Possibles, 1 janvier 2008, Automne
[" P F E 59 R À BANQ ATS SE ES BR v CET as ~ Wl WL es WA a Gr = 4 4 2 Poe BN SINIITNS EN SL NN Sr Sr al NS NNN SARA PTR SAN SA 7 WALZ BA 7 JA Bo LIA Fl = ZANT ~ 4 NK Ny yi GD If fi NK] P 7 v |] a /N RE \u2019y NK A 4 Ng | /\\ NJ 4 ed Ni NY |] do D 54 7 fry \\ han 7 4 NZ p di F £3) x r\u2014 A A \\ Ng Ÿ 4 Qi! \u2014 M Aid NY % AA LL \\ 4 Lf /4 J + 0 LL % 4 \u2014 | y ke $, 0 © | 0 FRE \u20ac a NZ hy N A | IN R = =, 0 > ; \u201cx > rr v i - ; 2 5 A \u20ac ¥ : 3 VOLUME 32, NUMERO 3-4, AUTOMNE 2008 ossibles Sey 3 t te : \" Lee ie LE RTE ee ae.Des muse Ct ert aT ES a .is vB = oh a ee Ia x FTN Ba 2 be SE 2 pC Tal ax TIER 25 = Fa Ee Te = = = = = Se x a > a, ts = > Se Tet re Re LS Eh IEEE bo ZX = = x ES = 3 ossible VOLUME 32.NUMÉRO 3-4, AUTOMNE 2008 L'altermondialisme : une utopie créatrice Re PISE Hf possible 5070, RUE DE LANAUDIÈRE, MONTRÉAL (QUÉBEC) H2J 3R1 TÉLÉPHONE : 514 529-1316 SITE WEB : www.possibles.cam.org COMITÉ DE RÉDACTION Raphaël Canet, Gabriel Gagnon, Pierre Hamel, Patrice LeBlanc, Jean-François Lepage, T Gaston Miron, Nathalie Prud\u2019 Homme, + Marcel Rioux, Raymonde Savard, Stéphane Thellen, Amine Tehami, André Thibault, Claude Vaillancourt COLLABORATEURS(TRICES) Yvan Comeau, Francine Couture, Marcel Fournier, T Roland Giguere, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Marie Nicole L'Heureux, T Suzanne Martin, Jacques Pelletier, Marcel Sévigny REVISION DES TEXTES ET SECRETARIAT Micheline Dussault RESPONSABLE DU NUMERO Raphaël Canet La revue PossIBLES est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Ce numéro : 14 $.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.PRODUCTION ET IMPRESSION : Mardigrafe CONCEPTION : Diane Héroux DISTRIBUTION : Diffusion Dimedia inc.DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque et Archives nationales du Québec : D775 027 DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque et Archives Canada : ISSN : 0703-7139 © 2008 Revue PossiBLEs, Montréal COI cette TABLE DES MATIERE JS 3 EDITORIAL Raphaël Canet ESSAIS ET ANALYSES Crises et enjeux actuels Altermondialisme et grandes institutions internationales .Claude Vaillancourt De la sécurité alimentaire a la souveraineté alimentaire.Guy Paiement Écologie politique et altermondialisme Michel Lambert Les travailleurs migrants, nouveaux non-citoyens du monde.Victor Piché Redéploiement de l'action collective Laborieuses mutations des acteurs collectifs André Thibault Mouvement syndical et altermondialisme .Jacques Létourneau et Nathalie Guay Potentiels et innovations de l\u2019altermondialisme au Québec Forum social québécois et campement autogéré.Gabrielle Gérin L'UPAM : une invitation a Uaction et a la réflexion.Marianne Di Crozé Réle du politique Pas a pas, ensemble et différents, nous changerons le monde ! errors Françoise David (entrevue) En attendant le Grand Soir.Francis Dupuis-Déri \u2026 96 PE SE TEE EN 1% 4 À et at Une Patria Grande pour l'Amérique du Sud Pierre Beaudet Pistes de solution Pourquoi la décroissance au Québec Léo Brochier et Samuel Jacques Reconstruire l\u2019économie sur le coopérativisme Jacques B.Gélinas L'altermondialisme, contrepoint à la mondialisation Nouveaux contours de l'analyse politique Dominique Caouette POÉSIE ET FICTION Le Soir suivi de cing autres titres \u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026ccccrcrcereres Yves Patrick Augustin Les parenthèses suivi de deux autres titres Marie-Rose Savard Morand Poésie d'objections (extraits) .\u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026\u2026.\u2026.\u2026.rnrrrererrucns Michel Ponce DOCUMENTS Le jeu social entre nomination et représentation chez Pierre Bourdieu.Valéry Rasplus Jeunes et spiritualité : la culture hip-hop, ses valeurs et ses croyances Diane Pacom RR VRP OUR IN OV PO SORA RME EDITORIAL Un autre monde est en marche! n autre monde est possible! Au commencement était un slogan.Lancé contre l\u2019idéologie néolibérale que les puissants de ce monde tentaient de nous imposer comme « la » pensée unique\u2019.Désormais, nous n\u2019aurions plus le choix que de vivre dans leur marché globalisé articulé autour des impératifs de privatisation, de déréglementation et de libéralisation de l\u2019économie.There is no alternative! la formule ne cesse d\u2019être ressassée depuis presque 30 ans, de Margaret T'hatcher à Jean Charest.Même de l\u2019espoir ils ont cru pouvoir nous déposséder.Pourtant, l\u2019histoire ne s\u2019est pas arrêtée avec la chute du mur de Berlin\u201d.L'arrogance triomphante des élites en pèlerinage à Davos* fut même de courte durée.Depuis le milieu 1.La revue POSSIBLES a déjà abordé cette question dans son numéro printemps-été 2000, intitulé « Sortir de la pensée unique », vol.24, n° 2-3.5 6 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 des années 1990, les peuples se font entendre aux quatre coins de la planète pour rejeter l\u2019idéologie néolibérale et promouvoir des solutions de rechange.Au Chiapas, à Paris, Seattle, Prague, Washington, Manille, Buenos Aires, Gênes, Québec, Cancüûn, Hyderabad, Bamako, Hong-Kong, Montréal.partout le même message d\u2019espoir retentit.Réapproprions- nous le droit de choisir le monde dans lequel nous souhaitons vivre et que nous voulons transmettre à nos enfants! Une nouvelle narration du monde est aujourd\u2019hui plus que nécessaire pour nous émanciper de la « théologie universelle capitaliste » qui colonise nos esprits et nos modes de vie*.Un autre monde est nécessaire Nous sommes aujourd\u2019hui à un carrefour de l\u2019histoire.Nos sociétés capitalistes « avancées », fondées sur | impératif de croissance, la consommation de masse et la civilisation du pétrole, sont en crise.Crise écologique, crise financière, crise alimentaire, guerres.Le moteur actuel de l'accumulation capitaliste, la finance, est atteint de plein fouet, obligeant par le fait même une intervention sans précédent de l\u2019État (ou plutôt de nos économies collectives) pour sauver les banques, les bourses, l\u2019économie\u201d.Nouvel interventionnisme, soulignons-le au passage, exigé et mis 8 passag g \\ A .- - » > 5 en œuvre par ceux-là mêmes qui, jadis, fustigeaient l\u2019État et encensalent le marché.Le moins que l\u2019on puisse dire, c\u2019est que nous ne sommes pas à un paradoxe près et que nous voilà 2.N\u2019en déplaise à FE Fukuyama, La fin de l\u2019histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.3.Station de ski suisse où se tient chaque année, depuis 1971, le Forum économique mondial.Pour un aperçu rapide et informatif, Frédéric Lemaître, « Forum économique mondial.Des élites en quête de sens », Le monde, mercredi 23 janvier 2008, p.18.4.Riccardo Petrella, Pour une nouvelle narration du monde, Montréal, Écosociété, 2007.5.Frédéric Lordon, « Le jour où Wall Street est devenu socialiste », Le monde diplomatique, octobre 2008, p.1, 4-5. ÉDITORIAL loin de la « mondialisation heureuse » que nous promettaient les néolibéraux des années 19906! Force est plutôt de constater que notre modèle dominant de société et de développement nous conduit dans l'impasse sur les plans environnemental, social et humain.Et l'avenir que nous proposent les élites politiques et économiques de la planète n\u2019est pas vraiment rassurant.Pour répondre à l\u2019approfondissement des inégalités et des antagonismes sociaux et internationaux générés par le néolibé- ralisme, elles n\u2019ont rien d\u2019autre à offrir que le choc des cultures, la surenchère identitaire et l\u2019obsession sécuritaire.Plutôt que de chercher à fonder de nouvelles solidarités, le néoconservatisme qui sévit actuellement en Amérique du Nord et en Europe érige des murs, renforce ses contrôles migratoires et exporte la guerre.Dans les Amériques, le constat est frappant.L\u2019échec du projet néolibéral d'intégration continentale par le marché (la Zone de libre échange des Amériques \u2014 ZLEA) a conduit à un processus de désintégration continentale, où le Nord se replie sur lui-même (avec le Partenariat pour la sécurité et la prospérité \u2014 PSP) alors que le Sud tente d\u2019inventer de nouvelles solidarités régionales (Alternative boli- varienne pour les Amériques \u2014 ALBA; Communauté sud-américaine des nations \u2014 CSAN).Le néoconservatisme ne peut être la réponse à la crise actuelle du néolibéralisme.Pour éviter de répéter les atrocités de l\u2019histoire, il est aujourd\u2019hui nécessaire de concrétiser des solutions de rechange.6.Alain Minc, La mondialisation heureuse, Paris, Plon, 1997.1 8 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Un autre monde est en marche ! Visant la construction de sociétés plus justes, plus fraternelles, généreuses et libératrices, l\u2019altermondialisme se présente comme la nouvelle utopie du xx1° siècle.On dénigre trop souvent le pouvoir de rêver\u201d.On oppose facilement le supposé réalisme de la pensée économique rationaliste à l\u2019idéalisme romantique des pelleteux de nuages.Or, outre le fait que le capitalisme et l\u2019idée de marché sont aussi des utopies®, reposant avant tout sur la croyance, on oublie que cette nouvelle vision du monde porteuse d\u2019espoir, l\u2019utopie altermon- dialiste, débouche aussi sur des réalisations concrètes.C\u2019est en ce sens qu'elle est véritablement créatrice.Les échecs de l\u2019AMI (1998), de la ZLEA (2005), de la constitution européenne (2005), de l'OMC (2008) sont autant de victoires globales de l\u2019utopie altermondialiste contre l'idéologie néolibérale.Les forums sociaux, ces nouveaux « espaces publics critiques » qui rassemblent des centaines de milliers de personnes et qui se déploient depuis 2001 sur tous les continents et à tous les niveaux, du global au local, constituent de puissants incubateurs de conscience citoyenne et de renouvellement de l\u2019action collective\u2019.Ils permettent l\u2019éclosion d\u2019une nouvelle culture politique'° qui, tout en re- dynamisant les mouvements sociaux, peut à la longue enrichir les programmes politiques des partis progressistes.7.Sur ce thème, voir le numéro précédent de Possibles, « Rêver, résister », vol.25.n° 3-4, été-automne 2001.8.Pierre Rosanvallon, Le capitalisme utopique.Histoire de l\u2019idée de marché, Paris, Seuil, 1979.9.Raphaël Canet, « L'intelligence en essaim.Stratégie d\u2019internationalisation des forums sociaux et régionalisation de la contestation mondiale », Cultures et conflits, n° 70, été 2008, p.33-56.10.Chico Whitaker, Changer le monde.Nouveau mode d emploi, Paris, Éditions ouvrières, 2006.PPS ER ÉDITORIAL En ce sens, l'Amérique latine constitue un intéressant laboratoire d'expérimentation de cette nouvelle relation dialectique entre les mouvements sociaux et les gouvernements, palliant ainsi la crise de la démocratie représentative!!.L'élection de Lula au Brésil, la révolution bolivarienne vénézuélienne et surtout les politiques du gouvernement Morales en Bolivie ou encore la nouvelle constitution qui vient d\u2019être adoptée en Équateur, témoignent de la capacité des mouvements sociaux, lorsqu'ils reposent sur une base solide, d\u2019enclencher de profonds processus de transformation sociale en travaillant de concert avec des gouvernements progressistes.Malheureusement, chez nous, nous sommes encore bien loin d\u2019une telle avancée démocratique.C\u2019est à notre tour de changer le Québec ! L'espoir est cependant présent, et même manifeste dans les puissantes mobilisations sociales qui ont agité le Québec ces dernières années'\u201d.Il est faux de dire que l\u2019apathie politique sclérose notre société.Quarante mille personnes dans les rues de Québec en avril 2001 pour le Sommet des peuples, 250 000 en mars 2003 dans les rues de Montréal contre la guerre en Irak, 80 000 étudiants en grève à l\u2019hiver 2005, 5 000 participants au premier Forum social québécois tenu au mois d'août 2007\", multiplication des forums sociaux régionaux (Saguenay, Mau- ricie, Outaouais, Laval, Lanaudière) en sont la preuve.Le problème est que, contrairement à ce qui se passe actuellement 11.Antonio Negri er Giuseppe Cocco, GlobAL.Luttes et biopouvoir à l'heure de la mondialisation : le cas exemplaire de l'Amérique latine, Paris, Éditions Amsterdam, 2007.12.Francis Dupuis-Déri (dir.), Québec en mouvements.Idées et pratiques militantes contemporaines, Montréal, Lux éditeur, 2008.13.À titre comparatif, le premier Forum social mondial, tenu à Pôrto Alegre au Brésil en janvier 2001, avait rassemblé 20 000 participants et, plus près de nous, le premier Forum social États-Unis, tenu à Atlanta en juillet 2007, a réuni 10 000 participants.9 10 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 dans plusieurs pays du sud de notre continent, toutes ces mobilisations sociales ne semblent pas avoir, pour le moment, beaucoup d'impact sur notre système politique.Faut-il pour autant se résigner?Non.Apprenons plutôt à être patients et continuons à réaliser, progressivement, l'utopie altermondialiste.Le néolibéra- lisme a couvé pendant 40 ans dans les cercles restreints d\u2019économistes de droite avant de s'imposer politiquement au tournant des années 1980 en profitant d\u2019une conjoncture économique favorable (la crise des années 1970 et la fin des Trente Glorieuses).Tirons aussi des leçons du passé.Pour traduire en programme politique rassembleur les multiples aspirations sociales et populaires, il faut demeurer en contact avec les gens, il faut ouvrir des espaces d'échange et de dialogue, il faut débattre, pour que chacun puisse prendre conscience qu\u2019il est lui aussi un artisan du changement social, pour que tous se sentent inclus dans le projet de société en construction.Nous devons créer le Québec que nous voulons, tous ensemble.Le succès du premier Forum social québécois a résulté de cette claire volonté d\u2019inclusion de tous dans le débat, ce souci constant d\u2019être cohérents avec nos principes et de pratiquer concrètement l\u2019idéal de participation.Le succès du FSQ est venu du fait que chacun a pu y trouver sa place et se redonner le pouvoir de la parole.Le présent numéro de la revue POSSIBLES, tout comme le précédent qui portait sur le thème de « L'avenir », s'inscrit dans cette démarche de construction de solutions de rechange au néolibéralisme au Québec et dans le monde.Il interroge, d\u2019une variété de points de vue répartis en quatre sections, le potentiel et les défis de l\u2019altermondialisme, cette utopie créa- ÉDITORIAL trice du XXI siècle.Nous traiterons, tout d\u2019abord, des enjeux et des crises qui confrontent nos sociétés (institutions internationales, crise alimentaire, écologie, migrations).Ensuite, nous aborderons les différentes facettes du redéploiement actuel de l\u2019action collective au Québec, que ce soit sur le plan de la mutation des acteurs existants (groupes progressistes, syndicats) ou des expériences innovantes (Forum social québécois, campement de la jeunesse, Université Populaire à Montréal).Dans une troisième section, nous nous pencherons sur le rôle du politique dans l\u2019altermondialisme à partir d\u2019une réflexion sur les partis politiques (notamment par le biais d\u2019une entrevue réalisée avec Françoise David), et sur les projets politiques qui fleurissent en Amérique du Sud.Finalement, dans une quatrième section nous tracerons des pistes de solution pour concrétiser l'utopie altermondialiste (décroissance, coopérati- visme, nouveaux paradigmes politiques).Privée de l'appui financier de ses organismes sub- ventionnaires, la revue POSSIBLES semble aujourd\u2019hui acculée à livrer son chant du cygne, après 32 ans de travail éditorial visant à proposer une vision critique, progressiste et ouverte de la société, de la politique et de la culture au Québec.Cet espace de réflexion critique sur notre société est pourtant essentiel, il participe à la construction collective de cet autre monde en gestation.Plutôt que de disparaître, il devrait au contraire élargir son audience.C\u2019est pour cette raison que, pour la première fois de son histoire, la revue POSSIBLES publiera aussi ce numéro sous un format électronique qui sera diffusé largement sur Internet.RAPHAËL CANET POUR LE COMITÉ DE RÉDACTION 11 Cl 8 a FN, a ~ , es à x; eater, a vir = on = Xs al A I x es es Se D .op ot atat ti, nts eh S36 ss ISN i x ES 3 = & > 13 ESSAIS ET-ANALYSES - \u2014\u2014\" «= = PSI Sor if Altermondialisme et grandes institutions Internationales rar CLAUDE VAILLANCOURT près presque dix ans d\u2019existence, le mouvement alter- mondialiste se remet en cause.L'euphorie des premières années semble tombée.Selon plusieurs de ses participants, les forums sociaux, lieux de rencontre catalyseurs de ce mouvement, se renouvellent avec certaines difficultés, reprennent les mêmes débats et mettent en avant le même défilé d\u2019invités- vedettes.Hors de l'Amérique du Sud, les tentatives d'insertion du mouvement dans la politique active \u2014 telles Québec solidaire ou la candidature de José Bové aux présidentielles en France \u2014 donnent l'impression d\u2019être vouées à l\u2019échec.Les altermondialistes eux-mêmes font part de leurs doutes.Bernard Cassen, l\u2019un des fondateurs du Forum social mondial, utilise désormais le terme « post-altermondialisme »'.Certains 1.Un colloque intitulé « Altermondialisme er post-altermondialisme » était organisé par l'association Mémoire des luttes et le journal Utopie critique, reliés à Bernard Cassen, dans le cadre des événements du Forum social mondial de 2008 Paris. 16 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 observateurs du mouvement, tel Eddy Fougier, parlent d\u2019« essoufflement », mot qui revient le plus souvent selon lui, lorsqu'on évoque le mouvement\u201d.Qu'on soit d'accord ou non avec cette remise en cause, il faut admettre qu\u2019il existe bel et bien un malaise au sein de l\u2019altermondialisme.Les raisons en sont forcément complexes et diverses.Et le malaise en question ne doit pas être vu comme un effet nécessairement négatif et dont les répercussions seront néfastes.Sans aucun doute, le monde a déjà beaucoup changé depuis la naissance du mouvement, et ces transformations nécessitent une inévitable adaptation.Ces changements ont d\u2019ailleurs été anticipés avec une rare perspicacité par les penseurs de l\u2019altermondialisme, quoique la justesse de leurs vues ne leur ait pas donné la recette miracle pour réagir aux crises annoncées.Une courte histoire de l\u2019altermondialisme nous permet de retracer un lien constant et systématique entre lui et les grandes institutions internationales au service de l\u2019idéologie néolibérale.Aujourd\u2019hui, ces institutions sont gravement remises en cause et sont victimes de crises encore plus fortes que celle qui affecterait leurs opposants.Ainsi, serait- il pertinent de dire que l\u2019altermondialisme reste viscéralement lié à ces institutions et que la déliquescence de ces dernières produit nécessairement des effets sur ceux qui les combattent?Certes, il ne faut pas réduire l\u2019altermondialisme à une simple force d'opposition.Mais il convient d\u2019examiner comment l\u2019évolution de ce mouvement a été marquée par une lutte parfois intense contre ces organisations puissantes que 2.« Ou en est le mouvement altermondialiste?Réflexion sur l\u2019essoufflement », 3 mars 2008 (www.laviedesidees.fr) ALTERMONDIALISME ET GRANDES INSTITUTIONS INTERNATIONALES sont, par exemple, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale ou l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC).L'organisation de la réaction Il reste difficile de déterminer avec certitude le moment de la naissance du mouvement altermondialiste, entre la lutte contre l\u2019endettement du Tiers Monde dans les années 1980, la bataille menée par les zapatistes au Mexique au lendemain de la signature de PALENA, la mise en échec de l\u2019Accord multilatéral sur l\u2019investissement (AMI) à la fin des années 1990 et les spectaculaires manifestations lors de la conférence ministérielle de l'OMC à Seattle en 1999.Ce dernier événement cependant a sans doute été le plus médiatisé.Le projet d'ouverture totale des marchés, qui faisait consensus chez les puissants, s\u2019est heurté à une résistance inattendue de manifestants venus de partout.La rencontre de Seattle a permis de situer clairement les enjeux, qui se retrouveront, à peu de nuances près, dans les batailles qui suivront.Ceux-ci opposaient d\u2019une part des élus, des fonctionnaires et des représentants du milieu des affaires, qui proposaient de gigantesques plans de libéralisation, à des manifestants qualifiés d\u2019abord de militants « antimondialisation », préoccupés par les effets néfastes de ces libéralisations sur les populations et l\u2019environnement.À Seattle, toujours, a été établie une forme de cérémonial qui s\u2019est reproduit lors des grandes rencontres internationales d\u2019organisations ou de regroupements de pays dont l\u2019ordre du jour était dicté par la mise en place de réformes ultralibérales : grande marche pacifique regroupant des dizaines de milliers de personnes, manifestations violentes durement réprimées, violence policière, vandalisme, traitement sensationnaliste des événements par les médias.Ces affrontements entre deux partis clairement 17 18 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 antagonistes, avec le même type d\u2019action et de répression, se sont reproduits à Washington, à Nice, à Prague, à Gôteborg, à Québec, jusqu'à un paroxysme à Gênes, entraînant une répression plus violente que jamais et causant la mort d\u2019un manifestant.Cela dura jusqu\u2019à ce que les événements du 11-Septembre viennent mettre brutalement fin à cette escalade.La création des forums sociaux a permis de prendre la relève, par l\u2019organisation d\u2019événements pacifiques permettant d'élaborer une réflexion plus large sur la mondialisation et de favoriser de nouvelles alliances, dans le but de mettre en œuvre des actions à plus long terme.La création de ces forums, plus particulièrement celle du Forum social mondial, relève pourtant elle aussi d\u2019une réaction face à l\u2019une des principales institutions du néolibéralisme, le Forum économique mondial de Davos°.Alors que le Forum économique se situait en haute montagne, dans une station touristique ultra-chic, inaccessible, au cœur d\u2019un très riche pays du Nord, la Suisse, prospère paradis fiscal, et qu'il limitait ses invités à une élite puissante et fortunée, le Forum social se déroulait au centre d\u2019une grande ville qui inventait une nouvelle forme de démocratie participative, au Brésil, dans un pays du Sud victime des plans d'ajustement structurel et divisé par de grandes inégalités sociales ; ce forum ouvrait ses portes à qui voulait partager les idées audacieuses qui circuleraient en abondance.Entre la chose et son contraire, le blanc et le métissé, l\u2019hyper-organisé et le joyeusement anarchique, une antinomie fondamentale séparait les deux forums pourtant désormais liés l\u2019un à l\u2019autre.3.Dans son livre Tout a commencé à Pôrto Alegre (Paris, Editions Mille et une nuits, 2003), Bernard Cassen rappelle cette volonté initiale des organisateurs des premiers forums sociaux de créer un « contre-Davos ». ALTERMONDIALISME ET GRANDES INSTITUTIONS INTERNATIONALES Tout aussi ciblées, de grandes campagnes internationales ont été lancées par le mouvement altermondialiste : celle qui combattait l\u2019accord multinational sur l\u2019investissement (AMD)*, entente permettant aux grandes compagnies multinationales de poursuivre les gouvernements qui mettraient des obstacles a leur expansion; celle qui s\u2019opposait à la guerre en Irak, rassemblant des millions de personnes partout dans le monde, la plus spectaculaire, la plus réussie, même si elle n\u2019est pas parvenue à empêcher l'invasion américaine ; celle qui voulait contrer la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), qui a grandement contribué à faire échouer le projet; celle, enfin, qui refusait l'Accord général sur le commerce des services (AGCS) à l'OMC, qui a rassemblé des centaines de villes, communes, régions contre cet ambitieux projet de libéralisation de tous les services, tout cela sans compter les attaques répétées contre le FMI et la Banque mondiale, responsables d\u2019avoir détruit des États en établissant des plans d'ajustement structurel et en forçant les pays à rembourser leur dette plutôt qu\u2019à prendre en charge la survie de leurs citoyens et citoyennes.Crises à la chaîne En quelques années, le monde s\u2019est transformé à un point tel que les jeux d'opposition entre l\u2019altermondialisme et les défenseurs du néolibéralisme se sont beaucoup complexifiés.l\u2019une après l\u2019autre, les principales cibles du mouvement altermon- dialiste se sont effondrées.Le FMI et la Banque mondiale connaissent des difficultés majeures, alors que les pays cessent d\u2019avoir recours à leur financement.Ils ont dû constater que leurs plans d'ajustement structurel ont été catastrophiques et sont en quête d\u2019une nouvelle vocation depuis que les pays auxquels ils 4.Datant d\u2019avant la création du Forum social mondial.19 ; 4 if I | | à 20 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 ont grandement nui leur tournent le dos.OMC cherche en vain à conclure le cycle de Doha, car elle fait face à l\u2019intransigeance et aux contradictions des pays les plus riches qui soutiennent leurs propres économies à coups de subventions tout en exigeant l'ouverture des frontières des pays les plus pauvres.Cet échec vient surtout révéler les travers du soi-disant « libre- échange », qui protège férocement les firmes multinationales et enfonce les pays pauvres dans la misère.Le G8, l\u2019une des principales cibles des altermondialistes, qui le considèrent comme illégitime, ne parvient plus à se justifier en tant que club sélect : le critère selon lequel il faut appartenir aux « pays les plus industrialisés » ne tient plus, avec la montée en puissance de pays tels la Chine, l\u2019Inde, le Brésil (mais aussi Espagne, la Corée, sans oublier l\u2019Australie\u2026 jusqu\u2019où doit-on s\u2019arrêter?), alors que chute désastreusement l\u2019Italie.D'autant plus que la grande prouesse de ce groupe élitiste est d\u2019avoir, d\u2019une année à l\u2019autre, lancé des promesses qui n\u2019ont pas été tenues.Ces grandes organisations, mises en place pour promouvoir, accroître et outiller la mondialisation néolibérale, n'arrivent donc plus à exercer leur rôle.La mondialisation sera aussi enrayée par ses propres abus, conformément à ce qu'avaient annoncé les porte-parole du mouvement alter- mondialiste, qu\u2019on traitait pourtant de prophètes de malheur.Le réchauffement climatique et l\u2019épuisement des ressources naturelles, particulièrement du pétrole, obligent à repenser largement l\u2019économie et le commerce international.L\u2019augmentation des coûts des transports rendent moins propices les délocalisations, qui ne sont plus aussi rentables à mesure que le pétrole devient plus cher.La croissance sans limites, favorisée par la consommation extrême et le gaspillage, se heurte aux capacités limitées de notre planète et à la nécessité de stopper la destruction de l\u2019environnement. ALTERMONDIALISME ET GRANDES INSTITUTIONS INTERNATIONALES Le système financier en est venu quant à lui à se mordre la queue.À force de vouloir constamment n\u2019en faire qu'à leur tête, de craindre comme la peste les réglementations, les élites des affaires ne sont parvenues qu\u2019à provoquer des crises, dont la plus flagrante est celle des subprimes aux États- Unis, dans laquelle sont impliquées les plus grandes institutions financières.Il faut aussi mentionner les crises alimentaire et pétrolière, qui ont été accentuées par une spéculation honteuse et dont l'immoralité semble plus évidente que jamais.Des réactions contradictoires Ces crises laissent un goût amer à tous ceux qui en sont victimes, forcément.Elles déclenchent chez les dirigeants les réactions les plus contradictoires.D\u2019une part, on prend acte des échecs qui s'accumulent.L'écologie commence à devenir un enjeu majeur dans les campagnes électorales.L'existence du réchauffement climatique est de plus en plus admise, même par certains groupes auparavant réfractaires à la reconnaître, comme les républicains aux États-Unis.Certains scientifiques cherchent à alerter les élus afin de les préparer à envisager un monde sans pétrole.Dans les milieux financiers, le mot « réglementation » ne semble plus tabou pour certains, et plusieurs spécialistes ne voient que l\u2019établissement de règles plus sévères pour mettre fin aux présentes dérives.Le principe sacro-saint du libre-échange est remis en question, tant par les démocrates aux États-Unis que par le ministre du commerce indien Kamal Nath, par exemple, qui, inquiet devant l\u2019idée d'ouvrir les marchés dans le secteur de l\u2019agriculture, a déclaré lors des dernières négociations à l'OMC « Je ne veux pas mettre en danger la sécurité alimentaire de millions de paysans »°.Lors de la dernière Conférence de Montréal, 5.Cité dans Libération, 30 juillet 2008.21 22 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 réunissant les élites mondiales de la finance, les interventions laissaient davantage place au doute et à l'interrogation qu'à la réaffirmation péremptoire du dogme®.Mais d'autre part, on peut désespérer de la capacité des gens d\u2019affaires, des gouvernements (et de ceux qui les élisent) de tirer une leçon des catastrophes.Malgré de beaux discours, la lenteur avec laquelle on met sur pied des mesures qui protégeraient vraiment l\u2019environnement reste désespérante pour nombre d\u2019écologistes.Les réactions face à l\u2019épuisement des ressources, plus particulièrement du pétrole, sont extrêmement limitées.Comme le dit Normand Mousseau, auteur d\u2019 Au bout du pétrole, « A part la Suède, aucun pays ne se prépare sérieusement à un monde où les combustibles fossiles se feront rares.»\u201d Aucune mesure ferme n\u2019a été prise pour contrer les crises telle celle des subprimes, ou la spéculation sur le pétrole et les aliments.D\u2019une façon générale, peu importe l\u2019ampleur du problème, la force d\u2019inertie et la crainte de briser l\u2019interdit de réglementer dans l\u2019intérêt commun semblent l\u2019emporter.L'une des plus importantes revendications du mouvement altermondialiste a été d'encourager les États à prendre leurs responsabilités en protégeant les citoyens et les citoyennes par des lois efficaces au profit de la majorité, en distribuant la richesse et en offrant de bons services publics.Nous avons déjà parlé de la pusillanimité de nos élus lorsqu'il s\u2019agit de réglementer efficacement.La concurrence fiscale entre les États et le développement des paradis fiscaux rendent de plus en plus difficile la distribution de la richesse 6.Pour prendre connaissance du programme de cette rencontre, consulter le site www.conferencedemontreal.com.7.Éditions MultiMonde, 2008, p.142. ALTERMONDIALISME ET GRANDES INSTITUTIONS INTERNATIONALES et permettent à quelques individus et aux grandes compagnies d'échapper à l'impôt et d\u2019accumuler des revenus faramineux.Les diverses crises qui se sont produites ne semblent en rien une raison pour modifier la situation.Le sous-fi- nancement des États rend difficiles les contrôles : nombre de crimes financiers, d\u2019atteintes à l\u2019environnement ou aux droits de la personne restent impunis, si bien que pour les grandes entreprises, la délinquance devient payante.La marche vers la privatisation est désormais inévitable, d\u2019autant plus que les États ne se donnent plus les moyens de financer adéquatement les services publics.Ces privatisations se font à haute échelle, dans tous les pays occidentaux, sournoisement, progressivement, de façon inéluctable, sans consultation de la population, et sont consolidées par des accords commerciaux bilatéraux qui se multiplient et se complexifient, au point de former une insaisissable nébuleuse.Choisir la bonne voie Devant tous ces changements, il devient de plus en plus difficile pour le mouvement altermondialiste de s'organiser.L\u2019adversaire n'est plus aussi visible et clairement identifiable qu'auparavant.Désarçonné, devenu vulnérable par ses cuisants échecs, cet adversaire ne sait plus comment réagir, avoue parfois ses erreurs, mais ne parvient en vérité qu'à appliquer les seules solutions apprises, toujours les mêmes, celles qui ont mené à des désastres, mais qu'on continue à présenter comme les seules valables, parce qu'on n'en connaît pas d'autres (mais aussi parce que ces solutions continuent à enrichir les élites).Le discours des puissants est désormais plus complexe, plus paradoxal, la mondialisation ne s'appuie plus sur de grandes institutions qui appliquent fermement la doctrine, et ceux qui la défendaient osent parfois énoncer de nouvelles vérités, aussitôt contredites par des actions qui se rabattent sur de vieilles certitudes.23 24 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Le combat contre les grandes institutions internationales se ramenait à des questions de principes, telles la lutte contre la pauvreté, la marchandisation du monde et les atteintes à l\u2019environnement.Mais ces luttes deviennent plus confuses lorsque toutes prétendent arriver aux mêmes objectifs, mais par des moyens radicalement différents.Les problèmes auxquels nous faisons face semblent de plus en plus difficiles à décortiquer, qu\u2019il s'agisse des différents types de pollution ou du déploiement de produits toxiques, d'accords bilatéraux, toujours plus nombreux, tortueux labyrinthes juridiques, ou de produits financiers particulièrement compliqués, dont les montages sont de purs embrouillaminis.Ce qui mène à de véritables batailles de spécialistes.Les experts reliés au milieu des affaires, qui ont mis en place ces diverses inventions, ont intérêt à garder leurs trouvailles incompréhensibles pour le commun des mortels.Ceux du mouvement altermondialiste ont développé une grande compétence dans des domaines extrêmement spécialisés et réussissent à formuler d\u2019efficaces répliques.Ces luttes de savants restent cependant démobilisatrices pour nombre de militants alter- mondialistes qui peinent à suivre et qui voient les principes auxquels ils tiennent disparaître sous des débats proférés dans une langue sibylline et d\u2019une grande technicité.Les altermondialistes n'ont pas eu le plaisir de goûter à leurs victoires, par exemple les blocages de l\u2019AMI, de la ZLÉA, du Traité constitutionnel européen (TCE), du cycle de Doha, victoires qu\u2019on ne peut pas fêter parce qu\u2019elles consistent à avoir réussi à éviter le pire plutôt que de mettre en place des mesures qui assureraient plus d\u2019équité et de justice.Les avancées dans les autres domaines sont annihilées par les victoires électorales successives d\u2019une droite particulièrement dure et peu accommodante, au Canada, aux États-Unis, en France, tte tn eds ALTERMONDIALISME ET GRANDES INSTITUTIONS INTERNATIONALES 25 en Italie, en Russie, etc.Dans de telles circonstances, il devient difficile de garder espoir et de continuer la lutte.Cela expliquerait à mon avis beaucoup plus l\u2019« essoufflement » du mouvement altermondialiste que les luttes internes, la mésentente quant au projet de se lancer dans la politique active ou l\u2019absence de reconnaissance auprès des médias, comme l\u2019ont souligné certains observateurs.Il semble certain cependant que le mouvement, dans ses orientations générales, reste plus nécessaire que jamais.Face aux crises et aux catastrophes qui se succèdent, les hommes et | les femmes d\u2019État, de même que les autres grands décideurs, Ë sont à la croisée des chemins : ou ils continuent d'appliquer | les mêmes politiques, créant à nouveau du malheur en série, ou ils se mettent à l\u2019écoute de ceux qui ont eu raison, qui tien- : nent plus que tout à défendre la justice, à protéger la biodi- ] versité, à penser en fonction de l\u2019avenir de l\u2019humanité plutôt j qu'en termes de profits à court terme.Il ne faut certes pas | perdre espoir.Dans cette période d\u2019incertitude qui est la nôtre, : les pressions du mouvement altermondialiste, si elles restent fermes et constantes, contribueront sans aucun doute lancer i ceux qui nous gouvernent dans la bonne voie.E RNIN ESSAIS ET ANALYSES De la sécurité alimentaire a la souverainete alimentaire PAR GUY PAIEMENT \u2018échec récent qu'a connu l\u2019Organisation mondiale du commerce concernant l\u2019agroalimentaire constitue un événement incontournable.Les 153 pays représentés n\u2019ont pu s\u2019entendre, en effet, sur des normes concrètes susceptibles d\u2019orienter les échanges internationaux.Si les raisons en sont multiples, la principale d\u2019entre elles tient au refus de plusieurs pays du Sud d\u2019avaliser l\u2019ordre actuel des choses mis en place par les pays les plus riches de la planète.Quand le premier Forum social mondial, en 2001, a vu des représentants d'organisations paysannes remettre en cause le modèle de développement alors en vigueur, on était loin de se douter que leurs analyses et leurs propositions seraient reprises, quelques années plus tard, au sein de l'OMC et changeraient la donne.C\u2019est pourtant ce qui s'est passé.Des visions très différentes du développement sont ici en cause et il est stimulant de constater qu\u2019elles traversent aussi notre propre pays.Mieux comprendre les changements en cours devrait pouvoir nous aider à mieux cibler les enjeux qui nous attendent. DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE.À LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE D'où vient la crise ?La plupart des analystes s'entendent pour situer l\u2019origine récente de la crise actuelle dans ce que l\u2019on appela « la révolution verte ».Initiée par les grands organismes internationaux et les multinationales de l\u2019agrobusiness, elle consista à encourager les États et leurs agriculteurs à passer à l\u2019agriculture industrielle et à utiliser des semences issues de la haute technologie pour maximiser leurs résultats.Cette politique fut accompagnée d\u2019une aide financière qui obligea les pays à accepter ouverture de leurs marchés et à suivre les conditions prescrites pour être à même de payer leurs dettes.Les pays qui entrèrent dans cette orientation en virent rapidement les effets dévastateurs : disparition des petits producteurs, dépendance envers les grandes compagnies pourvoyeuses de semences, conséquences fâcheuses de la monoculture et des produits chimiques sur l\u2019environnement.En quelques années, plusieurs pays virent leur système alimentaire s\u2019effondrer et durent affronter la colère de leurs populations en proie à la faim et à l\u2019exode rural.Ces dernières années, la crise du pétrole provoqua la recherche d\u2019autres sources d'énergie.C\u2019est alors que l\u2019on se lança dans la production des agro-carburants, provoquant rapidement un déplacement d\u2019une partie de la production agricole vers sa conversion en carburant.Les prix de ces denrées se mirent à monter, ce qui empira l\u2019appauvrissement de beaucoup de populations paysannes.Ajoutons que des spéculateurs se mirent rapidement de la partie, achetant à bas prix les denrées de base, les stockant pour les revendre plus tard.Ainsi donc, indépendamment des cataclysmes naturels et des guerres, l\u2019ensemble de ces décisions a produit une crise de l\u2019alimentation sur l\u2019ensemble de la planète.Elles ont en même temps créé un enrichissement de certaines grandes 27 28 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 compagnies et de leurs intermédiaires, tandis que de plus en plus de gens connaissaient la faim et la misère.Dès le début de cette « révolution », plusieurs associations de paysans et des ONG avaient bien décrypté la logique perverse qui se mettait en place.Est-il nécessaire, en effet, que la nourriture, et donc l'alimentation qui en découle, entre complètement dans la logique du commerce international ?Les intérêts commerciaux sont-ils au-dessus du droit des populations à bien se nourrir ?Leur réponse fut sans équivoque : c'était non! Soulignons ici qu\u2019à la même période, on a vu des pays contester le fait que la culture soit considérée comme un bien marchand semblable à n'importe quel autre.Même si des dimensions commerciales ne sont pas absentes d\u2019une industrie culturelle donnée, elles ne peuvent pas s\u2019y restreindre.Un État doit avoir le pouvoir de protéger sa culture et de la développer puisque cette dernière représente la compréhension qu\u2019il a de ses racines, de sa langue et de son avenir.C\u2019est avec ces convictions à l\u2019esprit que le Québec a su faire front commun avec d'autres pays pour affirmer que la culture des peuples doit échapper à la logique marchande de l'OMC.L\u2019Unesco a reconnu cette particularité et, même si tout n\u2019est pas réglé pour autant, une politique d'exception fut acceptée par de nombreux pays.Les États qui ont réussi à faire échec aux propositions des pays les plus prospères semblent croire qu\u2019il devrait en être ainsi pour l\u2019agriculture.Celle-ci doit avoir comme fonction première de nourrir les communautés humaines qui habitent une région donnée avant d\u2019être un bien de commerce laissé à la fluctuation des marchés et des intérêts de quelques-uns.Cette vision, faut- il le souligner, s\u2019'enracine dans le droit universel à se nourrir, lequel est antérieur au droit de produire et de s'enrichir. DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE À LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE La sécurité alimentaire et ses limites Une traduction de ce droit se retrouvera dans le concept de sécurité alimentaire.C\u2019est dans les années 1970 que la Banque mondiale le proposa.Profitant des menaces de pénurie alimentaire dans certains pays, elle incita ces derniers à s'occuper avant tout de garantir à leur population l\u2019accès aux biens de nourriture.Les pays désignés devaient alors déployer les efforts nécessaires pour ouvrir leurs frontières et recevoir des réserves de nourriture des grands pays producteurs.On gommait ainsi les conditions d\u2019achat, les chambardements introduits dans la production locale, l'érosion des coutumes et de la culture locale, l'endettement encouru par les États et les détournements de fonds par les élites locales ou l\u2019armée.Cette perspective centrée sur l'individu fut pourtant acceptée.En 1976, nous retrouverons ce même concept chez nous.Il fut accepté assez facilement par le gouvernement et ce sont les diverses Régies de la santé qui s\u2019en firent les propagandistes.La sécurité alimentaire devenait ainsi un problème de santé publique et non une responsabilité proprement politique qui aurait nécessité des arrimages entre les divers ministères et la prise au sérieux de la capacité économique des populations dites à risque.Ce furent les groupes communautaires qui revendiquèrent une approche plus globale.Regroupés, pour la plupart, dans le réseau de la Table de concertation sur la faim et le développement social du Montréal métropolitain, la grande majorité des organismes d\u2019aide alimentaire travaillaient, depuis une vingtaine d'années, avec les populations montréalaises qui ont de la difficulté à joindre les deux bouts et cela pour plusieurs raisons.En lien direct avec la population, ils étaient à même de vérifier que l\u2019accès à la nourriture était loin d\u2019être assuré dans tous les quartiers.Ils voyaient aussi que la perte de réseaux sociaux apportait avec elle une grande fragilité psychologique, développait une 29 30 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 faible estime de soi, engendrait une ignorance des procédés culinaires et sécrétait souvent l'incapacité de sortir de la pauvreté, malgré des emplois précaires ou mal payés.C\u2019est donc à toutes ces dimensions qu\u2019il fallait s'attaquer.Devant la complexité de la tâche, plusieurs renoncèrent à faire beaucoup plus que d'offrir de simples services d\u2019aide d'urgence.D\u2019autres, malgré leur propre fragilité économique, décidèrent d'aborder la faim dans une perspective plus politique.Ce fut ce second courant qui, à partir de 2002, participa activement a une réflexion collective afin de se donner une politique globale de sécurité alimentaire.Pendant trois ans, à raison d\u2019une rencontre par mois, et souvent davantage, les groupes mirent leurs connaissances en commun, firent venir des ressources externes pour les approfondir et créèrent des arrimages avec le milieu municipal, le monde scolaire, la Régie régionale, le milieu universitaire.On fit des recommandations concrètes dont on entendra des échos dans divers lieux.À titre d'exemples, mentionnons la proposition de subventionner la production biologique pour la rendre accessible à plus de personnes, l\u2019invitation faite aux commissions scolaires de favoriser l\u2019alimentation santé dans leurs cafétérias, de favoriser les achats institutionnels de nourriture auprès des producteurs locaux, de soutenir les initiatives citoyennes qui redonnent aux gens le goût de se réapproprier l\u2019art de cuisiner, de préconiser l\u2019augmentation du revenu familial pour se bien nourrir, etc.Le travail des groupes fut encore bonifié par la participation de l\u2019Association québécoise des banques alimentaires et des Moissons, d\u2019Équiterre, d\u2019Option consommateur, de l\u2019Ordre professionnel des diététistes et de l'Union des consommateurs.Un rapport fut remis au gouvernement à l\u2019occasion de la Commission sur l\u2019avenir de l\u2019agriculture et de l\u2019agroalimentaire québécois le 31 mars 2007.! 1.\u2018Table de concertation sur la faim et le développement social de Montréal \u2014 Comité de mobilisation politique, Pour une politique nationale de l'alimentation au Québec, Montréal, TCFDSMM, 31 mars 2007. DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE À LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE Pendant ce temps, d\u2019autres groupes sociaux remettaient en cause le modèle industriel de l\u2019agriculture et de l\u2019élevage et proposaient une approche dite « paysanne ».Un courant plus écologique signala les conséquences sur l\u2019environnement d\u2019une production porcine avant tout destinée à l\u2019exportation.Certains mirent en place des réseaux d'achats directs avec les agriculteurs et favorisèrent la multiplication de marchés publics alimentés directement par les producteurs.Enfin, l\u2019engouement pour les produits écologiques fit de nombreux adeptes très déterminés.Toutes ces préoccupations furent représentées à la Commission gouvernementale.Le gouvernement n\u2019a pas encore fait son lit, mais tous les ingrédients sont réunis pour imaginer une véritable politique globale de sécurité alimentaire.Certes, les tenants de l'idéologie néolibérale semblent avoir le vent dans les voiles et voient d\u2019un mauvais œil toute tentative de freiner le laisser-faire actuel.Pourtant, des changements partiels se mettent déjà en place sous la poussée des préoccupations au sujet des coûts du système de santé : l'industrie du tabac a fondu au soleil et la mal- bouffe est en train de disparaître des milieux scolaires.Les groupes écologistes scrutent chacun des projets importants et présentent leurs contre-expertises.La santé et la qualité de l\u2019environnement deviennent ainsi des vecteurs qui incitent les décideurs à ne pas tabler seulement sur la sensibilisation individuelle, mais à créer des conditions sociales concrètes qui rendent les changements possibles.Plusieurs espèrent que ce courant atteigne aussi le monde du travail, car c\u2019est là que les changements seront déterminants.À quoi bon, en effet, avoir un parterre de fleurs devant son lieu de travail et mordre avec volupté dans son croque- monsieur santé si son travail devient une nouvelle forme d\u2019esclavage assisté par ordinateur ? 32 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Participer à définir les limites Les transformations en cours, qui proviennent pour la plupart de la société civile, mettent en relief le changement de paradigme qui s'infiltre dans l\u2019univers des prises de décision.Pendant des années, les efforts d\u2019un peu tout le monde ont consisté à sadapter à la situation provoquée par les organismes internationaux et les grandes compagnies.Les structures qui se mettaient en place n\u2019étaient pas remises en question.Il s'agissait plutôt d'apprendre à fonctionner dans les réalités existantes.Sous la poussée de la mondialisation des marchés, l\u2019État est devenu de moins en moins le seul maître d\u2019œuvre du progrès de la société.Il a accepté très rapidement d\u2019être le haut-parleur qui rappelle les contraintes extérieures.Qu\u2019il s'agisse du déficit zéro ou de notre place sur les marchés internationaux, il se fait de plus en plus le porte-voix de ce qui lui échappe.Or de multiples acteurs de la société civile ont déjà pris acte des changements en cours et revendiquent 5 d\u2019être, eux aussi, les définisseurs des limites qui les concernent.à Limites pour l\u2019environnement, limites pour assurer le développement des personnes, limites pour avoir prise sur son territoire et son milieu de vie, limites pour décider de sa nourriture et de son eau.Les États qui, lors de la dernière rencontre de l'OMC, se sont opposés au modèle mis en place par les pays les plus riches l\u2019ont fait en écoutant les voix de leurs populations les plus fragiles.C\u2019est ainsi que je comprends leur revendication de souveraineté alimentaire.Il ne s'agit pas de dresser des murs autour des pays, mais de permettre aux gens d\u2019avoir prise sur leur alimentation.Celle-ci ne consiste pas seulement à avoir de quoi manger, mais s'inscrit dans des rapports complexes qui s\u2019enracinent dans la culture des gens et dans la dignité qu\u2019il y a à être un peu maître de sa vie et de son environnement.« Le modèle auquel nous aspirons, résume le rapport déjà cité, devrait avoir DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE À LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE pour mission première de nourrir la population du Québec dans une perspective de santé, de respect de l\u2019environnement et de pouvoir citoyen ».Il est encore trop tôt pour prévoir la suite des choses à l'OMC.D\u2019ores et déjà, on peut cependant affirmer qu\u2019une nouvelle étape vient d\u2019être franchie sur la question agroali- mentaire.Certains pays d'Amérique du Sud entrevoient des accords avec l\u2019Europe.Au Québec, il existe actuellement un ensemble de forces qui préparent encore de mille et une façons une politique alimentaire originale et qui attend l\u2019accompagnement politique.Comme il l\u2019a fait pour l\u2019exception culturelle, le Québec peut chercher des alliés dans d\u2019autres pays pour promouvoir une nouvelle manière d\u2019avoir prise sur son alimentation.En bout de piste, ce que rappelle ici le mouvement altermondialiste, c\u2019est qu\u2019il n\u2019est pas suffisant de s'adapter aux orientations des puissants, encore faut-il s'interroger sur la direction que nous voulons prendre collectivement.L'innovation est alors incontournable et elle doit se donner des réseaux de complices pour dépasser l\u2019émiettement et la récupération.Repères bibliographiques ATTAC, Inégalités, crises, guerres : sortir de l'impasse, Paris, Mille et une nuits, 2003.Roméo Bouchard, Plaidoyer pour une agriculture paysanne, Montréal, Écosociété, 2002.Développement et paix, La faim et le profit : crise du système alimentaire, Montréal, juin 2008.Jacques B.Gélinas, La globalisation du monde : laisser faire ou faire?, Montréal, Écosociété, 2000.John Madeley, Le commerce de la faim.La sécurité alimentaire sacrifiée à l'autel du libre-échange, Montréal, Écosociété, 2002.Helena Norberg-Hodge et al, Manger local : un choix écologique et économique, Montréal, Écosociété, 2005.Revue Relations, « L'agriculture insoutenable », Montréal, numéro 277, juin 2002.Jean Ziegler, Le droit à l'alimentation, Paris, Mille et une nuits, 2003. Écologie politique et altermondialisme PAR MICHEL LAMBERT es réserves d\u2019eau douce et potable et les dernières forêts disparaissent à des rythmes effrénés.Les déserts poursuivent leurs avancées.Des espèces s'éteignent quotidiennement.La satisfaction des besoins élémentaires des populations les plus pauvres continue d\u2019affaiblir les derniers écosystèmes.Sur un autre front, et malgré des pressions de plus en plus importantes, le capitalisme demeure avide et destructeur.L'extraction du pétrole des sables bitumineux canadiens, la coupe du bois en Amazonie comme au Québec, l\u2019or sud-américain, les diamants africains, etc., continuent d\u2019alimenter un système insatiable en ressources naturelles et prêt à tous les excès polluants pour se maintenir.Alors que les effets des changements climatiques s\u2019accélèrent, alors qu\u2019il est reconnu scientifiquement qu\u2019il nous faudrait aujourd\u2019hui 1,6 planète Terre pour supporter l\u2019activité humaine, alors qu\u2019il devient clair que notre action sur cette planète est plus grande que la capacité de régénération de celle-ci, la ÉCOLOGIE POLITIQUE ET ALTERMONDIALISME question des droits environnementaux des générations futures est dorénavant posée.Prisme universel d\u2019analyse du politique et du social, la compréhension des liens et surtout de l\u2019incompatibilité entre la protection de l\u2019environnement et le système capitaliste industriel représente le défi majeur pour l\u2019avenir du mouvement altermondialiste.Les enjeux dépassent largement les frontières.Des problèmes tels que l\u2019amincissement de la couche d\u2019ozone et le réchauffement climatique n\u2019affectent pas uniquement les pays qui polluent le plus, et ils ne peuvent être résolus sans une intervention à l'échelle planétaire.Face à ce constat, les gouvernements sont lents et promeuvent encore et toujours un essor économique rétrograde, qui repose sur une industrialisation alimentée aux combustibles fossiles.La campagne électorale fédérale de 2008 au Canada a bien failli faire de la question environnementale un enjeu central, pour la première fois d\u2019ailleurs.Mais l\u2019essentiel des propositions avancées par les différentes formations politiques se sont limitées à un timide affrontement entre le « laisser-faire » conservateur et ces « nouvelles » idées qui reposent encore et toujours sur un invisible marché censé pouvoir se renouveler dans la mesure où nous saurions établir les bonnes balises.Même chez nous, les gauches tergiversent toujours sur la manière de faire diminuer l\u2019appétit pour la consommation de masse sans faire régresser le peu d\u2019acquis sociaux durement gagnés que nous avons.Au mieux donc, en taxant les pollueurs, des gouvernements « verts » espéreraient que le marché puisse favoriser la mise en vente de produits « verts », éco-énergétiques, durables, etc.Des produits renouvelés, repeints en vert, ne modifiant que très peu le système de surproduction et de surconsommation capitaliste.Ces « changements » n'auraient que des conséquences marginales CE SO 35 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 en termes d\u2019amélioration de la crise environnementale et aucun effet sur les changements climatiques.C\u2019est l\u2019éco-capztalisme et, à peu de choses près, cela nous maintient devant les mêmes défis.Dans un système éco-capitaliste idéal, cette approche minimale en faveur d\u2019une consommation « verte » pourrait être associée à une approche législative visant à limiter la production de polluants, à protéger les individus et les communautés contre eux-mêmes tout en contribuant à l\u2019éducation environnementale.Mais même « éco-capitalistes », les gouvernements demeurent timides puisqu'\u2019ils tirent une bonne partie de leur appui de gens et d\u2019entreprises qui polluent.À l\u2019échelle internationale, ces questions revêtent une connotation toute particulière quand on sait que l'essentiel de la pollution vient des pays très industrialisés, comme le Canada.C\u2019est paradoxalement dans ces pays que, malgré les inégalités, s\u2019est construite une plus grande « justice sociale » par une certaine redistribution, bien que très mince, d\u2019une production beaucoup plus importante.Aujourd'hui, une foule de pays émergents \u2014 notamment les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) \u2014 aspirent minimalement au même niveau de vie que les pays du Nord, et ils ont toujours, pour l\u2019instant, une empreinte écologique plus faible.Pour l\u2019instant seulement, car le développement passe souvent entre autres par l\u2019exploitation des ressources naturelles comme au Brésil où les « promoteurs » ont les yeux rivés sur l\u2019Amazonie, poumon de la planète.Au Brésil justement, c\u2019est en tentant de concilier plus de « développement » pour 60 millions de Brésiliens, d\u2019une part, et un air plus pur pour six milliards de terriens, d'autre part, que le gouvernement Lula s\u2019est lancé en 2007 dans une gigantesque consultation nationale visant l'adoption de sa nouvelle politique ÉCOLOGIE POLITIQUE ET ALTERMONDIALISME environnementale.Étalé sur plusieurs mois, le processus a pu impliquer 100000 Brésiliens dans tous les États du pays.La ministre de l\u2019environnement d'alors, la progressiste Marina Silva, avait dirigé la consultation d\u2019une main de maître, favorisant jusqu\u2019à la fin la protection des écosystèmes brésiliens.Mais les pressions des promoteurs capitalistes locaux et internationaux eurent finalement raison d\u2019elle qui, désavouée par son propre gouvernement, a dû ultimement remettre sa démission au lendemain de la clôture de la conférence finale.Ce nouvel échec, d\u2019autant plus troublant qu\u2019il est le fait d\u2019un gouvernement progressiste, repose encore les mêmes questions.Comment les aspirations des pays du Sud à une plus grande équité peuvent-elles être comblées sans que cela repose sur une production et consommation de masse entraînant davantage de destruction de notre écosystème ?Est-ce que capitalisme et protection des écosystèmes sont compatibles ?Convergence des mouvements sociaux et environnementaux Il faut repenser le développement.Sans un changement social et culturel, il n\u2019y aura pas de demande de production verte et pas de pressions sur les gouvernements pour qu'ils agissent.Sans une approche législative, les changements tarderont à se faire à grande échelle et les insouciants annuleront les efforts des autres.Sans pressions sur l\u2019appareil productif, nous n'aurons pas de solutions de rechange pratiques pour faire les choses autrement au quotidien.C\u2019est évidemment en répondant à ces premières questions que la contribution des alter- mondialistes est précieuse parce qu\u2019ils promeuvent des propositions des changements sociaux et culturels, qu\u2019ils cherchent à encourager des valeurs non consuméristes et à concevoir le développement à l\u2019aide d\u2019objectifs qui ne sont pas ceux de la croissance économique à tout prix. 2 0 - wm D - = um =» \u201cee TER TAGE EC ae La = 4 ot oy prt 38 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Mais il importe d\u2019aller plus loin, car il n\u2019est pas possible d\u2019articuler ces changements sociaux dans une même vision d\u2019ensemble sans intégrer des notions transversales d\u2019écologie politique.Cette écologie va au-delà de la stricte étude du biotique et insiste sur les dimensions sociale, politique et culturelle organisant le rapport des humains à la nature.Plus que jamais, il importe de marier les mouvements altermondialistes aux mouvements écologiques ! De l'écologie à l'éco-socialisme À l\u2019avant-garde de la mouvance de l'écologie politique se retrouve l\u2019éco-socialisme qui vise à fournir une alternative radicale au système capitaliste industriel par une politique économique basée sur des critères non monétaires, soit les besoins sociaux et l'équilibre écologique.Le but de l\u2019éco-socialisme est de créer une nouvelle société fondée sur la rationalité écologique, le contrôle démocratique, l'égalité sociale, et où pré- A domine la valeur d\u2019usage sur la valeur d\u2019échange.L'existence de cette société suppose la mise sur pied d\u2019une planification 1 démocratique, d'objectifs d'investissement et de production et 3 une nouvelle structure technologique au service des forces productives de 'humanité.En d\u2019autres mots, elle exige une transformation sociale et économique révolutionnaire.Pour arrêter le processus catastrophique du réchauffement climatique global avant qu\u2019il ne soit trop tard, les éco- socialistes proposent des changements radicaux à trois niveaux : l.dans le système énergétique, en remplaçant les combustibles fossiles qui sont responsables des effets de serre (pétrole, charbon) par des sources énergétiques propres comme les éoliennes; 2.dans le système de transport, en réduisant de façon draconienne l\u2019utilisation de camions et de voitures particulières et en leur substituant des moyens de transport publics AS CHARS AA NE VIE Grr ÉCOLOGIE POLITIQUE ET ALTERMONDIALISME économiques et efficaces; 3.dans les normes actuelles de consommation, basées sur la production de déchets, en faisant la promotion de la modération et de la simplicité volontaire ainsi que de la concurrence apprivoisée.Cela n\u2019est qu\u2019une infime partie des propositions contenues dans le Manifeste éco-socialiste actuellement en cours de rédaction par le Réseau international éco-socialiste!.Construire une société durable Le réchauffement climatique planétaire ne sera sans doute pas vaincu par la négociation de nouveaux traités.Comme l\u2019a démontré l\u2019exemple du protocole de Kyoto, le système capitaliste industriel ne favorise aucunement le respect de telles ententes qui vont à l\u2019encontre de sa raison d\u2019être.La solidarité internationale avec les opprimés et les victimes d\u2019écocides peut agir sur ce point.Partout, les peuples autochtones sont à avant-garde de ces batailles en combattant des multinationales polluantes, l\u2019agrobusiness toxique, les semences génétiquement modifiées envahissantes, ou encore les biocombustibles qui détournent le maïs vers les réservoirs des voitures au détriment des pauvres et des affamés.Ce sont des combats auxquels les altermondia- listes doivent se joindre maintenant.La collaboration entre les mobilisations écologiques anticapitalistes dans le Nord et dans le Sud est maintenant une priorité stratégique.En janvier 2009, le Forum social mondial se tiendra justement en Amazonie et revêtira par conséquent une forte couleur environnementale.Il sera, de plus, associé au premier Forum social « Science et Démocratie » visant justement à 1.Pour plus d'informations sur ce réseau et son manifeste, consultez son site : http://www.ecosocialistnetwork.org OO hh FIR 39 40 CCE a = RE Mpé+e- 1-7\" SETS HWE.UE EM aio POSSIBLES.AUTOMNE 2008 construire des ponts entre le monde scientifique et la mouvance altermondialiste.Pour assurer la survivance de l'espèce humaine, les multiples mouvements qui seront présents à Belém doivent entreprendre de discuter de questions fondamentales liées non seulement au maintien mais aussi au développement des écosystèmes.Plus que jamais les forums so- claux nationaux, régionaux, internationaux et thématiques doivent viser les convergences entre tous les mouvements sociaux et les mouvements environnementaux de façon à assurer une intégration transversale du prisme d\u2019analyse de l\u2019écologie politique au sein des luttes.Des secteurs entiers de l\u2019industrie et de l\u2019agriculture doivent être revus, voire supprimés, alors que des solutions de rechange doivent maintenant être créées.Des processus de décision publics et démocratiques sur les changements nécessaires dans le financement du développement et dans la technologie doivent remplacer le contrôle par les banques, les sociétés transnationales et les gouvernements capitalistes afin de servir le bien commun et permettre l\u2019établissement de sociétés durables.as A i» SR wre ols Le tek Les travailleurs migrants, nouveaux non-citoyens du monde par VICTOR PICHE e phénomène des migrations internationales pose en ce début de siècle des défis à la mesure des transformations sociales et politiques qui affectent l\u2019ensemble des pays de la planète.En particulier, la mondialisation change radicalement la donne en ce qui concerne le rôle des migrations internationales et surtout la place dévolue aux travailleurs migrants.Nous assistons présentement à la mise en place d\u2019un nouveau régime migratoire axé sur le refus de l'intégration citoyenne inscrit dans des programmes de travailleurs étrangers qui mettent l\u2019accent sur l'aspect temporaire des permis de travail.Ce nouveau contexte migratoire n'est pas sans contradictions.Nous en relevons trois ici, que nous présentons sous forme de paradoxes.Premier paradoxe : alors que la mondialisation des marchés de tout acabit (capital, biens, services, cultures, idéologies) exerce des pressions énormes sur la libéralisation de ag. 42 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 la circulation des personnes et favorise une gestion mondiale des migrations, les États mettent en place des politiques migratoires de plus en plus restrictives au nom de la souveraineté nationale.Deuxième paradoxe : alors que les pays développés sont sous le « choc » démographique caractérisé par d'importantes pénuries de main-d\u2019œuvre, les discours anti-immigration font rage, soit au nom de la sécurité nationale, soit au nom de valeurs nationales fondamentales à préserver.Enfin, troisième paradoxe : alors que le paradigme des droits de la personne, et en particulier des droits des travailleurs migrants, semble émerger comme discours important, les politiques migratoires s orientent dans un sens contraire en octroyant le moins de droits possibles aux travailleurs migrants et aux membres de leur famille.Après avoir explicité davantage ces trois paradoxes, nous allons proposer une voie alternative de gestion des migrations internationales face au nouveau contexte mondial, 8 axée sur la libre circulation des personnes et le respect des droits f fondamentaux.; Paradoxe 1 : la souveraineté nationale versus 3 la mondialisation ; Durant tout le xx* siècle, les politiques migratoires ont logé à l'enseigne d'un modèle unique basé sur la souveraineté nationale.En effet, les principes sous-tendant la gestion des migrations internationales sont devenus tellement prégnants que l\u2019on peut parler d\u2019un véritable paradigme dont les postulats sont considérés comme « allant de soi » et donc non discutables.Le premier postulat, qui constitue l\u2019assise du paradigme, pose comme principe quasi absolu la souveraineté nationale au nom de laquelle toute politique migratoire doit d\u2019abord et avant tout répondre aux intérêts nationaux.Le deuxième postulat, intrinsèquement relié au précédent, met en avant la primauté de la LES TRAVAILLEURS MIGRANTS, NOUVEAUX NON-CITOYENS DU MONDE 43 sécurité nationale, préoccupation devenue omniprésente depuis Bl i les attaques du 11 septembre 2001.Ce paradigme nationaliste et utilitariste est pourtant ébranlé par le phénomène de la mondialisation, le niveau national étant de moins en moins efficace en ce qui concerne la gestion des migrations internationales.En effet, l\u2019État-nation est considéré comme incapable de contrôler efficacement les ê flux migratoires de façon unilatérale.La mondialisation affecte les migrations internationales sous au moins deux angles.Premièrement, on assiste présentement à une accélération des mouvements migratoires Sud-Nord due, d\u2019une part, à la forte pression à l\u2019émigration engendrée par l\u2019accroissement des in- E égalités socio-économiques entre les pays du Nord et ceux du 8 Sud et, d'autre part, aux nouveaux besoins en main-d\u2019œuvre ; des pays du Nord (nous y reviendrons).Deuxièmement, il y 3 a également une accélération des tentatives de mise en place ; d\u2019une gestion davantage multilatérale des flux migratoires.La mondialisation a fait émerger de façon importante depuis le p début des années 1990 une école de pensée qui revendique la A nécessité de passer d\u2019une gestion unilatérale et nationale à une E gestion multilatérale et mondiale des flux migratoires\u201d.Il est clair que les années 1990 ont vu se multiplier les discussions | multilatérales, qu\u2019elles impliquent les gouvernements ou les | grandes institutions internationales, en particulier dans tout : le système des Nations unies\u201d.4 1.A.Dieckhoff, La nation dans tous ses états, Paris, Flammarion, 2000.2.B.Gosh, Managing Migration : Time for a New International Regime, Oxford University Press, 2000.3.H.Pellerin, « Intégration économique et sécurité : nouveaux facteurs déterminants de la gestion de la migration internationale », Choix, vol.10, n° 3, 2004, p.1-30 et V.Piché, « Immigration, mondialisation et diversité culturelle : comment « gérer » les défis?», Diversité urbaine, 5, 1, printemps 2005, p.7-27. bh POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Malgré ces tendances globalisantes, les gouvernements des pays du Nord continuent, non seulement à revendiquer la mainmise absolue sur les politiques migratoires, mais à élaborer des politiques migratoires répressives et restrictives\u201c.C\u2019est là le premier paradoxe fondamental qui caractérise actuellement les migrations internationales.A Paradoxe 2 : les discours anti-immigration versus le « choc » démographique Tous les pays développés font présentement face à un choc démographique caractérisé par le vieillissement de leur population et des taux de croissance démographique sur le point de devenir négatifs.De sérieux problèmes de main-d'œuvre sont d\u2019ores et déjà à prévoir d\u2019ici quelques années.Ainsi, selon une | étude citée par le journal La Presse, « le Québec aurait besoin 3 de 300000 immigrants par année pour parer le choc démo- i: W A i: graphique brutal qui frappera le marché de l\u2019emploi d\u2019ici cinq ans\u2019 ».Dans ces conditions, la migration internationale devient la composante principale de la croissance démographique.Par exemple, pour la période 2000-2005 dans les pays développés, la migration internationale nette serait de 2,6 millions alors que la croissance naturelle (naissances moins déces) ne serait que de 1 million.Dans ce nouveau contexte démographique et économique, la plupart des pays développés hésitent a ouvrir leurs frontières aux immigrants, et c\u2019est là le deuxième paradoxe.D'une part, selon une compilation récente faite par les Nations unies, les tendances depuis 1976 vont plutôt dans le sens d\u2019une 4.E Crépeau et D.Nakache, « Controlling Irregular Migration in Canada : Reconciling Security Concerns with Human Rights Protection », Choices, vol.12, n° 1, 2006, p.1- 39.5.La Presse, 14 août 2008, p.A1.CP ON a LES TRAVAILLEURS MIGRANTS, NOUVEAUX NON-CITOYENS DU MONDE restriction de l'immigration\u201c.Par exemple, en 1976, 86 % des gouvernements affirmaient que leur politique allait dans le sens de maintenir les niveaux en vigueur et seulement 7 % pensaient les diminuer.En 2003, la proportion visant la réduction de l'immigration atteint 34 %.D'autre part, les discours anti-immigration et xénophobes de même que les pratiques discriminatoires sur le marché de l\u2019emploi sont monnaie courante.Bref, comme l\u2019affirme Legoux\u2019, les craintes démographiques jouent contre les droits humains.Paradoxe 3 : les droits des migrants versus la migration temporaire ou le refus de la citoyenneté La réponse politique face aux problèmes de main-d'œuvre dépend des types de besoins.Pour la main-d'œuvre hautement qualifiée, les solutions passent parfois par des politiques d\u2019immigration offrant la résidence permanente, comme c\u2019est le cas par exemple dans les pays d'immigration comme le Canada, les États-Unis, l\u2019Australie et la Nouvelle-Zélande.Il faut mentionner que plusieurs pays d'Europe envisagent actuellement de telles politiques.La tendance actuelle est de rendre de plus en plus sélectif, voire élitiste, ce genre de politiques.Par ailleurs, un volet « migrations temporaires », en lien avec les traités de libre circulation des biens et services, existe également pour faciliter la mobilité de la main-d'œuvre hautement qualifiée impliquée dans les services touchés par ces traités.Par contre, pour les besoins de main-d\u2019œuvre moins qualifiée (manuelle), les gouvernements ont de plus en plus tendance à recourir à des programmes de migrations temporaires.Dans le cas de ce type de main-d'œuvre, les gouvernements sont réticents à octroyer 6.V.Piché, op.cit.7.L.Legoux, « Les craintes démographiques contre les droits humains », dans Caloz-Tschopp, M.-C.et P Dasen, (dir), Mondialisation, migration et droits de l'homme : un nouveau paradigme pour la recherche et la citoyenneté, Bruxelles, Bruylant, 2007, p.551-580.45 he rr LA Bs cer L6 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 aux migrants temporaires les mêmes droits que ceux octroyés aux nationaux et aux résidents permanents.Cette tendance au recours à la migration temporaire est largement appuyée à l'échelle internationale par un consensus idéologique sur la pertinence de tels programmes.Tant la Commission globale sur les migrations internationales\u201c que le Bureau international du travail (BIT)?font des recommandations en ce sens, basées sur le principe de l\u2019offre et de la demande : d\u2019un côté, il existe une « offre » de personnes « pauvres » qui ont un pressant besoin de revenus.De l\u2019autre côté, une demande importante de main-d\u2019œuvre se développe dans des secteurs d\u2019emploi peu ou non qualifiés, qu\u2019il est difficile, voire impossible, de satisfaire sur place.Bref, permettre à ces travailleurs d\u2019avoir accès à des revenus appréciables fait l'affaire de tout le monde : les migrants, les pays d\u2019origine et les pays de destination.Très récemment encore (2006), l\u2019« Initiative internationale migration et développement », lancée par I'Organisation internationale des migrations (OIM) en collaboration avec le secteur privé, la Banque mondiale et certains gouvernements, argumentait en faveur d\u2019une plus grande mobilité temporaire des travailleurs afin de faire face aux écarts croissants entre la demande et l\u2019offre de travail.Le Canada ne fait pas exception en ce domaine.Certes, historiquement, le Canada a toujours projeté une image de pays d'immigration et favorisé le recrutement de travailleurs étrangers par la voie de la sélection assortie de la résidence permanente.8.Global Commission on International Migration, Migration in an interconnected world : New directions of action, 2006.9.International Labor Organization, ILO Multilateral Framework on Labour Migration : Non-binding principles and guidelines for a rights-based approach to labour migration, Geneve, 2006. LES TRAVAILLEURS MIGRANTS, NOUVEAUX NON-CITOYENS DU MONDE Certes, un certain nombre de travailleurs temporaires sont entrés au Canada au cours des années 1970 et 1980, mais ce nombre est demeuré limité.Toutefois, depuis environ une dizaine d'années, cette image s\u2019est considérablement transformée en raison des changements cruciaux du contexte économique et démographique dont nous avons parlé précédemment.De plus, les pressions des employeurs canadiens pour lier directement emplois et travailleurs sont à la base de la mise sur pied de programmes de travailleurs temporaires et de l\u2019augmentation considérable de ce type de migrations au Canada'?.Cette tendance va s\u2019accentuer dans l\u2019avenir et le gouvernement actuel vient d'annoncer d'importants changements dans ce programme pour rendre plus facile et rapide le processus de recrutement, augmenter le nombre d\u2019occupations « sous pression » et accroître la durée des visas (jusqu\u2019à trois ans).Parallèlement à ce mouvement vers la prolifération de programmes de recrutement de travailleurs temporaires, le paradigme des droits des migrants se développe de façon importante, surtout depuis les années 1990'!.En effet, ce paradigme des droits humains, y compris son application aux migrants et migrantes, trouve de nombreux lieux de promotion au niveau global, que ce soit par l'intermédiaire des organisations internationales comme le BIT et l'OIM, ou des organisations non gouvernementales.Il y a présentement une mobilisation importante à l'échelle internationale en faveur de la ratification de l'instrument clé en matière de droits des migrants, à savoir la Convention des Nations unies sur la protection des droits 10.V.Piché, « Une politique canadienne discriminatoire », Relations, n° 720, oct.-nov.2007, p.15-18.11.V.Chetail, « Migration, droits de l\u2019homme et souveraineté nationale : le droit international dans tous ses états », dans Chetail, V.(éd.), Mondialisation, migration et droits de l'homme : le droit international en question, Bruxelles, Bruylant, 2007, p.92-105. 48 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille.Cette convention, adoptée en 1990, n\u2019a été ratifiée qu\u2019en 2003.Il faut souligner qu'aucun pays développé ne l\u2019a encore signée, y compris le Canada, pour des raisons largement reliées au fait que le Canada ne veut pas octroyer aux travailleurs migrants certains des droits mentionnés dans cette convention\u2019.Quoi qu\u2019il en soit, le droit international des droits de la personne est en rapide évolution et, paradoxalement, vient heurter de plein fouet les pratiques discriminatoires actuelles inhérentes aux programmes de travailleurs temporaires.En particulier, ces programmes créent une nouvelle catégorie de non-citoyens puisque les travailleurs temporaires n'ont droit ni à la résidence permanente ni à la réunification familiale.De plus, il s'agirait d\u2019une nouvelle forme d\u2019esclavage dans la mesure où les travailleurs sont rattachés à l\u2019employeur, c\u2019est-à-dire n\u2019ont pas le droit de changer d'employeur.Malgré les nombreux cas d'abus reconnus, les travailleurs n\u2019ont toujours pas le droit d\u2019être entendus par un organisme indépendant.Bref, les programmes de migration de travailleurs temporaires constituent le pire scénario par rapport aux droits de la personne.Cela est d'autant plus paradoxal que, par ailleurs, les pays développés se présentent comme les champions des droits humains.Le droit de migrer : une utopie ?En matière de migrations internationales, le paradigme des droits humains implique au moins deux droits fondamentaux.Premièrement, au droit à l\u2019émigration, actuellement universellement reconnu, devrait correspondre le droit à l'immigration.Un droit d\u2019émigrer sans droit d\u2019immigrer est un véritable non- sens.La liberté de circulation devrait donc constituer un droit 12.Pour plus de détails, voir V.Piché, E.Pelletier et D.Epale, « La Convention des Nations unies sur les droits des travailleurs migrants : la situation au Canada », Hommes et Migrations, n° 1271, janv.-fév.2008, p.66-81. LES TRAVAILLEURS MIGRANTS, NOUVEAUX NON-CITOYENS DU MONDE fondamental®.Il est évident que l'affirmation de ce droit heurte le paradigme dominant actuel, qui fait de l'immigration un privilège octroyé par des États souverains.De plus, l\u2019octroi de ce droit est considéré comme irréaliste, voire utopique.Pourtant, ce droit est déjà affirmé dans le droit international, en particulier dans le Pacte sur les droits civils et politiques et le Pacte sur les droits économiques, sociaux et culturels qui garantissent des droits aux étrangers, comme par exemple la liberté de mouvement, le libre choix du lieu de résidence, ainsi que le principe de la non-discrimination indépendamment de la nationalité!\u201c Deuxièmement, le droit à l'intégration, c\u2019est-à-dire l\u2019accès à la résidence permanente et à la citoyenneté, devrait également faire partie des droits des migrants.Les pays qui ont recours à la main-d'œuvre étrangère pour combler leurs besoins démographiques et économiques doivent offrir à ces travailleurs et aux membres de leur famille la possibilité de s'installer en permanence, s\u2019ils le désirent, et d'avoir accès aux mêmes ressources et avantages que les nationaux.Peut-on concevoir des programmes de travailleurs temporaires qui soient acceptables du point de vue des droits de la personne?Oui, mais au moins quatre conditions doivent être réunies : (1) l\u2019aspect temporaire doit être une option volontaire de la part du travailleur et celui-ci ainsi que les membres de sa famille devraient avoir une réelle option de résidence permanente et éventuellement de citoyenneté ; (2) le travailleur ne doit pas être rattaché à un employeur et il doit avoir la liberté de changer d\u2019employeur ; (3) des mécanismes 13.A.Pécoud et P.de Guchteneire, « International Migration, Border Controls and Human Rights : Assessing the Relevance of a Right to Mobility », Journal of Borderlands Studies, vol.21, n° 1, 2006, p.69-86.14.V.Chetail, op.cit.o À BE \u201cef qu ie ah BE: i: at Bt Ke.\"8 pui 30 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 indépendants doivent être mis en place pour assurer le respect des contrats de travail de la part des employeurs ; et (4) des recours efficaces contre les abus doivent être prévus.Vers un nouveau régime migratoire mondial restrictif et répressif ?Nous assistons aujourd\u2019hui à l'émergence d\u2019un nouveau régime migratoire mondial restrictif et répressif.Par restrictif, il faut entendre que l\u2019immigration (avec droit à la résidence permanente) est réservée à une élite et aux travailleurs très qualifiés.Quant aux autres types de travailleurs, dont on a besoin pour des emplois que les nationaux ne veulent pas occuper, on les laisse entrer de façon temporaire et selon la demande des employeurs qui font ainsi fonction d'agents recruteurs.L'aspect répressif des politiques migratoires actuelles fait référence aux nombreuses mesures visant à restreindre le droit d\u2019asile et à combattre la migration dite clandestine au nom de la sécurité nationale'*.De plus, ce régime est nouveau dans la mesure où (1) il est mondial, c\u2019est-à-dire élaboré dans le cadre d\u2019instances multilatérales; (2) le contexte démographique et économique façonne une nouvelle réalité bipolaire Nord-Sud ; (3) il existe présentement un fort consensus pour ce genre de régime migratoire, consensus impliquant une alliance entre employeurs et gouvernements, largement appuyée par une opinion publique et médiatique très méfiante en matière de migrations internationales, et enfin (4) les « contre-pouvoirs », que ce soit le système des Nations unies ou les ONG internationaux et nationaux, ne font pas le poids.Il est clair que seules une forte coalition internationale en faveur du droit des migrants et la mobilisation en faveur 15.E Crépeau et D.Nakache, op.cit.er LES TRAVAILLEURS MIGRANTS, NOUVEAUX NON-CITOYENS DU MONDE de la ratification de la Convention internationale pour la protection des droits des migrants et des membres de leur famille pourront contrer la tendance actuelle à considérer les travailleurs migrants uniquement comme une force de travail « jetable après utilisation ».Enfin, il est nécessaire de construire un droit international fort, avec des instruments et des mécanismes qui lieraient les pays et les contraindraient à respecter les droits humains, afin que les travailleurs migrants ne soient plus les non-citoyens de ce monde globalisé.La construction de l'Autre monde passe aussi par là.al 3 À a À f A 53 Pe > iQ Pit pit ' ESSAIS ET-ANALYSES ea REDÉPLOIEMENT DE L'ACTION COLLECTIVE pr : \\ A ; ni ; h : nt Gi! Hi ifs {he i, 4 Qu 1e ts A 3 ei bt 4 is fi 3 ; iy He 1 À i a il A % Hi _\u2014 \u2014 A CL AT, oe a, a bout IE Laborieuses mutations des acteurs collectifs par ANDRE THIBAULT Juste avant, il y eut le RAP : \u2018esprit des forums sociaux n\u2019a pas pris les milieux progressistes québécois par surprise.Les 28 et 29 novembre 1997, quelque 600 personnes s'étaient rencontrées au cégep Mai- sonneuve pour lancer le Rassemblement pour une alternative politique.Dans le compte rendu qu\u2019il en donnait dans /'autjournal de décembre-janvier suivant, Paul Cliche parlait d\u2019une « rencontre historique entre militants et militantes en provenance de l\u2019ensemble des groupes, mouvements, partis et tendances formant l'arc-en-ciel progressiste souverainiste ».Les participants devaient y trouver « un lieu de rassemblement où ils pourront s'informer mutuellement des activités des différents réseaux, 4 échanger, se solidariser et prendre des initiatives qui établiront i progressivement un réel rapport de force politique [.].Ils veu- A lent que ce mouvement d\u2019action politique prenne position, ques- 4 tionne les décisions des dirigeants, interpelle le pouvoir [.], en somme propose et organise l'alternative ». 56 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Le virage économique du gouvernement Bouchard faisait basculer nettement le PQ dans le courant ultralibéral, accélérant son divorce avec une partie substantielle de sa base sociale militante.Conscients de la diversité de leurs « convictions idéologiques profondes », les fondateurs entendaient ne pas décevoir les espoirs qu\u2019ils éveillaient, « en mettant en commun leurs points de convergence, en construisant des ponts entre les tendances, en tentant de s'élever au-dessus de l\u2019esprit de chapelle sans se renier ».Malgré tout, c\u2019est lors de cette rencontre enthousiaste qu'une première porte a claqué.Un amendement à la proposition de fondation fut proposé, stipulant que « l'indépendance constitue le principal cheval de bataille du futur mouvement ».Son rejet entraîna la sortie fracassante de quelques personnes, sous les invectives de quelques autres.Tôt ou tard, tout projet arc-en-ciel doit affronter la question de savoir si certaines couleurs auront prédominance sur d\u2019autres.On s'entendit plus aisément sur un second amendement, voulant que le RAP soit « en rupture avec les partis traditionnels (PQ, PLQ, ADQ) » \u2014 le fait de les énumérer n'étant pas fortuit comme on le verra plus loin.Comment ensuite combiner efficacité et démocratie ?Un conseil des régions devait assurer le contact continu avec la base et un comité de coordination national prendre en charge les objectifs organisationnels.Ce dernier délégua à un comité du contenu la formulation des « idées-forces capables de susciter des changements sociaux et politiques majeurs ».On l'aura peut-être deviné, ce dernier attira les adhérents les plus convaincus à certains des courants idéologiques représentés.Conformément à la tradition immortalisée par l'hymne LABORIEUSES MUTATIONS DES ACTEURS COLLECTIFS national canadien, son « histoire est une épopée ».au sens homérique du terme! Chaque rencontre fut riche en engueulades et en départs.Quand les survivants présentèrent au comité de coordination la plate-forme issue de leurs délibérations, une nouvelle querelle éclata entre les deux comités à ; savoir si ce contenu pouvait être révisé ou devait être présenté tel quel lors du congrès officiel de fondation.Entre le comité de coordination national et celui de Montréal, il y eut longtemps une tension persistante, dont l\u2019objet plus ou moins avoué était l\u2019influence exercée dans le mouvement par des partis de gauche non mentionnés dans la déclaration de rupture précédente.Et puis, une dernière confrontation opposa ceux pour qui le RAP devait survivre et servir de base de lancement à la naissance d\u2019un parti politique conforme à ses orientations, et les autres qui préconisaient qu'il se saborde comme mouvement et se transforme le plus tôt possible en parti.Cette dernière option l\u2019emporta, par un autre vote serré.La suite est bien connue.Ce nouveau parti se joignit à de petits partis de gauche existants pour constituer l\u2019UFP, laquelle fusionna ensuite avec Option citoyenne, issue davantage des groupes communautaires, pour donner Québec solidaire.Ceux qui se sentaient plus à l'aise dans un mouvement se retrouvent au- jourd\u2019hui dans divers groupes altermondialistes.Que reste-t-il de nos États ?À l\u2019intérieur de ces derniers groupes, la stratégie traditionnelle de tout miser sur l\u2019action politicienne partisane n\u2019inspire plus confiance.Mais la question de l\u2019État demeure un dilemme irrésolu, une source de malaise.Elle est pourtant incontournable.97 i POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Un petit exemple, presque trivial.Les « véhicules hors route » dégagent, souvent sans l\u2019excuse d\u2019une utilité quelconque, de fortes quantités de gaz à effet de serre, en plus de la pollution sonore qu\u2019ils produisent et des dégâts qu\u2019ils causent à diverses espèces végétales et animales.J'adhère à l\u2019association Québec Nature, qui fait un sérieux travail de sensibilisation à cet égard.Elle a probablement réussi à convaincre plusieurs personnes et à faire progresser l'adhésion à un modèle culturel critique à l\u2019endroit de cette conception du loisir.Mais la libre délibération entre les acteurs de la société civile trouve vite sa limite.Les enthousiastes des promenades bruyantes en pleine nature n\u2019ont pas la moindre intention de renoncer aux « joies » de la vitesse et à l'impression de puissance qu\u2019ils y expérimentent ; les objections des verts les braquent au contraire sur leur position.Là où s'arrête la capacité persuasive des militants sociaux, le pouvoir de l\u2019État a les moyens de prendre la relève.Le site Web de Québec Nature nous informe : « En 1997, une nouvelle loi qui encadre la circulation des véhicules hors route a été adoptée.La circulation des véhicules motorisés à des fins récréatives ou sportives est permise sur les terres publiques ou privées, à certaines conditions.Les agents de conservation, les agents de la paix tout comme les agents de surveillance de sentiers de clubs homologués, ont le mandat d\u2019en assurer le respect ».Aucun parti vert n\u2019a encore réussi à faire élire de député au Canada ni au Québec.Les militants de Québec Nature ou de Greenpeace œuvrent dans le secteur associatif, pensent globalement et agissent localement.Mais c\u2019est à la bonne vieille échelle gouvernementale classique qu'a pu se prendre une décision verte dotée de moyens qui en impo- LABORIEUSES MUTATIONS DES ACTEURS COLLECTIFS sent l\u2019application.Décision trop modérée à mon goût, mais applicable au-delà de tout ce que peut se permettre la seule société civile.On s'entend depuis Max Weber sur le constat que l\u2019État bénéficie d\u2019une légitimité exclusive de l\u2019exercice de la contrainte.Et aucun changement social majeur, aussi souhaitable qu\u2019il soit objectivement, ne peut se passer d\u2019outils musclés pour en imposer l'application à certains acteurs sociaux.On aimerait mieux pas.Que la libre délibération et l\u2019éducation suffisent à dégager les consensus nécessaires.Mais c\u2019est rêver en couleur.Ne serait-ce que sur le terrain trivial de la violence privée.Sa régulation autogérée par la communauté porte le plus souvent un nom : le lynchage! C\u2019est le mécanisme presque spontané qui refait surface quand l'appareil public est dépassé et n'arrive pas à rassurer les populations.Dans un quartier populaire du Sénégal au début de cette année, deux malfaiteurs multipliaient les actes de violence.La foule a fini par se faire justice.L'Observateur décrit la scène : « Des bosses par-ci, du sang coulant sur des plaies béantes.Leurs habits dépouillés et leurs bras attachés par une corde, ils ont vraiment subi les foudres de ces populations qui leur en voulaient terriblement ».Sur le blogue de ce journal national, la majorité des réactions de lecteurs rejoint la plus succincte : « Il faut les kill » (comme si en anglais, ça tuait encore plus).' 1.http://www.seneweb.com/news/article/15122, php 59 fm 60 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 .mais certains Etats sont plus égaux Hence, progress can be thought of only along spatial lines of expanding the liberal creed abroad, [.] With its unsophisticated reduction of freedom\u2019 to a set of allegedly universal criteria to be established, the liberal narrative [.] can conceive of it only as the geographical expansion of an already established truth.Thus, it fails in the long run to provide anything but an imperialist and fairly antagonistic version of the purpose : new barbarians in need of conversion, new tyrannies in search of civilization.Vibeke Schou Pedersen?La démonstration qui précede est platement classique.Si les drames de la vie collective se limitaient aux faits divers éloquemment relatés par le Journal de Montréal, les passionnés du bien commun continueraient comme naguère à s'engager prioritairement au service de l\u2019État, État dont les capacités d'action et de contrôle coïncideraient avec le tracé de ses frontières.Cette vision de l\u2019État comme système complet et autonome, pendant politique du concept sociologique de société globale, est historiquement récente et même au cours des deux derniers siècles, n\u2019a guère eu de validité heuristique satisfaisante que dans de grandes collectivités nationales assez fortes pour\u2026 loger de prestigieuses écoles de sociologie et de science politique.Ces grands ensembles se reconnaissaient par des structures sociales distinctes, une culture supposée commune, voire un projet de société (dont rêvent encore bien des néonationalistes québécois dans l\u2019espoir 2.« Paradox as a Republican Way Out », International Relations, 2003, 17 (téléchargé par le site sagepub).C\u2019est le chapitre d\u2019Anne-Marie Daoust, « Identité, différence et exceptionnalisme dans la rhétorique présidentielle américaine » dans le livre Les élections présidentielles américaines dirigé par él attention sur le texte de Pedersen.lisabeth Vallet et David Grondin, qui a attiré mon LABORIEUSES MUTATIONS DES ACTEURS COLLECTIFS de trouver un mécanisme d'intégration qui puisse se substituer aux racines ethniques).Or la globalisation est en train de chambarder tout cela.N\u2019y voir qu\u2019une subordination du politique, du social et du culturel à l\u2019économique, c\u2019est en négliger le caractère géopolitique majeur.Même aux États-Unis, il y a bien un plafonnement de l\u2019État-providence, mais la présence plus forte que jamais d\u2019un pouvoir politique capable d\u2019infléchir des orientations et décisions collectives de tous ordres, y compris bien au-delà de ses frontières.Cela nous interroge particulièrement ici, car ce pays est à moins d\u2019une heure de trajet en automobile pour la plupart d\u2019entre nous.Cette influence multidimensionnelle (politique, économique, culturelle\u2026 et militaire) limite beaucoup plus la marge de ma- nœuvre des instances politiques québécoises que le fédéralisme centralisateur canadien.Pendant que certains continuent de se battre contre l\u2019héritage de Trudeau, la plupart des nouveaux militants sont beaucoup plus angoissés par les manœuvres des grands consortiums financiers, de leurs bras organisationnels comme l\u2019OMC et le FMI, et des groupes de réflexion néoconservateurs qui rayonnent de Washington partout et jusque chez nous (Institut économique de Montréal).Même le terme d\u2019empire, dans son sens traditionnel, rend mal compte du basculement universel des rapports de pouvoir en train de se produire.Brouillage des identités collectives Cela noie-t-il les identités collectives (peuples, nations, ethnies) dans un grand tout indifférencié ou provoque-t-il au contraire des replis où l\u2019on réinvente et sacralise des « nous » mutuellement exclusifs ? 62 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Chez nous, non seulement de nombreux immigrants s'intègrent dans leur société d\u2019accueil, mais ils lui fournissent plus que leur part de vedettes (de Maryvonne Kendergi à Bruny Surin et à Dany Laferrière chez nous).Malgré que les taux actuels d'immigration soient loin d\u2019être les plus élevés de notre histoire, On a souvent l'impression du contraire, en raison de la diversification spectaculaire des origines géographiques.Et ces nouveaux venus pénètrent des champs d'emploi de plus en plus larges, incluant l\u2019administration, la technologie, l\u2019entrepreneu- riat.Au nom de quoi considérerait-on cette situation historique exceptionnelle ?Les grandes migrations sont une constante plutôt que l'exception dans l\u2019histoire humaine.Régulièrement, les traités de paix ont redessiné les frontières sans respecter les appartenances ethniques des populations.Et depuis la plus haute Antiquité, le commerce a toujours maintenu en contact des groupes séparés par la géographie.Dans ces sociétés à haute mixité qui sont les nôtres, le concept d'appartenance est clair mais son application concrète est pleine d\u2019imprécisions et d\u2019ambiguïtés.À l\u2019intérieur de chaque communauté, il y a des tiraillements incessants et insolubles entre la solidarité et les tensions : je ne suis pas le produit aveugle de mes ancêtres ; l'appartenance ethnique est une composante importante mais non exclusive de l\u2019identité des individus.Entre les communautés, on observe beaucoup d\u2019ambivalence entre attrait et répulsion, convergences et divergences d'intérêts, interdépendances et besoins d\u2019autonomie et d\u2019identité.Sont fréquents les cas de métissage, de mariages ou de liaisons amoureuses interethniques, de partenariats professionnels ou amicaux, d'échanges de produits culturels.Cela n'empêche pas que les différences identitaires sont réelles.Mais on ne naît pas membre d\u2019une communauté LABORIEUSES MUTATIONS DES ACTEURS COLLECTIFS ethnique, on le devient en assimilant, en intériorisant cette identité.Et avant d'en adopter les symboles, on apprend concrètement, charnellement, à vivre comme et avec les autres membres de cette communauté.Cet apprentissage vital se fait essentiellement par immersion, en s'imprégnant comme naturellement des manières de vivre qui ont cours dans ce groupe d'appartenance.On apprend aussi à penser comme et avec les autres.Le principal symbole qui va rigidifier cette identité, c\u2019est le postulat d\u2019infaillibilité de sa propre culture.Devant le scandale de divergences interculturelles majeures, la classe dominante d\u2019un groupe ethnique tranche que les représentations partagées dans ce groupe \u2014 mythes, coutumes, visions du monde, définition du bien et du mal \u2014 sont les seules vraies, donc que sa propre culture est la seule qui accomplit l\u2019universalité et qu\u2019elle est intrinsèquement supérieure aux autres.S\u2019ajoute, dans la société qui se considère avancée, une théorie de l\u2019histoire humaine faisant de sa société à soi l\u2019aboutissement d\u2019un processus évolutif.À partir du moment où une élite fait de ces contenus culturels une orthodoxie, la séduction se transforme en contrainte et la dynamique repousse vers l'extérieur ceux qui auraient pu la garder vivante en la renouvelant.Pourtant, la production des symboles d'identité est une opération interactive entre des communautés ethniques, incompréhensible en dehors de cette interaction.Et on s\u2019enferre dans des impasses si on oublie que les symboles d\u2019identité n\u2019ont pas pour rôle de décrire la réalité mais d\u2019inspirer et de motiver.Toute culture repose sur la conception imaginaire, le choix et la mise en application de certaines solutions à certains problèmes.Toutes, elles négligent d\u2019autres problèmes, d\u2019autres solutions, et les discours socialement acceptables, ceux qui 63 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 construisent le lien social dans le groupe, ignorent ces zones sombres.D'où la marginalité que connaissent, du moins au début, les innovateurs, les réformateurs, les artistes, qui abordent les sujets avec lesquels cette culture ne sait pas composer.La première conscience critique du dissident est celle d\u2019un échec personnel, précisément dans l\u2019affirmation de son identité propre et de son appartenance.Il s'aperçoit un jour que cette expérience d'échec est partagée par d\u2019autres \u2014 que cela crée un écart entre un discours collectif formel et un pessimisme personnel inavoué \u2014 et que les communications deviennent inauthentiques parce qu'elles doivent respecter ce discours formel auxquels ils ne croient pas (langue de bois).C\u2019est le fondement imaginaire de la légitimité qui s'effondre.Le manque d\u2019ardeur à jouer la comédie constitue un prélude possible à un nouveau lien social, une solidarité des personnes contre le modèle culturel de leur société d\u2019appartenance.Le maillon faible d\u2019un discours identitaire qui diabolise les étrangers, c\u2019est la probabilité de rencontrer des étrangers sympathiques.Le diable devient l\u2019ange, dans une relation libre des contraintes qui restreignent et banalisent les rapports internes.Le groupe d\u2019affinité ne coincide plus avec le groupe d\u2019appartenance.Il reste que sur notre planète aujourd\u2019hui même, tant de gens se tuent dans des conflits interethniques! Pour eux, la spécificité d\u2019une culture justifie n'importe quel abus pourvu qu'il soit sanctionné par l\u2019histoire officielle.Et la douleur des survivants devient facilement désir de vengeance.Quand la différence peut se porter au contraire sur des terrains comme la culture, la politique ou l\u2019économie, le spectre des massacres vengeurs sans fin commence à se résorber.Des tensions internationales ont été réduites par des complicités LABORIEUSES MUTATIONS DES ACTEURS COLLECTIFS établies par des scientifiques, des commerçants, des sportifs, des artistes.La réplique principale des Afro-Américains aux crimes racistes perpétrés par plusieurs générations a été le blues et le jazz.La bonne société conservatrice blanche a tout fait pour empêcher l'expansion de cette musique et pour la dénigrer comme étant vulgaire, voire immorale.Peine perdue.Mais aucun musicien blanc n\u2019en est mort, à moins que l\u2019un ou l\u2019autre ait crevé de jalousie.De même, la seule stratégie de valorisation de l\u2019identité qui ait vraiment fonctionné au Québec, c\u2019est d\u2019avoir constamment misé sur un facteur échappant à l\u2019aléatoire et à l\u2019arbitraire, soit la langue.Il n\u2019est pas étonnant que ceux dont les fonctions sociales reposent sur l'usage de la langue (des écrivains aux professionnels desservant une clientèle locale) en aient été les principaux gardiens.et qu\u2019au- jourd\u2019hui, toujours aussi attachés à cette spécificité linguistique, ils éprouvent de plus en plus une sensibilité altermondialiste dont les concepts et les stratégies demeurent largement à définir \u2014 ce numéro de POSSIBLES s'inscrivant dans une très longue démarche.PE ISIN ess Mouvement syndical et altermondialisme PAR JACQUES LÉTOURNEAU er NATHALIE GUAY u cours des dernières années, le mouvement syndical international s\u2019est rapproché de la mouvance altermon- dialiste issue des forums sociaux mondiaux.Au Québec, on a vu certaines organisations syndicales soutenir l\u2019organisation du premier Forum social québécois (FSQ) et y participer.Forte de son expérience historique sur le terrain de l\u2019action sociopolitique, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) a participé, depuis sa fondation en 2001, au Forum social mondial (FSM) ainsi qu\u2019au premier FSQ.Devenue nécessaire dans le contexte de la mondialisation, cette jonction entre la mouvance altermondialiste et le mouvement syndical représente une opportunité certaine pour renforcer la mobilisation contre le modèle unique que tente de nous imposer le capitalisme transnational.Cependant, la composition du mouvement altermondialiste et son caractère diffus font en sorte que la pratique issue de Pôrto Alegre ne cadre pas toujours avec les objectifs syndicaux du mouvement ouvrier.Sociologiquement construit sur le modèle du xX* siècle, le mouvement p i MOUVEMENT SYNDICAL ET ALTERMONDIALISME syndical répond de moins en moins bien aux enjeux imposés par la mondialisation.Si l\u2019action syndicale demeure plus que jamais pertinente, les transformations récentes qui ont changé la division internationale du travail appellent à un élargissement et à une recomposition de l\u2019action syndicale.En ce sens, les forums sociaux mondiaux représentent un moment privilégié pour la refondation du syndicalisme.De nouveaux défis pour le mouvement syndical international Des transformations importantes dans le système capitaliste mondial se sont produites au cours des dernières années.La fin de la guerre froide, l\u2019apparition des nouvelles technologies de l'information et le renforcement des économies émergentes ont bouleversé considérablement le monde du travail.Si durant les Trente Glorieuses les travailleurs et les travailleuses exerçaient leur action syndicale essentiellement dans un cadre national, la mondialisation de l\u2019économie est venue changer la donne.La nouvelle division internationale du travail a provoqué des mutations dans le système mondial de production, modifiant considérablement la nature même de l\u2019emploi, notamment dans les pays occidentaux.L'apparition de nouvelles formes de travail, le déclin du secteur industriel et la remise en question par les néolibéraux de l\u2019État-providence ont affecté sérieusement le rapport de force du mouvement syndical.Aux États-Unis et au Canada, le secteur manufacturier et industriel représente aujourd\u2019hui moins de 15 % du PIB, ce qui confirme une transformation importante du marché du travail.De plus, il faut ajouter que la montée fulgurante du capitalisme financier au détriment de l\u2019économie réelle a ébranlé les fondements du capitalisme moderne.Certes, une bonne partie des conditions générales de vie et de travail sont toujours déterminées dans le cadre de l\u2019État-nation, mais cette 67 EA HEY RG RE EETES Ci POSSIBLES, AUTOMNE 2008 réalité est de moins en moins vraie à mesure que se dessinent les contours de la mondialisation.Ces changements représentent des défis pour le mouvement syndical.Selon \"Organisation internationale du travail (OIT), le taux de syndicalisation de la main-d\u2019œuvre à l\u2019échelle mondiale a chuté, entre 1975 et 1995, de 16 % à 8 %.À quoi doit-on s'attendre pour 2015?La désindustrialisation accélérée des pays occidentaux, causée essentiellement par le transfert de la production vers les pays du Sud, et l'émergence des nouvelles technologies ont provoqué ce recul important de la représentativité syndicale.Alors que dans le monde occidental les « nouveaux travailleurs » sont très peu syndiqués, le prolétariat industriel qui se développe dans les pays émergents demeure pour l'essentiel à organiser.Souvent impuissant devant le rouleau compresseur du libre marché et des politiques de droite des gouvernements, le mouvement syndical a travaillé d\u2019arrache-pied en vue d\u2019atténuer les effets de la mondialisation.Malheureusement, le modèle syndical hérité de la révolution industrielle et des théories keynésiennes n\u2019a fait qu\u2019alléger les effets des politiques néolibérales.Il n\u2019a pas renversé la vapeur.C\u2019est ce constat qui a présidé récemment à la création d\u2019une nouvelle entité syndicale internationale, la Confédération syndicale internationale (CSI).Celle-ci regroupe la presque totalité des travailleurs syndiqués dans le monde (168 millions) et se lance le double défi de renforcer l\u2019action syndicale à l\u2019échelle internationale tout en instaurant de nouveaux liens entre les luttes nationales et les luttes mondiales.S\u2019inspirant des actions concertées du mouvement des femmes, telle la Marche mondiale de 2000, ou, encore, de la multiplication des forums sociaux régionaux ou nationaux prescrits par le Forum social mondial, la CSI a proposé que le 7 octobre 2007 soit consacré MOUVEMENT SYNDICAL ET ALTERMONDIALISME 69 | à l\u2019échelle mondiale au thème du travail décent.Cette action | a été reprise par plus d\u2019une centaine de confédérations syndicales dans le monde.De plus, dans son document fondateur, | la CSI admet que le mouvement syndical est en perte de vi- | tesse et convient que le mouvement altermondialiste joue un rôle de vecteur de résistance et de changement, et qu\u2019il doit être reconnu comme tel.Si le mouvement syndical international dans sa globalité ne se définit pas nécessairement comme partie intégrante du mouvement altermondialiste, plusieurs syndicats qui en sont membres s'inscrivent dans l\u2019action sociale et politique qu'il met en avant, dépassant ainsi le cadre unique des relations de travail.Au cours des dernières années, bon nombre d\u2019organisations syndicales ont participé aux forums sociaux mondiaux.; Lors du dernier FSM en 2007 au Kenya, la CSI a même re- 5 pris les thématiques proposées par le forum afin de les intégrer aux analyses et aux actions syndicales.C\u2019est dans cette fou- É lée que des organisations syndicales québécoises, en particulier la CSN, ont mis la main à la pâte pour contribuer à l\u2019organisation du premier Forum social québécois en août 2007.Intégrer la question du travail à la sphère altermondialiste Si le mouvement altermondialiste dégage des perspectives d'action qui interpellent le mouvement syndical dans sa façon de réagir devant les changements survenus au cours des dernières années, force est de constater que l\u2019altermondialisme a tout intérêt à élargir ses horizons en accordant une place centrale à la question du travail, particulièrement en ce qui a trait à la pauvreté et à l\u2019exclusion.En effet, il faut reconnaître que l\u2019espace qu'ont ouvert les forums sociaux mondiaux évoque rarement le travail comme un maillon fondamental du partage de la richesse. 70 ep EE ue 0 EEE = J à i od NE POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Or, pour le mouvement syndical international, le travail décent est au cœur d\u2019une importante campagne mondiale.On le sait, la mondialisation fait des laissés-pour- compte de millions de femmes et d'hommes un peu partout dans le monde.Si la croissance de certains pays permet le développement du travail formel, les conditions générales, elles, demeurent nettement insuffisantes.Par exemple, on sait que les femmes et les jeunes font toujours l\u2019objet d\u2019une exploitation sans vergogne, laquelle ne peut que s\u2019estomper à la faveur d\u2019une action syndicale libre et authentique.Cette liberté syndicale est encore brimée dans plusieurs pays et reste donc à construire au moyen notamment des réseaux internationaux de solidarité.Aussi, de façon éloquente, des données récentes canadiennes démontrent, encore une fois, toute la pertinence de l\u2019action syndicale.On y apprend qu\u2019au cours des 25 dernières années, le salaire moyen n\u2019a augmenté que de 53 $ au Canada.Au moment où les plus riches gagnent 16 % de plus, les revenus des plus pauvres diminuent de 20 %.La situation des personnes immigrantes, particulièrement les femmes, s\u2019est aussi considérablement dégradée!.À titre indicatif, selon l\u2019Institut de la statistique du Québec, les travailleurs syndiqués gagnent environ 10 % de plus que ceux qui ne le sont pas\u201d.Le recul du syndicalisme dans le reste du Canada est d\u2019ailleurs l\u2019un des facteurs évoqués par les experts pour expliquer cette stagnation des revenus.1.Statistique Canada, Gains et revenus des Canadiens durant le dernier quart de siècle, Recensement de 2006.En ligne : http://www12.statcan.ca/francais/census06/analysis/income/pdf/97-563- XIF2006001.pdf 2.Guillaume Bourgault-Côté, « Le pouvoir d\u2019achat des travailleurs a augmenté de 53 $ en 25 ans », Le Devoir, 2 mai 2008, p.A1.DO donc vo rari a a MOUVEMENT SYNDICAL ET ALTERMONDIALISME Par ailleurs, les changements survenus dans le monde de la finance et de la production relèguent les travailleurs au second plan.Outre les délocalisations et les réductions de personnel, on assiste à une dégradation des conditions de travail.La croissance du travail atypique \u2014 tout ce qui n\u2019est pas travail salarié, permanent, à temps complet \u2014 découle à la fois des changements et des besoins nouveaux du marché du travail.L'emploi atypique est passé de 16,7 % en 1976 à 31,6 % en 2002, cela en ne prenant pas en compte les étudiants*.Si le travail atypique permet parfois de répondre aux besoins de certaines personnes, notamment le travail autonome et à temps partiel, d\u2019autres variantes, tels les emplois temporaires et ceux offerts par les agences de placement, représentent dans la plupart des cas un recul au regard des conditions de travail.Ouvrir sur de nouvelles perspectives syndicales L'engagement syndical dans les milieux de travail et dans la communauté en général pose un défi qui va bien au-delà de l\u2019amélioration des conditions de travail de ceux et celles qui sont membres d\u2019un syndicat.Depuis quelques années, le mouvement syndical œuvre à définir un cadre d'action qui permette d'agir sur de nouveaux enjeux liés au développement durable de notre société.Par exemple à la CSN, l'articulation de l\u2019action syndicale sur le terrain de ce que l\u2019on nomme le deuxième front\u201c 3.Institut de la statistique du Québec, Réalité des jeunes sur le marché du travail en 2005, Québec, Publications gouvernementales, 2007, p.46.4.À la CSN, la critique sociale et le projet alternatif ont vu le jour sous la présidence de Marcel Pepin à la fin des années 1960.Le but du « deuxième front », né en en 1968, était d\u2019élargir la portée de l\u2019action syndicale aux différentes dimensions des conditions de vie des personnes et des collectivités, en s\u2019alliant avec les autres forces progressistes engagées dans le développement social.La nécessité d\u2019investir le terrain de l\u2019espace public se justifiait par le fait que l'exploitation des personnes se poursuivait à l'extérieur du milieu de travail, par la consommation notamment, il se justifiait aussi par le projet de préconiser une vision qui embrasse l\u2019intérêt général plutôt qu\u2019un discours défendant une diversité d'intérêts particuliers.n POSSIBLES, AUTOMNE 2008 autorise justement un élargissement de la pratique syndicale.C\u2019est en se référant à ce volet du syndicalisme que la CSN a participé au premier Forum social québécois.D'autres expériences syndicales militent en faveur d\u2019un élargissement de la pratique.Par exemple, la création des outils collectifs de la CSN qui interviennent sur le terrain de l\u2019économie solidaire et de la finance socialement responsable en témoigne.La campagne de la CSN sur le commerce équitable et la consommation responsable en est un autre exemple.Après une première période de sensibilisation, 500 syndicats, représentant environ le tiers des membres de la CSN, rapportaient faire des gestes concrets en ce sens (recycler, privilégier les produits équitables, favoriser le covoiturage, le transport en commun, les collectes de vêtements, la diffusion d\u2019information, etc.).Des résolutions prises au dernier congrès \u2014 un congrès vert \u2014 devraient susciter des pratiques qui investiront plus en profondeur les milieux de travail en matière de responsabilité sociale telle que la protection de l\u2019environnement, en plus d\u2019interpeller les gouvernements quant à leur inertie en la matière\u201d.Ces nouvelles pratiques syndicales contribuent par la force des choses à l\u2019élargissement de l\u2019action des syndicats, cela dans la droite ligne de l\u2019esprit qui anime le Forum social mondial.5.http://www.csn.qc.ca/Evenements/congres2008/indexa.html MOUVEMENT SYNDICAL ET ALTERMONDIALISME Dans la société en général, les organisations syndicales ont bien souvent mauvaise presse et les perceptions de la population à leur égard sont fréquemment négatives.S\u2019il faut travailler à modifier les perceptions pour que l\u2019on parle davantage des actions syndicales positives, les organisations syndicales gagnent aussi à élargir le débat avec les citoyens et les autres acteurs sociaux.Rappelons qu\u2019au Forum social québécois des représentants syndicaux ont accepté l'invitation, lancée par des organisations étudiantes de discuter du contexte de la grève étudiante de 2005 et des critiques qu\u2019elle avait soulevées.De même, certaines des idées qui germent dans les forums sociaux sont parfois étrangères à la culture syndicale.Pourtant l\u2019histoire syndicale témoigne de l\u2019évolution que peuvent prendre certains débats.Les personnes qui ont suivi à la CSN les discussions au sujet de l\u2019environnement ont pu constater l\u2019évolution des mentalités face à cette problématique passant d'un certain scepticisme, dans un premier temps, à une position prospective par la suite.Pour les organisations syndicales, les forums sociaux sont certainement des lieux qu\u2019il faut privilégier afin de mettre leurs pratiques en perspective et de contrer la crise à laquelle elles font face, mais également pour réaffirmer l'importance des luttes syndicales tout en cherchant à les adapter au type de société qui nous attend dans les prochaines années.Dans la recherche de solutions de rechange au néolibéralisme, il est certain que la diversité des idées ainsi que le foisonnement des pratiques et des expériences qui émanent de ces forums sont extrêmement enrichissants.Une chose est évidente : un monde plus juste et solidaire ne peut se construire seul et le mouvement syndical peut à coup sûr trouver dans les forums sociaux ses meilleurs alliés.À £ i: E.pet x i N Aer # Potentiels et innovations | de l'altermondialisme 8 au Québec Forum social québécois et Campement autogéré par GABRIELLE GÉRIN e n'est certainement pas pour rien qu'au Québec, l\u2019on parle de mouvement altermondialiste plutôt que de mouvement anti-mondialisation, et qu\u2019on en parle comme d\u2019un mouvement continu, jeune certes, mais détenant passé et avenir, plutôt que comme simple soulèvement spectaculaire et éphémère d\u2019une génération contre quelques institutions internationales.Le terme reste flou, multiforme, et l\u2019on s\u2019en drape rapidement et pour des raisons diverses \u2014 des colocs qui compostent leurs déchets aux militant-e-s anarcho-écolos s\u2019enchaînant aux arbres, en passant par les syndicats envoyant chaque année quelques-un-e-s des leurs au Forum social mondial, il semblerait que nous soyons tous et toutes altermondialistes, à notre façon. POTENTIELS ET INNOVATIONS DE L[\u2018ALTERMONDIALISME AU QUÉBEC Pour certaines ONG et mouvements institutionnalisés, l\u2019« altermondialisme » correspond surtout à une internationalisation de leurs activités.Par la création de liens d'échange et de collaboration avec d\u2019autres organisations équivalentes aux quatre coins du monde, ils espèrent coordonner, solidariser et ainsi renforcer leurs projets de transformation sociale à l\u2019échelle du globe.Dans cette perspective, le moment clé où se cristallise le processus altermondialiste est le Forum social mondial, espace de réseautage et d\u2019élaboration de stratégies globales entre organisations.Mais de façon plus endogène, l\u2019on peut aussi considérer l'altermondialisme comme l\u2019arrivée de quantité de nouveaux militant-e-s et groupes au sein des communautés militantes des quatre coins du monde, ayant stimulé un certain renouveau et une diversification de leurs pratiques organisationnelles, stratégies, discours et terrains d\u2019activité.Pour plusieurs, l\u2019altermondialisme est également caractérisé par un engouement renouvelé pour l'action directe et créative, un rejet des modes d'organisation hiérarchiques, ainsi que par le développement de pratiques parallèles du vivre ensemble social et politique, de production, de consommation et de militantisme basées sur l\u2019horizontalité et l'écologie.On parle ici parfois de l\u2019arrivée en scène d\u2019une nouvelle génération militante, ou d\u2019un retour en force des idées et pratiques radicales, voire anarchistes.On se réfère aussi souvent à un événement clé, catalyseur de cette approche : le Campement intercontinental de la jeunesse (CIJ).Difficile, donc, de réunir cette diversité en un groupe plus ou moins homogène, sauf autour de la croyance large en un autre monde possible.Mais pour commencer à la comprendre et à en saisir les potentiels, nous nous attarderons à 75 JE ee ed a, ee LL \u2026 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 observer les équivalents québécois des deux événements cités ci-haut, soit le Forum social québécois (FSQ) et le Campement autogéré (CA).En effet, l\u2019organisation de ces événements a non seulement permis l\u2019ancrage plus profond et continu de I'«altermondialisme » au Québec, mais a aussi fait preuve d\u2019innovations significatives par rapport à leurs équivalents mondiaux, sur lesquelles il vaut la peine de se pencher.Les défis de l'altermondialisme Le slogan du Forum social mondial (FSM), « Un autre monde est possible », a rapidement été repris dans toutes les langues et à toutes les sauces, notamment à cause de la force symbolique du contrepoids qu\u2019il oppose aux revendications libérales et conservatrices d'une prétendue fin de l\u2019histoire, ou de l\u2019absence d'alternative au capitalisme néolibéral.Cette affirmation large et rassembleuse reste toutefois plutôt symbolique, et ne saurait suffire.En effet, elle oublie non seulement d\u2019interroger la nature de cet autre monde, mais aussi celle du monde que l\u2019on cherche à dépasser, et évite donc de poser la question de ce qu\u2019il faudra détruire et mettre en œuvre pour le faire.Il importe donc maintenant de se pencher sur la construction d\u2019un contrepoids réel au capitalisme néolibéral, qui lui oppose non seulement une autre vision idéelle des rapports entre humains et avec la nature, mais qui lui mette aussi concrètement des bâtons dans les roues et construise pratiquement cet autre monde, en opposition à celui que l\u2019on rejette.Ce passage à la construction pratique d\u2019un contre- pouvoir populaire capable d\u2019enrayer le capitalisme néolibéral et de construire des formes de vie sociale nouvelles demande que l\u2019on retombe sur ses pieds et que l\u2019on réfléchisse à la façon dont l\u2019on marche : elle requiert avant tout la revitalisation, l\u2019élargissement, la politisation et la démocratisation des luttes POTENTIELS ET INNOVATIONS DE L*ALTERMONDIALISME AU QUEBEC a toutes les échelles, par la base.Tiens, je dois vous faire rire \u2014 ce n'est pas un objectif peu ambitieux, me direz-vous, et l'identifier ne nous offre pas pour autant les moyens de le réaliser.Mais il reste vrai que si l\u2019on veut qu\u2019un autre monde se construise, il faudra lutter contre les processus qui, petit à petit, nous retirent des mains et des consciences les capacités de résister et de produire un monde à notre image.Ces processus ont, certes, une dimension globale, mais ils simplantent concrètement à l\u2019échelle locale \u2014 par la construction d\u2019un port méthanier dans le golfe du Saint-Laurent, à travers l'attaque contre les droits syndicaux au Québec, la privatisation progressive de la santé, la marchandisation de l\u2019éducation, la construction d\u2019une nouvelle autoroute au centre-ville de Montréal et les innombrables autres projets et mesures qui assoient le pouvoir croissant du capital sur nos vies.Le meilleur moyen de contrer la mondialisation et l\u2019intensification des impératifs du marché capitaliste est donc la construction de luttes qui sauront empêcher leur implantation concrète et multiforme à l\u2019échelle locale.Pour cela, l\u2019autre monde doit se mettre en marche et unir ses versants « anti » et « alter » \u2014 d\u2019une part, en luttant contre le monde qu\u2019il rejette et sa logique expansive, sans quoi ses capacités à y résister ne feront que décliner, et, d'autre part, en continuant à créer le monde qui l'anime et qu\u2019il souhaite construire, en menant ses luttes par des méthodes qui dépassent les logiques auxquelles il s'oppose.Vous me répondrez que cette préoccupation est bien présente au Québec, puisqu'une série impressionnante de luttes y a été menée récemment.Mais il importe aussi de faire preuve d\u2019introspection et d\u2019autocritique, en se demandant pourquoi 77 Reset at ae ee A AA A A ES ES = ii cme \u2014- = _ 18 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 elles n\u2019ont pas réussi à enrayer réellement le processus de restructuration néolibérale, et en désignant les moyens à prendre pour que notre activité menace vraiment les intérêts dominants et acquière un pouvoir transformateur.D\u2019un côté, le défi à relever est de donner une force collective à la très grande diversité de groupes, militant-e-s et individus conscientisés issus des luttes populaires récentes, formés par la lame de fond altermondialiste et/ou engagés dans la recherche de modes de vie nouveaux.Leur diversité et leur ancrage aux échelles locales ou sectorielles (autour de thématiques particulières) peuvent être considérés comme étant une force, caractéristiques nécessaires et inspirantes d\u2019une communauté militante créative, dynamique et contrôlée par la base.Mais ils peuvent aussi être considérés comme une faiblesse si les forces de ces groupes et individus restent trop atomisées, faute d'espaces où articuler la diversité de leurs éner- gles et connaissances en un front plus ou moins cohésif, où établir des liens entre leurs enjeux, où groupes et individus peuvent trouver et s'offrir soutien organisationnel, échange de connaissances, solidarité et débat, et unir leurs forces en entreprenant un processus démocratique et inclusif de construction de luttes communes.D'autre part, la grande capacité organisationnelle des « vieux » mouvements institutionnalisés, syndicats, mouvement étudiant, ONG, etc., reste une coquille vide si l\u2019ensemble de leurs membre lui-même n\u2019est pas au cœur des processus décisionnels et organisationnels, réellement mobilisé au moyen de l\u2019élaboration démocratique de campagnes, de l\u2019organisation libre d\u2019actions et de la création d'espaces de participation et de partage de connaissances.La tendance générale au sein des grandes institutions mili- POTENTIELS ET INNOVATIONS DE ALTERMONDIALISME AU QUEBEC tantes au Québec aujourd\u2019hui semble plutôt être de limiter leur activité à la collection de cotisations auprès de leurs membres, les appelant à se présenter aux manifestations et à « participer » à des campagnes élaborées au sein d\u2019espaces clos, dans une dynamique « top-down ».Selon cette même logique, les représentant-e-s d\u2019organisations et d'institutions militantes semblent surtout chercher des solutions formelles à leur incapacité à bloquer la route au capitalisme néolibéral, en voulant améliorer les mécanismes à leur disposition pour travailler en commun aux échelles mondiale et régionale.Mais ils et elles limitent ainsi le problème et la solution au sein du cadre de leur champ d'action, soit les hautes sphères des mouvements \u2014 les instances où sont concentrés, de façon problématique, leur pouvoir décisionnel et leur capacité d'action.Une telle perspective pourrait presque être considérée, en poussant l\u2019analogie, à une fuite vers le haut, puisqu\u2019elle évite la nécessaire autocritique interne des mouvements et de leur mode d\u2019organisation, particulièrement de leur activité à l\u2019échelle locale et nationale.On répond souvent que le fait que cette logique soit favorisée découle du manque de motivation et d'implication des membres de ces organisations.Il me semble plutôt que c\u2019est le fait de comprendre l\u2019activité de ces groupes comme étant basée sur la délégation du pouvoir de leurs membres à un groupe chargé de faire vivre l'institution, plutôt que sur la facilitation des processus de développement de forces militantes créatives et de capacités démocratiques au sein et en dehors de leur membres, qui produit, en bout de ligne, un tel résultat \u2014 et limite notoirement le contre-pouvoir réel représenté par ces groupes.79 80 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 En somme, il semble que le problème n\u2019est pas tant l\u2019absence de résistance, de volonté de transformer la vie sociale, ou de capacités potentielles de le faire, mais plutôt le manque d'espaces et d'énergies dédiés à mettre militant-e-s potentiel-le-s et existant-e-s en mouvement de façon collective, qui leur permette d'acquérir et de cumuler leurs forces : un manque d\u2019espaces où les potentiels contenus dans la grande diversité des luttes, structures, consciences, volontés, connaissances et modes de vie alternatifs puissent se rencontrer, tisser des liens et acquérir une force transformatrice.Le Forum social québécois Certain-e-s ont justement vu la tenue du premier Forum social québécois (FSQ), à Montréal en août 2008, comme le début d\u2019un tel processus de démocratisation, d\u2019élargissement, d'unification et de revitalisation des mouvements sociaux québécois par leur base.En effet, il a rassemblé en un espace des militant-e-s et groupes de tous types, mouvements et régions, ainsi que des individus sans « affiliation institutionnelle » particulière, mais simplement attirés par les idées et activités de transformation sociale progressiste.L'idée de base n\u2019était donc pas tant d'offrir une solution formelle aux problèmes auxquels les mouvements font présentement face au Québec que de créer un espace pour que leurs représentant-e-s et leurs idées se rencontrent et négocient des alliances.On cherchait plutôt à transformer et à renforcer les mouvements sociaux de façon endogène, en facilitant le processus de construction, de démocratisation et d\u2019unification de leur base militante à l\u2019intérieur, en dehors et entre les structures formelles existantes.Le FSQ voulait donc offrir un espace pour que les individus et groupes rassemblent de l\u2019information, bâtissent confiance et détermination pour la poursuite de leurs projets et luttes, et trouvent des espaces d\u2019implication, de réflexion sur les enjeux, POTENTIELS ET INNOVATIONS DE L'ALTERMONDIALISME AU QUÉBEC et de création de liens organisationnels et théoriques entre groupes et secteurs militants.L'événement en soi était organisé de façon à atteindre cet objectif : ainsi, presque toutes les activités inscrites à la programmation des trois journées étaient autogérées, organisées par les groupes, mais aussi les individus (différence notoire par rapport au FSM) le désirant; notons également que beaucoup de travail de convergence entre les activités portant sur des thèmes similaires a été effectué, de façon à ce que groupes et personnes se rencontrent, engagent des débats et dégagent des perspectives communes.Le résultat de l'invitation à joindre le processus d'autoprogram- mation fut stupéfiant pour une première expérience, comptant plus de 300 activités inscrites au programme par presque 200 groupes et individus.Le forum visant à être un espace de discussion et de débat plutôt qu\u2019un simple colloque à grande échelle, la forme même des activités tendait à favoriser la participation directe des personnes présentes aux échanges, ce qui a permis l\u2019expression de points de vue généralement peu représentés dans les conférences traditionnelles et notamment plusieurs remises en question des pratiques institutionnelles et hiérarchies internes, structurelles et thématiques, aux mouvements sociaux.Linsistance mise sur la dimension populaire de l\u2019événement durant le processus d\u2019organisation porta également fruit : en recrutant en dehors des réseaux militants traditionnels, les organisateurs et organisatrices de l'événement réussirent à faire en sorte que plus de 40 % des participant-e-s au FSQ, environ 2000 personnes, soient des individus ne faisant partie d'aucun groupe militant particulier.De plus, l'attention portée à rendre l\u2019événement accessible, aux niveaux logistique, financier et du transport, permit une participation très diversifiée, notamment sur le plan territorial. 82 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Mais la particularité du FSQ, et le potentiel porté par l\u2019événement, se trouvaient selon moi surtout dans la volonté de ses initiateurs et initiatrices de renouveler son processus d'organisation, considéré comme moyen de transformation sociale en soi.Formée à la suite du FSM 2005, l\u2019Initiative vers un Forum social québécois est née de la volonté de quelques militant-e-s, surtout étudiant-e-s, de doter le Québec de son propre espace de rassemblement pour les mouvements sociaux, malgré le manque de volonté de ses principales institutions de s'engager dans l\u2019organisation d\u2019un tel événement.Pour les membres de l\u2019Initiative, l\u2019idée n\u2019était pas tant de renforcer le réseautage et la coordination entre les hautes sphères des mouvements sociaux que de créer un espace dédié aux forces dites « citoyennes », ou populaires \u2014 à la base des mouvements sociaux \u2014 organisé par et pour elles.L'ouverture de l'assemblée générale et des comités d'organisation à tout groupe ou individu intéressé à s\u2019impliquer dans le processus, la décentralisation de ce dernier en collectifs régionaux autonomes, la recherche de l\u2019horizontalité et du consensus comme modes d\u2019organisation et l'importance de la créativité militante, du développement des capacités et du respect de l\u2019autonomie de toutes les personnes impliquées faisaient de l\u2019organisation du FSQ, à son origine, un processus semblant s'inspirer davantage des valeurs portées par le Campement intercontinental de la jeunesse que du mode d\u2019organisation des FSM.Lidée était de mettre en commun les forces respectives des personnes impliquées et de leur offrir un espace ou laisser libre cours a leur créativité, de façon à mettre en commun leurs talents, à acquérir de nouvelles connaissances, à vivre l\u2019expérience d\u2019un mode d'organisation horizontal et à bâtir des réseaux de solidarité durables. POTENTIELS ET INNOVATIONS DE EALTERMONDIALISME AU QUÉBEC Le processus d\u2019organisation fut ainsi extrêmement riche et complexe, d'autant qu\u2019il rallia plus tard une très large part des groupes militant au Québec, dont les grands mouvements institutionnalisés.Il fallut donc innover sur le plan du mode organisationnel, de façon à établir des consensus rassembleurs malgré la diversité parfois contradictoire des pratiques, objectifs et intérêts des groupes et personnes impliqués, autant représentant-e-s d'institutions aux milliers de membres que militant-e-s autonomes.On ne saurait prétendre qu\u2019un simple événement ponctuel suffira à relever les défis auxquels l\u2019altermondialisme fait face au Québec s\u2019il veut atteindre ses objectifs de transformation sociale, surtout lorsqu'on parle d\u2019une initiative aussi jeune.Mais le FSQ a été, et devra rester, plus qu'un événement : par sa forme même et par son processus d\u2019organisation novateur, ancré dans l\u2019inclusion, la créativité et l\u2019horizontalité, il pourrait bien contribuer de façon importante à réseauter, démocratiser et élargir la communauté militante du Québec de façon durable.Cela, toutefois, à condition que l\u2019on continue à chercher à dépasser les contradictions présentes dans son processus d organisation et à oser innover en ce qui concerne nos pratiques organisationnelles, de façon consciente, autocritique et créative.Le Campement autogéré Le Campement autogéré (CA) consiste lui aussi en une expérience extrêmement riche de leçons et source d'inspiration pour l\u2019avenir de l\u2019altermondialisme au Québec.Il trouve ses racines dans le Campement intercontinental de la jeunesse, espace organisé parallèlement au Forum social mondial depuis ses débuts et visant à mettre concrètement en pratique les valeurs prônées au sein de cet événement.83 HER ARO POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Inspirées par l'expérience, des militant-e-s du Québec ont organisé le premier campement, alors dénommé Campement québécois de la jeunesse, en 2003, ce qui fait du Campement autogéré de 2008 la sixième manifestation de l\u2019événement : en six ans, le campement a donc pu évoluer et beaucoup s'enrichir.Les premières manifestations ont consisté avant tout en des laboratoires de recherche autogestionnaire profonde, d\u2019expérimentation politique consciente et rigoureuse.La relative petite échelle de l'événement (entre 30 et 150 participant-e-s sur deux semaines de campement) a permis de pousser très loin l\u2019élaboration progressive d\u2019un mode d'organisation sociale nouveau, visant à se libérer de toute forme d\u2019oppression et de la logique de marché capitaliste, et basé sur l\u2019échange libre de connaissances, la recherche du consensus, la créativité, la responsabilisation, l\u2019autonomie, le respect et surtout, l\u2019horizontalité des rapports.En cela, le Campement autogéré est un événement assez unique, et la mémoire collective qui s\u2019y est formée a certainement beaucoup contribué à l\u2019évolution de la pensée et de la pratique altermondialiste.Le campement m'apparaît pourtant avoir évolué de façon importante ces dernières années.D'abord « geste politique en soi », le campement semble être passé d\u2019une philosophie de l\u2019autonomie isolationniste \u2014 ce qu\u2019il me plaît de désigner par l\u2019appellation « phénomène carré de sable » \u2014 à une philosophie de l'autonomie de la prévision, interventionniste, transformatrice.Je m'explique : alors que le campement s\u2019est d\u2019abord déroulé « dans le bois », en retrait de la société que l\u2019on cherche à transformer, il s\u2019est plutôt greffé, lors de ses deux dernières manifestations, à des luttes en cours.Ainsi, en 2007, le campement s'installe près de Montebello, pour les deux semaines précédant les mobilisations contre le sommet ayant réuni les dirigeants des États-Unis, du Canada et du Mexique ainsi ~ \u201c POTENTIELS ET INNOVATIONS DE | ALTERMONDIALISME AU QUEBEC qu'un consortium des plus grandes entreprises d'Amérique du Nord pour la négociation du Partenariat pour la sécurité et la prospérité (PSP).Il visait à rassembler les militant-e-s intéressé-e-s par l'expérience du campement, mais aussi par l\u2019organisation d'actions et la réflexion collective sur des enjeux liés au sommet.Au moment où j'écris ces lignes, le campement 2008 est installé à Lévis, sur les rives du Saint-Laurent, sur les terres où est prévue la construction prochaine d\u2019un port méthanier par les compagnies Enbridge Inc., Gaz de France et Gaz Métro.Ses participant-e-s cherchent dans ce cas à tisser des liens de solidarité avec les groupes et personnes luttant depuis maintenant presque cing ans contre l'implantation du projet, afin de leur apporter un soutien direct par l\u2019organisation de rencontres et d'actions, ainsi que par la mise en commun de leurs méthodes d'organisation.Par leur présence, ils et elles cherchent aussi à contribuer à souligner la dimension nationale et même globale des enjeux en question (notamment, les changements climatiques), afin que cette lutte ne se réduise pas à l'argument « pas dans ma cour ».Le campement fait donc de plus en plus preuve d\u2019une volonté claire d\u2019extérioriser ses apprentissages et de contribuer aux luttes en cours de façon constructive et créative.[« autonomie » est ici comprise comme une pratique cherchant à se défaire de toute forme de domination, de la logique de marché capitaliste et des institutions la reproduisant, mais placée au cœur du social plutôt qu\u2019isolée, de façon à y catalyser ses éléments transformateurs.En ce sens, le Campement autogéré relève de plus en plus les défis désignés plus haut, en unissant les versants « anti » 85 86 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 et « alter » de l\u2019altermondialisme : il contribue, d\u2019une part, à construire et à démocratiser les luttes qui cherchent à empêcher l\u2019implantation concrète du capitalisme néolibéral à l'échelle locale, tout en mettant l'accent sur la dimension globale des enjeux auxquels elles font face, et, d'autre part, il s\u2019engage consciemment à créer le monde qui nous anime et que l\u2019on souhaite construire, en menant nos luttes par des méthodes qui dépassent les logiques auxquelles l\u2019on s'oppose.La tenue du campement catalyse le développement des deux pendants du processus au sein des mouvements populaires et sociaux du Québec, et représente en ce sens une source importante d\u2019espoir et d\u2019inspiration quant à la réalisation du potentiel du mouvement altermondialiste.Potentiels en mouvement Sans aucun doute, le Québec est un terreau fertile pour le développement de la pensée et de la pratique altermondialistes.Ses moments phares, le Forum social québécois et le Campement autogéré, bien qu\u2019ils soient des événements très différents, tant dans leur mode d'organisation que dans leur forme, semblent pouvoir se compléter et se rejoindre sur le plan des buts qu'ils recherchent.L'on pourrait même affirmer qu\u2019ils portent un potentiel énorme, à leurs façons respectives, pour relever les défis qui se présentent à ceux et celles qui croient qu'un autre monde est possible, et qui s'emploient à le mettre en marche.Mais pour que ces potentiels continuent à prendre forme dans la réalité, et de façon toujours plus constructive, il faudra que leurs participant-e-s s'engagent toujours plus pleinement à continuer à les construire sur la base de leurs caractères innovateurs, en cultivant une pratique de l'autonomie de la prévision, de l\u2019utopie concrète et transformatrice.= Ce ete D 1 L'UPAM : une invitation à l'action et à la reflexion PAR MARIANNE DI CROZÉ n novembre 2007, je participais à la création de l\u2019Université Populaire à Montréal (UPAM), initiative d\u2019étudiants et d\u2019étudiantes de l'UQAM qui ont traduit dans une action concrète leur vision de l\u2019éducation, de telle sorte qu\u2019il soit possible d\u2019en faire l\u2019expérience.Si l'UPAM est née dans un contexte particulier \u2014 celui de la grève étudiante de novembre 2007 à l'UQAM! \u2014, elle m'apparaît nous inviter, tant par les activités qu'elle propose que par les principes qui l\u2019animent, à une réflexion beaucoup plus large sur l'éducation et sur le monde dans lequel nous vivons.1.Nous n'élaborerons pas sur ce contexte particulier de la grève étudiante ugamienne de novembre 2007.Nous rappellerons seulement qu\u2019à l\u2019automne 2007 s'amorçait le dégel des frais de scolarité enclenché par le gouvernement libéral de Jean Charest et que les étudiant-e-s de l'UQAM subissaient aussi les premières conséquences (entre autres une hausse des frais afférents) de la crise financière qui affectait leur université et qui l\u2019affecte toujours.RE EL Er J us x b 4 A vi Hag Ja J: LA; oR i POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Un an plus tard, il me semble tout indiqué de prendre ici le temps de porter un regard sur cette expérience aux multiples facettes.Car l'UPAM est tout à la fois un événement d'éducation populaire, une action politique, une organisation ayant sa structure et son fonctionnement propres, mais surtout le fruit du travail et de la participation de plusieurs personnes exceptionnelles et engagées\u201d.Dans ce texte, je donnerai un aperçu de ce quest l'UPAM en mettant en lumière certains de ses aspects.J'aimerais par là lancer une réflexion à partir de cette expérience.Cela dit, je tiens à spécifier que la réflexion que je souhaite amorcer ici est le fruit de mon expérience personnelle de l\u2019'UPAM \u2014 comme co-organisatrice et comme conférenciére \u2014 et des riches discussions que j'ai eu la chance d\u2019y avoir.En ce sens, mes propos n'engagent aucunement l\u2019organisation elle-même ou les personnes qui en font partie.Par le biais de ce texte, j'espère ouvrir la voie à une réflexion collective sur le sens de cette expérience qu\u2019est l'UPAM et sur le potentiel d'action et de transformation qu\u2019elle porte.De l'action à la réflexion ou Comment est née l\u2019UPAM Dans les faits, les débuts de l'UPAM c\u2019est 68 activités (conférences, ateliers, tables rondes, etc.) qui ont été présentées par une cinquantaine de personnes dans la semaine du 12 au 16 novembre 2007 à l'UQAM.Un forum ouvert s\u2019est aussi tenu dans des cafés autour de l\u2019université.Environ 2 500 personnes sont venues assister à ces activités d horizons divers : 2.Je dédie d\u2019ailleurs ce texte à toutes les personnes qui ont œuvré à l\u2019organisation et à la tenue des différents événements de l\u2019'UPAM ; particulièrement aux personnes extraordinaires que j\u2019y ai rencontrées et avec qui j'ai eu la chance de travailler souvent dans la dernière année : Emmanuelle, Anne, François, Marlène, Eve-Lyne et ceux et celles que j\u2019oublierais ici. L'UPAM : UNE INVITATION À L'ACTION ET À LA RÉFLEXION philosophie, politique, études féministes, art, informatique ou économie, pour ne nommer que ces disciplines.À titre d'exemple, on peut notamment penser à la projection du film La république des Beaux-Arts en présence de son réalisateur Claude Laflamme, à la conférence d\u2019Amir Khadir intitulée « La santé de ma grand-mère n\u2019est pas une occasion d\u2019affaires », à la conférence « Naufrage des universités » d\u2019Éric Martin ou encore à celle de Louise-Caroline Bergeron, « Femme avec un grand F 9° .Ce qu\u2019il faut savoir, c\u2019est que cet événement a été organisé en environ trois semaines par une équipe d\u2019une quinzaine de personnes et avec l\u2019appui des associations étudiantes facultaires.Le moins qu\u2019on puisse dire, c\u2019est qu\u2019un travail immense a été accompli pour mettre en œuvre cette université populaire, mais surtout que celle-ci découle d\u2019une forte volonté d\u2019action commune : Animés d\u2019un sentiment d\u2019urgence et d\u2019un besoin de s\u2019organiser, des militants et militantes ont mis sur pied l\u2019Université Populaire à Montréal afin de défendre une vision de l\u2019éducation centrée sur la transmission et la production du savoir plutôt que sur la formation d'éléments économiquement productifs arrimés au marché du travail\u201c.C\u2019est donc en réaction à la situation particulière de l'UQAM, mais également en réaction à la tendance globale de marchandisation de l\u2019éducation que le besoin criant d'agir s\u2019est manifesté.C\u2019est de cette action, presque spontanée, qu'est née 3.Pour plus de détails sur la programmation, consultez la section « agenda » du wiki de l'UPAM : www.upam.info.4.Extrait d\u2019un tract de l'UPAM réalisé en juin 2008.89 90 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 l\u2019UPAM qui, au départ, n\u2019était pas pensée dans la durée.C\u2019est à la suite du succès de cette expérience qu\u2019une réflexion visant à établir la structure actuelle de l'UPAM a été entamée.C\u2019est l\u2019action concrète qui a fait naître l\u2019envie de poursuivre la réflexion et le travail qui avaient été faits : « L'expérience fut un franc succès et ils et elles [les participant-e-s] ont décidé de former un comité permanent dans le but de poursuivre cette démarche et d'explorer les possibles d\u2019une université populaire ici et maintenant\u2019.» C\u2019est ainsi que d\u2019autres activités de l\u2019UPAM ont eu lieu, entre autres lors d\u2019une deuxième grève étudiante en février 2008 à l'UQAM, de même que sous la forme de quelques activités dans le cadre du lancement du centre social autogéré de Pointe-Saint-Charles en juin dernier.L'une des choses intéressantes qui me semble ressortir de cette expérience qu\u2019est l'UPAM, c\u2019est un lien étroit entre la pensée et l\u2019action.Comme on l\u2019a vu, le processus même de « fondation » de l'UPAM témoigne d\u2019une réflexion basée sur la pratique.Dans son esprit même, l'UPAM se veut un lieu privilégié pour le développement de la pensée critique par la participation active à des échanges et débats collectifs.Cela dit, l'éducation est sans doute l\u2019objet sur lequel l'UPAM nous invite à réfléchir tout particulièrement et cette réflexion passe par l\u2019expérience directe d\u2019une forme d\u2019éducation différente de celle qu'on connaît généralement.Une vision de l'éducation Ce que l'UPAM veut promouvoir, c\u2019est une vision « ouverte, q gratuite, diversifiée, transdisciplinaire, anti-autoritaire® » de 5.Voir la section « Présentation et Mission » du wiki de 'UPAM : http://www.upam.info/Pr % C3 % A9sentationEtMission 6.Ibidem. TAR man pa oe ear L'UPAM ; UNE INVITATION À L'ACTION ET À LA RÉFLEXION l'éducation.Tout d\u2019abord, on retiendra que l\u2019accessibilité à l'éducation est une valeur prédominante : tous et toutes devraient avoir accès à une éducation de qualité, et ce, indépendamment de leur condition socio-économique.Le choix d\u2019un programme d\u2019études devrait d\u2019abord se faire en fonction de l'intérêt pour le domaine d\u2019études et non pas sur la base de critères matériels.L'idée selon laquelle l\u2019éducation, c\u2019est-à-dire l'acquisition et la production de savoir, quel qu\u2019il soit, a une valeur en soi est également au cœur de cette vision de l\u2019éducation.Cela implique que l\u2019éducation a une valeur qui lui est propre et qu\u2019elle ne devrait pas être soumise aux critères et aux règles du marché.Le financement des programmes d\u2019études, l\u2019attribution de bourses ou de subventions de recherche ne devraient pas être établis en fonction de leur utilité immédiate pour le marché du travail.L'éducation ne doit pas être réduite à la formation de travailleurs et de travailleuses, elle doit aussi et surtout nous former en tant qu\u2019êtres humains prenant part à un monde qui nous est commun.En ce sens, l'UPAM mise sur le partage et la transmission du savoir dans un cadre libre et participatif, c\u2019est-à-dire en favorisant les échanges et les discussions entre les participant-e-s.À ce propos, l\u2019une des choses qui a spécialement retenu mon attention à l'UPAM \u2014 que ce soit dans les deux conférences que j'ai présentées ou celles auxquelles j'ai assisté \u2014 c\u2019est le dynamisme et la richesse des débats et des discussions.Je dirais que les échanges étaient plus animés et, à certains égards, plus féconds que dans plusieurs cours ou séminaires que j'ai suivis tout long de mon parcours universitaire.Si cela peut paraître étrange, je crois que cela peut s'expliquer par le fait que ce qui réunissait les personnes présentes, c était leur intérêt pour le sujet abordé et leur désir d'approfondir leurs connaissances.Le désir d\u2019une bonne note ou le besoin de 91 92 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 performer pour obtenir un contrat de recherche ou une bourse n\u2019étant pas de la partie, nous étions plongés dans une atmosphère conviviale qui favorisait la coopération plutôt que la compétition.Les activités de l'UPAM ont donné lieu à une réelle réflexion collective.Une structure et un fonctionnement émergeant de la pratique Dans la mesure où l\u2019UPAM, en tant qu'organisation, existe surtout dans l\u2019action, on ne s\u2019étonnera pas de savoir que son fonctionnement et sa structure actuels sont le fruit de la pratique.En effet, l\u2019équipe de l'UPAM ne se réunit pas sur une base régulière, mais plutôt chaque fois qu\u2019il y a un besoin d'agir ou une occasion pertinente de mettre sur pied des activités.En ce sens, la pérennité de 'UPAM est à l\u2019image de sa création, c'est-à-dire qu\u2019elle résulte surtout de la réunion quasi spontanée d'individus en vue d\u2019une action commune.Le fonctionnement de l'UPAM n\u2019a donc « jamais été réfléchi comme tel.Il est le résultat de la pratique et d\u2019un fort sentiment an- tihiérarchique\u201d ».La structure de l\u2019organisation, qui comprend un comité permanent, des comités ponctuels et une rencontre entre sympathisant-e-s, n'est que la transposition de ce qui a été fait concrètement et elle reste ouverte au changement.L\u2019ouverture et la coopération sont au cœur de la structure et du fonctionnement de l'UPAM.Les différentes « instances » sont accessibles à toute personne qui souhaite s\u2019y impliquer, car ce qui réunit les « membres » de l'UPAM, c\u2019est avant tout une vision commune de ce qu'est l'éducation et la volonté d\u2019agir pour la promouvoir.Le pouvoir décisionnel est collectif et chacun peut y prendre part en fonction de son degré 7.Voir la section « structure et fonctionnement » du wiki de l'UPAM : http://www.upam.info/StructureEtFonctionnement vu L'UPAM : UNE INVITATION À L'ACTION ET À LA RÉFLEXION d\u2019implication dans l\u2019organisation.L'UPAM est d\u2019ailleurs l\u2019un des rares endroits où j'ai pu faire l\u2019expérience d\u2019un travail collectif d'organisation fonctionnant presque toujours par consensus et où toute dynamique de pouvoir est absente.Comment expliquer cela?Je ne sais pas trop.Sans doute les personnes impliquées y sont-elles pour beaucoup.Mais au-delà de ça, je crois qu\u2019il est permis de penser que les principes et les valeurs qui animent l\u2019UPAM ont été mis en pratique jusque dans son fonctionnement interne.En ce sens, l'UPAM m'\u2019apparaît comme un exemple singulier de mise en œuvre d\u2019un réel pouvoir collectif, ce qui constitue un point de départ intéressant pour repenser le fonctionnement des institutions en général sous un mode de participation directe.Quel avenir pour l'UPAM ?Je ne sais pas quel sera l\u2019avenir de l'UPAM ou quand elle se manifestera de nouveau.Néanmoins, cette expérience a suscité un vif intérêt chez ceux et celles qui y ont participé, mais aussi chez plusieurs personnes qui nous ont contactés pour en savoir davantage.Cela me permet d\u2019espérer que la réflexion va se poursuivre, que ce soit à l\u2019UPAM ou au moyen d\u2019autres initiatives de ce genre.Car il me semble que 'UPAM est une expérience positive qui nous invite à agir pour repenser et transformer notre société, ses institutions et particulièrement son système d'éducation.Les signes d\u2019une crise de l'éducation m\u2019apparaissent nombreux et évidents, du primaire à l\u2019université.Il suffit d'un détour par l\u2019actualité, ne serait-ce que dans la dernière année, pour en trouver des exemples patents : qu'on pense ici a I'application de la réforme au primaire et au secondaire, au sous- financement des universités ou à la récente modification des règles d\u2019admission au cégep effectuée pour répondre à la 93 94 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 demande de main-d\u2019œuvre.Une véritable réflexion sur le sens de l\u2019éducation, sur son rôle et sur sa pratique sont plus que jamais nécessaires.Parce que, comme nous le dit si bien Hannah Arendt : L'éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et, de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus.C\u2019est également avec l\u2019éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux- mêmes, ni leur enlever leur chance d\u2019entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n'avions pas prévu, mais les préparer d\u2019avance à la tâche de renouveler un monde communê.Et il me semble que c\u2019est au moyen d\u2019initiatives où la réflexion et l\u2019action collectives sont possibles que l\u2019on peut espérer que cette « tâche de renouveler le monde en commun » soit réalisée de la meilleure façon qui soit.8.Hannah Arendt, « La crise de l\u2019éducation » dans La crise de la culture, Paris, Gallimard, collection « Folio essais », 1972, p.251-252. = cet î = Free cn a = Ce vie \u201ci Le = ol ele, 20000 ME \u20ac us, me aos -_- a var rat at a Poa Ts Came A EE A [=] + à LA * ROLE DU POLITIQUE ESSAIS ET-ANALYSES - \u2014 ENE Se trs caTe Len ss DTD ÿ Pasa pas, ensemble ÿ et différents, nous ÿ changerons le monde! Entrevue avec Françoise David\" epuis 2001, date de la tenue du premier Forum so- ] cial mondial a Pôrto Alegre (Brésil), la mouvance al- termondialiste ne cesse de se propager aux quatre coins du globe.Comment expliquez-vous ce phénomène ?Ce phénomène a été rendu possible par l\u2019action de groupes altermondialistes et de mouvements sociaux qui ont mis en À évidence dès les années 1990 le fait que nos gouvernements 3 20 ./ : A $ étaient en train de négocier, par-dessus nos têtes et en notre nom, des accords quasi secrets qui pouvaient avoir des conséquences assez dramatiques sur nos vies quotidiennes.1.Entrevue réalisée par Raphaël Canet à Montréal le 19 juillet 2008.Bi 8 A ae AZ RA.OS AE EEE PE a\u201c PAS À PAS, ENSEMBLE ET DIFFÉRENTS, NOUS CHANGERONS LE MONDE! Cette prise de conscience s\u2019est véritablement propagée lors des événements de Seattle, contre l\u2019Organisation mondiale du commerce en 19992 Des groupes de jeunes ont ouvert les yeux a beaucoup d\u2019organisations (populaires, syndicales et autres) sur ce que la conclusion d\u2019accords commerciaux impliquait : une redéfinition du rôle des États.À l\u2019époque j'étais à la Fédération des femmes du Québec (FFQ), nous préparions la Marche mondiale des femmes, et nous considérions ces évé- nements avec beaucoup d'intérêt.Nous étions en contact avec des femmes d\u2019une centaine de pays et le partage d'expériences concrètes nous a amenées à comprendre que le néolibéralisme et le patriarcat se nourrissaient mutuellement.J'ai beaucoup appris à ce moment-là et beaucoup de femmes québécoises ont appris aussi.Au fond, ça a pris un certain temps, 15 à 20 ans après le début des premières politiques néolibérales, pour que les gens sur le terrain réalisent vraiment ce qui se passait.Ensuite, les choses ont évolué assez rapidement.Au Québec, depuis une dizaine d'années, il y a une effervescence militante en rapport avec tout ce qui touche à la mondialisation, aux accords de libre-échange, particulièrement dans les Amériques.On assiste à une prise de conscience de la nécessaire solidarité entre les peuples du monde.Ce n\u2019est pas étonnant que les mouvements sociaux en soient venus à se dire qu\u2019on ne peut plus lutter seul, dans son pays, dans son quartier, qu\u2019il faut désormais se parler à des échelles plus larges.C\u2019est la réponse la plus efficace à un courant mondial qui est bien organisé.Les gouvernements de la 2.Cinquante mille personnes s'étaient rassemblées dans les rue de Seattle en novembre 1999 en marge de la Troisième conférence ministérielle de l'OMC afin de protester contre le nouveau cycle de négociation commerciale.C'était la première d\u2019une longue série de manifestations contre la mondialisation néolibérale.97 98 HAE LE POSSIBLES.AUTOMNE 2008 planète ont leurs fronts communs, les grands de ce monde, sur le plan économique, ont leur Davos et toutes sortes d\u2019autres lieux de rencontre.Il était temps que les mouvements sociaux en fassent autant.Les forums sociaux constituent donc une réplique adéquate, et c'est normal que la formule se soit ensuite disséminée partout dans le monde.C\u2019est la suite logique d\u2019une prise de conscience qui a commencé il y a à peine 10 ans.Au fond cela va assez vite, c\u2019est réjouissant! L'attention particulière accordée à la nécessité de rassembler la plus grande diversité des mouvements, des formes de lutte et des aspirations au sein de cette mouvance alter- mondialiste est-elle, selon vous, une opportunité ou un handicap dans cette entreprise de transformation sociale ?Pour moi, c\u2019est surtout une opportunité.C\u2019est même peut-être l\u2019un des aspects les plus intéressants des forums.Je trouve que cette diversité a quelque chose de nourrissant.Cela permet à toutes sortes de gens, des militants « professionnels » aux simples curieux, de se rencontrer.Cela permet de sortir de son secteur, et au Québec comme ailleurs, c\u2019est important.Une féministe ira écouter ce qu'a à dire un écologiste, et vice-versa.Chacun et chacune, dans son mouvement, n\u2019a pas vraiment l\u2019occasion de discuter avec l\u2019autre et de comprendre que les analyses et les luttes des un-e-s et des autres sont tout aussi pertinentes.Cette diversité doit rester.Un débat de fond anime la mouvance altermondialiste au sujet des forums sociaux mondiaux.Certains considèrent qu\u2019ils doivent demeurer un espace de rassemblement de la diversité des groupes en lutte afin qu\u2019ils se rencontrent, échangent et poursuivent leur travail de transformation sociale.D'autres souhaitent qu\u2019ils deviennent un acteur qui .3 eo PAS À PAS, ENSEMBLE ET DIFFÉRENTS, NOUS CHANGERONS LE MONDE! puisse définir un programme clair qui serve ainsi de socle commun de revendications pour l\u2019ensemble des composantes de la mouvance altermondialiste.Que pensez-vous de ce débat ?J'ai participé à deux forums sociaux mondiaux (Mumbai, Inde en 2004 et Caracas, Venezuela en 2006) ainsi qu\u2019au Forum social québécois (FSQ) de l\u2019an passé.Les échanges et les discussions sont passionnants.Mais il est vrai que si nous n\u2019arrivons pas à faire déboucher les forums sur un minimum d\u2019actions concrètes et concertées, le danger c\u2019est que les échanges deviennent un peu répétitifs à la longue.Prenons le cas du Forum social québécois il est dommage d\u2019avoir eu 5000 personnes rassemblées en août, qui ont échangé, qui ont découvert d\u2019autres perspectives, qui se sont aussi rendu compte qu\u2019elles n'étaient pas toutes seules à se battre, etc., et que si peu de personnes se soient retrouvées le 26 janvier lors de la Journée d'action mondiale.On a peut- être manqué là une occasion de mener une vaste action concertée entre les mouvements.Donc, au terme d\u2019un forum, pourquoi ne pas choisir un thème rassembleur, qui soit marquant dans une conjoncture particulière et qui parle à la population, pour agir ensemble ?Cela dit, évoquer l'importance pour les forums de mener à des actions concrètes concertées, cela ne veut pas dire que ces lieux de parole doivent déboucher sur un seul programme et une seule vision.Si nous faisions cela, nous risquerions d\u2019assister à la mise en place d\u2019une mégastructure internationale où le pouvoir serait concentré entre les mains de quelques-uns.Je pense que l\u2019on perdrait beaucoup de monde.Ce ne serait plus un forum social, ce serait autre chose.99 100 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Vous êtes l\u2019une des deux porte-parole d\u2019un parti politique provincial, Québec solidaire.Quel est, selon vous, la place et le rôle d\u2019un parti politique dans la mouvance al- termondialiste ?Je vais renverser la question : quel pourrait être le rôle de militants et militantes altermondialistes dans un parti politique ?Les militant-e-s altermondialistes savent où ils s\u2019en vont, ils publient des analyses, leurs stratégies sont multiples.Un parti politique écologiste et de gauche n\u2019a peut-être pas grand- chose à apprendre aux militants altermondialistes, il doit surtout apprendre d\u2019eux.Si Québec solidaire est aujourd\u2019hui capable de faire le lien entre patriarcat et néolibéralisme, c\u2019est parce que la Fédération des femmes du Québec avait élaboré cette analyse auparavant.Québec solidaire est le produit des luttes de femmes, de syndicalistes, d\u2019écologistes, de gens pauvres\u2026 La plupart de nos militantes et militants les plus actifs viennent de tous ces milieux et apportent analyses et stratégies.Québec solidaire n\u2019est pas une avant-garde éclairée pour le mouvement altermondialiste, au contraire le parti se nourrit de cette mouvance, la plupart de ses membres en étant issus.En prônant plus de participation citoyenne et moins de représentation, la mouvance altermondialiste tente de pratiquer une nouvelle culture politique centrée sur le citoyen en propageant l\u2019idée que tout le monde peut être un acteur de changement social.En jouant le jeu électoral traditionnel du système représentatif, QS n'est-il pas en décalage par rapport à cette nouvelle culture politique ? île PAS À PAS, ENSEMBLE ET DIFFÉRENTS, NOUS CHANGERONS LE MONDE! 101 I] est évident qu\u2019en faisant le pari de changer les choses avec des outils politiques issus en partie d\u2019une action électorale traditionnelle, Québec solidaire s\u2019est lancé à lui-même un | | | gros défi.Le monde de la politique partisane est par défini- | tion un monde centré sur la compétition.C\u2019est un monde B qui a ses règles, médiatiques par exemple.La joute politique est aussi éminemment stratégique.Le risque de se couper de la base, de négliger la participation citoyenne, est bien | réel.Mais est-ce que c\u2019est inévitable ?Voilà la vraie question.Je pense que non.Ce n\u2019est pas inévitable si on a un parti E profondément démocratique et enraciné dans les communau- ; tés et les luttes des mouvements sociaux.Mais cela demande une | vigilance de tous les instants.Je vais prendre un seul exemple.On entre actuellement, à Québec solidaire, dans la phase d\u2019élaboration de notre programme politique.Le défi, c\u2019est de ne pas devenir les 200 militantes et militants qui vont tout définir, parce qu'on est les 200 les plus impliqués, ceux et celles qui ont le plus de vocabulaire, qui sont sortis des universités.alors qu'on a 5000 membres.Nous avons le devoir de nous assurer que la base du parti se sente vraiment encouragée à participer.A Plus encore, nous avons décidé de faire appel aux forces vives E des mouvements sociaux pour nous inspirer dans l'élaboration B de ce programme politique.Nous sommes bien loin de nous refermer sur nous-mêmes.Mais pour arriver à cet objectif, il faut créer des conditions de participation populaire accessibles à toutes et à tous.Nous y travaillons! Là encore, nous pouvons nous inspirer des démarches de participation citoyenne au Québec et, pourquoi pas, en Amérique latine ?Est-il possible de faire de la politique autrement ? POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Oui, mais au prix de grands efforts et en observant une vigilance de tous les instants.Le jeu politique actuel ne conduit pas à ça, mais il laisse suffisamment d\u2019espace pour que des gens très décidés transforment progressivement les règles communément admises.Nous y arriverons si nous sommes convaincus que nous devons consacrer du temps aux processus, et pas seulement aux résultats, comme le veut la règle politique traditionnelle.À mon avis, les féministes apportent beaucoup à Québec solidaire lorsqu\u2019il s\u2019agit de réfléchir aux processus.Avant de faire le saut en politique, vous avez fait partie d\u2019un mouvement social et vous l'avez même dirigé, la Fédération des femmes du Québec, qui a connu de belles réalisations au Québec ainsi qu\u2019à l'échelle internationale avec la Marche mondiale des femmes.Selon votre expérience, quelle doit être à votre avis l\u2019articulation entre les mouvements sociaux et les partis politiques ?Au Québec, pour diverses raisons, les mouvements sociaux tiennent à rester non partisans.Aussi, je ne m'attends pas à ce que les directions nationales des grands mouvements sociaux québécois appuient ouvertement notre parti.Je considère parfaitement légitime que les mouvements sociaux soient désireux de conserver leur entière autonomie vis-à-vis de quelque formation politique que ce soit.Je souhaite cependant qu\u2019ils nous voient comme des alliés.Je remarque que les écologistes ou le mouvement anti- guerre ont moins de réticences que d\u2019autres mouvements à inviter les représentant-e-s des partis politiques à se joindre aux actions qu'ils organisent.Comme ils invitent tout le monde, ils ne peuvent pas être accusés d\u2019être partisans.J'aimerais dire PAS À PAS, ENSEMBLE ET DIFFÉRENTS, NOUS CHANGERONS LE MONDE! aux représentant-e-s des mouvements sociaux que nous pourrions nous asseoir à la même table de temps en temps, sans que quiconque tente de noyauter qui que ce soit, et débattre ensemble de l\u2019organisation d'actions qui peuvent être importantes dans certaines conjonctures.C\u2019est d\u2019ailleurs arrivé dans les cas de la lutte contre la privatisation du mont Orford ou des protestations contre l\u2019agression israélienne au Liban.Nous pouvons ainsi dialoguer et travailler ensemble dans le respect de l\u2019autonomie de chacun.Il y a quelques années, en donnant l\u2019exemple du mouvement zapatiste au Mexique, John Holloway publiait un livre au titre provocateur : Changer le monde sans prendre le pouvoir.Pensez-vous que ce soit possible ?Changer le monde est un vaste programme! Comment y arriver?Je crois qu\u2019il n'existe pas une seule et unique réponse.Pourquoi ne pas accepter que puissent coexister diverses stratégies ?C\u2019est pas à pas, ensemble et différents, que nous changerons le monde.Lutte par lutte, gain par gain, en faisant parfois des bonds de géant mais le plus souvent en avançant lentement.Nous aurons besoin de mouvements sociaux forts, dynamiques, revendicateurs, démocratiques, où la participation citoyenne est à l\u2019ordre du jour, qui peuvent s'unir pour défendre des causes communes dans des conjonctures particulières, qui se rassemblent à l\u2019échelle internationale ; mais nous aurons aussi des partis politiques menant le même combat avec des moyens différents, en ouvrant des espaces publics de discussion, en faisant avancer des idées.Il arrivera que ces partis forment des gouvernements, comme c'est le cas dans certains pays d'Amérique latine.Ça ne change pas le monde au complet.mais pour les populations W ; (HNN POSSIBLES.AUTOMNE 2008 concernées, l'élection d\u2019un gouvernement de gauche peut signifier une amélioration notable des conditions de vie de la majorité.Ce n\u2019est pas rien! Le mouvement féministe n'est-il pas justement l\u2019exemple de ce genre de mouvement qui a changé le monde sans prendre le pouvoir?C\u2019est vrai que les féministes ont réussi dans certains pays à faire des avancées extraordinaires.On s'entend, ce n\u2019est vraiment pas le cas dans tous les pays du monde! Mais prenons le Québec.Au cours des vingt dernières années, les luttes féministes ont débouché sur des victoires intéressantes.Il a fallu pour cela que des alliances se forgent entre le mouvement des femmes et certaines politiciennes à Québec et à Ottawa.Aujourd\u2019hui, les féministes se heurtent à des blocages économiques, par exemple, dans le cas de l'équité salariale.Celle-ci est accessible aux employées du secteur public ou des grandes entreprises syndiquées, soit une minorité de travailleuses.Toutes les autres attendent.Pourquoi?Parce que leur rapport de force n\u2019est pas suffisant, parce que les patrons ne veulent rien savoir et que l\u2019État ne les obligera à rien.Pour aller plus loin, il faudra une loi plus coercitive et pour cela, il faudra élire à Québec des féministes de gauche, décidées à remettre en question l\u2019ordre économique défendu par le gouvernement et les dirigeants d'entreprise.Quel est, selon vous, l\u2019avenir de la mouvance altermondialiste ?Il me semble que l\u2019un des défis de la mouvance altermondia- liste est le pari de l\u2019information et de l\u2019éducation.Les gens ne peuvent pas se mobiliser s'ils n'ont pas une conscience claire de ce qui se passe.Ce n\u2019est pas en écoutant seulement le PAS À PAS, ENSEMBLE ET DIFFÉRENTS.NOUS CHANGERONS LE MONDE! Iéléjournal qu\u2019on va comprendre les effets des accords de libre- échange sur notre vie quotidienne! Un autre défi consiste à combattre le sentiment d\u2019impuissance au sein de la population.Beaucoup de gens se sentent désarmés face au néolibéralisme et à ses effets.Pourtant la contrepartie aux effets du néolibé- ralisme existe, elle est dans les forums sociaux, dans les alliances entre les mouvements sociaux, dans les mobilisations, dans des partis de gauche et écologistes qui naissent et se développent.Peut-être nous faudrait-il mieux nous concerter, mieux travailler ensemble loin des chicanes sectaires ?105 eas ESSAIS ET ANALYSES En attendant le Grand Soir par FRANCIS DUPUIS-DERI \u2018anarchisme a effectué un retour sur la scène politique à l\u2019occasion des manifestations de Seattle en 1999 et de Québec en avril 2001.Ce renouveau de la sensibilité anarchiste est une illusion ; le phénomène prend racine dans la contestation radicale et le mouvement contre-culturel des années 1960, principalement au sein du mouvement féministe et pacifiste.Aujour- d\u2019hui, les anarchistes ne font pas que manifester bruyamment; on les retrouve au Québec au Centre des médias alternatifs et dans les journaux Le Couac et À bâbord!, au Salon du livre anarchiste de Montréal, au sein du réseau des féministes radicales, dans des groupes écologistes qui pratiquent la récupération et la production de nourriture distribuée gratuitement, dans des ateliers et des conférences de la Nuit de la philosophie à l'UQAM, ou dans des appartements collectifs qui servent d'espaces d\u2019élaboration de réflexion et de pratiques politiques, comme le Rhizome à Montréal'.Au-delà de l\u2019anarchiste qui se réclame ouvertement de la 1.Pour en savoir plus sur l\u2019anarchisme au Québec aujourd\u2019hui, voir Louis-Frédéric Gaudet, Rachel Sarrasin, « Fragments d\u2019anarchisme au Québec (2000-2006) », F.Dupuis-Déri (dir.), Québec en mouvements : idées et pratiques militantes contemporaines, Montréal, Lux, 2008; F Dupuis-Déri, « Contestation altermondialiste au Québec et renouveau de l\u2019anarchisme », Anne Morelli, José Gotovitch (dir.), Contester en pays prospère : l'extrême gauche en Belgique et au Canada, Bruxelles, PLE.Peter Lang, 2007. EN ATTENDANT LE GRAND SOIR tradition révolutionnaire du XIX° siècle incarnée par des auteurs comme Bakounine et Kropotkine, plusieurs activistes du mouvement altermondialiste reprennent consciemment ou non des principes anarchistes dans leur mode d'organisation et leurs pratiques : processus de prise de décision en assemblée délibérante, si possible au consensus, refus de la délégation représentative, action directe, rotation des tâches, etc.Par souci de respectabilité ou par ignorance, on préfère parler de « démocratie directe », même si cela a toutes les apparences de l\u2019anarchie! Plusieurs des activistes altermondialistes sympathiques à l\u2019anarchisme entretiennent un rapport ambivalent à l'égard des partis politiques de gauche et des élections.J\u2019en suis.Revenant chez moi en fin d'après-midi, le jour même des élections provinciales de mars 2007, j'y trouve mon amoureuse qui enfile son manteau et s'apprête à sortir.Me voyant arriver, elle affiche un sourire figé, comme gênée d\u2019être prise en faute\u2026 Intrigué, je lui demande où elle va.« Bon, bon, je vais voter\u2026 », laisse-t-elle tomber, en murmurant.Il faut dire que nous habitons dans la circonscription où Françoise David, coprésidente du parti Québec solidaire, s\u2019est portée candidate.J\u2019accompagne mon amoureuse au bureau de scrutin, mais sans voter moi-même.Débattant sur la route de l'importance de faire le geste ou de s\u2019en abstenir, je déclare, mi-sérieux, mi-rieur : « Si David perd d\u2019une voix, ce sera de ma faute et tu pourras m'engueuler! » Malgré mon cynisme face au cirque électoral, je suis resté collé au téléviseur toute la soirée, horrifié de constater la « victoire » de Mario Dumont et du parti de l\u2019Action démocratique du Québec, qui a doublé le Parti québécois et s\u2019est retrouvé au poste de l'opposition officielle face à un gouvernement libéral minoritaire de Jean Charest.Au Québec, où les relations sociales semblent parfois plus pacifiées qu\u2019ailleurs, la mise en débat de la question de l\u2019option 107 seit.| EPS ae EERE RON TTT Tr EN POSSIBLES, AUTOMNE 2008 électorale pour la gauche et l\u2019extrême gauche a souvent été décevante.Les personnes ayant organisé des discussions publiques sur ce thème espéraient le plus souvent un choc des idées entre activistes proches de l\u2019anarchisme et partisans de Québec solidaire, mais n\u2019ont en général eu droit qu\u2019à des échanges polis et tolérants entre les deux camps.Il y a bien eu, à l\u2019occasion des élections provinciales de mars 2007, apparition de la coalition Nous on vote pas! (http:/[www.nousonvotepas.org/), que le Directeur général des élections a menacée d\u2019une injonction.En effet, la loi électorale exige que les campagnes abstentionnistes s\u2019enregistrent officiellement! Mais l\u2019attaque des abstentionnistes était menée contre le système électoral en général plutôt que contre Québec solidaire expressément.Et puis, il y a des liens organiques réels entre des membres influents de Québec solidaire et des mouvements sociaux parfois radicaux.Françoise David, on le sait, a été présidente de la Fédération des femmes du Québec et porte-parole du Sommet des peuples, en marge du Sommet des Amériques en avril 2001.Amir Khadir, coprésident du parti, a été infirmier volontaire lors de manifestations contre la réunion mini-mi- nistérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) organisées par la Convergence des luttes anti-capitalistes (CLAC) à l\u2019été 2003, à Montréal.À cette occasion, il a été piégé avec plus de 200 autres activistes dans une arrestation de masse menée par les policiers de la Ville de Montréal.Si la solidarité et la collaboration restent possibles entre « électoralistes » et « mouvementistes », il ne faut pas pour autant nier les tensions, voire les critiques qui fusent de part et d'autre.Du côté des adeptes de la formation d\u2019un parti politique, que ce soit au Forum social ou sur la scène politique québécoise, on entend souvent dire qu\u2019il est très naïf, voire EN ATTENDANT LE GRAND SOIR puéril et dangereux, que les mouvements sociaux radicaux se rangent derrière le slogan « changer le monde sans prendre le pouvoir »\u201d.Il y aurait là comme un abandon de toute prise sur le réel, et conséquemment un repli dans les communautés activistes où l\u2019on se réjouit d\u2019expérimenter la démocratie directe, abandonnant à leur sort les classes défavorisées, exploitées ou exclues.C\u2019est, en substance, ce que tentent de démontrer de jeunes universitaires comme Christine Couvrat qui déclare avec assurance que « la réflexion alter à propos de l\u2019action politique et des façons envisageables d\u2019en orienter la pratique » oublie « le canal par lequel il paraît encore pensable aujour- d'hui d'imprimer à l\u2019organisation de nos sociétés complexes une certaine dose d'orientation rationnelle (le « canal législatif » de la démocratie représentative classique) » qui « n\u2019intéresse pas les partisans de la démocratie alter ».Elle insiste : « la philosophie démocrate-radicale contemporaine ne vise pas la constitution et l'exercice rationnel du pouvoir politique ».Dans le même esprit, Frantz Gheller déplore que « la lutte al- termondialiste est fragmentée.Tant qu\u2019elle se cantonnera à la promotion d\u2019un amalgame de revendications particularistes, sa capacité à bâtir un projet émancipateur sera compromise\u2019.» Et dans Le Devoir, le chroniqueur qui recense les essais québécois, Louis Cornellier, accorde une véritable attention aux publications de l\u2019extrême gauche mais conclut systématiquement ses papiers à leur sujet en rappelant que les radicaux, incarnant un certain archaïsme politique, font fausse route et devraient se « convertir » au réformisme.2.John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir : le sens de la révolution aujourd\u2019hui, Montréal/Paris, Lux/Syllepse, 2007.3.Christine Couvrat, Lessor de l'altermondialisme : expression de la montée en Occident d'une culture démocrate-radicale, Paris, L'Harmattan, 2007, p.293; FE Gheller, « Léthique de la société des identités et l\u2019altermondialisme : une illustration », Jacques Beauchemin, Mathieu Bock-Côté (dir.), La cité identitaire, Outremont, Athéna, 2007, p.129.109 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Or il peut sembler plus raisonnable de rappeler que les deux tendances \u2014 « électoraliste » et « mouvementiste » \u2014 se nourrissent l\u2019une l\u2019autre en attendant le Grand Soir, que ce soit la victoire électorale de Québec solidaire ou la révolution anarchiste, toutes deux aussi improbables pour l\u2019instant.Dans l\u2019histoire de la social-démocratie occidentale qui prend racine au XIX° siècle, il semble bien que ce soit la menace inspirée par le dynamisme de mouvements radicaux et révolutionnaires qui ait poussé des gouvernements \u2014 souvent conservateurs \u2014 à accorder des droits et des programmes sociaux à la classe ouvrière.L\u2019État-providence tel qu\u2019on le conçoit aujourd\u2019hui est né dans une Allemagne alors sous le règne d\u2019un kaiser \u2014 encouragé par Bismarck \u2014 qui a accordé certains gains aux ouvriers et ouvrières pour calmer le jeu et miner leur élan révolutionnaire*.S\u2019il n\u2019y a pas de radicaux, le spectre politique se tasse à droite, et l\u2019horizon des possibles se rétrécit, ce qui réduit d'autant la marge de manœuvre des « réformistes ».Or qui porte cette flamme radicale aujourd\u2019hui, sinon les groupes et collectifs de sensibilité anarchiste ?Même leur turbulence peut en bout de piste servir les électoralistes.Qui peut nier aujourd\u2019hui que le renversement d\u2019un segment de la clôture de sécurité entourant le périmètre interdit a été le geste \u2014 tout « violent » soit-il \u2014 qui a le plus marqué les esprits au moment du Sommet des Amériques à Québec en avril 2001 ?Cet affront à l\u2019égard de l\u2019arrogance des grands a participé de l'imaginaire de la résistance et du dynamisme engagé par les mobilisations.Cette action d\u2019éclat aura fait autant, sinon plus, pour ramener vers le politique des jeunes et des moins jeunes qui ne s\u2019y intéressaient pas ou plus, 4.Pour une réflexion plus développée à ce sujet, on lira avec intérêt la section « Résistances » dans Carol Levasseur, Incertitude, pouvoir et résistances : les enjeux du politique dans la modernité, Sainte-Foy, Presses de l\u2019Université Laval, 2006. EN ATTENDANT LE GRAND SOIR que tous les points de presse des porte-parole du Sommet des peuples (tout à fait légitime, cela dit)\u2026 La légitimité relative des radicaux et de leur turbulence semble d\u2019ailleurs aujourd\u2019hui mieux reconnue, alors qu'en plusieurs occasions des convergences hier encore improbables s\u2019incarnent dans la rue, comme à l\u2019occasion des manifestations contre le Sommet de Montebello en 2007 ou lors des manifestations contre les défilés militaires à Québec en juin 2007 et juillet 2008.Des activistes formés en Black Blocs ou ayant annoncé des actions de « perturbation » s\u2019y retrouvent dans la rue aux côtés de leaders du mouvement syndical, du mouvement féministe, voire de Québec solidaire (comme à Montebello).Faut-il alors s'attendre à un retour de politesse, et que demain les activistes de sensibilité anarchiste se rendent aux bureaux de scrutin déposer dans l\u2019urne leur bulletin de vote ?L'élection est un processus à la signification complexe et un certain nombre de tensions restent inhérentes au geste même de voter, si l\u2019on se targue d'adopter une éthique anarchiste.Quoi qu\u2019on entende sur le « pouvoir du peuple », la « souveraineté de la nation » ou le « premier devoir citoyen », voter non pas au sujet d\u2019une décision collective, mais pour nommer des dirigeantes ou dirigeants qui (nous) gouverneront en notre nom évoque l'image paradoxale de l\u2019esclave qui se choisit un maître.Pour l\u2019anarchisme qui est la seule philosophie politique opposée à toute forme de direction d\u2019un parti politique, l\u2019idée de choisir le maître par élection apparaît absurde, voire répugnante.Des anarchistes répliquent ensuite à l'argument du moindre mal, selon lequel un parti de gauche est toujours 111 SE rt ES oo ; , PT, Sr dt on A i id 112 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 mieux qu'un parti de droite, en rappelant qu\u2019un gouverne- jeu ment de gauche est néfaste pour plusieurs raisons.Premiè- got rement, quelques anarchistes adeptes de la politique du pire eh prétendent que les gouvernements de droite vont, par leur Fpl arrogance et leurs choix politiques, aggraver les conflits so- ade! ciaux et pousser les masses à la révolte.Deuxièmement, des pat anarchistes insistent pour rappeler qu\u2019un parti de gauche une fois au pouvoir peut très bien mener des politiques de droite.L'histoire est riche d\u2019exemples de gouvernements de mani gauche ayant écrasé dans le sang des révoltes, déclenché et i mené des guerres injustes, refusé le droit de vote aux (ut femmes (accordé par le gouvernement conservateur de Bor- pl den au Canada et par Charles de Gaulle en France), mené in ¢ des politiques d\u2019austérité et des coupes dans les services so- rio ciaux et participé à l\u2019orchestration de la mondialisation du capitalisme tant décriée par le mouvement altermondialiste.Dans tous les cas, la participation d\u2019un parti de gauche au jeu électoral laisse entendre qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une arène politique légitime et qu\u2019il convient de respecter un certain décorum dans la lutte qui doit rester feutrée, quitte à œuvrer de concert avec des salauds (les politiciens de droite).Enfin, les anarchistes s'entendent pour dire que voter n\u2019offre que marc an deco th : meme fom ha CL nd) forter dans sa légitimité un système politique injuste et ac- [ lo | croître l\u2019écart entre une direction de parti (ici, de gauche) ak et « la base » qui se retrouve en posture malsaine de défé- illusion d\u2019exercer un choix, et que ce processus vient con- rence \u2014 ou d\u2019idolâterie \u2014 à l\u2019égard de cette direction.Le Le processus électoral, de plus, encourage de fait la dérespon- | mé sabilisation et le désengagement politique de par le proces- mn | sus de délégation qu\u2019implique nécessairement l\u2019élection, et | de | t de la mise en spectacle de l\u2019élite \u2014 les candidates et les can- | didats \u2014 face à un public plutôt passif et admiratif, l\u2019élec- OS torat.S\u2019engager dans Québec solidaire, c\u2019est donc consacrer al EN ATTENDANT LE GRAND SOIR beaucoup d\u2019énergie et de temps dans un cadre nécessairement hiérarchique, méme si la direction du parti est since- rement préoccupée de participation et d\u2019égalité de principe.Et plus un parti se rapproche du pouvoir officiel, plus le cadre hiérarchique devient rigide et I'influence des instances participatives, plutôt marginale.Certes, un parti comme Québec solidaire agit à sa manière comme un catalyseur d\u2019un certain discours critique, .« I\u2019 .# | 7\u2019 .5 qui trouve à l\u2019occasion écho dans les médias de masse\u2019.Québec solidaire n\u2019est alors qu\u2019une forme de manifestation politique; mais l\u2019organisation reste un parti, avec une direction et un objectif précis, rafler des sièges à l\u2019Assemblée nationale, la chambre de l\u2019élite politique.Alors, Québec solidaire peut-il espérer les suffrages anarchistes aux prochaines élections ?Si l\u2019anarchisme classique a, en principe, une position stricte à l\u2019égard de l\u2019abstention électorale, l\u2019histoire compte nombre d\u2019exceptions : à l\u2019époque de la guerre civile espagnole (1936-1939), des anarchistes ont même été ministres du gouvernement républicain, au nom du front uni antifasciste ; des anarchistes ont appelé à voter au second tour des élections présidentielles françaises de 2002 pour bloquer \u2014 disait-on \u2014 la menace de Jean-Marie Le Pen, chef du Front national; sans doute des anarchistes voteraient demain si un troisième référendum se tenait pour statuer sur l'avenir du Québec ; et quelques anarchistes ont certainement voté pour Québec solidaire, ou à tout le moins pour le Bloc pot.Mais pour beaucoup d\u2019autres anarchistes, les divers problèmes discutés ici, qu\u2019ils soient d\u2019ordre moral ou politique, 5.Où il reste souvent associé par les commentateurs et les journalistes à une idéologie archaïque, datée au mieux des années 1960, critique qui n\u2019est jamais adressée aux discours [néo] libéraux s'inspirant de principes élaborés pourtant au xvrrf siècle\u2026 113 114 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 viennent miner tout désir de participer au cirque électoral.Déposer un bulletin de vote dans l\u2019urne électorale, et donc accepter officiellement de remettre son pouvoir politique à quel- qu'un d'autre, est un geste en contradiction complète avec la forme d'engagement que pratiquent tant d\u2019anarchistes dans leurs groupes politiques et sur leurs fronts de lutte.Voter signifie donc en quelque sorte trahir l\u2019esprit animant ces groupes et justifiant cet engagement, dans lequel tant d'énergie, de temps et d'espoir sont consacrés précisément à faire la politique autrement, de manière directe, (réellement) égalitaire, con- sensuelle.S\u2019abstenir de participer aux élections relève donc d\u2019une question de cohérence éthique, voire psychologique.L'abstention revêt une signification similaire au boycott d\u2019une institution injuste et illégitime.Enfin, il reste ce dernier problème associé au côté spectaculaire de l\u2019élection qui accorde une importance au décompte des voix, qui sacralise le vote individuel.Cette mythologie de l\u2019élection est portée par une campagne d\u2019endoctrinement menée par nul autre que le Directeur général des élections du Québec, et qui vise \u2014 avec du matériel didactique \u2014 les jeunes des écoles secondaires, lors des élections du Conseil d\u2019élèves.L'objectif explicite du Directeur général des élections est de convaincre les citoyennes et citoyens de demain qu\u2019il est important de voter, que c\u2019est dans le geste du vote que réside leur (seul) pouvoir\u201c.L'élection fonctionne alors dans l\u2019imaginaire collectif comme un jeu de loterie : on entre dans l\u2019isoloir tout gonflé d\u2019un sentiment de fierté, croyant qu\u2019en ce moment solennel, c\u2019est ma voix qui fait la différence\u2026 Si Françoise David perd par une voix à la prochaine élection, elle pourra me le reprocher.6.À ce sujet, voir FE Dupuis-Déri, « Les élections de Conseils d\u2019élèves : méthode d\u2019endoctrinement au libéralisme politique », Revue des sciences de l'éducation, 32 (3), 2006. etes QUE ff Une Patria Grande pour l'Amérique du Sud rar PIERRE BEAUDET \u2018 n Amérique du Sud, berceau des forums sociaux et de l\u2019al- | termondialisme, se produit aujourd\u2019hui sous nos yeux un 5 intéressant processus de mobilisation sociale et d\u2019innova- | tion politique qui secoue la chape de plomb qui sévit sur ce | continent depuis 500 ans sous la domination européenne et, | plus récemment, sous la pesante influence des Etats-Unis.| Parmi les chantiers en effervescence se trouve celui de l'inté- | | | | | gration sud-américaine.En effet, le vieux réve de Simon Bolivar de créer « une » Amérique du Sud unie et capable de prendre sa place dans le monde connait une nouvelle vie.Les enjeux, les contradictions, les défis sont multiples.i L'histoire bascule Tout au long du vingtième siècle, le paysage politique, social, | économique et culturel de \u2019Amérique latine a été dominé par i Pinfluence des Etats-Unis.Et pour cause, depuis la fameuse 4 déclaration du président James Monroe en 1823, Washington s'est arrogé le droit d\u2019intervenir dans « son » continent.Ainsi, | | 116 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 jusque dans les années 1990, de terribles dictatures sont main- pt tenues à bout de bras par les États-Unis au Chili, au Guate- id mala, en Argentine et dans plusieurs autres pays où des rébel- | & lions populaires sont matées dans la violence extréme.bé Entre-temps, l\u2019économie de ces pays est « adaptée » sur mesure pour fournir aux États-Unis des produits miniers et agri- (Hi coles appropriés par de grandes entreprises multinationales de états-uniennes.Plus tard, dans le tournant de la mondialisa- fu tion néolibérale, Washington entreprend d\u2019institutionnaliser { re cette intégration/subordination dans le cadre de la Zone de | a libre-échange des Amériques (ZLÉA), projet proposé par le 1 = président Clinton en 1994.i iy.mo Mais en quelques années, le paysage est chambardé.Dès 0 le nouveau millénaire, de nouvelles générations de mouvements 1.sociaux et politiques apparaissent du Rio Grande 4 la Terre de Feu.| ke En Argentine, en Bolivie et ailleurs, ils réussissent à enrayer, voire i a bloquer le projet néolibéral.Plus tard, profitant de la réouverture démocratique, les populations votent massivement pour des partis de gauche (Brésil, Uruguay, Bolivie, Équateur, etc.), espérant des transformations fondamentales.1 Le continent est en effervescence et, dans cette foulée, le projet de la ZLEA est contesté un peu partout.Une coordination hémisphérique des mouvements sociaux, l\u2019Alliance sociale continentale, est mise en place, regroupant des mouvements et des coalitions (notamment le Réseau québécois pour l'intégration continentale qui organise en avril 2001 un historique Sommet des peuples des Amériques à Québec).Finalement en novembre 2005, le projet de la ZLÉA est effectivement enterré par les gouvernements sud-américains, au grand dam : du président Bush et de son principal allié dans le dossier, | ; o le gouvernement canadien.C\u2019est de ce grand basculement UNE PATRIA GRANDE POUR L'AMÉRIQUE DU SUD qu'émergent de nouveaux projets d'intégration animés à partir de l\u2019Amérique du Sud et qui s'inscrivent dans la recherche de solutions de rechange au modèle libre-échangiste et néoli- béral dominant.Le rêve de l'intégration Bien qu\u2019héritière d'une histoire commune à tous ses pays, l'Amérique du Sud reste un continent diversifié à beaucoup d\u2019aspects, y compris le plan économique.Des pays « riches » (relativement au continent) comme le Chili, l\u2019Uruguay, l'Argentine coexistent avec des zones de grande misère, dans les pays andins, en Amérique centrale.Entre eux s'interpose un géant économique et démographique, le Brésil.Certes, l'intégration continentale harmonieuse apparaît aujourd'hui comme une nécessité, tant pour renforcer les États que pour permettre au continent tout entier de jouer dans la « cour des grands » au sein d\u2019un univers mondialisé et structuré autour de grands ensembles comme l\u2019'Amérique du Nord, l\u2019Union européenne, la Chine.Mais le projet reste plus facile à nommer qu\u2019à réaliser, compte tenu non seulement des disparités mais aussi des rivalités, voire des conflits qui existent un peu partout.Jusqu\u2019à récemment, ces obstacles ont empêché en pratique plusieurs projets d'intégration de prendre leur essor (comme le Marché commun du Sud (Mercosur), la Communauté andine des Nations, le Caricom, etc.).Le Mercosur, mis en place en 1991 par le Brésil, I'Argentine, l\u2019Uruguay et le Paraguay est peut-être allé le plus loin dans la tentative d\u2019élaborer un cadre de coopération fonctionnel.Mais pendant longtemps, les gouvernements néolibéraux qui dominaient dans ces pays étaient bien plus intéressés à développer leurs relations bilatérales avec les États-Unis ou l\u2019Europe qu\u2019à renforcer les liens intracontinentaux.117 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 C'est ce qui a changé à partir de 2002, avec l\u2019élection du président Lula au Brésil, dans la foulée de la tenue du premier Forum social mondial à Pôrto Alegre en janvier 2001.Depuis, les avancées ont été importantes, tant sur le plan de l'élargissement du Mercosur (qui compte maintenant un nouvel État membre, le Venezuela, ainsi que cinq États associés : la Colombie, le Pérou, la Bolivie, l\u2019Équateur et le Chili) que sur le plan des projets d\u2019intégration que le Brésil voudrait renforcer dans le cadre de la Communauté sud-américaine des nations, lancée symboliquement à Cuzco en 2004.Pour le moment cependant, le Mercosur, qui représente une véritable force économique (250 millions d\u2019habitants et un PNB consolidé de 2500 milliards de dollars, soit 75 % du PNB de l'Amérique du Sud), n'avance pas aussi rapidement que certains le voudraient.Certains États accusent le Brésil d\u2019utiliser son poids pour imposer ses priorités.Les grandes entreprises brésiliennes, dont la société publique Pétrobras, n\u2019ont pas des pratiques très différentes des autres multinationales, comme on l\u2019a vu lors des difficultés de la Bolivie et de l\u2019Équateur pour reprendre le contrôle de leurs ressources.Par ailleurs, divers conflits opposent l'Argentine et l\u2019Uruguay.Les États-Unis entre-temps ne restent pas inactifs en tentant de signer des accords de libre-échange avec des États à qui on promet d'ouvrir le marché états-unien, ce qui est certes tentant pour des pays encore pauvres et qui sont jusqu\u2019à un certain point en compétition les uns avec les autres.Malgré ces obstacles, l'intégration économique avance à l\u2019aide de grands projets d'infrastructure dans le domaine des transports, de l\u2019énergie et de l\u2019agriculture.proc Com Sud, ph UNE PATRIA GRANDE POUR L'AMÉRIQUE DU SUD Une Patria Grande En décembre 2004, Fidel Castro et Hugo Châvez proposent l'Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), qui veut réaliser le projet de Bolivar de constituer en Amérique du Sud une Patria Grande.Peu à peu se joignent à l\u2019ALBA la Bolivie d\u2019Évo Morales (en 2006), le Nicaragua après le retour au pouvoir des sandinistes (2007) et plus récemment, le Honduras (2008).Plusieurs autres États dits « associés » sont également partie prenante du processus, notamment l\u2019Équateur, l\u2019Uruguay, la République dominicaine et les îles de la Dominique et de Saint-Kitts.Pour le moment, l\u2019ALBA se présente comme un projet encore vague.On y entend beaucoup de déclarations quelque peu ambitieuses, mais on y voit aussi des actions concrètes qui jusqu'à un certain point concrétisent l'utopie de l'intégration.Contrairement au Mercosur qui s'affiche comme un processus d'intégration économique, l\u2019ALBA se présente comme un projet « contre-hégémonique » où l\u2019Amérique du Sud, selon le sociologue Emir Sader, est « devenue le maillon le plus faible de la chaîne impérialiste » : En réunissant ces pays et les mouvements sociaux, l'ALBA s\u2019est transformée en un nouvel horizon historique de \u2019Amérique latine et des Caraïbes, à partir duquel toutes les forces progressistes devront penser leur identité, leurs objectifs et leurs formes d\u2019action.Elle devient un exemple modèle de l\u2019application d\u2019un commerce équitable, de solidarité, de coopération.Un espace alternatif au libre-échange, à la domination du marché, en révélant concrètement comment c\u2019est par un échange entre besoins et possibilités que l\u2019on vient à bout de l\u2019analphabétisme, que l\u2019on renforce l\u2019agriculture 119 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 familiale et la sécurité alimentaire, que l\u2019on redonne la vue à des millions de personnes, en bref, où l\u2019on met les besoins de la population au-dessus des mécanismes du marché et de l\u2019accumulation du capital! Au-delà des déclarations, l\u2019ALBA s\u2019est structurée autour de grands projets.Dans un premier temps, le Venezuela, gros producteur de pétrole, fournit d'importantes quantités de combustible à des prix largement inférieurs à ceux du marché international\u2019.En fait cet accord pétrolier inclut beaucoup plus de pays que les seuls États membres de l\u2019ALBA puisque 14 États sont maintenant membres de Petro Caribe, que Châvez voudrait bien élargir à l\u2019échelle du continent (projet de Petro SUR).En attendant, dans le cas d\u2019un pays pauvre comme le Nicaragua, les avantages sont indéniables puisque la formule représente des économies d\u2019environ 430 millions de dollars pour la seule année 2008.L'entreprise vénézuélienne de pétrole PDVSA investit de vastes sommes dans le secteur énergétique a Cuba, en Bolivie et ailleurs.\u2019 Parallèlement à l\u2019énergie, l\u2019'ALBA promeut les échanges dans toutes sortes de domaines.Avec l\u2019appui financier du gouvernement Châvez, plus de 30000 coopérants cubains sont ainsi actifs en santé et en éducation non seulement au 1.Emir Sader, « América Latina en Movimiento », 7 mai 2007, en ligne : htep://alainet.org/.Texte traduit par RISAL, Réseau d\u2019information et de solidarité avec l'Amérique latine (http://risal.collectifs.net/).2.Le pays acheteur paie immédiatement 40 % de la valeur du pétrole.L'autre 60 % est reconduit dans une dette à long terme à 1 % d'intérêt.3.Selon l\u2019'Economist Intelligence Unit, la générosité du Venezuela lui coûte cher.La dette de PDVSA est très élevée (64 milliards), ce qui lui interdit d\u2019investir dans la croissance de la production locale qui a décrû de 3,2 millions de barils par jour (2002) à moins de 2,5 millions aujourd\u2019hui.« Venezuela : political reform or regime demise?», Latin America Report, n° 27, 23 juillet 2008. UNE PATRIA GRANDE POUR L'AMÉRIQUE DU SUD Venezuela,\u2018 mais aussi dans les pays les plus pauvres de la région comme Haïti, par exemple.Telesur est aussi un développement qui attire l\u2019attention.Cet « anti-CNN » veut non seulement produire des images pour l'Amérique du Sud, mais surtout offrir une nouvelle perspective sur les évènements et les personnalités qui font l\u2019histoire.Récemment, l\u2019idée a été lancée par Hugo Châvez de créer une « Banque du Sud » qui remplacerait éventuellement le FMI et la Banque mondiale comme soutien financier « de dernier recours » pour les pays d'Amérique du Sud.Le projet est encore à l\u2019état d\u2019ébauche, mais le Président vénézuélien a annoncé une capitalisation initiale de sept milliards de dollars.Enfin, fait singulier à remarquer, l\u2019ALBA veut laisser une place, à côté des États, aux mouvements sociaux, au moyen du Conseil des mouvements sociaux.Lors de leur dernière rencontre à T'intoréro (Venezuela), une centaine d\u2019organisations syndicales et populaires se sont dites en accord pour concrétiser cette présence de la société civile populaire au sein de l'ALBA en faisant la promotion du « commerce équitable » plutôt que du « libre-échange\u201d ».Notons par ailleurs, dans cette même perspective d'interaction avec les mouvements sociaux, que Caracas fut l\u2019hôte d\u2019un volet du Forum social mondial polycentrique de 2006 (avec Bamako au Mali et Karachi au Pakistan) et que le gouvernement bolivarien a fortement appuyé son organisation.4.Les coopérants cubains rendent possible le travail des « Misiones » (Robinson, Ribas, Sucre et Vuelvan Caras), projets spéciaux conçus par le gouvernement Châvez pour fournir les services de base dans les bidonvilles de Caracas et les villes de l\u2019intérieur.5.Encuentro de los Movimientos Sociales en el Marco de la V Cumbre de la Alternativa Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América Tratado de Comercio de los Pueblos, Tintoréro (Venezuela), 28 et 29 avril 2007.121 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Les défis Comme on peut l\u2019imaginer, le projet de l\u2019ALBA excite les imaginations et les espoirs d\u2019un bout à l\u2019autre du continent.Toutefois, le rêve est tempéré quand on considère les obstacles internes et externes qui compromettent le projet.Le gouvernement d'Hugo Châvez, qui est la véritable dynamo de l\u2019ALBA, est dans une mauvaise passe depuis l\u2019échec du référendum constitutionnel de l\u2019an dernier.Bien que l\u2019État dispose d\u2019énormes surplus financiers liés aux fluctuations à la hausse des prix de l\u2019énergie, l\u2019économie ne va pas très bien, en témoignent les taux de chômage et la déliquescence des infrastructures.Et sur le plan politique, Châvez reste de plus en plus contesté par l\u2019opposition de droite, mais aussi par une partie de la gauche qui craint une certaine dérive populiste et autoritaire.Néanmoins, Châvez n\u2019a pas dit son dernier mot.Le projet de transformation qui reste à venir s'appuie sur le désir d\u2019émancipation de millions de personnes qui voient dans la « révolution bolivarienne » le seul espoir de s\u2019en sortir.Ailleurs sur le continent, les gouvernements de gauche peinent à répondre aux attentes de la population.La réélection des gouvernements de gauche dans plusieurs pays (Brésil, Chili, Uruguay) est loin d\u2019être garantie dans un contexte où des turbulences sociales s\u2019aggravent.Tout cela se conjugue pour fragiliser les projets d\u2019intégration et de création de la Patria Grande.À quand le retour des Yankees ?Mais sans doute les adversaires les plus redoutables de l\u2019ALBA se retrouvent-ils au nord du Rio Grande.Certes, dans le sillon des débâcles de l\u2019Irak et de Afghanistan, les Etats-Unis ont en! fr en lo il po Au me Ma [A UNE PATRIA GRANDE POUR L'AMÉRIQUE DU SUD été discrets en Amérique du Sud ces dernières années, ce qui a profité non seulement au Venezuela et a TALBA, mais aussi au Brésil qui cherche à s'afficher comme puissance régionale, voire mondiale\u201c.Dans le contexte de la crise énergétique mondiale cependant, il serait surprenant que Washington « oublie » sa sphère d'intérêts rapprochée.Actuellement, les États-Unis importent près de cinq millions de barils de pétrole par jour d'Amérique du Sud, principalement du Venezuela! Les réserves d'hydrocarbures abondent dans les pays andins, sur la côte est (au large du Brésil) et bien sûr dans le bassin caribéen.Et ces chiffres étourdissants ne tiennent même pas compte du gaz naturel dont on connaît les réserves faramineuses en Bolivie et en Équateur.Qu'\u2019attendre donc des États-Unis sinon leur retour en force, à un moment-ou à un autre?Cela explique les investissements considérables qui sont actuellement consentis à la Colombie, où l\u2019aide et la présence militaire américaines ont considérablement augmenté.C\u2019est un développement révélateur pour un pays qui a la plus longue frontière avec le Venezuela et qui a avec Hugo Châvez une longue série de contentieux.Autre signe avant-coureur, \"administration Bush vient de remettre en place la IV° flotte (démembrée en 1950) et dont le mandat est de « sécuriser » la Caraibe et les océans entourant l'Amérique du Sud.\u201d 6.Les économistes ont inventé un nouvel acronyme pour désigner les pays qui « émergent » et qui contestent I'hégémonie de la « triade » (Amérique du Nord, Union européenne, Japon).Il s\u2019agit des « BRICS » pour Brésil \u2014 Russie \u2014 Inde \u2014 Chine \u2014 South Africa.Il ne fait pas de doute en tout cas que ce sont ces « BRICS » qui ont fait dérailler les négociations entreprises sous l\u2019égide de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Doha à l\u2019été 2008.7.Jules Dufour, « Le retour de la IV Flotte », Alternatives, volume 15, n° 1, septembre 2008.123 124 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Objectifs officiels de I'ALBA (2004) * Promouvoir le commerce et l\u2019investissement entre les États membres sur la base de la coopération, dans le but d\u2019améliorer la vie des peuples et non de faire des profits ; Renforcer la coopération entre les États membres pour rendre disponibles la santé et l\u2019éducation gratuitement aux peuples ; Favoriser l'intégration des secteurs de l\u2019énergie pour répondre aux besoins des peuples ; Faciliter la création de médias parallèles pour contrebalancer les médias états-uniens et promouvoir l\u2019identité latino-américaine ; Promouvoir la redistribution des terres et la sécurité alimentaire ; Développer les entreprises publiques ; Développer le secteur industriel de façon à ce que les États membres deviennent économiquement indépendants ; Promouvoir les mouvements de travailleurs, d\u2019étudiants et les mouvements sociaux en général ; * S'assurer que les projets de l\u2019ALBA soient bénéfiques pour l\u2019environnement. 125 ESSAIS ET ANALYSES \u2014\u2014 = em SES = = = \u2014 ESSAIS ET ANALYSES Pourquoi la décroissance au Québec par LEO BROCHIER er SAMUEL JACQUES La décroissance est donc un impératif de survie.Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d\u2019autres rapports sociaux.En leur absence, l'effondrement ne pourrait être évité qu'à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d'une économie de guerre.La sortie du capitalisme aura donc lieu d\u2019une façon ou d'une autre, civilisée ou barbare.André Gorz | ne se passe pas un moment sans que nous soyons assaillis par la décrépitude de notre monde dont la destinée est, malheureusement, de plus en plus liée à la puissance économique et technique.L'inventaire des catastrophes présentes ou à venir ne cesse de s\u2019allonger au point où il faut désormais se demander si l\u2019état préoccupant de la biosphère ne pourrait pas menacer le sort de l\u2019humanité.Notre modèle de développement est un échec, et la fascination pour le progrès et la croissance économique conduit à la mise en place d\u2019une société 127 128 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 d\u2019hyperproduction et d\u2019hyperconsommation dans laquelle l\u2019économie tentaculaire envahit les moindres aspects de notre vie et où le lien social est de plus en plus assuré par la médiation marchande.Or l\u2019idée de progrès est devenue problématique ; mais que dire des réponses politiques qui, prenant acte de notre situation écologique et sociale, se condamnent d\u2019elles-mêmes en reposant sur cette même foi inébranlable.Quand le progrès menace le progrès De nos jours, l\u2019idée de progrès, entendue et comprise exclusivement à travers le prisme de l\u2019économie, est totalement assujettie au mythe de la croissance infinie.Elle se traduit par l'expansion continue de l\u2019emprise des activités économiques sur tous les aspects de la vie humaine, ainsi que par la production et l\u2019accumulation de marchandises de toutes sortes.Le progrès, compris comme direction assurée et progression effective, suit en général le schéma suivant : « la croissance économique détermine le développement économique qui détermine le développement social et individuel ».! Mais derrière cette conception, il y a aussi la réalité un peu moins rose du remplacement progressif des richesses que nous offre la nature par des déchets industriels et empoisonnés.Inlassablement, cette obsession de la croissance comme condition du bonheur général nous place devant l\u2019obligation de multiplier les activités économiques, d'éviter la stagnation en défrichant toujours de nouveaux champs pour la conquête marchande et, ainsi, de continuer à nous assurer de l\u2019augmentation constante de l'emprise de l\u2019économie sur le monde.Après la colonisation géographique globale de nouveaux mar- 1.Gilbert Rist, Le développement : histoire d'une croyance occidentale, Paris, Presses de science po, 1996.(es ur gi 1 hi] bl POURQUOI LA DÉCROISSANCE AU QUÉBEC chés, la sphère marchande s'attaque aujourd\u2019hui de plus en plus aux biens communs de l'humanité.C\u2019est ainsi qu'après la conquête de l\u2019eau, elle étend désormais son emprise sur le vivant par le contrôle et le dépôt de brevets.Cette victoire mondiale des élites économiques n\u2019est pas encore suffisante pour satisfaire l'appétit insatiable du capital.C\u2019est ainsi que la consommation ostentatoire accompagne l\u2019obsolescence planifiée des produits manufacturés, qui se manifeste, dans notre ère du jetable, par le remplacement compulsif de ces produits par d\u2019autres, plus nouveaux, qui se retrouvent eux- mêmes rapidement démodés.En effet, le risque de saturation du marché a poussé les industriels à limiter systématiquement la durabilité de leurs produits, ou encore, par l\u2019intermédiaire de la publicité et de la mode, à procéder à leur dévaluation symbolique.« Apprends à avoir besoin de ce qui est offert »*, tel est l'impératif de cette domination qui réduit le progrès à sa seule dimension matérielle où « le plus » est le mieux, et qui soutient le règne de la consommation illimitée.« On ne finit pas par avoir ce dont on a besoin : on finit par avoir besoin de ce qu'on a°».La liste des possessions matérielles dont « on ne peut se passer pour vivre » a fortement augmenté depuis les dernières décennies\u201c \u2014 assurant ainsi la reproduction d\u2019un système qui a su prouver avec le temps son inefficacité à assurer le bien-être de sa population d\u2019une façon juste, solidaire et équitable.2.Günter Anders, L'obsolescence de l'homme, Paris, Éd.de l'Encyclopédie des Nuisances, 2002 [1956].3.Op.cit, p.202.4, http://pewsocialtrends.org/pubs/323/luxury-or-necessity (visité le 13 août 2008).Cette recherche a également démontré que plus le revenu d\u2019une personne est élevé, plus il y a de chances que cette personne voie ses biens comme étant des nécessités au lieu d\u2019être des objets de luxe.Comme quoi la croissance augmente nos désirs au lieu de les assouvir.129 pee Es Er Ps Beit Et i jit x ie 1 ht 130 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Ce cycle d'innovation forcée° et accélérée, participant pleinement au dessein productiviste et consumériste, en plus de nourrir la crise sociale, est entre autres la cause de la crise écologique actuelle, du fait de l'incorporation de toujours plus de matières premières à la production.Inutile de dresser ici la trop longue liste des nuisances, mais rappelons que quelques décennies à peine ont suffi pour dilapider nos ressources naturelles et appauvrir la biosphère au point où les écosystèmes n'ont plus la capacité de se renouveler.Notre appétit de ressources naturelles est tel que si aujourd\u2019hui le modèle de développement économique dominant, tant vanté par les hommes politiques, les pouvoirs financiers et les économistes sur la plupart des tribunes, devait s'étendre à l\u2019ensemble des pays du globe, il nécessiterait en ressources l\u2019équivalent de ce que pourraient fournir cinq planètes\u2026 Mais nous n\u2019en avons qu'une, et elle ne nous appartient pas.Ajoutons à ce sombre tableau écologique que, dans cette représentation économique et idéologique du monde, l\u2019individu est considéré comme une ressource, indispensable aux processus industriels et économiques au même titre que les ressources naturelles.Cela permet ainsi de justifier, au nom de l\u2019efficacité économique, les licenciements massifs et la délocalisation avec, en prime, la possibilité de favoriser du même coup la déshumanisation des rapports humains qui glissent alors froidement vers la compétition des uns contre les autres et de tous contre la nature.L'identité individuelle se résout finalement dans la fonction de gagnant ou de perdant de la guerre économique mondiale.Les crises sociales apparaissent donc ainsi comme des crises individuelles, privées de toute dynamique politique, simple reflet subjectif à assumer par les victimes des lois de l\u2019économie.5.http://decroissance.info/Peremption-premeditee POURQUOI LA DÉCROISSANCE AU QUÉBEC Ainsi donc aujourd\u2019hui, le progrès s'use et constitue même une source d'inquiétude et de pollution capable de menacer ce confort et cette paix matérielle dont toute la production moderne justifiait justement la conquête.Comment croire à un progrès sans générations futures pour en jouir Au contraire, tout nous porte à croire que si nous demeurons sur les rails de ce développement économique et technique, ces conséquences continueront de s'aggraver.Malheureusement, les groupes politiques actuels semblent totalement incapables de prendre la mesure de notre démesure, et ceux qui contestent la place du capitalisme restent malgré tout aveuglés par la douce illusion du progrès et de la croissance ; leur audace politique ne nous propose par conséquent qu'une faible alternative politique.Il est temps d\u2019admettre l\u2019effet néfaste d\u2019anciennes réussites.« Une autre croissance n\u2019est plus possible » Les responsables politiques de droite comme de gauche, qui partagent dans les faits le même bilan attristant, sont convaincus que les solutions aux problèmes de la croissance requièrent toujours davantage de croissance.C\u2019est sans doute là la raison qui explique pourquoi nous entendons les syndicats réclamer une augmentation accrue du pouvoir de consommer de leurs membres ou encore les groupes politiques écologistes revendiquer une croissance économique maîtrisée (passant par le chemin douteux d\u2019un développement durable grassement soutenu par l\u2019espoir directement programmé par le capital d\u2019une technologie propre), au lieu de les voir défendre une prise en charge responsable des problèmes.Par leur incapacité fondamentale à briser l'imaginaire productiviste, les réponses politiques de notre régulation libérale sont devenues complètement obsolètes; de gauche à droite, un seul objectif politique central : la croissance.Et 131 132 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 toujours comme seuls horizons indépassables : le producti- is visme et le consumérisme.Nos institutions, toutes couleurs Dis politiques confondues, semblent manifestement peu enclines 107 à faire cesser notre soumission à la production marchande.po Si les valeurs des partis à droite de l\u2019échiquier politique, sist fondées, entre autres, sur la logique du profit et l\u2019accumula- tof tion du capital, sont bien connues et ne feront pas ici l\u2019objet del de critiques maintes fois élaborées, nous nous interrogeons sur 10 le fait que la gauche semble incapable d\u2019avoir une prise réelle qe sur ce système et d\u2019en modifier profondément l\u2019orientation.pi éco De fait, sous couvert d\u2019un certain réalisme politique, lu les forces politiques et sociales de l'opposition au capitalisme sa au Québec continuent de partager avec leur ennemi beaucoup ma trop de dogmes issus de certaines conceptions élaborées au 0 siècle des Lumières.Leurs projets politiques réchauffés de 0 transformation du monde demeurent inlassablement ancrés be dans les concepts libéraux de croissance économique, de richesse, de développement et de technique.C\u2019est dans le contenu de ces mots que ces forces espèrent encore récolter les fruits du progrès dont elles se sont faites historiquement le i porte-étendard, en ayant à cœur le noble objectif d\u2019en faire bénéficier le plus grand nombre.Même si elle rejette bruyamment le capitalisme et le libéralisme, la gauche, de manière générale, se refuse toutefois à remettre en question leurs conditions de possibilité culturelles et politiques; c\u2019est pourquoi elle accepte finalement que sa propre politique se réduise à la gestion des externalités de la domination économique, se condamnant de cette façon à l\u2019impuissance.to Au fond, le principal point de divergence qu\u2019elle possède avec le projet néolibéral concerne essentiellement la re- \u2014 POURQUOI LA DÉCROISSANCE AU QUÉBEC distribution et la répartition des richesses.En ce sens, les débats droite/gauche restent circonscrits au seul discours économique chiffré et à la répartition, selon les secteurs clés, des points de croissance dégagés par le système productif.Ainsi, la gauche nous propose une simple régulation des excès du système, voire un accompagnement des crises, comme le mentionne G.Breton, analysant les propositions de la plateforme de Québec solidaire : « on laisse sous-entendre que le système va continuer de fonctionner tel qu\u2019il est présentement mais que l\u2019on va aider ceux que le système laisse de côté »° en espérant bien sûr en retour leur pleine et totale collaboration économique, aggravant ainsi la déliquescence du monde.Faire ainsi reposer toutes les protections sociales, comme par exemple les retraites, sur la croissance, justifie de fait l\u2019augmentation de la destruction marchande.Évidemment, on nous objectera à droite comme à gauche que la croissance économique est la solution à la question du chômage, ou à celle des inégalités sociales.Or force est de constater que la création d'emploi n\u2019est plus du tout liée à l\u2019évolution de la croissance économique, alors que celle-ci est en constante augmentation.Ne parlons même pas, après plusieurs décennies de croissance, des inégalités sociales qui se creusent actuellement tant à l\u2019échelle mondiale qu\u2019à l\u2019intérieur des cadres nationaux.En vérité, alors que s'effectue un découplage entre croissance et conditions de travail, ce qui croît ce sont surtout les nuisances.Mais entendons-nous bien ici : nous ne contestons absolument pas la nécessaire répartition des richesses de même que l'équité, notions habituellement propres à la gauche, mais seulement l'appareil techno-économique en place et sa finalité 6.Gaétan Breton, « Où est passée la gauche?», À bâbord!, février-mars 2007, p.10.133 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 de croissance; nous aimerions faire prendre conscience aux forces politiques de la gauche québécoise du fait que les moyens et les valeurs progressistes impliqués dans leurs luttes pour la justice sociale et écologique sont désormais insuffisants pour atteindre leurs buts, car comme l\u2019exprime Jean-Pierre Du- .pe .7\u2019 * A puis : « S\u2019il est beau de vouloir partager équitablement un gâteau aussi gros que possible, il conviendrait peut-être de se de- > pe \u2019 .27 .mander d\u2019abord s\u2019il n'est pas empoisonné 7».La principale erreur de la gauche est de penser que l\u2019économie résoudra tous les problèmes sociaux et écologiques.Décoloniser notre imaginaire : commencer par gagner la bataille des idées Nous pensons que les mouvements qui s'opposent à la destruction marchande du monde ne peuvent être efficaces s\u2019ils ne s'attaquent pas réellement et impérativement, comme nous invite à le faire le concept de décroissance, à la racine des problèmes.Il est surtout vain, en effet, de lutter contre les « externalités négatives » si l\u2019on continue de se nourrir des idéologies qui les ont rendues possibles.Vouloir éviter les maux mais continuer de désirer leurs causes est une dangereuse contradiction de la morale politique du monde actuel.Nous ne pouvons raisonnablement pas dénoncer à la fois les marées noires et la hausse des prix de l\u2019essence ; cela s'apparente plutôt à un comportement schizophrène de désirer une plus grande mobilité mais une réduction des gaz à effet de serre.On ne peut pas avoir le beurre et l\u2019argent du beurre.Convenons donc ici, comme l\u2019exprimait Einstein, que « le mode de pensée qui a généré un problème ne peut être celui qui va le résoudre »; il faudrait plutôt voir les choses autrement.En désirant demeurer dans le paradigme de la pensée dominante, 7.Jean-Pierre Dupuis, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002. POURQUOI LA DÉCROISSANCE AU QUÉBEC en n'envisageant d'autre voie que celle de la croissance, nous nous empêchons d\u2019en explorer de potentiellement fructueuses.La décroissance ne doit pas être entendue comme une décroissance économique, synonyme de récession avec toutes les conséquences qui s\u2019y rattachent.Il s\u2019agit plutôt de la décroissance de l\u2019économie elle-même comme représentation idéologique dominante, qui légitime son autonomie à l\u2019abri de toute attache et responsabilité normative et collective.C\u2019est pourquoi la décroissance travaille à miner cette autonomie de l\u2019économie par rapport à la société par le réencastrement de l\u2019économique dans le social, le tout non dissocié de son assise naturelle.Non, décidément, une autre croissance, qu\u2019elle soit verte ou socialement juste, n\u2019est pas possible.Il est, de plus, illusoire d'envisager un simple ralentissement de cette machine lancée à toute vapeur, en espérant être sauvés par une hypothétique technologie, ou encore d\u2019espérer mettre en œuvre un développement durable, deux façons d\u2019abandonner lâchement notre responsabilité vis-à-vis des prochaines générations en leur laissant le fardeau des désastres et des solutions.La sortie, par la décroissance, de cette impasse ou plutôt de ce labyrinthe, pour reprendre la métaphore de Jean- Claude Besson-Girard*, nous oblige à modifier la trajectoire de l'humanité, par la construction d\u2019une alternative crédible fondée sur une autre logique.Cela passe préalablement par la déconstruction des mythes qui fondent la société actuelle, c'est-à-dire, selon la formule de Serge Latouche, qu\u2019il faut « décoloniser notre imaginaire ».8.Jean-Claude Besson-Girard, « La décroissance est l\u2019issue du labyrinthe », dans Serge Mongeau (dir), Objecteurs de croissance.Pour sortir de l'impasse : la décroissance, Montréal, Écosociété, 2008, p.14-32.135 Et Reconstruire l'économie sur le coopérativisme PAR JACQUES B.GÉLINAS n allègue souvent, pour justifier le fonctionnement asocial du système économique actuel, que l\u2019agressivité, la domination et l\u2019accaparement égoïste sont des comportements inhérents à la nature humaine.Cela n\u2019est vrai qua moitié.Si on étudie de près l\u2019histoire des civilisations, on constate que depuis l'apparition, il y a quelque 5000 ans, des villes-États organisées en métiers et en classes, deux tendances ont marqué concurremment l\u2019organisation de l\u2019activité économique dans les sociétés : 1) le courant primaire où prévalent l\u2019instinct de domination, l\u2019exploitation du travail des plus faibles et le pillage des biens produits par d\u2019autres collectivités ; 2) le courant civilisateur où tend à s'affirmer un esprit de coopération et d'équité qui émane des aspirations humaines les plus profondes de liberté, d'égalité et de solidarité.Lesclavage, le servage et la colonisation sont des systèmes économiques qui perpétuent le premier courant, celui de la domination, de l\u2019exploitation et de la violence.De même mem \u2014/\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 RECONSTRUIRE L'ÉCONOMIE SUR LE COOPERATIVISME l\u2019ordre économique actuel, fondé sur l\u2019individualisme, l\u2019accaparement, la compétition, l'agressivité et, en dernière analyse, sur la guerre économique, s'inscrit dans le droit fil de ce courant primaire.L'autre façon de pratiquer l\u2019économie, fondée sur la coopération, survient dans l\u2019histoire comme une conquête de la conscience humaine.Cette avancée proprement humaine se traduit par l'élargissement progressif de l\u2019espace des droits individuels et collectifs.Là résident le vrai progrès et le seul projet de civilisation susceptible de donner un sens à l\u2019aventure humaine.Le système coopératif qui, à contre-courant, s\u2019est taillé une place dans les interstices du capitalisme, fait partie de ce projet civilisateur.La présente contribution veut rafraîchir notre mémoire sociale : rappeler comment le coopérativisme a été conçu comme une alternative au système d\u2019appropriation capitaliste, qui ne laissait \u2014 et ne laisse encore \u2014 aux salariés qu\u2019une portion congrue des fruits de leur travail.Aujourd\u2019hui, l\u2019économie coopérative continue d\u2019être pensée en ce sens, du moins par un noyau de coopérateurs fidèles à ses valeurs fondatrices.Il s'agit d\u2019un véritable système économique, déjà expérimenté et bien rodé, qui pourrait constituer le pilier sur lequel bâtir une économie nouvelle.Une économie solidaire qui va dans le sens de l\u2019histoire.Le capitalisme, un système fondé sur de faux postulats Pourquoi, diront certains, faudrait-il songer à remplacer le capitalisme alors que ce système se révèle plus efficace que jamais ?La réponse se trouve tout entière dans le dernier ouvrage, Le Plan B, de Lester R.Brown, ce défenseur de la planète sans doute le mieux documenté au monde.Dès la première phrase, 137 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 l'auteur lance un grave avertissement qui résume tout le propos de son livre : « Notre économie globalisée dépasse la capacité de la planète à la soutenir, poussant notre civilisation de ce début du XXI siècle vers le déclin et peut-être vers l\u2019effondrement!.» Le fait que cette « économie globalisée » se révèle si destructrice, malgré les mises en garde qui fusent de toutes parts depuis quatre décennies, ne peut être le résultat ni d\u2019un dérapage fortuit, ni d\u2019un égarement passager.Le problème ne peut résulter que d\u2019un dysfonctionnement structurel et systémique.L'ordre capitaliste montre ses limites non seulement parce qu\u2019il détruit notre habitat terrestre, mais parce qu'il ne réussit pas à répartir équitablement, entre tous les humains, les biens et services qu\u2019il produit en abondance.Les émeutes de la faim qui se multiplient dans le monde devraient suffire à nous en convaincre.Dans son livre, Lester Brown fait sienne la réflexion d\u2019un dirigeant d\u2019ExxonMobil : « Le socialisme s\u2019est effondré parce qu\u2019il n'autorisait pas le marché à dire la vérité économique; le capitalisme pourrait bien s'effondrer parce qu \u2018il ne permet pas au marché de dire la vérité écologique ».À cette réflexion, il faut ajouter que le marché capitaliste ne peut pas non plus dire la vérité sociale, ni même la vérité économique.Pourquoi?Parce que tout l'édifice capitaliste est fondé sur quelques postulats très simples, voire simplistes, dépourvus de toute base scientifique : 1) La poursuite de l'intérêt personnel \u2014 le sel/Finterest \u2014 constitue le moteur de l\u2019activité économique; 2) Le marché libre est le meilleur répartiteur des ressources et des revenus ; 3) Le droit à la propriété 1.Lester R.Brown, Le Plan B.Pour un pacte écologique mondial, Paris, Calmann-Lévy, 2007, p.15.uné pat ou RECONSTRUIRE L'ÉCONOMIE SUR LE COOPÉRATIVISME privée, illimitée, est un droit « sacré et inviolable » ; 4) La croissance annuelle du PIB peut et doit se poursuivre indéfiniment.Ce credo sur quoi repose le capitalisme fait du système une machine d\u2019une efficacité redoutable, mais insensible par nature aux réalités sociales et environnementales.Émergence du coopérativisme en opposition aux valeurs capitalistes Au XIX* siècle, sévit en Europe un capitalisme sauvage qui soumet une classe ouvrière démunie et désunie à une exploitation outrancière.En opposition à cette injustice publique apparaissent alors les grands réformateurs sociaux que sont Owen, Marx, Proudhon, Fourier, Blanc, Le Play et d\u2019autres.Les débats de société qu\u2019ils suscitent inspireront des prolétaires qui uniront leurs forces pour résister à la dépossession dont ils sont l\u2019objet.Le germe de l\u2019associationnisme est semé qui prendra diverses formes, dont l\u2019organisation coopérative.En 1834 naît en France l\u2019Association chrétienne des ouvriers bijoutiers en doré.Quelques années plus tard apparaît la Compagnie des travailleurs unis de la verrerie.C\u2019est à Rochdale, en Angleterre, qu\u2019est fondée en 1844, par des salariés du textile, la mère des coopératives modernes : la Société des Pionniers équitables de Rochdale.Ses fondateurs se sont en effet révélés de véritables pionniers en ce qu\u2019ils ont été les premiers à formuler et articuler de façon cohérente les principes qui serviront de fondements au mouvement coopératif partout dans le monde : libre initiative individuelle et collective, contrôle démocratique, juste répartition des excédents, éducation permanente des membres, neutralité politique et religieuse, engagement dans la communauté.Et même, grande nouveauté pour l\u2019époque, l\u2019égalité des sexes.139 140 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Dans le même temps, Friedrich W.Raiffeisen lance en des Allemagne les coopératives d'épargne et de crédit.En Italie, or naissent les premières coopératives d'habitation.écon dis Tous ces pionniers poursuivent un but pratique : amé- a liorer leurs conditions de vie en se réappropriant les fruits d\u2019un on travail commun.Mais les débats de société qui ont cours les ci incitent à situer leur action dans un contexte plus large.Ils veu- | lent une société juste et solidaire, fondée sur des valeurs de li- car berté et d'égalité plutôt que sur la compétition et l\u2019enrichissement d\u2019un petit nombre de privilégiés.En 1895, les coopérateurs d\u2019Europe s'unissent pour fonder l'Alliance coopérative internationale (ACI).Les principes du coopérativisme définis et mis à jour par l\u2019Alliance balisent aujourd\u2019hui le chemin des vrais coopérateurs.En 2008, l'ACI regroupe 225 fédérations et représente quelque 800 millions de personnes dans le monde.Alphonse Desjardins et la maîtrise démocratique du capital Au Québec, c'est l'impuissance des classes populaires face aux pratiques usurières des institutions financières qui allume l\u2019indignation agissante d\u2019Alphonse Desjardins.Ni économiste, ni homme d\u2019affaires, mais journaliste enraciné dans son milieu, il observe que non seulement les gens se voient forcés de recourir à des usuriers, mais que le maigre capital que certains confient aux banques prend le chemin des grands centres et même de l\u2019extérieur, au lieu de servir au développement de leur communauté.A de Dans sa quête d\u2019une solution à ce scandale économique et social, le journaliste devenu sténographe parlementaire entre en contact avec les dirigeants du mouvement coopératif européen.Ses recherches lui font prendre conscience pelos RECONSTRUIRE L'ÉÉONOMIE SUR LE COOPÉRATIVISME 141 des enjeux économiques et sociaux de son temps.Nous sommes la fin du xIX* siècle, à l\u2019ère des bâtisseurs d\u2019empires économiques et des premières multinationales.Desjar- | dins « voit clairement, écrit son biographe, le mouvement irréversible de la concentration du pouvoir économique qui accompagne le développement du capitalisme®.» Le milieu catholique dans lequel il évolue l\u2019oblige à beaucoup de réserve dans sa dénonciation du système.Mais il lui arrive d'exprimer | clairement ce qu\u2019il en pense : | | | Conçu d\u2019abord pour les grandes entreprises exigeant la mobilisation d\u2019immenses capitaux, il [le capitalisme] offre des avantages spéciaux à ceux qui les possèdent ; il tend à favoriser la centralisation des forces de ces mêmes capitaux entre les mains de quelques audacieux accaparateurs qui, sur le champ de bataille des intérêts économiques, rêvent d\u2019exploits, conquêtes, écrasement EB de leurs concurrents [.].De la ces gigantesques com- | pagnies, véritables pieuvres qui pressurent le consom- | mateur, exterminent leurs rivaux, rendent dérisoire la | concurrence que la vieille école des économistes nous présente comme un remède infaillible aux maux du monopole, puisque l\u2019un des buts de ces formidables machines de guerre économique est de détruire, sans égard pour les faibles, cette même concurrence sur le marché national avec espoir peut-être d\u2019en faire autant sur le marché mondial 2.En réfléchissant sur la nature du système en place, Desjardins acquiert la conviction que l\u2019émancipation économique des classes populaires commence par la maîtrise du capital, la- 2.Pierre Poulin, Histoire du Mouvement Desjardins, t.I, Montréal, Québec/Amérique, 1990, p.101.! 3.Cité par Pierre Poulin, op.cit, p.82. POSSIBLES.AUTOMNE 2008 quelle commence par le contrôle de l\u2019épargne.Il reconnaît le bien-fondé de l\u2019action syndicale, mais perçoit qu\u2019il ne suffit pas de réclamer une plus grande part des profits accaparés par les patrons.Il faut prendre le mal à la racine.Le mal, c\u2019est la domination du capital.Il faut que les masses, unissant leurs forces et rompant avec une mentalité d\u2019impuissance et de résignation, acquièrent la maîtrise démocratique du capital.L'idée de Desjardins est de mettre sur pied une organisation économique qui donne du pouvoir au peuple et l'éduque a importance de la chose économique.Il considère « la coopération comme un instrument de démocratisation de la vie économique\u201c ».C\u2019est un démocrate.Il fait confiance aux gens : « Il faut que le nouveau régime plonge ses racines dans les énergies créatrices et organisatrices du peuple lui-même\u201c.» En créant les caisses populaires, en 1900, Desjardins a effectivement donné au peuple un outil pour se ré- approprier l'économie.Mais il voit plus grand.Il souhaite que la coopération, après avoir maîtrisé la finance, s\u2019étende à tous les secteurs : production, distribution, consommation, assurance, agriculture, logement, etc.\u201c Valeurs et principes de base du coopérativisme Selon l\u2019ACI, « une coopérative est une association autonome de personnes réunies volontairement pour satisfaire leurs aspirations et besoins communs dans les domaines économique, social et culturel, par la constitution d\u2019une entreprise qui leur appartient conjointement et qu'ils contrôlent démocratiquement ».4.Id, p.85.5.Id, p.83.6.Id, p.85.Ce rim Ae or Er Tei en da lu ls! M la RECONSTRUIRE L'ÉÉONOMIE SUR LE COOPÉRATIVISME Partant des principes de Rochdale et des multiples expériences réalisées par la suite partout dans le monde, l\u2019ACI a résumé en sept points les valeurs et règles qui balisent le développement du mouvement coopératif : 1) libre initiative collective et libre adhésion personnelle ; 2) contrôle démocratique des membres sur les processus décisionnels, selon le principe un membre, un vote; 3) participation des membres à la constitution du capital, dont au moins une partie demeure de propriété commune, impartageable ; 4) autonomie garantie par le self-help \u2014 « faisons-le nous-mêmes » \u2014 qui confère à la coopérative son indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics ; 5) éducation et formation permanentes des membres, des gestionnaires et des employés; 6) coopération entre les coopératives et renforcement du mouvement coopératif; 7) engagement dans le développement des collectivités locales et régionales.Le vertige du gigantisme Aujourd\u2019hui, qu\u2019en est-il au Québec du mouvement coopératif voulu par Alphonse Desjardins?Force est de constater, hélas, que le gigantisme, surtout dans les secteurs agricole et financier, a fini par marginaliser les valeurs coopératives\u201d.Le cas le plus flagrant est précisément celui du Mouvement Desjardins où les chiffres mirobolants \u2014 152 milliards d'actifs \u2014 ont grisé des dirigeants.Au lieu d'approfondir les valeurs propres du mouvement, ils s'appliquent à rivaliser avec les banques et les héros de la finance : rémunération millionnaire des dirigeants\u201c, réingénierie, centralisation aux dépens de l'autonomie et de l\u2019engagement communautaire des instances 7.Voir le dossier « Les grands groupes coopératifs dans le monde », dans Économie et solidarités, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, vol.34, n° 2, 2003.8.La rémunération du président et chef de la direction du Mouvernent s'élevait, en 2007, à 1,6 million de dollars.143 144 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 locales, éducation et formation quasi nulles, la croissance pour la croissance érigée en finalité.Le 18 août dernier, la Direction émet un communiqué éblouissant : « Desjardins parmi les plus importantes institutions financières au monde ».De quoi s'enorgueillir! Le Financial Times Business de Londres, dans sa revue The Banker, vient de classer le Mouvement Desjardins au 96° rang des 100 plus grosses institutions financières du monde et 18° du Top 25 en Amérique du Nord.Le vertige du gigantisme étourdit et brouille la vision.C\u2019est un fait historiquement reconnu que les plus nobles institutions, quand elles grossissent démesurément, tendent à se dénaturer.Si le Mouvement Desjardins voulait se montrer fidèle aux cinquième, sixième et septième principes de l\u2019ACI, il lancerait, avec les énormes moyens dont il dispose, un grand projet d'éducation et de promotion des valeurs coopératives dans tous les domaines et surtout en région.On pourrait croire que c\u2019est précisément ce que fait « Desjardins Capital régional et coopératif ».Le nom de cette filiale, créée en 2001, est trompeur.Avec un actif de 733 millions de dollars, elle compte, en 2007, 195 entreprises quelle a aidées 3 démarrer ou à consolider.De ce nombre, 19 seulement sont des coopératives.Pis encore : des 35 millions de dollars investis dans cette poignée de coopératives, 25 millions sont allés à la milliardaire et très contestée Coop Fédérée (chiffre d\u2019affaires : 4,6 milliards de dollars) °.Heureusement, au sein même du Mouvement, des dirigeants locaux ont pris le contre-pied de la haute direction en privilégiant une orientation sociale et solidaire, dans le respect des principes coopératifs.C\u2019est le cas notamment des quatre Caisses d'économie solidaire Desjardins qui ont inscrit dans 9.Cf le Rapport annuel 2007, Investir le Québec, de Desjardins Capital régional et coopératif.er an RECONSTRUIRE L'ÉCONOMIE SUR LE COOPÉRATIVISME leur nom la raison même de leur existence : la solidarité.En juin 2008, s\u2019est tenu à Québec un Sommet mondial de la finance sociale et solidaire qui a créé le premier Réseau international de la finance sociale et solidaire.Ce jeune organisme comprend déjà 164 institutions financières à vocation sociale de 42 pays.Une pièce de l'alternative vient de naître.Une alternative qui prend racine \u2026 Une des forces du capitalisme est d\u2019avoir réussi à faire croire en son caractère irréversible et indépassable.Au point que certains idéologues sont allés jusqu\u2019à proclamer « la fin de l\u2019histoire », c'est-à-dire le statu quo économique à perpétuité.C\u2019est l\u2019immobilisme absolu, défendu au Québec par un groupe de soi-disant lucides, pas assez perspicaces cependant pour percevoir que l\u2019accaparement illimité et la croissance l'infini sur une planète aux ressources limitées sont des chimères.La vérité, c'est que dans un monde en devenir aucun système économique n\u2019est éternel.Bâtir une alternative, cela signifie changer non seulement le mode de consommation, mais le mode de production, c'est-à-dire la façon dont sont contrôlés les outils de production et répartie la plus-value.C\u2019est ce que réalise le système coopératif dont les valeurs et les règles prennent l\u2019exact contre- pied du paradigme capitaliste.Le défi à relever n\u2019est donc pas tant d\u2019imaginer une alternative que de reconnaître à sa juste valeur et promouvoir un système qui a fait ses preuves, mais qui n\u2019a pas encore donné sa pleine mesure.Bien qu\u2019il existe des expériences locales très riches, comme par exemple au Pays basque espagnol où toute une région vit sous un régime coopératif qui a su maintenir les valeurs originelles de solidarité et de démocratie.(Voir l\u2019encadré Le CESSE RES OP METRE NO RE EE ENT 145 5 bi.fl i RE fh M RE: 5 146 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Complexe coopératif Mondragon ci-après.) Comme monsieur Jourdain, le bourgeois gentilhomme de Molière, qui s'étonnait de faire de la prose sans le savoir, les coopérateurs d\u2019aujourd\u2019hui devraient aussi s'émerveiller du fait qu'ils pratiquent une forme d'économie qui, petit à petit et prosaïquement, pose les fondements d\u2019une économie alternative.La coopération pourrait constituer le noyau central d\u2019une nouvelle économie.Un noyau intégrateur plutôt qu\u2019exclusif, vaisseau amiral des autres formes d'économie solidaire et sorte de référence éthico-sociale pour les entreprises privées, publiques et parapubliques.Combien de temps faudra-t-il pour que l\u2019économie bascule vers une prépondérance de la coopération?Qui sait?Les crises profondes que nous traversons présentement \u2014 écologique, alimentaire, énergétique et financière \u2014 pourraient ouvrir des « fenêtres d\u2019opportunité » et en accélérer l\u2019avènement.L\u2019erreur serait cependant de viser le court terme.Un nouveau paradigme sociétal ne peut s'implanter à courte échéance.Il a besoin, pour être accepté comme réaliste et réalisable, d\u2019une longue maturation faite de tâtonnements et d\u2019adaptation aux diverses conjonctures.Le capitalisme a longtemps cheminé dans les entrailles du féodalisme avant de s'imposer dans le monde.L\u2019important dans cette transition est de choisir ses valeurs et de ne pas perdre de vue l'objectif : reconstruire un système socio- économique viable pour la planète et équitable pour tous. RECONSTRUIRE L'ÉCONOMIE SUR LE COOPÉRATIVISME 147 LE COMPLEXE COOPÉRATIF MONDRAGON Un îlot coopératif au milieu d'un océan capitaliste Mondragon, c\u2019est le nom d\u2019une petite ville située au cœur de la région Alto Deba du Pays basque espagnol.C\u2019est là qu\u2019ont pris racine, au milieu des années ; 1950, de petites coopératives de production indépendantes, qui peu à peu se sont donné des institutions communes.Pour financer le développement coopératif | dans toute la région, les premiers coopérateurs eurent iN l\u2019idée de capter l\u2019épargne locale : ainsi est née la Caisse EE populaire ouvrière, en 1959.Aujourd\u2019hui, le Complexe coopératif Mondra- gon est le premier employeur de la région.Il compte | pres de 300 coopératives qui couvrent les trois secteurs È névralgiques de l\u2019économie : la production industrielle ; et agricole; I'épargne, le crédit et 'assurance; la consommation et la distribution.Pour éviter le gigantisme, chaque coopérative conserve un maximum d\u2019autonomie, tout en obéissant aux principes de base établis par l'instance suprême de coordination : le Congrès coopératif.Ces principes, au nombre de dix, coïncident [ avec les valeurs et règles énoncées par l\u2019Alliance coopé- | rative internationale : libre adhésion ; organisation dé- | mocratique ; primauté du travail ; caractère instrumental du capital ; participation des membres à la gestion ; | solidarité distributive; intercoopération; engagement social ; ouverture sur le monde; éducation.suite page 148 148 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Dès les débuts, les fondateurs ont accordé une importance primordiale à l\u2019éducation, à la formation et à la recherche.Peu à peu, ils ont su mettre sur pied des institutions communes pour remplir cette mission.Aujourd\u2019hui, l\u2019ensemble comprend une école de formation des cadres, deux écoles polytechniques, une université \u2014 Mondragon Unibertsitatea Cooperativa \u2014 et de nombreux centres d\u2019éducation populaire à la culture coopérative.Tous ces établissements rejoignent 7500 étudiants.Chaque coopérative verse 10 % de ses excédents à l\u2019éducation et 20 % à un fonds de réserve pour promouvoir la coopération et aider les coopératives en démarrage ou en difficulté.Le principal animateur et inspirateur du mouvement à ses débuts, le « curé rouge » José Marfa Arizmendiarrieta, avait l'habitude de dire que « pour démocratiser le pouvoir, il faut socialiser le savoir ». AUR cre IY L'altermondialisme, contrepoint à la mondialisation Nouveaux contours de l'analyse politique\u2019 PAR DOMINIQUE CAOUETTE ontréal, 26 janvier 2008.Alors que l\u2019élite politique et économique planétaire discute au Forum économique mondial à Davos en Suisse, des centaines d\u2019altermon- dialistes marchent dans les rues de la métropole québécoise.En plein froid hivernal, ces militants participent, tout comme des milliers d\u2019autres un peu partout dans le monde, à l\u2019une des ; 600 activités organisées pour clamer bien haut que plusieurs mondialisations sont possibles, que le citoyen ordinaire doit lui aussi avoir voix au chapitre sur les enjeux de la planète et qu'une solidarité existe au-delà des frontières nationales.1.Cet article est une version abrégée et modifiée du chapitre « Mondialisation et altermondialisation : dialectique ou dialogue?» paru dans La politique en questions, ouvrage rédigé par les professeurs du Département de science politique de l\u2019Université de Montréal, Presses de l\u2019Université de Montréal, 2008. 150 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Ce phénomène d\u2019ordre politique a de quoi fasciner.Or le chercheur en science politique ou en relations internationales se verra désarmé face à ce fait social contemporain majeur car, dans sa discipline, un biais méthodologique l\u2019empêche de saisir toute l'ampleur de ces mobilisations sociales.En effet, l\u2019État- nation agit tel un écran de fumée ou encore une diva analytique, occupant l'avant-scène et faisant oublier qu\u2019au-dessus et en deçà de l\u2019État national, une multitude d\u2019 échanges, de processus sociaux, culturels, économiques et politiques ont continué à se produire et à coexister.Pourtant, l\u2019État national n\u2019a jamais su et pu contrôler complètement les échanges transfrontaliers de toutes sortes, que ce soit ceux dirigés par de grands conglomérats internationaux ou encore la panoplie d'activités illicites des organisations criminelles transnationales, du piratage maritime à celui des DVD, de la traite des personnes au trafic d'organes ou encore au lucratif marché de la drogue.De la même façon, de plus en plus d\u2019individus se mobilisent de manière transnationale autour de valeurs et de normes partagées (paix, droits de la personne, développement durable, justice sociale, égalité des hommes et des femmes, etc.).Force est donc de constater que dans l\u2019ombre de l\u2019État- nation, les dynamiques transnationales opérant à partir d\u2019une logique qui leur est propre sont toujours présentes.Aujour- d\u2019hui, le politologue doit explorer les possibilités et les défis d\u2019une analyse à niveaux multiples.Certains, tels Ulrich Beck?, proposent d\u2019ailleurs de modifier radicalement l\u2019unité d'analyse et la méthodologie utilisée afin de penser les dynamiques actuelles non plus selon un « nationalisme méthodologique », 2.Ulrich Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l'ère de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2003.qi du sony dre ttm ley oy ai i 5.Lo L'ALTERMONDIALISME, CONTREPOINT À LA MONDIALISATION mais plutôt d\u2019un point de vue cosmopolitique.Bref, tenter de saisir l\u2019énigme contemporaine de la mondialisation et son contrepoint l\u2019altermondialisation implique le recours à une démarche novatrice.Dans ce texte, je m'interroge sur les dynamiques contemporaines qui marquent notre rapport au « global » tout en suggérant que la science politique reste mal équipée pour comprendre la montée de nouvelles formes d\u2019action collective et la présence de nouveaux acteurs non étatiques transnationaux.Tout en tentant de circonscrire la portée des changements internationaux associés aux processus de mondialisation, j'explore différentes manières de concevoir la mouvance altermondialiste.De ce survol, il ressort qu\u2019il devient de plus en plus pressant de briser certaines frontières épistémologiques qui ont marqué l'étude des relations internationales et de la politique comparée.La mondialisation ou les mondialisations La présente forme de mondialisation se démarque de celle des autres périodes historiques.Ce qui la caractérise en premier lieu, c\u2019est la compression de l\u2019espace et du temps (instantanéité des échanges de toutes sortes au moyen d\u2019Internet, diffusion d\u2019information en continu, spéculation sur les marchés internationaux à n'importe quelle période de la journée, coûts réduits de transport qui permettent à de plus en plus de personnes de voyager de par le monde et produits culturels qui circulent à une vitesse extrême).Cette accélération des flux internationaux est nouvelle et inégalée dans l\u2019histoire.Une seconde dimension, sans doute mieux connue, est l'extension et l\u2019universalisation des marchés et des échanges.Pour s'en rendre compte, on n\u2019a qu\u2019à penser à l'intégration des 151 hi H i ol i i Bi i 152 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 marchés, et ce, autant dans l\u2019agroalimentaire que dans la production d'équipements électroniques.On peut aussi penser à l'importance grandissante des produits en provenance de l\u2019Asie, notamment de la Chine, ou encore des flux de travailleurs migrants.La multiplication des accords de libre- échange constitue certainement un autre indicateur de l\u2019intégration des économies nationales dans une économie mondialisée.Ce n\u2019est pas par hasard si cette composante est associée le plus souvent à l\u2019idée de mondialisation.Un troisième élément de la mondialisation contemporaine est la mise en place d\u2019un discours normatif global organisé autour de certaines normes dites universelles.Celles-ci ne sont évidemment pas neutres et plusieurs ont souligné ses origines et ses liens avec l\u2019Occident, en particulier le libéralisme.On peut penser entre autres aux droits humains individuels, à la liberté de la presse et d'expression, à la tenue d\u2019élections libres, à la libre concurrence, à la compétitivité, etc.La particularité du moment, c\u2019est que ces normes visent l\u2019ensemble des individus atomisés et définis comme sujets historiques et non plus un groupe ou une collectivité précise.Contrairement aux grandes religions qui ont elles aussi des prétentions universelles, elles ne sont pas nécessairement liées à un seul mode d\u2019organisation politique et économique.Aujourd\u2019hui la mise en place de ces normes et de ce discours est perçue par certains comme une nouvelle forme de pouvoir associé à une organisation économique (le capitalisme) et politique (la démocratie libérale) particulière et qui constitue un nouvel empire\u201d.3.Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Paris, Exils, 2000.Er Sur ES si.Ep © TT L'ALTERMONDIALISME, CONTREPOINT À LA MONDIALISATION Enfin, le quatrième élément qui définit les contours de la mondialisation actuelle est celui de l\u2019identité.Aujour- d\u2019hui, l\u2019identité « nationale » est de plus en plus contestée.Phénomène devenu particulièrement évident au sortir de la guerre froide, la multiplication des identités devient de plus en plus présente.D'une part, émergent des identités de plus en plus locales et définies selon différents critères (clan, ethnie, groupe linguistique, tribu) et, d\u2019autre part, apparaissent des identités transnationales définies au-delà du cadre national.C\u2019est notamment le cas des diasporas et des migrants qui exercent au- jourd\u2019hui un rôle et un poids politique et économique de plus en plus important.Ceux-ci agissent non plus en fonction d\u2019une seule identité nationale, mais de diverses identités.Par exemple, un néo-Québécois d\u2019origine salvadorienne peut participer tout autant au débat au Québec sur les accommodements raisonnables qu\u2019il peut soutenir et financer un candidat ou une formation politique dans sa localité d\u2019origine.Soudainement libérée du carcan de la confrontation Est- Ouest, l'identité est plus que jamais une dimension importante de la mondialisation.Ainsi, c\u2019est du côté de la localisation de la mondialisation et de la diversité identitaire qu\u2019il semble y avoir le plus à comprendre.L'altermondialisation : multitudes, mouvements et éthique Face au discours sur la mondialisation, particulièrement celui qui émane des tenants de l\u2019extension des marchés et des défenseurs de normes libérales individuelles, on assiste à la montée d\u2019un contre-discours et de pratiques sociales autres, dites parallèles.Certains peuvent y voir le double mouvement dévoilé par Karl Polanyi : un mouvement de résistance qui forcerait la mise en place de mécanismes d\u2019ajustement et de mesures sociales pour limiter les abus et les excès d\u2019un hyper-libéralisme exclusif.L\u2019altermondialisation serait alors le EEE NES RE 153 ki i Be.Ki PA ve 54 Bi! 8 5 il a it 154 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 contre-mouvement qui permettrait de donner un visage humain à la mondialisation ou du moins assurerait la pérennité des marchés et de l\u2019économie.D'autres voient plutôt en l\u2019altermondialisation une vision tout autre de la mondialisation fondée sur l\u2019idée de multitudes, de pluralités et de diversité.Encore plus difficile à définir que la mondialisation, l\u2019autre mondialisation serait une mouvance sociale beaucoup moins bien définie, d\u2019où le recours à différentes terminologies souvent inspirantes, mais difficiles à saisir ou à opérationnaliser : constellation d\u2019oppositions, multitudes, ou encore résistance intergalactique (pour reprendre l\u2019expression des Zapatistes).Encore en gestation et profondément horizontaliste (par opposition au ver- ticalisme de l\u2019organisation des grands conglomérats ou des partis et organisations associés à la gauche marxiste), l\u2019alter- mondialisation reste définie par ses pratiques (actions directes et concrètes) plutôt que par des axes organisationnels et un programme politique précis.Cette dispersion et cette imprécision expliquent la fascination de plus en plus grande qu'elle suscite non seulement chez les militants de toute sorte qui s'en réclament mais aussi chez les politologues, sociologues, philosophes et même les économistes qui tentent d\u2019en comprendre les contours et les pratiques.Pour mieux saisir ce qu\u2019est l\u2019altermondialisation, il est préférable d\u2019en examiner les éléments plutôt que de prétendre embrasser l\u2019ensemble du phénomène.Le premier élément, le mieux connu, est sans doute sa dimension militante d\u2019action collective.Présenté succinctement, ce militantisme transnational peut être défini comme l\u2019action collective menée dans différents États par des mouvements sociaux, des réseaux de la société civile et des individus.ee eee EEE SSS L'ALTERMONDIALISME, CONTREPOINT À LA MONDIALISATION Quel événement ou moment historique marque l\u2019émergence et la croissance accélérée du militantisme transnational ?En fait, il serait futile d\u2019en chercher un seul.Dès les années 1980 avec la mise en place des programmes d\u2019ajustement structurel et la prise en charge de la gestion macroéconomique étatique par le FMI et la Banque mondiale, on commence à percevoir un tournant dans les pratiques et le discours de la solidarité internationale.Se dessinent alors quelques grandes caractéristiques des pratiques et du discours altermondialistes, l\u2019insistance sur l\u2019inclusion, l\u2019équité, la participation et la dissidence directe dans la rue et non plus au moyen des partis politiques ou des institutions étatiques.Le soulèvement zapatiste de janvier 1994 et son appel à une résistance transcontinentale au néolibéralisme global ont aussi eu une importance particulière.Par la suite, les forums et les rassemblements parallèles aux rencontres de l'Organisation mondiale du commerce sont devenus des moments privilégiés d'expression de la dissidence.D'abord à Genève en 1998 puis l\u2019année suivante lors de la « bataille de Seattle », une multitude d'acteurs de la société civile se sont rencontrés et ont manifesté.Les rencontres ministérielles qui ont suivi (Doha 2001, Cancûn 2003, et Hong Kong en 2005), les sommets du G8, les réunions du FMI et de la Banque mondiale sont ainsi devenus des occasions importantes pour les mouvements sociaux transnationaux de se rassembler et d\u2019agir collectivement en vue de protester contre des modes de décision jugés non démocratiques et exclusifs.Pour de nombreux participants, la libéralisation de l\u2019économie et du commerce telle que proposée par l'OMC ou encore discutée durant la rencontre annuelle de Davos constituent des enjeux globaux qui requièrent une mobilisation citoyenne transfrontalière afin de transformer l\u2019orientation de l\u2019économie néolibérale en faveur d\u2019une économie basée sur d\u2019autres valeurs telles la justice sociale, l\u2019équité et la durabilité.TT TW RN NTE 155 156 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 En parallèle avec les propositions dites de rechange (notamment la taxe Tobin sur les mouvements de capitaux, la réforme des institutions internationales et des règles du commerce mondial, le commerce équitable, la non-brevetabilité du vivant, la simplicité volontaire, le développement durable, la souveraineté alimentaire, etc.), l\u2019altermondialisme a depuis 2001 un espace symbolique de rassemblement, le Forum social mondial (FSM).Conçu initialement comme la réponse sociale au Forum économique de Davos, le FSM est devenu aux yeux de beaucoup le moment privilégié d\u2019expression et d\u2019affirmation du fait qu\u2019un « autre monde est possible ».Depuis, de manière quasi annuelle, au début à Pôrto Alegre puis a Mumbai et plus récemment à Nairobi, des milliers d\u2019alter- mondialistes autoproclamés se rassemblent pour témoigner de leurs expériences, de leurs analyses et de leur conviction qu\u2019il existe des solutions de rechange à la mondialisation actuelle, sous la forme d\u2019un ensemble hétéroclite de nouvelles pratiques sociales, politiques, économiques et culturelles issues d\u2019un vaste effort collectif de reconceptualisation de l\u2019ordre mondial.Et l'expérience se poursuit : en septembre 2007, le Québec tenait son premier Forum social tout juste après celui d\u2019Atlanta aux États-Unis.Le FSM et ses variantes régionales et locales constituent un terrain fertile de réflexion et de discours critiques sur la mondialisation.En même temps, plusieurs se questionnent sur le fait que le FSM risque de devenir à plus ou moins long terme un rituel « obligé » : quelques jours pendant lesquels un autre monde est imaginé, un peu à la manière des grands rassemblements religieux et des pèlerinages.Il n\u2019en reste pas moins qu\u2019au-delà du caractère possiblement ritualisé de l\u2019exercice, le Forum constitue un espace essentiel de réflexion.imi.TI is ét L'ALTERMONDIALISME, CONTREPOINT À LA MONDIALISATION Cette dimension identitaire est importante, car elle laisse entrevoir de plus en plus la mise en place d\u2019une solidarité transnationale basée non plus seulement sur une cause ou une problématique du Sud comme telle, mais plutôt sur des identités partagées et plurielles.D'ailleurs, certains grands mouvements sociaux, tels la Marche mondiale des femmes, le mouvement pour la souveraineté alimentaire ou encore le mouvement pour la paix fonctionnent selon des registres iden- titaires autres que national, religieux ou partisan.Reste à savoir jusqu\u2019à quel point cette forme identitaire partagée est véritablement enracinée dans une pratique politique et sociale qui puisse dépasser d\u2019autres réflexes identitaires.Dialectique ou dialogue ?Nouveaux contours de l'analyse politique En quoi la mondialisation et son contrepoint, l\u2019altermondia- lisation, constituent-elles de véritables problématiques d\u2019analyse politique?Deux grands terrains théoriques me semblent alimenter au mieux les réflexions sur ces enjeux, le premier est la sociologie politique et le second, l\u2019étude des relations internationales.Jugé par plusieurs, dont Thomas Risse*, comme la rencontre fortuite de ces deux pistes de recherche, l\u2019étude des relations transnationales a remis à l\u2019ordre du jour l'importance de comprendre et d'expliquer le rôle des acteurs non étatiques et la place déterminante des normes au sein des relations internationales.D'ailleurs, l\u2019étude des normes internationales, des acteurs non étatiques et des phénomènes associés à la mondialisation a bénéficié de la montée du constructivisme et des analyses postpositivistes.4.Thomas Risse-Kappen (dir.), Bringing Transnational Relations Back In: Non-State Actors, Domestic Structures and International Institutions, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.157 158 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Longtemps isolées des débats épistémologiques au sein des relations internationales, les approches constructivistes sont au cœur des questionnements théoriques sur la signification de la mondialisation et de l\u2019altermondialisation.Aujourd\u2019hui, le constructivisme semble être le paradigme privilégié en particulier pour l\u2019étude de l\u2019altermondialisme : d\u2019une part, son insistance sur le rôle de l\u2019intersubjectivité, c\u2019est-à-dire l\u2019importance de la co-constitution de la réalité comme produit de l\u2019interaction sociale semble particulièrement pertinente pour saisir la mise en place du discours altermondialiste sur la mondialisation ; d\u2019autre part, le constructivisme permet de désigner toute une série de pratiques alternatives et de normes comme composantes de ce mouvement multiforme, pluriel et éclaté.Que ce soit le rôle grandissant des normes internationales, des idées telles la justice sociale, le commerce équitable ou encore le développement durable, force est de reconnaître qu'il s'agit là de constructions discursives et narratives.Du point de vue méthodologique, l\u2019étude de la mondialisation et encore plus de l\u2019altermondialisation présente une série de défis.Le premier concerne l\u2019unité d'analyse : faut-il favoriser une approche systémique telle que celle que propose l\u2019école du système-monde et qui appréhende l\u2019ensemble du monde capitaliste ; ou faut-il plutôt privilégier une pluralité de niveaux d'analyse et leurs interactions lorsque l\u2019on tente de comprendre des phénomènes transnationaux tels les migrations, les changements climatiques, la production alimentaire, le crime organisé ou encore les nouveaux enjeux de santé?Ainsi, doit-on dépasser le statocentrisme et réconcilier la possibilité que l\u2019individu ait une importance de plus en plus significative, tout comme les différentes formes d'organisations supranationales (traités, régimes, organisations multilatérales, ONG et réseaux de militants transnationaux)?Pour James L'ALTERMONDIALISME, CONTREPOINT À LA MONDIALISATION Rosenau° être illustré par l\u2019idée de la « fragmégration », néologisme signifiant qu'il faille maintenant tenir compte dans nos analyses à la fois des processus de fragmentation et des processus glo- , cet écartèlement de l'analyse statocentrique peut baux d'intégration (économique, politique, culturelle, etc.).C\u2019est à l\u2019intérieur de ce processus dialectique, me semble-t-il, que l\u2019on peut voir émerger les avenues les plus prometteuses pour dégager une compréhension la fois originale et explicative de la mondialisation et de l\u2019altermondialisation.Sans préconiser la mise au rancart de l\u2019étude des relations interétatiques, l\u2019analyse des relations transnationales ouvre la voie à une compréhension plus nuancée et plus complète du monde actuel.Plutôt que de parler de la « contamination » des relations interétatiques par les relations transnationales, il semble plus fructueux d\u2019accepter la superposition de ces formes de relations.De même, il devient peut-être plus productif d'entreprendre l\u2019étude de la mondialisation et de l\u2019altermondialisation à partir d\u2019une analyse des enjeux (issue-based analysis).Dernier défi à l\u2019étude des processus mondiaux contemporains, la construction de l\u2019identité est au cœur de nombreux questionnements théoriques.Certains croient qu'il est possible d'imaginer éventuellement une citoyenneté transnationale ou postnationale.Plutôt qu\u2019une transposition qui impose une logique calquée sur le modèle national, il peut être plus productif d'envisager la multiplication des 5.James N.Rosenau, Distant Proximities: Dynamics Beyond Globalization, Princeton, Princeton University Press, 2003.159 160 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 appartenances et des loyautés subjectives.Ainsi, l\u2019identité nationale (par exemple québécoise) serait de plus en plus inscrite à l\u2019intérieur d\u2019une variété d\u2019identités tout aussi subjectives que multiformes.Bien sûr, il est trop tôt pour prétendre à la mise en place d\u2019une identité cosmopolite ou encore de celle d\u2019une démocratie cosmopolitique.Pour l\u2019instant, le renouvellement des lentilles conceptuelles et méthodologiques traditionnelles au moyen desquelles on examine les relations internationales ou la politique comparée dans l\u2019étude des dynamiques transnationales contemporaines régissant la mondialisation ou l\u2019altermondialisation semble ouvrir la voie à une démarche heuristique féconde. a a =o.& pps rer Pre 0e = LA POESIE ET-FICTION 161 6 = ES Le TEE ER SET EET a se RES CRA AG oe A = = ee es CRN I \u2014 \u2014_ fa cS \u2014T J TN FP Nr ee [FLY Le soir par YVES PATRICK AUGUSTIN Le soir broute l\u2019image des formes indolentes.Je ne me retrouve plus; tout mon être se fige Dans la léthargie d\u2019un douloureux passé Sans poésie\u2026 À l\u2019heure où la tristesse éclipse mon credo Je regarde le temps qui passe et cristallise mes derniers souvenirs Dans la mélancolie d\u2019un clair de lune.Sans âge, né d\u2019ailleurs, dans cet étrange pays Où les cœurs de métal Calligraphient la haine dans la chair de l\u2019enfance, Je me sens vulnérable, si pauvre et si fragile Que le langage s\u2019égare de ma poésie Et le mime de mon silence, Que je pleure l\u2019abandon de la lumière Dans le tunnel de mes rêves délaissés.163 164 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Être de nulle part quand on vient D'un pays exsangue et sacrifié! Je regarde la nuit, Cette rose d\u2019ébène sur des flocons de ciel Et je pense à ma terre Sans trop savoir pourquoi.J'ai l\u2019âge des éternelles errances, Des exodes insensés à l\u2019envers du mirage.Ma fuite est millénaire De n\u2019avoir pu briser les ombres du silence.® ae eee MIGRATION SANS PAROLE 165 Migration sans parole Je m'accoude à la mer qui défait ta coiffure Avant d\u2019épier l'instant imaginaire Où change la parure du midi qui s\u2019achève\u2026 Tous les ponts de soupir mènent vers l'inconnu | de ta mémoire, | Tous les instants d'ivresse mènent vers ta présence : | Tu es 'essence du bonheur.| Ton rire traine sur les volets du vent, | Des flocons de ta joie jonchent le sentier de la solitude, L'espace n'a de forme que pour te suggérer.Quand tu pars, la brise glisse comme un ruisseau, B le jour s\u2019effiloche, B Mon réve devient terne et invisible et ma douleur palpable, ; Tout se vide en mon cœur au rythme de l\u2019absence, | Ë Plus rien ne s'imagine\u2026 | Mais tout s\u2019éveille en moi au gré de ta présence : Je calligraphie dans l\u2019espace l\u2019auréole de tes mots et l\u2019or de ton silence | Pour confier au printemps ma soif de poésie Et mon bonheur de toi À l\u2019orée de tes yeux toi, mon premier amour, Je joue avec mes mots, tu joues avec mes maux\u2026 Et tu n\u2019oses rien dire.Pensive, tu écoutes l\u2019adieu Qui courtise le ciel : | | | | | d\u2019un oiseau seul È Migration sans parole. 166 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Le profil de ma terre Ma femme déchirée, je viens déposer sur le seuil de ton corps L'hésitation de mes mains pour une première caresse Et la poésie de mon silence pour ta résurrection.Je porte ton profil au creux de ma mémoire comme une cicatrice Et ton souffle dans ma voix Comme un aveu.Lorsque j'ai découvert ta première blessure, Mon âme s\u2019est effondrée comme une tour Et mes rêves de clarté se sont évanouis Comme le dernier soupir d\u2019un mourant : Ma terre a le profil de la douleur multiple\u2026 CET EXIL 167 Cet exil Cet exil permanent dont parle le poète Est ton ombre qui passe, mélancolique et sombre Dans la nuit sans étoile Pour dissimuler sa peine dans l\u2019oubli et l\u2019absence.Tes regards projetés sur l\u2019écran du silence, Ton rire qui s\u2019étiole, tes mains qui se replient, Tes lèvres qui se cloîtrent, ta danse qui se fige Et ton poème qui se cache derrière les cloisons De ma mémoire.C\u2019est l\u2019exil qui déchire la voix du solitaire Et qui broie le cœur du poète que je suis. 168 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 À Myriam Mon Trésor, ma Tendresse, Toi semence de mes désirs, floraison de mes étreintes Voilà que la vie s'ouvre à toi, comme la première fleur d\u2019avril Sur une tige frêle, avec sa caravane d\u2019étoiles et sa bruine de tristesse.Ton premier cri est entré dans mon cœur comme la sève dans l\u2019aubier, Et ton geste a façonné en moi un être jusqu'alors i inconnu Avec une âme plus fragile que ton corps.Je te regarde vivre et les mots s\u2019évaporent de mon poème.Je n'ose pas parler, Ma fille, que tu es belle! Dans mon vertige Je savoure cet instant gravé dans le marbre de ma mémoire Avec l\u2019encre indélébile du bonheur.By ici peutrteu tn adds À MYRIAM 169 Je ne vois que tes yeux, et mes mots murmurés dans l\u2019extase et l\u2019ivresse Se résument à ton nom.Je te prends dans mes bras : la lune se fait fleur, Je te regarde vivre : ma peur se fait soleil, Ta présence est ma vie, ta vie, mon lendemain.Comment te balbutier cette joie qui frise la folie ?Les oiseaux dans ma voix célèbrent le printemps Caché dans la primeur de ton sourire d\u2019ange : Parfum qui m\u2019arrache de mon délire.Que m'importe la mort si elle venait à me ravir?Je t'ai vue naître, mon Amour et cet instant sublime, Plus fugace que la vitesse de la lumière Est une éternité de délice et de divinité. 170 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Le Saint-Laurent, l'hiver Le Saint-Laurent, l\u2019hiver, C\u2019est un désert immense de neige et de beauté, Un gouffre de blancheur où mon cœur vient chercher la joie Dans la démence du vent qui me dévore.Le Saint-Laurent l\u2019hiver, C\u2019est la mélancolie d\u2019une aurore nostalgique, L'aveu de la lumière qui ressuscite l\u2019horizon, Et le silence qui lie l\u2019extase à la raison, le rêve à la prière.Le Saint-Laurent l\u2019hiver, C\u2019est le vol langoureux d\u2019un oiseau solitaire, un arbre nu qui sanglote, Un réverbère borgne dont la clarté grelotte dans la nuit, Un banc vide et le pas perdu des amoureux.Le Saint-Laurent l\u2019hiver, > .A .A C'est un univers bléme, un parfum qui se cloître\u2026 Pourtant, c'est le berceau où je couche la rose De mes songes secrets, de mon dernier poème, Le Saint-Laurent l\u2019hiver, > \u2019 C\u2019est une apothéose. | SEAT VA | Les parenthèses PAR MARIE-ROSE SAVARD MORAND E Des fois le temps se brise et glisse Les parenthèses s\u2019élargissent On souffle, on fait un feu | On s'approche et on se brûle un peu Baigner doucement dans les valeurs | Les idées qui s'emmélent, la lueur | Vous avez tous les yeux brillants, la téte au vent Mais peut-étre que si on reste immobiles tres longtemps Le monde autour disparaitra lentement.Je veux rester ici Flottant dans cetre apesanteur Je veux planter mes pieds et m\u2019enraciner Je veux rester\u2026 Et je veux vivre le nord qui dort sous ma peau Je veux vivre le nord, qui dort.VN A ee ER 172 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 Faudrait partir et revenir Poser l'aiguille sur la bulle Raisonner et puis réagir Remettre en marche les pendules Mais peut-être que si on reste immobiles très longtemps Le monde autour disparaîtra lentement \u2026 Et je veux vivre le nord qui dort sous ma peau Je veux vivre le nord, qui dort.Ir Su Ne Ei A SRE PRENDS TON AVION Prends ton avion Prends ton avion Sans déplacer trop d'air Je pourrais tomber de mon fil de fer Perdre cet équilibre usé Qui me brûle les pieds Prends ton avion Je vais fermer les yeux Fermer les oreilles Couper le bruit des moteurs Et me cacher le cœur Mais laisse-moi dormir Laisse-moi dormir Prends ton avion Sur la pointe des pieds Ne me réveille pas, ne me réveille pas Et je veux que ça s'arrête Que se taise la furie qui danse dans ma tête.173 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 Faudra-t-il Faudra-t-il déplacer quelques montagnes encore Quelques déserts surtout Pour que, enfin rassasiés, nos corps Se reposent de nous?Faudra-t-il se lever Arracher quelques heures au grand carrousel Aux chevaux fous, au sable et au sel Qui nous gardent loin de nous ?Faudra-t-il attendre l\u2019entracte Que toutes les planches soient en cendres Pour retrouver lentement le sommeil Pour pouvoir rêver de nous ?Faudra-t-il gratter le fond des tiroirs Le fond des réserves, le fond du courage Pour enfin arriver vivants Quelque part près de nous ? mm IE.TL nr ee lin mia oor oo Ed POÉSIE ET Fiction | 175 Poesie d'objections (Extraits) rar MICHEL PONCE J'ai regardé le lilas à sa fenêtre, Le lilas était mort : D\u2019autres lilas sont venus.D\u2019autres lilas sont morts.J'ai regardé son visage Il était d\u2019amertume.J'ai regardé de nouveau, Il était à la joie.Et j'ai reconnu çà et là, Une autre image de moi-même. de 176 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 I rs mr \u2014 \u2014 i Et de tous ceux qui prétendaient avoir la foi ou ne pas kn l\u2019avoir, on n\u2019a trouvé personne \u2014 ou presque \u2014 qui s\u2019affairait à autre chose qu'à construire sa propre idole.À Et voici, Des bidonvilles, Un autre, condamné À festoyer nu dans les poubelles, Et à sentir mauvais jusqu\u2019à la fin de ses jours.C [: k POÉSIE D'OBJECTIONS 177 En allant ainsi, sans remords, contre les mouvements de la nature et de la vie, Attends-toi à ce que la vertu s'oppose à son tour \\ x : a ton mensonge \u20act a ton vice.D\u2019une main qui tient le poison, tu penses pouvoir soulager la faim! Conforme à notre image (Notre siècle ressemble à tout ce qui le fait frémir), La surface de la terre sans doute bientôt ne sera plus Qu'un lambeau décrépit de bonnes intentions Recouvrant des plaies purulentes \u2014 dont on n'aura pas voulu se guérira OU HRN 178 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 x Ki of (ll Qu Tu I; Ë Ur Liberté! Dieu! Ur Je vous érige en statue, Maintenant seulement je me repose.Car je ne crains plus d\u2019entendre vos reproches, trs Vous êtes maintenant sans voix, vous êtes maintenant sans âme.= = ( T Ë N I POÉSIE D'OBJECTIONS 179 Je te vois bien, homme véridique, tel que tu es, Sombre et triste, Seul face au néant Qui voudrait bien toi aussi t\u2019engloutir.Tu es comme une parole que les lèvres n\u2019osent plus prononcer, Une maison que nul ne veut plus construire, Et tu ressembles à ce fou que l\u2019on tient enchaîné.Un insensé! dans un monde qui aspire à la sagesse ! Un monde de plus en plus sage.mais qui, pourtant, depuis toujours, semble cohabiter plutôt bien avec le crime qu\u2019il dénonce.Epoux idéal! parce que illégitime! Mais tu le sais, tes larmes ne sauraient mentir : Ce monde est condamné avec tous ses enfants À rester libre, libre de tomber toujours.Toi, préfère les chaînes douloureuses que l\u2019on t\u2019impose, à cette liberté de mensonge.Et tu as raison de me le rappeler : Même si le Dieu venait y vivre\u2026 Il ne parviendrait pas à le convaincre de se relever! G1 fl E ft.Ep ge 181 i Pt VU [i DOCUMENTS d a = i ia bE 4 i fi D hi Hi | Ii 1 QUE } t ss, io qu pt ifh J] qe] Un eh 3 8 40 pa Re fil: at bi a tt at Le us an i Ses H ut He Li Pr 1 ! ; | | : | ; ie! i tN) A -\u2014_\u2014_\u2014_\u2014 mæm_\u2014_\u2014_ -\u2014_ __m_\"\"\" EE Ennai TT 1 Le jeu social | entre nomination j et représentation chez Pierre Bourdieu rar VALERY RASPLUS E La recherche en sociologie permet de poser les FE problèmes, de déjouer les fausses certitudes, É de détruire les illusions, de faire apparaître les É ; difficultés, d'indiquer les dysfonctionnements!.È i Pierre Bourdieu a introduit et retravaillé bien des concepts (champs, hexis, capital, habitus, ethos, distinction, aisthèsis, eidos, violence symbolique, etc.) pour tenter de concevoir une nouvelle grille de lecture du monde social, s'engageant à dépasser le clivage stérile individu/société | par ce qu'il a nommé structuralisme constructiviste (ou cons- i; tructivisme structuraliste), il a maintes fois insisté, depuis son È | ; Ili.fe VN BO a RY 1.R.Pividal, dans Lettre de l'Association professionnelle des sociologues, n° 3, juin 1992.pt SR OS D TS WH SER POSSIBLES.AUTOMNE 2008 cours sur Durkheim et Saussure en 1958, sur une notion fondamentale : il n\u2019y a pas d\u2019idées pures.Toute production intellectuelle est l\u2019émanation d'agents inscrits dans des structures socialement datées et situées.Nommer, c'est prendre des positions et des dispositions Pour certains intellectuels, institutions ou médias plus ou moins en concurrence, le jeu complexe de créer ou de modifier nos catégories de perception et de pensées se révélera d\u2019une importance capitale : à travers cette volonté d'imposer explicitement ou implicitement, une manière d\u2019être, de penser, de voir et de parler le monde, donc d'agir, il s'agira de nommer ouvertement le monde légitime (normalisé) et d\u2019instituer une réalité particulière, déterminant un sens pratique à ce monde.Le langage n'est ni sociologiquement neutre ni produit ex nihilo.La figure du penseur, de l\u2019écrivain, du scientifique ou de l'artiste autonome, créatif, pur et désintéressé reste une image mythique et romantique qui demande à être recadrée historiquement : elle date seulement du XIX* siècle.Dans son ouvrage Méditations pascaliennes, Pierre Bourdieu reviendra plus intensément sur ce point qu\u2019il a nommé l\u2019« illusion de la raison scolastique », raison raisonnante qui consiste à croire qu\u2019il peut exister un art pour l\u2019art, une philosophie comme pur travail du concept, une raison universelle et abstraite, mettant au contraire en avant le fait que les idées, toutes idées, ont une histoire, fruits d\u2019une construction et d\u2019une modélisation qui s'inscrit dans un jeu de positions réelles ou symboliques, d\u2019influences et de stratégies autant que de tactiques et de pouvoirs, au sein d\u2019un univers social particulier à un moment donné.De fait, tout discours qui véhiculera une somme d\u2019idées s\u2019inscrira comme le produit de la rencontre entre un LE JEU SOCIAL ENTRE NOMINATION ET REPRÉSENTATION CHEZ PIERRE BOURDIEU habitus linguistique, c'est-à-dire une compétence inséparablement technique et sociale (à la fois la capacité de parler et la capacité de parler d\u2019une certaine manière, socialement marquée) et un marché (c\u2019est-à-dire un système de formation des prix qui vont contribuer à orienter par avance la production et la valeur linguistique).Cette absence de substantialisme ou d\u2019essentialisme est fondamentale pour une bonne compréhension du social.Pouvons-nous nous abstenir de nous interroger sur les conditions socio-historiques de production, de formation, de construction, de circulation et de réception du langage, des idées et des idéologies aussi bien que de la lutte pour acquérir et maintenir une autorité linguistique (normes, codes, dictionnaires, académies, etc.) Le langage exprime toute une série de distinctions : celle de l'interaction linguistique qui porte les traces de la structure sociale qu\u2019elle exprime et qu\u2019elle contribue à reproduire.Comment mieux se distinguer que par une rhétorique variée (accent, intonation, vocabulaire, etc.), inégalement distribuée, reflétant les différences de positions sociales : langue dominante, légitime, académique, normalisée, codée, standardisée, unifiée, certifiée, canonisée, convenue, conventionnelle, sacrale, réservée, savante, aisée, populaire, secrète, vulgaire, distinguée, autorisée, hérétique, châtiée, marginale, orthodoxe, noble, roturière, euphéminisée, esthétique, formelle, abstraite, grossière, modérée, allusive, hyperbolique, retenue, acrobatique, complice, allusive, argotique, magistrale, familière, etc.?Les individus à l\u2019état isolé, silencieux, sans parole, n'ayant souvent ni la capacité ni le pouvoir de se faire écouter, de se faire entendre, seront placés devant l'alternative soit de se taire soit d\u2019être parlés.D\u2019où le rôle déterminant des origines sociales et de l\u2019héritage linguistique.185 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 L'individu entre structure déterminante et autonomie relative Chaque individu intègre inconsciemment des dispositions, c\u2019est-à-dire des habitudes de comportement, de langage, de jugement, de relation au monde, des automatismes corporels, des goûts propres à son champ.Cet ensemble de dispositions constituera un habitus, une sorte de matrice à travers laquelle nous voyons le monde, guidant nos comportements, faisant le lien entre les structures sociales et nos attirances personnelles.Mais en rester là serait tomber dans un quasi-détermi- nisme implacable autant qu\u2019irréaliste : il est tout à fait impossible de prévoir l\u2019apparition d\u2019un comportement social comme l\u2019on prédirait la chute des corps au moyen de la loi universelle de la gravitation.Cet habitus constituera au contraire un ensemble de dispositions, intériorisées et spécifiques, qui organisera les rapports de l'individu au monde, étant tout à la fois produit de l\u2019histoire et générateur d\u2019action (d'histoires).Fruit de l\u2019expérience individuelle et collective, cet ensemble de dispositions acquises variera inévitablement selon les lieux (espaces) et les moments (temps).Le chaudron de la socialisation se remplira d\u2019éléments aussi variées que les normes, les jugements de valeur, les croyances, les règles, les goûts, les préjugés, les intérêts, etc, pour devenir inconscients, comme allant de soi, naturels.Et si l\u2019on s\u2019accorde à considérer que cette socialisation ne restera pas moulée une fois pour toutes, si elle n\u2019est pas totalement et définitivement déterminée, c'est qu\u2019elle peut potentiellement évoluer par ajustement de conditions et d\u2019actions qui elles-mêmes évoluent.S\u2019il se trouve (heureusement) des variations, l\u2019habitus modal fera toute la différence.Tout en considérant cette socialisation comme une voie de restructuration et de changement, l\u2019habitus représentera globalement une extériorisation d\u2019une intériorisation.C\u2019est pourquoi l\u2019on pourra parler d\u2019habitus x ou LE JEU SOCIAL ENTRE NOMINATION ET REPRÉSENTATION CHEZ PIERRE BOURDIEU y par exemple et reconnaître que l\u2019habitus x n\u2019est pas l\u2019habitus y (même chez les transfuges) : tout ethnologue ne peut devenir indigène du jour au lendemain.Cet habitus intégré dans le champ familial se conforte aussi dans le champ éducatif.L'école semble reproduire la structure de répartition de capitaux correspondant à la division de la société en classes ou catégories, dont une des visibilités serait caractérisée par l\u2019inégale représentation des différentes classes sociales dans l\u2019enseignement supérieur et une faible mobilité sociale.Cette inégalité portant sur la mobilité n\u2019est toutefois pas aussi déterministe qu\u2019on pourrait le croire : il existe des parcours d'exception, mais exceptionnels aussi en quantité.Quant à la notion sociologique de capital, elle représente la quantité de biens détenus par un individu ou un groupe.Ce capital peut revêtir plusieurs formes : économique (revenus, patrimoines, etc.), culturel (aisance d\u2019expression, livres, etc.), symbolique (prestige, étiquette, etc.), social (relations, appartenances, etc.).En utilisant une optique pluridi- mensionnelle de l\u2019espace social, nous pouvons appréhender la société comme étant constituée par un ensemble d'agents possédant une certaine somme de capitaux distribués et acquis d\u2019une manière inégale.Cet ensemble de capitaux servira de support pour affirmer ou confirmer une position sociale dans un espace, aidant à se situer, permettant de faire valoir son autonomie (forte ou relative) ou sa dépendance, son rang ou son statut, son image ou sa représentation.La position dont dispose chaque agent au sein de cet espace de classes sociales, ou champs d\u2019action, dépendra la fois du volume et de la structure de ce capital (forte, futile vs dépossédée, nécessaire), et sera variable selon le champ.Un champ est globalement un lieu d'action sociale, un lieu de lutte et de concurrence, d\u2019intérêts, de recherche et de maintien de reconnaissances et de légitimité, 187 188 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 mais aussi de coopération et d\u2019entraide, car celui-ci ne se réduit pas exclusivement à un champ de bataille.Ce microcosme relativement autonome et homogène dans ses grandes lignes semble posséder ses propres règles du jeu.Nous rencontrerons des champs éducatif, artistique, scientifique, religieux, économique, etc, et le super-champ dans la classification bour- dieusienne, celui du pouvoir.Cette notion de champ nous invite à penser la société non plus en termes de classes sociales, de stratification ou de binarité, mais en termes de position spatio- temporelle.Chaque champ analysé montre que ceux-ci constituent des lieux structurés par des rapports de force, des formes variées d\u2019intérêts, entre agents dotés de capitaux et de positions sociales spécifiques, où ces agents se disputent l\u2019accès ou s'échangent un type de capital (économique, culturel, politique, symbolique, etc.) valorisé dans le champ concerné.L'analyse de ces champs montre que chaque groupe essaie d'imposer le plus souvent sa représentation subjective comme représentation objective ou, pour le dire autrement, d\u2019imposer son arbitraire particulier comme universalisme.L'acquis éducatif et culturel n'est pas nécessairement une fatalité Si nous reprenons l\u2019exemple du champ éducatif, nous pouvons remarquer empiriquement que l\u2019école inculque dès l\u2019enfance un certain idéal de raisons pratiques, comme celui de la distinction et de la compétition (avec ses filières dites « normales », « distinguées », « refuges », « rebuts », mais aussi au niveau de ses professeurs, de diverses sections ou des palmarès pluriannuels visant les établissements scolaires, entre les écoles distinguées qui émargent des établissements vulgaires relégués en queue de peloton de la connaissance et de la reconnaissance), confortant une reproduction intégrée, si ce n\u2019est déguisée, d'un ordre social inégalitaire.Reproduction intégrée, LE JEU SOCIAL ENTRE NOMINATION ET REPRÉSENTATION CHEZ PIERRE BOURDIEU car plus la distance entre la culture scolaire et sa propre culture d'appartenance sé trouvera réduite, plus la réussite dans l'institution risquera d\u2019être élevée.Dans le cas général des écoles de la haute bourgeoisie, privées ou publiques, on remarque une élévation distinguante du niveau d\u2019exigence (corporelle, verbale, etc.) ainsi qu\u2019un renforcement de type compétitif ayant pour objectif les concours d'entrée aux grandes écoles, autre niveau distinctif et quasi homogène.Ainsi, principalement chez les enfants des professions libérales, des cadres supérieurs, de la moyenne et de la haute bourgeoisie, la culture qui se donnera comme « naturelle » le sera surtout par osmose grâce à l\u2019environnement familial : bibliothèque particulière, fréquentation des musées, théâtres, concerts, voyages, cadre linguistique, réseaux, etc.Pour les enfants des classes sociales moyennes ou défavorisées, l\u2019école restera souvent la seule voie d'accès à cette culture légitime et dominante, que précisément elle véhicule et valorise dans la réussite des études.Il s'agira, pour ces classes sociales défavorisées, d'opérer un processus de déculturation visant à acquérir une nouvelle culture, la culture légitime détentrice du monopole du savoir bien dire et du savoir bien faire aboutissant à la remise de nouveaux titres de noblesse : les diplômes qui détermineront, normalement, une place et un rang social.Je dis normalement car avec l\u2019augmentation du nombre de diplômés s\u2019est opérée dans le même temps une dévaluation de ces titres.Plus le taux de réussite sera proche de 100 % moins le titre vaudra, banalisation oblige, à moins de le rentabiliser au sein d\u2019une institution distinguée et sélective qui apportera une valeur ajoutée au diplôme.Le système d'enseignement et d\u2019examens, malgré sa bonne volonté affichée, favoriserait donc ceux qui sont les mieux dotés en capital culturel, économique, relationnel, ceux qui sont proches ou en harmonie avec l'enseignement inculqué, avec des valeurs de la culture dominante, disposant d\u2019un corps de savoir, de 189 190 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 savoir-faire et surtout de savoir dire qui constitue le patrimoine des classes cultivées.Ce qui est qualifié innocemment comme « don naturel » n\u2019est en réalité, le plus souvent, que la manifestation d\u2019une affinité liée à des valeurs sociales et aux exigences du système scolaire : le privilège social se voit transmuté en mérite individuel.Ainsi, le mythe de l\u2019apparente neutralité de l\u2019école lui permettra de transformer des différences sociales en différences scolaires, en faisant passer des propriétés acquises au sein du milieu familial pour des « dons naturels ».L'école fait passer le privilège social en mérite naturel.Ce qui est un héritage pour les uns restera un long et douloureux apprentissage pour les autres.Alors que la culture ne se conçoit pas comme donnée par une grâce mystique, nous pouvons nous interroger rapidement quant à son accès.Lors de la visite de musées par exemple, les agents des classes cultivées manifestent une singulière familiarité avec l\u2019art provenant non pas d\u2019un don mais de codes et de langages acquis par un héritage social.Cette tendance à comprendre (prendre avec soi) un tableau abstrait s\u2019accentuera à mesure que l\u2019on viendra à acquérir une culture de déchiffrement.Cette dernière se retrouve principalement, hors de tout fatalisme, dans les couches sociales supérieures cultivées.La consommation distinctive de biens dits culturels s\u2019inscrit en fait dans une volonté de distinction sociale (pour aller vite : goûts populaires, moyens distingués).Plus intensément que dans d\u2019autres champs sociaux, généralement régis par une codification juridique, le champ culturel reste un espace de luttes vivaces de pouvoir, où le jeu (l\u2019\u2019enjeu) consiste à tenter de confisquer le monopole de la reconnaissance, à savoir la consécration elle-même assortie de la faculté de l\u2019attribuer : Bourdieu parlera du « monopole de pouvoir dire avec autorité LE JEU SOCIAL ENTRE NOMINATION ET REPRÉSENTATION CHEZ PIERRE BOURDIEU qui est autorisé à se dire écrivain ou même à dire qui est écrivain et qui a autorité pour dire qui est écrivain (ou artiste, ou philosophe) »*.Quant à l\u2019espace social, il tendra à fonctionner comme un espaxe symbolique, un espace de styles de vie, de groupes de statuts, caractérisés par une série de signes distinctifs, de signes de distinction.La culture dominante supposera un travail de légitimation qui passera par des conflits symboliques (l'enjeu étant d'imposer la définition légitime du monde social permettant la reproduction de l\u2019ordre social).L\u2019arbitraire culturel d\u2019une classe s\u2019est transformé progressivement en culture légitime, la culture dominante étant le plus souvent la culture de la classe dominante qui a le pouvoir et les moyens de monopoliser le marché.Les conflits symboliques viseront à imposer une vision du monde, construite, arbitraire, conforme à des intérêts d'agents donnés, la position de chaque agent déterminant un ensemble de pratiques, de valeurs, de goûts bien particuliers, sans tabler encore une fois sur un déterminisme implacable.Il y aura simplement de fortes tendances (statistiques).On distinguera facilement un quartier bourgeois d\u2019un quartier populaire.Sa topologie est différente, tout comme le sont son architecture, les matériaux employés, l\u2019urbanisme, ses habitants.Comme cette distribution n\u2019est pas due au hasard, mais organisée en fonction d\u2019habitus, il se déroulera tout un cortège de recherche propre de distanciations, d\u2019aisances, de maîtrises, de codes, de familiarisations, de regards, de postures corporelles, de gestes, de formules langagières, etc.Une des tendances les plus criantes peut se traduire par une sorte de 2.P Bourdieu, « Le champ littéraire », dans Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 89, 1991.191 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 protectionnisme plus ou moins invisible participant à une homogénéisation sociale et culturelle : de la bande des cités aux rassemblements des rallyes sélects, des bals populaires aux bals mondains, ou de la construction de résidences surveillées pour classes aisées comme des ghettos pour populations reléguées.À chaque classe de position correspondra une classe d\u2019habitus.Il s'agira de tenir sa position, son rang.Les goûts (vêtement, décoration, véhicules, tourisme, loisir, sport, cuisine, esthétique, lieux de vacances, etc.,) seront largement orientés et organisés entre eux par une position dans la société.Ni totem ni tabou L'influence des multiples travaux de Bourdieu ont troublé la fête humaniste surtout après la publication de La misère du monde : décrypter et révéler ce qui se cacherait derrière les illusions et les apparences du jeu social les plus ordinaires de l\u2019existence quotidienne, montrer l\u2019implicite de ce jeu qui se meut dans un schéma d\u2019une violence larvée, de pouvoirs im- plictes intégrés, de relations de domination.Le malheur de la sociologie c\u2019est qu\u2019elle découvre l\u2019arbitraire, la contingence là où l\u2019on aime à voir la nécessité, ou la nature [.]; et qu\u2019elle découvre la nécessité, la contrainte sociale, là où l\u2019on voudrait voir le choix, le libre arbitre.[.\u2026].Le choix de cette philosophie du libre choix ne se distribue pas par hasard.Le propre des réalistés historiques est que l\u2019on peut toujours établir qu\u2019il aurait pu en être autrement, qu\u2019il en va autrement ailleurs, dans d\u2019autres conditions.[.] Cette sociologie dénaturalise, défatalise, fait prendre conscience de déterminismes pour s\u2019en échapper si possible.Il s\u2019agit de dépasser par là même l\u2019opposition entre individu et société et de montrer que ce que le monde social a fait, le monde social peut aussi le défaire.Comment ne pas LE JEU SOCIAL ENTRE NOMINATION ET REPRÉSENTATION CHEZ PIERRE BOURDIEU 193 voir qu'en énonçant les déterminismes sociaux des pratiques\u2026 le sociologue donne des chances d\u2019une certaine liberté par rapport à ces déterminants.\u2019 Si nous devons dettes à Pierre Bourdieu nous lui devons aussi critiques, comme toute démarche scientifique qui se respecte.Nous devons appliquer à nous-mêmes les instruments et les méthodes d'analyse et de critique que nous ré- servons à autrui.Ses prises de position pendant les grèves de 1995 ainsi que son ouvrage franc-tireur Sur la télévision l\u2019an- B née suivante lui ont attiré les foudres autant que les louanges, mais ont surtout suscité la confusion.Si Bourdieu n\u2019a pas attendu le milieu des années 1990 pour s'investir dans la société E civile*, une partie de ses épigones et la quasi-totalité de ses dé- : tracteurs ont le plus souvent donné une image déformée et réductrice, si ce n\u2019est sélective et travestie, de son travail, naviguant entre la polémique crasse ou la récupération imbécile\u201d.Hors de toutes polémiques stériles ad hominem, de tout procès à charge, de rancœurs stériles, la mise à l\u2019épreuve ad rem de son corpus ne peut que renforcer nos connaissances et nos pratiques sociales pour une humanité meilleure, plus juste et plus éclairée.3.P Bourdieu, « Der Kampf um die symbolische Ordnung », Asthetik und Kommunikation, 16, n° 61-62, 1986.4.P Bourdieu, Interventions, 1961-2001.Science sociale et action politique, Agone, 2002.5.À partir du milieu des années quatre-vingt-dix principalement, une déferlante de procès à charge d\u2019une rare violence fut lancée contre ce sociologue de renommée et de reconnaissance internationales : sociologue dominant, malhonnête, gouroum, sectaire, dogmatique, arrogant, intellocrate, populiste, dangereux, « sartrinet », stalinien, léniniste, meneur de la nouvelle ultra-gauche, etc.Dans le même temps, certains l\u2019érigeaient en icône mystique du mouvement social.Souvent l\u2019un et l\u2019autre camp l\u2019avaient mal ou tout simplement pas lu.ST \\ Jeunes et spiritualité : la culture hip-hop, ses valeurs et ses croyances PAR DIANE PACOM Tel Jésus avec ses apôtres, 3 ., , > x > J'parcours Paris et sa périphérie d\u2019un bout à l\u2019autre.Prêchant les bonnes paroles, p par mes frimes, rimes, textes Sages Poètes de la rue, Des voix dans ma tête Grâce à Dieu, grâce à la grâce de Dieu J'gagne mon cash en crachant dans le micro ce que je veux 2Bal2Nèg, Courir pour mourir ans ce texte, nous tournerons notre attention vers la place qu\u2019occupe la dimension spirituelle dans une des plus importantes cultures jeunes d\u2019aujourd\u2019hui : le hip-hop.S\u2019inscrivant dans le sillon des cultures, des contre- cultures et des sous-cultures jeunes qui ont vu le jour depuis les JEUNES ET SPIRITUALITÉ : LA CULTURE HIP-HOP, SES VALEURS ET SES CROYANCES années soixante et soixante-dix, cette culture jeune contemporaine a su récemment s'affirmer en se distinguant par sa créativité, son envergure et son succès international.Nous aimerions souligner d\u2019emblée que c\u2019est surtout par le rap (genre musical issu du hip-hop) qu'on peut saisir l'importance de la spiritualité dans l\u2019univers symbolique de cette culture jeune.Nous reviendrons plus loin sur ce point précis dans notre analyse.Le hip-hop, ses caractéristiques et ses vecteurs culturels Dans un contexte socioculturel caractérisé par la logique éphémère de la mode', le hip-hop a su s\u2019ancrer dans l\u2019imaginaire social des sociétés contemporaines en donnant naissance à un véritable mouvement culturel international\u201d.Selon nous, les raisons qui ont fait que cette création sociale-historique des jeunes a pu s'enraciner mondialement sont multiples.Notre recherche sur le hip-hop nous mène à conclure que certaines de ses caractéristiques propres ont contribué à sa diffusion dans le monde.Les voici : 1.sa prise en charge des questions essentielles que se posent les jeunes concernant leur vécu et leur avenir dans un contexte sociopolitique où les institutions socialisantes (famille, école, Église), ayant perdu leur autorité formelle, ne semblent plus pouvoir assumer cette tâche essentielle ; 2.sa mise en place de modèles explicatifs de l\u2019univers des jeunes qui ont su donner une certaine cohérence et un certain sens au vécu de ces derniers au moment où l\u2019ordre 1.Gilles Lipovetsky, L'empire de l'éphémère.La mode et son destin dans les sociétés modernes, Paris, Gallimard, 1987.2.Pierre-Antoine Marti, Rap 2 France.Les mots d\u2019une rupture identitaire, Paris, L'Harmattan, 2005.195 By i > = É DA il Ke.Ra, 196 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 établi, ayant perdu sa légitimité, ne semblait pas en mesure de le faire de façon probante et satisfaisante ; sa création d\u2019une matrice de valeurs culturelles, esthétiques, éthiques et politiques essentielles pouvant être partagées par les membres de cette culture jeune partout dans le monde, au moment où le système semble incapable de gérer les problèmes qui découlent de la mondialisation des valeurs et des problèmes sociaux auxquels font face les jeunes d\u2019au- jourd\u2019hui aux prises avec ces changements; sa construction d\u2019une nouvelle identité, d\u2019un « nous » jeune pouvant être partagé collectivement et internationalement par certains membres des générations qui ont succédé aux baby-boomers (générations X, Y et celle dite du Millénaire) \u2014 ces jeunes doivent s'adapter à un contexte où la fragmentation des identités et le morcellement du monde semblent régner ; .sa mise en place d\u2019un espace transculturel permettant un dialogue et un partage inédits entre les jeunes d'origines raciales et ethniques diverses, dont la situation sociale est issue des réalités nouvelles de l'immigration et du brassage des cultures \u2014 notons au passage que bien que la musique rap soit produite et interprétée surtout, mais pas exclusivement, par des artistes noirs, ses consommateurs sont majoritairement des jeunes blancs*.Ayant fait son entrée sur la scène des cultures et des contre-cultures jeunes (surtout noires américaines) vers la 3.Baraka Kitwana, Why White Kids Love Hip-Hop, Wankstas, Wannabees and the New Reality of Race in America, New York, Basic Civitas Books, 2005. JEUNES ET SPIRITUALITÉ : LA CULTURE HIP-HOP, SES VALEURS ET SES CROYANCES 197 fin des années 1970 dans le quartier du South Bronx, le hip- hop a traversé plusieurs phases de développement (émergence, institutionnalisation, radicalisation, fragmentation en sous-cultures telles que celles se déployant dans l\u2019est, le sud et le nord des États-Unis et enfin commercialisation) i avant d\u2019atteindre dans les années 1990 le statut de mouve- E ment culturel international\u201c.Nos recherches sur le sujet nous mènent à conclure que la culture hip-hop est constituée de cinq vecteurs essentiels : 1.les DJ \u2014 Le disc-jockey est un artiste qui maîtrise la magie des sons et les technologies de pointe.Il construit sans cesse des espaces musicaux nouveaux à l\u2019aide d\u2019inventions telles que le scratching et le sampling.2.les MC \u2014 Le maitre de cérémonie donne le ton aux pratiques culturelles collectives, ces performances où le rap, le break-dancing et le free style sont pratiqués.Il fait figure d\u2019orateur public en devenant un « griot » ambulant qui sadonne aux prouesses et aux combats oratoires que son 8 rôle presque sacerdotal lui impose.3.Le graffiti \u2014 Cette pratique des jeunes se situe dans les interstices entre l\u2019art, l\u2019affirmation territoriale et le geste EP de désobéissance civile.À la limite de la légalité, les grafs LE sont les hiéroglyphes des temps présents.Tout comme le E rap, les tags et les grafs assénés à la bombe aérosol toujours à la sauvette sur les véhicules et les murs des villes donnent la parole aux jeunes qui adoptent ces pratiques.Témoins du désespoir et des revendications des jeunes urbains et E 4.Marti, op.cit.RETRO OO TE NRA CRIE a .4 PASS ERA ER SE NO TON 198 POSSIBLES.AUTOMNE 2008 suburbains, les graf sont la cible favorite de l\u2019intolérance du système qui traque les jeunes graffiteurs et tagueurs de façon obstinée.Depuis l\u2019apparition de ce phénomène urbain, une guerre légale impitoyable est menée contre ces Jeunes et leurs œuvres provocatrices.Le break-dancing \u2014 Cette danse hybride agence des pas de la capoeria brésilienne avec les mouvements déconstruits de nombreuses danses d'Afrique de l\u2019Ouest, ainsi que les prouesses physiques extrêmes de certains arts martiaux.Cet amalgame chorégraphique éclectique est pratiqué par les danseurs et les danseuses baptisés B-boys et B-girls.Le rap \u2014 C'est beaucoup plus qu\u2019un simple style musical.Basé sur des rimes scandées en rafale et des paroles percutantes, lancinantes et souvent même violentes, il capte, exprime et diffuse les valeurs politiques, religieuses et existentielles des jeunes adeptes de la culture hip-hop.Dans le jargon américain, to rap veut dire : parler, converser rapidement et de façon décisive.Le rap met donc l'accent sur la parole et la prise de parole, sur un « langagement » comme le qualifient certains jeunes rappeurs français.La scène hip-hop et ses piliers socio-historiques C\u2019est dans les bateaux pleins d\u2019esclaves Et des cris plein les caves Qu'est née cette musique, ma clave, ma rythmique Vient d'Afrique, de la rage et des tragédies\u2026 Rocca, « R.A.P.» (Elevacion) 5.Marti, op.cit.et Mathias Vicherat, Pour une analyse textuelle du Rap français, Paris, L'Harmattan, 2001. JEUNES ET SPIRITUALITÉ : LA CULTURE HIP-HOP, SES VALEURS ET SES CROYANCES Muni de son langage, de sa mode, de ses valeurs (culturelles, religieuses et esthétiques) et de ses pratiques artistiques, le hip-hop a su traverser au cours de son existence les barrières linguistiques, culturelles, raciales, ethniques et de classe pour devenir une forme d\u2019expression culturelle presque universelle\u201c.Cette culture jeune s\u2019est bâtie sur quatre piliers essentiels : 1.L'histoire et la mémoire de la lutte des Africains de la diaspora contre l'esclavage et pour les droits des Afro-Américains ; 2.La culture des ghettos urbains et des banlieues avec leur spécificité langagière, leurs valeurs et leur mode de vie ; 3.Limportante tradition qui allie religion et politique issue de l'influence des leaders religieux et des preachers afro- américains tels que Marcus Garvey, Malcolm X, Martin Luther King Jr, Jesse Jackson, Elijah Mohamed et Louis Farrakhan; 4.Le long et riche héritage musical propre a la culture afro- américaine (jazz, negro spiritual, gospel, R & B, blues, funk)\u2019.Des jeunes Noirs américains des années 1980 qui en ont été les instigateurs jusqu\u2019aux jeunes rappeurs africains d\u2019au- jourd'hui, un nombre impressionnant rappent en ce moment dans leur dialecte local.Passant par les jeunes Coréens, Italiens, Japonais, Russes, Allemands, Québécois, Français, Beurs, la philosophie du hip-hop a été reprise, adaptée, transformée et 6.Marti, Kitwana et Vicherat, op.cit.7.Anthony Pinn, (dir.) Noise and Spirit.The Religious and Spiritual Sensibilities of Rap Music, New York, New York University Press, 2003.199 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 développée par beaucoup de jeunes de différentes origines ethniques et de divers milieux socioéconomiques®.Il est étonnant de constater qu\u2019au moment où l\u2019individualisme donne le ton à nos cultures, tant de jeunes se soient spontanément identifiés aux caractéristiques politiques, poétiques, existentielles, philosophiques et religieuses de cette culture jeune.Hip-hop et son rap au Québec Comme partout ailleurs dans le monde, dotée d\u2019une profusion d'excellents artistes rap, la scène hip-hop au Québec a emprunté les spécificités des cultures jeunes locales en les agençant de façon éclectique avec les vecteurs du hip-hop international.Bien que la culture hip-hop québécoise soit en général partagée par ses nombreux adeptes indépendamment de leur appartenance ethnique et raciale, les Jeunes rappeurs québécois blancs semblent mettre l\u2019accent plus spécifiquement sur les questions sociopolitiques qui préoccupent aujourd\u2019hui les Québécois de leur âge (justice et équité sociale, difficulté d\u2019être jeune, chômage, amitié, sexualité, mort, critique de la corruption du système, question nationale, etc.) alors que les jeunes rappeurs québécois d\u2019origine africaine et surtout haïtienne ajoutent à ces thèmes généraux la réalité spécifique des jeunes immigrants noirs.Soulignons que les jeunes Québécois d\u2019origine haïtienne, africaine ou antillaise adoptent la culture hip-hop dans son ensemble avec tous ses vecteurs et ses antécédents dont nous avons parlé plus haut, alors que les jeunes Québécois blancs d'ascendance européenne se reconnaissent de façon sélective dans certains aspects plus particuliers de cette culture (musique, break-dancing, look, microlangage dit Yo).« Yo, c\u2019est 8.Kitwana, op.cit. JEUNES ET SPIRITUALITÉ : LA CULTURE HIP-HOP, SES VALEURS ET SES CROYANCES comme un signe, un grand rassemblement : un terme fédérateur réunissant derrière lui celles et ceux qui ont contribué au développement d\u2019un genre musical des plus marquants de la fin du xXx° siècle, alliant un esprit créatif audacieux à un immense succès international [.] »°.Aussi, il faut reconnaître la vitalité du rap des régions du Québec (Québec, Trois-Rivières, Sherbrooke, Gatineau, Chicoutimi, etc.) et les différences qui existent entre ce dernier et le rap montréalais.Ce rap des régions ethniquement plus homogènes possède sans aucun doute une saveur locale particulière, alors que le rap montréalais est enraciné dans l\u2019urbanité et le multiculturalisme.Nous avons l\u2019intention de revenir sur cet aspect important dans un autre projet.De plus, le hip-hop québécois se distingue par l\u2019origine multiple de ses sources.Comme le précisait le sociologue québécois Marcel Rioux à l\u2019égard de la culture québécoise, qui est, selon lui, façonnée par la triple composante de son identité : la francité, la québécité et l\u2019américanité \u2018°, on trouve dans le hip-hop québécois l'expression de cette triple réalité culturelle.En effet, les jeunes rappeurs québécois s'abreuvent aussi bien à la source culturelle du rap américain qu\u2019à celle du rap hexagonal tout en ajoutant à leur poésie le caractère multi- culturel de la société culturelle contemporaine.Les jeunes rappeurs du Québec mêlent les registres linguistiques (français, joual, anglais, créole, espagnol, arabe, dialectes africains), les sons et les symboles de la créolité, de l\u2019afri- canité avec ceux de la québécité, de l\u2019américanité et de la 9.Marti, op.cit, p.9.10.Marcel Rioux, Les Québécois, Paris, Seuil, 1974.201 202 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 francité pour créer un son original et une poésie inédite, unique en son genre.Notons aussi que plusieurs des groupes rap québécois sont composés de membres de différentes appartenances ethniques et raciales.Aussi, ici comme partout ailleurs dans le monde, l\u2019éclectisme et l\u2019hybridation font partie intégrante de la culture hip-hop, qui réussit à combiner des éléments aussi divers que la tradition et l'histoire avec l\u2019urbanité la plus avant-gardiste : un attachement profond à certains aspects de la religion avec un regard sur le monde cynique, brutal et hyperréaliste, et des revendications écologiques avec l'utilisation des technologies les plus avancées.Rap et spiritualité, quelques points de repère J'aurais voulu vivre comme Jésus-Christ Ne jamais faire du mal Mais le bien sur terre est comme le mal Vivre aisé est pour moi très important Mais pas plus important que de faire du bien aux moins bien portants Mr.R.J'aurais voulu vivre comme Jésus-Christ, Mission R., Fifty Five, 1999 Dans son livre intitulé.Pour une analyse textuelle du Rap français, Mathias Vicherat avance que « à la recherche d\u2019un cadre structurant, de nombreux artistes ont trouvé dans la religion non seulement un instrument expiatoire, mais encore un moyen de revenir à leurs origines culturelles.L\u2019attachement à la religion souligne, d\u2019ailleurs, un paradoxe intéressant : tandis que la plupart des artistes se déclarent insoumis, ils affirment fièrement leur sujétion religieuse »!.11.Vicherat, op.cit, p.71. JEUNES ET SPIRITUALITÉ : LA CULTURE HIP-HOP, SES VALEURS ET SES CROYANCES Étant donné que le cynisme, le sexisme et la violence du gangsta-rap (sous-culture du hip-hop qui exalte le machisme, la prise de risque, les valeurs matérialistes, la consommation ostentatoire de sexe, de drogues et d\u2019objets de luxe ainsi que le mode de vie hiérarchique et délinquant des gangs de rue) ont déjà été abondamment disséqués (surtout par les médias avides de sensationnalisme) et que, par ailleurs, la presque totalité des ouvrages consultés placent les dimensions religieuse et spirituelle au cœur de la culture hip-hop'\u201d, nous consacrons la dernière partie de ce texte à la mise en place de quelques balises analytiques permettant l\u2019appréhension du rapport complexe et paradoxal qu\u2019entretient le rap avec la spiritualité.Comme l\u2019ont relevé l\u2019ensemble des auteurs déjà cités, c\u2019est surtout par le biais de la musique rap qu\u2019il est possible d'accéder à l'imaginaire spirituel et religieux de cette culture jeune : « Le contenu théologique ou religieux de la musique rap vaut la peine que l\u2019on s\u2019y attarde plus longuement, non pas parce que la forme est particulièrement achevée, mais plutôt parce qu\u2019il témoigne de la rencontre que permet l'expression musicale en ce qui concerne la question du sens » !*.Il est clair que par ses autres composantes (DJ, MC, break-dancing, graffiti), le hip-hop véhicule des rituels, des croyances et des valeurs qui émanent d\u2019une spiritualité profondément et clairement rattachée à son enracinement dans la tradition religieuse noire américaine.!\u201c Cependant, comme 12.Marti, Vicherat et Pinn, op.cit.13.Pinn, op.cit, p.18-19, texte traduit de l\u2019américain.14.Idem.203 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 nous l'avons déjà soulevé, c\u2019est par le rap, qui constitue sa voix, son manifeste et le moyen privilégié de la diffusion de sa culture, que le message spirituel du hip-hop semble s\u2019exprimer le plus clairement.En nous basant plus précisément sur les thèses des auteurs américains qui ont contribué à un ouvrage fort intéressant sur le rap et la religion intitulé Noise and Spirit: The Religious and Spiritual Sensibilities of Rap Music (Pinn, op.cit.), nous avons forgé une typologie qui permettra, nous l\u2019espérons, de mieux saisir le rapport qu\u2019entretient la culture jeune avec la spiritualité et la dimension religieuse.À notre avis, ce rapport peut être ramené à quatre grandes dimensions : 1) théologique, 2) prophétique, 3) escha- tologique et 4) syncrétique.1.Dimension théologique : Presque tous les chercheurs mentionnés ci-dessus ont fait des rapprochements importants entre le rap et la théologie en général et la théologie de la libération en particulier.En effet, on trouve dans cette culture jeune une même intention d\u2019ancrer Dieu et sa Parole ainsi que les croyances qui en découlent dans la réalité quotidienne des gens du peuple et des quartiers défavorisés.Dans cette perspective, le Dieu du ghetto veille aussi bien sur la mère et l\u2019enfant que sur tous ceux que le désespoir pousse à enfreindre la loi et l\u2019ordre établi.Dieu, Jésus, Allah, Bouddha, Jah se voient attribuer un rôle primordial dans le processus de libération de la misère tragique quotidienne.Ralph Watkins parle du rap comme d\u2019une sémiotique : « Quand les rappeurs utilisent les symboles religieux familiers comme véhicule d\u2019expression et que par la suite, JEUNES ET SPIRITUALITÉ : LA CULTURE HIP-HOP, SES VALEURS ET SES CROYANCES ils les réinterprètent en leur donnant un sens nouveau, alors ces rappeurs s'engagent dans une entreprise de sémiologie socio-théologique »\".Le rappeur américain Tupac Shakur, l\u2019une des figures- cultes les plus charismatiques du panthéon hip-hop (mort tragiquement en 1996 lors d\u2019une fusillade) et à qui les adeptes du hip-hop confèrent le rôle de maître spirituel et de théologien, s'adresse à Dieu dans un de ses raps en lui demandant : « God, is there gonna be a ghetto in Heaven?» Voici ce que Ralph C.Watkins nous dit de Tupac et de son influence sur le mouvement : « Est-ce que Tupac était un précheur?Oui! Non seulement Tupac était un précheur, mais il a aussi motivé une pléthore de rappeurs à le suivre dans cette voie p16.2.Dimension prophétique : Un nombre considérable de chercheurs mettent en évidence des similitudes entre les rappeurs et les prophètes.Lapassade et Rousselot disent dans leur livre : « Le rappeur est un prophète qui amène une révélation [.].Porteur d'espoir et de dénonciation, le rappeur se présente régulièrement comme un messie, comme celui avec qui les temps prennent fin et commence le grand jugement [.]'\".Pour Marti, cela résulte du fait « qu'ils énoncent ce qui est de façon messianique, ou en tout cas le désirent en lui conférant une dimension religieuse et mystique, renforcée par le débit des paroles proches de la psalmodie, et par une religiosité importante dans le rap » !*.Vicherat constate, quant à lui, que « les 15.Ralph C.Watkins, dans Pinn, op.cit, p.188, texte traduit de l\u2019américain.16.Idem, p.185.17.Georges Lapassade et Philippe Rousselot, Le rap ou la fureur de dire, Paris, Louis Talmart, 1990, p.83.18.Marti, op.cit, p.77.205 206 POSSIBLES, AUTOMNE 2008 rappeurs constituent alors des prêcheurs qui scandent leurs messages afin que leurs \u201cfidèles\u201d puissent plus aisément s\u2019en imprégner »'\u201d.Dimension eschatologique : La préoccupation concernant la vie après la mort, comme croyance religieuse, se trouve au centre du rapport quentretient cette culture jeune aux prises avec une réalité parfois impitoyable : « Je pratique aucune religion, mais je garde la foi \u2014 d\u2019après ce que je vois, il y a quelque chose d\u2019autre après moi [.\u2026] » (Sans pression, Jugement dernier).La question de la mort, de son sens, de la vie après la mort, de la mort héroïque, de la mort inutile et prématurée, du Jugement dernier (notons au passage que l\u2019œuvre précitée de Sans Pression s'intitule justement ainsi) est clairement posée de façon religieuse à travers les paroles (/yrics) du rap par les adeptes de la culture hip-hop.C\u2019est dans les significations reli- gleuses qu\u2019ils vont chercher l\u2019explication de la mort injuste de compagnons de lutte, de la mort des amis et des frères dans les prisons, dans les rues des ghettos : « Ô Dieu tout- puissant, donne-moi force d\u2019accepter la perte de mon frère.Voyez que mes prières soient plus que sincères, 1m- mortalisant à ma façon cet être cher [.\u2026] » (Dubmatique, Soul pleureur).Dimension syncrétique : La plupart du temps, la dimension religieuse se manifeste dans le rap de façon hybride.Ralph C.Watkins procède à l\u2019exégèse des textes du rap et voici ce qu'il en dit : « Certains principes du syncrétisme semblent opérer dans le rap religieux, ce dernier emprunte et fusionne les idées et concepts théologiques des religions 19.Vicherat, op.cit, p.75. JEUNES ET SPIRITUALITÉ : LA CULTURE HIP-HOP.SES VALEURS ET SES CROYANCES dominantes qui sont par la suite réinterprétés et reformulés pour façonner un noyau de croyances [\u2026] »°°.Selon cet auteur, le rap est façonné par une myriade d\u2019influences qui lui viennent aussi bien des textes sacrés des grandes religions monothéistes que de la magie, du shamanisme, de la culture populaire et de l'humanisme.Comme le souligne Watkins, on y retrouve des éléments du langage vernaculaire des ghettos, des habitudes oratoires machistes du Nation of Islam, des preachers afro-américains, des expressions colorées de Mohammed Ali?!.En guise de conclusion, nous voulons réitérer que dans ce texte, nous n'avons fait que poser les jalons d\u2019une réflexion sur le rapport paradoxal et complexe qui relie le hip-hop et les dimensions spirituelle et religieuse.Nous avons donc essayé de contribuer au débat sur les jeunes et la spiritualité en fournissant quelques points de repère analytiques sur le sujet.Ces pistes ont été inspirées par notre recherche sur les cultures jeunes et sur la sociologie de la culture.Devant l\u2019ampleur et la grande complexité de cette problématique, des recherches plus approfondies devraient être effectuées afin de permettre l\u2019évaluation plus précise de l\u2019impact de la religion sur les cultures, les sous-cultures et les contre-cultures des jeunes d\u2019aujourd\u2019hui.20.Watkins, op.cit, p.191.21.Idem.p.188.207 N in a by 4 E Et E j 8 pron fit! COLLABORATION SPÉCIALE À CE NUMÉRO YVES PATRICK AUGUSTIN est membre de la Société littéraire de Laval.Ses poèmes ont paru dans POSSIBLES, Carquois et Éthiopiques.Mots intimes, son premier recueil, a été édité par Les presses Agrumes en 2006.PIERRE BEAUDET est professeur à l\u2019École de développement international et mondialisation de l\u2019Université d\u2019Ottawa.LÉO BROCHIER est membre du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale (Www.décroissance.qc.ca).RAPHAËL CANET est professeur à la Faculté des sciences sociales de l\u2019Université d'Ottawa.Il est membre du secrétariat du Forum social québécois.DOMINIQUE CAOUETTE est professeure au Département de science politique de l\u2019Université de Montréal.FRANÇOISE DAVID est porte-parole du parti politique Québec solidaire.MARIANNE D1 CROZE est professeure de philosophie au réseau collégial.Elle a participé à l\u2019organisation de la première Université Populaire à Montréal (UPAM).FRANCIS DUPUIS-DÉRI est professeur de science politique à UQAM, militant (contre la guerre, contre la brutalité policière, etc.) et auteur d\u2019ouvrages sur les mouvements sociaux (dont Les Black Blocs, 2007 et Québec en mouvements, 2008).JACQUES B.GÉLINAS est sociologue et essayiste.Il est l\u2019auteur de plusieurs ouvrages sur la mondialisation (dont Dictionnaire critique de la globalisation, 2008 et La globalisation du monde.Laisser faire ou faire?2000).GABRIELLE GÉRIN étudie en science politique à l\u2019Université York (Toronto).Elle est membre du secrétariat du Forum social québécois.NATHALIE GUAY travaille au service de la recherche de la Confédération des syndicats nationaux (CSN).Elle est membre du secrétariat du Forum social québécois.SAMUEL JACQUES est membre du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale (www.décroissance.qc.ca).MICHEL LAMBERT est directeur général de l'ONG Alternatives.JACQUES LÉTOURNEAU est chargé des relations internationales à la Confédération des syndicats nationaux (CSN). COLLABORATION SPÉCIALE À CE NUMÉRO DIANE PACOM est professeure de sociologie à l\u2019Université d'Ottawa.Guy PAIEMENT est ex-président de la Table de concertation sur la faim et le développement social de Montréal et membre du comité national des Journées sociales du Québec.VICTOR PICHÉ est professeur honoraire au Département de démographie de l\u2019Université de Montréal.Il est aussi membre du réseau Migrations et Justice.MICHEL PONCE est poète.Il a étudié la musique, la littérature et la théologie orthodoxe en Grèce.Il a publié Là-bas, toujours! chez Humanitas cette année.VALÉRY RASPLUS est essayiste et sociologue en France.Il est membre du comité de rédaction de la revue Des lois et des hommes et fait paraître des études sociales dans de nombreuses revues.Il collabore au Dictionnaire historique et critique du racisme à paraître aux Presses universitaires de France.MARIE-ROSE SAVARD MORAND, auteure-compositrice-interprète, est diplômée en musique de l\u2019Université du Québec à Montréal.ANDRÉ THIBAULT, correspondant montréalais des Amis du Monde diplomatique, est aussi chargé de cours en sociologie à l'Université du Québec en Outaouais.CLAUDE VAILLANCOURT, auteur, est secrétaire général de l'Association québécoise pour la Taxation des Transactions financières pour l\u2019Aide aux Citoyens (ATTAC-Québec).209 BULLETIN D'ABONNEMENT En vous abonnant, vous contribuez à l\u2019essor de la revue et vous recevez un numéro en prime.Je souscris un abonnement à POSSIBLES.Envoyez-moi le numéro suivant, en prime : [J vol.21, n° 4 : Homo violens [J vol.22, n° 2 : Un art qui s'engage [] vol.16, n° : Formations professionnelles 4 p Je désire que mon abonnement commence avec le vol., n°.NOM ADRESSE VILLE CODE POSTAL TELEPHONE OCCUPATION Ci-joint : [J cheque [J mandat-poste de.$ abonnement d\u2019un an (deux numéros doubles) : 25 $ abonnement institutionnel : 40 $ abonnement de soutien : 40 $ abonnement étranger : so $ le numéro double : 14 $ PROCHAIN NUMÉRO ; Se culture de masse (parution août 2009) Revue POSSIBLES 5070, rue de Lanaudière Montréal (Québec) H2J 3R1 MST TO NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 2/3 : NUMÉRO : NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 3 :5$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : 5$ 5$ :5$ 5$ 5$ :5$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : 5$ 5$ :5$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : 5$ 5% :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : 6$ 5$ :6$ 6$ 6$ :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : 6$ 6$ :6$ NUMÉRO 2 : 6$ :6$ NUMÉRO : 6$ NUMÉROS DISPONIBLES VOLUME 1 (1976-1977) Tricofil ; sciences sociales et pouvoir Santé; question nationale Les Amérindiens : politique et dépossession VOLUME 2 (1977-1978) Fer et titane : un mythe et des poussières Nouvelles perspectives du roman québécois Bas du fleuve/Gaspésie Mouvements sociaux, coopératisme et autogestion VOLUME 3 (1978-1979) À qui appartient Montréal ?La poésie, les poètes et les possibles Éducation VOLUME 4 (1979-1980) Des femmes et des luttes Projets du pays qui vient Faire l\u2019autogestion : réalités et défis Poème de Gaston Miron VOLUME 5 (1980-1981) Qui a peur du peuple acadien ?Élection 81 : question au PQ.Les nouvelles stratégies culturelles VOLUME 6 (1981-1982) Cinq ans déjà\u2026 L'autogestion quotidienne Abitibi : La voie du Nord La crise.dit-on VOLUME 7 (1982-1983) Territoires de l\u2019art Québec, Québec : à l\u2019ombre du G Et pourquoi pas l'amour?VOLUME 8 (1983-1984) Repenser l'indépendance Des acteurs sans scène Les jeunes 1984 \u2014 Créer au Québec L'Amérique inavouable NUMÉROS DISPONIBLES NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 3 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1/2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : 6$ 6$ 6$ :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : 6$ 6$ :6$ NUMÉRO 2 : :6$ NUMÉRO 4 : 6$ 6$ :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : 6$ 6$ 6$ 6% 6% 6% :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : 6$ 6$ 6$ :7$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : 7$ 7$ 7$ :7$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : 7% 7% 7% VOLUME 9 (1984-1985) Le syndicalisme à l\u2019épreuve du quotidien .et les femmes Québec vert.ou bleu?Mousser la culture VOLUME 10 (1985-1986) Le mal du siècle Du côté des intellectuels Autogestion, autonomie et démocratie VOLUME 11 (1986-1987) La paix à faire Un emploi pour tous?Langue et culture Quelle université ?VOLUME 12 (1988) Le quotidien : modes d\u2019emploi Saguenay/Lac Saint-Jean : les irréductibles Le Québec des différences : culture d\u2019ici Artiste ou manager?VOLUME 13 (1989) Il y a un futur [Droits de] regards sur les médias La mère ou l\u2019enfant?VOLUME 14 (1990) Art et politique Québec en 2000 Culture et cultures Vies de profs VOLUME 15 (1991) La souveraineté tranquille Générations 91 Bulletins de santé Les publics de la culture VOLUME 16 (1992) L'autre Montréal What does Canada want ?Les excentriques (les arts en régions) Formations professionnelles NUMÉRO 1 :7$ NUMÉRO 2.:7$ NUMÉRO 3/4 : 12 $ NUMÉRO 1 : 8$ NUMÉRO 2 : 8 $ NUMÉRO 3 : 8 $ NUMÉRO 4 : 8 $ NUMÉRO 1/2 : 10 $ NUMÉRO 3 : 8$ NUMÉRO 4 : 8$ NUMÉRO 1 : 8$ NUMÉRO 2 : 8 $ NUMÉRO 3 :8$ NUMERO 4:8 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2/3 : 10 $ NUMÉRO 4 :8$ NUMÉRO 1 : 8$ NUMÉRO 2 : 8$ NUMÉRO 3/4 : 12 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 :8$ NUMÉRO 3 :8$ NUMÉRO 4 :8$ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2/3 : 10 $ NUMÉRO 4 : 8$ NUMÉROS DISPONIBLES VOLUME 17 (1993) À qui le droit?Parler d\u2019ailleurs/d\u2019ici (les communautés culturelles) À gauche, autrement VOLUME 18 (1994) L'artiste (auto)portraits Pensées pour un autre siècle (les inspirateurs de % %% ) l\u2019État solidaire LEstrie VOLUME 19 (1995) Rendez-vous 1995 : mémoire et promesse Créer a vif Possibles@techno VOLUME 20 (1996) Modernité : élans et dérives Eduquer quand méme Québec.On continue?L'art dehors (l\u2019art public) VOLUME 21 (1997) Penser avec Giguère et Miron Travailler autrement : vivre mieux ?Homo violens VOLUME 22 (1998) Générations : des liens à réinventer Un art qui s'engage Québec 1998 : l'alternative VOLUME 23 (1999) L\u2019affirmation régionale (les régions québécoises) Ethnies, nations, sociétés Avec ou sans Dieu Nouvelles stratégies culturelles VOLUME 24 (2000) Québec : capitale ou succursale ?Sortir de la pensée unique Interculturalisme québécois NUMÉROS DISPONIBLES NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 : 8 $ NUMÉRO 3/4 : 10 $ NUMÉRO 1/2 : 12 $ NUMÉRO 3 : 8$ NUMÉRO 4 :8$ NUMÉRO 1/2 : 10 $ NUMÉRO 3 :8$ NUMERO 4:8 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMERO 2:8 §$ NUMÉRO 3/4 : 10 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 : 8 $ NUMÉRO 3/4 : 12 $ NUMÉRO 1/2 : 12 $ NUMERO 3/4 : 12 $ NUMÉRO 1/2 : 14 $ NUMÉRO 3/4 : 14 $ NUMÉRO 1/2 : 14 $ NUMÉRO 3/4 : 14 $ VOLUME 25 (2001) Un monde vert Femmes et hommes Rêver / Résister VOLUME 26 (2002) Refonder la société québécoise Une science citoyenne ?Les cultures face à la mondialisation VOLUME 27 (2003) Montréal 2003 Pouvoir(s) et mouvements sociaux Une autre économie VOLUME 28 (2004) Littérature et citoyenneté Roland Giguère, poète des possibles La formation au travail, virage ou mirage ?VOLUME 29 (2005) Devant la politique, engagement et distance Autogestions \u2014 Espaces de liberté Jacques Ferron le « Grand Inannexable » VOLUME 30 (2006) l'éducation au-delà de la réforme La véritable aventure des revues d\u2019idées VOLUME 31 (2007) Les jeunes réinventent le Québec Le documentaire, art engagé VOLUME 32 (2008) L'avenir L\u2019altermondialisme: une utopie créatrice >.\u2014\u2014 TR Ae ev Sree ee fe 4 D a Sasa rig ee tat x 205 a 3 2 : a i a = = se 72 NS = S = = = = = Re SE NE = see = E .So 7 Be, ê Xe 3 = = Ca Sh gs 5 5 ; 5 SR ig > 5 £ 5 = = = oy 5 = GE 7% = î .= vi hE Ao SE : = = = 2 ad 5 SE = a Aa lh 7 ; 2 SE 2 5 55 = 3 se 7 75 = Ga Si oo = a = .= = > ne p SES = = = = 2 8 Se = se Ph i «> = a 3 A 5 sen .0 Pres iE 5 Sh B .=.- ge 5 Sr 238 ae es = 2 Ne J Hh sc = = nL : i NN A 2 : sy î | 2 3 = = = TRE 3 7 i 0 i = S 7 fs a a 5 2e 7 a i 7 Zi es = = 2 i 2 2 ce ot Rh: Ha HA i 5 222 SNE Sr ss NN ee \u2014\u2014\u2014 eee \u2014_\u2014 __ po __ SRR llection NR W S N S S NN N S Ç S p Led S RN Hamel , = \u201c NN RN ND S S SN nN .X , .$ SHANI LL .S =» REIN ston = = .\\ \u2026 \u201c.ose a NY SR | se.ane.CS Se a S 2 .cy: 3 ty SHIRE (ad es RES > S > ses.canes ow Ê HN .Ry (] ese WW a cain Sa > LL a $ E Sher RY a pierre Hamel lle \u20ac IC hat publ en démocratie Agi = J i RS 25 4 \u201c 7 +=) mas diet À © we Lu SUR for] LES 4 À rw | \" pu UN LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL ISBN : 978-2-7637-8551-6 æ 190 pages e 24,95 S$ www.pulaval.com 5% 1 E> dpt at ou À 30 ans PA «ce FYy > oe Culture 011 TOVUGS er 2S la SO Société de dévelo Re fle es périodiques : .sodep.qc.ca ART LE SABOHD CL VARIABLE ESPAC ESS DES ARTS IMAGE: NE-BULLE EM SEQ CES ALBIS LITTERAIRES TUAIR Er CRE LES EBIUS SOLARIS RAGE ENTRE LA REVUE DE LA NOUVELLE ie SUGNE LETTRE IVREDIG LUR UIT BLANCHE QUÉBEC FRANÇAI IRALE -DIAMANT: CONTINUITE ISTOIRE QUÉBEC MAGAZIN L'ANN E THÉÂTRAI AHIERS DE THEATRE JEU CIBOUIT NNALES D'HISTOIRE DE L CANADIEN ETUDES LITTERAIRE INTERCULTURE RMEDIALITES ACTION NATIONA L POSSI ROTE TANGENCE i} qi deri À a.ra ne con or tt \u201c ini ue 8 û ed ic i gx 8 ; a Fi fs it Eg.it .EL E- ; ; fg.; a A = VENT A = ; i : Ik: I N + À Eu N tu Re 4 th 3 5 A A A RE on aR a \\ De Ds SN 8 FER) R = i RS Bo £ > î it A 8 vi CC ICE NS NA i PE ZE TETE ZEN + Fr offre § Laltermondialisme une utopie creatrice En attendant le Grand Soir: TT IN 5 a CED, gH ee 3 UY PAIEMENT Pm NHI 3% ERY MICHEL LAMBER > I a.Lu fPICIER \u2018Lu > nou \"st M .#æ @- : VICTOR PICHÉ \"54 he BA Mf 4 PT Ped LaboËluséà mutations LI TOT ANDRE THIBAULT ' oa yu PE {a HONG j ACQUES LETOURNEAU NATHALIE QUAY IT adh JINR) PRT] qo fT TIENT offacon GABRIELLE GÉRIN ty i L itation à ee f OL MARJANNE DLCROZE IN fr.A AN et différents.nous chand® ons\"?monde! FRANCOISE DAVID (ENTREVUE) DIANE PACOM ISSN 0703713-9 1 ll] 9°770703\"7 3 \u2014 "]
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