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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Automne
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 1985, Collections de BAnQ.

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[" eats A A A 8 ICS .DSS] AUTOMNE 1985 285 VOLUME 10 © NUMÉRO 1 © NS NL AN 3 > S Se Rs % Ss, \\ N Ni © NN SV ¢ NN \\ NX = 3 \\ \\ .3 NR BN & XN N \\ N WN S S AN RD \u201c© A DN Q WN N S NN = ¥ Ng ® S NX = S ° 2 A S \\ Ne S S Ne S N = $ N Se ss Se Nn N = oN 0 = N S S Nt \\ oN YA 2 = NR ON N + = & a S Oe 0 S AS S Ne NAN \u201cse S 0 = x S & i N NE \\ J N xs > N A A ss > S » x = NS Se S a nn S Ww S AN 5 À = SN = = 2 Sn 3 Ng N 3 > > $ Ney = 3 WS « s WY S 3 = à Le Ça se SN NS SOR NY N 3 i & ; NS Sa Ls « : = % & zx SE = S $ 9 $, + a = NE Re W 2 SE : : ss = Ren S = 3 La = \u20ac Se = NN a Mes NN s Se 7 xX Ÿ is + > Ni NN \\ = Ne = > © Ge) 7 $ % X SN = > SN = 5, N AY + % = $ x SK Ne x Se ®, = 530 Tg a ss EN = 5 Xe Nag 3.wa * NS Se REA saut 20 Sa AN Re = SRY 2 2 A Ged A s = \u201c 3x i SAY = Ni > ÿ © + = R 8 X WE i = A 24 ï = ss Se » Sy À = ge % NS WN Ne & fy, S Wo i Se =, ses + +».S = = Sy, 5 % Se = a = > i NN $ ee NN i ps Le = Sa ss Hy Sed wo x Se RS s 3 \u20ac JIN Ni = = = Wy = Ses = + So) oN À x} $ XN = SN je = > NE 2 = $ A NS = = = si = & Se pS i SN ses = NS WR = = Ko & = & À = > TR We Se = Se = a » x » 8 « = = So = Ta ® =, SNR ve & X oO Se SN se SF - Xe = Tu x se 3 i, § = aN ON 2 WN = ad = = 3 MN Se = a Xe se A $ 55 SM x i WE Ns 2 = Soka TEE S C8 SEN s.ta Se = = VS S ® y SS S oN vi = SRE, = sx s see xs se.NK S == Se, A A i Na + = vs + WW Es Ex S 3 - NN 5 À X x Sv SOR = % =, $, » 5 : x SNS 5 a , = = $ NX i Se a » : FR CA Ko * = x « fe = i = PMU OH LI [OUI ex PRES VERRE ess a i Ÿ : a I Ae A : ; 3 ~ OSS Mes J \u2014 2 VOLUME 10 © NUMÉRO 1 © AUTOMNE 1985 i ; RE possibles B.P 114, Succursale Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254 Comité de rédaction : Rose Marie Arbour, Francine Couture, Marcel Fournier, Gabriel Gagnon, Lise Gauvin, Raymonde Savard, André Thibault.Secrétariat et administration : Suzanne Martin Collaborateurs(trices) : Éric Alsène, Marie Bouchard, Roland Giguère, Gaston Miron, Marcel Rioux, Raymonde Savard.Ont collaboré à ce numéro : Anne-Marie Alonzo, Marie-Claire Blais, Michel Butor, Gaétan Brulotte, Paul Chamberland, François Charron, Michel Deguy, Madeleine Gagnon, Suzanne Jacob, Françoise Lalande, Claire Lejeune, André Major, Daniel Maximin, Line Mc Murray, Richard Millet, Jean Muno, Jean Royer, France Théoret.Pour l\u2019illustration : Raymonde Godin Numéro spécial préparé par Lise Gauvin La revue est membre de l'Association des éditeurs de périodiques culturels québécois (AEPCQ).Les articles parus dans la revue Possibles sont répertoriés dans RADAR (Répertoire analytique des articles de revues).Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Possibles est subventionné par le ministère des Affaires culturelles du Québec et le Conseil des Arts du Canada.Conception graphique et | maquette de la couverture (Eclipse) : Nicole Morisset Montage et supervision typographique : Claude Poirier et Serge Wilson Composition : Composition Solidaire inc.Impression : Imprimerie L'Éclaireur, Beauceville Distribution : Diffusion Dimedia Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada ISSN : 0703-7139 © 1985 Revue Possibles, Montréal SOMMAIRE Pour une préface LISE GAUVIN Menace intime MICHEL BUTOR Pour avoir déjà concu la vie MADELEINE GAGNON 25 Les calmars SUZANNE JACOB 37 La peur du neutre CLAIRE LEJEUNE 45 Ainsi vivre ou faire semblant ANNE-MARIE ALONZO 63 L\u2019infirmière auxiliaire GAETAN BRULOTTE 67 L'invention du réel FRANCOIS CHARRON 81 Lettre au Roi des Belges pour lui faire part d\u2019un complot JEAN MUNO 89 Une histoire de chasse ANDRE MAJOR 101 Dépossession MARIE-CLAIRE BLAIS L'amie de Joseph Parker FRANCOISE LALANDE L\u2019homme sentimental JEAN ROYER D'une fenêtre sans éclat RICHARD MILLET L\u2019énigmatique PAUL CHAMBERLAND L'art du contrôle neuro-psychique LINE MC MURRAY Apostroph\u2019apocalypse DANIEL MAXIMIN Sans visage FRANCE THEORET Vers un scénario : « L'argent » ; ou « Tremblement de terre a L.A.»; ou « La faille ».MICHEL DEGUY mue NOTES SUR LES AUTEURS 181 Dessins RAYMONDE GODIN « Il est irritant de penser qu\u2019on aimerait étre ailleurs.Mais nous sommes ici, maintenant.» John Cage « Il n\u2019y a pas de siècle malade, il n\u2019y a que des malades dans ce siècle.» Gaston Miron « Les temps ne sont pas à l'abandon, mais à la réserve, pas à la dépense mais à l\u2019économie, pas à la générosité mais à l'assurance, pas à toi mais à moi d\u2019abord.De cette déception-là, nul ne sera consolé.» Annie Leclerc Pour une préface Il me faudrait, d\u2019abord, expliquer.Dire que cela a commencé comme un jeu.Non pas un jeu de massacre, comme on aurait pu s\u2019y attendre, mais un jeu sans pistes ni données initiales.Seulement le mal et seulement le siècle.Rien que cela ! Une contrainte cependant : ne pas avouer explicitement le mal, mais le montrer, le mettre en situation.Par un poème ou un texte de fiction, donner à voir plutôt que désigner.Mise en mots liée à l'expérience des maux.Autant que possible, éviter la glose.Le mal du siècle comme mode d\u2019être, comme sentiment d'exister dans ce siècle.Suivre en cela l\u2019exemple des écrivains du 19° siècle.Parler ensuite de ce siècle, qu\u2019on dit passé.« Ce 19° siècle, décidément, quelle époque-charnière avant l'époque-charnier, la nôtre », déclare Philippe Muray dans Le 19e siècle à tavers les âges.Malgré les Bastilles effondrées, la croyance au Progrès et le rêve qu\u2019il y ait enfin une Histoire, le sentiment profond d\u2019une perte, d\u2019une dépossession.Stendhal, déjà, le premier de sa génération, se demande pourquoi les hommes ne sont pas heureux.« Tout ce qui était n'est plus ; tout ce qui sera n\u2019est pas encore.», écrit Musset dans la Confession d\u2019un enfant du siècle (1836).Du mal de René (« J'étais seul, seul sur la terre »), à celui de Cha- REIT I teaubriand et Rousseau, les signes de la rupture sont nombreux.Rupture originelle, née d\u2019un divorce fondamental entre le moi et le monde.Certains, s'accomodant plus ou moins de cette rupture, chercheront dans les Plaisirs de la Mélancolie (Young) la quintessence de la tristesse.Pour d'autres, il s'agit de refaire le monde par la poésie, considérée comme le « réel absolu » (Novalis).Le désir d\u2019unité méne Nerval des silhouettes rêvées prés des étangs de Mortefontaine aux analogies des Chimères.D'autres enfin choisiront l\u2019action directe, sociale, politique.Le poète se voit et se veut dans la Cité.Qu'on songe à Hugo, Lamartine.Le monde tel qu\u2019il est ne lui convient pas.Il lui faut le remodeler.Entre l\u2019occultisme et le socialisme, les deux grandes avenues du 19° siècle, sa place est comme tracée naturellement.Les figures de Faust et de Prométhée dominent cette époque qui a voulu, peut-être plus ouvertement ou plus naïvement que les siècles antérieurs, pallier « l'incomplet de la destinée ».(Rousseau).Que dire de celle-ci, la nôtre ?Epoque des Star Wars, des granolas et du Concorde, du monde à bicyclette et de la Punk generation.Epoque d\u2019excès et de crises.Viols et détournements.Maladies étalées au grand jour.Renoncement aux systèmes et aux ismes.Systématisation des crises et des non- systèmes.Fast food.Au suivant.D'abord garder the beat.Le temps, c'est de l'argent.Don't worry, man.Surtout, ne pleurez pas.Don't cry, baby.Nothing\u2019s wrong.Dans l'Amérique reagannienne et dans l'empire qu\u2019elle alimente, Narcisse! peu à peu supplante Sisyphe, toujours appliqué à rouler son rocher ridicule.L'absurde 2 Connais pas.Peut-être faudra-t-il imaginer un jour Narcisse heureux.La question a-t-elle un sens Ÿ Qu'est-ce que le sens 2 Et pourquoi questionner 2 Le monde est un miroir, dit Narcisse.Il suffit de savoir le (se) 1/ Christopher Lasch, Le complexe de Narcisse, « La nouvelle sensibilité américaine », trad.Laffont, Libertés 2000, 1979.10 POSSIBLES Le mal du siècle Pour une préface regarder.Mais dans cette chambre sans écho, dans cette surface trop lisse, amnésique, même l\u2019intime est menacé.Réécrire le titre au pluriel.Des siècles, donc.Des maux.Et des écrivains.Drôle de façon de commencer à fêter un dixième anniversaire.Entendu un jour : toute la littérature pourrait s\u2019intituler ainsi.Reprendre encore le titre : anthologie de ce siècle.Propositions.Itinéraires.Éviter le définitif.Avouer que jusqu\u2019à un certain point, le sujet est prétexte.Du Québec, de France, de Belgique, de Guadeloupe, des textes.Marquer ainsi l\u2019appartenance.Elargir les frontières.Sans les nier.Lire ces textes.Plonger dans « ce cercle disons le siècle », « pas plus malade que les autres » (Gagnon).Briser le miroir, percevoir « entre le fauteuil et la peau d'ours », « les courroies (qui) se tendent sur l\u2019abîme » (Butor).Pénétrer dans un « jardin zoologique écologisé » (Jacob) et concevoir dans la connivence du rire des femmes, le passage de l\u2019état civil à l\u2019état sauvage (Lejeune).À côté des cauchemars climatisés (Lalande, Brûlotte), des hantises obsessionnelles (Muno) et dans la jungle des villes (Blais), se demander « s\u2019il n\u2019y a pas de point qu\u2019à la fin, s\u2019il n\u2019y en a pas » (Alonzo).« Une main tenant les signes », décrire « les particularités physiques et métaphysiques de (sa) propre disparition » (Charron).Préserver l\u2019intime « contre la rumeur » (Royer), donner le témoignage d'une pensée (Chamberland) ou s\u2018adonner à l\u2019art du contrôle neuro-psychique (McMurray).À cause d\u2019un mal familier, l'écriture (Millet), conjurer les « peurs qu'on vous a faites » (Théoret), apostropher l\u2019apocalypse (Maximin) et, en fin de parcours, proposer, comme le mendiant d\u2019Electre désignant l'aurore, au coeur de la catastrophe, la réconciliation : « Le tremblement de terre abolit un tas de séparation, confond presque tout, mais manifeste les différences de type amour.» (Deguy) 11 Terminer la présentation, comme le numéro, sur le mot de Deguy.Relire tous les textes, puis écrire une préface à cette vaste tapisserie contemporaine, à ce dévoilement/déchiffrement des signes et symptômes du temps présent, préface qui inviterait a lire : « Les maux (mots) de ce siècle ».Lise Gauvin 12 POSSIBLES Le mal du siècle re 5 nN\u201c 2 R EE eae - y A = es | 1725 Ne . Fa at < ~ : 7 T Tw 0 N 24424 Qs \u2014 = A § ya \"14 sf y.Ww LN SY.a _ a TS } 4 I ANNE-MARIE ALONZO Ainsi vivre ou faire semblant Cinq pages à peine, à peine cinq, limite d'heures de temps d'âge, cinq pages comme peine et le sujet meurt bien avant que d'être né.Mais à courir de lever-à-coucher, de bouger nager marcher, de gesticuler comme faire geste, de croire à l'essentiel comme terre promise, de n\u2018arréter jamais, de fuir encore et fuir toujours poursuivie de feu si poursuivie de soi, de regarder l\u2019heure en regardant montre, de se dire en retard et citer matou c'est se trouver face-à-temps comme face-à-face et dire voilà que rien ne sert et rien n'existe de cuit à point.| Mille petites pattes-et-mains, mille bouches enclan- | chées, mille fois mille pour étre juste savamment | et savamment sage mais le mal reste prend place | de choix dit d\u2019un mot : je m\u2019assieds-m\u2019installe-me crois chez moi.Tout est dit et rien n'est plus à faire après pareil discours je plains bien sûr mais qu\u2019importe au fond la parole tout passe-se dépasse-revient au point À dit pourtant B retourne à sa place et n'a cessé de bouger.Le mal est là ! D'un siècle à l\u2019autre et de misérable foi.Penser se change en pensée de rouge-bleue-jaune-mauve- | celle-ci-géante-marbrée celle-là-frisée comme est dit d\u2019une permanente.Rien ne sert de courir mais nul n\u2018écoute et contive-s\u2019esquinte le monde de tour- | 63 ner mon manège-à-moi-c'est\u2026 ciel d'heure fuit il est temps ne l\u2019est déjà plus mère-grand ouvre ta couche y trouverais-je déjà-déjà le loup l'y terrible- trouverais-je ¢ Pour deux sous de souffle merci! On dit deux se retrouve sans prononcer fatigue écrire aussi pas autant peut-être cachez les plumes plus rien ne va.C'est évident ça court de soi ou coule de source ça fait qu'un mot est dit qui ne sera pensé qu\u2019un jour reste à savoir (mais) lequel est un secret.D'état.S'il n\u2019y avait de point qu'à la fin.S'il n\u2019y en avait pas.Une simple toute simple virgule pour faire cadence et faire bien pour dire : j'écris comme je dis : je mange mais je ne mange plus et c\u2019est là l'ennui.Les jours raccourcissent, d\u2019autres l'ont écrit vu vécu les jours retrécissent à si peu vivre une seconde à la fois.Prenons exemple.J'écris pour vaincre \u2014 le mot machiste, je raye, reprends \u2014 j'écris pour parce-que.Rien n\u2019est plus clair et la phrase s\u2019allonge comme les mots tout prend sens tragique.Qui-que-suis-je si loin de Norveége ¢ Dans la rue les voitures me dépassent.Pour deux sous mais le souffle suit le mal on en trouve si peu a peine en fait juste de quoi courir et la distance est longue fort longue.Le mail est là ! Elle disait : laisse courir la tête manque.Elle disait se taisait ne perdait pas le fil triait le temps donnait tant par charge et vire le sablier ! 64 POSSIBLES Le mal du siècle Ainsi vivre ou faire semblant J'avance ai beau avancer sur place alors comme pour des chansons populaires métro-boulot-dodo j'abhorre les mots du genre guindée j'écrirai plutôt mercedes-chair-of-the-board-Ritz-pour-la-nuit.Après tout ! Jamais le temps pas même une fraction, l'ultime la seule à désespérément retenir quand la nuit déloge quand toute l\u2019édifiante nuit.Jamais le temps! Le mal reste là ! Si peu de temps! Certain(e)s diraient l'ennui.Je pourrai aussi dire ou faire semblant l'ennui contrer toute vitesse faire marche arrière d\u2019une pierre mille coups entendre- écouter concerto pour voix seule enrouée ef lassée.Je laisse tomber les cours de chant de voix de souffle fort d'appui faites OÙ/ concentrez-vous prenez le temps.Dans la rue même les voitures me dépassent.Alors.D'autres sauraient ce qui suit devrait suivre branchez l'appareil allumez télé-radio-disco, parlez- moi d'ordinateur disait-on d'amour en cette autre vie ¢ J'ai charge d'âme jamais de corps, grimpe dans la voiture hop là gazelle raccompagne-moi demain les cours de la bourse où d'ailleurs le bruit vif bruit qui dort ne court que pour l'image se donne des muscles d\u2019apparat donne du fond.Le mal est à peine le souffle aussi c'est comme si mais tout finit par prendre sens se fait un coin d\u2019ombre dirait celle, pharaonne se reconnaissant seule entre toutes, me disant grave, il n\u2019y a qu\u2019un pas.Il ny en a qu\u2019un.En effet! 65 GAËTAN BRULOTTE l'infirmière auxiliaire L\u2019Hôtel-Dieu était réputé pour son efficacité administrative.Maintenant que monsieur Desfos- sés y logeait (depuis quand ?il n\u2019aurait su le dire), il n'avait plus à se préoccuper de rien.On allait veiller sur lui et tout prendre en charge.Il était un digne invité.|| pouvait dormir en paix, oublier les petits tracas du quotidien et se laisser dorlotter.Finis les violences et les outrages de la vie.On lui parlait désormais de convalescence et de guérison.ll ne comprenait pas toujours, car il ne se sentait pas malade.Parfois, on le prétendait dans une chambre d'hôpital.Il n'en croyait rien.Pourquoi l\u2019eût-on hospitalisé # Il ne savait pas.Chose certaine, on devait le considérer comme une personne importante, car on s\u2019affairait autour de lui.Dès son arrivée, on lui avait rasé les cheveux.Il avait dit : « Merci, vous êtes bien aimables.» Puis on lui avait tondu tout le corps.Il résista bien sûr, mais ils se mirent à plusieurs pour lui jouer ce mauvais tour.|| finit par en rire.Ca devait être quelque blague idiote d'initiation.Pour continuer la farce, on le badigeonna en entier d\u2019une crème miraculeusement bienfaisante qui eut comme effet inattendu d'apaiser ses démangeaisons.« Merci, ça fait du bien.» On l\u2019avait débarrassé de ses vieux vêtements et on lui avait passé une jaquette toute propre.« Merci, ça sent le savon.» Un homme en sarrau blanc d\u2019une aménité particulière 67 Lf vint prendre des tas de notes en sa présence.Après POSSIBLES ow sa visite, des femmes également en blanc passe- 4° mal rent lui dire bonjour, lui apporter à manger, le laver, changer ses draps, le caresser avec ce baume à odeur médicamentée.« Merci, merci, c'est trop! » On l'avait privilégié en l\u2019isolant dans la plus petite chambre de cette étrange auberge.On l\u2019y encoconna et il se sentait tel un nouveau-né : nu, fermé au monde et totalement dépendant.On satura l\u2019air d\u2019une vapeur désinfectante et on calfeutra sa porte avec de vieux linges.Pour le protéger, prétextait-on, pour tenir éloignés les microbes des autres et pour étouffer les bruits de l'étage.Menteuses.Il les entendait toutes périodiquement parler dans le corridor.Toujours de la même personne, les mauvaises langues : un homme pauvre, misérable, couvert de parasites, déshydraté, alcoolique, seul, sans parents, sans amis, sans travail, vivant en compagnie des poubelles.Allez-y, remettez-en.Quel mal y avait-il à ne pas travailler comme tout le monde?Il le leur demanda ouvertement.Lui, il n'avait pas d'emploi, il était poète.Et le gouvernement le payait chaque mois pour ca.Oui, oui, pour être poète.Elles sourirent d'\u2019étonnement.Il devait savoir comment leur parler, car il n\u2018entendit plus de médisances derrière sa porte.Au fait, qu'advenait-il de ses prestations gouvernementales pendant son séjour dans cet hôtel de luxe 2 Comment allait-il pouvoir payer tout ce faste 2 Combien de temps ce repos coûteux devait-il durer 2?Quand on lui apportait ses repas, il répétait : « Non, merci! Je ne veux rien.Je n'ai pas d'argent ».« Mais c'est gratuit », lui répondait-on, comme si c'était une évidence.Au cas où il n\u2019y en aurait plus le lendemain, il prit l\u2019habitude de cacher des restes dans ses tiroirs de commode et sur le rebord de sa fenêtre.| 68 L'infirmière auxiliaire Peu à peu les microbes avaient dû se dissiper, car on lui permettait de laisser sa porte ouverte et d\u2019errer dans le corridor.Le soir, il avançait son fauteuil jusqu\u2019au seuil et s\u2019étirait la tête pour mieux voir le va-et-vient des visiteurs.Lui, il ne recevait jamais personne.Les copains ne savaient probablement pas où il se terrait.Une fois, il s'était enfui.Qu'est-ce qu'il faisait là après tout?|| n'était pas malade.On l\u2019avait rattrapé dans la rue, en jaquette.Il allait prendre un verre, avait-il dit.Par moments, il se sentait la tête vide et avait du mal à articuler ses pensées d\u2019une manière cohérente.Ce devait être les pastilles quotidiennes qu\u2019on l\u2019obligeait à prendre ou les piqûres inutiles, à moins que l\u2019onguent de sorcière qu\u2019on appliquait sur sa peau n'ait eu des propriétés hallucinogènes.Et puis qu'espérait-on à sevrer un être humain ainsi trop brutalement # Du jour au lendemain, plus d'alcool, plus de cigarettes, plus rien.Comment ne pas devenir fou 2 N'importe qui d'autre n'eût pas tenu le coup.I! devait s'être écoulé deux bons mois lorsqu'il fit connaissance avec une perle, une remplaçante de jour, qui se distingua nettement des autres fantômes blancs, par ses boucles blondes, par son regard droit, par sa voix bordante, par son esprit rebelle, par sa douceur généreuse et surtout par le temps qu'elle consacrait à converser avec lui.La première fois, elle lui avait offert une cigarette après son déjeuner.Brusquement, il avait senti son coeur se réchauffer, son visage s\u2019illuminer.« Vous me la donnez vraiment?» Il en avait pleuré de joie.En mademoiselle Vincent, il avait enfin rencontré un peu d'humanité.Avec elle, une complicité devenait possible.Sa vie allait peut-être se transformer.À elle, il pouvait s'ouvrir, avec sa voix habituelle, basse, presque chuchotante, sans fausser son naturel.Il n\u2019avait pas besoin de crier, elle l'écoutait.69 I! pouvait enfin être lui-même, retrouver sa poli- POSSIBLES tesse coutumière, accorder ses manières délicates du siècle aux siennes.À elle, il pouvait raconter comment il avait été élevé au petit hôtel Le Fanal qui appartenait à sa mère, une diablesse admirable.!! pouvait évoquer son enfance dans cette maison publique, paradis de liberté, ses années heureuses de collège, ses réussites en composition.Et puis, le premier tournant tragique : la faillite de l'hôtel et la mort volontaire de sa mère.La garde Vincent comprenait pourquoi il dut partir travailler à bord d'un bateau.Pour oublier cette perte irréparable, par envie de s'accorder une liberté nouvelle, par impatience d'en finir.D'en finir avec le passé de l\u2019hôtel.D'en finir avec le monde soudain devenu rétréci autour de lui.D\u2018en finir avec la société.D'en finir avec les autres.D'en finir avec lui-même.Il était parti pour mieux se perdre.Perdre, se perdre, n'était-ce pas au fond gagner ?Oublier, s\u2019oublier, dans la fugue et la dérive, recon- vérir une existence neuve, se dépouiller en quête d'un accomplissement autre, par la poésie peut- être.À elle, il pouvait confier comment, dans une ville lointaine, il avait failli se marier, se laisser aller à l'émotion que ce touchant souvenir ranimait en lui.Pourquoi avait-il refusé ce destin 2 Il redoutait la médiocrité de la vie installée.C'était l\u2019histoire de sa vie : lorsqu\u2019un projet marchait dans ce sens, il s'évertuait à le saboter.Pourquoi agir ainsi \u20ac Peut- être que mademoiselle Vincent le lui expliquerait un jour.|| avait quitté sa fiancée sans même l\u2019avertir, pour revenir à l'hôtel Le Fanal, alors racheté par un étranger et devenu mal famé, il loua une chambre à l\u2019année.!| y renoua avec son seul copain qui y pensionnait comme lui.Il y vivota jusqu\u2019au jour où il découvrit, coulant goutte à goutte de son plafond, un liquide nauséabond d\u2019une nature innommable : c\u2019était le cadavre en décomposition de son ami qui occupait la cham- JM 7 O LES L'infirmière auxiliaire bre juste au-dessus de la sienne et qui se liquéfiait.De quoi devenir dément.De quoi lever son verre au chagrin et laisser pousser l'herbe de l\u2019abandon sur sa tête sous quelque arche de larmes.Quelle histoire de gâchis et de souffrance! Soixante ans de malheur ! Et ainsi se ramassait- on avec ses os et sa viande à l\u2019Hôtel-Dieu.À mademoiselle Vincent, il lui était loisible de se livrer.Elle l\u2019écoutait et le comprenait.À elle, il avait la force de poser toutes les questions qui le hantaient, parce qu\u2019elle lui répondait, et, en plus, poliment, doucement, en le traitant comme un gentleman, et non en animal sauvage.Où allait son chèque poétique ?Il n'avait pas à se tracasser.Un service spécial s'occupait de tout administrer pour lui.Ce service s'appelait la quittance et gérait l'avoir des personnes seules.N'était- ce pas mieux ainsi ¢ Il avait la chance de vivre sans se préoccuper d'argent.Combien devaient envier ce sort de prince ¢ Avant, de toute façon, il prêtait aux copains et l\u2019oubliait par la suite, il payait des tournées, il se faisait voler.Dans sa nouvelle vie, son argent reposait en sécurité dans le compte de cette auberge fantastique.Plus de problèmes.On l\u2019avait pris en charge.Il vivait enfin dans ce dénuement qu'il avait au fond toujours cherché à atteindre.Mais sans cigarettes, sans papier ni crayon, sans pyjamas, les fesses à l'air, c'était bien difficile d'être poète.On a beau dire, chacun a sa fierté et ses exigences vitales.« Vous ne trouvez pas, mademoiselle Vincent 2 » Comment intervenir pour qu'on lui procure le nécessaire, voire peut-être des livres et une radio @ Il n\u2018avait rien.Rien d'autre que le costume dépouillé de l'hôpital.Une belle jaquette blanche et propre, mais tout de même.|! s'attendait à un traitement d'invité et il se sentait de plus en plus déçu.Il ne voulait pas vraiment se plaindre cependant.Surtout pas à cette fée protectrice qui venait 71 Lin d\u2018apparaitre dans sa vie, après de longs mois POSSIBLES si d'attente.du siècle Du reste pourquoi ne l\u2019avait-il pas vue avant ?Parce qu'il y avait un roulement hebdomadaire du ersonnel soignant.Si bien pensé d'ailleurs par la nouvelle convention de travail, qu'une infirmière ne restait pas plus de quatre jours d'affilée avec le même groupe de patients.De cette façon, on conservait ses distances avec les malades pour éviter les désobéissances et les sempiternelles histoires de sexe.On parlait d'hôpital à monsieur Desfossés, mais on lui tenait un langage de prison ou de bordel.|| ne savait plus à quoi s\u2019en tenir.Génial, ce système, disait la garde, révoltée.En empêchant le suivi des patients, on réduisait le pouvoir des infirmières, on endormait la conscience des problèmes, on écartait les interventions gênantes, et le système fonctionnait rondement, bien huilé, sans accroc, aveuglé sur ses abus.Mais il ne fallait pas se décourager.Elle allait essayer de l'aider, même si elle disposait de peu de temps.Il ne comprenait pas toujours tout à fait.Qui le gardait là @ Le médecin.Pourquoi?Il ne se sentait pas malade.Que faisait-il dans un hôpital ?Il devait se reposer.C'était vrai qu'il s'était surmené avec tout ce poids de l'existence à traîner sur ses épaules.Quant à son argent, il n'avait pas à s'inquiéter.La garde passait immédiatement à l\u2019action.Cet avoir qui dormait à la quittance lui appartenait après tout.Il suffisait de savoir comment y accéder.Le lendemain, elle avait déjà une réponse là- dessus.Elle avait parlé au directeur du service social de qui relevait cette responsabilité.Citation : on avait rendu visite à plusieurs reprises au 427 pour identifier ses besoins, mais le patient avait toujours affirmé ne rien vouloir.L'affaire était donc classée pour l\u2019administration.« Je n'abandonnerai pas mes démarches », avait-elle dit à monsieur Desfossés.« C\u2019est votre argent.Il ne faut pas désespérer.Nous parviendrons à bousculer toute JE 7 2 L'infirmière auxiliaire cette inertie stupide.» Enfin une alliée! Merci, merci beaucoup.Certains jours, il semblait aller mieux et recouvrait ses esprits.À d'autres moments, son état empirait.« Je suis fini », dit-il dès le deuxième jour de service de mademoiselle Vincent.« Mais non, vous n'êtes pas fini », répliqua-t-elle, en lui rasant son visage couperosé.« Vous allez être tout beau dans quelques minutes.» Avec cette femme, dont l\u2019image s'associait à l\u2019eau de Cologne, il reconquérait une part de sa dignité.Rééduqué à un petit nombre de gestes qui le reliait au quotidien, il regagnait le goût du réel.Quand elle passait, elle apandon- nait dans son sillage une allégresse qui emportait tout et créait un vide.À d'autres heures, quand mademoiselle partait, des fantômes méchants la remplacaient.On empêchait alors monsieur Desfossés de prendre son bain tout seul.Un préposé |'accompagnait toujours comme s'il n\u2018avait plus droit au respect et à la pudeur d\u2019une personne normale.Il résistait.Leurs plaisanteries initiales n'étaient guère drôles maintenant.On le brutalisait, en paroles et en gestes.On lui enleva son cendrier.|| se mit à éteindre ses cigarettes un peu partout.On eut alors tendance à le considérer comme dangereux.Son dossier se noircissait.L\u2019'atmosphère devenait irrespirable.Il commençait à avoir peur.Cette auberge ne paraissait plus aussi accueillante qu'il le croyait au début.Elle se transformait en lieu d'horreur.Le chef en sarrau blanc vint encore lui rendre une visite surprise et l\u2019interrogea sur un ton inquisiteur.Monsieur Desfossés répondit exprès à côté des questions.Le médecin se détourna et consulta des ennemis blancs groupés derrière lui.Ils parlèrent de confusion mentale.Oui, ils paraissaient tous très confus à monsieur Desfossés.Il les avaient bien eus.73 Combien de temps devait-il rester là dans la mélancolie médicamentée, à s\u2019'abandonner à une ankylose démoralisante, à engendrer une sourde hostilité 2 Il n'en avait aucune idée.Il ne s\u2019interrogeait guère sur l\u2019avenir depuis belle lurette.Mais il tenait à son grand rêve.Il en avait glissé un mot à la garde Vincent.Celui de passer sa vieillesse dans une famille ou avec une personne âgée.Il en avait marre des hôtels.Ce désir ne lui semblait-il pas légitime et réaliste En retour, il pouvait au moins payer sa pension avec son chèque mensuel et peut-être rendre des services.Lui paraissait-il ossible de repérer un hôte charitabe et compréhensif, capable de soutien moral 2 L'infirmière, excitée par ce rêve, dénicha aussitôt, comme par magie, monsieur Desmarais, solitaire septuagénaire en quête désespérée de compagnie.Les deux hommes se rencontrèrent à l'heure des visites.Entente immédiate.Monsieur Desfossés souhaitait déménager chez son nouveau copain dès qu'on le lui permettrait.Merci infiniment, mademoiselle Vincent, merci.La garde intercéda en ce sens auprès de ses supérieurs.Dure déception.On destinait son patient au pavillon des chroniques.Ne savait-elle as que c'est ce qui attend automatiquement tous les malades atteints de confusion mentale ou diagnostiqués comme tel, après quelques mois d'hospitalisation 2 Pourtant cet homme ne souffrait que de légères confusions passagères et rien ne justifiait de le considérer comme un cas de placement sans retour.Comment apprendre cette nouvelle à monsieur Desfossés 2 Comment lui expliquer le pouvoir insensé d\u2019un verdict médical ?Il ne comprenait pas qu\u2019on en était venu à le traiter si mal.I ne pouvait plus s'habiller comme il voulait, fumer et prendre un verre avec les copains, sortir pour se distraire, voire même partir de là.On l\u2019emprisonnait.Et on allait l\u2019abandonner à son sort sans aucune explication.On allait l'oublier dans son odeur de désespoir, dans la rance attente d'un 74 POSSIBLES Le mal du siècle Linie aul US mm 0e ms mi CE L'infirmière auxiliaire transfert vers l\u2019enfer.L'aile des chroniques, il en avait entendu parler.Des voisins d'étage lui avait dit qu\u2019on y maltraitait et battait les pensionnaires.« C'est là que vous irez », lui répétait-on.Panique intérieure.Mademoiselle Vincent allait l'aider à fuir ce cauchemar et se révolter avec lui.On lui avait confisqué son argent, on lui avait retiré son identité sociale et on voulait maintenant aussi lui prendre sa vie.Quel non-sens! S\u2019insurger contre le système ?À quoi servait l'insoumission @ Pour lui, à s'enfoncer davantage dans le marasme, à se fermer des portes, à jouer le jeu du dynamisme carcéral.Pour elle, à se faire mal juger de l\u2019administration.« Il n\u2019y a pas beaucoup de possibilité » lui avait-elle dit.« Nous allons persévérer quand même et essayer.» || devait cependant comprendre qu'une infirmière auxiliaire n'avait guère de pouvoir.La dernière convention collective avait davantage défini et limité ses interventions.Pour le lui illustrer, elle lui raconta l'événement traumatique du 310, événement que tout l'hôpital connaissait.C'était l'heure calme du dîner au département de chirurgie, un étage en-dessous.Elle et l\u2019infirmière en poste veillaient.Un cardiaque ayant subi une intervention dans la journée refit une crise.Sa vie ne tenait plus qu\u2019à une minute.Garde Vincent appela d'urgence sa compagne licenciée, seule autorisée à pratiquer l\u2019intraveineuse vitale dont le mourant avait immédiatement besoin.Elle arriva une seconde trop tard.Le patient était mort.L'infirmière auxiliaire aurait pu le sauver si elle avait eu le droit syndical de poser le geste salvateur qu'elle avait si librement produit dans le passé avant la nouvelle convention de travail.« Comprenez-vous, monsieur Desfossés 2 » « Meurtre syndical », avait-elle dit.« Meurtre administratif ».Elle avait été si révoltée par l\u2019histoire du 310 qu'elle avait remis sa démission pour retourner aux études.Changer de domaine.S'inscrire en psychologie.Ses aptitudes et sa forma- tion à ce niveau étaient apparentes.Elle savait tant écouter les êtres.Il y avait des besoins en personnes de ce genre dans une telle institution où la maladie transformait les êtres, entraînait une révision des valeurs et une réorientation complète de la vie.Mais elle devait mal penser, car lorsqu'elle revint bardée de diplômes, le poste de psychologue n'existait toujours pas et l'administration ne jugea pas utile de le créer.On la réembaucha comme infirmière auxiliaire remplaçante et elle dut repartir au bas de l'échelle.D'abord de nuit.Ensuite promotion à la garde du soir et enfin à celle de jour.Elle en était là quand monsieur Desfossés fit sa connaissance.« Voilà toute mon histoire », lui dit-elle.Elle n'avait qu'une envie maintenant face à la décision de placer monsieur Desfossés chez les chroniques : quitter cet endroit à jamais.Mais elle pouvait encore essayer de le sauver de cette situation.Le protéger des terribles griffes de la bêtise.Le délivrer de cet enfer.Elle seule pouvait avoir le courage de faire circuler une pétition pour le défendre, pour contester le jugement du sarrau blanc et l'aider à partir.Mais ses collègues lui refusèrent leur appui.On ne voulait pas d'histoires avec les patrons.D'ailleurs, elle semblait bien naïve.Il existait des normes gouvernementales strictes pour accueillir un malade chez soi.Les avait-elle oubliées?Monsieur Desfossés dut apprendre, consterné, que ces règlements l'empêchaient de s\u2019en aller.Ils concernaient la largeur des corridors, la présence d\u2019escaliers, le nombre de salles de bains, le genre d'affection.Il était en général presque impossible de trouver une maison privée, en dehors des cliniques et des foyers, qui correspondait exactement à toutes ces indications.Monsieur Desfossés ne saurait héberger personne parce que son appartement ne respectait aucune de ces normes.De toute façon, la pétition de mademoiselle Vincent disparut mystérieusement.Et après ses qua- 76 POSSIBLES Le mal du siècle Lf av LES L'infirmière auxiliaire tre jours auprès de monsieur Desfossés, on la changea d'étage.En outre, pour la punir de sa rébellion, on la muta dans l\u2019équipe du soir.Elle protesta.On la menaca de la déplacer dans celle de nuit.Par la suite, monsieur Desfossés s\u2019habitua à voir sa fée protectrice chaque soir, vers minuit.Après son travail, elle passait toujours par le 427 prendre de ses nouvelles.Une fois, il pleurait sans discontinuer.On lui avait annoncé le matin même qu'il allait déménager dans l'aile redoutée.Pendant la journée, il avait refusé de manger, avait déféqué dans le lavabo, merde au monde entier, avait gardé les yeux fermés comme mort quand on lui parlait, avait poussé une infirmière toute habillée dans le bain tourbillon de l'étage.Résultat : on l'avait assujetti & la camisole de force et on \"avait attaché à son lit.Le soir venu, il attendait la garde Vincent avec impatience.Son seul espoir.Son seul lien avec le dehors, avec la liberté, avec la vie.En pleurant, en toussant, en bavant, il la supplia de le sortir de là.Il ne voulait pas finir au pavillon des chroniques.Il avait peur qu'on ne le transporte de nuit sans qu'il s\u2019en rende compte.L'infirmière auxiliaire ne pouvait songer à organiser une fuite.|| avait attrapé une pneumonie et sa fièvre ne voulait pas baisser.Le temps d'un éclair, elle eut alors l\u2019idée de lui rendre service en lui injectant subrepticement une dose de calmant si forte qu'il n\u2019allait pas se réveiller de la nuit, ni le lendemain non plus.Il n'allait avoir connaissance de rien.Tout le monde allait croire à une dégénérescence naturelle et, n'ayant pas de famille, personne ne demanderait l\u2019autopsie.Bon débarras, diraient certains dans l'hôpital.Découvrirait-on la vérité, qu'on n'allait pas soupconner la garde Vincent puisque la convention collective lui interdisait 77 de donner des piqûres.Mais par prudence, ne lui faudrait-il pas maquiller cette ultime délivrance ?On ne sut rien clairement et ça n'avait aucune importance.Le jour suivant, on découvrit monsieur Desfossés sans vie, en travers de son lit, comme s\u2019il avait lutté pour en descendre et comme si, sous le poids de son corps, ses sangles l\u2019avaient étranglé.Une semaine plus tard, déterminée comme jamais auparavant, mademoiselle Vincent devait quitter encore son emploi de remplaçante pour se recycler, afin d'accéder, cette fois, au titre d\u2019infirmière licenciée.78 POSSIBLES Le mal du siècle S \u2019 = A % | Zi by} + « y Le f.FL 4 Z = 7 7! NT 5-4 ( 2707 LV J A xX 4 4 4 mA Ad Vp Fy INST \u2014 1 73 A 7 \u2014e A FRANCOIS CHARRON L'invention du réel (extrait) La Poésie est ce qu'il y a de plus réel, c\u2019est ce qui n'est complètement vrai que dans un autre monde.Charles Baudelaire Aucune parole ne peut espérer autre chose que sa propre défaite.Grégoire Palamas J'écris ce livre en appuyant mes mains sur un mur i blanchi à la chaux.J'écris ce livre pour que le sexe, Ë pour que la mort, pour que Dieu, pour que l'être, Eg pour que le désert, pour que la société, pour que § le temps, pour que l'éternité cessent de nous por- P ter secours et disent à jamais la solitude intégrale E de toute écriture redécouverte et revécue dans le ; sens d\u2019une terre ou d\u2019un ciel disparu ; et que mes mains sur cette terre ou ce ciel disparu ne sachent plus l'humain ou l'humanité ou ceci ou cela, et ; qu'elles soient au-delà de tout nombre \u2014 une main E tenant les signes, l\u2019autre les parties honteuses \u2014 = | replongées incidemment dans ce qui n\u2018aura jamais i | eu lieu; et que par ces deux mains, au méme i moment, se lèvent ces lignes répondant d'avance, sans même le savoir ou le vouloir, à la somme innombrable des témoins oculaires, juges, respon- sables, médiateurs, organisateurs et autres cons- POSSIBLES Vs ciences du genre qui n\u2019ont jamais vécu que par pro- LP TS.te curation.J'en appelle à une fin, et en conséquence à un abandon, à une fuite, à un désinvestissement perpétuel des sites sur lesquels nous marchons, ce, non pas pour prouver ou soutenir quoi que ce soit \u2014 émancipation, libération, rupture, fondation \u2014 mais bien pour faire venir et montrer le seuil infranchissable des choses tel que nous l'imaginons.Que, par-delà des siècles de rétention, de refoulement, de sublimation, s\u2019affirment les profondeurs inavouées (inavouables ?) de notre sexe ; que ce sexe, dans la peur de sa propre image pulvérisée, s\u2018accroche aux choses concrètes ou préférables ou justes ou justifiables, voilà ce dont il sera question ; et, non pas, encore une fois, pour en tirer un accomplissement ou une petite jouissance évaluable, mais bien au contraire pour en saisir en acte les ratés, ce que moi je nomme ratés, et qui est, en fait, ce face à face de l'être avec ce qui n'a pas de nom.Là où aucune lettre ne pénètre jamais, là où nulle image ne peut continuer à traduire et à transmettre sans se consumer aussitôt, là où le moindre son se volatilise avant même d'avoir été son, là où, pas de lettre, pas d'image, pas de son, là, exactement là, j'écrirai les particularités physiques et métaphysiques de ma propre disparition.Ainsi me vient tout de suite cette équation : un oeil \u2014 (un sexe) > une chose.De ce trajet \u2014 où le sexe demeure voilé \u2014 je ne me sens ni le goût ni le devoir de le remâcher ou de le justifier.Ce trajet du sens confirmé par la chose que l'oeil perçoit sous le sexe qu'il cache ne m'intéresse pas et ne m\u2019a jamais intéressé.Seule la bouche \u2014 comme un trou, comme un sexe qui avale la tête \u2014 me semble contester cet oeil qui se croit toujurs libéré de sa matière qu'il ne voit pas.Seule la bouche \u2014 où se manifeste la ligne précaire séparant nature et culture, l\u2019une devenant la catastrophe de l\u2019autre \u2014 nous donne la distance qui existe pour commencer, modifier, accélérer, déduire, construire, E82 LES L'invention du rée déconstruire cette raison qui fournit de l'être à partir d\u2019un non-être considéré comme seul Être parfait et nécessaire.Le travail s'inscrit donc au bord de quelque chose d'inengendré, d'indivisible, d'impérissable, sans que, de facto, nous puissions pour autant en connaître les soubassements pourtant posés.Moi exerçant ma volonté à produire des vagues mourantes, moi dans le froissement de l'air à la fois emporté et supporté par ce oui de chair vive, de chair opaque, de chair maculée, de chair contraire à cet acte qui est moins qu\u2019un acte et qu'on surnomme bien hypocritement le savoir-faire, alors moi ainsi dans le désoeuvrement de tout acte, cherchant à peine de quoi bruire pour désencombrer l'esprit et le corps, frôlant cette peau humide, offrant le coeur et le crâne non pas seulement comme « entités » ou « substances » mais bien comme zones où ça transite, alors moi ainsi, dis- je, |'exercerai mon tir à préciser en quoi ce qui jaillit de moi-même est comme le nuage ou comme la pluie.Et tant pis pour ceux qui auront consigné la violence de leur mal, qui l'auront empaquetée pour éviter qu'elle rue ou se mette à couler.Parce qu'ici, pour une fois, pour cette fois-ci, l\u2019inexorable perdition de l'écrit \u2014 ni définition, ni démonstration, ni illustration de thèse \u2014 sera à hauteur de main, de celle qui rature et de celle qui touche, passant de l\u2019une à l\u2019autre sans autre motif ou principe que celui de se démettre.Cette partition sur ma langue, cette partition qui n\u2019a pas de secret, me mène là où les inflexions de la voix égarent la posture humaine, cela à même le cri de l\u2019homme pressentant la multiplicité vibrante des passages et des formes.Si les images basculent ou vrillent, ce sera sans doute parce que le monde qui sort de rien, qui n\u2019était rien, qui ne sera rien, aura hésité une frac- fin de seconde devant l'existence absolument inqualifiable de l'animal savant, animal se reven- 83 diquant d\u2019une parole univoque et meurtrière.POSSIBLES Vn Disant parole j'aurais pu ajouter essence, espoir, Le siècle noeud, outil, fenêtre, ce qui, finalement, nous demeure si proche qu'on en a consacré le souvenir à l\u2019intérieur d\u2019une longue pièce sombre (elle se dépeuple à mesure) ; souvenir qui, quoi qu'on en pense, s'écoule par devant, d'une manière tout à fait tangible ; souvenir dont notre époque a très simplement gommé les contours, ce afin de river chacun à l\u2019angoisse de ne pas vouloir ou pouvoir ou avoir éventuellement de quoi le nourrir, l'angoisse résultant, je le précise, d'une espèce d'élévation trop brusque du sens, qui lui, comme par surprise, inconsciemment, finit par accéder à l'oubli de ce temps procédurier qui approuve ou désapprouve les mouvements, onctions, ponctions, mictions, sensations des mille et une résonances de la condition humaine.Un jour ou une vie, cela suffit pareillement à faire que le geste qui est mien \u2014 d\u2019aucuns diraient somnambulique ou emphatique ou archaïque ou sceptique ou autres iques de mauvais aloi \u2014 arrive à perdre au-dehors ce qui le retient du dedans, pour qu'ainsi perdant, ce geste, le mien, devienne la seule maxime vraie qui soit, et qui se lit ainsi : « La vigilance de l'oubli ».Ce qu'il reste à dire, en regard de ce qu'il y a d\u2019inaccessible, de forclos \u2014 tours, forteresses, tombeaux \u2014 se doit de surmonter la suprématie d\u2019un mot \u2014 québec ou québécois \u2014 puisque, immanquablement, c'est à mon tour de m'en dégager pour faire que ce mot \u2014 québec ou québécois \u2014 ne soit plus le décor étroit, mesquin, satisfait d'une incapacité à passer par la dimension invisible, infiniment dicible, de la matière fluide (matière qu'on suppose malencontreusement logée dans la voix et qui, en réalité, est la voix elle-même, son propre dehors comme son propre dedans).|| faudra bien un jour ausculter l'incroyable phobie que nous avons \u2014 nous, osant le plus souvent à reculons \u2014, 34 LES re .ol.L'invention phobie de ces voix sans miroir, de ces voix magni- du rée .ge .< fiquement distinctes, de ces voix instantanément branchées sur l'actualité pensante de nos émois, le mot émois renvoyant aux fluctuations que nous ne pouvons voir ni contenir ni définir.Ce qu'il reste à dire me remonte à la gorge tele une déchirure que j'ai aimée ou qui m'a aimé, que j'ai endiguée ou qui m'a endigué, ce à travers les visages, les villes, leurs fatalités.Moi-même, de toute mes énergies, depuis plus de trente-quatre | années, ayant vécu ou subi ou dénié ou provoqué 1 ou souhaité rayer ce qui m'autorise maintenant à ; affirmer que la vie n'a pas de sens, qu'elle ne doit surtout pas s'en attribuer, si ce n\u2019est dans le risque désintéressé d\u2019une réinvention perpétuelle de la beauté (cette beauté étant simultanément ou conséquemment douceur, frénésie, stupeur, intériorisation, assomption, bref, subjectivité) ; moi-même, dis-je, à mesure que les méthodes se tassent pour ; faire place à une attirance plus grande habile à É les ruiner, je suis obligé de reconnaître que les individus, un par un, se distanciant de leur tribu, i recommencent chaque matin, et malgré tout ce ÿ qu'ils ont assimilé, à agir contre l\u2019ensemble des puissances rationnelles entérinées : histoires et idéologies finales ne manifestant rien d'autre, au bout du compte, que leur désolante puérilité.Que pi depuis 1971, en poésie, je m\u2019efforce de sonder et ir déniaiser ceux et celles qui adhèrent à ces assu- i rances futiles \u2014 parlant en connaissance de cause ht puisque j'y ai un moment personnellement adhéré J \u2014 mettant à leur disposition mon manque d'\u2019utilité ou de responsabilité sociales (n'étant responsable, en somme, face à mes frères et à mes soeurs, i que de mon impétueuse révolte, le mot révolte indi- È quant ici l'attitude de renoncement pour laquelle les esprits libres se battent, debout dans la conviction de leur terrible vacuité), \u2014 cela est exact, certes, et devra se poursuivre, s\u2019accentuer.Oui, maintenant, face à face, un corps/une âme.85 .A .A Linve Oui, maintenant, âges issus de cette brûlure au POSSIBLES , e ma fond des yeux.du siècle Oui, maintenant, révélation avidement consommée qui a pour nom le miracle d'exister.Je ne suis pas à l'abri, dans la chambre, de l'étrange inachèvement de ce miracle, lui n\u2019arrêtant pas de se dérober pour compter plus que l\u2019utopie ou la désillusion historique.Et je sais, et vous savez, ce que ce miracle côtoie d'indétermination \u2014 la vôtre, la mienne \u2014 permettant que tout à coup une plainte s'élève, que le cordon soit tranché, que le Verbe se fasse chair pour l'éternité (soit dit en passant, je ne crains pas la virulente éternité du Verbe, je ne crains que cette navrante éternité de la Bêtise et de la Médiocrité).Célébrer la gloire de ce Verbe, en assumer le tranchant au coeur de l\u2019'échappée, voilà qui me semble tout à fait conforme à ma vocation de poète, vocation qui, dans la pratique et telle qu\u2019elle peut se matérialiser, a pour effet de fragmenter ou déconstiper ou aérer ou inquiéter la réserve coagulée des forces familiales ou nationales, forces qui font commerce des droits d\u2019une personne à sa pleine et entière néga- tivité.Non plus consentant ou témoignant, non plus unifiant ou simplifiant, l'acte poétique aujourd\u2019hui équivaut à ces attitudes de résistance ou d'évasion où l\u2019on apprend qu\u2019un sujet est bien cette incurable digression arpentant la nomination.Sa lucidité se retrouve dans l\u2019extase ou la détresse, sa lucidité se retrouve dans la saveur de ses acharnements, sa lucidité se retrouve dans le refus adressé au semblable de contingenter à certaines conditions le loisir de s'exprimer, de suer, de se détourner, de désintégrer, de forniquer, de révasser, de mettre en doute, ce à cause du danger, croit-on, de commettre un péché (alors que le grand péché, rendez-vous compte, se situe dans To prétendue absence de péché, c\u2019est-à-dire dans l'asservissement inlassablement payé et entretenu par l'impuissance à s\u2019apercevoir qu\u2019il y a du Mal en nous, et M86 L'invention du réel que ça fait mal en nous, étant donné que ça n'aura jamais eu d'importance autrement que joint à l'expérience perdue et absolue du singulier).Tour à tour troublé, absorbé, exalté, attristé, contrarié, étonné, enjoué, déporté, galvanisé, épaté, dissocié et multiplié, moi, ici, avec personne autour de moi qui puisse m'assurer qu'il faut s\u2019éloigner, ne jamais être sûr de ce qui s'immobilise tranquillement autour de soi (sauf, peut-être, j'ose le penser, de la présence primaire d\u2019une insuffisante totalité), moi avec mes flèches, moi avec mes nerfs, moi avec mes prières incommunicables, je prends la liberté depuis toujours de m'obstiner et d'éructer pour arriver encore à trouver les veines et les empreintes de ma quiddité, sans quoi je ne saurais prétendre être écrivain (plus précisément poète), puisque ce dernier ne subsiste qu\u2019à la condition expresse de se déposséder pour s'opposer aux évidences de la postérité.De ce singulier comme universel, de ce principe d\u2019individuation animant front, poings, mollets, genoux, cuisses, j'avancerai qu'il ne se confond pas à la nature enroulée, systématisée, photographiée en divers éléments, instances, concepts minutés pour abstraire la quintessence du réel (ou vue comme telle), et que ce principe d\u2019individuation, comme infinité actuelle, demeure, avant tout, espace ou le temps se déplie, se subjectivise, se retrouve confronté à la mort active.L'énigme vient, notamment, de cette mort (ou lacune ou absence) qui s'énonce sans obligatoirement nous regarder, devenant ce quelque chose de franchement atopique, dérangeant, lézardé \u2014 pure flambée de l'endroit dégelé.Vous, la fatigue, les combats, l\u2019amoncellement des bagages où se pointent les déterminations matérielles, la base économique, les institutions politiques, les formes religieuses, artistiques ou philosophiques (ce qui évoque la discontinuité du temps et provoque les problèmes théoriques) ; oui, vous, vous assurant d\u2019une position existentielle dès 87 le début, ne trouvez-vous pas que le genre humain n\u2019est qu\u2019un irréversible penchant à la spéculation stérile, toujours à l'affût de juger et condamner, et que son dogme premier qui noue l'Avenir au Passé renonce aux ressources de la circulation libre pour se consolider et se maintenir ?Vous, touchant les rebords de votre niche (et la mienne, vieux berceau sacré, parois des petitesses contre lesquelles je ne cesse de m\u2019insurger !).Vous espérant en commun au creux de ce cerveau daté et attendant sa date (1952-2222).Vous qui, dans ces moments de grandes émotions, devez choisir entre les controverses de votre révolution ou le langage réduit (réducteur) du contrôle et de l'harmonie.Vous qui, selon moi, et en moi, et par moi (autant que moi selon vous, et en vous, et par vous) n\u2018arrivez plus à imaginer l'inconnu autrement que comme un théorème à résoudre ou à éliminer.Vous, enfin, subissant cette gêne face à toute création, tout créateur, tout créé indissociable de la rutilance polysémique, musicale, qui force la Loi à concéder de A valeur à l'être (valeur irrémédiablement gaspillée, il va sans dire), eh bien à vous, les hommes autant que les femmes, j'émets cette simple réflexion : il reste à savoir jusqu'à quand nos destins désordonnés demeureront strictement non-monnayables, allant à l'encontre de vous comme de moi lorsque nous tombons malheureusement d\u2019accord sur la voie a suivre pour accomplir ce pourquoi nous sommes nés (étant bien sûr sous-entendu que les pourquoi de la vie sont les pires pièges-à-cons que les civilisations aient portés, et qu'en tant que tels, nous sommes au monde pour n'importe quoi, ce qui permet de refleurir et se reposer quelquefois, tout en n'ignorant pas les caprices sérieux du sens des questions).[.] 88 POSSIBLES Le mal du siècle JEAN MUNO Lettre au Roi des Belges pour lui faire part d'un complot Sire, Je n'ai pas l'habitude d'écrire, Sire, à Vous moins qu'à tout autre.Rien que d'imaginer ma modeste missive entre Vos mains soignées, je suis confus.D'autant que le problème que je dois Vous soumettre n\u2019est pas simple.S'il était simple, je le résoudrais seul.Je suppose, Sire, qu'on ne Vous soumet jamais des problèmes simples.En un sens, cela m\u2019encourage.Permettez-moi de me présenter : Gérard Vandevelde, 56 ans.Belge de naissance, casier judiciaire vierge, prépensionné et parfaitement bilingue.En 47-48, j'ai servi sous Vos drapeaux.Tout irait pour le mieux si je ne me sentais parfois un peu esseulé.Elvire, qui a une explication pour tout, prétend que c'est à cause de mes nouvelles lunettes.|| est vrai qu'un triple foyer, c'est beaucoup pour un seul nomme.Quelle gymnastique pour un oeil vieil- issant ! 89 (Ce point d'exclamation me gêne.On ne s\u2019exclame pas devant un Roi, je pense.Mais je ne vous l\u2019'impose pas, faites-en ce que Vous voulez.) Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas pour parler lunettes que j'ai pris la plume.En vérité, Sire, c'est Elvire qui m'inquiète.Je n\u2019irai pas jusqu'à dire qu\u2019elle déraisonne, non, pas vraiment, mais je m\u2019interroge.On la dirait « possédée » que je ne serais pas autrement étonné.Elvire, Vous l'aurez deviné, c'est ma femme.Belge de naissance, 48 ans, casier judiciaire vierge.Ménagère, plutôt francophone.Elle est née le jour où la Reine Astrid est morte.Il y a 23 ans que nous sommes mariés, exactement comme Vous, Sire, avec cette différence que nous avons deux enfants, un garçon et une fille, 24 et 30 ans, l'un et l\u2019autre au chômage (mais Vous n\u2019y pouvez rien, d'accord) et c'est à juste titre que nous passons pour un couple sérieux, uni, comme Celui dont Vous nous donnez l'exemple, permettez- moi de Vous le dire.Dans ce domaine-là, Sire, je n'ai jamais eu de triple foyer! Comme Vous le constatez, j'aime plaisanter.Mais présentement je suis inquiet.W., où nous séjournons depuis trois semaines, Elvire et moi, est une « petite ville agréable que l'étranger nous envie ».(C'est exact.Si je cite le dépliant touristique, c\u2019est par souci d'objectivité.) « À la différence de bien des stations similaires, artificiellement étirées derrière une digue, W.se répartit en coins et recoins intimes à To maniére d\u2019une bourgade ancienne lovée autour de son église.» 90 POSSIBLES Le mal du siècle dos B fai d'un co Lettre au Roi des Belges pour lui faire part d'un complot Jolie phrase, ne trouvez-Vous pas @ (Pardonnez-moi, cela m'a échappé.Si on ne s'exclame pas devant un Roi, on le questionne moins encore.C'est Lui qui pose les questions, si ca Lui chante.) Pour être tout à fait précis, j'ajouterai qu'à W.l\u2019église n\u2019est pas une église, mais un libre-service, ce qui est plus commode encore.Mais je m\u2018éloigne du sujet.Le sujet, Sire, le vif du sujet, c'est qu'à W.il vaut mieux ne pas sortir aprés le coucher du soleil.Ceux qui le font sont des imprudents, et ma femme est de ceux-là, après 23 ans de mariage.Pourtant je ne cesse de la mettre en garde.Elle ne dit pas que je divague, mais je sens qu'elle le pense.Vous êtes un peu surpris, Sire.Vous n'avez pas voulu cela, surtout à W., je m'en doute bien.J'ai découvert la vérité en regardant par la fenêtre.|| se fait que c'était la fenêtre des toilettes, mais par celle de la chambre à coucher ou de la cuisine, je l'aurais découverte aussi.Et n'allez pas accuser mon triple foyer.Cela me complique la vue, certes, mais pas au point de l\u2019égarer.Je ne Vous l'ai pas dit, mais Vous devez savoir que je regarde beaucoup par les fenêtres, car nous sortons peu.En effet, nous occupons une situation tout à fait privilégiée, un attique au sommet d\u2019un immeuble qui domine la ville, et ce serait idiot de ne pas en profiter.Elvire, Sire, n'en profite pas.Je ne dis pas qu'elle est idiote, mais le fait est qu\u2019elle n\u2019en profite pas.Elle tricote, ou elle lit sur la terrasse, ou elle rêve devant la télé.Comme s\u2019il n\u2019y avait pas de fenêtres. Moi, par conséquent, j'observe pour deux.Ce qui se passe sur les terrasses, les toits, même dans les appartements.Tantôt à l'oeil nu, tantôt à la jumelle, jamais au triple foyer.Simplement parce que la vie des autres m'intéresse, en tout bien tout honneur.Quand Elvire me demande : \u2014 Pourquoi ne regardes-tu pas plutôt la télé 2 Je saurais quoi lui répondre, mais je ne réponds pas.Depuis le temps que nous vivons ensemble, officiellement et officieusement, c'est inutile.Elvire a des qualités, mais c'est une femme qui se nourrit de fiction.Elle passe du magazine au roman-photo, et du roman-photo au petit écran, jamais rassasiée.Moi, j'insiste, c'est la vie réelle qui m'intéresse.En un mot comme en cent, je suis un vrai Belge, Sire.J'ai du bon sens et j'aime mes semblables, y compris les pigeons.Mon père était colombophile.Ce sont d\u2019ailleurs les pigeons qui m'ont mis la puce à l'oreille.De la fenêtre des toilettes, on surplombe un toit plat, planté de cheminées, couvert de mousse.Quelques arbrisseaux ont même trouvé moyen d'y prendre racine, dans le sable accumulé par les intempéries.En somme, un petit jardin suspendu, où des pigeons mènent une existence apparemment paisible et familiale.Le jour dont je parle, celui où j'ai découvert la vérité, je me suis avisé soudain que, sauf quelques- uns, toujours les mêmes, je ne les avais jamais vus s'envoler.Tiens ! des pigeons qui ne volent pas.92 POSSIBLES Le mal du siècle Lettre au Roi des Belges pour lui faire part d'un complot Je me suis mis à chercher mes jumelles.|| faut préciser que, depuis quelque temps, Elvire a la manie de cacher mes jumelles.« À force de regarder là-dedans, tu vas t'abîmer les yeux », répète-t-elle.Encore une fois, je saurais quoi lui répondre, mais je m\u2019abstiens.Si quelqu\u2019une risque de s'abîmer les yeux, c'est bien elle, éblouie par ses fictions.Ce jour-là, j'ai retrouvé mes jumelles dissimulées sous son tricot, derrière les annuaires des Téléphones.Nous ne sommes pas abonnés au téléphone, Sire, je vous le signale en passant, mais nous nous procurons les annuaires qui constituent une mine de renseignements précieux.De même, pour les catalogues de Manufrance Saint-Etienne.Le temps de retourner aux toilettes, de mettre au point : j'ai découvert le pot aux roses.Les pigeons que je n'avais jamais vus voler, les plus nombreux, ce n'étaient pas des pigeons.Tout simplement.Ni même des oiseaux.C'étaient des êtres.Des êtres, Sire.D'ailleurs je m'en doutais, j'en avais la confuse intuition.(Dans un moment comme celui-là, je trouve qu'il devrait être permis d'utiliser le point d\u2019exclamation, Sire, même devant Vous |!) Donc, c'étaient des Êtres ! ! | El f Re 4 A à i RI A Un peu fébrile \u2014 d'autant qu'Elvire me harcelait avec ses sempiternels « Qu'est-ce que tu cherches 2 ».« OU cours-tu 2 ».« Tu as perdu ta langue! » \u2014 j'ai renouvelé l'expérience aux quatre coins de la terrasse et de l'appartement.Aucun doute.Des Etres, partout des Etres, sur les toits, alignés sur les fenêtres, tapis dans les corniches, derrière les cheminées.Des dizaines et des dizaines d'Êtres.Je ne mens pas, Sire, je les ai vus.(J'ai failli ajouter ».comme je Vous vois », rapport aux timbres- poste.) lls sont noirs, noir luisant, quoique certains fassent semblant d\u2019être bleutés ou gris, afin de se faire passer pour des pigeons domestiques.Mon hypothèse est la suivante : s\u2019ils se cachent ainsi, sur tous les toits de la ville, c'est évidemment qu'ils attendent leur heure, qui ne peut être que nocturne, comme leur uniforme qui rappelle de bien tristes souvenirs.Le plus grave, c'est que, une fois encore, ils ont des complices.La cinquième colonne existe toujours : j'en ai la preuve.Régulièrement, on voit certaines lucarnes se soulever, un bras se tendre comme à Nuremberg, une main s'ouvrir.Une main qui dispense de la nourriture.Aux pigeons, en même temps qu'aux Etres.Permettez-moi, Sire, de baisser la voix : la suite doit rester entre Nous (je mets la majuscule, car, dans ce Nous, Vous l'emportez).Parfois, de plus en plus souvent, j'ai l'impression qu'\u2019Elvire fait semblant de lire, de regarder la télévision, alors qu'en réalité elle m'épie.Pour le compte de qui ?Après 23 ans de mariage, on préfère ne pas répondre.94 POSSIBLES Le mal du siècle des foi d'une Lettre au Roi des Belges pour lui faire part d'un complot Je crois faire mon devoir, Sire.Comme en 47-48.Comme en 40, si j'en avais eu l\u2019occasion.L'arrière- saison serait belle, s\u2019il n\u2019y avait cette menace.Autour de nous, les gens se promènent comme si de rien n\u2019était, mais leur aveuglement m\u2019inquiète comme si de rien n'était et leur insouciance m'effraie.S'ils étaient du complot # Hein! À première vue, c'est impensable.Et pourtant\u2026 Plus j'observe les Etres \u2014 et même les gens, parfois \u2014 plus je leur trouve quelque chose de foncièrement malfaisant dans l'allure, comme si une force redoutable grandissait jour après jour en eux.Le printemps terrible, Sire, rappelez-Vous.La montée de la sève noire.Vous aviez 10 ans.Hier après-midi, pour la première fois, j'ai eu peur.À cause d\u2019un bruit.On aurait dit, fer contre pavé, le martèlement de minuscules sabots, et, sauf Votre respect, j'ai pensé à Votre escorte royale.Mais cela venait de beaucoup plus loin.dans le temps.L'idée m'est venue qu'ils avaient envahi mon toit, au-dessus de ma tête, comme à Eben- Emael!.Alors j'ai été chercher l'échelle, je l'ai portée sur la terrasse, appuyée contre la façade.Après une brève hésitation, j'ai grimpé.La plate-forme était vide.J'ai inspecté l'horizon.Ils étaient installés partout, tout autour, sauf chez moi.Ils attendaient le signal de l'assaut.\u2014 Qu'est-ce que tu fais là-haut ?Tu te donnes de l'exercice 2 Pas trop tôt ! 1/ Le premier fort belge qui, attaqué par surprise, fut conquis par les parachutistes allemands le 11 mai 1940.wep J'ai failli perdre l'équilibre, Sire.C'était la voix d\u2019Annie Girardot.Et pas seulement la voix, mais aussi le ton, I'accent, le débit, tac tac tac, les phrases éternuées.J'ai dévisagé ma femme.À vrai dire, avec toutes ces préoccupations, je ne l'avais plus fait depuis un bout de temps.Allongée dans le transat, s'éventant avec Ciné-Revue, elle me considérait d'un air ui m'a surpris.Un demi-sourire télégénique en diable.Bon Dieu ! ai-je pensé, ce qui devait arriver est arrivé, c'est elle qui a perdu l'équilibre ! Elle a basculé dans ses fictions ! Le souvenir des mains nourricières jaillissant des lucarnes, au crépuscule, m\u2019a traversé douloureusement l'esprit.Je suis descendu de l'échelle, pour aller me camper résolument devant Elvire.\u2014 Qui es-tu @ \u2014 Mais ta grande, Gérard, ta toute grande.La voix de Jane Birkin ! \u2014 Cesse de jouer la comédie ! \u2014 Quelle comédie 2 C'est plutôt moche, tu sais, ton petit jeu.Pas honnête.Pas franc.Simone Signoret! Madame la Juge! Après 23 ans de mariage ! C'est alors, Sire, alors que j'ai pris vraiment peur.La trouille, oui.Je l'ai plantée là, dans son transatlantique, et j'ai couru me réfugier dans l'appartement.J'ai baissé un volet, puis un autre, puis tous.Depuis, rien ne s\u2019est passé, mais je crains le pire, car ils savent que je sais.Ils le savent tous, ceux qui m'ont parlé par la bouche d\u2019Elvire, et les 96 POSSIBLES Le mal du siècle d'un com Lettre au Roi des Belges pour lui faire part d'un complot autres.Sauf Vous, Sire.C'est bien pourquoi, avant qu'il ne soit trop tard, j'ai résolu de Vous écrire.J'ai confiance en Vous, car si le soupçon est partout, je persiste à croire que Vous êtes au-dessus de tout soupcon.Votre Épouse aussi, notez, mais dans mon esprit, Elle et Vous ne faites qu\u2019Un.C'est bien difficile d'écrire à un Roi, même si l\u2019on a confiance en Lui.Et d'autant plus que je n'ai pas le calme nécessaire.À intervalles réguliers, des coups sourds ébranlent les volets, et j'entends qu'on crie : \u2014 Ouvre-moi, Gérard, je t'en supplie ! C'est dingue, ce que tu fais là ! Ou bien : Il pleut ! Je suis trempée Gérard ! Je suis malade de froid ! Comédie, Sire : la voix de Romy Schneider.Les choses de la vie, Vous Vous souvenez © Pas de danger que j'ouvre, car c'est un piège évidemment, un piège grossier.Girardot, Birkin, Signoret, passe encore, mais Romy Schneider, morte depuis deux ans! Et pourquoi pas Greta Garbo ¢ Cela fait des heures que je peine sur cette lettre, un jour et une nuit, si je compte bien.Et le plus dur reste à faire : les conclusions, les remerciements anticipés, la formule de politesse, respectueuse et cependant cordiale, distante et proche à la fois.Je devrais pouvoir me reposer un peu.De temps en temps, on frappe encore sur le volet, mais je n\u2018entends plus la voix.Déjà ça de gagné ! Quelques coups, puis le silence.97 Le silence.POSSIBLES Le ma du siècle Au fond, peut-être que les choses sont en train de s'arranger, Sire, et que ma lettre est désormais inutile @ 98 li (02 A ys / / \u201cAw, 4 3 7 4 \\_ Ys | $ ue % NDS a A i oo ANDRÉ MAJOR Une histoire de chasse 1 Il y avait longtemps qu'ils n'avaient pas été seuls ensemble \u2014 si longtemps que le fils n'aurait probablement pas pu s\u2019en souvenir.Ce vendredi soir d'octobre un peu froid déjà, ils étaient arrivés au chalet vers les dix heures avec presque pas de bagages, un simple sac à dos \u2014 un Lafuma délavé et usé qui datait de l'adolescence du père \u2014 et un bidon d\u2019eau potable.Le père avait décadenassé la porte à la lueur d\u2019un briquet et était entré le premier, pressé d'allumer pour voir la tête que ferait Marc.La lampe Aladin éclaira la lourde table ronde dont la surface vernie reluisait comme de l\u2019huile.Marc eut d'abord l'air de ne rien voir, puis, à sa manière posée, constata que ça y était, qu'on s'était converti à l'électricité.Encore tout excité par la nouveauté de la chose, le père allumait partout, dans le salon, dans les chambres, dans les toilettes, négligeant de faire du feu, tâche à laquelle d'habitude il se vouait sitôt entré dans le chalet exhalant un air humide.Marc proposa de s\u2019en occuper, mais, incapable de renoncer à ce devoir ou à ce privilège, le père s'accroupit aussitôt devant le gueule noir du Franklin où il lança des boulettes de papier journal qu'il alluma après les avoir recouvertes de copeaux et de branches de cèdres.L'air froid n\u2019était pas près 101 de disparaître.Il faudrait chauffer le poêle de fonte une bonne heure avant de se sentir à l'aise.Ils avalèrent une tasse de chocolat chaud tout en examinant une carte de la région sous prétexte de vérifier l'itinéraire du lendemain.Une heure assa ainsi avant qu'ils aient le courage de se déshabiller pour aussitôt se recroqueviller dans le confortable abri du sac de couchage.Marc avait lui- même réglé le réveil-matin pour cinq heures et demie de crainte de rater l'aube de cette excursion de chasse promise depuis longtemps et qui était enfin sur le point de lui être accordée.Son arc et ses flèches posés par terre, le long du lit, il s'efforçait de garder les yeux fermés, incapable cependant de se laisser aller au sommeil, jouissant à l'avance de ce qui l\u2019attendait, agréablement troublé par les pétillements et les sifflements du bois qui flambait.Le père non plus ne dormait pas, trop fatigué après cette semaine éprouvante et le trajet qu'il venait de faire, agacé aussi par le souvenir de sa mésentente avec Gisèle au sujet de leur retour.Il avait tout juste eu le temps d\u2019avaler une bouchée avant de passer prendre Marc chez sa mère, non sans avoir dû promettre à Gisèle de rentrer le lendemain après-midi au lieu du dimanche midi.Elle lui avait quand même dit qu'elle trouverait le temps long sans lui.Tout ça lui revenait en vrac, avec la crainte que Marc soit déçu, la météo ne promettant rien de bon.Mais on verrait bien.Ici, en montagne, le temps s\u2019alignait rarement sur les prévisions.|| entendit Marc lui demander s\u2019il dormait.ll dit que oui et que, lui aussi, devrait.Il voulait seulement savoir s\u2019il pouvait se servir de son arc sans permis de chasse.« Pas de problème », répondit le père en changeant de position.Il faisait trop chaud maintenant \u2014 inconvénient du chauffage au bois.Il faillait chauffer à fond de train pour chasser l\u2019humidité, mais ensuite on suait toute son eau.Hl 102 POSSIBLES Le mal du siécle Une histoire de chasse 2 Ce fut le froid qui le réveilla une vingtaine de minutes avant la sonnerie du réveil.Il faisait encore nuit.Il farfouilla dans les cendres et refit du feu, puis mit de l\u2019eau à bouillir pour le café.Marc en prendrait pour une fois ; après tout, il allait avoir quatorze ans dans quelques semaines.Il vérifia le contenu du Lafuma.Tout y était : provisions, gamelles et vêtements de rechange.Lorsque la sonnerie du réveil retentit dans le silence, il entra dans la chambre où Marc dormait encore, la tête enfouie dans le sac de couchage.Il alluma l\u2019applique fixée au-dessus du lit et lui dit que le déjeuner serait prêt dès qu'il serait habillé.Tandis qu\u2019ils avalaient leurs oeufs au bacon, un peu de lueur matinale éclaira le ciel au-dessus des grands arbres qui cernaient le chalet.Il pensa a Gisèle qui aurait voulu qu'il les abatte tous, et pas seulement les épinettes qui, selon lui, attiraient les moustiques.Marc avait l'air égaré, pas encore remis de l\u2019abrutissement d\u2019un sommeil interrompu.Le café le faisait grimacer, mais il n\u2019osait dire à son père qu'il aurait préféré son habituelle tasse de chocolat au lait.Il n\u2019était pas loin de six heures lorsqu'ils sortirent avec armes et bagages.Les herbes givrées craquaient sous leurs bottines.Ils contournèrent l'étang dont les bords étaient couverts d\u2019une fine glace.Ce n'était plus la nuit, ce n'était pas encore le jour.Une clarté indécise tentait de filtrer à travers la lente dérive des nuages et des odeurs acidulées montaient du sol détrempé.Dans ce paysage pétrifié, ils n'entendaient rien d'autre que leurs propres pas jusqu'au moment où, s'engageant dans un chemin forestier, des corneilles lancèrent leurs tristes appels.Puis il n\u2019y eut plus rien.Seule- men leurs pas et leurs souffles alternés.Le père ouvrait la marche, sac au dos, le fusil sous le bras, canon pointé vers le sol. Vingt minutes plus tard, ils aboutissaient à une clairière où il faisait jour, quoique le soleil fût encore tamisé par une nuée persistante.Un brouillard épais stagnait au-dessus du sol.Ils se postèrent derrière un massif de thuyas, accroupis et attentifs un long moment, puis, comme rien de vivant ne bougeait \u2014 une feuille se détachant parfois de sa branche et virevoltant jusqu'au sol \u2014, ils se résignèrent à poursuivre leur route.Des détonations éclatèrent, longuement répercutées par les montagnes.« Ca vient de loin », dit le père pour rassurer Marc qui s\u2019était figé sur place, un peu pâle.À ce moment-là, il y eut un brouhaha tout près : une perdrix qui s'enfuyait.Ils la virent fondre dans les taillis sans faire le moindre geste.Marc avoua alors qu\u2019il n'avait pas la moindre envie de la tuer.Le père dit que, de toute manière, ils ne risquaient pas de la revoir et que lui non plus n'avait pas envie de tuer quoi que ce soit, préférant marcher pour le plaisir.Comme ils quittaient la clairière, Marc repéra un énorme polypore qui avait poussé sur une souche moussue.Le père sortit son couteau, le détacha et la rangea dans sa besace, après quoi ils se remirent en route, sans hâte, aux aguets toujours, quoique sachant l\u2019un et l\u2019autre qu'ils ne tenteraient même pas d\u2019abattre une bête qui se planterait devant eux.Îls étaient trop heureux d'être ensemble dans la beauté de ce matin d'octobre pour désirer rien d'autre.Une fois arrivés au sommet de la montagne, éblouis par le soleil qui éclatait maintenant dans un ciel dégagé, ils s'assirent sur le tronc d\u2019un grand tremble abattu par les vents.Le corps trempé, le père retira son bérêt et déboutonna sa vareuse de grosse laine rouge qui lui piquait la peau.Marc avala de longues rasades ala gourde et la lui passa.Un vent léger, qu'on sentait à peine, faisait tomber les feuilles jaunies des bouleaux où se reflétait la lumière mielleuse du matin.Le feuillage éclatant des érables tenait encore bon, mais pas pour longtemps, dit le père.WE 104 POSSIBLES Le mal du siècle Une histoire de chasse Encore une semaine ou deux de pluie et de froid, et ce serait le désert.Mais ce n'était pas cela qu'il voulait dire à Marc médusé par le spectacle de cette splendeur.Comment aborder ce qui lui pesait depuis tant d\u2019années 2 De but en blanc?Au risque de gâcher son plaisir.C'était bien plus facile de laisser les choses telles qu'elles étaient, sans remuer des eaux déjà troubles.Et il y renonça pour le moment.Ils étaient si bien dans la fraîcheur de ce jour neuf, si différent des autres jours de leur vie, à ne rien faire d'autre que jouir tranquillement de la paix qui les pénétrait jusqu\u2019à l'âme.La promenade et l'air vif leur avaient ouvert l'appétit.Marc s\u2019éloigna avec une hachette pour rapporter du bois sec tandis que lui ramassait des pierres qu\u2019il disposait en cercle.Il laissa Marc allumer le feu, puis il posa la grille sur les pierres et mit à chauffer une casserole de ragoût de boeuf.Ils durent s'éloigner du feu dont la fumée les étouffait.« Le bois est trop humide », dit le père.Marc, croyant que c'était un reproche, dit qu'il ne l'avait pourtant pas ramassé par terre.Mais le père, distrait par ses pensés, ne lui répondit pas.3 Il devait être une heure ou un peu plus et l'air s'était réchauffé lorsqu'ils rentrèrent au chalet, le père désirant faire une sieste avant de repartir.Marc, lui, en profita pour se rendre au lac où, l'été, il pêchait avec une patience rarement récompensée.Le père somnola pas loin d\u2019une heure, mécontent à son réveil d\u2019avoir cédé à son vice au lieu d'accompagner Marc qui n\u2019était pas encore revenu.Il fit bouillir l\u2019eau pour le thé en se promettant de lui parler tout à l'heure, pas pour essayer de se justifier mais pour lui dire qu\u2019il tenait beaucoup à lui, que c'étaient les circonstances qui les avaient séparés et qu'il le regrettait.Ce n'était pas si compliqué et ca mettrait fin, du moins s\u2019efforcait-il de 105 PSE ARTE le croire, à l'espèce de malaise qui existait entre eux.Gisèle lui avait souvent conseillé de le faire, elle qui avait besoin de tout mettre au clair et d'évacuer tout malentendu de leur vie commune.Il sortit sur le balcon avec sa tasse de thé et appela Marc à plusieurs reprises.De temps à autre, des détonations se faisaient entendre.Il se mit à imaginer le pire, que Marc se faisait tuer en revenant.Il ferma la porte et monta la pente qui menait à la route de gravier déserte sous l\u2019ardent soleil de l'après-midi finissant.I appela encore Marc d\u2019une voix de plus en plus inquiète, puis se rendit à grands pas jusqu\u2019au lac où il ne vit personne.Il avait beau être saisi par la fulgurante beauté de cette fin de journée, il n\u2019arrivait pas à en être vraiment ému, l'esprit tendu vers Marc et vers rien d'autre.Il revint au chalet en coupant par les bois dans l'espoir de l\u2019y retrouver, mais il marchait sans rien voir, pas la moindre trace, seulement affolé par le silence qui ponctuait chacun de ses cris.Une fois rentré, il ramassa ce qui traînait et porta leurs affaires jusqu'à l'auto.!l était près de quatre heures maintenant et toujours pas le moindre signe de Marc.Il tournait en rond en se traitant de tous les noms lorsqu'il vit Marc faire de grands gestes de l\u2019autre côté de l'étang.Il alla à sa rencontre en lui demandant où il était passé.« Je me suis perdu », avoua Marc, piteux, pas encore remis de la peur qu'il avait eve.Il avait voulu revenir par les bois, mais rien à faire, il n\u2018aboutissait nulle part.« Tu peux te vanter de m'avoir fait une belle peur », dit son père pour en finir.Il rangea tout dans le coffre et jeta un dernier regard sur les alentours qui sombraient dans un crépuscule hâtif et il se dit que Gisèle avait un peu raison de déplorer ce fond de cuvette où le soleil parvenait tard le matin pour disparaître dès la fin de l'après-midi.L'été prochain, il allait déboiser, tailler des ouvertures ici et là, quitte à y perdre un peu de sauvagerie.Lui-même éprouvait un certain malaise dans ce terrier où il avait trouvé 106 POSSIBLES Le mal du siècle de Une histoire de chasse refuge quelques années plus tôt.Et il s'était mis à désirer de la lumière, toujours plus de lumière.I! roulait doucement, sans un mot, tandis que Marc regardait le paysage défiler dans l\u2019apaisante lumière de la journée finissante.Finalement, il ne lui parlerait de rien, pas cette fois du moins ni plus tard, à bien y penser.Ce n'était pas nécessaire.Il pouvait très bien continuer à vivre avec cette douleur de l\u2019avoir perdu.Mais l\u2019avait-il vraiment perdu 2 Marc lui redemanda s'il avait envie de jouer au hockey cet hiver.Il dit qu'il ne devait probablement pas être très vite sur ses patins depuis le temps mais qu'il pourrait bien essayer.Marc souriait malicieusement à la pensée qu'il donnerait du fil à retordre au Vieux, comme il l\u2019appelait. J MARIE-CLAIRE BLAIS Dépossession Il savait qu'il n'était désormais que cette chose abjecte que les autres regardaient avec dédain, cette chair flétrie, cet homme assis là, sur un amas de journaux, avec sa malédiction, au milieu d'une foule qui eût préféré ne pas le voir, qui le voyait à peine dans l\u2019aveugle tourbillon de la tempête qui agitait la ville.Un relent d'ivresse alertait encore ses membres raidis par le froid, et dans un sursaut de vie, comme s\u2019il eût éprouvé en souvenir cette lointaine nostalgie du monde des vivants qu'il allait quitter, il tendait les bras vers eux, en un vain geste de supplication, menant seul, comme il l'avait toujours fait, sa guerre silencieuse contre le monde, seul et jusqu\u2019à la proche extinction de cet être minable qu'il était devenu en si peu de temps, cette guerre passive qui était la sienne, celle de la déchéance, de l\u2019abaissement, dans un monde qui n\u2019avait jamais été le sien, dans un pays où il était né pour y vivre en exil.Eux, ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces taches grises ou fulgurantes dans le brouillard qui couvrait ses yeux, s'enfon- caient dans leurs voitures, couraient vers le confort de leurs foyers, dans les grattes-ciel qui dominaient la ville sous le ciel blanc, et il sentait ces chaussures, ces bottes qui le heurtaient involontairement en passant, il frissonnait de fièvre, ne disait plus : « Laissez-moi, si vous saviez combien je vous hais tous! » comme il l\u2019avait fait tant de fois, lorsqu'il pouvait encore marcher, ses journaux, ses .0s; chiffons sous le bras, lesquels contenaient des restes POSSIBLES di de nourriture mendiés dans les restaurants de la dy made ville.Mais il était trop affaibli pour éprouver ces sentiments de haine.Le vent de février le transper- cait sous sa veste aux manches érodées, mais il continuait de tendre les bras vers les passants, pendant que son visage se couvrait d\u2019une bave froide, ses fragments de journaux se dispersant autour de lui, dans les rafales de neige.Eux allaient et venaient, accablés par la tempête, ils ne semblaient pas le voir.Il devait être visible, pourtant, comme une tache honteuse dans cette grande ville industrielle d'Amérique du Nord ; peut-être eût-il dû les supplier davantage, gémir, mais sa voix n\u2019était qu\u2019un râle qui sortait péniblement de sa poitrine.Le froid engourdissait peu à peu tous ses membres et il craignait de céder au sommeil.|| pensait à ces hâvres de sommeil qu\u2019il avait connus tout le long de son errance, ces asiles aux lits crasseux, et récemment, depuis qu'on le trouvait endormi aux portes des hôtels, couché sur un banc, dans les parcs, ces abris pour les intoxiqués où il avait croisé des visages hagards, des jeunes gens déjà ravagés, ces visages le troublaient soudain, comme si il eût senti tout près de lui, dans cette vapeur glaciale qui montait de la terre, l\u2019haleine de ces jeunes vies se mêlant à son dernier souffle.Et soudain, il eût aimé vivre : mais il n\u2019y avait pas de lieu pour lui, sur la terre il n\u2019y avait que des abris, car comme sous la menace des bombes, il avait toujours vécu inquiet, à l'affût d\u2019un danger.Mais s\u2019il avait souvent eu la vague conscience de lutter sans but dans ce monde obscur des autres où il n\u2018avait aucune place, il ne savait comment expliquer cette tension guerrière dans laquelle il avait vécu, dans un pays qui était paisible et d\u2019une prospérité croissante.Peut-être n'était-il qu\u2019un ivrogne, un dégénéré qui ne savait lire ni écrire mais il sentait qu\u2019il était en même temps la victime d\u2019une guerre cachée, innommable.Autrement, n'eût-on pas remarqué sa misère, son dénuement ?Mais la tempête augmentait et il ne voyait que ces formes 110 Dépossession qui ployaient dans le vent, et chacun s'éloignait, fuyait en courant.Et il pensait, je ne dois pas m'endormir, bientôt, ils ne me verront plus, et la sombre épaisseur de la neige qui commençait à envelopper son corps, dans la tombée de la nuit, voilait aussi ses paupières peu à peu.Un lourd sommeil envahissait sa tête mais ses yeux étaient ouverts et il pleurait dans une douce lamentation.Lorsqu'il entendit la sirène d\u2019une ambulance au loin, un espoir le ranima : deux policiers viendraient le secourir, on l\u2019amèneraient à l'hôpital, des mains charitables l\u2019aideraient à manger son pain trempé dans du lait chaud.Il serait sauvé.Même s\u2019il n\u2019était que ce paquet nauséabond abandonné sur un trottoir, ce débris humain qui attirait si peu de bienvaillance, de sympathie, on ne pouvait le laisser mourir ici, dans cette mortifiante solitude quand, autour de lui, une multitude d'êtres allaient vers l'innocence de leur bonheur, de leurs plaisirs Et puis il n\u2018entendit plus rien.La ville semblait désertique soudain.Les policiers, l\u2019assistante sociale qui avait si souvent trouvé pour lui un refuge, cet inconnu, un homme ordinaire dont la pitié était simple, silencieuse, car il existait sans doute encore des hommes bons, oui, cet homme qui, hier, il y avait de cela quelques jours, l'avait étreint contre lui et réchauffé en disant : « J'appelle un médecin, que vous est-il donc arrivé ¢ Je pensais que ces choses-là ne se passaient que dans le Tiers-Monde.mais pas ici, pas chez nous, » tous, ils se rassemblaient autour de lui, et ils disaient : « Ne crains rien, tu seras sauvé.» Et dans l'espoir de cette tendresse qui tardait à venir, il tenait ses bras levés droits devant lui, son torse était légèrement incliné, bientôt il cèderait au sommeil, pensait-il, ses yeux se fermaient déjà, ils viendraient, oui, pensait-il, je les entends qui approchent, mais ces visages n'étaient que de feintes apparitions dans la nuit blanche : personne ne viendrait.111 FRANCOISE LALANDE amie de Joseph Parker Joseph Parker sort de sa chambre en disant qu\u2019il est tout seul et qu'il veut voir l\u2019institutrice qui a failli mourir.Il sait qu\u2019on l'a mise au même étage que lui.Au bout du couloir.L'infirmière tout en lui faisant sa piqûre du soir a raconté l'accident de l'enseignante.Pour qu\u2019il considère le courage de cette femme devant ce qui lui arrivait.Certain, qu'elle ne voulait pas nommer ici, pourrait bien prendre exemple.Se montrer un peu plus vaillant.Joseph Parker est dans le couloir B, troisième étage, Hôpital Erasme.|| n'a pas de robe de chambre.Il ne possède rien.Il a l'habitude de s\u2019échapper de sa chambre dans son vieux pyjama bordeaux.Ses pieds maigres traînent sur le sol de grosses pantoufles brunes.On dirait qu'on les a confectionnées avec du tissu pour serpillières.Des torchons de feutre.Quelque chose de bizarre.Joseph Parker aime bien ses pantoufles.Elles sont confortables.Les semelles sont en caoutchouc.Grâce à celà, il ne dérape pas sur les carreaux des salles.Pour une fois qu'il éprouve un sentiment de sécurité.Il sait, Joseph Parker, qu\u2019il ne peut cacher sa pauvreté.Au point où il en est.Il s\u2019en moque.Après tout ce qu'il a connu.113 Li Joseph Parker est maigre.| flotte dans son pyjama.On dirait une mouette fragile.la un cou mince comme un bras d'enfant.L'infirmière qui le soigne aime plaisanter.Elle fait semblant de le bousculer un peu.De le gronder comme s il était retombé en enfance.C'est tout ce qu'elle a trouvé.Elle est tellement impressionnée par le courage de Joseph Parker qu\u2019elle n'a rien imaginé d'autre, lui reprocher d\u2019être douillet.Lui, il sait ce qu il en est.I sait qu'il est courageux.Il sait que l'infirmière le pense aussi.Il est heureux quand, après la piqûre, elle lui donne une petite tape sur les fesses avant de remonter son pantalon.Quand elle l\u2019aide à se remettre sur le dos.Elle lui adresse un clin d'oeil en caressant sa joue gauche.L\u2019infirmière est une femme de quarante ans.Comme toujours, parmi les malades, les difficiles, les faciles, les indifférents, il y en a un qui accroche davantage sa tendresse.Depuis un mois, c'est Joseph Parker.Elle a l\u2019habitude de penser à son sujet : « À son âge, cette maladie, c'est très lent.» Pas du tout comme pour les gens de son âge à elle.Non.Là, il est connu que « ça va très vite ».De toute façon, l'infirmière estime qu'une souffrance, c'est une injustice.Un point c'est tout.Joseph Parker avance dans le couloir.Je suis tout seul dit-il.Personne ne l'écoute.|| regarde d'autres malades qui se promènent.Sans trop s\u2019éloigner.Ils portent tous une robe de chambre.Ils semblent perdus dans leurs pensées.Ils ne voient pas Joseph Parker.Hs le laissent passer.Joseph Parker connaît le numéro de la chambre de l'institutrice.Numéro 36.Il a interrogé l\u2019infirmière.Mine de rien.Pourtant il a vu à son expression qu'elle n'était pas dupe.Vous serez sage.Il n\u2019est pas question de vous promener aujourd\u2019hui.Et elle.Il serait cruel de la déranger.Mieux valait confier une poule à un renard que de croire qu'il 114 POSSIBLES Le mal du siècle Iblgg al edly L'amie e Joseph Parker obéirait.Pourquoi pense l'infirmière.Pourquoi veut-il la voir.Joseph Parker ne sait pas.Pas vraiment.Mais il avance dans le couloir.Il croise un couple avec une petite fille.L'homme brandit un matricule blanc.Du plastique.Sur lequel la secrétaire à l'entrée de l'Hôpital a écrit \u2014 gravé à la machine un nom, une adresse, un numéro de téléphone, le nom d\u2019une Mutuelle, plus quelques autres signes mystérieux.Un laisser passer.La petite fille regarde Joseph Parker.Elle a l'air étonné.Joseph Parker s'inquiète.A-t-il l\u2019air d\u2019un fou.Son pyjama est-il mal fermé.Il est fatigué.|| est tout seul.Il passe devant une porte sur laquelle un écriteau interdit strictement d'entrer.Aucun visiteur.Pauvre malade.Comme il doit être triste.Joseph Parker a une hésitation.S'il s\u2019arrêtait ici.S'il entrait.À sa porte à lui, on n\u2019a pendu aucune interdiction de visite.Ce n\u2019est pas nécessaire.|| ne vient jamais personne.Il est tout seul.Comme c'est triste pense-t-il.Il regarde un bouquet de pois-de-senteur.L'infirmière l\u2019a sorti de la chambre n° 35 pour la nuit.Elle l\u2019a déposé à côté de l'entrée.Un seul bouquet.Quelques maigres branches.Comme c'est triste pense- t-il.Lui, il ne reçoit jamais de fleurs, mais il n'y pense pas.L\u2019institutrice n\u2019a pas eu de chance.Ce qui lui est arrivé, c'est ce que d\u2019aucuns désignent par le mot « destin ».Dans son cas, on ignore si le destin a frappé ou si, au contraire, le destin a épargné.Elle est vivante.C'est déjà ça.Tellement imprévisible, le choc.Elle émerge à peine.Quand Lazare a ressuscité, il a dû ressentir la même chose que moi pense-t-elle.Elle ironise.Elle est athée.Alors, Lazare, façon de parler.Façon de revivre aussi.Que m'est-il arrivé.On lui explique.Son mari.Ses deux enfants.Assis dans la chambre l'air stupéfait.Tu es sortie de la maison.La porte est restée ouverte.J'arrivais pour t'aider.J'ai tout vu.Tu as ouvert le coffre de la voiture pour enlever les baga- stais é 3 tai POSSIBLES ges.Tu étais énervée parce que les enfants étaient POSSI montés dans leur chambre sans te demander s'ils du siècle pouvaient t'aider.C\u2019est alors que c'est arrivé.Je n\u2019en croyais pas mes yeux.Un imbécile.Un crétin qui a des problèmes sexuels, certainement.Il a tourné le coin de la rue avec sa BMW à plus de 100 à l'heure.En faisant crisser les pneux.Il t'est rentré dans les jambes à cette allure.|| t'a écrasée entre notre voiture et la sienne.Lui, il est vivant.C'est curieux ce qu'il vient de dire.Moi aussi je suis vivante.L'institutrice écoute un récit.Une histoire d'accident de la route.Arrivé à quelqu'un.Elle, N ce qu'elle a vécu, c'est différent.Elle sort de la maison pendant que son mari rétablit l'eau, le gaz, l'électricité.On coupe chaque fois tout quand on part en vacances.Elle est mélancolique comme une petite fille.Demain, c'est la rentrée des classes.Quatre mois à attendre avant Noël.Beaucoup de soirées consacrées au syndicat.À organiser des réunions.À courir après les cotisations.À mobiliser les hésitants.Tout ça quoi.Alors que les vacances n'ont pas été réussies.Elle ouvre le coffre.Elle tient les clés de la voiture en main.Elle est embarrassée.Elle a peur de les laisser tomber.L'égoût est à côté.Elle se penche au-dessus du coffre.Ensuite plus rien.Le soleil s\u2019est brusquement éteint.La nuit noire.Si.Quelque chose qui lui revient à présent.Le bruit des clés.L'institutrice regarde son mari.Ses deux fils.Elle essaie de comprendre.Sa vie jusqu\u2019à présent, c'était quoi.Elle essaie de deviner.Est-ce grave.Ses jambes sont complètement recouvertes de plä- tre, de bandages, le chirurgien a parlé de broches de tiges d\u2019écrous (est-ce possible), le bassin est emprisonné, comment, elle ne peut le dire, coincée comme elle l\u2019est sur son lit, des coussins dans le dos, des appareils de tous côtés, des tendeurs, des poulies, elle a l'impression d\u2019être un bateau en construction.SE 116 Ils of èce L'amie e Joseph Parker La porte de la chambre 36 s'ouvre.Un vieux monsieur en pyjama entre.|| sourit.Il referme la porte avec soin.Il est maigre.Il a de grands yeux.Une expression douce.Un peu mélancolique.Il s\u2018approche du lit de l\u2019institutrice.Il la regarde.Il sourit.Il ne voit pas le mari.Ni les deux garçons.Il traîne les pieds.Je suis tout seul dit-il.institutrice a peur.Qu'il ne tombe sur ses jambes.Ou qu'il trébuche sur les fils qui soutiennent ses jambes.Il n\u2019a pas l\u2019air dangereux.Mais elle a peur.Le mari et les enfants ne bougent pas.Ils ne disent rien.Je suis seule pense-t-elle.Elle a peur.Cet homme qui s'approche.Il a l'air tellement fragile.Il va se briser comme du cristal.|| va tomber.Il va glisser.Il va s'appuyer sur mes jambes.Les casser.Elle est terrorisée.Elle tend sa main au-dessus d'elle.Elle souffre.Elle ne sait pas vraiment pourquoi.Son corps n\u2019est plus qu\u2019un amas de débris de verre.Sa main s'empare de la sonnette d'appel.Elle se dit qu'elle est sauvée.Une minute après, l\u2019institutrice se retrouve avec son mari et ses deux fils.Seule.L\u2019infirmière qui le reconduit doucement dans sa chambre, en le tenant par les épaules comme un compagnon, demande à Joseph Parker pourquoi il est toujours aussi méchant. Jy Sf +P MN > do pf , YY > 4 ph oT , ; ra Wp Fl 77, Fr rd dass A 07 AY se NX x - al ce ve we / 492 x APRES Rs &L AL LA 3 RE 4?PTS ae Y IE RT POX 74 0 « 3 LA da Ye 1. mn DANIEL MAXIMIN Apostroph'a pocalypse Jamais dans ta vie tu ne t'es senti si seul qu'à cette heure, les yeux posés sur la première page blanche de ton nouveau cahier.Le silence règne dans l\u2019avion.Il n\u2019y a presque pas d'enfants pour animer de leurs jeux et de leur soifs l'espace des travées.Les dernières nouvelles du volcan sont graves, et tous les passagers ressentent la sensation nouvelle d\u2019un exode qui rapproche du danger au lieu de le fuir.Le vol a été retardé pour embarquer d'urgence des dizaines de pompiers pour la fouille des cendres une fois le feu éteint.Les vivres et les vêtements collectés à Orly, pour Pointe-à- Pître, ont été débarqués provisoirement pour laisser la place à cing mille cercueils en plastique, comme si bel enterrement ouvrait le paradis.Adrienne Roussy, ta vieille compagne de voyage, dont tu as fait connaissance à l'aéroport, t'a prié d'occuper juste quelques instants le siège vide à côté d'elle, afin qu'elle puisse serrer sa main dans la tienne pendant le temps du décollage.Puis elle t'a gardé longtemps encore pour calmer son inquiétude des trous d'air par le récit de son passé, avec le détachement, l\u2019humour et la sérénité d\u2019une grand-mère chuchotant un conte cruel a l'enfant attentif : \u2014 Voyez-vous, jeune homme, t'a-t-elle affirmé avant de te renvoyer à tes livres, le papier c'est du bois.Le bois pourrit mais la parole ne pourrit pas.Alors, même sur notre misère, il faut tenir la position et montrer que nous savons vivre 151mm} au-dessus de la mort.Simplement, à l\u2019inverse des autres peuples, nous sommes partis de la mort, nous les Antillais, pour aller vers la vie.Voyez comment devant le tigres de nos contes, nous savons devenir crapauds, boeuf ou colibri, chien couché, cyclone ou volcan.La Soufrière, c'est encore nous, notre feu bien caché dans le sien.Alors toi, tu repenses à Nanie-Rosette qui meurt de sa voracité, à La Bleu qui meurt de l\u2019amour de son poisson assassiné, au musicien Pélamanlou qui meurt de la témérité de son solo face à la Bête aux sept têtes mais sans oreilles, et bien sûr, tu repenses à Colibri.À tous les oiseaux de l\u2019île déshabillés de leurs habits de plumes déposés sur la plage pour prendre un bain de mer.Et tu vois l\u2019île qui s\u2019enfonce infidèle à leur confiance, la plage sous les vagues, les oiseaux nus sans terre et sans ailes pour pouvoir s'envoler hors de l\u2019eau.Ton avion est plus sûr lui-même que cette terre qui bouge.Cette fois, ce sont les passagers qui tremblent heure après heure pour le sort fragile des terriens, c'est le terrain d'atterrissage qui risque de rater la bonne route, son balisage perdu sous l\u2019eau en feu.Alors vel oiseau-zombie pourrait-il survivre à un pareil désastre et oser encore exiger de l\u2019île le compte de ses plumes dispersées ?Où Colibri trouverait- il encore un tambour pour rythmer son courage contre le Poisson armé, alors que même les troncs d'arbres auraient coulé, solidaires de leurs racines.Que faire d\u2019une île toute neuve, nettoyée de son déluge, mais sans animaux pour ses contes ni rêves pour les humains ?Comment repartir à la conquête du paysage natal sans l'espoir de trouver une femme restée debout et libre au bout du petit matin.Comment explorer la mer en solitaire sans l'espoir de retrouver un jour non loin la calebasse de l\u2019enfant-Bleu.Oui, n\u2019y aurait-il qu\u2019un colibri qui vole tout bas et qu\u2019une calabasse d\u2019eau claire qui nage tout en haut, et ce serait assez.Deux soupirs montent de ton coeur hésitant et viennent tiédir tes yeux trop froids encore devant 152 POSSIBLES Le mal du siècle post rel os Apostroph\u2019 ta deuxième page.Car voilà déjà que tu compo- a apocalypse ses avec ton imagination, avec ta petite machine à composer avec le réel.Voilà que tu t'en vas voir ailleurs du côté des enfants afin de grossir le danger jusqu\u2019à ce qu'il devienne irréel.Tu as peur de ton avion ici, peur de l'éruption là-bas, peur d\u2019arriver trop tôt et trop tard, et tu cisèles des images d'apocalypse avec la fermeté d'âme et les certitudes d'avenir d\u2019un survivant unique qui prendrait à sa seule charge tous les recommencements comme s\u2019il était une fois.Apostrophant l\u2019apocalypse, misant sur le déluge, prêt à remodeler ton ile sodomisée par ton volcan, tu as failli te faire toi aussi prendre au piège du terrorisme par procuration.Et tu cherches encore à préserver ton style pour le suivi de ta dérive sans oser rester seul en l\u2019ayant dépassé.Mais ne va rien déchirer encore.Oui, souviens-toi, feuillette bien ton vieux cahier trop bien caché au fond de ton sac.Déjà, il y a juste vingt ans, \u2014 face au volcan pour ton : excuse \u2014, après ses trois jours d\u2019éruption douce, tu avais composé ton programme dans la maison remplie de cendres, à un âge où le souvenir de ton ourson offert à sa bouche te rassurait encore sur votre connivence ; je noircirai ma peau au feu de ma naïveté, puis je la relierai à l'ombre dans des profondeurs où les autres couleurs deviennent accessoires, en plein centre du volcan comme ces pierres lancées au fond des Trois-Chaudières.Comme elles, je n\u2019en toucherai jamais le fond, j'éclaterai en soleils éphémères, plus beaux que les étoiles trop patientes, aux portes mêmes de la vie, là où le volcan rejoint la mer, et je contemplerai la lave épaisse du passé bien avant son jaillissement futur aux yeux des hommes esclaves de leurs racines.Alors quand j'aurai rempli mes poches de lave et de sel et d\u2019une bouteille d\u2019eau fraîche, je m'élancerai libre sur ma Karukéra élargie aux dimensions du monde, prêt à tenir le moindre souffle d'air pour une promesse de baiser.| Oui Avant dix ans, tu avais déjà trop lu de poè- rE 153 I mes de désespoir composés par amour des refuges dans le rêve d\u2019autrui\u2026 Mais ne va pas redescendre trop vite sur terre, car tu es dans une cabine d\u2019avion : laisse à ta dérive une chance de délirer.Laisse sécher d'elle- même la larme de l'enfance, comme au temps où le soufre des sources chaudes du Galion rougissait tes yeux laissés ouverts dans l\u2019eau.C'est l'heure du film, l\u2019avion s'éteint.Personne ne peut te voir.Tes yeux secs depuis vingt ans ont mérité cette brûlure furtive qui t'empêche d'écrire.D'ailleurs tu n\u2019allumes pas encore la veilleuse de ton fauteuil, car ton coeur bat maintenant trop vite pour ton stylo, et voilà que ton écriture se remettrait à mentir par omission des prénoms auxquels tu penses.Bientôt tu oseras écrire sans que le poème ne serve de couverture secrète aux voyelles des êtres aimés comme le drapé d\u2019une jolie robe sur un corps trop beau.Sauras-tu déshabiller aussi tes phrases pour parler de l'amour nu \u20ac Tu n'as jamais été aussi seul ni peut-être aussi vrai devant tes pages noircies.Des feuilles pour dessiner quel arbre 2 Pour qui, pour quoi 2 Pour toi, justement, rien que pour tu et toi afin de laisser ta voix tracer quand même ses signes dans le silence obligé de cette traversée, avec la traduction fidèle des cris d'appel, des exclamations de joie, des hurlements des blessures, des murmures sous-entendus, des musiques à rejouer sur un air de confidence, des millions de mots qui envahissent la solitude pour en mesurer toute l'étendue.Un avion qui tombe, c'est encore une bouteille de plus à la mer.Un volcan qui éclate, et c'est le réveil d\u2019un avenir sous la cendre.Alors, il faut que tu fasses confiance à l'écriture.Tu as raison de vouloir laisser des traces au coeur des êtres au lieu de perdre le temps à y planter des preuves : seuls les sillages et les traces font prendre la route à l'espoir.Les départs et les arrivées permettent seulement de supporter l'attente.Les faims de synthèse et la 154 POSSIBLES Le mal du siècle Joos gp LES Apostroph\u2019 apocalypse collecte méticuleuse des débris d'identité ne servent qu\u2019à tenir la parole en respect et la cage dans la tête de l'oiseau.Aussi continue à chercher ceux que tu aimes dans ce que tu écris.N'impose pas le silence en remède à tes mots douloureux, tes phrases sans objet mais pas sans sujet, jetées contre le papier comme des vagues sur des rocs.Imaginer c'est renaître, mais plus loin, plus près de ton fle à mesure qu\u2019elle se rapproche de ton cahier.Alors seulement tu s'effaceras de toi, et ton présent devant l\u2019histoire.ES - FRANCE THÉORET Sans visage En ce début de soirée, la jeune femme est au plus bas d'elle-même.De longs jours de vacances étaient venus après une année exaspérante, à certains moments, sur le campus universitaire.Les jours avaient filé et fini par s\u2019accumuler.Elle s'était retrouvée, libre pour ainsi dire de cette liberté qui tournait à l'angoisse parce qu'elle n\u2018arrivait pas à quoi au juste, probablement, à entreprendre un travail libre, délivré de ses phobies qui reprenaient le dessus.Ce soir, elle est saisie entièrement par le pathos qui dirait-on la prive d'elle-même.L'opération est nauséeuse.Un rien peut devenir ce qui donne prise à l\u2019accablement.Ce soir-là, elle a identifié la marche du temps, ces jours de vacances entamés, inutiles et lourds, sans projet consistant et la peur panique est venue.L'impulsion, lui semble-t-il, vient d'elle-même qui se confond au dehors, à son environnement.La cruauté du sursaut intérieur n'a d'égal que le jugement irrévocable qu'elle porte sur l'inconsistance de sa pensée.Elle est pétrie d'émotions irrecevables, elle le sait à s'en rendre malade.Lorsqu\u2018elle est menée au délire intime, elle se surprend à comprendre ce qui la borne ainsi, a s\u2019écailler du manque d\u2019objectivité qui risque de |\u2019engloutir au bout du désespoir.Ne cherchez pas la métaphore qui pourrait parer comme garde-fou, elle sera nulle.La jeune femme ne maîtrise plus la parole intérieure, elle suffoque sous le poids d\u2018elle-même.Dans la chambre, à 157 IF l\u2019abri des regards indiscrets, elle est immobile et ne se trahit pas.Tandis qu'elle aspire à en finir avec sa misère morale, elle y est durement retournée.Issue de classe moyenne, elle se demande pour quoi on a joué à être pauvre quand on ne \u2018était pas.Par ce mensonge insidieux et vorace, on a fini ar abîmer la vie à force de calquer les jours sur le manque qui, par définition, n\u2019était jamais comblé.Elle a mis des années à voir clair, des années où elle a introjeté ce mal sans comprendre qu\u2019il venait d\u2019un pessimisme ordinaire et tout puisant.Dans sa retraite, elle se croit née pour intérioriser le mal d\u2019autrui dont elle se sait mortellement atteinte.Depuis longtemps, elle veut écrire et vivre à la hauteur de ses intuitions, de son intelligence.Écrire et vivre sont inséparables.L'un et l\u2019autre n'ont pas à se conjuguer, ni à s'exclure non plus.D'instinct, elle n'aime guère ce vers de Mallarmé : « La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.» Ces mots faisaient le ravissement des intellectuels qu'elle fréquentait.Ils les avaient à la bouche comme un éclat de rire.Ce soir, elle entend encore faire le point.Le temps mort l\u2019y oblige presque.Pendant que son mari est attablé à lire et à prendre des notes, elle combat la déliquescence qui la piège.La précarité de l'existence lui apparaît comme une affaire de l'esprit.Un tour de tête, un si petit et si grand cauchemar à la fois, mais entretenu pour faire en quelque sorte qu'on soit déjà mort avant de commencer à exister.Cette mort dans la vie est bien mentale, elle n'appartient pas à l'existence matérielle.Elle est devenue cette morte vivante à force de contempler l'absence, au milieu des à quoi bon réitérés.Elle parvient si vite a glisser en elle-méme, dans le vide vertigineux du château médiéval, la métaphore des rêves adolescents.Il y a trop d\u2019émotions et de peurs là-dedans.Elle ne l\u2019ignore pas.Seulement le temps relâché fait son oeuvre inquié- RE 158 POSSIBLES Le mal du siècle Ut Sans visage tante, la même, répétée jusqu\u2019au malaise bien physique.Elle s'accroche à ces bords uniquement réels de la situation.Elle est mariée depuis peu, elle et lui sont des étudiants, elle travaille pour combler l'insuffisance des bourses d\u2019études.Il l\u2019aime, elle ne voit que lui.Il est dans la pièce voisine, comme à peu près tous les soirs, à sa table de travail, studieux.Dans une entente tacite, elle et lui ont aboli les dimanches et les vacances qui rythment l\u2019année.Avec le même silence complice, il avait été décidé que leur existence serait reliée aux livres.Toutefois, le projet n'avait pas été réellement formulé, leur accord était sous-entendu puisque, à chaque jour, il s'était renouvelé depuis qu\u2019ils étaient ensemble.Elle est doucement réconfortée par le pacte qu\u2019il y a entre eux.C'est tangible comme un bord réel auquel il fait bon s\u2019accrocher.Oui, ils continueront ces jours de labeur intellectuel.Elle finira par s\u2019y mettre aussi, à écrire, trouver sa consistance, une voie bien à elle, déjà elle redoute l\u2019expression, elle en reconnaît partiellement la fausseté.La jeune femme sort de la chambre, hésitante, elle va déranger celui qui, immobile, est centré sur sa lecture.Elle voudrait lui parler de leur pacte tacite, de son accord profond et des espérances qu'elle entretient.Elle lui dira combien leur rythme quotidien a changé le cours de ses jours, que s'\u2019adonner ainsi à l'étude et, probablement, à l\u2019écriture commande cet effort constant auquel elle est prête à se livrer.Mieux encore, elle n'entrevoit pas de vie meilleure.Pour tout dire, il saura qu'elle cultive le voeu de réaliser un livre avec lui, elle lui en parlera.Elle réde autour de lui.Il lui semble qu'il sait déjà tout et, qu'en vérité, elle ne parle que de cela, aux repas du soir, par exemple.Avant leur mariage, n\u2019était-ce pas déjà clair ce qui les unissait 2 Pourquoi la forcait-il, en ce moment, à condenser une série de conversations et de gestes qui n'avaient pour but ultime que l'expression enfin officielle de leurs agissements ?Elle reconnaissait qu'il 1591 | ne la forçait pas comme elle le pensait.Seulement, elle souhaitait marquer un temps d'arrêt, être délivrée des sous-entendus, autrement dit, entendre confirmer le projet véritable de leur union, savoir v\u2018elle n\u2019errait pas, qu'elle ne s'était pas trompée depuis le commencement.Elle rôde, il ne bouge pas.L'époque prenait plaisir aux jeux de mots et, curieusement, à une opposition rigide aux institutions.On raffinait à propos de la marginalité intellectuelle, cette façon de ne pas se prendre au sérieux dont elle était blessée.Elle porte la main à son épaule, il lève la tête et articule doucement : va, va travailler.Elle le regarde encore un peu penché à sa table.Cette tête qu\u2019elle aime tant, ce corps mince et musclé dans l'éternel tricot de coton aux coudes usés, oui, il incarne tout à fait l\u2019image de l\u2019intellectuel.Elle se demande si seulement il le sait.Elle se taira.Faut- il chercher à confirmer de manière obsessive ce qui est déjà là 2 Devant la bibliothèque, elle cherche les livres déclencheurs, il y a tant à lire.Les livres lui rappellent qu\u2019elle est encore jeune, pourtant n\u2018ont-ils pas glosé mille et une fois à propos de leur retard, de leur situation de rattrapage jusqu'à verser dans cet excès du pas encore prêts pour écrire ¢ Elle n'avait guère eu d\u2018enfance, sa jeunesse avait été gâchée par des affrontements sans fin, bien concrets, peu assumés.Depuis leur mariage, elle conservait la certitude que leur silence besogneux était le meilleur gage.Maintenant, comme auparavant, le temps flasque faisait son oeuvre, elle était adulte depuis longtemps, depuis toujours lui semblait-il, mais elle n\u2019en était plus certaine devant la dibliothéque.Dans Voyage au bout de la nuit de Céline, elle lit au hasard : « Faut pas croire que c'est facile de s'endormir une fois qu'on s\u2019est mis à douter de tout, à cause surtout des peurs qu\u2019on vous a faites.» Quitte à se piéger, ses peurs, elle les dirait, il n\u2019y a qu\u2019elles.Rien ne lui apparaît plus tangible que ce mouvement effréné qui la mène à la dissolution mentale, elle sait que le corps suit 160 POSSIBLES Le mal du siècle vise BL 4 Sans le même cours, cependant difficile à évaluer quand \u201c V1%99¢ on a vingt-cinq ans.Céline encore : « La vérité de ce monde, c'est la mort.» La vérité c'est que Céline a beaucoup écrit après Voyage au bout de la nuit.Sa grande peur de l'art était liée à la vénération.La littérature, on la vénérait ou elle n'existait pas.Cette propension à rendre plus grand que nature ses espoirs, mêmes légitimes venait de son éducation qui avait collé plus que de raison.L'impossible auquel elle tenait tant venait de là.Elle ne saisissait pas que l\u2019inconsistance était liée à l'époque et que l\u2019horreur éprouvée ne lui appartenait pas en propre.Céline a beaucoup écrit une fois la mort annoncée.Le piège, la mort au-dedans, les peurs introjetées, mais consistante comme fer la réalité, un corps dans l'espace, c'est là, l'intervention.Elle aimerait formuler à haute voix le tremblement, le doute, elle va vers la cuisine.Et tant pis pour la soirée qui avance, qui aura encore été inutile.Ce n\u2019est pas de gaieté de coeur qu'elle va à la cuisine, décidée à préparer un plat pour le lendemain.La nuit d'été est tombée depuis un moment, l'air plus frais ne réussit pas à rafraîchir son corps bouillant.Elle réprime un frisson, touche ses cuisses en feu.Le coeur a mal autant que la tête, elle sait si bien se dissocier mentalement alors qu\u2019elle s'éprouve comme une totalité effrayante.Elle n'a pas de mal à se persuader qu'il vaut mieux faire la cuisine.Ce sera fait pour demain.Elle en aura un peu plus d\u2019une heure et c\u2019est bien ainsi, le temps avancera, pour ne pas dire qu'elle s\u2018avancera.Les tâches domestiques lui incombent, elle ne s\u2019en plaint pas.Elle les fait généralement d\u2019un pas léger même si elles lui reviennent à peu rès toutes.Lui, il s\u2019est installé avec elle comme il l'était cnez sa mère.Il arrive qu'elle l\u2019appelle : Pacha! ll en rit, la vie n\u2019a qu\u2019à continuer.Là, il est venu à la cuisine, réchauffer un café qui dure toute la soirée.Il s'approche, geste furtif et demande ce qu'elle fait.Une tarte aux fraises.À l\u2019occasion, elle se met comme ça, à faire la cuisine, tard dans la 161 m/f soirée.|| est seulement étonné à cause de l'été.À son tour, il rôde, elle l\u2019embrasse comme pour le rassurer.|| manifeste sa gaucherie quand, dans la cuisine, il superpose à cette femme l'image de sa mère.Elle a envie de le lui dire.Il ne la croirait pas, au pire, il se fâcherait.D'un pas de chat, il retourne a sa lecture.Elle est parvenue a se ralentir, longeant les mains dans la pate un peu rude et collante & la fois.Faire la cuisine a cette heure la rassure, on le dirait, l\u2019entrain qu'elle met à toucher les ustensiles est éloquent.Pourtant, elle sait qu'elle fuit, elle le saura tout à fait lorsqu'il ne lui restera qu'à attendre la cuisson de la tarte assise à la table de cuisine.Le bilan de la journée n\u2019est pas lourd.Encore un jour qui s'est éternisé.Un jour sans appel dans la balance du temps.Ces questions sans issue la vident, ne la mènent nulle part.Elle est habile, elle aussi, dans l\u2019art de ne pas se prendre au sérieux.Toutefois, au lieu d\u2019un étonnant éclat de rire, elle verse dans la manie commune des petites névroses, déchirée, abêtie.La matérialité ne subsiste plus alors, comme bord ferme.Les petites névroses nonchalantes, elle les reconnaît bien chez des femmes de classe moyenne, y compris chez celles-là qui simulent la pauvreté.Une vie conjuguée à l'ennui quand on n\u2018éclate pas : dans les rires ou dans les cris.Elle, elle ne connaît pas l\u2019ennui depuis les affrontements inassumés ; maintenant, elle est confrontée au vide sans appel et sans visage.Elle s'accroche aux mots de Céline, « à cause surtout de ces peurs qu'on vous a faites.» C\u2019est cela qu'on avait réussi, par un véritable tour de force, à tuer en elle, cette capacité d'identifier à l\u2019extérieur d'elle-même, le mal qui la rongeait.Elle ne parvenait pas à endêver la société.Le mal, c'était elle, toujours elle.Les autres, la vie des classes moyennes qui miment la pauvreté n\u2019y étaient pour rien.Elle avait appris à respecter, à vénérer.Elle crevait d'un solipsisme permanent, d'avoir été soumise à ces affrontements pour lesquels elle don- 162 POSSIBLES Le mal du siècle vis BL | cle Sans visage nait aux autres le bénéfice du doute.Ceux-là devenaient ses enfants qu'elle s\u2019efforcait de comprendre.Elle se surprend à parler toute seule : on ne peut prendre sur soi le commencement et la fin.Devant le plat réussi, elle aura envie de vomir.Au petit bureau, elle ouvre le cahier noir, elle note ce qui suit : Ce que j'écris de mon langage tient du mythe quant à l\u2019idée et de l'expérience expiatoire quant à l'exactitude.Je me tiens dans une confrontation en apparence insoluble, ouverture et fermeture, puissances égales, ma langue en quête d\u2019une troisième voie.En attendant, j'ai deux langues peut- être plus, ne raffinons pas, ce n\u2019est pas le jour.Quand la colère des forts comme des faibles se verse entièrement sur moi et que j'endosse ses tenants et aboutissants, je chute devant un miroir, en un tourbillon de l'esprit et je repère des forces contraires.J'ai déjà entretenu avec le langage une aisance bien réelle.Maintenant, les mots me sont ôtés, la phrase est bafouée et je crie d\u2019une voix éteinte.| m'apparaît clair, malgré mon obstination, que je ne rattraperai pas l'aisance des jours où je savais me centrer, où les petits récits s'arrangeaient phrase après phrase pour faire transparaître une véritable émotion, une seule délivrée des émotions frontalières qui sont miennes maintenant.La langue s\u2018apprenait et le bonheur de l\u2019apprivoiser m'a quitté avant que je ne fasse connaissance avec la phrase proustienne, ce qui eût été la droite ligne de mon apprentissage.Il n\u2019y a ni commencement, ni fin, il y a ce qui est.Maintenant, les mots s\u2019isolent, se syncopent, ils existent dans leur matérialité, bruts et sonores.Le mot s\u2019impose, hors contexte, célibataire, gravitant dans sa trajectoire symbolique, au lieu de tracer calmement son contour visuel sur la page blanche.L'aisance a reflué vers les bords de la vie matérielle que je ne cir- conscris plus par écrit.Les mots dansent une danse de mort.La maladie des mots me gâche l'existence.Pas un mot qui ne s'offre avec le sérieux et le calme de l'apparente socialisation.Semblables, les mots n\u2018appartiennent pas à la méme grammaire.Les phrases ne s\u2019enchaînent plus, les mots souvent répétitifs et toujours isolés de la danse de mort livrent une bataille pour s\u2019inscrire proprement dans la langue.La phrase met en jeu un combat à finir.Ça qui a lâché, l'aisance, oui, une aisance circonscrite qui était portée par un désir centré, ignorant son nom mais qu'importe.C'était un plaisir sans conscience, moitié endormi, englué par les idées du temps certes, mais qui ne se rebellait ni à la phrase, ni au récit.On ne tient pas à un plaisir aussi marginal que celui d'écrire quand on est adolescente.Ainsi, « les peurs qu'on vous a faites » deviennent celles que vous vous ferez dans l'impossibilité d'être soi-même le commencement et la fin.Elle se détend, elle sourit.Elle ne pense pas à l\u2019homme en train de lire, l\u2019homme agacé quand elle lui parle de ses expériences et se hatant d\u2019affirmer qu'il s'agit de psychologie dépassée et indéfendable dans littérature d'avant-garde.Non, pour l'instant, il n'y a pas de quiproquo.Son mariage, elle le concevait lié à leur dynamique d'intellectuels, il y aurait de la place pour eux.164 POSSIBLES Le mal du siècle \u2014 a.~~ & \\ 3X \u2019 TA N A \\N A SI \u2014 9 Lo Ÿ.ca CAD a Sarr Ÿ > se ( nr MICHEL DEGUY Vers un scénario : « L'argent » ; ou « Tremblement de terre a L.A.»; ou « La faille ».1.Les riches, super-riches, derniers riches, se retirent pour fuir la masse, la promiscuité, les « autres ».Citizens-Kane regroupés, Milliardaires en dollars qui viennent d'acheter une montagne, gardée maintenant par des mercenaires en armes, ravitaillée par hélicoptère (avec jacusis de 20 m° dans des grottes de luxe).etc.Surimpression de « déluge », de « derniers jours de l'humanité » : ces Survivants ont gagné les hauteurs, fuyards extra-terrestres de cette terre.2.À l'autre extrême, deux autres humanités : a) la masse, l\u2019embouteillage middle-class en général traité par ordinateur, the average-welfare- culture.b) les damnés de la terre, slums dangereux à Watts, le « métissage » redouté, les bandes de voyous cloutés, poignardés.Or tout cela dans notre votidien délinquant, de même que l'Argent est dans l\u2019aujourd\u2019hui avec ses spéculations formida- 167 HN É Yes V bles.Pas d\u2019An 2084, ni de planète Mars : maisla POSSIBLES pr planéte Terre peu a peu déterrestrée.du siecle Comment croiser ces mondes, ces trois sphères 2 Comment l'intrigue ira-t-elle les confrontant, mêlant, après avoir montré leur séparation, leur Apartheid ¢ Par émeutes, sièges, massacres, vers une fin abjecte 2 La catastrophe sera celle du tremblement de terre \u2014 Entr'ouvrant cependant (seuil, battement, porte dérobée) la possibilité de quelque salut, d\u2019une « issue » 2 Par quelle médiation L'Art (musique, peinture, poésie) va offrir son « inutilité » aux désirs de pratiquer-une-issue-de- secours\u2026 Un personnage du groupe 2-a est vu très tôt lisant le Kleist.La destruction des chefs-d'oeuvre des Riches ne sera pas le fait de la barbarie iconoclaste d\u2019« Orange mécanique ».Un nouveau « soin » pourrait partir des deux côtés : donc par une histoire d'amour : un Roméo des Riches et une Juliette de la middle-class, intelligents et par leur amour, arriveront à comprendre un principe de transformation et de réconciliation ?Caractéristiques des 3 plans (ou « sphères ») d'existence (américaine) : 1.La Haute : \u2014 « grande musique » à haute- technologie-ajoutée (cf.l\u2019Appareil de Jean L.à Haute-Fidélité-laser ; son télescope ; sa voiture à antennes, etc\u2026 \u2014 lasers \u2014 fontaines bleu-mousseuses - les magazines « de luxe » (« Vogue », « La photo », etc.) ME168 ) i ù Vers un 2 .La « masse » did scénario.\u2014 Musak de supermag, « douce », incessante \u2014 rootbeer \u2014 les jeux électroniques \u2014 la B.D.\u2014 la secte \u20ac 3 .Les damnés \u2014 armes de poing ; alcool, drogues \u2014 illettrés.Des personnages : en 1.jeune Roméo doré, ayant conservé l\u2019usage du livre et quelque culture (plutôt qu'un fou Howard Hughes 2) en 2.une métisse américaine, trés belle en 3.un de ses frères, violent.Le point de vue, ou référentiel, plus insistant, serait pris à la zone moyenne : qui se procure le spectacle de la Haute et celui des damnés par les films ; chaque « monde » connaîtrait l\u2019autre par des films spécifiques, des chaînes TV spécialisées ?Déterminer des traits homologues « homogénéisant » les trois mondes ; ceux d\u2019une américanité traversant les différences.L'hôpital (de la prothèse) ; le culte (bingo dans les chapelles) ; le zoo anthropoïde (Disneyland), ou le studio de cinéma.Ou : de l\u2019anthropomor- 169 HE phose américaine.Déployer (par photos 2 films dans le film 2) sa hiérarchie des étres, ou « mime- sis » : depuis le bas = animalité domestiquée, par les chaînons intermédiaires des monstres ou animaux anthropomorphisés (Disney ; créatures zoomorphes des films « d\u2019Espace », grands singes à Qi, etc.), par les robots sentimentaux, les hommes zoomorphisés, jusqu'aux supermen : figurant humanoïde du haut (symétrique du bas?) (androgyne 2) supermusclé super « intelligent » (robot dans le « cerveau », etc.) : « homme » de (re)confection « à l'identique », sorte de vampirisé de la technique.L'acculturation (devenir culturel du monde) sur le schème d\u2019un film de vampire (morts qui se croient vivants, et inversement) laisse échapper un « presquevampirisé », le Roméo riche par exemple, qui se retient au Vieux Monde par un Kleist 2, mais surtout par l\u2019amour, « à réinventer ».Considérations sur l\u2019apartheid ; l'événement ; la faille « Notre partage » nous partage répartit des différences qui tournent à la séparation et à la partition.Les différences sont à la fois (pour cette condition à jamais paradoxale donc) aimables et odieuses, conditions de l'amour même, qui les disjoint par définition, et de la haine.Hommes femmes : symétriques et dissymétriques ; différents, pour toujours à jamais ; respectant l\u2019altérité, l\u2019in- substituable, inneutralisable, dans la connaissance de cette différence et de la différence entre connaître (par les savoirs, entre autres) et être-tel (cette différence est-elle la source du comme : de la comparaison, qui « rapproche » en soignant, circonscrivant, la différence insuppressible).Les séparations interprètent et accusent et pervertissent les différences et les disjonctions.Ici ordonnons plusieurs remarques : 170 POSSIBLES Le mal du siècle ors nari SSBLes cc Lo.ma Vers un \u2014 Les différences sont ordinairement recouver- vie SENS tes ; elles peuvent (et « doivent ») être amenées à visibilité par l\u2019image!, mais (ou : parce que) elles se dissimulent, s\u2019oublient : le propre du Léthé où nous vivons (« mourant sans nous en apercevoir »), c'est de nous insensibiliser aux différences, aux oppositions, de nous éviter la lucidité paradoxale, en favorisant la syncope du passage de À à non-À : autrement dit de fomenter la violence, d'en accumuler la menace orageuse en juxtaposant les séparés, qui « se retiennent » violemment, sans ménager leur relation.On ne croit pas à la faille, on ne la voit pas ; elle ne passe pas, elle ne passe pas par ici ; elle n\u2019est nulle part : l\u2019Abîme n\u2019est nulle part \u2014 et ainsi repasse partout.1/ Note sur l\u2019image Il s\u2019agit d'images.Le terme rassemble : \u2014 le plan de l'imagination sychologique ; le sens de phano- pée chez Pound : écran mental de « projection » {« qu\u2019est-ce que tu vas pas imaginer ! », etc.) \u2014 le plan de l'icône en général, et filmique en particulier; « livre d'images » ; « illustrations », etc.En particulier, sous l\u2019angle d'une convenance, connivence, spéciale, entre la phanopée psychique et l'écran filmique audio- télévisuel \u2014 ce qui fait que la photo, le film, supplante tout autre monde, et art, dans la « fascination du public ».\u2014 Le sens baudelairien, c\u2019est-à-dire de l'esthétique transcen- dentale ; ice.le sens poétique, par lequel les images, dont Baudelaire disait avoir le culte exclusif, ne désignent pas les vignettes mais le rapprochement poétique, la mise en scène du monde, du beau monde, référable à ce que Kant appelait « imagination transcendentale ».Soit : le visible devient lisible, et réciproquement (dans « la réciprocité de preuves » mallarméenne) en tant qu'il est dicible, et dit : recueilli, par rapprochement, dans l\u2019élément d'accueil qui sera toujours celui de a langue, notre maternelle, où la pensée { se prend, « sous les yeux » par le film, et simultanément « logi- | | } que », dit.C\u2019est pourquoi un film peut être sans image \u2014 sans imagination.Ils le sont presque tous, dans l\u2019exacte mesure où ils ne sont pas des poèmes, mais des conneries.171 BE - L'Art entend [s'entend à) donner à voir les différences et les ruptures, le grand jeu de la disjonction (polémos d'Héraclite) et sa fixation mauvaise en apartheids « normalisés » (et soustraits à la réflexion, se faisant passer pour « naturels », et redevenus indifférent).Soit le tremblement de terre de Kleist : chiasme de l'Enfer et du Paradis : à la faveur de la catastrophe la mauvaise séparation des amants est abolie : le paradis d\u2019une re- naturation a lieu, éphémère ; les échanges humains reprennent réalité.Mains chaudes d'ordre et désordre ; puis le Mauvais ordre de la loi trop humaine, qui interdit l'amour « incestueux » reprend vengeance, « céleste » : châtiment final sur les amants.\u2014 La faille, donc : ambivalence de la faille : elle aggrave, casse, et offre la chance d'une ré-volution réparatrice.Elle fixe l\u2019abîme, localise la disjonction absolue.C\u2019est la catastrophe qui fait voir, révèle le désordre établi, et ainsi prépare une réparation possible.Ainsi /a faille de Californie, aire du tremblement de terre imminent, zone de menace, peut fournir l'appareil allégorique.Kleist transposable & Los Angeles 1990.Je recommence : \u2014 On ne croit pas à la faille ; l\u2019'abîme n\u2019est nulle part.Parfois l'exception d\u2019une scène nous réveille un moment : le pauvre tendant sa main vers la mienne, chair et os, mais le plus souvent c'est à la TV.; l'abîme de la faille qui rejette les mourants- de-faim passe « là-bas », ailleurs que tout ailleurs, puisque c'est « sur l'écran », film, etc.(se rappeler que l\u2019Éthiopie aussi est une zone de « faille »).\u2014 L'événement, c'est quand la différence passe à mes pieds, ici maintenant, me disloque, m\u2018arrache ; en l'occurence, ici l\u2019abîme, le film en parle comme de celui que l\u2019argent creuse, ou qui est creusé en argent Ÿ montrer qu\u2019elle a bien lieu, qu'elle passe, la faille, et qu'elle me fend ; et la 172 POSSIBLES Le mal du siècle Ver gene! Sig} , .vo .al | Vers un montrer par surdétermination sismique : à la puis- i énario., .el scenario sance de l\u2019allégorie, redoublement, dans une affaire-récit de lézarde sismique.\u2014 La catastrophe est chance de réconciliation ; le problème, c\u2019est que la restitution « révolutionnaire » d\u2019un ordre plus vrai (« Amour ») qu'elle rend possible, ne peut durer.Pourquoi 2 Pourquoi « l'amour est-il à réinventer » \u2014 mouvement perpétuel ?L'art peut-il se substituer à la « catastrophe » en accomplissant le même effet : réveilleur, réparateur, re-probateur, ouvrant une ferre promise en celle-ci mais « sur-réelle » = non réelle, ni irréelle 2 etc.\u2014 Clest tout cela que le film porte a visibilité et à lucidité.Il y a donc à déterminer quelle faille ; à choisir le mode de différence-séparation prédominant qui ravage notre monde cette faille menaçante (séparation de l\u2019humanité en deux) ici figurée par la terre sismique, le film dira que c'est celle de l\u2019Argent ; ce qui divise, ébranle, sépare, disloque, sera l\u2019Argent.(Ce pouvait être le splitage de la terre en deux superpuissances, avec « Mur de Berlin », etc.; ici ce sera l\u2019Argent).Vers un scénario : Donc : à la faveur du Erdbebung, qui va révéler et neutraliser, voire : réparer un moment la séparation ; va dis-et-conjoindre, réunir, comme chez Kleist, improbablement : la Belle et le Doré ; les 2 ou 3 « mondes » faits pour ne jamais se rencontrer (restant chacun de part et d'autre de la séparation, sans voir celle-ci) ; et ensuite les re- disloquer.(Il y a Monde et non plus mondes quand les « mondes » peuvent se rencontrer.) Donc la prison dont s'échapperait le Roméo sera celle du Château du dollar où sont reclus (variante sadienne ?) les grands-Riches.Le tremblement 173$ Ver détruit et jette au dehors.Montrer parallèlement POSSIBLES gén le monde immonde de la jeune Noire et de ses frè- du siècle res : débris de Welfare, poubelles de l'Amérique, détritus sémiotiques etc.; exposé à, puis disloqué par, la secousse.Vers la rencontre : où apparaît la Faille (qui a déjà été indiquée par le montage alternatif des 2 mondes).Ce qui disloque les rapproche ; ce qui rassemble va les séparer, non sans que le moment de l\u2019Issue ait eu lieu, montré par son dire.Lieu du drame : un Disneyworld, où la jeune fille est vendeuse, et où son frère prépare un hold-up, et où Roméo Dollar a suivi la jeune fille.Il est venu ce jour-là, accompagner le pilote de l\u2019hélico ; l\u2019hé- licodrome jouxte le Disneydrome, etc.Or le tremblement se déchaîne à cette minute ; ils vont échapper à la destruction grâce à l\u2019hélico : le tremblement a lieu sous eux ! Roméo a tendu les mains à Juliette et l\u2019enlève ; elle a tendu les mains à son frère le Voyou, et l'avion les soulève et les transportera vers la Montagne, épargnée, où un paradis-enfer les attend.Notes - Ce que le film fait voir, les personnages ne le voient pas, mais, à la fin coïncident avec la sagesse de la caméra, i.e.du Narrateur, en sauront autant que le film en voit.le.: le narrateur, ou caméra, ans ses mouvements peceptibles pour le spectateur (par exemple un lent traveling qui « rapproche » la caméra « narrante » du héros, etc.), mouvements rapportés ou non à un point de vue de narrateur dans le film, progresserait en connaissance et en sagesse, entraînant avec lui le spectateur dans une certaine anticipation par rapport aux « personnages ».ME 174 SIBLE io lêcle Vers un scénario.\u2014 Réfléchir à l'expression en abîme.Quelle analogie y a-t-il (homologie) entre l\u2019Abîme dont je parle (« nulle part », etc.et la loi de montage, de composition, d\u2019une oeuvre (« séparés par un abîme » et ainsi voisins : de part et d'autre, musique, poésie.) \u2014 Redoublement complexe : rapports par le film des « mondes » entre eux ; un film dans le film pour la sortie hors du film, la « guérison » du cinéma (transposition du Quichotte).Questions Ils partageraient la méme culture 2 Celle de Disney ; une « américanité », celle qui donne sa force centripéte au melting-pot; le « désir de devenir américain ».Cependant, dans la Haute il y aurait vestiges de l\u2019ancienne culture (« Kleist »).Et dans la basse, et fuite vers l\u2019immonde (destruciton, viol.) et rémanence de fraternité chrétienne (les Mexicains exilés en familles pieuses\u2026) D'où provient le retournement, d'où procède en général la contrefinalité, la rétroversion en servitude de toute intention-action humaine, de tout désir de liberté ?! (Les Roumains ne peuvent plus se voir ! Les Tchèques sont privés de catholicisme, etc.).Comment en plomb vil l\u2019or se change-t-il ?Et quelle est l\u2019alchimie du contraire, qui repasse le plomb en or, grand art?Le Riche et le pauvre, radicalement étrangers l\u2019un à l\u2019autre, entreverraient la partition de leur Partage par le tremblement de terre ; « dans » la faille qui fend ; tenteraient de la surmonter par amour, qui en appelle à un autre principe, principe de transformation, qui se prolonge (2) en alchimie d'art ; connivence entre le désiré d'amour et le désiré de l\u2019art, qui ne veulent pas l'Enfer des Séparations, etc.175 8 Ou : ces deux mondes oppugnants, exclusifs : celui du tueur-inculte et celui de l\u2019intellectuel, type Tarn ou D.K., comment peuvent-ils être, à nouveau, du même monde 2 Par une catastrophe ; comment celle-ci peut-elle se continuer, enfanter un ordre « vrai ».Le temblement de terre abolit un tas de séparations, confond presque tout, mais manifeste les différences du type amour.MH 176 POSSIBLES Le mal du siècle Ah > % bly; sige] = A \u201cx NS = Ey AU \u2014 ils TANTS t/ y J \u201cev aL \"+ * év/ A | _ \u2014 \u2014_\u2014 _ Cd A y 7 ~ LRO NN ) tN 7 | 4 \u2014 #0, | Vs A re # A AN We ) VR | AE JS NG be oY NOTES SUR LES AUTEURS ANNE-MARIE ALONZO Née le 13 décembre 1951 à Alexandrie (Egypte).Vit au Québec depuis 1963.Co-fondatrice et directrice de la revue Trois et membre du comité de rédaction de la revue de poésie Estuaire depuis 1984.Auteure de Geste (1979) et Veille (1982) aux éditions des Femmes à Paris, elle vient de faire paraître un sixième titre Bleus de mine aux éditions du Noroît.à MARIE-CLAIRE BLAIS Née à Québec en 1940 \u2014 Après avoir remporté le Prix Médicis pour Une Saison dans la vie d\u2019Emmanuel (1965), Marie-Claire Blais séjourne durant plusieurs années aux Etats-Unis, puis en France pour revenir au Canada en 1972.Elle a publié une trentaine d'ouvrages dont les titres les plus récents sont Le Sourd dans la ville, Visions d'Anna (Prix de l'Académie française), Pierre et la guerre du printemps 81.Ses livres ont pre-; que tous été traduits en anglais et dans d'autres \u2014 langues.Né à Lévis (Québec) en 1945.Études universitaires à Québec et Paris.Son premier roman, L'Empire (1979), s'est mérité le Prix Robert-Cliche et fut adapté pour la télévision.En 1982 il a reçu le Prix France-Québec pour son recueil de nouvelles : Le Surveillant.Gaétan Brûlotte enseigne la littérature française et québécoise aux Etats-Unis.ism a x 3 a J Ms i om, DG MICHEL BUTOR | a SE EE Né à Mons-en-Baroeul, en 1926.À enseigné la philosophie en Angleterre, en Grèce, en Egypte et aux États-Unis.Romancier, poète, essayiste et critique, a publié notamment : Passage de Milan (1954), LEm- ploi du temps (Prix Fénéon, 1956), La Modification (Prix Renaudot, 1957), et Brassée d'avril (1982), ainsi que la série des Répertoires et des Illustrations.« Her- més présidant au carrefour des arts » (Dictionnaire des littératures de langue française Bordas) PAUL CHAMBERLAND Né en 1939 à Longueuil (Québec).Études en lettres et en philosophie à Montréal et Paris.Paul Chamber- land est co-fondateur de Parti Pris, revue culturelle et politique.Après deux ans d'enseignement universitaire, il s'engage dans diverses pratiques néo-culturelles.La poésie, l'écriture forment l'axe permanent de son activité.Quelques titres : Terre Québec (1964), LAfficheur hurle (1965), Demain les dieux naîtront (1974) et Compagnons chercheurs (1984).FRANÇOIS CHARRON Peintre et poète.Né en 1952, à Longueuil.A publié, depuis quinze ans, une vingtaine d'ouvrages (poèmes, essais, textes) \u201cConçoit la poésie comme une non-valeur absolue.S'intéresse présentement au refoulé religieux à partir duquel un sujet prend forme, ce afin de se mesurer aux conséquences du Mal (absence, douleur, mort, haine, intolérance).Cherche, à travers la déchirure qui le fait respirer et parler, à déplacer les savoirs 182 et ouvrir le corps à plus de légèreté.Ne reconnaît qu\u2019une seule qualité à l'écrivain : décevoir (le sens, le temps, la communauté), en ayant l'audace d'être soi- même, c'est-à-dire personne.Dernier livre paru : La vie n'a pas de sens, aux Herbes Rouges».MICHEL DEGUY Né en 1930 à Paris.Michel Deguy a publié, entre autres, Fragments du cadastre (1960), Prix Fénéon, Poèmes de la Presqu'île (1962), Prix Max-Jacob, Tombeau de du Bellay (1973), Gisants (1985), Prix Mallarmé.Il est maître de conférence (littérature française) à l\u2019Université de Paris-8 et rédacteur en chef de la revue Poésie.|| est aussi traducteur de Heidegger et de Paul Celan.MADELEINE GAGNON Née à Amqui (Québec) en 1938.Poète et critique, Madeleine Gagnon enseigne la littérature depuis 1968.Elle a publié plusieurs ouvrages dont La venue à l'écriture (1977) en collaboration avec Hélène Cixous et Annie Leclerc, Lueur (1979) et La lettre infinie (1984).Elle est cette année « écrivain-en-résidence » à l'UQAM.Une suite poétique, Les Fleurs du Catalpa, paraîtra au printemps 1986.Madeleine Gagnon a aussi publié des contes et des poèmes pour les jeunes.RAYMONDE GODIN Née a Montréal en 1930.Etudes classiques et formation artistique au Musée des Beaux-Arts de Montréal.183} En 1954 elle va vivre à Paris.À partir de 1967, études de l\u2019art et de la calligraphie orientale.Expositions récentes à Montréal, à la Galerie treize, et à Paris à la Galerie Jacob, chez Nane Stern et aux Services culturels du Québec.SUZANNE JACOB Née à Amos, en Abitibi (Québec).« Avant, je m'appelais Suzanne Barbès.Tout le monde disait « Comment2» Je disais « Barbès ».On disait « Comment 2 » Ensuite, ils ont dit « Jacob, pourquoi 2 C'est juif?» A publié Flore Cocon (1978), La Survie (1979) et Laura Laur (1983), Prix Paris-Québec et Prix du gouverneur général.Parallèlement au roman et à la poésie, Suzanne Jacob fait de l'édition et de la chanson.FRANCOISE LALANDE Née dans les Ardennes (Belgique) en 1941.A vécu 2 ans au Zaire, 4 ans en Colombie et Equateur.Romancière, critique, auteure de théâtre.Quelques titres : Le gardien d'abalones, Jacques Antoine (1983) ; Coeur de feutre, Jacques Antoine (1984) ; Le souvenir de ces choses, RTBF (1983) ; Alma, RTBF (1984).Vit actuellement à Bruxelles.CLAIRE LEJEUNE Née à Havré (Hainaut-Belgique).Claire Lejeune a rem- rté en 1984 le Prix Belgique-Canada pour l'ensem- le de son oeuvre.Elle a publié notamment La gan- 184 ihe dl gue et le feu (1963), Mémoire de rien (1974) et L'Oeil de la lettre (1984).Elle est secrétaire permanent(e) du Centre interdisciplinaire d'études philosophiques de l\u2019Université de Mons (CIEPHUM) et fondatrice des Cahiers internationaux du Symbolisme (1962) et de Réseaux (1965).ANDRE MAJOR # Né à Montréal en 1942.Participe à la fondation de la revue Parti Pris.À publié des recueils de nouvelles (La chair de poule, 1965, La folle d\u2019Elvis, 1981) et des romans (Le Cabochon, 1964, Histoires de déserteurs, 1974-76).Cette dernière trilogie romanesque lui valut, en 1977, le Prix du gouverneur général.Actuellement réalisateur au service des émissions culturelles de Radio- Canda.DANIEL MAXIMIN Né à la Guadeloupe le 9 avril 1947.Études de lettres à la Sorbonne, Paris.Auteur du roman L\u2019Isolé Soleil (Seuil, 1983).Producteur de l'émission Antipodes à France-Culture (Radio-France).LINE MC MURRAY Née au Québec en 1953.À soutenu en 1981 une thèse de doctorat sur la Pataphysique.À publié des textes-fictions (Bluff, Long Shot, Le Torque, nbj éd., des textes-théories (La mort du genre, Fiction /as/phyxion/transfixion, Le détournement, nbj éd.) À paraître : L'enjeu du Manifeste ou le Manifeste en jeu.185 IE RICHARD MILLET | _ SE Lawns x sas = Sent TRY Né en 1953, en Corrèze.Après des études supérieures à l\u2019Université de Paris-Vincennes, il enseigne les Lettres modernes.Membre du comité de rédaction de la Quinzaine littéraire, il fonde en 1983 la revue Recueil.Il a publié L'Invention du Corps de Saint-Marc, roman (1983), L\u2019Innocence (1984) Sept passions singulières, récits (1985).À paraître en 1986, Terres infiniment remuées (mélange).JEAN MUNO Né à Bruxelles, en 1924.Auteur de romans : L\u2019hipparion, Ripple-marks, Histoire exécrable d\u2019un héros brabancon.de contes et de nouvelles : Histoires singulières, Entre les lignes, Histoires griffues.De son oeuvre a été tiré un spectacle, Camélélon, représenté avec succès à Bruxelles, Lausanne et Montréal.Jean Muno vit en Belgique, en un lieu curieusement dénommé Malaise, un pied de chaque côté de la frontière linguistique.Comme dans un miroir un peu narquois, il se reconnaît volontiers dans cette topographie « caméléonesque ».JEAN ROYER Jean Royer est né à Saint-Charles-de-Bellechasse en 1938.Etudes en lettres et philosophie à l\u2019Université Laval de Québec.Il est actuellement attaché au quotidien Le Devoir à Montréal et correspondant du Mag- zine Littéraire de Paris.Poète, il est directeur de la revue Estuaire.Principaux titres en poésie : Faim souveraine 186 (l'Hexagone, 1980) et Jours d'ateliers (Noroit, 1983).Comme journaliste, il a réalisé de nombreux entretiens avec des écrivains dont une centaine se retrouve dans les trois tomes de la série Ecrivains contemporains aux éditions de l\u2019Hexagone.FRANCE THÉORET Née à Montréal en 1942.France Théoret enseigne dans un Cegep depuis 1968.Elle a été codirectrice de la revue La Barre du Jour de 1967 à 1969, cofon- datrice du journal des femmes Les Têtes de pioche en 1976 et du magazine Spirale dont elle a été membre du comité de rédadion et diredrice jusqu'en 1984.Elle a publié notamment Bloody Mary (1977), Nécessairement putain (1980), Nous parlerons comme on écrit (1982), Intérieurs (1984), Transit (1984) à la revue et aux éditions Les Herbes Rouges.187 IE N° 20 ET 21 NUMERO SPECIAL 260 P.- 80F ALTERNATIVES QUEBECOISES e Mouvements sociaux et vie quotidienne REVUE TRIMESTRIELLE - 19° ANNÉE - NOUVELLE SERIE .Je e Economie alternative et ; développement local .e Nouveaux medias et ; interventions artistiques \u201c+ Un ensemble inédit a de reportages et de réflexions \u2018i Commandes et abonnements a adresser a: Editions PRIVAT 14, rue des Arts F-31068 Toulouse Cedex > 4 e Vente en librairie:45F/numéro (Diffusion :DIFF-EDIT) Le e Numéro spécial 1985: 20/21.Alternatives québécoises, 80F + e Abonnement (4 numéros/an) : = Individuel :France 145F.Etranger 180F.Te Institution :France 200F.Etranger 265F # \u2018 = tg .= : Privat * A QUESTIONS DE CULTURE Chaque numéro compte environ 180 pages et est en vente dans toutes les librairies au prix de 12,00 $.Ces ouvrages sont disponibles dans toutes les librairies ou à.e rech, > 9 % arc a Qc o, ob queb, \\ 7n 9 gy ns \u201c#6,
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