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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
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  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2001, Collections de BAnQ.

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[" py tp = ei EE et is A ie.SR, | 7 den sé VOLUME 25, NUMERO 1, HIVER 2001 = a a AR ein ide rR a cut AE oe S$ So Ri so a er Se ES vs Rp A, 4 = me Fo tn re H = Ea 2% = TIE a Bes ES 5 0 at Ed a 5 tt pt - > =: 2 a po i Mt Pa Hse 2 ee 5 3 5 3 3 mme ES : ESSAIS ET YT ir Un érable de plus\u201d rar PIERRE DANSEREAU Ce jeune arbre devant moi vivra bien apres moi.J'aurai vu ses ancêtres se pencher sur le toit de ma maison ; c\u2019est à leur ombre que mon jardin aura reçu les dons des oiseaux, graines de liliacées, de sureaux et d\u2019aralies ; c'est dans leurs branches que les écureuils gris auront fait leurs courses et leurs jeux, leurs nids de feuilles et leurs amours.Puis c\u2019est dans la sombre forêt de l\u2019été que le mystère et la force des érables font leurs semis extravagants, dressent leurs frêles gaulis puis émergent à la lumière de la canopée.* Ce poème a été lu lors de la plantation d\u2019un érable en l'honneur de Pierre Dansereau au Jardin botanique de Montréal, à l\u2019automne 1999. 12 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Ce jeune arbre devant moi porte un riche héritage, offre sa foi à la morosité régnante, et fait face au prochain millénaire Ce jeune arbre devant moi vivra l'espoir que j'ai semé.-_\u2014 ESSAIS ET ANALYSES Nouveaux défis environnementaux PAR JEAN-GUY VAILLANCOURT \u2018environnement biophysique n\u2019est pas complètement extérieur à l\u2019être humain.Nous sommes faits des mêmes éléments qui se retrouvent partout dans la nature : notre corps est en bonne partie constitué d\u2019eau et de carbone, lair que nous respirons à chaque instant pénètre jusqu\u2019au plus intime de nous- mêmes, nos cinq sens sont en contact constant avec le monde matériel qui nous entoure, les éléments naturels circulent librement entre la terre et nous.Au-delà de cette symbiose intime et profonde, mais à un autre niveau, plus global mais aussi plus analogique, nous pouvons dire non seulement que les forêts et les océans sont les poumons de la planète, mais aussi que les milieux humides (marais et ruisseaux, marécages et étangs, mangroves et rizières) en sont les reins, alors que les sols de toutes variétés et couleurs en sont l\u2019épiderme.La Terre est en nous et nous en sommes partie intégrante.Comme nous, elle est un être qui vit et qui respire, qui absorbe et qui digère.Les cultures anciennes qui considéraient la Terre 14 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES comme une mère étaient bien plus près de la vérité que les civilisations techniciennes modernes qui la perçoivent, ainsi que les animaux, comme de simples machines.Lintuition fondamentale de Pierre Teilhard de Chardin, c\u2019est non seulement que Dieu s'est fait chair dans un corps humain qui est le résultat de milliards d\u2019années d'évolution, mais que le cœur humain lui- même est fait de la même matière qu\u2019un objet aussi commun qu'un soc de charrue.Le grand écologiste Pierre Dansereau poursuit dans la même veine quand il parle de la cosmogenèse qui a conduit à la biogenèse puis à la noogenèse.Entre la matière, la vie et l'humain il y a plus de continuité que de rupture, plus de similitudes que de différences.Les sociologues Dunlap et Rosa\u2019 ont indiqué récemment que l\u2019environnement biophysique remplit trois grandes fonctions essentielles pour les humains comme pour les autres espèces vivantes.Il nous fournit les ressources de toutes sortes, renouvelables et non renouvelables, dont nous avons besoin pour vivre.L'environnement sert aussi de réceptacle pour la pollution et les déchets que nous produisons et enfin, il est utilisé par nous comme espace de vie ou comme habitat.Lorsque nous agressons l\u2019environnement à l\u2019un ou l\u2019autre de ces trois niveaux, nous devons faire face à de graves problèmes d\u2019épuisement des ressources, de pollution ou de surpopulation.Le début de ce nouveau millénaire nous offre l\u2019occasion de réfléchir sur la situation actuelle et future de l\u2019environnement.Il nous permet de faire le point sur l\u2019état actuel des enjeux environnementaux au Québec et d'examiner les nouvelles stratégies d'intervention environnementale du mouvement vert et de divers autres acteurs sociaux intéressés par la question du rapport entre les humains et la nature.Pierre Dansereau et moi-même 1.Riley E.Dunlap et Eugene A.Rosa, « Environmental Sociology » dans E.F.Borgotta et R.J.V.Montgomery (dirs) The Encyclopedia of Sociology, nouvelle édition, New York, MacMillan (à paraître). NOUVEAUX DÉFIS ENVIRONNEMENTAUX avons fait ce genre d\u2019exercice en 1985, lors d\u2019un colloque du Conseil consultatif de l\u2019environnement sur le bilan et les perspectives d\u2019avenir en environnement\u2019, et je dois dire que je pense que la situation continue encore à se détériorer.Quinze ans plus tôt, au tournant des années 1970, à la suite de l\u2019Exposition universelle de Montréal sur le thème « Terre des Hommes », et grâce à une série de travaux remarquables par des figures de proue des sciences naturelles et sociales de l\u2019environnement, il y a eu une première grande prise de conscience des problèmes environnementaux, particulièrement de la pollution de l\u2019eau, de l\u2019air et des sols, des dangers de l\u2019énergie nucléaire et des armes de destruction massive.Les écrits du Club de Rome, ceux de Rachel Carson et de Barry Commoner, le Jour de la Terre de 1970 et la conférence de Stockholm de 1972 ont lancé les premiers cris d'alarme concernant la fragilité de la vie humaine sur notre petite planète bleue.Un vaste mouvement social vert a commencé à se mobiliser à ce moment-là, mais il faut bien reconnaître que malgré des efforts inouïs de la part des militants de ces mouvements, il semble y avoir eu « échec des écologistes », comme l\u2019a affirmé Luc Gagnon\u2019 dans sa thèse de doctorat.Trente ans après le premier Jour de la Terre du 1\u201c avril 1970, les verts n'ont pas encore réussi à faire renverser la vapeur.À peine ont-ils pu retarder quelque peu les échéances, réussir quelques interventions ponctuelles, élargir un peu la portée de leur voix et de leur action, alors que la situation continue à se détériorer d'année en année.Les dossiers qui préoccupaient les verts durant les années 70 et 80 sont toujours d'actualité.Au Québec, il y a eu, 2.Colloque du Conseil consultatif de l\u2019environnement sur le bilan et la prospective environnementale québécoise, le 28 avril 1984, Conseil consultatif de l\u2019environnement, Québec, février 1985, 230 p.3.Luc Gagnon, Échec des écologistes ?Bilan des décennies 70 et 80, Montréal, Méridien, 1993.15 16 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES bien sûr, un moratoire sur la construction de nouvelles centrales nucléaires, mais la centrale-citron de Gentilly II est toujours en activité, sous le prétexte que le Québec ne doit pas perdre son expertise dans une filière que certains espèrent encore faire revivre au XXI siècle pour prendre le relais des énergies fossiles en déclin.Toute la question de l\u2019épuisement de ces énergies fossiles si précieuses et si polluantes à la fois, celle de l\u2019hydroélectricité et des autres énergies renouvelables d\u2019origine solaire et celle de l'efficacité énergétique et des économies d'énergie donnent lieu à une foire d\u2019empoigne où l\u2019on retrouve un fatras d\u2019intérêts et de débats dans lesquels se côtoient le meilleur et le pire, le désir d'équité et le « pas-dans-ma-cour », la soif de profits et le désir de simplicité volontaire.Le problème de nos choix de filières énergétiques et de surconsommation d'énergie, surtout d\u2019origine fossile, demeure l\u2019un des grands points d\u2019interrogation de ce début de millénaire.Les problèmes environnementaux qui nous préoccupent le plus au Québec actuellement sont entre autres, les suivants : les gaz à effet de serre et le réchauffement climatique, le gaspillage et le danger d\u2019exportation massive de l\u2019eau potable, le pillage de nos forêts, la prolifération et la mauvaise gestion des déchets de toutes sortes, la disparition graduelle de la vitalité des écosystèmes globaux et de la biodiversité, la détérioration des divers milieux naturels, agricoles, miniers, urbanisés et industriels et enfin la su- rutilisation de l\u2019automobile, qui freine le développement du transport en commun.La production des gaz à effet de serre, qui est la clef de voûte de plusieurs de ces dérèglements, ne cesse d'augmenter, les années 1998 et 1999 ayant été les plus chaudes jamais enregistrées depuis près de 50 ans.Un autre problème qui 4.Corinne Gendron et Jean-Guy Vaillancourt (dir).L'Énergie au Québec.Quels sont nos choix ?, Montréal, Écosociété, 1998. NOUVEAUX DÉFIS ENVIRONNEMENTAUX prendra de plus en plus d\u2019importance dans les années qui viennent, c\u2019est celui des organismes génétiquement modifiés (OGM), dans le domaine de l\u2019agriculture.Il n\u2019est pas dit que les manipulations génétiques sur les plantes et les animaux ne comportent que des désavantages, car dans certains cas elles pourraient avoir quelques effets positifs ; mais dans l\u2019état actuel des choses, les cultures transgéniques amènent de très graves dangers et de sérieux inconvénients.Par exemple, elles comportent des risques importants, comme celui de réduire la biodiversité, de spolier les paysans pauvres pour enrichir des multinationales et surtout de porter atteinte à la nature et à la santé humaine de façon irrémédiable.Dans le domaine de l\u2019agriculture, 1l sera donc encore beaucoup question de l\u2019agriculture biologique dans les années qui viennent à cause des effets néfastes des pesticides et des engrais artificiels.Les verts parleront et agiront beaucoup sur le plan de l\u2019alimentation écologiquement saine et socialement équitable, de l\u2019étiquetage obligatoire des aliments génétiquement modifiés, de l\u2019agroenvironnement et même de l\u2019agroforesterie durable et de l\u2019agriculture en milieu urbain, etc.Mais le problème le plus sérieux demeurera sans doute celui de la surconsommation, dans les pays riches du monde, et de la pauvreté comme de la sous- consommation dans les pays pauvres du Sud.Un article du Monde diplomatique affirmait en août 1997 : Dans les années 60 et 70, le nombre de pauvres (définis par la Banque mondiale comme disposant de moins de un dollar par jour) s'élevait à 200 millions.Au début des années 90, leur nombre était de 2 milliards\u2026 À elle seule, la fortune des 358 personnes les plus riches du monde est supérieure au revenu de plus de la moitié des habitants les plus pauvres de la planète, soit environ 2,6 milliards de personnes.\u2018 5.Le Monde diplomatique, août 1997.OZ ee NTN 4 18 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Le sous-développement dans le tiers monde est dû en bonne partie à la surconsommation des riches dans les pays surdéveloppés.Au Québec, grâce en bonne partie aux pressions des groupes environnementaux, des scientifiques d'avant-garde et de quelques politiciens et fonctionnaires éclairés, on a commencé vers le début des années 70 à élaborer une législation environnementale et à créer des institutions comme le BAPE et le Conseil consultatif de l\u2019environnement, de même qu\u2019un ministère consacré entièrement à l\u2019environnement.C\u2019est graduellement, au cours des ans, qu'on a découvert l\u2019ampleur de la tâche à accomplir et la faiblesse des moyens mis en œuvre pour remédier aux multiples problèmes environnementaux qui nous assaillent.Il y a eu des hauts et des bas dans la lutte pour la conservation et le développement durable, contre les pluies acides, les gaz à effet de serre, les pesticides, les engrais chimiques et les déchets de toutes sortes.La période qui va de la publication du rapport Brundtland en 1987 au Sommet de la Terre de Rio en 1992 a représenté un temps fort de la conscientisation et de la lutte pour la protection de l\u2019environnement et la promotion du développement durable mais depuis cette période, on a l\u2019impression de faire du surplace, et même de reculer, tellement les défis sont immenses et les efforts déployés pitoyables.Le mouvement vert québécois de l\u2019an 2000 n\u2019est plus aussi chétif qu\u2019il l\u2019était durant les années 70 et au début des années 80.Dans son ensemble, il est peut-être moins radical qu'il l'était, mais il est aussi beaucoup plus fort sur le plan organisationnel, il est mieux équipé sur le plan des ressources et bien mieux accepté dans l'opinion publique.Intellectuellement, il se situe à des années lumière des prises de position bien intentionnées, émotives et assez mal fondées scientifiquement des écolos NOUVEAUX DÉFIS ENVIRONNEMENTAUX mangeurs de musli épris de contre-culture des années 70, qui manifestaient avec des slogans simplistes et les moyens du bord.Le mouvement vert s\u2019est professionnalisé, renforcé, institutionnalisé, régionalisé et même internationalisé.\u201c Ses leaders sont maintenant des experts capables de communiquer avec la population et de tenir tête aux politiciens opportunistes, ainsi qu\u2019aux chefs d\u2019entreprises et aux pseudo- scientifiques à leur service.Ils comprennent que ce n\u2019est pas seulement au moyen de la connaissance générale des phénomènes, de la rédaction des lois et de l\u2019action corrective qu\u2019il faut s\u2019activer, mais surtout sur le plan du suivi rigoureux, de la réglementation, du contrôle sévère, des sanctions exemplaires et de l\u2019action préventive qu\u2019il faut agir.Ils croient à l\u2019éducation et à la recherche, mais ils n'hésitent pas à affronter publiquement leurs adversaires quand c\u2019est nécessaire.Les études d'impact, l'évaluation des risques, la planification environnementale et la gestion intégrée des ressources leur sont aussi familières.Ils ont raffiné leur concept de développement durable, dans lequel ils voient bien plus que la simple réconciliation de l'écologie et de l'économie, car pour eux une troisième dimension, la dimension sociopolitique et éthique, est devenue primordiale.Le développement durable leur paraît de plus en plus un processus à implanter concrètement à différents niveaux géographiques et dans divers secteurs d'activité.\u201d Les préoccupations environnementales ne sont plus le monopole des écologistes radicaux.À côté d\u2019eux, il y a les environnementalistes réformistes, plus souples mais aussi beaucoup plus efficaces pour faire aboutir leurs revendications, qui constituent le 6.Jean-Guy Vaillancourt et Bertrand Perron, « Lélargissement de la question écologique au Québec », Possibles, vol.22, n° 3-4, été/automne 1998, p.203-217.7.Jean-Guy Vaillancourt, « Penser et concrétiser le développement durable » dans Réaliser le développement durable, numéro spécial de la revue Ecodécision, n° 15, hiver 1995, p.24-29.19 20 POSSIBLES, HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES gros du mouvement à côté d\u2019une aile encore plus modérée constituée de conservationnistes.Le mouvement vert, comme je me plais souvent à le rappeler, est une faune et une flore diversifiées de groupes de toutes sortes, qui ont besoin les uns des autres pour faire leur travail.Ce qui est encore plus encourageant pour la cause verte, c'est que le mouvement vert ne détient plus un quasi-monopole sur les questions et les enjeux environnementaux.Dans la plupart des institutions de la société civile et de l\u2019État, l\u2019environnement est devenu une préoccupation incontournable, de sorte que ce que le mouvement a perdu en ferveur et en intensité, il l\u2019a amplement regagné en influence et en portée.Il y a maintenant des programmes d\u2019études et de recherches en environnement, c\u2019est- à-dire des chercheurs et des enseignants spécialisés en environnement dans les universités et les cégeps.Il existe aussi des services environnementaux à tous les niveaux gouvernementaux.Tous les autres mouvements sociaux progressistes (jeunes, femmes, travailleurs, tiers-mondistes, etc.) s'intéressent maintenant aussi à l\u2019environnement.On parle d'industries environnementales, d\u2019économie sociale environnementale et d\u2019écotourisme.Il y a des avocats, des ingénieurs, des comptables, des journalistes, des artistes et même des éthiciens, des théologiens et des évêques qui se targuent d\u2019être des verts, comme nous l\u2019avons montré dans un numéro de la revue Possibles en 1998.2 Il y a eu un élargissement de la question écologique au Québec qui compense un peu l\u2019enthousiasme et le radicalisme en partie perdus qui caractérisaient le mouvement vert à ses débuts dans les années 70.Les divers systèmes institutionnels deviennent des lieux privilégiés d\u2019affrontement et d\u2019alliances, de conflit et de solida- 8.Vaillancourt et Perron, ibid. NOUVEAUX DÉFIS ENVIRONNEMENTAUX rité pour la cause environnementale.Certains acteurs institutionnels dans le privé et au gouvernement, dont le travail consiste à s'occuper d'environnement, vivent parfois un type d\u2019ambivalence par rapport au mouvement vert, qui n\u2019est plus perçu uniquement comme une cabale de critiques incompétents et d\u2019em- pécheurs de tourner en rond, mais comme des partenaires sérieux possibles, et potentiellement redoutables si on n'arrive pas à les satisfaire au moins minimalement.Au cours des quinze dernières années, on a pu constater le rapprochement d\u2019une partie du mouvement vert, souvent même de son aile la plus radicale, avec ses adversaires du secteur privé et du secteur gouvernemental.Ce rapprochement se manifeste sous la forme d\u2019une collaboration accrue lors de processus de partenariat, de cogestion, voire de coproduction, même si par ailleurs on voit surgir de nouvelles luttes sociales pour l'appropriation des ressources publiques entre tous ces différents acteurs.La question de la forêt, de l\u2019eau, des déchets fait apparaître trois domaines où nous pouvons observer ces alliances et ces conflits.Ce mélange de solidarité et d'antagonisme se manifeste aussi par 'émergence de nouvelles formes de relations sociales.On constate par exemple une grande ambivalence parmi les leaders des groupes verts quant au sens de leur action.Plusieurs sont tiraillés entre des exigences d'authenticité concernant leur engagement vert d\u2019une part, et le souci de tirer avantage au maximum des nouvelles possibilités financières et organisationnelles qu\u2019offrent à leurs groupes les structures de participation et de coopération inédites, d'autre part.Certains sont tentés de jouer sur les deux tableaux à la fois, c\u2019est-à-dire de tirer profit le plus possible de leur insertion dans les institutions économiques et politiques, tout en essayant de garder leurs distances et leur esprit critique.Ils cherchent une reconnaissance, une légitimation et des ressources, mais ils veulent 21 22 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES s'en servir pour renforcer leur action revendicatrice et pour opérer des changements substantiels.Le gouvernement du Québec est actuellement incapable de mesurer l'ampleur de la pollution industrielle parce qu\u2019aucun règlement n\u2019oblige les industries à produire des bilans de leurs rejets toxiques et de l'efficacité des contrôles.Il n\u2019y a pas de normes minimales de rejets en milieu aquatique pour l\u2019ensemble des industries non plus.Déréglementation oblige, donc au diable les normes, les contrôles et les amendes.Mais on voit bien que les mesures volontaires, si intéressantes soient-elles, ne sont pas suffisantes.Il faut aussi des règlements sévères et efficaces, une volonté ferme d\u2019agir énergiquement et rapidement de la part du gouvernement.Ce gouvernement a autorisé l\u2019ouverture de l\u2019usine Ma- gnola, qui produira du magnésium à l\u2019aide de techniques produisant beaucoup de gaz à effet de serre.Pour réduire cet effet indésirable, on songe à instaurer un système de permis d\u2019émission négociables, système qui risque de déresponsabiliser les pollueurs en leur permettant de payer pour polluer.L\u2019effort qui devra être consenti pour lutter contre les gaz à effet de serre est titanesque.Ce sera bien plus difficile de faire face à ce genre de problème que ce le fut dans le cas des précipitations acides et de l\u2019amincissement de la couche d\u2019ozone, qui constituent des domaines où la lutte a été relativement réussie, même si la victoire finale est encore lointaine et présentement hors d'atteinte.Il y a des choses positives qui s'amorcent pour ce qui est de la gestion des déchets, mais là encore, il y a beaucoup de chemin à faire pour arriver à une véritable gestion écologique qui respectera l\u2019ordre des trois R (réduction d\u2019abord, puis réutilisation et enfin recyclage-compostage)?.9.Jean-Guy Vaillancourt, Michel Séguin, Louis Maheu, Liliane Cotnoir, La Gestion écologique des déchets, Montréal, Presses de l\u2019Université de Montréal, 2000. NOUVEAUX DÉFIS ENVIRONNEMENTAUX 23 Un des grands défis du début du xx siècle sera de relier les problèmes d\u2019environnement, d\u2019emploi, de santé et d'équité.À cet égard, la question de la pollution de l\u2019eau, celle de l\u2019agriculture, celle des déchets et celle de la surconsommation des énergies fossiles sont primordiales.Les divers mouvements sociaux devront consolider leurs assises et unir leurs forces et leurs ressources pour se mobiliser selon leurs intérêts communs, leur identité propre et leurs valeurs progressistes.Chacun a ses luttes particulières à mener, mais il est nécessaire d\u2019établir des priorités communes, qui sont comme autant de leviers pouvant faire avancer les choses qui seraient à l\u2019avantage de l\u2019ensemble de la population.Dans mon bilan et perspectives de 1985, je parlais de la pollution de l\u2019air à l\u2019intérieur des édifices, qui affecte la santé des gens, de l\u2019utilisation éhontée de pesticides et de phytocides en agriculture et en foresterie, de la pauvreté du réseau de parcs nationaux et de réserves naturelles, de l\u2019anémie de nos transports en commun, du surinvestissement (surtout par le gouvernement d\u2019Ottawa) dans le secteur de la production militaire et de l\u2019énergie nucléaire.Je recommandais la régionalisation des services environnementaux, la participation du public aux processus de consultation et de décision, l\u2019aide aux groupes verts, le renforcement des normes et des amendes, l\u2019imputation de la responsabilité pour les crimes écologiques, qui sont bien plus fréquents qu\u2019on se l\u2019imagine, et qui restent souvent impunis.Il faut des mesures coercitives et non seulement le volontariat, l\u2019expertise, les incitatifs financiers et moraux, l'éducation, la recherche et la prévention, qui sont toutes des mesures nécessaires mais pas suff- santes par elles-mêmes.Toutes ces questions soulevées en 1985 demeurent d'actualité en ce début de millénaire.En 2002, il y aura un nouveau Sommet de la Terre.Mon : > > .A .espoir, c\u2019est qu\u2019au moins les dossiers de la forêt, de la biodiversité 24 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES et du réchauffement climatique seront en voie de solution et que nous pourrons alors aborder et résoudre les autres grands problèmes environnementaux que j'ai évoqués ici.L'année 2025 sera aussi une année importante et qui s\u2019en vient vite.Les prédictions pessimistes du Club de Rome et du Worldwatch Institute pour cette échéance fatidique se réaliseront-elles, ou s\u2019évanouiront-elles parce que nous nous serons engagés à changer fondamentalement notre relation avec notre environnement?Je pense qu\u2019il faut garder espoir que nous pourrons améliorer la situation, mais cela exige que nous prenions beaucoup plus au sérieux l\u2019état délabré actuel de l\u2019environnement, qui se détériore chaque année au lieu de s'améliorer. coup 25 Écologiser ! rar PIERRE DANSEREAU ette fin de siècle est fortement éclairée par des lumières latino-américaines.La musique, la peinture, l\u2019architecture nous offrent des œuvres novatrices, résolument ancrées dans des cultures vécues en milieu tropical.De même la poésie de Pablo Neruda, de Rubén Dario, les romans de Vargas Llosa, de Borges, de Garcia Märquez, de Jorge Amado sont-ils au-delà des modèles européens des générations précédentes et des productions contemporaines des autres continents.Ce sont les Gutiérrez et les Boff qui ont invité à une adhésion nouvelle à la spiritualité ancrée dans l'expérience collective et projetée sur les drames contemporains de l'injustice sociale.Un ouvrage dont la première édition est déjà épuisée\u2019 rappelle que sur le plan scientifique et dans la pensée sociale et sociologique, l'Amérique latine a beaucoup à nous offrir.Plusieurs scientifiques et sociologues brésiliens vivent une culture universelle et diachronique capable de maintenir au foyer l'expérience philosophique et artistique dans leurs études socioéconomiques.* Mauricio Andrés Ribeiro, Ecologizar : pensando 0 ambiente humano, Brésil, Rona Editora, Belo Horizonte, 1998, 390 p. 26 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Sans rien renier de la rigueur scientifique, ils situent les perceptions émotionnelles, esthétiques et même spirituelles dans l\u2019engrenage des énergies qui gouvernent la perception, la participation et l'intervention.Darcy Ribeiro est le digne successeur d\u2019Arnold Toynbee.Eduardo Viola et Paulo Freire Vieira ont donné un ton nouveau à la sociologie, une aisance plus grande à l\u2019expérience dans des cadres théoriques élargis.Tel est le discours de Mauricio Andrés Ribeiro, directeur jusqu'en 1999 de la Fundaçäo Estadual do Meio Ambiente, à Belo Horizonte, la capitale de l\u2019État de Minas Gerais, au centre du Brésil.Cette organisation municipale a joué un rôle important dans la gestion de l\u2019environnement, appliquant résolument des propositions écologiques comme celles formulées avec Lut- zenberger qui envisageaient un « fédéralisme mondial » avant- coureur d\u2019une mondialisation menaçante.Elle reflète d\u2019une façon la fois réaliste et idéaliste des courants les plus novateurs de la pensée écologique dans le monde.Ceux qui la dirigent ont beaucoup voyagé et ont constamment accueilli chez eux les penseurs et les chercheurs étrangers fondateurs (surtout depuis la fin des années 60) d\u2019une nouvelle science de l\u2019environnement axée sur l'écologie.L'hommage rendu à Ignacy Sachs en restera le prototype.L'invitation déjà faite maintes fois par ces pionniers d\u2019une discipline renaissante à passer au crible de l\u2019écologie les problèmes techniques, scientifiques, biologiques, économiques, sociaux, et même moraux et spirituels, a été suffisamment comprise pour aboutir à une éthique exemplaire de l\u2019environnement.Il ne fallait pas craindre de discréditer son discours scientifique en citant Teilhard de Chardin et Pierre Weil, ouvrant ainsi l\u2019accès aux niveaux philosophique et spirituel. ÉCOLOGISER ! Voici le cheminement que nous propose Mauricio An- drés Ribeiro.La première partie de son livre établit les principes conduisant à l\u2019action.À partir de l\u2019écologisation de la vie par la culture soutenable et la conscience écologique, l\u2019auteur s'engage dans une perspective historique qui rend compte du renouvellement des disciplines traditionnelles d'analyse de la culture et des sciences appliquées par l\u2019introduction de la pensée holistique.Il aboutit à trois « rêves » qui sont de fortes projections sur un « nouvel ordre spatial », un « rapport de la megaécologie et de la subjectivité », un « projet de conjuration ».ll explore ensuite les valeurs humaines et la consommation soutenable au moyen de définitions rigoureuses des prémisses théoriques pour aboutir aux directives d\u2019une gestion sans précédent.La seconde partie traite des méthodes et procédés de l'action.Elle s'intéresse d\u2019abord aux réactions toujours malaisées des gouvernements face à l\u2019écodéveloppement.Les agendas écologiques et leur réalisation difficile amènent l\u2019auteur à penser que les forces gouvernementales ne peuvent répondre aux exigences préalables de la paix et de la justice de répartition des ressources.Il enchaîne par un essai de définition de la « qualité totale » dans la gestion de l\u2019environnement.La santé, la sécurité écologique et le développement urbain lui servent alors d\u2019arrière-plan pour illustrer les conséquences de la réalisation des projets déjà définis.Il aboutit inévitablement à l\u2019éd'ucation et à la communication comme promoteurs nécessaires du développement soutenable.La troisième partie traite des moyens consacrés à l\u2019intervention.Elle s'attache d'abord aux instruments d\u2019information : diffusion, recherche, vulgarisation, monitoring sont interdépendants et présentent un réseau de rétroactions qui appellent une cohérence jusqu'ici trop souvent incertaine.D'autre part, la réglementation donne le spectacle très variable (parfois désolant) 27 ET EG ESC CHR AEE 28 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES d\u2019un glissement de responsabilité des pouvoirs selon les fluctuations de la conscience publique et les tendances lourdes de la société.Entre autres considérations, de sérieuses interrogations sur l'éco-fiscalité se font jour et des questions fondamentales sont posées sur les priorités sociales et sur ce qui en résulte en ce qui a trait aux stratégies d'action.Voilà un tour d'horizon peu commun.La familiarité de l\u2019auteur avec la pensée écologique, avec les recherches de terrain menées surtout par des biologistes et avec les difficultés de gestion et de réglementation éprouvées par les gestionnaires et les administrateurs lui permet une perspective très juste et une problématique bien ancrée dans la science et richement éprouvée par l'expérience.Ribeiro se trouve bien appuyé par cet optimisme typiquement brésilien, si résolument accueillant.« Le Brésil, terre d'avenir », écrivait Stefan Zweig en 1946! La peur de l\u2019utopie qui paralyse la plupart des nations, réfugiées dans un « développement durable » ancré dans la perpétuation du statu quo, n\u2019existe pas chez un peuple qui a implanté sa capitale nationale en plein sertäo (désert, au sens que lui donnait Tocqueville).La nouveauté du titre du livre s'accompagne ici d\u2019un autre mot : « Le néologisme znducation se rapporte au processus d'apprentissage qui surgit de l\u2019intérieur vers l\u2019extérieur, explicitant et révélant ce qui était déjà caché à l\u2019intérieur de l\u2019individu qui apprend ».Ce substantif ne nous est-il pas tout aussi nécessaire que le verbe écologiser, puisque le sens qu\u2019il faut donner à l'éducation se sera enrichi ces dernières années grâce à des expériences sociales portées par l'échange, aux dépens d\u2019un dogmatisme pédagogique à rejeter ?On aura compris que ce livre est un ouvrage fortement personnel et aussi riche d'expérience que de réflexion et d\u2019infor- ÉCOLOGISER ! 29 mation.S\u2019il s'adresse d\u2019abord aux Brésiliens, il n'est pas plus confiné aux réalités sud-américaines que la théologie de la libération de Gutiérrez et des frères Boff ne le sont à l'Amérique latine.Il est grandement à souhaiter que des traductions française et anglaise soient publiées au moment où la « protection de l\u2019environnement » se limite à réparer des erreurs sectorielles et ne se tourne pas vers des projets audacieux pour l'avenir.La richesse et la diversité qui informent ce livre sont puisées à même les patrimoines qui sont devenus plus accessibles aux nouvelles générations grâce à la diffusion sans cesse croissante des images et des sons, des photographies d\u2019architectures et de peintures, de théâtres et d\u2019églises.Ainsi, Ribeiro s'est-il imprégné dès son jeune âge des créations spontanées de l\u2019Alejadinho et des monuments catholiques de Ouro Prêto, s'informant en même temps des perceptions explicitement écologiques qui mettaient à sa portée le mystère des cavernes et la grande monographie écologique de Warming à Lagoa Santa.Fils de Maria Helena Andrés, un grand peintre, Mauricio Andrés ne craint pas d'affirmer que « l\u2019art constitue un puissant instrument pour l\u2019épanchement de la perception environnementale et pour écologiser la culture puisqu'il rend possible une communication immédiate ».Les ombres et les lumières qui alternent sur les paysages suscitent des interprétations nouvelles.Il en résulte des dialogues non seulement entre les scientifiques et les artistes, mais entre les indigènes ayant nourri la tradition et conservé le patrimoine et les étrangers qui y fournissent la richesse de l\u2019emprunt et la surprise de la découverte.Ayant moi-même participé à ce jeu, profité de la générosité d'accueil des Brésiliens et parcouru avec eux le terrain dans un esprit de cordialité favorable aux échanges, je me retrouve dans ces pages avec une familiarité que j'aurai ressentie bien rarement EP TE PER PEUR POP PE RE PAP PC PER AE CPE PC I REIRIT IE 30 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES ailleurs.Je me sens donc capable de suivre la démarche de Mauricio Andrés qui a puisé si fortement dans le paysage entier de son enfance et qui est doué d\u2019une force d\u2019assimilation qui lui a permis de trouver, dans une culture et une mystique orientale, les .+ \u2019 .\\ >»; .> perceptions et la démarche nécessaires à l\u2019élaboration d\u2019une problématique environnementale.Son livre comporte donc une illustration exceptionnelle de l'indispensable échange entre la science et la sagesse.Le progrès, encore insuffisant et incomplet, de l\u2019information factuelle et théorique des sciences de l\u2019environnement, ne cessera pas de nourrir les modes de gestion.Portée par la succession (surtout depuis 1965) des études écologiques (Warming, Braun-Blanquet et leurs successeurs), de leur application à l\u2019écodéveloppement (Doxiadis, McHarg et Sachs) et de leur aboutissement plus récent à l\u2019écodécision, l\u2019accélération historique aura constamment alourdi le poids d\u2019une motivation nouvelle.C\u2019est dans la conjoncture d'un triomphalisme néolibéral (à la suite de l\u2019effondrement de l'URSS) que l\u2019appel à une solidarité humaine portée au- delà des forces du marché et des impératifs économiques devient la condition même de la survie de notre espèce.Le recours massif à la déréglementation et à la privatisation est une forme de renonciation à la responsabilité qui ne saurait qu\u2019aggraver l\u2019injustice actuelle.Le lourd héritage des guerres de religion (fanatisme), la persistance sous diverses formes de l\u2019apartheid (exclusion) et la rigidité (dogmatique) des institutions aussi bien civiles que reli- gleuses tendent à perpétuer la pauvreté, l\u2019ignorance, la maladie, la guerre! Les colloques de l\u2019Unesco (1989, 1992) auront hissé toute problématique environnementale au niveau d\u2019une nouvelle éthique.L'ouvrage de Ribeiro apporte une contribution importante à la formulation d\u2019un propos original, renforcé d\u2019une luci- ÉCOLOGISER ! dité scientifique et d\u2019une information complète, intégrée dans une vision réaliste de l\u2019état de la planète et soutenue par un sens moral de la responsabilité et une résolution ferme d'inventer de nouveaux moyens d\u2019allouer les espaces et les ressources, de contrôler les échanges et d'assurer un meilleur partage.Écoutons son avertissement : « Écologiser la culture et la science est fondamental pour que la société devienne environnementalement responsable et consciente, évitant que des contraintes viennent à être imposées de l\u2019extérieur à l\u2019intérieur par une tyrannie écofas- ciste ».Puiser dans la sagesse populaire, maintenir le recours aux trésors patrimoniaux, éclairer les émerveillements responsables des découvertes, être à la fois soucieux de l\u2019information et de l\u2019interprétation scientifiques et ouvert a effet des perceptions artistiques, décoder les messages spirituels en consultant les ceuvres plutôt que les institutions, voilà autant de paramètres que Ribeiro a voulu coordonner dans un processus d\u2019écologisation.On lui en saura gré puisque chacun trouvera l\u2019occasion, au cours de ces pages et selon ses compétences et ses préoccupations, de « monter à bord » et de suivre les pérégrinations de l\u2019auteur.31 aus sauver les campagnes par ROMEO BOUCHARD es gens de la ville tiennent pour acquis en général que la campagne constitue toujours une vaste réserve de nature, d\u2019air pur et de vie rurale.De récentes enquêtes menées pour Solidarité rurale du Québec révèlent que plus de 70 % des jeunes urbains rêvent de s\u2019y établir un jour.Les Québécois dans leur ensemble choisissent de plus en plus de passer leurs vacances ou de se donner un havre de paix et de ressourcement dans les différentes régions du Québec perçues comme autant de pays différents avec leurs particularités naturelles, culturelles et sociales : le beau pays de Charlevoix, le doux pays de Kamouraska, le pays maritime de la Gaspésie et des Îles, le pays du Lac-Saint-Jean et des grandes rivières, le pays boréal d\u2019Abitibi, le pays nordique de la Côte, le pays forestier du Saint-Maurice, le pays luxuriant de l\u2019Estrie, etc.Au cœur de ce pays rural, coulent le grand fleuve et ses affluents : le Richelieu, la Yamaska, la Saint-François, l\u2019Assomption, le Saint-Maurice, la Batiscan, la Chaudière, l\u2019Etchemin, la Boyer, la Kamouraska, la Trois-Pistoles, la Matane, la Matapédia, la Restigouche, la Manic, le Saguenay et ses grands affluents du Nord, la Jacques-Cartier.Le long de ces veines d\u2019eau sont cen- centrés les petites villes et les villages ainsi que les exploitations SAUVER LES CAMPAGNES agricoles modernes, avec, à l\u2019arrière-plan, les villages d\u2019arrière-pays et les forêts sous exploitation et aménagement.Un milieu menacé Derrière l\u2019image bucolique qu'en ont encore la majorité des urbains, ce milieu rural, qui couvre près de 95 % du territoire habitable du Québec mais contient moins de 25 % de sa population, subit depuis quelques années une agression sans précédent.L\u2019industrialisation accélérée et la tyrannie croissante des objectifs économiques et des marchés mondiaux ont des conséquences majeures sur l\u2019exploitation des ressources qui sont à la base du milieu rural et de son équilibre socioéconomique : la forêt, l\u2019agriculture, l\u2019eau, la pêche, les mines, les paysages.L'écosystème rural dans son ensemble est menacé de déstructuration et même de destruction en raison de la priorité de plus en plus absolue accordée aux objectifs de production et d'exportation au détriment de l\u2019environnement, du consensus social et du développement équilibré des territoires et des communautés périphériques considérés comme des obstacles à la croissance économique.Les caractéristiques de cette révolution technologique et mondiale sont les mêmes à la campagne que partout ailleurs : automatisation croissante, productivité accrue mais nécessitant moins de travailleurs, intensification, spécialisation et concentration des entreprises, surexploitation et dégradation des ressources et du milieu, nécessité de la concurrence sur les marchés mondiaux d'exportation, privatisation et autorégulation, divorce de plus en plus net entre la croissance économique des entreprises et le développement des territoires et des communautés, diminution des contraintes étatiques, environnementales et sociales.Mais le milieu rural, bien plus que les pôles de croissance urbains, est directement victime de cette révolution économique 33 34 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES mondiale, puisque son équilibre socioéconomique repose essentiellement sur l\u2019exploitation intensive d\u2019importantes ressources naturelles contrôlées par quelques grands monopoles : les papetières, les compagnies minières, Hydro-Québec, Alcan, l\u2019Union des producteurs agricoles, les grands chalutiers.La protection des ressources et des écosystèmes menacés par cette intensification de l'exploitation est de plus en plus difficile à garantir contre les dogmes néolibéraux qui dominent toute la hiérarchie gouvernementale et fondent un partenariat de plus en plus serré entre l\u2019État et ces grandes sociétés d'exploitation forestière, agricole, hydroélectrique, minière ou autres.Les solutions de rechange proposées par les citoyens et les communautés sinistrées pour assurer une gestion et une exploitation plus respectueuses du développement durable des ressources et des communautés qui en dépendent sont ou carrément ignorées ou autorisées à la pièce et au compte-goutte ; on se contente généralement de leur substituer démagogiquement des « mesures de mitigation » qui visent à atténuer les irritants les plus choquants pour les citoyens et les écologistes sans remettre en question les régimes en place, ni les causes du mal, ni les objectifs de croissance strictement économique.On a eu des exemples éloquents de ce comportement dans les débats récents sur la qualité de l\u2019eau potable et la gestion de l\u2019eau, la révision du régime forestier, la révision du régime agricole (loi 23), la pollution agricole, l'énergie, la gestion des stocks de morue, la protection du patrimoine naturel.La façon dont les dirigeants politiques et agricoles ont tenté de résoudre la crise au sujet de la filière porcine de Nutrinor au Lac-Saint-Jean illustre parfaitement ce procédé.On a présenté, à grand renfort de publicité, comme une entente et un consensus régional exemplaire, ce qui est en fait une autorisation pratiquement sans condition du projet de Nutrinor et un matraquage à peine voilé des citoyens et des municipalités qui s\u2019y SAUVER LES CAMPAGNES 35 opposent.On a également tenté de faire croire que quelques mesures de mitigation et un vague guide de bonnes pratiques rendaient le projet acceptable pour tous, et discrédité les « éternels insatisfaits » qui refusaient de se laisser berner.L'agriculture On est habitué à penser que l\u2019agriculture continue à être au cœur de la vie sociale et économique des campagnes et qu\u2019en plus de faire vivre les agriculteurs et de nourrir le pays, elle a depuis toujours façonné le paysage, créé les villages et les communautés, inspiré l\u2019architecture, occupé le territoire.Paradoxalement, l\u2019agriculture industrielle qui se déploie rapidement et dont l\u2019industrie porcine est une sorte de pointe, apparaît maintenant comme la principale menace pour la campagne et le monde rural.Axées de plus en plus sur l\u2019exportation et les marchés mondiaux, cherchant la concentration et l'intégration pour augmenter leur compétitivité, les entreprises agricoles deviennent rapidement des usines biochimiques qui n\u2019ont pratiquement plus de liens avec une ferme diversifiée à dimension humaine, avec la culture de la terre, avec un mode de vie, avec le milieu et la communauté.Elles entraînent une dégradation, une désertification et un dépeuplement rapide du milieu rural et une déstructuration de son économie.Les usines d\u2019élevage de plusieurs milliers de têtes et les productions céréalières spécialisées que multiplient quelques grands intégrateurs prennent la place de milliers de fermes familiales.Le nombre des fermes est passé depuis 1950 de 134 000 à moins de 35 000 et les agriculteurs représentent moins de 10 % de la population et de la main-d\u2019œuvre en milieu rural.Ce type d\u2019agriculture productiviste force également l\u2019utilisation de techniques néfastes à l\u2019environnement, comme la gestion liquide des fumiers, l\u2019utilisation intensive de produits chimiques et transgéniques, la déstructuration des paysages, la spécialisation des productions 36 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES transformant progressivement la campagne en un parc industriel, comme en témoigne le paysage rural dévasté de la Montérégie.L'invasion des mégaporcheries automatisées sur lisier, par suite de la décision du Sommet de Saint-Hyacinthe en 1997 de doubler les exportations agricoles d\u2019ici 2005, malgré les oppositions massives des citoyens concernés et sans tenir compte des capacités de support non seulement des cultures mais également des sols, de l\u2019environnement et de l\u2019ensemble du milieu et des populations, illustre bien la pression insoutenable qu\u2019exerce la production sur le milieu.Le portrait agroenvironnemental, si biaisé soit-il, le rapport du Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019eau et un récent Avis du ministère de la Santé sont unanimes à démontrer que la pollution agricole est responsable d\u2019un niveau de pollution de l\u2019air et de l\u2019eau qui constitue une sérieuse atteinte à la santé et nécessitera des dépenses considérables au cours des prochaines années, sans parler de ses effets sur le dépeuplement et la déstructuration des milieux ruraux.Le cas de l\u2019industrie porcine n\u2019est que la pointe de l\u2019iceberg.Les autres productions subissent la même tendance.On s'apprête à autoriser des entreprises laitières de plus de 500 vaches, gérées par des groupes américains, dans la région de Drum- mondville.Elles seront les premières à mettre la main sur les fermes familiales démembrées lors d\u2019un éventuel « krach » des quotas de lait.Les citoyens proposent des solutions de rechange : gestion solide et compostage des fumiers, limitation des élevages à la capacité de support des milieux, mécanismes de gestion intégrée des territoires des MRC, consultation et référendum avant d\u2019autoriser des projets industriels, respect des consensus des populations, modulation des politiques de soutien de façon à favoriser SAUVER LES CAMPAGNES 37 le maintien et le développement d\u2019une agriculture paysanne ou fermière, d\u2019une agriculture biologique, de productions du terroir, d\u2019une agriculture respectueuse de la capacité de support de l\u2019environnement et génératrice de développement local, de qualité de vie et d'occupation du territoire.La réponse du consortium gouvernement-UPA (Union des producteurs agricoles), c\u2019est de maintenir les objectifs et les modèles de production, quitte à subventionner certaines mesures de mitigation des odeurs ou des charges de nitrate, de phosphore ou autres contaminants sans s'attaquer au modèle : gestion liquide des fumiers, structure des mesures de soutien ou gestion de la capacité de support lot par lot et culture par culture (plans de fertilisation) plutôt que par territoire et bassins versants.Les expériences différentes, pourtant nombreuses, telles que les élevages sur litière compostée, les petites productions diversifiées, les cultures biologiques, la plantation de brise-vents et la protection des sols, sont peu encouragées et diffusées, même par le ministère de l'Environnement, pour ne pas porter ombrage aux ministères économiques, aux organisations agricoles et aux entreprises agroalimentaires.L'agriculture moderne est en train de dévaster la campagne.La forêt Nous connaissons mieux les enjeux du milieu forestier.L\u2019Erreur boréale de Richard Desjardins et les débats entourant la révision en cours du régime forestier ont mis en lumière les menaces que font courir à l\u2019avenir de nos forêts, de leur faune et de leurs écosystèmes la surexploitation (production soutenue et accrue de matières ligneuses), la productivité accrue par les techniques et les machines multifonctionnelles dans la récolte du bois, la fragilité des forêts artificielles créées par le reboisement et l\u2019insuffisance des mesures de protection de la faune, des cours d\u2019eau, des écosystèmes et des autres usages de la forêt, sans parler ici 38 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES aussi de l\u2019effet de la dégradation de cette ressource sur les territoires et les communautés qui en dépendent.Ici comme en agriculture, les méthodes d\u2019autorégulation remplacent les contrôles souvent dérisoires du ministère de l\u2019Environnement ou des autres ministères chargés d\u2019administrer le régime.[ci aussi, les citoyens qui désirent implanter une gestion intégrée et une exploitation écologique et polyvalente de la forêt se heurtent au monopole des CAAF (Contrats d\u2019approvisionnement et d'aménagement forestiers) concédés pour 25 ans aux grandes compagnies forestières, elles-mêmes engagées dans la concurrence et la concentration mondiales.Quelques expériences de forêts habitées, de métairies forestières, d\u2019utilisation conjointe, de gestion territoriale ou en partenariat (MRC), ou de techniques d\u2019aménagement écologiques réussissent ici et là à s'implanter en forêt publique, mais elles nécessitent de difficiles négociations avec les grandes compagnies forestières et le Gouvernement et elles demeurent fragiles et marginales.Les citoyens y font figure de petit David face à Goliath.La révision du régime se limite à des mesures d\u2019accommodement ou de mitigation : coupes avec protection de la régénération et des sols (CPRS) qui ne diffèrent souvent guère des coupes à blanc, bandes protectrices inefficaces ou insuffisantes pour ménager la faune, le paysage, les cours d\u2019eau et contrer l\u2019érosion des sols, reboisement en monocultures de résineux fragiles aux maladies et néfastes pour l\u2019équilibre des écosystèmes, consultation et concertation inéquitable plutôt qu\u2019une véritable cogestion intégrée.Le modèle productiviste demeure omniprésent, malgré l\u2019usage d\u2019un vocabulaire et d\u2019un discours officiel sur le développement durable souvent trompeur de la part des ministères concernés.L'eau Pendant longtemps, l\u2019eau, tout comme l\u2019air, était l'exemple parfait d\u2019une richesse naturelle gratuite et inépuisable.La cam- SAUVER LES CAMPAGNES 39 pagne était le paradis de l\u2019air pur et de l\u2019eau pure.En moins d\u2019un siècle la course à l\u2019argent a gâté même ces ressources.Le lac Saint-Jean, cette incroyable mer intérieure d\u2019eau douce, et plusieurs des grandes rivières qui l\u2019alimentent, ont été donnés à l\u2019Alcan qui peut en disposer à sa guise pour l\u2019approvisionnement énergétique de ses usines, sans avoir même à informer ni consulter la population.Hydro-Québec et des compagnies privées se partagent respectivement les grandes rivières du Nord et des centaines de rivières patrimoniales, comme la Batiscan où des citoyens s'opposent à un projet de barrage trafiqué par Boralex (Lemaire), pour le florissant commerce de l'énergie électrique.L\u2019accès à tous ces grands plans d\u2019eau, y compris notre fleuve fondateur, est confisqué presque partout par les droits privés de ces compagnies ou de particuliers.D'ailleurs tous ces plans d\u2019eau sont largement pollués par l'érosion provoquée par la déforestation, les pluies acides, les réservoirs et les équipements hydroélectriques, l\u2019utilisation d'engrais, d\u2019insecticides ou d\u2019herbicides chimiques en forêt, en agriculture et en aménagement paysager, par la pollution industrielle, les eaux usées et les déchets des villes, par la pollution agricole diffuse.Il restait l\u2019eau souterraine.Non contents de la gaspiller, on la pille et on la vend.À la faveur d\u2019une loi désuète \u2014 qui donne droit à tout le sous-sol d\u2019une propriété \u2014 et de la rareté croissante de l\u2019eau potable, les marchands d'eau peuvent sy- phonner la nappe phréatique, là où elle n\u2019est pas atteinte par les nitrates, le phosphore, les résidus de produits chimiques et les coliformes de toutes sortes.Mais voilà qu\u2019on découvre avec stupeur que la qualité de cette eau que nous buvons est gravement compromise au point qu'elle peut tuer, comme à Walkerton. 40 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Que font nos dirigeants?Ils obligent les citoyens à débourser pour des mesures plus sévères de contrôle et de traitement de l\u2019eau à la sortie du robinet, mais ils omettent volontairement de s'attaquer à la qualité de l\u2019eau à la source, c\u2019est-à-dire à la contamination de l\u2019eau par la pollution agricole principalement.Le même ministre qui dénonce et pénalise publiquement 90 municipalités jugées délinquantes signe une révision à la baisse des normes de réduction de la pollution d\u2019origine agricole.On punit la victime (le citoyen) plutôt que le pollueur, parce que le pollueur est un partenaire économique.Le patrimoine On pourrrait continuer la démonstration au chapitre des pêches, des mines et de toutes les autres ressources.Pour tout dire, en cédant la campagne au pillage économique attisé par la compétition mondiale, c\u2019est un patrimoine naturel et culturel inestimable qu'on sacrifie.Plus précieuse que la diversité biologique, il y a la diversité culturelle.Nos rivières, notre fleuve, nos lacs, nos forêts, nos villages, nos cuisines régionales, nos paysages, nos communautés rurales sont un patrimoine qui appartient à tous les Québécois et à tous les humains appelés à vivre sur ce territoire.Nous avons besoin de la campagne pas seulement pour faire de l\u2019argent mais aussi pour s\u2019y reposer, pour reprendre contact avec la nature, les éléments, les animaux, pour s\u2019instruire de milliers de choses, pour renouer avec des rythmes et des modes de vie différents, pour retrouver notre histoire, nos ancêtres, notre folklore, notre culture, notre identité, pour apprécier la beauté, la majesté, le silence, la solitude, pour y redécouvrir la solidarité, le voisinage, la primauté de la vie et de l'humain.Soumise sans défense au rouleau compresseur d\u2019une économie mondiale apatride, toute cette richesse de la campagne et de la ruralité est en péril.Les grandes exploitations forestières, agri- SAUVER LES CAMPAGNES coles ou autres resserrent de plus en plus leur emprise sur le pays vert et tendent, avec l\u2019appui de l\u2019État-partenaire, à confiner tout ce qui n\u2019est pas industrie dans des sortes de réserves de plus en plus restreintes de zones blanches, et le jour où une grande partie de la campagne sera devenue un immense parc industriel contrôlé par quelques barons étrangers du papier, de l'aluminium, de l\u2019électricité, du cochon ou de la vache n\u2019est peut-être pas si loin.La campagne ne va pas bien.La campagne est menacée.Il est urgent que les urbains tout autant que les ruraux en prennent conscience et s\u2019y intéressent, car ils en auront de plus en plus besoin.Contrer le massacre des campagnes Réunis à Saint-Germain-de-Kamouraska à l\u2019automne 1999, des comités de citoyens de villages et des groupes écologiques qui s'opposent aux quatre coins du Québec, à leurs risques et périls, avec des moyens dérisoires, au massacre irresponsable de la campagne, ont proposé des mesures pour protéger l\u2019environnement rural et redonner aux citoyens le contrôle des décisions qui mettent en danger leur qualité de vie et les patrimoines collectifs.Voici en conclusion leurs propositions.Pour rétablir la démocratie locale, ils exigent : e le pouvoir de bonifier et de compléter localement la réglementation nationale en fonction de leurs particularités et de leurs choix; e des mécanismes de consultation et des référendums locaux et régionaux décisionnels au besoin pour l'approbation de projets qui affecteront la qualité de vie de la communauté ; e des structures de gestion territoriale intégrée des ressources dans des MRC renouvelées et électives et non dans des agglomérations urbaines agrandies.M 42 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Pour rétablir la paix et la justice sociales, ils demandent e que le droit des agriculteurs de produire en zone verte tienne compte davantage des autres usages de la campagne et des impacts sur l\u2019occupation du territoire ; e que les concessions forestières s'ouvrent aux autres usages de la forêt et tiennent compte davantage des besoins des communautés locales et des travailleurs forestiers eux-mêmes.Pour protéger l\u2019environnement, le bien-être et la santé des communautés rurales, ils proposent : e de favoriser les fermes familiales (agriculture paysanne), de préférence à la concentration d\u2019exploitations industrielles polluantes, en modulant l\u2019aide gouvernementale en conséquence et en limitant la taille des élevages ; de limiter les élevages à la capacité de support des sols selon une évaluation qui tienne compte d\u2019un ensemble de critères écologiques et socioéconomiques et non uniquement de plans agronomiques de fertilisation lot par lot; de privilégier, par des mesures appropriées et vigoureuses, la gestion solide des fumiers, le développement d\u2019une agriculture biologique et la mise en marché de ses produits ; de déclarer que l\u2019eau est un bien collectif, de la protéger systématiquement (zone bleue), d'en garantir l\u2019accès à tous et d\u2019en gérer l\u2019utilisation commerciale en fonction des besoins humains ; de suspendre toutes nouvelles cultures transgéniques et d\u2019étiqueter les aliments transgéniques en circulation tant que les études d'impact n'auront pas été effectuées et rendues publiques ; e de protéger les paysages, patrimoines et cultures régionales. ESSAIS ET ANALYSES 2 Les vampires de l'eau n'auront jamais mon aval.nl mon amont par HÉLÈNE PEDNEAULT uand on vient du Saguenay, on a le fantasme facile.On peut affirmer très sérieusement que c\u2019est la rivière elle-même qui nous a mis au monde.On en est si fiers.Elle ne ressemble à aucune autre rivière.Longue et large, indomptée, elle se prend déjà pour la mer, avant même de rejoindre le fleuve à Tadoussac, son passage vers le grand large.Elle a des marées, des vagues hautes comme des maisons, des fjords et de l\u2019eau salée tout au fond de ses abysses où vivent des requins polaires inoffensifs que des pêcheurs remontent parfois dans leurs filets.On aime croire qu'elle fait de nous des êtres distincts et que notre extravagance naturelle nous vient d\u2019elle, comme un héritage génétique.Nous sommes du même sang.En conséquence, quand je parle au nom de l\u2019eau, autant celle de mon pays natal que celle des autres continents du monde que j'habite avec sept milliards de colocataires, je me sens bh POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES autorisée à parler au JE, en mon nom personnel.Entre l\u2019eau et moi, c'est l'osmose, pour ma vie entière, depuis mon arrivée dans les eaux amniotiques jusqu'à ma disparition après ma traversée du fleuve Léthé.Chaque être vivant \u2014 y compris les végétaux et les animaux, s'ils avaient la parole \u2014 peut prétendre la même chose que moi.Témoin, cet extrait d\u2019un texte que j'ai lu au Sym- folium, au Théâtre du Nouveau Monde, le soir du 3 avril 2000 : Comme je suis faite de 80 % d\u2019eau, c\u2019est en tant que cours d\u2019eau que je tiens à témoigner ce soir.Je revendique le droit d\u2019être une mer, un fleuve, une nappe phréatique, un lac, une rivière ou une mare, à ma guise, selon mon envergure et mon humeur du moment.Et justement, ce soir, j'en ai mare (sic)! À ce titre, je refuse qu\u2019on me pompe la nappe phréatique, je refuse qu'on me privatise le robinet, je refuse qu'on m\u2019exporte en vrac, je refuse qu'on me libre-échange et je refuse qu'on érige sur moi un petit barrage privé pour m'empêcher de couler et faire de l\u2019argent comme de l\u2019eau avec mon énergie.En tant que cours d'eau, je ne donnerai jamais mon aval \u2014 ni mon amont, d\u2019ailleurs \u2014 aux fabricants de déserts de tout acabit.Je ne donnerai jamais mon aval aux pompeurs de sang, de sueur, de cerveau et de sens, aux nouveaux esclavagistes qui n\u2019offrent plus des emplois mais des McJobs à la chaîne, emprisonnant dans la marge les trois quarts de l'Humanité.Mon eau, mon sang, ma sueur, mon cerveau et le sens de ma vie ne sont pas à vendre.Parmi tous les Terriens, chaque Québécois et chaque Québécoise a une histoire d'amour personnelle avec un cours d\u2019eau ou un autre : rivière, lac, fleuve, étang ou ruisseau.Comment peut-il en être autrement ?Nous vivons dans un pays où il y a pratiquement plus d\u2019eau que de terre.En fait, chez nous, il faut beaucoup de chance (ou de malchance, selon le point de vue) pour arriver à naître sur la terre ferme.En conséquence, notre LES VAMPIRES DE L'EAU N'AURONT JAMAIS MON AVAL.NI MON AMONT littérature déborde d\u2019eau : la rivière Jacques-Cartier et la chute Déry, qui est devenue le torrent d\u2019Anne Hébert; le lac Saguay natal de Claude Gauthier; la rivière Ouareau de Jovette Mar- chessault; la rivière Saint-François et le lac Memphrémagog de Clémence ; la rivière Harricana de Suzanne Jacob ; le lac Vaudray de Louise et Richard Desjardins; le Saint-Laurent, le golfe et l\u2019estuaire de Pierre Perrault; la rivière Mingan, la rivière Natashquan et la mer de Vigneault.Il y a autant d\u2019eau dans notre peinture et notre musique.Elle déferle dans le disque instrumental Léveillée- Gagnon, dans les chansons et la poésie de Vigneault, de Leclerc, de Calvé et de tant d\u2019autres.L'eau est indissociable de la chair même de notre culture.Si je veux trouver la source de ma conscience de l\u2019eau, il me faut probablement remonter jusqu'à mon premier voyage en France, en 1970.J'avais 18 ans.Pour la première fois de ma vie, je voyais sur toutes les tables, comme si c'était évident et normal, des bouteilles d\u2019eau avec des marques de commerce dessus.Ça ne m'était jamais venu à l\u2019idée jusque-là que l\u2019eau puisse être mise en bouteille et porter un nom.Dans ma logique à toute épreuve, puisque l\u2019eau ne pouvait décemment appartenir à quelqu'un, elle n\u2019appartenait à personne, donc à tout le monde.Qui pourrait avoir cette idée saugrenue de se l\u2019approprier et de la vendre?À cette époque, je n'avais jamais entendu parler de nappe phréatique, ni même d\u2019eau souterraine.(Est-ce que je connaissais déjà le mot « pollution »?Je n\u2019en suis pas certaine.) Je croyais naïvement qu\u2019on puisait l\u2019eau dans les lacs et les rivières pour la mettre en bouteille.J'ai éprouvé un véritable élan de compassion et même de pitié pour ces pauvres Français qui n'avaient pas notre chance de vivre dans un pays d\u2019eau et devaient acheter leur eau quotidienne tant elle était rare.Et je me souviens d\u2019avoir pensé qu'il était absolument impossible qu\u2019une telle aberration puisse avoir cours chez nous.Fin de mon bref accès de conscience.hd 46 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Plus de vingt-cinq ans plus tard, la conscience de l\u2019eau m'est revenue.Entre 1970 et 1996, distraite par le tumulte d\u2019une vie remplie à ras bord par le souci quotidien d\u2019avoir à gagner ma vie par les spectacles, l'écriture et le colossal travail de réparation de siècles d\u2019injustices faites aux femmes, entre autres injustices intolérables, avec des centaines de milliers d\u2019autres femmes sur la planète, je n'avais pas vraiment remarqué qu\u2019Évian exportait son eau chez moi et que d\u2019autres marques québécoises avaient fait leur apparition tranquillement au fil des années.Je n\u2019en achetais jamais.Je ne voyais pas pourquoi je payerais l\u2019eau que je bois alors que l\u2019eau du robinet de Montréal était bonne, hormis un goût de chlore sans danger, goût qui s'accentuait quand elle reposait dans un verre plus de cinq minutes.La vie à vivre est très prenante.La conscience fonctionne par petites touches, additionnant à notre insu et reliant entre elles des informations qu\u2019on n'avait même pas l\u2019impression d\u2019avoir enregistrées aussi précisément.L'engagement d\u2019un citoyen dans une cause ou une autre est souvent dû davantage à une succession de hasards qu'à une illumination subite.Pour moi, ça commence en février 1996.Un soir où je n'avais pas envie de travailler, j'ouvre la télévision sur l'émission Enjeux, à Radio-Canada, la seule station que je recevais à cette époque.Ce n\u2019était donc pas un choix.Toute l'heure était consacrée aux effets de la privatisation des eaux municipales en France et en Grande-Bretagne.J\u2019y apprends que IS pour cent de la population de l'Angleterre est incapable de payer sa facture d\u2019eau et que les compagnies coupent l\u2019arrivée de l\u2019eau, boisson vitale, chez les mauvais payeurs, comme notre chère Hydro-Québec le fait pour l\u2019électricité chez nous.J\u2019y apprends que des personnes âgées, pour mieux en contrôler l\u2019utilisation, remplissent leur baignoire le lundi : c\u2019est toute l\u2019eau dont elles disposeront pour combler tous leurs besoins \u2014 hygiène corporelle, cuisine, soif, lessive \u2014 pendant une semaine.J\u2019apprends les LES VAMPIRES DE L'EAU N'AURONT JAMAIS MON AVAL.NI MON AMONT profits nets insensés empochés par les multinationales de l\u2019eau.(Merci, madame Thatcher.) J'apprends que plusieurs dirigeants des multinationales françaises sont en prison pour malversations ou délits d\u2019initiés.Pendant une heure, je suis bombardée d\u2019informations dont j\u2019ignorais tout la seconde d'avant.(D\u2019où la nécessité absolue des médias quand ils sont intelligents.) Je repense à mes amis français qui ont développé des dizaines de trucs pour économiser l\u2019eau, comme de garder l\u2019eau qui a servi à laver la laitue pour arroser les plantes.Je croyais qu'ils exagéraient ou étaient en train de développer des habitudes d\u2019écologistes paranoïaques.Je comprends maintenant leur nervosité devant l\u2019insouciance de leurs amis québécois qui font couler l\u2019eau trop longtemps et prennent de trop longues douches.L'eau froide leur coûte aussi cher que l\u2019eau chaude.Je suis sidérée, mais je ne suis pas inquiète pour le Québec.Je ne sais pas encore que des municipalités ont déjà confié au privé la gestion de leur eau, potable ou usée, parfois les deux.Quelques semaines plus tard, dans ma voiture, j'entends une nouvelle : le maire Bourque, parmi quelque 92 services désignés comme privatisables, veut privatiser la gestion de l\u2019eau à Montréal.Je pense : il est fou, ça ne passera jamais.Mais les images et les statistiques d\u2019Frjeux me remontent dans la gorge et dans la conscience, comme un repas mal digéré.Dans les semaines suivantes, j'entends d\u2019autres nouvelles du même type.Mais je ne demeure plus à Montréal depuis sept ans.Est-ce que ça me concerne?En juin, je fais des dizaines d\u2019entrevues pour une série d\u2019été de 13 heures, Éloge de l\u2019indignation, que j'avais proposée à Radio-Canada.Pourquoi avais-je mis le nom de la sociologue Louise Vandelac sur ma liste de personnes à interviewer ?Qui m'avait suggéré son nom ?Je ne m'en souviens plus.Toujours est-il qu'elle accepte et que pendant l\u2019entrevue, tout en se demandant ce qu'est l\u2019indignation et comment elle fonctionne, 47 48 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES voilà qu\u2019elle me fait une superbe montée d\u2019indignation\u2026 sur la privatisation de l\u2019eau à Montréal.C\u2019est l\u2019objet de ma plus récente indignation, me dit-elle.Les images et les statistiques d\u2019 Enjeux me remontent dans la gorge et dans la conscience encore une fois.Et j'apprends à ce moment-là que c\u2019est son compagnon, Karl Parent, qui a réalisé cette émission.Fin de l'été 1996 : les nouvelles sur la privatisation possible de l\u2019eau à Montréal se font de plus en plus insistantes et précises.L'eau monte tranquillement mais inexorablement dans ma conscience, exactement comme une inondation.Un dimanche matin, j'entends encore un reportage sur la question la radio, probablement à l'émission Dimanche magazine de Radio-Canada, que j'aime beaucoup.Ce matin-là, l\u2019eau déborde.Pourquoi ?Quelle a été la goutte de trop qui a fait déborder ma conscience cette fois- là plutôt qu\u2019avant ou après?Je n\u2019en ai aucune idée.Sans réfléchir, je téléphone à Louise Vandelac et je lui dis de but en blanc : « qu'est-ce qu'on fait?» comme si on se connaissait depuis toujours, ce qui n\u2019était pas le cas.À ce moment-là, on s\u2019est vues en tout et pour tout une seule fois.Elle m'apprend qu\u2019une coalition contre la privatisation de l\u2019eau à Montréal vient d\u2019être créée.On pourrait peut-être la contacter ?Et c\u2019est ainsi qu\u2019en septembre 1996, nous avons été plongées dans l\u2019eau jusqu\u2019au cou, avec une trentaine d\u2019autres personnes venues principalement des syndicats, des organismes communautaires et de la politique municipale qui, elles, représentaient des centaines de milliers de citoyen(ne)s.Tous les chemins, droits ou tortueux, sont bons pour mener à la conscience, la Rome de la vie psychique.\u2026 Dans les locaux de cette coalition, l\u2019information afflue, parfois même de sources secrètes.Quelqu'un met la main sur une étude du ministère des Affaires municipales qui abonde dans le sens LES VAMPIRES DE L'EAU N'AURONT JAMAIS MON AVAL.NI MON AMONT du maire Bourque et se termine par un avertissement qui dit en substance à peu près ceci : si on veut réussir la privatisation de l\u2019eau, il faudra « apprendre à gérer l'opinion publique » qui est majoritairement contre.Apprendre à gérer l\u2019opinion publique.Textuel.La Chaire d\u2019études socio-économiques (CESE) de l'UQAM, par l\u2019entremise de Léo-Paul Lauzon, sort alors deux volets d\u2019une étude exhaustive sur la privatisation des eaux municipales commandée par le syndicat des cols bleus de la Ville de Montréal : le premier sur la situation en Europe et dans le monde et le second sur la situation au Québec.Ces études mettent en lumière la collusion certaine entre les PDG des multinationales françaises de l\u2019eau \u2014 Bouygues, la Lyonnaise des eaux et La Générale des eaux, qui s'appelle maintenant Vivendi, soit « source de vie », comble de l\u2019odieux \u2014, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ; elles nous apprennent que les compagnies envoient l\u2019armée, dans certains pays d'Afrique où l\u2019eau se recueille à la goutte, pour démanteler les branchements illégaux aux conduites d\u2019eau faites par des citoyen(ne)s débrouillards, sans moyens et sans eau ; elles racontent que ces compagnies (qui sévissent partout dans le monde) peignent en je ne sais quelle couleur le trottoir devant la maison des mauvais payeurs, en Amérique du Sud, pour les couvrir de honte devant leurs concitoyen(ne)s, etc.Un tissu d\u2019horreurs.Les expériences de privatisation de l\u2019eau dans le monde sont documentées jusqu\u2019à plus soif.Toutes les études (sauf, bien entendu, celles qui sont commandées par les multinationales en question!) sont unanimes à dire qu\u2019il n\u2019y a aucun avantage pour les citoyen(ne)s : le coût de l\u2019eau monte de façon astronomique, suivi de près par une dégradation des services et des pertes d\u2019emplois dans le secteur.Et pourtant, fin 1996, la Ville de Montréal publie un livre vert \u2014 le 23 décembre! \u2014 où tout parle de privatisation, mais où jamais le mot lui-même n\u2019est employé.Mais il est truffé de synonymes 49 50 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES comme affermage, concession, etc.Le maire lui-même dit naïvement, à la télévision, qu\u2019on lui a recommandé de ne plus utiliser le mot privatisation dans ses interventions ou ses discours parce qu\u2019il fait frémir d\u2019indignation les citoyen(ne)s\u2026 Le 25 février 1997 : première soirée d\u2019information-spec- tacle de la Coalition contre la privatisation.Nous sommes débordés.La salle Marie-Gérin-Lajoie de l'UQAM est pleine.Nous projetons le spectacle sur écran géant dans l\u2019agora, où se pressent les gens qui n\u2019ont pas pu entrer.Nous ne le savions pas du tout, mais la conjoncture était parfaite.C\u2019est pendant les deux semaines de promotion qui ont précédé l\u2019événement que nous avons pris conscience que le dossier de l\u2019eau n\u2019était pas seulement celui de la privatisation de l\u2019eau de Montréal.En nous entendant dénoncer la menace de privatisation de l\u2019eau dans des entrevues à la radio et la télé, des citoyen(ne)s nous ont appelés d\u2019un peu partout au Québec pour nous soumettre leurs problèmes, qui tournaient tous autour de la menace de pompage de leur nappe phréatique par des compagnies, dont plusieurs étaient des succursales des multinationales françaises.En dehors de Montréal, on s'attaquait aux eaux souterraines.Il fallait d'urgence une coalition nationale qui travaillerait à exiger une politique globale et intégrée de l\u2019eau.Ce fut Eau Secours, fondée au lendemain du tout premier spectacle sur l\u2019eau.Nous n'avons pas eu le temps de souffler.La bataille de l\u2019eau s\u2019intensifia et se complexifia sur tous les fronts.Il fut vite question d'exportation d\u2019eau en vrac, mise de l\u2019avant par le groupe Jean Coutu.Puis de construction de petits barrages privés sur des rivières patrimoniales, dossier qui revint à la surface de plus belle, même après le rapport Doyon.Puis ce fut la baisse inquiétante du niveau d\u2019eau des Grands Lacs et donc, du Saint- Laurent, et le volet de l\u2019eau dans l\u2019Accord de libre-échange prit LES VAMPIRES DE L'EAU N'AURONT JAMAIS MON AVAL.NI MON AMONT de l\u2019importance quand nous nous sommes rendu compte que le flou juridique mettait le Canada en danger de perdre sa souveraineté sur ses eaux si nous n\u2019étions pas vigilants.Puis il fallut se pencher sur la qualité de l\u2019eau et sur les normes québécoises fixées sous les normes acceptables.Tous ces dossiers n'ont pas encore de solution adéquate et définitive.Il y eut le Symposium sur l\u2019eau de décembre 1997, un « exercice démocratique » à 300 l'inscription.Il y eut la bataille des citoyen(ne)s de Franklin\u2014Saint-Antoine-Abbé pendant deux ans, qui réussirent de haute lutte à chasser la multinationale Danone qui avait pris des arrangements très accommodants avec le maire de l\u2019époque et quelques conseillers, ainsi qu'avec des fonctionnaires du ministère de l\u2019Environnement, à l\u2019insu des citoyen(ne)s.Envers amer de la médaille : une dette personnelle de 40 000 $ sur le dos de trois citoyen(ne)s de Franklin.Il y eut le pseudo-moratoire sur l\u2019eau, au début de 1998, qui ne changea rien à la situation et permit aux compagnies de mieux préparer leur demande de permis à soumettre à la levée du moratoire, en janvier 1999, comme par hasard juste avant le début de la consultation publique.Une aberration de plus.Il y eut une commission parlementaire en juin 1998, puis une vaste consultation publique par le BAPE, pendant toute l\u2019année 1999, et le dépôt de son rapport, qui va en grande partie dans le sens des revendications d\u2019Eau Secours, en mai 2000.Tout cela se passe avec, en arrière-plan, le démantèlement subtil du ministère de l\u2019Environnement (réductions budgétaires, fermeture de laboratoires, modification à la baisse des lois).Voilà un ministère qui ressemble de plus en plus à une coquille vide.Un ministère qui devrait au contraire prendre beaucoup plus d'importance pour satisfaire aux priorités environnementales du siècle qui commence.91 52 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Au lendemain du premier spectacle sur l\u2019eau, le 25 février 1997, le maire Bourque a reculé, du moins en paroles, sur la question de la privatisation de l\u2019eau à Montréal.Quelques semaines plus tard, le 14 avril, le ministre des Affaires municipales, Rémi Trudel, affirmait que son gouvernement était contre toute idée de privatisation des eaux municipales, qu\u2019il s'était emballé « pour une idée mal analysée ».La population a alors pensé que nous avions gagné et que le problème de la privatisation de l\u2019eau était définitivement résolu.La Coalition dut rectifier le tir et expliquer que, loin d\u2019avoir abandonné, tous les partisans de la privatisation de l\u2019eau avaient en fait pris le maquis, bien à l\u2019abri des regards, afin de poursuivre leurs tractations en toute tranquillité, ainsi que nous l\u2019avons su de la bouche de M.Jacques Lamarre, PDG de SNC-Lavalin, compagnie qui convoite activement la gestion de l\u2019eau à Montréal.Il a déclaré dans Le Devoir, au début de 1998, que le mouvement de la privatisation était enclenché, que la tendance mondiale allait dans ce sens et que ça ne servait à rien de s'énerver le poil des jambes pour essayer de l\u2019empêcher.(Je traduis un peu ses propos\u2026 !) Qui plus est, il affirmait que le « modèle anglais » \u2014 le plus scandaleux de tous \u2014 était le scénario le plus intéressant à envisager pour le Québec.Le plus difficile, dans cette histoire comme dans tant d\u2019autres, c\u2019est de faire confiance aux gens que nous portons au pouvoir.S\u2019ils savaient, ces élus, à quel point on ne demanderait pas mieux que de leur faire confiance, aveuglément, comme si c\u2019était nous qui décidions.Mais il semble y avoir une dichotomie pathologique entre ce qu\u2019ils disent et ce qu\u2019ils font, entre le devant de la scène et la coulisse.Au lendemain d\u2019une campagne électorale victorieuse, ils sont atteints, en grande majorité, d\u2019une surdité cyclique qui dure pendant trois ans, jusqu'aux quelques mois qui précèdent l\u2019élection suivante, où un miracle leur fait recouvrer l\u2019ouïe temporairement.(Selon moi, c\u2019est sans espoir : ils LES VAMPIRES DE L'EAU N'AURONT JAMAIS MON AVAL.NI MON AMONT sont tous en phase terminale).Par exemple, comment peut-on se fier aux propos qui se veulent rassurants d\u2019un ministre de l\u2019Environnement qui semble accepter sans sourciller le démantèlement de son propre ministère?Comment peut-on se fier à un gouvernement qui trahit sa propre loi sur l'environnement en remettant entre les mains des industriels et des promoteurs la responsabilité de respecter les normes environnementales, déjà passablement laxistes au Québec?Quand avons-nous vu un industriel respecter des normes environnementales de lui-même, sans y être forcé par une loi et des inspecteurs vigilants ?Déjà, le gouvernement Bouchard a séparé la faune de l'environnement au dernier remaniement ministériel.Déjà, les petits barrages ne sont pas inclus dans les différents dossiers de l\u2019eau puisqu'ils relèvent du ministère de l\u2019Énergie.En ce moment même, l\u2019eau est dispersée entre le ministère des Affaires municipales, le ministère de l\u2019Environnement, le ministère de l'Énergie et des Ressources, le ministère des Transports, le ministère de l\u2019Agriculture et même le ministère des Affaires culturelles, pour tout ce qui a trait à l\u2019aspect patrimonial des cours d\u2019eau.Et j'en oublie sûrement.Nous sommes donc bien loin d\u2019une politique globale et intégrée de l\u2019eau telle que revendiquée par la Coalition Eau Secours et les centaines de milliers de citoyen(ne)s qui l\u2019appuient.Il serait bien triste de se rendre compte un jour que nous n'avons que les élus que nous méritons.Mais je suis intimement persuadée que les Québécois méritent mieux.Et ce mieux, ce serait des élus qui ne sauraient parler, haut et fort, simplement, sans fioritures, que dans la lumière de la vérité et dans le courant du bien commun.La bataille de l\u2019eau dépasse largement l\u2019objet de son combat.Quand nous aurons réussi à gagner une vraie politique de l\u2019eau, respectueuse des besoins des humains, de la flore, de la 33 54 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES faune et de l\u2019environnement, quand nous vaincrons les forces obscures de l'argent et de l'absence d\u2019âme, les rapports entre les gouvernants et les citoyen(ne)s seront irrémédiablement changés.À travers toutes les coalitions actives, fondamentalement, un seul objectif se fait jour : que plus jamais les gouvernants ne gouvernent sans les citoyen(ne)s.Nous sommes là pour rester et pour rétablir de toute urgence l'équilibre démocratique ravagé par la montée impitoyable des gens de la haute finance.La conscience grandit principalement avec la connaissance, qu'elle vienne des médias, d\u2019un livre ou d\u2019amis obsédés par un sujet.Parfois la conscience est forcée par des chocs brutaux qui nous obligent à nous réveiller vite, comme certains citoyen(ne)s du Québec l\u2019ont fait dans divers secteurs à cause d\u2019Hydro-Québec, de compagnies de gestion de déchets toxiques ou de certaines multinationales de l\u2019eau qui ont débarqué chez eux sans prévenir pour pomper leur nappe phréatique le lendemain matin.Mais, peu importe comment on s\u2019éveille, peu importe à quelle heure, pourvu qu\u2019il ne soit pas trop tard.Tous les chemins sont bons pour arriver à la conscience.Les vampires sont des gens très actifs, qui ne dorment jamais la nuit et que la lumière du jour effraie.Toute coalition de défense d\u2019intérêts communs a donc comme premier but de tenir la lumière crue du soleil de la conscience allumée pour indisposer les vampires et les empêcher de réaliser leurs sombres desseins.L'image est-elle exagérée ?Pas tant que ça.Pomper « le sang de la terre » (dixit Suzanne Jacob) pour en tirer profit est un exercice qui me semble s'inspirer directement des techniques de Dracula, et de Nosferatu avant lui.Et pomper l\u2019eau, c\u2019est pomper énormément de liquide, comme on appelle l\u2019argent de façon très impropre parce qu\u2019il ressemble plus à un mur opaque qu'à de la belle eau transparente. LES VAMPIRES DE L'EAU N'AURONT JAMAIS MON AVAL.NI MON AMONT Petite réflexion en postface Si j'ai « décortiqué » ainsi et étudié à la loupe mon propre engagement, c\u2019est au bénéfice de tous les citoyen(ne)s qui hésitent à s'engager dans l\u2019une ou l\u2019autre coalition pour défendre des intérêts collectifs.S\u2019ils croient qu\u2019ils sont impuissants, que leur petite implication ne servirait à rien, que les possédants sont les plus forts et que nous, simples citoyens, ne pèseront jamais assez lourd dans la balance du pouvoir, je leur dirai ceci : si des gouttes qui s\u2019additionnent arrivent à fabriquer un océan, imaginez ce que peut accomplir la force de millions d\u2019intelligences et d'énergies.Dernier secret bien gardé : il y a énormément de plaisir et de satisfaction à être ensemble, à travailler à quelque chose de plus grand que soi, à une cause aussi vaste et vitale que l\u2019eau, qui concerne tous les êtres vivants.Il y a aussi énormément de plaisir et de satisfaction à vaincre les vampires de tout poil, ou à tout le moins, à les empêcher de nous sucer le sang.Mais il est tout à fait inutile de leur tendre un miroir pour les obliger à s\u2019y regarder la face d\u2019un vampire ne se reflète jamais dans un miroir\u2026 95 FTES L'environnement, outil de lutte contre l'exclusion des jeunes PAR AGNES BEAULIEU ous vous présentons ici l'expérience d\u2019Insertech Angus comme nouvelle pratique en matière d'approche environnementale.Insertech Angus, entreprise d\u2019insertion sociale et professionnelle, s'adresse à de jeunes adultes faiblement scolarisés, qui ont connu des difficultés importantes au cours de leur vie.Les entreprises d'insertion, toutes à but non lucratif, offrent à leurs participants une expérience de travail salarié, appuyée par une formation personnelle, sociale et professionnelle, de même qu'un encadrement individualisé.Il en existe une quarantaine au Québec, dont environ le tiers œuvrent dans des activités à caractère environnemental.Insertech Angus se spécialise dans le recyclage et la remise à niveau d'équipement informatique.Elle a commencé ses opérations en 1998 sous le nom de CIFER Angus.Elle a été créée par des partenaires économiques et issus du monde de l\u2019éducation de L'ENVIRONNEMENT.OUTIL DE LUTTE CONTRE L'EXCLUSION DES JEUNES 57 la communauté de Rosemont-Petite-Patrie, désireux de lutter contre l\u2019exclusion sociale et professionnelle des jeunes de l\u2019Est de Montréal.Insertech fait partie intégrante du Technopôle Angus, site industriel voué au développement économique communautaire, qui associe relance économique, formation de la main- d\u2019œuvre locale et développement durable.À chaque année, une quarantaine de jeunes travaillent durant une période de six mois au sein de l\u2019entreprise.Ils récupèrent des ordinateurs, les vérifient, les réparent, les améliorent pour répondre aux besoins de la clientèle à vocation sociale d\u2019Insertech.Cette dernière se compose principalement d\u2019écoles et d'organismes à but non lucratif.Quant à l\u2019emploi que nous offrons aux jeunes, il leur permet de reprendre confiance en eux et de développer de nouvelles compétences qui faciliteront par la suite leur intégration au marché du travail ou leur retour aux études.L'activité d\u2019Insertech contribue de façon marquée à la préservation de l\u2019environnement.Au cours de l\u2019année, nous avons ainsi récupéré plus de 7000 ordinateurs donnés par les gouvernements, les entreprises, les institutions et même les individus.La réparation que nous effectuons sur ces appareils donne une seconde vie à des ordinateurs qui, autrement, prendraient le chemin du site d'enfouissement.Les transformations opérées sur les ordinateurs sont parfois très importantes : augmentation de la mémoire, pose d\u2019un nouveau disque dur, changement du microprocesseur, adaptation multimédia, etc.Nous assemblons aussi des ordinateurs plus puissants, entièrement neufs, que nous installons en réseau avec des appareils reconditionnés moins performants.Les composants des ordinateurs défectueux sont vérifiés séparément et réutilisés dans l\u2019assemblage d\u2019autres appareils.Les pièces inutilisables sont acheminées chez divers recycleurs de façon à favoriser la réutilisation. 58 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Insertech choisit une approche résolument technologique.Nous conseillons notre clientèle et lui offrons tous les services nécessaires.Nous visons l\u2019amélioration du produit pour qu'il soit de qualité et qu\u2019il réponde aux besoins de performance sans cesse croissants de clients ayant des budgets modestes.Il s\u2019agit de trouver un juste équilibre entre la surenchère des fabricants et distributeurs du dernier gadget informatique et l'approche passéiste niant les besoins de technologie des utilisateurs.L'entreprise s\u2019est développée très rapidement et assemble maintenant près de 5oo ordinateurs par mois.Elle est devenue le plus gros fournisseur d\u2019ordinateurs recyclés destinés aux écoles et signe des ententes d'approvisionnement et de service avec plusieurs organismes.Insertech travaille en étroite collaboration avec la Fédération des commissions scolaires du Québec et avec la corporation Ordinateurs pour les écoles du Québec dont la mission est de favoriser l\u2019introduction des nouvelles technologies dans les établissements scolaires.Sur le plan économique, Insertech doit maintenant relever plusieurs défis.Nous souhaitons nous faire connaître davantage pour être assurés d\u2019un approvisionnement, constant et de bonne qualité, d'ordinateurs offerts par les entreprises qui renouvellent leur parc informatique.Nous entendons diversifier notre clientèle : nous voulons rejoindre aussi les étudiants, les travailleurs autonomes, les petites entreprises, les organismes à but non lucratif.Insertech doit réfléchir constamment aux besoins des utilisateurs à faible budget pour offrir des produits efficaces à des prix avantageux.C\u2019est ainsi que nous travaillons à concevoir des offres de produits et services destinées à des regroupements d'organismes, à des associations d\u2019aînés, à des centres de services à la petite enfance et à bien d\u2019autres.En somme, il est L'ENVIRONNEMENT, OUTIL DE LUTTE CONTRE L'EXCLUSION DES JEUNES possible de rendre l'informatique accessible et utile à tous les membres de la communauté, sans pour autant détruire l\u2019environnement par une consommation excessive.Mais chez Insertech l\u2019environnement est avant tout un outil de réalisation de notre mission première : l'insertion sociale et professionnelle de jeunes adultes marginalisés.Tous ces jeunes, hommes et femmes, ont en commun un faible niveau de scolarisation et une absence d\u2019expérience de travail suffisante.Ils ont vécu des situations personnelles douloureuses : institutionnalisation, abus physiques ou sexuels, itinérance, monoparentalité précoce, etc.Près de la moitié de nos jeunes proviennent de communautés immigrantes, souvent d'arrivée très récente.Tous ont en commun une volonté de sortir d\u2019une situation difficile et de se construire une nouvelle vie.L'activité de recyclage et de transformation d\u2019ordinateurs convient bien à notre mission parce qu\u2019elle offre diverses situations d'apprentissage et qu\u2019elle est très attrayante pour les jeunes.Elle permet aux participants d\u2019apprendre à effectuer le travail d\u2019inventaire, la gestion des stocks, la vérification et l\u2019assemblage d\u2019appareils, le service à la clientèle et bien d\u2019autres choses encore.L'informatique est un savoir utilisable dans beaucoup de domaines, valorisant et apprécié des jeunes.Les participants d\u2019Insertech ne deviennent pas des techniciens en informatique, mais ils apprennent à utiliser l\u2019ordinateur dans différentes situations de travail et de vie.Le fait d\u2019aider à l\u2019implantation de l\u2019informatisque au profit d'une clientèle à vocation sociale tout en contribuant à la préservation de l\u2019environnement constitue également une source importante de valorisation chez nos jeunes travailleurs.Un passage chez Insertech Angus les sensibilise aux diverses possibilités de recyclage.59 60 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Après un an et demi de fonctionnement, les résultats d'Insertech Angus sont très encourageants : 90 % des jeunes finissants trouvent du travail ou retournent aux études.Certains d\u2019entre eux ont déniché des emplois dans le domaine de l\u2019informatique, mais la plupart travaillent plutôt dans les entrepôts, les magasins, les bureaux, tous endroits où leurs compétences comme utilisateurs de l'informatique leur ouvrent des portes.Tous ont développé des compétences nouvelles et ont appris à mieux connaître leurs forces et leurs intérêts, à travailler en équipe.L'un des défis d'Insertech consiste à adapter sans cesse la formation et l\u2019encadrement offerts à ces jeunes pour leur permettre de maîtriser des technologies en constante évolution et habituellement réservées à des personnes beaucoup plus scolarisées qu'eux.Insertech doit aussi développer une approche globale pour répondre le mieux possible à un ensemble de besoins personnels et sociaux indispensables à l\u2019insertion dans le marché du travail : stabilité de logement, accès à des services de garde, santé, sécurité, connaissance de soi.L'accès au travail ou aux études demeure une priorité car il s'agit d\u2019une nécessité économique et d\u2019une source de valorisation pour des jeunes ayant connu jusqu'ici l\u2019exclusion.Même si ces jeunes se retrouvent ensuite généralement au bas de l'échelle socioéconomique parce qu'ils sont peu scolarisés, nous souhaitons qu\u2019ils deviennent conscients de leurs forces, de leurs droits et de leurs obligations et ce, dans tous les aspects de leur vie.C\u2019est alors que nous pourrons constater qu\u2019ils sont en mesure d\u2019exercer une véritable citoyenneté, élément indispensable à une pratique de développement durable. ESSAIS ET ANALYSES OD Des entreprises vertes ?Par CORINNE GENDRON \u2018entreprise et l\u2019écologie ont autrefois fait bon ménage.Pendant longtemps, le souci de l\u2019écologie a été sacrifié de bonne foi à un développement industriel vu comme témoignage du progrès et de la maîtrise de l\u2019homme sur la nature.Mais les inquiétudes semées par la dégradation continue de l\u2019environnement ont transformé cette vision du progrès, et l\u2019on n'accepte plus au- jourd\u2019hui le prix écologique d\u2019une industrialisation débridée.Pendant ce temps les entreprises, longtemps restées sourdes aux récriminations des écologistes, se sont progressivement ouvertes à leur discours au point d\u2019y prendre part et de commencer elles-mêmes à s'occuper de l\u2019environnement.Si bien que l\u2019on parle de plus en plus d'entreprises vertes, comme si le grand fossé qui séparait jadis industriels et écologistes avait cédé le pas à un terrain d'entente propice au développement durable et fertile en produits et en occasions d\u2019affaires écologiques.Les entreprises sont devenues des partenaires du développement durable, et sur l\u2019invitation du BCSD elles auraient changé de cap en entonnant un nouveau credo : rentabilité et qualité de l\u2019environnement vont de pair! 62 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES En arrière-plan de ce discours optimiste s'élèvent pourtant quelques voix discordantes.Bien que des partenariats entre les entreprises et les groupes environnementaux se tissent dans une multitude de domaines, plusieurs écologistes continuent à dénoncer les entreprises en arguant que leur discours vert n\u2019est qu'une façade derrière laquelle, en fait, rien n\u2019a véritablement changé.Qu'en est-il véritablement?C\u2019est ce que allons tenter d\u2019élucider dans les pages qui suivent.Le comportement environnemental des entreprises D\u2019entrée de jeu, il faut bien dire que le comportement des entreprises a I'égard de la protection de l'environnement n'a rien d\u2019homogene : une industrie peut compter la fois des entreprises certifiées 14 oox et d\u2019autres aux prises avec des poursuites du ministère de l'Environnement.Des enquêtes récentes indiquent néanmoins que le changement d\u2019attitude à l\u2019égard de la question environnementale semble généralisé\u2019.Alors qu\u2019au début des années 1980, certains prétendaient que le souci de l\u2019environnement ne serait qu'une mode, les études révèlent que les entreprises reconnaissent la pertinence de la question environnementale dans une proportion de plus de 80 pour cent et qu\u2019elles estiment que cette question prendra de l'importance dans les années à venir.Toutefois, cette nouvelle sensibilité ne se traduit pas nécessairement par des mesures concrètes.D\u2019après l\u2019enquête que le CSMOIE a menée au Québec, seulement 50 pour cent des entreprises ont mis en œuvre de véritables procédures ou des politiques de préservation de l\u2019environnement.De plus, moins du 1.Les principales enquêtes sur lesquelles nous nous basons sont les deux sondages réalisés par la firme KPMG en 1994 et en 1996, l\u2019enquête menée par l\u2019université York en 1992 et l'enquête plus récente encore du comité sectoriel de main-d'œuvre de l\u2019environnement (CSMOIE) dont les résultats ont été publiés en 1999 dans un document intitulé La Gestion environnementale au Québec : engagement, pratiques et impacts sur les ressources humaines et l'industrie de l'environnement. DES ENTREPRISES VERTES ?quart des entreprises ont mis sur pied un service de gestion environnementale; et la proportion de celles qui réalisent des études ou des rapports sur cette question est à peine supérieure.Ces données confirment-elles le fait que l\u2019engagement des entreprises envers l\u2019écologie se limite au discours, ou ne traduisent-elles pas plutôt un véritable souci de la qualité de l\u2019environnement, qui n\u2019en serait qu\u2019à ses premiers balbutiements ?Entreprise et environnement : la nouvelle écologie stratégique Pour répondre à cette question, il faut se pencher sur les déterminants de la modernisation écologique, c\u2019est-à-dire les facteurs qui poussent les entreprises à adopter des comportements plus respectueux qu'autrefois de l'environnement, afin de voir si ceux- ci sont porteurs de mutations véritables.D\u2019après différentes enquêtes, c\u2019est la réglementation ainsi que les sanctions pénales rattachées aux personnes mêmes des dirigeants ou des administrateurs qui constituent le premier facteur de pression favorisant la modernisation écologique des entreprises.La sensibilité à l\u2019écologie dans les milieux industriels serait donc tributaire d\u2019une modernisation écologique s\u2019effectuant à l\u2019échelle de la société et se traduisant par de nouvelles règles venant encadrer les activités des entreprises.Mais si l'impact de mesures coercitives n\u2019est, en fin de compte, pas très surprenant, comment expliquer néanmoins que plusieurs entreprises se fixent pour objectif non seulement de se conformer, mais bien de dépasser les normes en vigueur ?On peut avancer plusieurs explications à ces comportements progressistes.Certains auteurs estiment par exemple que les différences de comportement des entreprises à l'égard de l\u2019environnement tiennent au fait que, à l\u2019instar de la communauté humaine, il existe parmi elles des sujets plus conscients que d\u2019autres; plus la conscience environnementale des dirigeants des 63 64 POSSIBLES, HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES industries est élevée, meilleure serait la performance écologique.Par conséquent, une réflexion sur l\u2019éthique environnementale de l\u2019entreprise conclurait qu\u2019il suffit d\u2019éduquer les chefs et le personnel pour assurer une amélioration substantielle de leur performance en ce domaine.Cette hypothèse optimiste peut paraître attrayante.Toutefois, elle va à l\u2019encontre des résultats des enquêtes que nous citions plus tôt puisqu'elle postule que c\u2019est par une prise de conscience que l'entreprise s'intéresse à l\u2019environnement, alors que ces enquêtes démontrent plutôt que cette sensibilité résulte de pressions externes, tout spécialement de la réglementation.D\u2019autre part, l'important écart existant entre le niveau de sensibilité des entreprises et la mise en œuvre de mesures concrètes invite à interroger le lien présumé entre éducation et action responsable que sous-tend l'approche éthique de l\u2019entreprise au sujet de l\u2019environnement.En fait, la conception anthropomorphique de l\u2019entreprise sur laquelle se fonde cette approche est un postulat fragile et discutable qui ne permet pas d\u2019appréhender la véritable dynamique de la modernisation écologique des entreprises.C\u2019est pourquoi il nous semble plus sage de nous tourner vers d\u2019autres types d\u2019explication.En premier lieu, et même si cela peut sembler une évidence, il est indispensable de rappeler qu\u2019en matière de performance environnementale, les secteurs primaire, secondaire et tertiaire ne sont pas sur un pied d'égalité.Avant même d\u2019avoir amorcé quelque réflexion que ce soit sur sa performance écologique, une entreprise du secteur tertiaire encourt vraisemblablement moins de risques de nuire à l\u2019environnement que sa voisine du secteur primaire, dont la principale activité consiste précisément à modifier cet environnement.En somme, le rapport coût-bénéfice des investissements consentis pour la préser- DES ENTREPRISES VERTES ?vation de l\u2019environnement varie considérablement d\u2019un secteur et d\u2019une industrie à l\u2019autre.Cela étant dit, les différences de comportements à l\u2019intérieur d\u2019un même secteur industriel obéissent nécessairement à d\u2019autres logiques qu\u2019il est intéressant de mettre au jour.Plusieurs auteurs ont déjà proposé des pistes prometteuses pour expliquer les processus à l\u2019œuvre dans la dynamique de modernisation écologique des entreprises.Une première explication avance que les entreprises anticipent une progression des normes environnementales et qu\u2019il est moins coûteux pour elles de s\u2019y adapter avant leur entrée en vigueur, alors qu\u2019elles disposent de la marge de manœuvre nécessaire pour choisir les technologies et le rythme d'implantation qui leur convient le mieux.Une deuxième explication, qui n\u2019est pas sans parenté avec la première, s'appuie sur l\u2019idée que les entreprises participent au processus de réglementation et que celui-ci fait partie intégrante de leur stratégie compétitive.Des entreprises ayant atteint un niveau de performance écologique donné peuvent donc faire pression sur la sphère politique dans l\u2019espoir que soient adoptées des normes plus sévères pour l\u2019ensemble de l\u2019industrie.Les autres entreprises sont alors forcées de suivre et doivent consentir des investissements potentiellement importants pour se conformer à des normes et parfois même adopter une technologie choisies en fonction de l\u2019entreprise chef de file.Ces considérations font ressortir le fait que l\u2019environnement est en train de devenir un véritable élément stratégique dont les entreprises peuvent faire usage pour se positionner par rapport à leurs concurrents.Mais la dimension stratégique des investissements en faveur de l\u2019écologie ne s'arrête pas là, car préserver la qualité de l\u2019environnement est aussi devenu un élément de positionnement marketing sur des marchés de plus en plus sensibles à cet 65 9 3 i 66 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES impératif.Si l\u2019on peut s'interroger sur l\u2019ampleur du phénomène de la consommation verte, on ne peut nier que la performance écologique d\u2019un produit constitue désormais une variable du choix de consommation.Dans le même ordre de phénomènes, l\u2019engouement pour les fonds d\u2019investissement verts ou éthiques traduit la sensibilisation à l\u2019écologie d\u2019une population de plus en plus consciente de la signification et des conséquences socioécono- miques et morales de ses choix économiques.Il s\u2019agit d\u2019une mutation dont l\u2019entreprise doit tenir compte, et dont elle peut tirer profit.Ce que nous avons proposé d'appeler écologie stratégique illustre bien la dynamique de modernisation écologique à l\u2019œuvre dans la sphère économique et laisse penser qu\u2019elle n\u2019est pas qu\u2019un phénomène éphémère.Voyons maintenant quelle forme prend cette modernisation dans la vie concrète de l\u2019entreprise.Les stratégies environnementales de l'entreprise Le positionnement stratégique de l\u2019entreprise à l'égard de l\u2019environnement se traduit par un niveau d'engagement écologique et un ensemble de mesures stratégiques.L'entreprise peut choisir parmi quatre niveaux d'engagement : marginal, conforme, intégré et chef de file.Le premier niveau d'engagement est en fait un non-engagement puisque l\u2019entreprise choisit délibérément de ne pas se préoccuper de l\u2019environnement.Si cette attitude est certainement sans grande conséquence pour ce qui est des entreprises du secteur tertiaire, il en va tout autrement des autres secteurs, davantage réglementés, où les entreprises délinquantes s'exposent à des poursuites.Tioxide est une bonne illustration d\u2019une absence de stratégie environnementale.La majorité des entreprises choisissent le deuxième niveau d'engagement qui vise tout simplement la conformité aux DES ENTREPRISES VERTES ?lois, mais suppose des activités de veille législative ainsi que des investissements ponctuels.Le troisième niveau, vers lequel tendent de plus en plus d\u2019entreprises, se caractérise par la mise sur pied d\u2019un système de gestion environnementale qui permet à l\u2019entreprise d\u2019intégrer la variable écologique dans l\u2019ensemble de ses processus décisionnels.Enfin, l\u2019entreprise chef de file est celle qui mettra l\u2019accent sur cette variable environnementale pour se positionner avantageusement sur son marché et par rapport à ses concurrents.L'adoption d\u2019un ensemble de mesures stratégiques cherche à traduire la multidimensionnalité d\u2019une position favorisant la préservation de l\u2019environnement.Celle-ci peut se déployer minimalement dans cinq sphères : la communication, les opérations, l\u2019organisation, le positionnement marketing et enfin le positionnement politique.À un premier niveau, la dimension communicationnelle de la stratégie environnementale concerne l\u2019élaboration, l\u2019adoption et la diffusion d\u2019une politique environnementale, mais elle peut aller jusqu\u2019à la mise sur pied de comités de citoyens invités à faire part de leur opinion et de leurs suggestions quant à l\u2019impact sur l\u2019environnement des activités de l\u2019entreprise.La dimension opérations concerne l\u2019adoption de procédés et de technologies performants sur le plan écologique, tels que le choix des matériaux, le recyclage, les procédés en circuits fermés, etc.La dimension organisationnelle englobe à la fois l'embauche de personnel spécialisé et la mise sur pied de comités consacrés à la qualité de 'environnement.Le positionnement marketing suppose une analyse de la sensibilité d\u2019un marché à l\u2019aspect écologique et la création de produits y faisant écho.Enfin, le positionnement politique touche toutes les activités de lobbying direct, mais aussi la participation aux forums de réflexion mis en place par les associations industrielles.67 68 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Ce rapide énoncé des différentes facettes d\u2019une stratégie environnementale ne traduit évidemment pas leur ampleur ni leur complexité.Les entreprises soucieuses d\u2019intégrer la préservation de l\u2019environnement dans leur processus décisionnel doivent souvent consentir d'importants investissements sans nécessairement disposer de l\u2019expertise qui permettrait d\u2019en tirer le maximum de profits.C\u2019est pourquoi elles auraient souvent avantage à se tourner vers des systèmes de gestion normalisés tels que le règlement Éco-Audit (ou EMAS) en Europe ou encore la norme internationale ISO 14 oor publiée en 1996.Les systèmes de gestion normalisés : ISO 14 001 Puisque les États-nations en sont responsables, la préservation de l\u2019environnement aurait pu devenir un formidable instrument de protectionnisme susceptible de miner les stratégies de libre- échange favorables aux grandes entreprises.À l\u2019origine de la série 14 000, le comité SAGE (Strategic Advisory Group on Environment) avait justement été formé en vue de déterminer si des normes de gestion environnementale internationales permettraient notamment d\u2019éviter les barrières commerciales.La norme 14 OO1 est claire en stipulant que son but n\u2019est pas de modifier les obligations des entreprises face à l\u2019environnement, mais bien de fournir un guide de gestion et de contribuer à éviter que des barrières commerciales ne s'élèvent sous prétexte de protéger l\u2019environnement.Le système de gestion que propose la norme comporte cinq étapes.L'entreprise doit tout d\u2019abord adopter une politique sur l\u2019environnement pertinente et adaptée, dans laquelle elle s\u2019engage à se conformer aux lois et règlements et à améliorer sans cesse son système de gestion.Contrairement au système EMAS, où l\u2019entreprise doit déclarer qu'elle se conforme aux lois et règlements, le système 14 OO1 n\u2019exige qu\u2019un engagement à se conformer.Cette DES ENTREPRISES VERTES ?distinction est importante car elle signifie qu'une entreprise certifiée 14 OO1 peut ne pas être conforme aux lois et règlements en vigueur sur l\u2019environnement.La deuxième étape concerne la planification.L'entreprise doit ici procéder à un examen en profondeur des conséquences de ses activités sur l\u2019environnement de manière à déterminer les priorités de son système de gestion ; elle doit disposer d\u2019un plan de veille législative et se fixer des objectifs précis et mesurables ; enfin, l\u2019entreprise doit mettre sur pied des programmes qui lui permettront d\u2019atteindre chacun de ses objectifs.La troisième étape, intitulée mise en œuvre et fonctionnement, touche aux dimensions organisationnelles du système de gestion telles que les structures et responsabilités, de même que la formation, la sensibilisation et la compétence en questions environnementales du personnel de l\u2019entreprise ; elle comprend également les procédures de communication interne, la gestion de la documentation du système de gestion de même que la mise en place de mesures d\u2019urgence.La quatrième étape concerne le contrôle et la surveillance, et prévoit des procédures en cas de non-conformité aux normes du système de gestion.Enfin, la dernière étape requiert que les résultats du système de gestion soient révisés par la direction, qui juge des modifications nécessaires.À l\u2019heure actuelle, on compte plus d\u2019une centaine d\u2019entreprises certifiées 14 oo1 au Canada, ce qui signifie que leur système de gestion environnementale a été approuvé par un regis- traire, et qu\u2019il est jugé conforme à la norme internationale.Il y a actuellement plus de 2 000 entreprises certifiées 14 OOI à travers le monde, dont plus de 1 000 au Japon.x x x 69 70 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Pour revenir à notre premier questionnement, ce petit tour d'horizon des pratiques destinées à assurer la protection de l\u2019environnement semble confirmer que les choses ont bel et bien changé : les entreprises se préoccupent de la question et plusieurs ont mis en œuvre des procédures leur permettant de mieux gérer les effets de leurs activités sur l\u2019environnement.De plus, le fait que la qualité de l\u2019environnement ait acquis de la pertinence au regard de la stratégie compétitive de l\u2019entreprise laisse penser qu'une certaine dynamique économique puisse jouer en faveur de l'écologie et qu'il suffira d'atteindre un nombre suffisant de gens sensibilisés et militants pour s'assurer que l\u2019activité économique dans son ensemble puisse contribuer au développement durable.Mais les choses ne sont malheureusement pas si simples et parler d'entreprises partenaires du développement durable dès qu'elles ont mis sur pied un système de gestion environnementale est aller un peu vite en besogne.Le développement durable suppose une réflexion quant aux impacts sur l\u2019environnement des activités économiques qui dépasse la simple performance écologique des entreprises et interroge la finalité même de leur production.Le développement durable interroge non seulement le système de production mais aussi la culture de la consommation, élément de base de l\u2019entreprise capitaliste.Il faut donc entreprendre une réflexion qui transcende l\u2019entreprise et qui examine la pertinence de ses activités au regard des visées d\u2019une société qui ne se définit plus comme industrielle, et qui souhaiterait peut- être se définir comme écologique. : ESSAIS ET ANALYSES à Répondre au néo- libéralisme par la voix du commerce équitable rar LAURE WARIDEL air trade not free trade\u2019, scandaient des manifestants dans les rues de Seattle lors de la rencontre ministérielle de I'Organisation mondiale du commerce (OMC) tenue au mois de novembre 1999.Chacun des 50 000 individus et des 6 000 organismes représentés avait ses propres raisons de manifester, mais tous partageaient l\u2019urgence de s'opposer à l\u2019édification d\u2019une structure internationale imposant la libéralisation des marchés comme une fin en soi, un système par lequel les gains sont privatisés au profit d\u2019une minorité dirigeante et dont les coûts environnementaux, sociaux, politiques et culturels sont assumés par une majorité appauvrie.\u201d L Commerce équitable, non libre-commerce.2.Sarah Anderson, John Cavanagh, The Top 200 : The Rise of Global Corporate Power, Washington, Institute for Policy Studies, 1996; Debi Barker, Jerry Mander, Invisible Government, San Francisco, International Forum on Globalization (IFG), octobre 1999, 48 p.; PC.Mavroidis, W.Zdouc, « Legal means to protect private parties\u2019 interests in the WTO.The case of the EC new trade barriers regulation », Journal of International Economic Law, Oxford, Oxford University Press, 1998, vol.I, n° 3, p.407-432; Steven Shryb- man, À Citizens Guide to the World Trade Organization, Ottawa, The Canadian Centre for Policy Alternatives et Toronto, James Lorimer & Company Ltd., Publishers, 1999; 154 p. 72 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Les bénéfices collectifs mondiaux devant découler de la main invisible du libre marché attendent toujours leur avènement.Malgré la croissance économique globale sans précédent des trente dernières années, l\u2019écart entre le 20 % des habitants les plus riches de la planète et le 20 % des plus pauvres a plus que doublé, passant d\u2019un ratio d\u2019un pour 30 à un pour 603 Sur le plan environnemental, la réduction de la biodiversité, les changements climatiques et la pollution en général rongent notre devenir.Ces faits ne sont plus nouveaux.* Ainsi, s'il est vrai que les échanges commerciaux sont générateurs de « richesse », encore faudrait-il que les véritables coûts soient comptabilisés afin de savoir si l\u2019on s'enrichit vraiment.Les coûts environnementaux et sociaux ne sont toujours pas calculés dans les PNB nationaux.Il faudrait pouvoir « re-socialiser » l\u2019économie en tenant compte de l\u2019ensemble des habitants de la planète d\u2019aujourd\u2019hui et de demain et donc de l\u2019ensemble des écosystèmes.Si les coûts sociaux et environnementaux étaient intégrés aux prix payés par les consommateurs pour les biens qu\u2019ils se procurent, des pommes biologiques coûteraient bien moins cher que des bananes importées d\u2019une grande multinationale.Un litre d\u2019eau potable coûterait moins cher qu'un litre de pétrole et ainsi de suite.Dans ces circonstances, on serait en droit de se vanter d\u2019avoir payé peu cher nos nouveaux souliers, car cela serait synonyme d\u2019une plus grande justice sociale et environnementale.Le marché est encore loin de là.C\u2019est justement dans ce contexte qu'aujourd'hui divers choix comme le commerce équitable réclament d\u2019une voix parfois étouffée leur nécessité d\u2019exister.3.Pedro Casaldaliga, « Déboulonner l\u2019idole du marché Tout-Puissant » dans Guerre économique, Genève et Saint-Maurice, COTMEC et Saint-Augustin, 1997, p.89.4.World Watch Institute, State of the World 1999, New York et London, W.W.Norton & Company, 1999. RÉPONDRE AU NÉO-LIBÉRALISME PAR LA VOIX DU COMMERCE ÉQUITABLE L'histoire du commerce équitable Le commerce équitable a connu ses premiers balbutiements après la Deuxième Guerre mondiale.Initialement connu sous le nom de commerce alternatif, son but n\u2019était alors pas tant de réformer les pratiques traditionnelles du commerce que de créer un système de commercialisation parallèle équitable.En 1946, l\u2019agence de développement international des Mennonites aux États-Unis donna naissance à un projet d\u2019achat direct à des artisans défavorisés d\u2019Amérique latine.Leur premier magasin, alors appelé Self Help (aujourd\u2019hui rebaptisé Ten Thousand Villages \u2014 Dix mille villages), a été ouvert par des bénévoles qui souhaitaient contribuer à l\u2019établissement de rapports économiques plus justes tout en sensibilisant leur communauté aux inégalités engendrées par le commerce international.Au début des années soixante en Furope, une initiative similaire fut entreprise par un groupe de jeunes militants néerlandais qui importa directement d'Haïti des statuettes de bois, ce qui permit à des artisans d'atteindre une plus grande autonomie économique.Quelques années plus tard, Oxfam Grande- Bretagne se mit à la vente d'artisanat chinois.Ainsi de suite, un projet en suivit un autre au point de devenir peu à peu un courant, surtout en Europe où les forces se canalisèrent plus facilement qu\u2019en Amérique du Nord.De ville en ville, puis de pays en pays, des groupes de bénévoles se sont organisés pour promouvoir et rendre accessibles des produits issus du commerce équitable.Ces points de vente avaient deux vocations : premièrement, soutenir les groupes de paysans et d'artisans désavantagés des pays du Sud en leur procurant un marché; et deuxièmement, sensibiliser la population des pays riches aux inégalités internationales.13 7h POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES En 1964, réunis à Genève à la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), des pays du Sud adoptèrent le slogan Trade not Aid (Du commerce, pas de l\u2019aide).Ils dénonçaient les comportements hypocrites des pays industrialisés qui, d\u2019un côté s\u2019appropriaient les ressources des pays du Sud et de l\u2019autre prétendaient promouvoir l\u2019aide internationale.Ils réclamaient des rapports de justice plutôt que de la charité.Cette conjoncture mit du vent dans les voiles du commerce équitable.À cette même époque, les premiers maillons de la chaîne des Magasins du Monde se forgèrent pour offrir uniquement des produits équitables.Peu à peu, l'éventail des marchandises offertes s\u2019élargit, notamment à des produits alimentaires comme le café et le thé.Devant la multiplication des boutiques, les associations nationales ressentirent le besoin de coordonner leurs efforts, tant en ce qui a trait à l'importation qu\u2019en ce qui concerne les campagnes d\u2019éducation et d'action politique touchant les questions économiques globales.Sur le plan pratique, les différents Magasins du Monde s'organisèrent en fédérations ou en réseaux nationaux, établirent des secrétariats administratifs, systématisèrent leurs manières de fonctionner et rendirent plus professionnelles leurs activités.« Certifié équitable » À la fin des années 1980, le mouvement du commerce équitable réunit ses efforts pour offrir ses produits dans les lieux fréquentés par la majorité de la population.On cherchait à augmenter le volume des ventes afin de soutenir un plus grand nombre de producteurs.Cette tendance donna naissance, aux Pays-Bas, à la première initiative de certification équitable baptisée Max Havelaar, empruntant ainsi le nom du personnage légendaire d\u2019un roman hollandais qui dénonçait la situation des planteurs de café en Indonésie au temps de la colonisation.Le café fut le RÉPONDRE AU NÉO-LIBÉRALISME PAR LA VOIX DU COMMERCE ÉQUITABLE premier produit certifié équitable à être distribué à travers le réseau de distribution traditionnel.On le vit ainsi apparaître dans les grandes épiceries, les cafés, les restaurants, etc.Un logo de certification garantissait aux consommateurs qu'un organisme indépendant avait vérifié si le produit répondait adéquatement aux principes du commerce équitable.La Fondation Max Havelaar inspira la mise en place d\u2019initiatives similaires appuyées par des ONG et des syndicats au-delà des Pays-Bas.On assista à la création de nouveaux organismes de certification nationaux dont les organismes TransFair en Allemagne, au Canada et aux États-Unis et Fair Trade en Grande- Bretagne.En 1997, quinze différentes initiatives de certification équitable se regroupèrent au sein de FairTrade Labelling Organisations (FLO) qui maintenant coordonne et tente d\u2019uniformiser le processus de certification à l\u2019échelle internationale.À la demande d\u2019associations de producteurs, d\u2019organismes de développement international et d\u2019associations de consommateurs, la certification équitable s\u2019est étendue à de nouveaux produits.Dans plusieurs pays européens, il est facile de se procurer du thé, du cacao, du chocolat, du sucre, du miel et des bananes certifiés équitables à l\u2019épicerie du coin.Grâce à l\u2019implication de commerçants traditionnels et aux différentes boutiques de produits équitables, on compte aujourd\u2019hui plus de 800 000 familles de paysans et d'artisans bénéficiant de ce type d'échanges.Elles sont réparties dans 45 pays d'Amérique latine, d'Afrique et d\u2019Asie et représentent environ cinq millions de personnes.Un exemple de coopérative Dans les montagnes d\u2019Oaxaca, au sud du Mexique, les autochtones de l\u2019Uniôn de Comunidades Indigenas de la Regiôn del Istmo (UCIRI) se sont regroupés en coopérative et exportent 15 DOCU 76 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES directement leur café certifié biologique et équitable en Europe et en Amérique du Nord.Ensemble, ils ont mis un frein au monopole et a I'exploitation des intermédiaires locaux desquels ils étaient dépendants non seulement pour la vente de leur café, mais aussi pour l'emprunt d\u2019argent et le transport de marchandises.Le soutien d'organismes de commerce équitable a aidé les paysans à acquérir les connaissances et à développer les infrastructures nécessaires à l\u2019exportation de leur café.À ses débuts, UCIRI regroupait une centaine de familles dans quelques communautés de la région.Aujourd\u2019hui, elles sont plus de 2 000 dans 51 villages.Les gens d'UCIRI ont réalisé plusieurs projets.Ils ont mis sur pied un centre de santé à base communautaire, une école d'agriculture biologique, des coopératives d\u2019alimentation, ainsi qu'une panoplie d\u2019autres projets appropriés aux besoins des gens et aux valeurs qui les animent.Une des forces du commerce équitable est justement de soutenir l\u2019autodéveloppement, de faciliter la prise en charge par une communauté de son propre déploiement.En anglais, on parlerait d\u2019empowerment, d\u2019une prise de pouvoir sur ce qui arrive.L'ascension du commerce équitable en Amérique du Nord Au Canada, pour l\u2019instant, le port du sceau de certification équitable de TransFair se limite au café.Cet organisme, encore récemment nommé FairTrade Mark Canada, existe depuis 1994 et vit avec très peu de moyens comparativement à ses pareils européens et américains.Il partage tout de même avec eux les mêmes critères de certification qui, dans le cas du café, se résument ainsi : r.Le café doit provenir de l\u2019une des 324 coopératives inscrites au Registre des producteurs de café de FLO.Ces organisations regroupent des familles de petits producteurs organisées de manière démocratique et pratiquant RÉPONDRE AU NÉO-LIBÉRALISME PAR LA VOIX DU COMMERCE ÉQUITABLE une agriculture durable.Le café est généralement biologique et cultivé à l'ombre dans la forêt, ce qui contribue à la préservation d\u2019écosystèmes diversifiés et à la réduction de l\u2019utilisation de produits agrochimiques.2.Le café est payé un prix qui tient compte la fois des besoins des producteurs et de la réalité des marchés du Nord.3.Les coopératives qui le désirent peuvent bénéficier d\u2019un paiement à l\u2019avance afin d\u2019éviter les taux d'intérêt élevés des institutions financières locales.4.Les acheteurs prennent des engagements à long terme, ce qui, pour les coopératives, facilite la planification et les investissements nécessaires aux pratiques d\u2019une agriculture durable.À l\u2019heure actuelle au Canada, cinq importateurs et 47 torréfacteurs (dont 17 au Québec) ont reçu une licence de certification équitable.Ils distribuent leur café dans environ 500 points de vente d\u2019un océan l\u2019autre.Au Québec seulement, les ventes de café équitable ont augmenté de 600 % de 1997 à 1999.Malgré cette croissance impressionnante, le café équitable demeure peu accessible.Contrairement à la Suisse et à la Grande- Bretagne, où il est possible de se procurer des produits équitables dans les grandes épiceries, en Amérique du Nord les consommateurs doivent généralement faire un détour pour se procurer du café équitable dans une boutique spécialisée.Quant au rapport qualité-prix, la majorité des cafés équitables étant de type « café gourmet », leur prix est généralement plus élevé que les grandes marques des supermarchés, mais leur 11 78 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES qualité est aussi supérieure.En réduisant le nombre d\u2019intermédiaires sur la route du café équitable, certaines économies peuvent être réalisées, bien que pour l\u2019instant la taille réduite du marché ne permette pas de faire de grandes économies d\u2019échelle en ce qui a trait aux coûts de transport, de manutention, etc.Aux États-Unis aussi le café est le porte-flambeau du commerce équitable qui s\u2019y trouve en pleine ascension.Plus d\u2019une cinquantaine d'importateurs et de torréfacteurs ont déjà pris part au mouvement, En 1999, plus de 1 000 tonnes de café équitable se sont écoulées sur le marché américain.Au mois d\u2019avril dernier, le géant du café gourmet américain, Starbucks, a annoncé qu\u2019il allait offrir du café certifié équitable dans plus de 2 000 de ses cafés dans tous les États-Unis et sur son site Internet.Ce geste crée un précédent important qui influence déjà d\u2019autres grands torréfacteurs tel qu\u2019A.L.Van Houtte.Le commerce équitable comme l\u2019agriculture biologique sont de nouvelles tendances que les entreprises ont intérêt à considérer pour maintenir leur place sous le soleil d\u2019un marché extrêmement lucratif.Des campagnes de sensibilisation et d'action pour le commerce équitable Ces nouvelles tendances n\u2019émergent pas de la seule bonne volonté des grandes entreprises.Elles sont influencées par la force grandissante d\u2019une société civile de mieux en mieux organisée pour demander un renouvellement des pratiques commerciales entre pays du Nord et du Sud.Ces organisations de base vont au-delà de la simple dénonciation des problèmes économiques, sociaux et environnementaux qui affligent notre planète.Elles proposent des solutions de rechange et des gestes concrets quotidiens afin de prendre part à l\u2019édification d\u2019un monde plus responsable et RÉPONDRE AU NÉO-LIBÉRALISME PAR LA VOIX DU COMMERCE ÉQUITABLE 19 E E solidaire.Faisant appel au sens de la citoyenneté de chaque individu, des acteurs de la société civile nous rappellent que nos choix de consommation sont aussi des gestes politiques dont la valeur est souvent sous-estimée.Plutôt que d\u2019encourager des campagnes de boycott de produits non éthiques, des organismes non gouvernementaux (ONG) tels que TransFair, Équiterre et les Groupes de recherche et d\u2019intérêt public (GRIP) proposent plutôt le « bæycutt » comme moyen d\u2019influencer les entreprises et de faire appel à leur responsabilité.Ils font connaître le commerce équitable grâce à diverses activités de sensibilisation dans les réseaux institutionnels et communautaires, par le biais des médias et grâce à des centaines de bénévoles.Ils s'adressent directement à des entreprises, de l\u2019épicerie du coin à la grande maison de torréfaction.Bref, ils encouragent l\u2019achat de café équitable.En 1997, Équiterre a mis de l\u2019avant une campagne de 8 cartes postales adressées à la compagnie A.L.Van Houtte pour lui Ë demander d\u2019offrir du café équitable.Cette entreprise, dont le siège social est à Montréal, offre plusieurs marques de café parmi les- A quelles se comptent entre autres Christophe Van Houtte, Orient Express, Café Séléna et Les amoureux du café.L'entreprise s'apprête enfin à offrir un premier mélange de café équitable dans sa ligne de café biologique Les amoureux du café.Un tel développement rendra le café équitable beaucoup plus disponible dans tout le Canada, où l\u2019entreprise est un acteur dominant.Reste à voir jusqu'où elle sera prête à aller, c\u2019est-à-dire si elle prendra la peine de développer un produit de qualité à prix raisonnable et si elle en fera une promotion adéquate.Il serait dommage qu'une entreprise d\u2019un tel potentiel se contente de faire un demi-essai pour ensuite clore l\u2019expérience en prétextant que le commerce équitable ne fonctionne pas.C\u2019est une initiative à suivre. POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Tant que le commerce équitable n\u2019aura pas percé le marché traditionnel, ses bénéfices demeureront marginaux alors que les problèmes engendrés par la libéralisation des marchés, en ce qui a trait aux conditions de travail et à la préservation de l\u2019environnement, sont énormes.Pour qu\u2019une véritable percée du commerce équitable survienne, il faudrait une mobilisation de tous les milieux, non seulement de la coopération internationale et des milieux environnementaux, mais aussi des organisations de consommateurs, des syndicats, etc.Il s'agit de faire en sorte que les produits équitables ne soient plus seulement des possibilités exceptionnelles éparpillées ici et là, mais qu\u2019ils deviennent la nouvelle norme.Il faudrait que les leaders de nos sociétés nord- américaines fassent preuve de volonté politique.Chaque année, nos gouvernements investissent des millions de dollars pour la représentation d'initiatives commerciales partout dans le monde.Malheureusement, les contrats que décrochent nos entreprises vont souvent à l\u2019encontre du développement durable.Pour que le commerce équitable prenne sa place à l\u2019échelle de l\u2019économie mondiale, il faudrait certes plus que quelques marques de café équitable sur le marché.Il s\u2019agit d\u2019un début, d\u2019un grain de sable peut-être, mais qui, une fois entré dans la machine, pourrait l\u2019obliger à s'arrêter.Chaque gorgée de café payé un prix juste aux producteurs et cultivé en respectant l\u2019environnement contribue à redéfinir la consommation.C\u2019est dire que le commerce équitable est avant tout un outil de changement social, un petit moyen pour répondre quotidiennement au grand appétit d\u2019un néolibéralisme débridé.Nos choix de consommation dépassent l'acte individuel, leur pouvoir est encore sous- estimé, c'est à chacun de nous de se les approprier « pour la suite du monde ». | ESSAIS ET ANALYSES OD Le cafe équitable au cégep Comment créer un point de vente en région Par JOCELYNE LAVOIE n novembre 1997, une publicité d\u2019Oxfam Québec dans un quotidien attirait mon attention : « Le café à saveur équitable pour un monde plus juste ».En parcourant l\u2019article, j'appris qu\u2019il était possible de contribuer à corriger les iniquités entre pays du Nord et pays du Sud, simplement en changeant sa marque de café habituelle pour un café de commerce équitable.Lorganisme A SEED (devenu par la suite Équiterre), expliquait qu\u2019en se procurant du café de commerce équitable, les consommateurs permettaient aux producteurs de recevoir un prix juste pour leurs produits et ce, en réduisant le nombre d\u2019intermédiaires.De cette manière, les paysans augmentent leurs revenus et peuvent mieux satisfaire leurs besoins fondamentaux.De plus, le commerce équitable encourage les producteurs à protéger l\u2019environnement en utilisant des méthodes d\u2019agriculture biologique.Ma décision de changer de marque de café fut immédiate.Enfin une manière concrète de vaincre le sentiment d\u2019impuissance que l\u2019on ressent si souvent face à la pauvreté qui sévit dans plusieurs pays du Sud.Il ne me restait qu\u2019à composer le 82 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES numéro de téléphone inscrit au bas de l\u2019article pour obtenir l\u2019adresse d\u2019un point de vente dans les environs de mon domicile.Quelle ne fut pas ma déception d\u2019apprendre que dans ma région, les Laurentides, il n\u2019existait aucun point de vente.Pour me procurer du café équitable, il me fallait aller à Montréal.Devenir une consommatrice socialement responsable n\u2019irait donc pas de soi\u2026 Quelques semaines plus tard cependant, alors que je m'astreignais à une de mes tâches d\u2019enseignante en techniques de travail social au Cégep, l\u2019élaboration de mon plan de cours en intervention sociale collective, j'eus soudainement une idée.Et si je proposais à mes étudiantes et étudiants d\u2019établir un point de vente de café équitable dans la région des Laurentides?En réalisant un tel projet, mes élèves auraient non seulement l\u2019occasion d'acquérir une connaissance théorique de la méthodologie de l\u2019intervention communautaire, mais aussi l\u2019occasion de favoriser un virage vers une société plus juste.En effet, en dépit des nombreux exemples et des mises en situation qu\u2019une enseignante peut proposer pour illustrer les étapes du processus d\u2019intervention communautaire, la pratique de l\u2019action communautaire demeure souvent une abstraction pour des jeunes cégépiens de 17 à 20 ans.Favoriser l\u2019apprentissage et l'intégration d\u2019une pratique sociale qui nécessite une analyse de la situation, l\u2019élaboration d\u2019un plan d\u2019action, une sensibilisation et une mobilisation du milieu, la réalisation d\u2019une action collective et un bilan de l\u2019intervention n\u2019est pas chose facile, même après 10 années d'expérience en pédagogie.Convaincue que le développement du commerce équitable dans la région s\u2019avérait un projet tout indiqué pour illustrer les étapes de l'intervention communautaire, il me fallait maintenant persuader mes élèves. LE CAFÉ ÉQUITABLE AU CÉGEP Dès la première semaine de cours, je fis donc une proposition à mes étudiantes et étudiants : un cours complet sur le café équitable, animé par deux membres de l'organisme Équi- terre.Si, au terme de cette activité, le projet ne vous intéresse pas, leur promis-je, on laisse tomber l\u2019idée et on revient à des méthodes pédagogiques plus traditionnelles.C\u2019était mettre en doute le pouvoir de persuasion de Laure Waridel et Norman Roy, tous deux militants et activistes à Équiterre.Devant un groupe d\u2019une vingtaine d\u2019étudiantes et étudiants, ces deux militants firent la démonstration convaincante que faire le choix du commerce équitable, c'était faire le choix d\u2019une plus grande justice sociale, d\u2019un respect de l\u2019environnement et d\u2019une gestion démocratique où les profits sont partagés équitablement.Les jeunes furent surpris et indignés d'apprendre que des 15 $ que coûte le kilo de café dans le commerce, le petit producteur ne retire en moyenne que 5 à 80 cents, le reste étant partagé entre les nombreux intermédiaires et les quatre multinationales qui contrôlent 70 % du marché mondial du café.Du grain à la tasse, la distribution traditionnelle du café comporte entre six et huit intermédiaires : les commerçants locaux appelés « coyotes », les transformateurs, les exportateurs, les courtiers, les multinationales de la torréfaction et les distributeurs.Ces nombreux intermédiaires recueillent en moyenne 90 % de la vente du café.Le café de commerce équitable propose une distribution différente qui, en réduisant le nombre d\u2019intermédiaires, permet d'offrir aux producteurs un juste prix pour leur café.Au terme de cette séance d\u2019information, le projet pédagogique était en marche.Divisés en sous-groupes, les élèves décidaient de relever le défi de promouvoir la vente et la consommation de café équitable au cégep de Saint-Jérôme et dans la région des Laurentides.Au cours des quinze semaines qu\u2019a duré 83 84 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES le projet, diverses activités de sensibilisation ont été organisées dans le milieu.Les élèves ont notamment rencontré des commerçants et restaurateurs de la région à l\u2019aide d\u2019une trousse de sensibilisation, organisé un kiosque d\u2019information et de dégustation de café équitable dans l\u2019agora du cégep de Saint-Jérôme, fait signer une pétition pour encourager les responsables du café étudiant à servir du café équitable et publié des articles dans le journal étudiant.Malgré quelques rebuffades, les résultats positifs de ces initiatives n'ont pas tardé à se manifester.Trois points de vente de café équitable ont été créés dans la région des Laurentides.Le café étudiant du cégep offre désormais du café équitable, un restaurant de la municipalité de Saint-Jérôme a changé sa marque de café habituelle pour du café équitable et une boutique d\u2019aliments naturels a ajouté sur ses rayons un assortiment de cafés de commerce équitable.Les arguments qui ont convaincu ces commerçants étaient variés, allant du désir de contribuer eux aussi à une société plus juste, à l'opportunité de pouvoir offrir un café certifié biologique aux consommateurs.Au terme de la réalisation de ce projet, les élèves ont organisé une conférence de presse pour informer et sensibiliser plus largement la population locale, ainsi que pour dévoiler les coordonnées des commerces où les consommateurs peuvent se procurer le café équitable.Cette conférence de presse fut couronnée de succès.Sept journaux de diverses localités ont publié un article sur le café équitable, certains allant même jusqu\u2019à offrir leur première page.À la suite de la publication de ces articles, quelques commerçants et organismes communautaires de la région ont contacté OXFAM Québec pour participer au mouvement. LE CAFÉ ÉQUITABLE AU CÉGEP Enfin, par leur effort de sensibilisation de la population et par la promotion du café de commerce équitable, les élèves en techniques de travail social du cégep de Saint-Jérôme ont non seulement appris les fondements de l\u2019action communautaire, mais ils ont solidairement fait un geste pour favoriser une plus grande justice sociale et une meilleure protection de l\u2019environnement.Apprendre, tout en s\u2019impliquant concrètement dans une action de changement social, fut pour les étudiantes et étudiants l\u2019occasion de devenir des citoyennes et des citoyens responsables.Dans la région des Laurentides, comme dans les autres régions du Québec, il reste cependant encore beaucoup à faire pour que les consommateurs puissent avoir l\u2019occasion d\u2019être des consommActeurs et contribuer à des échanges économiques mondiaux plus justes.Nombreux sont les commerçants, les restaurateurs, les établissements gouvernementaux et même les organismes communautaires qui pourraient troquer leur marque de café habituelle contre un café de commerce équitable.Chaque geste compte.À vous maintenant de convaincre votre supermarché, votre torréfacteur favori, votre bistrot préféré et pourquoi pas votre employeur, de vous permettre de déguster un café équitable !* On peut se procurer du café de commerce équitable en contactant OXFAM Québec au (514) 937-1614.On peut se renseigner sur le café équitable en contactant ou en devenant membre de l'organisme Équiterre au (514) 522-2000.85 detre À l'ère de l'intendance privée L'exemple du mont Pinacle dans les Cantons de l'Est PAR DANIELLE DANSEREAU ous sommes sept autour de la table.Parmi nous, Marie, Micheline, Philippe et Claude.Tous les quatre sont (ou ont été) | membres du conseil d\u2019administration de la Fiducie foncière du mont Pinacle.Tous les quatre ont décidé de faire don à l\u2019organisme d\u2019une servitude personnelle de conservation sur une partie ou la totalité de leur propriété.Ils ne sont pas riches.Leur terre, c'est tout ce qu\u2019ils ont.Leur but, c\u2019est de faire connaître par exemple l'extraordinaire outil qu\u2019est la servitude de conservation dans la protection volontaire du territoire.À leur manière, ils sont des pionniers ; selon des données colligées à l\u2019été 1999 par le Centre québécois du droit en environnement, il n\u2019y a au Québec que sept servitudes réelles de conservation et deux servitudes personnelles.Le contexte Les propriétés dont je viens de parler sont situées en périphérie immédiate du mont Pinacle, à Frelighsburg, en Estrie, l\u2019un des À L'ÈRE DE L'INTENDANCE PRIVÉE derniers massifs encore relativement sauvages à proximité de Montréal.Le couvert forestier typique des forêts de feuillus dominées par l\u2019érable à sucre y abrite une faune et une flore abondantes et diversifiées.Plusieurs espèces végétales ou animales sont classées rares ou menacées.Les quelques fermiers traditionnels et résidants locaux cèdent de plus en plus la place à des villégiateurs qui s\u2019y établissent de façon permanente ou qui y ont une résidence secondaire.Le mont Pinacle a été l\u2019objet, à la fin des années 80 et au début 90, d\u2019une controverse majeure dont les médias ont abondamment fait état et qui avait pour source un projet de développement incluant centre de ski, golf et construction de résidences privées.C\u2019est au cœur de ce débat, en 1991, que la Fidu- cie foncière a été créée pour réaliser deux ans plus tard l\u2019acquisition d\u2019un premier terrain de 146 acres sur le flanc nord de la montagne.Un début modeste, mais symbolique, de prise en charge par de simples citoyens de la protection de leur patrimoine naturel.L'existence d\u2019une fiducie foncière n\u2019a pas pour but d\u2019empêcher tout développement.Mais l\u2019histoire a voulu que le projet controversé ne se réalise pas et la situation du Pinacle a beaucoup évolué ces dernières années.Quelques propriétaires fortunés ont racheté les terres du promoteur et manifestent le désir de conserver la montagne dans son état naturel.D'autre part, le conseil municipal de Frelighsburg est en attente de la décision d\u2019un juge de la Cour supérieure sur une poursuite intentée par l\u2019ex-promoteur contre la municipalité, le maire et quatre conseillers pour le motif qu\u2019ils ont nui à son projet de développement en adoptant un plan d'urbanisme à son avis trop restrictif.87 POSSIBLES, HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES La fiducie foncière Le cas du mont Pinacle a fait la preuve que les gouvernements n'ont plus d'argent à consacrer à la protection du territoire.En effet, depuis la création de la Commission de protection du territoire agricole, ce massif était zoné « vert », c\u2019est-à-dire qu'il était protégé contre le morcellement et le développement intensif.Par suite des pressions spéculatives évoquées plus haut et malgré une forte opposition locale, le Conseil provincial des ministres a recommandé à la CPTAQ, en mars 1990, de dézoner deux mille acres de terrain, soit le sommet et un peu plus que la totalité des terres prévues par le promoteur pour son développement.La création d\u2019une fiducie foncière est apparue comme une solution concrète et positive à un problème collectif.Héritière du Land Trust américain dont elle est une traduction littérale, la fiducie foncière (quel titre rébarbatif!) a une charte d\u2019organisme à but non lucratif et un statut d\u2019organisme charitable qui favorise la collecte des fonds nécessaires à l\u2019atteinte de ses objectifs.Dans le cas du mont Pinacle, l\u2019objectif est le maintien à perpétuité de terrains dans leur état naturel en faisant l\u2019acquisition de titres de propriété ou de servitudes de conservation.Aujourd\u2019hui, la Fiducie foncière du mont Pinacle poursuit assidûment son travail de conservation.Elle maintient des liens étroits avec les autres organismes de conservation de la région (Fiducie de la vallée de Ruiter, Fiducie du marais Alder- brooke, Parc d\u2019environnement naturel de Sutton, Fondation des terres du lac Brome).Elle a réalisé un premier inventaire faunique et floristique de terrains sur le Pinacle, a participé avec la municipalité à la création de sentiers pédestres, a aménagé sur sa terre un sentier d'interprétation de la nature, organise ponctuellement diverses activités de vulgarisation de la faune et de la flore et négocie des servitudes de conservation. À L'ÈRE DE L'INTENDANCE PRIVÉE Les servitudes de conservation Le grand avantage d\u2019une servitude de conservation est qu'elle permet de protéger des terres sans avoir à en devenir propriétaire.Le propriétaire du terrain à protéger s'engage volontairement à restreindre les usages de sa terre qui pourraient être dommageables à l\u2019environnement.Il y a deux types de servitudes : réelle ou personnelle.Une servitude réelle ne peut être conclue qu\u2019entre des propriétaires de terrains contigus tandis qu\u2019une servitude personnelle est un contrat négocié entre un propriétaire et un organisme de conservation, peu importe que ce dernier soit propriétaire ou pas.Dans tous les cas, la servitude prévoit ce que l\u2019un et l\u2019autre auront le droit de faire et ce qui sera interdit.Chaque servitude est donc unique, taillée sur mesure pour une situation et c\u2019est ce qui fait la beauté de la chose.Art- tachée à la terre par acte notarié, elle se transmet avec la vente de la propriété et dure aussi longtemps que le contrat le stipule.Trois ans, cinq ans, cent ans ou.à perpétuité! Jusqu'à tout récemment, on croyait que seules les servitudes réelles pouvaient être perpétuelles et que les servitudes personnelles ne pouvaient durer au plus que cent ans.Mais une récente jurisprudence peut porter à croire qu\u2019une servitude personnelle pourrait être perpétuelle.Mais nous sommes là dans le droit de demain.La servitude de conservation a une valeur monétaire, car elle influe sur la valeur marchande de la terre.Elle pourra donc être vendue ou donnée, de son vivant ou par testament.Dans le cas d\u2019un don, elle ouvre droit à un avantage fiscal, d\u2019autant plus intéressant s\u2019il s\u2019agit d\u2019un terrain reconnu par le ministère de l\u2019Environnement comme étant « à haute valeur écologique ».89 90 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Dans la plupart des cas, la servitude fera baisser la valeur de la propriété puisqu'elle en restreint l\u2019usage.Mais l\u2019expérience américaine témoigne que le contraire est vrai aussi.La valeur marchande des terrains peut grimper en flèche à la suite de l\u2019instauration de servitudes de conservation sur un grand nombre de propriétés d'une même région, celles-ci donnant une garantie contre les perturbations de l\u2019environnement immédiat.Les enjeux et les limites Le cas du mont Pinacle est exemplaire dans la mesure où il met en lumière de façon dramatique le formidable défi qui se pose aux petites municipalités à l\u2019aube des années 2000 : comment assurer un développement durable tout en protégeant le patrimoine collectif?Pour ne citer que cet exemple, la Fiducie du mont Pinacle bénéficie d\u2019une exemption de taxes municipales et scolaires, car elle permet l\u2019accès public à son terrain.C\u2019est appréciable, le financement de l\u2019organisme dépendant entièrement de la générosité de ses donateurs.Mais pour la municipalité de Frelighs- burg, c\u2019est un dur sacrifice.| Les municipalités ont hérité dans les dernières années d\u2019un lourd fardeau fiscal.Comment, en plus, protéger le patrimoine naturel qui fait la fierté locale et contribue à l\u2019attrait que la région exerce?L'essor de la villégiature et de la fréquentation touristique crée d'importantes pressions sur l\u2019environnement de certaines régions rurales.Frelighsburg a été désigné comme l\u2019un des plus pittoresques villages québécois et l\u2019engouement qui en découle commence tranquillement à changer son visage et son tissu social.Nous sommes sept autour de la table.Quatorze au conseil d'administration.Une centaine de membres à la Fiducie\u2026 Nous pourrions tous répéter avec Frédéric Back que notre À L'ÈRE DE L'INTENDANCE PRIVÉE 91 bonheur ne s'arrête pas à la porte de notre jardin, qu\u2019il dépend de la qualité de la vie dispensée par les montagnes\u2026 refuges des sources de vie, des forêts, du mystère, de la découverte et de la liberté.Au Québec, nous sommes une poignée.Pionniers de nouvelles pratiques environnementales ou acteurs naïfs préparant à leur insu des retraites de rêve pour les plus fortunés ? L ESSAIS ET ANALYSES | Education et environnement : construire l'espoir, sans naïveté par LUCIE SAUVÉ l y a des événements qui font la une, comme les nombreuses « tempêtes du siècle », les coulées de boue qui avalent des villages, les marées noires, et aussi des manifestations, des déclarations, la vitrine d\u2019un McDonald qui vole en éclats.Et puis, il y a des « non-événements », comme les déserts qui avancent, les espèces menacées, la soif, l\u2019étau silencieux des grands et des petits pouvoirs.Mais aussi parfois, des projets qui émergent, des solidarités qui se tissent, des politiques plus courageuses, des technologies « douces ».\u2026 C\u2019est cela l\u2019environnement, tel que présenté dans les manchettes, les éditoriaux, les grands reportages, les filets et entre les lignes : un environnement encore bien abstrait malgré tout, qu'on observe le plus souvent de loin, à travers la vitrine des médias. ÉDUCATION ET ENVIRONNEMENT : CONSTRUIRE L'ESPOIR.SANS NAÏVETÉ 93 Et toutes ces questions sont imbriquées dans le grand mouvement d\u2019« économisation » et de globalisation qui caractérise maintenant les activités humaines.Le « Round du millénaire » à Seattle en 1999 (l\u2019une des célèbres joutes contemporaines de l\u2019économie mondiale qui devient sportive) a bien montré le poids d\u2019une certaine économie sur nos cultures, notre agriculture, sur les aliments quotidiens, sur l\u2019eau des rivières, sur la vie elle- même, maintenant perturbée dans ses gènes : les arbres par exemple, dont on a trop fait la coupe « à blanc », deviennent désormais des « produits ligneux a croissance rapide ».Et I'éducation n\u2019y échappe pas : elle est associée à l\u2019économie du savoir.Une pédagogie de l'ailleurs : pédagogie de la fuite En réaction au sentiment d\u2019aliénation et d\u2019impuissance qui se développe devant ce qui apparaît inévitable, la tentation de fuite est grande.Qu'elle soit consciente ou non, délibérée ou non, elle répond à cette « heuristique de la peur » définie par Hans Jonas (1992).Elle génère entre autres, le syndrome du « pas dans ma cour » ou du « ça n'arrive qu\u2019aux autres » ; elle inspire la foi dans une science et une technologie salvatrices.En éducation, la tentation de fuite se manifeste dans ce qu\u2019on pourrait appeler la pédagogie de l'ailleurs : e l\u2019ailleurs de l'avenir, dont on souhaite qu\u2019il soit « durable » ou « viable »; se fondant sur une éthique du futur, la réflexion et l\u2019action y sont projetées dans le vaste projet de préserver les ressources environnementales et d\u2019instaurer les conditions sociales nécessaires à la sauvegarde à long terme de l'espèce humaine; e l\u2019ailleurs de la planète entière, où la pensée globale (ho- listique) s'inscrit nécessairement dans une perspective planétaire ou mondiale; la réflexion et l\u2019action y sont projetées dans les réalités lointaines des régions en 94 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES difficulté, dans l\u2019espoir de contribuer à l\u2019avènement d\u2019un village global, où pourra se déployer une éthique de la solidarité universelle.e l\u2019ailleurs de l'univers virtuel, qui ouvre sur un monde d\u2019une richesse potentielle inouïe en matière de mobilisation par l\u2019information et les communications, mais que la fascination qu'il inspire risque d\u2019aspirer dans le siphon d\u2019une réalité virtuelle où l\u2019outil devient la solution.Certes, à certains égards et dans certains contextes, ces trois propositions offrent des avenues pertinentes.Entre autres, les trois « ailleurs » peuvent être exploités de façon à mettre en place un « effet boomerang » qui renvoie aux réalités plus accessibles (et dérangeantes!) de I'ici, maintenant et entre nous.Mais l'éducation a également d\u2019autres voies à offrir, d\u2019autres cadres de référence à proposer.En particulier, nous tenterons d'explorer les possibilités de certains courants de l\u2019éducation relative à l\u2019environnement (ERE), qui tentent de contrer l\u2019effet paralysant du trop grand, trop loin, trop complexe, trop tout seul.Éduquer à la relation à l'environnement D'abord, quelques mots sur l\u2019éducation relative à l\u2019environnement.Cette dimension de l\u2019éducation vise la reconstruction du réseau de relations entre les personnes, leur groupe social d\u2019appartenance et l\u2019environnement.Ce dernier correspond à un ensemble de réalités complémentaires : il est à la fois la nature (à apprécier, à respecter, à préserver), un ensemble de ressources (à gérer, à partager), un groupe de problèmes (à résoudre), un système de relations (à comprendre pour mieux décider), la biosphère tout entière (où vivre ensemble et à long terme), mais d\u2019abord, plus près de nous, un milieu de vie (à connaître, à aménager) et un projet communautaire (où s'engager).L\u2019'ERE a pour ÉDUCATION ET ENVIRONNEMENT : CONSTRUIRE L'ESPOIR.SANS NAÏVETÉ objectifs le développement de compétences critiques, éthiques, stratégiques, esthétiques, etc, au regard de la relation à l\u2019environnement.C\u2019est un projet éducatif très vaste qui s'appuie sur des propositions théoriques et stratégiques multiples, diversifiées, bien documentées'.Il ne s\u2019agit pas d\u2019un thème accessoire ou d\u2019une « forme d\u2019éducation » quelconque dans une longue liste de nombreuses autres, mais plutôt d\u2019une dimension fondamentale de l\u2019éducation.L« espace » de l\u2019ERE correspond en effet à l\u2019une des trois sphères d\u2019interaction à la base du développement des personnes : I) au centre, il y a la sphère de la relation à soi-même, celle de la construction de l\u2019identité; 2) et puis, la sphère de la relation à l\u2019autre, celle du développement de l\u2019altérité (indissociable de la question de l\u2019identité) ; enfin, 3) en étroite relation avec les deux premières, s'ouvre la sphère de la relation au milieu de vie, à Oikos, cette « maison » que l\u2019on partage entre nous et qui est aussi celle des autres vivants.Ozkos correspond la racine grecque qui compose les mots éco-logie (connaissance de la « maison », définition de sa « niche écologique humaine ») et éco-nomie (gestion de ses relations de consommation et d\u2019aménagement de la « maison » commune).C\u2019est l\u2019environnement, qui se construit et se transforme à la jonction entre nature et culture : il est composé des éléments biophysiques du milieu, en étroite interaction avec les réalités socioculturelles des populations qui y vivent.Ici, c'est une autre forme d\u2019alterité qui est en cause, au-delà de l\u2019altérité humaine, et qui fait appel à une autre dimension de la solidarité; le sens de la responsabilité s\u2019élargit à une éthique éco- centriste.C\u2019est spécifiquement cette troisième sphère de relations qui interpelle l'ERE.1.Entre autres, les ouvrages de Annette Gough (1998) et Lucie Sauvé (1997) offrent un tour d\u2019horizon du champ théorique et pratique de l\u2019éducation relative à l\u2019environnement.9% 96 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Une telle vision de l\u2019éducation relative à l\u2019environnement va bien au-delà d\u2019une conception courante qui la réduit à un outil de résolution de problèmes ou de « gestion de l\u2019environnement », ou encore à une simple stratégie de diffusion des résultats de recherches « scientifiques » pour s'assurer des retombées de ces derniers sur les comportements des gens.L'ERE est un processus essentiel au développement humain, au développement social intégral.Et cela fait appel à des choix pédagogiques appropriés.Des courants d\u2019ERE actuels À cet effet, au cours des trente dernières années, de nombreuses propositions éducatives ont été élaborées pour l\u2019ERE.Certains courants apparaissent toutefois particulièrement appropriés pour faire face aux problématiques socio-environnementales contemporaines et pour stimuler un développement social responsable : en particulier, le courant de la critique sociale et celui du bioré- gionalisme.Ces courants vont au-delà de l\u2019approche réactive et pragmatique de la résolution de problèmes ; ils proposent une approche préventive des questions environnementales et dénoncent les œillères d\u2019une conception « gestionnaire » de l\u2019environnement, considéré comme un simple réservoir de ressources.Ils considèrent l\u2019environnement comme un véritable projet communautaire; l'ERE s'ouvre aux besoins et possibilités du milieu et fait appel aux divers partenaires de la « société éducative ».Le courant de la critique sociale en éducation relative à l'environnement s\u2019est développé surtout en Australie, la fin des années 80°.Ce courant adopte pour l\u2019ERE les propositions de la théorie critique d\u2019abord élaborée dans le domaine des sciences 2.lan Robottom et Paul Hart (1993) de même que John Fien (1993) synthétisent le courant du socially critical environmental education. ÉDUCATION ET ENVIRONNEMENT : CONSTRUIRE L'ESPOIR.SANS NAÏVETÉ sociales\u2019.Ce qui importe ici, c\u2019est de développer une approche critique des réalités socio-environnementales.En particulier, on tente de mettre au jour les liens étroits entre école, société et environnement.L'école est trop souvent le reflet de la société plutôt que le creuset d\u2019un changement social.Il importe de débusquer les intentions, les intérêts, les valeurs des protagonistes tant au sein de l\u2019école que dans la société : qui décide quoi ?pour qui ?pour quoi?en fonction de quels intérêts ?lan Robottom et Paul Hart (1993) suggèrent également d\u2019autres exemples de questions critiques : Comment le rapport à l\u2019environnement et à l\u2019éducation relative à l\u2019environnement est-il soumis au jeu des valeurs sociales dominantes ?Pourquoi l\u2019environnement n'est-il pas pris en compte?Pourquoi l\u2019ERE n'est-elle pas intégrée à l\u2019école?Mais cette investigation critique n\u2019est pas menée dans l\u2019abstrait, elle est menée au cœur de projets d'action, plus précisément de re- cherche-action, visant à transformer les réalités socio-environ- nementales et éducationnelles.Il ne s\u2019agit donc pas de commencer par faire une recherche pour agir ensuite, mais plutôt de s'engager ensemble dans un projet d\u2019action signifiant et d\u2019y associer un constant processus de réflexion critique.C\u2019est l\u2019exercice de la praxis : action-réflexion.L'hégémonie du savoir scientifique des experts y est remise en question au profit d\u2019un dialogue de savoirs au sein duquel différents types de savoirs se confrontent, se butent les uns aux autres, se questionnent mutuellement et se complètent.Le courant du biorégionalisme* est aussi très critique, mais il se situe moins dans une approche politique des questions socio-environnementales que dans une approche économique, au sens premier d\u2019éco-nomie : « gestion de la maison ».Ici, les 3.Lucie Sauvé (19976) présente un bref historique de la théorie critique.4.Ce courant est particulièrement bien décrit dans Traina et Darley-Hill (1995).97 98 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES problèmes environnementaux sont perçus comme essentiellement liés à nos choix économiques, soit nos modes de production et de consommation.Ce courant d\u2019ERE invite les gens à se prendre en charge, à rechercher de nouveaux modes de développement, responsables et solidaires, enracinés dans leur milieu de vie et leur culture locale.Plus concrètement, l\u2019ERE se déploie dans des projets d'éco-gestion.En anglais, on utilise l\u2019expression grass-roots environmental education, pour désigner aussi un certain type de bioré- glonalisme, plus radicals.Cela se traduit difficilement : ce mouvement va à la racine des choses, insistant sur la nécessité d'échapper à l\u2019aliénation économique et d'acquérir en tant que groupe social appartenant à une même région, une relative autonomie de subsistance à partir des ressources biorégionales.Ici, on s'oppose au slogan du développement durable « penser globalement, agir localement », expression qui témoigne du mouvement de la globalisation et incite à inscrire notre action dans le vaste projet du « Village global », sur lequel finalement nous n'avons aucune prise.On dénonce l\u2019arrogance et l\u2019utopie de ceux qui prônent la gestion de la planète.L'idée d\u2019un « monde de villages reliés » (selon l\u2019expression de Morris) est plus appropriée.En effet, dans un premier temps, on ne peut être responsable que de ce que l\u2019on connaît, dans son propre milieu de vie et dans le creuset de sa propre culture.Les populations doivent se libérer de l\u2019aliénation alimentaire par le développement de modes de production et de consommation différents de ceux qu\u2019exploite le capitalisme.Il s\u2019agit de se libérer de l\u2019étau de la mondialisation et d'échapper à l\u2019érosion de sa culture identitaire.Si le mouvement du « grass-roots » a surtout pris racine dans les pays du Sud 5.L'ouvrage de Gustavo Esteva et Magdhu Prakash (1998) cerne l\u2019essentiel de ce que les auteurs appellent le grass-roots post-modernism. ÉDUCATION ET ENVIRONNEMENT : CONSTRUIRE L'ESPOIR, SANS NAÏVETÉ où les populations vivent de plus près que nous le rapport à la terre, des projets concrets sont proposés au Nord également, comme celui de l\u2019« agriculture soutenue par la communauté », qui encourage les modes de production écologiques en achetant d'avance une partie de la récolte du fermier et en participant aux travaux saisonniers.C\u2019est aussi une façon de créer des liens entre la ville et la campagne.Le courant du biorégionalisme est également très lié à celui de l\u2019enracinement (place-based environmental education) qui insiste sur la nécessité de devenir de véritables habitants de nos quartiers, de nos villages, de nos milieux de travail.Comme le signale David Orr\u201c, nous nous comportons le plus souvent comme des résidents (« se dit d\u2019une personne qui vit temporairement en pays étranger pour les affaires, le commerce ou le travail »); nous utilisons les services, nous prenons, exploitons et consommons en échange d'argent, mais nous ne prêtons pas en retour d\u2019attention au milieu et ne sommes pas vigilants à l\u2019égard de sa qualité.Devenus bien souvent nomades, nous ne prenons pas racine, quand ce ne serait que temporairement ou symboliquement.Ce courant d'ERE propose de réapprendre à connaître et habiter son milieu de vie, en toute responsabilité.D'autres courants mériteraient d\u2019être soulignés.En particulier, le courant féministe en ERE, développé entre autres par l\u2019Australienne Annette Gough.Ce courant adopte beaucoup d'éléments des courants antérieurs, dont la critique des rapports sociaux, en particulier en ce qui concerne le rapport des femmes à l\u2019environnement et l'importance de transformer la relation à la terre, actuellement soumise à une exploitation abusive.Mais 6.Dans son ouvrage Ecological Literacy, David Orr (1993) insiste sut l\u2019importance de devenir des « habitants » de nos milieux de vie.Il développe aussi l\u2019idée de la « pédagogie du lieu ».99 POSSIBLES, HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES l\u2019accent est mis sur l'engagement, l\u2019accueil et le « care » (attention soutenue et affectueuse) à l\u2019égard des êtres et des choses qui composent le milieu de vie.Le courant féministe reproche par exemple au courant de la critique sociale d\u2019être exclusivement axé sur la rationalité et de ne pas laisser place aux aspects affectifs de la relation à l\u2019environnement.On pourrait allonger ici la liste des courants contemporains de l'ERE, qui contribuent à ce qu\u2019on pourrait appeler une « pédagodiversité ».Mais les exemples qui précèdent suffisent à illustrer la vitalité de TERE contemporaine, qui s\u2019adapte 4 I'évolution des réalités socio-environnementales.Cette richesse est malheureusement fort peu connue et l\u2019image de l\u2019ERE est restée marquée par des pratiques trop naïves, qui s'inspirent de stéréotypes comme celui de la leçon de sciences naturelles ou celui de la gestion des déchets scolaires.La trajectoire de l\u2019ERE au Québec Au Québec, on peut observer une réelle vitalité, richesse et diversité du mouvement de l\u2019éducation relative à l\u2019environnement (Sauvé et coll., 1997; Orellana et Dubé, 1997).Ce dernier s\u2019est déployé particulièrement au cours des vingt dernières années, tant en milieu scolaire que communautaire ou municipal; il s\u2019est aussi développé à travers les initiatives des institutions muséales et des services d'interprétation des parcs.Au départ, ce sont surtout les ONG qui ont assumé le travail.Le groupe Environnement-Jeunesse (axé sur la mobilisation des jeunes pour l\u2019environnement) et le Centre de la montagne (centre d'éducation à l\u2019environnement urbain) sont des exemples d'organismes qui ont développé une philosophie et une pratique d\u2019ERE, originale et féconde.Ces organismes sont maintenant regroupés au sein de l\u2019AQPERE (Association québécoise ÉDUCATION ET ENVIRONNEMENT : CONSTRUIRE L'ESPOIR.SANS NAÏVETÉ pour la promotion de l\u2019éducation relative à l\u2019environnement), où l\u2019on tente de valoriser l\u2019ampleur du projet éducatif de l'ERE et de stimuler la réflexion pédagogique et le développement stratégique.En milieu scolaire, c\u2019est la Centrale de l\u2019enseignement du Québec qui a joué le principal rôle de soutien auprès des acteurs de l\u2019ERE, trop souvent isolés et surchargés, en leur offrant la possibilité de se joindre à un réseau d\u2019enseignants et d\u2019animateurs et en stimulant et valorisant les réalisations des écoles par le programme des Écoles vertes-Brundtland.Plus récemment, de nouveaux acteurs et de nouvelles initiatives ont vu le jour.En particulier, il faut mentionner le programme des éco-quartiers de Montréal, qui vise la sensibilisation et la participation communautaire pour la prise en charge du milieu de vie.Le milieu universitaire fait également une contribution en offrant des activités de formation et de recherche.Enfin, la réforme éducative en cours permettra de réaliser l\u2019institutionnalisation de l\u2019ERE7 au sein du système scolaire : l\u2019environnement est maintenant « au programme », comme « domaine d'expérience de vie », auquel devront s\u2019arrimer les situations d\u2019apprentissage.Cette trajectoire est d\u2019autant plus remarquable que PERE a toujours été en butte à un manque chronique d\u2019appuis formels et de moyens.Au fil de cette histoire, somme toute récente, de nombreux acteurs et organismes ont développé une riche expertise.Dans les paragraphes qui suivent, nous présenterons quelques exemple de projets qui rejoignent plus spécifiquement les courants contemporains de l'éducation relative à 7.L'histoire de l\u2019institucionnalisation de l\u2019ERE au Québec (à travers les diverses instances ministérielles concernées) n\u2019a certes pas été facile : une série d\u2019initiatives très pertinentes ont vu le jour, mais n'ont pas été maintenues, faute de volonté d'engagement politique.La situation semble enfin s'améliorer, pour le moins en milieu scolaire.101 102 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES l\u2019environnement dont les caractéristiques ont été brièvement présentés au point précédent.Quelques souffles d'inspiration Ces exemples proviennent des initiatives d\u2019éducateurs remarquables, qui ont réussi à développer en milieu scolaire une pratique d'ERE particulièrement féconde, de nature à créer un lien constructif entre l\u2019école et la communauté environnante autour de préoccupations à la fois « éco-logiques » et « éco-nomiques »°.On y retrouvera des éléments d\u2019une ERE critique, axée sur l\u2019appartenance au milieu et valorisant le travail collaboration et le partenariat pour l'amélioration de cet environnement partagé.Une enquête participative Ce premier exemple se situe dans un contexte d\u2019éducation des adultes au secondaire, où Pierre Campeau, enseignant-animateur, a créé (entre autres initiatives!) un projet de recherche avec les étudiants d\u2019un milieu montréalais multiethnique.La recherche a débuté par la formulation d\u2019un ensemble de questions concrètes, reliées entre elles et de nature à réunir les étudiants autour d\u2019une préoccupation commune : de quel budget hebdomadaire disposons-nous pour la vie à l\u2019école?combien dépensons- nous dans les machines distributrices?quelle est la qualité des produits alimentaires disponibles?A partir de ces questions qu\u2019ils ont eux-mêmes formulées, un groupe d\u2019étudiants a entrepris un véritable travail (enquête, observation, recherche documentaire, etc.) qui les a menés à traiter de questions d'économie et d\u2019environnement à travers une problématique d\u2019alimentation (modes de production des aliments, leur provenance et valeur nutritive, 8.Ces exemples proviennent d'un travail de collaboration qui a associé durant près de trois ans notre groupe de recherche de l'UQAM et dix enseignants et animateurs du milieu scolaire dans le but de modéliser leur pratique, comme souffle d'inspiration pour le milieu scolaire secondaire (Sauvé et coll, 2000). ÉDUCATION ET ENVIRONNEMENT : CONSTRUIRE L'ESPOIR, SANS NAÏVETÉ additifs, déchets d\u2019emballage, rapport qualité-prix, etc.).Cette investigation a rejoint tous les étudiants et aussi le personnel de l\u2019école, qui ont été conviés à se questionner, à réfléchir, à chercher des solutions de rechange ; une importance particulière a été accordée aux activités de communication tout au long de la réalisation du projet.Ce travail de longue haleine a permis d\u2019atteindre les objectifs de plusieurs disciplines scolaires (en particulier, les mathématiques, le français, l\u2019économie et l\u2019informatique), mais surtout, il a été l\u2019occasion pour les étudiants d'entreprendre une démarche critique de prise en charge et de transformation de leurs habitudes de consommation et d\u2019alimentation.Une telle démarche a également pour résultat d\u2019accroître la confiance en soi des étudiants et leur motivation d\u2019apprendre, à partir de questions signifiantes.Un projet de journal et celui d\u2019un éco-café étudiant ont aussi vu le jour.Une recherche-action en partenariat Brigitte Pilon anime le Comité environnement de l\u2019école secondaire où elle enseigne.Avec les jeunes, et en collaboration avec deux collègues préoccupées d'éducation à la santé, elle a créé un projet d'intervention pour résoudre le problème de l\u2019aménagement de la cour de l\u2019école.Cette dernière est juxtaposée à une usine de recyclage de métaux, qui cause une pollution de l'air et une nuisance sonore, et qui offre le désolant décor de monceaux de ferrailles : c\u2019est le résultat d\u2019une grave erreur de zonage municipal, à laquelle il faut maintenant faire face.Une démarche de recherche-action participative a été entreprise, pour laquelle Brigitte a fait appel à l\u2019expertise de Claude Poudrier, un enseignant du primaire qui a fait avec succès une expérience semblable dans la région de Trois-Rivières.Dans le but d\u2019explorer la problématique et de rechercher des solutions, un partenariat s\u2019est formé entre les jeunes, les enseignants, les responsables de l\u2019usine, des parents (travailleurs à l\u2019usine) et des membres de la commu- 103 104 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES nauté avoisinante.Une série de consultations, de recherches et de discussions a conduit à l\u2019élaboration d\u2019un plan correcteur et d\u2019un projet d'aménagement des lieux, tenant compte d\u2019un ensemble de préoccupations environnementales ; un processus exécuté en collaboration a permis d\u2019entreprendre la mise en œuvre de ce projet.L'ensemble de la démarche a offert un contexte privilégié pour explorer conjointement des questions de santé et d'environnement, pour pénétrer dans l\u2019univers de la législation et faire l'apprentissage de la communication, de la négociation, de la démocratie et du partenariat.Mais avant tout, les Jeunes ont appris qu\u2019il peuvent être de véritables acteurs sociaux au sein d\u2019une communauté où ils ont un rôle à jouer.Il ont entrepris une histoire de bon voisinage.qui devra certes être suivie de près et avec vigilance.Une école à FRE ouverte Au creux des Laurentides, la petite école secondaire Sacré-Cœur s\u2019est donné un projet éducatif particulier, axé sur l\u2019environnement régional.Pour l\u2019équipe formée de Françoise Nadon, Lorraine Vaillancourt et Alain Massé, il s\u2019agit de contrer le décrochage, puis l'exode des jeunes en leur offrant une école bien arrimée à leur milieu de vie.La nature environnante et le village où l\u2019école est nichée deviennent des lieux, des objets et des moyens d\u2019apprentissage, ayant pour but de proposer une éducation pertinente, dans laquelle les jeunes auront le goût de s'investir.Le curriculum s'inscrit dans une approche biorégionale : il tient compte de l\u2019histoire humaine et naturelle du milieu, de sa vocation socio- économique (forestière et récréotouristique).Au centre, se retrouve le développement du jeune adolescent, en plein questionnement, en pleine effervescence, avec ses espoirs et ses forces vives, son besoin d'appartenance, d\u2019autonomie, de reconnaissance, de confrontation à des défis.Auprès de cet adolescent, une équipe d'enseignants et d\u2019animateurs engagés et novateurs, et ÉDUCATION ET ENVIRONNEMENT : CONSTRUIRE L'ESPOIR, SANS NAÏVETÉ toute une communauté interpellée dans un partenariat éducatif susceptible de contribuer également au développement de la collectivité locale.Mais une telle éducation s'ouvre également à d\u2019autres réalités : celles des populations autochtones de la région, celles d\u2019autres régions et d'autres pays, dans une perspective d\u2019échanges, d\u2019enrichissement et de solidarité.Dans le cadre de ce projet Nature-Études, le curriculum du secondaire a été restructuré de façon à ouvrir des espaces-temps de travail inter- et transdisciplinaires autour des questions d'environnement, mais aussi pour vivre des expériences de contact avec le milieu naturel et faire des activités de plein air.Un accent particulier est mis sur le développement d\u2019un rapport à la nature fondé sur l'éveil sensible, l\u2019apprivoisement mutuel (être humain-nature) et le développement d\u2019une responsabilité fondamentale.Également, la pédagogie « de terrain » est associée à une pédagogie de projets, de façon à offrir aux jeunes un contexte d'apprentissage au cœur même de l\u2019action.Parmi les projets entrepris : le développement d\u2019un parc-école et d\u2019un arboretum, la préparation et l'entretien d\u2019un potager et la mise sur pied d\u2019ateliers de fabrication de produits régionaux liés à une éducation à l\u2019entreprenariat.Enfin, Na- ture-Études se caractérise par l\u2019importance accordée aux relations intergénérationnelles : les grands-parents ont une place privilégiée aupres des jeunes\u2019.Ces trois exemples de réalisation de projets ont des caractéristiques communes.On observe qu\u2019ils ont un effet structurant sur le milieu, sur l\u2019apprentissage ; ils ouvrent l\u2019école aux réalités et aux partenaires de la communauté; ils privilégient 9.La belle histoire de ce projet aura duré quatre ans.Le problème d\u2019assurer une relève qui poursuivra les projets est 'un des plus préoccupants pour I'ancrage de 'ERE dans les milieux d\u2019intervention.Les projets se nourrissent de l\u2019énergie de ceux qui les portent et survivent mal à leur départ.D\u2019où l'importance de promouvoir l\u2019institutionnalisation de l\u2019ERE dans les différents secteurs où elle se déploie.105 106 POSSIBLES, HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES l'apprentissage de la collaboration au cœur de projets de recherche et d'action.L\u2019ERE devient un processus de développement personnel et social, en ce qui concerne plus spécifiquement la relation au milieu de vie.La mise en œuvre de projets et leur réussite sont précurseurs de la réforme éducative en cours dont ils ont déjà intégré les principes.Enfin, les enseignants et animateurs qui les ont conçus ou accompagnés ont inscrit leur démarche dans une approche réflexive, contribuant ainsi à leur propre développement professionnel et au développement du patrimoine pédagogique de l\u2019ERE.Ces exemples, de même que tant d\u2019autres projets réalisés dans divers contextes et qu\u2019il conviendrait de répertorier, témoignent d\u2019une éducation relative à l\u2019environnement qui s\u2019enracine d\u2019abord courageusement dans l\u2019ici, maintenant, ensemble, entre nous, et au cœur des situations concrètes de nos milieux de vie, dont la complexité et la diversité nous ouvrent progressivement à la prise en compte des réalités d\u2019ailleurs.L'éducation relative à l\u2019environnement invite à construire l\u2019espoir, mais sans naïveté.Il s'agit d\u2019abord d'apprendre à connaître et reconnaître son milieu de vie et de développer un sentiment d\u2019appartenance à son égard.Puis, il faut entreprendre une démarche d\u2019investigation critique des réalités socio-environnementales du milieu et aussi de nos propres façons d\u2019être et d\u2019agir.Enfin, arrive l\u2019étape de l'engagement individuel et collectif, où se reconstruit notre rapport au monde, à l\u2019environnement, cette « maison de vie » partagée.À travers cette démarche, se développe progressivement une éthique de la responsabilité fondamentale, celle qui fait appel à la conscience, à la lucidité, à la réflexivité, à la solidarité, à la sollicitude, à l'engagement et au courage. ESSAIS ET ANALYSE Beauport par GAËTAN ANDERSON Le ruisseau du Moulin Il m\u2019accompagnait.Ou plutôt : je l\u2019accompagnais.Le ruisseau du Moulin bondissait dans le froid de décembre, Se moquant de l\u2019étreinte de la glace.Il riait sous nos yeux.Aveuglés, nous nous en abreuvions.Les corneilles, taches d\u2019encre, Croassaient dans le fond bleu de mon esprit.Mon fils les montrait du doigt.Elles savaient qu'il était le prince Et le répétaient à travers les cèdres et les trembles.Son rire s'élevait plus fort.Il dominait notre univers.Je le saisissais et nous roulions dans la neige.Je basculais dans le temps. 108 POSSIBLES, HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Pendant que l\u2019eau bruissait, Je naviguais dans ma mémoire.J'étais cet enfant.J'étais cet enfant que je n\u2019avais pas été.Pour apaiser la morsure de l\u2019eau, Nous nous réfugiions dans le bois.Autour, la ville palpitait.Nous étions à l\u2019abri, Plus silencieux que les passereaux qui nous épiaient.Contre une souche étoilée, Nous creusions une tanière.Il n\u2019y avait plus que cette neige odorante que nous tassions sans réfléchir.Une corneille curieuse nous guettait de son œil noir, Espérant sans doute que nous découvrions un trésor.La neige et la mousse s'amoncelaient derrière nous.Finalement, un peu de terre.Mon fils disparaissait dans le repaire.Ses yeux y brillaient et la corneille s\u2019envolait.Le vent m'emportait et je la suivais. BEAUPORT La baie de Beauport Pour mieux résister à la force du vent, Il avait planté ses pieds dans le sable.Il chancelait.Les froides rafales dégageaient son front En y déposant l\u2019odeur de la mer.Il riait de cette lutte inégale, Espérant qu\u2019une bourrasque le renverse Et que je l\u2019aide à se relever, Et que nous roulions encore plus loin du côté de la plage.Tout n\u2019était que jeu.Tout n\u2019est que souvenir.Ce jour-là, l\u2019oie blanche devint son amie.Catapultée par la tempête, Elle atterrit entre nous.Il avança la main mais elle le mordit.Il retint ses larmes.Elle s\u2019éloigna en cacardant.Les nuages enragés tournoyaient au-dessus de nos têtes.Le fleuve brassait des torrents d\u2019écume.Derrière nous, la ville se taisait, Attendant que l\u2019oie revienne.Mon fils lui avait déjà pardonné, Aussi ne la cherchait-il pas.Je le pris par la main.Ses doigts étaient chauds.109 110 POSSIBLES, HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Afin d\u2019habiter tout cet espace qui nous éblouissait, Il se mit à courir.Il s'appropriait l\u2019horizon tumultueux.Ce qu\u2019il désignait était à nous : Le ciel renversé, L'île ballottée, Les cargos amarrés, La côte étalée.[I] ne manquait rien à son bonheur, C\u2019est pourquoi il s'arrêta net Lorsque l\u2019oie blanche s\u2019abattit de nouveau à dix pas de lui.Elle était perdue.Son œil fou disait son désarroi.Elle lui demandait conseil.Il ouvrit les bras et courut plein sud.Elle déploya les ailes et disparut par-delà l\u2019horizon.Elle était devenue son amie.Il ne la reverrait plus jamais. BEAUPORT 111 Les cascades Je ne pus le retenir.Il s'échappa dans le sentier.Un merle à l\u2019air moqueur penchait la tête en me regardant.Il cligna de l\u2019œil et s\u2019envola en sifflant, Semant dans son sillage l\u2019écho de son chant.Plus loin, du côté des cascades, je rejoignis mon prince.Il m\u2019offrit un bouquet de fleurs sauvages et s'échappa encore.Joueur, le merle le suivit, Me laissant seul avec mon bonheur.Je gravis allégrement la pente abrupte Où les pas de mon fils avaient soulevé une poussière d\u2019or Et où le vol de l\u2019oiseau avait arrêté le temps.Jamais l\u2019air n'avait été aussi léger.Il me traversait Comme si j'avais été le ciel.Je les entendis jaser.Le cœur battant, je m'arrêtai pour mieux écouter.L'un parlait, L'autre chantait.Ils étaient une même voix, Racontant le début des vacances et le duvet des oisillons.Désireux de me mêler à leur conversation, Je m'approchai.Mais le merle, Croyant sans doute qu\u2019il n\u2019y avait rien à faire avec moi, Se laissa tomber du haut du pont. POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Les yeux verts de l\u2019enfant étincelaient.y J'y aperçus un tendre reproche.Il hésita.Les plumes de l'oiseau frôlaient la cascade effervescente.Devinant ma confusion, Il me réconforta d\u2019un sourire Et, me laissant l\u2019illusion de la complicité, p Il s'évanouit à son tour.Songeur, je marchai jusqu\u2019au préau.L'enfant m\u2019y attendait.J'allais ouvrir la bouche mais il me fit signe de me taire.Il écarta les branches d\u2019une épinette majestueuse.Contre le tronc, solidement ancré, S\u2019élevait le nid de son ami.Dans la pénombre où nous étions plongés, Je vis son œil ourlé de blanc se refermer de fatigue et de plaisir. BEAUPORT 113 La rivière Montmorency Le printemps s'était installé subitement.À genoux sur une roche plate brûlante de soleil, Je me penchai et plongeai les mains dans la rivière [Montmorency, Mais l\u2019eau était si glaciale que je les retirai aussitôt.Mon fils m\u2019imita.Serrant orgueilleusement les lèvres, Il lutta contre les aiguilles que le froid enfonçait dans [ses petits doigts.Puis, n'en pouvant plus, Il les leva au-dessus de sa tête Pour les offrir au soleil.Mais des silhouettes fugaces apparurent, Dessinant sur la rivière odorante Un lacis vertigineux.Béat d\u2019admiration devant leurs prouesses acrobatiques, Mon prince se coucha sur le dos afin de mieux les observer.Je m\u2019étendis contre lui.La roche polie et chaude était notre nid ; Le ciel éclatant, notre rêve.Les ailes fines des hirondelles commandaient mille cabrioles.Elles traçaient sur la voûte azurée Ces signes que mon fils comprenait.Des fossettes opalescentes ondoyaient sur ses joues Lorsqu'un oiseau affairé gobait un insecte en plein vol. 114 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Elles s\u2019éloignèrent un instant, Aussi rapidement qu\u2019elles étaient apparues.Rivalisant d\u2019adresse, Elle plongèrent dans le brouillard irisé Qui grondait à deux cents pas de nous.La chute les engouffra.Sans doute leur insouciance les sauvait-elle depuis toujours, Car elles revinrent ruisselantes et endiablées, Gazouillant d\u2019orgueil et de bonheur.Étourdi par tant de voltiges et par la chaleur, Je replongeai les mains dans la rivière Et humectai mon front et mes joues.J'aperçus alors une truite qui louvoyait.Comme elle s'apprêtait à bondir Afin d'attraper l\u2019insecte qu\u2019elle avait entrevu, Un éclair bleuté s'interposa et s'enfuit avec son repas.Mon fils s\u2019esclaffa et battit des mains.Indifférente, la truite continua son chemin. BEAUPORT Rue Saint-Samuel Je ne me souviens pas quand cela arriva pour la première fois.Je garde de mon passé de lumineux et indistincts souvenirs Dont la clarté m\u2019a toujours aveuglé, Aussi sont-ils ponctués de pages blanches, De pleurs et de rires oubliés.Quand je regarde loin devant Afin de me remémorer les faits et les paroles d'autrefois, J'entends parfois un bourdonnement parmi les fleurs [épanouies.Mais mon prince ne l\u2019entend pas.Contournant le rosier, Il se fraie un chemin À travers la masse odorante des fleurs du jardin.Des pétales blancs et pourpres se déposent sur ses cheveux.À trois pas de lui, L'oiseau-mouche plonge son bec efhlé dans une corolle.Je ne bouge plus, Hypnotisé par le murmure de l'oiseau.Mon prince croit qu'il s'agit d'un jeu.Il simmobilise.Plus silencieux qu'une statue de bronze, Il ne sait pas que l\u2019oiseau-mouche voltige au-dessus de lui.Comme un bourdon écarlate, Il dessine dans l'air humide des figures aléatoires.Sur la chevelure dorée de mon fils, Les pétales blancs et pourpres frissonnent : L'oiseau, curieux, s\u2019est approché.Dans le miroir émeraude qui m\u2019enchante, Je lis l\u2019étonnement que je manifeste.Des perles brillent entre ses lèvres, 115 116 POSSIBLES, HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Des perles brillent sur mes joues.Une lumière éclatante ruisselle dans ma mémoire, Celle du vol cent fois repris, Cent fois différent, Celle de la rue Saint-Samuel, Un matin d\u2019été.Et l\u2019oiseau disparaît.Je ne me souviens plus quand cela arriva pour la dernière fois.Je ne veux pas me souvenir. BEAUPORT 117 Le lac des Roches Mon fils avait grandi.Je l\u2019accompagnai au lac des Roches.J'inhalais goulûment les émanations aromatiques Qui embaumaient l\u2019air tiède de la forêt.Comme il se sauvait presque, Je l\u2019appelai : Mon prince.Mais les taillis l\u2019avaient avalé.Je répétai : Mon prince.Rien.Il devait aller plus loin.Seul.Je m\u2019assis.Le silence me rassura.J'entendais toutefois les branches sèches Qui craquaient sous les pas de mon fils.D\u2019énormes libellules aux yeux globuleux patrouillaient le lac.Un soleil jaune liquéfiait le temps.Un nuage égaré s\u2019avança en hésitant, Mais un tourbillon en engloutit le reflet.Exalté, je ne comprenais plus.N'étais-je que le modeste écho de mon imagination ?N'étais-je qu'un désir oublié ?Un souvenir de liberté ? 118 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Là-bas, mon fils fonçait dans les taillis.Devant moi, le miroir du lac frissonnait.Un chardonneret le traversa en virevoltant.Sa course effrénée soulevait une poussière d\u2019or Qui m\u2019éclaboussait.Pour moi seul, Il redessinait le clapotis du lac des Roches.Il déferlait dans ma mémoire, Rendant possible ce que j'avais cru perdu : L'innocence de mon enfant, La mienne.Mon fils émergea de la forêt.Depuis l\u2019autre côté du lac, il me faisait signe.Je le saluai humblement : Cette façon qu\u2019il avait de dominer l\u2019espace me fascinait.Hier, j'aurais voulu qu\u2019il m'explique Ce que j'avais su faire, moi aussi ; Aujourd\u2019hui, il n\u2019en était plus question : L'éloquence de l\u2019émerveillement m\u2019avait suffi.Le chardonneret se posa sur mon épaule.Son chant me subjugua Et je crus apercevoir mon fils qui rebroussait chemin. * ESSAIS ET ANALYSES Les écologistes : des utopistes ?PAR SERGE MONGEAU arce que la population se montre inquiète devant la détérioration de l\u2019environnement et les atteintes de plus en plus fréquentes à sa santé par suite des diverses pollutions, les gouvernements ont intégré l'écologie dans leur discours.Mais ils s'en tiennent aux discours.Dans les faits, ils considèrent les écologistes et toutes celles et ceux qui sonnent l\u2019alarme comme des trouble-fêtes et des utopistes.Trouble-fêtes parce qu\u2019ils crient haro sur la croissance tous azimuts et sur la mondialisation de l\u2019économie, utopistes parce qu\u2019ils aspirent à une société différente, qui préconiserait d\u2019autres valeurs que le profit et la consommation.Dans ce mépris des écologistes, les gouvernements reçoivent un appui inconditionnel de la plus grande partie des industriels; à moins que ce ne soit l\u2019inverse et qu\u2019une fois encore le discours des politiciens ne reflète que la pensée de ceux qui financent leur élection.Beaucoup d\u2019environnementalistes qui disent s'appuyer sur une science « solide » et infaillible les rejoignent dans leur effort pour ridiculiser les écologistes, car ces der- 119 120 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES niers ne seraient que des rêveurs et des passéistes qui rejettent le progrès et s'inquiètent inutilement avant d\u2019avoir des preuves suffisantes de la gravité des menaces qu\u2019ils perçoivent.Qui est utopiste ?D'après Le Petit Robert, l\u2019utopie est une « conception ou [un] projet irréalisable ».Selon les écologistes, et toute personne qui possède un peu de bon sens ne peut qu\u2019être d\u2019accord avec eux, il est utopique de croire que l\u2019économie peut continuer à progresser comme elle le fait depuis plusieurs années.La Terre est un milieu fermé aux ressources limitées ; or, comme le démontrent bien les recherches de Wackernegel et Rees', la production actuelle dépasse déjà les capacités de régénération de la Terre ; c\u2019est donc dire que les humains ne se contentent pas de cueillir les fruits que leur offre le capital-Terre, mais qu\u2019ils consomment ce capital lui- même.Comme la croissance économique repose sur l\u2019augmentation de la production et de la consommation, il est évident que l'équation ne balance plus : en croissant de quatre pour cent par année, la production double en 18 ans.Si tous les habitants de la Terre consommaient comme les Nord-Américains, nous aurions besoin de cinq Terres, nous disent Wackernegel et Rees.Or partout sur la Terre les gens aspirent à consommer comme nous.L'effondrement de l'URSS a permis aux tenants du capitalisme de pavoiser et d\u2019affirmer que leur voie était la seule viable.Gouvernements, organisations internationales (FMI, Banque mondiale, OMC, etc.) et médias de masse se sont tous rangés à l\u2019idée qu\u2019il n\u2019y a d'avenir que dans la poursuite de la croissance, laquelle ne serait possible que par la mondialisation de l\u2019économie.Cependant, les écologistes savent bien que l\u2019augmentation de la production ne vise pas à combler les besoins des 1.Matthis Wackernegel et William Rees, Notre empreinte écologique, Éditions Écosociété, Montréal, 1999. LES ÉCOLOGISTES : DES UTOPISTES ?populations démunies, mais qu\u2019elle répond à la demande rentable, venant de ceux qui peuvent payer, et que finalement elle ne fait qu\u2019accroître la distance entre riches et pauvres.Il est utopique de croire qu\u2019on pourra encore longtemps ignorer les besoins essentiels de milliards de personnes sans que celles-ci ne prennent les moyens de trouver accès à leur part de la richesse.La contre-utopie écologiste Dans la mouvance écologiste, on trouve divers courants.Celui de l\u2019écologie sociale, largement inspiré par Murray Bookchin, m\u2019apparaît comme le plus intéressant.L'écologie sociale n'a pas de vision arrêtée de l'avenir, pas de rêve utopique imaginé par quelque guru éclairé.L'hypothèse de base des écologistes sociaux est que si l\u2019on donne la possibilité à tous de bien s'informer et de s'exprimer librement, on arrivera aux meilleures décisions.La démocratie est donc la clé de l'avenir : pour la nature des décisions à prendre et pour l'acceptation et la concrétisation de ces décisions.Car au vu des menaces environnementales qui se précisent de plus en plus, il devient évident qu\u2019à très brève échéance (si on se place à l'échelle de l\u2019histoire de la Terre) il faudra effectuer, dans nos façons de faire, des virages radicaux; et sans démocratie véritable, nous tomberons dans l\u2019écofascisme des mesures imposées d\u2019en haut mais qui ménagent toujours les riches.Et plus encore, comme le dit Bookchin, « si un tel mouvement [le municipalisme libertaire qu\u2019il préconise] ne prend pas forme, la seule chose dont je puisse être sûr est celle-ci : le capitalisme ne produira pas seulement des injustices économiques; étant donné sa loi d\u2019accumulation, son impératif de la croissance- ou-la-mort, qui découlent de la concurrence sur le marché lui- même, il détruira certainement la vie sociale.Il ne peut pas y avoir de compromis avec cet ordre social?».2.Dans Janel Biehl, Le Municipalisme libertaire, Éditions Écosociété, Montréal, 1998, p.284.121 122 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Nos soi-disant démocraties occidentales n\u2019ont rien de démocratique.Quand nous a-t-on consultés avant d\u2019envoyer nos soldats bombarder l\u2019Irak ou le Kosovo ?Avant de laisser les aliments issus d'organismes génétiquement modifiés envahir les tablettes de nos épiceries ?Avant de changer les règles de l\u2019assurance-chômage ?Avant de brader notre système de transport par rail ?En fait, avant de prendre toutes ces décisions qui touchent directement nos vies ?Ceux qui décident à notre place sont achetés par la classe des capitalistes internationaux.Et la population accepte la situation parce qu'elle s\u2019est laissé subvertir par la puissante machine idéologique du capitalisme, avec ses médias, ses vedettes qui nous entraînent dans leur sillage, les amusements qu\u2019elle dispense, le crédit qu\u2019elle rend accessible, la consommation quelle permet.Le plus grand danger qui nous menace actuellement est la passivité.On nous présente la mondialisation comme une tendance inévitable, on nous dit qu'après l\u2019échec du socialisme, le capitalisme demeure l\u2019unique voie possible.Rien de cela n\u2019est vrai.Sans connaître toutes les solutions aux problèmes sociaux et environnementaux auxquels nous sommes confrontés, sans avoir une vision précise de ce que serait la société idéale, l\u2019écologie sociale propose des voies d\u2019action qui permettraient à coup sûr de progresser vers une écosociété, une société où les humains vivraient en harmonie entre eux et avec la nature.Comme l\u2019affirme l\u2019Institut pour une éco- société (IPÉ) dans sa déclaration de principes, « Les changements requis ne se produiront pas de façon spontanée et ne pourront non plus être imposés d\u2019en haut.Les vraies solutions naîtront de la réflexion, de la discussion et de l\u2019action ».L'IPÉ croit que cette action à entreprendre devrait respecter les principes suivants : I.répartition équitable de la richesse collective et du travail utile afin que tous et toutes aient accès à un minimum vital de biens et de services, de santé et d'éducation, de dignité et de créativité ; 3.IO.II.LES ÉCOLOGISTES : DES UTOPISTES ?promotion d\u2019une démocratie décentralisée, contrôlée par la base et enracinée dans les régions, les villages, les quartiers, les associations, les syndicats et les institutions économiques ; promotion de rapports internationaux fondés sur le respect des différences, l'échange équitable, la coopération et l'appui à l\u2019accumulation interne du capital, seule voie vers l\u2019autosuffisance économique et l\u2019autonomie politique ; rejet d\u2019une idéologie du développement qui favorise le surendettement et l\u2019échange inégal et conduit à l\u2019appauvrissement ; promotion d'organismes internationaux garants de la paix, du droit et de la protection des écosystèmes dans le monde; rejet de la guerre comme instrument de relations internationales ; respect du patrimoine naturel dont l'humanité elle-même fait partie ; respect de la diversité biologique, culturelle et sociale ; option pour une économie respectueuse des ressources, fondée essentiellement sur l\u2019initiative privée, sur la formule coopérative et sur l'entraide, régie non pas uniquement par les lois du marché, mais aussi par des pouvoirs publics agissant dans l'intérêt du bien commun et des générations futures ; option pour une technologie qui tienne compte du potentiel de la biosphère \u2014 ce qui implique des limites et des choix de consommation \u2014 afin de répondre aux besoins essentiels de tous et toutes, et non seulement 2 la demande solvable; reconnaissance de l'apport essentiel des femmes dans la construction de l\u2019écosociété et de la place qu\u2019elles devraient occuper à tous les niveaux de la vie politique, économique, sociale et culturelle ; reconnaissance du droit des premiers occupants de ce continent à leur identité et à leur culture, à l\u2019autodétermination et à l\u2019autosuffisance économique; promotion de l\u2019action non-violente pour la transformation de la société et, dans l'hypothèse d\u2019un Québec souverain, option pour un pays démilitarisé et sans armée qui assurera sa sécurité par une défense civile non-violente*.Brochure de l\u2019Institut pour une écosociété (1425, chemin Royal, Saint-Laurent d\u2019Orléans, GOA 370).123 124 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Une action concrète Si nous ne faisons rien, nous laissons la voie libre à ceux qui nous mènent à notre perte.Il est urgent de renverser les tendances dominantes : e à la concentration toujours plus grande des pouvoirs, il faut substituer une démocratie véritable ; e au lieu de mondialiser l\u2019économie, on devrait favoriser le développement de l\u2019autonomie des petites communautés ; e l'important n\u2019est pas de créer des emplois, mais d\u2019assurer à chacun un revenu suffisant qui lui permette de développer toute sa créativité ; e nous ne voulons pas d\u2019une société de loisirs, mais d\u2019une société de convivialité et de solidarité.En somme, il s'agit d\u2019abolir l\u2019esclavage de l\u2019économie pour nous donner une société qui favorise le bien-être complet de tous ses membres.Comment opérer ces changements ?Notre action devrait porter sur trois fronts, qui sont d\u2019ailleurs intimement liés : I.se libérer du système : à chacun de prendre les moyens de se sortir de la chaîne surconsommation-nécessité de gagner beaucoup d\u2019argent-stress et fatigue-passivité.La simplicité volontaire est une voie qui permet de retrouver du temps pour vivre et pour agir*; 2.s'unir pour faire plus avec moins : en développant nos communautés locales, on se donne des services qui permettent de vivre mieux à moindre coût et qui répondent davantage à l'intégralité des besoins\u2019 ; 4.J'ai développé ce thème dans La Simplicité volontaire, plus que jamais.\u2026 Éditions Écosociété, Montréal, 1998.5.Voir Marcia Nozick, Entre nous.Rebâtir nos communautés, Éditions Écosociété, Montréal, 1995. LES ECOLOGISTES : DES UTOPISTES ?3.se donner des organisations efficaces, qui nous permettent de faire entendre nos voix haut et fort.Ne nous faisons pas d'illusions, le capitalisme ne cédera pas facilement la place.Au pouvoir de l'argent, nous devons opposer les pouvoirs du nombre, de I'imagination et de la ténacité.Nous sommes loin de l'écologie?Mais non : c\u2019est le capitalisme qui est responsable de la détérioration de notre environnement et c'est de sa domination qu\u2019il faut nous débarrasser.125 ir ESSAIS ET ANALYSES Ces chemins par où passe la décision PAR ANDRÉ THIBAULT uand il a été question que POSSIBLES entreprenne un numéro sur l\u2019environnement, je posais sur l\u2019ensemble de ce sujet un diagnostic extrêmement pessimiste : désinvestissement de l\u2019État, correctifs cosmétiques dans les entreprises, quasi- invisibilité publique des efforts consentis pour protéger l\u2019environnement, lassitude de la population, isolement des mouvements écologistes.Et dire que j'enjoins à mes étudiants de vérifier empiriquement leurs impressions.surtout les plus fortes! Comment j'ai essayé d'enlever un peu de brume de mes lunettes Mes perceptions étaient colorées par une référence implicite à la Révolution tranquille, qui fut une expérience collective extrêmement volontariste.L'État se faisait le maître d\u2019œuvre de changements sociaux majeurs.Depuis, notre classe politique, surtout à gauche, adhère à un modèle jacobin \u2014 pour ne pas dire col- bertien \u2014 du changement social : ne sont reconnues porteuses CES CHEMINS PAR OÙ PASSE LA DÉCISION de progrès que les décisions étatiques prises par les élus sous la dictée d\u2019une idéologie progressiste.Lorsque les acteurs se multiplient, que la cohésion entre eux n\u2019est pas planifiée ni évidente, on a facilement le sentiment qu\u2019il ne se passe rien.Pour en avoir le cœur net, j'ai décidé de procéder à une analyse empirique des cheminements décisionnels reliant différents acteurs du champ environnemental.POSSIBLES n\u2019est pas une revue de sociologie et les résultats de recherches n\u2019y figurent que de façon exceptionnelle.M\u2019enfin, y faut c\u2019qu\u2019y faut! Je me suis livré à ce qu\u2019on appelle, dans le jargon des chercheurs, une étude exploratoire.J'ai procédé à huit entrevues\u2018 et décortiqué deux dossiers de presse : un sur les pesticides compilé par Mathieu Per- reault de La Presse, et la volumineuse couverture journalistique du débat sur la « filière porcine » qui s\u2019est déroulé au Sague- nay\u2014Lac-Saint-Jean (avec mes remerciements à l'unité régionale du ministère de l'Agriculture, Pêcheries et Alimentation du Québec, qui m\u2019a aimablement fait parvenir des photocopies de toutes les coupures qu\u2019ils avaient compilées sur le sujet).Je demandais à mes informateurs de me décrire leur propre action et celle des partenaires précédant et suivant leurs interventions à eux.J\u2019ai soumis à un logiciel de recherche qualitative?l'essentiel du contenu des entrevues et des dossiers de presse, en désignant par des codes chaque catégorie d'acteurs et les formes d'influence qu\u2019ils sont conscients d'exercer ou de recevoir/subir entre eux.Malgré un volume de données restreint et par le fait même non généralisable, I.Ont été interviewés : Johanne Fillion d\u2019ENvironnement JEUnesse, Renée Huard de la Biosphère, Paul Lanoie, économiste aux HEC, Harvey Mead, de l\u2019Union québécoise pour la conservation de la nature, Michel Provost, sociologue aux HEC, Marc Richard, de l\u2019Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (Ottawa), Pierre Sirois, de l\u2019Association professionnelle des ingénieurs du Gouvernement du Québec, Louise Vandelac, militante et sociologue à l'UQAM.2.Le logiciel NUD*IST produit par la firme australienne QSR.Il permet essentiellement de coder toutes les informations et de les repérer, analyser, compiler en travaillant sur le matériel utilisé.127 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES le traitement de tout cela m\u2019a fourni un matériau surabondant par rapport à l'usage que je puis en faire ici.Toute l\u2019analyse qui suit s'appuie sur ces données, dont je n\u2019ai l\u2019espace et le temps que de dégager les grandes lignes.La gestion politique des acquis Tout d\u2019abord, les informations recueillies battent en brèche, au moins en cette matière, les ergotages sur une présumée éclipse du politique.La référence aux divers paliers gouvernementaux est omniprésente, impliqués qu\u2019ils sont, il est vrai, dans une multiplicité de rapports avec une multiplicité de partenaires.Mais ne nous emballons point, commençons par le plus facile.Les luttes environnementales ne datent pas de la semaine dernière.Certaines ont débouché sur des décisions politiques\u2026 après tout, pourquoi les militants s'acharneraient-ils encore à exiger des interventions de l\u2019État si leurs revendications passées n'avaient jamais rien donné?Il existe donc des acquis législatifs et structurels ; le défi est de les faire fonctionner.défi moins romanesque, j'en conviens, que celui de changer le monde.C\u2019est à l'échelon du gouvernement canadien que cette logique-ci est le plus manifeste dans les propos de mes informateurs.L'action gouvernementale de l\u2019État canadien se situe à deux paliers : le Parlement et le Cabinet légifèrent et réglementent; diverses agences, diverses sections de ministères appliquent ces lois et règlements.C\u2019est sur ces dernières que porte l\u2019essentiel de mes informations.Mais à l\u2019étape de la formulation des politiques, je note d\u2019abord que le gouvernement canadien figure beaucoup plus comme source que comme réceptacle d\u2019influences.Cela tient à l\u2019échelle de temps restreinte où je me suis situé ; une 3.Je conserve évidemment les textes et les résultats bruts du codage.Si quelqu'un a le goût d\u2019en savoir plus long, prière de me contacter à dreault@cam.org CES CHEMINS PAR OÙ PASSE LA DÉCISION analyse historique de la législation donnerait sans doute un tableau plus complexe.Les seules pressions à court terme évoquées à la source d\u2019initiatives proenvironnementales d'Ottawa proviennent d\u2019ententes internationales comme le protocole de Kyoto ; comme quoi il n\u2019est pas inévitable que les seules forces de mondialisation soient dans les mains de l'Organisation mondiale du commerce.Par ailleurs, les informations requises pour la prise de décisions législatives appropriées sont largement fournies aux décideurs politiques par les fonctionnaires affectés à des unités environnementales spécialisées.Les influences subies par l\u2019État central comprennent également certains freins : dans le cas de la réglementation sur les pesticides, des défenseurs des propriétaires de pelouses glamour tentent de contrer ou de limiter les normes gouvernementales, soit l\u2019inévitable Reform Party (devenu depuis l\u2019Alliance) et une association d\u2019architectes paysagistes.Quand il y a juridictions concurrentes avec les paliers provinciaux et municipaux, le fédéral établit généralement des seuils de tolérance minimaux que les autres niveaux peuvent restreindre encore davantage mais non déréglementer.L'action des fonctionnaires œuvrant dans des unités spécialisées est multidimensionnelle.D'abord, ils appliquent les règlements que décrètent les ministères parrains.Le partage des tâches entre ces multiples unités peut dérouter les citoyens ; ainsi le contrôle des pesticides chimiques relève de l\u2019ARLA, rattachée à l\u2019Environnement, alors que celui des agents biologiques est du ressort de l\u2019Agriculture.Ces unités ont en principe un pouvoir exécutoire très grand, qui leur permet d\u2019une part d'autoriser (homologuer), d'autre part de restreindre et d'interdire.Les entreprises qui conçoivent, fabriquent, distribuent et utilisent des produits potentiellement dangereux sont les premières dans le collimateur ; mais les usagers individuels écopent également de restrictions et d\u2019interdits\u2026 à la limite 129 130 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES un projet de loi à l\u2019étude au moment de la recherche « encourage la délation » entre particuliers.Quant aux entreprises, les lois canadiennes imputent plusieurs responsabilités à leurs dirigeants à titre individuel, ce qui donne du mordant aux outils de coercition de l\u2019État.Mais on passerait à côté de plusieurs pans importants de l'intervention de ces groupes de fonctionnaires si on se limitait à cet aspect d'application des règlements.Ce sont aussi des professionnels de certaines disciplines scientifiques et à leur façon \u2014 dans le cadre que permet leur mandat \u2014 des activistes environnementaux.Au premier titre, ils produisent des recherches et évaluations, sont à l'affût de celles qui proviennent d\u2019autres chercheurs, cherchent à développer des collaborations et complémentarités avec leurs homologues aux États-Unis et de plus en plus en Europe.Cela nourrit les informations qu\u2019ils transmettent au législateur et leur sert de protection contre les pressions : celles des environnementalistes pour lesquels les restrictions ne sont jamais assez sévères \u2014 et celles des producteurs et utilisateurs (par exemple, en agriculture) aux yeux de qui elles le sont toujours trop.Comme activistes, leurs outils principaux sont l\u2019information, le conseil donné directement ou par voie de publication et la sensibilisation, voire la mobilisation du public (par exemple, dans le dossier de l\u2019assainissement du Saint-Laurent).Il faut dire que l\u2019État éducateur correspond à une tradition importante dans notre contexte politique, qu'il alimente force rayons de bibliothèques et pages Internet (je me suis souvent demandé si le volume d\u2019utilisation est à la mesure de la qualité et de la quantité du matériel rendu disponible; mais un projet spécifique évoqué à la fin de ce texte nous réserve de belles surprises.Enfin, ces fonctionnaires profitent d'occasions de collaborer avec des groupes environnementaux, des chercheurs universitaires et leurs collègues des autres paliers gouvernementaux ; les querelles Québec-Ottawa CES CHEMINS PAR OÙ PASSE LA DÉCISION se passent au-dessus de leur tête et toutes les informations que jai recueillies font état de collaborations ouvertes et fructueuses entre fonctionnaires.Mais on se doute bien que la gestion des acquis ne recouvre que partiellement le champ des défis environnementaux.Déclencheurs macrosociaux : les acteurs internationaux Je viens de faire état de collaborations pratiquées et recherchées par nos fonctionnaires spécialistes avec leurs homologues états-uniens et européens.C\u2019est que la culture environnementale \u2014 connaissances, normes, valeurs \u2014 est résolument transfrontalière.Non seulement cela permet-il un partage de connaissances, mais les législations et pratiques des divers pays servent de base de référence les unes pour les autres.À titre d'exemple, la mobilisation verte ayant plus de poids politique dans certains pays européens que chez nous, on y taxe à la source les fabricants de produits aux déchets problématiques; chercheurs, enseignants et groupes environnementaux chez nous colligent ces informations et se servent de ces modèles pour appuyer leurs revendications \u2014 sans compter que les innovations technologiques suscitées en un endroit par de telles contraintes législatives sont transférables d\u2019un pays à un autre.Quand mes informateurs abordent ce sujet, tous considèrent que les entreprises européennes ou américaines sont plus avancées que les nôtres en matière d'écologie.De plus \u2014 au détriment de mon (et de votre?) attachement romanesque au small is beautiful \u2014 il s'avère que le caractère étendu des boycotts auxquels sont sujettes les multinationales les force à plus de changements que n\u2019en consentent nos mignonnes PME, ce qui accentue effet des inégalités budgétaires entre les petits et les gros.La comparaison Nord-Sud joue dans le même sens : n'ayant pas d\u2019autres moyens de combattre les ravages de la malaria, de nombreux pays africains en sont réduits par exemple à une utilisation intensive du DDT, produit interdit dans plusieurs pays industrialisés.131 132 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Un aspect de cette dynamique n\u2019est pas sans suggérer une mise à jour de nos schémas théoriques sur les systèmes sociaux et les cultures nationales.La communauté internationale sert d'instance de légitimation pour des actions locales.La reconnaissance reçue à l'étranger par un produit culturel pro- environnemental renforce la conviction de sa pertinence.Le fait que la Commission de coopération environnementale de l\u2019ALENA ait jugé recevables et ait commencé à étudier des plaintes de citoyens et de groupes québécois touchant les conséquences sur l\u2019environnement des méthodes intensives d'élevage du porc fait partie des arguments justificatifs utilisés par un mouvement régional de protestation.sur lequel je ne peux manquer de revenir plus bas.Déclencheurs microsociaux : militants, chercheurs, enseignants Le caractère global du contexte social, politique et intellectuel des décisions touchant l\u2019environnement ne rend pas périmée la fonction de l'agent de changement individuel.Je pense d\u2019abord, données obligent, aux enseignants des universités et des collèges intéressés aux questions environnementales.Ils oscillent entre la figure de l\u2019intellectuel engagé et celle de l\u2019expert, combinant aisément un dosage personnel des deux.Tous éveillent l\u2019intérêt de leurs étudiants à ces questions.Ils sont en relation étroite avec des groupes environnementaux, travaillant souvent avec eux, en plus de se retrouver à l\u2019occasion fondateurs ou responsables de ces groupes.Tous ces rapports sont réciproques : les questions des étudiants peuvent sensibiliser leurs professeurs, et les groupes environnementaux ne manquent pas de stimuler et de mobiliser les enseignants avec qui ils sont en rapport.Un petit paradoxe : les entreprises figurent aussi parmi les sources d'influence des orientations environnementalistes des profs, étant donné.les inquiétudes que leurs pratiques inspirent! CES CHEMINS PAR OÙ PASSE LA DÉCISION Professeurs ou non, les chercheurs évoqués dans mon matériel collaborent beaucoup : avec des groupes environnementaux, surtout en leur fournissant de l\u2019information \u2014 avec les industries de la grappe environnementale \u2014, avec telle agence fédérale, ce qui va jusqu\u2019à des études conjointes tel que mentionné plus tôt.Comme je dois plus de loyauté à mes données qu\u2019à mes préférences constitutionnelles, force est d'ajouter que la seule mention recueillie sur les relations entre ce groupe et I'appareil gouvernemental québécois porte sur un cas où ce dernier ignore une recherche mondialement reconnue d\u2019un chercheur québécois sur les dioxines et les furanes.L'intellectuel engagé manifeste le même souci de rigueur, étudie, analyse, questionne, cherche de l'information, ce qui l\u2019amène à clarifier les enjeux et à déterminer les risques.Mais les retombées visées sont, disons, plus citoyennes et moins institutionnelles.La personne qui, dans ma recherche, correspond à ce profil veut changer les modèles sociaux quant au rôle du professeur d'université; elle développe elle aussi de fortes interactions avec les groupes environnementaux, mais cherche en plus à travailler avec la population, à diffuser le plus possible ses connaissances et points de vue et à sensibiliser les médias.De ces derniers, cela lui a valu une offre de s'associer à un créateur médiatique pour réaliser, produire concrètement, de solides documents audiovisuels.Les rétroactions sont nombreuses et encourageantes, et viennent même de pays étrangers.Ces impulsions arrivent à compenser le frein que représente le peu de fonds disponibles pour la recherche indépendante et critique, et l\u2019indifférence de la communauté universitaire immédiate ; ce dernier constat rallie toutes mes sources d\u2019information : les liens de collaboration et de soutien dont se nourrissent les profs intéressés aux questions environnementales se tissent en dehors de leur milieu de travail quotidien.133 134 POSSIBLES, HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Cela m\u2019amène à la figure classique du militant.Mes données m'en livrent deux types : celui dont le rayonnement géographique est étendu et l\u2019activiste local.En dehors de cette différence de rayon d\u2019action, les modalités et les destinataires de leur influence se ressemblent beaucoup.On trouve souvent ces individus à l\u2019origine d'initiatives à la chaîne, alors que les influences qu\u2019ils subissent sont davantage de l\u2019ordre de la rétroaction.Ils s'adressent préférablement à la population au sens large, à qui ils communiquent de l'information tant factuelle que scientifique, de qui ils sollicitent des signatures au bas de pétitions, qu\u2019ils cherchent à sensibiliser et éduquer aux questions environnementales.Ce dernier point en fait des diffuseurs de la production d\u2019intellectuels engagés et de chercheurs écologistes.Ils prennent également contact avec des groupes de pression environnementaux pour demander leur intervention sur des dossiers précis.Leur seconde cible la plus importante, ce sont les pouvoirs municipaux, pour des raisons que nous allons bientôt examiner ; avec ces partenaires, ils usent aussi bien de la carotte que du bâton (souplesse stratégique qui s\u2019est révélée commune à de nombreux acteurs) : ils revendiquent, conseillent, recommandent, informent les autorités municipales.quittes à brandir des menaces telles qu\u2019un référendum s\u2019ils se heurtent à un blocage.Leur charisme est efficace : les médias les mettent en évidence, la population les appuie et les coalitions locales circonstancielles qui se constituent lorsqu'un dossier devient chaud leur reconnaissent un leadership.Échanges dans nos campagnes : controverses régionales Quand donc un dossier devient-il chaud ?Et où ?Dans le matériel que j'ai recueilli, les zones grises, les problèmes écologiques non résolus, les polémiques qui s\u2019ensuivent, la mobilisation des acteurs, tout cela se concentre à l\u2019échelle régionale.Ligne de transport d\u2019électricité Hertel des Cantons, zone forestière boréale, côte des Éboulements, Batiscan, route Rawdon-Mont-Tremblant sont CES CHEMINS PAR OÙ PASSE LA DÉCISION autant de cas dont on m'a parlé.J'ai pu traiter une pléthore d\u2019informations sur le cas particulier de la « filière porcine » au Sa- guenay\u2014Lac-Saint-Jean.Le scénario qui s'en dégage caractérise bien les tendances observables dans les autres dossiers.Un élément contextuel, d'abord.Depuis quelques années, le gouvernement québécois a réduit de façon dramatique ses propres effectifs à l'Environnement; sous le drapeau de la « décentralisation » et de la « responsabilisation », il a transféré des mandats de surveillance, de réglementation et d'intervention aux municipalités, MRC, entreprises et institutions publiques telles que les hôpitaux.S\u2019y ajoute une tendance du gouvernement actuel à apporter des dérogations à ses propres balises réglementaires.Une des personnes interviewées y voit l'empreinte des conseillers à la déréglementation, très proches du premier ministre, empressés de contrer le « frein environnemental » aux projets à retombées économiques.La mobilité des fonctionnaires affecterait aussi l\u2019efficacité de l\u2019action gouvernementale.Tout ceci est loin de remettre en cause la compétence et l'engagement personnels des spécialistes au service de l\u2019État québécois, même s\u2019ils semblent disposer de moins de marge de manœuvre personnelle que leurs collègues d'Ottawa, du moins dans le matériel informatif que j'ai recueilli.En ce qui touche les ingénieurs syndiqués, leur association professionnelle se situe en bonne place parmi les chiens de garde des causes écologiques au Québec.Sa militance, sa vigueur, ses moyens d'action sont dans la ligne des interventions des principaux groupes environnementalistes.Toutes mes sources d\u2019information convergent vers le diagnostic que les ressources dont disposent les instances locales et régionales pour s'acquitter de leurs nouvelles responsabilités sont très inégales et généralement lacunaires \u2014 comme celles des PME ainsi qu'on l\u2019a vu précédemment.135 136 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES Éclate une crise, soit la mise au jour d\u2019une nuisance environnementale très perceptible.Des leaders locaux, liés ou non à des organisations préexistantes, s\u2019indignent et décident qu\u2019il faut dénoncer et bloquer les producteurs ou administrations tenus responsables de cette nuisance.Ils mettent tout en œuvre pour sensibiliser et mobiliser leurs concitoyens, individuellement ou dans le cadre de diverses associations.Dans les principaux cas étudiés, l'opération réussit (c\u2019est d\u2019ailleurs pour ça que je les ai sélectionnés!).Mais un tel succès n\u2019est pas garanti : le gros de la population de Charlevoix s\u2019est plutôt rangé en faveur du tracé routier Éboulements-Saint-Joseph-de-la-Rive considéré antiécologique par les protestataires, au point de battre aux élections une mai- resse qui s'était montrée sympathique aux critiques formulées.Les questions que cela soulève feront l\u2019objet du prochain et dernier thème de cet article.Concentrons-nous pour le moment sur le cas de figure où la mobilisation se réalise effectivement.L'étape suivante se coule dans la logique des nouvelles répartitions de pouvoirs.Sont ciblés au premier chef les autorités municipales, les MRC et les divers conseils régionaux susceptibles d\u2019être touchés par ces problèmes.Les entreprises ou administrations mises en cause sentent la soupe chaude.Leur réplique s'inspire de l\u2019hypothèse que la population n\u2019a pas compris, est mal informée : on va donc se livrer à une campagne de relations publiques.Cette dernière constitue une reconnaissance de l\u2019importance des enjeux et fournit aux opposants des occasions additionnelles de mettre de l\u2019avant leur point de vue.Dans le dossier étudié, quelques municipalités et une MRC ont pris fait et cause pour leurs commettants protestataires.La composition de ces instances élues, l\u2019état des rapports de force dans la communauté conditionnent lourdement le succès ou l\u2019échec des pressions de la base sur les autorités. CES CHEMINS PAR OÙ PASSE LA DÉCISION Ou bien les médias régionaux profitent de cette manne pour assurer au conflit une grande visibilité, ou bien les militants locaux font alors appel aux groupes environnementalistes dont la crédibilité est bien établie auprès des médias.Lorsque ces derniers décident de véhiculer un dossier, l\u2019intérêt manifesté par le public expose producteurs et autorités politiques aux risques de boycott économique ou électoral.L'ouverture des décideurs à la consultation et à la conciliation s'avère parfois magique.Comme tout le monde a alors besoin de plus solides arguments scientifiques, les chercheurs et professionnels concernés (par exemple, les agronomes) sont mis à contribution.Dans quelques exemples examinés, surtout en ce qui touche la controverse porcine, Québec intervient à titre de médiateur.Je ne puis entrer dans les détails des péripéties qui ont abouti, au Saguenay, à la création d'un comité ad hoc rassemblant des représentants de toutes les parties au débat y compris les experts « neutres » appropriés, comité ayant le mandat accepté par tous de trouver quelque solution de compromis.Plus souvent, les litiges sont soumis au BAPE.Contrairement à la Régie de l'énergie où s'affrontent à coups de gros budgets experts et avocats, ce bureau adopte une approche non judiciarisée et sollicite de lui-même des témoignages et avis techniques.Ses recommandations au gouvernement sont souvent respectées par les écologistes militants; une des personnes interviewées nuance cependant cet avis, les performances du BAPE lui apparaissant variables d\u2019un dossier à l\u2019autre en fonction de la qualité des commissaires et des témoignages recueillis.Culture, socialisation et défis démocratiques contemporains Après cette perspective à vol d'oiseau, vol pratiquement supersonique, il est non moins impératif que téméraire de tenter un bilan, aussi provisoire soit-il.Une évidence me frappe : le monde de l\u2019action en faveur de l\u2019environnement s\u2019est diversifié en divers réseaux.avec des passerelles entre eux.137 138 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES En gros, prenons acte que certains objectifs environnementaux bénéficient déjà d\u2019un large consensus institutionnel, résultat de luttes politiques et d\u2019avances techno-scientifiques passées ou continues ; leur mise en œuvre requiert des savoir-faire scientifiques, techniques et administratifs complexes ainsi que le « maillage » de nombreux experts et décideurs, qui ne ressemblent guère au portrait classique du militant mais dont de nombreuses initiatives convergent de fait avec celles de ce dernier.Ce terrain a vu naître un nouveau type de groupes environnementaux, très pointus, toujours en train de former des réseaux en vue d\u2019une meilleure efficacité décisionnelle.Ces groupes tiennent force réunions de travail avec managers et technocrates, à distance des feux de la rampe.Le « monde ordinaire » n\u2019en sait rien et n'en demande pas davantage.Cela relève du chèque en blanc généralisé que se donnent les uns les autres les partenaires sociaux dans un monde aussi labyrinthique que le nôtre, de même que vous et moi ne faisons pas systématiquement enquête sur la validité des recherches reliées à tous les médicaments qu\u2019on nous prescrit ni sur les algorithmes (ouf!) qui rendent fonctionnels nos traitements de texte.Le recours à la scène publique n\u2019en est pas périmé pour autant.Beaucoup de risques environnementaux ne sont toujours pas couverts adéquatement, des acquis connaissent des reculs et plusieurs objectifs ne sont pas réalisables sans une implication active des administrations publiques, entreprises et citoyens, ce qui fait appel à une dynamique de vigilance et de contrôle\u2026 laquelle ne s\u2019actualise pas en comités! D\u2019où la vitalité de nombreux groupes environnementaux militants.S\u2019ils sont moins visibles qu\u2019ils l\u2019ont déjà été, c\u2019est qu\u2019ils jouent aussi sur l\u2019autre tableau et utilisent d\u2019abord la persuasion par contact avant de porter un conflit sur la place publique.C\u2019est le plus souvent par leurs soins qu\u2019un litige devient objet de débats interpellant toute la collectivité et les instances politiques. CES CHEMINS PAR OÙ PASSE LA DÉCISION Là joue l\u2019arbitrage de l\u2019acteur-pivot de toute société démocratique : la population, le peuple, les gens, les citoyens, le « monde ordinaire ».Lui seul a le poids voulu pour infléchir des pouvoirs récalcitrants.À condition qu\u2019il ait l\u2019information et la motivation nécessaire.J'ai pris auprès de mes informateurs le pouls de son potentiel d'engagement sur la question de l'environnement.Des diverses réponses que j'ai reçues, je tire la synthèse suivante : il s\u2019est développé une certaine sensibilité écologique dans la population \u2014 les gens sont fortement mobilisables lorsqu\u2019une crise ou la dénonciation d\u2019un problème rejoint des peurs très concrètes ; ils demeurent plutôt indifférents aux questions de philosophie environnementale et de risques à long terme (le tarissement de la nappe phréatique touche moins de gens que l\u2019odeur du lisier de porc).Quant aux médias, à part quelques acteurs engagés comme Louis-Gilles Francœur du Devoir et tel producteur de l\u2019ONF, ils partagent tout à fait l\u2019ambivalence du public.Pour les mouvements environnementalistes, l'objectif de sensibilisation et de mobilisation des citoyens se pose donc à la fois dans le court et le long terme.En cas de crises, le canal le plus sûr pour rejoindre les gens et inquiéter les décideurs passe par les médias.Les groupes militants ont développé une habileté impressionnante et de bons réseaux de contacts pour mettre dans le coup les journaux et parfois la télévision.Il en résulte certaines interventions très réussies.Le long terme représente un défi de mutation culturelle et de socialisation aux valeurs environnementales.Intellectuels et activistes médiatiques s\u2019y emploient, avec des rétroactions encourageantes comme on l\u2019a déjà vu.Et puis, il y a ceux qui misent sur l\u2019action éducative auprès des jeunes.J'ai été émerveillé (attitude pas tres scientifique.et je m'en fous) par les initiatives de 139 140 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES la Biosphère et d'Environnement Jeunesse*.Leurs propositions pédagogiques, offertes aux écoles ou suggérées comme activités parascolaires, combinent la qualité de l'information scientifique (sans quoi l\u2019adhésion à des valeurs environnementales en reste aux bons sentiments) avec des approches attrayantes et interactives\u2026 après tout, le monde de l\u2019apprentissage est lui aussi un écosystème évolutif! Il semble que les jeunes mordent beaucoup à ces outils qui leur sont offerts.Quel que soit le degré de transformation des mentalités qui en résulte, il ne peut qu\u2019activer une dynamique complexe encore en train de s'inventer entre de multiples acteurs autonomes qui apprennent à s'influencer en recourant au besoin au conflit aussi bien qu'à la coopération.Leurs stratégies largement intuitives vont-elles déboucher sur des compétences politiques plus explicites ?Cela se peut fort bien.Peut-être qu\u2019on s'ennuie des héros, porteurs exclusifs de la vertu dans un monde hostile ou indiffé- rent.On observe à la place des interactions tâtonnantes entre l\u2019État et les méandres imprécis de la société civile; de cet apparent chaos jaillissent quand même certaines décisions qui me semblent actualiser ce beau projet fou qu\u2019est la démocratie dans un monde pluraliste.Les comprendre devrait permettre de mieux savoir les influencer.4.Adresses Internet : http://biosphere.ec.gc.ca et http://www.cam.org/-en_jeu 141 IMAGE® er He \u2014\u2014 ____ LL i Lo PA ee BERTRAND CARRIERE __ pe pe oo pa I PPS FT = 57 NA) om HY YY, DH 4 EY 4 Ws a I +.Au.% +, ® » Ny x [XH A ~ v 3 4 + 4 gs & \\ Q % ea) NN \\ % a 2 ] ra À \\ Ud : Ji A Ww Ÿ © $ A \\) 50 al] Sh A AAT + es 27) CT \u2026 «Ge è SR >» &, Cd %, 3 7 x x ; i A) 3 HL \u201cen + aw | 9) Wwe \u201ca, x # a 3 | y WN 3 4 pi yy Se 3 (9 #7, FA 7 vue Te » * PR À À ae hy + He LL uz id X ; Mae & 8 & Wry Rel x *- + à + RUT +» ree A Cu A 0, + wt: J ix x Ea py $2 as Bry * UE 3, A « 4 pes \u20ac » HN , ve AA > N y 7 § © a 1 i dm | Li £ a NASA SY be) x J # à \u2018a 2 i \u201c, Lg i, pa 7 > z rN { f se 17 3 Wu > bt ce : f oA vw, vu LE sn es LA #1 ig a } he) 7 75 % st .ça\u201d 4 10 % a oO odd > 28 p RY) F0 $ 3 A.A 7 od LAC MONTJOIE.Québec, 1998.Tirage argentique, 38 x 38 cm 4 A a ANTE TRE I IEEE ______ pe A 143 POESIE ET FICTION pe Pr Anoxie* par VALERIE MEYER Je souffre d\u2019anoxie La couleur brune Je souffre d\u2019anoxie La couleur brune remontée de des parvenue à jusqu\u2019à je souffre nous comment respirer mercredi 2 février 2000 * POÉSIE ET FICTION Texte écrit en réaction à la résurgence de la peste brune en Autriche sous les traits débonnaires de Jôrg Haider, un monsieur-sourire dont on a tout intérêt à se méfier. 146 POSSIBLES, HIVER 2001, POÉSIE ET FICTION comment inspirer je comment expirer souffre des sueurs de voir remonter la couleur sentir l\u2019odeur pustulence cirée son sourire son allure nette beauté à vomir 2 février c\u2019est mercredi en moi une pluie battante impossible inspirer l\u2019air de notre légalement vicié l\u2019air l\u2019air l\u2019air je veux de lair La couleur brune Je souffre d\u2019anoxie La couleur brune 2 février 5 ministéres couper les tétes sans air je depuis comment remonter une pluie battante sans air dégouliner relents de pustulence sur ma peau bien trop vieille atteindre mes os que la chair n\u2019abrite plus les nommer nommer la couleur brune fait grimacer mes os sous un torrent de pluie remonter la haine coagulée bien dressée pas une ride impeccable rien à redire tendue liftée lisse à point 2 février I sur 3 rien à redire applaudir sous un soleil fixe un temps ANOXIE 147 148 POSSIBLES.HIVER 2001, POÉSIE ET FICTION d\u2019arrêt accélérer ignorer pas de retour arrière digérer absorber le vomi de ce siècle je refuse d'entendre ce que Vienne a à nous dire ce quelle nous fait savoir je n'entends pas mes sens sont obturés de l\u2019air trouver de l\u2019air sortir dehors vite hors de ce siècle qui ne veut pas finir Je souffre d\u2019anoxie étouffée par ce siècle mes yeux sont noirs ma gorge est noire elle éructe son siècle revenu clamer à ses oreilles une musique ancienne une vieille architecture des cris raides de ralliement autour d\u2019amas de peau Imaginaire désirée ou pas obtenue sans imagination La couleur brune remonter l\u2019haleine putride la soif la soif aspirés par la soif \u2014 la haine déshydrate \u2014 consumés néantisation requise une idée de nos pairs déshydratés une soif parmi d'autres frapper de nouveau l\u2019insolence au visage frais qui frappe entre franchit nos portails nos images nos veilles.ANOXIE 149 Impressions oniriques par STEPHANE JEAN au livre refuge je confie soliloque la geôle d\u2019afflictions nocturnes je me déporte me livre en tes bras de papier nu entre les lignes j'habite l\u2019espace de nos images à nous jusqu\u2019au bourgeon du rêve IMPRESSIONS ONIRIQUES IT être entre deux états no man\u2019s land d\u2019un passage l\u2019antichambre les esquisses brouillent la raison je m'évanouis un arrét du temps perçu dans les oripeaux du réel mutation désaxée le gyroscope blasphème détourne la référence le nœud (siège ou trône) sans dénouement de la conscience inanimée perd l\u2019illusion du contrôle vigie lancée aux murs allégoriques des images balle fuyante foudroyée les faux bonds font la fête le chat roupille dégriffé sa langue rugueuse accompagne le soleil au zénith parfois 151 152 POSSIBLES.HIVER 2001, ESSAIS ET ANALYSES III paralysé dans la gorge du cauchemar dominant l\u2019assiégé un serrement aérien impression trouble l\u2019assaillant acquiert une réalité périlleuse aux visages multiples la débâcle se consume au ralenti une fuite où le rêveur harponné se sent lié à la menace attiré irrémédiablement jusqu\u2019à la dague dardant les vapeurs de l\u2019être jamais il n'expire personnage inconsistant de bandes animées sans vie propre péril emprunté à la couche terrestre le cerveau se repose à jouer la mort IMPRESSIONS ONIRIQUES IV je glisse vers l\u2019étranger des légendes me retrouve barbare un meurtre fluide les gestes fendent l\u2019eau dans le corps de l\u2019interdit un cri de noyé silencieux le cœur crache sa nuit dans l'agitation paraplégique du sommeil des draps blancs et mes rêves trop sales 153 POSSIBLES.HIVER 2001.ESSAIS ET ANALYSES Vv la chair m\u2019écume sexe gonflé aux frottements des formes modulées divagations lubriques la déesse acéphale tend la croupe hardie balancements d\u2019un métronome affolé en syncopes barbares ses nymphes entrouvertes parfument de ses charmes la fièvre océan salin amarrant l\u2019érection aux limbes étrange orgasme jouir sans moi rêve humide érletis cn IMPRESSIONS ONIRIQUES 155 VI objet perdu je sombre NE EN entre néant et frénésie le jour lève l\u2019ancre les songes flairent le sang de tous mes paysages au repos les papillons au ventre n'entravent point la chute la terre comme un ciel égorgé Di fl je m'\u2019éveille au bord de moi précipice FC TT NNR INIT TT COLLABORATION SPÉCIALE À CE NUMÉRO _\u2014_\u2014_\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014m\u2014\u2014\u2014\" GAËTAN ANDERSON, enseignant et écrivain, vit à Beauport.AGNES BEAULIEU, directrice générale d\u2019Insertech Angus.Roméo BOUCHARD, directeur de la Corporation de développement de Saint-Germain-de-Kamouraska, coordonnateur de la Coalition provinciale « Sauver les campagnes » et formateur en développement local au cégep de Saint-Félicien.BERTRAND CARRIÈRE, artiste.DANIELLE DANSEREAU, scénariste, vit à Frelighsburg.PIERRE DANSEREAU, professeur émérite d'écologie, UQAM.CORINNE GENDRON termine un doctorat en sociologie sur la socioéconomie de l\u2019environnement à l\u2019UQAM et est chargée de cours en gestion environnementale.STÉPHANE JEAN, archiviste à la Division de la musique de la Bibliothèque nationale du Canada.À publié des poèmes dans diverses revues.Son premier recueil paraîtra sous peu.Premier prix de poésie des Rendez-vous de la Francophonie en mars 2000.JOCELYNE LAVOIE, enseignante en travail social, cégep de Saint-Jérôme.VALERIE MEYER est parisienne.Elle a publié dans plusieurs revues françaises.SERGE MONGEAU, écrivain et éditeur.HÉLÈNE PEDNEAULT est porteuse d\u2019eau dans la Coalition Eau Secours depuis sa fondation en 1997.Elle a publié, en mai dernier, Les Carnets du Lac chez Lanctôt éditeur, un recueil des réflexions de son lac Saint-Sébastien à Saint-Zénon à toutes les saisons.Lucie Sauvé, professeur au Département des sciences de l\u2019éducation, UQAM, membre de l\u2019Institut des sciences de l\u2019environnement et du CIRADE.JEAN-Guy VAILLANCOURT, professeur de sociologie, Université de Montréal.LAURE WARIDEL, chercheuse à Eco-research Chair on Environmental Law and Policy, université de Victoria et militante à Équiterre. BULLETIN D'ABONNEMENT | En vous abonnant, vous épargnez 7 $ sur le coût de quatre numéros en kiosque, vous contribuez à l\u2019essor de la revue et vous recevez un numéro en prime.Je souscris un abonnement à POSSIBLES.Envoyez-moi le numéro suivant, en prime : [3 vol.12, n° 3 : Le Québec des différences [J vol.17, n° 1: A qui le droit?(le droit dans divers domaines) [J vol.17, n° 2 : Parler d\u2019ailleurs/d\u2019ici (sur les communautés culturelles) [] vol.16, n° 4 : Formations professionnelles NOM ADRESSE VILLE CODE POSTAL TÉLÉPHONE OCCUPATION Ci-joint : cheque mandat-poste au montant de abonnement d\u2019un an (quatre numéros) : 25 $ abonnement de deux ans (huit numéros) : 45 $ abonnement institutionnel : 40 $ abonnement de soutien : 40 $ abonnement étranger : 50 $ PROCHAIN NUMÉRO : Revue PossIBLEs 5070, rue de Lanaudière to vu Montréal (Québec) Hz] 3R1 ommes-femmes NS EE AA AE NO OO NUMÉROS DISPONIBLES NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : NUMÉRO 1 NUMÉRO 2/3 NUMÉRO 4 : NUMÉRO 1 NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : NUMÉRO 1 NUMÉRO 2 NUMÉRO 1 NUMÉRO 3/4 : :5$ :5$ :5$ 5$ 5$ :5$ :5$ NUMERO 3/4 : 5% :6$ NUMÉRO 2 : 6$ 5$ VOLUME 1 (1976-1977) Tricofil ; sciences sociales et pouvoir Poèmes de Roland Giguère et Gérald Godin Santé ; question nationale Poèmes de Gilles Hénault, Luc Racine, Robert Laplante Les Amérindiens : politique et dépossession De l'artisanat comme instrument de conquête VOLUME 2 (1977-1978) Fer et titane : un mythe et des poussières Nouvelles perspectives du roman québécois Nouvelle de Jacques Brossard Bas du fleuve/Gaspésie Poème de Françoise Bujold Mouvements sociaux, coopératisme et autogestion Texte d\u2019Alexis Lefrançois VOLUME 3 (1978-1979) À qui appartient Montréal ?Poèmes de Pierre Nepveu L'éclatement idéologique La poésie, les poètes et les possibles Paul Chamberland : la dégradation de la vie Éducation Sur les chemins de l\u2019autogestion : le JAL Poèmes de François Charron et de Robert Laplante VOLUME 4 (1979-1980) Des femmes et des luttes Projets du pays qui vient Faire l\u2019autogestion : réalités et défis Poèmes de Gaston Miron VOLUME 5 (1980-1981) Qui a peur du peuple acadien ?Élection 81 : question au PQ.Gilles Hénault : d\u2019Odanak à l\u2019Avenir Victor-Lévy Beaulieu : l\u2019Irlande trop tôt Les nouvelles stratégies culturelles Manifeste pour les femmes NUMÉRO 1 NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : NUMÉRO 1 NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 1 NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 NUMÉRO : NUMÉRO 1 NUMÉRO 2 NUMÉRO 1 NUMÉRO 3/4 :6$ 6$ 6$ :6$ 6$ 6$ :6$ 6$ :6$ 6$ :6$ :6$ NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : 6$ 6$ :6$ NUMÉRO 2 : :6$ 6$ NUMÉROS DISPONIBLES VOLUME 6 (1981-1982) Cinq ans déjà\u2026 L\u2019autogestion quotidienne Poèmes inédits de Marie Uguay Abitibi : La voie du Nord Café Campus Pierre Perrault : Éloge de l\u2019échec La crise.dit-on Un écomusée en Haute-Beauce Jacques Brault : legons de solitude VOLUME 7 (1982-1983) Territoires de l\u2019art Régionalisme et internationalisme Roussil en question(s) Québec, Québec : à l\u2019ombre du G Jean-Pierre Guay, Marc Chabot : un beau mal Et pourquoi pas l'amour ?VOLUME 8 (1983-1984) Repenser I'indépendance Vadeboncœur et le féminisme Des acteurs sans scène Les jeunes L'éducation 1984 \u2014 Créer au Québec En quête de la modernité L\u2019Amérique inavouable VOLUME 9 (1984-1985) Le syndicalisme à l\u2019épreuve du quotidien .et les femmes Québec vert.ou bleu?Mousser la culture VOLUME 10 (1985-1986) Le mal du siecle Du côté des intellectuels Autogestion, autonomie et démocratie RO EEE NUMÉROS DISPONIBLES NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1/2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 3 NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2 : :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : 6$ 6$ 6$ :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : 6$ 6$ 6$ 6$ 6$ 6% :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMERO 4 : 6% 6% 6% :7$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : 7$ 7% 7% :7$ NUMÉRO 2 : :7$ NUMERO 4 : 7% 7$ 7$ 7$ NUMÉRO 3/4 : 12 $ VOLUME 11 (1986-1987) La paix à faire Un emploi pour tous ?Langue et culture Quelle université ?VOLUME 12 (1988) Le quotidien : modes d\u2019emploi Saguenay/Lac Saint-Jean : les irréductibles Le Québec des différences : culture d\u2019ici Artiste ou manager?VOLUME 13 (1989) Il y a un futur [Droits de] regards sur les médias La mere ou l'enfant?VOLUME 14 (1990) Art et politique Québec en 2000 Culture et cultures Vies de profs VOLUME 15 (1991) La souveraineté tranquille Générations 91 Bulletins de santé Les publics de la culture VOLUME 16 (1992) Lautre Montréal What does Canada want?Les excentriques (les arts en régions) Formations professionnelles VOLUME 17 (1993) A qui le droit?Parler d\u2019ailleurs/d\u2019ici (les communautés culturelles) À gauche, autrement NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 :8$ NUMÉRO 3 : 8 $ NUMÉRO 4 :8$ NUMÉRO 1/2 : 10 $ NUMÉRO 3 :8$ NUMERO 4:8 $ NUMERO 1:8% NUMERO 2:8 $ NUMERO 3:8% NUMÉRO 4 : 8 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2/3 : 10 $ NUMÉRO 4 : 8 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 :8$ NUMÉRO 3/4 : 12 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 : 8 $ NUMÉRO 3 : 8 $ NUMERO 4:8 $ NUMERO 1:8% NUMÉRO 2/3 : 10 $ NUMÉRO 4 : 8 $ NUMÉROS DISPONIBLES VOLUME 18 (1994) L'artiste (auto)portraits Pensées pour un autre siècle (les inspirateurs de POSS/BLES) L\u2019État solidaire LEstrie VOLUME 19 (1995) Rendez-vous 1995 : mémoire et promesse Créer a vif Possibles@techno VOLUME 20 (1996) Modernité : élans et dérives Éduquer quand même Québec.On continue?L'art dehors (l\u2019art public) VOLUME 21 (1997) Penser avec Giguère et Miron x Travailler autrement : vivre mieux?Homo violens VOLUME 22 (1998) Générations : des liens à réinventer Un art qui s'engage Québec 1998 : l'alternative VOLUME 23 (1999) L\u2019affirmation régionale (les régions québécoises) Ethnies, nations, sociétés Avec ou sans Dieu Nouvelles stratégies culturelles VOLUME 24 (2000) Québec : capitale ou succursale ?Sortir de la pensée unique Interculturalisme québécois Les voix de l\u2019autonomie ouvrière Les papetiers de Windsor de Len Moe Ut Marie Nicole L'Heureux dm préface de de L'autonomie oumère Pierre Vadeboncœur ey L Les Presses de l\u2019Université Laval 280 pages, 24 dollars * ; des pere i R p 0 it.Li À 1 i.; id i Rr.K RK: ; 8 À RE À - Re .LL (AR ROI NNN 5 L'objectif du présent dossier est de montrer un foisonnement de stratégies et de pratiques diversifiées en matière d'approche environnementale.Nous ne sommes plus à l'époque où le mouvement politique des verts occupait largement la scène publique.Au contraire, la présente période nous apparaît plutôt comme le lieu de micro-interventions dans une variété de dimensions et de domaines.L'idée du développement respectueux de l'environnement prend l\u2019habit du pragmatisme, laissant apparaître des espoirs, mais soulevant aussi des inquiétudes en raison de l'urgence de la situation.Le message que nous destinent la plupart de nos auteurs est optimiste.Ils savent que le problème environnemental est immense.mais que nous pouvons trouver les solutions appropriées avant l'atteinte d'un point de non-retour.Ce message est optimiste parce que la mobilisation existante, les luttes gagnées et les innovations déjà engagées démontrent la possibilité de changer les mentalités.Et puis, le message se veut optimiste parce que les auteurs sont sûrs que nous n'attendrons pas qu'arrive une grande crise du type de celle qui frappa le capitalisme en 1929 pour comprendre l'importance d'agir.ESSAIS ET ANALYSES n érable de plus PIERRE DANSEREAU Nouveaux défis environnementaux JEAN-GUY VAILLANCOURT Écologiser ! PIERRE DANSEREAU Sauver les campagnes ROMÉO BOUCHARD Les vampires de l\u2019eau n'auront jamais mon aval.ni mon amont HÉLÈNE PEDNEAULT L'environnement, outil de lutte contre l'exclusion des jeunes AGNES BEAULIEU Des entreprises vertes ?CORINNE GENDRON Répondre au néolibéralisme par la voix du commerce équitable LAURE WARIDEL Le café équitable au cégep Comment créer un point de vente cn région JOCELYNE LAVOIE À l\u2019ère de l\u2019intendance privée L'exemple du mont Pinacle dans les Cantons de l\u2019Est DANIELLE DANSEREAU Éducation et environnement : construire l'espoir, sans naïveté LUCIE SAUVÉ Beauport GAËTAN ANDERSON Les écologistes : des utopistes SERGE MONGEAU Ces chemins par où passe la décision ANDRE THIBAULT POESIE ET FICTION Anoxie VALERIE MEYER Impressions oniriques STEPHANE JEAN _\u2014_- \u2014-\u2014\u2014 ge\"
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