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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Été - Automne
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 1993, Collections de BAnQ.

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[" ossibles 35 VOLUME 17 @ NOS 3/4 @ ÉTÉ/AUTOMNE 1993 oi te Bite } = Be \u201c y pe Z D 2 | y 4 i IY\u201d @ 4 mé 3 es = 22 en or be, Lean Shes es a er rr me Le RS & BR te Oxy ne Fiarstuairr Bic 1; SOUS BO See RS Sea dd offs CAES ere see er LS a 2 Bd RR Ma 3 ane ARAN Si A Ro oA Ss a 1) ie ZH grt «i ory 2 £5 Fo.or A vs A 2 A fe; Aie 2 rats SAN 3 > oe 22 _ \u2014_\u2014 \u2014 À GAUCHE AUTREMENT ossibles p VOLUME 17 « NOS 3/4 « ETE/AUTOMNE 1993 Hm | possibles B.P 114, Succ.Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254, 529-1316 Comité de rédaction Rose-Marie Arbour, Francine Couture, Marcel Fournier, Gabriel Gagnon, Jean-H.Guay, Alexandra Jarque, Stéphane Kelly, Patrice LeBlanc, Raymonde Savard, Amine Tehami, André Thibault.Collaborateurs{trices) Éric Alsène, Yvan Comeau, Francis Dupuis-Déri, Lise Gauvin, Roland Giguère, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Monique LaRue, Suzanne Martin, Gaston Miron, TMarcel Rioux.Révision des textes et secrétariat Micheline Dussault Responsables du numéro Gabriel Gagnon, Yvan Comeau, Stéphane Kelly, Patrice LeBlanc.La revue Possibles est membre de la SODEP (Société de développement des périodiques culturels québécois) et ses articles sont répertoriés dans Point de repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Possibles est subventionnée par le ministère des Affaires culturelles du Québec et le Conseil des Arts du Canada.Le numéro : 7 $.La revue ne perçoit pas la TPS.Conception graphique et maquette de la couverture : Nicole Morisset Typographie et mise en page : Composition Solidaire Inc.Impression : Les ateliers graphiques Marc Veilleux Inc.Distribution : Diffusion Dimedia Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 © 1993 Revue Possibles, Montréal A RHIN TABLE DES MATIÈRES Éditorial 9 MARCEL RIOUX (1919-1992) Quand les possibles s\u2019épuisent\u2026 DIANE PACOM 17 Malgré tout, l\u2019utopie MICHEL RIOUX___ 29 Le temps d\u2019après LUC RACINE 40 À GAUCHE La Faim, la Peur PAUL CHAMBERLAND 31 Que reste-t-il du socialisme ?JEAN-WILLIAM LAPIERRE 58 Gauche américaine \u2014 gauche européenne : un même combat ?DICK HOWARD 76 La gauche québécoise en quête de sens CLAUDE BARITEAU 96 « Vieille » et « nouvelle » gauches dans le mouvement syndical LOUIS FOURNIER__ Mettre les pendules a l\u2019heure du féminisme ROSETTE COTE 119 129 Les Verts et la politique JEAN-GUY VAILLANCOURT Gauche associative et équivoque communautaire GÉRALD DORÉ 140 149 Une gauche chrétienne au Québec ?GISELE TURCOT 162 Un internationalisme pour l\u2019an 2000 GUY LAFLEUR_ Mao FRANÇOIS GRAVEL IMAGE 173 186 Cynisme JEAN-PIERRE LATOUR 201 AUTREMENT Les habits neufs de la droite JACQUES PELLETIER « Un monde ou nous avons perdu notre unité » STEPHANE KELLY L\u2019utopie égalitaire contemporaine YVAN COMEAU ET MARIO HUARD Cohésion sociale et emploi JEAN-LOUIS LAVILLE Solidarités GABRIEL GAGNON Le purin dans la rivière, rive gauche ou rive droite ?DANIEL GAGNON Agir sur l\u2019État, bien sûr, mais quel Etat ?G.RAYMOND LALIBERTÉ 205 219 233 241 256 266 272 H.enseigne la philosophie PHILIPPE HAECK ROSE UIT ON ORR 281 casa Face aux risques écologiques NASSER BACCOUCHE ET RONALD BABIN 287 Pour un universalisme communautaire PATRICE LEBLANC 305 L'INTELLECTUEL ET LE CITOYEN L\u2019intellectuel et le citoyen FERNAND DUMONT 319 dd Ce numéro veut rendre hommage à la mémoire de notre ami Marcel Rioux, fondateur de la revue POSSIBLES, décédé le 16 décembre 1992. ; ; 7285 POI EI 8 8 pe PY : LL Are an on A AS A A PRP - i.La.an yy \"I éner: cree * less pte - fr 2 POD POS D Tre 15 rT poy rae po) de 2) EPPS Le tee en L rey Pr oe Le yg AA +, pd RS RS = PS BF RO = id ur Lo id mr ped En oe = \u2014 gsr PE ir Ë fe i fetes mo NT pos au LATE Lon Arr Zr ieee I ot = IRAE er\u201d FA ee oe = riers go fl \u201ca dd ce rie na pred AE Sn LE eu Ar.ET ot tA ac Car a LR pr \u201crez Cr not & rr = = rene De = ne ns Le ai EY ÉDITORIAL À gauche autrement À la fin de sa vie, Marcel Rioux exprimait un certain pessimisme face à l\u2019avenir du Québec et des sociétés occidentales.Depuis la publication d\u2019Un peuple dans le siècle en 1990, la situation n'a fait qu\u2019empirer pour ceux et celles qui pensaient continuer à trouver au sein de ce qu\u2019on appelait la gauche, les chemins de la solidarité et de l\u2019émancipation.Le socialisme réel s\u2019est suicidé, la social- démocratie n\u2019a pas su résister aux coups de deux récessions trop rapprochées, l'alternative émerge avec peine du magma de ses expériences éparses et de ses nouvelles aventures politiques.En proposant à nos lecteurs ce numéro sur la gauche, qui alimentera ensuite un colloque organisé en collaboration avec le Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal, nous avons d\u2019abord voulu rendre hommage à notre ami disparu en donnant suite à sa longue méditation sur « la question du Québec ».Nous avons opté pour « la modestie de la raison » et « l'ambition de la volonté » que l\u2019écologiste français Alain Lipietz propose dans Vert espérance (La Découverte, 1993) à ses anciens amis de gauche qui hésitent encore à devenir verts.Si l\u2019on compare aux expériences françaises et américaines le cheminement tortueux et un peu naïf d\u2019une « gauche québécoise en quête de sens », on est heureux de constater que la construction de nou- veaux projets de société n\u2019est pas encore confinée ici à l'intimité des salons ou au divan des psychanalystes.Nous n\u2019avons pas à nous excuser des combats pour l'égalité, l\u2019autonomie et la solidarité menés par nos partis politiques, nos syndicats et nos groupes communautaires.Bien sûr ces valeurs doivent s'implanter sur de nouveaux terrains et prendre de nouveaux visages.À travers le cheminement des femmes, des chrétiens, des Verts, des syndicats, des groupes populaires et des organismes de coopération internationale, nous avons tenté de discerner les visages multiples de la gauche québécoise d\u2019aujourd\u2019hui.Nous avons aussi voulu explorer, sur des thèmes chers à la gauche traditionnelle, diverses façons de penser autrement : la mondialisation, l\u2019Etat, l\u2019écologie, l'égalité, la solidarité, la liberté, la communauté ont servi de points de départ, convergents nous l\u2019espérons, vers la redéfinition de nos rôles d\u2019intellectuels et de citoyens que Fernand Dumont, qui fut l\u2019ami intime de Marcel Rioux, nous propose en guise de conclusion.Parallèlement à cette démarche, nous avons demandé à plusieurs écrivains sensibles à nos préoccupations de devenir avec nous les arpenteurs de l\u2019avenir.Souvent, au creux des crises les plus profondes, les créateurs discernent avant les autres les contours des mondes nouveaux.*k% Si l\u2019on veut tirer quelques lignes de force de l\u2019ensemble de notre dossier, on pourra sans doute retenir les propositions suivantes.L'État québécois est loin d\u2019avoir terminé son rôle.Il n\u2019est pas encore temps qu'il cède la place au conti- nentalisme nord-américain et aux particularismes locaux et régionaux.Il lui reste encore à veiller aux 10 POSSIBLES A gauche autre I k Uhg Mastiéiéieicres Editorial politiques de développement durable, à la création culturelle et au partage du travail et du savoir.Face au nombre de plus en plus grand d\u2019exclus du système économique dominant sous les coups de la concurrence, de la robotisation et de l\u2019informatisation, une idée force, venue des Verts européens parfois relayés par les sociaux-démocrates, commence à prendre racine chez nous : il s\u2019agit de la diminution radicale du temps de travail pour enrayer la montée du chômage, nous donner le « temps de vivre » et accorder du répit à une planète submergée par les résidus délétères d\u2019une croissance incontrôlée.Ce projet maintenant esquissé du côté des groupes communautaires, du Parti vert, des militants chrétiens et plus récemment de la CSN et de quelques militants équistes, mérite qu'on s'y arrête avec attention si Fon veut vraiment inventer une politique de plein- emploi pour l\u2019an 2000.Si tout le monde ne travaillait que trente heures par semaine, que d'emplois sauvés, que de temps disponible pour le bénévolat et la convivialité.Quel que soit l\u2019avenir du monde du travail, les groupes communautaires devraient occuper une place de plus en plus grande dans notre société.L'Etat les incite à répondre de façon plus efficace aux nouveaux besoins des groupes les plus démunis.Ils tendent à développer ces formes de réciprocité qui réduiraient l'emprise trop grande des forces du marché et de la redistribution étatique.Ils préparent l'émergence d\u2019un monde nouveau où, le travail n\u2019occupant plus toute la place, les activités conviviales bénévoles pourraient se développer sans entraves.Tout le monde disposant d\u2019un travail rémunéré, chacun pourrait exercer à son choix, dans son temps libre, des activités de création et de solidarité animées par un secteur communautaire revalorisé.Au moment où ceux qui n\u2019ont jamais souffert du chômage et de l'exclusion s'opposent à toute forme de partage du travail et de la richesse, au moment où PARA RAA [ITH RER OPEN ré 4 J fous nos gouvernements criblés de dettes réduisent de façon aveugle les missions de l\u2019État-providence, au moment où les travailleurs n\u2019ont plus de projet crédible à opposer à l'idéologie néo-libérale, l\u2019absence d\u2019une vision exaltante de l\u2019avenir se fait durement sentir.ll ne sera plus possible de prôner la souveraineté du Québec à partir de vieux slogans éculés qui tenteraient de faire croire aux gens que le rapatriement des impôts et des pouvoirs garantirait à ui seul le plein-emploi et la solidarité sociale.Lu dans cette perspective, le dernier manifeste de l'exécutif du Parti québécois, « Le Québec dans un monde nouveau », nous prouve que les souverainistes ont encore beaucoup de chemin à faire pour répondre à nos inquiétudes justifiées et combler nos aspirations les plus profondes.| nous faudra donc absolument, plusieurs auteurs l\u2019affirment dans ce numéro, partir du nouvel imaginaire social proposé par des gens aussi différents que Michel Serres, Cornelius Castoriadis et Alain Lipietz pour repenser la gauche à partir des données nouvelles et des pistes stimulantes fournies par les écologistes.L'écologie n'occupe pas encore ici l\u2019espace important qu'elle a conquis dans plusieurs sociétés européennes.Les formations souverainistes, Parti québécois et Bloc québécois, occupent trop de place dans notre système électoral uninominal à un tour pour que les partis verts puissent se développer rapidement.Un mouvement écologique en pleine effervescence ne peut donc encore disposer de l'instrument politique qui lui permettrait de mieux coordonner ses efforts pour influencer les gouvernements ou offrir une véritable alternative à l'idéologie dominante.| semble donc pour le moment tout à fait irréaliste d'attendre des partis politiques et des mouvements sociaux existants un renouvellement profond de notre 12 | t POSSIBLES | A gauche autrd 5g Editorial imaginaire social.Cette conjoncture à première vue fort déprimante ne pourrait-elle pas inciter davantage intellectuels et créateurs à sortir des sentiers battus pour explorer de nouveaux possibles ?C'est ce que nous continuons à croire dans cette revue où par l\u2019analyse, la critique, la fiction et l\u2019image, nous tentons d\u2019esquisser l'imaginaire social de l\u2019an 2000.Notre pari original consiste à croire qu'à côté des revues purement politiques, scientifiques ou littéraires, il y a place pour un espace plus libre où sociologues, critiques, poètes et artistes parleront côte à côte aux mêmes lecteurs d\u2019un monde à produire et à explorer ensemble.Loin d'en être le reflet affaibli, l\u2019image et le poème transcendent les bornes et explorent les silences du projet politique et culturel qui les inspire.Gabriel Gagnon pour le comité de rédaction EE HM SIH HEY] note = ae Og ue _ C5 fr Py ys mec és A ère a XE Greil rs as ST Sees Coir] cs 5 SAREE 5 bé pet re 2 52 gees = a ry 2} Rh 5 etes a EE vost né hg SAE IS ro i Ea - Lh ee a Ae ii a a Ed SA Ady ey i ST xi BE TO ee 5S cr = iy ba 20 po CATA ret eS PS ben of 2rd os sy brits So RE A Nes RSS Es 5 fd AAA Ak bis pe se AS BR CE ie A A AU ROUEN \u2014 MARCEL RIOUX (1919-1992) \u2014\u2014 _- pr ee CE A Le = = TS _ 2 pr SOIR A | fst ee aD ois Rog a x EAA ex ns REA es sa cs does Res i eA us ys oo a ETES RS a AS 9 on 2) is a ary ed re Bre A SNe co BSers0 BS or 28 a on Sih 2 ce oA os Si 50 ea ye a Ee x 3% SAE pes AE Ot 2 a A HK br at Ss A be 5A hols od 5 273 Ke 5 os oi oi \u20ac = rrr IARC ve ra Fo a BA pou a RRNA SES RES 2, aR DIANE PACOM Quand les possibles s\u2019épuisent.L'histoire est indéterminée, tout comme les parcours de nos vies individuelles.Le nouveau surgit à chaque instant et crée des situations imprévisibles qui rendent nos existences souvent plus chaotiques, plus troubles et plus complexes mais parfois aussi juste plus sereines, plus belles.Ma vie a gagné en sens et en qualité le jour où le hasard a mis sur mon chemin Marcel Rioux.Avec toute la délicatesse, la discrétion, la gratuité et l'immense générosité de cœur qui le caractérisaient il a choisi de devenir à tour de rôle mon directeur d'études, mon guide, mon conseiller, mon mentor et mon grand ami.Je dois beaucoup à Marcel Rioux.Aussi bien sur les plans intellectuel et professionnel que sur le plan existentiel.Il m\u2019a légué entre autres son amour de la connaissance, de l\u2019enseignement, de la critique, de la polémique.I m'a appris à penser fort, à ne pas compromettre mes idées, à me méfier du carriérisme, de l\u2019opportunisme, des solutions faciles.Comme il me le disait souvent, il y a une forte tendance dans notre métier à ne vouloir être qu\u2019une note en bas de page dans I\u2019 American Journal of Sociology.17 Marcel Rioux l\u2019universitaire m'a servi de point de repère dans ma recherche de façons inédites d'agir, d'être et de penser, en tant que jeune femme intellectuelle.Par sa volonté de créer de nouvelles façons de vivre le rapport être-connaître, il se retrouvait aux antipodes de l\u2019image traditionnelle de l\u2019intellectuel distant, froid et coupé de la réalité.Il était toujours à l\u2019affôt de nouvelles pistes d'investigation, qu'il identifiait, sans discrimination, dans tous les secteurs de la société.Malgré son statut et sa position sociale il avait su garder intactes sa compassion, sa capacité presque enfantine de s'emballer pour toutes sortes de choses, de s'émouvoir.Je me souviens de la grande tristesse qu'il avait ressentie quand les circonstances de la vie l\u2019ont obligé de quitter North Hatley.Il m\u2019en avait fait part souvent.Il me parlait avec nostalgie du village, de ses amis, des parties de pétanque, des trajets en Barracuda, de ses chats Pistou et Cléo.Je lui serai toujours redevable non seulement de l'immense impact qu\u2019il a eu sur ma formation intellectuelle et mon choix de carrière, mais aussi d\u2019avoir choisi d'étendre son rôle au delà de celui du professeur en me parrainant et en me guidant à travers les étapes difficiles de mon intégration à cette nouvelle société qui est devenue la mienne.| m'a aidée à acquérir l'assurance qui résulte du sentiment d'appartenance à une société.Il m'a épaulée à travers ce long processus de re-socialisation avec l'attention d\u2019un père.Et une des choses que je regrette le plus, c'est de ne pas avoir pu le remercier spécifiquement assez pour cela.Je vais le faire maintenant, publiquement, en unissant ma voix à celle de tous ceux et celles qui comme moi avons eu la chance de connaître et d'aimer cet être exceptionnel.Quand je pense à Marcel Rioux, tout se met en marche dans ma tête.l'image qui perdure est un amalgame de mouvements, de sons, de rires et de 18 POSSIBLES A gauche autre J fil Œ | Im nd les possibles s'épuisent\u2026 sourires, difficile à immobiliser, à capter en mots.La force vive de sa volubilité éclatante ne pourra jamais être contenue dans le langage de la raison.J'emprunte donc volontairement, pour lui rendre cet hommage, des paroles qui émergent librement du cœur.Ce texte à la limite de l\u2019autobiographie recouvre une tranche importante de ma vie : la plus significative, qui a été marquée par ma rencontre avec Marcel Rioux.Mon témoignage a pris spontanément la forme d\u2019un collage de sentiments et d'images impressionnistes qui ont surgi de la mémoire des vingt derniéres années de ma vie.Les flashes qui remontent à ma conscience m'ont guidée à travers cette démarche difficile.Difficile, car les images joyeuses et lumineuses jaillies du passé sont teintées de la lourdeur du devil et du sentiment de perte que je porte depuis son décès.Mais au fil des jours les souvenirs, les réflexes, les idées, les principes qu'il m'a légués prennent le dessus.L'héritage de Rioux vivra en moi pour toujours.Janvier 1973 \u2014 janvier 1993 : rétrospective J'arrivais dans ce pays que je ne connaissais guère, un premier janvier typiquement canadien, glacial comme il se doit il y a exactement vingt ans.Arrivée difficile dès le départ.Vue aérienne de Montréal enseveli sous la neige ; atterrissage annulé, détour à Chicago.L'aliénation totale : la nuit du trente et un décembre 1972, seule dans une chambre d\u2019hétel & O'Hare.Le tout très surréaliste.Avant mon arrivée, même si j'avais été sommairement informée au sujet de la réalité globale de la 19 société canadienne, rien ne m'avait préparée cependant à l'existence de la culture québécoise.Bien que j'aie choisi Montréal comme point de chute, le Québec n\u2019était pour moi qu'un mot sans écho, une catégorie vide, un espace sans représentations.Quelques séquences d'images floues, déconnectées, sans fil conducteur, mal agencées : Robert Charlebois vu rapidement sur un écran d\u2019une chaîne européenne chantant, je crois, Lindberg.Quelques séquences d'information télévisées sur les événe- ments d'Octobre et c'est tout.Ah oui, j'oublie! un quarante-cinq tours de Jean-Pierre Ferland qu\u2019une copine de faculté m'avait donné quand elle a su que 'immigrais au Canada.Personne ne m\u2019avait parlé de la réalité double de mon nouveau pays ni de ses irréparables déchirements.De cette autre société qui s\u2019étalait au pied du Mont-Royal.Pourtant, j'avais lu et relu attentivement les brochures pleines de magnifiques photos de paysages d\u2019automne, de feuilles d\u2019érables de toutes les couleurs, de lacs, de montagnes, d\u2019orignaux et de castors, fournies par le service d'immigration du Consulat canadien.| y à vingt ans, aucune représentation de la réalité socio-culturelle du Québec ne traversait les frontières et les océans.Sauf la langue : tout immigrant-e savait à l\u2019époque qu'à Montréal, une partie des habitants parlaient français.Qui étaient-ils/elles ces francophones de l'Amérique 2 Ce premier hiver restera à jamais gravé dans ma mémoire.Les montagnes de neige immenses accumulées sur le boulevard de Maisonneuve, le bruit des chasse-neige à l\u2019aube.La démesure du froid.20 POSSIBLES A gauche autre Jef i cea ts and les possibles hoy s'épuisent\u2026 Et tout à coup le temps s'est mis.à s'accélérer, l\u2019espace vide de mes représentations, à se remplir : l\u2019ai vu la croix sur le Mont-Royal d\u2019une façon dif- lérente le jour où j'ai compris le sens de la Révolution tranquille ; les fêtes de la Saint-Jean, ma première visite à la cabane à sucre m'ont fait saisir la force percutante des traditions et du passé dans cette société à première vue si nord-américaine, le Forum et la première parade de la coupe Stanley m'ont rendu une partie de l\u2019âme fière de son peuple.Effectivement, c\u2019est avant tout par sa culture populaire qu\u2019une société aussi distincte que celle du Québec dévoile son identité.Plus tard, j'ai découvert ses romanciers et romancières, ses poètes, ses pen- seur-e-s, sa culture avec un rand < C » comme aimait dire Marcel Rioux.Mon premier cours à l\u2019Université de Montréal \u2026 Les jurons des camarades de classe qui catalo- uaient les objets ecclésiastiques, les noms de famille de mes ami-e-s que je ne savais pas épeler : les Laframboise, les Lalumière, les Morrissette, les Beaulac, les Tremblay, les Thibault et toutes ces Diane\u2026 Ailleurs ce nom païen francisé, hérité de ma rand-mère grecque, me gratifiait d\u2019un caractère d'exclusivité fout en me marginalisant un tout petit eu \u2026 Au pays du Québec, la popularité étrange de lo déesse grecque de la chasse, pendant les années 1950, m'enlevait mon exotisme mais en contrepartie facilitait mon intégration.Mais l'intégration dans un nouveau pays va bien au-delà de ces faits divers.Elle n\u2019est jamais réellement achevée et elle résulte d\u2019un processus lent et complexe, difficile à comprendre pour ceux et celles qui ont eu le privilège d\u2019être à l\u2019abri de cette expérience.Cette démarche est éprouvante pour tout le monde même pour ceux et celles qui comme moi possèdent déjà à l\u2019arrivée la langue, la religion et d'autres traits culturels de la société d'accueil. La brutalité du choc culturel est incontournable.Personne n\u2019y échappe, elle varie seulement en intensité d\u2019une expérience à l\u2019autre.Souvent elle est pénible, des fois elle est fatale.La société d'accueil ne semble pas pouvoir mesurer le caractère tragique et la pleine portée de cette expérience.Vingt ans plus tard, je ressens encore souvent beaucoup d'angoisse en repensant à toutes les difficultés quotidiennes, aux malentendus et aux incompréhensions.À ce vaste sentiment de solitude et d'isolement qui guette celui et celle qui ne peuvent pas saisir l\u2019autre dans ses nuances, ses gestes, dans ses expressions, dans son affectivité et dans son comportement non-verbal.Pourtant j'étais jeune, munie d'outils que la plupart des immigrant-e-s ne possèdent pas.Malgré fout, je constate, rétrospectivement, que les trois premières années de ma vie au Canada se sont déroulées dans un vaste sentiment d'étrangeté.Je me sentais prise entre deux mondes, dans des limbes culturels.Un peu comme Dorothy ballottée dans la tornade entre le Kansas et le pays d\u2019Oz.Comme un rayon de soleil dans l\u2019eau froide Une des choses qui m'a tout de suite beaucoup touchée lors de mes premières rencontres formelles avec Marcel Rioux, c\u2019est son empathie avec les mar- inaux de toutes sortes\u2026 Il était doté de la capacité de comprendre intuitivement les déchirements des exilés : de cœur, de corps ou d'esprit.Il était très sensible à l'isolement et au désarroi de ceux et celles qui ont perdu leur pays, leur identité culturelle ou leurs droits de citoyen-ne-s.Bien que disponible à l\u2019ensemble de ses étudiant-e-s, il s\u2019engageait plus particulièrement auprès des étrangers.Rare attitude dans un milieu qui se caractérise plus par ses qualités de tête que par celles du cœur.22 | POSSIBLES A gauche autre Jo fi I de, | ind les possibles s\u2019épuisent.Dès le début, quand je lui ai fait part des raisons qui m\u2019avaient obligée à quitter le pays de mes ancêtres, il m'a parlé tout de suite de son séjour forcé à Ottawa, du Bas-du-Fleuve, d\u2019Amqui, de Rimouski et de Trois-Pistoles, de I'lle Verte.C'était sa façon de me rassurer, de légitimer mon aliénation, de jeter des ponts entre nous, en soulignant que lui aussi était un déraciné, un marginal, même s\u2019il vivait dans son propre pays.Avec son humour inégalable qu\u2019il utilisait comme une baguette magique, il m'a livré les secrets de cette culture qu'il chérissait plus que tout.Les blagues et les anecdotes sur les curés, qu\u2019il racontait avec tellement de fougue, me faisaient rire aux larmes avant même que je ne comprenne réellement leur portée historico- politique.Les histoires de son enfance dans le magasin énéral de son père m\u2019envoûtaient.Sans trop de difficulté je pouvais l\u2019imaginer petit enfant assis sur le comptoir de ce genre de boutique que je n'avais jamais vue, en train de guetter les gens de son village entrer et sortir.D'écouter les histoires des passants.C'est par l'intermédiaire des contes populaires, des farces et des anecdotes de Rioux que j'ai découvert les multiples facettes souvent contradictoires de cette culture riche qu'est la culture québécoise.| m'a fait saisir son américanité, sa francité, sa québécité, cette triple identité collective que Rioux amalgamait dans son quotidien avec beaucoup d\u2019aisance.Il se sentait tout à fait libre de puiser, de façon éclectique, dans ces trois traditions culturelles afin d'y cueillir les idéaux, les valeurs et les représentations à partir desquelles il forgeait son réel.Sa soif de connaissance et sa curiosité intellectuelle insatiable le poussaient à aller se ressourcer partout.Il prenait ses références aussi bien dans Libération, Le Nouvel Observateur et dans Le Monde, que dans le New York Review of Books, le Washington Post et le New York Times.!| écoutait Radio-Canada, mais aussi CBS, NBC et ABC.Je me rends compte avec gratitude que j'ai eu le privilège unique d\u2019avoir été initiée à l\u2019histoire de ma culture d'adoption par un de ses représentants les plus talentueux.|| m\u2019en a donné une version inédite, autobiographique, riche en couleurs, en sons et en images.Dans sa volonté passionnée d'aider les gens à comprendre et à apprécier la juste cause de son peuple, Marcel Rioux, le sociologue, réécrivait de nouvelles versions de l\u2019histoire du Québec.Au fil de ses rencontres il se donnait la liberté d'adapter cette histoire aux intérêts particuliers de ses interlocuteurs/trices.À chaque fois que je ne saisissais pas une facette de cette société, il me l\u2019expliquait.Toujours disponible, il m\u2019encourageait à lui poser des questions sur tous les aspects de cette culture.Je me souviendrai toujours de nos discussions non seulement sur l\u2019origine de certains mots du joual, de certaines expressions que je n\u2019arrivais pas à comprendre, mais aussi sur certaines traditions gastronomiques du Québec.Par ailleurs, plus souvent qu\u2019autrement, nos rencontres de travail avaient lieu au restaurant.J'entends encore sa voix retentir dans les couloirs du département de sociologie de l\u2019Université de Montréal : « Lundi midi, Vito », quand je lui demandais de me rencontrer pour discuter de mon projet de thèse.Les repas partagés devenaient aussi des prétextes pour des découvertes culturelles.Je me souviens des longues discussions d\u2019une table à l\u2019autre du restaurant entre Rioux et un de ses amis linguiste sur le nom précis des petits escargots que Vito venait de nous offrir : « Bigorneaux », disait l\u2019un, « Bourgots », rétorquait l\u2019autre\u2026 Plus tard, après qu'il eut pris sa retraite, les rencontres avaient lieu plus près de son domicile, dans POSSIBLES À gauche autre S End les possibles UN restaurant chinois, « The House of Wong », où Ry s\u2019épuisent.Rioux poursuivait, avec enthousiasme, son rôle d\u2019ambassadeur culturel en enseignant aux serveurs asiatiques des mots français.Dans ce quartier multiethnique à prédominance juive où il avait choisi de vivre jusqu\u2019à la fin de ses jours, Marcel Rioux menait élégamment et efficacement sa mini-croisade de séduction en faveur de la francophonie nord-américaine.Il voulait que tout le monde aime sa culture et son peuple.En reconnaissant les raidissements xénophobes et antisémites d\u2019une certaine sous-culture québécoise, il s'était donné la responsabilité de les combattre à sa façon.|| pensait pouvoir les exorciser ainsi, un tout petit peu, à coup de tendresse, dans le quotidien.Tout seul, en se rapprochant de ses voisins de quartier, il mettait à l'épreuve les mailles de sa société tricotée, par endroits, de façon un tout petit peu trop serrée.Il me disait que plus jeune, quand ses cheveux étaient tout noirs, il avait été des fois pris par certains comme cible de leur antisémitisme\u2026 Ceci l\u2019avait bouleversé et sensibilisé pour toujours à la cause du peuple juif.Sa vision de la société québécoise était déjà dès le début des années soixante-dix, pluricul- turelle.Le don du feu sacré Ma relation avec Marcel Rioux s\u2018inscrit aussi sous le signe de la générosité.Il partageait ses amitiés, ses idées, ses connaissances, ses lectures.Il savait donner sans retenue.À ses étudiant-e-s il léguait généreusement de son génie et de son feu sacré.Il nous ouvrait sans cesse de nouvelles voies de connaissance.Digne fils de l'héritage politique et utopique des Lumières, il croyait fermement à l'émancipation, à \\ l\u2019harmonisation des rapports sociaux et à PEINE TES PCA EME FREI NE [LIER ART patil l\u2019avènement d\u2019une société juste et libre.Mais en même temps il savait résister aux dogmatismes auxquels plusieurs de ses congénères ont succombé.Tout comme Herbert Marcuse, qu\u2019il admirait beaucoup, il voyait dans la jeunesse un nouveau sujet historique.Les nouveaux mouvements sociaux des années soixante et soixante-dix étaient perçus par lui comme porteurs d\u2019émancipation.Ceci le rapprochait beaucoup de nous, ses étudiant-e-s.Il voulait à tout prix comprendre nos revendications contre- culturelles.Avec respect et sans aucun paternalisme il allait avec nous jusqu'au bout de nos arguments, sans toutefois être toujours d'accord avec nos points de vue.Je me souviens de nos interminables prises de bec sur le marxisme, sur Jean Baudrillard sur les Nouveaux Philosophes.Au moment oU plusieurs d\u2019entre nous remettions en question, parfois de façon un peu expéditive et brutale, l'emprise des maîtres penseurs du XX® siècle il s\u2019identifiait, de plus en plus, avec ce qu'il considérait être un marxisme « chaud », ouvert aux revendications d'ordre culturel, qui accordait de la légitimité politique aux forces émancipatrices des années 1960 et 1970.Il nous a fait découvrir ainsi la Théorie critique, la force politique de la culture, de l\u2019art et de l'imaginaire.Les femmes dont il disait être l\u2019allié naturel, les minorités sexuelles, les artistes s\u2019inscrivaient tout naturellement dans les possibles de l'utopie politique qu\u2019espérait Rioux pour le Québec : le socialisme autogestionnaire.Nous avons échangé beaucoup.Marcel Rioux savait recevoir avec la même grâce qu'il savait donner.Il voyait dans ses étudiant-e-s des interlocuteurs valables et égaux, une source d\u2019enrichissement.POSSIBLES À gauche autr J fay Quhe ind les possibles s'épuisent\u2026 | me parlait de Borduas, de Riopelle, de la Bolduc, je lui parlais de Bob Dylan, de Theodorakis, de Xenakis et du Rembetiko.Nous avons partagé nos amis : Cornelius Casto- riadis, Claude Lefort, Dick Howard, Edgar Morin ; nos lectures : Gramsci, Walter Benjamin, Lucien Goldmann, Michel Foucault, Georges Bataille.l\u2019image de Rioux et de Castoriadis essayant quelques pas de sirtaki lors d'une soirée chez un ami à Montréal remonte à la surface et me fait chaud au coeur.Mais en même temps s\u2019y juxtapose la mémoire de ce salon mortuaire sur le chemin de la Côte-des-Neiges, des regards doux des copains recueillis autour de ce grand cercueil blanc où gisait notre vieil ami immobile.Des moments de cette soirée incommensurablement triste reviennent à mon esprit : cet ancien étudiant africain qui se tenait un peu à l'écart des autres, les vieilles chansons fran- caises chantées par Pauline Julien.Je me sens horriblement seule et orpheline.Je repense avec désarroi au fait que deux jours avant son décès, je me suis retrouvée à Montréal chez une amie qui venait de déménager à deux rues de chez Marcel.Je n'avais pas été dans ce quartier depuis des années.On ne s\u2019était pas vus depuis longtemps et je n\u2019osais pas l'appeler.J'avais su qu'il était malade, il était trop tard et je ne voulais pas le déranger.Je m\u2019ennuyais déjà \u2026 Faute de mieux ce soir-là, j'ai soupé toute seule au « House of Wong » en parlant avec le propriétaire de mon vieux professeur qui lui apprenait des mots français.Il se souvenait.Pendant des semaines j'ai été dévorée par les regrets de ne pas avoir su poser le geste de rapprochement que mon cœur exigeait ce soir-là, et de ne pas avoir vu Marcel une dernière fois.Et tout d\u2019un coup une nuit j'ai rêvé à lui, il portait ses lunettes fumées et son béret.Il me racontait des 27 hi DRE HRT IT TELL ER TT EL LL TE EE FERRER LRO REL LT HR ER i LH IIR À HIT TE. mac histoires et riait aux éclats, comme avant.Dans ce POSSIBLES rêve j'ai pu lui parler et lui dire une dernière fois A gauche au à ans ma langue maternelle : xanpe prÀe erapioto, Adieu l\u2019ami, merci., ; a QU hy Hi ay 4 HUN i Los A at EAA 2Bee eee) ce ax Fe Wil H HY 28 re cecscen sense IAAMMMA LACE HEMI rand se té LiL e004 LARC ALLIS I MICHEL RIOUX Malgré tout, l'utopie Comment conserver ses rêves et nourrir ses espérances fout en faisant, avec constance et sans compromission, profession de lucidité?Quand l'utopie appelle et que la raison interpelle ?Comment, alors qu'on a été toute sa vie un critique impitoyable d\u2019une idéologie américaine assise sur le dieu argent, assister sans devenir chagrin à l\u2019inva- | sion, souhaitée et applaudie par les élites politiques et économiques, de l\u2019américanisation d\u2019un Québec qu'on s\u2019est constamment plu à voir et espérer indépendant, distinct, fraternel el juste @ | Comment écouter se répandre un discours écono- [ miste réducteur sans verser dans un pessimisme cer- | tain, quand on a toute sa vie défendu des valeurs culturelles se situant à l'extrême opposé ?Les dernières années de Marcel Rioux n'ont pas été faciles.Mais je pense qu'une part de lui se refusait avec opiniâtreté au pessimisme absolu.« Je ne ferai rien pour décourager ceux et celles qui ; essaient.Au contraire, je les encourage dans leur action.Je ne me sens pas le droit d\u2019être pessimiste avec mes amis », m\u2019avait-il dit en novembre 1990.Son dernier livre, qui depuis son départ tient lieu de testament en quelque sorte, contient une phrase qu'il me plaît de considérer comme reflétant le mieux le fond son âme: « Quant à moi, c\u2019est à cause d\u2019une us PI CEE TI certaine fidélité envers tous ceux et celles qui ont bâti POSSIBLES ça ce pays et qui y ont duré et, à coup sûr, pour essayer À gauche autrq de contrer tous ceux qui sont en train de le vendre au plus offrant, fôt-ce au pays le plus endetté du monde, [ que je continue, malgré tout, de vouloir espérer.» | Ny His hats aa Wn to a al SS Cia h ty Dans la gueule de l\u2019empire | They were the brightest.Comment les hommes les plus brillants de leur génération, jeunes et dynamiques, plutôt progressistes, ont-ils pu mettre leur pays sur des rails qui l'ont finalement conduit à la pire catastrophe collective, à la plus grande déchéance morale 2 C'étaient pourtant les plus brillants de leur génération, ceux qui conseillaient John Kennedy au moment où les États-Unis s\u2019engageaient dans ce qui allait devenir le cauchemar du Viêt-nam.Ils étaient de Yale, ils étaient de Harvard, ils étaient du MIT.Idéa- | listes aussi, sans doute.Et pourtant.kil Je ne sais trop pourquoi, mais ce livre, lu à la fin des années soixante, qui faisait la description de | l\u2019acharnement mis par ces cerveaux à enfoncer leur Ÿ pays dans une voie sans issue, me revient constam- 1 ment à l\u2019esprit quand il est question de l'Accord de i libre-échange concocté entre les deux Irlandais sou- i riants, Brian Mulroney et Ronald Reagan, accord .auquel nos élites bien-pensantes se sont ici non seulement ralliées, mais dont elles se sont faites les commis-voyageurs enthousiastes.|| faut entendre l\u2019ineffable Bernard Landry \u2014 dont Gabriel Gagnon 1 a déjà écrit qu\u2019il était « fasciné par les Américains » wi \u2014 pour constater à quel point des hommes, autre- | i ment brillants, peuvent s\u2019attarder sur d\u2019hypothétiques | avantages matériels, tout en occultant les risques très | réels à d\u2019autres niveaux.l'Accord de libre-échange n\u2019a pas la dimension tragique qu\u2019a pu avoir la spirale infernale de la 1 k '] gré tout, l'utopie guerre du Viêt-nam.Mais il me semble qu\u2019un aveuglement de même nature se retrouve dans l\u2019un et \u2018autre cas.Car s'il faisait partie des mandats de l\u2019ancien président de l\u2019Iron Ore \u2014 dont les patrons étaient à Pittsburgh \u2014, qu'il ajustôt aux impératifs continentaux ce pays qu'on avait eu l\u2019imprudence de lui confier, était-il nécessaire qu'ici, au Québec, non contents d\u2019y adhérer, nous l\u2019ayions fait avec une ardeur qui n\u2019a parfois d\u2019égale que l\u2019inconscience qui la nourrit Rioux rapporte d'ailleurs dans son dernier volume la définition du « continentalisme », qu\u2019il venait d\u2019entendre à la télévision, « entre deux publicités de savon », de la bouche d\u2019un économiste reaganien, l\u2019espèce animale qu'il tenait le plus en horreur sans doute.| s\u2019agit clairement, face au déclin de l'empire américain et l\u2019envahissement de son économie par le Japon, que les USA prennent les grands moyens en s\u2019annexant plus formellement le Canada dans un premier temps, et le Mexique ensuite.Selon l\u2019économiste en question, le premier lui assurera les matières premières et le second, un réservoir de main-d\u2019œu- vre à bon marché.Cinq ans plus tard, ces grandes manœuvres géopolitiques sont devenues réalité.Le 17 février, Le Devoir titrait en page un : « Un ministre mexicain vient vendre son cheap labour & Montréal ».Sans doute emporté par son enthousiasme et assurément affligé d\u2019une dose un peu forte de candeur, le ministre mexicain venait d'exposer un peu trop crûment le mode d'emploi de l'ALENA ! C'est ainsi que l\u2019annonce du départ de Brian Mulroney nous a valu de retrouver l\u2019un de ces mots creux dont il avait le secret.|| affirmait en effet, en juin 1990 : « Il n\u2019y a aucun autre mécanisme conçu par l\u2019homme qui puisse avoir une influence plus 31 ob Balas ET EE LE RT i tociété tés civilisatrice sur la vie des nations que le commerce.Un commerce juste et plus libre.», ce qui peut être mis en parallèle avec cette devise du président américain Coolidge, citée par Rioux dans son dernier ouvrage : The chief business of the United States is business.Les affaires sont la principale affaire des Etats-Unis.Voilà qui en dit long sur la philosophie de cet avocat de compagnies, qui annonce son départ après avoir fini d'accomplir à peu près tous les mandats que le grand capital # avait confiés : démembrement des outils de l\u2019État, assujettissement à l\u2019Empire, démantèlement des filets de protection sociale pour les accorder mieux à ceux, rares, qui sont en vigueur aux USA.ll a huit ans, dans la revue POSSIBLES, pendant que les péquistes empruntaient le chemin du beau risque sous la houlette d\u2019un René Lévesque qui, de toute évidence, avait perdu le nord, Rioux écrivait : « Pendant ce temps-là, l'empire américain s\u2019installe ici de plus en plus, comme il l\u2019a fait au Canada.C\u2019est le cheval de Troie dont personne ne semble se soucier, Mulroney excepté ; lui est allé annoncer qu\u2019au Canada, c'est « business as usual » ; traduction libre, « apportez vos dollars et nous vous céderons les derniers lambeaux de notre souveraineté.» Si les dernières années de Marcel Rioux ont été plutôt marquées par un pessimisme certain, je suis convaincu que cet aveuglement d'une partie importante de nos élites nationales, universitaires et d\u2019affaires, face aux dangers inhérents à cette aventure, n\u2019y est pas étranger, Join de là.Et qu'on entende ce cri du cœur, dans Un peuple dans le siècle : « Le traité de libre-échange Reagan-Mulroney vient confirmer cette dérive fatale.Que les Québécois aient voté plus nombreux pour la continentalisa- tion du Québec et du Canada que les Canadiens POSSIBLES A gauche autri oi 3 bre tout, Futopie eux-mêmes demeure pour moi le fait le plus extrade | ordinaire, le plus extravagant.Que les Québécois francophones qui sentent leur langue menacée par celle du reste du continent, qui savent que leur natalité est parmi les plus basses du monde, que leur culture se délite, que la langue qu\u2019ils parlent se mâtine davantage tous les jours, qui, du foi de leur propre incurie, invitent les Américains dans leur bergerie en votant massivement pour le libre-échange sous prétexte qu\u2019ils pourraient s'enrichir davantage, est cauchemardesque.S'agit-il de ce désir de mort qui hante l\u2019âme des colonisés, comme l\u2019a naguère entrevu Jean Bouthillette ?Ou est-ce toujours le privilège du retard historique ?Ou les deux à la fois 2 » Les dernières années n\u2019ont rien produit qui aurait u ramener chez le vieil utopiste, a qui la culture de lo vulgarité faisait tant horreur, matière à réchauffer ses convictions.À l'hiver 1990, quand paraissait son dernier livre, les journaux rapportaient les cas, fort nombreux, de Québécois tout ce qu\u2019il y a de plus francophones qui envahissaient massivement les marchés immobiliers de la Floride.Craignant l\u2019après-Meech, des Gaudreault, des Gagnon, des Lacroix, des Tremblay y transportaient leurs capitaux.Nouvelle vague d'émigration, après celle de 1976 où c\u2019étaient plutôt des Reston, des Goldberg, des Harrison, des Winters qui avaient peur du PQ.Les journaux publiaient à cette époque les raisons qui poussaient ces investisseurs à quitter le Québec.Il s'agissait avant tout de « mettre son argent à l'abri.» On n'avait de cesse de se pâmer devant « la liberté du milieu américain des affaires, l'absence de cette bureaucratie qui étouffe les entrepreneurs d'ici, la possibilité de poser des affiches dans la langue de son choix.» Ce n\u2019est pas loin, comme le parodiait Rioux dans le même livre, de la pièce de Jules Romains, 33 pige i Eo df 0 OANA OO 4 50 OAS MEMES 35 AE EES 51nd « Monsieur le Trouadec saisi par la débauche : on possiBLES eut dire que les Québécois, vivant maintenant dans A gauche autre l'État-Provigo, sont saisis par l'argent ».C'est le king Elvis Gratton à la conquête du jack pot promis par Brian Mulroney! Ce que Rioux stigmatisait de la façon suivante : « L'espoir de s'enrichir à même les Américains a fait dériver l\u2019américanité des Québécois vers leur américanisation pure et simple.» « Ce n\u2019est pas seulement de pain que l\u2019homme vit » L\u2019œil goguenard, Marcel Rioux aurait sans doute été amusé de lire cette citation de l'Évangile selon saint Luc en appui à ses préoccupations.Mais de tout temps, cette phrase a identifié le besoin irrépressible des hommes et des femmes de cultiver des valeurs de dépassement.L'idée, on l\u2019aura compris, ne consiste pas à mépriser ce qui relève du pain et du beurre et dont il faut s'occuper au premier chef.Les luttes pour la justice sociale, pour la démocratie économique, pour la prise en main par les pi hommes et les femmes de leurs conditions d\u2019exis- 3 tence, pour la libération nationale méme peuvent cependant aller de pair avec la défense de valeurs qui sont loin d'être toutes contenues dans des colonnes de chiffres et des analyses coûts-bénéfices ! « Pris d\u2019une espèce de frénésie devant l\u2019ampleur 'l du marché américain, les réalistes n\u2019ont même pas #1 émis l'hypothèse que l\u2019on pouvait gagner peut-être q plus d'argent, mais y perdre son âme ou ce qui en # reste.L'argent, qui n\u2019a pas d\u2019odeur mais qui a une i langue, change si vite de main », a-t-il écrit.Il me semble que si Marcel Rioux avait vu son utopisme impénitent se refroidir durant les dernières années de sa vie, l\u2019une des causes principales en aura été cette invasion de l\u2019économisme auquel aura été livré le Québec. dd $ fgré tout, l'utopie Cet économisme, qui fait adorer les veaux d'or, uy qui fabrique de toutes pièces, dans les officines de la Caisse de dépôt et de placement et de la Société de développement industriel, de nouveaux héros qui ont nom Raymond Malenfant, Michel Gaucher, Bertin Nadeau et autres étoiles filantes d\u2019une garde montante en passe de devenir une garde malade, est non seulement de nature détestable en lui-même.Il est surtout le prolongement, ici, de cette « civilisation » américaine essentiellement fondée sur l'argent, le bénéfice, le profit, la rentabilité.C\u2019est l\u2019envahissement organisé du vulgaire.|| n\u2019est pas jusqu'aux organisations syndicales et aux groupes progressistes qui ne tombent trop souvent dans ce travers de tout évaluer à l\u2019aune de la valeur marchande.L'âme collective risque fort, en effet, de se perdre, ou à tout le moins de souffrir d\u2019inanition, si elle n\u2019est nourrie que par des colonnes de chiffres et des statistiques mettant en valeur les progrès et reculs du PIB et du PNB.Ainsi, le principal problème du fédéralisme canadien ne peut pas résider dans le seul fait qu'il nous empêcherait de nous enrichir davantage.Il y a plus.Et ce plus n\u2019est pas nécessairement ce qu'il y a de plus payant.Un projet de société ne peut pas n'être que la mise au point d\u2019une mécanique collective bien huilée, une mécanique rationnelle de laquelle seraient exclus les chevauchement de compétences.Il faut qu\u2019il y ait plus.« Reste-t-il un seul village au Québec dont le maire et les échevins ne rêvent, à tous les instants de leur vie, d'attirer dans leur parc industriel des rapaces de haut vol qui viendront détruire la nature et enchaîner les hommes et les femmes à une quelconque chaîne de montage ou mieux, à auelque ordinateur avec lequel ils passeront toute leur vie en veston et tablier blanc 2 » demande douloureusement Marcel Rioux.35 CCH BOIS 2065 LAINE MRA VILE oué Aie ELAS ISEB CRE 14: AREA vn obs as LAE thi; LEP RH RE Fd RE 108 7 dE OS TL a RT ET EE Rioux aura marqué l\u2019une de ses dernières interventions publiques d\u2019un de ces coups de gueule qui le caractérisaient.C\u2019est dans une émission à la radio de Radio-Canada qu'il rendait publique une lettre adressée au coprésident de la Commission sur l\u2019avenir constitutionnel du Québec, M.Michel Bélanger, dans laquelle il refusait son invitation à comparaître en fant que témoin-expert.Quelques mois plus tôt, alors que je m'entretenais avec lui en vue d\u2019un article pour la revue Nouvelles CSN, il m'en avait livré le contenu, qui disait essentiellement ceci : je ne me sens pas la compétence pour dire aux gens d'affaires comment devenir davantage prospères ! || regrettait, en effet, l\u2019époque pas si lointaine où il se trouvait « des individus et des groupes dans une petite colonie nord-américaine pour penser à sauver une culture et à l\u2019incarner dans une société libre qui mettait de l\u2019avant son destin collectif plutôt que l\u2019enrichissement de quelques barons de l\u2019industrie et de la finance.» L\u2019économisme et tous les virus qui prospèrent dans son sillage finiront-ils par étouffer ce que Marcel Rioux a déjà appelé, au moment où il présidait la Commission royale d'enquête sur l\u2019enseignement des arts, « l'imagination créatrice », consacrant de ce fait la victoire peut-être définitive des technocrates et bureaucrates qui, pour avoir tellement voulu notre bien, auront fini par l'obtenir, comme le dit si justement l\u2019humoriste 2 Raison économique et raison culturelle C\u2019est encore en portant bien haut l\u2019idée qu'il fallait faire toute la place aux hommes et aux femmes, « aux nouvelles valeurs qu\u2019ils créeront et assumeront », que Marcel Rioux réaffirme la prédominance de la raison culturelle sur la raison économique, au moment où, constate-t-il avec un certain cynisme, ce qui semble le plus préoccuper le Québec est la pénétration de nos produits sur le marché américain ! Il en POSSIBLES À gauche autrg pi 6] le UN gre tout, l\u2019utopie profite au passage pour ridiculiser l\u2019ancien ministre / Paul Gobeil, à l\u2019origine d\u2019ailleurs de l'appellation Etat-Provigo, qui était allé en Europe répétant qu'il fallait « vendre le Québec ».D'ailleurs, il suffit de lire les journaux et d'écouter les nouvelles à la radio ou à la télévision pour constater quel chemin a sournoisement parcouru cette mentalité voulant qu\u2019à peu près tout soit à vendre ou à acheter.Mon camarade Guy Ferland, dans Nouvelles CSN, a fustigé ces traits de langage extrêmement révélateurs du mercantilisme galopant qui a saisi la société québécoise.« Ces déformations du langage traduisent et accentuent une « marchandisa- tion » de la vie en société, c'est-à-dire que les rapports humains sont de plus en plus soumis aux lois vi régissent l'échange des marchandises.Fini les débats démocratiques lorsque l\u2019on « vend » et que l\u2019on « achète » les idées, les projets, les programmes.Fini les rapports de solidarité et d'entraide, quand tout s\u2019achète et se vend.Mais alors, ceux qui n\u2019ont pas les moyens disparaissent dans la solitude, le désarroi, l'oubli.» Comment s'étonner, en effet, que la langue populaire s'empare de ces expressions et les fasse siennes, quand ces expressions ne font que traduire les valeurs ambiantes : valeurs d'argent, de commerce, de trafic, de rendement, de rentabilité, de profit, et, corollaire incontournable, d'exploitation 2 Saurons-nous, par exemple, répondre aux espoirs placés en nous par Jean-Marie Domenach, qui écrivait dans le magazine Maclean en 1967 : « \u2026 c'est également la découverte de notre propre situation de Français déjà plus qu\u2019à demi engagés dans une culture de masse fabriquée aux États-Unis, qui nous anesthésie et avalera nos descendants si nous ne savons pas retrouver notre âme à temps.Après la révolte du citoyen au 18e siècle, après la révolte du producteur au 19e siècle, voici venue la révolte de la personnalité humaine, broyée et dépossédée.La 37 A A A A 2 Le RFI A A RE 1a: R bis: vo ME tiatis dits ddl dead OC Oise BRE Las thao Hd vaatio chs HBS Mba ka aaine 0 bs MR 1 MEH be hi, .LL.| manière dont les Québécois, plus proches que nous possiees |\" de la grande mécanique étatsunienne, sauront A gauche autre retrouver un équilibre de civilisation, qui sauve, au sein de la technique, nos valeurs essentielles, cette manière sera pour nous un enseignement, de même que leur prise de conscience est aujourd\u2019hui un avertissement pour l\u2019Europe : qu'elle prenne garde, car le Québec, en première ligne, défend une cause qui est la nôtre.» Responsabilité angoissante, dont il n\u2019est pas du tout assuré que nous puissions l\u2019assumer quand Marcel Rioux pose les questions qui suivent, 25 ans plus tard : « Pourquoi le projet d\u2019une société indépendante, distincte, Fraternelle et juste est-il en train de devenir celui d\u2019un petit État prospère, partie d\u2019un empire qui a amorcé son déclin @ « Quelle est la viabilité du Québec à long terme 2 « Le Québec peut-il survivre comme région admi- | nistrative du Canada 2 comme frontière est-nordique de I'empire américain 2 « Le Québec a-t-il plus de chances d'éviter l\u2019américanisation complète s\u2019il reste accroché au Canada?» Mais pour Rioux qui savait déchiffrer les signes et donner four signification profonde aux événements, la manifestation syndicale et populaire du 7 février 1993, contre un projet de Io inique s'attaquant directement aux plus démunis dans cette société, aurait certes été l\u2019occasion d'en tirer quelque enseignement pour la suite des choses.Il s\u2019est trouvé plus de 50 000 personnes, a Montréal, et quelques milliers dans des villes en région, un dimanche après-midi, par un froid de moins 25 Celsius, pour témoigner de leur solidarité agissante.|| ne s'agissait pas 1a de protester contre des coupures de solaires, de dénoncer un gouvernement qui se serait attaqué à des droits acquis.C'est la fraternité qui réunissait ces 50 000 hommes et 38 a Cis eG MOR a Ii Cl IRCA MALAI LI $ Bgré tout, l'utopie femmes.La société conviviale que Rioux a souvent 4 évoquée était présente au rendez-vous, cet après- midi de février.Cela l\u2019aurait-il rassuré sur notre capacité à nous distinguer de la bonne façon ?Il n'empêche que la gauche canadienne-anglaise, universitaire ou syndicale, qui lève souvent le nez sur le s ndicalisme québécois, péremptoirement réputé de droite parce ve nationaliste, n\u2019a pas levé le petit doigt pour défendre les chômeurs et les chômeuses victimes des derniers assauts d\u2019un Brian Mulroney agissant sur ordre.C\u2019est à peine si 500 personnes ont écouté le vice-président du Congrès du Travail du Canada lors d\u2019une manifestation tenue le 22 février à Ottawa.Trois fois moins qu\u2019a Chicoutimi.| Ne pas tirer le rideau sur nos réves Marcel Rioux n\u2019a eu de cesse de poser des questions pertinentes.Aux réponses péremptoirement assenées, il préférait l'interrogation créatrice, qui est aussi une manière d'atteindre à la vérité des êtres et des choses.Ses dernières questions, il les a laissées ouvertes.À dessein, certainement.Parce que même si, vers la fin de sa vie, on pouvait éprouver des difficultés à suivre ce penseur qui avait tant pratiqué et professé l'utopie et la foi dans l\u2019homme et dans ses œuvres, une part de lui se refusait, peut-être confusément, à fermer définitivement les livres.À tirer, à jamais, le rideau sur ses rêves.Aujourd\u2019hui, même si son rêve généreux d\u2019une société socialiste, ouverte et fraternelle ne semble pas sur le point d\u2019advenir, il reste que la pensée de Marcel Rioux n\u2019en constitue pas moins, pour les générations présentes et futures, un appel constant au dépassement.39 TT TIRER io I ET TR BC HET NET LUC RACINE Le temps d\u2019après à la mémoire de Marcel Rioux L'enfant Étienne fut retrouvé inconscient au-delà de la rivière.On dit qu'il s\u2019en était allé au matin, emportant tout son avoir dans un maigre baluchon.On dit qu'il a souhaité traverser la plaine des morts.Et que les radiations l\u2019ont fauché.Il na pas su faire seul tout le chemin du retour, on l\u2019a ramené à la ferme évanoui et la peau très pôle.On l'a découvert comme endormi auprès d\u2019un arbre, non loin de cette plaine que l\u2019on dit mortelle.| a marché trop longtemps dans la lèpre du soleil.ll a marché sans raison vers les déserts de la mort imminente.Là où il n\u2019y a plus ni herbe ni vent, ni bêtes familières.Là où le of et les pierres sont brûlés d\u2019un mal définitif, d\u2019un mal inaltérable et insensé.À la ferme, ils n\u2019ont pas voulu l\u2019accueillir et on a dû l\u2019emporter jusqu'au village.lls l\u2019ont laissé à l\u2019hospice des rescapés, avec ceux-là ui comme lui se sont avancés trop loin vers la plaine des morts.Sans raison apparente.Ceux-là qui disent avoir été appelés, avoir vu les signes et entendu la voix.De l\u2019autre côté, la vie recommence.De l\u2019autre côté, disait la voix familière et sans visage, de l\u2019autre côté. | | i de temps d\u2019après Ce serait l\u2019éden.Il faut franchir l\u2019enfer, la lèpre affreuse du soleil sur ces pierres d\u2019une blancheur anormale.Ceux qui partent n'en reviennent pas tous.| faut franchir les portes de l\u2019enfer, les portes du monde.; C\u2019est du moins ce que leur dit la voix sans visage, la voix douce et insensée.Certains réussissent à passer, on n\u2019en revient pas toujours.Il ne faut pas avoir peur, les radiations ne tuent pas.La voix dit qu'elles ne tuent pas et même qu'elles savent guérir.Guérir dans la lèpre du soleil, sur les pierres d\u2019une blancheur anormale.Ne pas avoir peur, avancer.Toujours avancer, malgré la terreur, la lumière insensée du jour et ces lueurs furtives dans la nuit.Le délire est en arrière, il faut t\u2019arracher à ces ombres qui déjà ne sont plus.C\u2019est arrivé, c'est déjà passé.Beaucoup sont morts : c'était hier.Beaucoup sont morts mais tant d\u2019autres survivront à partir d'aujourd'hui.Bien plus que survivre, ils guériront.Dans la lèpre du soleil, la santé nouvelle ne connaît pas la peur.S tu sais t'arracher aux ombres qui déjà ne sont plus.Étienne y a cru.Etienne y croit toujours.|| part dans l\u2019éclaircie du matin.Jusqu'à la rivière il traîne son maigre baluchon, tout son avoir.À dix ans on n\u2019est pas riche, on n\u2019a que faire de la richesse des ombres.Après la rivière il voit de moins en moins d'arbres et c'est l\u2019effroi : les pierres deviennent d\u2019une blancheur insensée.41 fee Vc, LE 0 dUsa de dateasielt, ad REL oes sa ride.1s PTE La voix lui parle et lui dit d'avancer, laisse-toi guider et tout ton corps deviendra magique.Tu vas guérir, tu n'auras plus jamais affaire aux ombres.Avance.Tu vas connaître la peur, tu vas connaître l\u2019effroi.Vers la lune muette tu tendras ta main magique, tu ramèneras la joie sur la terre.L'enfant ami te suivra bien au-delà de ce qu\u2019aujour- d\u2019hui tu crois connaître.Il est appelé, tous les enfants sont appelés.Tends [a main vers la lune et tu guériras, ton corps ne luttera plus contre cette blancheur des pierres et la pureté du soleil nouveau.Abandonne les ombres.Tu vas guérir.Tous vont guérir.Tiens bon jusqu'aux lueurs furtives de la nuit et ne retourne pas aux ombres.Tu guériras, les radiations rendent le corps magique.C'est ce que dit la voix insensée, la voix de la lumière blanche.Tous les enfants partent aujourd\u2019hui à cet appel.Ils partent et n\u2019ont pas d'armes : ils partent sans peur vers la plaine des morts.ls partent vers l\u2019éden.La voix ne leur parle pas le langage des ombres.Demain on ne peut parler que des enfants, demain on ne peut parler que de a fin des ombres.Les enfants s\u2019en vont au matin malade, quand les pires conditions sont les meilleures.Les enfants n\u2019ont pas peur de cette lèpre dans le soleil, nulle crainte de la lumière insensée qui est encore sans visage.Les pires conditions sont réunies enfin.Les jours sont comptés.Le temps est fini.Le temps est terminé et déjà ses ombres ne sont plus.POSSIBLES À gauche au 4 ii Be temps d\u2019après On ne peut parler que des enfants de la fin, de ceux ey qui partent sans peur et sans armes au matin insensé.À dix ans on n'a que faire des armes et de la richesse des ombres, on peut poser les pieds sur la terre torride, dans la lèpre du soleil et la terreur apparente.] A dix ans on a le visage de l\u2019éden, de la voix insensée, de la lumiére sans visage.Nus et désarmés ils traversent maintenant les eaux mortes de la riviére, leurs corps blanchis par la lune orpheline.Étienne a entendu la voix, Étienne les appelle tous.Il a entendu la voix du Seigneur des entants.Il est guéri, il sait guérir.Il les appelle tous et tous ils viendront.Ils viendront sans crainte et sans espoir.Au matin malade.Dans la lumière insensée.Il est difficile de savoir si la voix sans visage possède un corps.Elle n\u2019a pas de visage mais elle parle de l\u2019éden.Elle parle de la guérison et de la gloire prochaines, mais comment savoir si un corps parle par cette voix \u20ac Qui peut savoir si l\u2019éden est un lieu du corps et s\u2019il est possible d\u2019y reconnaître les visages de qui l\u2019on aime 2 Comment savoir le corps que portera une voix encore sans visage ¢ Il faut franchir la rivière, oublier l\u2019avant et l'après, oublier le temps des ombres.Oublier la lumière obsédante et impalpable, la lèpre des êtres et de toutes choses, la certitude de la faim.On doit alors marcher vers la lumière insupportable pour connaître le désert et la plaine des morts.ES EE re is RTL RRL HIER HT RTE EE Avance.Tu connaîtras la faim, tu connaîtras la soif.Marche, et tu guériras.Tu vas guérir et bientôt connaître la gloire du corps magique.Marche et avance sans crainte sur les pierres brilées.La rivière est loin, ne pense plus à revenir sur tes pas.Ne songe plus à cet enfer, marche, avance et ne te soucie plus du jour.La voix te guide.Tu n'es pas le premier.Tu n'es pas le premier et nul ne sait vraiment qui fermera la marche.C'est la dernière croisade.Marche ! Avance ! Tous sont conviés au royaume du corps magique Au-delà de la rivière tu oublieras l\u2019avant et l\u2019après, le demain et \"aujourd'hui.Tu oublieras ce que les ombres appellent le temps, la vie.Marche, c'est la croisade.Tous sont conviés, tous répondront.Traverse les eaux mortes, ça ne fait rien.Tu n\u2019as plus de nom si tu n\u2019avances pas.À dix ans on n\u2019a que faire des armes et de la richesse des ombres.Marche, malgré cette lèpre du monde et la terreur évidente.Traverse les eaux mortes de la rivière.Oublie toute apparence.Tu as maintenant les traits de la voix sans visage, tu as la voix du corps tout en magie, du corps parfait, du corps guéri.Tu as le visage de l\u2019éden.Marche ! Oublie l\u2019avant comme l'après, le temps et les ombres du deuxième soleil.POSSIBLES À gauche au yet À x e temps d'après Ma rche ! Il t'a appelé, il vous a tous appelés.Celui-là entend la voix du Seigneur des enfants.Il est guéri, il sait guérir.Il vous a tous appelés.Venez ! .Venez sans crainte et sans espoir.Les images ne vous trahiront pas : elles seules savent toucher sans faire de mal.Avant, c'était aussi épouvantable qu\u2019aujourd\u2019hui mais on ne le savait pas.On pouvait vivre, on ne savait pas.Si loin du compte : pire que des bêtes.| * * * | De nouveau I'enfant est là, face à la grille.Mains agrippées aux barreaux noirs, il ne sait plus que faire et il attend.| Il n\u2019espère pas, il attend.A nouveau la petite chambre, au papier d'argent sur les murs.Les dessins ont été rangés, il n\u2019y a plus rien sur la moquette.Il entre.Les vacances des ombres sont terminées.Il entre et va droit vers la table, auprès du lit.Allume, éteint la lampe : ça ne fait rien, c'est le jour.Sur la table, il trouve un cadeau d'avant, une montre qu'il touche avec autant de délicatesse que si elle allait lui fondre entre les doigts.| la pose sur son poignet, regarde un peu par la fenêtre.Rien : c\u2019est le jour.Aujourd\u2019hui, le temps et les cadeaux ça n\u2019a plus aucun sens.Un cadeau, c'était pour avant.Aujourd\u2019hui, plus rien ne vaut.45 .A À A F A FT ; POS PERERT TT PERS ETEEES A CATHY ™ TN CAVE TEA Re aco co wir oo idiote ROY 24rd 14471 RAN EO vs EE Ob dh ts 1 pM ORR PO Wit Au soir, la chambre est vivante et elle l\u2019attend avec de vraies étoiles à la fenêtre.Quelqu'un est venu.| sait qu\u2019on vient parfois l'après-midi sans jamais l\u2019en avertir, sans qu\u2019il soit là.On est venu faire le ménage, en attendant qu\u2019il soit sorti, ça ne fait rien.Comme d'habitude on a peur de le toucher par mégarde, peur de le voir.Et on craint surtout qu'il ne vous touche.À cause du mal de la lumière.On prétend que le mal peut se transmettre ainsi, et qu'on doit tout faire pour l\u2019éviter.Les enfants vous touchent si facilement, à l\u2019improviste, sans savoir ce qu'ils font.La chambre, elle est vivante.Depuis qu\u2019on l\u2019a accueilli sans l\u2019aimer, elle l'attend chaque soir.Mais il sait désormais se passer des ombres, il sait faire sans leur terreur et leur conseil.La chambre l\u2019attend.Il n\u2019a pas peur.[| se déshabille lentement dans la pénombre, face au grand miroir.ll se regarde et se sourit, tout son corps dégage une douce lueur ambrée sous la caresse d\u2019une lune presque pleine.Cheveux blancs, les yeux très verts : certains croient qu'il vient d\u2019un autre monde.Mais il n\u2019est pas d\u2019ailleurs, tous les enfants des morts appartiennent bien à la terre et sont témoins de sa démence.On souhaiterait pourtant qu'ils ne soient pas d'ici.Il se regarde et se sourit.Rien à craindre, ce sont les autres qui sont fous.POSSIBLES A gauche autre yp! 8 | je temps d'après La lumière de son corps et ses cheveux d'argent, ce n\u2019est pas ça la maladie.N'importe qui peut le toucher sans crainte.I n\u2019est pas malade, il n'a jamais été malade.Que les ombres se soignent entre elles du temps et de la vie ! Lui, il a changé.C\u2019est tout, ça ne fait rien.[| se regarde, il se touche et il sourit : tout son corps devient magique.Il a le visage de l\u2019éden.Ses mains coulent à son corps comme l\u2019eau se répand sur la terre.lls partiront bientôt, tu l\u2019as promis.Les jours passent et je t'aime de plus en plus. AS rr Rie \u2014 =.Lin oo = - tio 2355 ve dcecoe AR = Pe + À GAUCHE 3 A 3H TRUC ' Wi H ! y ?A CM ih ETRE i ee \u2014_ BS 2 oo.Re ; ne Oo PEPE) pr] PAUL CHAMBERLAND La Faim, la Peur masques et mensonges c'est avec une détermination sans failles que la faim les déjoue.Charles Juliet Comment penser pendant qu\u2019on dépèce, tue, viole, affame, fait disparaître 2 Me voici aux prises avec un réel démesuré.Présentement je devrais « penser » sur la gauche : ça ne veut pas.Je reprendrais quelques lignes de la remière version de ce texte déjà confiée à la cor- belle ?J'en prélève un bref éclat : « la gauche a fait son temps ».Oui, bien sûr, c\u2019est intempestif, simpliste\u2026 Je ne peux faire abstraction de l\u2019ébranlement qui me fait déraper.Alors 2 Alors, rien \u2014 et je mets ici le point final ; je n\u2019écris pas cet article/ [.] Aurais-je persisté 2 J'ignore maintenant si ce qui va s'écrire, se penser est un article pour ce numéro de POSSIBLES.J'écris et je n'écris pas, je pense et.j'assiste à l\u2019enrayage de la pensée.Pour es raisons que j'ai dites au premier paragraphe.51 SCA LEE) LEADER Aucun doute, je dois résoudre un problème de destination.À qui parler 2 Le destinataire se dérobe.Est-ce que mon imagination me jouerait des tours 2 En tout cas pas entièrement puisque j'ai connu, en de réponse.des circonstances précises, l'absence Persistant à écrire ce (nonJarticle, je suis tenté de bousculer le train de ma pensée pour me porter tout de suite à son motif focal.J'y viens non sans avoir au préalable fait état de l'intention de pratiquer encore quelques prélèvements sur le malheureux avant-texte destiné à la corbeille.Pour éviter un ralentissement somme toute superflu du débit je passerai sous silence mes travaux de raccommodage.Et je réduirai désormais au minimum indispensable ce bouclage sur l\u2019énonciation qui trahit mon embarras depuis le début.Se vouloir de gauche avait pour présupposé, jusqu'à tout récemment indiscuté, la conviction de pouvoir rendre effectif un progrès appelé par le cours du monde \u2014 une transformation escomptée comme inéluctable à plus ou moins long terme selon la conception d\u2019un certain « matérialisme ».Il y a plus grave que l\u2019invalidation de l\u2019optimisme révolutionnaire.Ce « réel démesuré » de l\u2019affliction et de la dévastation pour une grande partie de l'humanité, il semble qu\u2019il va jusqu'à ruiner les efforts faits pour défendre, assurer la simple dignité humaine.Une menace si radicale qu\u2019elle contraint la pensée à la confrontation avec les nues nécessités de la Peur et de la Faim.Comme d'intraitables divinités, c\u2019est elles qui dictent désormais son destin à l\u2019humanité.Je n\u2019« exprime » ni ne « défends » là une « opinion », je dis qu'il m'est impossible de penser, de sentir, de voir d\u2019une autre façon.Une épreuve cruciale pour l'esprit : seule la volonté résolue à soutenir l'impérieux ascendant de la Peur et de la Faim sur le sort commun permettrait de discerner les justes et sûrs 52 AIS TEAR A hs Tt SLR POSSIBLES ffi\" A gauche autré | Hs the 1 La Faim, la Peur critéres pour trouver une issue à la situation d'urgence terrestre-humaine.J'ignore si nous y parviendrons, je dis que nous n\u2019y arriverons pas autrement qu\u2019en assumant cette épreuve, qui doit affecter tout l'être.La seule intellectualité n\u2019y peut suffire.La gauche, ce qu'il en reste, ou s\u2019est cantonnée dans une placide intellectualité, ou s\u2019en tient, quant à l\u2019action, à des interventions ponctuelles, pragmatiques (pas forcément dénuées de congruence).Je ne déplore pas, je ne condamne pas, je constate que la gauche n\u2019est pas « à la hauteur ».La chose est du reste aisément perceptible au fait, reconnu, de la désaffection, qui recouvre un sentiment d\u2019impuissance, un désarroi \u2014 diverses tonalités de nihilisme, notamment ce délicat cynisme de plusieurs.Je suis de cette gauche.Je n'ai jamais accepté ce qui nous ( 2) arrive.Je m\u2019entête à chercher.Est-ce que ma voie est singulière?Anomique@ Comment savoir Comment savoir et comment parler (atteindre un destinataire) alors qu\u2019au bout de tant de tâtonnements c\u2019est en solitaire que j\u2019affronte cette épreuve cruciale de la Peur et de la Faim et que la volonté de la supporter met la pensée en déroute, la pousse au bord l\u2019aphasie 2 Au bord du non-article encore une fois! A cause non seulement de la difficulté de penser l\u2019épreuve mais de méprises qui me semblent difficilement évitables.Car, non, je n\u2019ai aucunement en vue la pitié, la compassion, les œuvres caritatives.Aider, sauver, les affamés, les terrorisés.Comme si c'était eux et nous.C\u2019est que nous nous croyons encore à l'abri, nous qui consommons quatre-vingt pour cent des richesses produites sur terre et que berce, parfaitement haïssable mais si rassurante, la petite musique publicitaire.À l\u2019abri 2 Bientôt « décideurs », nantis, privilégiés, leurs experts, gardes du corps, amuseurs et préposés aux soins divers, confrontés à une situation qui leur échappe, se retrancheront dans leurs bunkers informatisés \u2014 ils sont en train de l'aménager 53 wi.CRE AE HOTEL se JUROR bit 4 ele AUD HL HR Co artist HG, RE A i i \"A pe ER 68 À He Bt: 1H i: M A Ai 40 [8 AR avec leur « projet de société » baptisé « nouvel ordre mondial ».D'accord, « bunker », c\u2019est une image.Mais l'écart sans cesse élargi entre le Sud et le Nord, et dans nos sociétés la dualisation, qui va elle aussi s\u2019aggravant, opposant riches et pauvres, exclus et privilégiés, est-ce que ce serait la des images 2 Est-ce que le cours du monde n'échappe pas de plus en plus au contrôle que nous croyons encore exercer sur lui 2 C\u2019est parce que les processus dont il est fait sont d'origine humaine que nous nous faisons illusion, alors que ces processus, autonomisés, devenus des puissances démesurées, évoluent de par leur seule inertie dans une direction qui non seulement met en péril la survie de l'espèce humaine mais risque d\u2019altérer l'essence de l'être humain.La rhétorique des puissants vante une utopie, pour eux seuls alléchante.Mais l'impératif d\u2019un marché mondial unifié, parce qu\u2019il autorise la réduction de toutes choses au seul dispositif techno-économique, fait violence au réel, à l'être \u2014 une utopie, exactement.La croyance généralisée en cette utopie en fait une hallucination accréditée : elle s'impose comme la réalité même.Comment ne pourrait-il pas y avoir une contrepartie à cette erreur sur le réel, un coût @ La Dette, oui.Quand ils « vendent » leur projet de société, les représentants de la nomenklatura du nouvel ordre mondial se font lyriques : nous serions tous appelés au tonifiant combat de la « compétitivité » qui doit conduire, grâce au sain exercice de la démocratie, à l'excellence.Écoutez chanter leurs sirènes : Fukuyama, Toffler \u2014 la fin de l\u2019Histoire, les nouveaux pouvoirs.Mais quand ils « appliquent » leur politique aux populations ils essaient de les persuader que ces si magnifiques objectifs exigent comme condition, en attendant mieux, de « vivre selon ses moyens ».Chacun sait, analphabètes compris, ce qu\u2019autorisent effectivement ces vertueux mots d'ordre.POSSIBLES À gauche aut} ! a 8 Quy a Faim, la Peur Le cours du monde oblige à une autre lecture.Depuis tellement d'années que j'oublie combien, il ne se passe pas une semaine sans qu\u2019on n\u2019apprenne que quelques centaines ou quelques milliers de personnes ont perdu ou vont perdre leur emploi.Venant ainsi grossir les rangs de ceux qu\u2019on aimerait bien laisser tomber, qu\u2019on harcèle, surveille, pénalise, désigne à la délation.Et partout ailleurs dans le monde des pans de populations entiers tombent en dehors de l'Économie, comme s\u2018ils n'existaient pas.La Dette, considérée comme la contrepartie de l\u2019utopisme techno-économique, c\u2019est la Loi, celle du lus fort.Son véritable nom, quand on en considère les effets, c'est l\u2019Extorsion.Alors que |'ex-Yougoslavie s'enfonce dans le carnage et Haïti dans son enfer, alors qu\u2019on « extermine » les enfants des rues au Brésil ou qu\u2019on en réduit d\u2019autres en esclavage dans les mines péruviennes, alors qu\u2019on « organise » sciemment la famine au sud du Soudan, alors que le World Trade Center à New York est la cible d\u2019un attentat islamiste, comment pourrions-nous ne pas voir ce que provoque, couplée à tant d\u2019autres causes de Fracture, l\u2019Extorsion Je viens de surprendre une curieuse dérobade de l'esprit, au moment où je me demandais pourquoi il est si pénible de faire son deuil de l\u2019être de gauche qu'on a été.Car on se dit que ça ne va vraiment pas si ça signifie rompre avec la volonté de justice, de dignité, de liberté pour tous, de solidarité.Je ne vois uère en effet comment on pourrait s'y résoudre.La déconvenue est certes sévère à constater le recul de ces valeurs quand on en compare l'influence à celles qui façonnent les consensus sociaux dominants.Mais c'est autre chose qui fait se dérober l'esprit : la perte de croyance en une valeur essentielle à la gauche, celle du progrès.Cette valeur \u2014 je le dis, sachant que je transgresse un redoutable tabou \u2014, s'est irrémédiablement dévaluée.Mais comment assumer 55 une désillusion aussi amère 2 De fait, on peut ne rien vouloir admettre, soit en reproduisant à vide le discours progressiste, soit\u2026 en refusant de penser à ça.Non, je ne répondrai pas à la demande de démonstration.Pour éviter une impasse.Les valeurs sont objets de conviction, et une conviction, en dernière instance, ça ne se démontre pas.J'assumerai simplement la fragilité de ma position.J'ignore si je contribue à « faire avancer le débat ».À mes yeux, la croyance, non questionnée, au progrès implique le partage de présupposés avec les tenants du techno- capitalisme « réellement existant ».Tel celui d\u2019une certaine rationalité qui sert d\u2019alibi à une entreprise mondiale d'assaut contre l'humanité au profit d'une nomenklatura internationale ; une entreprise qui tient pour négligeables l\u2019altération, la liquidation et la conversion en son simulacre de cette subjectivité qui veut la justice, la dignité, la liberté et se tient responsable de l\u2019autre.(La langue de bois n\u2019a-t-elle pas assimilé le discours des droits de la personne 2) La perte de croyance au progrès, si elle n\u2019est ni reconnue ni avouée, peut conduire dans ces conditions à une sévère inconséquence : le lien, tenu antérieurement pour indissociable, entre le progrès et les autres valeurs n'étant pas dénoué, la dévaluation de la valeur-progrès risque d'entraîner celle des autres.Et c\u2019est ainsi que la désaffection, on aura beau le dénier, se mue en indifférence.Une indifférence qui équivaut à de la cécité : on ne saisit pas dans toute sa portée la menace que représente, au nom du progrès, l'emprise planétaire de l\u2019ordre et de la loi de l\u2019Extorsion.Confrontés à la situation explosive que représentent des populations rivées aux nues nécessités de la Faim et de la Peur, et prenant acte de leur incapacité à mettre en œuvre des solutions compatibles avec la dignité humaine, les grands prédateurs se verront contraints d'appliquer des mesures extrêmes de mise sous contrôle maximal des populations.POSSIBLES À gauche auty | gf he du La Faim, la Peur La menace que je viens d'évoquer \u2014 celle d\u2019un techno-totalitarisme planétaire \u2014 je ne la dis pas fatalement inéluctable.Mais comment pense-t-on pouvoir |'écarter 2 Nul n'échappe désormais au destin commun de la Peur et de la Faim qui fait le cours du monde.Seuls les êtres résolus à en supporter l'épreuve seront en mesure de découvrir et de montrer, s\u2019il est possible, un véritable recours.S57 JEAN-WILLIAM LAPIERRE Que reste-t-il du socialisme ?Rien du tout.N'est-ce pas la réponse la plus simple, la plus apparemment évidente après l'effondrement de l'URSS et des régimes communistes d'Europe de l'Est \u2014 après aussi (mais on en parle moins) la faillite du « modèle suédois » qui fut pendant un demi-siècle la plus belle vitrine de la social- démocratie au pouvoir \u2014 après enfin (puisque je suis français) une décennie pendant laquelle (sauf l'intermède de 1986-1988) mon pays a été présidé et gouverné par des politiciens qui se réclament du socialisme 2 Cette réponse implique une complicité, consciente ou non, avec une double escroquerie intellectuelle.Deux contrefaçons du socialisme La première a consisté à nommer « socialisme réel » le régime économique et politique imposé par Staline et son parti unique d\u2019abord à l\u2019ancien empire des tsars, puis aux pays de l\u2019Europe de l'Est que les conférences de Téhéran et de Yalta avaient pour leur malheur inscrits dans la « zone d'influence » de l'URSS.Quand tout le capital (agricole, industriel, commercial) est la propriété de l\u2019État, quand l\u2019État est la propriété d\u2019un parti unique, quand ce parti est pré pa EE EEE EE RTE PE Os SHAN TOY Que reste-til: organisé et discipliné comme une armée sous le du socialisme?commandement d\u2019un état-major qui est son bureau politique et d\u2019un généralissime qui est son secrétaire général, ce régime est à proprement parler un capitalisme militariste d\u2019État.Les membres du Parti ont le privilège d\u2019être comme les petits actionnaires de ce monstrueux « holding » d\u2019Éfat (sans participer plus aux décisions que les petits actionnaires de nos sociétés anonymes) ; le Comité central du Parti est comme une assemblée dite « générale », le Bureau politique comme un Conseil d\u2019administration, le Secrétaire général comme un p.-d.g.|| n\u2019y a rien de socialiste là-dedans.C\u2019est la pire espèce de capitalisme.Les travailleurs, asservis à leur tâche par le « livret de travail » comme les serfs du Moyen Âge à la glèbe, ne sont ni moins exploités ni moins opprimés que dans le capitalisme des grandes firmes multinationales.Ils le sont plus, n'ayant ni le droit ni la possibilité de se mettre en grève.Comme la fonction de toute religion d'Etat est de justifier et légitimer le pouvoir établi, la religion marxiste-léniniste officielle de l'URSS, avec ses dogmes, ses prêtres, ses rites, son culte de la momie de la place Rouge et de la personnalité du « petit père des peuples », a rempli cette fonction tout comme le christianisme des popes l\u2019avait fait pour le pouvoir des tsars sur les moujiks, ou le christianisme de la chrétienté médiévale pour le pouvoir du seigneur sur le serf, ou comme le catholicisme des monarchies absolues européennes pour le pouvoir du Roi très-chrétien sur ses sujets.Ce « socialisme réel » était réellement un « socialisme fantasmagorique ».La deuxième escroquerie consiste à faire croire que le socialisme se réduit à porter au pouvoir un parti politique qui se prétend propriétaire ou du moins seul authentique représentant d\u2019un mouvement social-historique complexe et multiforme.Et à faire croire qu\u2019il suffit, pour « changer la vie », que ce parti s\u2019installe au gouvernement par la voie de la démocratie représentative et parlementaire.Or, le socialisme n\u2019est originellement et fondamentalement 59 Ÿ Lt 3 ni un régime politique ni I'idéologie d'un parti politique, mais un mouvement social qu s\u2019est formé et développé dans un certain type de société à un certain moment de son histoire.Les partisans de la social-démocratie oublient volontiers deux choses : d\u2019une part qu\u2019on ne peut instaurer des réformes sociales dans un seul État sans tenir compte des contraintes de l\u2019environnement international ; d'autre part que la seule loi générale et universelle de la sociologie politique a été formulée au début du XIXe siècle par un aventurier irlandais devenu premier ministre du roi de Naples : « Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument ».Dieu merci, le pouvoir d\u2019un gouvernement social- démocrate n\u2019est pas absolu\u2026 Au début de ce siècle qui maintenant finit, Charles Péguy, dans un de ses Cahiers de la Quinzaine, écrivait déjà : « On doit distinguer désormais entre le socialisme et le Parti socialiste ».C'est qu\u2019il voyait dans le socialisme « un grand, un énorme mouvement, événement d'histoire, au moins en espérance, qui enveloppe tout un système philosophique, mental, sentimental, moral ; ayons le courage de le dire, métaphysique ; toute une vie, tout un monde de pensée, de métaphysique, de philosophie, d\u2019amour humain, de sentiment, de passion, de solidarité, de communication ».Ainsi compris, le mouvement socialiste, dans la diversité de ses tendances et de ses chapelles, a été la face idéologique du mouvement ouvrier.Il a véhiculé une philosophie de l\u2019histoire qui affirme la possibilité (voire la nécessité) d\u2019un progrès de la justice sociale dans l'humanité, par opposition à cette autre philosophie de l\u2019histoire qui affirme la nécessaire permanence d\u2019un ordre social dans lequel les injustices sont malheureusement inévitables (la philosophie de ceux qui, comme Goethe, préfèrent une injustice à un désordre).Il a véhiculé une éthique de la solidarité par opposition à l'éthique de la compétition, de la lutte pour la vie et de lo réussite individuelle ; une conception de l\u2019économie selon laquelle le travail humain est la seule source POSSIBLES À gauche a at pr \u2014 2 ] nome oo \u2014 Vv SES PS EE NN Grae HIER ERG RARER MI 0 RAE ai I ou Que reste-+il productrice de toute richesse, y compris du capital \u2018jdu socialisme?investi dans les moyens de production, et donc, que les travailleurs ne doivent pas être dépouillés du fruit de leur travail au profit de quelques hommes qui ne travaillent pas, par opposition à la conception de l\u2019économie selon laquelle l\u2019argent produit l'argent, par lequel toute richesse peut être achetée ; enfin une conception de la politique selon laquelle la liberté du citoyen (la démocratie politique) est un leurre sans la liberté du travailleur dans son travail, sans une légalité qui reconnaisse et fasse respecter ses droits (la démocratie sociale).Ce que Péguy écrivait en 1905 sur le socialisme a bien de quoi faire ricaner en 1993 tous nos bons apôtres du néo-libéralisme qui naguère encensaient Reagan et Thatcher.Que reste-t-il, en effet, aujour- d\u2019hui, de ce grand, cet énorme mouvement 2 Droits sociaux, droit du travail || reste quelque chose qui nous est devenu si familier, si habituel que nous oublions combien il a fallu combattre pour l\u2019obtenir : tout ce qui remplit les épais manuels de « droit du travail », tous ces droits sociaux qui nous paraissent être des droits naturels.Tout cela n\u2019a été acquis, conquis que par les longues et dures luttes du mouvement ouvrier et, soyons justes, n\u2019a été inscrit dans la loi et les décrets que par des parlements et des gouvernements où les partis socialistes étaient partie prenante, parfois dominante : limitation de la durée du travail (la journée de 8 heures internationalement revendiquée depuis 1890 dans les manifestations du 1er Mai) ; Iinterdic- tion du travail des enfants ; le droit a I'hygiéne et a la sécurité dans le travail ; le droit aux congés payés ; ; l\u2019assurance-chômage et la sécurité sociale le droit de se syndiquer, d\u2019être représentés au comité d\u2019entreprise, d\u2019élire des délégués du personnel, de négocier des conventions collectives, etc.Tout cela, ce n\u2019est pas rien! Les prolétaires de la fin du XIXe siecle 61 IETF IT ne a n\u2019avaient rien de tout cela.Dans les conflits sociaux POssIBLES \u2014 ho! où ces droits ont été arrachés au patronat et à l\u2019État, A gauche au les militants du socialisme (sous ses diverses formes) ont été la minorité active, le plus souvent aux dépens de leur carrière professionnelle, de leur santé, et parfois de leur vie, comme à Fourmies en 1892.C\u2019est faire injure à leur mémoire que prétendre qu'il ne reste rien du socialisme.Certes, lors des crises et des récessions économiques, certains de ces « droits acquis » peuvent être remis en cause.Ainsi le ih « modele suédois », considéré généralement comme if la réussite la plus achevée de la social-démocratie, est aujourd\u2019hui contesté et les salariés de ce pays vont sans doute perdre quelques-uns de leurs avantages.|| reste que, dans nos sociétés d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord, les ouvriers et les employés de la dernière décennie du XXe siècle, vand ils ont du travail, jouissent d\u2019un mode de vie et de conditions de travail dont n'auraient pas osé rêver ceux de la première décennie.Ce progrès social, d'aucuns diraient cet embourgeoisement, n'a pas été sans contrepartie.Ayons le courage de voir les choses en face et de les dire.Si les chefs d'entreprises capitalistes et les gouvernements des sociétés industrialisées ont fini ar céder aux revendications manifestées dans les ttes sociales, c\u2019est dans une large mesure parce que l\u2019exploitation des ressources des colonies ou des pays dominés leur permettaient de concéder à leurs travailleurs une partie, une petite partie des profits qu'ils en tiraient.Ne détournons pas les yeux pour ne pas voir : la contrepartie du relatif embourgeoisement des travailleurs des pays industrialisés est la misère persistante, voire croissante des peuples des pays sous-développés.La revanche de Proudhon f Tout mouvement social est riche d\u2019une grande diversité.Il y eut, il y a beaucoup de variétés de | 1 6 » om : ITER nm ji Ir yn HHY ne ee Hee TI 9 hii penning en Hi att Hb pet ak: ; Mi} Quereste-til socialisme.En Allemagne, celui de Lassalle, celui Me | du socialisme?de Kautsky, celui de Bernstein, celui de Rosa Luxembourg ; en France celui de Jaurès, celui de Guesde, cu de Millerand, puis celui de Léon Blum, celui de Marceau Pivert, celui de Paul Faure et le communisme de Maurice Thorez ; en Russie celui de Boukharine, celui des mencheviks, celui des bolcheviks, celui des socialistes-révolutionnaires, celui de Lénine, celui de Trotski.La multiplicité des tendances, l\u2019âpreté des débats ont toujours marqué l\u2019histoire du mouvement socialiste.Cependant toute cette diversité ; peut être comprise comme un étalement de positions intermédiaires entre deux pôles extrêmes et opposés incarnés dès l\u2019origine par Marx et Proudhon : le socialisme d\u2019État et le socialisme libertaire.Certes tous les socialistes ont rêvé d\u2019une société H sans classes et sans Etat.Mais pour les uns l\u2019État ne | pourrait dépérir qu'après qu\u2019un parti socialiste s\u2019en serait emparé au nom du prolétariat \u2014 soit par la voie révolutionnaire de l\u2019action politique insurrectionnelle, soit par la voie réformiste de l'action politique électorale et parlementaire.Sur cette différence de tactique, après la révolution russe de 1917, s'opposèrent les partis communistes de la Ill Internationale et les partis socialistes de la Ile; mais la stratégie était la même : prendre et exercer le pouvoir d'Etat.Pour les autres, le socialisme était un \u2018; combat permanent contre l\u2019oppression du pouvoir | d'État; il ne s'agissait pas, pour les travailleurs, | d'installer au gouvernement une poignée de politiciens professionnels qui auraient tôt fait de se retourner contre eux, mais de constituer un contre-pouvoir de plus en plus fort, de plus en plus capable de réduire le pouvoir politique de l\u2019État et le pouvoir économique des capitalistes, de les contraindre à lier devant la revendication de leurs droits.Telle fut lo pratique des syndicalistes-révolutionnaires, des premiers dirigeants de la C.G.T.en France \u2014 les Griffuelhes, les Merrheim, les Delesalle \u2014 jusqu\u2019à la Première Guerre mondiale.Telle avait été l\u2019idée directrice de l\u2019œuvre foisonnante et jamais close de JR PJ.Proudhon : « Non, je ne veux pas de l\u2019État, Possists | we même pour serviteur ; je repousse le gouvernement, À gauche audi même direct; je ne vois dans toutes ces inventions | que des prétextes au parasitisme et des retraites pour les fainéants ».Dans son débat avec Marx, Proudhon avait clairement vu que le collectivisme d\u2019État, l'appropriation de tous les moyens de production par l\u2019État au nom de la dictature du prolétariat, ne pouvait aboutir qu'à la dictature totalitaire d\u2019une minorité de politiciens et à la suppression de toute liberté.« L'expérience montre que partout et toujours le gouvernement, quelque populaire qu'il ait été à son origine, s'est rangé du côté de la casse la plus éclairée et la plus riche contre la plus pauvre et la plus nombreuse ; v\u2019après s'être montré quelque temps libéral, il est devenu peu à peu exceptionnel, exclusif ; enfin qu\u2019au lieu de soutenir la liberté et l'égalité entre tous, il a travaillé obstinément à les détruire en vertu de son inclination naturelle au privilege.La corruption s'allie fort bien avec la tendance générale du pouvoir, elle fait partie de ses moyens, elle est un de ses éléments.La corruption, sachez-le donc, est I'ame de la centralisation.Il n'y a monarchie ou démocratie qui tienne.Le gouvernement est immuable dans son esprit et dans son essence ; s\u2019il se mêle d'économie ublique, c\u2019est pour consacrer par la faveur et par la force ce que le hasard tend à établir.Qui me dit que vos procureurs n\u2019useront pas de leurs privilèges pour se faire du pouvoir un instrument d'exploitation 2 Qui me garantit que leur petit nombre ne les livrera pas, pieds, mains et consciences liés, à la corruption @ ».Proudhon se méfiait même du principe d'association entendu comme exigeant une organisation rigide, analogue à celle d\u2019une armée soumise à ses chefs C\u2019est pourquoi la révolution politique conçue comme un coup d\u2019État mené par un parti pour prendre le pouvoir ne lui paraissait pas être le meilleur moyen de la révolution économique et sociale.Il écrivait à Marx le 17 mai 1846 : « Peut-être conservez-vous encore l'opinion qu'aucune réforme n\u2019est actuelle- 64 en ioths tse TELETISE I 1, VII cts IS TITALIREL ha RCELLRENE LUE i EET WE FAR RE ERI is he [| ; SHH Gate ; if! p TT tee nema ou.= gfe HHH roy Bei i\u201c \u201cEn A\" \" a 1} HH fH \"ey MH Quereste-+il ment possible sans un coup de main, sans ce qu'on du socialisme?appelait jadis une révolution, et qui n\u2019est tout bonnement qu'une secousse.Cette opinion que je conçois, que j'excuse, que je discuterais volontiers, l'ayant moi-même longtemps partagée, je vous avoue que mes dernières études m\u2019en ont fait complètement revenir.Je crois que nous n'avons pas besoin de cela pour réussir, et qu\u2019en conséquence nous ne devons point poser l\u2019action révolutionnaire comme moyen de réforme sociale, parce que ce prétendu moyen serait tout simplement un appel à la force, à l\u2019arbitraire, bref une contradiction ».Dans la même lettre à Marx, il rejetait tout dogmatisme prétendument scientifique : « Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir ; mais pour Dieu ! après avoir démoli tous les dogmatismes a priori, ne songeons point, à notre tour, à endoctriner le peuple.ne nous faisons pas les chefs d\u2019une nouvelle intolérance, ne nous posons as en apôtres d\u2019une nouvelle religion, cette religion fot-elle la religion de la logique, la religion de la raison.A cette condition, j'entrerai avec plaisir dans votre association, sinon non ».Proudhon était-il donc un pur anarchiste, adversaire de toute organisation politique ?Non, car son socialisme était fédéraliste.Voilà le mot lâché, et j'ai bien conscience qu\u2019il va faire grincer les dents de beaucoup de mes amis québécois.C\u2019est pourquoi je m\u2019empresse d'ajouter que le fédéralisme proudhonien n\u2019a rien de commun avec celui de John A.Macdonald ou de Pierre E.Trudeau.Bien loin de tendre vers un élargissement et un renforcement continuels des pouvoirs de l'Etat fédéral, il consiste au contraire en un pacte fédératif « réellement proposé, discuté, voté, adopté » par lequel des communautés de base \u2014 communes, cantons \u2014 « s\u2019'obligent réciproquement et également les unes envers les autres pour un ou plusieurs objets particuliers dont la charge incombe spécialement alors et exclusivement aux délégués de la fédération ».Dans 65 RATES JE ce fédéralisme-là le maximum de pouvoirs et de compétences est dans les unités de base, le minimum dans les organes délégués.C'est pourquoi Proudhon, adversaire résolu de l'Église catholique conservatrice, prit parti en 1847 pour les sept cantons suisses catholiques révoltés contre le radicalisme centralisateur des gouvernants de Berne.Rien ne lui aurait paru plus contraire au fédéralisme qu\u2019une constitution attribuant à l\u2019État fédéral les pouvoirs résiduels ou l\u2019autorisant à intervenir en dehors du champ limité de ses compétences au nom du « pouvoir de dépenser ».« L'unité dans la variété, notait-il dans ses Carnets, voilà ce qu\u2019il faut chercher, en respectant l'indépendance des fueros, des cantons, des principautés et des cercles\u2026 Point de cette unité qui tend à absorber la souveraineté des villes, cantons et provinces dans une autorité centrale.Laissez donc à chacun ses sentiments, ses affections, ses croyances, sa langue et son costume ».Vivant dans l'État-nation unitaire et centralisé fondé par la République jacobine et l\u2019Empire bonapartiste, cet homme originaire de Franche-Comté imaginait de lui substituer une fédération des « douze ou quinze peuples, arfaitement distincts, dont la réunion forme ce que Fon appelle vulgairement le peuple francais ».Et cette proposition de son testament politique fit scandale : « Supposons cette belle unité française divisée en trente-six souverainetés, d\u2019une étendue moyenne de 6000 km?et d\u2019un million d'habitants.Supposons en chacun de ces 36 Etats le Pouvoir réduit à ses attributions essentielles, le budget ramené à ses justes limites, le même principe gouvernant à la fois l\u2019ordre politique et l\u2019ordre économique, la société organisée selon la loi de la mutualité, en harmonie avec le gouvernement régi lui-même par le principe fédératif; au-dessus des Etats contédérés un conseil suprême presque sans attributions administratives et juridiques, disposant d\u2019un budget minime, dont le mandat serait surtout de protéger à la fois en chaque Etat les citoyens contre les usurpations locales et les ouvernements locaux contre l\u2019insolence des factions, pendant que lui-même serait garanti par la 66 POSSIBLES A gauche au pr i joi FB = Que reste-t-il convention de tous les États.Aussitôt tout du socialisme?change.».La révolution politique selon Proudhon serait donc non pas la concentration de tous les pouvoirs politiques et économiques dans un Etat gouverné par un parti, mais une décentralisation radicale.Ce n\u2019est pas cette conception du socialisme qui a prévalu dans le mouvement ouvrier du XX° siècle jusqu\u2019à ce qu\u2019il commence à la redécouvrir sous le nom d\u2019autogestion.Pourtant elle avait été dominante jusqu\u2019à la Commune de Paris de 1871 et, relayée par Bakounine, elle resta très vivace dans les organisations belges, suisses romandes et jurassiennes, espagnoles et françaises liées de 1864 à 1872 dans la 1ère Internationale, dont le texte fondateur déclarait que « l\u2019émancipation des travailleurs doit être l\u2019œuvre des travailleurs eux-mêmes » et que « l'émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique ».La victoire prussienne de 1870 et la répression de la Commune de Paris permirent à l\u2019autoritarisme de Marx d'imposer au mouvement socialiste sa propre conception.Sa lettre à Engels du 20 juillet 1870 est bien connue : « Les Français ont besoin d'être rossés\u2026 La prépondérance sur le théâtre du monde du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon ».Aussi le destinataire de cette missive, présentant en 1891 l'écrit de feu son ami sur la Commune, se félicitait-il que celle-ci ait été « le tombeau de l\u2019école proudhonienne du socialisme », ajoutant faussement que « cette école est aujourd\u2019hui disparue des milieux ouvriers français », puisqu'elle fournit les pionniers du syndicalisme français jusqu\u2019à 1914.Mais il est vrai que de 1920 à 1980 le marxisme, dans sa version léniniste ou dans sa version social- démocrate, a dominé le mouvement socialiste euro- 67 PE a rims .A ayn gin a .zm J J LL La, 1e ES re arg ry 2.ee an er ro A ores ler g8 A EXE, de a 20 a ra ur é 7m ét a EE pe FOR En er SAE - a hi tis x es eg.Re = 7 a ren wre ot BARR I SR IS Ae ss gibt J CIE EEE CE La BE CONT ee ae = FL oS a a i a i Sc a ee Et Et rea oo B péen.Ce qui donc s\u2019est effondré à l'Est de l\u2019Europe, ce qui meurt à petit feu à l'Ouest, ce n\u2019est pas le socialisme en général, c'est très particulièrement, pour reprendre la phraséologie d'Engels, l\u2019école marxiste du socialisme, soit dans l\u2019interprétation léni- niste et stalinienne qui a servi de masque au capitalisme d\u2019État totalitaire de l'URSS, soit dans l\u2019interprétation social-démocrate qui a servi d\u2019alibi aux partis socialistes des démocraties occidentales pour leurs compromis avec le capitalisme libéral.Cet effondrement d\u2019une part, cette usure d'autre part, n'est-ce pas en quelque sorte la revanche de Proudhon et de son opposition passionnée au socialisme d\u2019État 2 L\u2019autogestion, le partage du travail, l\u2019internationalisme Tout mouvement social est historique.Le socialisme n\u2019est pas éternel.Il est bien possible qu\u2019il ne survive pas à la faillite du socialisme d\u2019État sous sa forme communiste, au déclin du socialisme d\u2019État sous sa forme social-démocrate.Il est bien possible que le socialisme, historiquement né quand la révolution industrielle mobilisait une masse de travailleurs urbains arrachés à la société rurale, dépérisse et disparaisse dans la société dite « postindustrielle » où les robots et les ordinateurs se substituent de plus en plus au travail des ouvriers et des employés, où les travailleurs de plus en plus qualifiés sont moins des ouvriers que des « opérateurs » ou des techniciens, où l\u2019agriculture, l'industrie et les services, même en période de croissance économique, démobilisent une partie accrue de leur main-d\u2019œuvre peu qualifiée, vouée au chômage, au travail précaire ou au travail noir.Dès 1980, Alain Touraine constatait que « le socialisme est mort.Le mot figure partout, dans les programmes électoraux, le nom des partis et même des Etats, mais il est vide de sens.Dire que nous sortons de l\u2019époque socialiste signifie qu'un personnage historique le mouvement ouvrier) perd de son importance en même temps que son adversaire 68 er POsSIBLES À À gauche au n Que reste-t-il (l\u2019industrialisateur) et que leur champ de bataille (la \"uf du socialisme?société industrielle.Il faut rompre les amarres et reconnaître le changement de la scène historique ».Soixante-quinze ans plus tôt, de ces disciples d\u2019un socialisme soi-disant scientifique, « qui devaient enserrer et immobiliser l\u2019humanité dans le réseau, dans le papier quadrillé de leurs lois mathématiques », qui « prétendaient régler tout le monde et le réglementer et le régulariser », Péguy (encore lui) disait que « d'eux rien, absolument rien n\u2019est sorti et d\u2019eux il ne restera rien, rien absolument ».Rien, en effet, sinon le goulag, les millions de victimes du stalinisme, les millions de travailleurs trompés dans leurs espoirs en la révolution et leur désir de « changer la vie », les milliers de militants abusés dans leurs convictions et cruellement dés\u2026 D\u2019autres mouvements sociaux se développeront sans doute au XXI° siècle, aussi divers que le socialisme, après une période critique de résurgence des fanatismes religieux et de régressions nationalistes.Le mouvement écologique, le mouvement de solidarité mondiale qui se manifeste dans l\u2019action de cer- faines organisations non gouvernementales en sont peut-être des précurseurs.Mais tout mouvement social-historique sème des germes à maturation lente i dont d\u2019autres mouvements, en d\u2019autres temps, récoltent les fruits.Ainsi le mouvement d\u2019émancipa- i tion des communes bourgeoises contre la féodalité.qui se développa en France de la fin du XIE siècle à la deuxième moitié du XIVE, ne produisit ses derniers hi fruits, après quatre siècles de répression par le pouvoir monarchique, qu\u2019en 1789-1790 avec l'abolition des derniers privilèges féodaux et la fête de la Fédération des communes et des provinces.Ce qui peut rester du socialisme dans les mouvements sociaux à ; venir me semble se résumer en trois idées-maîtresses.La première est celle de l\u2019autogestion ou, pour j mieux dire, de l\u2019auto-organisation : ne pas compter i sur la techno-bureaucratie d'État pour transformer la | société, mais sur la capacité qu'ont les groupes i 69 RE HT TAIN CRETE PME sociaux de s'organiser pour une action collective, Possigs | we quand bien même ces groupes seraient minoritaires, A gauche autré \u2018 pourvu qu'ils soient des minorités actives.En témoigne la relative efficacité de certaines organisations non gouvernementales d'action humanitaire ou 8 de coopération avec le Tiers Monde (très peu de 0 moyens, quelques bons résultats), par contraste avec | les grands appareils étatiques ou interétatiques qui gaspillent d'énormes moyens pour bien peu de résul- if tats.L'autogestion est un approfondissement de la 3 démocratie.Car celle-ci ne se réduit pas au suffrage universel (il porta Hitler au pouvoir) ni à la séparation constitutionnelle des pouvoirs (l\u2019article 112 de la Constitution stalinienne de 1936 proclamait l\u2019indépendance des juges).Elle consiste surtout à reconnaître la liberté d'action de contre-pouvoirs (les mouvements sociaux) et à assurer le respect des minorités par la majorité.D TERRE Es y = Hin 14 + L\u2019auto-organisation de contre-pouvoirs assez forts est aujourd\u2019hui ce qui fait le plus défaut à nos démocraties.Un symptôme inquiétant est l\u2019affaiblissement du syndicalisme, paralysé ici par les crispations corporatistes et là par les compromissions avec les partis et le pouvoir d'État, de plus en plus incapable de mobiliser de grands mouvements de solidarité.La deuxième idée-maîtresse prend appui sur la solidarité entre les travailleurs qui fit la force du mouvement ouvrier et du socialisme malgré ses divisions internes.Quand le développement de l\u2019indus- [ trie avait besoin d\u2019une main-d\u2019œuvre abondante et | bon marché, cette solidarité se manifesta dans la | création d'associations de secours mutuel, des | Bourses du Travail, de syndicats, et dans l\u2019action collective pour l'augmentation des salaires et la ré- | duction du temps de travail.Aujourd\u2019hui, là où le | chômage est la rançon des progrès de la productivité 1 dus a l'innovation technique, l\u2019exigence de solidarité la plus pressante est le partage du travail.70 Big he ; Que reste-t-il Attention aux contrefaçons.La prolifération des du socialisme?emplois précaires ou intérimaires, ou encore du travail à mi-temps réservé à des emplois peu qualifiés et le plus souvent féminins, bref ce que le patronat appelle « la flexibilité de l'emploi » n\u2019est pas un réel partage du travail.Celui-ci consisterait à réduire le « temps plein » du travail afin d'employer davantage de travailleurs à temps plein, et, dans bien des cas, allonger le temps d'utilisation des équipements productifs : au lieu d\u2019une équipe de salariés travaillant 39 ou 40 heures par semaine avec un ensemble de machines-outils, deux équipes de salariés travaillant chacune 30 heures avec ce même équipement.Ce partage du travail se heurte à deux obstacles : d\u2019une art la résistance des employeurs qui redoutent l'augmentation des charges sociales et des difficultés de gestion du personnel (le double de « paperasse ») ; d'autre part la société de consommation et d'endettement qui fait que les travailleurs ne sont pas disposés à accepter une réduction de salaire liée à la réduction de leur temps de travail.Cependant une artie de la masse d'argent dépensée à indemniser es chômeurs ne serait-elle pas mieux utilisée à verser des indemnités complémentaires du salaire (totales pour les bas salaires, partielles pour les autres) à ceux qui accepteraient de travailler moins longtemps our un moindre salaire afin de permettre l'embauche de chômeurs ou d'éviter des licenciements @ Une autre partie de cet argent pourrait aussi servir à alléger les charges sociales des employeurs qui accepteraient cette réorganisation du travail.l\u2019idée fait, ici et là, son chemin.On connaît en France quelques cas où des accords ont été passés entre la direction d'entreprises en difficulté et le personnel, avec l\u2019appui de certains syndicats, pour éviter des licenciements, voire rendre possible l'embauche de chômeurs au prix d\u2019une renonciation à des augmentations de salaire prévues par les conventions collectives ou les accords d'entreprise, parfois même d\u2019une réduction non proportionnelle du salaire (par exemple en passant de 39 heures par 71 EE ee ré ET EE ES SE semaine à 32 payées comme 35).Ces initiatives sont possiBLes *! plus faciles à réaliser dans les entreprises moyennes A gauche aun que dans les petites ou les grandes ; mais Renault, | Péchiney ont fait quelques pas sur ce chemin.La | division syndicale en trois grandes confédérations ne facilite pas les choses.La troisième idée-maîtresse s'inspire du fait que la solidarité des travailleurs, dans le mouvement socialiste, ne s\u2019arrêtait pas à l\u2019origine, aux frontières des Etats.Si le projet de création de la 1ë\"° Internationale vint de France, avec Tolain et Limousin, si son Conseil élu en 1864 siégea à Londres, si l\u2019allemand Karl Marx en rédigea l'adresse inaugurale, elle entendait étendre « le mouvement qui s\u2019accomplit parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l\u2019Europe » à « toutes les nations civilisées ».|| était clairement affirmé que « l'émancipation des travailleurs n\u2019est pas un problème simplement local ou national ».Cet internationalisme originel fut bientôt perverti par la volonté de Marx d'assurer la prédominance de sa doctrine.Après le congrès de La Haye de 1872, qui exclut ses principaux opposants (Bakounine, le Jurassien Guillaume) après un « procès » préfigurant ceux de Moscou, et qui transféra le conseil général à New York (où il végéta jusqu'à son autodissolution en 1876), la voie était libre pour la formation d\u2019une Ile Internationale réunissant des partis politiques et non plus des associations ouvrières, sous l\u2019hégémonie du parti social-démocrate allemand et de ses dirigeants marxistes.Ce fut fait en 1889.Péguy (toujours lui) fustigeait ainsi ces politiciens Socialistes en 1910 : « L'internationalisme enfin qui était un système d'égalité politique et sociale et de temporelle justice et de mutuelle liberté est devenu entre leurs mains une sorte de vague cosmopolitisme bourgeois vicieux ».Puis il y eut, sous I'hégémonie du parti bolchevik de l'URSS et de son secrétaire général, la Ile Internationale marxiste-léniniste, où la fidélité inconditionnelle à la « patrie du socialisme » et le culte de la personnalité de Staline se substituèrent à la solidarité internationale des travailleurs.72 hey § he, i Que reste-t-il Aujourd\u2019hui non seulement la solidarité des tra- du socialisme?vailleurs dans chaque pays éclate en « chacun pour soi » corporatiste, mais aussi la solidarité internationale éclate en « chacun pour soi » nationaliste.La défense des avantages acquis dans la nation industrialisée à laquelle on appartient vient consolider la défense de la souveraineté de l\u2019État national.Prenant acte de la transformation de la condition ouvrière dans la société « postindustrielle », André Gorz nous invitait naguère à dire « adieu au prolétariat ».Mais comment oublier qu\u2019outre les centaines de milliers de personnes qui, en Europe occidentale et en Amérique du Nord, vivent encore dans des conditions analogues à celles des prolétaires du XIX° siècle (ce qu\u2019on est convenu d'appeler le Quart Monde), il reste encore des millions de prolétaires en Amérique latine, en Inde, en Asie du Sud-Est et de sous-prolétaires en Afrique noire \u2014 et que le quart chinois de la population mondiale vit encore sous le régime du capitalisme d\u2019État quelque peu amendé par les réformes de Deng Xiaoping.Il n\u2019est sans aucun doute pas exagéré d'affirmer qu\u2019en cette fin de siècle la majorité des travailleurs dans le monde vit dans des conditions semblables à celles que Villermé décrivait en 1840 dans son Tableau de l\u2019état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de laine, de coton et de soie.Constater que le fossé se creuse et s'élargit entre la richesse des pays du Nord de la planète et la pauvreté de ceux du Sud est d\u2019une affligeante banalité.Mais force est bien de constater que cette banalité ne préoccupe guère nos « socialistes » septentrionaux.Dans les États occidentaux où des partis se réclamant de la social-démocratie ont été au pouvoir pendant un certain temps, ils ont continué, sous prétexte de lutter contre l'expansion du communisme, et tout comme les gouvernements les plus conservateurs, à « coopérer » avec les pays sous-développés en enrichissant des dictateurs sanguinaires et en entretenant à grands frais des « élites » dirigeantes corrompues, tandis que les peuples ne sortaient pas de leur misère TRIER AAA ARTE T IN CO NRA EEE IHR HRN 1 a et parfois s\u2019y enfonçaient davantage.Maintenant que le prétexte n\u2019a plus de sens, on ne voit guère de changements dans cette politique.L'endettement des Etats du Tiers Monde est considérable ; les fortunes investies en Europe, en Amérique du Nord, de préférence en Suisse ou dans des « paradis fiscaux », par les chefs de ces États permettraient d'en éponger une grande partie.Ce qui reste de l\u2019internationalisme socialiste, il faut le chercher dans l\u2019action des mouvements et des organisations de toutes sortes qui pratiquent une réelle coopération avec les peuples de ces pays.L\u2019après-socialisme ?Ce qui reste du socialisme ne se trouve généralement plus dans les partis, les clubs, les institutions, les associations qui se prétendent encore « socialistes ».Alain Touraine, pour qui nous sommes entrés dans l\u2019après socialisme, nous invitait, il y a douze ans, à nous méfier « des appels au \u201cvrai socialisme\u201d contre les partis qui le trahiraient; ne croyons pas même qu'il suFfise de remplacer une culture politique étatiste et centralisatrice par une autre, libertaire et autogestionnaire, à l\u2019intérieur du socialisme ».Soit.Mais cessons de nous définir par rapport à ce qui est derrière nous, comme ceux qui viennent « après » la société industrielle et le socialisme.Il nous faut chercher à discerner ce qui est devant nous, en quoi consiste la nouvelle « scène historique », quels sont les enjeux réels du drame mondial qui s\u2019y joue, parmi lesquels l\u2019enjeu écologique ; celui de l\u2019alternative entre la société duale et la réorganisation du travail partagé ; celui du développement démocratique en Europe de l\u2019Est, en Amérique latine, en Afrique ; celui de l'alternative entre la généralisation des guerres nationalistes et la difficile construction de grands ensembles politiques multinationaux et fédératifs capables de vivre en paix.Écrivant en France avant la décennie Mitterrand, Alain Touraine avait sans doute raison de ne pas attendre grand-chose POSSIBLES À gauche autre (ef {0 | ki b h i Que reste-t-il d'un éventuel renouveau à l\u2019intérieur d\u2019un mouve- 4}, du socialisme?ment socialiste exténué.Et pourtant, s\u2019il doit rester \u2014_ quelque chose du socialisme dans les mouvements sociaux qui, au début du XXI° siècle, auront à affronter les nouveaux pouvoirs annoncés, dénoncés par Alvin Toffler, je parierais pour ma part que ce « quelque chose » a plus de chances de provenir de la tradition libertaire et autogestionnaire que de la tradition étatiste et centralisatrice qui, tout au long du XXe siècle, l\u2019a refoulée dans les marges du mouvement socialiste.Bibliographie dont sont tirées les citations: Alexandre Marc, Péguy et le socialisme, Presses d'Europe, Paris et Nice, 1973.Arnaud Marc-Lipiansky, « Communisme d\u2019État ou socialisme libertaire», L'Europe en formation, n° 163-164, octobre-novembre 1973.Charles Péguy, Notre jeunesse (juillet 1910), Paris, Gallimard, 1933.l'Esprit de système (1905), Paris, Gallimard, 1953.« Péguy reconnu », numéro spécial de la revue Esprit, août-septembre 1964.Pierre-Joseph Proudhon, Idée générale de la révolution au XIX° siècle, Paris, Garnier, 1851.Alain Touraine, L'Après-Socialisme, Paris, Grasset, 1980.Bernard Voyenne, Le Fédéralisme de P.-J.Proudhon, Paris et Nice Presses d'Europe, 1973.75 4d DICK HOWARD pe si ÈS oF | Gauche américaine \u2014 gauche européenne : un même combat?* Le marché, le capital, la libre entreprise semblent avoir triomphé et s\u2019il y a une opposition, elle se situe lutôt du côté des atavismes, tels le nationalisme ou lo religion intégriste, qu'au sein d\u2019une gauche dont la caractéristique dominante a toujours été sa croyance en un avenir radieux, un progrès historique nécessaire sinon une utopie volontariste.La chute décisive et sans appel du socialisme dit « réellement existant » (Bahro) semble inexorable.Si, autrefois, on pouvait se dire que la théorie (ou l\u2019espoir qu\u2019elle était \u2018 censée incarner) restait valable bien que la pratique fot inadéquate, ou que les leaders avaient foill, ou que les conditions n'étaient pas encore mires; ou encore si on pouvait blâmer l\u2019ennemi _impérialiste d\u2019avoir forcé une révolution, bonne à l\u2019origine, à suivre un chemin défensif et coûteux, ces parades n\u2019ont plus de sens depuis 1989.* Ce texte est |'esquisse d\u2019une conférence présentée en janvier 1992 à la Fondation de l\u2019École Polytechnique, à Paris.Il était publié dans sa version primitive dans Autres Temps (N° 33-34, janvier-juin 1992).J'ai repris ici cette version et, suivant des suggestions de la rédaction de POSSIBLES, j'y ai ajouté plusieurs réflexions en retravaillant le texte, que j'ai cru bon de laisser dans son état parlé.| 76 | | che américaine \u2014 gauche européenne : Inême combat ?Pourquoi parler d\u2019une nouvelle gauche aujourd\u2019hui ?Pourtant, il ne faut pas lire la situation nouvelle à partir de catégories héritées de l\u2019ordre ancien.Si la Guerre froide est finie, cela implique que les uns aussi bien que les autres ont perdu eur raison d'être : la gauche et la droite se définissaient réciproquement, et la disparition de l\u2019une entraîne celle de l\u2019autre, de sorte que nous serions arrivés à la « fin de l\u2019histoire ».Or, cette idée d\u2019une fin de l\u2019histoire est justement une idée commune aux théories de la auche, marxienne ou pas, et d\u2019une droite qui se définit justement par son refus de la modernité.Est-ce donc à dire, avec Fukuyama et d\u2019autres, que nous vivons le triomphe du libéralisme et, corrélativement, la fin des idéologies ?Sommes-nous dès lors entrés dans un ordre post- moderne?On peut fort bien considérer le post- modernisme occidental comme une théorie inventée par des militants fatigués afin de justifier leur retrait de la scène politique.Ils considèrent que l'Histoire n\u2019a pas de « sens » et qu'il est donc erroné d'imaginer que l\u2019action peut se justifier par une logique du progrès de l'humanité ou quelque autre « grand récit.» Pour eux, le problème « théorie/praxis » n\u2019est qu\u2019un exercice dénué de toute signification auquel s\u2019adonnent de jeunes esprits qui n\u2019ont pas encore compris la vanité et la désuétude de cette manière de « se prendre au sérieux.» Eux se farguent d\u2019avoir appris que la théorie du progrès n\u2019a servi qu'à justifier une praxis qui allait à l'encontre des fins qu\u2019elle voulait atteindre.Ainsi ce post- modernisme se réclame du radicalisme tout en rejetant les idoles du progrès et de l'humanité.Mais les postmodernistes ne peuvent pas oublier l'Histoire ; ils sont modernistes malgré eux.Leur radicalisme les contraint au militantisme pour lutter contre la vieille erreur qu\u2019ils connaissent d'autant mieux qu\u2019ils sont passés par là.Ils deviennent donc 77 des militants de l\u2019antimilitantisme.En niant le progrès et l'Histoire, ils espèrent parvenir à comprendre le sens neuf et vrai de l'Histoire.Ils ont remplacé une théorie qui justifie la pratique par une théorie qui met en cause la praxis.Lironie de tout cela, c'est que le refus de l\u2019activisme s'appuie sur une logique qui, auparavant, justifiait ce même activisme : on agit à présent dans le sens d\u2019une Histoire postmoderniste.Le schème de la modernité est ainsi toujours présent.Le postmodernisme se fonde sur un paradoxe qu'il a lui-même institué.À l\u2019origine, il était issu d'une protestation contre le fonctionnalisme déshumanisé de l\u2019architecture moderniste.Mais, une fois la théorisation remplacée par l\u2019éclectisme du « n'importe quoi, » un vide apparaissait, qu\u2019une nouvelle théorie est venue remplir \u2014 le postmodernisme.Cependant, si le postmodernisme doit être plus qu\u2019une négation abstraite, il doit se montrer capable de régler les problèmes que les modernistes n\u2019ont pas pu maîtriser.C'est-à-dire que si le postmodernisme ne définit pas une politique, la politique s'imposera d'elle- méme au postmodernisme.Et il se peut bien que cette nouvelle politique ne soit ni ce à quoi s\u2019attendaient les postmodernistes radicaux ni ce qu\u2019ils désirent.Ces nouveaux anciens-militants que sont les post- modernistes ne se sont pas seulement fermement accrochés à leur schème afin de rationaliser leur pratique, ils ont aussi conservé un style de manichéisme moral qui refuse de s\u2019aligner sur cette société bourgeoise et philistine qu'ils haïssent depuis si longtemps.Ils ont adopté la langue allemande de Hegel/Marx et ont transformé la bürgerliche Gesell- schaft (société bourgeoise) en une « société civile » supposée représenter l'opposition à un Etat centralisateur et à la domination de la technologie.Cette façon de retourner les choses avait acquis ses titres de noblesse en Europe de l'Est, où elle avait fait ses preuves dans la lutte contre l\u2019ordre ancien.| ne suffisait pourtant pas de la définir comme une POSSIBLES À gauche au | fe ; a (I \u201cJ BE Ug che américaine \u2014 gauche européenne : Inême combat ?« anti-politique » (G.Konrad) pour clarifier ce que le concept pouvait signifier à l'Ouest.Les nouveaux anciens-militants avaient emprunté à l\u2019Europe de l\u2019Est une autre leçon et un autre concept : les droits de l\u2019homme, qui pouvaient être considérés en tant que tels comme une politique.Ces droits devaient être défendus pour ce qu'ils étaient, ou bien être reformulés par les « universalistes kantiens.» Mais, alors, comment les nouveaux post- modernistes pouvaient-ils nier la validité des universaux historiques alors qu'ils se servaient des droits de l\u2019homme pour justifier leur politique@ On ne s'en sortait pas en avançant que l'affirmation des droits de l\u2019homme constituait une redéfinition du politique en tant que tel.Ce dilemme est resté dans l'ombre aussi longtemps qu'a existé un ennemi commun.Le paradoxe ne pouvait demeurer dissimulé après 1989.La théorie postmoderniste de l\u2019« anti- politique » s\u2019est transformée volens nolens en non- politique.Ironiquement, pendant quelque temps, et sans qu\u2019on lui ait demandé son avis, l'Histoire a servi à donner un sens politique au postmodernisme.Cette ironie n\u2019est plus de mise.La morale et l'esprit de révolte \u2014 dont une politique de gauche ne peut pas se passer \u2014 ne définissent pourtant pas une politique.Ceux qui, à l'Est, furent le fer de lance des révolutions de 1989 disparaissent de la scène politique.C\u2019est comme si les qualités requises par la lutte anti-totalitaire s'étaient montrées inutiles, sinon carrément nuisibles, au sein de sociétés nouvellement démocratiques.Comment donc trouver de nouveaux repères \u20ac Avant d'avancer plus loin dans l\u2019analyse, je me ermets d'introduire une remarque personnelle auto- bio raphique.L'idée d\u2019un triomphe du libéralisme et de \"lo fin des idéologies était monnaie courante lorsque j'étais étudiant aux Etats-Unis dans les années 1960 ; et c'était ma génération qui se chargeait de la contredire dans la pratique en inventant 79 erie Laat dA EEE EPS ce qu\u2019on appelait une « nouvelle gauche.» J'y reviendrai mais il convient dès l'abord d'insister sur la distinction qu'il faut faire entre une gauche qui se veut nouvelle et celle qui se charge de réaliser les idéaux et les rêves de ses ancêtres.Pour ne donner qu\u2019un exemple, la nouvelle gauche ne cherchait pas à réaliser la timide ébauche d\u2019un État-providence investi de la mission de prendre en charge la vie des défavorisés.Elle ne se comprenait pas d\u2019abord comme social-démocrate mais plutôt comme social- démocrate.La différence est de taille, mais ses implications ne pouvaient pas se comprendre entièrement au moment de sa naissance, car la Guerre froide déformait toujours la vision qu\u2019en pouvaient avoir aussi bien les participants que les analystes extérieurs.Ce qui était clair, par contre, c'était que la nouvelle gauche s\u2018identifiait à l\u2019idée de droits Civiques.Pour comprendre notre situation actuelle, il faut donc revenir en arrière et retrouver un monde non encore déformé par le manichéisme politique ; il faut retrouver le moment de la naissance de la politique moderne pour se rendre compte que la démocratie ne se définit pas par opposition au socialisme, mais plutôt comme critique pratique de l\u2019absolutisme et de sa prétention à cumuler dans une seule instance politique le pouvoir, la loi, et l'interprétation légitime de ces deux instances.La démocratie n\u2019est pas un système réalisé, mais la mise en question d\u2019une société hiérarchique héritée d\u2019un passé figé.L\u2019avènement de la démocratie lors des Révolutions française et américaine marque non seulement les débuts de la politique moderne, mais aussi le moment où apparaît pour la première fois le clivage droite/gauche.Une réflexion sur la manière dont les uns et les autres ont vécu puis conçu cette démocratie politique (ou cette politique de la démocratie), pour enfin la juger nous aidera à comprendre la distinction existant entre les gauches américaine et européennes.Cette réflexion nous permettra de comprendre aussi pourquoi il faut parler encore aujourd\u2019hui de l'existence et 80 POSSIBLES A gauche au (ik y | alo\" dE; FPCIFPEOT PRET che américaine \u2014 gauche européenne : hême combat ?re EP nn EEE Er, des projets d\u2019une gauche que d\u2019aucuns nommeraient « posttotalitaire », mais dont les origines s'étaient ébauchées déjà au sein de la nouvelle gauche.Entre déterminisme et idéalisme Mais rassurez-vous, je ne vais pas passer en revue deux cents ans d'histoire comparative.Pour en faire l\u2019économie, je me permettrai, toujours en réfléchissant sur l'actualité, quelques remarques historiques et même philosophiques.En dehors du contexte de la Guerre froide, la gauche peut être définie par son projet modernisa- teur, lui-même fondé sur une philosophie de l\u2019histoire.Cette philosophie représente la politique comme une sphère où, à travers le déploiement des volontés individuelles, se crée une volonté commune.Or, la réalité de la société née de la Révolution de 1789 étant tout le contraire de cette image traditionnelle, la gauche démocrate s\u2019est crue obligée de se définir comme social-démocrate.Sa politique devait se fonder, soit sur un sujet réellement uni, soit sur un sujet dont l'unification réaliserait le telos de l\u2019histoire.Ce sujet serait l\u2019agent dit révolutionnaire, celui qui passe de l\u2019« en-soi » au « pour-soi » (existence/conscience) et donc devient un acteur capable de donner une direction au processus historique.Mais d'autre part, cette même philosophie de l\u2019histoire fait appel à des fondements « matérialistes » pour expliquer non seulement la possibilité, mais en fin de compte, la nécessité de l'apparition d\u2019une telle volonté.Deux interprétations de la modernité conçue comme le telos de l\u2019histoire peuvent être dégagées une fois posé le fait que cette modernité se réalise par l\u2019intervention (1) d\u2019un sujet qui est lui-même conçu comme (2) un objet produit par (3) une nécessité inscrite dans la matérialité du monde.Ce sont celles-ci : ou bien on peut faire l\u2019économie de cette 81 volonté subjective en cherchant au sein du monde réel la contradiction réputée « principale » qui produit l\u2019histoire ; ou bien cette contradiction principale se situe dans les rapports entre le sujet (y compris les droits qui lui garantissent son _individualité) et un monde matériel qui tend à lui refuser cette autonomie que d'aucuns persistent à dénommer « bourgeoise ».Dans le premier cas on aboutit à un matérialisme d'ordre déterministe ; dans le second, on s'oriente vers un idéalisme à forte couleur volontariste.Et on notera en passant que la première option, qui prendra la dénomination de « structuraliste » pendant les années 1960, est compatible avec la théorie dite « postmoderne » ; dans les deux cas, le Sujet en tant qu'unité volitionnelle est nié \u2014 Althusser n\u2019était pas le collègue de Derrida par hasard (comme on disait autrefois !}.La seconde option pouvait se présenter comme la critique existentielle d\u2019une « aliénation » ontologique pendant ces mêmes années 1960, mais elle porte d'autres virtualités pour autant qu'on insiste \u2014 comme je tentais de le faire ci-dessus \u2014 sur les droits qui instituent le sujet dans son autonomie.J'y ai insisté afin de retrouver les Révolutions américaine et française, et avec elles, le point de départ d'une analyse de la gauche contemporaine.Histoire et exception L'Amérique et la France partagent une conception de leur histoire vue comme « exceptionnelle »; et ourtant leurs histoires représentent en fait des formes polaires du rapport qui peut s\u2019instaurer entre le politique et le social.Alors que les Américains séparent les deux domaines et tendent à s\u2019investir dans le social, les Français cherchent la médiation qui leur permettrait de les unifier dans un mouvement qui part du politique pour incorporer le social.Il n\u2019est pas nécessaire d'élaborer ici ces deux figures bien connues : la démocratie américaine serait plutôt sociale alors que la française tendrait à prendre une forme politique.L'Américain serait pragmatique, 82 POSSIBLES A gauche au po > « af ga 1g Khe qu the américaine \u2014 gauche européenne : hême combat ?Pare CE RO ET EEE ra tr matérialiste, et prêt à travailler avec ses voisins à la résolution de problèmes qui les concernent tous alors que le Français serait étatiste et idéaliste, attendant son salut d\u2019une intervention extérieure qui définit le licite et l\u2019interdit.l'Américain aurait tendance à croire que l\u2019histoire s'est terminée au moment où il réalisait sa propre révolution qui constitue ainsi un modèle valable pour le monde entier, pour autant que celui-ci sache y bien regarder [« the City on the Hill ») ; alors que le Français approuverait un projet porteur d\u2019un avenir non seulement national mais international (« la Grande Nation »).À partir de ces deux histoires « exceptionnelles, » nous pouvons retrouver la question des deux gauches existant de nos jours.La gauche américaine se voit prisonnière d'une structure où tout conspire à dépolitiser ses efforts, les fondant dans un magma d'intérêts et de mouvements qui agitent la société sans qu'aucun n'ait prise sur elle de manière durable.Le système américain est structuré de façon à exclure tout défi radical, non pas par l\u2019interdiction mais par la cooptation, l\u2019intégration, l'assimilation.Une gauche américaine ne peut dès lors que se mettre en opposition fondamentale, radicale et morale au système tout entier ; elle semble condamnée à être anti-américaine\u2026 comme l\u2019avaient reconnu ces hommes politiques des années 1950 qui se chargeaient de réprimer les mouvements sociaux avant qu\u2019ils ne prennent une forme politique : leur organisation la plus connue s\u2019appelait HUAC (House Un-American Activities Committee), et ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019une des premières apparitions de la gauche nouvelle aux Etats-Unis a pris la forme de manifestations contre ce comité du Congrès, venu à San Francisco enquêter sur des « radicaux, » au début des années 1960.La gauche française, en revanche, pouvait se concevoir comme étant partie prenante au projet national ; mieux, elle pouvait se dire la légitime héritière d\u2019une histoire nationale (ou d\u2019un projet histori- 83 TRUITE RE ais que) que la droite aurait soit trahie soit échoué à achever.C\u2019est ainsi qu'en France \u2014 comme ailleurs en Europe au XIXe siècle \u2014 le nationalisme sera un projet de gauche.Et c'est ainsi que, après la Deuxième Guerre mondiale, la gauche européenne se réclamera de l\u2019histoire nationale \u2014 et ce, non seulement dans le cas du PCF se présentant comme le « parti des fusillés », mais aussi chez ceux qui, se désignant comme les « gaullistes de gauche », se trouveront des coreligionnaires parmi la DC italienne et même au sein de la CDU allemande.Pour la même raison, la gauche française et européenne s\u2019orientera plutôt vers la réalisation de l\u2019État-providence et réussira à dispenser aux citoyens ces formes élémentaires de la solidarité sociale qui font partie de la vie d\u2019une nation.Par contre, cette gauche aura plus de mal à se reconnaître lors des crises de décolonisation qui ont frappé l'Occident à partir des années 1950.La gauche européenne était donc enracinée dans une tradition dont elle était l'aboutissement et dans une histoire dont elle pouvait légitimement se considérer comme l\u2019héritière, alors que la gauche américaine se trouvait devant un choix qui n\u2019en était pas un : soit créer une gauche « a |'européenne » chez elle, soit redéfinir es paramètres politiques qui la privaient d'un lieu légitime à partir duquel développer son programme et son action.C\u2019est pourquoi la gauche américaine s'est repliée sur les campus où les recherches sur l\u2019histoire sociale et sur la culture pouvaient lui donner comme un accès à la tradition nationale et l\u2019idée que son propre projet ne lui était pas entièrement étranger.Or, la gauche européenne perdait de sa belle assurance face à la question de la décolonisation : fallait-il inclure les colonies dans cette histoire progressiste qui les portait toutes, ou se devait-on de soutenir les mouvements autonomistes pour la seule raison que l\u2019autonomie est une valeur en soi qui ne eut être refusée à personne@ On retrouve ici l'option théorique entre une analyse qui se fonde sur 84 POSSIBLES À gauche au 4 gr \u201c4 pf che américaine \u2014 gauche européenne : héme combat ?une nécessité structurelle et une politique qui se fait à partir de la volonté autonome.Le triomphe de la seconde option allait avoir des conséquences importantes pour le développement de la gauche euro- éenne (qui deviendra « tiers-mondiste ») alors que l\u2019enlisement américain au Viêt-nam allait justement libérer la gauche américaine de l'impossible effort d'imiter sa contrepartie européenne et lui faire assumer le projet d\u2019une gauche nouvelle qui prendra sur elle de redéfinir le politique en créant une pratique neuve et ouverte, renouant avec l'inspiration démocratique et son refus d\u2019une société statique et hiérarchisée.On verra les implications de cette politique nouvelle lorsque nous reviendrons à l'actualité post- 1989.Vieille et nouvelle gauche Retraçons quelques étapes de cette évolution d\u2019une vieille vers une nouvelle gauche, à travers des événements connus, mais sans prétendre en faire un inventaire exhaustif.A.1956 : rapport Khrouchtchev, réformes polonaises, révolution hongroise et intervention russe\u2026 mais invasion franco-britannico-israélienne de Suez, à laquelle le refus des Américains met fin.La mise en cause de l'URSS est contrebalancée par cette réaffirmation des visées « impérialistes »\u2026 qui se révélera un dernier sursaut d\u2019empires expirants.La vague de la décolonisation peut commencer pour 1/ Il est évident que le volontarisme « tiers-mondiste » et ses consé- vences politiques se faisaient sentir aussi aux Etats-Unis.Mais la différence des traditions historiques rendait encore plus irréaliste la visée des militants qui s\u2019imaginaient qu\u2019il suffirait d'actions « exemplaires » ou d'organisations militaires-militants pour renverser l\u2019État et prendre le pouvoir.Néanmoins, il ne faut pas aller à l\u2019autre extrême et dire que l'absence d'État aux Etats-Unis implique qu'une révolution n\u2019y aura lieu que quand la vie quotidienne sera elle-même radicalement mise en question puis transformée.« Changer la vie » n\u2019est qu\u2019un slogan politique, alors qu\u2019il s'agit de repenser le politique.85 ET a ae RES © 4 ) li I D I: I [* a wr CE 2 EE a de bon.Les USA, « innocents » à Suez, peuvent croire que la décolonisation confirme leurs orientations politiques \u2014 la gauche américaine n'existe pour ainsi dire pas depuis les ravages maccar- thystes ; ceux qui se tiennent toujours debout fondent la revue Dissent.C'est l\u2019apothéose du libéralisme chez des historiens autrefois engagés comme Louis Hartz ou Richard Hofstadter, avant d\u2019être dénommé « fin de l'idéologie » par Daniel Bell.Néanmoins, la décolonisation donnera naissance à deux tendances : a) le « Fanon » de Sartre, qui trouvera un écho aux Etats-Unis chez de jeunes pro- castristes, bientôt relayés par les fervents du « Che »; b) des théories géopolitiques de l\u2019anti- impérialisme comme seule manière de faire la révolution au sein des pays impérialistes, ce qui trouvera une traduction « théorique » dans le petit pamphlet de Lin Piao au moment de la guerre du Viêt-nam, où l\u2019on entendra chanter le slogan : « Créez un, deux, plusieurs Viêt-nam.» La décolonisation « réussie » imposera une réévaluation des options domestiques.C\u2019est la pratique syndicaliste en Italie et sa traduction (et réélabora- tion) en France par Serge Mallet et André Gorz qu'il faut ici souligner.Mallet publiera surtout Le Gaullisme contre Ta gauche, qui cherche à comprendre une nouvelle étape du développement capitaliste.Il avait déjà analysé la naissance de La Nouvelle Classe ouvrière \u2014 « camarade, lui disaient des militants qu\u2019il essayait d'organiser pour la CGT dans les années 1950, camarade, ici les choses sont différentes » \u2014 et croyait déceler aussi du nouveau chez Les Paysans contre le passé.l'apparition de cette vision neuve, et de la pratique italienne, provoqua l\u2019idée chez Gorz de « réformes révolutionnaires » qui comportaient même un volet universitaire (salaires pour étudiants, qui ne sont que des apprentis!).Mais cette dernière demande reflétait encore la présence d\u2019un paradigme marxiste ou pro- ductiviste qui sous-tendait l'analyse, \u2014 une analyse 86 POSSIBLES A gauche au k pr.or Til LL EI Lt HHT SONAR ON HPP Wg nm, fhe américaine qui restait, donc, teintée des couleurs de la vieille du \u2014 gauche gauche fout en s\u2019ouvrant à des questions nouvelles.Lame combat?Corz ira plus loin dans Adieux au prolétariat, puis dans Les Chemins du paradis avant de publier en 1988 son remarquable Métamorphoses du travail.Quête du sens.Critique de la raison économique, dont on aurait envie de parler plus longuement.Mallet, lui, hélas, est mort dans un accident de voiture en 1974.B.Naissance d\u2019une gauche nouvelle aux USA : mouvement des droits civiques, et dans cette foulée, émergence des premières formes du féminisme.(Mais il faut insister sur le caractère public des demandes formulées ; il ne s\u2019agit pas, ou pas seulement, de réformes dites « bourgeoises.» Il faut se souvenir, par exemple, du Free Speech Movement, et du fait que « SDS » en américain veut dire « students for a democratic society » et non pas Sozialistischen Deutschen Studentenbund, autre « SDS » auquel je reviendrai.) Je n\u2019insisterai pas ici sur Mai 1968 \u2014 j'en reparlerai à propos de la gauche en Europe de l'Est l'est à noter quand même que Mai a été un mouvement international \u2014 comme je peux en témoigner à partir de voyages que j'ai faits en Angleterre, en ltalie, en Allemagne, et même en Suisse.| ne faut pas oublier non plus l'influence de l'occupation de l\u2019université Columbia sur les étudiants de Nanterre qui en portaient la flamme au brasier.Je viens de faire référence au SDS allemand, car c\u2019étaient les Allemands qui, d\u2019une certaine manière, jouaient les médiateurs entre les nouvelles formes politiques qu\u2018expérimentaient les Américains et la tradition européenne.Elevés après la guerre dans ce que certains n\u2019hésitaient pas à nommer une « démocratie octroyée » (die oktroyierte Demokratie), leur arti social-démocrate réformé (entre autres par l\u2019é- [rmination de toute référence au projet marxo-socia- liste) après le Congrès de Bad Godesberg en 1961, pouvait sembler une sorte de « remake » du Parti démocrate américain ; et n'ayant pas été exposés 87 1 A Ù aux œuvres de Marx et à sa tradition du fait de l'influence américaine sur leur système scolaire après la guerre, les Allemands pouvaient croire qu'il existait une vraie pensée socialiste qu\u2019on leur cachait.Ils étaient donc hyper-théoriciens en même temps qu\u2019activistes militants.Et l\u2019ardeur de leurs actions était surdéterminée par une haine contre la complicité de leurs pères avec le régime nazi \u2014 ce qui serait une des raisons qui en aurait amené certains à être tentés plus tard par le terrorisme, qui est l'opposé de la politique d\u2019une gauche quelle qu\u2019elle soit.L'importance du SDS allemand s\u2019explique aussi par la proximité de l'Allemagne et des pays de l'Est.Mais justement, comme le montre la rencontre de Prague, en 1967, entre Rudi Dutschke, son SDS et des jeunes oppositionnels tchèques, l\u2019on ne comprenait rien à ce qui se passait, pouvait ou devrait se passer.Les uns voulaient réaliser le socialisme qu\u2019ils imaginaient sans comprendre les biens dont ils jouissaient, les autres rêvaient de libertés qui n'auraient d'autre fondement ou de contenu qu\u2019une autonomie radicale.C\u2019est ainsi, par ailleurs, que la réunification allemande trouvera vingt-deux ans plus tard une auche peu préparée à y réagir (les Verts, mais aussi la gauche du SPD et l\u2019intelligentsia) ; et c\u2019est ainsi aussi qu\u2019une théorie comme celle de Bahro à propos du « socialisme réellement existant », (reel existieren- der Sozialismus) put avoir du retentissement dans les années 1980 au moment où on semblait condamné à choisir entre le terrorisme ou la privatisation du politique.Enfin, c\u2019est le dilemme de Wandel durch \u2018Annaherung (changement par rapprochement progressif) qui fondait l\u2019Ostpolitik du SPD, et qui sera attaqué aprés 1989 par la droite comme Wandel durch Anbiederung (changement par ajustement radical).La gauche allemande, américanisée, n\u2019offrait donc pas de modèle.Revenons ici en France où apparaît la théorie de l\u2019anti-totalitarisme mais aussi et surtout, la réflexion de la revue Esprit et de son directeur, Paul Thibaud, 88 POSSIBLES À gauche au ju I a (om ig che ay he américaine \u2014 gauche européenne : )éme combat ?sur la possibilité de faire des droits de l\u2019homme une politique.(Il est à noter que cette dernière recherche rejoint les débuts politiques du SDS américain, comme je l'ai noté au début de cet exposé à propos de la priorité des droits civiques.) L'intéressant chez les Français, si je puis généraliser, c\u2019est que leur anti-totalitarisme ne marque pas tant une rupture avec leur engagement antérieur qu\u2019une manière de corriger leur tir, de réfléchir à nouveau sur le rapport entre les fins et les moyens.* C.Pendant que les Français sont en train de réfléchir sur le totalitarisme et ses conséquences sur une politique de gauche, la folie lutte avec le réalisme chez ceux qui se cherchent au sein de la gauche (réalos contre fundis chez les Verts, politique identi- taire chez les minorités et rejet du « sujet » chez des ex-structuralistes devenus postmodernes chez les intellectuels) alors que la politique politicienne montre apparemment une gestalt inverse qui se révèle en fait identique : la Guerre froide s\u2019intensifie, Reagan projette la destruction de l\u2019État-providence pour pallier une politique fiscale déficitaire (ct.les aveux de David Stockman, premier conseilleur fiscal du Président) et la destruction du communisme par une course compétitive de réarmement (Totristen)., et le mouvement pacifiste se présente comme alternative « réaliste » à une Guerre froide que réchauffent des politiques à court d\u2019autres légitimations.Que penser dès lors des étonnantes propositions de Reykjavik?Savait-il déjà, Gorbie, ce qui l\u2019atten- ait Il faut revenir ici sur un grand silence au sein de mon exposé jusqu'ici : il a trait à la gauche est- européenne, que je n'ai mentionnée que par opposi- 2/ Cette généralisation est abusive, comme elles le sont toutes ; elle néglige ceux qui vont retrouver une position libérale au sens américain du terme et aussi ceux qui deviendront des néo-conservateurs.Néanmoins, il me semble que ceux qui sont passés par la critique du totalitarisme pensent autrement la politique que ceux qui sortent des écuries politiques traditionnelles.89 JE EE AC Fn ! il i hi ss: ai pci pny tion au SDS allemand lors de la rencontre de Prague en 1967.|| ne s'agit pas ici du genre de contestations au sein du Parti qu\u2019on a vu triompher en Pologne en 1956, par exemple, et on peut se demander ce qu\u2019il aurait été des réformes réalisées en Tchécoslovaquie après que Dubcek et les réformateurs remplacèrent Novotny et la vieille garde en 1967.On ne peut pas savoir si \u2014 à cette époque \u2014 une réforme aurait été durable; 1968 voyait déjà des contestations, des débordements (on se souvient des « 5000 mots », Mais on connaît moins les interventions d\u2019une certaine jeune gauche dans les usines avant et pendant cet été-la).Il est possible qu'il y a 25 ans, une réforme ait pu tenir \u2014 mais je n\u2019y crois pas.Toujours est-il que les chars soviétiques (et « alliés ») y mirent fin.L'esprit de Prague était celui de la gauche nouvelle qui refusait tout encadrement.Pour certains, cet esprit représentait l'émergence de la jeunesse comme « classe » ou comme « sujet politique »; pour d\u2019autres ce n\u2019était qu\u2019un reflet de l\u2019état du capitalisme post-productiviste.On a essayé de théoriser les nouvelles formes de vie et d'action politiques \u2014 des situationnistes {par exemple, Guy Debord, auteur de La Société du spectacle) jusqu'aux féministes ou homosexuel(le)s qui revendiquaient leur autonomie.C\u2019est peut-être l\u2019idée d'autonomie qui a surdéterminé les tendances de toute sorte et leur a fourni une certaine cohérence ; ou bien, c'est l\u2019idée des droits qui a progressé et donné à tous un dénominateur commun.Quoi qu'il en soit, derrière l\u2019une ou l\u2019autre de ces revendications se profilait l\u2019idée que le politique était à redéfinir* \u2014 par exemple dans le slogan américain « The personal is the political, » mais aussi chez des contestataires est-européens comme ces étudiants de Prague qui s\u2019attirèrent les 3/ À ce propos, je me permets de renvoyer à deux recueils de mes articles qui cherchent à rendre compte des questions dont je discute ici.Il s\u2019agit de Defining the Political et The Politics of Critique parus à Londres, chez Macmillan, et à Minneapolis, University of Minnesota Press, 1988, 1989.90 A, possiBLes À gauche autrÿ pr FL pi [| 4 Îche américaine foudres du Parti en 1967 lorsqu'ils organisèrent une E \u201cof \u2014gauche manifestation autonome contre la politique améri- même combat?Caine au Viét-nam (a laquelle était hostile, bien sûr, P le régime communiste) pour montrer que ce n\u2019était Ee as tant le contenu des slogans mais l'autonomie de i lo décision et le droit au débat public qui faisaient 5 eur aux dirigeants communistes.C'est de cet esprit- x 8 que naitront plus tard des initiatives comme La EF Charte 77, qu\u2019on aurait tort de n\u2019associer qu\u2019avec le À moralisme existentialiste d\u2019un Vaclav Havel.| Le dilemme, c'était que la transformation de cette ER catégorie « existentielle » et individualiste en termes E.| politiques n'allait pas de soi ; il fallait penser aussi le E, | droit, et son rapport au politique.C\u2019est ainsi qu\u2019on vit dans les années qui suivirent 1968 toutes sortes de 1 I débordements, d\u2019excès, de volontarismes cherchant | à légitimer des causes particulières par appel à la sacro-sainte idée d'autonomie.La « démocratie » ' s\u2019identifiait alors au n'importe quoi \u201c C'est ici que | l\u2019Europe de l'Est a fourni l'inspiration pour élaborer un renouveau conceptuel par sa manière de donner un contenu politique à la 3° corbeille des Accords de Helsinki.Il y eut le mouvement de la Charte 77, le KOR puis Solidarnosc en Pologne, plus tard l\u2019Eco- lasnost en Bulgarie et j'en passe.Comment faire des droits de l\u2019homme une politique2 Y répondre ne j serait possible qu\u2019une fois le politique repensé.| La gauche apres 1989 Aprés ce parcours quelque peu rapide, nous retrouvons l\u2019histoire qui s'ouvre en 1989.Qu'en penser?Qu'est-ce qu\u2019une gauche dans ce monde nouveau ¢ 4/ Pour moi, par exemple, la fin et l'échec de Mai 68 se situaient au moment où, vers la fin mai, lors d'une Assemblée générale à | Nanterre, des gens entraient dans la salle avec des pots de peinture | qu\u2019ils jetaient sur les murs ! Cela devait être de l\u2019art libre ou libéré.Or, la spontanéité n\u2019est ni la politique ni la créativité en soi.Il en va ainsi du « pour autrui » et de l\u2019« entre-nous.» RAA EE HP EN TE DO A.Souvenons-nous de notre point de départ : les Révolutions française et américaine qui mettent en question une hiérarchie établie et qui reposent le problème de l\u2019histoire et du sujet \u2014 ou des conditions (ou des structures) \u2014 qui la font.Sur ce premier plan, les « événements » \u2014 pour parler comme les Français depuis 1968 \u2014 de 1989 constituent bien une révolution, et une gauche ne peut que la soutenir.Mais est-ce que 1989 ne fait que répéter 1789 2 Y aura-t-il en 1993 non seulement un marché et une monnaie uniques, mais aussi des Robespierre et autres « révolutionnaires » qui ne sauront pas comment ramener le pays au port et qui condamneront a priori ceux qui s\u2019attachent à un projet décrié comme un compromis avec l\u2019ordre établi?Naïf serait celui qui douterait d\u2019une telle éventualité.Mais ce n\u2019est pas la seule voie possible.B.Faut-il espérer une solution à l'américaine, c'est-à-dire la création d\u2019un espace juridique qui protégerait les droits des individus afin qu'ils puissent chercher le bien comme bon leur semble?Naif encore une fois serait celui qui refuserait aux gens \u2014 surtout à ceux qui sortent de 40 ans de privations \u2014 le droit de vivre la vie du bon consommateur ! Mais naïf aussi serait celui qui croirait qu\u2019une telle vie se suffit et que les gens sont prêts à s'abandonner une fois pour toutes à une telle vie.Je n\u2019en veux pour « preuve » que l'invention politique d\u2019une gauche nouvelle aux USA à la fin des années 1950 \u2014 ces années réputées rétrospectivement avoir été les meilleures de nos vies en société économique.Faut-il en conclure qu\u2019une gauche ne naît que dans une société stable, productive, prospère?Si tel est le cas, que peut-on espérer au sein de l\u2019ex-empire soviétique 2 Et est-ce que les développements là-bas auront des conséquences sur nos propres pratiques \u2014 comme ce fut le cas lors de la phase anti-totalitaire qui vit naître la politique des droits de l\u2019homme ?C.Le problème qu'affrontent les pays nouvellement libres à l\u2019Est, c\u2019est celui de définir la nécessité.92 POSSIBLES À gauche au UK gi À art ip (0 gy Wh ¢ 4 che américaine \u2014 gauche - européenne : prême combat ?RSS en pe ee ES Il leur semble à tous \u2014 et ce n\u2019est pas faux à ce niveau de généralité \u2014 que le marché libre avec sa logique implacable et ses impératifs qui ne cèdent à aucun appel moralisateur et qui ne sont ouverts à aucun rapport de copinage ou de piston \u2014 que ce marché libre est la condition sine qua non pour qu'ils remettent de l\u2019ordre dans leurs sociétés et dans leurs vies personnelles.Toute la question, c\u2019est de savoir jusqu\u2018où va cette nécessité marchande ; de voir quelles sont les limites de son applicabilité et quels sont les effets pervers qui risquent de se faire sentir lorsqu'on aura fait passer la logique marchande, par exemple, dans les rapports scolaires ou de santé ou de convivialité.Je ferminerai là-dessus en posant trois questions : 1) Est-ce que la gauche se définit comme cette formation politique qui est capable de regarder la réalité en face et de prendre les décisions qui s'imposent?C\u2019est ce que voulaient faire croire Tes socialistes français lorsqu'ils ont abordé le tournant de 1983 en optant pour une politique d\u2019austérité (dite de « rigueur » pour ne pas trop choquer le bon peuple).C\u2019est aussi la politique d\u2019une grande partie de l\u2019ex-opposition est-européenne \u2014 ce qui se com- rend par opposition au volontarisme et à l\u2019irréa- ome es régimes dits communistes.Mais, encore une fois, comment délimiter le domaine du nécessaire?N'est-ce pas justement la qu\u2019entre en jeu le politique 2 Il faut se souvenir des péres constitutionnels américains qui disaient, à Philadelphie en 1787, qu\u2019ils ne donnaient pas à leurs concitoyens la meilleure constitution mais la meilleure qu\u2019ils puissent accepter.Comment savoir ce qui est « acceptable » 2 * 5/ J'ajoute que c'est évidemment la question qui se pose au nouveau Président Clinton.J'essaie d'en circonscrire la logique dans « The Politics of Sacrifice or the Sacrifice of Politics, » article (en traduction allemande) dans Aesthetikk und Kommunikation, avril 1993.À propos des pères constitutionnels américains, je me permets de citer mon analyse dans La Naissance de la pensée politique américaine (Paris, Ramsey, 1987).93 HE 2) Je disais au début que la gauche issue de la mouvance de la Révolution française pouvait se concevoir dans la continuité de l\u2019histoire nationale, et j'indiquais que le conflit structurel de la gauche américaine avec sa propre histoire imposait à ce mouvement politique des déformations dans sa recherche de formes politiques capables de susciter l'adhésion ublique.Or, les révolutions des pays d'Europe de l'Est se comprennent mieux à partir de la pratique de la gauche américaine.Cela pose donc la question de leur rapport avec leurs propres histoires nationales \u2014 chacune étant différente, bien sûr.Le problème est d'autant plus grave que ces pays doivent trouver le moyen de faire sens de 40 ans de.non-sens, de répression politique et de gabegie économique qui ne pouvaient d\u2019ailleurs que se Yaire ressentir aussi dans la sphère privée.D'où la question : comment concevoir la gauche dans une continuité historique 2 3) C\u2019est ici que trouve sa place un élément que je n'ai pas mentionné jusqu'ici bien qu'il fasse partie intégrante de toute politique de gauche \u2014 à savoir, la morale.L'invocation de la nécessité historique ou des structures matérielles fait trop souvent oublier cette dimension \u2014 qui ne se réduit nullement à des comportements individuels ou à des rapports privés.C'est justement la question du rapport entre le comportement de l'individu et sa responsabilité sociale qui est implicite dans la définition de ce qu'est une gauche.Dans la situation actuelle, la question éthique se pose concrètement comme celle de la responsabilité de chacun quant à ses actions, ou ses compromissions ; par contre, sous la dictature, l'interrogation éthique trouvera à se renouveler.\u201c Cette interrogation aura aussi des effets à l'Ouest dans la mesure où, nous qui nous posons des questions éthiques, par exemple dans le domaine des affaires, ou de la santé, ou encore par rapport à la 6/ Je me permets de renvoyer à ce propos, ainsi qu\u2019à propos de la question 2), à mon essai, « La culpabilité et la naissance de la émocratie, » dans Etudes, mars 1993.94 POSSIBLES A gauche au - Eu gi che américaine sphère privée et ses limites, nous trouverons un cadre \u201cug \u2014 gauche plus large et aurons un sens plus aigu de nos respon- ême combat?sobilités qui nous permettront d'apprécier à leur juste valeur des défis qui n'existent que pour autant que nous ne pouvons affirmer notre propre autonomie sans que ce même geste implique la reconnaissance active de celle d'autrui. RES lg le SITE a UN 0 \\ & i EL CLAUDE BARITEAU La gauche québécoise en quête de sens Dans le cadre du processus de mondialisation de l\u2019économie, trois sous-ensembles supranationaux sont en émergence ! avec pour base respective l\u2019Allemagne, le Japon et les États-Unis.Parallèlement, de nouveaux mécanismes de régulation prennent forme, redéfinissant les rapports de force de demain.Le monde est devenu le théâtre de la vie où s'exprime un nouvel ordre.Cet ordre est à se faire.D'ici peu, il s'affirmera et, en s\u2019affirmant, stigmatisera tout ordre qui le nie ou le questionne.Déjà, en Europe, l\u2019État-nation est banalisé 2.Tout se défini maintenant au niveau supranational, celui de la Communauté économique européenne, et on y valorise la diversité culturelle, voire ethnique, tout en cherchant, en deçà de l\u2019État-nation, au niveau infra- national, des appuis régionaux qui, par leur expression, provoqueront la résurgence d\u2019inégalités majeures .Au moment où des pays de l\u2019ex-URSS se 1/ J.Attali, Lignes d'horizon, Paris, Fayard, 1990 ; L.Thurow, La Maison Europe.Superpuissance du XX° siècle, Paris, Calmann- Lévy, 1992.2/ C.DeBrie, « Des démocrates sans voix », Le Monde diplomatique, n° 465, déc.1992, p.4; « La France des princes, loin des citoyens », Le Monde diplomatique, n° 467, fév.1993, p.11.3/ A.Bihr, « Le mirage des politiques de développement local », Le Monde diplomatique, n° 464, nov.1992 p.18 et 19.96 La gauche québécoise » quête de sens \" cherchent dans la confusion, en Amérique du Nord, un scénario d'ajustement commercial se déploie.Il a pour nom ALENA et vise à contrecarrer l\u2019action des Européens dans la bataille mondiale des normes.Avec l'élection du président Clinton aux États- Unis, des réalignements sorit à prévoir au sein de l\u2019ALENA car, sous les démocrates, l\u2019ultralibéralisme perdra des plumes 4.Aussi, faut-il s'attendre que les espoirs mexicains et les craintes canadiennes ° s\u2019atténuent quelque peu.Mieux, que se manifestent à nouveau, surtout au Canada et au Québec, des acteurs qui, hier encore, étaient rapidement muselés s'ils essayaient de revendiquer une intervention de l\u2019État pour protéger des acquis sociaux, acquis remis en question depuis que les principaux consensus olitiques et socio-économiques à la base de l\u2019état leynésien sont questionnés par un patronat en mal d'internationalisation.L'action présente de la gauche au Québec s'inscrit dans cette mouvance générale et on ne saurait y lire ce qui se fait sans s\u2019y référer.C'était vrai il y a quinze ans comme l\u2019a souligné alors Laurin-Frenette en 19789, et c'était vrai il y a trente ans et plus.Aujourd'hui, c'est encore vrai, d'autant plus que la gauche, porteuse d\u2019un discours et d\u2019un combat, n\u2019a pas en soi de lieu pour être, surtout en Amérique du Nord, royaume du capital et de la consommation, où elle à toujours eu le triste destin d\u2019être trop souvent à la remorque de l\u2019histoire tout en y contribuant par le type de combat qu\u2019elle affirme.4/ S.Halimi, « M.Clinton abandonne l\u2019ultralibéralisme », Le Monde diplomatique, n° 468, mars 1993, p.10.5/ J.-M.Lacroix, « Les tribulations du marché unique nord-américain », Le Monde diplomatique, n° 468, mars 1993, p.9.6/ N.Laurin-Frenette, Production de l\u2019État et formes de la nation Montréal, Nouvelle Optique, 1978.+ 97 EE I ES id.Seiad ey RE NN POESIE C\u2019est à l\u2019intérieur de ce cadre général que j'entends \u201d montrer, à l\u2019aide d\u2019auteur-e-s qui ont seruté les hauts et les bas de la gauche québécoise, que celle-ci est présentement en quête de sens, quête qui peut produire, en bout de piste, une approche du politique qui déborde l\u2019étatisme libérateur des années 1970.Après une plongée dans l\u2019histoire récente de la gauche québécoise, je m'attarderai à relever, au-delà de son éclatement actuel, certaines pratiques qui la caractérisent en montrant qu\u2019elles sont porteuses d\u2019une accentuation de clivages entre ses diverses composantes si ces pratiques ne sont pas recentrées autour des valeurs fondamentales propres à la gauche, valeurs qui, dans le contexte présent, devraient être associées à un partage du travail plutôt qu\u2019à la recherche du plein emploi.Le passé récent de la gauche québécoise Au Québec, ce qui bouge à gauche aujourd\u2019hui est, à peu de choses près, ce qui bougeait dans les années 60 avant la percée d\u2019un discours radical.Pour s\u2019en souvenir, il n\u2019est pas inutile de rappeler, au préalable, que la gauche québécoise ne s'exprimait guère hors des jupes de l\u2019Église avant la Révolution tranquille.En effet exception faite de son enracinement dans les milieux ouvriers urbains, notamment ceux de Montréal et de quelques villes industrielles ou minières, la gauche au Québec avait alors peu d'assises.Aussi ne sera-t-elle qu\u2019un allié circonstanciel à une élite montante qui prônera des changements majeurs dans plusieurs secteurs clés : l\u2019éducation, les services sociaux, les relations de travail, la fonction publique, etc.De fait, cette période sera celle de la contestation d\u2019un Etat provincial rétrograde par des agents issus en grande partie de la 7/ M.Normand Piché, étudiant à la maîtrise au département d\u2019anthro- ologie de l\u2019Université Laval, m'a facilité la tâche en réalisant, pour fos ins de ce texte, une revue documentaire sur la gauche québécoise.98 i POSSIBLES À A gauche au # Sg he uy La gauche québécoise 1 quête de sens nouvelle classe moyenne qui s'est constituée, depuis les années 20, dans le sillon du développement du capitalisme au Québec.La Révolution tranquille provoqua l\u2019écroulement de l\u2019ordre social qui existait alors au Québec et cet écroulement fut le produit d\u2019un désir de changement auquel s\u2019associeront des membres du clergé qui, dans les organismes où ils s'agitaient, furent des relais aux propos novateurs mis de l\u2019avant par divers contestataires.Se produira alors quelque chose de très particulier mais de très important pour comprendre les déchirements au sein de la gauche québécoise dans les années 70 : l'Eglise, qui bloquait toute contestation et tout renouveau, se saborde elle-même au début des années 60 en s\u2019associant à des courants de contestation 8, ses membres prenant pour la plupart la direction des nouveaux organismes créés dans les secteurs où l\u2019Église s'affirmait auparavant.Ces derniers ont ainsi assuré le maintien d\u2019une vision sociale très inspirée du christianisme.La Révolution tranquille n\u2019a fait du Québec qu\u2019une province modernisée.Guère plus.Mais, avec tout ce que cela comporte d'autosatisfaction, d\u2019espoirs déçus et de quêtes de dépassement.Pensée exclusivement en des termes ethniques, elle contribua essen- tellement à reconstruire au Québec la nation canadienne-française en faisant de l'Etat québécois son tremplin.Cette dernière nation devint très vite la nation québécoise, ce qui conduisit à l'apparition de tensions entre l\u2019État québécois et l\u2019Etat fédéral canadien, tensions qui durent toujours depuis.Dans ce nouveau contexte, la gauche québécoise s\u2019est peu à peu présentée sous des habits aux couleurs nationalistes puisque le Québec fut son terrain, sa base et son lieu d\u2019affirmation, couleurs parfois teintées d\u2019une vision révolutionnaire inspirée des 8/ N.Laurin-Frenette, idem.99 courants de pensée alors en vogue en Europe, plus particulièrement en France.D'une certaine façon, la fin des années 60 et le début des années 70 peuvent être considérées comme celles de l\u2019âge d or du courant révolutionnaire qui a irradié au sein de la gauche québécoise, du moins sous l\u2019angle du discours et de organisation ?.La mise en place de nouveaux organismes, les ouvertures qu'ils ont permises mais, aussi, les conflits qu'ils ont suscités ont été porteurs de revendications multiples à un moment où, en Occident, des mouvements sociaux s\u2019exprimaient avec force en liaison avec le monde du travail et le milieu universitaire, l\u2019un refusant d\u2019endosser les méthodes tayloristes !°, l\u2019autre de les accepter comme horizon.Parce que la Révolution tranquille remettait en question un mode de vie, elle permit l\u2019éclosion de possibles nouveaux, de l'imaginaire et de questionnements en profondeur des modes d'organisation mis en forme sous l'influence de l\u2019État.Cette éclosion sera surtout alimentée par des approches marxi- santes pour cerner la réalité sociale et l\u2019investir de sens.Elles recevront un tel écho au Québec non seulement à cause de leur originalité respective mais aussi parce que les détenteurs du pouvoir cherchaient à imposer une conception libérale qui, tout compte fait, reproduisait des structures hiérarchiques dont les Québécois et Québécoises venaient à peine de se départir.9/ M.-J.Gagnon et Lipsig-Mummé ont même qualifié cette période de « marxiste », car le discours de la gauche s\u2019y exprime en termes de rapport de classes.M.-J.Gagnon, La participation institutionnelle du syndicalisme québécois : variation sur les formes du rapport à l\u2019État, in Godbout, J.T.(dir), La Participation politique, Québec, IQRC, 1991, p.173-209.C.Lipsig-Mummé, « Future Conditional : Wars of Position in the Quebec Labour Movement », Studies in Political Economy, 36, 1991, p.73-107.10/ B.Coriat, L'Atelier et le Chronomètre, Paris, Christian Bourgois, 1979, 100 POSSIBLES A gauche au lo git! fi Sh ely 4 La gauche québécoise 1 quête de sens Ces idées plus radicales purent s'exprimer avec force parce qu\u2019elles émanaient de partout : des associations étudiantes, des groupes ou des mouvements sociaux ou politiques, du mouvement des femmes !!, des comités de citoyens |\u201d, des groupements populaires et coopératif, voire autogestionnaires, des nouveaux partis municipaux à Montréal et Québec, du milieu syndical, etc.De plus, à cette époque, ces foyers d'action étaient très près les uns des autres.C\u2019est le milieu syndical qui fut toutefois le plus près de ces divers groupements et mouvements.Il fut d\u2019ailleurs l\u2019auteur de manifestes-choc aux titres révélateurs : Ne comptons que sur nos propres moyens (CSN 1971)!3, L'État rouage de notre exploitation (FTQ 1971)'4 et l\u2019école au service de la classe dominante (CEQ 1972)!5.C\u2019est aussi au sein de ce milieu que s\u2019élabora un rapprochement original par la mise sur pied « d\u2019une structure d'unité intersyndicale, le Front commun, pour la négociation des conventions collectives du secteur public » '¢ afin de contrer les charges répétées de l'Etat québécois visant à bloquer toute négociation.Donc, à imposer ses quatre volontés après avoir reconnu le droit à la négociation aux employé-e-s de la fonction publique.Plus une constatation d\u2019un état de fait qu'une remise en question de la prégnance des classes dominantes sur les classes populaires, ces mani- 11/ Voir D.Lamoureux, Nos luttes ont changé nos vies.L'impact du mouvement féministe in Daigle, G.(sous la direction de}, Le Québec en jeu : comprendre les grands défis, Montréal, P.U.M., 1992, p.692-711.12/ Pour une analyse du mouvement populaire et communautaire, voir Bélanger et Lévesque, Le mouvement populaire et communautaire : de la revendication au partenariat (1963-1992), in Daigle, G.(sous la direction de), Le Québec en jeu : comprendre les grands défis, Montréal, P.U.M., 1992, p.713-747.13/ Manifeste.Montréal, CSN.14/ Manifeste.Montréal, FTQ.15/ Manifeste.Sainte-Foy, CEQ.16/ J.Boucher, Les syndicats : de la lutte pour la reconnaissance à la concertation confictuelle, in Daigle, G., (sous la direction de), Le Québec en jeu : comprendre les grands défis, op.cit.p.113.101 qua Se festes, selon Moreau et Poulin !7, n\u2019ont pas débouché sur une alternative globale puisqu'il n\u2019en découla ni la mise sur pied d\u2019un véritable parti des travailleurs, ni un projet socialiste de société.Ces manifestes ont plutôt été un support idéologique à la mobilisation des syndiqué-e-s au sein du Front commun.Ces derniers furent même définis comme l\u2019avant-garde de la classe ouvrière, ce que l\u2019emprisonnement des chefs syndicaux en 1972 accrédita au niveau symbolique.Cette avant-garde n'avait toutefois que peu de chose en commun, soit une stratégie de négociation pour que la fonction publique offre des conditions générales de travail avantageuses et une préoccupation en faveur d\u2019une meilleure redistribution de la richesse.Pas de projet de remplacement du système en vigueur.En quelque sorte, seulement des retouches pour bonifier le système en faveur des syndiqué-e-s du secteur public et, en le bonifiant, favoriser l'amélioration du secteur privé.En d'autres termes, toute la mouvance sociale des années 70 fut institutionnellement canalisée par et pour le milieu syndical.Au moment où les forces de la gauche pouvaient penser réaliser une certaine unité au sein d\u2019un regroupement politique, telle fut en quelque sorte la réponse du milieu syndical.Cette réponse assurait au milieu syndical une présence stratégique sur la scène québécoise sans passer par l\u2019intermédiaire d\u2019un arti politique.De plus, elle confortait son leadership, le plaçant dans une position propice pour faire valoir un discours construit autour de la dénonciation, de la revendication et de la négociation, thèmes avec lesquels le milieu syndical s\u2019est foujours senti plus à l'aise.Enfin, elle lui permettait de s'associer occasionnellement avec les partis de 17/ F.Moreau et R.Poulin, « Fatals prophètes et faux apôtres à l'heure du renversement des verdicts : montée et déclin du marxisme au Québec », Critiques Socialistes, 1, 1986, p.101-146.102 POSSIBLES À gauche autre log J gt i | La gauche egy québécoise 1 quête de sens We TT GL ET is.l'opposition, ce que fit parfois le milieu syndical, même en se divisant comme en 1982.La prise du pouvoir par le Parti québécois en 1976 n\u2019a pas contribué à modifier cette approche au sein du milieu syndical.Certes, la CSN et la CEQ ont jonglé avec l\u2019idée de favoriser la création d'un parti politique au début des années 80 mais ce parti n\u2019a jamais vu le jour.Seule existe dans le décor québécois une pléthore de partis de gauche créés à la fin des années 70 !8 dont la popularité totale n\u2019a jamais dépassé 5 % de l'électorat.De fait, sous le gouvernement péquiste, ce sont plutôt les formes d'expression de la gauche québécoise qui se sont modifiées.Parti ayant un programme qui excluait d'emblée les extrêmes à gauche comme à droite et proposait de centrer le débat sur la transformation de l\u2019État québécois en un véritable État national, il ne pouvait pas ne pas interpeller certaines formes d'expression de la gauche d'alors dans la mesure où il ouvrait la porte à la construction d\u2019un projet global de société qui réservait une place aux principaux mouvements associés aux luttes menées par les travailleurs, les travailleuses et les membres des classes populaires : le mouvement syndical et le mouvement coopératif.Aux dires de Beaucage !°, c\u2019est principalement l'élection du Parti québécois qui a contribué à évacuer du décor politique tout l'axe « évolution- révolution » qui s\u2019est développé de 1968 à 1976 sous l'impulsion d\u2019une jeunesse québécoise scolarisée.Cet axe tranchait avec l\u2019idéologie du rattrapage si bien définie par Rioux en 1968 2, et faisait des travailleurs et travailleuses le sujet historique du Québec de demain, un Québec aux contours socialistes 18/ Ces partis sont : le Mouvement socialiste, le Parti communiste du Québec, le Parti des travailleurs du Québec, le Parti marxiste-léniniste du Québec et le Parti populaire du Québec.19/ P.Beaucage, « Le vent du sud : les idées du Tiers-Monde et les marxistes québécois dans les années 1970, » Revue canadienne de sociologie et d'anthropologie, 27-1, 1990, p.95-114.20/ M.Rioux, « Sur l'évolution des idéologies au Québec », Revue de l'Institut de sociologie de Bruxelles, 1968, p.95-124.103 plus près des courants de pensée du Sud que de ceux propres à l'Amérique du Nord où se conjuguent constamment des visions capitalistes de développement.Sous le gouvernement péquiste, du moins celui de 1981 à 1985, se sont même institués de nouveaux rapports entre l\u2019État, le monde du travail et le patronat.Résultat de pressions en ce sens venant principalement de la FTQ qui prônait, à l'instar de plusieurs dirigeants du Parti québécois, un modèle plus social- démocrate que marxiste-léniniste, cette institutionalisation traça la voie à une ère nouvelle pour la gauche, celle de la concertation conflictuelle, l\u2019antagonisme étant petit à petit décrit comme rétrograde et d'arrière-garde \u201d!.Du coup, ce qui avait bougé plus à gauche se trouvait marginalisé.Avec cette nouvelle « donne », on assista même à l\u2019abandon progressif du discours radical en milieu syndical.Il s\u2019ensuivit l'effondrement de la gauche organisée, celle-ci ne trouvant alors ni support et ni ancrage au sein de la population québécoise, ce qui facilita la énétration d\u2019une vision plus instrumentale que révo- Jutionnaire dans les divers organismes populaires et communautaires comme dans le milieu syndical.Paradoxalement, cet effondrement de la gauche organisée se fit de façon quasi simultanée avec l'entrée dans les officines du pouvoir des laissés- our-compte de la Révolution tranquille, ceux qui, hier encore, s\u2019activaient dans les milieux syndicaux et progressistes à la recherche d\u2019un deuxième souffle d'étatisme pour renforcer les échafauds mis en place au début des années 60.Leur entrée politique se fit alors que commençaient à prendre forme.notamment aux Etats-Unis et en Angleterre, un discours et une vision nettement aux antipodes de ce que ces derniers voulaient mettre de l'avant.Rapidement, ils 21/ R.Hudon, « La construction de solidarités nationales contre le mouvement syndical », Politique, 4, 1983, p.129-163.EREOTERSE POSSIBLES A gauche au La gauche québécoise quête de sens parurent des dinosaures de l\u2019État-providence avec des cartes social-démocrates un peu vieux jeu.Pas tellement plus.En faire des crypto- nationalistes ou les décrire comme des machiavé- listes chevronnés s'étant donné la mission incongrue de faire sauter tout à gauche pour assurer leur promotion sociale, celle d\u2019un syndicalisme-tout-en- douceur ou la pérennité des organisations auxquelles ils furent associés avant leur ascension politique, serait faire fi des contradictions comme des contraintes réelles au sein desquelles se déployaient le milieu syndical et les organismes populaires ou communautaires investis par les jeunes théoriciens de la gauche.Ces contraintes et ces contradictions ont justement ressorti avec l\u2019arrivée au pouvoir du Parti québécois.Les lieux sur lesquels tablaient ces théoriciens étaient depuis toujours des relais de l'idéologie chrétienne nationaliste.En les pénétrant, ils ont produit du vide là où les résistances étaient nulles ou faibles et des rejets nets et francs là où des bases solides étaient en place, notamment au sein du syndicalisme et du mouvement coopératif et ce, parce qu'ils confrontaient sur leur terrain autant les tenants d\u2019une idéologie différente que les responsables de ces institutions.Par exemple, toute poussée plus à gauche du mouvement syndical aurait, à cette époque, conduit à des saignées plus grandes des effectifs sous le contrôle des grandes centrales syndicales, effectifs dont elles venaient à peine de faire le plein grâce à l'adoption d\u2019un nouveau code du travail en 1964, code qui accordait aux employé-e-s des services publics le droit de négociation et de grève 22, L'une de ces centrales, la CSN, avait déjà vu s'échapper de ses rangs, dès 1972, des portions importantes de 22/ De 1961 à 1971, les effectifs syndicaux au Québec sont passés de 353 300 à 728 263 adhérents représentant respectivement 30,5 % et 37,6 % de la population salariée.Voir Rouillard, Histoire du syndicalisme québécois, Montréal, Boréal, 1989.105 syndiqué-e-s des secteurs publics et privés parce Posseus |\u201c v'ils refusaient tout discours radical.Le maintien A gauche au gb d'une telle approche paraissait suicidaire d'autant lus que la FTQ, en déployant une carte nationaliste, faisait une percée majeure dans le secteur privé et que la CSD, centrale créée en 1972, voyait croître ses effectifs.Au sein des groupes populaires et communautaires, la présence de ces jeunes théoriciens a suscité des désaffections Leur discours remettait en cause le sens même de leurs actions et en justifiait un autre ui, tout en prônant de nouvelles hiérarchies, jetait du discrédit sur les liens multiples et complexes i v\u2019avaient entretenus les leaders de ces groupes 8 dans les quartiers où ils étaient implantés.Il n\u2019en fallait pas plus pour engendrer des malaises importants, et ce sont ces malaises qui ont conduit à la disparition de plusieurs organismes.D'ailleurs, ce n\u2019est qu\u2019à la suite d\u2019un soutien assuré par le gouvernement péquiste durant son premier mandat que plusieurs de ces groupes se sont manifestés de nouveau.ap | n\u2019y à pas que ces facteurs qui ont conduit An l'évacuation des thèses radicales.La crise écono- il mique, présente en fond de scène, y fut pour beau- 3 coup.Elle a grugé les fondements mémes de la problé matique keynésienne et fait paraître l\u2019État- providence à bout de souffle.Toute charge sur l\u2019État pour hausser la consommation et, par ricochet, engendrer la production ne produisait plus les effets escomptés.Le déploiement de l\u2019État se transformait plutôt en surtaxe improductive ou en transfert de dettes aux générations futures.Du moins, sont-ce là les principaux arguments qui ont conduit, partout en Occident, à l'évacuation progressive de l\u2019État des programmes sociaux qui avaient assuré sa visibilité et permis la répartition d\u2019une richesse que produisaient patrons et syndicats selon les méthodes bien rodées du fordisme. hey 4 La gauche québécoise 1 quéte de sens Evidemment, ces arguments sont discutables.Tout comme l\u2019adhésion qu'ils ont suscitée.Il n'en demeure pas moins que l'écho qu\u2019ils ont eu a placé la gauche sur la défensive et l\u2019a contrainte à se retirer des lieux où elle s'était installée pour faire valoir son approche.Les pratiques en cours Aujourd\u2019hui, la gauche québécoise s'exprime dans un tout nouveau contexte et s'y manifeste avec des pratiques et des approches qui présentent peu d'affinités avec celles des années 70.Ce contexte est celui d\u2019une crise économique associée à des transformations profondes de l\u2019organisation sociale du travail et de l\u2019espace économique au sein duquel s'activent les entreprises.Il attaque de front tout autant les emplois actuels, l\u2019employabilité de la main-d'œuvre formée et les potentialités de l\u2019État pour assurer la régulation de l\u2019économie et offrir des programmes sociaux.Du coup, il interpelle les manières de faire propres au modèle keynésien d'antan parce qu\u2019il véhicule, à travers un univers médiatique des plus puissants, de nouvelles valeurs ciblées sur l\u2019individualisme, la performance, la compétitivité et l\u2019entrepreneurship.Au cours de cette période, le terrain d'action de la gauche québécoise est demeuré le Québec.Par contre, les forces qu'elle recèle se sont exprimées davantage par l'intermédiaire des institutions (les syndicats, les associations, les coopératives, les corporations de développement, etc.) que sous l'angle des mouvements sociaux, non pas que ceux-ci aient perdu toute vitalité mais plutôt parce que la conjoncture donnait peu de prise à des manifestations d\u2019envergure à gauche.Ce sont plutôt les mouvements de droite qui ont eu et ont encore bonne presse.Sous cet angle, cette période en est devenue une de recherche de voies nouvelles d'affirmation au sein de la gauche québécoise.107 ont RE IRE ee XR PSR Depuis le début des années 80, il n\u2019y a pas que le discours radical qui soit disparu du décor.Est aussi disparu le Front commun suite à des législations qui ont affaibli ses potentialités perturbatrices.Parallèlement, d\u2019autres centres d'intérêt furent créés et reçurent un écho favorable chez les syndiqué-e-s de la fonction publique.L'un d'eux fut la mise sur pied d\u2019un régime d'épar ne-action (REA) ?3 qui visait comme clientèle les cadres d'entreprises mais qui est devenu, au sein de la classe moyenne, notamment chez les professionnel-le-s, l\u2019un des plus vifs sujets d'intérêt.Enfin, la concertation, recherchée et suscitée par le Parti québécois à l\u2019occasion de son deuxième mandat, s\u2019est progressivement enracinée dans le creuset des sommets économiques qui se sont multipliés entre 1982 et 1985.Depuis, au Québec, l'heure n\u2019est plus à l\u2019affrontement.Patrons et syndicats se côtoient sur presque toutes les tribunes.Et même si le parti au pouvoir, le PLQ, s'est transformé en un simple observateur 24 après avoir supprimé la Table nationale de l'emploi fout comme l\u2019Institut national de productivité, la concertation dure depuis si longtemps que certains analystes ?* la présentent comme le modèle québécois caractérisant les rapports entre le travail et le capital.23/ Voir C.Bariteau, Les oubliés de la révolution tranquille et du projet de souveraineté-association, in Dumas, B.et D.Winslow, Construction/destruction sociale des idées : alternances, récurrences, nouveautés, Montréal, ACFAS, 33, 1987, p.107-121.24/ Tel était le rôle dévolu à l'État lors du premier « Rendez-vous économique » organisé par le Conseil du patronat en septembre 1991.Les gouvernements du Québec et du Canada ne furent même pos représentés au sein du Comité de parrainage du Forum pour \u2018emploi (Thellier 1992).25/ A.Chanlat, P.Bédard, L'Originalité et la Fragilité du mode de gestion à la québécoise.Cahiers de recherche du CETAI, Montréal, H.E.C., 1990 ; B.Dionne, Le Syndicalisme au Québec, Montréal, Boréal, 1991 ; P.R.Bélanger et B.Lévesque, « Amérique du Nord : la participation contre la représentation @ » Travail, 24, 1992, p.71-90.POSSIBLES A gauche au te lagauche La création, en mars 1984, du Fonds de solidarité \"9 québécoise de la FTQ n\u2019est probablement pas indépendante du prauétedesens mnaintien d\u2019une concertation conflictuelle entre patrons et syndicats car, avec le temps, ce fonds est devenu la plus grande source de capital de risque non seulement au Québec mais aussi au Canada, ce qui en fait un partenaire financier prisé et recherché.Mis sur pied pour protéger des emplois, activité dont l\u2019État voulait se délester il contribue maintenant à en créer 6 et à provoquer des développements dans des entreprises du Québec ui, autrement, ne se seraient pas concrétisés.Ce fonds a de plus permis à la FTQ de chercher à réaliser ses idéaux, notamment ceux associés à une politique de plein emploi.Selon Fournier d\u2019ailleurs, seule une telle politique « peut contribuer à lutter vraiment contre le chômage et la pauvreté, avec leur sombre cortège de problèmes sociaux » \u201c7.Si la concertation s\u2019est affirmée au début dans le monde du travail aux niveaux provincial \u2014 le national québécois \u2014, sectoriel et régional, elle pénètre maintenant d\u2019autres champs, en particulier ceux du pouvoir municipal, de l'éducation, de la santé et du développement local sous l\u2019angle du partenariat 8, un partenariat qui crée dans son sillon de nouveaux organismes visant à apprivoiser le social?\u201d et à l\u2019investir différemment.Parmi ces nouveaux organismes, les corporations de développement économique communautaire 3° ont le vent dans les voiles.Elles regroupaient, en 1991, plus de 400 organismes et entreprises com- 26/ L.Fournier, Solidarité Inc., Montréal, Québec/Amérique, 1991.27/ Idem, p.252.28/ PR.Bélanger, B.Lévesque, Le mouvement populaire, op.cit.29/ J.-L.Klein et C.Gagnon, Le social apprivoisé : le mouvement | associatif, l\u2019État et le développement local, Hull, 1989, Éditions Asticou.30/ Voir Bélanger et Lévesque (1992, p.726-735) pour une analyse de l\u2019évolution des formes prises par les corporations de développement économique communautaire (CDEC).109 oe ght.7 \"NRA munautaires selon Favreau et Nicnacs*!.Leur expansion n\u2019est pas sans rappeler celle des coopératives de toutes sortes qui ont émergé en milieu rural après la crise des années 30 ou le foisonnement d'entreprises similaires à la fin des années 60, alors que se réalisaient des changements structuraux au sein de l\u2019économie nord-américaine.Cette expansion pose d\u2019ailleurs les mêmes questions : ces corporations ne sont-elles qu\u2019une « réponse conjoncturelle et transitoire (n'ayant) qu\u2019un faible potentiel de changement social (2) » 32, Ce champ n\u2019est pas le seul où s'affirme aujourd\u2019hui la « vitalité du mouvement populaire et communautaire »*3, On retrouve cette vitalité dans les nouveaux réseaux d\u2019information locale, les centres de femmes, les groupes d'entraide, etc.Le mouvement populaire s\u2019y manifeste en prônant des structures légères et en recherchant des « jonctions avec d\u2019autres forces sociales » 4.Il s\u2019agit là d\u2019une constante.Se lient ainsi des solidarités nouvelles au niveau local, solidarités qui se nouent autour d\u2019une vision autonomiste et autogestionnaire valorisant une plus grande participation des usagers comme des travailleurs et travailleuses à la base.Reconnus de plus en plus par l\u2019État, ces nouveaux regroupements, investis pour la plupart d\u2019une vision instrumentale, sont sollicités pour devenir des relais peu coûteux offrant des services dont l\u2019État cherche à se départir tellement la note lui semble élevée et guère incitative pour préparer une relance de l\u2019économie.Une telle sollicitation questionne les syndicats de la fonction publique.Dans les régions, notamment dans les milieux de la santé et de l'éducation, des 31/ L Favreau, W.Nicnacs, « Le développement économique local et communautaire au Québec (DELC), » Coopératives et développement, 23-2, 1991-1992, p.115-123.32/ Idem, p.117.33/ L.Favreau, Mouvement populaire et intervention communautaire de 1960 à nos jours : continuités et ruptures.Montréal, Centre de formation populaire et Éditions du fleuve, 1989, p.253.34/ Idem, p.258.110 POSSIBLES À gauche au { qe is i \" La gauche \"8 québécoise bh quéte de sens oo approches syndicales nouvelles voient le jour avec, pour objectits, d\u2019assurer des services qui rejoignent davantage les préoccupations de la population.Avec ces nouvelles approches, sont ciblées tout autant la centralisation des décisions, l\u2019universalité des services et la nécessité de marges de manœuvre plus grandes en régions.Voilà des thèmes, hier négligés, qui apparaissent à un moment où l\u2019État courtise un milieu communautaire en grande effervescence puisqu'on y note à la fois « (un) accroissement du nombre des bénévoles, (une) hausse du nombre d'organismes qui font des demandes, (et un) accroissement à Montréal du nombre des campagnes de financement des organismes à but non Yucratif, etc.» 35.Derrière ces pratiques nouvelles, ressort en filigrane un clivage inquiétant au sein de la gauche.Alors que les syndicats et les principaux acteurs socio-économiques déploient leurs énergies pour aborder des problèmes de formation, de compétitivité et d'organisation du travail 3¢, a la base, ce sont les plus démunis qui tentent de se faire une place au soleil avec les moyens du bord.Par rapport aux années 70, ce clivage montre bien que le « monde a changé de sens »*\u201d (G.) et que nous sommes en présence, une fois de plus, d\u2019un processus de duali- sation sociale au sein de la société québécoise, processus qu\u2019essaie en partie de contrecarrer le milieu syndical en maintenant des liens avec le mouvement populaire et communautaire.Ces liens sont cependant des plus fragiles parce que les organismes de la gauche se manifestent dans es créneaux très différents.Le mouvement populaire 35/ P.Hamel, Action collective et démocratie locale : les mouvements urbains montréalais, Montréal, P.U.M.1991, p.92.36/ M.-A.Thellier, « Vers un nouveau pacte social : la concertation à la québécoise », Forces, 99, 1992, p.60-65.37/ G.Gagnon, Dualisme, partage du travail et autogestion, in B.Lévesque, A.Joyal et O.Chouinard (dir.), L'autre économie, une économie alternative, Québec, P.U.Q., 1989, p.157.111 CEE LE et communautaire s'attaque principalement aux pro- POSSIBLES \u201c blèmes quotidiens que vivent les exclus du système.| À gauche a po reçoit, en plus du support syndical, l\u2019aide de l\u2019État et celui d'organismes patronaux qui ont récemment développé des préoccupations sociales.De son côté, le milieu syndical cherche à conserver des acquis sociaux, sauver des emplois et, face aux nouveaux développements en cours, préserver sa force de frappe en maintenant les ects syndicaux autour des 40 % des effectifs salariés 38 dans un environnement où, au sein des grandes entreprises et des organismes de l'État, là où se retrouvent la grande majorité des effectifs syndicaux, c'est l'attribution qui est devenue la règle.Ils sont plus fragiles aussi parce que le milieu syndical, au cours des dernières | années, s'est associé avec le milieu patronal et le hi mouvement nationaliste, deux univers desquels la A auche québécoise n\u2019osait pas trop se rapprocher à la fin des années 70.| Se ARTE Ve Au-delà des clivages qu\u2019elles alimentent au sein de la gauche québécoise, ces associations sont poin- fées du doigt par ceux et celles qui voient en elles des indicateurs d\u2019un virage dans le sens contraire des visées de la gauche.Surtout pas des signes révéla- feurs d\u2019une approche originale qui pourrait contribuer à définir un nouveau type d'ancrage « socié- tal » en Amérique du Nord.Et elles sont vues ainsi d'autant plus qu\u2019elles s'expriment alors que le milieu | syndical québécois éprouve des difficultés pour « tenir les rangs serrés particulièrement lorsqu'il est question d'action »3%, que la FTQ s\u2019est dissociée récemment du CTC et que la CSN a mis fin, en 1986, à son affiliation à la Confédération mondiale du 38/ Après une percée dans les années 70, le milieu syndical a connu une baisse pour refaire ses forces depuis.En 1976, il regroupait 30,8 % des effectifs salariés du Québec et, en 1990, 39 % (Dionne 1991).Ces pourcentages ne révèlent pas la montée en force des syndicats indépendants.En 1990, ces derniers représentent 26 % e l'ensemble des syndiqués alors que la CSN en regroupe 24 %, la FTQ, 36 %, la CEQ, 9 % et la CSD, 4 %.39/ Assez ! Relançons le progrès.Rapport du Comité exécutif de la CSN, 56° congrès, Québec, p.50. La gauche travail et cherche présentement à s'\u2019affilier à la québécoise Confédération internationale des syndicats libres tout quête desens CN maintenant, comme la CEQ, des liens « avec plusieurs organisations syndicales dans le monde, particulièrement en Europe et dans les Amériques » 40.De ces deux associations, celle existant avec le mouvement nationaliste, notamment par des prises de position en faveur de l'indépendance du Québec, contraint le milieu syndical à penser un projet de société en liaison avec un Etat national au moment même où une telle entité paraît dépassée et s'estompe à la faveur de résurgences locales, là où le 3 milieu syndical n\u2019a guère d\u2019emprise, et surtout à la gi faveur de l\u2019institutionnalisationsd\u2019organismes supra- E nationaux contre lesquels il se bat puisqu'il s'oppose À ÿ l\u2019ALENA comme il s\u2019est opposé à l\u2019ALE à la fois fi à E pour des motifs sociaux, culturels et économiques.E marrer À cause de son association avec le mouvement nationaliste, le milieu syndical québécois sera appelé à dépenser beaucoup d'énergie pour maintenir sa crédibilité à gauche sur la scène internationale, ce ui l\u2019obligera à développer et à entretenir une solidarité très grande avec les autres travailleurs, en particulier ceux du Sud puisqu'ils sont les plus exploi- Ek tés.Du coup, ce sont ses liens avec le milieu patronal E qui seront objet de questionnement.À cet égard, la i concertation conflictuelle ne sera probablement pas Ek mise en cause car, d\u2019une certaine façon, elle } témoigne que l'affrontement est toujours présent dans le décor québécois et qu\u2019un dialogue est possible sur des sujets d'intérêt commun.C\u2019est plutôt ce qui la déborde qui devra être clarifié, en particulier | les activités du Fonds de solidarité qui, par définition, E contribuent à développer une conscience patronale py et peuvent devenir un frein au déploiement de | mesures visant à « faire diminuer l\u2019autoritarisme sur 40/ Idem.p.51.113 les lieux de travail » 4!, voire à favoriser la démocratisation de ceux-ci, ce qui fut l\u2019une des grandes luttes menées de tout temps par le mouvement ouvrier (Touraine et al., 1988).Mona-Josée Gagnon\u201c?a très bien analysé le dilemme dans lequel se retrouve la FTQ sous cet angle.L'action syndicale de cette centrale est parfois stoppée dans les entreprises en fonction des intérêts économiques et financiers du Fonds de solidarité.À tout le moins, elle doit s\u2019ajuster aux objectifs du Fonds, objectifs qui, pour l'essentiel, ont principalement trait à une meilleure connaissance de la situation économique dans laquelle se retrouvent les entreprises.Pourtant, aux dires du président de cette centrale, la concertation doit « subir le test du milieu de travail » 43 pour avoir une réelle portée ; alors, de quel test s'agit-il 2 Celui de l'information rendue disponible ou celui de l\u2019organisation du travail, domaine davantage ciblé par la CSN et la CEQ, deux centrales qui cherchent à réaliser des percées en ce sens dans les secteurs privé et public.Si le Front commun des années 70 a échoué comme démarche pour favoriser une plus grande cohésion au sein de la gauche québécoise, il y a de fortes chances que le Fonds de solidarité, s\u2019il sert plus à développer un leadership collectif qu'à modeler de nouveaux rapports sociaux dans l\u2019entreprise, devienne bientôt l\u2019une des pierres d\u2019achoppement de la gauche québécoise.Aussi, importe-til qu\u2019il soit plus fortement investi de considérations sociales, un peu comme l\u2019a été le mouvement coopératif dans les années 70.Plutôt qu'être surtout un outil de promotion d\u2019un capital national assurant l'essor des PME, ce fonds devrait aussi chercher à renforcer la gauche 41/ J.Boucher, Les syndicats : de la lutte pour la reconnaissance à la concertation conflictuelle, in Daigle, G., (sous la direction de), Le Québec en jeu : comprendre les grands défis, op.cit, p.124.42/ M.-J.Gagnon, « Syndicalisme et gestion du social », Revue internationale d'action communautaire, 19-59, 1988, p.105-118.43/ M.-A.Thellier, op.cit., p.64.POSSIBLES A gauche au i ithe La gauche québécoise aquête de sens Or là où elle s\u2019agite puisque, tout compte fait, par les dégrèvements d'impôt qu'il facilite, il participe à la réduction des programmes sociaux de l\u2019État et justifie indirectement les pratiques d\u2019allégement fiscal que prisent les grandes entreprises.*% %k %k En cette fin du XX® siécle, des inégalités de toutes sortes réapparaissent au sein de la population québécoise 44(Langlois 1992) et diverses composantes de cette population, soit les jeunes, les immigré-e-s, les non-syndiqué-e-s et les femmes à la tête de familles monoparentales, éprouvent des difficultés d'insertion sur le marché du travail 4°.De plus, les classes moyennes, assises du modèle de régulation fordiste, connaissent une polarisation telle de leurs effectifs qu'il est peu probable qu\u2019elles puissent renverser la dynamique infernale de désorganisation engendrée par l\u2019abandon de ce modèle *\u201c.| en découle une configuration de clivages dont il est de plus en plus difficile de cerner les tenants et aboutissants.C\u2019est néanmoins à l\u2019intérieur de cette configuration que s'activera dorénavant la gauche québécoise.Cette gauche est présentement plus éclatée que jamais.Non seulement les liens entre le mouvement syndical et le mouvement populaire et communautaire sont-ils fragilisés mais encore, au sein de chacun de ces mouvements, les rapprochements ne sont pas chose facile.Entre les centrales syndicales, par exemple, les distances s'accentuent à un rythme des plus rapides.C\u2019est le cas surtout entre la CSN et la FTQ où Fon parle de « guerre froide » 44/ S.Langlois, Inégalités et pauvreté la fin d\u2019un réve 2 in Daigle, G.(sous la direction de), Le Québec en jeu : comprendre les grands défis, op.cit., p.249-263.45/ C.Saint-Pierre et F.Rousseau, Formes actuelles et devenir de la classe ouvrière, in Daigle, G.(sous la direction de), Le Québec en jeu : comprendre les grands défis, op.cit, p.266-295.46/ P.Bernard et J.Boisjoli, Les classes moyennes, in Daigle, G.(sous la direction de), Le Québec en jeu : comprendre les grands défis, op.cit, p.297-334.115 à qui durera longtemps \u201c7 en dépit d'intérêts communs posses | i pour la protection du francais, l\u2019assurance-chômage À gauche au gi! à et l'équité salariale pour les femmes.og 2 Cet état de fait annonce des lendemains pénibles.On peut facilement imaginer que I'éclatement actuel s'accentuera et, avec lui, la dualisation au sein de la société québécoise, dualisation que viendront alors exacerber tout autant la promotion d'objectifs corporatistes que l'abandon à la dérive des plus démunis.Aussi, des resserrements sont nécessaires.À tout le moins, la désignation de passerelles qui y conduisent.À cette fin, un retour aux sources et aux valeurs fondamentales s'impose pour préciser les horizons de demain comme s'impose une lecture des lus fines des enjeux et des défis auxquels aura à faire face la gauche québécoise.| Les valeurs fondamentales de la gauche sont connues.Elles renvoient au partage, à la démocratisation de la cité et des lieux de travail, à la subordination de l\u2019économique au social par des politiques appropriées, à la répartition de la richesse et à la diminution maximale des inégalités de toutes sortes.Il faut y revenir et analyser, en s\u2019y référant, les activités comme les moyens mis de l\u2019avant par les organismes de gauche afin de déterminer les points de convergence et, s\u2019il y a lieu, corriger le tir là où il y a des glissements.Un tel exercice est impérieux non pas pour favoriser une unité que la gauche n\u2019a jamais eue au Québec mais pour qu\u2019apparaisse une certaine cohésion dans ses façons d\u2019être.Dans le contexte présent, cet exercice devrait se faire en cherchant des moyens pour bloquer l\u2019enracinement en cours d\u2019une société à deux vitesses qui multiplie les exclu-e-s du système, c\u2019est-à-dire les « out » qui veulent devenir « in » selon Touraine \u201c8, 47/ L.Lévesque, « Les propos de Larose, la colère de Daoust », Le Devoir, 13 mars 1993, p.A4.48/ A Touraine, « Face à l'exclusion », in Citoyenneté et urbanité, Série Société, Paris, Éditions Esprit, 1991, p.165-173.| hy ig, \u2018| La gauche québécoise A quête de sens | et favorise les « in », les nouveaux nantis qui, sans s'en rendre compte, préparent un futur des plus violents.Dans cette optique, n\u2019y aurait-il pas lieu de chercher une nouvelle utilisation du temps en valorisant le partage de l'emploi, comme le suggèrent fortement Cassen \u201c?et encore plus Gorz\u201d° et Pas- set*!, plutôt que de rêver éncore au plein emploi alors que la reprise s'annonce sans création d\u2019emplois°?2 N'y aurait-il pas lieu en quelque sorte de remplacer le partage de la richesse par celui du travail 2 Pour une gauche qui a toujours fait du Québec son terrain d'opération, voilà une idée qui, tout en favorisant l'intégration de visions sur l'équité salariale et l\u2018assurance-chômage, la propulserait directement au cœur de préoccupations contemporaines incontournables.Sous peu, ces préoccupations deviendront celles des Etats-nations, obligés qu'ils seront à se reconstruire sur de nouvelles bases ** dans le cadre de la mondialisation de l\u2019économie, nouvelles bases qui auront une connotation sociale, car là est le défi de la société de demain.ll y a là, à mon avis, des éléments porteurs d\u2019un projet de société original et exigeant.Il déborde d'emblée les débats en cours où l\u2019avenir du Québec, v\u2019il soit pensé sous l'angle d\u2019un pays souverain ou d'une province canadienne, est présenté en termes d'adaptation économique et de protection culturelle.Le climat actuel de concertation conflictuelle est même un atout pour insérer cette idée dans le creuset 49/ B.Cassen, « Vers une révolution du travail », Le Monde diplomatique, n° 468, mars 1993, p.1 et 11.50/ A.Gorz, « Bâtir la civilisation du temps libéré », Le Monde diplomatique, n° 468, p.13.51/ R.Passet, « Sur les voies du partage », Le Monde diplomatique, n° 468, p.14.52/ D.-G.Tremblay, « La reprise\u2026 mais pas d'emplois ! » Le Devoir, 12 mars 1993, A8.53/ G.Breton et J.Jenson, Globalisation et citoyenneté : quelques enjeux actuels, in L'ethnicité à l'heure de la mondialisation (sous la direction de C.Andrew, L.Cardinal, F.Houle et G.Paquet), Ottawa, ACFAS-Outaouais, 1992, p.35-55.117 des nouvelles exigences de l\u2019économie mondiale en prenant, comme Pont signalé Bernard et Boisjoli 54, une direction axée sur To qualification professionnelle, la flexibilité dynamique et surtout la recomposition d'un tissu social qui s\u2019effrite terriblement.Si la gauche s\u2019aventure dans cette direction, elle participera à la définition des assises sociales de la citoyenneté de demain, ce qui est le principal défi de l'État-nation d'aujourd'hui et la seule voie pour assurer sa pérennité dans un univers ou le supranational et l\u2019infranational se combinent pour l\u2019évacuer.Chose certaine, cette idée pourrait la propulser à l\u2019avant- garde de l\u2019histoire.54/ P.Bernard et J.Boisjoli, op.cit.118 POSSIBLES À gauche autre SR ef ù LOUIS FOURNIER « Vieille » et « nouvelle » gauches dans le mouvement syndical Quand mon ami Gabriel Gagnon m\u2019a demandé d'écrire, dans ce numéro de POSSIBLES, sur les syndicats et la gauche au Québec, j'ai pris mon courage à deux mains : j'ai décidé d'appeler un chat un chat et certaines gens soi-disant de gauche, des « chi- queux de guenille ».À vrai dire, une certaine gauche pure et dure, qui semble née pour passer toute sa vie dans l\u2019opposition, me désespère depuis des années.Une vieille auche, dogmatique et archaïque, qui n\u2019est rien d'autre au fond qu'une extréme-gauche sectaire et impuissante : vous savez, le genre qui passe son temps à jouer les vierges offensées devant les prétendues « compromissions » du mouvement syndical ou des partis sociaux-démocrates quand ils arrivent (enfin !) au pouvoir.Le genre qui, plutôt que de se livrer à une critique sévère mais constructive, « chique la uenille » et répète les mêmes incantations tirées de fo même vieille pensée magique et marxiste sclérosée.Le genre mouche du coche aussi, qui s'agite en s'imaginant qu'elle aide à faire avancer l\u2019attelage alors qu\u2019elle ne fait que du vent.119 RRR RARE Tous ces qualificatifs sympathiques ne s'appliquent pas à la distinguée Universitaire en question, mais l'ai encore une fois désespéré d\u2019une certaine gauche quand j'ai lu le texte de la professeure Carla Lipsig- Mummé publié dans POSSIBLES (Volume 16, n° 2, printemps 1992).Cette « Lettre d\u2019une socialiste onta- rienne a Gabriel Gagnon » contient, à propos du syndicalisme québécois, des condamnations pontifiantes, tombées ex cathedra du haut de la chaire de l\u2019université (York en l'occurrence).Ancienne militante du défunt Mouvement socialiste (mort miné par ses chicanes idéologiques à répétition et son obsolescence), désabusée et cynique, elle nous annonce rien de moins que « la mort du syndicalisme comme mouvement social » au Québec.Et pourquoi donc ?Eh bien parce que « les centrales syndicales, l\u2019une après l\u2019autre, ont abandonné leur solidarité, leur créativité et leur vision large pour un discours de partenariat avec le patronat ».Un affreux modèle, « Québec inc.», est « en train de mener notre société à l\u2019abattoir », dit-elle sur un ton apocalyptique.Pire encore, on assiste \u2014 quelle horreur \u2014 à « la récupération des forces progressistes par le PQ ».Moi qui ai milité au Mouvement socialiste \u2014 et dans bien des milieux de gauche depuis plus de 25 ans, depuis le Parti socialiste du Québec jusqu\u2019au NPD en passant par Québec-Presse, le RCM et j'en passe \u2014, j'ai pu constater la résistance au changement et le conservatisme de certains militants de gauche en bien des occasions.Je l\u2019ai surtout constaté vand je suis allé travailler au Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ), dès ses débuts en 1983 et pendant sept années.Pour la vieille gauche syndicale, le Fonds de solidarité représentait alors quasiment le diable incarné ; encore aujourd\u2019hui, chez les survivants de cette gauche obsédée par ses vieux démons, le Fonds représente toujours un épouvantable instrument de POSSIBLES el bf A gauche autre, Ÿ ls] «Vieille et collaboration de classes, un symbole de ce « parte- frygvelle » gauches nariat avec le patronat » que dénonce notre distin- } le mouvement syndical guée universitaire ontarienne.Or, le Fonds de solidarité, à mon humble avis, compte parmi ce que le mouvement syndical a fait de mieux au Québec depuis les dix derniéres années.|| est devenu l\u2019un des hauts lieux de l\u2019action de ce que j'appellerai la nouvelle gauche syndicale, progressiste et moderne, qui se situe même à la fine pointe de la modernité syndicale à l\u2019aube du troisième millénaire.Cette gauche qui a compris que si le mouvement ouvrier veut continuer, il faut d\u2019abord qu'il change! Il faut qu\u2019il évolue, qu\u2019il sache s\u2019adapter, qu'il se renouvelle.Qu'il sorte de ses tranchées défensives et pratique des stratégies offensives.Cette nouvelle gauche syndicale, on la retrouve maintenant dans toutes les grandes organisations ouvrières au Québec.Autant à la CSN, qui s\u2019est recentrée après ses errances gauchistes, qu'à la CEQ et à la FTQ, la centrale qui a servi de bougie d\u2019allumage.Cette nouvelle gauche a perçu que la question de l\u2019emploi est au cœur des luttes syndicales et populaires à mener en cette fin de siècle.Et que cette bataille de l'emploi passe par la solidarité ouvrière, bien sûr, mais aussi par la participation active des travailleurs à la vie, à la gestion et au développement des entreprises.Elle passe également par la concertation des partenaires et de l'Etat en quête d\u2019une stratégie de développement économique, à l'exemple de certains petits pays sociaux-démocrates où l\u2019on a pu réaliser le plein-emploi.Il s\u2019agit d\u2019une concertation plus aisément réalisable, certes, quand on a affaire à un gouvernement social-démocrate.La nouvelle gauche syndicale n\u2019a pas peur du mot concertation, ni de la chose : c'est essentiellement une sorte de « coopération conflictuelle ».C\u2019est aussi un moyen d'avancer sur le long chemin qui mène PERTE RAI RRR vers la démocratie économique \u2014 un des volets de la social-démocratie qu\u2019on a tendance à oublier \u2014, sur la voie d\u2019un nouveau partage du pouvoir dans l\u2019entreprise et la société.L'entreprise (ou l\u2019établissement public) est une affaire trop importante pour être laissée uniquement entre les mains des patrons; les salariés doivent pouvoir participer aux décisions qui les concernent, selon des procédures fondées sur le respect du syndicat.Ce syndicat-là devient ainsi une valeur ajoutée pour l\u2019entreprise.Un syndicat qui ne fait pas seulement partie du problème mais aussi de la solution.De toute façon, l'employeur et le syndicat n\u2019ont pas le choix : s\u2019ils veulent que leur entreprise survive et se développe, ils doivent devenir partenaires.Le partenariat n\u2019est pas qu\u2019une affaire d'idéologie, c'est aussi une affaire de productivité et de compétitivité.Et ce, sans harmonie artificielle, dans le cadre d\u2019une « coopération conflictuelle » entre patrons et salariés.Les intérêts convergents n'empêchent pas les intérêts divergents, voire contradictoires.Ÿ aurait-il des syndicats sans cela@ Pas question de gommer les conflits, les luttes de classe.Mais si le syndicat doit jouer un rôle de contre-pouvoir, de contrepoids indispensable, il doit aussi être une force de proposition et de concertation, être un partenaire.Et ce, quoi qu'en pense la vieille gauche conservatrice qui craint que le syndicalisme perde son âme dans le système capitaliste.* kk Certains de ces esprits bien-pensants, à gauche, trouvent de bon ton de dénigrer le modèle « Québec inc.», le confondant avec notre bourgeoisie nationale.Or, ce modèle renvoie plutôt à l'intervention de l\u2019État et du secteur public dans l\u2019économie \u2014 à un degré inégalé en Amérique du Nord \u2014 en conjonction avec l'entreprise privée, le mouvement coopéra- 122 POSSIBLES A gauche autregé a Jil Lf i « Vieille » et velle » gauches ; le mouvement syndical tif et d\u2019autres partenaires sociaux comme les syndi- cafs.A ce titre, le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ) est une composante de « Québec inc.».Il l\u2019est à l\u2019instar d\u2019autres institutions collectives comme le Mouvement des caisses populaires et d'économie Desjardins, la Caisse de dépôt et placement, la Société générale de financement, la Société de développement industriel et d\u2019autres sociétés d'État avec lesquelles il travaille en partenariat.On ne peut que s\u2019en féliciter pour le développement de l'emploi et de l\u2019économie au Québec, ainsi que pour l'accroissement du pouvoir des travailleurs dans les entreprises et la société.Il faut nous donner un meilleur rapport de forces et les moyens de nos ambitions, surtout quand on veut travailler au plein-emploi et au contrôle de l\u2019économie du Québec.Le Fonds de solidarité incarne, concrètement, un des slogans syndicaux des années 1970 : « Ne comptons que sur nos propres moyens ».Les exemples ne manquent pas d'initiatives et d'expériences novatrices, porteuses d'avenir, et il faut les multiplier.Ainsi, au début de 1993, on annonçait que le mouvement syndical prenait (enfin !) le contrôle d\u2019une grande mutuelle d'assurances collectives, la SSQ, résultat d\u2019une opération conjointe de la FTQ, de la CSN et de la CEQ et grâce au financement fourni essentiellement par le Fonds de solidarité.Depuis le temps qu\u2019on parle, dans le mouvement ouvrier, du contrôle et de la canalisation de nos épargnes au service des travailleurs.Le Fonds de solidarité a d\u2019autres projets en ce sens.En janvier 1993, c'est dans le secteur de la presse \u2014 et de la liberté d\u2019information \u2014 que le mouvement syndical contribuait à une opération majeure : la relance du seul quotidien indépendant au Québec, Le Devoir, grâce à un montage financier où le Fonds 123 de solidarité de la FTQ a joué un rôle déterminant, avec le Mouvement Desjardins et les syndiqués du journal.Complément heureux : la CSN s\u2019est enga- ée in extremis dans le dossier, par une participation Financière de la Caisse d'économie des travailleurs de Québec.Nous avons déjà perdu faute de moyens deux organes de presse progressistes dans les années 70, Québec-Presse et Le Jour ; il faut tout faire pour garder et renforcer Le Devoir, un journal réformiste et bien branché du côté québécois.Et qui sait, un jour, peut-être aurons-nous assez de fonds pour relancer un journal de gauche soutenu par les syndicats, comme Québec-Presse 2 Parmi d\u2019autres initiatives encore, le Fonds de solidarité a lancé récemment deux nouveaux fonds sectoriels, structurants et créateurs d'emplois d'avenir : Envirocapital pour développer des entreprises œu- vrant dans le secteur de l\u2019environnement, et Aéroca- pital dans le secteur-clef de l\u2019aérospatiale (où le Québec détient beaucoup d'avantages comparatifs).D'autres fonds spécialisés sont déjà à l\u2019œuvre en biotechnologie, en haute technologie et dans le secteur agro-forestier (avec l\u2019Union des producteurs agricoles), un autre est prévu bientôt dans le domaine récréo-touristique.Dans la même veine, une bonne douzaine de fonds régionaux et locaux de capital de développement ont été mis sur pied depuis cinq ans, avec des partenaires, afin de stimuler l'emploi dans les réions avec les gens des régions.A Montréal, un Fonds a été lancé en collaboration avec la Ville et des organismes populaires, les corporations de dévelop- ement économique communautaire, à l\u2019œuvre dans es quartiers.Ajoutez à cela l'appui que le mouvement syndical donne aux coopératives de travail, l\u2019action pragmatique du Groupe de consultation sur l'emploi e la CSN, les initiatives de la CSD et de ses syndicats en matière de participation dans l\u2019entreprise, et tant POSSIBLES A gauche au \u201cVe a ÿ ig; « Vieille » et pvelle » gauches k; le mouvement syndical d'autres choses encore.Ajoutez-y l'engagement actif des syndicats au sein du Forum pour l'emploi \u2014 cette grande table de concertation qui réunit tous les par- fenaires sociaux au sujet de la question centrale du développement de l'emploi \u2014 et leur présence dans bien d\u2019autres lieux de concertation sectoriels et régionaux.: ly a tellement à faire pour la création d'emplois, pour la formation de la main-d'œuvre \u2014 chez les jeunes et aussi chez les plus vieux qui doivent se recycler \u2014, pour la recherche et le développement, pour améliorer l\u2019organisation du travail et la productivité.Tout cela concerne désormais les syndicats autant, sinon plus, que la protection et l'amélioration des conditions de travail et de salaire.Le mouvement syndical s\u2019est engagé résolument dans cette voie, en partenariat avec A atronat et l'État, parce que c'est la seule façon de relancer l\u2019économie et de créer à nouveau de la richesse collective qu\u2019on pourra ensuite (mieux) partager.|! n\u2019y aura pas de nouveaux gains syndicaux, pas de NOUVEAUX acquis sociaux sans croissance économique et sans gains de productivité.Les emplois ne se créent pas par enchantement, comme si c'était dans la nature des choses et du système capitaliste, en laissant simplement agir les forces du marché.C\u2019est pourquoi le mouvement syndical privilégie une stratégie concertée de développement économique, avec la participation de l'Etat et des partenaires sociaux.Une stratégie qui garde le cap sur le plein-emploi mais qui n\u2019en fait pas une incantation, comme trop de militants de gauche en ont pris l'habitude, se contentant ainsi d\u2019un slogan sans proposer de moyens concrets.Ces moyens, en certain cas, peuvent prendre la forme de compromis, voire de concessions du côté syndical, non seulement dans le secteur privé et concurrentiel mais aussi dans le secteur public.125 EE = = [Ri D'autant plus que la vigueur du secteur public dépend de celle du privé, créateur de richesses, et non pas l'inverse comme plusieurs l\u2019ont cru dans les années 70, surtout parmi les syndicats des services publics qui voulaient jouer le rôle de « locomotives ».* Xk % Une véritable politique de plein emploi suppose une autre condition : le Québec a besoin de tous ses outils, de tout son coffre à outils, c\u2019est-à-dire de sa souveraineté.Cela m'amène à parler, finalement, de politique.Où s\u2019en va le mouvement syndical dans son action politique 2 A gauche ou a droite 2 J'ai envie de répondre : il s'en va d\u2019abord à Québec.Le mouvement syndical veut faire du Québec un pays.Un pays souverain, moderne, pluraliste et ouvert sur le monde.Après, on verra jusqu'où on pourra aller à gauche.Pour faire la souveraineté du Québec, il me semble que la voie est claire pour les syndicats : il faut appuyer le Bloc québécois aux prochaines élections fédérales, et le Parti québécois aux prochaines élections « provinciales » (les dernières du genre, espé- rons-le).Et, si le PQ l'emporte, il faudra voter OUI à la question du référendum : « Voulez-vous que le Québec devienne un pays souverain ?» Dans un Québec souverain \u2014 voyez comme ça va vite! \u2014 , il faudra bâtir la social-démocratie, le socialisme démocratique.« Un Québec indépendant, socialiste, démocratique et pour l'égalité entre les hommes et les femmes », comme on disait dans le Manifeste du Mouvement socialiste il y a déjà une éternité, en octobre 1981.Un Québec « vert » aussi, non?C'est la, sur le projet de société, que les chemins vont commencer à diverger.Surtout qu\u2019à gauche, on aime tellement couper les cheveux en [RPC TR III MIT POSSIBLES A gauche autrg# hy iy I Vieille » et velle » gauches y le mouvement syndical == quatre, avoir toujours le plus beau programme et multiplier les groupuscules.Pour la grande majorité des militants syndicaux, le Parti québécois demeure le parti de la gauche.C'est un parti social-démocrate, qui se définit d'ailleurs comme tel et qui est en liaison avec l\u2019Internationale socialiste.C\u2019est le parti qui, entre autres, a la politique de plein-emploi la plus détaillée et la plus ambitieuse dans son programme, une politique mise au point avec des syndicalistes qui sont nombreux à y militer.Et le PQ est un parti qui est en mesure d\u2019être élu et d'appliquer son programme avant la fin des temps ! Pour d\u2019autres militants, très minoritaires, la question du parti à construire à gauche du PQ se pose toujours.Certains vont d'ailleurs y travailler toute leur vie, surtout les trotskystes qui sont infatigables.Depuis l\u2019échec cuisant du Mouvement socialiste et de tant d\u2019autres groupements de la gauche radicale, il ne reste à vrai dire qu'une poignée de fidèles, le dernier carré de la résistance, au sein du petit NPD- Québec devenu indépendantiste.Mais pourquoi diable conserver ce nom, qui est aussi celui d\u2019un parti fédéral et fédéraliste 2 (Le NPD est aussi le parti de la camarade Lipsig-Mummé en Ontario.Elle qui était déjà « triste » il y a un an à l'égard du gouvernement de Bob Rae, ce qu'elle doit être désenchantée maintenant après le dernier virage à droite du parti\u2026 Pourtant, le NPD a réalisé de belles choses, ne serait- ce que cette loi anti-briseurs de grève \u2014 votée 15 ans après celle du PQ.Depuis qu'il fait l\u2019expérience du pouvoir, le NPD de l'Ontario ressemble beaucoup au PQ.) En guise de conclusion, je rappellerai simplement que le mouvement syndical au Québec est bien vivant et en bonne santé, mais qu'il a encore beaucoup de pain sur la planche.Nous avons toujours l\u2019un des taux de syndicalisation les plus élevés en FER Amérique du Nord : au-delà de 40 % des salariés.La FTQ, la plus grande centrale, représente près de 45 % de ces syndiqués.La CSN et les indépendants arrivent à peu près à égalité avec un peu plus de 20 %, la CEQ fait 10 % et la CSD environ 5 %.Quarante pour cent de syndiqués.Nous avons travaillé fort pour en arriver là, mais il y a encore tellement à foire, surtout dans le secteur privé et auprès des travailleurs et des travailleuses les plus démunis.En Suède, le taux de syndicalisation dépasse les 80 %.On se prend parfois à rêver au « modèle suédois », mais la Suède a aussi ses problèmes.Tant il est vrai qu\u2019il n\u2019y a pas de paradis sur terre, même dans la Mecque de la social-démocrate.Pourtant, il a là-bas un si faible taux de chômage et de si bonnes lois ouvrières\u2026 Au Québec, le syndicalisme est devenu une grande institution sociale, un important partenaire social et économique, et même une force politique.Mais pourquoi faudrait-il croire qu\u2019il est « mort » comme mouvement social 2 Parce que la direction qu'il a prise, ces dernières années, ne plaît pas à certains militants de la vieille gauche ?Je crois plutôt que le mouvement syndical s\u2019est remis en mouvement.Et que s\u2019il veut avancer encore, il faut qu'il continue de changer.POSSIBLES A gauche autre bts de GE ROSETTE CÔTÉ Mettre les pendules à l\u2019heure du féminisme l\u2019histoire a démontré que la société fonctionne comme un balancier que les mouvements de restructuration de l\u2019économie et les valeurs en découlant, font osciller vers plus ou moins d\u2019exclusions, laissant toujours en déficit l'inclusion concrète des femmes, dans toutes les sphères politiques.Plus qu\u2019hier, le féminisme se doit de réunir les conditions qui permettront de mettre les pendules sociales à l'heure du rojet de société porté par le mouvement des femmes, à une époque où le modèle de dévelop- ement continue à s'implanter aux dépens des femmes.Ce modèle définit un avenir de l'humanité dénué de valeurs de solidarité, d'équité, de partage et d'intégration et délesté des droits et besoins des femmes et des enfants, générateur de pauvreté, de violence, d\u2019intolérance et d'exclusion.Toutes les mutations en cours constituent un enjeu de taille pour le mouvement des femmes.Ces dernières en sont déjà les premières cibles.Vivement, donc, un nouveau paradigme ! C\u2019est la féministe américaine Marilyn French qui affirmait que : \u2026« Les politiques qui agressent les femmes mettent en danger l'espèce humaine tout entière\u2026 » car, quand les enfants sont touchés, les femmes le sont aussi et inversement.Pour sa part, le forum des femmes de 1992 déclarait : « Un Québec 129 féminin pluriel a dégagé un consensus clair sur le fait que.» (.) « la démocratie se fragilise quand la pauvreté continue d'être le lot d\u2019une grande majorité de femmes et d'enfants ».Ce sont bien les études féministes qui ont obligé à nommer la pauvreté et la violence non comme un problème de femmes mais comme un problème de société.C\u2019est le mouvement des femmes qui a porté une conception du changement social fondé sur des réalités et encourageant les revendications.C\u2019est le féminisme qui force le questionnement de notre moralité humaine et de notre vision du monde.On peut donc en déduire que si violence et pauvreté, parmi toutes les inégalités flagrantes vécues par les femmes, cessaient de structurer leur quotidien, le féminisme serait contraint à amorcer son chant du cygne.Il n\u2019en est rien ! On le sait, on l\u2019a lu, on l\u2019a prouvé, le féminisme s'est imposé comme un instrument de combativité et de résistance des femmes à une société discriminatoire et sexiste, comme un rejet des normes et standards définis selon des rapports de domination.On l\u2019a vu, plusieurs l\u2019ont vécu, la violence, sous toutes ses formes, constitue la riposte du système aux insoumises du statu quo.Malgré cela, on peut affirmer que le féminisme est presque le seul mot en \u2026isme qui aura encore longtemps droit de cité.Car il aura contribué à lever l\u2019interdit d\u2019être femme, égale et différente.Comme il aura canalisé l\u2019indéfinissable et sournoise révolte des femmes.Le féminisme rame à contre-courant, car sa pensée s'oppose à la pensée libérale qui perçoit, analyse et se positionne en fonction d'intérêts particuliers et individuels.La pensée féministe, en plus de promouvoir les intérêts particuliers des femmes, se définit aussi par une appartenance au collectif, à des lieux et intérêts communs où elles se rejoignent.Le féminisme a compté des gains et cumulé des acquis qui, même frag es, ont atteint l\u2019intériorité des femmes.À l\u2019aune du quotidien et du vécu des 130 POSSIBLES A gauche au 1 fa bai } à, fire les pendules Mey à l'heure du féminisme femmes a été démantelé le lourd bagage d'une éducation produisant des citoyennes de seconde zone.Sous l\u2019étendard du mouvement des femmes, dans toute sa diversité, l'élargissement de l\u2019espace démocratique s\u2019est amorcé, brisant l\u2019engrenage de la pro- rammation sociale des femmes, avec son cortège de différenciation, de ségrégation, de marginalisation, de hiérarchie et d'exclusion.Pour briser ce cercle, la parole des femmes s\u2019est déliée pour raconter expériences et connaissances spécifiquement « féminines » ; pour dénoncer violence, intolérance et pratiques discriminatoires.Une négociation permanente s\u2019est engagée sur le terrain de la vie privée, des rapports amoureux et familiaux afin que l\u2019aide se change en partage égal, et que la domination cède le pas à la reconnaissance de l\u2019autre dans sa personne et ses compétences.Des pratiques de rechange se sont développées, notamment dans le domaine de la santé.La recherche féministe a forcé la société, et aussi les milieux scientifiques, à considérer l'élément récursif des problèmes des femmes comme un indicateur des problèmes de la société.C\u2019est parce que le féminisme a toujours été en quête d\u2019un nouveau modèle de développement, en dépit du constat de la fragilité des droits des femmes, qu\u2019il a continué à évoluer dans sa pensée et ses idées et qu'il a persisté à changer la vie de bien des femmes.Il s\u2019est infiltré insidieusement dans leur tête et leur cœur, sous la forme d\u2019un réflexe : ne plus vouloir être inégale.Donc, les mentalités et les structures ont été ébranlées.Cependant, les changements obtenus sont encore à la marge d\u2019un système qui utilise le contexte actuel de crise pour ster un nouvel ordre économique et social et façonner une société « cassée » en deux sexes.Serait-ce le résultat d\u2019une vision du monde qui persiste à proposer un ensemble de référents et de valeurs se traduisant dans les manières de penser, d'agir, de sentir, d'aimer, et qui repose sur le pillage des richesses, la domination et l'exploitation lutôt que sur le développement de la créativité et de invention humaines ?131 À la lumière des théories féministes, le mouvement des femmes est allé d\u2019une liste de revendications et de projets de rechange concrets aux grandes balises et orientations d\u2019un projet de société.Résumons- nous : la pensée féministe a été pour plusieurs une sorte de thérapie à laquelle les femmes, seules ou en groupes, se sont nourries afin de pouvoir remettre en question des attitudes, des comportements et des valeurs.Elle a permis de débusquer les formes de domination, de se les expliquer en analysant les émotions, les élans du cœur.Elle a été une théorie, un cadre théorique, un code de référence qui ordonnait et justifiait le refus global de l\u2019infériorité sociale des femmes et tissait les mailles d\u2019une complicité, d'une solidarité.Elle à été un sujet et un objet de multiples recherches.Peu à peu s\u2019est développée une manière de voir, de savoir, de vivre et d'être autrement, en respectant et en reconnaissant à toutes les femmes le droit d'évoluer à leur rythme et selon leurs histoires de vie.Et les enfants sont entrés dans le jeu.Peu à peu, les femmes ont adopté les préoccupations féministes, se sont senties en situation d'acceptation de la différence et du refus de l'intolérance.Et, au fil des ans, petit à petit, le féminisme a engendré un projet de société inspiré du vécu, des expériences et des connaissances particulières des femmes regroupées ou non en collectifs défini par les objectifs, orientations et moyens d'action du mouvement.Il s\u2019agit d\u2019un projet global, rejoignant autant les hommes que les femmes et dont les fondements reposent sur des valeurs d'équité, de justice, d'égalité, d'altérité et de pluralisme, de non-violence.Un projet qui a enfanté un grand rassemblement appelé « Pour un Québec féminin pluriel » et précédé d\u2019une large consultation.Ce forum, tenu en mai 1992, a réuni foutes les composantes du mouvement des femmes dans son caractère pluriel et pluraliste.Il s\u2019est rallié à une vision de la société, à un projet global et a suscité de nombreux consensus.POSSIBLES À gauche autre à % Bre les pendules i à l'heure du féminisme Quels enseignements tirer maintenant de ce forum?2 || est indéniable qu\u2019au fil des luttes, les groupes de femmes se sont structurés en réseaux, en régions.Mais, la surcharge de travail que leur ont valu certaines mesures discriminatoires du système, les problèmes de survie financière et la récurrence de roblèmes, comme la pornographie, la violence, l'équité salariale, le libre choix de l\u2019avortement ont obligé les femmes à spécialiser le travail et à négliger l'analyse globale des causes et des impacts de pu sieurs phénomènes sociaux sur l\u2019avenir de la société et sur les femmes, donc à abandonner la vision globale et intégrée de la réalité des femmes et de la conjoncture dans laquelle cela s'inscrit.Le mouvement des femmes a peu tissé d\u2019alliances avec les femmes syndiquées, sauf à l\u2019occasion de coalitions circonstancielles.On constate encore deux solitudes sur ce terrain, et bien des femmes craignent encore le syndicalisme.D'autre part, l\u2019amorce d\u2019un certain rapprochement avec les femmes des minorités ethniques montre que celles-ci ne s\u2019identifient pas encore au mouvement des femmes, pas suffisamment en tout cas pour l\u2019investir en grand nombre et y tailler leur place.Il semblerait que les deux appartenances : sexe et ethnie, ne se confondent as encore ou que la preuve n\u2019est pas faite que cette double appartenance est incluse au sein du mouvement des femmes.Aussi les lesbiennes, les jeunes, les femmes handicapées, les aînées, les femmes de milieux sociaux économiquement faibles disent se sentir isolées, puisque le mouvement des femmes n\u2019a pas encore réussi à intégrer dans sa problématique toutes les exclues du système, à élargir son champ d'analyse à de nouveaux foyers d'appartenance et d'identité.On ne peut faire abstraction du fait que chaque femme évolue dans des conditions de vie qui l\u2019amènent à se rallier d\u2019abord à son identité sexuelle, mais aussi parfois à d\u2019autres critères, tels l\u2019âge, le statut de travail, etc, lorsque deux ou trois facteurs d'identité se confondent en elle.133 Pourrait-on affirmer que le mouvement des femmes actuel n\u2019est pas tout à fait solidaire de toutes les discriminations que vivent les femmes, donc pas encore totalement représentatif de la diversité culturelle et de toutes les exclusions sociales vécues par les femmes et les enfants 2 Le féminisme est tout autant un lieu de débats qu'un défi de taille posé à la crédibilité, à l\u2019unité et à la force du mouvement des femmes du Québec, au sens de son projet.Si le mouvement a toujours su conjuguer la solidarité, il s\u2019est souvent situé au confluent d'autres mouvements ou groupes sociaux sans définir de stratégies permanentes d'alliance avec eux.|| a sympathisé avec le mouvement écologique, les groupes de solidarité internationale, les groupes populaires et autres forces sociales, sans trouver le temps et l'énergie de coopérer avec eux, de définir des créneaux cloirs de concertation sur des objectifs partagés.Il est pourtant évident que la collaboration s'impose à lui parce que le mouvement féministe est plus grand que le total de ses parties et du nombre de femmes qui le composent, et qu'il porte un des projets d\u2019avenir de l'humanité.Même si le mouvement des femmes figure à l'agenda politique, il n\u2019est pas encore vraiment reconnu comme mouvement incontournable.Le pouvoir dominant voudrait bien le situer comme une erreur de parcours historique ou un courant de pensée.Quand il est question de sujets concernant les femmes, le mouvement est écouté et considéré.On lui reconnaît une certaine expertise sur ces questions, mais pas nécessairement pour déterminer des solutions.Et, quand on parle de société, il est souvent écarté.Voici deux faits significatifs : lors de la création de la commission Bélanger-Campeau et de la Société québécoise de la main-d'œuvre, il ne serait jamais venu à l\u2019idée du gouvernement et de l\u2019opposition d'ignorer les syndicalistes, même si cela les embête.Pourquoi se l\u2019est-il permis dans le cas du POSSIBLES A gauche autrg * fo Ve % \\ a l'heure du féminisme UR los pendules féminisme 2 Le mouvement des femmes doit se poser cette question.Peut-être est-il temps que l\u2019action socio-politique du féminisme se réaffirme et s'organise partout, surtout dans les lieux de pouvoir où des lois, règles et politiques édictées risquent de contrevenir aux droits des femmes.Peut-être est-il temps qu\u2019ait lieu un regroupement national des forces du mouvement des femmes 2 Il faudrait une voix, une voie, une action multipliant les situations et les lieux d'ancrage d\u2019un projet social différent où se réaffirmerait un féminisme enrichi d\u2019alliances.Un consensus s'est dégagé au Forum : imposons une conception des réalités qui fasse éclater les frontières entre le culturel, le social, le politique, le juridique, l\u2019économique à partir d\u2019un projet global de société axé sur des valeurs d'équité, d'altérité et de solidarité.Un autre défi est apparu comme fondamental pour un mouvement qui se veut témoin des préoccupations de son temps.Il s\u2019agit de définir de nouveaux moyens de passer le flambeau aux jeunes et le tenir ensuite ensemble, femmes au pluriel.Il est assez généralement admis que les jeunes filles profitent des acquis des luttes de femmes, mais qu\u2019elles s\u2019identifient peu au mouvement.(Pensons au « Non.» répondant à la question : « Es-tu féministe 2 ») Elles ont peur du côté revendicatif et structuré du mouvement.Elles se disent à l\u2019étroit dans le vêtement féministe ; elles ont surtout l'impression qu\u2019il les marginalise, qu\u2019il leur enlève de l\u2019espace pour s'affirmer.Souvent, elles se reconnaissent peu dans plusieurs de nos revendications comme le bre choix de l\u2019avortement, l\u2019autonomie affective et celle du travail, etc.alors que la situation de l\u2019emploi périclite et constitue de moins en moins le seul sens à leur vie, que l'amour les envahit.En fait, elles évoluent dans une société où la valeur de l'affirmation de soi est conjuguée aux promotions individuelles ; le féminisme, lui, s\u2019abreuve à l\u2019individualité, mais aussi à la solidarité, au partage et à une vison collectiviste.Quel paradoxe : 135 elles ont pourtant la jeunesse devant elles alors que possietes 2] les militantes l\u2019ont derrière elles ! Mais les jeunes filles À gauche autrd osent de nouvelles questions au mouvement des femmes et veulent l\u2019obliger à définir des formes de lutte qui les incluent et assurent le relais entre elles et leurs aînées, tout en prenant en considération leur droit d'apprendre et d\u2019être différentes, malgré les convergences.Sans cela.Le mouvement des femmes doit témoigner d\u2019une nouvelle éthique en la vivant dans sa pratique.Il s\u2019est nourri à une théorie féministe, à une pensée humaniste et à une philosophie de vie axée sur la transparence, la droiture, l'égalité et la justice.Les féministes l\u2019ont pratiquée, dans des attitudes et comportements devant s\u2019épurer des relations de pouvoir.Elles ont essayé de développer des façons de faire, en s'exprimant clairement et en réglant les différends qui surgissaient avec respect et droiture, en présence des personnes concernées.Elles ont tenté de définir autrement la pratique du pouvoir, les rapports interpersonnels.Or, cette nouvelle éthique basée sur des valeurs et engagements collectifs doit forcément passer par des changements de pratiques individuelles, lesquelles ne s'évaluent pas dans les livres, mais lorsque chacune se retrouve face à elle-même.À ce sujet, bien du travail reste à faire.Les groupes devront se définir un mode de fonctionnement reposant sur les conditions d'exercice du pouvoir, la clarification des responsabilités et des engagements respectifs, la façon de travailler et de débattre en groupe ainsi que la façon de résoudre les conflits, afin de joindre théorie et pratique.Pourquoi donc le sentiment d'urgence se fait-il pressant maintenant que le féminisme a envahi la pensée et la vie des femmes 2 Pourquoi, plus qu\u2019hier, éprouve-t-on la nécessité d\u2019un plan d'action concerté : une sorte de programme féministe d'accès à l'égalité sociale et politique des femmes, sur le modèle de ceux qui sont élaborés en emploi 2 136 lg ire les pendules Ey à l'heure du féminisme Pour répondre à cette question, il convient de se demander quelle conjoncture et quelles tendances sociales interpellent le mouvement des femmes.Brièvement, la libéralisation des échanges et la mondialisation obligent l\u2019économie à se restructurer sur la base de valeurs de rentabilité financière, de concurrence et de productivité.Désormais, fout doit se compter en efficacité financière, être vu par une lunette économiste, d\u2019où une redéfinition du modèle de développement et du rôle des pouvoirs publics.Le monde du travail se trouve chamboulé et doit élargir le concept du travail à la qualité de vie, au temps libre et à l'importance des ressources humaines.Il doit se redéfinir en considérant les pertes d'emplois et le nombre d\u2019exclu-e-s du travail.Et l'information, avec l'éclatement des frontières, s'insère rapidement dans le quotidien des personnes, dans leurs pensées et leurs sensibilités.Dans ce contexte, comment les femmes se méleront-elles des choix économiques pour éviter de ne ramasser que des miettes 2 Or, le programme social porté par les femmes est socialement utile, mais pas toujours économiquement rentable\u2026 à court terme.Pensons à des politiques, l'équité salariale, les programmes d'accès à l'égalité, l'emploi et le recyclage pour faciliter la réinsertion sur le marché du travail pensons à des pratiques alternatives de santé et à une politique de revenus décents.Un tel programme exige le rôle moteur et régulateur de l'Etat, alors que celui-ci se définit au minimum.Au nom de la performance économique des régions, le phénomène de la régionalisation et de la décentralisation des pouvoirs et des responsabilités s\u2019installe.Or, les ommes ensemble, dans leur diversité, sont plus ou moins organisées et prêtes à imposer une certaine voix commune régionale.Quant au grand Montréal, il doit, entre autres, relever le défi de la diversité culturelle en espace urbain.Les régions et la société devront, de plus, apprendre à résoudre la difficile adéquation entre écologie et économie.137 Enfin, la mondialisation des communications et la POSSIBLES tendance des chefs à ignorer la société civile en À gauche avtr y évitant la concertation avec les groupes sociaux, à adresser leurs messages par l'intermédiaire des journaux et des médias ne vont-ils pas amoindrir encore la place qu\u2019occupe un mouvement comme celui des femmes 2 Quelles images de femmes véhiculeront les médias Enfin, de quel projet social démocratique sera-t-il question s\u2019il arrivait que le projet féministe de société, porté par le mouvement des femmes et conjugué à d\u2019autres projets semblables, ne réussisse pas à freiner les revendications \u2014 contraires aux intérêts des femmes \u2014 en voie de gagner du terrain dans tous les pays industrialisés, avec leur cortège d'exclusions, de marginalisation, de pauvreté et de violence 2 Une autre question doit étre résolue : le mouvement des femmes aura-t-il le choix de négocier avec les femmes, dans les structures formelles de pouvoir | et sur la base d'éléments de projet, en passant une | sorte de contrat avec elles 2 Peut-il, dans le contexte | actuel, faire l\u2019économie des institutions, de l'appareil gouvernemental, des appareils politiques, des regroupements professionnels, patronaux ou sociaux, là où des militantes essaient de garder le phare @ Comment devra-t-il investir les multiples lieux d'influence ?Quels lieux devraient être prioritaires 2 Selon quelles stratégies faudrait-il agir @ Comment le mouvement doit-il se situer et se concerter face aux nouveaux lieux de pouvoir en régions ?Toutes ces questions devront être débattues pour la continuité de l\u2019histoire de féminisme.Conséquemment, la question d\u2019un regroupement national doit être posée et résolue.Il doit être défini selon une nouvelle formule et des mécanismes de représentation politique qui considèrent comme un tout la réalité omniprésente de l\u2019économie, la nécessité d\u2019une pensée globale et d\u2019une analyse plus serrée de la conjoncture, l\u2019intégration des spécificités, des identités et des formes d'appartenance dans lesquelles les 138 Tq | de, JB ire les pendules à l\u2019heure du féminisme femmes se reconnaissent, l'inclusion des autres exclusions du système, les phénomènes de la régionalisation et de la décentralisation du pouvoir ainsi que la nécessité d'alliances stratégiques.Bref, il faut une sorte de coalition permanente qui permette au mouvement des femmes de repenser sa place de concert avec les autres forces sociales, car en clair, le mouvement féministe, à l\u2019aube du XXI® siècle, se trouve confronté à des rendez-vous politiques déterminants.139 JEAN-GUY VAILLANCOURT Les Verts et la politique Les problèmes environnementaux locaux (déchets de toutes sortes, diminution et pollution de la nappe phréatique), régionaux (pluies acides, désertification, accidents nucléaires et autres) et globaux (couche d'ozone, changements climatiques) qui nous assaillent depuis quelques années ont grandement contribué à une prise de conscience écologiste accrue dans plusieurs pays.Parallèlement à cette prise de conscience, et en forte liaison avec elle, la montée des groupes de protection de l\u2019environnement et d\u2019un imposant mouvement vert très diversifié est un fait social important que les mass media et les spécialistes des sciences sociales se plaisent à décrire et à analyser en long et en large.Au Québec par exemple, ce mouvement comprend des groupes gigantesques comme Greenpeace, l\u2019Union québécoise pour la conservation de la nature, la Fondation québécoise en environnement, la Fédération québécoise de la faune, la Fédération des associations de protection de l\u2019environnement des lacs, Environ- nement-jeunesse, les Amis de la Terre, l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique, et des centaines de petits groupes locaux auxquels l\u2019action sur le terrain et les interventions publiques ont assuré une large reconnaissance.En plus d\u2019envahir le champ des préoccupations sociales, les questions environnementales ont aussi 140 Les Vertset investi graduellement le terrain politique.Comme ce la politique fut autrefois le cas pour le mouvement syndical, qui a donné naissance à des partis ouvriers après avoir appuyé électoralement à l\u2019occasion des partis bourgeois libéraux contre des partis situés plus à droite idéologiquement, le mouvement vert a d\u2019abord œu- vré et lutté sur le plan social avant de s\u2019aventurer sur le plan électoral.En politique, son action a consisté soit à devenir une force d'appoint pour des partis ou des candidats progressistes, soit à donner naissance à des partis politiques verts avec lesquels il reste en contact étroit.L\u2019appui de l\u2019opinion publique aux positions environnementalistes ou écologistes, tel qu\u2019il peut s\u2019exprimer par exemple dans les sondages pré-électoraux, n\u2019est pas le seul facteur qui influence la décision des Verts de se lancer directement ou indirectement dans l\u2019arène électorale.| y a aussi d\u2019autres facteurs comme l\u2019insatisfaction politique, les réalignements électoraux et surtout le système de représentation électorale (proportionnel, majoritaire ou mixte), qui ont une influence cruciale sur la façon qu'ont les Verts de s'engager dans les luttes politiques partisanes.Au Québec, comme au Canada anglais et aux Etats-Unis, les partis verts, comme d'ailleurs les autres petits partis politiques n'ayant pas de solides bases dans les régions, n\u2019ont pas, et ne peuvent pas i espérer avoir de chances de faire élire rapidement i des candidats, précisément à cause du mode de i scrutin majoritaire.Les Verts sont-ils pour autant condamnés éternellement à agir comme des groupes de pression ou à donner leur appui au parti au pouvoir ou à un parti de l'opposition, selon qu'ils sont plus ou moins satisfaits des performances des i uns et des autres sur les questions environnemen- i tales, quitte à jouer aussi à l\u2019occasion le jeu de la i contestation radicale et des manifestations publi- i ques \u20ac | Dans certains pays d'Europe où le système de i scrutin est proportionnel ou mixte, la situation se hy 141 présente de façon très différente.Les Verts y obtiennent parfois des succès électoraux avec un pourcentage relativement peu élevé du vote, occupant ainsi des sièges qui leur permettent de faire des coalitions et de partager le pouvoir avec des partis mieux établis.C\u2019est le cas par exemple des Grünen de la tendance réaliste, qui font partie des gouvernements de coalition avec les sociaux-démocrates dans certaines régions de l'Allemagne, bien que les « fondamentalistes » de la tendance opposée semblent préférer rester à l'extérieur de l'exercice du pouvoir plutôt que de se compromettre dans des alliances et des coalitions.Au niveau fédéral en Allemagne, les Grünen n\u2019ont pas obtenu leur 5 % aux dernières élections fédérales en 1990, à cause de l'impact de la réunification, mais comme ils viennent de sceller une entente avec un groupe politique important de l\u2019ex-Allemagne de l'Est appelé Alliance 1990, qui a déjà une douzaine de députés d'élus, cela augure bien pour eux pour les élections fédérales de 1994.En effet, dans un système proportionnel comme celui qui s'applique en Allemagne, l'entente Grünen- Alliance 1990 risque d'obtenir un bon nombre de sièges, et peut-être même la balance du pouvoir, s\u2019ils arrivent à dépasser la barre magique du 5 % des voix.Mais rien n\u2019est encore acquis, malgré les sondages qui donnent 14 % à cette nouvelle alliance de Verts un an avant les élections.En effet, comme on vient de le constater avec les élections législatives françaises des 21 et 28 mars 1993, des sondages favorables, même juste avant les élections, ne garan- fissent rien, car l'électorat vert potentiel est très volatile.En France, l\u2019Entente des écologistes, une alliance entre le Parti Vert d'Antoine Waechter (candidat présidentiel défait en 1988 avec 3,8 % du vote) et de Génération-Écologie de Brice Lalonde (candidat présidentiel défait en 1981 avec 3,9 % des voix et ex-ministre de l'Environnement dans le gouvernement socialiste de Michel Rocard} a subi un cuisant échec aux élections de mars 1993.UEntente des écologistes n\u2019a obtenu que 7,8 % du suffrage au 142 POSSIBLES À gauche au 4 _\" A hg Sue Les Verts et la politique Wo remier tour, et aucun élu, malgré des sondages qui ui promettaient de 15 à 20 % des voix quelques mois plus tôt.Seulement deux candidats (2 femmes) ont franchi le cap du 15 % permettant d'accéder au second tour.Il n\u2019y a eu aucun élu écologiste, pas un seul Vert solitaire, au second tour.Ces élections législatives constituent donc un net recul par rapport aux élections régionales du 22 mars 1992, où les écologistes, toutes tendances confondues, avaient obtenu 14,7 % des voix.Suite à ces élections désastreuses de mars 1993, les Verts et Génération-Écologie sont maintenant plus divisés que jamais.L'appel du socialiste de Michel Rocard pour former une nouvelle constellation progressiste afin de reconstruire à la gauche attirera peut-être Brice Lalonde et les siens, mais Waechter et son Parti Vert feront probablement bande à part, ce qui risque de faire éclater l\u2019Entente des écologistes.En somme, les expériences françaises et allemandes montrent qu'il est difficile de faire l'unité des écologistes sur le plan politique et d\u2019élire des députés verts au niveau national.Aux Etats-Unis par ailleurs, il n\u2019y a pas de parti vert, bien que l\u2019écologiste Barry Commoner ait déjà été un candidat présidentiel défait à plate couture.Aux dernières élections présidentielles, les environnementalistes des Etats-Unis ont appuyé massivement le tandem démocrate Clinton-Gore, étant donné que Gore avait acquis une solide réputation en tant que défenseur de l'environnement alors qu'il était au Sénat.Au Canada et au Québec, notre système électoral majoritaire n\u2019est pas tendre pour les tiers partis, surtout lorsque ce ne sont pas des partis dont les électeurs sont concentrés dans quelques comtés comme ce fut le cas autrefois pour les créditistes ou pour l\u2019Equality Party aux dernières élections provinciales québécoises.Les divers partis de tendance social-démocrate ou socialiste n\u2019ont jamais eu de 143 succès au Québec ni à Ottawa, précisément parce u'ils récoltent une proportion assez faible de votes dans presque tous les comtés plutôt qu\u2019une très forte proportion du vote dans quelques circonscriptions.Cette distorsion de la volonté populaire par le mode de scrutin joue aussi contre les partis verts qui ont des sympathisants un peu partout mais qui manquent J assises régionales ou locales solides.Le Parti vert du Canada existe depuis 1984, et a été actif surtout en Colombie-Britannique, en Ontario et au Québec.Aux dernières élections, c\u2019est au Québec qu'il a eu le plus de voix.Un Canadien d\u2019origine allemande, Rolf Braumann, cofondateur des partis verts du Canada et du Québec, a été très actif à Montréal comme organisateur et candidat.Il a été remplacé par Yves Blanchette puis par Jean Ouimet comme chef de PVQ.Lors des dernières élections provinciales, plusieurs groupes écolos de Montréal ont décidé de ne pas appuyer de parti vert, mais de vestionner plutôt tous les partis sur leur programme dans le domaine de l\u2019environnement.Aux prochaines élections fédérales canadiennes, le Parti vert du Canada ne sera pas vraiment dans la course, face aux trois grands partis traditionnels (conservateur, libéral, NPD) et aux deux nouvelles formations politiques ayant une base régionale, le Bloc québécois et le Reform Party.Même si le jeune ministre Jean Charest a réussi à impressionner beaucoup de ens par sa performance comme ministre de l'Environnement le mieux qu'il puisse espérer, suite à la déconfiture de Brian Mulroney et du Parti conservateur, est de jouer les seconds violons pour la nouvelle cheftaine Kim Campbell, qui est loin d\u2019être assurée de remporter les élections.Dans le cas d\u2019une défaite des conservateurs, Charest aura de la difficulté à devenir leader du parti, et a fortiori à gagner l'appui du Québec, étant donné qu\u2019il est perçu comme étant très fédéraliste.Le Parti libéral fédéral par ailleurs, qui a maintenant plus de chances de remporter les élections, a 144 POSSIBLES À gauche au É i fg Un Les Vertset aussi fait des efforts considérables pour se « verdir » la politique et pour s\u2019attirer la sympathie des Verts et des pacifistes.Les libéraux viennent de recruter comme candidats deux environnementalistes bien connus : Guy Chartrand, président de Transport 2 000, et l\u2019économiste Kimon Valaskakis, du groupe GAMMA, auteur d'un excellent ouvrage sur La Société de conservation.Ceux-ci viennent s'ajouter à des gens qui ont fait leurs preuves en environnement, comme Paul Martin et Charles Caccia.C\u2019est donc dire que si les libéraux, ou même les conservateurs l\u2019emportent aux prochaines élections, il n\u2019y aura pas de recul considérable dans le domaine de l\u2019environnement.Le NPD fédéral, de son côté, est quand même beaucoup plus proche que ses deux sempiternels adversaires des positions des environnementalistes canadiens.Sa victoire électorale (hypothèse peu probable), ou encore sa participation à un gouvernement minoritaire, améliorerait sans doute la situation des environnementalistes.Le politologue Robert Paelhke, fondateur de la revue Alternatives et auteur de plusieurs écrits importants sur les questions d\u2019environnement, suggère depuis plusieurs années de « verdir » davantage le NPD et d'opérer une convergence entre les préoccupations environnementalistes et social-démocrates, mais il reste encore beaucoup d'incompréhension réciproque.Le seul élu du NPD au Québec, Phil Edmunston, est en fait un défenseur des droits des consommateurs et un environnementaliste qui s\u2019est fait connaître d\u2019abord comme protecteur des automobilistes, mais sa cote, tant dans son parti que dans son comté, est à la baisse et ne lui permettra sans doute pas de jouer un rôle très utile pour défendre la cause de l\u2019environnement.Le Bloc québécois est bien placé pour attirer le vote des Verts québécois, étant donné que ceux-ci sont pour la plupart des indépendantistes convaincus, et que Lucien Bouchard, en tant qu\u2019ancien ministre de l\u2019Environnement dans le gouvernement Mulroney, a joué un rôle important dans la mise en 145 place du Plan vert, qui demeure, malgré ses imper- ections, l\u2019une des rares réalisations positives des conservateurs.Le Parti vert canadien présentera certainement des candidats aux prochaines élections fédérales, mais leur rôle restera purement symbolique.Le nombre de votes qu'ils récolteront ne sera même pas suffisant, à mon avis, pour influencer le résultat du vote dans les comtés où ils se présenteront.La surenchère que se livreront les cinq plus gros partis pour le vote vert contribuera aussi grandement à cette débâcle à venir du Parti vert canadien.Aux élections québécoises qui suivront d'assez près les élections fédérales, la situation sera assez différente, d'abord parce que ce sera essentiellement un combat entre deux partis, les libéraux et le Parti québécois, et pas entre plusieurs partis comme au fédéral.Comme ce fut le cas aux dernières élections, le Parti vert du Québec a de bonnes chances d'arriver en troisième place, donc en avant du NPD- Québec, dans plusieurs comtés, et de ne pas remporter un seul siège, contrairement à l\u2019Equality Party qui a des chances d'en remporter un ou deux.Aux dernières élections, celui-ci a remporté quatre sièges dans des comtés qui auraient normalement élu des libéraux, et où le PQ n\u2019avait aucune chance de passer.Le Parti vert a fait perdre environ huit sièges au PQ (si on calcule que ces électeurs verts auraient voté pour le PQ plutôt que pour les libéraux).Forts de l\u2019argument qu'ils peuvent nuire au PQ et lui faire perdre beaucoup de sièges, surtout si l\u2019élection est très serrée, les Verts sont dans une bonne position pour s'entendre avec le PQ pour ne pas présenter de candidats dans les comtés où la lutte sera très chaude entre le PQ et les libéraux, à condition que le PQ en refour « verdisse » davantage son programme et laisse passer, dans certains de ces comtés ou ailleurs, des candidats acceptables aux Verts.Comme c'est le cas pour le NPD canadien, pour le Parti démocrate aux Etats-Unis, pour le Parti socialiste en France, 146 fe, kB LesVerset pour les sociaux-démocrates allemands ou pour le la politique Parti travailliste en Angleterre, le Parti québécois a tout intérêt à s'ouvrir davantage aux Verts s\u2019il ne veut pas que le Parti vert lui fasse perdre des sièges cruciaux, ou encore, que son principal adversaire de droite récupère le vote vert en s\u2019ouvrant davantage aux préoccupations environnementales.La prochaine élection québécoise se jouera surtout sur les questions de la souveraineté et de la reprise économique, mais l\u2019environnement sera aussi un enjeu important.Dans les groupes de protection de l\u2019environnement, certains militants refusent toujours de faire de la politique, alors que d\u2019autres veulent en faire seulement dans les partis déjà existants ou seulement dans des partis verts plus ou moins autonomes.À mon avis, ce ne devrait pas être là des options contradictoires, ni des questions de principe, mais plutôt de stratégie.Il faut savoir s'adapter à la conjoncture, et même jouer à l\u2019occasion sur plus d\u2019un tableau à la fois.L'important bien sûr, pour le mouvement, c\u2019est d\u2019abord de développer sa force et son autonomie sur le terrain des luttes sociales, de savoir faire des alliances avec d\u2019autres mouvements sociaux progressistes pour faire avancer la cause de l\u2019environnement en parallèle avec les autres luttes sociales d'avant-garde.Mais s\u2019il veut avoir un impact sur la gestion de l\u2019environnement, il ne doit pas récuser foute action sur le terrain proprement politique, parce qu\u2019en définitive, c'est là que se prennent les décisions importantes pour l'avenir de la société.Les partis verts ont émergé, d\u2019abord en Europe, puis maintenant un peu partout dans le monde, à partir des protestations contre l\u2019énergie et les armes nucléaires, contre la croissance économique et démographique à outrance, et contre la technologie dure et les méga-projets destructeurs de la nature et des humains.L'important n\u2019est pas qu\u2019ils prennent le pouvoir trop rapidement, mais plutôt qu\u2019ils travaillent en profondeur la société civile et les organisations politiques et gouvernementales, en collaboration 147 ENT Se Pt dah tes a hh EAST AS \" PO Er se SRE EE NE TIS avec le mouvement diversifié, décentralisé et « biodégradable » dont il émerge et avec les autres mouvements et partis qui sont leurs alliés naturels, pour faire progresser les grands idéaux, démocratie, de justice sociale, de paix, d'équité, de solidarité et de respect de la nature.Le mouvement vert, bien plus ve les partis verts électoralistes, est un instrument de choix pour poursuivre ces buts.Nouveau mouvement social central de la société programmée, il est un acteur clef de la lutte démocratique, au nom de l'humanité dans son ensemble, contre la gestion technocratique de nos vies par les pouvoirs économiques et politiques dominants.Sa voie ne se trouve pas dans refrait frileux des communautés contre- culturelles, ni dans l\u2019activisme politique et électoral conventionnel, mais dans le combat quotidien pour l'autonomie, la responsabilité et la convivialité.148 POSSIBLES À gauche autre bs he [J GERALD DORE Gauche associative et equivoque communautaire Au moment où sont inventées les notions de « droite » et de « gauche », dans l\u2019Assemblée constituante française de 1789, il n\u2019y a guère de doute quant à leur pertinence ni d\u2019équivoque quant à leur sens.Les partisans de la monarchie se placent à la droite du président et les partisans de la Révolution à sa gauche !.À partir de cette image d\u2019Epinal, on peut imaginer une assemblée des Etats généraux des associations québécoises, et se demander quels genres de regroupements par affinités s'opéreraient entre elles durant les séances, après quelques jours de délibération sur des enjeux socio-politiques cruciaux pour le Québec.En supposant que la convention topographique « droite/gauche » soit respectée, quelles associations se retrouveraient à la gauche du président d\u2019assemblée @ Sur quelle base idéologique commune et au terme de quels débats s\u2019y seraient-elles regroupées?Hautes spéculations de politique-fiction auxquelles nous allons nous livrer dans les pages qui suivent, non sans les assaisonner de quelques données bien réelles, tirées d\u2019une observation délibérément réaliste du monde associatif d'ici.1/ Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse, t.5, Paris, 1983, p.4692.Dictionnaire encyclopédique Quillet, Paris, 1979, p.2734.149 Les associations et la polarité « droite/gauche » D'abord, pour tenir ces États généraux à raison de deux délégué-e-s par association, il faudrait louer le Stade olympique, considérant que le Québec comptait en 1989 près de 25 000 associations déclarées 2.Par ailleurs, on se repentirait bien vite d'avoir engagé tant de frais, parce que bien peu parmi les 50 000 délégué-e-s à ces assises seraient disposés à s'impliquer, sur la base de leur appartenance associative, dans des débats susceptibles de les départager en « droite » et « gauche ».En effet, suivant la typologie avancée par Langlois, plus de 70 % des associations québécoises appartiennent aux catégories « sportives » (21,6 %), « liens sociaux et communautaires » (29,1 %) et « loisirs sociaux et culturels » (20,8 %)3.Si on se fie aux énoncés recueillis par Fortin, au Saguenay, dans ces types d'associations, les motifs d\u2019adhésion des membres ne se rapportent guère aux enjeux socio- olitiques selon lesquels se dessinent habituellement es lignes de démarcation entre « gauche » et « droite ».Il y est question de « raisons professionnelles », d'« altruisme », de « gratification personnelle », d\u2019« apprentissages », de « loisir », de « sociabilité », de « bonnes œuvres », d\u2019« aide » et d\u2019« entraide »*, mais pas de changement social, ni d'alternative, ni de projet de société ; pas plus d\u2019ailleurs que de productivité, de croissance ou de compétitivité.Le bassin dans lequel seraient susceptibles de se recruter les protagonistes de la polarité 2/ Langlois, S.et al., La Société québécoise en tendances 1960-1990.Québec : Institut québécois de recherche sur la culture, 1990, p.109.Le nombre de 25 000 associations ne tient pas compte des associations « bona fide » ni même des coopératives.Dans le seul secteur de l\u2019habitation, Fortin en dénombre 1 200.Voir A.Fortin, « Solidarités invisibles et prise en charge de la communauté par elle-même », Service social, vol.41 n° 1, p.7-27.3/ S.Langlois et al., idem, p.108-109.4/ A.Fortin, id., p.9-21.150 POSSIBLES A gauche au | a if rd hs CL dy, fiche associative et équivoque ommunautaire « droite/gauche » dans ces États généraux s'avère donc somme toute assez restreint en regard du champ associatif pris dans son ensemble.Ce bassin comprendrait dans la typologie de Langlois *, toute la catégorie « politiques », incluant elle-même « organisations et partis » et « groupes populaires », et sans doute aussi des éléments minoritaires dans les catégories « religieuses » (mouvements chrétiens pour la justice sociale, par exemple), « action sociale » (dans la sous-catégorie « santé et services sociaux »), « linguistiques et nationales », « parents et étudiants », « propriétaires-locataires », « gens d'affaires », « promotion d'intérêts » (catégorie dans laquelle est logé l'apport décisif des « syndicats ») et, à l\u2019intérieur de la catégorie « liens sociaux et communautaires », quelques « clubs d'âge d\u2019or ».|| n\u2019est évidemment pas possible de quantifier les effectifs ainsi délimités, à partir des statistiques disponibles.Mais en tout état de cause, si toutes les associations fondées entre 1973 et 1989 et appartenant à ces catégories existaient encore, et qu'elles avaient toutes un parti pris dans la polarité « droite/gauche », leur nombre ne dépasserait guère 8 500 8.Une approximation plus réaliste serait celle qui nous est suggérée par le bottin préparé par la Corporation de développement communautaire des Bois-Francs, pour son colloque de 19867,8.Il comprend quelque 3 500 associations dont la plupart, peut-on présumer, s\u2019identifieraient à un pôle d'appartenance, une fois mises en situation de débat de société : organismes des communautés 5/ S.Langlois et al, id, p.108.6/ À partir du total de 1973-1989, dans le tableau de la page 108 de Langlois (1990), le calcul est ainsi effectué: 2 % + 3,2 % + 4,1 % + 4,2 % + 1,7 % + 2,1 % + 2,9 % + 1,9 % + 4,2 % = 26,3 % de 32 521 = 8 500.7/ AA.VV.Fais-moi signe de changement.Les actes du colloque provincial sur le développement communautaire, Victoriaville, Corporation de développement communautaire des Bois-Francs inc, 1987.8/ Corporation de développement communautaire des Bois-Francs inc., Le bottin communautaire du Québec, Victoriaville, Corporation de développement communautaire des Bois-Francs inc., 1987.151 autochtones, organismes des communautés culturelles, sections locales d\u2019Amnistie internationale, groupes écologistes et environnementalistes, organismes de récupération et de recyclage, regroupements sectoriels et intersectoriels, centres locaux de services communautaires (CLSC) ?, coopératives de consommation, coopératives d'habitation, coopératives de services, coopératives de travail, coopératives diverses, centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), associations monoparentales, centres de femmes, maisons d'édition de femmes, maisons d'hébergement et de transition pour femmes victimes de violence, associations féminines d'éducation et d'action sociale (AFEAS), groupes pour l'amélioration de la condition des femmes, groupes pour l\u2019intégration ou la réintégration des femmes au marché du travail, groupes de femmes immigrantes, groupes de lutte contre la pornographie, centres de santé des femmes, groupes d'assistés sociaux et assistées sociales, associations de consommateurs et consommatrices, regroupements de sans-emploi, associations de personnes handicapées, comités de logement et associations de locataires, ressources alternatives en santé mentale, associations québécoises de défense des droits des retraité-e-s, pré- retraité-e-s (AQDR), centres d'action bénévole, groupes de services divers, groupes d'éducation populaire, garderies, maisons de jeunes, médias communautaires et groupes de ressources techniques (Corporation, 1987 vi).Tout bien réfléchi, et toujours à raison de deux délégué-e-s par association, l\u2019aréna de Drummondville ferait mieux l'affaire que le Stade olympique pour des États généraux où la gauche des associations trouverait à se manifester.9/ La seule explication concernant l'inclusion des CLSC dans ce bottin est le fait qu'une trentaine d\u2019entre eux ont contribué à son financement, en payant leur exemplaire 100$ (Corporation, 1987a, p.3 de la couverture).152 POSSIBLES À gauche au qui ii pil Rigs the ay \u2018he associative et équivoque bmmunautaire L'identité « de gauche » dans le monde associatif québécois Pour renouer avec l\u2019image d'Épinal qui a guidé jusqu\u2019à maintenant notre réflexion, quel terme de ralliement pourrait remplir, dans des assises du monde associatif québécois, la fonction discriminante dévolue au mot « révolution » sur le parquet de l\u2019Assemblée constituante française de 17892 Sous quelle bannière des associations se retrouve- raient-elles à gauche de la présidence d'assemblée et de la tribune des orateurs et oratrices 2 En France, les associations du type de celles énumérées plus haut ont habituellement été dominées par les organisations et partis politiques nationaux, eux-mêmes situés dans une polarité « droite/gauche » complexifiée après la révolution de 1789 par l'apport des différents courants socialistes ° et, plus récemment, de l\u2019écologisme politique.Au Québec, les associations qui « poursuivent un but en dehors d\u2019elles- mêmes » !! sont nées, pour la très grande majorité d\u2019entre elles, à l\u2019écart du mouvement ouvrier historique et se sont constituées en réseaux sur des bases organisationnelles différentes de lui.Ceci est vrai tout au moins pour fout le cycle associatif inauguré en 1963 avec les comités de citoyens à Montréal, et les 10/ « En France, et d\u2019un point de vue historique, on peut réduire la gauche à cinq éléments affectés d'un mouvement permanent de lissement.Une première gauche, libérale, acceptait l'héritage de a Révolution et les principes de 1789, en face d'une droite contre-révolutionnaire ; elle a commencé à évoluer vers la droite à partir de 1830, avec l\u2019orléanisme.Son glissement a été précipité par l'apparition, sur sa gauche, du radicalisme laïc et démocratique, qui réclamait l\u2019application intégrale des principes de 1789, y compris le suffrage universel, et entendait en tirer toutes les conséquences politiques.Momentanément triomphante en 1848, cette gauche a fondé la république et en a guidé le fonctionnement entre 1900 et 1940.Les écoles socialistes, entre lesquelles le marxisme eut tôt fait de conquérir une place prépondérante, constituent une troisième gauche, dont les progrès électoraux et parlementaires rejetèrent lus à droite les groupes s\u2019inspirant de la tradition radicale.Viennent ensuite le parti communiste, faisant référence exclusive au marxisme-léninisme, et l'extrême gauche révolutionnaire.» (Larousse, 1983, op.cit.p.4693).11/ A.Fortin, id, p.8.153 in i #4 comités locaux ou « comités de paroisse » dans l'Est du Québec, puis diffusé dans toutes les régions et différencié jusqu'à aujourd\u2019hui en de multiples champs de pratique et formes organisationnelles '2.Dans les années 1970, des tentatives d\u2019inféodation des associations issues de ce cycle ont été tentées par des organisations politiques situées a I'extrémité gauche du spectre politique québécois et international.Au début des années 1980, ces tentatives ont cessé, notamment avec l'enterrement, en 1982, de En Lutte! et du Parti communiste ouvrier.Il ne faut donc pas chercher en dehors du monde associatif québécois le terme de référence qui peut le départager en « droite » et « gauche », mais bien dans ce monde associatif lui-même.Et il existe bien, présentement, un mot propre à ce monde et par rapport auquel une identité se définit par des paramètres de gauche, sans se dire comme telle.Ce maître-mot est celui de « communautaire ».La gauche associative et la bannière « communautaire » Dans l\u2019aréna de Drummondville donc, ceux et celles « qui professent des opinions avancées, par opposition à la droite, conservatrice »!3 dans le monde associatif, brandiraient une bannière portant l'inscription « communautaire », pour rassembler de leur côté le côté gauche de la salle, les délégué-e-s qui partagent leur option associative.Quelle est cette option?ou, formulé autrement, quelles convictions seraient souhaitées et attendues par les porteurs et orteuses de la bannière « communautaire » chez es délégué-e-s qui se retrouveraient de leur côté 2 Et qui en réalité se retrouverait de leur côté, sur la foi de la bannière ainsi brandie 2, ce qui est une tout autre 12/ G.Doré, « L'organisation communautaire et l'éthique de la solidarité », Service Social, vol.40, n° 1, 1991, p.134-136.13/ Gauche : « Ensemble des groupements et partis qui professent des opinions avancées, par opposition à la droite, conservatrice », Dictionnaire encyclopédique, Larousse, Paris, 1979, p.606.154 POSSIBLES | A gauche au 0 Tu ny Wi |e associative question.J'essaierai dans les lignes qui suivent de We 9 et équivoque mmunautaire proposer une réponse à ces deux questions et de tirer des conclusions pour un meilleur repérage de la gauche dans les associations.Nous verrons qu'un avis de convocation aux États généraux du monde associatif ne suffit pas.Il faudrait aussi un avis de recherche préalable.\u2019 Un bon indice du contenu de gauche que plusieurs délégué-e-s liraient sous le mot de la bannière est celui qui est exprimé dans le rapport du comité- synthèse du colloque auquel ont participé 400 délé- gué-e-s des catégories d'organismes susmentionnés, à Victoriaville, en 1986 : Des précisions sur la notion de communautaire « Ce qui nous rassemble et qui nous distingue par rapport à l\u2019approche dite « communautaire » du gouvernement.« Ce qui est du senti autant que du réfléchi organisé et voulu.« Un certain nombre de constats là-dessus : \u2014 Le souci d\u2019un fonctionnement démocratique.Fonctionnement qu'on expérimente dans toutes ses facettes et qui est très nuancé en fonction des groupes dans lesquels on intervient.Un fonctionnement qu\u2019on pense et repense à mesure des contraintes et des limites qu'on y perçoit.\u2014 Le communautaire est porteur de valeurs alternatives dans lesquelles la prise en charge et l'autonomie, individuelle et collective, prennent une grande importance.\u2014 En lien avec ces valeurs, l'importance de se donner une formation qui est une éducation globale et non pas une éducation morcelée ou fragmentée.Une formation adaptée à notre pratique.155 \u2014 Les groupes communautaires ont un rôle d\u2019éclaireur au niveau de l'identification des besoins et ont la volonté de répondre à ces besoins.\u2014 La volonté d\u2019un changement social et la recherche d\u2019un projet de société différente.On a abordé à plusieurs reprises dans les ateliers, l'absence de projet social, l'oubli de nos objectifs remiers, un questionnement sur nos fina- ités, » 14 À cette définition de gauche du communautaire, il ne manque qu\u2019un critère d'identité fortement souligné par ailleurs en d\u2019autres lieux associatifs : la participation des personnes vivant elles-mêmes les situations en cause.Dans le cadre des travaux qu\u2019elle a réalisés pour le compte de la Commission d'enquête sur les services de santé et les services sociaux !* et qui l\u2019ont mise en contact avec « des intervenantes et intervenants œuvrant dans 17 milieux communautaires de la région métropoli- faine », Lamoureux a constaté que : « Rendre socialement utiles et politiquement actives des collectivités entières de marginalisé-e-s, d\u2019exclu-e-s, de laissé-e-s pour compte est la mission essentielle d\u2019une grande partie de la mouvance communautaire » 'é.Dans le mémoire qu'il a présenté au nom du Regroupement des organismes communautaires jeunesse du Montréal métropolitain (ROCJMM) à la Commission parlementaire qui étudiait l\u2019avant-projet de loi sur les services de santé et les services sociaux, Parazelli avance que : « Au-delà des diversités de moyens d'intervention et d'approche, les organismes communautaires ont, de façon générale, les mêmes objectifs de fond » dont la « prise en charge des 14/ C.Daniel, « Des précisions sur la notion de communautaire », dans AA.VV., op.cit.15/ J.Rochon, (dir.).Rapport de la Commission d'enquête sur les services de santé et les services sociaux, Québec, Les Publications du Québec, 1988.16/ J.Lamoureux, « La Commission Rochon : le communautaire, encore et toujours à la marge », Revue internationale d'action communautaire, 20/26, 1988, p.161 et 170.156 ( yo POSSIBLES Pix A gauche aut y I de a) -he associative et équivoque ommunautaire citoyennes et citoyens par eux-mêmes.» !\u201d.Dans la même veine, Guay désigne « la participation des usagers et usagères à toute la vie associative et à toutes les instances décisionnelles de leur groupe » comme un des éléments principaux de la philosophie de base des ressources alternatives en santé mentale '®.- Mais les délégué-e-s aux assises de Drummond- ville ne liraient pas tous et toutes le contenu que la gauche associative aurait voulu mettre dans le mot « communautaire » de la bannière.À n\u2019en pas douter, il s\u2019en trouverait beaucoup pour lire celui-ci dans le sens de la définition d\u2019« organisme communautaire » donnée par la loi de 1991 sur les services de santé et les services sociaux : « une personne morale constituée en vertu d\u2019une loi du Québec à des fins non lucratives dont les affaires sont administrées par un conseil d'administration composé majoritairement d'utilisateurs des services de l'organisme ou de membres de la communauté qu'il dessert et dont les activités sont reliées au domaine de la santé et des services sociaux » 7.À cause de l\u2019équivoque du terme « communautaire » donc, le flanc gauche de la salle risquerait de se trouver envahi par des délégué-e-s d'associations qui n\u2019actualisent aucunement le critère d'identité se rapportant à la participation de la base.Seraient représentées des associations regroupant non pas des « utilisateurs des services », mais des « membres de la communauté », éventuellement imbus de 17/ M.Parazelli, « Pour ajouter de la misère à la vie.L'impact d\u2019une épidémiologie sociale-étatique sur l\u2019action communautaire et les problèmes sociaux », Service Social, vol.39, n° 2, 1990, p.180.18/ L.Guay, Le choc des cultures : bilan de l'expérience de participation des ressources alternatives à l'élaboration des plans régionaux d'organisation de services en santé mentale, Montréal, Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ), 1991, p.8-9.19/ Québec, Loi sur les services de santé et les services sociaux et modifiant diverses dispositions législatives, Québec, Editeur officiel du Québec, 1991, p.97-98.157 me SE Hil ac a réflexes bien-pensants et élitistes, qui considèrent les « utilisateurs » non pas comme des sujets collectifs otentiels, mais comme des client-e-s ou objets de leur bienfaisance.S'y retrouveraient des délégué-e-s d'associations qui répondent aux exigences de l\u2019incorporation sans but lucratif, en vertu de la troisième partie de la Loi des compagnies, avec assemblée énérale annuelle et réunions périodiques du conseil d'administration, mais où un ritualisme formel et procédurier tient lieu de « fonctionnement démocratique », et sert de caution institutionnelle à l\u2019autocréa- tion d'emplois précaires par des professionnel-le-s sans débouché dans le réseau public.S'affaireraient même autour de la bannière « communautaire » des membres d'associations bricolées de toutes pièces dans les créneaux de complémentarité définis par l\u2019État, en comptant sur la contribution du « bénévolat » forcé des personnes assistées sociales à travers les programmes dits d\u2019« employabilité »2°.Belle perspective d'unité pour la gauche associative dans son affrontement avec la droite associative ouvertement déclarée et logée de l\u2019autre côté de la salle, sous la bannière non moins équivoque du « partenariat ».Nul doute d\u2019ailleurs que des gens de gauche s'y seraient fourvoyés de bonne foi, confiants de pouvoir inoculer un contenu de gauche à ce thème clairement issu de la droite! ?!.Dans ce contexte, non seulement la « participation à la base » et le « fonctionnement démocratique » risqueraient d\u2019être laissés en plan dans la recherche d\u2019un dénominateur commun, mais encore davantage l\u2019« autonomie individuelle et collective », l\u2019« éducation globale » (que d\u2019autres appellent « conscientisation ») 22 et, à plus 20/ A.Gmati et J.Robitaille.« L'aide sociale et l\u2018\u2019employabilité\" : cheap labor au programme , VO, n° 233, 1991, p.26-38.21/ G.Doré, Partenariat : l'enjeu de la « coopération conflictuelle » pour les groupes communautaires.Québec, Université Laval, Laboratoire de recherche de l\u2019École de service social, coll.« État de la question », 1991.22/ Y.Comeau, « Le réseau de la conscientisation au Québec », Possibles, vol.13, n° 4, 1989, p.131-140 ; J.Caillouette, « La réforme Côté ou l\u2019ambivalence de l\u2019État à l'égard du communautaire », Service Social, vol.41, n° 2, 1992, p.119 et 128.POSSIBLES fy À gauche autf ;\" i yo Why Riche he associative et équivoque mmunautaire forte raison, « la volonté d\u2019un changement social et la recherche d\u2019un projet de société différente ».Sur tous les points discutés avec la droite déclarée d'en face, le résultat du match risquerait d\u2019être nul : droite-droite ! La situation ne donnerait guère non plus à la gauche associative l\u2019occasion de régler les différends qui la divisent.Parmi ceux-ci, le plus crucial a trait sans doute à la position qu'il faut adopter devant le rôle social de l\u2019État.Il s\u2019en est trouvé beaucoup au Québec, dans la gauche associative des années 1980, pour mettre leurs pas dans ceux des critiques rétro-libérales de |'Etat-providence, au nom d'une critique socio-communautaire de celui-ci.Ils ont cru, non sans quelque naïveté et présomption peut-être, que l\u2019espace social libéré par le désengagement de l\u2019État leur appartiendrait, et surtout qu\u2019ils auraient les moyens de l\u2019occuper aussi efficacement.D\u2019autres, plus nombreux dans les syndicats, ont misé sur une critique interne et néo-keynésienne de l'Etat- providence, mettant en valeur la relation existant entre les difficultés actuelles et la mauvaise gestion des facteurs de son efficience : emploi, fiscalité, maîtrise de l'inflation et sécurité sociale.D'un point de vue plus proprement associatif, ils ont continué à situer l\u2019État-providence dans son histoire, c'est-à-dire en tant qu'expression institutionnalisée de cent ans d\u2019associationnisme ouvrier pour une socialisation des risques sociaux.Ils n\u2019ont pas perdu de vue non plus la créativité associative des années 1960 et 1970, au Québec, créativité vécue dans la contre- polarité d\u2019un Etat social sûr de son identité et se tenant à distance respectable du monde associatif.Pendant dix ans, les tenant-e-s des deux courants ont vu évoluer la situation et ont pu observer les effets d\u2019une politique de l\u2019État minimal sur les conditions de vie des personnes et des collectivités qui forment la base sociale de leurs associations.Sans doute, de part et d'autre, trouverait-on aujourd\u2019hui à s'entendre sur une stratégie dans laquelle le champ social abandonné aux associations par laisser-aller 159 pourrait être converti en énergie de changement, our une relance du projet de société solidaire, dans le contexte d\u2019un meilleur équilibre entre société civile (associations) et société politique (État).Mais comment donner à cette gauche associative la possibilité de se retrouver das l\u2019ensemble du monde associatif @ Avis de recherche Décidément, il ne suffirait pas de porter à bout de bras la bannière « communautaire » pour rassembler une gauche associative et lui donner du poids et de la visibilité dans des États généraux du monde associatif.Avant de faire circuler l\u2019avis de convocation à ces Etats généraux, il faudrait lancer un « avis de recherche » dans lequel la gauche associative pourrait se reconnaître, pour se retrouver en un lieu prévu, en vue d'une petite réunion préliminaire.Pour nommer ce genre d'avis de recherche, les ancien-ne-s militant-e-s employaient le terme aujourd\u2019hui désuet de « manifeste ».Les mots-clés de cet avis ont déjà été évoqués : histoire associative (continuités et ruptures), participation (celle des collectivités qui vivent les situations), besoins (par delà la logique de la demande solvable), démocratie (fonctionnement démocratique réel), alternatives (vécues ici et maintenant), conscientisation (éducation globale liant les pratiques immédiates aux perspectives de changement social), projet de société (avec la question de l\u2019organisation politique apte à le porter).Il faudrait aussi forger le terme générique qui chapeauterait ces mots-clés : « communautaire autonome » (par différenciation d'avec le communautaire content d\u2019être parapublic), « gauche associative » ou que sais-je 2 Peut-être faudrait-il tout simplement redonner aux termes « groupes populaires » et « mouvement populaire » leur importance vitale dans la gauche associative @ Quoi qu'il en soit des termes employés, l'important serait que la gauche associative invente des moyens plus précis de 160 POSSIBLES À gauche au po \u2018 y gi\" Sigg Ve, e associative et équivoque mmunautaire se repérer dans l\u2019ensemble du monde associatif et trouve le lieu adéquat de sa connivence.Tout compte fait, pour la réunion qui ferait suite à cet avis de recherche, le cégep de Victoriaville serait probablement plus approprié que l\u2019aréna de Drummondville.161 ad ER a NET PRE TE CORTE CCR RE i Va oe Cr A 2 rr aE ee E == EE ce a i gn! ; R Ne D 4 y h NEN IST oe Qi TH hi GISÈLE TURCOT Une gauche chrétienne au Québec?Dans une étude fort intéressante sur la gauche québécoise des décennies 1960 et 1970, Gregory Baum, théologien et sociologue, a bien montré que deux écoles de pensée ont attiré les militants chrétiens.La première, représentée par le « Réseau des Politisés chrétiens » (1974-1982), s'inspirait de l'analyse marxiste et de la théologie de la libération ; la seconde tendance, portée en particulier par le Centre de pastorale en milieu ouvrier (CPMO) et la revue Vie ouvrière, puisait aux mêmes sources, mais tenait à élargir le concept d\u2019 oppression économique et politique pour y inclure non seulement les classes laborieuses mais aussi diverses formes de marginalisation.Il semble bien que ce deuxième courant l'ait emporté, surtout après la dissolution du Réseau des Politisés chrétiens !.1/ Gregory Baum, The Church in Quebec, Montréal, Novalis, 1991, p.85-89.Une version plus récente de cette étude a paru dans le chapitre 9 de Culture and Social Change.Social Movements in Québec and Ontario, Montréal, Black Rose Books, 1992, « The Catholic Left in Québec », p.140-154.{red de all | Une gauche chrétienne au Québec?Minoritaires, mais vivants Prenons comme indicateurs de la vitalité de la gauche chrétienne deux événements.Le CPMO annonce un colloque national à Cap-Rouge, les 4, 5 et 6 juin 1993, un colloque qui aura pour thème : « Un projet de société, ca presse! l'urgence d\u2019une résistance active et concertée ».Le colloque doit étre précédé, autant que possible, de sessions régionales sur le thème de la résistance.L'ensemble du projet, comme le CPMO lui-même, est largement subventionné par les congrégations religieuses.On y attend lusieurs centaines de participant-e-s engagés en faveur des exclus, des travailleurs avec ou sans emploi, ou agissant dans le domaine des droits humains, de la paix et de la solidarité internationale.La plupart se définiraient comme des militant-e-s qui cherchent des réponses innovatrices aux blocages de plus en plus nombreux qui résultent, entre autres, de la restructuration de \u201cl'économie et de l'érosion des politiques sociales.À part un petit nombre d\u2019universitaires, ce sont des militants et des permanents qui travaillent dans les organismes communautaires, populaires, féministes et syndicaux, dans les groupes de solidarité régionale et internationale et dans les mouvements d'Action catholique.Voilà à peu près la gauche chrétienne québécoise, toutes nuances confondues, sans fédération ni organigramme, qui va se retrouver à Cap-Rouge.L'autre événement a eu lieu en mai 1991.Le centenaire de la première encyclique sociale a rassemblé à Québec un public semblable.À leur propre étonnement, pendant une semaine entière, entre uatre et huit cents personnes ont participé quotidiennement à ces assises.La structure même du colloque et la diversité des formules pédagogiques permirent à des universitaires de côtoyer des gens d'action.Et tout ce monde, à des degrés divers, put puiser aussi abondamment aux pratiques sociales qu'aux savant exposés.163 hol .of .Je 3 Nous n\u2019en sommes plus, certes, à la mobilisation POSSIBLES À des décennies 1960 et 1970, pas plus dans les À gauche aut] çà Églises que dans la société civile.Le leadership musclé qui s'était développé dans les milieux de l\u2019Action catholique, surtout en milieux étudiants et ouvriers, aurait pu se traduire dans un projet politique.Ces mouvements de conscientisation s'étaient dotés d'organes d\u2019information, ils envahissaient les lieux de pouvoir (par exemple, les conseils étudiants), réclamaient des transformations dans les conditions de vie et s'abreuvaient aux courants théologiques progressistes annonciateurs du renouveau apporté or le concile Vatican Il.Une crise des rapports entre a hiérarchie et ces mouvements d'action catholique, accentuée par la politisation de ces derniers, devait aboutir à la marginalisation des mouvements à l\u2019intérieur même de l\u2019Église et à un affaiblissement de leur pouvoir d'attraction dans la société québécoise des années 70-80.Nous étions une société désormais sécularisée et affranchie de la tutelle des grandes religions, comme à peu près partout en Occident.En réalité, pour comprendre la vitalité actuelle des milieux chrétiens sociaux, minorités actives qui se réclament de la gauche, il faut saisir quelques déplacements qui se sont opérés, parfois ostensiblement, le plus souvent à petits pas, dans le champ des pratiques sociales.Le présent article veut rendre compte de quelques-uns de ces déplacements, qui façonnent le visage de la gauche chrétienne québécoise au début des années 1990.Adieu les institutions ! Il n\u2019est pas étranger à notre propos de rappeler ici que la modernisation de l\u2019État québécois a transformé considérablement le rôle de l\u2019Église au Québec et a, subséquemment, modifié ses pratiques pastorales.Les organisations religieuses (diocèses et congrégations) s'étant délestées de la charge administrative et | financière des institutions de santé, d'assistance by | dey Une gauche chrétienne au Québec?sociale et d'éducation, elles ont pu réorienter leur action et une partie de leurs ressources humaines.La prise en charge des besoins sociaux par l\u2019État a curieusement libéré des énergies pour entreprendre « autrement » une action éducative, voire une cer- faine mobilisation en solidarité avec les groupes les plus démunis de la société, comme cela a été largement démontré dans le diocèse de Hull, pendant presque deux décennies .L'observation de la vie associative permet de constater l'existence de groupes, minoritaires certes mais efficaces, qui ont été mis sur pied par des responsables de la pastorale sociale diocésaine qui avaient le cœur à gauche\u2026 et ui ont ajouté l\u2019action politique à leurs pratiques d'entraide 3, Le modéle d'action qui se dégage ici n'est plus celui des « œuvres » ; c\u2019est plutôt celui d\u2019une alliance de groupes communautaires civils et religieux, qui s\u2019attellent à une tâche commune\u201c.On peut citer le problème peu résolu de la faim à Montréal : à l\u2019insti- ation de plusieurs groupes conscients du problème, le Carrefour justice et foi a suscité la formation d\u2019une Table de concertation contre la faim.| en va de même dans le champ des mouvements familiaux : les personnes engagées dans les services diocésains de pastorale de Yo Famille sont partie prenante du Re- roupement des organismes pour une politique fami- Fale au Québec.Cette approche relève à coup sûr d\u2019une certaine conception théologique des rapports de l\u2019Église et du monde, dans le cadre d\u2019une société pluraliste.Un « Groupe de théologie contextuelle » s'applique 2/ Roger Poirier, Qui a volé la rue principale 2, Montréal, Éditions Départ, 1986, p.24-27 sur le rôle de l\u2019Église.3/ Gisèle Turcot, « De l\u2019aide à la solidarité : l'actualité des pratiques chrétiennes », in M.M.T.-Brault et L.Saint-Jean, Entraide et associations, Institut québécois de recherche sur la culture, 1990, p.263-264.4/ Guy Paiement et Gisèle Turcot, « Un pouvoir montant : les régions », Relations, avril 1992, p.73-77.MITRE re re P I i ho Ih D D HA i : PEN cer e cernes TS depuis bientôt dix ans à élaborer une vision locale POSSIBLES i des enjeux éthiques et théologiques des situations A gauche aut analysées.Du service des pauvres à l'option préférentielle pour les pauvres Invités à entreprendre un profond renouveau, après le Concile Vatican Il, et grâce à l'impulsion des théologies de la libération, les membres des communautés religieuses ont été appelés à reconsidérer leurs manières d'agir.Abandonnant des institutions qui rejoignaient souvent la classe moyenne et supérieure, les congrégations et leurs membres se sont laissées interpeller par « \"option préférentielle pour les pauvres ».Ce fut leur petite révolution de 1968 ! Prenant simplement conscience de la violence de certaines formes contemporaines de la pauvreté et des multiples dépendances qu\u2019elle engendre, des religieux et des religieuses se sont engagés carrément en milieux populaires.On les retrouve encore aujourd\u2019hui, hommes et femmes, dans des activités d\u2019alphabétisation, de conscientisation, de mobilisation ou de simple soutien logistique.Prenant la dignité humaine au sérieux, ils expriment leur solidarité évangélique avec les plus démunis en luttant à leurs côtés et en partageant leurs conditions de vie.La solidarité avec les organisations populaires a subi le test de la participation financière des congrégations.De plus en plus touchés par le désengagement de l\u2019État, des groupes adressent aux communautés religieuse un nombre sans cesse croissant de demandes d'aide financière.À tel point que la Conférence religieuse canadienne, région du Québec (CRC-Q), regroupement des supérieurs majeurs des instituts d'hommes et de femmes, a fondé un « Comité de priorité dans les dons ».Celui-ci est chargé de recevoir et d'analyser les demandes des divers groupes, puis de faire des recommandations à 166 ig hg Une gauche chrétienne au Québec?l\u2019ensemble des supérieurs majeurs.Bon nombre d\u2019instituts se sont, à leur tour, dotés de tels comités pour établir des priorités dans les dons.Ce n\u2019est pas un esprit de domination mais de collaboration qui fait loi.Les liens ne s'arrêtent pas au chèque demandé et reçu-: des rapports inédits s\u2019instaurent ainsi, sans tambour ni trompette, permettant aux porte-parole des organisations populaires et des congrégations de partager leur analyse critique de la conjoncture, qu'il s'agisse des politiques gouvernementales, des banques alimentaires, ou des besoins sociaux de la jeunesse, des personnes handicapées ou des groupes d\u2019alphabétisation.La direction de la CRC-Q a choisi d'aller plus loin sur le plan politique.Son vaste réseau de communications lui a permis de préparer, en collaboration avec des groupes régionaux, un mémoire sur « L'appauvrissement au Québec ».Elle l\u2019a remis au premier ministre Robert Bourassa le 13 décembre 1988 (cette représentation fut hélas occultée, deux jours plus tard, par le jugement de la Cour suprême sur la langue, qui a conduit à la loi 178) et elle est revenue à la charge chaque année.Pareillement, les manifestations contre les effets pervers de la loi 37 sur la sécurité du revenu ont recueilli de nombreux appuis à travers tout le Québec, grâce au double réseau des comités de justice sociale des congrégations religieuses et des responsables de la pastorale sociale diocésaine.Les chrétiens de la gauche peuvent donc compter sur ces femmes et ces hommes qui réinterprètent leur engagement à vivre la pauvreté et le partage en faveur des exclus de ce monde.La revue Relations, qui reçoit toujours l'appui des Jésuites du Québec, continue d'offrir ses analyses critiques de l'actualité sociale, politique et religieuse, à partir de la réalité des exclus.167 Ri fi Ru I ts It ) + ] Hi ss i | i Pf Hy IHR I ie A L + 0 RH RH st RY fi: Ite RUE fut et ii il i ET a Qu Ri ri] fl A Hn pith stat Bic fi I a | | go ME TT Re ER Le cas du féminisme Les chrétiennes de gauche ont rejoint le mouvement social des femmes.L'analyse critique du discours théologique, amorcée par le collectif « L'Autre Parole », en 1976, au début de la Décennie internationale de la Femme proclamée par l'ONU, a jeté les bases de la critique chrétienne féministe Ce courant s'établit de plus en plus sur une assise oecuménique, comme en témoigne l'existence du « Réseau oecuménique des femmes du Québec », formé en 1988, au début de la Décennie des Eglises en solidarité avec les femmes (1988-1998) lancée par le Conseil oecuménique des Eglises.Il rejoint aussi les congrégations religieuses, grâce au travail de l\u2019« Association des religieuses pour la promotion de la femme », fondée elle aussi à l\u2019occasion de l\u2019Année internationale de la femme 3.À l\u2019intérieur même de l\u2019organisation ecclésiale, c\u2019est depuis 1982 que les évêques mandatent des « répondantes diocésaines à la condition des femmes ».Celles-ci, avec l\u2019aide de comités locaux et en solidarité avec les groupes féministes, ont multiplié les initiatives et, en chemin, affronté des résistances! C'est, entre autres raisons, parce que les femmes sont passées du débat sur leur place dans l'Église, à une demande de transformation de l'Église elle-même.Les chrétiennes féministes ont ouvert plusieurs chantiers : la féminisation du langage en liturgie et dans le discours public de l\u2019Église, la lutte contre la violence conjugale, la promotion de l'équité salariale.Il ne paraît pas exagéré de dire que la lutte contre les manifestations du patriarcat et du sexisme dans l\u2019Église et dans la société constituent sans doute, dans les années 90, le lieu le plus déstabilisateur du militantisme.5/ Monique Dumais et Marie-Andrée Roy, Souffles de femmes.lectures féministes de la religion, Montréal, Éditions paulines, 1989, 240 pages.168 Fe POSSIBLES | % A gauche autrd af el che 3 Une gauche chrétienne au Québec?Des missions a la solidarité internationale Notre rapport aux peuples du tiers monde offre l\u2019un des terrains les plus visibles des déplacements opérés chez des leaders chrétiens, catholiques et protestants.Chez les catholiques, en particulier, le sens missionnaire passait par l'attachement aux membres de leur famille ou de leur communauté locale qui étaient envoyés à l'étranger, le plus souvent par des ordres religieux.Le développement de l'information internationale, les prises de conscience provoquées par la fin de l\u2019époque coloniale, les amitiés nées entre les évêques du Nord et du Sud durant les cinq sessions du concile Vatican Il, l'écho de certaines voix prophétiques comme celle de l\u2019évêque brésilien Helder Camara, l'émergence d\u2019une théologie proprement latino- américaine de la libération, tous ces éléments contribuèrent à de substantiels changements de perspective chez nous.De nouveaux rapports de réciprocité et d\u2019interdépendance allaient donner un second souffle à la mission ©.Deux organisations de jeunesse sont nées dans cette mouvance : le Mouvement des étudiants chrétiens du Québec (MECQ), qui rejoint les étudiants de niveau collégial, et le mouvement Jeunesse du monde, présent au niveau secondaire.Ils utilisent une approche de conscientisation à la réalité des rap- orts Nord-Sud, s\u2019attaquent à des problèmes comme a discrimination raciale et le militarisme, au nom d\u2019une vision évangélique des rapports sociaux.Les milieux porteurs de ces préoccupations missionnaires ont réajusté leur tir.« L'entraide missionnaire », organisme mandaté pour veiller à la formation des missionnaires membres de congrégations religieuses a élargi son mandat à la formation de 6/ Gabrielle Lachance, « Développement et solidarité avec les peuples du tiers monde », Thèse soumise pour l'obtention du doctorat en sociologie, Université Laval.169 RSS ESA TROIE i: ; 3H # i missionnaires laïques, dans une perspective de solidarité avec les luttes de libération ; son congrès annuel, en septembre, est l'événement où se retrouvent des centaines de militants chrétiens pour la justice sociale, tant au Nord qu\u2019au Sud.« l'Organisation catholique canadienne pour le Développement et la Paix », fondée par l\u2019épiscopat canadien et disposant d\u2019une structure régionale, accomplit ici un travail d'éducation du public aux enjeux de la justice et de la solidarité internationales.Les projets qu\u2019elle soutient, dans une trentaine de pays, sont sélectionnés d\u2019après leur compatibilité avec les objectifs des mouvements populaires locaux.L\u2019appui à des peuples opprimés conduit parfois à des moments de grande émotion, comme ce fut le cas lorsque Rigoberta Menchu Tum a regu le prix Nobel de la paix, en décembre dernier.Développement et Paix appuyait la lutte du peuple guatémaltèque depuis déjà une bonne décennie.L'enseignement officiel de l\u2019Église sur les droits humains et le développement des peuples, et sur le devoir d\u2019interdépendance qui en découle, renforce les perspectives qu'ont adoptées l\u2019Entraide et Développement et Paix.Leur visée en est une de solidarité entre les peuples d'ici et d\u2019ailleurs qui luttent contre les forces d\u2019oppression.Lorsque les circonstances l\u2019exigent, ces organisations agissent en concertation avec les milieux syndicaux ou les groupes engagés ici dans la défense et la promotion des droits ho- mains.Des chrétiens de gauche poursuivent ainsi, avec d'autres, la critique de I'idéologie néo-libérale, surtout à l'heure des Accords de libre-échange.Le défi du Québec cassé en deux Minorité agissante, minorité tout de même.Comment expliquer qu\u2019un petit nombre de chrétien-ne-s se retrouvent à gauche 2 Jacques Racine, professeur d'éthique sociale à l\u2019Université Laval, a proposé 170 POSSIBLES À gauche autre ed de wl = À Une gauche chrétienne au Québec?explication suivante du rapport entre les chrétiens et la critique sociale : « Il ne faut pas se le cacher : la tradition chrétienne qui a du poids chez nous, ce n\u2019est ni celle des Béatitudes, ni celle des Pères de \u2018Église, ni celle plus récente de la fin des années 60, mais c\u2019est au contraire la tradition liée à la contre- réforme, à la question romaine, à la doctrine sociale de Léon XIII, au concile Vatican Il.Cela ne signifie pas que les gens recourent à cette tradition pour guider leur vie personnelle ; ils y réfèrent comme à une idéologie pour exprimer leur critique sociale et souvent motiver leur refus d'engagement » 7.| faut en outre se rappeler que la doctrine sociale de Rerum novarum n\u2019a pas secrété au Québec des formations politiques du type démocratie chrétienne comme on en trouve en ltalie, en Belgique ou au Chili.Et les chrétiens de gauche ne se reconnaîtraient plus aujourd\u2019hui dans le courant de la restauration sociale chrétienne, si caractéristique du christianisme social au tournant du siècle.S'il y a un défi qui capte l'énergie des militants, les chrétiens comme les autres, c'est celui de stopper le processus de la société duale, aggravé par l\u2019existence de « deux Québec dans un ».Le mouvement de prise en charge des régions, avant qu\u2019il ne soit trop tard, exige le ralliement de toutes les énergies.Solidarité rurale Québec l\u2019a bien compris : les forces vives qui se trouvent encore en régions sont aux prises avec une opération de survie.La reconstruction des communautés locales passe par le développement d\u2019une économie régionale qui donnera du pain à toutes les générations qui habitent le territoire.Dans une telle conjoncture, Bertrand Blanchet et Gérard Drainville, respectivement évêques de Gaspé et d'Amos, n\u2019hésitent pas à seconder le leadership 7/ Jacques Racine, « Les chrétiens et la critique de notre société » in Dumont, Grand\u2019Maison, Racine et Tremblay, Situation et avenir du catholicisme québécois : entre le temple et l'exil, Montréal, Léméac, 1982, p.111-144.171 local pour protester contre la fermeture d\u2019une station possisLes de télévision, ou pour démontrer que c'en est assez A gauche aut d'un modèle de développement qui oppose le centre à la périphérieS.De nouvelles Opérations dignité sont à prévoir ! 8/ Guy Paiement, « L'espérance en Gaspésie », Relations, décembre 1991, p.300-302. ie GUY LAFLEUR Un internationalisme pour l\u2019an 2000 La solidarité internationale à toujours constitué un élément essentiel et central du « projet socialiste » et de la vie de la « gauche ».Même ennemi, même i combat : cette formule lapidaire résumait l\u2019interna- i tionalisme classique.Aux forces du capital « qui ne connaissait pas de frontières nationales » et qui, dans sa « phase impérialiste », s'était partagé le monde, il fallait opposer un mouvement, des forces, un projet et une stratégie de libération qui soient, eux aussi, à leur façon, internationaux.Qu'en est-il aujourd\u2019hui de cet internationalisme ?ji Aprés la décennie 1980, marquée par la crise des alternatives et de la gauche dans le monde, marquée | aussi par la mondialisation et la restructuration néo- il libérale de l\u2019économie, quel bilan faire des solidari- 3 tés infernationales développées, depuis 20 ans no- h tamment, par les gauches québécoises® Mais i surtout, quel est l\u2019avenir de cette solidarité?La i gauche est en crise, reconnait-on facilement.Est-ce i ire, pour autant, que la solidarité internationale est i en crise, elle aussi?Peut-étre.Mais la solidarité internationale ne constituerait-elle pas aussi l\u2019une des à « chances » de la gauche, un atout majeur dans la E relance des forces progressistes, dans la redéfinition d\u2019un projet alternatif (socialiste 2) de société 2 a mei me © HR RN HS RO a ER ER HN RR HOSE RR Gauche et solidarité internationale : éléments d\u2019un bilan Gauche sociale avant tout, structurée dans des organisations sociales qui ont été ses principaux organes d'expression et d'action, la gauche québécoise s\u2019est alimentée à une culture politique commune, inscrite de façon très large dans la tradition marxiste, de ses expressions social-démocrates à ses expressions léninistes pures et dures.Mais c'est sans doute le marxisme et le socialisme dans leurs expressions tiers-mondistes qui auront le plus marqué cette gauche, ou mieux ces gauches sociales.Fille de la modernisation de la société québécoise, de la Révolution tranquille et de « l\u2019État fort » (Mai- tres chez nous !), la gauche québécoise moderne est née au tournant des années 1960.Dans le sillage du mouvement nationaliste, de la syndicalisation massive du secteur public, de l\u2019animation sociale et du mouvement étudiant, cette gauche a grandi dans une société en soudaine ébullition, où tous les déblocages (sociaux, politiques, culturels) se sont produits quasi simultanément.Or, à la même époque, sur la scène mondiale que nous apprenions à regarder pour la première fois, les pays du Tiers Monde secouaient le joug colonial ou impérialiste.« Il faut créer trois, quatre Viét-nam.» déclaraient, dans les termes du Che Guevara, les leaders étudiants et syndicaux lors des manifestations d\u2019appui au peuple vietnamien, devant le consulat américain défendu par les policiers montréalais chargeant à cheval.Les manifestants se comptaient par milliers.C'était en 1967.Pour bâtir une pensée, une action et une organisation de gauche, il valait mieux regarder le Tiers Monde que l\u2019URSS ou la vieille Europe.La venue au pouvoir du gouvernement de l\u2019Unité populaire de Salvador Allende, au Chili, en 1970 \u2014 premier gouvernement socialiste marxiste accédant au pouvoir par voie d'élections \u2014 constitua à 174 POSSIBLES A gauche autri} : on ly Un rnationalisme ur l\u2019an 2000 tous égards un événement majeur pour la gauche dans le monde.Le séjour au pouvoir du gouvernement Allende \u2014 de septembre 1970 jusqu'à l'issue funeste du coup militaire de Pinochet en septembre 1973 \u2014 coïncida avec ce qui fut sans doute la période la plus mouvementée de l\u2019histoire sociale et politique du Québec.Le processus chilien apparut comme un vaste laboratoire où les différents secteurs du mouvement d'ici pouvaient apprendre comment mobiliser, organiser, former.et prendre le pouvoir avec un projet socialiste.Puisque la coalition de l\u2019Unité populaire y avait réussi au Chili, pourquoi ne pourrait-on en faire autant ici 2 Durant les années 70, et dans le sillon ouvert par l'expérience de solidarité avec le Chili, des liens se développeront entre des organisations syndicales et populaires du Québec et d'Amérique latine surtout, mais aussi avec des mouvements de libération en Afrique (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, ex- Rhodésie Afrique du Sud.) et avec le mouvement palestinien.En 1975, à Montréal, se tient la Conférence internationale de solidarité ouvrière (CISO), initiative de quelques organisations syndicales et de solidarité.Près de 500 militants y participent ainsi que des délégués d\u2019une vingtaine de pays du Tiers Monde.Cette solidarité internationale aura joué avant tout un rôle formateur.À travers des visites réciproques, des tournées, elle aura permis des échanges d'idées et d'expériences entre des organisations sociales d'ici et du Tiers Monde : syndicats, comités de ci- foyens, groupes de formation et d\u2019information populaire, chrétiens pour le socialisme, organismes de coopération internationale et groupes de solidarité.La gauche d'ici y aura trouvé une critique particulière du capitalisme (théorie de la dépendance) et des rapports Nord-Sud.Elle y aura puisé une connaissance d'expériences très pratiques et concrètes d'organisation et de mobilisation.175 Cette solidarité n'aura certes pas permis une unité possisies ., de stratégie et de combat contre l'ordre régnant! A gauche auf\u2019), Son volet actif, ç'aura été surtout les pressions auprès du gouvernement canadien pour dénoncer les dictatures, les violations de droits humains dans les pays du Tiers Monde, le boycottage des corporations transnationales ou canadiennes qui allaient investir ou commercer dans les pays à régimes dictatoriaux ou d'apartheid.C\u2019aura été, via la coopération internationale réalisée par les ONG de développement et les organisations syndicales, un soutien significatif, matériel et financier à des organisations sociales et de base dans le Sud.% 3% Xk Xk *¥ Dans la deuxième moitié des années 70 et au tournant des années 80, les nuages s'\u2019amoncellent au ciel de la gauche.Recul des mouvements sociaux sous l'offensive des gouvernements et des patronats, arrivée des Thatcher et Reagan au pouvoir, l'ère néo-libérale s'ouvre.Les pays du Nord refusent de poursuivre le dialogue entamé avec le Sud au sujet d'un nouvel ordre économique international.Les dictatures règnent partout en Amérique latine où les forces populaires et progressistes souffrent une ré- ression assassine.Les impasses et limites des révo- lotions socialistes tiers-mondistes (en Chine, au Cambodge, au Viêt-nam, à Cuba, en Tanzanie, en Angola, au Mozambique, etc.) se révèlent à leur tour.Et Ty a, supréme scandale, ces guerres entre « supposés pays frères en socialisme » : Chine contre Viêt-nam ; Viêt-nam contre Cambodge; Érythrée contre Ethiopie.Malgré l'intérét et la solidaritée qu'elle suscita, la révolution sandiniste au Nicaragua ne parvint pas à limiter le sentiment de dérive généralisée qui a frappé la gauche tout au long des années 80.L\u2019effondrement économique de l'URSS et des pays de l'Est, les crises profondes des pays socialistes africains et asiatiques révélaient l'épuisement d\u2019un modèle, l\u2019in- 176 ue Un rudernationalisme our l\u2019an 2000 capacité de ces « socialismes réels » à résoudre les problèmes de développement des sociétés où ils s'étaient retrouvés au pouvoir.Échec économique, échec politique.Échec d\u2019un modèle de développement, productiviste lui aussi, obsédé par la nécessité de «-rattraper », au mépris de l\u2019environnement et des travailleurs, le niveau des forces productives atteint par le capitalisme.Echec d\u2019un modèle politique également, étatiste, antidémocratique le plus souvent, édifié sur la négation de la société civile, de la participation politique des citoyens, de la population.Une solidarité qui change d\u2019ère\u2026 Le monde a changé.Les bases objectives, politiques, économiques et idéologiques qui avaient fondé notre solidarité internationale, avec les organisations et les peuples du Sud notamment, se sont modifiées.Au cours des années 50 et 60, les pays occidentaux industrialisés s'étaient dotés de politiques dites « d'aide au développement » des pays du Sud.Ces politiques, humanitaires au premier regard, répondaient en réalité a des objectifs d\u2019ordre politique et économique.Or, avec la Fin de la guerre froide et l\u2019appauvrissement général du Tiers Monde, le cadre éopolitique et macro-économique, qui constituait larrière-fond des politiques du Nord à l'égard du Sud depuis près de 40 ans, ne vaut plus.La question se pose présentement aux gouvernements du Nord : pourquoi et comment s'occuper du Sud, maintenant que le Sud ne risque plus de passer à l'Est et que des possibilités d'investissement et d'échanges commerciaux \u2014 beaucoup plus « gratifiants » à moyen ferme qu\u2019avec le Sud pauvre \u2014 s'ouvrent à l'Est @ La réponse que les gouvernements de nos pays, sous le leadership du G-7, ont commencé à donner à ces questions fait craindre un repli du Nord sur lui-même.Obsédés par leurs propres problèmes économiques, les pays du Nord semblent vouloir mettre toutes leurs énergies et leurs ressources à garder leur position avantageuse « au sein du peloton de tête » de l\u2019économie mondiale.En même temps, de nombreux problèmes semblent avoir atteint un seuil critique et posent à la communauté internationale des défis inédits.À Rio de Janeiro, en juin 1992, à l\u2019occasion du Sommet de la Terre (Conférence des Nations unies sur l\u2019environnement et le développement), des milliers de militants et militantes d'organisations sociales du Sud et du Nord se sont réunis dans le cadre du Forum global, une réunion parallèle à celle des chets d\u2019État.Le Forum a tracé un vaste portrait des défis mondiaux actuels : e d'ici 2030, la population de notre planète se sera accrue de 3,7 milliards (dont 90 % dans le Sud) ; e à travers la restructuration mondiale en cours, sous le leadership et l\u2019inspiration du néo- libéralisme, l\u2019économie évolue vers une situation où la haute productivité permise par le développement technologique créera une société à haut taux permanent de chômage ; e crises d'identité, retour des fondamentalismes, recrudescence des nationalismes : autant d'éléments issus des conflits entre la mondialisation accélérée de l\u2019économie et les besoins d\u2019enracinement social et culturel des communautés humaines.La tenue même du Forum global sur l\u2019environnement a permis de toucher du doigt ce qui constitue sans doute l\u2019acquis le plus positif de toute l'ère précédente (1970-1990) des relations Nord-Sud : le développement de relations concrètes, suivies et structurées entre organisations « civiles », démocratiques et sociales, du Nord et du Sud.À travers les échanges entre syndicats, entre organisations de femmes et de jeunes, entre coopératives du Nord et du Sud, à travers la coopération volon- 178 POSSIBLES A gauche au Lis pa hl; Khe [3 Un irnationalisme ur l\u2019an 2000 taire, s\u2019est produite une réelle popularisation, une certaine démocratisation des contacts internationaux.En voici quelques exemples.e Les organisations syndicales québécoises ont développé des relations de coopération avec des organisations homologues, notamment en Amérique latine (Brésil, Pérou, Bolivie, Amérique centrale, Chili, Colombie.) et en Afrique, mais aussi au Proche-Orient.e Les femmes québécoises se sont également engagées sur la voie des relations Nord-Sud.Les responsables des cuisines collectives de Montréal ont amorcé des échanges avec leurs semblables du Pérou.Via les organisations syndicales, le Comité québécois Femmes et développement et certaines organisations de solidarité internationale (comme Le Cinquième Monde), des prises de contact ont été possibles entre organisations de femmes québécoises et celles de femmes des Philippines, d'Haïti, du Brésil, de plusieurs pays d'Amérique latine et d'Afrique.e Enfin, à l\u2019occasion des négociations trilatérales de libre-échange, des collaborations tout à fait inédites ont pris forme entre des coalitions d\u2019organisations (syndicats, organisations de femmes, environnementalistes, Eglises, organismes de coopération internationale.) dy Québec, du Canada anglais, du Mexique et des Etats-Unis.D'autre part, au cours des 15 dernières années, et principalement à travers ce qu\u2019on a appelé la coopération volontaire, il s\u2019est aussi développé ici un milieu de la solidarité internationale.Des milliers de Québécoises et de Québécois ont vécu et travaillé dans le Tiers Monde, y ont entretenu des contacts suivis avec des organisations du Sud.Des organismes de coopération et de solidarité sont nés et se sont développés sur des bases permanentes.Cette institutionnalisation de la solidarité a permis de développer un milieu 179 RES EE STE compétent en matières internationales et de rapports Nord-Sud (organismes de coopération outre-mer ; centres d\u2019information, de documentation, de formation, qui ont fait du travail auprès des médias, de secteurs particuliers de la population, des décideurs politiques).Elle a aussi rendu possible le développement de liens permanents et structurés avec de nombreuses organisations au Sud.À cet égard, les organisations dites de coopération et de solidarité internationale représentent des points de contact extrêmement précieux entre nos sociétés et le Sud.Le défi qui se pose aujourd\u2019hui à tout ce milieu, c\u2019est de « remettre » au mouvement social d'ici ces contacts avec les organisations du Sud.La coopération et la solidarité internationales semblent se redéfinir aujourd\u2019hui par rapport à deux axes principaux.1.Jumelage ; échanges d'analyses, de réflexion, d'expériences de formation, d'organisation et de mobilisation entre organisations homologues du Sud et du Nord.2.Action politique commune et concertée des organisations du Nord et du Sud auprès de leurs gouvernements respectifs et des grandes institutions internationales (Banque mondiale, FMI, ONU, GATT.).Des tâches communes.pour les « socialistes » du nord et du sud Face à la crise prolongée et profonde dans laquelle la mondialisation actuelle de l\u2019économie plonge la communauté internationale, il faudra bien proposer des solutions réalistes et efficaces.À l\u2019économisme dominant, il faudra bien opposer une conception du développement qui conjugue les dimensions sociale, économique, culturelle, environnementale.À la rationalité économique qui tend à POSSIBLES A gauche au for pl i Un hodhrnationalisme ur l\u2019an 2000 envahir et à restructurer toute la vie selon ses impératifs, il faudra opposer le « socialisme », non comme modèle fermé de développement, mais comme valeur, comme conception « sociale » et communautaire de l\u2019humain.N\u2019est-il pas temps de proposer un humanisme qui fasse de la solidarité et de la coopération un moteur du progrès humain, au même titre que la concurrence et que la réussite individuelle ?Au Sud comme au Nord, les mouvements qui luttent pour la démocratie, les droits humains, la transformation des relations hommes-femmes, ne croient pas qu'il ait de modèle tout fait, unique, de société juste et démocratique.Ils savent qu'il n\u2019y a pas de voie ou de stratégie unique et exemplaire de changement.Il n\u2019y a plus lieu de retomber dans le messianisme tiers-mondiste, dans la croyance naïve que la libération viendra du Sud.Il n\u2019y à plus de place, non plus, pour une coopération où les « grands frères du Nord » disposeraient du savoir, des ressources.et des solutions.Il y a plutôt cette conviction que les organisations du Nord et du Sud doivent se concerter, plus modestement, pour « chercher ensemble », pour élaborer ensemble réflexions, analyses et projets de société.Les champs de travail commun ne manquent pas.La démocratie politique Au Nord comme au Sud, le travail le plus révolutionnaire dans les prochaines décennies, ce sera de défendre, de promouvoir et de revitaliser la démocratie.L\u2019autoritarisme revêt et revêtira des visages différents au Nord et au Sud.Au Sud, il conservera une allure plus brutale : les démocraties restreintes, surveillées par les militaires jamais loin dans la coulisse, restent une réalité de base.Au Nord, la démocratie est menacé par.le marché, l'accès large au crédit et à la consommation faisant office de mirage, la liberté de choix entre les produits occultant le 181 PRISE pme ed EE manque de pouvoir réel des citoyens sur les grands choix de société.Dans ce contexte, tout le travail d\u2019animation de la vie associative, de ce qu\u2019on appelle la culture de la citoyenneté, devient primordial.Au Sud comme au Nord, il faut renforcer la société civile, les lieux de participation démocratique et sociale.Déjà, des réseaux Nord-Sud existent qui se proposent d'échanger leurs expériences, leurs analyses, leurs stratégies sur certaines questions.Et les vastes coalitions internationales qu\u2019on voit se former autour des questions de démocratie, de droits humains, des droits des femmes pointent aussi dans cette direction.Les contre-pouvoirs En l'absence de forces politiques organisées « à auche », les organisations sociales de toutes sortes doivent développer des formes non partisanes d'action politique, de contre-pouvoirs.La synthèse programmatique que pouvait réaliser (en principe, en tout cas 1 le parti politique doit être maintenant assumée de façon ouverte, concrète et pragmatique par des alliances ou des coalitions d'organisations sociales.N'est-ce pas par l'expérience de telles coalitions que se construiront les formes d'action politique qui correspondront aux besoins et au projet des forces sociales de changement dans les prochaines décennies ?Une économie démocratique combinant productivité et plein-emploi La mondialisation de l\u2019économie, sous le contrôle des grandes entreprises et du capital financier, semble devoir marginaliser, expulser de la « grande économie » (l\u2019économie en première vitesse) des populations, des régions, des nations en nombre croissant.De plus en plus de pays du Sud se trouvent en crise 182 POSSIBLES | À gauche autr n Id by Khe, Un brnationalisme ur l\u2019an 2000 prolongée, rejetés des grands circuits des échanges internationaux.Déjà près de 50 % de la main-d'œu- vre du Sud, et plus particulièrement les femmes, durement touchées par l\u2019appauvrissement général, se trouve dans ce qu\u2019on appelle le secteur informel de l\u2019économie.Au Sud, il faudra créer d'ici 2025 plus d\u2019un milliard et demi d'emplois.Mais quels emplois développer pour occuper une main-d'œuvre aussi _abondante, alors que la technologie moderne tend à « se passer » de la main-d'œuvre ?Le problème du droit au travail et de l'emploi à l\u2019échelle planétaire ne pourra se résoudre dans le cadre de F actuelle division internationale du travail, ni dans le cadre de 'actuel modéle de développement axé trop uniquement sur le critère de la productivité.Là comme sur le plan politique, il faudra, dans les prochaines années, multiplier les expériences de démocratie économique (coopératives de travail 2), bâtir dans le concret une économie basée sur un partage différent du travail, du temps de travail, sur une intégration moins pro- ductiviste du facteur technologique.Les échanges avec le Sud en ce qui a trait à ces défis seront récieux.Les expériences d'économie nouvelle dans R secteur informel urbain, dans les coopératives de production à la ville et à la campagne ont commencé à faire l\u2019objet de systématisation au Sud (on parle d'économie populaire), notamment en Amérique latine.L'intégration économique pour le développement des peuples De vastes processus d'intégration économique sont en cours, en Europe, en Amérique du Nord notamment.En Amérique, l\u2019Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) trace les lignes de l\u2019intégration économique que les intérêts américains (USA) souhaitent voir s'établir sur l\u2019ensemble du continent américain, de l'Alaska à la Terre de Feu.Là comme 183 PRO RSA AHSA sod bbs 11 LHL AME sd E44 HATE 1 esc be ailleurs, c\u2019est le géant américain qui a établi l\u2019ordre du jour et convoqué la réunion.Peu de solutions de rechange ont été proposées à ce jour.Mais des organisations sociales et populaires commencent à parler de « projet alternatif d'intégration économique continentale favorable aux intérêts populaires ».Comme il a été souligné plus haut, une collaboration tout à fait nouvelle s\u2019est amorcée, depuis deux ans, entre des coalitions « sociales » du Mexique, du Canada et des États-Unis pour élaborer une approche « alternative » au projet gouvernemental de libre-échange nord-américain.Dans cette aventure continentale, où les destins des classes populaires du Nord et du Sud pourraient bien se trouver liés d\u2019une manière inédite, de nouvelles solidarités prennent déjà forme.Construire une société multiculturelle Près de 75 % des nouveaux arrivants dans les pays du Nord, au cours des 15 dernières années, sont originaires de pays du Tiers Monde.C\u2019est un phénomène tout à fait nouveau.La croissance démographique au Sud, même si elle a amorcé un ralentissement historique depuis une ou deux décennies, se poursuit.Le chômage, le sous-emploi, la pauvreté touchent la majorité des populations.Les migrations du Sud au Nord constituent dans ce contexte un phénomène fondamental, appelé à durer.L'intégration de ces populations va poser à nos sociétés des défis sans précédent.Comment définir le « projet de société » de communautés de cultures d'origines tout à fait différentes 2 Entre l'intégration autoritaire ou uniformisatrice des immigrants à la culture dominante et la coexistence plus ou moins hostile de communautés étrangères les unes aux autres, le défi n\u2019est-il pas de construire un type nouveau de société, édifiée sur la multiculturalité 2 Chaque société se verrait en quelque sorte conviée à réaliser, 184 POSSIBLES A gauche au Ig Un en son sein, l\u2019unité, la solidarité internationale d\u2019or- À ° .° .> ° \\ , \u201cernationalisme dinaire envisagée uniquement à l'échelle de la pla- ur I'an 2000 nète * % %k C\u2019est à même l\u2019action sur ces divers terrains que se reconstruiront les projets socialistes à venir et les nouvelles formes organisationnelles capables de por- fi ter ces projets alternatifs.À la conception d\u2019un projet ; « socialiste » plus ouvert doit correspondre une : transformation radicalement démocratique de à l\u2019organisation politique.à Coalitions, alliances, réseaux internationaux : ce sont les voies que nous avons à peine commencé à explorer.Ce sont toutefois là les formes organisation- elles, souples mais de plus en plus permanentes et structurées, qui soutiendront nos recherches et nos actions dans les prochaines années.Les solidarités et les relations internationales que nous avons développées depuis 20 ans constitueront autant d\u2019appuis dans la « reconstruction » des forces de changement, à l'échelle de la planète, que nous avons à partager.185 I CT I ET a TRE LL BERR Ral fmt od FRANCOIS GRAVEL Mao\u201d On n\u2019aime pas la vie, la cause est entendue, mais on finit par s\u2019en accommoder, vaille que vaille.On mène une brillante carrière, on collectionne les histoires d'amour ou on fait du jogging, ce genre de choses.Le soir, en regardant les informations à la télé, on se sent un peu lâche, comme tout le monde, et on se console comme on peut.Mais on peut aussi, une fois dans sa vie, essayer de tout changer.Rien qu\u2019une fois, pour voir.Vraiment tout changer.Pas rien qu'un petit morceau, mais toute la vie.Pas un seul individu, pas un pauvre petit couple de rien du tout, mais toute la société.On oublie alors Kennedy, qui n\u2019était qu\u2019un sale impérialiste vaguement réformiste, porteur de bien petits espoirs.On oublie le Che, un aventurier idéaliste à la solde du social-impéralisme soviétique.On oublie Jimi Hendrix, dont l\u2019individualisme petit-bourgeois ne pouvait mener qu'au suicide.On oublie aussi Allende, qui s'était laissé berner par les mirages du réformisme et avait livré son peuple à Pinochet, pieds et poings liés.Et on se tourne vers Mao, le seul qui ait réussi.Mao n'a pas seulement fait la révolution, il a métamorphosé des principes philosophiques en riz et * Extrait du roman Ostende, à paraître. Mao en viande, nourrissant ainsi sept cents millions de Chinois.Après avoir résolu la contradiction du ventre plein et du ventre vide, il a tenté de résoudre toutes les contradictions, de combattre toutes les injustices, même les plus lointaines, même celles que personne n'aurait songé contester tant elles paraissaient naturelles.: En Chine, il était devenu difficile de distinguer les hommes des femmes, qui portaient la méme veste, le même pantalon, les mêmes chaussures.Toute coquetterie était considérée, à juste titre, comme du gaspillage.Dans l\u2019armée, impossible de distinguer le soldat du gradé, qui portait, lui aussi, la veste bleue, la même, exactement la même que portait le président Mao et que nous pouvions nous procurer, pour une bouchée de pain, dans toute bonne librairie marxiste-léniniste.En Chine, les universitaires travaillaient aux champs tandis que les paysans et les ouvriers tenaient des réunions pour critiquer Lin Piao et Confucius.La philosophie n\u2019était plus une obscure affaire de spécialistes se complaisant dans les distinctions byzantines, mais un sujet de conversation banal qu\u2019on abordait partout, à l'usine comme à la pharmacie, c\u2019est du moins ce qu\u2019on pouvait voir, ébahis, dans les films de Joris Ivens.En Chine, il n\u2019y avait pas de différence entre les villes et les campagnes, pas de pollution non plus puisque tout le monde circulait à vélo et que les industries étaient au service du peuple.En Chine, on renait soin des vieillards et des enfants, et les ado- [ascents avaient à se mettre sous la dent d\u2019autres héros que des chanteurs décadents.Les vedettes s\u2019appelaient Norman Bethune ou, mieux encore, quelque obscur ouvrier chinois qui n'avait pas hésité à plonger dans une cuve de pétrole pour dégager une valve coincée, permettant ainsi à la production prolétarienne de suivre son cours et contribuant ainsi à la révolution mondiale.187 En Chine, pas de barrière entre la science et la sagesse populaire ancestrale, ni même de distinction entre le passé et le présent : les médecins aux pieds nus utilisaient tout autant les antibiotiques que les aiguilles d\u2019acupuncture et les herbes médicinales.Y avait-il quelque part risque de contagion que Mao n'avait qu\u2019à lancer un mot d'ordre.Le jour même, sept cents millions de Chinois partaient à la chasse aux mouches et les éliminaient toutes.La politique au poste de commandes réglait tous les problèmes.Rimbaud avait voulu changer la vie par la poésie et n'avait réussi qu'à devenir un vulgaire traiquant d'armes.Mao, lui, avait pris les armes, changé radicalement la vie, et s'était ensuite payé le luxe de la poésie.Ça vous remet les choses à leur place.Mao avait réussi à transformer la vie, toute la vie.Il y était parfois allé un peu fort, c\u2019est vrai, mais on ne fait pas la révolution, fôt-elle culturelle, sans casser des œufs.Et puis quelques millions de morts, qu'est-ce que c'est, somme toute, à l'échelle de la Chine On ne discute pas de littérature mais de révolution, soyons sérieux.Et puis ils seraient morts de toute façon, non 2 Où est le problème ?Les gardes rouges étaient parfois un peu fanatiques dans leurs dénonciations, leurs exécutions étaient parfois un peu sommaires, mais, bon, ne faisaient-ils pas aussi des gestes infiniment réjouissants quand ils condamnaient les universitaires à nettoyer les fosses à purin 2 Qui n\u2019a pas rêvé, un jour ou l\u2019autre, d\u2019être nommé directeur d\u2019un centre de rééducation par le travail manuel et d'y accueillir nos brillants universitaires, nos politiciens, nos hommes d\u2019affaires?Ou encore de forcer nos professeurs de cégeps à travailler dans les champs, au mois de juin, histoire de leur enlever un peu de leur morgue 2 Mais tout de même, Jean-François, tout de même, ces histoires de Lin Piao, tantôt héros et tantôt traître, les anecdotes abracadabrantes qu\u2019on racontait à 188 POSSIBLES À gauche au Mao son sujet dans le Pékin-Information, les affiches de Mao marchant sur les eaux, ça ne te gênait pas un peu aux entournures \u20ac Non, franchement, cela ne me gênait pas.Personne ne croyait que la Chine était une société parfaite.Quiconque aurait prétendu le contraire se serait d'ailleurs fait taxer d\u2019idéalisme, voire même d\u2019opportunisme « de gauche », avec plein de guillemets.On pouvait admettre qu\u2019il y eut en Chine des relents de féodalisme, ici et là, et puis personne n\u2019était vraiment obligé de lire Pékin-Information.Non, franchement, cela ne me gênait pas.La mort de Mao, en revanche.Que n\u2019était-il pas mort noyé en tentant une dernière fois de traverser le Yang-Tseu, ou bien crucifié par les révisionnistes, ou encore enterré vivant dans une grotte du Yénan, ne manifestant sa présence, le soir, que par des clochettes dont il tirerait les ficelles 2 Mao n\u2019avait pas su mourir.D'abord, il avait trop attendu.Nous en avions ras le bol de voir sa photo chaque semaine, sur la couverture de Pékin-Information, serrant la main à un quelconque dignitaire étranger venu le rencontrer dans sa bibliothèque.Il avait l\u2019air d\u2019un vieux gaga, et cela sied mal à un héros.Un vieux gaga qui était mort dans son lit, comme un bourgeois, au milieu des intrigues de palais.Une mort interminable, qui rappelait trop celle de Franco.Mao était mort, et il ne restait plus que des vautours nommés Hua Kuo Feng, Deng Siao Ping et la bande des quatre, dirigée par la propre veuve de Mao, Chiang Ching, mieux connue sous le nom de Yoko Ono numéro deux.Etait-elle aussi folle qu\u2019on le disait?Et dans ce cas, pourquoi Mao n\u2019avait-il jamais divorcé?Etait-il fou lui aussi, et depuis quand @ Peut-être était-il fou, après tout.Peut-être fallait-il être fou pour penser qu\u2019une poignée de révolutionnaires, perdus dans les montagnes, pouvait entreprendre une aussi longue marche.Mais Yukong était-il fou, lui qui avait réussi à déplacer des montagnes 2 x * La révolution n\u2019est pas une soirée de gala.C'est plutôt un matin pâle, dans un grand parking désert et sinistre, en face d\u2019une usine de céramique.Je patauge dans les flaques de boue, les pieds gelés, les doigts engourdis, les yeux encore embrouillés de mauvais sommeil, tandis qu\u2019un soleil frileux se lève à l\u2019horizon du parc industriel.J'irais bien me réchauffer dans mon automobile, mais j'ai dû la stationner trois rues plus loin, question de sécurité.Six heures trente du matin, j'ai rendez-vous avec la classe ouvrière.En attendant qu\u2019elle se présente, je me répète le thème de l\u2019agitation-propagande de la semaine : le Parti québécois est objectivement au service d\u2019une fraction de la bourgeoisie francophone, la classe ouvrière n\u2019a rien à gagner à s\u2019engager dans la voie sans issue de l'indépendance mais doit plutôt mettre toutes ses énergies à s\u2019allier avec les camarades ouvriers du Canada anglais, qui ont objectivement les mêmes ennemis, à savoir la bourgeoisie canadienne alliée à l'impérialisme américain, afin de construire un véritable parti marxiste- léniniste.Trop long, comme d'habitude.Du parking jusqu\u2019à l'entrée de l'usine, il y a à peine trente pas, je les ai comptés.Pour peu que la classe ouvrière soit ressée de poinçonner, je n'aurai pas le temps de finir ma phrase.Que faire2 comme dirait l\u2019autre.Prendre les devants et entamer le dialogue avec la classe ouvrière avant qu\u2019elle ait quitté son automobile, voilà la solution.Six heures trente-sept, une première automobile arrive enfin.Un ouvrier en sort, plutôt renfrogné.Il n\u2019a pas encore refermé la portière que je suis là, devant lui, journal en main.J'essaie de ui sourire pour ne pas l\u2019effaroucher, mais pas trop, quand 190 POSSIBLES A gauche au Mg, chy à Mao même, il convient de bien se distinguer des Témoins de Jéhovah.Ne pas l\u2019assommer tout de suite avec mes affirmations, tater d\u2019abord le terrain en lui demandant ce qu\u2019il pense de l'élection du Parti québécois.La classe ouvrière me regarde, franchement étonnée, se demandant ce que je peux bien vouloir lui vendre, par ce triste matin de novembre.Un aspirateur, un condo en Floride, un passeport pour le paradis2 Non, monsieur, pour vingt-cinq cents, je vous offre le point de vue de la classe ouvrière, votre point de vue, en fait, même si vous ne le soupçonnez pas encore.Il se dirige vers son usine, sans méme daigner me répondre.Je I'accompagne.Trente pas pour le convaincre.Trente pas pour lui faire comprendre que les grévistes des pâtes et papiers de Colombie- Britannique sont ses alliés objectifs.Ou bien que la nationalisation de l\u2019industrie pétrolière par le gouvernement du Venezuela est un geste progressiste en ce qu'il affaiblit objectivement l'impérialisme américain.Ou encore que la présence des troupes cubaines en Angola n\u2019est pas une manifestation de 'internationalisme prolétarien, contrairement à ce qu\u2019on pourrait croire, mais plutôt une manœuvre du social-impérialisme soviétique\u2026 La classe ouvrière ne m'a même pas adressé la parole.À peine un haussement d\u2019épaules.Et je me retrouve là, devant la porte de l'entrée des employés, avec mon journal.Ne pas se décourager : la classe ouvrière s'est montrée indifférente, d'accord, mais pas hostile.Et puis peut-être celle-ci ne parlait-elle que le portugais, allez savoir.Prendre sa résolution, ne reculer devant aucun sacrifice, surmonter toutes les difficultés pour remporter la victoire.(Mao, œuvres choisies, tome trois.) Revenir vite au stationnement, accoster une autre classe ouvrière, au sortir de sa Duster SS, l\u2019accompagner 191 MO TO I NET jusqu\u2019à l'entrée de l\u2019usine, tenter de lui refiler mon journal, sans succès, puis revenir encore au stationnement, modifier les stratégies d'approche tout en ardant en tête le thème de l\u2019agitation-propagande de la semaine, accompagner une autre classe ouvrière, plus hostile celle-là, un contremaître sans doute, renoncer, revenir au stationnement, marcher de plus en plus vite à mesure que le stationnement se remplit, non, monsieur, il n'y a pas de pages de sports dans mon journal, non pas que les communistes soient contre les sports, au contraire, mais il faut comprendre que le capital corrompt tout ce qu'il touche.Deux automobiles, coup sur coup, ca se précipite, il s\u2019agit de faire le bon choix.Puis trois, quatre automobiles, l'impression que la chaîne de montage s'accélère, bonjour monsieur l\u2019ouvrier, je viens vous présenter le point de vue de la classe ouvrière sur l'indépendance du Québec.La révolution n\u2019est pas un dîner de gala, c\u2019est un va-et-vient constant, mené au pas de course, entre un stationnement et une usine, jusqu'à ce que sonne enfin la sirène.D\u2019un point de vue individuel, on pourrait conclure à la perte de temps et d'énergie, mais il faut combattre farouchement l\u2019individualisme et son rejeton obligé, le défaitisme.L'organisation n\u2019envoie pas ses militants dans n'importe quelle usine, que non.Celle-ci peut même être qualifiée de stratégique : un membre de notre organisation a réussi à s\u2019y infiltrer récemment.Jamais employé d\u2019une usine de céramique n'aura eu des qualifications aussi bizarres : Gérard (il s\u2019agit évidemment d\u2019un pseudonyme) détient un baccalauréat en philosophie de l\u2019Université de Montréal, une maîtrise en sociologie de Yale et avait entrepris un doctorat en épistémologie, à la Sorbonne, avant de trouver son chemin de Damas et de joindre les rangs de notre organisation.(Il a évidemment falsifié son curriculum pour obtenir son emploi de manutentionnaire.) Gérard recevra bientôt les numéros de téléphone de mes deux ouvriers potentiellement avancés, il les POSSIBLES À gauche au Sigg eh tof Mao contactera et nous assisterons bientôt à la naissance d\u2019une cellule ouvrière, une vraie cellule qui se développera en se multipliant par divisions successives, comme un organisme, et essaimera dans toutes les usines de céramique affiliées au même syndicat, puis dans toutes les autres usines du parc industriel, et enfin dans les quartiers, les garderies, les comptoirs alimentaires, les coopératives.Deux numéros de téléphone, c\u2019est une riche moisson, vraiment, il y a de quoi être fier.En autant, évidemment, que mes ouvriers ne m'aient pas donné de mauvais numéros pour se débarrasser de moi\u2026 * % %k La révolution n\u2019est pas une soirée de gala, non, ça ressemble plutôt à une interminable réunion tenue dans une chambre de motel de Pointe-aux-Trembles, une de ces chambres qui se louent généralement à l'heure.Pas question de nous réunir chez un des membres du groupe, on ne lésine pas avec la sécurité.Pas question non plus de stationner mon automobile devant le motel.Le mot d\u2019ordre de l\u2019organisation est clair : ou bien on utilise le transport en commun, ou bien on stationne trois rues plus loin et on marche, froid de canard ou pas.Je pose les dix dollars sur le comptoir, pas de regu, non merci, je m\u2019invente un nom et un numéro de plague d\u2019immatriculation, et je n'ai besoin d\u2019aucun effort particulier pour baisser les yeux, comme un mari honteux de tromper sa femme, quand le préposé me remet la clé.En attendant l\u2019arrivée des camarades, j'aère un peu la chambre sordide, puant l'humidité, et j'imagine, pour passer le temps, les fantasmes du préposé : quatre hommes et deux femmes entrant tour à tour dans la méme chambre, avec des airs de conspirateurs, et qui y resteront jusqu'à minuit.Et sa gueule, le lendemain matin, quand la femme de 193 ORIEN ménage viendra lui dire que les cendriers débordaient de mégots mais que le lit n\u2019a pas été défait.Le couvre-lit sera un peu froissé, tout de même, Christiane et Edith s\u2019y seront assises en tailleur, appuyées contre le mur.André, Serge et moi nous serons assis par terre tandis que Pierre, le responsable du groupe, aura droit à la chaise et au bureau.(Christiane, Edith, André, Serge et Pierre ne sont que des prénoms d'emprunt, évidemment Nous ne les rononcerons qu'à voix basse, en nous trompant une fois sur deux.Ce n\u2019est tout de même pas notre faute si nous nous connaissons tous peu ou prou, ayant fréquenté les mêmes lignes de piquetage, à l\u2019université.) Si nous avions joint les rangs de l\u2019organisation à ses débuts, deux ans plus tôt, nous serions sans doute des cadres, nous aussi, voire même des membres du comité central.Mais nous avions traîné nos savates sur les sentiers de la révolution buissonnière et l\u2019Organisation, à juste titre, se méfie un peu.Sommes-nous des révolutionnaires convaincus ou de simples opportunistes qui sentent que la révolution est imminente © Pour aspirer à devenir membres, il faut d\u2019abord faire nos preuves dans un comité de lectures, puis graduer dans un groupe d'étude, et enfin dans une cellule, où il y a encore, j'imagine, d\u2019autres étapes à franchir.Pierre, notre cadre, est membre à part entière, évidemment.Il ne nous l\u2019a jamais avoué, mais on peut facilement le deviner d'abord à son discours (certaines de ses analyses se retrouvaient telles velles dans le journal de la semaine suivante, c'est dire s\u2019il était proche du comité central), ensuite à l\u2019épaisse couche de cernes qui décore ses yeux.Je m\u2019appelais Gérald, en ce temps-là, et Gérald était un aspirant-militant zélé.Lui demandait-on d'aller vendre des journaux deux matins par semaine 194 POSSIBLES À gauche a Mao qu'il y allait trois fois.En plus de sa réunion hebdo- 4 madaire, il consacrait deux soirées à aider les camarades de la Librairie Rouge, très forts en agitation- propagande mais nuls en comptabilité.Fallait-il lire trente pages de Lénine pour la semaine suivante qu'il en avait lu un tome au complet.Devait-il se livrer à une autocritique devant le groupe de lecture que ça tournait au carnage, si bien que les camarades devaient le retenir de crainte qu\u2019il ne s\u2019entaille les veines.Pierre avait dû le prendre à part, un jour, our lui expliquer que l\u2019auto-mutilation était une Forme d\u2019opportunisme de droite.Gérald en mettait parfois un peu trop, je pense, mais il savait se faire apprécier des cadres, particulièrement lorsque les néophytes posaient leurs inévitables questions sur Staline et les Khmers rouges.Impossible d'accueillir un nouveau candidat à la révolution sans que la question se pose : la violence était-elle vraiment nécessaire@ (Pour comprendre leurs réticences, il faut se souvenir que ces militants s'étaient tous laissé pousser des fleurs dans les cheveux en écoutant Donovan, quelques années plus tôt.) Les bains de sang n\u2019embêtaient nullement Gérald, qui y voyait plutôt un gage de sérieux.Pour contrer ces poussées d\u2019idéalisme petit-bourgeois, il racontait d\u2019abord quelques crimes de guerre nazis particulièrement juteux (le nazisme n'est-il pas le stade suprême du capitalisme2), poursuivait avec de savoureuses descriptions des atrocités américaines au Viêt-nam et, quand il avait été bien établi que nos ennemis, eux, ne chipotaient pas pour un litre ou deux de sang inutilement versé, enchaînait avec Staline et les Khmers rouges : des millions de morts, d'accord, mais la cause était bonne, voilà toute la différence.#*x* La révolution n\u2019est pas un dîner de gala, c'est aussi une petite rue sombre, quelque part à Montréal.La 195 site LAs go manifestation vient de se terminer et les brillants PossiBLEs stratèges de notre organisation ont eu l\u2019idée de nous À gauche au réunir dans ce cul-de sac pour chanter une dernière fois l\u2019Internationale avant de nous disperser.Parmi ses nombreuses qualités, l\u2019Internationale a le mérite d'être interminable, surtout quand on y ajoute les trois couplets qui le distinguent de sa version révisionniste.C\u2019est aussi un chant qui donne du courage, pour peu qu'on l\u2019entonne à pleins poumons.Et il fallait vraiment le chanter à pleins poumons pour se donner du courage ce soir-la : à la sortie du cul-de-sac, le service d\u2019ordre d'une organisation rivale, le soi-disant parti soi-disant marxiste- léniniste, nous attendait de pied ferme.Nous sommes plus de cinq cents, et nos ennemis à peine deux cents.Sauf qu'ils ont vissé des casques de football sur leurs têtes de brutes et attaché de minuscules pancartes à leurs énormes massues.Et ils sont là, à la sortie du cul-de-sac, nous jouons tous les deux à qui chanterait le plus fort, version groupuscu- laire des batailles de matous.Soudainement, au milieu d\u2019un couplet, les hordes barbares foncent vers nous en poussant leurs cris de guerre, massues en l'air.Vont-ils vraiment charger, ou est-ce encore une tactique d'intimidation @ Ils s'arrêtent à deux pas de nous, comme un seul j homme, et nous pouvons souffler un peu avant de 2 recommencer à chanter à tue-tête, chargés d\u2019adré- \u201c naline, le couplet numéro douze.Trois ou quatre fausses attaques plus tard, ils nous cèdent finalement le passage et nous pouvons enfin rentrer à la maison, soulagés.La révolution n\u2019est pas une soirée de gala.Pour y participer, il faut de bonnes provisions de sous-vêtements propres.* kk La dialectique est une arme puissante qui, placée entre des mains expertes et de préférence chinoises, AE ithe 0 Mao déplace les montagnes, détourne les fleuves et change le cours de l'Histoire ; mais que peut-elle au juste contre ce grand camion, taillé dans l\u2019acier massif, qui se tient là, rugissant et soufflant comme un taureau pour que je lui cède le passage, moi qui n'ai pour me défendre qu\u2019une pauvre pancarte brochée à une latte de bois si mince que je pourrais la briser de mes deux mains nues, sans même l\u2019appuyer sur mon enou 2 Si le camion avançait et si j'avais le réflexe ridicule de lui opposer ma petite latte, elle se casserait comme une allumette, sans même égratigner le pare-choc qui doit à lui seul peser une tonne.Le chauffeur n\u2019en aurait même pas connaissance, pas plus qu'il ne ressentirait le moindre soubresaut quand les roues me passeraient dessus, une à une, bien lentement.I! n\u2019entendrait pas non plus le concert des craquements d'os, couverts par le bruit du moteur.Peut-être un de mes bras se détacherait-il et resterait-il coincé dans les profondes sculptures du pneu, peut-être aussi le reste de mon corps se retrou- verait-il entraîné dans les multiples engrenages du moteur et de la transmission.Je mourrais broyé, dévoré, digéré par une machine, comme Charlie Chaplin dans Les Temps modernes.Une belle mort, oui, mais est-ce que ça en vaudrait la peine ?Un faux mouvement du chauffeur, un simple éternuement qui lui ferait relâcher, l\u2019espace d\u2019une seconde, la pression de son pied sur la pédale du frein, et me voilà écrabouillé.Il pourrait tout aussi bien décider d\u2019avancer volontairement sur moi, convaincu que je me défilerai au dernier moment, comme l\u2019ont fait avant moi tant de grévistes sur tant de piquets de grève qu\u2019on se demande parfois pourquoi le piquetage n\u2019est pas encore devenu une discipline olympique.Un bluff, rien de plus, un rite, une ridicule corrida, Et si je ne réussissais pas a m\u2019esquiver au dernier moment?Si je glissais dans la neige sale, si je trébuchais et qu\u2019il ne puisse s'arrêter @ Ou bien si je décidais de rester à, tout simplement, offrant mon corps en sacrifice à la cause des ouvriers de la Commonwealth Steel Works 2 197 Byte Je m'obstine pourtant à narguer cet immense camion, les pieds plantés dans la neige, armé d\u2019une seule pancarte, depuis deux longues minutes qui m'ont semblé, en temps subjectif, durer des siècles au cours desquels des centaines d'idées idiotes m'ont traversé l'esprit.Pourquoi cette grille chromée, qui recouvre le radiateur, a-t-elle des allures de temple grec, avec ses colonnes et son tympan 2 Ces deux tiges de fer qui encadrent le temple, vibrant au rythme du moteur, ont-elles d\u2019 autre fonction que de porter deux quilles de plastique@ Et pourquoi ces quilles, au fait?Sont-elles installées par le manufacturier ou témoignent-elles d\u2019un curieux fétichisme des camionneurs ?Îl y a tant de choses qui m\u2019échappent dans les manières de la classe ouvrière, tant de choses que j'aimerais savoir aussi à propos de la mécanique : est-il normal que le grondement du moteur soit aussi irrégulier ® Ce bruit sec et métallique correspond-il à l'embrayage, ce grincement au rela: chement des freins 2 Existe-t-il des cours de mécanique auditive 2 La mort est là, devant moi, mais j'ai du mal à m'en convaincre.Je la voudrais drapée de noir et armée d\u2019une longue faux, je la découvre triviale dans son costume de fer et de chrome, avec ses deux quilles en plastique.Si je m\u2019écartais de son chemin, elle poursuivrait sa route, sans même me remarquer.Je regarde les dépouilles d'insectes, incrustées dans le pare-choc depuis l'été dernier, les petites mouches, coincées dans les alvéoles du radiateur et je pense aux âmes minuscules, recrachées par le tuyau d'échappement, montant droit vers le ciel, saluées une dernière fois par le couvercle métallique\u2026 Si je mourais écrasé, moi aussi, la fumée serait-elle noire ou blanche 2 Une grille, des quilles de plastique, un pare-choc, mais aussi de petits nuages de fumée noire qui s\u2019échappent régulièrement du tuyau d'échappement en faisant claquer le couvercle, J.autres gros nuages 198 POSSIBLES A gauche ay Mao qui sortent de sous l'enfer de la mécanique, l\u2019eau sale qui dégoutte sur le sol, formant une flaque bariolée d'huile.Et en haut, juché sur sa masse de métal, un homme, tout petit lui aussi, un homme dont je ne verrai jamais la figure.Je ne peux que deviner e reste, les tonnes d'acier de la remorque, les dizaines de pneus géants, et surtout mon camarade Gérard, grimpé sur le marchepied, qui essaie de convaincre le chauffeur de respecter le caractère sacré des lignes de piquetage, fussent-elles constituées de deux individus qui n\u2019ont rien à voir avec ce conflit.Je dois tenir le coup le plus longtemps possible, armé de ma seule petite pancarte, pendant que Gérard explique patiemment au chauffeur excédé qu\u2019il lui faut rebrousser chemin : les ouvriers de la Commonwealth Steel Works sont en grève légale, il faut te montrer solidaire, camarade chauffeur, ton patron ne pourra pas te congédier, n\u2019es-tu pas syndiqué, toi aussi \u20ac Puisse-t-il être syndiqué, oui.Rien de pire que ces camionneurs indépendants qui se prennent pour des patrons et tiennent à témoigner de leur solidarité de classe.Mais il ne faut pas non plus qu'il soit trop syndiqué : sur une ligne de piquetage, je le sais \u2018expérience, un petit patron timoré vaut parfois mieux qu\u2019un teamster fanatique.Un syndiqué timide, voilà ce que je souhaite de tout mon cœur, un petit syndiqué normal, père de famille, propriétaire d\u2019un bungalow de banlieue, qui ne recherche que la paix.Parle-lui, Gérard, parle-lui doucement, tandis que |\u2018agite ma pancarte devant ses yeux.% kk Il en est des désillusions politiques comme de toutes les ruptures, je pense.Le réve est fini, on le sait, mais on s'accroche encore quelque temps, ne serait-ce que par la force de l\u2019habitude, ou par crainte du vide.Pour peu que vous soyez à l'abri du vent, cette situation peut durer quelques années, voire s'éterniser.Mais il suffira souvent d\u2019un tout petit 199 événement, la plupart du temps parfaitement insigni- PossiBLES fiant, pour que tout bascule soudainement.Et la vie À gauche a nous procure heureusement une quantité phénoménale d'événements insignifiants, c\u2019est même ce qu'elle fait le mieux.Je continuais donc à militer tranquillement, vaille que vaille, malgré la Chine et malgré le fait que notre mouvement s\u2019effritait de jour en jour.Le cœur n\u2019y était plus tout à fait mais la tête me répétait que la bonne vieille lutte de classe était incontournable et que la révolution était quand même nécessaire, ne serait-ce que parce qu'elle arrivait encore à me faire oublier ce que j'étais vraiment, à savoir un gérant de labrairie de centre commercial et un propriétaire de maison de banlieue.Je persistais encore, oui, même s'il m\u2019arrivait de penser, dans mes moments de lucidité, que je m\u2019acquittais de mes tâches de militant comme un contribuable de ses impôts.J'allais donc vendre mes journaux à la porte des usines, j'étudiais l\u2019Anti-Dühring, je tenais la comptabilité de la librairie marxiste-léniniste, et je faisais d'étranges corridas où les camions avaient remplacé les taureaux.Jusqu'à ce que j'en arrive à ce jour où, les deux pieds dans la neige, je me retrouve face à face avec ce camion MACK, à me demander si le rôle de l'individu, à ce moment-ci de l\u2019histoire, est de se faire écraser par un camion.200 OU.sii thians cibbisithas tenet antl ds CHRICHIRRE RISE rev as parr res rary cree cree = ere ae cc Te cou cr, ex fe coco es eee AOE EES CECE Bene ES Be: Er os Ee PE EX pe = By ES et = ye = 2 2 eu es = PQ EB = forts hey pes = Po) LS Ce rh = É Ed iS ZL x Eh LA pes a Re ot a a pe SA Whe ol un - ler ae PA \u2018 = cents es ce co CE: a or or Exe Ft ue a = Lo PR pe a = CHEE, x ce à Rex 2 RENT Sr fi Te poecr Rtg JO SES AN 5 - ™.+ A+ Ra Q.N $ A+ 4 Na 74 * n + 7 RCTs 5 \u201c= » Ho \u201ci A i So tit.» \u2014 Ars -\u2014 wv - LP | AF ?La ean 5 inl, A > ju ON, Yn \"Ye + A TNT \"0 À = A à \u20ac NS .4° à re, * =} WN & \\ See é- \u2018ad N A WN >, sg À \u201c ae we ) + .À + x, + cn L?;
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