Possibles, 1 janvier 2007, Été - Automne
[" 4 - d pra nana natty \u2018 il | à} | Hl! \" I IL rection | [29 PER a | Il : | 22 TL 1 Crus } | IER Pp Jd i D Ll 1) qd .N i Hl fl = .\\ | \" ; > > 0.J las PE lig | p=.) | a\" | > | ra il ee 4 hl T | 3 Zz z ( Ye) N J i 1), 0 | | | | 5 £ | i a LH il (10 , VOLUME 31, NUMERO 3-4, ETE-AUTOMNE 2007 > JN \u2019 ossibles C4! |! att | EN Te xt a Le oi Re md.a.> oe a, .ara i.\u201cLe RC aie OP 0j Pa pers ca nes BoE rd Nariel us = = = Eoin ee OF a = DSL == x TRS = rs pr ie Ta: Xe Fx es 2 cerf Reale | ossible VOLUME 31, NUMÉRO 3-4, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 I ERTIES Le documentaire, art engage fe ih i Jo ER 2 ONT possibles 5070, RUE DE LANAUDIERE, MONTREAL (QUEBEC) H2J 3R1 TELEPHONE : 514 529-1316 SITE WEB : www.possibles.cam.org COMITE DE REDACTION Gabriel Gagnon, Pierre Hamel, Anna Kruzynski, Patrice LeBlanc, Jean-François Lepage, à Gaston Miron, Jacques Pelletier, Nathalie Prud\u2019Homme, à Marcel Rioux, Raymonde Savard, Stéphane Thellen, Amine Tehami, André Thibault COLLABORATEURS(TRICES) Yvan Comeau, Francine Couture, Marcel Fournier, { Roland Giguère, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Marie Nicole L'Heureux, t Suzanne Martin, Marcel Sévigny RÉVISION DES TEXTES ET SECRÉTARIAT Micheline Dussault RESPONSABLES DU NUMÉRO André Thibault et Magnus Isacsson La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Ce numéro : 14$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.COUVERTURE : Photo du film Opération SalAmi, les profits ou la vie ?Réalisé par Malcolm Guy, Magnus Isacsson et Anna Paskal, produit par Multi-Monde, 1999 PRODUCTION ET IMPRESSION : Mardigrafe CONCEPTION : Diane Héroux DISTRIBUTION : Diffusion Dimedia inc.DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 © 2007 Revue PossiBLES, Montréal ÉDITORIAL Engagement et empathie .\u2026\u2026\u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026\u2026.\u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026\u2026.srsesrsrsenerrennss 3 André Thibault ESSAIS ET ANALYSES Faire des documentaires \u2026\u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026\u2026\u2026sreserrsrermnentancenses 13 Table ronde avec Jean-Pierre Gariépy, Sylvie Groulx, Magnus Isacsson, Karl Parent et Carole Poliquin Les LUCIoles.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.ercrserrsrerannenrannrensanrrraneenane L6 Un collectif de vidéastes à contre-courant Bruno Dubuc : la réalité en documentaire ou comme drame fictionnel ?.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026rsreerrense 65 Claude Saint-Pierre Vérité et controverse covet areca reese nena 68 Jean-Daniel Lafond Le facteur temps ou Le temps joue pour nous 12 Magnus Isacsson Dun Cinéaste @ Laure.oo.eee e eee eee 81 Anand Patwardhan s\u2019entretient avec Magnus Isacsson Faire des vues avec trois fois rien.95 Sandra Rodriguez Gilles Groulx, documentariste novateur et engagé .110 Paul Beaucage Statut du documentariste dans l\u2019espace public : le cinéma social à l'ONF .\u2026.\u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026\u2026\u2026\u2026ecrrsrerseerencnenes 130 Marion Froger Le cinéma documentaire des femmes : par choix ou par dépit ?.\u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026\u2026\u2026\u2026ercrrrecermereneneenennns 146 Marie-Julie Garneau Des films documentaires engagés exemplaires 160 Aperçu sur l'Observatoire du documentaire 165 POÉSIE ET FICTION [0 RS 172 Serge Provencher Robe et roseaux \u2026\u2026\u2026\u2026\u2026.\u2026.\u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026\u2026.\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026nccrcreenienenrerrrererervses 189 Sylvie Gendron UN THÈME ÉMERGENT : LA DÉCROISSANCE La décroissance : une voie théorique et pratique pour sortir de l'impasse ?199 Marcel Sévigny DOCUMENTS Action syndicale et enseignement au cégep : nouvelles formes d'intervention de l\u2019État 221 Pierre Avignon Pour redonner un sens au système public d'éducation du Québec .coeeeeeeveeeeeeeereen, 243 Louis Desmeules Images d\u2019une vie \u2026.\u2026\u2026.\u2026\u2026.\u2026\u2026.\u2026\u2026.\u2026\u2026.\u2026\u2026.\u2026.urrereercerrenmencennençennens 259 Nicolas Bourdon H Con de le la oh fu \"W Ï ÉDITORIAL 5 \u2014 Engagement et empathie imultanément à l'épuisement qu\u2019a connu l\u2019engagement militant pendant une période récente, s\u2019est développée une préoccupation pour la qualité de vie quotidienne et celle des rapports de proximité.C\u2019était probablement nécessaire.Mais nulle famille, nul groupe d'amis, nulle équipe de travail n\u2019est une île.Le « vaste monde » est toujours là et « la vie nous rattrape » (Plume Latraverse).Sur le plan de la production culturelle aussi, la lassitude consécutive à l\u2019enrôlement obligatoire des créateurs au service des grandes causes a laissé place à une célébration de la subjectivité créatrice, sous le double chapeau de la fantaisie et de l'authenticité.l'émotion véhiculée par l\u2019image a occupé une place majeure dans ce mouvement de valorisation de la spécificité de la culture.Et puis, soudain, au Québec comme dans de nombreuses autres sociétés, y compris aux Etats-Unis\u2018, apparaît un 1.Voir Christian Christensen, « Succès-surprise des documentaires contestataires », Le Monde diplomatique, octobre 2007, p.22-23. 6 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 engouement que personne n'avait prévu pour un type de documentaire dont la diversité pourrait trouver place sous le parapluie de la remise en question.Le phénomène interroge tant le monde de l\u2019intervention sur le social que celui du cinéma.Très claires sur le plan conceptuel, les frontières entre fiction et documentaire, de même qu'entre l\u2019acte créateur et l\u2019intervention, sont plus nébuleuses sur le terrain des pratiques.Doit-on situer un Michael Moore plus près de l\u2019activisme politique d\u2019un Chomsky ou de la narrativité d\u2019un Oliver Stone?Et alors est-il accidentel qu\u2019au moment même où l\u2019on constate partout un déclin du militantisme dans les partis politiques, des films documentaires à la charge dénonciatrice ou mobilisatrice, qu'on programme même dans des salles commerciales, semblent accompagner dans le temps de nouvelles formes d'engagement collectif, sans que le public de ces films se réduise aux groupes activement engagés ?Le phénomène interroge tant les organisations militantes que les milieux cinématographiques.Aurait-on institué des cloisonnements contre-nature entre l\u2019action et l'imaginaire ?Entre le monde de l\u2019émotion privée et celui des solidarités et conflits plus larges ?Où situer dans l\u2019éventail des actions visant le changement social, dans l\u2019ensemble de la production cinématographique, dans la galaxie de l\u2019information médiatique, ces documentaires qu'on dit (parfois avec hésitation) engagés ?Une équipe qui produit depuis un tiers de siècle une revue d'idées comme la nôtre ne pouvait pas ne pas essayer de situer les rapports de complémentarité entre ce phénomène et notre propre mode d'intervention.La démarche menant à ce numéro a débuté sur un mode strictement interrogatif.Il ne semblait pas facile de trouver des gens prêts à écrire sur le sujet.La It ip If ÉDITORIAL La préparation a été laborieuse.\u2026 pour finalement aboutir à un portrait dépassant nos espérances.Ce numéro ne prétend pas fournir une grille de lecture exhaustive et finale d\u2019un univers encore en train de se constituer.Quelques hypothèses émergent.À la suite d\u2019une relecture intensive de tous les articles, une piste d'interprétation me frappe particulièrement.Si les années de grande effervescence militante, dont certains conservent la nostalgie, ont débouché sur autant de décrochages, les raisons n\u2019en sont peut-être pas uniquement attribuables aux assauts du néolibéralisme et à la détérioration de la conjoncture ; les mobilisations étaient peut- être affectées de certaines déficiences internes qui en programmaient à l'avance les impasses.Jusqu\u2019à quel point tant de gens peuvent-ils consacrer temps et énergie à des causes abstraites, au salut de catégories sociales anonymes, se soumettant à des discours idéologiques sentencieux et à des directives péremptoires ?Et parfois y mettre en jeu leur santé et leurs liens socio-affectifs ?Est-ce que précisément dans la nébuleuse des motivations à l\u2019action les liens sociaux empathiques n\u2019étaient pas déficients, sauf parfois dans la chaleur interne de certaines équipes militantes?Que sont au juste ces vies humaines affectées par les injustices qu\u2019on dénonce?Les figures qui nous inspirent sont-elles des icônes surhumaines, donc inhumaines, ou ont-elles une vie propre et des limites comme nous?Ceux dont nous contestons les décisions et stratégies sont-ils de simples incarnations du mal absolu, presque des extraterrestres ?Et comment un enchevêtrement de facteurs micro- et macrosociaux aboutit-il aux situations que nous contestons ?Force est de le constater, l\u2019explosion de l\u2019information qui a révolutionné notre paysage cognitif ne répond pas non plus à ces types de questions.C\u2019est tout le magma chaotique d\u2019une 1 i À I A bt i POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 réalité inépuisable qui nous assaille au risque de tout baigner dans une confusion où le terrorisme, la violence familiale et le vieillissement de la population se mélangent aux musiques du monde et aux gras transgéniques.Comment peut-on réagir sans comprendre à quoi, éprouver des solidarités sans se représenter de vrais visages humains derrière?Et doit-on attendre que tel ou tel détenteur de la totalité de la vérité objective nous procure un éclairage complet et plein de certitude, comme naguère les Kant ou les Descartes \u2014 ou si des démarches tâtonnantes comme naguère celles des Montaigne ou des Pascal ne sont pas nécessaires pour nous familiariser comme de l\u2019intérieur avec des territoires humains peu ou mal connus qui nous concernent comme citoyens ?Nous voilà prêts à saisir la démarche des gens qui œu- vrent aujourd'hui dans l\u2019action culturelle par le documentaire.Nous prévoyions un découpage par thèmes selon nos habitudes.Il s\u2019est avéré que la complexité du sujet ne s\u2019y prêtait pas.Le numéro prendra plutôt la forme d\u2019un tour de parole, composé de témoignages de documentaristes suivis de quelques analyses.Nous débuterons par deux tables rondes, la première avec des cinéastes dans ce qu\u2019on appelle « la force de l\u2019âge », puis un auto-bilan de groupe du collectif jeune et alternatif les Lucioles ; les sensibilités ne sont pas si éloignées, les conditions de travail et les stratégies beaucoup plus \u2014 et dans les deux cas, on met en œuvre des hypothèses de travail sans cesse soumises à des interrogations.La palette de portraits individuels qui suit est très diversifiée.Successivement, Claude Saint-Pierre commentera les films de Bruno Dubuc très insérés dans les mouvements alternatifs actuels; Jean-Daniel Lafond et Magnus Isacsson parleront du sens qu\u2019ils donnent à leur travail ; puis ce dernier li ÉDITORIAL nous livrera une entrevue qu\u2019il a faite avec le cinéaste indien Patwardhan ; et enfin Sandra Rodriguez réfléchira sur son expérience de documentaires radicalement sous-financés, réali- } 7 x >; sés caméra l'épaule.Deux analyses historiques suivront: l\u2019une, signée Paul Beaucage consacrée au parcours personnel de Gilles Groulx, et l\u2019autre de Marion Froger sur les étapes du cinéma social dans le contexte de l\u2019Office national du film.Marie-Julie Garneau nous donnera ensuite sa lecture de la place des femmes dans le documentaire et la création cinématographique en général.À notre invitation lancée à quelques personnes de nous recommander des documentaires de leur choix, ont répondu la Québécoise Louise Constantin et le Français Daniel Junqua.Pour couronner le tout, nous vous transmettrons de l\u2019information sur Observatoire du documentaire, lieu de concertation entre les diverses catégories d'acteurs impliqués dans la production et la diffusion de ce cinéma.Assez parlé.Je ne vais pas retarder davantage le plaisir et l'intérêt que vous allez trouver la lecture des pages qui suivent.ANDRE THIBAULT POUR LE COMITE DE REDACTION à pe = go _.on An \u2026 > a em ca ligt ts gs i: ft fe 11 pr i i A fd ; pe ESSAIS ET-ANALYSES Fr he : ÿ fy ÿ fr A E 5 ; H ui i : : i ar Ve i: di i xX ti tt HH 3 2 Hl i + 43 gl Ut, 1) i} i a i i HY fe Ni Qu ht tH tr i d ge ht {3 : E ne 3 RS Bees ! : i; (hh & i: ie À ; 3 \" be ; Wy i À § nd 4 7 Ra ci > rss es ee = pe Gps FX Faire des documentaires TABLE RONDE AVEC Jean-Pierre Gariépy, Sylvie Groulx, Magnus Isacsson, Karl Parent et Carole Poliquin Magnus Isacsson: Souvent les gens dont la tiche est d\u2019évaluer les documentaires ont l\u2019impression qu\u2019il en existe une recette, une façon de savoir ce qu'est un bon documentaire, et ça fonctionne souvent par vagues, par modes, par « saveur de la semaine ».Cela fait que quand il y a un Michael Moore qui marche super bien, tout le monde veut faire des films pamphlets.Les cinéastes aussi se laissent parfois entraîner par un courant, un sujet ou un thème à la mode: il y a Être et avoir qui marche, alors la SODEC reçoit 15 projets sur les écoles.En réalité, le problème c'est qu\u2019il n\u2019y a aucune façon de savoir si un projet va vraiment attirer les gens, si ça va vraiment réussir, et que la qualité vient de la démarche personnelle de l\u2019auteur, du réalisateur.C\u2019est ça qui permet d\u2019arriver à quelque chose d\u2019original, de créatif, d\u2019inhabituel.Si on veut évaluer la qualité d\u2019un projet, on examine la qualité des personnages, la provenance des thèmes, les critères habituels, mais quand même, essentiellement, ce que je veux dire c\u2019est que pour une 14 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 création originale, quelque chose de vraiment spécial, quelque chose de vraiment réussi, il n\u2019y a pas de recette, de formule magique.Sylvie Groulx: Entreprendre un documentaire, c'est avoir un désir personnel de découvrir ou d'approfondir une réalité, sans a priori, c\u2019est se mettre sur le mode de l'observation, de l'écoute, faire souvent une longue recherche préalable au tournage et proposer dans un « scénario » une approche personnelle et un traitement cinématographique d\u2019un sujet ou de personnages.Le propre de la démarche documentaire, c\u2019est qu\u2019elle constitue un processus continuel de changements, d\u2019adaptation au réel au fil du temps, de la vie, des événements.On doit savoir s'ajuster, improviser, risquer.La proposition de départ peut prendre des chemins inattendus non seulement au tournage mais au montage aussi.Donc il n\u2019y a pas de recette effectivement.Et le lecteur de scénarios doit bien comprendre ce processus quand il recommande un projet ou non, que ce soit à la SODEC ou chez un télédiffuseur.Ce processus est bien compris par les membres des comités de la SODEC, du CALQ ou du CAC, et de l'ONE Ensuite c\u2019est une question de composition de jury, de sensibilité aux projets présentés, de disponibilités financières, etc.C\u2019est aléatoire.Et comme il y a de plus en plus de projets déposés mais que les budgets n\u2019augmentent pas, on a l'impression de gagner à la loterie quand notre numéro est tiré.Mais là où les choses se corsent, c\u2019est avec les télédif- fuseurs.Car, à moins de décider de se passer de leur participation et de faire un film à petit budget, on doit composer avec leurs façons de voir et leurs grilles de programmation.Mis à part Télé-Québec qui a toujours programmé des documentaires d'auteur, y compris des longs métrages \u2014 et on espère que FAIRE DES DOCUMENTAIRES ça va durer car c\u2019est toujours fragile \u2014, les autres télédiffuseurs sont peu intéressés.Les télés veulent des dossiers, des reportages, des séries qui vont entrer dans leurs grilles.C\u2019est formaté selon certaines règles d\u2019« efficacité ».C\u2019est contraignant non seulement en termes de durées possibles (le long métrage documentaire est pour ainsi dire absent du petit écran), mais en termes de contenus, d\u2019approches, de traitements.La télé est surtout du côté de l\u2019information et de l'actualité, donc de la rapidité, et elle se fait aujourd\u2019hui de plus en plus sur un mode de dramatisation du réel.Le documentaire, par son immersion dans une réalité, est du côté de la connaissance et du temps qui est ici une dimension fondamentale : temps de recherche, de tournage (parfois étalé sur une très longue durée), de montage.Ce sont deux mondes, deux visions.Or, il y a plusieurs années, Téléfilm a décidé qu'aucun documentaire n\u2019obtiendrait son appui sans un engagement préalable d\u2019un télédiffuseur.L'intention était bonne \u2014 que les films soient assurés d\u2019être vus \u2014 mais elle a eu un effet pervers.Car désormais ce sont les télédiffuseurs qui ont le pouvoir, qui décident qu\u2019un film se fera ou non.Le hic, c\u2019est que sans le télédiffuseur, et donc sans Téléfilm, ça devient extrêmement difficile de financer correctement une production.Karl Parent: Je veux préciser quand vous dites: « ils veulent de l\u2019information ».Ils veulent une certaine forme d\u2019information : je pense que ce qu'ils veulent, de plus en plus, c\u2019est du sensationnalisme.Il y a longtemps déjà, je me souviens de collègues en information à Radio-Canada qui, lors de discussions houleuses avec un patron, disaient: « Le problème, c\u2019est que tu n'aimes ni la télévision, ni l\u2019information ».Et c\u2019était clair pour nous que c'était une nomination politique.Il y a eu toutes sortes de vagues de nominations.Il y a eu des récompenses politiques.15 16 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 Après ça, des administrateurs se sont fait des empires.Là, c\u2019est des avocats : beaucoup de décideurs viennent du contentieux et c\u2019est la nouvelle mode.Ces gens-là, d\u2019une part n'ont pas beaucoup d'expérience de terrain et d'autre part, ils ont peur d\u2019une information qui peut être prise à partie par le politique.C\u2019est plus facile pour moi de présenter un sujet, par exemple la syndicalisation de danseuses nues en Californie, que les conséquences sur la nappe phréatique des activités d\u2019une usine à Ri- vière-du-Loup parce que là, je touche des intérêts d\u2019ici et que là-dessus, on est assez pointilleux.Quand je vais faire un film au Mali, je n'ai pas de problèmes, mais quand j'ai fait un film sur des enjeux politiques d\u2019ici, j'ai été censuré quelquefois.Le lobby juif ne voulait pas que je passe, à un moment donné, une interview d'Ibrahim Souss qui est un modéré \u2014 parce qu'il est un représentant de l'OLP à Paris \u2014 en même temps que Maher Osen qui était un membre du gouvernement israélien.J'ai eu - aussi des émissions qui ne sont pas passées sur le PQ après le référendum, parce qu\u2019elles ne donnaient pas la vision du patron.Lui aurait souhaité que le PQ disparaisse après la défaite du premier référendum.Évidemment, ce n\u2019était pas ce que les militants voulaient.Le patron voulait remplacer les militants qui ne disaient pas ce qu'il souhaitait entendre par ses amis polito- logues.Bon, il y a toutes sortes de formes, mais il y a des décideurs qui ont peur d\u2019un contenu québécois \u2014 canadien, moins \u2014 nous, on essaie d'en avoir le plus possible et ils ont peur.Il y a une censure, il ne faut pas se le cacher, une censure qui a changé avec le temps.qui est passée des mœurs au politique.En 1967 déjà, Laborit dans son livre sur la cité écrivait que le dernier pouvoir du pouvoir politique c'était l\u2019information et les médias et que le politique s'arrangerait pour faire main basse dessus, le contrôler et être de plus en plus présent.Ce qu\u2019il n'avait pas compris, c'est que le politique serait lui-même pris avec du lobbying et qu'il serait lui aussi à peu près contrôlé par les multinationales. FAIRE DES DOCUMENTAIRES Sylvie Groulx: Il y a sûrement des formes de censure politique dans les médias, mais en ce qui concerne nos films, je crois que la « censure », si on l\u2019appelle comme ça, est plutôt indirecte.Elle se fait par des interventions ponctuelles, au montage par exemple.Quand le représentant d\u2019une télé visionne un premier montage et que ses commentaires vont tous dans le sens de couper les plans dès que la phrase \u2014 donc l\u2019information \u2014 se termine, alors que le film veut donner à montrer la vie des gens; quand il nous demande si on n'aurait pas mis de côté des scènes qui mettraient en lumière des questions dans l\u2019air du temps comportant des éléments qui suscitent la controverse \u2014 évidemment, c\u2019est dit plus subtilement mais l'intention est limpide tout de même \u2014, eh bien c\u2019est la vision du réel, la sensibilité et les choix du cinéaste qui sont remis en question.Parfois, les commentaires sont contradictoires: on aimerait qu'on en mette un peu plus sur la fillette musulmane voilée dans la classe, car on veut des documents qui provoquent ou forcent le débat, mais en même temps on tique sur les propos de la prof de cette élève si elle intervient à un moment donné d\u2019une façon qui ne colle pas à la rectitude politique du jour.Alors, un cinéma libre.Les choix télévisuels sont conditionnés par les cotes d\u2019écoute.Et aussi les télédiffuseurs disent savoir ce que le public veut.Mais le public ne fait que prendre ou rejeter ce qu'on lui donne.Ce n\u2019est pas la méme chose.Carole Poliquin : Il y a des interférences politiques c\u2019est vrai, mais au moins il y a encore deux télés publiques où on peut montrer nos films.L'autre bout d\u2019entonnoir auquel on se heurte encore, c'est le nombre limité de télédiffuseurs.On a tous vécu des épisodes de censure avant le fait.Au moment même de la sélection, il y a des choix éditoriaux que chaque télédiffuseur exerce, mais il n\u2019y a vraiment que deux télédiffuseurs.En tout cas, moi, mes films, je n'ai jamais réussi à en vendre un à TVA, 17 TS 18 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 à TQS, même pas à Canal D quoiqu'il se soit déjà dit intéressé, mais finalement ça ne s\u2019est pas fait.Donc, c'est vrai qu'on a de moins en moins de lieux de parole à la télévision et la multiplication des chaînes, paradoxalement, n\u2019ajoute rien à la multiplicité des voix ou des choix qu\u2019on y entend.Toutefois, T'élé- Québec a acheté tous mes films depuis le début; alors je n'ai vraiment rien à redire, et il a un grand respect des auteurs et de leur point de vue.Je n\u2019ai jamais, moi personnellement, subi là de censure ou de questionnement insidieux.Alors qu'à Radio-Canada, c\u2019est couramment le cas.C\u2019est exact qu'on cherche le sensationnalisme, c\u2019est exact qu\u2019on cherche aussi le conflit pour le faire mousser.J'ai déjà proposé un projet qui se passait dans une école et on me disait : « Ce serait bien si on montrait la violence, les enfants qui crachent sur les professeurs » et c'était ce qu'on voulait voir à l\u2019écran.C\u2019est vrai que cela cache une problématique, mais si j'en avais parlé, ce n'aurait peut-être pas été de la façon qu'ils auraient souhaitée pour augmenter les cotes d\u2019écoute.Mais tu posais la question: C\u2019est quoi, un bon documentaire?Je pense que les critères sont les mêmes pour un film de fiction ou un film documentaire.Je pense qu'un bon film, c\u2019est celui qui nous apprend quelque chose sur l\u2019'humanité, sur notre humanité, sur la société.Il faut que la démarche soit claire, bien structurée.Qu\u2019on sente qu\u2019il y a un propos, qu'il y a quelque chose à dire.Puis une forme qui nous stimule, qui nous émeut.Souvent il y a des jeunes qui viennent me dire: « Qu'est-ce que ça prend pour devenir réalisateur ?Qu'est-ce que tu me conseilles ?» Une des choses que je leur dis, c\u2019est: « Avoir quelque chose à dire ».En plus, personne de nous ne serait encore là-si nous avions baissé la tête au premier refus.Puis même au huitième refus.Animateur : Par rapport à d\u2019autres formes d'intervention auprès de l'opinion publique \u2014 publier des essais, donner des FAIRE DES DOCUMENTAIRES conférences \u2014, en quoi le documentaire se différencie-t-il comme manière de s'adresser à un public pour susciter leur intérêt pour une réalité, un problème, une situation ?Sylvie Groulx: Je pense que Carole vient de le dire.C\u2019est de pénétrer un univers et d'essayer de le rendre avec justesse, avec un regard et un point de vue personnels, assumés et présentés comme tels.Cela peut prendre plusieurs formes, du mode poétique au mode militant.J'aime réaliser mes films autour de personnages et créer une histoire avec eux, une sorte de trame dramatique.Pour moi, ce qui est important, c'est que le spectateur ressorte d'une projection en faisant ses propres recoupements entre les divers éléments d\u2019un film.Je lui donne une matière que j'ai mis beaucoup de temps à construire pour arriver à un film « rond », solide, qui se tient, qui est équilibré.Ensuite le spectateur est libre de l\u2019interpréter à sa façon.Je vais toujours vers un monde que je ne connais pas, que je vais découvrir, vers des personnages qui vont me toucher et me faire perdre quelques préjugés.J'espère toujours que le spectateur lui aussi aura perdu en route quelques idées préconçues et qu\u2019il aura été véritablement touché, que des images du film lui reviendront à des moments opportuns.Dans le processus de réalisation, je ne perds jamais de vue ce qui m'a étonnée, intéressée, émue au moment de découvrir pour la première fois une réalité, un personnage.Car c'est là que se trouve le spectateur lorsque le film commence.Pour moi, ce qui distingue le cinéma documentaire d'autres formes d'expression, c\u2019est cette possibilité d\u2019observer mais de m'impliquer aussi, face aux gens que je filme, c\u2019est une démarche à la fois sensible par les émotions et intellectuelle par la qualité du propos, de la réflexion et de l\u2019équilibre à trouver entre fond et forme.Un film, c\u2019est des images, des paroles, des sons, c\u2019est le cœur que les gens y mettent, devant et derrière la caméra.19 20 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 Animateur: Ce même spectateur semble avoir développé ou redéveloppé ces dernières années un goût plus grand pour les documentaires, est-ce que cela vous a pris par surprise?Et comment l\u2019interprétez-vous ?Magnus Isacsson : Ça correspond à plusieurs choses\u2026 On est dans un monde en crise: une urgence environnementale et sociale, les guerres, les intégrismes, etc.Les gens sentent le besoin de comprendre.Et on se rend compte que l'information morcelée, des petits reportages qui se contredisent (un produit est bon pour la santé un jour, le lendemain c\u2019est le contraire ; tel conflit semble se régler, le lendemain, il reprend) engendrent une surcharge d'information, mais qui ne produisent pas de sens.Les gens sentent le besoin d\u2019avoir une interprétation des choses, une perspective, un point de vue qui va orchestrer les informations pour qu\u2019elles aient un sens.Et en cela, le documentaire a vraiment un rôle à jouer.C\u2019est un rôle important parce que, en tant que documentaristes, nous travaillons pendant une année ou plusieurs au suivi d\u2019un dossier, ce qui nous donne le temps d'entrer dans un univers, de réfléchir dessus, de travailler la matière, d\u2019arriver à une certaine conclusion.Et de les présenter dans une forme qui doit être captivante mais aussi riche d\u2019une analyse qui facilite la compréhension.Il y a des cinéastes qui ont joué un rôle important dans le renouveau d\u2019intérêt pour le documentaire ces dernières années, comme Richard Desjardins, Michael Moore et d\u2019autres.On s'aperçoit que les documents qui ont un point de vue fort, qui permettent parfois de susciter un débat, peuvent jouer un rôle essentiel dans la société.Quant à la télévision publique, il ne faut pas critiquer Radio-Canada et les télévisions de la même façon qu\u2019on le faisait il y a vingt ans.Il y a vingt ans, les télévisions, même publiques étaient encore accrochées à la notion d\u2019objectivité.Il faut vraiment noter qu\u2019il y a une évolution im- FAIRE DES DOCUMENTAIRES portante et que maintenant, même s\u2019il y a toujours des problèmes, il y a du côté de la télévision publique \u2014 pas seulement Télé-Québec, mais aussi Radio-Canada \u2014 une plus grande ouverture à des points de vue personnels, à des perspectives, à des prises de position.On peut maintenant diffuser des films comme L'erreur boréale, ce qui n\u2019était vraiment pas le cas il y a vingt ans.Les diffuseurs se sont rendu compte qu\u2019ils ne peuvent pas relever leurs cotes d\u2019écoute, assurer leur succès en respectant leurs critères, avec des productions qui ressemblent à n'importe quelle émisssion d\u2019affaires publiques.Et qu\u2019il y a intérêt aussi pour la télévision à présenter des œuvres originales, qui ont un point de vue, qui font quelque chose de différent et ça, C'est à notre avantage.Carole Poliquin: On accompagne la société.La société évolue et notre métier, c\u2019est de l\u2019observer.Des fois, on la devance un peu.Il ne faut pas trop la devancer parce qu\u2019alors, personne ne va vouloir de notre projet, mais il ne faut pas non plus arriver avec le millième projet sur le même sujet parce que là, il serait trop tard.Notre rôle implique d\u2019avoir cette sensibilité-là.Nous, ici, nous faisons tous des films sur des sujets politiques, sociaux ; nos antennes sont ouvertes à ça, c\u2019est des intérêts personnels.Je fais des films d\u2019abord pour répondre à ma propre curiosité et à ma propre soif de comprendre.Je me suis aperçue que ces intérêts-là traversaient différemment les époques.Quand j'ai commencé à faire mes premiers documentaires au Québec après un long séjour à l'étranger, c'était au début des années quatre-vingt et personne ne s'intéressait aux sujets politiques.Je voulais faire quelque chose sur le plein emploi, le chômage, le monde du travail.Ça n\u2019intéressait personne non plus ces années-là.On était dans le « moi »: moi et mon cancer, moi et ma mère, moi et ma fille.Si on veut caricaturer, ça allait jusqu\u2019à une espèce de nombrilisme, de retour sur soi, mais 22 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 qui était aussi un retour de balancier après les années soixante- dix où c\u2019était les films militants, le drapeau, qui avaient le vent dans les voiles.C\u2019était peut-être une bonne chose de revenir un peu sur soi.Mais j'en ai souffert professionnellement et financièrement parce que je n'arrivais pas à vendre quoi que ce soit à ce moment-là, puis je suis allée travailler à la télé.Mais dès la fin des années quatre-vingt, on a senti qu'on revenait à des questionnements sociaux.La performance, l'excellence, la productivité, on n\u2019a parlé que de ça pendant dix ans, puis on a commencé à penser que peut-être il y avait des limites à ça.Qu'il fallait se questionner.Les travailleurs le ressentaient dans leur vie, les enfants à l\u2019école, tout ça.Et les personnes qui choisissent les documentaires à la télé ou à la SODEC ou à Téléfilm \u2014 en fait Téléfilm ne choisit plus grand-chose vu que c'est la télé qui décide \u2014, les gens qui occupaient ces postes-là au début des années quatre-vingt-dix étaient dans cette même société et commençaient à s'ouvrir eux aussi, à se poser les mêmes questions que nous.On pouvait proposer nos projets.On se questionnait sur le sens de cette course à la productivité par exemple, sur la mondialisation ou sur les décisions des compagnies\u2026 J'ai l\u2019impression que les télédiffuseurs se sont rendu compte qu\u2019il y avait aussi une demande.Ils nous écoutaient, ne serait-ce qu\u2019en raison d'avantages purement mercantiles (cotes d\u2019écoute).Il y avait une demande pour ce genre de documentaires à caractère politique justement parce qu'il y avait une quête de sens dans la société.On a souvent reproché à mes films d\u2019être trop transversaux, de couvrir trop large.On n'arrivait pas à me placer dans la bonne case parce que je parlais à la fois de politique, de sociologie, d\u2019environnement, de famille.Mais c\u2019est comme ça, la vie\u2026 Les gens, en général \u2014 il y a vraiment des exception notables \u2014 sont ouverts, ce sont des personnes comme nous, ils se posent les mêmes questions et ils ont envie de voir des films qui répondent à ces questions-là. FAIRE DES DOCUMENTAIRES Sylvie Groulx: J\u2019ai l'impression que c\u2019est beaucoup à cause des phénomènes de la chute du Mur et de la mondialisation qu\u2019on a assisté au retour des mouvements sociaux et du cinéma militant.Je ne fais pas de cinéma militant personnellement, engagé, oui.Une nouvelle génération de jeunes s\u2019est mise à se préoccuper de ce qui se passe sur la planète.Ce que Carole dit est vrai.J'ai tourné un film dans les années quatre-vingt avec des jeunes, Chronique d'un temps flou, ils avaient de dix-huit à vingt-cinq ans et c\u2019est exactement ce qu'ils disaient tous, de quelque horizon qu'ils soient : « Je me sens tout seul, on n\u2019a plus de repères, les mouvements d\u2019avant ne fonctionnent plus, je ne sais pas où je m'en vais, j'essaie d'inventer seul un sens à ma vie.» Et effectivement, c'était beaucoup ce qu\u2019ils vivaient en tant que génération.Hélène Monette, devenue poète par la suite, intervenait dans le film en disant ironiquement: « Les seuls mouvements de masse qu\u2019on connaît, c\u2019est les feux d'artifice vus du pont Jacques-Cartier! » Puis un changement s\u2019est fait rapidement avec la mondialisation durant les années quatre-vingt-dix, avec les effets d\u2019un capitalisme plus fort que jamais, et ceux des problèmes environnementaux.Je crois que le cinéma fonctionne par vagues, comme la vie, comme l\u2019histoire.Des mouvements de contestation et de nouvelles formes d'action ont donné le goût d\u2019un cinéma engagé à une nouvelle génération et ont amené un nouveau public en salles, d'autant qu\u2019au même moment, on ouvrait à Montréal un nouveau complexe de cinéma, Ex-Centris, qui faisait place au documentaire.Certains films ont eu beaucoup de succès, des distributeurs se sont mis à y croire et en font la promotion, on a donné une meilleure visibilité médiatique à nos films.Tout cela se tient! Il faut entendre parler des films pour aller les voir, et les avoir vus pour développer le goût.23 24 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 Combien de temps l\u2019éclaircie durera-t-elle?Dans les années quatre-vingt, nos films n'étaient pas vus, on luttait pour que le gouvernement contribue au financement d\u2019une salle vouée au cinéma national, car les films de fiction ne trouvaient pas leur public non plus.Tout était bouché, les salles de Roland Smith avaient fermé, puis le Ouimetoscope.Pourtant, il se faisait d\u2019excellents documentaires.On sait que tout ça est fragile et peut s\u2019écrouler rapidement.Et évidemment, il y a des dérives là-dedans.Le documentaire est un peu victime de ses succès récents ces temps- ci.Il est devenu tellement à la mode qu\u2019on offre à n'importe quel acteur ou humoriste bien connu de faire son film, sur le sujet de son choix.Et des producteurs ont facilement l'appui des institutions pour le développement de ces projets sur la base de simples idées, alors que des cinéastes d'expérience doivent presque avoir écrit un scénario pour avoir un peu d\u2019appui à l\u2019étape de la recherche! Et c\u2019est sans compter tous les gens qui sont équipés en caméras et technologie de montage numériques à la maison, ceux qui sortent de toutes les écoles où l\u2019on donne des cours de cinéma et qui veulent presque tous faire de la réalisation.Comme si, sous prétexte que des outils pratiques existent, tout le monde avait la capacité de réaliser.Ca donne des gens qui simaginent que tourner un documentaire, c\u2019est amasser le maximum de matériel possible puis de voir ensuite ce qu\u2019on pourra faire avec au montage, alors que faire un film c'est, sauf exception, partir en tournage avec un point de vue clair fondé sur une recherche et une réflexion, tout en restant bien sûr toujours ouvert à réorienter le film d\u2019après le réel qui advient.Ce n\u2019est pas de l'improvisation, on n\u2019est pas à la remorque du réel, on en donne une version personnelle. FAIRE DES DOCUMENTAIRES Mais pour revernir au public, il est intéressant de voir qu\u2019il contribue, par ses choix, à la renaissance d\u2019un cinéma personnel, pas forcément engagé.Je pense par exemple à À force de rêves, de Serge Giguère, ou encore à Roger Toupin, épicier variétés, de Benoit Pilon.J'ai été étonnée par l'engouement des spectateurs pour le film de Benoit, pas parce qu'il ne le méritait pas mais parce que d\u2019autres films formidables, dans la même veine, se sont faits il n\u2019y a pas si longtemps et que l\u2019on disait d\u2019eux: « C\u2019est un film de B.S.» Les gens ne voulaient pas voir la vie des « petites gens ».Et c'est pour cette raison même qu\u2019ils ont été très touchés par le film! Je crois que c\u2019est parce qu'il nous sort de tout le phénomène médiatique des vedettes et du sensationnalisme et qu\u2019il fait vivre un personnage complètement marginal, qui témoigne d\u2019un monde en voie de disparition.De la même façon que Être et avoir, de Nicolas Philibert.Le passage du temps dans les films, c\u2019est important.Les gens sont très sensibles à ça, les choses qui disparaissent, contrairement à ce que nous disent souvent les décideurs.Et, en passant, les spectateurs sont des gens intelligents.Ils savent faire des recoupements, établissent des liens pertinents entre un plan qui se trouve à la dixième minute du film et une phrase à la soixante-douxième.Je ne parle pas de cinéphiles avertis mais de gens ordinaires qui sont tout simplement touchés par un propos.À chaque film je suis époustouflée par leur intelligence et leur sensibilité.Les gens décodent les films d\u2019une façon extraordinaire.Cela va absolument à l\u2019encontre du discours habituel : « les gens ne veulent pas ça ».Jean-Pierre Gariépy: Roger Toupin a eu un succès énorme parce qu'il y avait d'excellentes fenêtres pour présenter ce film- là.Il était très bien ciblé, très bien placé là où il a été diffusé 25 26 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 dans les premiers temps, d\u2019une part.D'autre part, je ne pense pas qu\u2019il y ait une relation avec le fait qu\u2019il s'agisse de B.S.ou de gens plus riches, c'est qu'on se reconnaissait dans Roger Toupin.Roger Toupin, c'est Monsieur, Madame Tout-le- monde.Dans l\u2019évolution du temps, on perd quelque chose, notre sécurité est menacée, il y a un temps qui disparaît et l\u2019avenir arrive.Le fait est que Canal D a eu sa meilleure cote d\u2019écoute avec Roger Toupin.Toute proportion gardée, je pense que le public québécois, canadien en général, est de plus en plus intéressé par le documentaire, de plus en plus sensible au documentaire.Pourquoi?Parce que plus on en a, plus on en veut.C\u2019est une question de sensibilité, d\u2019éducation et d\u2019accessibilité.Puis de programmation.Il y a de plus en plus de chaînes, de plus en plus de programmation, on a besoin de documentaires.Il y a une grande quantité de documentaires à la télévision privée.On ne parle pas de la qualité nécessairement, on parle de la télé, qui est accessible au grand public.Or ce grand public-là, il fait ce qu\u2019il a fait lors de l\u2019arrivée de la vidéo dans les années soixante-dix.On pensait que ça allait tuer le cinéma en salle, que les gens allaient rester chez eux à voir des vidéos, mais c\u2019est qu\u2019il y a des gens qui n\u2019allaient pas en salle, qui ont loué des vidéos, qui ont aimé ça et qui sont allés dans les salles après.Je pense que le documentaire a énormément d'avenir dans ce sens-là et même dans les salles de longs métrages parce que le public est de plus en plus sensible aux questions traitées dans les documentaires.Karl Parent: Je ne travaille plus à la télé.J\u2019en ai fait beaucoup, mais là je suis en train de faire deux films.C\u2019est évident qu\u2019ils vont passer à la télé.Mais il y a une chose qui est certaine, c'est que je suis un peu gêné maintenant quand à l\u2019université, je rencontre les étudiants et que je suis obligé de les envoyer à TV5 ou bien à RDI regarder les grands reportages parce qu\u2019il ne s\u2019en => FAIRE DES DOCUMENTAIRES fait plus ici.Enjeux par exemple, qui était une émission d'information, est devenue une émission sensationnaliste, c\u2019est quasiment du jaunisme par moments.Donc, qu'est-ce qui reste?Il ne reste plus grand-chose, même les nouvelles, moi, je les regarde à T V5 maintenant.J'avais l\u2019impression d\u2019écouter de la propagande pour la guerre de Harper à Radio-Ca- nada.On envoie pépé Derome en Afghanistan puis un autre ici, puis un autre là.C\u2019est tout le temps le même vocabulaire qui revient.Là, tu dis, ça suffit.Alors que si tu vas au cinq, tu as les nouvelles françaises\u2026 D'abord, c\u2019est mieux écrit.On a davantage des nouvelles que des grandes tartines sur rien au fond.Et c\u2019est la même chose en documentaire.Moi, je ne suis pas sûr que, toutes proportions gardées, il s\u2019en fasse beaucoup plus maintenant, de ce qu'on appelle du documentaire engagé, que ce qui se faisait il y a vingt ans ou dix ans.Prends l'ONF il y a dix, quinze, vingt ans, il s\u2019en faisait.Bon, les gens peut- être qu'il fallait qu\u2019ils se battent.Il y a eu des cas de censure, on s'en souvient, mais maintenant, on n\u2019a pas l\u2019impression qu\u2019il en sort grand-chose.C\u2019est toujours les mêmes amis, les mêmes vedettes qu'on voit, qu'on interviewe, qui s'interviewent.L'autre jour, j'ai été pris à regarder un reportage sur Diana parce que Homier-Roy et Laurendeau m'ont convaincu qu\u2019il fallait le regarder.Mais là, il y avait cinq minutes de documentaire et six minutes de publicité.J\u2019en ai parlé à des gens de Radio-Canada, ils m\u2019ont dit: « Non! C\u2019était quatre minutes de publicité et deux minutes d\u2019auto-promotion ».Quand ¢\u2019a fait six fois dans la méme émission que je voyais l\u2019autopro- motion des émissions qui s'en venaient, qui vont commencer la saison.Tout le monde en parle, etc., jai décroché, ca n\u2019avait plus de bon sens.Une des autres raisons pour lesquelles le public a besoin de documentaires, c\u2019est qu'il n\u2019y a plus de contenu.Les hommes politiques sont pris pour des menteurs, des bluffeurs, et les gens ne les croient plus.Alors, c\u2019est évident 28 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 que s'ils voient un documentaire qui est bien écrit, qui est bien fouillé, qui a une analyse, ils en ont besoin.Ils ne savent plus quoi regarder parce que la télé dite « générale » ou « quotidienne » est pourrie.Magnus Isacsson : Je sais qu'il y a des problèmes à la télévision publique aussi.Mais si on observe le paysage d\u2019ensemble, c\u2019est-à-dire quels sont les alliés, quels sont les ennemis, je ne veux pas simplifier de façon outrancière mais je constate que la télévision publique, pour les gens qui font du documentaire, ce sont des alliés, y compris Radio-Canada.Les gens qui font de la télévision publique ont à cœur les questions de société dont traite le documentaire, ils le considèrent sérieusement alors qu\u2019on ne peut pas dire la même chose de la télévision privée sauf quelques exceptions.Les principaux réseaux privés généralistes ne prennent presque pas de documentaires et, dans les réseaux spécialisées, le documentaire consiste souvent en des séries sur des sujets sensationnels sans beaucoup d\u2019originalité.Mon ami Ali Kazimi les compare souvent à des plantations d\u2019arbres \u2014 c\u2019est l\u2019uniformité alors que nous voudrions voir toutes sortes de variétés d\u2019arbres, comme dans une vraie forêt.Et je trouve que c\u2019est quand même important de dire que nous avons les alliés parfaits qui sont les conseils des arts, l'ONF, la SODEC et Télé-Québec, qui favorisent l'expression artistique, ou le cinéma d\u2019auteur.Nous aimerions voir la même ouverture de la part des autres agences et diffuseurs.Jean-Pierre Gariépy: Radio-Canada a maintenant, depuis septembre, une fenêtre spéciale pour le documentaire, long métrage et site Internet.C\u2019est complètement à part de ce que tu décris là, Karl.C\u2019est encore à une heure qu\u2019on considère peu intéressante pour nous, c'est dix heures et demie, le soir.Sauf qu'il reste que c\u2019est dans le cadre des heures de grande écoute FAIRE DES DOCUMENTAIRES du Fonds canadien de télévision.Donc, on peut avoir accès au financement d\u2019une part, et il y a rediffusion le dimanche après-midi d'autre part.De toutes façons, la SRC est coincée, elle ne peut pas lutter contre la tendance.Elle est obligée de se retrancher dans des cases horaires.Et peut-être qu'effectivement ç'a toujours été comme ça, que le public tranquillement va aller voir ces choses-là.Avec la publicité adéquate.Ça ne sert à rien de s'imaginer qu'on va vendre un documentaire long métrage le dimanche soir à dix heures et demie à l\u2019ensemble de la population.Il faut bien voir les choses, il faut cibler le public pour le faire progresser lentement en termes de nombre.Et c\u2019est ce qui arrive.Télé-Québec est un excellent allié, pourquoi ?Parce que T'élé-Québec, dans la programmation qu\u2019il a annoncée la semaine dernière, avait cent trente heures de documentaire à passer dans l\u2019année qui vient.Ça reste probablement un des plus grands diffuseurs ici.Quelqu\u2019un du groupe: C\u2019est pourtant lui qui a le moins d\u2019argent.Il a huit cent mille dollars alors que Radio-Canada a quatre millions et demi cette année.Jean-Pierre Gariépy: Oui, mais quand même.Il diffuse du long métrage, Télé-Québec, depuis longtemps.Il est extrêmement sensible à ça, il est ouvert.Il est en relation avec l\u2019ONF constamment\u2026 Sylvie Groulx: Il faudrait parler d'autre chose que des télé- diffuseurs parce que notre vie de cinéastes ne tourne tout de même pas juste autour d\u2019eux.Radio-Canada est une alliée ; ; .parce qu'elle diffuse du documentaire et contribue à le financer, mais c'est un diffuseur public, c\u2019est dans son mandat, ça fait partie de son rôle.Et nous donnons au public à réfléchir sur la société québécoise et canadienne d'aujourd'hui d\u2019une 30 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 façon différente des médias.Alors ce n'est que normal que nos films soient diffusés.Ce qui l\u2019est moins, c'est que les télédif- fuseurs que l\u2019on dit privés, tels TVA et d\u2019autres, ne financent ni ne diffusent de documentaires alors qu\u2019ils sont en réalité financés en très grande partie par des fonds publics puisque les compagnies de production qui les fournissent en émissions vivent, elles, de fonds publics.Magnus Isacsson: Il faut bien comprendre qu'on doit se battre pour ça.Il faut continuer, c\u2019est-à-dire il faut consolider nos relations avec la télévision publique même si on n'est pas toujours content de ce qui passe et ne passe pas.Parce que la télévision publique est sous attaque.Je lisais dans Le Devoir que Sarkozy veut diminuer le budget de TV5 et puis, partout c\u2019est la tendance.Les diffuseurs privés veulent réduire la place de la télévision publique et accaparer les ressources disponibles.Ils veulent passer du sport, des variétés et des vedettes.Donc, il faut que les gens qui font de l\u2019analyse, qui font réellement du documentaire, soient constamment aux aguets et prêts à se battre.Jean-Pierre Gariépy: A l\u2019Observatoire du documentaire, ce qui est extrêmement intéressant, on réunit à peu près tous les joueurs de la communauté documentaire.On voit les télédif- fuseurs côtoyer les créateurs autour d\u2019une même table et tenir le même discours.Et ça, moi, je ne l\u2019ai vu nulle part jusqu\u2019à maintenant.Pourquoi ?Parce que tous ont quelque chose à défendre.Comme la télévision est tributaire des cotes d\u2019écoute, les gens qui, à l\u2019intérieur de la télévision, s'intéressent au documentaire sont obligés de prendre des moyens pour se défendre et défendre leur intérêt, comme les créateurs.Donc, ils se retrouvent forcément.C\u2019est sûr qu\u2019il y a des désaccords sur beaucoup de choses.Mais tout a coup, on se retrouve.Cet FAIRE DES DOCUMENTAIRES été, on a manifesté au CRTC contre une enquête qui se fait sur le fonds de télévision pour le transformer et, sur quatorze associations autour de la table de l\u2019Observatoire, treize étaient d'accord pour signer une lettre et ça comprend Radio-Canada, Télé-Québec, l\u2019ARC, etc.Là tu te dis: tiens, c\u2019est nouveau ça, je n'ai pas vu ça souvent parce qu'il y a dix, quinze ans, c\u2019étaient des ennemis jurés.Et ça, pourquoi?Parce que la situation évolue très vite, qu'Internet prend le dessus aussi.Juste pour finir, le Vidéographe annonçait avoir reçu une subvention de cinq cent mille dollars pour numériser cinq cents films.Pourquoi ?Pour les diffuser sur la Toile.Carole Poliquin : Un chercheur que j'interviewais pour le film que je suis en train de faire me disait que c\u2019est quasiment plus facile de trouver de l'argent pour faire du documentaire sur des questions scientifiques que pour faire nos recherches sans lesquelles il n\u2019y aurait pas de documentaires du tout.Nous, on parle des résultats de recherches en sciences biologiques ou en sciences sociales parce que c\u2019est souvent les chercheurs qui mettent en évidence les problèmes environnementaux, sociaux, etc.Comme le cinéma est une industrie, on a de la chance par rapport à d\u2019autres disciplines artistiques, par rapport au théâtre ou a la danse.Dong, il y a quand même de l'argent à cause de la télé, des commanditaires.Ainsi, Louise Vandelac, qui est une chercheuse, a fait un film inspiré par sa vision sociologique, mais est-ce que c'est facile dans tous les domaines ?Je ne le sais pas.Magnus [sacsson : S'il est possible maintenant de faire le genre d'alliance dont parle Jean-Pierre, c\u2019est parce qu\u2019il y a actuellement une très grande offensive de la télévision privée qui se passe en partie dans les coulisses, mais au gouvernement fédéral, au CRTC, au Fonds canadien (fonds des cablos) et tout 32 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 ça, il y a une autre offensive qui vise à réduire le financement de la télévision publique, à réduire le financement de la télévision éducative, à circonscrire la définition du documentaire ou en fait, au contraire, à l\u2019ouvrir plus largement pour que des émissions de téléréalité ou toutes formes de divertissement télévisuel aient accès au financement qui est jusqu'ici réservé au documentaire.Alors, effectivement, dans ce contexte-là il y a place pour des alliances entre la télévision publique, les cinéastes, les producteurs, etc.Sylvie Groulx: Oui, c\u2019est vrai, c\u2019est quand ça va très mal qu\u2019on se décide à chercher des solutions.Actuellement, c\u2019est carrément la propriété nationale des médias de communication qui est mise en question.On commence à s'intéresser à des conglomérats étrangers qui ont l\u2019œil sur nos médias.Ces jours-ci on dirait que le pays est à vendre, Alcan et autres, tout semble vouloir y passer, même Hydro-Québec.C\u2019est un phénomène qui touche tous les secteurs.Et l\u2019audiovisuel est un secteur très lucratif.C\u2019est la deuxième industrie en termes de revenus aux États-Unis, après l'aéronautique! Des consortiums internationaux privés sont créés, ils achètent des entreprises télévisuelles et cinématographiques et rejettent les législations nationales de protection, de programmation.On a intérêt à se tenir debout parce que c\u2019est carrément l\u2019idée même d\u2019une production nationale sur laquelle on a le contrôle qui sera remise en question.Les Américains ont toujours travaillé à trouver des moyens d'interdire les productions nationales des autres pays, mais aujourd\u2019hui ils sont appuyés par d\u2019autres grands conglomérats dans le monde.La diversité culturelle est fragile.Karl Parent: La première censure qu\u2019il y a eue à Radio-Ca- nada, c'était sur une musique.Un documentaire était passé sur un scandale dans lequel des gens du Devoir, des gens du gou- FAIRE DES DOCUMENTAIRES vernement étaient impliqués et, à la fin de l'émission, le réalisateur avait mis la musique qu'avait utilisée Costa-Gavras dans son film Z.C\u2019est à ce moment-là que le diffuseur a empêché que l\u2019émission soit rediffusée.Il a obligé le réalisateur à changer la musique.Et la SRC a sorti une espèce de petit cahier sur l'éthique journalistique à Radio-Canada dans lequel il était dit qu\u2019il fallait que la musique ne soit pas significative.Magnus Isacsson: Il y a une évolution importante dans la façon de faire du documentaire engagé.Et je trouve que c\u2019est très heureux.Le documentaire militant classique genre pan- neaux-pancartes-so-so-so-solidarité n\u2019est plus tellement à la mode heureusement, et le documentaire didactique, sur un ton éducatif, voix de Dieu non plus.Alors on cherche de nouvelles façons de faire du documentaire avec certainement une préoccupation de structure dramatique.Quelque chose qui, moi, me préoccupe beaucoup, c'est cette structure dramatique, le développement des personnages sur les mêmes principes que les films de fiction, mais aussi avec des éléments d\u2019humour, de chansons, de performance, d\u2019animation.Et là aussi, je trouve que les films de Michael Moore, c\u2019est un exemple.Le personnage de Moore, son sens de l\u2019humour, sa façon de provoquer, c'est une façon de faire du cinéma, mais ce n\u2019est pas une recette, ce n'est pas un modèle.Il y en a d\u2019autres qui travaillent avec la musique, avec des éléments théâtraux, avec des éléments de performance.Tout ça aide, ça ajoute de la créativité, ça donne plus d'originalité au documentaire.Et je trouve que ça permet de trouver des publics qui ne s'intéressent pas à la production uniquement à cause du sujet ou qui reprochaient une certaine lourdeur au documentaire traditionnel.Carole Poliquin : Moi aussi je sens très bien dans ma pratique l\u2019évolution du regard politique dans la façon de transmettre 33 34 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 notre critique de la société.C\u2019est vrai que dans les années soixante-dix c'était le drapeau, le slogan.J'ai commencé à exercer ce type de cinéma-là quand je vivais en Turquie, donc dans un contexte où il y avait une grosse répression policière.Alors, on filmait les manifestations étudiantes, les manifestations ouvrières, les grèves de la faim, les enterrements d'ouvriers assassinés et qui donnaient lieu à d\u2019autres fusillades de la police, qui donnaient lieu à d\u2019autres enterrements.Alors, c'était les bidonvilles, mais je sais pas, si j'avais été au Québec à ce mo- ment-là, comment aurait été mon regard, mais je pense que tout ça était dans l\u2019air du temps.pas juste en Turquie.Le fait que dans ce pays les inégalités étaient tellement flagrantes me faisait trouver presque normal de prendre un ton radical pour les dénoncer.Quand je suis revenue au Québec, j'ai trouvé que nos capitalistes, à nous.C\u2019est vrai qu\u2019il y a une richesse immense ici, puis l\u2019écart s\u2018est creusé depuis 1980.Mais à mon retour, il me semblait que la réalité était plus complexe ici parce que, entre autres, il y a une classe moyenne.Le citoyen de classe moyenne, bon, ce n\u2019était pas le prolétaire idéal.Ce n\u2019était pas le pauvre qui a faim nécessairement.C\u2019est celui qui consomme, qui a besoin de sa job pour consommer et faire rouler le système.Donc, en même temps, il contribue au maintien de cette économie-là.Ce qu\u2019il m'intéresse de montrer dans mes films, c\u2019est les mécanismes qui sont en jeu, c\u2019est l'idéologie, les mécanismes qui sont derrière les éléments qu\u2019on voit et qui sont traités à la télé tous les jours, mais qu\u2019on ne prend pas le temps de comprendre.Souvent, je disais que mes documentaires commencent là où la télé arrête.Parce que parfois, je voyais des choses intéressantes à la télé et je me disais: « Le cinéaste va dire quelque chose là ».Mais c'était la conclusion, le film ou l\u2019émission finissait.Donc, c\u2019est de creuser cette complexité- FAIRE DES DOCUMENTAIRES là et de mettre en évidence les mécanismes institutionnels économiques, politiques.surtout économiques qui m'intéressait, dans les films que j'ai faits sur la mondialisation, pour produire du sens.Pour amener les gens à comprendre parce que c'était, comme je disais, mon propre besoin de comprendre qui me motivait.C\u2019est une attitude valable et utile, qui rejoint celle d\u2019un mouvement comme les Lucioles!, jeune collectif de vi- déastes.Je les connais bien et ce sont des amis \u2014 ils m'ont déjà dit que finalement, j'avais des sacrés bons budgets pour faire mes films, que je n'étais pas à plaindre et que mon discours, vu qu'il passe à la télé peut-être que je le censurais moi-même, et que je devrais être plus radicale.Mais moi, je ne me vois pas en train de censurer mon discours.Passer à la télé, c\u2019est s'adresser au plus grand nombre et ainsi atteindre tous ceux qui ont peut-être l\u2019intuition des choses qui vont mal dans le système et qui voudraient bien mettre des mots dessus et puis peut-être commencer a s organiser pour les changer.Donc, nos films c\u2019est un peu ces petites pierres-là qui marquent un chemin.Mais en même temps, le travail de collectifs militants qui vont filmer les manifs comme je faisais dans les années soixante-dix et qui documentent la brutalité policière et ce qui se passe réellement dans une manif, les provocations policières \u2014 on le voyait aussi, Magnus, dans ton film sur le Sommet de Québec \u2014, c\u2019est important parce que la télévision dénature tellement le sens des événements par l\u2019image et l\u2019interprétation du discours qui s\u2019y greffe.Les entrevues que font les journalistes ne montrent pas le fond de l\u2019histoire, on ne comprend pas pourquoi ces gens-là manifestent.Il faut vraiment fouiller longtemps pour comprendre pourquoi ils ont manifesté.Alors, le travail des militants s'adresse beaucoup plus au 1.Voir la discussion à l\u2019intérieur de ce groupe dans ce même numéro.35 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 cercle des militants.c\u2019est peut-être le défaut de leur action.Puis les Lucioles évoluent aussi et ceux qui continuent de faire des films s\u2019en vont vers des trucs plus complexes, mais je pense que j'ai vu ça depuis disons 1999 avec Seattle, les gens avec toutes leurs caméras qui documentaient le mouvement anti- mondialisation en émergence et la montée de la répression po- liciere.Je pense que ¢\u2019a été important aussi ce type d\u2019approche- là, plus brute, l\u2019image brute, moins interprétée.Et puis peut-être avec des narrations bien radicales aussi.Karl Parent: On joue avec des images, avec des textes, avec des sons.Il faut à la fois être sensible et intelligent.Des discussions du côté de l'engagement, ce que j'en ai eu avec des collègues et amis à qui je disais : « Moi, je ne peux pas faire un film si je ne dis pas ce que je pense », c\u2019est-à-dire que je vais chercher de l'information, j'ai des documents, je rencontre des spécialistes, je me fais une idée.Il faut que je sois honnête, mais être neutre, ça ne m'intéresse pas.Le film où on fait trois minutes de pour, puis trois minutes de contre, ça ne m'intéresse pas.C\u2019est évident que quand je fais un documentaire, que ce soit sur l'eau, que ce soit sur le « bullying », que ce soit sur la génétique, à un moment donné je veux que les gens aient des éléments aussi pour réfléchir.Ils vont être sensibilisés à certaines choses et ils vont se poser des questions sur d\u2019autres, puis je veux les aider à prendre position.Là, je viens de finir un film pour Fau Secours! mais Eau Secours! c\u2019est parti d\u2019une série que j'avais faite avec Szakca sur la privatisation de l\u2019eau en Angleterre, sur ce qui se passait en France et qui risquait de se passer ici parce qu'on avait des politiciens qui faisaient toutes sortes de tractations secrètes.Je critiquais Radio-Canada tout à l\u2019heure, mais j\u2019étais tellement content l\u2019an dernier ou il y a six mois quand jai vu, FAIRE DES DOCUMENTAIRES à Zone libre, une émission sur les sables bitumineux expliquant tous les trucs secrets que Harper traficotait avec les États-Unis.C\u2019est extraordinaire à un moment donné d\u2019avoir de l\u2019information qui te met en maudit ou qui te réjouit, mais qui t'aide à te faire une opinion et à te mobiliser.Pourquoi pas ?Quand on a eu, nous, après la projection de nos films sur les OGM à l'ONF plein de gens qui venaient nous voir en disant: « Qu'est- ce qu'on peut faire ?» et tout, on était bien contents.C\u2019est extraordinaire de voir qu\u2019un film tout d\u2019un coup réveille un questionnement chez les téléspectateurs, réveille un intérêt et puis que ça aboutisse à quelque chose.Comme disait Camus, on est à la fois des solitaires c\u2019est sûr, mais on est aussi des solidaires.Magnus Isacsson : On ne se fait pas d\u2019illusion sur l\u2019influence des documentaires à part quelques exceptions, L'erreur boréale notamment.Mais le documentaire, le travail de documentariste participe à toute une culture de résistance; les documentaires fonctionnent en conjonction avec tous les mouvements sociaux, des activités de toutes sortes, des débats, des forums, des discussions de cuisine, des manifestations variées.Le documentaire acquiert une vie en tant que film, en tant que produit culturel, il circule, il se promène.Tout ça fait partie d\u2019un effort qui va dans le sens de l\u2019ouverture, d\u2019un débat de société.Pour moi, nos films servent à participer, pas à tirer des conclusions \u2014 bon, ça peut être le cas pour certains films.Mais principalement, je trouve que les films devraient aider à provoquer une réflexion, susciter un débat de société.Chacun peut faire son choix de style.Je trouve que Carole a trouvé une façon de faire, une formule populaire très accessible pour faire une analyse.Je trouve que c\u2019est très fort, ça.Ça marche très bien aussi à la télévision.Moi, mon choix personnel, c\u2019est de raconter des histoires dramatiques, mais qui touchent des questions importantes pour moi comme les droits humains 37 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 ou la protection de l\u2019environnement.Pour moi, la plupart du temps, cela implique de suivre une histoire sur une longue période où les rebondissements, les changements de rapports de force soulèvent des questions de société.Bien sûr, on orchestre le montage pour faire ressortir ces enjeux-là, mais Karl a son style, Sylvie a le sien et chacun a sa façon de faire, mais je trouve que nous avons une belle communauté de documentaristes et que, contrairement à ce qui se passe en fiction, on n\u2019est pas à couteaux tirés, en conflit.On sent qu\u2019il y a un milieu, qui collabore beaucoup en vue d\u2019un changement social, pour favoriser des débats de société.Et je trouve que notre travail est une belle façon de vivre, même si le financement est difficile.C\u2019est à un beau milieu que nous appartenons en tant que documentaristes.Jean-Pierre Gariépy: Je me souviens d\u2019avoir été à l\u2019île aux Coudres peu de temps, un an ou deux, après que Perrault eut fait Les voitures d'eau et d\u2019avoir rencontré Grand-Louis et tout.Puis là, je m'étais posé des questions.Je m'étais dit : Perrault est venu déranger ces gens-là, au fond.Et là, Grand-Louis, ce n\u2019était plus un pêcheur, c'était devenu une vedette sur l\u2019île.C\u2019est évident qu\u2019il faut se questionner sur les conséquences qui peuvent se produire dans le petit milieu où on a tourné.À un moment donné, ça peut faire comme des ronds dans l\u2019eau quand on lance un caillou.Carole Poliquin: Je pense que c'est absolument inévitable qu\u2019il y ait des retombées quand on fait une intervention dans le réel en tournant.Ça ne peut pas être autrement.Ne serait- ce que le processus même de faire un documentaire : passer de la recherche au tournage, au montage, quand tu as soixante heures de pellicule même si tu n\u2019en gardes qu\u2019une, c\u2019est une grosse intervention dans le réel, ça.Sans compter les choix de flr dh FAIRE DES DOCUMENTAIRES filmer ça et pas ça.Puis celui-là et pas celle-là puis\u2026 C\u2019est des choix continuels en enfilade et, en plus, il faut toujours penser à rendre le film intéressant.Il faut créer, comme disait Magnus, une structure dramatique.Mes films documentaires sont bâtis, pour certains en tout cas, vraiment comme des fictions.Ils sont vraiment portés par des personnages, et il y a du temps qui passe et on les voit changer.Ce n\u2019est pas moi qui crée la vie des gens, mais c\u2019est évident que je travaille mon film de façon à le rendre intéressant.Je pense qu'il faut construire une structure qui raconte l\u2019histoire d\u2019une certaine façon.Mon dernier film se passait dans une classe, et les gens me demandaient tout le temps: « Est-ce que la classe cette année-là aurait été pareille si vous n\u2019aviez pas tourné un film dedans?» Je ne peux pas savoir quelle aurait été la différence, mais il y en aurait certainement eu une, parce que le simple fait qu\u2019une équipe de quatre personnes entre dans la classe modifiait certainement beaucoup de choses.Cela dit, la prof était fantastique et elle réussissait à occuper les élèves qui nous oubliaient presque complètement.Mais tu ne sais jamais, quand tu arrives une journée pour filmer des gens, l'impact que tu vas avoir sur ce qui était en train de se passer, et de quelle façon tu vas interférer.Tu peux ten rendre compte, tu peux ne pas ten rendre compte.Les gens eux-mêmes ne s\u2019en rendent pas forcément compte sur le coup.Et puis, évidemment, en bout de ligne le montage c'est, d\u2019une certaine façon, une forme de fiction parce que c'est construit, mais en partant du réel, donc\u2026 Je pense a Wiseman par exemple.Il s'en va, il tourne, ça va se passer\u2026 bon, dans une école de l\u2019armée.Il ne fait jamais de scénario, il ne fait pas de recherche.Il détermine un lieu, il entre, il tourne, il tourne, il tourne.Il a peu construit à l\u2019étape de la recherche, mais quand il se retrouve dans la salle de montage, c\u2019est évident qu\u2019il construit le film.Donc, est-ce que son film 39 40 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 reproduit mieux le réel que l\u2019autre cinéaste qui est intervenu différemment?Les deux vont produire une heure et derie de film, et ce sera des créations de cinéastes, il ne faut pas se leurrer là- dessus\u2026 Pas plus qu\u2019un journaliste, un cinéaste qui se dit objectif ne va l\u2019être.Qu'est-ce que l\u2019objectivité ?Karl Parent: Je me souviens d\u2019avoir fait un moment donné un film, en coproduction avec les Suisses, sur Finstein et le choix que j'avais fait, c'était de travailler avec Jean-Pierre Ronfard, et Ron- fard devenait un personnage; après, il devenait le physicien de Dürrenmatt.Il posait la question de la responsabilité du scientifique sur ses recherches pour aboutir à la bombe atomique évidemment.Mais ça, c\u2019est un choix que tu fais.Alors, à ce moment- là, ton personnage est aussi tributaire du choix que tu as fait quand dans un film, tu choisis tel animateur plutôt que tel autre, tel comédien plutôt que tel autre, telle musique plutôt que telle autre.Moi, il y a un exercice que je fais à l\u2019université.Je prends une image, je divise la classe en trois et là je dis: « Vous allez m'écrire un scénario, l\u2019histoire d\u2019un documentaire au moyen d\u2019une image.» Sauf que ce qu'ils ne savent pas, c\u2019est que dans un cas j'ai mis le Prélude de la mort de Siegfried de Wagner et dans le deuxième, une petite chanson d'amour puis dans le troisième, un texte ou la couleur de l\u2019image.Toute l\u2019histoire est dépendante de la musique.Vous comprenez ?Les étudiants sont tout surpris de la différence entre les groupes.Ils ne savent pas qu\u2019ils ont écouté une musique différente sur une même image.C\u2019est évident qu\u2019on a des choix éditoriaux à faire quand on est cinéaste.Magnus Isacsson : Je trouve que même avec un point de vue fort, très clair, la complexité a sa place.Parce que ce n\u2019est pas intéressant de simplifier les choses au point où ça devient du noir et blanc, qu\u2019il n\u2019y a pas de nuance.Je trouve que c\u2019est une erreur que peuvent faire parfois les militants.Pour comprendre FAIRE DES DOCUMENTAIRES les vrais déroulements des luttes sociales, pour être capable de tirer des leçons, d\u2019apprendre quelque chose pour la prochaine fois, il faut parler des complexités.Ce n\u2019est pas parce que les gens sont des amis qu\u2019ils vont être amis dans l\u2019action.Ce n\u2019est pas parce que les gens sont supposés être ennemis qu\u2019ils sont absolument noirs et qu\u2019il n\u2019y a pas de nuances.Les processus sociopolitiques ne sont jamais simples.Je trouve que cet aspect est important pour que les films soient réalistes et crédibles.C\u2019est intéressant par ailleurs d'aborder les complexités.Et c\u2019est une des difficultés avec les films faits pour la télévision.Quand on est obligé de couper un film qui est pensé comme un long métrage \u2014 dans mon cas, c'est souvent des processus de trois, quatre ans de tournage sur des luttes sociales qui se passent sur une bonne durée \u2014 pour le réduire à quarante-deux ou cinquante-deux minutes, on est obligé d\u2019enlever les nuances.Carole Poliquin : Cela impose une sorte de censure aussi.Le bien commun, que j'avais décidé de diviser en sept jours calqués sur la Genèse, Radio-Canada était intéressé à l'acheter en première fenêtre, puis ils m'offraient quarante-deux minutes ou peut-être quarante-huit à Zone Libre l'été.C\u2019était impossible.On ne peut pas traiter un sujet décemment dans sa complexité et avec ses différentes facettes en quarante-huit minutes, il faut du temps, ne serait-ce que pour exposer la problématique.Je trouve que c\u2019est une bonne nouvelle d'apprendre que maintenant Radio-Canada a ouvert une case de longs métrages, fût-ce à dix heures et demie le soir.Je pense que le documentaire devient intéressant dans cette forme-là, beaucoup plus que dans le cinquante-deux minutes.Sylvie Groulx: Mais il n\u2019y a pas que la télé.Il y a toutes sortes de lieux de diffusion.J'ai d\u2019ailleurs travaillé en distribution long- 42 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 temps, à Cinéma Libre, parce que je trouvais que c\u2019était absurde de travailler à faire des films qui n\u2019allaient pas être vus.Il y a toutes sortes de réseaux: festivals, maisons de la culture, cégeps et universités, réseaux sociaux, etc.Mais je remarque que l'influence des médias quotidiens se fait de plus en plus lourde chez le spectateur.On me demande souvent : « Qu\u2019est-ce que vous vouliez démontrer?» ou on dit : « Vous ne proposez pas de solution ».Je ne veux rien démontrer et je n'ai certainement pas de solution aux questions que pose la réalité du monde.J'espère simplement contribuer à apporter une façon différente de la regarder, avec sa complexité.On a l\u2019habitude de recevoir des solutions à des problèmes.Mais poser de bonnes questions et donner des éléments de réflexion pertinents, c\u2019est offrir au spectateur un rôle actif, alors qu'il est généralement en situation de passivité.Karl Parent: J'ai vu à un moment donné un gars me téléphoner parce qu\u2019il avait perdu un pouce et qu\u2019il avait vu, dans un film qu\u2019on avait fait sur les chirurgies, quelqu'un à qui on avait enlevé un orteil pour remplacer un pouce parce qu'il en avait besoin pour travailler.Après Main basse sur les gènes, j'ai été invité à le présenter en Martinique; ça nous a permis de belles vacances là-bas, ce n\u2019est pas désagréable.Carole Poliquin : Des fois, les gens veulent, parce qu'ils sont habitués à ça, qu\u2019on leur donne une solution.Puis, ils sont habitués à cette formule-là et ils nous disent: « Mais oui, mais là, à la fin du film, vous nous expliquez pas ce qu\u2019il faut faire », alors, je leur réponds: « Écoutez, je suis allée filmer un milieu que je ne connaissais pas au départ, ce n'est certainement pas moi qui va vous dire où est la solution, j'essaie seulement de vous donner des éléments de réflexion.» Non, je n'en ai pas de solutions, je n\u2019en aurai jamais, et je vais mourir sans solution moi aussi.Je pense que s'ils posent cette question, c'est (a qu de Un Ie de li ly FAIRE DES DOCUMENTAIRES parce que la télé va dans ce sens-là, les explications.On serait supposé déboucher de l'explication sur une espèce de conclusion: « On m'a dit: c\u2019est ça qu'il faut penser, je suis rassurée ».Moi, en ce moment, ce comportement me perturbe un peu.Il me semble que je le voyais moins avant.Karl Parent : Parfois c'est des gens du milieu concerné par le film qui s'apportent entre eux des bribes de solution.Je me souviens par exemple, que j\u2019étais invité à présenter un film sur le suicide dans un hôpital sur le boulevard Gouin près de l\u2019Aca- die, Notre-Dame-de-la-Merci, et une dame a expliqué la loi belge sur le droit de mourir dignement et tout.Donc, elle a utilisé le film, une partie du film et cette intervention a permis toute une discussion.Et il y avait des cas concrets là, les gens qu\u2019on avait filmés.C\u2019est toujours intéressant de voir que notre matériel peut être utilisé de façon pratique.Carole Poliquin : C\u2019est vrai que la réaction est différente selon que l\u2019on présente le film à des étudiants dans une classe ou à des groupes communautaires ou syndicaux où les gens ont déjà une pratique et.on se la fait poser tout le temps la question: « Qu'est-ce que vous proposez comme réponse?Qu'est-ce qu'on peut faire?» Et, c\u2019est évident, on n\u2019est pas là pour donner des réponses, on est les témoins d\u2019un problème.On voudrait accompagner, provoquer, accompagner une réflexion, mais la façon de poser la question peut être différente d\u2019un réalisateur, d\u2019un auteur à l\u2019autre ; la façon de poser la question va déjà orienter les réponses.Quand un film veut favoriser un changement social, on sent cette aspiration-là.Est-ce qu\u2019on fait un film démobilisant?On me l\u2019a dit pour Turbulences par exemple \u2014 mais il faut dire que c'était les débuts de la mondialisation, on remonte à 1995, 1996 \u2014, les gens disaient : « c'est tellement gros, c\u2019est tellement énorme, les marchés a. POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 financiers partout dans le monde, les intérêts sont tellement gros que je me sens impuissant ».Mais là encore, devant une situation semblable, j'ai remarqué dans les discussions que c\u2019était plutôt les gens plus âgés qui réagissaient comme ga.Pas tout le temps, mais souvent.Et les jeunes répliquaient: « Au contraire, ça me choque trop, ça ne se passera pas comme ça, on va faire quelque chose ».Alors, moi, les questions que je me pose encore par rapport à la conclusion de tous mes films, c\u2019est: Est-ce que je démobilise en rendant la situation tellement lourde, en montrant tout, tout ce qu'il faut changer ?Tout se tient, tout découle de tout.C\u2019est pour ça que les solutions aux problèmes décrits dans un film, ça prendrait un autre film pour en parler.Et ça encore, ça pose la question : Est-ce préférable de faire une critique des éléments dramatiques qu\u2019il peut y avoir dans un film, ou de montrer des gens en train de travailler à des solutions qui ne sont jamais faciles ?Et puis encore une fois, il y a les contradictions par rapport à soi-même et à la société de consommation, etc.Quand on construit des institutions nouvelles ou des façons de faire nouvelles, on ne sextrait pas de la société complètement, non, mais malgré tout, il faut doser son action\u2026 ! Alors, je ne sais pas.Je me pose aussi ces questions-là parce que j'ai l\u2019impression que c\u2019est préférable au cinéma de partir au moins de la critique mais je tiens à intégrer des éléments stimulants, positifs, des pistes de réponse, des pistes de solution pour que les gens aient quelque chose à se mettre sous la dent.La critique et la solution émanent des situations que j'ai choisies.Comme dans Le bien commun, je pense à Vananda Shiva qui critique la mainmise des multinationales sur les semences et qui fonde une banque de semences traditionnelles, où on se les échange et sans qu\u2019elles soient monnayées.Donc, les deux éléments sont importants.Je m'interroge beaucoup sur cette question en ce moment. FAIRE DES DOCUMENTAIRES Karl Parent: Pourquoi pas un film axé sur un de ces aspects \u2026 ?Si c\u2019est clair que ce film s'intéresse à cet élément\u2026 ?Il y a des fois où on aurait trop de matière avec le temps qu'on a.Il faut faire des choix.Jean-Pierre Gariépy : C\u2019est pour ça que le cinéaste documentariste a intérêt en général à accompagner son film dans la mesure du possible, quand ça se fait dans un milieu homogène.Des projections en milieu éducatif, c\u2019est relativement bien parce qu'un professeur peut animer une discussion.Mais idéalement, la télévision responsable devrait encadrer la projection des films documentaires pour ne pas laisser le spectateur coincé entre deux émissions qui n\u2019ont rien à voir entre elles.Il voit Turbulences, il voit.un autre film, il voit une pub.Il passe a autre chose.C\u2019est catastrophique.C\u2019est pour éviter ça que dans la nouvelle case horaire de Radio-Canada, il y a un encadrement tant au moment de la présentation du film qu'après, sur le site Internet.Le public veut en savoir plus, c\u2019est sûr.Sylvie Groulx: Une anecdote.Je parlais tantôt de Chronique d'un temps fou que j'ai tourné dans les années quatre-vingt.Le film avait été présenté pendant un certain nombre de semaines au Ouimetoscope, dans la petite salle.Et le dernier soir, je suis allée voir comment ça allait.À la sortie, une jeune femme vient me voir et me dit: « C\u2019est la troisième fois que je vois le film, c'est tellement nous, et puis c\u2019est plein d\u2019espoir! » Et puis, juste après, un ami dans la quarantaine me demande: « Sylvie, as- tu fait exprès ?C'est noir, ton film, c'est déprimant! » Comme quoi chacun le reçoit à sa façon.En fait le film était à la fois sombre et porteur d\u2019espoir par la qualité de la réflexion critique des jeunes, leur intelligence et leur sens de l\u2019autodérision.L'espoir résidait dans leur lucidité. ESSAIS ET ANALYSES Les Lucioles Un collectif de videastes a contre-courant PROPOS RECUEILLIS PAR MAUDE PRUD'HOMME epuis 2002, le collectif de vidéastes engagé-e-s Les Lucioles produit et diffuse des courts métrages à caractère sociopoli- tique.Deux mille deux, c'était peu après le Sommet des Amériques, dans la foulée des Independant Media Centers (IMC), et il commençait à y avoir pas mal de monde utilisant des caméras vidéo dans les événements militants.Que faire de toutes ces bandes?La question commençait à se poser sérieusement\u2026 Des animations, des documentaires, des fictions, des productions hybrides pour mettre en images et en sons des réalités cachées, pour déconstruire des incongruités, pour suggérer des possibles, pour poser des questions, pour le plaisir, pour beaucoup d\u2019autres raisons.On pouvait reconnaître les affiches, souvent faites à la main, toujours originales.A Montréal, les soirées des Lucioles ont rempli l\u2019Alizé au complet de façon semi-mensuelle durant les deux premières in LES LUCIOLES.UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT années avant de passer en mode semi-saisonnier pour une année encore, changeant parfois de salle pour accueillir un plus grand public.Alternant depuis, de période de veille en périodes d\u2019éveil, les DVD continuent de sortir de façon plus thématique et en s\u2019associant à d'autres groupes, comme Stella et les Panthères roses pour élaborer une compilation trilingue sur le travail du sexe, par exemple.Des projections ont aussi été organisées à Québec de façon récurrente, ainsi qu\u2019à Matane, à Chicoutimi, à Sherbrooke et dans quelques autres endroits, plusieurs à l\u2019insu du collectif car il n\u2019est pas besoin de demander de permission pour diffuser notre matériel.Ce collectif a réalisé et diffusé des dizaines de vidéos, des performances, une tournée, des rencontres au cours de ses quelques années d'existence.Voici une entrevue de groupe avec quelques-uns de ses membres.Comment a commencé votre collectif?On a d'abord choisi un nom, collé des affiches, envoyé des courriels, puis on s\u2019est croisé les doigts\u2026 Il nous fallait recruter 40 personnes.Quel est votre meilleur souvenir ?C\u2019est quand ç'a marché.Parce que j'ai démarré beaucoup de projets dans ma vie, mais ils n\u2019ont pas tous fonctionné pour plein de raisons.Parfois c\u2019est pas le moment ou il y a maladresse, ou je sais pas quoi mais à un moment donné, ç\u2019a marché! \u2014 La première soirée qu\u2019il est venu de 200 à 300 personnes.Ah qu'on était surpris! 47 48 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 \u2014 Et à la Station C, quand c'était plein! \u2014 Mais le fait que ça ait marché tout de suite, ç'a tout de suite fait beaucoup à gérer.Alors que pour d'autres collectifs, la difficulté c'est d'attirer du monde.Nous ç'a pas été ça du tout, notre défi.Nous, ¢\u2019a été de nous maintenir.Qu'est-ce qui vous unissait ?Le groupe était constitué de plein de gens de gauche et je pense que c'est pour ça qu\u2019on tient le coup.Parce qu'il y avait un respect de cette position de gauche, qui se vivait dans nos soirées.C'est pour ça qu'on pouvait avoir une gauche plurielle : parce que dans le collectif, on avait déjà une gauche plurielle et déjà des réseaux différents.\u2014 On est déjà des militant-e-s et on fait venir chacun nos réseaux ; quand on fait une soirée, on envoie à chacun-e notre liste d'ami-e-s, alors c\u2019est normal que dans la salle il y ait diverses tendances.Ça, je pense que c'est pas banal.\u2014 Tandis que si on avait tous été des anarchistes, on aurait eu seulement des anars dans la salle, mais c'est pas le cas.Est-ce particulier aux Lucioles, cette diversité ?Peut-être.Le respect de la diversité politique que nous avons, c'est quand même quelque chose\u2026 Beaucoup de collectifs se rejoignent sur une base politique, mais nous, nous sommes dans le champ idéologique, c'est différent et assez unique et ça a mené à des tensions assez uniques aussi, aux Lucioles.Tu penses à quoi?Le vote proportionnel, un film sur le PQ qu'on avait refusé. LES LUCIOLES.UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT \u2014 Mais tout le monde faisait quand même attention les uns aux autres.\u2014 Peut-être qu\u2019il y avait d\u2019autres raisons: on travaillait beaucoup, on n'avait vraiment pas le temps, on n'avait pas assez d'espace.\u2014 Le transfert de connaissances est quand même considérable du fait que notre travail est technique: la sérigraphie, le montage.Le volet artistique favorise-t-il les bonnes relations dans \"équipe?Ça augmente notre vulnérabilité.Ce qu'on fait, c'est pas du prémâché, ça vient de nos tripes.Mais malgré la diversité\u2026 il y a quand même de la confiance.\u2014 Et du respect, parce que si on n\u2019adhérait pas à la même idéologie, des fois, ce serait plus de la tolérance que du respect! \u2014 Mais l'idéologie aussi peut se figer.Quand on critique la droite, on a l'impression qu'elle est figée dans ses idées conservatrices.\u2026.mais d'une certaine manière, on est aussi un peu conservateurs dans nos propres idées.Donne-nous un exemple.Est-ce qu'on est capable de se voir d'un point de vue externe, de se détacher et de voir les choses un peu autrement ?\u2014 On n\u2019a jamais voulu essayer de faire ça aux Lucioles, on l'a dit: on ne prétend pas à l'objectivité, on est des mili- tant-e-s de gauche, c'est notre perspective de vidéastes aussi.49 50 POSSIBLES, ETE-AUTOMNE 2007 \u2014 On n\u2019a jamais eu le temps, quand bien même on aurait voulu! \u2014 Je dis pas que c'est pas pertinent, mais on n\u2019a jamais prétendu essayer.\u2014 Mais la question est d'avoir une vision critique sur soi, sur notre propre vision du monde, parce qu'il y a plein d'autres gens avec qui c'est intéressant d'entrer en dialogue, pas l'extrême droite bien sûr, mais il y a plein de gens qui se définissent de toutes sortes de manières, qui ont toutes sortes d'identités, toutes sortes de visions du monde! [Ça s\u2019enflamme vite, des Lucioles\u2026] \u2014 On a déjà dit que ça, c'est ce que les médias traditionnels font.On s'était dit: si on tombe là-dedans, ça remplace notre réflexion.T'as l'impression, parce que tu présentes les deux côtés de la médaille, que c'est plus objectif.Or c'est tout à fait faux parce qu\u2019il y a des mécanismes de propagande à travers la dialectique.C'est comment tu finis ton montage et comment tu le commences que les gens gardent en tête.Au pire appelez-nous des gaugauches, on préfère ça à jouer avec la soi-disant objectivité du journalisme de Radio-Canada! \u2014 Je fais pas référence à ça.Mais comme dans notre film Aztocritiquons-nous! portons un regard critique sur nos propres pratiques, nos propres bibittes\u2026 \u2014 Je pense que ce film-là est précurseur de l'intention d'aller au-delà de la conscientisation.La conscientisation aux problèmes, c'est une chose.Je pense qu'on a produit énormément de matériel là-dessus.Certains sujets auraient pu être enrichis\u2026 LES LUCIOLES.UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT Maintenant, ce qu'on pourrait faire et qui serait précurseur, qui l'est comme Autocritiquons-nous! c\u2019est des trucs qui sont.\u2026 comme on disait, méta-militants.Des trucs comme s attaquer à nos problèmes, formuler des questionnements, aborder les choses réelles.Il faudrait des questionnements à la fois plus intimes, plus délicats, en rapport avec des réalités plus génantes, difficiles à mettre en mots, qui sont plus engageantes aussi parce que c'est vraiment nous, ça expose notre vulnérabilité.Plutôt que de dénoncer l'autre, explorer ce qu'on fait par rapport à ça.Montrer notre vulnérabilité, je pense que c'est normal que ça ait pris du temps à se faire, parce qu'il faut un lien de confiance avant de se mettre à nu devant quelqu\u2019un.Des choses comme le texte de Qui sommes-nous ?on n\u2019y a pas correspondu.\u2026 Parce que de l'annoncer comme une chose faite, pour quelqu'un qui débute, qui n'y arrive pas, c'est comme dire: « Ben comment ça, j'y arrive pas?Eux ils y arrivent et nous, on n\u2019y arrive pas?Comment ça, c'est difficile?» Puis parler de ces difficultés-là et des jeux de pouvoir, des rapports hommes-femmes, il faut le faire.Le Qui sommes-nous ?est-ce de la prétention ?Mais au début, il faut une constitution.\u2014 Ah oui?\u2014 Mais à la limite, tu peux accepter qu'il n'y en ait pas une tout de suite.On peut dire: on est d'accord que, pour l'instant, on est un collectif de vidéastes politiques. 52 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 \u2014 Mais on se souviendra du contexte de départ des Lucioles où on avait été pris avec le satané manifeste.Il y avait tout un contexte où on avait été comme coincés, forcés de se définir pour mettre des limites à ce qu'on ne serait pas.\u2014 C'est vrai que c'était prétentieux de dire Qu: sommes- nous ?comme ça, mais je pense que c'était pour se défendre, pour dire: nous ne voulons pas être n'importe quoi.\u2014 On peut tendre vers quelque chose, un but.\u2014 Je pense qu'il faut pas l'annoncer comme un fait, c'est un peu malhonnête.\u2014 Un Nous aimerions être, une présentation de valeurs, c'est ce qui nous rejoint entre nous.\u2014 Mais c'est vrai que ç'a créé des fausses attentes.Toutes les personnes qui nous ont écrit, qui s'attendaient à ce qu'on soit super organisés, que la fluidité d'information et l\u2019entraide soient adéquates, que les ateliers de formation soient récurrents.\u2026, qu'on soit super conséquents avec ce qu'on a écrit! \u2014 On a donné deux, trois ateliers.On a aidé beaucoup de monde.mais jamais autant que ce que laissait entendre le manifeste.Ç\u2019a créé un espèce de décalage.Même de nous par rapport à nous-mêmes, essayer d'être ce qu'on avait dit qu'on serait, c'est pas la même pression que d'essayer de tendre vers un but.On a modifié le contenu aussi, et on a voulu changer de format, on a changé de ton.Au début, les films de manifs, c'était cool, on travaillait avec d'autres collectifs. LES LUCIOLES.UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT Outre les Lucioles, toutes les communautés militantes ont évolué aussi en cinq ans.Pour beaucoup de gens qui sont encore là, le renouveau, le non-renouveau qui s'est passé aux Lucioles, ou le semi-renouveau, c\u2019est le même partout.Je pense qu'on mûrit avec les communautés avec lesquelles on travaille et que collectivement, on est rendus à faire des films comme Auto-critiquons nous! \u2014 C'était devenu une préoccupation.Dans A-31, je me souviens d\u2019avoir envoyé des questions par Internet au collectif.Pour moi, c'était une des plus belles expériences.Les deux choses qui m'ont le plus marqué, c'est la tournée dans les régions et le projet A-31 qui, pour moi, reste un film de collectif.C'est moi qui suis retourné à New York, qui ai fait les entrevues de fond, mais reste que sans l'appui de nous tous à la caméra, de quatre personnes qui m'ont envoyé leurs questions par Internet, le film aurait pas eu du tout la richesse qu\u2019il a.Je me rappelle que plein de gens m'avaient envoyé des questions par rapport à l'autocritique du milieu militant, et c'est comme ça qu\u2019une femme et un ministre du culte ont commencé à se questionner: « Est-ce que c'est encore légitime de toujours marcher dans des avenues tracées par la police ?Est- ce que c'est encore pertinent de faire ça?» Même eux m avaient dit après l'enregistrement: « C'est plate, mais c'est toujours ¢a de pris.» Ils m'ont aussi dit: « Tes questions m'ont amené à me repositionner sur mes militances et sur la façon dont j'envisage mon action » et encore plein d\u2019autres choses.Je suis content d\u2019avoir fait des entrevues parce que ça me permet de revoir des stratégies. 54 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 Tout ça, c'est important et je trouve que nos derniers .Coa, .ve films avaient tous ce volet-là.Pour moi, c'était pas juste des ! vœux pieux de réunions, des « il faudrait donc », je pense que ça s'est incarné dans certains de nos films, et bien.qi | den \u2014 Je pense qu\u2019il faut aussi adopter de nouvelles avenues | we de pensée.On a beaucoup vu dans la dernière campagne élec- Gp torale qu\u2019il y a un gros écart entre Montréal et les régions, entre ap les gens qui ont voté je ne sais trop quoi à Montréal et les gens | my qui ont voté Mario Dumont en région.| a | AL \u2014 Il y a un million de personnes qui n\u2019ont pas voté non plus; un million, c'est pas rien! eld \u2014 Donc c'est ça, les gens comprennent pas, ils disent : OR « les autres sont fous, ils sont racistes, ils sont ceci, cela ».On | Few ne sait pas pourquoi ils ont voté comme ça.Est-ce qu'il y a = vraiment une volonté d'essayer de comprendre, de se mettre a à la place de l\u2019autre?, 7 | ak \u2014 En termes de nouvelles avenues à explorer, outre la | 14 droite, l'ADQ, on pourrait parler des gens qui soutiennent | da l'ADQ, ces gens-là qu'on ne rejoindra pas par nos films pro- if bablement, mais qui sont là, et qui ont un impact.Quand on | nl dit: « Où est la source du problème ?» on parle des gros bon- | i nets cravatés qui font des conventions auxquelles on n\u2019a jamais so accès, mais les gens qu'on voit et qui soutiennent ces mou- ing vances-là qu'on dénonce.ça pourrait être intéressant de les en rencontrer.C'est aussi dépasser la conscientisation d\u2019interro- CU ger ces choses-là, moins confortables.C'est pas confortable d'aller voir des gens, de leur dire : « Ah, vous votez ADQ toute la famille, pourquoi?» LES LUCIOLES.UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT \u2014 Je pense qu'il faut poser les bonnes questions aussi, que pendant la campagne, les Lucioles auraient vraiment pu faire quelque chose de bon parce qu'en fait, si je t'entends bien, quand tu dis: « C'est plate, on ne se met pas assez dans la peau de nos adversaires ou des gens qui ne pensent pas comme nous », moi je pense que ce qui est important avant tout, c'est de poser les bonnes questions, et cela, avant de se mettre dans la peau de l'autre et de le juger.Moi ce que je trouve dommage, c'est que même les médias traditionnels dits objectifs n'ont même pas posé des questions un peu objectives.Il y a eu de la propagande incroyable.Moi j'ai prospecté deux semaines avant les élections et je l'ai senti, que ce serait l'ADQ qui gagnerait.Je me suis promené de Montréal à Rimouski et bon, c'est sûr que le Bas-du- Fleuve c'est le bastion de Dumont.Mais je suis arrêté à plein de haltes routières parce qu'on était beaucoup de monde dans la roulotte, alors on a fait quatre arrêts, pas à Rivière-du-Loup mais à une demi-heure ou une heure de Montréal, et on a tous eu la même réflexion : à chaque fois qu'on va payer à la caisse il y a là tout le temps seulement les dépliants de l'ADQ et rien d'autre.Toutes les pancartes étaient énormes! Avec des slogans différents.Il y a plein de choses qui ont été évacuées, personne n'a lu la plateforme.Et là, vu que Dumont est jeune et qu'il est des régions, les gens pensent qu'ils vont être mieux représentés par lui.Ben moi, j'aurais posé la question : « Que dit- il par rapport à l'éducation, à la santé\u2026 ?» Je pense qu'en posant ces questions-là, il y a bien des choses que finalement on aurait vues.\u2014 Et qu'on aurait pu diffuser, sur YouTube, par Internet; on l\u2019a pas fait. 56 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 \u2014 Je pense que tout ça pourrait nous amener au changement de contexte médiatique.Là on l\u2019a pas fait, mais dans le cadre des élections justement, et dans le contexte actuel où les gens sont très branchés sur YouTube, on aurait pu diffuser notre message sous une autre forme, faire un lien et l'envoyer par courriel à toute notre liste, qui l\u2019aurait fait circuler.Comme ça beaucoup de gens l\u2019auraient vu.\u2014 L'effet Têtes à claques, quoi.\u2014 Peut-être qu'on est un peu., qu'on n'a pas encore adopté cette nouvelle technologie, qu'on est encore un peu vieille méthode.Ce serait le fun qu'on en voie les qualités et les limites.Les qualités, c\u2019est les lieux de rencontre, qui se multiplient.\u2014 Moi j'y tiens, à ce que les gens se rencontrent, sortent de leur salon, parce qu'il y a plein de choses qui naissent alors, qui ne pourraient pas naître quand on est tout seul devant son ordi, je suis sûr.\u2014 Comme les forums sociaux.\u2014 Une bonne question, c\u2019est comment définir les Lucioles ?Je dirais que c\u2019est un espace de résistance, un média alternatif.Ce qui serait intéressant si jamais on veut élargir la définition, ce serait d'entrer en dialogue avec les autres.Ainsi, je pense pas qu'il soit trop tard pour aller voir les gens et leur demander pourquoi ils ont voté ADQ.C'est comme ça qu'on peut interroger la réalité.\u2014 Moi j'ai envie de réagir tout de suite à quelque chose.La définition que j'avais de la conscientisation il a cinq ans n\u2019est q y q ., .plus celle de maintenant.Il y a cinq ans, je pense que c'était très pertinent de conscientiser, mais aujourd'hui si j'ai à faire un bilan LES LUCIOLES.UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT de tous nos films \u2014 je l'ai fait avec Rétrolucioles et toi aussi \u2014, je vois que la différence entre les Lucioles et plein d\u2019autres collectifs de vi- déastes qui prétendent et veulent faire de la vidéo militante, c'est que mol, en tout cas mol, je ne veux plus conscientiser.Les films qui sont les plus percutants encore aujourd'hui, c'est quand c'est pas juste conscientiser mais donner aussi le goût d'agir et montrer des actions.Les meilleurs films, c\u2019est quand il y a quelqu'un qui parle, qui te conscientise, qui t\u2019apporte de la nouvelle information et qu'après ça, au niveau local, tu vois un groupe agir, faire une action militante.Je pense que c\u2019est le propre d'un film Lucioles.C'est très subjectif mais je sais qu'en faisant la rétro, ç'a vraiment été ça, mes coups de cœur, et si j'ai à dire quelles sont les vidéos les plus porteuses, et je me souviens des commentaires lors des soirées: « C'est le fun, j'ai pas seulement écouté du monde parler, j'ai vu du monde agir, ça m'a donné le goût moi aussi.» Ça c'est de l'empowerment pour vrai de montrer que dans ton quartier, tu peux aller questionner\u2026 ton député.Quand t'es écœuré-e de la pub, tu peux avec deux, trois amis, faire des choses.Ça, on l'a sous-estimé.Mais j'ai beaucoup de films en Europe où il y avait très peu d'action et beaucoup de blablabla.\u2014 C\u2019est qu'il y avait là une intention d'archivage historique alternatif.L'autre chose importante à part les actions, c'est les questions qu\u2019on pose.Questionner, ça installe une dynamique qui peut agir longtemps.\u2014 Et ça aide à participer.\u2014 Et il reste encore tellement de questions! C'est en invitant tout le monde à y penser qu\u2019on casse une espèce de prétention de journaliste à éclairer la situation.C'est une approche que je trouve super dynamisante.97 a8 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 \u2014 Plus engageante.Quelqu\u2019un-e ensuite va vouloir répondre à une ou deux questions posées dans un film.Et nous, ce qu'on veut, c'est que nos films \u2014 on veut pas se prétendre objectifs et éclairants sur une problématique \u2014 allument une étincelle de curiosité et que le monde ait le goût de lire, de chercher sur le Web.\u2014 Des fois je suis tannée de ça quand même.Des fois, omettre tel ou tel aspect parce que c'est une question trop complexe, c'est décevant.\u2014 C'est pour ça qu'on produit les DVD thématiques.\u2014 Ils ont leurs limites aussi.\u2014 Il y a plein de monde pour qui la prochaine étape qu'ils voyaient, c'était le long métrage et qu\u2019on soit plusieurs à travailler sur un même film.\u2014 S1 je pense à un avenir, ce serait peut-être ça.\u2014 J'aimerais beaucoup explorer différents aspects des questions, puis on a tous des points de vue qui ont une certaine complémentarité, certains recoupements, certaines contradictions.Mettre tout ça à jour dans un film, ce serait riche comme provocation intello.On a des archives tripantes aussi.On peut voir l'évolution des choses, partir du Sommet des Amériques, d\u2019une marche où il y avait 100 personnes contre la ZLÉA et se dire qu\u2019on sait ce qui s'est passé: on a des photos.Il y a six ans, on était 50000.* kX hy tn LES LUCIOLES.UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT \u2014 On nous a déjà demandé si on était militants ou vi- déastes, et tout le monde avait dit: les deux.Sauf qu'il y en a pour qui c'est leur forme de militance.En tout cas moi, aux Panthères, ça me faisait du bien de faire des actions en même temps que les Lucioles.\u2014 Il y a toutes sortes d'engagements.C'est pas la même chose de lutter avec des gens pour essayer de gagner quelque chose et de les filmer, de monter un film et de le montrer.On a une façon engagée de faire de la vidéo, mais c'est pas du tout la même chose que la lutte sur le terrain.S'organiser en collectif permet de développer le respect envers les autres.J'ai eu des conflits avec N, qui est surtout vi- déaste.C'est cool, bon, ce qu'il fait et ç\u2019a apporté énormément au groupe, mais en termes de respect des échéanciers collectifs\u2026 c'était autre chose.Et je pense que c'est lié au fait qu'il ne travaille pas du tout en collectif\u2026 Je pense qu\u2019il peut y avoir des frictions assez fréquentes dans des collectifs de médias dans le sens où c'est un travail pour individualistes.\u2014 On plaque facilement le mot collectif alors que dans les faits, c'était tout le temps les mêmes personnes\u2026 C'est pas honnête.Que le travail se fasse à deux, O.K., mais pas tout le temps les mêmes.\u2014 C'était pas toujours les mêmes aux projections.\u2014 Non, mais il y en a qui n\u2019ont pas eu leur tour.a? POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 \u2014 Dans l\u2019ensemble, je pense pas qu'il y a eu une assez bonne rotation.À la limite, j'aurais préféré qu'on n'utilise pas le mot collectif, j'aurais trouvé ça plus honnête et moins frustrant.\u2014 Quelle désillusion ! \u2014 Péter leur balloune! Ils nous voyaient comme des modèles d'autogestion\u2026 ben c\u2019est vrai qu'on était autogérés\u2026 l'aide du gouvernement a été rare et très ponctuelle.\u2014 En même temps le groupe est organique.On n\u2019a pas d\u2019assemblée générale, d\u2019obligation de quorum minimum pour le pouvoir décisionnel.C'est: « Est-ce qu'on est assez?» C'était pas une personne qui décidait, mais pas tout le monde non plus sinon ceux qui se pointaient qui ont tous le même poids décisionnel.Dans ce sens-là c\u2019est une espèce d\u2019approximation étrange d\u2019autogestion.\u2014 Mais vous trouvez pas ça fatigant?\u2026 Il y a toujours des leaders informels, qui peuvent acccepter de l'être pendant un temps, mais quand c'est tout le temps les mémes.Comment on continue un projet quand on est fatigués et que c'est toujours les mêmes leaders informels qui prennent de la place parce que personne d'autre ne veut la prendre?Je sais que des fois ça m'a énervé! On dirait que tout le monde était sur le mode assisté parce qu\u2019il y avait le mot collectif.Je pense qu'on va être vraiment un collectif quand on va enterrer le « Qui sommes-nous?», qu'on va être en veilleuse, que l'entraide va vraiment exister.A Zz \u2014 Ça va être Un réseau.(7 In (00 LES LUCIOLES.UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT \u2014 On est des personnes trop atomisées.\u2026 \u2014 Ç'\u2019a toujours été un semi-réseau de toute façon\u2026 C\u2019est un collectif au sens où l'ouvrage est fait ensemble dans un même lieu.C'est comme un réseau dans le sens où on se coordonne.\u2014 Et le fait qu'on ait laissé tomber souvent plein d'aspects, c'est à cause des échéances! Dans l'urgence\u2026 \u2014 J'aurais aimé apprendre à programmer les DVD, mais on n'avait jamais le temps.Le temps d'apprendre.J'ai appris beaucoup mais\u2026 si c'était pas essentiel pour le projet en cours, c'était remis à plus tard.\u2014 Et maintenant qu'il n'y a plus d'urgence, on ne se réunit plus.On a tout fait pour s'en sortir et maintenant on dirait qu'on ne voit plus la pertinence d'être ensemble, de faire des trucs ensemble.\u2014 En même temps cinq ans, c'est court dans la vie.On vit dans une société qui va super vite, et de plus en plus vite.\u2014 Il y a cinq ans, le temps était plus lent.Et maintenant, moi je trouve que c'est un miracle qu'on existe encore parce que la moyenne de durée des collectifs maintenant au Québec, c\u2019est un an.Et nous, c'est bénévole! C'est à cause du contexte politique dans lequel on vit.\u2014 Et tout le reste de nos vies s'harmonise avec ça, c'est difficile de maintenir un autre rythme.61 62 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 \u2014 Donc, moi je trouve ça long, cinq ans.\u2014 Ce que je voulais dire, c'est que d\u2019après ce que je lisais sur d'autres collectifs, des interruptions d'un an, c'était pas inconcevable.On dirait que maintenant si c'est pas continu, c'est la fin.Parce que tout est fragmenté et que s\u2019il y a une interruption, c\u2019est la fin puis vient autre chose.C\u2019est cool qu'on ait été en veilleuse, qu'on se soit donné le droit d'être en veilleuse\u2026 \u2014 Mais là, ça fait deux ans.\u2014 Ben, il y a eu deux soirées, la compilation, quelques compilations thématiques, les Rétrolucioles.\u2026.Comparé au temps où on en faisait tous les mois peut-être que c'est peu, mais en tant que tels, trois compilations vidéo et deux évènements, c\u2019est pas si mal en deux ans.Il y a plein de collectifs qui font un événement par année sans être en veilleuse.Xk kK Vous avez un meilleur souvenir, un pire souvenir, une anecdote, quelque chose de révélateur ou qui n\u2019a jamais été dit?Profitons de l\u2019occasion pour en parler, vu qu'on s'interview nous-mêmes.Dans la série des pires\u2026 il y a l\u2019aventure avec XXX.C'est réprimé, je refuse d'y penser comme un souvenir Lucioles, mais c\u2019est quand on a compris qu'on s'était fait voler, et voler en notre propre nom.\u2014 C'est important parce que je pense que c'est transversal, ça peut donner un avertissement à d'autres collectifs : c'est pas parce que tout le monde est bénévole que tout le monde est gentil.0 © or AS FR DORE Peas lds - > ; \"| LES LUCIOLES.UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT 63 i \u2014 Ça, c'était quand même brutal.Un autre sujet de stress, c'est de se demander s\u2019il y aura du monde aux soirées, ] si le courriel a circulé.S\u2019il fallait qu'on ne soit que\u2026 10! Mais Ê il y a beaucoup de meilleurs moments quand la salle est pleine i et qu\u2019on voit qu\u2019on s\u2019est bel et bien énervés pour rien.E \u2014 Il y a eu le show de fumée l'Alizé, pour dénoncer la pollution et que plein de gens sont partis, pollués! \u2014 Ça, ç'a fait réagir, c\u2019est ce qu'on voulait, mais réagir tellerhent que le monde est parti à l'entracte.En tout cas, c'était drôle! \u2014 Des fois, on voulait tellement pas se répéter qu'on se lançait dans la démesure\u2026 xk xk \u2014 Je pense qu'il faut agir avant tout pour soi.Conscienti- ser la masse, j\u2019y crois plus du tout.C'est une autre des raisons pourquoi ça ne me tente plus de faire des documentaires où les gens ; ne font que s'exprimer.Moi j'aime bien un documentaire militant, E qui va faire parler des gens qui n\u2019ont pas peur des grandes formules à qui expliquent nos idées, mais qui ajoute aussitôt des images de ce È qu'on peut faire concrètement pour lutter contre ce qu\u2019on dénonce.: \u2014 Tu penses que dans cinq ou dix ans les gens vont se rappeler un peu de ce qu'on a fait?\u2014 Ça dépend de ce qu'on va faire dans les cinq prochaines années.Je pense que maintenant il y a moyen de faire B quelque chose, de changer de forme, que notre action soit dy- | namique, que ce soit pas la même chose qui se répète, mais | 64 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 une continuité qui évolue.Par le fait que notre nom est connu, qu\u2019il a un écho, une crédibilité, je trouverais vraiment dommage de le laisser tomber.J'ai pas peur que le collectif change de forme.Jai travaillé à ce changement-là et ça m'a donné confiance que le collectif peut continuer si on s'en parle et qu'on le veut.Je pense qu'il y a un certain consensus sur le fait qu'on n\u2019a pas vraiment envie de continuer exactement comme avant.Moi, mon rêve, ce serait de léguer le matériel, nos expériences, de dire: « Hé, voyez tout ce qu\u2019on a fait dans cinq ans, ce qui a marché, ce qui a moins marché, ce à quoi on s'est heurtés, etc.» C\u2019est important, ce qu'on a à dire, parce que tous les jours on se fait matraquer de mensonges, de bidules de plastique made in misère en spécial, qu'on est maintenu-e-s en rangs par des matraques ou par la peur de la matraque.Chaque matin en a son lot, et si on veut qu\u2019il reste de la beauté dans le monde malgré ça, que la créativité se déploie, il va falloir plus que des vidéos.Plus que des articles, plus que des chansons.Il va falloir que des gestes s\u2019y ajoutent, que les idées s\u2019incarnent et se tricotent, et plus encore! Les Rétrolucioles, c'est peut-être un peu de la laine pour tricoter autre chose. EEA Bruno Dubuc: la realite en documentaire ou comme drame fictionnel ?PAR CLAUDE SAINT-PIERRE oici ce qui figure sur le dos de la jaquette de la dernière parution vidéo de Bruno Dubuc: Québec, avril 2001, Sommet des Amériques.Courant dans les gaz lacrymogènes, Yvon D.Ranger tente de retrouver un ex-partenaire d'échecs devenu militant « radical ».C\u2019était Le Gambit du fou.Montréal, 2003, l\u2019annus horribilis.La situation politique québécoise se détériore: élection du gouvernement Charest, répression politique lors des manifs contre l'OMC, extradition des Basques Gorka et Eduardo, de Mohamed Cherfi, etc.Sans parler du déclenchement de l\u2019invasion de l\u2019Irak sur le plan international.Le militant « radical » veut reformer un groupe avec lequel il publiait sept ans auparavant.Cette quête épique, remplie de truculents personnages, propose une réflexion sur l\u2019engagement politique à l\u2019heure des bébés, des « jobs steady » et de l\u2019achat de duplex.Il est à peu près impossible de détacher ces deux œuvres l\u2019une de l\u2019autre.Sommes-nous dans la réalité?Bien sûr.Mais les personnages ne sont pas tous vrais.Bruno Dubuc a su tricher habilement pour proposer une vision tout à fait E POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 personnelle de la réalité des militants d\u2019aujourd\u2019hui, puisant abondamment dans son expérience autant que dans celle de ses amis.Offerte comme une « chronique militante », la deuxième vidéo secoue le militant, l\u2019obligeant à une autocritique féroce, alors que la première cherchait à le convaincre, à le rencontrer.Le vidéaste se sert de tous les outils, de tous les trucs du genre documentaire tout en y intégrant des éléments du langage propre à la fiction : variation des valeurs du plan, utilisation du mouvement autant que du montage pour rythmer les passages du mensonge à la vérité en brouillant les pistes, de l\u2019entrevue journalistique et des extraits de conférences, du plus parfait style documentaire, aux propos les plus anodins, du moins en apparence, par des jeux informels de caméra, comme dans les films expérimentaux.C\u2019est ainsi que le réalisateur se joue du spectateur, aiguise ses réflexes et le garde en haleine.Nous sommes constamment projetés d\u2019un état à un autre, de la réflexion profonde à la douceur ironique, du désir de révolte au renoncement tragique, du drame à l'humour.Dans Le Gambit, auteur, par d\u2019habiles stratagemes, tente d\u2019amener son « spectateur de I'état du monde » à un rôle d\u2019acteur.Comme dans un ouvrage pédagogique, on se promènera jusqu\u2019à se faire absorber dans le concept même de ce que constitue la militance.Par identification, le non-partisan, l\u2019indifférent qui constitue la grande masse des anonymes se fera prendre au piège.Puis, d'objet dans le premier opus, le militant devient, dans le deuxième, sujet subjectivement absolu.C\u2019est enfermé dans son regard, à travers ses émotions et ses réflexions que nous vivrons la rupture du sens d\u2019un combat qu\u2019il avait pris un si grand soin de nous proposer auparavant.Ce qui, d\u2019une certaine manière, provoque le mélange explosif BRUNO DUBUC : LA RÉALITÉ EN DOCUMENTAIRE OU COMME DRAME FICTIONNEL ?final, le malaise et l\u2019euphorie impossibles à distinguer l\u2019un de l\u2019autre.Changer le monde n\u2019est certainement pas facile, mais ne pas le faire n\u2019est plus, radicalement et définitivement, une option possible.Le réalisateur nous prépare-t-il une suite pour compléter une trilogie qui nous permettrait de boucler la boucle et de trouver l\u2019équilibre entre un état de combat et celui de quiétude ?Quoi qu\u2019il en soit, Bruno Dubuc a réussi le tour de force de faire porter son propos à la fois sur le réel de l\u2019engagement militant, sur la réflexion qui le guide, les sacrifices qu'il exige et la satisfaction qu\u2019il procure.Il s'agit donc bien ici, sous la tromperie parfois ludique et parfois dramatique de la fiction, de « documents » au sens propre, véritables témoignages d\u2019une époque de merde pour quiconque veut rester lucide.Documents à proposer pour éveiller les consciences, fiction à savourer pour les troupes déjà engagées dans l\u2019opposition politique et le changement social, tout le monde y trouvera son compte.Au sortir d\u2019un visionnement, j'ai demandé à Dubuc d\u2019où venait cet indispensable cri qu\u2019il (le réalisateur joue lui- même au « personnage ») a lancé parvenu presque au sommet du monde.D'où vient cette joie qui se manifeste invariablement, en silence ou autrement, devant la splendeur d\u2019un paysage, face au vent de la mer ou sous un ciel étoilé?« Elle vient du fond des âges! » m\u2019a-t-il répondu.Ainsi, la marche des humains vers l'absolu, avec ou sans un Dieu ou un maître pour les guider, saura toujours trouver sa voie malgré tous les obstacles jaillissant de notre fertile et obstinée créativité, qui persiste à chercher un sens à « FIN ».Pre AS Vérité et controverse! PAR JEAN-DANIEL LAFOND a caméra agit comme une lame de rasoir.Elle découpe le réel en prélevant des échantillons qui permettent de constituer ce qu\u2019on peut appeler une écriture du réel.Un film (documentaire en particulier) peut fonctionner parfois comme une bonne conscience.Il peut témoigner de la véracité des mots entendus et des choses vues, des possibles vérités, mais jamais de la Vérité.Donc tout est permis.Pas d\u2019impératif catégorique dirigeant l\u2019angle du tournage, l\u2019axe, la nature du cadre ou sa composition.Filmer impose un nouveau mode d\u2019appréhension du réel.Une caméra privée de conscience ne serait qu'une machine à enregistrer, tout juste soumise aux besoins mécaniques de l\u2019observation, du voyeurisme, de l\u2019espionnage ou de la télésurveillance.Mais, même privée de conscience, la machine n'est pas nécessairement privée d\u2019intentions.Le travail du cinéaste 1.« Vérité et controverse » est le titre d\u2019un coffret DVD qui regroupe sous ce thème six films de Jean-Daniel Lafond (www.imavision.com) VÉRITÉ ET CONTROVERSE consiste justement à instaurer ce rapport entre conscience et intention en faisant en sorte de clarifier l'intention de tournage.Ce qui faisait dire au cinéaste français Jean-Luc Godard : « Rien ne sert d\u2019avoir une image nette si les intentions sont floues\u201d ».Pour moi, le cinéma documentaire, à son plus haut degré d'achèvement, est un regard doublement passionné jeté sur la vie, par le tournage et le montage qui sont indissolublement liés.Impossible en effet de parler de l'écriture documentaire sans mettre en évidence le travail lent et patient du montage.D'autant plus important que les possibilités actuelles de tournage abondant entraînent une autre façon de considérer le montage.Pour moi, la recherche et le scénario sont | écriture avant le film, le montage, c\u2019est l'écriture après.Et ma démarche est soumise à cette consigne: fabriquer un récit du réel qui donne à la fois une vision de la réalité et de ses vérités complexes tout en provoquant l'imaginaire et la réflexion chez le spectateur.Je crois comme l\u2019affirmait l\u2019écrivain québécois Jacques Ferron que La réalité se dissimule derrière la réalité.En effet, la vérité n'est pas donnée, elle est souvent plurielle et c\u2019est de cette complexité que le film doit rendre compte au risque d\u2019ouvrir la controverse.Beau risque, car la controverse est une dialectique naturelle dans la construction du réel, puisque la vérité n'est pas une; sauf pour le naïf qui croit à la prétendue « vérité médiatique ».Ainsi, dans la quête de vérité la confrontation est inévitable.2.Cité par Louis Marcorelles dans Éléments pour un nouveau cinéma, Paris, Unesco, 1970. 70 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 Le cinéma que je fais repose sur ce préalable philosophique.Ma démarche de recherche, mes écrits préparatoires, mes choix esthétiques, ma façon de filmer et de monter y trouvent leur fondement.Les spectateurs eux-mêmes sont interpellés par ce rap- | 4°, # * + ' AL?port à la vérité, ils ne pourront pas rester parqués de l'autre côté de l\u2019écran, comme des observateurs attentifs du déroulement de l'histoire, passifs devant les rebondissements inattendus de la rencontre entre les personnages; au contraire, je mets tout en place pour qu\u2019ils soient contraints d'abandonner leur strict rôle de témoins-spectateurs.Je fais tout pour qu\u2019ils entrent dans l'aire p pour q de jeu du film par la controverse, condition nécessaire la prise de conscience et au dialogue qui concerne l'enjeu actuel de nos gue q J sociétés.La projection finie, la partie n'est pas jouée, à peine vient-elle de commencer.En somme mon travail d\u2019écriture du film et de mise en forme consiste effectivement à mettre les spectateurs devant cette nécessité de continuer la partie.Le dénouement est une affaire collective! Triste mot dans une période qui ne connaît de collectives que les dangereuses convulsions des intégrismes ! Je m'adresse à des êtres singuliers, pour raconter un destin singulier et j'ai, en conséquence, une écriture singulière, unique au propos et à mon rapport à ce propos.Je ne cherche pas à plaire à ce stade.Je cherche à être vrai et le plus juste possible envers la réalité des personnages, des situations et des événements.Je refuse de fermer les portes aux vérités plurielles, je crois au contraire qu\u2019il est important de les laisser ouvertes, que les faits et les opinions soient 3 9 TT UVR VAN FRRL REA RET KER (sm cr rod SYA INSPIRE IT A. VÉRITÉ ET CONTROVERSE respectés, ne sannulent pas, comme il est important que je ne fasse aucune concession aux idées à la mode ou à l\u2019autocensure.En faisant les films que je fais, je poursuis un itinéraire autant philosophique que cinématographique.Je récuse « la vérité médiatique » qui repose sur l\u2019illusion que l\u2019on peut tout dire sur un événement, un être, une situation, un destin \u2014 car je sais que c'est impossible.Je tente plutôt de dire tout ce qu\u2019on peut savoir sur cet événement, cet être, cette situation, ce destin et de provoquer une prise de conscience qui conduise le spectateur et la société à faire leurs devoirs de réflexion.Mon travail de cinéaste tient sa nécessité de cette façon d\u2019affronter le réel, entre la vérité et la controverse. 72 | » ESSAIS ET ANALYSES No go 51 qu Le facteur temps ou Le temps Joue pour nous : rar MAGNUS ISACSSON | n\u2019y a rien de plus fascinant que de suivre une histoire con- co flictuelle sur plusieurs années.Dans mon cas, ce sont sou- 4 vent des histoires à la David contre Goliath.Et toujours des histoires qui soulèvent des enjeux sociaux, politiques ou environnementaux importants.io i La relation de confiance et l'accès ho Pendant cinq ans, de 1991 à 1996, j'ai tourné un film sur la Q résistance des Cris de la communauté de Whapmagoostui fl (Grande-Baleine) à un projet hydroélectrique qui aurait détruit i leur rivière.Cette résistance a été couronnée de succès, ce qui al a permis au film, représentation audiovisuelle de la possibilité fi pour une petite communauté de gagner contre une grande Ui compagnie inféodée un gouvernement colonisateur, de voya- | k ger partout dans le monde.Le pouvoir de l'exemple, quoi.di | La première fois que je me suis présenté dans la com- | ( munauté crie de Whapmagoostui en compagnie du produc- I, teur Glenn Salzman, nous avons été plus ou moins bien reçus.i CARERS oA.PII Be FPR iE oe.Gl IEE eS MIME se.PETE Cn A eo re.Wh 3 LE FACTEUR TEMPS OU LE TEMPS JOUE POUR NOUS Nous n\u2019étions en appparence que la énième équipe de télévision venue déranger les habitants du village.Mais les gens se sont vite aperçus que nous n\u2019étions pas une équipe comme les autres.Nous n\u2019habitions pas dans le petit hôtel utilisé principalement par les Blancs, nous avons plutôt loué une chambre chez une enseignante crie.Nous n\u2019étions pas pressés, au contraire, nous avions le temps de nous promener et de discuter avec les gens sans nous dépêcher à tourner.Surtout, nous sommes revenus fréquemment sur les lieux, et nous avons vécu avec les Cris dans leurs camps de chasse sur le territoire à plusieurs reprises.Nous nous sommes fait des amis, et nous avons pu comprendre la complexité étonnante des croyances et des relations de pouvoir dans cette petite communauté de cinq cents Cris \u2014 sans compter leurs voisins Inuits.Une relation de confiance s\u2019est installée, et nous avons eu accès à presque tout ce qui se passait dans le village.Pour ce qui est de la direction de l\u2019ensemble de la nation crie, la question de la relation de confiance et de l\u2019accès se posait différemment.Nous avons rapidement établi une très bonne relation avec le Grand Chef des Cris, Matthew Coon- Come, et avec certains de ces conseillers proches.Ils avaient vu mes films précédents, ils comprenaient notre démarche.Mais ce n'était pas le cas de tous leurs avocats, ni de tous les autres chefs cris représentant différentes communautés.Parfois certains d\u2019entre eux faisaient objection à notre présence.Une fois, un des avocats a invoqué la confidentialité de la relation avocat-client pour nous empêcher de filmer une discussion cruciale lors d\u2019une réunion des chefs, dans un grand hôtel de Montréal.Je me suis tourné vers Matthew Coon- Come à qui j'avais promis de rien filmer sans son accord, mais il m'a fait signe de continuer.Après, un avocat plus jeune m\u2019a dit ceci : « La confidentialité de la relation avocat-client n\u2019existe 14 hye POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 pas pour protéger les avocats, elle est là pour protéger le client.Si le client décide qu\u2019il veut négocier devant des caméras, c'est son droit.» Et après quelques années de tournage, les résistances à notre présence se sont amenuisées, à mesure que nous avions l\u2019occasion d\u2019établir des relations sinon de confiance au moins de respect mutuel avec tous les intervenants.Cela à tel point que la présence de l\u2019équipe faisait régulièrement l\u2019objet de blagues : « On est prêt à commencer notre réunion, l\u2019équipe de film est-elle prête ?» « On ne peut pas aller aux toilettes sans que la caméra soit là.» Et j'avoue que je prenais un certain plaisir à saluer mes anciens collègues journalistes qui attendaient à l'extérieur pour savoir quelles seraient les décisions des chefs.Intervenir ou pas ?Depuis le début il y a bientôt cinquante ans de ce que les Nord-Américains appellent « cinéma-vérité » et les Français « cinéma direct, » il y a un débat sur l\u2019influence de la présence de la caméra et de l\u2019équipe technique sur les films.Les pionniers américains du documentaire ont inventé une notion irréaliste et idéaliste de la présence invisible de la caméra (fly on the wall) couplée d\u2019une règle de non-intervention des cinéastes, sensés ne faire que de l\u2019observation.Pour moi le vrai débat, bien plus intéressant, est de savoir de quelle manière exactement la présence de la caméra influence les personnages et le cours des événements, et quelle attitude prendre pour en minimiser les effets négatifs et \u2014 pourquoi pas ?\u2014 en profiter.Lorsque la présence de la caméra amène les personnages à « jouer pour la galerie », l'effet est souvent mauvais, et ces moments peuvent être écartés au montage.Mais souvent aussi la caméra joue le rôle de catalyseur, et les discussions ou actions qui en résultent peuvent être fort 8 sé A , Pos TER 4 A cn aufgigitio , 2x gs 3 ce Ser ge x TX AT = RIT 0 ze TET, ut] 28 mere a es 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comment il est difficile de « survivre » dans un environnement culturel centralisé qui « déploie un monde paradisiaque alors que sa périphérie présente un monde aliéné, marginalisé, appauvri.Ce centre constitue pour tous et chacun une force attractive et intégra- tive, un paradis virtuel auquel il est extrêmement difficile d\u2019échapper.» Il indique donc qu\u2019un éventuel mouvement de décroissance doit remettre en cause « la finalité actuelle de l\u2019ordre sociétal mondialisé où le productivisme et le consumérisme concentrés entre les mains de la minorité menacent notre survie en tant qu'espèce.» Le Québec suivra-t-il les traces du mouvement européen naissant des objecteurs de croissance?Y a-t-il déjà un potentiel de développement pour un mouvement international qui préconiserait la solidarité entre les sociétés riches et les sociétés appauvries pour mettre en application un processus de décroissance conviviale?Y a-t-il enfin un terrain permettant de bâtir une autre vision économique que celle de l'exploitation, de la domination, du productivisme et du gaspillage ?À la suite de ce colloque, ces questions nous semblent pertinentes dès lors que l'idée d'une autre mondialisation non LA DÉCROISSANCE : UNE VOIE THÉORIQUE ET PRATIQUE POUR SORTIR DE L'IMPASSE ?217 spécifiquement anticapitaliste est soutenue par une partie non négligeable du mouvement altermondialiste, vision qui a largement imprégné le premier Forum social québécois (FSQ) qui s\u2019est tenu à la fin du mois d'août dernier.Si nous avons les outils et les compétences pour envisager un tel virage, il reste à nous donner le devoir de le faire rapidement.RE AE EE M OO ! ER ay 20008 pp POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 en er es ey a = lets om re mas, ee Lp Stem == Te gm) pt tate: at, ria ater CAS pT = ra = rene Er Co = = ss SIDE 2 = = es, 2 Et, a as > 5 ets 2 sos 3 = Ta BS ce ts EfoXaXy % 25% La riens taterax = = = ra TER xX a A = SRE LX £5 ty == = = B = eee = I Re st = 0 x os a x 5 Rs 5 Es z __ fat ot he E en = on \u2014 = \u2014\u2014_ ss Rs TE Ph aml al = = POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 220 PEER SA ST Action syndicale et enseignement au cégep : nouvelles formes | d'intervention de l'Etat PAR PIERRE AVIGNON i, pendant la construction du Québec moderne, le mouvement syndical s'est imposé comme un acteur majeur ayant favorisé l\u2019amélioration des conditions de travail et de vie de la population, force nous est de constater que la situation a sensiblement changé.Depuis maintenant plusieurs années, le mouvement syndical est davantage sur la « défensive » et doit faire face à un monde du travail plus fragmenté dans lequel la « lutte des places » 2, qui a remplacé la lutte des classes, provoque une certaine forme de repli sur soi.Les politiques publiques dans le domaine de l\u2019éducation ont, elles 1.Cet article est extrait du document intitulé « Quel projet syndical pour la prochaine décennie?» publié en juin 2007 à l\u2019occasion du 18° Congrès de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep (FEC-CSQ).2.Vincent de Gaujelac, La société malade de la gestion.Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Paris, Seuil, 2005. 222 Le a ee it té a ERE 8 _ a TE da POSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2007 aussi, connu de nombreuses transformations.Ces phénomènes, qui n'ont pas été sans impacts sur les enseignantes et enseignants de cégep, s'accompagnent souvent d\u2019une démobilisation et d\u2019une baisse de l'influence du mouvement syndical sur les décideurs, les employeurs (l\u2019État ou les entreprises privées) et l\u2019opinion publique.Parallèlement à cela, les inégalités et la détérioration de l\u2019environnement augmentent alors que les conditions de travail ont tendance à se dégrader.Pourtant, les syndicats semblent plus que jamais critiqués.Les transformations économiques, sociales et culturelles qu'ont connues les sociétés occidentales ces dernières années se sont répercutées sur les cégeps et sur l\u2019ensemble des institutions scolaires.Le personnel enseignant s\u2019est, entre autres, vu obligé de rechercher toujours plus la performance tant pédagogique qu\u2019économique.Il s\u2019agit désormais de former le plus grand nombre d\u2019étudiants pour répondre aux besoins du marché du travail le plus rapidement et au moindre coût possible.Quelles sont donc les causes de ces changements?Pour tenter d\u2019apporter une première réponse à cette question, nous reviendrons tout d\u2019abord sur l\u2019histoire du mouvement syndical afin de présenter ce qu'était le contexte sociopolitique avant les transformations récentes souvent rassemblées sous la notion de néolibéralisme.Nous présenterons ensuite les éléments caractéristiques des nouvelles formes d\u2019intervention de l\u2019État, le contexte dans lequel ces transformations se sont déroulées ainsi que leurs impacts sur l\u2019action syndicale et les conditions d'enseignement.Les organisations syndicales comme les cégeps n'évoluant pas en vase clos, notre analyse visera davantage à rendre compte de la dynamique sociale qui a accompagné le développement du mouvement syndical et de notre système d\u2019éducation.L\u2019intervention de l\u2019État et la conjoncture économique yh ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION 223 | ont en effet une influence importante sur la détermination des stratégies et des décisions syndicales ainsi que sur les conditions d'enseignement.La mise en place de l\u2019État-providence : un contexte favorable pour l\u2019action syndicale et les conditions d'enseignement Au début du xx\u201c siècle, l\u2019intervention de l\u2019État demeure toujours effectuée en périphérie.L'encadrement des relations du travail est alors de nature individuelle et privée.Les secteurs de la santé et de l'éducation sont largement contrôlés par l\u2019Église, ce qui laisse peu de place pour l'intervention de l\u2019État.Le passage de l\u2019État libéral à l\u2019État-providence entraînera une mutation profonde de la nature de l\u2019interventionnisme étatique et des politiques publiques.Dans le cadre du compromis fordiste, l\u2019État, en accord avec certains syndicats et le patronat, établit des règles du jeu obligatoires qui encadrent les négociations des conditions de travail.l\u2019État est appelé à investir massivement dans les secteurs de la santé et de l\u2019éducation, et à mettre en place une série de programmes sociaux.Au Québec, l\u2019affirmation de l\u2019État-providence se confond avec la période de la Révolution tranquille.Il faudra toutefois attendre l'adoption du Code du travail en 1964 pour que les employées et employés du secteur public obtiennent le droit de grève.Pour le mouvement syndical, il s\u2019agit d\u2019une véritable période de consolidation, mais aussi d\u2019institutionnalisation.Le Congrès du travail du Canada (1940), la FTQ (1957), la CSN (1960) ainsi que l\u2019ancêtre de la CSQ, la CIC (1945)* sont créés sur une période de vingt ans.Le développement du secteur public, jumelé à la dynamique du secteur industriel et au nouvel encadrement juridique des relations de travail par l\u2019État, entraîne une véritable 3.La CEQ sera crée en 1967 et la CSQ en 2000. 224 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 explosion du taux de syndicalisation.Renforcé par ce contexte économique, social et politique, le mouvement syndical montre une grande capacité de mobilisation.À la fin des années 1970, la présence d\u2019une législation du travail a permis la mise en place d\u2019un encadrement juridique favorable à la multiplication des syndicats et au renforcement de leur pouvoir de négociation et de leur influence.Au-delà de ces gains, il faut rappeler les avancées dans plusieurs domaines tels que la sécurité d\u2019emploi, les assurances publiques, les régimes de retraite, etc.Cependant, à cette époque, les scissions que connaît alors la CSN annoncent un certain affaiblissement du mouvement syndical et une transformation du contexte politique dans lequel les syndicats évoluent.De la montée du néolibéralisme à la redéfinition des rapports sociaux À la lecture des citations tirées de discours de René Lévesque entre 1980 et 1983, on peut pressentir les transformations auxquelles le Québec devra désormais faire face.« Cette \u2018machine\" administrative que nous avons construite à la faveur d'un contexte de prospérité et aussi parce qu'il nous fallait d'abord effectuer un rattrapage par rapport aux autres sociétés industrialisées, il ne fait pas de doute que cette machine doit poursuivre et amplifier sa cure d'amaigrissement qui est en cours » (Discours inaugural 1980).L'ancien premier ministre soulignait également que la crise économique à laquelle nous faisions face se présentait comme « une profonde crise des valeurs ».\u2018 4 Pour une analyse complète des discours, voir Gilles Bourque, « Prolégomènes à l'analyse des transformations de la régulation politique au Québec 1960-2003 » dans La régulation néolibérale.Crise ou ajustement?Montréal, Athéna, 2004, p.363-388.il ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION La chute de l'empire communiste a sans doute été un élément déclencheur de cette crise des valeurs.Si certains y ont vu « la fin de l\u2019histoire » °, c'est-à-dire la victoire de la démocratie libérale et du capitalisme, d\u2019autres\u201c, au contraire, ont plutôt souligné la perte de sens, la disparition des idéaux et la montée de l\u2019individualisme ou encore l\u2019éclipse des fins, la seule finalité étant maintenant de maximiser l\u2019efficience de la société.Ce sont désormais la croissance, le marché, la concurrence et l\u2019obsolescence de l\u2019État qui dominent le discours dans l\u2019espace public.La montée de l'ADQ ainsi que les propositions de ré- ingénierie ou de modernisation de l\u2019État des trois principaux partis politiques du Québec l\u2019illustrent bien.Transformations économiques La crise économique du début des années 80 constitue un point tournant.La mondialisation de l\u2019économie, qui s\u2019est en partie développée comme réponse à cette crise, a notamment favorisé l'intégration de l\u2019économie nationale dans le marché mondial.L'expansion des firmes multinationales a été appuyée par les États au moyen de diminutions de taxes, de subventions et de négociations à l\u2019échelle internationale.Un ensemble de règles, permettant à ces mêmes entreprises de ne pas être dépendantes des législations nationales, a aussi été élaboré.Le marché du travail a également subi d'importantes mutations provoquées par le développement des nouvelles technologies, les délocalisations et la tertiarisation de l\u2019économie mais également par les nouvelles stratégies des entreprises et des États.Pour favoriser la concurrence globale, les entreprises ont misé sur innovation permanente et la réduction des 5.Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.6.Jacques Chevalier, 2004, L'État post-moderne, J.G.D.J.225 226 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 coûts de main-d'œuvre.Loin d\u2019être sans conséquences sur les salariés qui y œuvrent, ce nouveau marché du travail exige le dépassement perpétuel de soi.La lutte des places remplace dès lors la lutte des classes.\u201d Transformations sociales Parallèlement aux transformations économiques, on a pu assister à un phénomène paradoxal de montée de l\u2019individualisme et de multiplication de groupes de personnes, parfois sous la forme de réels mouvements sociaux (féministe, écologiste), parfois sous celle de groupes d\u2019intérêts particuliers.La prolifération de ces derniers, c\u2019est-à-dire des groupes de défense des droits (gais et lesbiennes, jeunes, personnes âgées, personnes handicapées, communautés ethniques, etc.), a créé, selon certains, 8 une hétérogénéité au sein de la société rendant plus difficile l\u2019élaboration d\u2019un projet collectif de société.Ces demandes particularistes ont permis de mettre en lumière des problèmes cruciaux, mais ces groupes ne sont cependant pas porteurs de profonds changements sociaux comme peuvent l'être les mouvements féministe et écologiste.L'exacerbation des différences remet alors en question l'importance de la lutte contre les in- égalités économiques relayée au second plan par rapport à la recherche d\u2019égalité identitaire.| L\u2019éclatement du monde ouvrier, notamment à cause des nouvelles technologies et des délocalisations de la production industrielle vers les pays du Sud, représente un autre élément k marquant de la fin du xX* siècle.Ce phénomène a largement accentué l\u2019hétérogénéité de la société.Les changements 7.Vincent de Gaujelac, op cit.8.Jacques Beauchemin, La société des identités.Éthique et politique dans le monde contemporain, Montréal, Athéna, 2004. | ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION 227 i | | technologiques ont, quant à eux, favorisé le renforcement du pouvoir des médias et des différents groupes d'intérêts.Une nouvelle culture de l\u2019immédiateté et de l\u2019éphémère a été reconnue comme nocive à la démocratie, car « quand il n\u2019y a plus de temps à partager, il n\u2019y a plus de démocratie ».\u201d Des liens pourraient être faits ici avec l'engagement militant dans nos or- | ganisations syndicales.Selon certains chercheurs comme Jacques Chevalier, les membres des syndicats eux-mêmes, confrontés à cette immédiateté et à cette concurrence face aux espaces possibles d'engagement social, semblent proposer une forme d\u2019implication plus ponctuelle, plus individuelle et plus souple.E Transformation de l'intervention étatique « Inséré désormais dans des liens complexes d\u2019interdépendance, exposé à la concurrence de pouvoirs multiples avec lesquels il est tenu de composer, traversé lui-même par de nombreuses lignes de fractures, l\u2019État semble avoir perdu une bonne part de ses moyens d\u2019action et de sa capacité d\u2019emprise sur l\u2019évo- | lution sociale ».° L'État désormais aux prises avec de multiples | acteurs locaux, nationaux et internationaux, une société plus fragmentée et ayant perdu la maîtrise de certains leviers de son développement économique et social en raison de la mondialisation, est un État encadré et concurrencé.L\u2019éducation est d\u2019ailleurs largement instrumentalisée au service de cette nou- g : \u2019 x > .velle donne.Elle vise dorénavant à s'assurer qu'une main- d\u2019œuvre concurrentielle soit formée et que les formations of- | fertes puissent être ajustées le plus facilement possible aux [ besoins des entreprises.9.Jacques Chevalier, op.cit.10.Ibid. 228 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 Face à un État considéré comme trop interventionniste, plusieurs ont proposé de réduire les lieux d'intervention de l\u2019État dans l\u2019espace public en laissant plus de place au secteur privé.Au nom de la contrainte extérieure, de la compétitivité mondiale et du calcul économique coût-avantage, de nombreuses réformes sont effectuées.La restriction du droit de grève, la diminution de l\u2019accessibilité à l\u2019assurance-emploi ou encore l\u2019obsession du déficit zéro et du remboursement de la dette en sont quelques exemples.Néanmoins, transformations ne signifient pas retrait pur et simple.Certains gains ont d\u2019ailleurs été réalisés.Le règlement de l'équité salariale, la Loi sur le harcèlement psychologique, la mise en place des CPE ou encore le régime québécois d\u2019assurance parentale peuvent, en effet, apparaître comme des avancées pour les employées et employés et pour l\u2019ensemble de la population du Québec.L\u2019État néolibéral est donc loin d\u2019avoir stoppé l\u2019intervention publique dans la sphère privée, et ses budgets dans leur ensemble n\u2019ont pas connu de chute importante.Il s\u2019agit davantage d\u2019une redéfinition du type d'intervention moins universelle et donc plus ciblée à la fois sur des besoins particuliers et sur le soutien aux entreprises.La nouvelle gestion publique Au Québec comme dans la plupart des pays occidentaux, l\u2019intervention de l\u2019État a connu des transformations sur le fond comme sur la forme.Depuis les années 1980, la nouvelle gestion publique (NGP) est utilisée pour répondre aux critiques 2 PE .11 ] .> adressées à l\u2019État-providence.!! Ces nouvelles pratiques n'ont pas été sans conséquences sur les services publics et sur ceux 11.Ce nouveau courant a été largement documenté, voir notamment Michel Audet, R.Blouin, J.-N.Grenier et al, Les innovations dans l'administration publique, rapport de recherche, 2005-2006. ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION et celles qui y œuvrent.Inspirée des valeurs de l\u2019entreprise privée, la NGP consiste en une recherche d'efficacité maximum laissant parfois derrière elle les finalités des politiques.Basée sur les principes du marché, la NGP propose d\u2019avoir recours à la privatisation, à la sous-traitance, à la mise en concurrence, mais également à l\u2019évaluation, à la gestion par résultats et à la décentralisation.Il s\u2019agit de réaliser des économies et de tirer le maximum de chacun et de chacune.Afin d\u2019assurer la performance du système, le développement de cette pratique favorise le dépassement personnel.Évidemment, les impacts sur les travailleuses et les travailleurs sont notables.Comme le souligne le sociologue Vincent de Gaujelac: « L'ambiguïté du pouvoir managérial réside dans le décalage entre les intentions affichées d'autonomie, d'innovation, de créativité, d\u2019épanouissement dans le travail et la mise en œuvre de dispositifs organisationnels producteurs de prescriptions ».En plus des transformations sociales et économiques défavorables aux syndicats, les politiques publiques auront pour conséquence de réduire le rapport de force des syndicats notamment dans le secteur public.La baisse du taux de syndicalisation ainsi que plusieurs promulgations de lois spéciales viendront confirmer la nouvelle régulation néolibérale.Souvent adoptées sous le bâillon, lors du dernier mandat du Parti libéral, les nouvelles lois ont également mis les organisations syndicales sur la défensive.!* Impacts sur les structures syndicales Devant ces transformations économiques, sociales et politiques, 12.La promulgation d\u2019une loi spéciale répressive pour mettre un terme aux négociations .- .- 2 > : remises en cause par le Bureau international du travail (BIT), la réforme de l\u2019article 45, l\u2019agence des PPP ou l\u2019ouverture à l\u2019assurance privée illustre bien le mandat du Parti libéral de 2003 à 2007.229 230 POSSIBLES, AUTOMNE-HIVER 2007 les organisations syndicales ont eu tendance à moins remettre en question le fonctionnement du système économique et à adopter une stratégie de conciliation plutôt que de confrontation.La mise en place du Fonds de solidarité en 1983 et la participation syndicale aux sommets socioéconomiques en sont deux illustrations.Était-ce la bonne solution pour faire face aux nouveaux enjeux économiques et sociaux?Nous ne referons pas l\u2019histoire.Néanmoins, nous pouvons constater que les structures syndicales semblent avoir accompagné les grandes transformations sociales et économiques.D\u2019une part, à l\u2019image de la montée des groupes de défense des droits et de nouveaux mouvements sociaux dans la société, accompagnés par l\u2019adoption de la Charte canadienne des droits et libertés, les organisations syndicales comme la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) ont fait place à plusieurs réseaux et comités responsables des dossiers environnementaux, de la condition des femmes, des jeunes, des gais et lesbiennes, des retraités, etc.Ces réseaux à l\u2019intérieur même des centrales ont été à la fois porteurs de nouvelles valeurs et de nouveaux projets, mais on peut également penser qu\u2019ils ont soulevé de nouveaux défis pour un mouvement syndical qui doit continuer à rassembler.D'autre part, en considérant que les centrales syndicales sont porteuses de projets collectifs, nous pouvons aussi noter que ces organisations ont été fragilisées par les transformations sociales décrites précédemment.Elles ont en effet dû faire face à certaines formes de repli.De nombreuses organisations sectorielles non affiliées à des centrales, la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), l\u2019Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), le Syndicat des professionnelles et professionnels du Gouvernement du Québec (SPGQ), le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ), la Fédération autonome du col- sgh À \u201c3 ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION légial (FAC) et dernièrement la Fédération autonome de l\u2019enseignement (FAE) ont ainsi vu le jour.Par ailleurs, pour assurer l'influence syndicale au sein des nouveaux lieux de prise de décision, les centrales participent à de nombreuses coalitions et à des groupes de travail gouvernementaux.La multiplication de cette forme d'action peut parfois complexifier la compréhension des mécanismes de prise de décision.Les transformations que les organisations ont connues peuvent donc être analysées comme le résultat des décisions prises aux différents paliers de l\u2019organisation syndicale (membres, exécutifs locaux et exécutifs nationaux) mais également comme la conséquence des transformations de la société et de l'intervention étatique.De la naissance des cégeps aux réformes tous azimuts Quels liens peut-on faire entre la mondialisation, les transformations de l\u2019intervention de l\u2019État et les réformes en éducation ?À première vue, les liens ne sont pas évidents à faire.Mais, si l\u2019on y regarde de plus près, on remarque que les valeurs qui sous-tendent les actions de l\u2019État dans le domaine des relations de travail sont souvent similaires à celles qui inspirent les réformes du système d'éducation.Nouveaux enjeux La création des cégeps en 1967 s'inscrit dans un large mouvement d\u2019extension de l\u2019enseignement public et gratuit et des grandes réformes de l\u2019État-providence.À la veille du 40° anniversaire d\u2019existence de cette institution, mais également plus de 10 ans après les États généraux sur l\u2019éducation, plusieurs bilans ont été effectués.!?A l\u2019échelle internationale, un mouvement de commercialisation de l\u2019éducation se fait sentir.Le 13.Les cégeps : une grande aventure collective, Association des cadres des collèges du Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2006: Les États généraux sur l'éducation.Dix ans apres.L'accès, la réussite et l'égalité : constats et perspectives d'avenir, Montréal, Centrale des syndicats du Québec, 2006.231 232 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 responsable d\u2019une entreprise d'éducation américaine déclarait même: « Les entrepreneurs de l'éducation seront les véritables agents de transformation de l\u2019éducation au xx siècle ».1 Dans son récent ouvrage, Jocelyn Berthelot ne manque d\u2019ailleurs pas d'exemples inquiétants au Québec ou ailleurs.De l'évaluation institutionnelle négative d\u2019un établissement public qui mène à la gestion par une entreprise privée en GrandeBretagne, à la multinationale de l\u2019éducation cotée en bourse aux États-Unis en passant par la paye au mérite, rien ne semble pouvoir échapper à la logique marchande de la mondialisation.Les transformations de nos systèmes d\u2019éducation semblent constitutives de ce que Berthelot qualifie de « nouvel ordre éducatif mondial ».Inspiré des valeurs du marché que sont la compétition, la concurrence, le libre choix et l\u2019approche client, ce nouvel ordre, comme le qualifie Berthelot, remettrait en question les principaux objectifs de notre système d'éducation, c'est- à-dire la démocratisation, l\u2019égalité des chances et l'intégration sociale.La privatisation du financement, l'autonomie accrue des établissements pour la création de choix diversifiés et la mise en place de systèmes d\u2019évaluation et d'approche par résultats pour mettre en lumière les différences et favoriser la compétition seraient la traduction concrète de ces nouvelles valeurs.Les cégeps n\u2019échappent évidemment pas à ces tristes constats.Dans les débats publics sur l\u2019éducation, ce sont les enjeux de la baisse démographique et des finances publiques, désignés dans le dernier rapport sur l\u2019accès à l\u2019éducation réalisé pour le gouvernement du Québec en 2005 (rapport Gervais), \u201d qui 14.Jocelyn Berthelot, Une école pour le monde, une école pour tout le monde.L'éducation québécoise dans le contexte de la mondialisation, VLB Éditeur, 2006.15.L'éducation : l'avenir du Québec.Rapport sur l'accès à l'éducation, Gouvernement du Québec, ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport, 2005, p.3.poli ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION marquent les discussions depuis les années 80.La part du budget de l\u2019État consacrée à l\u2019éducation a en effet diminué, tout comme le nombre d\u2019étudiants notamment en région.Ajoutons à cela les nouvelles interventions de l\u2019État et l\u2019on obtient une fragmentation du réseau des cégeps.Celle-ci se traduit notamment par la compétition pour attirer les étudiants devenus « clients » et par la pression exercée sur le personnel des établissements.Les campagnes publicitaires parfois « agressives » des cégeps et les demandes adressées au personnel en ce qui a trait au recrutement sont symptomatiques de cette situation.Compétition, restrictions budgétaires et formation en vue du marché du travail notamment sous forme de formations courtes portent également le germe de multiples tensions dans le réseau collégial.Par exemple, les cé- geps ont tendance à s\u2019arracher les nouvelles sources de financement, qu'elles proviennent d'Emploi Québec ou d\u2019entreprises privées, à la fois pour financer leurs activités générales et pour attirer le plus grand nombre possible de « clients ».!¢ Le rapport Gervais a permis de montrer existence d\u2019un certain consensus sur les enjeux actuels, mais non sur les solutions.Malgré la croissance économique et certaines promesses de baisses d'impôts, la pression obtenir pour une augmentation des frais de scolarité se fait de plus en plus sentir.Du côté syndical, une réforme de la fiscalité, l'augmentation des transferts fédéraux pour l\u2019enseignement postsecondaire ainsi que l'arrêt du financement public de l\u2019enseignement privé, y compris celui des collèges privés, sont mis en avant.L\u2019acuité des défis actuels ne doit pas empêcher de signaler que l'accessibilité ainsi que la réussite ont augmenté au 16.Colette Bérubé et Gaétan Baudet, La formation continue dans les cégeps depuis 1990 : Individus et entreprises dans la relation formation-emploi.Service aux collectivités de l\u2019Université du Québec à Montréal, 2004.233 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 cours des dernières années.Les défis demeurent toutefois importants alors que les exigences pour entrer sur le marché du travail augmentent.Cependant, si la sensibilisation sur la réussite est importante, elle ne doit pas être centrée uniquement sur les pratiques du milieu de l'éducation.Comme le suggère notamment Jacques Roy, les déterminants sociaux (soutien familial, valorisation de l\u2019éducation dans la société, nombre d\u2019heures consacrées au travail rémunéré, etc.) de la réussite sont tout aussi importants et ils dépendent davantage des politiques publiques dans leur ensemble plutôt que des pratiques internes des institutions d\u2019enseignement.La question de l\u2019égalité des chances doit continuer à être posée comme telle, car la corrélation entre le revenu des parents et l\u2019accès à l'éducation (on ne parle même pas de réussite!) est toujours présente.Seulement 35 % des enfants de 18 à 24 ans de parents gagnant moins de 25000 $ fréquentent le cégep alors que 50 % des cégépiens ont des parents gagnant plus de 100 000 $.!\u201d Réformes des cégeps et État néolibéral Bien que les cégeps aient subi quelques réformes avant cette date, le renouveau imposé par la ministre Robillard en 1993 et complété par les réformes que la ministre Marois a introduites dans les collèges en 1998 comporte les changements les plus importants ayant eu lieu depuis leur création.Une des réformes parmi les plus fondamentales a été sans doute cette promotion des collèges au rang des établissements d'enseignement supérieur.C\u2019est en effet sur la base de cette promotion que s\u2019appuyait la décentralisation \u2014 consolidée par la ministre Ma- rois en 1998 \u2014 de la gestion administrative et pédagogique.Parmi les mesures de décentralisation, soulignons celles touchant la procédure d\u2019élaboration des programmes, les nouvelles 17.L'éducation : l'avenir du Québec.Rapport sur l'accès à l'éducation, op.cit, p.90.ore ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION dispositions de la Loi des collèges et du Règlement sur le régime des études collégiales (RREC) ainsi que la déréglementation quasi totale des attestations d\u2019études collégiales (AEC), introduite par la ministre Marois en 1998.18 Outre cette décentralisation, la réforme de 1993 imposait aussi une sorte de révolution dans la conception des programmes d\u2019études et de l\u2019enseignement en proposant l\u2019approche par compétences et en accentuant l'approche programme.La création de la Commission d'évaluation de l\u2019enseignement collégial (CEEC) introduisait un système d\u2019imputabilité qui, avec les réformes sur le financement appliquées dans les années 1995-1996 et les plans de réussite imposés en 2000, allait peu à peu s'orienter vers l'obligation de résultat.Le rôle de la CEEC s\u2019est d'ailleurs élargi avec le temps.Après avoir visé l'évaluation des programmes, elle a exigé que les collèges se dotent d'une politique institutionnelle d\u2019évaluation des apprentissages (PIEA) et d\u2019une politique institutionnelle d'évaluation des programmes (PIEP).Les réformes qu'ont connues les cégeps visaient en partie à répondre aux enjeux soulevés précédemment, mais elles ont également contribué à créer certains problèmes.Ces réformes, inspirées de la logique d'intervention de l\u2019État néoli- béral, visaient à améliorer la performance des cégeps tant du point de vue de la gestion administrative que de la formation d\u2019une main-d'œuvre répondant aux nouveaux critères économiques.La décentralisation, la nouvelle reddition de comptes, approche client, la gestion par résultats, la mise en concurrence ainsi que le recours aux fondations et au financement 18.Les cégeps en sursis.Document d'information et de réflexion, Centrale des syndicats du Québec, 2004.Disponible en ligne : http://www.fec.csq.qc.net/sites/1678/documents/dossiers/colloque.pdf 235 ail 236 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 privé sont toutes des stratégies promues par la nouvelle gestion publique dont nous avons signalé les défauts plus haut.Pp Cette nouvelle autonomie sous contrôle subie par les cégeps a également été ressentie par les enseignantes et enseignants qui se sont vu confier de nouvelles responsabilités sans nouveaux moyens financiers.Impacts sur le personnel enseignant : Dans une publication dont le titre en dit long, Linnovation dans les cégeps, la Fédération des cégeps affirmait que pour plus de 50 % des « innovations » étudiées qui ont connu des obstacles, la surcharge de travail du personnel a été désignée comme un des facteurs explicatifs par les répondants.\u201d La Fé- : dération ne semble pourtant pas s'inquiéter outre mesure de ce constat.Au contraire, le discours que l\u2019on retrouve dans ce document risque davantage d\u2019avoir une influence néfaste sur i le travail des enseignantes et enseignants.Réaffirmant la vo- { lonté d\u2019ancrer les cégeps dans une logique de compétition in- I ternationale, la Fédération valorise ainsi l\u2019innovation considé- f rée comme le dépassement constant des acteurs.De nouvelles 0 sources de financement, de nouveaux marchés et de nouveaux 5 partenaires doivent ainsi être recherchés afin de s'adapter aux à transformations sociales et aux besoins de l\u2019économie.On N compte alors sur l\u2019augmentation de l\u2019autonomie, l\u2019assouplis- à sement de l\u2019organisation des programmes et du travail et la di- , minution des contraintes liées aux programmes gouverne- « mentaux.Le nouvel objectif élevé au rang de finalité est clair : I innovation quelle qu'elle soit! 19.Linnovation dans les cégeps du point de vue des acteurs, Fédération des cégeps, Québec, 2006, p.90. ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION Pour les étudiantes et étudiants, les récentes évolutions pourraient avoir des impacts sur l'accessibilité, la gratuité et la formation générale.Pour les enseignants, la précarité et la tâche sont au cœur des préoccupations.En ce qui concerne la précarité, en 2003-2004, le personnel non permanent était légèrement supérieur au personnel permanent dans les cégeps.° La multiplication des autorisations provisoires de programmes ainsi que certains reculs en termes de sécurité d\u2019emploi pour les enseignantes et enseignants mis en disponibilité sont d\u2019autres exemples de précarisation.La flexibilisation de l\u2019offre de formation, les restrictions budgétaires et les nouvelles logiques d'intervention étatique dans le domaine des relations de travail ne pouvaient avoir d'autres conséquences.En ce qui concerne la tâche, le phénomène est plus subtil, mais tout aussi important.Les impacts des nouvelles formes d\u2019intervention de l\u2019État dépassent d\u2019ailleurs largement les frontières du Québec.Le sociologue Christian Maroy, auteur d\u2019une étude sur l\u2019évolution du travail enseignant en France et en Europe, a fort bien décrit l'impact des transformations sur ce personnel.*! La diminution des budgets alloués à l\u2019enseignement et les nouvelles pratiques pédagogiques limitant l'autonomie ont toutes deux augmenté la charge de travail des enseignantes et enseignants.Christian Maroy note en effet comment le nouveau modèle qui fait la promotion de la mobilisation de toutes et tous autour d\u2019un projet éducatif a multiplié les tâches prescrites, comme le travail en équipe et l'investissement dans la 20.Denis Savard et Saïd Bouthaim, « Les cégeps : de l\u2019accès à la réussite », dans Les cégeps : une grande aventure collective, Association des cadres des collèges du Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2006, p.122.21.Christian Maroy, Les évolutions du travail enseignant en France et en Europe.Facteurs de changement, incidences et résistances, conférence du PIREF 2005. 238 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 gestion collective de l\u2019établissement.Cela s\u2019est notamment traduit, souvent par une augmentation des heures de présence obligatoire, rarement par des hausses de salaire.L'auteur rappelle que des recherches à l\u2019échelle européenne ont conclu que dans tous les pays, selon la loi ou sur la base des conventions collectives, les enseignants sont supposés mener un C travail en équipe (évaluation interne de l\u2019école, préparation ¢ du programme, plan d\u2019activité, etc.).Ce travail en équipe 0 n\u2019engendre pas de rémunération supplémentaire ni de diminution du temps d\u2019enseignement.La profession enseignante serait donc concernée par la nécessité de s'impliquer davantage dans des tâches administratives et de Û gestion scolaire, d'utiliser les technologies de l'information et de la communication, de promouvoir les droits humains et l\u2019éducation civique, et de former les élèves à apprendre dans une perspective d\u2019apprentissage tout au long de la vie.Dans ce contexte, les enseignants doivent aussi faire face à des groupes qui n\u2019ont jamais été aussi hétérogènes.Des systèmes d\u2019évaluation et de suivi ont également été I mis en place et les pressions sont fortes pour adopter de nouvelles i pratiques pédagogiques dont l'efficacité demeure incertaine.À I cela s'ajoutent les pressions des étudiants, des parents ou d\u2019autres ÿ intervenants, pour la réussite et la sélection dans les meilleurs éta- ÿ blissements dans un contexte de « lutte des places ».ï De manière fort intéressante, on remarque que les réformes qu\u2019ont connues les cégeps ressemblent à celles que décrit la recherche de Maroy.Leur impact sur la tâche est donc très similaire.La mise en œuvre de l\u2019approche programme, la décentralisation dans l\u2019élaboration des programmes et l'approche par compétences ont nécessité davantage de préparation et de travail en équipe.Les plans de réussite exigent, quant à eux, plus - d\u2019activités d\u2019encadrement et de travail en comité.La volonté de rs a > ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION 239 spécialisation, et donc d'adaptation aux besoins du marché du travail, ainsi que les nouvelles formes de compétition entre les cégeps, n'ont pu avoir d\u2019autres conséquences qu'une augmentation et une complexification du travail.Ces nouvelles tâches n\u2019ont pas, ou très peu, été compensées par de nouvelles embauches ou des augmentations de salaire.Bien au contraire, des coupes budgétaires ont eu lieu au moment où ces réformes étaient mises en œuvre.Les nouvelles exigences, dont certaines ont été encadrées grâce à des ententes introduites dans les conventions collectives, ont entraîné une multiplication des tâches à réaliser en plus de l\u2019enseignement, ce qui traduit une certaine forme de perte d'autonomie professionnelle.Xx x x Confrontées à des interventions de l\u2019État de moins en moins favorables aux employées et employés, à des réformes éducatives à répétition, mais également à l\u2019ensemble des transformations sociales (hétérogénéité de la société, multiplication des groupes de défense des droits et individualisme), les organisations syndicales ont eu de nombreux défis à relever.Les stratégies et les positions ont d'ailleurs changé.Nous ne sommes plus au temps de la confrontation et des revendications radicales de L'école au service de la classe dominante, importante publication de la CSQ dans les années 70.Les stratégies syndicales actuelles sont davantage orientées vers la concertation et les propositions de réformes.Pourtant lors de la publication de Parlons politique à l'automne 2006, plusieurs commentateurs\u201d?ont dénoncé le radicalisme 22.Voir notamment : Alain Dubuc, « Dans un cégep près de chez vous », La Presse, 18 novembre 2006 et Mario Roy, « La crucifixion », La Presse, 13 janvier 2007. POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 des positions défendues par les trois fédérations des enseignantes et enseignants de cégep.Il semble donc que, même devenues plus vulnérables par la mondialisation et les nouvelles formes d\u2019intervention de l\u2019État, les organisations syndicales continueront un certain temps de se faire attaquer par les défenseurs du libre marché de tout acabit.L'influence que ces derniers ont sur l\u2019opinion publique nuit toutefois à l\u2019action syndicale et à la mobilisation des membres.La multiplication des espaces possibles d\u2019engagement dans différentes causes, comme nous l\u2019avons déjà souligné, rend également plus difficile l\u2019implication à long terme.Qui plus est, l\u2019augmentation de la charge de travail, la décentralisation et la complexification des processus de prise de décision n\u2019ont certainement pas aidé non plus à la mobilisation.De plus en plus d\u2019acteurs, outre ceux provenant de nouveaux mouvements sociaux, gravitent désormais autour du réseau collégial.D\u2019une part, les espaces de concertation gouvernementaux nationaux comme le Comité national des programmes d\u2019études professionnelles et techniques (CNPEPT) ou régionaux, comme les conférences régionales des élus (CRÉ), occupent de plus en plus de place et, d'autre part, plusieurs nouveaux acteurs spécialisés sont apparus dans les années 80.On pense notamment à l'Association québécoise de pédagogie collégiale (1981), à l'Association pour la recherche au collégial (1988), à la Commission d\u2019évaluation de l\u2019enseignement collégial (1993), à des centres de recherche ou encore à des coalitions comme la Coalition-cégeps ou la Coalition des cégeps en régions.Comme pour les nouveaux mouvements sociaux, il ne s\u2019agit pas de critiquer cette multiplication des groupes mais bien de constater que leur apparition a rendu di vl ACTION SYNDICALE ET ENSEIGNEMENT AU CÉGEP : NOUVELLES FORMES D'INTERVENTION plus complexes les rapports d'influence et la prise de décision dans le réseau des cégeps.Ce constat a d\u2019ailleurs été effectué dans tous les domaines où intervient l\u2019État.Le terme de gouvernance, qui renvoie à une gestion consensuelle de la prise de décision par l\u2019État effectuée après consultation des groupes de la société civile, résume bien ce phénomène.L'incertitude découlant à la fois de la lutte des places, de la baisse démographique et des coupes budgétaires peuvent également apparaître comme un frein à la mobilisation.Lin- dividualisme et la quête perpétuelle du dépassement personnel et de la performance en sont d'autres.Les différentes rondes de négociations d\u2019après 1980 ont, quant à elles, peut- être davantage permis d\u2019encadrer les nouvelles exigences patronales plutôt que de réaliser des gains.Encore une fois, l\u2019implication des membres, les nouvelles pratiques de gestion publique, les transformations économiques et sociales et les réformes en éducation sont tous des facteurs qui permettent d\u2019expliquer l\u2019évolution des conventions collectives.À l\u2019image de la société, le mouvement syndical fait face à plus d\u2019incertitude et à des mécanismes de prise de décision plus complexes que par le passé.Face à cela, nous avons le défi de rassembler et d\u2019agir malgré l\u2019hétérogénéité croissante de la société et la lutte des places.Performer, qui semble le leitmotiv de l\u2019État en éducation et ailleurs, devra être remplacé par un projet de société qu\u2019il faudra continuer à mieux définir.Et, plutôt que d\u2019entrer systématiquement dans le cercle parfois vicieux et souvent épuisant de la recherche de nouvelles manières de faire, il pourrait être intéressant de revenir à certains enjeux fondamentaux.Par exemple, demandons-nous pourquoi les 241 Fons, 242 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 déterminants socioéconomiques ont toujours une si grande importance dans la réussite scolaire et sociale alors qu\u2019une des finalités de notre système d\u2019éducation est d'assurer l\u2019égalité des chances.Tentons donc d\u2019agir pour que les interventions de l\u2019État cessent de prescrire de nouvelles pratiques aux impacts limités voire néfastes et pour qu\u2019elles permettent plutôt de réduire les conséquences des conditions socioéconomiques sur le parcours scolaire et la vie des jeunes Québécois.Même la Réserve fédérale américaine et le Fonds monétaire international (FMI) semblent demander aux États d\u2019intervenir davantage pour réduire les inégalités.\u201d Bonne nouvelle?23.Éric Desrosiers, « Un appel à l\u2019État », Le Devoir, lundi 23 avril 2003, p.B3.am Be Pour redonner un sens au systeme public d'éducation du Quebec par LOUIS DESMEULES ue devient l\u2019école publique aujourd'hui ?Elle est attaquée de tous bords tant dans ses fondements que sur le plan de son financement.Ce n\u2019est pas sans raison que diverses « idéologies » s\u2019y confrontent encore, véhiculant un retour soit au conservatisme, soit au libéralisme économique ou, au contraire, une démocratisation réelle.Comme le disait Laurent- Michel Vacher, le vingtième siècle n\u2019a rien produit de vraiment neuf mis à part les grandes idéologies politiques.! « Le trait commun de toutes les idéologies, c'est de masquer les causes réelles du malheur humain, causes qui sont avant tout sociales et économiques.Par là, l\u2019idéologie sert bien les intérêts de ceux qui profitent de l\u2019injustice et de l\u2019exploitation » (Vacher parlant de Marx)\u201d Comment faire la part des choses?Pour y voir plus clair, ce qu\u2019il nous faut, c\u2019est d\u2019abord une franche critique non aseptisée qui 1.Laurent-Michel Vacher, Histoire d'idées, Montréal, Liber, 1994.2.Idem, p.139.pe Ne A ia yl i a EN a N Ria fied i oe er - aa ek K) 244 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 puisse débusquer les idéologies et ensuite un projet de reconstruction cohérent.Et pour que nous puissions nous ouvrir vers de nouveaux possibles, une vision d'ensemble est plus que jamais indispensable.Dans cet article, il sera proposé de reprendre la réflexion sur ce qui constituait officiellement la première critique trop souvent oubliée du rapport Parent : le rapport Rioux de 1968-1969.Nous y verrons apparaître un héritage philosophique et critique encore percutant du système d'éducation publique.Cela nous amènera à une réflexion plus globale et actuelle à partir du concept de société éducative qui redonne un sens et un avenir au projet d\u2019une éducation publique démocratique pour aujourd\u2019hui.Bourdieu et Passeron, en 1964, avaient bien vu que si on définit l\u2019enseignement démocratique comme celui qui permet au plus grand nombre possible d'individus de s'emparer des acquis de la culture scolaire, « il s'oppose aussi bien à l\u2019enseignement traditionnel orienté vers la formation d\u2019une élite de gens bien nés qu'à l\u2019enseignement technocratique tourné vers la production en série de spécialistes sur mesure ».* Les auteurs préconisaient comme solution une pédagogie fondée sur une sociologie des inégalités culturelles.Pour éviter l\u2019élitisme, il faut pratiquer un enseignement différencié en donnant à tous de véritables moyens de s'approprier la culture scolaire.Plus près de nous, au Québec, le sociologue Marcel Rioux viendra ajouter des éléments de compréhension de la situation du système d\u2019éducation québécois.L'ensemble de son œuvre, et particulièrement le Rapport de la Commission d'enquête sur l'enseignement des arts au Québec publié en 1969, nous 3.P Bourdieu, J.-C.Passeron, Les héritiers.Les étudiants et la culture, Paris, Éditions de Minuit, 1964, p.114-115. POUR REDONNER UN SENS AU SYSTÈME PUBLIC D'ÉDUCATION DU QUÉBEC laisse un héritage critique oublié, mais pourtant incontournable.Il importe aujourd\u2019hui encore de réfléchir au rôle de l\u2019éducation dans la société à la lumière de ces travaux.C\u2019est le concept de société éducative qui peut avoir un sens ici comme dans d\u2019autres pays.Dans cette société, la dimension éducative ne sera pas une dimension comme une autre, mais le centre même de l'activité humaine.Nous voulons bien modestement contribuer à faire avancer cette réflexion ici au Québec.En un certain sens, nous pouvons dire que sur le plan pratique, par la force des choses, une certaine ouverture de l\u2019école à la communauté se vit actuellement et s'inscrit dans la perspective que nous valorisons ici.Mais il faut se garder de réduire l\u2019école à la dimension d\u2019une entreprise ou à un service d\u2019activité en simple concurrence avec les autres.Le rapport Rioux En utilisant la critique marxiste à la suite de ses lectures des théoriciens de l\u2019École de Francfort, Marcel Rioux a proposé une vision unifiée d\u2019un projet de société dans lequel intervient en premier lieu l\u2019enseignement des arts.Dans le rapport Rioux, on propose une nouvelle définition de la culture qui se démarque largement de la culture humaniste traditionnelle, on veut donner à l\u2019éducation en général et à l\u2019éducation artistique en particulier la fonction de « former des hommes qui puissent retrouver un sens à leur vie et contribuer à créer une nouvelle culture, un nouveau code de mise en ordre de l\u2019expérience humaine.Il s\u2019agit de passer de la culture humaniste, culture de l\u2019élite dans la société industrielle, pour en arriver à une culture ouverte qui sera mieux adaptée à la société post-industrielle.* 4.F Couture, S.Lemerise, « Le rapport Rioux et les pratiques innovatrices en arts plastiques » dans Hommages à Marcel Rioux.Sociologie critique et société contemporaine, Montréal, Éditions Saint-Martin, 1992, p.83.245 246 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 Rioux visait ici une émancipation, une prise en charge collective.Il s'agissait d\u2019utiliser l'imagination, le potentiel créatif pour prendre une distance face à l\u2019industrialisation et à la société de consommation.Cette perspective allait dans le sens des analyses de théoriciens comme Marcuse.Le rapport Rioux demandait d\u2019élargir le rôle de l\u2019État à tous les aspects culturels.Il envisageait l\u2019art comme le domaine de synthèse des savoirs par excellence.Il militait pour une démocratisation de l'expérience artistique.Aucun gouvernement ne donnera suite au modèle éducatif mis en avant dans ce rapport.Néanmoins, il s'agissait d\u2019une tentative remarquable de penser à la fois l\u2019art et la société dans un rapport dialectique visant un véritable progrès social.Il vaut la peine de s\u2019y attarder un peu ici.Dans la première partie du rapport intitulée: À l'heure du rapport Parent, la commission présidée par Rioux jette un regard critique sur ce document et les principaux changements qui y ont été proposés.On a affaire ici à une véritable analyse à la fois sociologique et philosophique.Y sont mises à jour les idées sur l\u2019homme et la société qui sont implicites dans le rapport Parent.Y est montrée la contradiction entre l\u2019industrialisation progressive du Québec et les valeurs véhiculées à l\u2019époque.En effet, il y avait une contradiction entre la culture et la structure socioéconomique du Québec: la société québécoise s'était repliée sur elle-même afin de préserver sa culture comme le rapport Parent l\u2019avait d\u2019ailleurs montré en parlant des oppositions entre la culture traditionnelle et la société industrialisée.Dans le sillage du comité Tremblay sur l\u2019enseignement technique et professionnel (1962-1963), le rapport Parent tente d'apporter des améliorations aux lacunes identifiées.Les Québécois de l\u2019époque ne sont pas assez préparés pour le marché du travail.Les auteurs du rapport Parent essayent de répondre aux impératifs de la société industrielle en préservant le fonds humaniste. Mt seat et POUR REDONNER UN SENS AU SYSTÈME PUBLIC D'ÉDUCATION DU QUÉBEC Le rapport Rioux de 1968 va jeter un regard critique sur le rapport Parent et remettra en cause l'analyse de la société qui y est effectuée.Dans le rapport Rioux on réfléchit à la fois sur la cohérence entre le modèle de société, l'individu et la péda- gogle qui y est proposée.Le rapport Rioux fait le constat que l\u2019art n\u2019est pas une préoccupation majeure pour les auteurs du rapport Parent.Plus précisément, la commission Rioux veut remédier aux lacunes désignées dans le rapport Parent concernant la formation artistique afin que l\u2019homme que l\u2019on souhaite voir naître polyvalent, coopérant et participant soit aussi autonome et créateur.On considère ici que le domaine de l\u2019art est un des fondements de l\u2019éducation.C\u2019est l\u2019art qui permet le plus sûrement de développer des personnalités autonomes, de nouvelles subjectivités capables d\u2019inventer un avenir meilleur.Ce sera aussi le constat de Marcuse.\u2019 La commission Rioux fait des constats concernant la société de consommation, qui sont toujours actuels : Si la société industrielle a permis d\u2019accroître la production des biens matériels par l\u2019amélioration incessante de la production, de la productivité, des communications, et qu'elle a ainsi permis d\u2019augmenter sans cesse le standard de vie des masses, elle a, en revanche, mis toute la vie de l\u2019homme au service de la croissance économique et du perfectionnement de la technologie [.] Pour s'exprimer d\u2019une façon plus brutale, on peut dire que 5.Herbert Marcuse, La dimension esthétique.Pour une critique de l'esthétique marxiste, Paris, Seuil, 1979.247 ECO POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 l\u2019homme et sa culture sont en train de disparaître sous l\u2019amoncellement des marchandises que le système techno-économique produit toujours en quantités de plus en plus abondantes.\u201c Comme on le voit, le rapport Rioux est beaucoup plus critique que le rapport Parent que tous les enseignants connaissent.L'un s'approche du libéralisme politique et économique, l\u2019autre relève davantage d\u2019une certaine analyse marxiste culturelle implicite.Il met en cause l'idéal de fonctionnalité qui menace le système d'enseignement dans lequel l\u2019individu est mis au service de la production de biens de consommation.L'analyse de l'homme unidimensionnel de Marcuse ainsi que le fameux concept marxiste d\u2019aliénation sous-tendent la critique opérée dans le rapport Rioux.Même s'il n\u2019y a pas de références explicites au marxisme, on sent bien ici l\u2019influence des référents théoriques de Rioux.Le système d'éducation, en bout de piste, tend à produire un homme « normal », adapté à la société de consommation, alors que le défi est d\u2019en faire un être « normatif », « celui qui peut créer et assumer des normes ».Il y a ici une tentative de dépassement de la situation actuelle.La question est ensuite posée: « Comment insérer des valeurs, des significations dans une culture qui s\u2019est elle-même érodée de part en part?» 7 La réponse, pour Rioux, est dans la participation du plus grand nombre à une redéfinition collective de la société.6.Rapport de la commission d'enquête sur l'enseignement des arts au Québec (rapport Rioux), Éditeur officiel du Québec, 1968, vol.1, p.34.7.Rapport Rioux, p.52. POUR REDONNER UN SENS AU SYSTÈME PUBLIC D'ÉDUCATION DU QUÉBEC L'art devient ce moyen de s'approprier ce pouvoir d\u2019agir pour transformer la culture et la société.Le rapport Rioux mettra en avant une définition dynamique et globale de la culture.La culture devient une vraie force agissante.Comme un véritable traité de philosophie, le rapport Rioux réfléchit sur le sens de l\u2019art, de l\u2019œuvre d\u2019art, de l\u2019éducation, de la créativité, citant tour à tour Morin, Lévi-Strauss, Kant et Sartre.C\u2019est aussi dans une perspective critique que sont présentées les différentes formes d\u2019art.La musique, par exemple, aide l'individu à retrouver sa « chanson » individuelle, le théâtre ouvre à la vie collective et les arts plastiques invitent à une transformation incessante.Le rapport Rioux tient aussi compte de la présence de plus en plus importante des médias.Il s\u2019agit de se rendre maître de l\u2019image plutôt que de subir son pouvoir envahissant.La télévision y est aussi critiquée.Il faut donc éduquer à l\u2019image afin de démasquer son pouvoir aliénant : Le flot ininterrompu d\u2019images, l\u2019incohérence dans leur transmission font que la discontinuité devient naturelle et que l\u2019incohérence risque fort de le devenir.Ce qui, dans une perspective de cette nature, rend la structuration de la personnalité très difficile, à moins de repenser une éducation et une pédagogie, qui tiennent compte de ce fait majeur de notre époque.® Les analyses et les critiques du rapport Rioux demeurent encore actuelles même si plusieurs de ses recommandations 8.Rapport Rioux, p.153.249 250 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 sont dépassées.Il reste en effet des propositions intéressantes dont nous devrons tenir compte si nous voulons continuer à penser à des solutions pour améliorer le système d'éducation québécois d'aujourd'hui.Nous sommes encore dans le modèle industriel décrit par le rapport Parent et que le rapport Rioux en 1968 visait à dépasser, car les réformes préconisées par le rapport Parent étaient « pour la plupart associées au type dominant de société, la société industrielle capitaliste\u201d.» Il n\u2019y a pas encore eu de transformations majeures du système d'éducation depuis les années soixante.La réforme des programmes n\u2019est pas venue ébranler les bases du modèle industriel.Fondamentalement, peu de choses ont changé depuis la mise en place du système public d'éducation par le gouvernement Lesage.L'espoir de transformation L'enjeu est la transformation radicale de la société industrielle.Selon Bertrand et Valois, ce modèle dominant véhicule des valeurs comme la domination des intérêts économiques, la compétition, l\u2019individualisme, et la liberté économique de faire du commerce.!° Le paradigme socioculturel industriel domine la société occidentale dont il conditionne les valeurs et la façon de penser, de percevoir et de faire les choses.Il définit le modèle sociétal dans lequel nous vivons et la conception officielle de l\u2019éducation qui structure actuellement les organisations éducatives de la plupart des pays industrialisés! 9.Y.Bertrand, P Valois, Fondements éducatif: pour une nouvelle société, Montréal, Éditions Nouvelles et chroniques sociales, 1999, p.14.10.Idem, p.91.11.Y.Bertrand, P.Valois, idem, p.89. POUR REDONNER UN SENS AU SYSTÈME PUBLIC D'ÉDUCATION DU QUÉBEC L'école ne peut s\u2019abstraire de la société.Elle se trouve à l\u2019intérieur de la société industrielle et capitaliste.À l\u2019école, on retrouve les problèmes sociaux qui sont aussi à l\u2019extérieur de l\u2019école.Toutefois, même si, en tant qu\u2019institution, l\u2019école se borne à la reproduction du système capitaliste, il n'en demeure pas moins qu\u2019un potentiel de transformation l'anime de l\u2019intérieur, dans ses fondements mêmes.Dans plusieurs pays des réflexions critiques et systématiques sur l\u2019éducation ont lieu et nous permettent d'espérer des changements en profondeur.À Bruxelles, l\u2019Appel pour une école démocratique (APED) milite en faveur du droit de tous les jeunes d'accéder à un même niveau de savoirs, du droit de s'approprier des savoirs porteurs de compréhension du monde et des compétences qui leur permettent d\u2019agir sur leur destin individuel et collectif.L'APED réclame des médias un traitement plus substantiel et plus constant des questions éducatives.Il est anormal que dans les médias une thématique aussi importante ne jouisse pas d\u2019un traitement au moins égal à celui réservé à la Bourse, à la cuisine, à la météo, aux questions d'argent.Dans un de ses documents'?, TAPED constate, entre autres, que l\u2019école n\u2019apprend pas assez aux jeunes à comprendre la société, qu\u2019elle n\u2019insiste pas sur l\u2019acquisition d\u2019outils théoriques critiques qui permettraient aux élèves de saisir des problématiques comme l\u2019inégalité Nord-Sud, le chômage, les dangers liés à la domination des marchés, la surproduction qui côtoie la malnutrition, etc.Au Québec, le programme Famille, école, communauté: réussir ensemble, mis en place en avril 2003, est un 12.Appel pour une école démocratique (APED) Pour une école démocratique / texte de base.15 janvier 2000 / www.ecoledemocratique.org/ 251 252 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 exemple de solution intelligente aux problèmes complexes de \u2018école.Il s'inscrit dans un plan de lutte contre l'exclusion sociale et la pauvreté.Ce programme d'intervention a été créé pour favoriser une intégration plus harmonieuse des jeunes du primaire à l\u2019école.Il est caractérisé par une approche systémique, c\u2019est-à-dire une association de cinq éléments (l\u2019élève, la famille, la classe, l\u2019école, la communauté) mobilisés pour la réussite de l'élève.Il s'agit d'un bon exemple de solution adaptée à petite échelle qui permet à l\u2019école publique de résister au vide ambiant et de retrouver pleinement son sens.I] ne faut pas demander à l\u2019école de régler tous les problèmes de la société.Ce n\u2019est pas ce que doit viser une société éducative.Il faut que la société elle-même devienne éducative.Le problème est, que cela nous plaise ou non, de nature politique.Le soubassement politique que l\u2019on veut donner au projet est incontournable.Dans la perspective conservatrice l\u2019éducation critique n\u2019est pas encouragée parce qu\u2019elle compromet l\u2019unité de la nation et la transmission du patriotisme, des valeurs traditionnelles et de la religion qui sont nécessaires pour assurer la stabilité de la société.Dans une optique néolibérale, on demande des comptes à l\u2019école tout en l\u2019incitant à produire de la main-d\u2019œuvre qualifiée.Le système d'éducation au Québec oscille entre ces deux tendances à la fois politiques et idéologiques.L'autre tendance, que l\u2019on pourrait qualifier de « participative », en suivant l'analyse de Rioux, n'est pas encore complètement disparue au Québec.Pour que de véritables changements soient possibles, ils doivent s\u2019insérer cependant dans un vaste plan d'ensemble assorti d'une vision de rechange, solution qui ne soit pas un simple repli sur le passé.C\u2019est pourquoi en France, le groupe UNSA (Union Nationale des Syndicats Autonomes), lors de soil du POUR REDONNER UN SENS AU SYSTÈME PUBLIC D'ÉDUCATION DU QUÉBEC son congrès en 2000, a adopté un texte mettant en avant l\u2019idée d\u2019une société éducative.'\u201d Une société éducative signifie davantage qu'un projet éducatif, c\u2019est aussi un projet de société.La société éducative repose sur la reconnaissance du rôle fondateur de l'éducation dans l\u2019épanouissement et l\u2019émancipation des individus dans les domaines d\u2019activité personnelle, sociale et citoyenne.Elle intègre et utilise tous les vecteurs à sa disposition pour éduquer.Elle les met en synergie et valorise les apports de chacun d\u2019entre eux.!* Cela implique la valorisation par l\u2019État d\u2019un système d'éducation à la fois public et laïque.Pour penser par soi- même, il faut un espace libre de toute autorité qui viendrait s\u2019interposer.La laïcité est indispensable pour ne pas subir les déterminismes liés à nos croyances, à notre appartenance ethnique et culturelle.L'idée de la séparation de l\u2019Église et de I'E- tat au coeur du libéralisme politique ne doit sous aucun prétexte être sacrifiée.C\u2019est le fondement même de nos États de droit sans lequel la démocratie elle-même perd son sens.Dans une société éducative, on prendrait en compte l\u2019épanouissement véritable des citoyens.Il s'agirait de valoriser le processus d\u2019émancipation et d\u2019autonomie de la pensée.Rioux parle même d\u2019autogestion de la personnalité.Donc, l\u2019éducation ne serait pas considérée comme une activité périphérique mais comme quelque chose qui est au cœur de l\u2019activité humaine.Cela implique une critique radicale du capitalisme, un passage de l\u2019économie d\u2019échange à l'économie d\u2019usage.Il faudrait définir aussi la société éducative en y in- 13.D.Lassare, Pour une société éducative.Une réflexion syndicale sur l'école et la société (UNSA) Paris, ESF, 2001, p.135.14.D.Lassare, idem, p.137.253 i i; : ih Bt + ih 3 f 254 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 cluant les préoccupations des écologistes.Nous croyons néanmoins qu'une telle visée est juste.Si l\u2019on souhaite que le projet de société éducative ne se transforme pas en une variante du « meilleur des mondes », il doit, contrairement au projet politique avancé dans la République de Platon, être ouvert et démocratique.Il doit aussi permettre une certaine forme d\u2019autogestion et encourager le respect des cultures et des communautés de base.Bref, il ne doit pas s'agir d\u2019un système pyramidal, bureaucratique ou, pire encore, totalitaire.Le rôle de l\u2019État nous apparaît essentiel pour rendre possibles ces changements, mais il ne doit pas se transformer en un appareil bureaucratique inefficace.On ne peut parvenir à un progrès en ce sens sans un rôle accru de l\u2019État dans l\u2019économie.C\u2019est dans ce contexte qu'une institution publique comme le système d'éducation peut véritablement prendre sens.Evidemment, un état totalitaire ne parviendrait pas à nous faire avancer davantage que l\u2019actuel totalitarisme néolibéral du tout-au-marché.L\u2019État devrait jouer son rôle d\u2019investisseur au nom de la collectivité, de gardien de normes collectives en éducation comme dans les autres domaines.Investir en éducation veut dire assurer une rémunération et des conditions de travail adéquates à toutes les enseignantes et tous les enseignants.Évidemment, on ne peut être contre une plus grande efficacité sur le plan administratif, mais cela ne doit pas se faire au détriment de la qualité de l\u2019enseignement.Mais sans une volonté politique, l\u2019État restera au service du marché et poursuivra ses compressions insensées dans les institutions publiques.Sur le plan mondial, une réflexion se poursuit dans les mouvements altermondialistes et les associations étudiantes et on POUR REDONNER UN SENS AU SYSTÈME PUBLIC D'ÉDUCATION DU QUÉBEC se rend compte que l'éducation est au cœur des transformations possibles pour préparer un monde meilleur.Le troisième Forum mondial de l\u2019éducation qui a eu lieu à Porto Alegre en 2004 nous a amenés à conclure que pour qu\u2019un autre monde soit possible, une autre éducation est aussi nécessaire.Ce troisième Forum a mis en avant un certain nombre de principes dont les suivants : « L'éducation est un droit humain prioritaire et inaliénable pour la vie » et « Les États ont l\u2019obligation de garantir de manière universelle et gratuite, sans discrimination ou exclusion, le plein droit à une éducation publique émancipatrice à tous les niveaux et selon toutes les modalités ».Voilà pourquoi leur rôle est essentiel.Dans cette perspective, on propose certaines actions comme « Impulser un mouvement mondial pour la défense et la promotion de l\u2019éducation publique et gratuite à tous les niveaux et selon toutes les modalités » ; « Refuser quelque accord national et international que ce soit qui viserait à promouvoir la marchandisation de l\u2019éducation, de la connaissance, de la science et de la technologie, et notamment l'accord général sur le commerce des services (AGCS) de l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC) », et aussi « rejeter les programmes d\u2019ajustements structurels qui font pression sur les gouvernements pour qu\u2019ils démantèlent les services publics »'*.Présidée par Jacques Delors, la Commission internationale sur l\u2019éducation avait publié en 1996 son rapport: L'éducation, un trésor est caché dedans'S et y avait placé les germes de ce que nous avons appelé une société éducative.Cependant, la dimension critique de la sphère économique y était très peu présente: 15.Appel pour une école démocratique (APED), « Troisième Forum mondial de l\u2019éducation », déclaration finale 22 août 2004, www.ecoledemocratique.org ( en ligne 22 décembre 2006).16.UNESCO, L'éducation, un trésor est caché dedans.Commission présidée par Jacques Delors, Paris, Odile Jacob, 1996.ae See ca cash 295 256 PPOSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2007 La commission a évoqué cette autre utopie: la société éducative fondée sur l\u2019acquisition, l\u2019actualisation et l\u2019utilisation des connaissances.Telles sont les trois fonctions qu\u2019il convient de mettre en exergue dans les processus éducatifs.Alors que se développe la société de l\u2019information, multipliant les possibilités d'accès aux données et aux faits, l'éducation doit permettre à chacun de se servir des informations, les recueillir, les sélectionner, les ordonner, les gérer et les utiliser.!\u201d Dans le rapport, on fait des liens avec les différentes composantes de la société et l'éducation pour multiplier les occasions d'apprendre.On insiste sur le rôle de l'éducation comme mécanisme réducteur des inégalités.Mais l\u2019ouvrage du groupe UNSA va plus loin pour ce qui est de la critique et des solutions proposées.On y reconnaît, comme dans le rapport Delors, que l\u2019économie mondialisée pose des défis à l\u2019éducateur et aux individus qui doivent constamment s'adapter.Cependant, cela peut nous faire déboucher sur un gigantesque processus de sélection, de tri social.La société éducative ne doit pas devenir une vaste concurrence mue par le capital éducatif.Le groupe UNSA valorise la construction d\u2019un système d\u2019éducation plus juste, solidaire et ouvert sur le monde.Il s'agit d\u2019inscrire l\u2019éducation dans un processus de transformation sociale.Mais il faut se garder ici des solutions simplistes.Ce genre de remarques a trop souvent cours lorsqu'il est question de réforme éducative : Les antiréformistes ont une vision manichéenne du monde : ou l\u2019on maintient les méthodes traditionnelles, ou l\u2019on assassine la littérature, la culture, l\u2019éducation.Ou l\u2019on protège l\u2019école de tout contact avec le monde 17.Idem, p.16. ET SE 4 POUR REDONNER UN SENS AU SYSTÈME PUBLIC D'ÉDUCATION DU QUÉBEC extérieur, ou l\u2019on adhère au dogme du rendement immédiat.Ou l\u2019on élève les adolescents aux idéaux intangibles de l\u2019école, ou l\u2019on renonce à tout idéal, à toute éducation.Or le monde réel et la pratique scolaire s\u2019accommodent mal de cette logique du tiers exclu.L'école d\u2019aujourd\u2019hui est loin d\u2019être parfaite, mais si l\u2019on veut sincèrement l\u2019améliorer, il vaudrait mieux renoncer d\u2019emblée au manichéisme [.]'8 Il n\u2019y a pas ici de solutions miracle aux problèmes de l\u2019école dans la société.Aussi, il est important de nuancer nos propos.Si nous avons voulu réagir fortement, c'est surtout contre les discours conservateurs qui entretiennent une vision passéiste de l\u2019école.Ces discours, nous les entendons trop souvent dans les médias.Nous savons que dans leurs fondements ils réfèrent à des conceptions souvent pessimistes de l\u2019être humain et de la société.Selon eux, l\u2019école n\u2019est pas pour tout le monde.Ils s\u2019attachent à des principes valorisant une forme dépassée d\u2019élitisme social.Lors de son congrès, en l\u2019an 2000, le groupe UNSA a adopté un certain nombre de principes progressistes qui vont permettre de situer sa position.Le projet éducatif est défini comme une architecture d\u2019un projet de société.Il s'agit d'un système laïque public favorisant la mixité sociale et dans lequel l\u2019État joue pleinement son rôle.Il s'agit de reconnaître le rôle fondateur de l\u2019éducation.On peut difficilement entrevoir une solution pour les systèmes publics d'éducation sans une orientation politique des États.L\u2019actuelle orientation politique libérale ou néolibérale 18.Todorov, dans D.Lassare, (UNSA), 2000, p.105.257 2 4 8 fri 4 258 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 accompagnée de discours à saveur conservatrice ne peut qu\u2019entraîner une dégradation du tissu social.Seule une véritable volonté politique peut préserver les acquis et favoriser un véritable progrès social.Pour cela, l\u2019éducation ne devra plus être un secteur d'activité comme un autre, mais devenir le centre d\u2019un véritable projet de société.Bien entendu, cela n\u2019est pas la panacée universelle car, comme le dit justement René Du- mont: « il nous faut aller plus loin et élaborer un vrai projet qui serait axé sur l\u2019éradication de la grande pauvreté et du chômage, par le partage du travail et des revenus, tant en pays développés qu'en pays démunis ».\" 19.R.Dumont, Misère et chômage, libéralisme ou démocratie, Paris, Seuil, 1994, p.166. Images d'une vie\u201d rar NICOLAS BOURDON iron était-il laid?Oreilles décollées, nez proéminent, grosses lunettes noires, petite taille et bedaine rabelaisienne, on ne peut pas dire qu\u2019il réponde au canon classique de la beauté.Mais si ce corps n\u2019est pas d\u2019une beauté commune, il est certes charismatique.Car ce corps parle, chante, bouge et danse; il est ouvert à la vie et à toutes les rencontres.Et comment dissocier ce corps de la parole de Miron?Voir Miron, même silencieux sur une image, c\u2019est déjà l\u2019entendre parler.En contemplant l\u2019Album Miron, je ne peux m'empêcher de me demander ce qu\u2019il peut bien dire au moment où on le photographie.En 1950, lors d'une réunion amicale de l\u2019Ordre de Bon Temps, ses amis, des jeunes hommes et des jeunes femmes, sont assis en cercle à l\u2019indienne.Miron est photographié de face ; il sourit, un livre posé au sol à ses pieds, le dos légèrement voûté, il semble parler à un interlocuteur à sa gauche.Va-t-il bientôt demander le silence pour entonner une chanson folklorique comme La complainte du Saint-Maurice ?Parle-t-il de littérature ou de politique?Et cette image de lui * Marie-Andrée Beaudet, Album Miron, Montréal, Éditions de l\u2019Hexagone, 2006, 212 p. POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2007 lors d\u2019une soirée du Parti Rhinocéros en 1972 au bar La Ca- sanous\u2026 Il harangue véhémentement la foule tandis que Michel Chartrand l\u2019applaudit, l\u2019air satisfait de son discours.La page suivante nous montre Miron en compagnie de Jacques Ferron, fondateur du Parti de l\u2019éminence cornue, lors de la Rencontre québécoise internationale des écrivains.Miron s\u2019est tourné dans la direction de Ferron et celui-ci semble rire de bon cœur.Miron vient-il de lui rappeler la soirée de 1972 et ce discours absurde qu\u2019il avait alors prononcé?Et un peu avant dans l\u2019album, cette photo prise en 1970.Une photo officielle, silencieuse, sans émotion et sans parole\u2026 En fait deux photos, une de profil sans lunettes et l\u2019autre de face avec les grosses lunettes habituelles.Le visage de Miron est étrangement inexpressif; il rumine.Pense-t-il : « Pour instant, je me tiens tranquille, mais bientôt vous m\u2019entendrez.Je vous gar- rocherai mes volées de copeaux de haine.Je vous dirai non! » ?Ces notes laconiques accompagnent les photos: UNITÉ 75, IDENTIFICATION CROSS LAPORTE, 16/10/70.Et au-dessus des deux photos, les empreintes digitales de Miron.Le poète fut arrêté en vertu de la Loi sur les mesures de guerre de Trudeau et demeura onze jours en prison même si aucune accusation ne fut finalement portée contre lui.Miron l'omniscient \u2014 As-tu vu Gaston?\u2014 Gaston?Mais tu ne sais pas qu\u2019il vient tout juste de partir pour la France ?\u2014 Pas vrai! Il ne me l\u2019a pas dit. IMAGES D'UNE VIE \u2014 Il s\u2019est décidé sur un coup de tête.Tu sais, son ami Robert Marteau lui a proposé de venir le voir à Paris.C\u2019est beau, Paris en mai.Bon\u2026 et tu sais il lira des poèmes, il y aura sûrement un festival, il y a toujours un festival littéraire quelque part en France\u2026 Et il jouera de l\u2019harmonica.Ils aiment bien quand il joue de l\u2019harmonica.\u2014 Et moi qui voulais lui montrer un manuserit.\u2014 Il faudra attendre son retour.Dans une semaine qu'il m\u2019a dit.À moins que ce ne soit deux semaines.Miron est difficile à suivre\u2026 Nous sommes à la fin des années 50.Le poète vit des échecs amoureux, il dit souffrir intensément.Il est pauvre en mots et pauvre en poésie.Il sembarque sur l\u2019Homersc en 1959 + .>; + x >»; * * pour étudier les techniques de l'édition à l\u2019école Estienne, à Paris.Le dépliant publicitaire du paquebot nous informe: « Voyager\u2026 en ce XX siècle si féru de records et de vitesse, ce terme garde toujours une mystérieuse poésie tout emplie de \u2019attrait de l\u2019aventure.» l\u2019attrait de | t Dans une soirée, au Québec, les amis de Miron parlent de lui en son absence.\u2014 As-tu des nouvelles de Gaston ?\u2014 Oui.Ça va pas trop bien.Il s'ennuie du Québec.Il se sent seul.\u2014 C\u2019est faux.Il est en pleine forme.Regardez, ça va vous convaincre.261 EE NE ER ET EE 262 POSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2007 Et l\u2019ami de sortir une photo montrant Miron en train de danser follement lors d\u2019une soirée.Il s\u2019agit d\u2019un photore- portage paru dans un magazine français.La notice du magazine indique: « Gaston, l\u2019un des \"grands\" de la jeune poésie canadienne [.] a gigué seul à une soirée France-Canada.» \u2014 C\u2019est fou! Et moi qui le croyais malade.Son médecin lui a recommandé le repos.Il était surmené.Vous savez, il en fait trop: la poésie, la politique, l\u2019édition.Tout ça en même temps.Son médecin lui a conseillé de se reposer, il a le cœur fragile.\u2014 Mais il gigue, je te dis et il leur joue de l\u2019harmonica.Ils aiment quand il joue de l\u2019harmonica.On le croyait mort, il est vivant.Miron, c\u2019est la vie agonique.C\u2019est une poésie qui meurt à petites secousses, toujours dans le sursaut, toujours dans le vivant ressac.Miron est fatigué comme un cheval de trait qui a trop travaillé, mais il continue de marcher, il avance en poésie, il tombe, se relève et tombe de nouveau.Il pousse la pierre de son corps.* x x L Album Miron, c\u2019est une œuvre d\u2019amour et de lumière que nous offre Marie-Andrée Beaudet, professeure à l\u2019Université Laval et veuve du poète.On y retrouve des photos, des coupures de presse et des extraits de manuscrits pour la plupart inédits et accompagnés d\u2019extraits de poèmes de Miron.L'image la plus touchante?Pour ma part, c\u2019est sûrement la photo du grand-père analphabète Maxime Michaud- ville.L'homme robuste lève sa main gauche pour porter de la IMAGES D'UNE VIE nourriture à la bouche d\u2019un puissant cheval gris.C\u2019est là qu'a commencé le miracle de cette poésie qui veut dire l\u2019absence de mots.C\u2019est dans le triangle merveilleux des Laurentides formé par Sainte-Agathe, Saint-Faustin et Saint-Donat que Miron a puisé ses premières impressions et ses intuitions fondamentales.On sent la tendresse et la nostalgie d\u2019un pays lumineux dans cette photo et dans le poème qui l'accompagne: « il fait un temps de cheval gris qu'on ne voit plus/il fait un temps de château très tard dans la braise.» 263 COLLABORATION SPÉCIALE À CE NUMÉRO PIERRE AVIGNON possède une maîtrise en science politique de l\u2019Université de Montréal.Il est conseiller syndical, information et vie professionnelle, à la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep (FEC), membre de la centrale des syndicats du Québec (CSQ).PAUL BEAUCAGE est critique de cinéma et auteur d\u2019un ouvrage inédit sur Gilles Groulx.NICOLAS BOURDON détient un baccalauréat en psychologie ainsi qu'une propédeutique et une maîtrise en littérature française de l'Université McGill.Il fait paraître des textes dans Le Devoir et L'Action nationale.Il est professeur de psychologie au collège de Valleyfield et professeur de littérature au collège Bois-de-Boulogne.LOUISE CONSTANTIN est intervenante dans le secteur du tourisme équitable.LOUIS DESMEULES enseigne la philosophie au cégep de Sherbrooke.MARION FROGER est professeure adjointe au Département d'histoire de l\u2019art et études cinématographiques de l\u2019Université de Montréal.JEAN-PIERRE GARIÉPY est cinéaste et directeur général de l\u2019Observatoire du documentaire.MARIE-JULIE GARNEAU est diplômée en communication (concentration Études féministes).SYLVIE GENDRON vit à Montréal.Elle a publié plusieurs poèmes, proses et nouvelles dans Possibles, Les écrits, XYZ.La revue de la nouvelle et Le Bilboquet.Elle enseigne la littérature au collège Saint-Jean-sur-Richelieu.DANIEL JUNQUA est vice-président international de Reporters sans frontières et vice-président de l\u2019Association des amis du Monde diplomatique.MAGNUS ISACSSON est un cinéaste indépendant établi à Montréal, qui s'intéresse vivement aux droits de la personne, à la justice sociale et aux enjeux environnementaux.Parmi ses documentaires primés, mentionnons Uranium, Tension, Opération SalAmi \u2014 Les profits ou la vie ?et Enfants de chœur. cents JEAN-DANIEL LAFOND est cinéaste et écrivain, ex-professeur de philosophie.Il est l\u2019auteur d'une quinzaine de films, qui s'inscrivent dans la continuité du cinéma documentaire de création, dont Les traces du rêve (1986), La liberté en colère (1994), Le cabinet du Docteur Ferron (2003) et Le fugitif ou les vérités d'Hassan (2006).SERGE PROVENCHER est docteur en éducation et coordonnateur du Département de français au collège de Saint-Jérôme.Il vient de publier une édition scolaire des Fleurs du mal et une Anthologie de la littérature québecoise, toutes deux aux éditions Erpi.MAUDE PRUD\u2019HOMME est vidéaste et militante.SANDRA RODRIGUEZ est une jeune documentariste qui a réalisé des moyens métrages sur le droit d\u2019accès à l\u2019eau en Bolivie, l'intégration d\u2019émigrants latino-américains en Belgique et les victimes de mines antipersonnel au Cambodge.Son plus récent projet porte sur l'engagement amoureux et les nouvelles technologies de l'information.CLAUDE SAINT-PIERRE est chercheur et communicateur.ee AE er BULLETIN D'ABONNEMENT En vous abonnant, vous contribuez à l\u2019essor de la revue et vous recevez un numéro en prime.Je souscris un abonnement à POSSIBLES.Envoyez-moi le numéro suivant, en prime : [] vol.21, n° 4 : Homo violens [J vol.22, n° 2 : Un art qui s'engage [J vol.16, n° 4 : Formations professionnelles Je désire que mon abonnement commence avec le vol., n°.NOM ADRESSE VILLE CODE POSTAL TÉLÉPHONE OCCUPATION Ci-joint : [J cheque [J mandat-poste de.$ abonnement d\u2019un an (deux numéros doubles) : 25 $ abonnement institutionnel : 40 $ abonnement de soutien : 40 $ abonnement étranger : 50 $ le numéro double : 14 $ Revue POSSIBLES 5070, rue de Lanaudière bo pq J Es 2 py eo ; E- tt 5.8 Très claires sur le plan conceptuel, les frontières entre fiction et documentaire.de même qu'entre l'acte créateur et l'intervention.sont plus nébuleuses sur le terrain des pratiques.Doit-on situer un Michael Moore plus près de l'activisme politique d\u2019un Chomsky ou de la narrativité d\u2019un Oliver Stone ?Et alors est-il accidentel qu'au moment même où l'on constate partout un déclin du militantisme dans les partis politiques, des films documentaires à la charge dénonciatrice ou mobilisatrice, qu'on programme même dans des salles commerciales, semblent accompagner dans le temps de nouvelles formes d'engagement collectif, sans que le public de ces films se réduise aux groupes activement engagés ?Le phénomène interroge tant les organisations militantes que les milieux cinématographiques.Aurait-on institué des cloisonnements contre-nature entre l'action et l'imaginaire ?Entre le monde de l'émotion privée et celui des solidarités et conflits plus larges ?Où situer dans l'éventail des actions visant le changement social, dans l'ensemble de la production cinématographique.dans la galaxie de l'information médiatique.ces documentaires qu'on dit (parfois avec hésitation) engagés ?14$ ISSN 0703713-9 707031713 ll EDITORIAL Engagement et empathie ANDRÉ THIBAULT ESSAIS ET ANALYSES Faire des documentaires TABLE RONDE AVEC JEAN-PIERRE GARIÉPY, SYLVIE GROULX, MAGNUS ISACSSON, KARL PARENT ET CAROLE POLIQUIN Les Lucioles UN COLLECTIF DE VIDÉASTES À CONTRE-COURANT Bruno Dubuc : la réalité en documentaire ou comme drame fictionnel ?CLAUDE SAINT-PIERRE Vérité et controverse JEAN-DANIEL LAFOND Le facteur temps ou Le temps joue pour nous MAGNUS ISACSSON D'un cinéaste à l\u2019autre ANAND PATWARDHAN S'ENTRETIENT AVEC MAGNUS ISACSSON Faire des vues avec trois fois rien SANDRA RODRIGUEZ Gilles Groulx, documentariste novateur et engagé PAUL BEAUCAGE Statut du documentariste dans l\u2019espace public : le cinéma social à l'ONF MARION FROGER Le cinéma documentaire des femmes : par choix ou par dépit ?MARIE-JULIE GARNEAU Des films documentaires engagés exemplaires Aperçu sur l\u2019Observatoire du documentaire POÉSIE ET FICTION Code 33 SERGE PROVENCHER Robe et roseaux SYLVIE GENDRON UN THÈME EMERGENT .LA DECROISSANCE La décroissance : une voie théorique et pratique pour sortir de l\u2019impasse ?MARCEL SÉVIGNY DOCUMENTS Action syndicale et enseignement au cégep : nouvelles formes d'intervention de l\u2019État PIERRE AVIGNON Pour redonner un sens au stéme | public d\u2019éducation Québec LOUIS DESMEULES Images d\u2019une vie NICOLAS BOURDON "]
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