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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
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  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2002, Collections de BAnQ.

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[" PER sibles pos poof\u2019 VOLUME 26, NUMERO 3.ETE 2002 #3 + > * fr x \u20ac I.rein Fors ad eee ce me ni NEY 2 Es Sly pits Cry 2x rés ZEN = Sins se x Loe _\u2014 oui 133 a ai out jo ape races a Ex Sa N Ge ce PS > jd B Ee Galakafial TES 2 55 > pe B = 2 a Nh KH = = = 22 pe i ; on A E = 14 tami = rs = pes x from FE Ten = ee Sr a a ee a City ere SES = £5 22 ce É PE £555 27 rca CE ESA ess fas = se es = 5 aS & 35 7 14 Spat) TR = pty es rt D \u201c a = SE ek £55 = = g = ge 2 SE PRES pert z 2 5 2 5 3 2 3 = Fs - = = = ps 2 5 i : = =n ?5 2 .ÉTÉ 2002 Ë 2 5 : \u201c toyenne .|} A RNR à CI A VOLUME 26.NUMERO 3 Une science COUR 5 8 : = en \u2014__ - _ RSS SE ae 5070, RUE DE LANAUDIÈRE, MONTRÉAL (QUÉBEC) H2J 3R1 TÉLÉPHONE : (514) 529-1316 COMITÉ DE RÉDACTION Jean-Marc Fontan, Gabriel Gagnon, Patrice LeBlanc, Jean-François Lepage, Jacqueline Mathieu, t Gaston Miron, Jean Paquin, Jacques Pelletier, + Marcel Rioux, Raymonde Savard, Amine Tehami, André Thibault COLLABORATEURS(TRICES) Rose-Marie Arbour, Yvan Comeau, Francine Couture, Marcel Fournier, Roland Giguère, Jacques T.Godbout, Pierre Hamel, Suzanne Jacob, Suzanne Martin, Claire Sabourin, Marcel Sévigny RÉVISION DES TEXTES ET SECRÉTARIAT Micheline Dussault RESPONSABLE DU NUMÉRO Amine Tehami La revue PossIBLES est membre de la SODEP (courriel : sodep@sympatico.ca; site Web : http://www3.sympatico.ca/sodep) et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.PossiBLEs est subventionnée par le Conseil des arts et des lettres du Québec.::: au.Ce numéro : 8$.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.ING oe ET DES LETTRES PRODUCTION : Mardigrafe inc.DU QUÉBEC CONCEPTION : Diane Héroux IMPRESSION : AGMV Marquis inc.DISTRIBUTION : Diffusion Dimedia inc.DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 © 2002 Revue PossiBLes, Montréal b ) EDITORIAL oon eee, 5 ESSAIS ET ANALYSES Rebrancher science et culture .15 André Thibault Éthique, crème de beauté 1 ee career 27 Mathieu-Robert Sauvé Le développement de l'hypothèse 36 Jean-François Chassay Contre le charlatanisme universitaire 49 Normand Baillargeon La technoscience contre l'humanisme 73 Céline Lafontaine Judaïsme et islam face aux défis technologiques 83 Yakov M.Rabkin, Benoit Malouf et Chantal Labelle Le dialogue, le Coran et la science 95 Amine Tehami N j it ils th 3 i % Bh POESIE ET FICTION Soif pate tee 338 10000 0 1 1 0 Sa 11 1 VU SV 1100 00 0005410 0 11 1 0 00 0 0 0 4 ease nee.111 Dominic Gagné Suture Pre re see ass rss rh ea hhh ease aaa Ehren eens naa eae arte.120 Sylvain Champagne DOCUMENT Culture et émancipation ere ra 40 Ua 1 50 30 001 1 0 6000 001 1 1 1 0 4 04 00 0 0 1 800 4 0 0050000 127 Jacques Pelletier 1 om 9 Une science citoyenne ?Si la culture c'est « ce qu'on n'a pas vu, pas lu, mais dont on a entendu causer » (Cavanna) et dont on cause donc, on remarquera qu'à l'heure de l'apéritif, tout un chacun suivant son milieu causera sport ou bagnole, ciné ou politique, peinture ou littérature \u2014 pas chimie ou maths\u201d.ette boutade de Jean-Marc Lévy-Leblond, reprise ici dans le texte de Jean-François Chassay, annonce bien nos soucis au départ de ce numéro.Elle dit bien notre inquiétude de voir les citoyens que nous sommes coupés du principal agent de changement dans nos vies.Nos ancêtres pouvaient jusqu'à récemment « causer », à l\u2019heure de l'apéritif, des inventions de Gutenberg, des théories de Darwin ou des recherches de Marie Curie.Ils pouvaient encore saisir les impacts de la pilule anticonceptionnelle, de la fission nucléaire ou de la révolution informatique.Aujourd\u2019hui, après la physique quantique \u2014 aussi contre-intuitive qu\u2019il est possible de l'être avant de verser dans l\u2019invraisemblable \u2014 ou le projet du génome humain, avec son jargon impénétrable et son cocktail de cures-miracle et 1.Jean-Marc Lévy-Leblond, L'Esprit de sel.Science, culture, politique, Paris, Fayard, « Points », 1984, p.89-90. Pratt tets 6 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 d'eugénisme potentiel \u2014, il est plus sûr de causer sport ou bagnole, ciné ou politique, peinture ou littérature\u2026 Pourtant les thèmes de discussion vigoureuse ne manquent pas : On nous dit et redit que la science moderne est affaire de gros sous, que le secteur privé oriente la recherche fondamentale à son profit\u2026 mais le fait-il au détriment du bien public, et si oui, quelles solutions de rechange au mode de financement actuel sont-elles possibles ?On voit bien que le système de production scientifique provoque fragmentation/déconnexion, hyper- spécialisation, création de chaires à la solde de l\u2019industrie, exclusion de certains chercheurs qui rejettent l\u2019orthodoxie dominante ; ce système a même produit à la limite, un tueur comme Fabrikant,\u2026 mais existe- t-il ailleurs des modes alternatifs de production scientifique, et sinon, peut-on en imaginer ?On comprend bien que les sciences du vivant ont remplacé les sciences physiques comme source d\u2019interrogations éthiques troublantes mais est-il possible pour le citoyen non spécialiste de se forger une opinion responsable, et sinon, y a-t-il là un déficit démocratique dont il faut se méfier ?Dans un contexte de complexité croissante, dans un monde où la transdisciplinarité est plus que jamais requise, dans une culture où l\u2019on peut se dire cultivé même si l\u2019on ignore à peu près tout de la science, qui prend les décisions sur le plan politique?Nos élus a eT OO HAE ATOUT AAA RAA ANA AAA NAME UN SCIENCE CITOYENNE ?ont-ils les compétences suffisantes pour se prononcer sur les enjeux les plus déterminants pour notre avenir ?Sinon, qui peut le faire à leur place?Un collège d'experts ?= Certains observateurs sont d\u2019avis qu'Internet est en train de façonner une « nouvelle gauche » transnationale; les nouvelles technologies sont-elles idéologi- quement neutres?Lesquelles font avancer les valeurs de la gauche?Lesquelles les freinent ?Autour de ces questionnements, mais sans apéro (!), nous avons réuni un groupe de citoyens partageant nos soucis.D'entrée de jeu, le texte d\u2019André Thibault cherche à combler le fossé entre science et culture.Le texte remet en question le clivage usuel : « aux âmes sensibles l\u2019humanisme, aux athlètes de la pensée la dure discipline de l\u2019examen positif des réalités observables et mesurables », clivage qui manque selon Thibault non seulement de rigueur mais aussi de passion et d'imagination.Il commence par examiner les raisons qui expliquent la persistance de ce clivage puis les limites de certains remèdes déjà proposés (ex : « l\u2019humanisme désintéressé » d\u2019un Jean Larose).Ensuite, il fait déboucher le désarroi que suscitent nombre de situations vécues (qu\u2019elles reflètent des enjeux humanistes ou scientifiques) sur la curiosité que ce désarroi provoque.Cette curiosité, poursuit le texte, risque de n\u2019être pas assouvie par les experts campés derrière leurs clôtures.Et pour dépasser l\u2019isolement (il n'appartient pas « à chaque individu d\u2019opérer dans sa petite tête la synthèse exhaustive de la culture contemporaine ») le texte propose d\u2019exploiter à fond une « interdépendance culturelle sans précé- dent ».Optimiste naïf?Thibault s\u2019en défend bien car il mise sur le postulat de l\u2019égoïsme rationnel : « ceux qui se prévalent d\u2019une culture polyvalente améliorent de façon substantielle leur qualité de vie et réduisent leur impuissance ».HOH HH HICH MHEN HEHEHE R EEE AM ISSN CACHE PE RH I FHC MR FRR 1 8 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 Le texte de Jean-François Chassay examine lui aussi, à sa manière, cette idée d\u2019interdépendance culturelle.En effet, le texte propose une réflexion sur la place de la science dans la culture aujourd'hui et aussi sur les rapprochements possibles entre science et littérature.Que peut la littérature pour la science?Que peut- elle dire que la science ne peut dire d\u2019elle-méme ?Comment parler de disciplines scientifiques sans tomber dans le didactisme ?Larticle propose des amorces de réponse à ces questions générales à l\u2019aide d\u2019un exemple concret, le roman de l\u2019écrivain suisse allemand Martin Suter intitulé Small World Pour sa part, Mathieu-Robert Sauvé s'intéresse aux enjeux éthiques que pose la science.Après avoir reconnu les sources de dérapages possibles, le texte compare la réaction de la France (qui aime légiférer sur le problème) à celle de l'Amérique du Nord (qui favorise l\u2019autorégulation \u2014 « des lois si nécessaire, mais pas nécessairement »).Sauvé exprime ensuite des doutes au sujet des deux positions (surtout dans un contexte où le capital de risque pilote le monde de la recherche) et conclut à « un seul remède : l'éducation.Il faut lire sur la science, discuter éthique, participer à des débats, afin de développer un esprit critique qui contrebalancera les réponses toutes faites de l\u2019idéologie dominante.» Comme Chassay, Normand Baillargeon évoque la désormais célèbre affaire Sokal pour dénoncer le charlatanisme universitaire qui entache certains travaux de sciences sociales et de philosophie postmodernistes (Nouvelle sociologie des sciences, Cultural Studies, constructivisme radical, etc.).Concentrant son attention sur la dimension politique, il montre que ces travaux propagent, sur le plan intellectuel, tout le contraire de ce dont une citoyenneté éclairée a besoin pour s'exercer.Que ce qui est rejeté par ces (supposées) savantes recherches \u2014 qui n\u2019ont donné que des truismes ou des sottises \u2014, c\u2019est justement l'idéal des ea recisucotecnenconsttsecarienni once ricorecnseen te caen ALI mana Est ES RAMAN UN SCIENCE CITOYENNE ?Lumières d\u2019une citoyenneté éclairée et participative.L'auteur dénonce l\u2019anti-intellectualisme et le relativisme de ces travaux comme étant politiquement dangereux aussi bien qu'\u2019intellectuellement vides; il rappelle qu\u2019il est crucial de défendre le travail intellectuel contre les assauts des contre-lumières; et, en invitant qui partage ces convictions à lutter contre les charlatans et les marchands de sommeil, il soutient que les effets à long terme des travaux qu\u2019il fustige, sur la culture, l'éducation et le politique, sont potentiellement très néfastes.Dans la même veine, Céline Lafontaine examine les conséquences politiques et idéologiques de la technoscience (« c\u2019est-à-dire d\u2019un projet de connaissance axé sur le contrôle opérationnel plutôt que sur une recherche fondamentale destinée à mieux comprendre un phénomène donné »), et en particulier de la cybernétique (dont la racine grecque signifie gouverner).Des rapprochements sont ensuite faits avec le projet contemporain qui consiste à décrypter le génome humain, donc à « enregistrer le contenu d\u2019un être humain sur CD-ROM ».L'auteur s'insurge contre le fait d\u2019insister sur l\u2019information qui « permet d\u2019annuler métaphoriquement la barrière entre humains et machines ».Elle déplore que « dans les laboratoires de génétique il y a aujourd'hui plus d'ordinateurs que de chercheurs.Autrement dit, le sort du vivant est entre les mains de machines ».En somme, « avec sa volonté proclamée d\u2019allonger, d\u2019améliorer et de recréer artificiellement la vie, la technoscience menace en fait de dissoudre les conditions mêmes du monde terrestre.» Les deux derniers textes du numéro examinent la dimension religieuse.Pour commencer, Yakov Rabkin, Benoit Ma- louf et Chantal Labelle analysent le judaïsme et l\u2019islam affrontés aux défis technologiques.Pourquoi choisir ces deux religions?Parce qu\u2019elles « partagent une même tradition pragmatique qui FEE EE EE ONE NON ONDES RIRE AR NUM Se HH RH RE ER TRH HA HHH! 9 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 privilégie l'acte plutôt que la foi, le comportement plutôt que le sentiment religieux ».Parce que, pour les adeptes de ces deux religions, « la vraie croyance se manifeste davantage par des gestes concrets que par des paroles ou des étiquettes facilement identifiables ».Or, les enjeux actuels des sciences et technologies « relèvent de gestes et de comportements concrets ».Voilà pourquoi il est instructif de comparer comment l\u2019islam et le judaïsme font face à certains de ces enjeux.En suivant la logique commune des deux religions \u2014 l\u2019accent mis sur le concret et l\u2019observable \u2014 le texte essaye de vérifier ce constat dans deux domaines d\u2019application : leur approche de la question de l\u2019environnement et leurs définitions de la vie et de la mort.Comment les traditions judaïque et islamique conceptualisent-elles la nature et la vie humaine?« Comment les juifs et les musulmans, motivés par leur désir d'accomplir la volonté divine, agissent-ils en matière d\u2019utilisation de l\u2019environnement et de gestion des situations médicales de vie ou de mort?Ce questionnement se situe au cœur des débats actuels portant sur les aspects éthiques des sciences et techniques.» Enfin, le texte d\u2019Amine Tehami analyse, après le 11 septembre, le fait que plusieurs musulmans, surtout ceux qui sont formés en Occident, sont persuadés que le Coran est prémonitoire sur le plan scientifique.Y a-t-il là matière à rapprochement entre nos civilisations ou au contraire objet de confrontation ?À partir de deux exemples (le big-bang et le récit de la Genèse \u2014 la création du monde en six jours), le texte résume la thèse de la prémonition, puis la compare aux discours homologues des chrétiens et des juifs.Ensuite, il en analyse les fondements : à quels besoins répond cette thèse?Quelles sont ses visées?La conclusion n\u2019est guère optimiste; inspirée par un sentiment d\u2019infériorité exacerbé par la domination coloniale, économique et culturelle, cette thèse annonce un corollaire peu réjouissant : pour HE REASON ee i PRIETTTIH BUH rite (AU RTE UN SCIENCE CITOYENNE ?11 renverser cette domination, il est impératif et surtout urgent non > .> , [RY pas de s'approprier la science moderne et l'héritage des Lumières avec elle, mais bien d\u2019obéir scrupuleusement aux enseignements fondamentaux basés sur ces certitudes nées dans le désert d'Arabie il y a plus de quatorze siècles, ce socle inébranlable de certitudes qui, par une matinée parfaite de septembre, a été propulsé sur deux tours majestueuses de New York.Aucun texte ici sur la chimie ou les maths, en somme.mais de nombreuses, et stimulantes, variations sur une méme conviction : nul besoin d\u2019être un boursier postdoctoral au M.I.T.pour réfléchir sur les enjeux culturels, éthiques, économiques, politiques, idéologiques et même, pourquoi pas, épistémologiques et religieux que pose la science moderne, il suffit seulement d\u2019être un citoyen engagé et déterminé à renverser le rapport de pouvoir institué avec la science.Est-il possible qu\u2019un jour la science sorte de l'ombre \u2014 l\u2019ombre projetée par notre ignorance, par notre distance révérencieuse, par notre rythme de vie effréné?Est-il possible quelle sorte au grand jour, sur les terrasses, dans les cafés, à l'heure de l'apéro, au dessert?Peut-on espérer voir un jour une science véritablement citoyenne?Ce numéro de POSSIBLES, en tous cas, soumet que ce n\u2019est pas impossible.AMINE TEHAMI POUR LE COMITÉ DE RÉDACTION Pa lin = HE pe Ea Cao a EN pes ü R Eis z 2 Ar Pais = es a re - 3 ; 5 : = Ces ÈS i xs £55 £) A sur 2 RES & x Bs is Le A5 CHAR DESSERTS SIENNE RAR cote IRR H \u2018 A BAH] ART HNMR LHS HSIN IM RAE UH .\" PISE ess as rss 13 ESSAIS ET-ANALYSES \u2014 DE PE QE \u2014_ EO PE PE.sr PES CAPR rt II, en ee ce + ESSAIS ET ANALYSES 0 E Rebrancher science et culture par ANDRE THIBAULT st-il possible qu\u2019une telle richesse, culturelle et humaine, « soit réduite à trois arides énoncés?» se demande Anna Maria Lombardi dans sa présentation du numéro août- novembre 2001 de Pour la science, numéro tout entier consacré à Johannes Kepler.Question lourde d\u2019accusations adressée à l\u2019orthodoxie historique! Bien sûr, l\u2019histoire sélectionne et interprète : elle n\u2019a pas le choix.Mais quand la schématisation tombe dans le simplisme caricatural au point de sacrifier la complexité du réel à la symétrie des oppositions binaires, l\u2019histoire officielle n\u2019a plus rien à envier aux fabulations de CNN ou d\u2019Écho Vedettes.Petit à petit, l'imaginaire « institué » a fait de la rigueur scientifique à la fois un idéal et un repoussoir, version laïque de l\u2019ascétisme maso, et opéré un partage du territoire évoquant la purification ethnique : aux âmes sensibles l\u2019'humanisme, aux athlètes de la pensée la dure discipline de l\u2019examen positif des réalités observables et mesurables.Ce clivage manque affreusement de.rigueur! Rigueur d'une part, passion et POSSIBLES.ÉTÉ 2002 imagination de l\u2019autre s'opposent en tant que concepts abstraits, mais ne peuvent pas se passer les unes des autres dans le monde réel.La discipline expérimentale et théorique épuise et tue ceux et celles de ses adeptes que ne réchauffe pas dans leur labeur quelque flamme émotive ou ludique.Le violon d'Einstein n\u2019est pas de l\u2019ordre de l\u2019anecdote ou de la coïncidence fortuite.Pourquoi alors ce clivage dans les représentations alors qu'il trahit à ce point la richesse du réel?Le même texte d\u2019Anna Maria Lombardi nous offre une piste lorsqu\u2019elle nous parle de la « satisfaction » de Kepler « lorsqu\u2019il découvrit que la logique de la Nature est implacable ».Dans le projet de l\u2019humanisme de la Renaissance, la science constituait une composante à part entière, voire indispensable.C\u2019était néanmoins une bombe à retardement car l\u2019humanisme réhabilitait en même temps la liberté, et la liberté a horreur des limites.Comment concilier avec la logique « implacable » de la Nature l\u2019envie folle et irrésistible que soit pos- | sible tout ce qu\u2019on se plaît à imaginer ?Les promoteurs de la ten- | dance récente, chez nous, à limiter le champ de la littérature à la fiction et à la poésie ont parfois invoqué le besoin d\u2019un espace protégé où l\u2019on puisse rêver sans contrainte, parce que la réalité est trop dure.Et sans l\u2019ombre d\u2019un doute, la science n\u2019en finit pas de pointer du doigt et de démontrer impitoyablement les inexorables contraintes dont regorge le réel.Comme rien n\u2019est jamais simple, le monde contemporain opère un revirement, mais qui durcit les oppositions au lieu de les résoudre.L'imagination technologique s\u2019excite de plus en plus de la possibilité que la science puisse transcender et harnacher sans limites les contraintes qu\u2019elle a découvertes, pendant que la culture humaniste s\u2019alarme du sabotage délirant de l\u2019Ordre naturel qui risque d\u2019en résulter. RARES RENTRER TONI ARENA AN RAA PRA HSS REBRANCHER SCIENCE ET CULTURE La construction imaginaire des relations conflictuelles passe par une oblitération des affinités, tant il importe que l'Autre soit totalement Autre.Si on veut sortir de telles impasses, il peut être fécond d\u2019exhumer certaines des ressemblances censurées.Après tout, l\u2019humanisme contemporain et la science contemporaine sont des rejetons d\u2019une même modernité, dont tous les post-machins conservent veut-veut-pas la trace indélébile.Une des similitudes les plus porteuses d\u2019espoir réside dans la non-permanence objective et subjectivement assumée de chacune des positions en présence : rien n\u2019est jamais « coulé dans le béton », tout n'est qu'étapes vers des destinations inconnues.Lombardi constate que « la simple exactitude » des lois de Kepler « fondait un modèle de l\u2019Univers, certes périmé aujourd'hui, mais qui a représenté un progrès ».La théorie scientifique autant que l\u2019œuvre d'art ne copient pas servilement le réel, mais lui imaginent un sens, toujours approximatif et provisoire, et cet apport s'inscrit dans la longue succession des couches sédimentaires du patrimoine culturel de l'humanité.Les cloisonnements n\u2019en sont pas étanches : la théorie de la relativité (qui reste perfectible) ne me paraît pas étrangère à la floraison du surréalisme et les audaces de la musique actuelle stimulent la science de l\u2019acoustique.Une difficulté majeure subsiste : « les lois exactes et probablement simples qui expriment une harmonie fondamentale de la nature » et auxquelles « l\u2019Univers obéit » (7bid.) ont-elles l\u2019effet d\u2019un éteignoir sur la liberté créative et le besoin de transgression des arts, de la littérature, de la philosophie et des sciences humaines ?Et réciproquement, la virtuosité à analyser ces lois et à en déduire des applications pratiques discrédite-t-elle la pensée qualitative et la sensibilité esthétique?Faut-il qu'une de ces démarches réduise l\u2019autre, comme tente de le faire le mathématicien Roger Penrose qui, après avoir mis le doigt sur les contradictions entre la théorie de la relativité et la physique des quanta, 17 Rn JHTRRNRRY 18 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 demande quand même à cette dernière de tout expliquer des mystères de la pensée humaine'?Ou Stephen Hawking a-t-il raison de lui objecter que « la conscience n\u2019est pas une qualité qu\u2019on puisse mesurer du dehors » (zbid., p.171)?Une telle discussion peut-elle stimuler les uns et les autres ou inciter chacun à se barricader dans une forteresse inexpugnable ?Tu fais marcher ça avec des boutons Bien des utilisateurs des dernières applications pratiques de la science n'ont que faire des questions qui précèdent : la technologie a tout mis en œuvre pour qu\u2019on puisse profiter de ses bénéfices de pointe sans avoir besoin d\u2019y comprendre quoi que ce soit.Le bouton, l\u2019hyperlien, la souris pensent pour nous, estompent les opérations qui permettent de parvenir au résultat.Il serait ridicule de les rejeter complètement : avouez que tout comme moi, vous utiliseriez bien moins les ressources de l'informatique si elles n\u2019étaient accessibles qu\u2019aux personnes capables de programmer leurs opérations et d\u2019expliquer comment fonctionne une puce.Se repose alors la vieille question des stoi- ciens : comment composer avec ce qu'on ne peut pas changer?C'est-à-dire avec les formes de vulnérabilité consécutives au fait de dépendre beaucoup de la technologie et d\u2019être impuissant devant elle.Mais tout autant, notre sort est à la merci de forces historiques dont l'information minute ne nous fournit aucune piste sérieuse d'interprétation.Panique devant les virus informatiques et le bacille du charbon, effroi devant le terrorisme ou la chute du Dow Jones, ça se ressemble et ça reflète bien le contexte actuel.1.The Large, the Small and the Human Mind, Cambridge University Press, 1997. REBRANCHER SCIENCE ET CULTURE On nous inonde d\u2019informations à la pièce, on nous facilite l\u2019accès à notre compte bancaire autant qu\u2019aux citations les plus connues des grands penseurs de l\u2019humanité classées par ordre alphabétique de mots-clés.De quelles connaissances et de quels savoir-faire avons-nous besoin pour profiter en sujets autonomes de ces cadeaux de l\u2019époque, plutôt que nous limiter a pizonner docilement selon des procédures dictées par d\u2019autres ?« Cela me peut servir »° Je viens d\u2019employer un mot honni par les plus purs d\u2019entre les purs, tant du côté de la science que de la culture humaniste : le besoin.Bête noire de la dévotion désintéressée des uns et des autres envers l\u2019idéal de la connaissance pour elle-même, dont tous se souviennent sans doute (sic) qu\u2019elle représentait pour Thomas d\u2019Aquin le plus digne idéal de l'esprit humain.Ne désespérons pas, mes sœurs et mes frères, d'atteindre un jour les sommets de cette noble gratuité (nos divers déboires nous faciliteront le chemin dans cette direction).Mais en attendant, on n\u2019a d'autre choix que de composer avec la complexité des motivations humaines, en rappelant aux cent pour cent purs les points de vue aussi peu suspects de matérialisme grossier que ceux du même Thomas d\u2019Aquin (« Il faut un minimum de bien-être pour pratiquer la vertu ») et de Blaise Pascal (« Qui veut faire l'ange fait la bête »).Certains remèdes proposés sont plutôt de nature à aggraver le mal.Ainsi en est-il de la croisade apparemment humaniste menée par Jean Larose, profitant de la place démesurée que lui accorde la chaîne culturelle de Radio-Canada.À ce monde qu\u2019il considère tragiquement déculturé, il ne propose rien de moins qu'une thérapie par l\u2019école en redonnant une prédominance 2.Quelque poète a bien di écrire ce demi-alexandrin un jour.alors je mets des guillemets au cas où ! 19 rite ds 20 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 absolue à la transmission désintéressée du patrimoine culturel.Notons qu'un tel culte de la connaissance gratuite s\u2019épanouit plus aisément quand on occupe un poste d'enseignant solidement protégé dans l'institution universitaire\u2026! Mais même si on épure la phrase précédente de sa petite pointe de méchanceté et qu'on reconnaît la sincérité de l\u2019idéal qui guide cette version maximale de l\u2019humanisme, j'ai l\u2019intime conviction que les résultats qu\u2019on obtiendrait iraient à l\u2019encontre des objectifs visés.Pour le dire platement, on ne vient pas au monde désintéressé.Moins on s'insère dans la vie bardé d'avance de privilèges tant matériels que culturels, plus est exigeant le chemin où on a l'opportunité de découvrir les joies de la connaissance pour la connaissance.On ne sera prêt à faire siennes les pensées d\u2019Einstein aussi bien que de Shakespeare que si une quête de sens a éprouvé les limites des réponses toutes faites apportées par l\u2019environnement immédiat et stimulé le besoin d\u2019un éclairage plus profond.Un de mes profs de philo (feu l\u2019abbé Jean-Paul Tremblay), humaniste passionné, aimait dire : « Il y a quelque chose de pire que des questions sans réponses, ce sont des réponses apportées là où on ne se pose pas de question ».Or, il se trouve que l'angoisse existentielle, le désarroi devant les problèmes du monde, de l\u2019environnement autant que de la relation interpersonnelle, constituent un potentiel de curiosité pour lequel la physique, la biologie, aussi bien que l'imagination poétique ont des pistes de cheminement à offrir.Je comprends mieux le Misanthrope depuis que des déceptions réelles m'ont confronté au dilemme entre l\u2019isolement total et la capacité de composer avec les durs défis de l\u2019altérité.Je ne suis pas en train de dire que tout devrait ne passer que par le vécu.Mais à moins de croire avec Platon que les idées sont plus vraies que la réalité, l'expérience du monde réel canalise les questions qu\u2019on adresse sen PIES BARE UIE ELME EA EI tH MIE EEN REBRANCHER SCIENCE ET CULTURE tant à la science qu\u2019à l\u2019humanisme.Et le maintien de cette curiosité n\u2019est jamais garanti : tant la recherche scientifique que l'expression esthétique et le traitement des idées pures sont exposés aux ronrons de la répétition routinière.Et alors rien de tel qu'une réelle angoisse devant un problème concret (par exemple sa propre maladie ou les maux du vaste monde) pour remettre en appétit la curiosité humaine.Il se peut que la plupart des artisans de pointe de la recherche scientifique et technologique autant que de la pensée humaniste et de la création artistique maintiennent entre leurs jardins respectifs des clôtures qu\u2019ils n'aient aucune intention de transgresser.Mais nos besoins humains de non-spécialistes, nos manques existentiels aussi bien que nos demandes de compréhension, font appel indistinctement aux outils intellectuels des uns et des autres.Alors, cela nous laisse l\u2019énorme, le décourageant défi de nous bricoler chacun un embryon de synthèse, forcément provisoire, entre ces pièces d\u2019interprétation du monde dont l'intégration du puzzle n\u2019a été pensée par personne.On ne peut même en blâmer qui que ce soit : la tâche d'intégrer le tout en un système cohérent surpasse les capacités intellectuelles de tout un chacun.Le défi qu\u2019avait à relever l\u2019humaniste de la Renaissance, par comparaison, était un jeu d'enfant.Pour l\u2019envier sans réticence, il faudrait renoncer à tout ce foisonnement de connaissances qui l\u2019ont suivi et qu\u2019il a contribué à déclencher.Les modèles de synthèse culturelle du passé ne sont plus applicables.Que reste-t-il?Le pur chaos?Oui si on croit qu'il appartient à chaque individu d\u2019opérer dans sa petite tête la synthèse exhaustive de la culture contemporaine.Mais on peut prendre la question autrement : cette situation place les uns et les autres dans une interdépendance culturelle sans précédent.Le reconnaître exige une humilité individuelle à laquelle on n'est MIE SE 21 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 pas habitué, pas plus qu\u2019à la confiance envers autrui qui en est le corollaire obligé.Plus grands sont mes besoins de connaissance et de compréhension, plus la compétence d'autrui « me peut servir ».J'ai très souvent expérimenté ces dernières années que même sur les questions qui m\u2019intéressent le plus, mes proches les plus proches et moi-même recourons le plus souvent à des sources différentes : forcément, puisqu'elles sont tellement nombreuses! Confronter ces informations expose occasionnellement à des échanges corsés.Si on veut préserver la qualité du contact, la modestie doit réduire la prétention, de la part de chacun, de tout savoir ou d\u2019avoir tout compris.Émerge une nouvelle facette du besoin que l\u2019on a les uns des autres.Avec une exigence de clarifier l'expression de sa pensée pour qu\u2019un langage commun la rende transmissible.Je suis agréablement surpris de la disponibilité, voire de la joie des gens, à s\u2019échanger des connaissances.Y compris entre parfaits inconnus tel que cela se manifeste sur Internet.À bien y penser, on ne devrait même pas s\u2019en étonner.Quoi de plus classique dans la pensée du social que de faire reposer sur l\u2019interdépendance les diverses formes d\u2019association qui nous relient à nos semblables.On le savait depuis longtemps en ce qui concerne les besoins physiques et matériels.De nos jours, chacun est fréquemment exposé en plus à éprouver l\u2019indigence, la vulnérabilité, découlant de ses lacunes cognitives.L\u2019'humilité qu\u2019il faut pour le reconnaître n\u2019est acquise dans nos mœurs que face aux experts patentés : notre médecin, notre avocat, notre comptable.Mais nous devons nous rendre compte que de par nos études, nos lectures, nos autres activités culturelles, nos réflexions, nous devenons en permanence des bibliothèques ambulantes les uns pour les autres.Que certains en sachent plus long sur la structure de la matière, d\u2019autres sur les complexités du cœur humain ou les beautés de la langue, cela élargit ce corps professoral informel! SPLINE DEM IEM ILI 0 00 S08 SLADE PASE MEAT RIM MNCL REALE POIANA ACL PL ILS SAL PL PLEA AL : i its REILICHE AEM IIa be] RSA FD NEA APE MC EEN SO CL CI EH HEISEI HEMEL MCI SEE (hed Ah ie 1004 REBRANCHER SCIENCE ET CULTURE Et ne nous alarmons pas : on ne fermera pas pour autant les salles de classe \u2014 le fait que certains se concentrent assez sur un contenu précis de savoir pour en transmettre l'articulation par blocs de 45 heures à quelques dizaines de personnes à la fois fait intimement partie de cette circulation culturelle.Je suis conscient que ces propos risquent d\u2019être taxés d\u2019optimisme naïf.Le chic du chic de la pensée critique fait volontiers dans la désespérance bon teint.Précisons donc : j'identifie ici les germes réels d\u2019une dynamique, non son triomphe.Ainsi, plus une personne est isolée (une personne ou un groupe en fait), plus elle reste à l'écart des réseaux informels de partage de la culture tout autant que de l\u2019expertise instituée.La tendance à la sélection sociale établit dans les réseaux informels de communication des cloisonnements qui reproduisent jusqu'à un certain point ceux des disciplines intellectuelles et professionnelles (de quand datent vos derniers échanges spontanés avec des ingénieurs nucléaires ou des analystes financiers?).D'autant plus que les dépréciations stéréotypées qu\u2019entretiennent les unes envers les autres les tendances scientifiques et humanistes de la culture contemporaine créent des tabous difficiles à enfreindre.Enfin, l\u2019accès à du matériel de vulgarisation intelligente est presque préalable à la compréhension d\u2019un vocabulaire de base qui permette de s'intéresser à la culture d'autrui, tant en biologie qu\u2019en musique microtonale.Ce sur quoi je compte le plus pour surmonter ces obstacles et combler ces lacunes demeure l'attrait que peut exercer l\u2019utilité réelle d\u2019une culture polyvalente.Ceux qui s'en prévalent améliorent de façon substantielle leur qualité de vie et réduisent leur impuissance.On voudrait le nier tant c'est banal, mais l\u2019observation en fournit de multiples exemples.L'automne - dernier, le degré de panique devant la détérioration de la 23 24 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 situation mondiale m'est apparu directement proportionnel au manque d'outils d'analyse dont on était affligé face aux événe- ments.Mais on n'était pas réduit aux outils qu\u2019on possédait déjà.Jamais n\u2019a-t-on vu autant de curiosité envers les cultures islamiques et n\u2019a-t-on entendu d\u2019échanges aussi passionnés sur le sujet entre des gens que ce besoin de comprendre avait conduits à des sources divergentes.Cela n\u2019empêche pas que les personnes ayant déjà exploré le sujet par pur besoin d\u2019élargissement culturel partaient avec une longueur d\u2019avance.À ma connaissance, elles n'ont pas manqué une occasion d\u2019en faire profiter leurs partenaires sociaux.Pourquoi supposerait-on a priori les autres exempts des curiosités qui animent nos vies ?Qu'ils soient souvent rebutés par l'arrogance de professeurs et autres experts imbus de leur propre excellence, cela témoigne surtout d\u2019un sain mécanisme de résistance au mépris et laisse entendre que les fourches caudines de l\u2019humiliation sont un bien piètre stimulant au développement culturel \u2014 on s\u2019en doutait déjà un peu! Sous un ciel criblé d'étoiles Finalement, on ne peut aborder de façon le moindrement sereine le rapport entre science et culture sans entreprendre une révision en profondeur du procès fait à l\u2019héritage des Lumières.Ce procès, nécessaire car on ne peut jamais se passer du doute et de la critique, a dérapé dans l\u2019amalgame et la démesure.On accuse la science elle-même des utilisations monstrueuses qu\u2019en fait une technologie asservie au pouvoir économique \u2014 la démocratie parlementaire, des formes de corruption qui la dénaturent \u2014 la civilisation occidentale, des abus commis en son nom par des colonisateurs qui en foulaient aux pieds les valeurs les plus profondes \u2014 les échanges internationaux, des horreurs d\u2019un marché abandonné sans régulation à la rapacité des plus forts. id DUAN nase 1): ed cui; ar ICME HEH ICH RH EHH HEHEHE HHH HHH RHR HUH HH I I Ee ate, i.iii REC CEST HAR BRAHH IR RUTH SHH CHT LHRH HETH | CG RH HH RN HR EN EH MN RNA HI THA TS HR HR FT PITTS EC A, REBRANCHER SCIENCE ET CULTURE 25 Finalement, on tient la rationalité responsable des folies découlant de l\u2019obsession du pouvoir et du profit, laquelle a à voir avec la névrose et non avec la raison.Le procès n\u2019est pas nouveau.Spengler annonçait dans des termes voisins le « déclin de l\u2019Occident » et les futuristes italiens piétinaient la cérébralité « décadente » qui étouffait les admirables passions humaines : avec quelle joie leurs lecteurs, tant en Italie qu'en Allemagne, se sont jetés dans les pattes de leaders charismatiques incarnant la réhabilitation de l'instinct.Ces intellectuels d\u2019il y a environ un siècle n'avaient eux-mêmes rien inventé.Au XVII siècle, un écrivain, dénonçant à l\u2019occasion d\u2019un concours littéraire les méfaits des sciences et des arts dans la psyché humaine, terminait par un éloge des nobles vertus naturelles.des guerriers spartiates.Comment sappelait-il déjà?Ah oui! c'était un certain Jean-Jacques Rousseau.Ce que la civilisation occidentale a de plus valable a besoin d\u2019une certaine cure d'immodestisme*.Nettoyer la démarche scientifique de l\u2019épaisseur de crasse qu'y ont déposée l\u2019appropriation de la technologie par des intérêts économiques féroces et l'étroitesse d\u2019esprit liée aux excès de la spécialisation.Mais net- toyer aussi la pensée réflexive de la vanité des certitudes conceptuelles (Platon aboutit logiquement à la cour du tyran Denys de Syracuse) \u2014 et l\u2019art, de la divinisation du personnage de l'artiste.| Et puis redéfinir avec le sens des proportions le « paradigme » des Lumières.Même en mettant ensemble les plus riches accomplissements de la science, de l\u2019art et de la philosophie, 1l n\u2019en résulte pas qu'on chemine sous un soleil éblouissant.Cela 3.Je revendique un droit de propriété intellectuelle sur ce néologisme si jamais il se répandait. 26 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 demeure la nuit, sous un ciel heureusement criblé d\u2019étoiles dont les petites lueurs additionnées rendent nos pas un peu moins hasardeux.En éliminer la moitié nous laisserait sérieusement en perte de sens.Toutes les éliminer au profit de quoi : un retour aux croyances issues d\u2019un problématique autre monde?l\u2019écoute inconditionnelle de son corps et l\u2019infaillibilité des pulsions de désir ou de colère ?Non, la rationalité sous l\u2019une ou l\u2019autre forme est moins inquiétante.pour peu qu\u2019on ne perde jamais de vue ses limites.Comment mettre en œuvre cette précaution ?Les Grecs de l'Antiquité avaient trouvé la réponse : par un débat public permanent non seulement sur les décisions publiques mais sur les interprétations du réel et les raisonnements que construisent les humains.Or, la fébrilité que causent les nécessités de se qualifier pour obtenir des subventions et de publier de façon compulsive, Pinstitutionnalisation des spécialités qui renferme chacune d'elles dans un dialogue exclusif entre pairs représentent alors les principaux obstacles pratiques.Et ces obstacles ne sont pas intrinsèquement insurmontables ! AAS Éthique, crème de beauté rar MATHIEU-ROBERT SAUVÉ ans le marché des actions, les investisseurs ont de plus en plus accès à des fonds dits « éthiques » où ils sont assurés que leur argent ne servira pas à financer des entreprises peu respectueuses des droits humains ou de l\u2019environnement.La pétrolière Shell, par exemple, émet une directive annuelle en collaboration avec Amnesty International depuis qu\u2019elle a été éclaboussée par un scandale environnemental en 1995.Des associations pour la préservation de l\u2019environnement avaient alors organisé le boycottage de la multinationale anglo-néerlandaise en raison du projet de Shell de couler dans la mer du Nord la plate- forme de forage désaffectée Brent Spar.Aux États-Unis, il existe une véritable industrie de l'éthique des affaires, et une grande firme de relations publiques, PricewaterhorseCoopers, tient un palmarès « éthique » des entreprises.S\u2019il est clair que ce courant vise à contenir l'impact négatif de l\u2019économie de marché dans un contexte de mondialisation, il faut reconnaître qu\u2019il s'inscrit dans le courant utilitariste qui a toujours été très fort, sinon dominant, en éthique.Au bout du compte, l'investisseur a tout à gagner s\u2019il place son argent dans des fonds « éthiques », car les entreprises sélectionnées risquent POSSIBLES, ÉTÉ 2002 moins que les autres de faire la une des journaux pour telle ou telle bavure.Les courtiers ne manquent pas de jouer cette carte et soulignent la rentabilité de l\u2019option.On en revient à Milton Friedman qui disait, il y a vingt ans, que les entreprises privées n'avaient qu\u2019une seule et unique responsabilité sociale : générer des profits.L'investissement dont les bases « éthiques » sont ainsi assurées propose donc une nouvelle façon de faire des affaires mais n'ébranle en rien la philosophie de base du libéralisme.Cette mode régente aussi I'éthique de la recherche scientifique : elle rassure le grand public mais se garde bien de remettre en question les pouvoirs qui la soutiennent.Ces pouvoirs sont dominés par des intérêts mercantiles, ceux de l\u2019industrie pharmaceutique au premier chef.Christian Dior est même allé jusqu'à lancer une crème de beauté appelée « Éthique » il y a quelques années.Léthique est ainsi devenue une étiquette au goût du jour, utile même pour vendre des crèmes de beauté.Un cosmétique capable de rassurer le consommateur tout en lui donnant l'impression d\u2019être à la page.On pourrait allonger la liste des opérations cosmétiques : le gouvernement fédéral ne s'est-il pas donné un « conseiller en éthique » pour l\u2019aider à voir clair dans sa mare à grenouillage ?Celui-ci prêchera la vertu, comme le fait déjà l\u2019ombudsman et protecteur du citoyen à Québec.L'éthique ne saurait être un simple maquillage.Mais si Pon fait abstraction de la France, rares sont les pays qui ont tenté de baliser dans un ensemble de législations les nouvelles technologies biomédicales, la procréation médicalement assistée et autres interventions sur l'organisme humain.Les célèbres lois de bioéthique, qui ont été intégrées à la législation de la ÉTHIQUE.CRÈME DE BEAUTÉ République française en 1994, font l\u2019objet cette année d'une réforme qui soulève des débats enflammés dans les journaux et revues de l'Hexagone.De ce côté-ci de l\u2019Atlantique, on observe plutôt une tendance à l\u2019autorégulation.Bartha Maria Knoppers, présidente du Comité de bioéthique du Projet Génome humain et professeure à l\u2019Université de Montréal, n\u2019a jamais caché sa préférence pour l\u2019autorégulation des acteurs dans le domaine de l'éthique.Aux chercheurs et aux administrateurs de s\u2019autodiscipliner.Des lois si nécessaire, mais pas nécessairement.Il est vrai que la France a toujours été prompte à rédiger les lois, alors que, par opposition, la tradition nord-américaine tend à placer le droit en aval du changement social.Ici, on hésite à allonger les interdictions du Code civil et du Code criminel.L\u2019éthique n\u2019est pas le droit, bien sûr.La pensée populaire veut qu\u2019une personne puisse enfreindre la loi tant qu'elle n'est pas prise en flagrant délit.Dans un tel cas, toutefois, elle connaîtra une punition.Tous s'entendent là-dessus.Pris ou pas, celui qui commet un geste contraire à l\u2019éthique n'aura généralement aucune sanction.L\u2019éthique est manifestement moins coercitive.Il n\u2019y a que dans les ordres professionnels que l\u2019on trouve des codes d\u2019éthique qui ont des dents.Ils y perdent d\u2019ailleurs leur nom ; on les appelle codes de déontologie.Même si la société influence fortement les individus, on peut dire que l\u2019éthique est essentiellement une affaire individuelle.Si vous êtes médecin, dentiste, vétérinaire ou pharmacien, vous avez le choix : un peu de crème de beauté Éthique?C\u2019est à votre goût.29 30 POSSIBLES.ETE 2002 Peut-on faire confiance à la conscience de chacun pour faire en sorte que la recherche scientifique soit éthiquement acceptable?N\u2019oublions pas que les laboratoires du secteur biomédical nécessitent des investissements extrêmement importants et que les équipements et le personnel humain qui les font fonctionner sont financés en large partie par le système public.Nous avons donc tous notre mot à dire dans l\u2019orientation de la recherche scientifique, qu\u2019elle soit fondamentale ou appliquée.Il arrive, bien entendu, que les choix éthiques changent l'orientation de toute une existence.L'un des physiciens les plus réputés du monde durant les années 1940, Franco Rasetti, a pris conscience que ses travaux pourraient être utilisées à des fins militaires et a préféré accepter un poste dans une université de province, au Québec, plutôt que de suivre ses collègues dans le projet Manhattan.Jusqu\u2019à la fin de sa vie, cet homme qui a côtoyé les Einstein et Joliot-Curie se sera réveillé, la nuit, pour fustiger son ami Enrico Fermi d\u2019avoir mis au point la bombe atomique.C'est parce qu'il était assez savant pour juger de la vraisemblance de la puissance destructrice de l\u2019énergie nucléaire, et assez intelligent pour s'extraire de cette aventure, que Rasetti mérite tout notre respect.Après les explosions d\u2019Hiroshima et de Nagasaki, il a consacré l'essentiel de sa carrière à la\u2026 paléontologie.Des centaines de trilobites portent à jamais son nom.La journaliste québécoise Danielle Ouellet, avec la collaboration de René Bureau, a écrit un livre sur la vie de ce chercheur dont la carrière a été modifiée par l'éthique scientifique (Franco Rasetti, physicien et naturaliste, Montréal, Guérin, 2000).Si les hommes de science qui ont créé la bombe avaient fait comme lui, la face du monde aurait été différente.Selon le philosophe Michel Serres, un bon nombre de physiciens ont connu un cheminement professionnel similaire à RSA TO NEO RON fe oN Lies I RE .tata biti it int LEMIRE EN Le ate te A eee ce Tle eee ete ETHIQUE, CREME DE BEAUTE celui de Rasetti après la démonstration de I'efficacité destructrice de l\u2019énergie nucléaire.Ils ont été nombreux à se réorienter vers les sciences naturelles.Comment les brillants chercheurs d\u2019aujourd'hui pour- raient-ils se tourner vers l\u2019étude des fossiles plutôt que servir la cause du progrès biomédical ?Rien ne les incite à croire que leurs travaux mèneront à un engin capable de provoquer des hécatombes.Au contraire, ces chercheurs estiment qu\u2019ils travaillent tous pour le bien commun, les uns pour guérir des maladies incurables, les autres pour améliorer la qualité de vie de l\u2019'humanité ou en accroître l\u2019espérance.La grande majorité ont choisi de se consacrer au domaine de la santé pour des raisons humanitaires et considèrent leur carrière tout entière tournée vers le bien.Mais dans les cabinets des généticiens, les citoyens d'au- jourd\u2019hui doivent décider s'ils acceptent de subir des tests de prédisposition au cancer du sein, à la chorée de Huntington ou à la thalassémie familiale.Dans un autre secteur envahi par l\u2019entreprise privée, le client de la clinique de fertilité est invité à choisir son donneur de gamètes par catalogue (voir http://www.fer- tilityoptions.com) ou à faire appel à des mères porteuses.Une clinique de Toronto offre à ses clients des embryons exempts de « tares génétiques ».On met probablement au point, dans quelque obscur laboratoire, des clones humains qui sortiront au grand jour dans quelques mois ou quelques années.Ailleurs, des chercheurs observent des cœurs humains battre 77 vitro et des médecins avides de gloire pratiquent l\u2019acharnement thérapeutique sur les très grands prématurés, causant des séquelles graves, telles la cécité, chez les survivants.Le mieux, c\u2019est parfois l'ennemi du bien.Det le ee tt ee ene PEER PE 31 32 POSSIBLES.ETE 2002 Lorsqu'on interroge des chercheurs sur les questions éthiques (et j'en ai rencontré plusieurs dans le cadre de la rédaction de L\u2019Éthique et le Fric qui a duré trois ans), ils disent tous que, pour eux, l'éthique est une préoccupation de premier plan, qu'il ne leur viendrait même pas à l\u2019idée de mener des expériences allant dans le sens contraire de l\u2019éthique.Mais ceux qui sont moins loquaces rejettent vite leurs responsabilités sur les comités d'éthique chargés de se pencher sur les cas litigieux et de tracer des lignes directrices.Les plus méprisants nous renvoient aux facultés de théologie en disant qu\u2019ils sont trop occupés pour s\u2019attarder sur ces sujets qui les détournent de leur objet premier : produire de la connaissance.Dans un monde où tout va vite, où les chercheurs doivent se battre pour chaque nouveau dollar, l\u2019éthique est souvent considérée comme un irritant de plus.Face au bulldozer de l\u2019industrie, on peut se demander à quoi sert la réflexion éthique.La question du clonage en témoigne.Dans un rare consensus, à peu près tous les éthiciens du monde industrialisé, y compris ceux du Comité consultatif national d\u2019éthique, en France, avaient affirmé le caractère inacceptable du clonage reproductif humain la suite de l'affaire Dolly, premier mammifère cloné, en 1997.Cela n\u2019a pas empêché la Grande-Bretagne d\u2019autoriser la recherche dans ce domaine avec des cellules embryonnaires humaines.D'ici quelques années, le clonage deviendra une intervention courante si les entreprises qui s\u2019y intéressent estiment qu\u2019il y a des profits à en tirer.Et même si une législation parvenait à en limiter le développement, qu'est-ce qui empêcherait tel ou tel dirigeant de sociétés totalitaires de profiter de la percée scientifique ?Autre exemple.En 1996, pour des raisons éthiques, le Congrès américain a retiré tout financement public de la recherche sur l'embryon humain.Mais cela n\u2019a pas empêché des ps RAR EN Le re DUO [STEN Geli ETHIQUE, CREME DE BEAUTE 33 chercheurs comme Roger Pederson, de l\u2019université de Californie, de manipuler en laboratoire ces cellules primordiales qui peuvent devenir à peu près n'importe quelle partie du corps humain.Ces chercheurs ont trouvé d\u2019excellents bailleurs de fonds du côté des entreprises privées.Le 1 mai 2000, l\u2019acteur américain Christopher Reeves réclamait que l\u2019État assure de nouveau le financement des recherches sur les cellules embryonnaires, de façon à légitimer ces recherches aux yeux du public.Il décrivait dans la revue Time les cellules totipotentes comme les éléments essentiels d\u2019une « trousse de réparation » de l\u2019organisme humain (« Body's Repair Kit ») que la nature a mis à notre disposition pour soulager les personnes souffrant de la maladie d\u2019Alzheimer, de la maladie de Lou Gehrig et de blessures médullaires comme la sienne.La sortie de l\u2019acteur qui a incarné Superman, avec l\u2019appui de plusieurs grands noms de la science, a marqué le coup.Le Congrès a reconsidéré sa position.Les milliers de réunions des comités d\u2019éthique, les éditoriaux des grandes revues mondiales, les centaines de monographies, les directives des organismes comme les National Institutes of Health (NIH) et leurs équivalents canadiens et québécois n'auront été que bruissement de vent dans les arbres.Au mieux, elles auront permis de suspendre ce type de recherche.Certes, le débat sur les cellules souches n\u2019est pas tout à fait clos, mais on sent que les barrières morales qu'on a voulu poser se sont effritées avec le temps.Qu'il y ait financement public ou pas, les recherches se poursuivent tant que les pistes sont porteuses de promesses pour les investisseurs.C\u2019est donc le fric qui tient les ficelles de l'éthique.Il faut cependant signaler que le public peut mettre en question cette collusion entre les chercheurs et les commerçants.Le débat SE stiakbiatatiddtic hare acest HEART 34 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 sur les organismes génétiquement modifiés a démontré que les contribuables n\u2019acceptaient pas qu\u2019on leur serve une salade trans- génique.L'Europe, puis un certain nombre de pays hors de ce continent, ont obtenu le pouvoir d\u2019appliquer le principe, parfaitement légitime, de précaution.i Par ailleurs, le décès, en septembre 1999, du jeune Jesse i Gelsinger, alors qu\u2019il participait à une recherche sur la thérapie ; génique à l\u2019université de Pennsylvanie, aura eu le mérite de lancer un débat national sur les conflits d\u2019intérêts potentiels des cher- A cheurs financés par le secteur privé.Alerté par cette affaire, le Ë NIH a voulu savoir combien d\u2019essais cliniques étaient en cours i sur le territoire américain et il a eu la surprise d\u2019apprendre que la thérapie génique faisait l\u2019objet de plusieurs expériences sur des sujets humains.« Le sondage a mis à jour des centaines d\u2019événe- ments non rapportés », signale la revue Nature, « dont de nombreux décès non directement attribuables au traitement expéri- i mental ».La thérapie génique, trop vite passée du côté de l\u2019expérimentation à cause de l\u2019impatience de la société de consommation, est la goutte qui a fait déborder le vase.Les grandes revues médicales ont fait largement état de ce cas depuis qu\u2019il est connu.Puis le NIH a suspendu tous les essais cliniques en thérapie gé- nique qui semblaient présenter un risque pour la santé des sujets.Depuis que le financement privé constitue une part importante de la recherche, la communauté scientifique n\u2019a jamais été aussi sensible aux conflits d'intérêts latents.Jesse Gelsinger n\u2019est peut-être pas mort pour rien.L'ère moderne a fait de nous des gens qui aspirent à la santé parfaite, état où l\u2019on naît sans défaut majeur, où l\u2019on ne tombe jamais malade, où l\u2019on ne vieillit pas, où même nos ÉTHIQUE, CRÈME DE BEAUTÉ imperfections innées peuvent être corrigées grâce à la chirurgie esthétique.L\u2019utopie de la santé parfaite a même remplacé les idéologies.Elle compte ses gagnants et ses perdants, ses héros et ses antihéros, ses bons et ses méchants.« Ce n\u2019est plus d\u2019en haut, Dieu, l\u2019État, que vient la raison.Ce n\u2019est plus d\u2019en bas, le peuple, la nation, que viendraient les lumières.\u201cÇa\u201d vient aujourd\u2019hui de la science, c\u2019est-à-dire de partout, sans contrôle, des gros laboratoires institués aux petits erratiques », écrit le philosophe français Lucien Sfez dans La Santé parfaite.Selon la nouvelle utopie, tout ce qui vient de la science, de la médecine, serait bon.La nécessité technique (ce qui est possible est donc souhaitable) pose de sérieux problèmes quand il est question de médecine.À ces écueils, un seul remède : l\u2019éducation.Il faut lire sur la science, discuter éthique, participer à des débats afin de développer un esprit critique qui contrebalancera les réponses toutes faites de l'idéologie dominante.Lauteur tient à remercier Jean Grondin, professeur au Département de philosophie de l\u2019Université de Montréal, de ses conseils pour la rédaction du présent article.HU VIH ARE EH, 35 - \u2014 abla INR AN LIN C1 ES ÿ Le développement 1 de l'hypothèse pak JEAN-FRANCOIS CHASSAY | | arler de la science lorsqu\u2019on se trouve étranger au milieu scientifique ne va pas de soi.Certains ne se gênent pas pour le faire pourtant, parfois sans beaucoup de précautions.Les raccourcis sont fréquents (et souvent démagogiques), les syncré- ! : tismes qu'on retrouve dans la pensée postmoderne souvent défi plorables.En revanche, il n\u2019est pas dit que les scientifiques acceptent toujours facilement les critiques et la mentalité de la tour d'ivoire, le repliement corporatiste, se révèlent récurrents.Le pouvoir institutionnel des sciences dures, dans la société occidentale contemporaine, mérite tout de même, pourtant, d\u2019être interrogé.Le discours scientifique demande qu\u2019on porte sur lui un regard | critique, comme pour n'importe quel type de discours.L'affaire Soczal Text', lancée il a quelques années alors y que:q qu'un article du physicien Alan Sokal, sciemment erroné et her- 1.Sur cette affaire, outre de nombreux articles et éditoriaux dans les journaux \u2014 Yves Jeanneret en dénombre plus de 300 de mai 1996 à janvier 1998, sans compter ce qui a pu s'écrire sur Internet \u2014, on pourra lire les livres ou numéros de revue suivants : Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997 ; Baudoin Jurdant [dir], Impostures scientifiques.Les malentendus de l'affaire Sokal, Paris, La Découverte/Alliage, 1998 ; Yves Jeanneret, L'Affaire Sokal ou la querelle des impostures, Paris, PUF, 1998; Les Temps modernes, 53° année, juillet-août-septembre 1998, n° 600, p.220-284 ; Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l'analogie, Paris, Raisons d\u2019agir, 1999.ee re re a nr ae rs a are LE DÉVELOPPEMENT DE L'HYPOTHÈSE métique, trouvait pourtant preneur dans une revue de sciences humaines, a bien montré que le rôle et le statut des sciences dans la cité n\u2019allaient pas de soi.Le débat, fort riche, a déclenché une polémique concernant le concept d\u2019objectivité, l\u2019utilisation du langage par les scientifiques (particulièrement de la métaphore), les emprunts qu\u2019on pouvait se permettre (ou non) de faire aux sciences exactes, les limites de la raison et même, de manière plus large encore (ou plus polémique), la définition même de la pensée.Que veut dire « penser » ?Dans ce contexte où il est fréquent de voir certains commentateurs mêler allègrement des pommes et des oranges avec un manque d\u2019humilité (et souvent de connaissances) flagrant, j'aimerais néanmoins prendre le risque de proposer quelques pistes de réflexion sur les rapports entre science et littérature, sur les ma- niéres qu'ont \"une et l'autre de réfléchir sur la réalité qui nous entoure.Je voudrais d\u2019abord dire un mot de la vulgarisation scientifique qui donne, dès le xIX° siècle, des indices de la difficulté qu\u2019il peut y avoir à expliquer la science à des néophytes.En effet, le statut de la vulgarisation scientifique a, historiquement, quelque chose de paradoxal.Au xIX° siècle, dans les grandes expositions universelles notamment, les « spectacles scientifiques » qui visent à démontrer aux gens les possibilités des sciences conduisent souvent à les mythifier davantage.La dimension spectaculaire des expériences publiques renforce fréquemment leur aspect magique, accentuant une impression d\u2019irrationalité plutôt que de la diminuer.On pourrait traduire le problème (ou le risque) de la vulgarisation scientifique à partir d\u2019une anecdote : alors qu'il venait de recevoir le prix Nobel, un journaliste demanda au physicien Richard Feynman de résumer en quelques minutes les recherches qui lui avaient permis d\u2019en être le récipiendaire.Feynman répondit de façon lapidaire que si ses travaux pouvaient se résumer 37 38 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 en quelques minutes, on ne lui aurait pas décerné le Nobel.En effet : comment, à partir du vocabulaire courant qui souvent ne convient pas pour les décrire, expliquer rapidement des expériences extrêmement complexes, sans les dénaturer ?La vulgarisation scientifique doit régler la quadrature du cercle en simplifiant la complexité, en trouvant des mots pour expliquer des travaux qui se traduisent mal par des exemples concrets.Et même, parfois, qui sont intraduisibles des chiffres aux lettres.Serait-il possible de proposer de la vulgarisation qui n\u2019en soit pas vraiment?Peut-être est-ce ce que font certains chercheurs, en occupant une position d\u2019essayiste qui vise moins à expliquer de manière pédagogique le développement de la recherche qu'à la situer dans un ensemble culturel plus vaste.Je pense par exemple au travail de Murray Gell-Mann (Le Quark et le Jaguar) de Trinh Xuan Thuan (Le Chaos et l'Harmonie), d\u2019llya Prigogine (notamment La Nouvelle Alliance avec Isabelle Stengers), d\u2019Henri Atlan (Entre le cristal et la fumée).L'intérêt de ces travaux vient du fait qu\u2019ils brisent les frontières à l\u2019intérieur desquelles se pensent généralement les disciplines et les insèrent dans la trame générale de la culture.Car, on ne le dira jamais assez tant il est vrai que la chose est stupéfiante : pour le commun des mortels, les sciences ne font pas partie de ce qu\u2019on nomme traditionnellement la culture.La boutade de Jean-Marc Lévy-Leblond, qui date de 1982, garde me semble-t-il toute son actualité : « Si la culture c\u2019est \u201cce qu'on n\u2019a pas vu, pas lu, mais dont on a entendu causer\u201d (Ca- vanna) et dont on cause donc, on remarquera qu'à l'heure de l'apéritif, tout un chacun suivant son milieu causera sport ou bagnole, ciné ou politique, peinture ou littérature \u2014 pas chimie ou maths\u2019.» 2.Jean-Marc Lévy-Leblond, L'Esprit de sel.Science, culture, politique, Paris, Fayard, « Points », 1984, p.89-90.ERA TE CE POP TOR IE IE FENETRE NI RE EEE (HS FA OR a ED es Le ee a re LE DEVELOPPEMENT DE LHYPOTHESE 39 Les auteurs que je viens de mentionner, ayant une formation et des fonctions professionnelles scientifiques, sont souvent critiqués parce qu\u2019ils prennent le risque d\u2019associer des sciences exactes à d\u2019autres qui le sont moins.L'interdisciplinarité n\u2019est pas toujours bien vue.J'ai déjà lu un commentateur affirmer dédaigneusement qu\u2019Henri Atlan ne proposait que de « l\u2019épistémologie vulgaire ».Dans ces conditions de quel droit, diantre, un écrivain se permettrait-il de s'immiscer dans des domaines normalement réservés aux spécialistes ?Tout dépend, en- l | i | i core une fois, de la place qu\u2019on accorde à la science dans la culture.Car celui qui parle des sciences sur la place publique prend des risques « démocratiques » inhérents à une pareille ouverture à la société, c\u2019est-à-dire le risque que tout et rien, les affirmations les plus subtiles comme les plus bêtes, les plus avisées et les plus délirantes, soient énoncés dans le discours social.La littérature ayant pour rôle et fonction d\u2019exprimer les contradictions aussi bien que les apories, le non-dit aussi bien que les évidences les plus monstrueuses du discours social, il semble naturel, dans cet esprit, qu\u2019elle rende compte de ce qui se dit, de ce qui se pense | de la science au sein de la société.Par ailleurs, proposant un univers imaginaire oll tout peut potentiellement s'inventer, elle permet de mettre de l\u2019avant et de structurer à l\u2019intérieur d\u2019un cadre narratif précis ce que nous pourrions appeler la part de fiction de la science, les marques d\u2019un imaginaire scientifique, lequel est aussi invention et création.Il existe évidemment une opposition entre connaissance, dans son acception scientifique, et fiction.La première étudie, constate, comprend, cherche à se modeler sr le monde et en ce sens vise l\u2019objectivité; alors que la seconde invente, déguise ou ment, modèle /e monde, et par conséquent se pose du côté de la subjectivité.La littérature se pense de manière non transitive, comme on a souvent pu l'écrire.C\u2019est une activité ayant en soi 40 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 sa propre fin, qui ne cherche pas de résultats concrets.On peut admettre cela, sans pour autant rejeter une analogie possible.Connaissance et littérature relèvent de l\u2019action d\u2019un sujet producteur, qui expérimente et pense le réel qui l\u2019entoure, procédant dans les deux cas d\u2019un faire, d\u2019une pratique et d\u2019une éthique.Que ce faire se fonde sur des bases épistémologiques différentes va de soi, mais légitime néanmoins, à mon sens, qu'on puisse parler d\u2019expérimentation pour le travail de l\u2019écrivain.J'aimerais proposer une citation, tirée des Leçons améri- caînes de l\u2019écrivain Italo Calvino qui s'est toujours passionné pour les sciences : En de nombreux domaines l\u2019excès d\u2019ambition est critiquable, mais non pas en littérature.La littérature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs démesurés, voire impossibles à atteindre.[\u2026] Depuis que la science se défie des explications générales, comme des solutions autres que sectorielles et spécialisées, la littérature doit relever un grand défi et apprendre à nouer ensemble les divers savoirs, les divers codes, pour élaborer une vision du monde plurielle et complexe\u2019.Interprétons maintenant cette belle citation : s\u2019il existe une vérité de la science, entendre une universalité de la connaissance scientifique, l\u2019idée de progrès qui fut si chère à la science tout au long du xIx° siècle et pendant une grande partie du XX siècle et à laquelle elle fut associée, tombe singulièrement en ruines.Du marxisme scientifique au développement de l\u2019arsenal nucléaire, de l\u2019aide apportée par la science et la technologie à la solution finale nazie jusqu\u2019à la démagogie de la science soviétique (pensons à l'affaire Lyssenko), l\u2019idée du progrès associée à la Vérité 3.Iralo Calvino, Leçons américaines, Paris, Gallimard, 1989, p.179. Mere A LOT Dee EE Vesta ns LE DEVELOPPEMENT DE LHYPOTHESE du Grand Soir, pour ne pas dire aux mille ans de bonheur du médiocre peintre autrichien, a été fortement remise en question.Cette Vérité du progrès, on l\u2019a longtemps associée à l\u2019idée d\u2019une science totale, fantasme newtonien que la recherche depuis 150 ans n\u2019a cessé de réduire comme peau de chagrin.Dans cette perspective, c\u2019est en toute humilité que Calvino assigne à la littérature des objectifs démesurés, celle-ci ne visant aucune vérité associée au développement social, mais interroge la connaissance, le discours social de son temps et peut se permettre d'en proposer une image globale.Dans cet esprit, il existe des textes qu'on peut qualifier de « fictions scientifiques » : ils cherchent à rendre compte des modifications de la conscience, des perceptions produites par ce que les sciences révèlent du monde; ils interrogent les possibilités et les effets de la connaissance scientifique à travers les états du langage, sa logique, ses contraintes, ses limites ; ils utilisent les développements de la recherche scientifique pour les besoins de l'intrigue romanesque.Dans ces cas, l'objectif n\u2019est pas pédagogique, ne vise pas la vulgarisation, mais se veut romanesque, répond à la logique de la narration.Les questions qui se posent alors sont les suivantes : comment, en évitant le didactisme, peut-on fictionnaliser les savoirs que proposent les sciences et les modes de cognition qui leur sont propres?la fiction peut-elle alors faire plus (ou autrement) que la vulgarisation scientifique?peut-elle parvenir à être autre chose qu\u2019un « faire-valoir » de la science, se poser comme fiction littéraire et « récupérer » la science pour ses besoins ?On peut difficilement décrire les sciences en littérature comme Proust décrit la psychologie de ses personnages.Les écueils sont nombreux : ou bien on propose des explications didactiques, au risque d\u2019indisposer le lecteur de fiction qui attend M 42 POSSIBLES.ETE 2002 autre chose; ou bien on se contente d\u2019utiliser certains termes ou expressions vaguement connus de tous les lecteurs cultivés comme des hochets lexicaux ; ou bien on utilise les sciences en laissant clairement entendre qu\u2019il ne s\u2019agit pas des sciences mais d'inventions à partir de celles-ci, les marques du discours scientifique servant simplement d\u2019embrayeur générique (ce qui se passe dans une partie importante de ce qu\u2019on nomme la science- fiction).Il existe néanmoins des manières de l\u2019utiliser, propres à la littérature.J'aimerais brièvement donner à ce propos l\u2019exemple d'un roman de Martin Suter, Small World*.Je chercherai à montrer brièvement au cours des prochaines pages comment la science s'intègre à la narration, en structure toute l\u2019organisation.Small World est centré sur le personnage de Conrad Lang, la soixantaine, homme paumé dont la vie est une suite de chutes, d'erreurs et d\u2019errements dont il ne faut pas le considérer entièrement responsable.Lang est lié depuis son enfance à la famille Koch, grande famille bourgeoise et richissime.À 19 ans, Elvira Senn entre comme gouvernante chez Wilhelm Koch pour s\u2019occuper de son tout jeune fils.Elle l\u2019épouse quelques mois plus tard et, après la mort du fondateur des usines Koch, elle prendra l\u2019empire financier en mains.Conrad est l\u2019enfant illégitime d\u2019une servante, devenue l\u2019amie d\u2019Elvira Senn (c\u2019est du moins ce que la narration nous laisse croire dans un premier temps, mais la réalité se révélera plus complexe).Les deux femmes se perdent de vue au moment de la guerre, mais à la suite de la disparition de sa mère, Conrad se retrouve à 11 ans à la porte de la maison d\u2019Elvira.Le beau-fils de celle-ci, Thomas Koch, est tellement heureux de retrouver son ami d\u2019enfance qu\u2019Elvira accepte de le garder à la maison.Conrad devient le faire-valoir de Thomas, cet héritier 4.Martin Suter, Small World, Paris, Christian Bourgois.J'utilise dans cet article l\u2019édition en poche collection « Points », 1998, 359 p. 112008 ie em em LE DEVELOPPEMENT DE LHYPOTHESE d\u2019une famille à laquelle il a toujours désiré être intégré.Aigri, alcoolique, on le supporte de plus en plus difficilement dans l\u2019entourage familial.Au moment où le roman commence, il est le gardien d\u2019une villa de la famille à Corfou et il déclenche involontairement un incendie qui la détruira entièrement.Rapatrié en Suisse, mis à l\u2019écart dans un petit appartement, tous frais payés, il devrait logiquement profiter de cette retraite sans broncher.Mais il tombe amoureux et, au moment où sa vie semble enfin s\u2019apaiser, il développe la maladie d\u2019Alzheimer.Ses pertes de mémoire deviennent le moteur d\u2019une enquête sur le passé trouble d\u2019une famille en apparence sans reproche.Car la maladie d'Alzheimer, si elle fait en sorte que le malade perd contact avec la réalité et provoque de graves pertes de mémoire, permet souvent de faire ressurgir des événements enfouis très loin dans le passé.Lépouse du fils de Thomas, Simone, malheureuse en ménage, se prend d\u2019affection pour Conrad Lang et décide de tout mettre en œuvre pour essayer d\u2019améliorer sa condition.Pour pouvoir mieux surveiller Lang, Elvira accepte qu\u2019il soit logé dans la propriété familiale et qu\u2019un pavillon serve ni plus ni moins de clinique privée.Sans se douter que les travaux de neurologues puissent, peut- être, améliorer sa condition.Je pose comme hypothèse que le mot le plus précieux de la langue française est le mot « hypothèse ».Que par ce mot le monde peut changer, peut advenir.Et qu\u2019une hypothèse, bien sûr, est une fiction.Une phrase hypothétique est une proposition sur le monde tel qu\u2019on l\u2019imagine et qui reste à démontrer.Certes, entre l\u2019hypothèse que présente un roman et celle qui concerne la viabilité de la théorie des supercordes par exemple, il y a une marge.N\u2019empêche, comme l\u2019écrit le physicien Jean-Marc Lévy- Leblond, « l\u2019un des procédés heuristiques les plus féconds de la pensée physique [du xx siècle] (chez Einstein en particulier) est le recours aux Gedankenexperimeten, expériences de pensée ou, 43 A i | at i bh POSSIBLES, ÉTÉ 2002 tout simplement, expériences fictives, par quoi le théoricien imagine le déroulement de phénomènes dans un contexte expérimental en général irréalisable [.], 4 seule fin de tester la cohérence et l'intérêt de ses concepts\u2019.» Dès lors, « la science ne serait-elle pas [.\u2026] le lieu même où la fiction [\u2026] ferait la preuve de son efficacité à nous donner prise sur le réel ?S » Si cela est vrai, on pourrait s\u2019avancer à dire que la fiction qui met en scène la science est une hypothèse à double titre.Ou, pour prendre l'exemple concret de Small World, on pourrait voir ce type de roman comme une hypothèse sur une hypothèse : une fiction littéraire portant sur des fictions (des hypothèses scientifiques) permettant de comprendre avec plus d\u2019acuité la réalité sociale, cela se doublant, dans le cas du roman de Suter, du fait qu'il y a dans la trame de ce livre une enquête.Le lecteur est d\u2019abord mis à contribution dans la mesure où il doit imaginer des hypothèses sur ce qui arrive à Conrad Lang : a posteriori, il comprendra que l'incendie à Corfou a été déclenché à cause d\u2019une perte de mémoire de celui-ci.Mais c\u2019est très lentement qu\u2019il verra apparaître quelques signes d\u2019abord discrets puis, de moins en moins, des « absences » du personnage.I] s\u2019étonnera avec Elvira, qui lit une lettre qu\u2019elle reçoit de Conrad, de son extraordinaire mémoire pour de petits détails enfouis loin dans le passé.Puis, quand les symptômes deviendront plus clairs et qu\u2019un diagnostic sera posé, le lecteur pourra mettre en place les pièces du puzzle qu\u2019il aura peu à peu rassemblées, devenant lui-même un observateur clinique au fil des pages.Ce même lecteur pourra aussi poser des hypothèses sur les raisons des craintes d\u2019Elvira Senn, sur ces souvenirs qu\u2019elle ne peut 5.Jean-Marc Lévy-Leblond, La Pierre de touche, Paris, Gallimard, « Folio », 1996, p.224.6.Ibid, p.222. LE DEVELOPPEMENT DE LHYPOTHESE 45 oublier et qu\u2019elle a peur de voir ressurgir ailleurs.Enfin, il pourra suivre les hypothèses des chercheurs en neurologie, leurs espoirs et les nouvelles médications (fictives) qu'ils proposent après avoir expliqué (de manière sans doute assez près de la réalité de la recherche actuelle) les causes de la maladie d\u2019Alzheimer et son développement.Je n\u2019entrerai pas dans les détails d\u2019un roman qui, sans être particulièrement complexe, est tout de même passablement labyrinthique.J'aimerais simplement expliquer en trois points, brièvement esquissés, les raisons pour lesquelles Sma/l/ World est une fiction intéressante pour qui se préoccupe de la place de la science dans la littérature.La première, la plus simple (à résumer, ce qui ne veut pas dire que ce soit simple à énoncer) concerne l\u2019imbrication de données scientifiques dans la narration.Les informations sur la maladie d\u2019Alzheimer ne sont jamais présentées de manière pesante (comme s\u2019il s'agissait de s'arrêter, de faire une « parenthèse » scientifique et didactique obligatoire, avant de reprendre le cours du roman).Au contraire, elles s'intègrent parfaitement au récit; sans elles, le roman ne pourrait tout simplement pas se développer.Small World naît d\u2019une réflexion sur la maladie d'Alzheimer et toute cette histoire de filiation autour de l'empire Koch, les craintes d\u2019Elvira Senn, n\u2019auraient aucun sens si la maladie n\u2019existait pas et n'était pas représentée.La deuxième raison repose sur le personnage de Conrad Lang.Si le lecteur a droit à des explications objectives, sur le plan neurologique, des symptômes de la maladie de la part de chercheurs dans des dialogues ; s\u2019il peut suivre l\u2019évolution de la maladie par des descriptions des agissements de Conrad Lang présentées par un narrateur omniscient, il a aussi la possibilité LE N d'assister à ce que la neurologie est incapable de décrire et qui relève d\u2019une hypothèse narrative : l\u2019évolution de la maladie de l\u2019intérieur.Car parfois, par de subtils glissements narratifs, nous entrons dans l'esprit en lambeaux de Conrad Lang.Sans transition est décrite une scène qui ne semble avoir aucun lien avec ce qui précède et le lecteur finit par comprendre qu\u2019il est projeté dans le passé, un passé lointain, qui est le « présent » dans lequel Conrad Lang est plongé.Revenu dans le présent du récit, hors de la conscience de Conrad Lang, le lecteur saisit maintenant ses agissements.Le voyant parfois soudainement agressif, parfois soudainement apeuré, les neurologues tentent d\u2019expliquer des réactions que le lecteur, lui, saisit très bien, puisqu\u2019il est allé auparavant là où la science ne peut aller : dans une conscience.Les interprétations ou plutôt les hypothèses proposées sur ce qui se déroule dans l\u2019esprit de Conrad Lang, à défaut de pouvoir être prouvées sur le plan scientifique, apparaissent au moins plausibles à l\u2019intérieur de la dynamique du récit.Cela a deux conséquences importantes.D'une part, cette manière d'aborder la maladie d'Alzheimer permet peu à peu, par bribes, d\u2019obtenir des informations sur un passé familial caché.Ce faisant, le lecteur est tenu en haleine et cette hypothèse sur le fonctionnement de l\u2019esprit d\u2019un patient atteint de la maladie s'intègre parfaitement au développement et au climat du récit que Suter construit.D\u2019autre part, cette manière d'aborder la maladie vient « désobjectiviser » le cas pathologique que représente Conrad Lang, pour en faire un sujet à part entière.Au-delà de la maladie, il se manifeste dans le roman comme un être singulier avec sa propre histoire.J'en viens à la troisième raison, conséquence de la deuxième.Il y a plusieurs lectures possibles de ce roman, diverses interprétations, mais elles se retrouvent toutes, inévitablement, centrées sur la question de la mémoire.Qu\u2019on songe à la mémoire LE DÉVELOPPEMENT DE L'HYPOTHÈSE du lecteur lui-même, qui ne doit perdre aucun fil de cette narration pour s\u2019y retrouver ; qu'on songe à l\u2019histoire de la firme, indissociable de la mémoire familiale; qu\u2019on songe à la mémoire singulière de Conrad Lang, en déliquescence; ou qu'on songe enfin à la réflexion scientifique sur la mémoire à travers la maladie d\u2019Alzheimer, qui traverse tout le roman.Toutes ces mémoires n\u2019en forment qu\u2019une au fond, dans la mesure où elles sont indissociables.La science a ici une valeur exemplaire puisque le discours scientifique s'intègre à une réflexion d\u2019une portée culturelle plus vaste sur la mémoire.Pour le dire autrement, l\u2019objectivité scientifique que Suter met ici en scène ne peut se penser qu'en rapport étroit avec la subjectivité de l'individu, alliance que la science classique au XVII° siècle, comme à l\u2019ère positiviste et comme encore aujourd\u2019hui dans l'esprit de bien des gens, ne pouvait concevoir.C\u2019est justement un neurologue, Oliver Sacks, qui, dans son livre L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, écrivait ceci : « Biologiquement, physiologiquement, nous ne sommes pas tellement différents les uns des autres : historiquement, en tant que récit \u2014 chacun d\u2019entre nous est unique.Pour être nous-même, nous devons avoir une biographie \u2014 la posséder, en reprendre possession s\u2019il le faut.Nous devons nous \u201crassembler\u201d, rassembler notre drame intérieur, notre histoire intime.Un homme a besoin de ce récit intérieur continu pour conserver son identité, le soi qui le constitue\u201d.» Il me semble qu\u2019à sa manière c\u2019est une transposition de cette affirmation que le roman de Martin Suter présente au lecteur.Les explications scientifiques dans le roman reposent- elles sur des données exactes ?Les remerciements à des spécialistes de la maladie d\u2019Alzheimer à la fin du roman pourraient le laisser 7.Oliver Sacks, L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Paris, Seuil, « Points », 1988, p.148.47 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 croire.Le nouveau médicament qui permet de guérir partiellement Conrad Lang (et d\u2019autres patients) à la fin du roman est- il crédible sur le plan scientifique, peut-on considérer qu'il s\u2019agit d'une hypothèse valable?Peut-être.Mais, pour un lecteur qui connaît certains détails sur la maladie d\u2019Alzheimer essentiellement par ce roman comme moi, la question me semble d\u2019un intérêt relatif.Que ce soit véridique m\u2019apparaît moins important que le fait que ce soit crédible.Car, pour paraphraser Flaubert, l\u2019important est moins la vérité que la vraisemblance.Parce que cette vraisemblance, cette crédibilité donnée ici au récit scientifique, suffit à tout le moins pour montrer en quoi la science, dans ce cas la recherche médicale, peut s\u2019avérer une fiction valable, servant à interroger la conscience humaine aussi bien que les tours et détours de la réalité sociale, à travers un « imaginaire de la mémoire ».Autrement dit à sa manière, ce roman démontre l\u2019importance culturelle de la science pour nous aider à comprendre le monde qui nous entoure.On me le concédera je l\u2019espère, il s'agit à tout le moins d\u2019une séduisante hypothèse. eo | Contre le charlatanisme universitaire PAR NORMAND BAILLARGEON Walk a few steps away from the faculties of science, engineering and medecine.Walk towards the faculty of arts.Here, you will meet another world, one where falsities and lies are manufactured in industrial quantities.Here, some professors are hired, promoted, or given power for teaching that reason is worthless, empirical evidence unnecessary, objective truth nonexistent, basic science a tool of either capitalists or male domination, and the like.Here, we find people who reject all the knowledge painstakingly acquired over the past § million years.[.] This fraud has got to be stopped, in the name of intellectual honesty.Let them do whatever they please, but not in schools, because schools are supposed to be places of learning\u2019.Mario BuNGe 1.Extrait d\u2019une conférence prononcée au colloque The Flight from Science and Reason organisé par la New York Academy of Sciences, 31 mai-2 juin 1995. 30 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 e monde universitaire est le théâtre, depuis quelques années, d'une querelle assez vive portant sur la science et baptisée, du moins aux États-Unis, « la guerre des sciences » (Science wars).Quelques échos de ce débat ont été entendus dans l\u2019arène publique, en particulier à travers la désormais célèbre « affaire Sokal » qui doit son nom à Alan Sokal, ce physicien qui a commis un célèbre canular, en 1996.C\u2019est à quelques aspects politiques de cette guerre des sciences que je vais consacrer le présent texte, le mot politique étant entendu en un sens très large du terme.Comme Mario Bunge, je suis persuadé qu\u2019il y a quelque chose de profondément déplorable au royaume des sciences sociales et des « humanités » au sein des universités.De nombreux ouvrages se sont récemment intéressés à ce qui est dit de la science dans certains travaux de philosophie, d\u2019études littéraires, de sociologie, etc, et ont montré que des chercheurs et des intellectuels pourtant renommés dans ces disciplines sont des cuistres qui ignorent ce dont ils parlent.Leurs travaux, quand c\u2019est de la science qu'il s'agit, constituent des fraudes intellectuelles, du vent et de la sottise.\u201d Je pense pour ma part que bien souvent le reste de ces travaux, je veux dire la portion qui ne concerne pas directement la science, est à l\u2019avenant\u2026 À qui est choqué par cet irrévérencieux préambule, je ne peux que demander d\u2019en juger sur pièces et donc de lire et 2.La littérature concernant la guerre des sciences est désormais abondante.Voici quelques titres dont la lecture me paraît absolument indispensable à qui veut se pencher sur ce dossier.À la suite de son canular, Sokal a rédigé avec Jean Bricmont un ouvrage intitulé : Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997.Est également paru, sous la direction de Paul R.Gross, Norman Levitt et Martin W.Lewis, un ouvrage réunissant les actes d\u2019un colloque tenu à New York sous les auspices de la New York Academy of Science : The Flight from Science and Reason, 1996.On lira aussi, de Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l'analogie, Raisons d\u2019agir, Paris, 1999.Enfin, édité par Noretta Koertge : À House Built on Sand.Exposing Postmodernist Myths about Science, Oxford University Press, 1998. PEN HR ER ARE NA ESS NOR EN EAN OR CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE 51 de s'informer.Au mieux, et bien que cela ne soit pas concluant, je peux aussi rappeler que tout au long du xX* siècle ont été écrits bien des ouvrages crédibles et à mes yeux convaincants qui reposaient sur le même postulat et qui se sont donc efforcés d\u2019exposer et de dénoncer ce qu\u2019on peut légitimement appeler le charlatanisme intellectuel de certains travaux menés dans les sciences sociales et les « humanités ».Dans bien des cas, il s'agissait de montrer que le caractère de rigueur ou de scientificité dont se réclamaient les travaux analysés était usurpé.Cette tâche était souvent d\u2019une désarmante simplicité.S\u2019agissant de tel ou tel auteur ou de tel ou tel champ de recherche préférablement à la mode du moment \u2014 appelons cela X \u2014 il suffisait, en gros, de refuser de se soumettre aux effets de mode, aux effets d\u2019autorité et de prestige et de traduire en phrases courtes utilisant des mots simples ce qu\u2019on avançait dans X; puis de se demander si cela était simplement plausible.Bien souvent, force était alors de conclure que derrière le vocabulaire abscons, le formalisme artificiel et les grandes proclamations jargon- neuses il n\u2019y avait, sinon rien du tout, du moins pas grand- chose.Pour donner quelques exemples de travaux de ce genre, rappelons que c\u2019est ce que firent magistralement des auteurs comme P.Sorokin pour la sociologie (Tendances et déboires de la sociologie américaine, 1959) ; Jean-Francois Revel pour la philosophie (Pourquoi des philosophes ?et La Cabale des dévots, 1962) ; Raymond Picard pour la nouvelle critique littéraire (Nouvelle critique ou nouvelle imposture?, 1965); S.Andreski pour les sciences sociales (Les Sciences sociales, sorcellerie des temps modernes, 1975; René Pommier pour la sémiologie (Assez décodé, 1978).C'est aussi ce que firent et que font encore, sans prendre le temps d\u2019en faire un livre, bien d\u2019autres intellectuels et chercheurs à propos du matérialisme dialectique posé naguère par PO Te EE y 32 POSSIBLES.ETE 2002 certains comme constituant une science rigoureuse (sic!) ou une épistémologie (re-sic!), ou encore pour la psychanalyse, la « science » économique, les « sciences » de l\u2019éducation, les « théories » de la littérature et ainsi de suite.Soutenir que les départements de sciences sociales et de philosophie voient parfois se développer des modes intellectuelles et des travaux insignifiants, irrationnels ou frauduleux n\u2019est donc ni nouveau, ni original.Et le redire est probablement une perte de temps.Mais si, à quelques reprises au cours des dernières années, j'ai cherché à alerter sinon mes collègues du moins le grand public à propos de certains développements récents du charlatanisme universitaire, c\u2019est que je pense que par ces développements nous venons peut-être de franchir une nouvelle frontière.Cette fois, il s'agit moins pour les charlatans de réclamer frauduleusement, pour leurs travaux, les valeurs de scientificité et de rigueur que d'assurer que c'est la science et la rationalité elles-mêmes qui sont sans valeur.Ces idées non plus, j'en conviens, ne sont pas entièrement nouvelles : elles trouvent en particulier leur source dans l'opposition d\u2019un certain romantisme à la science ; dans le développement de philosophies irrationalistes au XX siècle (berg- sonisme, existentialisme, phénoménologie, par exemple) ; dans la critique (au demeurant souvent juste et importante) de la technologie et de la science en tant qu\u2019institutions et de leurs effets sur nous et sur l\u2019environnement, dans la critique de leur autoritarisme, de leur dogmatisme et de leur servilité à l\u2019endroit des institutions dominantes ; dans la sociologie de la science, dans certaines idées de Marx, et ainsi de suite.Cependant, de manière plus immédiate, le nouveau et obscurantiste charlatanisme trouve sa source dans certaines in- EMR II SEEM I HI CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE 53 terprétations des theses de T.Kuhn\u2019; dans les écrits de P.Feye- rabend et de certains travaux d\u2019épistémologie; dans la production récente d\u2019une certaine philosophie francaise (J.E Lyotard, J.Derrida, Michel Foucault, notamment); dans le programme dit « fort » de la sociologie des sciences tel que formulé par l\u2019École d\u2019Édimbourg.Ce qui est ici nouveau, et cela est crucial, c'est d\u2019une part l'importance de l\u2019audience que ces idées ont très rapidement conquise au sein de l\u2019université, où elles se trouvent désormais au cœur de la guerre des sciences ; d'autre part que ces anti-rationalistes se présentent comme des gens de gauche.Ce que j'ai en tête circule actuellement sous une assez grande variété de dénominations : postmodernisme, nouvelle sociologie des sciences, constructivisme, socioconstructivisme, cz/- tural studies et j'en passe \u2014 et je m'y référerai souvent dans ce qui suit, comme étant les thèses des « relativistes et autres post- modernistes » ou plus simplement des « postmodernistes ».Ce qu\u2019on pose dans tous ces travaux, mutatis mutandis, me paraît être ceci : = La science \u2014 et crucialement le contenu des théories scientifiques \u2014 est au mieux comprise si on en rend compte comme étant en quelque sorte surdéterminé par les conditions (sociales, culturelles, historiques et politiques) de sa production : c\u2019est ici ce qu'on pourrait 3.Kuhn, semble-t-il, a finalement tenu à se dissocier de certaines interprétations radicalement relativistes et anti-réalistes de ses idées.Il n'empêche que dans le dernier chapitre de sa Structure des révolutions scientifiques on lit cette phrase fantastique : « We may, to be more precise, have to relinquish the notion, explicit or implicit, that changes of paradigm carry scientists and those who learn from them closer and closer to the truth ».Il est à mon avis quasi impossible d\u2019avoir une conversation rationnelle avec quelqu\u2019un qui pense vraiment cela, qui impliquerait, par exemple, qu\u2019il n\u2019y a pas de progrès dans notre connaissance du monde physique quand on passe de Copernic à Newton, ou de ce dernier à Einstein \u2014 pour le dire très vite. POSSIBLES, ÉTÉ 2002 appeler une position externaliste.On a appliqué cette idée aux sciences naturelles, bien sûr, mais aussi aux sciences formelles.David Bloor, par exemple, assure que puisque les mathématiques concernent bien les nombres et leurs relations et que ceux-ci sont des créations sociales et des conventions, alors les mathématiques concernent bien quelque chose de social.En un sens indirect, dit Bloor, elles sont sociales de la même manière que la religion est, au fond, selon Durkheim, sociale de part en part.L'absurdité de cette thèse n\u2019a d\u2019égale que la pauvreté de la définition des mathématiques sur laquelle elle se fonde.Ce que les lois et les théories scientifiques mettent en évidence doit être compris comme une construction sociale et analysé comme telle et non comme un processus qui décrirait avec une objectivité croissante un monde extérieur existant indépendamment de la communauté des chercheurs : cette thèse, anti-réaliste, est celle du constructivisme ontologique, qu\u2019on distinguera soigneusement du constructivisme épistémologique, qui est un truisme selon lequel aucune connaissance n\u2019est une simple copie du réel dans laquelle aucune activité mentale ou intellectuelle n\u2019entrerait en jeu.« Les entités de la science », écrit typiquement P.Feyerabend (et en fait, toutes les entités) « sont des projections et de ce fait sont liées à la théorie, à l\u2019idéologie et à la culture qui les postule et les projette ».Et Feyerabend d\u2019expliquer que « les molécules, ces entités postulées par la chimie et la biologie moléculaire n'existent tout simplement pas », et que la thèse réaliste selon laquelle certains aspects de la réalité sont indépendants de l\u2019esprit « relève de mécanismes de projection particuliers qui ficid ic AHN HICH UOT MR it) 4 4 CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE objectivent l\u2019ontologie ».Le lecteur malicieux se demandera sur quoi donc, en ce cas, la projection a lieu.Ce constructivisme ontologique implique notamment que l\u2019examen de la production et l\u2019adoption des propositions scientifiques relèverait moins de l'épistémologie et des habituels critères de la preuve et de la scientificité que d\u2019une sorte d\u2019ethnologie de la communauté des chercheurs qui se contentent de négocier entre eux des consensus.Partant, la notion de vérité comme correspondance doit donc être abandonnée au profit d\u2019une version sociologique ou pragmatiste de la vérité.Certains des auteurs que je dénonce ici ont été tellement loin en ce sens que je me demande encore comment on a pu les prendre au sérieux.Bruno Latour, par exemple, une des vedettes de la nouvelle sociologie des sciences, défend, dans certains textes, une version exacerbée du constructivisme et il écrit, sans se démonter, que « la réalité est une conséquence et non la cause de cette construction ».Vraiment ?Ou prenons encore ce texte, de H.Collins, qui appartient à la même école et qui jouit d\u2019une renommée aussi grande : selon lui, « le monde naturel ne joue qu\u2019un rôle minuscule voire pas de rôle du tout dans la construction de la connaissance scientifique ».Vraiment?Or, il s\u2019est trouvé, il se trouve encore des intellectuels pour prendre cela au sérieux, pour lire jusqu'au bout des textes contenant pareilles affirmations en pensant se trouver devant des percées intellectuelles importantes.La science ne peut prétendre à aucun privilège épis- témique.Elle n'est qu'un savoir (construit) parmi d\u2019autres ou plus précisément un récit parmi d\u2019autres.9% 56 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 Cette thèse, relativiste, peut être appelée selon une suggestion de Mario Bunge, l\u2019ordinarisme, parce quelle demande de considérer la connaissance scientifique comme une connaissance ordinaire au méme titre que toutes les autres.Elle est souvent accompagnée de l\u2019idée que la science et ses institutions fonctionnent pour l'essentiel au service des institutions dominantes dont elles reflètent et favorisent les intérêts.# La science, et ceux et celles qui la pratiquent, jouit dans notre civilisation d\u2019un prestige et d\u2019un pouvoir immérités et dangereux et il est hautement souhaitable de la faire descendre de son piédestal.Pour cela, la démocratisation de la science et plus particulièrement la diffusion de la culture scientifique doivent se faire moins dans le sens de la propagation des résultats et des manières de penser de la science que dans celui du développement d\u2019un scepticisme invitant à évaluer les propositions scientifiques sur le terrain sociopolitique qui est le leur \u2014 en se rappelant notamment que la prétendue objectivité dont la science se réclame est largement un leurre.Se sont cristallisés, autour des thèses que je viens d\u2019énumérer, un grand nombre de débats de lourde portée concernant, par exemple, la nature de la science, la valeur et la spécificité de la connaissance scientifique et la place qu\u2019il convient de faire à la science au sein de notre culture.Les questions soulevées sont vastes et intéressent notamment l\u2019épistémologie, l\u2019ontologie, la sociologie et l\u2019histoire des sciences et bien d\u2019autres domaines de recherche et de réflexion.Il m\u2019est impossible de procéder ici au minutieux examen critique des idées des postmodernistes et des nombreux enjeux qu\u2019ils soulèvent \u2014 encore une fois, je ne peux Cn ere: MEM MIC CMI I] HR HENRI PEE SOE See, PRE CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE que recommander de faire des lectures, de s'informer puis de juger.Mais, pour aller à l'essentiel, je soutiens que nous nous trouvons ici devant des idées qui sont délirantes et absurdes quand elles sont nouvelles et qui sont des truismes quand elles sont vraies ; devant des idées auxquelles, s\u2019il leur arrive de contenir un soupçon de vérité \u2014 mais alors celui-ci est banal et bien connu de tout temps \u2014, on donne une formulation à ce point excessive qu'elles en deviennent intenables.À mes yeux, à peu de choses près, rien, dans la vaste production intellectuelle du postmodernisme, du cons- tructivisme radical, des cultural studies et ainsi de suite n'a apporté la moindre lumière sur quelque problème réel et important que ce soit.Et on cherchera en vain, dans toute cette prestigieuse et fort célébrée production intellectuelle, le moindre argument qui inciterait à revoir les postulats fondamentaux de la science et de la rationalité qui sont, sur chacun des points où ces travaux se voulaient radicaux et novateurs, leur exacte négation.Par exemple, le constructivisme ontologique est au mieux une erreur, au pire une supercherie et je reste, comme l\u2019immense majorité de mes semblables, des philosophes et des scientifiques, un réaliste critique ; le pragmatisme est au mieux une erreur, au pire une supercherie et je reste, comme l'immense majorité de mes semblables, des philosophes et des scientifiques, un adepte de l\u2019idée de vérité comme correspondance ; le relativisme, quant à lui, est aussi au mieux une erreur, au pire une supercherie : mais il est en outre, comme on le sait depuis Platon, auto-contradic- toire ; l\u2019idée d\u2019une contamination de la science, de ses acteurs et de ses institutions par des déterminants sociaux, culturels, politiques, historiques est un truisme admis par tout le monde et les travaux menés dans la perspective que je décrie ici n\u2019ont pas apporté le moindre élément qui permettrait d\u2019en prendre la mesure au-delà de ce truisme et de le mieux comprendre \u2014 ce qui serait, il faut le dire, hautement souhaitable.37 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 Je voudrais insister brièvement sur cette idée de relativisme épistémologique, centrale dans les conceptions que j\u2019examine ici.Et d\u2019abord que peut bien signifier l\u2019idée que la vérité soit relative.Relative à quoi?Protagoras, un sophiste dont Platon fera une critique exemplaire, la donne pour relative à l\u2019homme, mesure de toutes choses \u2014 mais semble-t-il en hésitant à dire s\u2019il s\u2019agit de l\u2019individu (tel ou tel être humain), de l\u2019espèce (l\u2019humanité) voire de tel ou tel groupe d'êtres humains réunis en société (les Athéniens, les Spar- tiates) et en utilisant tour à tour l\u2019une et l\u2019autre de ces acceptions.Mais quelle que soit la version du relativisme qu\u2019on adopte, elle conduit à des conséquences intenables et doit donc être rejetée.Dans le premier cas \u2014 la vérité est relative aux individus \u2014 ce subjectivisme conduit à d\u2019étranges conclusions.Si le fait de croire une proposition vraie la rendait telle, nous serions infaillibles du moment que nous admettons quelque chose comme vrai; les désaccords entre individus seraient impossibles parce que sans objet; tout le monde aurait raison.De même, dans le deuxième cas \u2014 la vérité est posée comme étant relative aux sociétés \u2014 ce relativisme social con- duit lui aussi à de bien étranges conclusions.Ici encore, la société serait infaillible; des propositions comme « La terre est plate » devraient être admises comme vraies dès lors qu\u2019elles sont crues telles par un groupe social.Mais le principal argument contre le relativisme est sans doute « le pétard relativiste », comme le nomme Siegel*.La dé- fense du relativisme est en effet ou impossible ou contradictoire puisque ou bien on le défend à l\u2019aide d'arguments non relativistes et en ce cas on admet ce que, le défendant, on veut nier ; ou bien 4.Harvey Siegel, Relativism Refuted, Dordrecht, Pays-Bas, D.Reidel, 1987. CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE on le défend à l\u2019aide d\u2019arguments relativistes et en ce cas on ne le défend pas et notre interlocuteur peut toujours affirmer penser le contraire.Comme l\u2019écrit Siegel, « le relativisme est de manière auto-référentielle incohérent ou auto-réfutant puisque pour défendre cette doctrine, il faut l\u2019abandonner ».On pourrait penser que de semblables querelles académiques à propos de la science n'ont qu\u2019un intérêt limité et ne concernent que certains intellectuels et l\u2019université qui les embauche.On pourrait même être tenté de rappeler que ce n'est ni la première ni la dernière fois que se développent à l'université des modes intellectuelles insignifiantes et se contenter d\u2019en rire puisqu'il y a bien quelque chose d\u2019hilarant à observer de prétendus chercheurs et intellectuels faire parfois preuve de moins de rationalité que certains enfants.Je conviens de la deuxième proposition ; mais absolument pas de la première.Mes observations, comme je l\u2019ai annoncé, seront centrées sur les tenants et aboutissants politiques des analyses de la science proposées par les relativistes et autres postmodernistes.À une époque où la sociologie des sciences n'avait pas encore sombré dans le délire actuel, R.K.Merton avait développé l\u2019idée d'un ethos de la science.Selon Merton, la science se caractérise en effet, si on peut le dire ainsi, sur le plan des valeurs intellectuelles et morales, par quatre impératifs institutionnels : l\u2019universalisme (par opposition au nationalisme et au racisme) ; le communisme épistémique (par opposition à la propriété privée du savoir) ; le désintérêt (par opposition à l\u2019utilitarisme technologique) ; et enfin le scepticisme (par opposition au dogmatisme).D'un autre côté, l'idéal d\u2019une démocratie participative n\u2019a de sens que si des sujets informés sont habilités à discuter des questions qui les concernent \u2014 puis, évidemment, d\u2019influencer les 59 60 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 décisions qui seront prises.Admettre ce principe implique en retour qu'on aspire à ce que certaines vertus intellectuelles et morales soient très répandues.Je pense qu\u2019on trouve dès lors, sur le terrain politique où je me place, une contrepartie de cet ethos de la science dont parle Merton : il s\u2019agit de ces exigences intellectuelles minimales liées à des vertus comme l\u2019honnêteté, la clarté, la rigueur, le fait de ne pas prétendre savoir ce qu\u2019on ne sait pas, de ne pas prétendre avoir résolu des problèmes qu\u2019on n\u2019a pas résolus, de ne pas mentir, le fait qu\u2019il est souhaitable que toutes les connaissances aidant à se faire une opinion sur une question soient répandues et accessibles comme il est aussi souhaitable de tirer de partout où on le peut des inférences valides de faits connus ou admis\u2019.Il y a, on le voit, un évident parallèle entre l\u2019ethos de la science et celui du citoyen et la science, du moins si on entend par cela les modes de penser qu\u2019elle met en jeu, est susceptible de contribuer à sa manière à la diffusion de certaines de ces vertus dont l\u2019éducation et les médias sont des vecteurs cruciaux.On notera qu'en écrivant cela, Je ne nie aucunement que la science, en tant qu'institution, puisse être un lieu où tout le contraire des vertus (citoyennes ou de l\u2019ethos de la science) soit pratiqué : cela, je ne le sais que trop.Ou que l\u2019éducation et les médias puissent devenir, dans les faits, des institutions qui promeuvent l\u2019ignorance, l'inculture et ainsi de suite : cela aussi, je ne le sais que trop.Les travaux des postmodernistes sont intellectuellement et moralement la négation de cet ethos citoyen.L\u2019obscurantisme et l'obscurité y règnent, les mots creux ou vides y sont légion et, comme on l\u2019a vu, il n\u2019est pas rare de rencontrer des chercheurs qui ne possèdent aucunement les savoirs qu\u2019ils devraient 5s.Des désaccords pourront bien sûr exister entre sujets vertueux et ces vertus citoyennes dont je parle ne résoudront absolument pas tous les différends.Mais ce que j'ai avancé me semble de l\u2019ordre du truisme et devoir être admis par quiconque adhère à l\u2019idéal d\u2019une société démocratique : à moins que je ne me trompe, l'alternative à cette position, c'est la propagande, la dictature ou les deux à la fois. CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE maîtriser pour se prononcer sur les questions qu'ils abordent.La nécessaire modestie dont devrait faire preuve quiconque s\u2019avance sur le continent du savoir a bientôt disparu et on se trouve alors devant d\u2019arrogants pronunciamientos lancés sur le ton d\u2019une assurance que rien ne justifie puisque leurs auteurs ne sont même pas instruits.Qu\u2019ici encore mon lecteur ne me croie surtout pas sur parole et qu\u2019il aille voir par lui-même.Je peux cependant lui suggérer de commencer son enquête en étudiant comment Bruno Latour a traité de la théorie de la relativité.Son propos \u2014 publié dans Social Studies of Science (n° 18, 1988, p.3-44) \u2014 vise à montrer que cette théorie est sociale de part en part.Il s\u2019agit là d\u2019une thèse extraordinaire au sujet de laquelle on attendrait des arguments du même ordre.On sera déçu.Latour va fonder son argumentation sur un texte de vulgarisation populaire de la relativité rédigé par Einstein (sic) ; il va faire la preuve que même ce texte de vulgarisation, il ne le maîtrise pas ; il n'offrira absolument rien comme argumentaire pour soutenir sa révolutionnaire thèse; il va proférer sur la relativité des sottises faisant preuve d\u2019une ignorance abyssale; et il va conclure en espérant, modestement, avoir appris quelque chose à Einstein.Il faut le faire! Il est piquant de constater que cette théorie de la relativité sur laquelle Latour pontifie sans la comprendre est couramment enseignée à des jeunes de 17 ou 18 ans qui apprennent en même temps qu'en science rien n'est certain, pas même cette remarquable théorie.Si le cœur lui en dit, ma lectrice pourra ensuite s'attarder à la supposée théorie anarchiste de la connaissance de Feyerabend.Elle remarquera alors que dans son traité Contre la méthode qui fait l'éloge méthodologique et épistémologique du n'importe quoi, Feyerabend nous offre en tout et pour tout deux formules mathématiques : à chaque fois il commet des erreurs en les écrivant.RO TEI TTT TRUCE RUNS SUNN 61 62 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 Nous sommes, bien entendu, très loin d\u2019une situation où l'« anti-ethos » postmoderniste serait à ce point largement diffusé qu'il irriguerait toute notre culture jusqu\u2019à servir de fondement et de repère l\u2019action et à la pensée du citoyen.Mais qui niera que cela se répand et qui niera qu\u2019à chaque fois, c\u2019est la nuit qui progresse ?Ce recul des Lumières, on pourra aussi le constater à l\u2019université, là où cet anti-ethos est bien implanté.On trouvera là également, comme on va le voir, bien des raisons de s'indigner.Dans certains secteurs intellectuels et universitaires où elles ont été influentes, les idées relativistes et postmodernistes ont déjà fait des ravages.S\u2019y produisent alors des conséquences fort troublantes dont la moindre n\u2019est pas que la formation dispensée tend à abandonner la transmission de l\u2019héritage culturel et disciplinaire \u2014 qui est une chose bien ennuyeuse et banale à côté des hautes cimes où les courants à la mode nous invitent à nous envoler.Accepter cette invitation permet de dire des choses percutantes, qui ont l'attrait de la nouveauté et du radicalisme et aident à faire carrière.Sont ainsi formés, en ce moment, des étudiants qui ne sauront même plus qu\u2019ils ne savent pas en quoi a consisté cet héritage.Pour prendre un exemple dans le domaine que je connais le mieux, chaque étudiant en sciences (sic) de l'éducation sait désormais ce qu\u2019est le constructivisme radical ; mais rien ne lui est transmis qui permette de juger de la valeur de cette thèse en épistémologie et tout l\u2019héritage de la pédagogie lui reste inconnu.Mais restons-en ici sur le plan des rapports à la science que dessinent les institutions d'éducation et d\u2019enseignement qui ont sauté dans le train des analyses relativistes et postmodernistes.Au total, de haut en bas, le système d\u2019éducation renonce, à Cann OI A RER nn he enn hn nnn oD Da he CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE 63 proportion qu\u2019il adhère à ces thèses, à la possibilité de distinguer entre science et non-science, savoir et non-savoir, savoir probable et savoir improbable.Cela est grave non seulement pour ces institutions et les savoirs qu'elles sont supposées enseigner \u2014 cette dérive est l\u2019exacte négation de l'éducation et de la vie de l'esprit \u2014 mais aussi pour la société qui sera plus tard composée de citoyens formés à cette enseigne.Pour donner un exemple récent \u2014 et j'en conviens extrême \u2014 du genre de dérive vers quoi tout cela peut conduire, considérez les faits suivants.Au printemps dernier, à la Sorbonne, la renommée astrologue française Élizabeth Tessier a soutenu, avec la mention « très honorable », une thèse de doctorat en sociologie intitulée : « Situation épistémologique de l'astrologie à travers l\u2019ambivalence fascination/rejet dans les sociétés postmo- dernes ».La thèse était dirigée par Michel Maffesoli, un réputé sociologue appartenant justement à cette tendance « postmo- derniste ».On retrouvait dans le jury : Gilbert Durand (absent à la soutenance), le sociologue Serge Moscovici, la philosophe Françoise Bonardel ainsi que Patrick Tacussel.On notera que personne n\u2019a jugé bon d'inclure une astronome, une sceptique ou un statisticien dans ce jury.Il est bien entendu tout à fait possible et légitime d\u2019étudier l\u2019astrologie d\u2019un point de vue sociologique.Mais la question n\u2019est pas là puisque la thèse de M\u201d* Tessier n\u2019a rien à voir avec la sociologie, ni du reste avec l\u2019épistémologie.À l\u2019instar de son directeur de thèse, grand défenseur du relativisme des croyances de toutes les « tribus » (le mot est de lui), l\u2019auteure fait de la critique postmoderniste des sciences et aboutit aux mêmes impasses inscrites d'emblée dans toute épistémologie relativiste : par exemple, elle réclame pour le discours qu\u2019elle veut promouvoir \u2014 l\u2019astrologie \u2014 une scientificité qu\u2019elle récuse en même temps pour les 64 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 sciences authentiques, sans remarquer qu\u2019alors ou bien ce qu\u2019elle obtient est sans valeur ou bien elle ne l\u2019obtient pas.On notera la même chose revenant à une fréquence consternante dans les travaux postmodernistes sur la science.C\u2019est ainsi que, très typiquement, Latour peut passer quelque temps à faire de l\u2019« ethnologie » sur une communauté de chercheurs observés dans un laboratoire et assurer qu\u2019il sait à leur propos des choses nouvelles et percutantes, ignorées de tout le monde et notamment que le réel ne joue qu\u2019un rôle mineur dans l\u2019édification de leur savoir : mais cela, comment le sait-il si ce n\u2019est par des méthodes qui, en principe, sont les mêmes que celles que les chercheurs emploient (par exemple l\u2019observation), lesquelles sont d\u2019ailleurs, chez les derniers et en vertu de leur imprégnation par les théories scientifiques concernées, supérieures aux siennes ?Voit-on assez l\u2019inanité de tout cela ?La liste des objections qu\u2019on peut soulever contre le travail de Tessier est immense et certaines d\u2019entre elles sont gravis- simes.Il faut, pour prendre la mesure du désastre, lire le dossier préparé sur cette thèse par des collègues astronomes, physiciens, sociologues et philosophes.(On lira tout cela et bien plus sur le site de l'Association française pour l\u2019information scientifique : http://site.afis.free.fr/phpteissier/frames.php3).Si on prend le temps de faire ces lectures, la conclusion s'impose : le pavé de M\"\" Tessier, malgré son imposante bibliographie (des centaines de titres), est un tissu de sottises.L\u2019auteure se contente, en juxtaposant des pseudo-références savantes mal digérées et des anecdotes personnelles, de faire l\u2019apologie de l\u2019astrologie \u2014 discipline dont elle souhaite réintroduire l\u2019enseignement à l'université \u2014 en même temps qu\u2019elle se livre à une condamnation vide, pompeuse et sans aucun argumentaire digne de ce nom de la science et de la rationalité.Je ne résiste pas à la CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE 65 tentation de citer un exemple de la prose de M\"* Tessier.Qui y remarque des similitudes de ton, de forme et de vocabulaire avec certaines publications des sciences humaines actuelles ne se trompe, hélas, pas.Voici donc, tiré du résumé de la thèse : Le pivot et le cœur de l'astrologie, miroir d'une unicité profonde de l\u2019univers, rappellent I'unus mundis des Anciens où le cosmos est considéré comme un grand Tout indivisible.Avec le rationalisme et ses Lumières, la scission se fit entre cœur, âme et esprit, entre raison et sensibilité.Un schisme socioculturel qui allait de pair avec une dualité dans laquelle s'inscrit encore notre culture occidentale, malgré le changement de paradigme apparu ces dernières années.[.\u2026] Cependant un nouveau paradigme est générateur d'un intérêt croissant pour les astres et ce, nonobstant un rejet rémanent qui perdure, lié essentiellement à la confusion et à l\u2019amalgame fait autour des pratiques telles que voyance, tarots et autres.Par rapport à notre vécu, élément fondamental au regard d\u2019une sociologie compréhensive, wébérienne ou simmélienne, nous avons voulu privilégier le phénomène des médias, reflet du donné social, vu notre expérience en ce domaine depuis plus de vingt ans, dans et hors de l'Hexagone.[\u2026] nous avons tenté d\u2019analyser cette ambivalence de fait entre attraction et rejet; mais aussi de définir, à l\u2019aide d\u2019un constat sociétal, quelle peut être la situation épistémologique de l'astrologie aujourd\u2019hui.[.\u2026] Un tel dialogue [entre scientifiques et astrologues] ne pourra toutefois s'établir qu'autour d\u2019une pensée complexe, celle qui régit le Nouvel Esprit Scientifique mais aussi le paradigme astrologique \u2014 songeons à À.Breton parlant du « jeu multidialectique que l'astrologie nécessite ».Cette ouverture, cet « assouplissement de l\u2019esprit », nous les avons pour notre part largement pratiqués sur un plan empirique jusqu'à en devenir mo- nomaniaque \u2014 ou plutôt métanoïaque (Pareto). 66 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 Métanoïaque au sens de Pareto, dites-vous ?Paradigme ?; Simmélienne et wébérienne ?Nouvel esprit scientifique ?Constat @ sociétal d'une situation épistémologique?Ah bon.Cette maniere d\u2019écrire est aujourd\u2019hui répandue.Elle tient lieu de culture, de pensée et de savoir à ceux qui n\u2019en ont i pas : malheureusement, c\u2019est à l\u2019université qu\u2019on les retrouve.Ici, la clarté est une tare; la connaissance de ce dont on parle, superflue.Il suffit de lancer des mots savants ou supposés tels pour faire une thèse et éventuellement une carrière.De toute façon, on s'adresse à des gens qui, il y a de fortes chances, ne connaissent rien non plus de ce dont on parle.De la poutine et du vent, sans doute, mais de la poutine et du vent universitaires, c\u2019est-à- dire qui situent avantageusement celui ou celle qui les emploie dans le réseau des petits amis et qui ainsi ouvrent la voie à tous ces misérables privilèges qui font la carrière universitaire.Des gens sont devenus professeurs avec de tels écrits.Il enseignent désormais à des étudiants qui engrangent ces foutaises.Et deviennent professeurs.Et les répètent.Des aberrations intellectuelles sont désormais monnaie courante : des épistémologues que fait reculer une équation quadratique; des spécialistes des tenants et aboutissants socioculturels de la physique qui en ignorent l\u2019a b c, et ainsi de suite.Il n\u2019est pas indifférent que ce soit à propos de la science que se soient développées les sottises postmodernistes.Car voilà un domaine, l\u2019épistémologie, où il est plutôt facile de faire illusion.D'un côté, les scientifiques ne s'intéressent en général guère à ce que les littéraires disent de la science ; de l\u2019autre, les littéraires sont en général incapables de juger du bien-fondé de telle ou telle idée en épistémologie.En attendant, les véritables pseudosciences fleurissent, y compris à l\u2019université, et rien dans l\u2019arsenal des idées postmodernistes n\u2019aidera à lutter contre ce fléau CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE puisque rien ne permet de distinguer entre science et pseudoscience, entre savoir et pseudo-savoir, entre savoir probable et savoir improbable.Il me paraît inutile d\u2019insister sur l'importance pour les citoyens de cette capacité à distinguer le vrai du faux et le probable de l\u2019improbable.Faut-il, sur un plan politique, s'inquiéter de ces dérives \u2014 pédagogiques et institutionnelles ?Je pense que oui, même si la situation n\u2019est pas catastrophique : car le relativisme épistémologique\u201c rend impossible tout jugement sur des questions cru- cialement importantes.Qu'adviendra-t-il du droit, de l'éducation, de l\u2019université et ainsi de suite si ceux et celles qui y œuvrent tiennent la vérité, la clarté, la rigueur comme des ornements absolument pas indispensables?Et n'est-il pas frappant de remarquer que tout ce travail censément critique mené par nos relativistes est complètement passé à côté des véritables pseudo-sciences qui fleurissent à l\u2019université ou dans la société, laissant intacts \u2014 parce que ne disposant pas d'outils pour les attaquer \u2014 les pseudo-sciences médicales, les charlatanismes du paranormal, l'économie monétariste et l\u2019École de Chicago ?On notera aussi l\u2019étrange conception du rôle du savoir, de l'éducation et de l\u2019intellectuel qui prévaut ici et par laquelle loin de s'efforcer de parler à leurs semblables, en langage compréhensible, de choses qui les concernent et qui pourraient ou devraient les intéresser, ces savants se parlent entre eux de choses stupides, aberrantes et sans intérêt et tout cela dans une langue que personne ne comprend \u2014 et pour cause.6.Rappelons que c\u2019est de ce relativisme et de lui seul qu\u2019il est question ici.Et que ce n\u2019est que par un non sequitur que les défenseurs du relativisme épistémologique s\u2019arrogent les éventuels mérites de la diffusion du relativisme culturel ou anthropologique et des vertus qui lui sont associées, comme la tolérance et la reconnaissance et le respect des différences.HRI I ACL CN i Hi i [Ai iti; 3 à 8 Mit Hi] i] MINI HN \u2018 MMHMEMH 11H [3] IM I PE BHESHSSHISH PE ELA EL CAE TES COR RME EE EH RE HR HURRAH RHA RHEE UH, HHT SHIH HS HERE CREAT IRE HHH TH 67 68 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 On notera pour finir que ce dont je parle ici concerne, in fine, l'imputabilité du service public que sont l\u2019éducation et l\u2019université : cet enjeu, on me l\u2019accordera, est lui aussi politique.Les universités et le monde de l\u2019éducation doivent être régulées par les normes qui leur sont propres et avoir des comptes à rendre en fonction de ces normes.Le public, qui paie, doit, au nom de ces normes, avoir droit de regard sur ce qui se fait et ce pour quoi il paie.La question n\u2019est sans doute pas simple, j'en conviens.Mais convenons aussi qu'il serait suicidaire et au fond immoral de ne la pas poser.Il est hors de tout doute raisonnable que la science et plus spécifiquement les technologies issues de la science appliquées de la manière dont nos institutions dominantes en conditionnent l\u2019usage, vont, au cours du siècle qui commence, poser à l\u2019humanité des questions et des problèmes immenses.Pour en rester à l'actualité la plus immédiate : = Que vaut l'homéopathie?Que vaut la chiropractie ?Que valent en général les médecines parallèles?Les utiliserez-vous si vous êtes malade?L'université de- vrait-elle les enseigner ?= Que penser du clonage, en particulier du clonage humain?= Que valent les expérimentations qui prétendent rendre plausibles certaines affirmations relatives à l'existence de phénomènes paranormaux ?= Quelle valeur de scientificité possède la théorie économique actuellement dominante?Dans quelle mesure permet-elle de comprendre le fonctionnement NRRERSSRROE RASE MANN EE A FST STAI PRM CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE réel de l\u2019économie réelle ?Est-il intellectuellement légitime de chercher des modèles de rechange ?= Quels effets ont, sur l\u2019environnement, nos institutions économiques?Est-il plausible d'affirmer, comme le fait Bjorn Lomborg dans un récent bestseller, que l\u2019état de la planète est globalement positif et va s'améliorant?= la démocratisation de l\u2019éducation est-elle ou non globalement facteur de mobilité sociale?Dans quelle mesure s Que penser de l\u2019argumentaire créationniste en biologie ?Une question cardinale est de savoir comment il faudra faire face à ces enjeux comme à tant d'autres.Je tiens pour certain que l'attitude scientifique et rationaliste y sera indispensable.Elle commande de tirer des inférences valides de faits connus ou admis, et cette position intellectuelle n\u2019est, au fond, que celle du sens commun appliqué de manière systématique et obstinée.Je tiens aussi que les savoirs issus de la science doivent, partout où cela est pertinent, être connus, pris en compte, diffusés.Je pense enfin que dans des cas de désaccord entre les théories de la science et celles d\u2019autres modes de connaissance, les premières devraient prévaloir.Je pense qu'il n\u2019est pas déplacé d'appeler cette position rationaliste et de se réclamer des Lumières si on la défend.C\u2019est aussi sur chacun de ces points que je me sépare de ce que je combats et ici encore, mon désaccord a une portée politique.Pour moi et pour ceux qui partagent mes convictions rationalistes, les savoirs scientifiques sont bien limités, n\u2019ont que des 69 70 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 degrés de probabilité et ne portent que sur des secteurs ou des objets du monde bien circonscrits et épurés; ils ont un caractère provisoire et sont, au moins en droit, toujours révisables : en ce sens, le rationalisme promeut une attitude non dogmatique qui incite à la tolérance et au doute et invite à la défense de la liberté de recherche et d'expression ; pour les mêmes raisons, le rationaliste sera enclin à faire montre d\u2019esprit critique, à demander aux convictions et aux croyances \u2014 à celles des autres comme aux siennes \u2014 qu\u2019elles soient fondées sur des faits et des arguments.Mais qui connaîtrait tous ces savoirs saurait finalement bien peu et surtout ne serait pas en mesure d'éclairer suffisamment un grand nombre de questions pratiques et urgentes qui se posent à nous.Il ne pourrait non plus y puiser les indispensables valeurs et normes qui doivent réguler l\u2019action et le politique : la lumière de la science n\u2019éclaire guère sur ces formidables problèmes.Avec ces problèmes s'ouvre l\u2019espace public de la discussion, avec eux commence le politique.Et malgré tout, finalement, cette modeste et petite bougie est ce que nous avons de plus précieux et je me refuse à céder aux injonctions de ceux qui me pressent de l\u2019éteindre.Et je souhaite que chacun des participants aux discussions politiques en possède une, allumée, de telle sorte qu'il puisse, pour prendre un exemple simple, juger en s\u2019aidant de sa lumière de la pertinence des arguments avancés par la propagande actuelle pour justifier la lutte contre le terrorisme.Je sais cependant que cette bougie, essentielle, est insuffisante et que bien d\u2019autres choses encore sont nécessaires à la vie démocratique.Je voudrais citer à ce propos mon philosophe préféré.L'école, l\u2019université, les médias, tout cela, selon la formule exemplaire de Bertrand Russell, « concerne tout à la fois la connaissance et l\u2019émotion et devrait dénoter une certaine union intime de la connaissance et du souci de la destinée de l\u2019humanité et du sens de la vie.Cela requiert une certaine profondeur de vision, laquelle est impossible sans une somme considérable de connaissances; mais cela demande en outre une profondeur de sentiment ainsi qu\u2019une sorte d\u2019universalité de la HENRI TN TR ROSE SET CONTRE LE CHARLATANISME UNIVERSITAIRE Nn compassion.Je pense que I'éducation supérieure devrair faire tout ce dont elle est capable pour promouvoir non seulement la connaissance mais aussi cette sagesse\u201d.» Les promoteurs des dérives intellectuelles que j'ai décrites se placent en général résolument à gauche et seraient horrifiés qu\u2019on leur dise que leurs analyses conduisent à la dictature ou font le jeu de la propagande.Je pense que c\u2019est pourtant le cas et que leurs travaux conduisent, de facto, à ne plus pouvoir s'opposer \u2014 autrement que par le cri primal.\u2014 a ce que le jeu démocratique soit régulé par le pouvoir, l'argent, les médias, les firmes de relations publiques et toute la panoplie de moyens de manipulation des perceptions en lesquelles elles nous enferment.Car la conception du savoir et du monde à laquelle nous convient tous ces relativistes, socioconstructivistes et autres postmoder- nistes est précisément celles des firmes de relations publiques : il n\u2019y a plus ni réel ni vérité, il n\u2019y a que des impressions subjectives\u2026 à manipuler.Exacte négation de l'idéal des Lumières, leur position conduit à nous empêcher de juger : privés de tout repère, nous sombrons dans un relativisme qui peut être fort dangereux.Celui qui parle le mieux ou le plus fort, celui qui réussit à convaincre est alors celui qui l\u2019emporte : cela fait au demeurant parfaitement l\u2019affaire des institutions dominantes qu\u2019on prétend combattre.Ce relativisme est un cadeau empoisonné à faire au Tiers Monde, aux opprimés, aux exclus et à tous ceux que l\u2019on prétend aider.7.B.Russell, « University Education », dans Fact and Fiction, Routledge, London et New York, 1961, p.153. 72 SAREE A eT I ee Rs Toe ae POSSIBLES, ÉTÉ 2002 Je sais d'expérience que la défense des idées rationalistes est loin d\u2019être facile au sein de l\u2019université, particulièrement en ce moment et hors des facultés de sciences, d\u2019ingénierie et de médecine.Dans certains secteurs de la vie des idées, il est désormais admis comme allant de soi que vérité ne peut s\u2019écrire qu'entre guillemets et est au demeurant une notion suspecte.Être rationaliste n\u2019est pas loin d\u2019être une insulte.L'obscurantisme est une vertu, la clarté une tare, la discussion impossible à moins d'adhérer à des doctrines intenables pour quiconque persiste à utiliser son cerveau.Il est largement admis que tout n\u2019est affaire que de paradigmes, que la science n\u2019est qu\u2019un savoir parmi d'autres et sans plus de prétention à la vérité que n\u2019importe quel autre.Que chacun construit sa réalité.Et ainsi de suite, ad nau- seam, avec ce résultat que les contre-lumières avancent et qu\u2019avec elles la nuit progresse.Mais je n'ai aucun doute que bien des collègues partagent mon point de vue et savent, eux et elles aussi, combien il peut parfois être lourd à porter.Je voudrais ici leur dire qu\u2019il ne faut pas lâcher.Qu\u2019il en va de la préservation de quelque chose d\u2019essentiel et d\u2019indispensable, aussi bien sur le plan universitaire que sur le plan politique. | ESSAIS ET ANALYSES J La technoscience contre l'humanisme par CÉLINE LAFONTAINE Quiconque vous promet l'immortalité comme créature, vous niera comme sujet.Mary BALMARY n 1963 la philosophe Hannah Arendt posait, dans un remarquable essai, l\u2019épineuse question : « la conquête de l\u2019espace par l\u2019homme a-t-elle augmenté ou diminué sa dimension ?»' Constatant que les avancées techno-scientifiques majeures du XX siècle ont eu pour base le déni de la connaissance sensible propre à la nature humaine, elle réfléchit alors sur les conséquences politiques de cette négation.L'écart toujours croissant entre le sens commun et les abstractions physicomathématiques guidant le progrès technique résulte, à ses yeux, d\u2019une extériorisation des perspectives scientifiques par rapport à la condition humaine.La conquête spatiale incarne de façon exemplaire cette tendance à manier 1.Hannah Arendt, « La conquête de l\u2019espace et la dimension de l\u2019homme » dans La Crise de la culture, Éditions Gallimard, 1972. 14 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 À a la nature d\u2019un point de l\u2019univers extérieur à la terre.Or, comme le rappelle Arendr, la condition humaine est intrinsèquement liée à la vie terrestre.La volonté de dépasser, même abstraitement, les limites du globe constitue en ce sens un rétrécissement considérable de l\u2019horizon humaniste.Réfléchir sur la conquête de l\u2019espace implique que l\u2019on s'attarde sur l\u2019une de ses principales conditions de possibilité : l\u2019ordinateur.Là encore, la position d\u2019Arendt est fort éclairante.Elle concède que « les cerveaux électroniques » peuvent étendre la puissance intellectuelle de l\u2019être humain, dans la mesure où l\u2019intelli- [ gence se rapporte alors uniquement au Q.I.En ce cas, ils n\u2019ont à strictement rien à voir avec l\u2019esprit humain dont la spécificité réside dans sa capacité de comprendre le monde et de lui donner sens.Cette fonction de compréhension n\u2019est pour Arendt aucunement réductible à des raisonnements automatiques.L\u2019affirmation de nombreux scientifiques voulant que l\u2019ordinateur puisse désormais exécuter des opérations que le cerveau ne peut comprendre lui apparaît, en ce sens, non seulement une attaque à la dimension humaine, mais une véritable menace à son maintien.La possibilité de créer des machines dépassant en puissance le cerveau humain suppose, il est vrai, un décentrement radical de la perspective humaniste.Fruits d\u2019un regard scientifique excentré de la réalité terrestre, ces nouvelles potentialités technologiques ne peuvent mener qu\u2019à un aveuglement sur la condition humaine.C\u2019est ce qu\u2019Arendt a démontré en reprenant l'idée d'Heisenberg selon laquelle, vue de l\u2019espace, l\u2019automobile semble être une partie aussi inaliénable du corps humain que la carapace pour l\u2019escargot.Ainsi, l\u2019angle de vue adopté par la technoscience conduit l\u2019homme à nier l\u2019objectivité même de la nature et à confondre ses dispositifs techniques avec l\u2019ordre cosmique : LA TECHNOSCIENCE CONTRE L'HUMANISME Tout l\u2019orgueil mis à ce que nous savons faire disparai- tra dans quelques mutations de la race humaine; la technologie entière, vue à partir de ce point, aura en fait cessé d\u2019apparaître « comme le résultat conscient de l\u2019homme pour étendre sa puissance matérielle, mais plutôt comme un processus biologique à grande échelle.»* La cybernétique, matrice de la technoscience À l\u2019heure où la déconstruction biotechnologique a pris le pas sur celle de la philosophie, où la complexité des systèmes informatiques s'allie au réductionnisme génétique, la pensée d\u2019Arendt semble plus que jamais d\u2019actualité.Mais d\u2019où provient l\u2019impulsion du décentrement philosophique qu\u2019elle dénonce?C\u2019est du côté de la cybernétique, véritable matrice de la technoscience, qu\u2019il convient selon moi de se retourner pour répondre à cette question.Tant au niveau épistémologique que technique, la cybernétique constitue en effet le modèle type de la techno- science, c\u2019est-à-dire un projet de connaissance axé sur le contrôle opérationnel plutôt que sur une recherche fondamentale destinée à mieux comprendre un phénomène donné.Forgé par Norbert Wiener, le terme cybernétique renvoie d\u2019ailleurs à cet ancrage opérationnel.Issu du mot grec ku- bernétike, qui signifie gouverner, il réfère dans son acception la plus large à la science du contrôle, de la régulation et de la communication chez le vivant et la machine.Historiquement, la cybernétique s\u2019enracine dans le projet Manhattan qui, sous le financement du gouvernement américain, a réuni durant la Seconde Guerre mondiale près de 100 000 scientifiques et techniciens en vue de produire la bombe A.C\u2019est au sein même de cette communauté de chercheurs que naîtra l\u2019idée de créer une « machine intelligente ».Le choc provoqué par l\u2019utilisation de 2.Ibid, p.355.73 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 l\u2019arme atomique sur Hiroshima et Nagasaki va en effet conduire certains des plus éminents scientifiques de l\u2019époque à vouloir expier leur faute nucléaire Sans avoir été directement impliqué dans le projet Manhattan, Norbert Wiener a néanmoins contribué l'effort de guerre en mettant au point un dispositif de tir servomécanique.Constatant, horrifié, que la science moderne avait produit une force de destruction inégalée, ce mathématicien de génie va ainsi nourrir l\u2019espoir de pacifier le monde par le biais d\u2019un contrôle et d\u2019une gestion rationnelle de l\u2019information.Seule la création d\u2019une machine intelligente pourra, selon lui, permettre cette pacification.C'est donc dans le contexte d\u2019un profond pessimisme politique que s'inscrit la naissance de la cybernétique.La défaite des idéaux humanistes incarnée par l\u2019Holocauste, la menace du communisme et le fort conservatisme politique régnant aux États-Unis au début des années cinquante se reflètent dans la quasi-absence de débats politiques au sein des premières rencontres de cybernéticiens.* Paradoxalement, ce défaitisme politique s'accompagne d\u2019un fort optimisme techno-scientifique.Il faut bien voir qu'avec la création de l\u2019arme nucléaire, la tech- noscience américaine est sortie grande gagnante de la Seconde Guerre mondiale.Le projet de créer une machine intelligente capable de gouverner et de contrôler la société de façon plus rationnelle correspond donc tout à fait à l\u2019esprit de l\u2019Amérique de l'après-guerre.Sans l'important financement public et privé dont elle a bénéficié (fondation Rockefeller, fondation Macy), la bernétique n\u2019aurait jamais eu l\u2019impact historique qu\u2019on lui cy q J 3.Sur cette question, voir l\u2019ouvrage de Philippe Breton, L\u2019Utopie de la communication, Éditions La Découverte, Paris, 1995.4.Pour une analyse détaillée de l\u2019histoire de la cybernétique, voir l'ouvrage de Steve Joshua Heims, Constructing a Social Science for Postwar America : The Cybernetic Group 1946- 1953, The MIT Press, Cambridge, Massachusetts, 1991. MISES LA TECHNOSCIENCE CONTRE L'HUMANISME connaît.Fortement soutenue par une volonté politico-écono- mique, elle annonce, dès ses origines, la convergence actuelle du néolibéralisme et de la technoscience.L'entropie : une vision excentrée du monde Seconde loi de la thermodynamique stipulant que dans tour système fermé l\u2019énergie tend naturellement à la décroissance, à l\u2019indifférenciation et au désordre, l\u2019entropie est érigée par Norbert Wiener au rang de vérité métaphysique.Dans Cybernétique et société : l'usage humain des êtres humains, le fondateur de la cybernétique l\u2019assimile en fait au chaos et au Mal rongeant inéluctablement la société.Conçue comme principe négentropique, seule l\u2019information peut combattre temporairement cette force d\u2019inertie et de destruction.Aussi abstraite que le concept d\u2019énergie, la notion d\u2019information devient alors un principe de quantification statistique dont la portée universelle n\u2019a d\u2019égal que son indifférence à l\u2019égard de la nature particulière des signaux physiques, biologiques, techniques ou humains.Formulée par l'ingénieur Claude Shannon et reprise par Norbert Wiener, cette définition extensive de l'information est à l\u2019origine du décentrement philosophique opéré par la cybernétique.Tout aussi fondamentale, la notion de feed-back sert d\u2019appui à la classification cybernétique des êtres.Mode d'apprentissage propre à l\u2019intelligence complexe, ce concept s'applique, selon Wiener, tout autant à l\u2019être humain qu'à la machine.Défini par la capacité d'orienter l\u2019action à partir de l\u2019information reçue, le modèle du feed-back permet d\u2019éliminer théoriquement la barrière séparant le vivant du non-vivant.Ainsi, l\u2019information devient une valeur plus importante que la vie elle-même.Cela est très clair chez Wiener pour qui « il n\u2019y a pas de raison pour que les machines ne puissent pas ressembler aux êtres vivants dans la mesure où elles représentent des 11 RR 78 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 poches d'entropies décroissantes au sein d\u2019un système (la terre) où l\u2019entropie tend à s\u2019accroître »5.Observé sous l'angle de la menace entropique, le monde politique et culturel se limite donc à de purs processus commu- nicationnels au sein desquels les « machines intelligentes » occupent une place de premier choix aux côtés de l\u2019humain.En définissant l'être humain uniquement d\u2019après le degré de complexité de son intelligence, le père de la cybernétique laisse en fait entendre que sa reproduction artificielle aurait une valeur ontologique identique à celle d\u2019un être vivant.Le rejet d\u2019une distinction de nature entre l\u2019être humain et la machine va d\u2019ailleurs guider le développement de l\u2019informatique.Ainsi, l\u2019idée d\u2019une « machine intelligente » sous-tendait, avant même sa concrétisation technologique, une dévalorisation de l\u2019intelligence et de la sensibilité humaines, d\u2019où l\u2019analogie, mille fois entendue, entre le cerveau et l\u2019ordinateur alimentant depuis cinquante ans un anti-humanisme mal camouflé.Dès les années cinquante la cybernétique a connu une diffusion inégalée dans les milieux scientifiques.Elle a notamment donné l'impulsion de départ à la révolution informatique, aux sciences cognitives, à la robotique et au génie génétique, sans compter l'influence considérable qu\u2019elle a eue sur les sciences sociales.En fait, on commence à peine à mesurer l'amplitude des bouleversements scientifiques, sociaux et culturels qu'elle a engendrés.Cybernétique et décentrement génétique Dans Cybernétique et société : l'usage humain des êtres humains, Norbert Wiener soutient que la transmission télégraphique d\u2019un être humain est théoriquement possible, même si elle demeure 5.Norbert Wiener, Cybernétique et société : l'usage humain des êtres humains, Le Monde 10-18, Paris, 1954, p.38. DC RE Sitti LA TECHNOSCIENCE CONTRE L'HUMANISME 79 | | i irréalisable sur le plan technique.N'est-ce pas, énoncé cinquante ans plus tôt, le même type de propos que celui de Walter Gilbert, prix Nobel de biologie moléculaire, affirmant en 1989 que le décryptage du génome permettra bientôt d'enregistrer le contenu d\u2019un être humain sur CD ?% C\u2019est dire à quel point le dé- centrement cybernétique est plus que jamais d'actualité.Avec ses concepts d'information, de code, de programme, d\u2019 organisation et de régulation, la cybernétique va exercer une profonde influence sur le développement de la biologie moléculaire.Avant même la publication de la théorie de l'information, le physicien et prix Nobel Erwin Schrôdinger publie en 1944 un essai intitulé Qu'est-ce que la vie ?dans lequel il opère un retournement radical de cette question en la faisant passer du champ de la biologie à celui de la physique.C\u2019est dans cet essai qu\u2019apparaît pour l\u2019une des premières fois la notion de code pour décrire le mode de transmission de l\u2019hérédité.Cela n'est toutefois pas l\u2019effet du hasard si les fondements de la biologie moléculaire sont posés par un physicien.La puissance de contrôle obtenue par le découpage atomique de la matière (bombe atomique) motive, dans l\u2019après-guerre, plusieurs chercheurs à observer le vivant à partir de sa structure physicochimique, c'est-à- dire en dehors de la question même du vivant.Le point de vue excentré de la science moderne dénoncé par Arendt prend alors un tournant radicalement anti-humaniste.Non seulement le concept d\u2019information permet d'annuler métaphoriquement la barrière entre humains et machines, mais il réduit la vie elle-même à un processus physicochimique de transmission.C\u2019est en 1953 que le modèle informationnel de Shannon et Wiener va être définitivement intégré à la biologie moléculaire 6.Lily Kay, Who Wrote the Book of Life?Stanford University Press, Stanford, 2000, p.1. POSSIBLES.ÉTÉ 2002 avec la découverte par Watson et Crick de la double structure en hélice de la molécule d'ADN.Puisant dans l\u2019univers conceptuel de la cybernétique, ces derniers vont recourir aux notions de code et de message pour expliquer le mode de transmission de l'ADN.Toujours dans cette même lancée métaphorique, les années soixante vont voir apparaître la notion de programme génétique avec tout ce que cela suppose de réductionnisme.L'idée de programme génétique est notamment très présente chez les prix Nobel de biologie Jacques Monod et François Jacob.Est-il nécessaire de préciser que l'apparition de la notion de programme génétique concorde avec le développement de l\u2019informatique 7 Tous deux nés de la cybernétique, l'informatique et le génie génétique affermissent désormais leurs liens sous la tutelle du progrès techno-scientifique.De la même façon que la conquête spatiale n'est pas envisageable sans le support technique de l\u2019ordinateur, le séquençage et l'étude du génome humain ne sont possibles que grâce à sa puissance de calcul.À ce titre, Jacques Testard fait remarquer dans Le Bazar du vivant que dans les laboratoires de génétique il y a aujourd\u2019hui plus d\u2019ordinateurs que de chercheurs.Autrement dit, le sort du vivant dépend des machines.Le point de vue excentré de l\u2019entropie adopté par la cybernétique a finalement commencé à s'imposer à l\u2019être humain lui-même, ainsi que l\u2019avait pressenti Hannah Arendt.Vu sous cet angle, le génie génétique apparaît donc pour ce qu\u2019il est réellement : la réduction des êtres vivants à une logique d\u2019organisation et de manipulations combinatoires soutenue par une vision physicomathématique du monde complètement indifférente aux réalités terrestres de la condition humaine.Car non seulement l'effondrement des frontières entre les espèces et la 7.Marie-Christine Maurel, Miquel Paul-Antoine, Programme génétique : concept biologique ou métaphore ?, Éditions Kimé, Paris, 2001. RORRATARA ERA RARE ANDRE R RERO HERO ORAN ET ORAN TR TE SO PE PH TR HT HH LA TECHNOSCIENCE CONTRE L'HUMANISME déconstruction bio-informatique des êtres transgressent un ordre naturel qu\u2019on croyait immuable, mais ils détruisent aussi sur leur passage les repères symboliques fondamentaux à partir desquels l\u2019humanité s\u2019est constituée.Pour un humanisme du recentrement L'époque moderne qui a débuté par l'affirmation de la toute-puissance de l\u2019homme pourrait bien s'achever avec le dépassement de la notion d\u2019être humain si l\u2019on en croit les idéologues du post- humain, du cyborg et de l\u2019immortalité virtuelle.Avec sa volonté proclamée d\u2019allonger, d\u2019améliorer et de recréer artificiellement la vie, la technoscience menace en fait de dissoudre les conditions mêmes du monde terrestre.Pour employer sa propre métaphore, l\u2019indifférenciation symbolique des êtres et des choses à laquelle elle procède risque de nous plonger dans le désordre entropique tant redouté.À cela on ne peut répondre que par un recentre- ment autour de la question du sujet humain avec tout ce que cela comporte de responsabilité politique.Il est vrai que l'idée même de subjectivité a subi les assauts répétés de l\u2019anti-humanisme et de la déconstruction postmoderne et qu\u2019il nous est désormais i1m- possible de revenir en arrière.Qu\u2019à cela ne tienne, c'est précisément sur l\u2019extrême fragilité socio-historique du sujet, conçu comme être politique et autonome, qu\u2019il faut recentrer notre point de vue, en insistant sur le partage solidaire de notre condition de terrestres avec l\u2019ensemble du monde vivant.Au moment d\u2019achever ces lignes, un article dans le Monde du 2 mars m\u2019apprend que des équipes américaines et japonaises de chercheurs sont sur la voie de « réécrire » le code génétique en y introduisant deux nucléotides étrangers au monde naturel.® Ainsi, le regard excentré de la technoscience se tourne 8.« Les apprentis sorciers de l'ADN inventent une nouvelle genèse » dans Le Monde, 2 mars 2002, p.26.PE en ete see ele 81 82 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 désormais vers les fondements mêmes de la nature vivante sous prétexte que cette dernière n\u2019a pas épuisé tous les possibles.Nul besoin d\u2019insister sur les dangers de cette entreprise démiurgique pour comprendre qu'elle est dictée par une vision complètement désincarnée à laquelle aucun être sensible et vivant ne peut correspondre.C\u2019est d\u2019ailleurs dans l\u2019inadéquation profonde de notre subjectivité à cette logique que réside toute la force de notre fragilité. 1 et» \u20ac; Judaïsme et islam face aux défis technologiques Pan YAKOV M.RABKIN, BENOIT MALOUF er CHANTAL LABELLE No two religions among all the religions of the world, concurring on so much, have better prospects of mutual understanding and conciliation than Islam and Judaism.\u2019 JacoB NEUSNER et ales sciences et les techniques représentent un domaine où la plupart des enjeux sont si cruciaux qu'ils requièrent, de ceux qui prennent au sérieux leur soumission à la volonté divine, un appel immédiat à la loi révélée.Il est bien connu que l'islam et le judaïsme partagent une même tradition pragmatique qui privilégie l\u2019acte plutôt que la foi, le comportement plutôt que le sentiment religieux.Pour les fidèles de ces deux religions, la vraie croyance se manifeste davantage par des gestes concrets que par des paroles ou des étiquettes facilement identifiables.Les enjeux actuels des sciences et technologies relèvent de gestes et de 1.Judaism and Islam in Practice, London, Routledge, 2000. 84 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 comportements concrets, et il sera donc utile de comparer comment l'islam et le judaïsme envisagent certains de ces enjeux.En suivant la logique commune des deux religions \u2014 l\u2019accent mis sur le concret et l\u2019observable \u2014 nous allons essayer de vérifier ce constat dans deux domaines d\u2019application : l\u2019attitude face à l\u2019environnement et la définition de la vie et de la mort.Comment les traditions judaïque et islamique conceptualisent-elles la nature et la vie humaine?Comment les juifs et les musulmans, motivés par leur désir d'accomplir la volonté divine, agissent-ils en matière d\u2019utilisation de l\u2019environnement et de gestion des situations médicales de vie ou de mort?Ce questionnement se situe au cœur des débats actuels portant sur les aspects éthiques des sciences et techniques.Si les extrémistes politiques issus des deux religions tentent de les minimiser afin de favoriser leur programme politique, les liens conceptuels entre le judaïsme et l\u2019islam n\u2019en demeurent pas moins plus solides que les liens entre l\u2019islam et le christianisme, qui pourtant s'interpose chronologiquement entre le judaïsme et l\u2019islam.En effet le judaïsme et l'islam, au-delà de la simple filiation historique, partagent une structure semblable qui les dissocie du christianisme et qui facilite la comparaison entre leurs approches respectives.D\u2019abord, l\u2019islam et le judaïsme ne disposent pas d\u2019une autorité centrale, pontificale ou conciliaire, susceptible de fixer une doctrine commune, rigide et immuable.L'interprétation des textes sacrés s\u2019est effectuée, des temps rabbiniques et de l\u2019hégire à nos jours, de façon individuelle selon des méthodes codifiées avec le temps, sans que les désaccords fréquents sur la signification de certains passages ne soient résolus péremptoirement par quelque institution religieuse.Ensuite, les traditions juive et musulmane disposent respectivement de la halakha et de la sharia, codes de loi précis qui prétendent réguler l\u2019ensemble de la vie des croyants.Si les J EE EE PE SE VE Ee SOE RARE JUDAÏSME ET ISLAM FACE AUX DÉFIS TECHNOLOGIQUES 85 traditions juive et musulmane tolèrent les divergences d'opinions i en ce qui a trait aux questions théologiques et abstraites, les ques- i tions pragmatiques de halakha et de sharia, parce qu'elles concer- i nent la vie de tous les jours, doivent au contraire être tranchées i sans ambiguités par des docteurs (rabbins et muftis) formés à cet pi exercice : cependant, leurs opinions ne seront suivies qu'une fois obtenu le consensus de la communauté en place.l\u2019homme et la nature ; Dès la fin des années 1960, certains milieux intellectuels du à monde anglo-saxon ont déploré « l\u2019attitude dominatrice de la tradition judéo-chrétienne envers la nature », en s'appuyant sur le verset Gen 1 : 28 de la Bible : « Ayez des enfants, devenez nombreux, peuplez toute la terre et dominez-la ; soyez les maîtres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et de tous les animaux qui se meuvent sur la terre ».En martelant à l\u2019envi ce verset, on a rapidement façonné une image négative des religions i monothéistes vis-à-vis de l\u2019environnement, et par là même situé E le terrain sur lequel devait s\u2019articuler le débat.Certains théologiens protestants des États-Unis, touchés par l\u2019argument, ont d\u2019ailleurs admis la nécessité de réviser certains fondements majeurs de la foi chrétienne, jugée trop anthropocentrique.Certains intellectuels juifs ont cependant vu dans cette attaque le signe d\u2019une incompréhension profonde de leur tradition.La simple évocation du terme « judéo-chrétien », en n'opérant aucune distinction entre des systèmes fort différents malgré leurs bases communes, suffit à leurs yeux à mettre en lumière la piètre connaissance du fonctionnement réel des traditions attaquées.Ainsi, l\u2019interprétation textuelle d\u2019une citation isolée tirée de la Torah écrite (la Bible hébraïque), sans autre considération que son sens le plus littéral, constitue une forme particulièrement primitive et fondamentaliste d\u2019exégèse scripturale.Pour parvenir à une 86 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 compréhension le moindrement étoffée d\u2019un passage biblique controversé, il est essentiel de se référer aux interprétations qu\u2019en fait la tradition orale, systématisée dans la Mishnah, le Talmud et les commentaires rabbiniques plus tardifs.Il serait donc faux de prétendre que le verset Gen 1 : 28 fait de l\u2019homme le maître incon- § testé de la nature, aucun rabbin n\u2019ayant jamais interprété ce ver- i set comme une autorisation d\u2019exploiter aveuglément les ressources i de la planète.Au jeu des citations, tout le monde trouve son compte : un autre verset (Gen 2 : 15) semble en effet apporter une nuance utile : « Le Seigneur Dieu prit l\u2019homme et l\u2019établit dans le jardin d\u2019Eden pour le cultiver et le garder ».Les défenseurs de la position judaïque sur l\u2019environnement décrivent l\u2019homme comme un simple gardien de la création, par opposition à un maître absolu, libre d\u2019en faire ce qui lui plaît.En instituant le principe de l\u2019année jubilaire (Lev 25 : 10), en vertu duquel l\u2019ensemble des terres en propriété privée doit revenir à la communauté à tous les cinquante ans, Dieu a clairement fait savoir aux juifs que « la terre m'appartient, à moi, le Seigneur, et vous serez comme des étrangers ou des émigrés installés dans mon pays ».La nature est donc mise à la disposition des êtres humains, mais ceux-ci doivent en faire usage de façon responsable et en conformité avec la halakha.Des auteurs musulmans ont réagi dans le même sens, quoique plus tardivement.Motivée par le caractère profondément théocentrique de l\u2019islam, l\u2019interprétation musulmane du rôle de l\u2019homme dans la création a adopté sensiblement la même attitude vis-à-vis du dilemme maître-gardien.Pour tous les commentateurs, le texte fondateur de la position musulmane est le verset 28 de la deuxième sourate du Coran, dans lequel Dieu nomme sur terre un Æhalif (remplaçant).L'homme, en sa qualité de seule créature morale sur terre, est ainsi tenu pour responsable Fi MEME : 181 HALE JUDAÏSME ET ISLAM FACE AUX DÉFIS TECHNOLOGIQUES de l\u2019œuvre de Dieu.Tout en jouant un rôle actif vis-à-vis de la nature, son autre statut, celui de serviteur de Dieu (abd Allah), le force à se plier aux forces naturelles qui le dépassent.Un équilibre entre ces deux fonctions est donc nécessaire.Certains commentateurs musulmans estiment que les Occidentaux, en mettant trop l\u2019accent sur leur statut de khalif Allh au détriment de celui de abd Allâh, jouent dangereusement à Dieu, en tentant de manipuler des forces qui ne relèvent pas du domaine des hommes.Dieu, homme et nature Depuis des siècles, les rabbins et les muftis sont chargés de rendre selon la halakha ou la sharia des décisions éclairées sur les sujets les plus variés.Tout en tirant leur légitimité des textes sacrés, les deux traditions juridiques, au gré de l'interprétation des sages de chaque religion, ont donné naissance à des codes de lois relativement universels*.Ces codes sont eux-mêmes complétés par un imposant corpus jurisprudentiel constitué de jugements de cas, responsa et figh.Il suffirait en théorie d'analyser les lois et les jugements en rapport avec l\u2019environnement et d\u2019en extrapoler les résonances contemporaines pour constituer, en accord avec le caractère normatif des deux traditions, d\u2019authentiques droits environnementaux juif et musulman.Il apparaît que les juifs insistent plus que les musulmans sur l\u2019aspect juridique du rapport à l\u2019environnement.Il est vrai que certaines dispositions classiques de la halakha procurent de bonnes munitions aux défenseurs de la tradition environnementale juive, qui ne manquent pas de les invoquer.Parmi celles-ci, 2.Chez les juifs, le Shulhan Arukh, composé au XVI siècle, est de loin le code le plus utilisé, alors que les musulmans (sunnites) se divisent en quatre écoles juridiques distinctes, soit les écoles malékite, hanafite, hanbalite et shafiite, qui ont vu le jour aux VIII et IX° siècles.IMLS 14 001 87 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 le bal taschhit fait figure de fleuron.Cette expression, qui signifie « Ne détruisez pas », est dérivée d\u2019un commandement très précis de la Torah (Deut 20 : 19-20) prohibant la destruction des arbres fruitiers environnants lors du siège d\u2019une ville.Dès l'époque talmudique cependant (du IN* au Vi* siècle apr.J.-C.), les rabbins ont étendu la portée de ce commandement et le bal taschhit s\u2019est transformé en une injonction générale interdisant, en toute circonstance, la destruction gratuite des ressources naturelles, puis s\u2019est graduellement multiplié en une myriade d\u2019injonctions précises visant la protection de la nature contre les agressions humaines.Le bal taschhit n\u2019est pas le seul commandement ayant trait à la protection de l\u2019environnement.Parmi les plus fréquemment cités, on peut compter : l'interdiction d\u2019infliger de la souffrance aux animaux, le tza'ar balei hayyim (littéralement, « la souffrance des créatures vivantes »), qui a mené à l'interdiction de la chasse sportive, et qui se trouve à l\u2019origine d\u2019un vigoureux mouvement provégétarien juif; le yishuv ha-aretz (« la disposition de la terre sainte »), prévu pour l'établissement en terre sainte mais élargi à la diaspora avec le yishuv ha-olam (« la disposition de la terre » \u2014 en général), un ensemble de lois régissant des domaines reliés à l\u2019agriculture, à l\u2019urbanisme et à la vie économique ; le jour du sabbath, qui donne une journée complète de repos à la terre en interdisant tout acte de construction ou de destruction ; et le shmitah et le yovel, les années sabbatiques et jubilaires, qui obligent à suspendre l\u2019utilisation de la terre.Mais il reste encore à systématiser ces préceptes généraux.Depuis le début des années 1980, le discours islamique en matière d'environnement se concentre essentiellement sur la défense du Weltanschauung musulman contre les conceptions occidentales, sans que des mesures pratiques ou des législations JUDAÏSME ET ISLAM FACE AUX DÉFIS TECHNOLOGIQUES 89 précises ne soient mises de l'avant.Uislam est présenté comme la solution tout indiquée la crise spirituelle à l\u2019origine de la crise environnementale actuelle, en raison à la fois des considérations générales faisant de l\u2019homme le gardien de la nature, et de la législation islamique en matière d\u2019économie responsable et de justice sociale.Le commerce équitable, non régi par les lois du marché, et l\u2019abandon des politiques économiques basées sur l'intérêt et le profit individuels à tout prix sont avancés comme solutions aux problèmes environnementaux actuels : l\u2019élaboration d\u2019une authentique législation environnementale est ainsi mise de côté.Dans le cas juif comme dans le cas musulman, il semble donc que l\u2019on soit loin de la constitution de véritables règles environnementales englobant l\u2019ensemble de la législation religieuse en matière d\u2019environnement.Les deux traditions semblent conscientes de l\u2019importance d\u2019un tel programme, mais force est d'admettre que les juifs ont acquis dans ce domaine une avance considérable.Entre la vie et la mort i La reproduction assistée, I'avortement, la réanimation cardiaque et la ventilation sont des techniques médicales relativement récentes, envers lesquelles il est possible d\u2019adopter différentes attitudes.Il peut être intéressant de regarder comment les jurisprudences juive et islamique font face à ces techniques si intimement liées aux notions fondamentales de la vie et de la mort.Dans la société occidentale, ces progrès techniques ont provoqué un questionnement profond sur ces notions, et sur ce qui caractérise l'identité humaine.Chez les juifs comme chez les musulmans, il va de soi que l\u2019évaluation éthique de ces questions fondamentales ne peut se baser que sur des interprétations de la i volonté divine.[OEP UIC PINT J TT Pr REHM] RRR 90 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 À la base, le respect de la vie est un point essentiel, tant pour le judaïsme que pour l\u2019islam.Ainsi le Coran dit : C\u2019est pourquoi nous avons donné ce précepte aux enfants d'Israël : celui qui tuera un homme sans en éprouver de violence sera coupable du sang de tout le genre humain ; et celui qui sauvera la vie à un homme sera récompensé comme s\u2019il l\u2019avait sauvée à tout le genre humain.(Coran 5 : 35).Comme le texte du Coran le suggère, on trouve dans la tradition juive des précédents à ce précepte général, notamment dans la Mishnah.Ainsi, tout juif est obligé d\u2019ignorer une interdiction (liée au repos sabbatique, par exemple) si cette incartade est nécessaire pour sauver une vie.Au début des années 1980, l\u2019Institut d\u2019éthique médicale juive (IJME) et l'Organisation islamique pour les sciences médicales (IOMS) ont vu le jour en Californie et au Koweit, respectivement.Les deux organisations s'intéressent principalement aux questions soulevées par les nouvelles technologies médicales et organisent des séminaires et des congrès pour ensuite recommander au monde médical une ligne de conduite, arrêtée par les muftis ou les rabbins.Les membres de ces organisations sentent l'urgence d'agir face à l\u2019avancement des technologies et, dans le cas de l'islam, face à la dépendance croissante des pays islamiques à leur égard.En ce qui concerne la reproduction, la science et les nouvelles technologies suscitent souvent de la peur et de l\u2019appréhension, notamment en ce qui a trait à l\u2019avortement.Dieu ayant établi que la mort ne peut être donnée que dans les cas de graves péchés et que le péché ne peut être commis qu\u2019une fois l\u2019âge de JUDAÏSME ET ISLAM FACE AUX DÉFIS TECHNOLOGIQUES raison atteint, tuer les enfants ne peut donc être justifié.Joignant leur voix au concert des éthiciens occidentaux qui se penchent sur la question de la nature du fœtus, les décideurs juifs et musulmans se voient donc forcés de se demander à partir de quelle étape du développement il est possible de parler d'enfants.Il est admis dans les deux traditions que l\u2019homme résulte d\u2019un développement ; il est construit, fabriqué en quelque sorte.Lors d\u2019un séminaire tenu par l'IOMS en 1983 sur la reproduction humaine, on en est arrivé à la conclusion que l'embryon doit être considéré comme un organisme vivant dès le moment de la conception, et que cette vie doit être respectée à toutes les étapes, en particulier après le 120° jour de grossesse, moment où le fœtus reçoit une âme.Cette position ne diffère pas des positions juives qui, néanmoins, ne sont pas résumées à titre de recommandations, probablement parce que aucun État (pas même Israël) n\u2019applique l\u2019éthique médicale juive à sa population.Dans l\u2019islam comme dans le judaïsme, l\u2019avortement est donc toujours perçu comme une mauvaise action, mais il est néanmoins toléré dans certains cas.Le fœtus est considéré comme une personne à part entière; cependant si l'intérêt du fœtus est en conflit avec l'intérêt d\u2019une personne autonome, les intérêts de la personne autonome auront plus de poids.Par exemple, lorsque la grossesse ou l\u2019accouchement met la vie de la mère en danger, le droit à la vie du fœtus aura moins d\u2019importance que celui de la mère.Les décideurs juifs stipulent cependant que si la tête du nouveau-né est déjà sortie, la mère n\u2019a plus la priorité sur le bébé.Les autorités juives et musulmanes se sont également penchées sur la question de la définition de la mort.Si l\u2019on adopte comme définition l\u2019arrêt cardiaque et respiratoire, il devient alors ridietciaiete 91 ie ace ire ROE rele AS A 92 POSSIBLES.ETE 2002 interdit de débrancher les patients en mort cérébrale maintenus en Vie par un appareil respiratoire, car cet acte est alors considéré comme un meurtre.La halakha, dans des cas extrêmement circonscrits, permet de débrancher l\u2019équipement, mais en aucun cas n'accepte l'euthanasie active.Elle reconnaît également le droit d\u2019un patient en phase terminale (espérance de vie de moins d\u2019un an en utilisant toutes les thérapies disponibles) de refuser un traitement afin de ne plus endurer la souffrance.Il ne peut cependant pas refuser la nourriture et l\u2019eau même s\u2019il est interdit de l'alimenter de force.Le concept de qualité de vie reste plutôt étranger aux deux systèmes de jurisprudence.Les décideurs juifs, en particulier, insistent sur le caractère absolu d\u2019une vie humaine, ce qui ne laisse aucune place à un concept aussi relatif que la qualité de vie.La définition de la mort a des incidences sur le don d\u2019organes post mortem.Tant chez les juifs que chez les musulmans, un consensus s\u2019est dégagé sur la mort cérébrale, adoptée comme mesure de mort absolue par opposition à la mesure par arrêt cardiaque et respiratoire, qui prévalait jusqu\u2019à tout récemment.Ce revirement a eu pour conséquence d\u2019éliminer l\u2019objection principale à la transplantation post mortem.Bien plus, certains décideurs insistent à présent pour affirmer que l\u2019offre d\u2019organes constitue une obligation pour le croyant.Cette obligation n\u2019est pas pour autant facile à accomplir car tous s'accordent à dire que le corps humain est un prêt consenti par le Créateur : il n'appartient donc pas à l'homme en propre, et celui-ci ne peut en disposer comme il l'entend.Dieu est le créateur de toutes choses, et tout se réduit à Lui : c'est là un dogme fondamental du judaïsme et de l\u2019islam.Tout JUDAÏSME ET ISLAM FACE AUX DÉFIS TECHNOLOGIQUES comme Il a confié la nature à leurs soins, Dieu a prêté un corps aux êtres humains : pas plus que l\u2019environnement physique, ce corps ne leur appartient.Autres principes communs, l\u2019unité et l\u2019harmonie qui se manifestent dans la conception de l\u2019homme font en sorte que celui-ci ne peut être réduit à son corps, puisque le corps et l\u2019âme sont inséparables et forment un tout indivisible.Tandis que les commentateurs musulmans sont plus occupés à établir la sagesse de leurs rapports scripturaux et traditionnels à la nature qu\u2019à invoquer la sharia pour des instances précises, dans le cas du judaïsme au contraire, on semble davantage suspicieux vis-à-vis des analyses globales.Les cas généraux considérés confirment que l\u2019on ne saurait fonder une attitude juive par rapport à l\u2019environnement et à la vie humaine sur des considérations philosophiques larges : le judaïsme étant une religion fondamentalement terre-à-terre, toute position légale juive doit émerger du quotidien, c\u2019est-à-dire de la halakha et des rites et pratiques des communautés juives.Plusieurs lois halakhiques ont été citées et sont en mesure de constituer la base d\u2019un droit environnemental judaïque, bien que le regroupement de ces lois n'ait pas encore été clairement effectué.Chez les musulmans, bien qu\u2019il ne fasse pas de doute que la sharia contienne des dispositions sur l\u2019environnement, il semble qu\u2019il reste encore à les invoquer et à les regrouper.Pour de nombreux fidèles des deux systèmes, il va donc de soi que les textes sacrés et l'outillage juridique traditionnel peuvent apporter des réponses précises aux défis technologiques posés par le développement de la science.Il est à noter cependant que la halakha et la sharia ne constituent pour l'instant la base législative d\u2019aucun pays.Israël, État laïque, ne s'inspire pas de la halakha dans l\u2019élaboration de sa politique environnementale, 94 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 pas plus que le Pakistan, État pourtant islamique, ne s'inspire de la sharia dans ce domaine.L'Iran, autre république islamique, constitue ce qui se rapproche le plus d\u2019une exception à cette règle.; Ce pays, dont les lois sont fortement inspirées de la sharia, est pr devenu un centre local de promotion de la protection de l\u2019envi- ji ronnement, et c\u2019est en Iran que le souci d\u2019élaborer et de suivre M la loi islamique médicale est probablement le plus prononcé. ESSAIS ET ANALYSE 4 9 Le dialogue, le Coran et la science rar AMINE TEHAMI Comment un homme, illettré au départ, aurait-il pu, en devenant par ailleurs, du point de vue de la valeur littéraire, le premier auteur de toute la littérature arabe, énoncer des vérités d ordre scientifique que nul autre humain ne pouvait élaborer en ce temps-là, et cela, sans faire la moindre déclaration erronée sous ce rapport \u201d\" MAURICE BUCAILLE e passage ci-après, mérite d\u2019être cité Zn extenso.L'ouvrage dont il est extrait a été publié au milieu des années 70 par un chirurgien français, Maurice Bucaille.Le texte et son auteur sont relativement inconnus en Occident.Partout ailleurs \u2014 en Orient, au Maghreb, dans le sous-continent indien, au sein de la diaspora musulmane à travers le monde, bref pour plus d'un milliard d\u2019êtres humains \u2014 ce sont des célébrités, les textes ayant été abondamment traduits et largement diffusés : 1.La Bible, le Coran et la science, Paris, Seghers, 1976. 96 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 Ayant mesuré la marge qui séparait la réalité de l'Islam de l\u2019image qu'on sen faisait dans nos pays occidentaux, je ressentis le vif besoin d'apprendre l'arabe que je ne connaissais pas, pour être en mesure de progresser dans l'étude d\u2019une religion si méconnue.Mon premier objectif résida dans la lecture du Coran et dans l'examen de son texte phrase par phrase, avec l'aide des commentaires divers indispensables à une étude critique.Je l'abordai en prêtant une attention toute particulière à la description qu'il donne d'une multitude de phénomènes naturels : la précision de certains détails du livre les concernant, seulement perceptible dans le texte original, me frappa en raison de sa conformité avec les conceptions qu'on peut en avoir à notre époque, mais dont un homme de l'époque de Mahomet ne pouvait avoir la moindre idée.Je lus par la suite plusieurs ouvrages consacrés par des auteurs musulmans aux aspects scientifiques du texte coranique : ils m'ont apporté de très utiles éléments d'appréciation, mais je n'ai pas encore découvert une étude d'ensemble effectuée en Occident sur ce sujet.Ce qui frappe d'abord l'esprit de qui est confronté avec un tel texte pour la première fois est l'abondance des sujets traités : la création, l'astronomie, l'exposé de certains sujets concernant la terre, le règne animal et le règne végétal, la reproduction humaine.Alors que l\u2019on trouve dans la Bible de monumentales erreurs scientifiques, ici je n'en découvrais aucune.Ce qui m'obligeait à m'interroger : si un homme était l'auteur du Coran, comment aurait-il pu, au VII\u201c (septième) siècle de l'ère chrétienne, écrire ce qui savère aujourd'hui conforme aux connaissances scientifiques modernes?Or, aucun doute n'était possible : le texte que nous possédons aujourd'hui du Coran est bien le texte d'époque, si jose dire [.] Quelle explication humaine donner à cette constatation?À mon avis, il n'en est aucune, car il n'y a pas de raison particulière de penser qu'un habitant de la péninsule arabique pût, au temps où, en France, régnait le roi Dagobert, posséder une culture scientifique qui aurait dû, pour certains sujets, être en avance d'une dizaine de siècles sur la nôtre. LE DIALOGUE.LE CORAN ET LA SCIENCE Bucaille a fini par attirer l\u2019attention de quelques observateurs occidentaux, surtout des chrétiens piqués au vif par le traitement qu\u2019il réserve à la Bible.Ils lui reprochent de juger la Bible selon des critères du XX siècle, donc de l\u2019aborder comme un document scientifique.Si un passage biblique présente des données scientifiques inacceptables à ses yeux, Bucaille conclut aussitôt que ce passage ne saurait provenir d'une révélation divine.Truffée de « contradictions » et « d\u2019invraisemblances », incapable de corroborer les connaissances scientifiques modernes, la Bible ne saurait être parole de Dieu.Pire : elle ne serait même pas un document historique fiable.La réaction chrétienne Pourtant profane en la matière, Bucaille n'admet pas que sa compréhension d\u2019un passage biblique puisse être mise en question.Rejetant toute tentative d'explication et tout essai d'harmonisation, il qualifie ces critiques « d\u2019habiles acrobaties dialectiques noyées dans un lyrisme apologétique ».En revanche, il est indéniable que le Coran bénéficie d\u2019un régime de faveur à ses yeux.Le manque de précision n\u2019est plus une erreur, contrairement au jugement qui frapperait la Bible dans un cas comparable.L'auteur concède que le langage tient compte de l\u2019état préscientifique de ces peuples : On conçoit dès lors que, pendant des siècles, des commentateurs du Coran (y compris ceux de la grande période de la civilisation islamique) aient immanquablement commis des erreurs dans l'interprétation de certains versets dont ils ne pouvaient pas saisir le sens précis.Ce n'est que beaucoup plus tard, à une période proche de notre époque, qu'on put les traduire et les interpréter correctement.Cela implique que, pour comprendre ces versets coraniques, des connaissances linguistiques approfondies ne sont pas seules suffisantes.On se rendra compte, au fur et à mesure de [ITT AANENANA NN AAA NE RAA RENE AE Hh | FR EE HHT TH HI RH RI TL LT ET HH oI | IRECPERSES SIMS PRISE TELE RERO EN PEER ROC ESSOR EN HE HH RRL] 1 97 98 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 l'exposé des questions soulevées, de la variété des connaissances scientifiques qui sont indispensables pour saisir le sens de certains versets du Coran.Avec cet a priori, l'exposé va en effet citer de nombreux passages coraniques comme conformes aux données de la science moderne, mais exprimés dans un langage préscientifique.(Certes, l'auteur concède que la traduction de certains mots puisse s\u2019avérer « délicate » mais on est loin des « contradictions, invraisemblances et incompatibilités » dont Bucaille accuse la Bible.De nombreux étudiants musulmans \u2014 en particulier ceux qui suivent des filières scientifiques \u2014 sont enthousiasmés par cette initiative.qui revient, pour l'essentiel à ceci : des Européens qui ont appris l'arabe en quelques jours, parce qu\u2019ils s'expriment du haut de leur science, affirment être en mesure d'interpréter le Coran mieux que des générations d\u2019exégètes musulmans traditionnels, experts en culture et en grammaire arabes.) Deux exemples de prémonition Pour illustrer ces traductions « délicates », retenons deux exemples : le big-bang puis la création de l\u2019univers en six jours.À propos du premier, Bucaille invoque le verset s1-47 du Coran.Dans sa traduction à lui, on peut lire : « Le ciel, Nous l\u2019avons construit par notre puissance et Nous en élargissons constamment le domaine ».Et Bucaille d\u2019inférer que, pour le Coran, « l\u2019espace ne serait pas fini et augmenterait constamment.Mais c\u2019est précisément cette notion devenue scientifique, qui donna le vertige même à Einstein, quand le physicien Hubble découvrit que les nébuleuses s\u2019éloignent de notre galaxie et que le mathématicien l\u2019abbé Lemaître en déduisit la théorie de l\u2019expansion de l'univers.» Or que disent les traductions anglo-saxonnes les mieux connues dans le monde musulman (où, faut-il le rappeler, l\u2019écrasante majorité des croyants ne lisent pas l'arabe)?Le mieux ER RE MO PSE LE DIALOGUE, LE CORAN ET LA SCIENCE connu, Yusuf Ali, traduit le même verset 51-47 par : « With power and skill did We construct the Firmament : for it is We Who create the vastness of space ».Chez Ali donc, pas la moindre allusion à un univers qui soit en expansion.Pickthal, autre référence en la matière, propose une interprétation quasi identique à celle d\u2019Ali : « We have built the heaven with might, and We it is Who make the vast extent (thereof) ».Avec la traduction de Shakir, on se situe encore plus loin de celle de Bucaille : « And the heaven, We raised it high with power, and most surely We are the makers of things ample ».Le second exemple est fourni par la question des six jours de la Création.À propos de la version biblique bien connue, Bucaille est d\u2019avis qu\u2019elle « n\u2019est pas défendable du point de vue scientifique.On sait parfaitement de nos jours, que la formation de l\u2019univers et de la terre\u2026 s'est effectuée par étapes s\u2019étalant sur des périodes de temps extrêmement longues\u2026 Même si, comme pour le récit coranique, on était autorisé à considérer qu'il s'agit en fait de périodes non définies plutôt que de jours à proprement parler, le récit sacerdotal n\u2019en resterait pas moins inacceptable.» Ici, Bucaille semble admettre que le mot biblique « jour » puisse désigner une « période non définie ».Sauf qu'ailleurs dans son texte, Bucaille affirme ceci : « Ainsi compris par la Bible, le mot \u201cjour\u201d définit l'intervalle de temps compris entre deux levers successifs ou deux couchers successifs du soleil pour un habitant de la terre », ce qui n\u2019est plus soutenable scientifiquement.Mais lorsqu'il s'agit de traiter du même thème dans le Coran, Bucaille analyse le sens du mot arabe yawm (communément traduit par « jour ») en citant deux versets tirés du Coran pour prouver que ce mot « pouvait désigner une période de temps tout à fait différente ».Le sens de « période de temps » que peut avoir le mot se 99 SETS er SR I CRIN HH 100 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 retrouve autre part dans le Coran.C\u2019est ainsi qu\u2019on y lit, verset 32-5 : « .en une période de temps (yawm) dont la mesure est de mille de ce que vous comptez.» (Il est à noter que le verset qui précède le verset 5 évoque précisément la création en six périodes).(Parenthèse de Bucaille).De même que le verset 70- : « \u2026en une période de temps (yawm) dont la mesure est de 50 000 ans.» Tout cela semble fort convaincant\u2026 jusqu\u2019à ce que l\u2019on réalise que la Bible contient des précisions similaires : « Par la même parole, les cieux et la terre actuels sont gardés en réserve pour le feu, en vue du jour du jugement et de la perdition des impies.Mais il est un point que vous ne devez pas oublier, bien-aimés : c\u2019est que devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour.Il use de patience envers vous, il ne veut pas qu'aucun périsse, mais il veut que tous arrivent à la repentance.» (2 Pierre 3.7-9).Du reste, l\u2019idée de faire correspondre « période » au mot arabe yawrn n'est pas nouvelle.Saint Augustin, au IV* siècle, avait déjà suggéré que le mot hébreu yon pouvait signifier « période » car, selon lui, les jours de la création ont quelque chose de si grand, de si majestueux, de si profond, qu'ils ne sauraient être de simples jours solaires.Il va jusqu\u2019à les qualifier de jours ineffables : dies ineffabiles.Les échos judéo-chrétiens Il faut reconnaître que la contrepartie chrétienne de Bucaille existe.(En passant, bien que les musulmans soient presque tous convaincus que Bucaille a fini par se convertir à l'islam, il n\u2019a jamais islamisé son nom selon la coutume et aucune référence crédible n'existe pour corroborer cette opinion).Cette contrepartie est représentée par certains scientifiques créationnistes chrétiens qui rejettent la théorie de l\u2019évolution.Un exemple de leurs idées se EE EE SE LA LA pe SLD PH SE RL PNY PEM HL I SEI PR A EI SEN EM HAI LE DIALOGUE, LE CORAN ET LA SCIENCE trouve dans l\u2019ouvrage Genesis One and the Origin of the Earth, publié presque tout juste après celui de Bucaille (soit en 1977) par Robert C.Neuman (titulaire d\u2019un doctorat en astrophysique de l\u2019université Cornell) et Herman J.Eckelmann (ex-chercheur au Centre de recherche spatiale de la même université et qui possède également une licence de théologie).Le livre cherche à démontrer que le premier chapitre de la Genèse est en accord total avec les données les plus récentes de la science, donc qu'il est inutile d\u2019accorder du crédit aux thèses de Darwin.Mais à la différence de Bucaille, véritable superstar pour les musulmans, Neuman, Eckelmann et leurs émules sont de parfaits inconnus en Occident.Certains scientifiques juifs, en revanche, opèrent sur un tout autre registre \u2014 le recours à la science moderne pour tester la validité historique des récits de l'Ancien Testament.À croire des rabbins non orthodoxes qui se basent notamment sur de récents travaux d\u2019archéologie, Abraham, le patriarche juif, n'a probablement jamais existé.Ni Moïse.L\u2019'Exode, du moins tel qu'il est relaté dans la Bible, non plus.Les murs de Jéricho sont introuvables.Et David, loin d'être un roi majestueux qui aurait élevé des monuments à Jérusalem, était sans doute le chef d\u2019un modeste fief régional dont on ne retrouve pas le moindre vestige, pas même un gobelet.Lee I.Levine, professeur à l\u2019université hébraïque de Jérusalem, écrivait récemment qu'il n\u2019existe, dans les sources historiques égyptiennes, « aucune référence au séjour [là-bas] des tribus d'Israël ».En outre, il n'existe selon lui presque pas d\u2019évidence archéologique pour appuyer les grandioses récits bibliques de David et de Salomon.D\u2019autres, comme le rabbin David Wolpe, du Sinaï Temple in Los Angeles, dont les propos ont été relatés au mois de mars 2002 dans le New York Times, provoquent la colère de leurs coreligionnaires lorsqu'ils relèvent que les fouilles 101 102 Sassen Ty a n- a ~.LATENCY Lad: Od EH EN HE LEE NE ATI SOR AO Lt bb POSSIBLES.ETE 2002 au Sinai n'ont pas déterré la moindre trace des tribus d\u2019Israël, « pas méme un débris de poterie ».Ces travaux sont encore relativement peu connus en terre d\u2019islam.Des qu'ils le seront, je prédis qu\u2019ils seront largement récupérés et diffusés à titre de pièces à conviction.En effet, l\u2019islam se veut la continuation et la clôture de la tradition qui a commencé avec Abraham.Du point de vue de l\u2019islam, c\u2019est le même Dieu qui s'est successivement révélé à Abraham, à Moïse, à Jésus et enfin à Mahomet, pour ne nommer que les mieux connus de ces prophètes.(On se rappellera qu\u2019il existe des chrétiens qui prient en arabe \u2014 les Maronites au Liban ou les Coptes en Égypte par exemple \u2014, et lorsqu'il prient Dieu le Père en arabe, ils disent Allah.) Or, un discours juif qui dénigre la véracité scientifique des textes sacrés juifs vient s'ajouter à un discours chrétien (celui de Bucaille) qui en fait de même à propos des textes sacrés chrétiens pour conforter les musulmans dans leur conviction qu\u2019un texte parfait \u2014 le Coran \u2014 vient corriger les imperfections que les mécréants ont injectées, avec le temps, dans les deux messages précédents, l'Ancien puis le Nouveau Testament.Le ressac chez les musulmans Ce dogme de la perfection du Coran s\u2019est traduit, depuis quelques années, par un rejet chez certains musulmans de l\u2019équivalent islamique de la Bible, c\u2019est-à-dire, la sunna.Comme la Bible, elle relate les gestes et paroles d\u2019un prophète, Mahomet.Comme la Bible, la sunna a été rédigée et colligée plus d\u2019un siècle après les faits qu'elle relate.Pourtant cette sunna (aussi appelée la Tradition du Prophète), du moins chez les sunnites, est source canonique au même titre que le Coran.Elle est aussi synonyme d\u2019orthodoxie.L'expression consacrée dans les écrits islamistes \u2014 ah/ al-sunna LE DIALOGUE, LE CORAN ET LA SCIENCE wal-ijma\u2019 \u2014 réfère à ceux (ahl) qui évitent de dévier des enseignements du Prophète (a/-sunna) et du consensus entre les croyants (al-ijma)).Si les sunnites sont d'accord que la sunna explicite le Coran, ils sont aussi d'avis que le rôle de la tradition des salaf al-salihin (les pieux devanciers, ou les vertueux anciens) est d\u2019expliciter la sunna.Chez les musulmans, la collection de ahadiths (c.-a-d.de paroles attribuées au prophète Mahomet justement selon la Tradition) la plus crédible est celle de Bukhari, un savant qui se targue d\u2019avoir filtré pas moins de 600 000 ahadiths.S'astreignant aux standards les plus rigoureux, Bukhari n\u2019en a retenu que les 7 275 qui composent sa collection justement dite authentique.Or, comme le faisait remarquer un critique musulman, si chaque hadith comporte en moyenne cinq lignes (certains s'étirent en fait sur plusieurs paragraphes), il faut en conclure que Bukhari a dû colliger, lire, analyser, examiner, évaluer et classer 1 800 000 lignes sur une période de 40 ans.Sans aucun des moyens modernes de communication ou de transport, cette somme de sources brutes totalise l\u2019équivalent de 300 fois le Coran\u2026 alors que le Prophète en a reçu un seul sur une période de 23 ans.Une telle approche critique incite certains musulmans à se recentrer sur ce qu\u2019ils estiment être la source essentielle et \u2014 pour une minorité encore \u2014 unique de leur foi : le Coran.D'où la résonance puissante du discours d\u2019un Bucaille qui vient renforcer le dogme de l\u2019origine divine de ce texte sacré.Les origines de la thèse de la prémonition Une blague populaire rappelle que ce sont les Arabes qui ont inventé le zéro \u2014 si seulement ils trouvaient aujourd\u2019hui le moyen de s\u2019en extraire.Quant aux manuels d\u2019histoire, ils ne manquent jamais de rappeler les autres dettes de l\u2019Occident à l'endroit des rersesisiricme tie tes se sase sent ist tés it sc atotanétée à H PN is HEAR GG ER A TR SE TREES 103 104 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 savants musulmans.Dans sa version minimaliste, la dette consiste en la préservation-traduction-transmission de la science grecque ; dans sa version maximaliste, ces savants sont carrément crédités de l'invention de la méthode scientifique moderne.Et là encore, c'est un auteur occidental \u2014 l\u2019obscur historien britannique Robert Briffault \u2014 qui est appelé à la barre des témoins.Selon lui, Roger Bacon a appris l'arabe de même que la « science arabe ».En outre, il n\u2019a été qu\u2019un des « apôtres de la méthode et de la science musulmanes dans l\u2019Europe chrétienne ».Toujours selon Briffault, « Bacon n\u2019a jamais cessé de répéter à ses contemporains que l'apprentissage de l\u2019arabe et de la science arabe est le seul moyen d'atteindre le véritable savoir.» On le voit bien, la résonance au discours de Bucaille naît d'un fort sentiment d\u2019infériorité.Depuis au moins deux siècles en effet, la quasi-totalité des terres d\u2019islam sont dominées par des puissances impériales européennes, domination largement associée, dans l'esprit des musulmans, aux prouesses de la science et de la technologie modernes.Cette supériorité militaire du « mécréant » engendre une profonde remise en question des pratiques islamiques.Un des penseurs les plus influents du xIX* siècle, l\u2019Iranien Jamal al-din al-Afghani, situait la solution dans le « panislamisme », mouvement de masse par lequel la communauté (sans distinctions nationales) irait puiser ses références dans les sources originales, avec insistance particulière sur le Coran (de manière à aplanir les différences doctrinales qui se sont accumulées au cours des siècles), mais en opérant une réinterprétation moderniste : lorsque le Coran enjoint les croyants d\u2019embrasser la science, raisonne Afghani, il ne l\u2019entend pas uniquement au sens traditionnel (c.-à-d.le savoir théologique) mais aussi au sens de la science occidentale, de la jurisprudence moderne, voire des aménagements constitutionnels en vigueur dans les États-nations européens. , «i LE DIALOGUE.LE CORAN ET LA SCIENCE Au sentiment d\u2019infériorité vient s'ajouter l\u2019impact de la colonisation.Un bon exemple de cet impact s\u2019observe dans le discours d\u2019un Ahmed Deedat, qui a grandi au contact de marchands juifs et de colons blancs en Afrique du Sud.Au début du xx siècle, le jeune Deedat est en effet mis à l\u2019épreuve par des questions du type : pourquoi Mohammed a-t-il imposé l'islam par l\u2019épée?Comment se fait-il qu\u2019il ait eu plusieurs femmes ?Sa- viez-vous que le Coran est le plagiat de la Bible?Afin de pallier cette lacune, Ahmed Deedat est réputé s'être engagé dans la lecture, entre autres, des différents Évangiles, du Nouveau et de l\u2019Ancien Testaments.Après des études et des recherches minutieuses dans ces livres saints, il sera à même de déclarer : « Pour chaque point que vous avancerez au crédit de votre religion, j'en donnerai dix contre ».À force d\u2019affrontements réels (un débat avec le télévangéliste Jimmy Swaggart largement diffusé en vidéocassette) ou seulement imaginés (contre le Pape), Deedat s\u2019est forgé, au cours des années 60 et 70, la réputation d\u2019un orateur qui donnait des sueurs froides aux chrétiens.bien qu'il soit, comme Bucaille, totalement inconnu de l'immense majorité d\u2019entre eux.Les conséquences de la thèse On peut finir par guérir d\u2019un complexe d\u2019infériorité.On peut même se remettre des effets de la colonisation, le changement gé- nérationnel aidant.En fait, on pourrait même se réjouir des perspectives de rapprochements lorsque des musulmans revendiquent la science de la sorte.Un auteur présentait récemment une « méthodologie scientifique d'interprétation du Coran ».Pourquoi une telle méthode, demande-t-il?Et lui-même de répondre : « Parce que seule une méthode scientifique peut garantir le succès » en invoquant celui des colons occidentaux.Arguant que le Coran lui- même recèle cette méthodologie, l\u2019auteur en extrait neuf principes directeurs.Trois d\u2019entre eux méritent d\u2019être cités : POSSIBLES, ÉTÉ 2002 us 2.Le principe de la cohérence du contenu du Coran, C.-à-d.que ses versets ne sont pas contradictoires mais en harmonie parfaite (4 : 82) 3.Le principe de congruence de ses enseignements avec la Vérité et la Logique, c.-à-d.sa congruence avec la Science et la Raison 5.Le principe de bienveillance, c.-à-d.le Coran ne peut être compris qu'à la condition de l\u2019approcher avec de bonnes intentions.» On le voit, les perspectives d\u2019un dialogue franc et ouvert sont minces.La fonction de ce rapprochement n\u2019est manifestement pas d\u2019islamiser la science mais bien d\u2019instrumenter la science pour redorer le blason de l\u2019islam.C\u2019est de renflouer l\u2019orgueil bafoué des musulmans et de fouetter l\u2019ardeur des troupes islamistes, c'est-à-dire des groupes qui visent à réislamiser la société par le haut en accaparant le pouvoir politique.Dans le contexte de l'après-I1 septembre, on aurait pu se réjouir que la majorité des musulmans, en particulier ceux qui sont formés en Occident et qui nous y côtoient, soient persuadés que le Coran est prémonitoire sur le plan scientifique.On aurait pu y voir sinon des perspectives de rapprochement entre civilisations, en tout cas des objets de dialogue constructif.Hélas, je le crains, il s'agit plutôt d\u2019un nouvel objet de confrontation.Dans un monologue qui ne trouve, à toutes fins utiles, aucune caisse de résonance en Occident, le monde musulman s\u2019époumone à clamer que ses certitudes \u2014 nées dans le désert d'Arabie il y a plus de quatorze siècles \u2014 constituent un socle de certitudes inébranlables.La preuve ?Elles ont prédit l\u2019objet même avec lequel l'Occident domine et subjugue le monde LIOR AP PN RL EE APL AEE FEM OLOE PE RRR FPR RARE EL SHEA LE DIALOGUE.LE CORAN ET LA SCIENCE musulman : la science moderne.Pour renverser cette domination, il est impératif et surtout urgent non pas de s'approprier la science moderne et l'héritage des Lumières avec elle, mais bien d'obéir scrupuleusement aux enseignements fondamentaux basés sur ces certitudes nées dans le désert d\u2019Arabie il y a plus de quatorze siècles, ce socle inébranlable de certitudes qui, par une matinée parfaite de septembre, a été propulsé sur deux tours majestueuses de New York.107 ace gant rr Lo go sos Ee) Ee I CAR Û Ba - es ga ES = Ah wr ew ue KR, eX pr Chea 3 Eke RANE SA 5 rey _ 2e er rares cy dre ie es détermine memes ie to yogi Cr pre rage es air.ex BET = Boe Ee Sete cairn She .ere ee ré (digo Be bri Pres rs i a Fee OSs Cotta fo 3) pe ses x \u2014 a py 3 Ge 54 a ) : a pe \u2018 na \u2018 IRA An si 4 : 14 } hy H A 11 ¥ i : i \u2018 * } i HRN \" + H ' \u2018 [Mi Hi ns x i 4 SIE ET-FICTION = LA 4 A Hit).H .i A ' .di \u2018 i H H : its A i} A Ju a = \u2014\u2014 an PE Jo [OF J \u2014\u2014 - \u2014 [p\u2014\u2014 _ _- eo en us oe CAE CEES Rx - a ferro Aid Ra A AA EA PRE 558 5 SASL ERs 5 Ean PE pA EARL Soif par DOMINIC GAGNÉ I.je pense à tous ces feux ces incendies au courant de nos promesses des mots primitifs s\u2019écoulent en notre sang l\u2019espace entre le regard et le réve sabolit nous retrouvons un jour ou l'autre à travers une percée de lumière de nombreux visages abandonnés RER ER ERIC M EE ES 112 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 2.j'avance sur la terre qui donne soif les certitudes s\u2019effacent et les frontières un miracle se produit sans qu\u2019on le voie chaque fleur est un mystérieux témoignage je découvre les véritables notions de la littérature les pierres longeant la route sont de vieux conteurs qui nous ramènent à la source de la simplicité SOIF 113 3.il m'arrive de tendre la main pour recevoir si belle ton absence les oiseaux ne reviendront plus déplier ce qui reste de sacré en nous je vois le ciel dans son épuisement annoncer la fin d'un temps une partie de nous-mêmes s'échappe avec les feuilles des arbres PES Se eit A HE EHH MN MM FH RT 14 POSSIBLES, ETE 2002 4.des branches craquent sous le poids de mon corps ou peut-être est-ce le bonheur je marche dans un sentier étroit tous les chemins mènent à l\u2019invisible mes pas cachent un mystère mon regard une clé une odeur de conifères se laisse respirer comme un poème la nature exhibe ses milliers de réponses ici le mensonge n\u2019existe pas au contraire de l\u2019âme désespérément vivante la forêt nous apprend l\u2019essentiel SOIF 115 S.«3 j'écoute le bruit que fait la lumière son discours au sujet du voyage lorsque timide elle se dépose sur l'épiderme les images deviennent palpables la mort aussi et sa robe de bal je ne sais plus quelle langue je parle autre chose que le cœur bat intensément en nous RANCE Co css ROCTONN IN 116 ENNIS CAAA A EO POSSIBLES, ÉTÉ 2002 6.certains livres me donnent de tes nouvelles de petits riens nous ébranlent et nous rapprochent l'insouciance d\u2019un chien la décrépitude d\u2019une plante toutes ces manifestations pures du langage le simple fait de respirer est le plus beau des poèmes il y a des spectacles qui provoquent le détachement et des jours où nous sommes heureux d\u2019être mortels soir 117 ; 7° E derrière mon visage il n'y a plus personne g mon père me prend dans ses bras E en méme temps que la mort Ë les meubles changent progressivement de couleurs 8 tout disparaît et laisse place à la perfection de l'oubli E nous sommes une histoire qui ne fait que commencer une fillette tient au bout de ses lèvres un silence qui nous transporte de l\u2019autre côté du décor 118 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 8.le fleuve ressemble à l\u2019écriture on y lance des pierres comme des confidences l'existence provient des profondeurs un homme plonge en lui-même à la recherche du vrai visage de Dieu la réalité fait des vagues l\u2019eau s'éloigne avec un peu de nous il ne reste qu'un mot qui délie tous les autres 9.j'apprivoise ce sentiment étrange qu'est la légèreté devant moi l\u2019herbe s\u2019étend comme une parole divine le vide semble si réel quand tu en es la cause et effet je verse une larme sans savoir pourquoi chacun porte son âme plus loin que son regard il existe quelque part entre la vérité et le mensonge un petit coin d\u2019ombre où la souffrance reprend son souffle NN soir 119 V8 120 Suture i ear SYLVAIN CHAMPAGNE De nouveau le suaire de la solitude m'enveloppe MARGUERITE ANDERSEN \u2018amour me tue.Pire encore; l'amour me ronge, me dévore, me blesse, me mutile, me moleste, m\u2019ampute.L'amour me saigne, m'égorge, me tourne le fer dans la plaie.En lâche, et sans m'achever, l'amour m'écorche et m\u2019étripe, et me laisse tremblant et agonisant.Je suis sa victime, sa proie.Mon cancer s\u2019appelle Laura.Dans cette salle d'urgence, où je me suis réfugié aux petites heures de ce matin, personne ne souffre autant que moi.Bien sûr, tout autour on tousse, on crache, on râle; et quelques-uns vomissent ou s\u2019affaissent.Mais toutes ces balafres, ces ecchymoses ; toutes ces entorses, ces lésions et ces hémorragies sont superficielles et passagères.Ma fièvre à moi est beaucoup plus inquiétante et sévère.Il faut considérer les risques de contagion. SUTURE Il m'est totalement incompréhensible que la préposée au tri des malades ne m\u2019ait pas placé parmi les cas prioritaires.Qu'\u2019ont-ils donc, ces autres privilégiés, que je n'ai pas?Ils viennent pour quoi au juste?Une crise de foie?D\u2019appendicite?Un empoisonnement alimentaire?Une phlébite ou une péricardite?Cela ne vaut pas la perte d\u2019un amour, ou la souffrance du cœur.Cela ne vaut pas mon insuffisance.cardiaque.Regardez-moi et ayez un minimum de compassion.Laura m'a quitté : plaignez-moi.Donnez-la moi, ma pilule.Faîtes-moi mon injection.Il faudrait me brancher sur un soluté; j'ai besoin d\u2019un antidote, quelque chose pour engourdir ma douleur.J'étais dans les bras de Morphée quand Laura est rentrée.Il faisait nuit noire, et elle sentait le tabac.Elle m'a réveillé, elle voulait faire l\u2019amour.J'ai dit : « D\u2019accord ».Elle m'a aidé à enlever mon slip.J\u2019étais encore abasourdi par le sommeil.Laura s'empressait, elle n'avait jamais démontré une telle urgence auparavant.Je crois qu\u2019elle était saoule.Elle me conduisait comme un chef d\u2019orchestre, et rythmait nos ébats.Sa passion était si manifeste que je n\u2019osais parler de peur de la dissiper.Les images se bousculent encore dans ma tête, allant de longs plans-séquences d\u2019une lenteur processionnelle à un échantillonnage saccadé d'images en accéléré.Comme dans un clip.Seules quelques minutes survivent : résumées, contractées, volées.La censure de mes souvenirs est implacable et discriminatoire.Je ne possède plus que quelques secondes de Laura, ce qui est bien trop peu pour me soutenir.Bien trop peu.121 122 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 Puis, au moment de jouir, elle a crié, chose qu\u2019elle n\u2019avait jamais faite.Une appréciation dont elle ne m'avait jamais honoré en dix mois de vie conjugale.Elle gémissait, se tordait sans aucune inhibition, et puis elle a crié.Un nom.Mais un autre que le mien.S\u2019en est bien sûr suivi l\u2019inévitable et typique scène de ménage : des portes qui claquent, des verres qui volent en éclats, et des paroles tirées à bout portant.Laura a pleuré, sangloté même.À la vue de sa valise sur le lit, et du taxi qui attendait en bas dans la rue, klaxonnant, j'étais déchiré entre le désarroi, la colère et la peine.Et quand elle s\u2019est enfuie par la cage d\u2019escalier, en emportant ses affaires, je lui ai crié, comme Jouvet : « Oui, mais seras-tu heureuse avec ce malheureux?» Qui qu'il fit m\u2019importait peu, le mal était fait.Puis le bruit de la portière qui se referme et du moteur qui accélère fait place au redoutable et accablant silence de la solitude.Un silence de mort.Un vide sans écho.Pour tout dire, j'ai été victime d\u2019un acte terroriste.En claquant la porte, Laura ma servi un cocktail Molotov.Je suis coincé dans les décombres de mon impuissance, et j'ai beau agiter mon chiffon blanc, ma détresse ne rejoint personne.Je n'en peux plus d'attendre.Les coudes sur les genoux, et les mains dans la face, je fixe le sol.Il est impeccable, mais j'imagine les cloportes qui y circulent quand nul ne les soup- SUTURE çonne.Je suis là depuis déjà quatre heures à assister à des défilés de sarraus blancs, et à écouter et attendre qu\u2019on m'appelle.À tour de rôle, que des Vittorio, des Humberto, des Alessandro.Des Djéléma, des Bagriana.Des Youssef, des Karim ou des Dieu- donné.Un Fabrice et une Olivette, mais aucun Florent, aucun Florent Gravel.Si je m'en sors, je vais déposer une plainte.Mais le pire, c'est bien que je vais sûrement m'en sortir.Je survivrai.L'amour, on n'en meurt pas.Je me fais pitié.Le trop-plein d'émotions contradictoires me tord l'estomac et me provoque des brûlures gastriques.Je suis un volcan ; je brûle mais préférerais m\u2019éteindre plutôt que de vivre handicapé et sans ma Laura.Et pourtant, je ne la méprise pas.Son absence est ma blessure.Les yeux rougis et noyés, je fixe donc le plancher, quand soudain deux sandales pointent des bouts d\u2019orteils entre mes vieilles godasses.Le rouge du vernis à ongles est écaillé, signe de laisser-aller, ou d\u2019un manque de coquetterie.Curieux, je relève la tête et je l\u2019aperçois : ma Laura, mon remède.Je veux parler, plaider ma cause.Mais c\u2019est inutile.Son index, éloquent et autoritaire, m'en empêche.Puis, au contact de nos corps et de nos lèvres, je comprends que ma guérison s'amorce, que notre amour se suture, et que j'aurai une nouvelle cicatrice.123 Lo _ ee eus cases es = = - AEs EX i prat=rxy Ta Puma Red pe sé oo de J Endy Le SEAR a où Rad A es ce Ee TZ Es Ay = EN Are ro A pA ala AAT ol ces A Le heh AR gy SAAN I - ET oo \">= = is re Pars: me = 2 = a = x, oe rer .© >, es > > ERTS acts nT a a or Sty ie EE 5 = oo Es PE, pat = Ko 2 = = E ss et x pL D Be \u201c 2 BS pa = G Se 6\u201d & pois pat 5 ie a2 TRE = > = = Pale 3 Dee mt ZH: Te ss > ve ATs NS a Eo ca oz potes IEEE = > ok 5 2 Peas (ts tes 0 5 5 + oH 5 z - = \u2019 Z : i 5 2 EE JEIEH x NS 2 2 ace nd pe = ze = 2 = r= Das Spgs Ca arate te as = £2 = rs ee ces oe) 5 Ea Ty £3 > Ty Tt x 23 5 5 & pe 3 2s ë a - 3 5 2 = x gt ; K _ 21 oy \u2026 RE SX A a x ro a à Si A 1 4 pr UE \u2014 J \u2014 pp 2 PA 0e: FARE _ ex gx ro Strate se or ot = Seen RES 5 a céréé xx ne EN cs BO80 acécoée es \u2026 Lined E Sa wl i ae err = Ary eS AEE ue A ve py is Ca JS NE Ak dA 5 3 Be 3 Culture et émancipation rar JACQUES PELLETIER a question qui nous est posée est de savoir comment la culture \u2014 c\u2019est-à-dire l\u2019ensemble des manifestations symboliques, allant de la science aux pratiques artistiques \u2014 peut contribuer à l\u2019émancipation sociale et politique des citoyens, comment, en somme, elle peut élargir le champ de leur autonomie au sens où l\u2019entendait par exemple un penseur comme Cas- toriadis et plus largement la gauche démocratique et radicale des dernières décennies du Xx siecle.Avant de l\u2019aborder frontalement, il faut rappeler brièvement dans quel contexte général elle se pose aujourd'hui.Sur le plan international, la conjoncture est caractérisée par l\u2019hégémonie absolue de l\u2019impérialisme américain sur l\u2019ensemble de la planète.Par suite de l\u2019effondrement de l\u2019URSS et de l\u2019ancien bloc de l\u2019Est, cet impérialisme triomphant exerce désormais partout sa domination militaire, politique, économique, idéologique et culturelle.La mondialisation marchande qui se met en place aujour- d\u2019hui se fait à son initiative et aux profit des grandes entreprises 1.Texte présenté au colloque de la revue POSSIBLES à l\u2019occasion de son 25° anniversaire, le 15 février 2002. 128 POSSIBLES.ÉTÉ 2002 multinationales qui sont à son service, au détriment des peuples et des nations, et plus particulièrement des pays sous-développés voués à la misère et au désespoir.Dans ces sociétés dominées, l\u2019émancipation est devenue une perspective bien lointaine, sinon une chimère, une songerie impuissante face à la brutalité de la domination.Dans les pays développés, ce sont les couches sociales défavorisées, les travailleurs, syndiqués ou non, et de plus en plus les classes moyennes qui font les frais de la mondialisation dont elles assument les coûts à travers le chômage, la déqualification et la reconversion professionnelle, le recul du pouvoir d\u2019achat et la dégradation des conditions de vie qui l\u2019accompagne.Cette révolution marchande, qui enrichit démesurément les uns, se fait donc au détriment des autres qui se retrouvent devant l\u2019alternative suivante : se résigner au processus en cours en espérant en profiter de quelque manière, fût-ce à la marge, ou lui résister en cherchant une solution de rechange, comme le font les militants qui s'opposent à la mondialisation capitaliste.Les cercles dirigeants de nos sociétés, pour la plupart, ont opté pour la première solution, aspirant à rejoindre le groupe fermé et sélect des nouveaux maîtres du monde.C\u2019est la stratégie privilégiée tant par le gouvernement du Québec \u2014 sous direction péquiste \u2014 que par celui du Canada, tout fier de faire partie du G7 et de contribuer au rayonnement de l\u2019Empire.Les peuples, ou à tout le moins, leurs éléments les plus conscients des nouveaux enjeux internationaux, ont choisi, eux, de lutter et de s'opposer au nouvel ordre du monde sur le terrain de la lutte sociale, culturelle et politique.Cette lutte qui se traduit ici par des manifestations et des actions de rue, devra aussi trouver un relais politique qui en soit CULTURE ET ÉMANCIPATION une expression sur le plan institutionnel, dans les lieux où se prennent les grandes orientations économiques et sociales, c\u2019est-à-dire les assemblées législatives et les parlements.Dans le cas du Québec, ce chaînon indispensable, je tenais à le rappeler ici, fait toujours cruellement défaut, si bien que nos revendications pour un monde plus juste sur le plan internationnal, pour la lutte à la pauvreté, au chômage et à l\u2019exclusion, pour un revenu de citoyenneté, pour la réduction et le partage du temps de travail, ne peuvent trouver leur satisfaction qu\u2019à travers des partis et organisations que nous ne contrôlons pas et qui ne leur donnent suite que dans leur perspective à eux sans remettre fondamentalement en question l\u2019ordre d\u2019un monde dont ils sont partie prenante.Comment la culture peut-elle s'impliquer dans cette résistance et dans cette démarche d\u2019émancipation ?Disons d\u2019abord que la question n\u2019est pas nouvelle, qu'elle se pose depuis que les artistes et les écrivains ont acquis leur autonomie vis-à-vis des puissances politiques et religieuses dont ils dépendaient naguère, depuis qu\u2019ils sont devenus des agents libres, des producteurs indépendants par suite de l'émergence et de la constitution de ce que Pierre Bourdieu a appelé des champs, c'est- à-dire des univers sociaux complexes et ramifiés au sein desquels s'effectuent désormais leurs pratiques, univers qui leur procurent d\u2019une part une certaine autonomie, une liberté et une indépendance qu\u2019ils ne possédaient pas antérieurement, mais qui les confinent d\u2019autre part dans ce milieu, dans ce que Refus global appelait la « bourgade plastique ».Comment profiter des libertés nouvelles acquises tout en en faisant bénéficier ceux qui n\u2019appartiennent pas aux cercles restreints de l\u2019univers artistique?Comment donner à la pratique 129 130 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 artistique et littéraire un prolongement culturel et social, comment en faire le support d\u2019une praxis sans tomber dans la propagande et sans sacrifier la visée esthétique de l\u2019œuvre ?Les avant-gardes artistiques, on le sait, qu\u2019il s'agisse du surréalisme en Europe, de l\u2019automatisme ici plus tard ou des mouvements actifs au cours des années 1960 et 1970, ont été confrontés à cette problématique : comment concrètement, à travers quelles formes d'engagement, concilier le désir de changer la vie et de créer une nouvelle culture avec la nécessité de transformer le monde?Comment penser \u2014 et éventuellement rendre convergents \u2014 les rapports entre la révolution artistique et culturelle et la révolution sociale et politique ?Les réponses à cette question ont été diverses, prenant la forme soit d\u2019une instrumentation directe à travers une pratique vouée l'agitation et à la propagande, déterminée par une ligne politique précise, soit d\u2019un renoncement à l\u2019art et d\u2019un engagement total dans l\u2019action, soit d\u2019une intervention oblique visant, par des pratiques critiques, à faire réfléchir les spectateurs et les lecteurs et à élargir leur champ de conscience et leur regard sur le monde (perspective empruntée par un Sartre notamment), soit d'initiatives visant à démocratiser l\u2019art et à le rendre plus accessible, I'acces à la culture \u2014 fût-elle institutionnelle et canonique \u2014 étant conçu en soi comme une forme de liberté.À question complexe, il n\u2019y a pas de réponses simples et on ne voit pas en fonction de quoi, précisément, il faudrait privilégier certains choix et en exclure d\u2019autres, valoriser l\u2019art communautaire, par exemple, et disqualifier la recherche d\u2019innovations formelles, comme s\u2019il s'agissait de pratiques totalement incompatibles, irréconciliables, entre lesquelles il faudrait trancher, la légitimité de l\u2019une entraînant le rejet et l\u2019exclusion de CULTURE ET ÉMANCIPATION l\u2019autre.Or, les deux types de pratiques, chacune à leur manière, peuvent interroger la domination, directement dans l\u2019art pratiqué comme intervention, indirectement dans l\u2019expérimentation de formes nouvelles qui remettent en question les représentations courantes et convenues du monde.L'important, c'est que les artistes et les écrivains soient conscients de la logique de séparation, de division, de compartimentation qui préside aujourd\u2019hui à leur pratique comme à l'organisation de l\u2019ensemble de la vie sociale et qu\u2019ils s'engagent à la rompre, en cherchant à établir des ponts avec les groupes et les milieux sociaux porteurs de changements.Faute de quoi, ils se condamnent à demeurer des spécialistes enfermés dans leur champ disciplinaire ou, ce qui n\u2019est guère mieux, des fous du roi, des amuseurs publics destinés à distraire la galerie, sans influence réelle sur le cours des choses et du monde.Comme citoyens responsables, les écrivains, par exemple, doivent produire des œuvres qui, tout en exprimant la beauté du monde, donnent en même temps à penser et à réfléchir.C'est dans la mesure où une œuvre contribue à l\u2019élargissement de mon champ de conscience qu\u2019elle s'avère vraiment nécessaire, sinon indispensable.Et je vois mal comment elle pourrait produire un tel résultat sans être réussie sur le plan proprement esthétique.L\u2019achèvement artistique apparaît donc comme une condition essentielle d\u2019une réception active qui puisse provoquer une prise de conscience chez les lecteurs, à travers laquelle s'exerce justement « l\u2019influence » de la littérature en tant que pratique sociale.Il s\u2019agit donc d\u2019une « influence » le plus souvent oblique et différée car elle passe par une lecture transformatrice qui 131 132 POSSIBLES, ÉTÉ 2002 change mon regard sur le monde et m\u2019inspire le goût d\u2019agir, de sortir de ma torpeur de spectateur passif, si c\u2019est le cas, qui renforce mes convictions si je suis déjà « engagé » socialement et politiquement.L'efficacité de la littérature n\u2019est donc pas immédiate comme le sont les interventions des acteurs sociaux impliqués dans l'actualité et le court terme.Elle s'inscrit dans la durée, dans le long terme historique, dans le processus plus souterrain et plus fondamental de la transformation des valeurs, des mentalités, des représentations des membres d\u2019une collectivité.Ces valeurs et ces représentations constituent le socle sur lequel peut se construire une société civile dotée d\u2019une forte cohésion par-delà les différends qui opposent et divisent quotidiennement les citoyens.Partie prenante de ce processus global de transformation culturelle et sociale, les textes littéraires ne perdent pas pour autant leur dimension critique : ils appellent au dépassement des contradictions et au rassemblement par le travail de dévoilement et de révélation auquel ils se livrent.Et la responsabilité des écrivains, à mon avis, consiste d\u2019abord à exercer pleinement cette fonction critique essentielle.On peut aussi exercer cette fonction critique par des interventions plus directes, comme en témoignent certaines initiatives récentes en arts visuels, sous la forme soit de ce que l\u2019on appelle l\u2019art communautaire, soit de l\u2019activisme politique proprement dit.Dans l\u2019art communautaire, l'artiste fait siennes les préoccupations du groupe auquel il s'associe.Son œuvre, par conséquent, est une production collective à tout le moins par sa finalité, qui est de défendre les objectifs que s\u2019est donnés le groupe CULTURE ET ÉMANCIPATION et qu\u2019il reprend à son compte aussi bien comme acteur social que comme créateur.Lactivisme politique, au sens où le pratiquent un groupe comme L\u2019ATSA (L'action terroriste socialement acceptable) ou des individus comme François Gourd, Éric Létourneau, Norman Nawrocki et Armand Vaillancourt, se présente comme un type d\u2019intervention qui dépasse les intérêts spécifiques des groupes et entend attirer l\u2019attention sur des enjeux collectifs plus larges, qu'il s'agisse de la pauvreté, de l\u2019écologie ou de la mondialisation.Ces artistes se situent sur le terrain de l\u2019opinion publique, sur la scène politique proprement dite sur laquelle ils entendent exercer une action et une influence réelle.Dans un cas comme dans l\u2019autre, aussi bien dans l\u2019art communautaire que dans l\u2019activisme politique, leur action pourra apparaître à certains inefficace, sans véritable portée sinon carrément promise à la « récupération », nos sociétés étant capables, on le sait, de tout assimiler, y compris les contestations les plus radicales.Ce danger existe, bien sûr, mais ne rien faire serait encore pire : ce serait se résigner à l\u2019ordre du monde tel qu'il ronronne pour la plus grande satisfaction des dominants et accepter que le libéralisme néoconservateur soit devenu l\u2019horizon culturel, social et politique indépassable de notre époque; ce serait renoncer à refonder le monde, pour reprendre le titre du dernier numéro de POSSIBLES, sur des valeurs communes qui puissent lui re- 133 donner la cohésion et la solidarité dont il est actuellement singulièrement dépourvu.2.Ce courant est surtout représenté dans les sociétés anglo-saxonnes, aux États-Unis, en Angleterre, en Australie et au Canada anglais.Au Québec il est en train d'émerger et de se construire à l\u2019initiative notamment de la fondation Engrenage noir, animée par Johanne Gagnon qui dirige la revue d'art engagé, Esse.A.I Sn a OLLABORATION SPÉCIALE ut: CE ut: gp NORMAND BAILLARGEON est professeur au Département des sciences de l\u2019éducation à l\u2019Université du Québec à Montréal.SYLVAIN CHAMPAGNE a étudié la philosophie et la littérature comparée.Bilingue, il a publié des nouvelles dans Virages, à Toronto, et il achève la rédaction d\u2019un livre pour enfants.Il vit à Montréal.JEAN-FRANÇOIS CHASSAY est professeur au Département d\u2019études littéraires de l'Université du Québec à Montréal.DOMINIC GAGNÉ a remporté le premier prix du concours de poésie du Cercle littéraire de l\u2019Université Laval l\u2019an dernier et cette année, celui de la revue Brèves littéraires.Il a publié dans de nombreuses revues et verra paraître son premier recueil à l\u2019automne 2002 aux Éditions Trois.CHANTAL LABELLE est étudiante au doctorat à l\u2019Université de Montréal ; ayant reçu un premier diplôme en sciences biologiques et une maîtrise en neuropathologie cellulaire, elle travaille présentement sur la bioéthique.CÉLINE LAFONTAINE est détentrice d\u2019un doctorat en sociologie (Université de Montréal et Panthéon-Sorbonne), elle est présentement boursière postdoctorale à l\u2019Institut des sciences de l\u2019environnement (Groupe de recherche Technosciences du vivant et société).BENOIT MALOUF est étudiant de maîtrise au Département d\u2019histoire de l\u2019Université de Montréal ; après des études en physique il s\u2019est intéressé à l\u2019histoire des sciences et poursuit actuellement une recherche sur les activités politiques des physiciens nucléaires sous la direction du professeur Rabkin.Yaxov M.RABKIN enseigne l\u2019histoire des sciences et l\u2019histoire juive contemporaine à l\u2019Université de Montréal; il est auteur de plusieurs publications portant sur les aspects culturels et religieux de l\u2019activité scientifique.MATHIEU-ROBERT SAUVÉ est journaliste et auteur, notamment, de LEthique et le Fric. En vous abonnant, vous épargnez 7 $ sur le coût de quatre numéros en kiosque, vous contribuez à l\u2019essor de la revue et vous recevez un numéro en prime.Je souscris un abonnement à POSSIBLES.Envoyez-moi le numéro suivant, en prime : [J vol.21, n° 4 : Homo violens [] vol.22, n° 2 : Un art qui s'engage [J vol.16, n° 4 : Formations professionnelles Je désire que mon abonnement commence avec le vol., n°.NOM ADRESSE VILLE CODE POSTAL TÉLÉPHONE OCCUPATION Ci-joint: chèque mandat-poste au montant de abonnement d\u2019un an (quatre numéros) : 25 $ abonnement de deux ans (huit numéros) : 45 $ abonnement institutionnel : 40 $ abonnement de soutien : 40 $ abonnement étranger : 50 $ Revue PossIBLESs 5070, rue de Lanaudière Montréal (Québec) H2J 3R1 ne piping Ses IAS TL eT Te NUMEROS DISPONIBLES NUMÉRO 1 :5$ NUMÉRO 2 :5$ NUMÉRO 3/4 : 5 $ NUMÉRO 1 :5$ NUMÉRO 2/3 :5$ NUMERO 4:5 $ NUMÉRO 1 :5$ NUMÉRO 2 :5$ NUMÉRO 3/4 : 5 $ NUMÉRO 1 :5$ NUMÉRO 2 :5$ NUMÉRO 3/4 : 5 $ NUMÉRO 1 : 6 $ NUMÉRO 2 : 6 $ NUMÉRO 3/4 : 5 $ VOLUME 1 (1976-1977) Tricofil ; sciences sociales et pouvoir Poèmes de Roland Giguère et Gérald Godin Santé ; question nationale Poèmes de Gilles Hénault, Luc Racine, Robert Laplante Les Amérindiens : politique et dépossession De l'artisanat comme instrument de conquête VOLUME 2 (1977-1978) Fer et titane : un mythe et des poussières Nouvelles perspectives du roman québécois Nouvelle de Jacques Brossard Bas du fleuve/Gaspésie Poème de Françoise Bujold Mouvements sociaux, coopératisme et autogestion Texte d\u2019Alexis Lefrançois VOLUME 3 (1978-1979) À qui appartient Montréal ?Poèmes de Pierre Nepveu L'éclatement idéologique La poésie, les poètes et les possibles Paul Chamberland : la dégradation de la vie Éducation Sur les chemins de l\u2019autogestion : le JAL Poèmes de François Charron et de Robert Laplante VOLUME 4 (1979-1980) Des femmes et des luttes Projets du pays qui vient Faire l\u2019autogestion : réalités et défis Poèmes de Gaston Miron VOLUME 5 (1980-1981) Qui a peur du peuple acadien ?Élection 81 : question au PQ.Gilles Hénault : d'Odanak à l\u2019Avenir Victor-Lévy Beaulieu : l\u2019Irlande trop tôt Les nouvelles stratégies culturelles Manifeste pour les femmes NUMÉROS DISPONIBLES VOLUME 6 (1981-1982) NUMÉRO 1:6$ Cinq ans déja.Lautogestion quotidienne ; Poèmes inédits de Marie Uguay NUMÉRO 2:6$ Abitibi : La voie du Nord Café Campus Pierre Perrault : Éloge de l\u2019échec NUMÉRO 3/4:6$ La crise.dit-on Un écomusée en Haute-Beauce Jacques Brault : leçons de solitude VOLUME 7 (1982-1983) | NUMÉRO 1:6$ Territoires de l\u2019art Régionalisme et internationalisme É Roussil en question(s) NUMÉRO 2:6$ Québec, Québec : à l\u2019ombre du G Jean-Pierre Guay, Marc Chabot : un beau mal NUMÉRO 3:6$ Et pourquoi pas l\u2019amour ?VOLUME 8 (1983-1984) NUMÉRO 1:6$ Repenser l'indépendance E Vadeboncœur et le féminisme pr NUMÉRO 2:6$ Des acteurs sans scène Les jeunes L'éducation NUMÉRO 3:6$ 1984 \u2014 Créer au Québec En quête de la modernité NUMERO 4:6$ l'Amérique inavouable VOLUME 9 (1984-1985) NUMÉRO 1 :6$ Le syndicalisme à l'épreuve du quotidien NUMERO 2:6% .et les femmes NUMÉRO 3:6$ Québec vert.ou bleu?4 NUMÉRO 4 :6$ Mousser la culture ; VOLUME 10 (1985-1986) E NUMERO 1:6% Le mal du siecle E NUMÉRO 2:6$ Du côté des intellectuels NUMÉRO 3/4:6$ Autogestion, autonomie et démocratie VOLUME 11 (1986-1987) NUMÉRO 1 :6$ La paix a faire NUMERO 2:6% Un emploi pour tous?NUMÉRO 3:6$ Langue et culture NUMÉRO 4::6$ Quelle université? NUMÉROS DISPONIBLES NUMERO 1:6 $ NUMERO 2:6 $ NUMÉRO 3 : 6 $ NUMÉRO 4 : 6 $ NUMÉRO 1/2 : 6 $ NUMÉRO 3 : 6 $ NUMÉRO 4 : 6 $ NUMÉRO 1 : 6 $ NUMÉRO 2 : 6 $ NUMÉRO 3 : 6 $ NUMÉRO 4 : 6 $ NUMÉRO 1 : 7 $ NUMÉRO 2 : 7 $ NUMÉRO 3 : 7 $ NUMÉRO 4 : 7 $ NUMÉRO 1 :7$ NUMÉRO 2 : 7 $ NUMÉRO 3 : 7 $ NUMÉRO 4 : 7 $ NUMÉRO 1 :7$ NUMÉRO 2 : 7 $ NUMÉRO 3/4 : 12 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 : 8$ NUMÉRO 3 : 8 $ NUMÉRO 4 : 8 $ NUMÉRO 1/2 : 10 $ NUMÉRO 3 :8$ NUMÉRO 4 : 8$ VOLUME 12 (1988) Le quotidien : modes d\u2019emploi Saguenay/Lac Saint-Jean : les irréductibles Le Québec des différences : culture d\u2019ici Artiste ou manager ?VOLUME 13 (1989) Il y a un futur [Droits de] regards sur les médias La mere ou l'enfant?VOLUME 14 (1990) Art et politique Québec en 2000 Culture et cultures Vies de profs VOLUME 15 (1991) La souveraineté tranquille Générations 91 Bulletins de santé Les publics de la culture VOLUME 16 (1992) Lautre Montréal What does Canada want?Les excentriques (les arts en régions) Formations professionnelles VOLUME 17 (1993) A qui le droit?Parler d\u2019ailleurs/d\u2019ici (les communautés culturelles) À gauche, autrement VOLUME 18 (1994) L'artiste (auto)portraits Pensées pour un autre siècle (les inspirateurs de POSSIBLES) L Etat solidaire L'Estrie VOLUME 19 (1995) Rendez-vous 1995 : mémoire et promesse Créer à vif Possibles@techno NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 : 8 $ NUMÉRO 3 : 8 $ NUMÉRO 4 :8$ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2/3 : 10 $ NUMÉRO 4 : 8$ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 : 8$ NUMÉRO 3/4 : 12 $ NUMÉRO 1 : 8$ NUMÉRO 2 : 8 $ NUMÉRO 3 : 8 $ NUMÉRO 4 : 8 $ NUMERO 1:8% NUMÉRO 2/3 : 10 $ NUMÉRO 4 : 8$ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 :8$ NUMÉRO 3/4 : 10 $ NUMÉRO 1-2 : 12 $ NUMÉROS DISPONIBLES VOLUME 20 (1996) Modernité : élans et dérives Éduquer quand même Québec.On continue ?L'art dehors (l\u2019art public) VOLUME 21 (1997) Penser avec Giguere et Miron Travailler autrement : vivre mieux?Homo violens VOLUME 22 (1998) Générations : des liens à réinventer Un art qui s'engage Québec 1998 : l\u2019alternative VOLUME 23 (1999) L\u2019affirmation régionale (les régions québécoises) Ethnies, nations, sociétés Avec ou sans Dieu Nouvelles stratégies culturelles VOLUME 24 (2000) Québec : capitale ou succursale ?Sortir de la pensée unique Interculturalisme québécois VOLUME 25 (2001) Un monde vert Femmes et hommes Rêver / Résister VOLUME 26 (2002) Refonder la société québécoise M st ¥ 3 5 23 4 2 memes ESS Eames 9 \u2019 L\u2019Apostrophe, numéro 3 2 | PORTRAIT D'UN SYNDICAT LES COLS BLEUS DE LA VILLE DE MONTRÉAL Par PIERRE DUBUC «Quand jai fait part à mes collègues syndicalistes que je réalisais des entrevues avec Jean Lapierre, Denis Maynard et les autres dirigeants du syndicat des cols bleus, ils ont tous eu la même réaction : Ah! Oui, le syndicat des gros bras.Quand je leur disais qu\u2019un gros bras sur quatre était une femme, ils ne me croyaient pas.» 6 L'apoctrophers l'ennemi à CE du guifissnes Poser 3 THE BE BONER A £015 BUR À £8 MEINEREARL.et Fierme Dubosc LA PROPTOSS EAS Le aout vids L'XOSIEREENCE Por Pise Sir LA PROPORTIONNELLE LA VOIE VERS L\u2019INDÉPENDANCE Un dossier de PIERRE SERRÉ * A RESRRLTI IT SORICOY we ; 4 ar anes B din $ Avian Kons.Pur ou modéré, le scrutin proportionnel \u201c4 PE assurerait les Québécois d'une liberté politique > à qu'ils n'ont jamais connue jusqu'ici.LA PRODUCTIVITÉ AGRICOLE AINSI PARLAIT KONDIARONK DIT LE RAT Jacques B.GÉLINAS JEAN-CLAUDE GERMAIN / FRANÇOIS VINCENT L'Union paysanne, contrairement à l\u2019arro- Pour les Amérindiens, Kondiaronk a été un gante UPA, a le mérite d\u2019avoir compris que homme politique aussi brillant que Talleyrand dans la mondialisation, tout se tient.a pu l\u2019être en son temps pour les Français.Et un autoportrait de MONONC\u2019 SERGE, l\u2019humeur du temps de DANIEL KIEFFER, un polar-oïde de RAYMOND PLANTE et des instantanés de GINETTE LEROUX et de MICHEL LAPIERRE.FU TR OR NE NR ON TD OED WR OWN se = I Nom I I i 1 Adresse 1 I Ville Code postal I | Téléphone | ; .| | Faites votre chèque à l\u2019ordre de l\u2019aut journal I | 3575, Saint-Laurent, bur.117, Montréal H2X 277 | i : .I , LJ Vol1,numéro3:8$ | ! [D 4 numéros : 25 $ i (taxes incluses) I I Les numéros 1 et 2 sont toujours disponibles au coût de 5 $ ! bh os or on =e on us US us Ee Er Er ED ED ME AE TP EE SD EE aw SE Gn we am Sete be k tit tits il A REAL {y ; ; Îèques ps ave 1 19] il af es Rig! Æ i ont it 4 ki, le Gt \u2018 à (as CTE) \u201cWH fhe i W ie dr quot bt jtique i Qi à Un th ak iy i it st ii ih Be fiat pet x ES QC aie IR i MA 3 Piet I FRE x Cet ; ; ji b , i CT th INS & BEN vu à et Be ex! De vu De FEU ct it i i$ 3 k ; Se oe Ne Be IS h : \\ | FORE Re INO INN RN UNE SCIENCE CITOYENNE ?| Reprenant la boutade de Cavanna,¥ Jean-Marc Eg d observait que RE PB LAT (119 po qu'on n\u2019a pas LUE ot Un ER ee gna ond ENP don ton g don remarquera 2 \u2018a at se F=Te T0000] tout un ghacung rN u IIT caufera Sport ol bagnole.ciné ou politique, peinture ou littérature \u2014 pas chimie où maths Cette observation - campe bien nos re ce départ de ce TC A TT WELT inquiétude (2 voir les citoyens que aT yl coupés du principal agent de CT ment dans nos vies.Nos ancétres pouvaient jusqu'à récemment causer ».à l\u2019heure de l'apéritif.des inventions de Gutenberg.des théories de Darwin ou de CN de Marie Curie Ils pouvaient encore saisir les impacts de pilule anticonceptionnelle, de la fisston nucléaire ou de la révolution informatique.Aujourd'hu PC UC la physique quantique TE intuitive qu'il egt possible de l'étre avan} de verser dans l'invraisemblable \u2014 ou le projet du génome humai avec son bp finger et son cocktail de cure§ miracle ef d\u2019eugénisme potentiel \u2014,\u20191l est plus sir de or TT Ty aA bagnole.ciné dt politique.peinture eu littératurdff} CET les themes de discussion vigoureuse ne manquent pas comme en témoigne la table des matiéres ci-contre.Rebrancher Science et culture ANDRE THIBAUL Éthiqu@#trème de beauté MATHIEU ROBERT GAUVÉ Ets A Ta gars de I\u2019 Ol BTN BA SAY Fe à anisme TL Io NQRMAND BAILLARGEON Lä téchnostienct contre l\u2019humanisme CELINETAFONTAIN Judaïsm@êt 1slam face ve téghnologiques ANT BENOIT MALOUF et CHANTAL LABELLE Le dialogue, le Coran et la science AMINE TEHAMI Soi DOMINIQUE GAGNE Suturé SYLVAIN 1043 Cultur®et emancipation JACQUES PELLETIER "]
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