est conduit à remonter la chaîne causale des événements et à faire varier ces éléments de telle sorte que les malheurs n\u2019accablent plus les héros.Sa pensée glisse vers des hypothèses qui contredisent l\u2019histoire mais ont l'énorme avantage de gommer les malheurs: s\u2018 Hélène n\u2019avait pas existé?sans sa grande beauté, que serait-il arrivé?Que de malheurs en moins! murmure la pensée imaginaire.Et 99 le lecteur est d'autant plus sympathique à ce raisonnement anhistorique qu'il s'imagine mal qu\u2019un Argien puisse piétiner dix ans devant Troie sans phantasmer des possibles aussi souhaitables.La même pensée imaginaire et le même type de raisonnement s'appliquent aussi aux deux autres mortelles en cause.Quand Agamemnon dit pourquoi il veut garder Chryséis, il est assez explicite pour qu'on comprenne qu'il en eût été tout autrement sans ses excellentes qualités.Autrement dit, si Chryséis n'avait pas eu.que serait-il arrivé?Notre pensée suit le même cheminement quand Homère nous montre Achille: \u2026 plein de colère dans son coeur, à cause d'une femme à la belle ceinture, dont il est séparé de force, à grand regret®.En somme, le sens induit est clair: on comprend très bien que sans Hélène et sa beauté, pas de guerre de Troie; sans Chryséis et sa beauté, la peste n'aurait pas décimé l\u2019armée; sans Briséis et sa «belle ceinture», la division n'aurait pas affaibli les troupes.Donc, sans ces trois femmes, la paix et le bonheur! Décidément, la peste, ce n\u2019est pas qu\u2019une maladie.Sans aller jusque-là, retenons simplement que leur existence et leur beauté apparaissent dès lors comme entachées de négativité indélébile.Mais, elles existent.et elles sont belles.par conséquent, il y a désir.C\u2019est là le deuxième moment du procédé: sont-elles objets de désir ou font-elles naître le désir?Sans que jamais cela soit dit explicitement, ces femmes sont accusées des désirs que d'autres (mâles) onteus à leur endroit et elles sont rendues responsables des événements fâcheux qui suivirent et ceci, dans la mesure exacte de leur respective beauté.En confondant \u2014 disons plutôt en maintenant la confusion entre \u2014 le désir (mâle) et l\u2019objet de désir (femme), Homère assigne à 8.Chant |, vers 429, p.104. ces femmes une responsabilité et une culpabilité que ses héros ne pouvaient absorber sans altérer leur statut de héros; l'affaire est simple et le transfert de responsabilité rentable: d\u2019une part, on ne fabrique pas de héros sans honneur, même si on se nomme Homère, et d'autre part, plus ce sont des femmes qui écopent de responsabilité négative, plus il est facile à Homère de faire de ces mâles guerriers des candidats à la gloire.Ainsi allégés par ce transfert de responsabilité par rapport aux malheurs, les hommes ont la voie libre pour acquérir l'honneur par l\u2019action, soit au champ de bataille grâce à la force, soit en assemblée grâce à de sages propos.Leur grand mérite fera ainsi oublier leurs petits défauts.Quant aux femmes, en plus de faire les frais de ce transfert, elles sont exclues de l'action, du champ de bataille et de l'assemblée.De l'honneur, elles n\u2019en acquièrent d'aucune façon.Donc, pas de responsabilité positive pour ces mortelles.Tout au plus, peuvent-elles être symboles de l\u2019'honneur en tant que bien \u2014 butin \u2014 suprême.Mais \u2014 et c\u2019est là la dernière subtilité du procédé si elles sont symboles de l'honneur, elles sont aussi, à l'inverse, symboles de sa perte, symboles de l'honneur nié.Dès lors, Homère a tout le champ libre, et très probablement avec l\u2019assentiment total du lecteur, pour faire absorber par ces femmes une bonne part de responsabilité négative.Pourtant, dès que les choses deviennent sérieuses, ce ne sont plus les symboles mais l'honneur même dont il est question.Regardons de près le cas Achille.Dès qu'il voit s'éloigner la belle Briséis, il se met soudainement à pleurer et, sans tarder,il évoque sa mère.Elle accourt, d'abord pour écouter son fils, ensuite pour intercéder auprès de Zeus.Or ce qu\u2019elle entend de la bouche de son fils ce n'est pas qu'il se meurt d ennui loin des charmes de la Belle mais 101 A.CRE atibt, 0fht MORE LIER, LUN wei Ce puissant seigneur, Agamemnon, vient de me faire outrage: ilm'a ravi ma part d'honneur et la détient, m'en ayant dépouillé °.C\u2019est donc l\u2019outrage qu'il faut réparer et non la belle qu\u2019il faut restituer ! La différence, Thétis, en mère compréhensive, la saisit très bien.Quand elle intervient auprès de Zeus, ce qu'elle demande pour son fils, ce n\u2019est pas la femme mais la gloire, croyant ainsi, à juste titre, réparer la blessure narcissique -de son petit Achille.On pourrait toujours prétendre que de telles ambi- güités constituent la richesse du récit.Nous retiendrons pour notre part que le bilan d'opérations semblables est double: il permet à Homère de dissocier ses héros des malheurs qu\u2019ils provoquent, en les rendant disponibles pour la gloire que leurs actions grandioses leur procurera et, en mème temps, il fait supporter à des femmes l\u2019odieux des malheurs dont on les rend subtilement et symboliquement responsables alors qu'elles sont exclues de l\u2019action et des mérites s'y rattachant.Au niveau des humains, le mérite est donc l'apanage des hommes et les maux, celui des femmes.Le résultat est clair et lourd de conséquences pour notre sujet: l\u2019objet d'amour est en même temps objet de calamité, ou si l\u2019on préfère, l\u2019objet de désir est objet maléfique.Les immortelles Certes, toutes les femmes ne sont pas objets de calamité.Thétis, dont nous venons de parler, agit en bonne mère, console son fils et intervient auprès de Zeus.Elle se situe donc différemment par rapport à l'action.Avec Thétis, nous accédons à la deuxième catégorie de femmes que nous trouvons au début de Illiade: les immortelles.Aphrodite, Athéna, Héra, ce sont des femmes qui agissent.Toutefois, ce ne sont pas des \u20189.Chant | vers 356-7 p.102. femmes d'action, dans le sens où elles initieraient elles- mêmes et pour elles-mêmes des actions qui leur rapporteraient.Ce n\u2019est pas qu\u2019elles en soient incapables.Elles l'ont déjà fait nous dit la légende à laquelle Homère se réfère souvent \u2018°.Pour le plus grand malheur de tous, devrait-on ajouter.En effet, si les mortelles sont tenues responsables des malheurs, il faut bien dire que /a cause première de tout ce carnage est autant féminine que céleste.N\u2019eût été la querelle ente Héra, Athéna et Aphrodite au sujet de leur beauté, n'eût été la manoeuvre malhonnête faite par Aphrodite pour s'assurer d'être jugée la plus belle en promettant à Pâris de lui faire épouser Hélène, la guerre de Troie n'aurait pas eu lieu.Et le lecteur se surprend en pleine pensée imaginaire à faire des raisonnements anhistoriques '' qui incriminent ces femmes.Les femmes, toujours les mêmes! même dans la légende.Dans le texte de llliade, les femmes de cette catégorie agissent et méme beaucoup.Elles influencent, elles inter-viennent, elles inter-cedent.Elles apparaissent et conseillent.Au coeur de la bataille, Athéna ou Aphrodite dévient les coups,insufflent du dynamisme et sauvent la vie de leurs protégés.Elles sont par excellence assistantes de héros, mais en méme temps chacune veille et protège comme une bonne mère.De là à savoir si elles sont plus bonnes mères qu'assistantes, ou l'inverse, la confusion des rôles ne permet pas de trancher 12.Disons que le rôle de bonne mère est prolongé parle rôle de la déesse assistante de telle sorte que derrière un grand héros comme Achille, par exemple, 10.R Flacelière a fait l'inventaire de ces brèves références.CÉ p.53-4.11.L'histoire étant ici la légende.12.Le type de la parfaite secrétaire reproduit, à notre époque, une ambigüité tout aussi troublante.103 IRIN RUE il y a deux femmes, une mère consolatrice et une assistante aux dons exceptionnels.Il ne faudrait pas croire que, parce que ces femmes agissent, elles acquièrent du mérite.La gloire et l'honneur, ce sont choses faites pour les hommes.Elles, elles ont un statut divin et une réputation bien établie.Chacune d'elles «veille avec amour \u20183» à la réussite du/des protégé/s, et cette réussite suffit, semble-t-il, à les récompenser.Il en est ainsi d'Athéna et d'Aphrodite.À cette différence près toutefois, et elle est de taille, que c'est Athéna, fille de Zeus et déesse de la sagesse, qui veille sur les Argiens et qu'il ne fait aucun doute que les sympathies d\u2019Homère sont et vont de ce côté.En face, tout à fait suspecte, protégeant les Troyens, il y a Aphrodite, déesse de l'amour, qui fait tourner la tête et représente la passion.C\u2019est elle qui protège Pâris, celui qui ne respecte même pas les règles de l'hospitalité.Donc, dès le début de I'lliade les choses sont ainsi placées que non seulement la sagesse a prééminence sur l\u2019amour mais, en plus, la passion amoureuse est du côté de l'ennemi.Héra veille aussi sur les Argiens.Son rôle est quelque peu différent de celui d\u2019Athéna.Après tout, n'est-elle pas la femme du P.D.G.de l'Olympe?Zeus et Héra forment ce qu'on pourrait appeler malicieusement un vieux couple standard.Certes ils ont eu des enfants ensemble, mais ils ont surtout engendré de la méfiance et du ressentiment.Chacun d\u2019eux a ses petites combines pour ne pas dire ses grandes manigances.Les affrontements sont nombreux mais puisque le divorce est exclu, ils se tolèrent mutuellement.Là finit l'égalité.13.Chant | vers 209, p.98. Les excès de colère ont une limite qui sont les colères de Zeus lui-même.Ecoutons-le parler à Héra: Assieds-toi, sois muette, obéis à ma voix: c\u2019est en vain que les dieux de l\u2019Olympe voudront te sauver de mes coups quand je m\u2019approcherai pour déchaîner sur toi mes invincibles mains 4! Voila comment on termine une dispute céleste! Héra «muette.saisie de frayeur.s'assied, courbant sa volonté 15».Comme pour renforcer sa soumission, un de ses enfants \u2014 un mâle, faut-il le souligner \u2014 intervient: «Résigne-toi, ma mère, et, malgré ton dépit, supporte cette preuve.Car il est le plus fort 16.» Quand Homère finit ce premier chant par «Zeus monte sur le lit et s'étend près d'Héra, déesse au trône d Or 17», veut-il suggérer que la victoire est totale ou qu'il y a simplement trêve?De toute façon le modèle est donné et s'il est vrai, comme nous le disions au début, que la théo-structure sert de modèle pour les humains, voici le modèle du couple qui nous est présenté ici: un couple-combat où le mâle autoritaire menace d'utiliser la force pour faire obéir par la peur sa femme insoumise.Et le procédé marche, quitte à le reproduire, au besoin.Immortelles et mortelles Tout est maintenant en place pour la suite de llliade.Les nouveaux événements prolongeront les premières structures.Ne sait-on pas à l'avance à quoi mènera la colère d\u2019Héra au chant IV?Quoi de surprenant à ce qu' Aphrodite soit qualifiée d\u2019«insensée 8» ou déconsidérée par le vaillant Diomède qui ne lui reconnaît que le mérite «de séduire l'esprit des femmes sans vigueur! » ?14.Chant |, vers 565-7, p.108.15./bid., vers 569.16.Ibid., vers 587-8 17.Vers 611, p.109.18.Chant lll, vers 400, p.145.19.Chant V, vers 349, p.172.105 Au chant VII, doiton s'étonner que Ménélas emploie le féminin pour insulter?° ses propres guerriers et leur faire honte?En somme, tout au long de l\u2019Iliade de nombreux exemples s'inscrivent dans la logique de ce que nous avons dit.Toutefois, une articulation mérite notre attention.Elle pouvait se déduire du chant | mais ne deviendra manifeste qu'aux chants Il, II! et VI.Comment la sphère des femmes qui agissent va-t-elle être coordonnée avec la sphère des mortelles?À l'avantage de qui?Au détriment de qui?Läà-dessus, nous ferons une double réponse: à l'avantage des mâles et au détriment de tous.Voyons d'un peu plus près.En effet, à quoi rêvent ces illustres héros?À se venger, «en partageant le lit d\u2019une troyenne 1».Et ils ne manqueront pas de le faire puisque pour eux cela signifie à la fois victoire totale sur l'ennemi mâle et affront suprème entre mâles.En définitive, le secours apporté par les femmes agissantes servira possiblement aux héros à violer d\u2019autres femmes.La structure idéologique, ou plutôt théologique dessert tellement bien nos mâles héros dans leurs querelles ou dans leurs victoires qu'on aurait raison d\u2019y voir là un net parti pris pour un sexe au détriment de l\u2019autre.Voilà pour l\u2019avantage mâle.Quant à l\u2019autre élément de la réponse que nous faisions, il met en évidence le rôle d'Aphrodite auprès d'Hélène.Ce n\u2019est certes pas à son avantage qu'est intervenue la déesse; entre Hélène la magnifique et Hélène la maléfique, il y a Aphrodite.Homère a laissé à Hélène le soin de dire elle-même son avilissement.Elle affirme devant Hector, «je ne suis qu\u2019une chienne perverse, que tous ont en horreur?».Homère a ainsi campé SE AS EDS 20.Illes traite d'«Achéennes, et non plus Achéens».Cf.chant VII, vers 96, p.205.21.C'est la suggestion du sage et vieux Nestor.Cf.chant Il, vers 355, p.119.22.Chant VI, vers 343-4, p.197. le modèle de belle-femme \u2014 femme-possédée.En se dénonçant de la sorte, en décriant sa passion, en pointant du doigt les méfaits d'Aphrodite, est-ce bien Hélène qui est la plus grande perdante ou la notion même de l'amour en Occident ?Remarquons de plus qu\u2019on ne saurait déprécier, dans un premier temps, l\u2019objet d'amour et dans un deuxième temps, le revendiquer à cause de son hétérosexualité sans faire les frais de la première opération.Il ny a donc, en définitive, d'avantage pour personne et c'est pourquoi nous avons dit que c'était au détriment de tous même si, on doit le reconnaître, les désavantages sont encore inégalement répartis.0 0 0 Les débuts de l'lliade sont donc fort explicites ence qui concerne l'objet d'amour.Abstraction faite des rôles de «bonne mère» ou de «déesse assistante», les femmes sont présentées dans des figures diverses qui vont de la femme convoitée à la femme violée, du butin de guerre à la femme soumise, du symbole de l'honneur au symbole du déshonneur.Remarquons de plus que l\u2019objet de désir devient par l'effet de la symbolique, l'objet de calamité.Ces diverses figures dépassent l'androcentrisme narcissique d'Homère pour s'inscrire au niveau d'une guerre des sexes qui, effective ou potentielle, n'en est pas moins présente.Le couple, c'est la résultat concret de l\u2019alliage entre l'hétérosexualité et la guerre des sexes.C'est pourquoi nous l'avons qualifié de couple-combat où, remarquons- lee domine la force, l'élément mâle par excellence.Pourrait-on dire que Occident, er.maintenant ensemble hétérosexualité et guerre des sexes, s'est placé dans une position où la conséquence inévitable était le bonheur en moins et le combat en plus?107 À éait RE tte 0 ar sad (REN! Nh did RENN 6620008 [TEE RO RE OO OO OO 1 A RRNOR EDGE RE RI iH i REY Quant à l'amour comme tel, son sort est scellé dès le début Dire que c\u2019est Aphrodite qui le représente c'est en mème temps affirmer que les jeux sont faits ou que les dés sont pipés.Aphrodite pactise trop bien avec 'ennemi.À l\u2019origine, l'amour est donc maléfique: il a le mal de la passion.De là, le triste cortège de méfiance, de troubles et de malheurs qui entourera l\u2019amour.En face et à l\u2019opposé la sage Athéna\u2026 Voilà dans quel état nous trouvons la notion d'amour au tout début de la première grande oeuvre de la littérature grecque.Voilà ce qui a servi de nourriture spirituelle à l'Occident depuis environ trois mille ans.Nous espérons que le poison dont nous parlions au début apparaît maintenant au lecteur plus tangible que subtil. Gloire, crainte, désir la dynamique de la guerre chez Hobbes Luc Abraham Professeur au département de philosophie du CÉGEP Édouard-Montpetit us ot LIE ele a = J un eh i: avian Hie = = ni 3 = in eco - 3x po pe \u2014 Le PS Le C3, a i £2 ras Ea nS 50 Ts = ès ais Ë SH fb Id a tas Lan 5 = es pe Ses eo oe ce = rie se ea La ra Su ces = ou 3 Caco} an oy Pa REE = sua a oh = Bs qe 5 gx So Saati 2 ASE: Sas To re rn = Éd Tes > 3 = | prea Nous vivons à une époque où la peur, l'angoisse d\u2019une guerre conventionnelle ou nucléaire nous guette.Mais quelles sont les passions, les désirs qui réaniment sans cesse les affrontements guerriers?Pour répondre à cette question nous limiterons notre étude à trois thé- mes: gloire, crainte et désir.Quel rôle jouent la gloire, la crainte et le désir dans le phénomène «guerre»?Nous avons choisi délibérément d\u2019articuler notre réflexion à partir d\u2019un auteur: Hobbes.) Thomas Hobbes naquit en 1588 a Westport et fut élève à l\u2019Université d'Oxford qu\u2019il quitta en 1608.Il fit un séjour en France de 1629 à 1631 où il connut, à Paris, le père Mersenne et d\u2019autres amis de Descartes.À cette époque, il découvrit les éléments d\u2019Euclide qui deviendront pour lui l'aspect paradigmatique de sa méthode.Hobbes est familier des idées fondamentales du | matérialisme de Bacon.Ainsi, sa théorie de la connaissance prendra forme dans le monde de l\u2019empirisme et du sensualisme: tout savoir dérive de l\u2019expérience et celle- ci s\u2019alimente à un premier moteur, la sensation.111 [ey PAR IRN TT RE TETE AA NET CE RE TEE ne EF Fp HO bobbie cE GE RR TR PIS thing fit TR LR Ainsi il n\u2019y a pas de doute que le plus marquant des penseurs anglais du XVIIe siècle fut Thomas Hobbes.Ce théoricien de l\u2019absolutisme justifiera son entreprise intellectuelle en faisant procéder, dans toutes ses descriptions, l\u2019état social (le «pacte social») par l\u2019état de nature.Cela ne peut que nous rappeler Thucydide et la loi du plus fort: faire accepter à l\u2019autre notre unique volonté.Ne serait-ce pas le leitmotiv du discours de la guerre?1.Amour de la gloire On pourrait le définir comme le désir de persévérer dans son être en tant qu\u2019affirmation de soi-même sur les autres, par goût du pouvoir et de domination en général.Mais comme cette domination ne s'exerce sur les autres qu\u2019en les soumettant et en les humiliant, le désir de gloire est porteur de guerre.Hobbes définit cette gloire comme «l'excédent de pouvoir d\u2019un homme sur un autre '».Mais en même temps, ce désir de gloire ne s'exprime que chez certains.Ce qui réduit en partie les risques de guerre, c\u2019est donc que quelque-uns veulent être grands mais que les autres ont peur.Toujours dans Elements of Law, Hobbes expose que les passions sont des mouvements qui entraînent des actes.Le désir de gloire, en tant que passion, pousse donc l'homme vers l\u2019affirmation de soi qui se concrétise dans le pouvoir qui distingue un homme d\u2019un autre homme.En affirmant que «tout le plaisir de l\u2019âme consiste en la gloire», Hobbes affirme donc que c\u2019est la passion qui nous pousse à vouloir nous distinguer des autres.Hobbes se propose de résoudre la contradiction qu\u2019il y a entre la gloire comme passion naturelle et l'égalité des hommes qu'il veut défendre.En effet, si la guerre peut naître du désir de gloire, elle peut aussi être engendrée par cette égalité.L'homme 1.Hobbes, Elements of law, VII, 4.Cambridge, Cambridge University Press, 1 928.112 est par nature aussi sauvage que les animaux les plus farouches.L'égalité entre les hommes n\u2019est donc que la possibilité partagée entre tous de pouvoir s\u2019entretuer: «Il se trouvera toujours diverses personnes qui croient savoir plus que les autres [.] et qui [.] font naître les guerres civiles 2», dit-il encore.Il faut qu\u2019il y ait une seule volonté qui ordonne et soit souveraine qu'il s'agisse d\u2019un seul homme ou d'un conseil.Les autres hommes, qui ne sont pas soumis les uns aux autres mais seulement juxtaposés, respectent donc l\u2019état social puisqu\u2019eux-mêmes ont transporté sur le souverain le droit qu\u2019ils avaient sur leurs propres forces.La guerre ne se déroule alors que si ce pacte social est rompu, et elle est donc un prélude à la constitution des Etats (ou de nouveaux Etats).La gloire n\u2019est qu\u2019un mouvement pour combattre la solitude de l'individu mais non l\u2019égalité.L'individu, chez Hobbes, est en effet encore plus solitaire que chez Rousseau.À l\u2019état de nature, la gloire n\u2019est donc qu\u2019une lutte armée.La gloire est l'expression d\u2019une passion qui cherche à capturer l\u2019autre pour devenir l\u2019objet de sa louange.C'est-à-dire que la gloire est désir du désir de l\u2019autre.La gloire, lorsqu'un être la connaît, est donc une restauration narcissique intégrale, une sorte de psychothérapie parfaite.Pour Hobbes, la délibération est un choeur de plusieurs passions alors que la décision est l\u2019affirmation d'une seule d\u2019entre elles.Du coup, celle-ci doit être satisfaite.Dans le mécanisme de Hobbes, l\u2019absence d'être est originelle, c\u2019est le vide ontologique qui déter- 2.Hobbes, De Cive, 11, 12, Paris, Flammarion, 1982.113 Kt I$ ti ESSOR RER IR LEP he RE RE tat ely gal fie: mine notre moyen d\u2019action pour retrouver cette satisfaction dont nous n\u2019avons pas été l\u2019objet.C\u2019est donc l'aspect négatif qui détermine ce manque ontologique qui cherche à se combler dans la lutte.Or, comme nous ne pouvons nous satisfaire que de l\u2019homme, nous sommes conduits à un mouvement d'agression.La conception de Hobbes est donc une conception mécanique d\u2019un être amputé de l\u2019être qui tente de se réparer dans la gloire.Le besoin de soumettre l\u2019homme est donc une passion naturelle.On trouve donc chez Hobbes une ébauche de phénoménologie du comportement.Pour lui, le désir de gloire porte évidemment à la guerre 3.Pour Hobbes, la guerre reste l'exigence de gloire.En fait, si l\u2019homme est naturellement porté à attaquer l'homme, il s'ensuit un mécanisme dont la mise en place entraîne la crainte généralisée.L'homme est ici comme un mouvement complexe de forces mues par le caractère tragique du désir de gloire.S'il est spontané, il commande une attaque seconde et réfléchie.il implique donc, pour s\u2019affirmer, la persévérance dans son être.Il faut à tout prix affirmer son désir de gloire dans la crainte de ne pas l\u2019affirmer.La guerre apparaît autant comme 3.Le désir de gloire connaît une évolution philosophique.Pour Machiavel, il est inné en l'homme.Pour Hobbes, il s'identifie au désir d'être reconnu.Hegel pense de même que le désir de reconnaissance éveille le désir de gloire.Nietzsche affirma que la volonté de puissance se retrouve sous deux formes: celle de l\u2019aristocrate et celle du ressentiment.L'analyse nietzschéenne fait donc de la guerre l\u2019expression même de la vie.Ce qui est primitif, c\u2019est cette pulsion de la volonté de puissance.«Pour atteindre ce but (considérer d\u2019un «bon oeil» les penchants naturels de l'homme pour en finir avec «la mauvaise conscience») il faudrait, écrit Nietzsche, un autre genre d\u2019esprit que celui que l'on rencontre à notre époque: des esprits fortifiés par la guerre et la victoire, pour qui la conquête, l'aventure, le danger, la douleur même sont devenus des nécessités (Généalogie de la morale, 2ième dissertation, aphorisme 24, Paris, Gallimard, 1982).114 précaution que comme attaque délibérée.Le désir de gloire à l\u2019état premier est donc la crainte de la mort.2.La crainte La crainte va naître sous deux modalités différentes: 1) crainte de l\u2019attaque; 2) crainte de ne pas attaquer et de ne pas avoir le dessus.La crainte reste \u2018inhérente à la nature humaine.Elle est donc potentialisée par la guerre.La crainte naît dans un état d\u2019'instabilité de nature par suite de l\u2019aversion reçue comme contraire du désir.«La cause de la crainte dépend en partie de l'égalité naturelle.Je n\u2019entends par crainte qu'une appréhension ou prévention d\u2019un mal à craindre *.» En effet, l\u2019égalité est fondée sur l\u2019égale possibilité de mourir de mort violente et cette égalité de condition entraîne la crainte constante de perdre la vie.En tant que passion, la crainte est de l\u2019ordre de la sensation.Elle exprime le désir de la conservation de soi et cela entraîne là encore que la meilleure guerre défensive reste la guerre offensive.3.Le désir Le désir est à l\u2019origine de la guerre car la nature ne nous donne pas en suffisance ce que nous ne pouvons partage.Le désir est donc porteur d\u2019affrontements avec ne nous laissent pas libres de déterminer les limites du partage.Le désir est donc porteur d'affrontements avec les autres hommes et Hegel se demande même comment le désir peut ne pas être par essence désir de guerre: En tant qu'elle est opération de l'autre, chacun tend donc à la mort de l\u2019autre.Mais en cela, est aussi présente la seconde opération, l'opération sur soi et par soi; car la première opération implique le risque de sa propre vie 5.4.Hobbes, De Cive, 1, 3.5.Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, Paris, Aubier, 1980, p.159.115 ARIE.oi THis rho st Nate | ERAT EE A RTC LE ee erin, hte ington RH KUCH AMAR ey NACRE ji arts Cette opération par laquelle l\u2019autre risque sa vie, est donc «son» opération, celle de soi-même: en mettant la vie de l\u2019autre en danger, on lui permet en effet de se présenter comme un pur «être-pour-soi».Le désir et l\u2019aversion sont naturels à l\u2019homme, c\u2019est- à-dire qu\u2019ils font partie de ce que l\u2019homme est naturel- - lement.Ils expriment un mouvement.L'homme est désir et aversion a partir des traces qu\u2019il retrouve dans sa mémoire et qu\u2019il cherche dans son imagination.Il existe une loi de la nature qui détermine chacun à fournir tout ce qu\u2019il pense être le mieux quant à sa propre préservation.Autrement dit, un mouvement commencé tend à vouloir se perpétuer indéfiniment.C\u2019est ce qu\u2019affirme Hobbes dans le Léviathan, au livre VI.C'est cette loi qui nous ordonne de persévérer dans notre être.Cela s'exprime d'abord dans nos passions et en premier lieu dans le désir de ne pas mourir (donc dans le désir de gloire en tant qu\u2019expression du désir d\u2019immortalité chez l'homme).Mais encore faut-il pouvoir donner libre cours à cet état naturel.Le droit de nature est la liberté qu'a chacun d\u2019user comme il le veut de son pouvoir propre pour la préservation de sa propre nature.Seulement, la liberté suppose que la force vitale se développe sans empêchement, la liberté est absence de contraintes extérieures.Hobbes pense que ce droit de nature est invalidé: droit et profit étant la même chose, deux êtres ne peuvent prétendre au même but®.Le droit de nature se réduit donc à la conservation de son être par nécessité et à la recherche de l\u2019absence de gêne ou de sa suppression.Le droit de nature n\u2019est plus que I'en- 6.Elements of Law, 1ère partie, chap.14 & 10 et le De Cive.116 semble des moyens qui concourent à notre propre conservation.II devient désir de sûreté.Ce désir de sûreté est-il synonyme de paix?Il est évident, pour Hobbes, qu\u2019en tant que constitutif de l\u2019être humain, ce désir ne peut être que mouvement vers la guerre.Celle-ci est le moyen que la crainte de perdre la vie engendre comme une nécessité.L'être n'attaque que pour se défendre et pour se protéger, la guerre est pour lui le moyen de rester ce qu\u2019il est, de persévérer dans son être.Hobbes résume cette peur de l'homme chez l\u2019homme par cette formule lapidaire:«L\u2019'hommeest un loup pour l'homme.» La guerre individuelle se définit comme l'agir à travers lequel l\u2019être humain est au monde.Cette guerre se perpétue, elle est toujours à faire.Par rapport aux animaux, l\u2019homme est à faire par la guerre.Chez Hegel, l\u2019animal destiné à se faire homme est capable de remplacer dans la guerre un objet sensible par un néant d\u2019objet, une visée qui ne correspond plus à un objet sensible: cette opération est le désir.Le désir est lui-même un néant d'être en ce sens qu'il est volonté de supprimer l\u2019objet du désir pour s'assouvir.Mais dans cette satisfaction, la conscience de soi fait l'expérience de l'indépendance de son objet.Le désir et la certitude de soi, atteinte dans la satisfaction du désir, sont conditionnés par l'objet: en effet, la satisfaction a lieu par la suppression de cet autre 7.L\u2019animal destiné a se faire homme va dépasser le besoin pour un désir visant un objet.C'est-à-dire qu\u2019il remplace un manque par un néant d\u2019être.7.Hegel, op.cit, p.162.117 Hegel, dans la Phénoménologie de l'Esprit, expose que ce passage de l\u2019individu-animal à l'individu-homme correspond au passage du sentiment de soi à la conscience de soi (chap.1V, sect.A).Il y a alors capacité de se mettre à distance de son corps et de sa conscience même dans le «Je».L\u2019individu humain va parler dans la mesure où il va se détacher de l'être humain, comme analyse Kojéve dans son Introduction a la Phénoménologie de I'Esprit a la page 14.Cette genése de l'individu humain ne s\u2019accomplit donc qu\u2019à travers ce qui le distingue de l\u2019animal: la guerre.L'histoire consiste en une instauration de la temporalité.Cette dernière est le fruit d\u2019une transformation face à l\u2019objet naturel.La vie animale est la condition nécessaire mais non suffisante du devenir de l\u2019être.L'animal poussé par l\u2019inquiétude ne tend qu'à sa satisfaction propre: c'est ce qu\u2019il faut dépasser.Dans le «Moi chosiste», le moi est de même nature que l\u2019objet qu\u2019il assimile.L'action est négation du donné naturel.Le moi humain ne se dégage donc du moi animal qu'en cherchant sa satisfaction dans un objet non naturel.Le besoin est dépassé en se tendant vers ce qui est non donné, non réel: le désir.Cette tension est vide de réalité; mais ce vide porte sur un autre vide, car ce désir est aussi désir de lui-même.Le moi humain est une négativité négative, le moi qui se nourrit de désir est donc désir dans son être.Le moi humain est un néant d\u2019être, il reste action qui cherche à s\u2019assimiler.Le moi humain, dans cette tension du devenir, dans la mouvance créée par ses désirs, se détruit lui-même.La guerre, par la possession d\u2019un néant d\u2019être, en se niant comme être donné, en se dépassant dans la destruction d\u2019une autre négation, est la source d\u2019un nouvel être participant de ses situations.118 AG TTT LIP H: réfét hair ile Le moi est ma propre oeuvre dans le temps: il sera dans le devenir ce qu\u2019il est devenu dans le présent, dans la négation de ce qu'il a été dans le passé.Bertrand Jouvenel écrit d\u2019ailleurs: Toute l\u2019histoire de l\u2019homme n\u2019est que rébellion contre sa condition originelle, effort pour s'assurer d\u2019autres fruits que ceux qui sont à portée de sa main.Instinct profond et vivace.qui jadis jetait les hommes dans la guerres.La liberté est le double dépassement de l\u2019autre et de soi- même.L'homme ne peut donc se faire qu\u2019au contact de l'homme.La réalité humaine ne peut être que sociale, le désir est anthropogène.Le désir est désir d\u2019une reconnaissance, d\u2019une valeur: devenir soi-même objet du désir de l\u2019autre.Le sujet du désir pour posséder celui de l\u2019autre va se risquer dans une agression, où le sujet va assimiler l\u2019autre dans la négation de soi par le désir de l\u2019autre.Le désir dans cette tension vers l\u2019appropriation d'une valeur risque une vérité de l\u2019existence.Ainsi, l'homme n\u2019est l'homme qu\u2019à partir du moment où il est capable de désirer un objet dans le conflit d\u2019autres tensions, un objet non-naturel.Or, c\u2019est dans la guerre que la fabrication de la conscience peut s'actualiser et qu'elle se réalise donc.La guerre des impuissants est donc utilitaire et sans vigueur.La revanche des faibles n\u2019est qu\u2019une imagination; elle se déroule dans le monde imaginaire qui transporte la vie dans le monde des essences.Dans Humain, trop humain, Nietzsche en affirmant que la vie 8.B.Jouvenel, cité par Louis Delbez in La notion de Guerre, Pédone, 1953.119 py NN Bar « h 5 N A AL J ' 3 oo à \u201cA I ON § M est en devenir, soutient que la guerre contribue à la vie elle-même et que sans elle, ce serait la décadence.La guerre reste donc constitutive de l'être humain et son abolition serait l\u2019abolition de l'homme.La forme naturelle et immédiate de la guerre est offensive: elle est affirmation de soi.Mais elle n\u2019est pas non plus que cela dans la mesure où la vie y est risquée.C\u2019est donc qu'il existe une passion supérieure à la peur de mourir.Le désir de sûreté, désir primitif, trouve, dans la guerre offensive, la défense obligée du vivant.C\u2019est donc que l'être, en cherchant à s'affirmer dans la guerre, obéit a des passions: l\u2019amour de la gloire et la crainte de la mort.Entre la guerre et la paix s'ébauche une dialectique.La résolution continue dans le temps de cette contradiction forme l\u2019histoire telle que la connaît la mémoire populaire qui retient faits de guerres et périodes de paix Clausewitz nous disait que «la guerre et la paix sont des idées qui, par essence, n\u2019ont pas de gradation».La guerre est présentée comme le destructif.La paix apparaît alors par antithèse comme le positif et le constructif de l\u2019histoire.En effet, n'est-ce pas une vision superficielle de penser que la guerre n'engendre que destruction et mort?Les guerres et les paix ont été les chocs et les accalmies de l\u2019histoire mais c\u2019est parleur succession que se sont développées les civilisations.Guerres et paix ne sont-elles pas liées dans le processus même du progrès de l'humanité?120 La guerre est-elle synonyme de progrès de l\u2019'humanité ou n\u2019est-elle qu\u2019un accident effroyable dans l\u2019évolution de celle-ci?Si la guerre n\u2019est qu\u2019un accident, la paix est le but de l'humanité, c\u2019est-à-dire que l\u2019existence ne réaliserait pas l'essence car la paix serait ce que l\u2019on recherche toujours sans l\u2019atteindre.En fait, la guerre et la paix ne nous sont-elles pas données dans une relation nécessaire?Enfin, n'est-il pas illusoire de penser à un adieu aux armes? pe ES [RO py.pe pe pe J pu De \u201c3 Le PS = ar mnie PERS PSN ot wl ei ee pet 19s To aan at CRON ON Pr er Rn) PERE Sn oo ih oo li ICTY Sol oy Pte ies rT ve ate! es i 3 nes 0 rs dr Ter ce or Pour un pacifisme viscéral Pierre Bertrand Professeur au département de philosophie du CÉGEP Édouard-Montpetit ik ft {i it it Hi 1 al [ET 2; \u2014 arcs, a Pry + Figo 5% ny FAS es] A Bass = 5e x a allan PE oy or pd ES CES rs 0 vo 8 Et edit sax ee a gen ny PERE re po Cero EEE EGA Baal x ES és DER EEEEES ne ee DEEE Jamais auparavant l\u2019humanité n\u2019avait eu à faire face à un danger aussi grand de destruction massive et instantanée.Voilà un fait.Et ce fait dénote une grande insensibilité face à la vie, au point de jouer celle-ci comme s\u2019il s'agissait d\u2019une partie de poker.La vie est un tout.On commence par ne pas respecter la vie des animaux.On tue ceux-ci pour le plaisir, pour se nourrir, par indifférence.La mort d\u2019un animal ne compte pour rien, elle ne suscite pas la plus petite réaction.On faisait exploser une bombe atomique sur une île du Pacifique sans se soucier de tous les oiseaux, poissons, et autres animaux tués dans une telle expérience.C\u2019était comme si rien ne s'était passé.Mais lorsqu\u2019on est aussi peu respectueux de la vie des animaux, le prochain pas est que cette insensibilité s'exerce également vis-à-vis de la vie humaine.Et c\u2019est d'ores et déjà ce qui se passe.Et il faut dire que cette insensibilité ne date pas d'hier.On décime des populations, on tue son ennemi comme s'il s'agissait d\u2019une bête, justement.Sa vie ne vaut guère plus que celle d\u2019une bête qu\u2019on assassine et qu'on exhibe à l\u2019étal du boucher.Il n\u2019y a donc aucun respect 125 pour la vie humaine.On assassine, on torture, on affame dans l\u2019indifférence générale.Tant qu\u2019on n\u2019est pas soi- même directemement affecté, cela ne nous touche pas beaucoup.Que crèvent les Noirs et les Asiatiques, tant que nous, hommes blancs, ne sommes pas touchés, c'est tout ce qui importe.Mais voilà, nous allons être touchés, que nous le voulions ou non.Nous ne pourrons pas plus longtemps tirer notre épingle du jeu.Une guerre nucléaire ne fait pas de distinction de race ou de fortune.Telle est sa Justice terrible.Une bombe atomique va tomber sur la tête des populations vaquant comme à l\u2019accoutumée a leurs affaires, et ce ne sera même pas la panique, pas de consternation générale, on n'aura pas le temps de comprendre ce qui arrive, ce sera l'éclair de feu instantané, «jaillissant d\u2019un point du ciel pour resplendir jusqu\u2019à l\u2019autre», l'apocalypse telle qu\u2019annoncée par les anciens.Que pouvons-nous faire?Y a-t-il quelque chose à faire?Car ce qui se passe maintenant, la situation actuelle dans laquelle nous nous trouvons n\u2019est pas le fruit du hasard.Cela correspond à une attitude profonde de l\u2019être humain face à la vie.Nietzsche diagnostiquait une décadence ou une dégénérescence de l\u2019être humain.I| disait que l\u2019être humain était littéralement fasciné par le néant, la mort, la disparition.|| interprétait d\u2019ailleurs tout le christianisme et l\u2019insistance qu'il met sur la vie après la mort, l\u2019au-delà comme symptôme de cette fascination par le néant et de négation de l'existence terrestre, de la vie ici-bas.De même aux yeux de Nietzsche, en ce qui concerne l'importance accordée à l\u2019âme contre le corps.On dirait que le monde moderne s'est chargé de donner raison a Nietzsche.Cette fascination par la mort est en passe de devenir un fait réel et plus du tout symbolique comme elle le restait encore avec le christianisme.Le champignon nucléaire est le fruit ultime de cette «volonté de néant» que Nietzsche décelait dès les débuts de l'humanité.126 Alors que reste-t-il à faire?Effectuer un dernier pas de danse afin de mourir en beauté?Peu importe à quoi tout cela aboutit, il y a à affirmer la vie contre cette volonté d\u2019abolition.Et concrètement, cela veut dire ne pas jouer le jeu de cette course à la mort.Ne pas jouer le jeu.Aller contre le courant, même si cela va à l\u2019encontre de la Raison et fait se récrier les bien-pensants et autres analystes professionnels.Ne pas jouer le jeu de la confrontation.Refuser de considérer l\u2019ennemi, les Russes comme des monstres, mais tenter, malgré tout, de briser l'impasse, d'effectuer une percée à travers cette logique trop rationnelle (ou trop irrationnelle) de la confrontation.Il faut bien comprendre que la situation actuelle n\u2019est pas seulement dangereuse dans le cas d'une conflagration effective.Mais qu\u2019elle est dangereuse de par le climat de peur qu\u2019elle crée.Sont diffusés de plus en plus les faits, les images entourant les deux bombes atomiques qui ont tombé sur le Japon mettant fin à la dernière guerre mondiale.On connaît ces images à peine supportables.Des êtres humains brûlés vifs, en voie de mort lente, ayant perdu toute humanité à part la faculté de souffrir.Cette faculté de souffrir qui met tous les êtres vivants sur un même pied.On sait aussi que les villes détruites n\u2019étaient plus que ruines grises et sans vie, atmosphère létale et cancérigène, la terre ayant perdu toute sa beauté pour donner place à ce paysage de pure désolation.On connaît tout cela.Et on sait que c\u2019est ce qui peut nous arriver demain, avec une vitesse telle qu\u2019on n\u2019aura pas le temps de nous retourner.Et cette conscience de plus en plus répandue produit bien souvent comme effet une espèce de paralysie, de sentiment d\u2019impuissance.C\u2019est une menace qui plane sur nos têtes et qui, en tant que telle, même si elle n\u2019est pas mise à exécution, peut réussir à faire marcher au pas les populations.Toutes les populations sont désormais prises en otage.Buckminster Fuller comparait la terre à 127 un «vaisseau spatial».Comme un Boeing peut être pris en otage, c\u2019est toute la terre qui est tombée entre les mains de terroristes que sont devenus, pour leurs propres populations et le reste du monde, les deux Super- Grands.Il s\u2019agit d\u2019un «détournement» du vaisseau spatial «terre» vers une destination d\u2019où on ne revient pas.Prenant conscience de tout cela, il y a moyen de dire non.De dire et de faire non.D\u2019étre des pacifistes viscéraux, c\u2019est-à-dire pour qui la paix devient la chose la plus essentielle, une paix en profondeur, non pas celle de la «coexistence pacifique» qui n\u2019est qu\u2019une absence de guerre, mais une paix tout à fait positive qui corresponde à un nouvel état d'esprit, une autre manière de vivre, un autre mode de vie qui soit à inventer à tous les instants.Et pour ce faire, aussi impossible que cela puisse paraître, il faut que chacun aille très profondément en lui-même afin de comprendre la source de la violence telle qu\u2019elle est, afin de surmonter celle-ci et faire en sorte qu\u2019elle ne donne pas lieu à tout ce à quoi on assiste actuellement dans le monde.Utopique?Peut- être bien, mais la seule solution tout de même.* N.D.R.Une première version de ce texte est parue dans Le Soleil, 29 déc.1983, sous le titre «Ne pas jouer le jeu».128 Ni personnage ni personne ni rien Lecture de L\u2019Innommable de Samuel Beckett Louise Vigeant Professeure au département de français du CÉGEP Édouard-Montpetit Desitha te HH ar T4 H i Ss = + od Dh Cini JR.oe ve dpi es = rt TRE Ge BR trs i pe i i HER sh 754 SE gere ST Sy pris REFIT Shy WR in Ear, = 2 ER ÿ en ey = oo Hi eee PS iy re od Tar a RTT SL Be - Dy pe = a or grin oe a ra cor PR Cur cd us mie 2 ras a = at AE = by ch aE i 33 PRE fs at * = Sores es RE a RS sx > 6 a LL pyr Eh kr poss pe Rs 2 = c\u2019est pour se taire qu'il faut du courage Beckett L\u2019Innommable.Texte.Discours.Parole tendue vers le silence: parole visant, désirant mais, redoutant, ce silence pourtant toujours refusé.Le discours nage dans sa contradiction, dans sa dénégation.Ce discours se désigne discours mais dans un effort d\u2019en finir avec lui- même.Comment donc ne pas ressentir le même vertige, quand, sur le point de commenter, on prend conscience de la futilité, pour ne pas dire de l\u2019impertinence et de l'impuissance, du commentaire, des mots eux-mêmes?Comment ne pas ressentir le même désir de fuite devant le geste de dire?Comment, toutefois, résister à la tentation de parler de cette parole auto-destructrice et pourtant fondamentalement penchée sur l\u2019absolue nécessité de se trouver une place, une fonction, voire une tâche?Comment ne pas se sentir happé par cette parole qui n\u2019en finit plus de se dire, de se fonder pour se convaincre qu\u2019elle fonde son sujet?D'ailleurs, l\u2019utilisation 131 de ce pronom JE, tout le long du texte, ne vient-elle pas forcer l\u2019identification du lecteur à ce narrateur à la recherche de son propre discours?Lire JE n\u2019équivaut-il pas à dire JE?Pourtant.Eviter de tomber dans le piège que tend le texte, s\u2019en tenir à la parole seconde, secondaire.Celle qui s'ajoute ne sachant pas pourquoi elle le fait sinon pour répondre à un besoin d'exorciser cet effet d'identification qu\u2019impose l\u2019utilisation du JE.Le commentaire répond ici à l\u2019obsession.Tant de difficulté à commencer le discours sur le discours.Serait-ce qu\u2019à la suite de René Char, je serais portée à croire que «.ce labeur de ramassage n\u2019ajoute pas deux gouttes de pluie à l\u2019ondée, deux pelures d'orange de plus aux rayons de soleil qui gouvernent nos lectures»?Oui.Evidemment.Cependant.Il me faut parler de L'Innommable.De l'innommable.De la désintégration.De l\u2019homme étranger à lui-même.Ce texte de Beckett n\u2019a rien du roman traditionnel, n\u2019a rien de la tentative de reconstitution de l\u2019univers; au contraire, il apparaît comme le texte de la constatation de la fragilité, de la friabilité de l\u2019être, de l\u2019incongruité du monde.L\u2019Innommable est un livre qui vient abroger l'idée d\u2019accomplissement, d'évolution, de progrès.Mais qu'espèrent-ils, ce faisant, depuis le temps?Caril est difficile de ne pas les croire animés d\u2019un espoir quelconque.Et quelle est la nature du changement dont ils guettent les progrès !\u2026?L\u2019Innommable.Déjà ce titre questionne l\u2019être, son identité, sa présence même.Question: ce qui ne peut être nommé existe-t-il?Et voilà le langage convoqué.Livre interrogation sur le pouvoir du langage.Pouvoir nommer veut (voulait) dire connaître, contrôler, avoir accès à, pouvoir représenter le monde et soi-même.Mais ici, l'être reste innommé et innommable.Le langage ne 1.Samuel Beckett, L'Innommable, Paris, UGE, Minuit, 10/18, 1953, p.103.132 remplit pas sa fonction, il vacille, est impuissant à «faire naître».Le langage, ici, n\u2019est plus «rassurant».Le NOM, c\u2019est la consécration de la personne, l'identité, la preuve de la continuité, la voix de la conscience.Avec L'Innommable, ce concept de la personne s'\u2019effrite, et l'on se retrouve avec le doute, devant l'indéterminé, la discontinuité, l\u2019évanescence.Mais cette fois-ci, il ne s'agissait plus seulement de la mort des opinions, de ces formes verbales qui naissent et meurent dans le langage, mais bien plutôt d\u2019une défaillance du langage lui-même, comment alors l'homme, cet être qui ne peut cesser de se représenter sans cesser d'être, comment l'homme se maintiendra-t-il 2 ?Le JE dans L\u2019Innommable ne peut être représenté.Il n\u2019y est évidemment pas question d'action, mais essentiellement question d\u2019être.ou de ne pas être.Non, on peut passer sa vie ainsi, sans pouvoir vivre, sans pouvoir faire vivre, et mourir inutilement, n'ayant rien été, rien fait 3.La question.Le piétinement.Le sentiment de l'impuissance et l\u2019inquiétude.Le désir d\u2019être et la certitude de ne pas pouvoir être.Ces deux pôles étirent le discours de ce JE.Apprendre a ETRE PERSONNEL'essentiel est que je n\u2019arrive jamais nulle part [.].L'essentiel est de gigoter].].Que ça fait du bien de savoir où l\u2019on est, ou l\u2019on restera, sans y être! I n\u2019y a plus qu\u2019à s'écarteler tranquillement, dans les délices de se savoir à tout jamais personne 4.Toute cette parole sert à la fois, contradictoirement, à dire l'être et à le nier.Cette parole est convoquée, elle seule peut (peut-être) encore donner la preuve de la présence, et le «narrateur», la voix de cet «innommabie», presse avec acharnement le langage de donner cette 2.Olga Bernal, Langage et fiction dans le roman de Beckett, Paris, Gallimard, 1969, p.14.3.Samuel Beckett, op.cit, p.105.4.Ibid, p.76.133 TO TT A ét 8.TAB BERS ea a {Le LAB SETA ERE iy preuve.Il y a donc un «impératif» qui apparaît dans ce discours, malgré et à travers l'impuissance: Et le plus simple est de dire que ce que je dis, ce que je dirai, si je peux, se rapporte à l\u2019endroit où je suis, à moi qui y suis, malgré l'impossibilité où je suis d'y penser, d'en parler, à cause de la nécessité où je suis d'en parier, donc d\u2019y penser peut-être un peu °.Nécessité.Tâche.Devoir.Pensum.Ces mots reviennent souvent dans L\u2019Iinnommable.La nécessité et le devoir de prendre la parole comme seul moyen disponible à l'être pour être.Cet être, réduit à une voix, trouve pourtant un espace miminal où se situer.Mais le plus simple vraiment est de me considérer comme fixe et au centre de cet endroit, quelles qu'en soient la forme et I'étendue 8.A partir de ce point fixe, ce «no man\u2019s land», strict minimum à la prise de parole, commence le discours vers le silence, «commence la fin».Parler de l\u2019écriture de Beckett en terme d\u2019écriture- production apparaît une idée essentielle ici.En effet, Beckett participe de cette écriture qui, depuis les années \u201950, est fondée sur l\u2019impossibilité de poursuivre le mythe de la représentation jusque là pierre de touche de la littérature dominante.Citons Ricardou qui demeure un important témoin de ce passage de l'écriture «représentative» et «expressive» à l\u2019écriture «productive».(Selon le dogme de l'Expression et de la Représentation) toujours à la base du texte, comme la condition de sa possibilité, doit, dans un premier temps, nécessairement gésir un «quelque chose à dire».Ou, plus précisément, ce que nous nommons un «sens institué».Ensuite, dans un second temps, peut s'accomplir l'acte d'écrire qui ne saurait se concevoir autrement que comme la «manifestation du sens institué».[.] Avec la notion de production telle que nous l'entendons, 5.Ibid, p.20.6.Ibid., p.11.134 le dispositif est de tout autre sorte.D'emblée, il n'hésite pas à changer le point de départ.Ce qui rend possible la venue d'un texte, c\u2019est plutôt le désir d\u2019un «quelque chose à faire» 7.Ce «quelque chose à faire» dans L\u2019Iinnommable, c\u2019est l'acte même de la prise de la parole, la constitution du sujet dans et par le langage devenu parole.Ici, un JE se prononce et, ce faisant, s\u2019'institue sujet.I! est utile de rapprocher de ce «quelque chose à faire», de cette écriture productive la notion de performance développée par les sémioticiens américains.En effet, Austin ayant introduit le qualificatif «performatif» pour désigner un énoncé qui est «l'exécution d\u2019une action 8», il nous est permis de parler d\u2019une écriture qui se désigne comme telle et voit dans cette désignation son objet propre, son geste.C\u2019est ce JE, cet «être de parole», qui se dit, s'écrit, se forme, se crée dans et par le discours qui, en plus de constituer le «sujet», la substance de L\u2019Innommable, sera également le «sujet», le motif de mon commentaire.Il.me semble important de démontrer qu\u2019autant le sujet (le JE qui parle) dans le discours cherche à tracer sa subjectivité, autant le sujet (motif) du discours est de se constituer lui-même comme discours, même si les deux sont hantés par le néant.Les deux projets se superposent et n\u2019en forment finalement qu\u2019un.Ne lit-on pas à la page 34 de L'Innommable: «Curieuse tâche que d\u2019avoir à parler de soi.Etrange espoir, tourné vers le silence et la paix 8»?Voilà un indice pour l'identification du (des) projet (s).Le sujet vise la paix et le discours le silence! mais.le sujet, PARCE QU'il est sujet, s'oppose aux autres (la présence même des autres le force à être sujet) et.cette éternelle présence empêche la paix, la rend tout à fait impossible; mais.le discours, PARCE QU'il est le discours empêche le silence, le rend tout à 7.Jean Ricardou, Nouveaux Problèmes du roman, Paris, Seuil, 1978, p.15-16.8.J.L Austin, Quand dire c\u2019est faire, Paris, Seuil, 1970, p.40.135 dies RY fait impossible.Et c\u2019est l'impasse.Pourtant l'écriture se poursuit (continue et se suit pour s\u2019atteindre, se traque), hésitante, revenant constamment sur elle-même, s'essoufflant, se reprenant, se contredisant, refusant de se faire confiance et pourtant sachant très bien qu\u2019elle ne peut compter que sur elle-même, que sur sa réalité si précaire, si instable, son équilibre si fragile.l'écriture continue, puisqu'il «faut continuer».pour peut-être arriver à être.Il faut vite, essayer, avec les mots qui restent, essayer quoi, je ne sais plus, ça ne fait rien, je ne l\u2019ai jamais su, essayer qu'ils me portent dans mon histoire, les mots qui restent, ma vieille histoire, que j'ai oubliée, loin d'ici, a travers le bruit, a travers la porte, dans le silence, ça doit être ça, c\u2019est trop tard, c'est peut-être déjà fait, comment le savoir, je ne le saurai jamais dans le silence on ne sait pas ?\u2026 Le silence marquerait la fin du discours.mais le discours ne le saurait pas, ne pourrait pas le dire; il ne peut pas connaître sa fin.Rappel: «La mort n\u2019est pas un événement de la vie.La mort ne peut être vécue» (Wittgenstein).C'est pourquoi ce narrateur sans récit termine en disant «il faut continuer, je vais continuer», car c\u2019est là sa tâche, son indélébile marque, et le seul espoir possible.II n\u2019y a donc pas d'espoir?Mais bien sûr que non, voyons, quelle idée.Si peut-être un petit, mais qui ne servira jamais \"°.La parole est le seul rempart contre la mort.Le discours, une fois commencé est intarissable.Une fois prononcé le mot JE, un sujet énonciateur est constitué, une parole est «prise», comme on dit «une prise de la parole».Ce pronom JE est la marque de la subjectivité.et il est impossible d'effectuer un retour en arrière.On ne peut effacer un JE.Tout le texte de 9.Beckett, op.cit, p.189.10.Ibid., p.117.136 L\u2019Innommable est placé sous le signe du JE.Relisons les premières phrases.Où maintenant?Quand maintenant?Qui maintenant?Sans me le demander.Dire je.Sans le penser.Appeler ça des questions, des hypothèses.Répétons: DIRE JE.N'est-ce donc pas à l'émergence de la subjectivité qu\u2019assiste (à laquelle participe) le lecteur de L\u2019Iinnommabie?Qu'est-ce que la subjectivité sinon la possibilité de dire JE?Plusieurs problèmes surgissent ici.Nous sommes devant un JE qui se constitue sujet en prenant la parole, donc, supposons-nous, qui veut parler.Mais, ce sujet se trouve sans autre objet pour son discours que le discours lui-même.«I! faut que le discours se fasse \u2018!\"».Le discours sert à dire «.des mots [le] disant envie'2.».Le sujet veut parler, donc, mais pour ne rien dire d'autre que «je suis un sujet parlant».Le langage est renvoyé à sa première fonction: celle d\u2019instituer le sujet.Et l'on doute qu\u2019il puisse en accomplir d\u2019autre, car on le soupçonne d'en être incapable.Je n'ai rien à faire, c\u2019est-à-dire rien de particulier.J'ai à parler, c'est vague.J'ai à parler, n'ayant rien à dire, rien que les paroles des autres.Ne sachant pas parler, ne voulant pas parler, j'ai à parler.Personne ne m'y oblige, il n'y a personne, c\u2019est un accident, c'est un fait.Rien ne pourra jamais m\u2019en dispenser, il n'y a rien, rien a découvrir rien qui diminue ce qui demeure à dire, j'ai la mer à boire, il y a donc une mer 3.Cependant, le JE persiste à vouloir refuser cette «naissance» que lui assure cette parole.Il aurait voulu ne pas être, ou alors être rien (je ne dis pas n\u2019être rien).Car être quelque chose ou quelqu'un, c'est être quelque chose ou quelqu'un défini par les autres, par l'extérieur, 11.Ibid., p.9.12.Ibid., p.71.13./bid., p.39.137 IRI pe TPT CL TT PCT SYP LI PATTES ER TR TENTE Curtin.ini BIN (HA TTHATE Rh ITs IRE.ARRETE OAI TES LRO RE LHRH par le Maître.Il est impossible d'être vu autrement que par l'extérieur.Je ne naîtrai jamais, faute de m'être laissé concevoir 14.On assiste à une «mauvaise naissance», c\u2019est-à-dire à la naissance de ce que les autres voudraient que le sujet soit, à la naissance des autres finalement.C\u2019est leur langage qui est utilisé, c'est donc leur présence qui est manifestée.La réalité du JE sans les hommes est impossible.Comment être autrement?Le discours est dans l'impasse.Se désirant, il devient.Mais il ne remplit pas sa fonction, il ne réussit pas vraiment à dire le JE.Du moins à dire ce qu\u2019il est, une fois qu\u2019il a avancé qu'il est.Il ne suffit pas que je sache ce que je fais, il faut aussi que je sache comment je suis \u20185.La seule réalité de ce sujet est sa parole; mais ce langage, étant le langage des hommes, le langage des autres, trahit la réalité du JE.Le sujet sait cela, il constate le cuFde-sac dans lequel il est irrémédiablement confiné; il n'y a pas d'issue possible, car une fois la parole prise, on ne peut revenir à l\u2019avant-parole.Oui, dans ma vie, puisqu'il faut l'appeler ainsi, il y a eu trois choses, l'impossibilité de parler, l'impossibilité de me taire, et la solitude, physique, bien sûre, avec ça je me suis débrouillé 8.Devant cette parole qui ne trouve ni son sujet ni son objet, tachons de distinguer.ce qu'elle voudrait dire: Dire je.Sans le penser.Mais, supposons d'abord, histoire d'avancer, après nous supposerons autre chose, histoire d'avancer un peu plus, qu'il s'agisse 14.Ibid., p.97.15.Ibid., p.41.138 d'une autre chose à dire, absente de tout ce que jai dit jusqu'à présent \u2026 mon histoire à moi je désespère de l'atteindre \"7.ce qu'elle doit dire: Oui, j'ai un pensum à faire, avant d'être [.] libre de me taire, de ne plus écouter, et je ne sais plus lequel.[.] On m'a donné un pensum faire, à ma naissance peut-être, pour me punir d\u2019être né peut-être, ou sans raison spéciale, parce qu\u2019on ne m'aime pas et j'ai oublié en quoi il consiste.Moi, je dis ce qu'on me dit de dire, un point c'est tout \u20188.ce qu'elle peut dire: Tout ce dont je parle, avec quoi je parle, c'est d'eux que je le tiens.[.].C'est de moi maintenant que je dois parler, fut-ce avec leur langage, ce sera un commencement, un pas vers le silence, vers la fin de la folie, celle d'avoir à parler et de ne le pouvoir, sauf de choses qui ne me regardent pas, qui ne comptent pas, auxquelles je ne crois pas, dont ils m'ont gavé pour m'empêcher de dire qui je suis [.].Je ne sens rien de tout ça, essayez autre chose, bande de cochons, dites autre chose, que je 'entende, je ne sais comment, que je le répete, je ne sais comment, quels rustres quand méme, dire toujours la même chose, quand ils savent que ce n'est pas la bonne ° [.].ce qu'elle dit.Mais le seul fait de me poser cette question me laisse songeur.J'ai beau me dire qu'elle n'a pas d\u2019autre but que d'alimenter le discours à un moment donné, où il risque de s'évanouir, cette excellente explication ne me satisfait pas.Se peut-il que je sois la proie d'une véritable préoccupation, comme qui dirait un besoin de savoir?Je ne sais pas.Je vais essayer autre chose.C est moi qui parle, inutile de raconter des histoires [.].16.Ibid., p.163.17.Ibid., p.5, 35, 36.18.Ibid., p.33, 141.19.Ibid., p.54, 142, 143.139 Je suis en mots, je suis fait de mots 2° [.].Cette longue suite de citations permet de souligner quelques points de repère même si elle ne donne qu'une idée bien imparfaite de cette intarissable parole.Le rythme accéléré de l\u2019écritute et la longueur des phrases qui n\u2019en finissent plus de se reprendre et de se disséminer dans tous les sens entraînent un effet de panique dans la quête de la «voie» par «la voix».C\u2019est en effet d'un combat de voix dont il est question, une voix qui se cherche, mais qui entend une «autre voix», qui, elle, se présente comme la «voix à suivre».Le JE, ici, demeure innommable, il n'est pas un personnage romanesque comme Malone, Mahood et les autres «épouvantails», les autres «représentants en existence» des romans beckettiens, il n\u2019est qu\u2019une voix.Mais, ces voix ne proviennent-elles pas finalement de la même origine?\u2026 de là l'éternelle et désespérante confrontation.Cette voix qui parle se cachant mensongère [.].Elle sort de moi, elle me remplit, elle clame contre mes murs [.].Elle n\u2019est pas la mienne, je n'en ai pas, je n\u2019ai pas de voix et je dois parler, c\u2019est tout ce que je sais, c\u2019est autour de cela qu'il faut tourner, c\u2019est à propos de cela qu'il faut parler, avec cette voix qui n\u2019est pas la mienne, mais qui ne peut être que la mienne, puisqu'il n'y a que moi, à qui cette voix pourrait appartenir, ils ne viennent pas jusqu'à moi, je n\u2019en dirai pas davantage, je ne serai pas plus clair.C est une voix, et elle me parle.À demander enhardi, si ce n\u2019est pas la mienne 21, Le JE se heurte à une volonté «extérieure» qui veut qu'il vive, qu'il soit une «personne» alors que ce JE, lui, ne voudrait qu\u2019«être rien».Toutefois il avoue: «.je ne saurai jamais ne pas être».Or, IL EST JUSTEMENT PAR le discours.Ainsi les deux voix sont-elles renvoyées l'une face à l'autre, comme si le sujet de l'énonciation voulait devenir le sujet de l'énoncé.20.Ibid, p.10, 147, 148.21.Ibid., p.28-29, 99.140 Sp ore + Dans un passage que l\u2019on pourrait appeler une «description», le narrateur explique comment seuls ses yeux «fonctionnent» dans son corps immobilisé et il termine en disant: «je me demande quelquefois si les deux rétines ne se font pas face 22».Cette phrase, très surprenante, renvoie très efficacement à ce face à face dont je viens de parler.Ainsi, le regardé regarde le regardant, le parlant écoute la voix et la retourne en écho.Mais ce qui est vu, ce qui est entendu est indéfinissable, intolérable, «insubissable».D'où la souffrance, sans cesse nommée, rappelée («je souffre mal aussi, même ça, je le fais mal aussi.»); d'où l\u2019utilisation de termes comme «bourreau», «victime», «condamné».Comme on a cru percevoir que la voix du JE et la voix de l'Autre pouvaient avoir la même origine, on pourrait dire que la victime et le bourreau ne font qu\u2019un.L'un ne va pas sans l\u2019autre.La voix du bourreau s'impose à sa victime et celle- ci l'appelle \u2026 puisque de toute façon, il n'y en a pas d'autre.Worm étant au singulier, c'est venu comme ça, eux sont au pluriel, pour éviter qu'il y ait confusion, il faut éviter la confusion, en attendant que tout ce confonde.Ils ne sont peut-être qu'un seul, un seul ferait aussi bien l\u2019affaire, mais il pourrait se confondre avec sa victime, ce serait abominable, une vraie masturbation 23.Et nous voilà revenus au combat des voix! Il ne faut pas perdre de vue, et le narrateur le rappelle lui-même assez souvent, que «c\u2019est une question de mots».L'écriture est le lieu méme du combat.Les pronoms sont interchangeables, les noms aussi.Il n\u2019y a pas de récit possible; il n\u2019y a pas de lieu («partout, nulle part»), pas de temps («toujours, jamais»): c'est le vide, le vacuum.Le seul lieu possible est, répétons-le, le lieu mème du discours.Le sujet lu-rmême sait très bien d'ailleurs que l'émergence 22.Ibid, p.19.23.lbid., p.109.141 ihe, VR MOL RT CTD Td ty Le le LE SO TETE i.P's Hh iAH Ei A0 de la «personne» et le lieu de cette émergence, le discours, sont nés en même temps: Atje attendu quelque part ailleurs que cet endroit füt prêt à me recevoir?ouest-ce lui qui a attendu que je vinsse le peupler?[.] Mais elles[ les hypothèses avancées pour répondre à ces questions} sont déplaisantes toutes les deux.Je dirai donc que nos commencements coincident, que cet endroit fut fait pour moi, et moi pour lui, au même instant 24, C\u2019est là que ça se passe! L'écriture est cet exercice répété de questions et d'hypothèses, d'erreurs et de reprises.L'important, c'est de tenter de trouver «le mot juste».[.} ou sans autre motif que celui fourni par leur ignorance de ce qu'il fallait faire, s'il fallait boucher les trous ou les laisser se boucher tout seuls, c'est comme de la merde, voilà enfin, le voilà enfin, le mot juste, il suffit de chercher, il suffit de se tromper, on finit par trouver, c'est une question d'élimination 24.Le narrateur a éliminé ses «souffre-douleurs» qui l'empêchaient de parler de lui, il tente d'éliminer la voix pour enfin trouver le silence, il tente d'éliminer le maître pour être libre d\u2019être rien, il tente d'éliminer les subterfuges \u2026 comme si l'homme pouvait (re-) trouver une certaine cohérence.Le maître en tout cas, nous n\u2019allons pas, voilà qu'ils mettent de l'eau dans leur piquette, nous n'allons pas sauf cas de nécessité absolue, commettre l'erreur de nous en occuper, [.] à ce jeux-là on finirait par avoir besoin de Dieu, on a beau être besogneux, il est des bassesses qu'on préfère éviter 26, Toutes ces allusions au geste d'écrire, la réflexion sur le mouvement qui entraîne les phrases, les dénégations, les contradictions, les hypothèses auxquelles 24.Ibid., p.13.24.Ibid., p.116.25.Ibid., p.116.26.Ibid., p.130.142 s'enchainent des raisonnements reniés aussitôt exprimés! Ettoujours ces questions sans réponses qui reviennent, j'allais dire comme un leitmotiv, mais c\u2019est pire que cela, parce que ces questions réapparaissent toujours plus intolérables d\u2019une fois à l\u2019autre puisque la certitude que les réponses n'existent pas croit avec linsistance avec laquelle elles sont posées! Et qui parle en ce moment?Et à qui\u201d?Et de quoi?Ces colles ne servent à rien Mais quelle est cette histoire de ne pouvoir mourir, vivre, naître, ça doit jouer un rôle, cette histoire de rester là où on se trouve, mourant, vivant naissant sans pouvoir avancer, ni reculer, ignorant d\u2019où on vient, où on est, où on va, et qu\u2019il soit possible d'être ailleurs, d'être autrement, sans rien supposer, rien se demander, on ne peut pas, on est là onne sait qui, on ne sait où, la chose reste là, rien ne change, en elle, autour d'elle apparemment, apparemment Ii faut attendre la fin, il faut que la fin vienne, et dans la fin ce sera, dans la fin enfin ce sera peutètre la même chose qu'avant, que pendant le long temps où il fallait aller vers elle, ou s\u2019en éloigner, ou l'attendre en tremblant, ou joyeusement, averti, résigné, ayant assez fait, assez été, la même chose, pour qui n'a su rien faire, rien être 27.La fin et le commencement, le commencement et la fin, pourquoi faut-il qu\u2019il y ait un ordre?Pourquoi faut-il qu\u2019il y ait un déroulement?Cette écriture se suit pas à pas, se fait, se défait, elle est écriture performative,moderne.On peut très difficilement parler d'histoire en ce qui concerne L\u2019Iinnommable: et il n'y a pas de personnage.Le narrateur «se laisse bien aller», quelques fois, à la tentation d'identifier des personnages, croyant pouvoir faire être ceux qu'il nomme.Ainsi, il a recours à ceux qu'il appelle ses«souffre-douleurs»: Malone, Mahood, Worm et compagnie pour tacher de mener son «récit» a terme, mais il ajoute: «Quelques pantins.Je les supprimerai par la suite.Si je peux.» 27.Ibid., p.121, 124.143 Fe i he HS A id ir i iH Ha ca Mahood occupe un espace-temps textuel important, ce cul-de-jatte installé dans une jarre et portant le menu d'un restaurant se fait passer longtemps pour le narrateur (ou esi-ce l\u2019inverse?).Mais ce pseudo- personnage est, lui aussi, finalement abandonné et le JE n\u2019y reviendra plus.Seul ce JE continue d'exister linguistiquement; le moi, lui, reste innommable, le récit n'est donc pas possible.On se retrouve donc ici devant une parole qui révèle le procès d'énonciation, et c\u2019est précisément ce procès d'énonciation qui devient le contenu de l'énoncé puisque les «histoires» antérieures, interchangeables, sont inu- tiies.Comme pour Schéhérazade, c'est l'acte de raconter qui porte tout le poids de la vie.En effet, raconter devient le seul moyen de garder le contact, donc de vivre.Ici, la fonction phatique du langage l'emporte sur sa fonction référentielle.Raconter, c\u2019est toujours être à la recherche d'un destinataire, c\u2019est-à-dire d\u2019un prochain, d'un «frère».La voix avait trouvé, on le sait, un moyen de vivre l'attente et de supporter la solitude: les histoires.Ces histoires portaient en elles\u2014 se nourrissaient de \u2014 ce qu'il n'est pas déplacé d'appeler le besoin d'un frère 28.Si «l\u2019absence de récit signifie la mort», la voix doit se poursuivre 2°! Maurice Blanchot reconnaît ce statut «salutaire» aux «histoire» inventées par Beckett: Pourquoi ces histoires vaines?[.] pour ne pas laisser parler ce temps vide, et le seul moyen de le faire taire, c'est de l\u2019obliger à dire coûte que coûte quelque chose, à dire une histoire.Ainsile livre n'est- il plus qu\u2019un moyen de tricher ouvertement *.28.Ludovic Janvier, Pour Samuel Beckett, Paris, Minuit, 10/18, 1966, p.142-143.29.Tzvetan Todorov, «Les hommes-récits», Poétique de la prose, Paris, Seuil, 1971, p.87.30.Maurice Blanchot, Le Livre à venir, Paris, Gallimard, 1959, p.310-311.144 Cette citation concerne Malone meurt, cependant il est facile de voir comment elle s'applique également à L\u2019Iinnommable car, dans ce texte, le narrateur ébauche quelques récits, il tente encore parfois de se servir de ce moyen pour retarder l'échéance, «heure de parler de [lui]».Le procédé est toutefois dévoilé, c\u2019est-à-dire qu'à l'intérieur même du texte, l\u2019histoire est dénoncée comme subterfuge.Certes «l'écriture, cette trace de lui, [est] la seule façon de se sauver 3! ».Mais l\u2019histoire en tant que telle n\u2019est qu'un leurre.Cette histoire ne sert a rien je suis en train presque dy croire 32.Ainsi dans L\u2019Innommable, le recours à l\u2019histoire est dénoncé par le discours: l\u2019histoire est abandonnée au profit mème du discours qui, à ce moment, efface complètement le récit pour ne laisser présente que la voix énonciatrice.Ces Murphy, Molloy, et autres Malone, je n'en suis pas dupe.Ils m'ont fait perdre mon temps, rater ma peine, en me permettant de parler d'eux quand il fallait parler seulement de moi afin de pouvoir me taire\u201c.L'utilisation du présent contribue à prouver que la durée du texte est la durée même de la prise de la parole, de l'existence de cet «être de parole».L'écriture performative est un acte, un geste qui ne peut être répété, toujours en travail.L'énoncé performatif, étant un acte, a cette propriété d'être unique.Il ne peut être effectué que dans des circonstances particulières, une fois et une seule, à une date et en un lieu définis.Il n\u2019y a pas de valeur de description ni de prescription, mais, encore une fois, d'accomplissement 34.31.Ludovic Janvier, op.cit, p.105.32.Beckett, op.cit, p.62.33.Ibid, p.23.34.Émile Benveniste, Problème de linguistique générale, tome 1, Paris, Gallimard, 1966, p.273.145 TI ETT NULS RECENT EE TRL EE ee i } tS] 3 Be: i 4 Et Des phrases comme C'est une question de voix.de voix à prolonger, de la bonne manière quand elles s'arrêtent, exprès, pour m'éprouver, comme en ce moment, celle qui veut.Le plus simple serait de ne pas commencer.Mais je suis obligé de commencer.C'est à dire que je suis obligé de continuer 5.portent à croire que cette parole est en prolongation, en mouvement, (ce mouvement s'oppose à l\u2019immobilité du sujet qui l\u2019articule) mouvement circulaire, oui, mais mouvement tout de mème, donc elle dure et cette durée constitue le moment de l'écriture performative.Or ceci définit un statut proprement tragigue: notre société, enfermée pour l'instant dans une sorte d\u2019impasse historique, ne permet à sa littérature que la question oedipienne par excellence: qui suis-je Elle lui interdit par le même mouvement la question dialectique: que faire?La vérité de notre littérature n'est pas de l'ordre du faire, mais elle n'est déjà plus de l'ordre de la nature: elle est un masque qui se montre du doigt 36.\u2019 Le langage, matériau de cette littérature, n'est-il pas le masque effrayant que désigne et condamne L\u2019Innommabile?Tout ce texte, d\u2019une lucidité implacable quant à la dorénavant impossibilité de la représentation est le geste mème de l\u2019affolement, du tourment devant le non -savoir, devant absence totale de moyen de con naissance de soi.L'lnnommable est une condamnation du langage.Le langage sur lequel l\u2019homme a toujours compté pour se représenter lu-même et représenter le monde, pour se situer dans ce monde, pour pouvoir agir dans et sur ce monde, prendre sa place, se connaître, se faire connaître, connaître etreconnaître l'autre.Ce langage n'est que trahison, car il reste une zone innommée et innommable par ce langage.Tragique constatation.Cette zone trouvera-t-elle un autre langage pour la dire?Est-ce nécessaire ?35.Beckett, op.cit, p.7.36.Roland Barthes, «Littérature et méta-langage», Essais critiques, Paris, Seuil, 1964, p.107.146 J'ai qualifié l'écriture dans L\u2019Innommable de performative parce que cette écriture ne représente pas le tourment de la «personne à la recherche de son moi», mais parce qu'elle est cette déchirure qui n\u2019en finit plus de s'échancrer, et dont souffre l\u2019homme incapable de se percevoir avec une quelconque cohérence et clarté.Cette écriture est performance de la contradiction constante dans laquelle baigne cette «voix» qui veut se dire mais ne le peut pas puisque les mots qu'elle emploierait ne lui appartiennent pas en propre mais sont plutôt la propriété de l'Autre.Comment alors prétendre à un juste, c'est ä-dire un clair et authentique discours sur soi, de soi, par soi et pour soi?Le sujet n'est jamais unifié, ni ne peut l'être.il ne peut donc pas être nommé.Intolérable, l'angoisse accompagne immanquablement cette quête désespérée, et à travers cette angoisse, tout aussi intolérable, il y a l'extraordinaire lucidité qui porte le désir du néant Je n'ai pas de voix et je dois parler.C'est donc moi qui parte, non je suis muet.Il s\u2019agit de parler, il s\u2019agit de ne plus parler 37.La contradiction est inscrite dans la phrase, dans le geste de l'écriture.I| en va de même pour l'incomplétude, l'inachèvement de l'être dont on retrouve la marque dans la phrase elliptique: Le fait semble être si dans la situation où je suis on peut parler de faits, non seulement que je vais avoir à parler, mais encore, ce qui est encore plus intéressant, que je, je ne sais plus, ça ne fait rien.Du moment qu\u2019on ne sait pas de quoi on parle et qu\u2019on ne peut pas s'arrêter pour y réfléchir, à tête reposée, heureusement, heureusement, on aimerait bien s'arrêter, mais sans condition, du moment, dis-je, dumoment que, voyons, du moment qu\u2019on, du moment qu\u2019il, ah, laissons tout ça, du moment que ceci, alors cela, d'accord, n\u2019en parlons plus, j'ai failli caler 3.37.Ibid, p.28, 29, 157.38.Ibid., p.6, 167. L'écriture trahi l\u2019incohérence, le manque, l'insuffisance du langage, langage, ici, encore utilisé mais en vue de sa destruction.Comment encore supporter ce «masque»?Le lecteur, entraîné par le souffle cadencé mais toujours résistant de la voix, s'affole lui aussi devant le «dilemme intolérable et insolubie» auquel il est confronté quand il lit ces mots qui semblent s'être résignés à être, craignant le silence mais croyant en même temps contradictoirement, qu'ils mèneront au silence.Je suis tous ces mots, tous ces étrangers, cette poussière de verbe, sans fond où se poser, sans ciel où se dissiper, se rencontrant pour dire, ce fuyant pour dire, que je les suis tous, ceux qui s'unissent, ceux qui se quittent, ceux qui s'ignorent, et pas autre chose, si, tout autre chose, que je suis tout autre chose, une chose muette, dans un endroit dur, vide, clos, sec, net, noir, oùrien ne bouge, rien ne parle, et que, j'écoute, et que j'entends et que je cherche, comme une bête née en cage [.].Répétons: «Je suis ces mots \u2026 je suis tout autre chose, une chose muette.» Cette «autre chose» reste muette, parce qu\u2019elle est indicible, inexprimable, elle est cette zone impénétrable non encore «colonisée» par le langage.Est-il vraiment insupportable de la savoir sans voix?Malgré l\u2019impatience du questionnement de L\u2019Innommable, ne peut-on soupçonner Beckett de protéger ainsi cette zone, en ne la nommant pas, en ne pouvant la nommer, de la protéger de l'Histoire?Cette dénonciation du langage forçant identification de la personne grace à son pouvoir prédicatif, revêt alors l\u2019allure d\u2019un refus du concept même de personne et du rôle qu\u2019il a joué dans l\u2019évolution sociale?Beckett dit lui-même: À la fin de mon oeuvre, il n\u2019y a rien que poussière; le nommable \u201c.39.Ibid, p.148.40.Beckett cité par Olga Bernal, op.cit, p.143.148 Cette phrase revalorise immensément l\u2019innommable même s'il demeure que sa non-représentabilité angoisse.Olga Bernal commente cette phrase de Beckett en déclarant: Tout ce qui consent à être nommé participe de cette Histoire qui est en train de tomber en poussière *!.La désintrégation, la fragmentation de la personne, thème forcément omniprésent dans la littérature contemporaine faisant éclater les mythes de la Vérité et de Fintelligibilité de l'homme et du monde, atteint son point culminant dans L\u2019Innommable de Beckett.Mais reste au bout du compte «à inventer, au fur et à mesure, à improviser» ces «cris déchirants, des murmures inarticulés.des gloussements» qui manifesteront «cette vivacité mortelle» caractéristique des personnages beckettiens.Revient à l\u2019esprit, ici, cette phrase impardonnable de la part de la voix, pourtant tendue vers le silence libérateur: «Je ne finirai donc jamais de me vouloir une vie *2.» 41.Bernal, op.cit, p.143.42.Beckett op.cit, p.158.149 MIE ees oe sian asin a .as eo Alri es ous EH 5 abr) GS 23 a.2e NE oy.rs Ry = we 3 _ AS as fé or ve Tr HS eee i = LS pry Tt RUE cn SES god Tar EE TES BE ris ¥ Fara: Ah A a ue in er A aa EY ri 55 SASL RE sat Fra gas a a BER 5 pet es Ps ES = ES = bs BF Ad x Te = oF pes es 3 cass PEE À = mr a TABLE DES MATIÈRES Liminaire.02000000 0000 es annee ee» p.ll Esquisse d\u2019une sémiologie de la poésie Jean Molino.p.1 Bonne et mauvaise foi, notions faible et forte Joseph S.Catalano.p.37 Introduction a la lecture de George Orwell Jacques G.Ruelland.p.61 A l\u2019origine de la notion d'amour en Occident Gatien Fredette .\u2026.p.91 La dynamique de la guerre chez Hobbes Luc Abranam.0.000000000 0e p.109 Pour un pacifisme viscéral PierreBertrand.p.123 Lecture de L\u2019lnnommable de Samuel Beckett Louise Vigeant .p.129 151 GE a = CRITERE De la guerre SOMMAIRE Ne 38 Automne 1984 Liminaire La guerre au jour le jour Anne-Marie Malavoy La guerre, pourquoi?Marc CHABOT, La guerre a ses raisons.Mikel DUFRENNE, Les inévitables tensions.Christiane GOHIER, De la domination.Michèle MOROSOLI, La guerre, une solution?Sylvie CHAPUT, Journal d\u2019une paix précaire.Jean-Marc LEMELIN, Polémologie et dromologie chez Virilio.Michel MASSIE, La Croix-Rouge.Robert HEBERT, Corps mutilés et trajectoires de la guerre.La guerre, comment?Pierre PAQUETTE, La militarisation: structure, effets et économie politique.Jocelyn COULON, Le débat sur les armes nucléaires.Luc ABRAHAM, La philosophie militaire chez Clausewitz.Michel FORTMANN, Rationalisation de la gestion en matiére de sécurité.Guy VENDETTE, Bushido: le noble duel du guerrier et sa symbolique.La guerre imaginée François LATRAVERSE, Dieu! que la guerre est jolie! © Marcelle BRISSON, Mars - Eros - Lysistrata.Pierre GRAVEL, De la guerre comme métaphore.François d'APOLLONIA, Le jugement de la guerre dans la Bible.Marc TURGEON, Le roman américain et la guerre.Pierre FORTIN, Science-Fiction: la guerre acceptable.Jacques SAMSON, Bande dessinée: une topique de la diversion.152 Ant ~ CONSIDERATIONS Revue de philosophie Sommaire du vol.6, no 3 Denis DUMAS La question du pacifisme: l\u2019apport de la philosophie.Guy GODIN Agressivité et terrorisme.Jean GRONDIN: Pourquoi des philosophes en temps de détresse?Impromptus kantiens sur les chances et les limites d\u2019un colloque.Philipp KNEE: Le philosophe, la politique et la violence.Romain GAGNE: La folie de la dissuasion (M.A.D.) est-elle une démence divine?Guy BOUCHARD: Orwell et le pacifisme belligène.Michel T.GIROUX: La violence comme moyen d'action.Marcel MELANCON: Les enjeux du pacifisme médical.En marge.Denis JEFFREY: Guerre et paix Lucien MORIN: Propos sur René Girard.Courrier du lecteur Chronique Bibliographie: plus de 150 titres sur le pacifisme Les organisations pacifistes Les manifestations de philosophie Les revues De soutien: $10.00 Faculté de philosophie Régulier : $7.00 Secrétariat, bur.644 Étudiant : $6.00 Tour des Arts Unité : $2.50 Université Laval Ste-Foy, G1K 7P4 ( Institution: $15.00 CONSIDÉRATIONS ON J a nr - I\" -o taps ss eme re ue à = 3 La Sek cid - ia ra Ba cha pr = on Ea raspy Ear.~ eat To Prost Sa pass, ee Le x 3 3B = se, oo cata ei = oe = se moisi es _\u2014\u2014 Ere 2e a se acer nc En Da : = RE = = pa = = \u2014 ee \u2014\u2014 x ee eu = \u2014.agai] _ hn 2x7 oid rh oo I\" nn js Ge spires cs wo on 2e x ue ES 2e ds ga ai Peu rats ra py tare] SSR Septet EPpy rer 5 Le A ek RE bao it RA 2x pee TY re = rds: era pce 5 ax x31 SR en 2 er NS a EER E ER z a 3 He 2 x BS a 5 = N ve > : \u2014 \u2014 SE a = = 3 i Ju - Pe Lo I 0 Lo.ls un po AE oo.n CL.ee Sa, Sic tienne, 1 8 Bh: I$: i] # iH ou Le , Pp\" art mene wa, sa < \u2018 \u2019 \u201chs oN 3 i ver t= M a veu ; es 1 | ; a à JAN i : d j i cle 1eVIHE § Er P AE philosophie Lo."]
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