Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Automne
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
Notice détaillée :
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (3)

Références

Possibles, 1997, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
[" nessibles pen VOLUME 21 @ NUMÉRO 4 @ AUTOMNE 1997 P-255 sapiens BNQ Hs VIOLENS Œ CONOMICUS JIN 1CUS 7 oY 3 wh Ry ty EH \u201cSX JD i i) \\ i her vi 3.0 - A - Dee Ys Ps pe PPT PPP .Pp = PER ns Be S IRR ne SRR HOMO VIOLENS a PT PRE, ] Di ossibles p VOLUME 21 * Numéro 4 * AUTOMNE 1997 2e EO se possibles B.P 114, Succ.Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254, 529-1316 Comité de rédaction Jean-Marc Fontan, Gabriel Gagnon, Patrice LeBlanc, Jacqueline Mathieu, Raymonde Savard, Amine Tehami, André Thibault.Collaborateurs{trices) Rose-Marie Arbour, Yvan Comeau, Francine Couture, Marcel Fournier, Lise Gauvin, Roland Giguère, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Suzanne Martin, Gaston Miron, TMarcel Rioux, Marcel Sévigny.Révision des textes et secrétariat Micheline Dussault Responsable du numéro Amine Tehami La revue Possibles est membre de la SODEP (Société de développement des périodiques culturels québécois) et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les Ed osrrrus textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Possibles est subventionnée par le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Conseil des Arts du @ Canada.The Canada Council Le numéro : 8 $.La revue ne perçoit pas la TPS, Conseil des Arts du Canada Conception graphique et maquette de la couverture : Nicole Morisset Illustration de la couverture : Le Sacrifice d\u2019Isaac (détail), Le Caravage (1573-1610) Typographie et mise en page : Composition Solidaire inc.Impression : AGMV inc.Distribution : Diffusion Dimedia inc.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 © 1997 Revue Possibles, Montréal.\u2014 = AT, f TABLE DES MATIÈRES Éditorial 7 ESSAIS ET ANALYSES Ce qui se passe entre de vrais humains ANDRÉ THIBAULT 17 Violence et non-violence NORMANDE VASIL 31 L'État et la gestion de la violence par l'Etat JEAN-CLAUDE BERNHEIM 42 Zone, rumeurs et violence DANIEL ÉLIE 58 La violence symbolique : de la répression à la séduction GILLES PORTENSEIGNE ET CÉCILE CORNU 66 Les visages de la violence dans les arts visuels JENNIFER COUËLLE 78 IMAGE Topologiques \u2014 Triptyque, 1994 DOMINIQUE BERUBE 87 J ERR RO REN TONE IRE SHS aco ets + SN 4 # 7 A POÉSIE ET FICTION Poèmes à un inconnu MARIE-CHRISTINE ARBOUR 91 Dans l\u2019eau de l\u2019autre MARTIN THIBAULT 98 La pesanteur de l\u2019ombre PAUL BROCHU 104 Banc d\u2019esseulés NORMAND REID 123 Le coup du peintre et Je suis le nomade FRANCIS MAGNENOT 132 DOCUMENTS La grand-MESS (Média-Economie sociale/solidaire).PAUL GRELL 141 En écho au colloque REJEAN OLIVIER 152 Identitaire du Québec contemporain CHRISTINA TURCOT ET STEPHANIE VAGNEUX 157 In memoriam Fernand Dumont (1927-1997) Nous rendons ici hommage à Fernand Dumont, sociologue et poète, décédé le 1° mai dernier.Comme beaucoup d\u2019autres amis de PossiBLes, il est parti trop tôt, nous laissant en quelque sorte orphelins.Mais sa pensée, ses projets demeureront des repères essentiels en cette période de grandes mutations idéologiques et culturelles.| Faisons comme lui le souhait « de ne pas gaspiller \u2019 , espérance ».Ecrits de Fernand Dumont ou sur son ceuvre parus dans POSSIBLES: « Lettre à Marcel Rioux », vol.4, n° 2, p.« l'intellectuel et le citoyen», vol.17, p.319-333.« Fernand Dumont et la conscience historique », par Nicole Gagnon, vol.18, n° 2, p.126-136.33-37.n° 3-4, PR - ae Five = era Es Er Pentre anis poy op ex cos ee CTT Bie a = LES eu Fp _\u2014 Le rc Ee EAR BR is Te AR Err 2 Berd ee.i \u2014 55 - =o CLINE eX 3 ÉDITORIAL La plus vieille question du monde est sans doute : Qui suis-je La réponse consacrée \u2014 homo sapiens, avec ses phares braqués sur notre intelligence \u2014 pèche par excès de complaisance.Plus à gauche, et plus modestement, l\u2019on soumet : homo faber, ou encore homo laborans, pour mieux souligner notre génie créateur, notre accomplissement dans et par le travail.Mais que faites-vous de l\u2019homo aestheticus 2 s'enquièrent les détracteurs de | \u2018homo œconomicus.Qui suis-je, en effet@ Notre désarroi est total devant le spectacle de ces «born-again» pro-Vie qui tirent sur les clientes des cliniques d\u2019avortement, ou encore celui des militants de Greenpeace aux méthodes qui n\u2019ont rien de paisible.À l'inverse, fait observer André Thibault à propos du film Le Parrain, certaines personnes s'étaient déclarées stupéfaites ue l\u2019on souligne à ce point la dimension humaine de ce monstre [.] du crime organisé.» Et Thibault d\u2019ironiser : «Eh quoi ! il lui restait du temps pour se détendre et aimer ses enfants 2 Vous n\u2019y pensez pas ! Le moins que l\u2019on puisse demander aux monstres, c'est qu'ils nous répugnent à temps complet.Autrement, on ne saura plus très bien qui on doit craindre et détester.» 7 Non mais, blague à part, qui suis-je?Intelligent, certes, mais d\u2019une intelligence qui brille de tous ses feux lorsqu'elle est au service de la guerre (Internet, après tout, est né des besoins du Pentagone).Travailleur certes, mais d\u2019un labeur qui est trop souvent synonyme de domination indue de la nature voire de violence contre elle, et d'exploitation d'autrui.Esthète, certes, mais d\u2019un art qui fait la part belle à la représentation de la violence.Qui suis-je, donc?Un homo violens 2 Lorsqu'ils sont disponibles, les chiffres se font rassurants : en France, le taux d\u2019homicides par 100 000 habitants est passé de 1,5 à 0,6 entre 1820 et 1980; en Italie, de 5,0 à 1,5 entre 1880 et 1980; en Angleterre, de 2,1 a 1,2 entre 1860 et 1980; et ainsi de suite (le Canada ne dispose pas de statistiques qui permettent de remonter au siècle dernier).Le siècle le plus sanglant de l\u2019histoire nous aura donc légué les sociétés civiles les plus paisibles de mémoire.à condition toutefois de payer ses impôts du bon côté de l\u2019Équateur.« Pourquoi y a-t-il des morts violentes au carnaval de Rio et pas au Festival de jazz de Montréal 2» demande à ce propos Thibault.«Les compatriotes de Villa-Lobos ne sont pas plus intrinsèquement violents que ceux.du caporal Lortie! Il faut penser que les contextes dans lesquels s\u2019insèrent ces moments de fêtes n\u2019ont pas préparé ces foules à la même forme de rencontre.Plus d'inégalités économiques ¢ plus de cassures raciales 2 plus de contradictions entre I'imaginaire et les conditions sociales réelles 2 » En réponse à Thibault, on aurait envie d\u2019entonner, à l'unisson : Homo violens de tous les pays, unissons nos forces pour bâtir des structures socioécono- miques démocratiques et pas trop inégalitaires.or LL ETAT POSSIBLES Homo violens Éditorial Pas si vite, prévient Jean-Claude Bernheim.L'État de droit commet lui aussi des abus de pouvoirs ; l'État démocratique pratique lui aussi la torture organisée.Il le fait en tout cas par l'entremise de ses prisons, que Bernheim n\u2019hésite pas a qualifier d\u2019 «institutions totalitaires ».L'appellation est provocante, certes, mais en nous invitant «à une vigilance qui s'étend à l\u2019ensemble des pratiques sociales », la provocation nous fait réfléchir sur notre réflexe de paresse qui consiste à « reporter sur quelques boucs émissaires notre malaise devant un problème beaucoup plus vaste.» Vaste problème, en effet.Vieux aussi.Au commencement.était le meurtre d\u2019Abel par son frère Caïn.Le Déluge.La tour de Babel.Les pluies de soufre et de feu qui ont anéanti Sodome et Gomorrhe.Jésus, sur la croix.Et depuis, un nombre étourdissant de guerres, de génocides, de purifications ethniques.«Et un Pulp Fiction pour ou- lier, avec ça 2» l'évidence empêche l\u2019auto-complaisance : la violence est une composante essentielle, primordiale, de notre histoire.Ce qui ne veut pas dire qu\u2019elle soit aisément explicable.Pour une idéaliste à la Normande Vasil qui écrit : «La violence est causée par un besoin de dominer l\u2019autre et par un manque de domination sur soi», il se trouvera un structuraliste à la Thibault pour lui répliquer : «la violence en soi n'existe pas.La violence n\u2019est pas une entité, une essence, mais un événement ail [.] d'un en- chainement de situations.» Lidéaliste verra la solution dans la non-violence active, qui « consiste dans l'élaboration d\u2019un mode de vie, d\u2019une manière d\u2019être, seul ou en société, où les relations entre les ersonnes sont fondées sur la solidarité et le partage raternels [et qui] exige la mise en œuvre de moyens d'action capables de résoudre les conflits sans avoir recours aux armes ou à des moyens violents [.] ».C'est une «force» dont «la principale arme est l'amour». Ce à quoi le structuraliste répliquera que la solution passe par l\u2019«urbanité» : « plus se multiplient et se diversifient les occasions d\u2019interaction, plus on est comme forcé d'inventer des moyens d'adaptation autres que la violence, moins le non-familier apparaît comme une menace.Ce n\u2019est pas mécanique : rien ne l\u2019est jamais en matière sociale.Mais cela ouvre l'intervention de perspectives riches, presque illimitées et.praticables avec de vrais humains.» Cette idée de familiarité est à double tranchant : il est bien connu que les crimes les plus violents sont erpétrés par des intimes des victimes.Mais entre intimité et l\u2019altérité, il y a un juste milieu que Thibault cherche à occuper : «Les humains ont besoin les uns des autres et c'est là le rempart observable le plus efficace dont ils disposent contre la violence.» Mais que se passe-t-il face à ceux que je ne connais pas?Ces «autres» qui cuisinent avec des \u201cépices fortes», qui portent des couleurs «bizarres», et qui, pour citer le grand socio-ethnologue Coluche, «parlent l'étranger»?Que se passe-t-il lorsqu'ils habitent un quartier en particulier \u2014 disons Céte-des-Neiges 2 La littérature criminologique a trouvé un terme pour désigner cette situation : «la stigmatisation écologique».«Dans un premier temps, explique Daniel Elie, des incidents ou une modification de la composition démographique, ou la présence d\u2019un groupe jugé indésirable installent la peur ou un sentiment d'insécurité dans un milieu.La perception du territoire est modifiée ».Cette peur aura deux effets : d\u2019abord de réduire «la capacité de réponse de la communauté en provoquant un réflexe de retrait chez les citoyens » ; ensuite, et ceci découle de l\u2019affaiblissement des mécanismes de contrôle social informels, on observe « plus de désordre sociaux, d'incivilités, de conflits entre groupes et plus de crimes.» Les recherches d\u2019Élie sur le quartier Côte- des-Neiges montrent que cette théorie ne peut y être 10 POSSIBLES Homo violens Éditorial confirmée : l'hypothèse du désengagement des citoyens ne résiste pas à l'enquête empirique ; quant aux statistiques du Service de police de la CUM, elles révèlent que la «criminalité dans le secteur CDN est inférieure ou similaire à celle de l\u2019ensemble de l\u2019île de Montréal.Ainsi, il serait faux de croire que le quartier soit particulièrement dangereux.» Mais comment expliquer cette stigmatisation 2 Selon Elie, il faut chercher du côté du caractère multiethni- que du quartier.«En effet, la région redoutée, stigmatisée est peuplée d'immigrants relativement pauvres, d'étrangers de diverses ethnies, surtout noires et asiatiques.» Il s'agit donc « du très vieil amalgame altérité et criminalité.» Ce n\u2019est donc pas (seulement) un article que nous propose Elie, mais plutôt une bonne nouvelle, une «rumeur» que l\u2019on souhaiterait voir se répandre.Fort bien.Mais il ne faut pas ne s'arrêter qu'aux statistiques du Service de police de la CUM.La violence n\u2019est pas toujours de l\u2019ordre du crime, quoique celle-ci ait au moins le mérite d\u2019être franche, ce que n\u2019est pas la violence dite « symbolique ».Qui n\u2019a pas été écorché par les appellations usuelles que nos producteurs de symboles nous réservent : contribuable, consommateur, etc\u2026 ?Qui n\u2019a pas eu envie de s'écrier devant l\u2019écran de télévision ou le oste de radio : «Je ne suis pas un contribuable, Don Ni un consommateur, O.K.212 En tout cas, pas uniquement, ni même principalement.» Tel est, pour l\u2019essentiel, le propos de Gilles Portenseigne, qui écrit : «le discours économiciste, c\u2019est-à-dire la représentation marchande de l'existence, constitue la violence symbolique du moment, celle qui conditionne les autres.» Cécile Cornu en voit une seconde dans le système patriarcal.Afin que l\u2019homme cesse de se définir «par ses seules capacités de force, d'action, de mouvement, d'opposition, de pénétration et de possession », le projet de Cornu ne partage pas du tout l'idéal de non-violence de Vasil : «La volonté des femmes ne se résume pas à une volonté de castration, d'opposition ou de domination.Elle ne tend pas à renverser les signes ou à affirmer la supériorité d\u2019un sexe sur l\u2019autre, comme l'ont précédemment fait les hommes.» De toute manière, conclut-elle, « donner à l'imaginaire féminin la place qui lui revient de droit est une violence nécessaire our élaborer un renouveau des productions symboliques constituant l'imaginaire social dominant.» Humm\u2026.«violence nécessaire».Voilà qui expli- verait la place de choix que la violence occupe Jans nos représentations artistiques.Et c\u2019est là que tous les dérapages sont possibles.Comme le souligne Jennifer Couëlle, «il est tout à fait plausible de se retrouver devant une œuvre dont l\u2019auteur a pour volonté de dénoncer la violence, mais dont la forme, en revanche, l\u2019esthétise ou en constitue tout simplement l'écho.Et bien entendu, qui dit violence esthétisée dit violence glorifiée.» Les œuvres d'art que Couëlle estime « répondre le mieux à la représentation sensible et éprouvée de la violence ont en commun un langage formel du presque rien, minimal.Bien que profondément ressentie, la violence n\u2019y fait pas l\u2019objet d\u2019un exposé explicite.Dans ces œuvres, ce sont les effets de la violence qui frappent de front.» Qui suis-je ?Violent, indéniablement.La violence constitue la trame de mes références culturelles ; la moelle épinière de mon bagage génétique ; la prunelle de mes réalisations techniques ; la crème de mes représentations artistiques; la rime de mes manchettes d'information.Mais pas uniquement.homo sapiens en moi mérite l\u2019Histoire de l\u2019homo violens.L\u2019homo laborans en moi élabore des structures de moins en moins \u201c12 POSSIBLES Homo violens Éditorial violentes.L\u2019homo politicus en moi les discute de manière de lus en plus civilisée.L homo aestheticus me rapproc F e de \"Amour, de l\u2019Autre, de Moi.Et l\u2019homo therapicus, pour finir, me rappelle qu'il n\u2019y a pire violence que ce morcellement de l\u2019Être.Amine Tehami pour le comité de rédaction 13 \u2014 _\u2014 ee _ Ps pa LL Ce EE Re PES 2._ er PT = = i Pa ERP ry RT PIN PEEP oo Pe PTE DE PE Co. rey Box fi PEERS or es LR RE = preety re TTS PE pp va yo oem Raiders exo TE dry été cs es BA AREAS BASE tte a Dés tnt tige Er EE LE ART ty nt te Eu = SEE VY BRA Ah i ESSAIS ET ANALYSES JE \u2014\u2014\u2014\u2014 a ._ x .= fons) far == = 2er ea LTE SOT re CES core: Bl Cr ar ri Braet Xo id i PEEL py SA ses pr ANDRÉ THIBAULT Ce qui se passe entre de vrais humains Attends-moi ici, je reviens À une de mes amies qui enseignait à des détenus, l\u2019un d\u2019entre eux confia un jour qu\u2019il aurait aimé par-dessus tout vivre au Moyen-Âge.Devant son air étonné, il lui expliqua qu\u2019à cette époque, les femmes attendaient très longtemps leur mari absent! On ignore quel était le point de vue de sa femme sur la question.Ma réaction à ces propos est ambivalente.Après tout, un attachement interpersonnel qui surmonte l'épreuve des frustrations et des, obstacles a quelque chose de touchant.Mais on ne peut oublier que le code social médiéval stipulait pour les deux conjoints des obligations pour le moins asymétriques : il ne nous est pas parvenu de version masculine de la ceinture de chasteté ! Se donner une marge de liberté tout en gardant ses partenaires sociaux sous contrôle, quelle.situation rêvée ! Que celui ou celle qui ne l\u2019essaie pas un jour jette sans hésitation la première pierre à tout le reste de l\u2019engeance humaine.Pour en arriver spontanément à «vivre et laisser vivre», il faudrait avoir atteint un degré de sérénité supposant une 17 sécurité à toute épreuve ou le nirvana ataraxique d'ascètes à la sagesse monstrueuse.À force de cheminement intérieur, on peut atteindre une sorte de respect inconditionnel de la liberté\u2026 de toute personne qui ne menace pas trop notre sécurité et notre identité.La psychologie humaniste et la morale pacifiste ont posé à la qualité des relations tant interpersonnelles qu\u2019internationales des conditions de désintéressement et de grandeur d'âme qui ont peu de chose à voir avec la condition humaine.En réalité, chaque individu, chaque groupe social, chaque peuple attribue à ses propres besoins et aspirations plus de légitimité qu'à ceux de ses partenaires, qui sont toujours à un certain degré des compétiteurs.Devant le problème que cela pose, tout raisonnement construit en forme de dilemme (soit mon intérêt, soit celui de l\u2019autre) s'avère insoluble et ne mène qu'à des absurdités.À titre d'exemple, sur un lan théorique, ou bien on préserve le besoin des francophones de voir toutes les affiches de la métropole refléter le caractère français du Québec, ou bien le droit à la liberté d'expression des non- francophones est lésé par la moindre réglementation linguistique de l'affichage.La seule légitimité de mon besoin, donc de mon droit, fait de l'autre un pur agresseur.Beaucoup d'histoires sanglantes ont commencé par de tels affrontements entre des raisonnements incompatibles.Pour s\u2019en sortir, il faut reconnaître que nos concepts ne sont toujours que de grossières approximations.N\u2019en déplaise aux mânes de Platon et aux héritiers de sa fascination pour les idées pures, l\u2019observation pragmatique des faits réels, de ce qui se passe entre de vrais humains avec leur énorme bagage d'imperfections, est plus instructive que les impeccables déductions logiques.En réalité, et étonnamment si on y pense bien, nos congénères réussissent à s'entendre tant bien 18 POSSIBLES Homo violens Ce qui se passe entre de vrais humains que mal entre eux beaucoup plus souvent qu'ils ne s'engagent dans des violences meurtrières.Comment y parviennent-ils ?Pourquoi Pénélope a-t-elle attendu Ulysse aussi longtemps?Par vertu conjugale, nous Jisait-on.et nous avions trop peu de sens de l'humour ou de sens critique pour nous esclaffer.Je passe en revue de nombreux cas du genre et tous se classent dans deux types de dynamique.Ou bien les menaces et la peur ont contraint le partenaire perdant à sacrifier ses propres besoins aux ultimatums de l\u2019autre, ou bien les partenaires se sont bricolé des arrangements souvent complexes, pas toujours cohérents, où chacun trouve roisonnable- ment son compte.Cette dernière dynamique est de loin la plus courante dans le fonctionnement des sociétés, sans nécessiter d\u2019héroïsme, sans faire appel à la sainteté.Elle doit sa popularité au simple fait qu\u2019elle est la solution la moins coûteuse.Les pieux mensonges, les secrets de famille, les tolérances implicites, les doubles messages, les pratiques informelles, les décisions non contestées mais non appliquées : que de ruses l'imagination quotidienne réussit à déployer au sein d\u2019une impureté généralisée tellement moins meurtrière que la rigueur des principes.Ému par la sincérité d\u2019Alceste, je dois constater que les accommodements de Philinte sont le prosaïque véhicule d\u2019un authentique souci de paix sociale.Pénélope a pu attendre Ulysse parce que ayant connu avec lui l'expérience d'un lien affectif intime et stimulant, elle n\u2019anticipait des autres prétendants que des déceptions \u2014, parce qu'elle préférait la solitude à la compagnie des imbéciles \u2014, parce que le nom d'Ulysse, même en son absence, conservait une aura charismatique confortant la position de son épouse au royaume d\u2019Ithaque \u2014, parce qu\u2019elle était absolument convaincue de son éventuel retour et s\u2019en faisait aussi une gloire personnelle.Bref ce qu'elle avait à gagner à Potten re valait à ses yeux les inconvénients encourus.Autrement, elle aurait appartenu à cette catégorie de masochistes que la nomenclature québécoise populaire affuble du titre de «nounoune», ce qui ne correspond en rien au beau portrait de femme qu'Homère nous a tracé.Toi, comment tu t\u2019appelles ?Les statistiques les plus effrayantes ne peuvent dissimuler le Tait que dans la très grande majorité des cas, les gens, en situation de familiarité, maintiennent entre eux un modus vivendi qui permet de limiter les dégâts et d\u2019agrémenter le quotidien d\u2019un minimum d\u2019aménité.C\u2019est tellement vrai que là réside la difficulté majeure de rompre des liens dé- fériorés par la violence : «ne le jugez pas : il est si fin des fois » | | me paraît plus éclairant d\u2019examiner d\u2019abord les relations où l'inconnu, l\u2019anonymat, l\u2019impersonnalité génèrent un haut degré d'insécurité.De toutes manières, la violence en soi n'existe pas.La violence n\u2019est pas une entité, une essence, mais un événement jailli d\u2019une situation ou plus exactement d\u2019un enchaï- nement de situations.Toute action qui vise à la réduire doit tenir compte de la spécificité de ces situations.Une intervenante auprès de jeunes contrevenants me racontait qu\u2019un adolescent coupable d'agression lui avait dit considérer comme la plus insupportable des sanctions qu\u2019on l\u2019oblige à écouter silencieusement sa victime lui confier les ravages qu'il avait provoqués dans son existence.Même Marc Lépine, dont tant de gens mettent le geste meurtrier sur le seul compte de son désordre mental, n\u2019a pas tiré sur un groupe de copines mais sur les filles d\u2019une classe de Polytechnique, après s\u2019y être préparé par un délire \u2014 hélas très cohérent! \u2014 où il les déshumanisait en les englobant dans la catégorie abstraite de celles qui, par leurs succès en classe dans une profession non traditionnelle, porteraient 20 POSSIBLES Homo violens Ce qui se passe entre de vrais humains la responsabilité des échecs scolaires et professionnels des garçons.Des témoignages de Bosnie nous révèlent qu\u2019un des drames les plus déstabilisants pour la population a été la transformation en ennemis mortels d'anciens voisins qui avaient maintenu jusqu'alors des contacts plutôt bienveillants.Je n\u2019ai pas dit abondants.Des gens peuvent se côtoyer à longueur de semaine sans ue leurs perceptions réciproques aient l\u2019occasion de dépasser le stade des caricatures.De nombreux milieux de travail, de nombreuses écoles, de nombreux quartiers nous en fournissent la preuve.Du moins chez les adultes ! Comment se comportent les enfants 2 Je ne parlerai pas de « désarmante simplicité» ni de « candeur toute fraîche» : la com- lexité et l\u2019ambivalence habitent les petits humains bien plus tôt que ne le supposait Jean-Jacques Rousseau, plus empressé à pérorer sur l'enfance idéale qu\u2019à s'occuper de ses propres rejetons.Non ! admettons simplement que les stratégies des enfants portent moins la marque de tabous et de règles apprises que les nôtres et sont souvent des réponses plus directes au problème qui les a suscitées.«Toi, comment tu f\u2019appelles» ?Je comprends que le petit ait peur de cet énigmatique étranger et cherche à le démystifier à l\u2019inclure dans sa collection de noms connus.\u201cJe fais mon épicerie chez le Grec», c'est déjà un certain lien.Mais «je fais mon épicerie chez Nikos» ou «chez madame Machinpoulos » traduit, en plus, que des habitudes se sont créées qui font partie de mon insertion sociale, cette insertion qui me fait me lever le matin avec une confiance raisonnable en mon environnement.Bref, face à quelqu'un, un groupe social, un peu- le dont je n\u2019attends rien de bon et dont j'imagine e pire, mes risques de basculer dans la violence sont beaucoup plus grands, car je ne vois pas ce 21 que ça me donnerait de surmonter mes frustrations et mon agressivité pour entretenir un lien de coopération.Sur les gens qui m\u2019inquiétent, j'ai besoin d'informations rassurantes plutôt que de sermons sur la fraternité humaine.La recette des romans à suspense ne se prive pas d'utiliser les qualificatifs de bizarre et d'étrange pour éveiller la suspicion des lecteurs.Les petits rituels d\u2019affirmation de soi Pp Mais alors pourquoi de vieux copains qui se connaissent bien passent-il encore un temps fou à s'en- veuler sur les sujets les plus disparates comme si leur survie en dépendait® Pourquoi la culture des bistros méditerranéens ou des pubs irlandais a-t-elle fait de ces prises de bec une véritable institution 2 On n\u2019en est plus à imputer ces petites manies à la perversité intrinsèque des gènes sexuels masculins, ou au contraire à une sorte de nécessaire pulsion de dominance que nous partagerions avec les sociétés de cynocéphales et de chevaux sauvages.Pour l'observateur, le sujet discuté a toutes les apparences d\u2019un prétexte.Il est trop fréquent que dans le feu de la discussion, chacun durcisse des positions qui n'étaient pas si catégoriques au départ.et qui ne le seront plus le lendemain matin.Le jeu porte sur autre chose que la recherche de la vérité ou le heurt des convictions.Il semble bien avoir comme enjeu la relation elle-même et sans doute un tel enjeu est-il plus important que ne le laisserait croire la futilité présumée de certains sujets ou l\u2019artifice de certaines oppositions.On en retrouve d'ailleurs des traces en d\u2019autres lieux censés plus sérieux, comme dans les débats théoriques des colloques ou les luttes de tendances au sein des partis politiques et mouvements sociaux.Autant d'occasions oU on ne tente pas de «faire 'ange».se préservant peut-être ainsi du danger de «faire la ête ».22 POSSIBLES Homo violens Cequisepasse || y a d\u2019abord là un rituel de compétition, où il vrais entre de importe de faire perdre des points à ses concurrents, peu importe qu'il s'agisse de sport ou de philosophie.Pas pour les humilier : la relation n'y subsisterait pas.Pour apprivoiser le danger, réduire la peur de l\u2019autre, canaliser dans des formes d\u2019expression plutôt anodines une agressivité irréductible, entraînée tout simplement par les difficiles défis de la vie en société.Les engueulades comme moyen de prévention de la violence, moyen inventé d'instinct ji par de braves types qui n\u2019ont pas les moyens psy- i chologiques de jouer à Mère Teresa (laquelle i d'ailleurs a perdu un peu de sa douceur quand il ji fut question d\u2019avortement) | Sur au moins quelques aspects de son identité, chaque être humain dans n'importe quel groupe se i trouve à un moment ou un autre comme un cygne À dans une portée de canards.Ou bien il se renfrogne honteusement, ou bien il fait le beau, essaie d\u2019étaler ses avantages.Son objectif alors ne se pose pas d'abord contre les autres ; il s'agit plutôt d\u2019affirmation de soi.Moins elle est possible et plus s\u2019accumule | le ressentiment.Comment un individu ou un peuple ä jusque-là si doux, si paisible, en arrive-t-il aux voies de fait graves ou à la haine génocide 2 Convainquez le cygne de se prendre pour un canard boiteux, Hi chassez son naturel et il reviendra un jour éclabous- i ser l'étang d'une aile impitoyable.Infiger une paix humiliante, c\u2019est fabriquer ses propres assassins ; y consentir pour soi-même, c'est aisser germer en soi une rancœur qui risque de devenir incontrôlable.i De l\u2019engueulade-affirmation, il existe une version qui touche la négociation des rapports entre les | groupes.Pour résister ou répondre à la marginali- i sation, des gens s'assemblent pour mieux afficher à i la face de la majorité des manifestations provocantes i de leur différence.« Pourquoi n'essaient-ils pas plutôt i de s\u2019intégrer?2» répliquent stupidement les bonnes i âmes.Parce que cette forme de défoulement est infiniment moins dommageable que l\u2019assassinat\u2026 23 parce que les vrais humains ont plus d\u2019un tour dans eur sac.Le vieux problème du bien-être et de la vertu La vie immédiate de nos congénères fait beaucoup plus de place à la quête du pain et du vin qu'à celle du Bien avec un grand B.C'est sur ces terrains que tout se joue ou presque.Y a-t-il assez à boire et à manger pour tout le monde 2 Combien de grands sites archéologiques nous racontent la même histoire d\u2019une ville jadis détruite par l\u2019irruption d'une horde de nomades, prêts à fout pour s'approprier les greniers et les tonneaux où était enfermée la réponse à leur faim et à leur soif 2 Au-dessus de la morale, ces contenants de la survie.La morale commence au moment de la répartition des surplus.Trouvez-moi quelque part des classes moyennes entretenant un fort penchant pour les bagarres meurtrières, à moins d\u2019avoir une peur bleue des miséreux qui les entourent.l'amour des parents est d\u2019abord nourricier, éducateur ensuite seulement.Et puis, de même que Diogène prouvait le mouvement en marchant, la première leçon de vie ne provient-elle pas de l'acte même de donner à manger ?Ne forme-t-on pas la substance avant la conscience, la chair avant l'esprit @ On peut quelque temps, au moment des exaltations de l'adolescence ou quand refait surface une version tardive de cette même adolescence, cultiver ce délire insensé de vouloir faire le bien le ventre creux.C\u2019est une forme de violence psychologique : \u201cje souffre pour ton bien», recette parfaite pour charger d\u2019une culpabilité intolérable les bénéficiaires de cette encombrante générosité.24 RETIRE POSSIBLES Homo violens Ce qui se passe entre de vrais humains Le produit équitablement rémunéré de l'artisan et du fermier convainc davantage que la gratuité du moraliste.À nos amis chrétiens, je me permets de rappeler que leurs Béatitudes ne comportent pas la mention : « j'étais enragé et tu m'as prêché la tolérance».Il y est plutôt question de faim, de soif et d\u2019exil.Les Pharisiens en bouillaient de rage.Mais dès qu\u2019on parle de besoins, la qualité passe par la quantité.Les partisans de la prospérité et ceux de l'égalité sociale se dénoncent et se condamnent allègrement les uns les autres sur la scène québécoise contemporaine.Ils ne font que s\u2019enfarger dans une autre opposition abstraite absurde.Bien sûr, il se trouve des milieux, des sociétés, où la satisfaction des besoins n'empêche pas la violence.La dimension matérielle constitue une condition nécessaire mais nullement suffisante.S\u2019'ajoute un facteur socioculturel difficile à cerner, qu\u2019on pourrait appeler un climat de confiance.Un ensemble de données rassurantes qui permettent d'interagir avec un sentiment quasi spontané de sécurité.Produit de l'imaginaire social, de l'expérience et des structures.Et la vie continue À la sortie du Parrain, tant le livre que le film, certaines personnes s'étaient déclarées stupéfaites ue l\u2019on souligne à ce point la dimension humaine de ce monstre que devait être un haut dirigeant du crime organisé.Eh quoi ! il lui restait du temps pour se détendre et aimer ses enfants ?Vous n\u2019y pensez pas ! Le moins que l\u2019on puisse demander aux monstres, c\u2019est qu\u2019ils nous répugnent à temps complet.Autrement, on ne saura plus très bien qui on doit craindre et détester.Après tout, on sait clairement sur qui s\u2019émerveiller.Les ballerines du Lac des cygnes ne sont-elles pas 25 élégantes et gracieuses vingt-quatre heures par jour et sept jours par semaine Si on ne peut plus classer les cygnes et les rapaces dans des catégories définies une fois pour toutes, on manquera de points de repère.C\u2019est qu\u2019au fond, nous confions à certains personnages symboliques le rôle de miroirs de nos eurs autant que de nos rêves.Il semble bien que le processus réponde à un besoin irrépressible de mythes, c\u2019est-à-dire de figures imaginaires concrètes sur lesquelles une société appuie ses visions du monde.Mais le territoire propre des mythes est celui de la fiction, naguère de la légende déréalisée par sa localisation des un passé Yointain et nébuleux.Dans la prosaique réalité, les moments de violence autant que de convivialité bienveillante représentent des épisodes passagers dans une continuité où prédominent l'indifférence et la banalité.Tant pis pour le lyrisme et tant mieux pour les réserves d énergie forcément limitées dont disposent les individus et les collectivités.Ainsi, dans mon condo, depuis que moins de copropriétaires se connaissent familièrement, les querelles ont diminué en fréquence et en intensité.«Bonjour tristesse » peut-être, mais adieu anxiété permanente et agressivité défensive ; la mélancolie qu\u2019inspire l'anonymat produit moins de dommage à la longue que lo tension des haines intimes, tout comme Te pragmatisme d\u2019un monde sécularisé s'avère moins meurtrier que les passions religieuses\u2026 Après tout, le climat de ferveur mystique où a émergé saint Jean de la Croix a aussi suscité des massacres d\u2019Amérindiens au nom du «vrai» Dieu.Un bénéfice secondaire d\u2019un monde « désenchanté », c'est que les petites choses de la vie y apparaissent moins comme une marque d'échec ou de médiocrité.C'est ainsi que survivent ceux qui ont côtoyé ou subi la violence.et même ceux qui l'ont exercée.26 POSSIBLES Homo violens Ce qui se passe entre de vrais humains La santé, le boulot, les amis, les loisirs, le temps qu'il fait ne tardent pas à reprendre leurs droits, à envahir l'existence.Bien sûr, cela ne ferme pas les cicatrices.Mais se définir ou définir les autres par ces seules cicatrices simplifie grossièrement la réalité, à moins que l\u2019on cherche à alimenter ainsi des relations actuelles que l\u2019on souhaite plus animées, plus pathétiques ; même ces stratégies constituent un nouveau chapitre de la vie.De deux voyages dans l\u2019Espagne post-franquiste, il m'est resté ce constat sympathique que le peuple espagnol ne passait pas son temps a ruminer le souvenir de ses cauchemars politiques, pas plus qu'à applaudir la mise à mort des taureaux dans les arènes ou à fêter l'expulsion des juifs et des musulmans par los reyes catholicos, les belliqueux Ferdinand et Isabelle.Ces gens employaient essentiellement leur quotidien à manger, dormir, exercer leur profession, bavarder au bistro (surtout les hommes, pour dire franchement), parfois jouer de la guitare (pour mon plus grand plaisir).De l\u2019avantage d\u2019être né Chaque personne que je trouve en face de moi possède au moins une qualité indéniable : elle est née; je n'ai pas besoin de 'inventer, je ne suis pas seul dans l\u2019univers.Bien sûr, il existe des moments où «l\u2019enfer c'est les autres» et il arrive au baiser de la Tosca de donner la mort \u2014 souvent dans les opéras et exceptionnellement dans la vie.Les baisers moins pathétiques qui ont parsemé, avant ce moment fatal, les relations humaines de la Tosca n\u2019ont pas inspiré les librettistes mais ont probablement ensoleillé quelques jours, minutes ou secondes des partenaires qui ont croisé sa route.Et combien de spectateurs, après avoir copieusement frissonné devant la mort tragique des personnages de scène, se sourient et se bécotent, pas toujours avec passion, mais avec ce léger sentiment de sécurité qui fournit, 27 le lendemain matin, le petit surcroît d'énergie qui aide à sortir du lit.On ne va éliminer de l'imaginaire collectif ni Tosca, ni Rambo ni Dollard des Ormeaux : l'inconscient a ses outrances contre lesquelles les tentatives de répression échouent lamentablement.En toute honnêteté, reconnaissons que presque tout le monde sélectionne ses relations réelles selon des critères beaucoup plus réalistes.|| m'arrive, en regardant la foule peu éblouissante d\u2019une rame de métro, de me dire : et presque tous ces gens ont quelque part quelqu\u2019un qui les aime, qui les accepte \u2014 ou fout au moins qui les tolère, ce qui n\u2019est déjà pas si mal.Si je dois commencer à dégager le fil conducteur de ces propos dont je crains qu'ils se répètent, je tombe sur un constat vieux comme le monde : les humains ont besoin les uns des autres, et c\u2019est là le rempart observable le plus efficace dont ils disposent contre la violence.Cette dernière survient quand on perçoit à tout ou à raison l\u2019autre comme une nuisance ou une menace.Lorsque mon idée n\u2019est pas faite sur quelqu'un, j'attends dans la mesure du possible.Prudemment, avec réserve, si quelque expérience précédente m'a échaudé.Voilà le hic : je suis guidé par mon bagage d\u2019expériences.D'où l\u2019influence de l'intégration sociale.Plus j'ai eu l\u2019occasion d\u2019expérimenter les avantages v'il y a à compter sur les autres, plus mes attentes donneront la chance au coureur.La personne devant moi n\u2019est née ni bienveillante ni hostile, je ne suis né ni confiant ni méfiant.Cela s'apprend à même les aléas de l'existence.Et grand-papa Durkheim avait vu juste sur ce point : certains environnements sociaux fournissent des liens sociaux plus solides, plus fiables, que d\u2019autres.Certains favorisent / échange et d'autres non.ET PTE TEE POSSIBLES Homo violens Ce qui se passe entre de vrais humains Pourquoi y a-t-il des morts violentes au carnaval de Rio et pas au Festival de jazz de Montréal ?Les compatriotes de Villa-Lobos ne sont pas plus intrinsèquement violents que ceux.du caporal Lortie |! faut penser que les contextes dans lesquels s\u2019insèrent ces moments de fête n\u2019ont pas préparé ces foules à la même forme de rencontre.Plus d'inégalités économiques 2 plus de cassures raciales 2 plus de contradiction entre l'imaginaire et les conditions sociales réelles 2 Rien de ces données sociales n\u2019est irréversible ni inéluctable.La personne, du coup qu\u2019elle est née (c\u2019est la phase la lus difficile !), constitue un vaste réservoir de possibilités.Si l\u2019occasion ne fait pas nécessairement le larron, son absence prive la société de beaucoup de bons Samaritains à temps partiel.Je repense à un chauffeur d\u2019Hydro-Québec que j'avais interviewé naguère : répondre aux questions du public pendant qu'il attendait dans son véhicule ne faisait pas partie de sa description d'emploi, il outrepassait ses responsabilités en le faisant Cher petit village Au même moment, dans la même entreprise, et devant ces aberrations évidentes, on dépensait des millions pour donner aux cadres des sessions de communication (c'était avant l\u2019Ordre du Temple solaire, mais peut-être bien que ça le préparait) dont l'inspiration venait en droite ligne de l'école américaine des relations humaines, et je m\u2019insurgeais publiquement contre les illusions euphoriques sur es quelles l'opération s'appuyait!.Tout ce courant, à l\u2019image de son inspirateur Elton Mayo, imaginait faire revivre dans le monde 1/ «Problèmes d'équipe ou problèmes de société 2», Commerce, octobre 1971, p.38-40-42. industriel et urbain la chaude appartenance sociale ayant rassemblé naguère dans des liens communautaires étroits le doux berger, la belle meunière et le curé de village.Notre Claude-Henr Grignon avait une vision moins idéalisée de l\u2019ancienne société villageoise et Schubert faisait mourir de chagrin le soupirant de la belle meunière pour cause d\u2019amour non partagé ! Les projets plus récents de police de quartier et de transfert accéléré du soin des malades à un milieu présumé tout prêt à prendre la relève charrient des nostalgies comparables à celles des pléthoriques services de formation de personnel des années de vaches grasses.Faisons face à la réalité.Pas plus que les films de Pierre Perrault n'ont réussi à relancer de façon durable l\u2019industrie de la pêche au marsouin à Pile aux-Coudres, on ne transformera les quartiers des villes, les écoles secondaires, les bureaux, les ateliers et les départements universitaires d\u2019une société urbanisée en hameaux rustiques\u2026 lesquels de toute façon connaissaient et connaissent encore leur lot d'hostilité de famille à famille et de village à village.Mais historiquement, l\u2019étymologie du mot « urbanité» témoigne que l'expérience urbaine a d'abord voulu dire « politesse où entre beaucoup d'affabilité naturelle et d\u2019usage du monde » (définition du mot dans le Petit Robert).Le rapprochement des termes est intéressant, laissant entendre que l'usage du monde cultive l\u2019affabilité au point qu\u2019elle finit par sembler naturelle.Autrement dit, plus se multiplient et se diversifient les occasions d'interaction, plus on est comme forcé d'inventer des moyens d'adaptation autres que la violence, moins le non-familier appa- rait a priori comme une menace.Ce n\u2019est pas mécanique : rien ne l\u2019est jamais en matière sociale.Mais cela ouvre à l'intervention des perspectives riches, presque illimitées et\u2026 praticables avec de vrais humains ! 30 POSSIBLES Homo violens NORMANDE VASIL 3 Un jour je racontais à de jeunes enfants l\u2019histoire universelle, c\u2019est-à-dire ce qu'avait été la condition humaine depuis que le monde est monde.À un certain moment, l\u2019un d\u2019eux s\u2019écria : « Mais ce nest pas une belle histoire que tu racontes là, il n\u2019y a que des batailles, des chicanes, des tueries, des guerres » ! Cela m\u2019amena a me questionner davantage sur l\u2019absurdité de cette situation passée et toujours présente.Cette question m'a ramenée à quelques décennies en arrière alors que moi aussi, lorsque j'étais enfant, j'avais questionné ma mère de façon intensive sur ces guerres, problématique ui m\u2019a certainement poussée par la suite à creuser davantage le sujet.En effet, si nous lisons l\u2019histoire, nous nous apercevons que les guerres et les violences en font le tissu.Notre société est malade de la guerre : il n'y a eu que 227 années de paix au cours des 3 457 années d'histoire écrite; durant notre siècle, il n'y a eu que deux années de paix totale.Le mot violence évoque tout d\u2019abord la guerre qui est la pire des violences mais de façon plus sporadique, la violence se manifeste chaque jour et alle éclate aussi bien dans la vie quotidienne que sur les écrans.Nous découvrons sa présence 31 Ru RU: + R! Ri: Bi RL RH gh: HA ni H envahissante, continue et insinuante dans la vie de millions de personnes et, qu\u2019ils en soient les héros, victimes, idéologues, bourreaux ou témoins, tous pratiquent, subissent, célèbrent la violence ou la voient à l\u2019œuvre.Que montrent les films, la plupart du temps 2 Des meurtres.La télévision nous amène à considérer la violence comme fictive ; à force d'y voir des meurtres cela provoque un grand problème surtout chez les enfants : c\u2019est que ceux-ci s\u2019identifient au héros souvent le plus violent des protagonistes, et on sait que le phénomène d'identification est assez souvent suivi de celui d'imitation.Le comble : après les guerres, on érige des monuments à ceux qui se sont montrés les plus violents et on leur décerne des médailles.La violence est tout ce qui détruit, surtout la vie.Elle est tout ce qui porte atteinte à la dignité humaine, mais aussi tout ce qui agresse l'individu, qui entrave son épanouissement personnel non seulement dans son intégrité physique, mais aussi dans ses droits fondamentaux, sa liberté, ses émotions ou la jouissance de ses biens.Être violent, c'est imposer sa volonté contre la volonté de l\u2019autre par quelque moyen que ce soit ; c'est porter atteinte à la personne dans ses droits souvent les plus élémentaires, dans sa dignité, dans son identité, dans son intégrité.C\u2019est un excès de force, de droit, venant de ceux ui ont le pouvoir.La violence est souvent symptôme d'injustice, d'intolérance, d'insécurité, d\u2019agressivité destructive.La violence sert toutes sortes de causes : elle est un moyen pour atteindre une fin, comme se protéger, tirer avantage d\u2019une situation, se procurer un bien désiré, établir sa position par rapport aux autres, protester contre les injustices réelles ou imaginaires dont on est victime.Cette violence s'exerce soit parce qu\u2019on a besoin de dominer les autres, soit parce u\u2019on manque de domination sur soi-même.Comme He a les dominants et les dominés dans la société, 32 POSSIBLES Homo violens Violence et le désir de domination des premiers provoque la non-violence violence sur les seconds.Cette violence peut s'exercer directement sur la personne, par l'effet des armes ou par celui de structures politiques et économiques oppressives ; l\u2019autre violence, celle qui provient d'un manque de maîtrise des tendances agressives personnelles, peut se manifester par une obéissance trop facile à des impulsions, à des lois ou à des institutions.Sa principale conséquence est qu'elle mène à la guerre.Pour qu\u2019il y ait vraiment violence, la pensée, le mot ou l\u2019acte violent doit contenir une intention de nuire.Par exemple, une opération chirurgicale, bien qu\u2019étant un acte violent contre le corps, n'est pas considérée comme de la violence.La guerre La pire des violences est la guerre qui consiste en une chasse, une lutte armée et sanglante entre groupements organisés, destinée à contraindre l\u2019adversaire.La guerre peut se définir de différentes façons : c'est une violence de convoitise (politique expansionniste) organisée, préméditée, planifiée, légalisée (selon les normes d\u2019une société), justifiée (guerre juste), légitimée (par la religion, le nationalisme, le racisme, le patriotisme, l\u2019économie).Il y a enfin la guerre de légitime défense.Sur le terrain, les soldats se battent souvent sans savoir pourquoi, obéissant à des chefs qui reçoivent leurs ordres d\u2019autres chefs.Ceux-ci décident de faire la guerre s'ils se sentent menacés, pour défendre leur territoire ou leur famille ; on attaque aussi pour repousser des frontières ou pour prévenir l\u2019agression.Mais il y a une explication plus globale, celle des polémologues qui disent que les guerres seraient des agressions collectives engendrées par des structures démographiques, économiques, géographiques, mentales déséquilibrées par des Frustrations Rit ou les abus qui en résultent.C\u2019est ainsi qu\u2019une animosité irrationnelle, confuse et inconsciente devient agression intentionnelle et dirigée.Je veux bien adhérer à ces idées, mais je crois qu'il faut aller plus loin, c'est-à-dire chercher pourquoi l'humain ne contrôle pas toujours son agressivité de façon positive.Ne serait-ce pas que les verres sont dues à l\u2019imperfection fondamentale de la ersonne et à son inachèvement, ce qui fait qu\u2019elle utilise son agressivité de manière destructrice et se laisse emporter par des impulsions ou des émotions négatives, par de la haine, qu\u2019elle cède à l\u2019effet d'entraînement d\u2019un groupe (hystérie collective) ou à un besoin d\u2019obéissance aveugle ?Comment l\u2019humain en arrive-t-il là?Même si on affirme refuser la violence, que fait-on pour la réduire® Depuis toujours des gens dits normaux ont tué d'autres gens dits normaux et l\u2019on ne remet rien en question.Si nos valeurs sont les meilleures et nos institutions les plus saines, comment se fait-il que haines, injustices et guerres soient si fréquentes sur cette terre où il n\u2019y a qu\u2019une famille humaine, les différences étant des accidents 2 Les humains de tous les temps se ressemblent et commettent les mêmes bévues que leurs devanciers, en s\u2019engageant dans des luttes d'intérêt ou de prestige.C\u2019est probablement que l'humanité est jeune et que l'humain reste inachevé ; il est en évolution, il est incomplet dans sa connaissance de soi et des autres, modelé par ceux qui l'ont précédé.La science et les techniques ont évolué mais la raison et surtout les émotions, n\u2019ont pas suivi, ce qui fait que l'intelligence humaine se laisse mener par des émotions non maîtrisées.Le manque d'harmonie entre le cœur, l'intelligence et la conscience constitue la cause de l'agressivité destructrice.J'en reviens à mes deux hypothèses du début qui semblent paradoxales : la violence est causée par un besoin de dominer l\u2019autre et par un manque de domination sur soi.34 et Lo PV Ra RIRE PIE POSSIBLES Homo violens Violence et non-violence Le besoin de domination se manifeste par l\u2019abus de pouvoir exercé dans le but de dépasser l\u2019autre, de l'écraser ou de lui faire tort.L'argent, le pouvoir, le prestige, la puissance, la conquête font perdre le sens des limites, tomber dans la fureur d'augmenter son avoir et d\u2019avoir raison.Le manque de domination sur soi se manifeste par un manque de maîtrise de ses tendances agressives et un souci d'obéissance ouvant conduire à des conflits collectifs.Dans les faits, les dominants ont besoin de dominer alors que les dominés sont habitués à obéir.Comment peut-on améliorer cette situation désespérante 2 Une solution m'apparaît appropriée : la non-violence, et cela vaut autant pour les guerres que pour la violence en général.La non-violence On se demande quelle est l\u2019origine de la nonviolence.Bien qu\u2019on associe à Gandhi, celle-ci est vieille comme les montagnes.Elle a été enseignée dans l'Évangile où Gandhi l\u2019a puisée.Elle apparaît dans la Bible, dans le livre de la Genèse, avec l\u2019histoire de Joseph vendu par ses frères.Cinq siècles avant Jésus, elle a été prêchée par Bouddha ; la Bhagavad-Gîta, équivalent hindou le plus proche de l'Évangile, en parlait.La non-violence était, dans la philosophie hindoue, un commandement aussi connu que «tendre l\u2019autre joue», chez les chrétiens.Gandhi, modèle de pacifisme et maître de la non-violence active, dont il a puisé les principes, entre autres, dans les Béatitudes (Sermon sur la Montagne) de l'Évangile, en fit une arme politique.Ce qu\u2019il y a de nouveau chez lui, c\u2019est l'application de la non-violence à tous les plans de la vie : politique, éducation, médecine, régime alimentaire et vie familiale.Il n\u2019a pas suivi le courant général, mais il a mené une lutte digne qui a marqué son temps et notre temps.Quant à l\u2019action non-violente, elle est apparue dans la deuxième moitié du XIX° siècle.35: La non-violence active est née sous la plume d\u2019un auteur dont on parle peu, mais qui a joué un rôle important dans l\u2019histoire de ce mouvement : H.D.Thoreau (1817-1862), poète et penseur américain, qui se demandait si on peut être coupable d'obéissance.Peut-on coopérer à un mal organisé?se questionnait-il.Sa réflexion a marqué le début de la non-violence active.Pour arriver collectivement à être non-violents, il faut commencer par l'être individuellement.Le non-violent n\u2019est pas nécessairement celui qui est doux, conciliant, bonasse, toujours aimable, souriant, indulgent, patient, serein ; non, car c'est le fait de l\u2019hypocrite aussi de pouvoir être comme cela.Ce n\u2019est pas non plus nécessairement la personne calme, détendue, détachée, la personne à l'humeur égale ; non, car l\u2019indifférent peut être comme cela.Le non-violent c'est d'abord celui qui est maître de soi, mais cette caractéristique n\u2019est pas suffisante, car l'être poli en fait autant.Le non-violent est opposé à la violence, il n\u2019accepte pas les guerres, les cruautés, les injustices, les oppressions et les maux causés ou stiles par les lois.I! cherche à tirer les choses au clair et a éveiller les consciences ; il est même capable d'action contre l'injustice, de crier la vérité par des actes de pression et de désolidarisation dans des situations abusives Ou injustes ou pour contrer des politiques qu'il considère comme intrinsèquement mauvaises.Mais cela ne veut pas dire qu'il traite l'ennemi en ami; il ne le considère pas en ennemi non plus, car il lui veut du bien.Contrairement à Machiavel, il ne pense pas que le mal est sur la terre une condition nécessaire au bien; il sait que rendre la haine par la haine multiplie la haine.La non-violence est subtile, difficile à saisir, mais elle est simple pour celui qui l\u2019a apprivoisée.Il ne s'agit pas seulement de faire exister la non-violence ; il faut être soi-même non-violent.La non-violence 36 POSSIBLES Homo violens Violence et non-violence consiste en l'élaboration d\u2019un mode de vie, une manière d\u2019être, seul ou en société, où les relations entre les personnes sont fondées sur la solidarité et le partage fraternels.Elle exige la mise en œuvre de moyens d'action capables de résoudre les conflits sans avoir recours aux armes ou à des moyens violents pour communiquer et, le cas échéant, faire valoir ses droits et ceux des autres.C\u2019est une force mue par l\u2019amour.Le verbe aimer, dit Jean Cocteau, est le mot le plus difficile à conjuguer dans la langue française ; son passé n\u2019est jamais simple, son présent n\u2019est qu\u2019imparfait et son futur est toujours au conditionnel.l\u2019amour est imparfait parce qu'il est souvent possessif et non oblatif (agape) ; cela signifie qu\u2019on veut posséder, avoir l\u2019autre, le reconnaître pour ce qu'on veut qu'il soit au lieu de le prendre pour ce qu'il est ; on a voulu l\u2019assimiler et non l\u2019aimer comme un être différent de soi.Pour aimer l\u2019autre, il faut d\u2019abord s'aimer soi-même.L'amour qui n\u2019entraine as un plus-être en chacun n\u2019est pas l\u2019amour, car l'amour authentique ouvre la personne à ses possibilités de développement.Enfin, pour être aimé, il faut être aimable.L'amour fait qu\u2019on répond à un mal par un bien au lieu de le faire par la colère.On apprend à régler les conflits non pour vaincre mais pour convaincre, pour concilier et non pour démolir, pour conquérir la paix ; c'est une mentalité à acquérir.La paix À la proposition « Si tu veux la paix, prépare la puerre », je réponds : «si tu veux la paix, prépare es armes de la paix», celles qui ne sont pas fondées sur le pouvoir pour le pouvoir, sur l'argent pour l'argent et sur le sexe pour le sexe, mais sur l'amour véritable. i La paix est essentiellement basée sur les principes POSSIBLES i de la non-violence; elle est une manière de faire Homo violens qui résulte d\u2019une manière d\u2019être.Elle est d\u2019abord à l'intérieur de soi et elle s'inspire de pensées évan- ji géliques venant des paroles de Jésus lui-même comme : «Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé», « Aime fon prochain comme toi-même », « Fais aux autres ce que tu veux qu'on te fasse», « Heureux les doux car le royaume des cieux est a eux».Ici, il faut prendre le mot «doux» dans le sens de nonviolent.La paix peut-être avec nous, autour de nous, dans le monde, dans le cosmos ; c\u2019est l\u2019harmonie, la justice, l'amour, la sérénité, la sécurité.Quant à la paix entre les nations, il est difficile de lui donner une définition exhaustive ; si elle désigne l'état d'une nation qui n\u2019est pas en guerre ou l\u2019ordre dans la tranquillité, elle n\u2019est que négative.On a beau la voir juridiquement et politiquement comme idéale, elle n\u2019est que partielle sinon partiale.La paix peut constituer aussi un fait social : elle peut régner à l'extérieur mais si, à l\u2019intérieur, il y a des conflits, des injustices, des tyrannies, des crimes, eut-on dire qu\u2019il s\u2019agit de paix, même si la population concernée se di pacifiste 2 i Solutions non-violentes E On parle de la non-violence comme d'une = technique ou d\u2019une tactique, d\u2019une recette ou d\u2019un i système, mais elle n\u2019est rien de tout cela, car c'est une façon de se comporter à tous moments ; ce n\u2019est pas une société secrète non plus, car elle est ouverte à fous et n\u2019a pas d\u2019étiquette, c'est une possession de soi-même, une philosophie, un contrôle de ses émotions et de ses sens.Dans les situations humaines, la vérité, comme état de perfection, n'existe pas, mais on en est certes plus proche en pratiquant la non-violence.Si nous récoltons la violence, c'est que nous l'avons semée.it 38 non-violence Violence et La non-violence se fait à pore de la prise de conscience de l\u2019absurdité de la violence.On peut cependant s'opposer à des injustices et à des violences même en aimant les auteurs de ces actes.À ce moment il y a dissociation entre l\u2019acte et son auteur, et on condamne l\u2019acte au lieu de s'attaquer à la personne ; justice, amour, tolérance, entraide font échec au fanatisme, à l'intolérance, à l'injustice.Aimer l\u2019ennemi ne signifie pas lui dire : je t'aime, mais lui vouloir du bien et ui en faire.La non-violence n\u2019est pas la passivité ou la rési- nation qui ne sont que de l\u2019irresponsabilité : c'est a décision de faire échec à la violence par le refus des injustices, des cruautés et des guerres.Il faut une grande force pour se dominer et devenir pacifiste, et ce qui fait problème, c\u2019est qu\u2019on veut abolir les injustices par des moyens violents : c\u2019est la justification des moyens par la fin.On oublie là que même une fin juste est corrompue par des moyens violents ; quand on emploie des moyens violents pour réaliser une fin désirable, le but atteint n\u2019est jamais une bonne fin, mais simplement la conséquence de l'emploi de mauvais moyens.Même si je pense que la non-violence est évangélique et que les utopies d'aujourd'hui seront les réalités de demain, je continue de croire que la paix est utopique dans une société comme la nôtre où on privilégie la violence et le culte de l\u2019Avoir au lieu de celui de l\u2019'Être.Comment croire à la paix dans une société où les gens ne peuvent harmoniser les énergies d'amour qui viennent du cœur, celles de 'inteligence qui viennent de la raison, et celles de la sagesse qui viennent de la conscience ou du jugement objectif?Être capable de développer ses énergies d'amour, de paix et de liberté intérieure, c'est être capable de dévelop er l\u2019Être et pouvoir résister à ce qui nuit à notre achèvement : c'est aussi une façon de grandir soi-même.Mais cet idéal est une utopie dans un monde où les gens ne sont pas heureux, car le bonheur est un préalable à la non-violence.39! Un bon début pour changer les choses serait de faire l'éducation au dialogue.Dialoguer, c\u2019est d'abord parler le même langage, posséder un vocabulaire commun ; c'est être capable de s'ouvrir à l\u2019autre, non seulement être attentif à ce qu'il est, mais aussi aux opinions qu'il exprime même si elles ne correspondent pas aux nôtres ; si cela se réalise d'abord entre personnes et dans petits systèmes, les systèmes plus vastes suivront.Certaines religions, au lieu de détruire et de pratiquer la violence, pourraient s'ouvrir à la nonviolence et contribuer ainsi à la paix dans le monde.En éducation, on pourrait montrer comment maîtriser l'agressivité et enseigner l'amour, car on gagne davantage en aimant qu\u2019en accumulant des connaissances.La morale pourrait démontrer que la fin ne justifie pas toujours les moyens et que des moyens violents conduisent à une fin corrompue même s\u2019ils atteignent leur but.Je dis que la paix est davantage le résultat des mentalités et des états d'âme que des structures.Ses piliers sont la recherche de la vérité, l'éducation, la justice, l'amour et la liberté intérieure.Il faut voir la paix comme étant relative, c'est-à-dire comme étant un ordre à faire, une histoire à réussir, quelque chose qui n\u2019est pas statique ; la paix sera accrue seulement si on vit pacifiquement avec soi-même et avec les autres ; à ce moment, elle n\u2019est pas seulement un état, un droit, mais l\u2019accomplissement de la justice, d\u2019une qualité de vie pour chacun.La guerre est inadmissible.Elle est impensable dans une société d'individus autonomes et normaux.Se faire la chasse entre humains ne règle rien et, même si cela semble aplanir quelques problèmes, les moyens employés, qui sont pervertis, corrompent une fin même légitime.Un peu comme le goéland qui a un idéal en tête, une utopie peut-être, je garde quand même espoir.40 POSSIBLES Homo violens Violence et On sait que pour la majorité des goélands, ce n\u2019est non-violence pas de voler qui est le plus important mais de manger, ce qui représente pour nous l\u2019Avoir.Un goéland parmi les goélands a essayé de suivre les autres dans l\u2019Avoir mais le cœur n\u2019y étant pas, il a décidé de développer l\u2019Être : il y a tant à apprendre, se disait-il, et a dire aux autres aussi.| n'a pas été compris, il a même été traité d\u2019irresponsable.Pourtant, il avait compris qu\u2019ennui, peur, colère et violence sont les raisons pour lesquelles la vie des oélands est si brève et qu\u2019il y a mieux à faire que de manger, boire, se battre, conquérir.Par delà le goéland, je pense au Petit Prince de Saint-Exupéry, et particulièrement à sa rencontre avec le renard qui lui a dévoilé le secret le plus important de la vie : voir avec le cœur, car «l'essentiel est invisible our les yeux».Ce que voient les yeux sont des imites, les miennes, celles que je crée ou celles que la société m\u2019impose.Le cœur apporte la profondeur, la vérité, l'amour, et la raison apporte a connaissance qu\u2019il faut harmoniser avec l'amour.Comme le Petit Prince, il ne faut pas oublier qu\u2019on est « responsable pour toujours de ce qu\u2019on a apprivoisé.» Pourquoi ne pas apprivoiser la non-violence 2 «La violence, disait Gandhi, est la loi de la brute, la non-violence est la loi de l'homme». JEAN-CLAUDE BERNHEIM RETINA 3 SSSR à a Ler ND L'Etat et la gestion de la violence d\u2019Etat On associe souvent violence avec délinquance ou rupture de l\u2019ordre social.On prend alors la partie pour le tout, et on se berce de illusion que nos institutions elles-mêmes reposeraient uniquement sur la paix et l'harmonie.Le délinquant assume alors à lui seul l\u2019odieux de perturber les rapports respectueux présumés prévaloir entre les acteurs sociaux.Le texte qui suit étudie à fond un événement au cours duquel même ceux-là auxquels s\u2019en remet la société pour tenir en échec la violence apparaissent en avoir eux-mêmes abusé, absous en cela et protégés par toute la superstructure institutionnelle laquelle ils devraient rendre des comptes.Ce n'est pas déresponsabiliser les auteurs d\u2019agressions criminelles envers les concitoyens que de proposer ainsi une réflexion sur l\u2019autre côté de la médaille.Mais de voir à quel point la violence affecte le cœur de la dynamique sociale et non uniquement les pratiques déviantes de ceux qui la transgressent, nous évite de reporter sur quelques boucs émissaires notre malaise devant un problème beaucoup plus vaste et nous force à une vigilance qui s'étend.à l\u2019ensemble des pratiques sociales, 42 jet por L'État et la gestion de la violence d'Etat Les institutions carcérales sont le lieu inévitable d'incidents violents.En effet, le caractère totalitaire de ce ype d'institution fermée ne peut qu'engendrer la confrontation entre les gardiens et les gardés.Ces violences sont imputables tant aux détenus qu'aux gardiens.Nous n\u2019évaluerons pas l'ampleur que cette violence peut prendre ni ses causes observables, mais plutôt comment dans un cas particulier, l\u2019État démocratique canadien a géré la violence de quelques détenues du pénitencier de femmes de Kingston (Ontario) et celle qui s\u2019ensuivit de la part de ses agents.Les faits survenus du 22 au 26 avril 1994 Le vendredi 22 avril 1994, vers 18 h, se produit à la Prison des femmes de Kingston, une violente altercation de trois minutes entre six détenues et plusieurs agentes de correction.Une fois l\u2019ordre rétabli, les six détenues sont transférées dans l\u2019unité d'isolement du pénitencier, mais la tension demeure vive dans l\u2019institution.Deux jours plus tard, une détenue dans l'aire d'isolement (mais qui n'avait pas participé aux incidents du 22) s\u2019inflige des coupures qui ne menacent cependant pas sa vie.À sa demande, elle obtient l\u2019autorisation de se rendre à la cellule d\u2019une codétenue pour lui parler; celle-ci la rend en otage.Après l'intervention du personnel, a détenue est libérée.Quelques minutes plus tard, une troisième détenue qui n\u2019a pas participé aux incidents du 22, tente de se suicider par pendaison ; elle est sauvée par l'intervention rapide du personnel.Le mardi 26 avril, le personnel de correction manifeste à l\u2019extérieur du pénitencier pour exiger le transfert des détenues impliquées dans les événe- ments du 22 avril.Vers 16 h 20, l'agitation reprend 1/ Jean-Claude Bernheim, La Prison comme institution totalitaire, Montréal, Université de Montréal, Faculté de l'éducation permanente.Recueil 2873, septembre 1991, 43 p.43 lorsque l'infirmière procède à la distribution des médicaments.Vers 18 h une agente est menacée pendant qu'elle effectue sa patrouille et peu après, des papiers enflammés sont projetés hors d\u2019une cellule dans la rangée, ensuite d'autres objets sont lancés pour alimenter le feu.Au fur et à mesure que les feux sont éteints, d\u2019autres sont allumés.Ce manège dure jusque vers 23 h.Vers 20 h 45, la directrice du pénitencier prend la décision de faire appel à une équipe d'intervention constituée exclusivement d'hommes.Cette équipe entame son intervention vers 23 h 30, en commençant par une fouille des cellules et des détenues.À la violence ponctuelle des détenues, les réactions des agents de l\u2019État sont rapides et systématiques.En sus de la sanction initiale (le transfert dans l\u2019aire d'isolement), les détenues sont mises en accusation en vertu de contraventions du Code criminel.Les 24 et 26 avril, il est fait usage de gaz incapacitant à plusieurs reprises.Le 3 mai 1994, le commissaire du Service correctionnel du Canada (SCC) ordonne la tenue d\u2019une enquête.Entre-temps, les détenues sont transférées à une prison pour hommes, geste que la Cour fédérale considère illégal le 11 juillet 1994.Les détenues sont néanmoins ramenées à l\u2019aire d'isolement du pénitencier pour femmes.Leurs conditions de détention sont extrêmement rigoureuses et cer- faines femmes sont gardées jusqu\u2019à huit mois dans des cellules d'isolement.À cause des griefs enregistrés au nom de plusieurs détenues, on sait au- jourd'hui qu\u2019elles ont été l\u2019objet de violences lors de l'intervention de l\u2019équipe masculine; on sait aussi que leurs droits fondamentaux n'ont pas été respectés de même qu\u2019elles ont souffert de mauvaises conditions de détention.Le rapport d'enquête a été rendu public le 20 janvier 1995.Devant l'inertie des autorités correctionnelles après ce rapport, et à la suite des plaintes qui lui ont été acheminées, l\u2019Enquêteur correctionnel a pris l'initiative d'ouvrir une seconde enquête, dont 44 POSSIBLES Homo violens ft bot l\u2019État et la gestion de la violence d'État le rapport a été remis au Solliciteur général du Canada le 14 février 1995.Finalement, en réaction à la publication de ce rapport de I'Enquéteur correctionnel et à la diffusion, le 21 février 1995 par la télévision d\u2019État, d\u2019extraits du vidéo relatifs à Fin: tervention de l\u2019équipe masculine, le gouvernement du Canada a créé une commission d'enquête sur les événements.C\u2019est au moyen de ces documents que nous allons examiner comment l\u2019État canadien a géré cette affaire.Le rapport du comité d'enquête mérite un examen attentif.Il débute par un Profil des détenues, sans faire référence aux événements à l\u2019origine de l'enquête.À propos de cette section, le commissaire John Edwards écrit : J'espère que, maintenant, les antécédents des femmes impliquées et le caractère dangereux des actes qu\u2019elles ont commis en avril apparaîtront beaucoup plus clairement.C'est seulement ensuite que se trouve une description chronologique des événements.En ce qui concerne la description de la façon dont les fouilles à nu ont été eFectuées, il ne s\u2019agit de rien de moins qu\u2019une tromperie.Voici le compte rendu qu\u2019en donne l\u2019Enquêteur correctionnel d\u2019après le visionnement de la bande vidéo filmée, comme le règlement l'exige, par l\u2019un des membres de l\u2019EPIU (l\u2019équipe masculine) : Dans le premier cas filmé, la femme (Mme T.) est déshabillée de force ; comme le film débute au moment où cela se passe, nous ne savons pas trop si on lui avait d\u2019abord demandé de le faire elle-même.Dans chaque cas par la suite (7 femmes), les membres de I'EPIU pénétraient dans la cellule et ordonnaient à la femme de se dénuder, se ce n\u2019était déjà fait (toutes les femmes ont obéi, sauf une qui, tardant à s\u2019exécuter, a été aussi dévêtue de force).On la faisait ensuite s\u2019agenouiller, nue, sur le sol, entourée des membres de l\u2019ÉPIU, pendant qu\u2019on lui mettait du matériel de contrainte.Ensuite, on l\u2019aidait à se remettre debout, on la faisait sortir à reculons, nue, de sa cellule avant de lui remettre une tenue en papier mince, puis l'ÉPIU la faisait marcher à reculons jusqu\u2018aux douches.S'aidant de leurs matraques et de leurs boucliers, les membres de l\u2019ÉPIU faisaient ensuite placer la femme face au mur ; l'un d\u2019entre eux lui tenait la tête contre le mur, probablement pour qu\u2019elle ne puisse voir ce qui se passait, pendant qu\u2019un autre tenait une matraque près de sa tête.Une fois que la femme était dans le secteur des douches, tout ce qui se trouvait dans sa cellule, le lit y compris, était retiré.On la faisait ensuite revenir à reculons à sa cellule, où on lui demandait de s\u2019agenouiller ou de s\u2019étendre sur le sol; puis les membres de I'EPIU sortaient et verrouillaient la porte, laissant la femme dans la cellule vide, sans couverture ni matelas, portant toujours les dispositifs de contrainte.C'est à se demander si les membres du comité ont visionné la même bande vidéo que les téléspec- fateurs.De plus, les membres du comité n\u2019ont pas interrogé les deux membres du Comité consultatif de citoyens (CCC) qui, à plusieurs reprises, ont visité le secteur d'isolement entre le 22 avril et le 11 mai.Inexplicablement, ils ont négligé de rencontrer lusieurs autres témoins importants dont les psycho- 5 ves, la plupart des gestionnaires de l\u2019isolement et les membres de l\u2019EPIU.Compte tenu de la composition du comité d\u2019enquête et des lacunes déjà soulevées, on ne peut que conclure à la partialité de son rapport.D'ailleurs, le commissaire du SCC, M.John Edwards, a reconnu devant la Commission d'enquête que sa crédibilité est certainement affaiblie par les omissions relevées.Je suppose qu'il faut se poser des questions sur sa fiabilité pour les mêmes raisons.Satisfait par le rapport du comité d'enquête, le SCC conclut qu'il s'agissait d\u2019une situation explosive.Les membres du personnel en service ont réagi de façon professionnelle, protégeant les clés, verrouillant les barrières et se protégeant les uns les autres.La nouvelle directrice rendra officiellement 46 POSSIBLES Homo violens L'État et la gestion a la violence d'Etat hommage aux membres du personnel identifiés par le Comité d'enquête.Dans un contre-rapport, l\u2019Enquêteur correctionnel a soumis un rapport spécial au Solliciteur général du Canada.Ce rapport est dévastateur pour le SCC.Sachant que l\u2019émission Fifth Estate du réseau CBC allait diffuser, le mardi 21 février 1995, des extraits de l'enregistrement vidéo de l'intervention de I'EPIU, le gouvernement du Canada a rendu public le rapport de l\u2019Enquêteur correctionnel le même jour.Le Solliciteur général du Canada déclare à cette occasion, dans un communiqué plutôt succinct, que le rapport de l\u2019Enquêteur correctionnel soulève plusieurs questions.D'abord, sa description et son interprétation des faits diffèrent de celles du comité d'enquête interne institué par le Service correctionnel.Ensuite, il remet en question le recours à une équipe composée uniquement d'hommes dans une prison pour femmes et la nécessité même de l'intervention de cette équipe dans le présent cas.Enfin, il dit que la longue période d'isolement et les conditions de détention imposées aux détenues avaient peut-être un caractère punitif.En raison des points soulevés par l\u2019Enquêteur correctionnel, le commissaire Edwards a recommandé - et je suis d'accord avec lui - qu\u2019on tienne une nouvelle enquête, indépendante et impartiale, pour reconstituer ce qui s\u2019est réellement passé afin de pouvoir ensuite décider des mesures à prendre.C\u2019est alors que sera commandé le rapport Arbour, qui va s'avérer cinglant pour les autorités correctionnelles et politiques.La commissaire Arbour ne s\u2019est pas contentée d'examiner les faits mis en cause, mais a situé la violence qui s'est produite dans le contexte historique et global aussi bien du pénitencier visé que du système correctionnel fédéral canadien.Ce rapport commence par confirmer, avec beaucoup de détails, les révélations l\u2019Enquêteur correctionnel, et davantage encore le mensonge et les efforts de dissimulation qui ont entouré l\u2019enregistre- 47 ment vidéo, les droits les plus élémentaires bafoués, le traitement cruel et dégradant.A partir de l\u2019ensemble de la preuve soumise et des témoignages de hauts fonctionnaires dont le Commissaire du SCC, la commissaire Arbour conclut que le manquement aux droits de la personne n'est pas un facteur isolé à la seule Prison des femmes, mais qu\u2019il fait probablement partie de la culture d'entreprise du SCC.Dans sa courte réaction du premier avril 1996, le Solliciteur général du Canada, M.Herb Gray, commence par clamer qu\u2019il est important à son avis, que nous tournions la page sur l'examen de ces événements.Plus loin, il affirme que manifestement, les événements qui ont conduit à la préparation du rapport Arbour et les diverses mesures prises en vue de mieux comprendre ce qui s\u2019est produit ont été difficiles, voir parfois douloureux, pour tous les intéressés.En s'adressant aux employés du SCC, Gray affirme souscrire à l\u2019opinion de madame la juge Arbour, selon qui il est inutile d'essayer de rejeter le blâme sur des individus.Enfin, aux femmes dont les droits ont été violés au cours des événements du 26 avril 1994 et de l'isolement préventif prolongé qui a suivi, il tient), au nom du gouvernement du Canada, à transmettre ses plus sincères excuses pour tout ce qu'elles ont dû endurer.Le même jour, le commissaire du SCC, M.John Edwards, révélait qu\u2019il avait envoyé une lettre de démission au premier ministre Jean Chrétien.Examinons soigneusement l'intervention de l\u2019EPIU, le cœur de la controverse.Dans son rapport, la commissaire Arbour, éminente juriste et juge de la Cour d'appel de l'Ontario, a conclu que la façon dont l'intervention s\u2019est effectuée est un traitement cruel, inhumain et dégradant.L'emploi de ces vocables n\u2019est certes pas innocent et réfère indéniablement aux termes de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants, adoptée par l\u2019Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1984 (le Canada a 48 POSSIBLES Homo violens l\u2019État et la gestion signé la Convention le 23 août 1985, et l'a ratifiée de la violence d'État le 24 juin 1987).Cette référence explicite à la Convention, nous autorise à référer à la définition que l'ONU donne au terme torture : fout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins notamment.de la punir d\u2019un acte qu'elle ou une tierce personne a commis ou est soupçonnée d\u2019avoir commis, de l\u2019intimider ou de faire pression sur elle ou d'intimider ou de faire pression sur une tierce personne., lorsqu\u2019une telle douleur ou de telles souffrances sont infligées par un agent de la fonction publique ou toute autre personne agissant à titre officiel ou à son instigation ou avec son consentement exprès ou tacite.À la lumière de cette définition, nous pouvons mieux comprendre pourquoi le gouvernement du Canada a tout fait en son pouvoir pour nier et cacher les exactions qui se sont commises au pénitencier des femmes de Kingston.Une analyse des réactions des États antidémocratiques, totalitaires ou dictatoriaux face à la torture permet de dégager un certain nombre de facteurs déterminants et constants dans de tels cas.Tout d\u2019abord, la torture se produit après que les victimes potentielles aient été maintenues in communicado ou dans un isolement plus ou moins sévère.Ensuite, l'information relative aux détenu-e-s, aux conditions de détention et au respect des droits et libertés est rigoureusement contrôlée i; sinon falsifiée.Quand des informations ou des dé- E nonciations trop importantes et précises se manifestent, le dénigrement s'avère une façon de répondre aux accusations de torture ou de traitements cruels, | inhumains ou dégradants quand la négation systé- i matique n\u2019est pas adoptée.Une autre tactique con- à siste à mettre sur pied une enquête qui n\u2019aboutira pas ou dont on contrôle les rapporteurs et/ou le contenu du rapport.Finalement, quelle que soit la façon dont l\u2019État réagit, dans la plupart des circonstances l'impunité est assurée aux tortionnaires.49 Ce qui frappe l'observateur avisé du système correctionnel fédéral canadien est la similitude des réactions relatives aux violences survenues au pénitencier des femmes de Kingston avec celles qui ont suivi les événements violents survenus au pénitencier Archambault (Québec), en 1982, à la suite d\u2019une tentative d'évasion qui a dégénéré en émeute durant laquelle trois gardiens ont été tués \u2014 par les auteurs de la tentative d'évasion qui se sont suicidés \u2014 et sept autres gardiens, blessés.Examinons les différentes réactions, officielles et officieuses, dans la perspective que nous venons de définira) Les autorités politiques Évidemment, les autorités politiques dont le Solliciteur général du Canada, M.Herb Gray, ont été informées des événements survenus entre les 22 et 26 avril.Des décisions importantes ont dû être prises relativement à la façon de réagir, notamment au niveau judiciaire.En effet, après le recours en habeas corpus des détenues transférées dans un pénitencier pour hommes, une défense devrait être planifiée.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019on a trompé le tribunal en affirmant avoir respecté le droit des détenues aux services d\u2019un avocat.Il est impossible que le ministre n'ait pas été informé que ce droit avait été nié.En effet, les plaintes des détenues et de l'Association canadienne des sociétés Elisabeth Fry ont été transmises aux autorités politiques.Ce parjure n\u2019a jamais donné lieu à une dénonciation de la part du ministre.Dans l\u2019affaire Archambault, le Solliciteur général de l\u2019époque, M.Bob Kaplan, avait également plaidé, y compris devant la Chambre des communes, le non-respect du droit aux services d\u2019un avocat.Comme cela lui est possible, le Solliciteur a rendu publics les rapports du comité d'enquête et de la 50 POSSIBLES Homo violens He poi L'État et la gestion He la violence d'État commission Arbour pendant les vacances parlementaires, évitant ainsi les questions potentielles de l'opposition et minimisant l\u2019impact politique et public des rapports.Le ministre Kaplan avait agi de la même manière le 9 juillet 1984 au sujet du rapport de l\u2019enquêteur correctionnel concernant les tortures dont les détenus du pénitencier Archambault avaient été victimes, en rendant public le rapport la journée même du déclenchement des élections fédérales par son gouvernement.Le Solliciteur a approuvé le plan de communication établi pour la publication du rapport du comité d'enquête incluant la recommandation suivante : la nouvelle directrice rendra officiellement hommage aux membres du personnel identifiés par le Comité d'enquête.Pour sa part, le ministre Kaplan a déclaré devant la Chambre des communes que les agents du Service correctionnel du Canada méritent des louanges pour s'être comportés aussi vaillamment.D'ailleurs, dix-huit agents de correction de l\u2019établissement à sécurité maximale Archambault.ont reçu une citation du Commissaire le 14 décembre 1982 pour souligner leur courage, leur détermination et leur comportement exemplaire.À la suite des rapports commandés par les Solliciteurs en fonction, aucune accusation n\u2019a été portée contre les tortionnaires ayant sévi tant à Archambault qu\u2019au pénitencier de femmes de Kingston.l'impunité est la règle et elle est appliquée.Les autorités politiques n\u2019ont pas même daigné dans leur discours, dénoncer, même à titre préventif, l\u2019usage de la torture.Ce silence complice doit être interprété comme un caution.b) Les autorités correctionnelles Les autorités correctionnelles sont directement responsables au politique, c'est-à-dire au Solliciteur général du Canada.Les décisions de l\u2018administration 51% au: i ji i It: i centrale sont prises conjointement et avec l\u2019approbation des autorités politiques, quand les dossiers prennent une envergure nationale et publique.La décision de priver les détenu-e-s de leur droit aux services d\u2019un avocat a été maintenue tant et aussi longtemps qu\u2019il a été possible de le faire aussi bien à Archambault qu'à Kingston, en dépit de la Loi constitutionnelle.À Kingston, malgré les dénonciations internationales qui s'étaient élevées par suite des enquêtes relatives aux sévices commis à Archambault, cette regrettable expérience n\u2019a pas suffi.Il en est de même pour ce qui est des conditions matérielles de détention.Les représailles sont une réaction systématique de la part du personnel correctionnel lorsque les détenus font usage de violence contre l\u2019un des leurs.Il s\u2019agit d'une réalité connue de tous et qui a été clairement démontrée dans l\u2019affaire Archambault entre autres, mais malgré cette connaissance, les autorités correctionnelles ont maintenu à Kingston le personnel en place, ce qui a causé les abus que l\u2019on sait.La responsabilité des autorités correctionnelles dans la nomination des membres du comité d\u2019enquête est indéniable.Le Commissaire a d'ailleurs fini par l\u2019admettre publiquement dans la revue officielle du SCC.La partialité des enquêteurs ne fait aucun doute aussi bien dans le cas de Kingston que dans celui d\u2019Archambault.Rappelons que dans les deux cas, des témoins importants n'ont pas été entendus.Le mensonge des autorités est une pratique systématique.Elles mentent lors de leurs déclarations publiques et dans leurs relations épistolaires.Ces mensonges ne donnent jamais lieu à des rétractations officielles Ces mensonges portent non seulement sur des questions de détails, mais aussi sur des questions de fond comme le droit constitutionnel aux services d\u2019un avocat.Encore une fois, 52 POSSIBLES Homo violens L'État et la gestion be la violence d\u2019Etat on constate que la même stratégie a été adoptée à Archambault et à Kingston.c) L'appareil judiciaire l'exercice du droit aux services d\u2019un avocat doit être facilité par les policiers selon les lois en vigueur.Dans les deux cas, les policiers se sont faits les complices des autorités correctionnelles en continuant leurs enquêtes sans respecter la procédure.On constate également que les tribunaux se sont refusés à examiner cet aspect de la procédure.Les procureurs chargés de poursuivre les auteurs des crimes ont été bien informés des faits puisqu'ils ont eu copie des différents rapports relatifs aux événements tant d'Archambault que de Kingston.Il n'y a eu aucune poursuite relative au non-respect du droit aux services d\u2019un avocat ; il n'y a eu aucune poursuite relative aux tortures exercées ; il n\u2019y a eu aucune poursuite relative au parjure dans le dossier de Kingston.Ici aussi, le principe d'impunité est appliqué sans réserve.d) Le personnel du centre de santé Le médecin du pénitencier de femmes de Kingston, le D' Mary Pearson, était présente lorsque les détenues ont été transférées à l\u2019aile d'isolement, le 22 avril vers 18 h 30.Les documents internes du SCC révèlent qu\u2019(e)lle surveille les procédures de décontamination des détenues qui ont reçu du gaz Mace.Le dimanche 24 avril, vers 18 h, une détenue tente de se pendre avec un drap.Le personnel intervient avec rapidité.Le D\u2019 Pearson se trouve encore dans l'unité d'isolement.Elle examine la détenue, détermine qu'il n\u2019est pas nécessaire qu'elle soit traitée dans un hôpital de l'extérieur et renvoie l\u2019'ambulance.Le mardi 26 avril, vers 22 h 15, elle se rend à la salle de réunion de la direction pour informer l\u2019ÉPIU.Lors de l'intervention de l\u2019ÉPIU, après que la première détenue ait été déshabillée et que l'équipement de contrainte ait été appliqué par les membres de l\u2019ÉPIU, le D\u2019 Pearson examine la détenue.Et dans le rapport Arbour : Le médecin de l\u2019établissement, D\u2019 Pearson, était présent pendant la première partie de l'intervention de I'EPIU en cas de problème d'ordre médical.Elle était accablée lorsqu'elle a réalisé que les femmes allaient se trouver devant les hommes.Après avoir été escortée à l'extérieur de l'unité, elle s\u2019est rendue au bureau de la directrice et lui a fait part de ses inquiétudes concernant l\u2019humiliation à laquelle les détenues avaient été exposées.Elle réitéra ces inquiétudes dans une lettre à la directrice et lors de commentaires au comité d'enquête.Mais elle ne fit aucune démarche auprès de sa corporation professionnelle et des autorités politiques et correctionnelles pour dénoncer le rôle qu\u2019on lui avait fait jouer et, éventuellement, le détournement de ses propos par le comité d\u2019enquête dans son rapport.Dans l\u2019affaire Archambault, les médecins ont également, par leur inertie, contribué aux abus de pouvoir.Dans ces situations extrêmes, le personnel médical se contente éventuellement de panser les plaies, et toutes les autorités médicales demeurent muettes face aux exactions commises.Comme nous venons de le voir, la pratique de la torture n\u2019est pas le seul fait des pays totalitaires et dictatoriaux, mais aussi une possibilité bien réalisable dans un pays démocratique.Les violences d'État dont nous venons de faire l'analyse se sont produites après que des détenu-e-s aient d'abord exercé eux- mêmes certaines violences.Mais il faut répéter que ce type de violence réactive devient systématique si l\u2019on ne prend pas les mesures nécessaires pour le 34 PICTON De a A PRET POSSIBLES Homo violens ên ree I; L'État et la gestion e la violence d'Etat en myn prévenir.Ces mesures peuvent être facilement prises, il ne faut que la volonté de les mettre en place.Quant aux réactions à de tels abus, elles sont les mêmes quel que soit le type de régime politique en place.Ce qui diffère, c'est l'ampleur du phénomène, non les mécanismes de son apparition et de son exercice.Il est deux aspects qui n'ont pas été abordés ici et qui jouent un rôle déterminant dans le fait que la torture peut être pratiquée par des représentants de l\u2019État dans un pays démocratique.Il s\u2019agit de l'institution carcérale comme telle et des mécanismes qui contribuent au passage à l'acte, dont la soumission à l'autorité est un exemple.Le fait que la prison soit une institution totalitaire et que la propension à se soumettre à l'autorité contribue à expliquer l'existence de la torture ouvrent des pistes de recherche qui méritent d\u2019être soulignées, même si notre propos s'arrête aux implications politiques, judiciaires et médicales excluant les responsabilités individuelles des tortionnaires.La torture dans un pays démocratique est rarement envisagée comme une possibilité réelle et concrète.Il suffit pour s\u2019en convaincre de prendre connaissance des décisions de la Commission européenne des droits de l\u2019homme et de la Cour européenne des droits.En effet, quand ces instances sont amenées à se prononcer sur des agissements mettant en cause des représentants d\u2019États démocratiques, leur analyse est fortement teintée par l'aspect politique.En conclusion de son analyse, F Sudre estime que la Commission et la Cour prennent en compte une proportionnalité entre la menace pesant sur un ré- ime démocratique et les atteintes aux droits de \u2018homme : plus cette menace est perçue comme rave \u2014 c'est le cas du terrorisme \u2014, plus est élevé le seuil de tolérance des atteintes aux droits fonda- 35 N t Ri HY: EST A H Ri [his iH TE Ss CAAA AR fo dood frp eh EY a i JH RAR i a.He [$00] {UN {i mentaux et plus est rendue difficile la qualification de traitement inhumain\u2026 Regrettons que de telles limites n'aient pas été fixées pour les traitements pénitentiaires modernes.Ce tassement vers le haut réduit pratiquement le champ d'application de la torture aux violations massives des droits de l'homme pratiquées par un régime dictatorial.?Cette vision partiale de la torture en pays démocratique n\u2019est pas réservée à la Commission et à la Cour européennes des droits de l'homme ; malheureusement, on la retrouve dans certaines organisa- fions internationales non gouvernementales.La peur d'admettre et de dénoncer systématiquement la tor- fure dans les pays démocratiques tient au fait que les dénonciations, quelles qu\u2019elles soient, ont d\u2019abord un caractère politique, même s\u2019il n\u2019y a pas d'intérêt partisan.Ensuite, il ne faut pas se cacher que fréquemment les militants ont, consciemment ou non, des intérêts personnels liés à leur carrière.Dénoncer systématiquement et fermement des abus de pouvoir dans son pays ferme des portes à celui qui envisage des « promotions ».C\u2019est pourquoi les plus naïfs se heurtent à des obstacles qui apparaissent au sein des organisations dans lesquelles ils œuvrent.Un autre aspect mérite aussi d\u2019être souligné, il s'agit du mode de travail des ONG, qui les amène trop souvent à s'impliquer strictement dans des actions concrètes pour réagir aux abus et aux violations des droits et libertés, sans tenir compte suffisamment de l'aspect «théorique» et intellectuel ue nécessite leur travail.En effet, il est nécessaire de venir en aide à ceux et celles qui souffrent, mais il ne faut pas oublier que pour lutter efficacement contre l\u2019État qui tolère des excès et des abus into- 2/ Frédéric Sudre, «La notion de peine et traitements inhumains ou dégradants dans la jurisprudence de la Commission et de la Cour européennes des droits de l'homme», Revue générale de Droit international public 88 (4), 1984, p.825-889.POSSIBLES Homo violens l\u2019État et la gestion de la violence d'État lérables, il faut non seulement avoir des moyens matériels suffisants mais aussi les outils intellectuels permettant de comprendre intimement les instruments que ces Etats mettent en place pour s'opposer aux discours de ceux qui dénoncent ces abus.Pour lutter contre la torture et les abus de pouvoir dans un pays démocratique, l'information est un outil des plus efficaces.Mais pour bien informer, il ne suffit pas de décrire les abus et de dénoncer ceux qui les ont commis, il faut aussi expliquer comment de telles horreurs peuvent se produire dans un régime politique qui est censé être fondé sur un minimum de respect de la dignité humaine et des droits et libertés.C\u2019est uniquement si l\u2019on sait expliquer non seulement le quoi, le où, le quand, le comment, le qui, mais aussi le pourquoi, qu'il sera possible de convaincre que la torture a be et bien eu lieu et qu\u2019à titre de citoyen, il faut réagir résolument contre un gouvernement qui tolère ces pratiques.Selon moi, l'impact réel de l\u2019action des organisations non gouvernementales nationales ou internationales se situe d\u2019abord et avant tout dans la prévention des abus de pouvoir.En effet, ce que craignent le plus les éventuels abuseurs est la publicité que peuvent susciter leurs abus.Plus ils seront convaincus que leurs méfaits seront rendus publics, plus ils deviendront prudents, non pas pour des raisons humanitaires mais par peur de la réprobation.C\u2019est pourquoi il est très difficile de quantifier les résultats des multiples actions menées partout dans le monde.Mais en être conscients nous assure que nous n\u2019agissons pas dans le vide.Bu rr DANIEL ELIE EE ae F9 sara sa Zone, rumeurs et Violence S Dans cet article, on soumet l'examen de quelques 3 hypothèses réunies dans ce qu\u2019on pourrait appeler is une théorie profane de la criminalité violente.Les A propositions présentées sont, en fait, une description i des influences possibles, dans un territoire, de l\u2019en- I semble des rumeurs qui le concernent.Plus précisé- pi ment, on s'intéresse ici aux effets des rumeurs qui ont pour origine la peur du crime, entretiennent cette peur et détermineraient, de manière sensible, les perceptions et attentes des citoyens au sujet d\u2019une partie du territoire urbain.On sait que les analyses a spatiales en criminologie et les nombreuses études | menées au sujet de la peur du crime ont convenablement éclairé un sujet tel que la perception des différentes zones urbaines, ses conditions et ses conséquences éventuellement observables.Ces travaux ont amené des résultats intéressants et suffisamment complexes pour approcher quelquefois le paradoxe.Par exemple, il existerait des dif- | ferences d'effets entre la peur abstraite et la peur i concrète.Il en est également ressorti que le fait est : difficile à définir et à mesurer parce que la même notion ou le même terme recouvrent des réalités différentes selon les divers groupes sociaux.On a 58 Joe, AL Zone, rumeurs et violence constaté que la peur du crime, telle qu\u2019analysée dans les nombreuses enquêtes, varie selon l\u2019âge des sujets observés, également selon le sexe, la profession, l\u2019origine ethnique, le statut socioéconomique, etc.| semble presque impossible et surtout peu utile de présenter dans ces quelques lignes un bilan des travaux pléthoriques qui couvrent ce domaine.Il en est toutetois à retenir que la question des influences et conséquences de la peur sur la criminalité elle- même est survenue comme un corollaire ou du moins corrélativement aux observations évoquées ci-haut.Ainsi a émergé une théorie, de portée moyenne, autour de ce qu\u2019on nomme la stigmatisation écologique.En résumé, l'expression « stigmatisation écologique» désigne une réputation entretenue par des rumeurs inquiétantes et persistantes au sujet d\u2019une partie de territoire.Peu à peu, un quartier est conçu comme un endroit peuplé de prédateurs imprévisibles et violents.Cet étiquetage exercerait, a long terme, une influence délétère sur le milieu en y provoquant l\u2019état attendu.Ainsi, l'opinion créerait le fait qui, en retour, la renforce.Nous reformulons pour mieux comprendre.Dans un premier temps, des incidents ou une modification de la composition démographique, ou la présence d\u2019un groupe jugé indésirable, installent la peur ou un sentiment d'insécurité dans un milieu.La perception du territoire est modifiée de manière durable et les deux faits déclenchent un processus qui a été bien décrit par W.Skogan' et qui précipite le déclin de la zone.Selon lui, la stigmatisation, ou l\u2019étiquetage, maintient ou augmente le niveau de peur.Celle-ci réduirait la capacité de réponse de la communauté en provoquant un réflexe de retrait 1/ W.Skogan, «Fear of Crime and Neighborhood Change», in Communities and Crime, A.Reiss, Jr, et M.Tonry Edit, vol.8, University of Chicago Press, 1986, p.203-229.59 i: E A MT ee a ie] i nl Dr BEATER: RAS chez les citoyens.Il s'ensuit un affaiblissement des mécanismes de contrôle social informels ; d\u2019où une détérioration du milieu physique et des conditions de commerce.Il y a ensuite ou simultanément une accélération dans la modification de la composition démographique.On observe plus de désordres sociaux, d'incivilités, de conflits entre groupes et plus de crimes.On aboutit ultimement au stade d\u2019auto- alimentation du processus.La zone implose.Le processus qui a débuté par la peur et la stigmatisation représente un des mécanismes de rupture d'équilibre à partir de ce qu\u2019on pourrait appeler un « niveau acceptable » de criminalité propre à chaque milieu.Il est donc lié à la situation de stabilité relative et aux facteurs perturbateurs ou stabilisateurs de chaque contexte.Ces facteurs sont relativement nombreux.Toutefois, on peut aisément admettre que la stigmatisation amenée par la peur du crime tient parmi ces faits une place très importante.Dans la dynamique précédemment décrite, on repère trois faits qui seraient en interaction, formant un système qui s'autoalimente en accroissant, à savoir : la peur, le retrait social des citoyens de la zone concernée et la criminalité.Ils constituent en quelque sorte l'essentiel du groupe de propositions rencontré.Afin de mettre à l'épreuve ces hypothèses, nous avons choisi comme aire d'analyse le quartier Côte- des-Neiges, à Montréal, qui reçoit depuis longtemps ce type de stigmatisation.La zone étudiée se trouve à l\u2019intérieur d\u2019un quadrilatère formé des rues Vincent-d'Indy à l'est, Jean- Talon au nord, Décarie à l\u2019ouest et chemin de la Reine-Marie au sud.Elle constitue la plus grande partie du district policier 31.Les secteurs situés au nord-ouest, entre la rue Jean-Talon et l\u2019avenue Van Horne, sont relativement pauvres.Ils abritent un grand nombre d\u2019immigrants, la plupart ayant adopté POSSIBLES Homo violens Joné és Zone, rumeurs et violence l'anglais comme langue d'usage (Tamouls, Pakistanais, Jamaïcains, Africains de l'Ouest, etc.).Tout bien considéré, la caractéristique prégnante de cette zone est l'immigration multiethnique en ce qui a trait à la composition de la population.Le fait est bien connu.La peur du crime dans Côte-des-Neiges Nous avons mentionné que la stigmatisation écologique provoque, influence, entretient la peur du crime.Les deux faits ne peuvent pas être dissociés facilement ou évoqués selon une relation inverse.Ainsi, advenant une dégradation de la zone par l'effet de réputation, on doit pouvoir observer, au cours des années, un élargissement des zones de peur.Les perceptions des gens jouent, en l\u2019occurrence, un rôle déterminant.Elles constituent ainsi une donnée incontournable.Nous les avons analysées au moyen de «cartes mentales de la peur du crime» constituées en deux périodes distantes de près de 20 ans.La première carte\u201c signale que les zones de peur les plus denses, il y a 20 ans, étaient adjacentes au Centre commercial CDN, soit les rues Barclay, Bedford et Goyer.Ces zones anxiogènes ne correspondaient pas à celles où la criminalité était la plus présente.| semblerait plutôt que la peur provenait du fait que la population du quartier était fortement composée de chômeurs et d\u2019assistés sociaux.L'importance relative de membres des minorités ethniques, notamment des Orientaux et des Noirs, n\u2019était as étrangère non plus à la peur du crime chez les habitants de ce quartier.Qu'en est-il aujourd\u2019hui En 1994, une nouvelle enquête sur la peur du crime a été effectuée dans le secteur, en utilisant la même méthode et un questionnaire sensiblement 2/ D.Élie, « Analyse spatiale et criminologie », Criminologie, vol.27, n° 1, 1994.et RES SES ep - identique*.On a alors pu constater que les contenus des deux cartes se superposent.Les zones de peur désignées par les répondants à l'enquête ne se sont pas déplacées durant les vingt dernières années et surtout, elles ne se sont pas élargies et ceci malgré les incidents très graves, liés notamment au commerce de stupéfiants, qui se sont produits dans le secteur.Autre constat, la zone anxiogène ne concorde que partiellement avec celle de la densité de pauvreté.Les faits, sur ce point, sont éloquents et évidents.L'influence de la stigmatisation écologique est inopérante depuis vingt ans pour ce qui est de l\u2019agrandissement des surfaces anxiogènes.Le retrait social des citoyens Nous avons utilisé le nombre et la répartition des demandes de services provenant des citoyens comme indicateurs de la dégradation éventuelle du tissu social.De façon plus exacte, on peut considérer la réduction ou l\u2019absence de demandes comme un indice du désengagement ou de l'isolement de citoyens qui se percevraient comme seuls et auraient perdu confiance dans les ressources du milieu.Ce retrait est supposé faire partie du mécanisme d'implosion d\u2019une zone décrit ci-haut.Il existe dans le secteur plusieurs services sociaux très actifs.Il aurait été possible de s'appuyer sur l'analyse de l\u2019évolution de leurs clientèles, mais ceci nous aurait amené à une stratégie de vérification moins directe et probablement moins probante.Pour les besoins de la démonstration, nous avons choisi l'analyse spatiale des appels logés au 911 durant les mois de janvier et juillet 1993 pour cause de bruit et vols par effraction.3/ Recherche faite par M.Mario Trudel sous la direction de B.Legros du SPCUM.Rapport non publié.62 POSSIBLES Homo violens Tone! dh Zone, rumeurs et violence Un mot d'explication à propos du choix des indicateurs et des périodes.Au sujet de celles-ci, on peut admettre que, dans cette démarche, un mois d'été et un mois d'hiver suffisent comme période d'observation.En effet, il s\u2019agit d'analyser d'où viennent les demandes de service.Or, les attitudes d'esprit, les attentes et opinions déterminant ces recours ne semblent pas fluctuer de manière sensible et brusque dans le temps.De plus, il faut signaler que les mois retenus ne sont pas censés être exceptionnels.Par ailleurs, la seule cartographie des appels pour vols par effraction aurait pu suffire, mais, étant donné les multiples facteurs qui sont susceptibles d\u2019influencer la pratique du signalement de ce type d'incidents (statut socioéconomique de la victime, assurances, valeurs des pertes, etc.), il a paru utile de recourir à une forme de validation des données.La demande de service pour bruits et incivilités peut indiquer une propension générale à utiliser la ressource communautaire.Elle accroît la plausibilité de plaintes dans le cas particulier du cambriolage.Cela étant posé, si la stigmatisation écologique a pour effet de provoquer Te désengagement des citoyens, on devrait observer une configuration spatiale particulière des demandes de services : les surfaces plus dégradées en ce qui a trait à la composante socioéconomique, ou réputées génératrices de peur, devraient se distinguer par la rareté des demandes.La répartition de l\u2019ensemble ne devrait pas être aléatoire.Or, on a constaté que les 137 incidents répertoriés se répartissent de manière nettement aléatoire, ces observations ne correspondant guère aux effets attendus.Elles confirment, après bien d\u2019autres, que l'incidence spatiale de la criminalité est relativement indépendante de celle de la peur du crime et de la perception des citoyens\u201d.4/ Voir notamment, pour un exposé détaillé, P.Brantingham, Patterns in Crime, MacMillan, 1984, chap.12.63 : Mir: ii L\u2019évolution de la criminalité | nous reste à considérer le troisième et dernier point.Il s\u2019agit de l\u2019évolution de certains types de crimes dans un milieu stigmatisé.L'effet combiné des faits retenus par la théorie devrait être une augmentation sensible de crimes tels que le cambriola ou le vol avec violence.Ceci devrait être observabl à long terme.e e Afin d'élucider ce point, nous avons utilisé les statistiques du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal au sujet des vols à main armée et des cambriolages de 1972 à 1993.On compare les mêmes incidents dans l\u2019ensemble du terri- foire et dans le secteur analysé.On relève que le taux de vols qualifiés est moindre dans CDN que dans l\u2019ensemble du territoire de la CUM.Les taux de cambriolages pour les deux territoires ont connu une évolution isomorphe.Les séries temporelles n\u2019émettent aucune information notable.De manière générale, on peut donc dire que la criminalité dans le secteur CDN est inférieure ou similaire à celle de l\u2019ensemble de l\u2019île de Montréal.Ainsi, il serait faux de croire que ce quartier soit particulièrement dangereux.Qui plus est, il semble qu\u2019à l\u2019intérieur de CDN, il n\u2019y ait pas de zone où le vol et la violence soient particulièrement fréquents.| est évident que l'impression créée par quelques incidents graves et la présence de trafiquants de cocaïne n\u2019est pas corroborée par les faits.Le nombre des crimes analysés est demeuré moyen et stable durant une bien longue période par rapport aux différents autres secteurs de la Communauté urbaine de Montréal.Les faits que nous avons présentés peuvent être interprétés et apprêtés dans plusieurs perspectives et de bien des façons.Nous signalons seulement - 64 i font, L POSSIBLES i\" Homo violens Zone, rumeurs et violence deux points, en guise de conclusion, au sujet de la théorie en question et concernant la peur du crime.Il est difficile, malgré les apparences, de penser que nos observations permettent de réfuter la théorie.|| est évident, par ailleurs, que la dynamique qu\u2019elle évoque n'a pas été déclenchée, et ceci durant une longue période (20 ans), dans la zone étudiée.Elle aura pu être opérante ailleurs, dans d\u2019autres contextes.Cependant nous n\u2019en avons pas connaissance.En fait, on doit bien constater avec Th.Bernard® que peu de théories en criminologie sont clairement formulées en termes réfutables dans l\u2019acception poppérienne.Elles demeurent donc présentes dans les différents domaines de la discipline.y provoquant l\u2019inconfort et l'encombrement.Par ailleurs, nous avons signalé plus haut que la peur du crime s\u2019est révélée difficile à mesurer.ll s\u2019agit d\u2019un problème de validité.Sur ce point, il faut comprendre que la mesure de la peur contient, presque toujours, autre chose que le crime.Dans le contexte que nous envisageons, on peut nommer cette autre chose.On la trouve dans la multiethnicité comme caractéristique prégnante de la zone.En effet, la région recoutée, stigmatisée est peuplée d\u2019immigrants relativement pauvres, d'étrangers de diverses ethnies, surtout noires et asiatiques.Il s'agit du très vieil amalgame qui réunit altérité et criminalité.Nous espérons avoir un peu contribué à le défaire, et que ce bref article devienne une rumeur efficace.5/ Th.Bernard, «Twenty years of testing theories : What have we learned and why 2», Journal of Research in Crime and Delinquency, vol.27, n° 4, 1990. a if G.PORTENSEIGNE et C.CORNU A Las ce La vi S SEEN XW STAR Sr sacs 53 Q lence symbolique: de la répression a la séduction Cet article est le fruit du choc de deux perceptions.Chacun des auteurs exprime dans sa partie, ainsi que dans la conclusion conjointe, une vision de la problématique de la violence symbolique comme condition du social.Violence symbolique.De celle-ci, on dit peu de chose, ou plutôt, les discours dominants dans les médias et les institutions n\u2019en font pas mention.Pour cause, c'est surtout de celle-ci dont se serviraient l'État et les acteurs économiques, qui ne sont plus seulement dominants mais aussi dirigeants.Allez donc le demander au fantôme du vieux Deng\u2026 Aujourd\u2019hui, le politique n\u2019impose plus l\u2019économique.Il y a pire, I'économique dicte au politique.Mais revenons, pour un moment, a la violence symbolique.Qu'est-elle® L'inculcation consciente ou inconsciente de représentations à un individu, qui les reçoit lui aussi de façon consciente ou inconsciente.Cette violence se transmet toujours par des individus, 66 pbk La violence symbolique : de la répression à la séduction au moyen de différents modes de communication et de transmission.Cette violence sous forme de représentations s\u2019étaye sur les affects.Ceux-ci sont la eur, l\u2019angoisse, mais aussi la séduction comme nous le verrons plus tard.Je m\u2019emploierai pour ma part à critiquer la violence symbolique dans ce qu\u2019elle a de plus pernicieux.Je n'oublie certes pas que la violence physique existe aussi.Voilà pour la théorie.Ce qui m'intéresse est de débusquer et de scruter le mécanisme, ainsi que le contenu de la violence i symbolique comme outil de socialisation de la psyché.l'expression est de Castoriadis.Cette violence est constituée par des discours (mythes, idéologies, | dogmes, utopies, tous mutuellement perméables) qui E.réveillent les deux sentiments mentionnés.L'inculca- i tion des schèmes cognitifs et réactionnels a des fins de «dressage» (obéissance) commence vite et mal.Vous naissez et on vous tape sur les fesses.J'ironise à peine.La longue chaîne commence.Vous subissez.ci, la violence physique, naturelle et culturelle sert à développer le sentiment d\u2019impuissance devant tout | ce qui semble plus grand, plus fort, plus puissant.A Ce sentiment d'impuissance vient bien sûr nourrir un autre sentiment, celui de la culpabilité.Notre futur citoyen se souviendra toujours que ce qui le E dépasse est plus fort que lui.La religion procède de la même violence.| La première éducation, celle des parents, écoles A et environnements fréquentés avant «l'autonomie » E de l'individu, transmet la violence symbolique et dé- | veloppe les deux sentiments dans un cadre normatif et axiologique référentiel.La seconde éducation est A le travail de fond, qui en fait, est plus un travail de ji reéducation (chasser le naturel.), consistant à : pre- o mièrement, entrefenir «|'équilibre de la terreur » par la réitération des représentations et la confrontation uasi permanente avec les structures institutionnelles ; deuxièmement assurer la soumission aux nouvelles i 67 idéologies, qui changent selon les forces dominantes en présence et en opposition ; troisièmement, assurer une cohésion sous forme de consensus.Aussi bien dire qu\u2019en cette fin de siècle, le mécanisme éducatif continue de se dérégler.On ne devrait peut-être pas trop s\u2019en plaindre, car ce dérèglement est aussi un garant de la démocratie.Un mécanisme de transmission de la violence symbolique fonctionnant à la perfection nous ramènerait à la situation du roman 1984 de G.Orwell.Toutefois, comme l'équilibre de la terreur, l'équilibre de la violence doit exister.S'il n\u2019y a pas assez de violence étatique, la société sombre dans l\u2019anarchie, s'il y a trop de violence, elle se dirige de l\u2019autre côté du politique, vers le totalitarisme.Les mouvements de révolte de 1968 sont un bel exemple de dérèglement du mécanisme et de tentative de récupération, par des forces contestataires, des moyens de production et de transmission de la violence symbolique.Ils ont tenté d\u2019infléchir le cours de l\u2019histoire par de nouveaux discours qui se voulaient déstabilisateurs de l\u2019ordre établi.Mais la violence symbolique est la même.En fait, le dernier point n\u2019est pas tout à fait juste.Les modes de transmission se sont raffinés et surtout multipliés comme des petits pains.Nous sommes maintenant à l\u2019ère de la violence grand public, conviviale et multilingue.Le soir devant votre télé, vous apprenez que vous êtes un moins que rien si vous n'avez pas votre carte de crédit de tel commerce ou votre téléphone portable qui peut faire presque tout\u2026 Violence symbolique terrible qui vous menace et vous ferrorise en vous disant que si vous n'ouvrez pas maintenant un compte REER de telle banque, alors vous ferez tout simplement partie des exclus du futur.Dur pour le moral.En moyenne, une étude montre que chaque Canadien est exposé à 600 messages à caractère publicitaire ou informationnel par jour.Tous ne font pas appel aux deux .68 POSSIBLES Homo violens ns La violence symbolique : de la répression a la séduction sentiments qui nous occupent.Heureusement, car la paranoïa obsessionnelle serait notre mode de vie.Nous parlions de multiplication de petits pains.La violence symbolique est aussi cette masse croissante de représentations que nous devons absorber, digérer et malheureusement ne pas déféquer.Si c'était le cas, sans doute en serions-nous soulagés, car cette «boue sémantique » nous opprime et nous déprime jusqu'au point d'indigestion.Pour illustration, prenons le discours économiciste, c'est-à-dire la représentation marchande de l'existence, qui constitue la violence symbolique du moment, celle qui conditionne les autres.Nous verrons comment cette violence symbolique de la société de consommation aboutit à une aporie.l'échange est le processus de base de la vie sociale.Tu me donnes, je reçois et je redonne.Les sociétés archaïques fonctionnaient de la sorte.l'argent constitue une rupture de ce schème : un intermédiaire, un intrus se glisse ici dans le processus.On n\u2019échange plus des biens, symboliques ou non \u2014 mais toujours utiles \u2014 par le troc.l'argent permet maintenant d'acheter n'importe quels biens symboliques.Plus besoin d'autrui pour procéder à l'échange.On a directement le bien à travers une transaction impersonnelle \u2014 malgré toutes les stratégies de marketing, qui sont autant de violences symboliques pour nous faire croire le contraire.Les objets-signes sont donc maintenant autant de partenaires de l'échange par la médiation de l'argent, l\u2019argent faisant office de valeur d'équivalence.La valeur est ce trou noir dans lequel tout le monde investit les deux sentiments susmentionnés, et tous les autres.Mais l\u2019aporie sur laquelle butent l\u2019Occident et les sociétés dites \u2014 quelle ironie \u2014 de libre-échange, est le fait que la mort ne s\u2019échange pas avec de l\u2019argent.On a déjà essayé de nous aire avaler cette couleuvre : rappelez-vous les fameuses indulgences tant décriées par Luther.69 EE ne PE PE Aya Pe AAT LEIS YoY, EEE Rp Rg EEE RE a l'échange ne peut qu'être symbolique.Et là, les POSSIBLES sociétés dites développées \u2014 autre ironie \u2014 ne savent plus quoi faire avec la mort; elles en sont obsédées puisqu'elles ne peuvent la conjurer par la valeur investie dans l'argent d\u2019abord, et dans les objets-signes ensuite.Le capitalisme a sous-estimé la puissance et la nécessité du dialogue symbolique avec la mort.Les sociétés traditionnelles savaient échanger avec la mort par l'intermédiaire des dieux, de la nature, etc.Elles disposaient de cosmologies qui faisaient appel à un au-delà dans lequel les individus plongeaient non sans crainte, mais avec l'assurance que le mort est un échange avec la vie, et que le cycle continue.Les sociétés occidentales, quant à elles, conjurent doublement la mort dans une redondance qui fait problème.Toute société doit sublimer la mort, dans et par son imaginaire social.En cela, sociétés traditionnelles et modernes participent au même processus.Mais les sociétés modernes disposent d\u2019une dimension supplémentaire : la rationalité, régulant tous les types d'échange.| faut signaler, à juste titre, que ce n\u2019est pas la rationalité occidentale qui amène la critique.Les sociétés prémodernes connaissaient la mise en doute du pouvoir de tel ou tel dieu, les oracles et sorciers se disputaient déjà la légitimité.Mais, bien sûr, leurs vérités étaient toujours révélées.Ils étaient seulement ces psychopathes qui délivraient les autres de leurs angoisses\u2026 En Occident, nous sommes tous des sorciers qui devons acheter la mort.Pourtant l'Occident continue de sublimer la mort de façon approximative \u2014 en tout cas partiellement \u2014 par l'assimilation croissante en nombre et en vitesse de biens symboliques qui s\u2019échangent contre/avec elle : richesse, pouvoir, célébrité, beauté sont parmi les plus prisés.Rassurons-nous, certains existent depuis le début de 70 | J\" Lu La violence symbolique : de la répression à la séduction l'humanité.Le pouvoir est le premier, et la source où s\u2019abreuve la violence.On essaye aussi en vain de conjurer la mort en achetant l\u2019éternité.Clonage, nouvelles techniques de i reproduction, intelligence artificielle relèvent d'une | volonté de puissance et de création qui frise l'insolence.Guy Debord disait que renoncer à dépasser sa vie était aussi renoncer à s'avouer sa mort.Bref, la mort ne disparaît jamais complètement derrière la multiplicité des signifiants, signifiés, référents ou locuteurs.La mort ne s'\u2019échange pas avec de l'argent.La violence symbolique = plus ultime est ce Blocage de l\u2019échange symbolique avec la mort.À ce sujet, c'est à chacun de voir ce qu'il veut faire.G.P À l'instar des rapports économiques, les échanges E; entre les hommes et les femmes ont toujours eu une i dimension symbolique.Ils sont donc susceptibles de 5 comporter la méme forme de violence.i Les rapports entre le féminin et le masculin ont, | en effet, de tout temps affecté l\u2019organisation des E sociétés humaines.La définition même de ces deux E concepts se base sur une distinction, à l\u2019origine à.organique.Laltérité physique des hommes et des E femmes et leur complémentarité dans le processus E de reproduction de l'espèce ont toujours justifié une : différenciation des individus en fonction de leur sexe.E Cette caractérisation pratique a été érigée au statut de polarité métaphysique.La définition des concepts 71 de féminin et de masculin assure une représentation de la réalité universelle, du principe de la vie même.Ce classement sexuel des êtres est reflété et interprété sous forme de codes et de conventions sociales dans toutes les civilisations.Celles-ci attribuent à l'individu, selon son identité sexuelle, un rôle et un comportement social particuliers.La volonté de différenciation des deux sexes, au delà de la simple distinction naturelle, est aussi une volonté de donner un sens à l\u2019inexplicable : la dynamique de l\u2019érotisme et de la séduction entre hommes et femmes.Les sociétés humaines ont construit et nourrit leur imaginaire social à travers un système symbolique dissociant les deux sexes.Les systèmes de représentation se transmettent de génération en génération, et cet héritage culturel est véhiculé principalement à travers le mythe.Celui-ci, essentiel à la notion même de société, contribue à façonner l'imaginaire collectif et définit une interprétation de la réalité, érigée en vérité.Le mythe répond à la question du sens : il donne une interprétation arbitraire et définitive de la condition humaine.Les symboles qu'il véhicule créent un ordre normatif supérieur et souverain qui transcende la réalité matérielle de l\u2019espèce humaine.Cet ordre normatif se retrouve jusque dans les sphères les plus privées, il infiltre les relations les plus intimes de l'individu, celles qu\u2019il entretient avec son propre corps, avec sa sexualité ; il oriente la perception qu\u2019il a de lui-même.Orientation sexuelle et intellectuelle, classe sociale, profession, âge, etc.constituent autant d'éléments qui imposent et confinent l'individu, afin d'assurer l\u2019'homogénéité et la stabilité de l'identification sociale.Les femmes aujourd\u2019hui remettent en cause le système patriarcal.Elles l\u2019accusent de violence symbolique à leur égard.Elles ne se reconnaissent pas dans sa représentation de la femme.En effet, le système de valeurs qui sous-tend cet imaginaire collectif est un système de représentation phallocen- 72 POSSIBLES Homo violens pri Li La violence symbolique : de la répression à la séduction trique, articulé sur le mode de la dichotomie : l\u2019op- osition entre le bien et le mal, entre l\u2019homme et fo femme entre le moi et l\u2019autre.Les mythes fondateurs ont toujours été élaborés, transcrits, et interprétés par des hommes.Ils reflètent essentiellement l'imaginaire masculin et par conséquent ses fantasmes.Le rôle du féminin y est toujours subalterne.L'homme ayant en effet tendance à détruire ou à s\u2019aliéner ce qu'il ne comprend pas, la femme a donc toujours été pour lui un objet de séduction sexuelle et sociale, reconnue et rétribuée pour ses capacités reproductrices et la fascination sexuelle qu\u2019elle exerce.l\u2019homme voit en elle l\u2019altérité.La femme est représentée par les critères qui séduisent l\u2019homme, critères à la fois vénérés et honnis : le corps, le sexe, les sens.Elle est toujours ramenée, par l\u2019homme, à ce corps qui la définit, qui le fascine et le repousse, lui.Puisque c'est son corps qui la rend autre, ce corps sera sa seule définition : la maternité, la fécondité, la douceur mais aussi la douleur, le cycle, et la mort.Le corps de la femme, et son plaisir, ont longtemps été sales, honteux, tabous et surtout coupables.Coupables de toutes les « faiblesses » de l\u2019homme à son égard.Son sexe féminin n\u2019en est pas un, son véritable sexe est son ventre.Car si ce n\u2019est dans la maternité, la femme est rarement sujet d'excellence.Elle a été le plus souvent définie comme dénuée de toute spiritualité ; écartée de l\u2019interprétation symbolique, elle n\u2019en est que l\u2019objet, le plus puissant sans doute.Elle est faible parce que son corps est moins fort, et comme il définit ce qu\u2019elle est, elle sera frivole, légère, insouciante, instable, fragile, douce, endurante, et compréhensive.Elle est une mère, une sœur, une épouse, mais rarement une compagne.Elle ne devient femme qu'en s\u2019associant à l\u2019homme, sinon elle est une fille : jeune fille ou vieille fille.Sa seule vertu est sa virginité, sa nature : la séduction.Tel est l'Éternel Féminin dans sa représentation symbolique : la femme est une mère ou une putain, sans NH jamais pourtant cesser d\u2019être fascinante et mystérieuse.La période de la libération sexuelle a été une tentative de la part des femmes de se réapproprier leur corps et de modifier ainsi sa représentation symbolique.Cependant, en faisant de ce corps et e leur sexualité les objets principaux de leurs études et de leurs revendications, les femmes confirmaient, mieux que les hommes ne l\u2019avaient jamais fait eux- mêmes, tous les vieux mythes faisant de son corps le principal objet d'identité de la femme.En transgressant systématiquement tous les interdits qui leur avaient été précédemment imposés, les femmes se sont définies en opposition avec l\u2019ordre symbolique même qu'elles cherchaient à fuir, et donc en situation de dépendance.À la recherche d\u2019une reconnaissance sociale et sexuelle, elles ont voulu s'approprier les représentations symboliques du pouvoir et de la vissance telles que définies par les hommes.Ce faisant elles ont validé la reconnaissance d\u2019une certaine forme de pouvoir, sans se demander si en tant v\u2019individu, la femme se reconnaît dans celle-ci et Jans les critères d'intelligence et de force supérieures, d\u2019honneurs et de richesses matérielles qui l\u2019accompagnent.On s\u2019étonnera, par exemple, de la faible proportion de femmes qui s'engagent dans la politique de haut niveau, c\u2019est-à-dire celle ui implique un pouvoir de décision.On accuse les structures d'être encore discriminatoires et c\u2019est un fait, elle le sont, mais la discrimination est plus profonde.L'imagerie même du Pouvoir reflète les phantasmes et l\u2019érotisme masculins.Les femmes ne se sont jamais totalement identifiées à cet imaginaire du pouvoir et de la puissance, car celui-ci ne reflète pas leur désir.Certaines d\u2019entre elles en ressentent un sentiment de manque et de frustration qui les pousse à vouloir remonter aux sources, pour s'éloigner du théorique et redécouvrir des sensations mutilées.Elles ne se reconnaissent plus dans l\u2019image qu\u2019elles ont d\u2019elles- 74 POSSIBLES Homo violens | Jr Ly La violence symbolique : de la répression à la séduction mêmes et doivent alors s'écrire, s'exprimer, s'inventer, s'imaginer.On a pu sourire de ces tentatives, mais il ne faut pourtant jamais oublier que ces femmes racontent une histoire et que, sous le voile de l'écriture féminine, c\u2019est un individu qui parle de son existence, de son destin ainsi que de ses frustrations.La mémoire qu\u2019elles nous transmettent revêt un caractère universel, bien au delà de la simple différence d'appartenance sexuelle.I! faut cependant veiller à ne pas construire un imaginaire féminin en parallèle avec l'imaginaire masculin encore dominant.Ce serait l\u2019amputer de l\u2019une de ses dimensions les plus riches, celle de l'échange.De plus, ce serait sous-estimer le pouvoir de séduction que le féminin a toujours exercé, c'est- à-dire le pouvoir de susciter l'imaginaire masculin, qui confère à celui ou celle qui en manipule les signes, une puissance incomparable dans la société.Cette puissance a toujours été l\u2019attribut de la féminité.La femme est l\u2019altérité, la Séductrice, l\u2019objet de séduction par excellence, insaisissable et fatal.Mais il ne faut pas oublier que cette capacité à manipuler l'imaginaire de l\u2019homme, elle l\u2019a obtenue en mettant en jeu, dans le processus de séduction, sa position de sujet.La plupart des féministes et de leurs détracteurs les plus véhéments ne voient, dans la quête d\u2019un imaginaire féminin, qu\u2019un rejet définitif de tout jeu de séduction.Cette vision est simpliste.La remise en cause de l'imaginaire collectif actuel ne porte pas sur le principe de la séduction en lui-même, ni sur la nécessité d\u2019un échange symbolique à travers ce jeu.Cette critique porte sur le discours manifeste de celui-ci.Les femmes marquent leur refus du phan- fasme masculin érigé en monopole.Elles refusent d'être toujours définies en fonction, et en accessoires, de la symbolique masculine.Cela ne signifie pas la remise en question fondamentale du phantasme 75 masculin, mais celle de son monopole comme champ-écran de l'imaginaire sexuel et du rituel de leur socialité commune.La volonté des femmes n\u2019est pas nécessairement d\u2019éradiquer la symbolique phallique de l'imaginaire sexuel et social, mais de diversifier celui-ci en lui intégrant des dimensions issues de l'imaginaire féminin.Les femmes se révoltent contre cette tyrannie qui fait d'elles l'unique enjeu symbolique de la séduction et de l'interprétation sexuelle masculine, l\u2019unique règle du jeu.La volonté des femmes ne se résume pas à une volonté de castration, d'opposition ou de domination.Elle ne tend pas à renverser les signes ou à affirmer la supériorité d\u2019un sexe sur l\u2019autre, comme l\u2019ont fait précédemment les hommes.Il serait intéressant ici de découvrir l\u2019origine de cette peur immense qui poussa les hommes à assujettir le féminin, à le façonner pour qu'il devienne ce miroir de leurs fantasmes, érigé en Vérité révélée et définitive.Il faut essayer de comprendre pourquoi le pouvoir symbolique de la femme sujet fet non objet) a toujours été considéré comme subversif et menaçant.| pourrait naître de l\u2019interpénétration du pouvoir d\u2019affirmation du sujet et du pouvoir de séduction de l\u2019objet, un système symbolique nouveau.Cela obli- erait les hommes à accepter la mise en jeu sym- Dolique de leur position de sujet.Ainsi apparaîtrait une symbolique nouvelle, où la femme ne serait plus limitée par un imaginaire lui imposant de choisir entre l'absence de séduction (si elle refuse d\u2019en être l'enjeu) et sa mort symbolique en tant que sujet.Dans ce système, l'homme ne serait pas nécessairement le vainqueur ou le vaincu.Refuser ce défi condamnerait notre société à une logique de la destruction, de la revanche et de l\u2019op- osition irréconciliable.Ce n\u2019est pas une menace à la masculinité mais bien un défi que les femmes 76 POSSIBLES Homo violens | fd oy Laviolence lancent aux hommes, le seul qu'ils refusent majori- symbolique : de lo tairement d\u2019affronter, car il est dans leur langage Pr eduction synonyme de mort.Ce défi consiste à intérioriser le principe de la séduction non plus seulement en tant que sujet, ou objet de celle-ci, mais aussi en tant qu\u2019enjeu symbolique.Dans le système actuel (traditionnel), l'homme ne risque rien dans la relation de séduction, puisque l'imaginaire social fait de lui le vainqueur absolu.C\u2019est la séduction réduite au risque minimum, la séduction malgré soi.Ainsi, pour comprendre le besoin de représentation d\u2019un imaginaire féminin, il faut tout d\u2019abord accepter que la définition de l\u2019Éros ne se limite pas à ce qui lance un défi à l'érection.Admettre que l\u2019homme ne soit plus défini par ses seules capacités E de force, d'action, de mouvement, d'opposition, de pénétration et de possession.Qu'il ne soit plus cons- ; truit par opposition à une symbolique féminine, qu'il ; a toujours définie de toute façon en fonction de lui-même.Perspective terrifiante s\u2019il en est, car y jamais les hommes n\u2019ont envisagé pour eux-mêmes ; d\u2019autres critères d'excellence et de reconnaissance que la maîtrise.C.C.La violence symbolique, qu\u2019elle soit coercition, i\" séduction ou les deux a la fois, est constituante du social.Mais cet outil de socialisation de la psyché peut être aussi celui de sa libération.Tout dépend de son contenu et de la dynamique des échanges qui le caractérisent : inculquer à l'individu et développer chez lui le souci de l'autonomie et du bien p commun constitue un projet de violence symbolique BE séduisant.Enfin, donner à l'imaginaire féminin la à place qui lui revient de droit nous paraît une violence nécessaire pour élaborer un renouveau des productions symboliques constituant l'imaginaire social ÿ dominant.pi SSSR 3 JENNIFER COUELLE SrTE\u2014\u2014\u2014 vo TT \u2018 \\ ct sn on a ge Les visages de la violence dans les arts visuels Reconnaître que la barbarie est un « caractère permanent et universel de la nature humaine »' nous met dans la nécessité de reformuler la grande question issue de la controverse que suscite aujourd\u2019hui encore la représentation de Ta violence.Il s'agirait alors non pas de se demander si la représentation d'actes violents est admissible, responsable ou même morale, mais d'interroger en revanche le contexte comme la forme de cette représentation.Pour toute civilisée qu\u2019elle est, avec ses ères de «progres» industriel et de nos jours technologique, l'humanité n\u2019a pas su éradiquer la violence dont elle est apparemment porteuse, et la manifestation collective et individuelle de la brutalité suit son cours.En cela, mettre en cause sa représentation ferait entrave à Un moyen important de cognition de notre conduite.Sinon d\u2019un attribut troublant de celle-ci.Et précisément parce que le sentiment est trouble, parce que le rapport ambigu mais continu que nous entretenons avec la violence demeure en règle générale tabou, il y a intérêt à l\u2019exposer.Reste à voir sous quel mode.1/ Simone Weil dans Simone Weil, une femme absolue de Gabriella Fiori, Paris, Éditions du Félin, 1987, p.73.78 ls ! pie Les visages de à violence dans les arts visuels Si le cinéma et la télévision, tout particulièrement américains, sont sans contredit maîtres du spectacle de la violence, dit aussi happy violence\u201d, les arts visuels entretiennent à leur manière une relation privilégiée avec la violence, ne serait-ce que parce qu\u2019elle dure depuis plusieurs milliers d'années, depuis les tout débuts de la peinture en fait.À Lascaux, par exemple, sont répertoriés non seulement les premières représentations connues de la violence \u2014 un bison blessé se ruant sur un homme ; un bison transpercé d\u2019une flèche et perdant ses entrailles, etc.\u2014, mais également les premiers indices de la fonction symbolique de la représentation de cette dernière et de la confusion que nous faisons d\u2019elle avec la réalité.\u201d Le rituel de violence faite à la bête (censée l\u2019affaiblir avant la chasse selon l'interprétation courante) se pratiquait à la fois dans et sur l\u2019image, puisque certaines peintures rupestres portent des traces d'attaques réelles contre leurs représentations.l\u2019histoire de l\u2019art occidental est jalonnée de violences peintes, dessinées et sculptées.La Grèce antique a commémoré sa part de batailles héroïques (celle d'Alexandre et de Darios demeure un exemple notoire), d\u2019enlèvements, de punitions et de sacrifices religieux.Quant au christianisme, sa contribution en matière de violence visuelle fut majeure.Les variations sur l'image de la souffrance du fils de Dieu et de ses disciples sont infinies.Et lorsque ce n\u2019est pas la foi qui donne à voir la violence (le sanguinolent Christ en croix de Vélasquez), c'est la révolte (Les 2/ Ce terme est emprunté au chercheur américain et ancien doyen de la Annenberg School of Communication (University of Pennsylvania), George Gerbner.3/ La question de la confusion possible entre l\u2019image et la vie est au cœur des débats amorcés depuis les années 1950 sur les effets de la médiatisation de la violence.C\u2019est, dit-on, précisément parce que l'univers du petit écran se substitue si bien à la réalité qu'en 1988, par exemple, un jeune garçon de Bangkok a tenté de se pendre après avoir vu un reportage télé sur un suicide collectif (The Straits Times).À ce chapitre, notons que selon une étude récente du groupe de recherche-média Cultural Indicators, l\u2019enfant américain moyen, à l\u2019âge de douze ans, aura assisté à plus de 8000 meurtres télévisés.79 Misères et Malheurs de la guerre et Les Supplices gravés par Jacques Callot; la série d'eaux-fortes Désastres de la guerre signée Goya) ou alors la fougue du romantisme (Le Radeau de la Méduse de Géricault, La Mort de Sardanapale de Delacroix).Plus près de nous, à l\u2019orée de la Grande Guerre et environ jusqu'au début du second conflit mondial, les expressionnistes allemands et autrichiens ont peint et gravé mille douleurs, déchéances et persécutions.En 1937, ce fut au tour de Picasso qui, avec Guernica, réagissait à la violence de la guerre civile d'Espagne.S'il est vrai que l\u2019art abstrait américain et son formalisme féroce ont su, dès 1940, taire la représentation de sujets tirés de la réalité extérieure et, ar conséquent, la représentation de la violence, l'interdiction » ne fit pas long feu.Considérant la rapidité avec laquelle l'art pop a rappliqué, notamment avec la suite de chaises électriques imprimée en sérigraphie dans Orange Disaster de Andy Warhol et les images bédé plus grandes que nature Torpedos.Los et Whaam de Roy Lichtenstein (toutes trois de 1963), ce silence imposé par ricochet à la violence fut surtout I'affaire d'un idéal esthétique passager, un peu comme ce le fut durant les beaux jours de l'impressionnisme.Dans les années 1970, a violence la plus radicale passait par l\u2019automutilation des body artists, par Chris Burden crucifié sur l'arrière d\u2019une Volkswagen, pour ne citer qu\u2019une des plus célèbres de ces performances au bleu.La décennie suivante, Leon Golub a continué de eindre ses immenses, dérangeantes et paradoxalement très séduisantes (sur le plan pictural) scènes de torture et de violence inspirées de l\u2019actualité olitique.Les années 1980 ont également patronné la violence plus réflexive d\u2019un certain type d'art olitisé.Je pense notamment aux incursions de l\u2019Américaine Jenny Holzer dans des espaces publics de communication.Sur des panneaux dans a rue, dans le métro, sur des reçus de commerces, ses 80 POSSIBLES Homo violens prier .Les visages de slogans et récits fragmentés \u2014 sorte de stratégie P violence dans les publicitaire inversée \u2014 véhiculaient un message désespérément dégradant, alliant sexe, mort, violence et pauvreté.Cette liste, même schématique, n\u2019a plus de fin.Je l\u2019ai dressée dans le seul but d'appuyer l'affirmation suivante : les arts visuels accueillent depuis toujours la manifestation de la violence.Mais si la ritournelle reste la même, ses formes, nous l'avons vu, varient.Aujourd\u2019hui, quelles sont-elles ?Dans le contexte de la société actuelle et à travers la lunette inévitablement subjective d\u2019une critique d'art, en quoi sont-elles pertinentes ?En quoi sont- elles contestables 2 C'est bien connu, |'horreur livrée aux regards de tous par la diffusion en direct sur nos petits écrans de la guerre du Viét-nam a eu pour conséquence de susciter une émotion profonde et de mobiliser I'opinion publique contre I'intervention militariste.* C'était une première symbolique dans la médiatisation de la violence qui a en quelque sorte donné le la à notre époque archi-informée, où il n\u2019est plus nécessaire d'attendre que le sang coule au pas de sa porte pour se sentir concernés.Aujourd\u2019hui, ce flux incessant d'informations continue à alimenter les productions de nombre d'artistes qui croient en la nécessité de solidifier les liens entre l\u2019art et le otentiel de changement social.Il est question aussi bien du génocide au Rwanda (Alfredo Jaar) que des conflits au Liban pe ce Salloum) ou du spectre de la guerre du Golfe (Sophie Ristelhueber).Puis, en sus de ce type d'art qui se prête à la représentation de violences politique ou étatique, la scène des arts visuels des années 1990 est ponctuée de représentations de violences culturelles, psychologi- ves et même biologiques.Sont exposées des productions qui traitent de corruption et de criminalité (Letizia Battaglia et Franco Zecchin), d\u2019oppression patriarcale (Louise Bourgeois), de discrimination raciale (Adrian Piper) et de la mort (Andres Serrano).4/ Cf.André Rouillé, « Nouvelles avant-gardes », La Recherche photographique, n° 19, Paris, automne 1995.81.| | [| Bi pit | | QT CNT) Étant d'avis que la violence est inhérente à la vie et, à degrés divers, à nos vies à tous, je ne saurai répudier une œuvre d'art parce qu\u2019elle exprime de la violence.Au contraire, à cette question difficile, j'estime que nous nous devons de réfléchir.Mais n'est-ce pas que la réflexion tombe à plat lorsque la violence représentée est dépourvue d\u2019un contexte qui, sans pour autant la légitimer, nous permet de lui prêter un sens ?Cela dit, il ne suffit pas d'éviter la représentation gratuite de la violence pour que le dialogue entre art et violence porte fruit.Les arts visuels ne répondent pas exclusivement, ni même pri- mordialement, à des questions d'éthique ou de responsabilité sociale.Leur spécificité demeure encore et toujours leur propension à faire sens à travers l\u2019articulation d\u2019une forme.Et ce, même dans le cas d\u2019une production dont le propos se veut critique.\u201d Ainsi, il est tout à fait plausible de se retrouver devant une œuvre dont l\u2019auteur a pour volonté de dénoncer, parodier ou « explorer » la violence, mais dont la forme, en revanche, l\u2019esthétise ou en cons- fitue tout simplement l'écho.Et bien entendu, qui dit violence esthétisée dit violence glorifiée.Quant à l'écho de la violence, ne recèle-t-il pas le danger de banaliser ce qu'il réverbére 2 Si le danger existe avec les médias dont les images et les mots qui font image offrent un écho à outrance de la réalité de la violence \u2014 à tel point que la plupart d\u2019entre nous, spectateurs impuissants, avons développé des anticorps psychiques contre les pires monstruosités \u2014, on se demande à quoi bon courir le même risque avec une œuvre d'art.Les quatre murs d\u2019une galerie sauvent peut-être les apparences, mais guère plus.Des exemples ?Dans la catégorie violence esthétisée, Abigail Lane atteste du jumelage déconcertant 5/ «la critique sociale doit être érigée en forme et dissimuler tout contenu social manifeste », stipulait le philosophe Adomo.Cité par André Rouillé, ibid.82 POSSIBLES Homo violens pie re Les visages de 1 violence dans les arts visuels de la violence à la beauté.En 1995, cette jeune artiste britannique réalisait une installation d\u2019une prodigieuse violence atténuée, néanmoins, par l\u2019esthétique minimaliste de sa scénographie.Skin of the Teeth était constitué d\u2019une pièce «tapissée» d'éclaboussures de sang et d'empreintes de mains de la même encre rouge dont les motifs reproduisaient ceux d\u2019une photographie empruntée aux archives de la police de New York.Une bande-son dissimulée diffusait de manière continue le bruit d\u2019un grattement sur une surface de bois.Mais ce n\u2019est pas tout.Assortis au papier peint en rouge et blanc, les moulages rouges des bras et de le tête d'un homme ballotiaient au bout de fils métalliques suspendus au plafond.Une grosse blague ?Une ingénieuse parodie a la Pulp Fiction?Quoi penser alors de la reproduction méticuleuse du document \u2014 très peu risible, lui \u2014 provenant des archives policières 2 Sans doute s'agit-il de matière à débat.Il n\u2019en demeure pas moins que la violence fut ici mise au service de préoccupations d'ordre esthétique.Pour ce qui est de la violence écho, celle qui ne fait que réitérer notre conviction que la violence existe, elle est tantôt sensationnelle, tantôt sacrale (dans ce cas, il n\u2019est pas tant question de nous rappeler l\u2019existence de la violence que la fascination qu'elle sait exercer), et tantôt encore elle est bien- pensante.Dans l\u2019ordre, je pense d\u2019abord à la charcuterie du Britannique Damien Hirst.Il y a quelques années, cet artiste a fait scandale en présentant dans d'immenses aquariums remplis de formol, une vache et son veau tronconnés (Mother and Child).Qu'il affirme s\u2019intéresser de près à la mort, comme aux questions de décomposition et de conservation, ne change rien au fait que l'essence de son œuvre tient aux fortes sensations qu\u2019elle a pu susciter.«Pauvre vache I».et puis tout est silence.Le photographe américain Joel-Peter Witkin réalise depuis plusieurs années des images élaborées où la violence baignant dans un pastiche d\u2019iconographie judéo- chrétienne marie mort et sexualité sur le mode sacré.83: Son Festin des fous de 1990 met en scène des restes humains, un enfant mort-né, des fruits et une pieuvre.Le travail de Witkin fascine certes par son étrangeté cauchemardesque, mais il est moins certain que sa recette de violence ait une portée qui dépasse les ténèbres de notre inconscient.Avec son installation Credo (1992), c'est contre la montée des fanatismes religieux et politiques que la Montréalaise Dominique Blain prend en principe osition.«Dans ce théâtre de fin de siècle, dit-elle.es absolus, les idéaux, et non les hommes, sont maîtres ».S Il va sans dire que cette œuvre nous fut présentée comme étant engagée, politiquement éveillée, plus à gauche qu\u2019à droite, etc.Voyons voir.Credo était composé de deux haut-parleurs diffusant la rumeur d\u2019une foule anonyme, d\u2019un étendard blanc affichant en noir le mot CREDO et déployé à l\u2019aide d'un ventilateur, ainsi que d\u2019un régiment impressionnant d'environ une centaine de paires de bottes militaires suspendues du plafond et flottant au pas de marche à quelque centimètres du sol.Ni cause ni effets n'étaient ici identifiés.Nous étions tenus à distance de tout engagement réel dans ce sujet autrement lourd de sens.Il y avait jusqu'à la mer de bottes qui se distinguait davantage par sa qualité graphique que par son aptitude à suggérer une menace.Credo, en fait, était une allégorie légère et bien-pensante de l\u2019idée de l'endoctrinement et du totalitarisme, et non pas des phénomènes eux-mêmes.Quoique chacune des œuvres décrites dans les catégories ci-haut improvisées ait pour sujet une certaine forme de violence, aucune d\u2019entre elles ne nous incite à réfléchir de manière constructive à la violence ou à ses conséquences.J'entends ici, par constructif, une réflexion qui nous permette d'aller 6/ «Dominique Blain », Les Fiches du CIAC, Montréal, Centre international d'art contemporain, dans le cadre de la manifestation Les Cent Jours d\u2019art contemporain de Montréal, 1% août au 1* novembre 1992.84 POSSIBLES Homo violens Js prière ot & oy Les visages de au-delà de la reconnaissance passive de |'expression 3 violence dans les arts visuels de la violence.Pour y arriver, l\u2019œuvre doit être en mesure de nous mettre en contact avec la violence non pas comme concept ou comme un spectacle qui risque de dépasser les bornes mêmes de notre capacité d'absorption mentale et sensible, mais avec le sentiment de la violence.Une œuvre d'art qui représente de la violence est selon moi réussie lorsqu\u2019elle parvient à nous faire éprouver, ne serait- ce qu\u2019un peu, les effets de la violence particulière ; qu'elle représente.Car après tout, la violence n\u2019est ; pas qu\u2019une idée ; elle est un geste, ses séquelles.Curieusement, les œuvres d'art que j'estime répondre le mieux à la représentation sensible et \u201céprouvée » de la violence ont en commun un langage formel du presque rien, minimal.Bien que rofondément ressentie, la violence n'y fait pas l'objet d\u2019un exposé explicite.Dans ces œuvres, ce sont les effets de la violence qui frappent de front.{ Ce sont eux d\u2019ailleurs qui nous permettent de me- y surer la portée réelle de la violence.Pour l\u2019occasion, 1 je propose de regrouper ces_productions dans la catégorie violence en retrait.\u201d En 1991, dans le cadre d\u2019une exposition sur l'identité nationale de l'Irlande, l\u2019artiste Alice Maher présentait une sculpture dont la métaphore était d'une justesse inouïe au regard de sa capacité à exprimer l\u2019imbroglio de violence qui tenait et tient toujours son pays.Son immense sphère intitulée Cell était tissée d\u2019un enchevêtrement de ronces dont les épines, encore vivantes, pointaient toutes vers l\u2019intérieur.Une même justesse de tir se vérifie dans la retenue à mise en œuvre dans la série d'images que l\u2019Amé- | ricain Alfredo Jaar consacre depuis quelque temps à la guerre civile du Rwanda.Ici, une gigantesque fable positives témoignant des in 7 / Ce terme est emprunté à André Rouillé, ibid.L'auteur parle de « stratégie de retrait», un terme qu'il emprunte lui-même à Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy.85 umineuse jonchée de plusieurs milliers de dia- 4 amies de la guerre ; là, il quelque cent cinquante boîtes closes renfermant chacune une épreuve photographique donnant à voir les mêmes horreurs.Seulement, il n\u2019y a a priori que les titres consignés aux couvercles des boîtes qui, par l'intermédiaire d\u2019une description succincte, nous permettent d'accéder aux images.Dans un cas comme dans l\u2019autre, l'artiste nous renvoie à l\u2019incom- mensurabilité de la souffrance rwandaise.Il la commémore tout en la soustrayant à notre regard.Les images comme leur poids sont certes, mais pour les voir il nous faut nous donner la peine d'abord de choisir, ensuite de scruter les surfaces sombres de ces documents plus petits encore que la paume d'une main.Le choix s'impose aussi pour les photographies mises en boîte.Le visiteur qui tient à les voir doit en faire la demande.En dosant ainsi notre accès à l'horreur, en nous plaçant dans l'obligation de nous y frotter de manière active, Alfredo Jaar s'assure en quelque sorte que nous n'aurons d'autre contact avec la violence que celui que nous sommes en mesure d\u2019absorber personnellement.C\u2019est justement là, dans ce rapport intime à la violence, que la représentation artistique de celle-ci prend tout son sens.Une œuvre qui traite de violence ne peut véritablement se targuer d'exercer sur nous un effet pénétrant que si elle a réussi à mobiliser la part sensible de notre intelligence, celle qui nous pousse à éprouver pour reconnaître.Mais, rendre sujet d\u2019une œuvre d'art ce qui, dans la vie réelle, demeure un phénomène aux conséquences incisives est une entreprise pour le moins délicate.Elle se situe à la fine marge entre le bulletin d'informations et le spectacle.Elle doit nous engager sans nous divertir.Et je persiste à croire que Ta meilleure façon d\u2019assurer ce contact éveillé avec la violence représentée est d'en traduire les silences.Ceux, par exemple, des images invisibles de la cruauté documentée par Jaar ; ceux aussi de l\u2019intériorisation du vacarme et des coups entre frères de l'immense nid d'épines rentrées de Maher.Ces silences ne nomment pas; ils nous invitent à sentir.86 POSSIBLES Homo violens Las 222 ©, a - _- To \u2014 __ ~ Pr oem [pp 2x a LL as rs TCT Lo .pes move Ba -.Lo a .ae PE ca fe [pt LT pe = Jive ors Pry Ly Sn oY ae = = cs is encens an fern oN ec: Corrs Ao oo 5 3 = a BRS A Ens Py ay on pes ac Û rt i - ro A ceû Es fa PE es rares Et pre ses es Fries Te.Ri A EE À = À # _ Le > - _ _ con Rng XIE pres = opt J 6 ù rer res at - Po a ne REEL > 22 0 5 8 SE A Emon Rk EEE a ee ss en pps pops EE \u2018 sted BARRE re Exes Md 8 sens Coon, rer diate Gait Beatie ia) Tn ie ee $3 table a, |e Soa, Gi eC RE nw ei, Cn * A Tes ~~ d oe ~~ a * GE A GE i 2 ~ # #3, 33 tw ai i, x a he Zz 24 HR a ~ Fe EE TN i or Fs PE Ele i Lier 2 oe, = 2 Ts Word nA de NG ON BB ONS 2% wy F ho = w > Ze : | A \u201c41 ; , 58 Gi = pandonm 7 po sente dls GE 14° 36\u2019 011 4 2 73 sañeures >.bureau à areprefradeniens .ages 25 traie 61 PE Ove use of A 5 a», is; Cimal té 24) V5 emetely 2e $ dé Cou 7 > samy Gi a; 24 Yuou puD set Ur i928 irersinsie bays Sid 24 vi ë is.ienne Fed + # i y M ou rave yess a raves \u201cse 7 icro-ond Microwave 7 FA casiers 4 4 Fees anny Gr sire der anne ut 5 5 Unicipali Monicipalty 4 a |.erosiashare Indian Réserve à ue À abeyupenb np PJON a > réponcaséépérreneareniirs Réservoir 7 A Trav id URIEIRE Li inésivresriséresnesrers For ÿ = i fr QUEST > $ = i x, A = ANY & 7 ae \u201c¥ mer ze Hs > 2 A 4 Er 5 a * = 7% oe A # = Sa As SRE # AE = i = = =: 5 1% 5 S$ } 4 a we 4 = 3 y 23 La % LE N° te 7 + Se gE 5 AF & fy a > A F2 N LS Ny i , ON Z A 4 \u20ac 7 ad 78 # pe S pa NS .LES ce \u201d Pp a \u201c % % Ra KT wr i 5s v ne 3 % J \u201c¥ % x # : hack 2 7\" ps cd Aou FI rs ee 2 a 1 v3 Seco pe 5 7 y fon aX ti 0e 9% Ps # \u201c4 : x A * 4 - a) =\" » 255, a ges fe a 2 an 3 a # Sr ind ww AK oi vf Éd AS Lg RC ASF ! vs Aca peas.Bs a AA.I ae cécecceavennen son aaa otto Sr ns TOPOLOGIQUES Triptyque, 1994 Photocopies transférées sur vellum, pastel, cire d\u2019abeille, plexiglass, vis et bois.PHOTO: OPTIMA COMMUNICATION ous \u2014 => core po PS - EAT ror rea de ox 2 x ao Sayan p q = A er eros Egos LEE rere - 3 ET FICTION a = 5; L ae ce pe - ces ue 2 _ _\u2014_ po = ay = ex) ta = ce BN Te Lo Cm ges mme Ll ra TL Pe Ll + =>, ie Le _.__ I mE Cpr as ps Pe a Te Pers TIAN TI ie 5 >.EEE TEE Ry OE pe = ao 7 ne mes, Fi, = mr cr RE AI BA Stee COTE EEA eat Exe BE BN LE Ge Rx Slop RA = 7 s Ce Tee : SE EG CEE oo E MARIE-CHRISTINE ARBOUR ET NL Rl Poèmes à un inconnu (Cycle 1) Chant vert Je t\u2019invoque, toi, l'inconnu Mes mots sont la chair profane d\u2019un fruit encore dur.Vois : j'ai un joli chapeau de sang et de suie dont on se détourne ; mais je n\u2019ai que faire d\u2019une lisse tradition qui range la vie d\u2019une part la mort d'autre part d\u2019un miroir.Pour te parler, je n'ai que la page invisible, pour parler : je suis le chuintement parvenu d\u2019une gorge où tout se broie, je suis le fantôme du coquillage un murmure, je serais, un murmure de mer ancestrale serait tien.Penche-toi, penche-toi : maintenant écrase-moi, défais-moi.Tes mains sont des étoiles seules, je le sais car je suis la branche sèche qui emplit la nuit d\u2019un craquement ; déflagration oubliée que ma chevelure enchantement de l\u2019eau noire.Mais voilà : j'ai une petite idée de l'éternité elle est là emprisonnée dans la coquille ; d'un ventre.Écoute-la : son souffle est la musique de ce qui n'existe pas oblique mélodie, m'a pénétrée comme une aiguille je te la chante ; penche-toi, penche-toi ig tu as fait naître un rythme POSSIBLES plus épineux que le temps.Homo violens Tu es lo muse au sexe inverse tu es le regard ; morsure que je sais.Je t'invoque avec les mots de censure ; mais attention dedans eux j'ai caché une caresse guerrière.Violence ; je t'ai pétri à mes mille images.Ton regard ton regard ton regard a fait de moi l\u2019assoiffée d\u2019indécence.Mais où est la clé qui me délivrera de la chambre froide 2 92 RTL Bs Pokey es à Un inconnu Le texte de mes pas Durant des jours j'ai feint l\u2019errance, comme l'actrice qui repousse de la main les applaudissements afin qu'ils redoublent.De la sorte, j'ai invoqué le hasard pour que me soit révélé un destin.Tu N\u2019apparaissais pas et je piétinais et je piétinais comme pour que de l\u2019incchérence de mes pas surgisse une chorégraphie magique.Puis tu n'es pas apparu.Tu es devenu ma superstition.J'ai parcouru les rues, vois, vois, sous le feuillage des érables clos comme des paupières extérieures, involutées sur mon rêve de toi, la femme tissait une toile.Elle l'aurait voulu immobilisé par la seule intrication d\u2019un geste.C\u2019est vrai, j'ai adhéré aux gnoses téméraires qui intervertissent le désir et le temps, durant des jours.J'ai voulu dérober aux dieux des livres leur rescience.Durant des jours, mes talons ont butiné l'asphalte, extrayant de l\u2019image de toi un espoir trop suave.Puis un jour que je t' observais de loin, comme celle qui ne connaît de l\u2019amant que son propre visage une femme a visité tes bras.Mais pourquoi m'avoir regardée ainsi, ce jour 2 Durant des jours, je marchera dans la vie improbable.re gma eS i POSSIBLES Les questions impertinentes Homo violens foi que je ne connais pas peux-tu m'expliquer pourquoi je n\u2019ai plus faim que de toi faim de toi toi, l\u2019eau vive, ta fraîcheur me brôle mais pourquoi explique-moi ta peau m'est aussi familière que ce lever du jour qui m\u2019échappe encore ce matin encore | étais toute enclose dans un souvenir de mèches brôlées brunes, noires, une cendre, vois-tu déposée sur ma langue et que je m\u2019appliquais a garder intacte par une tristesse religieuse où rien n\u2019est goûté car l'en avais décidé ainsi (je t\u2019entends déjà rire) l'avais décidé que tu n\u2019existais qu'à l\u2019intérieur de la vaine courbure de mes lettres c'était cela ce n'était pas toi je ne te connais pas mais peux-tu m'expliquer pourquoi ta bouche m'est dévoilée languide comme un hissement déjà je hais le mouvement de ma main aussi austère que la saccade de l'aiguille d'une horloge, tu le sais, dessous les chiffres le temps est renversé et dessous le renversement m\u2019apparait encore ta bouche tranquille comme l\u2019est une certitude une fleur, vois-tu, est certaine mais j'ai tout mangé déjà dis-moi si un jour mon nom aura la résonance de tes lèvres dis-moi ce qu'il faut crier pour ne plus que j'entende ce murmure de toi que je ne connais pas 94 FEU es à Un inconnu Une fête j'ai vu des boucles de soie nouées dans tes yeux très loin incurvées comme cette lettre de ton nom ce pivot que ma langue élide que ma gorge gruge la soie pourtant n'avait pas l'éclat de la soie un quelque chose d'inflexible c'était un Jair de lune que l\u2019ongle gratte sur les cartes postales dedans j'étais assise j'étais debout j'attendais l'événement d\u2019une marée obéissant à la flexion de mon doigt mais à mon doigt comme à mes reins n'obéit rien pas même la transparence d\u2019une larme et pendant ce temps ils riaient ils parlaient tout autour de moi comme les abeilles de fer elles peuplent la peur mais voilà on ne dansait pas vraiment encore on attendait un moment ultérieur d'extase puisé d\u2019expédients abstraits incolores ils croient que d\u2019un rêve sourd la femme et moi j'étais là j'étais peinte du sang chaud je l\u2019ai vu |\u2019ai vu ton silence agacé là sur ma main de devin et tu allais dans l\u2019autre chambre ta semence sans doute y était le feston d\u2019un plaisir acharné que l\u2019autre doigt aura su décrire c'est un simple cercle enfantin mais de ton sexe je ne connais que le paraphe j'ai vu ta disparition j'ai vu cela tout près de moi comme lair que crache ma bouche et toi tu ne m'as pas vue qu ; | POSSIBLES pr! it Homo violens | La philosophie de passage Regarde dans le ciel aucune vague : certains ont vu des soubresauts en haut comme des fleurs qui sont tordues, ils sont fous, ils sont fous.Des fleurs je retire des pétales mathématiques indéchiffrables.L\u2019oracle i est flétri mais je vais malgré toi, dans le sable un M glissement vaut une langue brûlée.Le sel et le buis bil scellent la marche nuptiale d\u2019un pied, comme c\u2019est drôle.J'ai cessé de croire, te dis-je Vis-à-vis de l\u2019amour j'éprouve quelque chose comme un doute ¥ cartésien.Tu sais les hommes de flanelle, on les a ji alignés sur un trait empirique comme les corbeaux.i ls ignorent jusqu'à ton visage.Ils me disent le soir i que l'envie de croire est le lot de qui a épuisé toute i croyance.C\u2019est vrai, très vrai, leur dis-je et alors à sur ma paupière ils posent leur lemme noir.Regarde : gi toi moi croyance je ne crois plus à rien.Je vais trop i doucement.Du temps je suis l\u2019écume.Le désir est I labile car déjà les feuilles ont jauni.Une fièvre sera i rappelée à la terre, que la terre est diffuse à Van- i couver.Moi j'espère des nuits de branche monacale.0 Jamais le réve ne devra dépasser la mémoire du Ih matin mais ! les résolutions sont mes cheveux un moment | soulevés par le vent le vent de l\u2019océan dans un vieil os percé ta seule note suffit à débusquer tout mon subterfuge\u2026 sur i | 8 imes à un inconnu Conclusion découpée c\u2019est une histoire qui n\u2019a lieu qu\u2019ici/devant vous/il a un prophète de papier/elle conjure tour à tour les nuages et les mots/indifféremment/un homme est vrai/un homme est faux/vous connaîtrez la suite/je vous promets je vous promets/j'aurai peut- être retrouvé la haine du temps/ je marcherai encore cherchant/une ombre/j'écris ainsi/dans les formes imprévisibles/le ciel est si près des têtes à Vancouver/qui crache vers le haut ne reçoit rien d'autre/qu\u2019un geste raturé/mais je le sais/son corps loge ailleurs/dans mon pays étranger (à suivre) MARTIN THIBAULT secret sant \u201cDans l\u2019eau de l\u2019autre Tu as détaché quelque chose et nous nous sommes retrouvés dans nos sueurs l\u2019un face à l\u2019autre l\u2019un dans l\u2019eau de l\u2019autre et j'ai pensé à une sorte de public des personnes qui nous regardent dans leurs têtes quelque part dans un autre présent plus tard j'ai écrit qui nous rêvent 98 ns l\u2019eau de l\u2019autre Le doute aussi la joie Les yeux tournés vers les étoiles filantes dans le livre je ne t'ai pas vraiment vue nue traverser le salon ni n'ai compris pourquoi dans l\u2019histoire de l\u2019univers vaut mieux faire un vœu pour attirer le bonheur et faire semblant qu\u2019on ne le voit pas quand il approche ne pas l\u2019apeurer ni par quelle magie on pourrait être en même temps observateur et observé il était une fois le big-bang la chaleur partout la lumière dans nos yeux le doute aussi la joie les ondes du frisson sur la peau tu es revenue de la cuisine et m'as passé une orange à travers les barreaux de ma chaise Ro rit DTS POSSIBLES Homo violens Je suis dangereux Fouille-moi sous le fin tissage des cotons pèse mes mots fais-moi cracher le morceau renifle le souffle sur mes lèvres ne compte pas jusqu'à cent en me fournant le dos prêt pas prêt je m'en vais me perdre dans le décor je suis dangereux je vole tout ce qui brille dans tes yeux identifie-moi dans le lit parmi les fantômes de tes ex je veux être le plus coupable le plus palpable passe-moi tes cuisses autour des hanches et jette la clé 100 1 s l\u2019eau de l\u2019autre Du chien Parfois le ton monte les ongles poussent plus vite que la normale et le poil les yeux s'ouvrent grand comme des bouches qui ont mauvaise haleine parfois le motton monte dans la gorge après des années à se battre contre l'indifférence et c'est là que l\u2019on doit appeler l\u2019ambulance et les services secrets de l\u2019âme déjà qu\u2019il faut en trouver une d'âme un forceur de coffres-forts est aussi très utile en fait tous les brigands et voleurs de riches l'aurais aimé être un voleur de riches un Robin des Rues qui chante la liberté les mots plein le carquois de la bouche débusquer les bien-pensants et redonner du chien aux pauvres du désir 101 POSSIBLES Homo violens Le lent pays Par la main tu me diras de regarder le lent paysage qui s'offre à mes yeux un mélange de bleu de bruits de feuilles et d'étoiles d'odeur de lait et de douceur de peau je me croirai dans une autre vie je le dirai tu me diras que je suis en plein dedans les yeux qui me regardent regarder se sont faits dans la noirceur du ventre ont commencé à rêver le lent pays qui se fait s'offre à mes yeux à tenir par la main RSI POSER NH APS fm A RRR RT WT SRT RRR A am g [ev ) s l\u2019eau de l\u2019autre hg Ajustement Je n'ai plus sur le dos les livres de la terre je vois devant j'y vais je verrai bien à mesure ce qui ne se mesure pas |e ne compte pas plus qu\u2019un autre mais dans mes pas ne font que mes pieds 103 INC tcac lof de PAUL BROCHU Ne WH NW Beinn ltl La pesanteur de I'ombre Un seul présent Temps arrété Perpétuel Ton absence Spectre d\u2019ombre Vide plein Espoirs cernés Vivre sans toi Mourir demain 104 Po .= A .û acai be ree La pesanteur de l\u2019ombre Tu nais dans l\u2019au-delà Du fond de l\u2019égarement Tu arrétes mes pas Et la course du temps Ton regard de panthère Qui bondit du passé Me saisit dans ma chair Au sol, vient me clouer 105 i POSSIBLES lo Homo violens IN, # Tu es ce temps qui pend #4 Au-dessus de nos têtes Et qui guette patiemment H l\u2019hypocrite moment Où les mains oubliées Etranglent les gorges d'absence Hi Et comptent chaque grain d'étoile Décédant à nos pieds Hi H fi th ] IH il : J | 106 In ERR en La pesanteur de l\u2019ombre Que faire de ce temps qui se passe de nous De ce temps qui m\u2019absente de toi De tous ces soleils du midi Immergés sous le poids de ton ombre invincible En faiblesses de reflets De ce temps observé en ennemi Préparant à chaque pas la lutte inachevée Au perpétuel recommencement Il surgit de l\u2019errance d\u2019un éternel torrent Ce temps exilé des champs de bataille Toujours implacable, chaque fois impénétrable Ce siècle de l\u2019interminable fleuve Dans ta seule obscure présence Où basculent sans fin les cadavres de ma mémoire 107 lo POSSIBLES d Homo violens Aux profondeurs des nuits La traversée des amours Éparpille l'océan du rêve En des miettes d'étoiles nues l\u2019ivresse de l\u2019instant immobile Reconquiert l\u2019existence Par l\u2019urgente poursuite Des signes de l\u2019Ange bleu 108 Ra ns La pesanteur de l\u2019ombre J'ai dormi au Soleil Du rouge de tes paupières Sous une mer d'étoiles Sans fin et sans frontière La chaleur de ton âme Enveloppait les astres Et mille formes prenaient vie De ton souffle bleu et faste Elles chantaient ta présence l'harmonie du silence Et louaient par le feu La blancheur de ces cieux J'ai vu ces anges paisibles Orchestrant ce royaume La grandeur invisible De ton cœur et tes paumes POSSIBLES Homo violens Au cœur des mers de feux Le vent soupire Ce temps gris de l'absence passée En de profonds silences Suspendu aux cieux Des houles blondes l'air du large enivre l'existence Du sel des souvenirs Sous les paupières bleues de la nuit La lune pourpre Fait jaillir le spectre étincelant De la ferveur du songe Elle berce un soleil teint Qui sommeille À l'ombre du rouge De rivages sans fin Seuls nos pieds joints Dans les chauds sables blancs Murmurent la cadence De l\u2019intime présence 110 La pesanteur de l\u2019ombre Ne me retenez pas de vos lourds souvenirs Je dois quitter les miens qui me portent à souffrir Partir de cette terre pour m\u2019y ensevelir Rejoindre ce nid du ciel, au songe de mon désir Du territoire des hommes, les chemins parcourus Seront tous dépouillés en une seule voie nue Celle de la mer intense que le cœur a connue Et ses marées d'étoiles aux rivages retenues 1] POSSIBLES 4 Homo violens Nos déserts serpentaient Par dela les chemins Cette grève fragile Des jours sans lendemain 112 Ce [EARN La pesanteur ns de l\u2019ombre Ta nature partagée, Ce territoire, ton sentier Mes pas dans les tiens Ton souffle dans le vent Entendre ton appel : viens M'étendre sur tes lèvres : blanc 113 POSSIBLES lp Homo violens él Je pense à foi Mais, tu n\u2019es plus là Ni moi (Autre version de mai) it 114 es La pesanteur de l\u2019ombre Mon cœur est acouphène Des songes de ta mémoire 115 POSSIBLES UF Homo violens de Comment vivre Si je ne puis Mourir en toi 116 2 La pesanteur kr de l\u2019ombre À chaque pas avec elle Le soleil s\u2019avançait Un peu plus loin au ciel Dans une mer d'étoiles enceintes 117 POSSIBLES Homo violens Passeport Il danse sur ma ville Des espoirs fragiles Qui, l'instant d\u2019un regard lluminent le soir Quand vient le matin clair Ô cœurs à fleur de peau La rosée de la chair Leur transperce les os A ?.118 La pesanteur kr de l'ombre Le Central Le centre se trouve au milieu Du jeu des mots Des lieux de l\u2019homme Où se crée la conscience De l\u2019infinie distance.Sa connaissance Est l\u2019espace parcouru, D'un bout à l\u2019autre, Divisé par deux.119 POSSIBLES lof Homo violens Par dela le passé Que vienne la moisson La récolte de blé Pérennité : l\u2019oraison.Sk hdr = 120 ee Tee PE abe tates; BL La pesanteur Vol de l\u2019ombre C\u2019est la vie qui se sauve Poursuivie dans la nuit, C\u2019est ma main qui s'annonce Et la tienne qui n'ose.pp wr 121. POSSIBLES Homo violens Ce plaisir De n\u2019attendre Rien D'autre Qu'un baiser De vous in Ib Qi 1 A } i fl A 122 3 § Banc d\u2019esseulés Maudite ville pourrie ! Un paquet de nombrils qui déambulent en se prenant chacun pour le soleil de la planète.Sont vieux en chien ces soleils-là, parce qu'ils ne sont même pas capables de sortir un maigre rayon de leur poche pour le lancer dans ma tuque.Ils posent les yeux sur moi sans me voir.Je suis une pièce de musée dans leur espace vital.Ils lanceraient des trente sous à un singe qui leur ferait des grimaces au zoo, mais ils serrent leur bourse à cinq mains pour me zieuter.C'est ça ma ville! Sans lunettes parmi les anonymes.Un vieux barbu, sans-le-sou, boiteux, presque malade, avec une veste d'hiver en guise de maison et un chapeau blanc pour toute parure, c'est la «réalité» que les nombrils observent scientifiquement quand ils daignent s\u2019attarder à mon cas.Je suis un K! Comme dans « K-Sans-Abri », ou comme dans «K-Assisté Social », ou comme dans «K-Sous le Seuil de la Pauvreté » ou encore dans « K-Déshé- rités de la Terre».Une beauté de la nature ! Et pourtant.Pourtant.Pourtant.Cet homme, dans la jeune trentaine, assis à ma droite sur le même banc que moi mais si loin que quatre personnes pourraient prendre place entre 123. nous, eh bien, je lui ai botté les fesses quand il était petit.Il avait poussé la créativité jusqu'à barbouiller une de mes meilleures toiles.C\u2019est probablement la meilleure correction qu'il ait reçue jusqu'ici dans sa vie, à part, bien sûr, les dégelées que la vie nous impose tous.À lui voir la bine aujourd\u2019hui, je réalise que j'aurais dû lui chauffer le cul plus souvent même si je n'étais pas son père car, à l'évidence, il a besoin d\u2019un sérieux remontant.Ses déboires lui tapent sur la tête.Il cherche à en dissimuler les effets derrière des lunettes d\u2019un noir funeste, mais il ne me le fera pas à moi.Il tente seulement de se rendre plus anonyme que les autres nombrils qui passent avec les yeux cimentés au sol.Il ne supporte pas la pression de la compétition, voilà tout.Pauvre petite éte | | est avocat.C\u2019est son droit! Il a choisi la voie de l'abondance et de la facilité.Il était plus doué pour le pinceau ou les rythmes que pour les dossiers et les demi-vérités.Quand on n\u2019a jamais appris à rendre des chemins escarpés pour parvenir à ses fins, on emprunte l'autoroute et on arrive à la même place que tout le monde : dans la masse informe d\u2019une ville semblable à toutes les villes du monde.Une grosse tête sur cinq ou six milliards de grosses têtes.L'ordre né du chaos ! La première fois qu'il est venu chez moi, il ne devait même pas avoir huit ans, il m'a demandé comme ça : «Cé-tu vrai que vous êtes un Bzar © » Devant mon étonnement il s\u2019est repris : «Un Bi-Za- Re 2» Javais les yeux en interrogation et la bouche hébétée.Il a finalement ajouté : «P\u2019pa dit que vous travaillez pas parce que vous êtes Bi-Zarre\u2026 » J'ai pris un air digne et je lui ai finalement répondu : « Je suis le prince d'un pays trés-trés étrange, grand- grand, tellement beau qu\u2019on n\u2019a pas besoin de travailler, un pays où les gens n\u2019ont pas de sous mais peuvent être heureux quand même.Ce sont des Bi-Zarr-tistes\u2026» L'enfant a paru satisfait.Et il est revenu.124 POSSIBLES Homo violens jo 8 ong Banc d\u2019esseulés Jamais je n'aurais dû m\u2019asseoir sur ce banc.S'il me regarde, il se sentira peut-être obligé de me dire quelques mots ou de me demander si le « métier » est dur même s\u2019il s\u2019en fout comme de l\u2019an quarante du calendrier julien.Il n\u2019a pas envie de parler à âme qui vive.Ça se voit comme la queue en l'air d'un chien.Pire, s\u2019il fallait qu'il lui prenne l\u2019idée de fouiller dans la petite monnaie de ses poches, j'en claquerais une crise cardiaque carabinée.Comment faire 2 avec mes pieds en bouillie 2 C\u2019est que.que.je\u2026 m'étais attaché en chien à ce p'tit gars.Un matin, il m'arrive comme une souris tout excitée et me dit qu'il s\u2019en va au centre commercial faire des courses avec son père.Son père, c'était pas des farces, c'était très-très-TRES important car tellement volatile.Il avait vieilli, mais il ne faisait pas un geste important sans m'en glisser mot.J'étais evenu son «vieux» frère, valeureux complice devant l'éternel.Il était même venu à l\u2019un de mes vernissages, encore p'tit mais digne, avec tous les macaronis au gratin des «arts visuels».Ça pétait plus haut que = trou, là, sans affecter le jeune.|l apostrophait mécènes et gourous avec le même air de défi dans les yeux et leur rivait leur clou un à un par sa simplicité, comme s\u2019il avait lu dans mes pensées.Je détestais cette racaille même s\u2019il fallait passer par eux pour survivre.Depuis, j'ai appris v\u2019il ne sert à rien de se mettre à plat ventre devant des sépulcres blanchis qui se prennent pour des idoles, et qui vous envoient promener au dépotoir comme bon leur semble.Enfin.Alors ce matin-là, à bout de souffle, il a ajouté qu'il allait revenir tout de suite avec «ses» pinceaux.Il aimait m\u2019imiter et exploiter mon matériel à sa guise, mais il cherchait déjà son indépendance à tout prix.l en a été quitte pour l\u2019esclavage\u2026 ou tout comme.Il aurait dû haïr son père, ou do moins s\u2019en méfier comme d\u2019un traître plutôt que de l\u2019adorer autant qu'il le faisait.Le centre commercial, c'était un leurre facile pour attirer l'enfant vers l'aéroport 125 et le magasinage s\u2019est transformé en aller simple vers Tripoli, au Liban.Tel qu'il est actuellement, il lorgne vers le ciment de l'allée au-delà de mes pieds.Il est pensif, distraitement rêveur.Je l\u2019observe à la dérobée, le regard vague comme on marche sur le bout des orteils pour ne pas déranger ni attirer l'attention.Me faire discret.Me rendre méconnaissable.Me faire disparaître à la façon d\u2019un certain peintre « présumé disparu» qui vit néanmoins au milieu des gens sans que personne ne se doute du subterfuge.Les macaronis et journalistes des arts passent devant un clochard cravaté et à longue barbe blanche, cheveux blancs en broussaille chapeautés de blanc, alors qu\u2019ils ont connu un individu aux cheveux en brosse, portant des verres teintés (même à trois heures du matin}, sans aucun couvre-chef, la peau du visage lisse comme le cul d\u2019un chérubin et le col toujours dégarni.Un clown souriant parmi les gugusses.Qu'il fait bon vivre ! Il devait revenir «tu suite».Quelques heures plus tard, c\u2019est plutôt sa mère qui est venue enflammer mon malaise déjà grandissant.Elle m\u2019avouait alors que ça n\u2019allait plus très fort entre elle et son mari, Libanais d\u2019origine, et qu\u2019elle craignait qu'il nait exécuté sa persistante menace de retourner dans son ays pour se battre avec les siens, entraînant son ils dans cette invraisemblable aventure.Elle était en larmes, au désespoir, bien près de l\u2019hystérie, mais que pouvais-je faire@ J'ai écouté ses délires, qui n\u2019en étaient pas, qui se sont révélés des intuitions cruellement lucides, voire en deçà de la réalité.Par la suite, elle s\u2019est reprise en main, le temps aidant, et elle a mené sa propre guerre, une guérilla d'usure, pour retrouver son fl et le ramener au pays.Avocats, ambassadeurs, diplomates, spécialistes en droit international, visites surprises ou organisées, rien n\u2019y fit si ce n\u2019est qu\u2019elle trouva la trace de son fils chemin faisant.De son désarroi, rien ni personne ne put la délivrer.Après trois ans à la voir dépenser 126 POSSIBLES Homo violens Bont en Banc d\u2019esseulés en vain ses efforts et son argent, j'ai eu une idée pas très catholique, ni chrétienne, ni musulmane, ni sunnite, ni chiite, ni maronite.Sur les entrefaites, nous avons appris la mort du ère, mort inutile comme toutes les autres.Mais sa famille.là-bas au Liban, ne voulut pas jeter du lest.Elle n\u2019acceptait pas de perdre un garçon si prometteur, surtout quand on place des armes automatiques dans les mains des « promesses » de quinze, seize ou dix-sept ans.Et, raison ultime, la famille est un monstre sacré par là, comme les vaches en Inde, les taureaux dans l'arène en Espagne, ou les rats qui sont la réincarnation des hommes et qui redeviendront hommes.Sont chiens en chien ces têtes enflées-là, comme toutes les têtes enflées du monde qui croient dur comme fer qu'ils ont raison sur toute la ligne avec leur Bible, leur Coran ou leur politique hitlérienne.Sur les bancs publics de notre ville, j'en ai vu des milliers, de ces bêtes à têtes poilues.Minuscules échantillons en sol américain d\u2019une race qui fait pitié.Ils se croient forts ou faibles, grands ou petits, puissants ou impuissants, mais tout est matière à croyances, à perceptions, à sentiments ou à sensations, jamais à certitudes.Ils doivent tous chier et pisser comme les autres animaux, se nourrir et res- irer pour maintenir la vie en eux, dormir pour avoir a force d\u2019être actifs, tous pareils, pareils pareils, tous fabriqués au même moule de la vie, et pourtant personne n'arrive à se croire mortel, à vivre vraiment comme un vivant mortel, sans s\u2019inventer des chimères qui lui montent à la tête ou lui rabaissent le caquet.Pourquoi cette destruction mutuelle et non pas de l'entraide @ Pourquoi dois-je quêter comme des millions d\u2019autres, sans amis 2 Je suis un clochard.C\u2019est mon choix! Choix relatif, mais choix tout de même.Je m\u2019assume ! Ne pas confondre avec un K-Robineux, seulement clochard.L'hiver, c'est un calvaire.L'été, un charme.127 Entre les deux, c'est couci-couça.Je me mêle peu à la confrérie des itinérants.J'étais un ours mal léché en tant que peintre, je suis resté sauvage comme sans-abri, mais solidaire quand même.Parfois j'aimerais peindre, mais pour qui ?Qui regarde une œuvre sans y voir un signe de piastre 2 Tous des baise-la-piastre qui vénèrent leur « Avoir » tel le miroir de leur « Être».Même lui, à côté, quasiment aussi immobile qu\u2019un veau d'or.I a changé.Il n\u2019était pas comme ça avant le Liban, bien peu quand je l\u2019ai retrouvé à Tripoli.Là-bas, il avait peur, si peur.Même si je n'ai pu lui parler qu\u2019une fois avant le jour J, c'était évident.Quand on baigne dans la terreur, comment ne pas grelotter, hein?Dés mon arrivée, je me suis fait le plus petit et anonyme possible.Jai acheté des vétements du pays, j'ai mimé leurs gestes, marché comme eux, penché la tête comme eux, j'ai même exécuté le cérémonial de prières (savez, le front au sol et les fesses en l'air, signe de soumission aux ombres des ténèbres.) imitant ainsi certains d\u2019entre eux.Je changeais de gîte très souvent.Je passais le moins possible dans Tes mêmes rues.J'évitais soigneusement de regarder les femmes voilées, même si elles m\u2019agressaient les unes après les autres en m\u2019envoyant en pleine face leur servitude consentie.Une vraie organisation clandestine à moi tout seul.Je crois les avoir bien bernés, car ils ne m'ont jamais importuné.Il me fallait préparer le départ sans éveiller les soupçons : connaître les habitudes des membres de la famille, leurs allées et venues, leurs façons de protéger le jeune, et tout le bataclan.Heureusement qu'ils sont aussi pécheurs que les Américains, aussi aveuglés par l'argent que tous les autres.Et j'ai réussi! J'ai ramené cet adolescent à sa mère en le faisant passer pour mon fils à l'aéroport et en simulant un enlèvement auprès de la famille.128 POSSIBLES Homo violens - Bon Banc d'esseulés Le groupe « Les fils d\u2019 Abraham » a même revendi ué la prise d'otage en justifiant son geste par «les sacrifices qu\u2019il faut consentir pour l'élévation du peuple».Je n'ai jamais su s'ils ont gobé ça, mais la stratégie a fonctionné comme un charme.Toutefois, c\u2019est là que nos destinées se sont séparées : la mère et le fils ont aussitôt déménagé hors de la ville et moi, je me suis fait oublier.Sécurité oblige, en dépit des pincements au cœur.J'avais eu tout le loisir de réfléchir à mon avenir pendant mon séjour en terre bénie par des siècles et des siècles d'histoire.La lumière flamboyante du pays me rappelait chaque jour combien la peinture avait pris de l'importance dans ma vie, mais aussi combien elle était absurde, futile, éphémère et par trop mercantile dans ce monde absurde, futile, précaire et par trop injuste.Peindre d\u2019une tout autre façon ou cesser complètement de peindre, je n'avais encore rien décidé à mon retour.Et puisqu\u2019une folie n'arrive jamais seule (ma folie du Liban, s'entend), l'ai appris que certains de mes tableaux faisaient l'objet d\u2019une spéculation éhontée (une fraude en règle, quant à moi, car j'y perdais au change) et ve les critiques me tapaient dessus à grands coups de fouets dans le dos.Alors là, j'ai mis le cadenas sur la porte de \"atelier! Bon, ça y est, mon lointain voisin va pouvoir se faufiler et partir, car deux freluquets avec leur planche à roulettes viennent de s'asseoir entre nous pour reprendre leur souffle.Ils regardent partout autour d'eux, ils n\u2019ont rien à se dire\u2026 Le banc leur appartient, nous ne sommes pas là ! Ils cherchent d\u2019autres cascadeurs de leur espèce pour comparer leur performance.Faut bien que jeunesse se casse.la gueule sur le dos des «vieux» ! Vroom-vroom, les planches par terre, et ils sont déjà repartis.Ils ne m'ont pas vraiment vu, sinon ils auraient réussi à trébucher sur mes sacs.Surprise! l'avocat est encore sur le banc.Il a seulement changé de position ; il a croisé les jambes 129 et son corps repose maintenant sur le dossier du POSSIBLES banc, légèrement incliné en ma direction.Le regard, Home violens derrière les lunettes de croque-mort, est toujours aussi vague, tourmenté.Qu'y puis-je # Sûrement pas une autre connerie en territoire musulman ! Car je sais, entre autre, qu\u2019il ne roule pas sur l'or .Ca, je n'y peux rien.Sa réputation comme avocat en a pris un sérieux coup ces derniers temps.Il n\u2019a pas réussi à gagner une cause depuis son divorce, voilà un an et demi, des causes pas payantes en plus.Il semble s\u2019obstiner à défendre des causes perdantes pour pouvoir s\u2019enfoncer davantage dans la déprime.Souvent, je me demande ce qu\u2019il serait devenu si je ne l'avais pas ramené parmi les enfants gâtés-pourris de notre société d\u2019anonymes à grosses têtes, nombrilistes à souhait.Serais-je moi-même sur ce banc, perdu dans la ville, si je ne m'étais pas fait redresseur de torts?Bienheureux qui peut répondre.Bof ! on ne sauve jamais personne, de toute façon.J'ai suivi de près et de loin, à son insu, les grands événements de la vie de ce bout de chou devenu homme et je n'ai jamais pu lui être utile.C\u2019est crissant en chien! Aujourd\u2019hui, je suis plus proche de lui que je ne l\u2019ai jamais été depuis notre voyage en avion et je n\u2019y arrive pas non plus.Que peut faire un clochard solitaire pour tous les esseulés qu'il rencontre, hein 2 Bon! Espéce de vieux pougonneux, ça va faire la rêverie! Il faut reprendre le petit train-train de vie, aller tendre ta tuque aux nombrils nuageux et, surtout, encore trouver un nouvel endroit pour soulager ta vessie.Allons le «K», on commence par quitter des yeux son voisin de banc, regarder ailleurs.Voilà, c'est pas plus difficile que ça ! Maintenant, on se penche en avant et, avec un petit effort, on raidit les jambes et on lève toute la carcasse\u2026 \u2014 Pardon, monsieur.je.\u2014 -.130 1) Banc d\u2019esseulés Wey Oups ! La petite bête à lunettes noires a une langue! Et.oh la la! des yeux au grand jour.\u2014 Ca fait des mois que.Pouvons-nous 2.Eh.Voulez-vous venir manger un morceau avec moi, monsieur le Bi-Zarr-tiste 2 131 FRANCIS MAGNENOT _ Le coup i peintre | Je viens de prendre un gamin en stop.Mais avant d\u2019aller plus loin, il faut que je vous donne quelques récisions sur mon apparence.Commençons par le haut : mes cheveux \u2014 que je porte courts, genre Steve McQueen dans La Grande Evasion \u2014 sont gris et blancs de poussière et de crasse.La sueur, en coulant de mon front, puis en séchant, m'a laissé de belles traces noires sur le visage.Plus bas, mon t-shirt gris délavé California s\u2019est déchiré sur l'épaule droite, quand nous avons démonté l\u2019échafaudage.Mes avant-bras, et surtout mes mains, sont couvertes d\u2019entailles et d\u2019écorchures, et je me suis écrasé un ongle \u2014 très désagréable \u2014 en chargeant la bétonnière sur le camion.Si on poursuit plus bas, on découvre un jean usé aux genoux, maculé de taches difficilement identifiables, semblant rescapé d'un mélange d\u2019ouragan et d'explosion nucléaire.On termine par une paire de baskets montantes Adidas, qui reviennent à l'évidence de leur dix-huitième ascension de |'Everest.À part ça, je suis un peu bronzé \u2014 car le soleil ne nous a pas épargnés \u2014 et indiscutablement épuisé, lessivé, crevé, mort de fatigue.Mais heureux, plein de la satisfaction, de l\u2019exaltation du devoir accompli.Pour compléter le tableau, ma caisse à outils, les restes de mon casse- croûte de midi, un sac de plâtre à moitié vide brin- guebalent à l\u2019arrière de ma voiture.Je viens de 132 le coup du peintre passer la journée à débarrasser le chantier du bâtiment D.Le jeune homme, lui, est impeccable.Je vais vous le décrire aussi : il porte une boucle d'oreille à droite, un t-shirt Bob Marley, un jean noir large, et des chaussures de toile claires, toutes neuves.Ses cheveux sont bouclés, très courts sur les tempes et la nuque, mais plus longs sur le sommet du crâne.Son poignet gauche est orné d\u2019un large bracelet en cuir noir clouté.Ce doit être une audace récente : ne sachant encore quoi faire de ce bras si voyant, il le coince dans diverses positions, toutes plus an- tinaturelles les unes que les autres.Ça lui donne un air gauche, plutôt sympathique.Il a dû passer son samedi à s\u2019ennuyer, sur la place du village.Il en garde une lenteur presque minérale, le regard insistant d\u2019une statue, un temps de réaction qui n\u2019a pas cours dans mon temps à moi.Maintenant que les personnages sont campés, voici l'intrigue : il me parle.«Ça y est, la journée est finie 2 » J'acquiesce silencieusement.«Je parie que le chantier était en retard, et du coup, votre samedi y est passé.» Je confirme d\u2019un hochement de tête.Jusqu'ici, je suis resté honnête.Mais ça ne va pas durer.Une tempête intérieure vient de s'abattre sur moi.Elle est bien trop forte pour être domestiquée, aussi je vous la livre telle quelle : Je prends ce gamin en stop.Je suis dégueulasse, tant mes habits que mes cheveux, mes mains, tout, si bien que le gamin me prend pour un peintre plâtrier.Comme on est samedi, il s'étonne de me voir rentrer du boulot et engage la conversation sur ce thème.Là, j'ai deux secondes pour rétablir la vérité : en fait, je suis écrivain, et je viens de passer la journée à débarrasser \u2014 bénévolement \u2014 le chantier de l\u2019école de mes enfants.133 î css Il se trouve que j'aime bien travailler manuellement, que ce n\u2019est pas la première fois que je le fais, loin de là, et que je suis dans l\u2019état d'esprit particulier de celui qui rentre à la maison crevé, mais heureux d'avoir bien bossé, d\u2019avoir mouillé sa chemise, d'avoir eu une journée productive et constructive.Vais-je lui dire la vérité?Non.Je vais jouer le rôle du peintre plâtrier crevé qui rentre se doucher et se reposer \u2014 enfin \u2014 un samedi après-midi vers six heures.Pourquoi ?Parce qu'il me regarde avec une certaine envie, le gamin.Lui, il a a passer sa journée à glander sur la place de Saint-Genis.Parce que l'une de mes plus grandes frustrations d'écrivain est que quand j'ai passé une journée à bosser sur un texte, je suis épuisé, mais ça ne se voit pas.Ni sur mes mains, ni sur mes habits, ni sur ma figure, comme un peintre plâtrier, un plombier, un menuisier ou un maçon.Parce que j'aime, par coquetterie, snobisme, mais surtout parce que c\u2019est comme ça que je suis, être un intellectuel qui sait se servir de ses mains.Je ne rétablirai pas la vérité parce que : peintre, maçon, plombier, etc.sont des vrais métiers qui exigent du savoir-faire, pas des boulots virtuels du tertiaire! Et parce que : le drame de l'écrivain \u2014 vrai métier \u2014 est qu\u2019on peut le prendre à tout moment pour un employé du tertiaire ! Oui, mais !\u2026 Le vrai métier (savoir-faire) de l\u2019écrivain n'est-il pas d'être honnête 2 Dans ce cas je suis un imposteur, deux fois : en tant que peintre plâtrier, et en tant qu\u2019écrivain ! Bigre.Pour sortir de ce guépier, il ne me reste plus qu\u2019a écrire cette histoire : si je réussis à ne pas trop la travestir, j'aurais fait un pas décisif vers l'honnêteté.POSSIBLES Homo violens po lg Holy Le coup du peintre Retour a l'intrigue.Il va me poser une autre question, peut-être juste pour connaître le son de ma voix, d'ailleurs.Et je mentirai.Attention, nous y voilà : «Le bâtiment, c\u2019est comme ça.J'ai un oncle qui fait ça, il est peintre plâtrier.C\u2019est crevant, mais c'est un bon métier.\u2014 Oui.» Je dis ça les yeux hypocritement fixés sur la route.Il y avait une telle envie dans sa voix.Que n\u2019avrait-il pas donné pour échanger sa journée contre la mienne.Je ne pouvais pas le décevoir ! Nous roulons quelques minutes en silence, durant lesquelles je réfléchis aux divers moyens d'écrire cette histoire.Sitôt à la maison, juré, je me rue sur mon cahier.J'envisage deux angles : celui de la culpabilité (j'ai menti, mon Dieu, j'ai menti par omission !) et colo de la réflexion teintée de fatalisme (à quoi bon jouer les croisés de la Vérité ?L'essentiel ne tient-il pas tout simplement dans ces quelques minutes de fraternité spontanée 2), mais il me manque toujours la fin, et pour cause.Ça remue à ma droite.Il se racle la gorge : «C'est quand même bien, une voiture.\u2014 Ah ça.Surtout l\u2019hiver.» ll ne semble pas comprendre.«Quand il fait froid, quoi.\u2014 Ah oui ! J'avais pas pigé.C\u2019est vrai qu'on se caille, en mob.Le pire c'est les pieds et les mains.Moi, dès que j'ai dix-huit ans je passe le permis.Bon, ben vous pouvez me laisser au feu, là.» Déjà @ Il descend.Il est sorti de mon histoire.J'ai pas eu le temps de prendre des notes, il m'a eu par surprise.«Bon, ben merci beaucoup, m'sieur.» Hé hé.J'essaie de sourire quand même.Je déteste v\u2019on m'appelle monsieur.Je me souviens encore de quand je me gelais les pieds sur ma meule, espèce de petit\u2026 insouciant.135 Je redémarre mécontent, parce que cette fin ne me convient pas du tout.Trop abrupte.| faut ajouter un angle de vue différent, un contrepoint.Un truc qui boucle la boucle.Laissez-moi réfléchir.J'aime bien cette histoire sur Picasso et sa petite sœur : il l\u2019adorait, et elle tomba gravement malade.Au désespoir, il fit le serment devant Dieu de ne plus jamais toucher un pinceau si elle survivait.Elle mourut.Il paraît que Picasso s\u2019est toujours senti totalement responsable de sa mort, parce qu'il savait en faisant son serment qu'il ne pourrait jamais se résoudre à cesser de peindre.C\u2019est très beau.Mais je peux difficilement mettre mon histoire d\u2019auto-stop sur le même plan que la vie de Picasso sans passer pour un petit con prétentieux.Je roule un long moment le coude à la portière, la main appuyée, dans l\u2019air chaud.J'aurais dû tout lui dire, au gamin.Que mes enfants sont dans une école alternative où les parents construisent eux- mêmes les classes, parce qu'ils pensent qu\u2019il n'y a rien de plus précieux pour le monde de demain que les mômes d\u2019aujourd\u2019hui.Que quand on me fait des compliments sur une nouvelle, je deviens rouge comme une écrevisse.Que j'adore la musique, et les pâtes à la sauce tomate aussi.Et des tas d\u2019autres choses encore.On serait peut-être devenus amis.Ça aurait fait une belle fin.136 POSSIBLES Homo violens by 0p il | , up dupeintre Je suis le nomade Message à : Bigmix@msn.com Objet : prochaine répétition et proposition d'idée Date : 11/20/96 11:53 «Je suis le nomade.Il souffle sur les étoiles, chante sur le vent.Les étoiles s'accrochent l\u2019une l\u2019autre si tu fermes les yeux à demi.Je suis le nomade.Les ronces te griffent, les pierres se chauffent, le ciel se plombe, mais à métal métal et demi.Je suis le nomade.Il attend les jours filent.Il boit le vin coule.Baisés les siècles.Je ne te quitterai plus».(Sur l\u2019air de Strangers in the Night dont on ne reprendrait que la ligne de basse pour pas payer les droits.Pour le tempo, faudrait carrément Te ralentir.On ferait au milieu un break mortel trom- ette/guitare avec des tonnes de batterie mais sans a basse.Voix lointaine bourrée d'écho et vachement métallique, genre sans aucunes basses ni médiums.Il faudrait lier la sauce avec soit : des nappes de violon ultraclassiques, ou un arrière-plan de musique orientale à l\u2019oud et au luth.Qu'est-ce que vous en pensez ?Mélange détonnant, non 2 La seule question c'est : qui va le chanter ?) PS.: Vous voulez pas lâcher le Net de temps en temps, bordel ?Ou trouvez-vous une boîte vocale à l'extérieur.Ça sonne tout le temps occupé.Du coup, moi aussi j'ai un e-mail maintenant : ; lenomade@ol.com Alors j'attends une réponse rapide.PS2 : Vous avez noté la référence à Iggy Pop?Quand est-ce qu\u2019on répète 2 (non signé) 137 _- ae a - .o.0 \u2014- oi are Lu A re SI SE es space = = = Sous eur, res Tyr Cx o = = ces ces _ 22 Gus Beds = te a TE pk Pcie 200 Ere Be Bt Saracen era __ PRIE Como -.on a _ ee 2 _ 0 ooze or Lo oe = a 2 _ ERE po er = Pa ou Ferre oe LS cage ce LLL een Ce Er Lx SOT i _.To Ra) abs, pes es = Er Pet ae fran Sy a EE CEE ae Pro A pr cos 5 > a rare pr Eee, a FACTO ET ds = tore DEE E DOCUMENTS tres Lv peng Er es - mo._\u2014 ry yo a rage po B us ra oe ces dès eT Rant rs 222; codé 5 ; GS : PAUL GRELL La Gra nd-MESS (Média-Economie sociale/solidaire).Le Québec n\u2019a plus d'assistés sociaux mais des bénéficiaires de l'aide sociale, et les chômeurs sont maintenant des personnes sans travail (.).Cette évolution de la langue manifeste indéniablement un plus grand respect des personnes.Il faut saluer à cet égard l'effort des médias, des institutions et des groupes concernés.Commission des droits de la personne du Québec, 1982.En effet, dit Tunda, il n\u2019y a plus de distance.On est si pres des choses qu'elles ne vous concernent plus du tout.Joseph Roth, La Fuite sans fin, 1927.Mon intention n\u2019est pas de démontrer que l\u2019économie sociale/solidaire a partie liée avec le monde des idées néolibérales et/ou keynésiennes, mon intention ne consiste pas non plus à analyser ce langage comme un mode de défense d'hégémonies sociales cherchant à se perpétuer.Ce travail salutaire a déjà été fait.Il sera plutôt question ici d\u2019aborder le côté allégorique de toute l\u2019histoire.En associant les mots « économie sociale » et « travailler autrement », comme l\u2019a fait dernièrement POs- SIBLES, Ne risque-t-on pas d'établir une confusion entre l'idéologie bruyante et moderne (néolibérale) et ce que Raymond Ledrut appelait si justement le 1/ Par exemple dans L.Boivin, M.Fortier (dir.), L\u2019Economie sociale : l'avenir d'une illusion (à paraître bientôt aux Éditions Fides).141 {tH 3 Y gi KH iH Lei Da TR PEE Pd A ER RE « sentiment de l'existence »* de nos contemporains 2 l'idéologie fonctionne grosso modo en trois temps : 1) poser des valeurs nobles (l\u2019économie sociale/solidaire) ; 2) faire semblant d\u2019y croire (les professions de foi ne manquent pas) pour ensuite ; 3) montrer qu\u2019on ne songe pas à y croire (les signes avant- coureurs sont déjà là).Le « sentiment de l'existence », quant à lui, fait référence à des transformations bien réelles dans les façons de penser et de vivre d\u2019une partie de nos contemporains.Ce sentiment que l\u2019on peut résumer par la volonté de vivre « autrement » est donc tout le contraire d\u2019une idéologie et doit être dissocié de l\u2019économie sociale/solidaire même si celle-ci se présente en quelque sorte comme le «remède miracle» à la violence engendrée par la « démission» du pouvoir politique devant les impératifs économiques.Fiction Le monde n\u2019est pas rond.La terre est «plate».Aux extrémités, il y a le précipice.Jean et Louis vivent au bout du monde sans rien ou presque, mais ils sont branchés.Merci Internet.Merci Bell Canada.Tous les matins ils captent le sourire de la Joconde et se lèvent du bon pied.Pour augmenter leur chance de s\u2019en sortir, ils se sont inscrits à un cours à distance sur la média-économie sociale donné par les HEV (Hautes Etudes Virtuelles).L'agent de BS les y a encouragés : «Les média-économistes sociaux sont en demande », « de toute façon cela vous apportera un plus».Et puis, «Etat oblige» (sous peine de erdre le BS).Ils se sont donc inscrits au Bureau de l'Éducation permanente.Ils ont reçu l'horaire, le programme des cours et un dépliant explicatif (ce sera interactif, on pourra poser des questions et il y aura même des experts de France qui vont parler en vidéoconférences).Merci aux HEV de penser aux 2/ R.Ledrut, La Révolution cachée, Bruxelles, Casterman, 1979.142 POSSIBLES Homo violens pô War Le 5 hy La Grand-MESS (Média-Economie gsociale/solidaire).régions éloignées.Le plan de cours se divise en trois parties : 1) Comment transformer les organismes communautaires en libres entreprises de média-économie sociale 2 2) Comment transformer les organisations syndicales en instances partenariales de cette nouvelle économie solidaire 3) Comment persuader les usagères et les usagers que leur salut passe par les «mesures actives » e média-économie sociale/solidaire 2 Certes, il y a là des connaissances à acquérir pour Jean et Louis, mais vont-ils pour autant gober toutes les «huîtres» de la nouvelle science Propagande Les HEV font partie du tout nouveau laboratoire de la MESS?.Les expérimentateurs s\u2019y bousculent en grand nombre : politiciens, syndicalistes, consultants, conseillers, professeurs d'université, experts ès économies sociales et solidaires, etc.L'assurance des expérimentateurs impressionne.l'apparence de leur autorité augmente, pourrait-on dire, de Sommet en Forum, de Coalition en Fédération, de bureau d'étude en congrès, et l'entrée dans le système de la MESS est imminente.On nous dit même qu'elle a déjà eu lieu (à notre insu), depuis longtemps au Québec, avec les cliniques et garderies populaires et, plus récemment, avec les exemples de partenariat 3/ Dans la fonction publique, on a une affection cachée pour l'usage des sigles, ils sont d'ailleurs choisis avec grand soin.Par exemple, « Média-Économie Sociale/Solidaire» a été choisie parce que ça fait MESS.Bien sûr, c'est officiellement la longueur du terme qui en justifie l\u2019abréviation.Cependant, la chose est plus sérieuse, car le sigle impose une lecture institutionnalisée dont le sens est truqué.Lire à ce sujet l\u2019article de Y.Robitaille, « Vous avez dit \"économie sociale\u201d 2», Possibles, vol.21, n° 2-3, 1997, p.82-93.1431 ii entre agents économiques et sociaux.La popularité des initiatives communautaires des années 1970 donne déjà à la MESS un air de réussite.La publicité est attrayante : le secteur de la MESS existe depuis longtemps (tel un « gisement » précieux).Rassemblons nos forces pour lui donner un souffle (un développement) nouveau.avec l'aide de I'Etat et des patrons.Méme si le message évolue au gré des circonstances et des auditoires, il ne craint aucune contradiction.Tantôt il glorifie les potentialités, la diversité et le nombre des expérimentations, emplois et services qu'il génère\u201c.Tantôt il explique que la MESS n\u2019est pas un remède contre le chômage mais qu\u2019elle pourrait, malgré la « modestie» des réalisations actuelles, indiquer la voie à suivre\u2026 «C'est d'ailleurs en cela, nous dit-il, que réside la vertu heuristique de l\u2019économie solidaire »°.Aux uns on dira qu'il faut lutter pour instaurer de nouveaux rapports entre l\u2019État et la société civile pour contrer le néolibéralisme ; aux autres on parlera de la nécessité d\u2019«une certaine hybridation des économies marchande, non marchande et non monétaire », de « construction conjointe» et de «compromis à faire de part et d'autre» (de quoi 2).De toute façon, si la MESS ne trouve pas la place qui lui revient, c'est le «Marché » qui l\u2019occupera\u2026 (entendu à la radio !).Si la contradiction est bien l\u2019ennemie de la logique, ici on est délibérément pour la propagation systématique de la pensée positive quitte à ce qu'elle en devienne surréaliste : «Unifier des termes opposés comme le fait le style commercial et politique, c\u2019est un des nombreux moyens qu\u2019empruntent le discours et la communication pour se rendre imperméables à l'expression de la protestation et du refus »°.4/ B.Lévesque, « Québec : des expériences à l\u2019institutionnalisation », dans B.Eme, J.-L.Laville (dir.), Cohésion sociale et emploi, Paris, Desclée de Brouwer, 1994, p.229-245.5/ J.-L Laville, « Services, emploi et socialisation », dans B.Eme, J.-L.Laville (dir.), op.cit, p.117.; 6/ H.Marcuse, L'Homme unidimensionnel, Paris, Les Éditions de Minuit, 1968, p.115.144 POSSIBLES Homo violens Jud lo gr Halo fd La Grand-MESS | (Média-Economie ociale/solidaire)\u2026 Mythe et réalité Associée aux images de la « modernisation », la MESS (notion pour b moins omnivore) est censée nous entraîner d\u2019une société négative (la société salariale) vers une société positive (la société de services) aux multiples virtualités.Ses expérimentateurs et ses chantres savent ce qui est bon pour le commun des mortels.Ils affirment connaître «les vecteurs des nouveaux compromis» pour renforcer la « cohésion sociale », jamais ils n\u2019en démontreront la pertinence, ils se contenteront d\u2019en expliciter le chemin.Lartifice est simple et univoque : l'échec de la société salariale sert de terreau à une floraison (de descriptions) de positions, d'actions et de réactions (souvent désordonnées) qu\u2019il leur suffit de recueillir, d\u2019ordonner et d\u2019opérationnaliser en autant de « vecteurs pour de nouveaux compromis» à réaliser.Le procédé est tautologique mais efficace : la valeur de « cohésion sociale et de création d'emploi » sert d'explication et les images répétées (« services de proximité », « micro-espaces publics », « hybridation entre économies », « partenariat», etc.) remplacent l\u2019usage des concepts.Trois «vecteurs» ou affirmations s'imposent sur la ligne d'action des partisans de la MESS : 1.la stabilité assurée par la synergie État-marché est remise en cause par la transition vers une société de services (la tertiairisation de l\u2019économie).2.Or, la question des services ne peut être réduite à celle du problème de la création d'emploi.3.Donc, il est indispensable de réexaminer la question de l'emploi dans la perspective plus générale du renforcement des liens sociaux.La tertiairisation de l\u2019économie, qu'on le veuille ou non, associe ces deux exigences.Ces trois vecteurs, souvent présentés sous forme de pseudo-syllogisme, conduisent tout naturellement 145 à énoncer l'hypothèse de l\u2019économie solidaire.Sur tous les tons, il nous est martelé que la cohésion sociale de la société de demain passera immanquablement par l'accès aux services, que de nouvelles solidarités devront se nouer à leur propos, que «le problème de diffusion de l\u2019économie solidaire se pose avec acuité», etc.Mais quel intérêt les collectivités, les groupes communautaires et les coopératives de travail peuvent-ils avoir à adhérer à une interprétation aussi mythique de leur histoire et de leur développement?Yves Robitaille rappelle avec à propos, dans son article, que chaque fois que le gouvernement joue le jeu de la reconnaissance et du partenariat avec le secteur communautaire, il possède un plan bien arrêté sur ce que sera cette nouvelle collaboration.Pierre Durand, coordonnateur au Carrefour communautaire de Rosemont l\u2019Entre-Gens explique, quant à lui, que les groupes d'action communautaire ressemblent «de plus en plus aux formulaires de leurs bailleurs de fonds, en cloisonnant leurs rapports avec leurs milieux respectifs, pour satisfaire aux exigences de résultats définis, à atteindre »\u201d.Langage fonctionnel Pour un cerveau qui n\u2019est pas exagérément conditionné, l'écriture et le langage de la fonction publique peuvent apparaître de plus en plus complètement surréalistes.D'anciennes campagnes, comme celle de la Commission des droits de la personne qui proposait de dire «personne itinérante» à la place de « clocharde », pouvaient encore provoquer un haussement d'épaules, car il ne suffit tout de même pas de changer les mots pour changer la réalité®.Par contre, aujourd\u2019hui, l\u2019écriture et le 7/ CF Y.Robitaille, op.cit., p.84.8/ Plusieurs, au comité de rédaction de POSSIBLES, se sont régalés de ce vocabulaire.(Cf.vol.6, n° 3-4, 1982).146 POSSIBLES Homo violens lp 6 ot pd | La Grand-MESS | (Média-Economie isociale/solidaire).langage deviennent parfaitement fonctionnels quand nous apprenons que l\u2019assurance-chômage s\u2019est métamorphosée en assurance-emploi, que le ministère de l'Emploi et Immigration Canada est devenu le ministère du Développement des ressources humaines du Canada et que, le gouvernement ayant choisi de diminuer les subventions de nombreux groupes communautaires, «la majorité d\u2019entre eux se sont alors tournés vers les programmes d\u2019employabilité (article 25) afin d'employer des chômeurs et des assistés sociaux pour des périodes allant de six mois à un an »°.L'efficacité de ce langage est commercial.Le mot devient cliché et est du coup immunisé contre toute contradiction.Réunir des termes aussi opposés qu\u2019assurance et emploi («Il n'y a rien de tel que s'assurer d\u2019un bon emploi!»), alors que plus de 50% de la population active a un rapport atypique (et donc non assuré) à l'emploi, constitue un des nombreux moyens d'imposer des images qui tronquent la réalité.C\u2019est le cas des Corporations intermédiaires de travail (CIT) qui « bénéficient» des programmes d'aide à l'insertion à l'emploi (PAIE) pour recruter des prestataires de l\u2019aide sociale « contraints de participer, au risque de voir diminuer leur chèque d\u2019aide sociale», et qui seront remplacés par d\u2019autres prestataires à chaque 26 semaines!°.Ainsi en est-il des programmes Expérience de travail (EXTRA), etc.Soft nom, note Robitaille, pour un programme où le bénéficiaire doit travailler 80 heures par mois pour obtenir un supplément de prestation de 100 $»!\"'.Dans la chevauchée accélérée des sigles et organisations, transformations et suppressions, voilà que les groupes communautaires à 9/ L.Boivin, N.Robitaille, « Le mouvement communautaire québécois : le retour des dames patronnesses», journal Voir, 5-11 janvier 1995.10/ Certains organismes communautaires obtiennent le statut de corporation intermédiaire de travail (CIT) par leur Centre Travail-Québec et reçoivent ainsi des subventions salariales PAIE (Programme d'aide à l'insertion à l'emploi).Cf.L.Boivin, dans VO, n° 250, sept-oct.1994.11/ Y.Robitaille, op.cit, p.83.147 leur tour sont amenés à faire «de l\u2019économie sociale».Trop joli nom pour gérer non seulement le travail obligatoire des personnes assistées sociales, mais aussi la production de biens et services dits «d'utilité sociale», en remplacement de programmes et services publics.Commercialisation (des consciences) En effet, il y a de moins en moins de distance entre les images institutionnalisées de la réalité et le réel.Marcuse appelle cela « l'administration totale ».Ces prises de position surréelles (comme par exemple, dans le cas de la Commission des droits) \u2014 vi consistent à affirmer que «le Québec n\u2019a plus d'assistés sociaux mais des bénéficiaires de l\u2019aide sociale», que «les chômeurs sont maintenant des personnes sans travail, etc.'\u201d», et à conclure que cette évolution du vocabulaire manifeste un grand respect des personnes et qu\u2019il y a lieu de saluer à cet égard la contribution des médias, des institutions et des groupes concernés \u2014 font état d\u2019un imaginaire technocratique qui croit que le réel lui est conforme, que son système satisfait les besoins et que la vérité est celle qu'il décrète.Elles indiquent aussi, ce qui est plus grave, à quel point la domination et l'administration cessent d\u2019être des fonctions séparées et indépendantes dans notre société.Et, pendant ce temps-là, nous considérons comme normal (ou presque) que le langage officiel (celui de nos institutions) continue de se calquer sur celui de la publicité.La MESS tire son origine de cette obsession institutionnalisée de la mise en ordre, de la traduction du négatif en positif, de la juxtaposition de choses importantes et de choses insignifiantes.Ce style 12/ Et ainsi de suite des vieillards, des jeunes délinquants, des filles mères, des homosexuels, etc., qui sont maintenant des personnes âgées, des jeunes en difficulté, des chefs de familles monoparen- tales des gaile)s, etc., par la gréce de la Commission.148 POSSIBLES Homo violens od Kock La Grand-MESS (Média-Economie fociale/solidaire).additif dévore et rend équivalent.Dans le texte cité, Lévesque arrive à sacrifier sur l\u2019autel de l\u2019économie solidaire plus de 3 000 groupes populaires et communautaires.Dans son addition, on retrouve pêle- mêle les organismes volontaires d'éducation populaire, les organismes communautaires œuvrant dans le domaine de la santé et des services sociaux, les arderies sans but lucratif, les maisons de jeunes, les centres pour femmes (santé, accueil, hébergement), les médias communautaires, les comptoirs alimentaires, les coopératives d'alimentation naturelle, les entreprises d\u2019insertion sociale orientées vers les services à a communauté, etc.Même si, par son vocabulaire, l\u2019économie solidaire est inconnue au Québec et vient de France, nous explique l\u2019auteur, le cas du Québec est fort intéressant étant donné que les initiatives populaires et communautaires s\u2019y trouvent dans un stade avancé d'\u2019institutionnalisation car, toujours selon lui, ce que l\u2019économie solidaire vébécoise doit craindre par-dessus tout «c'est d'être enclavée comme expérimentation et donc d\u2019être définitivement marginalisée »( !).Le caractère malsain de l'idéologie de la MESS rovient de ce travail de substitution du réel par l'imaginaire technocratique et de commercialisation des consciences en vue de les modeler à la hauteur (bassesse) du fantasme.Le style opérationnel évacue toute tension (contradiction) et utilise le schéma un/deux (rarement/trois) du genre : «La recomposition des rapports entre économique et social repose principalement sur deux idées-forces », ou encore : «Ces diverses expérimentations satisfont aux deux critères de définition de l\u2019économie solidaire ».Ainsi, la chose en question est directement réduite aux deux ou trois fonctions désignées comme telles.Ce style, on l\u2019a vu, s'apparente au slogan publicitaire, à commencer par la notion d'économie sociale/solidaire, qui, mille fois répétée dans des phrases passe-partout, tient surtout de la formule (fausse équation) ayant pour fonction de s\u2019incruster dans l'esprit de la personne qui la reçoit.149 Fiction (fin) À l'autre bout du monde.Jean et Louis viennent de finir leur cours à distance sur la média-économie sociale/solidaire donné par les HEV.Ils sont comme hypnotisés par les «preachers» de la nouvelle science et ont acquis une grande familiarité avec les « critères », les « vecteurs » et autres « définitions » séparant le Bien du Mal.Ils ont appris la valeur de chaque équation et prennent sans problème le métro de la station Économie sociale à la station Économie solidaire, expliquent-ils avec verve à leur agent de B.S.qui les écoute les yeux ronds : e J.: «l\u2019économie solidaire renoue avec certains aspects du projet fondateur de l\u2019économie sociale, et ce n\u2019est pas par hasard si ce retour aux sources a lieu au moment où l\u2019on cherche des voies de sortie de la société salariale qui ne sont pas synonymes de régression sociale\u2026 » e L.: «La première manifestation de l\u2019économie sociale était prékeynésienne, cette résurgence correspond à la crise du compromis keynésien.Et à cet égard, il n\u2019est guère étonnant qu\u2019elle apparaisse d\u2019abord sous la forme associative, c'est-à- dire dans la partie de l\u2019économie sociale qui a été la moins touchée par l\u2019institutionnalisation précédente\u2026!3 ».e Agent de BS : «Bien, les nouveaux économistes sociaux !\u2026 Va falloir mettre vos nouvelles connaissances en pratique.Il y a la distribution du courrier à faire, car Postes Canada ne dessert plus la région.Ce sera une excellente façon pour vous de faire de l\u2019économie solidaire ! » 13/ Il s\u2019agit d\u2019un extrait d\u2019une communication donnée par Laville au colloque annuel de l'Association d'économie politique (AEP).Cf.J.-L Laville, «Économie solidaire, économie sociale et État social », dans J.-L.Klein, B.Lévesque (dir.), Contre l'exclusion : repenser l'économie, Presses de l'Université du Québec, 1995, p.170.150 POSSIBLES Homo violens [ade Loe} ne A J La Grand-MESS (Média-Economie gociale/solidaire).Marcuse aurait vu là la traduction dans la pratique, de concepts empruntés à la tradition intellectuelle : «une traduction qui a pour effet de réduire la tension entre la pensée et la réalité en diminuant le pouvoir négatif de la pensée (la distanciation critique)!\u201c ».La rencontre (la « cristallisation », aurait dit Hannah Arendt) entre l\u2019opérationnalité de ce langage, l'imaginaire technocratique et la force des organisations et administrations (avec multiplication d'institutions et agences connexes) conduit à la fuite en avant d\u2019un système qui rend les personnes de plus en plus superflues.Cette fuite en avant fait terriblement penser à l'Allemagne d\u2019une certaine époque.«En effet, il n\u2019y a plus de distance», disait Joseph Roth en 1927, dans La Fuite sans fin.14/ H.Marcuse, op.cit., p.129.a ea RÉJEAN OLIVIER AE Er EE 3 Ÿ = SE ne SOY A = = et = CNE ES .= \\ : sement tr Un écho au 3° colloque Marcel-Rioux Depuis 1989, je suis marin : je «gagne ma vie» par un travail presque exclusivement physique (mais « payant»), dans un milieu des plus rétrogrades qui soient encore à travers le monde, la marine marchande.Que faisais-je donc le 14 mars 1997, dans un colloque d\u2019universitaires portant sur le partage de l'emploi 2 Voilà : en 1971, étudiant à la maîtrise à la Faculté de philosophie de l\u2019Université de Montréal, je pondis, dans le cadre d\u2019un cours sur le marxisme, une dissertation que j\u2019intitulai : « Libéralisation du travail par la réduction au nécessaire de la journée de travail ».À cette époque de l\u2019âge d\u2019or du plein- emploi, il n'était certes pas question de partager l'emploi et ma réflexion n\u2019était que philosophique!.Bien des années après, lorsque j'ouïs dire que des « professionnels de la pensée» s\u2019intéressaient enfin à ces idées qui m\u2019habitent quand même depuis un quart de siècle, il me fallait aller voir de quoi il en retournait.1/ Eh oui : baby-boomer-soixante-huitard-et-décrocheur ! Sauf que, décrochant après plutôt qu'avant, je savais mieux ce dont je décrochais.\u2018152 Un écho au 3° colloque Marcel-Rioux Je sortis du colloque fort tiraillé entre le réconfort, l'inquiétude et la déception, tout cela à la fois.Et je m'explique.Le réconfort Il a d\u2019abord été rassurant de constater que je comprends encore le langage du savoir.Mais, blague à part, les quelques fois où j'osai, fort prudemment, dans mon milieu, parler de « partage de l\u2019emploi » comme l\u2019un des possibles pour améliorer notre condition sociale, je ne reçus comme réactions que regards noirs, complaisantes railleries ou, au mieux, indifférence.Mon milieu comprend ma famille et ma parenté « casées » et divers lieux de travail manuel, «le vrai monde» quoi.J'en suis donc venu à garder pour moi ces idées, saugrenues pour mon entourage.Voilà pour ma remière amnésie.Mais quel réconfort j'ai ressenti lors de mon passage au colloque : «Enfin, je ne suis plus seul !\u2026 » Linquiétude Depuis que jai «l\u2019âge de raison» sociale, ma vision du travail m\u2019inspire que : Cette vie-là n\u2019a pas de bon sens.Ça ne peut pas continuer comme ça bien long- femps.Et ça va finir par sauter\u2026 Pourtant non : tout fonctionne passablement bien\u2026 Et en prenant une bière au bord de la piscine de mon beau-frère-Bungalow, mes conclusions apocalyptiques apparaissent niaiseuses et «le Grand Soir», c'est pas pour demain. Ehiadacaial Donc, seconde amnésie.Cependant, lorsque j'entends au colloque la brève description science-fictive des milieux financiers internationaux présentée par Normand Baillargeon ou l'évocation de l\u2019imminence de quelque catastrophe annoncée pour bientôt par Serge Mongeau, je me rends compte que mes prévisions étaient peut- être en deçà même de la réalité, d\u2019où résurgence de l'inquiétude.La déception Grosso modo, j'évalue à 60%, au colloque, les exposés timides, individualistes et «tourneurs en rond», tout en célébrant ceux de Charles E.Caouette, Madeleine Gagnon et Jean-Louis Laville.Et je m'explique encore : si l\u2019on veut parler sérieusement de partage d'emploi efficace, il faut avoir le courage du vrai : ce n\u2019est pas en amputant la semaine de travail de 1, 1%, 2, 2% heures financièrement compensées que\u2026 vous savez quoi.Si le partage du travail veut être: 1) l\u2019un des moyens de contrer le chômage ; 2) une façon de «vivre mieux» socialement, le gros bon sens suffit.On n\u2019a qu'à se demander a) Quel est le nombre d'heures actuellement travaillées 2 b) De quel nombre de travailleurs potentiels dispo- sons-nous 2 (travailleurs actuels + chômeurs actuels) et à effectuer l\u2019opération : À + B (bien sûr, je simplifie).Quelle que soit la réponse obtenue, la mise en œuvre du partage de l'emploi exigera beaucoup plus de courage politique que de savantes études économiques.154 POSSIBLES Homo violens .Un écho av Par ailleurs, si le partage de l'emploi n\u2019est qu\u2019une Marcel-Rieux Mesure temporaire pour protéger des emplois menacés comme semble le montrer la situation de l\u2019enseignement collégial présentée par Stéphane Chalifour, il n\u2019y a pas lieu de convoquer la presse.Il s\u2019agit là d\u2019une vision écourtée pouvant être négociée à l\u2019intérieur des cadres des conventions collectives : tenter de sauver les meubles de son propre bungalow pour la durée d'une crise n'a pas l'ampleur d\u2019un projet de société\u201d.Ces idées généreuses et d\u2019une urgente nécessité devront s'exprimer dans une langue compréhensible au plus grand nombre car c\u2019est le tout-venant qui vote et paye : il faudra donc repérer des Michel Chartrand, Léo-Paul Lauzon, etc.pour traduire.Une pensée qui ne sait pas se dire clairement et simplement n\u2019est pas mûre.Ces idées auront aussi besoin de sortir des cénacles : les revues spécialisées, amphithéâtres universitaires et colloques d\u2019intellectuels ne sont que des laboratoires.Elles devront aussi être expliquées aux politiciens qui ne semblent pas avoir compris, car tous sans exception prêchent encore le credo du plein-emploi, à moins qu'ils mentent\u2026 Même chose pour les syndicats qui jouent d\u2019une inquiétante pondération : et si politiciens et syndicats n\u2019entendent pas, il faudra faire sans.Finalement, la vision doit être globale et à long terme, donc déborder de beaucoup les cadres des négociations collectives qui ne sont plus que des stratégies patrono-syndicales visant à se fourrer les uns les autres, le plus habilement possible.2/ Cela étant dit sans aucun cynisme à l'égard de l'intervention de M.Chalifour, qui m'a apparu honnête.Que demander de plus Je termine sur la dernière question posée lors du colloque : que faudrait-il faire pour relancer la gauche 2.Actuellement, les droites sont multiples et prolifèrent dans tous les domaines : de la politique aux idéologies religieuses en passant par le tabagisme et l\u2019avortement, etc.Le même éclatement se retrouve probablement «à bâbord »\u2026 En d\u2019autres termes, la simple et rassurante dichotomie gauche-droite n\u2019est plus.Je ne crois plus à la pertinence de la création de uelque autre formation politique; on en a soupé de la politique-tourne-en-rond.Cependant, je souhaite la formation d\u2019un «conseil des sages» (un vrai) à la Russell-Sartre, composé de citoyens volontaires, intellectuels et autres, mais indépendants de tout intérêt monétaire ou politique.Sur ce, je dois retourner «gagner ma vie» sur quelque galère.J'ai fort apprécié ce passage au colloque et\u2026 à la prochaine ! 156 POSSIBLES Homo violens C.TURCOT et S.VAGNEUX contemporain Réflexion inspirée par le film Le Sort de l'Amérique de J.Godbout Tout comme le montage d'un film, la construction d\u2019un récit suppose des choix, des agencements.Cette idée de construction va de pair avec celle de création.En fait, le récit que l\u2019on fait d'un événement n\u2019est pas une écriture de celui-ci tel qu\u2019il s\u2019est déroulé dans la réalité, c'en est plutôt une mise en scène dans une perspective nouvelle, en relation avec d'autres événements.Ainsi, dans la création d'un récit, les consécutions se transforment en conséquences ; les événements sont agencés les uns avec les autres et deviennent les épisodes de l\u2019histoire, la ponctuation du récit, et non plus seulement une suite d'événements isolés sans lien logique entre eux.Cette construction est acte de fiction ; ou de mensonge, comme dirait Godbout.Non pas que le récit ressortisse à la fabulation ou à la tricherie, mais plutôt que les événements sont, dans ce récit, investis d\u2019un sens qui ne leur appartient pas.Ce sens, il appartient à une époque donnée ou à un chercheur qui, motivé par des préoccupations particulières, a voulu éclairer un événement du passé à partir d\u2019un 157 À 5 EE SES ETE tl 4 fi i contexte contemporain.Sans cette fiction-là, l\u2019his- foire ne serait qu\u2019une compilation de faits disparates dont la cohérence et l\u2019intelligibilité seraient quasi absentes.La fiction donne donc du sens, de la cohérence, elle facilite la compréhension, la diffusion et \"assimilation.Il existe donc un décalage entre I'événement vécu dans la réalité, et le récit qui en est fait par après.L'événement dans sa spontanéité, son éparpillement, ne correspond généralement pas au récit rationnel qu\u2019on en fait.C\u2019est à partir des événements qui suivront dans le temps et de ceux qui précèdent, que l\u2019on pourra qualifier, définir et circonscrire un événement particulier.L'événement, seul, n\u2019est pas intéressant.Ce sont ses causes, ses conséquences, ses enjeux qui en font un objet de curiosité.L'événement est reconstruit, recréé, réifié, mis en contexte à partir d\u2019un point de vue particulier qui permet d'orienter le récit.Ce point de vue est aussi de l\u2019ordre de la fiction, car il ne rend pas compte de l'événement dans sa totalité, mais seulement d\u2019une facette de la réalité vécue.Cet accent mis sur un ou des éléments en particulier voile en quelque sorte la réelle diversité et la complexité de l'événement raconté.Il faut mentir pour dire la vérité des choses Le film de Jacques Godbout, Le Sort de l\u2019Amérique', qui ne défend pas de position particulière, qui joue sur plusieurs tableaux et plusieurs registres à la fois et qui se moque des conventions d'usage de l\u2019histoire, nous place devant la complexité d'interprétation d\u2019un événement, en l'occurrence la bataille des plaines d'Abraham, en 1759.Comment 1/ Documentaire-fiction réalisé par J.Godbout en collaboration avec René-Daniel Dubois et Philippe Falardeau, Office national du film, 1996, 90 min.158 POSSIBLES Homo violens fh ) bntitaire du Québec contemporain situer historiquement cet événement?Est-ce une bataille parmi tant d\u2019autres, à l\u2019époque des empires coloniaux @ Est-ce LA bataille qui détermina le sort de l'Amérique 2 Est-ce plutôt la bataille qui marqua la fin de la présence française en Amérique du Nord 2 Ou est-ce le début de la domination anglaise sur les colons canadiens de langue française et ainsi le début de leur aliénation et de leur marginalisation 2 Plusieurs questions, autant de réponses, autant de choix selon la perspective que l\u2019on désire adopter, autant de vérités, autant de mensonges.absence de point de vue directif, subjectif du film, oblige le public à faire le tri, à faire des liens, à se questionner et à interroger certains aspects du récit de 1759.Le film peut donc être vu comme un exercice de reconstruction personnelle d'un récit connu par les Québécois selon une perspective bien particulière, mais inconnu dans sa diversité.Cet exercice de reconstruction, proposé au public, reflète en fait le processus de redéfinition dans lequel est engagée la société québécoise.Avec le temps, la bataille de 1759 a connu plusieurs interprétations.Toutefois, malgré ces remises en question, les Québécois demeurent fidèles au récit traditionnel de la Conquête.Le récit identitaire québécois revendique la bataille de 1759 comme pierre fondatrice.Ce sont pourtant les événements qui ont suivi cette bataille \u2014 la rébellion de 1837-1838, le rapport Durham \u2014 qui lui ont donné toute sa force évocatrice.L'importance donnée à la bataille des plaines d'Abraham dans ce récit s'est fondée sur le mythe de la Conquête ; nous ne soutenons pas que la Conquête est purement fictive, ce n\u2019est évidemment pas le cas puisqu\u2019il y a eu conquête d\u2019un espace territorial.Cependant, dans le quotidien des colons canadiens- français de l\u2019époque, cet événement n\u2019est pas vécu comme un grand bouleversement collectif.ly a certes eu le choc de la bataille elle-même, toutefois la portée symbolique et politique que cet événement 159 revêt aujourd\u2019hui n\u2019est élaborée qu\u2019au début du siècle suivant.En fait, le traumatisme de la Conquête a été vécu après coup, une fois que le récit de cette bataille eut été construit.l'imaginaire des Québécois par rapport à la bataille des plaines d'Abraham est constitué d\u2019un mélange de références concrètes \u2014 le déroulement de la Bataille.le nombre de soldats morts, le décès des deux généraux Wolfe et Montcalm \u2014 et de considérations plus ou moins fictives, qui ont généralement trait aux conséquences de la Conquête.Ces considérations ont été perpétuées dans le discours à travers les siècles et ont toujours une grande importance aujourd\u2019hui.Mais entre les actions concrètes qui se sont déroulées en ce matin du 13 septembre 1759 et le récit qui en a été tiré, c\u2019est très certainement ce dernier qui a le plus marqué la conscience et l'inconscient des Canadiens français et des Québécois francophones.C\u2019est la part de mythe et de fiction qui enrobe la bataille de 1759 qui est la plus présente dans la mémoire collective.Ainsi, faut-il mentir pour dire la vérité des choses 2 C\u2019est ce que Godbout soutient.La vérité est à trouver dans la fiction, dans l'imaginaire.La vérité de la bataille de 1759 serait donc cachée dans l\u2019inconscient collectif, elle relèverait davantage du mythe ve de la réalité, comme le soutient Laurier Lapierre dans le film de Godbout : I'identitaire des Québécois est bâti sur un récif fautif qui fait des Canadiens français un peuple vaincu, alors que ceux-ci n'étaient pas impliqués dans cette bataille qui opposait deux empires coloniaux, la France et la Grande-Bretagne.Ce ne sont pas les Canadiens français qui ont été vaincus, selon Lapierre, mais bien les Français.Cette interprétation remet en cause fout le récit construit après 1759, ainsi que le fondement identitaire du peuple québécois, qui se considère toujours comme un peuple vaincu, conquis.Selon ce point de vue, 160 POSSIBLES Homo violens bis! on 4 fitaire du Québec l\u2019identitaire des Québécois s\u2019est donc façonné sur contemporain ill .so d une illusion, une méprise, une grande erreur.Pourquoi avoir choisi de réaliser un film sur l\u2019épisode de la bataille des plaines d'Abraham en adoptant la formule du documentaire-fiction2 Si l\u2019on suppose que l'objectif premier du film était de démystifier 1759, le genre documentaire n\u2019aurait-il pas mieux servi la cause de Godbout?On peut croire que le ton didactique, multipliant les hypothéses et s'inscrivant dans Tes paramètres de l\u2019objectivité, aurait laissé transparaître avec plus d'évidence le sérieux de la réflexion du cinéaste sur la quête iden- titaire des Québécois.Cependant, un tel documentaire aurait-il pu livrer le même message et aborder cet épisode clé de notre histoire avec autant de liberté et de désinvolture 2 En fait, il est peu probable qu\u2019un narrateur ait pu annoncer froidement et objectivement que les Canadiens français ne sont pas un peuple vaincu et conquis.Toutefois, dans une scène qui reproduit le ton du cinéma-vérité, où l\u2019on peut se permettre les débordements émotifs propres à la fiction, on peut faire passer une telle idée : le film présente une rencontre «improvisée» avec Laurier Lapierre?, personnage haut en couleur, qui, dans un discours flamboyant empreint d'émotivité, affirme sans ambages que les Canadiens français n\u2019ont pas été vaincus le 13 septembre 1759 sur les plaines d'Abraham.Et voilà, le message est passé sans trop froisser la susceptibilité collective.Ainsi, our aborder la question l\u2019identitaire québécois, a «fiction» était de mise, et même nécessaire.La fiction a aussi permis une rencontre entre Voltaire et Louis XV, la mise en scène du descendant de Montcalm «costumé» en général le temps d\u2019une lecture et le « supposé » vol du crâne du musée des Ursulines.2/ Laurier Lapierre a récemment publié The Bottle for Canada, sur la bataille de 1759.La traduction française a une couverture bleue (et une reproduction d\u2019une peinture sur la mort de Montcalm) alors que l'édition originale présente une couverture rouge et une reproduction de peinture sur la mort de Wolfe.gs 161. Par ailleurs, par l'intermédiaire du personnage de René-Daniel Dubois, qui représente la fiction et le monde du cinéma holywoodien, tout un questionnement a été élaboré sur la façon de créer un récit, sur la part de vrai et de faux qui est partie intégrante de chaque histoire et sur la construction de l'intrigue organisée autour du héros et du traître.Cette mise en scène a permis d'ouvrir toute la question de la construction du récit de la bataille des laines d'Abraham ; sans donner de réponses, le Fim suscite la réflexion et éveille les soupgons.Le récit traditionnel de 1759 en devient même suspect.D'ailleurs, après le visionnement du film, on sent le besoin d'aller chercher comment, au fil des années, cette bataille est presque devenue un mythe, c'est- à-dire, par définition, «une image simplifiée, souvent Hlusoire, que des groupes humains élaborent ou acceptent au sujet d\u2019un fait et qui joue un rôle déterminant dans leur comportement ou leur acceptation ».3 Ainsi, on peut faire le paralléle entre la part de fiction dans Le Sort de l'Amérique et la part de fiction du récit de 1759, qui constitue par le fait même l\u2019identitaire québécois.En fait, la forme du film de Godbout illustre très bien l\u2019identitaire du Québec contemporain.La combinaison documentaire-fiction qui fait du Sort de l'Amérique une œuvre hybride, métissée, reflète l\u2019identitaire québécois qui se nourrit à la fois de la réalité quotidienne de toute une population et d'illusions entretenues sur des événe- ments historiques qui ne correspondent plus nécessairement à la réalité de la société québécoise contemporaine.L'identitaire québécois est donc un mélange de vérités et de mensonges.C\u2019est en ce sens que Godbout affirme qu'il faut mentir pour dire la vérité des choses.Pour dire la vérité de l\u2019identitaire québécois, il faut dire sa part de mensonge, sa part de 3/ Le Petit Robert 1, 1985, p.1251.162 POSSIBLES Homo violens fie 6 Infitaire du Québec contemporain mythe.Mais dire ce mythe, n'est-ce pas perpétuer l'illusion, n'est-ce pas entretenir l\u2019idée du peuple vaincu qui porte toujours le poids de la défaite @ En réalité, dire le mythe contribue à faire la lumière sur le processus de construction identitaire du Québec contemporain.Ainsi, cette prise de conscience permet de s'approprier ou de rejeter un tel discours.Par ailleurs, dire la persistance de ce mythe dans la mémoire collective des Québécois permet de corroborer ce que Godbout affirmait, soit que la conquête réelle fut celle des esprits.«La véritable conquête sera celle des esprits »\u201c La conquête des esprits, voilà une idée bien centrale à toute cette remise en question de l\u2019identitaire québécois.Le film de Godbout mentionne le fait, mais omet d'en expliquer l\u2019origine ou même de tenir compte d\u2019un tel phénomène.Qu'est-ce (et qui est-ce) ui a permis la survivance de discours, véhiculés à d'autres époques, et qui ne correspondent plus à notre réalité d'aujourd'hui 2 D'abord de quels discours est-il question ici @ Enfin, que reste-t-il de cette conquête des esprits 2 Le récit objectif et factuel des événements du mois de septembre 1759 ne semble pas préoccuper qui que ce soit.Il réside peu de mystères pour qui veut savoir ce qui s\u2019est vraiment passé.Mais finalement, à part vne bataille, deux généraux morts et quelques maisons brôlées plus tard, que reste-t-il de l\u2019évêne- ment?Il est vrai que certaines familles y ont perdu des pères, des fils, que des moments de frayeur ont été vécus sur les plaines d'Abraham et aux alentours, et que certains ont pu croire qu\u2019une victoire anglaise allait être dévastatrice.Mais ce moment passé, les témoins disparus, lorsque la vie reprend le chemin 4/ Godbout en voix off avant la scène du musée.163 de la normalité, que reste-t-il de cette bataille ?Rien en fait ; tout est à bâtir.Pour nourrir sa mémoire, l\u2019homme organise en récit les épisodes marquants de sa vie.C\u2019est aussi bien souvent lorsqu'il se remet en question qu\u2019il en vient à déterminer les moments importants, les causes, les conséquences.Or, ici, ce n\u2019est pas le récit d\u2019un seul homme, mais celui de toute une opulation qui est en cause.Ceux qui s'approprient le droit de construire ce récit représentent souvent une élite intellectuelle, affectée de près ou de loin par le cours de l\u2019histoire, et surtout concernée par son récit.Comment s\u2019est articulé le discours de la conquête anglaise ® Comment la notion de vaincus, en parlant des Canadiens français, est-elle parvenue à meubler le récit des historiens du XIX siècle, pour ainsi conditionner le discours de plusieurs générations de bâtisseurs de l'identité canadienne-française 2 Au lendemain de la bataille, à peu près rien n'avait changé pour la population canadienne- française.Les soldats britanniques se comportèrent en conquérants respectueux {il y aura toujours des exceptions) et l'attitude du général James Murray reste dans l\u2019histoire canadienne comme un exemple de tolérance marquant.Or, c'est à partir d'événe- ments extérieurs à la colonie : l'indépendance américaine de 1774, l'arrivée des Loyalistes, et d\u2019autres plus directement liés à l'avenir du pays comme la proclamation royale de 1763, la division du pays en Haut et Bas-Canada en 1791, que s\u2019est élaboré le récit de 1759°.Le Bas-Canada, à majorité francophone, s'opposa au régime britannique et devant l'agitation, un représentant de la Couronne fut envoyé pour évaluer 5/ John A.Dickinson et Brian Young, Brève histoire socio-économique du Québec, Québec (Sillery), Les Éditions du Septentrion, 1992, p.60-78.164 POSSIBLES Homo violens r 5 gentitaire du Québec contemporain la situation et, par la suite, présenter un rapport qui ermettrait d'évaluer les mesures à entreprendre face à cette colonie rebelle.Célèbre pour ce rapport, Lord Durham (1792-1840) profère, en 1839, des paroles qui enflammeront l'opinion des plus nationalistes : On ne peut guère concevoir de nationalité plus dépourvue J tout ce qui peut vivifier et élever un peuple que celle des descendants des Français dans To Bas-Canada, du fait qu\u2019ils ont conservé leur langue et leurs coutumes particulières.C\u2019est un peuple sans histoire et sans littérature.N\u2019accusant pas plus les Canadiens français que le gouvernement britannique\u201d, Lord Durham inter- rète la situation d\u2019un point de vue « anglais », selon l'esprit de l\u2019époque et offre, sans le vouloir, des arguments aux nationalistes canadiens-français qui élaboreront le discours qu\u2019on associera au concept de survivance.Parmi les ténors de ce discours de survivance, on ne peut passer sous silence François-Xavier Garneau (1809-1866), Canadien-français, homme d\u2019un seul livre, L'Histoire du Canada (première édition en 1845, troisième en 1859).Il en a écrit d\u2019autres, mais celui-ci résume son œuvre et la mission qu'il s'était donnée, c'est-à-dire de faire connaître l\u2019histoire du peuple canadien-français.« L'historien national» ne fut pas de ceux qui ont perpétué l\u2019idée de vaincus, au contraire, chaque combat mené est our lui glorieux et il fait de la fierté qu\u2019il a pour es bâtisseurs et pour ceux qui se sont battus, son credo.6/ Cité dans Denis Bertrand et Albert Desbiens, Le Rapport Durham, Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1990 (1969), p.237.7 / Durham considère que le gouvernement britannique a été laxiste et négligent pour n\u2019avoir pas su élever aux coutumes anglaises et à la civilisation cette «société vieillie et retardataire », voir ibid., p.67.165. = Cependant, alors qu\u2019au XIX° siècle germent un peu partout des modes de pensée fbérale et que la notion de droit des peuples à disposer d'eux-mêmes commence à pénétrer les milieux instruits de la population canadienne-française, simultanément se manifeste l\u2019urgence de conserver et de perpétuer l'héritage français.A ce chapitre, citons un ouvrage d\u2019Edmond de Nevers, qui est certainement celui qui a le mieux exprimé cette urgence de survivre, mais aussi et surtout, ce besoin d'imaginer une nouvelle façon de voir le destin des Canadiens français : il s'agit de l\u2019Avenir du peuple canadien-français (1896)8.De Nevers, que l\u2019Histoire de la littérature canadienne- française\u201d a classé dans la prose militante, avait formulé, dans l\u2019œuvre ci-haut mentionnée, ce qu'il croyait impératif de faire pour que le peuple canadien- français s\u2019émancipe culturellement.Or, il emploie dans son ouvrage des termes comme les vaincus de 1760!9 ou encore le pauvre petit peuple autrefois héroïque!!.Loin de prêcher un misérabilisme à perpétuer, il insiste tout de même sur le malheur du passé pour bâtir l'avenir.Cette œuvre, teintée de patriotisme tourné vers l'enrichissement de la culture et de la langue françaises, est liée à une identité de vaincus et à un mépris des Anglais, ces voisins, voués au culte exclusif de l\u2019or!?.On perçoit bien là la couleur qui a été donnée aux événements de 1759-1760 et surtout de quels sentiments étaient investis les survivants et leur descendance.Par la suite, plusieurs livres d'histoire feront également état de ce qui sera devenu un débat, concernant les conséquences de la Conquête.Nous 8/ Edmond de Nevers, L\u2019Avenir du peuple canadien-français, Paris, Henri Jouve éditeur, 1896, 441 pages.9/ Gérard Bessette, Lucien Geslin et Charles Parent, Histoire de la littérature canadienne-francaise, Canada, Centre Educatif et Culturel, 1968, 704 pages.10/ De Nevers, op.cit., voir p.xiv, xxviii et 45.11/ Ibid.voir p.84.12/ Ibid, p.xxix.166 POSSIBLES Homo violens Jolt ( ntitaire du Québec contemporain savons que la conquête du Canada par les Anglais en 1760 fut perçue traditionnellement comme une rupture majeure dans l\u2019histoire canadienne.Pour les nationalistes canadiens-français cette rupture est foncièrement négative, puisqu'elle se trouve à l\u2019origine de plus de deux siècles de subordination sur le plan national.Pour les Canadiens anglais, cette rupture permettra l\u2019émergence en Amérique du Nord d\u2019une nouvelle société distincte, qui pourra se développer dans le cadre des institutions britanniques.Nous sommes passés, des arguments pour survivre du XIX° siècle, à un discours de prise de conscience de notre retard économique dans la première moitié du XX° siècle, discours qu\u2019on a qualifié de discours de « rattrapage».Les néo-nationalistes canadiens-français des années 1950-1960, malgré les vocables alarmistes qui subsistent dans leurs travaux!*, cherchent plutôt à expliquer le retard économique et intellectuel des Canadiens français.Séguin et Frégault furent de ceux qui défendirent cette thèse, en accusant directement la Conquête de 1760.Frégault écrit en 1964 : En 1760, le Canada est écrasé.La colonie qui passe à la Grande-Bretagne trois ans plus tard est une ruine économique.Elle est aussi une ruine politique [.].En 1763, le pays est enfin une ruine sociale [.].En 1760-1763, le Canada n\u2019est pas simplement conquis, puis cédé à I Angleterre ; il est défait.Défaite signifie désintégration.!4 13/ Des titres tels que Vers la catastrophe, Misères des derniers temps ou encore Mélancolie de la fin en table des matières, toujours en parlant de la bataille des plaines d'Abraham.Voir Lionel Groulx, Histoire du Canada français, tome 1.Le Régime français, Montréal, Fides, 1960, p.392-394.On utilise également encore le terme de vaincu de 1760; on note le singulier qui marque une prise de conscience plus individualisée du destin des Canadiens Français.Voir ibid., p.366.14/ Frégault, La Société canadienne sous le régime français, SHC, 1964, cité dans Dickinson et Young, op.cit, p.66.a = DEAE a ose EE Peer RE ER FT RO pr II n'est évidemment presque plus question de vaincus, mais on sent bien dans le vocabulaire la lourdeur des conséquences entraînées par la défaite de 1759.Le discours historien et politique de I'époque sera cependant plus que jamais tourné vers l'avenir, et l\u2019économie est au centre des préoccupations nationales.L'identité des Canadiens français (devenus alors Québécois), telle que véhiculée dans les milieux intellectuels, n'aura plus comme base la défaite et l\u2019humiliation de 1759.Ce «vieux» discours semble être dépassé, peu glorifiant et en fait, sert peu la cause du développement économique.Mais il est de ces histoires qui, à force d'avoir été répétées et d\u2019avoir servi de cheval de bataille dans un but d\u2019émancipation nationale, ne peuvent être si facilement mises de côté.Ce discours politique et ces «contes officiels» avaient séduit, conquis les esprits.Ce qu'il faut saisir, c'est que cette conquête des esprits relève de la population même qui la « subit».Conquise par l\u2019idée de la défaite la population en fut par la suite convaincue.Or, cette conviction tient du mythe qui repose sur les événements du 13 septembre 1759.Comment se fait-il qu\u2019encore en 1996 nous puissions faire référence à un passé devenu mythe sans être choqués, sans avoir l\u2019impression de tordre l\u2019histoire ?Cette bataille des plaines d'Abraham ne s\u2019est-elle jamais terminée 2 Ce que René-Daniel Dubois appelle la « rhétorique belliqueuse »'*, et qu\u2019il attribue à la guerre constitutionnelle que se livrent les fédéralistes et les souve- rainistes depuis plusieurs décennies au Canada, n'est-elle pas simplement la métaphore de l\u2019identi- taire québécois ?Le combat se serait-il simplement transposé dans le champ du langage 2 Mille sept cent cinquante-neuf marquerait la mémoire en étant la première bataille, celle qui allait 15/ Dans «Considérations sur la rhétorique belliqueuse », Cité libre, sept.-oct.1996, p.43-48.168 POSSIBLES Homo violens fo fitaire du Québec précéder toutes les autres ; donc, le début d\u2019un com- \" contemporain bat en filigrane, implicite et perpétuel.Et en fait, peu importe le nombre de victoires remportées, sociales ou constitutionnelles, la mémoire de la défaite reste incrustée.Comme un mort, réel mais mythifié, qu\u2019on ne veut pas oublier, non pas pour se rappeler de ce qu'il était, mais pour mettre l'accent sur le récit construit de sa mort et de son agonie.I y a donc un travail de deuil qui semble ne pas avoir été fait, comme un souvenir qui a pu symboliser la lutte d\u2019une époque, mais qui ne signifie plus la même chose aujourd\u2019hui.Et si nous cherchions à modifier nos perceptions, si un autre récit nous était proposé \u20ac Godbout, le traître Jacques Godbout a réalisé un film qui est infidèle au grand récit traditionnel des Québécois.En ce sens, c\u2019est lui le traître.Sa relecture de la bataille des plaines d'Abraham se situe hors de la sphère signifiante pour la grande majorité des Québécois, et à l'extérieur des paramètres généralement utilisés par eux pour se « dire », Au récit de peuple vaincu, conquis, qui repose sur une interprétation univoque de la réalité passée, Godbout oppose un discours autrement plus complexe, éclaté dans la forme | comme dans le fond.Ce discours trahit en quelque ¥ sorte la mémoire collective des Québécois, car il } remet en cause le récit de ce peuple «victime» de Ë l\u2019histoire.Ainsi, Godbout est un traître parce qu\u2019il | oblige les Québécois a revisiter leur passé et a questionner, à partir de la réalité actuelle, des épisodes clés de leur histoire qui ont été mythifiés et qui ont forgé leur identitaire collectif, leur façon de se percevoir.On peut toutefois se demander pourquoi les Québécois demeurent attachés à ce récit identitaire traditionnel, puisque celui-ci ne correspond plus à la 169. réalité de leur société.En fait, la population québécoise ne vit pas en situation minoritaire ou marginalisée.De plus, le « mauvais sort» jeté par la Conquête est maintenant conjuré et révolu, puisque le Québec n\u2019est plus (l\u2019a-t-il déjà été 2) dépassé économiquement et intellectuellement par rapport au Canada anglophone.Alors, comment expliquer que la population québécoise, préte a se définir comme une société moderne, se raconte toujours à partir du récit de euple vaincu ?Peut-on expliquer cette situation par la survivance de ce récit dans l\u2019enseignement de l\u2019histoire et dans le discours politique @ Nous ne le croyons pas, puisque cette couleur donnée au récit identitaire a été évacuée des manuels d'histoire, de la même façon que les politiciens ne reprennent que très rarement ce discours pessimiste.Serait-ce alors ue chercher à construire une nouvelle interprétation de notre passé est souvent vu comme un affront à notre mémoire ¢ Le problème est plutôt lié à l'absence de récit de rechange qui ferait sens pour les Québécois, et qui pourrait ainsi faire oublier l\u2019ancien.Le film Le Sort de l'Amérique présente cette quête d'identité, de récit, de sens.La société québécoise est bel et bien à la recherche d\u2019autres référents culturels et historiques pour se définir et se re-dire.Cette recherche identitaire peut aussi se résumer en une volonté de se débarrasser des vieux démons du passé, pour enfin pouvoir passer et penser à l\u2019avenir.On peut se rappeler la séquence du film où Dubois, après s'être départi de son fauteuil roulant, règle ses comptes avec Wolfe et Montcalm, par l'intermédiaire de leurs monuments commémoratifs respectifs.Le film nous montre aussi que cette quête et son enjeu se situent uniquement à l\u2019intérieur de l\u2019espace canadien, plus spécifiquement québécois, et est donc extérieur au dialogue culturel que l\u2019on peut entretenir avec le monde européen.Les descendants de Wolfe et de Montcalm illustrent bien à quel point notre avenir n\u2019est plus lié à la réalité européenne.\u2018170 POSSIBLES Homo violens fi ( ientitaire du Québec contemporain Le problème de la redéfinition de l\u2019identitaire n'est cependant pas une situation propre au Québec ou au Canada.En fait, toute société qui vit des bouleversements, de quelque nature qu'ils soient, est appelée à interroger et à remettre en cause certains faits de son passé qu\u2019elle considérait comme acquis.Par ailleurs, le métissage des sociétés modernes, la multiculturalité, la pluriethnicité sont au cœur du phénomène de redéfinition des sociétés contemporaines.En ce sens, l\u2019identitaire doit agir comme élément rassembleur, il doit avoir un idéal de consensus.On doit cependant se demander comment l'identitaire d\u2019un peuple, qui est par définition un lieu de convergence, peut composer avec l\u2019idée de multiplicité, de différence, d\u2019éclatement, de divergence.Comment faire de l'unité avec de la diversité ?C\u2019est là le défi que bien des sociétés doivent relever : créer un projet, des idéaux de société qui sont rassembleurs et qui respectent en même temps la différence.Toutefois, la spécificité de la situation politique vébécoise est un obstacle de plus à la redéfinition de l\u2019identitaire.Au Québec, il n\u2019y a pas de consensus autour d\u2019un projet politique pour le futur du peuple québécois.On s'entend pour présenter le Québec comme une société «distincte», moderne, ouverte, dynamique et tournée vers l'avenir, cependant le cadre politico-constitutionnel au sein duquel cette société doit évoluer et s'épanouir n\u2019est toujours pas défini.Les résultats des référendums de 1980 et 1995 illustrent bien la division de la population uébécoise quand vient le temps de prendre une décision pour son avenir collectif.Par ailleurs, dans cette société qui se dit ouverte, alors que la majorité franco-québécoise vit le déchirement, une minorité multiculturelle cherche à s'insérer et à infléchir le devenir collectif.Ainsi, les Franco-Québécois doivent-ils tenir compte des aspirations des nouveaux arrivants, de la même façon que ces derniers doivent à leur tour intégrer une 171 partie du passé de leur terre d'accueil.En additionnant ces nouvelles variables, la démarche devient certes plus représentative de la réalité de la société québécoise!®, mais dans un même temps, elle se complexifie.Le récit qui sera tiré de la redéfinition de l\u2019iden- fitaire québécois en sera lui aussi complexifié, la réalité plurivalente des Québécois nous forçant à abandonner l\u2019idée d\u2019un identitaire défini par un récit simple et rassembleur.En fait, il semble difficile d'élaborer un récit intelligible qui puisse intégrer à la fois les références historiques canadiennes-françaises et les apports des différentes communautés culturelles.Cependant, le récit identitaire tire sa force de sa simplicité et de sa cohérence, et en ce sens il s\u2019accommode bien mal de l\u2019idée de complexité et de diversité.Face à un tel constat, il apparaît nécessaire que le nouvel identitaire québécois cumule à la fois un récit «positif» s\u2019articulant autour d'événements historiques et un projet de société s'appuyant sur des valeurs pouvant rallier l\u2019ensemble de la société québécoise.Le film Le Sort de l'Amérique permet donc une réflexion sur le problème de la définition de I'iden- titaire québécois.Ses réalisateurs ont pensé mettre en lumière un récit qu\u2019on croyait intégré et qui, en fait, porte en lui le mystère qui entoure la manière dont les Québécois se représentent.Cet épisode de 1759 est également à la base des tensions entre francophones et anglophones qui caractérisent si bien notre pays.16/ On connaît tous les statistiques démographiques qui démontrent l'apport déterminant de l'immigration à la société québécoise.En référence, l'ouvrage de Pierre Vincent Immigration, phénomène souhaitable et inévitable, Montréal, Éditions Québec/Amérique, 1994, 267 p.172 PNR PTT POSSIBLES Homo violens toi p 3 og dentitaire du Québec contemporain l\u2019équipe Godbout-Dubois-Falardeau a proposé un questionnement et se défend bien de vouloir y apporter des réponses.En fait, pour eux, l'avenir du récit de 1759 réside dans la fiction, car là seulement fera-t-il sens, et de plus les seuls qui semblent prêts à écrire ce récit vivent à Hollywood ! Voilà un constat bien pessimiste, et pour le Québec, et pour l'avenir de Findustrie cinématographique québécoise ! Ce questionnement, qui transcende le champ de bataille pour aboutir dans le champ du langage, nous a cependant poussées à aller plus loin, à scruter quantité de points de vue.Par ailleurs, la dynamique identitaire qui est au cœur de la redéfinition de la société québécoise constitue un enjeu majeur.En fait, peut-on croire que nous sommes présentement en train de jouer à nouveau le sort de l'Amérique ?C\u2019est la thèse que plusieurs observateurs de la scène politique anglophone!\u201d semblent défendre, en prévoyant que l'indépendance du Québec entraînerait l'éclatement du Canada, et par le fait même, la fin de l'Amérique telle que nous la connaissons aujourd\u2019hui.Pour l\u2019avenir de la société québécoise, en tenant compte de la diversité énoncée plus haut, deux hypothèses peuvent être envisagées pour la construction d\u2019un identitaire porteur de sens et garant d\u2019un avenir meilleur.Doit-on s\u2019en remettre à des valeurs rassembleuses et inclusives par lesquelles toute une opulation pourra s'identifier, ou doit-on plutôt élaborer un autre récit (même teinté de mythe) tourné vers un quelconque projet collectif?C'est la superposition de ces deux approches qui semble porteuse d'avenir, car elle permet de véhiculer le discours de l\u2019identitaire québécois à plusieurs niveaux.17/ À ce sujet, le Telegraph Journal du Nouveau-Brunswick a présenté un extrait de I'ouvrage de Lansing Lamont intitulé Breakup, fiction qui met en scène une vision pessimiste d\u2019un Canada amputé du Québec.Lansing Lamont, « Lite without Quebec.It's 2002 and the unthinkable has happened.A dark vision of Canada coming to terms with separation », Telegraph Journal, 17 avril 1995, p .A 10.1730 Collaboration spéciale à ce numéro Marie-Christine Arbour a publié des poèmes et des nouvelles dans plusieurs revues.Jean-Claude Bernheim, criminologue, professeur à temps partiel à l\u2019Université d'Ottawa et chargé de cours à l\u2019Université de Montréal Dominique Bérubé, artiste montréalaise Paul Brochu, candidat au doctorat en sociologie, Université de Montréal Cécile Cornu, étudiante en science politique à l\u2019université Concordia Jennifer Couëlle, critique d'art et journaliste Daniel Elie, professeur en criminologie à l\u2019Université de Montréal Paul Grell, professeur à l\u2019École de service social, Université de Moncton Francis Magnenot, écrivain de Montréal Réjean Olivier a étudié la philosophie.Marin de profession, il vit à Matane Gilles Portenseigne, étudiant à la maîtrise en sociologie, Université de Montréal Normand Reid, auteur de plusieurs nouvelles et d'un roman publiés Martin Thibault, poète et auteur dramatique de Montréal Christina Turcot, étudiante à la maîtrise en histoire, Université Laval Stéphanie Vagneux, étudiante à la maîtrise en histoire, Université Laval Normande Vasil, essayiste de Montréal BULLETIN D'ABONNEMENT En vous abonnant, vous épargnez 7 $ sur le coût de quatre numéros en kiosque, vous contribuez à l\u2019essor de la revue et vous recevez un numéro en prime.Je souscris un abonnement à POSSIBLES.Envoyez-moi le numéro suivant, en prime : D vol.12, no 3 : Le Québec des différences O vol.13, no 1/2 : Il y a un futur O vol.14, no 1 : Art et politique O vol.14, no 2 : Québec an 2000 Nom .Adresse .Code postal.RAS Téléphone.Occupation.0202 0000 Lea La ae eee Ci-joint : chèque .mandat-poste .au montant de.D abonnement d\u2019un an (quatre numéros) : 25 $ O abonnement de deux ans (huit numéros) : 45 $ O abonnement institutionnel : 40 $ O abonnement de soutien : 40 $ DO abonnement étranger : 50 $ Revue Possibles, B.P.114 Succursale Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254 prochain numéro : Générations : liens, distances, conflits Ë hit # 1; i 1H 1 Hig j 1 + | i i Un 1 i | Tr | 4 i: AG Hf 3 MAR NX Québec, Canada 1997 PTI ae x) __ ETS DS pit a ICE, rrahih Baka = a OC es po a BERN e HOMO VIOLENS - Au commencement.était le Big-Ba meurtre d'Abel par son frère Caïn.Le dt ie So ng Ou alors, c'est selon, le é luge.La tour de Babel.Les pluies de soufre et de feu qui anéantirent Sodome et Gomorrhe.Jésus, sur la croix.Depuis.un nombre étourdissant de guerres, de génocides, de purifications ethniques.« Et un Pulp Fiction pour oublier, avec ¢a ¢ » On le voit, la violence constitue la trame de nos références culturelles, la moelle épinière de notre bagage génétique, la prunelle de nos réalisations techniques, la crème de nos représentations artistiques, la rime de nos manchettes d\u2019information.Explorant ce problème aussi vieux qu\u2019épineux, ce numéro de POSSIBLES propose un plaidoyer pour la non-violence, une réplique structura , iste à ce plaidoyer, une dénonciation de la violence perpétrée par les États de droit, une enquête surprenante sur le tristement célèbre quartier Côte-des-Neiges, une réflexion sur la violence symbolique et une critique de la représentation de la violence dans les arts visuels.ESSAIS ET ANALYSES Ce qui se passe entre de vrais humains ANDRE THIBAULT Violence et non-violence NORMANDE VASIL L'État et la gestion de la violence par l\u2019État JEAN-CLAUDE BERNHEIM Zone, rumeurs et violence DANIEL ELIE La violence symbolique : de la répression a la séduction GILLES PORTENSEIGNE ET CECILE CORNU Les visages de la violence dans les arts visuels JENNIFER COUELLE IMAGE Topologiques - Triptyque, 1994 12 DOMINIQUE BERUBE POESIE ET FICTION Poémes a un inconnu MARIE-CHRISTINE ARBOUR Dans l\u2019eau de l\u2019autre MARTIN THIBAULT La pesanteur de l\u2019ombre PAUL BROCHU Banc d\u2019esseulés NORMAND REID Le coup du peintre et Je suis le nomade FRANCIS MAGNENOT DOCUMENTS La grand-MESS (Média-Economie sociale/solidaire).PAUL GRELL En écho au colloque REJEAN OLIVIER Identitaire du Québec contemporain CHRISTINA TURCOT ET STEPHANIE VAGNEUX "]
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.