La petite revue de philosophie, 1 janvier 1986, Printemps
[" -TITEREVUE ILOSOPHIE Le be SOMMAIRE Printemps 1986 Vol.7,no 2 Liminaire.1120101020000 LL L'HÉRITAGE D\u2019EDWARD SAPIR (1884-1939) Présentation il RobertNadeau .3 pt La contribution de Sapir a l\u2019étude du langage L GillesBibeau .5 4 L\u2019hypothèse Sapir bi DavidFielding.17 EL Commentaires sur les contributions de i Gilles Bibeau et de David Fielding i ClaudeGagnon.il Enseigner la linguistique i Quoi enseigner?Comment enseigner?André G.Turcotte .57 ih Les trois coups de la communication théatrale : Brigitte Purkhardt.69 ÿ 1976/1986 Heidegger dix ans après PierreDesjardins .93 Notule sur une édition privée de Etre et temps RolandHoude .107 Idéologie et utopie dans le De Monarchia de Dante ClaudeSavary.coco.111 Le féminisme sera-t-il au rendez-vous du Grand Soir?France Giroux .Collège Edouard-Montpetit, Longueuil, Québec Ce quatrième numéro de La petite revue de philosophie est subventionné par les Services de l\u2019édition du Collège Edouard-Montpetit.Direction: Claude Gagnon, dép.de philosophie Claude Giasson, dép.de philosophie Comité de rédaction: Pierre Aubry, dép.de physique Marc Chabot, dép.de philosophie (Cégep F.-X.Garneau) Louise Defoy, bibl.(Collège Notre-Dame) Brigitte Purkhardt, dép.de français Réal Rodrigue, dép.de philosophie Philippe Thiriart, dép.de psychologie Administrateur délégué: Composition et mise en pages: Danielle Garcia Helvetigraf, Québec Dactylographie des manuscrits: Impression: Anny Vossen Imprimerie Veilleux 203, Chemin des pionniers, Maquette: Cap St-Ignace, GOR 1HO Philippe Coté Correcteurs d\u2019épreuves: Brigitte Purkhardt Jacques Ruelland Distribution: En abonnements: En librairies: Sylvie Lemay Diffusion Parallèle Inc.Services de l\u2019édition 815, Ontario est, Collèges Edouard-Montpetit Montréal, Qc H2L 1P1 (adresse ci-dessous) Correspondance: Madame Linda Lépine Secrétariat général 945, chemin de Chambly Longueuil, Qc J4H 3M6 Dépôt légal: Bibliothèque nationale, 1\u201c trimestre de 1986 Bibliothèque nationale du Canada: ISSN 0709-4469 Périodique semestriel: prix du numéro 5,00 $ (4,50 $ étudiants) abonnement institutionnel annuel 15,00 $ Vol.7, n° 2, printemps 1986 pleut TI.phe va er Le.ce - ss 2 op pee _ se Peal.3 2 ~- .Wie = on ie \u201cx = i eR es fr gx A pt PE He res ES ae ÈS de ein = noi Ls Vv SE Crs Shel yo HRS Af Las olny = ws ace Le QE rs bi Sy REYES SRE = ne PSE pac] Pee Es Sa ge => = PR es es Sih Sata SEL rn Re Sarah, A SA = Es 2 ov RT eos us Cd £3 Gs Ei Xi, un Df ns Es wry be rath i Es = Si As po bi 55 ae 5 I 3 : pu = pe a rae eo 5 \u2014 3 Rss pis, ere ara bry Ge Ed ro or res 2 23 rts VY Te cotobe 2 van cs eu es access or a IN XN E | | \u2014 Liminaire LA PETITE REVUE DE PHILOSOPHIE, c\u2019est une alternative entre la famine et I'indigestion.Je m\u2019explique.Combien de fois vous est-il arrivé de lire un bon article dans un journal, tout en déplorant le fait qu\u2019il soit trop court, ou inversement, de lire un livre tout en vous demandant pourquoi l\u2019auteur mettait tant de temps à en venir aux faits?Ces petits malheurs de la culture ne risquent pas de vous arriver ici.Nos textes ne doivent être ni trop longs, ni trop courts.Bien sûr, il serait effronté d\u2019affirmer que nous avons trouvé la solution idéale, et ce n'est pas le but de notre revue.Mais les productions culturelles de notre genre n\u2019existeraient plus que nous devrions les inventer, ne serait-ce que pour permettre à toutes les «manières d\u2019écrire» d\u2019exister.Je ne sais pas combien de conférences et d\u2019ateliers il peut y avoir en une seule année au Québec, mais il est important que toute cela soit conservé ailleurs que dans les fonds de tiroirs des institutions scolaires.Ce n\u2019est pas la première fois que LA PETITE REVUE DE PHILOSOPHIE permet à ses productions de se donner un autre public.Ainsi, dans ce numéro du printemps 86, le dossier sur l\u2019héritage d\u2019Edward Sapir vous permet d\u2019être là où vous ne pouviez être.Il est suivi de deux textes sur Heidegger qui font la preuve que nos interrogations sur ce philosophe sont loin d\u2019être épuisées.Si l\u2019utopie vous intéresse comme concept, vous pourrez vous y frotter et en profiter pour rencontrer du même coup Dante et le féminisme.Ajoutons à tout cela un texte particulièrement éclairant et documenté sur la sémiotique et le théâtre.Tout cela ne peut pas se dire ailleurs.LA PETITE REVUE DE PHILOSOPHIE est un lieu de réflexions sur les langages culturels.ei. RRR ES == La circulation des idées dans une société comme la nôtre demeure un «casse-tête».Nous sommes un morceau de ce «casse-tête».Nous n\u2019avons pas d\u2019autre intention que de rassembler.Merci à toutes les personnes qui ont œuvré à la publication de ce numéro.Bonne lecture.Marc Chabot IN pe if fh IV tés sic Le H: L\u2019héritage d\u2019Edward Sapir (1884-1939) Table ronde du XVIII° congrès de l'Association Canadienne de Philosophie Montréal, le 28 mai 1985 i] 14} Ii! 5 (Président de la séance: François Latraverse, professeur au département de philosophie de l'UQAM) ARE [RN \u2014 = \u2014_\u2014 - Nous remercions le Professeur T.Chwojka, du département d'anthropologie de l\u2019Université asc Ng = = = EE = x i a Se a #5 = S = on a sa oF # = ea od : = 2 2 Pe: 2 TE 3 5 fis = à Ie es se > RE i 3 ss = i a 2, on i 5 A 2 se \u201c = se 3 = ses 2e = 5 de \u20ac >.$ ow i 3 S AN 5 $ a > >» 2 Rg 3 = is ê \u20ac = SB & : RR Er.© AER 3 pe Le 4 5 XN x a os 5 = Le Sas 5 5 + a a a i S Le 55 = 5 Le Fi 2e A = i ENE £5: WE Bi - = Gers se se i 7 a = >> TE $e S A & 8 3X EN 3 SR - = a > + RB = RN 4% Ny = Gi SE = £8 2 = % i RY 5 Sa = BY , Le 2 7 re sm.AR AN = ; Sod & des sx os S a se se = a = q ea i 7 = Ne N = $ RE AS 5 .© se 356 = = > = = He SB 5 ES = Été 2 = 5 .RB i = \u201c i se A & HX 3 = = 5 = ss = 5 5 = ès i Es La 19, HR se = a > SRA ss Io Be bet -3 3 EEE Li i.se es RS EE CPE oo Pr A oe ey RAR pa BT Se ES E EU ee => A = Sei PS POSE Se AS ry oh PA frets RE: Te Le Pg LA pp, vecu res I% ai i re fay PA 72 pra yey os = = Arche = » comme exemple typique de l'accent écossais, même s\u2019ils ne le prononcent pas).On peut dire que le «X» a le statut particulier en anglais méridional de signe vaudevillesque, tout comme certains mots clés comme «bonnie» (bon, beau), «ken» (connaître, savoir), «lassie» (fille), «wee» (petit), etc.On peut inférer raisonnablement que le «X» a un statut fondamentalement marginal et ambigu dans l\u2019anglais d'Angleterre.39 a Outre le «X», prenons un deuxième exemple de a phonème marginal, une consonne que tous les linguis- Er tes, autant que je sache, acceptent comme membre à part entière de la phonologie anglaise.Il s\u2019agit du son palatal «2» dans «jamais» et «Georges».Son statut en français est certainement incontestable: en ce sens qu\u2019il se trouve dans toutes les positions possibles de la syllabe; initiale, médiane et finale, et ce dans un très grand nombre de mots.On remarque tout de suite qu\u2019en anglais ce même son «2» ne se trouve presque jamais en position initiale, = sauf dans les noms manifestement étrangers tels que n «docteur Zhivago» et «Zsa Zsa Gabor».|| se trouve rarement dans la position finale: seulement dans certains mots d'origine française comme «garage», «sabotage» et «camouflage».Pour I\u2019oreille britannique le «2» final les marque comme mots étrangers presqu\u2019autant que «docteur Zhivago».En outre, il est très normal en Angleterre de prononcer ce «2» fricatif en position finale, comme le «dg» affriqué \u2014 prononciation anglaise normale de «George».Donc: «gara(d)ge», «sabota(d)ge» et «camoufla(d)ge» (variation indiquée souvent, mais pas toujours dans les dictionnaires).Prononcer le «2» fricatif en position finale dans certaines souches de la société anglaise peut suggérer l\u2019affectation ou la prétention presqu\u2019autant que le «X» dans «Bach».Il est inconstable que le «2» soit la consonne centrale dans la série «leisure» (loisir), «measure» (mesure), : «pleasure» (plaisir) et «treasure» (trésor), et dans les Ë séries «vision», «précision», et «fusion», «profusion», etc., mais chose certaine, ce phonème est un oiseau rare en anglais.Et s\u2019il est rare en position médiane, il est nettement marginal ailleurs.4 Qu\u2019aurait pensé Sapir de mes intuitions d\u2019autoch- i tone?Aurait-il considéré l\u2019exclusion de l\u2019«X» justifié du a fait de sa non-conformité à la configuration phonologique anglaise?Pourtant la configuration écossaise doit certainement l\u2019inclure.Par contre, aurait-il hésité quand 3 40 SONORES PALATALES dg \u2014 7 \u2014AFFRIQUÉS (t) ch sh FRICATIFS HEXPLOSIFS | t S ALVEOLAIRES SONORES: J,Z, dg, d DEVOISES DEVOISES: Sh, tch, S, t PALATALES: J, dg, Sh, tch i ALVÉOLAIRES: Z, d, S, t FRICATIFS: J, Sh, Z, S AFFRIQUES: dg, (t) ch hi EXPLOSIFS: d, t Ii Hl hi 1] | + 41 à l'inclusion du «2»?Après tout, tous les dialectes anglais sont dotés de deux affriqués palatales, sonores («dg») et dévoisés («tch»).Pourquoi n\u2019accepterait-on pas d\u2019inclure les deux fricatifspalatales: le sonore («2») et le dévoisé («sh»)?La symétrie est séduisante, le «2» a bel et bien sa place dans la configuration.Mais il demeure évident que ce «2» anglais est l\u2019étranger, le «old man out».|! fait partie d\u2019un nombre très limité de mots et, aussi à la différence des autres membres de son équipe («sh».«tch», «dg»), il crée une ambiance affectée et prétentieuse lorsqu'il est en position finale et initiale.Comment Sapir expliquerait-il tout cela?Mon dernier exemple de phonème marginal est le «whn»: c\u2019est-à-dire le bibabial initial dévoisé qui peut être opposé à son partenaire sonore la demi-voyelle «w».Cette dernière fonctionne, elle aussi, dans la position initiale.En Ecosse, et selon Sapir dans certaines régions des Etats-Unis, le contraste entre ces deux sons «w» et «wh» est clairement perceptible «whether»/«weather», «where»/«wear», «which»/«witch», etc.Dans l\u2019articulation des locuteurs écossais, par exemple, ces couples présentent un contraste minimal.Autrement dit dans certaines régions le contraste est phonémique.Or il est particulièrement intéressant de constater comment ce contraste se manifeste dans l\u2019anglais londonien.Pour bien comprendre le phénomène, il serait convenable de considérer la prononciation des londoniens à partir de trois types d\u2019accents qui correspondent aux trois classes sociales: privilégiée, moyenne et ouvrière.Cette classification tripartite fait songer à celle de Labov dans son Social Stratification of English in New York City (1965).Selon Labov il est possible de distinguer les classes sociales de New York a partir de la présence du «r» postvocalique.Ainsi la clientèle cossue d\u2019un magasin comme Saks le prononce très clairement, la clientèle de classe moyenne comme celle du Macy'\u2019s le prononce beaucoup moins, et celle de Klein\u2019s 42 ne le prononce point, ou presque.De la même façon peut-on distinguer l\u2019appartenance sociale des londoniens à partir de leur prononciation du «wh».La classe privilégiée le prononce très clairement tandis que la classe ouvrière l\u2019exclut complètement.Un «Cockney», par exemple, reconnaîtrait très bien le «wh» \u2014 il le reconnaîtrait comme signe d\u2019appartenance à la classe privilégiée \u2014 mais ne l\u2019articulerait jamais, sinon pour faire rire.Le Cockney qui prononcerait sérieusement le «wh» serait la risée de ses confrères.Ou plutôt il ne serait plus un vrai Cockney.Ce sont cependant les locuteurs de la classe moyenne qui nous fournissent l\u2019illustration la plus frappante de la marginalité du «wh», et plus particulièrement les locuteurs situés à mi-chemin entre deux classes, moyenne et privilégiée, ou moyenne et ouvrière.On voit ici une illustration très claire du phénomène de l\u2019hypercorrection.Les locuteurs de la classe moyenne ayant des prétentions de mobilité sociale manifestent celles-ci par un style de prononciation.Ou il peut arriver, par contre, que certains affichent leurs affinités avec la classe ouvrière en adoptant un accent convenable.Dans les deux cas une orientation sociale se manifeste par le choix de distinguer ou non le «w» du «wh».De telles décisions ne sont pas nécessairement conscientes, bien qu\u2019il soit généralement facile de les rendre conscientes (clarification pas toujours agréable pour le locuteur en question).Donc la décision du locuteur de distinguer le «w» du «wh» peut être perçue comme déplacée, discordante, par rapport à son accent en général.Cette discordance est le signe de l\u2019hypercor- rection.Il s\u2019agit d\u2019une surcompensation, quelque chose d\u2019incongru avec les autres domaines de sa prononciation.Mais comment décider quand un accent est une manifestation de discordance?Les deux exemples précédents de «X» et de «2» posaient aussi ce problème.|! est vrai qu\u2019en général dans notre langue maternelle 3 « 43 FRR TTI RT YL SEE IEE NR nous avons l\u2019impression d\u2019être capable de discerner une discordance sans effort.Mais en réalité on ne peut pas, même en principe, décider finalement quand un acte de parole donné est un cas de discordance ou non.Même dans la seule région de Londres l\u2019anglais est perçu différemment selon l\u2019identité sociale.I! ne s\u2019agit pas simplement que certains accents étrangers, par exemple écossais ou américains, puissent être interprétés à contresens par les Londoniens (c\u2019est-à-dire comme manifestation d\u2019ambition sociale): de telles erreurs peuvent être rectifiées.Non, le problème c\u2019est que le choix d\u2019un «wh», «X» et «2» varie selon la place et l'orientation sociale du locuteur et qu\u2019en même temps la perception et l\u2019interprétation de ces phonèmes varient, elles aussi, selon la place et l\u2019orientation de l'auditeur.I! n\u2019existe pas, au moins à Londres, une perception ou interprétation neutres de tels phénomènes phonologiques.Pour faire une histoire courte: Sapir a peut-être hérité d\u2019une notion newtonienne de la langue, y incluse la phonologie, dans laquelle les dimensions d\u2019une forme standard \u2014 les coordonnées du bon usage pour ainsi dire \u2014 étaient à toute fin pratique absolues.Mais lorsqu\u2019on constate jusqu\u2019à quel point une seule région, Londres par exemple, nous offre un tel répertoire de formes standard; quand on voit que même le Cockney possède un code aussi exigeant que les autres formes, cette notion d\u2019une seule forme standard commence d\u2019être ébranlée.Elle est encore plus affaiblie lorsqu\u2019on considère les implications de la mobilité sociale et sociolinguistique.Finalement, elle est minée du fait que les linguistes anthropologues sont eux-mêmes obligés d'opérer selon un cadre social et avec un mode de perception qui vont de pair.En somme, dans le domaine linguistique, toute conclusion neutre, objective et définitive s'avère illusoire.2.3 Notre recherche d\u2019une interprétation rationaliste de la pensée de Sapir nous a mené à une autre 44 théorie de la relativité ou du moins à un principe d\u2019indétermination linguistique.J\u2019en conclus que Sapir avait l\u2019intuition d\u2019un tel principe et que c'est cette intuition qui fut adoptée et appliquée de manière erronée par Whorf et les whorfiens.Ceux-ci ont essayé de démontrer l\u2019asymétrie des modes conceptuels différents au niveau des manifestations culturelles et des comportements.Mais Sapir avait une conception très différente des liens entre la langue et l\u2019expérience.Il a proposé que dans le cadre d\u2019une langue donnée les similitudes des structures grammaticales conduiraient les locuteurs aux analogies et congruences conceptuelles, même si celles-ci demeurent sans aucun lien évident avec l\u2019expérience sensible.C\u2019est une intuition très originale.Quelques années plus tard Wittgenstein a élaboré indépendamment une intuition semblable dans ses Philosophical Investigations (1947).Il y a plusieurs points de comparaison entre les écrits de Sapir et ceux de Wittgenstein (je doute que quiconque soit tenté de suggérer une affinité semblable entre Wittgenstein et Whorf).Je termine la discussion sur un exemple tiré de l\u2019essai Language (1933) déjà cité.Au début de son essai Sapir suggère d\u2019une façon peu convaincante que quelqu\u2019un qui a vu un éléphant peut, grâce au langage, parler «sans la moindre hésitation de dix éléphants ou d\u2019un million d\u2019éléphants».Ceci est un truisme irréfléchi tout à fait inhabituel chez Sapir.Sans doute veut-il tout simplement indiquer la capacité d\u2019abstraction ou de généralisation du langage.Ge qui suit cependant est beaucoup plus pertinent: Le langage est heuristique, non seulement dans un sens simple (comme dans l\u2019exemple que nous venons de donner), mais plus profondément en ce que sa forme nous suggère certains modes d'observation et d\u2019interprétation.Et donc à mesure que se développe notre expérience scientifique il nous faut apprendre à combattre lesimplications du langage.Une phrase comme: «l\u2019herbe 45 > i remue dans le vent» appartient par sa forme linguistique à la même classe relationnelle d\u2019expériences que «l'homme travaille dans la maison».Même si le style n\u2019est pas de Wittgenstein, l\u2019idée qu\u2019il faut «apprendre à combattre les implications du langage», et ces phrases exemplaires qui illustrent le jeu des formes linguistiques et sensibles, présentent une communauté d\u2019esprit avec les Investigations.Sapir continue: Mais quel que soit le degré de complexité atteint par nos modes d\u2019interprétation, il nous est impossible de nous dégager de cette projection et de ce transfert continuel des relations suggérées par les formes de notre langue.Et, somme toute, entre une phrase comme «l'herbe remue dans le vent» et une phrase comme «ce phénomène est causé par le frottement», la différence n\u2019est pas si grande.Le langage, tout à la fois, nous assiste et nous retarde dans notre exploration de l\u2019expérience, et les résultats de cette double action sont inscrits dans les nuances de significations qu\u2019expriment les différentes cultures\u2019, Le projet de Whorf ne visait pas ces «nuances de signification».Sa démarche globale se situe plutôt au niveau des phénomènes culturels grossiers, en conséquence de quoi I\u2019hypothése whorfienne se trouve confrontée avec des réfutations sur tous les fronts.L\u2019hypothése Sapir, par contre, est a toute fin pratique formulée et mise a I\u2019épreuve dans les Philosophical Investigations.Que cette hypothése soit crédible et soutenable demeure, sans doute, matiére a discussion.|| n\u2019en demeure pas moins que Wittgenstein plutot que Whorf devrait figurer parmi les successeurs de Sapir.17.E.Sapir, Linguistique, p.34-35.46 3.Commentaires sur les contributions de Gilles Bibeau et de David Fielding Claude Gagnon Professeur au département de philosophie du CEGEP Edouard-Montpetit Le nom d\u2019Edward Sapir ne figure ni dans le Dictionary of American Philosophy\" ni dans le 7° volume de I\u2019Encyclopedia of Philosophy?L\u2019index de cette dernière n\u2019intercale pas non plus, ce qui est plus grave, le nom de «Sapir» au palmarès des «Hypothèses» célèbres entre «Popper» et «Schlick».Du côté de la tradition française Sapir n\u2019apparaît pas non plus au tome 3 du Dictionnaire La philosophie de Marabout et seul le tome 2 incluant un assez long article à l\u2019item «Linguistique (Linguistics)» renvoie brièvement au premier ouvrage de Sapir*.1.St.Eimo Nauman Jr., Dictionary of American Philosophy, New Jersey, Littlefield, Adams and co., 1974.2.The Encyclopedia of Philosophy, London, Macmillan Publishers, 1972, 8 vols.3.La Philosophie, Paris, Marabout-Université, 1972, vol.2, p.384.La tradition française a tout récemment pris une légère avance; Robert Nadeau me signale une entrée «Sapir» dans le Dictionnaire des philosophes de Denis Huisman, Paris, P.U.F., 1984.47 Le linguiste-anthropologue n\u2019a pas encore percé le miroir philosophique du siècle.Pourtant l\u2019héritage de sa pensée devrait être répertorié dans le livre des records des plus grandes fortunes de la pensée américaine.Ne serait-ce que par la valeur exceptionnelle de son principal héritier.Mais commençons par le commencement et relevons tout d\u2019abord, avec Christian Baudelot, auteur d\u2019une récente introduction à Sapir, «l'immense influence exercée par son enseignement oral*» et vérifions-en l\u2019ampleur dans le concret avec la contribution de Gilles Bibeau.En effet, le professeur Bibeau introduit son texte en soulignant ce rayonnement exceptionnel qu\u2019a eu l\u2019enseignement de Sapir: «Je ne m'étais pas rendu compte, écrit-il, à quel point il avait influencé mes professeurs et surtout mon premier maître, Jean-Paul Vinay.Cette influence n\u2019était pas toujours directe, elle passait parfois par Troubetzkoy et Martinet.» Un témoignage tel celui du professeur Bibeau nous fait nous interroger sur les causes de l\u2019absence de Sapir dans les dictionnaires alors que son enseignement à Yale transforma de multiples chercheurs en riches héritiers.À la fin de son étude titrée «La contribution de Sapir à l\u2019étude du langage», le professeur Bibeau propose de regrouper en trois vecteurs la contribution de Sapir à la linguistique: une recherche d\u2019une «typologie universelle des langues», un intérêt pour les langues amérindiennes et, surtout, selon Bibeau, une contribution majeure en phonologie («étude psychologique des SONS») par une explication des rapports entre les formes et les fonctions des signes.On pourrait reprocher au professeur Bibeau une sous-évaluation de l\u2019influence Sapir.D\u2019abord le rayonnement de Sapir déborde la linguistique, envahit et réoriente fondamentalement l'anthropologie culturelle.Mais l\u2019influence déborde 4.Edward Sapir, Anthropologie, Introduction et notes de Christian Baudelot, Paris, Minuit, 1967, p.7.48 aussi le vaste réservoir des sciences humaines et même l\u2019attitude générale dite scientifique.D\u2019où le titre de notre table ronde embrassant l\u2019héritage, et «scientifique» et «philosophique» du professeur de Yale.La contribution de Sapir englobe aussi rien de moins, comme l\u2019écrit Baudelot, qu\u2019«une réflexion épistémologique sur la pratique historique dans les sciences de la culture®.Ensuite, les trois apports en linguistique proposés par Bibeau expriment des réalités minimales qui peuvent porter à sous-évaluer le chapitre linguistique de l\u2019héritage.Bibeau parle d\u2019une abondante utilisation d\u2019exemples amérindiens par le célèbre linguiste sans que celui-ci ait jamais publié une «description élaborée d\u2019une langue ou d\u2019une autre».C\u2019est oublier ici la plus grande contribution de Sapir aux sciences linguistiques, c\u2019est-à-dire le regroupement et la reclassification définitive par Sapir des souches linguistiques américaine septentrionale en six catégories principales.Cette reclassification établie en 1929 est encore utilisée aujourd'hui dans l\u2019étude des langues nord- américaines\u201c.L\u2019apport de Sapir à la linguistique fonctionnelle ne doit pas non plus faire penser que celui-ci était d\u2019allégeance fonctionnaliste.Comme le spécifie Baudelot, si Sapir se réfère fréquemment à l\u2019analyse fonctionnaliste, c\u2019est, la plupart du temps, pour contester ce type d'analyse dont il ne cite d\u2019ailleurs aucun représentant\u2019.En tout cas, le fonctionnaliste le plus célèbre, Malinowski, rejette le concept de «survivance» que Sapir redéfinit a la maniére diffusionniste et utilise abondamment?®.Si Sapir a accentué l\u2019importance de la fonction des unités grammaticales en linguistique, il n\u2019a pas pour autant transposé son accent dans l\u2019objet 5.Ibid.6.Notes de C.Baudelot, in Edward Sapir, op.cit., p.377.7.Ibid, p.367.8.Ibid., p.378.49 J :fl anthropologique.Si la fonction nécessite et engendre l\u2019analyse phonologique, il faut spécifier que chez Sapir cela n\u2019a aucunement donné lieu à un déterminisme linguistique, quel qu\u2019il soit, dans la configuration de l\u2019ensemble culturel.En bref, le mot manquant lorsque le professeur Bibeau nous parle des multiples interconnexions entre les disciplines opérées par Sapir, c\u2019est peut-être le terme «anthropologie» qui recouvre pourtant la moitié de l\u2019œuvre de Sapir.L\u2019étude de notre collègue David Fielding, elle, est consacrée non pas à l\u2019héritage scientifique de Sapir, qu\u2019il soit linguistique ou anthropologique, mais à l\u2019héritage philosophique constitué par l\u2019énorme pavé du principe de relativité linguistique dans la mare de la théorie de la connaissance.On peut redécouper sa démonstration en trois temps: il décante le travail de Sapir de celui de Whorf, il identifie le point d\u2019observation de Sapir comme étant celui de Platon, de Kant ou autre tenant d\u2019épistémologie rationaliste, il développe le programme phonologique du maitre.Fielding s\u2019interroge, ainsi que plusieurs, sur la part qui revient à chacun dans la célèbre hypothèse si controversée dans les milieux de la sociolinguistique.Son jugement est clair: seul Whorf est relativiste, Sapir est au contraire universaliste, genre «newtonien» spécifie Fielding.Whorf cite même Sapir hors- contexte, raconte Fielding; les deux hommes vivent dans deux mondes de discours différents, Whorf serait un néo-empiriste s\u2019abreuvant a la définition behaviou- riste de la pensée comme discours intériorisé alors que Sapir, avec la «réalité psychologique» des phonemes postulée dans sa phonologie, serait un pur platonicien («Sapir croyait que l\u2019entité psychologique avait une priorité logique aux dépens de l\u2019entité empirique»).Voilà pour la décantation: l\u2019hypothèse Sapir-Whorf est un mariage du conditionnement discursif behaviouriste et de la théorie idéaliste de la connaissance.Whorf a 50 apposé une théorie du conditionnement sur une théorie idéaliste de l\u2019inconscient expérimentée par Sapir le phonologue.Voila la différence entre les deux hommes et l\u2019impossible fécondité du mariage de leurs idées selon Fielding qui consacre toute son attention, comme le titre même de sa contribution l\u2019indique, à l\u2019hypothèse Sapir c\u2019est-à-dire au programme phonologique.Je n\u2019ai pas à reprendre la liste des remarques fort pertinentes que Fielding adresse au phonologue observateur et interprète de la situation phonologique expérimentale vécue par l\u2019informateur-natif.Cette suite de descriptions des difficultés illustrée de nombreux exemples fait aboutir àla conclusion qu\u2019il y a place pour une marge d\u2019interprétations et de choix aussi bien dans l\u2019esprit du natif-informateur que dans celui de l\u2019anthropologue-investigateur.Les quelques exemples fournis par Fielding à même sa propre langue maternelle et son propre dialecte convainquent de la pertinence du problème soulevé concernant les limites et les tangentes aléatoires du travail phonologique.D\u2019autant plus que cela réintroduit un cœfficient de relativité qui n\u2019est peut-être nul autre que celui que Fielding croit évacuer en faisant divorcer Whorf et Sapir; et ceci, pour deux bonnes raisons.La première est que Whorf est lui aussi un phonologue expérimenté dont l\u2019indéniable preuve est sa découverte devenue, malgré les spécialistes, notoire; à savoir son déchiffrement des signes mayas basé sur l\u2019hypothèse phonétiste abandonnée alors depuis cinquante ans par les mêmes spécialistes®°.La seconde raison c\u2019est que l'acte phonologique, la mise en rapport entre la forme et la fonction du phonème, est pratiqué d\u2019une façon différente d\u2019une langue à une autre.Fielding le rappelle lui-même lorsqu\u2019il définit l\u2019espace 9.John B.Carroll, «Introduction» a Language, Tought, and Reality, Selected Writings of Benjamin Lee Whorf, Massachusetts, M.I.T., 1956, p.14, 15 et 31. inconscient de l\u2019acte pour le natif'°.Et c\u2019est précisément cette relativité que Whorf étudie lorsqu'il est d\u2019abord séduit par les «root-ideas» du langage hébraïque quand il découvre l\u2019ouvrage de Fabre d\u2019Olivet, puis quand il invente le concept d\u2019«oligosynthèse» pour qualifier aussi bien les langues maya et aztèque que la juive.Whorf était donc déjà fort riche lorsqu'il reçut l\u2019héritage de Sapir! Si nous nous fions à l\u2019éditeur de Whorf, John B.Carroll, voici ce qu\u2019il en est de l\u2019hypothèse pas-encore- célèbre mais non moins déjà-renommée-en-tous-sens.Carroll écrit que «the theory of linguistic relativity (is) foreshadowed in Whorf\u2019s theory of oligosynthesis''».Mais I'éditeur remarque aussi que la théorie oligosyn- thétiste disparait des références whorfiennes aprés que l\u2019ingénieur d\u2019Hartford devient l\u2019étudiant du professeur de Yale en 1931 '2 Et alors.«The idea of linguistic relativity did not emerge in a full-fledge form until after Whorf had started studying with Sapir'».S\u2019agit-il de la méme théorie?Sûrement pas; Sapir est intervenu («Sapir most certainly shared in the development of the idea*\u201c»).Mais il est difficile de dire dans quelle mesure exactement.En tout cas, selon Carroll, le «phonetic symbolism», c\u2019est-à-dire le postulat phonologique, était dans le décor.Nous voyons dans cette rencontre devenue historique deux hommes qui sont bien loin de s'opposer.Fielding les oppose même dans leur méthodologie respective différemment personnalisée mais il faudrait vérifier si l\u2019anonymat revendiqué par les natifs hopis ne 10.«\u2026 La perception et la production de la langue à un niveau général au-dessous de la conscience» écrit Fielding.11.J.B.Carroll, op.cit., p.25.12./bid., p.16 et 32.13./bid., p.26.14./bid., p.27.52 s'applique pas à plusieurs groupes ethniques amérindiens.Qu\u2019est-ce que Sapir a ajouté à l\u2019oligosynthèse en 1931 pour qu\u2019apparaisse en 1935, 4 ans plus tard, les premières formulations whorfiennes de la relativité linguistique.Un espace inconscient contenant la réalité des idées de Platon ainsi que le voudrait Fielding?Sûrement que l\u2019espace subliminal de l\u2019acte de signification est un apport de Sapir à l\u2019hypothèse.Sapir est l\u2019un des rares ethnologues de son époque \u2014 c\u2019est la raison première de sa notoriété scientifique \u2014 à construire un pont entre la culture et l\u2019activité psychologique, nous apprend Baudelot; et c\u2019est lui qui découvre la matière avec laquelle on peut construire un tel pont: le langage.En plus du champ inconscient de l\u2019opération, Sapir a indiqué à Whorf latechnologie douce avec laquelle opérer c\u2019est-à-dire la linguistique.Bien sûr Whorf s\u2019intéressait déjà à la linguistique en 1924, 4 ans avant sa première rencontre avec Sapir.Mais c\u2019est Sapir qui lui enseigna non pas la relativité linguistique mais bien la relativité culturelle, c\u2019est-à-dire l\u2019interdépendance du groupe et de chacun des individus qui le composent, bref une conception psychologiste de la culture qui permet de faire le joint entre l\u2019ethnologie et la psychiatrie \u2018®.Whorf n\u2019a donc pas hérité que d\u2019un inconscient, mais bien d\u2019un inconscient collectif identifié au corps social nettement délimité comme Sapir l\u2019avait lui-même appris de l\u2019ethnologue Boas.Désormais cultivé et psychanalysé, l\u2019ingénieur de Hartford a aussi relativisé son idée oligosynthétique au contact du multicultura- lisme.Ce qui fait que l'hypothèse devient presque invincible.On peut donc préciser l\u2019apport de chacun de la façon suivante: 1) Whorf a découvert théoriquement puis expérimentalement l\u2019existence d\u2019oligo-éléments langagiers; 2) Sapir a découvert l\u2019existence d\u2019un incons- 15./bid., p.18.16.C.Baudelot, in Edward Sapir, op.cit, p.24, 25, 29 et 31.53 cient linguistique culturel observable; 3) Whorf, et Whorf seul, a formulé l\u2019hypothèse de la relativité linguistique; les formulations whorfiennes sont utilisées même dans les études sur Sapir lorsque vient le temps de formuler l\u2019hypothèse \u2018\u2019.Tel est le portrait de la principale proposition philosophique héritière de Sapir.L\u2019héritage de Sapir ne s'arrête ni à la linguistique ni à l\u2019anthropologie.Mais le principal héritier, sans aucunement vouloir discréditer les multiples autres, c\u2019est l\u2019ingénieur de Hartford.Qui, à son tour, sans figurer dans les dictionnaires ou encyclopédies, continue de mettre en crise les multiples disciplines des sciences humaines et des sciences du langage regroupées maintenant autour de la sociolinguistique ou encore de la cybernétique de la perception.L'hypothèse Sapir-Whorf est peut-être la découverte anthropologique et épistémologique du siècle.Plusieurs érudits qui la commentent se trompent et s\u2019embourbent '®; on n\u2019en saisit pas tout de suite le décentrement de raison qui lui est conséquent.Si l\u2019hypothèse Sapir-Whorf s'avère un jour suffisamment vérifiable, donc vérifiée, plus rien ne sera pareil dans l\u2019histoire du savoir et des civilisations des hommes.17.Un bel exemple est l'introduction de Beaudelot a Sapir, op.cit., p.20, note 21.À souligner l\u2019absence de Whorf dans l\u2019index analytique de Beaudelot.18.Notamment Joshua A.Fishman, «The Sociology of Language: Yesterday, Today and Tomorrow», in R.V.Cole, Current issues in Linguistic theory, Bloomington, Indiana Univ.Press, 1977, p.51-75; du même auteur, «Whorfianism of the Third Kind», in Language in Society, vol.11, apr.82, p.1-14.Fishman voit dans l\u2019hypothèse un déterminisme linguistique que Sapir et Whorf ont tous deux combattu à leur fagon.Aussi, les déductions morales de Fishman (ex.«Man is not free», 1977, p.52) sur les conséquences de la validité de l\u2019hypothèse témoignent d\u2019un ethnocentrisme pourtant décrit par Whorf comme un véritable obstacle épistémologique à l\u2019apprentissage d\u2019une vision du monde propre à une culture étrangère.54 Entre temps les recherches se poursuivent.Continuant la vaste enquête entreprise par Whorf sur la communauté hopie exceptionnellement rationnellement différente de notre communauté occidentale, Dorothy Eggan a étudié l\u2019inconscient hopi via un corpus de 700 rêves, en tenant compte des différentes propositions de l\u2019hypothèse de la relativité linguistique '°.Le résultat de l\u2019enquête Eggan est troublant; on comprend parce qu\u2019on voit «subliminalement» diraient Sapir et Whorf, tous les mécanismes de conditionnement rationnel et affectif qu\u2019une société incuique à ses membres via une manipulation des éléments oligosynthétiques dont la puissance est ignorée des manipulateurs eux-mêmes.Nous sommes à deux doigts de pouvoir énonceret pratiquer le rêve de Sapir d\u2019une science générale de la conduite.Notre collègue Bibeau ressent tout le poids de l\u2019influence Sapir lorsqu\u2019il fait allusion à une souhaitable étude de ce genre qui aurait pour objet le joual et la société québécoise.Et il tire son chapeau au linguiste devenu anthropologue.Je n\u2019ai voulu intervenir que pour montrer brièvement que cette capacité de multiplier les points de vue sur l\u2019être humain qu\u2019avait Sapir en combinant linguistique, ethnologie et psychologie, il a su la transmettre à plusieurs, dont certainement un ingénieur chimiste qu\u2019il transmuta en épistémologue: Benjamin Lee Whorf (1897-1941).19.Doroghy Eggan, «Le rêve chez les Indiens hopis», in R.Caillois et G.E.Von Grumebaum (dir.), Le Rêve et les Sociétés humaines, Paris, Gallimard, 1967, p.213-240. sers 24 Qu pind a on wo re pias oo a arr 2e » sac a oo er a CoE Ray paie ad \u2014\u2014 coo éco = ea, A ua rn Ck 1 Go Le pr) coco: Cans É E = > RE Ë Enseigner la linguistique! Quoi enseigner?Comment enseigner?André G.Turcotte Professeur au département de français du CEGEP Édouard-Montpetit J'enseigne la linguistique au niveau collégial depuis 1971.Il m\u2019a souvent été donné d\u2019entendre des collègues de ma discipline, des spécialistes d\u2019autres disciplines, des administrateurs scolaires, et les premiers concernés, des étudiants, remettre en cause cet enseignement.Il n\u2019y a donc rien d\u2019étonnant à ce que je m'interroge encore sur quoi enseigner, et comment le faire.Bien sûr, ma réponse à ces questions a évolué avec l'expérience et la découverte de connaissances nouvelles.Néanmoins certains postulats implicites ont déterminé mon activité d\u2019enseignant durant toutes ces années.J'aimerais commencer cette réflexion sur l\u2019enseignement de la linguistique au collégial par une explicitation de ces postulats.Ils jetteront sans doute un éclairage utile à la compréhension de mes réponses actuelles aux questions que je pose ci-dessus.Quelques lieux ou postulats bien communs J'ai toujours trouvé naturel, en tant qu\u2019enseignant qui assume la préparation d\u2019un cours, de prendre con- 58 naissance tout d\u2019abord des objectifs qui sont proposés pour ce cours.Cela déclenche automatiquement chez moi un exercice de réflexion me conduisant à examiner les théories valides et accessibles dans ma discipline pour choisir, parmi celles-ci, celle qui me permettra d\u2019atteindre, à mon jugement, les objectifs fixés, voire même de déterminer leur importance relative, si cette tâche m'est attribuée.En même temps que s\u2019effectue cette réflexion, je me laisse guider par un autre souci: celui de situer les étudiants, par le choix d\u2019une problématique et d\u2019une théorie particulières, au cœur des débats intellectuels qui marquent leur époque et l\u2019univers de connaissances qu\u2019ils abordent.Ce souci obligera peut-être à initier les étudiants à des théories en évolution rapide, constamment en révision, constamment remises en cause.Mais une telle situation est susceptible de réveiller, chez les étudiants, une attitude de recherche constante, de mise à jour constante des connaissances, tout à l\u2019opposé de la contemplation béate de la vérité définitive dont ils semblent a priori si friands.ll est difficile d\u2019aborder l\u2019enseignement sans avoir une idée de l\u2019âge mental moyen, du niveau moyen de développement intellectuel de l\u2019étudiant que nous nous préparons à rencontrer, même si cette idée est toute approximative, très implicite et habituellement difficilement formulable.Les théories dominantes en ce domaine, les recherches nombreuses, et surtout l\u2019expé- rence quotidienne permettent de croire que les étudiants du collégial sont en cours de développement de leur pensée logique, en cours de développement de la formalisation de cette pensée, en cours d\u2019exercice de la rigueur de cette pensée.Souvent ils ont à découvrir la nécessité d\u2019une méthode stricte de recherche et d\u2019organisation de la réflexion, les mécanismes d\u2019explication et d\u2019argumentation, les procédés de formalisation.Il est donc nécessaire de concevoir un enseignement qui alimentera cette phase du développement mental de 59 l\u2019étudiant en exigeant de celui-ci des activités de développement et d\u2019appropriation de concepts abstraits, d\u2019organisation d\u2019une argumentation justificative, de formalisation de ces activités théoriques.Comment enseigner à penser logiquement?en le faisant faire! Pourquoi pas?N\u2019est-ce pas là ce que nous enseigne la sagesse populaire dans ses dictons! Notre expérience personnelle d\u2019apprentissage et d\u2019enseignement ne met-elle pas en évidence le fait que l\u2019étudiant n\u2019apprend bien que ce qu\u2019il fait lui-même! De là l\u2019intérêt d\u2019une pédagogie centrée sur l\u2019activité de l\u2019étudiant en vue de développer son autonomie intellectuelle et son sens des responsabilités, plutôt que sur celle de l'enseignant occupé à démontrer magistralement comment on pense.Ajoutons à ces postulats l\u2019espérance bien naturelle de trouver dans mes classes des élèves intéressés, curieux, dynamiques, capables de questionner, de chercher, de remettre en cause.Cette espérance fut d\u2019ailleurs largement entretenue par les classes d'étudiants que je rencontrai à mes débuts dans l\u2019enseignement, étudiants sans doute plus âgés que ceux qui fréquentent les cégep maintenant.Dans quel cadre théorique inscrire le cours de linguistique?Dans l\u2019esprit des postulats précédents, et d\u2019autres encore inconscients peut-être, j'ai choisi, avec d\u2019autres collègues, d'enseigner la linguistique dans le cadre des théories générativistes.Ces théories offrent un cadre conceptuel riche, donnant prise à des discussions et une argumentation qui exige une réflexion serrée; elles se situent au cœur des débats intellectuels actuels entre linguistes, psychologues, chercheurs en intelligence artificielle et philosophes.Ces théories ont pris forme autour des propositions du linguiste Noam Chomsky en 1957, lesquelles alimentèrent rapidement de très nombreuses recherches partout dans le monde.60 On peut résumer les grands traits qui caractérisent la théorie et la méthodologie linguistiques à l\u2019heure actuelle en affirmant que le linguiste veut élaborer une théorie explicite et prédictive quant aux connaissances linguistiques qui permettent l\u2019apprentissage et l\u2019utilisation d\u2019une langue par un locuteur.Cette théorie s'appuie donc nécessairement sur des postulats quant à la nature des connaissances linguistiques: elle formule l\u2019hypothèse d\u2019une faculté humaine de langage «équipement biologique qui est sous-jacent à l\u2019acquisition et a l'utilisation du langage '»; et d\u2019une grammaire, résultat de l\u2019apprentissage d\u2019une langue par un humain, et formant «\u2026un système de règles et de principes.déterminant une certaine relation entre le son et le sens qui vaut pour un domaine infini*».Cette théorie s\u2019appuie également sur une méthodologie de recherche de nature épistémologique, a la fois empirique et spéculative, qui oblige le chercheur à s\u2019interrogertant sur ses connaissances langagières que sur les phrases qu\u2019elles lui permettent de produire et comprendre.Une telle théorie débouche inévitablement sur un modèle qui propose une interprétation de ce qu'est la nature humaine non seulement dans le domaine de l\u2019activité langagière, mais aussi de toute activité cognitive.Ces caractéristiques de la théorie ont déterminé une problématique d\u2019enseignement, de même qu\u2019elles nous ont orientés vers un certain type de pédagogie.J\u2019examinerai donc tour à tour ces deux aspects.Une problématique Puisque les linguistes cherchent à expliquer la créativité théoriquement infinie d\u2019un locuteur, en rendant compte de façon explicite des connaissances implicites et inconscientes que possède nécessaire- 1.Noam Chomsky, Essais sur la forme et le sens, Paris, Seuil, 1980, p.10.2.Ibid., p.205.61 ment un tel locuteur, nous avons choisi d\u2019accorder priorité à l\u2019objectif provincial proposant de réfléchir sur les mécanismes fondamentaux de la langue.À partir de là, les directions de réflexion à engager en classe avec les étudiants naissent d\u2019elles-mêmes des caractéristiques du comportement langagier.Dans un article paru dans la revue Communications, Noam Chomsky les définit ainsi: «Trois questions se posent dès que l\u2019on s\u2019interroge sur la «connaissance du langage»: 1) Quelle est la nature de cette connaissance?2) Comment est-elle acquise?3) Comment est-elle utilisée*?» Dans notre cours de linguistique, nous articulons ces trois questions en deux champs d\u2019étude: l\u2019apprentissage de la langue maternelle et l\u2019activité langagière elle-même.Le premier champ d\u2019étude amène l\u2019étudiant à s\u2019interroger sur les prédispositions naturelles de l\u2019être humain qui sous-tendent l\u2019apprentissage de sa langue maternelle, sur le mode de cet apprentissage et les conditions qui le favorisent, sur la nature et la fonction de ce qu'on peut appeler des connaissances langagières.L'étudiant doit examiner l\u2019activité langagière naturelle d\u2019un enfant qui apprend sa langue et dégager de ces faits des hypothèses sur chacun des aspects définis ci-dessus.Il en résulte, pour l\u2019étudiant, une théorie explicative de l\u2019apprentissage de la langue où la distinction est faite entre «faculté de langage» et «grammaire d\u2019une langue» telles que définies précédemment.Cette théorie contiendra aussi des propositions sur la nature de l\u2019intelligence humaine et son rôle dans cet apprentissage.Le second champ d\u2019étude oriente l\u2019attention de l\u2019étudiant vers l\u2019activité langagière elle-même.L\u2019étu- 3.Noam Chomsky, «La connaissance du langage: ses composantes et ses origines», paru dans Communications, no.40, Grammaire générative et sémantique, Paris, Seuil, 1984, p.7-8.62 diant est alors invité à s\u2019interroger sur la compétence d\u2019un locuteur à construire le sens ou la forme d\u2019une infinité de phrases dans sa langue, et à produire de telles phrases en suites de sons.L'étudiant doit donc examiner sa propre activité langagière pour en déduire, sous forme d\u2019hypothèses qu\u2019il devra évaluer, un modèle des principes et des règles qui constituent sa propre compétence langagière.Au terme de son étude, l'étudiant a produit une grammaire au sens actuel, non traditionnel du terme; c\u2019est-à-dire une théorie représentant les connaissances linguistiques d\u2019un locuteur.Cette grammaire est constituée de trois parties: une composante sémantique qui s'intéresse à l\u2019activité d\u2019interprétation de phrases de tout locuteur; une composante syntaxique qui rend compte de l\u2019activité de construction de formes de phrases; une composante phonologique qui explique l\u2019activité de mise en sons de phrases.Construire une grammaire n\u2019est pas une activité facile.La nouveauté du concept constitue elle-même un obstacle rendu d\u2019autant plus difficile que le concept se greffe sur un terme déjà connu.Les faits à expliquer sont, dirait-on, trop familiers pour qu\u2019on comprenne aisément la nécessité d\u2019une explication théorique.Par ailleurs les phénomènes inconscients et tout à fait intuitifs qu\u2019il faut représenter pour construire une explication valide des faits langagiers n\u2019offrent aucun accès direct.Se pose donc un problème méthodologique difficile à résoudre.Cela exige une réflexion de type essentiellement épistémologique qui s'effectue tout au long de l\u2019élaboration de la grammaire.Nous proposons donc aux étudiants une activité de synthèse par laquelle ils sont amenés à faire le bilan de leur session: définir ce qu\u2019est une grammaire et expliquer son contenu, son organisation, sa forme et la démarche qui permet de la produire.À cette occasion, en réfléchissant au concept de grammaire et à l\u2019activité de construction de celle-ci, ils devront mettre en évidence le lien entre construire une grammaire et élaborer une théorie; ils devront clarifier les concepts de théorie, modèle, représentation, 63 forme d\u2019une théorie, principes, règles et autres; ils devront comprendre la nécessité et le rôle d\u2019une théorie; ils devront surtout dégager les constantes heuristiques qui caractérisent une démarche de recherche, constantes valides dans tous les domaines de la réflexion humaine.Avec cette problématique linguistique, l\u2019étudiant découvre et examine des modèles théoriques visant à expliquer le comportement langagier humain.En même temps, il s\u2019initie à la réflexion et à la recherche scientifique.Cette activité, aussi nouvelle pour lui que les concepts qu\u2019elle véhicule, l\u2019oblige à effectuer des activités de pensée logique, dans un cadre formel rigoureux.Or comment s\u2019assurer de la maîtrise de telles activités par l\u2019édudiant?Autrement dit, comment enseigner la linguistique?Une méthodologie d\u2019enseignement La problématique décrite ci-dessus ainsi que certains postulats établis en début de texte nous font rechercher une méthodologie d\u2019enseignement qui rendra l\u2019étudiant autonome, capable d\u2019une activité théorique; et qui amènera l\u2019étudiant à maîtriser, par la pratique, une méthodologie de recherche scientifique.Nous avons donc exploré, tantôt empiriquement tantôt rationnellement, diverses approches susceptibles de nous conduire au but visé.Nous en avons retiré l\u2019idée que les cours devaient être organisés de façon à ce que l\u2019étudiant pratique l\u2019élaboration et l\u2019évaluation de modèles théoriques relatifs au comportement langagier.Pour le professeur, la tâche consiste alors à faire produire et faire évaluer de tels modèles.Pour créer un tel cadre pédagogique, diverses stratégies ont été mises au point.D\u2019abord, pour faire naître chez l\u2019étudiant la perception qu\u2019il est le premier responsable du cours et des résultats, nous cherchons à le placer en situation de recherche dès le premier cours.Pour ce faire, nous pré- 64 sentons à l\u2019étudiant, avant la remise du plan de cours, un texte permettant de définir le thème de la recherche et l\u2019objectif poursuivi durant la session.L'étudiant est alors invité à réfléchir et à proposer des moyens permettant d\u2019atteindre l\u2019objectif.S\u2019il en est incapable, il peut à tout le moins poser des questions à ce sujet.Dans le même esprit, nous présentons à l\u2019étudiant, au début de chaque chapitre du cours, une question portant sur le thème à traiter.|| appartient alors à l\u2019étudiant de définir le problème, de rechercher l\u2019information qui lui permettra de construire une réponse et de rédiger un rapport de recherche selon les consignes de la question.La première de ces trois tâches est évidemment déterminante dans la réussite des autres.Pour en assurer le succès, nous avons inséré dans l\u2019énoncé de la question, en plus de l\u2019identification du problème à traiter, des indices concernant l\u2019objectif à poursuivre, les divisions à couvrir, les faits à expliquer.Ainsi l\u2019étudiant possède les outils nécessaires pour entreprendre sa recherche.Après qu\u2019il a défini le problème, l'étudiant est invité à recueillir de l\u2019information.|| est dirigé vers des lectures et des exercices; les cours servent à confronter ses trouvailles avec les autres étudiants chercheurs et, lorsque c\u2019est requis, avec des exposés du professeur.Il est surtout invité à faire ses propres observations, analyses et évaluations.À cette occasion, il réfléchira sur sa propre activité langagière, sur ses processus d\u2019apprentissage et sur la démarche la plus appropriée a l\u2019atteinte de ses objectifs.Dans cette perspective, le rôle dévolu au professeur devient celui d\u2019un moniteur fournissant l\u2019aide demandée, montrant ou interrogeant le chemin suivi ou à suivre, favorisant la confrontation ou l\u2019échange.Pour réussir dans ce rôle, le professeur doit réfléchir à une utilisation efficace des périodes de cours qui deviennent des moments privilégiés de recherche.De là, pour lui, la nécessité de prévoir une démarche heuris- 65 tique la plus susceptible d\u2019être suivie naturellement par l'étudiant.Le professeur devra donc identifier des activités conduisant à la construction et l\u2019évaluation de modèles théoriques par l\u2019étudiant.Pour chaque activité, le professeur cherchera à prévoir l\u2019effet recherché ou l\u2019objectif théorique poursuivi; des exercices, des questions, des faits à examiner, des tâches particulières, enfin tout ce qui guidera l\u2019étudiant vers le résultat.Au terme de sa recherche, l\u2019étudiant doit en faire rapport.Il trouvera, dans l\u2019énoncé de la question, des consignes sur la construction de celui-ci.Mais comme ces consignes requièrent de l\u2019étudiant des activités avec lesquelles il est peu familier, nous lui remettons une grille identifiant les composantes du travail à produire; puis pour chacune des composantes, les activités de rédaction auxquelles il doit se conformer en rédigeant son rapport; enfin les critères de correction qui s'appliqueront à son travail.Ainsi outillé, l\u2019étudiant est capable de déterminer l\u2019organisation de son rapport de recherche et même d\u2019en apprécier la qualité de façon détaillée et nuancée.Si on dresse le bilan de ces stratégies d\u2019enseignement, on peut dire que l\u2019étudiant est sollicité dès le début de la session, puis au début de chaque chapitre du cours, pour définir les problèmes à traiter et établir un plan de recherche.Il est également responsable, en grande part, de la collecte des informations nécessaires pour construire et évaluer les modèles théoriques qu\u2019on lui demande de produire.Enfin il est outillé pour organiser et évaluer le rapport de recherche qu\u2019il doit remettre.Ajoutons que l\u2019étudiant, après avoir reçu son travail critiqué et annoté par son professeur, a la possibilité de consulter son professeur pour comprendre la nature des faiblesses de son rapport et pour décider s\u2019il en écrira une nouvelle version: occasion d\u2019apprentissage unique pour l\u2019étudiant, où celui-ci peut travailler à maîtriser des connaissances et des habiletés particulières qui lui font défaut.Si on fait le total de ce bilan, on 66 obtient une large place faite à l\u2019autonomie et la responsabilité des étudiants, avec, en espérance, une curiosité éveillée et un apprentissage plus intéressé.C\u2019est beau en théorie, mais je doute.Le cadre pédagogique que j'ai décrit ci-dessus paraît sans nul doute prometteur.Mais pour en prévoir les effets réels, il faut compter avec les étudiants réels de nos classes.Ceux-ci ont déjà une expérience scolaire d\u2019au moins onze à douze ans pendant lesquelles on leur a appris à attendre, quotidiennement, les instructions de travail et à n\u2019en pas déborder.Cet attentisme, que certains préfèrent appeler docilité, constitue une caractéristique importante hautement valorisée dans leur comportement en classe.Comment alors un étudiant ainsi formé, placé dans une classe traditionnelle avec maintenant plus de quarante étudiants assis en face d\u2019un tableau noir, peut-il sortir de l\u2019anonymat et manifester son intérêt, son originalité et son dynamisme?La difficulté rejaillit aussitôt sur le professeur: comment, devant l\u2019inertie ainsi engendrée, ne pas se substituer à l\u2019étudiant dans la prise en main de la recherche et retomber ainsi dans une pédagogie plus traditionnelle: professer pendant que l\u2019élève\u2026?À quels résultats faut-il s'attendre de la part des étudiants?Serait-il juste de croire que ceux-ci peuvent s\u2019adapter rapidement à un cadre pédagogique misant fondamentalement sur|eur autonomie?La difficulté n\u2019est-elle pas accrue du fait que la plupart des cours qu\u2019ils reçoivent misent encore sur les comportements d\u2019attentisme déjà acquis?Je continue de croire que les stratégies décrites ci-cessus constituent une recherche dans une direction favorable à l\u2019atteinte des objectifs et en conformité avec les postulats présentés initialement.Mais elles ne forment pas encore une solution satisfaisante.Outre les questions du paragraphe précédent, bien d\u2019autres doivent trouver réponse.Par exemple, n\u2019y a-t-il pas lieu 67 de revoir l\u2019environnement pédagogique qu\u2019est la classe traditionnelle?Ainsi diverses recherches ont été menées concernant le développement d\u2019environnements audio-visuels.D\u2019autres le sont actuellement concernant l\u2019engouement du jour, l\u2019environnement informatisé.Faut-il espérer des résultats de ce côté pour l\u2019enseignement de la linguistique?Ou faut-il plutôt revoir les postulats de base?Vouloir situer nos étudiants au coeur des grands débats qui animent la vie intellectuelle contemporaine, cela ne présuppose-t-il pas que nos étudiants ont une connaissance préalable de ce qu\u2019est la vie intellectuelle?Par où commencer l\u2019initiation, si elle n\u2019est pas encore faite?Connaissons-nous suffisamment nos étudiants pour pouvoir les situer en pareille matière?Par ailleurs ne serait-ce pas fausser toute entreprise d\u2019initiation à la vie intellectuelle que d\u2019en enlever le perspective de débat?que d'enseigner comme objet de vérité ce qui est objet de discussion et de recherches?La notion de «débat intellectuel» n\u2019est-elle pas cruciale pour nos étudiants qui ont reçu et reçoivent encore assez systématiquement un enseignement dogmatique?Pour eux, l\u2019idée de débat ne fait-elle pas appel à l\u2019idée d\u2019opinion purement et simplement.Quand on a un tel état d\u2019esprit, on ne veut pas débattre: chacun a droit à son opinion.Et c\u2019en est fait de la curiosité intellectuelle; c\u2019en est fait, dans leur esprit, de la crédibilité des sciences humaines devenues récemment autant spéculatives qu\u2019empiriques; c\u2019en est fait de la valeur de toute réflexion argumentée et cohérente.Et si toute opinion est valide, pourquoi douter? Gi | i Les «trois coups» de la communication théatrale Brigitte Purkhardt Professeure au département de frangais du CEGEP Edouard-Montpetit Wi 1 8: } Qu'est-ce que le théâtre?Une espèce de machine cybernétique.[.] dés qu\u2019on la découvre, elle se met à envoyer à votre adresse un certain nombre de messages.Ces messages ont ceci de particulier, qu\u2019ils sont simultanés et cependant de rythme différent; en tel point du spectacle, vous recevez en même temps six ou sept informations [.], mais certaines de ces informations tiennent (c\u2019est le cas du décor), pendant que d\u2019autres tournent (la parole, le geste); on a donc affaire à une véritable polyphonie informationnelle, et c\u2019est cela, la théâtralité: une épaisseur de signes* [.].C\u2019est dans ces termes que Roland Barthes souligne toute la complexité du discours théâtral dont divers codes organisent le langage, dont l\u2019ensemble signifiant cumule des réseaux de signes polymorphes.Cette «élasticité» du discours théâtral soulève par conséquent les nombreuses difficultés que risque de rencon- 1.Roland Barthes, «Littérature et signification», in Essais critiques, Paris, Seuil, Coll.Tel Quel, 1964, p.258.70 trer une sémiotique du théâtre dans l\u2019étude de son objet.A.J.Greimas et J.Courtés en relèvent une d'ordre majeur, difficulté «à la fois théorique et pratique: il s\u2019agit de concilier la présence de signifiants multiples avec celle d\u2019un signifié unique\u201c».En effet, le discours théâtral est-il d\u2019abord le texte littéraire?Ou bien est-il davantage le texte spectaculaire?Le texte littéraire correspondrait-il au signifié du discours théâtral?Le texte spectaculaire en serait-il le signifiant?En bref, dans le discours théâtral, chaque langage de manifestation possède-t-il un signifié autonome, ou ne fait-il que concourir, par une contribution partielle, à l\u2019articulation d\u2019une signification commune et globale3?Admettre que différents langages de manifestation constituent le discours théatral indique au moins qu\u2019une sémiotique du théâtre devrait être avant tout syncrétique si elle veut cerner la singularité de tous ces langages.Mais, une fois le discours théâtral segmenté, une fois ses multiples langages décryptés, comment en saisir la symbiose à l\u2019intérieur de ce «texte» qu'est la pièce dramatique en situation de jeu?En fait, on réussirait à rendre compte de la diversité des langages du discours théâtral en adoptant les instruments d\u2019une sémiotique syncrétique et on tenterait d\u2019en expliciter l'ensemble signifiant en jouxtant cette démarche d\u2019une option d\u2019investigation plus spécifique, à savoir la forme géne- rative, c\u2019est-à-dire «la recherche de la définition de l\u2019objet sémiotique, envisagé selon son mode de production*».Ainsi serait-il possible de considérer le discours théâtral dans toute sa densité, du script au spectacle, l\u2019inscrivant à titre de signe, message ou médium au cen- 2.Sémiotique, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette Université, p.392.3.Ibid.4.Greimas, Courtés, op.cit., p.346.71 tre des éléments responsables de la chaîne communicante relative à tout acte de communication.Si le rapport entre les actants de la communication, le code esthétique en vigueur et les conditions de diffusion du message «informent» le discours, jouant «le rôle de matrice textuelle» comme le suggère Anne Ubersfeld°, il ne serait pas vain qu\u2019une sémiotique du théâtre s\u2019attache à appréhender le texte-message théâtral à la lumière de la surdétermination qu\u2019y exercent les modalités de sa chaîne communicante.1.Le discours théâtral: un fait de communication Certains sémioticiens dénient au spectacle théâtral toute fonction de communication, tel G.Mounin que cite Anne Ubersfeld avant de lancer une «réplique» énonçant le contraire: La représentation est d\u2019abord un fait de communication; elle est une pratique sémiotique.En tant que telle, elle est pratique socio-économique [.].[.] la représentation est aussi un événement socio-culturel pris dans une politique et une stragégie économique et sociale; [.] (aspect déterminant) dans la construction des signes et dans la signifiance du spectacle®.En effet, ce serait manquer de réalisme que de refuser d\u2019accorder à la représentation théâtrale son statut de «fait de communication».En tant qu\u2019événement, elle implique un jeu de rôles qui le rend effectif: au moins une distribution de comédiens se produisant pour un groupe de spectateurs.Immédiatement, nous voyons émerger ici les deux instances démarcatrices de la chaîne communicante: l\u2019émetteur (la distribution) et le récepteur (le public).Le «message» livré c\u2019est le spectacle, message pris en tant que médium tel que le congoit Marshall McLuhan, message perçu dans toute 5.L\u2019Ecole du spectateur, Paris, les Editions sociales, 1981, p.15.6./bid., p.18-21. sa configuration pluri-textuelle.Ce message se transmet selon le mode de la communication proche, c\u2019est-à- dire, comme l\u2019entend Abraham Moles, que durant son émission l\u2019émetteur et le récepteur partagent la même sphère temporelle et spatiale en se maintenant en rapport par le canal naturel de leurs sens.Jean-Louis Bar- rault écrit à ce sujet: Le théâtre est [.] un art de simultanéité qui atteint au même instant, dans le Présent, tous les sens, l\u2019ouïe, la vue, le toucher, tous les nerfs, tous les radars, tous les instincts.I est essentiellement l\u2019art de la sensation\u2019.Le théâtre est également un jeu et tout jeu comporte une série de règles, un code, autre maillon de la chaîne communicante; et ce code ne construit par la simple «compétence» des émetteur/récepteur, il en sous-tend aussi la «performance».Cela transparaît dans cette recommandation de Pierre-Aimé Touchard aux spectateurs: Assister à un spectacle n\u2019est pas une occupation passive: c\u2019est un acte qui implique un engagement.Le jeu qui se joue sur scène est votre jeu, auquel vous devez participer, et qui ne peut se jouer sans vous.N'ayez pas peur de vous y livrer.Apprenez-en les règles [.]®.Ayant dégagé de l\u2019acte théâtral ses principales constituantes, Emetteur-Message-Canal-Code-Récep- teur, les composantes mêmes de l\u2019acte de communication, nous pourrons donc nous aventurer de pied ferme dans le domaine de la communication et nous inspirer de ses principes pour suivre le parcours du discours théâtral dont les modalités de diffusion semblent si déterminantes «dans la construction des signes et dans la signifiance du spectacle *».7.Nouvelles Réflexions sur le théâtre, Paris, Flammarion, 1959, p.15.8.Dionysos/L\u2019Amateur de théâtre, Paris, Seuil, 1968, p.236.9.Anne Ubersfeld, déjà cité. 2.Schéma de la communication théâtrale Jusqu'ici le relevé de la chaîne communicante du discours théâtral n\u2019a tenu compte que de la dernière étape de sa production, c\u2019est-à-dire qu\u2019il l\u2019a isolé dans le contexte de la représentation publique.Toutefois, si l\u2019on veut observer son procès global, il convient de remonter à sa source, le texte-script, et tracer sa progression point par point à travers le jeu des instances intermédiaires aboutissant a la diffusion du spectacle.Il est vrai qu\u2019une certaine sémiotique privilégie le texte spectaculaire et que cette position fournit de riches perspectives d\u2019exploration.Cependant, du point de vue d\u2019une praxis socio-culturelle, on constate dans la publicité qui entoure un événement théâtral que ce n\u2019est pas seulement le spectacle ni la distribution de la troupe qu\u2019on tente de «vendre» à un public, mais aussi l\u2019auteur, créateur du script, et le metteur en scène, responsable de sa re-création.Ainsi, face à un récepteur ultime, le public, distinguons-nous trois sources émettrices: un scripteur, un metteur en scène, une troupe.Il ne faudrait donc pas évacuer cette réalité de l\u2019étude du message théâtral, mais la décortiquer au contraire et dépister les effets qu\u2019une telle conjoncture pourrait exercer sur la production de son discours.Dès lors, il serait possible de segmenter le message théâtral et de le présenter tel qu\u2019il se manifeste à trois étapes de son parcours eu égard à chacune des trois sources émettrices.À un premier niveau, nous avons la pièce écrite, le scripto-texte (émis par l\u2019'EMETTEUR 1 \u2014 le scripteur) qui, bien qu\u2019il projette de toucher une troupe de comédiens et un public éventuels, se voit intercepté par le RÉCEPTEUR 1 \u2014 le metteur en scène; un code littéraire (didascalies, scènes, dialogues) en articule le langage 74 et c\u2019est par télécommunication \u2018° que s'effectue sa diffusion.Le deuxième niveau réfère au scripto-texte «en action», le drama-texte, où un code dramatique actualise parles règles de l\u2019interprétation et de la proxémique l\u2019espace textuel régi par le code littéraire: l'EMETTEUR 2 (antérieurement RÉCEPTEUR 1), le metteur en scène, même s\u2019il vise le public, s'adresse d\u2019abord au RECEP- TEUR 2, la troupe de comédiens, par la voie de la communication proche dans le contexte interpersonnel des répétitions, et de la télécommunication dans le contexte transformationnel du scripto-texte.Le troisième niveau offre enfin le drama-texte réalisé en spectacle, le specta-texte; celui-ci est livré dans une communication proche au RÉCEPTEUR 3, le public, par la distribution de la troupe, l'ÉMETTEUR 3 (antérieurement RECEP- TEUR 2), à travers un code spectaculaire dont le contrat actantiel (rapport distribution/public) déterminera à divers degrés la constituante spatiale et la convention symbolique œuvrant à la construction de la nomenclature signifiante.Et l\u2019ensemble de toutes les expériences assumées par les actants de la communication à tous les niveaux instaure à la limite un géno-texte, tel un «dispositif», comme l\u2019appelle Julia Kristeva, de l\u2019histoire de la langue (théâtrale en l\u2019occurrence) et «des pratiques signifiantes qu\u2019elle est susceptible de connaître \u2018».Géno-texte institué par la somme des pratiques du message théâtral en parcours pour les pratiques de tous les discours du théâtre ultérieurs.Le tableau ci-joint illustre le propos tenu plus haut.10.Opposée à la communication proche qui unit émetteur/récepteur dans une même sphère spatiale et temporelle, la télécommunication implique la distance dans le temps et/ou l\u2019espace entre les actants, et la diffusion par canal artificiel, c\u2019est-à-dire par l\u2019intermédiaire d\u2019un objet matériel (A.Moles).11.Recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil, Coll.Tel Quel, 1969, p.284. SCHÉMA DE LA COMMUNICATION THÉATRALE ÉMETTEUR 1: scripteur RÉCEPTEUR 1: metteur en scène ÉMETTEUR 2 CANAL DE DIFFUSION: CODE LITTÉRAIRE: télécommunication -didascalles (écriture/lecture) -scènes dialogues CODE DRAMATIQUE: CANAL DE DIFFUSION MIXTE: ] -interprétation télécommunication MESSAGE 2: -proxémique (rapport au scripteur) et ma-texte communication proche - (contexte interpersonnel des répétitions) Ÿ RÉCEPTEUR 2: _ troupe EMETTEUR 3 | CANAL DE DIFFUSION: CODE SPECTACULAIRE: communication proche contrat actantiel (distribution/pubtic -constituante en contact direct) spatiale convention symbolique RÉCEPTEUR 3: public 3.La trichotomie du discours théâtral Parvenus à ce stade de la réflexion sur le discours théâtral, nous sommes à même de saisir déjà sa «tournure» trichotomique, son «architecture» échafaudée en trois temps/trois mouvements.Segmenté en scripto, drama et specta-textes, ces «trois coups» de la communication théâtrale, qui en ponctuent le proces, le message théatral se présente dés lors comme un signe de structure triadique, un signe pergu dans toute sa dimension virtuelle/actuelle/réalisée.En effet, l\u2019évolution du message théâtral se comprend à partir du mode de jonction caractérisant les rapports des actants de la communication à chacun des trois niveaux d\u2019émission.Si l\u2019on admet que l\u2019objectif de tout discours théâtral s\u2019atteint dans sa représentation sur une scène, c\u2019est la phase qui met en jeu le specta- texte, marquée par la conjonction distribution/public, qui se manifeste sous sa forme la plus achevée, sa forme enfin réalisée.Le travail sur le drame-texte implique l\u2019actualisation du scripto-texte au travers des règles de l\u2019interprétation et de la proxémique, la distribution se trouvant pour l\u2019heure disjointe du public.Quant à l\u2019étape de la première diffusion, elle place en position virtuelle les actants ultimes du discours théâtral, la distribution et le public.Bref, capté sous cet angle, le message théâtral chemine, du script au spectacle, à titre de médium virtuel/actuel/réalisé: scripto-texte projection message virtuel distribution/public drama-texte disjonction message actuel distribution/public specta-texte conjonction message réalisé distribution/public Cependant, il conviendrait d\u2019éviter d\u2019associer ces trois états au procés nécessaire et absolu de tout dis- 77 ily cours théâtral.La praxis esthétique du théâtre révèle qu\u2019une représentation sur scène, si elle assure la conjonction de la distribution et du public, peut en outre «ignorer» la présente de ce dernier.La conjonction demeure alors factice et le specta-texte privilégié dans ce cas un code dramatique plutôt que spectaculaire.Tout comme il est susceptible d\u2019avantager le scripto- texte dans la mesure ou il tend a «traduire» le plus fidé- lement possible le code littéraire du scripteur sans re-création dramatique réelle.Somme toute, c\u2019est la «fixation» de la représentation à l\u2019un ou l\u2019autre des trois modes de diffusion du message théâtral qui en conditionne le choix des codes et en détermine par conséquent les structures formelles.Penchons-nous maintenant sur les trois types de procédures de diffusion du message théatral et relevons-en les incidences sur la production de son discours.3.1 Le scripto-texte Message d\u2019un auteur/scripteur, le scripto-texte ou la pièce de théâtre écrite, quel que soit le destinataire qui s\u2019en empare \u2014 metteur en scène, comédien ou spectateur \u2014 se diffuse toujours par la voie de la télécommunication.En plus d\u2019être séparés par l\u2019espace et le temps, l\u2019émetteur et le récepteur ne sont en rapport que par l\u2019intermédiaire d\u2019un objet artificiel, le «script».C\u2019est la phase du «spectacle dans un fauteuil» pour employer la formule proposée par Alfred de Musset.Un code littéraire en articule l\u2019expression, propre aux lois du genre: découpage de l\u2019action (en actes, tableaux, scènes), articulation de l'information par l'alternance des monologues/dialogues, description livrée sous la forme de didascalies.Le scripto-texte, s\u2019il contient potentiellement la représentation, entraîne en premier lieu à un acte de lecture.Et les clins d\u2019œil au lecteur ne sont pas rares, particulièrement dans les tournures littéraires qu\u2019adoptent parfois les didascalies.Dans une 78 de ses pièces, Sacha Guitry ne «dénote» pas simplement l\u2019aspect visuel d\u2019un élément du décor, il fait du «style» quand il décrit l\u2019encombrement d\u2019un fauteuil en parlant d\u2019un «fauteuil qui en a plein les bras».Ainsi, le scripto-texte, sur le plan littéraire, constitue un message à part entière et on pourrait recourir aux théories d\u2019une sémiotique de la littérature pour en étudier le fonctionnement.Message achevé en même temps que premier jalon du parcours du message théâtral, le scripto-texte interfère dans certaines circonstances sur la suite de sa production.Par exemple, à l\u2019époque classique de l\u2019histoire du théâtre, l\u2019emphase portait sur le scripto-texte dans la construction du discours théâtral.L'univers spatial de la représentation «matérialisait» l'univers spatial conçu par le scripteur et la distribution prêtait corps et voix à la «traduction» des actants littéraires.Le message théâtral classique procédait donc plus d\u2019une lecture «active» que d'une transposition dramatique véritable.À l\u2019époque contemporaine, bien que la re-création esthétique soit avant tout préconisée, une tendance au respect du scripto-texte se remarque encore.À preuve cette assertion de Pierre Fresnay traçant le rôle dévolu à la mise en scène et à son signataire: Rejetant l\u2019accaparante conception moderne de sa fonction, le metteur en scène doit être le contraire d\u2019un brodeur de variations personnelles sur une pièce dont il se sert comme d\u2019un canevas.Sa personnalité ne doit pas se détacher en relief sur le spectacle (.).Le metteur en scène est celui dont l\u2019intervention doit avoir pour résultat que la pièce présentée au public soit bien celle que l\u2019auteur rêvait'*.12.Cité par René Giraudon dans Démence et mort du théâtre.Tournai, Casterman poche, Coll.Mutations/Orientations no 10, 1971, p.61-62. Dans une telle optique, le metteur en scène n\u2019accède pas au rang d\u2019émetteur'* œuvrant avec la distribution pour la production d\u2019un drama ou specta-texte mais reste rivé à son rôle de récepteur du scripto-texte dans une situation de connivence avec le scripteur.Bien sûr, cette formule à ses adeptes, autant du côté des producteurs que des consommateurs, et alors le plaisir esthétique repose sur la reconnaissance de l\u2019habileté à faire coïncider dans le non-arbitraire un signe théâtral dichotomique: le script-signifié et le spectacle-signifiant.3.2 Le drama-texte.Le drama-texte, drama pris dans le sens grec d\u2019action, correspond à l\u2019extériorisation en paroles et en actes du discours du scripto-texte.Le metteur en scène en est l\u2019émetteur dans la mesure où il «transpose» le discours d\u2019un autre, où il «transporte» l\u2019autre langage dans le sien propre, et où il en «transforme» les codes, créant enfin un texte original inspiré non pas de ce qui «était» dans l\u2019originel mais de ce qui «serait» et même de ce qui n\u2019est pas.Ce mouvement de passage trans- événementiel du littéraire au dramatique s\u2019établit dans l\u2019innovation en raison du choix d\u2019un certain type de communication qui prévoit le recours nécessaire à l\u2019in- terprétance.Paul Ricœur en exprime ainsi les termes: Ce qui est à comprendre dans un texte, ce n\u2019est pas la situation visible de son auteur, mais sa référence non- ostensive, c\u2019est-à-dire les propositions de ce monde ouvertes par le texte, ou, si vous voulez, les modes possibles d\u2019être-au-monde que le texte ouvre et découvre.Or 13.Évidemment, il devient «émetteur» d\u2019une certaine façon puisqu\u2019il use d\u2019un autre langage (théâtral) commun à celui du récepteur (la distribution) pour traduire le message littéraire dont il était antérieurement le récepteur.Mais son état premier influe sur l\u2019état second.80 c\u2019est bien sur ces références invisibles que se fait la communication 4.Récepteur interprétant, le metteur en scene se mue donc en émetteur d\u2019un nouveau message.Et c\u2019est à des «interprètes» qu\u2019il s\u2019adressera, les comédiens, récepteurs de son message de même qu'\u2019éléments essentiels de l\u2019organisation de son discours puisque c\u2019est à leur jeu sonore, visuel, et spatial que ce dernier devra une bonne partie de sa forme.Réunis dans un contexte de communication proche, parce que travaillant ensemble dans un même lieu, l\u2019émetteur et le récepteur sont en contact bidirectionnel quand le metteur en scène «improvise» d\u2019une certaine façon avec le comédien et lui permet une participation personnelle à la fabrication du drama-texte.Un contact unidirectionnel définit par contre les rapports d\u2019un metteur en scène manipulateur et d\u2019un comédien marionnette.Le canal naturel du mode de diffusion du drama-texte se double d'autre part d\u2019un canal artificiel si l\u2019on tient compte de l\u2019absence dans l\u2019espace et le temps des instances extrêmes du message théâtral, le scripteur et le public.Sur le plan pratique de la représentation sur scène, c\u2019est cette «absence» du scripteur et du public dans la production du discours théâtral qui dotera le message- spectacle des caractères du drama-texte élaboré dans l\u2019étroite relation metteur en scène/distribution.Lorsque le metteur en scène gomme le rôle du scripteur ou/et que la distribution évince la complicité du public, nous obtenons un message théâtral dont le discours reste «fixé» à son deuxième niveau d\u2019émission.Appartient à cette catégorie le théâtre contemporain situé à mi-chemin entre le traditionnel et l\u2019expérimental.Les amateurs de cette formule recherchent l\u2019ingéniosité de 14.«Discours et communication», in La Communication, **Actes du XV° congrès de l\u2019association des sociétés de philosophie de langue française, Université de Montréal 1971, Montréal, Éd.Montmorency, 1973, p.39. la mise en scène dans la création d\u2019un message- spectacle s\u2019enfantant lui-même et/ou la performance d\u2019une distribution qui «invente» ses rôles et subsume les multiples techniques de l\u2019art d\u2019interpréter.I! est probable que l\u2019avènement de la mise en scène au XIX° siecle\u2019 et la révélation des stratégies de jeu concourant à la formation du comédien depuis Stanislavski aient infléchi de la sorte le parcours du discours théâtral traditionnel: à un message-traduction, lié à un scripto-texte, s\u2019est peu à peu substitué un message- récréation procédant d\u2019un drama-texte et, sans trop anticiper, perce déjà au bout du trajet un message- récréation qu\u2019alimente un specta-texte.3.3 Le specta-texte.Message échangé entre une troupe et un public rassemblés en même temps dans un même lieu, le specta-texte se transmet dans une communication proche, grâce à un code spectaculaire axé sur un contrat actantiel qui dicte les degrés de connivence entre les actants de la communication.Dernière étape du parcours du message théâtral, le specta-texte concerne la réalisation spectaculaire et l\u2019accomplissement des objectifs esquissés au premier niveau du parcours.Alors qu\u2019au début, la distribution et le public ne se trouvaient qu\u2019en position virtuelle, à cette troisième phase, leur conjonction s'affirme avec plus ou moins de force selon les termes du contrat actantiel.Chaque fois qu\u2019un actant-exhibitionniste joue pour un actant-voyeur, la conjonction entre les deux parties relève de la «physica- lité» de leur présence sans générer une diffusion bidirectionnelle complète du message.Mais, lorsque le 15.Bien que la mise en scène ait toujours plus ou moins existé comme l\u2019a démontré André Veinstein, ce n\u2019est qu\u2019au XIX° siècle qu\u2019elle a pris conscience d\u2019elle-même et de sa condition esthétique et cette «prise en main» de soi a favorisé son déploiement et extirpé le metteur en scène de l\u2019ombre du scripteur.82 comédien sait se montrer spectateur de son jeu et que le spectateur veut jouer un rôle dans le spectacle; lorsque l\u2019un joue avec l\u2019autre, pour l\u2019autre, et vice-versa, s\u2019opère alors une «confusion» des fonctions des actants dont la participation commune au déroulement du message s\u2019avère indispensable.Si le drama-texte est une recréation, le specta-texte est en sus une récréation, une fête, une cérémonie.De nos jours, c\u2019est le théâtre expérimental qui reflète le mieux cet aspect «réalisé» du message théâtral, cette persistance des modes de diffusion propres au troisième niveau de la production de son discours.Aussi dans le théâtre expérimental, c\u2019est la connexion «nécessaire» entre la distribution et le public qui fonde la structure du code spectaculaire et façonne l\u2019expression des signes.La conjonction des deux agents du spectacle s'effectue à l\u2019intérieur d\u2019un contrat actantiel.D\u2019une part, la distribution ne tente pas de jouer uniquement «pour» le public, mais de jouer «avec» lui tout en s\u2019observant au cours de ce jeu.Ainsi, les spectateurs sont-ils conviés par les comédiens à se manifester tout au long du spectacle.Le public n\u2019est plus composé d\u2019individus sociaux mais de personnages dramatiques.I est fréquent qu\u2019on demande à un public de se lever à tel moment du spectacle, de tenir une pancarte, de scander un slogan, d\u2019entonner une chanson.Bref, on exige du public, qu\u2019il joue un rôle fictif et qu\u2019il complète par ce jeu le mode «d\u2019être-au-monde» du spectacle.Un exemple frappant de ce type de participation se rapport à la production de Marat-Sade par la troupe Carbone 14.Les spectateurs étaient accueillis par des gardes de sécurité qui les enfermaient dans un espace ceinturé de grilles.Comme l\u2019intrigue de Marat-Sade se base sur les aléas de la production d\u2019une pièce de théâtre jouée par des fous, le public était traité comme s\u2019il était le public non pas de l\u2019événement réel mais de l\u2019événement fic- tionnel.Le public n\u2019étant donc pas dans une salle de théâtre mais dans le local quelconque d\u2019un asile, était isolé pour éviter les «accidents» dus aux «crises» des 83 Te hy: membres malades de la distribution fictive.Ainsi dans le théâtre expérimental, le spectateur se double d\u2019un comédien.D'autre part, le comédien arrache parfois son masque et s\u2019immisce dans le specta-texte, spectateur de son jeu en méme temps que de celui du public.Par l\u2019effet de distanciation, dans le sens brechtien du terme, le comédien redevient l\u2019être social qui juge l\u2019être fictif qu\u2019il délaisse un moment ou encore il se critique en tant qu'interprète d\u2019un personnage qu\u2019il défait et remet en scène.De plus, il lui arrive d\u2019aborder son public en spectateur du rôle qui l\u2019amène à jouer.Le Living Theatre a toujours été friand de ce genre d\u2019intervention.Dans Faustina, alors que le public vit avec la distribution une situation de violence, une comédienne interrompt le jeu et semonce les spectateurs: Nous venons d\u2019interpréter une scène brutale: le meurtre rituel d\u2019un beau jeune homme.Je me suis baignée dans son sang.Si vous aviez été un public convenable, vous eussiez bondi sur la scène pour arrêter le spectacles.Bref, cette complexité des rapports de la distribution et du public dont les fonctions, tour a tour, s\u2019affrontent, s\u2019échangent, se complétent, se confondent, ira de pair avec la complexité de la constituante spatiale et de la convention symbolique du specta-texte dont le code s\u2019appuie fortement sur le contrat actantiel.Plus un lien de complicité empreint la conjonction de la distribution et du public, plus éclatée se montrera l\u2019aire de jeu où évolue le specta-texte: une communauté sans classes détermine alors un espace de jeu sans bornes.Antonin Artaud en rêvait, il y a cinquante ans: Nous supprimons la scène et la salle qui sont rempla- çées par une sorte de lieu unique, sans cloisonnement, ni barrière d\u2019aucune sorte, et qui deviendra le théâtre même de l\u2019action.Une communication directe sera établie 16.Cité par Pierre Biner, Le Living Theatre, Lausanne, La Cité Ed., 1968, p.26.84 entre le spectateur et le spectacle, entre l'acteur et le spectateur, du fait que le spectateur placé au milieu de l\u2019action est enveloppé et sillonné par elle.Cet enveloppement provient de la configuration même de la salle.Ainsi, l\u2019abolition de la scène et de la salle résulte du fait que le spectateur se double d\u2019un comédien, et celui-ci d\u2019un spectateur.Le partage des mêmes fonctions requiert donc l\u2019occupation d\u2019un même espace.Un «espace vide» auquel chaque specta-texte assignera i une constituante spatiale singulière.i Si le code spectaculaire, de par l\u2019établissement d\u2019un contrat actantiel, démantèle les fonctions tradi- E., tionnelles de la distribution et du public et fond la salle \u201c4 et la scène en aire de jeu, c\u2019est en vertu d\u2019une forte con- ji vention symbolique qu\u2019il l\u2019opère.Non seulement les actants endossent des rôles symboliques mais ils partagent en outre un monde d\u2019illusion.L'univers matériel A du specta-texte prend tout son sens dans l\u2019imaginaire.Er Univers qu\u2019il suffit de suggérer au moyen de symboles = que décode un public «actif» pour lui donner forme dans un espace mental.En effet, si le spectateur joue au comédien, il peut aussi jouer au scénographe.S'il interprète un personnage, il peut aussi en «interpréter» l\u2019encadrement.Un simple cube noir représente, tour à tour, une roche, une table, un trône.Et ces référents empruntent divers contours dans l\u2019esprit du public.Dès lors, nul EE besoin de lui offrir une copie ou une imitation de la réalité mais bien plutôt une réalité symbolique avec i laquelle il devra composer.La convention symbolique e du théâtre expérimental insistera donc sur une «économie» des moyens techniques, la force de suggestion des éléments audio-visuels primant avant tout dans la construction de l\u2019univers matériel du specta-texte.Le contrat actantiel tel qu\u2019il fonctionne dans le specta-texte, puisqu\u2019il exige une si puissante dose de 17.Le Théâtre et son Double, Paris, Gallimard, Coll.Idées no 114, 1972, p.146.85 participation au même événement des émetteurs comme des récepteurs interchangeant leurs rôles, le code spectaculaire accède au rang de rituel: plus qu\u2019une simple représentation, le specta-texte est bel et bien une cérémonie, une fête.Cette «modernité» qui caractérise le style du théâtre expérimental marque cependant (curieusement) un retour aux sources mêmes de la théâtralité, à cette période où, tel que le relate Augusto Boal, «le théâtre était chant dithyrambique: le peuple libre chantant à l\u2019air libre.Le carnaval.La fête\u2018.Et il poursuit en dénonçant la perte de l\u2019esprit dionysiaque et sa récupération inévitable par une société en processus d\u2019affranchissement: Puis les classes dominantes s\u2019en emparèrent et y établirent leurs cloisons.Elles divisèrent d\u2019abord le peuple, en séparant les acteurs des spectateurs, les gens qui agissent de ceux qui regardent.Finie la fête! Ensuite, elles distinguèrent, entre les acteurs, les protagonistes de la masse: alors commença l\u2019endoctrinement coercitif! L.Le peuple opprimé se libère.II s'empare à nouveau du hi théâtre.|| faut abattre les cloisons.3 [.] le peuple reprend sa fonction d\u2019acteur principal au 3 théatre et dans la société 8.Ne lit-on pas dans ce commentaire de l\u2019instigateur 3 du «théâtre de l\u2019opprimé» les grandes tendances de la i théatralité a travers les âges et sa dépendance formelle 2 du type de communication employé pour la production A de chaque acte théâtral?a 3.4 Le géno-texte.0 Le géno-texte, bien qu\u2019il figure à la suite des 2 scripto, drama et specta-textes, n\u2019est pas le quatrième a jalon du procès du discours théâtral ni même le qua- 4 trième «message».En fait, il contient les trois textes- 18.Théâtre de l\u2019opprimé, Paris, Éditions de la Découverte, 1985, p.11.1 86 messages en même temps qu\u2019il en découle.Il les précède tout comme il en procède.Les règles d\u2019une théä- tralité antérieure le constituent puisque, tel que le souligne Anne Ubersfeld, on n\u2019écrit et ne joue qu'avec ou «contre un code théâtral préexistant'°.Et cette «jonglerie» avec ou contre un code insuffle sa dynamique au jeu en cours, épuisant ainsi sa «vie» mais y puisant aussi sa «survie» pour le fondement d\u2019une théâtralité ultérieure: les codes se succèdent alors dans un cycle de transformations sans fin.En somme, le géno-texte participe au passé, présent et futur de la théâtralité et s\u2019il la «borde» en quelque sorte ce n\u2019est que pour mieux en générer le débordement.Il va sans dire qu\u2019on pourrait associer le géno-texte au choix du code littéraire, d'amatique ou spectaculaire qu\u2019arbore le discours théâtral.Ces trois codes se rapportent à trois types de théâtralité qui ont prévalu à divers moments de l\u2019histoire du théâtre de façon manifeste et/ou latente.Finalement quelle qu\u2019ait été la «mode» du temps qui favorisait l\u2019un des trois codes, on ne saurait manquer de constater que les trois ont toujours co-existé, les uns officiellement, les autres dans la marginalité.Des Dionysies chez les Grecs au Paradise now du Living Theatre en passant par les Mystères du Moyen Âge, c\u2019est un specta-texte qui a comblé les besoins de participation d\u2019une collectivité à un événement commun.De la Commedia Dell\u2019Arte aux ligues d\u2019improvisation sans oublier les work in progress, le drama-texte a donné son essor a la créativité sans frein de l\u2019artiste.De la «déclamation» sur scène des pièces classiques aux «lectures publiques» contemporaines, le scripto-texte a su rassembler une communauté fervente à l\u2019écoute d\u2019un scripteur démiurge.Vu sous cet angle, le message théâtral se rapprocherait du modèle du signe social que propose Gérard Deledalle d\u2019après la théorie de la phanéroscopie que nous devons à Charles 19.Op.cit, p.14.87 S.Peirce.En tant que premier, le scripto-texte serait la qualité de quelque chose et l\u2019ensemble des possibilités qu\u2019elle renferme, il témoignerait alors «des puissances créatrices de la personne».Le drama-texte, comme second, appartiendrait au domaine de «l\u2019expérience, de la lutte et du fait\u201d\u2019» faisant appel aux «activités de l\u2019individu\u201c%».Quant au specta-texte, le troisième, il correspondrait à cette dynamique médiatrice et interprétante qui met en branle «toutes les capacités de l\u2019homme\u201d.I1 serait encore tentant d\u2019ajouter à ces considérations (qui traitent le message théâtral en phane- ron ou phénomène à trois dimensions) la triple conception de J.L.Austin à propos des actes de langage.Dès lors, le scripto-texte s\u2019inscrirait dans le champ locutoire dans la mesure ou il «dit» quelque chose; le drama-texte se placerait dans l\u2019illocutoire puisqu\u2019il «fait» quelque chose en disant; le specta-texte, pour sa part, tronerait dans le perlocutoire quand il s\u2019érige en «moteur» d\u2019effets commandant des réponses.En somme, quel que soit l\u2019éclairage qu\u2019on projette, le discours théâtral, saisi comme fait de communication, message-signe, phénomène ou acte de langage, révèle ce mouvement à trois temps qui en alimente le parcours génératif et qui conditionne, à divers degrés, trois modes d\u2019esthétique spectaculaire.Déjà en 1838, Victor Hugo était conscient de cette «tripartition» constituant le discours théâtral.I| écrivait dans sa Préface de Ruy Blas qu\u2019on pouvait répartir les spectateurs en trois catégories: ceux qui recherchent la jouissance de l\u2019esprit, ceux qu\u2019intéressent les émois du cœur et ceux qui réclament le plaisir des yeux.Ne devine-t-on pas là, d\u2019une certaine façon, le choix d\u2019un public désireux de 20.Théorie et pratique du signe, Paris, Payot, 1979, p.94.21.Écrits sur le signe, Paris, Seuil, 1978, p.92.22.Deledalle, op.cit.23.Ibid. recourir à l\u2019un ou à l\u2019autre des trois codes dans sa réception du message?Au code littéraire qui crée la fusion avec la pensée du scripteur?Au code dramatique qui permet de vibrer au rythme de la virtuosité de l\u2019interprète?Au code spectaculaire qui organise au gré de règles et de conventions un univers d\u2019illusion?* * * Au terme de cette réflexion sémiotique sur le discours théâtral, rappelons que l\u2019objectif visé n\u2019était pas d\u2019en cerner toute la spécificité mais d\u2019en appréhender certains traits de manifestation sur un terrain «balisé» en quelque sorte.Le champ d\u2019investigation a été celui de la communication et les modalités de la chaîne communicante ont fourni les principaux points de repère.C\u2019est en raison de l\u2019ancrage en un tel sol qu'est apparue la dimension trichotomique du discours théâtral dont nous avons suivi le processus de production à l\u2019intérieur d\u2019un mouvement triadique.Nous l\u2019avons d\u2019abord vu se tramer, du plus abstrait au plus concret, au fil d\u2019une «texture» virtuelle, actuelle, réalisée.Ensuite, nous l\u2019avons vu évoluer sous la figure progressivement structurante de scripto, drama et specta-textes.Enfin, nous avons observé dans quelle mesure la «fixation» à un de ces trois niveaux de diffusion a pu déterminer l'emploi des codes et la construction des signes articulant le message.Au bout du compte, nous avons tenté d\u2019enlever quelques couches a cette «épaisseur de signes» qui caractérise toute théatralité.Cette derniere, à la lumière de la présente analyse, afficherait trois tendances générales en ce qui a trait à la production du message théâtral lequel s\u2019appuierait sur un code à prédominance littéraire, dramatique ou spectaculaire pour la mise en forme des éléments de la représentation.Par ailleurs, le choix de l\u2019un des trois codes s\u2019expliquerait par le type d\u2019émission privilégié lors de la livraison du spectacle, donc par les rapports établis entre les actants émetteur/récepteur dont les principes de la 89 i: THe gi télécommunication ou de la communication proche commandent le jeu solitaire ou solidaire.En somme, ce détour par la communication pourla saisie de l\u2019expression du discours théâtral a permis de lancer un fil d'Ariane dans ce dédale du théâtre où foisonnent tant de signes.i HE DS N 90 Références bibliographiques ARTAUD, Antonin, Le théâtre et son double, Paris, Galli- mard, Coll.Idées no 114, 1972.AUSTIN, John Langshaw, Quand dire, c\u2019est faire (How to do things with words), Paris, Seuil, 1970.BARRAULT, Jean-Louis, Nouvelles réflexions sur le théâtre, Paris, Flammarion, 1959.BARTHES, Roland, «Littérature et signification» Essais critiques, Paris, Seuil, Coll.«Tel Quel», 1964.BINER, Pierre, Le Living Theatre, Lausanne, La Cité, 1968.BOAL, Augusto, Théâtre de l\u2019opprimé, Paris, Éditions La Découverte, 1985.BROOK, Peter, L'espace vide, Paris, Seuil, 1977.DELEDALLE, Gérard, Théorie et pratique du signe, Paris, Payot, 1979.GIRAUDON, René, Démence et mort du théâtre, Tournai, Casterman Poche, Coll.Mutations-Orienta- tions no 10, 1971.GREIMAS, A.J.et COURTES, J., Sémiotique, Dictionnaire 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française, Université de Montréal 1971, Montréal, Ed.Montmorency, 1973. Hi 1976/1986 Heidegger dix ans apres.le possible de \"impossible Pierre Desjardins Professeur au département de philosophie du CEGEP Montmorency Hin 1 EN Au-delà d\u2019une critique fondée sur le comportement équivoque de ce géant de la philosophie durant la seconde guerre (l\u2019histoire le jugera.), et, en-deçà du «credo» heideggerien proféré depuis longtemps par nombre d\u2019irréductibles, soi-disant spécialistes de Heidegger, le texte présenté ici s\u2019interrogera résolument sur la pertinence du «Dasein» dans son contexte contemporain, en tentant de cerner le lieu philosophique particulier de son émergence.Introduction: L\u2019impossible «Dasein»: le problème existentiel Chacun sait qu\u2019il a existé durant longtemps une confusion entre l\u2019existentialisme sartrien et heidegge- rien et, qu\u2019historiquement, ceci n\u2019a en rien aidé à la compréhension déjà difficile de la pensée de Heidegger.1.Au sujet du malentendu Sartre-Heidegger, voir le chapitre premier du livre de Jean-Paul Resweber intitulé La pensée de Martin Heidegger, Toulouse, Édouard Privat, 1971.94 C'est Jean-Paul Sartre, rappelons-le, qui, une fois la deuxiéme guerre terminée, opéra la transformation complète de «l\u2019existentialisme heideggerien» contenu dans Sein und Zeit en un «humanisme» plus opportun pour \u2019époque., un peu comme si un antibiotique puissant était devenu nécessaire pour neutraliser l'œuvre dont le milieu d\u2019origine restait encore suspect.(les alliés interdirent à Heidegger d\u2019enseigner jusqu'en 1951).Et, assez curieusement, lorsque le public eut plus tard accès au reste de son œuvre, plusieurs y recherchaient désespérément cet «humanisme».Or, selon Heidegger, non seulement l\u2019«humanisme» lui serait étranger, mais il n\u2019y aurait même pas eu d\u2019«existentialisme» comme tel chez lui.Dès 1946, dans sa célèbre Lettre sur l\u2019humanisme?, il se défendait déjà d\u2019entretenir quelque lien de parenté que ce soit avec les «existentialistes» reconnus d\u2019alors, comme Kierkegaard ou Jas- pers, de même qu'avec toute philosophie où l'existence humaine devient le point central.De plus, dans une autre lettre préalablement adressée à Jean Wahl, dès 1937, Heidegger précisait avec insistance que la question posée dans Sein und Zeit est uniquement celle de l\u2019être, et non celle de l\u2019'hommes.Pourtant, la confusion à ce sujet demeure, et, disons-le tout de suite, le problème reste et méritera notre attention.Revenons donc au début de l\u2019œuvre, c\u2019est-à-dire à l\u2019époque primordiale de Sein und Zeit: en 1927, alors qu\u2019il en termina la rédaction, Heidegger annonça cette œuvre comme la première partie de son projet d\u2019étude phénoménologique sur I\u2019étre.Or, de cette premiere partie, seules les deux premiéres sections furent alors publiées, la troisième devant s\u2019intituler Zeit und Sein 2.Martin Heidegger, Lettre sur l\u2019humanisme, Paris, Aubier- Montaigne, 1964 (trad.R.Munier).3.«Lettre à Jean Wahl» publiée dans le Bulletin de la Société Française de Philosophie, oct.-déc.1937.95 real HESSEN était Manquante\u201c.Dans son introduction à «Qu\u2019est-ce que la métaphysique?» ajoutée en 1949, Heidegger s\u2019est expliqué là-dessus: si la réponse a la question du sens de l\u2019être n\u2019a pu finalement être résolue, dit-il, c\u2019est que, depuis longtemps, et cela, il l\u2019avait éprouvé durement tout au long de la rédaction de la première partie de son projet, «l\u2019être» aurait sombré dans l\u2019oubli au point où la question de son sens aurait perdu sa signification pour l\u2019homme contemporain®.Aussi, il faut insister sur le fait que, dans le langage heideggerien, le discours sur l\u2019être, parce qu\u2019il est «sur» et non «de» l\u2019être, sera toujours avant tout celui de son oubli et c\u2019est cet oubli, et rien d\u2019autre, partout présent dans Sein und Zeit, qui orientera toute la suite de l\u2019œuvre de Heidegger vers cette fameuse déconstruction pièce par pièce de la métaphysique traditionnelle en vue de retracer précisément les différentes étapes de cet oubli.Selon le commentateur George Steiner, cette vision sombre de la réalité occidentale présentée comme «oubli progressif de l'être» aurait été empruntée à la philosophie pessimiste de Spengler utilisée pour désigner le «déclin» de l\u2019Occident®°\u2026 Mais précisons que, contrairement à un Spengler, ou peut-être plus encore ici à un Nietzsche, ce «déclin» ne sera jamais chez Heidegger l\u2019expression d\u2019un quelconque nihilisme (un mot dont Heidegger a horreur), mais bizarrement, comme nous le verrons bientôt, celle-même de la manifestation de l\u2019être.Et si cette perception d\u2019un «déclin» avait amené Nietzsche à la recherche de formes différentes de pensée, comme l\u2019art ou l\u2019esthétisme, elle orientera Heidegger vers son 4.Voir la note à la page 277 de L\u2019Être et le temps, au sujet du projet de Heidegger, Paris, (Gallimard, 1964, traduit et annoté par Rudolf Bœhm et À.de Waelhens).Voir aussi le plan de l\u2019auteur p.57-58.5.Martin Heidegger, «Qu\u2019est-ce que la métaphysique?», in Questions I, Paris, Gallimard, 1968, p.23 à 84 (trad.Roger Munier).6.George Steiner; Martin Heidegger, Paris, Albin-Michel, 1981.Voir p.99 à 102. contre-pied, c\u2019est-à-dire la recherche du fondement, un fondement qui selon lui aurait été oublié ou caché dans l\u2019édification hâtive de cette métaphysique logico- mathématique.C\u2019est d\u2019ailleurs cette recherche qui, hantant l\u2019œuvre, explique l\u2019aspect nostalgique, ou romantique diront d\u2019autres, qui incontestablement se dégage de l\u2019ensemble.2.L\u2019énigme du «Dasein».le possible?Et nous arrivons dès lors à notre préoccupation principale sur cette recherche du fondement issue des difficultés déjà rencontrées précédemment dans la présentation de Sein und Zeit: c\u2019est celle de l\u2019espace privilégié qu\u2019Heidegger ménage et maintient et cela, du début à la fin de son œuvre, à celui-là qui, selon ses termes, en serait malgré tout encore aujourd\u2019hui au XX° siècle, semble-t-il, son «gardien» comme «là» spécifique de l\u2019être: «l\u2019être-là», l\u2019humain, en allemand le «Da-sein».Mais avant d\u2019entrer dans les méandres du «sujet» heideggerien, soyons prudents et examinons d\u2019abord en guise de préambule l\u2019avis de quelques-uns des «commentateurs-spécialistes» de Heidegger à ce propos.D\u2019après Bernard Welte, le «Dasein» heideggerien n\u2019aurait aucune importance en soi, mais uniquement comme structure d\u2019être, et toute l\u2019analyse existentiale du «Dasein» contenue dans Sein und Zeit serait orientée par rapport à ce sens ontologique tautologique\u2019.Vu de cette manière, on pourrait presqu\u2019alors qualifier cet homme heideggerien du «tout Autre» de celui qui présida à l\u2019édification de la métaphysique traditionnelle, il en serait en quelque sorte la face cachée.l\u2019autre côté de la médaille.C\u2019est cet avis qu\u2019énonce Emmanuel Lévinas, dans l\u2019article «L\u2019ontologie est-elle fondamen- 7.Bernard Welte, «Remarques sur l\u2019ontologie de Heidegger», in Revue des sciences philosophiques et théologiques, 1947, n° 31, p.379-393.97 HERVE INR | 0) tale?», où il indique clairement comment l\u2019ontologie heideggerienne naît toute entière de son opposition à l\u2019intellectualisme classique®.Aussi Henri Birauit parlera de l\u2019ontologie de Heidegger comme d\u2019une ontologie «négative®».Et d\u2019ailleurs, pour être explicite, il serait intéressant d'ajouter à cette dénomination de Birault qu\u2019ontologiquement cette problématique du «Dasein» recèle toute la question de la possibilité ou de l'impossibilité d\u2019une «phénoménologie herméneutique»; c\u2019est cette question qui, on s'en souviendra, au début de sa carrière, préoccupait déjà spécialement Heidegger puisqu\u2019en voulant alors établir par Sein und Zeit les bases de cette «phénoménologie herméneutique», c\u2019était d\u2019un «Dasein aléthéien» dont déjà il devait s\u2019agir.Et soulignons enfin qu\u2019à l\u2019époque, l\u2019idée même d\u2019une «phénoménologie herméneutique» avait suscité des divergences d\u2019opinions marquées et ceci, particulièrement entre Heidegger et son maître Husserl, le deuxième préférant toujours maintenir l\u2019idée d\u2019une phénoménologie transcendantale '°.Sans revenir sur tout ce débat, nous anticiperons provisoirement sur l\u2019idée qu\u2019à notre avis, cette association conceptuelle, effectuée dès l\u2019origine par Heidegger entre le phénomène et le logos grec, (la phénoménologie devenant alors selon lui un «faire voir»), nous apparaît par rapport à l\u2019être questionnant du «Dasein» avoir été posée de façon quelque peu prématurée ou non fondée par Heidegger.Voici pourquoi: d\u2019abord n'oublions pas que d\u2019après Heidegger l\u2019ontologie et la phénoménologie sont de parfaits synonymes au point où, comme il 8.Emmanuel Levinas, «L\u2019ontologie est-elle fondamentale?», in Revue de métaphysique et de morale, 1951, t.56.9.Henri Birault, «Heidegger et la pensée de la finitude», in Revue internationale de la philosophie, 1960, t.14, n° 52, p.160.10.Voir à ce sujet un projet d\u2019articles conjoint Heidegger-Husserl jamais réalisé mais que Heidegger commente dans «Briefe an Husserl» d\u2019octobre 1927, paru dans Husserliana, 1962, t.9.98 le spécifie lui-même, toute ontologie véritable doit être phénoménologique et vice-versa''.Aussi, dans cette perspective, c\u2019est donc nécessairement sa fameuse voie vers les choses elles-mêmes, la «réduction eidétique» (eidos), opérée par le «Dasein», qui répondra toujours chez lui essentiellement de cette synonymie .Or, et c\u2019est toute la question que l\u2019on pose, pourra-t-on parler véritablement encore d\u2019une transformation de la phénoménologie descriptive en une ontologie si une telle «réduction» s\u2019avère par ailleurs pratiquement impossible à réaliser?Car, compte tenu du contexte spécifique du subjectivisme des temps modernes, il n\u2019est pas évident que le «Dasein», tel qu\u2019il se définit dans Sein und Zeit, puisse effectuer pleinement tel quel ce retour désiré à la «choséité de la chose» (eidos).Quelques années plus tard cependant, Heidegger, prenant conscience de l\u2019ampleur du problème, esquissera une solution; c\u2019est précisément l\u2019examen de cette solution qui fera maintenant l\u2019objet de notre essai.Dans sa fameuse Lettre sur l\u2019humanisme, Heidegger nous indique clairement que c\u2019est sa conférence «Von Wesen der Warheit» (De l\u2019Essence de la Vérité) prononcée trois ans après la parution de Sein und Zeit qui solutionne en fait le problème posé à la constitution du «Dasein» par cet oubli actuel de l\u2019être.Dans cette conférence Heidegger utilisera une notion biblique: il s'agira de la notion d\u2019«errance», une notion qui, croyons-nous, et nous expliquerons pourquoi plus tard, en se superposant à l\u2019ontologie phénoménologique qu\u2019il venait de poser, abaissera son «Dasein» au niveau de préoccupations éthiques, ce qui le conduira inéluctablement sur le chemin d\u2019une morale bien subjective.et tout à fait contraire selon nous au sens aléthéien dont 11.Martin Heidegger, L\u2019Être et le temps.Paris, Gallimard, 1964, p.52, (trad.Rudolf Behm et A.de Waelhens).12.Voir à ce propos Otto Pôggeler, La pensée de Heidegger, Paris, Aubier-Montaigne, 1967, p.92. l\u2019être-là serait porteur.Aussi, dorénavant pour Heidegger, si l'homme demeure ce témoin de l\u2019être comme «la», il en sera maintenant surtout le «berger»; et spécifiera-t-il dans cette conférence, par rapport à l\u2019«être», l\u2019état «réel» de l\u2019homme moderne sera, comme «Dasein», celui de l\u2019«errance» (die Irre).Pour examiner cette hypothèse «pastorale» et bien comprendre cette orientation qu\u2019il ne serait pas exagéré selon nous de qualifier de «métaphysique» de l\u2019œu- vre, voici un court extrait de Vom Wesen der Warheit traduit par Walter Biemel: L'errance, dans laquelle l\u2019humanité historique doit se mouvoir pour que sa marche puisse être aberrante, est une composante essentielle de l'ouverture du Dasein.L\u2019errance (die Irre) domine l\u2019homme en tant qu\u2019elle le pousse à s\u2019égarer.Mais par l\u2019égarement l\u2019errance contribue aussi à faire naître cette possibilité que l'homme le moyen de tirer de son ek-sistence et qui consiste à ne pas succomber à l\u2019égarement.I! n\u2019y succombe pas s\u2019il est susceptible d\u2019éprouver l\u2019errance comme telle et de ne pas méconnaître le mystère du Dasein'*.Notons que la traduction n\u2019est pas facile, quoique Biemel rende ici assez justement l\u2019allemand «Beirren» par «égarer».L\u2019«errer» nous apparaît dans cet extrait comme étant «l\u2019anti-essence» fondamentale de l\u2019essence originaire de la vérité: en effet, la contrainte d\u2019un oscillement perpétuel entre le mystère oublié et la menace de l\u2019égarement provoquerait, d\u2019après Heidegger, une détresse propre à faire jaillir chez l'humain cette nécessité de la vérité originaire de l\u2019être.Ek-sistant, dira Heidegger, le Dasein humain engendrera d\u2019abord ainsi la «non-vérité originelle», c\u2019est-à- dire, selon sa terminologie, le «mystère (Geheimnis)»; un mystère qui devient presque en quelque sorte alors l\u2019essence pré-existante même de la vérité (aléthéia de 13.Martin Heidegger, «De l\u2019essence de la vérité», in Questions 1, Paris, Gallimard, 1968, p.187. l\u2019être).C\u2019est ici d\u2019ailleurs que Heidegger fera appel à ce qu\u2019on pourrait interpréter comme une participation plus active de l\u2019homme, une participation où cette fois-ci le mystère oublié du Dasein ne serait pas éliminé complètement par l\u2019oubli.En effet, Heidegger nous dit dans cette même conférence que l\u2019apparente disparition de ce qui est oublié pourrait obtenir chez l'homme une présence propre du simple fait qu\u2019il ne se contente plus d\u2019ek-sister, mais qu\u2019en plus il «in-siste», c\u2019est-à-dire s\u2019obstine sur ce que l\u2019étant lui offre de prime abord (.) dans la vie courante.Heidegger tire alors plus loin dans son texte la conclusion qu\u2019ek-sistant, le Dasein doit être «in-sistant», en ce sens que dans l\u2019existence «insistante» le mystère règne toujours comme essence oubliée.Disons d\u2019abord, pour mieux saisir ce qui constitue, à notre avis, un événement important pour la compréhension de l\u2019œuvre, que cette idée d\u2019«errance» fut d\u2019après nous initialement induite très tôt chez Heidegger.Ce serait lors d\u2019un cours sur la phénoménologie de la religion'* donné à Fribourg en 1920/21, donc avant même la rédaction de Sein und Zeit, que le jeune professeur Heidegger suscita une première fois une idée qui s'apparentait beaucoup à l\u2019idée d\u2019errance que l\u2019on retrouvera plus tard accordée au Dasein dans De /\u2019Essence de la Vérité: c\u2019est l\u2019idée de ce qu\u2019il appela à l\u2019époque «l\u2019expérience de la vie effective» ou, encore, de celle qu\u2019il appellera un peu plus tard «l\u2019existence facti- cielle».Pour le jeune Heidegger en effet, «l'expérience de la vie effective» qui, dans son sens chrétien courant, correspondait simplement, selon saint Paul, à l\u2019état d\u2019attente du Seigneur-Dieu, avait un sens originaire judaïque important et déterminant ontologiquement: selon lui, pour cette «vie effective» était avant tout incluse l\u2019idée d\u2019un long passage vers la terre promise, 14.Otto Pôggeler, La pensée de Heidegger, Paris, Aubier-Montaigne, 1967, p.47 à 59.101 donc, peut-être aussi, d\u2019une perte de sens temporaire ou d\u2019une désorientation momentanée\u2026.mais, nous dit- il, jamais complète ou absolue.Et d\u2019ailleurs selon nous, tout comme celui qui plus tard chez Heidegger «errera» parce qu'il se sait prisonnier d\u2019un temps dans son «errance», et d\u2019un temps seulement, sait qu\u2019il n\u2019est pas dans «l\u2019erreur» mais sur la voie de la vérité.Pour nous il est donc clair que c\u2019est précisément ce sens premier de «l\u2019expérience de la vie effective» inspiré des lettres de l\u2019apôtre Paul mais, attribuable dans son interprétation au judaïsme, qui correspond à la notion d\u2019«errance» que plus tard l\u2019on retrouvera au centre de l\u2019œuvre de Heidegger.Nous croyons de plus que c\u2019est cette constitution remaniée du «Dasein» en termes d\u2019«errance» qui a contribué chez certains commentateurs-spécialistes à considérer l\u2019«être» heideggerien comme une force supérieure qui dirige et transcende l\u2019homme de part en part\u2026 ni plus ni moins comme une sorte de dieu: ce qui a fait dire à plusieurs d\u2019entre eux que Heidegger n\u2019est au fond qu'un «métathéologien\u2018'°».Ainsi, par exemple, selon George Steiner, cet état d\u2019errance enfermerait le «Dasein» dans un cercle ontologique théologique: si d\u2019une part, nous dit Steiner'\u201c, l\u2019on constate que l\u2019état d\u2019errance du «Dasein» se justifie dans De /\u2019Essence de la Vérité par l\u2019oubli de l\u2019être dans le déclin de l\u2019Occident, il semblerait d\u2019autre part que l\u2019idée de ce déclin, que l\u2019on retrouvera omniprésente dans la suite de son œuvre, s\u2019alimentera elle-même à celle d\u2019un «Dasein errant»\u2026 Pourtant Heidegger lui-même s\u2019est toujours offusqué, et il nous le rappelle à maints endroits dans son œuvre, de ce que l\u2019on associe sa pensée aux idéologies religieuses quelles qu\u2019elles soient.Ainsi, par exemple, 15.A.De Waeihens, La philosophie de Martin Heidegger, Louvain, Nauwelaerts, 1971, p.360.16.George Steiner, Martin Heidegger, Paris, Albin-Michel, 1981, p.86 à 88. dans son Introduction à la métaphysique il nous disait ceci: «Ce qui est demandé à proprement parler dans notre question est pour la foi une folie.» Et nous estimons que même si sa notion d\u2019«errance» est d\u2019origine religieuse, cette référence à la Bible n'est certes pas comprise comme révélation divine, c\u2019est-à-dire comme un acte de foi: pour Heidegger la philosophie est un questionnement extraordinaire qui se situe nécessairement en dehors de tout ordre pré-établi par une quelconque théologie et un questionnement de cette envergure ne nous permettrait certainement pas, Croyons-nous, de réduire son œuvre à l\u2019échec et mat que constitue toujours a priori le recours à la croyance.Demeurant dans le «sillon» de son interrogation mais, à la lumière de cette constitution remaniée du «Dasein» évoquée précédemment, nous aimerions jeter finalement un coup d\u2019œil critique sur l\u2019ensemble: la question à poser reste encore, selon nous, celle du sort réservé à l\u2019idée maîtresse et première de l\u2019œuvre hei- deggerienne de rendre l\u2019«être», tel qu\u2019il aurait été oublié, de nouveau «accessible» à l\u2019humain.On peut, par exemple, s'interroger d\u2019abord sur la pertinence même de l\u2019état d\u2019«errance» qui autorise chez Heidegger cette «accessibilité» de l\u2019«être» à l\u2019humain.L\u2019essence oubliée du «mystère de l\u2019être» peut-elle vraiment s'affirmer comme «errance» à travers l\u2019«insistance» d\u2019un «Dasein» sur l\u2019étant?\u2026 Nous pensons pour notre part qu\u2019en déterminant ainsi l\u2019«errer» de l\u2019homme comme ce qui seul permet d\u2019assumer l\u2019essence originaire de la vérité, le «Dasein ek-sistant» se retrouve dans une «insistance», difficilement soutenable ontologiquement, un peu comme si Heidegger, arrivant dans un premier temps à la promulgation de la nécessité de l\u2019«in-sistance» du «Dasein», voudrait, dans un second temps et presqu\u2019a rebours, c\u2019est-à-dire à partir de l\u2019errance, démontrer 17.Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique, Paris, Galli- mard, 1967, p.19-20 (trad.Gilbert Kahn).103 ensuite l'importance primordiale d\u2019une notion d\u2019«ek- sistance» pour ce même «Dasein».Rappelons d\u2019autre part cependant, qu\u2019à la fin de sa carrière Heidegger lui-même estimait que nos outils de pensée légués par la tradition, tels la logique ou la grammaire rationnelle, parce que pour lui inadéquats, rendaient peut-être quasi inopérante cette «saisie» de l\u2019«être».Aussi, il n\u2019est pas non plus évident ici qu\u2019Heidegger ait prétendu rendre possible de façon discursive une quelconque nouvelle «approche» de l\u2019être.De plus, faisait-il remarquer, même le domaine poétique, qui fut en passant le bastion où il se réfugia à la fin de sa vie, ne peut nous en assurer tout à fait car, nous disait-il en 1957 dans /dentité et Différence, «il est de plus en plus évident que, dans sa lecture, la poésie contemporaine n\u2019échappe en rien au précepte rationaliste'®».Pour employer une expression chère à Heidegger dans ses derniers écrits, il serait presque impensable alors de faire parvenir l\u2019«être du langage au langage en tant que langage».Devrions-nous de là conclure simplement que celui-ci n\u2019a pu que cristalliser dans une expression aussi tautologique que «Sein ist Sein» (l\u2019être est l\u2019être) le seul discours qui, d\u2019un point de vue philosophique, réponde chez l'humain à ce qu\u2019il considère comme «l\u2019appel de l\u2019être»?Non, pensons- nous, car en répondant ainsi à l\u2019impossible par l\u2019impossible dans cette formule, Heidegger désire avant tout rappeler une autre chose, et c\u2019est ce qui doit indéniablement nous appartenir selon lui: le «mystère de l\u2019être».Heidegger est convaincu que ce ne sera qu\u2019à travers ce «mystère» et nulle autre chose que l\u2019expérience de l\u2019être restera, pour nous, rationalistes endurcis du XX° siècle, malgré tout encore une possibilité; puisque, et il est important de le souligner avant de conclure cet essai, 18.Voir à ce sujet les réticences de Heidegger dans «Identité et différence», in Questions 1, Paris, Gallimard, 1968, p.253 à 310 (trad.André Bréau).104 ce n\u2019est surtout pas à une tentative d\u2019explication rationnelle de l\u2019être qu\u2019Heidegger en appelle, mais toujours à l'expérience sans cesse à renouveler par l\u2019humain de sa révélation, donc finalement, si elle n\u2019est pas religieuse, à une expérience foncièrement mystique de l\u2019«être».D'ailleurs, un des plus grands attraits de l\u2019œuvre heideggerienne ne réside-t-il pas dans cette tentative même d\u2019enracinement de l\u2019humain dans un profond mysticisme?un mysticisme existential qui malgré tout, nous l\u2019avons vu par sa notion d\u2019«errance», cherche difficilement mais inexorablement à se bâtir sur ce sens originel de l\u2019être comme «aléthéia».Et c'est, croyons- nous, dans cette laborieuse reconquête du mysticisme originel des premiers penseurs et poètes au profit d'un athéisme existential contemporain que se loge avant tout la grande richesse de l\u2019œuvre.De la même façon, dirons-nous pour conclure, c\u2019est aussi cela qui, bien au-delà des difficultés constitutives du «Dasein», justifie et explique pour une très grande part le magnétisme croissant qu\u2019exerce et qu\u2019exercera sans doute encore longtemps Heidegger sur le monde philosophique.105 Le 5 = a rene a = ce pen 9 a Chen EE sq teen = Pa 0 = ES ra a Chea \u2014 2 poorer aa en Pr rad on po \u2014_\u2014\u2014 ne Eup ane 0 x ace £3 its a gia Bien 5 a sh À 3 Ë 3 13 = [A 2 : di z A i .3 E Notule sur une édition privée de Etre et temps Roland Houde Professeur au département de philosophie de 'UQTR H | if 1 i il Loue Une récente livraison du Magazine littéraire (n° 221, juillet-août 1985, p.8) nous informait que M.Emmanuel Martineau du ONRS français avait commis et remis pour publication une traduction fondamentale, nouvelle et intégrale, de Sein und Zeit qui parut dans le tome VIII du Jahrbuch de Husserl en 1927 et qui fut aussi publiée en volume séparé.Cinquante ans plus tard, Max Niemeyer à Tübingen en était à sa 14° édition de l'ouvrage de son auteur.Pendant ce temps, les intellectuels francophones intéressés qui ne pouvaient cheminer dans la Forét-Noire badoise participaient a /a pensée du penseur contemporain de la pensée par l\u2019intermédiaire de traductions fragmentaires, partielles ou incomplètes: celle de l\u2019érudit Henry Corbin en 7937 pour les sections 46 à 53 et 72 à 76; celle de Rudolf Bœhm et Alphonse de Waelhens en 1964 pour le commencement: Introduction et 1 à 44.Bilan en 1984: demeuraient voi- lees les sections 45, 54 à 71, 77 et 83 respectivement sur le Dasein; sur la compréhension de l\u2019ad-vocation, de la pro-vocation, de la dette, du souci; sur la temporalité et 108 la quotidienneté du Dasein.Et pourtant, entre-temps, que de misères, mystères, analyses, surprises, thèses, métaphèses par des docteurs ou des patients! La maison Gallimard détenant les droits de traduction de l\u2019OEUVRE, nous pouvons facilement comprendre pourquoi l\u2019initiative audacieuse et généreuse de M.Martineau doit demeurer publiquement privée.Aucun des exemplaires du premier tirage limité de cette première traduction complète ne peut être vendu.Mais ils peuvent être offerts gracieusement.Ainsi quelques collègues québécois possèdent déjà ce travail extraordinaire; d\u2019autres sont sur la liste d'attente.Les antécédents d\u2019excellence et du courage du traducteur sont connus.Qui ne possède pas sa Provenance des espèces de 1982?Traduire n\u2019est pas un don.C\u2019est une entreprise dans tous les sens du terme.ll y a des textes qui barrent les chemins, d\u2019autres qui les ouvrent.La pratique de M.Martineau est de bien distin- guerles uns des autres dans leurs contextes, dans leurs interprétations transductionnelles, dans leurs clartés respectives de curie ou d\u2019incurie.C\u2019est son souci.Il faut bien le reconnaître: mal traduire, mal lire, mal interpréter est devenu un problème philosophique contemporain majeur.Ce qui, en définitive, témoigne du refus du débat ou de la confrontation de soi-même avec soi- même en premier lieu et avec d\u2019autres en second lieu.En toute justice et équalité.À son premier traducteur français, le philosophe Henry Corbin, Heidegger écrivait: \u2026une traduction ne consiste pas simplement à faciliter la communication avec le monde d\u2019une autre langue, mais elle est en soi un défrichement de la question posée en commun.Elle sert à la compréhension réciproque en un sens supérieur.Et chaque pas dans cette voie est une bénédiction pour les peuples («Prologue», Qu\u2019est-ce que la Métaphysique?, Paris, Gallimard, 1937, p.8).Dans un encart inséré dans ce beau volume à couverture noir sur blanc, l\u2019auteur-traducteur nous prie de 109 le faire connaître au plus grand nombre possible de francophones.Pour l'honneur de tous, écrit-il.Voilà.C\u2019est fait.Certains collègues se réjouiront plus ou moins de la citation ou excitation voltairienne en épigraphe (p.5): «Les Français arrivent à tout les derniers, mais enfin ils arrivent.» La grande maison Gallimard parviendra donc tôt ou tard à rééditer cette traduction complète pour un plus large public.Espérons-le.Ou mieux encore contribuons à la mesure de nos moyens à l\u2019en persuader.Pour toute fin que de droit, voici l\u2019adresse du traducteur et la description du précieux produit: 1) M.Emmanuel Martineau «La Truie qui file» Chaveignes -37120 Richelieu- France 2) Heidegger, Être et temps, traduction nouvelle et intégrale du texte de la dixième édition par., Paris, Ed.Authentica, (Joël Lechaux et Eric Ledru, 161, rue des Pyrénées, 75020), 1985.323 pp.(«Avant-propos» du traducteur daté du 10 février 1985, p.5-13; «Dédicace» à Husserl par Heidegger datée du 8 avril 1926; table des chapitres et sections et texte, p.17-296; index des noms cités, p.297-8; glossaires: a.français-allemand, p.299- 307, b.allemand-français, p.307-20, c.index thématique complémentaire, p.320-22 table des matières.) Merci M.Martineau.En attente\u2026 110 14 it pi i i | gps} in Idéologie et utopie dans le De Monarchia de Dante* Claude Savary Professeur au département de philosophie de l'UQTR i! * Ce texte a fait l\u2019objet d\u2019une présentation au colloque de l\u2019Institut d\u2019Études Médiévales (Université de Montréal), en 1979, sur L\u2019Utopie au Moyen-Age.if PA Entre la vision tragique, l\u2019utopie et l\u2019idéologie, les relations sont multiples et subtiles.Nous y reviendrons.Par ailleurs, si dans les sociétés, l\u2019utopie est «dans le discours idéologique» (Dumont, 1974, 116), ou est une pathologie de l'idéologie (Gouldner, 1976, 89), c\u2019est-à- dire, en somme, si parla notion d\u2019idéologie une compréhension plus approfondie et plus analytique de certains textes est réalisable, il nous paraît tentant de situer le discours de Dante dans le De Monarchia (Florence, c.1311) selon ce qui est explicité dans cette dimension de la conscience philosophique et scientifique.Nous y sommes aussi conviés par l\u2019étude de Claude Lefort sur «La naissance de l'idéologie et l\u2019humanisme» (Lefort, 1978, 234-277).Je procéderai donc en faisant deux hypothèses: que le De Monarchia est l\u2019élaboration d\u2019une idéologie et qu\u2019une analyse conduite selon ce présupposé peut nous en donner une vue intéressante.Je serai amené à fournir de ce texte une interprétation et un découpage qui s'appuient sur des données théoriques ou conceptuelles que, puisque ce n\u2019est pas l\u2019occasion pour le faire, je n\u2019aurai pas développées ici.112 1.Le point de départ et le point d'arrivée de Dante Aussi bien au début qu\u2019à la fin de l\u2019écrit se laisse voir un enracinement dans le monde, où, si l'on veut, dans l'historique et dans le politique.À la toute fin, se résumant, Dante présente les trois questions à propos desquelles la vérité était recherchée; la troisième qu\u2019il énonce («.si l\u2019autorité du Monarque dépendait immédiatement de Dieu ou d\u2019un homme» (De Monarchia, I, xvi, p.194*)), est pour nous la première qui se manifeste à sa conscience.Au tout début, il écrit: Chez tous les hommes, à qui la nature supérieure a imprimé l\u2019amour de la vérité, une chose semble importer par-dessus tout: de même que le travail des ancêtres les a enrichis, ainsi veulent-ils travailler à leur tour pour leurs successeurs, afin que la postérité reçoive d\u2019eux quelque richesse.Il est très loin de son devoir, [.], celui qui, instruit des doctrines politiques, n\u2019a aucun souci d'apporter son concours a la République.(I, i, 81).C\u2019est d\u2019autre part une préoccupation pour la «vie sociale», pour «la cité» (I, v, 90).Carla fin du royaume est «d\u2019assurer avec plus de sécurité et de tranquillité les bienfaits de la cité, [.] autrement [.] le royaume tombe en dissolution» (I, v, 90-91).Il vise également, au plan de l\u2019histoire universelle, un objet plus global qui est «la fin de la société humaine» (I, iii, 84), objet qui est déterminé comme «l\u2019universalité du genre humain.» (k, vii, 92), de telle sorte qu\u2019il pourra être argué «\u2026 que la Monarchie est nécessaire au bon état du monde» (I, vii, 93).Qu'un tel souci se manifeste d\u2019abord à sa conscience, on peut aussi l\u2019inférer de notre connaissance de la situation objective telle qu\u2019elle se déroulait à l\u2019époque en ltalie dans la querelle entre Gibelins et Guelfes et, parmi ceux-ci, entre «blancs» et «noirs».Sous la forme d\u2019une * Nous citerons d\u2019après la traduction Landry (Dante, De la monarchie, intr.et trad.de B.Landry, Paris, Alcan, 1933); dorénavant nous n\u2019indiquerons que le livre, le chapitre et la ou les pages de cette édition: donc, Il, xvi, 194.113 plainte nostalgique, ce souci réapparaît lorsque, parlant du temps d\u2019Auguste, il écrira: «Que le genre humain fût alors heureux, au milieu de la tranquillité de la paix universelle.» (|, xvi, 111).Et quelques lignes plus bas: Comment se comporta le monde, comment la tunique sans couture fut déchirée par les ongles de la cupidité, nous pouvons le lire chez les historiens, puissions-nous ne jamais le revoir.O genre humain, de quelles luttes et querelles, de quels naufrages dois-tu être agité; tu es devenu un monstre aux multiples têtes, et tu te perds en efforts contradictoires.(|, xvi, 111-112).2.Des adversaires et des intérêts Notons ici que le texte du De Monarchia est fortement marqué par une intention polémique.Contre «ces juristes présomptueux» qui n\u2019admettent pas que Rome a acquis l\u2019empire légitimement (Il, xi, 147).Cette lutte et ses principales cibles sont vigoureusement indiquées lorsqu\u2019il écrit: \u2026 Je descends dans l\u2019arène, et, avec le bras de Celui qui nous délivra par son sang de la puissance des ténèbres, je chasserai, sous les yeux du monde entier, l\u2019impie et le menteur hors du stade (III, i, 154).Une structure polémique et bipolaire («nous»/ «eux») est inscrite à divers niveaux de l\u2019écrit.Dante distingue trois types d\u2019adversaires: «Contre la vérité que nous allons établir, écrit-il, trois genres d\u2019individus se dressent» (III, iii, 157).Les «décrétalistes» sont les premiers contradicteurs à être «définitivement écartés de l\u2019arène» (/bid., 158-159).Ils sont plutôt l\u2019objet d\u2019un mépris, taxés d\u2019être «\u2026 ignorants et inexpérimentés quand il s\u2019agit de théologie et de philosophie.» (ibid, 158).Par contre, presque tout le livre Il! s'applique à discuter «.avec ceux qu\u2019anime un amour actif envers notre mère l\u2019Eglise et qui ignorent la vérité que nous cherchons» (IH, iii, 160).Selon les dires explicites de Dante, c\u2019est avec ces derniers seulement qu\u2019il argumente.Et, comme les décrétalistes, un troisième type 114 d\u2019adversaires, les cupides, doivent être exclus du combat (ibid., 160); leur raison est «obscurcie par leur cupidité; ils ont pour pére le diable et ils se disent les fils de I\u2019Eglise.» (ibid., 158) lls réapparaissent à la dernière page de l\u2019ouvrage, dans un passage très significatif: \u2026 Ceux qui sont appelés aujourd\u2019hui électeurs [.] n\u2019ont aucun droit à ce titre; ils doivent plutôt être appelés les révélateurs de la Providence divine.Si, parfois, le désaccord se manifeste entre ceux qui ont la charge de révélateur, c\u2019est que tous, ou du moins quelques-uns d\u2019entre eux, ont l'esprit obscurci parles nuages de la cupidité, et qu\u2019ils ne discernent pas la personne vers laquelle se dirigent les radiations divines (III, xvi, 193-194).Le combat principal que Dante élabore et explicite se situe au plan des idées.Mais comment ne pas voir dans cette rémanence et cette récurrence des «cupides» une autre trame dans laquelle l\u2019intérêt indique sa présence et son effet.Assurément, ce passage de la fin du livre premier où il est rappelé que «la tunique sans couture fut déchirée par les ongles de la cupidité \u2026» (I, xvi, 111; v.ci-haut, p.2), et, au début du livre troisième, cette fureur de Dante contre «l\u2019impie et le menteur» en constituent encore des indices assez peu équivoques.3.Un discours rationnel Je vais maintenant expliciter en quoi le De Monar- chia est pensé et construit par Dante comme un discours prégnant de rationalité.En premier lieu, il s\u2019affiche comme «scientifique».Selon ses termes, il traitera de «.1a science de la Monarchie temporelle.» (I, i, 82) qu\u2019il croit inexistante mais possible et dont il pense être le premier à entreprendre un exposé (ibid).Voici de quelle manière il inaugure son entreprise: \u2026 ll est nécessaire en toute recherche scientifique de posséder d\u2019abord la connaissance du principe que l\u2019analyse découvre; de ce principe dépend en effet la certitude [.].Et parce que le présent traité est une recherche scientifique, il faut .(l, ii, 83).115 ii: Notons-le dès maintenant: ce discours qui insiste sur sa scientificité, qui s\u2019essaie à développer sur le monde un savoir qui se fonde sur le monde, n\u2019est pas, nous en avons déjà des signes, un discours politique, mais, d\u2019une façon embryonnaire peut-être, un discours sur la politique, c\u2019est-à-dire un discours qui en s\u2019élaborant cherchera à se fonder lui-même.Par ailleurs, et c\u2019en est un second trait, il est d\u2019un bout à l\u2019autre une œuvre d\u2019argumentation et de démonstration.[|y a donc une rationalité qui s\u2019affirme et une argumentation effective.Cela va au moins dans deux sens.Nous trouvons d\u2019une part une démonstration qui s'adresse à ceux-là dont nous avons parlé, ceux-là «\u2026qu\u2019anime un amour actif envers.» l\u2019Église.Dans ce cas, l'argumentation portera sur des contenus précis, des interprétations de l\u2019Ancien et du Nouveau Testament (lll, v à ix), des principes d\u2019exégèse (III, iv), «certains actes du Pape et même de l\u2019Empereur» (III, iv, 160) (IN, x et xi) et finalement sur certains «arguments rationnels» définis (III, xii à xvi).D\u2019autre part, et cela est plus intéressant pour nous, l\u2019ensemble du texte est soutenu par une rationalité dont les contenus et les destinataires sont universels.Au départ, le contenu de ce discours est l'organisation politique du monde.Ce qui s'énonce ainsi: «La Monarchie temporelle, qu\u2019on appelle Empire, c\u2019est la Primauté unique; elle s\u2019étend sur tous les êtres qui vivent dans le temps, sur toutes les choses qui sont mesurées parle temps» (I, ii, 82-83).Et la démonstration va porter sur les trois points suivants: Au sujet de cette Monarchie, trois questions sont posées.Premièrement, on se demande et on cherche si elle est nécessaire à la bonne ordonnance du monde.Secondement, si le Peuple Romain s\u2019est attribué légitimement la fonction de la Monarchie.Et troisièmement, si l\u2019autorité de la Monarchie dépend de Dieu immédiatement, ou bien d\u2019un ministre ou vicaire de Dieu (I, ii, 83).Donc, ainsi va notre interprétation, une situation empirique conduit Dante à un désir de fonder le dis- 116 cours sur la politique, en même temps qu\u2019il veut tenir un discours politique.Il en vient, dans une argumentation, à déterminer trois questions relatives à son projet.Je veux maintenant souligner que dans sa réponse à ces questions il va rationaliser une vision du monde.Pour donner une cohérence à un ensemble qui comporte des aspects matériels (ou situationnels) et des aspects idéels, il façonne une conception du politique qui résulte, en partie tout au moins, de l\u2019application d\u2019une vision du monde.Cette conception se verra de plus renforcée par une interprétation de l\u2019histoire et de l\u2019'humanité qui sera elle aussi le fruit de la même rationalisation.4.Une métaphysique et une éthique de l\u2019organisation politique Tout en présentant les contenus au sujet desquels j'ai supposé qu\u2019il y avait rationalisation d\u2019une vision du monde \u2014 contenus qui sont autant et conjointement cette vision, ce à quoi elle s\u2019applique et ce qui est produit comme discours \u2014 je vais montrer en quoi ce discours se caractérise par divers aspects éthiques.Dans sa rationalité même \u2014 dont je continuerai à faire valoir la présence \u2014 il est toujours également impératif et prescriptif, il fait appel à des valeurs, et implique une axiologie qui donne sur une axiomatisation manichéenne des conditions générales de l'existence historico-sociale.D\u2019entrée de jeu les questions posées par Dante nous renvoient à des valeurs: si la Monarchie est nécessaire à la bonne ordonnance du monde, si l\u2019Empire romain est légitime, si l'autorité de la Monarchie dépend de Dieu immédiatement ou de son vicaire (autonomie du pouvoir temporel).L\u2019argumentation qui fait suite à cela va reposer sur l\u2019idée d\u2019une «perfection suprême de l\u2019homme» (I, iii, 85-86) et nous ramener continuellement à des valeurs.Ainsi, la «perfection suprême de l\u2019homme» qui est la «spéculation» sera favorisée par la paix: 117 tt \u2026 Si l'individu acquiert prudence et sagesse en vivant paisiblement et tranquillement, le genre humain, pareillement, se consacre très librement et très aisément à sa tâche propre, lorsqu\u2019il jouit du repos et de la paix [.]D\u2019ou il suit que la paix universelle est le meilleur de tous les moyens qui peuvent nous procurer le bonheur (I, iv, 88).Une idée de l\u2019homme entraîne un jugement de valeur sur l\u2019ordre politique.La valeur deviendra vérité première dont tout le reste découlera dans une démonstration.Il pourra donc écrire: On a vu que le moyen le plus immédiat qui conduit au but suprême, c\u2019est la paix universelle; c\u2019est elle que nous prendrons pour principe des raisonnements suivants; là est le principe nécessaire des argumentations, dont nous avons parlé; là est le critère fixe, auquel nous ramènerons toute proposition, comme à une vérité très évidente (I, iv, 89).Un état politique, auquel il est fait allusion dans cette phrase où il nous est indiqué que «la tunique sans couture fut déchirée par les ongles de la cupidité», et dont il est constamment question dans le livre premier (par exemple: «le mal, c\u2019est une pluralité de princes, donc il faut un prince unique» (I, x, 96)), cet état politique sera tacitement mesuré selon une vision du monde.Mieux encore: l\u2019expérience de l\u2019état du monde engendre une angoisse et une tension qui font recourir à une vision du monde.Celle-ci apparaît dans un discours par lequel, dans un projet, l\u2019état pénible du monde se voit reconstruit selon les vérités et les valeurs propres à la vision.Cette facture du discours dantesque en laquelle arguments et valeurs sont concaténés, où la prescription découle de la démonstration et la démonstration de la valeur, on peut l\u2019illustrer pertinemment au moyen du chapitre v du livre premier.Partant de cette «vérité», à savoir que la «Monarchie temporelle est nécessaire», il nous est indiqué, pour en faire la démonstration, que «puisque toutes ses forces [c\u2019est-à-dire les forces de 118 l\u2019homme] sont ordonnées au bonheur, i/ faut* qu'elles soient toutes dirigées et régularisées par l\u2019intelligence.», que «doit exister un individu qui régularise et dirige\u2026»; en évoquant le «père de famille», l\u2019autorité d\u2019Homère est appelée pour signifier qu\u2019«à ce chef, [.] appartient de diriger tous les individus et de leur imposer des lois»; dans le village, «i/ faut qu\u2019un seul soit le chef des autres.»; dans la cité, «.un gouvernement unique s\u2019impose.».Série d\u2019interpellations et de prescriptions qui se clôt par l\u2019énoncé d\u2019une conclusion et d\u2019une prescription qui en découle: Désormais // est évident que la totalité du genre humain est ordonnée à un but unique, ainsi qu\u2019on l\u2019avait déjà fait entendre.Donc, i/ faut qu\u2019un seul commande, qu\u2019un seul dirige.(l, v, 91).A l\u2019analyse, tous ces cas peuvent nous apparaître comme des jugements de valeurs déguisés en jugements de faits (e.g., qu\u2019il y ait un but unique et qu\u2019il y ait ordonnance): les prescriptions qui en dérivent ont alors plus de force (cf.Bergmann, 1968, 129).Par ailleurs, si nous revenons au corps de ce chapitre, nous y trouvons incorporée l\u2019axiomatisation manichéenne à laquelle nous faisions allusion: \u2026 Un gouvernement unique s\u2019impose; \u2026Le contraire se produit-il, non seulement la fin de la vie sociale est perdue, mais la cité elle-même disparaît (I, v, 90).|! serait fastidieux d\u2019ajouter à celles-ci nombre de citations qui témoignent en faveur de notre supposition et intempestif d\u2019en faire ici l\u2019analyse détaillée.Indiquons pour terminer qu\u2019une vision du monde et son axiomatisation sont jouées dans deux registres.L'idée d\u2019une «universalité du genre humain» (I, vii), d\u2019un «genre humain [qui] imite Dieu le plus parfaitement, lorsqu'il est le plus parfaitement un \u2026» (I, viii) s'inscrit dans un premier registre; en celui-ci, l\u2019axiomatisation se trouve, * Ici et dans les citations qui suivent, c'est moi qui souligne.119 RU In .A FRAO ITC EI : ME PTE h Io i RY Ri 8 EN: I \u201c Bi 3 R:.+ 0 {NI J parexemple, lorsqu\u2019il est dit que «.le mal, c\u2019est une pluralité de princes, donc.» (I, x, 96).Dans un deuxième registre, la vision et son axiomatisation sont jouées pour circonscrire les domaines plus particuliers de l\u2019action.Elles sont appliquées aux tribunaux (I, x), à l\u2019exercice de la justice (I, xi) et de la liberté (xii), au gouvernement (xiii), à «l\u2019état politique des mortels» «alors qu'existait une Monarchie parfaite.» «sous le divin Auguste monarque.» (I, xvi).Et en tout ceci une axiologie est toujours enchassée; la vision du monde est donnée comme attrayante et justifiée l\u2019axiomatisation qui en est déduite.Ce que l\u2019on peut illustrer par cette phrase: Le genre humain, lorsqu\u2019il jouit d\u2019une très grande liberté, atteint à un état parfait.Cette assertion deviendra évidente [.].Donc, à la bonne organisation du monde, la Monarchie est nécessaire (I, xii, 101-103).Enfin, en interpellant l\u2019auditeur, Dante exprime ici ce qui est peut-être l\u2019axe principal de cette vision du monde: Ô genre humain, [.] tu es malade en l\u2019un et l\u2019autre de tes intellects, et aussi en ta sensibilité: tu n\u2019as pas souci de nourrir l'intellect supérieur [.] ni la sensibilité par la douceur de l'appel divin, lorsque les trompettes divines [.] annoncent «combien il est bon, combien il est agréable de vivre avec des frères et d\u2019être fondus en un» (I, xvi, 112).Ce texte fait suite à celui que nous citions plus haut (p.113).Dans la vision du monde qui s\u2019y manifeste, l'unité constitue à la fois l\u2019axe principal et la valeur fondamentale.L\u2019axiomatisation de l\u2019action y est aussi impliquée.Cette vision va inspirer la construction d\u2019une représentation de l\u2019histoire et de l\u2019humanité; d\u2019autres ressources seront appelées par Dante pour la constituer.C\u2019est ce que nous verrons dans ce qui suit.5.La constitution du mythe de la Romanité Dans ce qui précède, une certaine appréhension du social résulte de la mise en œuvre d\u2019une vision du 120 monde.Mais, d\u2019une part, la vision du monde est très explicitement verbalisée et le social est passablement absorbé dans cette vision.D\u2019autre part, on en reste à l'énoncé de principes abstraits.Ce que nous voulons maintenant examiner en est le prolongement et, pour notre propos, est plus intéressant parce que plus auras de la conscience sociale et historique.Son souci pour la paix et la liberté de la cité, lorsqu\u2019il traite de la deuxième question \u2014 «si le Peuple Romain s\u2019est attribué légitimement la fonction de la Monarchie» \u2014, ce souci conduit Dante vers une représentation mythique de l\u2019histoire.Dans un système de représentations va se réaliser une jointure d'éléments de la vision du monde, de l\u2019histoire profane et de l\u2019histoire religieuse.S\u2019il se constitue une représentation mythique de la Romanité, c\u2019est que des événements du passé forment (chez Dante) une structure permanente de l\u2019histoire.Le «fait vénérable» (je souligne) dont il est question à la fin du livre premier, ce moment de la «Monarchie parfaite» «sous le divin Auguste», lorsque nous trouvons «le monde universellement en paix» (I, xvi, 111), deviendra ce par quoi pourra être recousue la tunique déchirée.Le montrent les arguments invoqués au livre premier en faveur de l\u2019unité, et c\u2019est bien ce qui semble motiver Dante qui, dans une entreprise visant à justifier l\u2019autonomie du pouvoir temporel, fait valoir la légitimité de l\u2019Empire Romain (du Peuple Romain) par une longue argumentation (livre deuxième).Et ce fait devient valeur pour constituer l\u2019élément central de ce système de représentations dans lequel la Romanité et l'Humanité se rencontrent.Dans le passage que voici, d\u2019une manière subtile, l\u2019histoire religieuse vient sanctionner cette valeur du fait, malgré qu\u2019il la possédât déjà \u2014 c\u2019est l\u2019autonomie radicale du temporel \u2014 et que Dante dise par ailleurs que le Christ ne vient que l\u2019indiquer.On voit aussi comment apparaît l\u2019articulation de la Romanité à l'Humanité: 121 Or le Christ [.] voulut naître [.] sous l\u2019édict de l\u2019autorité Romaine, afin que, dans la recension du genre humain, le Fils de Dieu fait homme, füt inscrit comme homme [.]; celui qui fut attendu par les hommes [.], s\u2019inscrivait lui- même au nombre des hommes (II, xii, 149).Le Christ ne vient donc pas conférer sa légitimité à Rome: cela signifie l\u2019autonomie du temporel.Et, c\u2019est même plutôt l\u2019inverse, comme on peut le voir ici: «\u2026Si l\u2019Empire Romain ne fut pas légitime, la naissance du Christ, elle aussi, fut entachée d\u2019injustice» (II, xii, 148).Ou encore: Donc, si le Christ n\u2019avait pas souffert, condamné par un juge compétent, sa peine n'aurait pas été une punition; or ce juge compétent ne pouvait être que celui qui a juridiction sur tout le genre humain, puisque c\u2019était tout le genre humain qui était puni dans le Christ.Or César Tibère, dont le représentant était Pilate, n\u2019aurait pas eu juridiction sur tout le genre humain, si l\u2019Empire Romain n'avait pas été légitime.(II, xiii, 151).Donc, la pertinence de la vie et de la mort du Christ suppose la légitimité de Rome et, de plus, cette articulation de Rome à l'Humanité.On peut voir que, d\u2019une certaine manière, c\u2019est par Rome que l\u2019on accède à l\u2019Humanité, et que le Christ l\u2019a clairement signifié.Le livre second, c\u2019est donc l\u2019utilisation de l\u2019histoire religieuse et de l\u2019histoire profane, du droit, de la théologie, de la métaphysique et de la cosmologie pour démontrer la valeur et la légitimité de l\u2019Empire Romain et le constituer ainsi en cette représentation mythique.Le chapitre iii fait appel à l\u2019histoire, dans une argumentation dont la majeure est: «Au peuple le plus noble convient de commander aux autres.» (ll, iii, 118), et se prouve par la raison.La mineure est que «.le peuple romain fut le plus noble.n, et cela s\u2019établit «par le témoignage des anciens».Dans ce cas, la noblesse de Rome lui est conférée par celle d\u2019Enée: «Par ces preuves accumulées, qui ne sera convaincu qu\u2019Enée est le père du peuple romain, et par conséquent que ce peuple 122 est le plus noble de tous ceux qui vivent sous le firmament» (Il, iv, 122).Et non seulement avons-nous en Enée une figure de la noblesse mais aussi une figure de l\u2019unité du genre humain et sa réalisation historique: «Qui ne verra, dans la réunion en un seul homme du sang le plus noble de chaque partie du monde, la marque d\u2019une prédestination divine?» (ibid.).Si la République Romaine est la réalisation historique de l'humanisme, ce n\u2019est pas seulement en vertu de sa valeur intrinsèque mais aussi parce qu\u2019en elle est rassemblée la valeur de «chaque partie du monde».Il y avait là cette structure permanente dont on s\u2019est écarté: «O genre humain, [.] tu es devenu un monstre aux multiples têtes.» (I, xvi, 111-112; cf.ci-haut, p.3 et 11).C\u2019est cette structure que Dante veut faire valoir: elle fut déjà dans le passé la réalisation concrète du rassemblement des hommes, de la paix, de la liberté.Démontrer la valeur de la République Romaine, tel est le sens de l\u2019argumentation de Dante tout au long de ce livre.ll en est une justification par une description de la pitié romaine: elle indique que le peuple romain s\u2019est propose le bien de tous et qu\u2019il s\u2019est donc proposé le droit; se trouve également ici un fondement de la légitimité de ses actes et de sa prétention à l\u2019Empire (v-vi).Ce qu\u2019il motive en outre par les nécessités de l\u2019ordre naturel.La vision du monde réapparaît à l\u2019horizon, et, à ce niveau, la Romanité et l'Humanité trouvent un fondement dans la nature; elles sont aussi légitimées par l\u2019évocation de l\u2019unité, de l\u2019ordre et de la paix: Or la fin du genre humain est subordonnée, et subordonnée comme moyen nécessaire, à la fin universelle de la nature; donc la nature doit avoir en vue la fin du genre humain.Aussi [.] la nature agit toujours pour une fin.[.] Ces points établis, nul doute que la nature n\u2019ait disposé un lieu et un peuple pour le commandement; autrement elle serait fautive, ce qui est impossible.Quel est ce lieu et ce peuple, nos raisonnements [.] l\u2019établissement avec évidence: c\u2019est Rome et c\u2019est le peuple romain (II, vii, 113-134).123 Hip La Romanité, ce «fait vénérable» que Dante nomme «la patrie», ce lieu de fondation «de la véritable liberté» (voir Il, v), sa fonction historico-politique est ensuite ainsi décrite par un emprunt à Virgile: Toi, Romulus, souviens-toi que ta mission, c\u2019est de régir les peuples.Voici quels seront les arts: imposer les mœurs de la paix, pardonner aux vaincus soumis, dompter les superbes (Il, vii, 134).La démonstration «que la juridiction universelle du monde appartient aux Romains» (II, ix) se poursuit jusqu\u2019à la fin de ce livre deuxième: par le fait du jugement de Dieu (II, viii-ix), par le fait du duel (II, x-xi), par des «arguments puisés dans la foi chrétienne» (II, xii).Indiquons finalement que l\u2019on trouve aussi cette figure mythique de «.\u2026l\u2019Empereur qui, à la lumière des doctrines philosophiques conduit le genre humain à la félicité temporelle» (III, xvi, 193).6.Pour conclure D'une façon succincte et comme un sujet de réflexion, je propose les quelques indications suivantes.Deux remarques de Heidegger dans la Lettre sur l'humanisme me serviront de point de départ: Mais comment et à partir de quoi se détermine l\u2019essence de l\u2019homme?Marx exige en faveur de l\u2019«homme humain» connaissance et reconnaissance.Il trouve cet homme dans la «société».L'homme social est pour lui l\u2019homme «naturel».Dans la «société» la nature de l\u2019homme [.] et c\u2019est à Rome que nous rencontrons le premier humanisme [.].Ce qu\u2019on appelle Renaissance aux XIV® et XVe siècles en Italie est une renascentia romanitatis.(Heidegger, 1957, 45; cf.Lefort, 1978, 271 et suiv.).Malgré ce que dit Lefort (Lefort, 1978, 276) je crois juste l\u2019appréciation de Marx qui est donnée ici par Heidegger.Et qu\u2019à partir de Marx se posent avantageuse- 124 ment certaines questions relatives à la science et à l'idéologie.Et que contrairement à l\u2019image qui nous en est habituellement donnée, ce qui importe à Marx c\u2019est avant tout une science des sociétés et sa scientificité: l'idéologie demeure pour lui un phénomène second dont la signification a été démesurément grossie et coupée de sa relation au problème de la science, relation chez lui fondamentale, à un moment où se font valoir l\u2019idée d\u2019une science des sociétés et des prétentions à un tel «savoir» (cf.Gouldner, 1976, 6-9).Quel rapport entre ceci et Dante?La pensée qu'il élabore présuppose que son «humanisme» implique que «l\u2019essence de l\u2019homme» se réalise dans la société (ou l\u2019histoire) et que cette «essence» se trouve incorporée à la «nature».Un tel point de vue peut se déduire de la consistance et de la cohérence qu\u2019il attribue à l\u2019histoire, à son souci du politique et du social, et de I'autonomie qu\u2019il voit dans le temporel.Je ne reprendrai pas les textes déjà cités.Je note que dans son introduction au De Monarchia, B.Landry va jusqu\u2019à lui reprocher de faire dépendre le religieux du politique (Landry, 1933, 41-42), de construire la «science sociale» «comme une physique» et de faire de l\u2019homme une chose (ibid., 51).Mais Marx aussi et certains de ceux avec qui il polémique conçoivent radicalement l\u2019homme comme un être naturel et social.C\u2019est aussi pourquoi, comme Dante, Marx et ses vis-à-vis peuvent croire à la possibilité d'une science de l\u2019homme et des sociétés, et, corrélativement, à ses échecs, ses contrefaçons et aux idéologies en tant que pseudo-sciences.J'ai fait l'affirmation que le discours de Dante était caractérisé par la rationalité et je l\u2019ai étayée.Ceci le situait dans une position gno- séologique dans laquelle est possible la production d\u2019un discours à prétention scientifique sur la société, en même temps que sa contestation.B.Landry insiste beaucoup, en faisant de cela une critique incessante, pour dire que le De Monarchia est une sociologie qui se veut scientifique.La chose est fort intéressante.On a déjà noté que «\u2026l\u2019idéologie est une sorte de sociologie 125 au premier degré ou de sociologie naturelle pour une collectivité donnée.» (Rocher, 1968, t.1, 101: cf.Dumont, 1962, passim).Par ailleurs, l\u2019idéologie est aussi «\u2026faite de syncrétisme de conduites, de situations, de conflits qu\u2019elle ne dépasse que parce qu\u2019elle n\u2019en confesse pas ouvertement toutes les implications, comme le langage qui serait impossible s\u2019il lui fallait dire cette dispersion du monde et de l\u2019action qu\u2019il a justement pour fonction et pour espérance de surmonter.» (Dumont, 1974, 157); et puis, elle est également cette partiede la culture quiest «.un univers second oul ma communauté historique tâche de se donner, comme horizon, une signification cohérente d'elle-même» (Dumont, 1968, 41).Ainsi en est-il chez Dante: les problèmes sociaux et politiques de son temps, les conflits, sa situation, il les dépasse, espérant les surmonter, en les fondant dans un moule conceptuel dont il hérite et qu\u2019il adapte, et il engendre cette «signification cohérente» de l\u2019ensemble historico-social dans lequel il vit.C\u2019est ce qui fait, comme nous l\u2019avons montré en signalant qu\u2019il s'agissait d\u2019une rationalisation, et comme le note B.Landry (Landry, 1933, 3, 29, 50), qu\u2019une métaphysique et une ontologie se transforment en sociologie.Le système de représentations dans lequel on trouve cette «renascentia romanitatis» joue un rôle convergent, et les pièces maîtresses de l\u2019ontologie s\u2019y sont glissées.Résumons ce qu\u2019est ce système en partant de ce creuset que nous avons nommé Romanité: en elle s\u2019accomplissent Rome, le Peuple Romain et leur histoire, ce que Dante appelle «la patrie»; en elle se réalise cette «Pleni- tudo Temporis» (De Monarchia, |, xvi), le temps du «divin Auguste monarque», alors que le monde fut universellement en paix; c\u2019est de plus en ce moment qu\u2019est atteinte, en même temps qu\u2019une perfection de l\u2019ordre naturel, l\u2019universalité du genre humain, son unité complète, l\u2019idée même de l'Homme, lorsque ces descendants d\u2019Enée, celui qui fut «la réunion en un seul homme du sang le plus noble de chaque partie du monde.» lorsqu\u2019ils eurent «légitimement conquis l\u2019Empire de I'univers» (De Monarchia, Il, xiii).Cette 126 Romanité constitue un mythe, une structure permanente de l\u2019histoire (Lévi-Strauss, 1958, 231), et son «représentant», son prolongement effectif dans l\u2019ordre historico-politique est, pour Dante, la figure à la fois mythique et concrète (dans son présent) de l'Empereur.De cette manière, les conflits réels sont dépassés, leur sens se trouve aussi transporté dans ce discours qui a pour thèmes la «cupidité», la «tunique déchirée» et le «monstre aux multiples têtes».Chez Dante, notons-le brièvement, Curtius a vu une «collision» (c/ash) entre une idée philosophiquement transformée de l\u2019Empire et une nouvelle Florence, capitaliste et hautement organisée.Cette «collision» est la source de sa passion politique et c\u2019est d\u2019un tel conflit que jaillit sa conscience d\u2019une mission historique mondiale (Curtius, 1967, 378).Indiquons-le encore rapidement, à la suite de Dumont (Dumont, 1963b, 159, n.2): «L\u2019idéologie naît (.) proprement de l\u2019angoisse historique caractéristique des sociétés «prométhéennes».[.] Ce qui entraîne à la recherche de ce que nous appellerions «un nouvel abri existentiel», à l\u2019élaboration d\u2019une totalité existentielle où l\u2019homme puisse se retrouver \u2014 et retrouver ses semblables.» C\u2019est bien ce que fait Dante, en instituant une définition de la situation, définition qui se formule dans une reprise de l\u2019ontologie et de l\u2019histoire et qui engendre un projet et des prescriptions pour l\u2019action.Qu\u2019en est-il en ceci de l\u2019utopie?Pourrait-on soutenir que le système de représentations que nous avons dégagé est une utopie, que la pensée de Dante est utopique?À ce sujet, comme Gouldner (Gouldner, 1976, 87-90), Dumont Dumont, 1974, 115-118) (Dumont, 1974, et Ruyer (Ruyer, 1950, 146, cité in Dumont, 1974, 116) que je vais citer ou paraphraser, je soutiendrais que l'utopie est «\u2026 l\u2019exercice libre d\u2019une intelligence s'amusant à la construction d\u2019un monde qu\u2019elle sait provisoirement irréelle»; que, lorsqu\u2019elle est pure, elle ne comporte «pas de plan pour l\u2019action»; que dans l\u2019utopie, on souhaite 127 mais n\u2019espère pas (Dumont, 1974, 117, citant More) et que souhaiter n'engage à rien, mais qu\u2019«espérer c\u2019est reporter un horizon de valeurs sur des tâches présentes».De plus, dans l\u2019utopie, les idées n\u2019ont pas de pouvoir sur un monde brisé et le moi ne doit pas s\u2019y compromettre; dans l\u2019utopie, on ne négocie pas avec le monde et avec des adversaires: on pense tout changer comme par magie.Or Dante ne fuit pas ce qui est: il veut le redresser.|! ne pense pas dans l\u2019intemporel mais dans l'historique.It croit au pouvoir des idées sur le monde, à la critique des idées et au pouvoir du moi.Il raisonne et argumente, vise des opposants.Pour lui, ce qui est n\u2019est pas donné mais problématique.Sa vision implique et entraîne des gestes et il croit en leur efficacité.Il donne d\u2019un monde redressé une image attrayante qui est une motivation pour l\u2019action.Qu\u2019il y ait dans l\u2019idéologie une dimension utopique, Gouldner et Dumont l\u2019indiquent abondamment.Et chez Dante cet élément utopique \u2014 que l\u2019on illustrerait peut-être particulièrement par le contenu du discours \u2014 Se trouve encastré dans un ensemble dont la tonalité, les fonctions et les caractéristiques sont telles que, bien qu\u2019il puisse le fonder, il perd son autonomie pour devenir l\u2019aiguillon d\u2019une entreprise de rassemblement autour d\u2019un consensus pour une action commune.128 Références bibliographiques BERGMANN, G.(1951), «Ideology», in Ethics, LXI, pp.205-218, repris in BRODBECK (1969), pp.123- 138.BRODBECK, M.(éd.) 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sexiste par la revendication des femmes à s'approprier leur corps et leur propre désir.Or, pour le courant féministe radical, ce n\u2019est pas en écoutant les mouvements et les vagues de nos corps que le discours féministe portera fruit, mais bien plutôt en posant la question de savoir comment les rapports hommes/femmes et les rapports sociaux s\u2019articulent entre eux.De fait, si l\u2019on dénonce la pensée archétypi- que des philosophes à propos de la féminitude, on sera amené à exiger d\u2019abord la fin de l\u2019exclusion sociale des femmes.Toutefois ce type de révolution féministe réagissant aux stétéotypes issus d\u2019une logique binaire, les oppresseurs et les opprimées (laquelle équivaut à la logique politique du parti d\u2019opposition qui aspire à renverser le parti au pouvoir) ne réussira pas à mettre fin complètement à l'esclavage, car les rapports hommes/femmes seront toujours contaminés par les règles 132 sociales selon lesquelles s\u2019organise, même dans la relation la plus intime \u2014 celle d\u2019un homme et d\u2019une femme \u2014 la répartition du pouvoir.L'image de la femme libérée n\u2019est que l\u2019inversion mystifiante de l\u2019image de la femme docile et soumise\u2018.Aussi le féminisme radical préconise-t-il non seulement l'inclusion des femmes dans le cycle de la vie socio-économique mais aussi la transformation des rapports hommes/femmes.De plus, ces révolutions s\u2019inséreront dans la révolution de l\u2019ensemble des rapports sociaux parlaquelle toute domination \u2014 y compris celle de l\u2019exécutant \u2014 sera abolie.En ce sens, le féminisme radical véhicule une utopie: les hommes et les femmes seront égaux, différents, intégrés véritablement dans une société où le pouvoir éclaté signifiera la fin des dominances.Eu égard à cette utopie, on se demande de quel droit le marxisme fait fi de la cause des femmes.La revendication constitue le temps fort du discours féministe: elle donne rétrospectivement un sens à la dénonciation des injustices dont les femmes sont victimes?.Or, une revendication est fondée dans la 1.A ce propos, Claude Lévesque («Penser le féminin», cahier 21 de L'Énigme du féminin, Montréal, Radio-Canada, 1985) souligne: «La subversion féministe, aussi nécessaire soit-elle, n\u2019est qu\u2019un renversement de la hiérarchie homme/femme, elle reproduit insidieusement le vieux modèle et n\u2019altère donc pas radicalement la situation.À ce premier geste \u2026 il faut en ajouter un autre \u2026 il s\u2019agit de se débarrasser du vieux modèle, de la logique de l\u2019opposition, de la logique binaire, de la dialectique.Cette logique oppositionnelle donne une définition posi- tionnelle de la femme, en ce sens qu\u2019il y a, de ce point de vue, une essence spécifique de la féminité.Une place déterminée \u2014 déterminée par son opposition à l\u2019homme \u2014 l\u2019intérieur de l\u2019université ou de la société.Cette vision métaphysique dit: «À chacun sa place.» Et c'est dans ce face-à-face symétrique, complémentaire, que l\u2019on revendique des droits égaux pour des sujets égaux, des sujets femmes qui ont un corps propre, une identité propre, une jouissance propre, une écriture propre.» 2.Cf.J.Ayoub, «Eros Androgyne et Logos philosophique», Actes du XVII° Congrès mondial, Perspectives féministes sur l\u2019histoire de la philosophie.133 ERI mesure où l\u2019analyse de la condition féminine qui la précède est exacte.Ainsi, si l\u2019on utilise les catégories du privé et du public, la femme est considérée comme limitée à des tâches immanentes dans le «privé» tandis que l\u2019homme se réserve les tâches transcendantes du «public».La libération de la femme se traduit alors en termes d\u2019égalité d\u2019accès aux tâches transcendantes, c\u2019est-à-dire aux postes de gestionnaires.Or, dans le domaine public la plupart des tâches sont immanentes.Remplacer l\u2019immanence des tâches ménagères par l\u2019immanence des tâches de la société du marché constituerait-il une libération?Dans la mesure où l\u2019intégration au travail social rend visible le rôle de la femme dans le cycle de la production sociale et lui donne un salaire en conséquence, ceci consiste en un premier degré de libération.L\u2019esclavage salarié est préférable à l'esclavage sans salaire ne serait-ce que pour des raisons financières.Mais la question de savoir en fonction de quels critères le travail domestique est-il dénué de valeur demeure entière.Selon les femmes des formations politiques de la gauche et de l\u2019extrême-gauche de France, leurs tentatives multiformes pour briser l\u2019opposition entre la vie publique et la vie privée ouvriraient à toutes les femmes la voie de la reconnaissance de leur rôle dans le cycle de la vie socio-économique et politique.Afin d\u2019évaluer les conditions d\u2019émancipation des esclaves sans-salaire, il est bon de se poser deux questions: la lutte des femmes est-elle en théorie une lutte de classe et les femmes constituent-elles une caste?Dans une certaine perspective féministe, la lutte des femmes est une lutte de classe, car pour ces courants «lutte de classe», le «sort commun des femmes doit être mis en évidence.à partir d\u2019une analyse matérialiste des bases socio-économiques de la domination patriarcale.En posant que les femmes constituent une classe socio-économique exploitée et solidaire à ce titre, le féminisme radical entend s\u2019inscrire contradic- 134 toirement à l\u2019intérieur du champ théorique et politique marxiste\u201c.» Les militantes des organisations politiques de la gauche classique, parties prenantes du mouvement des femmes, sont à l\u2019origine d\u2019une grave controverse au sein de leurs organisations mêmes par leur mise en cause des «ressorts sexistes du fonctionnement des organisations et l\u2019artificialité d\u2019un militantisme politique qui fait l'impasse sur les questions \u2018triviales\u2019 de la vie quotidienne\u201c.» Ces femmes à la fois militantes politiques et militantes du mouvement des femmes se trouvent prises en effet dans une contradiction particulièrement aiguë: la logique de leurs positions politiques les conduit, à l\u2019intérieur du mouvement des femmes à poser que la condition des femmes n\u2019est pas homogène selon leur appartenance de classe.Tandis qu\u2019à l\u2019intérieur de leurs organisations politiques, il leur faut, pour empêcher la dilution de la lutte des femmes contre leur oppression spécifique dans la lutte anticapitaliste en général, maintenir la nécessité de l\u2019unité et de l'autonomie du mouvement des femmes®.Dès 1910, les femmes socialistes reconnaissaient que le régime capitaliste n\u2019était pas le seul ennemi des femmes.En conséquence, elles faisaient de l\u2019émancipation de leur sexe une question spéciale distincte des doctrines d\u2019affranchissement antérieures au Féminis- meô, car quelques hommes se sont faits les adverssai- res des femmes en essayant de les empêcher de conquérir leurs libertés.Les femmes socialistes tenaient donc à sauvegarder l\u2019unité du mouvement féministe malgré l\u2019hétérogé- 3.Danièle Léger, Le féminisme en France, Paris, Le Sycomore, 1982, p.51.4.Ibid., p.52.Cf.Maïté Albistur et Daniel Armogathe, Le grief des femmes.Anthologie de textes féministes du second empire à nos jours, Paris, Editions Hier et Demain, 1978, p.108.5.D.Léger, op.cit., p.52.6.Cf.M.Albistur et D.Armogathe, op.cit., p.92.135 néité des classes sociales de ses membres.«Rien n\u2019est plus hostile au féminisme, considéré comme mouvement spécial et comme question sociale particulière, que la conception marxiste sur la lutte des classes\u2019.» Pour les marxistes orthodoxes, cette lutte forme la trame de l\u2019histoire.Si l\u2019on suit ce raisonnement dans sa logique interne, «toute bataille qui n\u2019est pas directement menée contre le capitalisme, n\u2019est qu\u2019une erreur et n\u2019aboutit qu\u2019a une \u2018déviation\u2019 8».C\u2019est en ce sens que de nos jours le parti communiste français affirme que les femmes n\u2019ont aucune revendication propre.Elles n\u2019ont qu\u2019un seul ennemi: les «grands monopoles.» D\u2019après eux, les femmes n\u2019ont aucun titre à s'organiser de manière autonome: «La revendication des droits de la femme étant une partie du programme socialiste, la lutte contre le capital mènera, au jour de la libération universelle, à la libération de la femme?» La transformation des rapports hommes/femmes s\u2019opèrera dès que les rapports de production seront transformés.Or, les femmes socialistes (1907) et Lénine étaient explicites à ce sujet: lorsqu\u2019on traite du marxisme et de la question des femmes, il appert que l\u2019abolition de l\u2019exploitation des salariés (par les gros possédants) ne coïncide pas avec la fin de l\u2019exploitation spécifique dont les femmes sont l\u2019objet.La fin de l\u2019esclavage des salariés n'implique pas la fin de l\u2019esclavage domestique.Nelly Roussel, en tant que femme socialiste, considérait que les «femmes du peuple», contrairement aux militants socialistes qui appartiennent au sexe «fort», ont avec la bourgeoisie des intérêts communs.Il n\u2019y a pas chez les femmes un abîme séparant les classes 7.Ibid., p.113.|| s\u2019agit d\u2019un texte de Lydie Pissarjevski.8.Ibid., | s\u2019agit des doctrines socialiste ou libertaire.9.Ibid., p.113-114.Lydie Pissarjevski, 1910.136 aussi profond que chez les hommes.Il «n\u2019y a pas chez nous de \u2018classes dirigeantes\u2019, puisque toutes les femmes sont \u2014 ou du moins doivent être \u2014 d\u2019après la loi des dirigées.Et il est vraiment injuste de rendre les femmes bourgeoises responsables d\u2019un état de choses, que, traitées de tout temps en mineures et en incapables, elles n\u2019ont pu contribuer à créer, et dont elles- mêmes sont victimes \u2018°.» Pour les militantes socialistes et libertaires de l\u2019époque, la lutte contre le capitalisme «se complique de la lutte contre le masculinisme \u2014 c\u2019est-à-dire contre le principe de la suprématie mâle \u2014 qui intéresse toutes les femmes.La femme prolétaire est opprimée comme femme autant que comme prolétaire; elle ne souffre pas moins du préjugé sexuel que de l'injustice sociale.De là, pour elle, un double intérêt, qui se confond d\u2019un côté avec celui de tous les individus de sa classe, de l\u2019autre avec celui de tous les individus de son sexe\u2018\".» Il y a ainsi pour les «femmes du peuple» un double problème: l\u2019oppression des femmes et l\u2019esclavage d\u2019usine.En outre, la réponse à la question «Qui est l\u2019ennemi principal '*» n\u2019est pas claire.Est-ce le capitalisme ou le pouvoir patriarcal?le male ou le bourgeois?Les femmes socialistes ne peuvent donc se contenter d\u2019étre militantes socialistes au sein de leurs organisations politiques et faire abstraction ainsi de leurs intéréts de femmes, car la répartition des taches dans la famille ne changerait pas dès que les rapports de production capitalistes seraient modifiés.En fait, ces questions de relations hommes/femmes et de l\u2019image qu\u2019ils ont de leur rôle respectif ont été négligées parle P.C.F.La prise en charge à part égale par l'homme 10./bid., p.112.11./bid., p.113.Il s\u2019agit d\u2019un texte de Nelly Roussel, «Féminisme et socialisme, l'Action, 17 septembre 1907».12.Du titre de l\u2019article de Christine Dupont, «L\u2019ennemi principal», in Partisans, n° 54-55, juillet-octobre 1970.137 et par la femme des tâches ménagères, selon le P.C.Fest une «conception limitée de l\u2019égalité:» elle ne peut être qu\u2019«un palliatif au moment où le développement technologique devrait permettre une mécanisation poussée du travail ménager 3.» La fonction économique propre de la famille ayant été occultée par toutes les études économiques (aussi bien socialiste que capitaliste) des rapports de production, la famille n\u2019est ni un lieu de production sociale, ni un lieu de pouvoir (la famille étant isolée).Pour les socialistes, elle est essentiellement définie par sa fonction idéologique dans la reproduction des rapports sociaux capitalistes, elle est le lieu «où naissent et grandissent les futurs producteurs.» Elle n\u2019est pas en soi un front de lutte anticapitaliste.Pourtant si les femmes mettaient fin à leurisolement, elles pourraient faire reconnaître leur rôle dans le cycle de la production sociale et leur pouvoir politique.Mais partout la femme continue a demeurer I'esclave domestique, malgré toutes les lois libératrices, car la petite économie domestique l\u2019étouffe, l\u2019abêtit, l\u2019'humilie, en |'attachant a la cuisine, a la chambre des enfants, en l\u2019obligeant à dépenser ses forces dans des tâches terriblement improductives, mesquines, énervantes, hébé- tantes, déprimantes.La véritable libération de la femme, le véritable communisme ne commenceront que là et au moment où commencera la lutte des masses (dirigée par le prolétariat possédant le pouvoir) contre cette petite économie domestique, ou plus exactement, lors de sa transformation massive en grande économie socialistes, 13.D.Leger, op.cit., p.92.14.Selon Claire Bonenfant (Conseil du statut de la femme), les femmes ne semblent pas encore avoir réalisé qu\u2019un plus grand nombre de députés féminins au Parlement accroîtrait leur pouvoir.15.Lenine, Œuvres choisies, tome Il, Moscou, éditions de Moscou, 1947, p.596-598.138 On se questionne à juste titre sur la nature de cette «économie domestique» dont les études économiques ne disent mot.Un certain nombre de courants féministes ayant pris «acte de l\u2019impuissance des partis communistes traditionnels à mettre en perspective la lutte des femmes et la lutte des classes» ont tenté d\u2019analyser la situation de la femme dans la famille et de la famille non pas seulement sur les rapports idéologiques internes de la famille mais aussi sur la base économique réelle des rapports familiaux.Les entreprises qui reposent sur l\u2019évaluation de la contribution spécifique des femmes à la production par leur travail domestique et l'éducation des enfants ont toutes en commun de «s\u2019inscrire en faux contre le point de vue de l\u2019économie politique bourgeoise qui nie purement et simplement l\u2019existence d\u2019une production ménagère et n\u2019envisage la famille qu\u2019en tant qu\u2019unité de consommation (dans la comptabilité nationale française, les \u2018ménagères\u2019 ne sont pas considérées comme des entités économiques productives) \u2018°».Il convient donc de déconstruire le modèle «classique» d'interprétation du rapport des femmes à la production.On peut, par exemple, mettre en cause la coupure établie entre le travail domestique et le travail social.Cette mise en cause entend démontrer que si la femme en tant qu\u2019agent économique est exclue de la sphère de l\u2019échange, sa production ne l\u2019est pas\u2018.Ainsi le courant de l\u2019école de Chicago qui se nomme «la nouvelle économie domestique» reconnaît que, même si le travail domestique ne fournit pas de recettes fiscales, il 16.D.Léger, op.cit, p.95.17.Ch.Dupont, «L\u2019ennemi principal», in Partisans, juillet-octobre 1970, n°8 54-55, et les débats concernant cet article avec l\u2019auteur in Premier Mai, n° 2, juin-juillet 1976.D.Léger/Ch.Delphy, «Capitalisme, patriarcat et lutte des femmes».Voir aussi les propos critiques de C.Alzon à l\u2019endroit de cet article: «La femme potiche et la femme boniche.Pouvoir bourgeois et pouvoir mâle», in Partisans, n° 68, novembre-décembre 1972.139 n\u2019en contribue pas moins au PNB pour une part importante.«Le travail domestique est devenu le paradigme de la nouvelle activité économique non rétribuée 8,» Certains conçoivent la discrimination économique contre les femmes comme l\u2019effet de la domination patriarcale.La faiblesse théorique de cet énoncé réside dans l\u2019inadéquation du raisonnement: le patriarcat dominerait le travail domestique et, dans la famille capitaliste, la femme serait l\u2019exploitée; il s'agirait d\u2019une exploitation familiale ou plus précisément d\u2019une exploitation patriarcale, non d\u2019une exploitation capitaliste.Or affirmer que la domination généralisée de l\u2019homme sur la femme (toutes les femmes connaissent cette «situation de mineures», cet «état de soumission forcée aux hommes») est à l\u2019origine d\u2019un mode de production familiale, qui serait le lieu de l\u2019exploitation patriarcale est un raisonnement trop éloigné du schéma de l\u2019asservissement économique des femmes en régime industriel et de la théorie marxiste de la lutte des classes pour que la lutte des femmes et la lutte des classes s\u2019articulent entre elles.En réduisant toute interaction à l\u2019échange, les sciences sociales ont jeté les fondations de cette négation «de la légitimité d\u2019une analyse économique des relations entre hommes et femmes \u2018*».Ainsi le conflit qui oppose en société de marché deux classes d\u2019individus, les sociétaires (en grande partie des hommes) d\u2019une économie apparente et les sujets (en général des femmes) relégués dans l\u2019économie souterraine ne peut être analysé \u2014 à la manière de certaines sociologues radicales \u2014 en tant que conflit opposant la classe des hommes et la classe des femmes.Le régime, qui prévaut dans les sociétés industrielles avancées, «s\u2019est bâti sur le neutrum œconomicum, 18.Ivan IHich, Le genre vernaculaire, Paris, Seuil, 1983, p.33.19.Voir IIlich qui dit le contraire (/bid., p.49).C\u2019est pour cela qu\u2019il peut parler de «sexe économique.» 140 l'humain (masculin ou féminin) indifféremment contraint de \u2018produire\u2019 et de \u2018consommer\u2019\u201c».De plus, le concept de classe rend impossible l'identification et à plus forte raison, l\u2019analyse de l\u2019oppression spécifique des femmes.Ce concept de classe dans le marxisme traditionnel est de fait un concept neutre (gender- blind)?'.On ne peut donc associer la lutte des femmes à la théorie marxiste de la lutte des classes, si ce n'est en regard de la contradiction entre leur condition de travailleuses salariées et leur condition de travailleuses domestiques, caractéristique de la condition des femmes dans le système capitaliste.Certes ce déplacement de l\u2019antagonisme entre la classe des gestionnaires et celle des exécutants à l\u2019antagonisme entre la classe patriarcale et la classe des femmes a le mérite de sauvegarder l\u2019unité du mouvement des femmes tout en prenant acte de la non- uniformité de leur situation mais il traduit une méconnaissance des rapports sociaux.Sans doute les rapports hommes/femmes s\u2019inscrivent-ils dans un ensemble de rapports sociaux mais ce n\u2019est pas «a partir des relations interindividuelles dans lesquelles entrent les agents (en l\u2019occurrence la femme au foyer et son mari) qu\u2019on peut définir les frontières des classes sociales.À l\u2019inverse, ce sont les rapports de production qui déterminent la distribution des agents en classes.C\u2019est sur cette base qu\u2019on peut établir quel est le rapport d\u2019exploitation dominant, dans un mode de production donné.» Et le point de vue empiriste et individualisant, 20.Ibid., page couverture.Illich nomme ce régime le régime du sexe (ibid., p.7): «La rupture avec le passé, décrite par d\u2019autres comme la transition au mode de production capitaliste, je la définis comme le passage de l\u2019égide du genre au régime du sexe.» 21.Voir Iris Young, «Beyond the Unhappy Marriage: A Critique of the Dual Systems Theory», in Women and Revolution.A discussion of the Unhappy Marriage of Marxism and Feminism, Montreal, Black Rose Books, 1981, p.50.22.D.Léger, op.cit., p.100.141 [I [its 4 Ix: il Bl i$ qui permet d\u2019identifier les relations entre la femme au foyer et son mari avec celles qui existent entre le salarié et son patron, rend la réponse à ces questions indécidable.En outre, on ne peut affirmer «la domination généralisée de l\u2019homme sur la femme est transversale à toutes les classes sociales» qu\u2019à la condition d\u2019oublier le fondement de l\u2019hypothèse, soit la mise en valeur du caractère productif du caractère ménager.En effet, comment postuler autrement que de manière formelle que les femmes au foyer, qu\u2019elles soient femmes de bourgeois ou exploitées directement dans leur travail salarié, accomplissent le «même travail» lorsque les unes ne réalisent aucun travail domestique et les autres ont un double emploi.Et comment avancer que ce «même travail», donc cette exploitation qui leur est commune, fonde leur mobilisation, en tant que femmes, face à la classe patriarcale?Quoi qu\u2019il en soit, l\u2019assertion selon laquelle les femmes constituent une classe opprimée par la classe patriarcale capable, si elle s\u2019organise afin de renverser cette domination, de révolutionner l\u2019ensemble des rapports sociaux, récuse à juste titre la position d\u2019Engels eu égard à la nature du travail domestique.Selon Engels, la production familiale a un caractère «privé» et «la famille est une zone retardataire, relativement à l\u2019abri des rapports sociaux capitalistes.» Le travail domestique étant exclu du monde de la valeur, la femme au foyer n\u2019est pas soumise à l\u2019exploitation capitaliste au sens strict du terme.Or on sait que depuis «la division économique (au XIX° siècle) du travail salarié et du travail fantôme (l\u2019un et l\u2019autre) sont assignés de façon discriminatoire en fonction des caractéristiques sexuelles».Il n\u2019existe pas, selon Ivan Illich, «de société industrielle où les femmes soient les égales économiques des hommes2*».23.1.Illich, op.cit., p.69.24.Ibid.p.11.142 Ceci conduit d\u2019autres auteurs à se poser la question de savoir si le capital domine effectivement la caste des femmes «enchaînées, par la discrimination, aux travaux ménagers».L\u2019idée centrale de l\u2019ouvrage de Maria Rosa Dalla Costa, Le Pouvoir des femmes et la Subversion sociale®, est qu\u2019à travers le salaire est organisée l\u2019exploitation de la travailleuse sans salaire.Le capital, note-t-elle, a réussi à organiser l\u2019esclavage salarial dans la mesure où il a réussi à inciter les femmes à accomplir dans la famille une quantité énorme de services sociaux, transformés en activités privées.De fait, les conditions dans lesquelles les femmes accomplissent ce «service du capital» font apparaître le travail des femmes comme «un service personnel, extérieur au capital.» Selon Maria Rosa Dalla Costa, la seule issue possible, pour ces femmes, c\u2019est de récuser sans délai leur rôle de travailleuses au foyer et de sortir de l\u2019isolement domestique qui, en plus de leur interdire une révolte sociale, «rend \u2018invisible\u2019 leur rôle dans le cycle de la production sociale.» Toutefois, il y a un problème de méthode.Ne voulant pas briser l'unité du mouvement féministe, Rosa Maria Dalla Costa s\u2019interdit «d\u2019identifier les modes de vie correspondants a la division de la société en classes.» Son analyse, en conséquence, se dissout dans incantation «toutes les femmes, qu\u2019elles travaillent ou non au-dehors, sont des ménagères et donc des auxiliaires du capital?.a toutes il incombe donc de bloquer la machine en refusant le travail ménager.» 25.Ibid., p.29.Voir entre autres l\u2019article d\u2019Evelyn Reed, «Les femmes: castes, classe ou sexe opprimé?», in Partisans, n° 57, janvier-février 1971.26.Maria Rosa Dalla Costa et Selma James, Le Pouvoir des Femmes et la Subversion sociale, Genève, Librairie Adversaire, 1973.27.«Ce contrat peut commander la revendication d\u2019un salaire pour le travail ménager, salaire versé par l'Etat puisque l\u2019Etat est le patron 143 Ce thème d\u2019une «cause commune des femmes» est inscrit au centre du mouvement des femmes.Certes, il est possible de le critiquer à la lumière des antagonismes des classes auxquelles appartiennent les féministes, mais il est improbable que les féministes cèdent le terrain sur ce point «à ceux qui gomment le problème en postulant que la femme appartient à la classe de son mari 8».En effet, il y a une convergence essentielle à développer entre la lutte des femmes subalternes contre leur exploitation spécifique et la révolte de certaines femmes de la bourgeoisie qui prennent conscience de la situation d\u2019asservissement que masquent les privilèges dont elles jouis- collectif des ménagères.Outre qu\u2019il assurerait l\u2019autonomie matérielle des femmes au foyer, ce salaire serait \u2014 selon les courants qui avancent ce mot d\u2019ordre \u2014 la reconnaissance du travail des femmes à la maison et signerait la rupture des femmes avec la \u2018pratique de l\u2019esclave qui sert dans l\u2019humilité\u2019.» Voir Le Foyer de l\u2019Insurrection.Textes sur le salaire pour le travail ménager.Genève, Collectif L\u2019Insoumise, 1977.D\u2019autres courants (très majoritaires en France) refusent l\u2019idée d\u2019un salaire ménager, car il briserait les luttes des femmes contre les dimensions spécifiques de leur oppression (en particulier contre leur enfermement domestique).Quoi qu'il en soit, selon Rosa Maria Dalla Costa, il est aberrant «de considérer l\u2019accès au travail salarié comme le point de passage obligé pour une entrée des femmes dans la lutte anticapitaliste.Le travail salarié ne constitue en rien une expérience d\u2019émancipation pour les femmes.Et le refus du travail ménager par les femmes au foyer atteint directement le capitalisme, dans son centre même, puisque de leur activité domestique dépend pour le capital la possibilité d\u2019organiser l\u2019exploitation directe des travailleurs salariés.» 28.D.Léger, op.cit., p.104.Déterminer si la femme appartient à la classe de son mari constitue une épineuse question.Le concept de classe sociale au sens marxiste suppose un ensemble de données statistiques sur le groupe d\u2019individus qui constituent la classe mais non sur les individus en particulier qui en font partie.En revanche, la classe sociale au sens nord-américain désigne le style de vie.Il est donc impossible de déterminer au sens marxiste la classe sociale d\u2019un mari ou de sa femme. sent.La lutte contre le sexisme ordinaire constitue un pôle unificateur du mouvement des femmes, au même titre que toutes les luttes où les femmes peuvent investir ce vécu commun.Cette expérience subjective d\u2019une infériorité dite abusivement \u2018naturelle\u2019?°.Les femmes socialement rejetées «du côté de la nature» et infériorisées à ce titre constituent un force sociale susceptible de mettre en cause les symboles et les pouvoirs de la société mâle.Toutefois, si l\u2019on réduit la rupture symbolique des classes dominées à la rupture symbolique des classes privilégiées, on ne propose à «toutes les femmes», en termes d'objectifs de libération, que les aspirations des femmes les plus privilégiées à un «plus être» ou à Un «vrai être» individuel.Or, la difficulté de dire quelque chose de significatif de la lutte des femmes provient de l\u2019ambiguïté de sa situation sociologique.D\u2019un côté, on dénonce unanimement les crimes commis contre les femmes et on présente «tous les hommes» (désignés ou non comme la classe patriarcale) comme les adversaires de «toutes les femmes» victimes d\u2019une oppression commune; afin de fonder la légitimité de ce combat unique, il faut inventer ou plutôt reproduire (prétendûment pour le détruire) le mythe d\u2019une institution de la famille transcendante aux classes sociales.D\u2019un autre côté, il faut associer la lutte des femmes pour leur émancipation à l\u2019ensemble des mouvements sociaux qui mettent en cause la rationalité technico-scientifique, car ce régime de la rareté repose «sur le postulat que l\u2019homme\u2019 est individualiste, possessif et, dans le domaine de sa survie économique, un neutrum œconomicum rapace\u201c».Cette association 29.Ibid.Sur les types d\u2019oppression dont les femmes peuvent être victimes, voir P.Brown, «Universals and Particulars in the Position of Women», in Women in Society, London (Virago Press) 1981, p.244.30.1.IIlich, Le genre vernaculaire, p.124.145 RU.aay a CE Con ode x fl Em ey da ge ei réduit sans doute le problème à sa dimension matérialiste mais si le discours féministe veut être pertinent, il ne peut faire abstraction de la diversité des conditions féminines ®'.II doit donc mettre l\u2019accent sur les conditions économiques d\u2019une insertion sociale et politique des femmes victimes à la fois du préjugé sexuel et de l\u2019injustice sociale.31.Ce sont des choses que les bonnes manières exigent toujours que l\u2019on passe sous silence, mais certaines femmes se servent du féminisme pour leurs fins personnelles.Or être féministe, ce n\u2019est ni être présidente-directrice générale d\u2019une entreprise prestigieuse, ni échanger des propos légers avec un mari bien disposé et deux adorables enfants pendant que quelqu\u2019un(e) fait à votre place ce que vous n\u2019êtes plus tenue de faire.Etre féministe, c\u2019est essentiellement revendiquer de meilleures conditions sociales et économiques dans son propre milieu afin qu\u2019une fois satisfaites, ces conditions deviennent des incitatifs à un mieux-être dans les divers milieux où œuvrent les femmes.Dans ces milieux, il convient certes d'inclure d\u2019emblée celui de la production domestique où l\u2019histoire a confiné la quasi-majorité d\u2019entre elles.C\u2019est là précisément que se situe le défi de l\u2019ouvrage dirigé par Louise Vandelac Du travail et de l'amour, Les dessous de la production domestique (Montréal, Éditions Saint-Martin, 1985).Quant aux autres milieux, toutes choses étant par ailleurs égales, l\u2019embauche préférentielle me semble une mesure justifiable s\u2019il s'agit d\u2019inclure, au nom d\u2019une logique proportionnelle et en compensation des misères passées, des femmes là où selon la tradition des hommes uniquement étaient embauchés.146 Ouvrages reçus Livres: BEAUDRY, Jacques, Autour de Jacques Lavigne, philosophe, Trois-Rivières, Éd.du Bien Public, 1985.CHABOT, Marc, et VIDRICAIRE, André, Objets pour la Philosophie Il, Coll.Indiscipline, Québec, Éd.Saint-Martin, 1985.CHAMBERLAND, Paul, L\u2019inceste et le génocide, Québec, Coll.Le Sens, Éd.Le Préambule, 1985.CLÉMENT, Marcel, Une histoire de l\u2019intelligence, la soif de sagesse, Paris, Éd.de l\u2019Escalade, 1979.COUTURE, Jocelyne, Substitutional Quantifiers and Elimination of Classes in Principia Mathematica, Cahiers d\u2019épistémologie, n° 8602, Montréal, UQAM, 1986.GRAVEL, Pierre, D\u2019un miroir et de quelques éclats, Montréal, L\u2019Hexagone, 1986.LEROUX, Jean, Le problème de l\u2019analyticité dans le modèle empiriste standard des théories scientifiques, Cahiers d\u2019épistémologie, n° 8603, Montréal, UQAM, 1986.MICHAUD, Jos-Phydime, Kamouraska, de mémoire\u2026, Paris, Maspero, 1981.PARIS, Ginette, La 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Diane-Ischa ROSS, Dolence et adolescence Agathe LAFORTUNE, La vie de famille Réjean BERGERON, Voyage en Barbérique intérieure Serge PROVOST, L\u2019individualisme narcissique Marc CHABOT, La mort du masculin Manières Pierre BERTRAND, Le plaisir de la cruauté Claire GRAVEL, Le vice et la vertu Philippe THIRIART, Le plaisir Huguette DUFRENOIS, La peur Sylvie CHAPUT, Ecarts de température André CHAMPAGNE, Increvable antisémitisme Michael LAUGHREA, L\u2019intolérance civilisatrice Paul BLETON, Les incollables de l\u2019étiquette 149 3} | ; es = Achevé d\u2019imprimer en avril 1986 sur les presses des Ateliers Graphiques Marc Veilleux Inc.j Cap-Saint-Ignace, Qué.ai = = + _- À = Hest an Sa meee - Tee Co _ ze ce me Lo 5 ne LL 5 fp comes EN ee i = Zl 2e as ra Eran a ner Fe ES Sapir pr ar amis an i i x dr Ta EE où at SET Pt Reg re 2 tics A x SR = = pe = ES Sod wh ea Err cee FE = = mn es de = ER] es Fes >= fy RA en ge i 5 me A Ep =.PS Ete 2 TT SESE es Ea pe a Rael EPR 5 pn je = c 4 à = ps ae Pe 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