Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Droit d'auteur non évalué

Consulter cette déclaration

Titre :
La petite revue de philosophie
Éditeur :
  • Longueuil :Collège Edouard-Montpetit,1979-1990
Contenu spécifique :
Automne
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
deux fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Horizons philosophiques
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (2)

Références

La petite revue de philosophie, 1985, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
[" utilis is (CS 53) LA PETITE REVU | DE PHILOSOPHI SOMMAIRE Automne 1985 Voli.7,n° 1 Liminaire: dela suite dansiesidées.\u2026.Les rêves et leur finalité dans la perspective jungienne.GillesDrainville.LL.1 Approche de la peinture chinoise.oo RéalRodrigue .cc ii.37 Sombre précurseur Duchamp ou Constance du Jéricho.FrangoisRaymond .51 Lorsque Descartes se joint a la danse de Shiva.YannickPouliot.69 La philosophie analytique au Moyen-Age.ClaudePanaccio.cv.Lecture/écriture au féminin.g Lysannelangevin.113 Les implications philosophiques d\u2019une douloureuse théorie du plaisir.Philippe Thiriart.129 Le «guerrier» et l\u2019apologie de la guerre.PierreBertrand .Collége Edouard-Montpetit, Longueuil, Québec LEE Ce treizième numéro de La petite revue de philosophie est subventionné par les Services de l\u2019édition du Collège Edouard-Montpetit.Direction: Claude Gagnon, dép.de philosophie Claude Giasson, dép.de philosophie Comité de rédaction: Pierre Aubry, dép.de physique Marc Chabot, dép.de philosophie (Cégep F.-X.Garneau) Louise Defoy, bibl.(Collège Notre-Dame) Louise B.Guérin, dép.des techniques infirmières Brigitte Purkhardt, dép.de français Réal Rodrigue, dép.de philosophie Administrateur délégué: Composition et mise en pages: Danielle Garcia Helvetigraf, Québec Dactylographie des manuscrits: Impression: Anny Vossen Imprimerie Veilleux 203, Chemin des pionniers, \u2018 Maquette: Cap St-Ignace, GOR 1HO Philippe Côté Correcteurs d\u2019épreuves: Brigitte Purkhardt Jacques Ruelland Distribution: En abonnements: En librairies: Sylvie Lemay Diffusion Parallèle Inc.Services de l\u2019édition 815, Ontario est, Collèges Édouard-Montpetit Montréal, Qc H2L 1P1 (adresse ci-dessous) Correspondance: Madame Linda Lépine Secrétariat général 945, chemin de Chambly Longueuil, Qc J4H 3M6 Dépôt légal: Bibliothèque nationale, 4° trimestre de 1985 Bibliothèque nationale du Canada: ISSN 0709-4469 Périodique semestriel: prix du numéro 5,00 $ (4,50 $ étudiants) abonnement institutionnel annuel 15,00 $ Vol.7, n° 1, automne 1985 ares De = Se Cin = = es = Ey psa ee 2 ym a Se ae \u2014 = #1 ar ries it Sy ra i \u201ceu ara a ey Aix = es as rai BY rr SE Es CIN 0 2 ae En 2 a >> x i ES 2 Le Dy es = a pa pas ES et a Sly = ms ES = paid a La Rt i Tor es à de philosophie La petite revue 8 = a Te pea \u201cTe ES Lies, PR Fy 220 A 23 Best rer == NS 7, ete \u2014 x = ès Era EES 20 \u2014 _ ait RE ps > eee RS Pe ad 2 Pa EC 2 Bs ars oe ae ES Le a ve pes peu A] .Sy Cr Ea Soe At x a RX or RA paca rar es = = 2 I Hi ses egies oe rois 2 se Sd a f A SiS Barr x [oY [IO : .A co \u2018 RER i 2 5 ; N \u201c \u2014 = = Ea ee Liminaire De la suite dans les idées Penser n\u2019est pas un acte spontané; penser s\u2019apprend et s'enseigne.C\u2019est le métier des professeurs de philosophie.L'homme du commun s'\u2019illusionne sur sa logique dont il se croit mieux pourvu que les autres.La pensée constitue un comportement humain des plus complexes dans lequel la culture intervient à une dose souvent supérieure à ce qu\u2019en saisit le sujet conscient.Dans une culture violente et superficielle, la pensée se fragmente à l\u2019image des spasmes de la société.On contrôle mieux quelqu\u2019un qui n\u2019a pas de suite dans ses idées.Nous publions deux fois l\u2019an des recherches et des réflexions qui n\u2019ont pas subi l\u2019orchestration obligatoire des entreprises thématiques; nous essayons, au contraire, de garder à chaque contribution l\u2019étanchéité de son projet.Mais presque chaque fois, nous constatons, au comité de rédaction, une ligne «transversale» à l\u2019ensemble, ou encore des sous-ensembles textuels qui se répondent, se complètent ou encore se frottent.Tout se passe comme si les idées elles-mêmes s\u2019enchaînaient en suites, séries, grappes ou autres égrégores dont nous ne connaissons pas encore toutes les lois mais qui nous sont visibles par le regard encyclopédique et critique constitutif de la philosophie.La réponse d\u2019un écrivain à un autre en est la fréquence la plus courante.Avoir de la suite dans les idées entraîne la décision de publier les réponses; la formule est valable pour les rubriques de lecteurs, elle vaut pour la recherche dialectique aussi.C\u2019est la raison pour laquelle nous publions aujourd\u2019hui une sérieuse mise au point de Pierre Ber- A 4; 3 {0 3 Li in i A PR LA i A i Ba, HR \u201c> i H f i Red trand concernant une étude de Luc Abraham sur la guerre que nous avons publiée il y aun an (vol.VI, no.1).Le même postulat de «raisonnance» vaut pour un auteur qui poursuit une recherche en s\u2019aidant des remarques de ses lecteurs.Le psychologue Philippe Thiriart qui nous avait livré une étude passionnante par sa thématique sur plaisir-douleur, récidive lui aussi quelques mois plus tard sur le même champ expérimental, en décrivant cette fois le paysage philosophique de la problématique.|! a de la suite dans les idées.Nous offrons aussi un tryptique de textes indépendants mais, ainsi que nous venons de le dire, reliés d\u2019une certaine façon par la texture même des univers qu\u2019ils tentent de décrire; univers fictif de l\u2019art oriental qui rejoint un certain non-art occidental (celui de Duchamp) si on accorde crédibilité aux axiomes de Jung.|| n\u2019y a pas encore ici de thématique commune ou de volonté d\u2019en tisser une; ces textes se rejoignent «tout seuls» et nous sommes plutôt contemplatifs et curieux que fabriquants de ces phénomènes.N\u2019y a-t-il pas ici une preuve de l\u2019existence d\u2019un monde cohérent dans l\u2019intelligible ainsi que la science en postule un pour le sensible; cette résurgence de la question métaphysique dans de multiples congrès depuis quelques années n\u2019est peut-être pas sans rapport avec les récentes recherches sur l\u2019histoire de langage et plus particulièrement l\u2019indéniable percée de la philosophie analytique.À un tout autre niveau, mais est-il tout autre, nous avons aussi de la suite dans notre idée de continuer notre entreprise.Elle est fort difficile.Elle est coûteuse matériellement et le conseil d\u2019administration de notre collège assume toujours seul la totalité des frais alors qu'une équipe de bénévoles fait un travail d\u2019édition scientifique et de relations publiques qui n\u2019est comptabilisé d\u2019aucune façon.Après trois refus consécutifs de IV la part du Gouvernement du Québec et ceci, malgré nos nombreuses initiatives en vue de nous conformer aux modèles admissibles, nous avons décidé de chercher à rentabiliser tant soit peu autrement la petite vie de notre périodique.Nous nous engageons dans une campagne d'abonnement sans précédent, nous devons majorer légèrement le prix du présent numéro et des futurs, nous tentons d\u2019établir des ententes de publicité correspondant à notre public de lecteurs, nous nous adressons à d\u2019autres paliers gouvernementaux, nous nous efforçons enfin d\u2019offrir des textes qui pourraient être davantage utiles et limpides à lire.Ce dernier choix nous a forcé à refuser récemment de forts bons textes malheureusement trop spécialisés; nous continuons par ailleurs d\u2019offrir aux auteurs un service de réécriture s'ils veulent bien considérer les critiques de notre comité.Il n'est pas nécessaire de toujours parler de la même chose pour avoir de la suite dans ses idées; la logique et l\u2019amour des lettres suffisent.En espérant que suffisamment de gens puissent nous comprendre.Claude Gagnon = oe a 52 Co Reser Can on ac __ LS CS _ = 32: as = RS ES pe Rani es pese Rs Be ry _ = \u2014_\u2014 Bre se Ky GE ceci 5 Bonin us 3 .rs NR EE Tome = dE ESC peser us Ian rust > 5 - Eo ee - Bs: re Les réves et leur finalité dans la u perspective jungienne Gilles Drainville Professeur au département de français du ut Cégep Edouard-Montpetit it | iH ë E \u201c: 13 A : = bt = by i 2 EX = of AS , I Cr PERN A fn - Ea EP ep 2 Hy rR ne Lz SES RS PE ete x\" e a, os me pee ve PS ee Peu Si pt Dern Ee Sa ol Pee fu 0 sam pa o> es > hs \"Teen RTI x3 py ve - RE Rotel pers EET ar Tl PRE SRS = trés ES SES vx 2 PE ec a PES, pr te verse ony Et a pa ve els + Ee = neo \u201cpet = > ox pe x Nous sommes faits de la même étoffe que les rêves.Shakespeare À la suite de sa rupture avec Freud en 1912, C.G.Jung abandonne aussi sa chaire d\u2019enseignement a l\u2019université de Zurich, conservant sa pratique médicale.Il cherche sa propre voie.|! décide de se consacrer à l\u2019étude de son propre inconscient.De décembre 1913 à 1918, il est submergé par un flot d\u2019images, dans une tension extrême, confronté à des forces qui se précipitent sur lui comme des blocs gigantesques dans un fracas de tonnerre, comme il le décrira lui-même plus tard dans son autobiographie.|| mettra près de vingt ans à saisir le sens de ce «voyage dans l\u2019au-delà».Cherchant des racines historiques à ses expériences intérieures, il se plonge entre 1918 et 1926 dans l\u2019étude des philosophes gnostiques, combattus par les Pères de l\u2019Église au début de cette ère.La tradition entre la gnose et le présent lui semblant rompue, il doit orienter ailleurs ses recherches.En 1928, il prend contact avec l\u2019alchimie par Le Secret de la fleur d\u2019or, un joyau de l\u2019alchimie chinoise.Puis en 1930, sur l\u2019indication de rêves, il découvre les textes classiques du XVI®° siècle: L'Art aurifère en deux volumes.Rebuté par le langage abscons, fasciné ensuite par des symboles qu'il reconnaît, il met dix ans à explorer l\u2019alchimie occidentale et à confronter ces matériaux historiques avec ceux de son expérience personnelle.Il est singulier que C.G.Jung se présente comme = un successeur des alchimistes et ait poursuivi comme a objectif majeur de son œuvre d\u2019établir le lien entre la 4 philosophie traditionnelle et la psychologie des profon- 2 deurs.Mais pourquoi un tel homme qui s\u2019affichait : comme scientifique aurait-il repris pour son propre compte le vieux réve chimérique qui hante I'imagination humaine depuis la plus haute antiquité?Selon l\u2019accep- 3 tion courante, on le sait, l\u2019alchimiste cherche à réaliser 3 la pierre philosophale qui permet de transmuter les metaux vils en or.Ceux qui se livraient a cette opération concrète ont reçu le nom ironique de souffleurs de charbon.Soucieux de se démarquer de ces pratiques douteuses, d'autres se sont réclamés de la dimension plus intérieure de l\u2019art révélé par le dieu Thot (dont les équi- % valents grec et latin sont Hermès et Mercure) et de la science secrète pratiquée dans les temples égyptiens.Ceux-là s\u2019attribuent le nom de philosophes, préoccupés de connaissance intérieure ou or philosophal, plutôt que d'argent ou or vulgaire.3 Pour un profane et a plus forte raison pour un scientifique moderne, l\u2019intérêt présenté par un art aussi #4 décrié que l\u2019alchimie apparaît plutôt compromettant: ; encore aujourd\u2019hui, il subsiste quelque chose de son 1 odeur de soufre et de mystification.Pourtant, Jung a su n extraire de ce fatras d\u2019élucubrations douteuses ou géniales, les découvertes essentielles de sa science: «Extraire la sagesse de la folie voilà sans doute le comble de l\u2019art.La folie est la mère des sages, jamais AC or SO yn H I'intellect'.» Dans l\u2019alchimie médiévale, il a découvert un «matériel objectif, indépendant de son propre matériel*» offrant une parenté saisissante non seulement avec ses expériences personnelles, mais aussi avec celle de ses contemporains observée à travers sa pratique clinique.Ainsi, à la fin de sa vie, il estimait à 80 000 le nombre de rêves sur lesquels il s\u2019était penché.Jung précise la valeur de ce matériel historique: «Nous tenons en effet dans l\u2019alchimie médiévale le chaînon manquant longtemps recherché entre la gnose et les processus de l'inconscient collectif que nous observons chez les individus de notre époque\u201c*» Un souci majeur de Jung est donc de renouer avec le courant de sagesse culturellement propre à l\u2019occident et de faire découvrir à ses contemporains les racines profondes qui les y relient secrètement.De plus, la formulation scientifique rend cette sagesse accessible à son époque parce que les aspects importants en ont été discernés et précisés et qu\u2019elle est présentée comme matière à expérience et à vérification personnelle.Quelles sont donc les découvertes majeures de Jung issues de la rencontre de son expérience personnelle et de l\u2019alchimie?Cette rencontre lui a d\u2019abord permis de formuler la notion clef de toute sa psychologie: le processus d\u2019individuation, apparaissant comme un but objectif, une finalité poursuivie par l\u2019inconscient, et réclamant une attention et une collaboration soutenues de la part du conscient.Désigné par les anciens sous le nom de 1.E.Perrot, La Voie des profondeurs, p.338.2.Ibid., p.344.3.C.G.Jung, Commentaire sur le Mystère de la Fleur d\u2019Or, p.18. 14] A grand œuvre, ce travail vise le retour à l\u2019unité première des forces divisées et opposées: conscient et inconscient, mâle et femelle, matière et esprit, le haut et le bas, etc.E.Perrot fait le parallèle entre l\u2019alchimiste d\u2019autrefois questionnant la matière extérieure et l\u2019homme moderne explorant son inconscient, tous deux en questionnant le mystérieux fonctionnement.Ainsi, la matière première de l\u2019œuvre est fournie en abondance par la nature: ce sont les contenus inconscients.Ils proviennent de deux sources; l\u2019une, directe, intérieure, est formée des rêves principalement; la seconde, indirecte, extérieure, est composée des projections faites sur les autres et se produisant spontanément dans les relations.Cette matiére subjective est comparée aux matériaux collectifs offerts dans les contes et les mythes pour en éclairer le sens.Cependant, certaines conditions doivent être réunies pour que l\u2019œuvre soit amorcée.J\u2019en ai clairement discerné deux séries, en étroite interaction.La première, objective, concerne les motifs qui incitent à s\u2019engager dans une telle entreprise.L\u2019individu obéit à une sorte de contrainte et M.-L.von Franz est formelle et sans nuance sur ce point: «Nul ne prend ce chemin s\u2019il n\u2019y est contraint de l\u2019intérieur\u201c.» Cette contrainte prend l'aspect d\u2019un problème insoluble surgissant la plupart du temps au milieu de sa vie.L'exemple de problème cité ne présente rien d\u2019exceptionnel: un médecin tombe amoureux de l\u2019une de ses patientes mariée et cet amour est réciproque.Cependant, cet amour lui cause un problème d\u2019éthique: il ne peut se résoudre ni à abandonner femme et enfants ni à renoncer à son amour.Ce conflit est déterminé en partie par l\u2019attitude consciente, par la morale personnelle, variant d\u2019un individu à l\u2019autre, mais 4.M.L.von Franz, C.G.Jung et la Voie des profondeurs, p.200. qui lui interdit a réalisation de son désir.Pour sa part, E.Perrot mentionne un autre exemple de problème: un sentiment de vide accompagné d'angoisse sourde, alors que la condition personnelle extérieure ne le justifie en rien.S\u2019il ne l\u2019est au départ, le conflit est de plus en plus entièrement assumé, avec ses contradictions et ses déchirements, sans accuser quiconque de l'avoir causé et sans chercher à s\u2019en démettre sur le dos d\u2019un tiers, personne ou groupe, bien qu\u2019une aide momentanée est souvent requise, car la position est inconfortable: c\u2019est Jonas avalé par la baleine.Enfin, un dernier exemple: une série de rêves peut aussi déclencher la nécessité d\u2019une démarche.C\u2019est le cas de ce jeune homme de formation scientifique brusquement assailli par un flot d\u2019images oniriques qui lui posent problème.Forcé de consulter, il prend conscience de l\u2019existence d\u2019un nouveau centre de sa personnalité dont les aspirations réclament d\u2019être réalisées.Cette suite de mille rêves a servi de matériel de base pour une œuvre majeure de Jung, Psychologie et Alchimie.Le problème rencontré entraîne en conséquence une modification importante de l\u2019attitude consciente: c\u2019est la condition subjective.Le conflit force l\u2019individu à s'ouvrir à des dimensions négligées par lui jusqu\u2019à ce jour et, en dernier recours souvent, il fait appel à des ressources intérieures \u2014 l\u2019inconscient° \u2014 envers qui il vainc d\u2019abord ses propres résistances.L'opinion courante affiche volontiers un mépris plus ou moins ouvert 5.Distinguons.L\u2019inconscient est défini par Jung (Ma Vie, p.456), comme l'inconnu du monde intérieur.L'inconscient personnel est investi davantage par la vie immédiate de l'individu: souvenirs oubliés ou refoulés.L\u2019inconscient collectif est composé d\u2019éléments qui sont les mêmes pour tous les hommes: instincts et archétypes ou structures dynamiques de la psyché, se manifestant dans les symboles des rêves, contes, mythes. et tient les fantasmes pour matière vile et inconsistante, pour chimères évanescentes.À cette sous- estimation souvent formulée par un «ce n\u2019est rien que» qui s'empresse de réduire l\u2019inconnu au connu, fait écho une autre attitude toute aussi extrême, la surestimation qui se caractérise par un accueil inconditionnel des fantasmes pour leur valeur de dépaysement et d\u2019exotisme psychique.Jung résume simplement: «On laisse à la rigueur monter et émerger les images, on s\u2019extasie peut-être à leur propos, mais le plus souvent, on en reste 14%.» Et il invite à une attitude de responsabilité: s\u2019efforcer de comprendre les images et d\u2019en tirer les conséquences pour sa conduite.Ce travail de prise en charge totale des images «impose à l\u2019homme une lourde responsabilité®».Par ailleurs, le refus de comprendre les images et la négligence de les réaliser dans la vie concrète, provoquent des effets désastreux: non seulement cela prive l\u2019existence de sa totalité, mais cela «confère à bien des vies individuelles un caractère pénible de fragmentarité®», de division interne, car dès que les images sont sollicitées, elles charrient avec elles les pouvoirs négatifs de l\u2019inconscient qui, faute d\u2019être désamorcés, «s\u2019agrippent comme des teignes» ou «s\u2019enlacent comme des plantes de marécage®».Les réserves à l\u2019égard d\u2019une telle démarche sont fort compréhensibles, car elles ne tiennent pas aux seuls individus, à leurs réticences ou à leurs désirs, mais à la nature même des forces qu\u2019ils sont appelés à affronter.En effet, l'inconscient est décrit par Jung de façon paradoxale, comme une puissance à la fois redoutable, inquiétante, et secourable, pacifiante: «ll n\u2019est pas seulement proche de la nature mauvaise, il est 6.C.G.Jung, Ma Vie, p.224. aussi la source des biens les plus hauts; il est non seulement sombre, mais également clair, non seulement bestial, à moitié humain et démoniaque, mais aussi surhumain, d'essence spirituelle et «divine» (au sens antique du mot) \u201d.» Pour Jung, l'inconscient est personnifié comme d\u2019ailleurs toutes les forces psychiques habitant l\u2019homme, à la façon des mythes qui mettent en scène des dieux.Plus qu\u2019une figure de rhétorique, cette personnification facilite le contact avec ces forces en leur donnant un contour plus précis et leur intégration s\u2019en trouve favorisée.Ainsi présenté, l\u2019inconscient offre des similarités avec la figure familière aux alchimistes, le mercure «duplex» qui est «une nature double paradoxale, un diable, un monstre, une bête et en même temps un remède salutaire, le «fils des philosophes», sagesse divine ou don du Saint-Esprit%.Ce personnage singulier, tutélaire et maléfique, les contemporains le rencontrent encore dans leurs rêves.En voici un exemple récent de la part d\u2019une femme de plus de quarante ans.Son ancien patron, un agent d'assurances au prénom d'Hermas, se présente à son domicile pour lui emprunter sa voiture.|! lui réclame les clefs, s\u2019empresse de monter dans la voiture et démarre vivement sans lui faire aucun signe de salutation ou de remerciement.|| ne rapporte pas la voiture empruntée, volant effrontément la rêveuse en prétextant de lui demander un service.La comparaison de ce rêve avec un mythe s\u2019impose d\u2019elle-même.Techniquement appelée «amplifica- 7.C.G.Jung, Psychologie du Transfert, p.47.8.Ibid.te 4 t q il \"à 18 De it tion», cette méthode permet d\u2019identifier ce personnage qui cause autant de méfaits: Hermès ou Mercure, dieu dont la révélation se manifeste par la tromperie.De plus, c'était le patron des voleurs, car l\u2019une de ses premières initiatives, dès le berceau, a été de voler le troupeau de vaches d\u2019Apollon.En plus et pour comble d\u2019ironie, il est considéré comme le protecteur des voyageurs.Dans ce cas, on retrouve les trois caractéristiques: il s'introduit dans sa vie par fourberie, en lui mentant et en la piégeant à son affabilité; il lui retire sa liberté de décision, son dynamisme et lui impose brutalement sa volonté, de sorte qu\u2019elle est comme momentanément «possédée».Cet aspect sombre de l\u2019inconscient est volontiers déroutant, sinon inquiétant, d\u2019autant plus que les positions unilatérales et confortables de la conscience sont battues en brèche et deviennent inopérantes.Héritées de l'esprit chrétien ou de l'esprit rationaliste, ces positions procèdent exclusivement «de l\u2019esprit, de la lumière et du bien°», du pôle clair de la totalité.Privées de leur aspect obscur, «détachées de leur racine, elles s\u2019étiolent, meurent et se changent en ténèbres \u2018»: dans une alternance imprévisible, l\u2019individu est brusquement plongé dans une obscurité dont il se croyait affranchi.Carla totalité réunit deux pôles opposés et «l\u2019obscur est la racine du clair'°».Cette position rejoint celles des alchimistes qui extrayaient leurs clartés «de la nuit, de la noirceur, du poison et du mal», par lesquels ils consentaient d\u2019abord a se laisser submerger.9.Ibid.10.E.Perrot, Des Étoiles et des Pierres, p.215.11.C.G.Jung, Psychologie du Transfert, p.189.10 À ce titre, la confrontation avec l\u2019inconscient apparaît comme un renversement de valeurs: les valeurs et les convictions personnelles sont culbutées et piétinées et l\u2019individu contemple l\u2019aspect sombre des choses avant de retrouver une certaine clarté.L\u2019œuvre apparaît comme la transformation des énergies négatives en énergies positives.Jung lui-même raconte comment, dès l\u2019âge de douze ans, il a été amené à la suite d\u2019un fantasme contre lequel il a lutté durant trois jours, a vivre ce renversement de fagon dramatique.En revenant du collége a midi, il passait devant la cathédrale de Bale.Il s\u2019émerveillait devant la beauté du spectacle de la cathédrale rayonnant dans la clarté du soleil et il remerciait Dieu d\u2019avoir créé tout ça du haut de son trône d\u2019or.Brusquement, il est saisi de terreur face au fantasme qui émerge contre son gré: «Dieu est assis sur son trône d\u2019or très haut au-dessus du monde et de dessous le trône, un énorme excrément tombe sur le toit neuf et chatoyant de l\u2019église; il le met en pièces et fait éclater les murs \u2018?.» L\u2019enfant avait alors l\u2019impression de commettre un péché, de fouler aux pieds les valeurs les plus sacrées, mais à son grand étonnement, il est soulagé d\u2019avoir cédé à ce Dieu qui lui fait connaître pour son obéissance la grâce bienfaisante! L\u2019humour \u2014 après coup \u2014 des rêves ne réduit en rien l\u2019angoisse d\u2019une inversion aussi brusque du haut et du bas.Après une approche plus ou moins longue de stagnation et de pourrissement, la première phase de l\u2019œu- vre est cette plongée dans la boue, dans ses propres ténèbres.Cette première étape, appelée «nigredo» par les alchimistes, consiste à explorer «le côté obscur de 12.C.G.Jung, Ma Vie, p.59.11 la personnalité faisant partie de la totalité, mais la plupart du temps méprisée ou non discernée par la conscience \u2018\u201c».L\u2019ouverture à la dimension de l\u2019ombre réclame en compensation l\u2019intervention d\u2019une force en mesure d\u2019éclairer et de dominer le chaos intérieur: le Soi, comme principe d\u2019ordre, dont la fonction salutaire est de conduire à bon terme cette exploration.Le Soi devient le maître d'œuvre qui conduit l\u2019ouvrage par l\u2019intermédiaire des rêves et le rêveur adopte le rôle d\u2019assistant à la façon d\u2019un jardinier favorisant par son travail l\u2019œuvre de la nature.Cette fonction de guide est exprimée dans ce mythe grec du dieu Hermès qui accompagne aux enfers les ombres des morts; il prend alors le nom de psychopompe ou de conducteur d\u2019âmes.L\u2019ouverture à ces dimensions transpersonnelles est la dernière condition \u2014 objective celle-là \u2014 qui marque le début de l\u2019œuvre.La rencontre avec l\u2019inconscient demande cependant d\u2019être amorcée, initiée; Jung l\u2019envisage à l\u2019intérieur de la relation thérapeutique seulement; pour E.Perrot, l'événement toujours imprévisible, peut se dérouler aussi en dehors de ce cadre étroit et il le décrit comme une induction spontanée, à la façon d\u2019un flambeau qui en allume un autre à son seul contact.Ce moment est souvent signalé par les rêves: «Le feu a pris dans la cave, un voleur s\u2019est glissé dans la maison, le père est mort'\u201c.» La rencontre avec l\u2019inconscient prend donc l\u2019allure d\u2019une intrusion ennemie et elle est assimilée à une catastrophe pour la conscience, car elle provoque des effets secondaires pénibles et le corps lui-même n\u2019est pas épargné: angoisses tenaces, Insomnies, maladies.Jung en explique la cause: «Au cours de la confrontation avec l\u2019inconscient, l\u2019unité 13.M.L.von Franz, La Voie des profondeurs, p.362.14.C.G.Jung, Psychologie du Transfert, p.36.12 apparente de la personne éclate en morceaux et se désagrège sous l\u2019effet de choc avec l\u2019inconscient [.], comme un ennemi en son propre sein'°.» Ce drame se dessine dès la rencontre avec la dimension la plus immédiate: la persona.Élaborée dans le souci de s\u2019adapter au monde extérieur, elle constitue une = espèce de pont vers le monde, selon les termes de Jung.À l\u2019origine, le mot désigne le masque des acteurs dans le théâtre antique.|| désigne ici l\u2019individualité, la personnalité, dans la mesure où elle est identifiée ou réduite à ses seules fonctions sociales: «La persona est ce que quelqu\u2019un n\u2019est pas en réalité, mais ce que |ui- ES même et les autres pensent qu\u2019il est'°.» Personnalité É illusoire mise en pièces aussitôt que cherche à se mani- ir fester la personnalité réelle.4 Voici un rêve qui illustre ce propos.Le rêveur pénètre dans une usine où l\u2019on fabrique des robots humains en série.Sous la surveillance de contremaîtres, la chaîne de montage fonctionne allègrement, alignant sur un convoyeur en mouvement la série des produits identiques et rigides comme des statues.Mais l\u2019un des robots enfreint la consigne: il rompt le silence et se met à narrer un souvenir personnel subit.C\u2019est la pagaille: Ë les robots se disputent entre eux et les surveillants ne i réussissent pas à réinstaurer l\u2019ordre.A D'abord instrument d\u2019adaptation pour la personna- | lité apparente, la persona devient instrument d\u2019aliéna- | tion pour la personnalité secrète qui cherche à émerger à la façon d\u2019une secousse sismique fissurant la surface 4 étale et apparemment solide du sol.Ignorée jusque là, E cette personnalité seconde prend l\u2019allure d\u2019un géant 6 15.Ibid., p.54.16.C.G.Jung, Ma Vie, p.460.13 ki enfoui dans les profondeurs de l\u2019inconscient.Elle est évoquée par la figure de l\u2019androgyne originel, ou encore par I\u2019Anthropos de la Gnose «qui est une représentation de la totalité de l\u2019homme, c\u2019est-à-dire de l\u2019un qui existait avant l'homme et représente en même temps son but».Tout à fait singulière, à la fois personnelle et supra-personnelle, cette autre personnalité bouscule les valeurs reçues uniformes et réclame un fonctionnement autre que celui défini par les impératifs sociaux devenus inadéquats à son endroit.La persona est donc ce masque derrière lequel se dissimule la véritable identité, enfouie, emprisonnée, aliénée \u2014 j\u2019entends de cette façon le cri d\u2019Antonin Artaud: «On m\u2019a suicidé» \u2014 par la personnalité apparente qui s\u2019acharne à la nier, à maintenir ses privilèges de robot grégaire.Jusqu\u2019a ce choc, l'existence se déroule selon un axe exclusivement horizontal, puis cette découverte pratique une ouverture à la verticale, vers des fonds méconnus.L\u2019homme occupele point de rencontre de ces quatre directions, fixé là comme à une croix, autre symbole familier aux alchimistes.Le second choc qui résulte de la découverte de l'ombre est effrayant.Brusquement, la conscience apparaît menacée par des puissances obscures qui cherchent à s'emparer d\u2019elle et qui étaient ignorées jusque là.La naïve impression d\u2019unité de la personne, secouée par la découverte de la persona, est ainsi détruite pour faire apparaître un conflit, une scission entre des forces opposées.Dans son autobiographie, Jung fait le récit du rêve où il rencontra son ombre pour la première fois: «C\u2019était la nuit, à un endroit inconnu; je n\u2019avançais qu\u2019avec peine contre un vent puissant soufflant en tempête.En outre il régnait un épais brouillard.17.C.G.Jung, Psychologie et Alchimie, p.212.14 ETNAEE Je tenais et protégeais de mes deux mains une petite lumière qui menaçait à tout instant de s\u2019éteindre.Or il fallait à tout prix que je maintienne cette petite flamme: tout en dépendait.Soudain j\u2019'eus le sentiment d\u2019être suivi; je regardai en arrière et perçus une gigantesque forme noire qui avançait derrière moi.Mais, au même moment, j'avais conscience que \u2014 malgré ma terreur \u2014 sans me soucier de tous les dangers, je devais sauver ma petite flamme à travers nuit et tempéte'.» A son réveil, il comprend que la lumière est sa conscience qu\u2019il doit défendre à tout prix, et que l\u2019ombre, c\u2019est son ombre propre, projetée sur le brouillard par la lumière portée devant lui.Le choc de cette rencontre provoque un effet de chaos: c\u2019est une invasion de pulsions contradictoires dont le moi n\u2019est plus que le jouet, de sorte que le conscient est désorienté, heurté violemment.C\u2019est l\u2019obseur- cissement de la lumière, comme l\u2019appelaient les anciens.D'ailleurs, cette phase est symbolisée chez eux par un corbeau et un squelette et elle est illustrée par de nombreuses images apparaissant dans les rêves: «La boue, l\u2019excrément, la tombe, la mort, la prison, l\u2019enfer, le diable, l\u2019agression sexuelle, l\u2019extinction de la lumière amenant la nuit, le tremblement de terre, voire la fin du monde ou \u2014 dans les cas où l\u2019inconscient est particulièrement puissant \u2014 l'explosion atomique ®.» On le voit: la matière de l\u2019œuvre est commune.Mais ce qui est plus difficile et plus rare, c\u2019est de questionner ces monstres grimaçants pour leur faire proférer des paroles de vie, c\u2019est «d\u2019apprendre à trouver le bien là où il se trouve; c\u2019est bien souvent dans l\u2019ordure ou sous la garde du dragon».Non seulement les ima- 18.C.G.Jung, Ma Vie, p.110.19.E.Perrot, «Jung et l\u2019alchimie», dans Psychologie, juin 1977, p.60.20.C.G.Jung, Psych.du Transfert, p.43.15 i ges elles-mêmes sont souvent rebutantes, choquantes, mais le rêveur doit maintenir face à elles une attitude déconcertante, contradictoire en apparence, puisque le «bien» doit être extrait du «mal».Le rêve d\u2019un artiste de trente ans pourra illustrer cette ambiguïté des symboles.Dans la cuisine du rêveur, un homme à la charpente solide est attablé.Il est vêtu d\u2019un veston à carreaux jaunes sur fond marine.Il est en train de prendre son repas.Le rêveur l\u2019observe attentivement, portant lentement son regard de la tête à l\u2019assiette.Avec ses ustensiles, l'homme découpe avec beaucoup de minutie un morceau de viande.Le rêveur reporte ensuite son regard vers la tête de son hôte: il est maintenant dépourvu de tête, elle est dans son assiette et il n\u2019en reste plus que le crâne.Stupeur.Le corps se lève alors et poursuit le rêveur à travers la maison.Réveil dans l\u2019angoisse.Le rêveur a perçu chez cet hôte bizarre certaines allusions à ses propres activités artistiques.Pendant une longue période, il avait élaboré ses toiles de façon très rationnelle et minutieuse et ce travail s\u2019était accompagné d\u2019une angoisse et d\u2019un désespoir de plus en plus accentués, jusqu\u2019à une déprime suicidaire.La rationalité avait atteint un stade excessif, mortel.Mais comment retrouver aussi un aspect positif?Par delà l\u2019hostilité et l\u2019acharnement de son hôte, le rêveur a vu une invitation pressante à reprendre contact avec ses forces brutes, instinctives, qui le harcelaient au point de la détruire parce que négligées depuis trop longtemps.La rencontre de l\u2019ombre prend volontiers l\u2019aspect d\u2019un assaut brutal de forces qui font irruption dans la conscience.Cependant, le côté obscur de la personnalité qui devient ainsi manifeste, est pris en charge par la 16 conscience qui se considère responsable même du «mal» qu\u2019elle porte.Faute de cette compréhension, ces forces ignorées ou méprisées poursuivent leur travail de sape insidieux et sournois.Car l\u2019ombre se manifeste en plus par des projections sur des personnes de même sexe: on «attribue aux autres les lacunes qui sont en nous-mêmes et que nous refusons de voir à leur source ?'».Si on se dispense d\u2019affronter la personnalité inférieure, on perpétue du méme coup son pouvoir de possession tyrannique.Pourtant, si l\u2019inconscient est capable d\u2019effets heureux, c\u2019est dans une large mesure relié à ce changement d\u2019attitude consciente à son égard.La rencontre avec l\u2019ombre amorce le conflit des contraires et déstabilise la conscience alors en proie à l'hostilité des forces naturelles.«La conséquence extrême en est une dissolution du moi dans l\u2019inconscient, donc une sorte de mort\u201c*».Symboliquement, la mort est une œuvre de destruction des scories et déchets contenus dans la personnalité totale.Simultanément, s'opère une regénération, un renouvellement, une restructuration, non pas selon les visées de l\u2019ego, mais de l'inconscient.De plus, cette mort doit être répétée; aux rêves de cadavres et de tombes, sont associées maintenant des images de démembrement, de dépècement.Cette étape rejoint des mythes comme celui d\u2019Osiris: ce dieu égyptien est tué par son frère jaloux, Seth, qui enferme son corps dans un coffre et le lance sur les eaux du Nil.Puis le corps est mutilé, dépecé et les membres éparpillés.Un autre mythe raconte le même drame, avec la même issue: la passion et la mort du Christ.Ce passage est considéré comme le plus dif- 21.C.G.Jung, Commentaire sur le Mystère de la Fleur d\u2019Or, p.63.22.C.G.Jung, Psychologie du Transfert, p.160.17 ficile et les défections se font nombreuses et pour cause! Pourtant, cette étape est considérée comme le grand arcane par les alchimistes qui lui attribuent les qualités les plus hautes.Jung la compare à un événement naturel: «Il apparaît que la victoire de l\u2019inconscient est pareille à une inondation du Nil, qui augmente la fertilité du sol #.» La deuxième phase du processus est «la prise de conscience de la composante représentant le sexe opposé, désignée par Jung comme «animus» chez la femme, et «anima» chez l'homme\u201c.C\u2019est l\u2019équivalent chez les anciens de la purification obtenue par la distillation répétée qui conduit au blanc, à «l\u2019albedo».En termes psychologiques, c\u2019est une discrimination, une différenciation entre le moi et les différentes forces de l\u2019inconscient qui sont reconnues comme telles et auxquelles le conscient cesse de s\u2019identifier.Ce travail se situe dans la continuité de la phase précédente.Il est comparable au mythe bien connu d\u2019Hercule accomplissant l\u2019un de ses douze travaux: le roi Augias lui avait imposé de nettoyer, en une seule journée, ses écuries où une telle quantité de fumier s\u2019était accumulée qu\u2019elles étaient devenues inutilisables; ce que le héros réussit à faire en détournant le cours d\u2019un fleuve.De semblable façon, les rêves montrent des rivières aux eaux gonflées par les crues, des bras de mer charriant des immondices, des canaux partiellement brisés ou bouchés d\u2019ordures, des égoûts à rénover.Etles images de rénovation se multiplient: des maisons à restaurer, à changer.Et sont incluses des formes diverses de restauration comme les visites dans un restaurant ou un bar pour y prendre un verre.De sorte que peu à peu l\u2019agent trans- 23.Ibid., p.136.24.M.L.von Franz, La Voie des profondeurs, p.362.18 formateur apparaît sous forme d\u2019eau, de vin, d'alcool, ou encore d\u2019une eau encore plus dissolvante, corrosive, comme les acides, l\u2019eau ignée des alchimistes.Faute d\u2019autre matériel, voici l\u2019un de mes rêves qui pourrait s\u2019apparenter à cette série.Avec un groupe, je participe à une visite industrielle.Nous sommes accueillis par quelques femmes qui assurent la responsabilité de l\u2019usine.Elles nous font pénétrer à l\u2019intérieur d\u2019un entrepôt très peu éclairé.De fait, il n\u2019y a pas de fenêtres.Les yeux s\u2019habituent bientôt à la demi-obscurité.Tout l\u2019espace intérieur est divisé en immenses rectangles comme des plates-bandes entre lesquelles des allées ont été aménagées pour circuler.Ces rectangles sont remplis de pierres qui subissent une opération curieuse.J\u2019entends bouillonner un liquide: je me penche et je vois comme de minuscules geysers d\u2019un liquide doré à forte odeur d\u2019acide, répartis ça et là au milieu des tas de pierres qui deviennent à son contact d\u2019un blanc pur.Ce blanc qui irradie des pierres forme la seule lumière qui éclaire faiblement l\u2019entrepôt.Ce qui est purifié aussi vigoureusement, c\u2019est l\u2019énergie vitale, la libido, conçue globalement.«Ne plus parler de pulsion de faim, d\u2019agression ou de sexualité, mais voir toutes ces manifestations comme des expressions diverses de l\u2019énergie psychique, (comme) en physique on parle d\u2019énergie et de ses manifestations sous forme d\u2019électricité, de lumière, de chaleur, etc.» L'une des tâches les plus ardues est de discerner l\u2019image intérieure de l\u2019animus/a et de la dissocier des personnes concrètes sur qui elle est projetée spontanément en exerçant une fascination considérable.À plus forte raison, cette projection s\u2019exerce-t-elle sur le ou la partenaire.25.C.G.Jung, Ma Vie, p.242.19 Or, la particularité de la perspective jungienne est de dissocier ces deux niveaux, tout en mettant en lumière leur interaction.D'abord, le travail concerne la relation avec son/sa partenaire: c\u2019est l\u2019examen scrupuleux et la prise en considération de ses sentiments à son égard pour parvenir à le/la percevoir et à l\u2019accepter dans sa spécificité.Cette prise en charge provoque un assainissement graduel aussi bien de la relation avec le partenaire qu\u2019avec son image intérieure.Les rêves alors apportent un point de vue méconnu, ou négligé, ou méprisé, ou choquant pour la conscience dont les positions unilatérales sont sans cesse corrigées, rectifiées selon une orientation propre à l\u2019inconscient.C\u2019est la fonction compensatrice du rêve par laquelle l\u2019inconscient réagit de façon semblable au corps qui déclenche des moyens de défense appropriés quand il est blessé.Exprimée en termes alchimiques, cette opération évoque le symbole bien connu de l\u2019ouroboros, le serpent qui se mord la queue.Le retrait des projections entraîne un reflux des énergies vers l\u2019intérieur et, retournées sur elles-mêmes et sacrifiées dans leur forme première, les énergies se transforment alors, de sorte que la division interne s\u2019atténue et que les forces tendent à s\u2019unifier.Pour sa part, l\u2019anima négative adopte plusieurs manifestations, dont les plus courantes: des humeurs bougonnes et instables, de la susceptibilité, de l\u2019incertitude, des remarques acérées, méprisantes, venimeuses, des sentiments dépressifs; une hypersensibilité de vieille fille, comme cette héroïne d\u2019un conte qui sentait un pois à travers trois matelas; la séduction de rêves creux, comme ce héros appelé par une ondine et qui se précipite aumilieu de la rivière au milieu de laquelle il se noie; une intellectualité qui éloigne de la vie, comme cette princesse d\u2019un conte qui pose une série d\u2019énigmes à ses prétendants pour les précipiter dans la mort; des fantasmes érotiques volontiers alimentés de porno- 20 graphie.À ce tableau esquissé par Marie-Louise von Franz, Jung ajoute ces quelques traits incisifs, appuyant sur les méfaits de l\u2019anima inconsciente: «Elle est un être autoérotique, tout à fait incapable de relation, qui ne cherche rien d\u2019autre que la prise de possession totale de l'individu, ce par quoi un homme se trouve féminisé d\u2019étrange et pernicieuse manière \u201d.» Voilà un exemple de transformation de l\u2019anima observée dans toute une série de rêves d\u2019un homme de près de quarante ans.Avec sa compagne, le rêveur rend visite à une ancienne amie qui habite maintenant à la campagne et s\u2019est mariée à un homme de la région.À son arrivée, le rêveur découvre que cette femme est blessée très grièvement à la hanche gauche.Cette blessure est la séquelle d\u2019un accident de voiture et elle boite ostensiblement.Cette femme lui tient rigueur de cet accident comme s'il en était directement responsable.Quelques années plus tard, cette même femme se présente à deux autres reprises dans ses rêves, affichant les signes de guérison, si bien que la blessure disparaît complètement.Et qu'est-ce qui a entraîné la guérison?C\u2019est d\u2019avoir changé l\u2019attitude consciente.L\u2019anima positive qui se présente comme blessée n\u2019est qu\u2019une des multiples variantes sous lesquelles elle réclame directement une attention, une aide, du secours: l\u2019inconscient ne se réalise positivement que s\u2019il est pris à charge par la conscience.L\u2019anima peut se présenter aussi comme prisonnière d\u2019une population ennemie, victime promise à des monstres, jouet d\u2019un mauvais sort, menacée d\u2019une mort imminente.Dans les rêves, elle réclame avec insistance d\u2019être délivrée.Et si l\u2019homme concerné parvient à déchiffrer ses messages, 26.M.L.von Franz, L'Homme et ses Symboles, p.189, 191, 193.27.C.G.Jung, Psychologie du transfert, p.164.21 à secouer sa léthargie, s\u2019il consent à lui porter secours, il rencontre assurément l\u2019obstacle majeur qui le maintient dans son inertie: la femme plus ou moins mûre, plus ou moins virago, qui le tient sous sa coupe en l\u2019entretenant comme un jeune étalon; bref, l\u2019ennemie est l\u2019anima négative dont le pouvoir destructeur est de retenir prisonnières les forces vives par la magie de l\u2019inceste.Au fil des mois, sinon des années, les rêves livrent fragment par fragment des images dont le rassemblement forme une mosaïque aux contours précis; la configuration ainsi obtenue reprend de façon évidente la dramatique d\u2019un conte classique comme Le corbeau des frères Grimm: dans une forêt, un homme se fait interpeller par un corbeau, jeune femme victime d'un mauvais sort.Elle lui demande de la délivrer.L'homme promet.Mais quand elle se présente à lui aux moment et lieu convenus, il dort déjà, après avoir accepté de la nourriture des mains d\u2019une vieille femme, en dépit de l'interdiction du corbeau.À quatre reprises, la jeune femme se présente à lui sans succès.Finalement, avec son aide, il se met en route et part à sa recherche.Ce conte fait lui-même écho à «un ancien traité par l\u2019image des femmes (déesses, grâces, muses) éveillant un homme endormi: le moi, le conscient masculin, est sollicité par l\u2019âme profonde avec sa parure variée et multicolore d\u2019images\u201c®».À mesure que l'attitude consciente se rectifie à son endroit, l\u2019anima adopte un rôle de plus en plus positif.Elle assure la liaison entre le conscient et l\u2019inconscient et fait office de guide.C\u2019est à ce titre que pendant des décennies Jung a fait appel à ses services à la façon de Thésée conduit par Ariane dans le labyrinthe.Elle prend volontiers le visage familier de la compagne, de la 28.E.Perrot, La Voie de la transformation, p.166.22 sœur, de la mère.Par exemple, si l'attention à son endroit se relâche, elle peut apparaître sous les traits de la mère qui invite à reprendre la culture du potager où dépérissent les plants négligés.Ce trait n\u2019est pas sans rappeler Déméter, la déesse grecque associée à la fertilité et à l\u2019agriculture.Pour sa part, l\u2019animus se projette de préférence sur les personnalités notoires; dans un premier stade, sur les athlètes et les célébrités sportives, M.Muscle; au deuxième stade, il prend une allure de poète romantique ou de vedette de cinéma ou encore, celle d\u2019un homme d'action; au troisième stade, celle de l\u2019orateur politique ou du philosophe; au dernier stade, il prend l\u2019allure d\u2019un sage à la façon de Gandhi.«Négativement, il s'exprime sous formes de préjugés, d\u2019opinions arrêtées, de schémas spirituels traditionnels, de brutalité et autres formes de masculinité déficiente®®.» M.L.von Franz commente un exemple classique d\u2019animus négatif apparaissant dans les contes sous les traits d\u2019un voleur ou d\u2019un assassin: Barbe-Bleue, célèbre pour sa cruauté meurtrière.L\u2019image de l\u2019animus négatif se projette sur les hommes qui, parleur comportement violent occasionnel ou régulier, prêtent un support réel à l\u2019image intérieure.C\u2019est souvent un homme de l\u2019entourage immédiat \u2014 père, frère, conjoint \u2014 ou, à l\u2019occasion d\u2019un fait divers relaté dans les journaux, un criminel notoire.La victime est ainsi assiégée aussi bien de l\u2019intérieur par des fantasmes destructeurs que de l\u2019extérieur par la violence qui l\u2019entoure, selon une mécanique obsessionnelle et diabolique: Barbe-Bleue tue successivement ses sept femmes.Mais cette dynamique destructrice comporte aussi des aspects inattendus.Le conte présente les épouses comme d\u2019innocentes victi- 29.M.L.von Franz, La Voie des profondeurs, p.193.23 mes tombant sous la coupe d\u2019un sadique.La réalité est volontiers plus ambigué.Selon M.-L.von Franz, quelque chose chez la femme s\u2019identifie a ce personnage brutal ; au point qu\u2019elle en est possédée, ce qui se manifeste À sous forme «de calculs, de malveillance, d\u2019intrigues ®», À ourdies patiemment à la façon d\u2019une toile d\u2019araignée, M jusqu\u2019à souhaiter la mort de quelqu\u2019un de son entou- ES rage\u2026 et l'obtenir! Un autre cas classique est celui de la mère qui empêche ses enfants de se marier.L'intégration de l\u2019animus exige beaucoup de 8 patience.Francine Perrot raconte comment sa confron- 3 tation avec l\u2019animus a pris, dès son enfance, la forme ; d\u2019un cauchemar réel.«Le fait de devoir vivre quelquefois pL une union négative pour commencer, ou l\u2019aspect négatif de l\u2019amour, me fait penser au conte de Grimm où la petite princesse perd sa balle d\u2019or dans une mare.Pour la récupérer, elle doit faire un pacte avec le crapaud qui la détient et qui lui demande de l\u2019épouser.Ce conte m'avait effrayée quand j'étais enfant, il me faisait froid dans le dos; c\u2019était affreux et il m\u2019a marquée longtemps.Elle doit d\u2019abord épouser le crapaud et elle vit avec lui un certain temps.Il y a des détails: il vient coucher dans son lit, manger dans son assiette, avant de devenir un prince.Ce qui est frappant dans le conte, c\u2019est qu\u2019à la fin la princesse ne supportait plus le crapaud, le jetait contre un murouil s\u2019écrasait.C\u2019est alors qu\u2019avait lieu la métamorphose en prince.» A cause de son aspect animal et d\u2019un animal à sang froid, cet animus présente une forme encore plus primitive, plus éloignée de la conscience, comme toutes les formes plus ou moins monstrueuses sur lesquelles la conscience a peu de 30.M.L.von Franz, L\u2019Homme et ses Symboles, p.191.31.La Fontaine de Pierre, Cahiers de gaie science et d\u2019alchimie, Nouvelle Série n° 21, 1°\" trimestre 1983, p.36 et 37.24 prise.Au contraire, elles subjuguent au prime abord, puis provoquent de l\u2019horreur à mesure que s\u2019éclairent leurs visées odieuses.Un tel animus conduit a des difficultés pénibles dans les relations avec les hommes, car l\u2019amour fonctionne alors comme un piège dont on ne découvre l\u2019existence qu\u2019après que ses mâchoires se soient refermées sur l\u2019ignorante.Le plus tragique, c\u2019est que l\u2019animus guide la femme dans le choix de son partenaire (l\u2019anima joue le même rôle pour l\u2019homme) et, dans ce sens, une telle issue apparaît fatale.La femme doit sans doute faire preuve d\u2019une vigueur et d\u2019une détermination peu communes pour rompre de l\u2019intérieur un tel enchantement, pour briser la tyrannie d\u2019une telle force psychique et se réapproprier sa propre liberté d\u2019initiative.Cette figure intérieure se manifeste très tôt, avec une dynamique très particulière, toujours teintée d\u2019ambivalence, même dans les cas les plus heureux.En guise d\u2019illustration, voici le rêve d\u2019une adolescente.Le vent me pousse vers une haute montagne.Arrivée au pied de celle-ci, je m\u2019arrête et je contemple ses sommets découpés en zigzags.Je saute de roche en roche et j'arrive à la plus haute crête.Je vois devant moi un grand champ d'herbe brûlée avec, au premier plan, en buissons très serrés, des rosiers en fleurs.J'admire.J\u2019apergois un jeune homme immobile près des rosiers.Je lui trouve un air angélique.|! est habillé en blanc.Sur la poche de sa chemise est gravée la lettre G.Mon pied heurte quelque chose de pointu.Je me penche et je ramasse le caillou qui m\u2019a fait mal.C\u2019est alors que je découvre le précipice qui me sépare des roses et de l\u2019homme.Un bruit de ferraille se fait entendre.Je regarde dans la direction du bruit.Roule lentement au-dessus du gouffre une vieille automobile de la belle époque dans un halo de poussière.La voiture passe 25 devant moi.Je veux jeter sur elle le caillou que j'ai en main.Ce n\u2019est plus un caillou que je tiens, mais un cœur A palpitant.La poussiére m\u2019enveloppe.La montagne 3 vibre et crève.Je tombe dans les ténèbres.; Ici, se retrouve sous deux formes différentes \u2014 \u201c48 l\u2019automate et la voiture sans conducteur \u2014 une caracté- A ristique déjà observée: brusquement, l\u2019inconscient A s'empare d\u2019un individu, lui ravit son pouvoir de décision et le plonge dans une mésaventure dont il voit mal le terme.Tout à l\u2019heure dans le conte, il lançait la balle ; dans la mare et favorisait la rencontre avec le crapaud.a Ici, il imprime une nette direction a la vie de la réveuse - pour la mettre en contact avec une forme plus évoluée i d\u2019animus: le prince charmant.L'inconscient «est une entité qui travaille pour elle-même\u201d» qui poursuit ses propres objectifs.L\u2019objectif en cause, c\u2019est ici l\u2019union des contraires dans la forme sexuée, la poursuite de la totalité.Et cet objectif est régulièrement annoncé par de grands rêves initiaux, comme les a appelés Jung.Ils apparaissent dans la jeunesse et annoncent un projet lointain que le rêveur saisira beaucoup plus tard et mettra toute une vie à réaliser.Incompris, l\u2019objectif est momentanément perdu de vue pour laisser place aux difficultés et souffrances, à la révolte, au désarroi et à l\u2019angoisse.Selon l\u2019acception populaire, ce rève pourrait annoncer un amour dont la conclusion est le mariage.Le prince charmant est ainsi réduit à une image mièvre et décevante.Comme le dit si bien le conte de La Belle et la Bête, ce prince pourrait se révéler plutôt dans l\u2019intimité comme un animal la moitié du temps! 32.C.G.Jung, Psychologie du transfert, p.89.Sn 26 at [YR IRI CN 51 Sy a tT HR RH HR LINE INNS TO HA NY) Le travail alors est d'identifier l\u2019image intérieure et de la dissocier du partenaire, de l\u2019isoler des autres contenus psychiques, d\u2019en observer les manifestations diverses et les manigances multiples, de se désidenti- fier de cette force qui, d\u2019ailleurs, est une entité autonome ne comportant rien de personnel.L\u2019union se réalise avec cette force interne et «cette conjonction est une hiérogamie de divinités et non point une histoire d\u2019amour entre mortels*».Dans les contes comme dans les rêves, les noces chymiques sont fréquemment proposées comme le but ultime de l\u2019aventure, un but objectif élaboré par les forces autonomes de l\u2019inconscient.C\u2019est l\u2019unité à retrouver et l\u2019expression courante en est le mariage ou l\u2019union des contraires, mâle et femelle.Quant aux mythes, parce qu\u2019ils mettent en scène des dieux, ils mettent plus volontiers l\u2019accent sur la dimension sacrée de l'union des contraires.Voici la façon très particulière dont elle est évoquée dans ce mythe d\u2019Isis et Osiris.À la suite de la mort de son époux, la veuve inconsolable part à sa quête, rassemble patiemment ses membres épars, lui fabrique un membre viril en or puis, avec l\u2019aide de sa sœur Nephtys, lui insuffle la vie, le ressuscitant.Et cette résurrection est une autre image des noces chymiques.L\u2019alchimie avait recours à d\u2019autres symboles expressifs: l\u2019accouplement du coq et de la poule, d\u2019un chien et d\u2019une chienne, l\u2019androgyne, ou encore la conjonction du soleil et de la lune.Selon Jung, la plupart de ces symboles sont encore trop étroitement sexualistes, ce qui laisserait entendre à tort qu\u2019il s'agit exclusivement d\u2019une réalisation érotique.Notons une autre difficulté soulevée par Jung.À ce stade de réalisation, la conceptualisation de l\u2019expé- 33.Ibid., p.189.27 rience ou son expression dans le langage devient presque impossible.Enfin, la troisième étape se présente comme «l\u2019expérience du Soi, la relation au Soi, noyau intime de l\u2019âme*\u201c.L'émergence du Soi dans la conscience est comparable au lever du soleil avec ses flots de lumière dorée et rougeoyante: c\u2019est la «rubedo».Le mythe de la barque solaire chez les égyptiens rappelle cet événement: après une période d\u2019occultation dans la nuit et la mort de la nigredo, l\u2019astre jaillit renouvelé et triomphant.Cette notion de centre intime est attestée dans beaucoup de traditions.Elle rejoint le Grand Homme des Naskapis du Labrador, le Bâ des égyptiens, le «dai- mon» des grecs, le génie des latins, l\u2019Atman des hindous à qui elle est plus directement empruntée.Dans son appellation même, le Soi s'oppose au Moi, à la conscience, avec qui il entre en relation par la médiation de l\u2019animus/a.|| apparaît sous les formes les plus multiples et ce, dès le début de l\u2019œuvre, de sorte que l\u2019ordre de déroulement des phénomènes est passablement imprévisible et capricieux; c\u2019est déjà beaucoup d\u2019en distinguer de grandes étapes! Comme toutes les forces psychiques, il conserve longtemps une expression paradoxale, comme s'il était à la fois l\u2019élément le plus intime et le plus étranger, le plus bénéfique et le plus redoutable.Dans son apparence humaine, il apparaît au rêveur comme un personnage supérieur de même sexe.Pour un homme, c\u2019est un sage, un esprit, un instructeur.Pour une femme, c\u2019est une vieille femme, une prêtresse, la Terre-Mère.Voici l'exemple tiré d\u2019un rêve d\u2019une femme de plus de quarante ans.4 34.M.L.von Franz, La Voie des profondeurs, p.362. «Je participe à une réunion familiale à l\u2019occasion des fêtes de Noël et du Jour de l\u2019An, avec toute ma famille chez ma grand-mère.Ma propre mère me remet, de la part de cette grand-mère, un petit cadeau en argent \u2014 quinze dollars \u2014, avec la promesse qu\u2019une somme beaucoup plus importante me sera donnée plus tard.Je suis touchée de tant de générosité.Et chacun de l'assemblée reçoit ainsi un cadeau assorti de la même promesse.Jusqu\u2019à ma petite nièce de trois ans, Marie-Eve, qui se réjouit de recevoir un cadeau de trois ; dollars.» : Dans cette continuité de l\u2019aïeule au rejeton de trois ans, à travers quatre générations, la Vie apparaît personnifiée comme essentiellement féminine, emprun- Ë tant une dimension intime et personnelle de la rêveuse et présentant une dimension transpersonnelle.Sans ce dernier aspect, elle apparaît comme un mouvement i incessant du rejeton à l\u2019aïeule, toujours semblable à ; elle-même sous la diversité, intemporelle: Ève, Marie.Et y la réveuse participe a ce mouvement qui se manifeste dans une prodigalité, une générosité rappelant la corne d\u2019abondance: des richesses inespérées deviennent ainsi accessibles.Symbole préféré du Soi, l\u2019enfant indique souvent un renouveau créateur.Si le Soi se manifeste dans des images d'hommes 1 supérieurs ou de dieux, il apparaît aussi volontiers sous Ë les traits d\u2019animaux et de choses.L'animal comporte R alors un trait caractéristique.Tantôt, c\u2019est la couleur É qui révèle par allusion la nature de la force en cause, i comme un chien au pelage d\u2019un roux doré.Tantôt, c\u2019est son comportement qui le signale à l\u2019attention: c\u2019est un 3 animal secourable comme on en rencontre fréquem- gE ment dans les contes; ou encore, le réveur se trouve 8 lancé dans la poursuite effrénée d\u2019un animal qui fuit 8 sans cesse a son approche, comme un singe taquin y 29 dont le plaisir est d\u2019échapper à toute emprise.Incarnation du dieu Thoth, le singe n\u2019est pas sans rappeler le cerf fugitif des alchimistes.Par ailleurs, les choses peuvent être extrêmement diversifiées: une pierre, une sphère, une soucoupe volante, une ile, un chateau, du feu, \u2019énergie électrique ou magnétique, etc.Le soi comporte aussi un aspect négatif, comme les autres forces inconscientes; en voici deux exemples.L\u2019ordre nouveau qu\u2019il cherche à instaurer dans la conscience est sauvegardé par des policiers qui, à l\u2019occasion, portent secours à un automobiliste en panne, mais capables aussi d'interventions plus brutales comme une fouille systématique et une arrestation à la façon des SS allemands.L\u2019autre exemple, c'est la soucoupe volante énorme et noire qui surgit brusquement à l\u2019horizon, dévastant et détruisant minutieusement avec un jet lumineux puissant toute une région et ses habitants.Mais la soucoupe volante peut aussi répondre instantanément au moindre appel d\u2019aide.De plus, ces symboles sont souvent empreints d\u2019une très grande puissance devant laquelle on est saisi d\u2019effroi, sentiment associé par Jung à la présence d\u2019un numen.Tout le processus de transformation poursuit comme objectif l'émergence de la figure du Soi qui, se dépouillant de ses aspects humains, prend alors la forme de symboles abstraits.Mais le mouvement de la transformation suit l\u2019ordre inverse des phénomènes extérieurs.Le mouvement de regénération interne s\u2019amorce précisément au moment où l\u2019homme commence à dégénérer extérieurement, physiquement, comme le soleil dont la décroissance s\u2019amorce alors qu\u2019il est à son zénith.Le mouvement débute à l\u2019âge mûr et se poursuit durant la vieillesse, poursuivant son rythme à rebours.De plus, la transformation s\u2019apparente à la création d\u2019un univers, d\u2019un microcosme, réplique du macrocosme.Mais l\u2019ordre de la création interne 30 IT ER HEH EH RH RR IO I HOIST NH se déroule encore une fois à l\u2019inverse de la création de l\u2019univers physique\u201c.Pour nous, la création s\u2019est déroulée dans l\u2019ordre suivant: est apparue la matière inorganique, puis les règnes végétal, animal, humain, selon une évolution graduelle.Mais la transformation de la conscience présente un ordre tout autre.Durant la nigredo, se manifestent d\u2019abord les animaux domestiques, puis les animaux sauvages et mythiques: loups, ours, requins, lions, dragons, incarnant les appétits sauvages ou les forces instinctuelles.Ensuite, des images de vie végétale qui révèle une certaine unification de l\u2019individu: l\u2019entretien de plantes, d\u2019un arbre, dans une serre ou un jardin; l\u2019arbre apparaît nettement comme le symbole de l\u2019énergie vitale involontaire et l'homme est chargé de veiller sur sa croissance.L\u2019aboutissement, le terme de cette évolution est représenté par des motifs abstraits comme le carré et le cercle; le carré reprend aussi la structure dynamique évoquée par le chiffre 4 qui est une intégration active de la totalité.Ainsi, l\u2019ordre auquel ce processus obéit ne se révèle que très progressivement à la conscience comme une suite d\u2019élargissements successifs depuis la régression initiale dans la nigredo jusqu\u2019à l\u2019intégration de la plus grande force psychique, le Soi.De plus, cet ordre apparaît objectif, transpersonnel, inscrit dans la matière même, comme la configuration du cristal.L\u2019objectif visé est la restauration totale de la conscience dans son unité originelle et se présente à l\u2019esprit comme une sorte de but de l\u2019existence, symbole de totalité et de plénitude.Et parce qu\u2019il est la conciliation des contraires, il est bisexué ce qui est exprimé clairement dans l\u2019un des symboles favoris de cette totalité: le couple royal ou divin.Ces propos de Jung tracent du Soi 35.M.L.von Franz, Les Mythes de création, p.284.31 Depa une image contrastée: «Le Soi est moi et non moi subjectif et objectif, individuel et collectif.Il est, en tant que degré supréme de la totale union des contraires, le symbole unificateur.C\u2019est une image qui naît par «opération de la nature», en tant que symbole naturel, par- delà toute intention consciente.» Conclusion Dans cette tâche de réalisation et d\u2019unification, les rêves jouent un rôle capital.IIs ont pour fonction principale d\u2019établir et de maintenir le contact avec le centre intérieur et ce, avec d\u2019autant plus de persévérance que notre conscience d\u2019occidental, absorbée par des soucis et des tâches extérieures, apparaît déracinée et n\u2019en saisit plus les messages.Cependant, la finalité poursuivie par les rêves risque d'échapper à l\u2019attention si l\u2019on s\u2019en tient à la dimension strictement individuelle des matériaux présentés.Le rapprochement avec des matériaux collectifs comme les contes et les mythes permet d\u2019élargir le point de vue: ce qui peut être perçu comme exclusivement individuel est en fait une aventure collective ponctuée de points de repère, de balises.Ils tracent la carte d\u2019une région ou d\u2019un pays à explorer: ils reflètent les structures de base et les processus de la psyché et «nous montrent la façon immémoriale et toujours nouvelle dont l\u2019être humain cherche à faire face à certaines situations-types\u201c».Ainsi, par-delà l\u2019image du voleur, le premier rêve permet de situer l\u2019interrogation à un autre niveau qu\u2019individuel.Le rapprochement avec le mythe grec permet d\u2019identifier la nature de la force psychique 36.C.G.Jung, Psychologie du transfert, p.130.37.M.L.von Franz, La Voie de l'individuation dans les contes de fées, p.23.32 en cause et d\u2019ajuster à son endroit son attitude consciente.De plus, le mythe permet aussi de dégager l\u2019intention, l\u2019orientation d\u2019une telle figure.Pour une part donc, dans leur fonction prospective, les rêves constituent «l\u2019eau de l\u2019enseignement», distillée nuit après nuit.Dans un second temps, les rêves et leurs symboles remplissent une autre fonction, plus méconnue; une fonction opérante qui assure la transformation de la conscience.Cette transformation ressemble à une cuisson\u201c.En présentant fréquemment la cuisine et son four comme le lien de cette transformation, le rêve ramène l'opération au symbolisme familier de la préparation du repas familial.Aux jours fastes, la chaleur est égale et dense, favorisant le passage graduel du cru au cuit.Le symbolisme des métaux parle de la transmutation du plomb en vif argent, et de l\u2019argent en or.Le registre végétal emprunte l\u2019image de la cuisson du pain; ou encore, avec une couleur bien locale, c\u2019est la fabrication de la tire d\u2019érable, la sève devenant le symbole de l\u2019énergie vitale.La fabrication du miel relève d\u2019un symbolisme semblable.Du même coup, nous sommes mis en présence d'un vase récepteur et d\u2019un agent transformateur.Le vase porte comme nom consacré, l\u2019athanor.C\u2019est encore la cornue dont tous les orifices sont soigneusement clos pour éviter toute perte d'énergie qui habituellement, se projette sur des objets extérieurs.L\u2019agent transformateur, c\u2019est le feu ou l\u2019eau, mais une eau dont les propriétés sont si corrosives qu\u2019elle s\u2019attaque aux corps à la façon d\u2019un acide pour en dissoudre les parties putrescibles.En ce sens, le feu est évoqué pour son action encore plus rapidement meurtrière.38.E.Perrot, Des Étoiles et des Pierres, p.36 et suivantes.33 Formulé dans les termes de la psychologie des profondeurs, l\u2019œuvre consiste à affronter et intégrer les grandes forces de l\u2019inconscient: l\u2019ombre, l\u2019animus/a, le Soi.L\u2019écart de ton entre les deux formulations mérite une remarque.La première, toute de feu, livre l\u2019artiste à la fièvre des fantasmes et des affects qui jaillissent comme d'un volcan.Par l\u2019emphase accordée à l\u2019irrationnel (l\u2019émotif, l\u2019instinctuel) envahissant, elle se rapproche du mythe grec de Dionysos, dieu de l\u2019ivresse, accompagné dans ses pérégrinations par des Ménades (littéralement: femmes possédées), des satyres ou des bacchantes et des silènes, qui se livrent à des rites orgiastiques; il frappe de folie ceux qui osent lui résister ou ses compagnons les tuent et les déchiquettent.D'abord victime de persécution de la part des autres dieux, Dionysos lui-même avait été frappé de folie et démembré.Faut-il rappeler que «l\u2019alchimie se donne pour l'héritière et la continuatrice des mystères de l'Égypte et de la Grèce ®»?La seconde formulation, toute de rigueur scientifique, suspectant les prédécesseurs d\u2019égarement volontaire ou involontaire, expérimente et vérifie avec minu- id tie les matériaux de l\u2019inconscient en dehors de tout dog- i matisme, endiguant ce flot irrationnel pour le compren- vi dre et l\u2019intégrer.Mais de la même façon que les rites de A Dionysos ne sont pas une invitation à la licence et à la i: débauche, la science, avec ses exigences de distancia- Ja tion et de critique, n\u2019exclut en rien l\u2019expérimentateur, i.car il est à lui-même d\u2019abord l\u2019objet de sa propre expérience.Cette voie est appelée par les anciens voie de nature a cause de l\u2019emphase accordée aux forces de I: 39.E.Perrot, La Voie de la transformation, p.139.i.34 l\u2019inconscient qui conservent l\u2019initiative dans la conduite de leur œuvre de réalisation.Et les formulations diverses sont insistantes: «Notre magistère est l\u2019œuvre de la nature et non de l\u2019artiste».Un autre philosophe, Démocrite, le rappelle par sa maxime célèbre: «La nature réjouit la nature, la nature vainc la nature, la nature maîtrise la nature».Jung lui-même reprend ces propos: «Ce n\u2019est pas moi qui me crée, j'adviens bien plutôt à moi-même.» 40.Ibid, p.162.35 Références bibliographiques JUNG, Carl Gustav, Commentaire sur le Mystère de la Fleur d'Or, traduction d\u2019E.Perrot, Paris, A.Michel, 1979.et al, L'homme et ses Symboles, Paris, R.Laffont, 1964.Ma vie.Souvenirs, rêves et pensées, recueillis par A.Jaffé, traduction du Dr R.Cahen et d\u2019Y.LeLay, coll.Témoins, Paris, Gallimard, 1973.Psychologie du transfert, traduction d\u2019E.Perrot, Paris, A.Michel, 1980.VON FRANZ, Marie-Louise, C.G.Jung, son mythe en notre temps, traduction d\u2019E.Perrot, Paris, Buchet/Chastel, 1975.L'Interprétation des contes de fées, traduction de F.Saint-René Taillandier, Paris, La Fontaine de Pierre, 1978.Les Mythes de création, traduction de F.Saint- René Taillandier, Paris, La Fontaine de Pierre, 1982.La Voie de l\u2019individuation dans les contes de fées, traduction de F.Saint-René Taillandier, Paris, La Fontaine de Pierre, 1978.PERROT, Etienne, et al., C.G.Jung et la Voie des profon- deurs, Paris, La Fontaine de Pierre, 1980.Coran teint.Le Livre rouge, Paris, La Fontaine de Pierre, 1979.Des Etoiles et des Pierres, Paris, La Fontaine de Pierre, 1983.La Voie de la transformation d\u2019après C.G.Jung et l\u2019alchimie, Paris, Librairie de Médicis, 1970. Approche de la peinture chinoise Réal Rodrigue Professeur au département de philosophie du Cégep Edouard-Montpetit RP IE ROPE À Carmen Qu'est-ce que la nature pour un esprit qui sait se recueillir et contempler en silence, ou pour qui le sens du sacré ne fait pas défaut?La peinture chinoise, particulièrement celle qui date de la Dynastie des Song, nous la dévoile.Mais elle ne se dévoile telle que pour ceux qui ont appris à l\u2019accueillir comme un don précieux entre tous.Aux autres, elle ne «parle» pas ou reste muette.Afin de comprendre l\u2019attitude orientale face à la nature, le commentaire que faisait T.D.Suzuki à propos des vers du poète Basho vaut la peine d\u2019être entendu.Voici d\u2019abord les vers apparemment bien simples du poète japonais Basho: Je regarde avec attention: Une nazuna en fleurs Au pied d\u2019une haie! Yoku mireba Nazuna kana saku Kakine kana.38 T.D.Suzuki commente ces simples vers de la façon suivante: Dans un chemin de campagne, le poète aperçoit au pied d\u2019une haie une petite plante sauvage d\u2019apparence si humble qu'elle passe généralement inaperçue.Fait.banal et qu\u2019il exprime d\u2019une manière banale, sans la moindre intervention d\u2019éléments dits: «poétiques» si l\u2019on excepte la particule kana qui clôt le poème.Cette particule exprime l\u2019admiration, la mélancolie ou la joie et ne peut se rendre en français que par un point d\u2019exclamation.Il faudrait être familiarisé avec la poésie japonaise pour percevoir l\u2019intense émotion qui se dégage de ce poème.Les poètes japonais, comme tous les poètes orientaux, s\u2019identifient à la nature par un amour profond alors que les occidentaux ont tendance à s\u2019y opposer et à ne la considérer que d\u2019un point de vue utilitaire.Ils la traitent comme étant «à leur service».La vue de cette petite fleur perdue au fond de la campagne exalte l'amour au cœur du poète.|! y voit le reflet de la gloire divine et, en sa modestie, tout le mystère de la vie et de l\u2019être.Le poète est transporté d\u2019un sentiment du divin aussi intense que celui des mystiques chrétiens, qui peut atteindre les abîmes mêmes de la vie cosmique\u2019.Qu'est-ce à dire?La nature se révèle incessamment, mais elle ne donne ses dons les plus précieux qu'aux esprits absolument libres.L'esprit absolument libre, adonné seulement à la recherche de la vérité, découvre parfois comme Hôlderlin que ce qu\u2019il cherche est proche et vient déjà à sa rencontre.I! faut seulement que le chercheur de vérité laisse ce qu\u2019il cherche se 1.Suzuki, Fromm, Martino, Bouddhisme zen et Psychanalyse, Paris, P.U.F., 1981, p.9-10.39 DE ST HR I te NEO NE 2 a ces ao cat révéler.Ce mouvement de «laisser être», cet abandon de soi à la vérité qui se révèle dans les réalités les plus banales, est typique du comportement tch\u2019an.La nature se dérobe pour celui qui reste incapable d\u2019un tel comportement.Et à fortiori la peinture tch\u2019an en ce qu\u2019elle offre d'essentiel.La peinture tch\u2019an parle essentiellement du destin de l\u2019homme.En elle se révèle discrètement ce à quoi l'homme est destiné.Une telle affirmation paraît bizarre.Comment, dira-t-on, est-il possible qu\u2019en des tableaux qui représentent la nature se révèle quelque chose d\u2019essentiel quant au destin de l\u2019homme?Cette question montre bien la tendance typique de l\u2019esprit occidental.!! cherche dans une nature qu\u2019il imagine extérieure à lui une réponse relativement à son destin, ou bien il entre en lui-même et croit pouvoir trouver dans un pur mouvement de retour à soi ce qu\u2019il en est du destin de l\u2019homme.Autrement dit, lorsqu\u2019il s\u2019interroge sur son destin propre, l\u2019homme d\u2019Occident s\u2019efforce de trouver réponse soit en pratiquant la voie objective des sciences de la nature, ou soit la voie subjective des sciences psychologiques.Tant qu\u2019il fraye dans un ou l\u2019autre de ces deux chemins, il ne rencontre pas cet «autre chemin» qu\u2019est le comportement tch\u2019an ni non plus ce que dit cette peinture \u2014 cet art considéré comme le plus important dans la Chine Ancienne.Le peintre tch\u2019an ne fraye dans aucune de ces deux voies bien connues de la culture occidentale.Son comportement est plus originel parce que plus simple.Tant qu'on ne sait pas au juste ce que signifie originel, l\u2019idée 40 de simplicité reste pour nous un attrape-nigaud.On s'imagine par exemple qu\u2019un homme qui mène une vie simple est quelqu'un qui n\u2019a pas d'inquiétude, qui s\u2019abandonne au flux et reflux de ses émotions et de ses sentiments, qui fait taire son désir métaphysique et donc se refuse à penser son destin.Une telle conception de la simplicité n\u2019a rien à voir avec la simplicité du peintre tch\u2019an.Pour comprendre l\u2019essence de la simplicité, il faut savoir au juste ce que veut dire originel.Pour savoir ce que veut dire le mot originel, il faut se tenir soi-même par la pensée dans le monde originel.Le monde originel est celui qui se révèle spontanément à la pensée.Il se révèle tel dans et par la sensibilité.L'opération par laquelle le naturaliste classe les roses singulières en différentes espèces suppose la révélation originelle de la rose comme rose.L'homme de science peut classifier les plantes, peut étudier objectivement leurs propriétés et leurs vertus curatives, sans se laisser prendre par leur révélation originelle.Ainsi manque-t-il d\u2019admirer ce qui se manifeste tout simplement a lui.Ainsi manque-t-il de découvrir l\u2019essence cachée de la rose et sa propre essence.Dans son journal, le naturaliste Henry David Thoreau relate l\u2019observation suivante: Je crains que le caractère de ma science ne devienne d\u2019année en année plus précis et plus technique; c\u2019est-à- dire qu\u2019en échange de mes vues vastes comme la voûte du ciel, je n\u2019en sois réduit au champ du microscope.Je vois les détails, mais non le tout ni l\u2019ombre du tout.J\u2019additionne les parties, et prétends connaître\u201d.Il s'aperçoit qu\u2019il est en train de prendre une tendance objective et ainsi de perdre le point de vue plus 2.Journal (1837-1861), Paris, Les Presses d\u2019aujourd\u2019hui, 1981, p.71, coll.L'arbre double.41 originel et plus simple qu\u2019il avait auparavant sur la nature.Tout naturaliste qu\u2019il soit, Thoreau est d\u2019abord et avant tout un penseur originel, un homme s\u2019efforçant lors de ses promenades et de ses observations dans la nature de prendre conscience de son destin essentiel.Mais plus il étudie dans le détail les choses de la nature, plus il transforme sa connaissance originelle en «science de la nature», et plus il risque de perdre la joie ancienne que lui procurait cette connaissance.Si on recule dans son journal, on trouve par exemple ce témoignage de joie: Autrefois, me semblait-il, la Nature se développait en même temps que je me développais et elle croissait avec moi.Ma vie était une extase.Dans ma jeunesse, avant de perdre aucun de mes sens, j\u2019étais, je m\u2019en souviens, plein de vie et j'habitais mon corps avec une satisfaction inexprimable; sa lassitude et sa vigueur me paraissaient également délicieuses.La terre me semblait le plus superbe instrument et j'étais sensible à ses harmonies®.Habiter la nature, cela signifie s\u2019abandonner a ses révélations multiples et en jouir dans son corps.La connaissance concrète, celle qui procède du corps, est en effet réjouissante pour l\u2019esprit qui lui est organiquement lié et finalement pour toute l\u2019âme humaine.La même année, soit en 1840, il écrit encore ce qui suit dans son journal: Ne serait-ce pas délicieux de rester plongé jusqu\u2019au cou dans un marais solitaire pendant tout un jour d'été, embaumé par les fleurs du myrica et de l\u2019airelle, bercé par ces ménestrels que sont le moucheron et le moustique?Disons douze heures de conversation familière avec la grenouille tachetée?Le soleil se lèverait derrière l\u2019aune et le cournouiller, gravirait allègrement les trois largeurs de main qui le séparent de son méridien, et irait 3.Ibid., p.63-64.42 enfin se coucher derrière quelque tertre hardi à l\u2019occident.Entendre dans mille chapelles vertes le moustique chanter son chant du soir, et le butor se mettre à mugir dans son fortin caché, comme le canon du soleil couchant?En ces exercices d\u2019imagination concrète, où le corps joue le premier rôle, quel esprit ne se réjouirait de découvrir ainsi les choses de la nature! Et que de connaissances ne seraient-elles pas acquises du seul fait d\u2019habiter sympathiquement le monde! Peut-étre sommes-nous préts maintenant a regarder la peinture chinoise et à voir en elle, ou grâce à elle, l\u2019éclosion de ce à quoi l\u2019homme est originellement destiné.Le destin de l\u2019homme, dans le comportement tch\u2019an, est vu depuis l\u2019origine.L'origine est ce qui se présente maintenant comme depuis toujours.L\u2019approche que développe Peter C.Swann dans son livre surla peinture chinoise oscille encore, semble- t-il, entre les alternatives traditionnelles du langage philosophique.Tel paysagiste de la Dynastie des Song (960-1279), comme par exemple Fan K\u2019ouan, sera jugé idéaliste malgré que les Chinois eux-mêmes considèrent son œuvre comme étant réaliste.«En fait, écrit-il, elle déborde le réalisme.Elle s'efforce de pénétrer dans l\u2019âme de la nature, d\u2019en reproduire la rêverie secrète.Elle est surtout essentiellement chinoise°.» || nous semble plus profitable d'écouter les poètes eux-mêmes, car c\u2019est à partir d\u2019une pareille écoute que 4.Ibid, p.38-39.5.Peter C.Swann, La Peinture chinoise, Paris, Gallimard, 1966, p.96.43 nous pouvons le mieux accéder au caractère essentiel de la peinture chinoise.Nous tenterons cette approche en prenant appui sur le poème de Po Kiu-yi: J'aime être assis seul quand la lune brille Et que deux pins se dressent devant la véranda.Une brise vient du sud-ouest; Se glissant entre les branches et les feuilles, Sous la resplendissante lune de minuit, Elle siffle sa musique fraîche et lointaine, Comme des pluies qui bruissent dans des montagnes vides, Ou des cordes de harpe sereines en automneSô.En cette «chanson des pins», le poète décrit avec douceur tout ce qu\u2019il perçoit dans sa solitude.La lune se montre dans toute sa splendeur, les pins se dressent devant la véranda, et la brise siffle entre les branches et les feuilles sa musique fraîche et lointaine.C\u2019est pourquoi il aime «être assis seul».Le monde se présente tel en ce moment au poète, mais aussi est-il disposé à aimer ce qui spontanément se manifeste.Cela est offert au plus proche, dans la proximité même.La nature, sans doute, est-elle toujours riche en révélations diverses.L\u2019homme se fait poète dans la mesure où il apprend à accueillir favorablement ce qui s\u2019offre dans le lieu même qu\u2019il habite par son corps.Celui-là devient poète qui se rend disponible aux révélations diverses qui se prodiguent dans l\u2019instance de l'instant, dans l\u2019instance de son corps humain, qui se laisse convier au monde qui se déploie dans sa riche diversité.La nature est proche, elle se donne dans cette proximité primordiale, elle s'offre à la contemplation du poète.C\u2019est en cette révélation que toutes choses, y 6./bid., p.102-103.44 compris l\u2019homme, peuvent et doivent être comprises si on veut les connaître sous leur jour le plus vrai et le plus vivant.Comment l\u2019artiste chinois s\u2019y prendra-t-il, par exemple, pour peindre un poisson?«Pour peindre un poisson, nous dit Lin Yu-t\u2019ang, il faut que l\u2019artiste connaisse la «nature» du poisson; mais, pour y parvenir, le peintre doit, en utilisant son intuition, accompagner dans sa nage le poisson par l\u2019esprit, partager ses réactions au courant, aux tempêtes, au soleil, aux appâts.Seul un artiste qui comprend les joies et les émotions d\u2019un saumon franchissant un rapide a le droit de peindre un saumon.Sinon, qu\u2019il laisse le saumon tranquille.Car, si précis que soit son dessin des écailles, des nageoires et des paupières, l\u2019ensemble en paraîtra mort».La possibilité de peindre un saumon de telle sorte qu\u2019il devienne vivant, suppose qu\u2019on en connaisse «la nature».L\u2019étre du saumon se révèle grâce a cette proximité primordiale, mais n\u2019est accessible qu\u2019à celui qui se rend disponible et comprend sympathiquement ce qui est là.Il ne se révèle en sa vérité que pour celui qui apprend, par accueil et disponibilité, à devenir en quelque sorte intimement cet autre.|| ne s\u2019agit pas de lui prêter artificiellement une âme, mais d\u2019apprendre à le connaître tel qu\u2019il est par sa propre expérience originelle du monde.La nature fait partie du monde humain.L'homme, parce qu\u2019il est homme, est spontanément ouvert aux manifestations diverses que le langage situe dans une nature extérieure.Pour les réalistes, la nature s\u2019offrirait au regard comme une chose extérieure et ce serait le génie des grands peintres d\u2019en exprimer l\u2019âme.À tout moment, la nature suggérerait des états d'âme, tel pay- 7.Ibid, p.107-108.45 sage ou telle scène rustique où par exemple on voit comme dans le tableau de Li Ti des bouviers conduisant leurs bœufs par temps d'orageS.Pour les idéalistes au contraire, le peintre ne ferait que projeter sur la toile ses émotions personnelles et ses sentiments.Mais, comme nous croyons le constater, une telle alternative nous laisse loin de l\u2019expérience esthétique chinoise.En mettant de côté les catégories au moyen desquelles on est tenté de s'expliquer cette peinture, peut- être pourrons-nous un jour ressentir à quelle expérience originelle nous convie le peintre chinois.Peut-être parviendrons-nous à prendre au sérieux une indication comme celle de Kouo Hi dans son «Discours sur le paysage» et ainsi nous rendre aptes à saisir de manière intuitive l\u2019expérience que peut susciter en nous la vue d'un tableau Song.«Quel ravissement, s\u2019exclame-t-il, de posséder un paysage peint par un artiste habile! Sans quitter la pièce, on se trouve parmi ruisseaux et ravins; on entend les cris légers des oiseaux et des singes; les yeux sont éblouis par la lumière sur les collines et les reflets scintillants de l\u2019eau°.» Nous nous attarderons, pour terminer cette considération sur la peinture chinoise, au «Paysage aux saules» de Ma Yuan.La composition se présente suivant la manière dite «un coin sur quatre».Cette manière inventée par Ma Yuan et Hia Kouei consiste à créer l'effet de «vide» en remplissant seulement un coin du tableau.Peter C.Swann interprète ainsi cette manière de peindre: «Les 8.Ibid, p.115.9.Ibid., p.93. SN Sk Se \u201ctoi guess cé SV 7 & N > fi 0 ha 1 = \u201c Nd te wan py a fas 2% ré 46 E chimie FR LI > 8 SEA mie pr oie 7 epee A Foon a 4 3 so Ho +, as.in Ÿ Enr £28 a TN Wd \u201cRS ses | = 9 As ash EXPL x Se de $ ST : % Se 0 § a a Q = A = 47 k te BR es Si = = wr pete us iN i Ra \u2026 = sn, > tee STRESS ; NS 9 ms za on NA \u20ac > ax se rt ag tea pe sm ses RS LA & » WU : EEE ed mS A [ARTY SN i.Pe NE U aa me 5 + *&y.opera pes, a an FRE D nt se cut ÿ f 3 À $3 \u201ca h Ro = cs me, es Scène d'automne Ÿ ~~ Po Ea Hua Yan (1682-1765) 2e de Ÿ Time \u201ca © Fo = - om al © seman NES Bat a.San ps PRR PPS PS Py es pes POSE A EP PAR PPAPE DS ECON fn compositions de cette école sont tout à fait nouvelles.Au lieu d\u2019un paysage soigneusement équilibré, sans aucune insistance critiquable surtel secteur en particulier, les paysages de Ma Yuan, entre autres, sont résolument sélectifs.Le centre d\u2019intérêt principal est ramené dans un coin du tableau.Les vides restants, en conséquence, prennent leur signification par comparaison °.» Et pour illustrer son propos, il cite comme «exemple magistral» le «Paysage aux saules» de Ma Yuan.Le centre d\u2019intérêt principal du tableau nous semble au contraire, et plus que jamais, le vide laissé au centre du tableau.C\u2019est par le «vide» central que se révèle chaque chose en sa vérité.Ce «vide» est souligné par la crête des montagnes qui s\u2019effacent dans le lointain, prolongé par une rivière tranquille qui coule sous une fragile passerelle.Deux saules, bien enracinés sur la rive, s\u2019étirent vers le ciel et la rivière mais si discrètement que le vide du centre n\u2019en apparaît que mieux \u2014 si on peut dire.Sur la rive opposée, sous une forêt à moitié envahie de brume, quelques cabanes.Et à peine visible, se dirigeant entre les deux saules, surgit tout à coup un minuscule personnage portant sur son épaule une longue perche.Quelque chose y est suspendue.Il marche, recueilli et courbé de fatigue, vers la passerelle d\u2019où il voit déjà le village\".La scène est familière, et pourtant quelque chose de puissant et de sublime parcourt l\u2019ensemble du paysage.Ce monde familier est visiblement celui du personnage qui rentre chez lui, sur le point de traverser la 10.Ibid, p.124.11.Sur l'importance capitale de la notion de «vide» pour comprendre la peinture chinoise, on peut lire l\u2019ouvrage remarquable que François Cheng a consacré à ce sujet: Vide et Plein, Paris, Ed.du Seuil, 1979.48 calme rivière.Tout semble disposer pour le recueillement.L'homme semble se faire humble, comme si cela était nécessaire pour que ces choses si banales se révèlent en leur beauté sereine.Aussi l\u2019homme paraît-il chez lui.Aussi sa destinée paraît-elle se manifester dans l\u2019instance où il se tient.49 ES en _.ves = frye a \u2014 i i CT RECT pee pers rh posa cree eee \u2014\u2014 vs 2 in To i, Ee - x ic i LT Rh 2 i és TE i PE ae STs ns A xX a ides fe: VE RAA 2a Rts Cn ce SE Goes Fa ce m5 LS oe fre; ia tr SEX.pe or rT 2 = ne PE mu) Pr est a 3 J eT = RE a x Be a pa Le EEL ESE Reet Se Bet 0) = is - Zs = Re KE NE CRIN] = 3 Sombre précurseur Duchamp ou Constance du Jéricho François Raymond Professeur au département de philosophie du Cégep Edouard-Montpetit Qui suit un autre ne suit rien, ne trouve rien, voire ne cherche rien.Montaigne Je n\u2019ai bâti mon œuvre sur rien.Max Stirner Ce n\u2019est pas parce que l\u2019université détache esthétique, science et marketing en cours différents ou en domaines rattachés à des facultés distinctes, pour la commodité bien compréhensible, ce n\u2019est pas pour cela qu'un artiste iconoclaste fera ces mêmes différences et inscrira les mêmes distances entre les points de vue.Un artiste semblera brouiller les cartes, mais de quel point de vue?Peut-être sommes-nous trop habitués à séparer les choses en morceaux rattachables à des «facultés», à des spécialités séparées et séparables.D'où l\u2019anathème sur le brouilleur et le mélangeur.Pour un artiste, certaines choses apparaîtront liées ensemble dans un seul objet, tandis que pour quelqu\u2019un d\u2019autre le même objet demandera un effort et apparaîtra comme une brusquerie qui force des incompatibles à séjourner ensemble: ornithorynques, monstres ou hypogriffes, comme ces êtres difformes que l\u2019on peut observer dans les livres de morphologie pathologique.52 Parlons du champ de la création et de deux nécessités: une causalité esthétique et un combat contre la culture\u2019.Ici comme ailleurs je détache ce qui ne I'est pas.Au moment où l\u2019œuvre surgit, dans ce moment imprédictible, il y a en même temps un potentiel d'agressivité par rapport à ce qui se faisait auparavant: c\u2019est ce qu\u2019on nomme |a modernité.Prendre des distances, un maximum de distance à l\u2019égard des acquis sociaux et culturels.La causalité esthétique est un thème très obscur.On préfère souvent comme chez Kant l\u2019entourer de concepts avec une immense machination pour ensuite dire que 1) les artistes ne peuvent pas savoir ce qu\u2019ils font et que 2) l\u2019œuvre est inimitable, inaccessible par méthode.À un point de vue on serait porté à penser qu\u2019il faut pardonner aux artistes de ne pas savoir ce qu\u2019ils font.Dans l\u2019œuvre d\u2019art, quelque chose ne parviendrait pas à une pleine présence et conscience, comme le pensait Hegel.On les accuserait de ne pas savoir, de ne pas pouvoir s'expliquer clairement.Mais étrangement, il est fort probable que cette attitude soit un masque et qu\u2019en fait, un tel reproche doit plutôt être reporté sur ceux qui le font, à cause de leur peur d\u2019être confrontés avec des objets que la culture acquise n\u2019a pas encore reconnus.Appelons cela épistémè, structure comportementale ou mentale, idéologie ou viscosité d\u2019une libido intellectuelle obstinément collée sur une grille comme un jeune enfant à son ourson.On ne se déplace pas si facilement d'un point de vue à un autre, d\u2019une grille d\u2019analyse à une autre ou d'un champ de créativité à un autre.Dans une culture, sans doute est-il plus facile de déplacer l\u2019attention d\u2019un espace déjà connu et répertorié à un autre lui aussi déjà connu et répertorié, par exemple passer 1.J\u2019emprunte ce thème au beau livre de Pierre Klossowski: Nietzsche et le Cercle vicieux.53 d\u2019une attitude de créativité marxiste-léniniste à une attitude catholique ou thomiste, ou à la position de l\u2019art À pour l\u2019art ou l\u2019inverse, etc.Ce qui arrive plus rarement ; c\u2019est le passage d\u2019attitudes déjà reconnues et reconnai- ä sables à quelque chose d\u2019inouï.C\u2019est la question de la 4 causalité esthétique.Kant nommait cela le génie.Celui 3 qui invente, a partir du bric-a-brac autour de lui, une forme entièrement imprévisible à partir des acquis techniques et méthodologiques.Ce cheminement créatif est fait de trois fils intimement tressés: la folie, le néant, l\u2019œuvre.L\u2019œuvre est semblable à une folie qui brille dans le vide.Ceci n\u2019apas A de sens, j'en conviens, tout au plus est-ce poétique.|l i n\u2019en fait pas moins qu\u2019il revient aux artistes de porter ce j qu\u2019ils n\u2019ont auparavant jamais vu, entendu et de le met- i tre a jour.D\u2019un point de vue social et collectif ce sont 18 des brouilleurs, des mélangeurs.Ils heurtent la ten- i dance naturelle de l\u2019esprit à constituer le plus rapide- E ment une habitude et ensuite de s\u2019y complaire innocemment, au point qu'une telle complaisance rend plusieurs aveugles aux effets d\u2019une causalité esthétique profonde.Cependant que ceux qui ne sont pas aveuglés ! ne sont pas dans une situation moins obscure, ne pou- i vant clairement s\u2019expliquer.3 Le combat contre la culture s\u2019exprime dans une vaste recherche ou une agressivité très forte.À défaut 3 d\u2019un tour important de la culture existante, on se retrouve comme OŒdipe qui, pensant quitter ses propres A parents, ne fait qu\u2019y retourner.La forte agressivité est celle qui fera taire l\u2019autre, qui, à l\u2019intérieur et à l\u2019exté- vil rieur, agit dans chacun.Évidemment, ceci est la mort et j c\u2019est impossible.Ou si c\u2019est possible, ce n\u2019est B qu'asymptotiquement.S\u2019attacher également est possi- | ble, c\u2019est ce que font la plupart.Faire le tour de sa pro- \u2018 pre culture, reconnaître des formes, en devenir l\u2019archi- 11 53 iH TH.gi 138 oY 1 , i i jin per 54 ere Sen A iH BG it i H ns TY viste comme si on avait du temps.Je suppose qu'un ensemble social d\u2019un point de vue culturel [idéologique, mental] est fait de vecteurs multiples dont certains sont létaux et d\u2019autres prégnants.Un artiste est celui qui joue avec ces vecteurs et en tisse une chose faite, elle- même prégnante.Vouloir même si l\u2019on ne sait pas ce que l\u2019on veut.Vouloir autres choses, fuir l\u2019ennui actuel.Les artistes s\u2019ennuient plus que les autres.Ce qui ne veut pas dire que ceux qui s'ennuient soient tous des artistes.Ils sont sensibles à ce qui se répète platement.Il est possible que leur agressivité à l\u2019égard de la culture acquise naisse du profond ennui que celle-ci cause.Contre une causalité ennuyante, une causalité esthétique.Un chaos vaut mieux qu\u2019un ennui, tel est le combat contre la culture.Le procédé Quelque part, Marcel Duchamp Wanted, dit-il lui- même: «Taille environ 5 pieds 9 pouces, poids environ 180 livres, connu aussi sous le nom Rrose SélavyZ2.» Récemment, c\u2019est-à-dire durant les deux dernières années, à Montréal, sont apparus plusieurs événe- ments à la recherche de Marcel Duchamp alias Rrose Sélavy.Des conférences, des spectacles poétiques, des livres, des articles\u201c.André Gervais a produit avec La Raie alitée d\u2019effets un immense compendium permuta- tionnel\u201c autour des œuvres et des mots d\u2019esprit dont Duchamp a parsemé sa vie.Aussi une spirale d\u2019écrivan- tes ont produit le texte d\u2019une performance poétique qui avait eu lieu au Musée des Beaux-Arts le 28 octobre 2.Cf.Wanted, in Jean Clair, Marcel Duchamp, catalogue raisonné.3.Cf.l\u2019appendice.4.Cf.La Raie alitée d\u2019effets, qui n\u2019est pas tout à fait moralement irréprochable parce que quand le père mute, la mère pute.55 i | 8 fi; 08 iN 1983: Rrose Sélavy a Paris le 28 octobre 19415 où l\u2019on trouve des textes au champagne et à la dentelle avec du spiritisme, des amitiés féminines, de l\u2019ésotérisme et de l'amour déçu avec allusion à un érotisme, un peu de rétro, un peu de Réveil des Dieux de Ginette Paris.Tout le groupe se nomme, par emprunt, Rrose Sélavy [lire: Eros c'est la vie].Duchamp voulait «remettre la peinture au service de l\u2019esprit°» et déplorait l\u2019absence «d\u2019esprit de révolte\u2019».Les textes sont très doux, chacune s\u2019est entendue pour parler des autres d\u2019une façon affable.André Gervais respecte beaucoup Duchamp et tente de mettre à jour le procédé par lequel Duchamp a engendré une partie de son œuvre et ceci en faisant référence à tout un contexte théorique où le sujet qui écrit n\u2019est ni un inconscient, ni un égo, ni une relation, ni une histoire personnelle, mais un élément dans une structure, un «effet» de permutation sans antériorité agissante.Duchamp parle en effet de son «penchant pour I\u2019allitération®», Voici certains exemples: «Rrose Sélavy trouve qu'un incesticide doit coucher avec sa mère avant de la tuer; les punaises sont de rigueur®», ou «se livrer à des foies de veau sur quelqu\u2019un\u2018°» et «l\u2019aspirant habite Javel et j'avais l\u2019habite en spirale».Dans ce dernier, on voit très bien l\u2019effet de symétrie et de repliement entre la pre- miére partie et la deuxiéme partie du calembour.Yolande Villemaire et al., Rrose Sélavy a Paris le 28 octobre 1941.Marcel Duchamp, Duchamp du signe, p.172.Ibid., p.169.Ibid., p.191.Ibid., p.153.10./bid., p.156.11./bid., p.161.© © NN oo Oo 56 Le champ de vision le plus vaste est celui qui peut englober le plus grand écart: «[.] joindre les incompatibles, [.\u2026] joindre, hors toute dimension concevable, des ordres de grandeurs sans rapport '*[.].» Non seulement la figure qui enjambe le plus grand écart d\u2019une façon heureuse mais l\u2019espace lui-même qui est le champ des figures possibles et réelles.La question de l\u2019art est celle des figures et des types de champ qu\u2019elles laissent sous-entendre dans leurs relations aux autres figures du champ, mais également une modalité, qui est une pure qualité formelle: et qui appartient seulement à certains types de figures.Roussel, par exemple, a engendré un espace imaginaire singulier avec ses machines qui joignent bien des éléments disparates.Songeons a la fameuse hie de Locus Solus 3, qui est un genre d\u2019instrument de pavage suspendu par une mon- golfière et qui se trouve être un instrument à faire un tableau en dents, c\u2019est-à-dire que l\u2019agencement de la mongolfière et de la hie, en se déplaçant au gré du vent, trace un tableau où l\u2019on voit un rude soldat allemand endormi et rêvant; le tout est fait avec des dents de différentes couleurs extraites grace a un nouveau procédé rapide et indolore.Roussel engendre le texte a partir d\u2019un écart entre deux formules: «1° Demoiselle (jeune fille) à prétendant; 2° demoiselle (hie) à reître en dents.» C\u2019est un exemple de son procédé évolué.Mais laissons-le s'expliquer au sujet du premier état du procédé: Je choisissais deux mots presque semblables [faisant] penser aux métagrammes.Par exemple billard et pillard.12.Michel Foucault, Raymond Roussel, p.101.13.Raymond Roussel, Locus Solus, ch.2.14.Raymond Roussel, Comment j'ai écrit certains de mes livres, p.23. Puis j'y ajoutais des mots pareils mais pris dans deux sens différents, et j'obtenais ainsi deux phrases presque identiques.En ce qui concerne billard et pillard les deux phrases que j'obtins furent celles-ci: 1° Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard.2° Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard.Dans la première, «lettres» était pris dans le sens de «signes typographiques», «blanc» dans le sens de «cube de craie» et «bandes» dans le sens de «bordures».Dans la seconde, «lettres» était pris dans le sens de «missives», «blanc» dans le sens d\u2019« =.eu rR => Ra a pth?Ty bet: freon ptt et 5 ane ER Page rath tele] pol .ws, SSSR = USS pa Rr eR At LE) TRY Sey 2.frre SEs TA iy x se Se fet \u2014 AN SI PE Cony oa = es = ie ae er BS us nes Lorsque Descartes se joint à la danse de Shiva Réflexions sur les aspects et problèmes philosophiques de la biologie Yannick Pouliot Étudiant en biologie moléculaire à l\u2019Université McGill D 4 Cette idée austère et froide, qui ne propose aucune explication mais impose un ascétique renoncement à toute autre nourriture spirituelle ne pouvait calmer l'angoisse innée; elle I'exaspérait au contraire.Elle prétendait, d\u2019un trait, effacer une tradition cent fois millénaire assimilée à la nature humaine elle-même; elle dénonçait l\u2019ancienne alliance animiste de l\u2019Homme avec la nature, ne laissant à la place de ce lien qu\u2019une quête anxieuse dans un univers glacé de solitude.Comment une telle idée, qui semblait n\u2019avoir pour soi qu\u2019une puritaine arrogance, pouvait-elle être acceptée?Elle ne l\u2019a pas été; elle ne l'est pas encore.Si elle s\u2019est malgré tout imposée, c\u2019est en raison uniquement, de son prodigieux pouvoir de performance\u2019.Jacques Monod 1.Le Hasard et la Nécessité, Paris, Ed.du Seuil, 1970, p.224.70 Charles Darwin, découvreur du principe de l\u2019Évolution, m\u2019est depuis longtemps une source d'inspiration.Ce chercheur, toujours émerveillé devant ses découvertes, demeurait pourtant d\u2019une froide logique face à ses hypothèses.|| fut aussi l\u2019instigateur de la première contribution de la biologie à cette rupture de l\u2019«ancienne alliance» dont parle le célèbre biologiste moléculaire Jacques Monod.En effet, Darwin se doutait bien que la publication de The Origin of Species° allait générer de profonds remous philosophiques.|! a su entrevoir les conséquences que les découvertes de la nouvelle biologie, celle à laquelle il ouvrait les portes, allait induire.Malgré cela, son intégrité scientifique et son courage lui dictèrent sa conduite et la civilisation put ainsi s\u2019enrichir d\u2019une nouvelle vision de l\u2019univers.2.The Origins of Species by means of Natural Selection, New York, J.W.Burrow, Ed., Penguin Book, 1959.71 Avec la venue de la théorie de l\u2019Évolution par la sélection naturelle, la civilisation européenne venait de voir se perdre un autre de ses pare-chocs mentaux contre les duretés de l\u2019univers envers son amour-propre.L'homme n\u2019était maintenant plus une créature facon- née par une main divine pas plus que la terre n\u2019était au centre de l'Univers.L'un des piliers que toute religion s\u2019empresse d\u2019ériger en dogme venait de s\u2019écrouler avec fracas et tonnerre.Plus de cent vingt années après la parution de ce best-seller scientifique, les découvertes des sciences du vivant laissent de nouveau poindre à l\u2019horizon des bouleversements philosophiques d\u2019une ampleur peut-être moins fondamentale que ceux engendrés par la découverte de Darwin, mais sûrement aussi intrigante.Quels seront les prochains piliers à s\u2019écrouler?Quels sont les thèmes de cette nouvelle biologie et quelles en seront les conséquences sur notre psycho- sphère?Quelles leçons pouvons-nous en tirer?Voilà les questions que je traiterai.Mon but n\u2019est point d\u2019apporter des réponses toutes faites, mais plutôt de laisser le lecteur méditer sur ces questions qui me préoccupent.De toute façon, la science n\u2019enseigne-t-elle pas aux plus sages que les questions apportent souvent bien plus que les réponses?Beaucoup de gens se plaisent à croire que les effets les plus notables de la science se font sentir à travers latechnique.S\u2019il est vrai que l\u2019impact de celle-ci est énorme, il n\u2019en demeure pas moins que ses conséquences plus profondes résident dans les courants philoso- 72 phiques sous-jacents aux sciences.Car les découvertes et les interrogations des sciences de la vie et, en particulier, de celles de la biologie moléculaire et de l\u2019évolutionnisme, nous entraînent rapidement dans une reformulation de notre identité, nous suggèrent qu\u2019une reconsidération de nos vues sur nous-mêmes serait souhaitable.Nous pouvons aborder cette remise en question de notre identité en abordant le thème sous deux aspects: d\u2019abord les effets les plus immédiatement frappants des sciences biologiques, sous la forme des applications techniques dérivées; ensuite la question ontologique proprement dite, plus subtile, mais plus essentielle aussi.A.LA TECHNIQUE Je choisirai deux types d\u2019applications techniques, de celles qui me paraissent les plus intéressantes: la modification des caractéristiques génétiques d\u2019un organisme à des fins commerciales, ainsi que l\u2019intervention directe dans l\u2019hérédité humaine.1.Le génie génétique industriel On fait beaucoup état, par les temps qui courent, des compagnies (principalement californiennes) engagées dans les recherches en ingénierie génétique.Les raisons de cet engouement sont claires pour quiconque a étudié, ne fut-ce qu\u2019un peu, ce que représente un tel marché: processus industriels beaucoup plus efficaces, médicaments jamais vus, anciens médicaments pour la première fois produits à bon marché, etc.Mais, comme dans le cas de toute application technologique, de nouveaux problèmes sont soulevés en même temps qu\u2019apparaissent les bienfaits: avons- nous le droit, l\u2019autorité, sans parler de la sagesse requise, pour modifier (à notre guise) des organismes 73 issus d\u2019un processus évolutionnaire qui a mis des milliards d\u2019années pour aboutir au résultat que nous connaissons?Par ailleurs, pouvons-nous nous permettre de ne pas employer cette technologie avec tous ses avantages?Le physicien Freeman Dyson, dans son livre Disturbing the Universe, parle de «technologie grise» et de «technologie verte\u201c*».L'image est bonne.Ces épithètes qualifient, respectivement, les technologies de type industriel classique et les technologies faisant appel au vivant, auxquelles je me permettrai d\u2019inclure les techniques issues de la biotechnologie.En effet, la biotechnologie pourrait fort bien nous aider à nous libérer de plusieurs des innombrables problèmes, allant du gaspillage énergétique à la pollution de la biosphère, résultant de l\u2019emploi de la technologie grise.Si cette nouvelle technologie ne saurait constituer une panacée, il demeure, qu\u2019employée avec intelligence et conscience, elle pourrait bien se révéler une aide de valeur.Les sarcastiques reconnaîtront ici que je suis optimiste: je considère qu\u2019en général, une nouvelle technologie nous apporte plus qu\u2019elle ne nous retire.La question que j'avance est la suivante: compte tenu du manque flagrant de sagesse que nous exhibons continuellement ainsi que de la beauté de notre planète et de la biosphère qu\u2019elle supporte, pouvons-nous nous permettre d\u2019en modifier les composantes les plus intimes?Qu'il soit ici noté que je n\u2019entends pas soulever d\u2019argument théologique.Qu\u2019il y ait un Dieu, et qu\u2019il apprécie ou non nos expériences génétiques, ne m'intéresse pas.Que le lecteur me comprenne bien: seul l\u2019argument de la sagesse de tels actes ainsi que la /aideur 3.New York, Harper and Row, 1979, p.227.74 des conséquences qui pourraient en découler m'importent.|| n\u2019empêche: si nous nous y mettons, il n\u2019est pas du tout impossible que nous finissions par mettre au point des créations qui dépassent celles de la nature en élégance (nouveaux organismes, nouveaux écosystèmes, etc.).Encore faudrait-il battre la nature à un jeu auquel elle joue depuis 3,5 milliards d'années.L\u2019une des conséquence de cet emploi technique du vivant est celui de la réification de la vie.Bien sûr, l\u2019homme a toujours considéré la nature et ses composantes comme étant là pour satisfaire ses besoins; les organismes vivants étaient employés pour ce qu'ils pouvaient nous apporter, mais nous leur avions toujours concédé une «essence» particulière, celle d\u2019être du royaume des vivants.C\u2019était là ce que la vieille théorie animiste essayait d\u2019établir.Aucune confusion ne pouvait exister: une machine était une machine et un animal un animal.Or, la modification d\u2019êtres vivants de manière à satisfaire nos besoins ne leur confère-t-elle pas, ne fut- ce qu'implicitement, le statut de.machine?Le lecteur a peut-être souvenance que la Cour supréme des Etats- Unis a légiféré que l\u2019on pouvait breveter un organisme qui avait subi une modification génétique\u201c.C\u2019est ainsi que des variétés de micro-organismes, spécialement modifiées par les techniques de la biotechnologie, sont aujourd\u2019hui incluses dans le registre des brevets américains, exactement comme un objet.Nous avons poussé la «désacralisation» de la nature au point de ne plus du tout accorder d\u2019essence particulière au monde du vivant, et ceci dans nos principes comme dans nos 4.Événement couvert par toute la presse durant l\u2019année 1980.Entre autres, cf.«Diamond vs Chakrabarty», New York Times, June 17, 1980.75 actes (car, bien entendu, nos actes n'ont jamais été gouvernés par un respect de la vie \u2014 sauf chez les Amérindiens peut-être).Soit dit en passant, je ne fais que décrire mon appréciation personnelle de l\u2019évolution philosophique dont nous sommes témoins; loin de moi toute intention animiste.Je reviendrai plus loin sur la conception mécaniste du vivant pour montrer à quel point cette idée est maintenant profondément ancrée dans l'esprit des biologistes.2.Le génie génétique appliqué à l\u2019homme L'intervention de l'homme dans sa propre hérédité n\u2019est pas sans poser un problème aigu.L\u2019argumentation prend alors des proportions très personnelles car les problèmes soulevés par l\u2019application des techniques du génie génétique à l\u2019homme réclament une solution morale.Une simple promenade dans la rue nous assure du fait que l\u2019être humain est loin de la perfection biologique.Biologiquement, notre organisation physique laisse souvent à désirer et il ne serait donc pas déraisonnable de souhaiter une «révision» générale.Une éventuelle thérapie génétique commencerait par essayer de guérir à sa source des problèmes congénitaux sérieux, comme la maladie de Huntington ou celle de Tay-Sachs, d\u2019origine totalement génétique et dont l'issue est la mort.Il est clair que tant que la médecine s'en tiendra uniquement à ce type d'interventions, il demeurera probablement acceptable de les pratiquer.Le problème surgira lorsque nous commencerons à modifier des caractéristiques plus fondamentales, hors du domaine de la survie.Supposons, et ceci est purement hypothétique et sans bases scientifiques actuellement acceptées, que nous découvrions un gène conférant une «grande» intel- 76 ligence.Supposons de plus que notre technologie nous permette d\u2019introduire ce gène dans notre génome tout en y retirant le gène «indésirable» de l\u2019intelligence «normale».Selon toute vraisemblance, toutes les futures mères, d\u2019ici à Zanzibar, voudront immédiatement subir le traitement qui permettra à leur rejeton de battre Bobby Fisher aux échecs.Mais alors surgit un grave problème: après plusieurs générations ainsi traitées, nous aurons perdu la diversité génétique relative à l\u2019intelligence (mon hypothèse suppose que plusieurs variantes du gène sont responsables de la diversité, tant qualitative que quantitative, de la forme d\u2019intelligence présente chez l\u2019homme, ce qui est effectivement le cas pour tous les traits).En effet, toute modification du génome d\u2019un individu deviendra permanente et sera transmise à travers toutes les générations subséquentes.Nous aurons donc radicalement changé, après quelques générations seulement, le gene poo/ humain et ce, de manière irréversible (à moins, évidemment, de réintroduire les gènes que nous aurons éliminés, une tâche absurde).En présumant que notre capacité d'intervention continuera de croître et que de telles modifications du génome deviennent chose courante, nous risquerions alors de diminuer de plus en plus la diversité génétique de l\u2019espèce.En effet, personne ne voudra d\u2019enfants trop laids, trop petits, trop gras, etc.(toujours en présumant que le génome a une influence sur ces traits).Et je n\u2019ai encore mentionné que des caractéres purement intellectuels ou esthétiques: mais qui donc voudrait d\u2019un enfant né aveugle ou avec de sérieux problèmes moteurs?Nous ne savons que peu de choses des effets que diverses combinaisons de gènes peuvent avoir.Si nous nous mettons à rayer de la carte génétique les gènes qui ne correspondent pas à nos désirs, nous ris- 77 quons d\u2019éliminer des combinaisons qui peuvent s\u2019'avérer capitales sur des plans autres que l\u2019efficacité organique pure: Ray Charles est aveugle et pourtant c\u2019est un très grand musicien.|| est autrement important de constater que c\u2019est grâce à son extraordinaire diversité génétique que l\u2019espèce humaine a pu s\u2019épanouir avec autant d\u2019ampleur.Sur cette planète, comme l\u2019affirmeraient encore les sarcastiques, deux espèces, mis à part le groupe des insectes, ont très bien réussi: le rat et l\u2019homme, essentiellement pour des raisons similaires.En effet, les deux espèces sont hautement adaptables, possèdent une grande efficacité reproductrice, ainsi qu\u2019un pool génétique très riche, leur permettant de parer aux circonstances environnementales dans lesquelles elles doivent évoluer (pas de jeu de mot).Mais voilà: si nous nous mettons à uniformiser ce pool, même involontairement, comme conséquence de nos thérapies génétiques, nous diminuerons d\u2019autant notre potentiel évolutif.Nous nous mettrons dans une situation analogue aux champs monoculturés modernes où toute la végétation est issue de stocks génétiques hautement uniformes, conçus pour augmenter le rendement certes, mais fort susceptibles à un éventuel virus; en temps normal (dans un champ doté d\u2019une végétation d\u2019origines diverses), nous pourrions compter sur au moins quelques survivants, ceux qui possèderaient un gène les mettant à l\u2019abri de l\u2019infection, ceci par pur hasard.Mais, dans un champ moderne, la mortalité serait autrement plus forte et une très grande proportion de la récolte serait perdue, résultant en une réduction drastique du gene pool.Une situation analogue se produirait si notre capital genétique devenait progressivement homogène, non pas en des termes aussi dramatiques qu\u2019une épidémie hors de toute proportion, mais 78 plutôt en un affaiblissement général face aux conditions de l\u2019environnement.C\u2019est un fait génétique bien connu (sous le nom d\u2019«heterosis») que les hybrides sont généralement beaucoup plus vigoureux que leurs parents de pedigree pur.Je discutais plus haut de «potentiel évolutif».Ce que le généticien entend par cette expression est le fait qu\u2019une espèce est capable d\u2019assumer de nouveaux territoires et de nouvelles conditions de vie («niches écologiques»).D\u2019un point de vue évolutionniste, la diversité génétique est synonyme de succès.Évidemment, plus grand est le nombre de combinaisons disponibles (donc d\u2019organismes différents), plus l\u2019adaptabilité de l\u2019espèce en sera augmentée.En clair, nous aurions à faire face, par-dela les effets de diminution de vigueur de l\u2019espèce, à une réduction de notre diversité génétique entraînant une diminution correspondante de notre capacité de faire face aux nouveaux défis de notre environnement, qu\u2019il soit naturel ou humain.Naturellement, l\u2019effet d\u2019affaiblissement de l\u2019espèce ne viendrait certes pas améliorer le problème de la relève des défis.Si l\u2019humanité tient absolument à diriger son évolution biologique, des mesures qui risquent d\u2019être pour le moins autoritaires devront être prises dans le but de maintenir un minimum de diversité génétique, ceci à une époque où il sera vraisemblablement possible d\u2019agir presque complètement sur le génome; néanmoins, puisque toute modification du gene pool sera transmise aux générations futures, ces décisions ne pourront qu\u2019être douloureuses suivant que le maintien de la diversité génétique s\u2019appliquera sans doute aussi à plusieurs gènes jugés «mauvais».Tout ceci implique un mécanisme de consultation à l\u2019échelle sociétale quant à la détermination du patrimoine héréditaire futur, un mécanisme qui devra être capable de prendre i: Rt fire pe Te aS des décisions aussi sages que pénibles.Un tel mécanisme augure mal lorsque l\u2019on considère à quel point les choix politiques, des choix somme toute beaucoup moins «fondamentaux», sont souvent mal faits.| demeure toutefois permis de rêver: que ne pourrait-on pas faire avec de tels moyens?Peut-être pourrions-nous rayer de la carte la plupart des maladies héréditaires, augmenter l\u2019espérance de vie (en supposant qu'une des causes du vieillissement soit d\u2019ordre génétique), nous assurer une meilleure santé sans les inconvénients de la médecine actuelle, etc.?Qui sait de quoi aurait l\u2019air un tel Homo perfectus dans dix mille ans?Cependant, un avertissement nous vient du passé lorsque de pareils rêves nous sont suggérés: celui du rêve nazi qui, pendant six ans, mit l\u2019Europe à feu et à sang.LA SCIENCE Après avoir ainsi rapidement couvert le terrain des applications purement techniques des découvertes de la biologie moderne, je me pencherai maintenant sur le domaine que je considère plus intrigant, celui des conclusions philosophiques profondes des recherches effectuées dans le cadre de cette science.Darwin décrivait ainsi le paradoxe évolutionniste qui a mené à l\u2019explosion de vie que connaît notre planète: Thus, from the war of nature, from famine and death, the most exalted object which we are capable of conceiving, namely the production of higher animals, directly follows.There is grandeur in this view of life, with its several powers, having been originally breathed into a few forms or into one; and that, whilst this planet has gone circling on according to the laws of gravity, from so simple a 80 beginning endless forms, most beautiful and most wonderful have been, and are being, evolved°.Ce passage (l\u2019emphase est mienne) illustre très bien les profondes antinomies qui régissent la biosphère: la vie issue de la mort, l\u2019unicité du vivant (plus qu\u2019une phrase savante de salon), l\u2019ordre à partir du désordre, ainsi que la vision «mécaniste» des systèmes vivants (y compris l\u2019homme), etc.Je traiterai chacun de ces thèmes avec l\u2019intention de faire prendre conscience au lecteur que ceux-ci chamboulent profondément ce que John Kenneth Galbraith appelait la «sagesse conventionnelle», cette philosophie diffuse, le plus souvent composée de réflexions superficielles, dont est imprégnée la psychosphère dans laquelle nous vivons.1.Le machinisme Comme précédemment mentionné, l\u2019on accorde au monde du vivant une «essence» unique, tout simplement celle de «la vie», que la biologie définit comme la propriété d\u2019un objet exhibant certaines caractéristiques: la croissance et la différentiation (morphogénèse), la régulation (maintien de la structure, donc survie) et la reproduction.Dans les termes de la vie courante, nous pourrions dire qu\u2019un système vivant est un système qui bouffe, baise et reste en vie (bien que le vocabulaire biologique suppose beaucoup plus que ça).|| n\u2019en est pas moins nécessaire de faire remarquer que seuls les systèmes vivants sont dotés de ces caractéristiques: aucun objet, artificiel ou non, ne les manifeste, dit-on.Vraiment?J\u2019y reviendrai plus loin.Implicitement, la sagesse conventionnelle n\u2019est plus présente dans le domaine de la biotechnologie: 5.Op.cit., p.459-460. une bactérie E.coli est considérée comme une usine chimique (une image aujourd\u2019hui très classique) que nous programmons et reprogrammons par l\u2019introduction de nouveaux génes ou la neutralisation d\u2019anciens.De cette maniére, nous pouvons lui faire synthétiser une hormone de croissance humaine (dont elle n\u2019a évidemment aucun usage), de I'insuline, de I'interferon, etc.Cette bactérie a maintenant un nouveau statut, celui d\u2019objet, d\u2019outil.J\u2019avancerai cependant que ceci n\u2019est que le prolongement de l\u2019attitude philosophique présente au laboratoire.Au fur et à mesure de ses recherches, le biologiste (et surtout le biologiste moléculaire: cf.The Eight Day of Creation®), en est venu à considérer le vivant en termes mécanistes, c\u2019est-à-dire en appliquant au vivant un schéma de pensée issu de la propension humaine face à la machine.De ce fait, il s\u2019est trouvé à escamoter cet élément d\u2019imprévisibilité qui est peut-être la marque la plus fondamentale du vivant et donc à carrément nier l\u2019identité du vivant.Je considère cette approche mécaniste comme étant à la fois la conséquence et le mobile d\u2019une investigation qui se fait de plus en plus en termes opérationnels et non en définitions d'essence (ce qui est historiquement la marque de la science occidentale moderne et n'est pas nécessairement un mal en soi).Ce changement très important dans l\u2019attitude de la recherche biologique lui a permis de pleinement souscrire aux rôles alloués à la science (décrits plus bas) et est probablement responsable des succès qu\u2019elle commence à remporter depuis une vingtaine d\u2019années.|| pourrait cependant avoir pour conséquence l'érection en dogme d\u2019un modèle qui ne devrait être que partiel et dont l\u2019abus (par 6.Horace Freeland Judson, The Eight Day of Creation: Makers of the Revolution in Biology, New York, Simon & Schuster, 1979.82 son emploi en des circonstances où il ne saurait s\u2019appliquer) nous amènerait à tourner en rond dans nos recherches, faute de poser les bonnes questions.Nous risquons, par le fait même de son succès, de nous enfermer dans un cercle vicieux conceptuel.Car le danger d\u2019un modèle est d'imposer un cadre exclusif à l\u2019intérieur duquel seul les questions sont posées: ce que visent à élucider ces questions, la manière dont elle sont posées (expérimentalement) étant dictée par le cadre.Il n\u2019est cependant pas très surprenant de constater ce phénomène.L'homme façonne des outils.La civilisation occidentale, plus que toute autre avant elle, est une civilisation mécaniste, dont la plus grande création technique restera sans doute l\u2019ordinateur (avec lequel j\u2019écris d\u2019ailleurs ce texte).D'une certaine manière, la machine est la clef de voûte conceptuelle de notre époque et il est donc normal de constater que le biologiste, un produit de cette civilisation, considère, comme tout le monde, les choses en termes mécanistes: fasciné par la machine, il applique son modèle à l\u2019organisme vivant qui devient dès lors une machine, beaucoup plus complexe certes, mais qui demeure compréhensible comme telle.Ce phénomène est cependant nouveau car jusqu\u2019à relativement récemment, la biologie était une science quelque peu différente des autres en ceci qu\u2019elle ne pouvait prétendre entièrement aux rôles attribués aux sciences: celui de décrire, d\u2019expliquer et de prédire.Bien sûr, elle s\u2019acquittait des deux premières obligations, mais ne le pouvait généralement pas quant à la troisième.jusqu\u2019à récemment.La biologie moléculaire et d\u2019autres branches de la biologie peuvent maintenant progressivement combler cette lacune car elles permettent la prédiction grâce à l\u2019emploi de l\u2019approche mécaniste (d\u2019où leur succès). Plusieurs conséquences découlent toutefois de cette attitude.Bien qu\u2019elle ne diminue en rien le respect du biologiste envers le vivant, auquel il a voué sa vie, il peut en être autrement pour d\u2019autres gens, comme l'exemple de l\u2019ingénierie génétique commerciale pourrait le suggérer.Loin de moi l'intention d\u2019insinuer que les techniciens généticiens soient tous des Dr Moreau sans moralité, mais n\u2019oublions pas non plus que le motif premier de ces entreprises est celui du profit maximal.J'ai simplement peur qu\u2019au fur et à mesure que ce domaine progresse, nous y perdions tous le peu d\u2019innocence qu\u2019il nous reste lorsque nous contemplons le royaume du vivant, que nous perdions nos derniers restes de «pureté» d\u2019antan, que nous commettions, d\u2019une certaine manière, un «péché» semblable à celui qu'Oppenheimer imputait à la physique.Et que dire du sentiment d\u2019aliénation qu\u2019une telle conception du vivant risque d\u2019entraîner dans la société! Mais, lorsque l\u2019on constate l\u2019emploi du vocabulaire de l\u2019informatique, à l\u2019intérieur de conversations portant sur la neurobiologie et la biologie moléculaire, la question du machinisme prend une allure autrement plus frappante.Il serait pertinent de consulter l\u2019ouvrage de Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité\u201d, pour constater l\u2019étendue de l\u2019emploi de la terminologie cybernétique en matière de biologie moléculaire.L'usage d\u2019un vocabulaire appartenant à des branches de la science éloignées de la biologie me semble la manifestation la plus fragrante de la montée du machinisme, tant cet emploi illustre la puissance de l\u2019analogie par sa grande utilité dans la compréhension des phénomènes biologiques.do i iN fo En voici quelques exemples: 1.Le système nerveux peut se concevoir en tant que système informatique hybride digital/analogue, soit un système informatique mariant les caractéristiques de ces deux types de manipulation de l'information.Le neurone, unité de base du système nerveux (cerveau + système nerveux périphérique) reçoit ses informations sous formes de pulsions «tout Ou rien» (binaires), mais durant une partie du trajet de ces pulsions dans le neurone, le signal est codé analogue alors que durant une autre partie de ce trajet, il est digital.Noter ici que les mots «analogue», «digital» et «binaire» sont tous trois issus des domaines de l\u2019informatique et de la communication.Le gène est une structure dont les nombreuses composantes possèdent un comportement cybernétique très élaboré.Il est constitué, dans les organismes plus avancés, de plusieurs unités qui permettent un traitement de l\u2019information similaire à celui des circuits informatiques: le «promoter» et l\u2019«operator» sont tous deux des unités de contrôle qui fonctionnent selon les principes des circuits logiques «or» et «and».De plus, le gène possède des repères indiquant avec précision le commencement et la fin de l\u2019information génétique proprement dite, ce qui n\u2019est pas sans rappeler les instructions «begin» et «end» d\u2019un programme.C\u2019est donc que pour la biologie moderne la compréhension de l\u2019organisme vivant passe par l\u2019emploi du vocabulaire de machines telles que l\u2019ordinateur et les systèmes de communication.De là à affirmer que celle- ci conçoit l\u2019organisme comme une machine plus compliquée que d\u2019autres, il n\u2019y a qu\u2019un pas que, moyennant 85 certaines réserves et d\u2019une manière plus ou moins consciente, beaucoup de chercheurs font, y compris moi-même.Car en dernier lieu, le machinisme ne nous amèêne-t-il pas à nous interroger sur ce qui différencie la machine du système vivant?Nul doute que pareilles méditations n\u2019engendrent de savoureuses conclusions.2.L\u2019informatique, la cybernétique La cybernétique est définie comme science dont l\u2019objet est l\u2019étude de la communication et des mécanismes de contrôle, étude pouvant porter aussi bien sur la machine que sur l\u2019être vivant, son but n'étant pas spécifiquement relié aux machines; il est cependant surprenant de constater que des découvertes s'appliquent aussi bien aux systèmes informatiques que vivants, ce qui n\u2019est pas sans suggérer une certaine identité de nature entre les deux (sinon plus).Car si l\u2019on peut définir opérationnellement des objets avec un vocabulaire appartenant à une autre discipline et que celui-ci s\u2019applique entièrement, nous n\u2019avons plus à nous inquiéter des différentes natures des objets ainsi décrits.Les définitions d\u2019essence sont en effet reléguées au domaine de la philosophie et sont considérées (d\u2019un point de vue scientifique) comme source d\u2019égarement.Après avoir suffisamment étayé la question du machinisme, je pense que l\u2019on serait en droit d'affirmer qu\u2019à toutes fins pratiques l\u2019organisme est, dans sa nature, très proche de l\u2019ordinateur, ce qui permet à certains scientifiques de le classer comme appartenant à un même type de système, celui des systèmes hyper- complexes (cf.John Von Neumann et Alan Turing®).8.Theory of Self-Reproducing Automa, Urban, Arthur W.Burks, Ed., University of Illinois, 1966. Mais est-ce donc si simple d'affirmer que l\u2019organisme est une machine et vice-versa?Assurément pas.Seuls quelques types de machines peuvent prétendre à un comportement similaire à celui du vivant, bien que passablement loin de sa richesse.Systèmes vivants et ordinateurs sont tous deux des machines à caractère informationnel, c\u2019est-à-dire des mécanismes dont le but est de traiter l'information, concept qui frappe plus d\u2019un par sa signification révolutionnaire et qui est longuement discuté dans le livre de Jeremy Campbell, Grammatical Man®.Les vitalistes croyaient en une essence, partagée par tout ce qui vit et responsable de ses caractéristiques.L\u2019essence de la vie serait-elle l\u2019information?Je le crois.3.Les niveaux d\u2019organisation, le holisme, l\u2019équilibre À tous les niveaux de l\u2019organisation du vivant, de l\u2019organisme jusqu\u2019à l\u2019écosystème, nous discernons une structure dont la cybernétique constitue la clef.De telles structures ne sauraient être comprises uniquement par l\u2019étude de leurs parties, car un système ainsi composé possède des caractéristiques qui dépassent la simple somme des propriétés de chacune des parties.Ces propriétés émergentes sont dues aux relations qui s\u2019établissent entre ces parties.Naturellement, le nombre de ces relations sera proportionnel au nombre de parties composant le système: là où le nombre de parties est faible, l\u2019ensemble conserve une allure plus proche du mélange que du composé (dans le sens purement chimique de ces termes).Mais, lorsque le nombre de parties excède une certaine limite, alors nous devenons témoins d\u2019un objet se comportant d\u2019une manière radicalement nouvelle, manifestant des traits que ne 9.Grammatical Man (Information, Entropy, Language and Life), New York, Simon & Schuster, 1982. possèdent aucune des parties prises individuellement.Cette limite est celle de la «complexité», celle qu\u2019élabora John Von Neumann.Elle sépare l'ordinateur et autres machines «simples» des systèmes «complexes», telle la cellule.[| n\u2019est donc pas étonnant de constater que les systèmes vivants incorporent de fabuleuses quantités d'information.Cette information forme leur essence même, elle constitue la définition de ces systèmes et donc la garantie de leur survie face aux forces de l\u2019entropie qui agissent en «dissolvant» la densité de cette information.L'information est la barrière qui permet à un système de maintenir sa structure interne tout en faisant face à un univers externe où règne le «désordre».C\u2019est une relation dialectique: l\u2019information est issue de la structure mais elle est aussi garante de celle-ci.Une plante pourra fournir une illustration de ces propos: chacune de ses cellules constitue un système hautement organisé d\u2019organites intra-cellulaires, elles- mêmes constituées d\u2019une multitude de molécules de diverses natures, hautement structurées, à la fois en elles-mêmes mais aussi par rapport à l\u2019organite dans laquelle elle fonctionnent.Et ainsi de suite, de niveau en niveau, pour parvenir à celui de la plante considérée dans son ensemble, puis de l\u2019écosystème dans lequel elle vit, en passant par celui de la cellule, puis de l\u2019organisation inter-cellulaire, etc.Il est requis d\u2019étudier avec soin chacun de ses niveaux, de quoi occuper des générations de biologistes, pour comprendre avec précision ce qui fait une plante; mais en même temps, il est vital de ne pas perdre de vue que nous travaillons avec une partie des composantes du système seulement et non avec l\u2019ensemble de ce système.Le biologiste doit constamment penser en termes holistiques si ses découvertes doivent conserver leur sens.Le holisme s'appliquant à la fois à la discipline de la biologie et comme principe organisateur du vivant, je traiterai de chacune de ses facettes individuellement.1.Le holisme comme principe de recherche Même en biologie moléculaire, là où la biologie est la plus «cartésianisée» (c\u2019est-à-dire qu\u2019on analyse en termes de «découpages» intellectuels), le holisme est de rigueur lorsque l\u2019on veut comprendre où l\u2019on s\u2019en va; l\u2019analogie est comparable à celle du cyclotouriste où chaque mètre (la composante) qu\u2019il parcourt est apprécié individuellement pour ce qu\u2019il est; il le parcourt avec la précision du biologiste penché sur quelque détail; toutefois, le cycliste doit se référer à une carte routière (le système) pour se définir dans l\u2019espace, comme le biologiste qui se réfère à la totalité de l\u2019organisme pour connaître la «place» du détail qu\u2019il étudie.Le holisme doit à tout instant guider la pensée du chercheur si celui-ci veut correctement saisir la nature de ce qu\u2019il observe; ceci est malheureusement plus facilement exprimé que mis en pratique.Car certains affirment que l\u2019esprit humain est mal conçu pour jongler avec des problèmes comportant plusieurs variables ou dimensions, ce qui, avancent ces gens, expliquerait (en partie) notre difficulté à régler des problèmes multidimensionnels, tels que la pollution.Malgré cela, le holisme est l\u2019une des leçons que la sagesse conventionnelle se devrait d\u2019assimiler: que la simple relation de cause à effet pure est chose rare, que le concept selon lequel un effet peut être relié à une seule cause, 89 relève plus de l\u2019exception que de la norme; dans l\u2019univers réel de tous les jours, une manifestation est toujours l\u2019aboutissement de l\u2019interaction d\u2019une multitude de facteurs d\u2019importance variée.2.Le holisme dans sa manifestation naturelle Certains auront l\u2019impression que je ne fais que répéter des lieux communs.Il est vrai que depuis les années \u201960, avec des auteurs tels que Schumacher, ce principe de la vision holiste s\u2019est répandu.Toutefois, c\u2019est en biologie que son application est la plus frappante: la structure vivante est d\u2019une telle complexité que certains affirment qu\u2019il est très surprenant de constater qu\u2019elle existe! La principale raison réside dans le fait qu\u2019il existe un équilibre dynamique entre les parties, qu'une autorité centrale pure, agissant comme bon lui plaise, n\u2019existe pas.L'ensemble l\u2019emporte sur les parties, sans pour autant qu\u2019elles soient négligées (ce qui n'implique cependant pas d\u2019égalitarisme à leur égard).Nous avons donc affaire à du «distributed processing» à l\u2019état pur.Le principe holiste règne et maintient la cadence, alimenté par son essence, l\u2019information.I! en assure ainsi la souplesse du système, aucune partie, normalement, ne pouvant s'assurer une domination complète.Les implications politiques apparaîtront clairement au lecteur versé dans la théorie anarchiste, où l\u2019idée d\u2019un pouvoir central, sous quelque forme que ce soit, est rejetée.Ce qui nous amène à la leçon enseignée par le holisme, celle de l\u2019équilibre, qui peut être considéré comme une application du principe holisti- que.Cet équilibre n\u2019est cependant pas celui auquel nous avons l\u2019habitude de nous référer.Dans la termino- logie cybernétique, il constitue la caractéristique des systèmes ultra-stables.Non statique mais dynamique, il est le résultat d\u2019une harmonisation et non d\u2019une absence d\u2019activité.De fait, le résultat est une harmonie, une harmonie que le biologiste retrouve au sein de tous les niveaux d\u2019organisation, entre celui de la cellule et celui de l\u2019écosystème.Shiva dansant, agitant ses multiples mains mais conservant l\u2019harmonie de son mouvement constitue l\u2019image idéale de ce principe, d\u2019où le titre de cet article.L\u2019on ne doit cependant pas tomber dans un romantisme papier-mouchoir devant la manifestation de cette harmonie, car, ironiquement, elle se nourrit de violence et de chaos.Cette dynamique est caractérisée par ce que notre pieux vocabulaire biologique désigne sous le nom de «transferts d\u2019énergie», c\u2019est-à-dire la capture de l\u2019énergie solaire parles plantes et sa transmission dans le restant de la pyramide alimentaire parle «foraging» et la prédation.C\u2019est donc de cette lutte pour la vie, de la compétition entre plantes pour s\u2019accaparer la meilleure place au soleil (entre autres), jusqu\u2019à la guerre ouverte de la compétition inter-spécifique entre animaux, qu\u2019est issu cet équilibre.Curieusement, tout ce branle- bas se résout en une biosphère, surprenante par sa beauté et sa majesté.Non, il n\u2019y a pas lieu de se laisser aller à un bête sentimentalisme, ni de succomber à une vaine neurasthénie.Si nous sommes du type à porter des «lunettes roses», alors tout nous semblera «petits oiseaux et pâquerettes».Par contre, si nous sommes inclins à la neurasthénie, alors la biosphère nous semblera une jungle sans but ni loi.Verser dans l\u2019une ou l\u2019autre de ces deux versions antinomiques demeure stérile.Cependant, si nous optons pour la fusion de l\u2019une et de l\u2019autre, nous y trouverons une appréciation balancée et finalement plus correcte.À nouveau, une leçon de la nature: les extrêmes ne peuvent nous apporter la juste 91 gi 4 Bi 4H A 36 H Hi I i iH i i voie, les contraires doivent trouver leur complémentarité pour que naisse une vision correcte.Nous nageons en plein taoisme.4.Le désordre comme source d\u2019ordre C\u2019est là un paradoxe que les lecteurs de Nietzche et autres amateurs de Dionysos apprécieront.Comment, d\u2019une absence d'organisation, des structures immensément organisées ont-elles pu voir le jour?Cette question est d\u2019une importance fondamentale.C\u2019est elle que l\u2019on se pose lorsque l\u2019on s'interroge sur l\u2019origine de la vie sur terre: comment, à partir de la soupe primordiale, il y a 3,5 milliards d\u2019années, la vie a-t-elle pu apparaître?Comment, d\u2019une solution plus ou moins concentrée de molécules organiques de tout acabit, la structure cellulaire, mille fois plus organisée que la plus organisée de ces molécules, a-t-elle pu naître?Ces quelques questions sont soutirées du vaste répertoire d\u2019interrogations qui gravitent autour du paradoxe de l\u2019ordre et du désordre et de leur mutuelle complicité.Voyons-en maintenant l\u2019application dans le fait biologique.Ainsi est-il possible d\u2019observer que, même à l\u2019intérieur d\u2019un système organisé, le désordre demeure présent sous la forme du principe «random» (aléatoire).Par exemple, il pourra sembler étonnant de constater que des milliards de réactions biochimiques se déroulant dans une cellule se produisent généralement de manière aléatoire, c\u2019est-à-dire le substrat rentre en collision avec son enzyme «par accident», engendrant une réaction qui résulte en un produit (théorie cinétique des réactions chimiques).En fait, toute molécule est constamment en mouvement lorsqu\u2019elle se trouve à des températures au-dessus du zéro absolu et c\u2019est ainsi que les réactions s\u2019accomplissent, que les produits issus des réactions sont à leur tour employés et que l\u2019organi- 92 sation cellulaire se maintient.Du cytoplasme indifférencié (fraction soluble de l\u2019intérieur de la cellule et excluant l\u2019espace défini par la membrane nucléaire) ou abonde une variété de substances organiques en solution, nous aboutissons à une structure hautement différenciée qui est celle de la cellule.À partir du désordre, l\u2019ordre.L\u2019évolution constitue probablement le meilleur exemple de ces propos.Son mécanisme fonctionne en deux étapes: d\u2019abord, des mutations se produisent, au hasard, dans le gene pool! (la somme des gènes) d\u2019une espèce.En second lieu, les forces de sélection agissent pour éliminer les mutants non avantagés par l\u2019environnement où ils se trouvent, de manière à ce que seuls ceux qui le sont continuent de contribuer au gene poo/ (en effet, nous ne voulons pas de gènes «indésirables» pour venir diminuer l\u2019adaptativité de l\u2019espèce).C'est donc un processus entièrement stochastique: d\u2019un côté, la source de variations (mutagénése) est purement probabiliste, de l'autre, la sélection n\u2019est pas la même partout et varie selon les conditions du milieu.Le principe est donc d\u2019imposer une logique (processus de sélection) sur un choix (variation), de contraindre le désordre à s\u2019ordonner.Cette logique est à la fois celle du hasard et de la nécessité.Ces quelques lignes résument une théorie qui recouvre évidemment bien plus de subtilités qu\u2019il n\u2019y paraît.Comme nous venons de le voir, le hasard est sans contredit la force primitive de la phénomonologie naturelle, mais il demeure modulé par son antipode philosophique, la nécessité.La fusion des deux transcende les caractéristiques de chacun pour aboutir dans une évolution du vivant qui a su engendrer un kaléidoscope composé des millions d\u2019espèces qui peuplent la biosphère.Pourtant, à travers cette multiplicité de formes vivantes, s\u2019inscrit une certaine «unité» du vivant.93 5.L\u2019unité du vivant Depuis la suggestion de Darwin d\u2019une ascendance commune avec les autres primates, des travaux effectués en anatomie, en physiologie ainsi qu\u2019en biochimie ont révélé une très grande similitude entre l\u2019homme et le restant du vivant.Que ce soit la découverte de la synthèse de l\u2019insuline chez une bactérie vieille d\u2019un millard d\u2019années (qui n\u2019en a, apparemment, aucun besoin) ou le fait que beaucoup d\u2019enzymes humaines se retrouvent, presque identiques, chez plusieurs animaux, les faits abondent pour l\u2019illustrer.Mais, c\u2019est à la lumière des découvertes de la biologie moléculaire, et en particulier du «décodage» du langage génétique (l\u2019une des plus importantes découvertes scientifiques de ce siècle), qu\u2019il est devenu clair que tous les organismes vivants sur cette planète (à quelques très rares exceptions près) sont définis par une information génétique codée selon un même langage.Le programme décrivant une bactéries est écrit dans un «alphabet» et selon une «syntaxe» identique à celui décrivant l\u2019homme.Même si la méthode de «codification» entre ces deux organismes varie sur plusieurs points, la conclusion demeure: un même langage, composé de quatre «lettres» uniquement, est capable de définir n'importe quel être vivant appartenant à la biosphère terrestre.Plusieurs leçons peuvent être tirées de cet étonnant monisme et je n\u2019en énumérerai que quelques-unes: 1) L'enseignement religieux selon lequel l\u2019homme est issu d\u2019une création unique et séparée du restant du royaume animal est clairement bafoué, avec les conséquences que chacun pourra en tirer.De ce fait, le principe de l\u2019évolution se trouve renforcé car ce n\u2019est maintenant plus qu\u2019une progres- 94 sion en degrés et non dans les essences.C\u2019est une évolution qui porte sur la teneur du message génétique, sur l\u2019information qu\u2019il véhicule, le signifié et non le signifiant (la méthode de conservation de l\u2019information génétique ne se modifiant que peu, justement parce qu\u2019il serait presque certain que tout changement dans la structure ou le fonctionnement du gène serait hautement défavorable).La prémisse d\u2019une homologie entre espèces nous enseigne qu\u2019il serait sage de considérer l\u2019étude de la psychologie et du comportement des espèces qui nous sont les plus rapprochées phylogénétique- ment comme porteuses de beaucoup de révélations sur notre propre identité.C\u2019est là une idée à laquelle plusieurs psychologues et biologistes travaillent depuis un certain temps déjà.Parmi ceux-ci, Henri Laborit n\u2019est certes pas le moindre.Et pourtant, il semblera ridicule pour plusieurs (et sûrement scandaleux pour certains) que l\u2019étude du comportement du rat au sein d\u2019un labyrinthe puisse nous apprendre quoi que ce soit sur nous-mêmes.J\u2019avancerai pourtant que nous apprendrons probablement beaucoup plus sur la nature humaine de cette manière (et au diable le scandale).Les indications apportées par la biologie moléculaire ne font qu\u2019enrichir la quantité déjà très vaste de données d\u2019une foule d\u2019autres disciplines de la biologie (voir plus haut) suggérant une très grande similarité entre l\u2019homme et les divers autres groupes animaux.La conclusion s'impose: l\u2019apparente absence d\u2019homologie semblant exister entre formes de vie, et dont nous sommes aisément convaincus après un rapide examen du vivant, n\u2019est le fait que d\u2019un manque de profondeur dans l\u2019analyse et se trouve rapidement infirmée.L\u2019homologie régnant entre diverses espèces est profonde et souvent 95 4 gi BE: an EH : pre % i 3 B frappante.L\u2019on sera surpris d\u2019apprendre que, par exemple, le pourcentage de différence entre le génome du chimpanzé et celui de l\u2019homme est de deux pour cent seulement.Une telle information ne fait que confirmer davantage la théorie avancée par Darwin il y a une centaine d\u2019années et selon laquelle nous aurions eu un ancêtre commun, quelque part dans notre passé.Mais, c\u2019est à un niveau nettement plus profond que la découverte de l\u2019unité du vivant nous dispense sa gnose.Notre promiscuité avec notre entourage vivant implique son respect puisque nous faisons partie du même ensemble.Jusqu\u2019ici l\u2019homme (essentiellement l\u2019Occidental), en appelant à une divine autorité, a justifié son viol répété de la biosphère: ses méfaits ne constituaient que l\u2019exercice de son droit présumé sur ce qui l'entoure.Compte tenu de la dure ascension qu\u2019il a connue pour parvenir à sa situation actuelle, cette attitude fut une stratégie évolutionniste très efficace, bien que basée sur une ignorance de la réalité.Aujourd\u2019hui, la connaissance que nous avons de notre place au sein de l\u2019écosystème planétaire nous permet de pleinement juger des effets de notre inconscience.Pillage des ressources (lire gaspillage inutile) et pollution ont pris une telle ampleur mondiale qu\u2019il en est résulté une certaine «conscience écologique».Tous et chacun sont vaguement alertés.C\u2019est là un phéno- mêne nouveau pour notre civilisation que d\u2019afficher une préoccupation pour «l\u2019environnement».C\u2019est un début.Mais il faudra aller plus loin pour que les efforts déjà amorcés conservent leur sens.La découverte de l\u2019unité de la nature apportera une motivation.Le respect de la nature s'impose si nous voulons conserver le respect de nous-mêmes et le respect de la vie devient aussi le respect envers sa manifestation en nous.Il nous est maintenant requis de changer notre fagon de voir la bio- 96 sphère et, par conséquent, de nous voir nous-mêmes.Une lente redéfinition de notre identité s\u2019enclenchera lorsque «l\u2019homme de la rue» sera touché par la signification que renferme la notion unitaire; les abus commis par la pollution et la sur-exploitation seront alors éclairés d\u2019une lumière nouvelle pour l\u2019Occident mais qui, paradoxalement, était depuis longtemps comprise par les Amérindiens et d\u2019autres peuples indigènes.En fait, le paradoxe n\u2019est que superficiel car pour des gens tirant leur subsistance directement du milieu naturel, aucune autre attitude ne pouvait s'appliquer.L\u2019une des plus grandes leçons que la biologie moderne nous enseigne est sans doute celle que l\u2019homme doit maintenant se concevoir comme partie intégrante de la biosphère et non plus comme touriste de passage; c\u2019est cette dichotomie schizophrénique du «nous-y-sommes- mais-pas-vraiment» qui explique l\u2019absence de respect qu'a manifesté l'Occident.Ce n\u2019est pas d\u2019une béate admiration du vivant dont nous avons besoin, mais d\u2019un «naturalisme scientifique», d\u2019une admiration fondée sur la compréhension rationnelle de l\u2019objet de celle-ci, saine et vierge du mal déificateur.Conclusion Descartes, instigateur du mouvement rationaliste, père d\u2019une logique qui a enfanté la puissance de l\u2019Occident, doit maintenant subir un curieux mariage de convenance avec Shiva, dieu d\u2019un pays où Descartes ferait rire.L\u2019image du duo Descartes/Shiva est porteuse d\u2019une double signification: d\u2019une part, la nouvelle approche logique actuellement employée en biologie devra, malgré sa puissance, s\u2019élargir; d\u2019autre part, le vivant se révèle le fruit d\u2019un merveilleux équilibre entre l\u2019ordre et le désordre, la régularité et la spontanéité, la vie et la mort: Descartes et Shiva. Je me suis servi de la citation de Monod, introduite en début d'article, pour illustrer le ton qui ressort présentement de l\u2019investigation biologique et pour exprimer mon opinion que la recherche biologique traverse une «phase newtonienne».Le succès de l\u2019approche mécaniste est tel que la sagesse conventionnelle présume qu\u2019elle pourra, ad infinitum, continuer à guider nos pas sur les chemins de la découverte.J\u2019estime que, tôt ou tard, la biologie butera sur des problèmes d\u2019une nature telle que la logique de notre investigation s\u2019avérera insuffisante.Une reformulation du cadre théorique de notre investigation s\u2019imposera: changement dans le type de questions, donc dans le but de cette interrogation et peut-être même dans la méthode expérimentale employée.Ce n\u2019est certes pas la première fois qu\u2019une approche théorique aurait à être modifiée: le cas s\u2019est produit en physique nucléaire où plusieurs notions de base de la philosophie de la science ont dû être abandonnée (causalité, rigueur d\u2019une identité \u2014 une particule possède à la fois des caractéristiques particuliai- res et ondulatoires, une apparente antinomie \u2014 etc.).En somme, si mon intuition est juste, une «phase quantique» se présentera à nous dont la conséquence sera une révision du contexte dans lequel la biologie pose ses questions, un bouleversement majeur de sa base philosophique.L'interrogation biologique devra voir son cadre s\u2019élargir et changer si elle entend conserver son sens et, par le fait même, son efficacité.Sinon, il arrivera peut-être un moment où nos questions, ayant perdu leur sens, ne mèneront nulle part précisément parce que ce seront des questions «inutiles».Jusqu'ici, toutes les sciences ont fonctionné selon les principes suggérés par Descartes, soit une division du réel en composantes purement artificielles suivie d\u2019une étude individuelle de chaque composante («divide and conquer»).Il conviendrait de critiquer la 98 trop grande importance accordée à l\u2019étude de composantes isolées et le trop peu d\u2019importance allouée à celle des re/ations entre ces composantes.|| ne serait pas vain non plus de déplorer l\u2019absence générale de symbiose entre ces deux approches.Aujourd\u2019hui, de plus en plus, la recherche de la compréhension commence à s'appuyer davantage sur les relations au sein d\u2019un système (donc son «écologie») sans en exclure pour autant l\u2019étude des composantes.Mais changer simplement de pôle ne ferait que réorienter le problème sans y apporter une solution vraiment satisfaisante.De nouveaux progrès se produiront grâce à notre choix de privilégier l\u2019étude des relations mais, tôt ou tard, nous atteindrons une nouvelle impasse.La véritable solution réside dans une approche investigatrice «zen''», dans une fusion des méthodes cartésienne et «relationniste»: non pas une simple «addition» de l\u2019une et de l\u2019autre, mais plutôt une synthèse où les deux modes de pensée aboutiront à une transcendance.Somme toute, ce dont nous avons besoin c\u2019est d\u2019un complexe, d\u2019une synergie de ces méthodes de réflexion.Une telle «innovation» intellectuelle nous fait malheureusement entrer de plein pied dans la métaphysique ainsi que dans le brouillard qui l\u2019entoure.Ce n'est pas vraiment une innovation, d\u2019ailleurs.Combien de mystiques orientaux ou autres prêchent un tel enseignement! Le lecteur épris d\u2019orientalisme aura sans doute pressenti que la solution au problème réside peut-être en un long séjour dans une école de Zen ou en d\u2019autres formes d\u2019enseignements centré sur la méditation.J\u2019ai cependant des doutes quant au type de réac- 11.Sujet que développe Fritjof Capra dans son ouvrage Le Tao de /a physique, Paris, Tchou, 1979. tion que des biologistes de la génération précédente, et même de la mienne, exhiberont devant une telle idée\u2026 Malgré tout, la logique du vivant nous a appris beaucoup de choses surprenantes, quelquefois profondément troublantes; nous pouvons être certains que notre vision de l\u2019homme, notre conception de la nature, du chaos et de l\u2019ordre, du hasard et de la nécessité subiront d'importants changements se répercutant jusque dans le vocabulaire.Mais peut-être nous enseignera-t- elle (comme semble le faire la physique nucléaire) que cette logique ne possède pas de but, qu\u2019au fond d\u2019elle- même elle est vide de contenu, que la vie n'existe que comme pure joie de se voir changeante, fluide, jouant à l\u2019existence et au néant, que le sens de la vie se résume aux plaisirs dont nous pouvons doter l\u2019univers, dans des moments de poésie, en constatant la transformation du carbone sous des formes toujours plus fantasmagoriques, illusoires, évanescentes.Transfers d\u2019énergie artistiques et délicats, des plus bas niveaux du métabolisme cellulaire jusqu\u2019au pinacle de l\u2019organisation trophique de la biosphère.Si Blake était encore de ce monde, il aurait sans doute dit: «God is playfulness».Oui, malgré ce qu\u2019en pensait Einstein, il semblerait bien que Dieu joue au billard et aux dés, dansant sur cette corde tendue au-dessus de l\u2019abîme cabalistique séparant les contrées de la Certitude de celles du Hasard, dansant comme danse Shiva, une danse sans début, sans fin, sans but. La philosophie analytique au Moyen Âge\u201d Claude Panaccio Professeur au département de philosophie de l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières * Cetexte a été présenté au colloque «Les études médiévales au Québec» (XI colloque de l\u2019Institut d\u2019études médiévales de l\u2019Université de Montréal, Montréal, 19-20 octobre 1984) dans le cadre d\u2019une table ronde consacrée à la philosophie.I! a été publié avec d\u2019autres textes issus du même colloque dans un cahier intitulé.Les études médiévales au Québec, Etat présent.perspectives d'avenir (Université de Montréal, 1985, p.41-53).N.D.R.: Nous reproduisons l'intervention du professeur Panaccio étant données, d\u2019une part, la diffusion fort restreinte du colloque par l\u2019|.E.M.et, d'autre part, la grande valeur de synthèse d\u2019un texte qui témoigne de la popularité grandissante du courant analytique dans l\u2019actualité philosophique. La philosophie dite «analytique», aujourd\u2019hui très répandue surtout dans le monde anglophone, met l\u2019accent sur l'analyse conceptuelle précise et rigoureuse à l\u2019aide souvent d\u2019instruments empruntés à la logique mathématique ou à la sémantique théorique, elle-même parfois partiellement formalisée.Bertrand Russell, en qui on peut voir le père de la philosophie analytique contemporaine, soutenait dans une série de conférences prononcées en 1914, que l'analyse logique constitue l'essence de la philosophie\u2019 et cette idée a été reprise sous une forme ou sous une autre par une pléiade de philosophes ultérieurs qui comptent parmi les plus importants et les plus originaux de notre siècle: Ludwig Wittgenstein, Rudolf Carnap et tout le Cercle de Vienne, Alfred Ayer, Carl Hempel, Karl Popper, etc.Dans cette optique, la traditionnelle philosophie de la nature, par exemple, cède le pas à l\u2019analyse critique de lalogique du discours scientifique, l\u2019épistémolo- 1.Bertrand Russell, Our Knowledge of the External World, 18\" éd., Chicago/Londres, Open Court, 1914 (trad.franç.par P.Devaux: La méthode scientifique en philosophie, Paris, Petite Bibliothèque Payot, n° 171).La deuxième conférence s\u2019intitule justement «L\u2019essence de la philosophie: la logique».102 gie.La philosophie morale devient en grande partie analyse logique critique du discours évaluatif ou pres- criptif.La philosophie de la connaissance se met à scruter la signification et la logique des énoncés de forme «A pense que p», «À croit que p», «À sait que p».Et ainsi de suite.Certes, il n\u2019est plus tellement de mise aujour- d\u2019hui de séparer radicalement, comme l\u2019auraient voulu les empiristes logiques des années vingt et trente, l\u2019analyse purement logique ou sémantique des énoncés ou des concepts, qui relèverait de la philosophie, et l\u2019étude empirique de la réalité, qui, elle, reviendrait aux sciences\u201d.La tradition analytique, néanmoins, continue de se démarquer nettement des autres approches en philosophie par son usage systématique de la /ogi- que dans la discussion des questions philosophiques et par la place centrale qu\u2019elle accorde à la philosophie du langage, que l\u2019Américain John Searle définit comme «la tentative d\u2019analyser certains traits généraux du langage, tels que la signification, la référence, la vérité, la vérification, les actes de langage et la nécessité logique\u201c».Or on retrouve dans la scolastique de la fin du Moyen Âge, et de façon frappante, ces deux caractères distinctifs de la philosophie analytique contemporaine: l\u2019utilisation à grande échelle de la logique comme instrument d\u2019une analyse conceptuelle méticuleuse et la prédominance pratique aussi bien que théorique de la philosophie du langage.Le Franciscain Guillaume d\u2019Occam (1285?-1349) fut, dans la première moitié du quatorzième siècle, le principal chef de file de cette 2.Voir, par exemple, l\u2019excellente étude de Pierre Jacob, L'Empirisme logique, Paris, Ed.de Minuit, 1980.3.John Searle, «Introduction», in The Philosophy of Language, sous la direction de John Searle, Londres, Oxford University Press, 1971, p.1 (ma traduction). approche alors relativement nouvelle, que l\u2019on a bientôt appelée «la via moderna».|| est l\u2019auteur de plusieurs traités de logique et de philosophie du langage au sens de Searle et il ne cesse dans ses autres écrits philosophiques et théologiques de recourir à tout propos pour l\u2019analyse minutieuse du discours aux concepts et aux résultats de cette logique et de cette philosophie du langage\u201c.Ses deux traités sur l\u2019Eucharistie, par exemple, le De sacramento altaris et le De corpore Christi, sont pour la plus grande part \u2014 et de manière assez inattendue \u2014 consacrés à l\u2019étude théorique de la sémantique des termes quantitatifs! Occam s\u2019y emploie à montrer que les dimensions quantitatives du corps du Christ \u2014 sa hauteur, sa superficie, son volume .\u2014 ne sont pas des réalités distinctes de ce corps lui-même et de ses accidents qualitatifs.Pour ce faire, il scrute en détail, à l\u2019aide de sa théorie sémantique à caractère nominaliste, les modes de signification des termes qui décrivent les dimensions quantitatives, comme «ligne», «surface», «volume», etc.° 4.L'édition critique des œuvres philosophiques et théologiques de Guillaume d\u2019Occam est maintenant presque complétée.Elle comprendra au total dix-sept volumes de taille considérable.Cf.Venerabi- lis Inceptoris Guillelmi de Ockham Opera Philosophica et Theologica, The Franciscan Institute, St-Bonaventure, N.Y., 1967-.La source la plus importante pour la théorie logico-sémantique d\u2019Occam est sa Summa logicae qui totalise environ neuf cents pages dans l\u2019édition moderne (réalisée par P.Bœhner, G.Gâl et S.F.Brown, Opera Philoso- phica, vol.|, 1974).Les deux premières parties de l\u2019ouvrage sont maintenant traduites en Anglais: Ockam\u2019s Theory of Terms.Part | of the Summa Logicae, trad.et introd.par Michael J.Loux, Notre-Dame, Ind., University of Notre Dame Press, 1974; et Ockham\u2019s Theory of Propositions.Part Il of the Summa Logicae, trad.par Alfred J.Freddoso et Henry Schuurman, introd.par A.J.Freddoso, Notre-Dame, Ind., University of Notre Dame Press, 1980.5.Les deux traités d\u2019Occam sur l\u2019Eucharistie ont été publiés ensemble avec une version anglaise (d\u2019ailleurs sujette à caution) par B.T.Birch sous le titre The De Sacramento Altaris of William of Ockham Le célèbre Jean Buridan (c.1295-1367) fut un autre des maîtres à penser de cette philosophie analytique de la fin du Moyen Âge.Voici un exemple d\u2019une énigme logique parmi toutes celles qu\u2019il discute dans son traité des Sophismata et qui ressemblent fort à ces paradoxes de la réflexivité qui n\u2019ont cessé, depuis celui de Russell au début du siècle, de préoccuper les philosophes analytiques d\u2019aujourd\u2019hui®.Supposons, dit Buridan\u2019, qu\u2019on soumette à votre jugement une seule et unique proposition, la suivante: «il y a présentement quelqu\u2019un qui doute d\u2019une proposition».Qu'en direz- vous?Vous ne pouvez pas dire que vous savez qu\u2019elle est fausse, puisque vous ne pouvez certainement pas être assuré qu\u2019au moment présent personne au monde ne doute de quelque proposition que ce soit.Mais vous ne pouvez pas non plus prétendre savoir que cette proposition est vraie.La seule façon pour vous de le savoir vraiment, affirme Buridan, serait de constater que vous êtes vous-même en train de douter d\u2019une proposition.Or il n\u2019y a qu\u2019une seule proposition qui vous soit présentement soumise: vous ne pouvez pas à la fois en douter et (lowa, Lutheran Literary Board, 1930).Ils feront par ailleurs l\u2019objet du dixième et dernier volume de la série Opera Theologica dans l'édition critique de l\u2019Institut Franciscain de l\u2019Université St-Bonaventure.6.Sur le problème contemporain des paradoxes de la réflexivité, voir par exemple Irwing M.Copi, The Theory of Logical Types, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1971, chap.|: «The Paradoxes».7.Cf.G.E.Hughes, John Buridan on Self-Reference, (trad.angl.du chap.8 des Sophismata), Cambridge, Cambridge University Press, 1982, p.68-72.J'ai ici quelque peu simplifié la présentation du paradoxe en m'en tenant à ce qui me semble essentiel.Les Sophismata de Buridan ont déjà fait l\u2019objet d\u2019une édition critique (Johannes Burida- nus: Sophismata, éd.par T.K.Scott, Stuttgart, Fromann-Holzboog, 1977) et d\u2019une autre traduction anglaise, complète celle-là (John Buri- dan: Sophisms on Meaning and Truth, trad.et introd.par T.K.Scott, New Yort, Appleton-Century-Crofts, 1966).105 savoir qu\u2019elle est vraie.I! ne vous resterait donc plus, semble-t-il, qu\u2019à reconnaître humblement que vous doutez de la proposition en question.Mais cette voie non plus n\u2019est pas possible, puisqu\u2019alors vous sauriez que vous en doutez et donc vous sauriez a fortiori que quel- qu'un doute d\u2019une proposition; vous sauriez par conséquent que la proposition sous considération est vraie! C\u2019est là un paradoxe fort sophistiqué et très difficile même pour les post-russelliens; en plus des notions sémantiques de «vérité» et de «fausseté», sa formulation fait intervenir les notions épistémiques «douter» et «savoir».Buridan et plusieurs autres philosophes de son époque discutaient abondamment, avec une grande précision et beaucoup de perspicacité, quantité d\u2019énigmes logico-sémantiques au moins aussi subtiles que celle-là.En 1473, Louis XI interdit l\u2019enseignement des doctrines de ceux qu\u2019il appelle les «nouveaux docteurs»: Occam, Grégoire de Rimini, Buridan, Pierre d\u2019Ailly, Marsile d\u2019Enghien, Adam Dorp, Albert de Saxe «et autres nominalistes».Un groupe de professeurs de l'Université de Paris lui écrivent alors pour lui demander de reconsidérer sa décision.Les auteurs expliquent dans leur lettre ce que c\u2019est pour eux qu\u2019un nominaliste.On verra dans l'extrait suivant que c\u2019est ce que nous, nous considérons comme un philosophe analytique: On appelle aussi nominalistes, écrivent-ils, ceux qui consacrent efforts et études à la connaissance de toutes les propriétés des termes dont dépendent la vérité et la fausseté du discours [.].Instruits dans ces matières, ils reconnaissent ce qui est bon et ce qui est mauvais dans n'importe quel argument.Les réalistes, de leur côté, négligent et méprisent tout cela en disant: «Nous, nous nous occupons des choses, nous ne nous soucions pas des termes».C'est contre eux que Maitre Jean Gerson écrit: «À force d\u2019aller aux choses en négligeant les termes, vous finissez par sombrer dans l\u2019ignorance de la 106 chose même», [.] et il ajoute que lesdits réalistes s\u2019égarent dans d\u2019inextricables difficultés lorsqu'ils cherchent des problèmes là où il n\u2019y en a pas, sinon d'ordre purement logiques.Jusqu'à une période relativement récente, les historiens de la pensée médiévale, attirés surtout par la théologie, n'avaient pas cherché vraiment à mettre en valeur cette approche logico-sémantique qui prévalait à la fin du Moyen Âge et dont ils saisissaient mal l\u2019intérêt.Maurice De Wulf, au début du siècle, exprimait déjà dans son Histoire de la philosophie médiévale l'attitude classique de nombreux médiévistes: Le terminisme nominaliste, affirmait-il, après avoir dépossédé la métaphysique pare la logique de ses dépouilles [.].L'application des méthodes sophistiques nouvelles, l\u2019amour des subtilités, la recherche du bizarre, l\u2019étude des plus étranges possibilités ouvrent la porte à toutes sortes d\u2019abus®°.Tout se passe comme si, pour apprécier aujour- d\u2019hui l\u2019intérêt théorique de cet important épisode de l\u2019histoire de la philosophie, il fallait d\u2019abord être soi- même quelque peu familier de la logique et de la sémantique contemporaines, ainsi que de leurs fécondes utilisations dans la philosophie analytique actuelle.Et c\u2019est, de fait, par le biais de l\u2019histoire de la logique au sens strict qu\u2019on y a d\u2019abord accédé à partir des années trente, sous l\u2019impulsion de gens comme Jan Lukasie- wicz, le grand logicien polonais, dont l\u2019influent article «Contribution à l\u2019histoire de la logique des propositions» a été principalement diffusé dans sa version alle- 8.Cf.Lynn Thorndike, University Records and Life in the Middle Ages, New York, Columbia University Press, 1949 (1° éd.: 1944), p.355-6 (ma traduction).9.Maurice De Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, 5° éd.revue, Paris/Louvain, Alcan, 1925, T.Il, p.158.107 mande de 1935 par la revue même du Cercle de Vienne, Erkenntnis'°.«Presque toutes les recherches les plus récentes en histoire de la logique, écrit le Père Bochenski en 1956 dans sa magistrale histoire de la logique, ont été menées par des logiciens mathématiciens ou par des gens formés à la logique \u2018\".» Depuis les années soixante, la perspective s\u2019est élargie et s\u2019est approfondie à la fois.De nombreux travaux très fouillés et néanmoins très englobants, ont commencé à révéler dans ce corpus terministe des richesses philosophiques insoupçonnées qui dépassent considérablement les seules frontières de la logique étroitement congue comme la théorie des inférences valides.Je pense, pour ne mentionner que quelques noms, aux recherches de Lambertus Marie De Rijk et de Gabriel Nuchelmans en Hollande, de Norman Kretz- mann, John Murdoch, Paul Vincent Spade aux Etats- Unis, de Jan Pinborg au Danemark, Desmond Paul Henry en Angleterre, Alfonso Maieru en Italie, Hubert Hubien en Belgique et, au Canada même, à celles d\u2019un John Trentman à l\u2019Université McGill ou d\u2019une Jennifer Ashworth à Waterloo \u2018*.10.Cf.Jan Lukasiewicz, «Zur Geschichte der Aussagenlogik», Erkenntnis, 5 (1935), p.111-31; trad.franç.in Jean Largeault, Logique mathématique.Textes, Paris, Armand Colin, 1972, p.9-25.11.Innocentius Maria Bochenski, Formale Logik, Fribourg/Munich, Verlag Karl Alber, 1956; le texte cité est traduit par moi à partir de la version anglaise, À History of Formal Logic, trad.par |.Thomas, Notre Dame, Ind., Notre Dame University Press, 1961, p.10; le souligné est de l\u2019auteur.12.Pour une excellente bibliographie de ces travaux jusqu'en 1976, cf.E.J.Ashworth, The Tradition of Medieval Logic and Speculative Grammar, Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1978.Voir aussi: Paul Vincent Spade, «Recent Research on Medieval Logic», Synthese, 40 (1979), p.3-18.108 La synthèse, au moins provisoire, de tout ce labeur des vingt dernières années environ nous est fournie de manière condensée dans un important ouvrage collectif paru en 1982: The Cambridge History of Later Medieval Philosophy\".Ce livre de plus de mille pages compte quarante-six chapitres thématiques rédigés par quarante et un auteurs différents (dont presque tous ceux que j'ai nommés plus haut).Le point de vue en est très nettement affirmé par Norman Kretzmann dans l\u2019introduction: En combinant les exigences les plus élevées dans le domaine des études médiévales avec le respect des intuitions et des intérêts des philosophes contemporains, particulièrement ceux qui travaillent dans la tradition analytique, nous espérons avoir présenté la philosophie médiévale d\u2019une manière qui aidera à mettre fin à la période où elle fut étudiée dans un ghetto philosophique, alors que plusieurs des principaux spécialistes du domaine manquaient de familiarité avec les développements philosophiques du vingtième siècle ou de sympathie à leur endroit, et que, d\u2019autre part, la plus grande partie du travail contemporain en philosophie s\u2019effectuait dans une ignorance totale des résultats atteints par les médiévaux sur les mêmes sujets.C\u2019est un de nos buts que d'aider à mettre l\u2019activité de la philosophie contemporaine en continuité intellectuelle avec la philosophie médiévale au même degré où elle l\u2019est déjà par rapport à la philosophie de l\u2019Antiquité*\u201c.Il est révélateur de noter que pas moins de dix-sept des quarante-six chapitres de cette nouvelle histoire de 13.The Cambridge History of Later Medieval Philosophy.From the rediscovery of Aristotle to the aisintegration of scholasticism, 1100- 1600, sous la direction de Norman Kretzmann, Anthony Kenny et Jan Pinborg, Cambridge, Cambridge University Press, 1982.J'ai fait parai- tre un compte rendu de cet ouvrage dans The Philosophical Review, 93 (1984), p.155-7.14.Norman Kretzmann, «Introduction».op.cit., p.15 (ma traduction; le souligné est aussi de moi).109 la philosophie médiévale sont directement consacrés à la logique ou à la philosophie du langage! Kretzmann, au demeurant, met très exactement le doigt sur la tâche qui incombe maintenant à ceux qui étudient cette philosophie analytique de la fin du Moyen Âge, celle d\u2019en faire apparaître de façon détaillée la pertinence pour les débats qui sont en cours dans la philosophie analytique d\u2019aujourd\u2019hui.Je donnerai, pour finir, deux exemples suggestifs à cet égard.Le premier concerne l\u2019ontologie, très abondamment discutée ces dernières années par des philosophes comme Quine, Goodman, Sellars, Kripke et de multiples autres.Dans un collectif tout récent intitulé Recent Work in Philosophy (1983), le chapitre sur l\u2019ontologie («Recent Work in Ontology»), justement dû à la plume de Michael Loux, le traducteur anglais de la première partie de la Summa logicae de Guillaume d\u2019Occam, repère pour la philosophie analytique des vingt- cinq dernières années (depuis 1959, dit Loux) deux problèmes d\u2019ontologie qui ont occupé l\u2019avant-scène \u201c.Le premier, croyez-le ou non, c\u2019est encore le bon vieux problème des universaux, celui-là même qui est au cœur de la pensée nominaliste des quatorzième et quinzième siècles.Quant au second, Loux l\u2019introduit par un titre qui évoque tout autant les discussions médiévales: «Particulars, Substances, and Individuation».I! est clair que sur ces deux points les Occam, Buridan, d\u2019Ailly et compagnie ont des choses précises et fécondes a nous dire.Deuxième exemple: la théologie rationnelle revient à l\u2019ordre du jour dans la philosophie analytique 15.Michael J.Loux, «Recent Work in Ontology», in Recent Work in Philosophy, sous la direction de Kenneth G.Lucey et Tibor R.Machan, Totowa, N.J., Rowman and Littlefield, 1983, p.3-38.110 récente.Elle y est parfois poursuivie dans une perspective tout à fait critique à l\u2019endroit de la pensée religieuse, mais de toute évidence le dialogue s'impose avec les prédécesseurs médiévaux.Alfred Freddoso, qui est, quant à lui, l\u2019un des deux traducteurs anglais de la deuxième partie de cette même Summa logicae de Guillaume d\u2019Occam, a dirigé l\u2019année dernière la publication d\u2019un recueil intitulé The Existence and Nature of God: un nombre croissant de philosophes anglo- américains, écrit-il dans son introduction, dont plusieurs sont trés réputés, considérent aujourd\u2019hui les discussions classiques sur l\u2019existence et la nature de Dieu comme des sources fécondes pour la réflexion critique en matière de philosophie de la religion\u2018.On pense à Peter Geach, Anthony Kenny, Alvin Plantinga et bien d\u2019autres.Inutile de dire que là aussi certaines analyses logico-sémantiques des philosophes médiévaux se révéleront directement pertinentes.Pour la plus grande part évidemment, cette excitante réactualisation de la philosophie analytique médiévale se passe aujourd\u2019hui en anglais et la littérature francophone dans ce domaine extraordinaire où il reste tant de trésors à découvrir demeure encore bien mince\u2018.Peut-être serions-nous au Québec en bonne position géographique et culturelle pour assumer là un certain leadership.16.Alfred J.Freddoso, «Introduction», in The Existence and Nature of God, sous la direction de A.J.Freddoso, Notre Dame, In., Notre Dame University Press, 1983, p.1-2 (ma traduction).17.Je dis que la production francophone dans le domaine est mince, mais elle n\u2019est pas inexistante.Signalons à titre d'exemples récents le recueil bilingue Archéologie du signe, sous la direction de Lucie Brin- d\u2019Amour et Eugene Vance, Toronto, Institut Pontifical d'Etudes Médiévales, 1983; ainsi qu\u2019un numéro spécial de la revue Histoire.Epistémologie.Langage intitulé Sémantiques médiévales, réalisé sous la direction d\u2019Alain de Libera (t.3, fasc.1, 1981).111 ra .5 fy IR g A pe Re pe is D D ee HA aye PII Sao e po BR Pai e a a, Te CE para PR PPS ce Pree 2, XCAR b eu ie ay Le a Ce PRE pa i a [Ep pe i SRI SL i CS He = rs Facies 2 see > = Te re Rey perry Poe es =D os és hi RRR A ARC = res PRET py xy 2 Ley Eee = TA re Es ne eee a Barred piety pets ce pète ENE a Stirs ryt, Ei ree = = rés RES SET ne 0 pee Fr = Riss: Lecture/écriture au féminin Lysanne Langevin Professeure au département de français du Cégep Édouard-Montpetit a pi Aborder la problématique du cours lecture/écriture au féminin, c\u2019est aborder une problématique politique.L\u2019élucidation de cette problématique nécessite dans un premier temps une mise au point a propos de la définition de la littérature au féminin et de la délimitation du corpus, à savoir quels textes étudier dans le cadre du cours ainsi intitulé.J\u2019ai choisi d\u2019illustrer certains des principes ainsi énoncés par quelques tentatives d\u2019intégration de la problématique lecture/écriture au féminin dans les cours de français.L'intégration de cette problématique aux cours de base m\u2019apparaît nécessaire voire essentielle.Elle peut cependant rencontrer quelques obstacles.à nous de les contourner.1.Cet article reprend une conférence présentée lors du colloque des professeurs de français Le nouveau programme: pré-texte ou changement les 22, 23 et 24 mai 1985, à propos du cours complémentaire 601-945-85 de la séquence Langue et Discours littéraires mise en application dès septembre 1985.114 1.MISE AU POINT: problème de définition \u2026 Mais d\u2019abord qu\u2019est-ce que l\u2019étude de la littérature au féminin?C\u2019est l\u2019étude d\u2019œuvres de femmes selon une certaine perspective.C\u2019est une lecture active et critique qui cherche à analyser le rapport des femmes à l\u2019écriture: les conditions sociales et historiques dans lesquelles s\u2019inscrit cette écriture, le rapport entre cette écriture et l\u2019évolution des femmes.Cette perspective a bénéficié, aux dires de Suzanne Lamy, de la plupart des grands courants de la pensée du XX° siècle: qu\u2019on pense à la psychanalyse, au marxisme, à l\u2019existentialisme, au structuralisme auxquels on pourrait ajouter la critique sociologique et le surréalisme.Malgré ses sources théoriques, elle peut éventuellement mener à la production de textes.La pluridisciplinarité semble être un préalable aux objectifs du cours Langue, lecture et écriture au féminin (601-945-85)°.On constate que ceux-ci nécessitent selon qu\u2019on privilégie un aspect ou un autre, des approches linguistique, politique, sociologique, thématique, formaliste ou alors incitative en ce qui concerne la «production de textes de fiction et analyses critiques».Malgré le fait, qu\u2019encore aujourd'hui, l\u2019écriture des femmes soit évacuée ou à peine traitée dans les Antho- 2.Ces objectifs peuvent se lire comme suit: Analyser le rôle actif de la langue dans le maintien de l\u2019idéologie sexiste.Mettre en relation des textes d\u2019aujourd\u2019hui et d\u2019hier avec leur contexte socio-culturel respectif.identifier les images de la femme véhiculées par la littérature.Reconnaître la multiplicité et la spécificité des écritures et des autres productions culturelles au féminin.Produire des textes de fiction et des analyses critiques.115 logies, Histoires de la littérature québécoise ou dans les Dictionnaires des œuvres et écrivains québécois, nous sommes davantage confrontées à un problème de priorités qu\u2019à un problème de corpus.Ceci démontre bien que les temps changent: il y a vingt ans on aurait ignoré l'existence d\u2019un tel corpus et à plus forte raison la pertinence d\u2019une problématique en découlant.Le problème réside donc dans les priorités: alors que tout est à faire, que faire?Quelle stratégie adopter lorsqu\u2019on aborde la littérature au féminin?ll m\u2019'apparaît stratégique d\u2019éviter une définition définitive de l\u2019écriture au féminin.Plutôt que de reprendre des définitions de contenu fournies tour à tour par Hélène Cixous («Le sexe ou la tête», Cahiers du Grif, juin 1976, n° 12), Béatrice Didier (L\u2019écriture femme, Paris, PUF, 1981), Irma Garcia (Promenade femmilière, Recherches sur l\u2019écriture, Paris, Éd.des femmes, 1981) et plus près de nous Suzanne Lamy (Quand je lis, je m\u2019invente, Montréal, Hexagone, 1984), je citerai Martine Léonard dans son article intitulé «Nathalie Sarraute: un itinéraire féminin au sein du Nouveau Roman?» paru dans Féminité, Subversion, Écriture aux éditions du Remue-Ménage en 1983: L'intérêt que je vois à la problématique féminine, c\u2019est qu\u2019elle se présente moins comme une «théorie» que comme un questionnement global sur «qu\u2019est-ce que le féminin?» [.]; en somme, il n\u2019y aurait pas de postulat de départ et la réponse à la question dépendrait tout autant de ma lecture que d\u2019une image préexistante de l\u2019écriture féminine.Ceci ne veut pas dire qu\u2019il n\u2019existe point de constantes, de caractéristiques de l\u2019écriture au féminin sans doute redevables àla spécificité biologique et à la situation qu\u2019occupent historiquement les femmes dans la société.Mais je crois qu\u2019une définition serait pour le 116 moment prématurée et pourrait, à tout le moins constituer un champ d'exploration privilégié dans le cadre du cours qui nous préoccupe.Une définition de l\u2019écriture au féminin comporte pour le moment plus d\u2019inconvénients que d'avantages: \u2014 L\u2019inexactitude: L\u2019état des recherches en sciences humaines n\u2019est pas assez avancé, il me semble, pour parvenir à identifier ce qui serait l\u2019essence du féminin.Le corps social dans lequel ce féminin baigne empêche la clarification de ce côté.D'autre part, Andrée Yannacopoulo dans un article intitulé «Des féminismes» paru dans la revue Spirale de mai 85 identifie à propos des courants féministes la «tentative d\u2019eth- nocentrisme»; présenter l\u2019écriture au féminin sans tenir compte des contextes socio-culturels autres que occidentaux risquerait par une fausse unanimité de trahir la diversité des voix asiatiques, africaines, voire amérindiennes.\u2014 Le cliché: || est un fait que l\u2019écriture au féminin est souvent associée aux domaines intimes, aux dimensions physiques ou physiologiques, ou à la charge émotionnelle de l\u2019écriture.Jusqu\u2019à quel point cette identification de l\u2019écriture au féminin à la nature et au biologique ne reflète-t-elle, ne reproduit-elle, ne renforce-t-elle pas la «ghettoïsation» des femmes déterminée par une société phallocrate?|| est essentiel que ces lieux soient nommés, qu\u2019ils participent du réel et que l\u2019écriture réhabilite en somme les lieux et tâches dévolus aux femmes jusqu\u2019à présent si totalement méprisés.Néanmoins cet espace scriptural qui est lié à un espace social ne saurait être confondu avec un espace transcendental.\u2014 La marginalisation: L\u2019étiquettage «rassurant» de l\u2019écriture au féminin permettrait de reprendre et cette fois de façon plus articulée la marginalisation, le cloi- 117 sonnement des femmes tel qu\u2019il est opéré dans certains secteurs de la réalité.|| m\u2019apparaît donc essentiel de conserver le caractère d\u2019interrogation des conditions matérielles et imaginaires de la création et d'alimenter |a recherche épistémologique et ontologique, bref les objectifs poursuivis par l\u2019écriture au féminin, pour en maintenir l\u2019actualité et l\u2019urgence et ainsi éviter un autre danger: \u2014 Le ressac: À ce propos je ferai un parallèle entre la littérature au féminin et la littérature québécoise\u201c.L\u2019étude du corpus québécois dans les institutions est un phénomène encore récent: dans les Cégep elle date du début des années 70.Aujourd\u2019hui des étudiantes et des étudiants et même certains professeurs mettent en doute la pertinence d\u2019aborder ce corpus sous prétexte que ça ne fait pas assez international, sous-entendu américain, ou que c\u2019est plus «moderne» d\u2019étudier la littérature allemande.Pourtant cette saturation à l\u2019égard de ce qu\u2019on qualifie de «macramé» de la part de certains de nos intellectuels risque de priver la clientèle étudiante d\u2019un savoir essentiel à l\u2019élaboration d\u2019une identité et d\u2019une autonomie de l\u2019individu à l\u2019intérieur de son contexte socio-historique.Le risque de la problématique de l\u2019écriture/lecture au féminin est le même: cette «terra incognita», ce «continent noir» qui maintenant, à la suite des mouvements féministes, semble initier un processus de décolonisation, risque de voir sa majorité encore maintenue dans la minorisation, c\u2019est-à-dire au bas de l\u2019échelle sociale comme littéraire.Déjà des discours masculinistes atté- 3.Marguerite Duras et Xaviére Gauthier (Les Parleuses, Paris, Ed.de Minuit, 1974) établissaient un parallèle entre cette écriture et la situation du prolétariat: en contrepartie elles parlaient de la classe phallique. nuent les revendications des critiques féministes en affirmant que l\u2019aliénation et l\u2019oppression des femmes n\u2019est que le reflet complémentaire d\u2019une aliénation et oppression identique mais masculine.Il s\u2019agit donc d\u2019éviter une polarisation nuisible aux femmes.On le sait: les professeures au niveau collégial, c\u2019est-à-dire la clientèle la plus susceptible, intéressée ou motivée à donner ce cours ne constitue que le tiers des effectifs professoraux\u2026 C\u2019est ici que le pouvoir culturel se rattache de façon évidente au pouvoir économique et politique: mais ça c\u2019est une autre histoire!.Donc poser la question de l\u2019écriture/lecture au féminin est non seulement une question politique, mais le fait d\u2019aborder cette problématique relève d\u2019une démarche féministe puisqu\u2019elle revendique la visibilité des femmes, la reconnaissance et la valorisation de leurs productions et qu\u2019elle aspire à rendre à l'humain sa part de féminité.Cette démarche dont les principes fondamentaux sont politiques risque comme la question nationale d\u2019être évacuée avant même d\u2019avoir été explorée systématiquement.Outre la motivation politique qui anime l\u2019étude de la littérature au féminin existe la motivation stylistique: on ne peut parler actuellement de l\u2019écriture «moderne» sans aborder l'écriture des femmes.Les écrivaines participent d\u2019un courant littéraire présentement à la mode mais, chacune le sait, les normes et modes esthétiques fluctuent et quelques fois s'opposent.C\u2019est un peu dans ce sens que je crains le ressac: que d\u2019une part, l\u2019écriture au féminin soit identifiée à une période, qui éventuellement sera révolue; et que d\u2019autre part, on assiste à un phénomène de saturation qui se manifeste par une volonté d'oublier, de refouler ces constats et dénonciations de l\u2019aliénation et de l'exploitation des 119 PARITY 4 3 PO CHE os femmes: la mauvaise conscience est difficile à maintenir.ll est donc nécessaire de conserver une perspective féministe consciente du danger que comporte toute revendication sociale et politique et plus précisément dans ce cas-ci, culturelle.|! faut à tout prix éviter que le processus d'identification ne mène à une marginalisation qui permettrait éventuellement l\u2019évacuation de la problématique lecture/écriture au féminin.Même s\u2019il me semble que le problème essentiel soulevé par le cours de «littérature au féminin», se situe davantage au niveau des priorités; il est nécessaire de préciser son champ d\u2019action.Problème de corpus Quels textes étudier?Plutôt que d\u2019étudier le «thème» de la femme dans certains textes quoique ces études puissent appuyer ou illustrer certaines œuvres, il s\u2019agirait d\u2019étudier des textes d\u2019auteures: je citerai de nouveau Martine Léonard qui inclut dans la littérature au féminin deux types de textes.D'abord des «textes contemporains qui explicitent leur visée féministe (et) qui revendiquent leur spécificité comme textes au féminin».Cette écriture au féminin se manifeste notamment chez des auteures comme Marguerite Duras, Luce Irigaray, Héléne Cixous, Chan- tal Chawaf, Nicole Brossard, France Théorét, Madeleine Gagnon et Emma Santos.La liste pourrait se prolonger mais je poursuivrai l\u2019article de Madame Léonard qui distingue ensuite un second type de textes: des «textes anciens, qu\u2019il s\u2019agit de redécouvrir, car, plus ou moins explicitement féministes (et qui permettraient) de constituer une histoire de l'émergence au féminin»: parmi ces textes ensevelis on répertorierait ceux de Mme de la Fayette, Mme de Staël, George Sand, Colette, Laure Conan, Claire Martin, les sœurs Brontë, 120 Jane Austen etc.La perspective diachronique qu\u2019inaugurent ces textes de femmes pourrait cependant étre prolongée par des textes contemporains qui, pour diverses raisons et suivant certaines circonstances n'ont pas nommé leur appartenance à la «race» féminine; pensons à Anne Hébert, Gabrielle Roy, Claire Martin, Patricia Highsmith, Marguerite Yourcenar, Christiane Rochefort, etc.Ces textes multiples et disparates enrichiraient le matrimoine tout en permettant d\u2019en préciser les fondements.Il convient d\u2019aborder l\u2019écriture féminine dont témoignent les seconds textes autant que l\u2019écriture au féminin qui recèle une dimension davantage politique et critique.D\u2019autre part, il ne s'agit pas de décerner aux œuvres des «certificats de féminisme» ou de faire du féminisme un sur-moi.|| faut éviter le didactisme, éviter un «réalisme féministe», tout en n\u2019évacuant pas l\u2019écriture militante souvent chronologiquement antérieure ou à tout le moins nourricière de la création et de la fiction.Les cours de littérature au féminin pourraient donc aborder à la fois une écriture militante ou féministe, une écriture féminine et une écriture au féminin.|| faut diffuser tous ces textes, les vulgariser sans les rendre vulgaires.Si certains d\u2019entre eux semblent hermétiques, c\u2019est qu\u2019ils tentent de parler de l\u2019interdit, de l\u2019inconcevable.Leurs difficultés reflètent les difficultés d\u2019écriture des femmes: parmi les plus importantes, Béatrice Didier distingue les difficultés biologique (entre les grossesses), physique (impossibilité d\u2019avoir une chambre à soi), psychique (difficulté à s'établir un no man\u2019s land, un silence), historique (refus de transmission des textes ou alors cloisonnement dans une espèce de para-littérature) auxquelles j\u2019ajouterais la difficulté linguistique (du fait de la nécessité de dénoncer la fonction de désignation de la langue).121 EL > Cenlepiien Lime a fie Par conséquent, une stratégie défensive tout en étant offensive voire expansionniste s\u2019avère souhaitable.|! est nécessaire d\u2019institutionnaliser, c\u2019est-à-dire de faire pénétrer dans les institutions cette problématique de la lecture/écriture au féminin.Du fait de la brèche qu\u2019a opérée la modernité pour laisser une place la littérature au féminin on peut espérer que l\u2019inscription de cours de français au niveau collégial permette un rayonnement de la problématique dans les autres cours de français.2.LA PRATIQUE Même si elles précèdent la mise en séquence du cours lecture/écriture au féminin, mes tentatives d\u2019intégration de cette problématique relèvent fort probablement de la même démarche.Cette pratique s\u2019échelonne sur plusieurs années et s\u2019est manifestée sous diverses formes: d\u2019abord au niveau d\u2019un cours de roman québécois, puis dans le cadre d\u2019un cours de linguistique de base.J\u2019identifierai enfin un troisième niveau qui relève davantage de l\u2019implication dans le milieu et qui a pu se concrétiser à l\u2019intérieur d\u2019organismes culturel et syndical.Compte-tenu du cadre et de la clientèle du cours de roman québécois, la problématique lecture/écriture au féminin s\u2019est introduite graduellement.Une approche sociologique et historique a d\u2019abord permis à l\u2019ensemble de la classe d\u2019amorcer l\u2019étude des personnages féminins du roman La Scouine d\u2019Albert Laberge.L\u2019approche thématique prolongeait par la suite cette recherche et permettait d\u2019aborder le personnage central, en l'occurence Florentine Lacasse dans l\u2019œuvre Bonheur d'occasion de l\u2019écrivaine Gabrielle Roy.Une approche davantage formelle servait d\u2019introduction à l\u2019écriture au 122 féminin.Le texte à l\u2019étude à cette époque était celui de Nicole Brossard intitulé L\u2019Amer.Quelques textes poétiques et critiques de l\u2019auteure furent auparavant étudiés qui permirent de situer cette œuvre qui «choqua» davantage les étudiantes et étudiants que ne l\u2019avaient fait les personnage caricaturaux et stéréotypés de Laberge ou conventionnels et «normaux» de Roy.Le texte de Nicole Brossard déconcertait: il provoqua des réactions aussi variées que l\u2019incompréhension, l\u2019inconfort, l\u2019indifférence parfois même l\u2019agressivité.Du fait qu\u2019il s'agissait d\u2019une auteure québécoise et contemporaine, il fut possible de I'inviter.Cette rencontre permit d\u2019«incarner» et de clarifier le débat et la démarche qui apparaissaient a certains un peu trop abstraits.Dans le cadre d\u2019un cours de sociolinguistique i.e.à partir d\u2019une approche sociologique du langage qui consiste à identifier les interactions entre le fonctionnement de la langue et celui de la société, il est possible de vérifier comment la langue reflète la réalité et reproduit les inégalités qui s\u2019y trouvent.La problématique «Femme et Langage» s'intègre particulièrement bien à cette approche et peut être abordée sous divers aspects dont voici quelques exemples: au niveau lexicologique on peut chercher à établir un répertoire du vocabulaire de la langue courante utilisée pour nommer le corps féminin, ses manifestations biologiques (menstruations, accouchement) ou le domaine de la sexualité\u201c.L'étude du comportement linguistique à savoir les lieux et la fréquence d\u2019usage de la parole par les femmes ou alors les modalités de l\u2019usage féminin permet d\u2019identifier certaines constantes telle l\u2019utilisation du condition- 4.Les texte de Marina Yaguello, Les Mots et les Femmes (Paris, Payot 1978), et de Pierre Guiraud, Sémiologie de la sexualité (Paris, Payot, 1978), constituent des «classiques» en ce domaine.123 nel plutôt que de l\u2019impératif®.Enfin l\u2019étude du niveau grammatical et morphologique amène la question de la place du féminin dans la langue: à ce propos le dossier de la «Féminisation des titres» dont s\u2019occupe l\u2019Office de la langue française, s'avère des plus actuels.Une troisième façon d\u2019intégrer la problématique du féminin dans l\u2019enseignement collégial se situe au niveau de l'implication dans le milieu.Cette démarche quoique exigeante s'avère gratifiante.Toutefois pour être fructueuse elle nécessite un cadre très précis, très délimité.Ainsi le GREL (groupe de recherche en littérature au département de français du CEGEP Édouard- Montpetit) décida d\u2019organiser un mois de l\u2019écriture des femmes du 8 au 29 mars 1984.Dans le cadre de cette activité figurait une exposition de livres de femmes à la bibliothèque; des visionnements des vidéos sur des auteures, une conférencière avait été invitée, ainsi que des auteures venues lire leurs textes de prose et de poésie, enfin quelques étudiantes supervisées par une pro- fesseure de théâtre s'étaient chargées d'organiser une lecture de textes de femmes.Parmi les comités syndicaux figure celui de la Condition féminine.|| m\u2019apparaît qu\u2019une telle structure pourrait alimenter le débat sur une pédagogie au féminin ou prendre en considération l\u2019apport du féminin en ce qui concerne le renouvellement de l\u2019enseignement 5.Les études américaines qui se consacrent à cet aspect du fonctionnement de la langue sont nombreuses, parmi les textes les plus intéressants figurent: Ma/e/Female Language de Mary Ritchie Key (Methuen, N.J., Scare crow Press, 1975), Language and Woman's Place de Robin Lakoff (New York, Harper and Row, 1975); Man made Language de Dale Spender (Boston, Ma, Routledge and Kegan, 1980); Language and Sex, éd.par Barrie Thorne et Nancy Henley (Rowley, Ma, Newbury House, 1975). au niveau collégial.Plusieurs parutions récentes® permettent d\u2019ailleurs d\u2019envisager une structure d\u2019ensemble (sorte de «Women's Studies») où seraient regroupés ces cours soucieux d'aborder les divers champs du savoir selon une perspective féminine et féministe.Cette implication syndicale au niveau de l\u2019ensemble des départements, rend particulièrement concrète la nécessité d\u2019intégrer dans l'institution collégiale un enseignement qui témoigne du féminin et qui s\u2019adresse de façon spécifique à la clientèle cégépienne féminine qui constitue, ne l\u2019oublions pas, la moitié des étudiants de niveau collégial.3.LA JUSTIFICATION L\u2019institutionnalisation, c\u2019est-à-dire l\u2019intégration de la problématique lecture/écriture au féminin dans les cours communs de français, n\u2019équivaut pas à une récupération.Qu'on pense au GIERF (groupe interdisciplinaire pour l\u2019enseignement et la recherche sur les femmes) à l'UQAM depuis février 1976, et à l\u2019Institut Simone de Beauvoir de l\u2019Université Concordia (1978) qui ont su établir des réseaux, des banques d\u2019informations et animer le milieu universitaire et de la recherche en études féminines.L'institutionnalisation permet de parer à l\u2019autocensure.La lecture/écriture au féminin implique à divers degrés la dénonciation du discours masculin présenté fallacieusement comme universel.Cette critique 6.Pour ne mentionner que quelques ouvrages québécois: L'Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, collectif Clio, (Montréal, Ed.Quinze, 1982); Elles cinéastes, 1895-1981 de Thérèse Lamar- tine, (Montréal, Remue-ménage, 1985); Du Travail et de I\u2019Amour de L.Vandelac, D.Bélisle, A.Gauthier, Y.Pinard, Montréal, A.Saint-Martin, 1985).125 est difficile à effectuer et dure à entendre et plusieurs d\u2019entre nous sont facilement convaincues qu\u2019«il ne faut pas réveiller le chat qui dort» et qu\u2019il est nécessaire de sacrifier nos besoins spécifiques aux intérêts de la collectivité.L\u2019institutionnalisation du fait de son caractère «officiel», permet d'éviter cette schizophrénie qui consiste à s\u2019oublier pour une société dont la devise est «Je me souviens».La lecture/écriture au féminin revendique la place des femmes dans cette collectivité: les intérêts des femmes ne sont pas opposés ou contradictoires à ceux de la société.Les femmes participent de cette collectivité et doivent s\u2019en souvenir.Elles doivent revendiquer la réalité passée et présente pour participer à l\u2019élaboration du futur.L\u2019institutionnalisation permet de réduire, dans une certaine mesure, l\u2019absence des femmes dans les domaines du savoir: elle manifeste un souci minimal d\u2019équité.Elle rend les femmes plus visibles: les écrivai- nes comme les lectrices.Elle donne une place à la réalité imaginaire des femmes.Elle fournit des lectrices et des lecteurs aux publications féminines et permet ainsi une diffusion des textes comme des idées.La problématique lecture/écriture au féminin permet une nouvelle lecture, renouvelle le cadre et l\u2019approche théorique des textes littéraires.Lorsque Anne Lemonde dans son essai Les femmes et le roman policier\u201d (Montréal, Québec-Amérique, 1984) souligne avec raison l\u2019absence de femmes-héros dans le roman policier, ce constat se prolonge dans l\u2019œil de la lectrice, dans la main de l\u2019écrivaine, et pourquoi pas! de l\u2019écrivain.L\u2019institutionnalisation permet donc de renouveler la production en appellant une pratique de l\u2019écriture qui 7.Cet ouvrage fut publié sous le titre Les Femmes dans le roman policier à la suite d\u2019une erreur d\u2019imprimerie.126 ne trahirait plus ce que nous vivons.Elle permet d\u2019'appréhender un espace utopique qui laisse place aux femmes.Déjà on constate au Québec une «sismologie du langage» (cf.Louky Bersianik), une mutation de la langue, une perturbation du code qui appelle une libération de l\u2019imaginaire féminin.Cette innovation dans le sens, cet «inno-sens» (pour citer Gail Scott), ne saurait cependant être innocente.Les principaux obstacles à cette problématique résident dans sa volonté innovatrice et dans sa position marginale: cette problématique ne concerne actuellement et n\u2019intéresse qu\u2019une faible partie des effectifs professoraux; la démarche intellectuelle qui l\u2019anime se situe à contre-courant de l\u2019anti-intellectualisme ambiant; la dénonciation des normes «objectives» prétendument neutres qu\u2019elle opère la contraint à aborder le champ d\u2019étude de façon impliquée, personnelle et donc vulnérable.À cela s\u2019ajoute aussi la diffuité de concilier la pluridisciplinarité, par exemple le recours aux sciences humaines, et la nécessité pédagogique d\u2019opérer un choix.Cela constitue un défi.|| faudra s'assurer que ce travail marginal ne soit pas marginalisé mais radicalisé dans son sens étymologique, c\u2019est-à-dire qu\u2019il développe les racines et avive les sources des fondements d\u2019une société plus humaine.127 ee = Sr ere pee _ as metre on oo el _ 0 on ue = EC Es Fr er ete a Satie i K = Etes - 3 py RE a (A a Serer re EEE asa ie pgp Frat oe oy = ss Cone por errr, ves LO satiné A En x : E = E Bil i Les implications philosophiques d\u2019une douloureuse théorie du plaisir\u201c H Philippe Thiriart Professeur au departement de psychologie du Cégep Edouard-Montpetit Hf | i i FE * Leprésent article poursuit la démarche commencée par l\u2019auteur au à numéro précédent de La petite revue de philosophie (Vol.6, n° 2).J HN i SE Ors L\u2019intention philosophique du présent texte Non seulement existe-t-il plusieurs doctrines philosophiques qu\u2019on peut opposer l\u2019une à l\u2019autre, mais, de plus, il existe plusieurs conceptions de l\u2019activité philosophique.Pour ma part, je me rallie volontiers à une conception que Michel Foucault présente dans l\u2019introduction de L\u2019Usage des plaisirs (pages 14 et 15).La voici: .qu\u2019est-ce donc que la philosophie aujourd\u2019hui \u2014 je veux dire l\u2019activité philosophique \u2014 si elle n\u2019est pas le travail critique de la pensée sur elle-même?Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce qu\u2019on sait déjà, à entreprendre comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement?|! y a toujours quelque chose de dérisoire dans le discours philosophique lorsqu\u2019il veut, de l\u2019extérieur, faire sa loi aux autres, leur dire où est leur vérité, et comment la trouver, ou lorsqu\u2019il se fait fort d\u2019instruire leur procès en positivité naïve.Mais c\u2019est son droit d\u2019explorer ce qui, dans sa propre pensée, peut être changé par l\u2019exercice d\u2019un savoir qui lui est étranger.130 Jean Piaget avait déjà soutenu la même position dans Sagesse et Illusion de la philosophie (page 161 et suivantes).Foucault et Piaget considèrent que le philosophe n\u2019a pas à se poser en censeur des autres disciplines du savoir.Par contre, l\u2019activité philosophique peut explorer de nouvelles façons de penser en s'instruisant de données venant de ces autres disciplines.Selon cette perspective, l\u2019étude scientifique des phénomènes demeure fondamentale.En effet, ce sont les sciences, et non la philosophie, qui progressent dans la description de l\u2019enchaînement des phénomènes.Mais, si le savoir scientifique est descriptif et cumulatif, néanmoins il demeure limité et parcellaire.C\u2019est ici que la philosophie intervient.Elle peut chercher à constituer diverses conceptions générales de l\u2019existence à partir des données phénoménales offertes par la science.La philosophie devient ainsi une métaréflexion sur les données établies par les sciences.En un sens, elle dépend des sciences de son époque.En un autre sens, elle permet un dépassement des données factuelles sous la forme d\u2019une spéculation exploratrice.La philosophie demeure ainsi nécessaire, même face à un univers essentiellement matériel.C\u2019est donc l\u2019exploration de nouvelles façons de penser, à partir des données fournies notamment par les sciences, qui définit une première intention de l\u2019activité philosophique.Foucault (p.14) et Piaget (p.63) attribuent une deuxième intention à l\u2019activité philosophique: se situer moralement et personnellement face à la totalité du réel.Piaget écrit: .en possession de connaissances et de valeurs, un sujet qui pense, cherche nécessairement à se faire une conception d\u2019ensemble qui les relie sous une forme ou sous une autre: tel est le rôle de la philosophie, en tant que prise de position raisonnée à l\u2019égard de la totalité du réel.131 Ainsi pour moi, l\u2019activité philosophique consiste aussi à chercher à coordonner mes valeurs et mes connaissances, les normes et les faits qui me sont accessibles, ceci en vue d\u2019une pratique existentielle.C\u2019est par rapport à ces intentions métaphysique et éthique que va s'effectuer l\u2019étude du plaisir et de la douleur.Quelle est la relation entre l\u2019étude du plaisir et la morale?L'étude de nos sensations corporelles de plaisir et de douleur est-elle importante pour répondre à une problématique morale?Aristote en était convaincu: L\u2019étude du plaisir et de la peine entre dans la fonction du philosophe politique.car.nous avons établi que peines et plaisirs fournissent leur matière à la vertu et au vice moral.(cité par A.J.Festugiére, page 6).Plus récemment, Herbert Spencer écrivait: Le plaisir, de quelque nature qu\u2019il soit, quel que soit l\u2019être ou les êtres qui l\u2019éprouvent, est l\u2019élément essentiel de toute conception de moralité.C\u2019est une forme aussi nécessaire de l'intuition morale que l\u2019espace est une forme nécessaire de l'intuition intellectuelle.(Qu\u2019est-ce que la morale?chap.2 par.7).J\u2019adhère à ce postulat de base et c\u2019est ce qui m\u2019a amené à étudier attentivement les recherches effectuées par le psychologue Richard L.Solomon (1980).Ses découvertes sur la relation entre le plaisir et la douleur sont présentées en français dans l\u2019article du numéro précédent de La petite revue de philosophie, qui s'intitule «Une douloureuse théorie du plaisir» (Thi- riart, 1985).Le présent texte va d\u2019abord résumer l\u2019essentiel de cette théorie fondée expérimentalement.Puis, il présente cinq propositions philosophiques inférées à partir de cette théorie.Ensuite, il va considérer l\u2019opinion de quelques philosophes par rapport à cette probléma- 132 tique.Commençons ainsi par résumer la théorie des processus antagonistes.La théorie des processus antagonistes Diverses observations et recherches expérimentales permettent de penser que nous sommes construits pour éprouver ni de trop grands plaisirs ni de trop grandes douleurs.Lorsqu\u2019une stimulation nous apporte du plaisir, c\u2019est qu\u2019un processus neurophysiologique ago- niste constitue ce plaisir.Cependant, il s'avère que notre cerveau met progressivement en activité un processus antagoniste pour contrebalancer ce plaisir.En effet, si nous n\u2019avions pas de processus antagoniste neutralisant notre plaisir, nous resterions indéfiniment pâmés sur la stimulation hédonique, ce qui serait désastreux pour notre survie.Aussi, il est utile que nous puissions nous libérer de nos plaisirs pour rencontrer les exigences de la vie.Que se passe-t-il lorsque nous répétons la stimulation à intervalles relativement rapprochés?Dans ce cas, le processus antagoniste se fortifie de sorte que l\u2019émotion éprouvée devient progressivement moins plaisante.En outre, le processus antagoniste continue à agir alors même que la stimulation et le processus agoniste se sont arrêtés.Par conséquent, la fin de la stimulation donne lieu à un état de déplaisir marqué ou de manque.Cet état de manque peut engendrer deux types de comportements entre lesquels nous pouvons choisir.Le premier type de comportement consiste à éviter cette stimulation, puisque, dans l\u2019ensemble, elle nous apporte plus de déplaisir que de plaisir.Si nous attendons assez longtemps avant de la chercher à nouveau, elle nous apportera un plaisir renouvelé.En espaçant largement les stimulations, nous retrouverons un plaisir vif chaque fois que nous nous restimulons (épicurisme).133 Le second type de comportements consiste à nous restimuler de façon rapprochée pour que le processus antagoniste soit sans cesse compensé par le processus agoniste activé par la stimulation (hédonisme).Que ressentons-nous dans ce cas?Le plaisir proprement dit est assez faible puisque le processus agoniste est partiellement neutralisé par l\u2019antagoniste qui s'est fortifié.Par contre, si nous devons attendre un peu avant de nous restimuler, nous ressentons d\u2019abord un cruel manque, puis le net soulagement d\u2019y échapper lorsque nous nous restimulons.Par exemple, c\u2019est ce qui arrive à un fumeur obligé de rester quelques temps sans fumer.C\u2019est ainsi que nous développons des assuétudes (des dépendances) à la caféine, à la nicotine, à l\u2019alcool, à la nourriture, à la télévision et a bien d\u2019autres choses encore.Nous ne prenons conscience de notre état de dépendance qu\u2019occasionnellement, dans des moments de dépression lucide ou de résignation sagace.En temps normal, nous nous efforçons de paraître à nos propres yeux comme des êtres libres recherchant volontairement le plaisir ou la satisfaction.Dans la culture occidentale, cette impression d\u2019autonomie est essentielle pour préserver notre estime de soi.De plus, cette impression est sciemment entretenue par le système publicitaire.I! vise à nous conditionner à consommer, donc à nous asservir, tout en nous donnant l\u2019impression d\u2019agir en individus conscients et autonomes.Revenons aux deux types de comportements entre lesquels il nous est possible, en principe, de choisir.En un sens, il s'agit de deux stratégies de plaisir.La première consiste à espacer largement les stimulations pour obtenir chaque fois un plaisir neuf (épicurisme).La seconde consiste à nous stimuler de manière fréquente et rapprochée pour éviter d\u2019éprouver un état de manque.134 Laquelle choisirons-nous le plus souvent?L\u2019ambiance culturelle hédoniste dans laquelle nous vivons, nous incite plutôt à la seconde stratégie.En effet, la publicité commerciale nous suggère qu\u2019il est bon de vouloir satisfaire nos désirs sans trop de restrictions.De plus, les intellectuels ne s'opposent guère a cette vision hédoniste de l\u2019existence.Ils dédaignent souvent toute conception qui pourrait rappeler le puritanisme de l\u2019époque victorienne.Ainsi, il n\u2019est pas étonnant que l\u2019usage répétitif de drogues diverses soit répandu à tout âge.(Il est facile pour un adulte de se procurer des tranquillisants.) La transformation de l\u2019effort en plaisir Considérons maintenant le cas d\u2019une activité initialement désagréable, parce qu\u2019elle demande un effort: l\u2019étude ou la course à pieds.Si nous répétons cette activité de manière rapprochée avec succès, ou du moins avec un sentiment de progrès, un processus antagoniste se développe et nous apporte une satisfaction certaine.Par la suite, Si nous arrêtons cette activité, nous éprouvons un manque.C\u2019est ce manque qui nous motive à continuer notre effort même si notre intérêt pour l\u2019activité est momentanément bas.Nous avons développé une compulsion à l\u2019étude ou à l'exercice physique qui devrait nous apporter des bénéfices pour notre survie sociale ou biologique.Mais le mécanisme de l\u2019assuétude est assez puissant que l\u2019exagération soit là aussi possible.C\u2019est ainsi que nous rencontrons des personnes qui étudient, travaillent ou s'exercent de façon compulsive au détriment de leur bonheur ou de leur santé.135 La constatation de la relation entre le plaisir et la douleur L\u2019alternance de plaisir et de douleur que décrit la théorie des processus antagonistes a-t-elle été observée par des philosophes?La réponse est certainement positive.Citons une observation de Socrate telle que rapportée par Platon dans le Phédon.Phédon et d\u2019autres disciples de Socrate ont l\u2019habitude de lui rendre visite à la prison où il est détenu.En entrant, ils trouvent Socrate dont on vient de délier la jambe.Celui-ci s'assied, puis, repliant sa jambe, il se la frotte avec sa main et, tout en frottant, il dit: Quelle chose étrange, mes amis, paraît être ce qu\u2019on appelle le plaisir! et quel singulier rapport il a naturellement avec ce qui passe pour être son contraire, la douleur! Ils refusent de se rencontrer ensemble chez l\u2019homme; mais qu\u2019on poursuive l\u2019un et qu\u2019on l\u2019attrape, on est presque toujours contraint d\u2019attraper l\u2019autre aussi, comme si, en dépit de leur dualité, ils étaient attachés à une seule tête.\u2026 C\u2019est, je crois, ce qui m'arrive à moi aussi, puisqu\u2019après la douleur que la chaîne me causait à la jambe, je sens venir le plaisir qui la suit.(Traduction de Emile Chambry, Phédon, 59e-60d).Socrate avait clairement saisi le rapport \u2018expérien- ciel\u2019 entre le plaisir et la douleur.Platon avait remarqué que certains plaisirs, comme le plaisir sexuel, étaient mélangés à la privation et la souffrance.Mais, notamment pour cette raison, il les considérait ontologiquement inférieurs (Foucault, page 59).Michel Henry, auteur de Généalogie de la psychanalyse, donnait récemment une conférence sur Nietzsche.D\u2019après Henry, le fil conducteur implicite de l\u2019œu- vre de Nietzsche est que le plaisir s'élève de la douleur même. Deux prescriptions pratiques qui découlent de la théorie Plusieurs propositions peuvent être avancées à partir de la théorie des processus antagonistes.En premier lieu, il est vain de vouloir répéter fréquemment une stimulation ou une activité, en soi agréables, pour nous procurer de façon durable un plaisir pur ou une satisfaction pleine et entière.Nous sommes construits de sorte que le déplaisir ou l\u2019insatisfaction finissent toujours par nous rattraper lorsque nous cherchons trop souvent le plaisir ou la satisfaction de façon directe.En second lieu, éviter l\u2019effort n\u2019est pas une bonne manière de devenir satisfaits, puisque ce sont justement des efforts répétés avec succès, ou du moins avec sentiment de progrès, qui semblent nous apporter les satisfactions les plus régulières.Nous serions ainsi construits pour poursuivre un but qui demande des efforts, l\u2019atteindre, puis nous remettre en quête d\u2019un autre but après avoir joui quelque temps de notre succès.Prenons comme exemple, le plaisir procuré par le panorama du haut d\u2019une montagne.Si j'escalade la montagne avec l\u2019effort de mon corps, le panorama m\u2019apporte beaucoup plus de plaisir que si je m\u2019étais contenté de prendre le téléférique.Les prescriptions des moralistes de l\u2019antiquité soutiennent-elles ces deux propositions?La réponse est clairement positive.En accord avec la première proposition, Socrate nous recommande d\u2019espacer nos jouissances pour ne pas en devenir dépendants et mieux les apprécier.Xénophon écrit en faisant parler Socrate: La tempérance.qui seule nous fait endurer les besoins dont j'ai parlé, seule également nous fait éprouver un 137 plaisir digne de mémoire (Mémorables, IV, 5, 9, cité par Foucault, p.67).En accord avec la deuxième proposition, Diogène Laérce declare: On ne peut rien faire dans la vie sans exercice et l\u2019exercice permet aux hommes de tout vaincre.Le mépris même du plaisir nous donnerait, si nous nous exercions, beaucoup de satisfaction (Vie des Philosophes, VI, 2, 70, cité par Foucault, p.86).Pour Aristote, l\u2019eudémonie ou le bonheur sont constitués par les plaisirs de l\u2019activité vertueuse (cité par A.J.Festugiére, page XXXII).Le plaisir qu\u2019on éprouve a pratiquerlavertu est un signeinfaillible qu'on est vertueux (p.47).Aristote ajoute que l\u2019eudémonie (le bonheur) ne peut se passer des plaisirs physiques nécessaires, mais qu\u2019elle exclut l\u2019excès de ces mêmes plaisirs.Aristote soutient ainsi clairement les deux premières propositions découlant de la théorie des processus antagonistes.Dans L'Usage des plaisirs, Michel Foucault montre combien les moralistes de l\u2019antiquité prônaient la maîtrise de soi et un puritanisme certain.Pourtant, les comportements qu\u2019ils prescrivaient d\u2019éviter, n\u2019étaient condamnés ni par la loi civile ni par la loi religieuse.La notion de péché menant en enfer n\u2019existait pas et la loi civile n\u2019interdisait pas l\u2019homosexualité à un homme ou le fait de chercher à copuler avec d\u2019autres femmes que son épouse.Si ces moralistes recommandaient d\u2019éviter la recherche soutenue de ces plaisirs, c\u2019est qu\u2019ils avaient une intuition juste de notre fonctionnement organique.Aujourd\u2019hui, la théorie des processus antagonistes nous éclaire explicitement sur ce fonctionnement affectif et physiologique. Une troisième proposition psychologique La troisième proposition, dérivée de la théorie des processus antagonistes, est psychologique.La voici: Les motivations qui entretiennent le plus régulièrement nos actions, reposent sur une insatisfaction à combler ou sur un manque à éviter, donc sur une négativité intérieure.Le goût, l\u2019intérêt ou le plaisir directement recherchés ne suffisent pas pour nous soutenir dans une entreprise de longue haleine.Cette troisième proposition est difficile à accepter parce que nous vivons dans une société socio- capitaliste dans laquelle règne un consensus hédoniste.La publicité capitaliste nous incite sans cesse à consommer tel ou tel produit en nous promettant un plaisir immédiat.Les intellectuels socialistes sont devenus des fonctionnaires et des enseignants attentifs à leur confort et à leur niveau de vie.Freud était personnellement plutôt puritain.Son objectif n\u2019était que: «transforming hysterical misery into common unhappiness» (cité par Paul Robinson, 1985).Mais la psychanalyse a été récupérée pour justifier la libération des mœurs.La poursuite directe du plaisir et de la satisfaction n\u2019est plus seulement un fait habituel; elle est devenue une valeur psycho-sociale positive.C\u2019est ainsi que dans le langage courant la notion d'intérêt a pris une importance démesurée.Nombre de personnes disent: «J\u2019ai fait telle chose parce qu\u2019elle m\u2019intéressait; et je n\u2019ai pas fait telle autre chose parce qu\u2019elle ne m\u2019intéressait pas».L'intérêt immédiatement ressenti ou proclamé tient lieu d\u2019explication causale suffisante au détriment, notamment, de la notion de motivation.(À ce propos, voir Thiriart, 1985b).Dans notre culture, la recherche du plaisir n\u2019est plus seulement un fait; elle est devenue une va/eur.139 HIB IHG SH SLM ICTR OO Lb SEER Et £4 § Or, c\u2019est un fait indéniable que nous cherchons le plaisir.Avant de commencer une nouvelle entreprise (des études par exemple), nous imaginons volontiers les satisfactions que son succès nous apportera.À la fin de notre entreprise, si nous avons réussi, nous ressentons un vif plaisir.Mais que se passe-t-il entre ces deux moments dans la monotonie de l\u2019effort?Nous ne pouvons pas nous exaiter cours après cours, étude après étude, et jour après jour.Et d\u2019ailleurs, d\u2019autres désirs, incompatibles avec le maintien de notre effort, viennent régulièrement nous pousser à négliger nos études.Si nous suivions seulement nos désirs quand ils se présentent, nous changerions sans cesse de projet et d'entreprise, de sorte que nous n\u2019accomplirions rien d'important ou de signifiant.Nous n\u2019arrivons souvent à poursuivre une entreprise qui est devenue pesante, que dans la mesure où nous avons développé une assuétude, c\u2019est-à-dire une dépendance, qui soutient notre effort.Dans son ouvrage Comment étudier, Clifford T.Morgan recommande d\u2019étudier à des moments réguliers pour en développer l\u2019habitude.L\u2019assuétude installée nous motive à poursuivre notre effort même si l\u2019intérêt se fait rare, parce que l'abandon de l'effort s'accompagne d\u2019un sentiment de manque.À un niveau plus \u2018mental\u2019, l\u2019estime de soi est menacée lorsque nous négligeons trop notre tâche.Nous nous sentons déchoir et nous voulons éviter ce sentiment.Nous envisageons l\u2019échec et nous le craignons.On voit ainsi que la persistance d\u2019une entreprise repose fortement sur une dynamique négative.La tradition classique en philosophie serait plutôt réticente a fonder la motivation humaine sur une négati- vité intérieure.Elle préfère définir l\u2019humain en faisant appel à ce qu\u2019elle peut concevoir de plus élevé chez lui: 140 la raison, la conscience, la vertu, la justice, etc.Par exemple, dans le Timée (64d-65a), Platon considère qu\u2019un plaisir, destiné à rétablir l\u2019organisme dans son état antérieur au besoin (donc cherchant à combler un manque), est ontologiquement ou qualitativement inférieur (cité par Foucault, page 59).Ainsi, il n\u2019apprécierait pas la troisième proposition et il dirait que les motivations humaines les plus profondes et les plus sûres sont positives: elles visent positivement le Bien, le Vrai ou le Beau.Néanmoins, il existe quelques penseurs \u2018pessimistes\u2019 qui accepteraient notre troisième proposition.Par exemple, d\u2019après A.J.Kraisheimer, le duc de La Rochefoucauld considère que: «La nature humaine est une masse de passions capricieuses et imprévisibles d\u2019origine physiologique.» Machiavel fait assez souvent appel à des notions comme le tempérament pour expliquer le comportement humain.La Rochefoucauld et Machiavel auraient considéré avec attention la théorie des processus antagonistes.De plus, certains existentialistes acceptent une définition de l\u2019humain agissant parce que cherchant à combler une négativité intérieure.D'après Laurent- Michel Vacher (Pour un matérialisme vulgaire), des discours métaempiriques noirs font appel à des concepts comme la différance, la structure absente, le manque, l\u2019Etre barré et la négativité.Néanmoins, ce courant actuel de pensée refuserait sans doute de partager la dynamique de la négativité avec nos cousins animaux! Les propositions quatre et cinq Les deux dernières propositions que j'ai tirées de la théorie des processus antagonistes, portent sur la liberté et le bonheur.Les voici: 141 Quatrièmement: Notre liberté est partielle.Nous développons naturellement des assuétudes négatives ou positives.Nous pouvons seulement espérer choisir le type d\u2019assuétude qui nous attachera.Pour nous réali- seren tant qu'acteurs ou producteurs, nous avons avantage à développer des assuétudes biologiquement et socialement positives.C\u2019est ici qu\u2019un paradoxe apparaît.De nombreuses recherches en psychologie sociale expérimentale suggèrent que l'humain est fort peu libre, mais qu\u2019il est utile pour son efficacité dans l\u2019action qu\u2019il se perçoive libre.\u2014 De manière plus générale encore, un individu adapté entretient des illusions positives sur lui-même et sur son environnement social (Richard Nisbett et Lee Ross, Charles Antaki et Christ Brewin, Charles Antaki) \u2014.ll y a donc un niveau de vérité objective où il est possible de montrer expérimentalement que nous ne sommes guère libres et autonomes, et un niveau de vérité subjective où nous avons besoin de nous sentir libres et autonomes pour fonctionner (Henri Lepan, Julian B.Rotter).Étant donné que le capitalisme et le socialisme valorisent d'abord la liberté individuelle (Milton Rokeach), nous avons besoin de nous percevoir libres pour participer confortablement, et même efficacement, à notre culture.Mais objectivement, disposons-nous d\u2019une certaine liberté?Une conception de l\u2019action humaine qui fait appel à des déterminismes physiologiques, réduit évidemment l\u2019importance de la liberté dans notre vie.Néanmoins, notre néo-cortex cérébral peut encore avoir à délibérer entre plusieurs options possibles lorsque les mécanismes sous-corticaux n\u2019imposent pas une option plutôt qu\u2019une autre.\u2014 Les mécanismes sous- corticaux peuvent correspondre aussi bien aux pulsions selon Freud qu\u2019aux conditionnements selon Skin- 142 ner \u2014.En ce sens, il est des moments de notre vie où nous pouvons effectuer des choix entraînant des assuétudes différentes.Être libres, c\u2019est pouvoir choisir nos dépendances.Cinquième proposition: Nous ne sommes pas construits pour jouir ou être heureux.Les impressions de plaisir ou de bonheur ne sont qu\u2019un moyen pour notre action en vue de notre vie biologique et sociale.Elles peuvent nous guider en nous servant d'indice approximatif ou de récompense, mais elles ne constituent pas un but essentiel de l'existence.Notre organisme est construit pour agir, vivre et se reproduire.De plus, c\u2019est dans l'action que nous nous réalisons en tant que sujets.Je souligne cependant que cette action n\u2019a pas besoin d\u2019être hors du commun ou surhumaine.Le Candide de Voltaire déclarait: «II faut cultiver notre jardin.» Cette maxime est compatible avec la cinquième proposition.Elle nous invite à accepter notre condition, et à construire activement un monde à notre mesure et selon nos talents.(Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse, 1982).À nouveau, le socialisme et le capitalisme conçoivent le bonheur comme un but essentiel de l\u2019existence et Un nouveau paradoxe apparaît.Selon la cinquième proposition nous ne devons pas rechercher le bonheur pour lui-même.C\u2019est en agissant de façon à optimiser notre vie biologique et sociale que nous pouvons obtenir par surcroît un sentiment de bonheur assez fréquent.Le bonheur n\u2019est donc pas un état auquel nous pouvons directement aspirer.Il finit toujours par échapper à ceux qui le poursuivent trop directement.C\u2019est en faisant ce que nous avons à faire, de manière sociobiologi- quement fondée, que nous augmentons nos chances d\u2019éprouver indirectement cette impression de bonheur.143 F E .eh La compatibilité entre les propositions 4 et 5 et les penseurs de l\u2019antiquité || est possible de montrer une compatibilité implicite entre certaines positions des penseurs grecs de l'antiquité et les deux propositions portant sur la liberté et le bonheur.D\u2019après Foucault, les moralistes s\u2019adressent aux citoyens des cités grecques.Dans chaque cité, les citoyens en titre ne constituent qu\u2019une minorité.Les étrangers qui y résident et les esclaves sont, ensemble, plus nombreux que les citoyens et ils risquent de se révolter.De plus, les guerres entre les cités sont endémiques.|! faut donc que les citoyens sachent commander et se faire respecter par les résidents étrangers et les esclaves.|| faut aussi qu\u2019ils soient toujours prêts à se battre.Le citoyen grec n\u2019aurait que la liberté de servir sa cité (quatrième proposition).De plus, il devrait survivre et se reproduire pour la cité; son bonheur personnel vient ensuite ou découle du bonheur de la cité (cinquième proposition).On trouve chez Platon des considérations qu\u2019on appellerait aujourd\u2019hui sociobiologiques.Si la nature a fait en sorte que les hommes et les femmes soient attirés les uns vers les autres, c\u2019est afin que la procréation soit possible et que la survie de l\u2019espèce soit assurée (Lois, 1,636 c, cité par Foucault, page 59).Platon insiste sur le fait que l\u2019un et l\u2019autre des deux époux doivent garder à l\u2019esprit qu\u2019ils ont à donner à la cité les enfants les plus beaux et les meilleurs possibles (Lois, VI, 783 e, cité par Foucault, page 140).Dans ses Conseils à Démonique, Isocrate prescrit: «Tu te modéreras dans tes plaisirs, en pensant qu\u2019il est honteux de commander à des esclaves, et d\u2019être soi- même l\u2019esclave des voluptés».Si Isocrate avait écrit 144 qu\u2019il est dangereux de commander à des esclaves et d\u2019être soi-même l\u2019esclave des voluptés, alors sa position aurait été explicitement pragmatique et utilitariste.Mais en parlant de honte au lieu de danger, |so- crate apporte une justification transcendantale.La honte se réfère ici à une ontologie dualiste: lutter contre les désirs et les plaisirs, c\u2019est se mesurer avec soi, et ce \u2018soi\u2019 est transcendantal; il correspond à une entité non matérielle.En effet d\u2019après Foucault (p.38), les moralistes grecs mettent l\u2019accent sur le rapport à soi qui permet d\u2019atteindre à un mode d\u2019être défini par la pleine jouissance de soi-même ou la parfaite souveraineté de soi sur soi.Il est intéressant de remarquer que la conception d\u2019un soi immatériel plus réel et supérieur au soi matériel, n\u2019°empêche pas une pratique utilitariste.|| est même fort probable qu\u2019une ontologie dualiste confère à ses adhérents un avantage pour la compétition socio- biologique en ce bas monde.Cet aspect mériterait d\u2019être développé ailleurs.L'important pour le moment est que plusieurs philosophes grecs ont adopté une ontologie dualiste.Par contre, la théorie des processus antagonistes suggère plutôt une perspective moniste matérialiste et la plupart des chercheurs en psychophysiologie adoptent une ontologie moniste.Par exemple, Jean-Pierre Chan- geux a récemment publié un ouvrage remarqué: L'Homme neuronal, dans lequel il soutient qu\u2019on peut très bien se dispenser de l\u2019existence d\u2019un psychisme.Le dualisme de Socrate et Platon Voyons maintenant en quoi le dualisme de Socrate et de Platon s'oppose à une approche pragmatique.À partir du constat de la succession fréquente d\u2019une dou- 145 leur par un plaisir, et d\u2019un plaisir par une douleur, il est possible d\u2019adopter deux positions.La position matérialiste consiste à penser que le réel est ce qui existe surle plan phénoménal.La façon dont les choses se présentent, constituent la réalité qui nous est donnée.Les différents aspects ou phénomènes de cette réalité doivent pouvoir s'expliquer les uns par rapport aux autres.Si le plaisir et la douleur s\u2019'accompagnent l\u2019un l\u2019autre, c\u2019est que cela doit servir à quelque chose.Dès lors nous pouvons nous demander: En quoi est-il fonctionnel que le plaisir et la douleur s\u2019accompagnent l\u2019un l\u2019autre?En quoi est-il utile qu\u2019il en soit ainsi?C\u2019est bien ce que j'ai tenté de faire.Socrate et Platon n\u2019ont pas adopté cette première position.Leur réaction fut plutôt d\u2019adopter une ontologie dualiste: Nos plaisirs sont gâchés par des déplaisirs parce qu\u2019ils relèvent tous les deux du corps et du monde sensible qui sont inférieurs à l\u2019âme et au monde intelligible.Nos corps ne nous permettent pas d\u2019éprouver des plaisirs durables et des satisfactions constantes parce qu\u2019ils sont ontologiquement imparfaits.De plus, la connaissance vraie ne se fait pas par le corps.Le corps est plutôt un obstacle à la vraie connaissance.Ainsi, Socrate avance que: Le moyen le plus pur d\u2019approcher de la connaissance des êtres est de n\u2019utiliser que la pensée seule ou la réflexion pure après s\u2019être, autant que possible, débarrassé de son corps tout entier, parce qu\u2019il trouble l\u2019âme (citation résumée du Phédon, 65c-66a, traduction de E.Chambry).Socrate ajoute: Chaque plaisir et chaque peine.attachent l\u2019âme et la rivent au corps (citation résumée du Phédon, 83b-84a).Malheureusement, attribuer un statut inférieur au monde sensible justifie d\u2019en abandonner l\u2019étude appro- 146 fondie.Ainsi, Socrate confesse que dans sa jeunesse, il avait conçu un merveilleux désir de cette science qu'on appelle la physique.Mais à la fin, il découvrit que pour ce genre de recherche il était aussi mal doué qu\u2019on peut l\u2019être (Phédon, 96a-96e).|| poursuit en déclarant: Je craignis d\u2019être complètement aveuglé de l\u2019âme, en regardant dans la direction des choses avec mes yeux ou en essayant d'entrer en contact avec elles par chacun de mes sens.J\u2019eus dès lors l\u2019idée que je devais chercher un refuge du côté des notions et envisager en elles la vérité des choses (Phédon, 828a-829a, traduction de Léon Robin, cité par Louis Rougier, page 53).D\u2019après Jean-François Revel (p.191): «Platon assigne pour but à la pensée uniquement ce qui est au-delà des phénomènes.Ainsi, était annihilée toute idée d\u2019un progrès scientifique».Voilà comment Socrate et Platon ont détourné bien des intelligences de l\u2019étude des phénomènes pour favoriser la manipulation des seuls noumènes.Conclusion Quelles que soient les conceptions ontologiques des moralistes de l\u2019antiquité, leurs conseils pratiques s'accordent fort bien avec les deux premières propositions inférées à partir de la théorie des processus antagonistes: 1) la tempérance maintient l\u2019intensité de chaque plaisir; 2) la discipline personnelle dans l'effort apporte des satisfactions durables.En somme, la morale doit avoir pour but non le plaisir immédiat, mais l\u2019accomplissement du cycle normal de l'existence.Les trois autres propositions plus théoriques sont difficilement acceptables culturellement et même politiquement.Les mythes qui ont soutenu la croissance de l\u2019Occident, sont des mythes optimistes ou positifs (contrairement à la proposition 3), qui affirment la liberté 147 humaine (contrairement à 4), et qui offrent le bonheur comme objectif (contrairement à 5).Nous retrouvons la distinction entre la vérité de l\u2019objet et celle du sujet.Les trois dernières propositions, inférées à partir de la théorie des processus antagonistes, cherchent à constituer des vérités relativement objectives.Ces vérités objectives n'impliquent pas pour autant que tous les sujets humains aient besoin de les accepter pour mieux vivre.En un sens, notre cerveau est trop développé.Nous savons que nous allons mourir, que tout meurt, que toute construction sera finalement, sinon détruite, du moins dépassée.Nous risquons de trop bien appréhender l'absurde et de perdre le goût d\u2019agir.Pour nous protéger contre notre propre lucidité, l\u2019évolution nous a aussi attribué la tendance à nous illusionner, à nous créer des mythes (subjectifs, religieux, sociaux, politiques) pour soutenir notre action et notre survie.L'humain-objet est soumis aux déterminismes matériels et biologiques.L\u2019'humain-sujet construit la signification de son existence.Le béhaviorisme et l\u2019existentialisme sont complémentaires.148 Références bibliographiques ANTAKI, Charles, (coordonnateur), The Psychology of Ordinary Explanations of Social Behavior, European Monographs in Social Psychology 23, London, Academic Press, 1981.ANTAKI, Charles et BREWIN, Chris (coordonnateurs), Attributions and Psychological Change.Applications of Attributional Theories to Clinical and Educational Practice, London, Academic Press, 1982.CHANGEUX, Jean-Pierre, L\u2019homme neuronal, Paris, Fayard, 1983.FESTUGIERE, A.J., Le plaisir selon Aristote, Paris, Vrin, 1960.FOUCAULT, Michel, L\u2019usage des plaisirs, Paris, Galli- mard, 1984.HENRY, Michel, Généalogie de la psychanalyse, Paris, PUF, 1985.KRAILSHEIMER, A.J.«La Rochefoucauld, Duc François de» dans EDWARDS, Paul (ed), The Encyclopedia of Philosophy, New York, Macmillan Publishing Co., 1967.LAROUSSE (Librairie), Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse, Paris, 1982.LEPAN, Henri, «Je peux, donc je suis», dans Psychologie, avril 1979.MORGAN, Clifford T.et DEESE, James, Comment étudier, Montréal, McGraw-Hill, 1968.NISBETT, Richard et ROSS, Lee, Human Inference: Strategies and Shortcomings of Social Judgment, Prentice Hall, 1980.PIAGET, Jean, Sagesse et illusion de la philosophie, Paris, Presses Universitaires de France, 1972.i PLATON, Apologie de Socrate.Criton.Phédon, traduc- ; tion de Émile Chambry, Paris, Flammarion, 1965.149 REVEL, Jean-François, Histoire de la philosophie occidentale: penseurs grecs et latins, Paris, Stock, 1968.ROBINSON, Paul, «Freud's Willful Secretary», dans Psychology Today, April 1985, p.69-71.ROKEACH, Milton, The Nature of Human Values, New York, The Free Press, 1973.ROTTER, Julian B., «Etes-vous fataliste ou volontariste?», dans Psychologie, n° 32, septembre 1972.ROUGIER, Louis, La Métaphysique et le Langage, Paris, Denoël, 1973.SOLOMON, Richard L., «The Opponent-Process Theory of Acquired Motivation», dans American Psychologist, August 1980, vol.35, n° 8, p.691-712.THIRIART, Philippe, «Une douloureuse théorie du plaisir», dans La petite revue de philosophie, vol.6, n° 2, Hiver 1985.THIRIART, Philippe, L'influence des intérêts dans notre vie, document pédagogique, Longueuil, Collège Édouard-Montpetit, 1985.VACHER, Laurent-Michel, Pour un matérialisme vulgaire, Montréal, Les Herbes Rouges, 1984.150 Le «guerrier» et l\u2019apologie de la guerre\u201d Pierre Bertrand Professeur au département de philosophie du Cégep Edouard-Montpetit * Le texte de Luc Abraham, La dynamique de la guerre chez Hobbes, paru dans le volume 6, n° 1 de La petite revue de philosophie, a servi d'incitateur à la rédaction de ce texte. J DR Toute sorte de propos se tiennent et s\u2019écrivent de nos jours sur la guerre, tentant d\u2019en faire plus ou moins l'apologie.!| me semble que des nuances essentielles ne sont pas faites dans ces apologies.Ce texte ne se propose rien d'autre que d\u2019apporter ces nuances nécessaires.La fonction de «guerrier» est certes une très noble fonction, et qui plus que Nietzsche a été un tel «guerrier»?Il donne comme sous-titre à son livre L\u2019Antéchrist, «Imprécation contre le christianisme».Mais en fait, toute sa vie il n\u2019a cessé de faire la guerre au christianisme et à la morale chrétienne.Il n\u2019est certes pas seul sur ce champ de bataille.L\u2019avaient précédé Lucrèce et Spinoza, et vont le suivre bien d\u2019autres.Mais avec Nietzsche, la fonction de «guerrier» acquiert comme un modèle et devient quelque chose de presque sublime.C\u2019est toujours en ces termes qu\u2019il parle de ses livres: «mon attentat contre deux millénaires de contre-nature 152 et de profanation de l'homme», «ma campagne contre la morale\u201c»\u2026 Et ce qu\u2019il dit, il le met vraiment en pratique.|! suffit de lire L\u2019Antéchrist pour s'en apercevoir.Mais de quelle guerre s'agit-il?I! le dit lui-même dans Ecce Homo: «C\u2019est la guerre, mais la guerre sans poudre et sans fumée, sans gesticulations martiales, sans pathos et sans membres rompus \u2014 car, ajoute-t-il, tout cela serait encore de l\u2019«idéalisme»\u201c.» Ce «car» est important quand on sait que la guerre qu\u2019entreprend Nietzsche s\u2019exerce précisément contre l\u2019«idéalisme» sous toutes ses formes.Or, une guerre avec poudre et fumée, gesticulations martiales, pathos et membres rompus, en somme ce genre de guerre dont on rencontre aujourd\u2019hui l'apologie, apparaît aux yeux de Nietzsche comme simple «idéalisme».Et si on ouvre L'Antéchrist, on se rend compte en effet que sa guerre n\u2019est pas cela.L\u2019arme qu\u2019il utilise n\u2019est pas le fusil, ni la bombe, mais l\u2019humour.C\u2019est par l'humour qu\u2019il attaque et vainc le christianisme, non certes un humour facile ou gratuit, mais toujours extrêmement rigoureux, sachant mettre le doigt sur les problèmes réels, sachant les poser correctement et les résoudre de même.|| a beau dire qu\u2019il conçoit le philosophe «comme un terrifiant explosif qui met le monde entier en péril\u201c», cet explosif ne fait pas de morts quand il explose, il n\u2019estropie personne, ne détruit aucun pays, ne crée aucune tristesse.|| s\u2019agit bien au contraire d\u2019une explosion d\u2019humour et de joie.Mais il y a plus encore.Le guerrier est celui qui fait la guerre /ui-même, qui s\u2019engage lui-même dans la a Nietzsche, Ecce Homo, coll.Idées, n° 390, Paris, Gallimard, 1974, p.0.2.Ibid., p.99.3.Ibid., p.91.4.Ibid., p.89.153 bataille, et non qui se cache derrière ses armes, laissant celles-ci faire la guerre pour lui.Cela est très important, car les apologistes de la guerre, dans la mesure où ils font l\u2019apologie de la guerre «moderne», font l\u2019apologie d\u2019une guerre qui n\u2019est pas faite par les hommes, par les «guerriers», mais par des machines, par des fusées qu\u2019on envoie en restant dans son blockhaus, ou par l\u2019entremise de satellites.Et qui plus est, c\u2019est de plus en plus la machine informatique elle-même qui est char- gee d'élaborer les stratégies et tactiques et de prendre les décisions.C'est dire que, dans un tel contexte de guerre «moderne», le «guerrier» ne mérite plus son nom, ne se trouve en fait nulle part, et est relayé par le technicien et le bureaucrate qui n\u2019est plus que rouage d\u2019une machine qui le dépasse de toutes parts.C\u2019est ce que remarquait déjà Antonin Artaud dans la dernière grande guerre «moderne», celle de 39-45: Pour se battre il faut recevoir des coups et j'ai vu peut- être beaucoup d\u2019Américains à la guerre mais ils avaient toujours devant eux d\u2019incommensurables armées de tanks, d\u2019avions, de cuirassés qui leur servaient de bouclier.J'ai vu beaucoup se battre des machines mais je n\u2019ai vu qu\u2019à l\u2019infini derrière les hommes qui les conduisaient®.Tout autre est la pratique de la guerre du «guerrier».Ecoutons une fois de plus Nietzsche.Ma pratique de la guerre se resume en quatre principes.\u2014 Premièrement: je n\u2019attaque que des causes qui sont victorieuses, \u2014 au besoin j'attends qu\u2019elles soient victorieuses.Deuxièmement: je n'attaque une cause que là où je sais ne trouver aucun allié, là où je suis isolé, \u2014 où je suis seul à me compromettre.Je n\u2019ai jamais fait en public un seul pas qui ne fût compromettant: c\u2019est là le 5.Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de Dieu, dans Oeuvres complètes, t.XIII, Paris, Gallimard, 1974, p.73-74.154 LE critère de l\u2019action droite.Troisièmement: dans mes attaques, je ne m'en prends jamais aux personnes, \u2014 la personne ne me sert que de verre grossissant qui permet de rendre visible un état de crise général, mais insidieux, malaisé à saisir.[.] Quatriemement: je ne m\u2019attaque qu\u2019à des objets d\u2019où tout conflit de personnes est exclu, où n'existe aucun arrière-plan de fâcheuses expériences personnelles®.Donc, le guerrier est celui qui s\u2019engage lui-méme sur le champ de bataille, qui ne fait pas faire sa guerre par des tiers, qui ne s\u2019en prend pas à plus faible que lui, mais qui attend au contraire qu\u2019une cause soit triomphante avant de l\u2019attaquer, qui exclut toute mesquinerie dans les coups qu\u2019il porte.Pourrions-nous en dire autant du déroulement des guerres modernes?«J\u2019apporte la guerre», dit Nietzsche, mais «pas entre peuples», car il n\u2019a que «mépris» pour les nationalismes, «pas entre les classes», car pour lui il n\u2019y a pas de classes supérieures et donc pas d\u2019inférieures\u2019.Il s\u2019agit plutôt d\u2019«une guerre des esprits®», «une guerre comme entre montée et déclin, entre vouloir-vivre et désir de se venger de la vie, entre sincérité et sournoise dissimulation.® Telle est sa guerre contre le christianisme, contre la morale chrétienne, une guerre des esprits et non une guerre qui tue et mutile les corps.«On dit «oui» à ce qu\u2019on est, on dit «non» à ce qu\u2019on n\u2019est pas\u2026 \u2018°» 6.Nietzsche, op.cit., p.30-31.7.Nietzsche, Fragments posthumes, dans Oeuvres philosophiques complètes, t.XIV, Paris, Gallimard, 1977, p.377-378.8.Nietzsche, Ecce Homo, p.143.9.Nietzsche, Fragments posthumes, p.377.10.Ibid.155 iN C\u2019est précisément parce qu\u2019il est un guerrier au sens le plus élevé et rigoureux du terme que Nietzsche s'oppose à ce que l\u2019on entend d\u2019ordinaire par «guerre».Il trouve que ce genre de guerre est totalement absurde et constitue une perte irréparable pour l\u2019humanité.Il n\u2019a rien contre la formation du soldat, à la condition bien sûr qu\u2019elle ne soit pas un processus de pur abêtissement et de fanatisation.Mais il considère comme «folie que jeter ensuite devant les canons une telle élite de force et de jeunesse et de puissance '».Et il ajoute, avec sa malice habituelle: «Si nous pouvions nous dispenser des guerres, tant mieux.[.] y a encore d\u2019autres moyens de rendre hommage à la physiologie que par des hôpitaux militaires \u2018*.» Il y a donc une distinction essentielle à faire entre «être un guerrier» et «faire la guerre».Nous verrons un peu plus loin au sujet de la guerre de guérilla que l\u2019objet du «guerrier» n\u2019est pas la guerre, que celle-ci quand elle a lieu, n\u2019est qu\u2019un pis-aller, comme quelque chose d\u2019inévitable, en d\u2019autres mots que l\u2019objet principal du guerrier est d\u2019abord et avant tout de dire oui à ce qu\u2019il est, et seulement secondairement de dire non à ce qu\u2019il n\u2019est pas.C\u2019est en tout cas de cette façon qu\u2019aux yeux de Nietzsche les guerres «aristocratiques» se font \u2018*.Mais il n\u2019est pas besoin d\u2019avoir une cause particulière à attaquer pour être un guerrier.I! n\u2019est pas besoin 11./bid., p.384.12.Ibid.13.Voir la distinction que fait Nietzsche entre les «nobles» qui affirment d\u2019abord et avant tout ce qu\u2019ils sont, et les «esclaves» qui, par ressentiment, d\u2019abord et avant tout nient ce qu\u2019ils ne sont pas, dans La Généalogie de la morale, in Oeuvres philosophiques complètes, t.VII, Paris, Gallimard, 1971, 1°\" Dissertation, «Bon et méchant», «bon et mauvais».156 d\u2019un champ de bataille bien délimité.Le véritable champ de bataille est la vie elle-même.Guerrier, c\u2019est ce que tout le monde doit être dans sa vie quotidienne, même et surtout quand il n\u2019y a pas de «guerres».Carlors des guerres, il n\u2019y a plus de «guerriers», il n'y a que des soldats, des pions, des rouages, de la chair à canons.La seule bataille qui compte est celle de la «connaissance», guerrier est l\u2019«homme de connaissance».C\u2019est en tout cas ce que confie l\u2019Indien Don Juan à Castaneda: la nécessité d\u2019acquérir «le tempérament du guerrier» pour vivre adéquatement sa vie.Le tempérament d\u2019un guerrier exige le contrôle de soi en même temps qu\u2019un complet abandon de soi**.Et Don Juan ajoute: Pour chacun de tous nos actes nous avons besoin du tempérament d\u2019un guerrier.Sinon on se gauchit et on s\u2019enlaidit.Une vie sans cette sorte de tempérament n\u2019a pas de pouvoir.Regarde un peu ton cas.Tout t'\u2019irrite et t\u2019enrage.Tu gémis, tu te plains, et tu penses que chacun te fait danser au son de son violon.Tu es une feuille à la merci du vent.Dans ta vie il n\u2019y a pas de pouvoir.Quelle horrible sensation ça doit être! Un guerrier est tout autre.Il calcule tout.Ça, c\u2019est le contrôle.Mais une fois tout calculé, il agit.Il se laisse aller.Ça, c\u2019est l\u2019abandon.Un guerrier n\u2019est pas une feuille à la merci du vent.Personne ne peut le pousser.Personne ne peut rien lui faire accomplir contre lui-même ou contre son jugement réfléchi [.]'*.Être un «guerrier», dans les termes de Don Juan, c\u2019est être «impeccable», «rigoureux», «sobre» dans toutes ses actions.C\u2019est à ces qualités que se reconnaît le «guerrier», et non au fusil qu\u2019il porte en bandoulière.14.Carlos Castaneda, Le Voyage a Ixtlan, coll.Témoins, Paris, Galli- mard, 1974, p.111.15.Ibid., p.118.157 Donc, si guerre il y a, c\u2019est une guerre pour la connaissance, pour la vie, une vie plus forte, plus intense, et non pour la mort, semer et subir la mort.Il faut s\u2019empreindre totalement de cette différence, sinon on ne comprend rien au véritable tempérament du guerrier.Comme dit Don Juan, «un guerrier est accordé à sa survie, et il survit au mieux de toutes les manières possibles'\u201c%.Ce genre de guerre n\u2019a rien à voir avec massacre, tuerie, etc.C\u2019est une guerre pour la vie, et non pour la mort.Si on veut faire l\u2019apologie de la guerre, faisons l\u2019apologie de cette guerre-là.Mais, pourrait-on nous objecter, toutes ces guerres restent des guerres «en esprit», qui ne se déroulent pas surun vrai champ de bataille fait de terre, de chair et de sang.Mais cette objection n\u2019est pas fondée.Les véritables luttes en effet, celles qui déterminent leur propre enjeu et ne se le laissent pas imposer de l\u2019extérieur, celles qui ont un enjeu valable et non pas tiré de l\u2019égoïsme à courte vue de quelque grande puissance, ne se déroulent jamais là où on pense.Ce ne sont pas les luttes les plus visibles, ni les plus bruyantes.Car les véritables «ennemis», puisqu\u2019une guerre doit avoir des ennemis pour se faire, ne sont pas d\u2019autres hommes, d\u2019autres peuples, mais comme le disent très bien Nietzsche et Don Juan, ce sont plutôt toutes ces «choses», ces «valeurs», ces «attitudes», affections passives de tristesse, ressentiment, plaintes, etc., qui courbent la vie et tentent de propager «l\u2019immonde contagion».«Les malades, de l\u2019âme autant que du corps, ne nous lâcheront pas, vampires, tant qu\u2019ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien- aimée, le ressentiment contre la vie, I'immonde 16.Ibid.158 contagion\u2018\u2019.» Tels sont les véritables ennemis, et non les voisins.Mais passons tout de même à une «vraie» guerre, une guerre de guérilla ou de révolte, telle que celle des Arabes contre la domination turque, racontée par T.E.Lawrence dans son œuvre monumentale, Les sept piliers de la sagesse.Voyons en quels termes T.E.Lawrence décrit cette «guerre», ou plutôt cette «révolte».Une révolte ressemble plus à la paix qu\u2019à la guerre [.].Les Arabes se battaient pour la liberté, et c\u2019est un plaisir qu\u2019on peut seulement goûter vivant [.].Mais supposez que nous fussions (Comme nous pouvions le devenir) une influence, une idée, une espèce d\u2019entité intangible, invulnérable, sans front ni arrière et qui se répandit partout à la façon d\u2019un gaz?[.] Nous pouvions être une vapeur, un esprit soufflant où nous voudrions.[.] Se servir de la guerre contre une révolte est un procédé aussi malpropre et aussi lent que de manger sa soupe avec un couteau.[\u2026] Les Gouvernements, eux, ne comptent que par divisions; nos partisans, au contraire, restaient des individus.[.] Prendre l'habitude de ne jamais accepter d\u2019engagement.[.] Ne pas fournir de cible à l\u2019ennemi.[.] Notre meilleure ligne de conduite était donc de ne rien défendre et de ne tuer personne.Nos atouts restaient la vitesse et le temps [.] \u20188.C\u2019est dire que la guerre de guérilla ou de libération ne recherche pas la bataille, mais cherche au contraire à l\u2019éviter.Le véritable champ de bataille n\u2019est pas le terrain où on tue et se fait tuer, car de toute façon, sur ce terrain-là, on est forcément perdant contre une armée organisée supérieure en hommes et en équipements.Non, le véritable «champ de bataille» se trouve plutôt 17.Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, 1977, p.76.18.T.E.Lawrence, Les Sept Piliers de la sagesse, t.l.PBP, n° 36, 1963, p.218 à 229.159 dans le cœur des partisans de la révolte et des habitants de la contrée.«Notre royaume était dans l\u2019âme de chacun.» Quand on a ce cœur de son côté, et on peut l\u2019avoir car c\u2019est pour la liberté qu\u2019on se bat, lutte de libération qui considère les partisans et les habitants comme des individus, et non comme des garnisons ou du bétail \u2014 alors la guerre est déjà gagnée, ce n\u2019est plus qu'une question de temps.Les rebelles actifs avaient pour vertus la maîtrise de soi et le secret; pour qualités, la vitesse, l\u2019endurance, l\u2019indépendance de ravitaillement.Leur équipement technique était suffisant pour paralyser les communications de l'ennemi.Une province serait gagnée quand nous aurions appris à ses habitants à mourir pour notre idéal de liberté; la présence ou l\u2019absence de l\u2019ennemi était secondaire.La victoire finale semblait certaine si la guerre durait assez pour nous permettre d'exploiter notre méthode.Une telle conception du guerrier est-elle tellement différente de celle que nous avons rencontrée chez Nietzsche et Don Juan.Nous ne le croyons pas.«Maîtrise de soi», «secret», «vitesse», «endurance», on croirait entendre Don Juan.«Les Arabes se battaient pour la liberté, et c\u2019est un plaisir qu\u2019on peut seulement goûter vivant», on croirait sentir l\u2019'humour de Nietzsche.Une «révolte» pour la liberté, pour la vie, et non pour la mort.Une «guerre des esprits», gagner les cœurs plutôt que tuer les corps.La lutte de guérilla ressemble plus à la paix qu\u2019à la guerre.Elle ne cherche pas le combat mais l\u2019évite\u2026 Et quand elle fait la guerre, c\u2019est par nécessité, parce qu'elle n\u2019a pas le choix, mais ce qui prédomine, c\u2019est non pas ce à quoi elle dit «non», mais ce à quoi elle dit «oui», à savoir la liberté, de «nouveaux rapports sociaux».Comme disent Deleuze et Guattari, la guérilla, la guerre de minorité, la guerre populaire et révolution- 160 naire, la guerre de libération, «ne peuvent faire la guerre qu\u2019à condition de créer autre chose en même temps, ne serait-ce que de nouveaux rapports sociaux non organiques», c\u2019est-à-dire libres\u2018.Quel que soit le point de vue sous lequel on I\u2019aborde, il semble que le «guerrier» véritable n\u2019ait rien à voir avec quelque apologie de la guerre que ce soit.L\u2019apologie de la guerre ne sert que ceux qui font effectivement la guerre, à savoir non les guerriers, mais les machines derrière lesquelles ceux qui «font» la guerre se cachent, à savoir l\u2019Etat et son Armée, le complexe militaro-industriel.19.Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille Plateaux, Paris, Les Éd.de Minuit, 1980, p.527.Voir la distinction qui est faite entre «la machine de guerre» qui n\u2019a pas pour objet principal la guerre, et l\u2019armée qui constitue l'appropriation de cette machine de guerre par l'Etat, dans le chapitre «Traité de nomadologie: la machine de guerre».161 TR iN \u201c28 HN it He i; IN JH] 1.fH HIN i :H JR HR FA iH Ii ey H] Im Livres reçus ARMAN, Yves, Marcel Duchamp joue et gagne, Paris, Éd.Marval, 1984.CHRÉTIEN, Émile, Petit Livre sur ma petite Philosophie, Montréal, Éd.l\u2019A.Z., 1985.de DUVE, Thierry, Nominalisme pictural, Paris, Éd.de Minuit, 1984.ÉPICURE, Textes sur le plaisir, Paris, Hatier, 1984.GERVAIS, André, La raie alitée d\u2019effets; à propos de Marcel Duchamp, coll.Brèches, Montréal, HMH, 1984.LE SCOUARNEC, Jean-Louis, L\u2019Existence de l\u2019école au palais de Charlemagne, Montréal, Éd.Bergeron, 1985.MACHIAVEL, Le Prince, Sainte-Foy, Le Griffon d\u2019argile, 1984.VIDRICAIRE, André et coll., Figures de la philosophie québécoise après les troubles de 1837, coll.Recherches et Théories, n° 29, Montréal, UQUAM, 1985.162 CRITÈRE De la guerre -||- SOMMAIRE N° 39 Printemps 1985 Liminaire \u2026 en art Alain GRANDBOIS, Inédit.sur la guerre.Louise POISSANT, L\u2019art sur le sentier de la guerre.Claire VILLENEUVE, Le compositeur et la guerre.Marie BENOIT, Les métaphores guerrières dans le discours amoureux.Christiane CHASSAY, L'effet documentaire dans les films de guerre.en histoire Jacques G.RUELLAND, La notion de guerre sainte.Robert THIBEAULT, L'art de la guerre.Louise LEVAC, Espace et guerre au Nicaragua \u2026 en jeu Denis BACHAND, La séduction des simulacres.Yves COUTU, La Théorie des jeux.en politique André ROCQUE, La guerre comme institution.France GIROUX, Guerre et paix intérieure: une ruse de l'Etat.Luc ABRAHAM, Guerre et paix.François GENDRON, Ce rêve qui peut-être nous perdra.François LATRAVERSE, «La guerre?Yes sir!» Daniel CHARLES, À la recherche d\u2019une société sans conflit.Monique AUDET, Lecture marxiste de la guerre.Olga MAKSIMOVA, Le pacifisme.163 - 3 case Vly = pr = aan = Ray mar a use in ass Sos pe ee es pd a > = ee = front Sr Cr CSE a res cu ere = ee ere: re == per re Si Pie Bra FR = Achevé d\u2019imprimer Cap-Saint-Ignace, Qué en novembre 1985 sur les presses des Ateliers Graphiques Marc Veilleux Inc \u2014 \u2014 ._ pre = Lo.\u2014 =.-\u2014 0e ae ees Se ca > 2 as Ra oe trs, To x JI = oe - és ts ares ES pri ~= = (ers EE Ea a a _ eee = 7 = i = BA os pa na -\u2014 me dis \u2014 a.250 5,00 $ \" -\" PRIX .Ie revue E / C.?de philosophie LS La \u2014 ann rm É \u2014 pe oh Io Fo = Paty > pis NEO Lee = or pry Po PN PN 2 Pro Py oy Pot eR TS cl ro = ae ry = = = = \u2014 = => "]
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.