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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Printemps - Été
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 1997, Collections de BAnQ.

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TABLE DES MATIÈRES _ Éditorial 9 Le vieil homme et l\u2019espérance : tombeau de Marcel Rioux LOUIS CORNELLIER 15 Lettre du futur GILLES HÉNAULT 22 ENJEUX Le travail : quelle crise ?MONIQUE COURNOYER 29 La question sociale et la réduction du temps de travail STÉPHANE CHALIFOUR 47 Quel rôle pour l\u2019économie sociale ?FRANÇOIS AUBRY 65 Vous avez dit « économie sociale » ?YVES ROBITAILLE 82 Revenu de citoyenneté ou allocation universelle ?CHRISTOPHER McALL 94 Un nouveau contrat social JEAN-LOUIS LAVILLE 106 PARCOURS La vie suit son cours pendant que le travail passe PATRICE LEBLANC Aux marges du palais, y'a une tant belle vie ANDRE THIBAULT Vivre sa vie sans la perdre a travailler JEAN-MARC FONTAN Dans la jungle du travail : des parcours de femmes MARIE-FRANCE PROULX POSSIBLES 117 wll N Ur 2 153 Les utopies de l\u2019an 2000 JACQUELINE MATHIEU Pour que l'espoir renaisse 175 MARIE NICOLE 'HEUREUX 188 Individu ou réseau social JACQUES T.GODBOUT 206 Nul ne connaît l\u2019avenir RAYMONDE SAVARD 215 L\u2019utopie, opium des résignés ?CHARLES E.CAOUETTE Pour sortir de l\u2019économie néolibérale SERGE MONGEAU Tout est possible à condition de retisser le nous social MICHEL BEAUDIN IMAGE 230 N nn © N Un La consolation STEPHANIE BELIVEAU POESIE ET FICTION 8 Désceuvrement MADELEINE GAGNON Héritiers d\u2019un rêve / Rencontres / Ressacs VERNAU JOSEPH L\u2019allergie / Rat de bibliothèque / Big Bang LOUIS GARNEAU Le royaume endetté JACKY MALO N N 8 N \\O œ N \\O 00 œ N DOCUMENT Un quartier « en santé » ?ANNE-MARIE CHARLEBOIS 327 BERMRN Troisième colloque Marcel-Rioux organisé par le Département de sociologie de l'Université de Montréal gE et la revue POSSIBLES Travailler autrement.Vivre mieux ?| Possibles pour le xXI° siècle E Maison de la culture de la Côte-des-Neiges 5290, chemin de la Côte-des-Neiges le vendredi 14 mars 1997 * PROGRAMME ° 9h Ouverture et présentation Louis Maheu, doyen de la FES, Univ.de Montréal Nicole Laurin, directrice du Département de sociologie, Univ.de Montréal Raymonde Savard, revue POSSIBLES 9h15 Présentation du colloque È Gabriel Gagnon, revue POSSIBLES ig « Marcel Rioux », Louis Cornellier, revue Combats Rg 9h30 « Vers un nouveau contrat social », Jean-Louis Laville, CNRS, Paris 10h45 Trois chantiers.Prés.: Nicole Laurin L'économie solidaire, François Aubry, CSN l'allocation universelle, Marc Vachon, FAECUM Le partage du travail, Marie-Nicole L'Heureux, andragogue 13h30 Expériences concrètes.Prés.: André Thibault, revue POSSIBLES Stéphane Chalifour, enseignant en science politique au collégial Marcel Sévigny, conseiller municipal, Ville de Montréal Ariane Émond, journaliste Yves Veillette, syndical des employés du Casino de Montréal 15h30 Possibles pour le XXI® siecle.Prés.: Raymonde Savard, revue POSSIBLES B Normand Baillargeon, journal Le Devoir gi Charles E.Caouette, Département de psychologie, Univ.de Montréal i Madeleine Gagnon, écrivaine Daniel Laprès, revue Virtualités « BULLETIN D'INSCRIPTION ° Ê Nom Adresser chèque ou Adresse mandat à : Revue POSSIBLES C.P.114, Côte-des-Neiges Montréal, H3S 254 Occupation Info : (514) 529-1316 = cas ne Ets alt paras rires = ce proces ERA ges Eilat a \u2014 prt = peut K mens Are ad ou Co ERAN ACT Sere cat plas depot PE A .A ar A .A A ue \u2014 ome _ - JE ÉDITORIAL Entre la résistance et l\u2019utopie À relire les quelque quatre-vingt numéros qui jalonnent les vingt ans d'existence de notre revue, nous sommes forcés de constater comment l\u2019approfondissement de nos possibles de départ : la souveraineté, le socialisme autogestionnaire et la création culturelle s\u2019est heurté aux transformations profondes du Québec et du monde.Nous pensions qu\u2019il fallait critiquer l'Etat bureaucratique au nom de la société civile.Cet Etat, il nous faut aujourd\u2019hui le défendre alors qu'il est mis à mal par ses propres gardiens au nom d\u2019un marché inexorable et d\u2019une mondialisation aveugle.Nous pensions comme plusieurs que la souveraineté serait «le moyen indispensable et la seule décision politique qui rendent possible, pour les col- É lectivités et les groupes à l\u2019intérieur du Québec, la fi prise en charge d'eux-mêmes et de leur vie » (Marcel ; Rioux, « Les possibles dans une période de transition », POSSIBLES, vol.1, n° 1, automne 1976, p.3).Deux gouvernements péquistes plus tard, il nous faut bi bien admettre une certaine « décantation de l\u2019uto- E pie ».Si le Québec vient au monde d'ici l\u2019an 2000, È Il risque d\u2019être tout au plus un nouveau terrain de chasse ouvert à la férocité du capitalisme international.Nous pensions que, grâce à l\u2019autogestion, le monde du travail deviendrait plus convivial alors que le secteur communautaire alternatif continuerait à se développer : de nouveaux espaces de liberté transformeraient ainsi graduellement les sphères du travail et du temps libre.Nous savons maintenant ue ceux qui travaillent encore dans l\u2019industrie font de plus en plus d'heures supplémentaires, que le secteur public s\u2019amenuise, que le secteur communautaire, devenu économie sociale, dépend de plus en plus de l\u2019État, se contentant souvent d'offrir un abri précaire aux victimes de la révolution technologique et aux exclus du secteur public.Ces belles technologies qui, il y a encore dix ans, nous fascinaient, commencent à montrer leur vrai visage : accès restreint à une minorité privilégiée, croissance sans emploi, exclusion des plus jeunes et des plus âgés, surcharge permanente de travail pour les « survivants ».Il nous a fallu revenir dans notre dernier numéro aux grands poètes Roland Giguère et Gaston Miron pour constater comment la culture d'aujourd'hui s'insere mal dans un projet d\u2019émancipation, coincée qu\u2019elle est entre ces promoteurs avides qui n'hésitent plus à prendre la défense de la néfaste industrie du tabac et l\u2019ésotérisme de certains créateurs qui l\u2019éloignent à jamais de ses sources populaires.Au moment où la politique cède aux impératifs de la seule rationalité économique, où les valeurs socialistes et écologistes ne sont plus représentées sur la place publique, une revue comme la nôtre doit poursuivre à la fois sa résistance au néolibéra- lisme et son ouverture vers l'utopie.Résistance, au nom de l'identité québécoise et de la culture universelle, à l\u2019enfermement d\u2019un monde où la technique et l\u2019argent deviendraient les seuls 10 POSSIBLES Travailler autremen Vivre mieux ? Heme ?Editorial critéres d\u2019évaluation des individus et des peuples.Résistance a I'exclusion qui perpétue la domination des plus forts et des plus instruits sur ceux et celles qui n\u2019ont pas la possibilité d\u2019être aux premières places sur l'autoroute de l'information.Résistance au démantèlement des institutions durement bâties aux cours des années par les héritiers de la Révolution tranquille : notre système de santé et de sécurité sociale, nos écoles, nos collèges et nos universités, notre radio-télévision publique.Mais la résistance ne suffira pas.Elle ne réussira que portée par un vaste mouvement social où syndicats, groupes communautaires, intellectuels et artistes réinventeraient une politique originale pour notre société.Au moment où, en cette fin de siècle, nos interrogations profondes demeurent sans réponse, cette politique originale devra absolument puiser aux sources de l\u2019utopie pour tenter de réenchanter ce monde où les conflits se multiplient, où l\u2019environnement se détériore, où les peuples s\u2019appauvrissent pendant que les Etats assistent impuissants aux manipulations instantanées des financiers internationaux qui dictent le prix du riz, du pain et du café, le contenu des ondes, le budget des Etats et le sort des travailleurs.En consacrant au travail ce volumineux numéro et le colloque qui le suivra le 14 mars, nous avons voulu nous interroger sur une réalité incontournable ui, malgré les prédictions de quelques futurologues, demeure au cœur des inquiétudes et des débats à POSSIBLES comme dans l\u2019ensemble de la société québécoise.À partir des parcours individuels esquissés par plusieurs de nos collaborateurs et de l'analyse des nouveaux enjeux qui bouleversent la sphère du travail, nous avons dessiné les pistes sur lesquelles nous sommes engagés.À partir de ces pistes, nous avons cherché, dans une dernière section, à tracer les contours d\u2019utopies concrètes, de possibles créa- feurs susceptibles d'alimenter notre réflexion au cours des prochaines années.Curieusement, aussi bien Jeremy Rifkin (La Fin du travail, Boréal, 1996) aux États-Unis que les trente- cinq signataires français de « L'Appel à débattre sur les voies de sortie de la crise et du chômage »*, parmi lesquels on retrouve les noms bien connus ici d'Alain Caillé, Jean-Marc Ferry, André Gorz, Jean- Louis Laville, Alain Lipietz, Daniel Mothé et Jacques Robin, s'entendent avec nous sur les trois principaux possibles que nous avons tenté d'explorer dans le contexte québécois pour travailler autrement et vivre mieux.La question du partage du travail est maintenant au cœur des débats publics, ici comme en Europe.Les observateurs les plus avisés prônent depuis longtemps une diminution généralisée du temps de travail, rendue nécessaire par l'automatisation, qui nous permettrait de travailler tous et de travailler moins.Malheureusement, aujourd\u2019hui, la crise économique vient briser cette évolution naturelle en faisant du partage du travail la dernière façon de conserver des emplois menacés par la rationalisation.Par ailleurs, loin de profiter du désir légitime de plusieurs de ses employés de consacrer plus de temps & leur vie personnelle tout en facilitant l'accès a l'emploi des plus jeunes, le gouvernement Bouchard fait de cette question une simple recette pour la réduction de son déficit.Bien sûr, il faudra bien que le gouvernement implante bientôt la semaine de 35 heures et la réduction du temps supplémentaire dans le secteur privé.Bien sûr, avec les compensations * Cet appel a été publié dans Le Monde le 28 juin 1995 et repris le 15 juin dernier sous forme d'un « Appel européen pour une citoyenneté et une économie plurielle ».12 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ? Tement Éditorial qui s'imposent pour les salariés les moins rémunérés, la semaine de travail pourrait facilement descendre à 30 heures dans le secteur public.Mais les sacrifices nécessaires devront tenir compte d\u2019un partage de la richesse par l'impôt et surtout d\u2019un véritable souci d'intégration des jeunes générations dont l\u2019avenir semble actuellement bloqué.Qu'on le veuille ou non, au Québec, comme ailleurs dans le monde, le seul secteur susceptible de créer de l\u2019emploi ces prochaines années, c'est le tiers secteur, celui de l\u2019économie sociale.Cependant, expansion de cette économie dynamique risque d'être d'abord liée à la réduction des services fournis par l\u2019État et à l'intégration au travail des assistés sociaux.Pourtant c'est là que pourraient se développer la solidarité et l'innovation sociale, à condition que les seuls impératifs de la rationalité économique n\u2019y viennent pas mêler les cartes.Malgré l\u2019optimisme de la ministre Louise Harel, le secteur de l'économie sociale ne pourra suffire à remettre sur « le droit chemin du travail » les jeunes et les mères de familles monoparentales bénéficiaires d'allocations sociales.Plutôt que de les réduire à un maigre 200 $ par mois si ils ou elles refusent de suivre le cheminement proposé par l\u2019État vers des emplois improbables ou dévalorisants, il faudra bien à plus ou moins long terme approfondir le débat sur l'allocation universelle ou le revenu minimum inconditionnel ouvert en France à l'instigation d'Alain Caillé («Vers un revenu minimum inconditionnel 2 » La revue de MAUSS, semestrielle, n° 7, La Découverte, MAUSS, 1°\" semestre, 1996).En songeant à un revenu minimum universel accessible à tout citoyen, on ouvre la porte aux activités créatrices indépendantes de l'emploi rémunéré.On débouche aussi sur une critique nécessaire de la société de consommation, de la publicité et de l'argent qui la maintiennent au cœur de notre imaginaire.À l'avenir, c'est sans doute des artisans de l\u2019économie Ri sociale que viendront les critiques les plus virulentes de notre société.Grâce à eux, au delà du bungalow de banlieue et de la deuxième voiture, de l\u2019école- caserne, de l\u2019Université sans âme, peut-être pourrons- nous inventer de nouvelles façons de vivre, d\u2019apprendre et d\u2019habiter.La nécessité nous forcera sans doute à l'utopie.Car il n'y aura plus d\u2019Age d'or, de société sans classe, de monde meilleur.Rien ne nous empêchera cependant de souhaiter que le don, la convivialité, la coopération, la solidarité et la contemplation l\u2019em- ortent sur le marché, la violence, la compétition, l\u2019égoisme et l'agitation stérile.Pendant vingt ans, POSSIBLES fut pour nous un véritable espace de dialogue et de liberté.Défiant la morosité actuelle, nous espérons continuer encore longtemps à explorer avec vous les voies de la critique sociale et de la création.Gabriel Gagnon pour le comité de rédaction POSSIBLES Travailler autremen Vivre mieux ? fn LOUIS CORNELLIER Le vieil homme et l\u2019espérance : tombeau de Marcel Rioux L'argent n\u2019a pas de patrie, seuls les hommes en ont une.Marcel Rioux, La Question du Québec fois en avril 1989, dans les pages de la revue Liberté, sous la plume de François Ricard.Alors jeune étudiant en études littéraires à l'UQAM, je venais fout juste de dévorer La Défaite de la pensée d'Alain Finkielkraut et comme l\u2019article de Ricard trai- fait justement de ce livre et du débat qu'il avait suscité, j'entrepris donc de le lire afin de pousser la chose plus loin.Or le critique y commentait aussi un autre livre récemment paru : celui d\u2019un dénommé Marcel Rioux dont le titre était Une saison à la Renardière.Je ne me rappelle plus très bien le détail de l'argumentation suggérée, mais ce dont je me souviens clairement, c'est que Ricard prenait le point de vue de Finkielkraut contre celui de Rioux.En gros, ça disait à peu près que la Culture doit trans- | cender les cultures et que prétendre le contraire revenait à s\u2019enfermer dans le provincialisme, tentation J'ai lu le nom de Marcel Rioux pour la première à laquelle n'échappait pas ce Rioux qui m'était jusque-là resté inconnu.J'ai photocopié l\u2019article, l'ai perdu par la suite et suis passé à autre chose.Le provincialisme, de toute façon, ne m'intéressait pas.Avril 1996.Je travaille sur un projet de défense et illustration de la culture québécoise (serais-je devenu provincialiste 2) qui doit passer par une ré- interprétation originale de notre histoire et je tombe, recherches à tâtons aidant, sur deux livres de Marcel Rioux : Un peuple dans le siècle (Boréal, 1990) et un autre dont le titre à saveur de pamphlet m'attire, Pour prendre publiquement congé de quelques salauds (l'Hexagone, 1980).Il me semble y lire des propos originaux et courageux qui m\u2019inspirent.Je poursuis donc plus avant : La Question du Québec (Parti pris, 1976), Une saison à la Renardière (l'Hexagone, 1988), Anecdotes saugrenues (l'Hexagone, 1989) et finalement un collectif, Hommage à Marcel Rioux (Saint-Martin, 1992).J'aurai donc découvert le vieil homme et son espérance trop tard pour le lui dire de vive voix : il est mort.D'où ce tombeau, pour saluer les vingt ans de POSSIBLES, pour ne pas oublier et pour poursuivre.Tout vise à dissimuler aux individus que l\u2019organisation sociale elle-même est arbitraire et que ce sont les hommes qui créent leurs institutions et qui font leur histoire.C\u2019est ainsi que s'explique, en grande partie, ce que l\u2019on appelle l'inertie des masses ; si on vous serine sans cesse qu'il n\u2019y a rien à faire contre ce que vous croyez imparfait dans la société, il se peut que vous croyiez en la normalité des choses et que vous enduriez.Vous pouvez même en arriver à tolérer Pinochet puisqu'il est utopique de penser à le renverser et à créer un autre type de société.Marcel Rioux, Une saison à la Renardière 16 eee PLR AEI bt 0 BELEN by NEMA .SIRES! M N YY TH FE EH RE EE HE NMOS CH SEERA ENC FRR NRE A AER RR SH Fee Movies sen iti POSSIBLES Travailler autremet Vivre mieux ?pid Ed el ms 1 piel homme Moi qui arrive sur le tard et avec ma lecture 7 esperance | fragmentaire d'un œuvre pour le moins considéra- ; Marcel Rioux ble, je sais très bien que je n\u2019apprendrai pas grand- E chose de nouveau ou de pertinent aux lecteurs de | POSSIBLES en théorisant sur les idées de Marcel Rioux.De plus, pour être tout à fait honnête, je dois avouer que l\u2019autogestion me laisse plutôt froid.Aussi, me contenterai-je ici de commentaires impressionnistes pour saluer la mémoire d\u2019un penseur qui me paraît incarner de la façon la plus noble ce que j'ai appelé, ailleurs !, l\u2019humanisme combattant, Rioux disait « sociologie critique », et que je considère comme la seule position philosophique tenable aux niveaux | politique, sociologique et culturel.i Concrètement, qu'est-ce à dire 2 D'abord cela qui, E en ces temps de fatalisme techno-économique, me 5 semble déterminer tout le reste : pour Marcel Rioux, i l'impuissance économique, politique et culturelle f n'existe pas ou, en tout cas, ne saurait être absolue et irréversible.Des possibles nous attendent toujours qu'il n'appartient qu\u2019à nous de concrétiser en y mettant les efforts nécessaires.Et ces efforts, pour n'être pas vains voire nuisibles, doivent se fixer comme objectif l'atteinte d\u2019une plus grande autonomie, tant individuelle que collective.Marcel Rioux, autrement dit, tout au long de son œuvre, a cultivé un sens 2 de l\u2019utopie qu\u2019il posait comme incontournable i afin d\u2019animer notre résistance à toutes les formes d\u2019aliénation.Sa position dans le débat concernant le libre- A échange, et conséquemment tout le phénomène de fi la mondialisation, m\u2019apparaît à cet égard exem- E plaire : «Il m'a toujours semblé que la notion de déterritorialisation, qu'il s'agisse d'hommes, de marchandises ou de culture, est essentiellement une machine de guerre capitaliste et impérialiste et qu\u2019elle 1/ Revue Combats, vol.1, n° 1, éditorial intitulé « Pour un humanisme combattant ». EE NEC EE est utilisée pour le plus grand bien des dominants.» 2 Et, dans le même sens : «En plaidant pour le Québec, je plaide contre l\u2019Empire russe et l\u2019Empire américain et pour qu'adviennent pleinement les peuples qu'ils asservissent.Autant pour les Américains du sud que pour les peuples ensevelis dans le lacis soviétique.Autant pour les Africains que pour es Asiatiques, Reagan et Gorbachev symbolisent our moi des lunes éteintes au firmament des idéologies.ll est du devoir de chaque formation sociale de chercher sa voie propre ; la pax americana et la pax sovietica se paient toujours par une régression d'humanité et de l'éventail des possibles.»* Les dominants font toujours des intérêts de classe nécessité et vertu.Marcel Rioux nous disait que nous avions le droit et le devoir de refuser pareille imposture.Cela reste vrai.Devant les assauts répétés de la «culture de la dette »#, notre intérêt exigerait peut- être que nous fassions nôtre cette leçon de résistance afin de briser notre fâcheuse tendance de dominés à faire d'une soumission béate une preuve de réalisme.À cela, à cette résistance aux forces de l\u2019argent qui puise son courage et sa détermination dans une sorte d'espérance utopique ou d'utopie espérante, il faut ajouter l'héritage réflexif que nous a légué Marcel Rioux sur la question du Québec.Ici encore, ici surtout devrais-je dire, loin de moi la prétention d'apporter un éclairage nouveau sur cet aspect de l\u2019œuvre que je traiterai bien cavalièrement.Toutefois, je tiens à dire que rarement ai-je lu penseur aussi respectueux et amoureux de son sujet qui, il faut l\u2019affirmer, n\u2019est pas le Québec comme entité abstraite, mais bien plutôt les Québécois en tant que 2/ Une saison à la Renardière, p.27.3/ Idem, p.45.4/ Voir Patrice Martin et Patrick Savidan, La Culture de la dette, Boréal, 1994.18 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ?li ds for Ho come] pie homme porteurs de possibles qui n\u2019appartiennent, d'une cer- a re: taine fagon, qu'a eux seuls.J'écris « d\u2019une certaine Marcel Rioux façon », car il va de soi que le combat auquel Marcel Rioux invite les Québécois, et qui est celui qui consiste « à chercher [leur] voie propre », concerne tous les groupes humains et ceux qui les composent aussi, bien entendu.Mais comme i était d'ici et que cela avait de l'importance pour lui, c'est à ceux d'ici d\u2019abord et avant tout que Rioux s'adressait.Pour leur dire quoi 2 Tout simplement que les conditions socio-historiques desquelles ils étaient issus avaient fait d'eux les membres d\u2019un peuple au sens fort du terme.Qu'ils pouvaient bien, sis voulaient se nier eux-mêmes et ainsi contribuer à l\u2019appauvrissement du capital humain, se dire français ou américains, mais que cela ne revenait en fait qu'à ne pas reconnaître les possibles que leurs prédécesseurs leur avaient transmis.Dans La Question du Québec, Marcel Rioux propose une interprétation historique claire : « Au moment donc où es Québécois vont être laissés à eux-mêmes dans la vallée du Saint-Laurent, ils forment déjà un groupe distinct des Français.» > En ce sens, la Conquête ne marque pas un point de rupture subit puisque l'identité des Québécois aurait été, au préalable, déjà porteuse de ses propres possibles.J'avoue que, sur ce point, j'ai de la difficulté : à adhérer au raisonnement, car la Conquête m\u2019ap- } arait comme quasi constitutive de la naissance de à identité québécoise.Il ne s'agit pas, évidemment, de la considérer comme un événement salutaire, ni comme une chance, ni comme une malchance pour { nous, mais bien comme un fait avéré sans lequel le i Québec en tant que nation ne serait peut-être jamais | advenu.Néanmoins, d\u2019une façon ou d\u2019une autre, il | demeure que la présence du pouvoir britannique a entravé la marche du Québec, le forçant même à se cantonner dans une résistance à l'assimilation plus ou moins passive jusqu'en 1960.À ce stade, 5/ La Question du Québec, p.38.19 « Très vite, toutefois, et d\u2019une façon bien concrète, s\u2019est posé le dilemme que j'appelle rattrapage- dépassement.Les deux principales idéologies globales qui se disputent l'adhésion du Québec sont centrées sur ce dilemme.S'agit-il simplement, pour le Québec, d'accomplir des tâches de rattrapage, c'est-à-dire ce que ses voisins ont accompli depuis longtemps pour se mettre à leur diapason 2 S'agit-il plutôt, tout en réalisant des tâches de rattrapage, de s'efforcer de créer des choses mieux adaptées à la société d\u2019aujourd\u2019hui et à celle de demain 2 »6 Fidèle à sa conception utopique de l\u2019action sociale, Rioux, évidemment, opte, contrairement à plusieurs anciens de Cité libre par exemple, pour la deuxième solution, celle du dépassement, puisque la première, celle du rattrapage, «est essentiellement négation de la nation québécoise »\u201d puisque trop américani- sante.Le dépassement, en d'autres termes et selon Rioux, prône la modernisation du Québec tout en combattant son américanisation, raisons pour lesquelles il préconise l'indépendance nationale et une certaine forme de socialisme.Au Québec, en l'espace de quelques décennies, on est passé d'une société où dominaient les clercs à la république des professeurs, puis finalement à celle où domine une nouvelle religion, celle des affaires, celles des petits et des gros Provigo.Marcel Rioux, Une saison à la Renardière C\u2019est cette utopie du dépassement qui a animé les esprits les plus progressistes du Québec pendant les années 60 et 70 pour, plus tard, après la défaite du référendum de mai 1980 comme date charnière, faire naufrage et laisser toute la place à un néo- libéralisme lbre-échangiste américanisant.Ce qui a 6/ Idem, p.170.7/ Ibidem, p.109.20 POSSIBLES Travailler autrement ; Vivre mieux ?\"+ AL de Ho Whey u?Le vieil homme et l'espérance : tombeau de Marcel Rioux fait écrire, en 1990, à Marcel Rioux : « Le 2 février 1988, à la Chandeleur, j'ai pris conscience, et d\u2019une façon qui m'a presque terrassé, que j'étais devenu un vieil homme que l'espérance avait quitté.Non pas à cause de mon âge ni de quelque malheur subit, mais parce que les deux causes auxquelles j'ai consacré une bonne partie de ma vie me sont soudain apparues irrémédiablement perdues.»° Cela signifie-t-il qu'il nous faille renoncer ?Je relis les Anecdotes saugrenues de Rioux, petits textes empreints de bonheur simple, de tendresse sincère et jamais hautaine envers les petites gens, d'amour pour l\u2019humain, et je n'arrive pas à me faire à cette idée, comme Rioux, j'en suis sûr, malgré ses aveux, n\u2019y arrivait pas lui non plus.Bien sûr, la période est creuse et la résistance, difficile.Bien sûr, l\u2019anglocul- ture internationale et le capitalisme débridé font flèche de tout bois, réduisant ainsi comme peau de chagrin notre espérance de voir les choses changer à court terme.Mais n'est-ce pas justement là ce qui nous oblige, comme savait le faire Marcel Rioux, à rester « ferme et têtu comme le sont les marins dans les vents difficiles» (Marcelle Ferron)2 J\u2019arrête ; j'entends Rioux rire et me dire que j'ai raison.8/ Un peuple dans le siècle, p.9. AS CC AE In memoriam GILLES HÉNAULT (1920-1996) Lettre du futur L'avenir m'importe, car c\u2019est là que je continuerai à vivre.Des vagues y viennent choir, mais ce sont des champs ondulants, des parcs, des paquebots d\u2019oiseaux, des fleurs métaphysiques d'une horticulture de serres alimentées par des geysers dont l\u2019eau jaillit, multicolore, dans toutes les fontaines des places spatiodynamiques, même sous la neige.Les glaçons qui s\u2019y forment sont des sorbets de parfums.La campagne a droit de cité dans l\u2019espace urbain où les énergies solaires, éoliennes, géothermiques ont rendu à Pair sa transparence traversée d'\u2019effluves naturelles et artificielles, selon les heures du jour et de la nuit.Partout, dans les jardins, le long des rues sont plantés des arbres fruitiers que des jeunes cultivent avec soin, arrosent, émondent tout en s\u2018initiant aux sciences de la nature.Partout, les hommes, les femmes, les enfants ont accès à des écoles diffuses dans la collectivité, à des ateliers d'arts audio-visuels, à des techniques, à des machines permettant à des * Enhommage à ce poète, décédé récemment, cofondateur de notre revue et prix Athanase-David 1993, nous reproduisons cet article paru dans notre volume 3, n° 1 (automne 1978).22 Lettre du futur groupes infiniment variés de créer selon les besoins de la ville-campagne.Ce sont des travailleurs-étudiants ou des étudiants-travailleurs de tous les âges.Leurs productions donnent lieu à des expositions, à des spectacles, à des fêtes où le temps se condense en des espaces de plaisirs multiformes.La ville se signale par la grande variété de ses espaces.Elle s'ordonne à la gamme des états psychologiques.Des parcours kaléidoscopiques s'offrent aux promeneurs selon leur humeur.ll y a des rues-musées, des rues-restaurants, des rues-spectacles, des rues-rencontres, des rues d\u2019horreur pleines d\u2019étranges rumeurs, des rues océanes avec des promontoires et des vols de mouettes, des rues où se mêlent tous les climats et toutes les races, des rues.Toute la vie s\u2019organise autour de deux axes : la vigueur du corps ea vigueur de l'esprit, en fonction de ce double plaisir.La ville est comme la floraison de tous les sens, leur représentation théâtrale.La loi des trois tiers ne joue plus : un tiers sommeil, un tiers travail, un tiers loisir, le travail lui-même s\u2018intégrant au loisir, et vice-versa.Le sommeil se répartit selon le rythme biologique de chacun.On voit donc des gens dans les rues à toutes les heures du jour et de la nuit.Les rencontres sont toujours possibles aux immenses terrasses protégées en hiver par un dôme d'air chaud, dans les restaurants cosmopolites toujours ouverts, dans les lieux où les sons, les odeurs et les couleurs se répondent.Les déplacements sur de longues distances se font en métro dont le réseau est extrêmement bien organisé pour desservir tous les quartiers ainsi que les villes satellites.À l\u2019intérieur de la ville, sur les grandes artères, circulent de petits trains électriques rapides et silencieux.La voiture, telle que nous la connaissions, est devenue un objet de musée.Dans les petites rues transversales ne circulent que des piétons ou des 23 DE CVS cyclistes.Selon les saisons, ces rues servent aux jeux, aux spectacles, aux rassemblements, à la danse ou à la fabrication d'innombrables sculptures de neige, rottes ou palais de glace.Les iglous sont les refuges des enfants.l'homme a redécouvert ses jambes.Pour en arriver là, il a fallu empêcher, il à très longtemps, l'érosion de la campagne par le ville, puis de nouveau < défricher » la ville.En faisant des sols une propriété commune, on a pu supprimer la spéculation sur les terrains, planifier le développement en fonction des besoins réels des populations locales, construire des logements à loyer modique, sur une base coopérative.Ce fut l\u2019époque de la Grande Appropriation, sans laquelle n\u2019existerait pas notre utopie-réalité actuelle.Elle aurait continué d\u2019errer, déchiquetée, dans les brouillards de I'imaginaire, comme un possible infirme et sans corps.Quand je regarde par ma fenêtre, je vois, un peu partout dans la ville-campagne des constructions bizarres, à petite échelle, comme pour des nains.Ce sont des villages où les enfants retrouvent un monde à leur mesure.Ils s\u2019y rendent au gré de leur fantaisie.Ces espaces ont été imaginés par les enfants et construits par eux, avec un minimum d'aide des adultes, qui veillent aussi à leur subsistance, mais n\u2019interviennent que fort peu dans leurs affaires, sauf pour éveiller leur sensibilité à toutes les possibilités qui les entourent : les jeux, les arts, les sciences, les techniques.Ils tiennent l'écriture en très haute estime, car ils nen ont plus vraiment besoin : à l\u2019âge de la parole et de l'électronique, c\u2019est une voie privilégiée pour aller vers un passé qui les fascine autant par ses poétiques tentatives d'humanisation, que par sa barbarie.ls apprennent ainsi que l\u2019un des premiers grands mouvements dont la floraison a porté des fruits, ce fut celui de l'égalité de l\u2019homme et de la femme qui transforma la Tamil traditionnelle pour l\u2019ouvrir sur la société.24 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ?|e Een Lettre du futur Puis les travailleurs (hommes et femmes) se sont réapproprié leur travail : la Grande Appropriation fut le point tournant de ce mouvement.Enfin, la campagne et la ville furent réconciliés sous la forme des « campavilles » qui existent présentement.Nous procédons maintenant, par étapes, à l\u2019amalgame du travail manuel et du travail intellectuel afin d\u2019en arriver à un plaisir-travail qui soit l'expression totale de l'homme réconcilié avec lui-même et avec son langage : conjugaison de l\u2019action et de la création.L'été, la plupart des gens travaillent dans les jardins et dans les champs ; l\u2019activité est au ralenti dans les ateliers et les bureaux.L'hiver, c'est évidemment le contraire.Dans certains secteurs, les services sont maintenus toute l\u2019année, mais par un personnel rotatif.D'ailleurs une polyvalence croissante des travailleurs leur permet une mobilité de plus en plus grande.Beaucoup de pays sont maintenant organisés en « campavilles », et nous avons avec eux des échanges à tous les niveaux : touristes, produits, fêtes, compétitions d\u2019athlètes, spectacles.Tout cela se fait sur une base de troc, et ne coûte rien aux individus, de part et d'autre.Ce sont des échanges de bon voisinage, et quand une catastrophe naturelle frappe un pays, nous mobilisons des volontaires pour aller lui porter secours.Les enfants ont retrouvé avec plaisir dans les livres l'existence de cette forme d'entraide, appelée « corvée » dans les villages et les campagnes d'autrefois.Comme nous avons joint la campagne à la ville (en leur donnant de nouvelles caractéristiques spatiales) nous tentons de marier le passé à l\u2019avenir (dans une nouvelle temporalité).Ainsi, fs possibles s\u2019éploient dans toutes les dimensions spatio-temporelles.SRR Sa Ae Bibliographie des textes de POSSIBLES .2 Travailler autrement Gilles Hénault parus dans PossiBLEs Vivre mieux ?1977, «Images d\u2019un coma », vol.1, n° 2, p.123- 128.1978, « Lettre du futur », vol.3, n° 1, p.37-40.1979, Une poésie informée.vol.3, n° 2, p.121.1980, « Fable : le faux muet et les faux sourds », vol.4, n° 2, p.67-69.1981, «D\u2019Odanak à L\u2019Avenir», vol.5, n° 2 p.129-146.1984, «La modernité », vol.8, n° 3, p.145-148.! 1986, « Questions pour survivre », vol.10, n° 3-4, p.19-23.26 er PS ou 5 > pers aa os Rs ae ses TI aa EE cs oo a cf = = pt Eatin Pp rp=tor ery eo FET Pa ies Lo oa ns oo sde Coo oy poy ne Ero AOE = EL ares hs a Eo 5 a By OTT iz] POOR; RARE A id g ENJEUX ; 2 \u2014 \u2014 = \u2014 pe v\u2014\u2014 Whee x! ee \u2014\u2014\u2014 \u2014 LS à > n° F A D : 8 2 3 5 5 a D, - A io A De AIA D De ER ee re ee BRITE oa Pe a.=e i EEE en EP OE SP LL © = og TY PO PATA Pr Cane 2 oC fo TIAN A ER v OT EP La MONIQUE COURNOYER Le travail : quelle crise ?Actuellement, on assiste à une double crise, celle, conjuguée, de l'emploi et du travail.Actuellement, ce qui se donne à voir, c'est une crise de l'emploi dont on pourrait dire qu\u2019elle recouvre tout autant qu'elle engendre une crise du travail.Mais à quoi correspond au juste cette « crise » que nous traversons @ Le langage médiatisé des politiciens et de tous les acteurs collectifs aide-t-il à faire comprendre en quoi il y a crise 2 Oui, parce que, dans le meilleur des cas, il signale des phénomènes bien réels et dramatiques pour les personnes qui en sont les victimes.Non, parce qu'il ne fait souvent que formuler et reformuler ces phénomènes dans des termes qui les justifient et, au fond, les sanctionnent.Si l\u2019on peut parler de crise, c'est bien évidemment parce qu'on assiste à un rationnement forcé des biens et services pour ceux et celles qui sont tombé-e-s du mauvais côté de la « socio-économie duale » divisant le monde en deux, d\u2019un côté le travail, de l\u2019autre le non-travail !.Mais il y a plus.Compte tenu des tendances qui s\u2019affirment et de l'impossibilité manifeste de l\u2019économie d\u2019absorber toute la main- d'œuvre, autant l\u2019ancienne que la nouvelle, on voit poindre à l\u2019horizon un avenir où le travail semble 1/ Guy Aznar, Travailler moins pour travailler tous, Paris, Syros, 1993.29 à NRA ES appelé à s'accomplir presque sans travailleurs.Si POSSIBLES l\u2019on peut encore parler de crise, c'est aussi parce Gevailer autremen ' ve les esprits sont hantés par la crainte de voir disparaître ou se tarir, avec le recul de cette activité dans notre société, la source de la valeur qu\u2019elle est censée faire rejaillir sur les êtres et les relations sociales : développement de l'identité, sentiment d'utilité, accès à l'autonomie, intégration sociale, etc.On redoute donc que ne s\u2019ébranle un ordre de valeurs, mais aussi l\u2019ordre tout court, tel qu'il se fonde sur la participation à la production sociale et à la répartition de ses fruits, tout inégale qu\u2019elle soit.Devant cette situation, on nous propose des stratégies pour « remettre le monde au travail » et « donner de l'emploi » qui, si l\u2019on n\u2019y prend garde, pourraient bien reproduire les impasses dans lesquelles l\u2019économie s\u2019est déjà égarée.On parle beaucoup de relancer l\u2019économie vers la croissance, de produire de la richesse et de stimuler la demande de consommation.On évoque cependant moins souvent les effets négatifs que tout cela peut comporter et combien de temps le nouveau cycle pourra durer.Dans la situation présente, on est témoin, comme ; l'écrit Méda*, d'efforts de création d'emploi « à tout A prix », s'appuyant sur un mouvement de « légitima- ; tion du travail».Cette tendance à revaloriser le travail est sans doute facilitée par le fait que celui-ci est devenu, au fil de l\u2019histoire, un concept véhicule d'une grande variété de significations, indique Méda.En même temps, le travail semble avoir été constitué en valeur dominante, en valeur omnibus, capable d\u2019accaparer toutes les valeurs sociales et individuelles.Tous les efforts et tous les discours négligent cependant que cette valeur à laquelle on donne tant d'importance est aussi une valeur problématique.2/ Nous reprenons ici la formule paradoxale de Jeremy Rifkin, The End of Work, New York, G.P.Putman\u2019s Sons, 1995.3/ Dominique Méda, Le Travail.Une valeur en voie de disparition, Paris, Aubier, 1995.30 heme x} Le travail : quelle crise ?RER Car, à côté de l'autonomie et de l\u2019accomplissement, il y a l\u2019aliénation dans le travail, l'épuisement, parfois la destruction de soi.À côté de l'indépendance qu'assure le revenu, il y a l'exploitation, à côté de l\u2019intégration, l'exclusion, la discrimination, etc.Cette articipation à la production sociale consacrée par l'emploi, exercé la plupart du temps dans le cadre du rapport salarial, on oublie qu'elle s\u2019est implantée de façon sauvage, en déchirant le tissu social, en détruisant des traditions, liens, valeurs et modes de vie *.Ce que tous ces efforts et discours ne signalent pas, c\u2019est que la raréfaction de l\u2019accès au travail, ar la crise de l'emploi, démontre par la négative 9 régulation qu\u2019exerce l\u2019économie sur la société, régulation que nous prenons pour acquise et natu- elle depuis deux siècles environ, depuis l'avènement de la société productiviste et l'implantation des rapports capitalistes.Le travail : une « invention » localisée et datée Pour se dégager des impasses que comportent les stratégies de sortie de crise et les efforts de légitimation du travail dont elles s'accompagnent, il s'avère utile de prendre une perspective afin de décentrer le travail dans notre vision de la société et faire ainsi tabula rasa d\u2019une réalité que l\u2019on prend comme allant de soi, universelle et transhistorique, et à laquelle on réduit trop facilement l\u2019activité humaine et le lien d'appartenance à la société.Regard au-delà des « sociétés de travail »° Toutes les sociétés ne s'\u2019ordonnent pas autour du travail et par conséquent ne le valorisent pas, du 4/ On n\u2019a pour s\u2019en convaincre qu'à lire ou relire l\u2019œuvre fondatrice de Karl Marx et celle de Max Weber.5/ Nous empruntons l'expression à Dahrendorf, cité par Clauss Offe, «Le fravail comme catégorie de la sociologie», Les Temps modernes, mai 1985, p.2058-2094. RN AE RN moins pas comme on le fait dans les sociétés pro- POSSIBLES \u2018 ductivistes modernes, où elles répondent au modèle vavailler autremen * de l\u2019industrialisation capitaliste ou socialiste.Les sociétés non productivistes ou préindustrielles (termes englobant une grande diversité d'organisations et de structures sociales) ont une autre expérience du travail que la nôtre et leurs catégories mentales ne le pensent pas de la même manière.Parfois, elles ne le pensent pas du tout, c'est-à-dire qu\u2019elles n\u2019ont pas de concepts pour le nommer.Faisant la synthèse de diverses études sur les représentations du travail, Chamoux® indique que, selon les sociétés, la notion de travail se signale par son absence, son éclatement en plusieurs notions, son décalage ou son débordement par rapport à notre notion occidentale contemporaine et, enfin, par la grande variabilité des antithèses du travail.i Rattachant les représentations du travail à sa réai lité dans ces sociétés, Godelier\u201d écrit que celui-ci n'y apparaît pas comme une marchandise que les individus sont forcés de vendre aux autres, en échange de leur subsistance.Les ressources proviennent d\u2019abord de l\u2019environnement naturel et ne sont pas la propriété de quelques individus en particulier, mais appartiennent aux collectivités ou communautés qui conservent un certain contrôle sur leur vtili- | sation.Il n\u2019existe pas non plus d\u2019unités de production | organisées de facon distincte et séparée des groupes sociaux (système de parenté, famille nucléaire ou étendue) formant le groupe local.Le but de la production, indique l\u2019auteur, n\u2019est pas de faire du profit ni d\u2019accumuler de la richesse, mais de produire les valeurs d'usage nécessaires à la reproduction des individus et des rapports sociaux dans lesquels ils vivent.La reproduction de ces rapports peut cependant impliquer l\u2019accumulation de certains biens cotés 6/ Marie-Noëlle Chamoux, « Sociétés avec et sans concept de travail », Sociologie du travail, 1994, n° Hors-série, p.61.7/ Maurice Godelier, « Work and its Representations : A Research Proposal », History Workshop Journal, 1980, n° 10, p.164-175.32 Mu on Mieux ?Le travail : quelle crise ?d'une valeur symbolique qui entreront dans des échanges cérémoniels destinés à sanctionner le rang, \u2018autorité ou le prestige de certains individus dans la hiérarchie locale, régionale ou intertribale.La kula en Nouvelle-Guinée ou le potlatch des Indiens de la Côte Nord-Ouest illustrent ce phénomène.Enfin, le travail consiste en un ensemble de tâches ou d'opérations que la plupart des membres de la société sont capables d'accomplir, ce qui n'empêche pas l\u2019existence d\u2019une division du travail plus ou moins simple ou complexe, établie selon divers principes (âge, sexe, ordres, castes, classes).Point à souligner, le travail n'est pas une activité qui encadre et mobilise, de façon régulière et soutenue, un temps considérable dans la journée et la vie des gens, comme le montre l'étude de Sahlins®.Les observations de l\u2019auteur revêtent d'autant plus d'intérêt qu\u2019elles s'appliquent à des groupes vivant de chasse et de cueillette que nos conceptions occidentales se représentent en général comme occupés à des activités pénibles et hasardeuses, dans une lutte incessante pour la survie.Bien que disposant d\u2019une technologie plutôt sommaire, les chasseurs- cueilleurs ne consacrent que quelques heures (de 3 à 6 environ selon les cas étudiés) par jour à nourrir le groupe et encore tous ne « travaillent » pas quotidiennement : chez les Boshimans, environ 65% de la population «travaillent» 35% du temps et le reste, pas du tout.Tout le monde mange cependant à sa faim, malgré certaines périodes de privation.Le repos, le bavardage, le jeu occupent une bonne partie de la journée.Portant sur une organisation sociale différente, basée sur l\u2019agriculture, l'étude de Panoff® va dans le même sens : une personne adulte travaillant en moyenne quatre heures par jour réussira à nourrir la famille nucléaire et, bien qu\u2019on 8/ Marshall Sahlins, « La première société d'abondance », Les Temps modernes, 1968, t.21, n° 268, p.641-680.9/ Michel Panoff, « Énergie et vertu : le travail et ses représentations en Nouvelle-Bretagne », L'Homme, avril-septembre, 1977, XVII, 2-3, p.7-22. admette la part de peine et de souffrance que peut comporter le travail \u2014 ou ce que nous nommons tel \u2014 on ne valorise pas en soi l'effort ou le labeur.Les diverses activités destinées, dans ces sociétés, à assurer la subsistance ont souvent un caractère fortement ludique, plus exactement de « jeu social ».On les désigne d'ailleurs parfois du même terme que le jeu.Elles ont également un caractère esthétique ou magique, ainsi que le révèlent le soin minutieux que prennent les horticulteurs Maenge à faire de beaux jardins et les rites qui accompagnent leurs pratiques culturales.Dans ces sociétés que l\u2019on peut aussi qualifier de « non marchandes » (signalant par là que l'échange marchand n\u2019y est pas énéralisé comme principe organisateur), le « travail » n'exclut pas pour autant tout échange économique, toute recherche de productivité et de rendement, mais il ne s\u2019y réduit pas d\u2019abord et avant tout.Il doit être compris comme un échange plus large, social, symbolique et reli- ieux, mettant en jeu les dimensions qui rattachent le groupe à ses origines, ses divinités, ses mythes.S'y inscrit toujours, selon Panoff, un échange entre humains et êtres surnaturels et en aucune circonstance il n\u2019est conçu ou vécu comme une lutte des hommes contre la nature pour la transformer.Chez les nomades, par exemple, la chasse, plutôt que d'être une opération de production ou de prélèvement sur la nature, apparaît comme une opération de séduction de la nature qui implique un rapport de reconnaissance mutuelle '°.Ici, on est loin de l\u2019idée de combat pour maîtriser et dominer la nature, ingrédient classique de la conception occidentale et moderne du travail que l'image d\u2019homo faber véhicule depuis le siècle des Lumières et l\u2019influence de la pensée scientifique et technique sur les procédés 10/ Valérie Kaluzni, « Catégories malheureuses et désignations négatives », in Marie-L.Pellegrin-Rescia et coll, Sommes-nous tous des «travaillants » 2, Marseille, Editions Hommes et Perspectives, 1994, p.45-50.34 POSSIBLES Travailler autremenÿ Vivre mieux ? Le travail : de travail.Cette idée, d\u2019après Godelier, renvoie à heme ca ?p quelle crise?l'homme transformant la nature, son rapport avec ; elle et, finalement, se transformant lui-même par son travail.Un autre intérêt de se tourner vers les sociétés non productivistes tient au fait de pouvoir réinterro- ger toute une série de concepts liés au travail et que nous prenons également pour acquis, telles la rareté, l'abondance, la pauvreté.Transposés en-dehors da la société de marché, de tels concepts paraissent éminemment fragiles.L'exemple des peuples chasseurs- cueilleurs est certainement des plus instructif à cet égard.Produisant peu et vivant dans la frugalité, on ne peut dire pour autant que les chasseurs- cueilleurs connaissent la misère ni la pauvreté : « [.\u2026.] les peuples les plus primitifs du monde ont peu de biens, mais ils ne sont pas pauvres.La pauvreté ne E consiste pas en une faible quantité de biens, ni sim- E plement dans un rapport entre des fins et des moyens ; elle est avant tout un rapport entre les hommes, un statut social »'!.D\u2019après Sahlins, la pauvreté vient avec la civilisation qui a introduit la répartition inégale de la richesse, tout comme l\u2019accroissement de la quantité de travail par personne.Chez les peuples chasseurs-cueilleurs, limiter la possession des biens matériels, même celle des instruments utilisés pour la chasse, préserver la mobilité | du groupe, au risque de pratiques démographiques draconiennes, ne pas se soucier du lendemain mais ne jamais exploiter au maximum les ressources de 5 l\u2019environnement, jouir de l'instant présent, employer son temps aux échanges sociaux, au repos et au EE loisir constituent des choix qui, ensemble, forment un tout significatif se définissant comme une culture.Celle-ci intègre et donne sens à chacun d\u2019eux : la frugalité permet la mobilité, celle-ci assure la sub- sistance, etc.Elle est une réponse créatrice, suggère l\u2019auteur : « [.] Le modèle culturel improvise toujours EE un rapport dialectique à la nature.Sans pour autant fi i 11/ M.Sahlins, idem., p.679. échapper aux contraintes écologiques, la culture les nie, si bien que le système porte la marque des conditions naturelles, et l'originalité d\u2019une réponse superorganique »'?.Si cette notion de créativité s'adresse d\u2019abord à l\u2019environnement naturel, ne peut-elle et ne doit-elle pas être étendue à l\u2019ensemble des conditions matérielles, incluant celles créées par les rapports sociaux ® Ainsi, dans l'idéologie des Maenge '*, « acquérir » est toujours tenu en équilibre par « échanger », avec toute l'extension que prend ici ce terme.Il s'agit d\u2019une forme parmi d\u2019autres de réponse culturelle empêchant que ne se construisent les inégalités.Et l'Occident précapitaliste\u2026 S'il est vrai que notre société « chaude »!* s\u2019est engagée sur la pente de l\u2019histoire sous le signe de la Force transformatrice du travail, elle tire en partie ses origines d\u2019une société qui, au contraire, ne se fondait pas sur le travail et ne le valorisait pas.La Grèce antique fournit ici un objet de réflexion passionnant, vu l'héritage que lui doit la pensée philosophique et scientifique moderne et le modèle qu'elle a représenté pour la démocratie.On découvre, avec Arendt!°, que l'Antiquité grecque ne concevait le travail qu\u2019en rapport avec I nécessité, le reléguant à la sphère domestique privée \u2014 sphère de Teco nomie \u2014 ou il était effectué par les esclaves et les femmes, dominés par I'autorité et la violence du chef de famille.Le travail n'était pas le fait des citoyens, hommes libres se mouvant dans la sphère publique où ils prenaient en mains les affaires de la Cité.La 12/ M.Sahlins, ibid, p.673.13/ M.Panolf, op.cit.14/ Cette expression, qui passera sans doute à l\u2019histoire, est de Claude Lévi-Strauss.La question qu\u2019elle soulève est reprise par M.Godelier, L\u2019Idéel et le Matériel, Fayard, 1984 et par A.Touraine, Sociologie de l\u2019action, Paris, Seuil, 1965.15/ Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, 1983, (édition originale en anglais, 1958).36 POSSIBLES Travailler autremen Vivre mieux ? Le travail : quelle crise ?sphère publique est également celle de la démocratie, et l\u2019on devine sans peine ce qui permettait à ces «hommes libres» de s\u2019y consacrer.Identifié à la nécessité, le travail est destiné à l'entretien et à la perpétuation de la vie de l'individu et de l'espèce.Pour ces raisons, il entraîne la répétition, l'effort et la souffrance et participe de ces choses qui doivent être tenues cachées, dans la sphère privée.Selon Arendt, le travail dans la Grèce antique était placé au plus bas niveau des valeurs, il ne faisait même pas partie des activités proprement humaines, c\u2019est-à-dire celles qui comportent leur fin en soi, qui mettent en cause le logos et commencent une fois les besoins essentiels satisfaits.D'où l\u2019im- ortance invisible mais réelle du travail effectué dans lo sphère privée, quoiqu'il fot dévalorisé, car non seulement permettait-il 'entretien et la reproduction des individus, mais encore celle des rapports sociaux.Par conséquent, si l\u2019esclave n\u2019était pas considéré comme un homme, du moins rendait-il possible à certains de l'être et de l'être pleinement, par la par- ficipation à la vie de la Cité.À l'encontre du travail, l\u2019action politique, l\u2019éthique et la réflexion philosophique étaient fortement valorisées.Celle-ci, en par- ficulier, sera placée au sommet de la hiérarchie, car, pour les anciens Grecs, la theoria est l\u2019activité qui résente la plus grande ressemblance avec l'immobi- ité et l'éternité, rappelle Méda.Elle nous rapproche de ce qui est contemplé \u2014 les essences et figures immuables \u2014 et peut en quelque sorte nous soustraire à l\u2019action du temps, alors que le travail soumet au temps et à la finitude, aux « processus dévorants de la vie », disait Arendt'°.Le travail n'apparaît pas ici fondateur de lien social, si ce n'est de façon médiatisée, comme nous l'avons suggéré plus haut.C'est principalement à l\u2019action politique, obligation découlant de la liberté et de l'appartenance à la Cité, qu'est reconnu ce rôle qui s'appuie sur l'exercice 16/ H.Arendt, idem. CENA TANS An caf SAM ES IAE des droits égaux et identiques dont disposent les citoyens, sur la philia, sur la parole, principal instrument politique, insiste Arendt.Comparativement, «le lien matériel oblige des individus dotés de capacités différentes à s\u2019insérer dans des relations de service et de dépendance qui sont aux antipodes u lien politique», écrivait Aristote'\u201d.Il faudra attendre es Temps modernes pour constater la prédominance du travail que ni l\u2019Empire romain, ni les communautés chrétiennes primitives, ni le Moyen- Age n'ont vraiment glorifié, prolongeant ainsi la tradition de l\u2019Antiquité grecque, selon la thèse d'Arendt'8, Si le Moyen-Âge n'en a pas fait la valorisation, c\u2019est cependant au cours de cette longue étape his- forique que sont apparues la réalité du travail, tel que nous le connaissons aujourd\u2019hui, et les catégories pour la penser.Divers auteurs '\u201d montrent les étapes et le développement de ce processus qui s\u2019est lentement, mais sûrement mis en place.Méda fait valoir que la pensée du Moyen-Âge restera partagée entre deux tendances.L'une, Jongtemps dominante, non seulement ne reconnaît ni ne valorise le travail mais le méprise, le considérant comme une activité dégradante parce qu\u2019associée au commerce et au gain individuel acquis au détriment de la communauté.L'autre cherche à le glorifier en l\u2019assimilant à l\u2019acte divin de la création et, s'exprimant en grande artie à travers les textes doctrinaux, s\u2019efforcera de ui donner un statut, à la faveur d\u2019un ensemble de transformations qui devaient mener à l'affirmation du travail formellement libre et de la production capitaliste.On peut noter à ce propos l'ascension des classes d'artisans et de commerçants à l\u2019intérieur de la vaste classe des laboratores, la limitation des protections corporatives, la révision des attitudes et 17/ D.Méda, op.cit, p.45.18/ H.Arendt, op.cit.19/ Voir entre autres M.Godelier, « Work and its Representations », op.cit, Jacques LeGoff, Pour un autre Moyen-Âge, Paris, Galli- mard, 1977, D.Méda, op.cit.38 POSSIBLES Travailler autremen;- Vivre mieux ?| 1 qe em Le travail la diminution progressive du nombre des métiers { quelle crise?illicites qui, jusque vers le X° siècle, incluait pratiquement tous les métiers, selon LeGoff?°.De plus, il faut mentionner les nombreuses inventions techniques qui ont scandé le rythme de pénétration de ce travail libre.Parmi ces inventions, l'horloge mécanique est chargée de signification : elle fait disparaître le \u201ctemps incertain» pour imposer le «temps certain », linéaire, métrique, calculé et mesuré en heures et en minutes.L\u2019apparition de l\u2019« horloge du travail » dans les villes introduisait à une autre conception du temps, radicalement différente du temps cyclique et cosmique, approximatif, autour de laquelle s'était : toujours organisée la vie.Ainsi devenait présent ce i temps dont il ne faudrait plus à l\u2019avenir perdre une 2 seule minute, comme allait le proner |'éthique pro- 3 testante mais, surtout, Benjamin Franklin, comme le soulignait Weber.Même à la fin du Moyen-Âge, précise Méda, le travail n'avait pas encore pris le caractère englobant ue nous lui donnons et il conservait sa réputation d'activité déconsidérée et dégradante, pouvant être utilisée comme châtiment.D'ailleurs, le terme de travail, dont l\u2019acte de naissance remonte à la fin du } XVÉÉ siècle, provient du nom d\u2019un appareil à trois k pieux, le tripalium, souvent utilisé comme instrument de torture.Si l\u2019usage de ce terme semble s'être rela- fivement fixé après la fin du Moyen-Âge, les catégories de pensée reliées au travail et à ses valeurs n\u2019ont E pas moins continué de se modifier.Dans une pers- E pective de linguistique de l\u2019énonciation, Pellegrin- gl Rescia \u201d! a fait l'étude de ces transformations, depuis Eo le haut Moyen-Âge jusqu'à nos jours, en passant par la période de l\u2019industrialisation.Son analyse révèle comment les catégories de pensée ont été investies par un ensemble de valeurs, dont celle de E 20/ J.LeGoff, idem, p.92.\u2018 21/ Marie-L.Pellegrin-Rescia, « Des errants du Moyen-Âge aux travailleurs de l\u2019époque industrielle et \u2026aux travaillants », in Marie-L.i Pellegrin-Rescia et coll., Sommes-nous tous des « travaillants » 2, By op.cit., p.227-251.39 l\u2019activité définie par le travail, et comment, suivant les époques, les catégories se distinguent selon qu'elles appartiennent au registre de l\u2019incomplétude ou de la complétude imaginaires.La pensée du Moyen-Âge s\u2019élabore sur le registre de l\u2019incomplétude imaginaire qui donne le ton aux catégories entourant le travail : activité, statut d\u2019actif ou de travailleur, non-travail, pauvreté, etc.Cette pensée fonctionne à l'inclusion, composant avec le «moins » et le « manque », d\u2019où l'absence de dévalorisation des catégories faibles et des personnes qu\u2019elles désignent : inactifs, errants, pauvres, sans armes.Pour ce registre de pensée, la dépendance ne signifie pas déchéance, mais s\u2019insère dans un système de liens d'interdépendance et d'obligations.Pauvres et errants sans travail ne vont pas sans lieux ni liens sociaux.La communauté dont ils sont partie leur doit aide et assistance.Ils ont des droits et, jusqu'au XIiÉ siècle, ils jouiront du « droit de l\u2019affamé » qui leur permet de voler pour manger.Ce mode de pensée commencera cependant à s\u2019effriter dès les xi° et XI° siècles où l\u2019errant deviendra un « vagabond », les travailleurs saisonniers regroupés en bande, des « brigands ».Au xive siecle, diverses ordonnances rendent le travail obligatoire aux personnes valides, interdisent d'apporter de l\u2019aide aux pauvres trop longtemps et rendent l\u2019oisiveté et la mendicité passibles de mesures de répression.À l\u2019âge classique, ce mode de pensée est remplacé par le registre de la complétude qui prévaudra jusqu'à nos jours.Fonctionnant à l'exclusion et ne sachant tolérer que le « plus » et le « plein », le registre de la complétude imaginaire crée l'exclusion à l'endroit des catégories sociales faibles imaginairement.Seule y est valorisée la figure du travailleur, de l\u2019adulte-actif-producteur, autonome, indépendant et responsable, inséré dans le marché et performant.Pellegrin Rescia rejoint de très près les thèses de Foucault selon qui l\u2019enfermement à l\u2019âge classique procède d\u2019une volonté d\u2019ordre et de raison sous-tendue 40 POSSIBLES Travailler autremen; Vivre mieux ? ; Le travail par une morale du travail en puissance.Ce clivage a quelle crise?entre raison et déraison qui « permet de rejeter | comme dans un autre monde toutes les formes de l\u2019inutilité sociale »7?ne cessera plus d\u2019habiter la i pensée de la société occidentale que l\u2019on nommera, A deux siècles plus tard, « société de travail ».Pour gr en arriver là, il aura fallu non seulement la longue | série des ruptures idéologiques et sociales opérées tout au long du Moyen-Age, mais encore l'influence pratique et théorique de la rationalisation du processus de travail et de toute la société, la dissolution des ordres naturels, l\u2019affirmation de l\u2019individualisme et la généralisation de l'échange marchand.Si, au XVIIÉ siècle, l\u2019économie classique accouchait des concepts de «travail abstrait» et de « travail- bi marchandise », c'est cependant le xix® qui, selon Méda, théorisera et glorifiera le travail comme nul | autre siècle avant lui.Ce siècle a été témoin de n l\u2019industrialisation sauvage, des effets d\u2019une croissance inégalée jusqu'alors de la productivité, de bouleversements sans précédent de l\u2019organisation spatiale (l'urbanisation), de l'emploi du temps (l\u2019allongement historique de la journée de travail) et de | l\u2019ensemble des conditions de vie.La pensée de ce à siècle a fait du travail l\u2019objet des critiques les plus * radicales, mais elle en a aussi fait l\u2019apothéose, la mystique.Enfin, cette étape reste cruciale à l'égard | de la formation du droit au travail et des droits du on travail.C\u2019est à ces sources que semblent aujourd\u2019hui k puiser les démarches de légitimation et de revalorisation du travail.Que retenir de cette mise en perspective ?Dans la mesure où on le ferait équivaloir aux activités qui assurent la subsistance, on peut dire que le travail a toujours et partout existé.Il a toujours 22/ M.Foucault, Histoire de la folie, Paris, Plon, 1961, p.74. fallu que l\u2019on trouve, par quelque moyen, de la nourriture, un abri, des vêtements et divers autres objets pour vivre ou sinon, survivre.Que cela s\u2019appelle «travail » ou non relève de la culture où l\u2019on se trouve.Mais, ici, le propos n\u2019était pas en soi de prouver que le travail est ou n'est pas universel, pas lus qu\u2019il ne voulait suggérer un retour au passé ou Fidedlisation de sociétés autres.Le propos était essentiellement de faire voir que la société peut tenir ensemble sans qu'y prennent forme des rapports, une notion, une valeur du travail semblables à ce que nous connaissons.Aussi, l\u2019idée qu'il faut à tout prix « donner du travail» et «créer de l'emploi » pour que les individus répondent à leurs besoins de subsistance et, par le fait même, aient le sentiment et le droit d'exister socialement est sans doute la forme la plus récente et la plus décadente qu'ait prise l\u2019ordre social fondé sur lo régulation économique.On valorise et survalorise le travail par l'emploi, alors qu\u2019il se raréfie sous l'effet de la crise.C\u2019est un appel à l\u2019ordre par le vide.Nécessaire et indispensable pour la subsistance, en l\u2019état actuel des rapports sociaux, ne cherche-t-on pas à faire oublier ue le travail n\u2019est pas le seul lien social et, au demeurant, qu\u2019il apparaît comme un lien social et une valeur problématiques 2 Le lien social, on vient de le voir, peut emprunter d\u2019autres voies que celle de la production et du travail économiques.Sans nier qu'ils fassent écho à des problèmes réels de pauvreté et d'exclusion, les exhortations et discours actuels laissent entendre qu\u2019il n\u2019y aurait de société humaine que dans le travail, que la « société de travail » existe encore alors qu'elle n'existe plus, ainsi que plusieurs en ont déjà donné le signal.Au fond, l\u2019enseignement à tirer de la perspective tracée plus haut est double.D'abord, loin que les activités visant à assurer la subsistance soient dénuées d'importance, les sociétés non productivistes rappellent qu\u2019elles le sont au contraire tellement qu\u2019elles sont « réglées de l'extérieur, exercées collectivement de façon que personne ne puisse se les 42 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?le qu emg x! | Le travail : quelle crise ?approprier » \u201c3.D'autres logiques que l'échange économique structurent ces sociétés : « elles ont un autre rapport à l\u2019extériorité (la tradition, la nature, les dieux) qui détermine les règles sociales et rend celles-ci suffisamment fortes pour tenir ensemble la société » 24.S\u2019agirait-il alors de revenir aux « ordres naturels » @ Non dans la mesure où toute régulation non économique ne signifie pas automatiquement le recours aux « garants métasociaux » sur lesquels ces ordres se sont habituellement fondés : principes d'autorité basés sur le rang de naissance, le pouvoir personnel, le charisme, le droit divin.Le deuxième enseignement nous apprend qu'il n\u2019est pas nécessaire non plus d'envisager un retour à l\u2019âge de pierre ou à l\u2019époque des moulins à vents, le rejet de la technologie et la recherche de l\u2019austérité, mais plutôt qu'il faut se demander comment on peut penser le «vivre ensemble » sans placer toute la mise sur la production des richesses et le travail.Les règles du vivre ensemble font aussi appel à l\u2019activité ou à l'interaction politique dont Aristote disait qu\u2019elle constituait un lien immatériel plus substantiel entre les hommes que le lien matériel constitué par l'échange économique et qu\u2019elle leur apportait le bonheur.Cette conception, reprise depuis Aristote par la pensée philosophique allemande (Hegel, Habermas) veut que la vie, et en particulier la vie en communauté soit « action et non production » 2° et que cette action débouche, par la parole, sur la définition d\u2019un bien commun correspondant à autre chose qu'à la somme des biens individuels.On s'éloigne ici de la conception contractualiste du lien social qui fait prévaloir la rencontre et l'arbitrage de volontés individuelles poursuivant des intérêts individuels.On est sur le terrain de la « communauté » politique.Reste à savoir dans quelle direction orienter \u2018action politique de manière à ce qu'elle s'attaque, 23/ D.Méda, ibid., p.37.24/ D.Méda, ibid., p.36.25/ D.Méda, ibid, p.171. par la définition du bien et du bien-être communs, à la question de l\u2019accès au travail et du partage de la richesse qu\u2019il produit, et replace cette question dans l\u2019ensemble des questions qui confrontent la société civile.Sans prétendre qu'elles résument toute l\u2019action politique, quelques grandes voies paraissent s'offrir à nous.La première est celle de l\u2019action par l\u2019intermédiaire de l'État.Celui-ci, débordé de toutes parts par le raz-de-marée néolibéral, perd ses moyens et sa crédibilité auprès de ses commettants.État- providence devenu Etat compétitif, il doit s'adapter à la régulation économique mondiale plus qu'il ne peut espérer l'influencer et il a largement perdu le contrôle de l\u2019activité économique sur son territoire.Ce n\u2019est donc pas un investissement de l\u2019État tel qu\u2019il est que l\u2019action politique doit viser, mais une critique pouvant mener à sa restauration si tant est qu\u2019il puisse effectivement servir de miroir, de catalyseur et de médiateur à la communauté.Alors seulement les décisions politiques pourront s\u2019articuler au bien commun, plus qu'aux programmes partisans et aux règles technocratiques qui sont dans une large mesure le reflet du marché, en plus d'être des instruments de promotion d'intérêts politiques spécifiques à des individus ou à des groupes particuliers.Une deuxième voie pour l\u2019action se rattache au courant de promotion de l'identité collective.Elle n\u2018apparaît pas opposée mais complémentaire et convergente à la première voie suggérée.Bien sûr, l'appel à l'identité fait surgir la crainte du repli sur les traditions, l\u2019irrationalisme et les particularismes, tout comme l\u2019appel à la restauration de l\u2019État peut éveiller celle des tendances holistes et totalisatrices.En réponse à la première, on pourrait dire que l'identité, c\u2019est la base ou le réservoir de créativité auquel puise un modèle culturel.Perret a cette formulation plutôt convaincante : « se reconnaître membre d'une communauté particulière, ce n'est en aucune façon l\u2019idéaliser, considérer qu\u2019elle est 44 HP RI TH POSSIBLES Travailler outremery Vivre mieux ? Wem (! Le travail : quelle crise ?composée d'individus meilleurs ou plus dignes d'attachement, c'est d\u2019abord, même si ce n\u2019est pas forcément conscient, prendre en compte les possibilités de vie et d'action spécifiques qu'elle offre, articulièrement à ceux qui ont été \u201cinformés\u201d par l'éducation des multiples conventions, langagières ou autres, élaborées par cette communauté au cours de cette histoire.L'implicite de l'identité collective, c'est la possibilité expérimentée et reconnue de se comprendre et donc d'agir de manière coordonnée.l'importance des cultures héritées n'est pas seulement sentimentale ou idéologique, mais bel et bien pratique, si l\u2019on garde présent à l'esprit qu\u2019une culture transporte des routines de sens et de comportement qui facilitent le vivre et I'agir ensemble » 2°.La troisième et dernière voie découle des deux premières.Elle consiste en un effort pour mettre en place une « société civile plus communautaire » pour reprendre l\u2019heureuse formule de Méda.L'illustre assez bien le rôle, tel que Rifkin?\u201d le décrit, des organismes non gouvernementaux dédiés, a travers le monde, à la promotion du développement économique et social, à la défense des droits et libertés et à la protection de l\u2019environnement, bref à la recherche de solutions en prise sur les réalités vivantes et concrètes.Pour lui, ces organismes ont un potentiel créateur à l'égard du travail et ont eu une grande influence sur la formation de ce troisième secteur économique désormais qualifié d\u2019« économie sociale ».Malgré toutes les réserves qu\u2019on peut entretenir à son sujet, il reste que l\u2019économie sociale est le lieu de débats et de choix dans lesquels s'expriment les volontés collectives quant au travail, son organisation, son partage, sa valeur et la redistribution de la richesse qu'il crée, sa place dans la synchronisation des temps sociaux.Par leurs liens étroits avec les communautés locales, ces organismes 26/ B.Perret, L\u2019Avenir du travail.Les démocraties face au chômage, Paris, Seuil, 1995, p.315.27/ J.Rifkin, The End of Work, op.cit.45 in sont peut-être, pour s'inspirer d\u2019une formule de Gorz p cherchant à définir la démarche politique 28 un instrument privilégié d\u2019articulation des tensions entre le nécessaire et le désirable.28/ André Gorz, Préface à G.Aznar, Travailler moins pour travailler tous, op.cit, p.10.46 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ? Weed i?STEPHANE CHALIFOUR La question sociale et la réduction du temps de travail La modernité s\u2019est constituée sur la base de la promesse d\u2019un mieux-être général à la fois source de consensus collectifs et d'émancipation individuelle.Engagé avec les autres dans la construction du bien commun, l\u2019homme moderne s\u2019est vu simultanément responsable de son propre sort.C'est d\u2019ailleurs dans le contexte de la révolution industrielle que se transformaient le lien social et, de manière concomitante, le concept même d'identité.Le travail devient ainsi, au x*° siècle, le principal régulateur de l\u2019ordre social.Il donne accès au statut de citoyen et confère désormais à l'individu libéré des contraintes inhérentes aux anciennes hiérarchies traditionnelles, les moyens d\u2019un enrichissement pro- ressif.Comme le faisait remarquer à cette époque le sociologue Emile Durkheim, To nouvelle division du travail découlant des progrés du capitalisme a 1/ Le titre de cet article s'inspire de parutions récentes.Voir le livre de Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Éditions Fayard, 1995, et celui de Pierre Rosanvallon, La Nouvelle Question sociale, repenser l\u2019État-providence, Paris, Editions du Seuil, 1995.ERP GG SOS OO EN accentué les liens de dépendance entre les individus.Bien qu\u2019il y ait dissemblance sur le plan des réalités quotidiennes (en raison notamment de la multiplica- ion des statuts d'emploi), la signification partagée du travail et la foi dans des lendemains qui chantent allaient constituer, néanmoins, les fondements de la société contemporaine.l'extraordinaire croissance économique de l'après-guerre, laquelle sera accompagnée par l'émergence d\u2019un Etat-providence, permettra par la suite un renforcement du salariat et, conséquemment, de l'importance du concept de travail dans l'imaginaire collectif.Les « trente glorieuses » (1945-1975) représentent, à cet effet, les années de prestige du capitalisme dans les pays industrialisés.La redistribution de la richesse assumée par l\u2019État a contribué pendant cette période à créer une relative harmonie dans la société.Alors que s'étendait la protection sociale, les citoyens consommateurs s\u2019adonnaient aux loisirs en s\u2018aménageant un quotidien plus confortable.Ainsi, en dépit des inégalités persistantes, le travail reste, tout au long du xX° siècle, le lieu privilégié de l'amélioration des conditions d'existence, le mouvement ouvrier se faisant, de son côté, le moteur des revendications populaires.Toutefois, une crise, dont on sous-estimait les conséquences hier, est en train de mettre un terme à cet épisode.Jamais, dans l\u2019histoire récente, la dynamique évolutive de nos sociétés n'aura posé autant d'enjeux.Cette fin de millénaire coincide, en effet, avec la remise en question radicale de la place du travail dans les sociétés dites industrielles et, partant, de son rôle normatif.Bien qu\u2019elle soit d'emblée économique, cette crise prend, chaque jour, l'allure d\u2019une hécatombe sociale dont témoignent, d\u2019un côté, l'exclusion d\u2019un nombre croissant d'individus et, de l\u2019autre, l'émergence d\u2019un apartheid statutaire.De fait, l'éclatement du marché du travail, sa segmentation en catégories inégalitaires, 48 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ?fo ; mp heme, } La question sociale et la réduction du temps de travail nous renvoie à la question du lien social, à la nécessaire cohésion de la société.En somme, c'est parce qu'il est porteur de conflit que le phénomène de l'exclusion sociale amène à réfléchir sur le sens de la solidarité.À l'évidence, nous ne pouvons penser les rapports sociaux en faisant abstraction de cet élément fondateur du contrat social.Le lien social menacé l\u2019appartenance commune au salariat a permis, depuis le xX° siècle, d'assurer une relative harmonie entre les différentes catégories sociales.Porteur de rogrès, le mouvement ouvrier a notamment contri- bus à la création d\u2019une identité collective à laquelle adhéraient les moins bien nantis, conscients eux aussi des avantages virtuels inhérents à la mobilisation.De son côté, l\u2019État-providence parvenait, par le biais de la redistribution, à créer une certaine équité entre les individus quel que soit leur rang social.En produisant, par le haut, la solidarité nécessaire au contrat social, il a du même coup assuré l'équilibre global tout en consolidant les consensus collectifs.En même temps, le plein emploi garantissait à tous un confort relatif, la promesse de mobilité vers le haut passant par le travail.Or, la mutation actuelle porte en elle l'éclatement du salariat.C'est, en effet, toute la figure du travail qui est transformée impliquant, de manière sous-jacente, une crise à haut risque des processus d'intégration.Garant de la citoyenneté et source de socialisation, le travail, en se faisant plus rare, est susceptible de se traduire chez tous ceux qui en sont privés par une crise d'identité.Cette raréfaction des emplois a forcément un effet ervers sur les rapports sociaux dans la mesure où l'égalité valeur cardinale du projet moderne, est remise en question comme finalité sociale.La tendance lourde à la réduction des inégalités s'étant renversée, la question du « vivre ensemble » se pose 49 Se re er SE donc à nouveau.Les clivages qui se dessinent sont d'autant plus inquiétants qu\u2019ils achèvent de briser les solidarités en accentuant le caractère individualiste de notre société.Alors que le manque d'emplois engendre une concurrence plus vive entre les indivis, ceux qui se sentent menacés de perdre le leur ont tendance à se replier sur leurs acquis.Or, le fossé existant entre ceux qui jouissent de la garantie de voir leur revenu augmenter et les autres pourrait créer une situation explosive.Des tensions naîtront dès l'instant où les mécanismes de redistribution de la richesse et de protection sociale, déjà fragilisés par les politiques d\u2019austérité, deviendront insuffisants pour assurer la survie d'un nombre croissant d\u2019exclus.«Jusqu'à il y a peu, le conflit de classe était la principale menace pesant sur la cohésion de la société.Ce conflit pouvait être violent mais c'était un conflit producteur d'identité collective et d'intégration économique (.).L'exclusion « moderne » en revanche, résulte de tendances qui sont au cœur du fonctionnement de la société et qui se traduisent par un échec massif des processus d'intégration sociale.Ce ne sont plus des individus, mais des pans entiers de la société qui sont concernés.»?L'éclatement du salariat prend donc la forme d\u2019un défi de taille pour les acteurs sociaux et, notamment, pour le mouvement syndical.l'absence de conditions équitables d'accès au travail pose aux différents syndicats un problème sérieux de représentation en ceci qu\u2019ils se sont définis traditionnellement par rapport à la protection de leurs membres.«(.\u2026) l\u2019un des aspects les plus graves de la crise du syndicalisme semble être l'incapacité de celui-ci à incarner de manière crédible les idéaux qui l\u2019ont fait naître.Dès lors qu\u2019il n\u2019est 2/ B.PerretetG.Roustang, L\u2019Économie contre la société, Seuil, 1993, p.91.Voir aussi Jean-Louis Laville, « La crise de la condition salariale », Esprit, décembre 1995, p.38.30 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?k Ï : im Qu IX 74 La question sociale et la réduction du temps de travail lus capable d'organiser de manière effective lo solidarité avec es travailleurs les plus vulnérables et avec les exclus, sa légitimité morale, et donc les ressorts les plus profonds du militantisme, est affectée.» 3 La défense légitime des acquis ne produit plus un effet d'entraînement mais de retranchement, voire de cloisonnement.De plus, la multiplicité des conditions rend pour l'instant impossible l'identification d\u2019un acteur collectif capable de rassembler, dans un même élan, les salariés et les laissés-pour-compte du marché du travail.Sans voix et sans lieu commun, ces derniers ne parviennent pas à créer un rapport de force qui leur serait favorable, d\u2019où leurs Fos: trations.Il devient alors indécent de tolérer que des individus soient sacrifiés sur l\u2019autel de l\u2019austérité parce qu\u2019ils ont le malheur de ne pas être syndiqués ou fout simplement parce qu'ils n\u2019ont pas assez d\u2019ancienneté.La précarité et l'absence de travail étant des phénomènes qui transcendent la volonté individuelle, la sortie de crise ne peut donc être laissée aux seuls exclus.Dans ce sens, le mouvement syndical demeure virtuellement un instrument de progrès social puisque le centre de son activité, le oval constitue encore le vecteur essentiel de distribution des revenus et des statuts.Cependant, la conservation des acquis des uns ne peut plus être pensée en dehors d\u2019une certaine conception de la justice à laquelle, au reste, il faut soumettre entrepreneurs, banquiers et autres spéculateurs.Réduction du temps de travail et solidarité sociale En d\u2019autres termes, la reconstruction du lien social exige de reconsidérer à la fois notre rapport au 3/ Perret et Roustang, op.cit.p.274. b fon ot réduction je ro = == travail et le temps que nous y consacrons.Puisque POSSIBLES le travail restera encore, dans un avenir prévisible, Travailler autrem une voie essentielle de socialisation et de valorisation, il importe d'opérer une réduction substantielle du temps travaillé.(EL «La redistribution du travail doit s'envisager comme une politique d'ensemble inscrite dans la durée qui se donne pour tâche de redistribuer continuellement sur l\u2019ensemble de la population active un volume de travail en voie de contraction, de manière à prévenir le chômage par l\u2019abaissement progressif de la durée du travail.»4 À cet égard, plusieurs arguments militent en faveur de la réduction du temps de travail.Lun de ; ces arguments nous renvoie à l\u2019indiscutable nécessité : de repartager la richesse et les avantages sociaux ; avant que tout dialogue sur les destinées communes ne devienne impossible.À court terme, la réduction du temps de travail et le partage des emplois doivent ainsi viser la réinsertion de ceux et celles qui vivent à la marge.Cette réforme, en plus de soulager ceux qui occupent actuellement un emploi, pourrait permettre un allégement substantiel de leur fardeau fiscal.Nombreux sont d'ailleurs les économistes et les sociologues, ces dernières années, qui ont invo- ué le stress lié aux réductions de postes et à l\u2019alourdissement simultané de la tâche pour justifier une diminution du temps de travail.De même, l'exclusion et la précarisation vont entraîner des coûts sociaux (délinquance, drogue, prostitution, dépression, etc.) et financiers que ne peuvent compenser les hausses salariales liées à l'augmentation de la productivité.À long terme, ce sont les bouleversements démographiques qui justifieront une réduction du temps 4/ A.Gorz, « Dépasser la société salariale », Transversale Science Culture, n°32, p.8.Du même auteur, voir également « Autono- misation et crise de la société de travail », Cahier du GRIF, Paris, printemps 1985.Aussi, Métamorphose du travail et quête de sens, Galilée, 1988.52 HU LIMIT Uhm x?La question sociale et la réduction du temps de travail de travail.La population active vieillira rapidement en Occident au cours des prochaines décennies.De fait, les faibles taux de fécondité enregistrés depuis le début des années 1960 ne permettront pas de penser la retraite à 55 ou 65 ans, comme c'est le cas actuellement.\u201c Au contraire, « la survie de nos programmes sociaux, de retraite et de vieillesse passe par une participation accrue des travailleurs âgés au marché du travail.»° Ainsi prévoit-on qu\u2019en 2005, les générations du baby-boom auront toutes passé le seuil des 45 ans.La population active sera alors insuffisante pour assurer un niveau de vie décent aux plus âgés.«Tout reporter sur la fin de la vie professionnelle revient de plus en plus à rejeter de façon aveugle les problèmes liés à la pénurie d\u2019emplois sur le continent noir qu\u2019est devenu la \u201cvieillesse\u201d, avec les questions non résolues de son financement et de l'exclusion des \u201cvieux\u201d de toute activité socialement valorisée.L'enjeu de fond est de savoir comment faire face à l'épuisement du cycle de la vie linéaire à rythme ternaire et au passage à un cycle de vie flexible et pluriactif à tout âge.»\u201d L'extension de l'espérance de vie risque donc de repousser l\u2019âge de la retraite au-delà de 70 ans.Or, en réorganisant le temps de travail de manière à réduire sa durée hebdomadaire, nous pourrons travailler plus longtemps.Trois critiques Le partage du travail a fait l\u2019objet de débats passionnés ces dernières années.Nombreuses ont été 5/ Hélène David, « Rapports sociaux et vieillissement de la population active », Sociologie et société, n° 2, automne 1995, p.62-63.6/ Jacques Légaré, « Ne crions pas au loup ! Le vieillissement », Interface, mai-juin 1996, p.33.7/ X.Gaullier, « Pluriactivité à tout âge », Esprit, décembre 1995, p.27. les critiques pertinentes relatives à cette mesure.Nous en avons retenu trois auxquelles nous tenterons d'apporter des réponses.1) La réduction du temps de travail serait contre- productive et ne répondrait pas aux objectifs de compression des effectifs d\u2019un grand nombre d'entreprises.Aussi n'est-elle pas créatrice d'emploi, Selon le Centre universitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), le programme de réduction du temps de travail appliqué à Bell Canada aurait été abandonné en raison de son inefficacité sur le plan du rendement des employés.Le fait de diviser es 36 heures de travail en quatre jours n'aurait pas donné des résultats très concluants notamment parce que la 9° heure aurait été improductive.En France, le passage de 40 à 39 heures de la semaine de travail, au début des années 1980, n\u2018aurait créé que 150 000 nouveaux emplois.Au Québec, le programme PACTT (Programme d\u2019aménagement concerté du temps de travail) destiné aux entreprises aurait donné des résultats modestes : 250 emplois à peine ont été créés par une soixan- faine d'entreprises entre 1986 et 1991.8 La plupart des experts reconnaissent aujourd\u2019hui qu'une réduction infime de la durée du travail heb- omadaire ne permet pas de changer l\u2019organisation du travail.Selon Mantred Bischoff, du département des relations industrielles de l\u2019Université du Québec à Hull, la proposition gouvernementale sur la réduction du temps de travail au Québec ne consiste, pour l'instant, qu'à ramener la semaine de travail au niveau où elle se trouve déjà aux États-Unis depuis 1938, soit 40 heures.Cette diminution ne touchera qu'environ 570 000 personnes tout en ne changeant le statut que de 600 000 heures/semaine, transformées 8/ Luc Rhéaume, « Le réaménagement du temps de travail : plus d'emplois sauvés que créés », Le Devoir, 27 avril 1996.34 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?bg! | at bp i GE x?La vestion sociale en heures supplémentaires.Une réduction à 38 heures, Va} et la réduction du temps de travail estime Bischoff, aurait un effet cing fois plus important : « 900 000 personnes seraient affectées par une telle mesure, qui modifierait le statut de 3,2 millions d'heures.En passant à 35 heures, l'effet serait encore beaucoup plus massif : 1,1 million de travailleurs seraient touchés, pour un volume d'heures de 6,8 millions.»° Ainsi, le cas de Bell Canada ne peut servir sérieusement de contre-exemple dans la mesure où le programme dont il est question n'allait pas dans ce sens.De toute évidence, la compression des heures sur un horaire de quatre jours sans réduction substantielle des heures travaillées ne peut donner de résultats concluants.On peut également douter de la pertinence d\u2019une journée de 9 heures lorsque, dans certains secteurs, la 8° heure est souvent moins productive que les premières.D\u2019autres employeurs ont vu dans la réduction du temps de travail un moyen de réduire leurs coûts de production par l'augmentation de la productivité des employés, sur une plus courte période de temps.À cet égard, le gouvernement du Québec lui-même donne parfois l'impression que la réduction du temps de travail est une mesure dont la seule utilité, dans la fonction publique, sera de réduire les salaires et d\u2019alourdir la tâche des employés de l\u2019État.Cela dit, la preuve que le travail partagé ne crée pas d'emplois n\u2019a pas été faite.«En France entre 1970 et 1990, le PIB a augmenté de l\u2019ordre de 70 %, alors que le chômage a été multiplié par 4 ou 5.Entre 1980 et 1990, la population active a augmenté de 1 269 000 personnes dont 755 000 chômeurs et 514 000 emplois.De 1970 à 1990, le salaire net de chaque salarié a augmenté de 37 %.Autrement 9/ Jean Pichette, « La réduction du temps de travail risque de polariser les travailleurs », Le Devoir, 28 septembre 1996.>5 dit, les gains de productivité du travail ont servi à augmenter la production et le niveau de vie des salariés ayant un emploi, plutôt qu'à réduire le temps de travail, ce qui a entraîné une augmentation du chômage.» !° En Allemagne, remarque l\u2019économiste Guy Rous- tang, « grâce à la réduction négociée de la durée du travail entre 1983 et 1992, le nombre de salariés à plein temps a augmenté de 6,5% bien que le volume du travail en heures n'ait augmenté que de 0,8%.» Selon l'institut de recherche sur le marché du travail de Nuremberg, un million d\u2019emplois ont été sauvés pendant cette période.Qui plus est, 43% de tous les emplois à temps plein créés durant la dernière phase de croissance sont à mettre au compte des mesures de réduction du temps de travail.!! La particularité du cas allemand réside dans le cycle de négociations et dans l'enjeu fondamental de celles-ci.Contre le renoncement total ou partiel à la compensation salariale, les hauts salariés ont obtenu une garantie d'emploi pendant la durée de l'accord.D'autre part, l'offre d\u2019une plus grande autonomie individuelle est un élément difficile à quantifier mais qui semble avoir été apprécié par les travailleurs allemands.Plus près de nous, le cas de l\u2019aluminerie Alcan a été largement discuté en 1996.En vertu de l'entente, les salariés ont accepté de travailler 40 heures par semaine et d'être payés pour 38, mettant en banque deux heures par semaine, à utiliser sous forme de congé.Quelque 112 emplois auraient ainsi été créés l\u2019an dernier dans cette entreprise, ce qui n\u2019est pas négligeable.Il en est de même des employés du Casino de Montréal.Ces derniers sont en effet 10/ Guy Roustang, op.cit p.57.11/ G.Roustang, op.cit, p.58-59.Au Canada en 1992, 140 000 travailleurs ont participé à un programme et l\u2019on aurait évité velque 45 000 licenciements.Voir D.-G.Tremblay, « Le partage de l\u2019emploi : panacée ou pis-aller 2 » dans Interventions économiques, n° 25, 1994.36 POSSIBLES Travailler autremen Vivre mieux ? \u2019 La question sociale ie] et la réduction du temps de travail parvenus à créer 120 emplois en réduisant et en réaménageant le temps de travail.Ces différentes expériences indiquent qu'il est souhaitable de maintenir le principe de la souplesse dans les modalités de réduction et d'aménagement du temps de travail.Pour être créatrice d'emploi, la réduction du temps de travail doit évidemment être accompagnée d\u2019un réaménagement en profondeur des horaires de travail.De plus, il apparaît important qu\u2019une réforme de cette envergure fasse l\u2019objet d'une loi cadre visant, à longue échéance, une réduction périodique du temps de travail.Des négociations systématiques devraient avoir lieu, parallèlement, dans tous les secteurs afin notamment de contrer le double emploi.Le sommet économique de l\u2019automne 1996, bien qu'il ait permis une ouverture évidente, n\u2019est pas allé très loin sur cette question.2) La réduction du temps de travail se traduira par un appauvrissement réel, ce qui a pour effet d\u2019engendrer des pressions à la baisse sur la consommation.On ne peut penser que la réduction du temps de travail, dans un contexte de rationalisation des dépenses, puisse se faire sans une réduction équivalente du salaire.Désireuses de rester compétitives, les entreprises voient d\u2019un mauvais œil une mesure qui pourrait affecter leur marge de profit.Les travailleurs, de leur côté, seraient vraisemblablement tentés de maintenir leur niveau de vie en comblant le manque à gagner par un autre emploi.| semble que la marginalisation d\u2019une portion croissante de la population ait déjà des effets à la baisse sur la consommation.l'insécurité relative des salariés toujours en poste à l'égard de leur propre situation tend également à affecter la demande globale.Néanmoins, l'hypothèse d\u2019une baisse salariale concomitante à une réduction du temps de travail pose, de manière pertinente, la question de l'érosion 37 du pouvoir d'achat des travailleurs et ses effets sur l\u2019ensemble de l\u2019économie.!?La majorité des salariés ne peut en effet se permettre une baisse de salaire, d'autant plus que la rémunération nette n\u2019a prati- uement pas progressé au Canada au cours de la dernière décennie, « les seuls avantages sociaux et autres régimes expliquant la hausse des coûts de main-d'œuvre depuis les années 1960.» 13 Toutefois, s\u2019il ne saurait être question de réductions salariales pour les moins nantis, cela ne signifie pas que ce principe puisse être appliqué dans fous les secteurs d'activité.Plusieurs salariés reconnaissent que le temps constitue une ressource et sont disposés à troquer une partie de leur salaire contre une réduction des heures de travail (ce qui justifie la décentralisation des négociations) l'amélioration de la qualité de la vie n'étant pas un facteur à dédaigner.Nous ne pouvons plus, aujourd\u2019hui, raisonner en vase clos sur la question du pouvoir d'achat des citoyens consommateurs ni sur l'impératif d\u2019une croissance sans fin.Les salariés ne forment pas un bloc homogène et certains d\u2019entre eux seraient sans doute, plus que d\u2019autres, disposés à subir une baisse de leur pouvoir d'achat.Cela d'autant plus qu'une réduction du temps de travail n\u2019engendre pas une baisse salariale équivalente : «Une réduction du salaire brut se traduira, toutes proportions gardées, par une réduction moindre du salaire net en raison du jeu de 12/ Les faibles taux de croissance ne permettraient plus de financer la réduction du temps de travail : « S'il y a réduction de salaire, il est assez rare que la réduction du travail soit acceptée de façon volontaire, sauf si les employés sont en situation defensive d\u2019avoir à choisir collectivement entre le chômage pour certains ou la réduction du temps de travail pour tous.Si, au contraire, la rémunération est maintenue, ce sont les entreprises qui résistent car elles craignent l\u2019augmentation de leurs coûts.Ainsi le système social est bloqué.» Roger Godino, « La réduction du temps de travail », Esprit, juin 1996.13/ D.-G.Tremblay, op.cit, p.155.58 | POSSIBLES sql Travailler autremem A ; Vivre mieux ?np 5 te, D La question sociale et la réduction du temps de travail l'impôt sur le revenu et des différentes cotisations sociales.De plus, dans certains cas, la semaine de quatre jours par exemple, il peut y avoir diminution des dépenses liées à l'emploi (frais de transport, par exemple).» 14 Cela étant dit, ce sont les gains de productivité ui, depuis un siècle, ont permis de réduire le temps de travail de moitié.Pour Jacques Rigaudiat, de l\u2019Université de Paris |, la réduction du temps de travail permettrait toujours de récupérer des gains de productivité grâce à une meilleure utilisation des équipements.De même, « l'exonération des charges sociales faciliterait le financement de la compensation salariale pour les travailleurs autrement pénalisés par la réduction de leur temps de travail.» !?De plus, la baisse des coûts de l'indemnisation du chômage et de l'assistance sociale qu'entraînerait la création d'emploi pourrait servir également à un fonds destiné à pallier le manque à gagner des salariés au bas de échelle.En matière fiscale, outre la possibilité de jouer sur le taux d'imposition des salariés désireux de partager leur travail, l\u2019idée d'une taxe à l'emploi perçue sur les profits élevés de certaines entreprises et des banques pourrait être étudiée afin de financer une telle réduction.À cet effet, l\u2019économiste Riccardo Petrella signale qu\u2019en imposant une taxe de 0,5% sur les transactions financières (il y a chaque jour, 1300 milliards de dollars de transactions qui sont réalisées dans le monde), on pourrait recueillir 1800 milliards de dollars par an.'° La réforme tant attendue de la fiscalité devra prendre en compte ce genre d\u2019hypothése.14/ François Aubry et Marc Laforge, Le temps de travail autrement, Service de la recherche de la CSN, printemps 1994.15/ Jean Pichette, « La semaine des quatre jeudis », Le Devoir, 22 septembre 1996.16/ Jean Pichette, « Le globe-trotter de la pensée critique », Le Devoir, 10 juin 1996. POUR fre catlei dc ohas 0 PA re LEE DOPELAEOIEN HORS THE tre t Ra LIRE Le à RE Lt 0005 EDR 1 } 3) À moins de mesures contraignantes et unilatérales, le travail partagé n\u2019est pas une option populaire chez les travailleurs.Certaines études prétendent qu\u2019en raison de la baisse du pouvoir d'achat et de l\u2019angoisse liée à l'inactivité, bon nombre de travailleurs rejetteraient cette option.Le temps libre pose, effectivement, la question de son utilisation dans la mesure où il est encore un temps d\u2019aliénation pour certains.L'augmentation de la plage de temps « libéré » nous renvoie à la problématique des nouveaux projets de vie et des nouvelles formes de socialité dont il faudra forcément discuter., Néanmoins, une enquête réalisée en 1978 aux Etats-Unis révélait déjà que 59,3 % des employés à temps complet auraient été prêts à sacrifier 2 % ou plus de leurs revenus en échange d\u2019une réduction quelconque de leurs heures de travail.\"7 Plus récemment, Radio-Canada révélait que 58 % des Québécois seraient actuellement favorables au temps partagé et que la résistance à l'égard de telles mesures viendrait surtout de certains milieux syndicaux et patronaux.Il n\u2019est pas sûr, par ailleurs, que la crise actuelle n\u2019ait pas agi sur les mentalités.La performance exigée de ceux qui demeurent en poste est un facteur qui mine le moral et, à long terme, l\u2019ardeur des travailleurs.De plus, il y a fort à parier que la perspective d\u2019un alourdissement de la tâche sans compensation salariale équivalente joue, en dernière analyse, en faveur d\u2019une diminution du temps de travail.On peut penser, en effet, que la mondialisation de l\u2019économie et la culture de la performance qu\u2019elle engendre vont modifier la relation des salariés avec le travail.Dès l'instant où l\u2019espace occupé par celui-ci au quotidien tendra à outrepasser ses 17/ Patricia Romano, « Quelques approches à la création d\u2018emplois au sein du réseau collégial », FAC Similé, vol.17, n° 4.60 POSSIBLES Travailler autremen Vivre mieux ?b = poto ; ré op (at BY -\u2014 La question sociale et la réduction du temps de travail VEN frontières en empiétant sur les sphères non économiques de la vie, c'est la notion même du temps investi dans cette activité qui risque alors d'être interrogée.Modalités d\u2019application dans la fonction publique « Entre 1870 et 1960, la semaine de travail est passée, pour l\u2019ensemble du Canada, de 64 à A1 heures.Au Québec, depuis les 20 dernières années, elle est passée en moyenne de 38,5 à 36,8 heures, tendant ainsi à confirmer une diminution lente mais continue du temps de travail qui justifierait de le mieux partager ».18 Nous ne pouvons faire l\u2019économie d\u2019un débat de fond sur le travail.Il en va de l'avenir même de notre société.À cet égard, le mouvement syndical a une lourde responsabilité quant à la forme que prendra ce débat et aux résultats qu\u2019il produira.D\u2019emblée, il importe que des mesures sérieuses soient prises contre le double emploi et le temps supplémentaire.Au Québec, 10% des travailleurs eHectuent en moyenne, chaque semaine, 8 heures de travail en temps supplémentaire, ce qui équivaudrait à 52 000 emplois.!\u201d Nous pourrons juger des beaux consensus du sommet économique de l\u2019automne dernier aux résultats qu\u2019il donnera dans les prochains mois sur cette question.Il est souhaitable qu\u2019une réduction des heures de travail soit négociée dans la fonction publique et, notamment, dans le réseau de l'éducation dans des délais rapprochés.Sans entrer dans les détails, cette réduction pourrait prendre la forme d\u2019un allégement de 20% de la tâche actuelle.Le plus difficile sera de conclure des ententes sur les effets induits par 18/ Jean Pichette, Le Devoir, 28 septembre 1996, op.cit.19/ François Aubry, La Réduction du temps de travail, CSN, 1994, p.11.61 cette réduction sur la retraite et le salaire.Il est permis de croire qu'en échange du maintien des emplois actuels, une telle réforme demeure souhaitable en dépit d\u2019une diminution possible du pouvoir d'achat à court terme.De plus, à l'heure où le ministère de l'Éducation se targue de vouloir augmenter le nombre de diplômes qu'il décerne, les syndicats d'enseignants ont ici une occasion unique de démontrer en quoi cette mesure irait dans le sens d'une amélioration de la qualité de l\u2019enseignement.D'ici là, il faut continuer à encourager, voire bonifier ce qui existe déjà.Nombre de travailleurs québécois n\u2019ont que 2 semaines de vacances par année alors qu\u2019on en compte 5 à 6 en Europe.l'allongement des vacances annuelles constitue une mesure favorable à l'emploi.Il en est de même des congés parentaux et de perfectionnement.Il serait souhaitable, par ailleurs, de voir les programmes de traitement différé se généraliser tout en devenant accessibles aux non-permanents.Largement discutée au sein de la fonction publique, la préretraite progressive constitue, à court terme, une autre mesure intéressante.En plus de permettre à l\u2019État d'économiser des ressources sous forme de salaires plus bas (les moins anciens étant moins rémunérés|, cette mesure permettrait, dans l'immédiat, de sauver des emplois.Cependant, à long terme, elle ne saurait constituer une voie à suivre, bien au contraire.À l'instar de l'ancienneté, le critère de l\u2019âge ne peut servir arbitrairement à juger des compétences et du dynamisme d'individus dont l\u2019apport à la société perdure bien au-delà de 55 ans.En cette période de compressions budgétaires, le partage de postes revêt quant à lui une dimension plus intéressante encore.Cet arrangement doit évidemment se comprendre comme un partage des responsabilités, du salaire et des avantages sociaux.Cette forme de temps partiel volontaire pourrait être flexible selon une entente entre professeurs et devrait 62 POSSIBLES Travailler autremer Vivre mieux ?I pes g \u201c bey x! La question sociale et la réduction du temps de travail étre accessible également aux non-permanents.Les employés occupant le haut de |'échelle d\u2019ancienneté et d'expérience devraient être invités, tout spécialement, à envisager cette formule d'autant plus qu'ils sont les derniers menacés par les réductions de budgets.Si l'emploi est une priorité, il importe, le temps que durera la crise et à défaut de pouvoir s\u2019y opposer, que la suppression des ressources soit assumée collectivement.«{.) le partage de l'emploi ne vaut que s\u2019il permet au plus grand nombre d'accéder à une condition salariale conçue comme un continuum de positions, ce qui suppose en haut de l'échelle sociale la réduction des privilèges dont jouissent les élites organisées en caste, et en bas de la même échelle abandon des statuts intermédiaires imposés qui fragmentent les différentes composantes de lo population active.» 2° La réduction du temps de travail demeure un impératif qui ne doit pas être évacué par les débats sur ses modalités d'application.l'éclatement du salariat en catégories inégalitaires est source de tensions dans la mesure où le travail, malgré la réduction du nombre d'emplois, demeure un port d'attache déterminant pour tout citoyen désireux de vivre décemment.À l\u2019heure où sa raréfaction effective rend possible un réaménagement du quotidien, c'est la place du travail dans la vie de chacun qu\u2019il apparaît important d'interroger.Les bouleversements subis par la société du travail ne signifient pas que nous soyons à l'aube d\u2019un temps totalement libéré des contraintes inhérentes à la survie individuelle et à la reproduction de la société.Ils indiquent, 20/ J.-L.Laville, « La crise de la condition salariale », Esprit, déc.1995, p.47.Pour une réflexion plus exhaustive, voir enfin Dominique Méda, Le Travail, Aubier, 1995.Aussi Bernard Perret, L\u2019Avenir du travail, Seuil, 1995.63 TIEN HN AB re lis i RL, A cependant, le crépuscule d'un mode d'intégration sociale fondé sur le plein emploi.La crise actuelle s'inscrit dans la dynamique du système économique ; elle est productrice d\u2019exclusion.Or, la menace que fait peser cette dernière sur la cohésion sociale appelle l'instauration de mesures qui pourraient déplaire à certains.On peut penser que, dans ce débat, l'intérêt collectif, ce que nous appelions jadis le bien commun, doit primer sur l'intérêt individuel, La réduction du temps de travail apparaît, dans cette optique, comme un moyen de redynamiser l\u2019organisation sociale et la démocratie par le biais d\u2019une restauration de la solidarité.Le sentiment d'appartenance à une même communauté n\u2019est possible qu\u2019en autant qu'il y a un lieu commun d'intégration à cette communauté dans lequel la reconnaissance réciproque s'effectue.La reconstruction du lien social passe ainsi par la réaffirmation du droit au travail dont la concrétisation, au-delà de l\u2019individualisme triomphant, devra prendre la forme d\u2019un meilleur partage de la richesse et d\u2019un accès plus égalitaire à l'emploi et aux plaisirs que procure le temps libre.64 POSSIBLES Travailler autremerÿ Vivre mieux ? Whey x?| FRANÇOIS AUBRY Quel rôle pour | l\u2019économie sociale ?La montée du chômage et de l'exclusion sociale ainsi que l\u2019approfondissement des inégalités sociales et économiques sont les conséquences sans doute les plus dramatiques de la crise profonde que traverse notre société.Si plusieurs ont longtemps considéré cette situation comme passagère ou conjoncturelle, tous reconnaissent aujourd\u2019hui que cette crise est de nature structurelle en ceci qu\u2019elle ne disparaîtra pas, dans un avenir prévisible, avec le retour de la croissance économique.Nous assis- fons à une véritable mutation du système capitaliste qui remet en question les fondements mêmes du modèle de développement qui s'était étendu à la majorité des pays industrialisés au cours des trente années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale.Une période de mutations profondes Depuis une vingtaine d'années, plusieurs changements d'ordre économique, social, culturel et politique 1/ Ce texte est tiré d\u2019une conférence prononcée au colloque « Pour un développement sans perdant et solidaire » organisé par le Réseau communautaire pour le développement de Beauharnois-Salaberry et tenu à Valleyfield le 15 novembre 1996.Il s'inspire des travaux effectués au Service de recherche de la CSN par l\u2019auteur et Jean Charest sur la question de l\u2019économie sociale.65 BRU FRERES SHARE HM ME 1 NE EE EE EE Cet TC IT EE a ee EE EE EE are sont intervenus qui remettent en question les principaux compromis sur lesquels s'était édifiée la société salariale, tant celui entre le capital et le travail dans l\u2019entreprise que ceux qui constituaient les fondements de l\u2019Etat-providence et de l\u2019État keynésien.!| n\u2019est pas inutile de rappeler brièvement un certain nombre de facteurs qui ont alimenté cette crise.Premièrement les taux de croissance économique ont diminué de manière constante depuis le milieu des années 1970.Plusieurs facteurs qui avaient nourri la forte croissance de l'après-guerre ont disparu.D'abord la reconstruction des pays dévastés ar la guerre est depuis longtemps achevée.Ensuite, a demande de biens de consommation s\u2019est transformée au cours des ans.On est passé d\u2019une demande de première acquisition (maisons, automobiles, électroménagers) à une demande de remplacement.De plus, malgré la prolifération de nouveaux biens de consommation, aucun produit important n\u2019a su remplacer l'automobile comme élément d\u2019entraînement de l\u2019économie tout entière.Enfin, le ralentissement de la demande de biens de consommation a été accentué par la diminution des taux de croissance de la population et son vieillissement, la stagnation des salaires et les hausses du chômage qui ont accompagné le ralentissement économique.De 5% qu\u2019elle était au cours des années 50 et 60, la croissance économique du Canada s\u2019est rapidement essoufflée et elle atteindra environ 1,7 % au cours de la présente décennie.Un deuxième changement majeur vient du fait que les gains de productivité engendrés par l\u2019application de la division taylorienne du travail ont atteint leurs limites.À partir de la fin des années 1960, on assiste à une remise en question de ce type d'organisation du travail comme en témoignent le déclin de la croissance de la productivité et 66 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?J | qu fer \u2018au x ?Quel rôle pour \u2018économie sociale ?l'augmentation des coûts de non-qualité dans plusieurs pays.Tableau 1 Quelques indicateurs du contexte économique canadien, 1950-1997 Période Croissance Croissance Taux de annuelle du annuelle de chômage PIB réel l'emploi 1950-1959 5,2% 3,3 % 4,2% 1960-1969 5,2% 2,9 % 51% 1970-1979 4,7 % 2,8% 6,7% 1980-1989 3,1% 2,1% 9.3% 1990-1997* 1,7% 0,8% 98% Moyenne calculée en tenant compte des prévisions de la Caisse de dépôt et de placement du Québec (juin 1995).Par ailleurs, dans le document publié à l\u2019occasion de la conférence sur le devenir social et économique du Québec en mars 1996 [« Un Québec de responsabilité et de solidarité », p.34), le gouvernement du Québec faisait état d'une prévision de croissance annuelle moyenne du PIB réel de 1,8 % et de l'emploi de 0,8 % pour la période 1990-2000.La mondialisation de la production, des échanges et des investissements constitue un troisième changement structurel majeur.Elle entraîne une concurrence internationale accrue et une lutte sans fin pour une meilleure compétitivité.On assiste à des relo- calisations d'activités dans le but de conquérir de nouveaux marchés ou pour profiter de bas coûts de main-d'œuvre ou d'énergie, d'avantages fiscaux, de faibles protections sociales ou de normes environnementales déficientes.Les nouvelles technologies de l'information et des communications accélèrent le processus.Les entreprises peuvent plus facilement réorganiser leurs opérations dans un système mondialisé de production et déplacer des emplois un peu partout dans le monde.La déréglementation du capital financier constitue un autre aspect de la mondialisation qui a transformé 67 en profondeur le paysage économique ces dernières années.Grâce aux technologies de l'information, on assiste à un développement prodigieux du système financier international.En effet, chaque jour, l'équivalent de plus de 1000 milliards de dollars américains sont échangés sur les marchés internationaux dont plus de 90% sont à la recherche de gains spéculatifs.Les États nationaux sont de plus en plus à la merci de ces mouvements spéculatifs.La mondialisation intensifie la concurrence internationale et pousse les entreprises à améliorer leur compétitivité.Plusieurs grandes entreprises se restructurent et tentent par tous les moyens de diminuer leurs coûts salariaux et d'introduire plus de flexibilité dans leurs opérations.On procède à des mises à pied massives afin de maintenir ou d'augmenter le rendement destiné aux actionnaires.La pénétration des nouvelles technologies de l\u2019information dans presque tous les secteurs d'activité, incluant le secteur es services, augmente de manière importante la productivité et a pour effet de détruire des milliers d'emplois.Malgré la détérioration continue de la situation, certains soutiennent que des emplois seront créés en nombre suffisant dans les secteurs de haute technologie, dans ce qu\u2019on nomme la « nouvelle économie », pour contrebalancer les pertes dans les secteurs traditionnels.Ces mêmes secteurs cependant, dits de haute valeur ajoutée, se restructurent constamment et créent peu d'emplois, pas en nombre suffisant our compenser les pertes massives d'emplois dans es secteurs en régression.On parle d\u2019un chômage technologique croissant.De plus, le pouvoir d'achat des ménages stagne et la demande de biens et services augmente peu ; les nouvelles technologies s'appliquent dorénavant dans presque tous les secteurs incluant les services ; il n'existe pas de nouveau secteur, comme ce fut le cas du secteur des services privés et publics, pour accueillir les nombreuses victimes de ces transformations.68 POSSIBLES Vivre mieux ?el Travailler autremen{#\"\" Qi i?Quel réle pour économie sociale ?Tous ces changements structurels se déploient et semblent s'accélérer sous l'influence dominante de l'idéologie néolibérale qui, pour unique projet de société, prone |'adaptation continue des individus et des institutions a ces nouvelles conditions.On assiste depuis vingt ans à un effritement graduel de la société salariale qui, rappelons-le, était caractérisée par de faibles taux de chômage, des contrats de travail à durée indéterminée et à plein temps.la montée du chômage et de l'exclusion Comme nous l'avons vu plus haut, depuis le milieu des années 1970, la croissance économique n\u2019a cessé de ralentir générant de moins en moins d'emplois.Depuis la fin de la dernière guerre mondiale, et jusqu'à tout récemment, l\u2019État a été un important créateur net d'emplois, ce qui a permis d\u2019absorber une part importante de l'accroissement de la population active.La mise sur pied des grands réseaux de services publics et la création de nombreuses entreprises d'État ont été à la source de ces créations d'emplois.En contrepartie, le prélèvement fiscal global nécessaire au financement des emplois reliés aux services publics a crû rapidement en l'espace de deux ou trois décennies.Toutefois malgré la croissance de l'emploi dans le secteur oublic, le chômage a augmenté graduellement pendant chacune des décennies de Vaprés-guerre, engendrant des coûts sociaux et économiques de plus en plus lourds à supporter pour la société.2 Or, dans l\u2019état actuel des choses, rien n'indique un changement en profondeur de ces tendances, bien au contraire.Les prévisions de croissance économique les plus optimistes misent, pour les prochaines 2/ Une étude du Forum pour l'emploi évalue qu'au seul chapitre des coûts économiques, le chômage a engendré, pour la société québécoise, un manque à gagner de 32 milliards $ en 1993. re ' je iH ify if i H: | années, sur un taux de croissance réelle ne dépassant pas 3%, ce qui ne peut faire reculer le chômage.* En quelques décennies, nous sommes passés d\u2019une situation où l'exclusion du marché du travail était plutôt temporaire et ne touchait qu\u2019une petite partie de la population, à une situation où elle prend de plus en plus un caractère permanent et touche, bon an mal an, pratiquement un cinquième de la population active du Québec.Les programmes de sécurité du revenu axés principalement sur l\u2019indemnisation des individus semblent mal adaptés à ce nouveau contexte.En effet, il semble que ces programmes de solidarité collective mis en place au cours des trente années d\u2019après-guerre soient de moins en moins adaptés à la nouvelle situation sociale caractérisée par la dualisation de la société, le chômage de longue durée et la diminution de la mobilité sociale.Lorsque les taux de chômage étaient faibles, les gains de productivité élevés et la croissance économique forte, la grande majorité de la population voyait son niveau de vie augmenter.Le chômage était plutôt un phénomène temporaire et de courte durée.Dans le domaine des politiques sociales, l\u2019État pouvait alors se contenter de mettre en place des programmes qui répondaient aux besoins relativement homogènes de clientèles limitées en nombre.Aujourd\u2019hui, la montée des différentes formes d'exclusion et les transformations structurelles du marché du travail (précarité grandissante, besoins accrus de formation et d'adaptation) ont transformé cette réalité.Rappelons qu\u2019en 1975, les trois quarts des prestataires de l\u2019aide sociale étaient considérés comme inaptes au travail.Aujourd\u2019hui, la situation 3/ À titre d'illustration, le budget 1995-1996 du gouvernement du Québec prévoyait qu'avec de tels taux de croissance (3,3 % en 1995 puis 2,2 % pour les années 1996 à 1998), la création nette d'emplois au Québec devrait être de 66 000 en 1995, puis de 40 000 par année pour les années 1996, 1997 et 1998, suffisant à peine à stabiliser le chômage au taux officiel de 11,7 %.70 POSSIBLES qd Travailler autreme pui Vivre mieux ? ring, Quel role pour est complétement inversée : plus des trois quarts de fe 7 Fconomie sociale! ces prestataires sont aptes au travail.| Le phénomène de I'exclusion s'étend graduellement à fous les groupes d'âge, à presque toutes les couches de la société et à presque tous les statuts | socioprofessionnels.Il touche plus particulièrement Be certaines catégories de la population, comme les 2 jeunes et les familles monoparentales.La précarisation de l'emploi Le phénomène du chômage massif et de l\u2019exclu- i sion s'accompagne d\u2019une diminution de la part de i l'emploi salarié traditionnel comme I'indiquent les quelques indicateurs suivants : y Tableau 2 E Ueffritement de la société salariale | Quelques indicateurs, Québec, 1976 et 1994 1976 1994 | Taux de chômage ° ° È (Québec) 3,7% 12,2% E Semaines de chômage 16,4% 287% ; (Canada) 0 0e Ménages a l'aide sociale 218 774 472 939 Personnes dépendant de 435 231 787 159 l\u2019aide sociale jÀ Emplois salariés gE (% de l'emploi total) 90,9 % 85,6 % i a plein temps 81,8% 68,4 % fb à temps partiel 9,1% 17,2% Emplois autonomes 9,1% 14,4% E.Personnes cumulant deux 1,5% 2,9% emplois et plus Source : Statistique Canada, ministère de l'Emploi du Québec, ministère de la Sécurité du revenu du Québec. Quelle sortie de crise ?Les anciens compromis sur lesquels reposait le modèle de développement de l\u2019après-guerre sont certes remis en question, particulièrement à cause de la crise majeure de l'emploi et des déséquilibres qu'elle en endre dans les finances publiques, la répartition de la richesse et la cohésion sociale.Aussi vivons-nous une période d'incertitude, quant à l'émergence de nouveaux compromis.Il nous semble évident qu'une stratégie noélibé- rale, qui préconise la réduction du rôle de l\u2019État au profit du secteur privé et des « lois » du marché ainsi qu'une plus grande flexibilité du marché du travail, ne peut mener qu'à davantage d'exclusion et d\u2019inégalités sociales.Cette stratégie est prônée avec plus ou moins de vigueur par une partie importante du patronat et par la majorité des gouvernements, tant provinciaux que fédéral.Et l\u2019on ne peut pas dire que cette voie est la moins probable en ce qui a trait à la sortie de la crise ! En effet, depuis quelques années, on observe même une radicalisation de l'idéologie néolibérale en Amérique du Nord, un durcissement encouragé par une série de succès politiques de la droite, comme le contrôle du Congrès américain par les républicains, l'élection de Ralph Klein en Alberta et celle de Mike Harris en Ontario.Le discours d'ouverture de Lucien Bouchard au dernier sommet socioéconomique illustre bien l'influence actuelle de l'idéologie néolibérale au sein de son gouvernement.Tout n'est pas encore joué cependant puisque, parallèlement au projet noélibéral, s'élaborent d\u2019autres scénarios de sortie de crise qui misent sur la démocratie, la justice sociale et la solidarité.Comme l\u2019a écrit le sociologue québécois Benoît Lévesque : «On comprendra que dans un tel contexte, la recherche d\u2019alliances pour établir de nouvelles règles de jeu devienne stratégique.Ainsi, les changements de stratégie des groupes sociaux 72 POSSIBLES Travailler autremjfien\" Vivre mieux ? Hs Mieux?Quel rôle pour l\u2019économie sociale ?RE TN et les alliances privilégiées entre groupes de différents mouvements sociaux prennent une importance clé dans cette situation de crise où les anciennes formes de solidarité sociale passant par l\u2019Etat-providence se sont étiolées et où le dualisme économique et social ainsi que l'exclusion permanente d\u2019une portion grandissante de la population menacent de s'implanter comme normalité.C\u2019est que de nouvelles règles du jeu ne sont pas encore fixées.»\u201c Cette citation apparaît des plus pertinentes à la suite du dernier sommet socioéconomique.Il serait évidemment naïf de croire que les résultats de cette conférence constituent la mise en place d\u2019un nouveau contrat social.Toutefois, il importe de reconnaître v\u2019un certain nombre de résultats vont dans le sens d'un modèle québécois qui s'éloigne d\u2019une stratégie néolibérale.Nous nous référons particulièrement à l\u2019importante déclaration sur l'emploi, au progrès accompli dans la définition et la mise en place d\u2019une politique d'emploi et aux objectifs qui ont été fixés pour tenter de réduire à long terme le taux de chômage.Nous nous référons aussi au consensus concernant les mesures législatives et fiscales qui contribueront à la réduction du temps de travail, aux avancées réelles quoique insuffisantes quant à la clause d\u2019appauvrissement zéro, à l'annonce d\u2019une nouvelle politique familiale et de soutien à la petite enfance ainsi qu'à la reconnaissance de l\u2019apport de l\u2019économie sociale comme composante à part entière du développement du Québec.Les travaux de cette conférence ont aussi fait ressortir les tiraillements au sein du gouvernement Bouchard entre son option social-démocrate et la tentation néolibérale.En effet, le discours d\u2019ouverture de Lucien Bouchard et certaines positions 4/ Benoît Lévesque, « Deux modèles de développement en présence », in L'Économie solidaire, une perspective internationale, sous la direction de Jean-Louis Laville, Paris, Desclée de Brouwer, 1994, p.169-170.73 gouvernementales s\u2019inspirent fortement de l\u2019idéolo- ie néolibérale qui fait de la réduction de la taille de l'État et du déficit deux de ses principaux dogmes.Nous pensons ici à la volonté réaffirmée du gouvernement d'atteindre son objectif de déficit zéro en refusant de considérer sérieusement toute augmentation appréciable de ses revenus, s\u2019en tenant essentiellement à la compression des dépenses publiques, avec comme cible privilégiée les conditions salariales des employé-e-s de l\u2019État.C\u2019est donc sur ce terrain et sur d\u2019autres comme la réforme de la sécurité du revenu, la réforme fiscale, la réforme des services publics, en particulier dans le secteur de la santé, que se poursuivra dans les semaines et les mois à venir un important débat de société dont le Sommet n\u2019a constitué qu\u2019un moment particulier.Plus globalement, une issue durable à la crise nécessite que des actions soient menées sur divers fronts.Sur le plan international, la mondialisation doit mener à des liens de solidarité beaucoup plus forts entre organisations syndicales et mouvements sociaux.Des efforts importants devront être déployés pour mettre en place de nouvelles institutions internationales qui s'inspirent de valeurs de coopération plutôt que de concurrence.Déjà, à ce sujet, des voix s'élèvent contre les conséquences de l\u2019exacerbation de la concurrence, comme en fait foi le rapport récent du Groupe de Lisbonne qui dénonce les conséquences désastreuses d\u2019une stratégie axée uniquement sur la recherche d'une plus grande compétitivité.D'autres voix se font entendre pour assortir es traités internationaux de clauses sociales et environnementales et pour démocratiser les grandes institutions internationales, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.Devant l\u2019instabilité financière grandissante et les dangers d\u2019une crise financière internationale majeure, la réglementation du secteur financier international semble faire l\u2019objet d'une volonté grandissante, au sein même de la classe politique de plusieurs pays industrialisés.La proposition de l\u2019économiste Tobin de taxer les 74 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?qui fort F ! Whey ix?Quel rôle pour mouvements financiers spéculatifs continue à faire économie sociale ?son chemin.Comme nous l\u2019avons souligné plus haut en commentant les résultats du sommet socioéconomique, toute stratégie de sortie de crise qui s'éloignerait du modèle néolibéral doit aussi reposer sur la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat dans les domaines de la création d'emplois, de la redistribution des revenus dans la société, dans le maintien et la préservation des acquis en matière de protection sociale, d'éducation, de santé et de services sociaux.S'il est vrai, que la mondialisation a tendance à réduire la marge de manœuvre des Etats nationaux, il est important, cependant, de reconnaître qu\u2019une marge de manœuvre importante subsiste toujours.En effet, l\u2019État dispose de plusieurs leviers économiques et sociaux, que ce soit, à titre d'exemple, dans les domaines de l'éducation et de la formation de la main-d'œuvre, du développement sectoriel et régional, du partage de l'emploi et des droits qui y sont associés, de la redistribution des revenus et de la richesse à travers une fiscalité équitable et par un soutien actif aux initiatives locales qui sont appelées à jouer un rôle de plus en plus important sur les plans social et économique.l'importance des paliers régional et local dans la recherche de solutions aux problèmes du chômage et de l'exclusion semble se confirmer aujourd\u2019hui.On constate une volonté de plus en plus affirmée des régions et des communautés locales de prendre en main une partie de leur propre développement et un désir grandissant des citoyen-ne-s de s\u2019impliquer plus directement dans la recherche de solutions aux problèmes auxquels ils sont confrontés.C\u2019est ainsi que depuis plus de dix ans, on assiste au Québec au développement d\u2019un mouvement de valorisation des communautés locales et régionales ainsi qu\u2019à une participation accrue des milieux socio-communautaires et syndicaux aux initiatives 75 EEE de concertation socioéconomique.En témoignent la mise sur pied de divers comités régionaux de relance de l\u2019économie et de l'emploi, l\u2019organisation d\u2019initiatives de développement économique communautaire sur les plans local et régional, la création de corporations de développement économique communautaire (CDEC), de corporations de développement communautaire (CDC), de sociétés d'aide au développement des collectivités (SADC) ainsi que de plusieurs fonds locaux et régionaux de développement, tels les fonds décentralisés de création d'emplois dans chacune des régions administratives et d\u2019autres initiatives similaires.C\u2019est bien à l'intérieur de ce mouvement de prise en charge par la communauté que s'inscrit le développement du secteur de l\u2019économie sociale où des activités socialement utiles sont créées grâce à de multiples associations et entreprises de services à la communauté (organismes sans but lucratif, coopéra- fives).Ces expériences contribuent à la recomposition du tissu social, à la création de nouveaux liens de solidarité entre citoyen-ne-s et à l'insertion économique et sociale par A création d'emplois.Ainsi, nous observons, depuis une dizaine d'années, une prolifération d'associations, d'organismes communautaires, d'entreprises sans but lucratif et de coopératives qui tentent de combler des besoins de fous ordres mal assumés ou simplement laissés en plan par le secteur privé à but lucratif et le secteur public.Ces organisations réussissent, dans des conditions souvent difficiles, à concilier des impératifs économiques et des objectifs sociaux.Ils contribuent à la restauration des liens sociaux et à la revitalisation des communautés et des régions.La reconnaissance de la contribution de l\u2019économie sociale implique nécessairement certains changements dans le rôle de l\u2019État et une redéfinition de ses responsabilités dans le domaine de la création d'emplois et de l'insertion de la main-d'œuvre dans 76 POSSIBLES qui Travailler autremd li\" Vivre mieux ? go Que rôle pour le marché du travail.Mais contrairement à la stra- u! \u201c tégie de sortie de crise néolibérale, cette reconnaissance ne débouche pas sur l\u2019affaiblissement du rôle de l\u2019État, mais plutôt sur une redéfinition de ce rôle en vue de renforcer la qualité de la vie démocratique, en donnant plus de pouvoir aux citoyen-ne-s en tant que travailleurs et en tant qu'usagers.Il faut étre conscient cependant que si l\u2019économie sociale peut être porteuse d'espoir, elle comporte aussi un certain nombre de risques.D'abord, il existe un danger bien réel que le secteur de l\u2019économie à solidaire soit utilisé pour encourager l'Etat à se dés- ; engager de ses responsabilités, cautionnant ainsi E li éologie néolibérale.Ce secteur se développerait | alors comme un sous-marché de travail réservé aux exclus de la société ou comme un ghetto de sous- traitance et de services bas de gamme pour les plus démunis.Cependant, il est important de reconnaitre que ces dangers ne sont pas uniquement potentiels ou imminents.Ils sont déjà amplement présents.Plusieurs organismes doivent déjà se financer à même les nombreuses mesures d\u2019employabilité qui constituent le plus souvent des culs-de-sac pour les prestataires de la sécurité du revenu.Ces derniers sont souvent obligés de participer à ces mesures sous peine de voir leur chèque amputé.À cause de ces modes de financement, une partie de l\u2019économie sociale constitue déjà un ghetto d'emplois pour une catégorie d\u2019exclus.Le gouvernement du Québec utilise pré- ÿ sentement certains organismes communautaires pour ir se désengager de ses responsabilités.Les organismes | communautaires doivent, depuis plusieurs années, se plier à des normes bureaucratiques qui ne tiennent } aucunement compte de leur réalité.Les salaires et E les conditions de travail y sont déjà parmi les plus E faibles de tous les secteurs d'activité.Si on considère que le secteur de l\u2019économie so- + ciale se développe rapidement au Québec et que 4 l\u2019ensemble des dangers énumérés ci-haut risquent de se perpétuer et même de s\u2019aggraver, le plus grand piège ne serait-il pas d'adopter une position défensive sur cette question 2 Prendre acte de cette réalité et travailler ensemble à la transformer en s'appuyant sur des valeurs d'équité, de justice et de solidarité semble être une voie beaucoup plus prometteuse.Vers la reconnaissance de l\u2019économie sociale Cette voie est celle qui a été adoptée par le Comité de travail sur l\u2019économie sociale dirigé par Nancy Neamtan dont le rapport déposé au sommet socio- économique prône une vision positive de l\u2019économie sociale.Il peut être utile de rappeler les principaux consensus qui se sont dégagés sur cette question en citant un document sommaire préparé par le secrétariat du sommet socioéconomique : «Le groupe de travail sur l\u2019économie sociale, présidé par Me Nancy Neamtan, a déposé un rapport d\u2019une grande qualité qui apporte une réflexion originale et bien articulée sur les réalités de l\u2019économie sociale, sa place dans l\u2019économie et les outils dont elle a besoin pour se développer.Les membres du groupe de travail ont développé des alliances aussi surprenantes que prometteuses avec le secteur privé qui prennent notamment la forme de création de fonds dédiés au financement des entreprises de l\u2019économie sociale.Le rapport du groupe de travail présente une approche d'entreprise qui s'inscrit dans une logique économique.Les auteurs insistent pour faire de l\u2019économie sociale un secteur à part entière qui procure de véritables emplois et qui assure sa viabilité propre.Cette conception représente en quelque sorte l\u2019adaptation du secteur communautaire à certaines réalités de 78 POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ?od F oe go 3 ke Whey My! Quel rôle pour \"économie sociale ?l\u2019économie, même si tous les organismes communautaires ne peuvent pas se transformer en entreprise d'économie sociale.Les auteurs du rapport reconnaissent, par ailleurs, que la mise en œuvre des projets de l'économie sociale peut susciter des appréhensions de la part des organisations syndicales, mais qu'il n\u2019est pas question d'encourager la substitution d'emploi dans le secteur public.Le gouvernement a donné des assurances à cet égard.Les participants ont dégagé des consensus afin : ® de mettre en chantier 18 projets acceptés et prêts à démarrer et 7 projets additionnels qui ont fait l\u2019objet d'accord de principe de la part du gouvernement ; e d'appliquer concrètement le concept d'économie sociale, défini comme suit : \u2014 l\u2019entreprise de l\u2019économie sociale a our Énalité de servir ses membres ou lo collectivité plutôt que de simplement engendrer des profits et viser le rendement financier ; \u2014 elle a une autonomie de gestion par rapport à l\u2019État ; \u2014 elle intègre dans ses statuts et ses façons de faire un processus de décision démocratique impliquant usagères et usagers, travailleuses et travailleurs ; \u2014 elle défend la primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition de ses surplus et revenus ; \u2014 elle fonde ses activités sur les principes de la participation, de la prise en charge et de la responsabilité individuelles et collectives ; ® de reconnaître comme une des composantes de la structure socio-économique du Québec le modèle québécois d'économie sociale présenté dans ce rapport ; © de confirmer, lorsqu'il s'agit de répondre POSSIBLES vi aux grands enjeux du développement Travailler autremeg! 1 socio-économique du Québec, le statut de re mieux: | artenaire à part entière des acteurs de | l'économie sociale en assurant qu'ils soient 3 adéquatement représentés dans toutes les instances partenariales et parties prenantes | aux démarches de concertation ; A * de voir à ce que l\u2019ensemble des ministères | et institutions gouvernementales reconnais- i sent les organismes et entreprises d'écono- hi mie sociale comme des intervenants de il plein droit et de s'engager à lever les bar- | rières normatives ou administratives qui A restreignent 'accés des entreprises d'éco- i nomie sociale à certaines formes d'aide gouvernementale ; i * de doter le Québec d'une politique de re- Ma connaissance et de financement de l\u2019action i communautaire autonome ; * de modifier la « Loi sur l\u2019aide au dévelop- ii ement des coopératives » afin d'autoriser | a Société de développement industriel à transiger avec les organismes sans but lu- hE cratif dans le but de rendre possible un nouveau partenariat entre les institutions i financières, l\u2019entreprise privée et les acteurs is d'économie sociale ; ® d'amender la « Loi sur les coopératives » if pour autoriser la création de coopératives 4 de solidarité ; ® d'accroître les mesures de soutien à l\u2019entrepreneurship collectif en consolidant des organismes ayant déjà cette vocation et en i créant des mesures favorisant la mise en i réseau des entreprises d'économie sociale | et de nouvelles formes de partenariat avec i les secteurs privé et institutionnel ; * de dédier à l\u2019économie sociale une partie de ses budgets de développement régional afin de doter les diverses régions ou collectivités locales d'outils et de moyens ' from Eu?Quel rôle pour sconomie sociale ?adaptés aux exigences du développement et des milieux ; e de permettre la transformation de programmes et mesures de courte durée (\u201cmesures passives\u201d) pour les personnes sans emploi en investissant (\u201cmesures actives\u201d) dans des emplois durables et de qualité dans le domaine de l\u2019économie sociale ; ® de mettre sur pied un mécanisme spécifique de promotion de l\u2019économie sociale.» Ces nombreux consensus, dans la mesure où ils se concrétiseront, constituent sans doute des avancées réelles pour l\u2019économie sociale.Ils contribuent à faire reculer cette vision misérabiliste qui voudrait en faire un secteur marginal au service de l'exclusion sociale.| n\u2019y a pas de panacée à la crise de l\u2019emploi et à l'exclusion et l\u2019économie sociale n\u2019en est certes pas une.Elle peut constituer cependant un élément important, sur les plans régional el local, d\u2019une stratégie de sortie de crise qui mise sur la démocratie et la solidarité. YVES ROBITAILLE Vous avez dit « economie sociale » ?Les technocrates, comme les poètes, essaient de changer le monde avec des mots.Là s'arrête cependant la comparaison puisque l'univers du poète lui appartient et qu'il le partage avec qui le veut bien.Le technocrate, lui, s\u2019insère dans tous les domaines de notre quotidien et l\u2019utilisation qu'il fait du langage dans le bur de nous amener à voir une réalité conforme à ses objectifs, modifie notre perception.On s\u2019est tous amusé, un jour ou l\u2019autre, avec certaines terminologies aux consonances barbares.Les plus amusantes, quoique pas aussi inoffensives qu\u2019on voudrait le croire, sont les euphémismes aseptiques qui extirpent d\u2019une appellation toute connotation qui pourrait avoir |'air tant soit peu péjorative.C\u2019est la ronde des malvoyants, des petites personnes, des minorités culturelles ou visibles, des judiciarisés et autres.Dans une catégorie à part, très en vogue dans la fonction publique québécoise, on retrouve les calembours acronymes qui ont le don de m\u2019énerver.Ça ne vous fait pas chier, vous, de savoir que quel- qu'un est payé pour trouver le nom d\u2019un programme qui s'appellera Programme d'aide à l'intégration à 82 pr\u201d Vous avez dit l'emploi parce que ça fait PAIE ou Expérience de Fonomie sociale»?travail parce que ça devient EXTRA ?Joli nom pour un programme où le bénéficiaire doit travailler 80 heures par mois pour obtenir un supplément de prestation de 100 $.Le maquillage sémantique peut cependant aller plus loin pour donner l'impression qu\u2019une modification importante est survenue dans une situation alors qu'au mieux elle est restée inchangée, et au pire qu\u2019elle s\u2019est détériorée.Pensons au ministère du Développement des ressources humaines du Canada (déjà ce nom est un modèle) avec l\u2019assurance-emploi.C'est à se demander si on reçoit une indemnité quand on se trouve un job.Comme dirait Sheila Copps : « Un petit drapeau avec ça 2 » Le maquillage devient carrément du lifting quand gE on reprend un vieux concept qu'on affuble d'un nouveau nom technique pour lui donner une allure d'innovation.Ne reconnaît-on pas dans le virage ambulatoire une application de la célèbre citation de l'Évangile : « Prends ton grabat et marche » ?Le miracle en moins, bien sûr.Un cadeau empoisonné ?l\u2019économie sociale est un cadeau empoisonné de ce type.Cadeau parce que se faire baptiser par la technostructure procure un statut reconnu.Et ici c'est du sérieux puisqu'on utilise le terme économie, qui, avec le terme industrie, sont les seuls à vous attribuer une utilité réelle et une place parmi les partenaires importants.Pensez à l\u2019industrie culturelle si chère à René-Daniel Dubois.Sauf que souvent la reconnaissance s'arrête là et que de nombreux organismes vont continuer à bénéficier de la politique du « bébé bleu » : maintenir le sous-financement d\u2019un secteur jusqu\u2019à ce qu\u2019il soit au bord de l\u2019asphyxie totale.On lui donne alors juste assez d'oxygène pour qu'il reprenne une couleur normale et qu'il soit capable de tenir le coup encore un certain temps.C'est une politique que les garderies, présentées par le chantier de l\u2019économie sociale comme un success story exemplaire, connaissent bien depuis plus de vingt ans.Bien sûr, quand la présidente du chantier nous présente l\u2019économie sociale, elle le fait avec un esprit positif en démontrant tout le dynamisme du secteur et en faisant valoir son apport dans divers domaines, arguant surtout que le chantier a su créer de nombreux et bons emplois, que c'est un partenaire sérieux capable de présenter des projets novateurs au sommet.Mais de quoi parle-t-on 2 On assiste, depuis le printemps à un véritable branle-bas de définitions, de commentaires, de suggestions, de stratégies, de dénonciations dans les médias, dans les assemblées et tables de concertation de tout accabit.Avec une uestion en arrière-plan : que cache ce vocable d'économie sociale et que veut-on nous passer avec ce terme 2 Moi qui fais depuis vingt ans de l\u2019économie sociale comme monsieur Jourdain faisait de la prose, c'est- à-dire sans le savoir, je ne me rappelle pas avoir vu le gouvernement jouer le jeu de la reconnaissance et du partenariat avec le secteur communautaire sans avoir un plan bien arrêté sur ce que sera cette nouvelle collaboration.Pierre Durand, coordonnateur au Carrefour communautaire de Rosemont l\u2019Entre-Gens, écrivait dans un article qu\u2019on constate que peu à peu les groupes d'action communautaire autonomes troquent leur esprit revendicateur et leur spécificité « (.\u2026) pour ressembler de plus en plus aux formulaires de leurs bailleurs de fonds, en cloisonnant leurs rapports avec leurs milieux respectifs, pour satisfaire aux exigences de résultats définis, à atteindre ».1/ « Glissement au-delà du réel » paru dans Interaction communau- faire, automne 1994.POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ? |.Vous avez dit Les responsables d'organismes doivent investir oe sociale » ?davantage de temps en concertation, en rédaction À | de demandes de subventions multiples pour divers EL programmes de divers ministères en fonction des 8 différentes problématiques de leur clientèle, en | recherche de financement supplémentaire, etc.On assiste de plus en plus à du dumping de clientèle lourde par certaines institutions débordées à cause des réductions de budgets, qui ne tiennent pas E toujours compte des capacités des nouveaux orga- | nismes qui vont la prendre en charge.Des récllo- cations de fonds de la RRSSS de Montréal-Centre vers ces nouvelles ressources s\u2019accompagnent parfois d\u2019exigences telles dans la négociation du contrat i que 'amélioration budgétaire qui aurait été bienve- 4 nue en est finalement réduite a peu de chose.On assiste aussi à l'émergence de groupes issus des E- politiques et programmes gouvernementaux plutôt ke que de la dynamique des communautés.On comprend donc la morosité et la méfiance de certains acteurs du milieu dénoncées par M™ Neamtfan qui propose une vision teintée d'enthousiasme et d\u2019optimisme.D'ailleurs sa définition 1 de l\u2019économie sociale est beaucoup plus large que celle des groupes communautaires.En l\u2019analysant, on se rend compte que pour elle, à peu près tout organisme non gouvernemental dont la structure lé- cale est différente de la compagnie à capital-action pourrait faire partie de l\u2019économie sociale.La cuisine collective est dans le même bain que le Mouvement Desjardins et les coopératives agricoles.À la grand-messe du Sheraton, tout le monde encensait l\u2019économie sociale à qui on accordait enfin une « reconnaissance historique ».Ça vous a surpris @ Pas moi.Depuis deux ou trois ans, j'assiste à trop de | séances de petites tapes dans le dos accompagnées E de « lächez-pas-c'est-donc-du-beau-travail-que-vous- \u201cA faites » de la part du monde politique, de la fonction i publique et méme de certains membres du milieu des affaires pour ne pas sentir qu'on arrivait à cela.85 RE N L'efficacité, la compétence et l'expertise du milieu communautaire sont beaucoup plus reconnues qu\u2019on veut bien le dire.Quand un brillant représentant d\u2019un centre Travail-Québec est tout fier de dire lors d'une assemblée d\u2019information sur les programmes ouvernementaux que les organismes ne doivent pas hésiter à s'inscrire à des programmes PAIE ou EXTRA parce que sa banque de bénéficiaires est remplie de noms de personnes très qualifiées, avec bacs et maîtrises, prêts à travailler au salaire minimum, on doit savoir quelque part qu\u2019il y a des gens de plus en plus scolarisés et expérimentés dans ces groupes.Les réalisations des organismes sont tellement évaluées par toutes sortes de sources qu'on connaît bien leur capacité d'obtenir parfois de meilleurs résultats que des institutions jouissant pourtant de ressources supérieures.On connaît aussi l'effet bienfaisant de leur enracinement dans les milieux et de l'implication de leurs employés qui atteint parfois les limites de l\u2019auto-exploitation.Bien sûr, cela n\u2019empêchera pas des planificateurs et des hauts fonctionnaires de se montrer excessivement méfiants, voire méprisants, avant de leur confier des sommes parfois ridicules pour l\u2019utilisation desquelles on exige des contrôles excessifs sous prétexte d\u2019une saine gestion des fonds publics.Or le communautaire peut généralement réaliser une utilisation maximale des ressources financières que beaucoup d'entreprises n\u2019atteignent pas.Ce qui m'énerve profondément dans le discours des chantres de l\u2019économie sociale tant dans les documents du chantier que dans le document de la CSN?et dans d'autres, c'est d'entendre parler avec ferveur des nouveaux besoins auxquels l\u2019économie sociale peut répondre, générant ainsi des milliers d'emplois nouveaux.Or l\u2019économie sociale existe 2/ François Aubry et Jean Charest, Développer l'économie solidaire.Éléments de présentation, document déposé au Conseil confédéral de la CSN.86 POSSIBLES f Travailler autremByni Vivre mieux ? $ UE a) lonomie sociale » ?Vous avez dit en majeure partie parce que la population doit absolument se débrouiller pour répondre aux incohérences de la société.Les caisses de crédit n'ont- elles pas été créées pour permettre aux membres de profiter de leurs épargnes plutôt que d'enrichir les banquiers?Certaines coopératives de travail n\u2019ont-elles pas été formées parce que le gros employeur d\u2019une région quittait ou parce que la population d\u2019une localité résistait à la décision d'un lanificateur de Québec de fermer une entreprise, laissant la population désemparée ?Et tous ces besoins nouveaux ne viennent-ils pas de l\u2019appauvrissement et de la tragédie que vivent quotidiennement des milliers de gens ?Quand, dans les années 70, je participais au mouvement des clubs coopératifs de consommation, nous essayions de maintenir des épiceries où les membres pouvaient payer moins cher grâce à leur implication bénévole.À la suite des féroces guerres de prix dans le monde de l'alimentation, ces comp- foirs ont pratiquement disparu pendant les années 80.Aujourd\u2019hui ils sont remplacés par une multitude de banques alimentaires où la nourriture est distribuée gratuitement.Ayant eu, récemment, à vivre l'expérience de recourir à Jeunesse au Soleil pour me nourrir jusqu\u2019à la fin du mois (c'est ce qu'on appelle les joies de la précarité), j'ai moins tendance à vanter l'extraordinaire essor de ce secteur.Surtout quand on constate que depuis les années 80 les principales victoires des mouvements sociaux consistent à ne pas trop reculer.ll ne faut pas le dire, ça ferait de la peine à Mme Neamtan, mais en réalité on est dans l'êconc mie sociale comme on est sur le BS.Et ici, je ne veux pas nier qu'il y a eu des succès et des expériences économiques fort valables.Mais il s'agit d'entreprises qui se débattent dans le marché des biens et services lucratifs.Ce qu'ils démontrent, et c\u2019est un message important qu'on ne répète pas assez, c'est qu\u2019on peut réussir sur le plan économique en ayant une mentalité d'entrepreneur socialement responsable.Il existe aussi, quoique plus rarement, des compagnies à capital-action qui ont réussi à créer de nouveaux modèles.Mais j'éprouve de la difficulté à considérer le marché financier, la quincaillerie, la foresterie comme faisant partie de l\u2019économie sociale simplement parce que certains acteurs de ces domaines sont des coopératives ou des OSBL.Pourquoi pas l\u2019économie asociale ?Je veux bien qu\u2019on appelle nos activités économie sociale.Mais alors, comment appellera-t-on l\u2019autre, la vraie, celle qui compte 2 Pourquoi pas tout simplement économie asociale 2 Bien sûr, on peut trouver le terme exagéré si on considère la définition du mot asocial : « qui n\u2019est pas adapté à la vie sociale, s\u2019y oppose violemment » 3.Mais quand on écoute les discours des porte-parole du milieu des affaires et certains membres du gouvernement qui considèrent que la société doit s'adapter aux besoins des entreprises sans que ce soit réciproque, ce terme est tout à fait convenable.Sous le prétexte qu'ils s'autoproclament créateurs de richesse, ces gens peuvent traiter avec arrogance et mépris les victimes de leur création d\u2019appauvrissement.Quel est le commentaire de Ghislain Dufour sur la responsabilité des entreprises quant à la création d'emplois ?« On créera des emplois quand il y aura un environnement favorable pour le faire.Ce qui me frappe, c\u2019est que tout le monde, maintenant, est prêt à souscrire à ce genre de discours ».(Cité dans Le Devoir du 2 novembre 1996).Parmi les problèmes de l\u2019environnement, glissons rapidement sur la question de l'instabilité politique.Y a-til quelque chose de plus stable que l'instabilité 3/ Le Petit Robert, 1994.88 POSSIBLES Yo Travailler autreme i: Vivre mieux ? 3 4 Out, Ky?Vous avez dit politique du Québec?Ça fait plus de trente ans Honomie sociale » ?qu\u2019on nous répète le même refrain.La patronat réclame à hauts cris la suppression de la taxe sur la masse salariale et celle de la réglementation qui nuiraient selon ses dires à la création d'emploi.Qu'\u2019appelle-t-on taxes sur la masse salariale @ Ce sont les contributions des employeurs à la Régie des rentes, au Fonds des services de santé, à la CSST, à la CNT et à « l\u2019assurance- emploi ».I] ne s\u2019agit pas de taxes, mais de dépenses vi diminuent le revenu imposable des entreprises, donc, théoriquement, en partie assumées par l\u2019État visque ces sommes ne seront pas imposées.L'État force donc les entreprises à assumer une responsabilité pour contrer les effets des mises à pied, des accidents de travail et pour offrir un minimum de protection aux employés.Mais même un minimum, c'est trop.Les patrons sont champions pour se plaindre de la fiscalité prétendument abusive, car tout objectif de redistribution de leurs profits est inacceptable.Pourquoi payer des impôts pour financer des services à la population si eux-mêmes n\u2019en ont pas besoin 2 lls seraient étouffés par la fiscalité ?Pourtant, en 1995, j'ai entendu aux nouvelles radio qu\u2019un rapport du FMI reprochait au Canada ses politiques iscales trop généreuses pour les entreprises compte tenu qu\u2019elles créaient peu d'emploi.Cette affirmation ne fut guère publicisée.D'ailleurs la charge fiscale des entreprises du Canada est loin d\u2019être la plus élevée des pays de l'OCDE.Il faudrait peut-être qu'on arrête de nous charrier à ce sujet.Dans cette mouvance du sus à l\u2019État et du « on- est-trop-taxé », il y a aussi cette affirmation qu\u2019on ne peut plus aller chercher l\u2019argent dans les poches es mieux nantis.On retrouvait dans Le Devoir du 2 novembre dernier, en page éditoriale, un extrait du Rapport de la Commission sur la fiscalité et le financement des services publics qui disait que se ee TES A IESE XE «{.) Les contribuables dont le revenu total est de 50 000 $ et plus paient 42% du total de l'impôt des particuliers alors qu'ils ne représentent que 9 % des contribuables.(.\u2026) Ces données démontrent que la possibilité de prélever des revenus additionnels significatifs en augmentant les contributions des mieux nantis est limitée ».Avant de verser une larme sur le sort de nos pauvres nantis, j'ai fait un tour du côté de chez Léo-Paul Lauzon\u201c.À partir des tableaux présentés (issus des ministères du Revenu et des Finances du Québec pour les données de 1993), on se rend compte que ces 9,4 % des contribuables se partagent 33 805M$ soit 30,5% du revenu total alors que les 54,2 % de la population dont le revenu est infé- reur à 20 000$ se partagent 22 049M $ soit 19,8% des revenus, pour un revenu annuel moyen de 8 667 $ quand la moyenne des revenus toutes catégories est de 23 529 $.Ces chiffres sont plus effarants encore quand on constate que c'est 45,1% des familles qui ont un revenu de moins de 20 000 $, pour un revenu annuel moyen de 8 473 $.La forte proportion de l'impôt payé par ce 9,4% de nantis vient-il d\u2019une surtaxation ou d\u2019un appauvrissement dramatique de la population ?Évidemment c\u2019est l\u2019État qui est trop gros, c'est connu, et il faut lutter contre le déficit entre autres, par la privatisation.Au retour de Robert Bourassa, en 1985, on parlait de l\u2019Etat-Provigo.Aujourd\u2019hui, Lucien Bouchard s\u2019est trouvé un ami chez Jean Coutu.Nos gouvernements aiment bien le commerce au détail.Que l'appareil gouvernemental ait besoin d'une réforme, cela ne fait pas de doute mais pas au point de le transformer en vaste Dollarama.l'histoire des privatisations démontre qu\u2019en réalité il s\u2019agit généralement de privatisation des profits 4/_ Dans L'aut{journal, voir l'ensemble de ses analyses, mais particu lièrement celle de septembre 1996 : « Québec : un enfer fiscal 2 » 90 POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ?Yous a $ 3 i Ue eux?Vous avez dit Jonomie sociale » ?mais de socialisation des coûts, et qu\u2019on a souvent enrichi des amis avec les fonds publics.Alors quand j'entends les représentants du patronat se vanter des concessions qu'ils ont faites à ce sommet, dont principalement ce fameux Fonds pour la solidarité, pour nous montrer qu'ils se sentent concernés eux aussi par les difficultés que connaît la population, je ne suis guère impressionné.La grand-messe du Sheraton se terminait curieusement le jour de la Toussaint et il fallait que tout le monde sorte avec sa petite auréole, communiant au consensus.Il y a eu la sortie des trois représentantes des groupes qui réclamaient la clause de l\u2019appauvrissement zéro.Qu\u2019à cela ne tienne, c'est justement cela qui donne de la crédibilité au gouvernement Bouchard, affirme le subtil Claude Picher de La Presse.(Je le soupçonne de rêver que la majorité francophone du Québec redevienne un troupeau de moutons pour qu'on ressemble plus à la Nouvelle- Zélande).Céder aux « caprices du lobby de l\u2019aide sociale » est toujours irresponsable tandis que céder aux chantages constants du monde des affaires, c'est la seule voie du bon sens.Même quand on sait qu\u2019ils vont empocher les profits d\u2019une diminution de leurs responsabilités sociales sans rien nous offrir en retour quoiqu'ils en disent.Il semble donc que la « reconnaissance historique » de l\u2019économie sociale deviendra un cautionnement du discours de l\u2019économie asociale sous le regard attendri des dirigeants syndicaux.Au-delà des bonnes intentions Dans un document de travail préparé en vue du Sommet\u201d, Claude Béland du Mouvement Desjardins écrivait : 5/ « L'économie sociale dans le monde ».91 «En ce sens l\u2019économie sociale n\u2019est pas nouvelle.ELLE EST L'ÉCONOMIE, telle qu\u2019elle doit être comprise.L'étymologie nous rappelant que le mot ÉCONOME signifie l\u2019ordre dans la maison, il est évident que l\u2019économie doit assurer l\u2019ordre et faire en sorte que chacun et chacune prenne sa pleine place dans la société et puisse participer activement et dignement à son développement.» Bien sûr, c'est plein de bonnes intentions et ça donne bon ton à la récupération de l\u2019économie sociale.Mais en même temps ça exprime une vérité oubliée.L'économie est un ensemble de relations sociales, et le capitalisme se prétendait le meilleur système pour assurer la prospérité de tous.Mais le néolibéralisme devient un néo-féodalisme où une classe possédante arrogante détourne la démocratie et la richesse au détriment de l\u2019ensemble d\u2019une population qu\u2019elle appauvrit.Une véritable économie sociale ne peut reposer que sur la volonté politique clairement établie que tous les « partenaires » doivent être responsables de la prospérité de tous, et qu\u2019il est normal qu\u2019une société exige que le secteur des affaires assume ses responsabilités en matière de licenciements, de formation de la main-d'œuvre, de protection de l\u2019environnement.l'économie est devenue une forme d'égoïsme érigé en système devant lequel tous s\u2019inclinent sous prétexte de mondialisation et de compétitivité.Il serait temps qu\u2019on arrête de se fier aux sociaux- démocrates de droite actuellement au pouvoir, qui ne peuvent rien redresser tellement ils sont occupés à plier devant les chantages.Est-il si illusoire de croire qu\u2019on peut créer un environnement économique où les chefs d'entreprises sont des gens attachés à leur communauté plutôt que des resquilleurs qui tiennent une population en otage en signifiant que si on les force à avoir une attitude décente, ils 92 POSSIBLES Travailler autreme@ Vivre mieux ? Vous avez dit investiront où on respecte leur liberté de s'enrichir 4 sejononne sociale»?sans se soucier des effets néfastes de leurs activités © | Plus le néolibéralisme gagne du terrain, plus les populations s\u2019appauvrissent.Les éléments de gauche ne sont-ils plus capables de créer une force politique ayant un rayonnement suffisamment fort pour nous sortir de l\u2019ornière de l'extrême centre rampant | devant les diktats de l'extrême droite montante ?En Ces temps-ci je ne déborde pas d'optimisme, mais je demeure convaincu qu'il est possible de dévelop- Ë per de nouveaux modèles d'organisation sociale, et | que les mouvements sociaux doivent faire plus que E la belle devant une illusoire « reconnaissance histo- A rique » et proclamer bien haut qu\u2019on crée des emplois | en ramassant les pots cassés d\u2019une élite inconsciente i vi s\u2019en tire très bien.Il est aussi temps pour d\u2019autres fi d'arrêter de croire qu\u2019il ne peut y avoir de déve- hi loppement économique qu\u2019en se reposant sur une population écrasée.| 93 Ÿ 3 iH LM > i i ; ve ! CHRISTOPHER McALL Revenu de citoyenneté ou allocation universelle ?La gestion des populations qui sont en âge et en condition de travailler, mais qui se trouvent en dehors du marché du travail et sans les ressources nécessaires pour subvenir à leurs besoins, a eu tendance à osciller entre deux stratégies : une assistance inconditionnelle de dernier recours et une assistance qui, à des degrés variés, est conditionnelle à la participation à des activités de réinsertion au travail.La première vise à pallier une condition de crise, telle que celle qui s\u2019est présentée en 1935 aux Etats- Unis quand 20 millions d\u2019Américains en âge de travailler se sont trouvés sans emploi.À mesure que la crise s'est résorbée, il y a eu tendance à revenir à des mesures plus incitatives au travail.l'incitation au travail peut prendre différentes formes : on peut réduire les sommes accordées jusqu\u2019au point où la survie devient difficile et le retour au travail \u2014 à n'importe quelles conditions \u2014 s\u2019impose (si travail il y a) ; on peut augmenter les sommes accordées à ceux qui participent à des activités de réinsertion sur le marché du travail (où, vu sous un autre angle, diminuer les prestations de ceux qui n\u2019y participent pas) ; ou on peut rendre l'octroi de prestations conditionnel à une telle participation.94 wy = He ol les er hu de citoyenneté ou allocation universelle ?Dans tous ces cas, il ne s'agit pas de rendre les emplois disponibles plus adéquats pour ce qui est du salaire ou plus attirants en ce qui a trait aux horaires ou conditions, mais de rendre insupportable l'alternative \u2014 celle de ne pas travailler.Face à ces différentes stratégies, les gouvernements actuels durcissent le ton.Le pendule se déplace de plus en plus vers la conditionalité radicale : pas de recherche active d'emploi, pas d'assistance.Selon le néolibéralisme, qui tient l'individu responsable de sa propre inadaptation au marché du travail, ceux qui ne s'adaptent pas en augmentant leur capital umain ne méritent pas d'assistance.Dans un tel climat de restrictions et de contrôles où l\u2019« appauvrissement zéro » peut finir par vouloir dire la réduction à zéro de l'assistance et la « disparition » des pauvres (à la Ralph Klein), il est d'autant plus surprenant d'entendre parler de l'allocation universelle comme une alternative possible aux politiques d'assistance actuelles.Et pourtant, c'est bien de cela qu'il s\u2019est agi au mois d'octobre 1996 lors d\u2019un colloque à l\u2019Université Laval qui a réuni universitaires, syndicalistes, représentants de groupes communautaires et fonctionnaires autour du thème de l\u2019Allocation universelle : utopie ou nécessité ?L\u2019allocation universelle l\u2019idée de fournir une allocation universelle à tous les citoyens, sans condition, ne date pas d'hier.Evo- quée déjà par Thomas Paine en 1796, on la retrouve sous différentes formes au xiX° siècle, notamment chez J.S.Mill.Au début du XX siècle on a tendance à l\u2019associer aux anarchistes.Bertrand Russell, par exemple, dans son livre Proposed Roads to Freedom publié en 1919, approuve la proposition des anarchistes de fournir à tout le monde les éléments nécessaires à leur subsistance, sans qu'ils soient obligés de travailler.I! considère, cependant, que cette 95 ROGUE RY forme d\u2019allocation universelle de subsistance (en nature) devrait être limitée au strict minimum et accompagnée de la nécessité de gagner de l'argent par le travail salarié pour se procurer plus que ce minimum.Ce serait, selon lui, la seule manière de s'assurer que le travail nécessaire serait accompli.Au colloque de l\u2019Université Laval, la forme d'\u2019allocation universelle qui a fait l\u2019objet des discussions a été proposée par Philippe van Parijs, titulaire de la chaire Hoover d'éthique économique et sociale à l\u2019Université catholique de Louvain et auteur, notamment, de Real Freedom for All.What (if anything) can justify capitalism (Oxford University Press, 1995).Les positions de van Parijs ont deux fondements principaux : (1) la reconnaissance (à la Thomas Paine) que chaque citoyen a droit à une part de la richesse collective en tant que citoyen, et sans condition ; et (2) la maximisation de la liberté individuelle.C\u2019est pour cette deuxième raison qu'il rejette des approches plus collectivistes.Le socialisme, par exemple, exige la soumission de l'individu à la volonté collective et donc n\u2019est pas compatible avec la maximisation de la liberté individuelle.L'approche de van Parijs est ainsi non sans lien avec une vision individualiste de l\u2019activité sociale et économique où chacun protège son espace de liberté et négocie sa place sur le marché du travail, en fonction de ce qu'il possède en tant que ressources personnelles et financières.C\u2019est de cette manière qu\u2019une allocation universelle, versée sans condition et à tout citoyen, permettrait à chaque individu d\u2019être moins dépendant vis-à-vis des employeurs éventuels qui auraient pu profiter de son manque de ressources pour lui imposer des conditions inacceptables.l'allocation universelle pourrait aussi permettre à l'individu de bonifier des conditions salariales inadéquates, ou même de ne pas travailler du tout en toute légitimité, ce qui constituerait une brèche importante par rapport aux régimes d'assistance en place.96 POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ?go ch o al ve nu de citoyenneté ou allocation universelle ?Une telle allocation remplacerait les régimes d\u2019assistance sociale actuels, ainsi que la plupart des autres paiements de transfert.En tant que montant fixe et universel elle serait plus facile et moins coûteuse à gérer, d'autant plus qu\u2019elle n\u2019exigerait pas de contrôles concernant les biens dont dispose un individu avant d\u2019y avoir accès, comme c'est le cas des régimes actuels.Étant universelle, elle serait aussi moins stigmatisante que le système actuel où il a les « assistés sociaux » et les autres ; avec une allocation universelle, tout le monde serait « allocataire ».Même si l\u2019allocation était imposable et ne restait pas nécessairement dans les poches de ceux dont les revenus atteignent un certain plafond, le fait qu\u2019elle paraîtrait sur les talons de paie de chaque citoyen aurait des avantages pour ce qui est de la solidarité sociale et de # responsabilisation des citoyens face au partage et à la redistribution.Toujours selon van Parijs, l'allocation universelle ourrait aussi avoir des effets bénéfiques pour les femmes au foyer et d\u2019autres catégories de la population qui vivent présentement dans la dépendance économique à l'égard d\u2019une autre personne, en leur donnant une allocation de base autonome.Elle diminuerait aussi l\u2019incertitude qui est présentement liée aux différentes formes d'assistance, où les sommes allouées peuvent varier d\u2019un mois à l\u2019autre ou être tout simplement retranchées pour différentes raisons bureaucratiques.Finalement, elle permettrait de répondre plus rapidement aux problèmes urgents qui se posent aux personnes vivant dans une situation de précarité économique qu\u2019un système d'impôt négatif où le transfert s'effectue selon la déclaration de revenus à la fin de l\u2019année.La critique économiste Deux économistes, Louis Lévesque (de Revenu Canada) et Pierre Fortin (de l'UQAM), ont commenté les propositions de van Parijs lors du colloque.Les 97 FES TORE, NNN RNNNY VE DS TR ICH commentaires ont porté moins sur le principe POSSIBLES tp SU .Lé + fai \u201cTravailler autrenÿ uo quoique Lévesque ait fait remarquer que le Gou- Vivre mieux 2.ist vernement du Canada est en voie d'abandonner le principe de l\u2019universalité \u2014 que sur les coûts d\u2019une telle proposition et les pertes quelle imposerait à | certaines catégories de la population.| Non seulement une telle allocation ajouterait des coûts additionnels insupportables à une période où on cherche à réduire les déficits, mais elle créerait autant de perdants que de gagnants.Tout dépend, bien sûr, de la somme accordée Mais en présumant, dans les meilleurs des cas, que l'allocation universelle ne dépasserait pas le barème de base de l\u2019aide sociale, il aurait des catégories telles les personnes âgées et les amilles monoparentales qui seraient perdantes, compte tenu du fait qu'elles reçoivent de 2 000$ à 5 000$ de plus que ce barème.Les restataires de l\u2019assurance-emploi verraient aussi leur revenu plonger à des niveaux beaucoup infé- rileurs à ce qu'ils reçoivent maintenant.Même s\u2019il y a d\u2019autres catégories \u2014 telles les femmes au foyer et les étudiants \u2014 qui sortiraient gagnantes d\u2019un tel régime, les pertes encourues par les familles mono- parentales, les personnes âgées et les chômeurs ne seraient pas politiquement acceptables.Une des conséquences paradoxales de ces changements serait un transfert net de revenu des personnes du bas de l'échelle vers celles du haut, étant donné l\u2019universalité du système et le fait que certaines catégories du bas de l'échelle seraient perdantes.Si, par ailleurs, \u2014 et van Parijs lui-même a fait cette proposition \u2014 il fallait maintenir différents programmes de supplément de revenu pour ces catégories désavantagées par l'allocation universelle, on reviendrait à la case départ pour ce qui est de la complexité du système.Les deux économistes concluent ainsi à son impraticabilité, même si Fortin s\u2019est dit attiré par le principe de l'allocation universelle.98 & > 2 ° .° gf de clloyenniete Le revenu minimum d\u2019existence i io ou allocation 5 universelle ?; À Les débats sur l'allocation universelle lors du colloque ont mené ainsi à des doutes croissants quant à la faisabilité et aux coûts d\u2019un tel régime.À mesure qu\u2019on insistait sur la nécessité de maintenir un ensemble de programmes spéciaux pour des caté- E gories spécifiques, ainsi que sur celle de réduire à E un strict minimum l\u2019allocation universelle pour des BE raisons budgétaires, l'intérêt et l\u2019envergure de la | proposition initiale diminuait comme une peau de : chagrin.Van Parijs lui-même contribuait à cette diminution progressive en acceptant le principe d\u2019une allocation universelle de plus en plus partielle, et A même, en apparence à tout le moins, quasiment il symbolique.| est intéressant à cet égard de se tourner vers un autre auteur, Chantal Euzeby, qui se situe dans 5 la méme mouvance que van Parijs \u2014 quoique peut- 3 être avec des orientations politiques moins axées sur E la maximisation de la liberté individuelle en lien avec le marché.Euzeby n\u2019assistait pas au colloque, mais en 1993 elle a publié un article dans la Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences i sociales) sur le « revenu minimum d\u2019existence » ou 3 RME.Or, le RME tel que proposé, semble répondre à certaines des critiques soulevées à l\u2019Université Laval concernant l'allocation universelle de van Parijs et du Basic Income European Network (BIEN) auquel il est associé.Euzeby propose qu\u2019un « revenu minimum d'\u2019exis- fence » devrait remplacer les différentes composantes actuelles du système de protection sociale en France.ll s\u2019agit d\u2019un revenu inconditionnel qui serait donné à tout citoyen dès la naissance, et qui remplacerait, entre autres, le Revenu minimum d'insertion (RMI), les bourses d\u2019études, l\u2019Allocation de parent isolé (API), et l\u2019Allocation spécifique de solidarité.Le RME serait le pilier principal d\u2019un nouveau système de protection sociale.99 Cette proposition part du constat que le système actuel n\u2019est pas fonctionnel.Le RMI a permis d'assurer un certain filet de sécurité, mais n\u2019a pas produit les effets escomptés par rapport à l'insertion sur le marché du travail.Aussi, les jeunes de moins de 25 ans et les étrangers sans carte de séjour n\u2019y ont pas accès.En plus, l'administration du RMI est lourde, notamment en ce qui concerne le partage des responsabilités entre le gouvernement central et les instances locales.l'allocation est gérée à partir du centre, tandis que l'insertion se fait localement.Ceci implique beaucoup de tracasseries administratives.En plus le RMI et l\u2019API incitent à la décohabi- tation, dans la mesure où il est plus payant de rester seul qu\u2019en couple.D'ailleurs, selon Euzeby, la pénurie actuelle et prévisible d'emplois rend caduc le lien qui est fait dans le RMI entre assistance et insertion au marché du travail.D'où, entre autres, la proposition d\u2019un RME qui serait inconditionnel.Il n\u2019y serait plus question de signer un contrat d'insertion comme c'est le cas du RMI.l'objectif du RME serait de protéger, tout simplement, contre le risque de la pauvreté.Contrairement au RMI, le RME serait administré localement, au niveau départemental.Chaque individu y ayant droit sans condition, le RME pourrait avoir un effet positif sur la stabilité familiale.Il rendrait aussi la protection sociale plus solidaire et plus « lisible ».Le RME est en fait l'équivalent de l'allocation universelle de van Parijs, ainsi que de ce que d'autres ont appelé le « revenu de citoyenneté » (MAUSS), le « salaire de citoyenneté » ou le « revenu social garanti ».Euzeby souligne les mêmes avantages que van Parijs.Le RME serait moins stigmatisant que le régime actuel et plus facile à administrer, et i permettrait à ceux qui le voudraient de réduire leur temps de travail ou de choisir de travailler à temps artiel.Ceci aurait deux conséquences principales : ' réduction de l'offre de main-d'œuvre et ainsi la 100 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ? 5 fu de citoyenneté réduction de la pression sur le marché de l'emploi ; ; ki eu dlocation ot le fait que les personnes ainsi libérées auraient : leu?universelle ?nou, J, Rd : la possibilité de se consacrer à d'autres activités, tels les responsabilités familiales, les loisirs, les sports, ou des activités d\u2019« enrichissement personnel ».Là où le RME semble répondre à certaines des critiques soulevées au colloque de Laval, c\u2019est dans le lien proposé par Euzeby entre ce revenu d'existence universel et d\u2019autres formes d'assurance ou d'assistance.Le RME serait le pilier principal d\u2019un système qui en compterait trois autres.I| y aurait des programmes d'assurance complémentaires pour couvrir certains «risques» tels la vieillesse, les accidents de travail, les maladies professionnelles et le chômage ; il y aurait également le maintien d\u2019un régime d'aide sociale afin de combler l'écart entre le niveau actuel des prestations aux personnes dans le besoin et le niveau du RME, si celui-ci s'avère plus bas ; et il y aurait finalement, comme quatrième pilier, différentes formes volontaires d'assurance privée, pour compléter le système de protection.Ce régime serait financé à partir de l'impôt sur le revenu des ménages, ou à partir d\u2019une contribution sociale généralisée.Citoyennetés et non-citoyennetés Quel impact aurait l'instauration d\u2019un tel régime sur la situation des personnes exclues du marché du travail @ Selon les résultats d\u2019un projet de recherche ; que j'ai effectué avec l'assistance de Jean-Yves | Desgagnés et Madelyn Fournier sur les trajectoires, entre 1988 et 1993/4, d\u2019un échantillon aléatoire de 100 personnes avec responsabilités familiales, vivant à Montréal et inscrites à l\u2019aide sociale au mois de juillet 1993, j'arrive aux conclusions suivantes.Le problème principal auquel sont confrontés nos répondants est celui de la pauvreté comme telle.Ces répondants avaient tous des responsabilités familiales maniere rm nage mas ER a et, à ceux qui travaillaient, les conditions offertes par le marché du travail ne permettaient pas, en général, d'assumer ces responsabilités.Quand on est prestataire de l\u2019aide sociale, la pauvreté devient le principal obstacle à toute sortie du système de sécurité du revenu: la pauvreté appréhendée découlant d\u2019un retour sur le marché du travail aux mêmes conditions, et la pauvreté inhérente à la condition de personne assistée sociale, pauvreté qui rend difficile toute tentative de réinsertion (insuffisance d'alimentation, stress financier, transports en commun inaccessibles, etc.).ll est à remarquer qu'à aucun moment au colloque, lors des débats sur l'allocation universelle, a-t-on suggéré l\u2019augmentation des montants actuellement accordés.Au contraire, il s'agissait tout au plus de les maintenir à leur niveau actuel, ou de les diminuer pour certaines catégories de la population.À ces conditions, on peut conclure que l\u2019introduction de l\u2019allocation universelle n'aurait eu aucun impact sur la capacité matérielle de s\u2019en sortir de nos répondants.Par contre, le caractère universel d\u2019une telle allocation aurait eu, probablement, un impact bénéfique, dans la mesure où cette universalité aurait contribué réellement à diminuer les préjugés.Être prestataire de la sécurité du revenu (ou « sur le BS ») est perçu, et souvent ressenti, comme une honte.Une allocation universelle (ou revenu de citoyenneté) devrait normalement avoir raison de ce genre de préjugé, quoiqu\u2019on puisse imaginer que le fait de ne pas travailler et de recevoir une allocation pourrait alimenter des préjugés d\u2019un nouveau type.Là où une telle allocation aurait sûrement été fort appréciée et utile à nos répondants, c'est en ce qui concerne la stabilité du revenu.Van Parijs a cité des recherches faites en Angleterre sur les conséquences de l'incertitude sur les ménages vivant dans la pauvreté.Nous avons vu la même incertitude chez les ménages que nous avons étudiés, notamment en ce qui concerne la variabilité des revenus mensuels.La 102 POSSIBLES b yh .( Travailler autre wi vers Vivre mieux ?| Si Val du Te Meur ju ou allocation universelle ?hu de citoyenneté fixité et la régularité d'une allocation universelle serait une grande amélioration \u2014 en autant que les sommes accordées permettent de faire face aux dépenses récurrentes.Le problème principal, cependant, dans tout ce débat, ne relève pas de la manière d'accorder l\u2019assistance ni, à la limite, de la somme accordée, mais davantage de la théorisation de l'univers des rapports sociaux à l\u2019intérieur duquel navigue la personne qui a besoin de cette aide.À aucun moment, par exemple, lors de la présentation de l'allocation universelle, a-t-on mentionné le problème du logement.Or, dans le cadre de notre recherche, Madelyn Fournier a calculé que nos répondants ont dépensé, en moyenne, 51 % de leurs prestations mensuelles pour payer le loyer, et, dans certains cas, plus de 71%.En plus, le tiers des répondants ont dit avoir été victimes de discrimination, en tant que personnes assistées sociales, dans la recherche d\u2019un logement, ce qui ne fait que confirmer les recherches déjà effectuées dans ce domaine par la Commission des droits de la personne.Le marché privé du logement, auquel 84% de nos répondants ont dû avoir recours, compte tenu de la pénurie de logements sociaux, ne correspond pas, dans son fonctionnement, à l\u2019idée de marché qui sous-tendait les débats à l\u2019Université Laval.Les « lois » de ce marché sont loin d\u2019être impartiales ou \u201c naturelles », mais sont imposées par ceux qui le gèrent en fonction de leurs propres intérêts.Les personnes ne se présentent pas sur ce marché comme des individus, ayant chacun la même capacité de maximiser sa « fberté de choix », mais comme les membres de catégories bien définies : « personne assistée sociale », « femme monoparentale », « Noire ».Ce que cette personne « vaut » sur ce marché est beaucoup plus ce que « vaut » la catégorie à laquelle elle appartient que ce qu\u2019elle « vaut » individuellement, \u2014 si une telle notion de valeur individuelle est sociologiquement concevable. Cette rencontre sur le marché du logement nous en dit long sur ce que vivent les personnes exclues du marché du travail dans leurs rapports avec les autres catégories de la population.Quel que soit le niveau de Tours prestations, on va leur demander lus cher pour occuper des logements de moins bonne qualité.S'il est vrai que les personnes assistées sociales au Québec paient, en moyenne, la même proportion de leurs prestations sur le logement que nos répondants, il faudrait conclure qu\u2019approximativement 2 milliards $ sur les 4 milliards $ déboursés annuellement en assistance sociale vont directement dans les poches des propriétaires de logements, et pas nécessairement les plus responsables, Etendre cette même logique aux vendeurs de meubles, aux prêteurs, aux employeurs au noir et aux autres catégories qui rôdent autour des personnes exclues et qui « profitent» de la pauvreté montre que le marché idéal imaginé par les économistes disparaît dans les brumes.Si on ne touche pas à ces marchés de travail, de logement, de consommation et de prêts, si on n'impose pas à ces marchés des règles de fonctionnement plus respectueuses des intérêts collectifs des citoyens, tout «revenu de citoyenneté » ne sera qu\u2019un vœu pieux, les lieux d'exercice de cette citoyenneté n\u2019existant pas.La « citoyenneté » réelle, ou « sociologique », est réservée à d\u2019autres : ceux qui ont tout le loisir d'imposer leurs droits de citoyens sur les territoires qui sont sous leur contrôle.L\u2019« allocation universelle» en soi, toute seule, n'aurait aucun impact, sinon de créer l'impression de l'universalité au même titre qu\u2019un ministère de la Solidarité peut donner l'impression que la solidarité existe.En réalité, il n\u2019y a pas d\u2019universalité là où ça compte, c\u2019est-à-dire sur les différents marchés de travail, d\u2019études, de logement, de services publics, de consommation, pour ne nommer que ceux-là, où les personnes se présentent quotidiennement.L\u2019allocation universelle, ou le revenu de citoyenneté ou 104 \u2018| POSSIBLES 34 Travailler autrenÿ i Vivre mieux ? EAC SSE AE IC CM EE CON ee FR Lone hin i hu de citoyenneté ou allocation d'existence, ourrait, éventuellement, être un outil Ie qu universelle ?formidable de e redistribution et de sensibilisation, Mieux?mais à la condition qu\u2019on impose préalablement nos droits de citoyens sur ces différents marchés.105 JEAN-LOUIS LAVILLE | oo Un nouveau contrat social l'aggravation des inégalités est telle qu\u2019elle impose de renouer avec une volonté de justice sociale qui passe par une action en matière de taux d'intérêt ou de rééquilibrage du partage de la valeur ajoutée au profit du travail.Mais ces actions indispensables ne sauraient suffire à fonder un projet politique ; d\u2019abord parce que concernant le niveau macro- économique, elles ne permettent pas aux citoyens de contribuer concrètement au changement social même si elles améliorent leurs conditions de vie ; ensuite parce que le « danger social d\u2019une catastrophe identitaire, d\u2019une perte collective de repères et de valeurs porteuses de sens et d'action existe bel et bien » '.Avec la mondialisation et la tertiarisation des économies\u201c l\u2019action corrective de l\u2019État keynésien et de l\u2019Etat-providence sous ses formes traditionnelles ne permet plus à elle seule d\u2019endiguer l\u2019effritement du salariat.Comme le travail salarié 1/ Comme le dit R.Sainsaulieu dans la préface à : B.Eme, J.-L.Laville, Cohésion sociale et emploi, Paris, Desclée de Brouwer, 1994, p.12.2/ Sur les conséquences concrètes de la mondialisation et de la tertiarisation, cf.G.Roustang, J.-L.Laville, B.Eme, D.Mothé, B.Perret, Vers un nouveau contrat social, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.106 PLB OTR 1.C1 1 Blin ar Un nouveau contrat social s'était imposé comme le premier vecteur d'intégration sociale, il y a là un nouveau défi.Comment réagir face à cette situation inédite Refuser les simplismes | importe en premier lieu d'éviter les extrémismes du « tout emploi » ou de la « pleine activité ».En effet, prôner l'emploi à tout prix peut aboutir aradoxalement à ne plus prêter attention à ce qui faisait le caractère intégrateur du salariat, c'est-à-dire l\u2019accès à des protections sociales et à un collectif détenteur de droits.L'impératif de la création d\u2019em- loi ne doit pas amener à la prolifération des « petits boulots ».l'avenir que certains nous présentent à base de faux travailleurs indépendants enfermés dans des systèmes de sous-traitance en cascade, d\u2019emballeurs de paquets dans les supermarchés ou de cireurs de chaussures n\u2019est pas celui que nous voulons pour nos enfants.| faut se garder à l'inverse du prophétisme de la fin du travail: « La proportion des salariés dans la population active est demeurée pratiquement inchangée depuis 1975».Dans le plaidoyer pour la « pleine activité », l'argumentation débouche souvent sur l\u2019horizon d\u2019un travail plus flexible, moins protégé, plus mobile.Selon cette conception, l\u2019activité devient donc un substitut à l'emploi, ce qui explique la critique selon laquelle l\u2019idée d'activité peut servir de cheval de Troie pour masquer l'incapacité à agir pour l'emploi.À défaut d\u2019emploi on préconise de \u2018activité.3/ Pour reprendre le constat de R.Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.107 Riu But CO TIRE A A EE Ln sn [PEP I devient donc urgent de se démarquer d'une pensée dichotomique trop réductrice.Changer de regard sur l\u2019économie Pour aller dans ce sens, la condition préalable est de rompre avec cette représentation tronquée de l\u2019économie selon laquelle seule l\u2019économie marchande serait créatrice de richesses et d'emplois.Cette vision partielle a été trop intériorisée, y compris au sein des forces de gauche.En fait, la réalité de l\u2019économie contemporaine est beaucoup plus complexe et d\u2019une nature mixte.Ainsi l\u2019économie de marché bénéficie de nombreux investissements publics.L'entreprise utilise une main- d'œuvre qu'elle n\u2019a ni éduquée, ni formée ; elle hérite d\u2019un capital social et moral qui est totalement ignoré.En outre, l\u2019économie marchande prélève largement sur la redistribution.Par exemple, il a été amplement démontré que l\u2019agriculture productiviste est la plus subventionnée.Les entreprises à forte valeur ajoutée pèsent aussi sur la collectivité à travers les aides et les commandes publiques ou les prêts préférentiels, etc.De même les grandes industries (aéronautique, automobile, sidérurgie, etc) sont largement dépendantes d\u2019une logique de puissance commandée par des choix politiques.La réflexion sur les rapports entre économie et société suppose donc de s'inscrire dans une perspective plus réaliste : celle d\u2019une économie avec marché, autrement dit, une économie plurielle dont le marché constitue l\u2019une des composantes qui, tout en étant majeure, n'est en rien unique.l\u2019économie plurielle ne procède pas d\u2019une nostalgie passéiste.Elle ne consiste pas à prôner le retour à un passé idéalisé.Les dépendances dont le salariat a permis de sortir ne pourront être rétablies, malgré les efforts des conservateurs pour 108 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?(proved?one! od wy Un nouveau renvoyer les femmes dans leur foyer.En revanche, w| contrat social Cette économie plurielle propose un autre cadre d'analyse pour s'attaquer aux problèmes que l\u2019économie marchande n'arrive pas à juguler seule.Elle repose sur la distinction entre trois pôles de l'économie : l\u2019économie marchande, l\u2019économie non marchande et l\u2019économie non monétaire.Les économies non marchande et non monétaire ne sont pas que résiduelles : l\u2019économie non marchande permet, par la redistribution qu'elle opère, à 45 % des résidents adultes en France d'échapper à la pauvreté ; pour sa part, l\u2019économie non monétaire est basée sur la réciprocité et l'entraide mutuelle, et si elle est ignorée par la comptabilité nationale, elle continue à régner dans bien des domaines de la vie quotidienne.Placer tous les espoirs de sortie de crise dans F l\u2019économie de marché, c'est donc s\u2019enfoncer dans E une impasse.Par contre, en déplaçant l\u2019analyse la perspective de l\u2019économie plurielle ouvre de nouvelles pistes quant au rapport entre économie et société parce qu'elle distingue plusieurs plans d'action complémentaires dans les économies marchande, non marchande et non monétaire autant que dans leurs articulations, qui peuvent être multiples et à géométrie variable.Pour définir la meilleure articulation possible entre | les trois pôles de l\u2019économie, il faut essayer de pré- E.ciser les avantages et les inconvénients de chacun ÿ d'eux.L'économie marchande peut être source d'efficacité, mais à l'inverse, elle peut engendrer de raves inégalités car elle ne s'intéresse qu'aux besoins solvables.économie non marchande peut arantir davantage d'égalité, par exemple dans l'accès aux services publics, mais elle peut être source de bureaucratie, de lourdeur administrative faute de la sanction du marché.Les solidarités de proximité très précieuses qui sont à la source de l\u2019économie non monétaire peuvent aussi être pesantes et E entrer en contradiction avec le désir d\u2019émancipation | individuelle.Il ne s\u2019agit donc pas de « choisir » l\u2019un fp ir 109 FE TE URLS VE DE RI Li np SN des pôles, mais de rechercher, puisqu'il est clair que nous sommes en crise, de nouveaux équilibres.La complémentarité entre réduction du temps de travail et développement de l\u2019économie solidaire À partir de cette approche, il devient possible de rompre avec des politiques de l'emploi se traduisant massivement par des effets d\u2019aubaine pour les entreprises, par des effets de cannibalisme entre les firmes aldées et leurs concurrentes, par des effets de substitution entre postulants à un emploi et par des effets de stigmatisation ou de renforcement des inégalités au sein des bénéficiaires\u201d.Le redéploiement des aides à l'emploi peut alors s'opérer vers la réduction du temps de travail et l\u2019économie solidaire.De la réduction du temps de travail Pour ce qui est du temps de travail, la question n\u2019est pas d\u2019être pour ou contre sa réduction.Il s'agit de se prononcer pour le caractère maîtrisé ou sauvage de ce processus en cours\u201d.Aujourd\u2019hui seules certaines catégories pâtissent de l'absence de travail : les préretraités obligés de quitter leur activité alors qu'ils sont en pleine forme, les femmes qu'on essaie de renvoyer à leur foyer, les jeunes qui n'arrivent pas à s'intégrer sur le marché du travail.Éviter l'inégalité du partage de l'emploi implicite qui se pratique depuis 10 ans, suppose un effort de baisse de la durée du temps de travail pour tous.Il importe par conséquent de mettre en avant, malgré toutes les difficultés pratiques, l'objectif d\u2019un partage de l'emploi collectivement négocié et assumé par une société susceptible de redistribuer à la fois la 4/ Comme le montre, entre autres, M.Lallement, « L'État et l'emploi », in Cohésion sociale et emploi, op.cit, p.73-82.5/ CF.Les contributions au débat de J.Rigaudiat.110 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?[ao aid 13 & he lab?Un nouveau contrat social durée du travail mais aussi l\u2019ensemble des garanties associées à ce travail dans une perspective du maintien de ce continuum qu'était le salariat.Sans mésestimer les obstacles concrets que rencontre la réduction du temps, il est primordial de ne pas se laisser manipuler par les idéologues qui voudraient nous y faire voir le symbole d\u2019un renoncement.Le renoncement n\u2019est pas dans l'instauration d\u2019un large débat sur la réduction du temps de travail mais plutôt dans l\u2019évolution actuelle qui est celle d\u2019un partage inégalitaire et insidieux.à l\u2019économie solidaire Mais en plus de la nécessaire action en faveur de la réduction du temps de travail, il y a la nécessité de promouvoir pour elles-mêmes des activités contribuant au lien social et à la création d'emploi.Si la baisse du temps consacré à l'emploi doit être maîtrisée pour qu'elle ne soit pas excluante, elle doit être couplée à une discussion sur les conditions nécessaires à un développement des activités susceptibles de répondre à des besoins sociaux non satisfaits.À cet égard, le problème ne se limite pas à la solva- bilisation de ces besoins.Quand la demande est floue et l'offre encore peu organisée, la construction et l\u2019organisation des rapports entre l\u2019offre et la demande qui ne s'établissent pas spontanément doivent être envisagées en même temps que la sol- vabilisation \u201c faute de quoi cette dernière ne pourrait engendrer que des déceptions.Le meilleur garant de la réussite dans ce domaine est de ne pas concevoir une politique « descendante » de plus, mais de trouver one forme d'intervention publique qui puisse soutenir, encourager et amplifier les initiatives de terrain.Il est urgent de reconnaitre une économie solidaire qui émerge depuis une vingtaine d\u2019années fant en Europe que dans 6/ Cf.J.F.Noel, Propositions pour développer les services de proximité, Commission nationale emploi-insertion.I RHI LI NH \u2018TN gite HB d'autres continents\u201d et repose sur des combinaisons et des hybridations entre les trois pôles de l\u2019Économie.En France, cette dynamique innovatrice n\u2019a pas encore été désignée pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un nouvel enjeu politique.Les initiatives locales sont nées à partir de trois dynamiques distinctes : la préoccupation d'insérer dans l'emploi des personnes exclues du marché du travail, le souci de créer des activités dans des espaces urbains et ruraux « défavorisés », la prise en charge de réponses à de nouvelles demandes en impliquant les usagers concernés et en veillant à l'accessibilité des services, en particulier dans les services de proximité.Les démarches sont donc diversifiées mais elles se rejoignent dans la volonté de réconcilier initiative et solidarité, alors que ces deux valeurs ont longtemps été séparées : à l'économique, l\u2019entreprise et au social, le partage.Encore faut-il pour cela qu\u2019il n\u2019y ait pas d'erreur sur leur rôle.Elles ne sont pas la solution quantitative au problème du chômage.Leur importance réside ailleurs, dans leur capacité à articuler trois dimensions : création de vrais emplois professionnalisés, renforcement de la cohésion sociale par la mobilisation locale engendrée, contribution à la citoyenneté par l'expression et l\u2019action collectives à propos de problèmes quotidiens.En voulant les rabattre sur de simples gisements d'emplois ou sur des actions caritatives, les politiques publiques ont jusqu'ici entraîné un véritable jeu de dupes : les entrepreneurs sociaux et les militants fortement investis dans ces projets et réalisations ont l'impression d'avoir été trahis tandis que les responsables publics se désolent du manque d\u2019ampleur des résultats atteints.Que ce soit dans l\u2019aide à domicile, l'accueil des jeunes enfants, la culture, le sport, l'aménagement du cadre 7/ Pour une présentation des expériences et de la situation dans différents pays européens et américains, cf.J.-L.Laville, L\u2019Économie solidaire, une perspective internationale, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.112 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?[aro ait Es ! Qe ely?Un nouveau contrat social de vie ou l\u2019environnement, des groupes se sont mobilisés mais leurs efforts n'ont pas été vraiment légitimés.Ramenés à des palliatifs temporaires, ils ont été négligés et amalgamés avec le traitement social du chômage parce qu\u2019on continue à attendre le salut de l\u2019entreprise à but lucratif.Plutôt que de persister dans cette illusion, mieux vaudrait apporter un soutien à toutes ces démarches dont le coût pour la collectivité ne saurait être supérieur à celui apporté à certaines activités marchandes comme l\u2019agriculture ou divers secteurs industriels.De ce point de vue, les difficultés principales ne sont pas d'ordre budgétaire, elles tiennent bien à la focalisation sur la seule économie de marché qui ne laisse pas de place aux autres composantes de l\u2019économie.De plus, une reconnaissance de l\u2019économie solidaire paraît en mesure de rassembler de nombreux acteurs sociaux qui s'étaient détournés de la politique «traditionnelle » pour s'orienter vers des actions locales, tout en étant conscients de leurs limites.C\u2019est aussi cet enjeu qui est sous-jacent.C'est pourquoi, combinés avec des mesures macro- économiques appropriées, les deux axes que sont la réduction du temps de travail et le soutien à l\u2019économie solidaire peuvent s'avérer complémentaires dans la perspective d\u2019un nouveau contrat social.Contre le « Workfare » À défaut d\u2019une telle évolution, la régression sociale menace.On la voit aujourd\u2019hui s'imposer aux Etats- Unis où le Welfare, I'Etat-providence, est remis en cause au profit du Workfare, le travail obligatoire 8.Cette tendance n\u2019épargne pas l\u2019Europe où des voix de plus en plus insistantes s'élèvent pour réclamer 8/ Sur ce point, voir M.R.Anspach « L'archipel du Welfare américain, âge d'abondance, âge de pierre », dans La revue du Mauss, « Vers un revenu minimum inconditionnel 2 », n° 7, 1°\u2019 semestre 1996.113 A: 3 À ; gl hi i i: Bs; 4 F que le droit aux prestations sociales ait pour contrepartie le devoir de travail et où certaines législations s'infléchissent dans ce sens.La face cachée du libéralisme dogmatique est donc cet autoritarisme qui ne peut s'empêcher de stigmatiser les victimes et qui trouve un écho dans une partie de la population déboussolée par l'ampleur des changements en cours.Le risque d\u2019un retour vers la situation du siècle dernier où la société de marché a déjà fait peser la menace du travail forcé pour les pauvres existe bien.Pour qu'il s\u2019estompe, jp à craindre que les raisonnements « social-démocrates ou « progressistes », centrés sur la défense de la redistribution, ne suffiront plus.Il importe de repenser dans leur lobalité les rapports entre économie et société afin de trouver une nouvelle façon d'agir en politique.Autrement dit, l'enjeu est de définir un nouveau contrat social qui ne soit plus fondé sur le couple marché-assistance mais sur un renouvellement et une réconciliation des valeurs d'initiative et de solidarité.Cette tâche devient urgente pour éviter le pire\u201d.9/ La perspective esquissée dans ce texte est développée dans G.Roustang, J.-L.Laville (et al.), Vers un nouveau contrat social, op.cit.et J.-L Laville, L\u2019Économie solidaire, une perspective internationale, op.cit.114 POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ? I le Mig Bigg \u2018 } rem PARCOURS .- os oo) [Saas ae SE fo COS a = Pre PRAérne haie RIA i.Le .Cs \"Te er RSR ces rae re me AE _ ee pou rr pe APP _ emo .\u2014- 2 me Baa Foie pes > Sa = Revi ol FER STE To tie \u2014 pea ret a 0 em LN ooo ST eee = REE pe ey el pre re pa By EE) ces TE ES ey an we = Par repos me re re ro ep ae a r) 22 sers vx _- ee Jo.Ly EE = TE pal 2 Es perry Senco EE states PATRICE LEBLANC da vie suit son cours pendant que le travail passe J'ai 36 ans, je suis un jeune professeur d'université à statut précaire.Depuis trois ans j'ai eu cinq contrats de chargé de cours, un contrat de professeur invité à mi-temps de 10 mois et un autre de 9 mois et quelques contrats de recherche.Entre ces différents contrats, des périodes de chômage plus ou moins longues.À mon âge, on nous l\u2019a rappelé lors de sa mort l\u2019automne dernier, Robert Bourassa était premier ministre du Québec.Quelques années plus tôt, toujours au même âge, Jacques Parizeau était un important sous-ministre et avait déjà contribué à la formation de la Caisse de dépôt et de placement du Québec.Bourassa et Parizeau sont dans une certaine mesure des cas d'espèce.Tous, tant s\u2019en faut, ne devenaient pas premier ministre ou important fonctionnaire à 36 ans dans les années 60 et 70.Ma précarité cependant, est, à notre époque, beaucoup plus courante.Les périodes successives de travail et de chômage sont le lot de plus en plus de personnes dans notre société.En 30 ans, la structure du marché du travail et la place que la société québécoise fait à ses jeunes se sont profondément transformées. bh: Es i 1 i HH ll ne s'agit pas tellement ici de décrier une fois de plus la place trop grande qu\u2019occupent les baby- boomers sur le marché du travail, de remâcher le sempiternel discours de la génération lyrique pour qui la vie est si belle, de se plaindre de la génération X qui ne fait rien politiquement, de décrier la situation de la génération Glad, celle qui est bon marché, résistante et jetable.Il s\u2019agit au contraire de parler du phénomène de la précarisation de l'emploi et de ses effets dans la vie de tous les jours de ceux qui la vivent.Bien sûr elle touche plus particulièrement les jeunes, mais elle traverse néanmoins l\u2019ensemble de la société québécoise.La précarité au quotidien La précarisation du travail vient modifier en profondeur un certain nombre d'éléments de notre vie quotidienne.Notamment notre rapport au temps, notre perception de nous-mêmes et nos liens avec l\u2019entreprise qui nous engage prennent des formes que les générations qui nous ont précédés n'ont pas véritablement connues.Le travail précaire hachure le temps en périodes plus ou moins courtes de travail et en périodes plus ou moins longues de chômage.Aussi est-ce le temps court qui devient prépondérant dans nos vies, chassant du même coup le temps long des projets.Toute planification doit se faire dans le court terme.Et ce, fant dans les périodes de travail que dans l\u2019ensemble de notre vie.Au travail, sachant que nous ne sommes engagés que pour un an, voire six mois, il est difficile de mettre en place des projets, ou plus simplement d\u2019y participer, sur des périodes de temps plus longues.Comment, par exemple dans mon cas, penser à des projets de recherche d\u2019un peu d'envergure lorsque je ne sais pas si l\u2019an prochain je serai encore à l'emploi de l\u2019université 2 Cette incertitude face à l'avenir complique également les choix que l\u2019on peut faire dans la sphère 118 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?ui sn fy pol | Ue eu?rie suit son cours pendant que le travail passe NIE privée.Il devient difficile d'établir ce que d\u2019aucuns appellent un plan de vie.Comment imaginer ce que nous serons dans dix ans lorsque l\u2019année prochaine reste incertaine @ Par exemple, comment planifier avoir et élever des enfants lorsque l'incertitude économique est notre lot quotidien 2 Le désir d'avoir ou de ne pas avoir d'enfants est dès lors conditionné la plupart du temps par nos périodes d\u2019optimisme et de pessimisme face à l'avenir et à nos possibilités d'emploi.Dans le même ordre d\u2019idée, l\u2019achat d\u2019une maison, qui pourrait contribuer d\u2019une certaine façon à assurer fant soit peu nos vieux jours en ces années où il est difficile voire impossible de cotiser à un fonds de ension, est particulièrement compliqué.Il n\u2019est pas facile d'obtenir le financement nécessaire à son achat.D\u2019une part, la précarité ne nous permet pas toujours d\u2019accumuler la mise de fonds initiale.D'autre part, les banques et les caisses populaires se montrent souvent réticentes à consentir un prêt à des travailleurs précaires.Puisque votre contrat n\u2019est que de six mois ou un an, comment ferez-vous pour rembourser votre hypothéque 2 se fait-on dire.Par ailleurs, la précarité dans l'emploi demande une certaine souplesse.L'emploi disponible n\u2019est pas toujours dans la ville où l\u2019on vit.Le travail étant rare, il pourra arriver que l\u2019on doive ramasser ses pénates et déménager dans une autre ville.Est-ce bien sage alors de s\u2019enraciner dans un milieu en s\u2019achetant une maison \u20ac On pourrait penser, en contrepartie, que la précarité nous libère périodiquement de l'emprise du travail et nous permet de vivre plus souvent que nos aînés dans un temps choisi.Rappelons-nous ces titres évocateurs de la fin des années 70 et du début des années 80 : « Travailler deux heures par jour! », « La Révolution du temps choisi\u201d », « Le Temps des 1/ Adret, Éditions du Seuil, Paris, 1977.2/ Echange et Projets, Éditions Albin Michel, Paris, 1980.119 | initiatives\u201c », «Le Chômage créateur\u201c ».Tous des POSSIBLES join titres qui chantaient les Bienfaits du temps hors Jravailler autre re travail.Malheureusement, le temps libre qu\u2019entraîne 7 \"T° avec elle la précarité n'est aucunement, ou à tout le moins rarement, un temps béni des dieux.Dans ces circonstances, la période entre deux emplois s'accompagne d'incertitude, d'insécurité, d'angoisse et de moments de déprime.Et dans ces conditions, on l'aura compris, le temps de création que pourrait nous offrir l\u2019entre-deux emplois se trouve fortement hypothéqué.Si la précarité entraîne une modification de notre rapport au temps, elle modifie également, parfois, l'estime et l\u2019image que nous avons de nous-mêmes.4 Dans nos sociétés la construction de I'identité per- 3 sonnelle passe pour beaucoup par le travail rémunéré que nous faisons.Ne répond-on pas la plupart du temps à la question « Qui êtes-vous 2 » par notre statut de travailleur : je suis professeur d'université, je suis sociologue @ En situation de précarité il ; devient plus difficile de répondre avec conviction à 1 de telles questions.Nous sommes moins certains de ui nous sommes et de notre place, de notre réle Jans la société.Par ailleurs, on a beau essayer de s\u2019encourager en se disant que notre précarité repose sur une : structure du marché de l'emploi qui nous dépasse, A il nen reste pas moins qu\u2019on se questionne pério- 3 diquement sur nos propres capacités de travailleurs i Si je me retrouve si souvent sans emploi, cela ne découle-t-il pas de certaines faiblesses qui me sont | propres @ À la culpabilité initiale et au décourage- 1 ment qui s'en suit, vient s'ajouter une rage quant ; au choix d\u2019études et de carrière que nous avons fait plus jeunes.Si je suis précaire, ne serait-ce pas parce que j'ai fait de mauvais choix à 17 ou 20 ans ?Pourquoi être devenu sociologue puisqu'il y a si peu 3/ Échange et Projets, Editions Albin Michel, Paris, 1983.4/ Illich, Ivan, Editions du Seuil, Paris, 1977.120 LES Meur?tie suit son cours pendant que le travail passe d'emploi pour eux @ On se dit qu\u2019on aurait dû regarder plus attentivement les perspectives d'emploi avant de choisir son champ d'étude.(Cette situation se répète d\u2019ailleurs chez les plus jeunes qui entrent aujourd\u2019hui au cégep ou à l\u2019université.Leurs choix sont de plus en plus guidés par la possibilité d\u2019un travail régulier à temps plein bien rémunéré à la fin de leurs études).À long terme, un tel questionnement quant à notre identité personnelle et à nos capacités en tant que travailleur peut nous amener à vouloir jeter la serviette.Nous risquons dès lors d'entrer dans une interminable spirale qui débouche sur l\u2019exclusion sociale.Sans travail, ou avec des boulots de plus en plus précaires, on n\u2019a plus le sentiment de participer utilement à la société.Enfin, la précarité transforme notre rapport à l'employeur.Paradoxalement cela se fait dans deux directions opposées.D'une part, parce que nous sommes précaires et que nous souhaitons rompre avec cette précarité, nous avons tendance à nous donner à plein, à en faire plus que l'employeur en demande.Engagé pour 40 heures par semaine, nous en faisons 50, si ce n\u2019est 60.De cette façon nous démontrons à l'employeur quel bon choix il a fait en nous engageant et nous nous rassurons quant à nos capacités de travailleur.C\u2019est aussi l\u2019occasion de bonifier notre curriculum vitae, ce qui pourra nous être utile lorsque nous chercherons le prochain emploi.On comprendra que l'employeur bénéficie de cette situation et peut-être même (encourage.I a trouvé un employé trés performant et face auquel il n\u2019a que peu d'obligations.D'autre part, parce que nous ne sommes qu'un travailleur de passage, nous ne nous identifions que peu à l\u2019entreprise qui nous engage.Nous ne voyons pas la pertinence de nous donner à elle corps et âme.Nous ferons un travail des plus honnête et de qualité, mais nous ne monterons pas nécessairement aux barricades pour elle.Également, parce que la culture de cette entreprise nous reste jusqu\u2019à un 121 Bit certain point étrangère, il devient difficile de toujours bien comprendre sa dynamique interne.Pour bien saisir les débats, les discussions de corridors ainsi que les jeux de pouvoir qui l\u2019animent, il faut du temps.Six mois, un an, c'est une bien courte période our le faire.La précarité a donc un coût pour l\u2019entreprise.Le travailleur précaire, bien qu'il fasse un excellent travail, ne participe pas véritablement à la vie de l\u2019entreprise.Il reste toujours un étranger.La précarité au quotidien s'accompagne donc d'un certain nombre de conséquences qui peuvent rendre la vie au jour le jour du travailleur peu agréable et avoir des implications non négligeables pour les entreprises, et la société dans son ensemble.Y a-t-il moyen de la dépasser 2 Dompter la précarité La précarité existe notamment, et c'est une lapalissade, parce qu\u2019il y a un manque d'emplois permanents dans notre société.Si les entreprises parvenaient à créer davantage d'emplois, plusieurs travailleurs précaires pourraient espérer dénicher un emploi pour plus que quelques mois à la fois.C'est dans cette voie que semblent vouloir s'engager les gouvernements, les syndicats et les entreprises.Le mot d'ordre est « Créons de l'emploi ».Différentes avenues sont explorées : la diminution du temps supplémentaire, la réduction du temps de travail de uelques heures par semaine, la mise à la retraite d'un certain nombre de travailleurs, etc.Toutes ces propositions reposent toutefois sur la même prémisse : le plein emploi est un objectif atteignable.Pourtant, dans nos sociétés postindustrielles la dé- localisation des entreprises et l\u2019utilisation de plus en plus généralisée de l\u2019informatique, notamment, font que Ton produit plus avec moins de travailleurs.Aussi, la solution à la précarité ne passe que difficilement par l\u2019augmentation des emplois disponibles.122 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?i pui 1s br Qh ey) le suit son cours pendant que le travail passe Plus fondamentalement, c\u2019est donc notre conception même du travail qu'il faut parvenir à changer.La société québécoise, comme toutes les sociétés industrielles avancées, place au centre de la vie le travail, le travail compris comme une activité rémunérée à temps plein.Sans travail, point de salut, ourrions-nous dire.Pourtant, si pendant longtemps le travail pouvait être vu comme un pôle de stabilité dans nos vies, cela est de moins en moins vrai de nos jours.Un travailleur changera plusieurs fois d'emploi durant sa vie active et il traversera sans doute plusieurs moments de précarité.Aussi, conserver cette conception désuète du travail fait en sorte que la précarité et les problèmes qu'elle entraîne ne peuvent être dépassés.| faut sans doute se diriger vers l\u2019idée d\u2019une société de pleine activité.Ce n\u2019est plus tant l\u2019obsession du travail à temps plein, ce qu\u2019André Gorz appelle le travail hétéronome?, qui doit nous habiter, mais davantage la création, à côté de cette sphère du travail, d'une série d'activités autonomes dans lesquelles les individus pourront s'investir et ainsi participer pleinement au développement de leur société.Pour ce faire, il faudra cependant réfléchir \u2014 comme le font certains ici dans ce numéro de PossiBLES \u2014 à un moyen d'assurer un revenu minimum à tous les individus de la société, le salariat ne pouvant plus être vu comme un moyen efficace de distribution de la richesse, trop de travailleurs étant à l'extérieur du marché du travail pour des périodes plus ou moins longues.Cela demandera peut-être aussi que nous révisions nos modes de consommation.Il faudra peut-être viser une forme de frugalité volontaire.En somme, le développement important de la précarité dans nos sociétés nous invite à réinventer le travail et à repenser sa place dans nos existences.5/ Notamment dans Adieux au prolétariat.Au-delà du socialisme, Editions Galilée, Paris, 1980.123 Qu | nous invite à imaginer collectivement de nouveaux POSSIBLES Travailler autr modes de vie de façon à ce que la vie puisse con- Vivre mieux ?1 tinuer de suivre son cours bien que le travail nous glisse de plus en plus sous les pieds.Voilà un des messages que la précarité nous lance.8 4 ji 124 Us ey hy eue?ANDRÉ THIBAULT Aux marges du palais, y'a une tant belle vie Les règles du jeu qui régissaient les rapports sociaux au Québec ont été, en 1975, puis de nouveau en 1982 et 1989, secouées sur leurs bases par un véritable tourbillon \u2014 pour peu que les mots aient un sens.Apparaissait dans le paysage la Charte des droits de la personne, « une oi ondamentale ui prévaut sur toute autre loi ou règlement relevant de la compétence législative du Québec » !.Les avocats entraient dans la danse et les militants sociaux dits « de base » allaient s\u2019y reconnaître de moins en moins.On n'avait plus à revendiquer pour légitimer certains droits mais à manipuler des tech- nicalités administratives et juridiques pour en assurer le respect concret.On eut une mauvaise surprise : en même temps que les règles d'admission au banquet se civilisaient, le nombre de places diminuait.De plus en plus de gens avaient droit à de moins en moins d'emplois.La bataille était gagnée sur papier et perdue sur le terrain.| est bien certain que les baisses actuelles du niveau de vie ou ralentissements de la croissance 1/ Commission des droits de la personne du Québec, Mieux gérer en toute équité, Québec, 1991.125 créent de l'insécurité ou de la colère, qui ne sont POSSIBLES pot pas plus drôles que les précédents abus de pouvoir.Travailler autres v A Mais cela ne débouche pas sur des manifestations de mécontentement collectif.Les jeunes les plus remuants ne sont plus contestataires comme naguère mais se trouvent plutôt du côté des drop in qui rêvent de créer leur entreprise à 20 ans et de réaliser leur premier million de chiffre d\u2019affaires avant 30 ans.E Pour que leur investissement professionnel réus- ko sisse ainsi, « faut qu\u2019ca plaise », comme le chante Ricet-Barrier.Si on conserve le rêve d'une actualisation par le travail, mieux vaut ne pas demeurer sur place quand ils l\u2019ont envahie.Le calcul purement mercantile, le conformisme qu\u2019il entraîne, la compétition sauvage et la course ik fébrile sont bien adaptés s\u2019il s\u2019agit de mettre son M activité professionnelle au service d\u2019une direction 8 anonyme issue du maillage indéchiffrable de géants { financiers dans un marché en expansion permanente | hanté par la mondialisation.Pour les échanges de - biens et services tout près, avec des partenaires en = chair et en os, cette logique perd sa validité.Dans If une transaction personnalisée, la connivence s'impose .et l'adaptation mutuelle entre les partenaires ne ne tolère ni la standardisation ni la routine.Tu m'aimes a ou tu vas faire des affaires ailleurs.Si les pharmacies E Jean Coutu ont senti le besoin d'affirmer dans leur b publicité qu'on y « trouve de tout, même un ami », pi c'est que le rapport pharmacien-client ne peut éva- a cuer la dimension socio-affective.= Comme ce fut longtemps le cas dans les marchés | publics de toutes les villes du monde, l'échange | économique nécessite alors des préludes non économiques qui constituent l'entrée en contact ; celle-ci n\u2019a que faire des grilles administrées mécaniquement par des psychotechniciens et tout à voir avec i la perception intuitive des affinités.Des réseaux se construisent et s\u2019entretiennent a cette occasion; l\u2019économie remplit sa fonction de ciment social.Les 126 S38 Mig) t rges du palais, e tant belle vie partenaires sont les employeurs les uns des autres ; aussi longtemps que l\u2019activité de l\u2019autre leur est utile et qu'il leur est agréable de commercer ensemble, il y a du travail pour eux.Je repense aux clients de mon père qui venaient jadis repeindre ma chambre ou qui nous apportaient un quartier d\u2019orignal parce qu'il n'avaient pas les moyens de payer en argent 'accouchement de leur petit dernier.Ils n'avaient besoin de formulaire d\u2019autorisation d\u2019aucun ministère ni conseil d'administration.Désenchantement du grand rêve technologique Les entreprises qui déçoivent plusieurs d\u2019entre nous, organisations de production logiquement subdivisées en groupes de spécialistes poussant chacun à leur limite optimale les possibilités d\u2019une science ou d\u2019un art, représentent pourtant la réalisation de certaines utopies progressistes du passé, parmi les plus audacieuses et les plus généreuses.On voulait substituer à l'affrontement sauvage des intérêts et à l'exploitation du labeur par la paresse la mise à profit des plus nobles facultés humaines en vue d'améliorer le bien-être général en augmentant la somme des biens et services disponibles pour la collectivité.Si on essaie de percer cette couverture romantique et de regarder crûment les applications réelles de la raison technologique, le tableau devient fort différent.D'abord, le discours technologique, à l'encontre de ses prétentions à la rigueur intellectuelle suprême, s'érige lui-même en dogme et se montre fermé aux remises en question.À tout observateur désintéressé, il crève rapidement les yeux que la spécialisation et la hiérarchisation de l'expertise plongent les organisations de production dans une ambiance qui remplit bien mal les promesses de la théorie : les experts se trompent plus souvent qu\u2019on ne s'y attendrait, le 127 raffinement des présentations déguise souvent des données obtenues au pifomètre, la logique isolée de chaque fonction tend souvent à la schizophrénie, les synthèses et décisions élaborées au sommet ignorent souvent les volumineux rapports des spécialistes pour refléter surtout les rapports de force.Ces manques sont souvent reconnus.Quand il s\u2019agit de les expliquer, rares sont ceux dans |'organisation qui soulèveront des doutes sur l\u2019applicabilité du mythe technico-administratif qui sert de norme de référence.On accuse plutôt un à un les détenteurs de postes de ne pas être à la hauteur de leurs fonctions pour des raisons personnelles.Une variante de cet alibi a valu à son auteur un succès de librairie spectaculaire : il s\u2019agit du canular connu sous le nom de principe de Peter.On commencerait à voir la lueur au bout du tunnel le fossé qui existe si souvent entre les attentes théoriques et les performances réelles des divers experts de la technique et de l\u2019administration serait imputable, non pas à l\u2019irréalisme du modèle mais au plafonnement des individus à leur « niveau d\u2019incompétence \u201d ».Comme dans tous les systèmes doctrinaires, on préserve la pureté de la doctrine contre les démentis de la réalité en multipliant les blâmes aux pécheurs individuels.Pour que l'idéologie prêtant à la rationalité technique et administrative une vérité et une efficacité supérieures se défende avec tant d'énergie, il faut qu\u2019elle assure ainsi la sauvegarde de quelque chose qui soit plus existentiel que la seule vanité idéologique.De quoi s'agit-il \u20ac Une constatation s'impose.Reconnaître comme valeur transcendante et indiscutable l'efficacité des 2/ Les hauts gradés et les analystes de notre appareil militaire en sont restés à ces piteuses esquives quand ils ont tenté d'expliquer les stupidités et abus commis en Bosnie par nos glorieux machos en uniformes : les officiers promus en période de paix manqueraient de leadership.Sous-entendu : l'armée elle-même est une institution profondément humaniste ! 128 ÿ POSSIBLES La pol Travailler autre\" Vivre mieux ? 08S Ol ta | arges du palais, he tant belle vie organisations productives évite de s'interroger sur l'utilité réelle de cette frénésie quantitative.On n\u2019a pas besoin alors de se demander pourquoi il faut toujours plus d'automobiles, de téléviseurs, de motoneiges, des avions toujours plus rapides, la mise en mémoire de données toujours plus nombreuses, une si grande variété dans les marques de bière et de cosmétiques et une scolarité qui n\u2019en finit pas comme condition minimale d'emploi.Des produits non désirés, ou en quantité supérieure aux désirs, ou dotés de raffinements excessifs, s'imposent a posteriori à coups de publicité, pendant qu'ingénieurs, scientifiques et administrateurs tâchent d'accélérer la machine en se murmurant à l'oreille qu\u2019ils font sûrement partie des grands bienfaiteurs de l'humanité.Cheminer L\u2019absurdité du système devait éclater un jour.C\u2019est en train de se faire sous nos yeux.Pendant les années d'expansion, l\u2019entreprise réussissait à obtenir une loyale coopération de la part des employés en leur offrant en échange sécurité d'emploi et perspectives de carrière.Puis, il fallut rationaliser encore davantage les opérations, et on n\u2019a rien trouvé de plus brillant que de se mettre à supprimer des postes.La conséquence est visible partout autour de nous : seule une minorité fait encore carrière ; les autres, ils « cheminent »\u2026 ! Les termes qui connaissent une faveur soudaine au point de devenir d\u2019insupportables clichés sont toujours des révélateurs très sensibles de la conjoncture sociale.« Comment tu chemines à travers ça 2 » se demandent inlassablement, sur un ton confidentiel, amis ou conjoints au cours de l\u2019une ou l\u2019autre des conversations de restaurants qui constituent un des rituels les plus réguliers de la vie urbaine contemporaine.Ce sens du verbe « cheminer » est si récent, passager ou local qu\u2019il ne figure même pas dans la mise à jour de 1994 du Petit Robert. Au-delà du jargon agaçant de la sous-culture de la croissance personnelle, ce vocable symbolise une mutation radicale de la place du travail dans le parcours de l'existence humaine.Depuis l'explosion de la grande industrie et de la grande administration *, Tes organigrammes, descriptions de postes et lignes de promotion définis unilatéralement par les employeurs programmaient avec passablement de rigidité toute la vie professionnelle de ceux qui bénéficiaient d\u2019une « belle situation » : la vie privée n\u2019avait qu\u2019à s\u2019'ajuster! Les trajectoires avaient la simplicité d\u2019une équation du premier degré à une inconnue.Incluant la retraite : le condo en Floride était lui-même la suite logique de la participation assidue aux palpitantes activités du club de loisirs de l\u2019entreprise.Le bonheur, quoi ! Cheminer signifie que ni la destination, ni même le trajet à long terme ne sont inscrits sur le billet de départ.La carte routière n\u2019est qu\u2019approximative.Le hasard des routes impose des arrêts et des virages et parfois, il offre des choix.Le périple garantit indubitablement moins de sécurité, souvent moins d\u2019aisance financière \u201c.Par ailleurs, la personne reprend possession de sa vie.Ce cheminement est strictement le sien, jalonné de contraintes et d\u2019occasions de provenances multiples et non plus dicté par les structures organisationnelles d\u2019un employeur.Comme toute aventure, celle-ci est pleine de risques.Certains en profitent pour se développer \u2014 ou « grandir » pour parler le langage des invités de Janette Bertrand.D'autres, probablement plus nombreux, s\u2019y cassent la gueule.surtout que quelques 3/ N'oublions pas qu'au Québec, ce tournant n\u2019est devenu prédominant qu\u2019à l\u2019aube de la Révolution tranquille ; il n\u2019a donc touché qu\u2019un peu plus d\u2019une génération.4/ Question de cent mille dollars : avec ces gens de plus en plus nombreux qui apprennent à se serrer la ceinture, où est-ce que l'industrie va trouver les consommateurs que suppose l'expansion de ses marchés 2 Si vous connaissez la réponse, écrivez-la moi à l'adresse de la revue.Je vous promets en échange une lettre de recommandation au jury du prix Nobel de science économique.130 POSSIBLES Lt ohh Travailler autre lb Vivre mieux ? Kit Moly hg ™ Meg 1 larges du palais, ne tant belle vie décennies d'adhésion mur à mur à nos employeurs ne nous ont pas du tout préparés à mener notre vie comme un véhicule tous terrains en dehors des sentiers battus.Sensible au sort de ces accidentés, je serais néanmoins mal placé pour en parler.Ayant volontairement accompli depuis le début de ma vie professionnelle deux virages majeurs dont le dernier a mis fin aux emplois de type permanent, je suis de ceux pour ui les avantages psychologiques, culturels et sociaux d'un cheminement aventureux comparés à une carrière l\u2019emportent de loin sur les pertes financières.et psychologiques (après tout, la sécurité n'est pas une catastrophe !).Presque par la force des choses, les autres pigistes que j'ai l\u2019occasion de côtoyer vivent cette situation plutôt d\u2019une façon qui ressemble à la mienne.Ce n\u2019est certes pas le paradis du farniente convivial à l\u2019écart de la course des rats.La tentation olympique de toujours performer « plus vite, plus haut, plus fort» est le piège le plus insidieux.On se compare non plus à des collègues \u2014 forcément ordinaires \u2014 mais à l\u2019idée qu'on se fait de son propre potentiel \u2014 facilement prétentieuse.J'avoue avec candeur qu\u2019en neuf ans, je n'ai pas trouvé de solution satisfaisante à la compulsion de travailler « plus longtemps ».Il est difficile de définir ses limites lorsqu\u2019on fait son propre horaire\u2026 J'y reviendrai tout à l'heure.Mais pourquoi, diable, le travail est-il si central ?Il faut d\u2019abord reconnaître qu'après mille discours contre-culturels, le travail demeure une valeur culturelle primordiale.L'activité non rémunérée ne valorise quelqu'un que dans son entourage immédiat.et justement, celui-ci a perdu de sa stabilité | Souvent, seul le travail procure une identité publiquement 131 reconnue.Le revenu qu'il assure donne accès aux biens et services produits par virtuellement tout le monde.Même lorsque les tâches sont vues comme pénibles, la rémunération est appréciée, ce qui rachète en partie ce caractère désagréable.Enfin, les satisfactions et succès qui couronnent très visiblement le travail de certains aggravent encore le malaise social de ceux qui n\u2019y ont pas accès.Vil matérialisme, l'importance accordée à la rémunération @ Pas si vite ! Elle exprime autant un rapport social qu\u2019un rapport économique.La consommation est un moyen crucial de participation à la société par des expériences communes, donc d'accès aux autres.La pauvreté est un isolement social.De plus, les standards de bien-être sont culturels.En consommant, on manifeste sa position sociale et ses affinités.Le professionnel arlequin Assistant l\u2019an dernier à une représentation d'Arlequin, serviteur de deux maîtres, j'ai ri dans ma barbe, non seulement de l\u2019ingéniosité de Goldoni et de la prodigieuse habileté scénique du comédien principal, mais de l'actualité inattendue d'une situation qui à l\u2019époque se voulait paradoxale.Enfin, un classique qui parle\u2026 de ma vie de pigiste.N'est-il pas jusqu'au costume, « fait de pièces triangulaires de toutes couleurs » 5, qui préfigure là ce qu'on appelle prosaïquement aujourd\u2019hui la polyvalence ?Créateurs de nos propres entreprises 2 Holà ! Les véritables entrepreneurs format micro tiennent à la distinction et ils ont raison : eux s'incorporent, engagent parfois quelques personnes, choisissent un créneau et l\u2019occupent avec l\u2019opiniâtreté d\u2019un roselin familier qui a décidé de s'approprier un bout de territoire aux dépens des moineaux ; nous, petits contractuels scolarisés, avons avec nos commanditaires une 5/ Le Petit Robert, édition de 1994.132 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?du gol\u2019 qu bee BPN A A ON Ui arges du palais, ean tant belle vie Ve hi» relation de type salarial discontinu (et polygame).Avec une marge de liberté accrue (même si l\u2019autocensure empêche plusieurs de s\u2019en servir) et un revenu total généralement moindre que nos homologues salariés.L\u2019épanouissement du savetier a tendance à compenser les pertes du financier.Mais que l\u2019on ne compte pas sur nous pour relancer la consommation ! Alors les débats des économistes sur les conditions de la reprise (la reprise de quoi ?) sollicitent peu notre attention, si ce n\u2019est, à quelque moment de pause, comme excursion épisodique de notre esprit dans un monde virtuel à la limite du bizarre.« Allume tes lumières ! » Idéalement les phares trouvent Gilles Cyr Comme je l\u2019ai évoqué plus haut, le concept de carrière fait appel à des principes de balistique qui n\u2019appartiennent plus à notre univers.Nous sommes plutôt engagés Jans un fango aux trajectoires imprévisibles, n\u2019excluant que la ligne droite.Le tracé varie avec la musique qui se joue autour, notre dynamique propre et celle de nos partenaires.À la place de la carte routière qui n\u2019est plus fournie avec le véhicule, on apprend à améliorer la puissance et la précision de ses phares, pour réussir à se repérer minimalement dans les horizons nocturnes.Cela finit par nous donner une mentalité de hibou : c\u2019est l'obscurité qui nous paraît normale ! A la personne qui se plaint qu'« on ne sait plus où on s\u2019en va», on a envie de répliquer : « ah! tu l'as déjà su @ ».Notre degré habituel d'insécurité est plus grand, le choc de chaque insécurité situationnelle, moins dur.Du côté positif du bilan, j'observe chez les autres autant que chez moi une disponibilité accrue à 133 l'innovation ; ayant connu le salariat pendant vingt- uatre ans avant de passer à la pige, la mutation chez moi fut radicale.Sur ce nouveau chemin de Damas, l\u2019ordinateur me projeta en bas de mon cheval et j'entendis sa voix s\u2019exclamer : « André, André, pourquoi me persécutes-tu 2 » ©.Il faut dire que mon nouveau statut m'avait préparé à cette conversion.Pourquoi # Parce que dans cette situation, on n\u2019a rien à perdre, aucun acquis à préserver.Perpétuels néophytes, toujours en train de commencer quelque chose.Devant sans cesse scruter l'inconnu, n'importe quel outil qui améliore la performance de nos phares est bienvenu.Nos partenaires s\u2019y attendent.Ces derniers mois, les gens me demandent mon adresse électronique comme si cela allait de soi ; lorsque je leur réponds, en rougissant comme un jouvenceau, que je n'ai pas encore complété mon branchement a Internet, leur sourire indulgent serait difficile à interpréter comme un compliment.ll y a plusieurs années, une équipe de tournage vint chez moi pour une émission sur les gens qui habitent seuls, dans le cadre de la série Vie privée.Devant prévoir la mise en image, France Nadeau, la productrice, me demanda, avant même d\u2019avoir vu mon logement, s\u2019il y aurait moyen de tourner ailleurs que devant mon ordinateur : l'importance centrale de cet objet s'était avérée le dénominateur commun de mes homolo ves.Dans mon quartier, environ trente pour cent des gens travaillent à domicile.Les rideaux ouverts donnent souvent sur une pièce de travail, avec écran cathodique, imprimante et bibliothèque.L'équipement électronique constitue un coloc qui prend beaucoup de place\u2026 davantage que le ministère du Revenu n\u2019est prêt à en reconnaître (si comme nous, il comptait en temps plutôt qu\u2019en mètres carrés la part de notre domicile consacrée au travail, nous ne paierions presque plus d'impôt !).6/ Mais a la différence du premier à qui c'est arrivé, je vous promets solennellement de ne pas devenir propagandiste d\u2019une nouvelle religion.134 POSSIBLES Lut oh Travailler autre!\" Vivre mieux ? Qu loi i., LL» dl rCS du palais, La frontière entre le travail et la vie privée s'estompe tig fe font belle ve qu point de fréler la disparition.C\u2019est plus facile pour les gens qui habitent seuls, et Diane-Gabrielle Tremblay a bien mis en évidence que le travail à la maison expose les mères de jeunes enfants à des tensions continuelles.Un coup que l\u2019environnement de travail a élu domicile avec nous, l'incitation à continuer d\u2019habiter seul se fait très forte.À l\u2019âge où on a son avenir conjugal derrière soi, cette situation nous protège contre les rechutes\u2026 ! Mais j'imagine que ça doit compliquer l'existence de jeunes adultes qui rêvent de fonder un foyer et qui souvent pratiquent la pige par obligation et non par choix.S'il est permis d\u2019avoir l\u2019impudence de révéler à autrui certains aspects des rapports intimes que l\u2019on entretient avec son clavier et sa souris, j'aborderai F un peu les changements apportés par ces mystérieux ; machins à mon activité d'écriture (d\u2019autres pour- [ raient parler du graphisme ou de la composition musicale).« Comment fait-on pour se motiver jour après jour à se mettre au travail 2 », interrogent les profanes.La question est tout à fait inappropriée, u moins à propos de tous ceux que je connais et qui persévèrent dans ce style de vie.C'est de maintenir dans des limites raisonnables le temps consacré au travail qui fait problème.Un jour ou l\u2019autre, Santé Canada va nous prévenir que les logiciels de traitement de texte créent l\u2019accoutumance.Bien sûr, chacun le vit à sa façon, mais certaines convergen- ! ces se dégagent.Je n'aurais jamais imaginé le sen- Ë timent de puissance vertigineux que confèrent les E commandes « couper » et « coller ».Tout texte devient perfectible à perpétuité.Le premier jet sort plus librement, n'ayant plus rien d'inexorable \u2014 adieu à l'angoisse de la page blanche.et bienvenue aux maux de tête éprouvés devant un écrit surabondant et disparate auquel il faut donner enfin une structure communicable.Un cordon invisible nous relie, nous attache, à la mémoire insatiable de notre disque dur.Esclavage ?1335 ETRE! BT TEEN EE Pas nécessairement.L\u2019anneau par où le cordon nous accroche\u2026 peut également se décrocher ! Pour ma part, mon mécanisme de sûreté repose sur la diversification des tâches : chacune impose aux autres des limites et m'oblige à rechercher entre elles un certain équilibre.D\u2019autres personnes ne peuvent bien travailler que sur un projet à la fois et alors, ce sont les échéances établies par les partenaires ui définissent jusqu'où il ne leur est plus loisible d'aller trop loin.Quant à l'écriture littéraire, les très minces revenus qu\u2019elle procure à la plupart de ceux qui la pratiquent imposent qu'on la mette régulièrement entre parenthèses pour laisser place à la prosaïque nécessité de gagner sa croûte (et « c'est pas de la tarte », si on me pardonne un mauvais jeu de mots après ces quelques heures de sérieuse concentration !).Et les loisirs alors@ Et la vie sociale @ Euh !.euh !\u2026 ce n\u2019est vraiment pas gentil, votre question ! La plupart des pigistes que je connais, on devient des ours ! Cet aspect de la réalité a un côté pathétique, et je ne connais pas la solution.Problèmes d'argent, pressions de production trop grandes 2 Ces raisons, qui ne sont pas fausses, sont celles que l\u2019on donne aux autres pour s'excuser.Le fond du problème est ailleurs.Dans le piège de l\u2019intériorité, dans un certain degré d'exigence qui envahit nos monologues intérieurs.Le spectacle qu'on voit annoncé entre en concurrence avec tel filon qu'on vient d\u2019intuitionner pour la suite de tel texte ou de telle préparation de cours.La pensée d'une rencontre ous mondaine qu\u2019intime soulève l'inquiétude : « de quoi va-t-on parler ?» Il m\u2019arrivait naguère, « autour de minuit », de me laisser tenter par le dernier set d\u2019un ensemble de jazz qui me plaisait.Si je travaillais le lendemain, j'anticipais comme un inconvénient plutôt léger d'avoir un peu les deux yeux dans le même trou le temps d\u2019un avant-midi (n\u2019en dites surtout rien à mes anciens employeurs).Maintenant, la crainte d'un 136 POSSIBLES Led?Travailler autrede»! Vivre mieux ?hele VE UE 1 farges du palais ler our 9 P ad avant-midi de moins bonne concentration me fait tig [© OF belle vie rentrer sagement chez moi.même un vendredi ou un samedi soir | C'est qu'il s\u2019est glissé dans le travail un élément de passion que je dois bien qualifier de possessif.D'ailleurs, le terme même de travail me met mal à l\u2019aise, dans la mesure où il est synonyme de labeur et de contrainte.Qualifier cette activité intellectuelle de loisir engendrerait encore plus de malentendus, car il demeure question de produire quelque chose moyennant rémunération.|| faut recourir à des périphrases, telles que travail autonome.Mais cela ne désigne que le statut de ce type d'occupation.Comment nommer la manière de travailler # Je parlerais volontiers de travail personnalisé, avec toutes les variations que cela comporte : du plus commercial et racoleur au plus audacieux et expérimental, les produits des pigistes ne présentent ni les garanties minimales de qualité, ni les étroites balises paralysantes des opérations standardisées gérées à l'intérieur des entreprises et administrations.On retrouve sans doute la tradition des artisans.Alors, est-ce le rêve de recouvrer l'innocence perdue, une dernière trouvaille de la génération lyrique ® Je veux bien.Mais peut-être cela signifie-t-il qu\u2019on a enterré bien prématurément certaines utopies contre-culturelles.Que le travail aliéné est fragile à sa racine même et qu\u2019on s\u2019en échappe à la première occasion.En coulisses plutôt qu\u2019en marge Mais je fabulerais si j'assimilais mon choix de vie à une fuite dans le désert, à un rejet du monde moderne.Coupé du bourdonnement des vols d'affaires, des comités de gestion et des réceptions mondaines (et tout autant des succès de librairie d\u2019ailleurs), je bricole dans les arrière-cuisines du même village global que tout ce beau monde.137 4 Harm Participation conflictuelle à bien des égards mais intégrée à une même dynamique.Une zone informelle de plus en plus importante s'impose comme un pôle indispensable du champ social et économique contemporain.J'ai choisi mes mots : non pas une simple soupape de sûreté pour évacuer les tensions et récupérer les contestataires comme le prétendait un certain discours paranoïaque, mais une des composantes essentielles du type de société que nous sommes en train de constituer.« Casser le système » a échoué ou a mis en place des formules encore plus désolantes.Il reste à occuper de plus en plus de ces espaces qu'il abandonne parce qu'il n'arrive plus à les gérer.Là où Marx rêvait de la grève générale, ce sont les administrations qui multiplient les lock-out partiels permanents, renvoyant à la sous-traitance une part grandissante de ceux dont elles achetaient l\u2019âme à coups de sécurité d'emploi, de mini-promotions à la chaîne et d'avantages sociaux.À la limite, il ne resterait plus dans les grosses boîtes que les grands décideux, leurs secrétaires et leurs chauffeurs.Comme potentiel de création et de production, ça ne ferait pas des enfants forts ! Il va toujours bien falloir que quelqu'un continue à engendrer du contenu dans toutes ces grosses machines.Ainsi, l\u2019Université peut un certain temps couper des postes, couper des cours, paqueter des salles\u2026 mais passé un certain seuil, comment justifiera-ton le poste et le salaire d\u2019un recteur si on ne donne plus assez de cours 2 Y contribuer à titre de fournisseur externe plutôt que de membre à part entière est devenu dans les faits le régime professionnel habituel de plusieurs.Des gens qui à chaque mois d'août vettent avec de fortes palpitations chaque passage U facteur au cas où des annonces de dernière minute viendraient arrondir un peu le budget \u2014 qui entremêlent le tout d\u2019une petite consultation par-ci, une petite recherche par-là, à moins que ce soit une animation ou un contrat de rédaction \u2014 qui tantôt 138 POSSIBLES Li?Travailler autrdei H Vivre mieux ?{ | irges du palais, le tant belle vie se tournent les pouces et se rongent les sangs, tantôt s'agitent comme des fourmis compulsives \u2014 et qui partois se gardent précieusement du temps pour écrire, peindre ou composer.À défaut de vols d\u2019affaires, ils sont devenus experts en forfaits-vacances et font la fortune des gîtes du passant ou des terrains de camping.On les voit aux Maisons de la presse internationale feuilleter des magazines qui parlent de l'Afrique, d'Internet ou de paléontologie.Quand les vaches sont encore plus maigres, ils créent de l\u2019affluence dans la section des périodiques des bibliothèques municipales et universitaires.Ayant réduit leurs sorties en temps normal, ils dégustent le fruit de leurs sélections méticuleuses lors de leur festival favori (l'été tombe bien.les contrats se font plus rares).Marginaux par rapport aux structures bureaucratiques, mais sûrement pas face à la vie sociale contemporaine, ni même face à la production de biens et services.Et, quant aux structures bureaucratiques, je vous le demande discrètement à voix basse, vous ne trouvez pas qu\u2019elles ont un peu vieilli ces derniers temps \u20ac Une dernière confidence ; quand il m'arrive de m\u2019ennuyer de mes anciens chèques de paye, je n\u2019ai qu\u2019à repenser aux anciennes réunions et toute nostalgie s'envole en fumée. SEL JEAN-MARC FONTAN Vivre sa vie sans la perdre à travailler Au Québec, comme partout dans le monde, des personnes font le choix de modes de vie qui sortent des façons de faire traditionnelles.Ces personnes ont une conception du travail et du temps de loisir, de l'implication sociale et des formes de sociabilité qui vont à contre-courant.Cela signifie-t-il que ces personnes ne travaillent pas et qu\u2019elles passent leur temps dans l\u2019oisiveté 2 Non, pas vraiment.Ces personnes travaillent.Elles travaillent même beaucoup, mais de façon différente.Cela veut-il dire que ces personnes vivent en vase clos, dans l\u2019isolat de communautés autosuffisantes d\u2019une individualité asociale 2 Il n\u2019en est rien non plus.Ces personnes sont au cœur de la vie sociale urbaine ou régionale.Elles vivent leur sociabilité dans une intensité où les rencontres abondent, mettant en scène une grande variété de personnages.l\u2019objet déclaré de cet article est de présenter deux trajectoires de vie de couples engagés socialement.Leur engagement respectif s'inscrit dans des domaines aux antipodes, en l'occurrence les domaines de la citoyenneté et du journalisme politique, illustrant les possibles à notre portée lorsqu'on veut se donner le plaisir d'affirmer et de vivre sa différence.L'objet 140 ie fé b à onl | sa vie sans la dre à travailler caché, puisqu'il y en a un, est d'illustrer les joies qu'apportent le « vivre autrement » et l\u2019incontournable insatisfaction qui l'accompagne, laquelle est liée aux difficultés de vivre cette différence.Il ne s'agit pas pour nous de glorifier des modes de vie qualifiés par certains d\u2019« alternatifs », mais de souligner que de leur adoption découle une précarité qu'il faut assumer.Nous reviendrons en conclusion sur cette question.Pour le moment, explorons à l\u2019aide de portraits les modes de vie observés.Portrait un Juan-Luis a quarante et un ans.Louise en a trente- sept.Ils sont mariés depuis dix ans, non par principe, mais par besoin de naturalisation de Juan-Luis.Bacheliers des sciences sociales \u2014 Juan-Luis d\u2019une université argentine, Louise d\u2019une université canadienne \u2014 ils ont navigué dans le monde universitaire en s\u2019initiant à plusieurs domaines de connaissance (communication sociale, anthropologie, géographie, psychologie, français, etc.).Avant, pendant et après sa formation universitaire, Juan-Luis a occupé une variété de petits boulots : ébénisterie, commis de bureau, vente de pièces d'automobiles, etc.Après ses études, il a travaillé pour un journal politique sud-américain, ce qui lui a permis de voyager partout en Amérique du Sud et d'écrire des articles sur des mouvements et organisations de gauche latino- américains.Louise, quant a elle, a aussi connu la réalité des petits emplois, de serveuse à directrice d\u2019une association étudiante, avant de travailler, à la fin de ses études universitaires pour une organisation féministe.Sur le plan de la formation para-universitaire, Louise a participé au programme Katimavik.Elle a aussi participé au programme de coopération chapeauté par Carrefour canadien international.Ni l\u2019un ni l\u2019autre n\u2019ont trouvé à l\u2019université « ce qui leur convenait » pour orienter de façon satisfaisante 141 +1 is D A Re Pi H iB JB a :À i 4 | 1 ; H pe.5.x A: i: 8 M 7 RU HN 2 Sn he iH ' leur entrée dans la vie adulte.l\u2019université a représenté pour eux un creuset de rencontres et d'apprentissages intéressants mais insuffisants.Ils ont senti le besoin de se définir autrement, en traçant eux-mêmes les voies à suivre.Souvent, on est en mesure de constater que cette quête s\u2019entreprend dans et par le voyage.Ce qui fut leur cas.Ils ont donc quitté, à des moments différents, mais sur des parcours appelés à se rejoindre, leur pays natal pour l\u2019aventure outre-mer.De 1980 à 1986, ils adoptent un mode de vie partagé entre une série de voyages en Europe et en Afrique \u2014 gagnant leur vie à partir du travail artisanal, produisant des biens écoulés par la vente directe dans la rue \u2014 et de courts retours pour quelques mois ou quelques semaines dans leur pays.Ces retours sont d\u2019ailleurs très difficiles.La situation de voyage rend possible l'incognito et représente un temps privilégié de découverte de rôles à jouer.Le retour auprès des leurs se traduit souvent par une confrontation, ils doivent s'imposer des rôles à jouer, et surtout, il leur faut répondre à des questions du type : « Alors tu reviens pour de bon?tu vas te chercher un emploi comme tout l\u2019monde 2 c'est pour quand le mariage 2 les enfants, tu y penses ?tu sais, à ton âge, tes amis-e-s sont déjà installés, casés ! » Le poids de la différence se mêle à leur plaisir d\u2019être auprès des gens aimés.Le désir de choisir librement l\u2019orientation à donner à leur vie les invite à nouveau au départ.Ce désir les pousse à rejoindre ceux et celles qui ne posent pas de questions et qui acceptent d'emblée ce que Juan-Luis et Louise sont devenus, des citoyens du nomadisme planétaire.Dans un contexte ou ils n\u2019attendaient rien, Juan- Luis et Louise se rencontrent par hasard en Espagne.Rapidement, leurs aspirations se rejoignent, leurs projets se juxtaposent et leur vision de la vie se conjugue à l'unisson.Ils décident de cristalliser leur mode de vie nomade en un projet de couple respectueux de ce désir de nomadisme mais sécurisé par une 142 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?pics à por fi this bhi ib iadbidbdiatdt Bigg \\ .| .x défi .d l'é * | Yolk } sa vie sans la Inscription a definir dans economique.Hs prennent nr jure à ravailler Ja décision de poursuivre dans la voie du travail artisanal en écoulant plus systématiquement leur production par la vente directe dans les grandes ou petites rues commerçantes des villes espagnoles.Au fil des rencontres de travail, d\u2019autres artisans nomades leur font part de la possibilité d\u2019écouler leur production à Montréal pendant la forte période touristique de l'été.En 1987, ils viennent donc y passer un premier été à titre expérimental.Ce qui s'avérait être un test donne le coup d'envoi à un mode de vie partagé entre la production et la vente de produits artisanaux \u2014 du mois de mai au mois de décembre à Montréal \u2014 et le voyage tous azimuts de janvier à avril.Choisir l\u2019artisanat, c'est dire non au salariat et opter pour l\u2019entrepreneuriat.Il s\u2019agit là d\u2019un choix approprié dans une période, comme celle des années quatre-vingt, qui annonce un certain ressac de la place occupée par le salariat dans les sociétés développées.En effet, ce dernier, comme mode d'insertion privilégié des individus dans la vie professionnelle, erd de sa capacité d'intégrer réellement les travailleurs, et surtout, il ne leur garantit plus, comme c'était le cas au cours des trente glorieuses (1945-1975), une mobilité ascendante.Mais pourquoi choisir d\u2019être son propre patron, et surtout de démarrer une entreprise familiale ?Ni Juan-Luis, ni Louise ne voulaient s'inscrire dans une ; vie modelée par la routine du 9 à 5, assujettie au I stress découlant d\u2019un rythme forcé de travail.Ni l\u2019un ] ni l\u2019autre ne voulaient se retrouver dans le carcan du dodo-métro-boulot, et surtout, ils voulaient être en mesure de contrôler les temps d'arrêt sans encourir de pénalités, sans se les voir imposés par des conventions qui échappent à la volonté de chaque travailleur.Pour réaliser leurs aspirations, il jour fal lait harmoniser la valeur travail aux autres priorités de vie qu'ils avaient adoptées. Pour Juan-Luis et Louise, l'artisanat permet un travail créatif tout en vivant du fruit de cette création.l\u2019acte de travail ne peut selon eux être désincarné, il est directement lié à l'expression de soi à travers des objets qui devront plaire pour être vendus.Tous les ans, ils innovent dans leur production, en présentant quelque chose de nouveau dans leurs collections.En fait, ils doivent continuellement perfectionner leur art, ce qui exige une autoformation continue.Ce métier d\u2019artisan comporte un volet conception et production, mais aussi un volet marketing et vente.| a sa part d'administration et de relations avec les fournisseurs de matières premières.Ces entreprises sont situées au Québec, en Espagne et en Italie, indiquant bien qu'à petite échelle aussi, il y a tout avantage à s'inscrire dans le flux des relations marchandes internationales, du moins lorsqu'il est nécessaire de s'approvisionner en matériaux et en outils spécialisés de qualité non offerts sur le marché québécois.Juan-Luis et Louise travaillent en moyenne huit mois par année, un travail intense qui exige de longues heures passées dans le Vieux-Montréal, dans des salons ou des foires.Ils ont cumulé, au fil des ans, assez de revenus pour se construire un petit fonds de retraite et pour financer les quatre mois assés à voyager.Ce rythme de vie implique d'être locataire, de se limiter dans la consommation de biens et de services, de profiter au maximum des offres de consommation d'activités culturelles gratuites [« Vive CIBL ! », nous ont-ils lancé en riant).Ils ne vivent donc pas dans le luxe, n\u2019ont pas de maison en banlieue avec piscine et tous les autres gadgets liés au soi-disant bonheur des familles nord-américaines.Ils font de modestes dépenses vestimentaires, préférant investir dans de bons repas faits maison regroupant les nombreux amis de passage à Montréal ou les amis d'ici.Le travail artisanal leur donne un certain contrôle sur leur vie, mais Juan-Luis et Louise nous l\u2019ont bien 144 TOE Ne TRIE LT RENAN TE PUIS: ROOMS DE ES SHY SS MO IIT rp POSSIBLES Travailler autre: Vivre mieux ?9 \u2014=T ve 9 You pie vie sans la indiqué, il ne permet pas de vivre à l'extérieur du système économique et politique.Le système économique les assujettit et ils en sentent les effets : positivement quand tout va bien, négativement quand c'est la crise.La crise économique affecte le marché, les consommateurs deviennent nerveux et se soucient de la dépense lorsque le chômage est à la hausse.La crise de 1992-1993, a été particulièrement dure et a provoqué, à retardement, la disparition d\u2019un nombre important d'artisans de la scène économique montréalaise.Sur le plan politique, les diverses réglementations municipales rendent la vie difficile aux artisans.Ils se sont regroupés en association, l'Association mont- réalaise des artisans de la rue, à la fin des années quatre-vingt pour faire reconnaître par l\u2019administration municipale Doré le droit de vendre dans la rue.Louise et Juan-Luis ont été les leaders importants de AMAR.Depuis le début des années quatre-vingt- dix, une réglementation efficace et simple a été mise en place, mais elle demande une vigilance constante de la part des artisans pour éviter des dérapages.ls ont obtenu la délimitation de points de vente, des modalités satisfaisantes d'attribution des permis et un type acceptable de surveillance municipale (contrôle ; des permis, des emplacements de vente, des produits vendus).Du côté des voyages, ils les font aussi dans une i frugalité contrôlée.Ils choisissent des billets économiques pour des destinations peu ou pas touristiques.Le cou le séjourne dans de petits hôtels, s'imbibant du rythme de vie local et découvrant lentement de petits villages d'Amérique latine.Parfois, l'invitation au voyage les conduit en Europe, où, pour de | courtes ou plus longues périodes, le couple s\u2019insère E dans le rythme de vie méditerranéen des arrière- { pays.Dans tous les cas, il n\u2019y a pas d'itinéraire fin à l'avance ; une fois sur place, ils se laissent porter par les rencontres qui les informent de lieux : à découvrir dans les régions voisines.E 145 | HT: 1 Portrait deux Francois et Caroline ont trente ans.lls ont un diplôme d\u2019études collégiales professionnelles en réadaptation physique.Caroline a fait ses études à Chicoutimi et François, à Laval.Caroline est venue s'installer à Montréal à la fin de ses études.Ils se sont connus en occupant fous deux leur premier emploi professionnel dans une clinique privée en 1986.Pourquoi ont-ils choisi le métier de thérapeute ?Rappelons-le, ils appartiennent à la génération des « toujours » jeunes '.Au début des années 1980, ils étaient bien au fait des difficultés que les jeunes avaient à s\u2019insérer sur le marché du travail.Le critère « choix par sécurité» dicte en quelque sorte leur conduite.Ils optent pour un métier qui était alors en demande.Un métier qui exige une formation professionnelle de niveau collégial, laquelle s'obtient en trois ans sans avoir à investir énormément.La formation se traduisait, à l\u2019époque, par un taux de placement proche du cent pour cent.Le métier de thérapeute en réadaptation physique est relativement bien rémunéré et doté de bonnes conditions de travail.Un deuxième critère a prévalu pour orienter leur choix de formation.Sportif tous les deux, ils avaient une image idyllique de I'emploi de thérapeute.Ils révaient de travailler auprés d'athlétes, donc de personnes relativement jeunes, que l'intervention thérapeutique remettrait en bonne condition physique et qu\u2019ils pourraient aider à maintenir un bon niveau de performance.Jusqu\u2018à un certain point, ils voulaient avoir un emploi à finalité productive et non sociale.1/ Au milieu des années 1970, on était jeune jusqu'à la fin des études universitaires, autour de 23-25 ans.Au milieu des années 1980, le seuil est monté à trente ans.Au milieu des années 1990, le seuil monte encore pour atteindre 35 ans.146 POSSIBLES Travailler autren Vivre mieux ?f ie glo Bl + +, + 7 * ny »savie sans la La réalité fut tout autre.Ils ont trouvé un emploi ti [dre à travailler dans une clinique privée dont la clientèle était âgée.Leur intervention thérapeutique apportait un soulagement certes, mais ne permettait pas de guérir.De plus, l'emploi créatif faisait plutôt place à la chaîne de montage : cinq patients à l'heure, trente-deux patients par jour.En raison du besoin de rentabilité de la clinique, il leur fallait procéder de plus en plus rapidement avec chaque patient.Du point de vue de la satisfaction professionnelle, c'était mince.Les patients, étant âgés, étaient souvent impatients face à une situation corporelle qui se dégradait malgré la variété de soins dont ils bénéficiaient.Leur humeur ; reflétait plus d\u2019insatisfaction que de satisfaction par FE rapport au travail de Frangois et Caroline, révélant une réalité que ces derniers n\u2019envisageaient pas au point de départ.Il leur aurait fallu porter en eux une vocation sociale, mais sans elle, du moins sous EL cette forme, ce milieu de travail en est venu pour eux à perdre de son intérêt.Ce désenchantement, doublé de la crise qu'a traversé ce secteur thérapeutique à la suite des nombreuses compressions étatiques en matière de santé, a conduit Caroline et François à se retirer de ce champ professionnel.En effet, en 1988, l\u2019État retire les soins de réadaptation physique des services de base remboursés par le régime d'assurance-maladie et dès lors, la clientèle se restreint aux personnes 3 âgées de 65 ans et plus et aux personnes référées B ar la CSST.Dans ce contexte de transformation de E lo profession, François quitte lentement le métier.Eg Son temps de travail comme thérapeute diminue rogressivement, passant en cing ans de frente-cing i heures/semaines à quinze heures.Il a abandonné i définitivement il y a environ cinq ans.| Caroline s\u2019est retirée plus tard, il y a environ trois i ans.Elle disposait de six semaines de vacances 8 payées lorsqu'\u2019elle a quitté ce métier.Les gains Ek réalisés au cours de cette période de travail stable E ont permis au couple d'investir dans l\u2019achat d\u2019un e : 147 À appartement en copropriété.Une idée folle qui allait à contre-courant de leur situation de jeunes travailleurs, mais qui, aujourd\u2019hui, représente un acquis important.Le fait d\u2019être propriétaires leur procure une certaine sécurité financière puisqu'ils maîtrisent un des éléments importants de la colonne des dépenses, l'habitation, et leur permet d\u2019avoir un logement de qualité sur le Plateau Mont-Royal.Un pied-à-terre à l\u2019abri des nombreuses reprises de logements et des hausses continuelles de loyer qui ont cours dans le Plateau depuis le début des années quatre-vingt.Quitter le champ professionnel de la réadaptation physique leur demandait de se réorienter, ce qui exige du temps et une vision de ce qu'ils voulaient faire.Il leur a donc fallu trouver des modalités de subsistance à court terme.Ils ont opté pour la res- fauration en devenant serveurs dans des cafés et restaurants.C\u2019est ainsi que François a travaillé, dès son ouverture, à l'endroit très branché qu'est devenu le Shed Café.Il travaille présentement à temps partiel au Santropol.François et Caroline ont aussi dû définir leur vision de l\u2019avenir.Dès qu\u2019on remet en question les schémas d'intégration sociale traditionnels, on est confronté à la nécessité d'en découvrir de nouveaux, lesquels passent souvent par une forme intégrative dite de contre-culture.Le passage de François du Shed Café au Santropol rend compre d\u2019une volonté de délaisser les milieux superficiels pour des milieux de travail chargés de sens et pourvus d\u2019orientations politiques engageantes.(Rappelons que le Santropol est un cale autogéré impliqué dans le développement communautaire.) En se retirant du monde de l'emploi stable en raison d'un job qui ne lui plaisait pas, c\u2019est tout son mode de vie qui se transforme.Il lui faut donc reconstruire un nouveau mode de vie meublé de valeurs et d'éléments différents de ceux portés par le mode de vie lié aux emplois traditionnels.Quels sont ces éléments et de quelles valeurs parle-t-on 2 148 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?t yi 0 | god i Qi eye?» sa vie sans la \u2018dre à travailler François et Caroline explorent, dès 1987, le monde de la littérature.Ils font partie d\u2019un cercle d'écriture informel, Les mines imaginaires, duquel sortira une production intéressante de nouvelles et de poèmes.François se lance dans un projet de roman en 1992, L'Enfer comme mode de vie, qui araît en automne 1994 aux Editions des intoucha- les.Il termine présentement un deuxième roman, dont la parution est prévue pour l'automne 1997.Pour François et Caroline, l\u2019idée de produire par l'écriture est une facette importante de leur vie : la culture n\u2019est pas qu\u2019un produit à consommer sous l\u2019angle de la production culturelle, elle est partie prenante de notre vécu.Pouvoir s'exprimer, dire et redire des choses qui tiennent de l'imaginaire ou ui portent sur l'actualité est vital.Il ne s'agit pas d'écrire pour gagner sa vie, « si c'était possible ce serait bien», mentionne Caroline, mais avant tout, écrire s'inscrit fondamentalement comme une activité faisant partie intégrante du quotidien.Depuis 1994, tous les deux s\u2019impliquent dans un journal engagé politiquement.Ils signent des rubriques diverses à Lautjournal.Cette implication leur ouvre la porte à des réseaux, dont celui des acteurs progressistes québécois \u2014 qui s'intéressent aux questions nationale.syndicale, communautaire et autres \u2014, elle permet aussi d'apprendre les bases de nouveaux métiers liés au monde de la presse écrite.Caroline est présentement bénévole à ce journal.Le restaurant pour lequel elle travaillait a fermé ses portes en septembre dernier.Elle se retrouve donc actuellement au chômage.François et Caroline se sont intégrés à la vie uni- versifaire ugamienne.Caroline détient un certificat en scénarisation et complète, à temps partiel, un bac en littérature.François a entrepris, en 1996, un certificat en comptabilité générale.Il travaille aussi à temps partiel pour la Chaire des études socio- économiques de l'UQAM en tant qu'assistant de recherche de Léo-Paul Lauzon, sur les dossiers de 149 A Ra la privatisation de l\u2019eau et du parc montréalais des stationnements a parcométres.Changer de cadre de vie professionnelle, c'est aussi changer son milieu de fréquentation.Pour Francois et Caroline, ce dernier est maintenant constitué de jeunes comme eux \u2014 puisque dorénavant nous sommes jeunes jusqu'à trente-cing ans \u2014, c\u2019est-à-dire d\u2019universitaires fauchés, à statut précaire, occupant des emplois étrangers à leur formation.Ce sont des gens qui aspirent à faire autre chose, mais qui ne peuvent réaliser leurs aspirations parce que la société québécoise, comme la plupart des sociétés industrialisées, est une société bho uée.Ces gens ont donc un mode de vie alternatif par défaut, en attente d\u2019un statut social décent, d'un job qui les définirait, pour reprendre les mots de François.Vivre dans la précarité économique, comme le font Caroline et François, ne signifie pas qu'ils se résignent et acceptent cette situation.Ils sont à la recherche d\u2019une identité économique, ou plutôt ils participent à la production d\u2019une nouvelle identité économique qui n\u2019est plus celle de l\u2019ouvrier ou du professionnel traditionnel qui aspirait à rejoindre la masse hétérogène des individus composant la classe moyenne.Leur rêve, si l\u2019on peut dire, tient à peu de choses : avoir assez d'argent pour vivre, du temps pour écrire, pour s'engager dans des organisations à caractère social, du temps pour voyager.Caroline est allée en Europe à trois reprises et deux fois à Cuba.François est allé en Europe et à Cuba.| accorde toutefois moins d'importance aux voyages à l\u2019étranger et plus à ceux lui permettant d'explorer les différentes régions du Québec.Par contre tous les deux s'entendent sur l'importance d\u2019avoir un lieu de résidence à la campagne et de faire des randonnées.Pour Caroline et François, avoir du temps pour vivre signifie d\u2019être en mesure de disposer de temps 150 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?yi $0 lol SA * My?| sa vie sans la dre a travailler our faire autre chose que de travailler pour de l'argent.Leur mode de vie rend compte d'une volonté d\u2019avoir le nécessaire, mais aussi de se contenter de ce nécessaire pour consacrer une partie de leur énergie à des activités stimulantes intellectuellement, relaxantes, et satisfaisantes sur le plan personnel.Vivre autrement Vivre autrement, c'est réaliser une intégration non traditionnelle au système complexe qu'est devenue la société québécoise.Pour certains, comme Juan- Luis et Louise, l'appartenance à la société québécoise s\u2019insère dans une logique d'appartenance à une variété de sociétés du Nord et du Sud.Si le sol québécois leur permet des rentrées de revenu intéressantes, leur insertion réelle, socioculturelle, ne se fait pas en sol québécois, mais dans une multitude de voyages leur permettant de satisfaire leur désir de nomadisme planétaire.Pour François et Caroline, l'intégration à la société québécoise est laborieuse, car difficile socioécono- miquement parlant.La place qui est accordée aux jeunes tient à leur participation à un travail dans des lieux souvent dévalorisants et fondé sur la production en chaîne.Travail chez McDonald ou au Shed Café, travail de thérapeute, c'est un peu la même chose : faire toujours plus sans accorder de considération autre à la clientèle que celle de voir en elle des consommateurs, sans goût, de services sans contenu et sans saveur.Des deux expériences de vie dont j'ai parlé transparaît un visage ambivalent de la précarité.Cette dernière n\u2019affecte pas également tous les aspects de la vie.Économiquement parlant, Juan-Luis et Louise sont fragiles parce que leur filet de sécurité est mince.Sur le plan social, ils sont plutôt avantagés parce qu\u2019ils vivent pleinement un ensemble d'expériences 151 Cer RETIN: Le TN i | { li 1 très intéressantes.Pour ce qui est de l'orientation culturelle, ils sont insatisfaits car, ce qu'ils veulent être, ils ne peuvent le réaliser puis ve la société en général limite considérablement leur marge de manœuvre.Le drame de la postmodernité tient à cette réalité.La société québécoise dans son ensemble est portée par le projet global de modernisation et de complexification des sociétés postindustrielles.Mais ce projet de modernisation et de complexification ne permet pas à ceux et celles qui n'y voient que mensonges et hypocrisie d\u2019avoir accès aux mêmes ressources et pouvoirs que les autres pour construire leur propre monde.Ils se voient contraints d\u2019être en partie ce qu'ils ne veulent pas être tout en essayant, tant bien que mal, de définir au jour le jour les contours d\u2019un espace autonome.Mais n'est-ce pas aussi le propre des sociétés, de devenir un produit autre que celui porté par toutes les composantes qui l'habitent?En ce sens, une société est plus que la somme de ces parties et certainement pas le produit d'une pensée ou d\u2019un acteur uniques.Elle constitue une mosaïque d'intérêts et d\u2019aspirations qui trouvent moyen de modeler, par les actions d'acteurs diversifiés, le devenir social général.Les marges de manœuvre exercées par Juan-Luis, Louise, François et Caroline prennent ainsi tout leur sens et toute leur valeur.152 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?Ï SALES lrg eme 1 MARIE-FRANCE PROULX Dans la jungle du travail: des parcours de femmes Depuis 25 ans, le monde du travail a évolué branché sur les battements de cœur de l\u2019économie.Quand l\u2019économie prospérait, les emplois se multipliaient ; quand l\u2019économie entrait en récession, les emplois se raréfiaient.Cette évolution a donné lieu à la recherche de nouvelles formules de travail, à l\u2019expérimentation de façons différentes de travailler.Durant ces années, les luttes menées par les femmes dans le secteur de l'emploi ont continué d\u2019avoir comme objectif ultime l'abolition de la discrimination à leur égard, l'amélioration de leurs conditions de travail, la reconnaissance de leur apport à la vie économique et la suppression de leur dépendance économique.Depuis 1990, le secteur de l'emploi se métamorphose à une vitesse hallucinante ; pris dans les filets de la mondialisation des marchés, il obéit aveuglément à son seul maître, l'économie, et ne respecte qu\u2019une loi, celle de la productivité.Les changements qui surviennent happent presque tout sur leur passage.Une époque prend fin et laisse entiers plusieurs des problèmes qui l'ont caractérisée.La révolution amorcée divisera-t-elle la société en citoyens travailleurs et non travailleurs @ Le travail 153 fifi ig vi va-t-il devenir le lot non pas de la majorité de la population mais plutôt d\u2019une partie de celle-ci 2 Quels seront les emplois de l\u2019avenir ?Qui occupera ces emplois @ Voilà le type de questions que fait naître l\u2019évolution récente du secteur de l'emploi.Quelle sera la situation des femmes dans ce contexte ?Que deviendront leurs luttes dans ces courants qui avalent tout sur leur passage 2 Cet article propose le récit de l'expérience de travail de six femmes de 21 à 60 ans au cours des années qui ont mené à leur situation actuelle ainsi que les observations et les questions que leurs parcours soulèvent.Leurs trajectoires empruntent les chemins les plus divers et, dans l\u2019ensemble, elles ne correspondent pas au modèle type du cheminement de carrière, si toutefois il existe.En confiant leur expérience, elles exposent les liens étroits qui existent entre leur vie de femme et leur vie professionnelle, un lien dont l\u2019existence a toujours fait partie de l\u2019histoire des femmes.Galerie de portraits : des parcours en zigzag De l\u2019une à l\u2019autre, Diane, Hélène, Jeanne, Marie, Sophie et Caroline ont vécu des expériences fort différentes ; certaines ont rompu avec le monde traditionnel du travail afin d'améliorer leur situation ou de parvenir à concilier vie familiale et vie professionnelle, d\u2019autres tentent de se faire une place au soleil et de tout simplement gagner leur vie.Toutes, elles ont entrepris une démarche de changement et de façon générale, leur récit concorde avec les données présentées dans les analyses et les études sur les femmes et l'emploi.' 1/ Gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux, Plan d'action en matière de condition féminine 1993- 1996.154 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?pos rool* sd tn e, Dans la jungle Diane a commencé sa vie professionnelle comme wg J raved es secrétaire.Trente ans plus tard, elle travaille comme intervenante dans une maison d\u2019hébergement pour Ë femmes et enfants victimes de violence familiale.Elle ; a maintenant atteint la soixantaine, elle est mariée 2 et a cing enfants.Lorsqu\u2019elle a eu 45 ans, son mari, un professionnel de l'éducation, est devenu invalide et sera placé dans un foyer de soins spécialisés.Bien qu\u2019elle bénéficiera de la pension d'invalidité de son mari, celle-ci ne suffira pas à pourvoir aux besoins de la famille.Diane doit trouver un travail à l'extérieur.Elle effectue un retour aux études et travaille à temps partiel comme secrétaire.Bachelière en travail social à 54 ans, elle se met en vain à la recherche d\u2019un emploi dans le réseau de la santé.Son salaire actuel es inférieur à 30 000 $.Bien qu\u2019elle ait l\u2019âge de le faire, Diane n\u2019envisage pas de prendre sa retraite dans un avenir rapproché.Après avoir travaillé pendant dix ans comme comédienne puis comme intervenante à temps partiel auprès des adolescents, Hélène, alors mariée et mère de deux jeunes enfants, décide de retourner aux études à temps plein en psychologie.Dix ans plus tard, à 40 ans, elle réintègre le marché de l'emploi | et devient assistante à la direction d\u2019un centre destiné | aux mères célibataires.Elle est également en phase i de rédaction de sa thèse de doctorat.Séparée et unique soutien de famille, elle gagne un salaire de 35 000 $.Aux prises avec des dettes d\u2019études astronomiques, Hélène espère avoir remboursé ses prêts étudiants avant l\u2019âge de la retraite.À 21 ans, Jeanne quitte son emploi d\u2019enseignante pour suivre son mari dont la carrière le menait dans différentes villes du Canada.D'un emploi à l\u2019autre, elle devient rédactrice.Dix ans plus tard, mère de deux jeunes enfants et divorcée, elle réintègre le marché de l\u2019emploi à temps plein et après plusieurs années, propose à son employeur, une société d'Etat, de créer un poste à temps partagé.Peu après, elle quittera ce poste pour devenir pendant 10 ans 155 Rn pui: i travailleuse autonome dans le domaine des services linguistiques.Vers 45 ans, Jeanne retourne aux études de maîtrise à temps partiel et revient à l\u2019enseignement.Présentement, Jeanne travaille comme enseignante et fait partie du personnel à statut précaire.Elle gagne un salaire d'environ 35 000 $ et ne peut envisager la retraite avant très longtemps encore.Anciennement employée des services municipaux, Marie, 35 ans, mère de deux enfants, récemment mariée, n\u2019a pas d'emploi.II y a quelques années, elle à quitté son travail pour terminer sa maîtrise en science politique.Ses études terminées, elle a décroché un contrat de six mois, puis elle a cherché en vain du travail dans son domaine.Elle a ensuite travaillé comme bénévole pour un organisme de femmes.Elle cherche aussi un travail dans le secteur communautaire.Elle vit des revenus de son conjoint, lui-même travailleur à statut précaire.Agée de 21 ans, Caroline vit en appartement depuis l\u2019âge de 16 ans.Elle a quitté l\u2019école en secondaire II et est aujourd\u2019hui mère d\u2019un enfant de quatre ans qu\u2019elle élève seule.Elle ne reçoit aucun appui de sa famille.Après avoir fréquenté une école pour raccorcheurs, elle vient d'obtenir son diplôme d'études secondaires.Désormais étudiante à temps plein en informatique, elle vient de quitter l\u2019aide sociale pour vivre d'un prêt étudiant de 15 000 $.Célibataire et sans enfants, Sophie, 42 ans, a décidé il y a dix ans de travailler pour son propre compte.Elle fonde avec son compagnon (invité par son employeur à prendre une retraite anticipée) et associé une petite entreprise de communications.Auparavant, elle travaillait comme directrice d\u2019une publication institutionnelle au sein de la fonction publique québécoise.Sophie travaille régulièrement des semaines de 60 à 80 heures et continue de croire à un avenir meilleur malgré la concurrence souvent féroce.La retraite est davantage synonyme de retraite du marché que de retraite du travail.Le 156 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?sf di de ten J .Jr la jungle chiffre d\u2019affaires de l\u2019entreprise oscille selon les vu travail : \u20ac années entre 120 000 $ et 140 000 $.E \"x! Burs de femmes E Le retour aux études EF À l'exception de Sophie, toutes ces femmes sont ¥ reournées aux études.La premiére motivation est ; sans contredit l'équation entre la formation et l\u2019em- k ploi.Toutes ont constaté que pour décrocher un meilleur emploi, augmenter ses revenus et mieux gagner sa vie ou réorienter sa carrière, il leur fallait augmenter leur scolarité, aller chercher de nouvelles compétences, se spécialiser.Cependant au terme de cette démarche, les résultats obtenus ont déçu plusieurs de leurs attentes.Par sa formation, Diane s\u2019est véritablement donné un métier, mais sa formation n'a pas compensé son inexpérience sur le marché du travail.Sa recherche d\u2019un emploi dans les hôpitaux, les CLSC ou le réseau des affaires sociales a été totalement infructueuse.Elle est plus qualifiée que la plupart des intervenantes avec qui elle travaille et son salaire ne correspond pas du tout à son niveau de compétence.Le cas de Marie est plutôt désolant.Elle a laissé un emploi de col bleu avec sécurité d'emploi et des avantages sociaux appréciables pour poursuivre des études de 2° cycle.Sa maîtrise terminée, elle constate que les débouchés sont rarissimes.À 35 ans, Marie a, dans le domaine qui l\u2019intéresse, une expérience de travail très mince ; de plus, elle a attendu à la fin de ses études pour avoir des enfants afin d'être mieux en mesure de trouver un emploi qui lui permettrait de pourvoir aux besoins de la famille.Inutile de dire à quel point elle trouve décevante la situation actuelle.Il y a des jours où elle se demande si elle a fait le bon choix d\u2019études et d\u2019autres où elle pense que de toute façon, il n\u2019y a plus d'emplois.Hélène a entrepris un parcours d\u2019études qui l\u2019a menée du baccalauréat aux portes du doctorat.157 Au terme de son parcours, Hélène réalise que toutes ses forces vives ont été consacrées non pas à faire carrière et à exercer sa profession dans le cadre d\u2019un emploi rémunérateur, mais à se former en vue de le faire au prix d\u2019un endettement très lourd, d\u2019un épuisement important compte tenu de son rôle parallèle de chef de famille.Très proche d'atteindre son but, elle constate que les emplois s'évaporent ; que dans le domaine de la recherche, les chercheurs sont de plus en plus nombreux à se partager des subventions réduites et que l'emploi ui lui permettrait de rembourser son importante dette s'éloigne de plus en plus d'elle.Au fur et à mesure qu\u2019elle se rapproche du but quelle s'était fixé, elle doit résister à la tentation de se décourager et même de décrocher.La colère qui s'empare d'elle certains soirs finit malgré tout par lui servir de carburant.Tel un leitmotiv, elle se fait souvent la réflexion suivante : « Ce n\u2019est pas vrai, je n'aurai pas parcouru tout ce chemin pour ne décrocher qu'un emploi sous-payé ou pour subsister d\u2019assistanat de recherche en assistanat de recherche, ce n'est pas vrai |» Le retour aux études de Jeanne correspondait fondamentalement à une décision de réorientation de carrière au terme d\u2019une expérience d'emploi fort diversifiée mais qui lui pesait à bien des égards.Jeanne voulait actualiser ses connaissances, approfondir d\u2019autres perspectives dans le but de réintégrer plus facilement le domaine qui était le sien à l\u2019ori- ine.Augmenter sa scolarité était aussi un moyen de compenser les années d'expérience manquantes dans ce domaine.Sur le plan de la réorientation, cette combinaison de formation et d'expérience a favorisé Jeanne qui a réussi à se réorienter mais sur le plan de l'emploi, la précarité a simplement changé d\u2019habit.La situation de Caroline est certes trés poignante.ll est complètement impossible dans son cas de parler de son retour aux études sans parler de sa 158 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?Jus \" poil 0 fi iad = Bis Mey?Dans la jungle u travail : des burs de femmes vie : l\u2019un explique l\u2019autre.Issue d\u2019un milieu familial complètement déficient, Caroline adolescente est prise en charge par le réseau des affaires sociales.Bousculée dans sa vie et dans son développement, elle quitte l\u2019école en secondaire || et vit en appartement.Elle se trouve du travail comme vendeuse dans un marché d\u2019alimentation.À 17 ans, très amoureuse d\u2019un jeune de son âge qui vit une situation similaire à la sienne, elle devient enceinte et se retrouve seule quelques mois après l'accouchement.Elle vit alors des prestations d'aide sociale.Après quelques tentatives de retour au travail, trop exploitée, elle abandonne et ne sait plus vers quoi se tourner.Mise en contact avec des intervenantes d\u2019un centre de femmes, elle décide de finir ses études secondaires en s'inscrivant à un programme gouvernemental qui lui permet de retourner étudier tout en recevant des prestations et des frais de garde.Ce type de retour aux études représente un véritable tour de force, celui de la reconquête de l'estime de soi et de la foi en ses capacités intellectuelles.Son avenir, c\u2019est chaque matin qu'il se décide, forgé à la trempe de son caractère et à la force de sa résistance.I! ressort de ces parcours que le retour aux études et principalement aux études supérieures n\u2019est plus une garantie d'emploi comme la pu l\u2019être par le passé.Cependant, la formation supérieure demeure une exigence de l'employeur en cas d'embauche.Un diplôme de premier cycle constitue à cet égard la formation minimale.Or, l'endettement des femmes qui retournent aux études et qui, en plus, doivent emprunter pour vivre et faire vivre leur famille devient extrêmement lourd et ne facilite pas cet accès aux études ; au contraire, il le décourage puisque les emplois qui permettraient de rembourser la dette ne sont plus accessibles.Dans le cas de la formation élémentaire, le retour aux études est une nécessité lorsqu'il s'agit 159 RER .| daire V.Le diplôme d\u2019études secondaires permet de Gevailer autr ii satisfaire aux exigences minimales des employeurs mais il signifie aussi le maintien dans des emplois mal rémunérés, sans aucun prestige social.Par ailleurs, l\u2019absence de cette formation, c\u2019est l\u2019abon- 1 nement à vie à la pauvreté et à la marginalisation Ë sinon à la dépendance ; si cette formation ne protège 3 pas nécessairement contre cette vie de misère, elle i représente au moins le tremplin qui permet d\u2019accéder & une formation plus adéquate encore., .j d'acquérir une formation de base, soit le secon- POSSIBLES 4 La rupture avec le modèle traditionnel du travail Sur les six femmes de cette étude, deux ont tenté l'expérience de l\u2019entrepreneuriat : au bout de dix ans, Sophie continue toujours dans cette voie, mais Jeanne a opté pour un retour à ses premières amours.Comment ont-elles pris ces décisions ?Il y a dix ans, Jeanne et Sophie avaient toutes deux, pour des raisons différentes, l'impression d\u2019être dans une impasse : quelque chose devait changer ou bien elles y laisseraient leur peau.i Sophie n\u2019en pouvait plus de n'avoir pas la liberté i de manœuvrer comme elle l\u2019entendait, d\u2019être plutôt 2 une administratrice qu\u2019une créatrice, constamment soumise aux diktats d'un employeur qui ne lui per- 4 mettait pas de réaliser ses plus beaux projets ; elle 5 se disait constamment qu\u2019elle pourrait tout aussi bien réussir seule en affaires.Jeanne, quant à elle, observait que les possibilités de mobilité et d'avancement à son travail ne la satisfaisaient pas et elle se rendait compte qu\u2019elle resterait au même salaire et occuperait les mêmes fonctions probablement jusqu'à sa retraite.Lexpé- rience de travail à temps partagé (un poste, deux salaires, deux employés) n'avait pas été satisfaisante sur le plan financier.De plus, après plusieurs années 160 TEE PEER ER SE HAL 13 {RTT LIE RA 1H: rie IE Neue?Dans la jungle aid travail : des urs de femmes de garde quasi complète de ses enfants, elle constatait qu'ils grandissaient davantage sous le regard de leurs gardiennes successives que du sien.Elle ne pouvait pas compter sur son ex-conjoint pour de multiples raisons et elle consacrait depuis sept ans une part importante de son salaire aux frais de garde alors non déductibles d'impôt.Ses enfants qui seraient bientôt adolescents avaient besoin de plus de présence et d'encadrement.Comment pouvait-elle continuer à bien gagner sa vie tout en assurant à ses enfants la présence dont ils avaient besoin ?Après avoir mûrement réfléchi, pris conseil, pesé le pour et le contre pendant de nombreux mois, Sophie et Jeanne décident de faire le saut et de devenir entrepreneures.Au début des années 80, encouragé par l\u2019État, l\u2019entrepreneuriat apparaissait comme la solution aux problèmes d\u2019impasse professionnelle et de conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle.Les possibilités de croissance des divers secteurs qui attiraient les travailleurs autonomes (communications, secrétariat, animation, journalisme, traduction, restauration, nouvelles technologies) semblaient alors illimitées et portaient à croire que les résultats espérés parviendraient à équilibrer les risques inhérents à ce type de travail.En 1982, la récession a sonné le premier appel important de la réduction des effectifs et des compressions budgétaires au sein des gouvernements et des entreprises.L'État invitait les travailleurs à faire reuve de plus de créativité dans le domaine de l'emploi que lui-même n\u2019en avait fait preuve.Créer son propre emploi devint la voie de l'avenir et l\u2019équivalent de la survie pour ceux que le marché de l'emploi laissait sur le carreau.Vers 1986, il y eut une reprise et l\u2019économie s'est quelque peu redressée.Après des débuts marqués par un travail acharné, un investissement financier et personnel beaucoup plus important qu\u2019elles ne l\u2019avaient d\u2019abord prévu, 161 Jeanne et Sophie ont quand même été récompensées de leurs efforts.Elles avaient réussi à se bâtir une clientèle, leur bilan comptable suivait une courbe ascendante.Puis, l\u2019économie a recommencé à donner des signes de ralentissement, la concurrence devint très Torte dans certains secteurs.Le nombre croissant de nouveaux travailleurs autonomes, d\u2019entrepreneurs et d\u2019experts-conseils commençait à influencer le marché, les prix des services se mirent à baisser par vagues successives.Au cours de cette décennie, l\u2019informatisation massive des travailleurs et des entreprises a également modifié bien des données et a par le fait poussé à la fermeture d\u2019un bon nombre de petites entreprises de services comme les services de secrétariat et de comptabilité.De plus, le gouvernement a adopté des mesures comme l'imposition de la TPS sur les biens et les services ou la réduction du pourcentage des dépenses admissibles des travailleurs autonomes.Cela a eu pour effet d\u2019alourdir le travail administratif et comptable de ces travailleurs et micro-entreprises et de grignoter en partie leurs avantages et leurs bénéfices.La concurrence ne cessait de s'étendre : la fidélité et la loyauté des clients fondaient comme neige au soleil, le prix le plus bas devenait le seul credo.Pour faire face à un marché de plus en plus changeant et puissant, plusieurs entrepreneurs ont eu comme réaction de s'associer à d\u2019autres, on a assisté à de multiples ventes et fusions d'entreprises.Le nombre des faillites augmentait aussi.Jeanne et Sophie ont traversé ces années d\u2019abord en progressant puis elles ont consacré toute leur énergie à réagir aux changements que les soubresauts du marché et de l\u2019économie imposaient à leurs projets.La bataille s'avérait beaucoup plus rude que prévu.En dix ans, elles ont eu l'impression d'en avoir travaillé le double.Au cours des dernières années, elles ne visaient plus nécessairement à augmenter leur chiffre d'affaires mais à le maintenir.Comme Sophie, Jeanne dit que les semaines de 60 162 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?pit 1] 0 fo ; pl Bi Mig) US \u201c Dans la jungle Ÿ du travail : des jours de femmes à 80 heures étaient courantes, que souvent le travail empiétait sur les heures de sommeil ; le soin mis à répondre aux besoins des clients et la concurrence omniprésente imposaient à leur vie un nouveau carcan.Difficile d'avoir une vie sociale, de prendre deux semaines de vacances d'affilée quand on travaille tout le temps, difficile de dire non de peur de perdre un client, difficile d'assumer tous les rôles dans l\u2019entreprise (de la gestion des sous-traitants à l\u2019achat des fournitures, la tenue de livres et l'entretien ménager).Après dix ans, Sophie continue de croire à son rêve et elle réussit à en convaincre le directeur de sa banque.Bien qu\u2019elle demeure propriétaire de son entreprise, celle-ci compte désormais trois associés, un ex-employé détient un petit pourcentage de celle- ci.Les revenus de retraite de son compagnon leur permet de joindre les deux bouts.De plus, elle a trop investi pour revenir en arrière.Elle passe encore des nuits à préparer des devis et des échantillons pour décrocher des contrats ou pour les exécuter dans les délais demandés.|| y a un fort roulement de sous-traitants dans son bureau, les heures de travail y sont très longues et la rémunération peu élevée.Enfin, la vie personnelle et sentimentale de Sophie est entièrement liée à son entreprise : étant donné le peu de temps qui lui reste à consacrer à sa vie sociale, elle y trouve un certain équilibre.Au terme de huit ans d'effort, Jeanne a commencé sérieusement à se demander si elle allait pousser plus loin l'aventure.Les données du marché changeaient beaucoup et sa survie de petit entrepreneur ne cessait d\u2019être menacée.Tôt ou tard, elle devrait joindre les rangs d\u2019un cabinet plus important ou le Former elle-même, c\u2019est-à-dire embaucher des employés, travailler plus encore comme tant d\u2019autres entrepreneurs autour d'elle qui n'avaient cependant pas ses responsabilités familiales : cela, elle ne pouvait le faire, elle avait atteint la limite physique et morale des efforts qu\u2019elle pouvait déployer.Pendant 163 Hi: ii M deux ans, il y a eu quelques périodes sans travail : l\u2019entreprise a dû utiliser les économies réalisées.Ensuite, elle a perdu un client important aux mains d'un concurrent.Enfin, elle s\u2019apercevait que les promesses initiales de croissance ne se concrétiseraient pas et elle ne voyait pas le jour où elle pourrait envisager de réduire son rythme de travail.Ses enfants avaient grandi, sa motivation initiale changeait.De son bureau chez elle, elle était désormais prisonnière de son agenda, de son ordinateur, modem, cédérom et télécopieur et des délais plus serrés les uns que les autres.Le rêve de l'emploi créateur, de l\u2019autonomie professionnelle comme instrument de réalisation de soi n\u2019était-il qu\u2019un rêve @ Qui a trouvé la solution à la difficile combinaison travail-famille 2 Quelle est la meilleure formule pour être partout à la fois 2 La grande majorité des travailleurs autonomes ayant vu le jour dans les années 80 ont à peu près fous constaté qu'il travaillaient plus et plus fort qu'avant d\u2019avoir choisi ce statut.Jeanne et Sophie ne se doutaient pas qu'elles devraient investir autant d'elles-mêmes, autant de temps et d'énergie et qu'elles le feraient parfois jusqu\u2019à l\u2019abrutissement.Les gains qu\u2019elles en ont tirés n\u2019ont pas toujours été des gains financiers.Se battre pour foire sa place, la conserver, l'améliorer leur a permis d'exercer leur créativité et d\u2019aiguiser leur sens des affaires.Dans la mesure où elles pouvaient agir, elles l\u2019ont toujours fait.Cependant, elles ont très vite appris que le marché était devenu leur nouvel employeur et qu'il était souvent le plus imprévisible de fous.Devenir entrepreneur est une chose, le rester en est une autre : pour conserver sa place, il faut demeurer extrêmement vigilant, disposer d\u2019un capital de secours, raffiner le produit ou le service.164 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?tT sh od dl Bigg ler Why Mey) Dans la jungle du travail : des burs de femmes Les parcours et la vie de ces femmes : l\u2019indissociable lien Cet élément revêt une importance majeure : il continue d\u2019être impossible de parler du travail des femmes sans parler de la vie des femmes.Lorsque cette dynamique vient se superposer à la situation aiguë et complexe de l'emploi, on constate que les choses ont peu changé.La vie de Diane correspondait en tous points au modèle traditionnel de la famille : elle demeurait au foyer et élevait les cing enfants du couple, son conjoint pourvoyait aux besoins de la famille.La maladie grave et soudaine de ce dernier a tout bouleversé.Du jour au lendemain, elle a dû tout revoir dans sa vie et réorganiser une famille de sept personnes sur tous les plans.Elle doit prendre des décisions majeures (le placement de son mari, la vente de la propriété), assumer seule l'adolescence de jeunes passablement affectés par ces changements, continuer l'éducation des plus jeunes et faire vivre la famille.Bien que salutaire, l'assurance ne suffit pas à les faire vivre.Diane se rend vite compte que ses compétences de secrétaire ne la mèneront pas très loin.Tout en travaillant à temps partiel, elle décide d'entreprendre des études en travail social plutôt que de se perfectionner comme secrétaire.Au cours des vingt ans qui suivront, elle mènera une vie remplie d\u2019horaires impossibles, de responsabilités familiales ponctuées de nombreuses crises, de nuits de veille à terminer ses travaux, de solitude, de vacances à s'occuper de la maison et de ce qu'elle n\u2019a pas eu le temps de faire pendant l\u2019année.Elle noircira d'innombrables feuilles de ses calculs et de ses budgets pour parvenir à joindre les deux bouts.De plus, Diane vivra l'angoisse de la réintégration au marché du travail dans la cinquantaine.Devant l'impossibilité d'accéder à un emploi dans le réseau de la santé, elle ira vers le secteur communautaire où elle trouvera un emploi comme intervenante.Au- jourd\u2019hui son travail consiste à donner aux femmes 165 les plus touchées par le manque d'indépendance et d'estime de soi, les femmes victimes de violence, des outils pour qu'elles puissent s'occuper d'\u2019elles-mêmes, peu importe la tournure que prend leur vie.Divorcée alors qu\u2019elle n'avait pas trente ans et que ses enfants étaient encore très jeunes, Jeanne a vite endossé la double responsabilité de la famille et du travail.Avant son divorce, Jeanne a presque toujours travaillé.Cependant, il n\u2019y a pas eu de continuité entre les emplois qu\u2019elle a occupés.Elle trouvait et quittait un emploi au gré de la carrière de son mari : c'était le mode de vie du couple, fondé sur la durée du couple.Le divorce de Jeanne a été réglé avant l'entrée en vigueur de la loi sur le patrimoine familial, l'adoption d\u2019un système de garde partagée des enfants et l'instauration de la médiation familiale.Au lendemain d\u2019une âpre séparation, elle recevra une pension alimentaire minimale malgré les revenus de son mari ; celle-ci finira par être indexée par suite d'un recours aux tribunaux ; cependant, l'indexation et, plus tard, la pension elle-même, cesseront d\u2019être versées ; malgré une décision très souple quant à la arde des enfants, Jeanne aura la plupart du temps la garde complète des enfants ; elle devra aussi rebâtir sa vie professionnelle et sentimentale.Flle trouvera un travail à l'emploi d\u2019une société d'État.Quelques années plus tard, le départ du père des enfants et des problèmes de santé obligeront Jeanne à repenser de fond en comble son mode de vie.Elle reviendra vivre dans son patelin d\u2019origine pour que ses enfants connaissent une vie fomiliale minimale et en même temps qu'ils puissent compter sur le soutien de sa propre famille.C'est à ce moment qu\u2019elle quitte son emploi et devient entrepreneur.Son bureau d\u2019abord installé à domicile, (il faudra à Jeanne plusieurs années avant de se doter d\u2019un espace de bureau bien à elle), elle 166 I RIHANNA LU AN NERO ECO TIQUE tL il POSSIBLES [bo lo Travailler autrerym Vivre mieux ?Lt ts kr Quhg Ney?Dans la jungle vivra des cycles successifs de croissance au prix d\u2019un fu travai : des travail acharné et constant.Cette décision, rentable sur le plan de la vie familiale, le sera aussi sur le plan matériel pendant quelques années puis Jeanne décidera de réorienter sa carrière pour les raisons déjà expliquées aux paragraphes précédents.Pour survivre à lo période de transition qui durera deux ans, et n'ayant pas droit aux prestations d\u2019assurance- chômage, elle devra puiser assez largement dans les économies qu\u2019elle avait faites en vue de sa retraite.Aujourd\u2019hui, elle à un travail mais son statut d'employée est précaire ; elle envisage l'avenir avec inquiétude.Hélène a pris la décision d'aller chercher une solide formation en psychologie après avoir réalisé que son travail de comédienne ne lui permettrait pas de faire vivre sa famille et que, sans diplôme, il est très difficile de faire valoir ses idées parce que manque l'autorité que confère ce dernier.À ce moment, elle vivait toujours avec son mari, lui-même artisan de théâtre.C\u2019est à la fin de son baccalauréat que le couple se séparera.Hélène devra vendre sa part du domicile familial sans en tirer de gain et elle ne recevra pas de pension alimentaire, car son conjoint n\u2019est pas en mesure de lui en verser une.Sa vie d\u2019étudiante adulte et de chef de famille entreront souvent en conflit.Les semaines n'auront jamais assez de jours ou d'heures pour répondre à fous les besoins.Elle mènera principalement une vie de luite pour obtenir les meilleurs prêts, les bourses les plus généreuses et pour décrocher les notes qui donnent accès à ces bourses.Ce régime de vie se traduit par des années de nuits écourtées à étudier, la mise en place de systèmes de garde et d\u2019arran- ements de toutes sortes pour répondre aux besoins des enfants, une vie sociale et sentimentale toujours à la merci du manque d'argent, du manque de temps et de liberté.Assumer seule toute la responsabilité de la famille constituera pour elle un handicap majeur dans la poursuite de ses projets et de 167 ses rêves.Au bout de dix ans d'études et de privations importantes, Hélène se demande si elle a bien fait d'entreprendre un doctorat, elle se sent également découragée à la pensée de ses dettes qui ne sont pas des dettes de consommation (la voiture, la maison, les vacances, les voyages).La situation si peu encourageante du secteur de l\u2019emploi (dans le domaine de la santé en particulier) lui fait vivre beaucoup d'angoisse face à l'avenir.Très occupée à bâtir sa carrière et à réussir dans son domaine, Sophie n\u2019a pas eu d'enfants et estime v'avec la vie qu'elle mène, elle n'aurait pas eu la disponibilité requise pour s'occuper d\u2019une famille.À chaque mois, elle doit se redonner comme objectif de conserver au moins une journée de la fin de semaine pour se reposer, faire les courses, le lavage, etc.Comme son conjoint est aussi son associé, c\u2019est souvent l\u2019un des deux qui prend en charge ces activités.Dans la mesure du possible, ils tentent de se réserver au moins un moment par semaine pour faire une activité ensemble, faire autre chose et décrocher : ce n\u2019est pas toujours possible.\\ Si son conjoint ne partageait pas avec elle ce même rêve de l\u2019entreprise, Sophie se demande comment elle pourrait avoir une vie de couple, sinon une vie sociale.Elle constate également que l\u2019entreprise est au cœur de chacun des aspects de sa vie et que tout y est lié.Chez les autres entrepreneurs, ses concurrents, c\u2019est le même mode de vie.Les heures sont très longues, la culture de ces entreprises veut que ce soit ensemble que les collaborateurs aillent manger ou prendre un verre tant le travail prend de place dans leur vie.Sophie remarque que la vie des jeunes femmes qui essaient de se tailler une place dans le milieu ne correspond pas au type d'emploi qui leur permettrait de songer à fonder une famille.D\u2019après elle, ce mode de vie est irréconciliable avec la vie d'une jeune famille.168 POSSIBLES Travailler au Vivre mieux Jus prod > ik ls & Qf Dans la jungle De facon planifiée, Marie a eu son premier enfant Nu?do trovel 8° qu moment ou elle rédigeait son mémoire de mai- i trise.Son conjoint, lui, n'a pas terminé sa propre Ë maîtrise.Ils ont tous les deux des dettes d'études, mais Marie a toujours travaillé et a pu payer une partie de ses frais de scolarité.Elle comptait beaucoup sur un emploi pour réaliser ses projets, commencer enfin une vie professionnelle digne de ce nom mais après un contrat de six mois, elle est sans emploi.Le couple décide quand même d'avoir un deuxième enfant ; le conjoint de Marie a fini par décrocher un emploi d'abord à temps partiel puis à temps plein avec un salaire d'environ 30 000 $.i Le premier enfant de Marie est entré à la maternelle ; cette année, le deuxième fréquente la garderie pen- Ë dant que sa mère fait des démarches pour trouver à du travail ou consacre quelques heures à un travail i bénévole.i Enfin, comme nous \u2018avons vu, la situation de bE Caroline demeure la plus dramatique et la plus i difficile.Dans son cas, c\u2019est d\u2019abord comme enfant v\u2019elle subit les conséquences de la perte d'emploi, de l\u2019absence de formation de sa mère, de la désertion de son père et enfin de la chute libre de sa mère dans la toxicomanie.Caroline est une per- f sonne très réfléchie et dotée d\u2019un très haut sens des responsabilités ; convaincue que sa vie sera différente de celle de sa mère, elle croira à 17 ans que l\u2019amour dont elle a tant été privée lui portera chance.Désillusionnée, elle constatera par la suite que ce n\u2019est pas le cas et voudra changer des choses.Mais sa pensée est confuse ; dans son entourage, elle n\u2019a pas vraiment de modèles ; elle voit d\u2019autres adolescentes comme elles avoir un deuxième et parfois un troisième enfant dans les mêmes conditions.C'est É ar des contacts avec des femmes proches des mieux d'intervention qu\u2019elle prendra la décision de terminer ses études secondaires.Après ces années d'aide sociale, elle est maintenant étudiante à temps plein dans une école spécialisée en informatique et vit de son prêt étudiant.Elle se lève tous les matins à cinq heures pour étudier avant que son fils se lève ; autrement c'est trop difficile.Il est toujours saisissant de constater à quel point la vie professionnelle des femmes est indissociable de leur vie de femme.À la lecture de ces récits, on peut se demander s\u2019il est possible dans le couple d'accorder autant d'importance à la carrière des deux conjoints ® La durée couple est-elle un critère suffisamment fiable pour mettre de côté sa propre carrière 2 En dépit des lois qui doivent protéger les enfants et partager de façon équitable les responsabilités familiales, il y à toujours des situations qui y échappent et souvent les ententes ne sont valides que sur papier.Les femmes doivent-elles se blinder encore plus qu\u2019elles ne l\u2019ont déjà fait et ne faire aucun compromis sur leur vie professionnelle, leur développement et refuser d\u2019avoir des enfants 2 Le faux de dénatalité serait-il une conséquence du peu de sécurité qui entoure la décision d\u2019avoir des enfants 2 Il est difficile pour un couple uni et une famille stable, sans problèmes particuliers, de conjuguer famille et travail ; ce l\u2019est également pour des gens favorisés qui peuvent sans angoisse assurer les Vrais de garde et tous les autres frais qui résultent du peu de temps dont disposent les familles modernes.Dans certaines familles, les pères sont très présents et participent autant et parfois plus que leurs conjointes à tout ce qui concerne le travail de parent.Mais ce artage des tâches, ce n\u2019est pas lo majorité des hommes qui acceptent de le faire.| y en aurait plus @ Tant mieux.Malheureusement, il y en a plus aussi qui non seulement ne le font pas mais qui disparaissent presque complètement de la vie de leurs enfants.Que dire alors de toutes les situations en marge de la famille nucléaire, vécues en très grande majorité 170 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?Dans b 0 poil ble dE | Ç iryy Pons la jungle par des femmes ?Le moment où l\u2019on consacre le | na Me travail : des plus de temps à façonner sa carrière est également by purs de femmes Le ; 22027, 2 5 e moment où on choisit généralement d'élever une E.famille.Cette période est cruciale dans les deux cas, En pour la carrière comme pour l'éducation des enfants.Être appuyé, soutenu dans sa démarche donne généralement des ailes.On se sent reconnu, apprécié, on existe aux yeux de quelqu'un.Le nombre important de femmes qui dans le silence de leur { demeure, une fois les enfants couchés, les adoles- A cents retirés dans leur tanière, ne racontent pas leurs ji journées est inquiétant pour ces enfants et ces jeunes | car si la pauvreté s'apprend et se transmet, la pré- hy sence s'apprend aussi par la présence.i Ces femmes qui travaillent trop Les femmes dont nous avons raconté |'expérience i ne sont pas des femmes dépourvues de ressources É et elles participent plus qu\u2019activement à l\u2019améliora- F tion de leur sort.Au terme de ce récit, une première chose frappe : leur situation financière n\u2019est pas rose et leur retraite ne promet pas d'être dorée.De plus, elles travaillent beaucoup, beaucoup trop dans certains cas, et elles ne gagnent pas le revenu qui correspond à leurs efforts.Lorsqu\u2019elles entrent dans le cycle de la famille et de l'éducation des enfants, i elles deviennent trés vulnérables si d\u2019aventure leur | vie sentimentale s\u2019effrite et bascule.Comme le À démontrent aussi les statistiques, c'est en majorité ä qu\u2019elles sont retournées sur les bancs d'école ; lorsqu'elles en ont la possibilité, les femmes sont des bh agents trés actifs de leur développement.| | Malgré tous les progrès accomplis, l'éducation i | des enfants, les responsabilités familiales et le milieu i du travail ne forment pas encore un couple compa- 3 tible : cela s\u2019avére peu rassurant pour l'avenir.La productivité et l'éducation sont deux notions qui non seulement ne se complètent pas mais s'opposent 171. vraiment.La première commande la rapidité et ne s'embarasse nullement de principes ; la seconde exige la patience, la persévérance et s\u2019épanouit dans la disponibilité.Face aux bouleversements profonds qui secouent le marché du travail des sociétés ultralibérales, le défi des femmes consistera à lutter pour conserver leur autonomie.À quel prix la conserveront-elles ?l\u2019économie et la famille parleront-ils un jour un langage commun 2 Des économistes réaliseront-ils un jour ce qu\u2019il en coûte à l\u2019économie de ne pas le comprendre ?Sans ce travail rémunéré et non rémunéré des femmes, il n\u2019y a pas d'économie, il n'y a pas de société.Le reconnaître, ce serait déjà une mesure productive.172 POSSIBLES Travailler autre: Vivre mieux ? cheat ie taie) kg ily Wh \u20ac gy?POSSIBLES PR | i$ | CIRE DESSERT - FEIT CITI À De auras rar crn a \u2014 EEE a Late gona yt 5 Te EER cz Ctr trees RY cm Rida cac ta rene 2e con - x ve a er = En idee pres Len ue pre JACQUELINE MATHIEU | Les utopies de l'an 2000 | Les rêves d\u2019abondance En 1967, à Terre des Hommes, le vent était à A l\u2019optimisme comme toutes les fois où un pays Al accueille une exposition d'envergure.Si l\u2019on fait le i survol rétrospectif des nombreuses expositions uni- E verselles qui ont été mises sur pied au cours du E XXe siècle, l\u2019on se rend compte qu'elles n\u2019eurent pas gE uniquement pour but de faire étalage des réalisations techniques et des richesses des pays partici- Ek pants mais également de baliser, sous le mode Es prospectif, les voies du futur.Vols interplanétaires, ib mégalopoles de demain, cuisines laboratoires, com- fi munications tentaculaires nous rapprochant des deux 5 pôles, les projections futuristes que l\u2019on y a retrouvées n'ont jamais manqué de faire sourire certains et de faire rêver les autres.Expo 67 ne fut pas en reste et certaines propositions que l\u2019on y retrouvait nous permettent de mesurer la distance entre le monde rêvé des années soixante-dix et cette fin de i millénaire qui nous rattrape à grands pas.Cité du Havre, entre l\u2019empilement savamment désordonné des cellules cubiques d\u2019Habitat 67, prospection de Moshe Safdie sur les demeures du troisième millénaire, et le Labyrinthe reprenant sous le mode ludique le plan de certaines villes forteresses de 1 7 5 oo , HE + HN IN IN 1 A in 8 H l'Antiquité, se dressait l'Homme dans la Cité!.De forme conique, ce pavillon thématique offrait à travers sept aspects la cité de demain.L\u2019un d'eux « Citérama » conviait les spectateurs à comparer l'homme des temps anciens voué à l\u2019agriculture comme mode de subsistance et l\u2019homme nouveau doté des dernières technologies.D'un côté l\u2019armure de fer rouillé, le casque à visière, de l\u2019autre les tubes de plastique translucides.Le chevalier lourdaud contre le cosmonaute prêt à s'envoler vers d\u2019autres univers.Mais si la «Cité inquiète » montrait les dangers d\u2019une trop grande modernisation, la « Cité quotidienne » pouvait aussitôt rassurer le spectateur en le plongeant, grâce aux marionnettes amusantes et enfantines de Jiri Trnka, dans le monde du farniente et des loisirs.Ainsi l\u2019industrialisation et la robotisation avaient ceci de bon : ils permettraient enfin à l\u2019homme, devenu maître d'œuvre de l'univers, de s'asseoir sur ses lauriers.Non loin, dans l\u2019îÎle Notre-Dame, fabriquée de toutes pièces pour les besoins de l'exposition, se dressait le pavillon de L'Homme à l\u2019œuvre.Dans une énorme boîte placée à la verticale s\u2019entassaient, dans le bâtiment réservé au « Progrès », les derniers gadgets de notre société de consommation : fer à repasser, grille-pain, rôtissoire, etc.Hymne a I'ingéniosité de l'homme devenu démiurge, cette sculpture des temps modernes rappelant soit les empilements d\u2019un César ou une version remaniée d\u2019un totem de la côte ouest, selon les références des uns et des autres, côtoyait une usine de trois étages entièrement automatisée où sur deux chaînes distinctes s\u2019assemblaient un appareil de télévision et un projecteur de seize millimètres.Ainsi, pouvait-on conclure, comme le suggéraient si bien les panneaux explicatifs, qu'une seule de ces machines pouvait remplacer un 1/ Expo 67, Montréal, Canada \u2014 Album mémorial de l'exposition universelle et internationale de première catégorie tenue à Montréal du 27 avril au 29 octobre 1967, Canada, Thomas Nelson & Sons Ltd., 1968.176 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?gs PE \u2014 ILES Mio?Les utopies de l\u2019an 2000 atelier de cent ouvriers à moindre coût et dans un temps relativement court.Fallait-il pour cela s'inquiéter 2 Les deux autres bâtiments de l'Homme à l\u2019œuvre osaient la question en vantant l\u2019ingéniosité de l'homme ui avait su développer les ressources naturelles de la planète pour se chauffer, s'alimenter, se déplacer.L'exploitation intelligente des sources d'énergie et des techniques entraînerait à long terme, assurait-on, des moissons plus abondantes, une baisse générale des maladies contagieuses et une éducation plus généralisée.Ainsi la perte possible d\u2019emplois répétitifs, routiniers, non créatifs pouvait être compensée par de meilleures conditions de vie pour l\u2019ensemble de la société.Au Pavillon du téléphone, sous le thème de « L\u2019Avenir », différents étalages montraient au spectateur stupéfait des années 60 comment régler à distance le mécanisme de la cuisinière et mettre en marche son arrosoir.L\u2019automation et les moyens de communication libéreraient enfin l'homme des conflits d\u2019horaire, suppléeraient à son manque de temps chronique en exécutant les tâches quotidiennes à sa place.La robotisation devenait sa servante soumise, ne réclamant ni hausses de salaire ni pauses syndicales ! (encore que nous ne savions pas quels coûts ces opérations allaient entraîner !) Comment pouvions alors douter des bienfaits des nouvelles technologies @ Un monde entièrement nouveau s\u2019ouvrait alors à l\u2019homme qui pouvait rêver tout haut de consacrer une part de plus en plus grande de son temps à ses occupations favorites : pêche, ski, lecture, expositions, voyages.Le travail pouvait dès lors être encore envisagé comme un mal nécessaire mais relégué en quel ue sorte au second plan grâce aux compensations de plus en plus grandes qu\u2019allaient offrir la robotisation et les communications élargies à fous les secteurs d'activités.Les propositions futuristes que l\u2019on retrouvait dans certains pavillons d\u2019Expo 67 comme dans les autres expositions universelles ou internationales furent 177 souvent l\u2019œuvre d'artistes fascinés par les possibilités de matériaux nouveaux tels le plastique, le polystyrène et les nouvelles technologies.Derrière « Citéra- ma » se profilent la silhouette de Jacques Languirand, aujourd'hui communicateur radiophonique, et celle de Fusion des arts, regroupement d'artistes multidisciplinaires sous l'égide d'Yves Robillard, sculpteur d'environnement et professeur d'histoire de l\u2019art.Le groupe avait d\u2019ailleurs soumis au comité organisateur de l'exposition de Montréal un projet d\u2019environnement global, à caractère ludique, permettant au spectateur de participer activement au spectacle sonore et visuel que l\u2019on comptait mettre en place au pavillon Katimavik du Canada\u201c.Mais le comité opta pour une version plus sage, entachant moins l'image sérieuse et de bon ton que le pays hôte voulait se donner.Maurice Demers eut plus de chance avec Terre des Hommes de 1969.mit en lace les « Mondes parallèles », vision futuriste de la civilisation entièrement automatisée de l\u2019an 2000, laissant libre champ à la détente et aux loisirs pour les futures générations, soit les enfants des baby- boomers.Si les foires et les expositions d'envergure ont foujours constitué, avec leur large audience, des lieux de choix pour les artistes résolument tournés vers l'avenir, les places publiques, les galeries voire les résidences privées ont pu leur servir également de rampe de lancement.En 1968, Maurice Demers avait ouvert son appartement aux spectateurs les plus curieux et téméraires.Transformés en voyageurs interplanétaires, ces derniers pouvaient se donner illusion de voyager dans l\u2019espace.Un plafond peint aux couleurs du ciel, un immense escalier débouchant sur le vide, une cabine-fusée de fabrication maison et le tour était joué ! François Dallegret, pour sa part, connu dans plusieurs pays pour son design avant-gardiste d'automobiles, imagina une ville-fusée 2/ Y.Robillard, Québec Underground, Montréal, Éd.Médiart, 1973, tomes 1 et 3.178 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?| EL a far £ leur?$ cf j j Les utopies de l'an 2000 de 240 étages transportant dans la galaxie 7 000 personnes à la fois.Or, si ce projet resta lettre morte, Dallegret réalisa une série d'objets ludiques et étranges pour notre prochaine civilisation des loisirs .Ces œuvres visionnaires participent du courant utopiste qui a traversé la civilisation occidentale.N'est-ce pas Homère qui imagina l\u2019île des Bienheureux OÙ, join des labeurs, l\u2019homme s\u2019adonnerait aux festins et à l\u2019oisiveté 2 La tradition chrétienne ne fut pas en reste avec l'Éden, jardin éternel des délices our les Adam et Eve d\u2019avant la chute.La, nous dit a Genèse, poussaient des arbres « séduisants à voir et bons à manger» et «l'or y était pur »\u201c.Lieu mythique que reprit, avec la renommée qu'elle entraîna, Thomas Moore et l\u2019île Utopia, la « meilleure des républiques », avec sa ville fantôme, Amaurote et son fleuve sans eau, Anhydris.Au début du siècle, Vladimir Tatline et Kazimir Malevitch, respectivement sculpteur et peintre, imaginèrent des stations interstellaires de relais combinant tous les services essentiels.Plus près de nous, Nicolas Schôffer proposa diverses fonctions et secteurs clés pour les nouvelles cités cybernétiques en réservant une place de choix aux loisirs et à la culture\u201d.Si pour certains le rêve d\u2019un monde meilleur prend l'allure d\u2019un lieu géographique au bout de la terre ou dans la galaxie, pour d\u2019autres, il revêt davantage les traits d\u2019un temps nouveau, se dissociant entièrement du présent.Dans Ecotopia\u201c, Ernest Callenbach, présupposant l'indépendance d\u2019une partie actuelle de lo Californie, imagine un mode de vie allant à l'encontre des valeurs dominantes américaines.Société soucieuse de son environnement, Ecotopia a aboli les produits chimiques ainsi 3/ G.Robert, L'art au Québec depuis 1940, Montréal, Ed.La Presse, 1973, p.396.4/ « La Genése », La Sainte Bible, Paris, éditions du Cerf, 1961, p.9.5/ N.Schôffer, La Nouvelle Charte de la ville.La ville cybernétique (suite), Paris, Denoél/Gonthier, 1972.6/ E.Callenbach, Ecotopie, Montréal, Opuscule, 1975.179 que les matières non dégradables.Les forêts, sans cesse reboisées, approvisionnent en majeure partie les sujets du nouveau pays, tant par leurs arbres que par les animaux qui les peuplent.Les Écotopiens bâtissent eux-mêmes leurs maisons et fabriquent la majorité de leurs vêtements.L'automobile a été supprimée et seul un service de trains à haute vitesse assure la liaison entre le monde urbain et le monde rural.Contrairement à la tendance générale, les villes écotopiennes de la côte ouest ont diminué de taille et d'importance grâce à une politique gouvernementale soutenue de décentralisation.De petites cités-relais regroupant les services communautaires de base, gérées par l\u2019ensemble des citoyens, constituent les points d'ancrage de cette nouvelle société.Si l\u2019on peut sourire de plusieurs aspects d'Ecotopia reprenant au XX° siècle certaines caractéristiques des civilisations anciennes tels les rituels de combats, la main-mise des femmes sur les enfants et la vie de roupe, l\u2019on ne peut s'empêcher de rêver aux bienfaits du partage et de l\u2019imbrication des diverses activités au sein de cette société.Contrairement au mode de vie moderne, travail, repos et détente ne sont pas là des moments détachés les uns des autres.lls participent d\u2019une même volonté de simplifier d\u2019une part la vie des citoyens et d'autre part de leur ménager plus de temps libre.Ainsi le travail, réduit à 20 heures hebdomadaires, s'exerce à proximité des lieux de résidence.Pour ce faire certaines industries et services ont été implantés en région afin de ne pas engorger les villes.Les petites communautés qui en sont nées deviennent de véritables familles élargies, se répartissant travaux extérieurs et tâches ménagères.Ces familles nouvelles, non nécessairement liées par le sang, prennent également en charge le soin et l'éducation des enfants, Ainsi le temps de déplacement a-t-il été réduit ainsi que les coûts qui y sont liés.Travaillant et vivant au sein de son groupe d'appartenance, l\u2019Écotopien peut consacrer plus de temps aux siens et se ménager des moments propres.180 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?je | 1 opt fon. 57 oul leu?Les utopies de l\u2019an 2000 Balivernes que tout cela?Les utopies inventées par les artistes et les auteurs futuristes peuvent-elles &tre prises au sérieux 2 Comment prévoir l'avenir sans verser dans les fantasmes os plus fous 2 Allons-nous effectivement vers une civilisation des loisirs ou au contraire vers des conditions de travail de plus en plus contraignantes 2 Pour tenter de déméler ces questions, tournons-nous vers des penseurs, considérés dans nos sociétés comme plus « sérieux » que les artistes et qui ont tenté, à partir des années quatre-vingt, de baliser les voies du troisième millénaire.Vers une nouvelle civilisation ?La grande table des connaissances et de l'information universelle est servie.Approchons-nous si nous avons faim.Maintenant que nous avons des loisirs, nous pouvons nous rassasier sans réserves et sans scrupules\u201d.Si la prophétie de Georges Hourdin lancée en 1961 peut aujourd\u2019hui nous faire sourire, son ton résolument optimiste peut se retrouver dans certaines réflexions plus actuelles.Ainsi dans L'Homme symbiotique®, Joël de Rosnay décrit les possibilités quasi infinies où nous entraînent les nouvelles technologies.Bientôt tableaux et œuvres d'art de toutes sortes pourront être transmis directement à notre domicile.Les images numérisées que l\u2019on aura choisies dans un catalogue virtuel apparaîtront dans notre salon grâce à des écrans de plasma leur servant de réceptacle.Finis les temples de l\u2019art ennuyeux et coûteux, les longues files d'attente et les gémissements des enfants obligés à suivre leurs parents.Fini également l\u2019achat direct d'œuvres d'art.L'on pourra se servir soi-même sans se déplacer.7/ G.Hourdin, Une civilisation des loisirs, Paris, Calmann-Lévy, 1961, p.193.8/ J).de Rosnay, L'Homme symbiotique.Regards sur le troisième millénaire, Paris, Seuil, 1995.181 Or, si certaines avancées technologiques vont permettre d'accélérer le phénomène du cocooning, d\u2019autres vont au contraire, selon l\u2019auteur, favoriser les loisirs collectifs interactifs.Ainsi en serait-il avec le jeu Cinematrix, déjà en place aux États-Unis, où des participants, regroupés dans une même salle, jouent au tennis, non directement les uns contre les autres, mais tranquillement assis sur leur siège, présentant à l\u2019écran géant placé devant eux tantôt la face verte tantôt la face rouge de leur spatule lumineuse faisant rebondir la balle numérisée.Ce type de jeux réunissant plusieurs personnes dans un même lieu, mais & combien passif pour le corps !, ainsi que le musée virtuel à domicile s'inséreraient dans cette civilisation de l\u2019image qui fera de plus en plus place à l'émotion, à la rigueur personnelle et au savoir intégré.Nous serions ainsi devant une nouvelle culture ralliant le naturel et l\u2019artificiel, l'apprentissage et le jeu, les connaissances et les sensations.Si une telle lecture peut en laisser plus d\u2019un songeurs, la vision à plus long terme de Rosnay sur les conséquences des nouvelles technologies sur les sociétés peut nous aider à mieux comprendre les bouleversements profonds que nous sommes en train de vivre.Les nouvelles collectivités se différencieront des anciennes par une réorganisation non seulement de tous leurs secteurs d'activités mais également par une refonte de leurs structures de base.Embranchée, sur le plan planétaire, en réseaux, chaque entité baptisée pays, État, ville, société ou regroupement, selon les degrés d'autonomie de chacun, former en fait une sorte de bulle temporelle possédant sa propre vitesse d'évolution.L'on ne pourra plus, à partir de là, comparer le degré de « civilisation » d'une société par rapport à une autre.L\u2019on ne pourra davantage s'attendre à une forme d\u2019homogénéisation ou d\u2019uniformisation ni des connaissances acquises ni des savoir-faire.Chaque bulle sera autonome mais connectée aux autres grâce au développement des communications.Ainsi plus rien dans nos sociétés 182 POSSIBLES | Travailler autre Vivre mieux ?i Le de fo hls leo, My?| Les utopies de l\u2019an 2000 ne pourra être appréhendé d\u2019une manière totale, uniforme et linéaire mais le sera en fonction des sous-systèmes que nous examinons.C\u2019est dire que ce que nous appelons encore « la civilisation occidentale », se fractionnera en plusieurs « niches » ou .i a tour que l'espoir recevaient les informations par les médias, le E if renaisse «nous » syndical n\u2019était plus le « nous.les gens ordinaires » des années 70.On percevait à travers l\u2019écran de télévision l\u2019image d\u2019une solidarité entre atrons, syndicalistes et gouvernement autour d\u2019une lutte contre le déficit dont les conséquences touchent | en tout premier lieu les plus démunis, peu représen- EF; tés et isolés dans ce sommet.Les organismes communautaires @ Leur intégration i I dans un troisième secteur économique reconnu et | | financé surtout comme instrument de création d\u2019em- E- ploi, leur permettra-t-elle de conserver l'autonomie j indispensable pour poursuivre adéquatement leur E intervention auprès des groupes moins favorisés 2 i | Pourront-ils éviter la récupération dans un systéme H économique néolibéral 2 Le départ trop timide, mais E courageux, de trois de leurs porte-parole et l'évalua- bi tion critique qui, normalement, devrait en découler, } permettent d'espérer d'eux une implication plus 1 grande dans des partis politiques qui travailleraient gi à l'élaboration d\u2019un projet social alternatif.Cependant le silence de ceux et celles qui sont restés à la table ne peut que nous laisser songeurs.Pourtant ils s'étaient engagés à défendre au Sommet l'adoption | d\u2019une clause d'appauvrissement zéro pour les 20 % | des gens les plus pauvres de la population.Finale- i | ment « appauvrissement zéro » ne s'appliquera que pour 20% de ces 20% des plus démunis ; c'est- à-dire celles et ceux « qui en raison de contraintes i sévères ou permanentes, ne peuvent réintégrer le marché du travail » !.La réforme de la fiscalité ?Le partage équitable @ des richesses?Ils étaient bien naîts ceux qui i croyaient qu\u2019une véritable réforme à connotation social-démocrate émergerait de ce sommet où E | étaient plus que présents les hommes d'affaires et bi | les banquiers les plus riches de notre société.Invités | spéciaux, admirés et convoités.Mais qui oserait J 1/ Secrétariat du Sommet, Faits saillants, 1 novembre 1996.193 encore aujourd\u2019hui affirmer qu\u2019il faudrait « faire payer les plus riches»@® Quelques étudiants du collégial Qui s'indigne lorsque les banques dévoilent avec orgueil leurs profits records dans une période d'appauvrissement collectif sans nullement envisager d'en redistribuer une partie au nom de la solidarité ?On exige des travailleurs et travailleuses de la fonction publique de « faire leur part » en allant puiser dans leur bas de laine.Mais quels sacrifices demande-t-on aux entreprises ® Peut-être lorsqu'il n\u2019y aura plus un sou à récupérer dans les poches des plus démunis et qu'on aura assez appauvri la classe moyenne, envisagerons-nous une vraie réforme de la fiscalité.Espérons alors que les invités spéciaux et les présidents de chantiers resteront à la table.En attendant, le fossé entre riches et pauvres se creuse davantage chaque jour.Le sommet de l\u2019emploi 2?Si peu en réalité, si on exclut les emplois qui auraient été créés de toute façon et ceux qui seront liés au développement de l'économie sociale.Concrètement il semble avoir incompatibilité entre une véritable politique de l\u2019emploi et des mesures draconiennes visant un déficit zéro à court terme.Au nom de la lutte au déficit, le gouvernement met à pied les employés de l\u2019État ; au nom de la nécessaire modernisation de l\u2019entreprise, le patronat licencie les travailleurs et travailleuses du secteur privé.On nous présente la situation de la façon suivante : la mondialisation des marchés oblige les entreprises québécoises, pour être compé- fitives, à intégrer constamment de nouvelles technologies ; cette transformation technologique diminue le nombre de travailleurs requis pour la production de biens et de services ; pour que cet investissement technologique soit rentable, l\u2019entreprise doit rationaliser son fonctionnement, ce qui implique concrètement une diminution des ressources humaines.l'analyse n'étant basée que sur des critères économiques, on licencie ce surplus de main-d'œuvre sans trop de mauvaise conscience : « au revoir » souvent sans « merci ».194 1H ofa te sete pee, Tita MORO tPl AE EI EME IE ARE OCT TT ai POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?pal fe Is ler W Mieux?| | l \u2018our que l'espoir renaisse La pensée unique Le discours néolibéral devient de plus en plus ambigu si ce n\u2019est contradictoire.Lorsqu'il s'agit de réorganiser l\u2019entreprise, on continue de faire appel à la culture d'entreprise, à l'appartenance, à la nécessité d'assumer des responsabilités accrues, à l'intégration dans des équipes de travail polyvalentes, à lo flexibilité dans le travail et dans les heures de travail et même, si « la santé » de l\u2019entreprise l'exige, à une diminution des salaires : l\u2019entreprise progressera, soutient-on, en autant que tous et toutes s'y intégreront, assumeront plus de responsabilité, considéreront que cette entreprise est la leur.Par ailleurs, les dirigeants d'entreprises renvoient aux travailleurs et travailleuses une image de plus en plus dévalorisante : il est plus intéressant et plus rentable d'investir dans la technologie que dans les ressources humaines.Voilà une représentation individuelle et collective d'autant plus difficilement acceptable et dépréciative que nous avions cru aux beaux discours qui valorisaient l\u2019individu et la culture d'entreprise.On assiste à un retour en arrière vers le capitalisme sauvage.Chaque fois que des amis, camarades ou connaissances me racontent comment s\u2019est effectuée leur mise à pied, je suis frappée et indignée par l\u2019arrogance avec laquelle l\u2019entreprise, le plus souvent, les informe de lo situation.En quelques heures, on leur demande de se considérer comme étrangers dans cet univers familier qui était le leur depuis de nombreuses années, dans lequel ils s'étaient intégrés, qu'ils avaient contribué à bâtir et à faire progresser.Le travailleur qui, dans le passé, avait cru déceler à travers le discours sur la réorganisation du travail prônée par plusieurs gourous formés dans cette coûteuse cathédrale que sont les HEC, une reconnaissance de sa compétence, de son importance dans le processus global de production, doit se retrouver 195 bien dupé par l\u2019évolution actuelle.L'entreprise, qu'on lui avait présentée comme un lieu d\u2019appartenance, de sécurité professionnelle et économique \u2014 la vraie famille idéale en somme \u2014 devient tout à coup le lieu d\u2019un passage dont la durée est déterminée par des critères de rentabilité économique.Loin de reconnaître l'apport essentiel des ressources humaines pour la réussite d'un entreprise, le patronat, les politiciens et souvent les médias \u2014 si on en juge par les déclarations entourant la nomination du nouveau PDG d'Hydro-Québec \u2014 semblent évaluer la compétence d'un cadre supérieur par sa facilité à réorganiser l\u2019entreprise en diminuant le personnel et le coût de la main-d'œuvre sans susciter de vigoureuses réactions.Plus forte fut la « débauche », plus on est jugé compétent.Il semble surprenant que la majorité des spécialistes de la gestion d'entreprise n'aient pas encore trouvé de modèle de estion novateur et alternatif qui ne subordonne pas 2 social à l\u2019économie et tienne compte du travailleur et de la travailleuse sans les mettre en compétition avec les nouvelles technologies de production.J'aimerais bien entendre les dirigeants d\u2019entreprises nous parler du rôle social qu\u2019ils devraient assumer individuellement et collectivement.Jusqu'à preuve du contraire, la solidarité, lorsqu'elle implique une perte de profit, ça regarde les autres.Un excellent exemple : les banques affichent des profits records mais continuent à effectuer des mises à pied importantes.Les dividendes des actionnaires augmentent, les salaires des présidents aussi; seul diminue « l'investissement » dans la main-d'œuvre.Il ne s\u2019agit évidemment pas ici de licenciements pour motifs économiques ! Le patronat continue à soutenir \u2014 mais le croit-il vraiment ?\u2014 que la création d'emplois est liée à la croissance économique, qu\u2019elle implique aussi une diminution des taxes et des coûts de la main-d'œuvre.On profite ainsi de la rareté de l'emploi pour remettre en question les avantages et droits acquis 196 POSSIBLES Travailler autrerh Vivre mieux ?h {' [is rent 1 fi gy! \u2019our que l'espoir renaisse par les travailleuses et travailleurs et pour prôner une déréglementation et une privatisation accélérées.En ce sens, la crise actuelle de l'emploi permet aux patrons de faire ce qu'ils n'auraient jamais pu proposer dans un autre contexte.Et les syndicats dans tout cela 2 Ils semblent démunis face aux répercussions sur leurs membres de la crise de l'emploi et de la lutte contre le déficit : statuts précaires, flexibilité, adaptation continuelle aux changements technologiques, ouverture des conventions collectives, mises à pied massives pour motifs économiques, sous-traitance, augmentation des travailleurs autonomes sans protection syndicale et légale, etc.Ils réagissent mollement, sans projet global alternatif, novateur et mobilisateur.Prisonniers d\u2019un consensus sur l'élimination du déficit, ils acceptent, en fait, d'inscrire leur discours dans une rationalité économique, ce qui ne peut que leur être néfaste à moyen terme.Après avoir accepté un déficit zéro qui, dans la conjoncture actuelle où des ministres ne retiennent que le nom de la social- démocratie, ne pourrait signifier que des réductions dans les services sociaux et une diminution substantielle de l'emploi dans les secteurs publics et parapublic, les syndicats n'ont rien eu à proposer de concret comme alternative, si ce n'est un engagement à ramener le chômage à 8%, bien faible réponse à l'installation permanente d\u2019une société québécoise à deux vitesses.l'individu « sans appartenance » se sent de plus en plus isolé, sans lieu d'intervention, sans reconnaissance sociale, sans parole.Le développement économique et technologique progresse de plus en plus sans lui, bien souvent contre lui.La richesse s'accroît, le partage décroît.Le fossé entre riches et pauvres s\u2019accentue.Les transformations technologiques qui devaient être au service des travailleurs, améliorer la qualité de vie au travail, deviennent source de chômage.Les travailleurs et travailleuses sont de mieux en mieux formés, mais ne trouvent 197 plus d'emploi tout simplement parce que la création d'emplois est perçue comme un frein au développement d\u2019une entreprise ou d\u2019une institution.Ce n\u2019est plus un investissement mais un coût pour l\u2019entreprise, dit-on.L'investissement technologique est tellement plus rentable et moins problématique.Pourquoi une société où le chômage ne cesse de croître, valorise-t-elle autant non pas le travail comme tel mais la rémunération qui s\u2019y rattache 2 Tout individu exclu du marché du travail qui reçoit des prestations de l\u2019État est considéré comme un être inutile, vivant aux dépens des autres.Le statut social de l\u2019individu demeure uniquement lié à son intégration dans l\u2019économie de marché, au revenu qui Jui permet l\u2019achat de biens de consommation, moteur de la croissance économique.Bravo alors à la baisse des taux d'intérêt qui permettra à plus d'individus de s\u2019endetter pour consommer.Mais égoïste et vilain est le «consommateur frileux » qui « garde son argent dans un bas de laine » au cas ou.l'idéologie néolibérale dévalorise donc socialement l'individu sans emploi qui vit de prestations sociales, elle le culpabilise, comme s\u2019il était responsable de sa situation économique.La société actuelle se donne bonne conscience en envoyant aux chômeurs et chômeuses ce message : « Tu n'as qu\u2019à créer ton propre emploi».Comme si existait un nombre insoupçonné d'emplois flottant dans le ciel que nous n\u2019aurions qu'à cueillir.Seuls, économiquement démunis, n'appartenant à aucun cercle d'amis influents, je me demande comment ces nouveaux chômeurs, ces femmes et jeunes sans emploi, ces exclus de longue durée pourraient créer leur propre emploi, leur propre entreprise @ Quelques personnes deviendront sans doute des travailleurs ou travailleuses autonomes, quelques jeunes bénéficieront d'aide financière pour créer une petite entreprise, mais les emplois demeureront virtuels pour la majorité des personnes qui sont exclues du marché du travail ou 198 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?gel re BE i ke, JyOUT QUE I'espoir Mieux?renqisse ! le seront bientôt.Avec le temps, impuissant à trouver du travail, une occasion favorable, le chômeur intégrera l\u2019image dévalorisante que la société lui renvoie.l'exclusion sociale succédera à l\u2019exclusion économique.D'où repli sur soi, solitude, tristesse, fatalisme.Le contexte actuel ne peut donc qu\u2019engendrer l\u2019insécurité.Trouver un emploi, pour les uns, le garder pour les autres, devient la préoccupation dominante.On devient de moins en moins exigeant : un travail peu qualifiant c'est mieux que pas de travail ; un travail mal rémunéré, c\u2019est préférable à l\u2019aide sociale.Si aujourd\u2019hui la classe moyenne se sent relativement protégée, elle deviendra rapidement de plus en plus vulnérable, perdant de son importance numérique ar rapport aux personnes qui doivent compter sur laide de l\u2019État pour subvenir à leurs besoins essentiels.Nous écoutons en silence.Un silence qui ressemble à de la peur : peur de perdre ce que nous avons ; pour les jeunes, peur de ne pas vivre comme leurs parents.Que la peur soit individuelle ou collective, elle est une bien mauvaise conseillère pour l\u2019avenir.Elle n\u2019incite pas à une réflexion débouchant sur un projet social innovateur.Silence aussi de la majorité des intellectuels qui cachent fort bien l\u2019analyse critique qu'ils pourraient faire du néolibéralisme.Complicité involontaire des leaders sociaux qui, pour protéger leurs organismes de plus en plus menacés, deviennent les otages d\u2019un patronat manipulateur.Conservatisme des politiciens et du gouvernement qui prétendent essayer de nous sortir sans trop de mal de cette conjoncture difficile en s'inspirant des politiques néolibérales mises en œuvre chez nos voisins.Vers quoi nous dirigeons-nous finalement ?Vers un retour en arrière faisant disparaître un à un les gains collectifs et individuels que nous avions acquis.Qui décide de notre avenir, qui peut intervenir pour 199 1 iil } bit tracer les grandes lignes de la société de demain 2 Une inconnue, nommée mondialisation.Pourtant rien ne laissait prévoir une telle évolution sociale.Nous avions l'impression qu\u2019il existait au Québec une certaine cohésion sociale reposant sur des valeurs démocratiques et sur une forte solidarité.L'Etat-providence avait permis l'instauration de mesures sociales universelles qui garantissaient à tous l'accès aux services essentiels en plus d\u2019un soutien financier aux plus démunis ; le syndicalisme avait amélioré les conditions de travail.Nous pensions avec Offe que l'importance des transformations dans la société moderne nous amènerait à nous interroger sur la place et la valeur du travail\u201d.Souvent de façon implicite, les individus remettaient de plus en plus en question la place occupée dans la vie par le travail rémunéré aux dépens d'autres sphères d'activités.Collectivement, nous croyions alors qu\u2019il était possible d'intervenir pour changer la société, la rendre de plus en plus égalitaire.On reconnaissait alors les divergences d'intérêts entre les divers groupes sociaux, particulièrement les travailleurs et les patrons, et on n'avait pas peur d'affirmer ses droits pour acquérir plus de pouvoir.On était bien loin de cette vision consensuelle qui dissimule maintenant les luttes cachées pour un pouvoir qui revient finalement aux plus forts.Comment, collectivement, avons-nous abdiqué si facilement et rapidement 2 Pourquoi avons-nous renoncé à définir nous-mêmes notre avenir pour le remettre entre les mains de décideurs qui avouent leur impuissance devant le spectre de la mondialisation 2 Bien sir, |'obligation de réduire le déficit explique en partie la prépondérance d\u2019une analyse économique qui tient de moins en moins compte des enjeux sociaux.Les principaux leaders sociaux, en 2/ C.Offe, « Le travail comme catégorie de la sociologie », Revue Les Temps modernes, mai 1985.200 POSSIBLES Travailler autren Vivre mieux ?qé le us ; key] our que l'espoir acceptant de demeurer au sommet sans contester Paw renaisse véritablement 'approche a prédominance économique sous-jacente à la politique gouvernementale et aux interventions du patronat, ont semblé reconnaître l'impossibilité d\u2019un projet alternatif.Comment s'étonner alors du silence de la majorité des citoyens | et citoyennes \u20ac E Par ailleurs, il est certain que la rareté de l'emploi liée à la diminution des prestations et des services sociaux rend l\u2019individu très vulnérable et ne crée pas un climat propice à la critique sociale et à une véritable répartition du travail.Cette société solidaire et autonome, non centrée sur le travail, que plusieurs voyaient poindre à l'horizon, impliquait le maintien d\u2019un État fort continuant d'assumer son rôle de dispensateur de services essentiels et de redistributeur E de la richesse.On a plutôt assisté à un désengage- E ment de l\u2019État au profit d\u2019un libéralisme dont les politiques sont dictées par une minorité d'individus qui en profitent.Le gouvernement intervient de moins en moins, laissant la voie libre au marché.| n\u2019y a pas si longtemps, la société québécoise croyait encore que la crise de l'emploi ne serait que conjoncturelle, que la croissance économique permettrait à l'Etat d'accroître ses revenus, que le « problème de la dette » pourrait se régler sans réductions draconiennes dans l'emploi et dans les services ; publics.À cette époque, on pouvait encore croire Ë que les politiques sociales ne seraient pas déman- EL telées, que les plus pauvres ne seraient pas encore appauvris.On ne percevait pas encore toutes les gy répercussions, sur chaque Québécois et Québécoise, de ce fameux déficit zéro de \"an 2000.Voila ce qui explique en partie le silence des personnes les plus touchées.Et maintenant ?La mise en place de politiques évaluées unique- Er b ment selon la rationalité économique, nous entraîne | 201 bien loin de cette société où subsisterait l'espoir.Ce virage a pris un tout autre visage.Loin de s\u2019atténuer, le chômage est devenu structurel.Le travail reprend la place que lui réserve une société néolibérale où les individus ne sont évalués qu\u2019en fonction de cri- teres économiques.Est-il plus rentable économiquement d'acheter une nouvelle machine ou d\u2019embaucher des individus ® Pas besoin d\u2019être « voyante » pour deviner la réponse.La société à deux vitesses n\u2019est plus un cauchemar mais une réalité.Nous avons l'impression d'être entraînés, sans avoir été consultés, dans un projet que nous n'avons pas choisi et dont l\u2019évolution nous échappe.Est-il trop tard pour nous dire : arrêtons quelques instants pour réfléchir 2 Si nous affirmions, avant de l\u2019apprendre aux décideurs, que nous ne sommes as des zombies que l\u2019on mène où l\u2019on veut.Que le monde nous appartient et que nous en sommes individuellement et collectivement responsable.Que nous n'avons aucunement l'intention de laisser à d\u2019autres le pouvoir de décider pour nous, encore moins sans Nous.Nous constaterons alors qu'il existe des possibles à explorer, des solutions de rechange à chercher.Qu'il faut arrêter cette progression aveugle vers un inconnu où l'individu est de plus en plus absent.On se prend en main.On sort nos leaders des tables de concertation.On les ramène dans leurs milieux pour analyser avec nous la situation.Nous pourrions alors imaginer un monde plus égalitaire, trouver des voies pour y arriver.Il faudrait, par exemple, revoir à l\u2019aide de critères humanistes les mesures nécessaires à une lutte efficace contre le déficit qui « ne doit pas se traduire par un déficit social irréversible » *.Pourquoi l\u2019éliminer en quatre ans si cela aboutit à démanteler toute la sécurité sociale?Qu'est-ce qui nous empêche d\u2019aller chercher des ressources 3/ Le Protecteur du citoyen cité par Norman Delisle, Le Devoir, 28 novembre 1996, p.7.202 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ? Al 4 x \u2018 : : hop Ur que l'espoir financières partout où elles existent, dans les profits mea renaisse des banques par exemple 2 Et la création d\u2019emploi 2 N'attendons pas du « volontariat» du patronat des mesures efficaces de diminution du temps de travail qui seraient créatrices d'emploi, ce pourrait être très long.Qu'\u2019attend-on pour répondre au désir croissant des salariés de voir diminuer le temps supplémentaire 2 Il est possible d'imaginer des mesures en ce sens qui, tout en créant des emplois, ne toucheraient pas économiquement les travailleurs et travailleuses les moins bien rémunérés.Mais encore faut-il une intervention de l\u2019État qui devrait finalement reconnaître que la croissance économique basée sur la modernisation des entreprises fait disparaître les emplois.Qu'est-ce donc qui nous empêche collectivement d'établir des normes pour une véritable répartition des richesses et du travail entre tous 2 Pourquoi baisser si facilement les bras, abandonner l'analyse sociale si elle apparaît en contradiction avec les visées économiques 2 Il est faux de prétendre que nous ne pouvons intervenir sur le projet social global que dans un cadre élaboré par d'autres en fonction de critères économiques bien précis non modifiables, qui ne rendent pas compte de nos désirs, de nos besoins et de nos attentes.Pourquoi accepterions- nous de vivre dans une société hétéronome plutôt Lu qu\u2019autonome ¢ Ki De cette difficile fin de siècle pourrait tout aussi bien émerger une société solidaire où les nouvelles technologies \u2014 mises au service des hommes et des femmes et non du capital \u2014 permettraient une amélioration des conditions de travail ainsi qu\u2019une diminution du temps de travail pour tous.Les utopistes du possible, je pense particulièrement à André Gorz, entrevoyaient comme réalisable l'avènement de cet | univers centré sur la personne individuelle et collec- fi tive.La sphère du travail rémunéré, nécessaire, mais pour la majorité d\u2019entre nous aliénante, perdrait 203 ainsi de son importance au profit de la sphère de convivialité.l'individu retrouverait alors son autonomie, récupérerait une partie importante de son temps pour le consacrer à la réalisation de ses besoins personnels, à une implication plus grande dans la fornille, le quartier, la société.De ces pratiques émergerait une amélioration de la qualité de vie individuelle, collective et sociale.Cette société solidaire offrirait à tous des possibilités plus grandes de parfaire « l'éducation tout au long de la vie », pour employer le concept du rapport Delors4, possibilités de formation professionnelle au sens large du terme, mais aussi de formation générale permettant à tous d'assumer plus efficacement leur rôle de citoyennes et de citoyens.La formation axée avant tout sur le développement et l'épanouissement de l'individu \u2014 non seulement sur l'apprentissage d\u2019un métier ou d\u2019une profession et sur l\u2019adaptation au marché du travail \u2014 favoriserait une implication active de tous dans les autres sphères d'activités non rémunérées durant le temps bere, De la découlerait aussi une implication politique accrue des individus autonomes mais solidaires d\u2019où émergerait plus facilement un projet de société égalitaire, emballant pour tous.Tous pourraient assumer leur rôle de citoyens et citoyennes pour tenter d\u2019inventer un projet social innovateur où les concepts de solidarité, d'égalité et de justice auraient un sens.Dans cette société où le travail n'occupe plus un rôle central, la reconnaissance sociale de l'individu serait alors liée à sa propre valeur \u2014 non à la valeur monétaire \u2014, à son intervention dans les activités conviviales, culturelles, sociales et politiques.Elle serait alors fonction de la richesse humaine, de l\u2019apport de chacune et chacun dans la société.Un 4/ J.Delors, présidé par, L\u2019Éducation, un trésor est caché dedans.Rapport à l'UNESCO de la Commission internationale sur I'éducation pour le vingt et unième siècle, éditions Odile Jacob, 1996.204 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?qe fs ff our que l'espoir tel projet, axé sur la solidarité, permettrait ainsi la ig renaisse remise en question de la consommation de biens i souvent inutiles, achetés à crédit, pour compenser À la frustration et le vide engendrés par la société i actuelle.i En cette fin de siècle incertaine persiste cependant i l'espoir.Celui que nous prenions conscience de la i nécessité d'imaginer un projet de remplacement à l'idéologie néolibérale qui ne peut déboucher, nous le savons mieux maintenant, que sur la pérennisation ; d'une société duale.Celui que, refusant l'exclusion, fi nous nous impliquions tous et toutes dans l\u2019élabo- ; ration de ce nouveau projet.La crise que nous vivons L, actuellement nous aura alors permis de percevoir, Ë pendant qu'il en est encore temps, la direction que prendrait la société québécoise si nous ne freinions ji pas rapidement la montée de \u2018idéologie néolibérale.4 Elle nous aura peut-être aussi conduits à prendre E conscience de la nécessité de nous réapproprier col- | lectivement le politique si nous ne voulons pas nous FH retrouver au sein d\u2019un Québec qui nous serait étran- i ger.Elle aura enfin raffermi les liens de solidarité i qui unissent tous les Québécois et Québécoises et E | sans doute accéléré |'avénement de cefte société autonome et solidaire où il ferait si bon vivre.Encore faudrait-il retrouver la parole et créer des espaces | où affirmer nos inquiétudes, partager nos indigna- A tions et concrétiser nos espoirs.fi ple rr ce. [ST PRL JACQUES T.GODBOUT Individu ou réseau social! L'objectif de ce texte est de mettre en évidence la nécessité de passer d\u2019une vision individualiste à une approche réticulaire ou < relationnelle » \u201d pour com- rendre la crise sociale actuelle.Le problème de l'emploi servira à illustrer le propos.Si on admet que le plein emploi n'existe plus, et que l\u2019activité valorisée ne doit plus se réduire à l'emploi, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019il faut trouver une façon de mieux disposer des emplois qui sont les principaux recours à la ressource monétaire essentielle à la subsistance.Alors se pose la question de la répartition des emplois disponibles.Comment le faire, selon quels critères, comment partager cette nouvelle ressource rare qu'est l'emploi La réponse à cette question est généralement abordée uniquement en considérant des individus, à partir de statistiques qui additionnent des individus qui sont agrégés en catégories.On ne tient aucun compte des liens entre les membres de la société ; 1/ Une version différente de ce texte a paru sous le titre « Solidarité sociale et solidarité familiale », dans Femmes en marche vers l\u2019an 2000.Faire des politiques sociales un tremplin, Conseil du statut de la femme, Québec, Gouvernement du Québec, 1995, p.84- 88.2/ Pierpaolo Donati, «Identity and Solidarity in the Complex of Citizenship : The Relational Approach », International Sociology, vol.10, n 3, 1995, p.299-314.206 Id Individu ou { réseau social autrement dit on fait abstraction des réseaux sociaux.On ne tient aucun compte du fait que la société est en fait constituée d\u2019un ensemble de réseaux.On peut même affirmer que de ne pas tenir compte des réseaux, c'est-à-dire des particularités, est un idéal à atteindre dans les politiques traditionnelles de l\u2019État-providence qui visent l'universalité.Lorsque ces politiques ne sont pas universelles, elles s'appliquent alors à des catégories abstraites ou statistiques telles que les femmes, les jeunes, les vieux, les pauvres.Ce ne sont pas des groupes sociaux réels.Ce sont des catégories.La thèse que je veux soumettre dans cet article, c'est que cette absence de considération des réseaux sociaux empêche de voir comment fonctionnait le modèle antérieur qu\u2019on a idéalisé sous la forme d\u2019un âge d'or de l\u2019emploi, et empêche de concevoir le rôle de l'emploi dans l\u2019avenir.On pourra donc de moins en moins s\u2019en tenir à cette seule approche catégorielle et individualiste.La solidarité sociale qu'on pourrait appeler de catégories devra être complétée par une solidarité de réseaux qui reflète mieux la réalité sociale telle qu\u2019elle a toujours fonctionné.Nous ne sommes pas que des individus appartenant à une catégorie sociale définie statistiquement.Nous faisons tous partie de réseaux et c'est là que se situent nos solidarités les plus fortes, nos solidarités primaires : amis, famille, parenté, mais aussi personnes rencontrées lors d\u2019un voyage dans un pays lointain et auxquelles on va ensuite donner si on apprend qu\u2019une catastrophe \u2014 naturelle ou « politique » \u2014 survient dans ce pays.On peut donc penser que s'il est nécessaire de se doter de politiques de redistribution fondées sur des catégories comme le revenu, l\u2019âge, le sexe (solidarité abstraite de catégories), il faut également tenir compte, dans l\u2019application de ces politiques, des solidarités concrètes d'appartenance à des réseaux.Autrement dit il faut passer par la solidarité des réseaux pour atteindre la solidarité sociale.lllustrons cette idée à partir d\u2019un des problèmes les plus 207 préoccupants aujourd\u2019hui : celui de l'emploi et du chômage.Voyons d\u2019abord de plus près la nature du problème, avant de l\u2019envisager dans une approche individualiste de catégories, puis dans une perspective de réseau.Cherchez l\u2019erreur La discussion du problème de l'emploi part le plus souvent de l\u2019idée que le modèle qui s'était développé pendant les « trente glorieuses » accordait un emploi à tous et qu'il n\u2019y avait donc à cette époque que ce que les économistes appellent dans leur langage imagé un chômage < frictionnel ».Pour un sociologue comme Robert Castel, ce modèle (« le couplage du travail et des protections sociales auquel était parvenue la société salariale ») « a représenté une manière inégalée de vaincre la vulnérabilité de masse ; une manière d'assurer un minimum de sécurité à un maximum de gens » *.Ce modèle s\u2019est effondré avec la crise de la croissance et nous devons aujourd\u2019hui faire face à une économie qui ne peut plus offrir d'emplois à tous.Il faut donc répartir l'emploi, développer l\u2019« économie sociale », etc.Nous croyons que cette vision de l\u2019ancien modèle et de la crise v'il connaît, parce qu'elle est ne tient compte que des individus, ne montre qu\u2019une face de la société salariale et souffre d\u2019une absence de considération du rôle des réseaux sociaux.Pour mettre ce défaut en évidence, voyons ce que disent les chiffres sur l\u2019évolution de l'emploi.Les économistes nous apprennent qu\u2019au Québec le taux d'activité des personnes de 15 à 64 ans est passé de 60% en 1961 à 74% en 19904.Autrement dit en 1961, 60% des personnes qui avaient entre 15 3/ Robert Castel, « Débat sur le revenu inconditionnel », Revue du MAUSS, n° 7, 1996, p.174.4/ Pierre Fortin, L'Évolution macroéconomique et la question budgétaire au Québec, Québec, Conseil de 1 santé et du bien-étre, 1994, p.18.208 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?| pi tl? ) Individu ou et 64 ans avaient un emploi rémunéré et faisaient réseau social partie de cette « société salariale », alors que ce pourcentage était de 74% 30 ans plus tard.Ce chiffre est étonnant puisqu'il nous apprend qu'il n'y a pas moins d'emplois, mais plus d'emplois créés en 1990 par rapport à la population en âge de travailler.Autrement dit il y a proportionnellement lus d\u2019emplois lorsque le modèle est en crise que lorsqu'il fonctionne bien | Devant ces chiffres, toute personne sensée s\u2019attendrait à ce que la société vébécoise, ayant généré de plus en plus d'emplois durant toutes ces années, se retrouve avec moins de chômage et que de plus en plus de personnes soient de moins en moins sans emploi.Mais on constate le contraire : de plus en plus de personnes sont «actives », certes; mais l\u2019économie québécoise engendre aussi plus de chômage.Ces chiffres mettent d\u2019abord en évidence le fait ue cet âge d\u2019or du plein emploi où tous les individus d'une société qui sont « aptes au travail », comme on dit, avaient un travail salarié n'a jamais existé.Car, à l\u2019époque où on parlait de plein emploi, ce ne sont pas toutes les personnes qui avaient un emploi, mais principalement ce qu\u2019on appelait les « chefs de ménage » (et dans le cadre de salaires qui augmentaient, ainsi que les conditions comme la sécurité d'emploi, etc.; on assiste au démantèlement de ce système).Il y avait en fait une proportion beaucoup plus faible qu'aujourd'hui d'individus adultes qui étaient salariés à plein temps.Comme on l\u2019a vu, on n\u2019a jamais eu autant qu\u2019aujourd\u2019hui recours au travail salarié.Mais c\u2019est aujourd\u2019hui qu\u2019il y a le plus de chômage, parce que si on se rapproche du plein emploi pour ce qui est des individus, on s\u2019en éloigne en ce qui a trait aux réseaux.C'est ce qui explique que le chômage était négligeable quand seulement 60 % de la population était « active », alors qu\u2019il est aujourd\u2019hui à 12 % lorsque ce taux atteint 74%.Quand on envisage les mêmes chiffres non plus comme répartition des emplois en catégories 209 individuelles, mais comme réseaux sociaux, on constate donc un grand changement.Le modèle antérieur qu'il faut remplacer fonctionnait bien parce que l'emploi était réparti par réseaux, et non pas parce que tout le monde était salarié.Aujourd\u2019hui on pense la société à partir des individus.Voilà la source du problème.Ce n\u2019est pas le nombre de personnes exclues de l'emploi qui a augmenté, c'est le nombre de réseaux.La définition de l'exclusion a aussi changé et s\u2019est progressivement appliquée à toute personne n\u2019occupant pas un emploi dans l\u2019économie formelle.Car il y a eu un profond bouleversement du rapport entre les réseaux familiaux et le travail salarié.l'accès différentiel des réseaux au monde de I'emploi s\u2019est profondément transformé.Auparavant, au moins un membre de chaque réseau avait accès au travail salarié, et les autres membres de ce réseau n'étaient pas considérés exclus, alors que maintenant plusieurs (deux ou plus) membres d\u2019un même réseau y ont accès ; mais pour d\u2019autres réseaux, aucun membre n\u2019y accède.l'accroissement du nombre absolu de personnes actives vu de façon purement quantitative et individuelle cache cette transformation dramatique de sa répartition par réseaux.Un problème d'équité Si on adopte le principe de l'égalité des chances et qu\u2019on l\u2019applique aux réseaux et non seulement aux individus, cette évolution me semble poser un problème d'équité fondamental.Si on considère dorénavant le travail salarié stable comme une entité qui n\u2019augmentera plus de façon appréciable par rapport à la population active, et qui risque même de diminuer, et qu\u2019il faudra donc partager \u2014 ce que veut dire le partage du travail \u2014, la question suivante se pose : peut-on continuer à ne prendre en considération qu\u2019un partage individuel sans tenir compte de sa répartition selon les réseaux familiaux 2 210 POSSIBLES if Travailler autremy- i Vivre mieux ? IE er 0 egy Individu ou » réseau social Un des critères de cette répartition pourrait-il être d'accorder une certaine priorité aux réseaux familiaux dont aucun membre ne travaille © N'est-ce pas un facteur de plus dont on devrait tenir compte quand on parle de partage du travail @ Une telle idée ne va pas sans créer de nombreux roblèmes et susciter des inquiétudes légitimes.À la imite elle pourrait conduire à exclure une partie des femmes de l\u2019emploi, si cela signifiait revenir à la situation antérieure.Mais une telle conséquence n\u2019a rien d\u2019évident.Car il ne faut pas oublier que la situation et la structure des ménages a elle aussi subi un profond bouleversement.Pensons par exemple à l\u2019apparition et à l\u2019importante augmentation des familles monoparentales.Sans connaître les données exactes de la répartition des emplois selon les réseaux familiaux, on peut facilement penser qu\u2019une olitique qui accorderai une place aux réseaux familiaux aurait pour conséquence l'attribution d'emplois aux familles monoparentales, et donc aux femmes.On peut aussi imaginer toutes sortes de nouvelles formules de partage du travail entre les membres du même ménage.Et comme les hommes ont eu historiquement beaucoup plus d'emplois que les femmes, on pourrait aussi en tenir compte si les femmes le souhaitent.Une telle approche suppose par ailleurs une attitude différente face au travail salarié et à sa valeur sociale.Ne pas avoir d'emploi ne signifie pas nécessairement ne pas être actif socialement.On peut militer, on peut être bénévole.I| me semble pertinent de rapporter ici les propos d\u2019une présidente d'un centre d'action bénévole qui m'a fait beaucoup réfléchir.Ayant fini d'élever ses enfants, elle se consacre à temps plein à son poste de présidente et est très active dans son milieu.Quand je l\u2019ai rencontrée, on venait de lui offrir un poste au CLSC.Après mûre réflexion elle a refusé pour les raisons suivantes : elle aurait pris la place d\u2019une femme dont le mari était chômeur ; en outre, elle préférait son travail de bénévole qu\u2019elle trouvait plus valorisant et plus intéressant, à cause de la relation qu\u2019elle avait avec les autres.Elle a dû convaincre son mari, qui a finalement accepté, lui aussi, de sacrifier ce deuxième revenu.Cet exemple me permet de passer à un autre aspect de l'approche qui consiste à voir la société à partir de ses réseaux.Car une telle vision remet en question profondément le modèle libéral de croissance et de consommation.Dans ce contexte cette bénévole est aussi une militante : en refusant cet emploi qu\u2019on lui offrait, elle a fait preuve d'une solidarité de réseau en défendant aussi certaines valeurs, un certain type de société dont les valeurs ne sont pas uniquement monétaires et centrées sur la consommation plus élevée que ce deuxième salaire aurait procuré au couple.Une approche de la société en réseau ne fait pas seulement changer notre façon de voir la répartition de l'emploi disponible.Elle entraîne aussi une vision différente de la place de la production dans la société.Elle conduit à accorder la priorité aux liens plutôt qu'aux biens, aux désirs plutôt qu'aux besoins.Après avoir finalement réussi à se convaincre, et les citoyens de même \u2014 y compris les femmes \u2014 depuis deux siècles, que la seule activité valable (la seule qui compte et la seule que l\u2019on compte) dans une société en croissance était sous forme d'emploi, nos sociétés sont en train de prendre conscience que le paradigme de la croissance est impossible, que toutes les activités d'une société ne peuvent pas (et ne doivent pas) passer par l'emploi et qu\u2019on peut donc être actif, et très actif, sans faire partie de la « population active » définie par les économistes.Sauf dans le modèle productiviste (dans le paradigme de la croissance), ne pas avoir de travail solarié ne signifie pas être inactif pour autant, et ce même si les économistes considèrent que seules les 212 POSSIBLES Travailler autremes Vivre mieux ?iid 5 + Individy ou activités qui entrent dans le PNB produisent de la uw: réseau socia : or richesse.Cela étant admis, il n\u2019en est pas moins vrai que nous sommes dans une économie monétaire, que ça ne va pas changer demain et que dans ce contexte nous avons tous besoin d'argent.L'impasse est donc la suivante : d\u2019un côté, la seule façon considérée vraiment légitime d'obtenir de l'argent, \u2014 l'emploi \u2014 sera de moins en moins disponible ; de l\u2019autre, nous avons besoin d'argent dans cette société pour nous procurer ce dont nous avons besoin.Cette constatation conduit de plus en plus de personnes à se préoccuper de la répartition de l'emploi, et non plus seulement de sa création.On en arrive ainsi à la conclusion que le problème du chômage n\u2019est plus d\u2019abord un problème de création d'emplois, mais un problème de répartition de l'emploi disponible (et de reconnaissance de la « valeur ajou- ! tée » des activités non marchandes, au lieu de les ranger dans une catégorie résiduelle, informelle, voire honteuse).Le probléme étant ainsi circonscrit, la perspective individualiste abordera la nouvelle problématique de l'emploi selon les catégories d'individus.On dira qu'il faut que les individus qui ont un emploi partagent le travail, diminuent les heures supplémentaires, passent à la semaine de quatre jours, et ce avec diminution éventuelle de salaire pour permettre | à d\u2019autres de travailler.De telles mesures sont certes ' souhaitables.Mais insuffisantes.Une vision relation- ; nelle de la société y ajoutera la prise en compte de ! la répartition des emplois disponibles dans les réseaux sociaux et situera le travail salarié dans l\u2019ensemble des activités utiles des membres de la société.Une vision relationnelle nous sort du paradigme produc- tiviste.Une vision relationnelle n'utilise pas le mot « reproduction » pour parler de la naissance et de l\u2019éducation des enfants, ni le mot « ressource » pour \u2018 parler de la contribution des humains à une tâche. Le réseau familial n\u2019est pas plus une machine à reproduire que la maison n\u2019est une « machine à habiter », selon le mot célèbre de Le Corbusier.Quelle société étrange qui utilise le mot « création » pour parler d'emplois, et «reproduction» pour arler de la naissance.Une vision relationnelle de lo société remet la production à sa place.Elle l\u2019insère dans la société et ses réseaux.POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ? cf RAYMONDE SAVARD Mig?Nul ne connaît l\u2019avenir Sans connaître l'avenir, peut-on au moins se donner les moyens de le préparer ?Le voir autrement que comme un prolongement du présent ?En aval et en amont du Sommet sur l'emploi d'oc- i | tobre dernier, on a pu rendre visible sur la place il ublique ce qui jusqu'alors avait été discuté dans ji | es cercles plus restreints des spécialistes : le présent A | et l\u2019avenir du travail, la question de l'emploi, des fl jeunes et des exclus, de plus en plus nombreux.La b crise dont on parle depuis une vingtaine d\u2019années fi environ n\u2019en est plus une, puisque la caractéristique bi principale d\u2019une crise c'est qu\u2019elle se termine un jour i | alors que celle-ci perdure.Ne serions-nous pas i | plutôt dans un état chronique de déficience et d'in- El certitude @ M'\u2019inspirant aussi du débat public suscité É par les travaux des États généraux sur l'éducation, F comment ne pas faire des liens entre travail et b | éducation © i g La fin d\u2019un couple historique ; | Ce qui saute aux yeux comme une évidence, c'est H qu\u2019ayant moins de travail et surtout moins de sécurité dans le travail, on a tendance à moins consom- È mer.Et comme la consommation diminue, les biens Ei 2 1 5 = LA produits ne trouvent pas preneur et continuent de s\u2019accumuler sur les étalages et dans les parcs industriels.« Le consommateur est frileux, dit-on, et met du temps à ouvrir son bas de laine ».Mais le dit bas de laine n\u2019en finit plus de fouler.Et devant soi, peu de possibilités de retrouver les conditions qui avaient prévalu jusqu\u2019à tout récemment.Henry Ford à la fin du siècle dernier en plus de produire des voitures, avait pourtant élaboré toute une philoso- hie de la vie où richesse et consommation, travail humain et production étaient intimement reliés.I fallait procurer du travail, disait-il, offrir une certaine sécurité aux employés, leur donner accès au crédit, des congés et des vacances pour qu'ils puissent, eux et leur Tarmille consommer les biens qu'ils contribuaient par ailleurs à produire par leur travail.L\u2019as- fucieux industriel avait compris, avant d\u2019autres, que seule une consommation de masse pouvait permettre une production de masse et partant, l'accumulation de profits, ce qui constituait, bien entendu, son intérêt premier.Tant qu\u2019il n\u2019y aura qu\u2019une élite, soutenait-il, à pouvoir se procurer nos voitures, acheter terrains, maisons, etc, le système ne pourra que fonctionner au ralenti.Le travail comme levier économique mais aussi comme morale de vie se taillait une place.En vertu de cette conception, il fallait motiver à la consommation peut-être davantage qu\u2019au travail lui-même, créer chez l'individu et sa famille des aspirations au mieux-être.C\u2019est là l\u2019origine du consumérisme et la banalisation, pour le travailleur et l\u2019ensemble du système, de l'endettement systématique.Comme on ne pouvait réaliser la croissance économique sans le travail humain, on peut supposer qu\u2019il a fallu recourir à une bonne dose de gratifications à la fois matérielles, symboliques et morales pour y parvenir.Le bonheur devait résider dans ce couple désormais inséparable, travail-consommation.Remontant encore un peu plus loin dans le temps, tous se souviennent de la fable de La Fontaine, 216 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?fle 0 fo Nul ne connaît l\u2019avenir Le Laboureur et ses enfants et de la morale de vie qui s'en dégage.Suivant l'exemple du dernier rapport de l\u2019Ünesco sur l'éducation, l'Éducation, un trésor est caché dedans, j'ai relu avec plaisir cette fable, qui m'a inspiré les quelques réflexions suivantes.Que contient le testament du père agonisant à ses fils @ Son message ultime, par le truchement de ce que l\u2019on appelle un pieux mensonge, est l\u2019idée que «le travail est un trésor ».C\u2019est en cherchant un soi-disant trésor dans le sol que les fils apprendront, croit le père, à le remuer, le retourner dans tous les sens pour l\u2019amener à « donner » des céréales, des fruits, des légumes, des racines dont ils pourront s\u2019alimenter par I suite.Pour les gens pauvres d\u2019une société de castes, comme l'était la société française du xviiÉ siècle, sans autre héritage, trouver un trésor constituait l\u2019une des rares voies vers l'amélioration de leur sort.On imagine facilement que les fils du laboureur, comme ai tous les autres d\u2019ailleurs, pour qui c'était le non-travail qui était une valeur, n'étaient pas plus vaillants qu'il ne fallait.Le père, soucieux d'assurer leur avenir et voyant se profiler un monde nouveau pour lequel il les trouvait sans doute bien peu préparés, a utilisé la force de son dernier message pour tenter de modifier leur rapport à la terre et au labeur à y apporter.C\u2019est que dès cette époque de société préindus- trielle, il fallait par tous les moyens faire pénétrer dans l'imaginaire cette valeur dont le capitalisme industriel naissant aura si grand besoin : lo valeur travail.Jusqu'à ce jour, il avait été le lot des pauvres, des esclaves et\u2026 des femmes.C'était le labeur dont étaient exemptés les honnêtes hommes qui pouvaient s\u2019adonner ou à la chasse, ou aux nobles affaires de la cité, ou tout simplement à la fainéantise.Désormais ce sera le travail qui pourra rendre accessible, même au plus démuni, tentait-on de le faire 217 croire, l'amélioration des conditions matérielles de son existence.On peut supposer que par la suite, les petits-fils et arrière-petits-fils du laboureur mirent toute leur force musculaire, leurs bras et leur énergie à « faire donner » les manufactures et les fabriques que requérait l\u2019industrialisation florissante.Comme quoi la nature peut être modelée à volonté par les impératifs économiques et politiques et que ce qui est, de par sa nature, contrainte peut se métamorphoser en souhait et synonyme du bien.Une fable transmet toujours la morale d\u2019une époque, allant même à l'encontre des pratiques dominantes pour arriver à les renverser.Fallait-il que les récompenses soient fortes pour aller ainsi à l'encontre de tendances millénaires et\u2026 peut-être bien à l'encontre de la nature humaine elle-même ! Pour que tant de monde accepte ainsi de s\u2019enfermer dans des univers tristes et pollués, huit, neuf quand ce n\u2019était pas dix heures par jour, cinq ou six jours par semaine, et que cela soit défini comme normal et désiré, il fallut transformer considérablement les structures mentales.En plus de donner accès aux attraits de la consommation, créer des motivations, définir un ordre moral, il a fallu aussi faire de l\u2019activité professionnelle une part importante de l'identité d\u2019une personne quand ce n\u2019était pas la dimension centrale du sens de son existence.Lieu de l\u2019autonomie des personnes, autonomie financière surtout s'entend, le travail prit une place si importante dans notre imaginaire que tous les groupes qui n\u2019y avaient pas eu le même accès, que ce soit les femmes, les personnes handicapées, les étudiants, ont revendiqué une place dans ce monde, qui leur semblait si merveilleux, du travail et de la consommation.De plus, et ce fut là un des effets non voulus au départ, les milieux de travail ont été d'importants lieux d'appartenance et de création de liens sociaux.Basés qu'ils étaient avant tout sur la compétition et 218 POSSIBLES Travailler autrer Vivre mieux ?ME 5 .Es Nul ne connaît la recherche du profit, ils furent souvent des espaces ve! Favenir 'achange, de parole, d\u2019organisation et de solidarité.Tous ces gens que l\u2019on avait voulu mettre dans un même lieu pour mieux en contrôler le travail, ont appris à se parler, à lier des amitiés, à s'organiser, à pouvoir développer selon les circonstances, un rapport de force.Les organisations syndicales ont joué un rôle de premier plan en ce domaine ; en défendant le travail comme mode privilégié de partage de la richesse, elles ont aussi imaginé des stratégies pour tenter d\u2019y parvenir.Ce faisant elles ont contribué au renforcement des valeurs reliées au couple travail-consommation.Bref, le travail, directement ou indirectement, fut un important facteur de régulation sociale.Et maintenant ?; Ceux et celles qui ont encore un emploi, c'est souvent 60-70 heures par semaine qu\u2019ils travaillent, a-t-on appris au Sommet.On souhaiterait bien ralentir un peu, pouvoir profiter un peu plus des bienfaits que présente l\u2019avantage de gagner de l'argent, mais, sait-on jamais, avec les mises à pied, le chômage qui n\u2019épargne plus aucune catégorie de personnes, autant prendre tout ce qui passe et tenter de faire des épargnes.Quant aux autres qui sont sans travail et doivent se contenter de maigres prestations, ils cherchent plutôt les aubaines, les soldes, deviennent adeptes de la revente ou de l\u2019usagé pour les vêtements, l\u2019automobile, le mobilier, l\u2019électroménager.Les ventes de garage, les marchés aux puces connaissent un grand succès.Le troc, la débrouillardise, les échanges de services permettent de ne pas trop souffrir de cette situation.Mais les biens et les services ainsi consommés, ce n\u2019est pas ce qui fait fonctionner une économie.Ceux qui sont au travail n\u2019ont pas le temps de consommer et ceux qui en sont exclus consomment de l\u2019usagé.La roue a donc de la difficulté à tourner.Quel plaisir peut engendrer encore ce rapport au travail pour la grande majorité 2 219 Ce qui est en train de s'installer dans l'imaginaire, n'est-ce pas la fatalité des lois du marché la banalisation de la précarité et I'acceptation passive que tout cela est inévitable, qu\u2019il est normal de vivre ainsi, ballotté par la conjoncture, ne sachant trop de quoi demain sera fait et surtout ne pouvant avoir prise, de quelque façon que ce soit, sur ces lendemains 2 Prend place aussi l\u2019idée que la lutte à la pauvreté et pour l'égalité des chances ne fut qu\u2019une des utopies de l\u2019ère de la prospérité.On donne à Centraide, aux organismes de charité, on contribue à remplir son panier de Noël chaque année en décembre, sans voir bien souvent qu\u2019il pourrait en être autrement.La phrase et la réalité «Il y aura toujours des pauvres parmi vous » qu'on avait crue, un moment, reléguées au folklore, reviennent comme une fatalité.Et on s\u2019y fait.On peut se demander : À qui profite la situation actuelle 2 Qui en tire satisfaction 2 Qui sont les heureux gagnants 2 Cyniquement on pourrait répondre que certains doivent étre ravis de ne plus se préoccuper de conventions collectives.Les robots n\u2019en demandent pas tant, leurs attentes se limitant à être bien programmés.Ils ne sont jamais malades, n\u2019ont jamais besoin de congés de maternité, de congés fériés, peuvent fonctionner 24 heures sur 24, 365 jours par année sans ressentir la moindre fatigue.Ce serait l\u2019âge d\u2019or pour un certain patronat qui n\u2019a plus à se soumettre à toutes ces « fracasseries » que sont les normes du travail.Son vœu le plus cher, en somme ! Le profit sans partage.Mais où seront écoulés ces biens produits si efficacement 2 Qui les achètera 2 Voilà le hic.La griserie ne peut être que de courte durée.La richesse n\u2019a peut-être plus besoin des humains pour être produite, mais la consommation aurait besoin d'eux.Heureux aussi qui peut continuer à voir grossir ses profits, mais en spéculant\u2026 sur l'argent lui-même à la condition d\u2019en posséder suffisamment pour l'investir sur les grands marchés, les seuls vraiment 220 | POSSIBLES ee\" i .on Travailler autreme | Vivre mieux ? ds Meur?| | Nul ne connaît l\u2019avenir rentables, semble-t-il.Une minorité y a accès.Puissante sans doute, mais minorité quand même.Par ailleurs, il se trouve peu de groupes organisés, eu de lieux de parole pour défendre aujourd\u2019hui les plus faibles.Que le mouvement communautaire ait obtenu une place, parmi les autres acteurs sociaux clés, au Sommet sur l'emploi est certainement un début de reconnaissance de son implication essentielle dans la prise en charge des problèmes sociaux actuels.Peut-être est-il en train de s'affirmer comme lieu de ralliement, de parole et d'organisation des pauvres et des exclus dont le nombre grossit chaque année.Peut-être, comme le mouvement ouvrier avait su le faire depuis ses tout débuts, pourra-t-il contribuer à humaniser et à civiliser une économie « sauvage » en véhiculant des projets différents de développement et, par conséquent, des valeurs nouvelles.Changer la vision des choses où la qualité des rapports humains, faits de solidarité et de partage, détiendrait une large place.De la scolarisation à l\u2019éducation Quand on parle de nouvelles façons de voir les choses, on fait référence nécessairement au travail à long terme qu'il faut faire pour y parvenir.Et on pense alors avant tout aux enfants et aux jeunes.À ceux et celles qui doivent comme jamais auparavant étudier, apprendre pour pouvoir prendre place dans la société de demain, dite société du savoir.« Qui s\u2019instruit s'enrichit », avait-on affirmé à une époque.Et, comme il se doit, la richesse dont on parlait c'était celle de l'argent et des biens matériels.Tout comme le trésor du laboureur.On a d\u2019abord ouvert les portes des institutions scolaires en inves- ftissant dans l'accessibilité aux études.Puis ce fut et c'est encore l'objectif de la réussite du plus grand nombre qui est recherché.Tout ça est très bien mais il faut aller plus loin : arrimer des objectifs d'éducation 221 à un projet plus global de développement.L'éducation, tout importante qu'elle soit, ne peut se substituer à un projet global de développement ; mais elle doit en être partie intégrante.Elle a un sens plus global que la scolarisation.les données des derniers recensements nous montrent bien qu\u2019au Québec, les femmes et les francophones ont fait des progrès notoires en matière de scolarisation depuis une trentaine d'années.Mais la situation sociale d'ensemble de ces deux groupes s\u2019est-elle vraiment améliorée @ Les statistiques nous apprennent aussi que la pauvreté est toujours féminine et que ces jeunes diplômés endettés, devant un avenir bloqué, sont des jeunes francophones comme nous le montre, par ailleurs, l\u2019action du mouvement étudiant à l'automne 1996, comme quoi un projet de scolarisation qui ne s\u2019arrime pas à un projet de développement social et économique, amène à des impasses.Si la réforme des années 60-70 a pu mousser les aspirations, elle a aussi engendré tout un lot de frustrations qui se font jour actuellement.Sur toute la planète, la scolarisation des populations a fait aussi des progrès remarquables, alors que les clivages sociaux sont plus grands maintenant que jamais.En 1950, 43 % des jeunes de moins de 15 ans fréquentaient l\u2019école et en 1990, c'est près de 60% qui le font!.Pendant ce temps la richesse du monde a triplé et les écarts entre riches et pauvres n\u2019ont fait que s\u2018agrandir.Le cinquième de la population mondiale accapare 80 % des richesses produites et les deux derniers cinquièmes, 3 %.La mondialisation des économies dont on ne finit plus de nous parler, a entraîné aussi une mondialisation de la pauvreté et des problèmes qui y sont rattachés.Pauvreté et richesse se côtoient non seulement dans le Tiers-Monde, mais au cœur même de nos cités avec les risques de reculs démocratiques que cela 1/ Rapport mondial sur l'éducation 1995, Paris, UNESCO, 1995.222 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?Wire [ h | i} Nul ne connait Ÿ qu \u2019 .l\u2019avenir eu?+ comporte.Susciter ainsi des aspirations sans permettre l\u2019accès aux moyens de les réaliser, cela ne risque-t-il pas d\u2019entrainer le découragement, l\u2019amertume, le cynisme et ainsi de préparer le terreau aux dérives sociales que sont les petites et les grandes violences ?La hausse de la scolarisation arrivant en même temps que l\u2019ébranlement de la société salariale explique en partie que nous en soyons arrivés là.En artie seulement car le problème est surtout celui de lo mauvaise répartition des richesses et du travail.C'est cette situation qui est dangereuse pour l'avenir de la démocratie à la fois sur la planète et dans nos propres sociétés.S'il y a lieu de se réjouir du fait que plus de gens un peu partout sur la terre, et ici particulièrement, peuvent s\u2019instruire il faut voir aussi les limites et les dangers de faire miroiter ainsi des avantages sans les rendre accessibles par ailleurs.De l\u2019éducation au développement S'il y a frustration chez les individus, il y a gaspillage de ressources pour l\u2019ensemble de la société.Le gaspillage, tant de fois dénoncé et associé au consumérisme-productivisme, consiste en une utilisation abusive, sinon en un pillage, des ressources naturelles : forêts, mines, eau, air, engendrée par notre mode de développement industriel.Il est un gaspillage, cependant, d\u2019un autre ordre, plus dramatique encore, dont on parle moins : c'est le gaspillage de ressources humaines que ce système produit | revêt des visages multiples dont les principaux m'apparaissent être : \u2014 la non-utilisation ou sous-utilisation des talents, compétences, expériences de trop nombreuses personnes.C\u2019est pourquoi la préoccupation de aire une place à chacun, chacune, doit être inscrite dans tout projet de développement ; 223 \u2014 le travail à rabais des jeunes diplômés.Par exemple, un détenteur de doctorat devant être, à vie peut-être, « chargé de cours » à l\u2019université sans autre perspective d'avenir à l'horizon, ou devant enseigner dans une école secondaire, ou avoir un contrat pour travailler aux projets de recherche d\u2019un prof senior, ou faire le travail qu\u2019une secrétaire spécialisée pourrait effectuer avec, évidemment, le salaire de la secrétaire, etc.Quand on considère les coûts entraînés par la formation d\u2019un jeune jusqu\u2019à la maîtrise, le doctorat et même le post-doc, c'est là, d\u2019un strict point de vue comptable, un autre visage du gaspillage : investir dans la diplômation sans exploiter les possibilités d\u2019enrichissement collectif que ces diplômes permettent.Faire une place au soleil à tous ces jeunes et moins jeunes n\u2019apporterait-il pas du sang neuf à des institutions qui bougent difficilement, ou bougent à hue et à dia, occupées qu\u2019elles sont à « gérer la crise et la décroissance » 2 Des idées nouvelles, l'enthousiasme de qui se voit confier des responsabilités à sa mesure, n'est-ce pas ce ui nous manque le plus?Injecter des jeunes diplômés dans une économie qui se languit, ne serait-ce pas un des moyens de la faire sortir de la morosité dont on nous parle tant 2 la mise au rancart précoce des plus âgés sous prétexte d'ouvrir les portes aux jeunes.Avec cette manie des vases communicants typique d\u2019une vision à court terme, ne va-t-on pas se rabattre automatiquement sur la retraite prématurée des gens de 55 ans et plus 2 C\u2019est une autre forme que prend le gaspillage de ressources humaines que de se priver ainsi des services de quelqu\u2019un ayant souvent accumulé une grande expertise dans un domaine précis.Linsécurité causée par la crainte de se voir mis de côté par des jeunes loups ne favorise pas non plus l'imagination essentielle à l'élaboration de projets, et ce bien 224 BIBULARRRT 0 se dt de A MSERRMREO LE dR POSSIBLES i Travailler autrem( Vivre mieux ?3 .Nul ne connaît re mre avant qu\u2019ait sonné |'heure fatidique.A quoi bon ouvrir de nouveaux secteurs de recherche continuer à s'impliquer dans un milieu si le départ obligatoire est dans le tableau ?La combinaison expérience-nouveauté n'est-elle pas celle ayant le plus de chance de sortir gagnante quand on ense ouverture vers de nouveaux sentiers ® À lo condition que chacun, chacune sente qu'il a sa place et qu\u2019il y est valorisé.Bref, il faut lutter contre le gaspillage de ressources humaines, pouvoir les mobiliser toutes au contraire, dans une perspective de développement durable.« Mais si, comme on dit, nécessité fait vertu », il y a dans le contexte actuel une chance dont nous pourrions profiter pour construire sur des bases différentes.Si le couple travail-consommation ne peut plus être le lieu promis du plaisir \u2014 l\u2019a-til déjà été @ \u2014 peut-être que les gratifications pourraient provenir d'ailleurs : de la qualité plus que de la quantité.Peut-être même d\u2019une certaine Frugalité @ Une telle fin de couple serait-elle si triste 2 Vers l\u2019éducation à la citoyenneté Comme se demande Castoriadis, traversons-nous une période de sommeil, de longue germination vers quelque chose de mieux ou entrons-nous dans une époque de régression historique où tous les acquis dits de civilisation seront menacés : droit au travail, droit à l\u2019éducation, meilleure distribution de la richesse 2 C\u2019est un moment de l\u2019histoire où tout est long et lent en matière de pensée humaine pendant qu'en d\u2019autres domaines, technique et économique, cela va si rapidement.« Mais, affirme ce penseur, je ne suis pas impatient ».Ne pas perdre patience.Agir maintenant pour un avenir meilleur, miser sur les cerveaux, les jeunes, les enfants pour imaginer autrement le développement 225 CET et le fonctionnement de nos sociétés, vouloir léguer autre chose que des dettes et un environnement spolié, croire encore en la recherche de l'égalité des chances.Tout ceci ne nous mène-t-il pas tout droit vers le système d'éducation @ Car s\u2019il est avant tout investissement dans les ressources humaines, il devient la pierre d\u2019assise d\u2019un développement plus global.Et l\u2019une des dépenses actives de l\u2019État.Au moment où j'écris ces quelques réflexions, il est question d\u2019un autre train de mesures d\u2019austérité en éducation pour les années à venir.En même temps on entend déclarer, sur les diverses tribunes patronales ou gouvernementales, que « l'éducation est la priorité de l\u2019heure ».Encore une fois, un tel écart entre la parole et le geste a tout pour rendre sceptique.Ceux et celles qui croient que la richesse à produire dans une société n\u2019est pas que matérielle, qui, par conséquent, sur le terrain du quotidien, ont encore le goût et l'imagination de foire les choses autrement, ne vont-ils pas se décourager 2?Comment ne pas les comprendre 2 Mais puisqu'on ne peut se contenter de dénoncer une situation ni assister passivement à la décons- truction de ce qui structura si efficacement nos vies aussi bien que nos façons de voir les choses, il faut continuer de mettre le cap sur l\u2019avenir.C\u2019est ainsi que l'éducation, vu sa triple mission, économique, sociale et éthique, est toujours un endroit stratégique pour le présent et pour le futur a la condition qu\u2019aucune de ces trois missions ne soit mise en veilleuse.Un système d'éducation doit viser, bien sûr, à former des jeunes capables de prendre place dans la division du travail.Mais dans ce que l\u2019on nomme une économie du savoir, la mission économique est plus vaste que cela.Aux niveaux supérieurs d'éducation, elle consiste aussi à orienter a recherche vers la production de biens et de services utiles, ouvrir de nouveaux créneaux pour élargir le bassin de tâches à accomplir en misant, entre autres, sur l\u2019évolution technologique actuelle et ses nombreuses possibilités.Si es champs du savoir sont illimités, on n\u2019a 226 POSSIBLES | | ire 0 Travailler autre la Vivre mieux ? sg hy og, Mig) | Nul ne connaît l\u2019avenir v'à y pénétrer avec une vision large des choses.La recherche, trop souvent collée aux intérêts immédiats, sous-utilise peut-être aussi les capacités d\u2019imagination des scientifiques.Mais l'éducation comme outil de transformations profondes, lieu de formation à la citoyenneté, c'est celle de la petite enfance, de l'enfance et de l\u2019adolescence.Tous les enfants d\u2019un groupe d'âge peuvent avoir accès au savoir et à l'information ainsi qu'aux moyens techniques pour parvenir.Surtout dans un contexte où le jugement, lo discernement, la capacité d'analyse, de solution de problèmes, de travail en équipe seront bien plus nécessaires que la résistance physique et la force musculaire.l\u2019école est le milieu où les enfants passent la majeure partie de leur période de socialisation, 12, 13 ans si on tient compte des années de maternelle ou de prématernelle.Ils y apprennent beaucoup de choses dans les livres et en classe ; ils y apprennent aussi le savoir-vivre au contact quotidien de leurs semblables.Semblables et différents puisque l\u2019école est, dans sa nature même, le lieu de l\u2019hétérogénéité, trait qui n\u2019est pas que montréalais ou urbain.Par rapport à la famille, à la parenté, aux réseaux d\u2019amis, au vartier, l\u2019école met constamment l\u2019enfant face à la différence : des modes de vie, des milieux sociaux, des croyances, etc.Se pose alors la question de attitude à promouvoir.On a beaucoup insisté sur le «respect de la différence » comme voie de la tolérance, mais la culture de demain exigera aussi la recherche de ce qui est semblable et commun sur quoi prendre appui pour construire ou reconstruire.Comme le montre l'ouvrage collectif publié aux PUL, Les Frontières de l'identité\u201d, dans une société 2/ Elbaz, Fortin, Laforest, Les Frontières de l'identité, Québec, PUL, 1996.227 pluraliste, la question identitaire présente un danger de repli sur soi et de ségrégation ; elle peut signifier tout autant l'ouverture généreuse vers autrui.Savoir ui l\u2019on est n'empêche pas de se reconnaître aussi dans l\u2019autre, bien au contraire.Une culture et ses nombreux dénominateurs communs peut servir de point de ralliement de la diversité et le savoir, rattaché à une tradition, être vu comme l\u2019un des fondements de la solidarité entre les humains.Que les enfants puissent découvrir tôt dans la vie que leur propre identité a plusieurs facettes, comme le milieu ou ils vivent, c\u2019est là une grande richesse à développer et à sauvegarder.S'il n\u2019est pas possible de savoir de quel type de travailleurs nous aurons besoin dans le futur, nous savons qu'il nous faudra des citoyens de mieux en mieux informés, ouverts et responsables, dont l\u2019identité, riche et complexe, ne pourra pas se limiter à une place à détenir dans un système économique.Enfin l'imaginaire se nourrit aussi d'images, de sons, de fantaisie et de créativité.Il faudrait retrouver dans l\u2019individualisme, le sens qu'il eut un jour sur les campus américains et en mai 68 en France : revendication des espaces de liberté, opposition à l\u2019autoritarisme et au militarisme omniprésents dans nos cultures, prise de parole, affirmation de soi, expression sous toutes ses formes, car l'autonomie des êtres n\u2019est pas financière.Et bannir ce qu'est devenu l'individualisme en période de restriction de l'emploi et de crise aiguë des finances publiques : compétition, égoïsme et lutte individuelle pour sa ropre survie, sans se soucier des autres.Ce sont à les dimensions de la citoyenneté : savoir, enracinement, liberté, identité multiple, souci de l\u2019autre, imagination, créativité.Sans connaître l\u2019avenir, elles sont les éléments du long et lent mûrissement vers le futur que souhaite Castoriadis.Et nous avec lui.En paraphrasant la fable de La Fontaine dont il était question plus haut, le dernier rapport de 228 POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ?| phne « f S hy eux) | Nul ne connaît l\u2019avenir l'Unesco sur l'éducation, dit rapport Delors®, parle de I'éducation comme du trésor à découvrir de cette fin de siècle.Il ne s\u2019agit plus de cultiver la terre pour en tirer des fruits à la sueur de son front, mais de cultiver des cerveaux, des intelligences et des sensibilités.Les exigences de la société de l'information sont telles que pour sauvegarder la démocratie dans nos sociétés, { faut véritablement rendre le savoir accessible à tous et à toutes et ce, dès le plus jeune âge et de façon continue, dit-on dans ce rapport.Que laisserait comme message, en 1997, le vieux ère agonisant à ses enfants 2 Il ne serait plus la- Éoureur, bien sûr, mais entrepreneur, ouvrier, professeur, ingénieur, technicien, chômeur, que sais-je 2 Désirant leur plus grand bien et percevant au loin l'émergence d\u2019un monde nouveau dont il ne sera pas, que trouverait-il de mieux à leur laisser en héritage @ Sage et intuitif, ne leur dirait-il pas : « Apprenez à connaître, à découvrir.À lire, à écrire, à compter.À chanter, à faire de la musique, à dessiner, à rêver.Apprenez à parler, à aimer, à partager » ?Peut-être ses enfants, produits du siècle, auraient- ils préféré qu'il leur laisse le billet gagnant de la 6-49 2 Mais cela, c'est une autre histoire.3/ Jacques Delors, prés., L'éducation, un trésor est caché dedans, rapport de la Commission internationale sur l'éducation pour le vingt et unième siècle, Paris, Odile Jacob, 1996.229 CHARLES E.CAOUETTE L\u2019utopie, opium des résignés ?La société dite moderne est en train de changer ; elle change à un rythme effréné.Cela est d'autant plus déstabilisant et inquiétant qu\u2019elle change sans orientation précise, on peut même dire sans plan ou projet de changement.Ce changement est particulièrement rapide et agité dans le monde du travail et de l'emploi.Les frustrations et l\u2019anxiété des travailleurs et, surtout des non-travailleurs, atteignent des niveaux et une généralisation qui semblent avoir peu de précédents dans l\u2019histoire de l'humanité.Ce n\u2019est ni tout simplement une crise de l'emploi, ni une crise de valeurs, c\u2019est une crise de civilisation.C\u2019est ce phénomène qu\u2019analyse de façon éclairante Fritjof Capra dans Le Temps du changement.C\u2019est à très court terme, si l\u2019on peut garantir une survie valable de l'humanité et de la planète, que les humains doivent apprendre, de gré ou de force, à travailler autrement et à vivre autrement, à vivre en bonne santé et ensemble autrement.1/ F.Capra, Le Temps du changement, Éditions du Rocher, 1983.230 + aii F qu Û ses 4 bpie, opium des résignés ?Les pouvoirs en place, pouvoirs économiques et politiques, s\u2019acharnent à maintenir à flot le bateau de l\u2019économie de marché, bateau dans lequel ils sont relativement confortables et privilégiés.Ils crient donc vite à l\u2019utopie dès que des individus ou des collectivités proposent des changements majeurs, voire une révolution en profondeur.Tandis que les victimes de la situation économique actuelle tentent de s\u2019accrocher à une utopie (un paradis perdu d'avance !) qui les aide à se résigner en espérant des jours meilleurs pour les générations futures, d\u2019autres Pont de leur utopie un projet collectif.Ces derniers veulent choisir parmi les futurs possibles celui qui respectera davantage l'être humain dans ses besoins fondamentaux, dont celui d\u2019être aussi heureux que possible.Ils veulent participer activement à ce changement et influencer dans le même sens les décideurs économiques et politiques.Cet engagement ou cette « militance politique » est non seulement efficace dans l'immédiat, l\u2019effet de domino en est en effet déjà perceptible, mais il est facteur de santé mentale, car d maintient les personnes qui assument cet en- agement dans un sentiment de dignité et un sens de la responsabilité collective qui contribuent très intensément à donner un sens à leur vie.Et à la source des malaises, voire de la détresse psychologique, qui affectent la très grande majorité des travailleurs stressés et des chômeurs marginalisés et dévalorisés, la très grande majorité des jeunes angoissés face à un avenir de plus en plus incertain et privés de leurs rêves et même de leur droit de rêver, face à l'insécurité de leurs propres parents, face au mal de vivre d\u2019une partie sans cesse croissante de la population, autant dans les pays dits industrialisés que dans ceux que l\u2019on considère en voie de développement, alors même que la plupart de ces derniers sont en voie de désintégration sociale, à la source de ces malaises il y a A perte de sens.Les humains sont en train de perdre le sens de l\u2019aventure humaine, le sens de la vie, le sens de leur propre vie.231 4 8 8 4H { iB sein MOREE api RA DIRE MIN OMMUNL E I.TT EM FOSSES HY ISHETIN ICN Et c\u2019est à cet égard que la mission de I'éducation doit être corrigée au plus tt et modifiée en profondeur.L'école, en particulier, doit au plus tôt revenir à sa mission essentielle d'éducation de l'être humain.En se mettant à la remorque de l\u2019entreprise, des valeurs qu\u2019elle véhicule, en adoptant elle-même le « modèle industriel », l\u2019école s\u2019est progressivement détournée de sa mission première, et toujours indispensable, de formation d'êtres humains aussi complets et achevés que possible, pour devenir un lieu d'instruction, un lieu de formation à court terme de travailleurs dociles, productifs et rentables.Et, à cet égard, il ne faut pas n'en vouloir qu'à l\u2019école : en se détournant de sa mission, l\u2019école ne fait que se plier aux demandes pressantes du marché du travail et de nombreux parents, beaucoup plus préoccupés de l'avenir de leurs enfants que de leurs besoins actuels et immédiats, notamment leur besoin de se développer sous toutes leurs dimensions et de s\u2019approprier toujours davantage la responsabilité de leur vie.Il est de plus en plus déconcertant de voir que le système scolaire est lui-même ballotté dans diverses directions.Les dirigeants du système ne semblent avoir aucune vision globale, aucune philosophie cohérente de l'éducation et de la mission spécifique de l\u2019école.Et cela tient tout particulièrement, semble- Hil, au fait que l\u2019école n\u2019a ou n\u2019exprime aucun regard critique sur les changements actuels de la société, ni surtout ne fait aucune démarche prospective : quelle sorte d'avenir collectif devons-nous choisir et bâtir ensemble 2 Quelle doit être la contribution spécifique de l\u2019école au sein de cette démarche prospective et au regard du nouveau projet de société à élaborer et réaliser ensemble 2 Même après le dépôt du rapport des commissaires des Etats généraux de l'éducation, il semble que les politiciens vont surtout éviter de prendre des positions pourtant très logiques, mais politiquement incorrectes ou inopportunes, concernant particulièrement 232 POSSIBLES Travailler autremé Vivre mieux ?L.on régné ] ! | i | ) | i is pie, opium des si u résignés ?Mieux?He SRE ie EC EEE DE seb tee 1 EMELINE la confessionnalisation des structures administratives scolaires (les commissions scolaires) et le financement public (c'est-à-dire par le grand public) des écoles privées, sélectives et accessibles à une minorité relativement privilégiée seulement.Bien sûr, on va tenter d'accroître la qualité de l\u2019enseignement par l'enrichissement des programmes des matières essentielles, et on va également tenter d'accroître le taux de diplômation.Mais tout cela, en désinvestissant concrètement du côté de la formation personnelle, sociale et morale des jeunes et du côté de l'encadrement.De ce côté, d'ailleurs, on risque beaucoup plus d'accroître la surveillance et les mesures disciplinaires que d'assurer un accompagnement plus individualisé et l\u2019aide dont les jeunes ont besoin pour mieux comprendre le sens des appren- fissages trop \u201cacadémiques » qu\u2019on leur impose, le sens de leur propre développement comme personnes, futurs parents et citoyens, le sens de leur vie, de leur avenir et de leur devenir individuel et collectif.l\u2019école, en cherchant par-dessus tout à les préparer au travail, les prépare mal à un marché du travail qui se transforme beaucoup plus rapidement et allègrement que le milieu d'éducation, empêtré dans ses propres structures administratives hyper- bureaucratiques et hypertechnocratiques, dans des normes, des règles et des conventions elles-mêmes trop rigides et de moins en moins « professionnelles ».Même si l\u2019école réussit à accorder plus de diplômes aux jeunes, des diplômes qui ne garantissent pas toujours une compétence réelle et généralisable, on sait très bien que les diplômes ne créent pas d\u2019em- loi.On le constate déjà facilement à l\u2019université : beaucoup de diplômés doivent se contenter d\u2019empois de type subalterne, d\u2019autres se font même re- user ces emplois parce qu'ils sont considérés comme trop qualifiés, qu\u2019ils peuvent exiger des salaires trop élevés ou risquent de perdre rapidement tout intérêt au travail.233 CPE CL SEE EIRE TEE Sal.NE > x 5 Cy i BE H Qi ! [i 3 i A Hi 1 Aussi longtemps que, sous la domination excessive de l\u2019économisme, on ne cherchera qu\u2019à parvenir (enfin !) au plein emploi, aussi longtemps qu\u2019on fera croire aux jeunes, et à leurs parents, que c'est par une scolarisation plus poussée qu'ils accéderont à l'emploi stable et permanent qu\u2019ils recherchent, on fera fausse route puisque tous les spécialistes du monde du travail et de l'économie s'entendent pour parler d\u2019une révolution inévitable qui est déjà en train de se faire à ce niveau.Qu'on parle d\u2019économie non monétaire, d'économie solidaire ou sociale, le monde de l\u2019économie va bientôt perdre son hégémonie actuelle : notre univers politique, social et culturel cessera d\u2019être sous sa domination totale.Ce sont à la fois les valeurs de travail et d'argent qui vont se modifier ; les préoccupations de mode de vie et de qualité de vie et, tout particulièrement, les réoccupations de signification de la vie vont prendre e dessus, guider les revendications des travailleurs et de la population en général et influencer les politiques.À cet égard, il est particulièrement stimulant de lire l\u2019ouvrage de Dominique Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition\u201d.Nous n\u2019en sommes pas là, c'est certain, et pourtant, il est évident qu'il ne s'agit pas d\u2019une utopie.Il s\u2019agit d\u2019un projet collectif auquel il devient de plus en plus urgent de travailler, tous ensemble.Une si belle utopie ne doit pas servir à endormir, à faire rêver tous ceux qui se sont résignés à Un sfatu quo dont ils se plaignent pourtant ; l'utopie ne doit pas leur servir d\u2019 opium.Mais pendant que se font ces changements inévitables dans l\u2019économie d\u2019un marché de plus en plus fébrile et que résiste un néolibéralisme pernicieux, que fait le monde de l'éducation 2 2/ D.Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition, Paris, Aubier, 1995.234 POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ? I hr, dtopie, opium des 0 résignés ?Il tente encore de régler à la pièce ses problèmes internes de mécanique (structures administratives, approches pédagogiques, nouveaux programmes, etc.) ; il tente encore de combattre des problèmes majeurs sans considérer ce qu'ils sont de fait, à savoir les symptômes d\u2019un malaise profond et d\u2019une incohérence interne majeure.C\u2019est le message pourtant clair qu'expriment présentement le désin- féressement quasi généralisé des jeunes, une sous- performance décevante, des échecs scolaires et un décrochage qui sont dramatiques pour la société fout entière autant que pour les jeunes eux-mêmes, la dévalorisation sociale ressentie par un nombre croissant d'enseignants, dont plusieurs vivent très difficilement, parfois même dans la détresse psychologique et la peur du burn out, les années qu'il leur reste à compléter pour accéder à la retraite.C'est cette déprime généralisée des adultes que les jeunes perçoivent autour d'eux et qu'ils ressentent eux-mêmes face à un marché du travail de plus en plus fermé et sélectif.Ce trait psychologique est aisé à observer chez les jeunes, tant au niveau des études secondaires et collégiales qu\u2019au premier cycle des études universitaires.Près de 80 % des jeunes, ceux qui réussissent bien, autant que les « moyens » et les plus faibles, développent une image négative d'eux-mêmes, de leurs ressources, de leur capacité de prendre réellement en main leur avenir personnel et collectif.Comment pourra-t-on bâtir un pays dynamique, enthousiaste et audacieux si l\u2019école et la famille aussi continuent d\u2019éduquer des jeunes sans image positive d'eux-mêmes, sans espoir et sans projet individuel et collectif d\u2019une vie réussie et heureuse 2 Pour une éducation réformée en profondeur | est indispensable et urgent que l\u2019école cesse d'être à la remorque de l\u2019entreprise et de ses attentes 235 D i i et qu\u2019elle assume de façon concrète et officielle le leadership vi lui revient dans les changements en cours.l'école prépare la génération montante et c\u2019est un nouveau type d'hommes qu\u2019elle doit au plus tôt former : des hommes qui apprendront, avec l\u2019aide d'éducateurs compétents et socialement engagés, à prendre en main leur propre destin plutôt qu'à se résigner au sort que semblent leur réserver le marché de travail, la compétitivité internationale et la fameuse mondialisation des marchés.Eduquer un être humain autonome et responsable individuellement et collectivement, voilà le défi énorme auquel doit immédiatement s'attaquer l\u2019école d'aujourd'hui.Demain ne sera différent que si l\u2019on commence aujourd\u2019hui à vivre, à travailler et à éduquer autrement.Ce sont de nouvelles valeurs, de nouvelles attitudes, de nouvelles qualités et compétences que l\u2019école doit au plus tôt développer chez tous les jeunes, chez les jeunes de tous les pays.Il est curieux que dans les réformes de l'éducation proposées jusqu'à maintenant, on s'en soit surtout tenu à tenter de corriger les « curriculums » officiels des études.Et pourtant, c'est en ce qui concerne le curriculum caché que la réforme est la plus urgente.Ce n\u2019est pas sans conséquence grave et à long terme sur le « produit humain », en effet, que l\u2019on conserve une pédagogie centrée sur l\u2019enseignement, c'est- à-dire sur la transmission presque mécanique de contenus peu signifiants, et sur une évaluation valorisant avant fout la reproduction aussi fidèle que possible des discours de l'enseignant ou du contenu des manuels.Comme plusieurs des enseignants et des cadres scolaires s'interrogent sérieusement sur de nouvelles façons de faire, qu'ils seraient d\u2019ailleurs prêts à adopter pour peu qu'on les y encourage, et comme beaucoup de parents cherchent eux-mêmes un autre type d'éducation qui respecterait davantage les jeunes et qui maintiendrait, surtout, leur enthousiasme face 236 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?y gpl\" tol f fei | 2 | [ = iopie, opium des qux études et a I'avenir, nous prendrons le temps oe resins?d'indiquer quelques pistes de changement et de les | illustrer, à l\u2019occasion, par des expériences très réelles qui se font déjà dans certains milieux d'éducation.Pour fins de clarté, nous distinguerons, de façon relativement artificielle, puisque dans la vie tout est E intimement relié, les dimensions pédagogiques et les E dimensions socio-affectives de l'intervention éducative.| Des pistes de changement Ë Dimension pédagogique l\u2019école actuelle maintient une approche pédagogique mécaniste et déterministe de l'apprentissage.Même si dans son langage, c'est-à-dire dans Tes textes officiels, l\u2019école a beaucoup « évolué », elle conserve dans sa pratique quotidienne sa pédagogie de transmission et de mémorisation.Elle croit qu'il suffit que le maître ou le manuel exprime telle connaissance devant l\u2019étudiant pour que celui-ci l\u2019acquière et l\u2019intègre.Et l'illusion que Tétudiant a acquis et intégré telle notion ou tel savoir est entretenue par le type d'évaluation que l\u2019on fait généralement, laquelle ne demande à l'étudiant que de reproduire, par mémorisation à court terme, ce qu'il a lu ou entendu.C\u2019est aussi inapproprié et illusoire [ que de croire que de raconter en détail ce qu\u2019on a Eu mangé lors de tel repas peut nourrir celui qui écoute.Si l\u2019on veut une éducation qui soit efficace, et qui À le soit à long terme, il faut au plus tôt passer de Re cette pédagogie de transmission et de mémorisation i à une véritable pédagogie d'acquisition et d'inté- E ration du savoir.En d'autres termes, il faut passer | d'une pédagogie centrée sur l'enseignement (c'est- à-dire sur l'activité du maître) à une pédagogie [ centrée sur l'apprentissage (c'est-à-dire sur l\u2019activité de l'étudiant lui-même).I! faut que la classe devienne E | un lieu de création collective du savoir.C'est per- | ' sonnellement et en interaction avec les autres que ISR 7 HHH SH MENT ERASE MIMS MITIPC app FH THAN ETT ORR ORME ena 1 SET les jeunes doivent prendre le temps de découvrir et de recréer le savoir, et de lui trouver du sens.On n\u2019épargne pas de temps en croyant qu\u2019il vaut mieux ignorer les questions que se pose Tetudiant pour l\u2019amener plutôt à recevoir (subir) nos questions et à y donner nos réponses, celles qui sont déjà inscrites dans le programme et qu\u2019il faudra reproduire au moment où la question sera posée à nouveau.C'est ainsi que les enseignants ont appris et réussi jusqu\u2019à l\u2019université ; c\u2019est donc ainsi qu\u2019ils enseignent, par une sorte de mécanisme subtil qui rappelle parfois l'identification à l\u2019agresseur.Comment faire autrement 2 C\u2019est ce que nous tentons maintenant de proposer et d'illustrer.Tout d'abord, il faut rendre les apprentissages et les contenus significatifs ; il faut qu\u2019ils aient du sens pour celui qui apprend.Or, il ne suffit pas de dire à l'étudiant que tel savoir lui sera utile plus tard, surtout au moment de l'examen, pour croire que ce savoir prend du sens.| faut que ce savoir réponde à des questions que l'étudiant se pose lui-même, qu\u2019il réponde à des besoins de savoir qu'il ressent personnellement, et que ce savoir se raccroche à son vécu.C'est à cette seule condition que le savoir est intégré et qu\u2019il stimule le désir d'acquérir de nouveaux savoirs et de nouvelles compétences.C\u2019est dire aussi que c'est beaucoup plus sur les étudiants, leurs préoccupations et leurs besoins d'apprendre que l'enseignant doit se centrer que sur son manuel et son programme déjà tout fait.Mais déjà, beaucoup d'enseignants commencent à paniquer : s\u2019il fallait que les étudiants ne se posent pas les bonnes questions, s\u2019il fallait que les questions qu\u2019ils posent ne correspondent pas au programme « qu'il doit couvrir », s\u2019il fallait que les étudiants passent au niveau suivant sans avoir acquis les contenus prérequis, ou qu'ils échouent aux examens faits par d\u2019autres ! Et voilà, il y a dans notre système scolaire actuel une telle logique linéaire, une telle mécanique rigide que tout changement réel 238 POSSIBLES Travailler autremé Vivre mieux ?Ol ft opie, opium des ne peut se faire sans bouleverser l\u2019ensemble de la machine.Voilà pourquoi le statu quo se maintient aussi fermement dans notre système d'éducation.La très grande majorité des enseignants ne savent faire autrement, n'ayant jamais expérimenté d'autre type de pédagogie, tandis que d\u2019autres qui sauraient faire autrement, ou qui voudraient tout au moins essayer, sentent tellement la pression du milieu, des collègues, des parents et la menace grandissante de l'évaluation faite par les autres, qu'ils n'osent se marginaliser et innover.C\u2019est cette observation qui nous a amené à dire ve l'innovation consiste essentiellement à « cesser de vivre des contradictions internes et à accepter de vivre des conflits externes ».Dès qu\u2019on cesse de faire les choses auxquelles on ne croit pas, comme conserver une pédagogie traditionnelle, archaïque et inefficace, on trouve beaucoup de temps et surtout de l'énergie et du plaisir à innover.On retrouve le plaisir de faire les choses auxquelles on croit véritablement, on se centre sur les jeunes plutôt que sur les programmes, on redonne la priorité à la relation éducative, on se préoccupe du développement intégral des jeunes ; bref, on redevient des éducateurs, on redevient de véritables professionnels de l'éducation, conscients que c'est au développement d'êtres humains plus vrais et à un nouveau projet de société que chacun est appelé à collaborer.En second lieu, la pédagogie doit se préoccuper non seulement d'assurer chez les étudiants la maîtrise de connaissances et de techniques de base dans divers domaines, mais surtout de développer chez eux la capacité d'apprendre par eux-mêmes et de diverses façons.En termes plus clairs, la pédagogie doit d\u2019abord se préoccuper de rendre les étudiants plus intelligents.Elle doit développer chez eux les stratégies cognitives, c'est-à-dire leur apprendre de façon concrète et opérationnelle à bien observer, à recueillir les données pertinentes d\u2019un problème ou d\u2019une situation, à bien comprendre le 239 problème ou à se poser eux-mêmes des questions appropriées.Ils doivent apprendre à formuler des hypothèses, à envisager diverses solutions, à choisir celle qui est la plus efficace et « économique » en énergie et en temps, appliquer cette solution et la vérifier.L'apprentissage par problème, qui est de plus en plus connu et expérimenté, par exemple par la Faculté de médecine de l\u2019Université de Montréal, est une approche pédagogique qui rend plus intelligent et plus capable d'apprendre par soi-même et de faire des transferts d'apprentissage.Et pourtant, cette méthode qui devrait d'emblée s'imposer, surtout dans les écoles primaires et secondaires, continue de soulever énormément de résistance chez les enseignants.D'une part, ceux-ci se sont toujours définis et valorisés par leur compétence dans une discipline spécifique ; d'autre part, les fabricants de programmes maintiennent des approches disciplinaires cloisonnées.Les enseignants ayant, par ailleurs, peu appris à travailler en équipe, et aucun d\u2019entre eux n'ayant pour responsabilité propre et formelle d'assurer chez les étudiants l'intégration des savoirs, on continue toujours de laisser à l'étudiant les tâches les plus difficiles de l'apprentissage, celle de découvrir la signification du savoir et celle de l'intégrer.Par ailleurs, chacun des enseignants, du secteur primaire à l\u2019université, est bien content de n'avoir jamais à vérifier ce qu'il reste de son enseignement quelques années ou même quelques mois après la fin de son cours.Somme toute, on demande à l\u2019enseignant de faire de son mieux ce que n'importe velle machine à enseigner, n'importe quel manuel d'enseignement programmé ou n'importe quel logiciel pourraient faire avec encore plus de compétence et de patience.Et au lieu de se demander toujours comment motiver davantage des étudiants de moins en moins intéressés, comment faire pour ne pas avoir chaque année à reprendre une bonne partie de ce qu'ils 240 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?| it og f i 6 ce Meur?pie, opium des résignés ?sont censés avoir appris l\u2019année précédente, au lieu de se demander comment il se fait qu\u2019un grand nombre d'étudiants deviennent des analphabètes fonctionnels après huit ou même dix ans de fréquentation scolaire, on continue de prôner la réussite scolaire et l'excellence.Comme si c'étaient d'abord les élèves qui devraient réussir et être excellents, alors qu'il est pourtant clair que c'est l\u2019école elle- même qui doit réussir et être excellente auprès de chacun des jeunes qui lui sont confiés.En effet, chacun des jeunes, quels que soient ses aptitudes et le milieu socioéconomique d\u2019où il provient, devrait pouvoir vivre à l\u2019école des expériences positives d'apprentissage, de succès et de valorisation.Il est carrément inacceptable que ce soit à l\u2019école que les jeunes perdent le goût de l'école, le goût d'apprendre et de se développer, qu'ils perdent surtout la confiance en eux-mêmes, en leurs ressources et en l\u2019avenir.Il est urgent que cesse un tel gaspillage des ressources humaines et que des générations complètes de jeunes soient ainsi déformés, aliénés et dépossédés de leurs véritables ressources et talents, de leur créativité, de leur émotivité et de leurs rêves par une école qui cherche à standardiser et uniformiser les jeunes, à les mettre au pas et en rang pour éliminer (progressivement) les moins dociles, les inadaptés ou les « hyperactifs » toujours plus nombreux, et pour sélectionner les plus doués, c'est-à-dire les plus performants et dociles, ceux pour qui sont randes ouvertes les portes des institutions supérieures d'enseignement et celles du marché du travail.| demeure tout de même curieux et déconcertant que les réformes proposées en éducation, même les plus récentes, touchent si peu le problème de fond de l\u2019école, à savoir son mandat, sa pédagogie de transmission, ses programmes cloisonnés et proposent si peu de redonner la priorité à la relation éducative qui est l\u2019un des facteurs les plus importants de la motivation scolaire, de l'intégration des savoirs et du développement intégral personnel et collectif.241 ME HE CE NO I RSS ENT RAA TN Dimension socio-affective Ce n\u2019est pas sans des effets très néfastes sur le plan intellectuel et cognitif que l\u2019école maintient, avec quelques retouches de surface, un statu quo de plus en plus archaïque et inapproprié aux exigences croissantes du travail qui, comme tous les autres secteurs de la vie, va exiger l'apport de personnes capables de penser de façon personnelle et critique, de gens capables de découvrir, d'appliquer le savoir et ha le partager.Des gens capables aussi de créativité, capables d\u2019intériorité et de méditation.Ce sont là des compétences prioritaires qui s\u2019apprennent mais qui, malheureusement, ne s\u2019enseignent pas ; c'est ce qui explique sans doute la piètre performance de l\u2019école qui continue, pourtant, de prêcher « l'excellence ».S'il faut considérer avec plus de soin ce que l\u2019école réussit à faire apprendre, et oublier en grande partie, à nos jeunes, il faut examiner avec la même sévérité ce que l\u2019école fait vivre aux jeunes à travers son curriculum caché.Les conditions dans lesquelles les enfants vivent leur vie scolaire sont tout aussi « déformatrices » sur le plan socio-affectif qu\u2019elles le sont sur le plan intellectuel et cognitif.Qu'on songe, par exemple, à la façon dont les enfants sont regroupés par âges, et parfois même subdivisés en sous-groupes fermés selon les aptitudes intellectuelles.Si on s'appuie sur la psychologie de l'enfant et la psychologie de l'apprentissage, rien ne justifie en aucune façon que tous les enfants de six ans soient ensemble, ni ceux de huit ou dix ans.Or, la règle est claire et stricte : les enfants qui ont eu six ans avant le 1° octobre sont classés en première année, et tous ensemble, à part ceux qui échouent ou qui ont quelques handicaps très particuliers (les surdoués en font partie!), ils graviront les degrés scolaires, un à la fois.Pourquoi des enfants de même âge et de même niveau @ Parce que l'enseignant doit enseigner le 242 POSSIBLES hd Travailler autrem | Vivre mieux ? RU ORI } I ë Ota Ney?diopie, opium des même programme, à fout le monde à la fois et au ' résignés?même rythme, et que tous les élèves devront passer le même examen au même moment.Donc, c'est pour l\u2019enseignant et son programme que les élèves E sont ainsi classés, et c\u2019est pour que l'évaluation soit E objective et « discriminante » qu\u2019elle doit être appli- Ë quée à tous le même jour.Et cette pratique péda- ogique perdure alors que dans les textes officiels du ministère de l'Education et des Commissions scolaires on continue de parler de respect des différences individuelles, on parle même, parfois, de | respect des différences collectives.Si des enfants, y ayant des aptitudes différentes, des cultures différentes ou même des handicaps particuliers d'ordre intellectuel, sensoriel, neurologique ou moteur, par ki exemple, n\u2019ont jamais l\u2019occasion de se connaître, de se côtoyer, de partager et de coopérer, comment apprendront-ils à respecter dans la vraie vie les différences individuelles, c'est-à-dire à respecter E | pour le vrai des enfants différents 2 Il y a la, sans Ë aucun doute, une déformation importante.L'école fait apprendre aux enfants de façon subtile l\u2019individualisme, l'intolérance et la fameuse méritocratie : ce n\u2019est pas de sa faute si on est plus doué que les autres, on mérite quand même son succès et les meilleures places ! Mais il n'y a pas que les rapports normaux et sains entre enfants qui sont déviés et déformés par Eu | l\u2019école, il y a aussi tout ce rapport à l'adulte, à | l'autorité qui décide (ou qui s\u2019appuie sur les déci- bisions de ses propres autorités) ce qui doit étre appris, E | ce qui est bien ou mal, ce qui mérite la bonne note Ee | ou la mauvaise.Les enfants sont mis en rang et ils FE doivent vite apprendre à respecter ce rang.Il est A | arfois surprenant, par ailleurs, d'apprendre que es plus brillants ont également souffert d\u2019être traités de « bolés» et de s'être sentis rejetés des autres, | mais continuellement maintenus sous pression pour | performer toujours davantage et dépasser les autres.Les autres deviennent ainsi perçus, de façon ouverte \u2018 ou subliminale, comme des concurrents qu'il ne faut 243 pas aider : ce serait mauvais pour soi et jugé comme de la tricherie par les autorités.II devient ainsi évident que ces jeunes, qu\u2019on oblige tous à fréquenter l\u2019école (ce n\u2019est pas pour rien !), y développent des attitudes et des habitudes de vie qui cadrent bien avec celles de notre société individualiste et capitaliste.Mais une telle école prépare très mal les citoyens de demain qui devront, de toute évidence, apprendre surtout l\u2019autonomie intellectuelle et affective, le respect d'eux-mêmes, la tolérance, le sens des responsabilités individuelles et collectives, le partage, la coopération, l\u2019interdépendance et, le plus tôt possible, le sens du travail et de la vie, le sens de l'appartenance et de la responsabilité à l'échelle de la planète.« Si l\u2019on veut aboutir à un nouveau contrat social, écrivent Roustang et al, la fonction de l\u2019école doit être repensée.Elle est en effet susceptible de jouer un rôle déterminant, comme instance de socialisation, comme lieu d'apprentissage à l'échange et à la socialisation » 3.Ces spécialistes, qui étudient la façon dont se transforment rapidement le marché du travail et aussi la façon dont les hommes et les femmes devront adopter, de gré ou de force, de nouvelles façons de vivre et de travailler ensemble, réalisent-ils que ce qu'ils recommandent, ce n\u2019est as simplement de «repenser la fonction de l\u2019école », mais bien de procéder le plus tôt possible à sa transformation radicale ?Cette fois, on ne parle plus de « projet démesuré, irréalisable, de chimère », mais d\u2019utopie comme \u201ctentative d'inventer l'avenir », affirme F_Ainsa\u201c.On est en plein dans un rêve dont il faut au plus tôt faire un projet collectif, un projet dynamique et mobilisateur, faisant autant appel à l'imaginaire 3/ G.Roustang, J.-L.Laville, D.Eme, D.Mothé et B.Perret, Vers un nouveau contrat social.Paris, Desclée de Brouwer, 1996.4/ F.Ainsa, « Les utopies sont mortes, vive l'utopie ! » Le Courrier de l'UNESCO, février 1991.244 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ? | É } A opie, opium des créatif qu'à l'analyse critique dépourvue de toute wi | résignés* complaisance.« Lapproche utopique de |'éducation j | apparaît aussi essentielle qu\u2019une approche de pe ; scientifique.L'éducation de demain sera vraisembla- i | blement le résultat d\u2019une collaboration étroite de la ; raison et de l'imaginaire.Aller à la réalité en pas- | sant par l'acte créateur »°.Pour rassurer ceux qui laissent tomber les bras | dès que le changement apparaît trop considérable, et pour encourager surtout ceux qui ont déjà commencé à œuvrer à des changements significatifs en éducation, rappelons brièvement deux expériences à pédagogiques innovatrices auxquelles nous avons pi été étroitement associé.Ces expériences qui, au dé- À | part, ont été jugées par beaucoup comme étant trop | « flyées » voire carrément utopiques ©, se poursuivent k | déjà depuis une vingtaine d'années.EF L'école alternative Jonathan est une école primaire publique qui a été fondée en 1974, donc il y a 22 ans.Dans les trois ou quatre groupes-classes d\u2019une vingtaine d'enfants, les enfants ont de 5 à 12 ans.Parmi eux se retrouvent aussi des enfants ui, dans d\u2019autres écoles, seraient placés dans des classes spéciales ou auraient besoin de mesures d'orthopédagogie.Les enfants ne sont pas « assujettis » aux programmes standard d'enseignement.lls apprennent à leur rythme, à leur manière, ils apprennent surtout par projets et ateliers, le problème de l'intégration du savoir se pose là beaucoup moins qu'ailleurs, puisque les savoirs ne sont as présentés par disciplines cloisonnées.De plus, l'enfant apprend très tôt à développer sa propre manière d'apprendre, à améliorer ses stratégies E cognitives et à corriger ses déficiences.bi 5/ G.Leclerc, «Changer la vie ou l'éducation permanente », Le e Courrier de l'UNESCO, février 1991.a 6/ Nous ne pouvons nous empêcher de rappeler la réponse d\u2019un EF cadre supérieur de l'éducation à qui nous avions demandé s\u2019il croyait à l'innovation pédagogique et qui avait répondu avec toute la sécurité d'un bon administrateur : « Je crois à toutes les innovations pédagogiques qui ont fait leurs preuves ! » Depuis des années, nous suivons avec grand intérêt comment les anciens de Jonathan s'adaptent à l\u2019école secondaire et y réussissent.Là-dessus, les données recueillies sont tout à fait rassurantes, puisque leur adaptation et leurs performances scolaires sont tout à fait comparables à celles des élèves provenant d'écoles régulières.Quant à leur motivation à poursuivre les études, elle se révèle particulièrement présente chez eux puisque après plus de 20 ans, on ne compte à peu près aucun décrocheur parmi eux.|| ressort donc que le fait d'assurer une éducation intéressante et valorisante au primaire, et de responsabiliser les jeunes face à leurs études, demeurent encore les meilleurs moyens de prévenir chez les jeunes du secondaire un décrochage scolaire dont le taux est tout à fait dramatique.Par ailleurs, il importe peut-être de rappeler une autre dimension essentielle du projet Jonathan.Dès sa conception, en effet, l\u2019école Jonathan a voulu être une école communautaire, c\u2019est-à-dire définie, gérée et évaluée par l\u2019ensemble de la collectivité.Les parents ont donc toujours été sollicités et aidés à réfléchir ensemble sur leurs propres valeurs et attitudes éducatives et sur leur responsabilité de contribuer activement au changement de l\u2019éducation et de la société.Dans le contexte global actuel, l\u2019école Jonathan, comme les autres écoles alternatives, doit consacrer énormément d'énergie, d\u2019une part, pour résister au massif retour à droite et à ses effets pervers et, d'autre part, pour demeurer en processus continu de recherche et d'innovation.Elle doit demeurer une utopie bien vivante et en évolution.La seconde expérience pédagogique innovatrice qui mérite également d\u2019être soulignée consiste en un programme d\u2019autoformation assistée qui est offert à des étudiants de maîtrise et de doctorat en psychologie de l'éducation.Ce programme, qui a débuté en 1976, a déjà formé plus de 200 étudiants.Là encore l'approche pédagogique met l'accent sur la mise en situation.Dès le début de ses 246 POSSIBLES Travailler autremeg: Vivre mieux ?yo 0 I 3 Ouf fy?witopie, opium des résignés ?études, l'étudiant peut ainsi déceler les besoins du milieu et définir les interventions professionnelles les plus aptes à répondre à ces besoins.C'est pour acquérir les compétences d'observation, d'intervention, de communication et d'évaluation que l'étudiant élabore son programme personnel de formation et d'apprentissage.Dans cette démarche, l'étudiant bénéficie de laide vigilante de trois professeurs et de l'apport de ses six ou huit collègues, vivant des expériences différentes dans d'autres milieux de stage.Outre cette démarche de groupe importante, l'étudiant reçoit une « supervision-intégration » individuelle hebdomadaire qui l\u2019aide, d\u2019une part, à intégrer les divers savoirs et savoir-faire qu'il acquiert et, d'autre part, à investir intensément dans son développement intégral, comme personne, comme professionnel et comme citoyen responsable.Cette démarche conjointe de l'étudiant et de son superviseur s'appuie notamment sur le « journal de bord » rédigé quotidiennement par l'étudiant.Ces deux expériences brièvement esquissées ont, entre autres, le mérite de démontrer que des changements ou des innovations demeurent possibles, même à l\u2019intérieur des structures et des normes rigides de nos systèmes formels d'éducation.De plus, ces projets font bien voir que les futurs professionnels ne deviendront jamais des agents de changement audacieux et efficaces s\u2019ils n\u2019ont jamais appris à vivre eux-mêmes des changements les concernant durant leurs années de formation, et s\u2019ils n'apprennent as aussi que les changements, même s\u2019ils sont souhaités ar beaucoup, demeurent toujours exigeants et qu'ils sont beaucoup plus tolérés par le milieu qu\u2019encouragés et valorisés \u201d.* * * 7/ C.E.Caouette, Si on parlait d'éducation.Pour un nouveau projet de société, VLB éditeur, 1992. À travers tous les changements qui se font présentement, et de façon quasi anarchique, l'éducation doit prendre les devants et assumer le leadersh qui lui revient dans la construction d\u2019une nouvelle société.Or, l\u2019école actuelle, qui vise pour les jeunes une réussite qui n'est encore définie qu\u2019en termes de erformances scolaires (mesurables et quantifiables), fait carrément fausse route.Non seulement elle prépare mal les jeunes, mais elle déforme ceux qui réussissent et détruit ceux qui échouent.L'école doit au plus tôt cesser de ne transmettre que des connaissances livresques (qui sont le plus souvent dépassées avant même d\u2019apparaître dans les manuels scolaires) ; elle doit développer chez les jeunes des compétences générales et transférables, stimuler un imaginaire et une créativité qui deviendront à court terme des conditions de survie dans le respect de soi et la dignité ; elle doit les aider à se construire une vision elobale, une philosophie et une échelle de valeurs leur permettant de donner un sens à leur vie.l\u2019école doit sortir de son « isolement social » et faire comprendre aux jeunes les changements sociaux en cours, l'avènement souhaitable et à favoriser concrètement de ce qu'André Gorz appelle la « civilisation du temps libéré » ; elle doit les préparer à l\u2019activité et à l\u2019économie plurielles et leur en donner le goût.Elle doit aider les jeunes à développer un regard critique face à la mondialisation des marchés et aux risques que celle-ci comporte.« Cela aussi, c'est extraordinaire », écrit Riccardo Petrella, l\u2019un des fondateurs du Groupe de Lisbonne, « que l\u2019on puisse dire, sans que nous tous ne nous révoltions dans nos tripes, dans nos têtes, dans nos cœurs qu\u2019avant la société, il a le marché du travail et qu'au fond, la chose lo plus importante, c'est le marché, non pas les citoyens et la société » 8.8/ R.Petrella, « Les dangers de la mondialisation », Options, CEQ, n° 15, 1996.248 POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ?ie 9 oR A i i i h fopie, opium des Les jeunes de nos écoles vivraient moins de désarroi résignés?et de détresse psychologique si, au lieu simplement de les pousser vers des emplois de plus en plus incertains et souvent aliénants, on les aidait à comprendre le sens de cette compétitivité internationale dont on leur rebat les oreilles et dont ils sont victimes | dans leur propre cheminement éducatif.En effet, on SIREN leur fait vivre dans leur processus même d'éducation | cette compétition malsaine que connaissent les mi- ee lieux de travail confrontés l\u2019économie de marché.« Être compétitif aujourd\u2019hui signifie non pas faire | mieux que l\u2019autre, mais empêcher l\u2019autre d\u2019être innovateur » 7.Aidés par des éducateurs compétents, les ] jeunes peuvent mieux saisir les enjeux actuels d\u2019une | société que les pouvoirs économiques et politiques | en place tiennent à conserver centrée sur la produc- , tion et la consommation effrénées, pour le « profit » \" et les privilèges d\u2019une minorité.Ils peuvent déjà com- rendre que le chômage, la pauvreté, la margina- sation sociale ne sont pas d\u2019abord dus à leur manque de formation et de compétence, mais qu'ils sont les effets pervers du système économique actuel, de son pouvoir excessif, de ses ambitions démesu- ¥ rées et de sa croyance « utopique » en une crois- i sance illimitée.« Il est devenu de plus en plus évident A que l\u2019obsession compétitive des dernières années a il conduit & une suppression importante d\u2019emplois et à une diminution de la qualité de vie » 1°.A RE RIRES Dre RE esse see AA ER A MLTR, Bt À l'utopie des économistes, les jeunes doivent opposer leur propre utopie : celle d\u2019une société fon- | dée sur des valeurs de respect, de partage, de coopération, de transcendance, une société prioritairement préoccupée de convivialité et de qualité e vie.9/ Idem, p.24.| | 10/ D.Latouche, « La compétition peut-elle gouverner la planète 2 », Options, CEQ, n° 15, 1996.249 SERGE MONGEAU Pour sortir de l\u2019économie néolibérale À Copenhague en 1995 avait lieu le Sommet mondial pour le développement social.Parallèlement à la rencontre officielle se tenait le sommet alternatif, au cours duquel plus de six cents organisations non gouvernementales (ONG) ont adopté la « déclaration alternative de Copenhague », où elles faisaient les constatations suivantes : «le système dominant néo-libéral a échoué comme modèle universel de développement.(.) Ce système a pour résultat une concentration accrue du pouvoir économique, politique, technologique et institutionnel sur l'alimentation et les autres ressources essentielles dans les mains d\u2019un nombre relativement petit d'entreprises financières.Un système qui place la croissance au-dessus des autres objectifs, y compris du bien-être des personnes, démantèle les économies plutôt que de les régénérer, tout en exploitant le temps, le travail et l'identité des femmes.Il incite le capital à externaliser les coûts sociaux et environnementaux.Il engendre une croissance sans création d'emplois, il déroge aux droits des travailleurs, il restreint le rôle des syndicats »!.1/ Bulletin d'information du Centre de ressources sur la non-violence, vol.8, n° 2, décembre 1995.250 , Pour je né { 4 Pour sortir de momie néolibérale eee agp Le poids des ONG est bien faible en face des géants que sont le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et le gouvernement des États-Unis, dont les deux premiers ne sont finalement que les marionnettes.Aussi le point de vue de la classe des entrepreneurs-financiers continue-t-il à prédominer.Malgré une aggravation évidente des conditions de vie presque partout sur la planète, la plupart des gouvernements continuent à suivre l\u2019« évangile » néolibéral ; ou ils y sont forcés par les organisations financières internationales, ou ils croient encore à ces deux mythes à la base du capitalisme : l\u2019économie de marché est génératrice en elle-même de liberté et la croissance économique entraîne nécessairement des retombées positives pour l\u2019ensemble de la population.Dans son livre Le Défi du xxi°siècle*, Teddy Goldsmith explique bien comment le développement du marché a été une perte pour l'humanité : « Dès que le marché cesse d\u2019être accessoire, les sociétés qu'il envahit et les écosystèmes où elles sont implantées sont condamnés à la désintégration accélérée » *.Cet effet est très clair dans les pays de l\u2019ancien bloc soviétique qui ont ouvert toutes grandes leurs portes à l\u2019économie de marché.Comme le souligne Goldsmith, « les partisans du libre-échange font croire qu\u2019il libère l\u2019individu opprimé d\u2019un ensemble d\u2019entraves que des gouvernants et des régimes tyranniques lui avaient imposées comme à ses ancêtres.Mais l\u2019\u201cindividu\u201d qui bénéficie du libre-échange, c\u2019est en réalité la multinationale\u2026 » ui acquiert la liberté de saccager la nature, d'ex loiter le travail des affamés, d'augmenter le nombre de pauvres dans les pays riches\u2026 l\u2019autre mythe, selon quel la croissance économique profite à tous car il y aurait plus de miettes qui tomberaient de la table des riches, ne résiste 2/ Monaco, Éditions du Rocher, 1994.3/ Cité dans Silence, n° 179-180, juillet-août 1994.251 pas non plus à l\u2019analyse.Les statistiques montrent que depuis quelques années partout dans le monde les écarts s\u2019accroissent entre les riches et les pauvres ; la richesse se concentre constamment entre fos mains d\u2019un nombre de personnes toujours plus restreint.l'économie de marché, le libre-échange et la mondialisation du commerce nous conduisent directement à notre perte.|| faut descendre l\u2019économie du trône qu\u2019elle occupe dans nos sociétés : nous sommes devenus les serviteurs de l\u2019économie, attentifs à ses moindres vacillations, obéissants à ses besoins.Comme si l\u2019économie était une entité autonome.On soigne maintenant l\u2019économie au détriment des êtres humains.Le moyen est devenu la fin.S'inquiéter de la santé de l\u2019économie amène à proposer des « remèdes » : impôts « plus justes », abolition des paradis fiscaux, diminution des taux d'intérêt, etc.Mais rien de cela ne porte atteinte au mal fondamental à l\u2019origine de tous les autres : la propriété privée.Tant qu\u2019on acceptera comme légitime que certains êtres humains puissent posséder en propre toute la richesse qu'ils peuvent acquérir alors qu\u2019à côté d'eux d\u2019autres êtres humains meurent de faim, le système sera injuste.Et ce n'est pas par des réformettes qu'on va le changer.| n\u2019y à vraiment que ceux qui ne veulent pas voir qui ne se rendent pas compte de l'urgence d'agir et de modifier en profondeur notre système économique, qui est à la base de toutes nos relations, dans nos sociétés capitalistes.C\u2019est aujourd\u2019hui l\u2019argent qui mène le monde, et ce n\u2019est pas normal.À la base du problème, je l\u2019ai dit plus haut, se situe la question de la propriété privée des biens et de l\u2019usage que peut en faire son propriétaire.Le fait qu\u2019une personne puisse posséder davantage que ce qu\u2019elle peut utiliser pour répondre à ses besoins conduit à la volonté d\u2019accumuler, au profit et finalement à l'exploitation \u2014 des uns par les autres et 252 POSSIBLES Travailler autre Vivre mieux ?TE Ri 160 BE; Mieux} Pour sortir de omie néolibérale IEEE CANNES des ressources naturelles.Jamais dans l\u2019histoire humaine n\u2019a-t-on poussé si loin qu'aujourd\u2019hui cette notion de propriété.La planète est de plus en plus morcelée en parcelles sur lesquelles le propriétaire : (un individu ou une entreprise) peut faire ce qu\u2019il veut, sans avoir à se préoccuper des autres ou de l\u2019avenir collectif.Il n'existe pratiquement plus de terres communales, même dans les lieux es plus reculés.Les inventions \u2014 toujours le fruit de l\u2019addition de connaissances provenant du patrimoine collectif \u2014 et les médicaments sont brevetés, même les genes sont répertoriés et mis en réserve pour profits uturs.l\u2019économie capitaliste est un monstre insatiable.La doctrine qui la soutient \u2014 le libéralisme du libre- marché \u2014 séduit tous les dirigeants politiques, à l\u2019Ouest comme à l\u2019Est, au Nord comme au Sud; plus que jamais, le politique est au service des possédants qui se réfugient derrière de gigantesques institutions financières ou entreprises transnationales pour augmenter encore leur pécule.Ces institutions dictent leurs conditions aux gouvernements et aux organismes internationaux.Comment échapper à ce nouvel impérialisme ?Il ne faut pas se faire d'illusions, la lutte sera longue et devra être menée sur divers fronts, tant par des actions collectives qu\u2019individuelles, les unes et les autres s'appuyant et se complétant.Sur le plan collectif, je vois trois types d'actions primordiales : renforcer nos associations, nous donner des moyens de faire circuler l\u2019information par des médias fibres et finalement développer une nouvelle économie.Renforcer les associations : au pouvoir de l'argent, il faut opposer le pouvoir du nombre.Quand une population se mobilise, elle réussit à imposer sa volonté.Mais la mobilisation n\u2019est pas spontanée : c\u2019est toujours le résultat d\u2019un long travail de 253 te sensibilisation d\u2019abord, puis d'organisation ensuite.Alors qu'un fort sentiment d\u2019impuissance affecte une proportion importante de la population, il devient essentiel que celles et ceux qui veulent encore agir se serrent les coudes, se concertent et se donnent des instruments efficaces.Les problèmes que nous avons à résoudre sont locaux mais aussi mondiaux, et nos organisations doivent être locales mais souvent s\u2019articuler sur des stratégies mondiales, sans quoi on ne fait que refouler nos problèmes dans la cour de l\u2019autre.Syndicats, groupes écologistes, mouvements de consommateurs, roupes pacifistes et autres ont tout intérêt à établir des liens, à se consulter, à former des alliances et dans certains cas à mener des luttes conjointes.Se doter de médias libres : les moyens de communication modernes constituent des instruments d'endoctrinement d\u2019une puissance phénoménale ; ceux qui ont intérêt au maintien du statu quo l'ont bien compris.Aussi ont-ils vu à les contrôler presque complètement, en faisant des outils de manufacturing consent et des instruments de promotion de la consommation débridée.Pour faire contrepoids, il s'impose d'\u2019intensifier la critique des médias en place et de développer des solutions de rechange : médias communautaires, revues, maisons d'édition, etc.Développer une nouvelle économie : dans le système économique actuel, nous nous retrouvons constamment dans une situation piégée.En tant que producteurs, avoir un « bon emploi », de ceux qui sont bien rémunérés, signifie presque toujours travailler au service de ceux qui, par leur appétit incontrôlé de profit, provoquent la destruction de nos structures sociales et de notre environnement ; et en tant que consommateurs, nous contribuons le plus souvent à enrichir des entreprises qui à un titre ou à un autre sont fondées sur l'exploitation.Dans son livre sur les moyens de rebâtir nos communautés, Marcia Nozick affirme : « Ce qu'il nous faut, c'est une nouvelle conception de la santé économique qui 254 POSSIBLES | fu: Travailler autr i 1 Vivre mieux ? § Pour sortir de mn our sort 9 Qormie néolibérale fasse la distinction entre ce qui produit la vie et ce qui la détruit, une approche du développement qui encourage la création de la vie plutôt que sa estruction » 2, Même si agir sur les associations et sur les médias me semble fort important, je voudrais m\u2019étendre sur l\u2019économie alternative, question de «coller» au thème de ce numéro de rossiBLES.Dans la présentation du livre L'Autre Économie \u2014 une économie alternative ?, Benoît Lévesque décrit les orientations d\u2019une telle économie : «\u2014 Accorder la priorité aux personnes sur les choses (et donc refuser de se laisser enfermer dans la seule logique de la production) ; \u2014 tenir compte de la diversité des besoins et des intérêts de l\u2019homme (et donc remettre en cause la vision néoclassique de l\u2019homo economicus et la rationalité économique) ; \u2014 prendre en charge l\u2019ensemble du travail concret et non seulement du travail rémunéré (ce qui laisse supposer la nécessité d\u2019une alternative à la valeur) ; \u2014 prendre en considération la disponibi- ité des ressources naturelles (et donc tenir compte du long terme et des ex- ternalités) ; \u2014 valoriser la qualité plutôt que la quantité, l'être plutôt que l'avoir (et donc tenir compte du développement personnel et de la sociabilité) ; \u2014 tenir compte de l'utilité sociale de la production, etc.» 4/ Entre nous \u2014 Rebâtir nos communautés, Montréal, Éditions Écoso- ciété, 1995, p.103.5/ Textes réunis par B.Lévesque, A.Joyal et O.Chouinard, Presses de l\u2019Université du Québec, 1989. La transition vers cette nouvelle économie, que de lus en plus de gens souhaitent, doit venir de la base.Deux voies peuvent nous y conduire ; les deux se renforcent mutuellement.D'une part, il s'agit de s'engager résolument dans des initiatives qui relèvent de l\u2019économie alternative, par la façon de gagner sa vie et par la manière de la vivre.D'autre part, il faut tenter d'amener les pouvoirs publics à comprendre que la solution aux problèmes économiques actuels ne se trouve pas dans la création d'emplois à tout prix.Commençons par les pouvoirs publics.Bien sûr, il ne faut pas trop espérer de gouvernements si liés au monde de la haute finance.Mais déjà nous possédons plusieurs programmes sociaux qui pourraient être modifiés pour faciliter la transition ; nous devons aussi reconnaître que les gouvernements constituent maintenant l'instance la plus importante de redistribution de la richesse collective.Jean-Paul Maréchal, dans Le Monde diplomatique de mars 1993, présente deux solutions au chômage massif que connaissent nos sociétés industrialisées : un revenu garanti dissocié du travail auquel pourrait s'ajouter un revenu d'activité ; ou bien un « deuxième chèque » compensant la perte de revenu entraînée par la réduction de l'horaire de travail.Maréchal mentionne diverses études expliquant la faisabilité de l\u2019une ou l\u2019autre solution et montre que la conception actuelle qui veut que « le revenu est la contrepartie d\u2019un travail, lui-même unique mode de socialisation, (.) ne correspond plus, et depuis longtemps, à la réalité.En France, 34 % des revenus des ménages sont déjà actuellement constitués par des prestations sociales, c\u2019est-à-dire des versements (allocations logement, allocations familiales, etc.) attribués à des personnes en raison de leurs besoins spécifiques ou de leur situation particulière ».L'État assume déjà aussi une partie des coûts du chômage.|| suffirait donc de réaménager les allocations sociales pour trouver une bonne part de ce qui pourrait constituer le «revenu de citoyenneté », qui permettrait à 256 POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ?Pau 0 ¢ ral ÿ Ql aux) Pour sortir de chacun de se procurer le minimum vital ; ceux qui Momie néolibérale drai d ient le fai voudraient consommer davantage pourraient le faire à partir des revenus qu'ils tireraient du travail qu'ils accepteraient d'accomplir.Dans notre éthique productiviste, la libération de l'obligation de travailler semble une idée bien saugrenue.Aux yeux de plusieurs, si personne n\u2019était obligé de travailler, le risque serait grand que personne ne veuille le faire et que les tâches essentielles au bon fonctionnement de lo société ne soient plus accomplies.Mais il faut comprendre que le revenu de citoyenneté permet seulement de répondre à ses besoins vitaux ; la motivation à obtenir d\u2019autres : revenus demeure.De plus, même si parallèlement à É l'instauration du revenu de citoyenneté s'opérait une \u2018 valorisation des activités non rémunérées comme le bénévolat ou la création artistique, plusieurs conti- ; nueraient à vouloir s\u2019insérer dans la société par un travail rémunéré.De toute façon, si jamais il y avait tellement de personnes qui choisissaient de ne pas travailler que les tâches sociales essentielles commençaient à être négligées, il serait toujours temps d\u2019assigner à chacun à tour de rôle les fonctions considérées comme indispensables.La solution du « deuxième chèque » est expliquée par René Passet : il s\u2019agit d\u2019une prime qui serait Er versée aux gens acceptant de travailler à mi-temps : EL « Cette prime augmenterait de 40% les gains de | deux travailleurs se partageant un poste à plein temps.Il n\u2019en coûterait rien à l\u2019entreprise ni à l\u2019État.La première, en effet, verserait deux demi-salaires au eu d\u2019un salaire plein, cependant que le second trouverait, dans la réduction des dépenses de chômage, les moyens nécessaires à son intervention »°.Sans renoncer à ce type de mesures qui requièrent l'intervention de l\u2019État \u2014 l'Etat, ça pourrait être \u201c nous » en vraie démocratie ! \u2014 mieux vaut ne pas 6/ « Sur les voies du partage », Le Monde diplomatique, mars 1993.257 H in i 1] \\ les attendre avant d\u2019agir.Et il ne manque pas d'actions possibles pour qui désire passer à l\u2019autre économie.Quatre tendances me semblent caractériser l\u2019« économie triomphante », galopante et dominante : \u2014 la mondialisation de la production et des échan- es : on fabrique là où les coûts de production sont es plus bas, grâce à une main-d'œuvre docile et sous-payée, à des avantages fiscaux importants et à l'absence de réglementation environnementale ; \u2014 la spécialisation des tâches : la connaissance est de plus en plus fragmentée, ce qui rend les travailleurs de plus en plus souvent cantonnés dans des tâches répétitives qui empêchent leur développement intégral tout en les rendant plus facilement remplaçables ; \u2014 l\u2019individualisation et la désolidarisation : les milieux d\u2019affaires et de la finance mènent une lutte sans merci (et souvent victorieuse) contre les mesures de protection sociale et la réglementation qui nuiraient au « libre jeu de la concurrence ».Travailleuses et travailleurs sont de moins en moins bien protégés, leurs syndicats s\u2019affaiblissent et la solidarité sociale disparaît progressivement ; \u2014 la stimulation de la consommation : la bonne marche de l\u2019économie requiert une augmentation constante de la consommation de luxe, au profit de ceux qui ont l\u2019argent pour payer.Cette consommation est attisée par une publicité fort habile à créer de faux besoins.Toute action qui contrecarre ces tendances m\u2019apparaît valable.Comme l\u2019écrit Theodore Roszack, même quand rien ne semble bouger d\u2019en haut, reste toujours une voie qui nous mène en avant: «la création d'exemples en chair et en os de consommation minime et d\u2019alternatives de haute qualité au courant dominant {.) Ce que les gens doivent voir, c\u2019est qu\u2019une vie écologiquement saine et socialement responsable est une bonne vie ; que la simplicité, la 258 POSSIBLES ue Travailler autremefe#*\" Vivre mieux ? ; Pour sortir de \u201cSidhomie néolibérale x! modération et la solidarité permettent une existence qui est libre et fière »\u201d.Le retour à la terre constitue sans doute l\u2019un des meilleurs moyens de retrouver « une vie écologique- ment saine et socialement responsable ».C\u2019est ce que pensent Teddy Goldsmith et nombre d\u2019autres écologistes.Il me semble également primordial, pour l\u2019avenir de l'humanité et de la planète, que nous rétablissons avec la terre les liens que l'urbanisation à outrance nous a amenés à rompre.l'éloignement de la terre, des phénomènes naturels, des éléments essentiels que constituent l\u2019eau, le vent, la terre et le feu, tout cela nous prive des conditions qui permettent notre plein épanouissement.Vers la fin des années 60, nous avons connu au Québec un mouvement de retour à la terre ; ce fut surtout le fait de jeunes qui rejetaient les valeurs dominantes et qui voulaient refaire un autre monde râce à la vie en commune ; un certain nombre d'intellectuels ont aussi acquis des terres pour s\u2019y installer.Le manque de préparation et la volonté d'aller trop vite ont mené à des échecs nombreux.Pour réussir ce genre d'expérience, il est nécessaire de se bien préparer ; aujourd\u2019hui, il faut encore davantage, puisque l\u2019agriculture moderne a subi d'énormes transformations qui rendent fort difficile l\u2019installation de nouveaux agriculteurs.Les bonnes terres se vendent à des prix inabordables, elles sont aménagées pour les grandes monocultures qui requièrent beaucoup de machinerie et d\u2019intrants chimiques\u2026 Ce n\u2019est pas en adoptant ce modèle d\u2019agriculture industrialisée qu\u2019on effectue un retour à la terre valable.Il faut plutôt viser du côté des petites productions et de l\u2019agriculture biologique, et pour acquérir la terre nécessaire à ce type de cultures, il faudra former des coopératives ou développer des 7/ Where the Wasteland Ends, New York, Doubleday & Company, 1977, p.387.Voir aussi mon livre La Belle Vie ou le bonheur dans l'harmonie, Montréal, Editions Écosociété, 1996.259 fiducies foncières communautaires.Cette dernière formule est fort intéressante ; Marcia Nozick la décrit ainsi : «Une fiducie foncière communautaire (FFC) est un terrain acquis collectivement par une communauté pour vlisation à perpétuité par cette même communauté.Voici comment cela fonctionne : des parcelles de terrain ou, dans certains cas, des quartiers tout entiers, sont soit légués, soit achetés par un groupe et intégrés à une fiducie foncière.Le terrain est ensuite loué, généralement pour une période de 99 ans, aux membres du groupe qui acceptent d'utiliser celui-ci pour une habitation (si la fiducie foncière est située en zone urbaine) ou à des fins agricoles (si elle est située en zone rurale) \u2014 selon les objectifs que s'est fixés le groupe »8.Les municipalités rurales qui cherchent à se revitaliser pourraient facilement constituer de telles fiducies en achetant quelques terres ou à partir des terres saisies pour non-paiement de taxes.Ces terres ourraient être divisées en plus petits lots qui seraient loués aux personnes s'engageant à faire de la culture intensive selon les méthodes biologiques.| n\u2019est évidemment pas nécessaire de devenir agriculteur pour reprendre contact avec la terre.On eut jardiner à temps partiel, pour répondre à ses besoins ou pour se faire un revenu d'appoint ; et cela peut se faire en ville ou en banlieue, quand on dispose d'un terrain assez grand.Il me semble cependant qu'il y aurait de nombreux avantages à ce que s'effectue un nouveau retour à la vie rurale, non dans un esprit de fuite de la ville, mais dans une perspective de revitalisation de sa vie et de celle de son milieu.Les petites villes et les villages s'avèrent en effet des milieux plus propices à la vie communautaire, à l'édification de nouvelles solidarités et à la prise du pouvoir par la base.8/ Op.cit, p.138.260 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?pour git 16 ES 4 out leu?Pour sortir de foie néolibérale Avec les moyens modernes de communication, beaucoup d'entreprises, en particulier dans le domaine des services, peuvent s\u2019installer loin de leur clientèle.En situant des entreprises alternatives en dehors des grandes villes, il serait possible de mener simultanément des expériences intéressantes sur les plans travail, communauté et qualité de vie.Qu'elles s'organisent en milieu rural ou en milieu urbain, «il n'existe pas de frontières bien précises entre les alternatives économiques et les alternatives culturelles », ainsi que le signale Benoît Lévesque ; il note cependant que si l\u2019on s\u2019en tient au volet économique, on retrouve dans ces alternatives : « \u2014 l\u2019expérimentation de modes alternatifs de consommation et de comportement: nouveaux styles de vie mais aussi nouvelles habitudes de consommation comme par exemple la réduction volontaire de la consommation (Voluntary Simplicity) qui valorise plus l'être que l'avoir, les valeurs d'usage que les valeurs d'échange, etc.; \u2014 des expérimentations allant dans le sens de l\u2019autoproduction, de l\u2019autosubsis- tance, du troc, des réseaux d'entraide, etc.; \u2014 de nouvelles méthodes de production : technologie à visage humain ou technologie douce, production à faible consommation d'énergie ou faisant appel à des formes alternatives d'énergie comme \u2018énergie solaire, unité de production de faible dimension, etc.; \u2014 de nouvelles formes d'entreprise qui se caractérisent par la gestion collective, une forte implication des travailleurs, l'utilité sociale de la production, la recherche d\u2019une rentabilité sans enrichissement ; \u2014 des expériences de développement local et communautaire qui favorisent le contrôle 261 de la communauté sur son environnement et son destin ; \u2014 le partage du travail et la pluriactivité, soit une réduction du temps de travail et une alternance du travail rémunéré et du travail non rémunéré (cet élément débouche sur une approche plus macro) » \u201d.On ne peut parler d'entreprises \u2014 aussi alternatives et aussi limitées soient-elles \u2014 sans aborder la question de leur financement.Rares sont les personnes qui disposent elles-mêmes des fonds nécessaires pour lancer une nouvelle entreprise ; il faut donc qu\u2019elles trouvent d\u2019autres moyens de financement.Au départ, les entreprises vraiment alternatives, à cause justement de leur fonctionnement hors normes, trouvent difficilement de l\u2019aide du côté des institutions financières traditionnelles ; et quand elles reçoivent une oreille attentive à leurs demandes, elles deviennent de moins en moins alternatives pour répondre aux critères des institutions prêteuses.Il y a aussi les taux d'intérêt qui prennent une telle part des revenus qu'ils élèvent considérablement le seuil de rentabilité de l\u2019entreprise qui emprunte.En fait, une entreprise alternative devrait l\u2019être jusque dans son financement.Et il existe des moyens d\u2019y parvenir.Une entreprise peut se financer en trouvant une clientèle qui lui achètera ses produits en les payant d'avance.À leurs débuts, c'est de cette manière qu\u2019ont fonctionné les éditions de l'Hexagone ; quand on projetait de publier un livre, on l\u2019offrait à une liste de souscripteurs qui l\u2019achetaient à l'avance.C\u2019est une formule semblable qui est utilisée dans les groupes de Community Supported Agriculture '°.9/ L'Autre Économie : une économie alternative 2, op.cit, p.30.10/ Voir Brigitte Pinard, « Un contre-projet au système agro-alimentaire industriel », Perspective, vol.8 n° 1, automne 1995.262 TAIT, LAs er: i i | POSSIBLES Travailler autre jo 10 Vivre mieux ? \u2019 : Pour sortir de momie néolibérale x! Certains artistes recourent à leurs amis et connaissances pour financer leurs projets de disque, exposition ou livre.Des artistes régionaux emploient ce moyen avec succès ; les gens sont souvent fiers de contribuer à l\u2019épanouissement de la culture locale.Un des auteurs des Éditions Ecosociété a soumis son projet de livre à une dizaine d'organismes susceptibles d'être intéressés par la problématique qu'il traitait et il a demandé à chacun une contribution de 500 $ pour lui permettre de se consacrer pendant velques mois à la rédaction de ce livre ; la plupart des groupes ont répondu favorablement.Pour les projets plus importants, il est possible de former une coopérative dans laquelle les personnes qui lancent le projet font chacun une mise de fonds ; peuvent également y participer des sympathisants ou d'éventuels utilisateurs des services.À certains endroits, des groupes populaires ont réussi à mettre sur pied des caisses communautaires de prêts.L'Association communautaire d'emprunt de Montréal en est une ; elle se définit ainsi : « L'Association communautaire d'emprunt de Montréal est une corporation sans but lucratif.Elle accepte des prêts venant d'individus aussi bien que d'institutions et emploie le capital ainsi constitué pour accorder des prêts à des conditions abordables pour des fins de développement communautaire.Ainsi, l'Association pourra prêter ce capital plusieurs fois durant la période convenue entre elle et son prêteur.Ceci a un effet multiplicateur bénéfique puisque le même capital permet de financer plusieurs projets utiles à la société.L'Association favorise les emprunts accordés à des groupes ou à des individus qui ne peuvent obtenir, pour leur projet, un capital de départ auprès des institutions financières traditionnelles Chaque fois que cela est possible, elle fait aussi en sorte que l'emprunt accordé puisse 263 faciliter pour l\u2019emprunteur-emprunteuse l\u2019obtention de prêts provenant d\u2019autres sources »!! Evidemment, ces caisses ne peuvent répondre à tous les besoins.Il est cependant souvent possible aux initiateurs d\u2019un projet alternatif de trouver, parmi leurs amis et leurs connaissances, un certain nombre de personnes qui acceptent de faire un prêt sans intérêt pour un laps de temps plus ou moins prolongé.C\u2019est là une façon de développer la solidarité dans nos communautés.La solidarité ! C\u2019est en effet sur elle que repose notre avenir, c'est grâce à elle que peut se développer cette économie alternative qui est l'unique voie qui nous permettra de survivre.Car comme le constate René Passet, «On s'acharne à raisonner en termes de production alors qu\u2019à l'échelle du monde toutes les pénuries \u2014 y compris alimentaires \u2014 sont techniquement vaincues.Le problème se déplace vers le partage : partage de l'emploi et des revenus dans les pays industrialisés, partage des savoirs et des moyens avec le monde sous-développé, partage de la planète avec les générations futures.Tout reste à inventer » '?.Aujourd\u2019hui, il ne s\u2019agit pas que de déplorer le démantèlement des solidarités anciennes : on peut en développer de nouvelles et reconstruire la société sur d\u2019autres fondements que la lutte à la performance et la compétition, tant par des actions globales que par des initiatives personnelles.11/ Dépliant publié par l'Association.12/ «Sur les voies du partage », Le monde diplomatique, mars 1993.264 POSSIBLES Travailler cure Vivre mieux ? eu! on MICHEL BEAUDIN [ Tout est possible à condition de retisser le nous social | A mesure qu'elle s'approfondit, la crise du travail apparaît de plus en plus comme une crise de toute la société moderne et même de la civilisation occidentale.Nous avons beau nous acharner à n\u2019y voir que des problèmes « passagers », l'évidence se fait insistante : c'est bien à une mutation que nous avons : affaire, à un changement de paradigme.Comment t envisager celui-ci 2 Penser notre avenir commun exige de prendre en compte non seulement la facticité des processus qui i nous entraînent, mais également I'atmosphére de i désespérance qui entoure ceux-ci, le sentiment d'im- P vissance qu'éprouvent aujourd\u2019hui les gens devant bE a force prodigieuse des obstacles qui s'accumulent pour bloquer une route dont on discerne d'ailleurs mal le tracé.Cette réaction même pourrait contribuer à transformer le pire en prophétie autoréalisatrice 2 Les jeunes éprouvent avec une acuité particulièrement profonde cet état de choses.Les menaces d'hier qui ne restaient qu'éventualités quelque peu improbables ont fait place à la réalité quotidienne, omniprésente et écrasante d\u2019une compétition économique éliminatrice dont l'impact destructeur se fait sentir 265 jusque sur l\u2019environnement naturel.« Quon soit un individu, une entreprise ou un pays \u2014 déclarait récemment au Forum économique de Davos, M.Helmut Maucher, patron de Nestlé, \u2014 l'important pour survivre dans ce monde, c'est d\u2019être plus compétitif que son voisin » !.Un tel monde a cessé d\u2019être un endroit où il fait bon vivre.Notre entreprise exige, en conséquence, de proposer un projet qui tienne compte de celui qui est en train de s'imposer, qui en épouse donc l\u2019ampleur et la structuration, mais en en inversant le sens.Cette réflexion doit tendre vers une utopie capable de mobiliser tant les cœurs et les esprits que les conduites.Autrement dit, il n\u2019y aura pas d'avenir si l'humanité ne débloque pas d'abord son imaginaire, à l\u2019encontre d\u2019un présent où ce sont les businessmen qui définissent à la fois le possible (le fonctionnement de la société) et l\u2019admissible (les finalités, les valeurs et les normes de l'existence).Les poètes et les artistes font chanter le monde.Quel souffle nous soulèvera @ Un proverbe biblique dit bien : « Quand il n\u2019y a plus de prophétie dans le pays, le peuple périt» (Prov.11, 14).Le changement commence donc bien avant son organisation et ses mécanismes ; il commence, au plus intime, ar le sursaut de notre humanité disant «non » à a fatalité, après avoir aperçu, quelque part, le « oui » d\u2019un horizon en train de s'ouvrir.Il faut faire appel au meilleur de l'humanité, et même si nous ne sommes pas des poètes, tenter quand même de déblayer et de baliser les chemins de nos rêves.Essayons donc de creuser les racines et les médiations tant de la désespérance actuelle que de l'utopie qui, l\u2019une comme l\u2019autre, ne tombent pas du ciel, mais s\u2019articulent en des processus historiques concrets.1/ Cité par Ignacio Ramonet, « Davos », Le Monde diplomatique, n° 504, mars 1996, p.1.266 SHELA BO ce La POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?el 0 le nov \" our we?| ! | ! pl Tout est possible a condition de peer le nous social | i i | 1 i: Plusieurs facteurs me semblent avoir concouru au développement d\u2019un sentiment personnel et collectif \"impuissance : a) l'ampleur évidemment bien réelle des blocages dans une société de surcroît très complexe et où les problèmes prennent un caractère systémique ; b) une relative incompréhension des phénomènes qui nous confrontent ainsi que de leur dynamique.Cet « analphabétisme social» accroît l'insécurité devant une menace qui est fortement ressentie, mais qui demeure trop imprécise ; c) l\u2019absence, dans l\u2019espace public, d\u2019une perspective alternative forte et attrayante ; d) la perception d\u2019une disproportion entre les moyens dont nous disposons et ceux du processus dominant que nous voulons contrer, combinée à l'ignorance des tentatives de résistance réalisées un peu partout, en raison du caractère polycentrique de celles-ci, et à un manque de confiance dans la capacité des groupes humains de changer l\u2019ordre des choses ; e) il faut ajouter à cela, enfin, que le terrain de l'idéologie et de l'ima- inaire est déjà agressivement occupé par un néo- Ibéralisme qui, prétendant avoir créé le meilleur des mondes possibles, s'acharne à discréditer comme « irréalisme » tout ce qui nous paraissait s'apparenter à des solutions et au progrès : droits, égalité, fonction redistributrice de l\u2019État, solidarité sociale, etc.Nous en venons, dans ce contexte, à réaliser intimement que notre intégration sociale et même notre droit de vivre dépendent étroitement de notre seule « utilité » économique, forcément temporaire, d'où la culture larvée du désespoir qui se développe maintenant.Une fois notre paralysie relativisée, et faisant davantage confiance à notre intelligence collective, une double démarche d'analyse paraît ici s'imposer.Sur un premier versant, il s'agit d\u2019abord de comprendre au mieux la dynamique ou le projet de société qui occupe déjà le terrain et qui, loin de se limiter à de simples « mécanismes » opératoires, comporte d'autres dimensions ou ressorts profonds sur lesquels l'insisterai plus loin.Je distinguerais, ici, au sein de 267 RH AI TR ta cet ensemble : a) la constellation des mécanismes économiques et politiques actuellement articulés dans le modèle néolibéral en voie de planétarisation rapide ; b) le néolibéralisme comme épisode accéléré du processus de marchandisation du monde, mis en place à partir du xviié siècle, et qui disloque constitutivement la société; c) le néolibéralisme comme éthique, ou normativité, et comme idéologie ; d) et, enfin, aspect peu souvent abordé, le néolibé ralisme comme intégrisme fondamentaliste, et plus précisément comme < religion » sacrificielle où la sacralisation des institutions, des règles et des objectifs entraîne le sacrifice de « perdants ».Ensuite, sous les mêmes rubriques mais dans l\u2019ordre inverse, il s'agira, sur le second versant, de proposer une autre logique, celle de la résistance, et une perspective différente qui fasse sens en opposition à celle qui nous accable.J\u2019aborderai cette vision successivement comme mystique, comme éthique, comme culture et, à un niveau plus opérationnel, comme politique et comme pratique quotidienne.Par ailleurs, I'objectif principal de mon propos étant d'évoquer le sens d\u2019un parcours et de ses étapes, on comprendra que je ne fasse qu'esquisser l\u2019analyse de chacune de celles-ci.La dynamique néolibérale le néolibéralisme comme projet économique et politique Le premier niveau de lecture du néolibéralisme comme reconfiguration structurelle de l\u2019économie et de la politique est relativement familier\u201d.Je veux retenir la mise en place initiale par certains États puissants (États-Unis, Grande-Bretagne) d\u2019un nouveau 2/ Je renvoie, par exemple, à un texte récent du Groupe de théologie contextuelle québécoise : «Le néo-libéralisme triomphant », L\u2019Action nationale, LXXXVI, 5, mai 1996, p.61-87.268 lise irl res POSSIBLES we Travailler autrement \u201c\u201c\u201d Vivre mieux ?L 8 Tout est possible \u2018té: à condition de \u2018oi qer le nous social cadre juridique qui allait «libérer» le capital du carcan national et social pour lui redonner l'initiative à l\u2019échelle planétaire.|| en est résulté un processus intense de libre concurrence qui jette entreprises et populations les unes contre Tes autres, dans une course désespérante et sans fin.Enfermée dans une logique autoréférentielle, l\u2019économie néolibérale divise la croissance de I'emploi, nivelle par le bas les conditions de travail et de vie et bloque l'emploi comme voie d'accès principale au nécessaire revenu, tout en murant la sortie de secours des prestations sociales.Elle nous ramène à la norme séculaire du capitalisme, la précarité, mais cette fois au sein de la surproduction de richesses.Au Nord comme au Sud, le néolibéralisme fabrique massivement des inutiles et éteint l'instance démocratique prise dans les rets des marchés financiers.En un mot, que j'emprunte à M.Marc Blondel, secrétaire général du syndicat français Force ouvrière et participant du Forum de Davos : « Le marché gouverne.Le gouvernement gère » \u201c.le néolibéralisme comme société de marché Le néolibéralisme n\u2019est, en fait, que l'accélération et la dernière figure en date d\u2019un processus qui s'établit à partir du xvié siècle : le basculement de la socialisation dans l\u2019économie, faisant de celle-ci le fondement de l\u2019ordre social et, du marché prétendument autorégulateur, son principe d\u2019orchestration.Deux moments caractérisent cette mutation de la société en marché : d\u2019abord l\u2019autonomisation de la rationalité économique puis, d'autre part, l\u2019assujettissement à celle-ci de tous les domaines de la vie jusqu\u2019à transformer la substance même de la vie et a soumettre aux normes de tout business.Même les personnes et leur travail en sont réduits au statut de 3/ Cité dans Ignacio Ramonet, loc.cit., p.1. « ressources », « jetables » à terme quand il s'agira de « dégraisser » les entreprises.Par ailleurs, ce processus de marchandisation constitue une singularité historique absolue en ce sens que, pour la première fois dans l\u2019histoire, le lien social se fonde sur l'opposition ou la compétition économique entre les sociétaires.Ce processus fait coïncider la désolidarisation sociale avec la dynamique sociétale par le biais d\u2019une redéfinition marchande de celle-ci.Il inscrit l\u2019anti-solidarité dans la fibre même de l\u2019économie et de la société et fait coïncider la violence avec le cours « normal» de l\u2019économie, « naturalisant » en quelque sorte le phénomène d'exclusion qui en résulte, et occultant, du même coup, toute responsabilité identifiable : « c'est la loi du marché », entonne-t-on invariablement.Hervé Defalvard a mené une remarquable enquête sur les rapports, à travers l\u2019histoire, entre les marchés et les formations sociales où ils s\u2019inscrivaient et qui leur donnaient leurs tours.Une constante se dégage : depuis la Grèce ancienne jusqu'à nos jours, le détachement du marché par rapport aux repères collectifs « manifeste un temps de crise », et la domination de l\u2019économique sur la vie des gens est rendue possible par un affaiblissement du « Nous » et de sa traduction dans l'autorité politique \u201c.Le secrétaire américain au Travail, Robert Reich, faisait directement écho à cette thèse récemment à propos des mises à pied massives et de l'écart grandissant entre riches et pauvres : « si nous persistons dans la voie actuelle, disait-il, c\u2019est-à-dire en séparant les gagnants et les perdants, nous perdons, il me semble, l\u2019autorité morale.qui nous a toujours liés les uns aux autres » >.4/ Essai sur le marché, coll.« Alternatives économiques », Paris, Syros, 1995, p.188-190.5/ Cité dans Associated Press, « Les compagnies américaines ne se vantent plus de faire du dégraissage », La Presse, 4 juin 1996.C\u2019est moi qui souligne.270 POSSIBLES Travailler autr Vivre mieux ?LU 8 | ouf by oI eu! § .a wTout est possible Ÿ à condition de ofer le nous social Le néolibéralisme comme idéologie et comme éthique À un autre niveau, la marchandisation de la société et son dernier avatar, le néolibéralisme, sont aussi animés par une idéologie et une éthique qu'Alice Amsden a nommées l\u2019economically correct, et par lesquelles on tente d\u2019emporter l\u2019adhésion des esprits et de subjuguer notre imaginaire.Sur le plan idéologique, le marché trace les « limites » de l\u2019économiquement possible.Il exige la soumission à la « réalité », mais en prenant soin, au préalable, d\u2019enfermer la définition de celle-ci dans une conception purement formelle de l\u2019économie.Le ossible est préajusté à une définition du réel déjà façonnée par les paramètres du capital, ce qui permet de fonctionnaliser à l\u2019intérieur du système économique toute activité et même le sens de la vie humaine.C'est ainsi qu\u2019une entreprise ne peut subsister que si elle s'avère rentable et compétitive ; que les services à la population ne peuvent être assurés que si les budgets gouvernementaux ont d\u2019abord « rassuré » les marchés financiers ; que le travail ne peut être reconnu que comme emploi: que les besoins de base ne sont pris en compte que s'ils peuvent se traduire en demande solvable; que des régions entières même n\u2019ont le droit de survivre que si leurs initiatives économiques et leurs ressources y sont plus compétitives qu'ailleurs.En somme, rien ne peut être valorisé ailleurs que dans la logique du capital.Et le vocabulaire même est appelé à la rescousse pour conforter cette vision idéologique.Ne parle- ton pas du capitalisme comme de l\u2019« état de nature » 6/ « From P.C.to E.C.», The New York Times, 12 janvier 1993.Le « politically correct», si souvent décrié, est peu contraignant comparativement à la rectitude économique qui a l'avantage de correspondre aux grands intérêts néolibéraux qui voient, d'ailleurs, dans le premier une entrave à leurs desseins.271 de l\u2019économie 2 Les grandes manœuvres boursières sont ainsi décrites comme des « tempêtes sur les marchés financiers », par exemple.Le travail lui- même, à travers les effectifs dont on veut se débarrasser, est décrit comme un poids et une souillure.D'ailleurs, les fusions, fermetures d'usines et licenciements ne sont-ils pas assimilés à des « rationalisations », terme associé à la grandeur de l'être humain, mais qu\u2019on fait justement jouer à l'encontre de celui-ci 2 Le langage de la santé est aussi mis à contribution dans les « fractures sociales », la « maladie du chômage », l\u2019« assainissement » (« couper dans le gras ») des finances publiques, etc, tous des malheurs « naturels » auxquels le néolibéralisme a opportunément des « remèdes » à proposer.Sur le plan de l'éthique, le marché définit aussi l\u2019économiquement admissible.C'est ainsi qu'il abso- lutise le critère de la rentabilité maximale relative et à court terme.Les actionnaires n\u2019ont donc plus à être fidèles à une entreprise.La logique néolibérale commande plutôt que, profitant de la mobilité du capital, ils investissent là où, à ce moment-ci, on leur offre le meilleur rendement.La compétitivité, appliquée aux taux de rendement, au prix des marchandises ou aux ressources humaines, devient la seule norme, totalitaire.Plus largement, les règles du marché en viennent à tenir lieu d'éthique et d'éthique unique, ce qui abolit l'écart, constitutif de toute éthique, entre ce qui est et ce qui devrait ou pourrait être.C'est là l\u2019héritage de la tradition d'Adam Smith et de quelques-uns de ses contemporains qui avançaient que la poursuite par chacun de son intérêt propre allait automatiquement résulter en mieux-être général.La solidarité et le bien commun n\u2019ont plus alors à être visés directement, mais constituent plutôt la retombée indirecte, aléatoire et non intentionnelle d\u2019une tout autre visée.Du coup, l\u2019égoïsme devient l'expression la plus haute de l'altruisme.À partir de là, plus rien ne peut, éthiquement, arrêter le 272 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?wel j cond y je 104 7 Out, uk + Tout est possible à condition de ser le nous social capitalisme qui peut alors élever la brutalité au rang de vertu et d'amour du prochain.l'équation smithienne et toute la tradition libérale consacrent la neutralité et même la bienveillance éthique des règles du marché.Les résultats de celles-ci, les inégalités structurelles, par exemple, peuvent alors être considérés comme inévitables et 3 méme acceptables.En somme, chacun, gagnant ou r perdant, mériterait son sort.Cela s\u2019est fraduit, aux E États-Unis, puis maintenant au Canada, par le pas- = sage de la « guerre à la pauvreté », dans les années E 60, à la « guerre aux pauvres » sous le néolibéra- E lisme.Un déplacement s'est donc effectué depuis Smith.La compétition (poursuite de l'intérêt propre) a d\u2019abord été vue comme un moyen par rapport à A une finalité de solidarité.Le néolibéralisme, plus EL nietzschéen, ne s'embarrasse pas de telles précautions.N\u2019obéissant plus qu\u2019à une logique circulaire, E la compétition est devenue sa propre finalité, ca intégrant parfois, de façon instrumentale, la solidarité (alliances, etc.).Aussi devrait-on maintenant parler d\u2019un système non plus de concurrence mais d'élimination ! le néolibéralisme comme « religion » sacrificielle À un quatrième et dernier niveau de lecture, celui de l'horizon de sens, le néolibéralisme peut encore être saisi comme «religion» fondamentaliste et sacrificielle.Le capitalisme ne fait pas que « naturaliser » ses institutions, mécaniques et règles, il va jusqu'à les « sur-naturaliser» ou les sacraliser.Il est décrit comme un « ordre spontané » (FA.Hayek), ce qui présuppose l'existence, en son sein, d\u2019une sagesse lus grande que celle des humains, et disqualifie à l'avance, en raison de cela, toute intervention extérieure.Cette autoréférentialité du néolibéralisme économique se double encore de sa qualification 273 de « fin de l\u2019histoire » (F Fukuyama), en ce sens qu'il serait qualitativement et chronologiquement indépassable.Ce caractère anti-utopique du capitalisme complète son processus d\u2019autotranscendance.Ultime instance toute-puissante et autoproclamée de l\u2019organisation de la cité humaine, ce système ne manque pas de transférer sa propre absolutisation aux entreprises, aux marchandises (qualité totale, etc.), aux buts de la vie (enrichissement, etc.) et aux lois du marché elles-mêmes.L\u2019economically correct reçoit ici une formidable caution.C\u2019est précisément par la médiation de ce qui est economically correct que seront relativisés ou < sacrifiés » les perdants : personnes, populations, entreprises et même régions entières, jugées moins performantes, et donc indignes du salut ou « ciel » capitaliste pour n'avoir pu suivre à la lettre la seule voie ou « évangile » admissible : la compétitivité.« Normal » et mérité, leur sacrifice est sans appel.L\u2019anti-solidarité se mue, ici, en sacrificialité.Smith avait déjà prévu ce prix de la course au profit : « pour un homme très riche, il faut qu'il y ait au moins cinq cents pauvres ; et l'abondance où nagent quelques-uns suppose l\u2019indigence d\u2019un grand nombre »\u201d.Lors d\u2019entrevues auprès de vingt-quatre hommes et femmes d'affaires de Montréal, tous, sans exception, m'ont affirmé qu'il était inhérent au capitalisme de faire des victimes.L'économiste FA.Hayek, père du néolibéralisme, le confirmait encore, à sa façon, en déclarant : « alors, les seules règles morales sont celles qui ont trait au calcul des vies : la propriété et le contrat »8, Quand le néolibéralisme se transforme ainsi en fatalité inexorable et sans recours pour les perdants actuels ou éventuels, on ne s'étonnera pas de voir 7/ Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, coll.«Idées », n° 318, Paris, Gallimard, 1976, p.363.8/ F.A.Hayek, entrevue au journal chilien El Mercurio, 19 avril 1981.274 POSSIBLES Travailler autremg à\u201c Vivre mieux ? ES $ ufr jeu?Tout est possible à condition de ser le nous social grandir, au sein des populations, un sentiment d'impuissance et même une culture du désespoir, et chez es plus pauvres, la honte d'eux-mêmes.Les diverses dimensions analysées à propos du néolibéralisme évoquent la face obscure de la dynamique sociétale actuelle.Mais il existe aussi une autre face, celle de la résistance à cette logique et des initiatives qui en inversent le cours.J'en ai fait abstraction jusqu'ici pour mieux cerner la spécificité néolibérale.Mais la dynamique alternative n\u2019en est pas moins, en un certain sens, déjà en marche.Je me propose maintenant de lui rendre justice en essayant d'esquisser la figure de l'utopie en l\u2019abordant sous les mêmes angles que la dynamique régnante, mais en commençant par l\u2019approche la plus large : celle du sens.Une dynamique alternative Le néolibéralisme représente, à l'évidence, un enlisement de la société.Au lieu de poursuivre cette fuite en avant, ne faut-il pas plutôt faire marche arrière et repartir dans une autre direction 2 Examinons cette possibilité à partir de son horizon de sens.l'alternative comme horizon de sens et comme mystique Comme théologien, j'inscrirais normalement ici une relecture de la tradition judéo-chrétienne où j'ai cherché à débusquer une interprétation sacrificielle de la foi qui pourrait bien avoir servi de matrice à la sacrificialité du libéralisme économique, lequel en constituerait donc une version sécularisée.Mais j'y ai aussi rencontré une interprétation farouchement anti-sacrificielle, qui continue d'inspirer de larges secteurs des Églises chrétiennes, en particulier l\u2019Église et la théologie de la libération en Amérique 275 | | latine, et desquelles l'idéologie néolibérale a fait ses PossiBies [Jue cibles privilégiées.Je ne vais pas rendre compte ici l'availler autremes 7 P glees.vais p ; P Vivre mieux ?ft\" de cette exploration, mais je ne saurais passer sous | silence, cependant, tout ce que mes prions essentielles, surtout au présent niveau de détermination de l'utopie, doivent à cette seconde interprétation.C'est à la fois négativement et positivement qu'on peut dessiner l\u2019horizon de sens de l'alternative.En contrepoids à l\u2019autotranscendance du capitalisme néolibéral, il faut opposer le refus de la sacralisation des règles du marché, telle, par exemple, l\u2019obligation absolue, pour les peuples du Tiers-Monde, de rembourser les dettes contractées par leurs dirigeants et qui aurait pour prix le sacrifice de leurs enfants, ou de laisser le sort de régions entières se décider sur leur seule compétitivité relative.Quand la loi se fait totalitaire, c\u2019est la désobéissance à celle-ci qui est morale.Ne faut-il pas aussi refuser le décret de la fin des utopies, décret d\u2019ailleurs lui- même utopique ?l'utopie est nécessaire aux sociétés humaines, car en dépend leur capacité de reconnaître le caractère limité de leurs projets historiques, et donc d'éviter l\u2019enfermement dans les folies totalitaires.J avancerais, enfin, le refus radical des sacrifices humains, au nom de la dignité absolue des personnes, injustement relativisée par le néolibéralisme.Aucune d\u2019entre elles n\u2019est de trop ou sacrifiable ; sinon, toutes le sont, potentiellement.Il en est de même de la valeur absolue de la société, à cause de la socialité inhérente à la personne.Ceci ne doit pas être négociable, sinon la dérive devient inévitable.Sur le versant de l'affirmation, nos sociétés ont un urgent besoin de profession d'espérance, à l\u2019encontre de la morbidité du néolibéralisme et de la fascination de la mort et du suicide collectif qui habitent celui-ci.Cette affirmation est, en même temps, celle du caractère irrépressible de notre humanité.Dans le contexte conflictuel décrit plus 276 M AR CEE SEPT.MORE | | { A | Tout est possible haut, le témoignage du sens s'exprime d'abord dans en de la lutte : on a le droit de perdre, mais on n\u2019a pas .\u2019 .A / .peer e MOB 399% le droit de s'écraser et de baisser la tête.Il s'exprime aussi dans la solidarité prioritaire avec les sacrifiés ou perdants, contrepied direct de l\u2019anti-solidarité sacrificielle qui sous-tend le néolibéralisme.L'alternative suppose donc, d\u2019abord, une mystique de la dignité humaine et sociale.l'alternative comme éthique de la solidarité et idéologie du « socially correct » Sur le plan éthique, comme concrétisation de horizon de sens esquissé plus haut, l'alternative implique de récuser la réduction de l'éthique aux EF seules règles de la compétition.Tissés depuis déjà E quelques siècles avec le fil de l'intérêt propre et de | l\u2019anti-solidarité, nous devons nous retisser avec un autre fil, celui de la solidarité, avec les plus faibles en particulier.Ce qui ne peut manquer de nous faire entrer en collision avec l'éthique du marché.Si nous inscrivons cette proposition dans l\u2019horizon de l\u2019histoire, nous devons retourner au slogan pro- gl grammatique de la modernité : « liberté, égalité, fra- | | ternité ».Tragiquement, ces trois idéaux ont été isolés les uns des autres, ce qui a provoqué leur dénatu- | ration et leur dérapage, car ils n\u2019ont de sens qu\u2019au sein de l'unité dialectique qu'ils forment ensemble.= l'Ouest a privilégié la liberté, mais en coupant A celle-ci de la visée égalitaire et de leur « âme » : la | fraternité ou la solidarité.Il en est résulté une cari- i | cature de la liberté, réduite à l\u2019absolutisation de bi | l'initiative privée.L'Est a tout misé, quant à lui, sur A | l'égalité.Le frein imposé à la liberté des privilèges abusifs a fini par dissoudre la liberté tout court.L'égalité, sans projet de fraternité, n\u2019a pu s'imposer qu'artificiellement, par la force.Ces deux totalita- Eu rismes ont fait la preuve que les projets de liberté i et d\u2019égalité se déboussolent, entrent en contradiction ft et se nient eux-mêmes quand ils cessent d\u2019être u 277 il ih # animés par la solidarité, sans laquelle, rappelait Soljenitsyne, «il n\u2019y à rien qui tienne, ni village, ni ville, ni la terre entière » °.On se doute bien que les peuples du Tiers-Monde n\u2019ont pu profiter de la liberté et de l'égalité, monopolisées au Nord.Ils n\u2019ont pu survivre que par ce dont le Nord ne voulait même pas, la sofianité, aujourd\u2019hui rudement mise à l'épreuve par la pénétration du néolibéralisme.À l\u2019heure où l'obscurité s'allonge sur notre monde, ne faudrait-il pas de toute urgence remettre le programme de la modernité à l'endroit en redonnant à la fraternité la perspective centrale @ Plus précisément, cela voudrait dire de retrouver la flamme de l\u2019espoir du côté des perdants, du côté de tous ceux que le néolibéralisme est en train de sacrifier au Nord comme au Sud.Ce test est décisif.Sur le plan idéologique, j'avancerai seulement cette idée d\u2019opposer à l\u2019« economically correct» une opinion publique définissant elle-même ce qui serait « socially correct» !°.On sait les limites de la rectitude, mais comment donner quelque force idéologique aux critères éthiques d\u2019une alternative au lieu de rester à la merci de la seule norme de la « tolérance » aveugle qui nous jette pieds et poings liés aux pieds de l'idéologie totalitaire du marché ?Le « socially correct» doit évidemment être balisé, mais n'est-ce pas quelque chose de cet ordre qui a soulevé l\u2019opinion américaine contre les entreprises qui tiraient prestige de milliers de mises à pied et ui récompensaient proportionnellement en fonction de celles-ci leurs dirigeants \u20ac Le « socially correct» ne signifierait-il pas de nommer les « mains très visibles » qui fixent les règles du jeu, que ce soit, par exemple, par la vigilance 9/ La Maison de Matriona, coll.« Le livre de poche », n° 3411, Paris, Julliard, 1974, p.78-79.10/ Une sorte d'équivalent de ce que Ihistorien E.P.Thompson appelait la moral economy.278 POSSIBLES ied | Travailler autremel i Vivre mieux ?re TOUS | Tout est possible à l\u2019endroit des décisions des hautes instances éco- | 5 condliion de nomiques internationales ou par une meilleure | connaissance, dans la population, des manœuvres | des lobbies d\u2019affaires, en somme, en forçant les | véritables acteurs de l\u2019économie à sortir de l\u2019arrière- | scène et en les pressant d\u2019adopter collectivement (puisqu'ils ne le peuvent individuellement) des règles compatibles avec la cohésion sociale ?l'alternative comme reconstitution du sujet social Le niveau suivant appelle une inversion du mouvement d\u2019avalement du politique et du social par E l\u2019économique ou du processus de marchandisation \u2018 du monde.Traduites dans les termes qui nous intéressent ici, les trois valeurs du slogan de la modernité équivaudraient au marché, à l'Etat et à la société civile.Comme la fraternité, le troisième acteur, la société, a aussi été écarté et dissous, ce qui devrait entraîner le dévoiement des deux premiers comme en témoigne le néolibéralisme aujourd\u2019hui.La grande perspective qui surgit, ici, c'est celle d\u2019une resolidarisation sociale, d\u2019une reconstitution du sujet social, seul acteur éventuellement apte à nous foire sortir de l\u2019oscillation stérile entre l\u2019État et le marché, et seul capable, sans abolir ceux-ci, de les maîtriser et d\u2019en fixer l\u2019ordre du jour.Voilà l'immense reprise de travail sur elle-même à laquelle l'humanité est conviée plutôt que de rester à la remorque du marché.La société doit être sa propre providence, plutôt que de compter, comme | actuellement, sur l\u2019Etat-providence ou sur le marché- | providence, quitte à déléguer à ceux-ci une part de cette responsabilité.En termes très simples, la tâche, c\u2019est de nous reconstituer en « nous ».| Cette perspective peut donner unité et cohérence à des millions d'initiatives les plus diverses et à partir d'autant de points de tous les milieux.Et le processus qui lui correspond permet la large participation de 279 tous, depuis l'entraide de voisinage jusqu'à la transformation des rapports structurels.Il conjoint solidarité et responsabilité.C\u2019est sur ce critère à la fois moral et très concret de la resolidarisation que l\u2019état de la société devrait être évalué.Misant sur la contagion ou l'effet d'entraînement à travers la membrane sociale à retisser, ce processus fait de la solidarité non plus seulement le sens, l'éthique et l'idéologie de l\u2019alternative, mais également sa culturel'alternative comme politique Nous voilà revenus au niveau le plus tangible, à celui des orientations et des pratiques économiques et politiques.C\u2019est celui où la société civile ne se contente pas d\u2019être l\u2019un des pôles du trio déjà mentionné, en développant de solides mouvements syndicaux et communautaires, par exemple, mais où elle cherche à investir les domaines économique et politique.C'est ainsi que, guidée par les perspectives déployées plus haut, elle se fera présente dans les artis politiques ou en créera de nouveaux, qu\u2019elle fera des représentations vis-à-vis des instances gouvernementales et participera aux consultations publiques sur divers projets.C\u2019est ainsi, d'autre part, que la société civile prendra l'initiative de reconstituer une régulation sociale et politique de l\u2019activité économique tant sur le plan régional que national et mondial, et suscitera les conditions favorables à la coexistence d\u2019une pluralité de types d'économie (privée, communautaire, publique, coopérative, etc.).Au sujet du problème de l'emploi, seul un mouvement social profond peut contraindre les entreprises et les gouvernements à une réorganisation qui permette de résoudre l\u2019équation du temps de travail socialement nécessaire compte tenu des capacités productives actuelles de l\u2019économie, et du revenu d'emploi comme condition d'accès aux biens nécessaires.280 POSSIBLES Travailler autrem Vivre mieux ?ute] geo fp no | | | | | Tout est possible a condition de ser le nous social On pourrait multiplier les exemples de déploiement de la nouvelle perspective.Résumons simplement en parlant, ici, de la solidarité comme exercice effectif et vigilant de la citoyenneté et comme politique au sens plénier du mot.Au terme de ce parcours, j'espère seulement avoir réussi à suggérer que l'alternative pouvait être pensée en cohérence et à partir d\u2019une compréhension articulée de la situation actuelle vue comme une dynamique multidimensionnelle.J'ai modestement voulu insister sur l'urgence de démystifier la fiction néolibérale, de débloquer l'imaginaire et de rallumer l'espoir à partir d\u2019une perspective stimulante qui nous fasse sortir de notre torpeur.Surtout, j'ai voulu laisser entendre que rien, même pas les indispensables médiations institutionnelles de la solidarité, ne pouvait se substituer à notre volonté vigilante de former un nous.J'ai aussi essayé d'attirer l'attention sur le processus sociétal (en négatif et en positif) sous-jacent aux aménagements économiques, politiques et sociaux concrets.D'une part, la mobilisation peut être facilitée si elle s'accompagne de la vision claire d\u2019un rocessus de changement perçu comme cohérent et fibérateur de la créativité.Cela permet, par exemple, à une population de tenir le cap au delà des échecs ou des réussites à court terme.D'autre part, le processus de resolidarisation proposé promet de nous faire vivre en chemin ce qui est visé à son terme, ce qui lui assure une certaine autonomie, un dynamisme propre.Au fond, j'ai cherché comment on pourrait réunir toutes les conditions d\u2019une dynamique qui nous donnerait le goût de nous démarquer de la fatalité faussement invincible du néolibéralisme et d'emprunter des chemins de libération, non à partir d\u2019une idée de quelque expert ou sous l'emprise d\u2019un pseudo- messie, mais à partir de la société elle-même se donnant l'intelligence de sa route en même temps 281 RRR AH RU RR qu\u2019elle se la tracerait, mue par la seule passion de vivre autrement.Impossible ?De arands changements survenus un jour dans l\u2019histoire paraissaient, la veille encore, improbables.Ce n\u2019est qu'après coup qu\u2019on a réalisé que des forces avaient souterrainement travaillé au mûrissement des situations, les faisant accéder au seuil critique.Alors, qui fera à nouveau chanter le monde ?Résumons en terminant, la perspective alternative : une solidarité qui doit être à la fois une mystique, une éthique, une culture, une politique et une pratique, au fond, une manière de vivre personnellement et socialement.Mais comme tout cela se présente toujours, dans le concret, sous la forme d'initiatives ou de projets possibles, il n\u2019est peut-être pas inutile de formuler trois critères susceptibles d'y vérifier l'intégration de l\u2019ensemble de cette perspective : a) ce projet favorise-t-il la resolidarisation entre les gens ?b) resolidarise-t-il avec les perdants ou exclus 2 c) enfin, au moins à long terme, vise-t-il un changement structurel 2 282 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ? Bass PSE A ARSE LA ne a EN \u201ces dal LIE Ax ri Sith AN PL Tres IMAGE \u201cess J \u2014 __ LL oO = NE ii.= > M 9 srry Lope PS Cre Las COE ren _ us ou cp 5 a xr res ee SES - PCr Tes REE Eras ex rat = Eran pai EET rua T - i CHE Jet rt Ei 4 4 rh 93 3 9 .i à Lu 5 A > ÿ 23 x coq 4 2510055 = Rs Fee = 2 I rem i x Tr pre SE 5 3 ; a ET oe na = a i it i CEE EM 8 3 SE ee i TN i rp Ta vl 77 ri ; 5 sisi is LL a > va : : a oa RE Tv ty he 0 ty cs PE D ve + + te + SR Ce Ce z a HET & ne = Wy! 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À i Hg i ju PA y il i hi pe A hi i ÿ i ji y qu + pu pu i ; A p i ih i # ji iki été i i il 4 N en » i: pen af hil i i pi pe fi Hk 4 li 4 ha À fi 1, bls hp qi 5 i hi alld fil Er i.of i) ii % an | hy 0 Û oh i i hi j a cd : à A i Ait i | 4 5 l pi 4 Ar i JR pe Tp a 5 fi Th i Ÿ in A fis i i Is id i) i 1 hi i Xe à ba, 0\u201d GA {4 vi a 1 fi i a i UE An i 1 4 ji in ih j A : oi ih ih 4 pl of # : 4 fi Li dE ih : = fi Ji 204 i iz hints i i / à 4 i 1 { ra à 9 if id il 5 Ji 7 i GA Hi ! in x ; en ¢ ne ; i i 5 ir EE il i i: yi i jl ! pi vi an vi | 4 y 4 i i an i i] 0 5 ie oo i VE) Ed i i i i J go ÿ ol i 7, i i ii I an i i; i pi iho 7 i A x % Li 5 by I pl Hh A 4 a: i oi it oh 1 8 io i Ah al 7 ii ih i i Je pa fin 5 fi i AS 4 ik: 23 i PA a\u201d nl ii gp 2 fhm 7h it, i i ae OR Ei A pe 0h hy i be] Pk Ihe 7 4 a ib 5 1 iit i Hh ih, 7 2 Pa PA \" i # y ; i, 3 si 7 il 5 ; ui és Li Lg Ai ii pr a bi 7 Cali oe Su 4 i i p i ih si Te ii a ay rn i 0 Cu fib id in Hie rit 7 rh ft fh: of i il h A0) i i i i § f he # j i iy i i i, 4 a ÿ i ue iy i J 2 à i i Le EL Pi i, \"1 i A i i i $ ii pt fi fo il fi 7 4 ÿ A | oT vin i { iy i | Ve 9 bi i Th i ; id 4 £1 fi ; i Li va i iy i ar if ia A i by 7 ol J i 73 i j pi ne cid i Hi hi f i Lo i i ly a fh i i LT {3 5 § i ic fal ii i si, pd i J ib ih i 4 À nH \u2014 ns Br.STÉPHANIE BÉLIVEAU LA CONSOLATION Techniques mixtes et collage sur toile, 1996 160 x 244 cm \u2014 dt pe Collection particulière = - ey en A Le Lu 55 EE Ad > Xen R= - _ Re py vs re mn 72 rec ia pry BEET EE ye ay RL déc pepe per ea Cay ots Ero Re RENE 3 ES 3 a - ET FICTION 5 \" DES _-_ \u2014 pan niin.eimai ne _- \u2026 Se _ _ - _- rr Ca Te em eer os =.Ex re \u2014- \u2026 oi ce: \u2026- ai ex es PPS = ve.ex han am oe: tr oo gE Ea ocre 2 : a fryer rel Ee = ere FEE BOCES tee Bas rer re Patt APS TES pes eX a ex cocon Fes Sa hi 212 AEX és ose rer a LOE rE pi i pt pk ce Exc ME ERIS MADELEINE GAGNON Désœuvrement Comme chaque jour s'était levé le soleil, à la même heure toujours ou à peu près, on se demandait bien ce qui s'était passé, quelle différence dites-moi le soir venu, on se demandait trop.Coups sourds au fond des ruelles ou dans les caves, dans les greniers et dans les chambres closes, avec des ariffonnages sous l\u2019oreiller ou sur les draps défaits ou sur les tables des étudiants partis trop tôt, partis avant que n'ait sonné le gong prévu du corps.Désœuvrés.On se demandait bien, les mères ao.lées.Et puis les pères revenus en catastrophe.On se demandait sur tous les tons, du cri à lo gorge rouillée jusqu\u2019à celui, muet, de l\u2019œil perdu dans les champs anciens de sang de lait mêlés.Quelle différence dites-moi le soir venu, si tant de fils suicidés 2 Pendant que la ville grouille et geint sirènes au vent, des mères à la fenêtre parlent aux étoiles, fixent leurs yeux aveugles.Et os pères, venus en catastrophe, sont déjà repartis.En plein deuil, une mère a vu l'étoile polaire glisser sur Vénus.Ça arrive rarement.À l\u2019équinoxe vernal seulement, quand on regarde la voûte, direction nord-ouest.La peau des mères devient frémissante, tremblante de ce frôlement d'étoiles d'habitude lointaines.La peau des mères, sanglot de soie dans la musique céleste de la nuit.Les mères des fils en-allés trop tôt deviennent alors tragiques.Les garçons ont traversé, aveugles aussi, l'ultime passage et elles le savent là.Pour se consoler, certaines disent : « Mon enfant peut maintenant parler aux étoiles ».Elles dansent et chantent face à l'univers muet comme les tombes.Elles ont l'étrange don, ces mères, de ne pas être au désespoir.Les fils n\u2019ont pas su cette confidence des mères.En pure énigme, ils sont partis.288 POSSIBLES Travailler autremé- Vivre mieux ?Dés Désœuvrement Le lendemain d\u2019une traversée folle de Montréal en ambulance, la tête de son fils entre les mains, regard scrutant deux yeux déjà de l\u2019autre côté, mais où 2 «Est-ce le Néant, se demande la mère, ou serait-ce une autre vie inimaginable, impensable 2 » ; le lendemain de ce jour de colère où l'univers entier se fracasse contre le roc de l'absurde de cette seule mort-là, une mère s\u2019est vue à la fenêtre, son tablier déjà noué, une serviette à la main, un ustensile.S'est vue regarder une volée d'oiseaux migrateurs, les observer, les contempler.S\u2019est entendue chanter vers eux.S'est demandé encore, avant de ne plus penser jusqu\u2019à la fin des labeurs et des tâches, comment- ourquoi n\u2019avait-elle pas sombré dans I'abime de linsensé 2 Le soir venu, à l'heure du sommeil qui tardait, derrière ses paupières closes, défilèrent paisibles tous les enfants vivants qu'elle aimait, chaque visage dessiné, chaque nom épelé.Ses jeunes gardiens de nuit la veillèrent, lovés où ça rêve, en silence. Un père a raconté sa fuite étrange vers d'inconnues contrées, juste après les derniers rituels des funérailles.Au volant de l\u2019auto qui se conduisit seule, lui sembla-t-il, il avait entendu sans pause aucune des musiques de Beethoven et de Wagner et de Mahler pendant que défilaient par cœur des versets entiers de Shakespeare et de Goethe.S'était réveillé saoul au fond d\u2019un motel délabré, n'avait plus rien entendu, ni musique ni poésie.Dans le grand silence, noirceur habitée de poussiéreux rideaux fermés, « un flot de larmes retenues depuis l'enfance », disait- il, s'était mis à couler tout l'après-midi et jusqu\u2019à l\u2019autre soir venu.Cette nuit-là, sans fermer l\u2019œil, il dit avoir été ce tout petit garçon abandonné donnant la main à l\u2019homme du désastre qu\u2019il était devenu depuis la mort brutale de son fils tant aimé.Le jour d\u2019après, il avait su qu'il reviendrait parmi les siens.Mais quand ça, il ne le savait pas.290 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?Des tre x} I i Désœuvrement Ces garçons nous laissent presque tous des manuscrits inachevés.l'impossible mise à jour de l\u2019œuvre sans cesse butée à la non moins possible mise à jour de vie.Ils nous lèguent cette œuvre de mort, proprement impensable, disséminée en autant de livres posthumes.Avortement de sens avant son avènement.Impasse.Route sans issue.En restent des égratignures, tatous sur les parois des corps opaques, indélébiles soulignages.Mémoires à vif dans la bouche de l\u2019aube muette, endormie.Et cette promesse, tenant à bras-le-corps les survivants, arrachée au sol aride du désœuvrement, transplantée où ça croît jusqu'à l\u2019achèvement.Interminable promesse tenue, à peine dicible, instant après instant.Quand le temps découpé goutte à goutte se donne des allures d\u2019éternité.} 1 J'ai connu des mères et des pères de fils partis trop tôt.Des amis.Avant leur départ, ces garçons ont beaucoup parlé.Longuement, à plusieurs d\u2019entre nous, adultes ou jeunes comme eux.Monologues.Roches sans cesse remontées-déboulées dans les bras déjà lourds de Sisyphes désabusés, comme aux enfers déjà.Avec ceux-ci, le plus souvent la parole était vaine.Il y eut des présences remplies de silences, De musiques, parfois.Je me souviens d\u2019un lendemain de mort de l\u2019un de ces garçons.Je n'avais rien à faire de tout l'après-midi.Tous mes proches travaillaient.C'était lundi.Après la pluie de la matinée, il y avait eu soudain une trouvée de soleil dans les nuages indigo d'automne.Continuant de m\u2019attarder à ne rien foire.caressant l\u2019oisiveté comme un joyau, face au froid jardin de ma ville, bouquet électrique givrant les étoiles, tout simplement et comme à mon insu, j'avais mis une musique : Mozart, Sonates.Violon et piano.Les dernières.Avec Nishizaki et Jandé.Mine de rien, le soir avait glissé sur l\u2019oreiller du temps.292 POSSIBLES Travailler autreme& Vivre mieux ? ; VERNAU JOSEPH a x?; e 0.0 d\u2019 ~ Heritiers d'un reve } i Sommes-nous, à même cette rupture, [ comme d'énormes tentacules ; les artifices d\u2019une fin approchant sans cesse | nous serrant a la gorge comme embrasse la mort 2 j Sommes-nous donc que ce fatras ce bazar où marchandent rides, vieillesse les sillons qu\u2019empruntent nos faiblesses nos rancunes, toutes nos artéres malmenées par cette séve, brûlante, quand s\u2019ébruitent nos espoirs saisonniers 2 Ligotés comme de vieilles viandes qu\u2019on doit cacher ne pas nommer et même brûler, qu\u2019ont-ils tatoué d\u2019encre rouge qu\u2019ont-ils tatoué d'encre rouge qu\u2019ont-ils tatoué d'encre rouge sur mon dos que je ne peux lire 2 Ravagé.Qu'ont-ils violé cette souvenance qui n\u2019est plus nos regards perchés au loin puis des cimes et des cimes s\u2019alourdit notre déclin vers je ne sais pas tant la colère.LS RE EPP HE RRR SSERE ER Héritiers de quel génocide sommes-nous d\u2019une vendetta 2 De quelle chimère sommes-nous le brasier incandescent pour être pris de stupeur dans les forges de la douleur ?Que sommes-nous confondus dans ce bouillon d\u2019alchimiste : cette savane sang de reptile : ce couloir trop vide mon enfance égarée nos angoisses dévoilées et je meurs doucement comme la violence seule sait s\u2019y prendre.Comment de nous de moi je ne sais plus toute cette noirceur, limpide, est monté du péril sans fond d\u2019une odeur jaune le soufre à l'épée tranchante : sa main infernale, son principe destructeur, jusqu\u2019à la source minérale, ce désir pavé de ruines aux recoins j'ai tant souffert, ce désir plus que la chair mon souffle d\u2019une mutation la misère, ce désir je ne peux connaître tant le silence.Qu\u2019ont-ils de nos voix qu\u2019ont-ils de nos voix qu\u2019ont-ils de nos voix déchiré la substance, enchainé le murmure, dévasté la parole 2 Qu\u2019adviendra-t-il de nous nos peurs les plus célestes quand le soleil, par son dernier roman, aura dissous mon seul refuge je ne sais pas |e n'ai pas su et je meurs 294 POSSIBLES Travailler autremet Vivre mieux ? ES 57 outre Ney ?Héritiers d\u2019un rêve oe comme l\u2019ouragan ne peut se contenir jusqu'aux racines, pénétrer la terre m\u2019assoupir.Serions-nous là autre chose que ce mensonge perpétuel d'éphémères espérances ?Pourrions-nous être, plus que ce parchemin inondé d\u2019hécatombes, le réve nouveau d\u2019absolution toute ma genése démystifiée 2 Pourrions-nous être, plus haut que les marais, la rosée qui appelle le jour ?Comment de nous viendront luire les rimes du ralliement nos adieux enfin dissipés tant de nos délires la beauté s\u2019est accoutumée, la vie s\u2019est énoncée et tous ces geysers d\u2019une revanche douce s'est imposé l\u2019avenir étranger. Rencontres Nous avons dû, ma chère amie, longtemps marcher dans ces flaques sous la pluie pour échapper à la fortune qui de boulevards en boulevards nous poursuivait au son de ses klaxons affamés.Toujours nos pas en cadence ont cherché la route qui par l'abondance de ses dunes réchauffe les cœurs, mais nos pensées se sont à maints tourments dérobées de spasmes et d'incertitude nos mémoires se débattent se noient.Atrocement là, nous avons parcouru des villes durant pour ne trouver que la fuite comme seule légion.Nous n'avons pas su nous ressaisir des détours qu'ont chantés nos colères.Ce qui loin derrière brouillait l'écho de nos pas nous ne l\u2019avons exhumé et la distance s\u2019est emparée de nos mains.Nous avons marché, pour ne pas mourir pour ne pas souffrir.l'absence nous a travestis en statues de bronze à une fontaine l\u2019un de l\u2019autre atrocement là, sous le vacarme des pigeons dans ce parc immobile.296 POSSIBLES Travailler autremend Vivre mieux ? ota | Ressacs x?À la confluence nos mémoires se jette un tourment notre histoire désolée.Les reptiles, dragons précieux et autres poissons migrateurs s\u2019agitent sous l\u2019écume cette tension oÙ tant nos rivages ont pris le large OÙ nos pieds mordus par le sel ont crié d\u2019irrémédiables blessures.Dans cette articulation même, nos corps disloqués, nos visages rompus dans le doute, des charmes, ont succombé à la mort, prétentieuse et sans remords, s\u2019insinue par nos entrailles, lapidaire, douloureuse vers notre chute comme l'automne innocente.Elle a confondu nos larmes en de saignants poignards, rivé nos mains à l'impuissance de notre révolte et s\u2019est emparée de ce nœud nos corps amnésiques.Lg Lan st ee, EE EE SN LOUIS GARNEAU L\u2019allergie Je ne suis pas le seul à avoir connu une personne allergique au travail.Le genre fainéant que toute besogne décourage et qui rechigne dès qu\u2019un acte exige tant soit peu d\u2019ardeur ou d'énergie est une espèce répandue dans bien des sociétés.À peu près tout le monde, un jour ou l\u2019autre, a croisé sur son chemin ce genre d\u2019allergique au travail.Mon ami Pierrot n\u2019était pas de ceux-là.Son allergie avait quelque chose de tragique, ce qui n\u2019est évidemment pas le cas de tous les feignants oisifs souvent fiers de leur torpeur.Allergique au travail, Pierrot l'était au sens propre.Au sens physiologique du terme : affaiblissement de l\u2019organisme, difficultés respiratoires, diminution générale des signes vitaux.En fait, pour être plus précis, au risque de rendre la chose encore plus incroyable, Pierrot n\u2019était pas allergique au travail mais à l\u2019idée du travail.Ce n\u2019était pas tant travailler qui le rendait malade que de savoir qu'il travaillait.Son allergie ne s'est pas déclarée tout de suite.Tant qu'il ignora le concept de travail, tout alla pour le mieux.Pendant sa jeunesse, son père l\u2019emmenait travailler avec lui en forêt.À douze ans il faisait déjà l\u2019ouvrage de deux bûcherons bien costauds.Il était beau à voir.En fait, s\u2019il était allergique à cette 298 l'allergie époque, c'était plutôt à l\u2019oisiveté.Incapable de rester plus de quelques minutes sans rien faire.À la maison comme dans les bois.|| faisait toutes les tâches ménagères avec bonne humeur.Le soir, il travaillait dans ses livres d'école avec une passion à rendre jaloux tous les parents du monde.Il était phénoménal.Un petit surhomme.Je crois que le secret d\u2019une telle vaillance reposait sur le fait que tout était loisir pour Pierrot.Il n'avait pas conscience de travailler.Il était heureux.Comment sa déchéance a-t-elle commencé 2 Difficile à dire.Personne n'a pu prouver quoi que ce soit.À mon avis, ce qui l\u2019a perdu, c'est d'apprendre que le travail n\u2019est pas un loisir.Tout en lui, sa nature, son caractère, son tempérament, sa joie de vivre, le prédisposait à haïr l\u2019acception courante attachée au concept de travail.En distinguant le travail du loisir et en associant au premier les notions d'effort, de labeur, de sacrifice, de fatigue, de contraintes, d'obligation sociale, et au deuxième celles de liberté et de plaisir.Pierrot déclencha sa mystérieuse allergie.Dès qu'il apprenait qu\u2019une activité appartenait à la catégorie du travail, il devenait physiologiquement incapable de la pratiquer.Comme si un cancer frappait l'organe ou les muscles sollicités par le travail et provoquait une désintégration des cellules.Il n\u2019était plus question pour lui d'aller dans les bois avec son père.L'activité qui le rendait jadis si heureux, si fier, menaçait de le détruire.Quelques jours de travail l\u2019avait rendu méconnaissable.Il ne pesait plus que trente kilos.Le moindre travail physique pouvait l\u2019achever.Quant au travail intellectuel, il réduisait tellement vite ses facultés mentales que la seule activité qui ne comportât aucun danger fut bientôt la télévision.Et malheur à lui s\u2019il y était inattentif, ne fot-ce que deux minutes, afin de réfléchir.Son cancer reprenait de plus belle.Pendant quelques jours le peu d'intelligence qui lui restait s\u2019est accroché désespérément à la 299 bei ee Runner nee ane ri et ete télévision.Mais de fait, l\u2019inévitable ne put être évité.Une émission de vulgarisation scientifique compara stupidement le corps humain à une usine dans laquelle chaque cellule travaille jour et nuit à la production d\u2019enzymes.La nouvelle l\u2019a foudroyé comme un éclair.Il ne fut même pas possible d\u2019autopsier son corps pour mieux comprendre sa maladie.Le travail l\u2019avait complètement anéanti.De Pierrot, il ne resta pas même une seule cellule.300 POSSIBLES Travailler autremeel- Vivre mieux ?| ; ity k HMI asie Rat de bibliothèque Les bruits ont commencé peu après la disparition de mon chat Léon.Toutes les nuits à la même heure, un petit cliquetis venait me réveiller et m'empêchait parfois de dormir jusqu\u2019au matin.Cela venait du salon.Cric, cricric, le bruissement durait souvent une heure complète.Quand ma femme a compris qu\u2019un rat avait élu domicile chez elle, elle voulut tout de suite un chat pour remplacer le brave Léon.Je lui fis accepter d'attendre encore un peu mais je m'en- ageai néanmoins à nous débarrasser au plus vite de Vintrus Ne connaissant absolument rien aux rats et n'en ayant même jamais vu un seul de toute ma vie, je crus stupidement qu\u2019un piège appâté d\u2019un bon morceau de fromage allait régler le problème.Si ce genre de piège à cons a déjà fonctionné pour d'autres rats, alors celui contre lequel je luttais était visiblement plus futé que les autres.Pendant deux semaines, près d\u2019un kilo de gruyère a disparu sans jamais déclencher la petite guillotine à rongeurs.J'abandonnai finalement le combat, plus amusé que frustré par mon échec.La nuit suivante, dès que le premier crépitement se fit entendre, je bondis hors du lit pour surprendre le rat en personne et, qui sait, l\u2019attraper de mes mains comme un habile félin.Vaine espérance.Le rat avait fui avant même que je pénètre dans le salon.Un livre était ouvert au pied de la bibliothèque : Le Journal d\u2019un fou.Je me rappelai très vaguement la nouvelle de Gogol comme le récit d\u2019un fou qui se met à entendre parler les chiens.Comment le livre se trouvait-il là ?Je n\u2019y avais pas touché depuis 301 HUHNE LESERONENE Tee TETE PRO TE RE gin MEHR or In es ea EEE vor res | SIT \u201cgo or re au moins dix ans.Cela aurait bien pu être ma POSSIBLES [ femme.Évidemment ! Pourtant, je ne pensai même Gevailler autreme : pas à cette possibilité.Dieu sait combien de gens sont enclins, la nuit, à imaginer des choses étranges, à voir des fantômes ou des esprits.Je ne suis pas de ceux-là.La raison est mon seul guide et j'éternue comme un allergique dès que j'entends prononcer le mot surnaturel.Toutefois, comment l'expliquer une curiosité éveilla dans mon esprit un scénario incroyable.J'étais persuadé que le rat qui savait tellement bien déjouer les pièges que je lui tendais venait lire la nuit dans ma bibliothèque.Jusqu'à la fin de toute cette aventure, je ne doutai pas une seconde de mon explication.Je n\u2019en parlai jamais à ma femme, ni à personne d\u2019autres, mais si j'avais connu à l'avance le dénouement de l\u2019histoire, j'aurais entraîné un témoin à me suivre dans mon enquête.La nuit suivante, caché derrière la bibliothèque, j'attendais le retour du rat.Je ne savais pas ce que j'allais faire.Je voulais savoir.Le rat n\u2019était pas un imbécile.Et il avait bon flair.J'aurais dû savoir que l'animal est meilleur chasseur que l\u2019homme.Il s\u2019est approché lentement de la bibliothèque en faisant cric, cricric puis il s\u2019est immobilisé dans une position de défiance.J'ai vu frémir ses babines pleines de moustaches.J'étais repéré.Il a fait demi-tour, et hop, salut la visite ! Sans réfléchir, je suis sorti à sa poursuite.En pantoufles et en pyjama, dans les rues désertes et sombres de la ville, je suivais la trace d\u2019un rat.Heureusement, il ne passa pas par les égouts.Mais il alla loin.Aux limites de la ville.Dans un terrain vague, derrière une usine désaffectée.Une petite cabane de la grandeur d\u2019une salle de bain.Je suis resté à une dizaine de pieds de son refuge.J entendais quelque chose comme une radio qui provenait de chez lui.Au bout d\u2019une heure, il est sorti et, sans me voir, est reparti en direction de la ville.Une fois dans son abri, je reconnus la voix de l\u2019animatrice de L'Embarquement pour si tard, une émission radiophonique de nuit.À côté du poste de radio, un cahier fermé sur lequel était écrit journal 302 3 f Oh | eux?Rat de bibliothèque d\u2019un rat.Je lus les premières pages avec l'agitation d\u2019un fou en état de panique.Horrifié, je refermai le livre brusquement.Je venais de commettre un este irréparable.En même temps que j'apprenais e don surnaturel du rat, je l\u2019anéantissais.Dans son journal, le rat expliquait que si quelqu'un prenait connaissance de son pouvoir, il le perdait aussitôt.Il était en mesure de communiquer avec nous, avec notre langage, mais se voyait contraint à la solitude et à l\u2019isolement le plus complet.Je devinais la souffrance du rat et je n'étais plus sûr si mon indiscrétion le privait de quelque chose de merveilleux ou si elle le délivrait d\u2019un maléfice.J avais encore son journal dans les mains quand je vis le rat derrière moi.Il n\u2019eut que le temps de me dire : « Vous savez 2 » Je hochai la tête, coupable.Alors, son regard s\u2019est éteint comme si son âme s\u2019envolait, puis avec l\u2019air hébété et stupide d\u2019un rat pris au piège, il a disparu dans un trou.J'ai gardé son journal que je n\u2019ai montré à personne.À quoi bon le faire lire aux autres ¢ Qui croirait que son auteur est un rat qui venait lire la nuit dans ma bibliothèque 2 303 MORT EE SE SE SRL NS ESET EE UL SCI STEN POSSIBLES | e Big bang Travailler autrement Vivre mieux ?Aussi fière qu'a pu être l'humanité du progrès 3 accompli grâce à la technologie moderne, je crois 3 néanmoins qu'il est permis d'affirmer que la § connaissance à caractère véritablement scientifique n\u2019est possible que depuis quelques jours, et ce uni- i quement à l\u2019intérieur des quatre murs du laboratoire i où je travaille.Lexpérience qu\u2019ont réalisée, le mois ii dernier, les plus grands savants de l'humanité, permet effectivement de décrire tous les événements survenus dans l'univers depuis l\u2019origine même du cosmos avec une précision inouïe, qui surpasse de loin toutes les hypothèses et tous les calculs accomplis i jusqu'ici par la science.Je n'ai pas l'intention de i dévoiler un secret d\u2019une si haute importance.Je n\u2019écris ces lignes que pour moi-même, et peut-être qu'en cas de catastrophe elles témoigneront de ce 3 qui menace de se produire en ce soir du 24 sep- 8 tembre 1996.Il ne me reste donc que quelques ÿ heures pour terminer le récit de cette invraisemblable histoire.ll y a de cela un mois, après des années de recherche, d\u2019expérimentation, de ratés, de découragement, de folie aussi, se produisit devant les yeux : ahuris et incrédules d\u2019une centaine de scientifiques i l'invention la plus spectaculaire jamais tentée par l\u2019être humain : la reconstitution in vitro de la création a de l'univers, l'équivalent du big bang à une échelle | microscopique.Par la fission du noyau d'un seul atome d'hydrogène relié à un ordinateur super- puissant contenant toutes les informations physico- mathématiques relatives à l\u2019hypothèse du big bang, 304 Gen IX ! hi Big bang un univers miniature, semblable au nétre, se développe dans nos laboratoires à une vitesse prodigieuse.Dans la mesure où la matière est infiniment plus petite au sein de ce cosmos in vitro, son expansion est, comment dire, un peu plus rapide.Pour être précis, le cosmos-éprouvette croît à une vitesse approximative d\u2019un demi-milliard d'années par jour.Le calcul est simple : les quatorze milliards d'années qui nous séparent de l\u2019origine du monde vont être franchies par notre cosmos-éprouvette en moins d\u2019un mois.Dix jours après le big bang apparaissait déjà la terre dans le laboratoire.Les dinosaures sont disparus pendant la nuit et voilà qu\u2019en fin d\u2019avant-midi, entrait en scène l'humanité.l\u2019évolution du cosmos miniature est en tous points conforme à celle de notre univers.Tout ce qui s'est passé pendant les milliards d'années de l\u2019histoire galactique se reproduit une seconde fois de façon parfaitement identique.Grâce aux données informatiques recueillies par l'ordinateur, nous connaîtrons absolument tout ce que nous avons toujours voulu savoir sur l'univers.Aucun détail, le plus insignifiant soit-il, la construction des pyramides, l'identité de l\u2019assassin de Jules César, l\u2019amant de Marylin Monroe le soir du dix octobre 1960, rien ne pourra échapper désormais à la volonté de savoir de l'être humain.Nous entrons enfin dans l'ère de la connaissance universelle.J'en viens maintenant au motif qui me fit entre- rendre de relater tous ces événements.Tout à l'heure, alors que les scientifiques étaient réunis pour faire le point, j'ai surpris leur conversation.Personne n\u2019arrivait à s'entendre sur ce qui se passera au moment où l\u2019univers in vitro rattrapera le temps actuel, c'est- à-dire au moment où l'instant présent sera dédoublé et que chaque conscience individuelle, la mienne, la vôtre, celle de tous les hommes existera en double, dans l'univers réel et dans l\u2019univers-éprouvette.Cela ne durera évidemment qu\u2019une infime fraction de seconde puisque l\u2019évolution du clone est plus de quinze milliards de fois plus rapide que la réalité.305 Mais qu\u2019adviendra-t-il pendant cet éclair 2 Certains prétendent que le chevauchement ne provoquera aucun incident et que l\u2019univers in vitro continuera d'évoluer, nous donnant ainsi accès à la connaissance du futur et de notre destin à tous.D'autres affirment qu\u2019il produira une fulguration de la matière susceptible d\u2019anéantir l'univers.Je n'ai pas pu savoir de quel univers il était question ; le vrai ou son double miniature 2 J'ai peur que nous soyons, hélas, allés trop loin.J'ai peur et je prie pendant les dernières secondes avant le moment fatal.Au même instant, une explosion gigantesque mais imperceptible détruisit la totalité de la matière cependant que continua à s\u2019expandre le cosmos- éprouvette au milieu du néant.Ainsi, dans la conscience de ceux qui vécurent la tragédie du 24 septembre 1996, c'est comme si rien ne s'était produit.POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ? Outre x) H JACKY MALO Le royaume endetté [| marchait dans la ville incognito.C'était l\u2019un de ses plus grands plaisirs.Il voulait se rendre compte par lui-même de la pauvreté grandissante que la télévision montrait jour après jour comme ces gens qui dorment dehors, sous des abris en carton.Alors qu\u2019il longeait un hôpital, un graffiti sur le mur le frappa.i était écrit : « Les banquiers et les économistes ont plus de sang sur les mains que les médecins ».La lecture de cette phrase bouleversa le monarque démocrate.Il continua sa promenade, en affichant un air de plus en plus triste.Il était plein d\u2019amertume car il se rappelait la prospérité de son pays avant les ravages de la peste financière.De retour dans son palais le roi, encore tout ébranlé, appela ses deux fils célibataires non pas pour les marier comme dans les contes merveilleux, mais pour leur confier une mission secrète.Le roi raconta sa sortie incognito dans la ville.Il leur fit jurer de ne parler à personne, surtout pas aux membres du gouvernement, de ce qu'il allait leur ire.« On devra même ignorer votre absence, dit le roi.307 attr gt LT et TE rn \u2014 Mais enfin, dit un des fils, quelle est cette mission secrète que vous voulez nous confier 2 \u2014 Voici, dit le roi.Nous savons tous que l\u2019endettement est un péché.Mais les conditions de remboursement de notre dette ne sont plus supportables.Pour rembourser cette dette, nous avons dû dévaluer la monnaie, réduire les dépenses du pays, baisser les salaires, licencier des fonctionnaires, réduire les dépenses de santé, d'éducation et de protection sociale.Malgré tout cela, le problème de la dette demeure.Alors que nous-mêmes, la famille royale, nous ne payons pas d'impôts.\u2014 Cher père, venez-en au fait ! Nous savons tout cela.D'ailleurs nos chiffres ne sont pas si mauvais.» Le roi réplique : « Bien sûr le gouvernement n\u2019a aucune envie de publier les mauvais résultats.Il n\u2019a aucun intérêt à dévoiler la croissance de la sous- alimentation, la baisse de la scolarisation, ou encore l'augmentation des sans-abri\u2026 \u2014 Mais j'espère, dit son fils aîné, que vous ne pensez pas répudier votre dette car alors une tragédie plus grande frapperait le pays ! \u2014 Oui! Oui ! dit le roi, je connais le point vue du pays créancier.C\u2019est pourquoi votre mission a pour but de rapporter de nouveaux faits pour remettre en cause les arguments des créanciers.Vous allez donc vous rendre au pays créancier.Votre mission est de retrouver le grand économiste Milton Freemanne, un ami du regretté Keynes, un opposant aux politiques du MFI (Ministère des Finances internationales).Aujourd\u2019hui il vivrait en résidence surveillée.Il lui est interdit de sortir de son pays, de parler aux journalistes, de rencontrer des économistes.\u2014 Père, dit son fils cadet, voilà pourquoi vous m\u2019envoyez également en mission.C'est parce que je suis ni journaliste, ni économiste.308 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ?b soja ey ! f H \u20ac royaume endetté # \u2014 Tu as deviné, dit le roi.Et comme tu ne connais pas grand-chose à l\u2019économie, tu partiras avec deux disquettes.Tu devras les remettre en main propre à Freemanne.\u2014 Et moi, dit l'aîné qui est économiste, quel sera mon role 2 \u2014 Rien ne vaut le contact direct, dit le roi.Tu pourras lui décrire notre situation réelle et lui demander ce qu'il ferait s\u2019il était à notre place.Comme cela, nous nous donnons deux chances de réussir cette mission.» Le roi leur donna encore plusieurs conseils.Il choisit pour chacun d'eux un nom de code.À l'aîné il donna le nom de Hayek, ce qui l\u2019amusa beaucoup.Tandis qu\u2019il surnomma le cadet Déby, une allusion directe à la mission.Les deux fils quittèrent leur père et partirent chacun de leur côté pour se préparer à leur voyage.Hayek marchait vers ses appartements quand il croisa la Ministre des finances qui allait rejoindre le roi pour la réunion mensuelle.La Ministre le salua et lui demanda : « Le roi est-il de bonne humeur aujourd\u2019hui ?\u2014 Ah! Madame la Ministre, ne me parlez pas de l'humeur du roi.Figurez-vous qu'il est sorti incognito dans la ville pour voir les conséquences de nos politiques sur la population.» La Ministre déconcertée ne répondit rien.« Puis-je vous faire une confidence, reprit Hayek, mais promettez-moi de ne rien répéter à quiconque.309 \u2014 Vous me connaissez, dit la Ministre, je sais garder un secret, encore plus quand il est question \u2018un secret d'Etat.\u2014 Bien ! » Mais Hayek hésite, se rappelant tout à coup sa promesse au roi.« Vous me le jurez, reprend Hayek.Vous ne répéterez cette conversation a personne.\u2014 Bien entendu, répond la Ministre.\u2014 Voici, le roi nous envoie, mon frère et moi, en mission secrète dans le pays voisin pour rencontrer l\u2019économiste Milton Freemanne, l'ennemi, comme vous le savez, des politiques d\u2019ajustements préconisées par le MFI.Notre père a même prononcé le mot tabou de « répudiation » de la dette.L'heure est grave.\u2014 Mais, dit la Ministre en colère, c'est une défiance envers le gouvernement et sa politique et surtout envers moi, la Ministre des finances ! \u2014 Je suis d'accord, dit Hayek, aussi dés que je serai au pays créancier, j'en ferai part aux experts du MFI, ainsi qu\u2019à tous nos amis.\u2014 Mais votre frère\u2026 \u2014 Ne vous en faites pas, dit-il.Il ne connaît rien à l\u2019économie.Il ne parle ou si peu, ni n'écrit la langue du pays.Enfin, à ce que je sache, il n\u2019a aucun contact important là-bas.» | passa sous silence le fait que son frère partait avec deux disquettes d'ordinateur, l\u2019idée lui étant venue que son frère serait peut-être en danger si cela se savait.« De plus, poursuivit-il, que pourrait-il annoncer au roi comme changement ?Nous savons vous et 310 POSSIBLES Travailler autremen Vivre mieux ?roy x! , royaume endetté moi qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019une politique possible : il faut couper ! couper dans les dépenses sociales.Voilà la seule façon de diminuer le déficit Comme le faisait remarquer un humoriste : Si vous voulez de l'argent, cherchez-en là où il est le plus abondant, c'est-à-dire chez les pauvres.\u2014 Ils sont les plus nombreux et on peut toujours en créer de nouveaux », conclut la ministre.Là-dessus, ils se quittèrent.* * * Déby venait de passer incognito la frontière.Il se trouvait dans un autocar de touristes en direction de la capitale.À son arrivée dans le centre-ville, une personne assez laide avec une petite houppe sur la tête l\u2019aborde et lui dit que son frère les a trahis.« Mais qui êtes-vous @ », demande Déby qui croit pourtant avoir déjà vu cette téte-la quelque part.«Un ami, répond l'inconnu.\u2014 Est-ce que mon frère m'a donné ?\u2014 Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment.Faites-moi confiance.\u2014 Mais\u2026, insiste Déby, êtes-vous au courant de ma mission 2 \u2014 Oui, répond l'inconnu.Mais ne restons pas là, on pourrait nous remarquer.» Déby pensa que décidément il n\u2019y avait pas que la fuite des capitaux dans son pays de débiteurs.Depuis un moment Déby suivait l'inconnu à travers la ville sans savoir où il l\u2019amenait.Il constata avec effroi qu\u2019il ne comprenait rien à ce qui était écrit sur les affiches, sur les murs.Après mille détours, 311 MERE ils arrivèrent devant une modeste maison construite en briques rouges.L'inconnu pousse Déby à l\u2019intérieur, ferme la porte et tourne le verrou.Ensuite, il se dirige vers la cheminée où il appuie sur un bouton.Un des montants de la cheminée s\u2019écarte.«C'est par là qu'il faut passer, dit l'inconnu.Suivez-moi, je vous montre le chemin.» Tous deux se glissèrent par l\u2019étroite ouverture et débouchèrent dans une pièce aménagée de tout le confort moderne.« You'll be quite safe here», dit l'inconnu dans sa langue, par pur réflexe.Déby fait semblant de comprendre, mais l'inconnu n\u2019est pas dupe.« Comprenez-vous notre langue, demande-t-il 2 \u2014 Heu !.heu!l.pas très bien, finit par avouer Déby.\u2014 C'est pourtant aujourd\u2019hui la langue universelle, ajouta l'inconnu.Mais ce ne sera pas comme la célèbre loi 101 ! Ce ne sera pas un obstacle pour vous.Nous avons développé un ordinateur à réseau neuronal de la taille d\u2019une pastille.Nous allons vous l\u2019implanter sous le cuir chevelu par une petite intervention chirurgicale.Il vous permettra de comprendre et de lire notre langue.Vous allez vivre une expérience de bilinguisme en temps réel ! » * * * La pose de l\u2019implant terminée, Déby avec |'empressement du dominé, avait hâte de s'entendre parler dans sa nouvelle langue.|| demanda : « Why do you do it2» 312 POSSIBLES Travailler autreme Vivre mieux ?fojou 7 QUfran eux?x \u2014 e royaume endetté l'inconnu au lieu de répondre à sa question, lui parla de leur sécurité en lui disant : « La raison nous commande que vous en sachiez le moins possible.» Puis, il lui démontra que s\u2019il était arrêté, il ne pourrait rien dire.Déby ne connaissait pas son nom, ni le lieu où se trouvait la maison.Quant à faire son portrait, il serait vite accusé de se moquer de la police.Non, la seule chose que Déby devait savoir, c\u2019est que l'inconnu était un ami de son pays et de Milton Freemanne.En retour l'inconnu demanda à Déby : « Avez-vous confiance en nous 2 » Déby le regardant dans les yeux lui dit : « Monsieur, je n'ai aucune méfiance.Que dois-je faire 2 \u2014 Pour aujourd\u2019hui et peut-être pour les prochains jours, il n\u2019y a rien à faire.Mais je vous demande de vous tenir prêt.» Sur quoi, l\u2019inconnu lui décrit ce qu'il doit entreprendre pour organiser la rencontre avec Freemanne et le quitte.Déby se retrouva seul dans cette pièce confortable mais sans fenêtre où la lumière du jour et l\u2019air pénétraient par des fentes invisibles de l'extérieur.Après deux jours, l'inconnu était de retour.« Le moment est arrivé, annonce-t-il à Déby.Vous allez vous déguiser en touriste.Un habillement à la fois voyant et passe-partout.Ainsi votre accent se remarquera moins », lui dit-il en souriant.Déby s\u2019habilla. «Venez au milieu de la pièce, dit l'inconnu.Superbe ! Vous avez l'air d\u2019un vrai touriste.Personne ne pourra soupçonner qu\u2019il y a un fils de roi sous ce déguisement ! » Déby se regarde dans le miroir sans se reconnaître.«Je vais sûrement me faire prendre dans cet accoutrement.\u2014 Mais non, une fois à l'extérieur vous verrez que vos doutes ne sont pas fondés.Cependant une fois dehors, soyez naturel, soyez simple et surtout n'oubliez pas que vous êtes en voyage de plaisir.\u2014 Si j'ai bien compris vous ne m'accompagnez pas ¢ interroge Déby.\u2014 Oui et non, je serai là mais dans l'ombre et prêt à intervenir en cas de difficultés.Mais voici le plus important, le signal : vous frapperez trois coups puis un silence de trois secondes puis deux coups pour vous faire reconnaître auprès de Freemanne.» Muni de tout le nécessaire pour remplir sa mission, Déby prit congé de l'inconnu.Grâce au déguisement, à sa connaissance de la langue et aux indications très précises données par l'inconnu, Déby arriva sans encombre devant la demeure de Freemanne.Mais le plus dur restait à faire.Il lui fallait entrer sans se faire remarquer alors que la garde autour de la maison avait été renforcée.Déb compta quatre policiers de plus que le nombre donné par l'inconnu.Sur les conseils de l'inconnu, Déby devait entrer dans la maison par la porte principale car même si c'était l'entrée lo plus voyante, c'était aussi la plus naturelle et il valait mieux être pris là, si quelqu'un 314 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ?soja -\u2014 : RS SESE tet nette EAA FATALE esse sacs ist ARMA ects e royaume endeité devait le surprendre.L'heure du dîner arrivée, Déby se dirigea vers le restaurant-traiteur qui livrait les repas de Freemanne.Il demanda à parler au livreur, un ami de Freemanne.|| se présenta, lui expliqua ce qu'il attendait de lui et l'affaire fut vite conclue.À midi la camionnette s'arrêta devant le domicile de l\u2019économiste.Déby déguisé en livreur se présenta à la porte et avant qu\u2019il ne fut entré le vrai livreur l'avait rejoint.Le livreur referma la porte comme s\u2019il sortait, puis remonta dans sa camionnette et partit continuer sa tournée habituelle.l'exécution du plan fut si bien faite qu'aucun garde ne s'aperçut de la substitution.Déby se dirigea vers la porte qui se trouvait au fond du hall d'entrée, frappa trois coups puis compta jusqu\u2019à trois et frappa deux autres coups.La porte s'ouvrit mais Déby s\u2019étonna de ne voir personne.| entra et se retrouva dans une cour intérieure.Personne ! il avança hésitant.On l\u2019appela soudain d\u2019une fenêtre pour lui faire signe de monter à l'étage.Arrivé devant la seule porte, il frappa.« Entrez ! », répond une voix.Déby se trouva en face de Milton Freemanne.Un personnage de grande taille, aux cheveux blancs, au regard profond, habillé en homme du peuple.On sentait en le voyant pour la première fois que cet être était d\u2019une grande vigueur physique et morale.Il flottait autour de lui une majesté antédiluvienne.« Bonjour », dit l\u2019économiste, le défenseur de la doctrine de l\u2019abondance en lui tendant une main franche.« Comment allez-vous, Monsieur Freemanne ?», dit Déby en lui serrant franchement la main.« Ah, je me sens comme en prison, s\u2019exclama l\u2019économiste en le regardant.Vous êtes un ami, Monsieur heu !\u2026 \u2014 Déby, répond le fils du roi.\u2014 D'accord pour Déby, répondit Freemanne en rigolant.Asseyez-vous.Quelles sont les nouvelles 2 » Déby commença par déposer le repas auquel Freemanne ne semblait pas s'intéresser.« Je vous., commence Déby.\u2014 Un moment ! » Se levant brusquement, le prix Nobel d'économie se précipite vers la porte et met la chaîne de sûreté.Puis il va à la fenêtre et tire vivement les rideaux.« Avez-vous les disquettes 2», demande Free- manne.Déby un peu surpris, enlève sa veste de livreur, soulève son tee-shirt et détache sa ceinture-passeport.Freemanne prend les disquettes que lui tend Déby.« Pendant que je vais prendre connaissance du contenu de ces disquettes, jetez donc un coup d'œil sur ce numéro du magazine Timeless.» Ouvrant le magazine au hasard, Déby tombe sur le titre suivant : « Condamnés à la dette 2 » Encore émerveillé de pouvoir lire grâce à l'ordinateur à réseau neuronal, il commence à lire un passage : « De façon à pouvoir rembourser sa dette extérieure, un pays doit vendre à l'étranger plus de marchandises et de services qu'il n\u2019en importe ; de même, un pays créancier, s\u2019il souhaite être entièrement remboursé, doit acheter à l'étranger davantage de marchandises et de services qu\u2019il n\u2019en exporte.On mesure la volonté d\u2019un pays à être remboursé à ses excédents d'importations.» Un non-sens économique, pensa Déby.La suite de l\u2019article laissa Déby perplexe.Mais il comprenait mieux pourquoi 316 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ?roy Weng x! je royaume endeté son pays était condamné à rester éternellement endetté.Au bout d\u2019une heure Freemanne ferme son ordinateur, se tourne vers Déby, lui tend une nouvelle disquette et commence à lui expliquer qu'il faut s'opposer aux principes qui sous-tendent la politique du MFI : « Le MFI soutient que pour assurer le bien-être de l'humanité, il faut qu\u2019il y ait la meilleure répartition du travail possible : chaque pays doit produire des biens pour lesquels il est le plus adapté en fonction de sa situation, de son climat, de ses avantages naturels et artificiels, et il doit échanger ses marchandises avec les produits des autres pays.Cette conception du bien-être de l'humanité par le libre- échange se révèle être une catastrophe pour un pays très endetté comme le vôtre.Et la contradiction, c\u2019est qu'il s\u2019est endetté précisément en appliquant ces principes.Comment un pays comme le vôtre peut-il rembourser sa dette quand il n\u2019a aucune prise sur le prix de ses exportations, ni de ses importations ?Le seul élément qu'il puisse contrôler, c'est le coût de la main-d'œuvre.Pour rester compétitif, votre pays doit tenir ses salaires aux niveaux les plus bas.Ce qui oblige votre gouvernement à des dépenses sociales plus élevées.Mais celles-ci sont contraires aux politiques défendues par le MFI qui préconise des réductions importantes des dépenses sociales.Le MFI est contre les hausses de salaires et pour la réduction des dépenses sociales, deux mesures essentielles pour le remboursement de votre dette.Enfin, j'espère que mes explications ne sont pas trop difficiles à comprendre.\u2014 Non, non! » le rassure Déby par politesse.Vers minuit, alors que Déby et Freemanne conversaient toujours, quelqu'un vint frapper à la porte 317 trois coups, un silence, puis deux coups.Freemanne alla ouvrir.Le visiteur s\u2019adressa à Déby.«La voie est libre.Faisons vite, il faut partir maintenant.» Déby prend congé rapidement de son hôte, encore fout ému.Ouvrant la porte pour laisser passer Déby, l\u2019économiste le suit des yeux et le regarde disparaître.Il reste un instant immobile, comme s\u2019il pesait les chances qu'il a de le convaincre et envisageait, s\u2019il y arrive, une nouvelle période de prospérité pour ce pays endetté.Plusieurs heures plus tard, Déby est de retour à la frontière.Il fait ses adieux à l\u2019inconnu.|| passe la frontière, toujours déguisé en touriste.Pris d\u2019une forte envie de s\u2019assoupir, il cherche un endroit pour dormir.Au même moment son frère est de retour au palais et raconte sa fausse rencontre avec Freemanne.À son arrivée au palais, Hayek se rend tout de suite chez le roi qu\u2019il sait dans son bureau à cette heure-là.« Ah! mon fils, tu es le premier à rentrer.As-tu des nouvelles de ton frère 2 Une rumeur dit qu'il nous aurait trahi.Cela m'étonne beaucoup.\u2014 Non, aucune père.\u2014 Mais as-tu réussi, toi, à rencontrer Milton Freemanne 2, lui demande le roi.\u2014 Oui, Sire ! D'ailleurs il vous transmet toute son amitié, dit Hayek en exagérant son enthousiasme.\u2014 Enfin, demande le roi marquant son impatience, qu\u2019a-t-il dit à propos de notre situation 2 318 POSSIBLES Travailler autremen Vivre mieux ?, fool the, fe royaume endetté x! \u2014 En premier il a confirmé que notre pays ne eut refuser les offres faites par le MFI, sans s\u2019attirer es foudres de celui-ci et celles des créanciers.Quand je lui ai dit que vous pourriez avoir l'intention de ne plus payer ou de limiter le remboursement de la dette, il m'a décrit la situation à laquelle vous devriez faire face : les créanciers saisiront tous nos biens, sur terre, sur mer, dans les airs.Ils bloqueront tous les comptes bancaires de nos ressortissants à l'étranger ; plus un seul de nos bateaux ne pourra toucher un port étranger, plus un seul de nos avions ne pourra atterrir sur un aéroport situé en dehors de nos frontières sans faire immédiatement l\u2019objet d\u2019une saisie.Et si notre pays se déclare en défaut de paiement, c'est tout le système bancaire qu'il aura contre lui.\u2014 Devant de telles menaces, que pouvons-nous faire, nous qui, pour plaire aux créanciers, avons dû faire baisser davantage le niveau de vie de la population et plus vite que le plus rapace des créan- clers n'aurait jamais pu l\u2019espérer @ Mais de telles réductions peuvent-elles encore durer longtemps ?\u2014 Malheureusement, répond le fils du roi, nous ne pouvons pas y échapper.Il n\u2019y a pas d'autre politique possible.Même Freemanne est persuadé que pour nous sortir de l'impasse, le MFI doit opérer un contrôle encore plus strict de notre économie.\u2014 Je trouve, dit le roi, cette volte-face de Free- manne un peu suspecte.|| faut sûrement la mettre au compte des pressions qu'il vit.Je cause, je cause, mais tu dois être très fatigué et avoir hâte de te reposer ! \u2014 Oui, vous avez raison, je vais aller me reposer un peu.» Là-dessus, ils se quittèrent.Le roi se préparait à une réunion importante avec ses proches conseillers, où ils devaient justement discuter le problème du remboursement de la dette.Son fils cependant n\u2019alla 319 fii \"IAAI ES pas se reposer.Il se rendit directement chez la Ministre des finances pour une rencontre secrète.Le sommeil gagne de plus en plus Déby qui cherche toujours un endroit pour dormir.Il aperçoit un camping et n'hésite pas à s\u2019y arrêter puisqu'il est toujours déguisé en touriste.Il y loue une caravane pour la nuit.À peine allongé sur la couchette, il s'endort.Au bout d'un certain temps, des frélements sur sa poitrine le réveillent.Se dressant sur son coude il aperçoit un homme qui quitte la caravane précipitamment.II bondit hors de sa couchette et va regarder dehors.Tout est silencieux, l\u2019homme a disparu.De retour dans la caravane, il vérifie s\u2019il a encore sa ceinture-passeport anti-pickpocket.Il regarde à l\u2019intérieur et constate que la disquette est toujours là.Il pense que le voleur en voulait plutôt à son argent.Ouf ! il bloque la porte de la caravane avec une chaise, et se rendort.Aucun incident ne vient le troubler le reste de la nuit.Le lendemain il repart en direction du palais.En route, il apprend qu'il est recherché pour cause de haute trahison.Il est heureux d\u2019avoir choisi de arder son déguisement et de pouvoir parler la langue universelle.Arrivant près du palais, il se joint à un groupe de touristes en route pour une visite guidée.À l\u2019intérieur, il suit le groupe en écoutant le guide d\u2019une oreille distraite.| espère tomber sur quelqu'un, un ami, à qui il pourra décliner son identité.Quand le groupe arrive à proximité des appartements privés de sa majesté, un brouhaha se fait entendre.Parmi les touristes, on chuchote que c'est le roi qui sort ou qui rentre, on ne sait trop.En entendant cela, Déby se précipite en direction des bruits confus.Il aperçoit le roi très entouré.Le cœur battant, il se fraye un passage jusqu'à lui et tombe à genoux.320 CYR ants POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ? 3 \u2018iy, @ royaume endetté su} IEEE I IC HSER EE CEI AEA BAILA MECH S00 pt AEM I Mt ME SEMI MAM HEMMER EL « Je suis votre fils, Sire! » Voyant que le roi ne le reconnait pas, Déby enléve sa perruque, sa fausse moustache\u2026 « Ah pardi ! mon fils cadet ! » | le prend dans ses bras.Le roi, sous l'effet de l\u2019émotion, a oublié la trahison de son fils.Mais bientôt elle lui revient à la mémoire.Il repousse son fils, fait demi-tour et lui dit : « Suis-moi, nous n\u2019allons quand même pas continuer à nous donner en spectacle devant ces touristes à devises imposés par le MFI.» Arrivé à son bureau, le roi, d\u2019une voix forte, lui demande des explications sur sa trahison.Déby se jetant de nouveau à genoux, jure qu\u2019il n\u2019a pas trahi.Il demande d\u2019où vient cette rumeur.«Du palais, de ton frère, dit le roi.Alors! qui dois-je croire ?\u2014 C'est lui qui a trahi», dit Déby avec véhémence.Déby relève son tee-shirt pour prendre la ceinture- passeport et en sortir la disquette.«La voilà la preuve ! J'ai la disquette que m'a confiée Freemanne.\u2014 Mon pauvre ! dit le roi, il n\u2019y a pos plus facile que d\u2019avoir une fausse disquette.D'ailleurs ton frère m'en a remis une aussi », mentit le roi.Peu après, Déby fut obligé de reconnaître qu\u2019il ne savait pas, de toute façon, ce qu'elle contenait.Pour montrer sa bonne foi, Déby décrivit dans le détail la maison de Freemanne, mais le roi resta inflexible.Il ne connaissait pas la maison de Freemanne.Déby voulut savoir ce que son frère avait raconté.Mais le roi refusa de le lui dire en 321. PSC EE CO RS EN IT RS SG AE TEE ee a prétextant que cela pourrait aider Déby dans son mensonge et pourrait nuire à son frère.Le roi réfléchissait à une solution pour sortir de cette double accusation de trahison qui lui faisait penser au jeu de ping-pong.Aprés quelques hésitations le roi lui tint ce langage : « Mon fils, tu dis avoir rapporté une disquette de Freemanne et l\u2019avoir rencontré.Très bien.Pour te mettre à l'épreuve, pour avoir une preuve de ton innocence, tu vas me répéter les propos que ta tenus Freemanne et je les comparerai au contenu de la disquette.» Déby raconta dans le désordre ce qu'il avait retenu de son entretien avec Freemanne.Il dit que Freemanne voulait renverser des idées fausses comme celle-ci : « Qu\u2019une hausse des revenus des travailleurs et des bénéfices est inflationniste tandis qu\u2019une hausse des intérêts est déflationniste.» |! oursuivit en disant que Freemanne soutenait que le « gouvernement devait reprendre aux banquiers rivés le pouvoir de créer la monnaie, et utiliser de lo nouvelle monnaie pour rembourser la dette publique ».Enfin Déby rappela cette question de Freemanne : « Pourquoi le gouvernement devrait-il emprunter aux banques et payer des intérêts sur de la monnaie qu'il est parfaitement capable de produire lui-même, sans frais d'intérêt et sans endettement 2 » Après ce discours un peu décousu de Déby qui essayait du mieux qu\u2019il le pouvait de transmettre le message entendu de la bouche de Freemanne, le roi conclut qu\u2019il y avait de grandes similitudes avec le contenu de la disquette qu'il venait de parcourir sur l\u2019écran de l'ordinateur royal.Le roi fut convaincu de l'honnêteté de Déby et de la trahison de Hayek.[| comprit que son fils aîné voulait qu\u2019on poursuive les politiques actuelles malgré toutes les souffrances humaines qu\u2019elles infligent.* * * 322 POSSIBLES Travailler autremen Vivre mieux ?royou i, JE loyaume endetté x Quelques jours plus tard, à l'issue d\u2019une réunion extraordinaire, le roi démit son fils aîné de toutes ses fonctions officielles.Pour récompenser son fils cadet, il le nomma pour lui succéder à sa mort à la place de son frère à qui pourtant, en tant qu'aîné, le poste revenait.On raconte que le jour même où le Fis aîné apprit la nouvelle, il ne songea plus qu\u2019à la manière de se venger.Quant au roi, il cherchait déjà pour son fils héritier la plus belle des princesses, car le successeur au trône devait se marier pour y accéder.| était une fois.op crc CLT RI Er a = pares ras Ee) ea (ae yr srr.a cree rrr Err co sé , = 7 ied A exe eco RANE ox = = pocces A R EERO gi an - DOCUMENT Me ME RE RPS LL 2.ca Les I.Lo or Ca he or oa ve TES __ CO = _ ri ony 2x, = ga ee Exe Fon \u2014 pi 22e ro np \u2014\u2014 ces GEA CEA) x .Pr es © cecceapce ES Pr rene re ANNE-MARIE CHARLEBOIS Un quartier « en santé » ?Le réseau des Villes et Villages en santé! existe au Québec depuis 1988.Il fait la promotion de la qualité de vie en milieu urbain en préconisant une approche de concertation entre les différents services municipaux, les organismes du milieu et les citoyens.| favorise une gestion des activités de l\u2019administration municipale qui place le citoyen au centre de toutes les préoccupations.En 1990, la Ville de Montréal adhère officiellement à ce réseau et lance, conformément à sa politique de développement communautaire, le programme Vivre Montréal en santé.Axé sur une approche d'équité, de concertation et de participation, ce programme vise, entre autres, à établir dans chaque quartier un conseil de concertation qui valide les stratégies d'intervention auprès des communautés locales.Ce conseil reconnaît non seulement tous les autres regroupements multiréseaux et intersectoriels, mais À assume aussi le rôle d\u2019un partenaire et d\u2019un interlocuteur privilégié de l'administration municipale.1/ Réseau québécois de Villes et Villages en santé, Villes et Villages en santé, Un mot du président, Document de promotion du réseau québécois, mars 1993.327 PET Est-il réaliste de croire qu\u2019une organisation communautaire de ce type, qui vise une stratégie de concertation, de participation et de responsabilisa- tion du citoyen peut s'implanter, se maintenir et performer dans un quartier urbain à forte mobilité, composé d\u2019une population très hétérogène @ J'analyserai, dans ce texte, comment cette expérience a été vécue dans le quartier Parc-Extension, quartier naturellement bien délimité, caractérisé par une population multiethnique, mobile et de faible niveau socioéconomique.Au moment où la Ville lui propose l\u2019adhésion au comité de Quartier en santé, cette population profitait déjà d\u2019une organisation communautaire bien établie et très diversifiée.Mon travail portera sur le succès ou l\u2019insuccès de ce nouvel organisme (PEQS, Parc-Extension Quartier en santé) en fonction de sa capacité à susciter la participation des citoyens et à promouvoir la concertation.Une tour de Babel Selon les statistiques de la Ville de Montréal ?, le quartier Parc-Extension compte en 1991, environ 30,845 habitants dont 92 % proviennent de l\u2019extérieur du Canada.On dénombre environ 40 groupes ethniques sur ce territoire et quelque 80 langues et dialectes parlés.Près de 30 % des immigrés sont en attente de citoyenneté ou possèdent un statut de réfugié.Par ailleurs, 52,9 % des ménages vivent sous le seuil de la pauvreté.Cette population est constituée de familles nombreuses, peu scolarisées, entassées dans des logements vieillis ou détériorés et trop densément peuplés La socialisation se fait par blocs d'habitation ou par ethnie dans des lieux informels et exclusifs.Le sentiment d'appartenance au quartier est presque absent.Il s'oriente plutôt vers le pays 2/ Ville de Montréal, Annuaire statistique des quartiers de planification de la Ville de Montréal, Recensement de 1991, probls A et B, partie 1, Services des affaires institutionnelles, module de la recherche et des relations gouvernementales, mai 1994.328 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ? -\u2014 Un quartier «en santé»?IAEA IEN MDI ca ALIM CCE ALI rl be to bE ARDC SO Jo SPL SEN ME PRI ACSI FEI PS MAL BALL bi RAA ANA AN EPEC CI RU IEEE MC DE HEN AAA RAA A A AA ANA AE d'accueil et vers la communauté ethnique d\u2019origine.On observe donc dans ce quartier des problèmes majeurs de communication, d'intégration, d'interaction sociale qui s'accompagnent de criminalité, d'insécurité et d'isolement, etc.Pour reprendre les termes de Michel Rouge *, ce quartier nécessite en fait, une valorisation multiforme, c'est-à-dire à la fois marchande et d'usage.Une organisation communautaire diversifiée Le CLSC joue un rôle primordial dans la valorisation du quartier.Il interagit directement avec la clientèle en offrant des services de santé, d'accueil et d'interprétes.Mais il collabore également avec certains organismes communautaires par un soutien financier et la mise à leur disposition de ressources multiples.L'organisation communautaire du quartier s'est donc diversifiée et consolidée.La consultation du bottin local nous indique effectivement l'existence d'environ 70 organismes.Sept d'entre eux sont considérés comme les chefs de file de l\u2019action communautaire.Deux grandes motivations semblent être à la base de cette action : la volonté de faire pression ou de suppléer aux autorités locales et le désir de développer la socialisation et l'identité communautaire.Depuis quelques années, la concertation entre ces groupes a donné naissance à deux tables de concertation : le Regroupement en aménagement de Parc-Extension (RAMPE), qui englobe quatorze organismes, et la Coalition Jeunesse (COJ) qui en rassemble vingt et un.Ces deux tables fonctionnent en parallèle et certains organismes travaillent avec les deux.3/ Michel Rouge, « Développement social des quartiers, l'implication des habitants en phase préopérationnelle » in Banlieues, immigration, gestion urbaine, Université Joseph Fourier, Grenoble, Institut de géographie alpine, Actes du séminaire, Grenoble, 26 et 27 mai 1988, p.385-397.[| L'implantation du projet de POSSIBLES | .° Travailler autrement] « Quartier en santé Vivre mieux ?En 1991, le Comité promoteur de la Ville propose au RAMPE et au CLSC d\u2019adhérer au projet de Quartier en santé.Quoiqu'ils craignent un dédoublement d'organisation et une récupération de l\u2019action communautaire par la Ville, ces organismes donnent leur accord.Entre 1991 et 1993, le Comité promoteur de la Ville enclenche le processus d\u2019établissement d\u2019un comité permanent de Quartier en santé.Dans une première étape, on propose des thèmes et des initiatives prioritaires en s'appuyant sur le profil statistique du quartier et sur la consultation de 493 habitants.Dans une deuxième étape, on ré- i évalue ces priorités dans un forum, ouvert à toute i la population, mais auquel seulement 90 personnes, en majorité des intervenants et des représentants À d'organismes, participeront.Finalement, la population est convoquée à une assemblée générale afin A de former le Comité permanent.Il aura pour mission ji de promouvoir la qualité de vie dans le quartier, a d'assurer la solidarité locale et de faciliter l\u2019inter- I action entre les différentes communautés ethno- ji culturelles.C\u2019est avec la participation des citoyens M et par la concertation entre le communautaire, le | public et le privé que PEQS prévoit de réaliser ses iW priorités.A cette assemblée générale, seulement 8 individus se sont présentés à titre de citoyens.C'étaient pour Ë la majorité des Québécois de souche francophone, i âgés et anciens dans le quartier.Le reste de l\u2019as- fl semblée était formé par des gens déjà impliqués i dans le milieu.Trois modes d\u2019accession au Comité 4 permanent ont été privilégiés, pour combler les 37 sièges disponibles.Les membres représentant les institutions, les services publics et les tables de concertation (17) ont été nommés.Les élus des différents 1 paliers gouvernementaux (5) sont membres d\u2019office du Comité.Tous les autres membres (15) ont été élus par le biais de collèges électoraux.Parmi les mem- 330 Uren x?Un quartier «en santé » ?bres du Comité, 3 sont des citoyens, 17 sont des francophones de souche, 7 autres sont grecs.La grande majorité (33) ont une scolarité de type universitaire, et le plus bas niveau d'éducation est le secondaire V (1).On observe également que la grande majorité (30) n\u2019habitent pas le quartier et que 33 d\u2019entre eux sont des salariés dans l\u2019organisme qu\u2019ils représentent.4 Des citoyens impliqués dans PEQS ?Si l\u2019on s\u2019en tient à la philosophie de base et à la mission de l\u2019organisation de Quartier en santé, il va de soi que le citoyen y prend une place extrêmement importante.Cela a d\u2019ailleurs été reconfirmé lors des entrevues : « VMS confronte surtout la culture des organismes, par lesquels la participation des citoyens est hypersollicitée ».\u2026 « un quartier en vie est impensable sans la dynamique du citoyen »\u2026 «les institutions ne doivent pas prendre la place des citoyens »\u2026.« VMS permet une nouvelle façon de voir la citoyenneté dans l\u2019'imputabilité par rapport à son milieu ».(Ville de Montréal) M.Rouge disait la même chose : « la place de l'habitant est particulière parce qu\u2019ils sont les seuls à pouvoir décider de s\u2019y insérer » ?.Pour PEQS l\u2019idée du projet ne vient pas de la base.Les citoyens ne cherchent pas à se situer collectivement, ni individuellement comme partenaires.Et la place qui leur est accordée leur vient essentiellement de la consultation.Une consultation, qui selon Rouge, « comporte toujours un certain fatalisme parce que de toute façon tout est décidé d'avance ».° Le document de la Ville de Montréal cité plus haut y insiste : « La population participe dans la partie qualitative du 4/ Les enquêtes à la base de l\u2019analyse de l\u2019organisation dans le quartier ont été faites en automne 1994.La situation peut s'être modifiée depuis.5/ Michel Rouge, op.cit.6/ Idem. wl portrait du quartier, les citoyens sont très rarement impliqués dans des processus à la base de la formation du projet ».Les trois sièges du Comité permanent de PEQS offerts aux citoyens sont comblés par des Québécoises scolarisées qui habitent le quartier depuis 30, 10 et 5 ans.Bien qu\u2019elles ne représentent pas d\u2019organismes en tant que tels, ces trois personnes sont actives dans la communauté par le biais d\u2019une association culturelle, une œuvre de charité et une communauté religieuse.Certaines d\u2019entre elles ont même déjà travaillé dans le domaine politique à l'échelle du quartier alors que d\u2019autres siègent simultanément au conseil d\u2019administration du CLSC et à PEQS.[| ne fait pas de doute que tous les citoyens sont invités à participer aux réunions de PEQS à titre d'observateurs mais sans droit de vote.Cependant très peu d\u2019entre eux viendront.C\u2019est une structure complexe et lourde.Ceux qui s\u2019y dévouent sont scolarisés ou jouent déjà un rôle important dans un organisme du quartier.Ou encore, ils ont déjà été conscientisés dans leur pays d'origine par le militantisme ou l'engagement politique.Même parmi ceux-là, tous ne s'impliqueront pas dans PEQS car malgré leurs dispositions et leurs motivations, « la technicité, l\u2019opacité et le jargon technocratique », pour reprendre les termes de Dansereau et Séguin\u201d, caractérisent bon nombre d'interventions et découragent la participation populaire.Le champ est donc laissé aux experts.De plus, les participants doivent faire face à une structure élitiste que l\u2019on pourrait qualifier de wébérienne.| n\u2019est donc pas étonnant que le citoyen démuni ne s'engage pas dans un organisme comme PEQS.Voici ce qu\u2019en dit une citoyenne : « Les gens impliqués travaillent mais ne résident pas dans le quartier »\u2026 « Autrefois les gens 7/ Francine Dansereau et Anne-Marie Séguin, La Cohabitation inter- ethnique dans le logement social : état de la question, rapport d'étude réalisée pour la Société d'habitation du Québec, INRS- Urbanisation, juin 1993, 66 p.332 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ?| ( Ulta fix) Un quartier s\u2019impliquaient dans les activités paroissiales.Main- «en santé» ?tenant les gens sont moins religieux, ils s'impliquent parce que ethnic est présente en majorité ou parce qu'ils travaillent dans le quartier.Ce sont quelques personnes, foujours les mêmes qui s'impliquent à différents niveaux » (.) « Les nouveaux ne sont pas acceptés, l'intégration est difficile parce que ce sont toujours les mêmes qui sont là, ils forment une clique » (\u2026) « L'organisation est trop bureaucrate, les vrais problèmes ne sont pas touchés ou ne sont pas touchés de la bonne façon.On parle trop, on agit peu.» (Une citoyenne) De ces remarques, on peut prédire que ceux qui réussiront à dépasser ces contraintes finiront par perdre intérêt, entre autres, parce qu'ils considèrent qu\u2019ils ont peu d'écoute, qu'ils ont très peu de pouvoir et peu de chance de passer à l\u2019action.« Il faudrait donner du pouvoir aux citoyens, aller le chercher mais ne pas lui imposer quoi faire.On se sent impuissant, on perd de l\u2019intérêt.Moi je crois que je n\u2019irai plus aux réunions».« Oui j'essaie de m\u2019exprimer et de dire ce que je pense, l'autre jour par exemple je trouvais important de discuter sur\u2026 on m'a dit que j'étais hors d'ordre.Je leur ai répondu c\u2019est pas grave, l'important c'est que vous sachiez ce que j'ai à dire.», disait encore une citoyenne.Sans représentation, le citoyen n\u2019a pas le soutien des structures, les décideurs peuvent à leur gré considérer son discours comme légitime ou illégitime, d\u2019après les règles qu\u2019ils ont produites unilatéralement.Certains préféreront se taire, d'autres braver le système en tentant de prendre la parole.Mais chose certaine, ce sont ceux qui sont le plus familiers avec les structures bureaucratiques qui réussiront à respecter les règles établies, qui pourront exprimer leur point de vue.«les participants ne sont pas des citoyens », a dit un intervenant, «ce sont des responsables 333 d'organismes, ils font partie des gens les plus scolarisés ».Rouge® arrivait ainsi à le conclusion que ce sont ceux-là qui gagnent : « ainsi le processus de décision d'engager une action de revalorisation devra en général bien peu à l'intervention des habitants ».Des citoyens représentés ?Le citoyen, celui qui, selon une interprétation de la définition de Godbout°, est affecté par les décisions et les actions, et celui qui n\u2019est pas membre officiel des organismes, est donc presque absent de ce comité.Mais on pourrait s'attendre, en raison du grand nombre d'organismes communautaires présents dans PEQS (17 OSBL et 5 élus), qu'il soit très bien représenté.Car c\u2019est bien souvent l\u2019intervention d\u2019un organisme tiers qui permet d'établir le véritable contact.On constate toutefois que dans PEQS, tous ces organismes ne sont pas représentatifs de l\u2019ensemble de la population.Parmi les organismes de PEQS, très peu présentent un nombre de membres important.Certains offrent des services ou des activités à une clientèle spécifique et leur rayonnement se limite à cette clientèle.Celle-ci peut être d\u2019origine ethnique multiple, mais la majorité s\u2019attarde à une communauté culturelle spécifique.Voici ce qu'en disent des intervenants : « La majorité de ces organismes ne consultent pas la population parce qu'ils n\u2019ont pas les moyens financiers de le faire ou n\u2019ont pas le temps, etc.Ce sont les permanents qui re- résentent les organismes qui pensent les besoins et bâtissent les projets en fonction de leurs observations » (.) «Les organismes communautaires n\u2019ont pas la possibilité de faire participer la population, nous n'avons pas les mécanismes nécessaires à la 8/ Michel Rouge, idem.9/ JT.Godbout, etal., Participation : Structures, Power, Values, texte destiné au World Health Organization Annual Healthy Cities Symposium, Pécs, Hongrie, 28 septembre- 1* octobre 1989.334 POSSIBLES Travailler autremen' Vivre mieux ?In den Un quartier motivation de la population, ni les ressources, ni les «en santé » ?finances.Pour faire appel à la population on fait une demande directe, personnalisée ou en groupe.Les bénévoles sont des bénéficiaires du centre, ceux qui sont dans des programmes quotidiens, ça reste à l\u2019intérieur du réseau.On va faire une sensibilisation à l\u2019intérieur des cours »\u2026 « On établit les activités et les projets à partir de nos observations qui vont être entérinées par le conseil d'administration de l'organisme ».Ces affirmations rejoignent en quelque sorte celle de M.Rouge qui constate que « ce sont les décideurs ui possèdent le pouvoir de décider à la fois du champ de la discussion et qui représentent les habitants.La participation ne peut fonctionner que dans le cadre de ce champ et avec les interlocuteurs reconnus » 9.Pourtant au cœur de la philosophie et de la mission de PEQS, on retrouve l\u2019habitant du quartier : « PEQS doit être un lieu où l\u2019on réfléchit sur les conditions de vie mêmes des gens.Il manque d\u2019information de base avec les gens.Il faut s'asseoir avec eux pour être leur porte-parole» {.) «La mission de PEQS doit être d'aider les gens à se représenter eux-mêmes », a dit un intervenant et responsable.Un autre élément important qui démontre la faiblesse de la représentativité est que les négociations s'effectuent uniquement en français, à PEQS, aux tables de concertation et dans les principaux organismes intéressés.Il est donc évident que la très grande majorité de la population n\u2019est jamais atteinte et que ces organismes ne sont pas de véritables porte-parole.Ils usent d\u2019un pouvoir décisionnel pouvant à la limite conduire soit vers un véritable développement social soit vers un renforcement des mécanismes d'exclusion, selon Rouge.Il faut considérer cependant que la majorité des représentants de ces groupes se sentent très concernés par 10/ Michel Rouge, idem. l\u2019ensemble de la population immigrante démunie et désirent véritablement lui offrir de meilleures conditions de vie.Parmi ces responsables plusieurs sont des militants de l\u2019action humanitaire en faveur des populations démunies, d\u2019autres ont des préoccupations philosophiques.Toutefois, leur situation comporte un certain danger.Prenant en charge la cause des citoyens ou travaillant pour des groupes de citoyens, leur statut devient ambigu.À quel titre agissent-ils 2 Comme représentants ou comme citoyens 2 Pour l\u2019intervenant rémunéré, la survie de l\u2019organisme communautaire lui permet à la fois de conserver son emploi et de poursuivre une action qu\u2019il juge utile à la population.L'intérêt ultime de la concertation à ce comité n\u2019est donc plus seulement l\u2019action sociale en tant que telle, malgré la bonne foi que cet acteur y met, mais une occasion de se trouver du financement, de se donner le crédit et la visibilité qui assureront la pérennité de ses propres activités et services.Plus les services fournis sont importants et correspondent à des besoins réels ou à des manques flagrants de la part des autorités locales, plus les enjeux le sont aussi et plus on verra apparaître cette lutte de pouvoir et cette recherche de financement.Un président d'organisme ne s\u2019y trompait pas qui disait : « Défend-on les intérêts de la population ou les intérêts des gens autour de la table 2 Il existe toujours une distance entre ce que je veux faire et ce que je crois faire.Les intérêts de lo population sont là par certains groupes communautaires sérieux.|| faut faire attention pour ne pas prioriser la survie de l'organisme lui-même aux dépens des intérêts de la population ».Ce conflit de valeurs se traduit par une réserve dans les discussions « pour ne pas choquer » et par des « contacts de couloirs » pour obtenir en cachette des faveurs aux dépens des autres organismes.Cela se traduit également par une forte concurrence entre les organismes eux-mêmes qui protègent leurs propres projets et leur avenir.Dans ces conditions seuls les organismes les mieux structurés et les 336 POSSIBLES Travailler autrement\u2019 Vivre mieux ?Ur «en Ue (?Un quartier «en santé » ?plus « visibles » peuvent supporter ces difficultés et survivre.Certains seront carrément écartés du regroupement.D\u2019autres vont délaisser l\u2019organisation, préférant agir efficacement, mais avec peu de moyens.Leurs activités resteront toutefois sans grande envergure, très proches des citoyens et méconnues du public.Un bénévole a ainsi caractérisé cette situation : « Le plus gros du travail communautaire se fait dans l'inconnu ».On verra alors une surreprésentation de certains organismes autour d\u2019une table.Un même organisme peut être représenté six fois: aux deux tables de concertation, aux deux comités de travail et au comité exécutif.Une même personne peut obtenir, dans ce cas-là, plus d\u2019un droit de parole : l\u2019un à \u201ctitre d\u2019intervenant, l\u2019autre à titre de représentant.Cela finit par regrouper une poignée de personnes qui se connaissent toutes et qui détiennent l'autorité en matière de développement communautaire.Des liens sociaux privilégiés On peut reconnaître trois types de liens qui existent entre lo population et les organismes.Ces liens varient en fonction du degré d'implication des organismes et de leurs intervenants dans le milieu.Par exemple, certains organismes bien structurés et très organisés offrent des services ou des activités à une dientèle qui varie régulièrement.Il ne s'établit que très peu de contacts personnels entre les intervenants et les clients.Le représentant ou l\u2019intervenant est un salarié qui fait un boulot pour un client qui reçoit un service.Cette relation est bâtie sur un lien de type utilitaire.C\u2019est le type de lien classique que l\u2019on peut retrouver, par exemple, entre le client et certains employés d'institutions publiques ou parapubliques.Dans d\u2019autres situations, même si l\u2019intervenant est salarié et fournit des services dans le cadre de son 337 EU RO TERRE REG AGREE RER = dm travail, il peut développer un certain attachement ou une certaine compassion pour sa clientèle.Par exemple, le boulot ne s'arrêtera plus aux heures réglementaires, ou bien l\u2019intervenant sera de plus en plus présent lors de certaines activités organisées en-dehors du temps de travail.Ou encore, avec la conviction de faire le bien, il acceptera de travailler à un salaire moindre.On observe également que certains intervenants salariés développent un lien de fraternité avec leur clientèle soit parce qu'ils sont de même origine ethnique ou parce qu'ils ont vécu antérieurement un cheminement semblable, ou encore parce que leurs clients sont d'anciens voisins.Il se produit aussi des rencontres entre individus qui ont des affinités et des valeurs communes à l\u2019intérieur d\u2019un cadre d'échanges utilitaires.Il peut alors se créer de véritables réseaux informels, une grande famille élargie qui englobe le travail et dans laquelle seront entremêlés clients et intervenants, entraide et amitié, tâches cléricales et obligations.Ces réseaux contribuent à développer un sentiment d'appartenance à l\u2019organisme plutôt qu\u2019au quartier, et des liens que l\u2019on peut qualifier d'intermédiaires entre les liens secondaires et les liens primaires.Ces liens sont fondés à la fois sur un engagement utilitaire et sur des convictions morales.Et parce qu'ils sont centrés sur le bien-fondé des activités, l'amitié et l'obligation du travail, on pourrait les appeler des liens de vertu.Voici comment un membre d\u2019une communauté ethnique décrit les liens qui se créent dans son pays d'accueil : « Chez les Haïtiens, il se créé des petits réseaux, des petits groupes d\u2019amis et les pratiques viennent de leur pays d\u2019origine » (\u2026) « les gens vont développer un sentiment d'appartenance aux organismes.Par exemple, CHAISE est la propriété des membres et des citoyens.Si un problème ou un conflit public se présente, les gens se mobilisent pour trouver des solutions et proposent des moyens.» « Pour eux l\u2019environnement dérange et empêche le sentiment d'appartenance.Si le contexte social, les conditions physiques, le réseau social du quartier 338 POSSIBLES Travailler autrement, Vivre mieux ?[re Ÿ CUrène 4! Un quartier «en santé » ?RE Ae ne correspondent pas à leurs intérêts personnels alors ils ne développeront pas de sentiment d\u2019appartenance.Les gens arrivent dans un pays, pas dans un quartier.Ils pensent en fonction du Canada, très eu en fonction de la province et très rarement en fonction du quartier »\u2026 «les liens d'amitié prédominent à l\u2019intérieur des familles, dès qu\u2019on se fait un bon ami, on le considère comme un membre de sa famille ».Enfin on reconnaît un dernier type de lien qui s'établit entre les organismes religieux, les bénévoles des œuvres de charité et la population.Ce lien se rapproche du lien de vertu parce qu'il est soutenu par des convictions morales.Mais il diffère de celui-ci en ce sens qu'il est un don gratuit de soi et une offre sans intérêts marchands de services à la population.Le seul but poursuivi est celui de faire du bien, pour l\u2019amour et pour la paix.Il est promu, entre autres, par des gens qui ont officiellement dédié leur vie au maintien et au développement de ce type de lien.L\u2019enjeu politique et administratif de la concertation Jusqu\u2019à tout dernièrement, les organismes du quartier fonctionnaient de manière indépendante les uns des autres.Bien qu\u2019il existât une certaine forme de relation utilitaire entre ces organismes, il s\u2019est développé parallèlement un véritable esprit de solidarité et d'entraide.L'implantation de PEQS vient réanimer ces vieux liens utilitaires.Mais les relations humaines et les relations entre organismes peuvent aussi se caractériser entre autres par la compétition et le manque de communication, par des luttes de pouvoir centralisées ou parallèles.Un responsable d'organisme en a témoigné ainsi : « L'esprit de partenariat n\u2019est pas évident à la table de PEQS.On retrouve toute sorte de motivations.Il y a des groupes communautaires qui veulent aller chercher des fonds 339 RNA pour assurer leur survie d\u2019abord.Ils se vendent.Tout se fait à l'extérieur de la table ».Ce type de lien utilitaire et conflictuel, vécu dans un cadre technocratique, engendre une inaction sociale et déconcerte tous les intervenants qui se replient sur leur groupe respectif ou leur institution.Cela a pour effet d'augmenter la cohésion à l\u2019intérieur de ces groupes mais d'augmenter, par contre, la distance d\u2019un groupe à l\u2019autre.Cette constatation rejoint l'affirmation de J.T.Godbout qui disait que « l'État technocratique a tendance à diver voire à noyer tout dynamisme local »!!.Ainsi, comme l\u2019a dit un représentant de la Ville : « Plus les citoyens s'impliquent, plus la perception du vide démocratique est omniprésente.Cela a pour effet la démotivation ou la lutte» (.) « PEQS a une structure organisationnelle complexe et lourde.Les gens se mobilisent our essayer de comprendre les structures.Ils passent leur temps à comprendre ça au lieu de consulter les citoyens.» La difficulté de vivre la concertation est aussi le résultat de divergences profondes sur la nature et la compréhension de PEQS.Pour certains, cet organisme est un moyen de développer des structures de mobilisation et de concensus entre les organismes et non un organisme de mobilisation des citoyens, ni de pression.La Ville, elle, considère que les citoyens sont des acteurs majeurs dans PEQS et que l'investissement doit venir principalement d'eux.Cette nouvelle forme de gestion surprend et laisse quelques sceptiques, à tort ou à raison.Certains ne voient là qu\u2019un moyen pour la Ville d'éviter ses responsabilités et de récupérer une main-d'œuvre à bon marché.D\u2019autres s'inquiètent de ce virage qui eut aboutir à une incohérence entre le discours et 8 pratique.Cette crainte prend un sens encore plus 11/ JT.Godbout, et al., Participation : Structures, Power, Values, op.cit.340 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ? Un quartier «en santé»?aigu lorsque l\u2019on constate que les représentants de la Ville travaillent eux-mêmes à faire accepter la formule participative et les décisions entérinées par le Comité par l\u2019administration municipale.Ces décisions ont peu de chance d\u2019être soutenues si elles ne correspondent pas aux stratégies déjà prévues par l\u2019administration.Comme le disait Crozier '?, le paradoxe est qu\u2019en devenant modernisatrice l\u2019administration a bien transformé ses techniques et ses méthodes, mais n\u2019a fait que renforcer ses tendances traditionnelles.I! semble donc y avoir une contradiction fondamentale entre la politique communautaire de la Ville, son mode d'application et la compréhension du nouvel organisme dans le milieu.« Montréal QS confronte l'administration publique sur la façon d'associer la population locale » (.\u2026.) Au niveau décisionnel les représentants de la Ville retournent à leur institution.Ils ont peu de pouvoir décisionnel au sens formel, mais beaucoup au sens informel.Ils ont un travail d\u2019animation et de médiation à jouer avec l'institution pour qu\u2019elle accepte que la communauté joue un rôle de gestion de projets » (.) « QS sert en quelque sorte à la validation des projets des fonctionnaires à ces tables », dit un représentant de la Ville.Ainsi même si l\u2019idée d\u2019un rapprochement entre les différents acteurs reste souhaité par la plupart, on constate que la distance entre l'administration municipale et les organismes persiste.Ces organismes se sont jadis constitués en réaction à l\u2019irresponsabilité matérielle et au manque de sens démocratique de la Ville.Et l'expérience de PEQS reconfirme les perceptions d'autrefois.Le dilemme entre le financement et la volonté communautaire demeure et la Ville y joue un rôle majeur.La valeur morale de l\u2019action communautaire légitime, en quelque sorte, les organismes dans leur quête du pouvoir et dans la quête des sources de financement, pouvoir qu'ils 12/ Michel Crozier et Erhard Friedberg, L\u2019Acteur et le système, Coll.Points, 1981. craignent de perdre ou de ne pas gagner, financement qui peut maintenir l'organisme en vie ou le faire disparaître.Ce financement provient en partie de la ville elle-même qui, en plus d'offrir une allocation minimale de fonctionnement au Comité, risque de s'impliquer financièrement si elle accepte les projets proposés.La Ville n\u2019est donc pas ici un partenaire égal aux autres.Ses représentants détiennent un certain contrôle décisionnel et monétaire.Ils transportent, malgré eux, cette distance politique.Il en est de même pour les représentants de l'Etat qui constitue une autre source potentielle de financement mais aussi un contrôle décisionnel.Les critères de sélection et les formulaires de demande de subventions ont tendance depuis quelques années à se complexifier et à devenir plus spécifiques.Cela favorise les organismes les plus « institutionnalisés » et menés par des dirigeants scolarisés aux dépens des organismes moins « bureaucratisés » qui visent une action sociale très proche de la population.C\u2019est donc à travers ces mécanismes de redistribution que le gouvernement applique une certaine forme de contrôle qui touche à la fois la nature des initiatives et le mode de participation locaux.Les représentants gouvernementaux à ce comité sont ainsi, malgré eux, associés à un pouvoir légitime, défini dans les termes de Weber comme un pouvoir vi a la possibilité légitime de réduire les alternatives d'action d'autrui 3.Dans ces circonstances, il devient difficile de parler d\u2019un véritable rapport de concertation et d\u2019intersectorialité qui, on le suppose, nécessite à la base une forme minimale d'égalité dans les rapports.Même si PEQS se veut la construction d\u2019un nouvel espace démocratique, il constitue, pour l'instant, un lieu privilégié pour l\u2019ascension institutionnelle des organismes communautaires.Et dans cet espace hiérarchisé, c'est un rapport 13/ Jean Rémy et Liliane Voyé, Max Weber, la ville et l'urbanisation.Modalités de l'analyse sociologique, Gembloux, Duculot, 1974, p.201-226.342 POSSIBLES ; Travailler autrement Vivre mieux ?{in «en -\u2014 Un quartier traditionnel de subordination et de dépendance des «en santé»?organismes envers l'autorité qui se vit.Pour plusieurs la partie est jouée, pour d\u2019autres on garde espoir.Comment obtenir une concertation et une participation véritables dans un contexte où l\u2019on observe la confusion des rôles, des divergences d'intérêts sur les fondements de l\u2019action et des représentations de pouvoir à différentes échelles ?Le manque de transparence qui en découle paralyse les relations de concertation et entraîne des dystonctions dans la structure d'interaction.Pourquoi ne pas mettre les choses au clair et établir de simples relations humaines, comme le disait Crozier ?C'est au chef de projet que revient la charge de transformer en synergie créatrice des rapports interinstitutionnels qui sont souvent plus ou moins autobloquants.La clef du changement n\u2019est pas à chercher du côté d\u2019une population beaucoup plus capable de s'adapter qu\u2019on ne le croit.Elle se trouve du côté d\u2019un système administratif incapable de s'adapter à la réalité et exigeant de la contrôler !*.Un citoyen à redéfinir La concertation, pourquoi faire?Elle n\u2019est pas recherchée ni revendi vée par la population.« L'innovation devient un phénomène collectif seulement ossible si le maintien et le développement de la fiberté d'initiatives individuelles sont assurés en même temps que la cohésion et l'efficacité de l\u2019organisation.Un système bureaucratique ne remplit pas ces conditions propices a l'innovation » 1°.Toute I'analyse démontre que PEQS est un échec en matiére de concertation et de participation de la population.Plusieurs facteurs sont à la base de cet 14/ Michel Rouge, op.cit.15/ Michel Crozier, Le Phénomène bureaucratique, Coll Points, 1971.343 échec.En reprenant la théorie de Wirth!$, on constate que le contexte social urbain est un premier élément qui défavorise la participation du citoyen.La diversité sociale et les problèmes inhérents à ce phénomène ne favorisent pas la cohésion sociale, de sorte que les liens formels entre les différents acteurs restent principalement de type utilitaire.Le sentiment d'appartenance, élément essentiel à la articipation à la vie de quartier, n'existe que dans les liens ethniques plutôt que territoriaux parce que le citoyen satisfait ce besoin en s\u2019impliquant dans sa communauté où les affinités et les valeurs communes créent des réseaux d'amitié et des associations locales dans lesquels il retrouve des liens de type primaire.La situation personnelle du citoyen joue également un rôle primordial dans sa volonté ou sa capacité de participer.En reprenant les quatre grandes fonctions primaires de Talcott Parsons\u201d, on voit que le statut social, le statut socioéconomique, le niveau d'intégration aux valeurs et nouveaux schèmes culturels ainsi que la motivation personnelle sont tous des éléments qui interviennent dans la facilité ou la difficulté de mobiliser le citoyen.Par ailleurs, l\u2019organisation bureaucratique telle que pratiquée dans PEQS constitue un autre facteur ui décourage les initiatives, la volonté et l'intérêt du citoyen qui, s\u2019il s'engage, souhaite passer à l\u2019action avant tout.On déplore cette structure trop complexe dans laquelle le citoyen, peu scolarisé, se sent impuissant ; les luttes de pouvoir qui affaiblissent l\u2019action ; l\u2019accès et l'intégration difficiles du citoyen à ce système contrôlé par une élite qui possède « un jargon de technocrate » et une langue d'usage que e citoyen n\u2019a pas suffisamment acquise ; un pouvoir centralisé qui exclut le citoyen, faiblement consulté 16/ Louis Wirth, «Le phénomène urbain comme mode de vie », in L'École de Chicago.Naissance de l'écologie urbaine, Paris, Champ urbain, 1928, p.255-281.17/ Talcott Parsons, Le Système des sociétés modernes, Dunod, 1973.344 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ?Er q if LE Un quartier «en santé» ?et très peu écouté ; et finalement des règlements impersonnels qui annihilent les initiatives et qui alourdissent les processus d'action.Il faut par ailleurs considérer les facteurs inhérents à l\u2019organisation politico-administrative de la Ville de Montréal.Le quartier est sa créature.Il appartient à la Ville qui met en place des points de repères : des taxes, des règlements, des équipements, etc.Le seul lien que le citoyen peut développer avec elle dans ces circonstances est un lien utilitaire où la Ville devient pourvoyeuse et responsable des équipements.Elle contrôle et règle la vie dans le quartier.Elle établit son pouvoir comme elle l'entend.Le citoyen, lui, est un client, un bénéficiaire.Où s\u2019arrête la responsabilité de la Ville?Si ce n\u2019est pas évident pour un citoyen québécois de souche, ce l\u2019est encore moins pour un immigrant, nouvellement arrivé de la campagne et d\u2019un pays étranger.Aux prises avec des enjeux économiques importants ou par volonté réelle d'améliorer son ouvoir démocratique, la Ville décide sans consulter le citoyen de lui remettre la responsabilité de la qualité de vie de son quartier.Mais ce citoyen veut-il endosser cette responsabilité 2 Et peut-il la prendre alors qu'il ne connaît même pas encore la limite de ses droits ?Et si malgré tout il prenait cette responsabilité, c'est un don qu'il ferait à la Ville.Mais pourquoi lui ferait-il un don puisqu'il entretient avec elle un rapport utilitaire 2 La Ville tente de résoudre ces contradictions en redélimitant officiellement son champ de pouvoir et en formulant une nouvelle conception du citoyen.Mais comme le disait Boumaza, cette vision moderniste ne fait que « politiser le local en prônant l\u2019autonomie et la décentralisation.Elle produit un nouveau paradigme du développement nécessairement fondé sur la coopération locale et communautaire » '8.« Repenser le citoyen pour vivre 18/ Nadir Boumaza.Banlieves, immigration, gestion urbaine, Université Joseph Fourier, Grenoble, Institut de Géographie alpine, Actes du séminaire, Grenoble 26 et 27 mai 1988.345 la démocratie », lançait Linda Trudel au colloque de Montréal sur la citoyenneté en novembre 1994.« Cette nouvelle citoyenneté consiste en fait à légitimer le vécu d\u2019un nouvel espace plus informel (.) grâce à une participation effective à la chose publique » selon De Wenden!?.C\u2019est une conception qui n'offre au citoyen qu\u2019une seule possibilité, celle de devenir responsable.Conception utopique 2 Certainement, dans des quartiers multiethniques.Conception démocratique ?Mais qu'est-ce qu'une démocratie qui conditionne l'individu au lieu de lui laisser le libre choix de refuser de participer à une démarche politique En fait, pour développer une attitude cosmopolite à travers une situation urbaine où coexiste une pluralité ethnique, Rémy prétend qu\u2019il faut «une conception de To vie urbaine qui va a |'encontre de l'idée d'intégration homogénéi- sante », 20 PEQS se différencie des autres comités QS où l\u2019on a parfois vécu des expériences positives, par le fait qu\u2019il possédait déjà une structure communautaire riche, variée et organisée à travers laquelle s'étaient construits des projets communautaires.PEQS est venu s'ajouter à cette organisation sans que le rôle de chacun soit clairement établi et que les rapports de force soient atténués par une communication efficace et une véritable dynamique sociale participative.Comment une organisation comme PEQS peut-elle survivre 2 Crozier croit que «le changement réussi est le résultat d\u2019un processus collectif à travers lequel sont mobilisées, voire créées, les ressources et les capacités des participants nécessaires pour la constitution de nouveaux jeux.La 19/ Catherine De Wenden, « Les mutations socio-politiques des banlieues, nouveaux espaces politiques, nouveaux modes d'expression» in Banlieues, immigration, gestion urbaine, Université Joseph Fourier, Grenoble, Institut de Géographie alpine, Actes du séminaire, Grenoble 26 et 27 mai 1988, p.398-406.20/ Jean Rémy, «La ville cosmopolite et la coexistence inter-ethnique », in Albert Bastenier, Felice Dassetto, Immigrations et nouveaux pluralismes, Editions universitaires De Boeck, Bruxelles, 1990, p.85-106.346 POSSIBLES Travailler autrement Vivre mieux ? eng } Un quartier solution qu'il propose pour accroître l'efficacité d\u2019un «en santé»?système bureaucratique est donc de renforcer la capacité organisationnelle c\u2019est-à-dire de constituer, au sein de l'organisme, une capacité d'analyse sérieuse des nœuds de pouvoir et des modes de régulation de ces systèmes.Cela lui permettra de s'orienter ou de se réorienter comme un ensemble humain non comme une machine.L'important réside dans la notion de processus collectif ou plutôt d'apprentissage collectif par les acteurs de nouveaux modèles relationnels, de nouveaux modes de raisonnements, de nouvelles capacités collectives » *!.« Des idéaux communautaires portés à leur extrême ourraient mener à des rivalités de clocher et à isolement de forteresse de survie.Pour éviter les extrêmes il faut travailler au niveau de la dynamique même des forces en opposition, ne pas les entraver ni essayer de construire des barrières artificielles entre les intérêts territoriaux et l'intégration fonctionnelle, entre la coopération communautaire et l'Etat développementaliste.» 22 21/ Michel Crozier, L'Acteur et le système, op.cit.22/ J.Jessop et C.Weaver, «La coopération communautaire : une stratégie pour le développement local», Revue internationale d'action communautaire, 13/53, printemps 1985, p.149-164.347 Collaboration spéciale à ce numéro François Aubry, service de la recherche, CSN Michel Beaudin, professeur, Faculté de théologie, Université de Montréal Charles E.Caouette, professeur, Département de Cauet, professeur, Dép psychologie, Université de Montréa Stéphane Chalifour, enseignant en science politique, collège Édouard-Montpetit et collège de Sherbrooke Anne-Marie Charlebois, étudiante au doctorat en études urbaines INRS-Urbanisation, Université du Québec Louis Cornellier, professeur de littérature au cégep de Joliette et rédacteur en chef de la revue Combats Monique Cournoyer, étudiante au doctorat en sociologie, Université de Montréal Madeleine Gagnon, écrivaine Louis Garneau, professeur de philosophie, collège Lasalle Vernau Joseph, étudiant en design industriel, Université de Montréal Jean-Louis Laville, sociologue et économiste, CNRS, Paris SE me pce rs se EE EEE DEEE a tés re SL Le SSSR SET EEE: ELLE AE LIRE Add EL EE AL LE 3) PH, Marie Nicole L'Heureux, juriste et andragogue Jacky Malo, chercheur autonome Christopher McAII, professeur, Département de sociologie, Université de Montréa Serge Mongeau, directeur des éditions Écosociété Marie-France Proulx, enseignante au secondaire, étudiante à la maîtrise en éducation intercultu- relle, Université de Sherbrooke Yves Robitaille, poéte et administrateur errant dans les milieux culturel et communautaire = = Eater tr gr 5 ak 5 = Era a Once Tree 72000 \" pes near SO ROR CR yt pa N = > 2 NUMÉROS DISPONIBLES Volume 1 (1976-1977) numéro 1 : 5 Tricofil ; sciences sociales et pouvoir Poèmes de Roland Giguère et Gérald Godin numéro 2 : 5$ Santé ; question nationale Poèmes de Gilles Hénault, Luc Racine, Robert Laplante numéros 3/4 : 5 $ Les Amérindiens : politique et dépossession De l'artisanat comme instrument de conquête Volume 2 (1977-1978) numéro 1 : 5$ Fer et titane : un mythe et des poussières Nouvelles perspectives du roman québécois : Nouvelle de Jacques Brossard Ë numéros 2/3: 5 $ E Bas du fleuve/Gaspésie Poème de Françoise Bujold numéro 4 : 5 Mouvements sociaux, coopératisme et autogestion Texte d\u2019Alexis Lefrançois Volume 3 (1978-1979) numéro 1 : 5 $ À qui appartient Montréal Poèmes de Pierre Nepveu numéro 2 : 5 $ l'éclatement idéologique La poésie, les poètes et les possibles Paul Chamberland : la dégradation de la vie numéros 3/4 : 5 $ Education Sur les chemins de l\u2019autogestion : le JAL Poèmes de François Charron et Robert Laplante Volume 4 (1979-1980) numéro 1 5 $ Des femmes et des luttes numéro 2 : 5 $ Projets du pays qui vient numéro 3/4 : Faire l\u2019autogestion : réalités et défis Poèmes de Gaston Miron Volume 5 (1980-1981) numéro 1 : 6 Qui a peur du peuple acadien 2 ; numéro 2 : 6 ; Election 81 : questions au PQ.i Gilles Hénault : d'Odanak a I'Avenir E Victor-Lévy Beaulieu : I'lrlande trop tôt 3 numéros 3/4 : 6 $ Les nouvelles stratégies culturelles Manifeste pour les femmes UT NA NI NAN AR ES Volume 6 (1981-1982) numéro 1 : 6 $ Cinq ans déjà\u2026 L'autogestion quotidienne Poèmes inédits de Marie Uguay numéro 2 : 6 $ Abitibi : La Voie du Nord Café Campus | Pierre Perrault : Eloge de I'échec numéro 3/4 : 6 $ La crise\u2026 dit-on Un écomusée en Haute-Beauce Jacques Brault : leçons de solitude Volume 7 (1982-1983) numéro 1 : $ Territoires de l\u2019art Régionalisme et internationalisme Roussil en question(s) numéro 2 : 6 Québec, Québec : a l'ombre du G Jean-Pierre Guay, Marc Chabot : un beau mal numéro 3 : 6 Et pourquoi pas l'amour 2 Volume 8 (1983-1984) numéro 1 : $ Repenser l'indépendance Vadeboncoeur et le féminisme numéro 2 : 6 $ Des acteurs sans scène Les jeunes l'éducation numéro 3 : 6 $ 1984 \u2014 Créer au Québec En quête de la modernité numéro 4 : 6 l'Amérique inavouable Volume 9 (1984-1985) numéro 1 : 6 $ Le syndicalisme à l'épreuve du quotidien numéro 2 : 6 .et les femmes numéro 3 : 6 $ Québec vert.ou bleu 2 numéro 4 : 6 $ Mousser la culture Volume 10 (1985-1986) numéro | : Le mal du siècle numéro 2 : 6 $ Du côté des intellectuels numéro 3/4 : 6 $ Autogestion, autonomie et démocratie Volume 11 (1986-1987) numéro 1 : 6 La paix à faire numéro 2: 6 $ Un emploi pour tous ?numéro 3 : 6 $ Langue et culture numéro 4 : 6 Quelle université 2 Volume 12 (1988) numéro 1 : 6 Le quotidien : modes d'emploi numéro 2 : 6 $ Saguenay/Lac Saint-Jean : les irréductibles numéro 3 : 6 $ Le Québec des différences : culture d'ici numéro 4 : 6 $ Artiste ou manager ?Volume 13 (1989) numéros 1/2 : 6 $ E Il y a un futur g: numéro 3 : 6 [Droits de] regards sur les médias A numéro 4 : 6 $ 5 La mère ou l'enfant 2 BH Volume 14 (1990) numéro 1 : 6 Art et politique numéro 2 : 6 $ Québec an 2000 numéro 3 : 6 $ Culture et cultures numéro 4 : 6 Vies de profs Volume 15 (1991) numéro 1 : 7 La souveraineté tranquille numéro 2 : 7 F Générations 91 i numéro 3 : 7 $ Bulletins de santé numéro 4 : 7 $ Les publics de la culture Volume 16 (1992) numéro 1 : 7 l\u2019autre Montréal numéro 2 : 7 $ What does Canada want 2 numéro 3 : 7 $ Les excentriques numéro 4 : 7 $ Formations professionnelles Tt bi Volume 17 (1993) numéro 1 : 7 $ A qui le droit 2 numéro 2 : 7 $ Parler d'ailleurs/d\u2019ici {les communautés culturelles) numéro 3/4 (vol.double) : 12 $ À gauche, autrement Volume 18 (1994) numéro 1: 8$ L'artiste (auto) portraits numéro 2 : 8 $ Pensées pour un autre siècle numéro 3 : 8 $ l\u2019État solidaire numéro 4 : 8 $ UEstrie Volume 19 (1995) numéro 1/2 : 10 Rendez-vous 1995 : mémoire et promesse numéro 3 : 8 $ Créer à vif numéro 4 : 8 $ possibles@techno Volume 20 (1996) numéro 1: 8 $ Modernité : élan et dérives numéro 2 : 8 $ Eduquer quand même numéro 3 : 8 $ Québec.On continue 2 numéro 4 : 8 l\u2019art dehors (l\u2019art public) Volume 21 (1997) numéro 1: 8$ Penser avec Giguère et Miron BULLETIN D'ABONNEMENT En vous abonnant, vous épargnez 7 $ sur le coût de quatre numéros en kiosque, vous contribuez à l\u2019essor de la revue et vous recevez un numéro en prime.Je souscris un abonnement à POSSIBLES.Envoyez-moi le numéro suivant, en prime : O vol.12, no 3 : Le Québec des différences O vol.13, no 1/2 : ll y à un futur DO vol.14, no 1 : Art et politique O vol.14, no 2 : Québec an 2000 Nom .Adresse .Code postal.a Téléphone.\u2026 Occupation.LL La La LL Le Ci-joint : chèque .mandat-poste .au montant de.D abonnement d\u2019un an (quatre numéros) : 25 $ D abonnement de deux ans (huit numéros) : 45 $ O abonnement institutionnel : 40 $ O abonnement de soutien : 40 $ O abonnement étranger : 50 $ Revue Possibles, B.P.114 Succursale Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254 prochain numéro : La violence dans nos sociétés EAT a RIE = re 2 cer ere res pret 2202 ns - as ses CER] Ex x200S en epecée wer es Tir TES SEE ok SLY Drager irri A Don Eo ERE 5 poccecs) ER ie pe pe Deux livres décapants ! L'un sur le Québec de demain à bâtir dans la solidarité, l\u2019autre sur le Québec d'hier pour ne rien oublier ! Roger Julien Roger Julien Un peuple - Un projet Un peuple Préface de Charles E.Caouette Pour un Québec humain ! Que le peuple québécois prenne en main sa destinée et agisse! Tel est le projet collectif auquel Roger Julien nous invite à participer.L'auteur plaide pour un Québec responsable, égalitaire et pacifiste qui se construirait au moyen de la démocratie directe à mettre en œuvre partout, dans nos groupes et nos associations volontaires, ainsi que dans nos municipalités.ISBN 2-921561-31-X Prix:16,95$ 176 pages Un projet Be, Collectif sous la direction de Serge Roy La pensée en liberté Les meilleurs textes du Q-Lotté fleur sous serge Roy Souviens-toi ! , +, De1976 41988, un petit groupe de libertaires La pensée en/liberté fait paraître un bulletin intitulé Le Q-Lotté, tiré à quelques centaines d'exemplaires: 64 numéros en 12 ans, sous le signe de humour et de | la critique.i De l\u2019anarchisme à l'éducation, de la guerre d'Espagne à l\u2019autogestion, du travail et du E syndicalisme à la politique, sans oublier, bien sûr, l\u2019hilarante Logorrhée à TD.et son sujet favori : É le pape, les articles du Q-Lotté positionnent une E gauche québécoise qui pense et agit dans le souci fi constant de la démocratie populaire et communautaire.La lucidité de l\u2019analyse conserve toute leur actualité à ces textes.ISBN 2-921561-30-1 Prix: 24,95$ 300 pages F C.P.32052, succ.Les Atriums, Montréal (Québec), H2L4Y5; tél.: (514) 526-3938.E Diffuseur: Diffusion Dimédia inc., 539, boul.Lebeau, Saint-Laurent (Québec), H4N 152; tél.: (514) 336-394 téléc.: (514) 331-3916. i i e Cap-Saint-lgnace Ny ® Sainte-Marie (Beauce) 9 Québec, Canada 1997 «L IMPRIMEUR » , AR AAR Ly Bacs pr Of here pese: ce, rer ce or zr La x3 Lo I.a BANE ii po re Aad Er Herre Bids ds née Ééce cocSéo cs AA % he : pb _.es ry a Pen _- care 2 corren P 2 2 ere rer a re cer i ar rames ca news em pass : joe Cre rr SRE accés a = 3 3 ue RSS PO aE byron OCR CERT vm ~X = ps pee pres a Ce Le RES core: a.RT aki pes LNT Ea BAUR pte ER e Er ra irs = ar dép ra REX ces Ares où Ero Bh EI eee Pr 2 Bs Es Re BE La LAREN INTL ARYA EAD a A En consacrant au travail ce volumineux numéro et le colloque qui le suivra le 14 mars, nous avons voulu nous interroger sur une réalité incontournable qui, malgré les prédictions de quelques futurologues, demeure au cœur des inquiétudes et des débats à POSSIBLES comme dans l\u2019ensemble de la société québécoise.À partir des parcours individuels esquissés par plusieurs de nos collaborateurs et de l'analyse des nouveaux enjeux qui bouleversent la sphère du travail, nous avons dessiné les pistes sur lesquelles nous sommes engagés.À partir de ces pistes, nous avons cherché, dans une dernière section, à tracer les contours d\u2019utopies concrètes, de possibles créateurs susceptibles d'alimenter notre réflexion au cours des prochaines années.Car il n\u2019y aura plus d'âge d'or, de société sans classe, de monde meilleur.Rien ne nous empêchera cependant de souhaiter que le don, la convivialité, la coopération, la solidarité et la contemplation l\u2019emportent sur le marché, la violence, la compétition, l\u2019égoïsme et l'agitation stérile.Enjeux Parcours FRANÇOIS AUBRY JEAN-MARC FONTAN STÉPHANE CHALIFOUR PATRICE LEBLANC MONIQUE COURNOYER MARIE-FRANCE PROULX JEAN-LOUIS LAVILLE ANDRÉ THIBAULT CHRISTOPHER McALL YVES ROBITAILLE Possibles MICHEL BEAUDIN CHARLES E.CAOUETTE JACQUES T.GODBOUT MARIE NICOLE L'HEUREUX JACQUELINE MATHIEU SERGE MONGEAU RAYMONDE SAVARD En marge de ce dossier, on lira des textes littéraires de Madeleine Gagnon, Vernau Joseph, Louis Garneau et Jacky Malo et un document d\u2019Anne-Marie Charlebois."]
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