Possibles, 1 janvier 1997, Hiver
[" [Sanu gunrn pare 0 _ J - I.© A} ca I > fo 24.se 2 ce & i | si 3 2D 4 ~ Bg 5 ca a?= ess de a nat ee se à a Sa = pe SE ago = e RE 3 Ex = me = { a ape as us es 2 © i \u2014\u2014 À cramer sers = ce \u2018 LS 5 3 5 Lith atin beirads à arent Si - VOLUME 21 _ NUMERO 1 - HIVER 1997 R pee Pen se RS Fn AS tes Loe PET ee San TERRA A : a RARE PS cn on _ mm nL re ee poy or Pre Eas J rs Ee =a Sn we re me a = Pita eh FA en 7 ps cn pe zx = ae ad ia a ns a Lo po oo ae zane a hr pas astres = As Ress Ra = ME casédr rs Ag Prop r-siy periph ger mm Tn ao A Bers DES oo 0 eo Br ze cocce BETO rt rr Te fee a mp RA EO RSS pt ce cu TE ns Te AA a ERI Rx a crée 2 où eo.cos is SS a a Bu ?p ÿ % ÿ ET MIRON PENSER AVEC GIGUERE VOLUME 21 © Numéro 1 ° HIVER 1997 ossibles \u201cir is 57 HEY mm ny A stg LL PA possibles B.P 114, Succ.Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254, 529-1316 Comité de rédaction Stéphane Aquin, Jean-Marc Fontan, Gabriel Gagnon, Julie Garneau, Stéphane Kelly, Patrice LeBlanc, Jacqueline Mathieu, Raymonde Savard, Daniel Tanguay, Amine Tehami, André Thibault.Collaborateurs(trices) Rose-Marie Arbour, Yvan Comeau, Francine Couture, Marcel Fournier, Lise Gauvin, Roland Giguère, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Suzanne Martin, Gaston Miron, tMarcel Rioux, Marcel Sévigny.Révision des textes et secrétariat Micheline Dussault Responsable du numéro André Thibault La revue Possibles est membre de la SODEP (Société de développement des périodiques culturels québécois) et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.SBREK 4 pesierraes Possibles est subventionnée par le Conseil des arts Du'Quépec et des lettres du Québec et le Conseil des Arts du Canada.Le numéro : 8 $.La revue ne perçoit pas la TPS.Conception graphique et maquette de la couverture : Nicole Morisset Typographie et mise en page : Composition Solidaire inc.Impression : Les ateliers graphiques Marc Veilleux inc.Distribution : Diffusion Dimedia inc.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 © 1997 Revue Possibles, Montréal. TABLE DES MATIÈRES Présentation 7 ESSAIS ET ANALYSES De l\u2019influence du nom propre des étoiles sur les nouveau-nés SUZANNE JACOB 11 Introduction à une esthétique de Roland Giguère NORMAND BAILLARGEON 16 Dix poèmes inédits ROLAND GIGUÈRE 32 Gaston Miron : le poète rapaillé GEORGES AMSELLEM 47 Le monologue extérieur Extraits d\u2019un journal de voyage en France avec G.Miron JEAN ROYER 31 Genèse d\u2019une influence BRUNO ROY 69 Aux larmes citoyens ! JEAN-LUC GOUIN 79 WA 4 $ 1 3 | 3 ! sa AER LE cit SR POESIE ET FICTION Terrorisme #1 DOMINIQUE CORNEILLIER 87 mr 2e cer marre in.\u2014 \u2014_e\u2014 Siar ca = Sans titre PAMELA VALLEE 91 L'oratorio de juillet GENEVIEVE DE CELLES 93 | { La vieille dame qui venait du froid PIERRETTE LAPERLE 103 | DOCUMENTS [ Y a-t-il encore des intellectuels | aujourd\u2019hui ?| JACQUES PELLETIER _ 111 | Art et postmodernité DIANE PACOM 128 Ethnographie et écriture OLIVIER PEGARD 144 Pour souligner le 20° anniversaire de la revue, POSSIBLES organisera, en collaboration avec le Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal, un colloque sur le thème de notre prochain numéro (double) « Travailler autrement, vivre mieux ».Il aura lieu le vendredi 14 mars 1997, à la Maison de la culture de la Côte-des-Neiges, 5290, chemin de la Côte-des-Neiges {tout près de l\u2019Université).Information: (514) 529-1316 Gilles Hénault (1920-1996) Nous apprenons avec douleur, au moment d'aller sous presse, le décès du poète Gilles Hénault, qui fut l\u2019un des fondateurs de notre revue il y a vingt ans et qui participa activement aux travaux du comité de rédaction du 1976 à 1981.Nous lui rendrons hommage dans notre prochain numéro en reproduisant un de ses articles d'alors, ainsi qu\u2019une bibliographie des poèmes et textes que POSSIBLES a publiés. \u2014\u2014 ee \u2014\u2014\u2014\u2014 \u2014 \u2014\u2014 \u2014 = ze\" \u2014\u2014\u2014 _\u2014\u2014 \u2014_ \u2014 ee \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 \u2014\u2014\u2014 \u2014 \u2014 \u2014 ee \u2014 \u2014_ tm ANDRÉ THIBAULT Présentation Giguère le discret, Miron le fonceur, deux tempéraments, deux voix poétiques essentielles dans le paysage littéraire québécois.Mais pour cette revue, ui célèbre cette année son vingtième anniversaire, is évoquent quelque chose de plus précis : deux membres de la petite équipe qui nous a congus et lancés dans \u2018existence.Ce Tait parfois oublié, n\u2019étonnera pas ceux qui savent aussi quels animateurs infatigables de la vie culturelle québécoise n\u2019ont jamais cessé d'être Roland Giguère et Gaston Miron, notamment par leur soutien aux autres écrivains et ar des activités très concrètes comme la gravure et \u2018édition.| leur arrive de temps en temps de nous faire savoir leur plaisir de nous voir poursuivre ce projet de revue qui fut le leur.Ceci reflète bien leur profond désir de laisser des traces vivantes, de stimuler par leur pensée et leur écriture d\u2019autres qui en prennent le rela.lls n'ont pas de disciples, au sens servile et ennuyeux du ferme.Mais des héritiers, oui.Des gens dont le travail personnel et autonome porte la marque d\u2019une inspiration à laquelle le verbe de nos deux poètes a contribué.C\u2019est à certains de ces héritiers qu\u2019a voulu donner la parole ce premier de deux numéros destinés à souligner le vingtième anniversaire de POSSIBLES (le suivant, un numéro double, 7 tentera de faire le point sur les actuelles mutations POSSIBLES .enser radicales du travail et leurs effets sur la « vie »).Pens Giguére ; ; , , et Miron Il nous a semblé au début que ce matériel allait emplir complètement l\u2019espace d\u2019un numéro, tant fut enthousiaste la première réponse des auteurs que nous avons sollicités.Il s\u2019est avéré que les gens qui « pensent avec Giguère et Miron » sont très actifs et occupés et que certains, à leur plus grand regret, n\u2019ont pas pu trouver dans leur horaire déjà surchargé le temps qu\u2019ils auraient voulu consacrer aux textes que nous leur demandions.En bout de ligne, ce que nous avons effectivement reçu correspond sensiblement.à l\u2019espace que nous consacrons au thème principal dans nos numéros habituels ! Un hasard « signifiant » sans doute ! Qu'il reste de la place pour des textes littéraires et des documents permet à cet hommage de se présenter non comme une interruption du cours des choses mais comme une partie intégrante de la vie qui continue.Giguère et Miron, merci d'être là.aw ESSAIS ET ANALYSES i SUZANNE JACOB Ss De l'influence du nom ropre des étoiles sur es nouveau-nés Vers l\u2019âge de huit ou neuf ans, on entend quel- : qu\u2019un prononcer le nom propre d\u2019une étoile, Bétel- E geuse, par exemple.La clarté neigeuse et interro- ative de ce nom nous fait scruter la constellation \u2018Orion, le grand chasseur qui porte trois rois à sa | ceinture.Ce que le nom propre de l'étoile évoque È pour nous, nous nous mettons à le voir en nous restées debout dans la nuit, nous, les trois sœurs, dans la nuit d\u2019Abitibi, nous voyons la neige profonde, la neige tiède et caressante de Bételgeuse, épaule droite d\u2019Orion, épaule bateleuse frôlée par la Voie lactée.C\u2019est émouvant, cette histoire des noms propres, scintillant des mythologies perses, grecques ou arabes, étincelant du patient travail qu'ont accompli les langues des peuples humains pour délimiter le territoire de l\u2019humanité, qui gardent éveillées les trois sœurs dans la nuit, qui les aident à tenir tête au sommeil, à la dissolution nocturne de la ville, des routes et de la forêt autour d'elles, elles qui vivent sur une planète de banlieue de la galaxie, la Terre, très loin de toutes ces étoiles habitées, habitées par l'écho que les trois sœurs renvoient aux étoiles, qui est l'écho du rêve que les noms propres méditent en nous et pour nous lorsqu'ils sont prononcés par une personne qui a longtemps fréquenté le ciel.C\u2019est ce pouvoir d'attraction du nom propre qui conduit à l\u2019un ou l\u2019autre des espaces du monde que je désire évoquer pour dire l'influence des noms propres de Roland Giguère et de Gaston Miron.Je veux simplement parler de loin, de ce que c'est que d'être loin, parce que je suis née loin des étoiles, que j'ai grandi loin d'elles, et parce que c'est encore vrai que les poètes, aussi bien que ceux qui s\u2019en nourrissent, naissent la plupart du temps très loin les uns des autres et qu'ils doivent traverser des années-lumière pour parvenir à identifier leur territoire comme celui de lo poésie.Peut-être suis-je plus sensible à ce travail de séduction du nom propre du fait que je suis une femme et que le nom propre de Laure Conan, prononcé et entendu en-dehors des cours de littérature dès la première adolescence par une personne qui avait fréquenté son œuvre, a agi sur moi de manière autrement plus décisive que = lecture de son œuvre.Le nom propre du poète précède parfois de plusieurs années a rencontre de l\u2019œuvre.Il arrive que ce nom propre soit et demeure pour toujours toute l\u2019œuvre de ce poète.Il arrive que l\u2019œuvre soit déchi- vetée par les guerres, par les séismes, par les dictatures, par les universités, par les réseaux d\u2019information.Il arrive que l\u2019œuvre ne parvienne jamais à Amos ou à Gatineau, à Alma, à Pierrefonds ou à Natashquan, ou dans Hochelaga-Maisonneuve, mais que le nom, lui, sache être porté, apporté, transporté là où un nouveau venu au monde, à l\u2019affôt du sens de son voyage, le reçoit comme un secret, comme un vœu ou comme un sort, comme un talisman qui va le mettre en route vers sa vie.Lorsqu'un nom propre acquiert une force de rayonnement telle qu\u2019elle agit sur la personne qui entreprend sa route solitaire vers un monde comme la garantie de l'existence de ce monde, on peut dire 12 POSSIBLES Penser avec Giguère et Miron pile de f, | De l'influence du nom que ce nom fait œuvre d\u2019appelant, de balise, de propre des étoiles sur bouée, de bras, de sémaphore, de phare.Il devient une de ces étoiles baptisées par les âges, cartographie du territoire de lo poésie.Tel est de loin, de la terre, I'ascendant qu\u2019exercent sur les nouveaux venus les noms propres de Gaston Miron et de Roland Giguere.Ces deux noms qui ont trouvé leur route jusqu'à moi hors des poèmes, je devrais me souvenir des voix qui me les ont transmis pour mieux comprendre cet événement qui a voulu qu\u2019entendant les noms, 'entende aussi l\u2019eau fécondée de feu prononcée par Giguère, la douleur privée et publique prononcée par Miron.Le nom propre de Gaston Miron, prononcé par ; Madeleine Bellemare (Renée Cimon), auteure de la E bio-bibliographie de la première édition de l'Homme rapaillé, celle de 1970, avait dans sa voix la puissance d\u2019enracinement des plus hauts arbres, et on aurait dit, à l'entendre prononcer le nom du poète, qu'une promesse faite depuis le commence- | ment des temps était enfin tenue.Quelques années Ë plus tard, ce furent une série de dessins de 1971 de | Paul Paré, inspirés « d\u2019au moins quarante-cing lec- E tures de fond en comble » de l'Homme rapaillé, fusains silencieux où \u201c ton âme est quelque part sur les collines de chair oubliée », qui portèrent le nom propre de Gaston Miron jus- v'à mon cœur, loin du vacarme de l'actualité et du personnage du carré Saint-Louis.Ce sont donc des passeurs qui, prononçant le nom propre, passaient aussi leur rencontre avec l\u2019œuvre, en évo- uaient l\u2019ancrage et l'étendue en eux, la nécessité de cette rencontre : « mais ceux-là qui ont vu je vois par leur yeux ».13 Aucun événement ultérieur n\u2019a pu ternir en moi l'éclat de ce nom transmis par deux êtres qui avaient rencontré l\u2019œuvre.Le courage, l'élan, la force que l\u2019œuvre leur avait donnés, qu\u2019ils me transmettaient par l\u2019énonciation du nom propre, n\u2019ont jamais été mis en péril, par aucun vacarme, ni même par Gaston Miron en personne.Le nom propre de Roland Giguère, lui aussi bien avant les poèmes mais simultanément à sa signature, est prononcé par des amis avec le titre de la gravure Juste avant l'aube.Un jour, petite, j'allais me noyer, quand j'ai aperçu la lune flottant dans l\u2019eau.Alors, l'ai nagé vers elle qui m'a tendu une échelle pour remonter à la surface de l\u2019eau.C'était pareil, la manière de prononcer le nom de Roland Giguère, c'était comme nommer le feu dans l\u2019eau, le feu garde-fou, le feu guide, le feu nourri, ses braises en nous, les vertèbres du rêve.Mes amis, c'est à chaque fois, ils nomment le nom de Roland Giguère comme s'il était l\u2019aveugle qui vient accorder leur piano.Ce que je dis ne veut rien dire du poème ni de la gravure, mais seulement de la voix des passeurs du nom propre qui me le confient comme on confierait la clef de l\u2019eau pour les oiseaux de feu.| y a aussi une responsabilité qui est transmise avec le nom, celle de la patience, de la lumière de la patience, celle aussi de l'ombre qui protège le puits du premier miroir.Je ne dis toujours rien des poèmes, je dis que loin du poète, j'en reçois le nom propre des lèvres de ceux qui restent à l'écoute de l\u2019œuvre et que la part reçue de l\u2019œuvre m'est transmise.Un autre jour, c'est une femme qui aime Roland Giguère qui me dit qu\u2019il y a un silence recouvrant l\u2019œuvre de Roland Giguere, un silence qui ressemble à un destin.« je quittai pour toujours les routes jalonnées de feux morts pour d'autres routes plus larges 14 POSSIBLES Penser avec Giguère et Miron de l\u2019influence du nom bropre des étoiles sur les nouveau-nés où mon sang confondait le ciel comme une flèche confond sa cible » et plus loin encore, la fin des Causes de l'exil : « Un seul miroir allait nous suivre qui réfléchirait le sens augural de nos plus obscures paroles.» Ce seul miroir, est-ce que c'était le nouveau-né qui allait entreprendre sa route à travers le ciel, guidé par les noms propres des étoiles 2?Ce seul miroir, était-ce aussi la voix des passeurs, des passeuses, qui sont entrés dans l\u2019œuvre comme dans une source, et qui ont gardé dans leur voix tous les accents de la source ?Je le crois.Que les poètes pardonnent aux nouveau-nés de ne pas citer leurs vers, mais de s'orienter et de se guider vers le territoire de la poésie par leur nom propre, don libre, don autonome qui navigue sur plusieurs eaux à la fois et que les poètes qui nous en ont fait don ne peuvent plus jamais reprendre, même si au cours e leur voyage, ils découvrent parfois que ce nom est à la fois un don et la croix qu\u2019ils transportent. NORMAND BAILLARGEON Introduction à une esthétique de Roland Giguère 16 [.] toute spéculation autour d\u2019une œuvre est plus ou moins stérile, du moment qu\u2019elle ne nous livre rien de l'essentiel ; à savoir le secret de la puissance d'attraction que cette œuvre exerce.André Breton, Flagrant délit Il n\u2019est pas excessif de soutenir que toute la poésie vivante du Québec découle avec une libéralité sans faille de celle de Roland Giguere.Claude Gauvreau, Sur Roland Giguére poéte J'aime les tableaux que l\u2019on peut habiter : les tableaux dans lesquels on peut entrer pour rêver, pour y vivre, pour s\u2019y réfugier quelques instants.[.] Je m'applique.Je poursuis, je traque des visions.Je veux voir.Roland Giguère, Lieux la poésie est le carrefour de tous les possibles.La poésie est une lampe d'obsidienne.Roland Giguère, De l\u2019âge de la parole à l\u2019âge de l'image ie y Introduction à une esthétique de Roland Giguère On ne saurait sous-estimer la place et l'importance de l\u2019œuvre poétique et picturale de Roland Giguère et on peut, aujourd\u2019hui encore, souscrire sans réserve au jugement porté sur elle naguère par Claude Gauvreau.Jeune poète surdoué, peintre et graveur de grand talent !, son parcours, qui le conduit à fréquenter Breton et les surréalistes à Paris avant de revenir chez nous, est exemplaire d'une démarche menée sans concessions d'aucune sorte à l'esprit mondain.| me semble toutefois que cette œuvre n'a pas reçu toute l'attention qu\u2019elle mérite.Pourquoi ?|| n\u2019y a pas lieu d\u2019en chercher ici les raisons.Mais il me semble patent que si Roland Giguère a autre chose à faire que de s'occuper de la promotion de son œuvre, c'est que cet homme discret adhère, de manière profonde et réflexive, à une conception de l\u2019art en vertu de laquelle celui-ci ne tire son efficace ropre que de l\u2019approfondissement incessant du problème de l'expression poétique et artistique.1/ Rappelons tout de même d'entrée de jeu que Giguère, qui adhère pour l'essentiel à une conception surréaliste de l\u2019art, n'a que faire des cloisonnements disciplinaires.Le monde est un vaste cryptogramme de signes faisant sens et il y a une réelle unité des arts par-delà leur diversité et cela en tant que tous contribuent à ce déchiffrement du monde.Giguère s'en est expliqué clairement : « De l\u2019âge de la parole, je passais à l\u2019âge de l\u2019image et pour moi il n\u2019y avait là nulle abdication, nulle rupture ; je disais \u2014 et je dis encore \u2014 les mêmes choses, autrement.Cet univers qui sur la feuille maintenant devenait visible était bien le même qui hantait mes poèmes.Et je vais toujours ainsi du poème au dessin, à la peinture ; du mot à la ligne, à la couleur pour dire et pour voir et pour donner à voir.» ll a d'ailleurs cette heureuse formule, abondamment citée : « Je peins pour parler comme j'écris pour voir.» La peinture 2 Elle lintéresse d'abord « par ce qu\u2019elle peut dire et faire apparaître ».Les mots ?Mais il s\u2019agit qu'ils « prennent enfin leur vraie couleur ».17 Cette conception de l\u2019art et du rôle de l'artiste, capitale pour l'intelligence de l\u2019œuvre, est amplement fhéorisée dans les écrits de Giguère.Giguère, artiste, poète et\u2026 esthéticien 2 C'est cola, tout juste.Et je me propose justement ici de prendre au sérieux le fait que cette œuvre poétique et picturale comprend, de surcroît, une esthétique.C'est donc à cette esthétique produite par un artiste et un poète de tout premier plan que je consacrerai ce texte.Pourquoi ce choix 2 Je souhaiterais d'abord m'en expliquer.* * * Quoi qu\u2019on puisse penser du statut et de l\u2019état de santé actuels de l\u2019art et de la poésie, il n\u2019est sans doute nullement exagéré de parler aujourd\u2019hui, à tout le moins, d\u2019une crise de l'esthétique.Cette crise \u2014 à mon sens inséparable de celles de l\u2019art et de la critique, mais c'est une autre histoire \u2014 est manifeste dans les difficultés que rencontre désormais la théorie à produire un concept de son objet et à répondre aux questions traditionnellement posées par l'esthétique.Qu'est-ce donc que l\u2019art et la poésie 2 Quels en sont les moyens propres ?Quelles fonctions remplissent-ils 2 Que peut-on en espérer ?Comment convient-il d'en parler @ La multiplication des réponses concurrentes à ces simples questions témoignerait encore de la crise évoquée.Sans entrer dans la question de savoir s\u2019il s'agit là d\u2019une bonne ou d\u2019une mauvaise chose \u2014 d\u2019aucuns argueront qu'il convient d\u2019applaudir au développement autonome de l\u2019art, soustrait à l\u2019emprise du concept \u2014 on ne peut que souscrire au diagnostic que posait récemment à ce propos un philosophe : « L'émancipation radicale de la production artistique par rapport à la clôture ontologique traditionnelle et la rupture systématique avec tout canon établi ont distancé sans espoir les possibilités offertes à la théorie [.] la philosophie POSSIBLES Penser avec Giguère et Miron Introduction à une esthétique de Roland Giguère ne sait plus quoi dire de ce qui se passe actuellement dans les arts [et] la confusion et l\u2019étonnement interrogatifs sont désormais figés en attente immuable » 2.C'est parce que sont prises au sérieux de telles analyses et que sont jugées à cette aulne les théories esthétiques qu'on assiste, depuis quelques décennies, à une revalorisation des esthétiques produites par les artistes eux-mêmes, à une revalorisation de ces esthétiques ayant au moins le mérite de prendre leur point de départ dans « l'expérience de Fort »3, C\u2019est dans cette perspective que je souhaite parler ici de l\u2019œuvre de Roland Giguére.Plus précisément, je me propose de dégager les grandes lignes de l\u2019esthétique que défend Forêt vierge folle\u201c, recueil qui constitue, à mes yeux, un des plus remarquables sommets de l\u2019œuvre de Giguère, qui en compte de nombreux.C\u2019est que cet ouvrage présente, de manière exemplaire, deux trames.Et s\u2019il s\u2019agit bien d\u2019un recueil de poèmes et de dessins, il s\u2019agit aussi, en parallèle à cette première trame, d\u2019une réflexion esthétique qui ne me paraît pas avoir reçu toute l'attention qu\u2019elle mérite.2/ R.Bubner, « De quelques conditions devant être remplies par une esthétique contemporaine » in R.Rochlitz (Ed.) Théories esthétiques après Adorno, Paris, 1990, page 81.3/ Ibidem.; 4/ Roland Giguère, Forêt vierge folle, Montréal, Editions de I'Hexagone, Collection Typo, Poésie, 1988.Sauf indication contraire, toutes les citations de cet article proviennent de ce recueil. On a maintes fois évoqué le surréalisme de Giguere \u2014 au point d\u2019ailleurs d'en faire un poncif qui contribue peut-être à masquer l'originalité profonde de son œuvre.Mais, et quoiqu'il en soit, notons cette fois encore combien cette manière de composer son ouvrage est à rapprocher de celle des surréalistes, pour qui, précisément, la création s'accompagne d\u2019une réflexion sur ses conditions et sur la nature et l\u2019efficace propres de l\u2019art et de la poésie.Que sont donc l\u2019art et la poésie 2 Que peuvent-ils 2 Je me propose de modestement commencer à cerner ici les réponses que Giguère donne à ces questions \u2014 et à quelques autres, qui sont celles de toute esthétique.La création ?On se gardera de faire la part trop belle à la préméditation.C\u2019est la première chose 5/ « Roland Giguère : le plus pur héritier du surréalisme au Québec ».Maintes fois répété, cet axiome, certes irrécusable, a peut-être fini par se figer en poncif masquant l'originalité du surréalisme de Giguère, la spécificité de sa démarche et la richesse de ses résultats propres.Pire encore, sans doute : il aura contribué à freiner toute velléité de voir par-delà.Ici encore, peut-être, nous sommes-nous trop longtemps attardés « à l\u2019éclair même ».Bien sûr, la cause est entendue et j'en conviens : Roland Giguère a fait acte de surréalisme absolu et, comme aucun autre poète, il a incarné chez nous la lumière noire du mouvement fondé par André Breton.Mais une telle affirmation me paraît également susceptible de conduire à une vue fort restrictive ou à tout le moins insuffisante de l\u2019œuvre de Giguère.Car croirait-on avoir cerné de manière éclairante ou significative l\u2019œuvre de Péret ou celles d'Éluard ou d'Aragon (premières manières), en nous contentant de parler de surréalisme à leur propos ?Un examen de la planète Giguère au sein de la constellation surréaliste québécoise et internationale s'impose donc.|| devra faire ressortir à la fois la lumière que cette planète reçoit de son entourage électif et consenti mais aussi celle qu\u2019elle émet en propre et qu\u2019elle projette sur cette constellation.Un tel travail, à mon humble avis, aurait tout à gagner à s\u2019amorcer en cherchant à dégager la métaphysique du regard dans l'œuvre de Giguère.20 POSSIBLES Penser avec Giguère et Miron i he Introduction qui frappe le lecteur de Giguère.Rien là d'étonnant à une esthétique .Cle .de Roland Giguere POUT CE disciple de Breton qui livre volontiers son experience de l\u2019automatisme.En peinture : « || m'arrive parfois de préméditer un tableau.[.] Mais il est raré que le tableau terminé corresponde à cette idée ou ce désir premier.[.] Tout ne va pas selon notre gré.» Comme en poésie : « Le poème m\u2019est donné par un mot, une image, une phrase qui cogne à la vitre.Dès que cette phrase est couchée sur le papier, elle s'étale, pousse ses ramifications, croît comme une plante ; le poème s\u2019épanouit selon un élan, un rythme naturel qu\u2019il porte en lui dès le premier mot.» Et encore : « Il s\u2019agit pour le poète d\u2019être à l'écoute de déceler ce cours, de le libérer et de le conduire jusqu'à son embouchure.Bt Ainsi, la préméditation, en poésie, me paraît- = elle suspecte.Je crois beaucoup plus, ici, à un Ë déclic, à une poussée soudaine qu'à une réflexion.La réflexion est en marge du poème.» Pénétrons donc dans cette marge, où Giguère nous convie à le suivre.« Plongée », « descente », « entrée en soi-même » : les métaphores par lesquelles Giguère décrit la création artistique et la création poétique invitent à les concevoir comme un long \u2014 et parfois douloureux \u2014 À périple.Vers quoi 2 On cherchera, tout à l'heure, à E en préciser la destination : mais, pour le moment, la ä constance de ces métaphores mérite d'être signalée. Peintre et poète sont décrits comme des POSSIBLES je « scaphandriers » : Penser ue avec Giguère i .\u2018 .nl.et Miron « Le peintre, comme le poète, fait aujourd\u2019hui un travail de scaphandrier.Il descend.Il descend dans le lit de son fleuve à lui et cherche dans le navire qui y trouve noyé, entre deux eaux, les trésors qu'il y sait.» Plus loin, c\u2019est d\u2019une « descente » qu'il s\u2019agit et l\u2019auteur nous avertit des périls qui guettent celui qui l\u2019entreprend : « Chaque tableau naît d\u2019une périlleuse descente.Images arrachées à la nuit tenace et vorace qui nous entoure.Le peintre rescape les images, chacune plus ou moins noyée au fond de l'être.» Le rapprochement avec le platonisme est ici patent.Mais c\u2019est d\u2019un platonisme en quelque sorte inversé qu'il s'agirait.À l'artiste, Giguère assigne en effet la fonction inverse de celle que Platon attribuait au philosophe : l'artiste est celui qui s'efforce douloureu- | sement de retourner dans cette caverne que les autres ont délaissée pour y chercher des trésors dont lui seul devine le prix °.Les malaises que Platon attribue au philosophe dans sa sortie de la caverne, Giguère admet que l'artiste les subit au cours de sa plongée vers « les profondeurs du fleuve ».À une certaine profondeur, il ne voit peut-être as distinctement; ce qui l\u2019environne est Prouillé, nébuleux ; mais ramené à la surface, cela a un tout autre éclat : l'éclat d\u2019une nuit soudainement devenue blanche.6/ Une analyse comparative des thèmes du regard et de la vision chez Giguère et Platon montrerait une similitude dans le vocabulaire et dans la description formelle du travail à accomplir respectivement par l'artiste et le philosophe \u2014 arrachement à un réel illusoirement présumé tel, détournement du regard, etc.Emp mp 7e 22 , Introduction à une esthétique de Roland Giguère Et encore : « On reproche souvent au poète d'être hermétique, obscur : chacun sait pourtant que le rôle du poète est d'éclairer et non pas d'obscurcir; mais cette obscurité n\u2019est pas en lui-même : on oublie trop à quelle profondeur il circule.» l\u2019éblouissement du monde des Idées était au terme de la quête du philosophe, selon Platon.l'artiste, tel que le conçoit Giguère reçoit de même de sa quête une récompense immédiate en retrouvant un regard vierge, celui de l'enfance.« Un homme est au tableau noir et voilà que, la craie blanche à la main, il retrouve ses yeux d'enfant et réapprend à voir le monde non pas comme il est, mais comme il le voit, lui, avec ses yeux vierges.Comme il l\u2019imagine.Voilà que cet homme réapprend à vivre.» Au terme de son ascension, le philosophe était sommé de rejoindre les hommes et de tâcher d\u2019en faire des adultes \u2014 ne recevant dès lors que railleries.La question de la rencontre avec autrui occupe également une place centrale dans l'esthétique de Giguère.« Le poète étant « Voleur de Feu », on est en droit d'attendre du poème qu'il révèle cette lueur sans laquelle il ne sera que lettre morte.» Car à défaut d'être « faite par tous », ce n'est pas le moindre des mérites de l\u2019art et de la poésie que de « s'offrir à tous » : « La peinture, comme la poésie, est un escalier de sauvetage.La main sur la rampe, le peintre fuit une maison sans cesse mise à be et a sang.La maison tour à tour s'écroule et renaît de ses cendres tandis que toujours l'escalier de sauve- loge reste là, parfois sans appui, dressé en l'air, / à l'usage de tous.» Offerte à tous, mais à quelles conditions ?Giguère ne méconnaît pas ce problème de l'esthétique de la réception.Pour que ces effets de l\u2019art et de la poésie se fassent sentir chez le récepteur de l\u2019œuvre, il faut que celui qui assiste à ce spectacle dont l'entrée est libre, « essentiellement libre pour tous », « n'offre aucune résistance rationnelle », accepte « de plein gré la communication offerte ».Si cette attitude comporte une part de risque elle est également riche de promesses tenues : « Un torrent, si ténébreux soit-il, peut se révéler immensément riche et, au lieu de nous paraître menaçant, devenir libérateur à partir du moment où l\u2019on s'y laisse emporter.La libération de l'homme par la poésie s'effectue : la triste réalité est bientôt remplacée par le rêve qui devient une seconde réalité, mais hors d'atteinte des circonstances extérieures qui pourraient la transformer.» C\u2019est toutefois l\u2019arrachement au monde sensible et la mise au rancart de l'imaginaire qui étaient pour Platon les conditions d'accès à la vérité.Il s'agit, pour Giguère comme pour les surréalistes, de surmonter les illusoires contradictions entre ces fermes que la philosophie tente de distinguer.C\u2019est ainsi que partout affleure, dans l'esthétique que propose Forêt vierge folle, une métaphysique qui évoque irrémédiablement le traitement surréaliste de l\u2019imaginaire.Rappelons brièvement à quoi conduisait la réflexion de Breton à ce propos.Refusant l'idée d\u2019un art « pour lui-même », refusant également l\u2019idée que l\u2019art soit de quelque manière refuge, l'ambition de Breton a été d'affirmer la valeur cognitive et révolutionnaire de l\u2019art.Il y parvenait en fondant son esthétique sur une métaphysique moniste postulant un univers « cryptogrammatique ».Pour le dire plus clairement : selon cette métaphysique, le monde est un et il est un ensemble de signes faisant sens.Cette position permettait à Breton d'affirmer POSSIBLES Penser avec Giguère et Miron Introduction que l\u2019entreprise artistique légitime poursuit un travail ne Se éternellement réactivé de déchiffrement du monde\u201d.Ce déchiffrement était présumé mettre en œuvre une faculté originelle de l\u2019esprit \u2014 l'imagination \u2014 et procéder selon la méthode analogique.Par là, à en croire Breton, pouvaient être surmontées les « vieilles antinomies ».Rappelez-vous à ce propos des termes dans lesquels Breton définissait la fonction du poète « à venir » : « Le poète à venir surmontera l\u2019idée déprimante d\u2019un divorce irréparable de l\u2019action et du rêve.Il tendra le fruit magnifique de l'arbre aux racines enchevêtrées et saura persuader ceux qui le goûtent qu\u2019il n\u2019a rien d\u2019amer.[.] ll maintiendra [.] en présence les deux termes du rapport humain [.] : la conscience objective des réalités et leur développement interne en ce que, par la vertu du sentiment individuel d\u2019une part, universel d'autre part, il à jusqu'à nouvel ordre de magique »8.C\u2019est comme en écho à cette analyse qu'on peut {4 lire, chez Giguére : Ë « La poésie, pour moi, n'est pas évasion, mais bien plutôt invasion.Invasion de l'univers extérieur par le monde du dedans.Pour agir, le poète doit être habité.» Giguère n'hésite d'ailleurs pas à reconnaître un pouvoir de prémonition à la poésie comme à l\u2019art tels qu\u2019il les conçoit : « La prémonition est certainement un des pouvoirs de la poésie puisque le poète, en somme, n\u2019est rien d'autre qu\u2019un sismographe qui enregistre les tremblements d\u2019être.» 7 / On le remarque de manière exemplaire dans cet ouvrage méconnu que Breton rédige à la fin de sa vie, L'Art magique, qui tente une relecture de toute l\u2019histoire de l\u2019art dans cette perspective.8/ A.Breton, Les Vases communicants, Paris, 1932, rééd.coll.Idées, NRF Gallimard, 1970, p.170. Comme pour Breton, la question de la nature, du statut et des corrélats de l'imaginaire est centrale our Giguère.Mais, tout en adhérant aux grandes ; nes de la pensée de Breton, Giguère pose et affronte ce problème de manière originale.Giguère, à mon sens, est à la recherche d\u2019une conception de l\u2019art qui aille au delà des apories où conduirait toute définition réductrice l\u2019assimilant à l\u2019imitation ou à l'expression.C\u2019est là que loge, à mon avis, un des lus grands apports de son œuvre qui est tout à la bois refus de l\u2019imitation et refus de l'expression.Pourquoi ce double refus?C\u2019est que dans le premier cas, on risque d'être conduit à dévaluer le sensible au profit de l'Idée, ce que Giguère ne saurait admettre, lui qui veut tout le réel.« La nature ne nous aide pas.On I'imite quand on le peut, mais c'est tout.Elle pousse comme elle veut, folle, vierge, va où bon lui semble.Comment suivre ces mouvements imprévisibles et sauvages, sinon prendre leur leçon et inventer sa propre nature 2 » Dans le second cas de figure, selon une conception romantique et expressionniste de l\u2019art, on est conduit à renoncer à désigner comme ayant une valeur ontologique les référents de la démarche artistique.Le danger serait alors double.D'abord, de renoncer à toute expérience commune de l\u2019art.Relisons Giguère : « Le peintre façonne un monde, le sien, et l\u2019on s'aperçoit un beau jour, que ce monde est celui de tous.» Plus loin : « On assiste à une transfusion de sang, le peintre étant le donneur.» Et encore : 26 POSSIBLES Penser avec Giguère et Miron \u2014 mm ju pi % Introduction a une esthétique de Roland Giguère « || se livre aux autres, à tous les autres, rongés par la soif de voir.Eux, ils voient ; lui, donne à voir.» D'autre part, on risquerait alors de renoncer aussi à un art qui conserverait un pouvoir d\u2019émancipation et de dévoilement du réel.Devant la toile, le visiteur s'interroge : « Mais où veut-il en venir 2 » Il veut en venir à la vie, monsieur, voilà où il veut en venir.[.] || veut en venir à tout, à tout ce qui est vrai et vivant.Il veut en venir à lui-même.Il veut en venir aux autres.Et d'autres visiteurs viennent.Ceux-là s'émeuvent, ils ne parlent pas : ils mangent des yeux.Ils repartent sans mot dire, mais avec la sensation que quelque chose est arrivé, a changé dans cette drôle de vie.» Car c\u2019est « ailleurs » que l\u2019art doit conduire, vers un ailleurs qui serait encore, en quelque sorte, « ici », vers une réconciliation avec la vie.«Quelque part ailleurs qu'ici où c'est meilleur.Car il s\u2019agit bien d\u2019être ailleurs.Et le peintre est là qui trace la route.Celle qui mène à l\u2019intérieur des terres.Quelques hommes, les plus hardis, les plus entiers et les plus vrais s'aventurent auprès de lui.La Grande Aventure.Le tout pour le tout.» Breton, on s\u2019en souviendra, avait lui aussi buté sur le problème de la désignation d\u2019un référent aux objets imaginaires dans le cadre de cette métaphysique.Sa pensée, passant outre aux interdits qui balisent le champ de l\u2019impénétrable mystère, fut dès lors tentée par le recours à la magie et à l\u2019ésotérisme et devint, dès ce moment, décevante pour nombre de lecteurs dont je suis en engendrant des monstres théoriques \u2014 hasard objectif, grands invisibles, etc.Giguère affronte à son tour cette difficile question de préciser à quoi renvoient ces objets postulés de la métaphysique surréaliste.« Qui sont ces êtres que je ne connais pas, que le n'ai jamais vus et qui, tout à coup, envahissent mes tableaux?Pourquoi ces têtes étonnées d'être là, en peinture?Pour faire vrai, peut- être 2 Pour faire réel?Et s\u2019ils l\u2019étaient, vrais et réels, comme vous et moi 2 » Mais, ici, il fait marche arrière par rapport à Breton.Certes, il accorde que l\u2019art suppose l\u2019adhésion à un certain nombre d\u2019exigences minimales faute desquelles il se dénature.Des exigences d'ordre éthique tout d\u2019abord fille de la révolte et porteuse de l'idéal d\u2019un monde meilleur (Pour le poète, le poème est une façon d'intervenir dans l\u2019ordre des choses : cette intervention implique, au départ, une révolte), l\u2019entreprise artistique authentique est manifestation de la liberté de l'esprit et du pouvoir de l\u2019amour ; mais des exigences intellectuelles également car cette entreprise demande que l\u2019on s\u2019interdise de conclure avant que la synthèse qu\u2019elle donne à pressentir soit réalisée effectivement : et c'est ainsi que dans la création et dans le rapport à la création intervient une part de mystère qu\u2019on ne saurait tenter de réduire à néant sous peine encore une fois de dénaturer l'art lui-même.L'expérience de l\u2019art, fulgurante pour qui la vit, l'expérience que Breton nommerait convulsive, de la Beauté, est à ce prix : « Je pense à des mots mordants.Traits décochés avec une force bouleversante et qui entreraient en vrille dans la peau la plus dure.Un poème serait une haie d\u2019épines, l\u2019on en sortirait meurtri, sanglant, déchiqueté comme après un furieux combat.Il faudrait des jours pour s\u2019en remettre.La poésie ferait son œuvre.Un homme déjà atteint par un poème en porterait jusqu\u2019à sa mort les étincelantes et belles cicatrices.» 28 POSSIBLES Penser avec Giguère et Miron ie yo acte ne ra Introduction En rappelant que ce mystère est irréductible abso- à une esthétique ea LÀ A RAT .de Roland Giguere lument, Giguére a ici raison tandis que Breton eut fort.« C'est un des grands pouvoirs de la poésie que de maintenir ces fascinants mystères au grand jour.» Ne reste alors qu\u2019à saluer le petit miracle : « La sensibilité du peintre comme une bouée sauvant à tout instant la vie d\u2019un poème qui i allait irrémédiablement périr.E Poème, objet, signe, émotion, choc, panorama imaginaire maintenant introduit dans le monde tangible et qui auraient pu ne jamais exister.& Chaque fois que se produit ce petit miracle qu'est la toile peinte, à chacune de ces naissances, on devra dire : « Heureusement qu'il l\u2019a dessiné.Sans quoi.» Tout ceci n'empêche nullement Giguère de rester É pleinement surréaliste sur l'essentiel, c'est-à-dire dans cette subordination de l\u2019esthétique à l'éthique, dans cette manière d\u2019assigner à l\u2019art un mandat si rand sur le plan de la transformation de la vie, de ji a défense de la liberté, de I'amour, de la poésie i \u2014 pour reprendre la célèbre trilogie chère à Breton.% « L'artiste s\u2019est volontairement lancé dans la bl brousse obscure sans autre boussole que la | pointe du cœur constamment en éveil.» Sa poétique, en ce sens, est d\u2019abord et avant tout i une « poéthique ».Roland Giguère a donné à la réflexion sur l\u2019art ÿ et sur la poésie une attention soutenue et superbe- hi ment éclairante.Nous sommes loin, à mon sens, it d\u2019avoir épuisé la richesse de ce legs.29 Mais comme il est difficile de parler d'art et de poésie.Je le mesure cette fois encore, en mettant la dernière main à cet article.Et combien Breton me paraît avoir raison quand il assigne à la critique, qui serait œuvre d'amour, la fonction capitale de nous livrer « quelque chose de l'essentiel » et de rendre compte du secret de la puissance d'attraction qu'une œuvre exerce sur nous.Je suis loin de pouvoir réaliser, ne serait-ce que pour moi-même, cet ambitieux programme.D'où vient donc l\u2019enchantement que je ressens devant l\u2019œuvre de Giguère, d'où me vient cette « aigrette aux tempes » en ouvrant un de ses livres ?l'esthétique que je viens brièvement d'esquisser ici détient sans doute une des clés de ce mystère.Comme tant d\u2019autres, je suis infiniment sensible à cet abandon total de l'artiste à l'aventure poétique et artistique, à la confiance inébranlable dont son travail témoigne dans le pouvoir de l'imaginaire et de l\u2019art de changer le monde et transformer la vie.On ne lit pas impunément : « L'imaginaire est toujours habitable et souvent habité.Les mondes qui nous hantent sont ceux que nous imaginons.» La barre de l\u2019art et de la poésie authentiques est ar Giguère placée bien haut ; le prix à payer pour l'atteindre est annoncé d'emblée de même que les bénéfices à en espérer : tout cela, ainsi que la force tranquille dont témoigne l'engagement dans pareille aventure, inspire, du moins chez moi, respect et muette admiration.Mais cette clé est insuffisante à tout expliquer.Car jamais elle n\u2019ouvre la porte du temple où se noue e rapport affectif que j'entretiens avec cette œuvre, ce rapport que je suis incapable de nommer mais qui conserve la primauté absolue dans l\u2019ordre de l'essentiel.À tout prendre, Breton, une fois encore, me paraît avoir raison : l\u2019œuvre de Giguère, pour moi comme 30 POSSIBLES Penser avec Giguère et Miron I ie fi Introduction pour lui-même aussi sans doute, conservera toujours E PA pio sa part de mystère, cette précieuse part d\u2019ombre à ue je ne lâcherai jamais pour la proie.Vous avez dit là-dessus ce qu'il fallait dire, monsieur Giguère.« Nous nous souvenons, alors que nous étions enfants, de ce papillon que nous avons cru si souvent tenir dans notre poing fermé.Jamais nous ne l\u2019avons réellement capturé et si, une E fois, nous le sentimes pourtant bien là, frottant Eg ses ailes à notre paume, il disparut dès que Ee nous ouvrimes la main.Il en va ainsi du désir de l'homme de trouver sa définition à travers la | poésie.» Le E \u2014_ encore : « Au prix d\u2019un amour sans cesse vivifié, naissent i! une flore et une faune resplendissantes de couleurs, de vie, de mystére, ce mystére de la poésie, mystère de toujours.» Pas plus que Breton et Rimbaud, je ne connaîtrai E donc jamais bien Giguère.Giguère, l\u2019« apprivoi- À seur » de mots et d'images, de ces mots et de ces hi.images qui vivent de leur vie propre.Et Giguére, l\u2019enchanteur insaisissable, est déjà loin avec ses i secrets.| « Je ne vous suis plus bi je ne vous suis plus dévoué ry je ne vous suis plus fidèle j'erre à ma guise il hors des sentiers bénis i j'erre aux confins de ma vie Rl [.] i j'erre toujours entre vos dires pr j'erre pour ne pas mourir » Jerre i Loin déjà, peut-être, mais toujours à portée de cœur.Car, après tout, comme nous le rappelle pour finir le poète, « les poèmes appartiennent à ceux qui les aiment.» 31 ROLAND GIGUÈRE Dix poèmes inédits Images perdues Ces belles figures penchées sur l'épaule le long des ravines qui fuient vers le bas ces grands visages qui tombent de fatigue dans leur glaise silencieuse et meurtrie ces doux rivages abandonnés à l\u2019aube qui glissent dans l\u2019ombre des souvenirs ces beaux yeux d\u2019ambre qui ferment les volets quand la nuit tombe au pied du lit ces belles images seront effacées demain quand passera la herse avant midi.32 2 0 ta re 5 Dix poèmes inédits Malgré tout Malgré tout ce que j'ai dit malgré tout ce que j'ai fait malgré mes cris et mes rages malgré de mauvais écrits et pauvres pages malgré mes défaites et mille orages malgré tout la vie dure suit son cours se plie se déplie dans ses méandres infinis meurt à chaque détour brûle au foyer et renaît toujours de ses cendres quand on la croit éteinte et vaincue à jamais finie.cata caca = pe A > > \\ ste CE 5 0 oN Ta: Gas 2 A 5 Es 25% La ur > ia She) 5 nA, wl Dif, 2 z \u20ac #3 7 1984 ra 42 2 A A + iguère r toile 2 re % PES ses xd yr A Ps Z La \u201c5 Ye.ai i .impse 40,5 cm 2 = of = 7 4 KE, io Le vi 25 22 Pal 5 Xe étre £3: bit 6 ja 7 ES it 4 » #7 At Los, 2 A \u20ac 5 35 es 4.8 3: Ge oF ve .ique su £ (1 7 UE, i SA Pris $x 3 a 30 x LA 5, £5 5 28 2 5 Shel #6 4 Se Roland G 54 7e VAR acryl 2x J i qe En, 5 = 3) % = NR Gûü > = 2 of 4 ih Wo x 7 PA ; 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