Possibles, 1 janvier 1986, Printemps - Été
[" DSSI iD les] i JME 10 \u20ac NUMÉRO 3/4 -PRINTEMPS/ÉTÉ 1986 FA 10° @e,e 0 13 06 CB NE A 9.00 ab A pi 7 oo 1 k-.My, * a 2S S =; æ; (eu es 11 y ww : J x} \\ À \u2018 : v] $v | À y À V4 Ne I LA) » fit LPS Si Li Ll ld © i Ë z an RRR 1 ossibles Vi Les gum sy /OLUME ! Oe NUMERO 3/4 © PRINTEMPS/ÉTÉ 1986 _ É FR possibles B.P.114, Succursale Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254 Comité de rédaction : Rose Marie Arbour, Francine Couture, Marcel Fournier, Gabriel Gagnon, Lise Gauvin, Raymonde Savard, André Thibault.Secrétariat et administration : Suzanne Martin Collaborateurs(trices) : Eric Alséne, Marie Bouchard, Roland Giguére, Gaston Miron, Marcel Rioux.Ont collaboré à ce numéro : Jacques Brossard, Cornélius Castoriadis, Olivier Corpet, Jacques T.Godbout, Gérald Godin, Paul Grell, Gilles Hénault, Suzanne Jacob, Bruno Jean, Pierre-Yves Melancon, Serge Mongeau, Jean-Marc Pioite, Luc Racine, Carol Saucier, Jean-Jacques Simard.Pour l'illustration : Roland Giguère La revue est membre de l'Association des éditeurs de périodiques culturels québécois (AEPCQ).Les articles parus dans la revue Possibles sont répertoriés dans RADAR (Répertoire analytique des articles de revues).Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Possibles est subventionné par le ministère des Affaires culturelles du Québec et le Conseil des Arts du Canada.Sur la page couverture : Roland Giguère, sans titre, 1986, dessin à la mine de plomb, 13 x 23 cm.Conception graphique et maquette de la couverture : Nicole Morissette Montage et supervision typographique : Claude Poirier et Serge Wilson Composition : Composition Solidaire inc.Impression : Imprimerie l\u2019Éclaireur, Beauceville Distribution : Diffusion Dimedia Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada ISSN : 0703-7139 © 1986 Revue Possibles, Montréal Éditorial L Questions pour survivre GILLES HENAULT 19 ME DÉBATS De l\u2019État-Providence à I\u2019Etat-Provigo 29 MARCEL RIOUX Quand l'autogestion est de la revue OLIVIER CORPET Les pieds et le plat : étiologie de l\u2019autogestion JEAN-JACQUES SIMARD 41 63 L'esprit de groupe MARCEL FOURNIER La méthode ANDRE THIBAULT L\u2019autosanté, une nécessaire utopie SERGE MONGEAU 79 87 101 | È Plaidoyer pour le temps perdu LISE GAUVIN 109 De l\u2019autogestion à l'autonomie JACQUES T.GODBOUT 117 Pour prendre publiquement congé de quelques chimères LUC RACINE 129 EE Le placard JACQUES BROSSARD 137 ME EXPERIENCES Un militant ouvrier JEAN-MARC PIOTTE 155 Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?ÉRIC ALSÈNE 167 L\u2019autogestion sans frontières : les luttes régionales au Québec BRUNO JEAN 191 Le politique et le culturel au quotidien : les coopératives d'habitation CAROL SAUCIER 207 Le chémage comme séquences e vie PAUL GRELL 227 Sens et changement par et malgré.\u2026 un système d'éducation MARIE BOUCHARD RAYMONDE SAVARD 251 La décentralisation : enjeu autogestionnaire ou facon différente d'exercer le pouvoir ?PIERREYVES MELANCON Le point de vue de l'artiste FRANCINE COUTURE 267 279 L'art par amour ROSE MARIE ARBOUR 289 Troisième degré GERALD GODIN 301 EE DOCUMENT Les enjeux actuels de la démocratie CORNELIUS CASTORIADIS Pomme Douly et les talons aiguille SUZANNE JACOB 318 333 fi 3200, Jean-Brillant les 23, 24 et 25 octobre 1986 23 octobre 20 heures : Autogestion et politique Francine Lalonde, Jean-Paul L'Allier, Jean-Guy Vaillancourt, Gabriel Gagnon, Jean Doré (à confirmer).24 octobre 9 h 30 à 15 h 30 : ateliers 16 heures : L\u2019autogestion en revues Transmarge, Possibles, Autogestions, l\u2019Autre Actualité, Contretemps, La vie en rose.25 octobre 9 h 30 à 15 h : ateliers thématiques Travail, éducation, habitation, culture et vie quotidienne.15 h15 : projets (plénière finale) 17 h à 19 h : vin et fromage Colloque Possibles « Une idée pour l\u2019an 2000 : l\u2019autogestion » À l'Université de Montréal INSCRIPTIONS Avant le 15 octobre Après le 15 octobre Nom 20,00 $ 12,00 $ (étudiants avec carte) 25,00 $ 15,00 S (étudiants avec carte) Adresse Occupation Organisme Retourner cette formule avec le paiement des frais d'inscription à « Colloque Possibles » B.P.114, succursale Côte-des-Neiges, Montréal, Qué.H3S 254.| pe _ Autogestion En octobre 1976, Possibles consacrait son premier numéro à l'expérience de Tricofil.Depuis ce temps, l\u2019idée d\u2019autogestion n\u2019a cessé d'inspirer notre démarche et d\u2019influencer nos débats.Lors du colloque « Faire l\u2019autogestion », tenu à l\u2019automne 1980, juste après l\u2019échec référendaire, quatre cent personnes venaient nous dire qu\u2019il valait la peine de déserrer l\u2019étreinte de l\u2019État technocratique en créant des espaces de liberté où s'épanouiraient l'imaginaire et le quotidien.Les années ont passé.Les modes ont changé.On ne parle plus que de nouvelles technologies, de libre-échange et d'entrepreneurship individuel.Les Etats, saisis d\u2019un ascétisme soudain, étalent leur culpabilité face à une société que leurs excès auraient rendue léthargique et irresponsable.Les militants d'hier cultivent leur jardin, pitonnent leur ordinateur, font du taichi, branchent leur magnétoscope ou surveillent leur REA.Ceux qui voulaient sauver le prolétariat contre lui-même l\u2019abandonnent au chômage et à l'assistance sociale.Sans l\u2019avoir jamais pratiquée, ils renvoient du même coup l'espérance autogestionnaire au musée des vieilles lunes et des illusions perdues.Refusant de céder trop tôt à la panique et au découragement, nous avons voulu marquer notre dixième anniversaire par une critique serrée du potentiel émancipatoire du projet autogestionnaire POSSIBLES hg mais surtout par le portrait le plus complet possi- Avtegestion ble des espaces de liberté qu'il continue à défri- Démocratie cher aux quatre coins du Québec.Ce numéro double assez volumineux, ou les principaux fondateurs de la revue retrouvent ses artisans d\u2019auvjourd\u2019hui, constitue pour nous une étape importante.Nous souhaitons que les interrogations qu'il soulève et les expériences qu'il décrit aident les autogestionnaires qui nous rejoindront au colloque des 23, 24 et 25 octobre à mieux saisir la spécificité et la nécessité de leurs « possibles » au moment où la social-démocratie traditionnelle a tant de peine à défendre l'égalité et la solidarité face aux attaques insidieuses ou virulentes du néo-libéralisme.Pour la plupart des gens, le mot autogestion suggère d'abord le contrôle total ou partiel des entreprises par ceux et celles qui les font quotidiennement fonctionner.Malgré son échec relatif, l'expérience de Tricofil continue à inspirer de nombreuses initiatives.Les coopératives de travail se répandent et s'organisent alors que le Fonds de Solidarité de la FT.Q.tente de donner une base plus solide aux efforts de participations ouvrières, qui demeurent cependant un îlot fragile dans l'ensemble du système capitaliste.L\u2019implantation des nouvelles technologies nous oblige à reposer de façon radicale le problème du contrôle ouvrier, qui pourrait bien devenir un enjeu politique central ces prochaines années, malgré les mirages de la société du loisir.Les promoteurs péquistes du virage technologique, le Sommet québécois sur l'électronique et l'informatique, comme le colloque de la C.E.Q.sur les nouvelles technologies (« Apprivoiser le chan- Autogestion gement »), semblent partager une vision assez optimiste des choses.Malgré une incertitude à court terme au sujet des emplois menacés, le discours dominant croit les nouvelles technologies beaucoup moins contraignantes que les anciennes, plus susceptibles qu\u2019elles de revaloriser le travail quotidien grâce à un mouvement syndical qui verrait à en contrôler l'usage et le développement.Il suffit cependant de voir l'excellent film- document de Sophie Bissonnette, « Quel numéro 2 What number 2 », consacré aux téléphonistes, aux caissières, aux secrétaires et aux postiers soumis à la dictature des puces électroniques pour retomber brutalement sur ses pieds.Deux images de ce film expriment avec force les pires effets des technologies nouvelles sur le travail quotidien.La première nous montre avec humour comment, pour maintenir leur courbe de productivité, les téléphonistes doivent réduire au langage-machine leurs relations avec la clientèle.La seconde souligne la solitude profonde d\u2019une secrétaire-médicale opérant seule le soir sans compagnes de travail, dans un bureau désert, une machine de traitement de texte dont le contrôle automatique muet remplace l\u2019oeil du patron.Ces images dénoncent mieux que tous les discours la destruction profonde des relations de travail engendrée par ces nouvelles machines qui, loin de faire disparaître l\u2019aliénation ouvrière, robotisent les travailleuses elles-mêmes tout en les isolant.On voit mal comment de nouvelles formes de gestion pourraient rendre plus conviviaux des appareils conçus avant tout pour accroître la productivité.C'est d\u2019ailleurs la conclusion à laquelle arrive le sociologue autogestionnaire Daniel Mothé-Gautrat après une étude en profondeur des « groupes d'expression » des travailleurs dans 14 entreprises du groupe français Thomson, domi- nant dans les secteurs de l\u2019électro-ménager et de POssiBLes ee\u201d la vidéo : Autogestion Démocratie ¢ ; Autonomi Les procès de production de masse offrent des vronomie marges de liberté extrêmement réduites, ils laissent peu d'intervalles dans lesquels l'initiative et l'innovation pourraient s'engouffrer, donnant ainsi davantage la priorité au technique qu\u2019au social.La réalisation de projets de changement ne se heurte pas tant au pouvoir, comme veulent le croire les sociologues, elle se heurte à la matière, à ses caprices aux machines et à l'impérialisme des produits que même les commerciaux maîtrisent à peine ».Pouvons-nous encore repenser de façon fondamentale machines et produits de façon à établir la société conviviale de nos rêves @ Devons-nous grâce à la réduction du temps de travail et à l\u2019enrichissement des tâches réduire au minimum les périodes où nous serons leurs esclaves ?Faut-il accepter cette société à deux vitesses qui paierait chèrement la soumission aux impératifs de la productivité tout en tolérant chichement la survie de ces « Vagabonds du rêve » dont Marc Lesage et Paul Grell esquissent le portrait dans nos deux derniers numéros @ Quoi qu'il arrive, les stratégies syndicales devront pousser beaucoup plus loin le virage conceptuel amorcé en remplaçant graduellement les vastes négociations au sommet par la multitude des contrats au niveau de l'entreprise, de l'atelier, du bureau, de l\u2019école, du CLSC où se vivent quotidiennement les clauses normatives et où peuvent le mieux s'effectuer concrètement le contrôle et le partage du travail.Ici comme ailleurs la hiérarchie devra faire place au réseau.1/ Daniel Mothé-Gautrat, Pour une nouvelle culture d'entreprise, Paris, La Découverte, 1986, p.16).fm 10 t + \u2019 .i Pi utogestion Dans les négociations en cours dans le secteur E ce public, la tentative de décentralisation opérée par oni la loi 37, malgré ses difficultés évidentes, représente sans doute une tendance irréversible et souhaitable.Les syndicats sauront-ils combattre sur de nouveaux terrains des stratégies patronales inspi- E rées de la culture narcissique ambiante au lieu de E poursuivre des combats idéologiques d\u2019arriére- garde qui risquent d'accélérer davantage la désaffection de leurs membres et l\u2019irritation des usagers ?Peu présente dans le domaine du travail, c\u2019est au sein des groupes populaires, des entreprises ; communautaires et des organismes culturels que Ê l\u2019autogestion s\u2019est, discrètement, le plus développée au Québec ces dernières années.Les expériences diverses que nous présentons ici mettent en évidence la richesse de notre expérience autogestionnaire à partir des problèmes concrets que l'usure du temps et la décantation de l'utopie l'ont obligée à surmonter.Ce tiers-secteur, ni étatique ni capitaliste, a fourni 1 terrain d\u2019expérience et gagne-pain à de nombreux E jeunes qui, presque toujours grâce aux subventions de l\u2019État, peuvent y donner libre cours à leur créativité ou y concrétiser leur désir d'engagement | social.Les restrictions budgétaires dont l'emprise | ne semble pas devoir s\u2019atténuer bientôt atteignent | de plein fouet ce secteur qui devra concevoir un | ensemble de politiques concertées d'auto- | | financement où l\u2019austérité et le bénévolat devront E prendre une place importante.Les groupes communautaires ont aussi rencon- : | tré ces dernières années dans leur vie concrète le problème ardu des relations entre producteurs et : | usagers.Le débat poursuivi ici entre Eric Alséne 3 .: .fon et Jacques Godbout nous aide à faire le point sur POSSIBLES big cette question essentielle.Autogestion Démocratie Autonomie Faut-il accentuer le rôle des permanents au détriment de conseils d'administration tâtillons, mal informés et souvent peu représentatifs des véritables intérêts des usagers ?Alsène va dans ce sens en proposant, dans le secteur des garderies, diverses formes de dépropriation qui, mieux qu'un c.a., permettraient d\u2019impliquer de façon plus souple et ponctuelle les parents les plus intéressés.Pour God- bout, c'est l\u2019idée même d\u2019autogestion qui fait problème en valorisant le producteur par rapport à l\u2019usager, le communautaire face au conflictuel, I'intérieur face à l'extérieur : l\u2019idée d'autonomie lui paraît plus susceptible d'éclairer la démarche des groupes communautaires et même des sociétés en remettant l'usager et la démocratie représentative au poste de commandement.Ces débats enrichissent en la complexifiant l\u2019application du souci autogestionnaire au vaste domaine communautaire où les usagers ne sont plus des acheteurs de jeans ou de papier-journal mais des bénéficiaires de services non- concurrentiels et hors-marché.Il faut faire une place à part aux groupes culturels où, en particulier dans les arts visuels et la littérature, il demeure difficile de concilier la solitude nécessaire du créateur aux impératifs du dialogue et de la diffusion.Il s\u2019agit ici d'objets qui, sans être laissés à la pure logique du marché, doivent cependant atteindre un public pour exister pleinement.La mémoire collective des groupes autogestionnaires commence déjà à disposer d\u2019un certain nombre d\u2019acquis dont peuvent profiter les nouveaux arrivants : la crainte de la « réunionite et le souci de l'efficacité et de la rentabilité, l'importance de la dimension affective dans les groupes, la pour- UE 12 a Autogestion suite des hiérarchies implicites et de l\u2019élitisme lon ce déguisé, une meilleure acceptation de la division oni des tâches à l\u2019intérieur des collectifs.La prochaine étape sera cruciale.Les groupes communautaires ne pourront l\u2019affronter sans étendre à l'extérieur la solidarité durement acquise à la base.Echaudés par la période où des beaux parleurs cherchaient à mobiliser en leur sein un prolétariat mythique contre l'emprise d\u2019un État mal- È faisant, les groupes communautaires se sont gra- E duellement repliés sur eux-mêmes et sur des objectifs au ras du sol, se méfiant de tout réseau un peu hiérarchisé susceptible de dénaturer leur projet en se l\u2019appropriant.Petit à petit, dans de nombreux secteurs (habitation, travail, garderies, revues) on s\u2019est remis à rebâtir patiemment ces réseaux « tricotés serrés » nécessaires à la reconstitution d\u2019une société civile face au narcissisme ambiant et aux modifications profondes des formes du contrôle étatique.Par ces réseaux toujours menacés et sans- cesse à refaire il sera plus facile de « voir le bout de ses actes » comme le suggère le psychanalyste autogestionnaire Gérard Mendel ou encore de « penser globalement en agissant localement » ; selon la maxime souvent citée du biologiste René 4 Dubos.; Nous débouchons ainsi sur la dimension politique d\u2019un projet autogestionnaire qui, plus qu\u2019une vague démocratie représentative ou qu'une autonomie mieux accordée aux projets individuels qu\u2018aux préoccupations collectives, paraît encore susceptible de constituer l'utopie concrète de l\u2019an 2000.L'idée d'autogestion, cher Jean-Jacques Simard, quels que soient ses avatars politiques et ses forfanteries passagères, donne quand même un con- 13 MS tenu assez précis au concept de démocratie qui, ces dernières années, s'apprête à bien des sauces.D'ailleurs, cher Jacques Godbout, comment revaloriser cette démocratie représentative qui t'est chère sans l\u2019appuyer sur une multitude de pôles, autonomes bien sûr par rapport à l'ensemble qui les englobe mais, surtout, gérés de l'intérieur par les gens qui leur ont conféré l'existence.C'est là le véritable sens de la démocratie directe prônée ar Castoriadis, aussi nécessaire aujourd\u2019hui qu\u2019à l\u2019époque où les Grecs d\u2019Athènes en élaboraient les fondements.Autogestion et autonomie apparaissent ainsi deux aspects plus liés qu'\u2019opposés d\u2019une même aspiration profonde dont les expressions varient avec les époques et les pays.L'autonomie des peuples passe aujourd\u2019hui par l\u2019autogestion des usines, des bureaux, des écoles, des villages et des quartiers, qui s'appuie à son tour sur l\u2019autonomie indispensable des hommes et des femmes qui les animent.À ce niveau, autogestion ne peut plus désigner un groupe de producteurs narcissiques peu soucieux de leur environnement extérieur mais plutôt un ensemble de citoyens produisant ensemble leur société en toute conscience des obstacles érigés par la nature, l'économie ou la géopolitique.Hantise des technocrates dogmatiques comme des pragmatiques néo-libéraux, le projet autogestionnaire fluctue au rythme des crises et des générations.Alors que la deuxième gauche française le cède trop facilement à un Parti communiste qui l'accorde fort mal à la dictature du prolétariat, il renaît dans les villes d'Amérique du Sud et les villages africains.Si, au Québec, on a pu en discuter en tour d'ivoire sans souci de ses possibles applications, ce n'est sûrement pas dans cette revue où la parole a toujours cherché à accompagner le vécu collectif.J 4 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie 8 jjngestion i Autogestion Si les grands projets s\u2019estompent, si les partis i politiques s\u2019essouflent, n'est-ce pas justement par i manque d\u2019enracinement dans le vécu des groupes et des personnes.Le socialisme autogestionnaire ne fait fureur ni chez les néo-démocrates du camarade Broadbent, ni chez les croisés indépendantistes de Gilles Rhéaume, encore moins chez les néo-péquistes de Pierre-Marc Johnson.A peine affleure-t-il au RDI dont l'avenir reste pour le moins incertain.Les centrales syndicales y trouveront-elles | un jour matière à inspirer ce fantomatique parti où les travailleurs s\u2019allieraient aux « vagabonds du rêve » @ Il existe pourtant des endroits précis où la politique pourrait rencontrer concrètement l\u2019autogestion, au confluent des réseaux communautaires et alternatifs.On songe à ces corporations de développement communautaire, comme celle des Bois- Francs qui fait maintenant des émules dans certains quartiers populaires de Montréal, qui « regroupent des entreprises coopératives et communautaires intéressées à promouvoir leurs intérêts économiques et sociaux et à participer au développement de la collectivité ».On pense aux conseils de quartier que le R.C.M.pourrait avoir le mandat d'instaurer dès cet automne à Montréal.On rejoint aussi le convainquant plaidoyer pour l\u2019autogestion locale qu'esquisse Jean-Jacques Simard à la suite de ses décapantes critiques.Si la démocratie représen- | tative peut avoir encore un sens pour nous c'est ancrée dans ces nouvelles facons de promouvoir È une démocratie directe où producteurs et usagers | confronteraient leurs intéréts dans des espaces de liberté.Plus critique qu\u2019apologétique, plus interrogateur qu\u2019affirmatif, plus expérimental que dogmatique, plus modeste que triomphateur, ce numéro veut $ 15 mm quand même susciter l'espoir de ceux et celles qui POSSIBLES Autogestion font de l\u2019autogestion leur utopie concrète.Démocratie Autonomie Rendez-vous en octobre.Gabriel Gagnon pour le comité de rédaction 16 à or ga pe £ r oc 2 a id laa > SO i $ Shr a SA 4 aR PE Sv.~ eg Ë ue HR, ARI D i x, Sn ve 5 HR 3 a ae Sat 5 sé A, Head Hip, eT 5 a és % Sn si LS iy, a Pa Guns yin La ci © fn A Bs rig, \u201ca curé \u2014 pa os ce = Re iy Ain dar i oo a, Fc MA ito prose, sg a, » i WE 5 Fi A 3 cn Pete bas Fans Sa sp ry i en HH SE 7 / A pt ja on 2 = 2 a j 5 9 3 # ¢ * gk ; 4 4 ars x Fo ie a a ka eat 4 i ms visé, \u201c5 Lo I?LES sion tie nm PSN J GILLES HÉNAULT SERRE _ Questions pour survivre Etre là c'est peut-être se déguiser sous des lampes solaires ! égrener des instantanés le long des ruines marcher au pas des norias 2 Fuit-on vers l'avenir ou vers le passé?la naissance au bord des lèvres comme une mort déjà savourée.Tout l\u2019empan du vivre se déroule à chaque instant.Des maisons défilent sous mes yeux comme autant de navires traversés d'étoiles filantes au ralenti.La machinerie sociale désagrège les rêves les grandes eaux du temps s\u2019insinuent dans les ores le cinéma ne ment pas c'est la vraie vie transparente ! Le paraître se promène à la surface des choses l'oubli coupe dans la pellicule beau montage ! Donner à voir ce qui se passe dans les plis du sommeil L'arbre l\u2019orbe le bruit tout s'annule seul le corps se remémore sa croissance.SPEARS rR pr POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Faut-il regarder la photo de l'enfant au rictus désert au rictus de théorème inexpliqué ¢ Déflagration et déchirure Dent de l'oeil dans la bouche du destin l'effort de comprendre dévore les entrailles débusque la mine écarlate éclatée de la psychiatrie (la mort du père) Des jalons sont posés au bord de chaque rairie sentimentale obscur sème son nom sur chaque ierre des champs le verbe engendrer n\u2019a plus de futur (ainsi le veut l\u2019égo) Qui donc nourrissons-nous de la foison des faits et gestes chus d'instants minés \u20ac Qui nous hume ou nous aime ¢ Marcher dans les contradictions rocailleuses ne nous avance pas d\u2019un pas Fuir vers soi-même et ses feuilles.20 Ques suv Questions pour survivre ation totig omie Remanier l'orage pour en faire (désir d'enfant) des éclairs au chocolat Prendre ses distances pour se voir agir marcher dans un ailleurs de pure fascination dans un poème qui s\u2019élabore selon ses gènes qui assemble ses molécules (sèmes et phonèmes) mouvements aléatoires et pourtant concertés selon d\u2019inexistantes destinations Est-ce vivre cela 2 est-ce faire surgir le lent demain au creux de I'aujourd\u2019hui 2 Rêver pour soi pour tous dans la haute fidélité du langage ouvrir des au-delàs de vagues latentes d'\u2019anémones des champs de tournesols dans la toundra Mouvoir le réel mêler tous les horizons dans la grande roue du langage est-ce vivre cela @ est-ce vraiment vivre \u20ac Les mots non ouïs sont inutiles\u2026 21 RÉ POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie l'attente finit toujours par ouvrir des jardins La femme qui apparaît lentement comme la photo dans l'acide c'est une révélation La vraie vie est ici dans l'axe des jours générateurs d'énergie dans le sol des désirs détournés (Fleurs de cactus) dans l'instant qui s\u2019éclaire de regards conjugués au présent dans Ta soudaine allégresse d\u2019une conscience illuminée (dans l'ombre aussi de ce qui trame une tempête de gestes sensuels) Le mot larme s'écrit toujours à l'encre sympathique Qui donc parle avec des mots courants de ce qui finit 2 La chair transgresse la cruauté des suicides (entrer dans le miroir des foules en sens inverse) mourir de rire provoque un écho régresser vers l'enfance à cloche-pied en jouant à la marelle Aux deux bouts de la vie les portes du néant\u2026 22 BLES Jestion tralia Nome Questions pour survivre Murmurer son liquide plaisir quand un corps dérive prés du sien est-ce vivre est-ce lentement s\u2019insinuer dans l'espace secret du devenir 2 Fuir peut-être le lancinant psaume des modernes méditations l\u2019araignée diurne des menues manies des trop précis soucis È Dans quel espace jouit-on quand les mots bêtes nous assaillent hypothèque \u2014 cuisine \u2014 ménage \u2014 déménage hantise des lieux et des phénomènes Quelqu\u2019un veut bien gémir mais que ce soit de joie non d\u2019immanentes mélopées Le manége des mots aménage des moments mélodieux ! 1 Savez-vous gouverner votre vie dans le petit espace qui vous est prescrit © Aller au-delà au-delà en restant sur place avec la chaîne des mots comme talisman 2 Ë Est-ce ainsi qu\u2019il faut vivre : quand la fatigue pourrit le pont È pourrit les racines même de l'être 2 È Un jour le capitaine Amour saura lire les méridiens de tes mains.s = 23 mg EE en Lo pat a.tie à haba i p= fo es Es + > > A ; yb pk A ag Se La gn Spa Fu, PS , Hes, » i gnome he \u201cgs fie wi PRR HE sft, co Ss be wae eh Si Ha SEAN ma dé Be Æ He PH 4e hed \u201c Po So He SASS Re K fh 4 Saas er {Ans LL i PA PA SERGE MONGEAU L'autosanté, une necessaire utopie Dans notre monde de plus en plus fractionné dominé par la spécialisation, le concept d\u2019auto- santé gagne progressivement de l'importance.On trouve de multiples raisons à cette situation paradoxale et tout laisse prévoir que le mouvement d\u2019autosanté continuera à prendre de l'ampleur.En effet, dans nos civilisations industrielles, il devient chaque jour plus évident que la santé dépend en bonne part des comportements individuels mais aussi des structures collectives.Les personnes préoccupées de leur santé doivent donc trouver les moyens d'agir à l\u2019un et l\u2019autre niveau.Plus qu\u2019une question de survie Les sociétés industrialisées fournissent aujourd\u2019hui les conditions minimales pour la survie des individus : un minimum d\u2018aliments pour tous, des conditions d\u2019hygiéne telles que les épidémies y sont fort limitées, des logements pour la plupart.Bien sûr qu\u2019il y a encore beaucoup de gens qui ne mangent pas tous les jours à leur faim, qui sont mal logés ou qui souffrent d'une manière ou de l\u2019autre de leur manque de moyens matériels ; mais sauf exception on ne meurt plus de faim ou de froid.Par contre on continue à mourir probablement beaucoup plus tôt qu'on pourrait, et sur- 101 tout on est de plus en plus affecté d\u2019une kyrielle POSSIBLES Lo de maux, malaises et maladies qui affectent sériey- Autegestion Ju cir .Démocratie sement la qualité de la vie.Autonomie Il me semble que dans le champ de la santé, s'opère aujourd\u2019hui un changement majeur.Alors que depuis les débuts de l'humanité la santé était perçue comme un continuum ayant comme pôles extrêmes la vie et la mort, maintenant que la mort précoce est devenue l'exception on voit ce continuum différemment, avec à un pôle le bien-être complet et à l\u2019autre la maladie et le mal-être.De la quantité \u2014 on vit plus ou moins longtemps \u2014 on passe à la qualité \u2014 on vit plus ou moins bien.Cette mutation est lourde de sens : quand on parle de qualité, on se situe essentiellement dans le subjectif.La santé-quantité se mesure et se compare ; la santé-qualité s'apprécie et diffère d'un individu à l\u2019autre.La santé-quantité se planifie, s'organise et se professionnalise ; la santé-qualité se recherche et s'accommode d'errances.Bien sûr, la mort n\u2019est pas totalement disparue du panorama et nous devons continuer à nous organiser pour contrer ses menaces, quand elle montre son visage.Mais les moyens pour l\u2019affronter ne doivent pas être confondus avec ceux qui visent à notre mieux-être : c'est malheureusement ce que la médecine fait et c'est probablement une des causes majeures de sa remise en question.L\u2019individu qui aspire à la santé doit avant tout se connaître et s'écouter, pour être en mesure de répondre adéquatement à ses besoins.La santé devient alors un moyen de conquête de son espace intérieur.Différent des autres dans beaucoup de détails de sa constitution, il diffère nécessairement dans ses besoins pour réussir à épanouir ses aspirations qui sont aussi différentes.Quand il ne répond pas à ses besoins et devient en dysharmo- nie avec lui-même ou avec son environnement, quand il souffre, éprouve des malaises qui souvent § E102 LES tion ate Mig L'autosanté, une nécessaire utopie ne signent que son mal-être, il se rend vite compte que la médecine standardisée et étalonnée si efficace dans la lutte contre la mort ne lui est plus très utile.Se tournant alors vers les médecines alternatives, sa déception risque encore d\u2019être grande s\u2019il ne s\u2019affranchit de cette tendance qui continue à nous hanter de chercher le sorcier, car cette voie ne peut nous permettre d'aller très loin dans cette santé dont chacun constitue sa propre pierre angulaire.L\u2019être humain est corps, esprit, sentiments et conscience et sa santé ne peut dépendre uniquement de conditions matérielles favorables ; la santé repose aussi sur des relations sociales, sur des croyances, sur des satisfactions immatérielles.Tout cela relève en bonne part des choix individuels ; même dans la satisfaction des besoins matériels, les choix individuels ne sont pas indifférents.Une multitude d'aliments permettent de satisfaire la faim, mais tous les aliments ne répondent pas aussi bien aux besoins nutritifs de l'organisme.Dans la profusion de biens et services qui caractérise notre société de consommation, le libre-arbitre joue un rôle de plus en plus important et la santé repose sur les choix de chacun.Personne ne peut mieux connaître un individu que lui-même et lui seul est en mesure de juger de la pertinence ou non de ses choix.La prise en charge de chacun par lui-même devient la base de sa santé.À mesure que la société se complexifie et que les options se multiplient, l\u2019autosanté s'avère de plus en plus essentielle.D'une part les instincts ne sont plus très utiles pour nous guider dans nos choix ; et d'autre part un grand nombre d'options offertes répondent bien davantage aux appétits de profit des fabricants qu'à nos besoins fondamentaux.Personne ne peut donc se laisser aller à consommer passivement ce que la société lui offre et même lui impose comme besoins à force de publicité.Pour être en santé aujourd\u2019hui, il devient 103 pratiquement nécessaire de se marginaliser et POSSIBLES Los d'éviter les consommations les plus à la mode.Putagestion poss Dans certains cas, il faut aller plus loin encore et Autonomie tenter d\u2019intervenir au niveau social, puisque certains choix sociaux mettent nettement en danger la santé des individus.Les divers types de pollution, l\u2019usage de l'énergie nucléaire, la course aux armements nous menacent même si nous ne les avons pas choisis.L\u2019autosanté s'impose aussi dans la maladie.Les thérapeutes se trouvent fréquemment en conflit d'intérêt et ils ont naturellement tendance à choisir les voies qui leur conviennent, à moins d'une intense vigilance de leurs clients.De plus, dans un système de soins tentaculaire et gigantesque, la déshumanisation risque fort de s\u2019installer.Pourtant, comme nous le redécouvrons progressivement, c'est la volonté de guérir du malade qui est l'élément capital de toute guérison, et c'est par le renforcement de ses propres énergies qu'on arrive à se sortir de situations parfois apparemment désespérées.Si nous continuons à confier aux spécialistes le soin de nous procurer la santé ou de nous la restaurer quand nous l'avons perdue, nous courons un énorme risque.Comme je l\u2019écrivais il y a quelques années, « la médicalisation du plus grand nombre de situations constitue le signe de l\u2019établissement de la domination des techniciens de la santé sur une partie importante de la vie des gens.Cette médicalisation ne touche pas les questions de santé ; en effet, le processus qui amène les gens à se dépouiller de leur autonomie vis-à-vis de la santé ne peut se cantonner à ce domaine.À partir du moment où l\u2019on se reconnaît incompétent à prendre en main la conduite d'une partie de sa vie, il y a de fortes présomptions qu'on en fasse autant dans les autres sphères de sa vie ! ».À telle ensei- \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 1/ Préface du Dictionnaire pratique des médecines douces, Québec/Amérique, 1981, p.10.ME 104 ÈS in 4 te Nie L'autosanté, ne nécessaire utopie gne que se prendre en charge dans la santé devient finalement un geste de libération.Est-ce encore possible ?Nous vivons à l'ère des spécialistes.La division des tâches et la progression des sciences font que chacun d\u2019entre nous en savons de plus en plus sur de moins en moins.Dans cette société de consommation où la capacité de consommer est relativement saturée, ceux qui veulent accroître leur marché ont tout intérêt à intensifier cette spécialisation pour augmenter la dépendance et ainsi provoquer la consommation de services.La santé n'échappe pas à cette tendance, elle en serait plutôt l\u2019archétype, au Québec en particulier où la socialisation de l'accès aux services médicaux a conduit à un abandon progressif des façons traditionnelles et domestiques de se soigner.Ainsi par exemple nos mères savaient identifier et s'occuper des maladies de l'enfance les plus courantes, alors qu\u2019aujourd\u2019hui la moindre fièvre d\u2019un enfant provoque une consultation médicale ou la course vers l\u2019urgence de l'hôpital.Les médecins ne soignent plus par incantation, mais il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019ils continuent à jouer le rôle de sorciers, et nous attendons toujours énormément de leur pouvoir magique, tant dans la santé que dans la maladie.Grâce aux médias de masse, les médecins réalisent des miracles sous nos yeux : ils réunissent des membres sectionnés, ils transplantent des organes, ils interviennent sur les foetus dans l'utérus ; quand nous allons les voir, nous espérons aussi que leur magie opérera et qu'ils nous restitueront ou nous donneront la santé grâce à une simple ordonnance.Rien d'étonnant à une telle attitude, dans cette ère où l\u2019on tente constamment de nous convaincre qu\u2019il n\u2018existe certainement aucun problème qu'on ne puisse solutionner par l\u2019achat d\u2019un produit.La 105 quête des solutions magiques et rapides convient POSSIBLES La également bien à notre époque qui a tendance à Autogestion mt valoriser la facilité et qui invente toujours plus de Démocratie moyens pour éviter la souffrance et la douleur.« Écouter son corps », « entrer dans sa douleur », « apprendre à attendre », « faire confiance à la nature », tous ces mots-d'ordre de l\u2019autosanté sem- blert bien anachroniques en cette fin de vingtiéme siécle.Même dans les domaines qui de toute évidence ne relèvent plus des sorciers mais qui touchent la santé, peut-on espérer agir efficacement quand tellement de facteurs échappent à nos choix individuels 2 Choisit-on son travail quand le taux de chômage réel frise les 20 % ?Peut-on éviter les radiations qui émanent de sources toujours plus multiples @ Est-il possible de contrôler la qualité même des aliments qu'on cultive soi-même quand la pluie qui les arrose est contaminée 2 Certes, tout n\u2019est pas gagné à l'avance, loin de là.Nombre de personnes ont déjà abandonné.et s'abandonnent entre les mains des « experts ».Mais en même temps s'amorcent diverses actions porteuses d'espoir.Des espoirs réalistes Comme toute action libératrice, celle-ci ne s'opère pas sans difficultés.Les médecins ne sont as prêts à se départir de ce pouvoir dont nous les avons investis ; on voit leurs réactions face à la « menace » que constituent les médecines alternatives, qui ne demandent pourtant qu'à emprunter une parcelle du pouvoir des médecins.Du côté de la population aussi la reprise en charge ne s'opère pas si aisément : il est commode de trouver un grand spécialiste qui accepte de transformer nos mal-êtres en maladies susceptibles d'être traitées par toutes sortes de techniques extérieures qui ne a 106 ds L'autosanté, Im @ une nécessaire i utopie Mig requiérent aucun effort et aucune transformation de notre part.Les douleurs & l'estomac consécutives au stress provoqué par un travail trop intense ou par des relations tempétueuses deviennent un ulcère qu'il suffit de neutraliser par la cimétidine sans qu'il soit nécessaire de remettre en question son travail ou sa relation amoureuse, et il en va de même de nombreux autres maux.L'inclinaison à la facilité n\u2019est pas le seul obstacle à la prise en charge.La perte des habiletés concrètes pour agir efficacement quand la situation le requiert constitue certainement une autre difficulté indéniable.Il est par contre heureux que dans les dernières années se soient développés divers moyens pour combler cette lacune.Les mouvements féministes ont certainement été à la pointe de l\u2019initiative dans ce domaine grâce aux centres d\u2019au- tosanté qu'ils ont mis sur pied ; mais on trouve aussi beaucoup de livres de vulgarisation écrits par les femmes et dans tout le secteur des médecines alternatives, où l\u2019on fournit beaucoup d'instruments de prise en charge, les femmes se retrouvent nettement en majorité.Ce sont les plus exploités qui ont le plus d'intérêt à secouer leurs chaînes ; les femmes sont sûrement celles qui ont le plus à souffrir de la médicalisation croissante de nos vies\u2026 L\u2019autosanté, contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, n\u2019est pas un geste individuel et isolant, au contraire.En effet, la prise en charge de sa propre santé n\u2019est possible qu'avec le support des autres.Nous avons besoin, dans la maladie, de l\u2019aide et de la sympathie des autres.Nous requérons surtout, dans la recherche de la santé, la collaboration des autres ; si nous voulons nous donner des moyens concrets de mieux manger, de faire travailler notre corps, de nous amuser sainement et de nous épanouir, nous devons le faire avec d\u2019autres.Si nous constatons que des changements s'imposent dans nos façons de vivre collectives, il est nécessaire de pouvoir s'unir avec d\u2019autres pour provoquer ces changements.Ce fai- 107 sant, même si jamais nous n\u2018atteignons les objec- POSSIBLES tifs poursuivis, nous améliorons déjà notre santé.putesestion Car le processus de s\u2019unir, de s'impliquer avec ae d'autres et d\u2019ainsi donner un sens à sa vie est peut- être plus important que les résultats qui peuvent découler des actions entreprises.Nous sommes des êtres sociaux et nous avons besoin de contacts avec les autres pour nous épanouir.La santé dépend en grande part de nos façons de vivre.La santé, c'est finalement la vie.On ne peut faire vivre sa vie par d'autres, à moins d'accepter d'être des esclaves ou des marionnettes.L\u2019'autosanté, c'est en fin de compte la pleine assomption de sa condition d'être humain conscient.NE 108 LISE GAUVIN Plaidoyer pour le temps perdu Anne Trister.À mon avis, l'étrange beauté de ce film tient moins dans la séduction des plans monochromes, le luxe raffiné des costumes féminins, la complaisance de la caméra devant un corps gracile de jeune fille \u2014 façon astucieuse d'attirer la complicité masculine \u2014, le traitement subtil d\u2019un sujet que l\u2019on trouve encore osé, que dans la force répétitive d'images présentant une métaphore de l\u2019art et de l'artiste.Au jour le jour et avec une patience et une obstination sans faille, Anne Tris- ter s'applique à peindre les murs de ce qui est appelé à devenir son espace de travail et de vie.Ainsi s'élabore la fresque, par petits points d\u2019intensité variable, dont l'effet final, en trompe-l'oeil, causera l\u2019admiration du spectateur.Celui-ci n'avait vu jusque-là qu\u2019une femme montée sur une échafaudage précaire, en salopette sale, s'acharnant à couvrir de petits carrés les parois d\u2019un édifice vétuste.Le réalisme veut qu\u2019une telle fresque demande le secours d\u2019une équipe d'architectes, d'ouvriers, d\u2019assistants.Or une seule fois voit-on des amis venir prêter main forte à l'artiste.On s'étonne vaguement de la compétence d\u2019une psychiatre dans l'affaire.Mais la question est superflue.Il ne s\u2019agit pas de dire comment cela se fait, combien cela coûte, quel matériau on utilise.La stylisation et le symbolisme qui animent le film 109 de Léa Pool opèrent sur ce plan encore plus effi- POSSIBLES h cacement que sur les autres : L'art est solitaire, dit- Autogestion - .ge .Démocratie \u2019 il, dit-elle.Avec la conviction d\u2019un leitmotiv Autonomie lancinant.À cette proposition s'ajoute immédiatement la deuxième : L'art est fragile, transitoire.La fresque qui s\u2019élabore sous l\u2019oeil ébahi du spectateur durera ce que dure le film, juste un peu moins que les roses : à la fin de la projection, des démolisseurs viennent détruire l'édifice qui enfermait le travail et les rêves d'Anne Trister.Le spectateur est triste.H aurait souhaité pouvoir vérifier dans la vraie vie l\u2019existence de la fresque.Ou tout au moins croire à sa durée.Cela a-t-il vraiment de l'importance @ L'une des premières fonctions de l'oeuvre n\u2019a-t-elle pas été réalisée dans la mesure où elle a été vue, regardée, écoutée ?Quelque chose a eu lieu, plus transitif que transitoire.Avant d'atteindre la pérennité des statues de l\u2019île de Pâques, l'oeuvre existe dans ce rapport Auteur/Lecteur, Auteur/Spectateur dont parle magistralement Umberto Eco.Métaphore de l'art, le film de Léa Pool est aussi celle de l'artiste.Voué à un travail solitaire, celui- ci ne peut s'accomplir sans la complicité agissante de quelques-uns, de quelqu\u2019un.Pour qu\u2019il y ait théâtre, il faut qu'il y ait un spectateur, dit-on.Pour qu'il y ait objet artistique, il faut qu'il y ait quelque part une écoute, une attention, un appui.Comment justifier autrement cette démence et cette inutilité ?Comment résister autrement à cet enferme- ment des codes qui ne permettrait, à la limite, que la répétition de modèles sagement répertoriés et acceptés ?Quand Marilu Mallet tourne son Journal inachevé, elle se bute à la question des modèles : « Ce n\u2019est pas comme cela que cela se fait, un film.», dit-il.Combien d\u2019autres réagiront par le mutisme au terrible sous-entendu, d'autant plus insidieux qu'il est rarement explicite : « Cela en vaut-il vraiment la peine 2 » Anne Trister, pour sa part, trouve autour d'elle l\u2019acquiescement minimal 110 i in = Île Plaidoyer pour le temps perdu essentiel à l'élaboration de sa fresque.Léa Pool, cinéaste, insiste sur la nécessité des complicités, de la confiance : « La prochaine fois, je rêve de rassembler une équipe plus petite où je choisirais les gens en fonction non seulement de leur compétence, mais aussi de leur intérêt pour ma démarche.J'ai besoin de ca.Sur Anne Trister, je n'ai pas senti de résistance mais je n\u2019ai pas senti de flamme non plus.» (Entrevue & la Vie en rose).Si l\u2019art est solitaire, la solitude de l'artiste est un mythe à propos duquel on n\u2019a pas fini de se gour- rer.Je connais peu les oeuvres d\u2019anachorètes.Je connais davantage celles issues des réseaux que constituent les ateliers, les revues, ou tout simplement, et peut-être plus efficacement encore, les amitiés.Ducharme lui-même ne fait pas exception.Allez-y voir de plus près, si vous pouvez.Autant ces réseaux ne créent pas, autant ils créent la demande, l'attente sans laquelle la création n'existe pas.Je crains bien que l'artiste ne puisse produire sans ce tissage imperceptible d\u2018accords créé autour de lui.Et cela encore davantage s\u2019il choisit un art de provocation, de contestation.Les plus violents manifestes ne sont-ils pas, comme par hasard, signés de plusieurs ?Ces réflexions (précautions) m'ont semblé nécessaires avant d'aborder la question des regroupements d'artistes, associations de toutes sortes dont le mandat est d'intervenir une fois l'oeuvre faite et qui n\u2019ont que peu à voir avec son élaboration.Surtout ne pas confondre.Leur fonctionnalité n'en est pas moins réelle et multiple.J'en rappelle brièvement quelques éléments : 1- institutionnaliser l\u2019art et l'artiste, c'est-à-dire lui donner un statut et une visibilité que sans elles ils sauraient atteindre plus difficilement.La belle affaire, s\u2019exclameront les uns ! Mais qui connaîtrait au Québec l'existence d\u2019une quarantaine de revues culturelles sans l'Association qui les 111 regroupe ?La clandestinité totale est-elle à ce POSSIBLE § .2 Autogestion p point enviable Démocratie Bim Autonomie 2- professionnaliser le « métier », faire prendre conscience des exigences et des droits qu'il comporte.Est-ce bien nécessaire, se demande-t-on ?Encore là, et pour ne donner qu\u2019un seul exemple, quel écrivain osait négocier un contrat d'édition avant les propositions de l\u2019Union 2 Ne se considérait-il pas lui-même comme une sorte de mendiant qui, le manuscrit sous le bras comme un crime honteux, devait mettre genou en terre pour pouvoir être publié @ 3- commercialiser le produit, aider à sa diffusion, identifier les réseaux par lesquels il peut rejoindre son public.À l'AEPCQ, l'expérience a montré que le fait de tenter des opérations de ce genre en groupe ne nuisait pas à la spécificité de chaque revue, mais permettait au contraire d'attirer l'attention sur les différences et l'originalité de chacune.4- faire pression auprès de l\u2019État afin d'obtenir une attention et des conditions satisfaisantes, indispensables à la viabilité des uns et des autres.Sans tout attendre de l\u2019État, croire que la culture puisse se développer, au Québec, sans l\u2019aide de celui-ci, relève de la pure fantaisie.D'autre part, le dialogue entre l'artiste et l\u2019Etat que certains voudraient établir sur une base strictement individuelle, sans médiations institutionnelles, est trop bien inscrit dans le dernier rapport fédéral sur la culture, le rapport Applebaum-Hébert, pour ne pas être passible de soupçon.N'est-ce pas la plus sûre façon, la plus directe, d'imposer une idéologie de l'art, et une seule 2 Ne serait-ce que celle d\u2019un art an- idéologique dont le mythe est solidement ancré dans certaines officines gouvernementales fédérales.12 lg ; ce on Plaidoyer La grande peur de la banalisation me semble \\ pour le 2 ., .\u2018ait ltemps perdu donc UN épouvatail que l\u2019on agite en vain auprès oi des regroupements d'artistes.Elle me paraît reposer sur le postulat \u2014 implicite ou non \u2014 qu'il y a toujours trop de créateurs et que le monde culturel vivrait mieux s\u2019il n\u2019y avait que quatre écrivains, deux revues et un cinéaste.Quand au risque de « fonctionnariser » l\u2019art, il me paraît plus réel et représenter un danger davantage sérieux.Aussi, m'appuyant sur une expérience à la présidence de l\u2019une de ces associations, je me permets de dire ici à quelles conditions je crois que celles-ci peuvent durer et remplir adéquatement le rôle qu\u2019elles s'attribuent.Ces conditions se ramènent aisément à une seule, capitale, dont découlent toutes les autres : les associations ne peuvent prétendre vraiment à une représentativité que dans la mesure où le conseil d\u2019administration est extrêmement présent et vigilant à tous les paliers des prises de décision.À ce prix seulement, le regroupement en question arrive-t-il à ne pas être coupé de sa « base », éviter les chasses-gardées, faire en sorte que ne se développe deux logiques parallèles, celle des « permanents » et celle des utilisateurs, et enfin faire circuler adéquatement l'information.Ce travail est exigeant, demande énormément de temps et est généralement non rétribué.C\u2019est la que le bat blesse.Sur la question temps.Plus encore que sur la question argent, quoique, on commence à s\u2019en douter, le bénévolat a des limites.La solution est loin d'être évidente.Comment demander à des gens qui arrivent tant bien que mal à faire leurs « objets culturels » \u2014 j'emploie ce mot faute d\u2019un meilleur terme \u2014 de passer leurs soirées et leur dimanche en conseil d\u2019administration 2 Et que dire alors lorsqu'il s'agit de groupes autogérés 2 A-t-on pensé au temps qu'il faut pour gérer l\u2019autogestion 2 Ne faut-il pas d'abord, avant de créer l\u2019objet, créer le modèle, s'entendre sur la 113 manière de gérer 2 Ne faut-il pas ensuite, à supposer que la première étape soit franchie \u2014 ce qui n'arrive pas toujours, car on a tendance à l\u2019escamoter, même dans les groupes autogérés \u2014 gérer la chose, c'est-à-dire partager \u2014 ce qui revient à faire ensemble ou à laisser faire par les plus zélés \u2014 les différentes activités de la chose en question, activités qui en somme laissent peu de temps pour faire la chose elle-même, qui généralement se fait dans une certaine solitude, ou ne se fait pas.S'il arrive à l'une ou l\u2019autre des personnes prises dans l\u2019une ou l\u2019autre de ces choses à faire ou à gérer d'avoir aussi d\u2019autres choses à faire ou à gérer, hypothèse fort probable étant donné qu'à quelques exceptions près, personne n\u2019est branché sur un circuit unique, il se produira, lus souvent qu'autrement, des court-circuits entre e faire, le faire-faire, le laisser-faire et les façons de faire en sorte que les choses soient faites de la manière que l\u2019on souhaiterait qu\u2019elles le soient.Aussi me semble-t-il qu\u2019un certain modèle de l\u2019autogestion peut parfois prêter à confusion et ressembler de trop près à un mal moderne qui répand la terreur : la réunionite.N'insistons pas.J'oserais dire que pour le monde ordinaire que nous sommes, il paraît difficile de songer à gérer à autre chose que son espace de travail, disons, prioritaire, et sa vie en général, sans avoir nécessairement à gérer le reste, de l'immeuble à l'école, de l'épicerie au centre de loisirs.Tout cela me ramène, plus directement qu'on ne l'aurait cru, aux associations de créateurs qui ne peuvent fonctionner, d\u2019une part, que dans l'esprit d\u2019une pratique autogestionnaire, mais, d'autre part, sans une forte délégation de pouvoirs à leurs conseils d'administration.Ceci existe déjà et n\u2019a pas à être changé.À cette condition seulement peut-on centraliser les mécanismes de prises de décision et éviter de croire à une illusoire participation de tous les membres à toutes les étapes du fonctionnement de ces regroupements.S114 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Plo omps LES tion fafig Mie Plaidoyer pour le temps perdu Mais la question que j'aimerais poser en terminant est d\u2019un autre ordre et déplace légèrement e problème.Autant il est nécessaire d'apprendre à gérer et légitime de vouloir s'approprier toutes les étapes de production et de diffusion de ce que j'appelle \u2014 toujours faute d\u2019un meilleur terme et sans avoir nullement l'intention de « réifier » la chose \u2014 un objet culturel, autant il peut être dangereux de s\u2019enfermer dans ce que Chamberland appelle « le totalitarisme de la gestion ».« Alors tout ce qui n\u2019est pas gestionnaire est écarté de la réalité, actuellement, dit-il.La même situation prévaut pour ce qui est de la culture.La culture peut se draper également sous les airs d\u2019un affairement culturel, d\u2019un encouragement à la culture qui, en fait, traduit de plus en plus une annexion des pratiques et des activités de la culture à la pure et simple gestion.» (Le Devoir, 10 mai 1986) Dans une société de plus en plus abandonnée aux gestionnaires, faire de la gestion le modèle absolu de la vie, ou de l\u2019art, me semble une déviation, ou une contre-partie trop symétrique pour ne pas être piégée.L'autogestion, c'est de la gestion, disait Gilles Hénault lorsqu'il faisait partie du comité de rédaction de la revue et il ajoutait « la gestion, ça ne m\u2019intéresse pas » ou encore « l\u2019autogestion, si possible ».Quant à Giguère, il déclarait à qui voulait l'entendre : « Je m\u2019autogère depuis toujours ».Si j'ose ajouter à ces boutades sérieuses ma petite expérience personnelle, j'avouerai que c'est pour une question de temps que j'ai dû quitter le travail passionnant à la présidence de l\u2019AEPCQ ! et que c'est aussi pour une question de temps que j'ai dû prendre des distances, depuis quelques semaines, avec la lourdeur de l'appareil de gestion de la revue Possibles.Il m'a paru utile de dire ces choses de façon à ce que dans les modèles de gestion que l\u2019on pro- 1/ Association des Éditeurs de Périodiques culturels québécois.115 pose, on prévoie aussi le temps qu'il faut pour réflé- POSSIBLES chir, rêver et revoir le monde avec quelque justesse.parogestion « Je t'écris de la main gauche », dit la chanson Autonomie d\u2019Anne Trister qui, décidément, fait I'inventaire des modes de la création.Cette main-là est ingérable et imprévisible.Elle ne peut être circonscrite.Laissons-lui, de grâce, un peu d'air et de liberté.Mais je ne peux m'empêcher de penser que si Anne Trister avait eu son mot à dire dans la gestion de l'immeuble qu'elle rénovait, sa fresque n'aurait pas été détruite.À moins que cela ne soit, tout simplement, une affaire de co-propriété.ME 116 fe JACQUES T.GODBOUT otle Mie De l\u2019autogestion : à l'autonomie | « L'autonomie est une tension entre l'indépendance et l'absorption » (Baechler) Que Gabriel Gagnon se rassure : le mot autogestion n\u2019est pas en voie de devenir obscéne !.C'est plutôt le danger inverse qui semble guetter E ce terme : il est peut-être en train de perdre tout B sex-appeal\u2026 || prend peu à peu un petit air vieil- E lot, et on tend à le remplacer par des termes comme « autonomie ».Même la revue française qui s'appelle « Autogestions » a des doutes.Un 5 de ses collaborateurs me disait récemment que E pour l'instant, ils se contentaient de tenter de gérer .la crise de l\u2019autogestion\u2026 Question de mode ou phénomène plus profond ?Quel est le sens de ce glissement de terme # Dans les pages qui suivent je vais proposer l\u2019idée suivante : le passage de la réflexion de l\u2019autogestion à l'autonomie marque un changement important ; dans la façon de penser la société.Le concept d'autogestion centre l'analyse sur les relations internes È à un système quelconque.Historiquement on a principalement appliqué le modèle autogestion- 1/ Dans le dernier numéro de la revues Possibles Gabriel Gagnon terminait un article en exprimant une telle crainte\u2026 naire au système de production.Le concept d\u2019au- POSSIBLES | tonomie, lui, déplace l\u2019analyse et la réflexion sur Autogestion fu les rapports entre un système quelconque et son Aomoclas lu milieu, entre l\u2019intérieur et l'extérieur.|| permet de sortir du modèle de la société pensée comme système de production et d'élaborer un modèle qui rende compte des relations entre un système de production et la société dans laquelle il se situe 2 L\u2019autogestion des producteurs Historiquement le concept d\u2019autogestion, et l'idéal autogestionnaire sont nés et se sont développés pour répondre aux problèmes créés par le système de production dans la société capitaliste.La division du pouvoir dans l\u2019organisation de production capitaliste entraîne la domination et l'exploitation des producteurs directs.C\u2019est à la solution de ces problèmes que s\u2019est consacrée la réflexion et le mouvement autogestionnaires en centrant son attention sur des modèles de relations alternatifs au mode capitaliste à l\u2019intérieur du système de production.Ces modèles tendent tous à donner du pouvoir aux travailleurs et à redistribuer le pouvoir de façon plus égalitaire entre les différents agents qui contribuent à la fabrication du produit, que ce soit un bien ou un service.Il est tout à fait compréhensible et parfaitement légitime qu\u2019au 19° siècle le courant autogestionnaire se soit concentré sur l\u2019analyse des problèmes d'exploitation des travailleurs par les propriétaires des moyens de production.Il n\u2019en demeure pas moins que ce faisant, leur pensée demeurait intérieure au système de production.Elle abordait peu la relation entre l\u2019ensemble du système de production et la société, et plus généralement les relations entre une organisation et ses clients, relation 21 Les réflexions contenues dans ce texte sont développées dans Godbout, 1986.ME 118 KB lion ofie De l'autogestion a l'autonomie régie par les lois du marché dans le système de production capitaliste.Certes depuis ce temps le courant autogestionnaire a débordé |'univers de la production et a tenté d'appliquer ce modèle à d\u2019autres secteurs, et même à la gestion de la société dans son ensemble, comme en fait foi le modèle yougoslave.Mais il n'en reste pas moins marqué par ses origines.Il est beaucoup plus à l'aise dans l'analyse des rapports internes existant dans un système que dans la compréhension de la relation entre le système lui-même et le milieu dans lequel il fonctionne.Il arrive mal à tenir compte à la fois des producteurs et des clients.À titre d'illustration, citons cette phrase d\u2019une naïveté désarmante des promoteurs d\u2019un restaurant autogéré par les consommateurs, qui affirment fièrement que « les trois responsables sont salariés de l\u2019association\u2026 et donc révocables chaque semaine.» Les deux faces de l\u2019autogestion Lorsqu'on applique l\u2019autogestion aux consommateurs, on tend à oublier les travailleurs.Mais l'inverse est aussi vrai.Ainsi l\u2019autogestion par les travailleurs du « Café Campus », à Montréal, a conduit à l'élimination des étudiants, des clients dans la structure, et au recours à la seule relation marchande comme mécanisme de liaison avec la clientèle.Pourquoi cette difficulté de l\u2019autogestion à intégrer la relation entre le système de production et l'extérieur ?Proposons l'interprétation suivante : la pensée autogestionnaire est profondément ambi- gué vis-a-vis la modernité.Le champ d'application de l\u2019autogestion est le système de production, et à ce titre elle est d'emblée moderne.La modernité 3/ Rapporté dans le Monde Dimanche, 10 janvier 1982.119 ml tend en effet à concevoir la société toute entière POSSIBLES comme système de production.Autogestion J fu Démocratie .î .A ton .| Mais l\u2019autogestion tente d'appliquer à cet uni- vronomie fo vers de la production le modéle communautaire.Or dans ce modèle il n\u2019y a pas de producteurs.Ou plutôt il s'agit d'une catégorie qui n'est pas isolée.Le modèle communautaire ne comprend ni producteurs ni usagers.Ces catégories ne sont pas pertinentes à ce modèle.Elles appartiennent à la société moderne et ont été introduites par le marché.Donc, en tant que réflexion sur le système de production, le courant autogestionnaire est moderne.Mais dans la mesure où il projette le modèle communautaire dans le système de production, il relève d\u2019une pensée non-moderne.Mais comme il applique un modèle qui ne fait pas la distinction entre producteurs et usagers, il accentue de ce fait la tendance à concevoir la société uniquement comme système de production, et se révèle ifficilement capable de penser la relation avec l'extérieur.L\u2019autonomie : une relation avec l'extérieur La réflexion récente à partir des notions d\u2019auto- organisation et d'autonomie introduit une rupture par rapport au courant autogestionnaire qui vient d'être décrit.Elle déplace l\u2019analyse sur la relation entre une organisation et son milieu, plutôt que sur les relations entre les éléments composants un système.Cela n\u2019est certes pas évident.La démonstration serait longue à faire et ne rentre pas dans le cadre d\u2019un si bref article.Je me contenterai ici de proposer l\u2019idée et de l'illustrer.Notons d\u2019abord que l\u2019utilisation courante des deux termes va dans ce sens.Contrairement à leur SRE 120 De l'autogestion l'autonomie utilisation théorique, elle ne supporte pas la substitution.Ainsi, on a jamais désigné les autonomes italiens par l'expression « autogérés italiens »\u2026 Et un organisme populaire qui réclame plus d\u2019autonomie dans ses relations avec I\u2019Etat ne revendiquera jamais plus d\u2019autogestion.L'Etat lui répondrait que cela ne le regarde pas.En réclamant plus d'autonomie, il identifie par là une requête d\u2019une nouvelle interdépendance entre l\u2019État et lui, entre l\u2019organisation et l'extérieur.De la même façon, chez les théoriciens qui utilisent les termes d\u2019autonomie, « de la physique au politique » (pour utiliser la description d\u2019un colloque sur l\u2019auto-organisation dont j\u2019utiliserai ici le compte rendu\u201c).Le point de départ de leur réflexion est cette relation problématique entre un système et son milieu.C'est tout cet espace qui existe entre « l'indépendance et l\u2019absorption ».Ainsi Varela : même s\u2019il croit que, d\u2019une certaine facon, la relation avec le milieu, pour un organisme, est un « épiphénomène », son point de départ, c'est le problème.Et il affirme : « Je crois voir se dessiner une transformation majeure de la sensibilité et de l\u2019épistémologie contemporaine, par laquelle on cherche à constituer ou à construire le monde par la spécification réciproque d\u2019une unité et de son univers (environnement ou milieu) qui surgissent tous les deux simultanément.» (L'auto- organisation, p.160).En fait, je peux renvoyer à l\u2019ensemble du compte-rendu de ce colloque qui constitue une illustration de l\u2019idée proposée dans cet article et me conduit à penser que le champ de l\u2019autonomie, son problème central, c'est l'interrelation entre une organisation et son milieu.À partir d\u2019une organisation ou d\u2019un système quelconque où l\u2019on constate a priori une certaine différence, une certaine individualité, c'est un effort pour penser que cette relation intérieur-extérieur.4] Dumouchel et Dupuy, 1983. Conséquences : autogestion, utilitarisme, croissance, autonomie Ce déplacement est fondamental.On ne peut que donner une idée ici de l'importance des conséquences qu'il entraîne.En voici deux illustrations.La pensée autogestionnaire a traditionnellement été mal à l'aise devant la démocratie représentative.Elle tend continuellement à privilégier la démocratie directe, sans pourtant répondre aux problèmes que ce type de démocratie pose en dehors des petites sociétés.J'avance ici l'idée que cette difficulté est directement reliée au fait de ne pas reconnaître cette relation avec l'extérieur.Car la démocratie représentative repose sur le droit à l'opposition.Pour penser la démocratie représentative, il faut d\u2019abord disposer d\u2019un modèle qui conçoit la société comme système avant un intérieur et un extérieur.Autrement on retourne toujours à une forme quelconque de démocratie directe, caractéristique des petites communautés.Allons plus loin dans le paradoxe.Cette incapacité de penser l'extérieur rend la pensée autogestionnaire, d\u2019une certaine facon, « complice » de l\u2019utilitarisme.Certes à l\u2019intérieur du système qu\u2019elle analyse, l\u2019autogestion n\u2019est pas utilitariste mais plutôt, comme on l\u2019a vu, communautaire.Mais dans sa relation entre le système et l'extérieur, elle est utilitariste puisqu'elle ne conçoit l'extérieur que dans la mesure où il est utile à l'organisation, et non pas l'inverse.Or ce postulat utilitariste est à la base du paradigme de la croissance.Dans ce sens la pensée autogestionnaire ne dispose pas des instruments conceptuels qui lui permettraient d'échapper au narcissisme organisationnel qui guette toute organisation qui n\u2019intègre pas sa relation avec l'extérieur.Et le narcissisme organisationnel est l'équivalent, sur le plan de la société toute entière, du modèle de la croissance permanente, du modèle productiviste fondé sur le postulat uti- 122 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie [ful [a BLES estign vof Omi De l'autogestion à l'autonomie litariste : tout être (individu, organisation, société) vise son propre intérêt.Autrement dit dans ses transactions avec son milieu, dans ses échanges avec l'extérieur, tout système vise à recevoir plus qu'il ne donne, à croître de facon permanente.Le postulat utilitariste conduit directement au paradigme de la croissance et à l'incapacité toujours plus grande d\u2019un système qui adopte ce modèle, de maîtriser de façon positive la relation qu'il a avec l'extérieur du système.En ce sens, les problèmes vécus par le narcissisme autogestionnaire et les problèmes écologiques que connaît le système de production industriel actuel sont des phénomènes de même nature, l\u2019un micro- organisationnel, l'autre macro-social.Ils révèlent les mêmes difficultés d\u2019un système fondé sur l\u2019utilitarisme, qu\u2019il soit libéral ou socialiste : la difficulté de penser sa relation avec l'extérieur.Et le paradoxe de la pensée autogestionnaire, c'est qu'elle est non-utilitariste dans les relations internes, mais utilitariste dans les relations entre le système et l'extérieur.La relation de don présente l'envers de cette médaille.Elle affirme comme postulat que ce dont l\u2019individu (et l\u2019organisation) a besoin d'abord, pour survivre, c'est de donner et non de recevoir.Autrement dit c'est de transmettre ce qu\u2019il a reçu.La phase de « réception » est caractéristique d\u2019un stade infantile d\u2019un individu ou d\u2019une organisation.C\u2019est la phase de « croissance » qui précède la maturité.En ce sens l\u2019utilitarisme tend à infantiliser de façon permanente les individus, les organisations et la société toute entière, à les concevoir dans un système de « réception » seulement.L\u2019utilitarisme conçoit un système dont la fin ultime est de recevoir toujours plus et donc de croître sans cesse et terminer dans « l\u2019ex-croissance mon- trueuse », comme l'affirme Beaudrillard.C\u2019est d'ailleurs ce que craignait déjà Tocqueville : l\u2019avènement d\u2019un « pouvoir immense et tutélaire (qui) ne cherche qu\u2019à fixer les hommes irrévocablement dans l'enfance.» Inversement l\u2018autonomie réfère à un système doté d'une action indépendante par rapport à son milieu.Le système demeure en relation étroite avec le milieu, tout en établissant une distance entre lui et ce qui l'entoure.Comme l\u2019affirme Jean-Pierre Dupuy, « un étre autonome.ne peut se totaliser qu'en se mettant à distance de lui-même, qu'en s'extériorisant par rapport à lui-même.» C\u2019est en ce sens que l'autonomie s'oppose à l'autogestion qui, sous cet aspect, révèle une grande parenté avec la pensée utilitariste et aussi avec les modèles cybernétiques.Comme l\u2019a si bien analysé Jean- Pierre Dupuy, la cybernétique, cette pensée « néo- mécaniste », ne conçoit l'extérieur que sous la forme de l\u2019environnement.L'extérieur est réduit à l\u2019environnement, c'est-à-dire à un milieu qui ne peut que perturber le système ou lui apporter un feedback.Dupuy a très bien montré (1982, chap.7) que la théorie cybernétique ne peut pas s\u2019appliquer au système politique : elle le ferme.Le système politique, s\u2019il est pensé « cybernéti- quement », se retrouve soit entièrement dominé par son concepteur extérieur, soit au contraire dominant lui-même son extérieur et le réduisant au feedback.Dans les deux cas la cybernétique construit un système clos, une hiérarchie linéaire.L'autogestion, comme la cybernétique, ne peuvent pas penser la relation politique du type « démocratie représentative ».L\u2019autogestion se replie sur la démocratie directe ; la cybernétique sur la technocratie, sur la hiérarchie linéaire ?.Lo\" SI Par opposition à la « hiérarchie enchevêtrée », idée développée par Hofstadter, 1979.124 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie fut l'a De Conclusion : autonomie et société hon l'autogestion de des moderne Mie l'autonomie Cette ouverture sur l'extérieur n\u2019est pas évidente chez tous les auteurs qui utilisent le concept d'autonomie.Ainsi la position de Castoriadis est plus ambiguë.Certes il affirme que « l'autonomie, ce n\u2019est pas la clôture mais l\u2019ouverture » (L'auto- organisation, p.438).Mais le fait de centrer l\u2019autonomie sur l\u2019idée d\u2019une société qui sait qu'elle fait ses lois, sur l'idée qu'elle sait qu'elle est autonome le conduit à une valorisation abstraite de la démocratie directe dans les sociétés occidentales et à une dévalorisation des autres sociétés, qui n'auraient pas atteint cette conscience.Cette position semble à la fois contradictoire et ethnocentrique.Contradictoire car il est connu aujourd\u2019hui que la démocratie directe est un mode de gouvernement qui caractérise précisément les petites sociétés, et notamment la bande, comme l'a si bien montré ; Baechler récemment (1985) dans son ouvrage sur la démocratie.De plus cette insistance sur la démocratie directe comme seule forme de démocratie authentique conduit à rejeter l'opposition, inhérente à la démocratie représentative, et donc, à rejeter le principe de l'extérieur dans l\u2019intérieur, à fermer le système.Une telle position tend aussi à être ethnocentrique dans la mesure où elle attribue à l'Occident une sorte de « monopole » de la conscience, ou en tout cas de la conscience de la relativité des lois.Or rien n\u2019est moins évident.Comme le rappelle Caillé (1986, p.165) : « Nous | n\u2019excluons pas la possibilité que les « sauvages » « croient » infiniment moins à leurs mythes supposés que nous-mêmes ne croyons en la science.».Tel que l'entend Castoriadis, « L\u2019'autonomie du social au sens d\u2019une société qui se donne ses propres lois et qui le sait®, dont serait porteur la société occidentale actuelle, n\u2019est peut-être pas là où l\u2019on pense.La société moderne ne pourrait-elle 6/ Dans Dumouchel et Dupuy, 1983, p.419. pas être la seule à croire à ses mythes ?Ayant perdu le sens du jeu la société occidentale serait, par le plus grand des paradoxes, la seule à croire à son référent extérieur, qui est la science.Et elle projetterait cette croyance sur les autres sociétés qu'elle étudie « scientifiquement », c'est-à-dire avec le postulat de la vérité, sans apercevoir tout le jeu (dans tous les sens du terme) qui existe dans ces sociétés, entre elles et leurs croyances, entre elles et leurs dieux, entre elles et leurs mythes.N'oublions pas que la société occidentale a l\u2019habitude de procéder à de telles projections.Ainsi la notion de fétichisme inventée au 19° siècle par De Brosses pour caractériser la pensée des sauvages était en réalité une erreur : elle s\u2018'appliquait à la société occidentale elle-même et non aux sociétés africaines.On se souvient que le terme désignait le fait, pour les Africains, de croire que leur dieu existait sous la forme d\u2019un objet, qu'il existe réellement dans cet objet.Cela les conduisait, selon la théorie, à adorer l\u2019objet.Autrement dit, on retrouve la description exacte de l\u2019eucharistie dans la religion catholique : du pain qui est le corps de notre dieu, et que l\u2019on mange, exactement comme les « sauvages » qui boivent le sang de leur ennemi pour se renforcer.Le fétichisme sera un concept que Marx et Freud utiliseront ultérieurement pour analyser la société occidentale elle-même\u201d.Comment penser cette relation entre l\u2019intérieur et l'extérieur, comment penser l'interface 2 C'est le principal problème, auquel l\u2019autogestion est incapable de répondre, comme on a essayé de le montrer à la fois sur le plan théorique et dans ses manifestations pratiques.L'autogestion rejette l'usager, ou rejette le producteur.La notion d'autonomie, prnsons-nous, tend au contraire & partir de ce pro- lème.Le concept d\u2019autogestion est incapable de 71 À ce sujet voir Tibon \u2014 Cornillot, 1982.Sur le lien entre le mythe et le jeu, même dans notre société « rationnelle », voir Veyne, 1983.126 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie l'auto l'euk l'autogestiss « gérer » les relations entre l'univers de la produc- al , tion et celui de l'usage, de comprendre cette cou- ome l'autonomie pure fondamentale à l\u2019existence de la société moderne.L'autonomie y arrivera-t-elle 2 Cette idée fascinante n'est-elle qu\u2019une illusion : au sens strict, ou à la limite, la relation entre l\u2019intérieur et l\u2019extérieur est impensable ; autrement dit, elle est tautologique.Mais comme tout système de pensée, ce qui est intéressant dans l\u2019idée d'autonomie, c'est de voir si elle est féconde.C\u2019est de voir ce qu'elle peut générer avant d'être poussée à la limite et de révéler son caractère tautologique.En ce sens l\u2019idée d'autonomie m'apparaît être au début d\u2019un cycle de fécondité, alors que celle d'autogestion se rapprocherait de la fin de ce cycle.Bibliographie BAECHLER, Jean, Démocraties, Paris, Calmann-Lévy, 1985.BEAUDRILLARD, Jean, « La fin de la modernité ou | l\u2019ère de la simulation », Encyclopédia Universalis, sup- : plément n° 1, p.11-17.CAILLÉ « Le mythe du mythe », Bulletin du MAUSS, n° 17, mars 1986.DUMOUCHEL, P.et J.-P.DUPUY, (sous la direction de) L'auto-organisation, de la physique au politique, Paris, Seuil, 1983.DUPUY, Ordres et désordres, enquête sur un nouveau E paradigme, Paris, Seuil, 1982.É GODBOUT, T.Jacques, La démocratie des usagers, E Montréal, Editions du Boréal, 1986.HOFSTADTER, Douglas, Gédel, Escher, Bach : an Eternal Golden Braid, New York, Vintage Books, 1980.127 mmf TIBON-CORNILLOT, « Les fétiches selon Hegel », Le discours psychanalytique, automne 1982, p.32 à 35.TOCQUEVILLE, Alexis de, De la démocratie en Amérique, Paris, Union générale d'éditions, coll.10/18, 1969.VEYNE, Paul, Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, Seuil, 1983.128 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie SIBLS io LUC RACINE Meats Su am Ea oRomie Pour prendre publiquement congé de quelques chimères « ll faut que je vous dise : j'ai besoin de repos, de quiétude, car je nen peux plus des guerres, des massacres, de la torture, des forêts qui meurent, de la malnutrition et de tout ce qui devrait suivre dans une phrase comme celle-ci ».! F.Kantorowski Il y a peu, j'ai pris connaissance d\u2019un article publié récemment dans Conjonctures et Politique, où F.Kantorowski répondait à une enquête de la revue sur les enjeux de la dernière campagne électorale au Québec.Une grande partie de mon sen- : timent sur la question s\u2019y trouvait déjà exprimée et les quelques réflexions qui suivent doivent donc i être lues comme en écho de connivences, à une génération près.C'est dans son expression même que l\u2019amertume trouve la voie du dépassement, le sourire d'après- demain.Maintenant s'écrit l\u2019épilogue à « la fati- 11 « Attention.Vérifier date d'expiration ».Conjonctures et Politique.n° 7, automne 1985, p.19.129 mmf gue culturelle du Canada-français » 2 Tous les exils nous sont désormais ouverts, du dedans ou du dehors, de rage ou de complaisance.Nous sortons à petits pas feutrés d\u2019une histoire où quelques pétards et rapts nous illustrèrent jadis comme par inadvertance.Je me souviens encore des signes qui ont marqué la fin de cette chimère.D'abord, une entrevue télédiffusée 3 ov fut nettement dépassée la dose d\u2019incohérence et de vulgarité supportable de la part d\u2019un premier ministre.Ensuite cette scène, d\u2019un grotesque définitif : au Parlement, ce même premier ministre éteint malencontreusement sa cigarette dans la tasse de café de l\u2019un de ses collègues.Confusion et vulgarité qui nous renvoient à la question référendaire, aux bonnes paroles de Duples- sis ou de Taschereau, à la remarquable continuité de notre histoire politique.Avons-nous jamais été à la hauteur de la folie de Riel ou de Nelligan, de l'exil de Borduas ou de Hertel 2 Serions-nous jamais revenus au pays natal après avoir été dispersés comme les Acadiens 2 Non.Ce que nous méritons, c'est l'intégrité de Jean Drapeau, les « gens civilisés » de René Lévesque, le retour de Bourassa.Tous nos déboires économiques, politiques ou culturels sont de la faute des autres : les Anglais, le Fédéral, les USA, que sais-je encore 2 Le poids de nos erreurs nous est insupportable.C'est à cause de Trudeau que nous avons perdu le référendum.Tournons la page et caressons des joy-sticks.Car il resterait certains risques même à vaquer à des strictes activités de conciergerie ou de sous- traitance.René Lévesque s'en est aperçu à ses 2] Titre d'un article d\u2019Hubert Aquin, paru dans Liberté, à la fin des années cinquante.31 Entrevue donnée par René Lévesque à Radio-Canada, peu avant la « mise au frigidaire » de l'option souverainiste et la démission de plusieurs ministres.130 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Sls gestion Motratie nomi Pour prendre dépens : défait par Trudeau sur le plan des enjeux publiquement liti ; suincé le fils de |\u2019 congé de POlitiques majeurs, évincé par le fils de l\u2019autre en quelques SON propre parti.Que penser aujourd\u2019hui du cha- chimères risme d'un homme dont la seule habileté politique fut sans doute de rester soigneusement à l'arrière garde par souci de ne pas faire peur ?Remarquable parcours : égalité ou indépendance, souveraineté et association, ni égalité ni indépendance.Tout ceci passe au reposoir des idées mortes.Qu'advienne enfin la liberté des échanges ! Il est réconfortant de voir se célébrer aujourd\u2019hui les noces de la famille et de la p.m.e., en pleine incubation des entreprises.Nous ne sommes plus nés pour un petit pain, pour user des berceaux et planter des roches en Abitibi.Les femmes se libèrent du fardeau d'enfance, les intellectuels du poids de la pensée et les politiciens de celui des affaires sociales.Quelques consignes pour demain, donc.Primo : la vie c'est bon mais il ne faut surtout pas en abuser.D'où : (a) négociez vos relations et travaillez votre couple ; (b) un enfant c'est fréquent, deux c'est bien, trois c'est déplacé ; (c) vive vous-mêmes.Deuxio : la vie n\u2019a pas de prix.D'où : (a) ne fumez plus, le cancer coûte cher à la société ; (b) plus de copinage entre alcool et conduite : çâ tue, çà coûte cher et c'est criminel ; (c) ne baisez plus avec n\u2019importe qui n'importe comment, et ne donnez plus votre sang : çà aussi, çà pourrait vous tuer; (d) pensez chaque jour à la bombe et dites-vous bien que vous feriez n'importe quoi pour y échapper : oubliez ainsi tout courage, tout honneur et tout amour.(cà n\u2019aide pas à la survie).131 NÉ Déprimant, me direz-vous ?Je ne sais pas.Ce n'est pas à moi de choisir vos dieux, votre ciel ou votre enfer.Je ne parle pas au nom d\u2019un peuple assemblé, ni ne veux rester en proie d'espoirs inconsolables.* * * Voilà pour l'amertume.Moi aussi, maintenant, j'ai besoin de repos, de paix et de quiétude, je suis fatigué d\u2019un pays de nulle part, refermé sur soi comme un entant mal né.Je n\u2019en peux vraiment plus de toutes ces horreurs qu\u2019on nous programme avec tant d'assiduité.Ce n'est pas à ce pays-là que j'appartiens, ni à aucun autre que l\u2019on puisse répertorier.La politique est un chemin dévoyé vers la terre natale, un lieu de trouble et de rancoeur, un monde où nous ne nous appartenons jamais les uns aux autres.Dorénavant, tenons-nous soigneusement à l'écart des monstres et des inutiles tourments.C'est ailleurs que se trouvent le secret, le nom heureux ; là, précisément, où les réalistes croient nous voir fuir et compenser.Qu'ils nous permettent toutefois de ne plus vouloir de cette hallucination morbide qu'ils confondent avec la réalité ; ni de cette histoire qui, si elle existait bel et bien, ne pourrait nous conduire ailleurs qu'en enfer.Il y a des îles, vous le savez, où le jour est grand et la nuit sereine.Cherchez ces îles.Il y a des gestes, vous le savez, d'où les présages s'échappent en oiseaux rieurs, joies du corps et tendresses de l'âme.Réapprenez ces gestes.Il existe en songe des heures d'éveil plus vastes que le jour et des chemins plus sûrs que l\u2019extase.Vous le savez.132 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie IBLEs [ Pour prendre Souviens-toi des jours de mai, des feux sur les eso publiquement A .i congé de Plages de Crête, du soleil qui danse et joue dans ni quelques les jardins du Palais-Royal.chiméres Souviens-toi de notre rire à tout cet ennui des grandes personnes, et de bien d\u2019autres choses encore, que nos mémoires ne partagent pas.Seule importe en effet la mémoire pour le rêveur, et non tel ou tel souvenir.La mémoire qui s'ouvre en rêve à la nostalgie du futur, elle refait le temps et ses passages en apparence inexorables.À quoi donc serviraient les pleurs et les regrets : le monde demeure ouvert, malgré les étouffoirs professionnels, les poseurs de frontières et les empêcheurs de danser en rond.La danse et la joie sont toujours là, il suffit de s\u2019y laisser reprendre après le temps d'épreuve pour que jamais plus ne nous tiennent l'ennui, la peur et l\u2019amertume.Espère, surtout, espère.On n'est jamais tout à fait seul sur les chemins d\u2019Ixtlén.133 mmf PE PR pe Stray ce ae >, es.qu rg { A ae Yo es Hon + SE SR \u20ac Hy R > Ta 8: Riss?Fan = dd fi 5 HR 5 + FE, Po, + te fer 4e os 5 SRR bs ie & x ag Tome = \u201c se, 2 sx I à Hal fs 5 igs RY ee se os = 0 EN CR A 5 RA Rn Sa CE x sf + sa 5 ss a à of > pi ie i oe ead $55 set >, 2e\u201d pe né wb ks au a #5 ÿ à 3 a # Ë 8, se en ES 2 5 Shadi 4 wh Se 5 Fo i gp Æ ; ! A, se JACQUES BROSSARD Le placard La porte du placard lui claqua au nez.Il entendit le trousseau de clefs de sa mère tintinnabuler comme la clochette de la consécration à la messe du dimanche matin où on le traînait autrefois, à l'église Saint-Édouard, lorsqu'il n\u2019était qu\u2019un bébé de trois ou quatre ans.Maintenant qu\u2019il en avait dix, ses parents n\u2019y allaient plus.|| écouta l\u2019une des clefs égratigner le métal puis tourner dans la serrure, crick.Il se mit à frapper des deux poings sur la porte, \u2014 pas trop fort, par réflexe, en se retenant, de peur d\u2019aggraver la sentence, mais en frappant parce qu'il fallait frapper.\u2014 J'ouvrirai quand tu parleras mieux, fit la voix de sa mère.Une voix chaude, frémissante, à la fois emportée et tendre.Il la trouvait très belle, sa mère, ardente et rousse, passionnée, souvent rieuse mais quand sa colère éclatait comme en ce moment, ce pouvait être une vraie tornade rouge.« Un cyclone », disait son père.L'enfant ne répondit rien.Qu'avait-il proféré de tellement épouvantable ?Deux ou trois gros mots.Rien de plus que ses copains.Les enfermait-on comme lui chaque fois qu\u2019ils disaient « enfant d\u2019chienne », « crisse » ou « maudite marde » 2 lls EEE EE AR) DEA SA SP PES RO RO ether) Je étaient bizarres, les adultes, rien à comprendre.POSSIBLES L'autre soir, un bon ami de ses parents, Pierre, le Dutogestion grand demi-chauve moussu avec le pneu au ven- Autonomie tre, avait traité leurs deux premiers ministres de « maudits crisses » en regardant la télé chez eux, et on ne lui avait rien dit, à lui.Il était même revenu trois fois, depuis.\u2014 Si tu parles encore comme ça, ajoute sa mère, je vais te laver la bouche avec du savon comme faisait ton grand-père.Maintenant, prends le temps de réfléchir.Si tu veux réussir plus tard, il faudra que tu saches parler bien.J'ouvrirai la porte quand tu me promettras.Mon oeil ! pensa-t-il.À la télé, c'était plein de gens qui ne savaient pas parler, à commencer par des politiciens, des gens d'affaires et des écrivains, et le vrai succès, tout le monde le savait, c'était de se faire voir à la télé.De toute facon, qu'il parlât mal ou bien, lui, il n\u2019irait probablement jamais à la télé.\u2014 Il irait, oui.|l irait quand il saurait dessiner comme les gens le voulaient.Dessiner, c'était devenu son rêve.Mais ce que les gens voulaient, il ne savait pas.Il entendit sa mère s\u2019éloigner.Il s\u2019assit par terre dans l'obscurité.Le placard était plutôt vaste mais vu qu'il se trouvait sous l'escalier qui montait au troisième étage, celui d'au-dessus, son plafond descendait en pente abrupte.L'enfant ne voyait rien.Ses yeux myopes s\u2019habituaient mal à la noirceur.Maintenant qu'il n'entendait plus sa mère, il se mit à ressentir la même inquiétude que dans l'un de ses cauchemars.La même angoisse poisseuse.Quelqu'un se tenait dans son dos.Une main invisible, puissante, s'alourdissait sur son épaule droite.La main de Dieu @ Elle serrait, serrait\u2026 Il ne pouvait jamais se retourner.Il tentait vainement de crier, sa bouche se tordait, son visage se couvrait de sueur, \u2014 il ME 138 ion tie Le placard ne pouvait jamais se libérer qu\u2019en se réveillant.Rêve banal.Mais il en avait quand même la gorge nouée, seulement que d\u2019y penser.Il voulut redonner des coups sur la porte.Il n\u2019en fit rien.Cela valait mieux, c'était trop tôt.Il demeurait prostré, accroupi au fond du placard, entouré d'objets qu'il commençait à reconnaître peu à peu dans la pénombre : une canne à pommeau d'ivoire, celle de son grand-père (l\u2019autre, pas celui du savon : celui qui était mort), deux raquettes de tennis, un vieux coffre en bois rempli de livres, de cahiers de notes, de lettres, d'albums de photos, une boîte d'outils qui ne servaient plus, un « bâton » de hockey, \u2014 pardon : une « crosse », tu parles! \u2014 des balais, des vadrouilles, une poche de linge sale, un sac de nylon bourré de vieux jouets, gonflé comme des joues d'écureuils (des écureuils, il en avait vu une seule fois : au cimetière de la montagne, quand son grand-père était mort), \u2014 et tout au fond, deux boîtes à chaussures entourées d'élastiques dont il oubliait le contenu.Heureusement, il n\u2019y avait pas de toiles d'araignées : sa mère avait beau être impulsive, elle était propre.Il refoula ses larmes, s\u2019adossa au coffre, vers le fond du placard, se croisa les bras et ferma les yeux.Cela sentait le bois de pin, le papier, la toile synthétique et la poussière.Surtout la poussière.I! commençait à avoir un peu chaud.Il était allé deux fois au bureau de son père, un petit bureau que celui-ci partageait avec un autre fonctionnaire- comptable.Malgré les plantes et les cloisons à demi vitrées, le bureau sentait lui aussi la poussière et le renfermé.Son père aurait mieux fait de ne pas l'y emmener.Il lui en avait tellement imposé auparavant.Si grand, si fort d\u2019allure, les cheveux noirs, la barbe drue, le front haut, le regard à la fois sensible et sévère, les poings serrés.Un homme comme cela dans un aussi petit bureau.Son pére qui n\u2018avait jamais le temps de s\u2018occuper de lui. Quand il écrivait ses bandes dessinées, il n\u2019y avait POSSIBLES que sa mère pour les regarder et les lire.Son père, Autagestion lui, ne s\u2019intéressait qu\u2019à ses maudits résultats sco- Autonomie laires : crisses de mathématiques ! Se décroisant les bras, l'enfant se retourna et respira le bois du coffre.Cela sentait bon la résine encore fraiche.Au cimetière de la montagne, il n\u2019avait vu que très peu de pins.|| avait aimé leurs têtes ébouriffées, la légèreté de leur rencontre avec le ciel.Il ne connaissait pas beaucoup d'arbres, surtout pas leurs noms : seulement les érables, grâce à ceux de la rue Saint-Vallier, derrière la rue Saint-Denis, et leur apothéose de l'automne à grand renfort de trompettes et de bassons.Il plissa les yeux.S'il y avait eu des allumettes dans ce damné placard.il aurait mieux vu.Il tâtonna autour de lui, \u2014 fit tomber les raquettes et la canne.Pourquoi des raquettes de tennis @ Ses parents ne s'en servaient jamais.Elles devaient avoir appartenu à ses grands-parents morts ?II tata, caressa, palpa le tissu synthétique, le tissu trés doux et trés souple qui enveloppait les raquettes (on aurait dit de la peau humaine), puis il effleura du doigt le pomeau d'ivoire de la canne, dur et presque tiède.Il en connaissait la forme : une tête de chien au museau allongé.Il aurait aimé avoir un chien comme le fils du propriétaire, le petit boiteux qui demeurait en bas.Un chien tout noir, un labrador.|| courait à tort et a travers mais finissait toujours par revenir vers son maître, la langue pendante et humide, les yeux brillants, la queue frétillante, les oreilles en accents circonflexes, comme s'il venait de parcourir quelque forêt mythique pleine de lacs aux canards fabuleux.« Deux arrogants pareils », disait son père en parlant du propriétaire et son fils de quinze ans.« Deux hosties d'arrogants » 2 || grogna en lui-même, renifla, déposa la canne, s\u2019essuya le nez du revers de la main et referma les yeux.ME 140 Le placard Un labrador.Courir avec lui dans les bois.Se rouler dans I\u2019herbe, se plonger avec lui dans l'eau fraiche d\u2019une rivière tout près d\u2019une cascade.Nager, nager, nager.Se laissez porter par l\u2019eau puis s'élever à la surface de la rivière, \u2014 s'élever au-dessus de la cascade.Quvrir les bras comme un grand oiseau.comme deux grands oiseaux : lui et son labrador.S\u2019élever vers le ciel, venir survoler Montréal et filer au-dessus du fleuve à la vitesse d\u2019un vaisseau spatial en direction du soleil levant, de la lune ou d\u2019ailleurs\u2026 Son chien se mit à gronder.L'enfant repoussa vivement la canne.Non, c'était une moto qui passait sur la rue Saint-Denis.Une vraie pétarade de feux d'artifice.Des gros pets en série.Il pensa.non, sa mère lui laverait la bouche.Quand ce n\u2019était pas le tintamarre des motos et la rumeur constante des voitures, c'étaient les rugissements des camions et des autobus.Vacarme auquel on s\u2019habitue, il fallait bien.Cette moto-là devait être en dérangement.\u2014 Dans mon temps, lui avait dit un jour son père, quand j'étais tout jeune, sur la rue Saint- Denis, pendant la guerre, nous avions encore des tramways.Des tramways et des chevaux.\u2014 Des chevaux 2 s'était exclamé l'enfant.\u2014 C'est vrai que son père était vieux, pas mal plus vieux que sa mère, mais quand même ! \u2014 Pas beaucoup de chevaux, avait précisé son père.C'étaient ceux de la Black Horse et du laitier qui trottinaient le matin, clip-clop, clip-clop, clip-clop, en faisant claquer leurs sabots sur l\u2019asphalte.Il avait aussi des rémouleurs et des « gue- nilloux plein d\u2019poux, les oreilles plein d\u2019poils ».Tout cela me réveillait, c'était déjà le temps de me lever et d'aller à l\u2019école.Moi aussi, tu vois.141 mmf \u2014 Dans mon temps à moi, avait ajouté sa mère, POSSIBLES il n\u2019y avait plus de chevaux, mais il y avait encore Autogestion des tramways.De longs.rails tout luisants qui Autonomie striaient l\u2019asphalte.Cela brillait au soleil.Les bancs jaunes étaient hérissés de crin qui nous collait aux.foufounes.Elle ne disait jamais « fesses », encore moins « cul », sauf quand c\u2019était pour parler du Québec.Elle détestait la rue Saint-Denis ; elle révait d'Ou- tremont ou de Ville Mont-Royal, peut-étre de West- mount.Avec la criniére de braise qui lui bouillonnait sauvagement de la tête aux fesses, elle aurait eu un vrai succès chez les snobs! Bizarre, sa mère\u2026 Mais lui aussi, il détestait la rue Saint-Denis.C'était monotone, cette longue rue sans arbres, droite et raide, sans fleurs, sans fantaisie, et ces rangées interminables d\u2019escaliers qui la scandaient régulièrement, sans changer de rythme, d\u2019un bout à l\u2019autre, jusqu'au nord de Jean-Talon et jusqu\u2019au sud de Bellechasse, beaucoup plus loin même, au nord comme au sud.Il préférait la rue Saint-Vallier, de l\u2019autre côté de la ruelle, à cause des érables, et même si c'était une rue de pauvres.Sa mère, qui n'était pas toujours conséquente ni logique, mais contraireuse, avait essayé de lui faire admirer l\u2019ex-tra-or-di-naire variété des escaliers : les tire-bouchons, les spirales, les zig-zags, les colimaçons, etc, etc.Ca n'était toujours que des escaliers.Des escaliers qui ne conduisaient nulle part, l'été comme l'hiver, et qu'assaillaient la neige ou la pluie.Il préférait les escalader dans ses rêves, surtout celui de leur propre logement, un escalier droit, raide, très abrupt, parce qu\u2019en rêve, il volait par dessus, les genoux repliés sous lui comme des pattes d'oiseaux, sans jamais avoir à toucher les marches.Il aurait aimé pouvoir s'élever ainsi [usqu'au dessus des toîts et s'envoler aussitôt vers e grand fleuve, au loin, mais il n\u2019y parvenait jamais, il ne dépassait même pas la rue Beaubien, ME 142 Le il commençait à s'alourdir au-dessus de l\u2019école Placard Morin, il battait des ailes, retombait au ralenti et se retrouvait tout bêtement dans son lit.Un fracas le fit sursauter.Qu'est-ce qui venait de gesticuler ainsi et de tomber ?Il sentit son coeur battre comme s\u2019il venait de courir (et de perdre) le marathon ; il déglutit et demeura immobile.Rien ne gesticulait plus.I| commençait à voir mieux dans l'obscurité.Depuis combien de temps était-il enfermé ici?Il bougea un peu, s\u2019étira la main.C'étaient les vadrouilles échevelées qui étaient tombées\u2026 Et sa « crosse » de hockey.Il y toucha, une écharde le fit grimacer ; une goutte de sang perla à son doigt.Il n'avait pas encore acquis le goût du sang ; il préféra s'essuyer distraitement le doigt sur sa vieille chemise bleue.Dans l\u2019une des boîtes à chaussures du fond, il s'en souvenait maintenant, il y avait ses patins à glace.Des patins aux lames tranchantes\u2026 Mais il n'aimait pas l\u2019hiver, le froid, les tempêtes, les rafales, les bourrasques ni la neige sale de la rue Saint- Denis.La pluie, la neige, la grisaille\u2026 Sans taches de sang.\u2014 Non, quand même : il lui arrivait de l\u2019aimer, l\u2019hiver, quand la neige était encore éclatante au soleil ou que les érables nus de la rue Saint-Vallier s\u2019enrobaient de sucre ou de cristal comme pour fêter Noël.Mais sur la glace, il tombait tout le temps, \u2014 sur le cul, sur le cul, \u2014 et le soleil, il l'aurait préféré ailleurs, bien au chaud, dans des pays parfumés par des fleurs multicolores au bord des mers encore plus bleues que le ciel : il en avait vu des photos, l\u2019autre jour, et un film à la télé chez un copain.Ou alors, la neige, il l'aurait aimée toujours très blanche, étincelante, au sommet de très hautes montagnes, et sans qu'il y fasse jamais froid.Il y en avait, des pays comme cela, lui avait-on dit.Maudite rue Saint-Denis! À sept ans, jadis, il l'avait parcourue à pied depuis le boulevard Saint- 143 mmm} Joseph jusqu\u2019à la rue Saint-Zotique.À sept ans seulement | Une marche interminable.Il n'avait pas un sou.Il était tout essoufflé, en nage, la chemise trempée comme en ce moment.Ce n\u2019était pourtant que la fin d'avril, mais de peur qu'on le rattrape, il lui avait d\u2019abord fallu courir, courir sur le boulevard Saint-Joseph jusqu\u2019à la rue Saint-Denis depuis l'enfer du pensionnat.Son évasion, il s'en souviendrait toujours avec joie, fierté, espoir, satisfaction ; ce serait l\u2019un des grands moments de sa courte vie, le plus beau, peut-être.La prison étouffante des dortoirs, des lavabos communs, des réfectoires, des salles de classe, des cours fermées et clôturées, \u2014 la prison, de nuit comme de jour, après les menaces répétées et feintes de l'envoyer à l\u2019École de Réforme.(Plus tard, ce seraient les hôpitaux puis la tombe, \u2014 mais on peut sortir des tombeaux.) S'évader à sept ans ! Quelques heures de liberté ! Derrière la clôture de la cour des garçons, dite cour de récréation, se cachait la cour des filles.Il se rappellerait toujours cette fillette de son âge, blonde et pâle, et si jolie avec son sourire triste, qui lui avait dit se nommer Lise, Elise, Louise, Eliane, Lysiane, Lysanne ou Isabelle, car elle aimait changer de prénom d'un matin à l\u2019autre.Ils se parlaient à travers le grillage en losanges, ils pouvaient tout au plus se toucher les doigts, les joues, les lèvres, quand les pions ou les pionnes ne surveillaient pas.(Du temps de son père, qui était allé au même pensionnat, c'étaient, lui avait-il dit, des frères et des soeurs tout en noir.) Ce corps gracieux et mince, ce visage pâle et fin à travers la grille, ce regard de rêve qui ne demandait qu'à rire, son premier amour, cette femme à venir qui lui demeurerait si longtemps interdite derrière sa clôtue grillagée, comment les aurait-il oubliés 2 Elle lui avait dit : « Attends-moi, je t'attendrai ».Mais il ne l\u2019avait jamais revue.Il s\u2019agenouilla au fond du placard et serra les poings.Il se retint juste à temps : inutile de frap- 144 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Le placard per, cela ne ferait que prolonger la punition.C'était chaque fois aussi long.Les portes fermées, il faudrait pouvoir les enfoncer, les défoncer.|| ne pouvait pas encore, cela viendrait.Les défoncer ou les laisser s'ouvrir d\u2019elles-mêmes 2 Violer les interdits ou les voir s\u2019évanouir @ Il desserra les poings et fit glisser sa main droite sur la porte comme pour la caresser\u2026 Il y traça un signe de sang.Elle finirait bien par s'ouvrir.Il se réadossa au coffre.Un autre objet tomba, fffloc, un bruit mat, bien à plat.I! y eut un nuage de poussière, il toussa, mais cette fois-ci, il sentait aussi la bonne odeur de l'encre d'imprimerie et du papier d'autrefois.C'était le vieil atlas de son père ou de son grand-père.Il \u2018avait souvent feuilleté à son retour du pensionnat.De grandes cartes historiques et géographiques, des puzzles tout peinturlurés de bleus pâles, de rouges clairs, de roses, de verts, de mauves.Il y traçait du bout du doigt de longs voyages imaginaires qui le transportaient depuis les rues rectilignes de sa ville, avec leurs escaliers, jusqu'aux cités les plus lointaines : des cités fabuleuses dont les coupoles et les tours torsadées en hélices se couronnaient de grosses boules de Noël, vibrantes, irisées de mille couleurs, \u2014 depuis Novgorod, Samarkand, Venise, Raguse, Marrakech, Louxor ou Jérusalem jusqu'aux cités encore à venir, \u2014 depuis les forêts noires, sévères, rigides, monotones et ennuyeuses de son pays jusqu\u2019à de belles jungles toutes enguirlandées de lianes, fleuries à profusion, parcourues par des bêtes bondissantes au pelage de cuivre et d'or qu\u2019il faudrait conquérir et par d'innombrables oiseaux multicolores que poursuivaient des rapaces, \u2014 des rapaces que l'enfant dépassait à son tour, survolant des vallées profondes agrémentées de rivières, de lacs, de chalets-jouets, puis des montagnes escarpées et des hauts pics aux neiges éblouissantes, \u2014 et là, tout au sommet d\u2019une chaîne de montagnes, ou sur le plus haut plateau du monde, l\u2019attendait chaque fois le vaisseau spatial de Valérian 145 mmf et de la blonde et jolie Laurelihe.lls partaient POSSIBLES alors tous les trois, émerveillés, et filaient ainsi Autagestion jusqu\u2019au coeur même de l'empire des mille planè- Autonomie tes, jusqu'à la cité aux eaux mouvantes ou jusqu'au pays sans étoile\u2026 sans étoile\u2026 où les guettait le sinistre ambassadeur des ombres.Ce n'était qu'une histoire.L'enfant rouvrit les paupières.Il ne voyait plus à nouveau que du noir.Il lui sembla que tout son placard venait de frémir.Il renifla, s'essuya les yeux et frissonna, bougea un peu.Ce devait être le pachyderme d'en haut qui montait chez lui.Rien d'autre.Les marches craquaient plaintivement.Le claquement sourd d\u2019une porte ! Le murmure de deux voix.Son père venait de rentrer du bureau en même temps que le voisin d'en haut.Son père devait être en train d'embrasser sa mère un peu vite, \u2014 sur les joues, peut-être sur les lèvres\u2026 Mais voilà qu\u2019il y avait des éclats de voix, déjà.Des éclats de voix comme l\u2019autre soir après le départ de l'ami Pierre.L'enfant tendit l'oreille, qu'il avait encore fine malgré la musique rock, presque toujours les mêmes rythmes, le même beat, es mêmes batteries, ce tintamarre (si loin du chant) que lui faisaient écouter ses copains et qu'il faisait semblant d'aimer autant qu'eux.Il ne parvint pas à distinguer les mots, les phrases qu'il entendait.Seulement que sa mère plaidait et que son père tempêtait : il leur arrivait, comme cela, d'échanger leurs rôles.Puis il entendit des grondements, des mugissements.Ceux de la radio ou de la télé 2 Ce devait être la télé, l\u2019heure des nouvelles.Oui ou non, noir ou blanc, pour, contre, il ne savait plus quoi, la liberté ou l'indépendance (pourquoi ou ?), sa mère était pour Pierre, le même nom que l'ami, et son père pour René \u2014 à moins que ce fût le contraire, il confondait les noms.Il se rappelait mieux les caricatures des journaux surtout celles de Girerd.Il 146 Le désirait tellement pouvoir dessiner plus tard | Des tig .de placard bandes dessinées.Du fantastique et de la science- nie fiction.Ou encore : des histoires tristes avec des trucs rigolos.Le problème, c'est que les trucs rigolos, il faudrait les chercher, les inventer.ll se leva brusquement \u2014 et se cogna la tête au plafond.Maudit plafond ! Il oubliait chaque fois que c'était en pente.Pourquoi s'asseoir au fond, aussi @ Il se frotta la tête, tout étourdi.« Toujours étourdi », lui disaient les profs.Il se rassit par terre, plus près de la porte, et Dieu sait pourquoi, pour ne pas pleurer, peut-être, il se mit tout à coup à marmonner des débuts de prières, de vieilles prières du temps de la messe, des prières de famille : « notre père », « je vous salue Marie mère de Dieu », « gloire au père et au fils », etc., \u2014 après quoi, il commença à chantonner dans la pénombre des chansons que ses parents aimaient tous les deux : « la manikoutai » ou « mon pays c'est l\u2019hiver ».|| les trouvait dépassées, mais c'était quand même beau.Maudite marde ! qu'est-ce qu\u2019ils attendaient pour venir ¢ Ca devait faire au moins une heure 2 Il était tanné de son damné placard Il était trempé de sueur, le coeur lui serrait, il n'avait plus aucune envie de pleurer.Le sang de son doigt s'était coagulé.La rêverie et les souvenirs, cela n'avait qu\u2019un temps, il voulait sortir du placard et dessiner.Il venait de trouver un sujet : son héros se tiendrait au bord du fleuve, la nuit ; tout à coup, il y aurait une lumière éblouissante et blanche au dessus des eaux : une sorte de vaisseau spatial en forme de placard aussi éclatant que la pleine lune et que toutes les étoiles dans un ciel entièrement décoré de constellations ; la porte coulisserait, il en sortirait une femme très belle, très blonde, qui porterait un collant doré et étincelant presque aussi brillant que le soleil.Ce serait un vaisseau venu du futur et à bord duquel il pourrait monter.147 mmf Il se releva prudemment.Il frappa résolument POSSIBLES = .H : ogestion la porte à coups de poing.Une fois ; deux fois ; Dog trois fois.Il renifla et s\u2018arréta.La télé jouait tou- Autonomie jours.Il n\u2019était tout de même pas pour tout défoncer tout de suite 2 Il frappa plus fort.Il entendit alors la voix de sa mère : \u2014 Déjà une demi-heure ! Pauvre chou.Je puis y aller, maintenant.Il entendit des talons hauts claquer sur un bout de plancher nu.Elle se tenait enfin de l\u2019autre côté de la porte ; il entendait le trousseau de clefs tintinnabuler comme la clochette de la consécration d'autrefois, deuxième service.La clef égratignait la serrure, la porte allait enfin s'ouvrir.\u2014 Tu me promets de mieux parler @ demanda sa mère.\u2014 Oui oui, fit l'enfant.Plus tard, il s'assoierait longuement aux terrasses colorées de la rue Saint-Denis, voyageant d\u2019une à l\u2019autre, silencieux, taciturne, ombrageux, devant sa bière tiède, attendant Dieu-sait-quoi, en compagnie d\u2019autres enfants comme lui, mal vieillis, à qui échapperaient, de temps à autre, quelques jurons bien sonores et tellement virils.Il y aurait aussi beaucoup de filles \u2014 et quelquefois, de l'herbe pour rêver.Mais vitterait-i jamais son placard 2 Ferait-il ouvrir Tes portes?ou les défoncerait-il ?Retrouverait-il la fillette du camp de concentration, celle qu'il pourrait aimer davantage que toutes ses amies d\u2019un mois ou d\u2019une seule nuit Elle serait tellement belle aujourd\u2019hui\u2026 Et tellement plus libre que lui ?Ses textes, ses bandes dessinées\u2026 Son art, oui, serait sa seule vraie liberté.\u2014 Peut-être.La clef tournait dans la serrure.La porte, une fois, de plus, allait s'ouvrir en grinçant un peu.\u2014 148 LES fion Le Si peu que rien : la porte elle-méme avait sa placard of pudeur.Elle détestait faire du bruit.On ne pleure Mie jamais qu\u2019en silence.149 = EE TTT pe Pre Lo Les = Pen AUS aa Lo ere ces Lens a pi vert he pe LE rasa da 24 i PER - es 4x cy os es ac 3 %, on i a.\u201c 5 %.$ % ke 5, i % 3 % | \u201cHg % \u201cWhe, % st A ; ta, SE Si 3 4 Lg * : eg 8 a % Hv 55, ; 5 Æ #, ve : 5 % 23 iy : 2 i, ry 42 4 ; re, \u2018oi, \u201ci, Pt i as Fa 2 Sa, eg Ses, 3 vB ky Py + %, io ar ee a, 4 on, Lu, 2 ay en, À 4.3 a 25, ses, i SR , , à; Se Si Pi, Sv ; 2 EE, ~ fi, % &, aly gl Fy, Fe, x i $A ; CE io ce 2% i of 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interrompre, à deux reprises, durant une année, ses études afin d'aider son père à boucler le budget.|l travaille alors comme livreur à l\u2019épicerie du coin.À l\u2019école, il était, dit-il, le « parfait type du 60 % » : il n\u2019a jamais doublé une classe et travaillait juste assez pour réussir ses examens de fins d'années.A 18 ans, muni d\u2019un diplôme de 10° année, section générale, il quitte définitivement le système scolaire pour le marché de l'emploi.Il est engagé dans une usine de meubles de l\u2019est de Montréal, là où il habite.Il se révèle un ouvrier consciencieux, appliqué et performant.Lorsque, sans le consulter, le syndicat d\u2019une Union internationale organise une journée de débrayage, il demeure à son poste, sans remords, même si le lendemain il devra subir les reproches des camarades de travail qui le jugent sévèrement.Il était devenu l'ami des patrons qui lui offrent, lorsque Jean a à peine dix- neuf ans, une place de contremaître.Il refuse et abandonne cet emploi car, entre temps, son père, vieil électricien à Ciment Lafargue, a obtenu l'en- 155 gagement de son fils comme manoeuvre pour un POSSIBLES .2e : .n .utogestion salaire nettement supérieur à celui qu\u2019il auraitreçu Démocratis comme contremaître.Autonomie À son nouveau travail, Jean conserve le même rythme que celui appris à l'usine de meubles : il travaille vite et fort, sans temps mort.Au bout de deux semaines, une dizaine de camarades viennent le trouver pour lui demander de ralentir son rythme de travail, tout en surveillant les « casques blancs ».Ils lui expliquent : « si tu maintiens ta cadence, nous devrons, nous aussi, faire du « speed up », nous fatiguer davantage pour, à la fin, obtenir la mise à pied de certains d\u2019entre nous qui seront devenus inutiles ».Jean hésite et s\u2019interroge : peut-être veulent-ils le rouler et obtenir son renvoi ?Peut-il se fier à ces « Italiens » auxquels il est confronté pour la première fois Ÿ Malgré ses doutes, il décide de suivre leurs conseils.Mais Jean est harcelé par un contremaître qui n\u2019arrête de le surveiller et d'exiger plus de rendement Mis au courant de cette situation, un des camarades réglera le compte du compatriote contremai- tre par un coup de pelle derrière la tête qui lui fera sauter le casque blanc.Jean, qui à l\u2019âge de vingt ans vient de se marier et dont l'épouse attend son premier enfant, vit là sa première expérience de solidarité ouvrière.Il ne l\u2019oubliera pas, même si cette expérience est de courte durée : l'usine ferme ses portes et Jean est mis à pied au bout d\u2019un an.Il est alors embauché à Uniroyal, usine qui recycle le caoutchouc usagé.Le travail, pénible, exercé dans des conditions de grande insalubrité, fortement encadré (un contremaître pour trois ouvriers), est rémunéré un peu au-dessus du salaire minimum.À cette période, le syndicat, membre d\u2019une Union internationale, négocie une convention collective.Des vieux, avec qui Jean travaille à l\u2019intérieur de l\u2019horaire du soir et dont Jean respecte profondément l'expérience et les compétences, reprochent au syndicat de demander une trop faible augmen- ME 156 § le le Un militant ouvrier tation (vingt-cinq sous de l'heure) et jugent leur rémunération nettement inférieure à celle obtenue par les confrères américains oeuvrant dans des usines similaires.Le syndicat convoque l'assemblée d'acceptation du projet de convention collective durant la soirée, lorsque les travailleurs contestataires sont à l\u2019ouvrage : la convention est acceptée sans discussion.Jean est choqué de la procédure peu démocratique utilisée par le syndicat et est décu du résultat de la négociation.Durant les deux années suivantes, l\u2019usine embauche et beaucoup de jeunes y entrent.Ceux-ci fréquentent une brasserie près de l'usine et y discutent de tout, dont du syndicat et de la convention collective.En 1969, lorsque la grève est déclenchée, ils y participent spontanément et activement.L'assemblée générale du syndicat, animée par l'enthousiasme des jeunes, destitue le président du syndicat dont elle se méfie et le remplace.Le représentant de l\u2019Union internationale réagit à cette initiative incontrôlée : un job de contremai- tre est offert au nouveau président et l\u2019ancien président est réaffecté à son poste sans que l\u2019assemblée générale soit consultée.Au bout de trois semaines de grève et vingt-quatre heures avant le versement prévu des prestations de grève, les leaders du syndicat convoquent une assemblée générale, sollicitent la présence de ceux qui sont pour le retour au travail et font entériner la nouvelle convention collective.Écoeurés du syndicat, les jeunes quittent un par un l'usine, sauf quatre irréductibles, dont Jean.En 1972, le représentant de l\u2019Union internationale propose un « master contract » qui couvrirait deux usines qui jouissaient auparavant de conventions collectives distinctes.De cette façon il noie le militantisme de la soixantaine d'ouvriers de la petite usine dans la masse des quelques six cents ouvriers de la grande usine.Le contrat prévoit de plus l\u2019interchangeabilité en cas de mise à pied : 157 les jeunes de la petite usine se verraient alors remplacés par les travailleurs plus âgés de la grande usine.Les « quatre » s'organisent.À la brasserie, ils préparent des demandes qui tiennent compte de ce que les ouvriers désirent.Mais à l'assemblée générale du syndicat, complètement dominée par les ténors dont le permanent, les quatre jeunes n\u2019arrivent pas vraiment à se faire entendre : ils sont écrasés.Battus mais non découragés, ils s'adressent à la C.S.N., qu\u2019ils ne connaissent que de nom, afin qu'elle les aide à obtenir une accréditation syndicale indépendante pour leur usine.Les « quatre » recrutant d\u2019autres jeunes, se mettent sur des horaires différents pour rejoindre l\u2019ensemble des ouvriers, débordent le représentant de l\u2019Union internationale en multipliant les griefs et alimentent un climat d'insatisfaction contre l'employeur et contre le syndicat aussi craints l\u2019un que l'autre.Après une semaine intensive de travail de sape, trois jours avant les délais prévus au Code du Travail, en une journée, ils font signer, à la porte de l\u2019usine, l'adhésion à la C.S.N.de l\u2019ensemble des ouvriers.Le représentant de l\u2019Union internationale réagit en convoquant une assemblée générale et en allant voir un par un les ouvriers qui, sauf les « quatre », démissionnent à tour de rôle du nouveau syndicat.Les quatre jeunes visitent alors chez eux chacun des ouvriers, prennent cette fois-ci le temps de leur expliquer leurs positions et refont signer des cartes d'adhésion.La formation de ce nouveau syndicat se produit à la même époque où les journaux font leur manchette avec la scission de ceux qui constitueront la C.S.D.: cette scission renforce l'arsenal de propagande des tenants de l\u2019Union internationale.La guerre de procédures pour l\u2019accréditation entre celle-ci et la C.S.N.durera huit ans avant qu\u2019elle ne se termine en faveur de cette dernière.Au niveau local, rien n\u2019est M 158 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie ALES fig (Tate mie Un militant ouvrier réglé : durant deux ans, le syndicat est divisé par une lutte idéologique entre partisans de la C.S.Net partisans de l\u2019Union internationale ; sur chaque question discutée à l\u2019assemblée générale, les votes se prennent à quelques voix de majorité.Les « quatre » s'organisent pour que les jeunes se retrouvent sur le même horaire qu'eux afin de les former syndicalement.Les « quatre » sont reconnus comme des ouvriers compétents et fiables.Ils font en sorte que les plans de production soient respectés, tout en prenant des pauses plus longues que celles prévues à la convention collective.Les plus âgés, qui ont consacré leur vie à l'usine, travaillant souvent seize heures par jour et six jours par semaine en accumulant les heures supplémentaires, dont l'ancienneté et la santé sont peu respectées par la compagnie et les contremaîtres, suivent avec intérêt cette expérience des jeunes.Ceux- ci persuadent les plus âgés qu'ils ne devraient pas continuer de sacrifier leur santé pour un dix cents supplémentaire de l\u2019heure et qu\u2019ils devraient leur abandonner le travail le plus pénible et insalubre : l\u2019alimentation des fourneaux qui commandent la production de l\u2019ensemble de l\u2019usine.Occupant ces postes stratégiques, ils négocient sur le tas, obtenant des conditions de travail non prévues à la convention collective : prolongation des pauses, respect de l'ancienneté au niveau de l'usine, etc.Ils apprennent à jouer l\u2019un contre l\u2019autre le gérant du personnel qui veut que sa convention soit observée, le gérant de la production qui désire que celle- ci soit effectuée et l'ingénieur du plan qui veut que son organisation du travail soit respectée.Dès cette époque, ils développent une stratégie qui sera la leur : obtenir sur le bras des conditions de travail qui seront, par la suite, incluses dans la convention collective.A la fin de 1973, à l'occasion de l'obtention de leur première accréditation, ils organisent une longue assemblée générale pour discuter de la division au sein du syndicat.Ils propo- 159 sent au leader de l\u2019Union internationale et à son lieutenant les postes de secrétaire et de trésorier, tout en conservant les moyens de contrôler les comités exécutif et de négociation : le jeune syndicat obtient pour la première fois un vote unanime.En septembre 1974, 52 % des syndiqués votent une grève dont l'objectif majeur est de contrer les procédures de l\u2019Union internationale contre l\u2019accréditation obtenue : la grève durera cinq ans.\u2026 La C.S.N., dont le fonds de défense professionnelle subit une hémorragie, vient de réduire ses prestations de grève : les grévistes, qui reçoivent des chèques dont le montant est plus léger que celui prévu, manifestent leur mécontentement face à leur exécutif.Le syndicat met sur pied un comité de placement qui trouvera du travail à chacun de ses membres.Ceux-ci, pourvu qu'ils fassent régulièrement le piquetage, sont aussi admissibles, à ce moment, aux prestations du F.D.P.Le piquetage sera maintenu vingt-quatre heures par jour et sept jours par semaine durant cinq ans.Une assemblée syndicale se tient tous les quinze jours pour faire le point sur la situation.Quatorze mois après le déclenchement de la grève, l'assemblée générale rejettera à l'unanimité les dernières offres patronales.Le syndicat reçoit l'appui du Conseil central de Montréal, alors très dynamique, qui organise des assemblées de solidarité où les grévistes de différents syndicats peuvent se retrouver, échanger et fraterniser.Jean sillonne la province, rencontre des syndiqués et reçoit un « appui extraordinaire » du mouvement dans ces « années de solidarité ».Sauf pour la Fédération des Travailleurs du Papier et de la Forêt, hostile, et sa propre Fédération, la Métallurgie, dont l\u2019appui est timoré, les marques concrètes de soutien abondent, provenant de syndicats de la C.S.N., de la C.E.Q.et méme de la FT.Q.160 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie qiltant | qui 08g i Retin Motta i Foromie Un militant ouvrier En janvier 1979, les grévistes étant accusés d'être devenus des pensionnés à vie de la C.S.N., le syndicat demande au Bureau fédéral de la C.S.N.de supprimer leurs prestations de grève, tout en leur renouvelant leur appui moral.Jean, qui avait été vice-président du Conseil central de Montréal durant deux ans puis organisateur au service des grèves, se voit refuser un poste permanent par le comité de sélection de la C.S.N.et est mis à pied : le comité, y compris le représentant du syndicat des permanents, le jugeait trop radical.Durant la même période, son épouse, qui attendait son troisième enfant, lui reproche de sacrifier, contrairement à son père, sa vie familiale au syndicat et à ses amis : elle le quitte.Jean se sent alors abandonné de tous les côtés : il se sent enfermé dans un tunnel dont il ne voit plus l'issue.Heureusement, il continue de recevoir le soutien des gars de l'usine, ses seuls amis véritables, ceux qui deviendront de plus en plus sa vraie famille.En septembre 1979, les installations sont achetées pour une bouchée de pain par une multinationale, « Servaas », et, en deux jours, une convention est signée qui est conforme à ce qui existe dans des usines semblables.Des soixante-cinq grévistes d\u2019il y a cinq ans, dix étudiants sont retournés aux études et cinq ouvriers sont morts.Trente- cinq ouvriers militent au syndicat jusqu\u2019à la fin du conflit.Sept d\u2019entre eux, ayant obtenu un meilleur emploi, ne retournent pas à l'usine, quoique trois de ceux-ci y reviendront quelques années plus tard.Avec le retour au travail, afin de démontrer au nouveau patron que les cinq années de grève n\u2019ont pas entamé leur mobilisation et leur détermination, les syndiqués maintiennent durant trois semaines leur ligne de piquetage.À l\u2019intérieur, la lune de miel entre la direction et le syndicat dure six semaines.La bataille reprend lorsque la direction refuse au syndicat un droit de véto sur la nomination des 161 contremaîtres.Ceux-ci essaient d'acheter l'appui des syndiqués en distribuant de la bière au travail et en octroyant des privilèges à certains.Un nouveau gérant du personnel organisera dans le Nord des sessions de relations humaines à l\u2019intention de ses contremaîtres.L'usine embauche brusquement de nouveaux ouvriers, espérant noyer sous le nombre les vieux militants aguerris.La guerre d'usure dure deux ans et demi.Le syndicat résiste, en contrôlant le rythme de production et en négociant sur le tas.En mars 1982, le président de la multinationale vient à Montréal rencontrer les dirigeants du syndicat.Il accepte de se défaire des contremaîtres que les syndiqués détestent.En retour, le syndicat promet un niveau de production qui permettra à la multinationale un profit raisonnable.Un mois plus tard, au lieu des cinq travailleurs devant être mis à pied faute de travail, le syndicat obtient le renvoi de cinq contremaîtres : le gérant du personnel quitte.Un comité de production est mis sur pied.Les syndiqués, bourrés de chiffres qu'ils ne comprennent pas, songent à démissionner.Ils décident d'apprendre et de s'impliquer.Ils acceptent de partir des chiffres fournis par la direction.Pour l\u2019avenir, sachant ce qu\u2019ils produisent, ils pourront plus facilement évaluer les bilans financiers de la direction.Dans les mois qui suivent, la production et les profits croissent même si les ouvriers travaillent moins fort qu'auparavant.En septembre 1982, le syndicat signe une convention collective qui normalise ce qui a été obtenu antérieurement.Les chefs d'équipe, qui remplacent les contremaîtres, qui ne peuvent être officiers du syndicat et qui ne peuvent prendre aucune mesure disciplinaire à l\u2019encontre des ouvriers, sont nommés par l'assemblée générale du syndicat.Le comité des chefs d'équipe est coordonné par le vice-président du syndicat.L'embauche est contrôlée par le syndicat.Aucune mise à pied n'est pré- 162 POSSIBLES Autogestio! Démocrati Autonomie mie quil POSE dé Het Magy fie foram Un militant ouvrier vue : a tour de réle, les syndiqués se mettront sur le chémage durant un mois, prolongeant ainsi la période de vacances prévue a la convention col- ective.Ainsi, le syndicat contrôle et dirige de facto toute la production de l'usine.Le syndicat, qui a un comité social très actif, occupe plusieurs locaux de l'usine, dont l\u2019un pour l'imprimerie qu'il a achetée du Conseil central de Montréal.De plus, le régime de pensions, par l'intermédiaire d\u2019un REER, et le régime d\u2019assurances sont sous son contrôle.Enfin, la paie de vacances de chaque ouvrier est versée par tranche mensuellement au syndicat : celui-ci jouit donc d\u2019un fonds de grève appréciable\u2026 fourni par l'employeur.Peu après la signature de la convention collective, la moitié de l'usine passe au feu et, quelques mois plus tard, l'ensemble des ouvriers est mis à pied.Par l'intermédiaire du comité de production, après un mois de discussions, le syndicat convainc la direction de la rentabilité de l'usine malgré l\u2019incendie.L'usine rouvre ses portes, la production augmente et le niveau promis de profit est réalisé.Non seulement les travailleurs mis à pied sont-ils tous réengagés, mais de nouveaux ouvriers sont embauchés.Malgré la résistance de la direction, le syndicat impose la reconstruction de la partie sinistrée de l\u2019usine en utilisant ses propres membres.Tout est rebâti au coût de deux cent mille dollars alors que la direction avait prévu un montant d\u2019un million six cent mille.Celle-ci, cependant, pour des raisons que Jean juge obscures, n'arrive à signer aucun contrat qui aurait permis de refaire fonctionner la partie reconstruite de l'usine.En novembre 1985, la direction annonce aux ouvriers la fermeture définitive de l'usine.La bâtisse et le terrain ont été vendus, et le syndicat découvrira, deux semaines après l'annonce de cette fermeture, que la machinerie a été transférée à Cornwall.Plusieurs autres compagnies ont précédé celle-ci dans le déménagement dans cette 163 petite ville de l'Ontario située à la frontière du Québec : les salaires y sont plus bas (dans le cas qui nous concerne, sept dollars au lieu de onze dollars de l'heure) et l\u2019entreprise y sera subventionnée pour.création d'emplois.La direction voulait se débarrasser non seulement d\u2019une convention collective jugée trop contraignante, mais aussi et surtout d\u2019un syndicat trop militant qui contrôlait à ce point la production qu'il avait pu imposer la reconstruction de la partie incendiée de l'usine contre la volonté du patron.Mais les syndiqués, sous le leadership de Jean, refusent de s'avouer vaincus et repartent en guerre.Le syndicat veut se transférer en Ontario avec ses membres, son accréditation et sa convention.Les plus jeunes et quelques vieux sont prêts à suivre Jean dans cet exil et dans cette nouvelle aventure.Les travailleurs d'âge moyen, dont les responsabilités familiales freinent la mobilité, désirent rester dans l\u2019est de Montréal : pour eux, le syndicat songe à bâtir, avec les cadres mis à pied, une coopérative de production.Jean n\u2019est pas sans ressentir fortement le climat actuel du syndicalisme.La C.S.N.s'est centralisée, hiérarchisée et bureaucratisée.Impossible maintenant d'obtenir les services d\u2019un permanent du service juridique sans remplir des formulaires et sans avoir obtenu l\u2019autorisation de la direction.La C.S.N.a augmenté ses espaces de bureaux : on y trouve les permanents alors qu'ils étaient auparavant là où oeuvrent les syndiqués.Le niveau de débats est si faible que Jean regrette presque les m.-1.qui obligeaient & prendre position et à se situer.Depuis qu\u2019il a repris la lutte, Jean n\u2019a rencontré à l'édifice de la C.S.N.aucun autre gréviste de la centrale.Le mouvement n\u2019est pas l'institution, n'est pas l'appareil d'élus et de permanents assagis et fonc- 164 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Bigs Aston mie Un militant ouvrier tionnarisés.Le mouvement, c'est les militants de la base.Or, dans la présente crise économique, ceux- ci sont portés à se replier sur leurs acquis, dont le maintien des emplois.Mais l\u2019histoire se déroule par vagues.À la présente période de reflux succédera une reprise des luttes où d\u2019autres syndicats poursuivront le chemin que parcourt le syndicat combatif que préside Jean.165 ÉRIC ALSÈNE Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?La question en titre peut suprendre.Se pourrait-il qu'il se passe quelque chose du côté des garderies, dans ces services publics qui existent dans chaque quartier, qu'on retrouve à l\u2019intérieur de certains milieux de travail \u2014 du public dans du privé@!.\u2014, et qui sont offerts aussi par des madames chez elles @ Le réseau des garderies au Québec Dissipons en premier lieu tout malentendu.Les garderies ne sont pas partout.D'abord parce qu'elles sont encore relativement peu nombreuses : au 31 mars 1986, il y en avait 671 au Québec, offrant une capacité totale d'accueil de 32 543 places à des enfants de moins de six ans durant toute la journée.Or, en 1983, les besoins étaient évalués à environ 210 000 places de garde à temps plein.C'est dire qu'il faudrait théoriquement quelque 4 300 garderies pour couvrir toute la demande de services de garde au Québec.Si le rythme de développement des dernières années était maintenu, « cela nous prendrait une soixantaine d\u2019années et un budget astronomique » 167 .2 .ré pour atteindre un réseau universel de garderies, POSSIBLES be .ue a pu dire la ministre responsable du dossier en Autagestion | 1984 (Denise Leblanc-Bantey).En 1984-1985, Autonomie gt l\u2019Office des services de garde à l\u2019enfance (l\u2019insti- ss tution gouvernementale provinciale chargée des garderies) avait peut-être \u2014 parce qu'on ne le sait pas exactement \u2014 dépensé 40 millions de dollars pour les garderies (sur 25,5 milliards dépensés par l\u2019État québécois).Par ailleurs, les garderies ne sont pas la seule forme de garde reconnue officiellement pour les enfants d'âge préscolaire.La garde « en milieu familial » existe aussi, différente de la garderie : les enfants sont gardé-e-s au domicile d'une personne, qui fait partie d\u2019une agence administrant les demandes des parents et veillant à la qualité des services \u2014 ce n\u2019est donc pas le gardiennage par la voisine, dit « au noir ».La garde « en milieu scolaire » est un autre type de service, offert par une école en dehors des trois heures quotidiennes de maternelle aux enfants de cinq ans \u2014 mais aussi aux enfants du primaire.Incidemment, la terminologie ancienne semblait plus appropriée : on parlait de garde « post-scolaire » ou « parascolaire ».Elle permettait de mieux distinguer le fait qu'il peut y avoir des garderies proprement dites dans des locaux de commissions scolaires.Ainsi, le réseau des garderies est concurrencé/complété par d'autres réseaux de garde.En mars 1986, il représentait peut-être 75-85 % de l'offre reconnue.Aussi faut-il comprendre que, au- delà des formes de services « illégales », même si certains types de services n'étaient jamais officialisés (haltes-garderies, jardins d\u2018enfants), le réseau universel de garde n'aurait guère de chances d'en être un uniquement de garderies.D'autre part, les garderies sont essentiellement des établissements « privés », qu'il s'agisse de garderies de quartier ou bien de garderies en milieu de travail (réservant une partie ou la totalité de ME 168 LES tition tratig Ome Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?leur capacité d'accueil aux enfants du personnel d\u2019un milieu de travail, ou aux enfants de la clientèle d\u2019un milieu de travail).Seules 7 garderies « publiques » existent au Québec, administrées selon la Loi sur les services de garde à l'enfance par des municipalités ou des commissions scolaires, avec du personnel intégré à la fonction publique ou para-publique.Toutefois, les établissements privés se distinguent selon trois types de statut juridico-administratif : \u2014 les garderies B.L., à savoir les raisons sociales enregistrées, les corporations à capital- actions, bref les garderies à but lucratif où il y a un-e ou des propriétaires individuels.Ces garderies, encore récemment, ne pouvaient recevoir de subventions directes du gouvernement provincial.Mais depuis avril 1985, elles peuvent obtenir une subvention de réaménagement pour rendre conformes leurs locaux aux nouvelles normes.Par contre, c'est depuis juillet 1974 que les parents dont les enfants fréquentent ces garderies sont admissibles éventuellement, au même titre que dans les autres types de garderie, à une aide financière (connue il n\u2019y a pas si longtemps sous l'expression « Plan Bacon ») ; \u2014 les garderies S.B.L., qui sont généralement des corporations sans but lucratif à part entière, ou bien des branches d'organismes sans but lucratif à vocations multiples (communautés religieuses, centres culturels, centres éducatifs, etc.).Ces garderies, non subventionnées directement, sont pour la plupart des vestiges de l\u2019évolution du dossier des garderies au Québec.Elles n'ont pas pu donner à cause de leurs structures polyvalentes \u2014 ou ont refusé d\u2019octroyer pour garder le contrôle entre les mains des fondateurs-trices \u2014 la majorité des sièges du conseil d\u2019administra- NON L = Jot tion aux parents-usagers, conformément & POSSIBLES qu .Autogestion l'esprit de la Loi sur les services de garde Démocratie adoptée en décembre 1979 ; Autonomie y q \u2014 les garderies S.B.L.S., c\u2019est-a-dire les garderies sans but lucratif subventionnées, du fait que les parents-usagers sont majoritaires sur le conseil d'administration.En termes de statut légal, ces garderies sont soit des corporations sans but lucratif, soit des coopératives.Mais les coopératives sont très peu nombreuses \u2014 moins de 5 % des garderies S.B.L.S.Ce qui peut paraître bizarre, quand on s'aperçoit que les contraintes formulées à l'égard des corporations sans but lucratif les transforment presque en coopératives.Mais tout s'éclaire, quand on sait que de 1974 jusqu\u2019à l\u2019adoption de la Loi sur les services de garde, une institution gouvernementale s'objecta à la création de garderies coopératives.Et que par la suite, il demeura toujours difficile de monter de telles garderies, qui nécessitent généralement de longues procédures administratives pour leur établissement, et où les parents-usagers forment exclusivement le conseil d'administration \u2014 à noter qu\u2019on ne parle pas ici de coopératives de travailleurs-ses dont le travail consiste à garder des enfants, coopératives qui n'existent pas encore au Québec.Quant aux corporations sans but lucratif dont le conseil d'\u2019administration est contrôlé par les parents, il s'agit là d\u2019une expresion juridico-administrative qui provient en droite ligne des fameuses « garderies populaires » qui ont fleuri entre l'été 1971 et juin 1974 par le biais des subventions fédérales des programmes Perspectives jeunesse et Initiatives locales.C'est toute la question de la participation des parents qui fut initiée à ce moment-là.Et c'est cette question, chère aux années soixante-dix, qui s'est trouvée enchâssée en 1979 dans le pro- M 170 BLES tition Tote OMe Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?jet de loi 77, et avec laquelle on vit depuis.En définitive, le réseau des garderies au Québec apparaît structuré en un véritable « spectre ».Au 31 mars 1986, il y avait : \u2014 475 garderies S.B.L.S., soit environ 71 % de l'ensemble du réseau; \u2014 159 garderies B.L., soit 24 % du total ; \u2014 30 garderies S.B.L., soit 4 % du total ; \u2014 7 garderies publiques, soit 1 % du total.L'autogestion Précisons enfin ce « quelque chose » de socialement novateur qui pourrait avoir lieu du côté des garderies, surtout s\u2019il s'agit d\u2019« autogestion » \u2014 une question sociale qui semble être passée de mode en ce milieu des années quatre-vingts.L'autogestion, c'est encore pour plusieurs la façon collective qu'ont des travailleurs-ses de gérer leur entreprise, voire plus modestement leur atelier de production ou leur département de services.Les travailleurs-ses s'organisent ensemble et décident démocratiquement de leurs orientations et de leurs actions.Bref, tout se passe à un niveau interne à l'organisation.D'où certain-e-s n'hésitent pas à étendre cette conception de l\u2019autogestion à d\u2019autres organisations que les milieux de travail, lorsque des gens avec les mêmes intérêts ont des pratiques de gestion collective et démocratique pour régler leur fonctionnement en groupe (coopératives d'habitation, communes rurales, etc.).L'autogestion est prise parfois au contraire dans un sens beaucoup plus général, macro-social.Elle correspond alors à l\u2019un des « nouveaux mouvements sociaux », quand elle ne renvoie pas AU 171 RNR NRE nouveau mouvement social qui est en train de prendre la relève du mouvement ouvrier dans nos sociétés devenant de plus en plus post-industrielles.Elle recouvre concrètement tout ce qui revendique dans la société civile, qui est anti-étatique et anti- technocratique, et qui va dans le sens d\u2019une (ré)appropriation par les gens de leur vie quotidienne, par les travailleurs-ses et les citoyen-ne-s des divers moyens de pouvoir (moyens de production et d'échange, mais aussi d'organisation, de formation, d\u2019information, de savoir, etc.).Dans cet ordre d'idée, le mouvement pacifiste, les luttes urbaines, les mouvement des femmes sont autogestionnaires.A noter qu'il peut y avoir des partis politiques autogestionnaires, ou même un gouvernement autogestionnaire, mais que ceux-ci ne le seront véritablement qu\u2019à la condition qu'ils s\u2019appuient \u2014 et qu'ils puissent s\u2019'appuyer \u2014 sur des mouvements autogestionnaires.Une dernière conception de l\u2019autogestion existe, qu'on oublie peut-être trop souvent.L'autogestion, c'est aussi un nouveau type d'interactions entre divers groupes, communautés et institutions, au sein de la société civile ou à l'interface entre celle-ci et l\u2019appareil d\u2019État.Une société autogestionnaire se caractérise en effet par l'exercice largement répandu de la prise de décision démocratique à l\u2019intérieur de toutes sortes de collectivités (entreprises, associations, etc.), à propos des problèmes politiques, économiques, culturels, sociaux concernant directement les membres de ces collectivités.Ce qui passe par tout un processus de « dépro- priation » : « Le problème de la socialisation, conçu comme mode d'\u2019articulation entre l'intérêt local et l'intérêt global, reste en effet insoluble tant qu'on le pose par le seul biais du changement de propriétaire.Fre peut être résolu que par l\u2019éclatement et la redistribution des différents droits qui, regroupés, forment le droit classique de propriété.La socialisation autogestionnaire fait éclater la conception capitaliste et bourgeoise de la propriété 172 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie ; Le réseau issue de la Révolution de 1789.La socialisation i aves: redistribue les différents droits attachés à la proie garderies : Priété classique entre différentes instances (au autogestion- niveau de l\u2019entreprise, de la région, de l'Etat, des noire?collectivités diverses) et ne les remet donc pas tous ensemble entre les mains d\u2019un même agent collectif.En ce sens elle représente une véritable dépropria- tion.La société autogestionnaire doit tendre à ce qu'il n\u2019y ait plus de propriété à proprement parler, mais un ensemble de droits complémentaires exercés par différentes collectivités sur un même bien » (Pierre Rosanvallon, L'âge de l\u2019autogestion, 1976.) ! Garderies et autogestion : L'autogestion, comme type propre de gestion, n\u2019est assurément pas à trouver, dans le contexte actuel, à l\u2019intérieur des garderies publiques, ni i dans les garderies S.B.L.et encore moins dans les garderies B.L.Théoriquement, les garderies S.B.L.S.seraient aussi à exclure : leur conseil d\u2019ad- 1/ Certain-e-s auteur-e-s en arrivent ainsi à considérer « la cogestion comme cas particulier d'autogestion », puisque, « dans l\u2019autogestion, tous ceux concernés par la bonne marche d'une entreprise devraient pouvoir se prononcer sur son fonctionnement ; or ici trois groupes sont impliqués en fait : les travailleurs, les usagers/consommateurs, et le milieu en général » (Andrée Fortin, « Gestion collective », Transmarge, automne 1984).Je ne serais cependant pas complètement en accord avec une telle interprétation éventuelle de la dépropriation autogestionnaire : qu\u2019il y ait partage (négocié) de responsabilités et prérogatives autour E de certaines questions intéressant directement différentes caté- E gories d\u2019acteurs ne signifie pas pour autant que ces diverses caté- ; gories doivent se retrouver a cogérer telle entreprise ou tel organisme qui est d\u2019abord le fait d\u2019une seule de ces catégories.Sinon, il nous faut admettre la réciproque, à savoir par exemple que EE les travailleurs-ses d\u2019une garderie cogérée ont le droit d\u2019intervenir directement dans les rapports parents/enfants à la maison\u2026 Sinon, on en vient à ne pas voir de problèmes à ce que des \u2019 représentant-e-s de l\u2019État s\u2019insinuent dans le fonctionnement interne de cette méme garderie.Et a la limite, on finit par totalement inverser la signification du mot « autonomie », où ce n\u2019est plus la distance, mais le lien par rapport aux instances autres, qui compte.173 le rés ministration est contrôlé majoritairement par des POSSIBLES oi parents-usagers; assez souvent, un-e ou des Autogestion représentant-e-s du personnel sont également Autonomie gode présent-e-s; sans oublier la personne qu'on si appelle tantôt directrice, tantôt responsable, tantôt coordonnatrice, et parfois plus modestement personne de bureau.iF ne s'agit donc pas alors d\u2019autogestion, mais de cogestion.Toutefois, dans les garderies comme ailleurs, il y a souvent tout un monde entre le pouvoir formel et le pouvoir réel.Non, il n\u2019est pas vrai que l\u2019ensemble des garderies S.B.L.S.est monolithique, ve le fameux contrôle des parents sur leur garderie s'exerce de la même façon, voire qu\u2019il s'exerce tout court.À l\u2019intérieur même de ces garderies, qui constituent donc quelque 71% du réseau, les modes de gestion diffèrent \u2014 j'ai dû par exemple, dans mes recherches, distinguer au moins 5 types réels différents de gestion des garderies S.B.L.S., à savoir : 1) la gestion privée : la/le responsable dirige la garderie, le conseil d'administration étant consultatif; les monitrices-eurs sont des employé-e-s ; 2) la gestion participative : la directrice ou le directeur dirige la garderie, sous le contrôle des parents du conseil d'administration ; les monitrices-eurs font partie du personnel ; 3) la cogestion proprement dite : parents et travailleurs-ses dirigent ensemble la garderie au travers de divers comités et du conseil d'administration (regroupant souvent des représentant-e-s des comités) ; présence généralement d\u2019un coordonnateur ou d'une coordonnatrice ; 4) la cogérance : l'équipe des monitrices et moniteurs dirige la garderie, sous l\u2019objectivation des parents du conseil d\u2019administra- DA 174 fon fig Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?tion et l'arbitrage de l'assemblée générale ; présence parfois d\u2019une coordonnatrice ou d\u2019un coordonnateur ; 5) l\u2019autogestion : le groupe des travailleurs-ses dirige la garderie, le conseil d'administration étant consultatif ; absence généralement de coordonnateur-rice.Plus précisément, je crois observer deux tendances, syndicat interposé ou non soit la direction de la garderie par un-e ou deux responsables ; soit la prise en charge de la garderie par le collectif des travailleur-ses.Et donc, selon que les parents délèguent volontairement des mandats aux permanent-e-s ou bien qu'elles et ils sont simplement consultatifs, cela donne d\u2019un bord une « gestion participative » ou une « gestion privée », de l\u2019autre bord une « cogérance » ou une « autogestion ».Ainsi y a-t-il quelque espoir pour les autogestionnaires au niveau de la gestion interne des garderies.Quelqu'un comme Jacques Godbout (l\u2019auteur de La participation contre la démocratie) émettrait sûrement des réserves, puisque apparemment les usagers/ères sont encore laissé-e-s de côté.Sauf que cette réalité-là ne correspond pas à une quelconque perversion du système voulu par le gouvernement ou souhaité par les idéalistes.Elle renvoie à l'expérimentation concrète, dans l\u2019univers des contraintes et des nouvelles idéologies des années quatre-vingts, du quasi-consensus des années soixante-dix sur la participation des parents.Aujourd\u2019hui, en 1986, il n'est plus vrai que les parents ont le goût ou la disponibilité pour gérer une garderie.Par contre, leur énergie, ainsi que celle des travailleurs-ses, sera toujours nécessaire pour partir une garderie sans but lucratif : il est prouvé depuis longtemps que le démarrage d'associations non lucratives passe par le béné- volat des membres, faute du capital financier suf- POSSIBLES Le fisant qu'ont en général les entrepreneurs capita- Autagestion gr listes pour lancer leur commerce.Cette énergie sera Autonomie gor par ailleurs toujours précieuse quand il y aura des a) problémes & la garderie : en cas d\u2019abus ou de \" mauvaise gestion, la vitalité des parents constitue une bouée de sauvetage irremplaçable.C'est là un des acquis considérables de la participation majoritaire des parents au conseil d'administration des garderies.Ceci dit \u2014 il ne faut pas trop rêver \u2014, nul autre que le personnel n\u2019est mieux placé pour assurer la continuité de la gestion de la garderie.C'est pourquoi les garderies en « cogestion », qui sont les authentiques descendantes des garderies populaires, sont une espèce en voie de disparition, ou plutôt en voie d'éternel recommencement.Par ailleurs, il faut admettre que le pouvoir des parents n'est pas une panacée, garantissant le respect des droits et le bien-être de chacun-e dans une garderie.Déjà, dans bien des cas, il s'accompagne du fait que les travailleurs-ses ne sont même pas membres légalement parlant de la garderie qui les emploie.Plus souvent qu'autrement, les représentant-e-s du personnel, quand ce n'est pas la coordonnatrice elle-même, n\u2019ont pas le droit de vote au conseil d'administration.Plus d\u2019'un-e parent, une fois élu-e sur le conseil d'administration, se comportent comme n'importe quel « boss » d'entreprise privée (à but lucratif).|| n\u2019est pas rare de voir les parents en assemblée générale maintenir le plus bas possible la tarification quotidienne, mais aussi les salaires des travailleurs-ses.Ainsi, même dans une « bonne » garderie \u2014 prise au hasard à Montréal \u2014 où les parents avaient un contrôle réel (garderie populaire cogérée), on pouvait constater au 31 mars 1985 que le tarif aux parents était 13,50 S/jour/enfant, pour des salaires identiques aux travailleurs-ses de 8 S/heure.Pendant ce temps, dans une autre « bonne » garderie montréalaise, fonctionnant elle en autoges- ME 176 SIBLES Heston locratia Romig Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?tion, le tarif était certes de 14 S$, mais le salaire horaire se montait à 9,48 S.Enfin, lorsqu'on dénonce le pouvoir exercé par des permanents d'organisation à l'encontre des Usagers, on critique essentiellement des travailleurs-ses qui fonctionnent de manière traditionnelle, c'est-à-dire hiérarchique, technocratique.On attaque alors effectivement des professionnel- le-s, mais on oublie peut-être que ceux/celles-ci subordonnent également des employé-e-s (secrétaires, etc.) dans leur propre organisation, dont incidemment le pouvoir de compétence par rapport aux usagers/ères est assez faible.Or, lorsque des permanent-e-s se décident à oeuvrer sur des bases alternatives, à gérer leur organisation de façon collective \u2014 en autogestion donc \u2014, il semble s\u2019établir de nouveaux rapports avec les usager/ères.Par exemple, dans la garderie autogérée mentionnée ci-dessus, en même temps que les travailleurs-ses demandent aux parents de les laisser avoir le dernier mot sur l'orientation et la gestion de la corporation, elles/ils encouragent ces mêmes parents à prendre en charge des projets qui leur tiendraient à coeur, et elles/ils tiennent compte de nombre d'idées ou de critiques que ceux/celles- ci peuvent émettre.Et indéniablement, plus le temps passe et l'expérience s\u2018accumule, plus les parents conscient-e-s du système se sentent à l'aise et embarquent.Tout ceci s'explique aisément, même si on a tendance à l\u2019occulter : cela demande des ruptures individuelles considérables, que de fonctionner en autogestion, collectivement, de manière autonome et concertée, non hiérarchique, démocratique \u2014 le système dominant ne nous y préparant certainement pas; dès que ces ruptures s'amorcent, il est évident que le rapport à l\u2019environnement change également, qu'il devient possible en tant que permanent-e d\u2019une organisation de tenir compte de façon nouvelle et constructive des usager/ères.C\u2019est pourquoi l\u2019autogestion ne signifie pas non plus automatiquement le repli sur 177 l\u2019organisation, comme d'aucun-e-s le prétendent.POSSIBLES \u201c On pourrait citer le Café Campus a Montréal, qui Autogestion \u201c au bout de cinq ans d\u2019autogestion, bien loin de Autonomie got vivre dans sa niche alternative, continue de par- ale tager ses surplus annuels d'opération avec dau.tres groupes progressistes.Le problème avec l\u2019autogestion est finalement plutôt là : ce mode de gestion est beaucoup trop exigeant pour la majorité des gens à l'heure actuelle.C\u2019est probablement pourquoi il y a encore peu de garderies autogérées au Québec, et que la tendance hiérarchisante et professionnaliste (avec un-e ou deux responsables), déjà largement majoritaire dans le réseau des garderies S.B.L.S., a de fortes chances de l'emporter à terme \u2014 si le contexte juridico- administratif reste le même.Mouvement des garderies et autogestion Lorsque l\u2019on examine en 1986 le milieu des garderies au Québec, le moins que l\u2019on puisse dire est que le mouvement social en est passablement au point mort, ou presque.L'effervescence, les échanges incessants entre garderies, les manifestations de rue, les résolutions revendicatives, les actions spectaculaires, les mises en demeure des politicien-ne-s, l'interpellation systématique de la population apparaissent comme des choses du passé, tellement elles se font rares.C'était vrai « dans le temps » \u2014 un temps qui ne remonte pourtant pas à plus de cing-quinze ans.Par exemple, la manifestation provinciale appelée au moment du Colloque sur la qualité de vie dans les services de garde, qui se tenait au Palais des congrès de Montréal en septembre 1985, s'est soldée par un échec, faute entre autres de participant-e-s et de couverture de presse.Si la « journée d'actions nationales » du 1°\" avril 1985 a été relativement un succès \u2014 avec notamment 178 ALES Gestion Katie Romig Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?l\u2019occupation-surprise des bureaux de l'Office des services de garde à l'enfance par près de soixante- dix personnes \u2014, ce fut moins le cas pour la « journée nationale des garderies » du 25 mars 1986.En fait, on assiste surtout à des actions classiques, basées principalement sur l'énergie des militant-e-s (conférences de presse, dépôts de documents de revendications, rencontres avec des fonctionnaires ou des politicien-ne-s, etc.).Lorsque l'originalité et une (relative) mobilisation se produisent, cela se passe plutôt au niveau des régions, voire de quelques garderies solidaires.Ainsi, la garderie Evangéline avec le support du Regroupement des garderies du Montréal-Métropolitain (RGMM) a- t-elle organisé le 6 mars 1985 une « chasse au (Conseil du) Trésor » au Parc Lafontaine à Montréal avec enfants, parents et travailleurs-ses, qui s'est terminée par une visite auprès du député de Saint-Jacques.Ainsi encore, le 17 avril 1985, 35 parents et éducateurs-rices de 16 garderies membres du Regroupement des garderies de la région six C (RGR6C) se sont déplacé-e-s à Québec, ont circulé à l\u2019Assemblée nationale avec des « macarons-témoignages », transmis à la ministre Francine Lalonde 200 copies de TP-4 d\u2019éducatrices et d'éducateurs, etc.Quelques-unes des organisations « progressistes » de lutte et de revendication que le réseau des garderies s'était données au plan provincial se sont ar ailleurs éteintes ces dernières années.Depuis le tournant 1984-1985, le groupe SOS Garderies a cessé ses activités.Cet organisme, né en 1974, qui regroupait des garderies et des individus animés par la cause des garderies (et aussi celle du marxisme-léninisme), avait été à l\u2019origine de nombreux combats, notamment au niveau d\u2019une politique de logement (en animant des grèves de loyer) et au niveau de la syndicalisation des travailleurs- ses.La Fédération des regroupements régionaux de garderies sans but lucratif du Québec (FRRGQ) a d'autre part fermé ses portes, le 31 mars 1986.179 Cette fédération, implantée plus ou moins dans POSSIBLES b , 2 .2 Autogestion 9 quatre régions (Montréal, Outaouais, Québec, Démocratie Nord-Ouest), avait pris le relais en décembre 1984 Autonomie qi du Regroupement des garderies sans but lucratif du Québec (RGQ), fondé en 1978.Ses buts et objectifs étaient restés les mêmes : obtenir un réseau universel de garderies financées par l\u2019État et contrôlées par les parents et les travailleuses et travailleurs.En fait, aujourd\u2019hui, il reste un ensemble de groupes de pression de tous genres, travaillant à toutes sortes de paliers, et représentant des intérêts de plus en plus divers : \u2014l'\u2019Association canadienne pour la promotion des services de garde à l\u2019enfance, fondée en mars 1983, qui est à l\u2019origine de la mise sur pied (mai 1984) du Groupe d'étude ministériel sur les services de garde au Canada sous la direction de Katie Cooke \u2014 dont le rapport, rendu public en mars 1986, a conduit à la for- \u2018 mation d\u2019une Commission parlementaire fédérale ; a \u2014la Concertation inter-régionale des garderies du Québec, regroupant six régions (Monté- régie, Estrie, Québec, Drummondville/Trois- Rivières, Saguenay\u2014Lac-St-Jean, Bas-St- Laurent\u2014Gaspésie) et une garderie (Garderie Lafontaine, Montréal), qui a vu le jour récemment (mai 1985) et qui, tout en s\u2019engageant à respecter l'autonomie de chaque région, reprend l'essentiel des objectifs et des activités de la Montérégie (RGR6C), à savoir promouvoir la qualité des réserves de garde et mener certaines actions de pression, en plus de préparer, organiser, conduire des recherches, des études, des conférences, des réunions, des assemblées ; \u2014 la Table provinciale des syndicats (régionaux, ME 1 SO LES SHion atie Mie Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?affiliés à la CSN) des travailleuses et travailleurs en garderie, qui regroupe environ 110 garderies, et qui cherche à négocier une convention collective unique avec le gouvernement provincial, appuyée par le Comité provincial des garderies de la Fédération des affaires sociales \u2014 tandis que des travail- leurs-ses essaient par ailleurs d'obtenir leur accréditation en relevant de la CEQ; \u2014l\u2019Association des propriétaires de garderies privées du Québec (APGQ), dont les actions depuis 1971 ont essentiellement consisté à sauver le droit d'existence des garderies à but lucratif dans la province vis-à-vis du courant populaire non lucratif, et qui semble y avoir passablement réussi, en parvenant à faire modifier en 1979 le projet de loi sur les services de garde à l'enfance en leur faveur, et à se faire octroyer de subventions directes à partir de 1985 ; \u2014le Regroupement des garderies privées du Québec, né en mars 1985 à la suite d\u2019une scission l\u2019année auparavant au sein de l'APGQ, qui accueille à la fois des propriétaires et des employé-e-s (non votant-e-s) de garderies à but lucratif (au nombre de 9 en avril 1986), pour promouvoir le concept de garderie et sensibiliser à la qualité des services dans les garderies privées (à but lucratif) ; \u2014l\u2019Association québécoise des directrices de garderie, qui regroupe quelque 60 responsables (surtout de garderies sans but lucratif), dont l\u2019un des objectifs principaux est de faire reconnaître le modèle de la « gestion participative », soit le partage clair des pouvoirs entre le conseil d'administration majoritaire de parents-usagers, le/la directeur- rice et le personnel.181 x .ler À cette longue liste, il faut ajouter les nombreux POSSIBLES p , Autogestion | regroupements régionaux, notamment le RGR6C Démocratie qui fonctionne depuis 1974 et auquel il a déjà été Autonomie | ** fait allusion, et le RGMM (Montréal-Métropolitain), y constitué officiellement en 1977, qui était l\u2019un des piliers avec la région de Québec du RGQ.Enfin, doivent être mentionnés les divers organismes moins directement impliqués dans le dossier des garderies, mais qui interviennent de temps à autre, comme la Fédération des femmes du Québec, l\u2019Association féminine d'éducation et d'action sociale, la Fédération des unions de familles, l'Association d'éducation préscolaire du Québec, etc.Toute cette situation de calme relatif et de pluralisme s'explique néanmoins.Comme partout, une fois que le grand élan initial est donné, la mobilisation devient plus parcimonieuse.Le mouvement a tendance à s\u2019institutionnaliser et à dépendre des permanents dans les organisations émanant du réseau.Sans compter que la conjoncture, infléchie ar les charmes du néo-conservatisme, n'aide pas beaucoup.En d'autres termes, l'existence des garderies est devenue quelque chose de naturel, d\u2019acquis, pour la population québécoise.Beaucoup de personnes ne placent plus dans leurs priorités de se battre pour obtenir des garderies.Plusieurs croient qu'en se débrouillant bien, il sera toujours possible de trouver une place en garderie pour leur enfant.Et puis presque tous les intervenant-e-s se penchent aujourd\u2019hui surtout sur la consolidation du réseau plutôt que sur son développement.Pourquoi les parents se mobiliseraient-ils/elles pour consolider les garderies, alors que les argents dégagés par les gouvernements servent essentiellement à améliorer les conditions de travail (assez déplorables : 7,30 S/h en moyenne pour les éducatrices régulières à temps plein en 1984 dans les garderies S.B.L.S.) et pas tellement à baisser les tarifs de garde (11,31 S/jour en moyenne par enfant dans ces mémes garderies S.B.L.S.en 1984) 2 Ceci, les politiciennes présentes au Colloque sur la qua- Jl 182 lg sign rofie Mie Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?lité de vie dans les services de garde l'ont souligné : les gouvernements investissent moins dans le dossier, comme les parents, la population ne revendique plus beaucoup.En définitive, si l\u2019on pousse l'analyse avec un regard autogestionnaire, on peut aller jusqu\u2019à conclure que le peu qui bouge dans le monde des garderies n\u2019est guère anti-hiérarchique, anti- technocratique et anti-étatique.Les courants qui auraient pu être taxés d'autogestionnaires deviennent de plus en plus minoritaires, marginaux dans ce qui reste du mouvement des garderies.Notamment, le fameux « mouvement des garderies populaires » 2 ne mobilise plus grand monde.Une seule organisation, le RGMM (avec ses A2 garderies membres), s'y rattache encore officiellement, et peut-être pas pour longtemps, dépendant de son prochain congrès d'orientation en 1987.Tout en souhaitant l'intervention financière massive de l\u2019État, ce courant revendique l\u2019autonomie des garderies : « Cet énoncé défie la logique qui dit \u201ccelui qui paye contrôle\u201d.Sauf si l\u2019on va plus loin en court-circuitant l\u2019État et en renvoyant aux contribuables le rôle de \u2018\u2019payeurs\u2019\u2019 (via les taxes).Or cette affirmation, si elle est généralisée, a de multiples conséquences dont n'étaient peut- être pas conscientes celles qui l'ont écrite, vécue et défendue.\u2026 Imaginons seulement quel changement cela signifierait que tous les services publics soient administrés quotidiennement par les premiers concernés en fonction de leurs besoins ; quel impact cela aurait sur la société de voir les \u2018\u2019professionnels\u2019\u2019 partager leurs compétences avec l\u2019expérience des usagers et des usagères ; de voir les fonds publics administrés en partie par le public 2/ Comme quoi l\u2019on peut être autogestionnaire sans le savoir, selon le niveau en jeu.À noter qu\u2019il n'y a pas de mouvement de garderies autogérées comme tel, car celles-ci ne peuvent s'afficher ainsi, sous peine de se voir retirer leurs subventions \u2014 les parents étant supposé-e-s détenir le contrôle.La seule solution pour y parvenir serait que des garderies-coopératives de travail (autogérées) émergent\u2026 183 lui-même » (Marie Léger, Les garderies populai- FOSSIBLES oh res au Québec : mouvement social ou réseau Démésate d\u2019État 2, 1984).Sauf qu'en ce milieu des années Autonomie qo quatre-vingts, les courants qui ont davantage le wig vent dans les voiles sont autres, avec un rapport à l\u2019État davantage de dépendance.D'un côté, il y a le syndicalisme qui, à toutes fins pratiques, cherche surtout à faire entrer dans la fonction publique le réseau des garderies.De l\u2019autre côté \u2014 qui aime à se tenir loin du premier \u2014, souffle le corporatisme, qui, avec la bénédiction de l'Office des services de garde à l'enfance, défend les intérêts vitaux des garderies, permet la promotion de ses membres, sous le couvert de la qualité des services.Le recul du courant « autogestionnaire », voire du mouvement des garderies en général, prend incidemment beaucoup racine dans l'implantation de l\u2019Office des services de garde à l'enfance.Celui- ci a pris la relève du Service des garderies du ministère des Affaires sociales en octobre 1980, conformément à la loi adoptée l\u2019année auparavant.Ses premiers mois d'existence, sous la présidence de Lizette Gervais, ont été plutôt difficiles.Le mouvement des garderies se rend alors rapidement compte que, comme on l'avait craint, l'Office sert d'abord de tampon entre lui et le gouvernement : il est là pour surveiller l'exécution de la loi et des règlements, pour appliquer les directives émises par son ministre de tutelle, pour administrer le budget que le Conseil du trésor lui accorde.Toutefois, en avril 1982, Pauline Marois, ministre déléguée à la Condition féminine, devient responsable de l'Office ; et en juillet de la même année, Stella Guy, militante féministe, remplace Lizette Gervais à sa présidence.Dès lors, un certain nombre de problèmes se règlent peu à peu (grèves de loyer, déblocage du projet de réglementation, etc.).Mais surtout l\u2019image de l'Office se transforme.S'il est toujours autant tampon dans les faits, il s\u2019évertue par ses discours à passer pour le porte-parole du milieu : les garderies et les WE 1 84 LE sion 'afle Mie Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?regroupements doivent l\u2019appuyer pour obtenir des concessions du gouvernement.Le « nous » devient de rigueur, comme si le monde à la base et cette branche de l'appareil d'État étaient sur le même pied, comme si l\u2019État (l'ennemi) se réduisait au gouvernement.Et il faut avouer que, même si dans le milieu des garderies on demeure très méfiant-e envers l'Office (surtout à cause de ses lourdeurs bureaucratiques et de la déconnexion de cer- tain-e-s de ses fonctionnaires qui n\u2019y connaissent rien à la problématique de la petite enfance), l\u2019entreprise de relations publiques fonctionne.Ainsi, nombre de gens ignorent l'existence du RGMM, des syndicats, etc., et pensent que l'Office est LE regroupement des garderies.Mais il faut aussi préciser que l'Office ne fait pas que discourir : il se donne également les moyens de sa pratique ! En 1984-85, il engloutit 2,4 millions de dollars en frais d'administration (51,2 millions étant transférés aux divers milieux de garde).À partir de septembre 1982, notamment sous les pressions du RGR6C, il commence à octroyer des subventions aux regroupements proportionnellement au nombre de garderies membres.Ce qui a pour effet de consolider les regroupements régionaux, mais aussi de faire passer la subvention du RGQ d\u2019un forfait de 50 000 $ en 1981-82 à 14 000 S en 1984-85, et de provoquer la transformation de celui-ci en fédération (et d'accélérer la mort de celle-ci).« Nous sommes à nous demander si l\u2019Office ne désirerait pas éliminer toute force d\u2019opposition provinciale aux politiques actuelles du gouvernement et s'arroger ainsi le rôle de représentant et interlocuteur provincial », avait écrit le RGQ à l'époque.Enfin, en même temps qu'il a le mandat depuis mars 1984 (de la ministre Denise Leblanc-Bantey, ayant alors succédé à Pauline Marois) d'élaborer une nouvelle politique des services de garde \u2014 en remplacement en tait de celle de Pierre Marois et Denis Lazure qui date des années 1978-79 \u2014, l'Office change les règles du jeu sans crier gare, comme si de rien n\u2019était : il se Len met à subventionner des municipalités, des com- POSSIBLES oh missions scolaires, des organismes professionnels Autagestion pour implanter des garderies ; il commence à aider Autonomie go directement des garderies à but lucratif.Le fait que y cela ne réussisse pas trop pour l'instant ne change rien à l'affaire.L'Office crée les précédents d'une nouvelle politique (garderies publiques versus garderies « privées », etc.), qui risque de plaire au nouveau gouvernement libéral.C\u2019est lui qui a l'initiative, et non plus le milieu.Notons toutefois v\u2019il n\u2019y a rien là de très étonnant : il existe aussi des personnes militantes à l'Office, qui croient bien faire, mais qui ne se rendent pas vraiment compte que, à absolument vouloir être le mouvement, elles font disparaître la marge alternative, et donc l'instituant autogestionnaire.Espace garderies et autogestion Malgré tout, l\u2019état actuel de l'« espace gorde- ries » demeure très intéressant en termes d'autogestion, en ce sens qu\u2019une certaine dépropriation autour de la garde des enfants s\u2019y produit, peut- être pas tellement entre tous les différents acteurs directement concernés (travailleurs-ses, enfants, parents, groupes de pression, Office), mais déjà entre le réseau et l\u2019État.En effet, chaque garderie ou presque peut au Québec développer sa personnalité propre : adopter précisément le mode de gestion qui lui convient, mais aussi dégager le rôle réservé aux enfants, les valeurs pédagogiques, le type d'alimentation, l'aménagement spatial, la place faite aux femmes et aux hommes, etc, qui lui seyent le mieux.|| existe ainsi une infinité de variations dans le réseau, en osmose assez grande avec divers types de milieux et de valeurs.(Bien sûr, le cadre e vie propre à chaque garderie est le fruit de son histoire particulière, de tous les événements qui se sont produits auparavant, des choix pris et des ME 1 86 LES ston ati Mig Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?principes adoptés par les générations précédentes de parents et de travailleurs-ses.Et ce fruit ne se change pas du jour au lendemain, même si les protagonistes ont changé.« Le poids de la tradition », comme on dit.Aussi, au-delà du manque d'établissements, faut-il parfois chercher longtemps la garderie qui nous ressemble le plus.) Ce qui ne veut pas dire \u2014 du moins dans les garderies S.B.L.S.\u2014 que s\u2019installe le « free for all », que se constituent des qualités de services très hétérogènes.Non seulement parce que règne à peu près partout une assez grande préoccupation pour la qualité de vie dans les services de garde \u2014 témoins les 1 500 personnes qui se sont déplacées au colloque de septembre 1985 sur ce thème \u2014, mais aussi parce que l'Office des services de garde à l'enfance joue un rôle de « chien de garde » à ce niveau.D'ailleurs, d'aucun-e-s estiment que l'Office commence à trop intervenir dans la vie quotidienne de chaque garderie québécoise, que ce soit par sa réglementation des services, par les formalités administratives qu'il exige, par le type de soutien qu'il offre, etc.Toutefois, on peut admettre qu'il intervient encore relativement « raisonnablement ».En 1984-85, il n'avait que 2 inspecteurs pour les quelque 600 garderies existantes alors, et ceux-ci n'ont effetué que 145 visites de garderies au cours de l\u2019année.Les 11 agent-e- s de liaison étaient pendant ce temps les répondant-e-s d'en moyenne plus de 50 garderies chacun-e.Autre exemple : l'Office a produit un guide d'élaboration d'un programme d'activités en garderie, toutefois non pour normaliser les activités des garderies à l'échelle de la province, mais pour offrir un instrument de support polyvalent aux gens du milieu \u2014 ce que son auteure semble assez bien avoir réussi.En somme, il se produit un partage des responsabilités et des privilèges entre l'instance étatique centrale et l'organisme communautaire de base : d\u2019un côté, l'Office subventionne à certaines con- 187 ditions, réglemente certains domaines, détient certains droits de contrôle pour que la population québécoise jouisse de services de garde ; de l\u2019autre côté, la garderie offre de tels services avec la possibilité de déterminer elle-même à partir de paramètres minimaux sa façon de fonctionner (quant aux activités offertes, aux tarifs demandés, au mode de gestion appliqué, etc.).C'est là une véritable alternative autogestionnaire qu\u2019expérimentent nombre de garderies (S.B.L.S.) dans notre société coincée entre l'État- providence et le néo-capitalisme.Même si cer- tain-e-s militant-e-s la jugent modérément compte tenu du service socialement nécessaire qui est sous- jacent, ces garderies réussissent en effet l'exploit de se faire financer à hauteur certainement de 50 % \u2014 je connais même une garderie dont 70 % des revenus proviennent du gouvernement provincial \u2014, tout en demeurant autonomes quant à leurs orientations, en n'ayant pas à suivre des directives ministérielles, comme cela se fait par exemple dans les écoles traditionnelles (publiques ou privées).En dernière analyse, précisément, tout cela tient assurément au fait que le Québec dispose d\u2019un réseau de garderies qui grosso modo n\u2019est ni privé (au sens classique), ni public.En d'autres termes, les garderies pour la plupart ne sont pas sous la coupe de capitalistes, orientant leur fonctionnement de telle manière à dégager un maximum de profits.Et elles sont rarement par ailleurs administrées par des fonctionnaires, avec toute la mentalité ureaucratique, réifiée, kafkaïenne, qui s'ensuit plus ou moins inévitablement.Les garderies sont donc généralement à la fois des corporations mais sans but lucratif, des petites entreprises mais communautaires, en rapport d'autonomie avec l'appareil d\u2019État provincial.D'aucun-e-s évalueront qu\u2019il n\u2019y a pas encore POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?grand-chose là.Bien sûr, d\u2019autres formes de dépro- priation impliquant d\u2019autres paliers et d\u2019autres acteurs auraient avantage à faire surface (notamment à la place de la cogestion des garderies pour les parents tenant à avoir d\u2019autres responsabilités que celles qu'elles/ils ont actuellement par rapport aux garderies en autogestion ; aussi éventuellement quant aux droits des groupes de pression, des regroupements, vis-à-vis à la fois de l'Office et des garderies), sachant que ces formes de dépropria- tion devraient être négociées et non décrétées unilatéralement.Il n'empêche que ce qui existe déja est loin d\u2019être négligeable, et que toute personne qui parle des garderies en termes de réseau public ou bien de P.M.E.menace cette expérience novatrice quasi unique \u2014 souvent d'ailleurs sans s'en rendre compte, tellement l'alternative en jeu est banalisée, non mise en valeur, non analysée, mise au placard des vieilleries héritées.Oui \u2014 pour celles et ceux qui ont cela à coeur \u2014, le réseau québécois des garderies a quelque chose de précieusement autogestionnaire.189 FACE A L' autogestion sans frontières : les luttes régionales au Québec L'histoire de l'institution autogestionnaire, dans l'expérience historique québécoise, manifeste une singularité que nous avons déjà notée à |\u2019 occasion du colloque-bilan de la revue Possibles en 1980 | le mouvement autogestionnaire s\u2019est implanté à la fois dans les milieux urbains de la nouvelle petite bourgeoisie en mal de vivre et dans les milieux ruraux marginalisés des petits agriculteurs et des travailleurs forestiers.De manière assez imprévisible, ces espaces sociaux différenciés furent des terrains fertiles pour les pratiques autogestionnaires et leurs populations ont partagé, indépendamment de leur situation sociale distincte, une même espérance autogestionnaire.Plusieurs enquétes et études récentes |'attestent 2, les entreprises auto- 1/ Bruno JEAN, « L'autogestion a la québécoise » dans Archives des sciences sociales de la coopération et du développement, (54), oct.-déc.1980, p.123-127.2/ TREMBLAY, Benoît et Richard DELISLE, Profil-type des coopératives ouvrières de production et organismes assimilables au Québec Montréal, Centre de gestion des coopératives des HEC, 1980, 239 p.; PAQUE, Yves, La place et le rôle des coopératives de production et de travail au Québec, Montréal, UQAM, 1983, 95 p.; LEVESQUE, Benoît et al., Profil socio-économique des coopératives de travail au Québec, Montréal, UQAM et Comité provincial des coopératives de production, de travail et pré-coopératives, 1985, 180 p.191 gérées et assimilables sont bien présentes dans les POSSIBLES Los , , , 2 utogestion régions périphériques au Québec.Vu dans une Démocratie i perspective internationale, il s'agit même d'une Autonomie ps caractéristique de l\u2019histoire de l\u2019autogestion à la kv québécoise \u201c.Ce constat montre bien que l\u2019auto- estion peut aussi partir en campagne et se mani- Foster là où on ne l'attend pas car, selon l\u2019inter- rétation généralement admise, l\u2019autogestion serait e destin historique nécessaire de la classe ouvrière soumise à une hiérarchie du pouvoir et de la décision dans le cadre du fordisme ou du taylorisme.L\u2019autogestion serait donc, en quelque sorte, une pratique sociale sans frontières.Dans le présent article, il ne s\u2019agit pas de faire le bilan de l'occurrence des pratiques autogestionnaires dans les espaces régionaux mais de faire un bilan du mouvement régionaliste en tant que porteur d\u2019un projet de société qui est celui de I'autogestion territoriale elle-même, une autre dimension de la pratique autogestionnaire toute aussi nécessaire à l'avènement d\u2019une nouvelle société de l\u2019autogestion généralisée.L'institution autogestionnaire, sans s\u2019avouer, a été fortement présente dans les revendications et les luttes des populations régionales il est dès lors possible et impératif de tenter un bilan de cette autogestion territoriale qui a connu certaines formes de concrétisation mais dont les limites restent probablement indépassables.Le régionalisme sous influence : les acquis de l\u2019autogestion territoriale Face à la prise de conscience par les élites économiques régionales, et par l\u2019État, des disparités régionales que pouvaient mesurer les indicateurs sociaux durant les années cinquante, nous avons 3/ TEXIER, Pierre-Éric, Les fonctionnements collectifs de travail Tome 3, De l\u2019expérimental au durable, Paris, Centre d'études sociologiques, 1980, 267 p.HN 192 BLES ston Cralig Op L'autogestion sans frontières : les luttes régionales au Québec assisté, durant les années soixante, à la mise en place d\u2019un dispositif de traitement étatique de la question du développement régional inégal.Avec la notion d'aménagement du territoire, le discours de l'époque met en présence un État aménageur de l'espace et de la société qui manifeste sa volonté d'intervenir, d\u2019user d'une thérapeutique propre à éradiquer le mal et ses racines, quitte pour ce faire, à changer les structures sociales et économiques de ces sociétés régionales ; on leur proposait alors un « rattrapage » pour jouir des avantages de la société moderne.Le discours de cet État aménageur n\u2019était pas très différent d\u2019une certaine idéologie urbaine qui veut que, pour faire disparaître la pauvreté, il suffit de faire disparaître les taudis et les remplacer par de beaux logements tout neufs.On le sait, dans ce cas, la pauvreté va installer ses pénates ailleurs, dans un autre quartier.Devant l\u2019échec, relatif il est vrai, des programmes de développement régional qui avaient trop misé sur une stratégie de développement par la création de pôles de croissance en niant la réalité même de ces espaces, soit des espaces ruraux fonctionnels dans les mécanismes de régulation sociale et spatiale de la société globale québécoise, allait naître un mouvement social rural dans les régions périphériques *.À un certain mode de gestion territoriale de l'Etat, on opposait une velléité d\u2019appropriation et de gestion communautaires des ressources locales, à telle enseigne qu\u2019on peut parler d\u2019une sorte d'autogestion du territoire.Dans cette perspective, l'Etat abandonne sa stratégie aménagiste pour se laisser aménager lui-même par « ceux d'en bas », par ce mouvement social de la « société civile ».Les revendications des citoyens pour un autre modèle 4/ DIONNE, Hughes, « Le mouvement populaire en milieu rural : un certain parcours » dans Les Cahiers du GRIDEQ (14), 1984, p.137-170 ; voir aussi Alain Gagnon, Développement régional, État et groupes populaires, Hull, Éditions Asticou, 1985, 286 p.193 de développement, leur volonté de vivre et de tra- POSSIBLES a\" vailler au pays, faisaient reculer l\u2019État et l\u2019obli- Dutogestion fo geaient même à s'asseoir à une même table pour Autonomie lsh gérer avec eux certaines politiques (ex.: retrait hy des Arrétés en Conseil concernant la fermeture des villages, implication dans des comités concernant la gestion des ressources dans l'arriére-pays, etc.).C'était l\u2019euphorique période des années soixante- dix que nous avons tous célébrée * ; la révolution se tramait dans les marges de la périphérie, dans les campagnes reculées du Haut-Pays à tel point que les M.L.de tout acabit relisaient leurs maîtres- penseurs et prenaient un aller simple pour le pays de l'utopie rustique ©.Avec la présente décennie, la crise économique, la remise en question de l\u2019universalité des programmes sociaux, les perspectives d\u2019un libre-échange avec les Etats-Unis, qu'en est-il du mouvement régional et de son espérance autogestionnaire ?En arpentant l\u2019histoire récente de l\u2019espace social bas-laurentien, nous tenterons d'apporter quelques éléments de réponse a cette importante question.L'évolution sociale des deux dernières décennies a sensiblement modifié le paysage régional et le mouvement régionaliste lui-même a été le catalyseur de transformations sociales et politiques dont il n\u2019est sans doute pas le seul acteur mais, dans bien des cas, l\u2019un des protagonistes les plus actifs dans cette évolution.D'abord, il me semble que les régions périphériques québécoises ont acquis un poids et une crédibilité politique sans commune mesure avec leur importance démographique.En effet, ces régions qui s'ordonnent autour du triangle d'or du Québec de base comptent moins de 5/ Pour notre part, cette célébration atteint son sommet avec la publication des actes du colloque de l'UCI à Rimouski, Animation sociale et entreprises communautaires et coopératives, Montréal, Editions A.Saint-Martin, 1979, 380 p.6/ L'expression est d'Henri MENDRAS qui a écrit un livre sur ce thème intitulé Voyage au pays de l'utopie rustique, Le Para- dou, Éditions Actes/Sud, 167 p.194 IBLE; f : .7 7 .in L'autogestion 20 % de la population québécoise.Cependant to frontières : elles représentent, inversement, la grande majorité E oie les luttes de l'espace occupé, ce qui est une responsabilité E régionales sociétale considérable \u2014 la géo-politique a très au Québec du vid \u2019 Nes .3 peur du vide et s'assure ainsi une certaine occu- i pation du territoire \u2014 qui mérite sans doute l\u2019audience politique, somme toute très précaire, incertaine, de ces régions.Mais un État interventionniste, soucieux d'offrir à tous ses citoyens les bienfaits de ses programmes, a permis aux régions éloignées et peu den- sément peuplées de se voir doter d\u2019un ensemble de services, surtout dans le domaine de l\u2019éducation et de la santé, qui a pu hausser de manière significative la qualité de vie dans ces espaces déjà épargnés par les puissances urbaines.Il faudrait alors reconnaître les vertus d\u2019un certain centralisme démocratique à l\u2019origine d\u2019une telle redistribution (imparfaite, il est vrai, il y a manque cruel de médecins à Rimouski actuellement) des services gouvernementaux.D'ailleurs, les populations régionales le reconnaissent confusément devant les tentatives actuelles de leur faire gérer ces équipe- ments sociaux coûteux ; avec le projet de l'ex- ; ministre Laurin sur la réforme de l\u2019école, plusieurs ont réalisé que ce n\u2019est pas avec les payeurs de taxes du coin qu\u2019ils pourront réunir les ressources nécessaires au maintien de ces services sociaux.Au plan de la maîtrise territoriale, il faut se rappeler à quel point les populations locales étaient dépossédées de leur environnement, de leur territoire.Rappelons-nous seulement les clubs privés sur les rivières à saumons et sur les immenses ter- E ritoires de chasse.L'État admettait ouvertement que E son bon peuple n\u2019était pas assez « civilisé » pour i gérer lui-méme les ressources fauniques et le clu- bage au profit des riches Américains était encore la meilleure méthode de gestion écologique de la E faune québécoise.Devant les pressions populai- J res, on a assisté au déclubage et à une démocra- Ë 195 tisation de l'accès à ces espaces qui allait de pair POSSIBLES Lau avec la montée du tourisme vert.Et ce que l'Etat Butogestion fo ap elle pudiquement les « usagers » ou\u2019 les Autonomie Is clients » ont été invités à gérer ces territoires dans - le \u2018cadre des ZEC (Zone d'exploitation contrôlée).' Dans le Bas Saint-Laurent, un pas de plus a été franchi avec la création du Territoire Populaire Ché- nier où une société mixte Etat-population locale administre l\u2019un des plus beaux territoires de chasse et pêche du Québec, les « 106 milles carrés » dans le Haut-Pays de la Neigette derrière Rimouski.Le caractère populaire et démocratique de cette gestion mérite les plus sérieuses interrogations car, derrière la vitrine, l\u2019État n\u2019est pas très loin.Mais il s'agit tout de même d'une mutation fondamentale des rapports entre l\u2019État et les sociétés locales dont nous avons été témoins au cours de ces deux dernières décennies.Sur le plan forestier, un chemin considérable a été parcouru.Au début des années soixante, les rogressistes des revues Parti-Pris et Cité Libre parlaient de la nécessité pour les petits propriétaires | forestiers de se regrouper pour faire un aménagement rationel de leur fraction de la forét selon une formule collective et communautaire.Ce serait là, nous disait-on, une forme de transition au socialisme /.Une certaine réalisation de cette espérance ne s'est-elle pas concrétisée avec les SER (Société d'exploitation des ressources) ou les Groupements forestiers # Evidemment, cette réappro- priation de leurs ressources par les citoyens reste très limitée.Ce n\u2019est qu'après des luttes épiques que ces organismes de développement communautaire ont pu avoir accès aux lots intra-municipaux et seulement pour leur usage.71 PIOTTE, Jean-Marc et al., « Vers une réforme agraire québécoise », Parti-Pris (8), 1964, p.11-45 et Marcel PICHE, « La réforme agraire québécoise », Cité Libre (59), 1963, p.23-27.1m 196 = L'autogestion En a riculture, domaine que nous connaissons ie frontières : Mieux °, le bilan des acquis, plus difficile à éta- mig les luttes blir, est aussi considérable.À l\u2019encontre des étu- régionales des pédologiques qui diagnostiquaient la plupart au Québec des sols impropres à l\u2019agriculture, les régionaux ont amené l'Etat à reconnaître l'existence de bon- i nes terres agricoles méme dans des espaces con- E damnés à la fermeture pure et simple.Il en a résulté un programme de remise en valeur des terres abandonnées et des programmes agricoles régionaux comme le Plan de Relance de l\u2019agriculture en Gaspésie et le Programme d'aide au développement et à la diversification de l\u2019agriculture dans À l\u2019Est du Québec ; ce dernier a permis d\u2019injecter 8 dans l'économie agricole régionale plusieurs millions de dollars de 1978 à 1983 et l\u2019ex-ministre Garon a annoncé, à l'été 1985, un programme similaire pour les cinq prochaines années avec une enveloppe budgétaire de sept millions de dollars.E Face a \u2018abandon massif de \u2018agriculture par les i petits producteurs autonomes, les organismes de É développement communautaires ont mis sur pied, grâce à des programmes d\u2019aide à la création | locale d'emplois comme PACLE, des entreprises ; agricoles communautaires ?.L'autogestion reste i difficile en agriculture et ne peut compter, tout E comme l\u2019agriculture capitaliste, sur une force de travail familiale qui ne facture pas son temps de travail ; l\u2019agriculture familiale, une réalité bien ancrée dans les sociétés du capitalisme avancé, peut alors ; concurrencer toute autre forme sociale d\u2019organisation de la production agricole.L'importante Loi de protection du territoire agricole, probablement 4 la loi la plus coercitive et audacieuse du gouver- fi nement du Parti québécois en ce sens qu\u2019elle touche une valeur fondamentale des sociétés capita- 8/ Voir notre récent livre, Agriculture et développement dans l\u2019Est du Québec, Sillery, PUQ, 1985, 431 p.91 Sur ce sujet précis, voir le chapitre VI de notre livre cité dans la note précédente, p.243-318 et notre article dans la revue française Autogestions, « L'essor des entreprises agricoles communautaires » (20/21), 1985. listes, le droit de propriété, a été étendue à l'en- POSSIBLES hs semble des régions périphériques.Cette extension py'egestion fo du zonage agricole n'est pas le fruit du hasard; Autonomie Is si l\u2019État semblait reconnaître une revendication des A producteurs agricoles de ces régions, il pouvait aussi bien mettre en réserve des terres agricoles en vue d'une crise alimentaire future ; entretemps, les producteurs agricoles des régions centrales qui touchent des rentes différentielles voyaient celles- ci se maintenir car les régions agricoles marginales allaient rester en lice et revendiquer des prix agricoles correspondant aux coûts de production moyens.Dans ce mouvement historique, il est un autre terrain qui a bien été investi par l'utopie autogestionnaire, celui de la pratique même du développement régional et des institutions qui se verront confier ce mandat.La philosophie autogestionnaire viendra aussi colorer les modèles de développement régional qui seront aussi mis de l'avant.La notion de développement endogéne, d\u2019\u2018aménagement intégré des ressources, n'est pas celle dont l\u2019État parlait au début des années soixante.Il exprimait alors sa profession de foi en faveur du développement sectoriel, polarisé, soutenu par l\u2019industrialisation.Par ailleurs, on se souvient tous du grand thème des années soixante, soit celui de la participation des citoyens au développement.La participation devait dépasser l'exercice du droit de vote à tous les quatre ans.Dans le contexte du développement régional, la participation était partie prenante d\u2019un dispositif de gestion étatique de la question régionale ; par exemple, avec le Plan de développement du BAEQ, on voulait associer la population à son élaboration et à sa réalisation.Cette problématique de la participation de la population a engen- ré une modalité de fonctionnement des appareils bureaucratiques, soit une volonté de transparence dans les choix de politiques et une forte sensibi- 1 198 BLES estion crofie mie L'autogestion sans frontières : les luttes régionales au Québec lité à définir des interventions qui se présentent comme autant de réponses aux besoins de la population.Ainsi, furent mis sur pied, et financés par l'Etat, des conseils régionaux de développement et des conseils spécialisés dans la plupart des grands domaines d'intervention de l\u2019État : la culture, l\u2019environnement, les communications et l\u2019ensemble des politiques de développement régional avec les CRD.Dans la gestion même des établissements publics, on a introduit dans les conseils d'administration des postes pour les représentants des « usagers » ; on a aussi maintenant des élections scolaires.Finalement, il faut souligner pour compléter ce portrait deux structures de participation qui sont en voie de devenir de véritables institutions dans le rouage même de l'administration étatique : les audiences publiques et les sommets socio- économiques.À tout bout de champ, plusieurs organismes représentant des segments de la société civile se balladent d\u2019une audience publique à l\u2019autre au point qu'ils doivent engager du personnel pour préparer les dossiers et les mémoires présentés à ces instances.Parfois, l'Etat se fait un plaisir de subventionner ces organismes pour s'assurer que sa consultation sera réussie.Car il s'agit souvent de vastes campagnes publicitaires, ou de marketing, et dont les dépenses ne sont pas imputées à ce titre dans les comptes publics.Ou alors, c'est le monde à l\u2019envers comme dans le cas des audiences publiques sur Le choix des régions ; sous couvert d\u2019une consultation de la population sur un projet de réforme administrative, ils s'agissait de créer un fort mouvement d'opinion de la part d\u2019un ministre qui voulait ainsi faire bouger le Conseil des Ministres dans le sens d\u2019une réforme du dispositif de gestion territoriale des différentes administrations publiques, proposition qui dérangeait les pratiques établies dans tous les ministères.Si on a assité au développement de certaines formes de participation qui manifestaient un refus 199 de l\u2019État et la recherche d\u2019un autre modèle de POSSIBLES bot société, en général, les formes de la participation Autagestion fort les plus généralisées sont celles qui ont été susci- Autonomie lab tées par l\u2019État lui-même.On a ainsi assisté à l'éclo- a sion d\u2019une multitude de comités de citoyens regrou- WH pés sur la base d\u2019un intérêt quelconque (protection du patrimoine, consommation, amateurs de chasse et pêche, etc\u2026).Mais le processus d'étatisation de la participation n\u2019est pas achevé car il reste de gros morceaux de ce nouveau dispositif de régulation sociale à mettre au point, les MRC (municipalité régionale de comté) et la réforme du pouvoir municipal en revalorisant et en enrichissant les tâches de nos maires et de nos échevins.Sauf dans le cas de certaines grandes villes, il n\u2019y a guère d\u2019enjeux politiques à ce niveau et les citoyens n\u2019en sont pas dupes puisque 70 % des élus municipaux le sont par acclamation, c'est-à-dire, sans opposition.Avant l'arrivée en scène des MRC, des citoyens ordinaires regroupés dans des organisations populaires, des non-élus, discutaient directement avec l\u2019État central de leurs besoins et de leur manière d'aménager l\u2019avenir de leurs concitoyens ; d'où l'importance de mettre au plus vite en place cet espace de pouvoir intermédiaire que constituent les MRC 10.Avec un tel dispositif, on peut même se demander si les gains réels ou symboliques du mouvement régionaliste ont été tels qu'il est aujourd\u2019hui victime de son propre succès.Car il est indéniable à partir de l\u2019esquisse de bilan que nous venons de dresser que ce mouvement social a été un acteur important dans l\u2019évolution même de la société québécoise depuis les débuts de la Révolution tranquille, depuis un quart de siècle déjà.10/ Hugues DIONNE et Micheline BONNEAU de l'UQAR poursuivent actuellement une recherche sur ce thème et subventionnée par le Fonds FCAR.1200 IBLES efion roti Nomie L'autogestion sans frontières : les luttes régionales au Québec Il faut se rappeler qu'au début des années soixante, le Plan de développement de l'Est du Québec soulignait l'importance de créer un cadre institutionnel régional apte à développer une « conscience régionale ».Mais cette conscience régionale s\u2019est affirmée selon un cheminement que n'avaient pas du tout prévu les technocrates.Au lieu de se représenter leur espace d'appartenance selon le découpage régional de l'Etat, les populations locales ont remis au goût du jour des identités régionales qui correspondent assez bien à des aires régionales d'origine historico-culturelles.Par exemple, la notion de l'Est du Québec n'a pas réussi à s'imposer et on revient aux vieilles et très vivantes notions de Bas-Saint-Laurent et de Gas- pésie.Un glissement progressif dans la représentation des entités territoriales s\u2019est produit et a engendré la définition d'espaces plus réduits correspondant à des territoires chargés de sens, à des espaces vécus.L'État parle aujourd\u2019hui de ces espaces comme des régions d'appartenance dans son projet de création des MRC.Le régionalisme a donc lui-même changé ; c'est le peuple qui fait les régions un peu de la même manière dont il forge une langue indépendamment des linguistes qui prennent acte de ce qui est, me semble-t-il, une forme d\u2019autogestion.Il nous faut alors composer avec cette nouvelle réalité du régionalisme qui prend des allures de localisme.Un peu partout, en Europe comme aux USA, on observe ce phénomène en parlant de développement local.Le développement des consciences et des identités régionales a été considérable au point d\u2019engager l\u2019historiographie québécoise à une relecture de l\u2019histoire de cette société à partir de la réalisation d\u2019un ensemble d'histoires régionales conduites selon les règles de l\u2019art historien.L'Institut québécois de recherche sur la culture s'est attaqué à cette tâche titanesque.La démarche suscite un grand intérêt dans le public et la première histoire régionale issue de cette fournée, celle de la Gas- 201 7 _ TE tr me RS NRA FN sise NOIR IHR HL 4 ped + Br Bi: BS 8 a A TA Tr ES EAE URI RAE pésie, a connu un succès de librairie.Chaque POSSIBLES Lu région culturelle fait des démarches pour se voir Autogestion fa incluse dans la programmation et certaines régions Autonomie Les dont le développement historique a occulté la prise 4 de conscience d'une identité spécifique espèrent, \" ar ce moyen, ressuciter cette identité en montrant la singularité, la physionomie particulière de leur espace social ; on retrouve un bon exemple de ce phénomène avec la région de la Côte du Sud.À une territorialité imposée par les découpages régionaux supposément rationels et fonctionnels, s'est concrétisée une territorialité issue des prati- ues sociales et des représentations imaginaires de ceux qui vivent dans cet espace.Il faut dire que la volonté de l\u2019État de se doter de structures territoriales fonctionnelles a été très faible ; il y a encore autant de quadrillages territoriaux qu\u2019il y a de ministères ou de services gouvernementaux, chacun restant très jaloux de son dispositif de découpage spatial.Avec Le choix des régions le ministre Gendron, dans le temps, voulait mettre de l'ordre là-dedans mais il n'a pas réussi à faire bouger les autres ministres.Comme quoi quand la population, dans une forme d\u2019autogestion spontanée, définit ses identités territoriales, il est bien difficile pour les appareils étatiques d'en prendre acte.Le peuple fait sa langue, n'en déplaise aux censeurs et fabricants de dictionnaires et le peuple fait son territoire et ses régions n'en déplaisent aux technocrates.\u2026 ou à certains intellectuels qui n\u2019y voient qu'une autre illustration de l\u2019action du grand Capital.Que l\u2019espace soit une production sociale, cela est certain mais il s\u2019agit là d\u2019un tout autre phénomène dont nous venons de tenter de faire la démonstration au lecteur.L\u2019autogestion sous influence : les limites d\u2019une autogestion tout terrain Si on voulait résumer notre propos jusqu\u2019à maintenant, on pourrait le ramener à quelques propo- 202 HE ection ctotie Momie L'autogestion sans frontières : les luttes régionales au Québec sitions.L'institution autogestionnaire ne s\u2019est peut- être pas généralisée dans toutes les pores du tissu social mais elle a coloré le corps social tout entier.Et les mouvements régionalistes ont pu s\u2019alimenter à l'auge autogestionnaire à laquelle ils donnaient de la substance dans le même mouvement.Enfin, le mouvement de re-création des identités régionales nous montre que c'est le peuple qui fait ses régions comme sa langue dans un processus qui n'est pas sans rappeler un certain visage de I'autogestion.Face a cette lecture généreusement optimiste de l'histoire récente, il faut dire que le passé n\u2019est pas garant de l'avenir et n'autorise aucune projection.Si le mouvement régionaliste comme le mouvement autogestionnaire se sont fréquentés sur plusieurs terrains et ont engendré de nouvelles pratiques sociales, des « conduites de ruptures » si on veut, ne risquent-elles pas de vivre ce que le poète disait des roses, l\u2019espace d\u2019un matin, d\u2019une génération.Malgré l'existence d\u2019un régionalisme qui a connu des temps forts, malgré la mise en application de plusieurs programmes dits de développement régional qui ont, bon gré mal gré, injectés des ressources importantes dans les régions en voie de marginalisation, la plupart des impacts désirés se font toujours attendre.Par exemple, prenons la question de l'emploi.L'écart entre le taux de chômage du Bas Saint-Laurent et celui de l\u2019ensemble du Québec est resté aussi grand, donc inchangé et pas de rattrapage à l'horizon.Dans certains secteurs économiques, la situation a empiré ; en agriculture, l'écart entre les revenus de la ferme bas-laurentienne moyenne et celle du Québec est plus grand aujourd\u2019hui qu'au début des années cinquante.Au plan de l'exploitation forestière, la mise en place d\u2019une économie moins minière, moins prédatrice n\u2019est pas une réalité.En plus, les petits propriétaires qui ont joint les rangs des organismes de développement communautaires commencent à vouloir retirer les billes du jeu, tendance qui se con- firme avec les énoncés de la récente politique forestière québécoise.Autrement dit, les programmes gouvernementaux, malgré des améliorations dues à la croissance du tertiaire public avec son cortège d'emplois syndiqués, n'ont pas réduit les disparités régionales.Pour les gouvernements actuels qui cherchent des manières élégantes de se retirer de certains mandats qu'ils s'étaient donnés autrefois, la tentative sera forte d'utiliser ce constat pour rendre socialement acceptable la mise au rancart des politiques régionales en invoquant cette « vérité » de l\u2019histoire.Le retrait de l\u2019État laisserait donc le champ libre à l\u2019autogestion qui pourrait occuper la place, l'Etat déclarant forfait.Un point de vue optimiste qui néglige d'observer la manière dont opère ce retrait, une sorte de retrait préventif pour mieux contrôler l\u2019acte de domination de l'Etat sur la société et son espace.Avec Le choix des régions, nous sommes en présence de cette nouvelle gestion étatique de la question régionale ; l'appareil d'Etat reprend à son compte les grands leitmotivs du discours régionaliste des années soixante-dix.La population des régions est invitée à prendre en main ses affaires et à aménager elle-même sa destinée.D'un côté, on peut soutenir que l\u2019État n\u2019a plus les moyens de ses ambitions et abandonne à la population la gestion de services devenus trop coûteux et difficiles à gérer.De l\u2019autre, il y a là une forme subtile de dévergondage du discours régionaliste.Comme tout discours idéologique ne peut s'instituer qu\u2019en désignant un adversaire (le principe d'opposition chez Touraine), il s\u2019agit de mettre dans les esprits des doutes sur l'identité de l\u2019adversaire.Car si l'adversaire, ce n\u2019est pas les autres, l\u2019État, c\u2019est nous.Cette mécanique a très bien opéré dans le cas présent.Aujourd\u2019hui, on entend de plus en plus de monde déclarer que si on est sous- développés, c'est de notre faute, que nous n'avons v\u2019à nous en prendre à nous-mêmes.Et pour se développer, il suffit de devenir créatifs, entrepre- 204 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie L'ouages $ frnlir Js oi région a Qué LES Eston crofie Omg L'autogestion sans frontières : les luttes régionales au Québec nants, dynamiques, etc\u2026 et surtout cultiver par une saine éducation notre désir d\u2019achievement !!.Si l'utopie autogestionnaire a fait faire un grand bout de chemin aux mouvements régionaux, l\u2019avènement d'une société soucieuse d\u2019un équilibre plus harmonieux entre ses régions constitutives n\u2019est pas encore à l'horizon.Si l\u2019universalité des programmes sociaux a permis d'offrir aux citoyens des régions éloignées un traitement comparable à ceux des grands centres urbains, ces programmes ont eu aussi un effet pervers évident : la création ou le maintien d\u2019une population assistée et culpabilisée, réduite au silence, et qui s\u2019est forgée une attitude attentiste et quémandeuse à l\u2019État-père nourricier, dixit l\u2019Etat-Providence.Il en a résulté des économies régionales malsaines dans la mesure où le tertiaire public occupe trop de place et le secondaire n'a pas réussi à dépasser une première transformation des ressources.Avec les années qui viennent, le discours régionaliste va opérer un virage radical et réclamer ce qu'il vouait aux gémonies il n\u2019y a pas si longtemps.Dans le fond, force lui sera de reconnaître les vertus du centralisme politique, d\u2019un Etat central fort qui peut imposer une péréquation de la richesse collective.Après avoir tant lutté pour le pouvoir régional, les perspectives de l'exercice de ce pouvoir ne sont guère reluisantes ; et le régionalisme est pris à son propre piège.Car que faire du pouvoir si on n'a que les maigres ressources fiscales de son patelin ou de son coin de pays pour faire du « développement ».Pour conclure, il faudrait revoir le titre plutôt incantatoire de cet article ; I\u2018autogestion a bel et bien une frontière et qui nous empêche de la con- I 11/ Suzanne LEBEL vient de présenter une thèse de Maîtrise en Développement Régional à l\u2019UQAR dans laquelle elle remet au goût du jour cette conception popularisée par les économistes de Harvard durant les années cinquante, en particulier par McClelland. cevoir comme une panacée, surtout dans le cas de la revendication régionaliste.L'autogestion, comme systéme politique de régulation sociale, serait plutôt du genre à laisser aux régions en difficulté le soin de trouver des moyens de s'aménager un avenir meilleur.Cela pour dire que l\u2019autogestion reste une idée généreuse qui n'a peut-être pas toutes les réponses en bandoulière.Cependant, elle a manifestement contribué à donner du corps aux luttes régionales en se vivifiant au passage.Nous serions entrés dans le temps des incertitudes selon l'économiste Galbraith ; en tout cas, « tout bouge et rien ne change » déclare le géographe français Jean Renard en parlant du tait régional !?.De fait, aujourd\u2019hui comme hier, l'avenir des régions ne se joue pas « en région » pour prendre une expression à la mode.Actuellement, c'est à Ottawa avec la remise en question des programmes sociaux \u2014 qui sont en grande partie responsable de la baisse de l'exode qui a dûrement touché les régions périphériques \u2014 et à Washington avec les discussions sur le libre-échange canado-étatsunien que se joue l'avenir de ces régions marginalisées.Heureusement, les utopies ont une espérance de vie plus longue que les hommes, leurs gouvernements et leurs humeurs politiques.12/ RENARD, Jean, « Saint-Fulgent.Tout bouge et rien ne change 2 » dans les Cahiers Nantais (19), 1981 et dans les Cahiers de l\u2019O.C.S.(4), CNRS, 1982, p.164-261.206 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie | SSB Hogestn CA RO L SAU C IER ocre Tonomie Le politique et le culturel au quotidien : les coopératives d'habitation Les coopérateurs-trices en habitation développent des pratiques d\u2019appropriation collective de leurs espaces de logement.Quels sont les enjeux qu'ils-elles soulèvent par l'édification de modalités, certes diversifiées, d'organisation et de gestion collectives de ces espaces # Comment se vivent ces rapports internes de pouvoir, au sein des coopératives, rapports qui se veulent plus égalitaires 2 Comment, à ces rapports de pouvoir, s'imbriquent 1 les rapports interpersonnels entre les membres coo- k pérateurs 2 Autant de questions par lesquelles je i pourrai lier à ces actions collectives d\u2019appropriation de l'espace menées par divers acteurs sociaux des enjeux politiques et culturels qui s'enracinent dans le vécu quotidien de ces acteurs.Ces questions constituent la trame d\u2019une partie | d\u2019une recherche, recherche que j'ai menée L 1/ Il s\u2019agit d'une recherche réalisée dans le cadre d'une thèse de doctorat au département de sociologie de l\u2019Université de Montréal.Cette recherche puise théoriquement chez divers auteurs dont Claude Vienney, Louis Maheu, Alberto Melucci et Alain Touraine.207 auprès de coopératives d'habitation et de leurs fédérations régionales dans les régions de l'Île de Montréal et des Cantons de l'Est.Il s'agit de coopératives d'habitation locatives à possession continue.Je présente succinctement les types d'actions collectives auxquels je me suis intéressé dans l'ensemble de la recherche.Il est un premier type de conduites de coopérateurs-trices qui sont d'ordre économique.J'ai divisé celles-ci en deux catégories : d\u2019une part, des conduites de propriétaire collectif et, d'autre part, des conduites d\u2019intercoopé- ratisme économique entre les coopératives.L'analyse de ces conduites économiques qui constituent l\u2019armature de l'élaboration d'une économie coopérative du logement s'est faite dans le contexte plus large de la mise en rapport de cette économie avec l\u2019État en société capitaliste avancée.Il est un second type de conduites des coopérateurs-trices qui concernent l'appropriation collective de l\u2019espace.Plus spécifiquement, je me suis attardé aux modalités concrètes d\u2019organisation, de gestion collectives de leurs espaces de logement par les membres coopérateurs, de même qu'aux rapports internes de pouvoir qui s\u2019instaurent entre ces membres dans l'exercice de cette gestion.J'ai approfondi l\u2019interrelation entre les rapports de pouvoir et les rapports interpersonnels, cette interrelation faisant apparaître l'existence de ce que je dénommerai un réseau politico-affectif.La dynamique de la structure organisationnelle de la coopérative, des rapports de pouvoir et inter- ersonnels qui y prévalent nous font déboucher sur l'analyse de l\u2019ensemble de ces conduites d\u2019appropriation de l'espace dans la perspective d\u2019une production autocentrée (par le groupe coopératif) d'identité sociale.Enfin, j'ajoute que les conduites d'appropriation de l'espace ont également été mises en rapport avec l\u2019action de l'Etat, et de ses appareils, à l'égard des coopératives.208 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie le pol deal coopécl d'hobita 8 | Le politique ; et le culturel * Eu quotidien : me les coopératives d'habitation Le politique et le culturel au quotidien Voici quelques éléments analytiques concernant les conduites d\u2019appropriation de l\u2019espace et les rapports interpersonnels, plus particulièrement les rapports de sociabilité nouvelle.Les conduites d'appropriation de l\u2019espace se définiraient par l\u2019organisation et la gestion collectives de la part des coopérateurs-trices de leurs espaces de logement, ainsi que par la définition des finalités de leur rapport à ces espaces.Ces conduites pourraient être également définies comme de l'expérimentation sociale.C'est au travers de cette expérimentation de modalités nouvelles d'organisation et de gestion que les membres coopérateurs définiraient le sens de leur action collective.Ceci me permet de poser comme hypothèse que l\u2019appropriation de l\u2019espace consisterait en une production autocentrée, par le groupe coopératif lui-même, d'identité sociale \u201c.En effet, l'expérimentation par les coopérateurs-trices de modalités nouvelles d\u2019organisation et de gestion de leurs espaces de logement figurerait parmi les finalités mêmes d'action qu'ils-elles poursuivent.L'objectif recherché, l\u2019enjeu soulevé par leurs conduites concerneraient directement la transformation de l\u2019acteur, l'édification de sa propre identité.L'établissement d'une structure organisationelle décentralisée, de rapports de pouvoir plus égalitaires entre les membres concernerait au plus près l'identité même de l\u2019acteur qu'est un groupe coopératif.Bref, je dirais A 21 Alberto Melucci définit ainsi le concept d\u2019identité sociale.Il s'agit de la capacité de l\u2019auteur à reconnaître les effets de son action comme propres, donc de se les attribuer.Ceci implique trois conditions : premièrement, la capacité de réflexion de l\u2019auteur sur lui-même, autrement dit sa capacité de produire de manière autonome le sens de son action ; deuxièmement une perception d'appartenance ; troisièmement une continuité temporelle qui permette à l\u2019auteur d'établir le rapport entre le passé et le futur, de lier l\u2019action aux effets qu\u2019elle engendre.Cette définition provient de : MELUCCI, A., L\u2019invenzione del pre- sente, || Mulino, Bologna, 1982, p.60. que les conduites d\u2019appropriation de l'espace peuvent se définir comme la dimension politique d\u2019une production autocentrée d'identité.Par ailleurs, il y aurait une autre dimension à cette production d'identité, culturelle celle-là, référant à des conduites de sociabilité nouvelle.Accompagnant les conduites d'appropriation de l'espace apparaîtrait la sociabilité nouvelle.La première forme que prend cette nouvelle sociabilité se traduirait par un renforcement des liens personnels entre coopérateurs-trices dans l'exercice même de la gestion de leurs espaces de logement.Ce type de sociabilité jouerait un rôle positif dans l\u2019édification d\u2019une solidarité, d\u2019un sentiment d\u2019appartenance au sein du groupe coopératif.La seconde forme consisterait en l'établissement de liens interpersonnels, liens visant cette fois-ci une plus grande communauté de divers aspects de la vie, tels que des liens amicaux plus marqués.Par la sociabilité nouvelle, je mets l'accent sur l\u2019analyse de ces rapports interpersonnels qui faciliteraient le développement de la gestion collective des membres coopérateurs.Toutefois, l\u2019apprentissage du fonctionnement collectif ne serait pas un processus simplement harmonieux, mais pourrait également donner lieu à des tensions entre les membres : tension, par exemple, autour du partage du pouvoir.Plus, ces tensions pourraient s\u2019accompagner de l'émergence de rapports interpersonnels qui fassent obstacle à la consolidation du processus de gestion collective.Pensons à la formation de clans entre les membres.Pour conclure, ceci m'\u2019amène à penser qu\u2019il pourrait exister dans chaque groupe coopératif un réseau politico- affectif, réseau mettant en évidence l\u2019interrelation qui prévaut entre l'expression des rapports internes de pouvoir entre les membres et celle des rapports interpersonnels, entre ceux-ci, que ces rapports soient favorables ou non à la consolidation de la gestion collective.210 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie le pol alec qu qui coopér d'hab Le politique et le culturel au quotidien : les coopératives d'habitation Quelles sont donc les modalités concrètes d'\u2019organisation et de gestion collectives de leurs espaces de logement que se donnent les coopérateurs- trices 2 Les données * utilisées proviennent de deux coopératives d'habitation : la coopérative A pour la région des Cantons de l'Est et la coopérative B pour la région de l'Île de Montréal.La recherche que j'ai menée étant d'ordre qualitatif, ces coopératives ont été retenues en tant qu\u2019« analyseurs ».Les pratiques qu'elles illustrent soulèvent des enjeux qui reflètent ceux du mouvement coopératif plus large dans lequel elles s\u2019insèrent.Ces pratiques, sans être l\u2019image exacte de ce mouvement\u201d, répercutent en quelque sorte les interrogations que portent ce mouvement.La coopérative À est située à Sherbrooke.Fondée au cours des années 70, elle comprend, en 1984, 36 membres et 7 maisons.La coopérative B, elle, est située a Montréal.Fondée en 1981, elle comprend, en 1984, 18 membres \u201c.Pour présenter les données, je procéderai d'abord par l\u2019analyse de la coopérative À pour passer ensuite à la coopérative B.La coopérative À Pour assurer la gestion de leurs espaces, les membres de la coopérative À se donnent une structure organisationnelle et de pouvoir de type poly- centré.Ceci veut dire qu'il existe des lieux multiples d'exercice du pouvoir.Ces lieux sont les 3/ Les méthodes de cueillette des données utilisées lors de la recherche sont notamment l\u2019analyse de la documentation écrite, l\u2019observation participante et l\u2019entrevue collective.4/ En 1984, la région des Cantons de l'Est comprend 29 coopératives dont 18 sont propriétaires de logement.Quant à la région de l\u2019Île de Montréal, elle comprend en 1984 environ 300 groupes.51 La situation socio-économique des membres des coopératives A et B est celle d'agents sociaux significativement affectés par la hausse du coût de la vie.Ces membres se retrouvent en fait dans deux catégories de revenu : les catégories à revenu faible et modéré. comités-maisons, le conseil d'\u2019administration (CA), l'assemblée générale (AG) et cinq comités généraux.Les premiers comités-maisons sont apparus en 1975.Un comité-maison regroupe tous les membres d\u2019une même maison.Il est un lieu de rassemblement au plus près de la vie quotidienne des coopérateurs-trices.Tout au cours de l'évolution de la coopérative, ces comités bénéficient d\u2019un pouvoir informel considérable.Par exemple, quand vient le temps de fixer le montant des loyers, le CA non seulement consulte ces comités, mais il retient quasi toujours leurs propositions.En cas de désaccord, on réfère à l'AG qui détient le pouvoir de trancher la question.Il est rare d'ailleurs que le CA ne considère pas avec attention les avis émanant de ces comités sur divers sujets intéressant la coopérative.Les comités-maisons ont comme autre responsabilité de déterminer les besoins émanant des membres lorsque la maison est en phase de rénovation.Enfin, ce sont ces comités qui voient à l\u2019organisation des tâches d'entretien de la maison.Le CA, quant à lui, est formé de représentants-tes des comités-maisons.Il a le pouvoir de coordination globale des diverses instances de la coopérative.|| exerce un leadership quant à l\u2019orientation générale et unitaire du développement de la coopérative.L\u2019'AG est l'instance décisionnelle suprême prévalant sur toutes les autres.Les comités généraux exercent diverses responsabilités spécifiques concernant la gestion collective de la coo- érative.Ces comités sont les suivants : comptabilité, rénovation-entretien, achat, formation et autogestion.Le comité d'autogestion, formé en 1981, a le pouvoir direct de décision sur la fixation des loyers.Ce pouvoir sera transformé en 1984 en un pouvoir consultatif suite à un conflit avec le CA.Quelle est la dynamique des rapports de pouvoir qui s'instaurent entre les membres coopérateurs au sein de cette structure de gestion 2 Ces rapports de pouvoir s\u2019expriment au travers d\u2019un pro- 212 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie le pol fle qu quof coopée d'hobi s 8 on | ie ih Le politique et le culturel au quotidien : les coopératives d'habitation cessus complexe et conflictuel d'apprentissage du fonctionnement collectif.Des tensions apparaissent entre les membres au sujet de certains enjeux de pouvoir : \u2014 le pouvoir de dépenser ; \u2014 le pouvoir de fixation des loyers ; \u2014 la participation différenciée des membres aux divers niveaux de la structure organisationnelle de la coopérative.1) Le pouvoir de dépenser Le pouvoir de dépenser constitue un enjeu-clé sur lequel se cristallisent la difficile conciliation entre l'autonomie des comités-maisons, les intérêts particuliers que défendent chacun d'eux, et le pouvoir unificateur du CA, son pouvoir d'agir en fonction des intérêts plus généraux de la coopérative.Ainsi, au cours de la période intense de rénovation qu'a traversée la coopérative entre 1979 et 1982, certains comités-maisons ont pris l'initiative d\u2019encourir des dépenses relatives aux rénovations de leurs maisons sans que le CA ne se soit prononcé au préalable sur l'opportunité de ces dépenses.Le CA s'est donc retrouvé devant des faits accomplis et des factures à payer sans qu'il ait pu discuter des dossiers.|| réagit à ce qu'il considérait comme une entorse inacceptable au pouvoir d'administration qui lui est conféré par l'AG.Allait- il accepter que des décisions particulières concernant des maisons, mais ayant une incidence financière sur l'instance de la coopérative, ne fassent pas l\u2019objet d\u2019une discussion et d'un entérinement au sein de l'existence de pouvoir représentant les intérêts généraux du groupe coopératif # Pour éviter que ne se reproduise cette situation, le CA appliquera par la suite la consigne que toute décision financière d\u2019importance prise par un comité- maison soit nécessairement entérinée par lui.L'issue de ce conflit entre divers comités-maisons et le CA est donc l'affirmation d\u2019un leadership unitaire de la part de cette dernière instance, leadership 213 pt: 3 Ni; is Re Et: Rite BH REN pour l'ensemble de la coopérative.Autrement dit, ce conflit se solde par la prévalance de l'intérêt général de la coopérative sur les besoins spécifiques des comités-maisons.2) Le pouvoir de fixation des loyers Le pouvoir décisionnel de fixation des loyers détenu par le comité d'autogestion est l\u2019objet d\u2019un conflit entre ce comité et le CA.Qui compose le comité d\u2019autogestion et quel est son pouvoir 2 Il est composé d\u2019un représentant par maison et d\u2019un membre du CA.À l\u2019hiver 1984, ce comité se réunit à quelques reprises.Il reçoit les prévisions budgétaires proposées par le comité de comptabilité.Par la suite, ces prévisions sont débattues dans les maisons et les recommandations qui émanent de celles-ci sont ramenées au comité.Alors, les membres du comité négocient entre les besoins particuliers des maisons et ceux que nécessite le développement économique global de la coopérative : par exemple, on fixe les surplus du déficits (par conséquent, les loyers) propres à chaque maison en fonction de la santé économique globale de la coopérative.Enfin, les prévisions budgétaires finales sur lesquelles s'entendent le comité sont présentées au CA titre informatif et soumises à l'assemblée générale annuelle du printemps 1984, laquelle assemblée les accepte.Le comité d\u2019autogestion détient donc un pouvoir décisionnel de fixation des loyers dont est exclu le CA.Au moment de la tenue de cette assemblée générale où le comité d'autogestion présente le bilan de ses activités, un débat a lieu.Des partici- pant-tes, membres du CA, contestent qu\u2019un comité non élu par l\u2019AG se voit octroyer un pouvoir décisionnel sur la fixation des loyers et ceci aux dépens du CA.D\u2019autres participants-tes avancent au contraire l\u2019argumentation selon laquelle il est important de dédoubler les lieux d'exercice du pouvoir 214 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie le pol ole ul (oop hob LES tion Tote Ime Le politique et le culturel au quotidien : les coopératives d'habitation de gestion globale de la coopérative.Finalement, l'assemblée décide de transformer le pouvoir de décision du comité d'autogestion en un pouvoir de recommandation au CA.Donc, l\u2019issue de ce conflit entre le comité d\u2019autogestion et le CA se traduit par l'affirmation du leadership unitaire du CA.Il y a perte, pour le comité d'autogestion, de son pouvoir direct de fixation des loyers, mais maintien d\u2019un pouvoir de recommandation auprès du CA.3) La participation différenciée des membres Comment se manifeste la participation des membres à la structure de gestion collective de la coopérative @ La participation est définie comme le moyen par lequel les membres s'impliquent dans l'exercice du pouvoir au sein du groupe coopératif.Avant d'aborder la participation des membres comme un enjeu de pouvoir, source de tension, voyons-la d\u2019abord comme la manifestation d\u2019un droit à la différence.Pour les membres de la coopérative À, les coopérateurs-trices du groupe ont la possibilité de différencier leur implication, de spécifier celle-ci selon leur situation de vie.Cette attitude des membres entre eux et elles en est une de respect du droit à la différence, du droit à une insertion différente dans un projet collectif.Par exemple, la participation de couples avec enfants est soumise à des contraintes que n\u2019ont pas les personnes seules.On accepte dès lors que les ménages avec enfants puissent moduler leur engagement coopératif au rythme de ces exigences.De plus, on trouve important de tenir compte des aptitudes différentes à participer soit pour les personnes âgées, soit pour les personnes handicapées physiquement.Il est un autre aspect de l'implication des coopérateurs-trices, celui de la participation inégale des uns et des autres à la structure de pouvoir.Ce sont souvent les mêmes qui s'impliquent, 215 qui participent à deux ou trois comités.À l'opposé, il y a des membres qui ne participent pas.Néanmoins, depuis 1983, le nombre de ceux et celles qui participent s'est élargi : cet élargissement fait suite à la création de trois nouveaux comités généraux ayant eu lieu en 1982.Donc, une majorité des membres de la coopérative s'implique dans l'ensemble des comités généraux assurant de cette manière un meilleur partage des tâches et des responsabilités.Le dernier point à soulever concernant l'implication des membres est le faible renouvellement du pouvoir au CA.Il y a une très faible rotation des membres à certains postes de cette instance : la présidence, le secrétariat et la trésorerie.Ces postes sont occupés par des leaders de la coopérative, notamment par des membres plus anciens ayant vécu les premières phases d'évolution de la coopérative.En guise de synthèse au sujet de la dynamique des rapports de pouvoir au sein de la coopérative, je ferai état du développement de trois tendances : \u2014 la première tendance consiste en l'affirmation au moyen d\u2019un leadership plus net du C.A.d\u2019une identité collective unitaire faisant contrepoids aux intérêts spécifiques des comités- maisons ; \u2014 la seconde tendance est celle du faible renouvellement du pouvoir à certains postes du CA : présidence, secrétariat et trésorerie ; \u2014 la troisième tendance est celle de l\u2019élargissement de l'implication des membres dans la structure de pouvoir de la coopérative par la mise sur pied de nouveaux comités généraux.Accompagnant le développement des pratiques d'organisation et de gestion collectives de l\u2019espace apparaissent des liens de sociabilité nouvelle entre 216 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Le pol flew (oops d'hobi Le politique et le culturel au quotidien : les coopératives d'habitation les membres.Premièrement, il faut parler de l\u2019apparition d\u2019une complicité entre les membres du C.À.dans leurs rapports de travail.Cette complicité se tisse grâce à des moments de détente que les membres s'accordent au fil du déroulement de leurs réunions et grâce à l\u2019organisation de petites fêtes, par exemple à l'occasion de Noël.Deuxièmement, les liens de sociabilité nouvelle sont particulièrement étoffés dans quelques comités- maisons.Ces comités sont des lieux de participation qui ont la caractéristique d'être situés au plus près de la vie quotidienne des membres et qui permettent potentiellement l\u2019éclosion de rapports interpersonnels privilégiés tant au travers des tâches à accomplir que des possibilités de voisinage.Les membres de l\u2019un de ces comités relatent en ces termes leur expérience à ce sujet.ll y a une diversité de personnes habitant la maison : célibataires, jeunes couples, enfants d\u2019ages différents.Cette diversité est vécue comme un facteur d\u2019enrichissement des rapports interpersonnels.Les gens s\u2018aident mutuellement : les enfants d\u2019un ménage, dont les parents travaillent à l'extérieur, dînent chez une mère de famille qui vit désormais seule dans son logement.Ces rapports se tissent sans qu'il y ait empiètement sur la vie personnelle des membres.L'absence de conflit est due au respect mutuel des personnes et de leurs diversités.On organise spontanément des fêtes pour célébrer des événements significatifs de la vie des occupants : anniversaires des enfants, mariage, etc.Il n\u2019y a pas que les événements heureux qui soient l\u2019objet d'attention.Des membres partagent entre eux et elles les émotions suscitées par un décès, etc.Enfin, des personnes décrivent les liens amicaux qu'elles ont créés avec d'autres, liens fondés sur des intérêts, des goûts spécifiques communément partagés.Deux membres vont se voisiner pour parler du microordinateur qu'ils ont.Un autre membre, qui donne par plaisir des spectacles de clown, demande conseil à un voisin très connaissant en matière de maquillage.Troisièmement, une dernière manifes- RH tation des liens de sociabilité nouvelle est celle de l\u2019organisation d'activités ludiques pour l'ensemble de la coopérative.Celle-ci organise par exemple des fêtes à quelques occasions.Je conclus cette présentation des pratiques d\u2019appropriation de l'espace et de sociabilité nouvelle développées par la coopérative A, en relevant le caractère dynamique et bipolarisé du processus d'édification d\u2019identités collectives © au sein de ce groupe coopératif.L'édification de pareil type d'identité est un processus dynamique qui s'inscrit dans l'évolution des rapports internes du pouvoir et des rapports interpersonnels.L'identité collective d'une coopérative n'est pas une donnée fixe, quantifiable.Il s\u2019agit plutôt d\u2019un état mouvant de \"interrelation entre les rapports de pouvoir et interpersonnels.Autrement dit, cette identité est la résultante de l'évolution du réseau politico-affectif.Dans le cas de la coopérative À, je parle de processus d'édification bipolarisé.En effet, le premier pôle d'émergence d'identité, ce sont les comités- maisons.Ces comités sont des lieux de production d'identités collectives spécifiques, propres aux groupes de membres habitant la maison.Ces lieux étant les plus proches du vécu quotidien des membres coopérateurs, ils favorisent une liaison plus serrée entre les rapports de pouvoir qui se cristallisent dans l'accomplissement des tâches incombant à ces comités et les rapports interpersonnels entre les membres.Le second pôle d\u2019émergence est le C.A.Cette instance est le lieu d'édification d\u2019une identité unitaire pour l'ensemble de la coopérative.De plus, les rapports interpersonnels qui se forment lors des activités ludiques s'adressant à l\u2019ensemble de la coopérative contribuent favorablement à la consolidation de cette identité unitaire.6/ J'emploie ici le concept d'identité collective comme synonyme d'identité sociale.218 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie | Lep dle av quo coopé hot LES stion tafe Mie Le politique et le culturel au quotidien : les coopératives d'habitation La coopérative B La structure organisationnelle et de pouvoir instaurée par cette coopérative pour assurer la gestion collective de son espace se démarque par une A.G.dont le pouvoir décisionnel s'exerce sur l\u2019ensemble des questions concernant la coopérative.Ce pouvoir a priorité sur les autres lieux de décision que sont le comité de coordination (COCO) et les comités généraux.Ces derniers sont au nombre de cinq : secrétariat, finances, entretien, relations extérieures et loisirs.Le pouvoir de l\u2019A.G.est très étendu puisqu'\u2019il concerne non seulement l'orientation globale du projet coopératif, mais aussi une foule de décisions particulières.En fait, tout passe par l'A.G.D'elle, émanent des mandats d'exécution s'adressant au COCO et aux comités généraux.Cette primauté de pouvoir de l'A.G.est instaurée pour favoriser l\u2019éclosion de nouveaux rapports de pouvoir, pour rendre possible une participation des coopérateurs-trices la plus large possible à la gestion collective de leurs espaces.L'A.G.se réunit minimalement une fois par mois.De janvier à juin 1984, période à laquelle j'ai assisté à ses délibérations, cette instance s\u2019est réunie à 7 reprises avec des taux de participation voisins ou supérieurs à 70 % des membres, sauf à une occasion où la participation fut inférieure à ce taux.J'emploie le terme de démocratie quasi-directe pour caractériser la structure organisationnelle de la coopérative B.Ce terme indique que les membres de ce groupe n\u2019exercent pas la gestion de leur espace en un lieu unique qui serait I\u2019A.G.Outre le COCO, il existe des comités généraux par lesquels les membres participent à des tâches variées.Quelles sont les responsabilités qui incombent au COCO ?Ce comité, constitué de cinq personnes représentant les divers comités généraux, voit à coordonner le travail de ces derniers.Son rôle toutefois dépasse nettement celui d'un coordonnateur.Le COCO s'avère un lieu privilégié de discussions 219 IS et de débats.Non seulement les comités généraux lui adressent-ils des propositions qu\u2019il peut débattre, voire modifier, avant de les acheminer en À.G., mais il a le pouvoir de proposer lui-même des résolutions à cette assemblée sur diverses questions concernant la coopérative.Aussi, sur la base de son rôle de coordination et de lieu privilégié de réflexion, on peut parler d\u2019un phénomène de leadership.Il n'est pas rare que les membres du COCO accomplissent un travail de déblayage, de mise en forme, de mirissement sur un ensemble de questions qu'ils veulent soumettre à l'assemblée.L'exercice quotidien de ce type de gestion collective de l'espace qu'est cette démocratie quasi- directe ne va pas sans tensions entre les membres coopérateurs.Remontons dans le temps pour retracer deux étapes d'évolution de la coopérative.La première étape est celle de la fusion groupale ; la seconde, celle de la difficile négociation des tensions entre les coopérateurs-trices.La fusion grou- pale correspond à cette première étape de la vie de la coopérative qui précédera l'entrée des membres dans leurs logements.Elle se manifeste par une participation massive de tous et toutes à l'édification du projet commun.Les énergies et motivations des participants sont galvanisées par l\u2019objectif à atteindre, à savoir rendre concret ce projet coopératif, se donner des espaces d'habitation à gérer collectivement.C'est à cette époque qu\u2019un premier projet de rénovation est mis en branle.Si des tensions au cours de cette étape surgissent entre les membres, il existe un climat de tolérance mutuelle suffisant pour en permettre l'expression et la négociation.La seconde étape d'évolution de la coopérative s'\u2019amorce lorsque le groupe fondateur de la coopérative se disloque avant même que le premier chantier de rénovation ne soit terminé.Une partie des membres abandonne le projet et on fait appel rapidement à plusieurs nouveaux membres recru- 220 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie le pol ole ul coopête d'hobi bis tstion Mie Le politique et le culturel au quotidien : les coopératives d'habitation tés au moyen de listes d'attente d'autres coopératives.Cette arrivée simultanée de nombreuses personnes pose des problèmes d'intégration notables pour l\u2019ensemble du groupe, compte tenu que le projet coopératif était déjà en marche.Apparaissent donc des tensions entre anciens et nouveaux membres.À ce type de tension s\u2019en ajoute un autre lié à la participation inégale entre les coopérateurs-trices.Ces différences de participation ne recouvrent pas nécessairement la dichotomie entre anciens et nouveaux membres.Elle concerne le groupe sans égard à l'ancienneté de ses participants.Cette inégalité se manifeste par le peu de participation de plusieurs coopérateurs-trices : ce sont toujours les mêmes qui s\u2019impliquent.Ainsi, il s'avère que des membres exercent davantage de pouvoir que d'autres dans cette structure collective.J'ai noté que tous les membres de la coopérative sont insérés dans au moins un comité général.Là où le bât blesse, c'est sur le degré d'implication dans ces dits comités.Il y en a qui en font plus que d'autres.Cette implication inégale des membres fait en sorte que, pour quelques comités généraux, les tâches ne sont pas toutes accomplies.Cette situation entraîne par ricochet le ralentissement de l'exercice du pouvoir à d\u2019autres instances de la structure organisationnelle, telles que le COCO et I'A.G.Quel est le vécu de la coopérative B concernant les rapports de sociabilité nouvelle ?L'évolution de ces rapports est étroitement liée à celle de l'appropriation collective de leurs espaces de logement par les membres.Lors de la période de fusion groupale, on peut parler de rapports interpersonnels relativement riches entre les membres, dans un contexte de forte implication de tous et toutes à la gestion de l'espace.La période de fusion grou- pale laisse donc voir l'existence d'un réseau politico-affectif où rapports de pouvoir et rapports interpersonnels s\u2019enrichissent mutuellement.Lors de la période subséquente de difficile négociation des LLY HEA nr PIMANAE LT TEE tensions entre coopérateurs-trices, le groupe traverse une phase de tension causée notamment par l\u2019arrivée simultanée de plusieurs nouveaux membres.Cette arrivée se répercute sur les rapports de sociabilité.En effet, les rapports interpersonnels se nouent soit entre des membres-fondateurs d\u2019un côté, soit entre des nouveaux de l\u2019autre.On assiste à la formation de clans.Lors de cette deuxième période d'évolution, même si la coopérative organise quelques activités ludiques pour l'ensemble de ses membres, les rapports de sociabilité nouvelle, en dehors des clans auxquels je viens de faire allusion, demeurent de faible densité.Comment maintenant pourrions-nous décrire le processus mouvant d'édification de l'identité collective de la coopérative 2 Initialement, lors de la période de fusion groupale, il y a une forte identification des membres au projet collectif, identification accompagnée d\u2019une densité élevée des rapports de sociabilité nouvelle.La seconde période d'évolution du groupe appelle celui-ci à une transformation de son identité, à un passage vers la négociation des différences, des tensions entre les membres.Je constate l'existence de difficultés prononcées d'apparition d'une nouvelle identité collective du groupe.Ces difficultés tiennent : \u2014 à la difficile intégration des nouveaux membres ; \u2014 à la participation inégale des membres ; \u2014 à la formation de clans ; \u2014 à la faible densité des rapports de sociabilité nouvelle pour l\u2019ensemble du groupe coopératif ; \u2014 à un conflit autour de valeurs culturelles opposées qu'ont les membres : il s'agit en l'occurrence de valeurs concernant l'éducation des enfants.Bref, la cristallisation d\u2019une nouvelle identité collective ne s'opère pas compte tenu de ces diverses contraintes.222 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie le poli al cult W quid ke cup d'habitat $ en Le politique Conclusion cs et le culture * fau quotidien : .nary les L'analyse des conduites d'appropriation de l'es- coopératives pace développées par les membres des coopératives À et B met en lumière un phénomène important qui est celui de la visibilité des rapports de pouvoir.Dans ces groupes coopératifs, le pouvoir se pose comme un enjeu collectif et conflictuel à la fois.Les coopérateurs-trices expérimentent l\u2019éta- ; blissement de nouveaux rapports de pouvoir plus égalitaires.Cette expérimentation, qu'elle qu\u2019en soit l'issue, implique une plus grande transparence, visibilité de ces rapports, une prégnance plus marquée des membres sur cet enjeu qu'est le pouvoir collectif.En d\u2019autres termes, la visibilité du pouvoir, implique la capacité, pour les coopérateurs- E trices liés à ces rapports de pouvoir de transformer de tels rapports.Ce phénomène de visibilité du pouvoir est d'autant plus important à signaler que, dans la relation propriétaire privé et locataires, le pouvoir collectif ne constitue pas un enjeu de la relation.Le rapport de pouvoir dans ce type de relation se donne d'emblée comme inégalitaire.Le seul recours des locataires est de limiter les conséquences néfastes pour eux de l'exercice de ce pouvoir.La visibilité du pouvoir que sous-tendent les pratiques des membres des coopératives À et B est susceptible de se poser comme enjeu collectif au sein d\u2019autres groupes coopératifs en habitation.Cet élargissement possible n\u2019impliquerait-il pas alors la diffusion des lieux d'exercice de rapports de pouvoir plus égalitaires entre des acteurs sociaux dominés qui évoluent dans la société civile ?N'y aurait-il pas alors émergence de nouveaux lieux de pouvoir, de nouveaux lieux du poli- ; tique au sein de la société civile ?; 223 EER NHI PC IIS eu FSC seu 2 LTR THRE brest) 8 APN PER Does re CL UE ee nen ma ge x x vs pr oe Po.rrp te prices gop id ie tain ci À Hh pi eosin ad x Bia STi HORI Se sa ih op ais fis E ë \u2026 : os 4 ps st = c ss ye 53 2 ah a = ds sa wi .x = fee de = sets à sn - = SHAR e sy 55 SR oy i Re TR Ne N i = É as ve 5 x = A = S bo 5 Si se @ Ne , $ GR A % 2 S nr = ES = 2 x = 2 - in y se a Re Sh i He a = sx ne, = Ss Se $ i 3 rE AD BY PE 2 sn He ESS a Bp $8 Lan = 34 Ah Sa 55 ER ct ES A Ha $ ARNE ns BS A a sige | sont\u201d A = Æ 5 NK FRE 5 HE RES ses sys SE: del Aid Hp es N 3 A a EERE et ii wa se Ft He (a ee aS = he = : i se su ps 58 Sof A sr se ARR Sa * a 2 ARE i= a sh, SY = N A La se i = \u201c5, fib tac ever \u201cee Foyer ceci + Shs, 5 sob i Es 5 § ay = = 2 te se à > ins ives ny Re = Se Pa Sid ses ent So AR 5 HY; , As i an fa of i He Sa = a = D » = A = RN ae EES cs \u20ac se ss = am HN Xf = 8 HG AH - = ak S ES % a = 3 = % = WR A he se SEHR Ve 3 SE Ë 5 sa S NE À 8 EN $ NH sx a Se = ¥ 2 & $ 3 > Ne = se a x + RY = = a $ + s x 1 se $ a oS = $e £ \u2018 = > x = EE ES + 7 a = SRNR Se N We = soa GE x ges Sx ui : * = Ze 2 a 3 - £a # se a $ 5: 5 es & = SS SR FD NE Se SOR = SR > SR ENG xs 5 \u201cBde = OR = A fa LE RE \u2014 \u2014\u2014 LL Er pe PPR I PRTC Rp Co Le oy PAUL GRELL Le chômage comme séquences de vie * Dans le cadre de cet article, nous allons nous intéresser à comprendre les « opérations » que les hommes et les femmes mettent en oeuvre losqu'ils sont amenés à voyager dans le champ de forces que constitue pour eux l\u2019espace social du non- travail.Par là, nous entendons l\u2019espace social dans lequel se déroule de facon plurielle une multitude de séquences de vie.Celles-ci ont comme caractéristique commune de devoir trouver des moyens de se développer autrement qu\u2019en s'appuyant sur du travail salarié stable.Dans cet espace évoluent non seulement les chômeurs à la recherche d\u2019un emploi mais encore les personnes confrontées aux formes de précarisation de l'emploi (travail à temps partiel involontaire, travail temporaire, etc\u2026) : s\u2019y ajoutent également les exclus (volontaires ou involontaires) de la population active (travailleurs au noir, assistés sociaux, etc.\u2026).*| Il s\u2019agit d'une recherche fondée sur 89 récits de vie de jeunes chômeurs de Montréal.Le rapport de recherche peut être commandé au Groupe d'analyse des politiques sociales, École de service social, Université de Montréal, C.P.6128, Succ.« À », Montréal, PQ., H3C 3J7, tél.: (514) 343-7222. 42 2 .home L'idée de départ est simple : comprendre les POSSIBLES he séquences de vie, qui se déploient dans l\u2019espace Autogestion ser social du non-travail, exige qu\u2019on analyse les Autonomie « savoir-faire » en recherchant la signification : interne des pratiques telles que racontées par les- \u2018 dits « chémeurs » dans leurs formulations social- historiques.Confrontés à des conditions de vie dont le support n\u2019est plus le travail salarié (réduction des revenus, temps quotidiens non rythmés par le tra- | vail, etc\u2026), les « chômeurs » s'emploient encore à | faire leur vie.Les pratiques multiformes qu'ils développent pour améliorer leur existence (la débrouillardise sociale) relèvent de l'intelligence pratique et recourent aussi bien à des calculs et des stratégies a plus ou moins long terme qu'à des procédés indirects ou occasionnels.1 Lorsque ces pratiques de débrouillardise se matérialisent dans des décisions concrétes importantes, ayant un caractére relativement permanent et durable, elles donnent naissance a des dispositifs opératoires (de gestion du temps, de collecte d\u2019informations, de sauvegarde de la socialité, i etc.).Ces dispositifs opératoires ne s\u2019élaborent i pas à partir de rien.Le fait d'être né dans une famille ouvrière, d\u2019avoir ou non un diplôme, etc\u2026 sont autant d'éléments d\u2019une structuration sociale ui jouent un rôle déterminant dans la production de l\u2019existence.Entre l'attitude soumise d\u2019une personne face au fonctionnaire du bien-être social et la certitude, pour une autre personne, d'être en droit de demander des informations d'égal à égal auprès de ce même fonctionnaire, se loge en quelque sorte le système de dispositions correspondant à la position sociale de cette personne.Les dispositifs opératoires prennent donc toujours appui sur des processus structurels.Si les séquences de vie sont enveloppées de pesanteur structurelle, elles ne sont jamais simple décalque de faits de structure.Loin de nous cependant, l\u2019idée de réduire l'importance du poids struc- 228 fio tig Le chômage comme séquences de vie turel.Mais, à trop entourer l'existence humaine d\u2019une chape de plomb, on en oublie les « trous », dirait Henri Lefebvre (Vers le cybernanthrope, 1971), à savoir : l'aléa et l'instabilité.Par processus autoproducteurs, nous entendons le mouvement par lequel une personne initie des pratiques, produit des initiatives, fait face et opère en quelque sorte non pas selon une succession d'événements probables dûment sériés et ordonnés mais dans l'instabilité d\u2019une vie aux hésitations multiples et aléas de toutes sortes et donc ouvertes sur les occasions, la rencontre et l'interaction.Insister sur l\u2019« aventure » que constitue la traversée de l'espace social du non-travail, c'est insister sur le concept de noeuds d\u2019interdépendance complexe entre processus (structurels et autopro- ducteurs) et dispositifs opératoires qui se renvoient les uns aux autres et dont l'association peut paraître antinomique à première vue.Par ce concept, nous entendons définir les noeuds de relations qui produisent des pratiques.Ceux-ci se situent au niveau de l'imaginaire virtuel (du vouloir vivre social), stimulé notamment par les rencontres, les interactions, les expériences, etc\u2026 et élaborent progressivement les formes concrètes d\u2019une action possible.Il s\u2019agit de la combinaison extrêmement complexe d'expériences, de réflexions, de processus, etc\u2026 qui constitue la motricité d'une vie et permet, comme nous le verrons dans les exemples suivants, de rendre possibles différents projets de vie.« Je prépare jamais rien d\u2019avance.\u2026 » Depuis 1976, Micheline a travaillé à plusieurs reprises sur des contrats temporaires.« Ca fait longtemps que je suis habituée à cette vie-là, a un autre mode de vie [.], ça fait que moi je prépare jamais rien d'avance\u2026 » Micheline, 37 ans, célibataire avec un enfant de 4 ans, se dit bien adaptée à cette vie-là\u2026 Elle est graphiste.Son père était menuisier-charpentier.Elle perçoit actuellement du POSSIBLES hi bien-être social.Mais, laissons-la parler : « J'ai fytogestion i travaillé cinq ans pis après j'ai déménagé à Sept- Autonomie à Îles pis là j'ai pu eu d'emploi régulier depuis ce temps-là, depuis 1976 je pense c'est ça.J'ai travaillé à plusieurs places mais ca a toujours été des contrats à court terme, des emplois de 4 \u2014 5 mois puis je retombais sur le chômage [.].Comment je pourrais dire ça ?, je suis bien adaptée à ça, je commence à trouver que c'est bien sympathique, tu sais t'as pas beaucoup d\u2019argent, ca c'est toujours une affaire, mais il faut que tu fonctionnes avec pas beaucoup d'argent pis là ben tu te trouves des trucs.Comme tu as beaucoup de temps, il y a ben des affaires que j'ai appris à faire moi- même tu sais, comme la plomberie par exemple.Quand je travaillais, j'aurais fait venir le plombier pis ça m'aurait coûté 50 dollars.Tu sais, ben là j'ai le temps, j'ai même choisi de magasiner, ça pre- naît des tuyaux tu sais, j'ai vu une place qui vendait 1,50 dollar, une place 1,29 dollar pis là (à une autre place), j'ai payé 80 cents tu sais.T'as pas beaucoup d'argent mais tu as le temps qui permet de te débrouiller autrement.Mais ça c'est une adaptation parce que tu sais au début, tu es trop mort là, tu te rends compte de tes anciennes mentalités, pis c'est ca t'es pas adaptée.Là astheure, je trouve que je suis adaptée à cette situation-là [\u2026].Je réussis à bien manger tu sais, mais des fois ça va me coûter 30 dollars par semaine, on est 3 \u2014 4 pour manger là-dessus pis on mange de la viande\u2026 c\u2019est simplement qu'il faut que tu calcules tes affaires autrement tu sais.Au début, j'avais l'impression que si je venais en chômage, mettons que j'avais une voiture, j'avais l'impression que je serais plus capable de fonctionner tu sais, que je serais obligée de baisser mon niveau de vie, mais après là, ca fait plusieurs années, je me suis rendue compte que dans le fond j'ai pas beaucoup changé tu sais.Je roule autant d\u2019affaires que j'en menais dans ce temps-là.Dans un sens, c'est beau- E230 ion ig Le chômage comme séquences de vie coup plus agréable parce que j'ai mon temps à moi.» « J'aime pas habiter seule.J'aime ça avoir toujours du monde.J'ai déménagé assez souvent dans les dernières années là pis à toutes les places que j'ai resté, j'ai toujours eu des amis, ben j'ai des amis un petit peu partout dans la province tu sais, pis des fois je vais les visiter ou ben des fois ils viennent me visiter.Ca c'est une autre forme tu sais, dans le fond c'est comme une espèce de société parallèle qui est en train de s'établir [.].Je vis avec Thierry (son enfant de 4 ans), ca c'est une autre chose aussi.Au début, à Sept-Îles, j'ai travaillé à un moment donné pour un projet qui dura 4 mois, j'étais enceinte aussi.C'est ca finalement à ce moment-là Thierry est venu au monde.Ça a changé ça une partie de mes affaires tu sais, ça fait que là je me suis retrouvée avec un enfant bon, j'avais pas vraiment prévu ca\u2026 J'avais le goût d'en avoir tu sais, mais je pensais pas que j'en faisais un cette journée-là ; ça en a fait un, pis j'étais ben contente de ça, c'est une belle expérience mais c'est ça, une fois que j'ai eu un enfant là ça a changé ma mentalité parce que je voulais pas aller travailler pis le faire garder tu sais.Ben j'ai pogné des contrats mais où j'avais l\u2019horaire flexible, c'était ben mieux pour moi avec un enfant, ça fait pas une cassure comme mettons, tu sais tu te lèves de bonne heure le matin, tu vas le porter chez sa gardienne, là tu t'en vas travailler, tu reviens le soir, t'es encore à la course, tu vas le chercher, tu reviens là c'est le temps de faire à souper ; pis mon enfant, dans le fond je l'ai pas eu pour le faire élever par les autres ».« Moi, je suis quelqu'un d'actif, je travaille pas mais j'ai toujours des choses à faire, de l'ouvrage, des projets, comme là il y a ben de l'ouvrage dans la maison à faire\u2026 au lieu de planifier longtemps d'avance je le fais au jour le jour.Finalement ce que je fais, c'est que je me lève le matin et je me dis : \u201c\u2019qu\u2019est-ce que j'ai besoin de faire 2\".Ca fait une vie qui est plus orientée sur les besoins que tu as tu sais.C'est ca qui est le changement, tu cherches plus qu'est-ce que sont mes vrais besoins chaque jour tu sais, pis j'essaye de m'en occuper de la manière qui convient le mieux [.].Ca change des affaires dans la mentalité, comme la il y a beaucoup d'échanges tu sais, t'as pas d'argent pour payer mais tu fonctionnes quand même.Tu fais des échanges [.].Il y a une grosse partie de mes journées qui sert à parler tu sais, à rencontrer des amis.C\u2019est une autre activité, ben je suis quelqu'un de ben sociable.J'ai beaucoup d'amis, disons que ca a toujours l'air drôle de dire ça\u2026 Ca se fait comme une famille, c'est comme une sécurité aussi, ben c'est ça c'est eux autres que j'invite (je suis bonne cuisinière, j'aime ça manger !), c'est eux autres qui m'invitent.Je les rencontre, je les vois, peut-être pas toujours tous les mêmes mais je les vois tous les jours [.].J'ai appris à ne pas m'inquiéter, c'est pour ça que je vis au jour le jour, je m'inquiète pas de qu'est-ce qui va m'arriver cet hiver parce que je sais que je vais trouver une solution pis quand ça va être le temps il va arriver quelque chose tu sais, je suis beaucoup plus attentive au fait de la vie.Généralement, j'ai besoin de quelque chose : quelqu\u2019un se présente ; c'est comme le hasard tu sais, ca arrive souvent.» « Ma mentalité c'est d\u2019être présent, d'écouter.Tu sais t'as besoin de quelque chose pis c'est à peu près immanquable quelqu'un va t'en parler.Qu'est-ce que je pourrais donner comme exemple \u20ac J'ai besoin de quelque chose, ben je vais rencontrer quelqu'un qui va me dire ah ben je me débarrasse de telle affaire tu sais, je mettais aux vidanges, ben colline cela va absolument répondre à nos besoins ! Il a juste qu'est-ce que ca prend tu sais.Ca fait que c'est ça, il faut que tu y penses par exemple, quand quelqu\u2019un te le dit il faut que tu entendes, des fois il faut que tu t\u2019étires |'oreille un peu.Il faut que tu sois plus présent, il faut que tu 232 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Le chôma con sequent do LES sion Le chômage parles de tes besoins.Bon, ben ça je parle beau- \u201c séquences coup pis je rencontre pas mal de monde qui rende vie contre déja pas mal de monde, ça fait que ça multiplie les possibilités.» L'histoire d\u2019une rupture Micheline, de son propre aveu, ne pensait ni agissait de la sorte avant d\u2019avoir quitté son travail régulier, comme graphiste dans une grande compagnie de Montréal.La rupture s\u2019est faite en 1976, « ça faisait cinq ans que je travaillais là, mais j'avais accumulé beaucoup de rancoeur », nous dit-elle en nous expliquant dans le détail comment s\u2019effectua progressivement son départ.« J'étais sûre de ne pas avoir de promotion.On était trois graphistes.Je me trouvais être celui qui avait à la fois le plus de scolarité pis le plus d\u2019expérience pis c'était moi qui était payée le moins, ca fait que tu sais, ça c'est toutes des choses qui faisaient que je me disais : \u2018\u2019kâline\u2026 je perds mon temps ici\u201d\u201d.Pis je me suis rendue compte que beaucoup de mes affaires que je faisais là, ils les mettaient sur une tablette pis la poussière ramassait, : embarquait par-dessus.Je me suis rendue compte E que j'aurais pas d'avancement pis qu'est-ce que je faisais j'avais pas de satisfaction parce que c'était rare que ça servait [.].Dans ce temps-là, je croyais ben trop à une carrière tu sais, j'étais ben sérieuse là-dedans.J'étais obligée d'aller tous les jours [au travail] \u2014 j'aimais mon ouvrage mais ça donnait rien tu sais \u2014, | il y avait pas grand chose de qu'est-ce que je faisais qui était utile.Ça i fait que je ne pouvais pas prendre ça tu sais.Main- 3 tenant, je travaille pour moi mais colline, qu'est- [ ce que je fais ça me sert [.].Je trouvais que je gaspillais mon temps, ça fait que ben c'est ça, j'habitais Montréal dans ce temps-là pis j'avais des [ amis qui habitaient Sept-lles pis c'est là que j'ai : décidé non seulement de quitter cette job-la mais | 233 de quitter la ville.J'ai dit : \u2018\u2019bon c'est le temps de POSSIBLES jé q P comm faire un changement\u2019\u2019.J'étais pas contente de Autagestion ne qu'est-ce que je vivais, pis là, c'est ça je suis par- Autonomie de tie à Sept-Îles.Là, je me cherchais de l'ouvrage, je cherchais encore de l'ouvrage, j'en ai trouvé pas mal mais j'ai jamais trouvé d'ouvrage à plein temps.Dans le fond, j'y croyais déjà moins, c'est peut-être pour ça que j'en ai pas trouvé mais je ne m'en rendais pas compte au début tu sais.Ben j'ai aimé par exemple sur la Côte Nord parce que là, il y avait pas beaucoup de monde spécialisé, il y avait pas beaucoup de gens qui avaient un Bacc.ou ben non qui étaient capables de fonctionner.Ca fait qu\u2019ils étaient ben contents de voir une personne comme moi arriver, ça fait que j'ai eu toutes sortes d'occasions tu sais de fonctionner pis de m\u2019impliquer dans le milieu, là je commençais à trouver que là je faisais de quoi qui était utile tu sais.Ça fait que là ma mentalité a changé dans les jobs que je pognais.Jai fait plusieurs affaires, mais c'était toujours quelque chose qui était soumis dans le temps, je prenais jamais un contrat avec la sécurité d'emploi tu sais.C'était le contraire de ca.Pendant que j\u2019étais a la compagnie.à Montréal, je travaillais dans le syndicat, on parlait de sécurité d'emploi, on parlait de quelque chose à long terme tu sais, mais là maintenant je suis rendue que j'en voudrais pu parce que je trouve que c'est aliénant tu sais.En tout cas, c'est ça que moi j'ai vécu quand j'ai travaillé là pis je suis retournée l\u2019année passée les voir tu sais, c'est encore le même monde pis ils disent exactement les mêmes affaires qu'ils disaient il y a 4 ans.Un boss, il est ben détestable, il est pas facile à vivre pis là, ils parlent encore contre fo tu sais.Je suis contente d\u2019être partie de là parce que je dis : \u2018\u201ccolline j'ai fait ben des affaires différentes après ça\u201d, il m'est arrivé toutes sortes d'aventures, toutes sortes d'expériences.» 1234 SSIBLEs gestion Mocatie momie Le chômage comme séquences de vie Les dispositifs opératoires chez Micheline Le voyage de Micheline dans l\u2019espace de non- travail prend appui et s'inscrit dans des processus structurels, même s\u2019ils sont peu explicites dans son récit : Micheline a bénéficié d\u2019une scolarité universitaire, elle a un métier (graphiste) qu'elle peut monnayer au coup par coup (les petits contrats : « je vends mon travail, pas mon temps »), elle a joui d\u2019un milieu familial qui très tôt lui a inculqué des habilités manuelles, etc\u2026 Tout cela, constitue des « capitaux » dont elle peut tirer profit et elle en est consciente : « dans le fond, c'est à cause de ma formation (à l\u2019école des Beaux Arts) que je suis comme ça, je trouve que c'est une des meilleures formations que tu peux avoir, je suis bien satisfaite de ça, je trouve que j'ai été chanceuse\u2026 » Les processus autoproducteurs quant à eux sont plus explicités dans le récit de Micheline : elle initie des pratiques, fait face à des situations, recherche les occasions, profite des rencontres, etc.Ces processus autoproducteurs traduisent toujours un système de relation d\u2019influence, en provenance surtout de son réseau d\u2019amis.Les interactions entre ces deux processus (structurels et autoproducteurs) s'effectuent corrélativement à la mise en place de dispositifs opératoires de gestion du temps, de collecte d\u2019informations, de maintien de la socialité.autant de manières en fait de régler les petits et grands évé- nements de la vie par la création de dispositifs ayant une fonction de réalisation et d'adaptation.Ces dispositifs sont très importants : depuis la circulation des êtres aimés (les visites mutuelles) qui entretiennent le sentiment de sécurité et d'appartenance, le repérage des besoins et la manière de s'en occuper, les activités communicationnelles et stabilisatrices que sont la rencontre, l'échange, etc\u2026 jusqu\u2019à l\u2019ensemble des trucs permettant de bien manger à peu de frais.Ces dispositifs, une fois rodés et stabilisés jouent un rôle appréciable : « Je roule autant d'affaires que j'en menais dans 3 HR 4.# ce temps-là » \u2014 « Je m'inquiète pas de qu'est-ce qui va m\u2019arriver cet hiver parce que je sais que je vais trouver une solution ».Ces dispositifs sont plus ou moins stables et imprévisibles puisqu'ils sont le produit de l\u2019interdépendance complexe (la « circularité » dirait Edgar Morin) entre les processus autoproducteurs et les processus structurels.On ne peut donc pas les concevoir en dehors des déterminations de la vie.C'est ainsi qu\u2019il faut comprendre la rupture de Micheline avec son passé de travail régulier et plus profondément son « changement de mentalité » à l'égard du travail et de l\u2019utilisation de son temps.De nouvelles formes d'autonomie et d\u2019autocausalité apparaissent (« il faut que tu calcules tes affaires autrement »), apparaissent également de nouvelles formes de contraintes (vivre avec peu d'argent, l'éducation d\u2019un enfant, etc\u2026) qui, à leur tour créent de nouveaux dispositifs par leurs interactions réciproques : « Je suis bien adaptée à ma situation.Ca fait quelques années déjà que je vis ainsi, c'est ça peut-être pis je suis quand même assez débrouillarde aussi ».« La crainte que les gens ont, c'est des faux problèmes, la sécurité sociale ça peut pas t'empêcher de travailler tu sais.Si tu as quelque chose à faire pis tu as le goût de le faire ben il y a rien qui peut t'en empêcher.Je pense que le monde, ils s\u2019en font ben avec rien d\u2019habitude, c'est pas si compliqué que ça la vie finalement.De toute façon, les gens ils travaillent tout le temps, ils sont toujours actifs veut veut pas tu sais.C'est faux de dire quand tu es au chômage, tu travailles pas, c'est pas vrai parce que tu travailles tout le temps, tu peux pas t'empêcher de travailler, c'est aussi naturel de travailler que de respirer.C'est un besoin.j'ai un besoin tu sais de produire quelque chose qui est reconnu par le monde, j'aimerais ça faire quelque chose pour les autres [.].Ah oui, ben ça c'est rendu que c'est toute la vie, mes loisirs pis mon travail parce que vois-tu la lampe que j'ai faite c'est du travail mais c'est un loisir aussi [.].Je 236 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie le chômag comme sequence de vi su Le chômage \u201csion ] comme it séquences Momie \u2018 de vie vends pas mon temps, je vends mon travail.Tu sais, j'aime pas être obligée d\u2019être là à neuf heures le matin [.], j'aime mieux travailler naturellement comme ça vient, c\u2019est pour ça que la liberté d\u2019horaire c'est quelque chose à laquelle je tiens.» Le noeuds d'interdépendance complexe Reprenons, dans l'exemple de Micheline, la séquence de son départ (l\u2019histoire d\u2019une rupture), le moment où elle quitte son travail à Montréal pour aller s'installer à Sept-lles.Elle nous explique qu'elle croyait bien fort à une carrière dans ce temps-là, qu\u2019elle aimait son travail mais que « ça donnait rien », qu'il n\u2019y avait pas grand chose d\u2019utile dans ce qu'elle faisait et que cela la rendait insatisfaite de gaspiller son temps.Elle décide finalement de quitter sa job, de quitter Montréal, avec l'intention d'aller chercher de l'ouvrage à Sept-lles, où elle avait des amis.« J'en ai trouvé pas mal de l'ouvrage à Sept-lles, mais j'ai jamais trouvé d'ouvrage à plein temps », nous dit-elle, et d'ajouter : « dans le fond, j'y croyais déja moins ».À Sept-Îles, Micheline se sent revivre, elle a toutes sortes d'occasions de s'impliquer, de se rendre utile, de faire profiter de ses talents.Elle attend un bébé aussi, ce qui va accélérer son changement de vie.Vu qu'elle n'avait pas droit à un congé de maternité, elle a dû se tourner vers le bien-être social : « là jai appris à vivre avec ça, j'ai jamais retiré plus qu\u2019un an et demi d'affilée, j'en retire un bout pis quand je travaille ben j'arrête ».Micheline, on l\u2019a vu, s\u2019est fort bien adaptée à son nouveau mode de vie.Cette séquence de vie, rapidement résumée, ne doit pas être considérée simplement comme un ItInéraire (le voyage de Micheline de Montréal à Sept-Îles, le passage d\u2019un emploi stable à des travaux précaires) émaillé d'anecdotes.Ce serait lui enlever son mouvement, sa motricité\u2026 ce qui forme et transforme le parcours, à savoir : les noeuds d'interdépendance complexe.Il s\u2019agit des noeuds de relations qui produisent des pratiques et leur donnent sens.Cela veut dire que ces noeuds se situent à UN niveau qui n\u2019est pas celui des pratiques mais celui qui produit des pratiques.Mais, quel est ce lieu, au-delà des pratiques, qui produit des pratiques ?C'est le lieu où l'individu s\u2019investit en tant qu'être social, s'appropriant, médiatisant, filtrant les mondes sociaux qui l'entourent par le jeu des processus structurels et autoproduc- teurs et des dispositifs opératoires pour les retraduire dans sa propre subjectivité, les concrétiser en une séquence de vie qu'il façonne.C'est ainsi qu'il faut comprendre le mouvement de la vie chez Micheline.Quand elle nous dit, « dans le fond, j'y croyais déjà moins » au travail régulier à plein temps, elle nous parle implicitement de noeuds d'interdépendance qui produisent des pratiques et forment une séquence de vie.Un exemple de travail autonome « Je suis coiffeur, je fais que ça.Je travaille dans un atelier privé pis, ça fait un an et demi là, pis je travaille pour moi-même.Au lieu de l'appeler un salon de coiffure, ben c'est un atelier parce que je fais de la création là-dedans.Il y a des gens, ça fait dix ans que je les coiffe, ben j'ai travaillé dans des salons.Un salon j'aimais pas ça, il y a la compétition que j'aime pas là.Entre les coiffeurs, c\u2019est qui va avoir plus de clientes pis qui va bumper la cliente de l\u2019autre.Dans ces endroits-là, il y a de la jalousie pis c\u2019est stressant.Le fait que tu peux pas faire tes prix, je trouve que c'est l\u2019exploitation dans les salons parce que les prix sont ben trop élevés pour qu'est-ce que ca donne finalement.Je suis pas d'accord avec ça, c'est surtout dans les salons, il faut que tu le fasses assez rapidement là parce que c'est du travail à la chaîne.Alors POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Le chôm com sequen Bg ESHion tof OMig Le chômage comme séquences de vie 20 dollars pour une demi-heure de travail, c'est trop.Il y a autre chose, c'est que je suis privé, je suis un être humain pis dans un salon t'as pas vraiment ta vie privée, il y a du mémérage.J'ai surtout fait de l'apprentissage dans les salons, ça fait à peu près 10 \u2014 12 ans de ça, pis bon c'est pas le fun du tout tu sais.Tu tombes avec 30 dollars par semaine pis j'avais 47 dollars après 35 mois d'apprentissage.Maintenant, l'apprentissage est au salaire minimum.Après ça, dépendant dans quel salon tu travailles, il y a des places c'est pour le pourcentage de qu'est-ce que tu rentres mais la dernière place que j'ai travaillé moi je payais mon espace, je louais mon espace.Je donnais 50 % de qu'est-ce que je rentrais pour la location.À un moment donné je lui donnais 500 dollars par mois au salon là, il me restait 500 dollars par mois pour moi [.].C'était convenable, tu sais.Ce n'était pas un salon chromé, c'était non conventionnel, les produits organiques autant que possible.c\u2019était pas pire au début.A un moment donné, elle voulait faire un chéque de paye pour avoir le contréle sur moi la.Elle voulait que je lui donne tout mon argent pis qu\u2019elle me donne une paye.Moi, ça m'enlève ma liberté complètement, je peux pas avoir de patron, je veux pas avoir de patron, je fonctionne pas.Je suis plus autonome, ça marche pas pis je trouve que je suis trop intelligent pour fonctionner comme ça, surtout dans la coiffure.Il y a d'autres endroits que tu as un patron O.K., c'est parce qu'il a plus de connaissances, il faut avoir un guide à quelque part mais quand t'es deux personnes pas besoin de quelqu'un pour te diriger.Pis moi, je voulais pas.C'était trop.Mais c'était un petit salon ben sympathique.» « Dans mon atelier, je fonctionne avec à peu près 300 personnes, une clientèle de 300 personnes.Il s\u2019agit d\u2019une clientèle qui s'est faite de bouche à oreille.Ce sont essentiellement des jeunes.J'ai tout ce que les coiffeurs ont sauf les bigoudis, je fais pas les mises en plis là.Je fais 239 RHEL NR EE ters i EEE des permanentes, je fais des teintures mais surtout les teintures de couleur turquoise, fuchsia, des choses un peu punk là quand je travaille la couleur.Je m'arrange pour que ça me donne à peu près 8 dollars de l\u2019heure.Pis je donne une heure par personne.Ça me prend vraiment pour la coupe que je veux, je prend une heure, ben je peux le faire dans vingt minutes mais les quarante minutes qui suivent je peux placotter avec la personne.Je ferais pas les gens qui arrêtent sur la rue et qui veulent une petite coupe.Ça m'intéresse pas.ily a d\u2019autres créations à faire.Il y en a qui viennent avec une petite photo pis qui demandent : \u2018est-ce que tu peux me le faire 2\u2019 Ben, je peux faire quelque chose de semblable ou je peux pas faire ça : ty as pas les mêmes cheveux'\u2019.Alors je travaille surtout, ouais je pense, c'est ça pour l\u2019instant\u2026 Je peux voir un visage ovale, carré, ça m'intéresse pas de savoir quelle forme de visage.Ca rentre dans une connaissance que j'ai, je m'en sers.Tu sais, je ferai même pas un dessin, je commence à couper pis là je vois comment les cheveux tombent, de la façon qu'ils poussent.Je pose des questions : \u201cQu'est-ce que tu fais dans la vie ¢ Est-ce que tu fais des sports # Est-ce que tu passes une heure devant le miroir le matin 2\u2019.Ça c'est plus important à savoir que la forme de visage, c'est savoir comment il va l\u2019entretenir.Si je fais une coiffure élaborée pis deux jours après il doit revenir, ben j'ai perdu mon temps pis eux autres aussi, à cause qu'eux autres ils ont perdu de l'argent.J'ai trouvé la formule qui me convient, toujours en essayant le plus possible de ne pas exploiter les gens.Je les exploite un peu, j'ai pas le choix, il faut que je vive.Je demande quand même dix piastres pour une coupe de cheveux.Ils ont la qualité pis ils ont le prix, tu sais c'est le minimum mais j'aime pas ça quand même.Tu sais si je pouvais le faire à 5 dollars\u2026 ben là, il faudrait que j'en fasse deux fois plus pour vivre pis je suis pas intéressé à me tuer.Je commence à 9 h 30 normalement pis je finis vers 6 heures, des fois je finis à 8 heures, des 240 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie La chômogé comme séquence de vi Le chômage comme séquences de vie fois je commence à 1 heure pis je vais travailler jusqu\u2019à 9 heures.Je travaille au moins 40 heures par semaine.Il y a des gens qui disent : \u2018\u2019augmente tes prix\u2019\u2019.Si je t\u2019'augmente les prix, toi tu peux payer mais la personne qui est sur le bien-être social.Je veux pas commencer avec ca, avant c'était 9 dollars sans shampooing, 10 dollars avec shampooing, là c\u2019est 10 dollars pour tout le monde pis j'accepte pas de pourboire, aucun pourboire.Si je suis pas assez intelligent pour faire les prix selon mes besoins, ben c'est mes problèmes [.\u2026].Je fais qu'est-ce que j'aime dans la vie finalement.La coiffure j'aime ça tu sais, j'en mange, je la vis.Tu sais il y a des gens pour qui c'est le cinéma ou des vêtements ou n'importe quoi, moi je fais à la journée longue ce que j'aime, j'ai pas à me payer ça le soir.Retourner sur le marché du travail, j'ai l'impression que j'aimerais mieux mourir que de faire ça, parce que c'est comme mourir pour moi.Ma vie ce serait pu ma vie.» UN EXEMPLE DE DISPOSITIF OPÉRATOIRE Gabriel, 33 ans, travaille au noir comme coiffeur.Il a la passion de son métier \u2014 « dès 6 ans, les cheveux me passionnaient\u2026 » Son père aussi aimait couper les cheveux.Il le faisait pour sa famille, ses amis, et ses collègues militaires.La vocation de Gabriel ne date pas d'hier, mais il veut par-dessus tout la réaliser de façon autonome.« Je veux travailler pour moi-même, choisir mes heures, choisir mon monde », il a horreur de la compétition qui, selon lui, caractérise les salons de coiffure.« Je peux pas me voir vivre là- dedans parce que je deviens neutre comme tout le monde, moi je suis pas neutre ».Il a même pris des cours pour pouvoir être utile à ses clients : « J'ai des clients qui viennent me voir pis ils disent : \u2018\u2019O.K.je viens pour ma thérapie là, j'ai des problèmes\u2019.Je dis pas qu'est-ce que j'en 241 CE ee SAUCE M RIRES Sic ele pense mais ils parlent.J'ai pris des cours de rela- POSSIBLES die tion d'aide, de croissance personnelle pis tas Autogestion je besoin juste d\u2019une petite base pis, j'aime le Atonomie dev ; monde, j'aime pas le public mais j'aime le monde.Ben, j'ai des choses a conter aussi mais moi j'écoute, je suis un écoutant moi.» Avec Gabriel, nous avons un autre exemple de dispositif opératoire (son atelier de coiffure) i généré par la rencontre des processus autopro- 4 ducteurs et structurels, interagissant sur lui.Gabriel n\u2019a pas créé son atelier de coiffure du jour au lendemain.Après l'apprentissage du métier de 3 coiffeur et sa mise en pratique pendant un an, il A abandonne la coiffure pour un meilleur salaire.j Après plusieurs emplois de commis et différents i projets d'initiatives locales (plutôt que de faire de l'animation auprès des personnes âgées, il les coiffe !), il s'oriente vers la couture, grâce à un | cours organisé par le bureau d'assurance- : chômage, et peut ainsi réaliser son désir de créa- ; tion, mais l\u2018expérience est décevante.Il retourne alors à la coiffure en tentant de concilier son métier et son besoin d'autonomie : il loue un 1 espace dans un salon en abandonnant 50 % de 1 son chiffre d'affaires, etc\u2026 Son projet a mûri petit i à petit, différents éléments s\u2019y sont ajoutés A jusqu'au jour où il s\u2019est décidé à créer son atelier dans les formes qu'il désirait : choisir la clientèle j (environ 300 personnes), pratiquer des tarifs abordables, consacrer une heure par client ; le tout de façon cachée : sans permis, sans impôt, sans sécurité sociale.On le voit, le dispositif opératoire agit comme un système d'agencement : il a pour fonction de lier (associer, combiner) de façon interrelationnelle des éléments, des événe- ments et individus qui dès lors deviennent les composantes d\u2019un tout qui s'appelle dans le cas de Gabriel, l'atelier de coiffure, c'est-à-dire : un dispositif ayant une solidité relative, une certaine possibilité de durée aussi en dépit de perturbations aléatoires, et qui opérationnalise en fin de compte le fruit d'une lente maturation entre processus structurels et autoproducteurs.242 Bis tstion crotie ome Le chémage comme séquences de vie Un exemple de travail coopératif Denis est originaire du milieu ouvrier, posséde une maison en copropriété ou il vit avec sa petite fille de 6 ans.Il a 30 ans, touche du bien-être social et fait au noir des contrats de rénovation.« Nous autres notre publicité c\u2019est notre qualité de travail », nous dit-il.Les contrats ne manquent pas.Ils s\u2019obtiennent de « bouche à oreille », Denis fait du bon travail, ils sont trois à travailler ensemble \u2014 « on est comme une gang » \u2014, à eux trois ils savent tout faire : plâtre, gyprox, plomberie, menuiserie, électricité, etc\u2026 lls sont perfectionnistes : « c'est pour ca qu'on fait jamais beaucou d'argent, parce qu'on fait toujours une bonne job pis c'est dans le détail qu\u2019une job coûte cher ».Aussi, ont-ils parfois des déboires, avec les grands chantiers surtout, lorsqu'ils doivent engager d'autres gars, lorsqu'ils tombent sur des imprévus, etc.ce qui a pour conséquence d'étirer le contrat et de réduire les gains escomptés.« Pour nous autres c'est notre profession, c'est pas en attendant qu\u2019on fait ça.Quand ça va être rendu assez rentable pour pu avoir besoin du bien- être, je vais m'en débarrasser.Les gars avec qui je travaille comprennent très bien la situation : au mois de décembre l\u2019an passé j'ai fait 40 dollars de contrat dans le mois, avec quoi j'aurais vécu, ma maison me coûte 425 dollars par mois.Bon ben il a des mois où est-ce que je fais de l\u2019argent, {y a des mois où je fais rien, comme là ce mois-ci j'ai fait 300 dollars, j'ai travaillé tout le temps mais j'ai fait rien que 300 dollars pareil, O.K., là j'aurais pas eu assez pour payer la maison.C'est pour ca tu sais que je me dis quand j'aurai les moyens de pu être sur le bien-être, je serai pu sur le bien-être [.].Disons que ça fait peut-être 6 \u2014 7 ans que je fais de la rénovation, surtout pour la famille, pour des chums, mais je chargeais à peu près rien.Ça fait quasiment deux ans que je vis de contrats, disons que je fais de oe l\u2019argent avec là.J'avais pu d'argent, je me retrou- POSSIBLES vais chômeur, pauvre, en tout cas tout le kit, là je Butogestion sen me suis dit, le bricolage pour moi ça a toujours été Autonomie he quand même ben important pis j'avais quand même pas mal d'outils, pis pas mal de contacts aussi tu sais, ça fait que là ben les contrats ont commencé à entrer pis là d\u2019une affaire à l\u2019autre je veux dire je me suis tracé un chemin là-dedans.» LES ILLÉGALISMES « Sur ce contrat-là, j'étais illégal de quatre façons différentes : parce que je le déclarais pas au bien-être social, parce que j'avais pas de carte pour faire les jobs que je fais, parce que je déclare pas rien aux impôts pis parce que je suis pas con- tracteur [.].C\u2019est parce que regarde la façon dont ça marche dans le cas de la construction.C'est fait pour que tu puisses pas en avoir de carte, dans le sens que pour avoir des cartes il fallait que je travaille pour un contracteur jusqu'à temps que j'accumule 2 000 heures là dans une profession, dans une seule O.K.Mais, il y en a pas, pas d'ouvrage sur la construction, il en a pu de cartes parce qu'il y a trop de chômeurs sur la construction.Ça fait que pour nous autres, la question elle se pose même pas, on les aura jamais nos cartes, à moins qu\u2019il y ait vraiment quelque chose qui change quelque part, tu sais.Ah, il y a des problèmes à vivre comme ça\u2026 mais il y en a aussi à vivre de façon ben légale.» « On a vraiment du fun sur les jobs, c'est toujours ben, il y a jamais de stress sur les jobs, excepté quand on est en retard dans les échéances.Là, on donne la claque, tout ca.mais ca passe toujours tu sais.Ah, c'est toujours agréable de travailler.Moi, je sais que j'adore ce métier-là parce que je suis perfectionniste de nature, je serais pas capable de travailler pour un contracteur ordinaire, je veux dire je pourrais pas faire des jobs avec la qualité que je fais là, probablement que ce serait pas mal plus payant mais je serais jamais 244 bli ttfion Tolle Mia Le chômage comme séquences de vie satisfait, je m'écoeurerais tu sais.Ça viendrait à un moment donné que je travaillerais juste pour l\u2019argent, pis actuellement c\u2019est pas ça, je veux dire moi travailler c'est mon principal loisir tu sais.J'adore ce métier à cause du monde que je rencontre là-dedans, le fun que j'ai pis aussi la satisfaction du travail que je fais.Tu sais, j'ai fait ben des métiers avant d'arriver à ça pis j'ai jamais trouvé la satisfaction que je trouve maintenant.Ca fait que pour moi, c'est vraiment l'idéal.Là, j'ai les outils, je suis indépendant.Bon tiens, comme là lundi j'ai pas travaillé, hier j'ai fait 12 heures dans ma journée, aujourd\u2019hui je travaille pas, demain je ne sais pas tu sais, si ça me tente je vais travailler.Tu sais, c'est ça, c'est que je suis pas obligé de travailler 5 jours par semaine, 8 heures par jour.» « J'ai le goût de vivre autre chose pis je le vis actuellement pis je suis vraiment très bien là- dedans.Travailler pour un contracteur comme je te disais tantôt je serais pu capable de le faire parce que je veux dire je suis un peu trop perfectionniste pis c'est trop important pour moi une qualité de travail pis les gars avec qui je travaille c'est la même chose O.K., pis là je suis autonome.Je fais ma job, je travaille quand ça me tente et je choisis les jobs que je fais jusqu\u2019à un certain point [.].Ca fait depuis l'automne 81 que je rénove, j'ai jamais arrêté vraiment de rénover, pis ça va tout le temps être comme ça.Mes autres loisirs c'est de voir du monde, je vois beaucoup de monde.Avant je m'énervais, pis astheure je suis pu capable de m'énerver, je veux dire je sais qu'il se passe toujours quelque chose O.K.Comme là, j'ai pas fait d'argent sur ce contrat, il reste qu\u2019il y a du monde qui me doive de l'argent, il reste qu\u2019il ya du monde qui m'en prêterait de l'argent si j'en avais besoin, il reste que de toute façon je veux dire tu vois comme là je vais aller travailler demain si je sens que la fin de semaine va être un peu trop dure, je vais me faire un peu d'argent pour la fin de 245 semaine tu sais.Je vis un peu au jour le jour mais c'est pas tout à fait vrai, j'ai mon frigidaire qui est quand même rempli pis j'ai tout ce qu\u2019il faut dans la maison.J'ai tout ce qu'il faut à la grandeur de la maison pour vivre dedans O.K.J'ai pas de dettes, je ne sais pas si tu sais ce que c'est de pas avoir de dettes, un gars qui n\u2019a pas de dettes c\u2019est un gars qui est riche.C'est ça, j'ai très peu de dépenses quand méme tu sais, je fume pas, je bois pas, je sors pas beaucoup, mais j'ai quand même besoin d'appartenir à une collectivité tu sais, à un groupe, à m'identifier à d\u2019autres individus pis les gars avec qui je travaille c\u2019est la même chose pis on s\u2019identifie beaucoup ensemble, pis tu sais c\u2019est vraiment la situation idéale, on est une gang, on est quand même autonome, on fait un métier qu\u2019on aime.Tu peux pas trouver mieux que ça pis tu changes régulièrement de place tu sais, t'es pas pogné dans une maison, dans un bureau, dans une usine, tu changes continuellement.C'est ça tu sais pis on se conte toutes nos histoires, des affaires qui sont drôles, c\u2019est le climat le plus sain que j'ai jamais connu en milieu de travail, pourtant j'en ai connu des milieux de travail pis celui-là c\u2019est vraiment le meilleur.» « Ah oui, moi c'est à long terme, ça va être toute ma vie que je vais travailler de même, tu sais dans le sens que je veux dire je suis efficace là-dedans pis d\u2019une certaine façon plus la crise avance plus j'en ai de l'ouvrage.C'est ça tu sais il y en a de l'ouvrage, j'aime le faire, je le fais bien, le monde il aime l'ouvrage que je fais pis ça j'aime ça que le monde me dise qu'ils sont satisfaits de mon ouvrage, pour moi c'est important tu sais [.].Mais, c'est pas facile pan toute de s'engager là-dedans, là moi ça commence là, ben ça commence c'est même pas rentable encore, là je survis tu sais, j'arrive à payer tout ce que j'ai à payer parce que ça me coûte pas cher pour vivre [.].On deviendra pas riche riche avec ça mais on est ben.» 246 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Le chor co séque d 8 fion ohe Le chômage comme séquences de vie UN AUTRE EXEMPLE DE DISPOSITIF OPÉRATOIRE Denis ne s\u2019est pas lancé du jour au lendemain dans la rénovation encore moins dans le travail coopératif : « Moi quand j'ai commencé là- dedans, je me suis dit : bon je vais commencer à ramasser des outils pis chercher des contrats, faire des jobs que j'aime pas pan toute, mais parce qu'il faut que je les apprenne tu sais, pis faire des jobs qui vont avec d\u2019autres jobs, pis me forcer, etc\u2026 Je me suis vraiment engagé pis j'ai mis toutes mes énergies là-dedans.» Le projet a mûri petit à petit, la « gang » s\u2019est formée progressivement, au gré des expériences communes.La démarche est originale car elle tend à restaurer la socialité de base que l\u2019atomisation et la rigidité du travail salarié ont fait quelque peu oublier.Avec le travail coopératif, « c\u2019est le climat le plus sain que j'ai jamais connu en milieu de travail » nous dit Denis.De plus, quand ce travail coopératif est mené dans l\u2019illégalité (le travail au noir) avec les risques que cela comporte, il renforce la solidarité, le sentiment d\u2019appartenance, la qualité du travail, l\u2018autonomie, etc\u2026 Il se constitue en un « dispositif » pour lutter contre le légalisme (l'interdiction de travailler sans carte de compétence) qui dans le cas présent engendre la sclérose.En effet, s\u2019y conformer obligerait Denis à abandonner le travail de rénovation puisqu'on ne sait pour ainsi dire plus obtenir de carte de compétence.Ce dispositif rappelle d'autre part l\u2019imperturbable volonté de socialité, Denis ne voudrait pour rien au monde travailler autrement que dans la réciprocité, l'échange et la coopération.« Il y a des problèmes à vivre comme ca.mais il y en a aussi à vivre de façon ben légale.» En guise de conclusion.L'objectif de cet article est de saisir, à partir de trois exemples, les processus qui sont à l'oeuvre lorsqu'une personne est amenée à voyager dans l\u2019espace social du non-travail.Cependant, selon le poids des processus et la manière dont ils interagissent entre eux, la traversée de cet espace donnera lieu à des séquences de vie très diversifiées.C'est ce que nous avons découvert dans notre recherche.En étant conscient de ne pas avoir couvert |'entiéreté de la mosaique du non-travail, nous sommes dès à présent en mesure de distinguer sept facons différentes de chômer et de se débrouiller dont quatre s'apparentent à des modes de vie.Toutes s'appuient sur des dispositifs opératoires aussi nettement identifiables que ceux que nous avons décrits et illustrés dans cet article.Les trois exemples que nous avons donnés correspondent, pour nous, au modèle du « non-chômer » créatif.Ce modèle laisse entendre la conquête par l\u2019homme de son temps pour entreprendre les choses qu'il désire.Il s\u2019agit d'écarter le travail salarié en tant qu'occupation principale pour se vouer à la création, à des activités qui ne sont peut-être pas toujours productives mais constituent néanmoins, selon l'expression de Gorz, « l\u2019étoffe de la vie elle-même ».Ici, le travail n\u2019est pas séparé de la vie et il y a une farouche résistance à fractionner le temps en temps de travail et en temps de non-travail.À l'inverse, dans le modèle du « chômer » banalisé, il y a une déconnexion définitive entre le travail et le projet de réalisation personnelle.Ici, les périodes de travail, contraintes et sans valeur, constituent un temps mort et n\u2019ont d\u2019autres sens que de procurer un revenu.On accepte de se faire exploiter durant ces périodes en contrepartie des temps riches et libérés dont on profite au maximum pour réaliser des projets (des projets de voyage par exemple).Il s\u2019agit là aussi d\u2019un mode de vie avec des dispositifs opératoires spécifiques.Par contre, pour d'autres, qui alternent également travail précaire et temps à soi (le modèle du « chômer » intégré à du travail précaire), le travail n\u2019est pas un temps mort, même s\u2019il est routinier.Pour eux, passer du travail précaire au temps à soi donne sens et intensité aux menus événements de 248 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie le chômag comm quent devi Lg fon tie Mie Le chômage comme séquences de vie la vie quotidienne.Tout se passe comme si l\u2019alternance repositionnait l'individu comme projet : ceux-ci refusent de se faire exploiter et, quand c\u2019est le cas, abandonnent dès que possible leur emploi sans remords.Il s\u2019agit là également d\u2019une forme de vie avec des dispositifs opératoires relativement stables et spécifiques.D\u2019autres encore, refusent la médiation du travail salarié (le modèle du « vivre sans salaire »).On n\u2019en attend plus rien et on tente de s'organiser en conséquence.On préfère vivre pauvrement selon son entendement que de se crever en usine ou ailleurs pour un salaire de misère.De quoi vit-on @ Essentiellement du bien-être social et de quelques petits travaux non contraignants effectués de temps en temps.Il s\u2019agit là encore d\u2019un mode de vie, difficile certes, mais jugé préférable au travail de manoeuvre.Ces quatre modèles, rapidement esquissés, constituent autant de séquences de vie relativement indépendantes les unes des autres et s\u2018apparentent à des modes de vie dont l\u2019organisation se fonde sur des dispositifs opératoires différents.Ces séquences de vie s'inscrivent toutes dans une certaine durée.|l faut bien voir que l\u2019organisation du marché du travail, en Amérique du Nord, impose à des gens de tout âge de nombreuses périodes de non-travail.Bien sûr, nous n'avons pas rencontré que des chômages s'apparentant à des modes de vie, mais entre le chômage catastrophe avec valorisation du travail salarié et le chômage banalisé avec valorisation du temps libre, il faut bien voir qu\u2019il y a place pour des formes de vie que de nombreuses personnes sont amenées à développer puisque plus de 25 % de la population active au Québec vit sans travail salarié stable.|| n\u2019y a donc là rien d'exceptionnel.L'exceptionnel est de vivre sans travail salarié officiel, dans un monde officiellement voué au travail salarié.Il ne faudrait pas conclure de ces trois exemples LA .7 .que toutes les séquences de vie dans l\u2019espace social du non-travail consistent à développer des modes de vie relativement autonomes.Le chômage reste fondamentalement une expérience de vie rendue pénible et difficile dans un contexte social voué au travail salarié.Ceci est une réalité de base, un fait social-historique (institué) qui néanmoins est en pleine transformation.L'idéologie du plein emploi cache la restructuration en cours des rapports de production et minimise l'importance de l'espace social du non-travail qu\u2019il y a pourtant lieu de reconnaître comme une des manifestations phénoménales de la réalité de demain pour en détruire la prétendue marginalité d'aujourd'hui.Une oeuvre utile consiste dès lors à montrer ce qu\u2019un tel espace social révèle par delà les différents filtres idéologiques (professionnels et politiques).C'est ce que nous avons tenté de faire dans le cadre de notre recherche en montrant des façons différentes de chômer et de se débrouiller.Toutes démontrent que l'attitude qui consiste à s\u2019en tenir à l'étude de l\u2019économie officielle est un non-sens, cette attitude consiste à considérer une partie importante de la population comme ne travaillant pas alors qu'elle déploie précisément des activités productives qui mériteraient d'être reconnues pour ce u\u2019elles sont.Il est tout a fait aberrant de considérer comme des êtres passifs et inexistant dans l\u2019activité productive, des personnes qui au contraire font des prodiges pour vivre décemment dans des conditions de rareté que nous feignons d'ignorer.On ne peut s'empêcher de penser sur ce point, à la critique que portait A.Smith au travail moderne en l\u2019opposant à celui de sociétés plus anciennes.« Dans de telles sociétés, les occupations variées de chaque homme l\u2019obligent à développer son aptitude et à inventer des expédients pour écarter les difficultés qui se présentent continuellement.l'imaginaire reste en éveil et l'esprit ne souffre pas de tomber dans cette stupidité somnolente qui, dans une société civilisée, semble engourdir l\u2019intelligence de presque toutes les couches (sociales).» 250 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie SSBLEs gestion Mocrotie lonomie MARIE BOUCHARD RAYMONDE SAVARD Sens et changement par et malgré.un système d'éducation * Existe-t-il des possibles pour des volontés autogestionnaires en milieu institutionnel quand ce dernier est relié à un organisme central tel un système d'éducation nationale 2 Voilà la question que nous nous sommes posée au X° anniversaire de la revue Possibles.Les maisons d'enseignement, recevant leur financement et leurs normes de l'extérieur, sont tributaires d\u2019une institution qui s'accommode mal avec l\u2019idée d\u2019une autonomie de la base, qui puisse stimuler et régir son action, son organisation et son développement.Elles ont à cet égard plus de moyens matériels et de soutien technique qu\u2019une coopérative d'habitation ou un comptoir alimentaire mais une moins grande marge d\u2019autonomie et de latitude dans leur propre autodétermination.De plus, un « système » d'éducation renvoie généralement à l\u2019idée de centralisation et de bureaucratisation.Aussi, c'est moins de « l\u2019uto- \u2014z\u2014 *] Cet article a été réalisé à partir d\u2019un entretien que les deux auteu- ., res ont effectué avec Messieurs Guy Bourgeault de l\u2019U.d.M., Jean- Claude Lauzon, U.d.M.& C.S.M.l.et Normand Wener de l'UQAM.251 pie autogestionnaire » comme telle que nous traiterons dans cet article que « d'espaces de liberté » à conquérir, à sauvegarder ; de responsabilisation à la base, par les principaux acteurs d'une organisation : ceux de « l\u2019action d'intervention ».Nous aborderons la vision des possibles espaces de liberté à identifier et à utiliser à partir d'une rétrospective des vingt-cinq dernières années.Que s'est-il passé dans cette perspective, depuis les premières velléités de la révolution tranquille où des décideurs du « système » proposaient eux-mêmes à certains acteurs de la base de « prendre leur place dans l\u2019organisation éducative et d'y imprimer leurs traces et leurs marques ?» Si, en 1965, on a pu considérer que « les enseignants sont les seuls vrais agents de transformations pédagogiques » et que, à la « condition d'être aidés, ils ont les ressources pour prendre en main la réforme de leur enseignement » (L'évolution d\u2019une stratégie de changement, J.J.Noreau et al., 1970), que s\u2019est- il passé depuis 2 Et, dans l'ensemble du champ de l'éducation, dans les organisations éducatives taxées plus ou moins lourdement par la tradition scolaire, une « prise en charge » réelle a-t-elle pu se dessiner et des espaces de liberté se créer © Si oui, quelles conditions les ont favorisés \u20ac Une phase humaniste Il y eut d'abord la phase d\u2019'effervescence des années 60-70.Dans la foulée de la révolution tranquille québécoise et des contestations européennes et américaines des années 68-69, un vent de réforme, où il était question d'égalité des chances, de démocratisation, de participation, soufflait sur le Québec.Tant en pédagogie que dans la gestion des institutions, il y eut plusieurs tentatives innovatrices.En pédagogie, un effort de centration sur l\u2019apprentissage plus que sur l'enseignement, sur la 252 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie hang ns d'édu Sens et changement par et malgré.un systéme d'éducation démarche de « l\u2019apprenant » plus que sur la performance théâtrale du maître, transformait les traditionnels rapports autoritaires et ouvrait les portes à une pratique de l'enseignement qui donnait de l\u2019espace créateur à l'étudiant et à l'enseignant.Cependant, l'interprétation d\u2019une certaine non- directivité mal comprise et difficile à traduire dans la pratique, liée à un manque général de culture et d'histoire de la pédagogie comme de soutien pédagogique, ont fait que les premiers innovateurs se sont retrouvés seuls à faire les frais de nombreuses expériences pilotes menées dans différentes parties du Québec.Les enseignant-e-s, pas plus que les étudiant-e-s (ou les parents de jeunes enfants) n'étaient préparés à vivre des rapports autres qu'autoritaires de sorte qu'on a assisté à des débordements qui furent souvent taxés d'improvisation.Chez plusieurs intervenant-e-s, notamment chez bon nombre de parents, la non-directivité fut assimilée à du laisser- faire et à l'absence de struturation des activités d'apprentissage et d'organisation de la classe et de l\u2019école.Cette marge d'improvisation, accentuée par le fait que plusieurs de ces « expériences pilotes » ne purent être menées à terme, ni évaluées de façon suffisamment rigoureuse (et sur une période de temps assez longue), ont contribué à jeter du discrédit sur toute forme d'innovation en pédagogie.Par voie de conséquences, il ne fut guère possible d'analyser suffisamment les caractéristiques inhérentes à tout processus de changement qui, au niveau éducatif, atteint des fibres aussi sensibles que les valeurs profondes des êtres, leur possibilité de réussite et d\u2019épanouissement dans nos sociétés et leur devenir.De même, n\u2018ayant pu comprendre, ni assumer cette période d\u2019ébranlement et d'instabilité néces- .« ./ saires à toute transformation profonde, on n'a guère pu approfondir une vision de la non- directivité comprise dans le sens d\u2019une interdépendance entre les êtres et d\u2019une rencontre de plusieurs expériences de vie qui peuvent s\u2018enrichir et se soutenir mutuellement dans leur volonté de vivre et d'apprendre.Certain-e-s enseignant-e-s ont cependant continué, sans bruit et sans support institutionnel, à vivre selon cette conception de la relation pédagogique et seule une étude sérieuse et approfondie pourrait nous permettre de faire sortir de l'ombre ceux et celles qui ont appris que pour survivre en gardant cet idéal pédagogique il leur fallait être plutôt discret-e-s.Au plan de la gestion, il y eut de multiples expériences de participation allant de la représentation purement formelle à la gestion participative.Parents, enseignant-e-s, étudiant-e-s et citoyen-ne-s avaient soudain leur mot à dire au sein des nouveaux conseils d'administration, des commissions pédagogiques, des comités d'études ou des Commissions scolaires.Cette nouvelle forme de participation, malgré les efforts réels de certain-e-s administrateur-trice-s et la bonne volonté des acteurs « de la base » réussit à peine à se dégager des vices bureaucratiques.Les réseaux d\u2019influence, la centralisation des décisions contrecarrant les options du milieu, la cohorte de « magouilleurs » que l\u2019on retrouve toujours là où existe quelques petits pouvoirs politiques ont sapé une partie des efforts de participation.Le partage du pouvoir suppose d\u2019abord un partage de l'information et de la formation.Les conseils participatifs furent sans doute l\u2019un des hauts lieux d'éducation permanente de cette époque en initiant un grand nombre de citoyens, au processus politique.Mais ils furent sans doute plus un lieu de formation pour les acteurs de la base qu\u2019un lieu où ils ont « géré » les destinées collectives.Cet apport n'est cependant négligeable même si les structures participatives servirent souvent à légitimer le pouvoir d\u2019une 254 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Sens changer pa molgr qu syst d'édueat bg ettion tralle mie Sens et changement par et malgré.un systéme d'éducation nouvelle classe politique et, en quelque sorte, à renforcer le pouvoir de l'institution.Les essais et erreurs comme les acquis d\u2019une période expansionniste furent suivis d\u2019une conjoncture économique rendant plus difficiles les innovations : les budgets sont réduits et tout ce qui est évalué comme du superflu, du non utilitaire est évacué.Dans cette conjoncture, les conditions socio- économiques favorisaient une reprise en main, par l'INSTITUTION du plein contrôle de la gestion face aux volontés de participation, aux contestataires et aux réformistes sociaux.La cohorte d'administrateurs et de comptables se replie désormais sur son pouvoir retrouvé et veut « gérer en paix ».Elle refuse souvent toute forme de remise en question et de compromis avec ceux qu\u2019elle prétend servir.- Dès lors, on tend à se replier sur des valeurs dites plus sûres.On parle d'apprentissage de base, de retour à plus de « discipline » et à des valeurs morales traditionnelles, de produits identifiables et rentables à court terme.Certain-e-s intellec- tuel-e-s conservateur-trice-s ont repris la parole pour clamer l'échec de la réforme scolaire des années 60.Certains acteurs sociaux vont même utiliser cette phase de remise en question pour prôner le retour à l\u2019école d'autrefois.On en a oublié tous les méfaits, la multiplicité des échecs et la série d'élimination.On accuse facilement l\u2019école d'au- jourd\u2019hui d\u2019être la seule responsable de la piètre qualité de la langue.méme chez les plus de quarante ans.Ce procés améne a re-metire en question bon nombre d\u2019acquis de la révolution tranquille relatifs à l'accessibilité et à l\u2019égalisation des chances.Et ce, de l\u2019école primaire à l\u2019université.l\u2019école privée, demeurée généralement plus traditionnelle, devient alors le modèle dominant ER RIRE EL auquel devrait se conformer l\u2019école publique.C\u2019est le « retour du balancier ».De ces deux phases, la société québécoise sort avec une pluralité de pensée et d'action.Ainsi, plusieurs intervenant-e-s scolaires, ont appris que la créativité et l'imagination ont besoin d'assises solides en connaissances techniques et que ces dernières peuvent s'acquérir à travers de multiples formes d'intervention même si celles-ci ne sont pas nécessairement reliées à des interventions magistrales.On a aussi constaté que certains outils, notamment la qualité de la langue, sont indispensables à l'acquisition de connaissances plus larges et plus approfondies.D'autre part, survivent et naissent encore des expériences innovatrices, mais elles sont moins apparentes et moins spectaculaires qu'auparavant.Souvent tapies dans l'ombre, quelque part, au ras du sol et de l\u2019action, on évite de les montrer et d'en parler.C\u2019est à nouveau le repli souterrain des années 50 : l\u2019« underground ».On n\u2019anticipe plus d\u2019ailleurs de transformer de but en blanc les bureaucraties voire même les sociétés.L'intérêt actuel va davantage dans le sens d'occuper les espaces de liberté et d\u2018autonomie à l'échelle de l\u2019action quotidienne concrète ou de les conquérir.Ce qui ne signifie pas une absence de vue d'ensemble mais une lassitude des discours par rapport à une urgence de l\u2019action, si humble soit- elle.« Think globally, act locally » dit-on présentement pour parler de cette aspiration secrète et discrète que l\u2019on retrouve aussi bien à l\u2019intérieur des maisons de quartiers que des écoles, des garderies, des coopératives d'habitations, des Mouvements politiques ou sociaux et des C.L.S.C.256 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie 4 i Sons el jupe par el \u2019 gol 0 slème fifuafon Bley Fogestion Mocrotia tonomie Sens et changement par et malgré.un systéme d'éducation Le rôle des médias À l'heure actuelle certains médias en sont à renforcer le courant utilitariste par des attitudes de dénigrement de plusieurs formes d'expérimentation pédagogique, du rôle et de la profession d'enseignant-e-s et de fonctionnaires.Certains grands journaux nationaux se font un devoir de mettre en évidence les difficultés rencontrées au niveau du réseau scolaire public.De plus, comme ils ne prêtent souvent la parole qu'à des détracteurs du mouvement progressiste, les messages qui parviennent à la population multiplient les motifs réels d\u2019anxiété et d'angoisse.Certes, les détenteurs des pouvoirs de l'information ne peuvent souvent que refléter les courants sociaux dominants vu leur appartenance à une société donnée et le fait qu'ils aient à décrire ce qui est le plus visible.Cependant, par ce fait même, ils renforcent ces courants.Ainsi, lorsqu\u2019imprégnés de l'esprit Gérin-Lajoie, ils montaient en épingle les innovations, ils ne montraient peut-être pas suffisamment les courants conservateurs.Aujourd\u2019hui, alors que le courant est au conservatisme et à la dénonciation, on oublie les véritables améliorations et bon nombre d\u2019aspects positifs de la réforme.Pourtant, certains journalistes demeurent encore ouverts et vigilants.S'agit-il alors d\u2019une concentration des pouvoirs de direction ou des propriétaires ?ou de choix idéologiques et socio-politiques de certains journalistes \u20ac On peut même se demander s'ils n'ont pas joué un rôle fort important dans l'image (L'étude d'Ada Abraham, dans Le monde intérieur de l'enseignant est très significative ici) d\u2018inutilité sociale que développent les enseignants face à leur travail, image que leur retournaient d\u2019eux-elles-mémes un gouvernement aux prises avec des équilibres budgétaires à sauvegarder et les castes des pouvoirs traditionnels qui refusaient de partager avec de nouveaux professionnels la part du gâteau social qu'ils 257 considéraient comme exclusive et déjà trop mince pour eux.Quoiqu'il en soit, seule une analyse un peu serrée et plus approfondie de ce phénomène nous permettrait de clarifier l'impact de leur rôle au niveau de l'imaginaire collectif.Faut-il investir dans le capital humain ?Le travail « d'éducation », s\u2019il se définit autrement que par un gavage de connaissances ou de la pure et simple transmission béate, ne sera jamais vraiment mesurable ni quantifiable à court terme.Comme le précisait récemment Albert Jacquard, le travail de formation de cet ordinateur humain qu'est le cerveau est un travail long et minutieux et ce n\u2019est que par une infinité de transformations qu'une personnalité humaine acquiert une relative autonomie.Des conditions sociales et culturelles négatives peuvent en atrophier le développement et invalider toute forme d'épanouissement humain.Dans une société comme la nôtre ou tout ou presque peut s'acquérir à la minute près, la longue et lente maturation d\u2019un esprit humain et d'une sagesse vitale cadre mal avec les prétentions de rentabilité immédiate et d'efficacité à court terme.L'éducation est alors souvent perçue comme une dépense énorme et\u2026 peut-être même inutile.On peut même formuler l\u2019hypothèse que, dans une vision étroitement utilitariste, bureaucratique et à courte vue, il ne soit pas souhaitable pour un système social que l'éducation contribue à produire des êtres autonomes et capables de se prendre en charge.Étant moins passifs et soumis, ils « sont plus difficiles à gouverner »\u2026 ce qui peut apparaître comme une tare.Et pourtant.258 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie > Sen change pa molgr un syst d'éduca Lg Mi Sens et changement par et malgré.un systéme d'éducation Quelques expériences à l\u2019intérieur de bureaucraties Malgré cette lecture, peut-être pessimiste de la situation éducative actuelle, certaines expériences ont été tentées et sont encore possibles et c'est de celles-ci que nous aimerions parler dans la deuxième partie de cet article.Il nous apparaît en effet nécessaire de faire ressortir certaines conditions qui facilitent la responsabilisation de la majorité des acteurs d\u2019une organisation quelle que soit leur position hiérarchique.Certes, il ne s\u2019agit aucunement ici de présenter des modèles ou de prétendre effectuer une liste exhaustive de « tous les possibles » en éducation.Au contraire, nous nous sommes limitées à quelques situations qui, comme la plupart des innovations, se situent dans des zones frontalières, un peu à la périphérie des systèmes, mais qui portent leur ferment de tans-formations et d'apprentissages durables par les traces qu\u2019elles impriment.Ainsi, à la Faculté de l'éducation permanente de l\u2019Université de Montréal, il y eut, pendant quelques années, une certaine volonté de gestion participative, depuis la participation des étudiant-e- s, des enseignant-e-s et des gestionnaires à l'élaboration du cadre d'apprentissage et de gestion, à l'orientation et la formulation des programmes, comme à l\u2019organisation de la Faculté.Certes, cette expérience fut relative puisque ce n\u2019est ni l'institution globale qui s\u2019impliquait, ni même « tous » les acteurs de la Faculté.De plus, cette expérience ne demandait aucune somme d'argent supplémentaire car c'est bien connu que la FEP est une source de revenus pour l\u2019ensemble de l\u2019Université de Montréal.Enfin, certains décideurs centraux de la Faculté croyaient à l'importance de la participation et se sont appuyés à la fois sur des forces internes et sur des alliances avec des organisations de l'extérieur.Ici, les solidarités externes ont été indispensables non seulement à la survie du projet de 259 a Re: # ç ag hy stabi id REET: 1d Rit Hi Faculté mais à son développement.Le principal impact de ce mouvement facultaire se retrouve aujourd\u2019hui au sein d\u2019une Assemblée d'étudiant- e-s vigoureuse et déterminée à occuper l'espace minimal qui revient à des partenaires étudiants dans une organisation.L'accréditation des Chargés de cours et la formation du nouveau Syndicat des Responsables de programmes contribueront sans doute à fournir, avec l\u2019Assemblée des étudiant-e-s, les conditions nécessaires à la poursuite du mouvement de démocratisation.À l\u2019Université du Québec à Montréal, au baccalauréat en psychosociologie de la communication, une soixantaine d'étudiant-e-s doivent, chaque année, effectuer un stage externe de neuf (9) crédits.Selon les ratios étudiant-e-s/cours à l\u2019université, deux (2) professeurs, souvent chargés de cours, devaient assumer tout l'encadrement de ces stages.Depuis deux (2) ans, par l\u2019action et la volonté de partenaires impliqué-e-s, huit (8) professeurs régulier-e-s se partagent cet encadrement.lci, une certaine souplesse de la gestion départementale, liée à des solidarités entre gestionnaires et professeurs ont pu faire accepter la nouvelle formule à l\u2019administration sans une modification majeure des règles administratives et budgétaires.Les étudiant-e-s jouissent ainsi d\u2019un encadrement plus pertinent et de meilleurs services sont offerts aux milieux d'intervention.Ces deux exemples ont cette particularité que des décideurs eux-mêmes se sont faits les alliés des intervenant-e-s, professeur-e-s et étudiant-e-s.Habituellement, dans les milieux plus « technocratisés », seuls les rapports de force permettent de conquérir ou de conserver certaines latitudes.Et, au CEGEP tout particulièrement, si l'autonomie départementale a souvent été perçue comme un relent de corporatisme, elle a aussi été un lieu de contrôle de l\u2019acte pédagogique dans la mesure où les artisans de la pédagogie exerçaient la marge 260 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie change ol un sy d'édue 1 ; fie Sens et de manoeuvre et la responsabilité que cette auto- FE 0 changement ie imoli .te par et NOMIE IMPp Iquait.i mie malgré.un systéme Aux niveaux préscolaire, primaire et secondaire bE d'éducation .éducation quatre grands courants innovateurs dans le sens d\u2019une responsabilisation de l'ensemble des acteurs des réseaux se sont dessinés fournissant certaines possibilités d'appropriation de l\u2019espace éducatif.Nous ne tenterons pas de décrire chacune de ces expériences.Cette entreprise dépasserait largement le cadre de cet article compte tenu du nombre et de la complexité de ces expériences.Nous nous limiterons à présenter ces quatre grandes catégories de milieux où, quotidiennement, des acteurs éducatifs s\u2019initient à /\u2019interdépendance et à la responsabilisation personnelle et sociale par l'exercice d\u2019un certain pouvoir.Ainsi, on a assisté pendant les dix dernières années à la mise sur pied de garderies de quartier et de garderies scolaires autogérées, reliées ou non à des maisons de quartier.Dans ces milieux, « à dimension humaine » généralement et moins lourdement marqués par la tradition scolaire, l\u2019uniformité hiérarchique n'apparaît pas encore comme un but à rechercher et le sentiment de puissance des acteurs est souvent intimement relié avec l'implication des parents et des éducateurs.Cette implication est d'ailleurs chose courante au sein des conseils d'administration et les décisions majeures concernant l\u2019organisation sont généralement soumise aux assemblées de parents et d\u2019éducateurs.La mise en place d'écoles alternatives dans plusieurs milieux scolaires constitue un autre atout pour la création de milieux innovateurs.Au sein A de celles-ci, la différenciation des tâches et des res- Ë ponsabilités permet à tous les partenaires éduca- | tifs qui le souhaitent, de l'enfant au professionnel } non enseignant, de s'impliquer et d'exercer ses possibilités de leadership et « sa puissance » de 261 PRE RETRO TNT PET HT TT ef sa TOT TEE personne humaine et d'acteur social.Ce sont de véritables laboratoires éducatifs quelles que soient les difficultés qu\u2019aient rencontrées la grande majorité de ces écoles pour survivre et se développer.La participation des parents (et d'enseignant-e-s, dans un nombre plus restreint d'écoles) au sein de nombreux comités d'école apparaît comme un autre phénomène nouveau qui peut aider à combattre l\u2019intériorisation du sentiment d\u2019impuissance sociale.Ces comités-conseils furent et sont encore d\u2019abord des écoles de formation.Mais, dans certains cas, souvent reliés à l'ouverture d'esprit de la direction d'école, ils ont aussi pu devenir de véritables lieux d'initiation socio-politique.Ce n\u2019est certes pas encore la majorité des écoles qui ouvrent ainsi des horizons permanents mais on en retrouve en nombre suffisant pour qu\u2019elles aient un véritable impact social.Enfin, la formation de modules, par degrés ou familles, au sein des polyvalentes ou écoles secondaires avec, dans certains cas, des conseils de professeur-e-s et d\u2019étudiant-e-s a favorisé l\u2019initiative et la création de milieux plus favorables au développement des jeunes et du milieu.Récemment, aux États Généraux sur l'Education, un directeur d'école secondaire professionnelle de la région de Joliette, accompagné d'étudiant-e-s de son école, a donné un témoignage percutant de ce type d'expériences.Et les étudiant-e-s de cette école ont rappelé aux divers partenaires réunis que leur choix de l\u2019école « professionnelle » n'avait rien à voir avec le fait qu'ils réussissaient moins en classe ou qu'ils soient las de l'école.La prise en charge de leur formation, avec la complicité des formateurs de cette école, leur avait permis d'aller assez loin dans la dénonciation de préjugés tenaces et démobilisants pour ce milieu.Dans l\u2019ensemble de ces expériences innovatrices en milieu de formation, nous avons remarqué 262 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Sen danger mg i\" gyi {iia Sle Hedestion Mocratie Hono Sens et changement par et malgré.un systéme d'éducation certaines caractéristiques qui nous paraissent favoriser la responsabilisation, la prise en charge et l'occupation d'espaces d'autonomie et de création dans l'institution et presque malgré elle.Nous les avons subdivisées en catégories se rapportant à l\u2019organisation elle-même, aux rapports des acteurs impliqués avec eux-mêmes et avec leurs tâches et enfin aux relations que ces acteurs entretiennent avec les autres partenaires.Au niveau de l\u2019organisation l'une des premières remarques effectuées à l\u2019analyse de plusieurs expériences a trait à l\u2019utilisation et à l'occupation des zones d\u2019incertitudes qui existent toujours au sein d\u2019une organisation.D'une part, dans les grandes organisations, le pouvoir est si lointain et si diffus qu\u2019il est parfois possible d'innover sans que les décideurs en soient véritablement conscients.Les bureaucraties voudraient bien tout prévoir mais elles ne le peuvent pas car ce qui caractérise autant l\u2019être humain que ses organisations, ce sont ces doses d'imprévisibilité qui ouvrent des zones d'incertitude et permettent de défier et de transformer les systèmes.(même si cela ne se fait qu\u2019à une échelle historique.) Au niveau éducatif tout particulièrement, la valeur et la qualité de l\u2019acte éducatif échappe souvent (malgré le désespoir de certains bureaucrates), à toute forme de contrôle à court terme.Par sa nature et de façon intrinsèque au processus d'apprentissage, qui théoriquement part d'un point À vers un point B, la multiplicité des variables qui interviennent sont telles qu'on ne mesure souvent que 10 ou 15 % de sa réalité.En dépit des programmes, des horaires et des normes, l\u2019espace privilégié de la relation entre un-e enseignant-e et un étudiant-e est tel qu\u2019il peut construire ou détruire, invalider ou soutenir, provoquer la réussite ou l\u2019échec.Et, de tous les métiers de la com- munication, cet espace est l\u2019un des plus difficiles à contrôler tant par les partenaires impliqués que par les acteurs de l'extérieur.D'autre part, les bureaucraties sont aussi composées d'êtres humains qui peuvent faire montre de souplesse et d'imagination.Aussi, si c'est possible, la présence de complicités avec des décideurs centraux (comme d'ailleurs avec une multitude de réseaux, qu'ils soient ou non au pouvoir.) appa- rait comme un possible prometteur pour des transformations durables qui s\u2019intégreront à l\u2019organisation.La tolérance et l'ouverture des acteurs au pouvoir et les alliances, connivences et complicités des acteurs de la base avec ces derniers deviennent donc des conditions facilitant un mouvement d\u2019appropriation d'autonomie et de responsabili- sation, de promotion d'espaces de liberté et de création.À un autre niveau, les conditions économiques (bien qu\u2019elles sont le prétexte habituel de certaines technocraties pour éliminer tout espace de création et les personnes qui peuvent les occuper), peuvent à certaines périodes favoriser le développement de l'innovation.Ainsi, quand il n\u2019est pas nécessaire de « déranger les comptables » il est possible, avec la complicité d\u2019autres décideurs, d'aller assez loin dans l'exploration de voies nouvelles impliquant et responsabilisant l'ensemble des acteurs d'une organisation.De même, dans des conjonctures expansionnistes, certains administrateurs acceptent de fermer les yeux sur ce qui, en d'autre conjoncture, leur apparaîtrait comme inadmissible.Enfin, lorsqu\u2018au sein d\u2019une organisation les agents du pouvoir ont un esprit ouvert et une sécurité personnelle suffisamment grande, ils accepteront souvent de dialoguer et de négocier avec les partenaires de divers niveaux dans l\u2019organisation.Ils sont alors capables de concevoir une interdé- 264 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie fons changer por malgrés mn gysem educa ÈS fion ig Sens et changement par et malgré.un système d'éducation pendance entre les acteurs des divers niveaux de l\u2019organisation sans craindre l'anarchie ou leur perte de pouvoir.Il est alors possible d'aller assez loin dans le dialogue et l'instauration de rouages démocratiques.Ils accepteront parfois même une négociation constante, non sous la contrainte du rapport de force mais par leur volonté de maximiser la production dans l\u2019organisation et les services qu'ils offrent.(L'exemple japonais est assez pertinent à cet égard.) Le rapport des acteurs à eux-mêmes et à leur tâche et leur réseau de relations De la même façon qu'un dirigeant d'une organisation peut, par la confiance qu'il a en lui-même et dans les autres, favoriser la responsabilisation, l\u2019intervenant-e de tous niveaux gagne à être conscient-e de son pouvoir actuel et potentiel.Cette conscience exige une maturité qui peut souvent se développer par et à travers l\u2019action, par les multiples conquêtes successives de bribes d'autonomie, par le plaisir ressenti au sein de son engagement et de sa compétence dans sa tâche.Il nous apparaît certain que la personne qui a d'elle-même et des autres une image pessimiste, qui ne voit pas bien ce que peut lui apporter la création, qui n'a pas goûté, comme le précisait récemment André Thibault, le « plaisir de vivre » peut difficilement réclamer le pouvoir de décider et de gérer sa vie.Pourquoi le ferait-elle 2 En quoi cette revendication prendrait-elle un sens Ÿ Dans beaucoup de cas, la mentalité de résistants à une bureaucratie totalitaire n\u2019existera que parce qu\u2019un être a déjà expérimenté qu\u2019un potentiel de jouissance de vivre peut exister dans certaines conditions et que l\u2019aliénation, le sentiment d\u2019inutilité de la vie ou de pure et simple non-existence n'est pas la seule réponse possible à l\u2019envahisseur bureaucratique.265 TT RR TE Tr NTT CCI De même, une certaine compréhension des nécessaires rapports de force qui se tissent dans toute organisation humaine, la plus démocratique soit-elle, l'acceptation de l'expression et des résistances, le développement de la possibilité de partager ou de refuser, et enfin le plaisir de l\u2019action commune peuvent être des atouts importants.Le plaisir de l'échange, de la complicité, de la subversion, du risque peut même devenir, lorsqu'il est partagé, source d'alliances, de soutien et de développement tant pour les personnes que pour les groupes et les organisations.Si les trans-formations et les créations exigent leur part importante de travail, de luttes et de renonciations, elles comportent aussi d'immenses plaisirs et des potentiels énergétiques importants car ils sont alimentés par le désir de réalisation personnelle pour soi et pour les autres humains.Et pour reprendre une pertinente distinction faite par Annie Leclerc entre pouvoir et puissance, peut être bien que si un certain pouvoir peut « voler, sucer, exploiter, écraser, interdire et finalement tuer », il existe aussi une autre forme de pouvoir, celle de la puissance humaine qui est « réalisation, créateur de sens, amour, plaisir et liberté ».Pouvons-nous espérer que par des multiples expériences de participation démocratique en éducation, la Puissance en arrive un jour à exercer davantage son Pouvoir 2.266 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie SLs us PIERRE-YVES MELANCON Weralie nme La décentralisation : enjeu autogestionnaire ou facon différente d'exercer le pouvoir ?| « Le projet politique du RCM est de 4 redonner aux citoyens et aux citoyennes le pouvoir de décider eux-mémes de l'avenir de leur quartier et du E devenir de MONTREAL.Pour cela une administration du R.C.M.entend mettre sur pied des \u2018\u2019Conseils de quartier\u2019\u2019 dotés de pouvoirs \u2018\u2019réels\u2019\u2019.F La décentralisation politique vers les quartiers constitue un élément fondamental de notre engagement politique à l'égard du renouveau démocratique à Montréal.» (extrait d\u2019un discours type d\u2019un candidat ou d\u2019une candidate R.C.Maux élections municipales de Montréal du 9 novembre 1986) Ce discours sera un des enjeux électoraux dans les prochains mois.Tentons de traduire dans sa réalité et dans ses applications le contenu de ce discours.Nul n\u2019est besoin, préalablement à notre analyse, de faire un réquisitoire contre les méthodes de ges- | tion de l'administration municipale du Parti civique | du Maire Drapeau.Analystes, journalistes et i 267 observateurs de la scène municipale ont largement décrié les formes antidémocratiques de cette administration.Abordons plutôt la nécessaire démocratisation des structures parlementaires.Ce qui nous amènera à traiter de deux aspects : l'implantation de nouvelles règles parlementaires et la décentralisation politique des pouvoirs vers des Conseils de vartier (le terme quartier signifie un ensemble de districts électoraux, entre 4 et 6.) De cette décentralisation, nous évaluerons l\u2019ampleur des embûches concernant le partage des pouvoirs.Nous terminerons notre propos sur la composition des Conseils de quartier.La nécessaire démocratisation des structures parlementaires Les grandes villes du monde qui ont réussi à se sortir de la crise économique et à poursuivre leur développement, l\u2019ont fait en s'appuyant sur une valeur sûre : le potentiel humain.Nous constatons la même chose dans le secteur industriel.De plus en plus, les gestionnaires « modernes » mettent en place des mécanismes de gestion participative.Ces deux exemples nous montrent qu'il pourrait en être de même pour la gestion d\u2019une ville comme Montréal.Cependant, nous partons de loin dans ce domaine.Presque tout est à faire et à inventer.Pendant près de 26 ans, Montréal a été dirigée sans la participation de ses habitants.En 1986, peut-on imaginer que les résidents et les résidentes ne puissent pas encore intervenir dans le processus décisionnel de leur quartier ou de leur milieu de vie 2 A toute fin pratique, ce sont les résidents 268 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie lo dé polis enjeu 6 gestion ou fa diffre d'exe |e pouve La décentralisation : enjeu autogestionnaire ou facon différente d'exercer le pouvoir ?et les résidentes qui subiront, dans l'avenir, le poids de telles décisions de l'administration municipale.Rappelons l\u2019éviction des locataires par l\u2019adoption d\u2019une modification du règlement de zonage permettant l'implantation de commerces dans un secteur résidentiel.Dans plusieurs grandes villes, il existe des mécanismes de consultation obligatoire pour tout projet d'envergure.Ainsi les projets soumis ont pu être largement modifiés.De tels projets s\u2019inséraient alors beaucoup plus harmonieusement dans l\u2019environnement et recevaient l'adhésion populaire.Les projets devenaient alors un apport pour la municipalité.Il nous faut bien comprendre la structure politique de la Ville de Montréal.Le Conseil municipal composé des 57 conseillers et conseillères \u2014 élu(es) dans chacun des districts électoraux \u2014 dont le Maire dispose de pouvoirs centraux.Issu de ce Conseil, un Comité exécutif composé de sept membres et du Maire est mandaté pour assurer la gestion des affaires courantes de la Ville.Ces deux instances gérent les activités des 22 services municipaux, des sociétés para-municipales et un budget de 1.4 milliards de dollars.Montréal est pourtant administré selon des règles vieilles de plus de 25 ans.Le Conseil municipal se réunit une fois par mois.Les membres du Conseil sont convoqués à l'Assemblée pour étudier environ 300 points à l\u2019ordre du jour.Il leur faudra voter sur des sujets aussi divers que le budget annuel et les taux de taxes, la nomination des huissiers, l'octroi de contrats pour la réfection des trottoirs, pour le louage de services professionnels, pour les projets d\u2019immobilisation engageant la dette publique, etc.En préparation à cette Assemblée, les élus/es disposeront d'au plus cinq jours pour étudier l\u2019en- 269 Lei, semble de l\u2019ordre du jour.Ils analyseront dans ce laps de temps des projets que l'appareil administratif aura mis des mois à étudier.La Charte de la Ville dote le Comité exécutif de pouvoirs formels.Certains ne correspondent pas à une gestion moderne d\u2019une municipalité.Enu- mérons quelques cas d'hyper-centralisation des pouvoirs au sein du Comité exécutif.Plusieurs pouvoirs pourraient relever du directeur du service évitant au Comité exécutif de s'empêtrer dans la mécanique administrative.Par exemple, transférer, réintégrer, autoriser, retenir, permettre, approuver, assigner, prolonger, etc., sont les verbes « actifs » utilisés par le Comité exécutif dans ses résolutions portant sur la gestion du personnel.Un autre exemple, ainsi pour la réalisation de la réfection d'un trottoir, le Comité exécutif passe au moins sept résolutions.I! approuve le lancement d'appels d'offres, le procès-verbal de l'ouverture des soumissions, le choix du plus bas soumissionnaire conforme, la caution d'exécution, le rapport d'exécution du travail, le mandat de paiement du contracteur.Tout cela pour une seule activité.Nous devons ajouter la paperasserie.Une quarantaine d'exemplaires de chacune de ses résolutions seront transmis à huit à neuf services.Ou encore l'approbation de l\u2019installation d\u2019une boîte téléphonique sur la place publique.Fait à signaler, le Comité exécutif utilise la méthode des directives internes pour dicter à un service municipal ses orientations politiques et ses choix administratifs.L'administration actuelle en tire un avantage : une résolution du Comité exécutif doit obligatoirement être rendue publique.Une directive demeure un acte administratif donc non sujette à publication.Donc non sujette au débat public.La « modernisation » de la Charte de Montréal devra permettre une meilleure répartition des pou- 270 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie [a décen- pralisaion « PL gona ou fogon diférente d'exercef pool? La décentralisation : enjeu autogestionnaire ou facon différente d'exercer le pouvoir ?voirs entre les diverses instances politiques et administratives en accentuant l\u2019imputabilité respective de chacune : Conseil municipal, Comité exécutif et services.Une réforme significative de la procédure parlementaire supposera l\u2019implantation d\u2019une série de mécanismes de démocratisation.L'instauration d'une période de questions pour les citoyens et les citoyennes, la tenue des Assemblées à des heures accessibles, la mise en place de commissions parlementaires du Conseil ouvertes au public et sous la responsabilité d\u2019un membre du Comité exécutif, la publication des ordres du jour dans les média, la télédiffusion ou la radiodiffusion des débats du Conseil et des commissions constituent les principaux éléments de cette réforme.Ajoutons à cette réforme d'autres éléments comme l\u2019instauration de référendums locaux, une véritable politique d'accès et de diffusion de l\u2019information et des séances de consultation sur des projets d'envergure, etc.Toutes ces mesures visent à mieux informer et à mieux susciter la participation des citoyens et des citoyennes à la vie politique de leur ville.|| importe de corriger la carence d'information concernant la gestion et les orientations politiques de l\u2019administration municipale.L'information est un préalable à la vie démocratique de nos sociétés.De plus, le R.C.M.prône la « prise en charge progressive de toutes les dimensions de la vie de leurs quartiers par les citoyens et citoyennes eux- mêmes ».(article 1.3 du programme).La décentralisation Depuis la fondation du R.C.M.en 1974, le principe « de prise en charge » représente un élément important de son programme.Après plus de dix 271 À HE À ps es 78 Ie Bt: IR Ki 5 Es: il § RRR ET RO ans d'existence, le R.C.M.n'a pas remis en cause l\u2019article « 1.3 » du programme.La décentralisation est un engagement de principes.Voyons comment cela peut réellement s'appliquer dans l'exercice du pouvoir.La décentralisation politique et administrative vers des Conseils de quartier décisionnels constitue le moyen particulier pour faire de ce principe une réalité opérationnelle.Il s\u2019agit bien d\u2019un transfert de pouvoirs vers les quartiers d\u2019un ensemble de juridictions contrôlées actuellement par l\u2019Hôtel de Ville.Les gens auront alors une emprise sur l'orientation, le choix des priorités et même l\u2019adaptation des services aux particularités locales.Le dernier Congrès du R.C.M.(octobre 1985) a affirmé avec encore plus de vigueur ce « moyen particulier » qu'est la décentralisation.Une ne administration du R.C.M.entamera cette réforme par un processus de consultation auprès de la population et des divers organismes concernés.Il importe de bien cerner les différents pouvoirs qui seront transmis vers les Conseils de quartier.Parmi les 22 services municipaux, plusieurs ont des incidences directes sur la vie dans les quartiers : sports et loisirs, travaux publics, activités culturelles, urbanisme, prévention des incendies, etc.Pensons à certaines de leurs activités : inspection des logements, planification urbaine, zonage, choix des priorités en loisirs socioculturels, entretien des parcs, etc.Elles pourraient être du ressort des Conseils de quartier.La décentralisation des pouvoirs ne sera pas facile à appliquer.Les contraintes financières, administratives et humaines freineront la mise en place de cette réforme.Evidemment, toute réforme structurelle importante suscitera auprès des hauts fonctionnaires une certaine appréhension, voire même des inquiétudes.Ces hauts fonctionnaires 272 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie La décen- paisotion : any 001\u201d | tome pe qu façon diférente d'exercer le pouvoir? IK tio ) mi # La décentralisation : enjeu autogestionnaire ou façon différente d'exercer le pouvoir ?auront tendance à contourner cette réforme afin de maintenir leurs pouvoirs sur l'appareil administratif.La phase de consultation et l'examen minutieux des diverses contraintes permettront de trancher le délicat partage des pouvoirs.D'autres activités municipales n\u2019ont pas à proprement parler d'incidences sur la population.Il serait peut-être avantageux de déconcentrer celles- ci vers les quartiers.Par exemple, nous pouvons facilement imaginer qu'il pourrait exister, dans chaque quartier, un lieu où quiconque aurait accès aux règlements municipaux, à l'émission de permis, à une demande de subvention, etc.Faut-il maintenir certains pouvoirs à l'Hôtel de Ville ?Dans une logique d\u2019une « prise en charge » peut-on chercher à maintenir un pouvoir central Quels sont ces pouvoirs centraux 2 Certains pouvoirs comme ceux de dépenser et de taxer doivent être maintenus à l\u2019Hôtel de Ville et ce, pour des raisons d'harmonisation et de coordination des politiques sur l\u2019ensemble du territoire montréalais.L'efficacité administrative peut justifier le maintien à l'Hôtel de Ville du contrôle de services municipaux.Par exemple les archives mun- cipales, la direction des finances, le contrôle du programme d\u2019immobilisation, la perception de certaines taxes, etc.Une application généralisée Le transfert des pouvoirs doit-il s'appliquer de la même façon dans tous les quartiers # En affirmant le principe « de la prise en charge progressive de toutes les dimensions de la vie de leur quartier par les citoyens et citoyennes eux-mêmes », appliquera-t-on la décentralisation en fonction des demandes ou exigences locales affirmées par les gens et par les organismes du milieu ?M Cela aura pour effet de décentraliser les seuls pouvoirs ou activités souhaités par les gens.Chaque quartier aura ou pourra avoir une structure décentralisée différente.Les pouvoirs, les budgets, les mécanismes de concertation, la délégation des responsabilités, les organismes impliqués, les structures de contrôles administratifs et financiers, etc., varieront d\u2019un quartier à l\u2019autre.Chaque quartier aura son propre « protocole » de décentralisation avec le Conseil municipal.Cette situation apparaît comme respectueuse de la volonté locale.Actuellement, le niveau de développement politique et communautaire des gens n'est pas le même d'un quartier à l\u2019autre.Accepter la formule des « protocoles » signifierait prendre acte de cette réalité.Par ailleurs, vouloir fonctionner de cette façon reviendrait à laisser au pouvoir central le contrôle du transfert des pouvoirs.Ne risque-t-on pas de miner les fondements même de la réforme en y faisant entrer des arguments d'ordre partisan?Le parti politique majoritaire à l'Hôtel de Ville ne serait-il pas tenté d'accorder moins de pouvoirs à un Conseil de quartier « contrôlé » par le parti d'opposition ?Le succès de la décentralisation suppose sa mise en oeuvre sur l'ensemble du territoire.Cela ne sera déjà pas facile à gérer administrativement et politiquement pour s'empêtrer dans une mécanique des « protocoles ».La composition des conseils de quartier La question de la composition de ces Conseils de quartier pose problème.QUI DÉTIENDRA LE POUVOIR FORMEL DE DÉCIDER ?274 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie [a déc pralisatio enjeu OÙ geslionnd ou fa différer d'exer le pouvoi Bs estoy Kate homie La décentralisation : enjeu autogestionnaire ou façon différente d'exercer le pouvoir ?Tenons pour acquis que l\u2019ensemble des « nouvelles » règles de démocratisation parlementaires dont nous avons déjà parlées précédemment s\u2019appliquera à ces Conseils de quartier.Chacun de ces Conseils sera doté de pouvoirs spécifiques comme, par exemple, l'approbation de modifications aux règlements de zonage, l'entretien des chaussées et des trottoirs, la gestion des activités en sports et en loisirs, etc.Pour bien réaliser son mandat « décentralisé » le Conseil de quartier devra disposer d\u2019une enveloppe budgétaire adéquate octroyée par le Conseil municipal.Des décisions seront à prendre.Qui disposera de ce pouvoir formel?Forcément quelqu'un d'élu puisque cette personne devra rendre compte à la population du quartier de la gestion qu'elle a assumée.La démocratie s'exerce par voie de délégation.À chaque élection la population transmet une partie de ses prérogatives à un(e) député(e) ou à un conseiller ou une conseillère municipal(e).La même chose se fait dans les organismes communautaires, dans les syndicats et dans les sociétés privées.Dans le système électoral à Montréal, la population élit 57 conseillers et conseillères pour siéger au Conseil municipal.Pourquoi ne pas faire de ces gens \u2014 élus localement \u2014 les membres formels du Conseil de quartier 2 D'ailleurs, ces personnes se font élire à partir d\u2019enjeux et d'engagements locaux.Pourquoi chercher d'autres formules.En maintenant la présence d\u2019une même personne tant au niveau local qu\u2019au Conseil municipal, nous établissons un lien réel entre les deux instances.Lien nécessaire dans le cadre de la complémentarité des fonctions.Le cumul des fonctions \u2014 locales et centrales \u2014 n\u2019est pas inquiétant.Au contraire, il favorisera une 275 plus grande responsabilisation des élus-es.Leur travail parlementaire est encadré par une série de règles démocratiques.Il existe d\u2019autres possibilités.Certains pensent à l'élection de personnes élues pouvant siéger uniquement au Conseil de quartier.D'autres souhaitent faire un amalgame des deux formules.La première formule contient plusieurs avantages.Elle s'inscrit beaucoup mieux dans la mise en place des principales réformes de la démocratie à Montréal.Le chemin sera long et difficile.Il ne faut pas oublier que la politique municipale intéresse peu de gens.Uniquement 50 % des électeurs et des électrices se prévalent de leur droit de vote.La mise en oeuvre des moyens préconisés favorisera une plus large participation de la population.Cela sera progressif.L'enjeu est-il trop important pour risquer de faire des reculs.En guise de conclusion La politique du R.C.M.en matière de démocratisation et de décentralisation s'inspire des courants de pensée autogestionnaire.L'autogestion vise la « prise en charge par les gens de leurs activités productives, sociales, communautaires ».Le projet politique du R.C.M.est orienté vers cette prise en charge.progressive.Progressive puisque calquée sur la volonté des citoyens et des citoyennes.Les moyens préconisés par le R.C.M.se sont modifiés, bonifiés, raffinés.De 1974 a aujourd\u2019hui, la notion de décentralisation et de Conseil de quartier a évolué.Une question de constante maturité © Si le R.C.M.devient la prochaine administration de Montréal en novembre prochain, il sera porteur d'espoir pour la population.276 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie \u2014 ep qi nj gest di lo p La décentralisation : enjeu autogestionnaire ou facon différente d'exercer le pouvoir ?À la question de départ, « la décentralisation : un enjeu autogestionnaire ou simplement une façon différente d'exercer le pouvoir 2 », nous pouvons répondre qu\u2019il s'agira au moins d\u2019une façon différente d'exercer le pouvoir.Un enjeu autogestionnaire 2 La volonté politique avec laquelle le R.C.M.s'engagera dans la réalisation de la décentralisation permettra mieux d\u2019y répondre. ! FRANCINE COUTURE Le point de vue de l'artiste L'art ou la pratique artistique peuvent se servir de modèle pour ceux et celles qui souhaitent que chacun d\u2019entre nous exerce un contrôle le plus grand possible sur ses conditions de vie.L'individu qui choisit la pratique artistique comme mode de vie revendique en quelque sorte le contrôle sur l'organisation de son temps, refusant ainsi que des patrons ou des spécialistes de l\u2019organisation du travail interviennent sur le sens qu'il veut donner à sa vie.L'art d'avant-garde s'est principalement défini en opposition aux conditions aliénantes du travail; et bon nombre d'artistes ont souhaité périodiquement que l\u2019art devienne un mode de vie accessible à tous, l'exercice de la pratique artistique s\u2019inscrivant ainsi dans un projet d'émancipation sociale.Ce projet artistique est fondé sur la mise en question de la marginalité de l'artiste, du mythe de l'artiste maudit, et sur la volonté que celui-ci ou celle-ci participe à un projet collectif.Bien que la conception moderne de l\u2019art soit principalement fondée sur l'affirmation du caractère individuel de l'expérience artistique, l\u2019histoire des avant-gardes est marquée par l'apparition répétée de groupes d'artistes.Ces groupes ont particulièrement été actifs dans la production d\u2019une 279 réflexion critique sur la société qui s\u2019est exprimée POSSIBLES ch dans une interrogation sur le rôle social de l\u2019art Autogestion 1\" et de ses rapports à l'institution artistique.En créant Autonomie / des groupes, les artistes ont ainsi affirmé leur volonté de participer au collectif.Les groupes d'artistes, au cours de l\u2019histoire de l\u2019art du 20° siècle, se sont très souvent associés à des projets d'innovation artistique, comme si le fait de se regrouper permettait aux artistes de modifier avec plus d'efficacité les règles établies de la production artistique.Le regroupement, pour l'artiste, semble être une stratégie de réappropriation de son pouvoir de définir l\u2019art ou d'affirmer de nouveau le point de vue de l'artiste sur la définition de la pratique artistique, point de vue qui perd progressivement sa visibilité au cours du processus d'appropriation des oeuvres d'art par la critique d'art, le musée, le marché de l\u2019art.Ce point de vue, tend à passer au second plan derrière ceux du critique d'art ou du muséologue sans doute parce que l'artiste a peu manier l'écriture ou parce que les traces d'objets d'art disparaissent ou passent à l'oubli s\u2019ils ne sont pas conservés au musée.Et les écrits restent ! L'histoire de l\u2019art contemporain québécois est ponctuée, elle aussi, par l'apparition successive de groupes d'artistes qui sont à l\u2019origine de courants artistiques.On se souvient des Automatistes, des Plasticiens, mais il y a eu aussi le Zirmate, le Nouvel Age, Fusion des Arts, les groupes Mauve, Acte,.De tels groupes d\u2019artistes réunis autour d\u2019une vision commune de l\u2019art et qui utilisaient des lieux de diffusion déjà existants (une galerie, une librairie, un centre d'achat, une fête populaire), se sont faits moins présents durant les années 70.Les galeries parallèles ou centres d'artistes autogérés et subventionnés par l\u2019État sont devenus les principaux lieux de regroupement des artistes.Mais ces galeries se sont beaucoup plus définies comme des lieux de diffusion de l'innovation artistique que S230 sa Stestion Morale Momie Le point de vue de l'artiste comme lieux de production artistique.Ce nouveau phénomène n'a pas signifié pour autant la disparition des groupes d'artistes.À Alma, par exemple, des artistes réunis autour de Jocelyn Maltais ont réalisé, durant les années 80, deux événe- ments, Intervention 58 et une Rue Art-Faire qui visaient à impliquer le public dans le processus de production artistique et démontrer ainsi que l\u2019art peut intervenir dans le cadre de la vie quotidienne.Dans le cas de la Rue Art-Faire, par exemple, on avait installé une photo-copieuse dans un centre commercial et on avait invité ceux et celles qui déambulaient dans ce lieu à se faire xérographier.Les « portraits » ont été par la suite affichés dans les vitrines des commerces.On dit que huit artistes ont participé avec le public à la production de cette oeuvre collective.Afin de laisser une trace de l'événement, les artistes de la Rue Art-Faire, ont par la suite publié un catalogue.Dans un article sur les regroupements d'artistes |, Andrée Fortin soutient l\u2019idée que l\u2019autogestion de la production artistique par les artistes n'implique pas leur implication qu\u2019au plan de l\u2019organisation de cette production, mais exige aussi une intervention au plan de sa diffusion et même de sa légitimation.Cette observation est intéressante ; elle rend compte de l\u2019activité des artistes dans le milieu de la diffusion et de l'édition.Les galeries parallèles, les ateliers de gravure qui exercent aussi des activités de diffusion, les revues qui réunissent des artistes dans leurs comités de rédaction sont des lieux qui ont favorisé l'expression du point de vue de l'artiste.Sans l'implication des artistes dans l\u2019organisation de la diffusion de la gravure y aurait-il eu un marché de la gravure 2 Les galeries parallèles ont été des lieux importants du renouvellement des problématiques 1/ Fortin, Andrée, Les regroupements d'artistes, Stratégies mixtes.collectives et fluides, Questions de culture, 8, Présence de jeunes artistes, IQRC, Québec, 1985, p.123-136.281 artistiques.Ces expériences témoignent que si l\u2019ar- POSSIBLES tiste veut se réapproprier le pouvoir de définir l\u2019art, futogestion .ope .emocratie il doit aussi s'impliquer dans la diffusion, interve- Autonomie nir dans la production sociale de l\u2019oeuvre d'art.poi Production ou diffusion Mais tous les groupes d'artistes ne visent pas nécessairement à mettre sur pied de nouveaux organismes qui seraient gérés par eux.On observe ; même que l'attitude actuelle des groupes d'\u2019artis- a tes tend plutôt à utiliser des lieux déjà existants ou a à créer des lieux temporaires à l\u2019occasion d\u2019un évé- % nement artistique.On se réunit pour vivre une i expérience de production collective et on ne tient a as à assumer de facon régulière la gestion d\u2019un feu de diffusion.4 L'exposition Artists Power organisée par le 3 groupe Interface est exemplaire de cette attitude ; 2 elle a eu lieu dans un entrepôt de la rue Welling- 1 ton qui a été transformé pour un temps en un lieu culturel.Elle a été organisée au printemps dernier par un groupe d'artistes qui sont des étudiants d'arts plastiques des différentes universités mon- | tréalaises intéressés à explorer les possibilités de 1 l'installation, mode d'expression qui favorise l\u2019ex- 1 périence de la création collective.Interface dit 1 Marie Chrétien, une des organisatrices de l\u2019événement, répond, à l'urgence ressentie par ces jeunes artistes de montrer leur travail et d'attirer lat tention du milieu de l\u2019art sur leur expérience.La 3 majorité des installations présentées étaient des 2 commentaires sur la société actuelle, sur le politique, les mass media, la représentation des femmes.Elles se différenciaient du maniérisme de l\u2019art de citation qui a envahi les galeries d'art ces derniers temps.Le comité organisateur de l\u2019exposition Artists Power réunissait vingt personnes.Bien qu\u2019Interface était à sa troisième expérience, peu 252 Bley Weston Xecralie Momie Le point de vue de l'artiste l'équipe organisatrice s'était transformée, il ne restait plus qu'une seule personne qui avait participé aux trois expositions.On tient à cette ouverture du groupe dit Marie Chrétien, « ce qui fait la force c'est que le groupe se renouvelle toujours, ce n\u2019est pas fermé.La multiplicité des esthétiques fait aussi la richesse d'Interface.Il n\u2019y a pas de dogme esthétique ».Les règles du regroupement n\u2019ont pas été nécessairement les mêmes d\u2019une année à l'autre.Par exemple lors de la dernière exposition, on a cherché à stimuler la production collective et la communication entre artistes explorant des media différents.Les règles d'adhésion à Interface II étaient les suivantes : constituer un groupe d'au moins trois artistes, et regrouper au moins trois modes d'expression artistique à l\u2019intérieur du groupe comme la musique, la danse, le performance, la video.Les activités d\u2019Interface présentent donc un caractère ponctuel, elles sont conçues par ses organisateurs comme un événement, les artistes qui y participent se regroupent à l'occasion de l'événement ; et ils peuvent avoir une production artistique individuelle parallèlement à l\u2019expérience de création collective.L'expérience d\u2019Interface permet à ces artistes de participer à un échange multidisciplinaire, de rompre avec l'isolement de l'atelier et aussi, comme les installations présentées à l'exposition en témoignent d'intervenir activement dans le processus de diffusion et de réception des objets d'art qu'ils produisent.En s'appropriant un lieu urbain non codé du point de vue de sa fonction dans le milieu de l\u2019art et en le transformant pour un temps en un lieu culturel, les exposants d'Artist power questionnent les frontières du champ de l\u2019art, ils incitent le public à modifier ses habitudes de fréquentation du réseau de diffusion de l\u2019art.En invitant le spectateur à déambuler dans leur oeuvre, ces artistes transforment la relation traditionnelle entre l'art et le public.Le lieu de diffusion n'est pas qu'un simple instrument de médiation entre l'artiste et le public mais il devient alors un matériau transformé par l'artiste.Les artistes d\u2019Interface ont été aussi préoccupés d\u2019impliquer la critique d'art dans le processus de production artistique.Les rédacteurs du catalogue ont été invités à rédiger, de facon presque quotidienne, un journal de bord rendant compte de leur perception des étapes de la réalisation des installations.Un groupe d'artistes : un atelier de travail Tous les groupes d'artistes ne cherchent pas nécessairement à modifier les règles de la diffusion ou de la réception de l\u2019art.La raison d'être du regroupement peut être aussi une volonté de partager une expérience artistique entre artistes.C'est autour de cet objectif que se sont réunis les artistes de la revue Numero qui, comme dans le cas d\u2019Interface, n\u2019est pas un groupe fermé.En 1983, des peintres et des graveurs se sont regroupés pour produire une revue d'art constituée exclusivement d'oeuvres d'art et qui paraît tous les trois mois.Plus tard, se sont joints au groupe, des artistes des arts textiles.À chaque parution de la revue Numero, l\u2019équipe se modifie.La continuité est assurée par la définition de règles qui guident la production des objets d'art et que les artistes doivent accepter s'ils veulent être admis dans l\u2019équipe.Ces règles définissent le format des objets d'art, format revue 8 1/2°\u2019 X 11\u2019\u2019, mais aussi les conditions du processus de création fondées sur l\u2019idée de série et de l'exploration artistique autour d\u2019un thème.Le thème choisi par le groupe par une méthode de « brain storming » fournit une base d'échange aux artistes, il assure l'unité du groupe pour le temps de la démarche de production qui dure quatre mois.Il doit être générateur pour tous les membres du groupe.Par exemple, les thèmes choisis 284 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie poin Le point de vue de l'artiste ont été surtout introspectifs ou biographiques comme Lettre d'amour, Suspect, Carte postale.,Ç L'idée de série est ce qui fonde principalement l'expérience de production artistique dans le groupe Numero.Chaque parution de Numero est constituée de trente-trois exemplaires ; et chaque artiste doit produire trente-trois oeuvres uniques ou trente-trois variations sur le thème ou la proposition artistique qui a été choisi.Les artistes de Numero définissent cette expérience comme un véritable « workshop ».La revue Numero est avant tout un lieu de production artistique où l'artiste, dans un temps donné et selon des règles précises, explore et prend conscience de ses moyens artistiques.Et l'interlocuteur privilégié ou le premier public de cette expérience est un autre artiste qui est défini, par les membres de Numero, comme l'interlocuteur privilégié parce qu'il ou elle est en train de faire une expérience similaire dont il ou elle connaît très bien les règles du jeu.Les artistes de Numero réagissent contre cette image de l'artiste solitaire qui gardent secrets les procédés ou les problématiques qu'il ou qu'elle développe.Ils ne sont pas inquiets lorsqu'ils observent, parmi les objets d'arts qu'ils fabriquent, des emprunts techniques, iconographiques ou formels ; ils y voient plutôt une source d'enrichissement.La constitution du groupe Numero répond donc à un besoin de rompre avec la solitude de l\u2019atelier, d\u2019être en contact de façon régulière avec d'autres artistes.Le groupe est défini comme un lieu de mise en commun des connaissances, un lieu d'échange.Les membres de Numero précisent toutefois que la participation à un processus de production collective n\u2019entraîne pas l\u2019homogénéisation des pratiques artistiques de chacun ; le groupe est plutôt conçu comme un support pour les démarches individuelles.Cette attitude artistique se différencie, par exemple, de celle des groupes d\u2019Interface Ill qui produisent collectivement des oeu- 285 vres.Ces artistes réalisent un concept qu'ils ont défini ensemble ; chacun exécute une partie de l'installation sans revendiquer le statut de l'oeuvre individuelle.Les installation sont signées collectivement.Les artistes de Numero tiennent, au contraire, à l'autonomie de la démarche individuelle, et ils disent même que l'individu artiste a le dernier mot sur l'opinion du groupe.Mais ils reconnaissent aussi que les commentaires que chacun fait sur les expériences artistiques en cours sont stimulants et enrichissants.Bien que l\u2019idée de « workshop » définisse les activités de Numero, les artistes de ce groupe s'occupent aussi de la diffusion des objets d'art qu'ils produisent.Pour chaque parution de Numero, les artistes choisissent un lieu de lancement de distribution, une galerie d'art, une maison de la culture, un appartement.L'artiste qui travaille seul, disent- ils, ne connaît pas nécessairement une diffusion de ses oeuvres.En organisant la distribution de Numero, les artistes s'assurent qu'ils pourront réaliser leur projet jusqu'à l\u2019étape ultime de la diffusion ; ils tentent ainsi de corriger cet état de dépendance de l'artiste qui caractérise souvent la relation de l'artiste au réseau de diffusion.Ils expriment aussi une fierté de ne pas être subventionnés par l'Etat : les revenus tirés de la vente d\u2019une parution de la revue servent à financer la prochaine parution.La production collective semble être une condition favorable à l\u2019implication des artistes dans la diffusion artistique.« Vendre des exemplaires de Numero, disent-ils, n\u2019est pas comme vendre ses propres oeuvres d'art, ce que les artistes aiment peu faire.On vend un produit, la revue Numero.» Mais les artistes de Numero ne souhaitent pas nécessairement un développement de leur marché ou une plus grande insertion dans le milieu de la diffusion de l\u2019art, ils voudraient plutôt voir se créer un réseau de groupe d'artistes qui feraient une expérience artistique similaire à la leur et avec qui ils pourraient échanger.La mise en commun d\u2019ex- 286 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie poirt \u2018 | Le point de vue de l'artiste périences artistiques demeure leur principale raison d'être.Les artistes s'organisent donc en groupe pour des raisons différentes : vivre l'expérience de la création collective, échanger avec d'autres artistes sur des expériences artistiques individuelles, proposer une nouvelle définition de l\u2019art.Se constituer en groupe répond aussi au besoin de rompre avec la solitude de l'atelier, de s'approprier le réseau de diffusion souvent difficilement accessible pour l'artiste.Les groupes d'artistes semblent donc favoriser un rapprochement entre l'artiste et le public qui dans le réseau de diffusion officiel se rencontrent rarement et demeurent souvent un mythe l\u2019un pour l\u2019autre. a Lo Coma.por ex vs = ra PEE ra cet cs pcp = 21 sort Re ps i res rene J. ROSE MARIE ARBOUR L'art par amour Il est malaisé de s\u2019agripper à un mot fôt-il un concept élaboré depuis plusieurs années par des penseurs d'horizons différents, attentifs aux pratiques de toutes sortes \u2014 pour tenter d\u2019y enclore un éventail d\u2019alternatives y compris celles propres au domaine artistique.Ce mot autogestion est en effet trop immédiatement suggestif (autonomie, prise en main de l\u2019organisation de son activité ou de sa pratique) pour ne pas être nécessairement valable pour les arts visuels ; trop englobant, il se moule et s\u2018adapte à son objet et au bout du compte on ne sait trop si c'est lui qui s\u2019est fait définir par le concept de création artistique ou bien si c\u2019est la pratique artistique même qui, pour mieux se légitimer, consent à se prêter à cet exercice\u2026 Je prendrai ici le parti d'écouter deux artistes montréalaises, Martha Fleming et Lyne Lapointe qui m'ont parlé de leur travail en duo depuis quelques années et qui, à ce titre, déconstruisent (mais oui, encore une fois.) le mythe de la création individuelle, souvent incommunicable dans son processus.Mais plutôt qu\u2019une entreprise typiquement individuelle, leur travail artistique se situe dans un perpétuel échange qui ne permet plus de situer l\u2019oeuvre en regard d\u2019un seul point de vue (celui de l'artiste unique) de sorte que ni les éléments maté- riels ni les éléments intellectuels, ni le public, nitoute POSSIBLES autre personne impliquée de près ou de loin à la Butogestion réalisation de leur projet artistique, ne sont indi- Autonomie viduellement désignés comme élément clé de l\u2019oeuvre mais sont plutôt intégrés au sein d\u2019un mouvement dialectique que le projet créateur de ces artistes met en oeuvre à tout coup.par Ce choix de travailler à deux les a menées à réaliser deux projets : La Caserne # 14 (rue St- Dominique au nord de Rachel, janvier 1983), Le Musée des Sciences, (rue Notre-Dame ouest, février 1984), et même à trois, lorsque Monique Jean se joignit à elles pour Le Musée des Sciences.Ce choix a rejoint l'aspiration que Lyne Lapointe avait depuis longtemps.Cette jeune artiste, d'abord connue en tant qu'artiste rattachée à la galerie France Morin (Montréal), s'est détachée du système artistique (dirait-on « normal » ?) en décidant de travailler dorénavant en tandem avec Martha Fleming.Cette dernière, connue comme écrivaine et critique d'art (Art Metropole, Art Forum.) a délaissé sa pratique de critique d'art pour devenir praticienne en arts visuels abordant ainsi ce même domaine qui lui était familier mais par une autre voie.On peut donc s\u2019interroger sur le but, les objectifs de telles « déviantes » d\u2019un système artistique qu'en définitive peu d'artistes actuellement, à Montréal du moins, remettent en question surtout lorsqu\u2019ils-elles y sont déjà bien intégré-es.On le sait, l'oeuvre d'art doit habituellement être enchas- sée dans ce système pour être reconnue socialement, tant sur le plan de la réception que sur le plan de la création \u2014 production artistique, où ce qui est entériné habituellement est l'acte créateur d\u2019un-e artiste et non de plusieurs a la fois, ce qui brovillerait trop les pistes menant à cette zone mystérieuse de l'inspiration.Or cette inspiration, selon le mythe de l\u2019art, ne se vivrait que dans une solitude sans attache, romantique à souhait.Les JE 290 Hy L'art hl par amour Crofg mig projets de Lyne Lapointe et de Martha Fleming sont conçus par elles deux, réalisés par elles puis diffusés par elles.Elles sont indépendantes de toute galerie ou de tout autre agent intermédiaire entre elles et le public.Qui plus est, elles refusent systématiquement de communiquer ou de faire circuler des documents photograhiques sur les édifices devenus momentanément lieux et « objets » d'art.Il va de soi qu\u2019elles ne s'adressent pas principalement à un public averti et que ce public varie énormément selon les projets et leur lieu respectif.Il n\u2019est donc pas homogène ni vraiment prévisible.Cette prise à parti du système de l\u2019art n\u2019est pas seulement une contestation du statut de l'oeuvre d'art et de l'artiste dans cette société, un refus de la scission (traditionnelle au XX° siècle) entre l'artiste et le public, l\u2019art et le public, mais surtout et d\u2019abord c'est l'affirmation d\u2019autres valeurs, d\u2019autres buts, d\u2019autres objets au travail artistique, ici et maintenant.Si le projet créateur de ces deux artistes est le projet de leur vie, elles y incluent nécessairement ce qui donne un poids à cette vie : amour, communication, entraide.|| est peu habituel de parler d'art par le biais de ces trois termes.Seraient- ils obsolètes ?Ou plutôt seraient-ils des concepts et des réalités évacuées de la spécificité de l\u2019art à tel point que de les nommer seulement semble nous entraîner ailleurs (dans la vie) et de nous éloigner de notre propos (l\u2019art).Que nous apprennent donc sur l\u2019art ces trois termes @ Dans une optique formaliste : rien du tout, ils nous en détournent même.Ils sont triviaux.Et pourtant, ces termes sont bien là au coeur du Musée des Sciences où était représenté le corps historiquement disséqué des femmes au profit de la science, de la guerre, et non pour la santé, non pour l'épanouissement vital comme fel.Y parlait-on dart 2 Y parlait-on de femmes réduites a leurs corps 2 Y parlait-on politique \u20ac L\u2019entrelacement de questions et domaines hétérogènes ne permet pas ici de discours unique, ne permet plus une perception privilégiée, de discours 291 centré sur une seule problématique, un point de POSSIBLES pu vue d'autorité sur l\u2019art : cet entrelacement met en Dutogestion cause ce qui est infranchissable entre les domai- Autonomie nes, mettant à jour la nature des limites, les faisant s'interroger mutuellement.De ce fait, l\u2019opposition irréversible entre art et politique est niée.Le travail artistique de Martha Fleming et Lyne Lapointe se vit et se construit en fonction de ces trois termes.S'il est toujours question de perception visuelle, cela n\u2019est pas le seul terme valable pour une définition de l\u2019art.Il y a encore ce contenu, ce qui ne se dissocie pas justement ni de la forme ni de l'espace, mais qu\u2019on a prétendu évacuer parce que trop subjectif, trop inaliénable, trop expressif de ce qui déborde de la stricte perception visuelle.La présentation d'édifices entiers (et non de simples « installations » dans des lieux précis) par ces deux artistes, le détournement subtil qu'elles en font à travers la mise en évidence des caractéristiques physiques mêmes des édifices, la critique institutionnelle construite à partir de l'affectation antérieure de ces derniers (Caserne de pompiers, Bureau des Postes) permettent ou tendent entre autres à établir une communication avec le public : la vocation institutionnelle de l'édifice, sa matérialité (espaces, textures, traces, dépravations, particularités historiques etc.) multiplient ainsi les voies d'accès à une expérience esthétique globale, c'est-à-dire où la perception est nouée à la signification socio-historique et politique d\u2019un lieu déterminé.Loin de se servir d'édifices pour faire de l\u2019art, elles font entrer l\u2019art dans ces édifices et leur donne de ce fait une identité (même si ponctuelle) au-delà du cadre fonctionnel et utilitaire qui était le leur, et les font accéder à une dimension poétique insoupconnable autrement.« Il n'y a pas d\u2019homme qui aurait pu faire cela » affirmait un inspecteur de la ville de Montréal alors chargé de surveiller les travaux dans l'édifice du 12292 LES L'art Bur .fe + \" par amr eau des Postes.Cette constatation ne signifiait pas une capacité physique à faire cela, mais une ni attitude face à l\u2019art, face à la réalité, attitude qui permet de concevoir et de réaliser un projet de cette portée.Se fera-t-on accuser de démagogie facile de citer ainsi un « monsieur-tout-le-monde » qui ne s\u2019y connait pas en art?En fait quel est son domaine de compétence et de connaissance qui fasse qu\u2019à priori, il ne puisse avoir aucune voie d'accès légitime (même si partielle) à un événement ou une oeuvre d'art?Un tel jugement pointait effectivement d\u2019abord ces femmes qui en tant qu'artistes, entreprenaient de transformer significativement un édifice et de le faire parler, d'en faire : un haut lieu de la sensibilité et de I'intelligence, en en faisant un lieu de l'imaginaire et d'imagination.En effet il n\u2019y avait pas là que de l\u2019art, il y avait là des interventions qui manifestaient une forte dose de subjectivité, beaucoup d'amour pour un lieu et les gens qui y circulaient.Dans l\u2019élaboration mais surtout dans la réalisation d\u2019un projet, ces artistes collaborent avec des gens d'horizons fort diversifiés (recherche d\u2019un édifice, négociations à divers paliers administratifs pour l'obtenir, financement du projet etc\u2026) Surtout, elles ont atteint par la prise en charge d\u2019un ancien lieu public, un auditoire hétérogène qui n\u2019est pas celui habituel à l\u2019art (musées, galeries).Elles ont proposé à un public élargi une alternative au domaine traditionnel de l\u2019art et, pour ce faire, elles ont été amenées à interroger une conception chère à tout artiste à savoir « que tout ce qu'on perd, que tout ce qu\u2019on donne, va quelque part comme si c'était un investissement ».Si cette attente d\u2019un retour est normale, ce qui l\u2019est moins c'est qu'un-e artiste justement ne reçoive pas de réponse.Est- ce osé de croire qu'elle-il cherche alors une réponse venant d'ailleurs, en fonction même de ce qui est dit d'autre dans et par son travail artistique 2 Mar- ; tha Fleming et Lyne Lapointe ont opté pour cette È position alternative (et nécessairement marginale 293 au système artistique tel qu'officiellement consti- POSSIBLES | tué).C\u2019est d'ailleurs avec un public hétérogène que Autagestion a ces artistes ont appris à avoir confiance ; c\u2019est ce Amman.public qui a le mieux répondu à leur travail artistique, car il partait de sa propre expérience pour regarder, voir, comprendre, sentir, réfléchir, et non à partir strictement de pré-requis artistiques déterminants et déterminés.Il s'agissait d\u2019ailleurs moins de percevoir un contenu et une forme que les modalités d'exposition des sujets.C'est ainsi que le fait d'être deux ou trois artistes à faire une oeuvre ne posait aucun problème à ce public ni même le fait de ne pas vendre d'objets d'art.On revient ici à l'attente qui s'établit entre des artistes et un public i par l'intermédiaire de l'oeuvre d'art.Les trois ter- 3 mes habituellement exclus par le système actuel de l\u2019art comme instances de légitimation auprès du public (amour, communication, entr\u2018aide), ces artistes les ont particulièrement expérimentés dans ce type alternatif de travail.por i Tout travail artistique s\u2019insére sur la toile de fond 4 d\u2019un milieu qui le reçoit, le soutient, lui renvoie une réponse.Ce milieu, Martha Fleming et Lyne Lapointe l\u2019identifient à une communauté de femmes (en majorité lesbiennes), réseau où se mani- 3 festent des changements profonds sur le plan cul- | turel.Le soutien et l'entr\u2019aide qu'elles y trouvent sont très différents des rapports propres au monde artistique en place.Ce réseau de femmes est habitué à tout faire et à ne rien recevoir des systèmes officiels, ce qui ne différencie pas le champ artistique des autres champs disciplinaires à cet égard ; à partir du moment où des positions alternatives sont proposées on doit constater qu'alors plus rien ne répond.Ces artistes ont substitué au milieu de l\u2019art (comme lieu de vie) une communauté de femmes ; elles ont également substitué au milieu de l\u2019art (comme espace de création et d'exposition) des lieux publics ponctuellement aménagés en lieux de travail artistique et d'intervention, actualisant ainsi des traits d\u2019un imaginaire collectif.2294 ion | fi L'art par amour Cette alternative au système de l\u2019art comporte ses difficultés, ses problèmes : il est angoissant de toujours travailler en dehors des cadres établis.Comment couper avec cette angoisse est ici une question centrale.Il semble qu'il soit impossible actuellement pour elles d\u2019adopter d'autres stratégies car elles ont constitué un microcosme (conception, réalisation, diffusion artistiques autogérées) ou sont reproduites les fonctions, les relations systémiques.Elles n\u2019ont dès lors plus le temps de développer d'autres moyens de travailler, du moins pour le moment : « Nous ne sommes pas angoissées seulement au sujet de notre « investissement », mais au sujet de notre vie au complet » concluent-elles, montrant bien par là que la volonté alternative n\u2019est pas fondée sur la fuite, mais sur une volonté de changement profond.Ce changement est lié à une vision différente de l\u2019art, comme pratique et production, et de son rapport à la vie : « Les gens ont absolument besoin d'amour, si nous pouvons leur en donner un peu, c'est déjà beaucoup ».Cette conception de l\u2019art émise comme allant de soi fonde leur pratique artistique.Les questions qu\u2019elles abordent dans leurs « installations », « environnements » si on veut les nommer ainsi, concernent cette préoccupation de base : ainsi, le projet auquel elles travaillent actuellement traitera de la criminalisation du désir : à qui sert le désir ?qui le « gère » ?Or il est courant actuellement de parler du désir, mais rarement en parle-t-on lié à l'amour.Il s\u2019agit donc là d\u2019un rapport subjectif entre les gens et ce rapport, d\u2019une façon générale, est inconvenant dans un système artistique voué à fonctionner à la réduction, à la stricte spécificité.L'évacuation de tout contenu, de toute subjectivité (propre à l\u2019art des années 60, puis à l'éducation artistique des décennies ultérieures) a généré, selon Lyne Lapointe, un individualisme qui a contribué à faire « se tenir tranquilles » les artistes et à faire que l\u2019art a eu, peu à peu, un effet de dissociation sur les gens.N'étant plus sollicité en tant que collectivité, le public a de moins en moins réagi à titre individuel à l\u2019art contemporain.La manifestation d\u2019un contenu, au contraire, sollicite le public comme collectivité et est une marque de respect à son égard, selon cette artiste.Le refus de communiquer après coup des documents visuels sur leur travail est un refus de l'insérer dans l\u2019histoire de l\u2019art.Pour elles, l\u2019histoire de l\u2019art compare une chose, un événement arrivé en même temps qu'un autre plutôt qu'elle ne regarde le développement des idées à travers le projet même.« Je suis tout à fait prête à être responsable pour ce temps et lieu d\u2019un projet, alors que le projet a été réalisé ; mais je ne veux pas maintenant avoir à justifier ce qui a été lié à un temps et à un lieu.Je ne veux pas non plus décrocher un projet de ce moment-là et de n\u2019en discuter que sur le plan formel ou philosophique ».Leur position est donc claire à ce sujet.L'autre raison pour ne pas diffuser des images de leur travail est une question de limites de la photographie face à ce qui se fait, face à l\u2019action.Or, disent-elles, on ne regarde pas des photographies de la même façon qu'on vit une expérience.Ce refus d'entrer dans l\u2019histoire est curieusement proportionnel à la volonté de s'inscrire dans les mémoires individuelles.« Par exemple, si une personne veut parler d\u2019un de nos projets, d\u2019un travail artistique, il vaut mieux que ce soit à partir de la mémoire qu'elle en a gardée plutôt qu'à partir d\u2019un document photographique ».De sorte que les idées importantes, liées à l'oeuvre dans un temps et un lieu précis, sont respectées et transmises même si elles le sont d\u2019une façon nécessairement subjective.L'importance de la subjectivité, de la mémoire subjective est ici soulignée.À partir du moment où la mémoire est subjective, il faut dire aussi que le travail artistique l\u2019est.C'est sur cette subjectivité, c'est sur cette mémoire que ces deux artistes appuient leur conception de l\u2019art et leurs réalisations artistiques, justement pour opposer un non-lieu à la standardisation et à l'anonymat propres aux systè- 18296 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie por LES tion ete me L'art par amour mes régulateurs.Leur marginalisation systématique répond au système de l'art et à ce titre ne lui est pas entièrement étranger.Subjectivité qui ne s'oppose plus à collectivité, marginalisation qui va de pair avec autogestion, autogestion qui permet de rendre l\u2019art accessible à un public hétérogène et élargi : autant de rencontres (non nécessairement fortuites) qui appellent une mise à distance de certaines règles trop rigides et périmées du modernisme, qui excèdent les dichotomies irréconciliables auparavant.Ce court texte, issu d'un entretien avec Martha Fleming et Lyne Lapointe, a abordé des modes de fonctionnement artistique et social de ces artistes.Faute d'espace, il a été impossible ici de parler des « oeuvres » comme telles.Il faudra y revenir à propos de leur prochain projet qui sera réalisé à Montréal, au cours de l'automne 86.À suivre\u2026 297 +! sé #57 a % Ga, Fe de i x nt Ps 4 a wi 2 % a Si % 74, Yani 5 5 # #4, \u20ac 4 i HE % An Hoe Ex 7 Hy i Hh.A # 44 >, % iy, Sg Lr %.si Frer oy 4 54 as wii YG il 500, de 2 Ya Z i AR oh ia % i # ay Y A % es & hy, Hh # 4 gE %o i 2 4, UE a i wy % 7 GE 7, a 7 ÂGE 4 7 hittin Us Ed i Ea 2, ty 2% GE 7% 6 $C 4 5 i, wi % 4 by 5e a 54 il, A Le Bee Uy.ss, 2%, 44 5 4 ig 4%, 347 Ky 0 DRE EU \u201cHy EL 4 \u201cPhy 5 6 # 4 7 , Un GE 4 Hy 7, 5 Co \u201ci, Hh tn, we 4 % A + I 17 vy pa per 48 LU 7 A 24 sé % on, % 7 4 4 F4, » % on 7, Se, 73 A i so wr Hy, 6 #5 Hs U Ua, 4 %, HE 4 7 % 2 Zo dé i F2 CE A 4 # / ih is % % n A GE > 2 vio f 24 ; ns Phi wi px %, hid i, 4 # Te \u201ci be 4 Sp 7: iy ai\u201d 7 ni 4 tide es 4 6 GG i % 4e i GE 74 7 7: Gi in yi: oo! Vi.2.cé 4 0 2 TTI as TE ue = tes \u201d 2 = a tas cas = es ee \u2014 as =: = os cca cr cn rx actes rca cos es \u2014\u2014 oa roar \u2014\u2014 a GÉRALD GODIN Troisième degré * Alors, voici comment ça se passait ces réunions, de raconter Mizz Rempart des Béguines à Gerry Graetz.\u2014 C'était une époque où l\u2019on ne disait plus mam- zelle, ni Miss, ni Madame, mais Mizz, ajouta Gerry.\u2014 Comme dans Buzz ¢ \u2014 Exactement mon vieux, et pour elle, ces choses- là, c'était extrêmement important.\u2014 Alors, vous m'écoutez, jeune homme \u20ac \u2014 Je ne fais que ca, Mizz.\u2014 Dong, le boss entrait, toujours a l'heure.Car pour lui, la ponctualité, c'était sacré.Mais comme tout le monde arrivait en retard à ces réunions du conseil, il a même songé, un temps, à verrouiller les portes, une minute après l'heure prévue, et tant pis pour les absents ! Il l'a fait une fois et il s'est retrouvé tout seul avec un autre ministre junior, en tout et pour tout.Aussi l'expérience n'a-t-elle duré \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 *[ Extrait d\u2019un roman à paraître.RERO ME EEE rentes ta 301 if que ce que durent les roses, c'est-à-dire une ves- prée.Et chaque réunion commençait par les mêmes mots : « La ponctualité, mesdames, messieurs et Mizz, c'est la politesse\u2026 » \u2014 Oui, oui, je la connais, faites m'en grâce.Point n'est besoin de me l\u2019infliger une fois de plus, una volta di piu, s\u2019il vous plaît\u2026 \u2014 Voici donc comment, ce jour-là, à la veille de la campagne référendaire, les choses se passèrent.Il nous a dit l'air inspiré, presque lyrique : il faut envisager cette opération exactement comme une guerre et en cette matière, il y a dans l\u2019histoire de l\u2019humanité quelques maîtres à penser dont nous pourrions tous nous inspirer avec profit.Et je vais illico vous en donner quelques exemples pour votre gouverne et pour une bonne intelligence de ce que j'attendrai de vous.\u2014 Le voilà reparti, s'était dit la Mizz.p Premier exemple.Lors du siège que firent les Croisés de la République Sérénissime, et j'ai nommé Venise, la Serenissima, le Doge et ses conseillers, vos homologues, mesdames et messieurs, ont eu recours à un des plus célèbres stratagèmes de l\u2019histoire militaire.Se trouve-t-il quelqu'un ici, dans cette salle où sont réunis les cerveaux soi-disant les plus brillants du pays, dans cette salle où l\u2019on entre comme dans un moulin, y a-t-il quelqu'un pour nous dire, nous dévoiler, nous apprendre, nous enseigner comment le Doge s\u2019y est pris pour mettre un terme au siège, ou plus précisément le tuer dans l'oeuf ?\u2014 Évidemment, personne n\u2019en avait la moindre idée, poursuivit la Mizz, et d'ailleurs, l'eût-on su qu'on n\u2019en aurait soufflé mot, de peur de priver le boss du plaisir de nous donner un cours magistral.Et de toute manière, personne n'en connaissait goutte, tandis que lui, il avait probablement #302 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Trois d Troisième degré passé une partie de la journée de la veille là- dessus, avec ses recherchistes.\u2014 Eh bien ! figurez-vous que le Doge fit courir un bruit, un simple bruit, suivant lequel le fléau le plus mortel de l'époque, la peste, pour ne pas la nommer, l'équivalent aujourd\u2019hui de l\u2019herpès et du Sida, ou, pour les granolas, des pluies acides, que la peste donc commençait à décimer la région.Retenez, car c'est là l'important, qu\u2019il n\u2019en était rien, sinon où seraient sa victoire et son génie.Les Croisés, pris de peur levèrent immédiatement leur siège et rentrèrent tous chez eux.\u2014 Je savais qu'après le Doge, il nous imposerait Napoléon, ajouta Mizz Rempart des Béguines, et je ne me trompais pas.\u2014 Deuxième exemple, mesdames et messieurs.Quel est le plus extraordinaire, le plus probant et le plus beau fruit du génie stratégique de Napoléon Buonaparte \u20ac \u2014 L'accent italien était important ?\u2014 Capital, tout comme le ton nasal employé.Une espèce de nasalité agacée, la voix de quelqu'un qui parle en se bouchant le nez, comme si l'odeur ambiante lui était insupportable, et aussi pour bien établir une distance entre lui et les morons, les « stronzi et stronze » que nous étions tous à ses yeux, la distance qui sépare celui qui sait, des ignares.\u2014 Ce fut la bataille D'Austerlitz, mesdames, messieurs et Mizz.Retenez bien le nom de ce lieu si funeste et si chargé aussi d'enseignements de toutes sortes.Car cette bataille fut l\u2019occasion pour Napoléon de déployer toutes les ressources de son génie, comme le fait avec ses ailes, l'oiseau de proie qui plane dans l'air.Ecoutez-mol bien, car il est important de bien saisir les trois points suivants.C'est l\u2019armée russe qui affronte l'armée fran- Pht SRR RRR Ra Re a Mine Up aa ee çaise.L'armée russe est sous les ordres du maré- POSSIBLES Tob chal Michel llarianovitch Koutouzov, Prince de Dutogestion é Smolensk.La bataille se déroule en présence du Autonomie Tsar Alexandre 1°\" lui-même.Deux empereurs sont donc sur les lieux, qui s'affrontent.Troisième point, et le plus important pour ce qui va suivre.Le Feld- maréchal Koutouzov croit avoir découvert le point faible du dispositif de l\u2019armée napoléonienne.Et il salive déjà à l\u2019idée de montrer à son Tsar en personne qu'il a enfin percé la cuirasse soi-disant invincible des troupes françaises.Où étaient ces points faibles ?je vous le donne en cent comme en mille, ils se trouvaient le long des trois lacs gelés et retenez bien leurs noms, les lacs Melnitz, Telnitz et Sastchau.Aussi suffirait-il, dans l'esprit du maréchal russe, qu'un détachement de la cavalerie du Tsar se précipitasse vers ces trois lacs gelés, pour qu\u2019une brèche fort importante fut faite dans le front de l\u2019Empereur des Français et que l\u2019armée de ce dernier soit enfin mise en déroute.\u2014 Mais où est le génie 2?demanda le ministre Jean Catholique, comme un bon chien fidèle sait deviner dans les yeux de son maître quand il veut ses pantoufles, avait deviné que le boss n'attendait que cette question pour mieux faire étalage de ses infinies connaissances.\u2014 Le génie mes amis, poursuivit avec délices Lord qui pète et qui rote dans le Trou d'eau, le génie avait consisté pour Napoléon Buonaparte, à laisser croire à Koutouzov que cette partie de son dispositif était dégarnie, en vue précisément de l'amener à se précipiter dans cette brèche qui n\u2019en était pas une.Aussi, le plus simplement du monde, Napoléon attendait, comme le monsieur au Café du Palais.Napoléon attendait que le feld- maréchal tombasse dans le piège.\u2014 Le subjonctif est important 2 \u2014 Vital.1304 blgs Sifion omie Troisième degré \u2014 Eh bien ! Napoléon avait vu juste, mesdames et messieurs.Koutouzov engagea un détachement de cavalerie sur les trois lacs, les lacs Malnitz, Tel- nitz et Sastchau, je répète ces noms aux fins que vous vous en souveniez, au cours de la campagne qui s\u2018amorce contre ces gens qui veulent commettre un crime contre l'humanité et que les noms de ces lacs brillent dans votre esprit comme trois phares.Et quand vous verrez l'adversaire tomber dans un des pièges que vous lui aurez tendu, savourez bien votre victoire, allant jusqu'à vous dire entre vous, tels de véritables membres de la Garde de l\u2019empereur : les as-tu vus s'engager sur le Sastchau ¢ \u2014 Avec l\u2019accent allemand 2 \u2014 Ca va de soi.\u2014 Et je m\u2019en voudrais, poursuivait Lord qui rote, de ne pas vous citer cette merveilleuse phrase des soldats de Napoléon quand ils tiraient leurs boulets sur les soldats du Tsar et qu\u2019ils les voyaient tomber, tenant leurs tripes ensanglantées dedans leurs mains : « On va faire pleurer les petites dames de Saint-Pétersbourg ».Mais comment tout cela finit-il, demanda de sa voix nasillarde Lord qui pète et qui rote, descendant de Don qui rote de la Manche._ Descendant indirect, il va sans dire 2 \u2014 Il va sans dire.\u2014 Tel que prévu, Koutouzov lança ses hommes sur les trois lacs et là, trait de génie, Napoléon ordonna à ses pièces de tirer leurs boulets sur la glace afin qu\u2019elle se rompit et que les cavaliers du Tsar se noyassent.Toutefois, les canonniers se rendirent compte que leurs boulets, loin de rompre la glace, rebondissaient sur la neige et ne faisaient aucun dommage.Quelqu\u2018un dans cette chambre me les peut-il citer illico, les noms de ces lacs \u20ac 305 mm} ia RENE \u2014 Melnitz, Telnitz et Satchau, dit Jean Catholique, POSSIBLES > \\ 2 .utogestion le seul à écouter ces tartarinades.Démocratie Autonomie \u2014 C'est Sastchau, mais c'est excellent, reprit-il, comme un professeur récompensant un élève au primaire.\u2014 Que firent derechef les canonniers, mesdames et messieurs Ÿ Se souvenant des découvertes de Sir Isaac Newton, dont le nom rime avec celui du très grand Lord Acton, ils appliquérent la loi de la gravitation, que Sir Isaac avait découvert, en recevant sur le nez une pomme qui tomba d'un arbre.A En vert de cette loi, les boulets, tombant de plus | haut virent leur poids multiplié en raison directe \u2019 1 de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance.L a \u2014 Encore un aspect de sa science universelle 2 \u2014 Vous l'avez dit.\u2014 Napoléon leur avait donné l\u2019ordre d'attendre que la glace soit noire de monde.Ce qui fut dit fut fait, quel timing ! messieurs, dames, quel timing ! Résultat : ce fut un beau massacre.Et surtout, avec un nombre minimum de boulets lancés de plus haut, les troupes de l'empereur noyèrent des milliers de cavaliers russes.Et voici l'usage le plus efficace qui fut jamais fait d\u2019un boulet de canon.J'ai calculé moi-même qu'il s\u2019agit là, dans toute l\u2019histoire du feu, du plus haut taux de rendement en pertes humaines par boulet.Si l\u2019on compare ce taux de morts par fire de fer avec celui que les Américains ont obtenu au Vietnam, on mesure mieux la grossièreté intellectuelle de ce peuple.Quelle honte pour les Américains, en effet, ces bulldozers sans stratégie aucune, sans finesse du tout, puisque l\u2019on sait maintenant que chaque mort au Nam leur a coûté son propre poids en fer et en feu, soit environ cent livres de fer par mort au Vietnam, alors qu'à Austerlitz, le rapport a été de un à vingt, c'est- J 306 ; LE | tion Troisième degré à-dire de vingt cavaliers russes expédiés au fond des lacs Melnitz, Telnitz et Sastchau pour chaque boulet utilisé.Un grand total de vingt mille noyés, ainsi que s\u2019en targuait Napoléon Buonaparte himself.Voilà ce que c'est que l'intelligence mesdames, messieurs et Mizz.Dans l'opération pour discuter de laquelle je vous ai réunis ce jour, il faut viser la même efficacité, la même vélocité mentale et la même économie de moyens.Il faut que dans l\u2019histoire des opérations politiques réussies, celle-ci reste comme un modèle du genre.Et je me permets de compter sur chacun et chacune d\u2019entre vous pour qu'il en soit ainsi.\u2014 Faites-moi pleurer les petites dames de Saint- Pétersbourg, nous dit-il en terminant.a F Ri Io: tn \u2014 a pr te ee an od pd iad A rn, Sas ARS HE Hart wi pk sa, Mn 51 #58 an À, or J 2 iy a.Gt dé #9.po i 0 2e sé # 4 25 f GA ë mAH se, 2 a { PS G5 Whpinct # A in apr 7 .$ and À 7 #5 Fe, Lo FR Hg A + ; 4 2 Rte Ls vs, iar ne ; id A oi Hs, > i a pu Pat 34 Lt hy ardent Je és ge \u201c4% JR pps sr > #3 sp PEER 1 + nt gt oF on SIT sou CS La ta ve En Ex i fx a Se .a AE arte + a da fn s Hi = se a ha rh .D a 5 A se * fe : 5 > HR is b: Gi = on us So, a Se % 25 Co Rh Sy & ss ee > \u2018A = AR EON Rd Gi & 4 2 Es His ne GR SH, i Sy 5, od ER 5 it \u201c+ & i f \u20acor Fe st 7 ; 2 ; = gp 4 Gy Ë TE vr ver Py 12 .EE J frie 0 Tee Pr = TS Fr Pa is RS = En a Bt ve gl PS peel i pas RE Le 32 re cr ec = a - ran poy ce coca acc Rou .BA Pomme Douly et les talons aiguille Pomme Douly promenait un regard discret sur les clients du restaurant.Elle cherchait à discerner parmi toutes ces personnes attablées celles qui se ressemblaient et à les séparer de celles qui ne se ressemblaient pas.Comment pouvait-on se connaître et se reconnaître suffisamment soi-même pour finir par concourir à sa propre ressemblance de telle sorte qu\u2019on pouvait conclure au sujet de soi- même qu'on se reconnaissait bien lad 2 Comment parvenait-on à se plier à sa propre ressemblance, à lui obéir, à y travailler #?Comment, par quelles voies mystérieuses certaines personnes avaient- elles accès à ce qui leur ressemblait, si bien qu\u2019'apercevant une paire de chaussures dans la vitrine elles pouvaient s\u2019écrier que les chaussures avaient été concues pour elles?Pomme Douly réfléchissait sérieusement parce qu'elle était sérieusement amoureuse de l'homme qui venait de la quitter brusquement, la laissant en plan devant deux assiettées de langoustines au pernod et une bouteille de Champagne rosé.l\u2019homme semblait sérieusement disparu, il était sans doute reparti pour New York.« Je ne me plains de rien », pensa Pomme, et elle se leva pour aller téléphoner.Elle s'arrêta au milieu des marches qui menaient aux toilettes et au téléphone.Elle avait l'impression d'être à Lisbonne, et d'être en train de sortir d\u2019un restaurant de Lisbonne, serrant sa serviette dans son poing et lançant des insultes à quelqu'un qu'elle venait de quitter brusquement.« D'où vient Lisbonne soudain alors que je suis à Montréal dans un restaurant international où personne ne se mettra à chanter le fado » Elle cherchait.Elle trouva que c'était ses talons aiguille.À Lisponne, elle portait des talons aiguille.Elle avait descendu une petite rue, elle avait débouché sur une place charmante mais vide, il était deux heures du matin.Elle s'était assise sur un banc et elle avait attendu un taxi.Elle était rentrée à l\u2019hôtel.L'homme qu'elle avait brusquement quitté était déjà dans la chambre.Il l'avait regardée lancer ses souliers par la fenêtre.Il avait ri.Ils avaient fait l\u2019amour.Est-ce que le fait d\u2019avoir mis des talons aiguille ce soir à Montréal est une indication sur moi-même ou une indication sur l'homme qui vient de me quitter sans espoir pour lui-même?se demanda Pomme.Les talons aiguille doivent-ils me révéler quelque chose qui serait commun à l\u2019homme de Lisbonne et à l\u2019homme de New York, ou est-ce sur moi-même que je devrais apprendre en profitant d'une coïncidence des talons aiguille ?Je n\u2019aimais pas l\u2019homme de Lisbonne alors que je suis folle amoureuse de l\u2019homme de New York, pensa Pomme.Elle descendit les marches.L'homme de New York n'aimait pas Pomme Douly.Il le lui disait depuis le début, depuis qu'ils s'étaient assis l\u2019un à côté de l\u2019autre à leurs places assignées pour le vol 410 Toronto-Montréal et que l\u2019homme s'était résolument enfoncé dans les pages économiques du Globe and Mail.Il s'était obstiné à rester enfoui dans son journal, si bien que l\u2019hôtesse avait fait un faux geste et que le verre de Seven-up destiné à Pomme se renversa éclaboussant le passager et la passagère.Pomme passagère rit de si bon coeur que le visage de l\u2019homme s'illumina un instant.Cet instant fut bref et définitif : Pomme tomba amoureuse.Le passager avait une voiture de location qui l\u2019attendait.Pomme était à pied.Ils s\u2019acceptèrent mutuellement jusqu\u2019au 1m 334 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie M Pomme thon i\u201d Douly me | mie et les talons aiguille centre-ville, et de là, jusqu\u2019à l\u2019hôtel où Pomme redécouvrit son coeur et le livra.Mais je ne t'aime pas, répétait l'homme en caressant amoureusement les chevilles et les genoux de Pomme.4 .\u2014 J'adore qu'on ne m'aime pas comme tu ne \u2018os .: m'aimes pas, répondit Pomme.\u2014 Tu nes pas mon genre, tu ne corresponds pas au style de femme que j'aime, mais pour l'instant, j'ai tout de même tellement envie de toi, j'ignore pourquoi évidemment, ça ne me ressemble pas, que je vais faire comme si je t'aimais.Mais tu es prévenue et ne va pas t'imaginer des choses.Pomme avait promis de ne rien imaginer.Ca lui était facile.Pomme n'était pas une personne qui imaginait des choses.Elle n'imaginait même pas ce qu\u2019il aurait été possible d'imaginer, à quoi l\u2019homme de New York pensait en interdisant d'imaginer.Pomme Douly composa le numéro de téléphone de Plume et de Bulle, ses petites des deuxième draps comme elle appelait ses deux demies-soeurs.Pomme avait plusieurs côtés dont le côté maternel et le côté apitoyé.Elle se servait abondamment à même ces deux côtés pour survivre elle-même et il en restait encore pour Plume, pour Bulle, et pour d\u2019autres parmi lesquels figuraient quelques parasites.Lorsqu'elle entendit la voix de Pomme, le coeur de Plume bondit de joie.\u2014 Où es-tu 2 cria Plume.Pomme donna l\u2019adresse.\u2014 Viens me rejoindre avec Bulle, il y a à manger, plein, et à boire ! Pomme gravit les marches, repensa à Lisbonne et regagna sa place en face de la place vide.Elle 335 demanda au garçon de rapporter les plats pour les garder au chaud.Elle expliqua que monsieur avait dû partir parce que son bip avait sonné et qu'il avait délégué les deux personnes qui allaient entrer pour lui tenir compagnie, s\u2019il voulait bien ajouter un couvert.\u2014 Monsieur est médecin Ÿ demanda le garçon déjà contaminé d'apitoiement.\u2014 Monsieur est huissier, inventa Pomme.Il saisit.Le garçon s'enfuit avec les plats.Il ne les rapporta que lorsque les effusions entre Pomme, Bulle et Plume furent terminées.Pomme, Bulle et Plume ne se voyaient pas souvent parce que Pomme était toujours partie soit en amour, soit en perte d'amour, et cela, à travers les cinq continents.Pomme, Plume et Bulle ont la même mère, mais le père de Pomme était blond et le père de Plume et de Bulle était noir, et les trois tiennent de leur père.Plume et Bulle sont noires.Un nuage châtain flotte sur la tête de Pomme.\u2014 Raconte, dirent Plume et Bulle, raconte ! \u2014 Je cherche, dit Pomme, comment j'aurais pu agir pour que l\u2019homme à qui nous devons le Champagne se sente fidèle à lui-même avec moi, même si je ne suis pas son genre.Voilà ce que je cherche.Plume et Bulle jugèrent la question passionnante et elles voulurent que Pomme précise l\u2019objet de sa réflexion.Plume et Bulle étaient des spécialistes de toutes les questions en général, elles avaient différentes méthodes de les aborder ou de les saborder selon qu'elles les jugeaient pertinentes ou non.La bouche parfumée par les langoustines au pernod, Pomme raconta qu\u2019elle était folle de l\u2019homme de New York qui ne se reconnaissait pas SE 336 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie LE thon Mie Pomme Douly et les talons aiguille lui-même à chaque fois qu\u2019il apercevait Pomme et qu'il la désirait, et à chaque fois qu\u2019il l\u2019apercevait après l'avoir désirée.Pourtant, leurs deux corps semblaient, de leur côté et comme mis à part, dit Pomme, se savoir aussi parfaitement que deux dauphins s\u2018accouplant dans un bassin d\u2019eau de mer.Et pour bien faire, les draps de l\u2019hôtel étaient dans des nuances de bleu et vert de mer, ainsi que la moquette, les rideaux de la chambre et ceux de la douche.Les fronts de Bulle et de Plume s'étaient rembrunis sous les franges noires dès que Pomme eut prononcé le mot « corps ».Plume mordit dans une langoustine et Bulle se remplit la bouche de Champagne puis la ringa bruyamment.Plume souleva la nappe, jeta un coup d'oeil sous la table, donna un léger coup de coude à Bulle pour qu'elle se penche à son tour.\u2014 Il t'a pénétrée 2 chuchota Plume.Pomme rit en fermant les yeux.Plume et Bulle étaient friandes de détails depuis leur naissance, et c'était un des plaisirs d'avoir vécu avec elles.Mais la question faisait mal à Pomme, elle lui faisait sentir cruellement la subite absence de l\u2019homme de New York.Elle s\u2019apitoya à fond sur elle-même, regarda Plume et Bulle, hocha la tête et laissant échapper de sa bouche parfumée des rayons extatiques.\u2014 Et tu n'as pas peur 2 chuchota Plume.__ Peur 2 demanda Pomme d'un air égaré, Peur ?\u2014 Mais, chuchotèrent Plume et Bulle, et les maladies 2 C'est un homme qui voyage ET un homme de New York, dit Bulle.Et tu portes des talons aiguille, fit remarquer Plume.337 Elles se turent un moment.Pomme était concentrée sur le son qu'émettait l'homme de New York lorsqu'il se retirait et qu\u2019il était sur le point de ne pas se reconnaître.\u2014 Très avare de mots d'amour, murmura Pomme, très avare.Et pourquoi 2 Mais on s\u2019égare, déclara-t-elle d\u2019une voix plus ferme.Dites-moi d'abord si vous vous reconnaissez en ce moment, dans ce restaurant, assises avec moi qui porte des talons aiguille.Est-ce que vous sentez bien que vous êtes vous-mêmes.\u2014 Je me sens toujours infiniment moi-même quand tu es là, Pomme, répondit aussitôt Plume.\u2014 Pareil pour moi, Pomme, dit Bulle comme un seul homme.Elles se turent à nouveau, puis elles pouffèrent de rire en même temps.\u2014 Pourtant, dit Pomme, j'ai beaucoup changé depuis quelques mois.Je ne me sens plus la vocation de m'émouvoir devant chaque petite misère individuelle.Je ne me sens plus obligée d\u2018aider la jeune mère éperdue devant la couche remplie de son bébé, je ne me sens plus obligée de jouer à mené-mené avec chaque enfant solitaire, de m\u2019enfoncer les genoux dans le sable pour le faire sourire.Quand je vois la terre de mon hublot, je la trouve superbe, magique, émouvante mais comme je n'ai plus jamais la sensation d'être séparée d'elle, je sais que je ne peux rien faire pour elle.Est-ce que j'étais déjà ainsi avant, mais que je le ressentais différemment 2 En tout cas, mes chéries, je n'ai pas peur des maladies.Je vis le sexe comme une métaphore, et les métaphores sont immunisées contre.\u2014 Oh non, oh non, non, justement, interrompit Bulle, ce sont justement les systémes immunitaires 338 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Sls .Pomme Yeti hy Douly wo et les ke talons aiguille tir pa rs trie cr péri ee sd En des métaphores qui sont atteints en ce moment, Pomme, penses-y.= Oui, penses-y, dit Plume, penses-y.Est-ce qu'on commande une deuxième bouteille de Champagne 2 Plume appela le garcon.\u2014 Le huissier appelé par le bip m'a alloué deux cents dollars américains pour finir le repas.Voulez- vous vérifier si ça suffira, pourboire compris, pour qu\u2019on boive une deuxième bouteille @ Merci.Ca suffisait largement.Ces dames pouvaient même commander un fromage ou un dessert.\u2014 Ressens-tu que Pomme a changé 2 demanda Plume à Bulle.\u2014 Si elle le ressent, dit Bulle, je ne vois pas ce que je pourrais en dire.Pour moi, c'est elle qui est là, et je me reconnais en la regardant, et ça fait du bien, ça fait du bien.\u2014 Et toi, Pomme, est-ce que tu te reconnais en nous regardant ?demanda Plume avec une lueur d'inquiétude au fond de ses yeux noirs.Un vent de détresse balaya alors l'âme de Pomme Douly.Non, elle ne se reconnaissait pas en regardant Plume et Bulle dévorer des langoustines et boire le Champagne payé par l\u2019homme de New York.Si elle voulait se reconnaître, il faudrait qu'elle renonce aux images qui l\u2019inondaient, qui lui étreignaient le coeur, qui lui écartaient les os du bassin, il fallait qu\u2019elle arrête le sourire de sourire en elle, la bouche de laisser échapper le son du plaisir, il fallait qu'elle fasse cesser le mouvement de rotation qui était comme un diable emparé d'elle, il fallait qu\u2019elle redescende du cosmos où elle entendait toujours l\u2019harmonique de l\u2019homme de New York.Pour qu'elle se reconnaisse, il faudrait que Bulle et Plume soient en amour, soient folles d'amour, il faudrait que tous les clients du restaurant soient fous, soient fous d'amour.Je vais devoir mentir, se dit Pomme.Mentir m'a toujours été si facile.Pourquoi mentir me deviendrait-il difficile un samedi soir dans un contexte international 2 Au fait, cet homme, je pourrais tout aussi bien me mettre à le détester.Il suffirait que je me fasse un sermon sur les techniques sexuelles pour me mettre à le détester.C\u2019est ca.Si je redescendais de ma métaphore, je détesterais à fond l\u2019homme de New York.Quel con, je me dirais.\u2014 Mais bien sûr que je me reconnais en vous regardant, dit Pomme en laissant son côté maternel lui faire pencher doucement la tête.\u2014 Ah! soupirèrent Plume et Bulle.Tu nous a fait peur! \u2014 Il va peut-être revenir, risqua Bulle en regardant du côté de la porte d'entrée.\u2014 Il ne va jamais revenir, dit Pomme, et il en viendra un autre, comme vous le savez déjà.Qu'est-ce que l'espoir \u20ac pensa Pomme.Ce sera un café irlandais, comme d'habitude.\u2014 Qu'est-ce que vous avez fait, racontez-moi.\u2014 Nous sommes allées voir passer les oies sauvages ! Nous sommes allées aux grues, aux oiseaux-mouches et aux crocodiles en Louisiane.Nous avons, tu ne devineras jamais, pratiqué un trou dans le mur de nos salles de bain, assez grand pour se passer le shampoing, la savonnette ou le papier de toilette, et pour nous tenir la main quand on prend notre bain chacune de son côté du mur.Nous avons réussi jusqu\u2019à maintenant à cacher le 18 340 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie BLES etfion Kretie Pomme Douly et les talons aiguille trou à nos lu-sais-qui.Ils ne prennent que des douches.Ils n\u2019ont rien vu.Pomme éclata de rire.|| aurait fallu des saints pour comprendre le lien qui attachait Plume et Bulle ensemble.Elles semblaient ne s\u2019être jamais remises de l'écart de quinze mois qui avait séparé leur naissance.Bulle dit à Plume que plus elle y réfléchissait, moins elle comprenait comment Pomme avait pu se mettre avec un homme qui ne l\u2019aimait pas, mais encore moins comment un homme pouvait ne pas aimer Pomme.Après tout, disait Bulle, Pomme n'a jamais dérangé très longtemps les gens, elle a toujours su quand partir et comment, je ne comprends pas.\u2014 |l aurait suffi que je sache comment faire pour qu'il se reconnaisse en me voyant pour qu'il m'aime quelques heures, répondit Pomme.Et nous revoilà à la case départ ! Et à la case d'arrivée, puisque je vais prendre un café irlandais.\u2014 Est-ce que les oiseaux travaillent à leur ressemblance, je veux dire, à avoir l'air d'eux-mêmes, à avoir le sentiment d\u2019être eux-mêmes ?demanda Plume.Qu'est-ce que tu en penses, Bulle ?\u2014 Les radios travaillent à ça, répondit Bulle.Et des villes aussi, certaines villes.Et sans doute des pays aussi, certains pays.Par exemple, il y a une ville qui s'appelle Phoenix, en Arizona.Il ne pousse pas de palmiers, à Phoenix.Mais Phoenix est une ville qui veut qu\u2019il y ait des palmiers sur les cartes postales qui la représentent à l'étranger, et veut que les gens qui passent par Phoenix se disent que Phoenix est une ville de palmiers.Donc, Phoenix s\u2019est planté des palmiers, des milliers de palmiers en quelques jours, suivant la technique des poteaux de téléphone.Et voilà ! Phoenix est devenue une véritable palmeraie ! Imagine- toi, Pomme, que tu sois arrivée à Phoenix au cours 341 de cette vaste opération sous la forme d'une épinette d\u2019Abitibi\u2026 Pas de chance ! Inutile d'insister ! Sans doute ne cadrais-tu pas dans le projet de l\u2019homme de New York, et c'est tout, sans doute, c'est tout, n'est-ce pas Plume \u20ac Plume se lécha les doigts avant de répondre.Pomme entrait et sortait de ses chaussures et commençait à avoir envie de se coucher sur le ventre, dans son lit, et de profiter de la présence de l\u2019homme de New York dans sa peau avant qu'elle ne s'évanouisse.\u2014 Nous manquons de méthode parce que nous manquons de données, dit Plume.Nous n'avons pas examiné les détails de l'événement qui a déclenché la sortie de l\u2019homme de New York, sa sortie, son départ définitif.\u2014 Bon, dit Pomme en rentrant dans ses chaussures, je le refais.Nous nous apprêtons à quitter la chambre d'hôtel.Je me colle à lui qui sent le citron-framboise avec une note de moisi.Il m'écarte de lui en me tenant les épaules.|| me regarde intensément.Il dit : « Ca te va très bien, les talons aiguille ».Nous sortons.Je marche en retrait.Il dit de marcher légèrement devant lui.Je le fais.Je suis un peu dans les nuages.Je heurte violemment un cadre de porte, je dis « oh pardor », et je me concentre sur la marche.Nous prenons un taxi parce qu'il n\u2019a pas envie de prendre la voiture de location et de tourner dans les rues à la recherche d\u2019un stationnement.Il m'ouvre la portière du taxi.Tout se passe bien.Rien ne s'accroche nulle part, mon sac me suit, mes bas ne filent pas, je me dis que tout va.On entre ici.\u2014 Vous ne dites rien, dans le taxi ?\u2014 II ne dit rien parce que je dis « je t'aime » sans arrêt, je dis ce que je sens, je dis que je le sens, je dis que je me passerais bien de cette sor- 342 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie Ca 5 SBLEs Weston refi Onomie Pomme Douly et les talons aiguille i I tie au restaurant parce que j'ai déjà une nouvelle idée pour le lit.Il dit « tais-toi ».On entre dans le restaurant.Il tend son imper à la femme du vestiaire qui veut aussi bien prendre mon imper à moi.Je dis « non merci, je garde mon imper ».Il dit « tu as froid 2 » Je dis « non ».Il dit « alors 2 » Je dis « merde, je garde mon manteau ».Il rit.Il s\u2019assoit.I! me regarde.Il dit « au fond, tu as un sale caractère ».Je dis « ne me parle pas des mous ».Il commande le Champagne.Il lève son verre.Il hésite.ll ne dit rien.I! boit.Je bois.Je l\u2019aime.Je n\u2019ai rien à lui dire.On commande les langoustines\u2026 \u2014 Il ne se passe rien pendant tout ce temps où vous buvez la première coupe et où vous choisissez les langoustines \u20ac Il ne te parle pas de sport ou d'économie ou de politique 2 Tu ne le questionnes pas sur ces sujets-la ¢ dit Bulle pendant que Plume étouffe un rire dans sa serviette.\u2014 Non, dit Pomme, non, je vous jure.Je lis le menu, tout le menu.Chaque ligne, chaque prix, tout.\u2014 Ah, font Plume et Bulle consternées.Tu as lu les prix 2 A voix haute 2 \u2014 A voix normale, dit Pomme.Je lis toujours les prix, tiens, pourquoi 2 Ca ne se fait pas?\u2014 ll t'invitait @ dit Bulle.\u2014 Il ne m\u2018invitait pas vraiment.Simplement, c'est toujours lui qui paie, dans sa situation.Il paie probablement partout, toujours, tout simplement.\u2014 Et qu'est-ce que vous vous êtes dit, en attendant les langoustines ?demanda Bulle.\u2014 Je parlais.Je parlais d'Anna et de sa vinaigrette ail et citron et de la difficulté de recueillir les pépins de citron qui glissent dans | huile.Alors, les plats sont arrivés.Il les a regardés.Il s\u2019est levé. Il a jeté sa serviette sur cette chaise.Il a sorti deux billets de cent de la poche droite intérieure de son veston, il les a mis sous la corbeille à pain, il s\u2019est penché vers moi, il m'a mis un baiser sur le front.Il a dit « tu me pardonneras, je t'adore, mais je ne me reconnais pas ».Et voilà.Il est sorti.\u2014 Très bien.Très bien, dit Plume.Ça y est, je vois plus clair.Nous nous dirigeons directement vers un non-lieu.\u2014 C'est-à-dire 2 dit Bulle.\u2014 L'homme ne pouvait pas prendre racine dans Pomme.Sans doute essayait-il tout de même.Et lorsque Pomme lui a parlé des noyaux de citron dans l\u2019huile, il a vu clair, il a vu que c'était ce qu'il ressentait avec Pomme et qu'il ne se reconnaissait pas au moment où il ressentait ça précisément.Alors Pomme Douly se leva, jeta sa serviette sur la quatrième chaise, souleva la corbeille à pain et montra les deux cents dollars américains à Bulle et à Plume, se pencha vers chacune d'elles, leur déposa un baiser sur le front, et sortit du restaurant, heureuse de ne pas avoir à attendre au vestiaire pour récupérer son imper.JE 344 POSSIBLES Autogestion Démocratie Autonomie æ- & iz \u2014\u2014 i \u2014\u2014 kr % i + = 3.1 Ye we = 5 5 ; ang SA = + 2, ES + Hid cu \u201ces à Pa i ca, > TE Hoe of NE 4 \u201c tx £2, ve 7 SARE apes % Sa NS pass 7 Se a Ry & x Fig oy #5 5 te = Fists \u201cSR bn Ti EN 5 5 su gi ity Bi ns i EIR 24, ra 3 Re £3 ARE, el : EE ur, see A A La ag Sy FRE mn hs & EN sk se rh A ¥ Sn Pr, er, *.% ae ai «+ RE i A a Sy % © i 3 Hae, ê 5 x % % ME Ÿ Hi ë SEa sa Foie % Xi Sr % #0 Wo, ig, #4 a ds Fines Sot, wn # Sty, À ss Burp 05 id Me SN es 3 Bi Yigg eee fe 4 er EG % gr un Bisa oF SNES rime | i EY \u2018ne?il Mm % Hi f 4 La ë x ge + « # a % \"#3 A my ors.4; a * = Lx: ge es nt, 2.ai pers gif Span J SON: ee FA PALE oY Aie # Hea SN x ï ?PR 8; aoa \u201cad 2 \"a 4.i s* ; Rk en > Pe Los Le nan ER we isis er A ne sexes 2e es es cancer pa at cts 553 or pir porn PAE eri OEE SEC CART aT a A i a ru Collaboration spéciale à ce numéro : È Jacques Brossard, écrivain ; Cornélius Castoriadis, directeur d'études à l\u2019École des Hautes Études en Sciences sociales, Paris ; Olivier Corpet, directeur de la revue Autogestions, Paris ; 4 Jacques T.Godbout, chercheur INRS- B Urbanisation, Université du Québec ; ; Gérald Godin, poète, député de Mercier à l'As- ; semblée nationale ; 4 Paul Grell, chercheur, Université de Moncton ; | Gilles Hénault, poète ; Suzanne Jacob, écrivaine ; Bruno Jean, sociologue, Université du Québec à Rimouski ; Pierre-Yves Melançon, chercheur au Département de science politique, Université de Montréal, conseiller municipal RCM ; Serge Mongeau, écrivain et médecin ; Jean-Marc Piotte, professeur, Département de science politique, UQAM ; Luc Racine, poète et sociologue, professeur à l\u2019Université de Montréal ; Ë Carol Saucier, professeur de sociologie à l\u2019Uni- E versité du Québec à Rimouski ; ; Jean-Jacques Simard, professeur de sociologie à l\u2019Université Laval.E Pour l\u2019illustration : Roland Giguère.Poète, graveur, éditeur, dessinateur et peintre, Roland Giguère a fondé les Éditions Erta qui se sont consacrées à la publication d'oeuvres poétiques et visuelles.Cet artiste a participé activement avec Léon Bellefleur au mouvement surréaliste français dirigé par André Breton.Le rapport poésie/image marque toute sa création.L'artiste nous présente dans ce présent numéro une série de dessins à la mine de plomb réalisés en 1986.Ces oeuvres sont sans titre et le format des originaux est de 13 x 22 cm. Po pe Les revues culturelles LES ANNALES DE L'HISTOIRE DE LART CANADIEN ARCADE - «#ARIA®¢, CAHIERS DES ARTS VISUELS » CONTRETEMPS * COPIE ZÉRO * DERIVES ¢ ECRITURE FRANÇAISE DANS LE MONDE ° ETUDES FRANÇAISES * ETUDES LITTERAIRES * FORMAT CINEMA + LES HERBES ROUGES pa IDEES ET PRATIQUES ALTERNATIVES * IMAGINE.® » INTER.* JEU, CAHIERS DE THEATRE LETTRES QUÉBÉCOISES * LURELU * LE MAGAZINE OVO » MOEBIUS + LA NOUVELLE BARRE DU JOUR (NBJ) * NUIT BLANCHE + PARACHUTE * POSSIBLES ° PROTEE ° RECHERCHES AMERINDIENNES ¢ RE-FLEX ¢ SEQUENCES * SOLARIS.» SONANCES * SPIRALE * TRAFIC ¢ VICE VERSA ¢ VIE DES ARTS + LA VIE EN ROSE * VOIX ET IMAGES «+ @ Vous vous sentez concernes par les arts visuels le cinéma, la danse, la ravie Pr lestdébatss soulevés par différentes evues, culturelles vousrinvi- partäger\"leur® perceptions Ft de 1 gad op XY 0 TS t notre réper Cr Le fe TL en C.P.786, Succursale Placé d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 332 ASSOCIATION DES ÉDITEURS DE PÉRIODIQUES CULTURELS QUÉBÉCOIS pd QUESTIONS DE CULTURE Sous le titre «Questions de culture», l'Institut québécois de recherche sur la culture a entrepris de publier une série de cahiers thématiques, au rythme de deux par année.Chaque cahier se propose de faire le point sur un thème déterminé, non seulement en publiant des résultats de recherche, mais plus encore en ouvrant de nouvelles perspectives de réflexion.Sept ou huit spécialistes de disciplines di- Chaque numéro com ; Lo 9 P verses, rattachés ou non l'Institut, sont invités à te environ 180 pages et est en vente dans toutes les librairies au prix de 12,00 $.Ces ouvrages sont disponibles dans toutes les librairies ou à: e Tech © e ® | et & 0 $ 7 ps Ÿ 1979 ?Institut québécois de recherche sur la culture 93, rue Saint-Pierre Québec (Québec) G1K 4A3 tél.: (418) 643-4695 contribuer à la production de chaque numéro.Le contenu des cahiers ne se limite pas au Québec; il inclut des articles de nature plus théorique ou générale, ainsi que des textes favorisant la comparaison interculturelle (civilisations, nations, ethnies, régions, classes, sexes, \u2026).Ces cahiers s'adressent non seulement aux chercheurs et aux étudiants, mais à un plus large public qui s'intéresse aux divers thèmes abordés: les communautés ethniques, les cultures parallèles, l'architecture, les régions culturelles, le vieillissement, les industries de la culture, les jeunes artistes, la-situation des femmes, les jeunes chercheurs, la culture des organisations, \u2026 «Questions de culture» est sous la direction de monsieur Fernand Dumont. N° 20 ET 21 NUMERO SPECIAL 260 P.- 80F ALTERNATIVES QUEBECOISES e Mouvements sociaux et vie quotidienne e Economie alternative et développement local e Nouveaux medias et interventions artistiques Un ensemble inédit de reportages et de réflexions Commandes et abonnements à adresser à: Editions PRIVAT 14, rue des Arts F-31068 Toulouse Cedex i » Vente en librairie: 45 F/numéro (Diffusion :DIFF-EDIT) e Numéro spécial 1985: 20/21, Alternatives québécoises, 80F « Abonnement (4 numéros/an) : Individuel France 145F Etranger 180F.Institution :France 200F Etranger 265F.Privat - REVUE TRIMESTRIELLE - 19° ANNÉE -NOUVELLE SERIE DISPONIBLES Volume 1 (1976-77) numéro | Tricofil Sciences sociales et pouvoir Poèmes de Roland Giguère et Gérald Godin 110 p.numéro : Santé Question nationale Poèmes de Gilles Hénault, Luc Racine, Robert Laplante p.numéros 3/4 : Les Amérindiens : politique et dépossession De l'artisanat comme instrument de conquête 249 p.Volume 2 (1977-78) numéro 1: Fer et titane : un mythe et des poussiéres Nouvelles perspectives du roman québécois Nouvelle de Jacques Brossard numéros 2/3 : ; Bas du fleuve \u2014 Gaspésie Poème de Françoise Bujold numéro : Mouvements sociaux Coopératisme et autogestion Texte d\u2019Alexis Lefrancois Volume 3 (1978-79) numéro 1: La ville en question qui appartient Montréal Poémes de Pierre Nepveu 179 p.numéro 2 : L'éclatement idéologique La poésie, les poètes et les possibles Paul Chamberland : La dégradation de lo vie 159 p.numéros 3/4 : ducation Sur les chemins de l\u2019autogestion : Le J.A.L.Poèmes de François Charron et Robert Laplante 292 p.Volume 4 (1979-80) numéro | : Des femmes et des luttes 207 p.numéro 2 : Projets du pays qui vient 158 p.numéros 3/4 : Faire l'autogestion : Réalités et défis Poèmes de Gaston Miron 284 p.4,00 S 3,95 $S 5,95 $ 4,00 S 4,95 $ 5,95 S Volume 5 (1980-81) numéro 1 Qui a peur du peuple acadien ?numéro 2 : Election 81 : questions au PQ.Gilles Hénault : d\u2019Odanak a I'Avenir Victor-Lévy Beaulieu : l\u2019Irlande trop tôt numéros 3/4 : : Les nouvelles stratégies culturelles Manifeste pour les femmes Volume 6 (1981-82) numéro : Cinq ans déjà\u2026 L\u2019autogestion quotidienne Poèmes inédits de Marie Uguay numéro : Abitibi : La voie du Nord Café Campus | Pierre Perrault : Eloge de l'échec numéros 3/4 : La crise.dit-on Un écomusée en Haute-Beauce Jacques Brault : lecons de solitude Volume 7 (1982-83) numéro : Territoires de l\u2019art Régionalisme/internationalisme Roussil en question(s) numéro 2 : Québec, Québec : à l\u2019ombre du G Jean-Pierre Guay, Marc Chabot : un beau mal numéro 3 : Et pourquoi pas l\u2019amour Volume 8 (1983-84) numéro : Repenser l'indépendance Vadeboncoeur et le féminisme Numéro : Des acteurs sans scène Les jeunes l'éducation Numéro 3 : 1984 \u2014 Créer au Québec En quéte de la modernité Numéro 4 : L'Amérique inavouable 182 p.157 p.328 p.177 p.195 p.274 p.206 p.161 p.170 p.197 p.200 p.184 p.189 p.4,95 $ 4,95 S 6,95 S 4,95 S 4,95 S 5,95 $ 4,95 S 4,95 S 5,00 $ 5,00 $ 5,00 $ 5,00 S 5,00 $ Volume 9 (1984-85) Numéro Le syndicalisme à l'épreuve du quotidien 208 p.5,00 $ Numéro 2 \u2026 et les femmes 187 p.5,00 $ Numéro 3 Québec vert.ou bleu?204 p.5,00 $ Numéro 4 Mousser la culture 174 p.5,00 $ VOLUME 10 (1985-1986) Numéro 1 Le mal du siècle 187 p.5,00 $ Numéro 2 Du côté des intellectuels 199 p.500$ NOM © ss es et ws he va eae we se saan a we a es ee ss assesses ae Adresse +.+ 4 + + + + + + 5 0 0 4 4 4 4 5 6 + 4 4 0 0 0 0 0 000 8 8 30 0 0 01 800 Ville 00 0 0 6 4 6 + 2 + 4 + 4 + + + + + \u20ac 4 4 3 4 4 4 + 8 8 0 0 0 000 8 0 85 0 5000 Veuillez me faire parvenir le(s) numéro(s) suivant(s) : \"8 +8 6 4 0 0 0 5 5 4 0 4 0 1 4 0 0 0 4 5 0 6 0 0 6 6 0 0 se ee sss oa sss ee asa eas Ci-joint un chèque \u2014 \u2026 4 + 0 + + 5 + 0 = mandat-poste +0 + + 1 + 6 4 4 5 au montant de $S © se sa a se ee eau ae ea aes esa eae ease ae eae Je souscris un abonnement à Possibles Envoyez-moi le numéro suivant, en prime : D Vol.7, n° 1 - Territoires de l\u2019art D Vol.7, n° 3 \u2014 Et pourquoi pas l\u2019amour OC Vol.8, n° 4 \u2014 L'Amérique inavouable Ville .Code postal .Province .Téléphone .Occupation © 2 + + + + + + + + = + + + + a + 4 ss oe es ve ss = +6 » + + #2 ci-joint : chèque .mandat-poste .au montant de .D Abonnement d\u2019un an (quatre numéros) : 15,00 $ D Abonnement de deux ans (huit numéros) : 30,00 $ ©] Abonnement institutionnel : 25,00 $ DO Abonnement de soutien : 25,00 $ D Abonnement étranger : 30,00 $ Revue Possibles, B.P.114, Succursale Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254 Vol.10 nos 3-4 Prochain numéro : La paix Que R 11258 Er Bae ee ce sie ces EET Serr où ares rates Er CZCS es = ata a \u2026 acces pos oh + ca cc es 2e Sern: seras Te PEs 8 JE | ID DANS CE NUMÉRO Questions pour survivre GILLES HENAULT De l\u2018\u2019État-Providence à l\u2019Etat-Provigo MARCEL RIOUX Quand l\u2019autogestion est de la revue OLIVIER CORPET Les pieds et le plat : étiologie de l\u2019autogestion JEAN-JACQUES SIMARD L'esprit de groupe MARCEL FOURNIER La méthode ANDRE THIBAULT L'autosanté, une nécessaire utopie SERGE MONGEAU Plaidoyer pour letemps perdu LISE GAUVIN De I'autogestion à l\u2019autonomie JACQUES T.GODBOUT Pour prendre publiquement congé de quelques chimères LUC RACINE Le placard JACQUES BROSSARD Un militant ouvrier JEAN-MARC PIOTTE Le réseau québécois des garderies : autogestionnaire ?ÉRIC ALSÈNE L'autogestion sans frontières : les luttes régionales au Québec BRUNO JEAN Le politique et le culturel au quotidien : les coopératives d'habitation CAROL SAUCIER Le chômage comme séquen ces de vie PAUL GRELL Sens et changement par et malgré.un système d'éducation MARIE BOUCHARD RAYMONDE SAVARD Le décentralisation : enjeu autogestionnaire ou façon différente d'exercer le pouvoir ?PIERRE-YVES MELANÇON Le point de vue de l'artiste FRANCINE COUTURE L'art par amour ROSE MARIE ARBOUR Troisième degré GERALD GODIN Les enjeux actuels de la démocratie CORNÉLIUS CASTORIADIS Pomme Douly et les talons aiguille SUZANNE JACOB "]
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