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Titre :
La petite revue de philosophie
Éditeur :
  • Longueuil :Collège Edouard-Montpetit,1979-1990
Contenu spécifique :
Printemps
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
deux fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Horizons philosophiques
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La petite revue de philosophie, 1985, Collections de BAnQ.

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[" ETITEREVU EF PHILOSOPHI [1 ITI SOMMAIRE Printemps 1985 Liminaire .ui.L\u2019intellectuel américain RalphWaldoEmerson.1 Mourir.une fois de plus MichelMorin .39 Le débat, actuel autour de la philosophie marxiste RobertTremblay .63 Femme et philosophie au Québec | Christiane Gohier .83 | Une douloureuse théorie du plaisir ; Philippe Thiriart .95 À L\u2019absence de pensée chez Nietzsche et Castaneda FrangoisRaymond .121 Duras, l\u2019amant, le public Claude Beausoleil.\u2026.\u2026.\u2014 Collège Édouard-Montpetit, Longueuil, Québec Ce douzième numéro de La petite revue de philosophie est subventionné par les Services de l\u2019édition du Collège Edouard-Montpetit.Direction: Claude Gagnon, dép.de philosophie Claude Giasson, dép.de philosophie Comité de rédaction: Pierre Aubry, dép.de physique Marc Chabot, dép.de philosophie (Cégep F.-X.Garneau) Louisa Defoy, bibl.(Collège Notre-Dame) Louise B.Guérin, dép.des techniques infirmières Brigitte Purkhardt, dép.de français Réal Rodrigue, dép.de philosophie Administrateur délégué: Composition, montage: Danielle Garcia Helvetigraf, Québec Dactylographie des manuscrits: Impression: Anny Vossen Imprimerie Veilleux 203, Chemin des pionniers Maquette: Cap St-Ignace, GOR 1HO Philippe Côté Correcteurs d\u2019épreuves: Brigitte Purkhardt Jacques Ruelland Distribution: En abonnements: En librairies: Sylvie Lemay Diffusion Parallèle Inc.Services de l\u2019édition 815, Ontario est Collège Édouard-Montpetit Montréal, Qc H2L 1P1 (adresse ci-dessous) Correspondance: Madame Linda Lépine Secrétariat général 945, chemin de Chambly Longueuil, Qc J4H 3M6 Dépôt légal: Bibliothèque nationale, 1° trimestre de 1985 Bibliothèque nationale du Canada: ISSN 0709-4469 Périodique semestriel: prix du numéro 3,50$ (3,00$ étudiants) abonnement institutionnel annuel 12,00$ Vol.6, n° 2, printemps 1985 Zw x es pas G > aa ne iy pi 3 Cd ss css Bas IS RH cg 3 ta By == _\u2014 ec SecA Fah on 22 rer es ou 22 ras 65 spe = £2 paye Te ss r3%) RES ry pe Ras 2507 ss ne dogs pean fr ess oy a RES {> 1 fs Jit Es Pen = = SR BA Ph By on es 3 de philosophie La petite revue À \u2014\u2014 = = ce a Lo Re ar \u2014 ~ mn - _m, _ EER Epes oases pen LE ares cet AIRES crues = rns pe * SE es opr 2 LE Cd = aus a0 rind gs on pee da.2-20 Cs Aaa ss > ex 22000 - ee ce B Scr PA d es lis scene =x core = \u2014 dies cubes Liminaire Nous ne pouvons que nous réjouir de vous offrir aujourd\u2019hui un texte du grand philosophe américain Ralph Waldo Emerson en traduction française inédite et grâce aux bons soins de notre collègue Marc Chabot.Plus près de nous, Christiane Gohier nous a offert l\u2019étude qu\u2019elle a présentée au récent congrès mondial de philosophie à Montréal.Et puis, une troisième conférence, prononcée celle-là par Michel Morin dans un colloque universitaire sur l\u2019éthique, nous confirme, une fois de plus, que la tradition philosophique du Nouveau Monde a déjà ses célébrités et ses jeunes travailleurs.Une revue telle que la nôtre sert uniquement à recueillir quelques-unes des paroles réflexives de notre temps sur un réel bien vaste certes mais qui nous est propre; fort petites bribes de tout ce qui se fait: remarques déposées d\u2019un Claude Beausoleil sur l\u2019impact d\u2019un best seller intelligent, synthèse critique mais stimulante d\u2019un Robert Tremblay sur l\u2019état de la théorie marxiste.Le collége Edouard-Montpetit a encadré depuis le début ce volet de la production intellectuelle des chercheurs bien vivants en son sein ou autour; son support, articulé sur ses multiples services techniques, nous permet donc de continuer d\u2019imprimer et de distribuer deux fois l\u2019an des réflexions et des recherches qu\u2019on évalue déjà fort valables.Nous voudrions signaler enfin le décès tout récent de monsieur Laurent Roy, imprimeur de presque tous nos numéros depuis le début de notre parution.Cet imprimeur artisan n\u2019était pas étranger à la qualité de présentation de notre périodique et de multiples pro- ductions imprimées du Collège.Nous gardons son souvenir.Claude Gagnon pour le comité de rédaction crc if | Ai | a Es ee DS rr a Te ES | j IV | if L\u2019intellectuel américain Allocution prononcée devant la société A Phi Beta Kappa de l\u2019Université Harvard le 31 août 1837 EN Ralph Waldo Emerson Titre original: The American Scholar.Traduit par Sylvie Chaput avec la collaboration de Danielle Chaput.i jr fi is Hi 3e f | | | Sylvie Chaput et Danielle Chaput sont traductrices indépendantes.Elles remercient André Lemay, qui les a aidées à éclaircir certains points.S.Chaput a déjà publié une traduction de Henry David Thoreau: La désobéissance civile, suivi de «Visiteurs» (ch.VI de Wa/den ou la vie dans les bois), postface de Marc Chabot, L\u2019Hexagone/Minerve, coll.Balises, 1982, 138 p. En guise de présentation Il est présentement de bon ton de se dire pluraliste dans les départements de philosophie.I! faut y voir un signe d'ouverture, mais du signe (qui n\u2019est qu\u2019un symbole) au fait, il y a souvent une marge.Etre pluraliste aujourd\u2019hui dans nos départements de philosophie, c\u2019est surtout une manière polie de dire: Nous ne sommes plus dogmatiques.Enfin, c\u2019est parfois même ne rien dire du tout, puisqu'il est possible d\u2019être dogmatique (individuellement).En fait, «nous ne sommes plus dogmatiques» ne conduit pas automatiquement à l\u2019affirmation «nous sommes pluralistes».Ce pluralisme, peut-on vraiment le vérifier dans les faits?A-t-on les moyens de chiffrer notre pluralisme?Car il est une sorte de pluralisme qui peut signifier (l\u2019accusation nous est d\u2019ailleurs faite fréquemment): Nous PRI A ey \u2014 ae same See faisons ce que nous voulons, c\u2019est-à-dire n\u2019importe quoi.Quelque chose qui est bien au-delà de ce que pourrait être un véritable pluralisme.La Tour de Babel est une forme de pluralisme, ce qui ne veut pas dire que le savoir avance.Au Cégep Garneau à Québec nous avons tenté, il y a deux ans, de dessiner le portrait de notre pluralisme.Pendant l\u2019année scolaire 82-83, le département de philosophie a distribué aux étudiant(e)s des cours obligatoires 350 textes différents.Voilà, semble-t-il, du vrai pluralisme.Pourtant ce chiffre ne peut pas s\u2019interpréter seul.Ajoutons donc deux autres précisions: a) 34 textes sur 350 sont d\u2019origine américaine (il s\u2019agit de textes québécois et américains); b) 11 textes sur 350 sont écrits par des femmes.Si je mets au jour ces quelques chiffres, c\u2019est que je sais pertinemment que notre département n\u2019est pas un cas d\u2019exception.Le pluralisme dont nous nous targuons a un nom et une frontière: il est masculin et européen.Si ce n\u2019est pas clair pour nous, disons que ça peut l\u2019être pour les étudiant(e)s du cégep.C\u2019est justement parce qu\u2019il nous apparaît important de sortir de ce piège que nous publions le texte- conférence d\u2019Emerson: L'intellectuel américain.D'une part pour sa valeur philosophique mais aussi parce qu\u2019à notre connaissance, il n\u2019a encore jamais paru en français\u201d.Ce texte a eu jusqu\u2019à maintenant une petite diffusion.Une première version de la traduction a été distri- 1.Les textes ne sont pas nécessairement des textes de philosophie, il peut s\u2019agir d\u2019un article dans un quotidien.2.Voir la section «Emerson en français» de la notice bibliographique, p.34. buée aux étudiant(e)s du cours 340-920: philosophie de la culture/la pensée en Amérique.Bien sûr, il est possible de lire le texte d\u2019Emerson comme s\u2019il s'agissait d\u2019un manifeste.Mais nous aurions tort de le réduire ainsi.Vous pourrez le constater vous-mêmes.Je ne vous ferai pas le coup du présentateur qui vous résume mot à mot son contenu.Emerson n\u2019a pas besoin d\u2019être appuyé par un auteur contemporain qui en montrerait la pertinence actuelle.Je termine simplement en vous signalant quelques questions qui sont venues de mes étudiant(e)s: 1.Avons-nous au Québec un philosophe qui a écrit un texte semblable?2.Peut-on créer aujourd\u2019hui quelque chose de tout à fait original?3.Pourquoi dit-on que nous n\u2019avons pas de penseurs en Amérique?4.Pourquoi les génies peuvent-ils nous écraser?Pourquoi laisse-t-on entendre que seule la philosophie grecque peut nous nourrir intellectuellement?6.Est-ce que c\u2019est à partir d\u2019Emerson qu\u2019on accorde autant d\u2019importance à la personne en Amérique?7.Peut-on philosopher sans faire référence à l\u2019Europe?8.Pourquoi l\u2019école est-elle une institution qui nous oblige à répéter seulement les grands auteurs?9.Se pourrait-il que l\u2019indépendance d\u2019esprit soit la chose la plus importante, même plus importante que l'indépendance politique?Je le répète, ces questions sont celles des étudiant(e)s, je ne fais ici que les reproduire.J\u2019en ajoute une a i I a : 8 Ÿ J | a a daiti ; | a dernière: un professeur de philosophie doit-il en tenir 1 ! compte et tenter d\u2019y répondre le mieux possible?Je # crois que je commence à comprendre ce que voulait i | dire un de mes anciens professeurs d\u2019université: «Un i professeur de philosophie pourrait s\u2019alimenter d\u2019une ou 1 \u2018 ., » : A, deux questions d\u2019étudiant(e)s durant toute une session.a Mais nous n\u2019avons pas le réflexe de les prendre au 0.sérieux.Ça se perd et c\u2019est triste.» J\u2019espère par ces a quelques remarques combattre un peu cette tristesse.a Bonne lecture.a Marc Chabot a; a KM | i a a i | 8 À | 6 M.le président, Messieurs, Je vous salue en ce commencement d\u2019une nouvelle année littéraire.L\u2019anniversaire que nous célébrons est marqué par l\u2019espoir mais pas suffisamment, ; peut-être, par le labeur.Ce n\u2019est pas pour nous livrer à ides jeux de force ou d\u2019adresse, pour réciter des histoi- 4 res, des tragédies et des odes, comme les Grecs B anciens, que nous nous réunissons; ni pour tenir des E cours d\u2019amour et de poésie, comme les Troubadours; non plus que pour promouvoir l\u2019avancement des sciences, comme nos contemporains des capitales britanniques et européennes.Jusqu\u2019à maintenant, notre fête annuelle n\u2019a été qu'une sympathique manifestation de la survivance de l\u2019amour des lettres chez un peuple trop ï affairé pour offrir davantage aux lettres.En cela elle est Er précieuse, car elle est le signe d\u2019un indestructible instinct.Mais peut-étre le temps est-il déja venu ou il Bb devrait y avoir, où il y aura autre chose; où l\u2019intellect y paresseux de notre continent soulèvera ses paupières d\u2019airain et répondra enfin à l\u2019attente du monde par quelque chose de meilleur que le déploiement d\u2019un talent mécanique.Notre époque de dépendance, notre long apprentissage du savoir des autres pays tire à sa fin.Les millions de gens qui, autour de nous, font irruption dans la vie, ne sauraient toujours être nourris des restes fletris des moissons étrangères.Des événements ont lieu, des actes sont accomplis, qui doivent être chantés, qui chanteront d\u2019eux-mêmes.Qui peut douter que la poésie revivra et nous conduira à un âge nouveau, \u2014 comme, annoncent les astronomes, l\u2019étoile de la constellation de la Harpe, qui brille maintenant à notre zénith, sera un jour, et pour mille ans, l\u2019étoile polaire? C\u2019est avec cet espoir que j'accepte le sujet que non seulement l\u2019usage, mais la nature de notre association semblent prescrire en ce jour \u2014 I'INTELLECTUEL AMERICAIN.Chaque année, nous venons lire ici un autre chapitre de sa biographie.Demandons-nous quelle lumière les temps nouveaux et les nouveaux évé- nements ont jetée sur son tempérament et ses espoirs.Il est une de ces fables qui, venues d\u2019une antiquité obscure, contiennent une sagesse inattendue, et selon laquelle, au commencement du monde, les dieux auraient divisé l'Homme en hommes pour qu\u2019il se tirât mieux d\u2019affaire; tout comme la main fut divisée en doigts pour mieux accomplir son dessein.Cette vieille fable englobe une doctrine toujours nouvelie et sublime selon laquelle il existe Un Homme \u2014 présent à tous les hommes particuliers seulement en partie ou par l\u2019entremise d\u2019une seule faculté \u2014 et selon laquelle il faut considérer |a société dans son ensemble pour trouver tout l\u2019homme.L'homme n\u2019est ni fermier, ni professeur, ni ingénieur, mais tout cela à la fois.L\u2019homme est prêtre, et intellectuel, et homme d\u2019État, et producteur, et soldat.Dans l\u2019état de division ou état social, ces fonctions sont morcelées et réparties entre les individus, et chacun vise à accomplir sa part du travail commun tandis que chacun des autres fait la sienne.Selon cette fable, l\u2019individu, pour être maître de lui-même, doit parfois délaisser son propre travail pour embrasser tous les autres ouvriers.Mais, hélas, cette unité originelle, cette fontaine de pouvoir a tellement été répartie parmi les multitudes, a été subdivisée et distribuée en de si petites parcelles qu\u2019elle est répandue en gouttes qui ne peuvent être recueillies.La société est cet état dans lequel les membres ont été amputés du tronc et se pavanent comme autant de monstres ambulants, \u2014 un bon doigt, un cou, un estomac, un coude, mais jamais un homme.rage Ainsi l\u2019homme se trouve-t-il métamorphosé en une chose, en maintes choses.Le planteur, qui est l'Homme envoyé aux champs pour y amasser de la nourriture, est rarement encouragé par quelque idée de la véritable dignité de son ministère; il voit son boisseau et sa charrette, et rien au-delà, et décline au point de devenir fermier au lieu d\u2019être l\u2019Homme sur la ferme.Rarement le commerçant accorde-t-il une valeur idéale à son travail; il est plutôt harassé par la routine de son métier, et son âme est soumise aux dollars.Le prêtre devient une formule; l'avocat, un recueil de lois; le mécanicien, une machine; le marin, un cordage du navire.Les fonctions étant ainsi réparties, l\u2019intellectuel est le délégué de l\u2019intellect.Dans le juste ordre des choses, il serait l'Homme pensant.Dans l\u2019ordre dégénéré, quand il est victime de la société, il tend à devenir un simple penseur ou, pis encore, le perroquet de la pensée d'autrui.Dans cette vision de lui en tant qu\u2019Homme pensant se trouve contenue la théorie de sa mission.C\u2019est lui que, placide ou avertisseuse, la Nature appelle, lui que le passé instruit, lui que l\u2019avenirinvite.En vérité, chaque homme n'est-il pas un élève, et toutes choses n\u2019existent-elles pas en vue de l\u2019instruire?Et, enfin, le véritable intellectuel n\u2019est-il pas le seul véritable maître?Mais, disait l\u2019ancien oracle, «chaque chose a deux manches; prends garde de te tromper».Dans la vie, trop souvent, l\u2019intellectuel s'égare avec l\u2019humanité et le paie de son privilège.Observons-le dans son école et considérons-le en examinant les principales influences qu\u2019il subit.|.Dans le temps et par ordre d'importance, la première des influences qui s\u2019exercent sur l\u2019esprit est celle de la nature.Chaque jour, le soleil; et, après son coucher, la Nuit et ses étoiles.Toujours, le vent souffle; tou- ST is vi RER HEARN jours, l\u2019herbe croît.Chaque jour, des hommes et des femmes en relation avec cette nature, a la fois témoins et parties de cette nature.L\u2019intellectuel est, de tous les hommes, celui que ce spectacle retient le plus.Il doit en fixer la valeur dans son esprit.Qu\u2019est la nature pour lui?I! n\u2019y a jamais de commencement, il n\u2019y a jamais de fin à l\u2019inexplicable continuité de cette toile tissée par Dieu; toujours, elle est un pouvoir circulaire qui revient en lui- même.Encela elle ressemble à son propre esprit, dont il ne peut jamais découvrir le commencement ni la fin, \u2014 si entier, si illimité.Aussi loin que brillent ses splendeurs, système sur système fusant comme des rayons, vers le haut, vers le bas, sans centre ni circonférence, \u2014 dans la masse et dans la particule, la Nature se presse de rendre compte d\u2019elle-même à l\u2019esprit.La classification commence.Pour le jeune esprit, chaque chose est distincte, se suffit à elle-même.Bientôt il découvre comment relier deux choses et voit en elles une seule nature; puis trois, puis trois mille; et ainsi, tyrannisé par son propre instinct unificateur, il continue de lier les choses, réduisant les anomalies, découvrant que sous le sol courent des racines qui unissent les choses contraires et éloignées pour les faire fleurir sur une méme tige.Il apprend alors que, depuis l\u2019aube de l\u2019histoire, il y a accumulation et classification constantes de faits.Mais qu\u2019est-ce que classifier, sinon percevoir que ces objets ne sont pas chaotiques, ne sont pas étrangers, mais ont une loi qui est aussi la loi de l\u2019intelligence humaine?L\u2019astronome découvre que la géométrie, pure abstraction de cette intelligence, est la mesure du mouvement des planétes.Le chimiste trouve des proportions et une méthode intelligible dans toute la matière; et la science n\u2019est rien d\u2019autre que la découverte de ce qui est analogue, identique, dans les parties les plus éloignées.L\u2019ame ambitieuse s\u2019assied devant chaque fait réfractaire; elle ramène l\u2019un après l\u2019autre, à leur 10 classe et à leur loi, tous les nouveaux pouvoirs, toutes les constitutions étrangères, et continue toujours afin d\u2019animer, pénétrante, la dernière fibre de l\u2019organisation, les limites de la nature.Ainsi lui est-il suggéré, à cet écolier qui se tient sous le dôme arqué du jour, que lui et cela sont issus d\u2019une même racine; l\u2019un est feuille et l\u2019autre, fleur; relation, sympathie courent dans chaque veine.Et qu'est cette racine?N\u2019est-elle pas l\u2019âme de son âme?Une pensée trop audacieuse.Un rêve trop fou.Pourtant, quand cette lumière spirituelle aura révélé la loi de natures plus terrestres, quand l\u2019écolier aura appris à vénérer l\u2019âme et à voir que la philosophie naturelle, dans son état présent, n\u2019est que l\u2019ensemble des premiers tâtonnements de la main de ce géant qu\u2019est l\u2019âme, il espérera une connaissance toujours plus grande parce qu\u2019elle est source de création.Il verra que la nature est la contrepartie de l\u2019âme et qu\u2019elle lui répond en tous points.L'une est le sceau, l\u2019autre est l\u2019empreinte.Sa beauté est la beauté de son propre esprit.Ses lois sont les lois de son propre esprit.Alors la nature devient à ses yeux |a mesure de ses propres réalisations.Plus il est ignorant de la nature, moins il est maître de son propre esprit.Et, finalement, le précepte ancien, «Connais-toi toi-même», et le précepte moderne, «Étudie la nature», deviennent une seule et même maxime.Il.La deuxième des grandes influences qui forgent la pensée de l\u2019intellectuel est l\u2019esprit du Passé, \u2014 qu\u2019il soit gravé dans la littérature, dans l\u2019art ou dans les institutions.Les livres sont la meilleure source d\u2019influence du passe, et peut-étre parviendrons-nous a la vérité, \u2014 estimerons-nous plus convenablement cette influence \u2014 en ne considérant que leur valeur.La théorie des livres est noble.L\u2019intellectuel des premiers âges accueillit en lui le monde environnant; le 11 rumina; le réorganisa selon son propre esprit et l\u2019exprima de nouveau.|! était venu en lui sous forme de vie; il sortit de lui sous forme de vérité.Il était venu à lui sous forme d\u2019actes éphémères; il sortit de lui sous forme de pensées immortelles.|| était venu à lui sous forme d\u2019occupations; il sortit de lui sous forme de poèmes.Il était un fait brut; maintenant, il est une pensée vive.|| peut faire halte, il peut se mouvoir.Maintenant il dure, maintenant il vole, maintenant il inspire.La profondeur de l\u2019esprit humain dont il est issu détermine exactement la portée de son essor, la durée de son chant.Ou, pourrais-je dire, cela dépend du degré auquel est parvenu le processus de transmutation de la vie en vérité.Plus la distillation est complète, plus le produit sera pur et impérissable.Mais aucune distillation n\u2019est vraiment parfaite.Tout comme aucune pompe aspirante ne peut par quelque moyen faire complètement le vide, aucun artiste ne peut entièrement exclure le conventionnel, le local, le périssable de son livre, ni écrire un livre de pensée pure qui parlera autant, en tous points, à une postérité lointaine qu\u2019aux contemporains, ou plutôt à l\u2019époque suivante.Chaque époque, constate-t-on, doit écrire ses propres livres; ou plutôt, chaque génération pour la suivante.Les livres plus anciens ne conviendront pas.Pourtant, il se produit dès lors une grave méprise.Le caractère sacré qui s'attache à l\u2019acte de création, à l\u2019acte de pensée, est reporté sur le produit.On sentait que le poète, en chantant, était un homme divin: le chant est donc divin lui aussi.L\u2019écrivain était un esprit sage et juste: désormais on établit que le livre est parfait; comme l\u2019amour du héros se corrompt pour devenir culte de la statue.Aussitôt le livre devient nocif: le guide est un tyran.L'esprit paresseux et perverti de la multitude, lent à s'ouvrir aux incursions de la Raison, 12 une fois qu\u2019il s\u2019y est ouvert, une fois qu\u2019il a accueilli le livre, s\u2019en empare et proteste si on le discrédite.On construit des collèges dessus.Des penseurs, et non l'Homme pensant, écrivent des livres à son sujet; c\u2019est- à-dire des hommes de talent qui prennent un mauvais départ, qui s'appuient sur des dogmes acceptés, et non sur leur propre vision des principes.Des jeunes gens soumis grandissent dans les bibliothèques, croyant qu\u2019il est de leur devoir d\u2019accepter les opinions que Cicé- ron, que Locke, que Bacon ont émises; oubliant que A Cicéron, Locke et Bacon n\u2019étaient que des jeunes gens ji dans des bibliothèques quand ils ont écrit ces livres.Ainsi, au lieu de l'Homme pensant, nous avons le rat de bibliothèque; la classe liseuse qui valorise les livres pour eux-mêmes, non pas parce qu\u2019ils sont liés à Ei la nature et à la constitution humaine, mais comme s'ils RE formaient une espèce de Tiers Etat à côté du monde et E de l'âme; les restaurateurs de recueils, les correcteurs, Giles bibliomaniaques de tout acabit.id Bien employés, les livres sont les meilleures des E choses; mal employés, ils sont parmi les pires.Mais | quelle est la bonne façon de s\u2019en servir?Quelle est la fin que tous les moyens devraient concourir à réaliser?Ils ne servent à rien d\u2019autre qu\u2019à inspirer.J\u2019aimerais mieux ne jamais voir un livre que d\u2019être projeté par son attraction hors de mon orbite et transformé en satellite plutôt qu\u2019en système.L\u2019unique chose valable du monde est l\u2019âme active.Cela, chacun y a droit; chacun la possède en lui, bien que chez la plupart des hommes elle soit entravée et ne soit pas encore née.L\u2019ame active voit la vérité absolue et exprime la vérité, ou crée.Alors elle est génie; non pas le privilège de tel ou tel favori, mais la propriété légitime de chaque homme.Par essence, elle est progressiste.Les livres, les collèges, les écoles d\u2019art, les institutions de toutes sortes s\u2019arrétent à quel- 13 \u2014 que message passé du génie.Cela est bon, disent-ils, \u2014 tenons-nous-en à cela.Ils croient m'avoir compris.Ils regardent derrière et non devant: les yeux de l\u2019homme se trouvent à l\u2019avant de sa tête, et non derrière: l\u2019homme espère: le génie crée.Quelque talent qu\u2019il possède, si l\u2019homme ne crée pas, la pure émanation de la Divinité n\u2019est pas sienne; \u2014 il peut y avoir des cendres et de la fumée, mais il n\u2019y a pas encore de flamme.Il existe des manières créatrices, il existe des actes créateurs et des mots créateurs; c\u2019est-à-dire des manières, des actes, des mots qui ne renvoient à aucune coutume et à aucune autorité, mais qui surgissent spontanément du sens du bien et du beau que possède en propre l\u2019esprit.Si, par contre, au lieu qu\u2019elle soit sa propre voyante, l\u2019âme reçoit sa vérité d\u2019un autre esprit, fût-ce en des torrents de lumière, sans périodes de solitude, de recherche intérieure et de rétablissement, cela lui sera fatal.Le génie qui influence trop est toujours un assez grand ennemi du génie.La littérature de toutes les nations en témoigne.Les poètes dramatiques d\u2019Angleterre shakespearisent maintenant depuis deux cents ans.Ily a sans doute une bonne manière de lire, et nous devons nous y plier rigoureusement.L'Homme pensant ne doit pas être asservi à ses instruments.Les livres sont faits pour les moments d\u2019oisiveté de l\u2019intellectuel.Quand il peut lire Dieu directement, l\u2019heure est trop précieuse pour être gaspillée à lire les transcriptions que d\u2019autres ont faites de leurs lectures.Mais quand, par intervalles, l\u2019obscurité survient, et elle survient toujours, \u2014 quand le soleil est caché et que les étoiles dérobent leur lumière, \u2014 les lanternes qu\u2019ont allumées leurs rayons peuvent de nouveau guider nos pas vers l'Est, lieu de l\u2019aube.Alors, nous écoutons, pour pouvoir parler.Comme dit le proverbe arabe, «le figuier qui donne sur un figuier devient fécond».14 Elle est remarquable, la sorte de plaisir que nous retirons des meilleurs livres: comme si la nature qui les a écrits était aussi celle qui les lit.Nous lisons les vers de quelque grand poète anglais, de Chaucer, de Marvell, de Dryden, avec la joie la plus moderne, \u2014 je veux dire avec un plaisir qui provient en grande partie de ce que leurs vers font abstraction de tout temps.Une certaine crainte respectueuse se mêle à ma joie lorsque je découvre que ce poète, qui vivait autrefois, il y a deux ou trois cents ans, dit ce que je ressens dans mon âme, ce que j'aurais pu moi-même penser et dire.Mais pour que soit ainsi prouvée la doctrine philosophique de l\u2019identité de tous les esprits, nous devons supposer quelque harmonie préétablie, quelque vision des âmes futures et quelque préparation de réserves pour leurs besoins à venir, comme on observe que les insectes accumulent de la nourriture avant leur mort pour les jeunes larves qu\u2019ils ne verront jamais.Je n'aime pas assez les systèmes, je n\u2019accorde pas assez d'importance aux instincts pour être poussé à sous-estimer le Livre.Nous savons tous que, comme le corps humain peut être nourri de n\u2019importe quel aliment, fût-ce de l\u2019herbe bouillie ou du bouillon de chaussures, l'intelligence humaine peut être alimentée par n'importe quelle connaissance.Et il s\u2019est trouvé des hommes illustres et héroïques qui ont tiré presque tout leur savoir de la page imprimée.Je dirais seulement qu'il faut une tête solide pour supporter ce régime.II faut être inventeur pour bien lire.Comme dit le proverbe, «celui qui veut rapporter chez lui les richesses des Indes doit transporter ces richesses hors des Indes».Il existe donc une lecture créatrice aussi bien qu\u2019une écriture créatrice.Quand l\u2019esprit est fortifié par le labeur et l\u2019invention, la page de n'importe quel livre s\u2019éclaire d\u2019allusions multiples.Chaque phrase est doublement significative, et notre auteur rend un sens aussi vaste que le 15 monde.Nous voyons alors, \u2014 ce qui est toujours vrai, \u2014 que, tout comme l'heure de vision qui éclaire les journées et les mois pénibles du prophète est rare et courte, le compte rendu de cette heure ne forme peut-être que la plus petite partie de son livre.Celui qui a du discernement ne lira, dans son Platon ou son Shakespeare, que cette petite partie, \u2014 que les authentiques paroles de l\u2019oracle; \u2014 et rejettera tout le reste, même si c\u2019est chaque fois du Platon ou du Shakespeare qu\u2019il rejette.Bien sûr, le sage doit s\u2019astreindre à une certaine quantité de lecture.L'histoire et les sciences exactes ne s\u2019apprennent qu\u2019au prix d\u2019une laborieuse lecture.De même, les collèges sont indispensables en ceci qu\u2019ils enseignent des éléments.Mais ils ne peuvent remplir pour nous un grand office que s\u2019ils ne visent pas la répétition, mais la création; que s\u2019ilsramènent des lointains, dans leurs salles hospitalières, tous les rayons des divers génies et, par leurs feux concentrés, embrasent les cœurs de la jeunesse.La pensée et la connaissance sont de nature telle que l\u2019apparat et la prétention ne leur servent de rien.Les toges, les donations, fussent-elles affectées à la construction de villes dorées, ne peuvent jamais valoir autant que la plus petite phrase, la plus petite syllabe intelligentes.Oublions cela, et nos collée- ges américains perdront de leur importance publique tout en s\u2019enrichissant chaque année.IN.Il circule dans le monde une idée selon laquelle l\u2019intellectuel est nécessairement un reclus, un valétudinaire, \u2014 aussi inapte au travail manuel ou aux charges publiques qu\u2019un canif l\u2019est à remplir l\u2019office d\u2019une hache.Ceux que l\u2019on appelle les «hommes pratiques» se moquent des hommes spéculatifs comme si, parce qu'ils spéculent ou voient, ils ne pouvaient rien faire.J'ai entendu dire que l\u2019on s\u2019adresse aux membres du clergé, \u2014 qui sont toujours, plus universellement que 16 toute autre classe, les intellectuels de leur époque, \u2014 comme à des femmes; qu\u2019ils ne comprennent pas la conversation rude, spontanée des hommes, mais seulement un discours affecté et dilué.Souvent, ils sont virtuellement privés du droit de vote; et il se trouve vraiment des gens qui prônent pour eux le célibat.Tout aussi vrai que ce soit des classes studieuses, ce n\u2019est ni juste ni sage.L'action est, chez l\u2019intellectuel, subordonnée, mais elle est essentielle.Sans elle, il n\u2019est pas encore un homme.Sans elle, la pensée ne peut jamais mûrir jusqu\u2019à devenir vérité.Tant que le monde se tient devant notre œil comme un nuage de beauté, nous ne pouvons pas en voir la beauté.L'inaction est lâcheté, mais on ne saurait être intellectuel sans avoir l\u2019esprit héroïque.L'action est le préambule de la pensée, la transition par laquelle elle passe de l\u2019inconscient au conscient.Je ne sais que dans la mesure où j\u2019ai vécu.Instantanément nous savons, par les mots qu\u2019il prononce, qui a vécu et qui n\u2019a pas vécu.Le monde, \u2014 cette ombre de l\u2019âÂme, cet autre moi, \u2014 s'étend, vaste, aux alentours.Ses attractions sont les clefs qui ouvrent mes pensées et me révèlent à moi- même.Je me lance avidement dans ce tumulte.Je saisis les mains de ceux qui sont près de moi et prends ma place dans la ronde pour souffrir et pour travailler, guidé parun instinct qui me dit qu\u2019ainsi, l\u2019abîme muet me révélera quelque chose.J\u2019en perce l\u2019ordre; je dissipe la peur qu'il inspire; je l\u2019ordonne à l\u2019intérieur du circuit de ma vie qui s'étend.La part du monde sauvage que j'ai conquise, où j'ai planté, ou bien l\u2019étendue de mon être, de mon domaine, dépend de la quantité de vie que je connais par expérience.Je ne vois pas comment quiconque, pour préserver ses nerfs et sa sieste, peut se permettre d\u2019éviter une action à laquelle il pourrait participer.Elle représente des perles et des rubis pour son discours.Le travail ingrat, la calamité, l\u2019exaspération, le 17 besoin enseignent l\u2019éloquence et la sagesse.Le véritable intellectuel voit d\u2019un mauvais œil, comme une perte de pouvoir, chacune des occasions d\u2019agir qu\u2019il a laissé passer.Elle est la matière première avec laquelle l\u2019intellect moule ses splendides produits.C\u2019est un processus étrange, aussi, que celui qui convertit l\u2019expérience en pensée, comme la feuille du mûrier est convertie en satin.La manufacture tourne à toute heure.Nous pouvons aujourd\u2019hui observer calmement, comme de belles images, les actions et les événements de notre enfance et de notre jeunesse.Il n\u2019en va pas de même de nos actions récentes, \u2014 des affaires qui nous occupent en ce moment.Sur elles, nous sommes assez incapables de spéculer.Nos affections y circulent encore.Nous ne le savons pas et nous ne les sentons pas davantage que nous ne sentons le pied, ou la main, ou le cerveau de notre corps.L'acte nouveau fait encore partie de la vie, \u2014 demeure un temps immergé dans notre vie inconsciente.Mais au moment de la contemplation, il se détache de la vie comme un fruit mûr pour devenir une pensée de l\u2019esprit.Aussitôt il est élevé, transfiguré; le corruptible est devenu incorruptible.Dès lors, si bas que soient son origine et son voisinage, c\u2019est un objet de beauté.Remarquez aussi l'impossibilité dans laquelle nous sommes d\u2019en hâter l\u2019éclosion.À l\u2019état larvaire, il ne peut voler, il ne peut briller, il n\u2019est qu\u2019une larve terne.Mais soudain, à notre insu, cette même chose déploie de belles ailes, et la voilà ange de sagesse.Ainsi n\u2019y a-t-il aucun fait, aucun événement, dans notre histoire personnelle, qui, tôt ou tard, ne perdra pas sa forme adhérente, inerte, et ne nous étonnera pas en s\u2019élevant de notre corps pour s\u2019élancer vers l\u2019empyrée.Le berceau et la prime enfance, l\u2019école et le terrain de jeux, la peur des petits garçons, des chiens et de la férule, l\u2019amour des petites filles et des fruits sauvages, et nombre d\u2019autres faits qui emplissaient jadis tout 18 le ciel, sont déjà disparus; l\u2019ami et le parent, la profession et le parti, la ville et la campagne, la nation et le monde, doivent aussi s'élever et chanter.Bien sûr, celui qui a mis toute sa force dans des actions appropriées reçoit la plus riche part de sagesse.Je ne me couperai pas de la sphère de l\u2019action pour transplanter un chêne dans un pot à fleur où il aura faim et languira; je ne compterai pas non plus sur le rendement de quelque faculté unique et n\u2019épuiserai pas une seule veine de pensée, à peu près comme ces Savoyards qui, subsistant en sculptant des bergers, des bergères et des fumeurs hollandais pour toute l\u2019Europe, allèrent un jour dans la montagne pour y amasser des réserves et découvrirent qu\u2019ils avaient réduit en copeaux le dernier de leurs pins.Nous avons un grand nombre de ces auteurs qui, à court d\u2019inspiration mais mus par une louable prudence, s\u2019embarquent pour la Grèce ou la Palestine, suivent le trappeur dans la prairie ou rôdent dans Alger pour se refaire des réserves vendables.Ne serait-ce que pour acquérir du vocabulaire, l\u2019intellectuel devrait être avide d\u2019action.La vie est notre dictionnaire.C\u2019est bien employer ses années que de se consacrer aux travaux des champs; d\u2019aller a la ville; d\u2019apprendre a connaitre de l\u2019intérieur les métiers et les manufactures; d\u2019avoir de francs rapports avec nombre d\u2019hommes et de femmes; de faire de la science et de l\u2019art; à la seule fin de maîtriser par I'intermédiaire de tous ces faits un langage qui illustrera nos perceptions et leur donnera corps.J'apprends immédiatement de quiconque combien il a déjà vécu par la pauvreté ou la splendeur de ses paroles.La vie se tient derrière nous comme la carrière d\u2019où nous tirons les tuiles et les chaperons nécessaires à la maçonnerie d\u2019aujourd\u2019hui.C\u2019est ainsi qu\u2019il faut apprendre la grammaire.Les collè- 19 ges et les livres ne font que copier le langage que le champ et le chantier ont fabriqué.Mais en définitive, la valeur de l\u2019action, comme celle des livres, provient de ce qu\u2019elle est une ressource.Le grand principe naturel de l\u2019Ondulation, qui se manifeste dans l\u2019inspiration et l\u2019expiration du souffle; dans le désir et la satiété; dans le jusant et le reflux de la mer; dans le jour et la nuit; dans la chaleur et le froid: et, plus profondément encore, dans chaque atome et chaque fluide, nous le connaissons sous le nom de Polarité, \u2014 ces «mouvements de transmission et de réflexion», selon les mots de Newton \u2014 sont la loi de la nature parce qu'ils sont la loi de l\u2019esprit.Tantôt l\u2019esprit pense, tantôt il agit, et chaque mouvement reproduit l\u2019autre.Quand l\u2019artiste a épuisé ses matériaux, quand son imagination ne peint plus, quand il n\u2019appréhende plus les pensées et que les livres sont un ennui, \u2014 il lui reste toujours la ressource de vivre.Le tempérament est supérieur à l\u2019intellect.Penser est la fonction.Mais c\u2019est dans la vie que cette fonction prend sa source.Celui qui a une grande âme aura autant la force de vivre que de penser.Lui manque-t-il un organe, un médium pour communiquer ses vérités?Il peut encore s'appuyer sur cette force élémentaire qui consiste à les vivre.Voilà un acte total.Penser est un acte partiel.Que la grandeur de la justice brille dans ses affaires.Que la beauté de l\u2019affection égaie son toit modeste.Ceux qui, «loin de la renommée», habitent et agissent avec lui sentiront mieux la force de sa constitution dans les actions et les scènes quotidiennes qu\u2019ils ne pourraient la mesurer devant une exhibition publique organisée.Le temps lui apprendra que l\u2019intellectuel ne perd aucune des heures pendant lesquelles l\u2019homme vit.C\u2019est là, à l\u2019écart de l\u2019influence, qu\u2019il déploie le germe sacré de son instinct.Ce qui se perd en 20 décorum se gagne en force.Le géant serviable qui vient détruire l\u2019ancien et bâtir le nouveau ne surgit pas chez ceux sur qui les systèmes d\u2019éducation ont épuisé leur culture, mais de la nature vierge et sauvage; de chez les terribles Druides et Berserkers* sortent enfin Alfred et Shakespeare.C\u2019est donc avec joie que j'entends tout ce que l\u2019on commence à dire de la dignité et de la nécessité du travail pour chaque citoyen.ll y a encore de la vertu à manier la houe et la bêche, tant pour des mains instruites que pour des non instruites.Et le travail est partout le bienvenu; toujours nous sommes invités à travailler; seule cette restriction doit être observée, \u2014 l\u2019hommene doit pas, au nom d\u2019une activité plus vaste, sacrifier quelque opinion que ce soit aux modes d\u2019action et aux jugements populaires.J'ai parlé de l\u2019éducation que donnent à l\u2019intellectuel la nature, les livres et l\u2019action.Il reste quelque chose à dire de ses devoirs.Ils sont ceux qui conviennent à l/\u2019Homme pensant.lls peuvent tous être englobés par la confiance en soi.La mission de l\u2019intellectuel est d'encourager, d\u2019élever et de guider les hommes en leur montrant les faits parmi les apparences.|| accomplit cette tâche lente, sans honneur et sans rémunération, qu\u2019est l\u2019observation.Flamstead et Herschel, dans leurs observatoires vitrés, peuvent cataloguer les étoiles sous le regard admiratif de tous; les résultats étant splendides et utiles, l\u2019honneur leur est assuré.Mais celui qui, dans son observatoire privé, catalogue les étoiles obscures et nébuleuses de l\u2019esprit humain, que personne n\u2019a jamais envisa- 3.Guerriers des légendes scandinaves.Ce mot signifie maintenant «fou furieux».(N.D.T.) 21 gées ainsi, \u2014 veille pendant des jours et des mois, pour ne recueillir parfois que quelques faits; corrige encore et encore ses vieux relevés; \u2014 doit renoncer à l\u2019exhibition et à la gloire immédiate.Pendant sa longue période de préparation, il doit souvent trahir son ignorance des arts populaires et son incompétence en ce domaine, s\u2019attirant ainsi le dédain des connaisseurs qui le poussent de l'épaule.Longtemps, il doit bégayer; souvent, renoncer aux vivants pour côtoyer les morts.Pis encore, il doit accepter \u2014 combien souvent! \u2014 la pauvreté et la solitude.Au lieu d'emprunter cette voie agréable et facile qui consiste à suivre les sentiers battus, à accepter les modes, l\u2019éducation, la religion de la société, il s'impose le fardeau de tracer son propre chemin et, bien sûr, de supporter le sentiment de culpabilité, la défaillance du cœur, l\u2019incertitude et les fréquentes pertes de temps qui obstruent, telles des orties et des vignes enchevêtrées, la route de celui qui se fie à lui-même et est son propre guide; et la situation d\u2019hostilité virtuelle dans laquelle il semble se trouver par rapport à la société, et particulièrement la société instruite.En échange de toutes ces pertes et de toutes ces moqueries, quel résultat?! trouvera sa consolation en exerçant les plus hautes fonctions de la nature humaine.Il est celui qui s'élève au-dessus des considérations personnelles, qui respire des pensées publiques et illustres et qui en vit.I! est l\u2019œil du monde.Il est le cœur du monde.Il doit résister à la prospérité vulgaire qui dégénère toujours en barbarie en préservant et communiquant les sentiments héroïques, les biographies nobles, les vers mélodieux et les conclusions de l\u2019histoire.Tous les oracles que le coeur humain, dans toutes les situations d\u2019urgence, dans toutes les heures solennelles, aprononcés a titre de commentaire sur le monde des actions, \u2014 il les recueillera et les exprimera.Et quel que soit le nouveau verdict que la Raison, de son siége 22 inviolable, rend sur les hommes et les événements éphémères d\u2019aujourd\u2019hui, \u2014 il l\u2019entendra et le promulguera.Ces fonctions étant les siennes, il convient qu\u2019il ait toute confiance en lui-même et ne cède jamais au cri populaire.Lui, et lui seul, connaît le monde.Le monde de l'instant n\u2019est que simple apparence.La moitié de l'humanité porte aux nues quelque grand code de propriété, quelque gouvernement fétiche, quelque négoce passager, quelque guerre ou quelque homme, tandis que l\u2019autre moitié les dénigre, comme si tout dépendait de cette adoration ou de ce dénigrement particuliers.Il y a fort à parier que toute la question ne vaut pas la plus pauvre des pensées que l\u2019intellectuel a perdues en écoutant la controverse.Qu\u2019il ne cesse pas de croire qu\u2019une pétoire est une pétoire, même si les anciens et les honorables de la terre affirment que sa détonation annonce le Jugement dernier.Dans le silence, dans la constance, dans l\u2019abstraction rigoureuse, qu\u2019il s\u2019appuie sur lui-même; ajoute l\u2019observation à l\u2019observation, patient devant la négligence, patient devant le reproche, et attende son heure, \u2014 heureux s\u2019il peut se dire, à lui seul, qu\u2019il aeuen ce jour une vision véritable.La réussite marche surles pas de la droiture.Car il est sûr, l\u2019instinct qui le pousse à dire à son frère ce qu\u2019il pense.|! apprend alors qu\u2019en pénétrant les secrets de son propre esprit, il a pénétré les secrets de tous les esprits.Il apprend que celui qui a maîtrisé une loi dans ses pensées personnelles est dans cette mesure maître de tous les hommes dont il parle la langue et de tous ceux qui parlent une langue dans laquelle la sienne peut être traduite.Le poète qui, dans une solitude complète, s\u2019est remémoré ses pensées spontanées et en a pris note, a pris note, constate-t-on, de ce que les hommes des villes populeuses trouvent vrai pour eux aussi.L\u2019orateur doute d\u2019abord de l\u2019à-propos de ses franches confes- 23 sions et est mal à l\u2019aise de ne pas suffisamment connaître ceux auxquels il s'adresse, puis il s'aperçoit qu\u2019il est le complément de ses auditeurs \u2014 qui boivent ses paroles parce qu\u2019il réalise pour eux leur propre nature; plus il plonge profondément dans son pressentiment le plus personnel, le plus secret, plus il découvre, étonné, qu\u2019il n\u2019y a rien de plus acceptable, de plus public, de plus universellement vrai.Les gens s\u2019en émerveillent; la meilleure part de chaque homme ressent: C\u2019est ma musique, c\u2019est moi.La confiance en soi englobe toutes les vertus.L\u2019intellectuel doit être libre, \u2014 libre et courageux.Libre même devant la définition de la liberté, «sans aucune entrave qui ne provient pas de sa propre constitution».Courageux; car la peur est une chose que l\u2019intellectuel, de par sa fonction même, laisse derrière lui.La peur provient toujours de l'ignorance.C\u2019est une honte pour lui de voir que sa tranquillité, en des temps de danger, repose sur la présomption que, comme les femmes et les enfants, il appartient à une classe protégée; ou de chercher une paix temporaire en détournant ses pensées de la politique ou des questions irrésolues, en cachant sa tête tel une autruche dans les buissons fleuris, en jetant un coup d\u2019œil dans les microscopes et en tournant des rimes, comme un petit garçon qui siffle pour s\u2019encourager.De cette façon, le danger est encore un danger; de cette façon, la peur est plus grande encore.Comme un homme, qu\u2019il se retourne et regarde le danger en face.Qu\u2019il le regarde droit dans les yeux et cherche sa nature, inspecte son origine, \u2014 voie le petit de ce lion, \u2014 qui est tapi pas bien loin derrière; il trouvera alors en lui-même une parfaite compréhension de sa nature et de son ampleur; il aura réuni ses mains de l\u2019autre côté et pourra dès lors le défier et passer, victorieux, son chemin.Le monde appartient à celui qui voit au-delà de la prétention du danger.La surdité, la cou- 24 tume aux yeux de pierre, l\u2019erreur grossière que vous apercevez, tout cela ne subsiste que parce qu\u2019on le tolère, parce que vous le tolérez.Voyez que c\u2019est un mensonge, et déjà vous lui aurez rendu son coup fatal.Oui, nous sommes les couards, \u2014 les sans foi.C\u2019est une idée pernicieuse que celle qui dit que nous sommes venus tard dans la nature; que le monde était achevé depuis longtemps.Tout comme le monde était plastique et fluide entre les mains de Dieu, il le demeure dans la mesure où nous y apportons des attributs divins.Pour l\u2019ignorance et le péché, il est un silex.l!s s\u2019y adaptent comme ils ie peuvent; mais dans la mesure où un homme a en lui quelque chose de divin, le firmament coule devant lui, se laisse marquer de son sceau, emprunte la forme qu\u2019il lui donne.Est grand non pas celui qui peut modifier la matière, mais celui qui peut modifier mon état d\u2019esprit.Is sont les rois du monde, ceux qui donnent la couleur de leur pensée présente à toute la nature et à tout l\u2019art et persuadent les hommes, par la joyeuse sérénité avec laquelle ils portent la matière, que la chose qu\u2019ils font est la pomme que les âges ont désiré cueillir, mûre enfin, invitant les nations à la récolte.Le grand homme fait la grande chose.Là où s\u2019assied Macdonald\u201c se trouve la place du maître.Linné fait de la botanique la plus captivante des études et la conquiert sur le fermier et la cueilleuse de plantes; Davy fait de même avec la chimie; Cuvier, avec les fossiles.Le jour appartient toujours à celui qui y poursuit avec sérénité de grands desseins.Les estimations instables des hommes se pressent autour de celui dont l\u2019esprit est empli d\u2019une vérité, comme les vagues amoncelées de l\u2019Atlantique suivent la lune.La raison de cette confiance en soi est si profonde qu'aucune sonde ne peut l\u2019atteindre, \u2014 si obscure 4.Chef d\u2019un clan écossais.(N.D.T.) 25 qu\u2019aucune lumière ne peut l\u2019éclairer.|| se peut que je 2 n\u2019emporte pas l\u2019adhésion de mon auditoire en énonçant gE ma conviction personnelle.Mais j'ai déjà révélé les assi- = ses de mon espoir en parlant de la doctrine selon laquelle l'homme est un.Je crois que l\u2019homme a été trompé; qu\u2019il s\u2019est trompé lui-même.|! a presque perdu A la lumière qui pourrait le conduire en arrière, jusqu\u2019à ses J: prérogatives.Les hommes sont devenus sans impor- : tance.Les hommes de l\u2019histoire, les hommes d\u2019aujour- d\u2019hui, sont des insectes, du frai, et on les appelle «la i masse», «le troupeau».Dans cent ans, dans mille ans, il i n\u2019y aura qu\u2019un ou deux hommes; c\u2019est-à-dire une ou E.deux approximations de ce que chaque homme devrait ii vraiment étre.Tous les autres verront dans le héros ou le poète leur propre être vert et cru, \u2014 mûri; oui, et |: seront satisfaits d\u2019étre moins afin que cela puisse ÿ atteindre sa pleine stature.Quel sublime et navrant 9 témoignage rend aux exigences de sa propre nature le PA pauvre membre du clan, le pauvre partisan qui se réjouit i de la gloire de son chef.Les pauvres et les faibles trouvent quelque compensation à leur immense capacité ii morale dans leur acquiescement a une infériorité politi- il que et sociale.Ils sont contents d\u2019être écartés comme des mouches du chemin d\u2019un illustre personnage afin que justice puisse être rendue par lui à cette commune nature que tous désirent avec infiniment d\u2019ardeur voir grandie et glorifiée.Ils se chauffent au soleil du grand homme et ont l\u2019impression que c\u2019est là leur propre élément.Ils enlévent la dignité de l\u2019homme de leur être piétiné et la placent sur les épaules d\u2019un héros, et ils péri- .ront pour donner une goutte de sang de plus afin que ce i: grand coeur batte, que ces muscles géants combattent i et conquièrent.Il vit pour nous, et nous vivons en lui.ORR - EE EEE Les hommes, tels qu\u2019ils sont, recherchent très naturellement l\u2019argent ou le pouvoir; et le pouvoir parce 26 A SO HIN HY H fi Hy he oR \"A i se fui qu'il est aussi bon que l\u2019argent, \u2014 «les gâteries du service», comme on dit.Et pourquoi pas?puisqu\u2019ils aspirent au plus élevé et que c\u2019est là, dans leurs rêves de somnambules, ce qui ieur semble le plus élevé.Eveillez- les et ils abandonneront le faux bien pour sauter vers le vrai, et laisseront les gouvernements aux commis et aux bureaux.Cette révolution viendra de la domestication graduelie de l\u2019idée de Culture.La principale entreprise du monde en vue de la splendeur, de l\u2019expansion, est la construction d\u2019un homme.Voici les matériaux, éparpillés sur le sol.La vie privée d\u2019un seul homme sera une monarchie plus illustre, plus terrible pour son ennemi, plus douce et sereine dans son influence sur son ami, que n'importe quel royaume de l\u2019histoire.Parce qu\u2019un homme, vu avec justesse, englobe les natures particulières de tous les hommes.Chaque philosophe, chaque barde, chaque acteur n\u2019a fait pour moi, tel un délégué, que ce que je peux faire un jour pour moi-même.Les livres auxquels nous avons déjà tenus plus qu\u2019à la prunelle de nos yeux, nous les avons passablement épuisés.Qu'est-ce à dire, sinon que nous sommes parvenus au point de vue que l\u2019esprit universel avait emprunté à travers les yeux de tel scribe; nous avons été cet homme, et nous avons passé notre chemin.Une à une, nous vidons toutes les citernes et, croissant davantage grâce à toutes ces réserves, nous avons faim d\u2019une nourriture meilleure et plus abondante.Il n\u2019existe pas, l\u2019homme qui pourrait nous nourrir toujours.L\u2019esprit humain ne peut être enchâssé dans une personne qui élèvera une barrière autour de cet empire illimité, illimitable.Il est un unique feu central qui, surgissant tantôt des lèvres de l\u2019Etna, éclaire les caps de la Sicile et, tantôt de la gorge du Vésuve, illumine les tours et les vignobles de Naples.Il est une unique lumière qui rayonne de mille étoiles.|| est une âme unique qui anime tous les hommes.27 Mais j'ai peut-être trop longuement parlé de l\u2019Intellectuel d\u2019une manière abstraite.Je ne tarderai pas davantage et passerai tout de suite à ce qui concerne plus particulièrement notre époque et notre pays.Traditionnellement, on estime qu\u2019il y a une différence entre les idées qui prédominent aux époques successives de l\u2019histoire et que des éléments marquent le génie de l\u2019âge classique, de l\u2019âge romantique et, maintenant, de l\u2019âge réflexif ou philosophique.Étant donné les considérations que j'ai énoncées sur l\u2019unicité ou l\u2019identité de l\u2019esprit qui habite tous les individus, je ne m'\u2019attarde guère sur ces différences.En fait, je crois que l\u2019individu traverse ces trois âges.Le petit garçon est un Grec; le jeune homme, un romantique; l\u2019adulte, un être de réflexion.Je ne nie pas, cependant, que l\u2019on puisse assez distinctement retracer une révolution dans l\u2019idée directrice.On se plaint que notre époque soit celle de l'Introversion.Faut-il voir là un mal?Nous sommes, semble-t- il, critiques; nous ne pouvons nous empêcher de tout bien considérer; nous ne pouvons rien goûter sans chercher à savoir en quoi consiste notre plaisir; nous sommes couverts d\u2019yeux; nous voyons avec nos pieds; notre temps est pénétré du malheur de Hamlet, \u2014 «C\u2019est ainsi que la réflexion fait de nous tous des pleutres, c\u2019est ainsi que le naturel éclat de la volonté prend les pales couleurs de la pensée®.» Est-ce si mauvais?La vision est la moins pitoyable des choses.Préférerions-nous être aveugles?5.Emerson cite seulement le dernier de ces trois vers («.sicklied o\u2019er with the pale cast of thought»), tirés de Hamlet, acte Ill, scène |.L\u2019allusion est transparente en anglais, mais non en français.Ces mots se trouvent à la fin de la tirade la plus célèbre de la pièce («To be or not to be.»).(N.D.T.) 28 Craindrions-nous de voir au-delà de la nature et de Dieu et de devoir boire la vérité jusqu\u2019à la lie?Je ne discerne dans le mécontentement de la classe des littérateurs qu'une simple manifestation du fait qu\u2019ils ne se sentent pas dans le même état d\u2019esprit que leurs pères et regrettent l\u2019état qui vient parce qu\u2019il n\u2019a pas été expérimenté: comme un petit garçon craint l\u2019eau avant d\u2019avoir appris qu\u2019il peut nager.S'il est une période durant laquelle on souhaiterait être né, n'est-ce pas l\u2019âge de la Révolution; ce moment où l\u2019ancien et le nouveau se côtoient et acceptent d\u2019être comparés; ce moment où les énergies de tous sont travaillées par la peur et l\u2019espoir; ce moment où les gloires historiques de l\u2019ère ancienne peuvent être compensées par les riches possibilités de la nouvelle?Ce temps, comme tous les temps, est très bon, à condition que nous sachions quoi en faire.C\u2019est avec une certaine joie que je discerne dans mes lectures les signes annonciateurs des jours à venir, qui filtrent déjà à travers la poésie et l\u2019art, la philosophie et la science, l\u2019Église et l\u2019État.Parmi ces signes, on peut compter le fait que le mouvement même qui a réalisé l\u2019élévation de ce que l\u2019on appelait la classe inférieure de l\u2019État a pris en littérature un aspect très marqué et aussi positif.Au lieu du sublime et du beau, c\u2019est le proche, le bas, le commun qui a été exploré et poétisé.Soudain, on découvre que ce qui avait été négligemment foulé aux pieds par ceux qui s\u2019attelaient et s\u2019approvisionnaient en vue de longs voyages dans des pays lointains est plus riche que toutes les contrées étrangères.La littérature des pauvres, les sentiments de l\u2019enfant, la philosophie de la rue, le sens de la vie domestique sont les sujets du jour.Un grand pas a été fait.Quand les extrémités deviennent actives, quand les courants chauds de la vie pénètrent jusque dans les mains et les pieds, c\u2019est signe \u2014 n\u2019est- 29 ce pas?\u2014 d'une vigueur nouvelle.Je ne demande pas le grand, le lointain, le romantique; ce qui se passe en lta- lie ou en Arabie; ce qu\u2019est l\u2019art grec ou l\u2019art du trouvère provençal; j'embrasse le commun, j\u2019explore le familier, le bas, et je m'assieds à ses pieds.Donnez-moi un aperçu du jour d'aujourd'hui et vous pourrez garder les mondes antiques et futurs.De quoi voudrions-nous vraiment connaître le sens?Du repas dans le tonnelet; du lait dans la jatte; de la balade dans la rue; des nouvelles du bateau; du regard de l\u2019œil; de la forme et de la démarche du corps; \u2014 montrez-moi la raison ultime de ces choses; montrez-moi la sublime présence de la plus haute cause spirituelle qui se dissimule, comme toujours elle se dissimule, dans ces banlieues et ces extrémités de la nature; laissez-moi voir jusque dans la moindre bagatelle la polarité qui la hérisse et la place instantanément sous une loi éternelle; et les liens qui unissent l\u2019échoppe, la charrue, le livre de comptes à la cause qui fait onduler la lumière et chanter les poètes; \u2014 et le monde n\u2019est plus une terne macédoine ou un cagibi à meubles, mais prend forme et s'ordonne; il n\u2019y a plus de bagatelle, il n\u2019y a plus de casse-tête, mais un dessein qui unit et anime le pinaclele plus lointain et latranchée la plus basse.Cette idée a inspiré le génie de Goldsmith, Burns, Cowper et, a une époque plus récente, de Goethe, Wordsworth et Carlyle.Cette id\u20ace, ils I'ont suivie diffe- remment et avec plus ou moins de succès.À côté de leur écriture, le style de Pope, de Johnson, de Gibbon semble pédant et froid.Leur écriture à eux a la chaleur du sang.L'homme est surpris de découvrir que les choses proches ne sont pas moins belles ni merveilleuses que les choses éloignées.Le proche explique le lointain.La goutte est un petit océan.Chaque homme est relié à toute la nature.Cette perception de la valeur du vulgaire est fructueuse en découvertes.Gœthe, qui est 30 sous ce rapport le plus moderne d\u2019entre les modernes, nous a montré, comme personne ne l\u2019avait jamais fait, le génie des Anciens.Il existe un homme de génie qui a beaucoup fait pour cette philosophie de la vie et dont la valeur littéraire n\u2019a encore jamais été appréciée avec justesse; \u2014 je veux parler d\u2019Emmanuel Swedenborg.Plus imaginatif que quiconque, écrivant pourtant avec la précision d\u2019un mathématicien, il a entrepris de greffer une éthique purement philosophique sur le christianisme populaire de son temps.Pareille tentative comporte bien sûr des difficultés qu\u2019aucun génie ne peut surmonter.Mais il a vu et montré les liens qui unissent la nature et les affections de l\u2019âme.Il a percé le caractère emblématique ou spirituel du monde visible, audible, tangible.Sa muse amoureuse de l\u2019ombre, surtout, a plané au-dessus des parties inférieures de la nature et les a interprétées; il a montré le lien mystérieux qui relie le mal moral aux formes matérielles odieuses et nous a donné en des paraboles épiques une théorie de la folie, des bêtes, des choses immondes et terrifiantes.L'importance nouvelle que l\u2019on accorde à la personne constitue un autre signe de notre époque, et est défendue elle aussi par un mouvement politique analogue.Tout ce qui tend à protéger l\u2019individu, \u2014 à l\u2019entourer des barrières du respect naturel, de sorte que chacun sente que le monde est sien et que l\u2019homme traite l\u2019homme comme un État souverain traite un État souverain, \u2014 tend à l\u2019union véritable autant qu\u2019à la grandeur.«J'ai appris, disait le mélancolique Pestalozzi, qu\u2019aucun homme sur la grande terre de Dieu ne veut ni ne peut aider un autre homme.» L\u2019aide ne peut venir que du cœur.L'intellectuel est cet homme qui doit absorber toutes les aptitudes de son époque, toutes les contributions du passé, tous les espoirs de l\u2019avenir.Il doit être 31 une université de savoirs.S\u2019il est une leçon qui, plus que toute autre, doit pénétrer son oreille, c\u2019est: Le monde n\u2019est rien, l\u2019homme est tout; en toi se trouve la loi de toute nature, et tu ne sais pas encore comment monte une seule gouttelette de sève; en toi sommeille toute la Raison; il t\u2019appartient de tout connaître; il t\u2019appartient de tout oser.M.le président, Messieurs, cette confiance en la puissance inexplorée de l\u2019homme revient, de par tous les motifs, de par toutes les prophéties, de par tous les préparatifs, à l\u2019Intellectuel américain.Nous avons trop longtemps écouté les muses raffinées de l\u2019Europe.Déjà on soupçonne le citoyen américain d\u2019avoir l\u2019esprit timide, imitatif, soumis.L\u2019avarice publique et privée épaissit et engraisse l\u2019air que nous respirons.L\u2019intellectuel est poli, indolent, complaisant.Constatez-en déjà la tragique conséquence.L'esprit de notre pays, à qui l\u2019on a enseigné à viser des objectifs médiocres, se ronge lui-même.|| n\u2019y a de travail pour personne, sauf pour les bienséants et les complaisants.Les jeunes gens les plus prometteurs qui entrent dans la vie sur nos rives, gonflés par les vents des montagnes, éclairés par toutes les étoiles de Dieu, découvrent que sous leurs pieds, la terre n\u2019est pas en accord avec cela, et sont empêchés d'agir par le dégoût qu\u2019inspirent les principes qui guident les affaires, et deviennent des forçats ou meurent de dégoût, parfois de leur propre main.Où est le remède?Ils ne voyaient pas encore, et des milliers de jeunes gens aussi pleins d\u2019espoir, maintenant rassemblés aux portes de la carrière, ne voient pas encore que, si l'homme seul se campe résolument sur ses instincts et attend là son heure, le vaste monde viendra à lui.Patience, \u2014 patience; avec les ombres de tous les bons et de tous les grands pour compagnes; et pour consolation la perspective de votre propre vie infinie; et comme travail l\u2019étude et la communication des principes, la défense de ces instincts, la conversion du 32 monde.La plus grande disgrace au monde n\u2019est-elle pas de ne pas être une unité; \u2014 de ne pas être reconnu comme un tempérament; \u2014 de ne pas produire ce fruit particulier que chacun a été créé pour porter, et d\u2019être assimilé à la cinquantaine, à la centaine ou au millier de membres du parti, de la section auxquels nous appartenons; et de voir notre opinion prédite à partir de considérations géographiques, selon que nous venons du Nord ou du Sud?Non, mes frères et amis \u2014 plaise à Dieu que telle ne soit pas notre destinée.Nous marcherons sur nos propres jambes; nous travaillerons de nos propres mains; nous exprimerons nos propres pensées.L'étude des lettres ne sera plus synonyme de pitié, de doute et de complaisance sensuelle.La crainte de l\u2019homme et l'amour de l\u2019homme formeront autour de nous tous un rempart et une guirlande de joie.Pour la première fois existera une nation d'hommes parce que chacun croira qu\u2019il est inspiré par l\u2019Âme divine qui inspire aussi tous les hommes.33 \u201csi Notice bibliographique The American Scholar, prononcé devant l\u2019une des sociétés savantes de Harvard (Phi Beta Kappa pour phi- losophia biou kybernétes, «la philosophie comme guide de la vie») remporte dès sa parution un vif succès, surtout auprès des jeunes.La publication a probablement eu lieu peu après la conférence, mais aucun des nombreux ouvrages consultés ne donne la référence de la première édition ni de celles qui ont pu suivre jusqu\u2019à la mort de l\u2019auteur.En 1883-1884 paraît la Riverside Edition des œuvres d\u2019Emerson, en 12 volumes.En 1903- 1904, sous la responsabilité d\u2019Edward Emerson, l\u2019édition du centenaire, en 12 volumes, à Boston.Quiconque voudrait lire dans sa version originale le texte présenté ici peut cependant le trouver sans difficulté dans l\u2019un des nombreux recueils tirés de l\u2019œuvre d\u2019Emerson.Par exemple, The Selected Writings of Ralph Waldo Emerson, ed., and with a biographical introduction by Brook Atkinson, The Modern Library, Random House, N.Y., 1940, 1950 and 1968, 930 p.; Selections from Ralph Waldo Emerson, ed.by Stephen E.Whicher, Riverside Editions, Houghton Mifflin Co., Boston, 1957, 517 p.Les autres editions classiques des oeuvres d\u2019Emerson sont: Edward Emerson and W.E.Forbes, eds., The Journals of Ralph Waldo Emerson, 10 vols., Boston and N.Y., 1909-1914; William H.Gilman et al., eds., The Journals and Miscellaneous Notebooks of Ralph Waldo Emerson, Cambridge, 1960- ; Ralph L.Rusk, ed., The Letters of Ralph Waldo Emerson, 6 vols., N.Y.1939; C.E.Norton, ed., The Correspondence of Thomas Carlyle and Ralph Waldo Emerson, 2 vols., Boston, 1883.Emerson en français: Penseur mondialement connu, Emerson est, à cause de son intérêt pour les philosophies orientales, un des auteurs employés pour 34 l'apprentissage de l\u2019anglais au Japon et en Corée.Mais l\u2019histoire de la traduction française de son œuvre reste à faire.Elle a peut-être commencé de son vivant; au début du XX° siècle, Proust était un de ses lecteurs.En 1907 paraissait la troisième édition de Sept Essais d\u2019Emerson, trad.de |.Will, préface de Maurice Maeterlinck, Paul Lacomblez éditeur, Bruxelles (contient: «Confiance en soi-même», «Compensation», «Lois de l'esprit», «Le poète», «Caractère», «L\u2019âme suprême», «Fatalité»).En 1926, une deuxième édition des Essais politiques et sociaux, trad.de M.Dugard, Librairie Armand Collin, Paris (contient: «L\u2019Homme réformateur», «Conférence sur le Temps présent», «Le Conservateur», «La Politique», «L\u2019Aristocratie», «L\u2019Éducation», «La Guerre», «La Femme», «Le Prédicateur», «Le Scholar» \u2014 qui n\u2019est pas «The American Scholar» \u2014, «La Destinée de la République», «La souveraineté de l\u2019Éthique»).À l\u2019endos de la couverture des Essais politiques et sociaux, on annonçait que les ouvrages suivants avaient déjà paru: par R.W.Emerson, La conduite de la vie, Société et solitude, Pages choisies d\u2019Emerson,tous trois traduits par M.Dugard; Correspondance de Carlyle et Emerson, traduction de E.Lepointe; Autobiographie d'Emerson, d\u2019après son «Journal intime», traduction, introduction et notes de Régis Michaud et Ra/ph Waldo Emerson: Sa vie et son œuvre, par M.Dugard.De plus, Aubier Montaigne a publié en 1934 L\u2019âme anglaise (English Traits), traduction de Maurice Lebreton.Régis Michaud a aussi publié chez Plon, en 1930, La vie inspirée d\u2019Emerson; aux Éditions Bossard, La pensée américaine.Autour d\u2019Emerson; chez F.Alcan, L\u2019esthétique d\u2019Emerson.A l'exception de Pages choisies d\u2019Emerson, réédité en 1976 par les Editions Astra, Paris, tous ces livres sont maintenant épuisés.|| arrive cependant qu\u2019on les trouve dans les bibliothèques ou les librairies d\u2019occasion.(N.D.T.) 35 Notice biographique Né à Boston le 25 mai 1803, R.W.Emerson termine ses études à Harvard en 1821.À l\u2019automne 1826, il est autorisé à prêcher comme ministre unitarien et, en mars 1829, est ordonné pasteur.Le 30 septembre, il épouse Ellen Tucker, qui meurt quatre mois plus tard.Éprouvant de plus en plus de difficulté à exercer ses fonctions religieuses, il quitte l\u2019Église en octobre 1832 et, en décembre, part pour un séjour de plusieurs mois en Europe.Fin 1834, il s\u2019installe à Concord (Mass.), pas très loin de Boston, où habitent déjà les philosophes Henry David Thoreau et Bronson Alcott et qui deviendra le foyer du mouvement transcendantaliste.En janvier 1835, il entreprend une première série de conférences; désormais, pendant plusieurs années, il écrira pendant l\u2019été et fera des tournées pendant l\u2019hiver, dans plusieurs régions des États-Unis.Le 14 septembre 1835, il épouse Lydia Jackson, avec qui il aura quatre enfants.En 1836 paraît son premier livre, Nature, qui est d\u2019abord peu remarqué mais sera ensuite considéré \u201c comme le texte fondateur du transcendantalisme américain.Le 31 août 1837, il prononce The American Scholar; dans un livre de souvenirs écrit en 1884 (Ralph Waldo Emerson, John Lothrop Motley, Two Memoirs, Houghton Mifflin Co., Boston/The Riverside Press, Cambridge, 1892), le romancier et scientifique Oliver Wendell Holmes qualifiera cette conference de «déclaration d\u2019Indépendance de l\u2019esprit américain» \u2014 depuis, la formule est restée accolée au texte.En 1838, Emerson soulève une vive controverse avec son Discours de l\u2019École de théologie (Divinity School Address), où il met en doute la réalité des miracles relatés dans le Nouveau Testament et invite ses auditeurs à nouer avec Dieu un rapport plus personnel.Après d\u2019autres tournées, il 36 publie en 1841 Essays, First Series, qui sera suivi en 1844 de Essays, Second Series.En 1843-1844, il prend la succession de Margaret Fuller (autrice de Woman in the Nineteenth Century, en cours de traduction) à la direction du Dial, revue philosophique et littéraire dans laquelle il publiera une quarantaine d'articles et de poë- mes.En 1846, il publie un recueil de poèmes (intitulé simplement Poems) puis, d\u2019octobre 1847 à juillet 1848, fait une tournée de conférences en Angleterre et visite la France et l\u2019Écosse.En 1850 paraît Representative Men, qui contient des essais sur Platon, Swedenborg, Montaigne, Shakespeare, Napoléon et Gœthe.English Traits est publié en 1856, suivi en 1861 par ses conférences sur La conduite de /a vie.Un dernier recueil de poèmes, May Day and Other Pieces, paraît en 1867.En 1872, après l\u2019incendie qui a ravagé sa maison (restaurée peu de temps après, elle est maintenant ouverte aux visiteurs pendant l'été), Emerson fait un voyage en Europe et au Moyen-Orient.|! meurt à Concord le 27 avril 1882.Tout au long de sa vie, Emerson est intervenu dans les débats de son époque (sur la guerre du Mexique, l\u2019esclavage, les droits des femmes, le traitement infligé aux Amérindiens) tout en demeurant à l\u2019écart des mouvements politiques.Son œuvre, faite principalement de conférences et de poèmes, est marquée par un certain mysticisme; pour lui, l\u2019être humain est une parcelle de l\u2019Esprit universel qui se manifeste dans la nature, et la confiance en soi, avec l\u2019éducation, mèneront, plus que toute réforme des institutions, au progrès.Les ouvrages américains sur Emerson et le trans- cendantalisme sont très nombreux.De l\u2019avis des spécialistes, la meilleure biographie est celle de Ralph L.Rusk (The Life of Ralph Waldo Emerson, N.Y., 1949).Par ailleurs, l\u2019ouvrage de Paul Boller Jr.(American Transcendentalism, 1830-1860, An Intellectual Inquiry, G.P.37 COPA HAN Putnam\u2019s Sons and Capricorn Books, N.Y., 1974, 227 p.) explique très clairement les origines et la pensée du mouvement.(N.D.T.) 1 i i il 3 h i i 38 Mourir.une fois de plus* Michel Morin Professeur au département de philosophie du Cégep Edouard-Montpetit * Texte d\u2019une conférence portant sur le thème Culture et Morale, pré- i sentée dans le cadre du cours Colloque sur des thémes actuels en i éthique |, Département de philosophie, Université de Montréal, le 21 ; novembre 1983.i Et quoiqu\u2019il m'arrive en fait d'expérience ou quoique le destin m\u2019envoie \u2014 il y sera contenu un voyage et une escalade: en fin de compte, ce n\u2019est plus que de soi- même dont on fait l\u2019expérience.Le temps est écoulé où il pouvait y avoir des hasards pour moi et que pourrait-il bien m\u2019arriver maintenant qui ne me serait pas déjà propre\u201d Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra Ce n\u2019est certes pas par hasard que je me trouve ici aujourd\u2019hui devant vous.Je suppose qu\u2019il a dû m\u2019échapper quelque geste, quelque attitude, quelque parole, quelque position ou intervention qui ont rendu possible, et sans doute nécessaire, ma présence en ce lieu maintenant.Ce lieu est d\u2019abord celui où j'ai fait mes études, et, depuis que ces études sont terminées, je n\u2019y ai été que fort exceptionnellement ramené.Il n\u2019y a peut-être pas de lieu qui nous soit plus étranger que celui qui nous fut déjà familier et dont les hasards de l\u2019existence nous ont ensuite éloigné.Aussi d\u2019y être ramené me donne-t-il une impression d\u2019étrangeté.De plus, je dois avouer ne pas savoir à qui je m\u2019adresse: qui donc aujour- d\u2019hui étudie encore en philosophie?Et pourquoi?Je dois dire n'avoir compris, pour ma part, pourquoi j'avais 40 entrepris des études philosophiques qu\u2019à partir du moment où ma vie s\u2019est mise à devenir philosophique, c\u2019est-à-dire à partir du moment où la philosophie a cessé d\u2019être pour moi un objet d\u2019étude et où elle s\u2019est emparée de moi.À partir du moment donc où j'ai cessé d\u2019avoir prise sur elle, qui est aussi le moment où j'ai cessé de m\u2019interroger sur elle comme sur un objet extérieur.J'ai longtemps eu le sentiment que je continue d\u2019éprouver que l\u2019institution philosophique universitaire avait pour pratique, et par voie de conséquence, pour fonction, de tenir un discours sur la philosophie ou à propos de la philosophie, mais non un discours ou ce qui serait peut-être plus juste, une paro/e philosophique.C\u2019est pourquoi je m\u2019étonne de me retrouver en ce lieu qui, du fait qu\u2019il se réclame et se régénère de la philosophie, éprouve peut-être le besoin de faire appel parfois à ce que j\u2019appellerais des philosophes expérimentateurs, puisque c\u2019est ainsi qu\u2019il me semble que je pourrais le mieux me qualifier.C\u2019est d\u2019emblée situer la philosophie pour moi en rapport avec l'expérience.Mais l\u2019expérience dont je parle n\u2019est certes pas celle dont on pourrait délimiter les coordonnées en laboratoire, car elle n\u2019est ni mesurable, ni instituable, à vrai dire elle n\u2019est aucunement représentable, et c\u2019est en ce sens qu\u2019elle n\u2019est pas contrôlable.Je parle de l'expérience qui m\u2019advient et qui nous advient.Je parle de ce qui se passe, et non de ce qui devrait se passer, ni de ce qui, étant donné certaines conditions artificiellement mises en place, devrait «normalement» se passer.Je récuse toute tentative de résorber à l\u2019avance l\u2019expérience sous un concept, et de ne plus ensuite être ouvert qu\u2019à ce qui advient sous l\u2019égide de ce concept.Je ne crains pas l\u2019ambiguïté du concept, parce que je ne crains pas l\u2019ambiguïté de 41 is l\u2019existence.Car, il faut le dire clairement, l\u2019expérience dont je parle est toujours celle de l\u2019existence.J\u2019appelle exister faire l\u2019expérience de ce qui advient, c\u2019est-à-dire devenir.Mon approche de l\u2019existence est d\u2019abord essentiellement passive: l\u2019existence est multiple, c\u2019est ce qui la rend souvent ambigué, au sens où l\u2019on a souvent le sentiment d\u2019avoir a choisir entre au moins deux significations pour un méme événement.Le langage révèle cette ambiguïté fondamentale en ce qu\u2019il est rempli de termes qui appellent leur contraire, leur opposé, leur double, cette autre part qui en serait l\u2019endroit ou l\u2019envers.C\u2019est ainsi que, sous l\u2019effet du langage, l\u2019on se sent souvent acculé à des choix: noir ou blanc, beau ou laid, bon ou mauvais, féminin ou masculin, et ainsi de suite.Et, tout aussi souvent, l\u2019on se sentira acculé à des choix auxquels on résiste, ou auxquels on cherche à se dérober.|| faudrait répondre oui ou non, vrai ou faux, et souvent l\u2019on ne se sentira capable ni de l\u2019un ni de l\u2019autre, quoique l\u2019on se sente obligé d\u2019opter pour l\u2019un ou l\u2019autre.L\u2019hésitation, la réticence ou la résistance que l\u2019on éprouve souvent alors provient, selon moi, du sentiment que l\u2019on a, dans une situation particulière, d\u2019avoir à se départir, à se priver, à se séparer d\u2019une part de réalité que l\u2019on sent constitutive de soi, tout aussi constitutive que cette autre part pour laquelle on s'apprête à opter.C\u2019est donc un sentiment de mutilation que l\u2019on éprouve alors, mutilation de soi et de la réalité qui insiste et se cherche un passage ou une expression à travers soi.En choisissant, comme on s\u2019y sent obligé, l\u2019on éprouvera le sentiment d\u2019une perte.La perte dont il s\u2019agit, je crois, est celle d\u2019une possibilité d\u2019existence dont on pourrait aussi, si l\u2019on voulait, faire l\u2019expérience.L'existence n\u2019est jamais une, univoque ou unilatérale, elle est multiple, chacun le sent, chacun le sait au fond de soi, mais l\u2019existence sociale est ainsi organisée que chacun doit faire un choix, chacun doit opter pour une possibilité à 42 l\u2019exclusion d\u2019une autre, chacun doit devenir quelque chose à l\u2019exclusion d\u2019autre chose.Cela semble à chacun nécessaire pour vivre en société, en dépit de ce sentiment d\u2019une perte que j\u2019évoquais, des hésitations et des réticences que chacun sans cesse éprouve.Or, je pense que l\u2019être de l\u2019individu s\u2019exprime d\u2019abord dans cette hésitation à choisir, comme il s\u2019exprimera dans le regret éprouvé après-coup d\u2019avoir choisi.«D'abord», dirai-je, si je vais au bout de mon hésitation, «le temps n\u2019est pas venu pour moi de choisir.Il n\u2019est pas encore temps.» Ainsi, je cherche à mettre le temps de mon côté: j\u2019invoque alors cependant une temporalité différente de celle à laquelle on tente de me référer, différente de celle des autres hommes, ou du moins de la temporalité supposée des autres hommes, une temporalité intérieure propre à cet être auquel je m'identifie au fond de moi-même.«Je ne suis pas encore prêt», dirai-je.Et j'attends, j'attends, en dépit des pressions que l\u2019on exerce sur moi pour que je me décide, comme on dira.Or, je ne veux pas décider, je veux être, je veux continuer d\u2019exister.Alors, j'attends.Je veux savoir ce qui viendra, ce qui finira bien par s\u2019imposer, j'ignore ce que ce sera, et je reste fidèle à cette ignorance, ouvert à l\u2019inconnu et attentif à l\u2019extrême.Je suis attentif à ce qui advient et devient en moi.Je séjourne dans ma confusion première, ce chaos d\u2019impulsions et d\u2019états de toutes sortes qui constitue la substance de mon existence.Je laisse advenir l\u2019impulsion qui s\u2019imposera ou l\u2019état qui déjà colore tous les autres, et, peu a peu, le chaos laisse place à un ordre ou, si l\u2019on veut être plus précis, à un équilibre, précaire, instable, certes, mais qui, néanmoins, présentement, se maintient.Dès lors, je puis aborder ce que l\u2019on appelle le réel, et le langage au sein desquels mon existence sociale m\u2019impose de m\u2019impliquer, puis de m\u2019engager.Mais je l\u2019aborde maintenant d\u2019un œil nouveau: je parle- 43 i ita rai certes, j'agirai, n\u2019ayez crainte, mais j\u2019infléchirai les mots et recourberai les actes.Ainsi, tu me demandais: «M\u2019aimes-tu?», et, fébrile, tu attendais la réponse.«M\u2019aime-t-il ou non?», t\u2019interrogeais-tu anxieusement.Et tu me croyais peut-être assez niais et simple d\u2019esprit pour tomber dans ce piège?Alors, je t\u2019ai prise par la main, tout simplement, et t\u2019ai conduite auprès de la rivière.Je t'ai dit: «Demain, nous irons à vélo, là-bas, sur cette route.» Tu as souri, inquiète et heureuse tout à la fois.Ton inquiétude voulait dire: et après?Çà, c\u2019est pour demain, mais après, après-demain, l\u2019autre jour après, la semaine prochaine, le mois prochain, l\u2019année prochaine?Ta joie disait: «II fait bon maintenant, auprès de la rivière.» Ton inquiétude voulait conjurer l\u2019avenir et dépréciait ce présent dont pourtant tu jouissais en même temps.|| aurait fallu que je te dise: «Il n\u2019y a que toi» et que j'ajoute: «Demain, et après-demain, il n\u2019y aura encore que toi», pour que tu sois pleinement heureuse.H aurait fallu que je m'engage à tenir le temps dans ma main, et toutes les choses, et tous les événements, et tous les êtres à venir.|| aurait fallu, plus encore, que je fige ton propre avenir.Et alors, tu te serais sans doute cru heureuse.Mais pourquoi?Dis-moi, aurais-tu peur de mourir?C\u2019est qu\u2019alors tu ne sais pas attendre, tu cherches à conjurer ce qui viendra, et au nom de ce qui viendra, tu serais prête à renoncer à ce qui est.Laisse-toi plutôt aller, laisse se décomposer en toi les images trop fixes, laisse couler les nœuds trop serrés, c\u2019est cela mourir, ce n\u2019est que cela.Tu dis que tu m\u2019aimes, mais sais-tu seulement ce que cela veut dire?Tu crois savoir qui je suis, alors que je ne le sais pas moi-même.Si je suis là à tes côtés, pourtant, c\u2019est que tu n\u2019arrives pas à vivre par toi-même, tu t\u2019es perdue en moi, tu t\u2019abandonnes à moi, tu n\u2019arrives pas à vivre, le sais-tu?Et tu dis m'avoir choisi! Pourtant, je passais là, près de toi, par hasard, et tu as défailli à mon approche, sais-tu pour- 44 quoi?Et tu dis m\u2019avoir choisi! Dis plutôt que tu n\u2019as pu résister à ce qui s\u2019est ouvert en toi à mon approche et qui, depuis longtemps, s\u2019ouvrait peu à peu, mais en se retenant toujours encore.Ce jour-là, tu n\u2019y as rien pu, tu t'es échappée.Attirée?, le mot est impropre, «tirée» serait plus juste, tirée plus fortement que d\u2019habitude, peut-être simplement parce que, ce jour-là, tout s\u2019écoulait de toi, et tu ne retenais plus rien.Mourir, c\u2019est cela, tu mourais ce jour-là, et tu crains de l\u2019admettre.C\u2019est pourquoi tu diras m\u2019avoir choisi.La conclusion est claire et se tire d\u2019elle-même: l\u2019on ne choisit ou, plus précisément, l\u2019on ne s\u2019imagine choisir que parce que l\u2019on a peur de mourir.L\u2019on s\u2019imagine toujours pouvoir choisir la vie contre la mort, dans l\u2019espoir de venir à bout de celle-ci.C\u2019est l\u2019illusion que garan- title langage: en optant pour un terme eten le proférant, l\u2019on croit exclure l\u2019autre et ainsi le supprimer, l\u2019on croit régler ses comptes avec l\u2019autre.Mais c\u2019est une illusion: l\u2019autre nous poursuit et nous poursuivra toujours.En réalité, en croyant choisir, l\u2019on ne choisit rien: l\u2019on ne fait que s\u2019aveugler et se mutiler.|| me faudrait maintenant parler du peu de réalité de la réalité présente.J\u2019entends par là le peu de réalité d\u2019une époque qui se veut «critique».Nous aurions, semble-t-il, dépassé le temps des superstitions pour accéder à la lucidité de la conscience désillusionnée.C\u2019est d\u2019ailleurs à cette conscience désormais sans illusions que nous devrions reconnaître notre modernité.Au moment où j'écris ces lignes, je suis à la campagne, et j'entends l\u2019infatigable rumeur du vent: je suis là, isolé en plein vent, en vertu d\u2019une nécessité à laquelle je me 45 Ci RU: ps EF 8 1 Bi KH?JE: Mn) Hi i] ve! \u201ci 8 i i i 268 a x Rj: Vi i So i i sens voué et contre laquelle je ne peux rien.J\u2019essaie présentement de traverser l\u2019extériorité et l\u2019altérité que représente pour moi cette conférence.En un sens, je sais qu\u2019il eût mieux valu que je n\u2019écrive rien et qu\u2019il eût sans doute été préférable que je parle plus librement comme je le fais durant un cours.Mais la différence que je sens tient au temps: ici, le temps m\u2019est compté, je dispose de quarante-cinq minutes pour prendre contact avec un auditoire que j'ignore et lui livrer en si peu de temps une pensée qui soit néanmoins substantielle.Je me demande ce que peut bien donner un tel exercice.J\u2019ai accepté de m\u2019y livrer et je m\u2019y livre sans trop savoir pourquoi.Pour écrire et pour parler, il me faut être mû par un désir.Or, bien sûr, on ne choisit pas de désirer, et il n\u2019est pas même sûr que l\u2019on désire ce que l\u2019on aime.Je ne crains pas de vous dire que, dans l\u2019existence, c\u2019est là ce qui me pose le plus problème.Je crois savoir ce que j'aime, je crois savoir vers quoi je me sens attiré, et je suis étonné d\u2019être toujours, ou presque toujours, déjoué, ou peut-être détourné.Là où je regardais, ce n\u2019est pas de là que ça vient, mais d\u2019ailleurs.Or, cet ailleurs, au départ, ne m\u2019intéressait pas.Alors, pourquoi m\u2019advient-il?Pourquoi ce qui m\u2019arrive n\u2019est-il pas ce que j'attendais?Pourquoi suis-je entraîné à devenir autre que je ne souhaitais devenir et à me retrouver en contact avec des individus qui ne m\u2019ont jamais paru désirables?Et pourquoi ceux qui me paraissent désirables semblent-ils inaccessibles et inapprochables, comme s'ils étaient destinés a s\u2019évanouir inévitablement comme des mirages?On pourra me dire que je pose là un problème personnel.Je ne le nierai pas.Mais je crois qu\u2019on aura peine à nier par ailleurs qu\u2019il se pose aussi à d\u2019autres que moi, et que ce n\u2019est pas seulement par hasard qu\u2019il se pose à moi.Jusqu\u2019à quel point peut-il y avoir coïncidence entre désir et image du désir?Sommes-nous condamnés à ne vivre les images que 46 pour elles-mêmes, en tant qu\u2019elles sont des images et comblent en nous cette fonction que l\u2019on appelle l\u2019imaginaire?Ou est-il possible qu\u2019une image ne reste pas qu\u2019une image, qu\u2019elle se mette à vivre au point que nous puissions la considérer comme réel/le?Poser cette question, c\u2019est à la fois s\u2019interroger sur la réalité du réel et la puissance de réalité de l'imaginaire.Je partirai de la thèse de Nietzsche selon laquelle les mots ne sont jamais que des métaphores dont nous avons oublié qu\u2019elles l\u2019étaient.Comme notre rapport à ce que nous appelons le réel passe par ou, si l\u2019on préfère, est structuré par le langage, il est clair que l\u2019effet de réalité tient à une certaine faculté d\u2019oubli qui, heureusement, nous fut donnée, et qui nous entraîne à considérer comme ayant toujours déja été la ce qui, au fond, n\u2019est là ou ne reste là que parce que nous oublions que c\u2019est nous qui l'y avons mis et qui lui avons conféré une telle puissance d\u2019être.Il est sûr toutefois que nous n'avons quand même pas pu inventer n\u2019importe quoi, qu\u2019il est une limite au pouvoir créateur de l\u2019imagination et à la faculté de structuration du réel par le langage.Il est quelque part un ordre des choses par rapport auquel nous n'avons aucune liberté et qui advient, que nous le voulions ou non.Cet ordre des choses structure notre conscience jusque dans et à travers les illusions qu\u2019elle se fait et les désillusions auxquelles elle doit bien se rendre.Je suis attiré par et je me représente comme beau cela même dont l\u2019image active en moi une possibilité d\u2019existence, ou, pour parler en étant plus près de Nietzsche, cela dont l\u2019image signifie pour moi un accroissement de l\u2019une ou de l\u2019autre de mes possibilités d\u2019existence.Je dirai désirer ce que j'aime ainsi, et, en conséquence, je le trouverai beau et bon.Mais c\u2019est ici exactement que s\u2019introduit le leurre, parce que, en effet, comme on pouvait s\u2019en douter, cela n\u2019est pas si simple.De la même façon qu\u2019il n\u2019est pas si simple de 47 cé Nu Ni KE a b@f R 3 8 4 \u2018He if + a connaitre reellement mon mouvement ou mon sentiment premier.Je me sens trés fort attiré par quelqu\u2019un ou quelque chose, je crois trés fort vouloir le posséder ou me l\u2019assimiler d\u2019une manière ou d\u2019une autre, et peu de temps après, je n\u2019y pense même plus.L'image, dirait- on, s\u2019est épuisée d\u2019elle-même, tout à fait comme un mirage qui finit par se dissiper.Pourtant, j\u2019aurais bien juré alors que ce qui me poussait vers cette chose ou cet être venait du fond de moi, qu\u2019il s'agissait bien là de ce que je n\u2019aurais pas hésité à appeler mon désir et pour lequel, s\u2019il l\u2019avait fallu, je n'aurais pas hésité à combattre.J'exprimais là un appétit de vivre, un appétit de croissance, au sens où Nietzsche parle de volonté de puissance et Spinoza de Désir.Mais cet appétit, réel, vital, s\u2019est accroché à une image étrangère, une image de passage qui lui venait d\u2019ailleurs, d\u2019un autre, empruntée donc, mais combien séduisante, bref une sirène.Fausse image, dirons-nous alors, mais sommes-nous plus avancés?Qu\u2019est-ce qu\u2019une fausse image?Et est- ce à dire qu\u2019une image pourrait ne pas être fausse?Je ne sais pas si je connais le critère qui puisse permettre de distinguer l\u2019une de l\u2019autre ces deux sortes d\u2019images.Je proposerais timidement que l\u2019on se soumette à l\u2019épreuve du temps.Il est sûr en effet qu\u2019il y faut de la patience: il faut savoir séjourner dans une image pour savoir ce qu\u2019il en est, aller au bout de sa puissance d\u2019il- .lusion, s\u2019y abîmer aveuglément, prendre le risque de se perdre jusqu\u2019au point où l\u2019on sombre vraiment, ou, et ici s\u2019introduit la distinction, jusqu\u2019au point où, prêt à sombrer, l\u2019on se sente retenu par je ne sais quelle force qui nous détourne à l\u2019uitime moment.C\u2019est revenir à ce que je disais plus tôt: il n\u2019est pas d\u2019autre voie que l\u2019expérience, et l\u2019attention à l\u2019expérience.Cette voie est celle de tout homme, et par excellence, elle doit être celle du philosophe, puisque le philosophe est celui qui, poussant à bout une possibilité de l\u2019existence et de la pen- 48 sée humaines, procure aux hommes sur cette possibilité une connaissance dès lors incontournable.Je ne fais ici au fond que commenter ou plutôt, parce que je n\u2019aime pas ce terme, que penser une phrase de Nietzsche tirée du Zarathoustra et que je cite: «Où y a-t-il beauté?Là où il me faut vouloir avec toute ma volonté; là où je veux aimer et sombrer pour qu\u2019une image ne reste pas seulement une image.» Ainsi, l'image vraie, si je puis me permettre une expression aussi peu philosophique, est-elle cette image pour laquelle je suis prêt à sombrer.C\u2019est de cette image qu\u2019adviendra ce qui dès lors s\u2019appellera /a réalité qu\u2019il faudra donc entendre comme cette image pour laquelle urie puissance de vie quelconque aura consenti à se sacrifier.La réalité du réel provient donc d\u2019un sacrifice, comme les hommes les plus primitifs l\u2019ont sans doute senti: ce à quoi l\u2019on est prêt à consentir le sacrifice le plus total acquerra dès lors la réalité la plus éminente.Ou encore: le réel pour moi est toujours ce à quoi je me sens le plus disposé à me livrer et à m\u2019abandonner, c\u2019est-à-dire à me sacrifier.Au fond, la fausse image n\u2019est évidemment pas en elle-même plus fausse ou moins vraie que l\u2019autre: elle passera du simple fait que je me serai avéré incapable de tout jouer ou de tout donner pour elle, de me sacrifier, c\u2019est-à-dire de mourir pour elle.Je n\u2019ai ici qu\u2019à donner la suite de ma citation de Nietzsche: «Aimer et sombrer: cela rime depuis des éternités.Volonté d\u2019amour: c\u2019est aussi consentement à la mort.» Cela étant établi, il faut bien dire que l\u2019on ne décide pas de sombrer, et d'autre part, s\u2019il s'agit de quelqu\u2019un d\u2019autre, l\u2019on ne peut sombrer avec cet autre que s\u2019il y consent de son côté.Je n\u2019entends bien sûr pas par consentir décider ou choisir.J'entends plutôt vouloir au sens ou Nietzsche entend par là consentir à ce qui advient, où à ce qui me tire, comme diraient de leur côté saints et mystiques.Que je sois prêt à sombrer pour tel 49 autre qui m\u2019attire ou qu\u2019il sombre de son côté parce qu\u2019il se sent tiré: attiré ou tiré, c\u2019est toujours d\u2019une traction hors de soi qu\u2019il s\u2019agit, d\u2019une dépossession, serais-je de mon côté avide de possession.La position la plus difficile est toujours celle qui consiste à être objet d'un désir: c\u2019est le grand mythe de notre époque que de croire en l\u2019égalité ou en la réciprocité des désirs.Celui qui se trouve objet d\u2019un désir se situe simplement d\u2019un point de vue où il fait face plus immédiatement à la réalité du désir, comme force anonyme qui possède.L\u2019autre, le sujet, y viendra plus tard: l\u2019illusion chez lui est plus forte, mais seulement jusqu\u2019à ce moment où, perdant pied, il est à son tour emporté par l\u2019autre.Cela peut sembler une banalité que de dire que l\u2019autre, ce n\u2019est pas moi, et que ce n\u2019est pas le même.Mais, si banal cela puisse-t-il paraître, si l\u2019on en reste au langage, cette distinction est la plus difficile à faire en pratique, puis- qu\u2019elle implique le sacrifice de l\u2019amour-propre.Or, l\u2019amour-propre nous attache à la vie, mais, en même temps, ce n'est que si l\u2019on consent à se sacrifier que l\u2019on se met à vivre réellement.Ce qui me pousse à vivre est indissociablement ce qui me tire vers la mort: au bout de ma volonté de vivre, c\u2019est la mort que je trouve comme son ressort essentiel.Voilà pourquoi j'ai toujours cette impression d\u2019être détourné des images que je convoitais: pour faire vivre l\u2019image, il faut que je consente à mourir, et mettons bien ici le «je» entre guillemets, que mon amour-propre consente à dépérir.Bien sûr, les images sont trompeuses, mais nous avons besoin d\u2019être trompés pour vivre.Il n\u2019y a pas d\u2019autre manière de vivre pour qui sait qu\u2019il va mourir.Or, l\u2019être humain est le seul dans la nature qui le sache: aussi est- il capable d\u2019une puissance d\u2019illusion supérieure à celle de tous les êtres de la nature.C\u2019est en mourant pour ses illusions qu\u2019il engendre la réalité, sa réalité, plus belle, plus haute, plus solide que tout, divine pour tout dire.50 Mais il est plus difficile de sombrer lorsque, au terme, le salut ne nous est pas garanti.La crainte de la mort est alors plus forte, parce que la mort est désormais visible, et le savoir de la mort plus incontournable.La ruse des religions, qui est aussi leur génie, atoujours été de signifier à l\u2019homme que le sens de son destin est de se sacrifier, que sa réalité vaut le sacrifice qui s\u2019y trouve consenti, tout en lui promettant, par-delà ce sacrifice, une autre vie, c\u2019est-à-dire une résurrection.Mourez à vous-mêmes, enseignent-elles, et vous ressusciterez glorieux.Le problème est que, avec l\u2019évolution des religions vers le christianisme, un modèle préconçu du sacrifice (à l\u2019image du prophète ou du dieu vénéré) s\u2019est imposé au détriment de la recherche par chacun de son propre mode de sacrifice.Le Christ a bien trouvé le sien, signifiant par là aux hommes qu\u2019à travers les animaux qu\u2019ils immolaient jusque-là, c\u2019était bien d\u2019eux-mêmes, c\u2019est-à-dire de l\u2019homme lui-même, qu\u2019il s'agissait.Mais, dès lors, son sacrifice, sans doute parce que la vérité qu\u2019il révélait s\u2019avérait trop effrayante, son sacrifice est resté le sien et s\u2019est vu institué: il fallait désormais se sacrifier comme lui, passer par sa voie, imiter sa vie.Telle est l\u2019attitude qui, aujour- d\u2019hui, devient fort difficile, et, à vrai dire, presqu\u2019impossible.Car notre époque est marquée par l\u2019éclatement des individualités, par-delà les grands modèles religieux, qui, dès lors, perdent leur caractère et leur fonction d\u2019exemplarité.Mais alors, nous voici livrés à la simple réalité: «Car vous parlez ainsi:», dit Zarathoustra aux hommes modernes, «nous sommes réels, tout entiers sans foi, ni superstition.» Par-delà ce que nous appelons l\u2019illusion religieuse, nous serions aujourd\u2019hui voués à /a réalité, comme si la réalité n\u2019était pas elle-même une illusion pour la réalisation de laquelle des générations entières d'hommes s'étaient sacrifiés et étaient morts.De la 51 gaa rin re a sorte, devenus les inspecteurs ou les arpenteurs de /a réalité, ainsi que les personnages de Kafka, nous sommes habités par la mort et nous ne le savons pas.Nous traitons de fous, d\u2019excessifs, de déviants ou de criminels tous ceux qui, même si c\u2019est dans la confusion et l\u2019aveuglement, osent franchir des limites et mettre leur esprit ou leur vie en péril.Nous déconsidérons le sacrifice et ne sommes plus capables que de faibles calculs: nous nous sommes constitués en esprits critiques qui nous targuons de n\u2019être plus dupes de rien.Mais nous ne nous rendons pas compte que nous voulons cesser d'être dupes avant même de nous être laissés duper.Nous avons démystifié toutes les illusions avant même d\u2019avoir osé en suivre une seule jusqu\u2019au bout.Ainsi, nous affirmons le caractère arbitraire du langage, sans être allés au bout du sens et en avoir éprouvé la faillite.Nous déconstruisons avant même d\u2019avoir entrepris de construire.Ainsi, nous faisons l\u2019œuvre de la mort plutôt que de laisser la mort faire son œuvre, à cette ultime limite du défi que nous lui aurions opposé.Aussi ne sommes-nous jamais allés aussi loin dans l\u2019invention de systèmes sociaux mortifères et de moyens perfectionnés de tuer.Nous préférons tuer et nous tuer du même coup insensiblement plutôt que d\u2019admettre que nous sommes mortels, que nous faisons sans cesse face à la mort et qu\u2019il n\u2019est pas de salut garanti.Voilà en quoi consiste la modernité de notre époque, si ce mot a encore un sens, ou, si l\u2019on préfère, ce en quoi elle se distingue de toutes celles qui l\u2019ont précédée: i/ n\u2019est plus de salut garanti.Nous devons donc, chacun d\u2019entre nous, nous sauver par nos propres moyens, c\u2019est-à-dire par nos propres œuvres, ce qui implique que nous consentions à mourir pour une image ou une illusion qui nous tire, sans être assurés de l\u2019au-delà, seulement parce qu\u2019il n\u2019est pas de sens à la vie humaine autrement.Ici se noue le sens de 52 mon propos: il n\u2019est pas d\u2019autre sens ala culture que ce sacrifice, auquel chacun d\u2019entre nous doit consentir, s\u2019il veut être à la hauteur de l\u2019entreprise humaine, telle que les grandes religions la comprenaient.La culture n\u2019est alors qu\u2019un autre mot pour la réalité en son sens premier: elle se trouve au bout de cette puissance d\u2019illusion que chacun recèle en lui-même et pour l\u2019avènement de laquelle chacun doit consentir à sombrer, c\u2019est- a-dire à mourir.Or, notre époque, loin de se montrer à la hauteur de cette exigence, se pense au-delà du sacrifice et de toute forme d\u2019illusion, comme s\u2019il suffisait de se déclarer au-delà de quelque chose pour l\u2019avoir effectivement dépassé.C\u2019est pourquoi la culture qui se dit moderne est une culture de mort: critique avant même d\u2019avoir tenté quoi que ce soit, réaliste avant même de s\u2019être donné la peine d\u2019inventer le réel.C\u2019est pourquoi Nietzsche écrira à propos des hommes modernes: «Vous êtes des portails à demi ouverts devant lesquels des fossoyeurs attendent.Et cela, c\u2019est votre réalité: «Tout mérite de périr.» Au moment où je commence à écrire la troisième partie de cette réflexion, le soleil descend, et il vente toujours autant.Je suis plus que jamais convaincu du caractère peu pédagogique de ma démarche, mais en même temps absolument incapable d\u2019en changer pour en suivre une autre.Je ne commande rien, je ne puis commander ce qui m'arrive, je suis mû par une nécessité qui m\u2019échappe.Je crois avoir dit que cette nécessité est celle de la mort; mais je ne sais pas ce qu\u2019est la mort, je crois seulement savoir que l\u2019événement ponctuel, le fait que l\u2019on identifie de la sorte, n\u2019a pas grande Importance, qu\u2019en sa qualité de fait, justement, il a quel- 53 JEP DST que chose d\u2019incontournable qui serait plutôt rassurant qu\u2019inquiétant.Je crois de plus qu\u2019il est impossible de penser à la mort: penser à la mort, c\u2019est ne penser à rien, en s'imaginant que l\u2019on pense à quelque chose, et, de plus, à quelque chose qui devrait nous faire peur.Aussi, en tentant de penser à la mort, peut-on jouer à être effrayé, ou encore à ne pas l\u2019être.S\u2019efforcer de ne pas avoir peur de la mort est aussi absurde et faux que de jouer à en être effrayé.La mort, en tant que telle, reste pour nous une abstraction indifférente, un fait, bête et banal, à propos duquel il n\u2019y a pas grand-chose à dire.La mort dont je parle n\u2019est pas celle-là: celle dont je parle m'\u2019habite, et je la sens, ce n\u2019est pas un fait, c\u2019est une force.De plus, c\u2019est une force incontournable, qui œu- vre à saper en moi les représentations qui me font vivre et au bout desquelles se trouve toujours une promesse de plaisir, les représentations amoureuses par exemple, et, disons-le, celles-là surtout.En toute promesse de plaisir, se glisse toujours une ombre, ou, si l\u2019on préfère, un doute, une inquiétude, une angoisse.Ce qui nous attire et flatte à l\u2019avance notre amour-propre, ce en quoi nous pressentons un accroissement de nous- mêmes est toujours en même temps ce qui nous bouleverse, nous met en question et nous livre à une extrême perplexité.Le sol en effet glisse sous nos pieds à ce moment précis où nous croyons enfin saisir quelque chose ou quelqu\u2019un.S'il s\u2019agit de quelqu\u2019un, cela est pire encore parce que nous pouvons supposer qu\u2019il en va de même chez l\u2019autre, et qu\u2019ainsi le désir de posséder ou d\u2019être possédé se soldera de part et d\u2019autre par une dépossession sans limite.C\u2019est en ce sens que la mort est une force qui nous habite, nous hante et nous tire.De cette force, l\u2019on pourrait dire aussi qu\u2019elle est parfaitement anonyme, et que, plutôt que de fonctionner par accroissement et stimulation à l\u2019accroissement, elle fonctionne par aspiration, traction vers le bas, ou, si l\u2019on 54 préfère, soustraction.On la sent et l\u2019éprouve à l\u2019impression de vide qu\u2019elle laisse sur son passage.Mais le paradoxe est que, si cette force ne se fait pas sentir, la force inverse, celle qui porte à l\u2019accroissement, ne se fera pas sentir non plus.Il faut que je consente à perdre, à tout perdre, à me laisser déposséder, pour que je me sente ensuite envahi par une force aussi mystérieuse que l\u2019autre, et qui, comme celle-ci, me vient d\u2019ailleurs.Je suis vidé par une force aspirante de toutes les images et représentations que je me faisais jusque-là et qui en étaient venues pour moi a s\u2019identifier a ce que Proust appelle l\u2019Habitude, qui est une certaine manière de vivre avec le temps en l\u2019oubliant: mais ce que l\u2019on oublie ainsi, plus précisément, c\u2019est le passage du temps, son écoulement.L\u2019Habitude nous installe et puis nous institue dans un rapport au temps figé, un temps qui ne s\u2019écoulerait plus et auquel notre vie se mettrait peu a peu a ressembler.Encore une fois, il est frappant de considérer que, à chaque fois que l\u2019on croit avoir élevé un rempart solide, voire définitif, contre la mort, l\u2019on se trouve sourdement gagné par elle, au point d\u2019en être complètement possédé.Mais alors, c\u2019est à notre insu et malgré nous que nous nous en trouvons possédés.De n\u2019avoir pu ou de n\u2019avoir voulu lui faire face au moment où cela s\u2019imposait et d\u2019avoir voulu rester protégés parle mur de l\u2019Habitude, nous livre à la mort, non seulement sans défense, mais surtout sans possibilité d\u2019en faire rejaillir la vie, au terme d\u2019une traversée vécue en pleine conscience.N\u2019est-ce pas le sens de ce royaume des ombres sans cesse évoqué par les Anciens et de cette traversée du fleuve des morts que l\u2019on retrouve en tant de religions?Le héros est toujours celui qui consent à aller de l\u2019autre côté, non parce qu\u2019il y est conduit malgré lui par la force des choses et des événements, mais plutôt parce qu\u2019il entreprend de faire face à tout ce dont les autres ne font l\u2019expérience qu\u2019en dépit d\u2019eux-mêmes.Il 55 va au-devant du danger, il affronte ce que les autres redoutent: qu\u2019il l\u2019affronte signifie seulement qu\u2019il y consent les yeux ouverts.Vouloir, en ce sens, et même entreprendre, cela veut d\u2019abord dire consentir, non sur le mode de la résignation, mais en toute conscience, activement.Se livrer à ce qui aspire, aller au bout de la passivité de manière à ce qu\u2019ainsi elle en vienne à se retourner en activité: ce retournement du passif à l\u2019actif, de l'impression à l\u2019expression, de la passion à l\u2019action, constitue le mouvement créateur de l\u2019existence humaine.La conscience n\u2019est une force que si elle consent à s'absenter et à s\u2019oublier, que si, sans cesse, elle consent a se vider de ce dont elle fut emplie, pour s\u2019emplir à nouveau.Il faut avoir le courage d\u2019évacuer ou de laisser mourir les illusions qui se figent, de manière à ce que de nouvelles puissent naître et les remplacer.Créer, en ce sens, est le contraire de posséder, au même titre d\u2019ailleurs qu\u2019aimer, c\u2019est consentir à la dépossession.Or, il se peut qu\u2019à aucun moment dans l\u2019histoire, nous n\u2019ayons vécu une telle période d\u2019exiguïté du moi.Si, désormais, il n\u2019est plus de héros, c\u2019est qu\u2019il est intimé maintenant à chacun de le devenir.Il est certaines représentations substitutives, certaines délégations d'expérience dont nous ne sommes plus capables aujourd\u2019hui.C\u2019est que, bien sûr, comme chacun sait, nous avons perdu la foi, nous en sommes encore à traverser ce désert qui succède à l\u2019annonce de la mort de Dieu, de telle sorte que nous en sommes venus à croire que «c\u2019est ça la vie», comme on dit couramment, ce désert sans cesse retraversé, sans étoile pour nous guider, sans Terre Promise à l\u2019horizon.Nous craignons plus que tout la génération, l\u2019enfantement, et l\u2019innocence qu\u2019ils requièrent.Si je puis m\u2019exprimer ainsi, nous craignons d\u2019avoir l\u2019air fou face à l\u2019Histoire, au Passé, à ce que nous appelons la Culture, dont, pour- 56 tant, nous avons perdu toute notion.Nous jouons à Voltaire face à Jean-Jacques Rousseau, et cela nous donne la réconfortante impression d\u2019être intelligents.Mais notre intelligence, comme celle de Voltaire, s'épuise dans l\u2019ironie.Voyez-vous, aujourd\u2019hui, nous ne pouvons plus être dupes.Ainsi, je ne suis pas dupe de cet élan qui me porte vers toi, de l\u2019admiration que je te porte, de ce premier mouvement en moi qui me porterait souvent à dire comme Jean-Jacques: «Me voici donc seul sur la terre, n\u2019ayant plus de frère, de prochain, d\u2019ami, de société que moi-même.» «Me voici seul, abandonné: veux-tu de moi, veux-tu m\u2019accompagner?» Nous sommes aujourd\u2019hui trop «indépendants», comme nous aimons dire, pour être capables d\u2019un tel mouvement.Nous ne voulons pas risquer, en tenant de tels propos, et en prenant de telles attitudes, de paraître ridicules ou, pis encore, nous ne voulons surtout pas risquer de la sorte de nous faire «exploiter».Telle est la grande crainte de notre époque: celle de l\u2019«exploitation», à laquelle pendant longtemps s\u2019est liée celle de ce que l\u2019on appelait l\u2019«aliénation».Que n\u2019avons-nous pas fait et que ne faisons-nous pas encore pour éviter d\u2019être «exploités» ou «aliénés», ou encore, pour nous libérer de l\u2019«exploitation» et de l\u2019«aliénation»?C\u2019est devenu là notre souci majeur, et, disons-le, puisque le mot semble à ce stade-ci s\u2019imposer, c\u2019est là toute notre morale.Nous craignons de perdre notre indépendance, sans que nous sachions vraiment ce que cela veut dire que d\u2019être indépendants, sans même que nous nous soyons demandés si cela avait un sens, et alors même que nous ne cessons, du même mouvement, d\u2019invoquer les grands auteurs de notre modernité qui tous, pourtant, nous représentent, d\u2019une manière ou d\u2019une autre, comme enjeu de forces qui nous traversent et nous échappent, sans cesse nous dépossédant de ce que nous sommes ou de ce que nous croyons être.57 state Or, je pense que nous avons tout à fait interprété à l'envers les auteurs de la modernité pour nous constituer, à leur ombre, un petit confort intellectuel et moral qui est pourtant en contradiction totale avec l\u2019esprit des œuvres de ces auteurs.Parce qu\u2019ils nous ont tous représenté la fonction d\u2019illusion indissociable du moi et la dépendance radicale de ce moi à l\u2019égard de forces ou d'énergies sur lesquelles il n\u2019a qu\u2019une prise fort limitée, nous en avons tiré prétexte pour justifier un repli du moi sur lui-même, désormais seul rempart contre toutes les forces de décomposition et de dépossession, comme si ces forces pouvaient être identifiées à des causes représentables auxquelles il serait possible que le moi s\u2019en prenne pour parvenir à les contrôler et à les orienter à sa guise.C\u2019est ainsi que nous nous servons de l\u2019entreprise des auteurs de la modernité pour réduire le monde à l\u2019homme, c\u2019est-à-dire au moi, ne faisant ainsi que répondre au vieux réflexe anthropomorphique qui nous incline à nous mouvoir au sein du monde comme si nous étions en relation avec des causes que nous pourrions identifier et nommer.Tel est, par exemple, le statut vulgairement conféré à ce que nous appelons, à la suite de Freud, l\u2019inconscient.Nous le portons en nous, cet inconscient, comme un petit bagage, un petit baluchon tout rempli de complexes, d\u2019inhibitions, de refoulements et autre quincaillerie.Nous faisons comme si nous devions administrer deux forces contraires, que nous appelons instinct de vie et instinct de mort, en poussant parfois le raffinement et le détachement jusqu\u2019à discuter si nous ne pourrions pas prendre l\u2019un à l\u2019exclusion de l\u2019autre, si l\u2019un, après tout, ne serait pas de trop.Nous ne voulons pas accepter que le tout soit à prendre ou à laisser, et que Freud, tout fondateur de la psychanalyse qu\u2019il fût, n\u2019en a pas moins exprimé là, en un langage renouvelé par un bon siècle de scientisme à outrance, des vérités fondamentales dont nous trou- 58 vons déjà la mise en scène mythique dans le Faust de Gœæthe, sans remonter jusqu\u2019aux Grecs, bien sûr, dont Freud \u2014 certes pas par simple goût d\u2019exotisme culturel \u2014 s\u2019est profondément inspiré.La culture actuelle n\u2019est moderne qu\u2019en ce sens où des penseurs comme Freud et Nietzsche ont reformulé à l\u2019intention d\u2019individus désormais sans foi, ni religion, ni Dieu, un savoir de la vie et de la mort qui se trouvait autrefois transmis, parle moyen des grandes religions, a des hommes encore reliés entre eux par des liens organiques, encore tribali- sés et collectivisés.Comme peut-être nous regrettons parfois notre ancien état simiesque, nous regrettons aussi d\u2019être sortis de la tribu, d\u2019avoir échappé aux liens de la collectivité, et nous résistons à nous comporter comme des individus.Au lieu d\u2019accéder vraiment au savoir des forces réelles qui nous gouvernent et avec lesquelles nous devons vivre, nous prenons prétexte de ce savoir pour en déduire un état de prétendue aliénation dont nous n\u2019avons plus dès lors d\u2019autre souci que de nous libérer.Mais quel est l\u2019au-delà de cette prétendue libération?Dans la lutte contre les causes de ce qui nous dépossède, nous souhaitons en réalité faire revenir un état où nous serions complètement possédés, cette époque mythique où nous étions encore organiquement liés, encore tribalisés.De la sorte, c\u2019est notre indépendance que nous prétendons sauver, mais comme, en même temps, nous démontrons qu\u2019elle n\u2019a pas de sens, nous nous livrons démunis à de grandes causes promues par de grands interprètes à qui nous nous en remettons de notre liberté, puisqu'ils nous ont promis notre libération.Nous restons des primitifs par peur d\u2019échapper à la tribu, et notre prétendu savoir critique n\u2019est que la ruse de notre lâcheté: car nous affirmons ne plus être dupes de rien et ne plus accepter d\u2019être dupés alors que, du même mouvement, nous nous en remettons de notre 59 destin à tous ceux qui nous promettent d\u2019être délivrés une fois pour toutes de toute duperie.C\u2019est ainsi que nous nous laissons duper par eux: dupes donc sommes- nous de tous ceux qui prétendent nous délivrer une fois pour toutes de toute duperie.Telle est notre drôle de morale désormais sans bien ni mal: savoir distinguer entre ceux qui nous dupent et ceux qui prétendent nous délivrer de toute duperie.Ainsi constituons-nous désormais des camps: il faut être soit du côté de ceux qui nous dupent, soit du côté de ceux qui veulent nous libérer de toute duperie.Nous rirons avec bonne conscience de celui qui se laissera encore duper, seulement sans doute parce qu\u2019il hésite encore à être dupe de nous.Nous dirons de lui qu\u2019il est aliéné, inconscient, et qu\u2019il faudrait bien le libérer, fût-ce de force.Mais, tout le temps que règne cette drôle de morale sans Dieu, sans bien ni mal, c\u2019est-à-dire tout le temps que nous attendons d\u2019étre libérés, la morale qui régne est celle de la retenue a tout prix: ne nous livrons surtout pas a toute passion un peu trop forte, a tout élan qui risquerait de nous emporter, a tout individu par lequel nous serions amenés au-delà de nous-mêmes.Que je me retienne de céder à un mouvement ou à une parole qui m\u2019emporte, de crainte de me prêter à l\u2019autre et de lui donner prise sur moi, que je me retienne de laisser s\u2019exprimer ma pensée de crainte d\u2019avoir l\u2019air trop naïf ou innocent.De la sorte, s\u2019installe un drôle de climat où domine la suspicion mutuelle, s\u2019instaure une drôle de communication, faite d\u2019aveux et de rétractations, d\u2019abandons et de replis, d\u2019élans et de retombées.Désormais sans bien ni mal, nous ne croyons plus en rien: s\u2019il est un nom pour cette morale, c\u2019est médiocrité, et toute notre culture s\u2019en trouve empreinte.«Tu te dis libre?», écrivait Nietzsche, «Je veux entendre ta pensée maîtresse et non pas apprendre que tu t\u2019es délivré d\u2019un joug.» Et encore: «Libre de quoi?60 Qu\u2019importe à Zarathoustra?Mais que ton œil clair m\u2019annonce: libre pour quoi?» Je suis toujours embêté de conclure, parce qu\u2019il me suffit le plus souvent d\u2019indiquer un mouvement plutôt qu\u2019une solution, d\u2019ouvrir un champ de désir et de pensée plutôt que d\u2019en venir a une conclusion.Je terminerai néanmoins en établissant plus clairement le lien entre les deux thèmes de cette communication: culture et morale, dont j'aurai peut-être paru m\u2019éloigner.S\u2019il est clair pour moi qu\u2019une pseudo-morale supporte aujourd\u2019hui une pseudo-culture et que, bien souvent, sous couvert de modernité, l\u2019on ne fait que promouvoir et entretenir le règne de cette double fausseté, il en découle que le renouvellement de la culture, tâche qui s\u2019adresse aujourd\u2019hui à tout individu, quel qu\u2019il soit, est indissociable de ce que j\u2019appellerais /e courage de la foi.J'entends par là le courage de donner vie à une illusion, c\u2019est-à-dire de devenir capable de mourir pour tui donner pleine réalité: ce courage est, par excellence, le courage moral.Cette illusion que je poursuis, cette image qui m\u2019attire et me tire, tel est le Bien pour moi, ce Bien pour l\u2019avènement duquel ma vie est un sacrifice toujours réitéré.Pour ce Bien, je suis prêt à me battre contre tous les obstacles rencontrés, quels qu\u2019ils soient.Cartel est le Mal, pour moi: l\u2019obstacle sur le chemin du Bien que je poursuis.Le Mal n\u2019a pas d\u2019autre réalité, il n\u2019a pas de réalité en soi, il ne faut donc pas s\u2019y arrêter pour lui constituer une réalité, il faut plutôt le contourner, l\u2019éviter, l\u2019oublier, le traverser: tel est le sens de ce que j'appelle la lutte.Jamais un affrontement, mais une stratégie plus fine de mise en déroute et d\u2019évitement.ll n\u2019y a pas d\u2019autre sens à la culture que la création.Créer veut dire rendre une illusion réelle, inventer une réalité.L'homme est l\u2019être pour qui nulle réalité n\u2019est donnée, pour qui la réalité doit sans cesse être inventée.Tel est l\u2019effort de la culture, ainsi qu\u2019il s'impose désor- 61 mais à chaque individu, à une époque où il devient impossible de déléguer une fois pour toutes cette tâche à des êtres qu\u2019on aura «consacrés».Si tel est bien l\u2019effort de la culture, on comprendra dès lors qu\u2019il soit indis- sociablement moral.L\u2019éthique commence avec un acte de courage, c\u2019est-à-dire beaucoup d\u2019aveuglement.Le courage de dire: tel est le Bien qu\u2019il s'impose à moi de poursuivre, et je n\u2019aurai de cesse qu'il n\u2019ait vu le jour, qu\u2019il ne se soit réalisé.De cet acte de courage premier et essentiel, de cette foi originelle en un Bien qui sauve et pour lequel l\u2019on doit être prêt à se sacrifier, c\u2019est-à-dire de ce mouvement éthique découle toute culture.Ce que nous savons aujourd\u2019hui et que les hommes qui nous ont précédés ne savaient pas, c\u2019est simplement ceci: qu\u2019il n\u2019est pas de Bien qui vaille pour tous, que tel Bien s\u2019impose à tel individu, et que le Bien n\u2019est que le sommet de cet effort auquel chacun peut consentir, au bout de lui-même, là où il ne s\u2019appartient plus.Etat extatique par excellence.62 Le débat actuel autour de la philosophie marxiste\u2018 Robert Tremblay Chargé de cours en philosophie et sciences sociales à l\u2019U.Q.A.M.1.Cetexte est une version largement remaniée d\u2019une conférence prononcée dans le cadre des Sociétés savantes, à Halifax, au mois de mai 1980. Une philosophie en crise On ne saurait aujourd\u2019hui discuter de philosophie marxiste sans montrer dès le départ la crise profonde qu\u2019elle traverse; sans se placer au cœur même de cette crise et de la stagnation qui l\u2019accompagne.On reste perplexe: comment une pensée qui s\u2019est construite d\u2019emblée dans la critique de la spéculation métaphysique et de l\u2019idéalisme peut-elle fonctionner maintenant comme une scolastique, une philosophie close et abstraite?La dialectique ne devait-elle pas prémunir contre toute tentation de fermeture, tout mécanicisme, tout dogmatisme?Or si nous demeurions fidèle à ce matérialisme nouveau dont Marx entrevoit la naissance dans ses «Théses sur Feuerbach», lequel établit le primat de 2.K.Marx, F.Engels, L\u2019Idéologie allemande, première partie, «Feuer- bach», précédée des «Thèses sur Feuerbach», Paris, Ed.sociales, 1977, p.23-27.64 la pratique sur la théorie, force nous serait de chercher le sens de ce blocage non du côté de la philosophie marxiste elle-même, mais du côté des pratiques sociales qui en déterminent le mouvement et les enjeux.À savoir que la crise de la philosophie marxiste serait moins la crise d\u2019une philosophie que celle d\u2019une politique et d\u2019une pratique scientifique, celle du communisme et du matérialisme historique.On devrait alors discuter longement sur le sens des révolutions prolétariennes et paysannes que le marxisme encadra, suscita ou récupéra sous les espèces de ce Prince des temps modernes, le parti d\u2019avant-garde, et sur la rigidification bureaucratique, centraliste et étatique qui s\u2019ensuivit inévitablement (moins par trahison ou dégénérescence que par une obscure nécessité historique), à commencer bien sûr par la révolution d\u2019Octobre.On devrait aussi étudier le retard considérable de la «science de l\u2019histoire» face au développement accéléré des sciences sociales sur des bases étrangères au marxisme.Bref seul un bilan des théories et des pratiques aux prétentions marxistes pourrait situer le débat actuel sur la philosophie marxiste dans son véritable contexte.Le présent travail se contentera plus modestement de considérer ce débat sur le terrain même de la philosophie\u201c, d\u2019en définir les termes et les enjeux spécifiques, d\u2019explorer les voies nouvelles de la recherche en permettant çà et là à son auteur d\u2019avancer quelques propositions innovatrices.3.Ainsi que l\u2019appelait Gramsci réfléchissant sur l\u2019œuvre de Machiavel.4.Je me permettrai néanmoins de renvoyer le lecteur au bilan établi par Cornélius Castoriadis dans la première partie de L\u2019Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, surtout pages 13 à 158.65 Les deux tendances fondamentales Les diverses positions au sein du marxisme concernant la nature et le sens de la philosophie marxiste peuvent être ramenées à deux grandes tendances que j\u2019appellerai l\u2019objectivisme et l\u2019historicisme.La première insiste sur le caractère rigoureusement scientifique du matérialisme historique et attribue au matérialisme dialectique un statut méta-scientifique; ontologique® et méthodologique, dans la version de Staline, ou épistémologique, dans le cas de l\u2019école structuraliste d\u2019Althusser®.La tendance historiciste conçoit plutôt le matérialisme dialectique comme une conception du monde (à transformer); philosophie de la praxis et idéologie de classe elle est relative historiquement en ce qu\u2019elle lit la logique du mouvement de l\u2019histoire à un moment donné de l\u2019histoire, du point de vue particulier de la classe prolétarienne.Elle est donc une vision «subjective» du monde puisqu'elle s\u2019élabore dans la seule perspective de la classe révolutionnaire (même si cette classe contient potentiellement un caractère d\u2019universalité).Ce courant insistera sur la nature transitoire des catégories philosophiques marxistes.Il est a noter que dans les deux cas la philosophie tend à devenir la servante directe ou indirecte d\u2019une politique, donc 5.Au sens d\u2019une théorie métaphysique de l\u2019être en tant qu\u2019être, cette théorie produira des énoncés comme: «.la matière, la nature, l\u2019être est une réalité objective existant indépendamment de la conscience; la matière est une donnée première, car elle est la source des sensations, des représentations, de la conscience, tandis que la conscience est une donnée seconde, dérivée, car elle est le reflet de la matière, /e reflet de l'être.» J.Staline, Matérialisme dialectique et Matérialisme historique, Montréal, Librairie Progressiste, 1975 (1938), p.9.Je souligne.6.Voir par exemple L.Althusser et al., Lire le Capital, Paris, Maspéro, 4 tomes, 1968 à 1973. soumise dans son élaboration même à des fluctuations conjoncturelles liées au développement des positions politiques du Parti ou de l\u2019Etat qui en commande le développement.On pourrait même faire l\u2019hypothèse que l\u2019interprétation historiciste conviendra mieux dans les périodes de montée révolutionnaire, en ce qu'elle accrédite le volontarisme, alors que l\u2019objectivisme conviendra plutôt aux périodes de stagnation ou de consolidation, mais là n\u2019est pas notre propos.Cela relèverait d\u2019une sociclogie du marxisme, tout comme l\u2019étude de la «déviation» théoricienne propre aux diverses formes du marxisme occidental\u201d.Les auteurs marxistes les plus récents ne se dégagent jamais radicalement des positions générales que j'ai définies, et, malgré l\u2019intérêt de leurs recherches, aucun ne laisse entrevoir une ouverture possible de la problématique traditionnelle à l\u2019intérieur de laquelle cette crise a pu naître et s\u2019installer à demeure.Depuis Lénine® la philosophie marxiste fonctionne à l\u2019intérieur d\u2019un même horizon épistémique dont l\u2019objectivisme et l\u2019historicisme constituent les deux pôles symétriques.On comprendra aisément dans un tel contexte l\u2019inutilité patente d\u2019une prise de parti unilatérale dans un débat dont les termes mêmes constituent les pré-conditions de cette crise et de la stagnation de la pensée qui en est le corollaire.Il serait de plus fallacieux d\u2019opérer une feinte similaire a celle de Labica® lorsque ce dernier voudrait résoudre la question en niant la possibilité de 7.Sur ce point voir l\u2019admirable étude de Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspéro, 1977.8.À l\u2019exception, peut-être, de ses énigmatiques Cahiers Philosophiques, Oeuvres, tome 38.9.G.Labica, Le Statut marxiste de la philosophie, Paris, Complexe, 1976. l'existence d\u2019une telle chose qu\u2019une philosophie marxiste.En effet qui se prétend a-philosophique n\u2019est jamais qu\u2019un philosophe qui s\u2019ignore, et de la pire espèce car alors les fondements de sa pensée demeurent inexplicités, donc difficilement discutables, ce qui ne les empêchent nullement d\u2019opérer dans le discours; mais en cela je ne fais que répéter Gramsci, à savoir le B-A -BA de la théorie matérialiste des idéologies! Redéfinition du matérialisme et de la dialectique C\u2019est donc à une relecture, pour ainsi dire minoritaire, des concepts clefs du marxisme philosophique que j'aimerais maintenant vous convier, pour chercher, au-delà de l\u2019antinomie stérile des écoles, à retrouver l'élément radical qui rendit cette pensée si féconde.Du matérialisme on a dit qu\u2019au sens marxiste il ne constituait pas une philosophie en tant que telle, mais bien plutôt une position de combat théorique; qu\u2019il indiquait un nouveau mode pour la pratique théorique dans le champ traditionnellement occupé par la philosophie \u2018°.C\u2019est-à-dire que le primat de l\u2019être sur la conscience est moins une position ontologique, qui consisterait alors simplement à affirmer l\u2019universalité du devenir, qu\u2019une pro-position pour la connaissance scientifique d\u2019un monde social à transformer.En ce sens, mais seulement en ce sens, le matérialisme marxiste est bel et bien nouveau en ce qu\u2019il refuse de se constituer en système de l\u2019homme, de la nature ou de l\u2019être: toutes entreprises vouées à l\u2019échec.Le matérialisme marxiste est donc un appel pour une pratique critique de la réflexion philosophique, inassimilable à 10.Ce que Dominique Lecourt désignait par le concept de «prise de parti en philosophie» dans Une Crise et son Enjeu, (Essai sur la position de Lénine en philosophie), Paris, F.Maspéro, 1973.68 quelqu\u2019entreprise de clôture que ce soit.La question ne serait plus de savoir s\u2019il existe une «philosophie marxiste», puisque le marxisme rejette l\u2019idée de constituer un système philosophique, mais bien s\u2019il existe une façon marxiste de philosopher et quelles en seraient les propositions fondamentales.Une étude du concept de dialectique confirme et renforcit cette perspective.On connaît l'importance pour Marx de la dialectique comme matrice conceptuelle tout comme son aversion envers |a dialectique hégélienne en raison de son caractére mystique.Or la dialectique «sous son aspect rationnel» fonctionne chez Marx à la fois comme modèle théorique abstrait à fonction méthodologique et épistémologique, et comme conception négative, critique et révolutionnaire des choses.Considérons ce qu\u2019il écrivait de la dialectique: pit hi Sous son aspect rationnel, elle est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes et leurs idéologues doctrinaires, parce que dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l\u2019intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire; parce que saisissant le mouvement même, dont toute forme faite n\u2019est que configuration transitoire, rien ne saurait lui imposer; parce qu\u2019elle est essentiellement critique et révolutionnaire**.Où l\u2019on voit qu\u2019il s\u2019agit, par l\u2019assimilation des philosophies classiques, de dégager l\u2019aspect rationnel de leurs catégories et de leur problématique afin de les exploiter à d\u2019autres fins.De fait, concernant la catégorie hégélienne de dialectique, il s\u2019agit d\u2019en user comme cadre conceptuel (en utilisant les concepts de totalité, mouvement, contradiction, essence, apparence et abs- 11.Postface de la deuxième édition allemande du Capita/, L.1, Paris, Ed.sociales, 1976, p.21.Je souligne.69 traction, pour n\u2019en nommer que quelques-uns, sous une pratique scientifique, «positive») mais aussi comme conception des «choses», c\u2019est-a-dire des rapports sociaux comme rapports historiques.C\u2019est en effet de cette étude de l\u2019histoire que l\u2019on peut abstraire l\u2019idée d\u2019une nécessaire disparition de toute forme (théorique, pratique) faite, et de la négation fatale des classes dirigeantes.On voit que la position de Marx tente d\u2019articuler ce que l'objectivisme et l\u2019historicisme séparent.On constate également qu\u2019une position matérialiste conséquente ne peut jamais postuler arbitrairement un quelconque système philosophique, tout «matérialiste dialectique» soit-il, de l\u2019ériger en modèle du matérialisme historique, ou pire, en modèle explicatif universel, science philosophique, comme Engels le premier avait prétendu le faire '2.Le «Discours de la Méthode» marxiste La philosophie est donc, au premier chef, pour Marx une sorte de discours de la méthode dialectique.C\u2019est ainsi que l\u2019on peut recevoir sa célèbre, parce qu\u2019unique, Introduction de 18572.Ici Marx prend bien soin de réaffirmer la nécessité absolue de partir du concret pour revenir au concret; le moment de l\u2019abstraction étant subordonné à l\u2019étude et à la vérification empiriques.Ainsi écrit-il: «\u2026 la méthode qui consiste à s\u2019élever de l'abstrait au concret n\u2019est que la manière pour la pensée de s'approprier le concret, de le reproduire en tant que concret de l\u2019esprit'\u201c.» La connaissance est donc un processus où l\u2019abstraction joue le rôle de 12.F.Engels, Dialectique de la Nature, Paris, Éd.sociales, 1975.13.Manuscrits de 1857-1858, «Grundrisse», T.1, Paris, Éd.sociales, 1980, p.15 à 46; nouvelle traduction.14.Ibid., p.35. médiation entre un concret donné et un concret pensé.Exemplifiant sa méthode à l\u2019aide des concepts de l\u2019économie classique il écrivait dans ce même texte: C\u2019est manifestement cette dernière méthode qui est correcte du point de vue scientifique.Le concret est concret parce qu'il est le rassemblement de multiples déterminations, donc unité de la diversité.C\u2019est pourquoi il apparaît dans la pensée comme procès de rassemblement, comme résultat, non comme point de départ, bien qu\u2019il soit le point de départ réel et, par suite, aussi le point de départ de l\u2019intuition et de la représentation '*.Tout ce passage des «Grundrisse» est d\u2019une importance primordiale pour saisir ce dont il est question dans la dialectique de l\u2019abstrait et du concret.Dans un premier temps il faut «réduire la plénitude de la représentation» du concret donné graduellement à une détermination abstraite; dans un second temps ces déterminations (comme par exemple la valeur d\u2019usage et la valeur d'échange) doivent conduire à «reproduire le concret par la voie de la pensée».L\u2019abstraction a donc pour but de disséquer la réalité concrète (les premières données empiriques) en éléments conceptuels simples.Le développement des différentes formes qu\u2019épousent ces premières catégories devrait, si elles reflètent bien le contenu de cette part de réalité que nous venons de figer artificiellement, reproduire intimement le mouvement des déterminations réelles.Enfin au moment où ce réel a été découpé, reproduit abstraitement par la pensée dans le mouvement logique des concepts, une vérification doit intervenir à l\u2019effet de confirmer l\u2019adéquation du mouvement conceptuel au mouvement réel.Les catégories, créations historiques de l\u2019esprit humain, doivent suivre le mouvement historique réel.C\u2019est ainsi que des contradictions effectives apparaissent être à l\u2019origine du devenir.15./bid., p.35. On peut, à la suite de Mandel, reproduire ce procès d\u2019abstraction selon quatre moments distincts mais inséparables \u2018*: 1) La réalité concrète constitue le point de départ de toute cette activité pratique de connaissance dont le but est d\u2019élever ce concret donné à un concret pensé.2) À partir de cette matière appréhendée concrètement la pensée s\u2019élève à l\u2019abstrait en décomposant la multiplicité concrète en ses rapports déterminants.3) Il n\u2019y a donc à proprement parler élévation de l\u2019abstrait au concret qu\u2019en un troisième temps, celui de la «synthèse», ou de l\u2019appréhension de la réalité dans la multiplicité de ses déterminations représentées par les lois et les tendances définies par la théorie.4) Finalement il y a retour à la pratique analytique pour vérifier la justesse de la construction théorique et du système explicatif qui la sous-tend.Au-delà des faits Il s\u2019agit en définitive de rendre compte des déterminations complexes «s\u2019agitant» sous les simples apparences phénoménales.On ne saurait en effet rendre compte du mouvement social, à la manière des empiristes, en établissant un simple savoir taxonomique.La dynamique complexe du social exige autre chose qu\u2019une considération extérieure des faits bruts; cette «objectivité» n\u2019est qu\u2019une myopie intellectuelle élevée au rang de méthode! On explique les faits par la théorie et non les faits par les faits.I! n\u2019y a là ni objecti- 16.Vous pouvez consulter la version d\u2019Ernest Mandel dans Le Troi- siéme Age du capitalisme, T.l, Paris, U.G.E., 1976, (10/18, n° 1081), p.21 à 84. visme, ni subjectivisme mais une espèce de réalisme constructiviste, ou, comme disait Bachelard, un matérialisme rationnel.Tout effort théorique vise à rendre conscient de certains mécanismes sous-jacents aux phénomènes; les lois que la théorie énonce visent à rendre compte de la nécessité qui conditionne l\u2019existence des phénomènes.De ce point de vue il y a unité entre les démarches des sciences de la nature et des sciences sociales.À demeurer au niveau des faits, on oublie que ceux-ci manifestent des rapports déterminés et que le but de la science consiste à expliquer les phénomènes par l\u2019ordre des nécessités qui en déterminent l\u2019émergence.Or l\u2019action humaine, la praxis, lorsqu\u2019elle atteint les masses devient l\u2019une de ces nécessités, d\u2019où le rôle de la conscience dans l\u2019histoire.C\u2019est ainsi que Marx peut tenir ensemble les deux positions entre lesquelles ses exégètes verront un antagonisme.En effet s\u2019il n\u2019y avait aucune indétermination préalable l\u2019action politique serait inutile.Marx cherche donc à dépasser l\u2019ordre des faits tant par la voie théorique (le concret est un construit) que par la voie pratique (le concret dépend de la praxis): c\u2019est en ce double caractère que réside, à notre avis, l\u2019originalité de sa dialectique.C\u2019est pourquoi il peut soutenir, en comparant sa méthode à celle de Hegel, une position pour le moins surprenante (du moins pour le marxisme classique).Expliquant comment pour ce dernier /e mouvement des concepts apparaît comme acte de production du réel, dont le résultat accompli serait le monde, Marx écrit: .ceci \u2014 mais c\u2019est encore une tautologie \u2014 est exact dans la mesure où /a totalité concrète en tant que totalité de pensée, en tant que concret de pensée, est en fait un produit de l\u2019acte de penser, de concevoir (.) de l\u2019élaboration qui transforme en concepts l\u2019intuition et la représentation.Le tout, tel qu\u2019il apparaît dans l\u2019esprit comme un tout de pensée, est un produit du cerveau pensant, qui s\u2019approprie le monde de la seule façon qui lui soit possi- 73 4 ble, d\u2019une façon qui diffère de l\u2019appropriation spirituelle 2 de ce monde, artistique, religieuse, pratique\u2018.ven Le procès central de la dialectique est donc celui A de l\u2019appropriation.L'existence de ces totalités construi- a tes (et restreintes) est historique en ce sens ou une 1 reconstruction rationnelle à partir de l\u2019expérience humaine du monde mène à la surface de la société, aux a phénomènes les plus apparents et jusqu\u2019aux formes i.existant «dans la conscience des agents de production i eux-mêmes».Ainsi, et méme dans les élaborations les | plus abstraites, il faut que l\u2019objet à étudier, la société en l'occurence, demeure constamment présent à l\u2019esprit.a Dans les sciences sociales, la raison doit tendre à réali- i ser l'unité du théorique et de l\u2019historique parce que les a rapports sociaux déterminent historiquement les caté- A gories scientifiques comme la limite de leur validité.Si ces vues sont justes nous devons conclure que la pratique scientifique et philosophique de Marx bi dépasse de beaucoup en complexité et en profondeur toutes les rationalisations subséquentes d\u2019Engels'® et aussi de Lénine '°.La théorie du reflet, actif ou non®, ne i constitue en rien le fondement de la conception Af marxiste de la connaissance.Du point de vue épistémo- \"a logique le matérialisme dialectique d\u2019Engels et de iil Lénine n\u2019est qu\u2019une pâle imitation de la pensée philoso- i phique de leur maitre.fe ji i 17.Introduction de 1857, op.cit., p.36.Je souligne.18.Voir a ce propos la critique dévastatrice de P.Raymond dans Matérialisme dialectique et Logique, Paris, Maspéro, 1977, pp.95 a 119.19.En particulier dans Matérialisme et Empiriocriticisme, Oeuvres, T.14, Ed.du Progrès, Moscou.20.N\u2019en déplaise à D.Lecourt, op.cit., cf.note 10.i IH NH AR i Re.Ti su A mn ju i qe fu 74 Posture minoritaire L\u2019un des effets principaux de l\u2019idéalisme au sein du marxisme consiste précisément à réduire cette philosophie à l'élaboration d\u2019une théorie de la connaissance, omettant ainsi un point fondamental: l\u2019unité de la théorie et de la pratique.Ceci Lénine, Trotsky, Mao et bien d\u2019autres l\u2019ont réalisé.Or cette réduction s\u2019opère habituellement en corrélation avec le rejet de la dialectique comme théorie de la contradiction, ou théorie de la pratique-critique.Tenir une posture minoritaire\u201d! consiste à prendre acte de l\u2019échec pratique du marxisme, surtout là où les marxistes ont conquis le pouvoir, en insistant sur le pô/e de /a négativité au sein de la contradiction.En quelque sorte il s\u2019agit d\u2019en extraire le ferment, l\u2019élément encore actif.Les quelques thèses suivantes définissent le contour de cette posture: Première Thèse: «Les philosophes n\u2019ont fait qu\u2019interpréter diversement le monde, ce qui importe c\u2019est de le transformer.» Seconde Thèse: La philosophie est dans tous ses secteurs un enjeu de luttes entre positions conservatrices et réactionnaires, d\u2019une part, et positions progressistes et révolutionnaires, d\u2019autre part.Troisième Thèse: I ne suffit plus d'affirmer le primat de la totalité nature- société sur la conscience, ou la nécessité de travailler 21.Le concept de minorité ne doit pas être entendu ici au sens de son opposition à majorité, mais bien plutôt comme prise de parti unilatérale pour le pôle mineur de la philosophie marxiste.Il suppose le bris de I'unité de la contradiction et le refus de la structure de la contradiction elle-méme 22.Marx, 11\"®™e thése sur Feuerbach, op.cit.75 cette totalité pour la connaître; encore faut-il savoir ouvrir cette conscience sur les formes nouvelles de la totalité.Quatrième Thèse: Lorsque la pratique philosophique marxiste minoritaire fonctionne sur le terrain des «conceptions du monde», elle établit les points suivants: 1) comme philosophie révo/tée la dialectique affirme la négation des totalités closes comme principe fondamental; 2) toute pensée est un processus; 3) les rapports sociaux déterminent les individus sociaux; 4) les processus historiques se ramènent à un système de contradictions (au sens de rapports de forces conscients ou inconscients) 5) dans le cas des contradictions antagoniques, l\u2019opposition de la multitude indéfinie des contraires prime sur leur interpénétration; 6) dans le cas des contradictions non-antagoniques, l\u2019unité des contraires prime sur leur opposition; 7) seul l\u2019état de la lutte politique et idéologique entre les diverses forces sociales détermine pratiquement le caractère antagonique ou non-antagonique des contradictions\u201c.La question de savoir si cette position est encore malgré tout «marxiste» m'importe peu en raison de son caractère purement scolastique.Une philosophie ne saurait se développer sans se reviser et se trahir elle- même un peu.23.On pourra contraster avec profit ces thèses avec la position maoïste en se référant au livre d\u2019Alain Badiou, Théorie de la Contradiction, Paris, Maspéro, 1975, en particulier, p.48.¢ 76 Bir SNA, io, TE Bilan provisoire Arrétons-nous pour faire le point.La possibilité pour l\u2019être humain de faire son histoire à l\u2019intérieur de conditions objectives déterminées réside en dernière analyse sur sa créativité sociale.Les pratiques sociales comme les activités théoriques, ou «spirituelles» (au sens de Marx) qui en font partie, sont toujours accomplies d\u2019un certain point de vue en fonction d\u2019un certain intérêt (tout mystifié et inconscient peut-il être); or la plasticité humaine dans le travail, les luttes politiques et les autres activités sociales réside en ceci que l\u2019être humain n\u2019est pas parfaitement et toujours adéquat à ses déterminations, ou, dit autrement, il participe de façon autonome à l\u2019ensemble des déterminations:; il est à lui-même l\u2019une de ces déterminations.Récapitulons.La philosophie marxiste peut être considérée d\u2019un triple point de vue; 1) comme conception du monde; 2) comme théorie de la connaissance: 3) comme philosophie, problématique, de la praxis révolutionnaire.Il apparaît de plus qu\u2019elle entretient des rapports, à nouveau, problématiques: 1) a elle-même; 2) aux sciences; 3) au champ politique et aux idéologies.Tout ceci n\u2019a pu être rendu à l\u2019évidence que sur l\u2019arrière-fond d\u2019un état de crise.Quelques apories À force de tirer Marx du côté de sa propre minorité, on ne peut plus arrêter de s'éloigner de ces versions classiques, officielles et rassurantes du marxisme 77 re ri eu 4 À accrédité.Tentons maintenant de mettre le doigt sur quelques apories qui jouent comme catalyseurs de cet état de crise.La première aporie découle de la conception téléologique de Marx et Engels.Dans le Manifeste ils écrivent à propos du communisme: Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s\u2019il s\u2019érige par une révolution en classe dominante, détruit par la violence l\u2019ancien régime de production, // détruit, en même temps que ce régime de production, les conditions de l\u2019antagonisme de classes, il détruit les classes en général et, par là même, sa propre domination de classe\u201c.Cette prophétie, outre qu\u2019elle reçut le plus cuisant démenti historique, est d\u2019un utopisme total.Elle ne repose sur aucun fait, de plus elle contredit toute l\u2019analyse marxiste de l\u2019histoire comme histoire de la lutte des classes.On voit mal par quelle vertu intrinsèque le prolétariat échapperait à une loi historique jamais falsifiée: à savoir qu\u2019un pouvoir ne s\u2019abolit jamais lui-même.Deuxièmement, cet espoir reposait sur l\u2019idée d\u2019une paupérisation continuelle du prolétariat, de son extension et de son universalité.Ainsi le prolétariat apparaissait-il comme la classe-en-soi appelée, par son dénuement même, à mettre fin a la société de classe et à établir «le véritable royaume de la liberté?».Cette position n\u2019est pas rationnelle, elle relève d\u2019un pur acte de foi.Troisièmement la théorie marxiste des contradictions sociales minimise de manière radicalement 24.Manifeste du Parti Communiste, Pékin, Éd.en langues étrangères, 1977, p.60.Je souligne.25.Le Capital, L.3, op.cit., p.742.78 réductrice la multiplicité des pôles de contradiction.La lutte des classes économiques apparaît comme le démiurge de la réalité.Certes on argumentera que la lutte des classes n\u2019exclut pas, bien au contraire, la reconnaissance des luttes de libération nationale, de la lutte contre l\u2019oppression des femmes, etc, mais qu\u2019elle s\u2019en alimente plutôt.Fort bien.Seulement on devra admettre que la politique léniniste (qui organise la pensée de Marx) tend à hégémoniser ces luttes, à en prendre la direction et enfin à les soumettre à l\u2019impératif catégorique de la révolution socialiste (i.e.sous la direction de la classe ouvrière).Cela découle de la conception marxiste de la détermination économique en dernière instance et de la hiérarchie des contradictions qui s'ensuit inévitablement.Quatrièmement la philosophie marxiste comme philosophie de la totalité sociale, et théorique, implique la tentation d\u2019une totalisation unilatérale des pratiques politiques (le parti communiste, avant-garde de la classe ouvrière et de ses alliés), et du champ théorique (le matérialisme historique, seule théorie scientifique de la société); or la réalité est multiplicité et les totalisations ne sont jamais que partielles.Cinquièmement, le marxisme dans son ensemble, donc sa philosophie également, est idéologie (comme Gramsci l\u2019avait reconnu).mais l\u2019idéologie est «fausse conscience» nous apprend-t-il.Donc le marxisme est fausse conscience! On ne peut décréter «ad hoc» qu\u2019il échappe aux règles dont il nous dit qu\u2019elles sont universelles.Un sur-matérialisme?Faudrait-il sur cette trajectoire rejoindre les plus récentes positions d\u2019un Dominique Lecourt qui en appelle à la constitution d\u2019un sur-matérialisme qu\u2019il 79 pevitéttene définit comme «\u2026 une philosophie ouverte sur son dehors qui enregistre le fait des différences existant entre les diverses pratiques sociales et qui intervient ouvertement pour faire «jouer» ces différences dans la théorie.*»?Cette nouvelle pratique de la philosophie «.ne serait pas la mise au point d\u2019une «théorie» ou d\u2019une «doctrine» qui agencerait contre la première une j autre «machine» linguistique destinée à procéder à une 2 unification idéologique opposée.Elle serait plutôt une «antimachine.?\u2019» Sa tache serait de provoquer des effets de «bougé» sur l\u2019unité et la cimentation des idéologies et des doctrines.Philosophie ouverte, au sens j bachelardien, elle serait critique et déconstruction des Æ prétentions impérialistes des pensées closes sur elles- mêmes.Un nouveau communisme?Faudra-t-il également, au-delà de sa défaite politi- À que, retrouver les principes de l\u2019autonomisme italien, i: tels qu\u2019ils ont été théorisés par Antonio Négri dans sa lecture des Manuscrits de 1857-1858, y cherchant une force nouvelle?Ici l\u2019antagonisme habite chaque repli de l\u2019analyse; l\u2019essentiel de Marx, nous dit-il, c\u2019est la théorie a de l\u2019exploitation en tant qu\u2019elle dévoile le fondement de la lutte de classe prolétarienne, la classe n\u2019étant plus un en-soi mais un projet politique.Les «Grundrisse» nous restitue le projet marxien dans son ensemble: l\u2019unité de la théorie et de la pratique face à l\u2019imminence de la crise appelle à une autovalorisation de la classe 3 ouvrière contre l\u2019autovalorisation de la classe exploi- 68 teuse.A Le critère du «vrai dans la pratique» redonne à la métho- % dologie matérialiste et dialectique toute sa dimension de i 26.D.Lecourt, L\u2019Ordre et les Jeux, Paris, Grasset, 1981, p.214.\u201cA 27.Ibid., p.215.80 ; HL, Caiiieies .Héégérenionns: its.Bin Eten Hitt HY an a att ARBRE NE ts BBLS EE subjectivité, d\u2019ouverture, de fondement que nous avions déjà soulignée à propos du concept de «différence».Libération des possibles, réappropriation, inventions, jouissance: avec la destruction de la rationalité capitaliste, le travail ne s'empare d\u2019aucun pouvoir, le travail est détruit.Est-ce là un nouvel espoir, un nouvel utopisme, ou le chant du cygne d\u2019un ancien credo?Le pouvoir ouvrier n\u2019est pas le renversement du pouvoir capitaliste; même formellement.Le pouvoir ouvrier est la négation du pouvoir du capital, il est la négation du pouvoir centralisé et homogène de la bourgeoisie, des classes politiques du capital.C'est la dissolution de toute homogénéité.Le schéma méthodologique «pluriel», multilatéral, triomphe.On ne peut appuyer sur |a subjectivité libérée un schéma de fonctionnement de la réalité sociale qui soit uniforme et aplati®®.Est-ce vraiment ici de «pouvoir ouvrier» dont il est question, ou n\u2019est-ce pas plutôt que la classe ouvrière se voit chargée, à nouveau, de tous les espoirs d\u2019une société différente?Transition plutôt qu\u2019utopie, primat de la négativité, autonomie/autogestion/autodissolu- tion: c\u2019est là le nouveau vocabulaire d\u2019une révolte sociale axée sur le fractionnement des pouvoirs, sur la multiplication des foyers de revendication, sur les «révolutions moléculaires», et non celui du trop célèbre «centralisme démocratique» qui fut au principe de toutes les révolutions socialistes-étatiques.Voilà où nous mène cette réflexion.28.A.Negri, Marx au-delà de Marx, Paris, C.Bourgois, 1979, p.100.29.Ibid, p.262.Je souligne.30.F.Guattari, La Révolution moléculaire, Paris, U.G.E., 1977, 397 p.(10/18 n° 1371). Tr a En guise de conclusion Notre intervention peut se lire comme un plaidoyer anti-dogmatique.Une attitude véritablement critique ne peut avoir de bornes; il faut pratiquer à nouveau le doute systématique, cultiver un scepticisme serein.Relire Marx avec une volonté iconoclaste qui soit recherche de vigueur, de fécondité; qui soit quelque chose d\u2019autre que le respect talmudique du Texte, que la rétrojection anachronique de ce qui est mort avec son époque; de ce qui, au regard de Marx lui-même, devait perdre peu à peu de sa vérité avec le temps.Il faut maintenir appliquer au système qu\u2019est devenue la philosophie marxiste ce qui est à son fondement même, la raison dialectique, comme la conviction que «toute forme faite n\u2019est que configuration transitoire».Car en effet, écrivait Marx: «c\u2019est dans la pratique qu\u2019il faut que l\u2019homme prouve la vérité, c\u2019est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde et pour notre temps\u201c\u2018».Dans ce monde, et pour notre temps! 31.Deuxième thèse sur Feuerbach, op.cit.82 Femme et philosophie au Québec\u2019 Christiane Gohier Du Groupe de Recherche sur les théories de l'égalité à l\u2019Université de Montréal! 1.Le texte présenté ici est la version remaniée d'une communication donnée au XVIIème Congrès Mondial de Philosophie, en août 1983, dans le cadre d\u2019un panel organisé par la Société de philosophie du Québec portant sur la question de la femme et de la philosophie au Québec. Ger EE I : En guise d'introduction.Ce manuel de philosophie, l\u2019auteur a voulu le faire bref, à caractère pédagogique et d\u2019esprit thomiste.La raison?C\u2019est qu\u2019il vous le destinait, Normaliennes du cours académique.Or, pour vous, le temps consacré à la philosophie, est bien limité: à peine au cours de l\u2019année, le professeur vous donnera-t-il cinquante leçons; or, pour vous, Normaliennes, professionnelles de l\u2019enseignement primaire, votre curiosité s'intéresse peu à l'aspect métaphysique de ces études, mais beaucoup à leurs révélations pédagogiques.En effet, puisque la philosophie donne les raisons profondes en tout genre de savoir, le pédagogue est justement curieux d\u2019y apercevoir les sources de l\u2019art d\u2019enseigner; or, pour vous, Normaliennes qui serez demain institutrices, femmes ayant charge d\u2019âmes pour Dieu, // importe que, dans cette étude ainsi qu'en toute autre, votre soin premier soit d'accroître la flamme pieuse de votre cœur plus que l\u2019illumination froide de votre entendement*.(souligné par nous).2.Abbé S.Corbeil, La Normalienne en philosophie et aux sources de la pédagogie, Montréal, Typ.Institution des sourds-muets, 1914, p.3.84 On ne peut parler de la philosophe québécoise sans parler de la triple acculturation dont elle fut jusqu\u2019à tout récemment l\u2019objet, en tant que femme, philosophe et québécoise.Pour arriver à cerner sa propre identité, elle dut, en effet, d\u2019abord faire le constat de sa situation de colonisée culturelle dans les trois lieux qui pourtant la définissaient: celui de la féminité, celui de la pensée, enfin, celui de la nationalité.Dur constat d\u2019un triple échec à être, à être maître de soi.En tant que femme d\u2019abord, économiquement et socialement assujettie à l\u2019homme; en tant qu\u2019intellectuelle ensuite, tributaire du discours d\u2019une civilisation occidentale de type patriarcal.En tant que québécoise enfin, culturellement colonisée par la mère patrie, cherchant sa voix entre le Français et l\u2019Anglais, entre la France et les États-Unis.Noire vision, me dira-t-on de la situation de la femme en philosophie au Québec.Non pas, pourtant, puisqu'elle est constat historique du triple échec à être, etleconstatinitie un processus de conscientisation qui permet la transgression.Quelle est aujourd\u2019hui, en 1983, la situation de la femme philosophe québécoise, voilà ce qu\u2019il importe maintenant de voir.En tant que femme, son destin est lié à celui, plus global, de la communauté des femmes dans la société occidentale de type industriel.Or, c\u2019est un fait bien connu maintenant que la révolution industrielle a rendu possible la révolution féministe en permettant l\u2019investissement de \u2019économique par la femme, qui, de ce fait, a acquis une reconnaissance sociale égale a celle de l\u2019homme.Cette affirmation suppose une équation entre le rapport à l\u2019économique et l\u2019accréditation sociale de l\u2019individu.Elle repose sur une constatation d\u2019ordre général qui résulte de l\u2019analyse des différents types de sociétés que l\u2019on retrouve dans l\u2019histoire de l\u2019humanité.85 Une étude des différentes configurations sociéta- les s'appuyant sur des données anthropologiques®* permet en effet de dégager une constante de type structurel: toutes les sociétés qui reconnaissent à la femme un statut juridique et social égal à celui de l\u2019homme sont des sociétés dans lesquelles la femme investit l\u2019économique ou, en d\u2019autres termes, participe à la production.Sa participation à la production dépend du mode de production de la société et varie selon le type de société: société de type chasse et cueillette, horticole et agricole (sans culture intensive), pastorale ou industrielle.Dans les sociétés pré-industrielles à tendance égalitaire, la femme participe à la production par sa double fonction de productrice et de reproductrice.Elle participe en effet aux travaux de cueillette et d\u2019horticulture, par exemple, mais elle fournit également la main- d\u2019ceuvre nécessaire alaréalisation des travaux dans un univers non mécanisé où le seul instrument de travail demeure l\u2019utilisation de la force manuelle, accrue par l\u2019augmentation du nombre de travailleurs garantie par la fécondité maternelle.La société de type industriel se distingue de celles qui l\u2019ont précédée par la mécanisation du travail rendue possible grâce aux développements technologiques.La force physique qui caractérisait le travailleur dans les sociétés de type agricole avec culture intensive par 3.Voir plus particulièrement l\u2019étude de M.Kay Martin et Barbara Voo- rhies, Female of the species, New York and London, Columbia University Press, 1975 et l\u2019article de Tanner, Nancy, «Matrifocality in Indonesia and Africa and among Black Americans» in Woman culture and Society, edited by Michelle Zimbalist Rosaldo and Louise Lamphere, Stanford, California, Stanford University Press, p.129 à 156.La lecture historique des rapports entre le rôle socio-économique de la femme et le concept d\u2019égalité exposée ici est une thèse que j'ai élaborée à partir des données fournies par les deux ouvrages précités.86 exemple, excluant la femme du champ de la production, est remplacée par la force mécanique.La femme peut ainsi participer a tous les travaux a titre de productrice extra-domestique.La société industrielle reposant sur la production effrénée de biens de consommation requiert la participation de la femme à la production, mais en tant que force de travail asexuée et non pas en tant que force de travail sexuée dont la spécificité serait la fonction de reproduction.La division sexuelle des tâches n\u2019est plus rentable dans les sociétés industrielles complexes.Hommes et femmes sont des travailleurs interchangeables qui doivent pouvoir remplirtoutes les fonctions.Le passage de la société agricole de type patriarcal à la société industrielle s'est donc accompagné de la revendication, par la femme-productrice, de droits et privilèges sociaux et économiques égaux à ceux de l\u2019homme.L\u2019avènement de la société post-industrielle ou programmée, société du savoir informatisé, vient renforcer cette tendance égalitariste dans la reconnaissance de producteurs équivalents, qu\u2019ils soient de sexe masculin ou féminin.De sorte qu\u2019en cette fin du XX'ère siècle, il faut tenir le discours de l\u2019égalité sur la question du rapport homme lfemme et non plus celui de la domination.La révolution féministe a entraîné des conséquences sur le plan culturel: l\u2019intellectuelle est née institu- tionnellement, et après avoir envahi le lieu du savoir, elle revendique maintenant la maîtrise du discours au même titre que son homologue masculin.Mais quel sera la teneur du discours de la femme?Quel sera son impact dans l\u2019édifice théorique du savoir?Voilà la question que se pose la philosophe et, plus généralement, l\u2019intellectuelle québécoise.Après avoir identifié et dénoncé l\u2019idéologie patriarcale, trame de fond occultée, comme il se doit, du discours savant, elle se 87 demande quels seront ou quels devront être les nouveaux paradigmes du discours théorique.Ce questionnement des intellectuelles, nous le retrouvons ici au Québec autant chez les philosophes que chez les sociologues: je me réfère ici au numéro de février \u201881 de Phi Zéro\u201c portant sur la femme et la philosophie ainsi qu\u2019au numéro d\u2019octobre \u201881 de Sociologie et Sociétés ayant pour thème «Les femmes dans la sociologie®*»; l\u2019historienne Micheline Dumont le fait également sien dans son article «Histoire: mot féminin» publié dans le numéro de juin \u201883 de la revue Liberté®.Il ne faut pas s'étonner du fait que ces interrogations soient si récentes.Elles sont le fait et l\u2019aboutissement d\u2019une tradition intellectuelle féminine qui n\u2019avule jour ici au Québec qu\u2019au XX'*e siècle.Yvan Lamonde dans La philosophie et son enseignement au Québec (1665-1920) \" nous rappelle en effet que les premiers cours de philosophie dispensés aux femmes au Québec l\u2019ont été en 1909 seulement, à la fondation de l\u2019École d\u2019enseignement supérieur pour les jeunes filles.Ces cours étaient dispensés par deux religieuses, seuls professeurs féminins de philosophie sur une population totale de 212 professeurs de philosophie.Aucune trace de professeur féminin avant cette date, le corps professoral étant composé exclusivement d\u2019hommes, ecclésiastiques pour la plupart.4.Phi Zéro, revue d\u2019études philosophiques, «Femme et philosophie», vol.9, n° 2, février 1981, département de philosophie, Université de Montréal.5.Sociologie et Sociétés, «Les femmes dans la sociologie», vol.XIII, n° 2, octobre 1981, P.U.M.6.Micheline Dumont, «Histoire: mot féminin», Liberté, n° 147, vol.25, n° 3, juin 1983, p.27 à 33.7.Yvan Lamonde, La philosophie et son enseignement au Québec (1665-1920), Montréal, HMH, 1980, p.200-202.88 Ces ecclésiastiques, thomistes convaincus, comme nous l\u2019avons vu avec l\u2019abbé Corbeil, terminaient leur apprentissage intellectuel, comme à peu près tous les intellectuels de l\u2019époque, par un séjour «outre-mer».Ils en revenaient imprégnés d\u2019une culture française qu\u2019ils transmettaient avec toute l'assurance de ceux qui croient détenir le monopole de la vérité.La révolution tranquille, dans les années \u201860, a marqué par ses réformes en éducation la première étape de l\u2019autonomisation de la pensée québécoise.Le penseur québécois des années \u201880 est un penseur cultu- rellement indépendant qui, plutôt que de se sentir partagé entre deux langues et entre deux continents, assume la double culture qui fait de son territoire la plaque tournante entre l\u2019Europe et l\u2019Amérique.Le Québécois n\u2019est pas le bâtard de la culture française; il est l'enfant métissé de l\u2019Amérique et de l\u2019Europe.Cette digression sur l\u2019identité culturelle du Québécois peut paraître hors propos ici.Elle a au contraire tout à voir avec le troisième volet de l\u2019acculturation de la philosophe québécoise: celui de sa nationalité.La philosophe québécoise participe en effet de l\u2019identité culturelle de sa communauté d'appartenance et elle ne pouvait être penseur indépendant que dans une société culturellement autonome.C\u2019est le propre de la pensée colonisée de dire l\u2019Autre.C\u2019est le propre de la pensée qui est dans le processus de décolonisation de se dire, pour marquer la différence.C\u2019est le propre d\u2019une pensée culturellement autonome de dire enfin simplement et de produire un texte original.Nous avons vu qu\u2019en tant que femme et en tant que Québécoise la philosophe d\u2019ici avait accédé à la mai- trise de soi.Mais qu\u2019en est-il de son statut de penseure?Quel sera la teneur de son texte?89 Mi A HENRI Nous avons parlé plus tôt des interrogations de l\u2019intellectuelle québécoise quant au cadre discursif qu\u2019elle devrait élaborer à l\u2019intérieur du champ des constructions théoriques.Elle s'interroge sur la teneur méthodologique et théorique des champs discursifs qu\u2019elle investit: Comment écrire l\u2019histoire au féminin?Quelle sera la teneur du discours sociologique tenu par les femmes?Y a-t-il une telle chose qu\u2019une théorie philosophique féminine par opposition à une théorie philosophique masculine?Question éminemment philosophique, puisqu\u2019elle renvoie a la question ontologique de l\u2019être-femme.I! faut en effet d\u2019abord poser la question de l\u2019essence de la femme pour pouvoir fonder sa spécificité discursive.Nous voici au cœur du vieux débat nature/culture.Débat qui, quant à nous, n\u2019a plus sa raison d\u2019être après les enseignements de l\u2019anthropologie, de l\u2019ethnologie, de la sociologie, qui nous ont appris la relativité d\u2019une nature humaine définie par un cadre socio-historique toujours changeant.La nature humaine est morte, et avec elle la métaphysique.La nature humaine est morte: tant mieux, car elle avait figure d'homme.La nature humaine est morte: la femme est née.La femme?Quelle femme?La femme en tant qu\u2019être humain ayant droit de parole sur la place publique, en tant qu\u2019être maître de son discours.Ce qu\u2019elle sera spécifiquement?L'Histoire le dira en temps et lieux.Mais c\u2019est à travers le texte que l\u2019Histoire prend la parole.C\u2019est à travers son texte que la femme prendra corps.Le voilà établi le rapport de la femme et de la philosophie au Québec.La philosophe québécoise est pen- seure autonome, elle est théoricienne de la philosophie et en tant que telle, elle se doit simplement d'investir le discours philosophique.Le fait de son questionnement 90 sur son rapport au théorique produira peut-être un autre discours, une autre méthode, une autre grille d\u2019analyse; le discours de demain sera peut-être le discours androgyne de la communauté des hommes et des femmes.L\u2019avenir le dira; mais il faut d\u2019abord que la femme écrive son texte avant d\u2019en faire l\u2019exégèse.Elle doit, en tant que philosophe, dire le fait philosophique dans ce XX'*\"e siècle où la philosophie menace d\u2019être reléguée au rang d\u2019études anciennes.Elle doit, en tant que philosophe, légitimer l\u2019existence du discours philosophique, dire son objet spécicique par rapport à celui des sciences humaines.Son texte pourrait s\u2019écrire comme suit: La philosophie, en cette fin du XX'\u2018êre siècle, doit tenir le discours de l\u2019épistémologie et de l\u2019interdisciplinarité, si elle ne veut pas rester lettre morte, métaphysique stérile.Elle doit dire sa raison d\u2019être dans ce siècle de l\u2019audio-visuel, dans ce siècle de l\u2019image, où l\u2019écriture, mémoire du temps, est remplacée par l\u2019audiovisuel, cette mémoire de l\u2019espace qui fixe l\u2019image, ce témoin de l\u2019instant®.Cette ère de l\u2019image-espace, on pourrait l\u2019appeler l\u2019ère de la synchronie synthétique ou de la naissance du moment comme mort du temps.Or, le discours philosophique est discours argu- mentatif, il est lié à l\u2019écriture qui fixe l\u2019ordre des arguments; il ne peut pas prendre la voie de l\u2019informatisation qui est la voie réservée au discours dans l\u2019ère de la synchronie synthétique.Le discours informatisé est celui de l\u2019information sériée, il n\u2019est pas le discours de la spéculation.8.Sur cette question de l\u2019inscription de l\u2019audio-visuel au XXième siècle comme mode de communication privilégié par rapport à l\u2019écriture, voir l\u2019article de Jacques Godbout, «Des peuples heureux» paru dans Liberté, n° 147, juin 1983. La réflexion se pose dans le temps.Elle a besoin des réseaux pluriels et parallèles du cerveau pour tracer son chemin.La structure binaire dualiste de l\u2019ordinateur, enfant pauvre de la logique classique, ne peut pas inclure le Tiers ou les autres possibles.Comment le cerveau électronique pourrait-il concevoir les autres mondes?L\u2019Écriture ne s\u2019épuise jamais.Elle génère toujours des enfants d\u2019une autre façon, des rejetons néologiques.L'Image, elle, s\u2019épuise dans l\u2019instant, elle est la belle phalène du moment.Elle s\u2019imprime en couleurs sur nos sentiments, elle parle moments.Mais, qui, alors, nous parlera du temps?Que deviendrons-nous si nous ne savons pas qui nous sommes?Des narcisses de l\u2019éphémère?La philosophie doit dire, continuer à dire le périple de l\u2019homme et surtout les enseignements qu\u2019il en tire.Elle doit actualiser ce trait originaire qui fait d\u2019elle la fille de la cité.Le discours argumentatif est né du débat public des affaires concernant la communauté des hommes, dans la cité grecque.Il est génériquement lié à l\u2019exercice public de la raison critique dans la polis, et à la réappropriation, par les Grecs du X'ê\"e siècle, de l\u2019écriture, cet outil essentiel à l\u2019exposition, au débat et au développement de l\u2019ordre des raisons.qo La philosophie doit renouer avec ce caractère, qui fait sa spécificité, d\u2019être le lieu privilégié de la discussion et de la publicité\u201d.Elle doit marquer le temps du sceau indélébile de l\u2019inscription textuelle des changements et des transformations que connaît la cité, dont l\u2019investissement par la femme de l\u2019espace public.Hi 9.Le concept de publicité revêt ici l\u2019acception qu\u2019en donne Habermas dans L'espace public, soit l\u2019investissement de l\u2019espace public ou la publicisation des questions concernant la communauté.92 Cet La philosophie doit continuer à dire, à écrire l\u2019être humain, car, que chaut-il à l\u2019héritier de l\u2019Histoire d\u2019occuper l\u2019espace, si sa voix se perd derrière le mur du son?[i Hy | 93 - Li _ 20 J IN _e ae XL ra pn an 25 pe = _ Simin, ar i AT rar pes Be TI a Ry Re = eS sr Ady Se, ce pren \"re cs Re) Sk got er Baek Erich a sie = Era ay Sy ta Eric eme - raie = RS 22100 ce ss .pe De £2 ci od [Eat ee = Ja Eo oa Bs pars add Er EE A coer r= Sere crc rt ; para A 5 Ë E 2 ÿ css A ie] ; : X i iH Une douloureuse théorie du plaisir Philippe Thiriart ih Professeur au département de psychologie du Cégep Edouard-Montpetit if li A tH i! H fh i! RE: Ce L\u2019insatisfaction humaine Pourquoi nos plaisirs sont-ils si fugaces?Souvent je me désole lorsque je termine un mets de choix dont je disposais en quantité limitée.Je regrette de ne pouvoir continuer à en manger.Par contre, si j'en dispose en grande quantité, je continue à en manger et je ressens simultanément le plaisir de continuer, la crainte d\u2019arrêter et la nausée qui s\u2019annonce.En continuant à manger, le plaisir que m\u2019apporte chaque bouchée diminue et l\u2019annonce de la nausée s'accroît, pourtant je continue souvent parce que la crainte du manque s'accroît, elle aussi.Finalement bien sûr, tout a une fin et je quitte la table le ventre ballonné, alourdi par mes excès, vaguement nauséeux, et me reprochant une fois de plus le peu de maîtrise de mes comportements.Ce que je vis pour la nourriture de choix, la majorité des fumeurs l\u2019éprouvent pour la cigarette et plusieurs personnes le ressentent avec l\u2019alcool. Le plaisir sexuel d\u2019un homme est si court: à peine l\u2019a-t-il éprouvé qu\u2019il peut regretter sa disparition.À un niveau plus émotif, comment se fait-il que tant d\u2019hommes se détournent de leur partenaire d\u2019occasion après en avoir joui?On a attribué cette sorte de rejet à une morale culpabilisante, mais la libération des mœurs n\u2019a pas diminué le phénomène.Dans l\u2019univers des bars pour célibataires, l\u2019acte sexuel est suivi très souvent par une forme de rejet plus ou moins subtil de la personne de l\u2019autre, par un refus d\u2019intimité humaine.Une amitié entre un homme et une femme peut être gâchée par des rapports sexuels.Comment se fait-il que nos plaisirs ne soient pas entiers?Comment se fait-il que, sitôt éprouvés, ils semblent nous échapper?Comment se fait-il qu\u2019ils soient trop souvent suivis d\u2019une forme de malaise?Est-ce la faute d\u2019une religion culpabilisante?Est-ce la faute d\u2019une société répressive?Sans doute en partie.Mais ne serait-il pas aussi possible que nous soyons bio/ogique- ment construits pour que nos plaisirs soient fugaces, pour qu\u2019un excès de plaisir soit naturellement pénalisé afin de nous inciter à plus de modération?Une telle éventualité est décevante pour nous qui espérions trouver la clé du plaisir sans mélange, de la vraie satisfaction et du bonheur constant.Néanmoins, des recherches récentes en psychophysiologie suggèrent fortement que nous ne sommes pas faits pour jouir.Nous serions plutôt construits pour agir et, dans cette perspective, le plaisir et le bonheur ne seraient que des instruments utilisés pour notre action et notre survie.Voici le plan du texte qui suit.Nous allons d\u2019abord voir l'essentiel de la théorie des processus antagonistes qui permet de penser que nous ne sommes pas faits pour jouir.Puis, plusieurs exemples portant sur des humains sont présentés.Nous analyserons assez en 97 Tron détail des expérimentations effectuées avec des animaux pour bien comprendre les fondements de la théorie.Nous aboutirons à une conception évolutionniste de l'humain que nous comparerons à celle du philosophe grec Epicure.Nous conclurons en considérant l\u2019être humain comme plus compulsif que libre et en considérant l\u2019insatisfaction comme base de l\u2019action soutenue.La théorie des processus antagonistes Des recherches récentes en psychophysiologie ont mis en évidence un mécanisme naturel pour limiter nos plaisirs et même les transformer en déplaisirs (Richard L.Solomon, 1977 et 1980).À l'inverse, ce mécanisme peut transformer la souffrance de l\u2019effort en jouissance.Paradoxalement, c\u2019est sur ce mécanisme motivationnel que reposeraient aussi bien la boulimie, la dépendance à l\u2019égard des drogues et l\u2019attachement amoureux à long terme, que le dépassement sportif, la recherche soutenue du pouvoir ou du savoir, ainsi que l\u2019ambition capitaliste.C\u2019est ce que soutient la théorie de l\u2019acquisition motivationnelle basée sur des processus antagonistes (Opponent-Process Theory of Acquired Motivation ou OPTAM).D\u2019après cette théorie OPTAM, nous acquérons de nouvelles motivations dans la vie à partir de l\u2019interaction antagoniste de deux processus affectifs et physiologiques.Si la mise en branle d\u2019un premier processus \u2018a\u2019 nous apporte du plaisir ou de la satisfaction, un second processus \u2018b\u2019 à connotation affective inverse se déclenche progressivement.Réciproquement, si un processus \u2018a\u2019 nous apporte de la souffrance, un processus \u2018b\u2019 se met progressivement en action et limite cette souffrance.De plus, lorsque la stimulation qui a mis en branle le premier processus, s'arrête, celui-ci s\u2019inter- 98 rompt presqu\u2019aussitôt, alors que le second processus continue à opérer un certain temps (Voir la figure 1).Figure 1: Les processus \u2018a\u2019 et \u2018b\u2019 sous-jacents lors des premières stimulations.Processus \u2018a\u2019 Processus \u2018b\u2019 Durée de la stimulation PQ Figure 2: Les états affectifs X et Y résultants de la différence entre les processus \u2018a\u2019 et \u2018b\u2019 (lors des premières stimulations).État neutre Durée de la stimulation mr Supposons qu\u2019une stimulation quelconque nous apporte un plaisir.Dès qu\u2019elle s\u2019arrête, un certain 99 Bt si + déplaisir peut être éprouvé alors que le processus antagoniste continue à opérer (l\u2019état Y dans la figure 2).Cette situation se présente davantage lorsque la stimulation qui provoque le plaisir a été répétée plusieurs fois à des intervalles de temps qui ne permettaient pas au processus \u2018b\u2019 de s\u2019évanouir complètement.Dans un tel cas, la force du processus \u2018a\u2019 demeure constante; par contre, la force et la durée du processus \u2018b\u2019 augmentent progressivement d\u2019une fois à l\u2019autre (Figure 3).On peut comparer l\u2019augmentation progressive du processus \u2018b\u2019 à l\u2019accroissement d\u2019une réponse immunitaire lors de la répétition de stimulations pathogènes.De plus, ce qui est ressenti à un moment donné est toujours la différence entre le processus \u2018a\u2019 et le processus \u2018b\u2019 à ce moment-là.Par conséquent, la répétition d\u2019une stimulation initialement agréable peut finir par engendrer globalement plus de déplaisir que de plaisir (Figure 4; l\u2019état Y couvre plus de surface que l\u2019état X).Figure 3: Les processus \u2018a\u2019 et \u2018b\u2019 sous-jacents après plusieurs stimulations répétées à intervalles assez rapprochés.Processus \u2018a\u2019 Processus \u2018b\u2019 Durée de la stimulation | Figure 4: Les états affectifs X et Y résultants de la différence entre les processus \u2018a\u2019 et \u2018b\u2019 (après plusieurs stimulations rapprochées).État X | État neutre AI IN > E _ me ÉtatY Durée de la stimulation mr C\u2019est bien ce que nous pouvons observer lors de consommation de drogues (caféine, nicotine, alcool, sucre, etc.).Au début, lorsque l\u2019individu espace suffisamment ses prises de drogues, il en retire un net plaisir suivi d\u2019un léger déplaisir, limité dans le temps, quand la drogue n\u2019agit plus.Progressivement, l'individu rapproche ses prises de drogues pour obtenir plus souvent ce plaisir.Mais, paradoxalement, ce rapprochement a pour effet que chaque prise de drogue engendre maintenant un plaisir moindre, mais est suivie d\u2019un déplaisir accru et prolongé à cause du renforcement du processus \u2018b\u2019.La façon la plus simple d\u2019échapper à ce déplaisir consiste à reprendre une nouvelle dose de drogue.Mais, plus l\u2019individu consomme, pius la souffrance subséquente devient vive.Le plaisir du drogué devient essentiellement le soulagement d\u2019échapper à un manque.(C\u2019est particulièrement le cas chez les fumeurs de cigarettes).Ainsi, l\u2019individu a acquis une nouvelle motivation: échapper au déplaisir plutôt que rechercher le plaisir.Et 101 cette nouvelle motivation est nettement plus puissante que la première.Si la drogue est coûteuse et rare, le drogué va consacrer une grande partie de ses ressources pour se la procurer.|| va accepter de sacrifier des aspects importants de sa vie \u2014 nutrition adéquate, santé, respectabilité sociale \u2014 pour échapper à ce déplaisir.Tout plaisir recèle la souffrance potentielle de ne plus l\u2019obtenir.L\u2019amour et le mariage L\u2019affirmation précédente est d\u2019autant plus vraie pour le plaisir amoureux.L\u2019attachement conjugal est au début sous l\u2019influence principale du plaisir; mais s\u2019il dure, c\u2019est principalement sous la menace de la douleur de la séparation et de la solitude (en plus bien sûr des facteurs socio-économiques: pression de la parenté, économie de vivre à deux, coût d\u2019un divorce).«L\u2019extase et la passion qui nous emportent au début d\u2019un amour sont condamnés à disparaître.Mais en cas de séparation, même lorsque l\u2019extase et la passion n\u2019existent plus, le manque se fait sentir.C\u2019est ce que nous appelons la solitude» (Richard Solomon cité par John Leo, 1980).Ce sont les sociétés capitalistes avancées (ou socio-capitalistes) qui acceptent que l\u2019amour-passion soit une raison suffisante de se marier (Edward Shorter, 1977).Mais que fait-on une fois qu\u2019il a disparu?Si les deux époux ont des affinités, ils auront développé un lien de compagnonnage, une forme d\u2019amitié et de solidarité.Mais ce lien peut paraître terne comparé à l\u2019espoir de retrouver l\u2019amour-passion ailleurs, d\u2019autant plus que c\u2019est le processus \u2018b\u2019 de déplaisir qui contrôle souvent la relation présente.En effet, des recherches \u2014 effectuées indépendamment de la théorie qui nous occupe \u2014 montrent qu\u2019au début d'une relation amoureuse réciproque chaque partenaire a un grand pouvoir 102 de renforcer positivement l\u2019autre (Elliot Aronson, 1971).À la longue, chaque partenaire acquiert un nouveau pouvoir: celui de punir l\u2019autre.Le contrôle réciproque qui se faisait au début seulement par la récompense (psychologique ou physique), se fait plus tard assez souvent par la punition ou le retrait.Cette nouvelle ambiance conjugale peut paraître inacceptable aux \u2018idealistes\u2019 qui chercheront à retrouver ailleurs cet amour-passion.On comprend aussi qu\u2019une telle théorie puisse susciter des résistances: elle nous ôte bien des espoirs.C\u2019est aussi dans le domaine amoureux que se produisent les plus fréquents changements d'humeur.|l est malheureusement assez banal que celui ou celle qui nous envoûtait, nous énerve souvent par la suite après que nous en ayons obtenu les plus grands plaisirs et la disponibilité prolongée et assurée.De manière plus générale, bien des changements d\u2019humeur inexpliqués pourraient résulter de la répétition d\u2019une émotion donnant naissance à son contraire.Nous aurions là une clé de l\u2019apparente imprévisibilité humaine.L\u2019effort, le plaisir et le manque La théorie des processus antagonistes permet aussi de rendre compte de ce que les Américains appellent des addictions' positives.Le terme \u2018addiction\u2019 signifie le fait d\u2019avoir acquis un type de comportement que l'individu se sent contraint de répéter à intervalles plus ou moins rapprochés.Le terme \u2018positif\u2019 signifie que la répétition de ce comportement a des effets biopsychosocialement positifs dans la vie de l\u2019individu.Un comportement qui implique à son début de l\u2019effort et 1.Nous apprenions tout récemment que \u2018addiction\u2019 peut se traduire par \u2018assuétude\u2019.103 du déplaisir, peut procurer un fort plaisir après un certain nombre de répétitions réussies.L\u2019individu développe ainsi un besoin de répéter cet effort, d\u2019abord pour obtenir le plaisir, ensuite aussi pour ne pas en être privé.Prenons comme exemple l\u2019euphorie du coureur de longue distance.Le magazine Runner\u2019s World lui-même a reconnu à plusieurs reprises que le coureur \u2018engagé\u2019 se sent régulièrement fatigué entre ses entraînements (Dan Markowitz, 1984).Ce n\u2019est donc pas avec un enthousiasme fougueux qu\u2019il entame un nouvel entraînement.Mais après un certain temps d\u2019effort, la fatigue semble s\u2019amenuiser et est parfois remplacée par du plaisir.Et c\u2019est après l\u2019effort, sous la douche et dans les heures qui suivent immédiatement, que presque tous ressentent un plaisir affectif marqué.On pourrait supposer que ces coureurs se mettent en action pour obtenir ces quelques heures de plaisir affectif qui contrebalancent largement la lassitude du reste de la journée.Si cette hypothèse était correcte, comment devraient réagir ces coureurs lorsqu\u2019ils ne peuvent plus pratiquer leur sport, par exemple à cause d\u2019une blessure?Après une déception initiale, ils devraient rapidement retrouver leur équanimité, d\u2019autant plus qu\u2019ils se reposent.Eh bien! ce n\u2019est pas le cas.Pendant des semaines, la plupart de ces coureurs réagissent comme des drogués sevrés de leur drogue.Ils dépriment, s\u2019énervent, se supportent mal et sont, somme toute, malheureux.En conclusion, ce qui ramène le coureur compulsif jour après jour sur les routes serait autant la menace d\u2019une insatisfaction que la recherche d\u2019une satisfaction.À nouveau, tout plaisir recèle en lui la crainte de ne pas l\u2019obtenir.Voici une autre observation qui va dans le même sens.Dans les années 1960, le psychologue Seymour Epstein de l\u2019Université du Massachusetts a étudié des 104 parachutistes.Lors de leurs premiers sauts, ils ressentent de l'anxiété avant le saut, de la terreur durant le saut (en chute libre) et du soulagement après le saut.Par contre, les parachutistes chevronnés ressentent de l\u2019impatience avant le saut, de l\u2019excitation et des frissons durant le saut et de l\u2019euphorie après le saut.Un processus \u2018b\u2019 s'est donc développé avec l\u2019expérience.De plus, certains parachutistes chevronnés deviennent sévèrement affectés lorsque le mauvais temps les empêche de sauter.Epstein dit que cette réaction indique une \u2018addiction\u2019 au parachutisme (John Leo, 1980).Le principal promoteur de la théorie des processus antagonistes s'appelle Richard Solomon.Durant la seconde guerre mondiale, il vécut un renversement affectif semblable.Le gouvernement l\u2019avait envoyé au terrain d'aviation militaire de Laredo au Texas.Il devait contribuer a la mise au point de nouveaux viseurs pour une mitrailleuse air-air d\u2019un demi-pouce de calibre (dont les balles ont un diamètre de 1,27 centimètre).«Au début, j'étais terrifié», dit-il.«On colportait des histoires de mitrailleuses explosant dans les mains des gens.Mais après un certain temps, je me mis à aimer ce genre de frissons.J\u2019emportais la mitrailleuse dans le désert pour tirer sur des serpents à sonnettes.Cette expé- rence m\u2019a finalement laissé un bon souvenir de la seconde guerre mondiale.» Ainsi, l\u2019effroi initial avait laissé place à des frissons agréables (John Leo, 1980).Une récente recherche (Jane Allyn Piliavin et autres, 1982) montre que les personnes qui donnent fréquemment du sang à la Croix-Rouge, en tirent progressivement plus de plaisirs.Les partisans de la théorie Une trentaine de chercheurs américains en psychologie considèrent que la théorie des processus 105 antagonistes permet d'expliquer les comportements compulsifs et un aspect important de la relation entre le plaisir et la douleur.Bien que la théorie soit supportée par plusieurs expérimentations effectuées sur des animaux de laboratoire et par de nombreuses observations sur les humains, elle va à l\u2019encontre de notre profonde aspiration à séparer le plaisir et la douleur, la satisfaction et l\u2019insatisfaction, ultimement le bonheur et le malheur! N\u2019avons-nous pas tous déjà rêvé de plaisir sans mélange?De vraie satisfaction et de bonheur éternel?Même le promoteur de la théorie OPTAM, Richard L.Solomon (62 ans en 1980), chercheur et professeur de psychologie à l\u2019Université de Pennsylvanie, semble parfois douter de son œuvre.Il déclarait à un journaliste du Time: «J\u2019en doute parfois moi-même.D\u2019une certaine manière, je souhaiterais que quelqu\u2019un puisse prouver qu\u2019elle est fausse.» Cette hésitation n'empêche pas que la théorie ait gagné le respect des chercheurs en psychologie.Richard Herrnstein de l\u2019Université Harvard la considère comme très prometteuse et en envisage de futures applications dans le traitement des drogués.(Le lecteur qui veut éviter de s\u2019attarder à des considérations techniques et expérimentales, peut sauter par dessus la prochaine section.En allant directement a la section: La logique biologique des processus antagonistes, il suivra argumentation principale de ce texte.) Les fondements expérimentaux des processus antagonistes Richard Solomon a obtenu un baccalauréat à l\u2019Université Brown en 1940.Il alla chercher son doctorat après la guerre et il enseigna ensuite 13 années à Harvard avant de déménager à l\u2019Université de Pennsylvanie en 1960.Quels sont les résultats expérimentaux qui lui 106 ont permis de concevoir une théorie faisant appel à des processus affectifs antagonistes (Richard L.Solomon, 1977 et 1980)?Plusieurs expérimentations, effectuées par lui et par d\u2019autres chercheurs, donnaient des résultats qui ne correspondaient pas aux prédictions formulées à partir de certaines conceptions théoriques alors en vigueur.Ces conceptions prédisaient les réactions suivantes: «Lorsque des animaux de laboratoire reçoivent des chocs électriques douloureux, modérés, à des intervalles de temps réguliers et assez espacés, ils devraient y réagir de manière constante, c\u2019est-à-dire en émettant des réponses comportementales et physiologiques semblables d\u2019une fois à l\u2019autre.» Mais ce ne fut pas le cas.Avec les répétitions, les animaux toléraient mieux les chocs électriques.Ils réagissaient plus faiblement sur le plan émotionnel.La fréquence cardiaque constitue un indice important de la réaction émotionnelle.Un chien subit un choc électrique sur ses pattes arrières pendant dix secondes.Le cœur qui battait initialement autour de 110 à la minute, bondit à 200 en quelques secondes.Mais il se met déjà à ralentir avant que le choc électrique soit arrêté.Dès que la stimulation électrique est arrêtée, la fréquence cardiaque baisse rapidement au-dessous de la normale.Dix secondes après la fin du choc, elle avoisine 90, puis elle remonte progressivement à son niveau de départ (110) qu\u2019elle retrouve après quelques dizaines de secondes.|| est remarquable que le coeur batte moins vite que la normale après que la stimulation électrique se soit arrêtée.Comment expliquer ce phénomène?Une première explication consisterait à concevoir qu\u2019un seul processus soit à l\u2019œuvre.Un seul ensemble neural réagirait par hyperexcitation au choc électrique.Par saturation ou fatigue, il se mettrait à faiblir un peu 107 A oi cuits Ha durant la fin de la stimulation.Dés que la stimulation serait arrétée, cet ensemble neural rebondirait dans une phase réfractaire d\u2019hypoexcitation pour finalement revenir a son niveau normal.Une fois que cet ensemble neural isolé serait revenu à Son niveau de base, il serait dans la même situation qu'avant le premier choc.Au choc suivant, il réagirait de la même façon avec la même intensité, puisqu\u2019il repartirait du même niveau de base.Mais ce n\u2019est justement pas ce qu\u2019on constate chez un chien habitué qui a reçu un grand nombre de chocs pendant plusieurs jours.Lorsqu'il subit un nouveau choc, sa fréquence cardiaque n\u2019augmente plus que de 20% en moyenne (au lieu de 85% lors des premiers chocs) et, avant même que le choc soit terminé, elle redescend un peu en dessous du niveau de base.Il nous est donc permis de supposer l\u2019intervention d\u2019un deuxième ensemble neural.Quelle pourrait être la fonction de ce dernier?On pourrait d\u2019abord penser qu\u2019il exerce seulement une fonction inhibitrice sur le premier en l\u2019empêchant d\u2019entrer en hyperexcitation et, par là même, réduisant l\u2019hypoexcitation de rebondissement.Néanmoins cette explication peut être écartée lorsqu\u2019on considère la fréquence cardiaque après la cessation du choc.Elle descend autour de 50, beaucoup plus bas que lors des premières stimulations.De plus, elle prend beaucoup plus de temps pour remonter à la normale.Il est donc permis de penser que ce deuxième ensemble neural engendre un processus antagoniste à celui du premier.Ici le processus \u2018a\u2019 constitue l\u2019alerte et l\u2019activation de l\u2019organisme, alors que le processus \u2018b\u2019 engendre le calme et la sous-activation.Comme le processus \u2018b\u2019 devient plus fort et plus durable avec la répétition des chocs électriques, nous observons une moins grande accélération cardiaque lorsque 108 la stimulation est présente (20% au lieu de 85%) et une décélération plus précoce, plus marquée et plus longue après la stimulation.Il est remarquable de constater que ces chocs finissent par engendrer plus d\u2019hypoexci- tation que d\u2019hyperexcitation.Cette expérience avec les chiens nous suggère qu\u2019une stimulation initialement désagréable, mais présentée à intervalles réguliers (donc prévisibles), peut engendrer un certain plaisir.Voyons maintenant des expériences qui montrent que des stimulations agréables peuvent donner lieu à de la détresse.Le psychologue Mark Starr, à cette époque de l\u2019Université de Pennsylvanie, a étudié expérimentalement l\u2019attachement filial chez les canetons.Les canetons fraîchement éclos sont très réceptifs à tout stimulus en mouvement qui pourrait passer pour une mère cane.Ils vont suivre un tel stimulus et s\u2019y attacher (phénomène de l\u2019empreinte).Lorsque le caneton vient de naître dans l\u2019environnement neutre et clos d\u2019une cage de laboratoire, il ne manifeste pas de détresse particulière.C\u2019est alors qu\u2019on lui présente un leurre en mouvement représentant une mère cane.Le caneton devient excité, regarde vers le leurre et titube pour s\u2019en approcher.Tant que le leurre est présent, le caneton semble \u2018contenté\u2019.Mais le leurre est ôté au bout de 30 secondes.Aussitôt le caneton s\u2019agite à la recherche de l\u2019objet perdu; après 5 à 10 secondes, il lance des cris aigus, des appels de détresse et ce n\u2019est qu\u2019après quelques temps qu'il se calme a nouveau.Cette expérience a été reprise plusieurs fois en manipulant trois variables pouvant affecter le comportement du caneton (et donc le processus \u2018b\u2019) lorsque le leurre lui est ôté.Il s\u2019agit: 1) de la qualité ou de l\u2019intensité du stimulus, 2) de la durée totale d\u2019exposition au stimulus et 3) des intervalles de temps séparant les stimulus.On a pu montrer: 1) qu\u2019un leurre émettant un appel 109 SET maternel engendre un accroissement des cris de détresse même s\u2019il est présenté à des intervalles plus grands (cinq minutes au lieu d\u2019une minute); 2) qu\u2019une exposition plus longue au leurre accroît la durée des cris de détresse après la séparation.Par exemple, une exposition de six minutes d'affilée engendre plus de cris qu\u2019une seule exposition de 30 secondes.3) Mais comment se comparent 12 expositions de 30 secondes à une exposition de 6 minutes?Le fait de répartir une même durée totale d\u2019exposition en 12 petites séances de 30 secondes au lieu d\u2019une seule séance de 360 secondes entraîne-t-il une détresse moins grande ou plus grande au bout du compte?La réponse dépend des intervalles de temps séparant les expositions de 30 secondes.Lorsque ces intervalles sont de 5 minutes, le caneton ne crie pas plus après le douzième essai qu\u2019après le premier (avec un leurre muet).Par contre lorsque les intervalles sont d\u2019une minute, les cris de détresse s\u2019accroissent d\u2019une fois à l\u2019autre pour atteindre assez rapidement le même nombre qu\u2019après six minutes d\u2019affilée.Les oiseaux expriment beaucoup plus de détresse lorsque leurs mères sont ôtées et rendues à brefs intervalles que lorsqu'elles sont ôtées pour de longues périodes.À brefs intervalles, le processus \u2018b\u201d\u2019 n\u2019aurait pas le temps de s\u2019éteindre avant qu\u2019une nouvelle stimulation le relance (et de plus le renforce par conditionnement opérant).Avec de longues périodes de séparation, le processus \u2018b\u2019 disparaît et l\u2019organisme repartirait à zéro lors de la stimulation suivante.En conclusion, ces expériences avec les canetons nous suggèrent que des \u2018plaisirs\u2019 plus intenses, plus longs et/ou plus rapprochés peuvent être suivis par une plus grande souffrance.Cette conclusion est supportée par une autre expérience où un rat affamé reçoit une boulette de nour- 110 riture toutes les 60 secondes.Dans ce cas, il développe des symptômes de retrait ou de manque (agitation et trop grande consommation d\u2019eau) après chaque bouchée.Mais ces symptômes disparaissent si les boulettes sont espacées de plusieurs minutes.Pourtant dans ce dernier cas, le rat est moins alimenté.On voit ainsi que la frustration liée à une situation peut augmenter avec la quantité de \u2018satisfaction\u2019 fournie en un temps donné.\u2026.! Le plaisir peut être stressant.Les expérimentations qui viennent d\u2019être résumées, constituent le fondement de la théorie.D\u2019autres expériences, parfois complexes, ont été effectuées et continuent à être effectuées pour examiner l\u2019extension et les limites de la théorie.En effet, ce n\u2019est pas dans tous les cas et de la même façon chez chaque personne que ia souffrance puisse engendrer du plaisir et que le plaisir puisse engendrer du déplaisir.Par exemple, le sommeil après une stimulation agréable permet sans doute de désamorcer ou de couvrir la processus \u2018b\u2019.Cela reste à tirer au clair.Cependant, le principe général de l\u2019antagonisme des processus affectifs paraît suffisamment établi.On peut se demander maintenant pourquoi nous sommes construits pour ne pas accéder au plaisir pur ou à la satisfaction entière.La logique biologique des processus antagonistes Pourquoi sommes-nous ainsi construits?On peut répondre à cette question au moyen d\u2019un raisonnement par l\u2019absurde: Imaginons que les organismes soient mus de manière monovalente par la recherche du plaisir et la fuite de la douleur.Dès que nous rencontrerions une source de plaisir, nous resterions fixés en extase au détriment de notre survie.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui arrive 111 It, J MM.if IK 3, De Ii aux animaux qui se sont fait implanter une électrode dans le faisceau de la récompense du système limbique (dans le cerveau).Dans un tel cas, le système de déplaisir (periventricular system) et le système d\u2019inhibition de l\u2019action sont mis hors jeu (Henri Laborit, 1983).Ces animaux peuvent se donner du plaisir \u2018pur\u2019 à volonté en poussant sur un levier qui déclenche une légère stimulation dans le faisceau de récompense sans que les deux autres systèmes puissent interférer.Voici ce que rapporte David Krech à ce propos (1979, page 322): «L'effet de stimulation sur le comportement est puissant.Les rats actionneront un levier à un rythme aussi rapide que 5000 fois l'heure.Ils actionneront le levier pendant 15 à 20 heures jusqu\u2019à ce qu\u2019ils tombent d\u2019épuisement, qu\u2019ils dorment, et ils recommencent ensuite à actionner le levier.» Cette expérience nous suggère que si nous pouvions répéter un orgasme indéfiniment, cela en serait fait de nous! Inversement, la fuite de toute douleur nous ferait refuser d\u2019affronter tout obstacle, toute souffrance; ce qui nous condamnerait à l\u2019immobilité.Notre survie biologique serait impossible si nous étions mus de manière monovalente par la recherche du plaisir et la fuite de la douleur.Les athlètes olympiques, les grands savants, les artistes renommés et les grands entrepreneurs capitalistes sont motivés par une compulsion dans laquelle l\u2019effort et la souffrance engendrent du plaisir qui lui-même devient partiellement vécu comme la menace d\u2019un manque.| fallait que nos ancêtres disposent d\u2019un tel mécanisme pour survivre.Parfois ils chassaient plusieurs jours le ventre vide avant d\u2019attraper une proie.Ils devaient disposer d\u2019un mécanisme qui leur permette de prendre presque plaisir à leur longue quête incertaine etil fallait qu\u2019ils ressentent la passivité comme une douleur plus forte encore que celle appor- 112 OI TIMID TH tée par leur quête.C\u2019est ainsi que le plaisir et le déplaisir s accompagnent toujours l\u2019un l\u2019autre.Épicure et la psychophysiologie Les organismes évolués fonctionnent suivant deux principes: l\u2019homéostasie et la recherche de sensations.L\u2019'homéostasie est le principe général de régulation des êtres vivants.Selon le principe d\u2019homéostasie, énoncé par W.B.Cannon en 1926, tout organisme tend à maintenir constants un certain nombre de paramètres biologiques, en rétablissant leur valeur par compensation en cas de modification du milieu extérieur.Le principe d\u2019homéostasie est considéré en psychophysiologie comme constituant la base d\u2019un certain nombre de motivations primaires, telles que la faim, la soif, les régulations thermiques, etc.Ainsi, notre motivation la plus fondamentale consiste à préserver ou à retrouver un état d\u2019équilibre.Épi- cure aurait parlé de bien-être \u2018catastématique\u2019 \u2014 c\u2019est- à-dire relatif à une condition stable d\u2019équilibre naturel qui peut s'entretenir indéfiniment \u2014 pour désigner cet état d\u2019équilibre (Phillip H.De Lacy, 1967).Mais c\u2019est par la négative que nous prenons le plus souvent conscience de cet état.C\u2019est lorsque cet équilibre est rompu que nous nous activons.Notre première motivation à l\u2019action est vécue sous la forme d\u2019un manque à combler, d\u2019une douleur à effacer, d\u2019une faim à satisfaire.Les insectes et les reptiles fonctionnent principalement en fonction du principe d\u2019homéostasie (catasté- matique) et ils sont étroitement programmés par leurs instincts, mais dès que nous arrivons aux mammifères, la recherche du plaisir \u2018kinétique\u2019 prend de l\u2019ampleur.\u2018Kinétique\u2019 signifie en mouvement et, par là, Épicure désignaient les plaisirs qui reposent sur une stimulation et qui cessent dès que la stimulation s\u2019arrête (par 113 DER exemple, manger des mets de choix).La recherche de la sensation du plaisir facilite l\u2019exploration, l\u2019apprentissage et l\u2019adaptation.Lorsque l\u2019organisme explore un nouveau comportement et qu\u2019il en tire du plaisir, il s\u2019en souvient et il est enclin à le recommencer à la prochaine occasion.La façon dont nous sommes biologiquement construits, était fort adéquate pour nos ancêtres chasseurs- cueilleurs avant qu\u2019ils développent une technologie.À l\u2019état naturel, nos ancêtres ne disposaient pas de réserves constamment disponibles de sucre, de nicotine, de caféine ou d\u2019alcool.Les risques étaient faibles qu'ils développent des dépendances débilitantes, parce que leurs approvisionnements étaient irréguliers et espacés dans le temps.Ce sont les progrès technologiques qui nous ont apporté les sucreries, les cigarettes, le café, les alcools et les autres drogues.Génétiquement, nous ne sommes pas encore adaptés à la disponibilité régulière de ces substances addictives.Voyons deux exemples.À l\u2019état naturel, le plaisir indiquait à l\u2019organisme qu\u2019il avait trouvé quelque chose d\u2019utile à sa survie ou à sa reproduction.Notre goût du sucré nous faisait choisir les fruits les plus mûrs, ceux qui contenaient non seulement le plus de sucre mais aussi le plus de vitamines.Aujourd\u2019hui, nous avons appris à extraire le sucre et à synthétiser des aliments très sucrés qui ne contiennent plus aucune vitamine.Nous préférons souvent ces aliments aux fruits.Autrefois, la recherche du plaisir sexuel était un bon moyen de nous amener à nous reproduire que nous le voulions ou pas.Même la disponibilité sexuelle cCons- tante de la femelle humaine était un moyen de s'attacher la présence et la protection d\u2019un mâle pour elle et ses enfants durant la longue période de dépendance de Bi 114 ces derniers (Helen E.Fisher, 1983).Aujourd\u2019hui, la chimie nous a permis de rechercher le plaisir sexuel pour lui-même en écartant toute possibilité de reproduction et en évitant les engagements humains.Chez plusieurs personnes, la recherche de nouveaux partenaires sexuels prend un caractère compulsif (les bars de rencontre).Ainsi à l\u2019état naturel, la recherche du plaisir facilitait l\u2019apprentissage et l\u2019'accomplissement de comportements utiles.Mais, comme nous l\u2019avons vu, ces plaisirs ne pouvaient pas être entiers ou indéfinis.Ils devaient être fugaces pour ne pas nous enchaîner, afin que nous puissions entamer d\u2019autres types d'activité.Un processus \u2018b\u2019 devait donc intervenir pour limiter nos plaisirs et le tout fonctionnait assez bien parce que nous ne disposions pas d\u2019approvisionnements réguliers de substances \u2018addictives\u2019.Aujourd\u2019hui, nous nous stimulons répétitivement à intervalles rapprochés (caféine, nicotine, sucre, musique, télévision, etc.).L\u2019accroissement du processus \u2018b\u2019 engendre des manques qui, paradoxalement, nous motivent à une consommation compulsive plutôt que de nous libérer de ces substances ou de ces stimulations.Notre volonté et notre liberté sont dépassées.|| faut envisager la possibilité que seules des inhibitions morale, sociale ou légale puissent nous protéger (Maurice Cusson, 1983).L'homme compuisif Nous serions ainsi spontanément portés à développer des compulsions.Cette conséquence de la théorie des processus affectifs antagonistes contredit l\u2019image d\u2019un homme idéal parfaitement autonome.Notre seule liberté consisterait à pouvoir choisir, dans une certaine mesure, le type de compulsion qui nous attachera.Si nous ne nous imposons pas des compulsions positives, nous risquons fort de développer des 115 compulsions négatives.Si nous ne développons pas des habitudes positives, nous finissons par développer des habitudes négatives.Nous vivons une époque qui se veut non puritaine et antiproductiviste, mais au lieu d'accéder à la liberté et à l\u2019autonomie nous avons simplement glissé vers des compulsions \u2018consommatoi- res\u2019.Nous mangeons trop; nous buvons trop d\u2019alcool; nous consommons trop de tabac, de caféine et de sucre; sans parler des drogues proprement dites.La télévision engloutit la majorité des loisirs de la population.Autrefois, il existait des normes morales à coloration religieuse qui nous protégeaient, dans une certaine mesure, contre les compulsions consommatoires.Aujourd\u2019hui, libres de choisir, nous nous révélons bien vulnérables à l\u2019hyper-consommation passive.L\u2019insatisfaction comme base de l\u2019action Il est important de souligner que le goût du simple plaisir, sans la présence d\u2019un manque fortement ressenti, n\u2019exerce qu\u2019une faible influence sur nos actions.Bien des gens auraient du plaisir à être riches.Ce goût suffit à leur faire acheter des billets de loterie, mais ils ne vont pas se mettre à travailler durement, à ruser et à lutter pour devenir riches.Ceux qui le font, sont mus par un sentiment de manque cruel à l\u2019idée de rester pauvres.L\u2019étudiant zélé n\u2019est pas mû seulement par le goût ou l\u2019intérêt pour l\u2019étude.Il est mû par le sentiment d\u2019un manque s\u2019il n\u2019étudie pas ce qu\u2019il est censé étudier et s\u2019il ne réussit pas en fonction de ses ambitions.L\u2019étudiant zélé a développé une compulsion à l\u2019étude et à la réussite.(Les horaires irréguliers de nos collèges nuisent à l\u2019établissement d\u2019une telle compulsion).Le progrès de la civilisation occidentale repose sur des compulsions prométhéennes lors desquelles l\u2019effort et la souffrance donnent lieu à un plaisir entre- 116 mêlé ou subséquent.Sisyphe obtient du plaisir en roulant éternellement son rocher vers le sommet de la montagne.Épicure lui-même semblait motivé par une compulsion à écrire (Phillip De Lacy, 1967).Aucune grande œuvre ne saurait être réalisée sans une compulsion positive, qui seule engendre l\u2019opiniâtreté nécessaire pour surmonter les obstacles.L'intérêt, le goût et le plaisir immédiat ne suffisent pas pour soutenir l\u2019action productive et continue.Une éthique, fondée exclusivement sur la satisfaction de l\u2019intérêt immédiatement ressenti (nédonisme), ne peut faire de nous que des consommateurs ou des spectateurs.Si, dans quelque domaine de notre vie, nous voulons être producteurs ou acteurs, il nous faut favoriser en nous l\u2019émergence de compulsions positives avec la douleur et la menace de manque qu\u2019elles impliquent.Nous ne sommes pas faits pour jouir; nous sommes faits pour agir.117 said Références bibliographiques ARONSON, Elliot, «Qui aime qui et pourquoi?dans Psychologie, mars 1971, n° 14.CUSSON, Maurice, Le contrôle social du crime, Paris, Presses Universitaires de France, 1983.DE LACY, Phillip H., «Epicurus» dans Paul Edwards (éditeur), The Encyclopedia of Philosophy, New-York, The Macmillan Company and the Free Press, 1967.FISHER, Helen F., La stratégie du sexe, Paris, Calmann- Lévy, 1983.KRECH, David et autres, Psychologie, Montréal, Éditions du renouveau pédagogique, 1979.LABORIT, Henri, La colombe assassinée, Paris, Bernard Grasset, 1983.LANDAU, Caryn, «No Smoking» dans Runner\u2019s World, Sept.84, vol.19, n° 9.LEO, John, «A Painful Theory on Pleasures» dans Time, Nov.10, 1980.MARKOWITZ, Dan, «Are You Running Too Much?» dans Runner\u2019s World, Sept.1984, vol.19, n° 9.PILIAVIN, J.A., CALLERO, P.L., EVANS, D.E., «Addiction to Altruism?Opponent-Process Theory and Habitual Blood Donation» dans Journal of Personality and Social Psychology, 1982, vol.43, n° 6, 1200-1213.SHORTER, Edward, Naissance de la famille moderne, Paris, Seuil, 1977.SOLOMON, Richard L., «.» Donc il n\u2019y est initié par personne d\u2019autre que lui-même et par la douleur.Et il a souvent été malade.Par exemple, dans le tableau synoptique des Lettres (20 novembre 1868 \u2014 21 décembre 1888), nous trouvons environ une quarantaine de lettres de maladie et de douleur.C'est-à-dire plus du quart des lettres choisies.En 1879 donc, nous le trouvons encore attaché à ses pensées ou à ce qu\u2019il appelle «les expérimentations les plus instructives dans le domaine intellectuel et moral '\u2019».À première vue, on pourrait supposer que Nietzsche privilégie la pensée quand son cerveau malade le lui permet et qu\u2019autrement il se guérit à l\u2019aide de ce qu\u2019il nomme «un programme d'absence de pensée \u2018?».Nous avons cependant, dans Ainsi parlait Zarathoustra qui vient un peu plus tard (1883), une pensée que Nietzsche présente comme un silence.Autrement dit le rôle de la pensée y serait renversé en expression de quelque chose de silencieux.C\u2019est un peu 8.Nietzsche, Lettres, Paris, Stock, 1931, p.156 et suiv.Lettre à Peter Gast, du 5 oct.1879.9./bid., p.158, Lettre à M.von Meysenbug: «(.) j'ai pourtant fait beaucoup ces années-là pour l\u2019épuration et l\u2019apaisement de mon âme \u2014 je n\u2019ai plus besoin de recourir à la religion ni à l\u2019art.» 10.Cité par Pierre Klossowski, dans Nietzsche et le cercle vicieux, Paris, Mercure de France, 1969, p.44.11./bid., p.44.12.Ibid., p.42.En allemand: «Programm der Gedankenlosigkeit».129 comme si ces mots du Zarathoustra devenaient des traces d\u2019un événement pour lequel il n\u2019y a pas de pensée et qui équivaut au travail d\u2019un profond silence et d\u2019un profond abîme.Hélas! pensée issue de mon abîme, toi qui es ma pensée! Quand trouverai-je la force de t\u2019entendre creuser et de ne plus trembler?Le cœur me bat jusqu\u2019à la gorge quand je t\u2019entends creuser! Ton silence même veut m\u2019étrangler, toi qui es aussi silencieuse que mon abîme.Jamais encore je n\u2019ai osé t\u2019appeler à la surface: c\u2019était déjà assez que je te portasse en moi'*! Nietzsche nous permet encore d\u2019interroger ce silence dans le morceau qui fait suite et qu\u2019il intitule: «Avant le lever du soleil».Sachant qu\u2019il est capable de couper son dialogue intérieur, le mot «silence» résonne d\u2019un tout autre son.|! avait l\u2019habitude de faire de longues marches en montagne, quand sa santé le lui permettait.C\u2019est là, au sommet de l\u2019une de ces marches, qu\u2019il eût la révélation de l\u2019éternel retour, en août 1881.Ainsi devons-nous le voir un jour en montagne, de bonne heure le matin, devant un ciel étoilé encore sombre, et voici en quelques mots: Ô ciel au-dessus de moi, ciel pur, ciel profond! abîme de lumière! (.) Tu es venu à moi, beau et voilé de ta beauté, tu me parles sans paroles, te révélant par ta sagesse: (.) Nous ne parlons pas parce que nous savons trop de choses! nous nous taisons et, par des sourires, nous nous communiquons notre savoir '4, 13.«De la béatitude involontaire», in Nietzsche, Ainsi parlait Zara- thoustra, Paris, Le livre de Poche, 1965, p.189.14.Ibid., p.190-191. Plus loin dans le même passage, c\u2019est le monde lui-même qui apparaît sans raison, puis le hasard est affirmé.Ceci est maintenant pour moi ta pureté qu\u2019il n\u2019existe pas d\u2019éternelle araignée et de toile d\u2019araignée de la raison: \u2014 que tu sois un plancher où dansent les hasards divins [\u2026.}15, Le rapport entre le silence et la parole est inversé.Celui entre la folie et la sagesse aussi.Ce n\u2019est plus un grain de folie dans un océan de raison.C\u2019est la folie, l\u2019absence de «volonté éternelle» dans tout ça et l\u2019affirmation de cet état dans une bénédiction dont voici la formule: «Être au-dessus de chaque chose comme son propre ciel, son toit arrondi, sa cloche d\u2019azur et son éternelle certitude: et bienheureux celui qui bénit ainsi.» Dans les termes de Castaneda, nous voyons que c\u2019est tout le cosmos nietzschéen qui devient bouclier, et l\u2019allié dans sa venue agrandit l\u2019espace abyssal intérieur: c\u2019est le tragique nietzschéen.L'autre type de bouclier est tout simplement maudit.Nietzsche déclare: «Je hais surtout ces êtres incertains marchant à pas de loups, ces nuages qui passent, en doutant et en hésitant.» Les pensées sous forme de raison sont décrites comme de fragiles toiles d\u2019araignée, les pensées qui font la différence entre bien et mal sont décrites comme «des ombres fugitives, d\u2019humides afflictions et des nuages fuyants».«Car, ajoute-t-il, toutes choses ont été baptisées à |a source de l\u2019éternité, par delà le bien et le mal\u2018\u201d.» Tout comme chez Castaneda, les doutes et les 15.Ibid., p.193.16.Ibid., p.192.17.Ibid. hésitations, les jugements «c\u2019est bien», «c\u2019est mal», sont des pensées qui obscurcissent la sérénité d\u2019un ciel pur et sans arrière-monde, sans arrière-volonté éternelle, sans arrière-pensée et sans pensée.De retour d\u2019un tel état, le monde n\u2019est plus le même.Chez Castaneda, ce sont les choses que les gens font quotidiennement qui obscurcissent leur perception possible des alliés dans le monde.Et c\u2019est en même temps la répétition monotone des mêmes pensées à propos de leurs actions qui les protègent de la profondeur du monde.C\u2019est aussi ce que nous retrouvons chez Chen Houei ou dans les Yogas: les pensées, les tourbillons qui agitent l\u2019esprit sont des brouillages, le miroir qu\u2019offre l\u2019esprit qui pense se prend à son propre jeu et confond l\u2019image statique d\u2019un monde représenté par la parole ou l\u2019écrit avec la dimension abyssale et irrationnelle.Chez Nietzsche, c\u2019est juste le contraire de chez Pascal.«Le silence éternel de ces espaces infinis'% n\u2019effraie pas autant qu\u2019il n\u2019est devenu bénédiction.Dans cette direction, Nietzsche lance plusieurs idées: hasard, innocence, à peu près, témérité, folie, abîme de lumière, cloche d\u2019azur.Il n\u2019a que haine pour les mondes sublunaires de la pensée.Ainsi parlait Zarathoustra est le livre du passage de l\u2019un à l\u2019autre, du dépassement de l\u2019homme par l\u2019oubli vers autre chose innommable.On voit pourquoi le sous-titre est: «Un livre qui est pour tous et qui n\u2019est pour personne.» C\u2019est le livre écrit pour le passage de tous ceux qui affirmeront leur inexistence en face d\u2019un ciel nocturne pur.Pour Castaneda l\u2019expérience de l\u2019absence de pensée est aussi un moyen par lequel on passe d\u2019un monde de duplicité inconsciente faite par l\u2019entraînement 18.B.Pascal, Pensées, n° 206 de l\u2019éd.Brunschvicg, Paris, Garnier, 1960. social de la pensée à un monde sans arrière-pensée descriptive et limitative.C\u2019est le monde du guerrier fait de luttes à vivre avec des forces incompréhensibles qui agissent sur le sentier qui a du cœur.Les pensées empêchent de les percevoir et reculent de jour en jour la vision face à face faite de pur mystère.Porter la conscience d\u2019un monde qui n\u2019a pas de sens mais qui recèle des formes et des intensités.Dans ces deux cas l\u2019absence de pensée n\u2019est pas un but mais un commencement, un état et une action affirmative.C\u2019est un domaine dont les portes sont gardées par des chiens de garde: la peur, la pensée, le bien et le mal ou autres animaux du même genre.133 mer) BL ans or 2 ox Fa Pai To Leper Sade eT rah pies Peps ee sue 2 UE = ne en \u2014 ét A py PE ClTY RAS ps Er _ = .= es Frères ro ras Este es couche \u2014 = EX = Achevé d\u2019imprimer Cap-Saint-Ignace, Qué en avril 1985 sur les presses des Ateliers Graphiques Marc Veilleux Inc ee EEE asset Zo Le >.= Hé TI ed 5 Er side fe _ ES = Gren ms = Ry 5 precy) errs éd as EL sep pas ee Be > 3 oo.Sp ar .nr are: a CET ue = père peste SE pepe Crees LL \u2014 a ce ce\u201d nm ox Se i gis i Pa B55 EEE Ss By Re ES RAD es ES PET a fea Bey Sia pes andl EI a og a IK: = a p A philosoph .LE CLIC FEVUE "]
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