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Titre :
La petite revue de philosophie
Éditeur :
  • Longueuil :Collège Edouard-Montpetit,1979-1990
Contenu spécifique :
Automne
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
deux fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Horizons philosophiques
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La petite revue de philosophie, 1989, Collections de BAnQ.

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[" p © PER petite revue ae philosophie AUTOMNE 1989 Ÿ iN 0 O LY 2 cS \\ LN | x t CAMUS NIETZSCHE KANT ¢ | Collége Edouard-Montpetit, L gueuil, Québec re amit. PSE RICE Ce vingtième numéro de La petite revue de philosophie est subventionné par les Services de l'édition du Collège Edouard-Montpetit Direction Ghyslaine Guertin, département de philosophie (Edouard-Montpetit) Marc Chabot \u2014 par intérim \u2014 département de philosophie (F.-X.Garneau) Comité de rédaction Pierre Aubry, département de physique (Edouard-Montpetit) Louisa Defoy, bibliothécaire (Notre-Dame) Claude Gagnon, département de philosophie (Edouard- Montpetit) Claude Giasson, département de philosophie (Edouard-Montpetit) Nadia Khouri, département de philosophie (Dawson) Alain Lavallée, techniques administratives (Édouard- Montpetit) Francois Leroux, département de philosophie (Edouard- Montpetit) Philippe Thiriart, département de psychologie (Edouard-Montpetit) Administratrice déléguée : Christiane Gosselin Directrice de l\u2019édition : Louise Pinard Correcteurs d\u2019épreuves Gilbert Bataille \u2014 François D'Apollonia \u2014 Alain Morency Jacques Ruelland \u2014 Claude Giasson \u2014 Philippe Thiriart Maquettiste : Philippe Côté Composition Impression Atelier de composition LHR Les ateliers Marc Veilleux, inc.22, Place Balzac 203, chemin des Pionniers Candiac (Qc) Cap-Saint-Ignace (Qc) Distribution En abonnements En librairies Renée Asselin Diffusion Parallèle Inc.Services de l'édition 815, rue Ontario Est Collège Edouard-Montpetit Montréal (Qc) H2L 1P1 Secrétariat : Anny Vossen et Céline Davidson Correspondance Lyne Auger Secrétariat général \u2014 Collège Édouard-Montpetit 945, chemin de Chambly, Longueuil (Qc) J4H 3M6 Dépôt légal : Bibliothèque nationale, 4e trimestre de 1989 Bibliothèque nationale du Canada : ISSN 0709-4469 Périodique semestriel \u2014 prix du numéro : 6,00 $ (5,00 $ étudiants) \u2014 abonnement institutionnel annuel : 18,00 $ Membre de l'Association des éditeurs de périodiques culturels québécois Volume 11, numéro 1, automne 1989 La petite revue de philosophie DE ROC CSC ER _ - Epes oe = x es = cy Roy NS Cay cac cr, _ Le = Ad tas acco \u2014 Bigs a SX dak RR Be ra Oe ccm oe Bi FS AN Be Rei ERG Ri A = 2 d A 3 pe A 5 on A a A ES em A A ; 1,50 ps .5 [NT ' i A PE A 3 ee ; 3 3 pt AN RRM Liminaire Ce numero de La petite revue de philosophie est un numéro libre.Peut-être même qu'il faudrait insister sur cette idée de liberté puisque le concept, nous le retrouvons dans presque tous les articles de cette parution.C\u2019est peut-être qu\u2019il est impossible de penser sans la liberté, sans une recherche de liberté, sans être habité par un désir de liberté.Liberté existentielle, liberté dans la modernité, liberté artistique, liberté de jugement, liberté esthétique, liberté de la langue, liberté d'esprit, liberté de et dans la ville.Dire est une affirmation de liberté, écrire est un acte de liberté.Impossible de se diriger dans le siècle sans elle.Signalons aussi que ce numéro ouvre ses pages à des collaborations du Japon, de la Belgique et des Etats-Unis.Mais le principal tient dans le fait de poursuivre notre travail.Le principal tient dans le fait de continuer d'ouvrir nos pages à toutes les collaborations possibles.D'ailleurs, pour rendre cet objectif plus évident, le Comité de rédaction tient déjà à avertir ses lecteurs que, dès l\u2019automne prochain, la revue s\u2019'appellera Horizons philosophiques.Voici donc un «numéro libre.».Voici des textes qui, nous l'espérons, sauront vous aider à passer l\u2019automne, à attendre l'hiver, à retrouver le printemps.Marc Chabot i.Ze EN a oh a A a = aa goo a ert ar \u2014 Se \u2014\u2014 pe 5 ge ee = x 3 : ca Jee rr.CE pesceue A a ss oc De x à is > i xe: Sati, Rae: 7 eI ot Ba roi crèmes cos sis i 3 Le ie Te = > 8 ce =e = ce PE a > a oe = = = 3 23 > ARR À R 3 HI \\ IH ; f 4, 1] ; A ¥ [RATE Be = Hit A i INH = x oN x ey = 3 5 3 x3 E = =.fi fl ] A 4 \u2018 A aile N 2 A \u2018 A ve < oh cs A a RE 8) = Æ od x = A 2 3 : = a ES ES Éthique et violence dans la révolte d\u2019Albert Camus Jacques J.Zéphir Jamais autant que de nos jours on ne s'est interrogé sur la nature et la signification de la violence parmi les hommes.Notre époque présente ainsi deux évolutions parallèles : c\u2019est dans le temps où la violence devient plus massive, et plus systématique, qu'elle fait aussi davantage question.Jadis subie avec résignation par une humanité qui l'acceptait comme une de ces fatalités contre lesquelles elle n'imaginait pas qu'on pût se révolter, la violence est aujourd'hui contestée, interpellée: elle suscite une protestation dont la clameur s'enfle et s'élève partout où la violence se déchaîne.À ce titre les doctrines et les mouvements qui font de la non-violence un idéal et un moyen pour combattre la violence ont une signification historique.René Rémond Aujourd'hui, le mot révolte est un mot-clef qui ne laisse plus personne indifférent.C'est que tout un chacun AE orties ER LHI PS COB SHH MP EF CAN ee ee en tee eT di 1 \u2014 à Sa façon, bien entendu \u2014 est un révolté.|| reste à savoir, toutefois, contre quoi il se révolte.Est-ce contre les exigences du fisc qui le somme de déclarer exactement ses revenus de l'an dernier?Est-ce contre la hausse incessante des prix qui menace l'équilibre du budget familial?Est-ce contre le péril d\u2019une troisième guerre mondiale qui met en danger la survie de la civilisation occidentale?Enfin, est-ce contre les ambiguités de la condition humaine ou, malgré les grands exploits de la technique moderne, l'homme n\u2019arrive pas encore a enrayer le mal, la souffrance, la tyrannie, les injustices, les inégalités, le meurtre et la violence?Que ce dernier probléme dépasse et recouvre tous les autres, il n\u2019est point, je pense, d'homme lucide pour le nier.Nous ne pouvons donc que savoir gré à Albert Camus de l'avoir posé dans toute son ampleur, en publiant en 1951 le recueil de réflexions qu\u2019il intitulait L'Homme révoité*.Avec cet essai \u2014 qui est certainement le plus important de son œuvre \u2014 Albert Camus introduit d'une manière précise l'un des problèmes les plus actuels et les plus brûlants posés à la conscience contemporaine: comment convient-il de réaliser dans la vie concrète et quotidienne une révolte à la fois authentique et humaniste?Bien entendu, dans la pensée de Camus, il s\u2019agit d\u2019une révolte réelle, efficace dont le but est d\u2019apporter aux hommes plus de justice, de liberté et de bonheur.Autant dire que cette révolte entend véritablement changer, révolutionner les * Avertissement : Les références aux œuvres d'Albert Camus renvoient aux deux tomes de l'édition de la «Bibliothèque de la Pléiade».Le chiffre | signifie que la citation est tirée du premier tome : Théâtre, Récits, Nouvelles.Préface de Jean Grenier, textes établis et annotés par Roger Quilliot (Les Justes, La Peste, La Chute).Paris, Gallimard, 1962, 2090 p.Le chiffre II signifie que la citation est tirée du second tome : Essais.Introduction par R.Quilliot, textes établis et annotés par R.Quilliot et L.Faucon.Lettres à un ami allemand, Actuelles | (Chroniques 1944-1948), L'Homme révolté, Actuelles I! (Chroniques 1948-1959).Paris, Gallimard, 1965, 1975p.CN a structures sociales, tout en respectant certaines valeurs, en vue d'améliorer la condition de l\u2019homme dans un univers absurde.Il est important de souligner, cependant, que la révolte préconisée par celui-ci n'est pas n'importe quelle forme de résistance à une oppression ou de protestation contre l'autorité arbitraire d'un pouvoir établi.Se plaçant au-dessus de la violence irrationnelle, de la colère aveugle, la révolte authentique, selon Camus, comporte une exigence morale, admet l'existence de certaines valeurs.À la différence du ressentiment*, elle offre un caractère positif, puisqu'elle vise à faire respecter des droits, suppose de la mesure, accepte des limites, entend sauvegarder sa pureté et surtout tend à défendre ce qui, dans l\u2019homme, est irréductible.En somme, dans L'Homme révolté, Camus, après avoir étudié les raisons pour lesquelles la révolte au XIX© siècle et celle d'aujourd'hui se sont dégradées, a voulu montrer comment elle peut être rétablie dans sa vérité et son authenticité.Pour lui, la révolte véritable est une «ascèse %» qui, pour conserver sa pureté, ne saurait ignorer certains principes d'éthique.D'une façon générale, cette conception de la révolte, telle qu'elle se trouve exposée surtout à la fin de L'Homme révoltés, a déçu les intellectuels français aussi bien de 1.À ce propos, Camus écrit : «Aussitôt que la révolte, oublieuse de ses généreuses origines, se laisse contaminer par le ressentiment, elle nie la vie, court à la destruction et fait se lever la cohorte ricanante de ces petits rebelles, graines d'esclaves, qui finissent par s'offrir, aujourd'hui, sur tous les marchés d'Europe, à n'importe quelle servitude.Elle n\u2019est plus révolte ni révolution, mais rancune et tyrannie» (I! L'Homme révolté, p.707).2.Voir 11: L'Homme révolté, p.418, où Camus qualifie la révolte d'«étrange ascèse».3.Voir «La pensée de midi» dans Il : L'Homme révoité, p.681-714. SERNA EERE SMR ™ re peaget i) HARRI up RE REG HERRERA ORee gauche que de droite.Pour beaucoup, la révolte camu- | sienne, bien que jugée remarquable à bien des égards, est | trop timide, trop idéaliste, trop prudente.Selon certains, l'auteur doit enfin choisir: ou bien la révolte est un humanisme divertissant, au sens pascalien, ou bien la révolte est une lutte, un combat véritable où le révolté agit en militant qui entend mourir irréconcilié avec l'existence | absurde.À leur dire, la révolte qui est en soi un état vio- | lent, un déchirement toujours à vif, s\u2019avère tout à fait incompatible avec cette éthique de la mesure, de la limite, de la pureté et de la non-violence que Camus s\u2019acharne, cependant, à considérer comme conditions nécessaires à toute révolte authentique.Ainsi, pour André Breton, une révolte dans laquelle on introduit la «mesure» est une «révolte vidée de son contenu passionnel* et dans laquelle il ne reste rien.Pour d\u2019autres, si Camus admet que les structures actuelles de la société sont mauvaises, c'est-à-dire oppressives pour des masses d'hommes, négatrices de leur liberté et de leur dignité, il est évident que sa conception de la révolte qui place l'accent sur la mesure, la non-violence, la pureté, est utopique et inefficace.Car, à leur sens, comment peut-on prétendre séparer le mouvement de la révolte \u2014 qui est protestation, opposition, refus \u2014 de l\u2019usage de toute violence?L'action efficace, la révolution réelle, seules capables d\u2019apporter des changements véritables, doivent-elles être freinées par des principes moraux aussi douteux que la mesure, la non-violence, la pureté\u201d En somme, la révolte authentique est-elle encore possible sans l'acceptation du risque d'être exposé à des compromissions, à de la violence?En dépit de ces objections, la position camusienne reste formelle et catégorique : «Pour être, l'homme doit se 4.«Dialogue entre André Breton et Aimé Patri» dans Arts, 16 novembre 1951, p.3.mi GR SPA igi il HI ed ar Aan ii i 7 at i iat Hee AP HA D HRT Si] 4 tdi AS.durs RH 1c ms HES hi: ATR ct IILILS Hh - ous ERNR- NOMS. RATER révoiter, mais sa révolte doit respecter la limite qu\u2019elle trouve en elle-mêmeS.» Ailleurs, la même idée est exprimée : «La révolte [.] n\u2019a jamais affirmé dans son mouvement le plus pur que l'existence d\u2019une limite, justement, et l'être divisé que nous sommesS.» Plus loin, l\u2019auteur renchérit: «Plus la révolte a conscience de revendiquer une juste limite, plus elle est inflexible\u201d» «En même temps qu'elle suggère une nature commune des hommes, écrit-il également, la révolte porte au jour la mesure et la limite qui sont au principe de cette nature8.» Ces déclarations, parmi beaucoup d\u2019autres du même genre, n'ont pourtant pas reçu le suffrage des censeurs de Camus qui refusent d\u2019admettre que la révolte puisse être en soi limitée.Ainsi d\u2019après Roger Mehl, il y a un terrible arbitraire dans cette conception puisque, s'il faut en croire l'auteur, la révolte véritable devrait mettre des limites même à la liberté® Bien entendu, c'est à cause de ces limites que Camus entend imposer à la révolte, que Sartre s\u2019en prend à lui et l\u2019accuse tout simplement de n'avoir jamais rien compris à sa théorie de la liberté : Et si vous aviez consacré quelques minutes à réfléchir sur la pensée d'un autre [évidemment cet autre dont il est ici question c'est Sartre lui-même], vous auriez vu que la liberté ne peut être freinée : qu'est-ce qui la freinerait?Et qu'a-t-elle besoin qu\u2019on la freine?Une voiture ne peut être sans freins, parce qu'elle est faite pour en avoir; mais la liberté n\u2019a pas de roues.Ni de pattes, ni de mâchoires où mettre un mors : elle Il: L'Homme révolité, 0.645.Ibid., p.652.Ibid., p.688.Ibid., p.697.© ® NN oO Oo .Voir «De la révolte a la valeur (L\u2019Homme révolté)» dans Foie et vie, n° 6.novembre-décembre 1952, p.516-532.EST MENT VTT IIIe RO RER E Te RO TION 1 MS ee Shed) nina bi lsh H iL HR RENE LHR iff RTH CNS IA MI MN MME ES ANR SR PEAY xt wr oer EE ES AR li 135i n'a pas de rapport avec les freins, elle n'en est ni pourvue, ni dépourvue; et comme elle se détermine par son entreprise, elle trouve ses limites dans le caractère positif, mais nécessairement fini de celle-ci! 0.Roger Mehl et Sartre n'ont pas tout a fait tort: leur objection est sérieuse.En effet, comment Camus arrive-t-il à concevoir une révolte qui serait à la fois un moteur et un frein?N'y a-t-il pas quelque naïveté de sa part à s'étonner que des révoltés, qui ont lancé un défi à Dieu, développent tout d'un coup des réflexes de mesure, des scrupules d\u2019innocence, des principes de non-violence dans l'exercice de leur révolte?Si vraiment le révolté veut aboutir à des résultats, lui est-il possible d'écarter a priori tout recours à la force, à la violence?D'ailleurs, au nom de quel Dieu, de quelle autorité, de quelle valeur doit-il imposer une limite, une mesure à sa révolte?L'on comprend pourquoi Francis Jeanson, dans la polémique qu\u2019il a engagée avec Camus peu après la parution de L'Homme révoité, n\u2019a pas hésité à l'accuser de croire que «la révolution ne peut demeurer valable, c'est-à-dire révoltée, qu\u2019au prix d\u2019un échec total et quasi immédiat [.]'\"».«En somme, fait-il observer à Camus, vous avez choisi la défaite et vous lui avez donné du ton [.]'2» «Vous baptisez Révolte le consentement et le voici dédouané.Par la même occasion vous changez l'indifférence en courage, l\u2019inaction en lucidité et la complicité en innocence 3.» Comme on le voit, cette forme de révolte, respectueuse de la morale qu\u2019exposait Camus dans L'Homme 10.Voir «Réponse à Albert Camus» dans Les Temps Modernes, n°82, août 1952, p.344.11.Voir «Pour tout vous dire.» dans Les Temps Modernes, n° 82, août 1952, p.366.12.Ibid., p.367.13./bid., p.381.PT HIE IT TI PERTE ATI THEE EIR of ibis TTI RTS AE TRAIT RTE RE TNT RT rvs [TORTI A RUE Cnil HH AE, {Al Un TON Woe.« nti Bit am ol AY it dst Hid. révolté, fut loin d'obtenir l\u2019approbation unanime des commentateurs.Camus, qui tolérait mal la critique, se défendit âprement.Plusieurs polémiques retentissantes s'en suivirent.Les objections et les mises au point affluerent de partout.Et, à l\u2019époque, tout philosophe digne de ce nom en France se fit un point d'honneur d'apporter des précisions sur le problème si controversé de la révolte.Les objections formulées par Gabriel Marcel à la conception camusienne de la révolte paraissent à la réflexion plus nuancées, plus sérieuses et plus objectives.Voilà pourquoi il convient de leur accorder ici plus d'attention, en les analysant de plus près.D Hi \"4, i py I \u201cà It It hi Hi RE Bet || est important de savoir pour commencer que la position de Gabriel Marcel dans ce débat n\u2019est pas celle d'un dénigreur, jaloux de l'immense popularité de l\u2019auteur de L'Homme révoité.Sur plusieurs points, d\u2019ailleurs, il tombe d'accord avec Camus et il est un des rares philosophes à lui donner «absolument raison de souligner l\u2019élément de valeur ou plus exactement de justification que comporte nécessairement la révolte!%.Cependant, le grand reproche qu'il adresse à la conception camusienne, c'est que, si elle est logique et irréfutable sur le plan purement intellectuel et rationnel, elle n'est pas recevable sur le plan existentiel : Certes, on ne peut que souscrire, je dirai presque sans réserve, à la pensée ou à l'intention [.\u2026] [de Camus]; mais si on cherche à se représenter concrètement les chances d'efficacité que présente l'attitude [de révolte] ici préconisée, on est obligé de reconnaître qu\u2019elles sont pratiquement à peu près nulles \u2018*.14.Voir «L'Homme révoité» dans La Table Ronde, n° 146, «Albert Camus», février 1960, p.81.15./bid., p.92. On le voit, le verdict de Gabriel Marcel est catégorique et sans appel.Et les motifs qu'il invoque à l'appui d'une telle condamnation ne le sont pas moins.En effet, d'après lui, sur le plan existentiel où il faut se placer pour en parler: la révolte [.] consiste en ce qu'elle est toujours, en ce qu'elle est fondamentalement le surgissement d'un je ou d'un nous [\u2026] qui se dresse contre celui qu\u2019on peut dans tous les cas désigner sous le nom d'envahisseur [.].Et la révolte est la réponse, non pas dans les mots ou dans l\u2019idéal, mais dans l'existence de cette transgression elle-même'6 Ainsi donc, pour Gabriel Marcel, si la définition ci- dessus est exacte, on ne voit pas très bien comment, dans la très grande majorité des cas de révolte, il peut être encore question de pureté, de mesure et de limite : La révolte se déclenche lorsqu'une certaine situation est jugée intolérable; il faut y mettre un terme à tout prix.Mais, à tout prix, cela ne peut pas ne pas vouloir dire en fait : par tous les moyens [.].Il ne peut plus être question de regarder en arrière, ou encore d\u2019avoir égard à quoi que ce soit.Le propre de la révoite est de foncer, et foncer, c'est d'une certaine manière foncer aveuglément.S'il en est bien ainsi, on devra se garder de parler de pureté à propos de la révolte, ou plus exactement ce mot sera ici chargé des plus redoutables équivoques\u2018\".Il est donc clair que, pour Gabriel Marcel, la révolte, «dans les modalités existentielles selon lesquelles elle s'exerce'8», ne saurait rester pure, innocente, sans haine 16.Ibid., p.82.17.Loc.cit.18.Ibid., p.83.FTP NA OR ye i Le RE EN AIT STORE SRAFEE.CHROME PEL ES.LA aba.ABH] cher SMSO + + PRE et sans violence.Dans le concret, la distinction «entre le tyran en tant que tel et le tyran en tant qu'individu'%, la délimitation «entre la haine purifiée par le sentiment de la justice et une haine proprement impure@0%, ne sont que de pures abstractions au fond hypocrites.Également contestable lui paraît cette idée si chère à Camus: la pureté d\u2019intention chez le révolté.Car, en aucune manière, il ne voit \u2014 bien entendu, sur le plan purement existentiel où il se place \u2014 comment la révolte pourrait se réduire à une intention ou à une disposition intérieure.Dans son esprit \u2014 et c\u2019est pour lui l'évidence même : La révolte est au contraire irruption dans l'existence, et qui dit irruption dit violence.[Or] la violence est de toute manière une chute, une chute dans un monde qui réside en deçà de celui où on peut parler de pureté ou d'impureté [.] dans un monde infra-humain [.] bien au-dessous de l'animal.Il n\u2019y a pas et il ne doit pas y avoir de violence sans culpabilité\".En somme, selon Gabriel Marcel, le problème éthique de la révolte concrète, c'est-à-dire de la pureté, de la mesure, de la limite et de la non-violence dans son exercice, se présente comme insoluble et débouche nécessairement dans une impasse.Ce qui revient à dire que la noble tentative camusienne dans L'Homme révolté de réconcilier éthique et révolte, de prôner, comme seule authentique, la révolte pure, sans haine et non violente, est utopique et inacceptable.Si Gabriel Marcel est l\u2019un des critiques français à avoir exposé d'une façon aussi formelle les raisons qui 19.Loc.cit.20.Loc.cit.21.Ibid., p.83-84. TUNABLE ik I\u2019'opposaient a la conception camusienne de la révolte, on ne doit pas oublier que la plupart des autres sont presque unanimes a reconnaitre comme irrecevable la thése soutenue par Camus dans L\u2019Homme révolté.Comme le rappelle Jean Onimus : «Entre mesure et démesure, il n\u2019y a pas de synthèse humaine possible.Entre le respect du relatif et la passion de l'absolu, il n'y a pas de compromis 22 » De l'avis général des censeurs de Camus, la révolte, en réalité, est précisément l'envers de la prudence, de la mesure et de la non-violence.Si, avec Camus, l\u2019on admet des limites à la révolte, du même coup l\u2019on doit reconnaître la dissolution, la désintégration de la révolte.Ainsi que le souligne Jean-Jacques Brochier avec dédain et ironie, «cette forme de révolte ne conteste rien, c'est de l'idéalisme au ventre mou*%.En définitive, de leur point de vue, Ils ne saisissent pas comment, dans une révolte authentique, la mesure peut arriver à étouffer complètement les germes de violence, de passions qui semblent former /\u2019essence même de toute révolte digne de ce nom.En outre, pour beaucoup d\u2019autres encore, les préoccupations morales de Camus ne sont ni plus ni moins qu'exagérées, surtout dans le cas d\u2019un révolté comme lui qui proclame la non-existence d'un Dieu.D'ailleurs, font-ils remarquer, n'est-il pas existentiellement impossible, dans un monde absurde, d'être un révolté véritable, tout en voulant satisfaire les exigences d\u2019une conscience pure et droite?La réalité de notre condition humaine demande ici un choix décisif.Prétendre ménager la chèvre et le chou n'est-ce pas, somme toute, faire preuve de naïveté?22.Voir «Albert Camus ou la sagesse impossible» dans Cahiers Universitaires Catholiques, n°7, mai 1952, p.386.23.Albert Camus, philosophe pour classes terminales, Paris, André Balland, 1970, p.13.10 0 a Fl ARTRERRE A WHAT HW TH Hm.A PER à A A A id even [re * ! ati ch HG HB UR, WHak as 30 death.nie Bucci itd th ui tinal HE ean cube onathiial cd aeades deieds sede Il est indéniable que les objections soulevées par la conception camusienne d'une révolte pure et non violente furent nombreuses et que les critiques adressées à l\u2019auteur de L'Homme révolité s\u2019avérèrent franchement hostiles.Cependant, ces objections et ces critiques, par leur multiplicité même, nous font voir deux choses : d\u2019une part, l'extraordinaire complexité de la question de moralité dans la révolte; et, d'autre part, l'actualité brûlante d'une réflexion sérieuse sur le rôle et la place de la violence dans la révolte.Notre ambition ici n'est pas tellement d'apporter une solution personnelle à ce problème que d'essayer d\u2019élucider objectivement la position de Camus sans simplifier ou falsifier sa pensée.Il est indéniable que, de nos jours, la mesure, la nonviolence, avec leurs humbles vertus de respect et de justice, jouissent d\u2019une mauvaise réputation.Prononcer le mot de «mesure» devant les jeunes révoités de notre époque, livrés à l'idolâtrie d\u2019une idéologie quelconque, au lyrisme de l'héroïsme, c\u2019est se couvrir de ridicule.Dans un monde comme le nôtre, sans axe et sans boussole, affran- ; chi de toute limite, la démesure est devenue plus facile rE que la mesure, la violence moins suspecte que la nonviolence.Une sorte de conformisme de la révolte a mis à la mode les attitudes de défi, de rébellion, de brutalité.La non-violence est considérée aujourd\u2019hui comme une voie moyenne, donc médiocre, comme un complexe de subalterne craintif, comme un paravent de conformisme hypocrite, bref comme la peur de l'engagement effectif.Quant à la mesure, elle passe pour un confort intellectuel, un conservatisme de la facilité bourgeoise et des valeurs toutes faites.Les temps actuels sont ceux de tous les excès, de tous les essais.On essaie l'homme comme une voiture RENE RAI HE RNA EN ER OR ita 1 ati TT EE aux limites de sa vitesse.Héros du vice et martyrs de la pureté s'affrontent et comparent leur performance.La palme reviendra à celui qui aura conduit l'homme le plus loin dans la démesure et hors de ses frontières.Caligula ne demandait que la lune; les révoltés d\u2019aujourd'hui exigent beaucoup plus.Nous vivons à une époque d'héroïsme: l'exceptionnel, la démesure sont devenus notre climat normal.Sous prétexte de l'urgence de la situation, de la nécessité d'un changement instantané, les révoltés se confèrent à bon compte un idéal noble et radical qui autorise toutes les cruautés, toutes les violences.Camus l'avait 3 bien prévu et, déjà en 1950, il écrivait : La démesure est un confort toujours et une carrière parfois.La mesure, au contraire, est une pure tension.Elle sourit sans doute et nos convulsionnaires voués à de laborieuses apocalypses l'en méprisent.Mais ce sourire resplendit au sommet d'un interminable effort : il est une force supplémentaire?\u201c Comme on le voit, pour Camus, dans notre monde moderne, l'héroïsme véritable doit consister à sauvegarder la mesure dans la révolte.À son sens, la violence est si en vogue par les temps qui courent qu'il faut souvent des âmes d'élite pour maîtriser les mouvements spontanés et 1 instinctifs de la révoite.D\u2019après lui, le sens de la mesure, i de la limite, de la relativité est une difficile conquéte, indis- : pensable cependant au vrai révolté.Car la révolte authentique n'entend pas seulement lutter contre les injustices de ce monde, mais elle a encore pour devoir de combattre toutes les idéologies impérialistes et radicales, qui veulent asservir maintenant les hommes sous prétexte de leur construire un éden dans l'avenir.Allant donc à contre-courant, Camus enlève à la démesure et à la violence leur fascinant halo d'héroïsme et 24.11: L'Homme révoité, p.704.12 cA AAI AMA a 400 RCE 0 AAA TE ot OMA 10 nob oot op de grandeur.Son admiration va au révolté authentique qui ne prend pas le raccourci de la violence, mais qui s'engage dans l'action concrète avec conscience, mesure et lucidité, «décidé, comme il le dit, à refuser pour sa part l\u2019injustice et les concessions 2.Dans les admirables quarante dernières pages de L'Homme révolté, toute la tâche de Camus est de tenter de dessiner les exigences et les assises de la «vraie révolte, celle qui est créatrice de valeurs.Dans des passages pleins d'enseignement \u2014 peut-être trop lyriques au gré de quelques-uns \u2014, il trace quelques repères du chemin de crête si étroit que doit suivre la Révolte pour garder son authenticité.Entre la solution chrétienne de l'espoir en une vie meilleure après la mort, dont il ne veut pas, et celle du nihilisme cynique dont la fin, érigée en Absolu, justifierait tous les moyens, Camus préconise une révolte modérée, limitée et non-violente.Et ceci, non par veulerie ou manque de courage, comme l'ont prétendu certains, mais parce que c'est le seul moyen, à son sens, de ne pas bafouer les exigences d\u2019une révolte consciente, rationnelle et humaine.Cela dit, ne nous méprenons cependant pas sur la lucidité et le réalisme de Camus.Car il est le premier à admettre que la révolte est d\u2019abord dans un mouvement démesuré et passionnel.«Quoi que nous fassions, écrit-il en effet, la démesure gardera toujours sa place dans le cœur de l'homme à l'endroit de sa solitude27.» Mais, dans son exigence de pureté, ce théoricien de la révolte soutient que la démesure n'est qu'un premier mouvement qui, pour rester humain, doit arriver à faire place à la mesure et à la 25.Ibid., p.685.26.Ibid., p.578.27.Ibid., p.698.RE EEE RE RIRE EEE SE SEI cu Balin dT iil lth deni HI Lit SET EE ae ce non-violence.Plus que tout autre, il est conscient de la terrible tension qui se joue au cœur de la révolte et se rend compte combien il est difficile d\u2019éloigner d\u2019elle les germes de violence et d'orgueil qu\u2019elle traîne inévitablement dans son sillage.Avec Camus, il convient donc de voir maintenant comment, à partir de la démesure, la révolte doit finir par admettre la nécessité de la mesure pour assurer sa pureté originelle qui est de s'élever contre l'oppression et l\u2019injustice, tout en sauvegardant la liberté et la dignité humaine.Dans L'Homme révolté, c\u2019est à partir de la distinction, et même de l'opposition entre le révolutionnaire et le révolté véritable \u2014 ces deux frères ennemis, comme on l\u2019a dit \u2014 que Camus devait arriver à prouver la nécessité de la mesure dans la révolte authentique.Selon Camus, en effet, le révolutionnaire est un réformateur qui, partant d\u2019un idéal doctrinaire, abstrait, préconçu et utopique, prétend l\u2019imposer a priori aux faits de la vie concrète.Comme ces faits résistent, la révolution aboutit inévitablement et normalement à la violence, au désordre, à la démesure.Voilà pourquoi Camus, dans son livre, s'acharne à critiquer longuement les principes philosophiques déterministes, les applications historiques, les prophéties utopiques démenties par l'évolution actuelle de la révolution socio-économique de Karl Marx et de ses disciples.D'après lui, le monde reste aussi absurde, après comme avant les cataclysmes révolutionnaires, les bains de sang causés par les communistes dans le monde moderne.À l'encontre de ces révolutionnaires sans scrupule, pour qui tous les moyens sont bons pourvu qu\u2019ils soient efficaces et conduisent au triomphe de la cause, Camus 14 Rs LILAS sidi hc DER ERP Airis dé ed acides 11 Lab AU estime le vrai révolté plus soucieux d'éthique et de valeurs morales dans le choix des moyens.D\u2019après lui, le révolté authentique, tout en ayant l'ambition de changer les structures d'une société injuste, n'entend pas imposer à tous un nouveau mode de vie, basé sur une doctrine absolue ou un système infaillible.À ses yeux, la vraie révolte ne doit poursuivre que des fins relatives dont la seule prétention est d'améliorer, autant que faire se peut, la condition humaine dans l'univers.Elle doit cheminer sur une route vertigineusement étroite, à égale distance des abîmes incarnés par ce qu'il appelle «le Yogi et le Commissaire8 et nous ouvrir entre Dieu et l'Histoire «un chemin difficile où les contradictions peuvent se vivre et se dépasser2%.C\u2019est que, dans la pensée camusienne, les révolutions idéologiques ne sont pas moins dangereuses que les religions qui trop souvent aboutissent au sectarisme, aux inquisitions et à la tyrannie.Les parties les plus dévelop- pees de L'Homme révolité sont consacrées précisément à la critique des grandes révolutions des cent dernières années qui ont bouleversé notre planète.Avec une logique rigoureuse, Camus nous montre comment les grandes révolutions de l'Histoire se sont dégradées par leur fanatisme, leur volonté d'efficacité, leur absolutisme et comment elles ont abouti à la démesure, à la violence, à la terreur et au meurtre légal.Fort de cette expérience de l\u2019histoire, convaincu que, dans un monde absurde, le mal ne pourra jamais être éliminé complètement, Camus soutient que la révolte authentique doit respecter certaines valeurs, être guidée par certains principes.D\u2019après lui, la seule révolte capable d\u2019arriver à une réforme constructive et durable de notre société, 28.Ibid., p.693.29.Loc.cit.PEN RERO a ead Wer RTC HE INN tv avt HEH than Hénsientithisrttti tu ii TTC RO TOP SI tt se te a ES RÉEL EE susceptible de combattre et de diminuer la «peste» dans le monde, c'est une révolte active et limitée, constante mais relative, implacable mais mesurée, tenace mais non violente, et par-dessus tout une révolte qui, à cause de sa haine de l'absolutisme, du sectarisme, serait soucieuse des droits et de la liberté de la personne humaine.Par conséquent, à ses yeux, ce qui fait le succès d\u2019une révolution, c'est moins le système politique, le parti, l'idéologie que le respect de ces principes.«La politique [.], écrit-il, doit se soumettre à ces vérités\u201c » Et la seule forme de révolution, pense-t-il, capable de faire avancer l\u2019histoire et soulager la douleur des hommes, c'est celle qui «le fait sans terreur, sinon sans violenceS!».Tout le reste serait secondaire.Toutefois, dans la lutte que mène l'homme révolté authentique pour faire valoir ses droits, c\u2019est contre la violence que Camus se montre le plus.acharné.À aucun moment, il ne dissimule son aversion pour ce qu\u2019il considère comme une démesure.Sur ce point, il ne craint pas de heurter de front cet esprit sectaire passionné et fanatique que l'on trouve d'ordinaire chez les professionnels de la révolte qui condamnent la mesure et qui prêchent l\u2019engagement à fond et sans limite.Avec cette lucidité qui lui est coutumière, plus que tout autre, il sent tous les dangers de ce mal contagieux.Pour sortir de l'impasse d'une réaction en chaîne, causée par le moindre acte de violence, il conseille comme antidote au révolté de faire un effort surhumain pour préserver dans l\u2019action le sens de la justice et la conscience des conséquences.En somme, même dans le feu de l'action, le révolté authentique, selon lui, doit rester un homme et se laisser guider par la raison et non par la passion aveugle.30.Ibid, p.701.31.Loc.cit.16 FOOTER RAE EB ELLER CRETE LRA OL CBELs ei bb CRC ER A HL EG PERL LE EE A OA ARE EE À ce propos Camus, dans Actuelles, cite cette boutade tristement célèbre qu'il attribue à Goering : «Quand on me parle d'intelligence, je sors mon revolver32» Face a ce mépris où le violent tient en général l\u2019intelligence, Camus exalte l'idée que /a raison froide doit commander l'action chez l'homme lucide.Car c\u2019est elle qui lui permet de déterminer ou est la mesure, la justice, et l'empêche de courir à sa destruction, en s'adonnant à des mouvements irréfléchis, inintelligents.Oubliant pour un court moment le scepticisme foncier qu'il a toujours marqué à l\u2019égard de la raison humaine, il affirme sa confiance dans l'avènement d\u2019une ère idéale : «Ce n'est pas la haine qui parlera demain, mais la justice elle-même, fondée sur la mémoireS3.» Ainsi donc, à l'encontre des révolutionnaires qui combattent «avec les seules ressources de la colère aveugle, attentifs aux armes et aux coups d'éclat plutôt qu\u2019à l\u2019ordre des idées, entêtés à tout brouiller, à suivre [leur] pensée fixe3%, le révolté véritable, pour Camus, agira sous la dictée de l\u2019intelligence et de la raison, d\u2019où procède le sens de la mesure, de la limite et de la relativité de l\u2019action entreprise.C\u2019est que, dans la pensée camusienne, la mesure n\u2019est pas le contraire de la révolte.À l'encontre de la plupart des révolutionnaires contemporains pour qui révolte et violence sont inséparables, l\u2019auteur de L'Homme révolité soutient que «c'est la révolte qui est mesure, qui l'ordonne, la défend et la recrée à travers l'Histoire et ses désordres3%.A son sens, la mesure ainsi née de la révolte ne peut donc survivre que par la révolte.Elle est un conflit constant, perpétuellement suscité et maîtrisé par l'intelligence, une tension continuelle : .«Défense de l'intelligence» dans Il : Actuelles I, p.315.33.«Le temps du mépris» dans |! : Actuelles I, p.259.34.Il: Lettres à un ami allemand (Deuxième lettre, décembre 1943), p.231.11: L'Homme révoité, p.704. BH LH Gee 4 nu HH IRGC HI sir CTE age PRET iad ss i lhdakids Nous portons tous en nous nos bagnes, nos crimes et nos ravages.Mais notre tâche n'est pas de les déchainer a travers le monde, elle est de les combattre en nous-mêmes et dans les autres.La révoite, la séculaire volonté de ne pas subir dont parlait Barrès, aujourd\u2019hui encore, est au principe de ce combat.Mère des formes, source de vraie vie, elle nous tient toujours debout dans le mouvement informe et furieux de l\u2019histoire Ainsi que l\u2019implique ce passage, la révoite n\u2019est pas une attitude ou une action facile.Elle présuppose réflexion, intelligence, lucidité et maîtrise de soi.Elle exige refus du mensonge, inquiétude de la justice et souci de la liberté d'autrui.Elle impose à l'esprit, à la conscience, une perpétuelle tension.Ce n\u2019est ni plus ni moins, comme nous le disions plus haut, qu\u2019une «ascèse», avec tout ce que cela comporte et exige.Bien plus, dans la pensée de Camus, la révolte sincère et authentique se présente nécessairement comme une prise de position en faveur de la vie et non du meurtre.Elle ne saurait pactiser avec la violence qui détruit le bien le plus précieux de l'homme : son existence.Voilà pourquoi l'auteur de L'Homme révoité affirme dans les dernières pages de son essai que «la révolte ne peut se passer d\u2019un étrange amourS7».Car «la révolte est amour et fécondité ou elle n'est rien38», Qu'est-ce à dire sinon que la vraie révolte n'est pas uniquement conscience des droits du révolté lui-même, mais également de ceux des autres : Loin de revendiquer une indépendance générale, le révolté veut qu'il soit reconnu que la liberté a ses limites partout où se 36.Loc.cit.37.Ibid.p.707.38.Loc.cit.18 trouve un être humain, la limite étant précisément le pouvoir de révolte de cet être.La raison profonde de l'intransigeance révoitée est ici.Plus la révolte a conscience de revendiquer une juste limite, plus elle est inflexible.Le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même; mais en aucun cas, s'il est conséquent, le droit de détruire l'être et la liberté de l\u2019autre.Il n'humilie personne.La liberté qu'il réclame, il la revendique pour tous; celle qu'il refuse, il l'interdit à tous ot || en résulte que la révolte camusienne tire sa valeur non seulement de son refus du poids qui accable l'individu, mais encore de celui qui asservit l'homme.Camus insiste sur l'idée que le révolté authentique ne peut prétendre succéder à ceux qu\u2019il combat sans compromettre la pureté de sa révolte.Le vieux système mensonger du monde «deux poids, deux mesures» est justement ce qu'il refuse et ce qui constitue l'objet même de sa révolte.En conséquence, sa protestation n'est pas individuelle, mais se fait contre les conditions communes et intolérables faites aux exploités, aux humiliés et aux opprimés de toutes sortes : Ceux qui ne trouvent de repos ni en Dieu ni en l'histoire se condamnent à vivre pour ceux qui, comme eux, ne peuvent pas vivre : pour les humiliés.Le mouvement le plus pur de la révolte se couronne alors du cri déchirant [.]: s\u2019ils ne sont pas tous sauvés, à quoi bon le salut d'un seul\u201c | Ainsi le désir du révolté authentique n'est pas d'abattre l'oppression pour en créer une nouvelle forme à son profit, car «la révolte, oublieuse de ses généreuses origines, [qui] se laisse contaminer par la [violence], nie la vie, court à la destruction [.].Elle n'est plus révolte ni révolution, mais rancune et tyrannie».39.Ibid., p.688.40.Ibid., p.707.C'est moi qui souligne.41.Loc.cit. a HE RRR ONE EE EEE EE EEE En outre, ce sens de la mesure est, aux yeux de Camus, indispensable au révolté authentique.Car c'est grâce à elle que ce dernier arrivera à limiter les pouvoirs que la révolte aura mis à sa disposition et à maîtriser les tendances de violence innées qu\u2019il pourrait encore entretenir à l'égard des vaincus.En ce sens, si l'homme révolté, en prenant la place de ceux qu\u2019il a combattus, hérite de leur démesure et de leur violence, il enlève toute valeur à sa révolte et en perd d\u2019un coup tout le bénéfice.Car, en lui, comme chez ceux qu'il gouverne désormais, il trahit l\u2019élan qui l'avait suscitée.Et il ne reste plus en lui ainsi qu\u2019en ceux qui le suivent que la démesure, traduite en tyrannie et en terreur et dont le but est de forcer la volonté d'autrui, ce qui est contraire, bien entendu, au principe de liberté pour tous que préconise la véritable révolte.On ne saurait trop le souligner, cet appel à la mesure que lance Camus dans la révolte, ne doit pas être interprété comme un manque de courage ou de conviction dans le refus qu\u2019il faut opposer au mal.Sa mise en garde contre la violence et la démesure s'inspire davantage de principes moraux et métaphysiques.Surtout, elle résiste à cette ) volonté d\u2019absolu qui entache tout acte de révolte dénué de ! limite.Dans un langage tout autant éloigné de la phraséologie naïve que du réalisme brutal, voici ce qu\u2019il dit à ce sujet : La mesure [.] nous apprend qu'il faut une part de réalisme à toute morale : la vertu toute pure est meurtrière, et qu'il faut une part de morale à tout réalisme : /e cynisme est meurtrier.C'est pourquoi le verbiage humanitaire n\u2019est pas plus fondé : que la provocation cynique.L'homme enfin n\u2019est pas entière- 3 ment coupable, il n'a pas commencé l'histoire, ni tout a fait innocent puisqu'il la continue.Ceux qui passent cette limite et affirment son innocence totale finissent dans la rage de la | culpabilité définitive.La révolte nous met au contraire sur le chemin d\u2019une culpabilité ca/culée.Son seul espoir, mais invincible, s'incarne à la limite dans des meurtriers innocents ** 20 EE ELE RRL ETT EAL EE CHG EHH EAE Donc, contrairement à bien des professionnels de la violence et de la révolution, Camus reste persuadé que la révolte authentique doit respecter une morale fondée sur des valeurs indispensables comme la liberté et la justice pour tous, le droit également de tous à la vie et au bonheur.Ainsi qu'il le déclare très clairement: «La valeur positive contenue dans le premier mouvement de révolte suppose le renoncement à la violence de principe [.], car une action qui, pour réussir, suppose un cynisme de la violence nie [.] la révolte elle-même\u201c3» D'après lui encore, «la liberté la plus extrême, celle de tuer, n'est pas compatible avec les raisons de la révolte 4%».On le voit, la mesure et la non-violence sont, dans la conception camusienne, indispensables à la révolte authentique.Néanmoins, si les arguments de l'écrivain nous touchent par leur sincérité et leur noblesse, ils sont loin, nous l'avons dit, d'avoir eu le don d\u2019emporter l'adhésion de ses censeurs.Au contraire, la position de Camus, selon eux, paraît plutôt intenable et pose à l'esprit réfléchi une foule d'objections.En effet, cette mesure, invoquée avec tant de force, est-elle possible?Ne va-t-elle pas enlever à la révolte sa dureté, émousser sa puissance de choc?En outre, Camus, en soutenant sa nécessité devant certaines circonstances inévitables exigeant son usage, ne va-t-il pas se trouver seul, à mi-chemin, transfuge pour les uns, traître pour les autres, incompris de tous?Après tout, une révolte qui préconise la non-violence, la mesure, la limite peut-elle être considérée comme beaucoup plus qu'un mot employé arbitrairement ou par habitude pour masquer la lâcheté, la peur de l'engagement?42.Ibid, p.699-700.C\u2019est moi qui souligne.43.Ibid., p.690.44.Ibid., p.686.pli Wn Mie, Torcaailigicréées- HER MMS RME OCT EE RO CINE PRES EE re ee TEE ARE Comme toujours, quand on touche un point de la pensée de Camus, il convient d\u2019établir des nuances, de faire des distinctions pour arriver à saisir cette pensée dans sa complexité véritable, car un schéma simplifié finit par la trahir et la falsifier.Voilà pourquoi \u2014 avant même d'essayer de répondre à ces objections ou d'expliquer les fines nuances de la pensée camusienne \u2014 il est nécessaire de voir en quoi consistent les principes de base de sa conception.En effet, il n'est nullement indifférent de savoir que, si Camus se prononce nettement en faveur de la non-violence, en réalité il considère /e principe de non-violence absolue autant que de violence absolue comme des positions également critiquables : La non-violence absolue fonde négativement la servitude et ses violences; la violence systématique détruit positivement la communauté vivante et l'être que nous en recevons.Pour être fécondes, ces deux notions doivent trouver leurs limites\u2018.Je crois que la violence est inévitable [.].Je ne dirai donc point qu'il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique, en effet\u201c® C\u2019est que l\u2019homme, pour Camus, ne vit pas sur les cimes de l'absolu; il doit descendre dans les contingences de la vie quotidienne et respecter les lois de la relativité et des limites qui gouvernent la réalité.Qu'est-ce à dire sinon que Camus, tout en étant en théorie pour la non-violence, est, pourtant, le premier à admettre qu'en pratique, dans la vie concrète, la violence est parfois «existentiellement inévitable» car, comme il n\u2019a pas peur de le constater, «seule 45.Ibid, p.695.46.||: «Réponse de Camus à Emmanuel d\u2019Astier de la Vigerie», p.355.22 dans le monde d'aujourd\u2019hui une philosophie de l\u2019éternité peut justifier la non-violence 4\".C\u2019est que \u2014 ne l\u2019oublions pas \u2014 le mal, pour le romancier de La Peste, est une réalité, une fatalité inhérente à la condition humaine.Croire qu'il puisse être supprimé complètement, c'est beaucoup plus dangereux qu'une simple utopie : c\u2019est avoir la tentation d\u2019utiliser des moyens totalitaires pour faire triompher le bien absolu, ce qui est, en réalité, retourner au mal et l\u2019étendre, au lieu de le combattre.Au contraire, le vrai révolté, selon Camus, est un être lucide.|| est conscient du mal qui l'environne dans un monde absurde.|| n\u2019est pas moins conscient du mal qui est inhérent à sa condition propre de créature humaine.Et c'est contre le mal sous toutes ses formes que bute sa révolte.Voilà pourquoi : S'il y a révolte, c\u2019est que le mensonge, l'injustice et la violence font, en partie, la condition du révolté.Il ne peut donc prétendre absolument à ne point tuer ni mentir sans renoncer à sa révolte, et accepter une fois pour toutes le meurtre et le mal.Mais il ne peut non plus accepter de tuer et mentir, puisque le mouvement inverse qui légitimerait meurtre et violence détruirait aussi les raisons de son insurrection\u201c®.Rigoureuse dialectique qui montre bien que si le mal (autrement dit, /a violence ici) ne peut être accepté et doit être repoussé avec horreur, il est cependant inévitable, puisqu'il est parfois présent en l'homme, indépendamment de son libre arbitre.Camus a donc raison de croire que «le révolté ne peut [.] trouver le repos.Il sait le bien et fait malgré lui le mal4%.47.11.L\u2019'Homme révolté, p.690.48.Ibid., p.689.49.Loc.cit.C'est moi qui souligne.?RIRE ARTE ETTITIER i Hy rm THE IH SE cé LE EE pi.oni turn hie Ainsi, devant le dilemme violence ou non-violence, le révoité choisira dans son action la violence limitée lorsqu'elle est inévitable.S'il doit agir en révolutionnaire, il le fera, mais ici encore sous certaines conditions.À l\u2019encontre donc de ce qu'on pourrait croire de prime abord, Camus reconnaît que la violence est parfois nécessaire, mais, pour lui, la violence «doit [.] conserver son caractère provisoire d'effraction, être toujours liée, si elle ne peut être évitée, à une responsabilité personnelle, à un risque immeédiatSh.Ailleurs, il précise que les cas d\u2019effraction à la violence doivent demeurer, en principe, exceptionnels et limités, même s'ils doivent être utilisés en fait : «II faut apporter une limitation à la violence, la cantonner dans certains secteurs quand elle est inévitable, amortir ses effets terrifiants en l'empêchant d\u2019aller jusqu\u2019au bout de sa fureur5!.» En outre, «la violence ne peut être qu\u2019une limite extrême qui s'oppose à une autre violence, par exemple dans le cas de l'insurrection*%».De même, ajoute-t-il, que le révolté authentique refusera d'avance «la violence au service d'une doctrine ou d'une raison d\u2019Etat5%, car «l\u2019action révoltée authentique ne consentira a s\u2019armer que pour des institutions qui limitent la violence, non pour celles qui la codifient.Une révolution ne vaut la peine qu\u2019on meure pour elle que si elle assure sans délai la suppression de la peine de mort; qu'on souffre pour elle la prison que si elle refuse d'avance d'appliquer des châtiments sans terme prévisible 54.50.Ibid., p.695.51.Il: «Réponse de Camus à Emmanuel d'Astier», p.355-356.52.Il : L'Homme révolté, p.695.53.Loc.cit.54.Loc.cit.24 Comme le prouvent bien ces passages, la violence, pour Camus, \u2014 dans le court moment où elle doit s'exercer, lorsque «l'excès de l'injustice rend la [non-violence] impossible®» \u2014 obéira non à une idéologie, mais aux valeurs humaines et aux institutions qui l'expriment.En d\u2019autres termes, la révolte étant, dans son principe, protestation contre la mort, doit refuser la légitimation du meurtre.D'autre part, la révoite étant exigence de liberté, il lui faut respecter l'individualité et la liberté d'autrui.Ce sont là des limites que la révolte ne saurait mépriser ou ignorer sans perdre sa pureté, son authenticité.En somme, la vraie position camusienne, devant la problématique de violence et de non-violence dans la révolte, se résume ainsi: la révolte authentique doit être mesurée, non violente; mais au cas où la non-violence est impossible, où le révolté «ne peut pas toujours ne point tuer, directement ou indirectement, il peut mettre sa fièvre et sa passion à diminuer la chance du meurtre autour de lui.Sa seule vertu sera [.] enchaîné au mal, de se traîner obstinément vers /e biens6».En définitive, la violence, aux yeux de Camus, reste donc toujours à la fois inévitable et injustifiable.Le révolté authentique doit lui conserver toujours «son caractère d'effraction provisoire», «son caractère de rupture, de crime» et s'arranger pour la resserrer dans les limites du possible.Parmi les œuvres de Camus, il s\u2019en trouve deux: Lettres à un ami allemand et Les Justes, qui non seulement illustrent la position camusienne, mais précisent sa pensée sur ce problème délicat.55.Loc.cit.56./bid., p.689. Mr Tne Caves re Dans Lettres à un ami allemand, l'écrivain justifie l'obligation qu'avait le révolté français de se jeter dans le combat et même d'employer la violence contre les troupes allemandes de la guerre et de l'occupation.D'après lui, le révolté français n\u2019avait plus le choix des moyens: à la force meurtrière et sanglante de l'ennemi, il ne pouvait qu'opposer la force, ce qui s\u2019accordait mal, bien entendu, à sa conception d'une révolte non violente.Sur ce point, pourtant, il s\u2019est exprimé avec une parfaite clarté : La situation nous imposait de nous battre, malgré tout, contre les Allemands.Par le simple fait que nous vivions, que nous espérions et que nous luttions, il nous a bien fallu affirmer quelque chose®\u2019.Mais, ici encore, il convient de bien comprendre l\u2019attitude de Camus à l\u2019égard de la violence.Car s\u2019il approuve le révolté français dans la lutte violente que celui-ci mène contre l'ennemi, il soutient que le Français ne devait pas oublier \u2014 même au plus fort du combat \u2014 qu\u2019il a beaucoup de choses en commun avec l'Allemand.Ce dernier est sans doute l'ennemi, celui qu\u2019il faut combattre.Mais, pas un instant, le vrai révolté ne doit oublier qu\u2019il est aussi un être vivant avec lequel il partage la condition humaine : 57.ll: Lettres à un ami allemand (Deuxième lettre, décembre 1943), p.232.Ailleurs, Camus parlant des Français obligés de faire la guerre, écrivait : «Des hommes, naturellement (p.1488) pacifiques par métier et par conviction, qui détestaient la guerre et se refusaient de haïr aucun peuple, ont été forcés, dans les années 40, à la guerre.Pour que quelque chose soit alors sauvé du désastre, ils n\u2019ont pu qu'essayer de ne pas céder à la haine.Un déchirement vécu de façon si extrême mérite au moins la considération.[\u2026] Oui, si jamais combat fut droit, ce fut bien celui-là où l'on entrait après avoir fait la preuve qu'on ne l'avait pas voulu.[\u2026.] D'une certaine manière, on nous avait contraints à la bonne cause.» 1: Préface à L'Allemagne vue par les écrivains de la résistance française de Konrad Bieber (Genève, Droz, 1954, p.1487-1488).Camus, faisant encore allusion à sa participation aux événements des années 40, parlera de «cette expérience d'un grand désir de paix trahi, et contraint à une guerre insupportable».(Ibid., p.1488).26 Dans le temps même, écrit le Français, où je jugerai votre atroce conduite, je me souviendrai que vous et nous sommes partis de la même solitude, que vous et nous sommes avec toute l'Europe dans la même tragédie de l'intelligence.Et malgré vous-même je vous garderai le nom d'homme *.Ce respect de la personne humaine ne se dément jamais chez le vrai révolté camusien.Et s'il faut appliquer à l'ennemi une loyauté dont il ne semble pas digne, cela ne fait qu'augmenter la nécessité de la révolte, de la lutte pour sauvegarder des principes, des valeurs immuables.Nous l'avons déjà vu, il ne saurait y avoir «deux poids et deux mesures».Peu importe si l'ennemi ne suit pas l'exemple qui lui est donné.Ce qui compte, c'est que le révoité qui, par principe, réclame ses droits, reste conséquent avec lui-même : «Pour être fidèles à notre foi, déclare le Français, nous sommes forcés de respecter en vous ce que vous ne respectez pas chez les autres.» A travers le Nazi, ces paroles s'adressent à l'Allemand, et bien plus encore, à l'homme tout court, sans distinction de race ou de nationalité.Le révolté authentique refuse de condamner l'homme en son âme et conscience.L'on sent que sa violence ne se porte pas sur l'Allemand, sur l'homme, mais sur le Nazi.BS À l\u2019encontre donc d\u2019un ennemi sans scrupules, sans foi ni loi, le vrai révolté comprend la nécessité de surmonter l'aveuglement de la colère et de la haine.Si, finalement, il se voit dans l'obligation de recourir à la violence, au meurtre, c'est parce qu'il ne peut agir autrement: «ll nous a fallu, écrit le révolté français à son ami allemand, entrer dans votre philosophie, accepter de vous ressembler un peu» Et, plus loin, il précise avec amertume : 58.Ibid.(Quatrième lettre, juillet 1944), p.242.59.Loc.cit.60.Loc.cit.gt Fo LI gnc alta dite .Pre FIT Fron p oY ARR OI PE re TH RNR A EER PHS CSA EAN ES SRL SHRUGS Gl i «Nous avons été obligés de vous imiter afin de ne pas mourir8.» Ainsi donc, obligé de «renoncer à la haine où [il] tenait toute guerre®%, le révolté ne peut éviter de suivre cette règle de la thérapeutique qui veut que la guérison s'achète au prix du sang versé au cours de l'opération.N'ayant le choix ni des armes, ni des moyens, il tient quand même à proclamer, à chaque coup qu'il assène, qu\u2019il ne fait que suivre les règles innumaines d\u2019un jeu qu'il condamne.Cette amertume persistera chez le révolté français jusqu\u2019à sa dernière lettre à l\u2019ami allemand car, comme il le dit, il «sait de science certaine que la haine et la violence sont choses vaines par elles-mémes®3 et que «c'est une naïveté criminelle qui croit encore que le sang peut résoudre des problèmes humains6%.Comme on peut le voir, jusque dans cette guerre où la violence ne s'est plus laissé refréner, l'homme révolté de Camus garde la lucidité, la pureté, le sens de la mesure et des limites.À chaque pas, il se demande s\u2019il agit en accord avec ses principes.À mesure qu'il avance dans la voie de la liberté, sa mansuétude, sa générosité s'accroissent au- dela de ce que l'on pourrait attendre d\u2019un combattant, d\u2019un révolté.S'il ne peut tout à fait éviter l\u2019usage de la force violente, il faut du moins lui accorder qu\u2019il ne s'en sert qu\u2019à contrecœur, comme une fatalité inéluctable à laquelle il ne saurait échapper.Ainsi que Camus le fait dire au révolté francais: Nous avons admis l'idée que, dans certains cas, le choix est nécessaire.Mais notre choix n'aurait pas plus d'importance 61.Loc.cit.C'est Moi qui souligne.62.!bid.(Première lettre, juillet 1943), p.223.63.!bid.(Première lettre, juillet 1943), p.222.64.Il: Actuelles I, p.178.28 i que le vôtre s\u2019il n'avait pas été fait dans la conscience qu'il était inhumain et que les grandeurs spirituelles ne pouvaient se séparer*° Ce texte est plein d'enseignements et prouve bien que, quand l'usage de la violence s'avère nécessaire, l'on retrouve toujours chez le révolté camusien la volonté de garder la lutte à un niveau humain, ce qui présuppose le contrôle des passions et des instincts irrationnels.Sur ce point, Camus ne s'est jamais démenti.Et ce qui fait la force de ses écrits, c'est bien leur effort inlassable de préserver les droits sacrés de l\u2019homme, de la personne humaine.Voilà pourquoi même si l'homme révolté ne peut pas toujours éviter la violence, il peut et doit, selon I'éthique camusienne, chercher par tous les moyens à résorber les risques «de meurtre autour de lui6&.En somme, une fois de plus, la révolte mesurée cherche le moindre mal, en refusant aussi bien de choisir le pire que d'accepter purement et simplement l\u2019abstention.Car il importe de rechercher d'une façon obstinée plus de justice et de liberté pour tous, sans rien «ajouter à l\u2019atroce misère de ce mondeË7».|| ressort donc de tout ceci que le révolté authentique \u2014 loin d'être un défaitiste, un abstentionniste \u2014 doit être considéré comme un homme d'action, un homme de devoir.Devant la sombre détermination de faire valoir ses droits d'homme libre, le révolté renonce temporairement à ses objections de principe contre la violence.La grave conscience de faire un devoir auquel il ne peut moralement se dérober l'emporte sur toute autre considération.En face du choix où il est acculé, révolte ou esclavage, il réussit, sinon à triompher complètement de ses scrupules, 65.Il: Lettres à un ami allemand (Troisième lettre), p.235.66.11: L'Homme révoité, p.689.67.11: Lettres à un ami allemand (Première lettre, juillet 1943), p.223.29 TOR TE TIR as BEC ER ait ry SHH EEE mere ta EE du moins à «faire taire sa passion de l'amitiéS8, son goût de la non-violence.Adossé au mur, il n'a plus peur d'opposer la violence à la violence, la force à la force, même si elle est meurtrière.Seulement, même dans le feu de l'action, il entend agir d'une façon lucide et consciente, humaine et morale, sans se laisser emporter aux extrémités faciles des émotions incontrôlables, de l\u2019agressivité bestiale.La pièce intitulée Les justes nous renseigne également sur l'éthique de la violence dans la révolte camu- sienne.En effet, elle ne montre pas seulement que la violence inévitable doit être limitée, elle reconnaît surtout la culpabilité inhérente à tout acte de violence et l'exigence d'une certaine réparation pour conserver la pureté dans la révolte.Le héros des Justes, Kaliayev, nous montre bien la lutte douloureuse, les hésitations torturantes par où doit passer le révolté authentique avant de se décider au meurtre et à l'assassinat.Pour Kaliayev, le meurtre reste le meurtre et rien ne peut justifier cette violence.Tout en protestant de son aversion pour l\u2019acte de violence qui lui est imposé par les circonstances, il accomplit quand même la mission qui lui est confiée.Comme il le déclare à la Grande- Duchesse qui lui rend visite en prison : «Je vous jure que je n'étais pas fait pour tuer69» «Mais c'est cela l'amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour\u2019©» || convient de noter que si Kaliayev consent à tuer d'abord et à mourir ensuite, ce n'est ni pour une idée, ni pour une idéologie.68.Loc.cit.69.|: Les Justes, p.350.70.Ibid., p.351.30 RTE IAE ds IL HE EL di a ne HIER HIER EEE Sans hésitation, il pourrait reprendre à son compte les paroles de Rambert dans La Peste : J'en ai assez des gens qui meurent pour une idée.Je ne crois pas à l\u2019héroïsme, je sais que c\u2019est facile et j'ai appris que c'était meurtrier.Ce qui m'intéresse, c'est qu'on vive et qu'on meure de ce qu'on aime\u201d.Nulle part mieux que dans ce passage, Camus ne fait autant ressortir le contraste existant entre la véritable révoite qui est amour de l'homme, et la révolte meurtrière et violente qui est conséquence logique de l'idéologie.Contrairement à beaucoup de penseurs de son époque, il n\u2019a jamais pu finir par admettre la légitimation rationnelle de la violence dans la révolte au nom d\u2019une idéologie qui justifierait les moyens par la fin.Car, si haute que soit la fin, elle ne peut tolérer en toute conscience, dit-il, «les camps d'esclaves sous la bannière de la liberté, les massacres justifiés par l'amour de l'homme ou le goût de la surhumanité 2».L\u2019histoire contemporaine, comme le montre bien L\u2019Homme révolté, nous offre, hélas, trop d'exemples de ces rationalisations illégitimes, où «l'action n\u2019est plus qu\u2019un calcul en fonction des résultats, non des principes /% et où «le vainqueur a toujours raison\u2019 : Nous vivons [affirme Camus] dans la terreur parce que nous vivons dans le monde de l\u2019abstraction, celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme sans nuances.Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées \u201d°.|- La Peste, p.1351.Il- L'Homme révoité, p.413.- Ibid., p.542.Ibid., p.544.117 «Ni victimes, ni bourreaux», p.332.PE DRAFT FR wn ATTEINTE ! SIN boss HET | en résulte que la révolte authentique ne peut se passer d\u2019un «étrange amour» pour l'homme.Elle refuse le salut et les paradis hypothétiques, promis par certaines idéologies ou par l'Histoire, s'ils doivent être payés de la haine, de la violence et de l'injustice.C\u2019est que l'honneur de la révolte, affirme Camus, est de «tout distribuer à la vie présente et à ses frères vivants [.].La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent\u201d8.Si Kaliayev s'engage donc dans l\u2019action révolutionnaire, c'est parce qu'il aime les hommes et veut améliorer leur condition dans la société et dans le monde.Mais, pour ce faire, il n'entend pas renier la justice.Comme il l'explique : Moi, j'aime ceux qui vivent aujourd'hui sur la même terre que moi, et c'est eux que je salue.C\u2019est pour eux que je lutte et que je consens à mourir.Et pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sûr, je n\u2019irai pas frapper le visage de mes frères.Je n\u2019irai pas ajouter à l'injustice vivante pour une justice morte \u2018\u201d.En somme, qu'est-ce à dire, sinon que, pour le révolté camusien, «il n\u2019y a pas de salut individuel, ni de bonheur dans la solitude; la justice est d'être heureux tous ensemble et ce paradis humain n\u2019admet pas de réprouvés 8.Les hommes sont solidaires.|| n\u2019est donc pas possible de vouloir le bonheur, la justice et la liberté pour les uns au détriment des autres.Au fond, que peut valoir une justice sans amour et sans liberté pour tous?Rien donc d'étonnant à ce que Kaliayev, après s'être acquitté de sa mission en jetant la bombe qui devait tuer le Grand-Duc Serge, accepte de mourir sur l\u2019échafaud et refuse le pardon de la Grande-Duchesse.C\u2019est qu\u2019il tient à 76.11: L'Homme révoité, p.707.77.|: Les Justes, p.339.78.Pierre-Henri Simon, Théâtre et destin (Paris, A.Collin, 1959), p.208.32 témoigner d\u2019une part qu'il n\u2019est pas tout à fait innocent et que, d'autre part, le meurtre ne se justifie que s'il se rachète par la mort du meurtrier.En effet, contraint d'être un assassin pour le salut de l'humanité, il n'a quand même aucun doute sur sa culpabilité.Au seuil de cette catastrophe, il n\u2019espère plus qu'une seule chose, que le sacrifice de sa vie pourra redonner une certaine pureté à son acte.Bref, «tuer pour la justice et mourir pour se purifier d'avoir tué \u2018%, c'est, pour Kaliayev, /a seule façon d\u2019assurer l\u2019innocence et la pureté de sa révolte.Dès lors l'intérêt des Justes dans le problème éthique posé par la violence nécessaire, c\u2019est de montrer la situation complexe et presque insoluble que doit affrontrer souvent le révolté authentique qui ne peut ni tuer sans renier, ni s'abstenir de tuer sans abdiquer.Ainsi que le dit Camus en parlant de ces «justes» : «Un si grand oubli de soi-même, allié à un si profond souci de la vie des autres, permet de supposer que ces meurtriers délicats ont vécu le destin révolté dans sa contradiction la plus extrême.On peut croire qu'eux aussi, tout en reconnaissant le caractère inévitable de la violence, avouaient cependant qu'elle est injustifiée.Nécessaire et inexcusable, c'est ainsi que le meurtre leur apparaissait89» C\u2019est également l\u2019illustration pathétique du drame de conscience chez le véritable défenseur de la justice qui se voit dans l'obligation de recourir à des moyens violents et injustes pour l'instaurer.Les seules issues qui restent donc au révolté pur quand la violence s'avère inévitable, c\u2019est d\u2019abord de «limiter les dégâts», comme le fait Kaliayev en refusant de jeter, à la première occasion, une bombe qui tuerait inutilement des innocents, ce qui revient à admettre que toute violence n\u2019est pas permise et doit être mesurée.Ensuite, c\u2019est de payer de sa 79.Ibid, p.210.80.||: L'Homme révoité, p.575.RE POSTER RNR me SRR 00.TY ERRitIS ith ls, ARR propre vie le meurtre qu'il aura été obligé de commettre.«Celui qui tue, écrit Camus, doit payer de sa personnes», car «quand les principes défaillent, les hommes n'ont qu'une manière de les sauver, et de sauver leur foi, c'est de mourir pour eux82».Ailleurs explique-t-il encore : Au niveau de l\u2019histoire, comme dans la vie individuelle, le meurtre est ainsi une exception désespérée ou il n\u2019est rien.L'effraction qu'il effectue dans l'ordre des choses est sans lendemain.Il est insolite et ne peut donc être utilisé, ni systématique, comme le veut l'attitude purement historique.|| est la limite qu'on ne peut atteindre qu'une fois et après laquelle il faut mourir.Le révolté n'a qu\u2019une manière de se réconcilier avec son acte meurtrier s'il s'y est laissé porter : accepter sa propre mort et le sacrifice.Il tue et meurt pour qu'il soit clair que le meurtre est impossible.Il montre alors qu'il préfère en réalité le Nous sommes au Nous serons®3 C'est bien en tout cas la situation des meurtriers délicats: incapables de justifier le meurtre qu\u2019ils trouvaient pourtant nécessaire, ils ont imaginé de se donner eux- mêmes en justification et de répondre par le sacrifice personnel a la question qu\u2019ils se posaient, car «nul n\u2019[a] le droit d'attenter à l'existence d\u2019un être sans accepter immédiatement sa propre disparition8%.Pour eux comme pour tous les révoltés jusqu\u2019à eux, le meurtre s\u2019est identifié au suicide: «Une vie, pensent-ils, est alors payée par une autre vie et, de ces deux holocaustes, surgit la promesse d'une valeur85», De tout ceci il résulte que l\u2019usage de la force et de la violence chez le vrai révolté est le fruit de longs et pénibles 81.Ibid.p.451.82.Ibid., p.537.83.Ibid., p.685-686.84.||: Actuelles Il (Lettres sur la révolte), p.747.85.Il: L'Homme révolté, p.575-576.34 ch eet TT eT ae eT Le HR RR IR RR RR FRIAR TET CUO O débats intérieurs.Le «Juste» finit par s\u2019y résigner, mais c'est à contrecœur.La violence meurtrière lui répugne, va contre ses principes et il ne croit pas à son efficacité pour instaurer le règne de la liberté et de la justice dans le monde, car même si «une vie est payée par une autre vie86», il restera toujours vrai cependant, pour Camus, «qu'une vie ravie ne vaut pas une vie donnée®/».IV À l'encontre du révolté camusien, il est intéressant de faire remarquer que le véritable héros sartrien ne se fait pas de scrupules sur les choix des moyens dans son action.C'est que, pour Sartre, le révolté trop préoccupé de pureté et de valeurs morales est un être timoré dont il faut se méfier.Sa position est en réalité celle-ci: étant donné que Dieu n'existe pas, le problème du bien et du mal, tout autant que celui de la violence dans la révolte, ne se posent même pas et ne peuvent que stériliser, paralyser l\u2019action révolutionnaire.Voilà pourquoi Sartre, à l\u2019opposé de Camus, n'éprouve que mépris pour les révolutionnaires «aux mains propres» qui se soucient trop d'honneur, de dignité et de valeurs morales.À son sens, ces «Révoltés» ne vivent pas dans la réalité, ne s'engagent pas dans l'Histoire, mais sont des rêveurs, des idéalistes isolés dans la «République des Belles Âmes».Camus n\u2019ignorait pas cette façon de concevoir la révolte, mais trop lucide sur ses conséquences, il lui a toujours refusé son assentiment : Faute de valeur supérieure qui oriente l\u2019action, on se dirig[e] dans le sens de l'efficacité immédiate.Rien n'étant vrai ni faux, bon ou mauvais, la règle sera de se montrer le plus efficace, 86./bid., p.576.87.Chroniques Il, p.199.ie es Tr Ta Lo CREER CRT Bb atti i ah i eee A Er ets RTE TROIE be c'est-à-dire /e plus fort.Le monde alors ne sera plus partagé en justes et en injustes, mais en maîtres et en esclaves.Ainsi [\u2026], au cœur de la négation et du nihilisme, le meurtre a sa place privilégiée®8 Cette divergence de vues entre Camus et Sartre sur le problème de la violence, bien entendu, marque sans conteste ce qui les sépare.Mais elle souligne, en outre, combien Camus, tout en s'intéressant aux problèmes les plus actuels de la société contemporaine, était surtout préoccupé de leur apporter des solutions conformes à la morale.Voilà pourquoi, si l\u2019on peut dire que, pour Camus, la révolte est indubitablement l\u2019idée maîtresse de sa pensée, encore convient-il de préciser que «tout n\u2019est pas permis» dans la révolte camusienne.Comme nous venons de le voir, le dilemme violence ou non-violence dans la révolte est un problème éthique sérieux que le révolté camusien ne peut en toute lucidité ignorer s\u2019il entend conserver à la révolte son «authenticité première».Le début de L'Homme révolté nous le laisse clairement entendre : La question est de savoir [.] si toute révolte doit s'achever en justification du meurtre universel, ou si, au contraire, sans prétention a une impossible innocence, elle peut découvrir le principe d'une culpabilité raisonnable 8° C'est donc sur le plan de la morale que se place d\u2019emblée Camus dans son essai sur la révolte.A son avis, ce point de vue supplante celui de I'efficacité ou Sartre et beaucoup d'autres® préfèrent envisager la question, ce 88.Il: L'Homme révolté, p.415.89.Ibid., p.420.90.Ainsi voici ce que Frantz Fanon soutient : «La violence des victimes est toujours une affirmation purificatrice.» Les Damnés de la terre, Paris, François Mas- 36 qui explique toutes les objections qui ont été soulevées par sa conception d\u2019une révolte innocente et pure.«Ni victimes, ni bourreaux®°*», telle est, en définitive, /a gageure que doit soutenir le révolté camusien.Car son but, en fin de compte, est avant tout d'améliorer la condition de l\u2019homme, victime d\u2019injustices et d\u2019oppressions, et non de continuer l\u2019œuvre de destruction universelle entreprise par les tyrans et les meurtriers professionnels.Bien entendu, chacun est libre de refuser une telle conception qui, à la vérité, ne prétend nullement apporter une solution définitive au problème de la violence et de la non-violence dans la révolte.En effet, la position de Camus sur ce problème épineux \u2014 loin d'être absolue et catégorique \u2014 se présente, nous l'avons vu, toute en nuances et en distinctions.De telle sorte qu\u2019il est également erroné d'affirmer que Camus est tout à fait pour ou tout à fait contre la violence dans la révolte.La vérité semble bien être la suivante : d\u2019une façon générale, la violence répugne à Camus qui croit qu'il est préférable de l\u2019éviter.Cependant, il est obligé d'admettre que parfois, la violence devient inévitable et, dans ces conditions, il se voit dans la nécessité de tolérer son utilisation relative et limitée, en nous mettant en garde contre les risques d'abus faciles de ce moyen, somme toute meurtrier et, partant, innumain, pour celui qui croit encore à la justice et à la liberté pour tous.En définitive, on peut dire que, pour Camus, la révolte véritable réside dans sa valeur morale positive plutôt que négative.Dépassant la colère aveugle, la violence destructrice, elle préconise davantage l\u2019action concrète et authentique pour iE oh bi A FR Se ETT RR Re EN pero, 1968, p.44.Plus loin, il ajoute : «Au niveau des individus, la violence désintoxique.Elle débarrasse [le révolté] de son complexe d'infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées.Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses propres yeux.[.] La violence hisse le peuple a la hauteur du leader.» (Ibid., p.51).Ici, c'est moi qui souligne.91.Titre donné par Camus à l'un des chapitres de || : Actuelles I, p.329.Pret purent ET autant qu'elle respecte la mesure, la limite, la raison froide et l'amour des autres.Maintenant, croire que Camus, devant le dilemme violence ou non-violence dans la révolte, hésite, se contredit et manifeste une certaine peur de l'engagement, c\u2019est bien mal le comprendre, ou du moins, ne pas saisir les nuances subtiles de la problématique de la violence dans l'éthique camusienne.Comme l\u2019a fait remarquer avec justesse Gabriel Marcel, il existe certains problèmes auxquels if est «existentiellement» impossible d'apporter une solution définitive, c'est-à-dire «une satisfaction possible».Car «dans l\u2019ordre du crucifiant toute satisfaction est [parfois] littéralement impensable; et cette impensabilité est constitutive de la condition tragique de l\u2019'homme®%, C\u2019est précisément cette attitude «existentielle» que garde Camus face au problème de la violence, en refusant de se déclarer absolument pour ou absolument contre.Il est même le premier à reconnaître que, dans la révolte, il existe des paradoxes, plus précisément ce qu'il appelle «des antinomies apparemment insolubles®», dont un des modèles en politique serait justement l'opposition de la violence et de Ila non-violence.Sur ce point, il tombe d\u2019accord avec Gabriel Marcel qui disait : «La crucifixion, c'est cette absence [de pouvoir s'affirmer d'une manière catégorique et sans appel sur certains problèmes] qui présente en quelque façon le caractère d'une déréliction®*» || est indéniable que l'attitude de Camus est celle d\u2019un homme sincère, honnête et lucide qui se méfie autant des sentiments de lâcheté que des forces aggressives et aveugles qui ani- 92.Gabriel Marcel, «L'Homme révolté», La Table Ronde, n° 146, Albert Camus, février 1960, p.91.C\u2019est moi qui souligne.93.Il: L'Homme révoité, p.690.94.Gabriel Marcel, art.cit, p.91.38 ment trop souvent les révoltés.C\u2019est l'attitude d\u2019une conscience vivante plus préoccupée de morale, de justice, de pureté que de cette sorte d'efficacité révolutionnaire, nourrie d'utopie et d'erreurs, qui, sous prétexte de libérer l\u2019homme, le conduit presque infailliblement au despotisme, à la terreur et au meurtre universel.Bien sûr, on peut trouver l'attitude de Camus trop sage, trop pure, trop prudente et penser avec Sartre que la révolte camusienne «s'est d\u2019abord changée en moralisme, aujourd\u2019hui elle n'est plus que littérature, demain elle sera peut-être immoralité®5».Après tout, on ne saurait demander à des esprits pour lesquels la morale n\u2019a aucun sens, aucune portée, aucun prix, de donner leur accord à une conception où le souci de l'éthique occupe une place si prépondérante.Voilà pourquoi il ne faut pas s'étonner de ce que la position camusienne sur la violence \u2014 quels que soient ses mérites par ailleurs \u2014 ne reçoive jamais de la part de ses pairs, encore moins de ses censeurs, une adhésion sans réticence ou sans réserves.Quand tout aura été dit, cependant, on devra reconnaître en toute objectivité qu\u2019elle a indéniablement le don de nous pousser à la réflexion, à la recherche de la vérité humaine, ce qui est loin d\u2019être négligeable et dénué de toute valeur.Sartre lui-même, qui avait rompu avec l'auteur de L'Homme révolté, à la suite d'une polémique tristement célèbre®6 et qui avait souligné leur divergence d'opinions sur ce problème, devait finir par rendre cet hommage à Camus dans un article qu'il publia à l\u2019occasion de la mort de ce dernier : 95.Jean-Paul Sartre, «Réponse à Albert Camus» dans Situations IV, Paris, Galli- mard, 1964, p.125.96.Voir la polémique entre Camus d\u2019une part et Sartre et Jeanson d'autre part dans Les Temps Modernes, n°82, août 1952 : A.Camus, «Lettre au directeur des Temps Modernes», p.317-333; Jean-Paul Sartre, «Réponse à Albert Camus», p.334-353; Francis Jeanson, «Pour tout vous dire», p.354-383.POSTES THI LR SRM RAE HY ts LEE ER NT A \" N .A lis A Pa A A Wf it ne RE sur sebbhé Las dite ta canada asim FH me TERETIR Hadid ad Nous étions brouillés lui et moi : une brouille ce n\u2019est rien \u2014 [.\u2026] tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné.Cela ne m'empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu'il lisait et de me dire : «Qu'en dit-il?Qu'en dit-il en ce moment?» [.] On vivait avec ou contre sa pensée, telle que nous la révélaient ses livres [.] mais toujours à travers elle.|| représentait en ce siècle, et contre l'Histoire, l'héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu'il y a de plus original dans les lettres françaises.Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les événements massifs et difformes de ce temps.Mais inversement, par l\u2019opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d'or du réalisme, I'existence du fait moral.|| était pour ainsi dire cette \u2019nébran/able affirmation.Pour peu qu'on lût ou qu'on réfléchit, on se heurtait aux valeurs humaines qu\u2019il gardait dans son poing serré [.].// fallait le tourner ou le combattre : indispensable, en un mot, à cette tension qui fait la vie de l\u2019esprit°\u201d.Que peut-on ajouter, en vérité, à un éloge aussi vibrant et aussi sincère?Qu'il vienne d'un adversaire de Camus, qui n\u2019est nul autre que Sartre, lui enlève, bien entendu, tout soupçon de parti pris.Mais, à lui seul, il n\u2019est pas exagéré de dire qu\u2019il constitue, encore et surtout, le témoignage le plus impartial qu\u2019on ait porté sur l'influence de l'éthique, à la fois intransigeante et hautement humaniste (dans le sens le plus noble du terme), de Camus sur la pensée contemporaine.Jacques J.Zéphir Professeur à The City University of New York 97.Jean-Paul Sartre, «Albert Camus», dans Situations /V, Paris, Gallimard, 1964, p.126-127.40 td: CPR TIE EEE LEELA EE TT LER as bo sente step FRONT 8515 petite Lesbien bb rétro aides Aparté sur le sens de la douleur Nietzsche et la modernité Daniel Jacques Le non-sens de la douleur, et non la douleur elle-même est la malédiction, qui a jusqu'à présent pesé sur l'humanité, \u2014 or, l'idéal ascétique lui donnait un sens ! Généalogie, ||, 28.Le monde moderne nous pose problème, car nous vivons notre présent d\u2019une manière fort singulière et peut- être \u2014 qui sait \u2014 unique dans l\u2019histoire.Nous sommes pour nous-mêmes en tant qu'époque et destin une question.Ce repli caractéristique de nos consciences nous fait être tels que nous sommes.Voilà pourquoi la modernité demeure, en son fond, une question ouverte sur notre actualité en quête de sens.ll est de coutume aujourd\u2019hui de désigner par le concept de modernité un ensemble de transformations ayant marqué l\u2019histoire occidentale.Ce complexe d\u2019événements a produit une rupture envers les traditions maîtresses de l'époque médiévale ou antique.La question de la modernité et le problème posé par l'évaluation du sens de cet événement-rupture se confondent.Selon quel projet notre présent a-t-il émergé de cette scission dans le cours de l\u2019histoire?Enfin, il reste à savoir si ce présent constitue un gain, un progrès réel pour nos sociétés, car il n'est pas impensable qu'un jour notre activisme débridé et notre soif d'ordre et d'efficacité soient jugés en termes de déclin.Nos mots trahissent nos appartenances.Délaissons les vaines définitions de la modernité et tentons plutôt de suivre docilement ce qui s'offre ici comme question sur la valeur intrinsèque de notre présent.I! n'y a plus alors de chemin sûr pour l'esprit, on avance dans I'ombre.Il importe d'être prudent, d\u2019être sceptique.Nous avons choisi une brèche parmi d\u2019autres, au hasard, par caprice même : Nietzsche.1.Le mépris Loin de nous la prétention de dire parfaitement \u2014 en admettant que la chose soit possible \u2014 ce que Nietzsche a disposé comme jugement sur la modernité.Le texte nietzschéen est un labyrinthe d\u2019où nombre de lecteurs ne reviennent jamais.Nous allons ici simplement rendre compte de nos dernières lectures de certains textes de Nietzsche concernant la modernité.L'intérêt premier de notre interprétation \u2014 du moins nous le pensons \u2014 tient au fait qu'elle permet une explication cohérente du caractère ondoyant et déroutant de la pensée de Nietzsche : son côté labyrinthique.Nous pensons le texte nietzschéen comme étant une «machine» devant opérer, selon le projet de son auteur, la sélection et l\u2019ordonnance des divers points de vue sur son fonctionnement et son «utilité» dernière.Nous rejoignons ainsi sur certains points essentiels la lecture de Nietzsche présentée par Jaspers!.1.Karl Jaspers, Nietzsche et le christianisme, Minuit, 1949.42 : TIC PI II .N A FITS A JEU TS UPI POU I Sayre Te te a Ta RI IRI RAHHAHAAAR RAA an ep i aR In a Li RHR HR oa Pour penser avec Nietzsche, il faut savoir réfléchir à reculons, parcourir à rebours le chemin de la critique.Nous devons donc partir de la fin pour en revenir à l\u2019origine, du jugement de valeur posé par Nietzsche sur la modernité au «sens» qui dirige celui-ci.Enfin, il nous faut savoir creuser un peu plus pour dégager pleinement les contours de l'évaluation d'où origine ce «sens».Au terme de ce parcours circulaire, nous aurons acquis un regard différent sur notre présent.Notre point de départ : un sentiment mais pas n'importe lequel, il s\u2019agit ici d\u2019un sentiment armé, fruit de longues et nombreuses «ruminations» solitaires.Nietzsche méprise l'homme moderne.Jamais il n\u2019a ressenti répulsion plus grande que celle que lui occasionne la vue de son siècle.La haine et le mépris, dira-t-on, ne lui sont-ils pas familiers, alors à quoi bon s\u2019y arrêter\u201d Justement, il est vrai que Nietzsche porte en lui un mépris recouvrant toute l\u2019histoire humaine, pensons à Socrate ou à saint Paul, mais ce sentiment est multiple du fait de ses intensités variables.Or, parmi tous les sentiments de cette nature, celui porté envers l'homme moderne est le plus profond et le plus lourd de tous, car «nous sommes conscients» et, en un certain sens, responsables.Soyons clair, ce que nous sommes est pour Nietzsche l'objet de son plus grand mépris.Il va selon la ligne droite, seul: laches, nous louvoyons en toute chose.Parvenu à ce point, je ne puis réprimer un soupir.!| est des jours où je suis affligé d\u2019un sentiment plus noir que la plus noire mélancolie : le mépris des hommes.Et pour ne pas laisser de doute sur ce que je méprise, qui je méprise : c'est l'homme d'aujourd'hui, l'homme dont je suis, pour mon malheur, contemporain.L'homme d\u2019aujourd\u2019hui\u2026 son souffle impur me fait suffoquer.\u2014 À l'égard du passé, je suis, comme tous ceux qui savent, d'une grande tolérance, c'est-à-dire que j'ai la générosité de me dominer : je parcours avec une sombre circonspection cet univers démentiel deux fois millénaire, qu'on 43 RON A A TOC VAE HTT VF RYN PRIE TRI IN ace secntl ib Eid AH f1R ii juaERMAIEIHIHIN HHT AERA SRR HIRING Re sews ie Gas iil, appelle «christianisme», «foi chrétienne» ou «Église chrétienne».Je me garde bien de tenir l'humanité pour responsable de ses maladies mentales.Mais mes sentiments changent du tout au tout, explosent littéralement, dès que je pénètre dans l'époque moderne, notre époque.Notre époque est consciente\u2026 Ce qui, autrefois, était simplement morbide, est devenu maintenant indécent : il est indécent d'être chrétien de nos jours.Et c'est là que commence mon dégoût\u201d Ce dégoût est beaucoup plus qu\u2019un sentiment.Il est la forme achevée d'un jugement critique mettant en scène la volonté directrice de l\u2019entreprise philosophique de Nietzsche.ll est question ici de juger de ce que notre conscience nous ouvre comme possibilité d'existence, car ce mépris est un aboutisssement, le fruit dernier de ses pensées sur ce présent qui est le sien et, peut-être, encore le nôtre.Il est, par conséquent, pour nous essentiel de percer le sens profond de ce mépris.L'homme moderne est méprisable parce qu\u2019il est conscient, certes, mais il y a plus, car ce mépris de Nietzsche prend sa source dans le refus des modernes d'accepter ce qui s'offre par cette ouverture de la conscience.Il se refuse à voir.par lâcheté.Ce refus est le moment originaire de la duplicité caractéristique de l'homme moderne.Ce que Nietzsche hait le plus c'est cette immense mascarade qui suit obséquieusement la mensongère et vertueuse proclamation d\u2019un idéal commun de sincérité.C\u2019est de cette modernité-là que nous étions malades, \u2014 de cette paix pourrie, de ce lâche compromis, de cette «vertueuse» malpropreté du «oui» et du «non» modernes\u201c La philosophie nietzschéenne n\u2019a de cesse de reprendre pour soi cette volonté de sincérité.|| est vrai, par ail- 2.L'Antéchrist, 38.3.L'Antéchrist, 1.44 OEE LLL ELL LE VEEOELA ALE ARB bsnl LURE bE rk LITT LEH s bubs EPA CPD ALIEHAT 1 ERT TTERBET LCi LiLBIBHAAEMbAs 1 hote a Locataire leurs, que l'accomplissement de ce vouloir en est la négation dernière.Nietzsche entend briser le mensonge qui infecte la modernité et mettre ainsi fin au règne de la duplicité.Le mensonge combattu ici est uniquement celui des faibles.Le mensonge de la bêtise, car cette lutte n\u2019a rien à voir avec le «vertueux», au sens entendu par Machiavel, mensonge des puissants, celui de l'intelligence souveraine et créatrice.La philosophie critique nietzschéenne émerge d'abord tout naturellement de cette volonté de sincérité indiciaire de l'idéal ascétique pour, par la suite, engager son dépassement.La philosophie pour naître en ce monde ne doit-elle pas savoir user du masque du prêtre afin d\u2019assurer sa survie jusqu\u2019à la venue de son jour?L'homme moderne n'est pas moins malade que ses prédécesseurs.Le ressentiment qui anime les valeurs dominantes de la culture moderne poursuit la même entreprise de négation, la même volonté réactive.La modernité n'est que la forme avancée de cette affaiblissement millénaire de l'homme, la phase terminale d\u2019un long dérapage de l'histoire.Pourtant, il est «autre», en un sens différent, car, bien qu'il soit le plus atteint, il est aussi le plus conscient.Du moins, devrait-il l'être, mais sa faiblesse le force au mensonge, à la bêtise, à la duplicité.|| sent le jour poindre en lui, mais lui préfère encore la nuit, l\u2019opacité délirante de la foi.Plus encore, la cohérence de cette foi, entendons ici la nécessité d\u2019être sincère en tout, l\u2019oblige à s'avancer vers le matin.Son refus de poursuivre le brise, il se scinde et devient dupe de lui-même.L'homme moderne n'a pas la grandeur requise pour répondre à son idéal de sincérité.Voyons les choses autrement.Qui sont les modernes, qui sont les ennemis?Ils sont légions, prenons-en deux : Rousseau et Kant.Rousseau, le premier des modernes\u201c \u2014 je m'interroge encore à savoir en quel sens il faut savoir entendre ici \u201c06 RE 45 Wp anne ab sbi arte aka Leon HHI.HH] PETITE Ni i [PETTY le terme «premier» \u2014, est le parfait modèle de la falsification opérée par la modernité philosophique.Comme s'il Était légitime de séparer l\u2019entendement et le sentiment! Rousseau et ses «rêveries», nous dirait Nietzsche, a réussi l'impossible \u2014 et toute l'Europe y a cru \u2014 en isolant science et morale: chacun sur son fle.pas de contamination.Ainsi on ne saurait juger de l\u2019un par l\u2019autre.Entendons, on ne saurait soumettre les «bons» sentiments aux rigueurs de l'analyse critique.On ne peut ici s'empêcher, avec Deleuze, de rappeler les «bons» mots de Leibniz à ce propos : L'étrange déclaration de Leibniz pèse encore sur la philosophie : produire des vérités nouvelles, mais surtout «sans renverser les sentiments établis»°.Rousseau aurait pu en dire tout autant.La subjectivité est un jeu, un jeu de langage permettant d\u2019étourdir et, tout à la fois, réconforter la galerie, dissimuler aux regards de tous l'effritement silencieux mais inéluctable de l\u2019autre monde, celui de notre éternité promise.|! y a autre chose: Rousseau cache Machiavel! || légitime à contresens le ravin, sans fond, séparant les idéaux des gestes.C\u2019est la faute à la société ! Nous fûmes tous «bons» autrefois.Même la «grandeur» du prêtre, car il y en eut une, est devenue imposture dans ces royaumes où même les rois sont minuscules.Kant \u2014 envers lequel Nietzsche a pourtant une dette : la critique \u2014 est l\u2019autre grand menteur, le prêtre travesti.Kant, en bon disciple de Rousseau, légitime à sa manière la séparation de l'éthique et de la science : la raison se fait «pratique» et «théorique».La philosophie critique de Kant, 4.Friedrich Nietzsche, Crépuscule des Idoles, Paris, Gallimard, 1974, p.139.5.Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1983, p.119.46 LEIS os FETT FHLEWETEEATLCHEERETL Lo Eben EET TL ELLE TELE RAI CE Pb bbb hu Eu HA escort GNU Ce Vs toate par delà les apparences, n\u2019en est pas une.Tout au plus sommes-nous, selon Nietzsche, en présence d'un laborieux processus de légitimation de l'éthique traditionnelle.On tente au mieux de rendre la morale inaccessible à la critique.\u2026 Nietzsche estime que l\u2019idée critique ne fait qu'un avec la philosophie, mais que Kant a précisément manqué cette idée, qu'il l'a compromise et gâchée, non seulement dans l\u2019application, mais dès le principe® Tout cela n'est que perversion et duplicité : un faux juge, de faux témoins pour un faux procès.Nietzsche tentera de renverser Kant, reprenant le projet d\u2019une critique philosophique à l'origine.Le masque du prêtre, du fait d'un trop long compagnonnage, colle au visage du philosophe.[| risque l'étouffement.L'œuvre critique de Nietzsche est un décapant pour l'esprit.Elle est un autre souffle pour la bête philosophique.Nietzsche proclame, armé de son marteau, la fin de la grande falsification: Dieu est mort et ce sont les hommes qui l'ont tué.Que vienne un autre monde et la fin de la duperie moderne.2.Le déclin et la crise L'homme moderne est un décadent.Les Lumières ne sont pas un progrès pour l'humanité.En accord avec Rousseau \u2014 pour la première et dernière fois \u2014 il envisage la modernité comme déclin.Les Lumières sont un fléau, car, par delà les apparences trompeuses, elles se révèlent être non pas la négation de l'idéal moral traditionnel mais bien plutôt son accomplissement hypocrite.Le socialisme, l\u2019anarchisme et la démocratie ne sont que des mutations successives du même idéal, de la même volonté de nier 6.Ibid., p.100.0 A Vue A PE PRE PE RUE NRITIRE HW + HH Hho.fisted thE attic eitibiemaeid 1 HT aid RORRERRE toutes différences, toutes distances entre les hommes.La révolution est la fille du christianisme puisque sa volonté est la même.Du prêtre juif de l'Ancien Testament aux girondins de la Révolution française, un même projet de vengeance se poursuit.L'ordre politique moderne est, par delà les «bons sentiments», une machination démente construite en vue de rendre toute individualité anthentique impossible.Nos idéaux d'égalité nivellent tout par le bas, abolissant ainsi toutes différences entre le «noble» et le vulgaire.Cette politique malade a pour effet final une uniformisation globale du genre humain: une perte pure et simple de toute singularité.Notre politique est malade de ce manque de courage ! La mentalité aristocratique est ce qui a été miné le plus souterrainement par le mensonge de l'«égalité des âmes».Et si c'est de croire aux prérogatives du plus grand nombre qui fait des révolutions, et en fera encore, \u2014 c'est le christianisme, n'en doutons pas, ce sont les jugements de valeurs chrétiens que toute révolution transpose dans le sang et le crime\u201d.La culture moderne accomplit et parfait le destin engagé et poursuivi par le christianisme.L'homme décline, car la grandeur humaine est devenue impossible du fait de la domination des valeurs négatrices de la Vie.Au terme de cette «autre» chute, l'homme est devenu ce vivant qui, étrangement, en est venu à désirer la mort.La vie est devenue, ou deviendra si ce n\u2019est déjà fait, abjecte pour les puissants comme pour les faibles: tous désormais égaux, sans différence, face à la souffrance redevenue «insignifiante» au sens fort.Le projet critique d\u2019inversion de toutes les valeurs a pour but d'engager la possibilité d'un progrès, la naissance d\u2019une culture saine favorisant la Vie.7.L'Antéchrist, 43.48 {i vu thine oie vl Stitt HE ji ul thins | } A LME thai 1 FirsHabr scrisssiribs ts DUH pistes dHiénaartatat tr: dia ba cH ti Lil UH La duplicité des modernes est le symptôme psychologique attestant l'existence du déclin de l'homme.Ce fractionnement du vouloir, cet émiettement des «âmes», si l'on peut encore utiliser le mot, génère un effritement des valeurs.Le déclin s'accompagne d'une crise des consciences.Ce présent de crise constitue le lieu originaire de l'œuvre de Nietzsche.Il a pour centre un événement silencieux bien qu'immense : la mort de Dieu.Nietzsche tente de penser par delà cette mort.Que faire de ce vide vertigineux?Quel est le poids de la responsabilité de l\u2019'homme- déicide?À quand la fin de l\u2019homme?Nietzsche tente de penser par delà la modernité®.La modernité est une époque de crise, car ce qui se meurt en elle c\u2019est l'idéal.La chute de Dieu entraîne à sa suite celle de l'idéal ascétique.La question est maintenant de savoir si notre culture a encore un «sens».La disparition de cet idéal, n'est-elle pas aussi celle de notre éducation, de notre politique et de notre morale; bref, en langage nietzschéen, de tous les moyens nécessaires à l'élevage de la bête humaine?Tous les anarchistes et nihilistes des temps modernes sont les hommes-symptômes de cette dissolution globale du monde humain.La modernité est le présent de cette crise, non pas que la fin de tout idéal y soit accomplie, mais elle s\u2019y avance, inexorable.La pensée de Nietzsche se veut être le pont qui conduira l'homme du nihilisme \u2014 volonté de néant \u2014 au gai savoir, affirmation libre de la Vie.Une question surgit: quelle est l'origine de cette crise, de cette conscience douloureuse?Plus simplement, il nous reste à dévoiler l\u2019origine propre de la modernité.Pour ce fait, il nous faut revenir à L\u2019Antéchrist.8.Zarathoustra, IV.RURAL Le 3.Science et modernité Jaspers a très bien vu le caractère paradoxal de la conception nietzschéenne de la science moderne et plus encore de ses rapports avec le christianisme® Nietzsche se veut être le médecin-philologue qui diagnostiquera le mal de notre civilisation moderne.On ne saurait nier la présence dans les écrits de Nietzsche d'un «certain» positivisme lié à cette entreprise de chirurgie philosophique.Prenons un exemple, au passage, qui parle de soi.Il écrit dans Vérité et mensonge au sens extra-moral, texte inédit de 1873: «Qu'est-ce qu'un mot?La transcription sonore d'une excitation nerveuse 0.» Cette conception du langage repose sur une compréhension du corps qui relève entièrement de la science moderne.|! serait inexact, comme en fait foi la citation suivante, tirée d'un texte de 1888, de croire qu\u2019il s\u2019agit là simplement d\u2019une tendance de jeunesse.Nous ne possédons à l\u2019heure actuelle de science que dans la mesure exacte où nous sommes décidés à accepter le témoignage de nos sens\u2019.Nietzsche affirme, par ailleurs, que la science est I\u2019'ennemie de la religion.Le prêtre hait la critique.|! n\u2019a nul besoin de rigueur lorsqu\u2019il déploie son explication sur l\u2019origine du monde, l\u2019existence de la souffrance, la finalité de l'ordre naturel.La foi lui suffit! Tout au contraire, l\u2019esprit scientifique est source de doute et de scepticisme.Nous \u2014 le troupeau parle \u2014 qui devons apprendre à croire, 9.Karl Jaspers, Idem, p.76.10.Friedrich Nietzsche, «Vérité et mensonge au sens extra-moral», dans Œu- vres complètes, Paris, Gallimard.11.Friedrich Nietzsche, «La \u2018\u2018raison\u2019\u2019 dans la philosophie», 3, dans Crépuscule des Idoles, Paris, Gallimard, 1974, p.37.50 FIT [RN A RFA ARRET PET PY Tern FRA VERRE 3 bei PATTES NP Wa, Gide! HMO IHR Sh outfiecnitté afléfifiete LHO 114 1PAAR t hat CUT MINE cht hibabe a HRI Ao 411 DO biobotatotoh i ohiboiotebrbeiobie ito of qu\u2019avons-nous à faire de la science\u201d?Plus encore, dira le prêtre, l'essentiel est invisible et inaccessible aux sens, extérieur au domaine de l'expérience.Le savoir est un crime pour qui vit du mensonge.On connaît la suite\u2026 D'ailleurs, laissons la parole à Nietzsche, il sait si bien trouver le ton et la couleur pour dire ces choses : A-t-on vraiment compris la fameuse histoire qui se trouve au commencement de la Bible \u2014 celle de la peur «infernale» que Dieu a de la science?\u2026 On ne l\u2019a pas comprise [.].Le prêtre ne connaît qu'un seul grave danger : c\u2019est la science, la saine notion de cause et d'effet \u2018* Les grandes découvertes sont celles qui concernent les méthodes.La modernité s'ouvre sur l\u2019une d'entre elles : Descartes.Galilée et Bacon, promoteurs de la science expérimentale.Enfin, les sens peuvent mettre un frein au délire de la raison.Une volonté de savoir nouvelle prend place dont le premier modèle est Descartes.La science moderne permet alors l'émergence d'un savoir en état de rupture, tout au moins de tension, par rapport aux acquis de la métaphysique chrétienne.La science n\u2019est pas une invention moderne.Elle existait dans le monde grec.La science grecque contenait virtuellement les possiblités actualisées à l'époque moderne : «l\u2019unité de la science; la science de la nature, associée à la mathématique et à la mécanique, était sur la meilleure voie\u2018, mais il faudra attendre la modernité.Pourquoi?D'abord, parce que le christianisme a privé l'humanité des fruits de la culture grecque.Explication premiere, explication facile.Il existe une raison beaucoup plus profonde.Les conditions morales nécessaires a 12.L\u2019Antéchrist, 48-9.13.L'Antéchrist, 59.WARE THN ; VON VERTE Anat itis tite esbiivsrseiaetmaen ch ti IRD Hh RITE TMT Cars l'émergence d\u2019un savoir tel que celui produit par la science moderne n'existaient pas dans le monde grec.Plus encore, jamais un Grec, selon Nietzsche, n'a senti le besoin d\u2019un tel savoir.La science grecque est demeurée, en tant qu'exigence de vérité, en deçà de la science moderne.Il n\u2019y avait là nulle volonté d\u2019une telle rigueur.Revenons au cas Descartes.La modernité s'ouvre par la découverte de la méthode expérimentale.Cet événement silencieux porte en lui un destin imprévisible.Descartes fut, selon Nietzsche, le premier parmi les savants modernes à affirmer que les animaux sont des machines.La science se développant, la distance séparant l'homme de l'animal ira en s\u2019amenuisant jusqu\u2019à devenir impercep- tiole.Toute notre physiologie va dans cette direction.Or, si telle est la réalité, que faire du libre arbitre?Rien, rien du tout ! L'âme n'est plus qu\u2019un faux calcul.Même la conscience, le moi prétentieux, finalité de la nature, est réduite à ne plus être que le bruit du corps dans le jeu du langage.Soyons sérieux, nous dira Nietzsche, à quoi bon un autre monde puisqu'il est désormais devenu inutile de sauver ce bruit de la mort.C\u2019est la fin d\u2019une longue erreur\u2026 «un point, c'est tout I» : Nous nous sommes corrigés.Nous sommes devenus en tout point plus modestes.Nous ne cherchons plus l\u2019origine de l\u2019homme dans l'«esprit», dans la nature «divine», nous l'avons replacé au rang des animaux '* Revenons sur nos pas.La modernité est un déclin puisqu'elle poursuit l\u2019affaiblissement de l\u2019homme engagé par le judaïsme et le christianisme.Deuxièmement, la modernité est une crise, car en elle prend place une conscience nouvelle dont l'origine est à rechercher dans le 14.L'Antéchrist, 14.52 be, ab HR RRC recette AEN SM AAA MEER (tae ST EAE Sr AAS A LAL MASEL SS ThA SEM POE AAC HCA AEE Eh Eat EMER I ME M Ati a ry beter dni DEIN ha tn tT TT EL eh AS HERA TREN ELIE ROHL EO Eich {EHC LIL dal.HE TEA I DT lee eee A développement de la science moderne.Enfin, l'homme moderne est un être de duplicité parce qu'il porte en lui la crise et le déclin.S'imagine-t-on vraiment que la ruine de l\u2019astronomie théologique, par exemple, ait été une défaite de l'idéal ascétique'\u201d?\u2026.Nous n'avons pas résolu notre paradoxe, tout au plus avons-nous traversé l'un des versants du texte de Nietzsche.La science est I'ennemie de la religion.Les textes de L'Antéchrist tranchent en ce sens.Pourtant, Nietzsche dans la dernière dissertation de la Généalogie laisse entendre que l'ennemi véritable de l'idéal ascétique, donc du christianisme et de la culture moderne, n'est pas la science.Plus encore, il affirme là qu\u2019une même volonté, une même soif de vérité, anime le prêtre et le savant.L'un est-il l\u2019ancêtre de l'autre\u201d Leur combat, leur opposition, seraient-ils semblables à ceux du fils en quête du pouvoir de son père\u201d Bref, une histoire de famille.Tous deux, la science et l'idéal ascétique, se tiennent sur le même terrain \u2014 je l'ai donné à entendre; \u2014 ils se rencontrent dans une commune exagération de la valeur de la vérité [.\u2026], et c'est ce qui fait d'eux nécessairement des alliés\u2018.La science moderne est une mutation à l'intérieur de l'espace de sens généré par le christianisme.Elle est la forme dernière prise par cette logique du ressentiment.Le désir du savant moderne de ne dire que le vrai, ce qui est objectif et rigoureux, est une expression de la même volonté de vengeance qui anime l\u2019histoire depuis ses origines.Nietzsche dit de la science qu\u2019elle est ainsi «la force de progrès qui régit l\u2019évolution» de l'idéal ascétique.Elle 15.Généalogie, Ill, 25.16.Généalogie, lil, 25.es, we No CT YT RT VOIRE RETRY IRN IN BE Chine, Ahi eeibet.rH MtcantersEin tarts HILT Rati HEE SE Bloat oo IR est, en ce sens, l\u2019'accomplissement dernier de cette volonté de sincérité produite par le christianisme.On comprend mieux ici pourquoi un tel projet n\u2019a pu prendre racine dans le monde grec.L'instinct grec, dans ce qu\u2019il conserva de sa vigueur première, ne pouvait se résoudre à un tel asservissement de la vie à la vérité.|! fallut pour voir cela attendre les modernes.Le travail du savant moderne exige une patience, une minutie, un effacement de soi dont seul un chrétien est capable.Il faut savoir être démocrate : avoir le sens des petites choses.La mise à mort de la dogmatique chrétienne par la critique scientifique prend place au sein de la logique démente du ressentiment.La mise à mort de Dieu est une conséquence «naturelle» au déploiement dans l\u2019histoire de la cohérence propre de l'idéal ascétique, car l'athée est encore sincère, il veut le vrai.L\u2019Idéal ascétique ne peut conduire l'homme moderne qu'à sa propre fin.L'athéisme absolu, loyal [.] n'est donc pas en opposition avec cet idéal, comme il semble au premier abord; il est au contraire une phase dernière de son évolution, une de ses formes finales, une de ses conséquences intimes, \u2014 il est la catastrophe imposante d\u2019une discipline deux fois millénaire de l'instinct de vérité, qui, en fin de compte, s'interdit le mensonge de la foi en Dieu.La science n'est pas l'ennemie de la religion.Il faut chercher ailleurs.Platon, en chassant les poétes, a montré qu'il savait ou tendre I'oreille, une oreille malade par ailleurs.L'artiste est l'ennemi véritable de tout ascétisme.L'artiste promet un autre monde libre de tout ressentiment.L'art authentique est l'expression juste, puisqu'il est libre du mensonge comme de la vérité, de la volonté de puissance.17.Généalogie, HI, 27.54 4.Le sens de la douleur Puisque la modernité se meurt, il faut savoir donner le rude traitement, appliquer le scalpel critique à la blessure; sonner le glas des valeurs anciennes.Nietzsche ne cherche pas à éviter le vide, il y plonge.Pour que puisse naître le surnomme, il faut que l'homme meure.La vie quotidienne de l'homme moderne clame, pour qui sait entendre, le déclin de tout idéal.Tout est hypocrisie, tout est minuscule, même le plaisir et surtout le bonheur.I! ne reste plus que ces chrétiens étêtés \u2014 sans E Dieu \u2014 : humanistes ou révolutionnaires en quête d\u2019une i paix pourrie pour l'homme.Qu'est-ce alors que ce présent qu'est notre modernité?Pour répondre à cette question, il importe de relire le E dernier aphorisme de la Généalogie.Nietzsche y pose l'af- E firmation suivante : les hommes ne supportent pas la douleur absurde.La souffrance n\u2019est «digestible» pour l'homme i que si elle a un sens, s\u2019il existe une «Raison» pour la légiti- | b mer.Comprenons bien: l'homme ne hait pas la douleur, Ë parfois même il l'aime et la cultive.Le supplice fut autre- A fois l'occasion d\u2019une fête.Mais pour qu'il y ait fête précisé- | k ment, il importe avant tout qu\u2019il y ait «sens».E Pour que la vie soit possible, il importe que la douleur | soit digestible.Le sens est une condition essentielle de Bt l'existence humaine.L'homme n'est possible que là ou = subsiste un idéal.La souffrance ne doit pas demeurer sans | signification, sans raison.|| faut toujours savoir disposer ses douleurs en ordre, organiser ses cruautés selon ses valeurs.Se Si l'on fait abstraction de l'idéal ascétique, on constatera que l'homme, l\u2019animal-homme, n'a eu jusqu'à présent aucun sens \u2019'® 5 18.Généalogie, |Il, 28.55 FE Lo hen i + Haiti: atid UREN i oe hits 8 alts qi {HE pits} hg 70 EE mr + SERA ue Ca RE ET TERRES ih coter: nas ET ET EEE TE EE EE EE ER Er RT Re aL ET tories Pts EE rt Ed EE IETHER EI LAI 3 EERE MANE Coos .RRA HRI ie a One La modernité marque le terme de la domination de l'idéal ascétique, soit de la volonté «réactive».Il se meurt avec elle, en elle.|| s'ensuit que la modernité engage le retour de l'homme au non-sens.La peur de Zarathoustra : redevenir un singe ! Ce présent de notre modernité est un présent dramatique.Ce présent est celui du retour de la souffrance à son insignifiance originelle.Ce retour est celui de la volonté de néant, celle de l'homme qui veut la mort: Schopenhauer.Le nihilisme est la forme prise au- jourd\u2019hui par cette perte de sens qui afflige la vie.La vie est désormais coupable, la mort préférée, puisque la douleur absurde des hommes accuse.Ainsi la vie humaine devient impossible, car les hommes ne savent plus souffrir.Aujourd'hui que l'on avance toujours la douleur comme premier argument contre l\u2019existence, comme le problème le plus fatal de la vie, on fera bien de se rappeler le temps où l\u2019on portait un jugement contraire\u2026'° Le combat de Nietzsche contre la modernité est un combat pour la Vie.Une question pourtant demeure : au nom de quoi cette vie vaut-elle encore d\u2019être sauvée?Il n\u2019y a pas de réponse et il ne peut pas, selon notre lecture, y en avoir, car la vie ne saurait être évaluée par un vivant.Elle est sans valeur, simplement par delà le bien et le mal.Nietzsche cherche un possible pour l'homme, un «sens» différent afin de permettre la Vie2° Un nouveau matin! Une nouvelle nuit viendra : est-ce l'éternel retour?L'idéal ascétique ne sait plus soutenir la douleur aux yeux des hommes.Plus même, cet idéal dans son déclin multiplie la souffrance sans offrir de «grandeur» susceptible de la rendre recevable.Il faut savoir entendre le chant 19.Généalogie, ||, 7.20.Gilles Deleuze, Idem, p.137.56 P PITT RATER TRE ERA NH EN PR PER ER CPE 7 RARE TIRE CPE JITTER PPR PITY) FTIR PPL rie b bic Lb FR LER TE LOTT LVSbETTEETE EPRLT ER: IA rAFLS ERLE EPPTEE LRA ILER ord st OGM LEA TERME Hi tHE rssh ise vib: sich 2e1 RPM ocr £1 VER Wire Ab du coq ! La modernité est un retour, mais aussi une ouverture\u2026 L'homme est un pont qu'il faut maintenant dépasser.Qu'est-ce qui peut engager ce dépassement?|| faut pour l'homme une foi nouvelle.L'œuvre de Nietzsche a pour fin de permettre ce travail sur l\u2019histoire.La critique du nihilisme moderne doit permettre une naissance, un moment créateur prochain.La destruction du «sens» est chez Nietzsche l'une des modalités nécessaires à la désignation d\u2019un «sens» autre.Si tel est le but de l\u2019œuvre- machine de Nietzsche, il importe qu\u2019elle puisse sélectionner et ordonner les moments de l'interprétation constitutive de son travail sur l\u2019histoire.C\u2019est par ce travail créateur que la critique nietzschéenne surpasse toutes les formes du nihilisme moderne.La destruction est ici le geste d\u2019un vouloir actif, affirmateur.|! faut savoir résister à la séduction de contempler à vide, sans volonté, la souffrance, la voie de Schopenhauer, notre «nouveau bouddhisme» européen.Voilà l'homme qu'il faut surpasser : l'homme qui veut la mort.La dernière et la plus raffinée des formes de la volonté réactive.5.Le projet Pour que l\u2019on puisse bâtir un sanctuaire, il faut qu'un sanctuaire soit détruit : c\u2019est la loi \u2014 qu\u2019on me montre un cas où elle n'a pas été accomplie **.L'entreprise philosophique nietzschéenne est liée par une intimité essentielle à la critique.Le généalogiste, médecin et interprète, doit savoir reconnaître par delà le phénomène, en son sens, le type de volonté qui s'y trouve agissante.Exemple, la Révolution française, signe par excellence de notre modernité, demeure, en son fond, l'expression de la volonté de vengeance qui anime la culture 21.Généalogie, ||, 24. occidentale.La démocratie est la forme politique prise par cette haine de la Vie.L'œuvre de Nietzsche préfigure celle du philosophe artiste.Zarathoustra n\u2019est pas Dionysos, il est son prophète.Par son travail de négation elle ouvre l'avenir et annonce la venue d'un sens différent permettant l\u2019organisation de la violence \u2014 la cruauté \u2014 et la légitimation de la douleur \u2014 la mémoire.Dionysos est la fiction devant opérer la symbiose de cette mémoire nouvelle et de cette cruauté ancienne.Laissons à d\u2019autres le délicat \u2014 si ce n'est le plus difficile \u2014 problème que posent les rapports entre Dionysos et le Crucifié.On se rappelle ici que Nietzsche, pendant sa période de folie, signa de ces deux pseudonymes ses derniers écrits.Le Christ est un «idiot», certes, mais comment faut-il entendre ce terme?|| est possible que Nietzsche renvoie ici son lecteur à l\u2019ouvrage de Dos- toievski qu'il admirait, par ailleurs, en tant que psychologue puisqu'il a dit de lui qu\u2019il fut le seul à lui avoir appris quelque chose en ce domaine.Le Christ comme Dionysos ne connaît pas la vengeance, le ressentiment ou la mauvaise conscience.Qui est I'étre du «Oui» créateur, thaumaturge, législateur et artiste?Dionysos, certes | Mais qui est Dionysos\u201d 6.Problèmes d'interprétation Il existe, selon nous, une tension dans l\u2019œuvre de Nietzsche, une opposition, parmi d\u2019autres, qui mérite toute notre attention comme interprète.Une bonne lecture, à notre point de vue, doit pouvoir expliquer les contradictions offertes par le texte.Du moins tenter de le faire, car l\u2019appel à l\u2019incohérence dissimule trop souvent la myopie du lecteur.Nietzsche est-il un prophète ou un sceptique?Qui est l'homme du doute?Qui est l'homme de la vérité?58 CRN PRE TERE ER PENTIER CET FETE EC IC EP PERCÉE RERO PLPT PPT PAIE ELI HE IR HS HIRE HE UNE UM OS AR latte MEMRRIUETGEU RIL CET Lh WRI choked IR a AE ET Nous avons tous ressenti la séduction du prophète au marteau, de celui qui vit sur les cimes et va selon l'unique ligne droite : le casseur de mensonges.Cette homme a le ton de la «vérité».|| a l'odeur des prophètes.Il sait ce qu'il faut pour l'homme.|| porte la volonté qui sait reconnaître la «grandeur».Nietzsche sait fort bien, comme Tocqueville par ailleurs, qu'un ton prophétique est toujours un ton plébéien.L'aristocrate dans le geste comme dans l'écrit a le sens de la forme avant tout; il se garde bien d\u2019être visionnaire et exalté.Peut-être avons-nous là une piste permettant de comprendre ce surprenant mystère que constitue la popularité de Nietzsche en Amérique?Que faire alors du sceptique?Comment concilier ces assurances avec les appels, multiples et renouvelés, à la retenue et à la prudence intellectuelles?Lorsque le prophète annonce la fin des temps, où est l'homme sans convictions, car les «convictions sont des prisons»?L'homme au marteau est-il un homme «ouvert»?Il ne faut pas s'en laisser conter : les grands esprits sont des sceptiques °* Bien sûr la question est truquée et il n\u2019est pas certain que Nietzsche ait à y répondre.Elle demeure néanmoins intéressante.Devant l'embarras du choix nous optons pour une solution élégante qui, bien que cohérente, n'exclut pas toutes les autres.Les masques du philosophe sont multiples ! Mais parmi tous, celui de l'artiste n'est-il pas aujourd\u2019hui le plus séduisant?Nous le pensons ! L'art est la figure la plus juste qui soit du libre pouvoir que l'homme a de transfi- 22.L'Antéchrist, 54.59 su emma gurer la réalité selon son vouloir.C\u2019est dans la pratique de l\u2019art que l'homme parvient au don de soi, à la liberté, dans le geste créateur.|| est question ici de «légèreté».Un masque pour la philosophie, dégagé des anciennes lourdeurs.L'art contre la science ou l'artiste devant le prêtre : où est le philosophe?Derrière l'un et l\u2019autre ou, mieux encore, devant l\u2019un et l\u2019autre.Qu'est-ce alors que l'histoire, si ce n\u2019est le champ d'expérience des diverses fictions humaines?Le sceptique pense l'histoire comme typologie des fables de l\u2019homme, variation \u2014 sans fin: le cercle \u2014 sur le thème de la douleur.Le Christ ou Dionysos, ou, Dionysos ou le Christ?L'histoire est la constellation ouverte des mondes- mythes que l'homme s\u2019est offerts gratuitement, sans raison.Il n'existe aucune «Logique» liant entre elles les fables de l'homme, ni dans la naissance, ni dans la mort.I! n'existe de «cohérence» qu\u2019à l'intérieur de l\u2019espace de sens ouvert par un mythe : une métaphore oubliée devenue monde.La Raison n\u2019est jamais qu\u2019une expression singulière adoptée par la volonté, en toute gratuité.Avec la modernité, notre fable a atteint la sénilité.Notre présent est celui d\u2019une fin, la mort d\u2019un Idéal.L'histoire universelle [.] brise chez Nietzsche l'unité de sa forme et devient le champ d'expérience des fictions humaines; l'histoire est «le grand laboratoire» (XII, 32).L'humanité n'avance pas, elle n'existe même pas.Son aspect général, c'est celui d\u2019un énorme laboratoire où quelques essais réussissent\u2026 et où il en échoue d'innombrables (XV, 204) Parvenu là, le sceptique pose une question au prophète : qui est Dionysos?à quoi, à qui sert-il?Le sceptique a une singulière vision de l\u2019homme : un réservoir inépuisable de métaphores permettant d\u2019ordon- 23.Karl Jaspers, /dem, p.63.60 H A À R RER TT SEE PARMI RICO RIVER FR TIIEER À PANTIE A HW IRI MIE IH \u201c Bilis 1 LOC MERE RE RH VIL add itl Hi LOU (HR HE i THAME rash tbat Mick bs Erg ra tv SHES + obs aes UE EE ner selon une infinité de variations les figures multiples et ondoyantes de la douleur et de la joie.|| n'existe de communauté humaine que là où il y a communauté de sens.Le prophète, d\u2019une certaine façon, est un artiste : il sait jouer du mensonge.L'artiste a le pouvoir \u2014 il est la liberté exprimée \u2014 de créer du sens.Le philosophe artiste, législateur et médecin, en son jour, sans masque, opérera la grande transmutation susceptible de redonner sens à la vie humaine.Les valeurs ont l'étrange pouvoir de justifier pour tous \u2014 même le supplicié \u2014 la souffrance commise.Conclusion Pour Nietzsche, la modernité est une perte de signification.Elle est aussi une occasion de gain, nous y reviendrons.La réaction des modernes face à la souffrance \u2014 leur pessimisme \u2014 est le signe d\u2019un déclin.Nous ne savons même plus être chrétiens convenablement.Bouffons, même dans la maladie.Nous avons la conscience indécente.Notre nihilisme sonne le glas de tout idéal.L'événement premier de notre modernité est le retour de la souffrance à son non-sens originel.Puisque nos raisons de souffrir sont mortes, la vie nous est devenue d\u2019un poids insupportable.Nous voilà sensibles.Cet éclatement de la Raison \u2014 de nos raisons\u2014 fait de notre présent un temps de crise.Le premier signe de notre condition, à nous modernes, est certes notre duplicité.Nous ne savons plus être fidèles à nos erreurs.L'homme moderne est faux et petit.|! ignore comment mentir avec «noblesse».Tous ont appris la mort de Dieu et pourtant rien ne change.Nous voilà trop faibles pour regarder le vide que nous avons creusé.Mieux vaut s'entendre pour ignorer la tempête.Mais, en nous, silencieux, le ressentiment poursuit sa logique folle et s'avance, de son propre élan, par sincérité envers lui- même, vers sa propre mort.En un sens, la philosophie de Nietzsche est une pensée heureuse, légère.Tout au moins sait-elle promettre un avenir possible.En attendant le jour, nous qui sommes à l'aube ou tout près, il nous reste nos bonheurs «pitoyables».Notre modestie nous étouffe! Notre christianisme dégénéré, conscient ou non, de droite ou de gauche, poursuit au sein de la modernité l\u2019uniformisation des hommes.Toute notre culture et notre éducation tendent à l\u2019extinction de ce qu'il reste aujourd'hui d\u2019individualité authentique.À quand la grandeur dans la joie?Pour finir \u2014 notre manière de briser la fascination \u2014 une petite distance, presque une critique envers cette vision de la modernité offerte par Nietzsche.Tout ce mépris n\u2019a, semble-t-il, de sens que s\u2019il est bien vrai qu'il «manque» quelque chose dans l'homme moderne.Or, manque-t-il quelque chose en l\u2019homme?Voilà une question qui nous renvoie bien loin en arrière, à Pascal peut-être.Daniel Jacques Département de philosophie, Cégep Garneau 62 titi WOH: it Bi: i iH ù TH Hit HH BH ue (IUT i i RRGAH:: iit tr HARI WHEE CHILL ot utriaaare otitis ooo dE TR oa oo TRE Fracture endo-coloniale Autour d\u2019un anniversaire et de quelques identités Robert Hébert pour Maskou, chien du Labrador Au commencement était la surprise Voilà, c\u2019est parti: la plus forte tempête de neige depuis quarante ans.Que les philosophes au soleil de I'intelligible se rappellent ad nauseam des arpents de neige du cosmopolite mais néanmoins patriote Voltaire, ou encore des castors bricoleurs de Guillaume Raynal, «peuple républicain» qui dans la zoologie fantastique de l'abbé rendaient honteux «cet excès de négligence ou de paresse» de vos ancêtres très dévots.Caractériser et composer des identités pour les comparer ne vont pas sans quelques caricatures, visions superficielles.La-dessus restez songeurs.Sur mon bureau depuis plusieurs semaines, voici le numéro du printemps 1986 de la revue Dialogue qui fête son 25° anniversaire de publication.En bonne et due forme, comme un test pour le socratique Rapport Symons To know ourselves (1975) sur les études canadiennes, une invitation avait été lancée autour du thème «Philosophie au Canada» et donc au Québec puisque toute une partie (quel- congue) fait toujours partie d\u2019un tout (quelconque) ou l'au- SHH TR pet FER HARRI THT HH EEE LEE tre \u2014 il suffit de le nommer et d\u2019en écrire le mode d\u2019intégration, ou I'intégrité : histoire de la philosophie, spécificité du travail philosophique, réseaux institutionnels d'enseignement, de production et de communication, questions de bilinguisme et de biculturalisme, discussions d'œuvres et de noms propres, avenirs possibles whatever, bref, la souffleuse nationale permettait toute une largeur de vue sur la question.À la surprise des responsables de la revue et à la plus grande surprise des lecteurs et lectrices que nous sommes, les sept textes de fond (y compris un reply) tous intéressants, audacieux ou symptomatiques, sont venus de la communauté anglophone.Protocolaires, les deux très courtes introductions en français ont du mal à couvrir le hic, les bienfaits du pluralisme et du potentiel diglossique étant quelque peu annulés par le contre- exemple tenu en main; ajoutez pour malheur que la liste des livres reçus pour recension compte vingt-six titres, tous anglais et la plupart envoyés des presses américaines.Y aurait-il un problème quelconque?Ou plutôt, quel même problème va de nouveau se créer devant les yeux?Le retour spectral de quel même cliché?Pensez tout d\u2019abord à vos propres étudiants qui auraient aimé comparer a mari usque ad mare, être informés, situer l'excellence de vos recherches, votre enseignement, votre érudition canado-québécoise.Pensez aux lecteurs étrangers, abonnés d'outre-mer, voisins continentaux du Sud.Que ruminera par exemple le professeur à la Australian National University qui fait une recherche sur l\u2019histoire de la philosophie dans l\u2019histoire des pays du Commonwealth, le philosophe norvégien dans son espace scandinave et nordique, camérounais dans son espace pan-africain, l\u2019intellectuel au Mexique, en Hongrie ou en Pologne, au Portugal, curieux \u2014 soyez fiers de vos productions géo-localisables \u2014, intéressés a priori par la spécificité et l'ironie prometteuse d\u2019un lieu américain francophone au nord du 45° parallèle.Et maintenant le philoso- 64 A (para Ho DO TCI RP STP PRT ; A fm A FRY FoR A A PA FVIII .THY Lit Willi iGUaHBD FBHARTURTI in IC TH) Fotis ID Ho BL RHEE Ih shad TEED « ciabe rhs ounbibs i BBD eal hie of) or phe français chargé de mission par un Ministère très très national, préparant une visite éclair à Montréal pour pagayer hardiment et aller faire une série de conférences «sérieuses» à Baltimore ou Chicago, la tête d'affiche de Harvard ou de la Californie de passage à McGil! à travers l'enclave quasi française?Tous animés, peut-être par surcroît d\u2019itinéraires et de rendez-vous rayonnants, animés du fantasme d'une québécitude bon vivant, dé-stressante et dés-obligeante.Eux savent bien que l\u2019enclave fourmille d'activités philosophiques et de gens brillants.Aussi auront-ils raison d'écouter leur petit doigt très civilisé, décodeur : la philosophie contemporaine au Québec ressemble à tout ce qui se passe ailleurs mais un processus d'émancipation philosophique par l'acte même de la philosophie n\u2019interdit en rien, semblerait-il, une sédimentation accélérée de double-binds ineffables.Vous avez probablement conscience de ce dont ils ont conscience, vous vous grattez la tête jusqu\u2019à la racine d\u2019un «Que faire?», pousserez-vous la gratitude jusqu\u2019à les applaudir à dix doigts pour cette intuition-éclair?Surgit ici la dimension tact et tactique.Afin d\u2019éviter les méprises géniales du lecteur sous son ampoule, le comité de rédaction de la revue bilingue Dialogue aurait pu retarder la publication de ces textes et pressentir au hasard du trottoir quelques candidats à l'énigme, ou les disperser dans le calendrier normal de production ou même, avec l'accord des auteurs et de quelques traducteurs de circonstance, proposer les articles de fond à la revue unilingue Philosophiques comme on offre un remontant à son voisin.Mais la décision de la rédaction fut prise.Ne regrettez rien pour avoir attendu.Dialogue prend les devants, des philosophes canadiens vont affronter de sang-froid cette question-piège des histoires nationales de la philosophie ou des identités culturelles en philosophie, via l'intérêt productif d\u2019y répondre de plein fouet.Question qui de façon subtile fut calmement liquidée dans le capharnaüm 65 des années 1970.Toute stimulation fait boule de neige sur la pensée : je m\u2019attarderai a Dialogue parce que ce titre signale une condition commune en philosophie et je ne serai ici que le re-traducteur francophone des textes inspirants de J.T.Stevenson, Leslie Armour et surtout Thomas Mathien qui ouvre une brèche importante sur une théorie éco-biologique de l\u2019histoire des milieux philosophiques.La fable des formes 3 Way Light large base Use in Mogul 3-Way socket Burn with base down Inscription sur une boîte d\u2019ampoule Sylvania Canada Quincaillerie Pascal, 1984 Présence de la communauté anglophone et absence de la communauté francophone sont donc remarquées, remarquables.Mais comment donner du sens à ce qui ne s'est pas donné?Comment interpréter la chose sans trop la réduire à un accident, à un jeu de phases ou en remettre par un délire substantiel?Problème banal et quotidien des amoureux du rendez-vous avec l'histoire.Ma première impression est que cette absence anodine renvoie à un dispositif de saturation actuelle dans les idées ainsi qu\u2019à une longue tradition de silences dans I'imprimé universitaire.Comment en fait, a partir de cet anniversaire, préter attention à ce qui détermine spécifiquement ces philosophes canadiens-français et québécois, en chair ou en os?et quel est l'avenir de ces déterminations bien encodées?C\u2019est au pourtour de ces zones frontalières du dit et du non-dit, du patent et du latent que ce texte est écrit.Et malgré la lourdeur apparente de l'intervention, ne seront proposés ici que des pistes de recherche car je ne suis qu\u2019un rechercheur.Comment s'orienter dans la pensée, sans 66 8 OÙ [YA FY FT INT TENTE A PTOTPIRC TE POFS PET CRIE! ; PTR ITF sa 31 7 THUR RU tL! H Ith LH] tail RER Hi HiT iH LM citetotAR ééitMiitiiirh.Did, HE LL à ie ah perdre le nord\u201d?Petites idées, pensées fugaces, fliegende Gedanken ou images de songe comme les traduisait le bibliothécaire et philosophe Leibniz.J'aimerais tout d\u2019abord clarifier le sens de l\u2019évêne- ment Dialogue (et le sens de ma réaction à cet événement) en situant le topo de la question, ou du moins ce qu'il ne peut plus être à date.Où en est l\u2019histoire de la philosophie au Québec, c'est-à-dire où en est l'évolution du Sujet historico-philosophique du Canada francophone\u201d Première épiphanie : comment comprendre le miracle paradoxal de l'excès?D'une part, il ne s'agit plus de montrer avec ébahissement, prouver, proclamer qu'un souci, une praxis engagée, une langue de la philosophie existent bel et bien en Amérique du Nord, ni se faire le porte-parole d'une communauté quelconque, offensée et «magannée» dans son hyper-ego parce qu'elle ne serait pas universellement applaudie, ou, dans une coulée documentaire débattre avec conviction la question post-«monolithiste» des n tendances, options, polarisations idéologiques, écoles ou annexes euro-étatsuniennes dans la province de Québec.Tout cela est en partie réglé par les premières évidences de votre abécédaire historique.Assurément, vous n'êtes pas surgi d'une vague époque Néanderthal.Voyagez dans le temps, essayez les manettes de la machine.A) Depuis la cruciale décennie 1770 (Acte de Québec, invasion américaine qui aura transplanté l'imprimeur- journaliste Fleury Mesplet, ami de Franklin et disciple de Voltaire), enseignement officiel de la philosophie et mentions modernes de la philosophie (paléo-clivage intéressant) sont rétablis dans la nouvelle ancienne colonie avec une coloration très particulière, environnement intriguant et tropismes vers les Lumières toujours actuels \u2014 l\u2019enseignement de la discipline ancilla theologiae ayant participé 67 EAP gere eee EE ee un siècle auparavant à la création onirique de la Nouvelle- France, exactement comme elle fut enseignée en France «chrétienne et lettrée» et dans l'Europe de la Contre- Réforme.B) À mon humble avis, deux siècles plus tard, après les éclats de la cruciale décennie 1970 où toutes les tendances se sont enregistrées dans une série de Rapports et autres confessions doxographiques qui dorment aujourd'hui dans le congélateur du ministère de l'Éducation, la communauté philosophique (et littéraire d\u2019avant- garde qui s'abreuve directement aux sources) ressemble davantage à une machine à fabriquer-conserver du popcorn et du quant-à-soi plutôt conjoncturel, avec couvercle mais sans mémoire \u2014 et souhaitons bonne chance au porte-parole qui entreprendrait de rassembler tout cela au nom d'un redressement ou d'un sentiment quelconque de l'honneur.C) Enfin, un repérage fin de la circulation des imprimés sur l\u2019espace des communautés trans-atlantiques dans la longue durée de l\u2019après-Conquête jusque sous les nouveaux vents de l\u2019après-Référendum, une biblio- chronologie internationale des sources territoriales de la pensée dressant un parallèle entre noms propres («issus» de Grande-Bretagne, France, Italie catholique, États-Unis, Allemagne et autres pays via une certaine France traductrice) et continuum lectoriel de la province de Québec (via mentions, signatures locales et autres marques éditoriales) montrerait non seulement «le poudroiement indéniable et constant des idées étrangères sur l\u2019ensemble» (Hare et Wallot, sur la période 1801-1810), une contemporanéité remarquablement ajustée \u2014 entre autres, sur des fragments de sources et à l'échelle réduite, \u2014 mais aussi un raffinement extrême dans les affiliations antithétiques des intelligentsias autour de ces quatre matériaux traditionnels de la philosophie (dans l\u2019ordre proclamé de votre «survivance» : politique, religion, littérature et techno-sciences).Communication trans-atlantique a partir du littoral américain, domaine philosophique de toute éducation: longue 68 tradition de tourisme officiel et privé depuis la fin des années 1820 (demandes de patronage tutélaire, recyclages de la bourgeoisie, pèlerinages organisés, magasinages universitaire et intellectuel), écho d\u2019alliances et d\u2019amicales (entre elles, souvent inimicales) métropolitaines, rhizomes secrets, embranchements et boutures de familles d'esprit les plus idiosyncrasiques, polémiques perlées ou larvées, alimentées par certains noms propres (individus, toponymes, écoles), documents exogènes et tendances rivales au cœur des dogmes et des consensus les plus apparents.Oui, à défier la matière grise de tous les archivistes et futurs taxonomistes indiscrets, d'autant plus que cette prolifération endo-conflictuelle des idées n'a jamais été incompatible avec l\u2019idée (très américaine) et l'enjeu d\u2019un Nouveau Monde regénéré, à l'abri, régénérant.S'il y a un problème spécifique pour vous aujourd\u2019hui en tant que lecteurs et lectrices, c'est celui d'expliquer normalement, de penser jusque dans ses conséquences ultimes non pas le manque, «le désert», mais le miracle paradoxal de cet excès de pensée, excédent d\u2019une histoire philosophique que l\u2019on maintient en général soit dans une «ignorance» crasse entretenue par les literati et le haut- gratin universitaire du jour qui pratique spontanément un étrange se/f-durhamisme, soit alors comme objet de mépris et de censure lorsqu'elle devient prétexte à des endiguements néo-orthodoxes (comme ce fut le cas pour le genre littéral «logique, épistémologie, philosophie des sciences» contra le genre ghettoïsé «néo-scolastique/métaphysique/ québécoiseries») dont les justifications et les procédés institutionnels mériteraient un jour d\u2019être expliqués par quelque sociologue hard-core.Travail de longue haleine que cette narration historiographique du Québec philosophique : quelle est l\u2019origine de cette désertion de ses propres origines?quelles furent, quelles sont actuellement les conditions de ce manque-à-savoir?Les documents pourtant 69 IRANI IP NTT TNH lillies H p00R sont là, gardent le souffle pour les interprètes; moqueuse, la structure de ce Sujet historico-philosophique en évolution n'est pas nécessairement poussiéreuse.Amateurs de chromos «canayens», prière de s'abstenir pendant quelques mois.Deuxième épiphanie : comment produire des idées sans calque, sans recette et sans complaisance?D'autre part, il ne s'agit pas non plus de bredouiller une quelconque identité ethnique qui viendrait borner l\u2019exercice critique de la raison ou interdire la passion cosmopolite, ni à l'inverse promouvoir la mission néo-providentielle d'un confluent québécois en philosophie (plaque tournante, transculture), ni même dédramatiser les épithètes saturées «canadien», «canadien-français», «québécois» en démontrant avec calme et sang-froid qu'un prédicat territorial x,y,z nomme une simple tactique pour rassembler, décrire et comprendre un corpus bibliographique précis, institué et situé par l\u2019histoire et la géographie.What every undergraduate should know, dirait Humpty Dumpty aux jumeaux énantiomorphes Tweedledum et Tweedledee s'il devait envisager tout le corpus en question pour le baptiser: made in Canada ou «tout au contraire», made in Quebec.Tout cela fut (en partie) officiellement réglé par un événement localisable, précipité de l'Universel, sorte de confluent d'influences et condensation des fantasmes de tous et de toutes.Écoutez le logos à travers le miroir et les murs fraîchement peints de ce Palais des Congrès qui côtoie le Chinatown de Montréal.Curieusement ouvert par le théologien laïc, sociologue et mandataire du renouveau Fernand Dumont, président scientifique de l'Institut québécois de recherche sur la culture, accompagné par le ministre des Affaires inter-gouvernementales Jacques-Yvan 70 REL LES LETTE LHR CER ETFS HL FEE HL EHSL EEHSE ERS LRH SEI ENREELLL bis oss pL IS ISTH asc cabs HA A EL AR MHI rer mi D de Morin, professeur de droit international et adepte du double passeport, voici le XVII Congrès mondial de Philosophie 1983 (tenu cing ans après celui de Düsseldorf, in Deutschland) consacré au thème très très collégien «Philosophie et culture» : séances plénières prestigieuses, sections spéciales («Dialogue et conflit des cultures», «Le Nouveau Monde : héritage ou création?».), sections générales («Philosophie de l\u2019histoire»\u2026), tables rondes («La philosophie est-elle liée à la culture européenne?», «The Role of Creative Philosophy in the Progress of Culture»\u2026), ateliers («Les philosophies nationales»: une Argentine, un Canadien anglais, un Allemand, un Nigérien sous la présidence du défricheur et déchiffreur Roland Houde).Horaire chargé pour ies deux mille corps cogitant, analysant, revendiquant, suintant, établissant de nouveaux lexiques; rubriques banales pour certaines consciences underground de la Révolution trop tranquille en philosophie.Un des bienfaits de ce colloque civilisé des différences et des différends résiduels fut simplement de confirmer le sens de vos inquiétudes juvéniles, l'engagement sur le terrain et dans les chantiers nationaux de l\u2019éducation, le travail parfois épuisé d\u2019une tierce-raison qui se savait universelle et hospitalière.Oui, on peut assumer ses origines marquantes et imaginaires, subliminales ou aveuglantes jusqu\u2019au stigmate, affronter par ses origines religions, politiques, histoire réelle et techno-sciences tout en se démarquant des formes les plus insidieuses du nationalisme commanditaire, des néo-ethnocentrismes caves ou des universalismes creux.Admirables, Emmanuel Levinas, Leopoldo Zea, Paulin Hountondji, Richard Rorty, Leslie Armour sont les preuves vivantes que les pratiques philosophiques les plus interpellantes sont au moins territoriali- sables, critiques parce qu'enracinées, et lisibles pour tous.| n\u2019est pas sûr cependant que les philosophes québécois qui aiment se javeliser, cosmopolites typiquement prématurés qui se croient en général au-dessus de ce genre de 71 A A auPuHae PETRY THY THT EST MNIRIITII dice belt SEER thématique, aient perçu, compris l'ironie fouettante de la situation alors que leur habileté géo-moderne permettait de se faufiler un peu partout, jouissant et se berçant dans les problématiques les plus contemporaines, faisant corps avec les invités, avec toute l'attention musculaire et la grande discrétion des caméléons.Comprenez par ailleurs que cette mosaïque de la rationalité planétaire n'empêche aucunement des clivages, des prédominances de problématiques de pointe, une hiérarchie corrélative de noms propres et de lieux géographiques prestigieux \u2014 par exemple, dans les deux symposiums «Réalisme et science» et «Problèmes de la référence» fort attendus pour leur charge émotivo-polémique, néanmoins prévisibles au micro, en fait prestances kitsch aurait proposé sur place Milan Kun- dera \u2014 et que le capital scientifico-culturel des centres nationaux de recherche, d'enseignement et d'édition métropolitaine ne laisse pas de transpirer où il gagne sur d'heureuses rivalités, où il fait assimiler ses œuvres en occultant le problème méta-épistémologique de ses propres procédures et de ses effets ravageurs à la périphérie.Surgit pourtant une réalité bien réelle: sources, innovations scientifiques, productions diluviennes du savoir sont également nationalisables et lisibles telles quelles.Ce que savent d'instinct historiens-archivistes, bibliographes nationaux, experts en analyse citationnelle, sociologues radicaux et probablement la population historique des ouvriers engagés sur le terrain.Devises nationales, devinez le reste de ces implications.S'il y a un problème spécifique pour vous aujourd'hui en tant que producteurs et productrices, c'est celui de vos instruments nationaux et internationaux de travail, votre équipement institutionnel, démocratique et bibliologique de base, votre formation par des maîtres inspirants qui puissent délivrer des quantités de problèmes sur un territoire donné, enfin les matériaux d\u2019un créneau réflexif ici repérable, ailleurs inoccupé.Comment avec des bibliothè- 72 LAC FG ques publiques et universitaires (idéalement) sans trous, sans failles et sans les débris des idoles que brûle chaque génération d'intellectuels-girouettes, avec du texte et des écritures aventurières, inquiétantes, avec une économie éditoriale de l\u2019imprimé (paradoxalement florissante \u2014 mais cela peut être le signe d'un autre vacuum) et un certain flair indigène, comment donc transformer des problématiques, faire avancer les connaissances ou les passions, produire une idée d\u2019un lieu décodeur ou des idées en acte quels que soient les lieux décodés?Encore faut-il que cette communauté philosophique francophone échappe à une longue tradition d'adaptation miméo-réactive aux philosophies étrangères \u2014 simplifiées hors contexte, décantées hors histoire, habituellement tronquées de leur profondeur bibliographique et territoriale.Aux ressources d'une ingéniosité latente, on préfère le génie de la réception des idées et la praxis locale des emprunts, génie paradoxal du mimétisme et de la secondarité fiévreuse.Voilà ce qui risque de déterminer ad vitam æternam le bonheur intellectuel de la nation.Amateurs de pâmoisons et de dévotions euro-étatsuniennes, prière de s'abstenir pendant quelques mois.Le deuil géotopique travaille dans toutes les directions.Une table des matiéres lampe a trois intensités culot géant Employer dans une douille goliath à 3 intensités Opérer le culot en bas Inscription trouvée sur une boîte d'ampoule Sylvania Canada, ibidem.Voilà balbutié le topo francophone de la question- thème «La philosophie au Canada».Voilà aussi qu\u2019il faut témoigner d\u2019une gratitude infinie.I! est clair que le 25\u20ac anniversaire de publication de la revue bilingue Dialogue 73 K TE ITE TET PT PO CRIER RTE RETT dakthd PNT 7 RTE A pr ot 1 iss ER) HTM Sit HIE RANE Bt bt mérite d\u2019être salué chaleureusement, fraternellement : parce qu'elle demeurera incontournable pour qui entreprendra au XXI© siècle de décrire et d'analyser le «réveil philosophique» de quelques générations au Québec, parce qu'il est toujours courageux et extraordinaire de faire être et paraître en un lieu voulu l'exercice de la raison, que ce lieu soit le point d\u2019appui de l\u2019escabeau académique de la nation ou un degré plus ou Moins reconnu dans l'échelle internationale de la créativité.J'ai dit dans l\u2019introduction que je m'attarderais à cette revue commémorée parce qu'elle signale une condition commune en philosophie.Quelle est donc l'origine de ce Sujet historico-philosophique que consacre le titre de Dialogue, qui par pudeur magnanime n'est pas The Dualist ni par pudeur contraire, Monologs (au sens dramaturgique du terme) ou The Monist, titre déjà enregistré par une belle revue américaine de philosophie fondée dans l'Illinois en 1888?Troisième épiphanie : comment assumer une histoire coloniale commune?De par sa fonction éponyme, l\u2019histoire de Dialogue est intimement liée à l\u2019histoire américaine d\u2019un pays jeune, comme on le disait alors, et aujourd\u2019hui parfois sur le mode dépanneur de l\u2019excuse.Canada : ici rien, archaïque «fonction de I'alibi» (Rosset)?saluez pour le moment les complexités philologiques, juridico-politiques et ethnographiques du toponyme.Pays-clé, pays-témoin de la découverte et de la destination fragmentée de l'Amérique du Nord, pays-laboratoire de tous les chocs culturels (les «Sauvages» déjà mis en posture de tierce-présence à contrôler), de tous les fantasmes et de toutes les alliances à la mitaine, décalque de rivalités impériales (télé-commandantes ou intriguantes ou «libérantes» jusqu\u2019au XX®© siècle) au sein d'une méme wilderness qui n'a pas eu la même valeur, aventure également glorieuse en exploits pour tous ses acteurs et actrices, également et profondément religieuse 74 dans ses fondements, et les mauvaises langues ajouteraient, politico-délirante à souhait, unique au monde par ailleurs.Quant a la conquête militaire et diplomatique qui vous aura peut-être évité le sort administratif de la Guadeloupe, \u2014 comme dirait Montesquieu, à son fidèle compagnon : «Je définis ainsi le droit de conquête : un droit nécessaire, légitime et malheureux, qui laisse toujours à payer une dette immense, pour s'acquitter envers la nature humaine» De l'esprit des lois, X, 4, «Quelques avantages du peuple conquis» Territoire marqué depuis le Traité de Paris et la Proclamation royale de 1763 par le lent transfert de la Constitution la plus admirée d\u2019Europe \u2014 ironie du moment anglophile des philosophes \u2014, marqué par cette extraordinaire mixture d\u2019un modus vivendi (mixture se dit spécialement d\u2019une «medicinal preparation»), agrégat (pas nécessairement agréé par ceux-là mêmes qui le proclament) d'institutions juridiques, de modes de penser et d'affects, de références traditionnelles britanniques (et écossaises des Lumières), françaises (et romaines des éteignoirs?si l\u2019on suit les variantes américaines de l\u2019interprétation whig en histoire), orientées vers l'Europe des Mères-Patries, elles-mêmes chérissant leur exutoire, leur ex-prunelle, leur pays de Cocagne.Deux peuples discrètement mêlés, empruntant, adaptant et s'adaptant, se confrontant, se rebellant ensemble, se cantonnant et pactisant, sermonnant entre eux, survivant, négociant et s\u2019acclimatant hier sur les rives du lac Meech: amoncellement de solitudes à l\u2019origine du ciment de la mosaïque, ô cher Rilke mis en épigraphe aux Two Solitudes (1945).Admirable spécificité jurant sur l\u2019autre spécificité alors que les références républicaines de la First Nation se sont un jour supportées d\u2019une rupture avec la Grande-Bretagne et d\u2019un discours d'isolement contre l\u2019Europe \u2014 non sans vantardise infantile, nostalgie et complexes attachants \u2014, et que l'événement formateur allait créer une autre philosophie de business à travers toutes les dimensions frontalières de l'être américain.75 Carts ne ante oI Be RR AIT i HT Bi Bt LG KH Bi Défiant toute mémoire, pays donc plein de promesses étant inachevé, endo-limité par une identité retardataire (pour traduire librement une formule de l'historien Careless : «limited identities»), inachevable, ouvert aux migrations utopiques (politiques, religieuses, laborieuses- populaires, intellectuelles et académiques) mais depuis l'Acte d'Union (1840), sur le mode particulier d\u2019une polarité historique : soit le transit canadien à travers un tonneau des Danaïdes entretenu par le lucky welfare et le brain- drain du Sud, le vampirisme manufacturier et intellectuel de l'Oncle Sam, le génie techno-heuristique de la recherche.Bref ici: un espace de colonisation à orientation nordique, espace néo-colonial qui depuis le boum socio- économique provoqué par la Deuxième Guerre mondiale et les divers décollages (séculaire, professionnel, laïc et para-politico-littéraire) de la discipline-philosophie jusque- là «officiellement» et également cantonnée dans le genre édifiant, offre aux espèces philosophiques du Canada biculturel un terrain de promotion institutionnelle quasi vierge, également illimité, tout en réunissant dans un même lieu les conditions de toute aventure colonisatrice : muscles, neurones de roseaux pensants, sources financières, planifications plus ou moins ponctuelles d\u2019un Board of Trade fédéral-subventionnaire, d\u2019un Saint des Saints provincial ou plus simplement, celles des intendances départementales qui gèrent le corps à corps amical des idées selon les mécanismes «naturels» du contact, de la connexion, de la cooptation pleine de promesses, selon les années de vaches grasses ou maigres.Que l\u2019analogie «darwinienne» soit un hommage rendu aux héros qui ont sacrifié leur vie pour conquérir ces nouveaux déserts; il fallait bien frapper la monnaie d\u2019une nouvelle ouverture sur le monde et d'un nouvel aggiornamento, mener à terme l\u2019institutionnalisation du texte philosophique, signer la rationalité d'un dialogue et d\u2019une dialectique sous-jacente qui n'interdisait pas d\u2019étranges monologues avec les avatars 76 de chaque Mère-Patrie respective et respectée.Rien n'était impensable ni impossible (d'autres paradigmes et d\u2019autres porte-parole pouvaient prendre corps et se disséminer) mais, idée fondamentale, rien ne fut arbitraire; cela seul fournit le principe même d'une enquête sur la structure et l\u2019évolution de ce Sujet historico-philosophique qui n'a rien d'une énigme biologique.Entre-temps, à contempler archives et albums de famille avant et après la «Révolution tranquille», s\u2019il n\u2019est guère étonnant par exemple de découvrir à quel point la communauté philosophique francophone du Québec institutionnel se caractérise historiquement comme un milieu endo-colonial déterminé par une géotopique de l\u2019enclave et un élitisme pontifico-traditionnel, il est tout à fait remarquable que l\u2019aînée (bilingue) des revues académiques de philosophie (1962) \u2014 très sérieuse, ainsi que son pendant cadet Philosophiques (1974) qui lui ressemble de plus en plus \u2014, dûment branchée sur des compétences, se soit acquittée de sa mission haut la main, amassant, juxtaposant, mixant selon des proportions fluctuantes et parfois «problématiques», agençant une mosaïque de signatures et de textes qui donnent à penser aujourd\u2019hui les conditions communes de notre contemporanéité.Malgré une histoire en marche, menaçante ou menacée, malgré une structure de multi, d'inter et de trans-rattrapage entre les rendez-vous (souvent mal synchronisés) avec l'Histoire; et ce, moins d'un siècle après les revues professionnelles et très territoriales comme Mind ou Revue philosophique de la France et de l'étranger fondées en 1876, toujours actives, ou l'étonnant Journal of Speculative Philosophy fondé l\u2019année même de la Confédération canadienne à Saint- Louis (Missouri), ville créole qui ne fut pas inconnue des voyageurs et vagabonds canadiens-français après la Cession. FH TOPRIM RYT #8 Quatrième épiphanie : A comment écrire dans l'ironie des redondances exotiques?Jeunesse et vieillesse d'un certain Nouveau Monde, impulsion et dérision parfois des lauriers, grandeur et servitude rétrospectives du philosophe endo-colonisateur qui n\u2019a peut-être pas su faire sa révolution ou bien raconter le lien de son évolution institutionnelle, et qui doit un peu taire sa devise historique «Je me souviens» sans pour autant oublier d'afficher la contemporanéité de son environnement mental qu'il interprète comme la garantie même de i son universalité : nous sommes maintenant entrés dans le 4 vif du Sujet historico-philosophique même si ce dernier est 1 absent de la table des matiéres de Dialogue.Cela peut se A comprendre tantôt à l'échelle collective, tantôt sur le marchepied élitiste.Puisque l\u2019on ne s'est pas préoccupé de donner du sens à la longue durée coloniale segmentée selon les besoins urgents et le lot de chaque génération, puisque le schéma de reconnaissance des lieux monumentaux de la philosophie «canadienne ou québécoise» n\u2019est pas encore acquis, ruminé, réfléchi, intégré à tous 3 les départements francophones de philosophie, personne Ji ne se surprendra de ce que l\u2019on n'ait pu encore proposer un schéma d'interprétation d\u2019une même histoire transatlantique qui pourrait établir distinctions, différences ou A redondances, ni surtout fournir un schéma de créativité qui pourrait ruser de l\u2019intérieur, intégrer les matériaux colo- H niaux d\u2019une histoire à un style de philosophie ou de recherche philosophique.Histoire coloniale subsumée sous un discours philosophique qui en réfléchirait la raison d\u2019être.Au fond, le seul blocage, c\u2019est le stigmate honteux des ori- } gines, le seul remède, une philosophie de l\u2019histoire et une narration historiographique \u2014 pertinentes comme toute i eirôneia.La voie qui se dessine est certes semée d\u2019embû- 3 ches, mais de grace, ne tentez pas d\u2019effacer le stigmate deja la en répétant le vade-mecum des raisons exotiques (davantage stigmatisantes et folklorisantes) que les 78 si Ru HHA i A sut tu ai sil i.OLE El HEH tics i He) its tian i Se : Hu RAH HEMI 1 4.it philosophes-publicistes invités, de passage ou adoptés, déposent (ou recueillent\u2026) sur les lèvres de leurs amis (cicérones et pieds-à-terre) très québécois depuis le bon Xavier Marmier jusqu'à Michel Serres en passant par Gil- son, Marrou, de Corte, Berque, Faye, Lyotard ou Derrida \u2014 le mandat invisible d'une certaine Europe verbo-motrice en Amérique, sacré Chateaubriand.L'intérêt de philosopher ici?Au fil des exotismes: simplicité naturelle et anti- décadente, calme nordique, magma pathologique à consoler, voisinage anglo-américain (confluent traducteur, plaque tournante ad libitum), animation viscérale et modernité exemplaire.Mais leur philosophie spontanée ou intéressée de l'histoire offre à peine du cartilage aux chiens du Labrador.Voilà, le globe terrestre est sur la table, les fenêtres de votre bibliothèque sont givrées, quelques paires de bas traînent sur les calorifères.Déposez les trois premières épiphanies dans une boîte noire et recommencez à zéro.Abandonnez-vous à la surprise d\u2019une intuition simple, abrupte, héritée peut-être du rire de Humpty Dumpty.À vue de nez, l\u2019histoire entière de la philosophie au Québec ressemble curieusement à l\u2019histoire nationale du Canada telle quelle.Foin de rêveries dans l\u2019étable idéogonique.Exactement comme la philosophie allemande ressemble à l\u2019histoire nationale (enclavée, «ténébreuse», ambivalente) de l'Allemagne depuis Luther; comme la philosophie française ressemble à l'histoire nationale d\u2019une France qui ne fut jamais «éternelle» (et qui a été en partie endo-colonisée par l'Allemagne depuis la vaporeuse Mme de Staël jusqu\u2019à l'embrouillamini heideggerien, parodie de leur linge sale); comme la philosophie espagnole (effacée en France et au Québec) ressemble à l\u2019histoire nationale de l'Espagne depuis le Siècle d'Or jusqu\u2019à l\u2019école de Madrid en passant par ses disséminations «nationales» en Amérique du Sud; comme les philosophies britannique, américaine-USA., belge, italo-romaine, russo-soviétique.Ainsi un drame 79 bri lbh oH GEN HLH pseudo-languissant se comprendrait par une autre mise en scène de déterminations, au pro rata d\u2019une dramaturgie internationale.Pas trés malin, indeed.Mais dans le domaine de son Universalité et de ses Objets, dira-t-on, en quoi au- jourd\u2019hui I'histoire de la philosophie canadienne-francaise se distingue-t-elle des autres Histoires et des autres praxis philosophiques x,y,z?Question 6 combien subtile: des contenus spécifiques (via les thèmes politiques, religieux, littéraires)?le traitement agressif des sources-ressources de l\u2019enclave\u201d ou plus simplement une marque distinctive, paradoxale, celle de ne se distinguer en rien des fragments de certains lieux communs euro-étatsuniens mais néanmoins de démarquer le processus historique d'une fabrication?Reprenez le petit répertoire des justifications exotiques ci-haut et songez, par exemple, aux ressorts et aboutissants de la Révolution tranquille en philosophie.Où en est donc l'évolution de votre potentiel créateur?Sur la toile de fond d\u2019une québécitude-wilderness ouverte par la création du ministère des Affaires Culturelles et du ministère de l'Éducation, force est de constater \u2014 je survole le déferlement des idées post-Berkeley-post-Mai-68 (heureux pour d'autres raisons) \u2014 le système des alliances à la mitaine dans le capharnaüm des années 1970 et après le libérant Référendum: la révolution philosophique fut la conquête d\u2019une rising class récitant sur le tas la leçon des exo-Conquérants et des Lumières blanches.Néons anglo- américains et (mis à part le cas d'espèce éclairant «Études médiévales») candélabres germano-français, et encore, que des sources cotées, sûres, nul wit, nul risque.Mêmes habitudes et habitus de lecture: hyper-didactique de la régénérescence par la standardisation des idées, la componction institutionnelle des anciens régimes.Puisque de toute évidence l\u2019histoire entière de la philosophie au Québec participe de la philosophie qui l\u2019englobe, quel est le mode de son intégrité ou de son intégration aux divers Sujets historico-philosophiques présents 80 prier dans l\u2019enclave, qui savent par ailleurs intégrer eux-mêmes leur prédicat territorial?Choisissez parmi ces partitifs.Représente-t-elle un bloc de même nature, une portion ou pro-portion, une quantité fluctuante, une lichette, un lambeau peut-être, des bribes, des éclats-copeaux ou encore les résidus mêmes de la fragmentation (schéma à développer: la philosophie au Québec comme produite par ses porteurs de sources étranges et ses scieurs de paradigmes; ne possédant pas la clé de leur énigme, ils collectionnent les contenants et thésaurisent le bran de scie); ou autrement sur l'épiderme des Sujets, une protubérance, une excroissance pathologique, la bosse d'un choc culturel des idées?; ou, plus intéressant à condition de le démontrer, le morceau de puzzle théorétique dont l'absence serait criante, l\u2019ingrédient actif dans l'émergence locale des propriétés définies de toute philosophie (doute radical, intériorité passionnelle)?Changez finalement de décor métaphorique : une graine de semence d\u2019une espèce nouvelle encore innommée?À vrai dire, l\u2019'embêtant avec ce dernier «partitif» biologique lorsqu'on le soumet au microscope de l'épistémologie historique, c'est que la semence semble être déjà clivée, morte-vivante, ne parvenant à se développer qu\u2019à l\u2019intérieur d'un moment-sachet de graines dont toutes les espèces philosophiques (entre elles endo- conflictuelles) sont repérables ailleurs, là plus anciennes, ici altérées bien qu\u2019elles ne soient pas introduites comme une vulgaire miscellanée, et «sautant» à travers une série de moments-sachets qui s\u2019emboitent sans que le précé- dent ait été ouvert, déchiré, reconnu.La province de Québec serait ainsi le paradis de la transplantation et de la renaissance des idées, à la condition unique qu'elles soient mortes-vivantes, intégrables à un corpus amnésique ou à n mémoires de traumatismes bien compartimentés qui raturent l'idée même d'une origine historique.Cela se tamponnerait fabriqué au Québec ou «tout au contraire» made in Canada : jamais le négoce philosophique ne requiert de se 81 spécialiser dans la provenance des espèces, leur hinterland, cependant il force à oublier l\u2019origine coloniale de l'emballage et même à exulter de la conviction qu\u2019il n\u2019y a aucun rapport déterminant entre marque de commerce et contenu transcendant des griffes.Confiance aveugle dans les serres chaudes.Stupéfiant, ce manque officiel d\u2019air frais et d'espace pour matières grises au nord du 45° parallèle, n'est-ce pas?À moins que l\u2019ensemble morcelé de toutes ces formes bizarroïdes et de leurs contenus conjoncturels explique en fait l\u2019évolution unique et normale (malgré et grâce aux accidents de parcours) de ce germe éclos en Nouvelle-France depuis le XVII© siècle, à l\u2019ombre des futures Rationes Studiorum, et dont la profonde sécurité tantôt hors des Europes, tantôt hors de l'Amérique (dont le toponyme fut confisqué par la First Nation U.S.A.) ne manquerait aujourd\u2019hui que d'être nommée, taxée par une science éco-biologique des institutions et surtout des résistances contre-institutionnelles, ordonnée et projetée sur de vastes graphiques (catégories de noms propres, dates en parallèle, figures géométriques et vecteurs), reconnue et assumée compte rendu du miracle paradoxal d'un même triomphe lisible à travers un même exotisme contemporain.La province de Québec représente l\u2019ultime reliquat de l'Inconscient euro-américain dans l'histoire du voisinage atlantique.Savoir cela est un bon point de départ: avec une telle expérience, il suffirait d\u2019un rien pour basculer cet Inconscient au soleil de l\u2019intelligible.En tout état de cause familiale et nord-américaine, personne ne sortira indemne de la profonde ironie de la situation : l\u2019histoire entière de la philosophie canadienne-française ou québécoise possède une valeur universelle et exemplaire précisément parce qu'elle a toujours su garder contact avec des philosophies 82 territorialisables, elles-mêmes en instance de fragmentation et bouchant chaque «ouverture sur le monde», précisément parce qu'elle s'est constituée sur le mode endo- colonial jusqu'à saturation, mais aussi jusqu'à ne plus devoir acquiescer à la loi du milieu qui fut celle du silence.Halloween 1986 - Pentecôte 1987 Abrégé pour la Saint-Valentin 1988 Robert Hébert Département de philosophie Cégep Maisonneuve 83 ee a on .= ee = es a = a Boi ares fm - 5 Ces 2 DER paps pe ey oo rence fae iid Sen rs er cé ocre > es sx oat RCL set Sis sa = a es Ais re BE OU - dés re Es tas es La Ns se 5 ve se i Bes 3 NEP: 5 1 ge RS ANA AR À J \u2014 \u2014 Espace urbain et espace littéraire Monique LaRue et Jean-François Chassay Dans Encore une Partie pour Berri, œuvre typique du roman montréalais récent, deux amies nommées Albanel et Shawanigan «s'amusent à fouiller dans les romans québécois oubliés de la précédente génération».Elles «dessinent des cartes chaque jour plus précises et détaillées d'un territoire abstrait, baroque et vaguement menaçant, une sorte de catacombe peuplée de goules et de sorciers, sous la ville».Ces deux «amoureuses» de Montréal prétendent qu\u2019on ne peut pénétrer cette ville si on n\u2019a pas d\u2019abord «percé le secret de cet abîme».Faut-il passer par la fiction, pour comprendre une ville?«La forme d'une ville change plus vite [.] que le cœur d\u2019un mortel®, dit Julien Graca.Les romans sont les archives de l'espace urbain.Qui se souviendrait par exemple du caractère quasi médiéval du Montréal industriel d'après- guerre, où la verticalité des gratte-ciel ne s'interposait pas encore dans le face à face Saint-Henri/Westmount et, plus généralement, entre le bas de la ville, gris et pauvre, et le haut, vert et hérissé de châteaux, s'il n\u2019y avait eu Au milieu Les dates indiquées sont celles de la première parution.1.Pauline Harvey, Encore une partie pour Berri, Montréal, 1985.2.Julien Gracq, La Forme d'une ville, Paris, 1985.85 la montagne\u201c de Roger Viau, Bonheur d'occasion\u201c de Gabrielle Roy, La nuitS de Jacques Ferron, et tant d'autres expressions d'une expérience conflictuelle, aliénante, et douloureuse?La ville se stratifie historiquement, elle s'opacifie et, quand d'anciens conflits sont refoulés de la surface, l'imaginaire littéraire en conserve la trace.Pourtant, il reste difficile de discerner si, lorsqu'on lit la description d'un lieu en regardant ce lieu, celui-ci en devient plus réel ou plus fictif.La ville est-elle moins irréelle, nous appartient-elle davantage, quand on lit les romans qui s\u2019y déroulent?Ce n\u2019est pas évident.La notion d'espace comprend celle d\u2019infini, et il y a effectivement une dimension infinie à la connaissance de tout lieu.La ville résiste, autant que les romans, à notre préhension.Deux fictions se mirent.E S'il n'est donc pas possible d\u2019ancrer la dialectique #8 spéculaire de l'espace urbain et de l\u2019espace littéraire, nous en diviserons néanmoins ici les moments: d'abord, nous présenterons quelques aspects de la topographie de | l'espace montréalais, tel que reconstitué inductivement à | partir de 175 romans se déroulant, en tout ou en partie, a Montréal.Ensuite, nous mettrons en rapport l\u2019expérience de la ville et certains traits discursifs du roman montréa- lais, tels le développement de l\u2019onomastique et de l'inter- [ textualité.3 Géographie romanesque de Montréal Pour les sémioticiens, un espace se constitue quand, dans l'étendue indifférenciée, un lieu devient un ici par 3.Roger Viau, Au milieu la montagne, Montréal, 1951.4.Gabrielle Roy, Bonheur d\u2019occasion, Montréal, 1945.5.Jacques Ferron, La Nuit, Montréal, 1965.1 86 rapport à un ailleurs.Cette focalisation est constitutive d\u2019un sens, d\u2019une forme élémentaire.À Montréal, cette articulation fondatrice fut, bien sûr, d\u2019origine française, et mystique.Éprouvant le besoin de revenir aux sources de la cité, certains romanciers évoquent Ville-Marie, et la vision de Jacques Ollier qui reçut de Dieu la mission de venir évangéliser les Amérindiens.L'écrivain français Robert Marteau, dans un livre intitulé Mont Royal®, parle quant à lui de «l\u2019énormité du désastre ainsi perpétré».«Un esprit ébranlé par le besoin de certitude, dit-il, couvre le forfait de la volonté divine.» Le sacré est toujours présent dans «la ville aux cent clochers», qui fut à ses heures ultramontaine et puritaine, et ou continue de s'exercer, comme pour le Satan Belhumeur\u2019 de Victor-Lévy Beaulieu, attiré par les rabbins de la rue Saint-Laurent, une fascination profonde pour la dimension religieuse.Cependant, malgré et peut-être aussi à cause de cette univoque vocation originaire, Montréal, qui devient brusquement, après la Conquête, une ville anglaise, met beaucoup de temps à devenir un ici littéraire, un lieu d'énonciation accepté de la littérature québécoise balbutiante, et retranchée dans ses villages et ses idéologies de conservation.Deux des tout premiers romans québécois se passant à Montréal s'\u2019intitulent ainsi Les Mystères de Montréal.L'allusion à Eugène Sue, autant que la pauvreté des rebondissements et du cadre, mettent clairement la ville en relation inégale avec «La» Ville entre toutes qu'est Paris, dont Montréal ne saurait être que l\u2019ailleurs, et le substitut à jamais insatisfaisant.6.Robert Marteau, Mont Royal, Paris, 1981.7.Victor-Lévy Beaulieu, Satan Belhumeur, Montréal, 1981.8.Auguste Fortier, Les Mystères de Montréal, Montréal, 1893.Hector Berthelot, Les Mystères de Montréal, 1898.87 etre EE) ER A RE i! | ES ON - He us A 3 HE 1 4 8 M8 M dd 1 J a Mi 8 8 | H Ville coloniale, ville provinciale, ville marginale, ville d'exil, ville isolée par son insularité et par sa septentriona- lité, Montréal conserve dans son architecture quelques souvenirs du régime français, surtout dans son berceau, le Vieux-Montréal.Quand l'autoroute est-ouest ne sépare pas encore ce quartier du reste de la ville, les romanciers sont nombreux à se rattacher à un foyer d'insurrections qui abrite les mânes de Papineau.lls le font soit avec amertume, comme Hubert Aquin qui y termine de façon ambiguë son Prochain Épisode®, soit avec nostalgie comme Robert de Roquebrune, soit avec ironie, comme Jean Basile, à qui le balcon de l'hôtel de ville où de Gaulle prononça les paroles que l'on sait, rappelle plutôt la trahison de 1763.Le Nez qui voque'°, de Réjean Ducharme, est peut-être le plus poignant de ses romans, dans lequel Mille- Milles, qui a seize ans mais qui dans son cœur en a huit et ne veut pas vieillir, se réfugie rue Bonsecours, dans l\u2019enfance de la ville, et fait un pacte de suicide avec Chateau- gué, pour ne pas trahir.Le carré Saint-Louis et le quartier Saint-Denis qui l'avoisine forment également un des foyers les plus permanents de l'imaginaire montréalais.Ce quartier, d'abord résidentiel et bourgeois, est depuis toujours hanté par les écrivains et par la bohème, de Nelligan qui y habita, à Gau- vreau qui y vécut ses derniers jours, pour ne parler que des poètes dont la présence est évoquée par les romanciers.Avec la construction de l'UQAM, il renoue avec sa vocation de quartier latin, et Francois Hébert, dans Holyoke, en profite pour y faire se côtoyer les secrétaires et les futurs intellectuels de gauche.Dans les années 70, l\u2019ex- 9.Hubert Aquin, Prochain Épisode, Montréal, 1965.10.Réjean Ducharme, Le Nez qui voque, Montréal, 1967.11.François Hébert, Holyoke, Montréal, 1978.88 RB iy: ¢ Rt f ni À i] oh iY hobo Jean-Jules Richard observe avec sympathie les hippies qui envahissent le Carré Saint-Louis\u2019?et dont les visions psychédéliques déforment le buste d\u2019Octave Crémazie.Si les romans des années 80 peuvent donner I'impression que le lieu a été complètement récupéré par la nouvelle classe des «yuppies» fréquentant les bars et les restaurants aux noms français qui jalonnent la rue Saint- Denis, un des derniers romans qui s\u2019y passent, et que Dany Laferrière, auteur d\u2019origine haïtienne plus mont- réalais que nature, intitule ironiquement Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer\u2018S, maintient le i flambeau d\u2019une inconditionnelle marginalité.Son narrateur 5 qui lit le Coran, écoute du jazz et partage ses connaissan- E ces érotiques avec des «Miz littératures» consentantes, est tout à fait dans l'esprit du lieu.La rue la plus fréquemment nommée du roman mont- réalais est cependant la rue Sainte-Catherine, et ce n'est .pas là une statistique insignifiante.Cette rue, qu'aucun : écrivain ne décrit comme vraiment «belle», joue en effet un rôle charnière, transgressant la division de la ville en deux parties \u2014 Est et Ouest \u2014 et subsumant pour ainsi dire tou- i tes les contradictions de Montréal, qui sans elle ne serait, a une certaine époque, que le territoire, trop connu, des «deux solitudes».La rue Sainte-Catherine est un formidable échangeur de pauvreté et de richesse, et nombreux sont les trajets qui mènent les villageois d\u2019Hochelaga de Roger Viau ou de Jean Hamelin'4, ceux du Plateau Mont- k Royal de Michel Tremblay'5, ceux de la Petite Patrie '© de g 12.Jean-Jules Richard, Carré Saint-Louis, Montréal, 1973.13.Dany Laferrière, Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, Montréal, 1985.EF 14.Jean Hamelin, Les Rumeurs d'Hochelaga, Montréal, 1971.15.Michel Tremblay, La grosse femme d'à côté est enceinte, Montréal, 1978.16.Claude Jasmin, La Petite Patrie, Montréal, 1972.5 89 M 0c si 1.A 153061 at 0 OO IB Apart Sn EE con Claude Jasmin, aux vitrines de la rue Sainte-Catherine.Dans l'Est, les affiches y sont en français.Pendant longtemps, à partir du square Phillips, on pénètre dans le secteur de l'unilinguisme anglais.Au-delà, c\u2019est l'Ouest, véritable Terra incognita que le roman montréalais explorera des les années 60, dans Le Couteau sur la table'?, et conquerra, avec désinvolture parfois, après 1970.Malgré l'amertume qu'elle soulève, «la Catherine», comme on l'appelle, que l'on fréquente souvent le soir lorsque les néons et la nuit la parent d\u2019une aura fantastique, comme si elle était la clef secrète de la ville, exerce, à partir des années 50, une fascination certaine.Elle est tout à la fois la rue la plus identifiée à I'américanité de Montréal, et une rue spontanément aimée par les citadins naïfs que sont longtemps les francophones.Mais l'artère la plus mythifiée reste le boulevard Saint- Laurent, où la bigarrure produite dans le temps par la juxtaposition de lieux et d\u2019ethnies hétéroclites exerce sur l\u2019imaginaire montréalais le pouvoir d'attraction des voyages intérieurs.Frontière légendaire, la rue Saint-Laurent participe à sa manière au mythe western, dans les romans d'André Major par exemple'8, quand elle croise la rue Sainte-Catherine, avant de se transformer en ce creuset où francophones et anglophones rencontrent ces «Juifs hongrois, polonais, autrichiens, russes, etc, qui tiennent boutique ou bien ont des magasins de gros, des ateliers de confection», que décrit en 1966 Andrée Maillet'9.Si la rue Saint-Laurent rejoint à ce point l'imaginaire des Montréa- lais, c\u2019est peut-être parce qu'elle ouvre, dans cette ville éclatée et depuis toujours aimantée vers l\u2019ailleurs, français ou américain, dans cette ville où les terrains de sta- 17.Jacques Godbout, Le Couteau sur la table, Paris, 1965.18.André Major, L\u2019Épouvantail, Montréal, 1974.19.Andrée Maillet, Les Montréalais, Montréal, 1966.90 [PEATE SEP i A AA [PIO TT IPI TYR PR ÇA PA TH Ll RE LICH I EER (11h FE HMIBLER I LIN La kbc L0 0 SEE.athte oo imveincs sort oie.she re 24h dors tionnement tiennent lieu de ruines, un espace culturel qui se renouvelle sans cesse.Espace d\u2019odeurs, de couleurs, d'exotisme et de cosmopolitisme, qu'on ne saurait fixer, et qui alimente la boulimie de nouveauté, stimule le goût du baroque.Sur «la Main», comme on l'appelle entre Montréa- lais, la fiction se mêle à la réalité, le poncif et le stéréotype cohabitent avec l\u2019inusité et l\u2019étonnant.Ces lieux, et quelques autres, comme Outremont, longtemps le névralgique symbole de la trahison de l'élite francophone, le Plateau Mont-Royal où les escaliers extérieurs et les balcons, expressions architecturales typiques, sont choisis par Michel Tremblay pour y installer les Parques de Montréal que sont Mauve, Violette et Rose, les gratte-ciel et la Piace Ville-Marie, incarnations de l\u2019espoir économique, Côte-des-Neiges, ancien village transformé par l'Université de Montréal, articulent la forme imaginaire de la ville.Celle-ci est tracée par les mouvements d'aller et de retour des personnages romanesques, rattachant les quartiers périphériques, comme le «Moréal mort» de Victor- Lévy Beaulieu, aux centres de l\u2019urbanité où se retrouvent ces restaurants, bars, tavernes, théâtres, cinémas qu\u2019énu- merent et que fréquentent avec euphorie les narrateurs et narratrices de romans, et qu'il serait trop long de présenter ici en détail.Un fil d'Ariane parcourt ainsi l\u2019espace fragmenté dans les romans.|! fait, autour de ces quelques pôles familièrement hantés, d\u2019irréguliers pelotons, marquant l'habitude et l'habitat, presque au sens heideggerien du terme.La convergence de ces itinéraires urbains nous rappelle que la ville est, comme l'écriture, une spatialisation du temps, un monogramme.Les usagers de la ville, dans la perception intime de l\u2019espace marquée et balisée par leurs trajets fictifs, sont autant de lecteurs implicites de Montréal.Peut- Être n'est-ce d\u2019ailleurs qu\u2019une fois la ville devenue ainsi un «lieu», un ici, au sens existentiel, que ses langages peuvent se transformer en écriture, et transformer l\u2019écriture elle- même.La Ville et ses langages Mais la passion de Montréal est récente, du moins dans la littérature, et notre ville n\u2019aura pas eu son Berlin Alexanderplatz®9, ni son Manhattan Transfer?! dans les années 30.À l\u2019époque où Berlin et New York deviennent de véritables personnages de romans, Montréal est loin d'avoir même trouvé son espace littéraire qu\u2019elle prendra plus de deux décennies à conquérir et, pourrait-on dire, à apprivoiser.Dans les années 30, les incursions vers la ville sont encore rares, quasi inexistantes.Le roman préfère s'en tenir aux campagnes enneigées, et les personnages qu'on y découvre entendent avec suspicion le murmure de la métropole qui n\u2019est encore que tumulte à éviter.On trouvera bien sûr quelques exceptions, mais qui ne changent pas, loin de là, le portrait de famille : le roman québécois, de façon générale, se tient loin de la ville et ce n\u2019est qu'au cours des années 50, malgré quelques parutions dans les années 40, que le genre va se déplacer pour de bon, et pas avant la fin des années 1960 qu\u2019on pourra parler sans exagération, c\u2019est-à-dire sans se limiter à des cas isolés, d'un «roman montréalais».Or, la ville est le lieu du savoir.C\u2019est là d'abord que circule l'information.Peut-être faut-il expliquer ainsi la frénésie onomastique du roman montréalais qui s'est développée depuis une quinzaine d'années?De manière très accentuée le roman montréalais cite, nomme, désigne, comme si un rattrapage était nécessaire.Comme s\u2019il fallait, après toutes ces années où le savoir demeura dans l'ombre, l\u2019'exposer avec un maximum d'intensité.C'est 20.Alfred Dôblin, Berlin Alexanderplatz, 1929.21.John.R.Dos Passos, Manhattan Transfer, 1925.92 bien de cela qu'il s'agit: d\u2019une apparition massive du savoir dans les textes.D'une part, ceux-ci sont alimentés par la ville, par l'écriture et par les événements produits par le monde urbain.D'autre part, la place prise par le corpus littéraire, ou culturel \u2014 l'érudition issue de la ville \u2014 et la propension au relevé onomastique, s'insèrent à leur tour dans cette masse d'informations.En devenant montréalais, le roman devient ainsi, à maints égards et de manières très diversifiées, un «relevé de connaissances».|| serait bien sûr présomptueux d'affirmer qu'il s\u2019agit d'un trait spécifique à la littérature montréalaise, ou même, à l\u2019intérieur de cette littérature, au genre romanesque.Cependant, nul doute qu'il s'agit bien d\u2019un trait caractéristique.On reconnaît dans nombre de romans se déroulant dans différentes villes des références culturelles.Celles- ci, cependant, s'insèrent généralement dans le cadre du récit.Ainsi, quand le narrateur des romans de l'Américain Philip Roth est, comme cela se produit souvent, professeur de littérature, il est normal de voir apparaître au fil des pages de nombreux noms d'écrivains.Le roman montréa- lais, par contre, étonne en un sens par la gratuité de la masse d\u2019informations qu\u2019on y découvre.À la limite, le lecteur se trouve face à une espèce de délire, comme si, pour exprimer le réel urbain, il fallait mettre en scène tous les langages, croiser les discours, «heurter» des systèmes divergents, et laisser s'épanouir, sans restriction, la passion de la ville.Du livre au slogan publicitaire, en passant par l'information télévisée, la ville parle dans les livres.La citation participe d\u2019un amalgame qui fonde le texte.À mesure que le Québécois s'urbanise, le savoir fait son entrée dans le roman, sous différentes formes, et l'inter- texte prend une place de plus en plus active dans le processus de structuration de l\u2019œuvre.Retraçons ici les étapes de cette véritable invasion de la narration par la culture. [ITTY HOUR DUR IULES C\u2019est un lieu commun de l'analyse historico-littéraire de dire que Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy marque «l\u2019arrivée en ville» du roman québécois francophone contemporain.Mais Saint-Henri est encore, à l\u2019époque, une «termitière villageoise», comme le dit l\u2019un des personnages.Si la ville est un discours, une parole multiple, c\u2019est plutdt dans Alexandre Chenevert22 qu\u2019elle s\u2019introduit véritablement dans le texte romanesque.D\u2019une part, parce qu'Alexandre, le principal protagoniste du récit, ne se reporte jamais vers la campagne comme étant le lieu de ses origines.S'il est brisé, écrasé par la ville, il ne peut imaginer la vie autrement qu\u2019à Montréal.C\u2019est un citadin à part entière.Mais surtout parce qu'Alexandre est un homme assailli par la propagande et par la publicité.|| est écrasé sous les signes de l'information urbaine.«Et où était la vérité dans cette masse d'écrits», se demande le petit homme, taraudé par le doute.Sa conscience est pulvérisée, diffractée, entravée par l\u2019afflux d'informations.S'il a commencé à questionner la ville, Alexandre n\u2019en a pas encore pris possession, il n\u2019a pas encore fait sa propre lecture de l'espace urbain.Deux autres romans des années 50 vont également marquer une insertion discursive de la ville dans les romans.Les Inutiles23 d\u2019Eugène Cloutier, publié en 1956, et Les Vivants, les morts et les autres** de Pierre Gélinas, publié en 1959, reproduisent tous deux, de façon quasi identique, un événement montréalais mythique, à savoir la célèbre émeute du Forum qui fit suite à la suspension du joueur de hockey Maurice Richard.L'intérêt ne vient pas tant de la mention de cette scène dans le roman, que de 22.Gabrielle Roy, Alexandre Chenevert, 1954.23.Eugène Cloutier, Les /nutiles, Montréal, 1956.24.Pierre Gélinas, Les Vivants, les morts et les autres, Montréal, 1959.94 PENCHE MICH TA FINAL II IES TOPE FICRS 1H PIRI OVP 64 Aspyr
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